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Le Conseil départemental épinglé par la CRC

31 octobre 2022

La Chambre régionale des Comptes (CRC PACA) vient de rendre public, lundi 24 octobre 2022, un rapport sur la gestion du Conseil Départemental des Bouches-du-Rhône entre 2013 et 2020, et les magistrats régionaux ne sont pas particulièrement tendres avec cette administration mastodonte qui compte près de 8000 agents en équivalents temps plein pour administrer le troisième département le plus peuplé de France.

La période d’analyse est intéressante si l’on se souvient que lors des élections départementales de mars 2015, le Département des Bouches-du-Rhône, majoritairement à gauche depuis 60 ans et présidé depuis 1998 par Jean-Noël Guérini, avait alors basculé à droite et est depuis cette date présidée par Martine Vassal, réélue d’ailleurs à ce poste en juin 2021 tout en cumulant depuis septembre 2118 cette présidence avec celle de la Métropole Aix-Marseille-Provence après avoir échoué en 2020 à remporter de surcroît la mairie de Marseille.

L’analyse détaillée de la CRC figure dans deux cahiers distincts dont la lecture est très instructive pour un citoyen attentif à la bonne utilisation des deniers publics et au bon fonctionnement de la démocratie locale. Le premier traite des compétences prises en charge par le Département, de sa gestion financière et de sa gestion des ressources humaines. Le second est axé sur la gestion de son patrimoine immobilier, sur ses pratiques en matière de marchés publics et sur les subventions octroyées aux associations.

Martine Vassal annonçant que le Département des Bouches-du-Rhône est candidat pour expérimenter le RSA conditionné à des heures de travail (photo © Franck Pennant / La Provence)

Et le moins qu’on puisse dire est que, sur chacun de ces points, l’analyse des magistrats de la CRC, n’est pas très élogieuse ! Rien que le périmètre de compétences réellement assumées pose problème, la CRC relevant que le Département, qui a pourtant réglementairement perdu sa clause de compétence générale, continue allègrement d’exercer des compétences, notamment en matière de transport public et d’aide au développement économique, qui relève désormais d’autres collectivités, Métropole ou Région notamment. Ainsi, alors que la création de la Métropole en janvier 2016, aurait dû entraîner un transfert automatique de la totalité des 1959 km de routes départementales situées sur son périmètre, seuls 53 km de ce réseau a effectivement été transféré à la Métropole en 2017 et 61 km sont toujours en cours de transfert depuis 2018 !

Les relations entre Département et Métropole font d’ailleurs l’objet d’interrogations de la part de la CRC, du fait de la forte interaction entre ces deux structures, sachant que 90 des 119 communes des Bouches-du-Rhône, représentant près de 92 % de la population départementale sont désormais dans le giron métropolitain. Curieusement, alors que les rumeurs de fusion entre les deux structures semblent s’éloigner, jamais les deux collectivités n’ont été aussi proches avec de multiples groupements d’achats, une politique de communication commune (au service de leur présidente unique) et un transfert financier massif du Département en faveur de la Métropole dont les subventions d’investissement ont été multipliées par 3 entre 2016 et 2020. La Métropole reçoit à elle-seule près de 30 % des aides du Département à l’investissement !

Le Bateau bleu, le siège du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône qui ne passe pas inaperçu (source © Structurae)

Cette question des aides massives accordées par le Conseil départemental aux communes et intercommunalités, n’en finit d’ailleurs pas d’étonner la CRC. Celle-ci constate ainsi une augmentation de 25 % des dépenses d’investissement du Département entre 2028 et 2020, liée non pas à ses propres investissements (dans la voirie et les collèges principalement) mais à des subventions aux autres collectivités qui représentent en 2020 plus des deux-tiers du total ! Certes, la loi autorise le Département à participer ainsi à l’aide aux projets des communes mais à un tel niveau, c’est du jamais vu…

D’autant que les critères de distribution de cette manne départementale semblent bien opaques, conduisant à des déséquilibres territoriaux qui intriguent la CRC : sur la période analysée, de 2013 à 2020, la Ville de Marseille a ainsi reçu un total de 170 € par habitant tandis que se voisine de Gignac-la-Nerthe a empoché 2611 € par tête de pipe. On n’ose imaginer le montant pour la ville de Carnoux où le moindre investissement est subventionné à plus de 60 % par le Département…

Alors que la situation budgétaire du Conseil départemental se dégrade d’année en année avec un endettement multiplié quasiment par 4 sur la période d’observation, la CRC s’étonne de cette générosité inhabituelle en faveur des communes, notant de manière feutrée et très diplomatique que « cette politique, davantage distributive que redistributive, ne répond que partiellement à un objectif de solidarité territoriale ». Une critique déguisée de clientélisme qui avait d’ailleurs fait l’objet d’échanges peu amènes lors du débat sur le rapport de la CRC qui avait eu lieu vendredi 21 octobre en séance publique du Conseil départemental. Danielle Milon, maire LR de Cassis et bombardée 1ère Vice-Présidente du Département déléguée au tourisme (tout un symbole qui en dit long sur les priorités de Martine Vassal), a tenté de justifier ce choix en expliquant, de manière aussi maladroite que malheureuse : « Martine Vassal a rétabli les inégalités qui existaient avant son élection en 2015 » : on ne saurait mieux dire en effet…

Le rapport de la CRC a été présenté et débattu lors de la séance du Conseil départemental du 21 octobre 2022 (source © CD 13)

On passera pudiquement sur les critiques acerbes de la CRC concernant une gestion budgétaire assez approximative, une méconnaissance du patrimoine publique, l’absence de stratégie pour la maintenance des collèges comme pour celle des espaces naturels sensibles, ou encore une politique de commande publique erratique et peu optimisée. Et encore, le rapport n’évoque même pas les déboires récents de certains de ses agents dont un ancien chef de service, Renaud Chervet, jugé au tribunal depuis le 24 octobre pour corruption après avoir été filmé en train de recevoir 10.000 € en liquide de la main d’un entrepreneur en échange d’un coup de main pour obtenir une grosse commande publique de la part du Département.

On passera aussi sur la question des subventions départementales aux quelques 48.000 associations recensées dans les Bouches-du-Rhone et dont 3.500 en moyenne bénéficient chaque année d’un coup de pouce financier qui représente quand même au total pas loin de 100 millions d’euros par an, partagé en 2020 entre 3.049 associations seulement alors que 7.300 dossiers de demande avaient été déposés. Là encore, la CRC s’étonne des disparités territoriales criantes dans la répartition de ces financements…

Renaud Chervet, ancien cadre du CD 13, lors de son procès pour corruption, avec, à droite, l’entrepreneur qui avait filmé la remise de billets en mains propres (photo © Jean-François Giorgetti / France 3)

En matière de gestion des ressources humaines, les magistrats de la CRC tombent de leur chaise en constatant que sur les près de 8000 agents que compte l’institution, seuls 11 d’entre eux relèvent d’un cycle de travail qui respecte effectivement la durée légale de 1607 heures annuelles, fixée par un décret datant quand même de juillet 2001. On ne saura pas qui sont ces valeureux héros qui sauvent l’honneur de la fonction publique territoriale, mais la CRC relève que tous leurs collègues bénéficient de congés supplémentaires indus qui, mis bout à bout, représentent plus de 200 postes à temps plein.

Sur ce sujet, la CRC se montre, pour une fois, assez sévère en écrivant sans détours : « la collectivité est invitée à régulariser cette situation au plus tard pour le 1er janvier 2023, ainsi qu’à renforcer son dispositif de contrôle des heures supplémentaires réalisées et payées aux agents ». A un mois seulement des élections professionnelles prévues début décembre et qui verront les différents syndicats se livrer à la surenchère habituelle, voila une belle pierre dans le jardin de Martine Vassal : il serait fort étonnant que la CRC constate la moindre évolution dans ce domaine d’ici le 1er janvier prochain…

L. V.

PLUi d’Aubagne : une urbanisation toujours galopante…

16 octobre 2022

Le Pays d’Aubagne et de l’Étoile n’a plus vraiment d’existence légale en tant qu’entité administrative autonome et le Conseil de territoire qui constituait le dernier vestige de cette ancienne communauté d’agglomération a disparu au 1er juillet 2022. Et pourtant, la Métropole Aix-Marseille-Métropole n’a pas encore vraiment tiré les conclusions de cette intégration métropolitaine, continuant à élaborer son PLUi (plan local d’urbanisme intercommunal) par petits morceaux, en se calant sur le périmètre des anciennes intercommunalités désormais disparues.

Et c’est ainsi qu’elle vient d’ouvrir, le 21 septembre 2021 et pour une durée d’un mois, l’enquête publique concernant l’élaboration du premier PLUi couvrant les 12 communes de l’ex Pays d’Aubagne et de l’Étoile, largement développé autour de la partie amont de la vallée de l’Huveaune, depuis Saint-Zacharie (dans le Var) jusqu’à la Penne-sur-Huveaune, en passant bien sûr par Aubagne. Une configuration d’autant plus curieuse que ce périmètre englobe la commune de Cuges-les-Pins qui n’est pourtant limitrophe d’aucune des autres communes concernées, mais pas Gémenos qui figure néanmoins en plein cœur du territoire, occupant l’essentiel de la riche zone des Paluds. Une incohérence telle que la photo choisie par la Métropole pour illustrer ce futur PLUI est justement centrée sur ce secteur hors PLUi !

La plaine agricole des Paluds, largement occupée désormais par la zone industrielle et commerciale malgré son caractère inondable (source © Métropole AMP)

Comme pour le PLUi adopté fin 2019 sur le territoire adjacent de l’ex communauté urbaine MPM, englobant Carnoux, celui qui est ainsi soumis à consultation sur le Pays d’Aubagne et de l’Étoile n’est bien entendu qu’une simple agrégation, après actualisation, des anciens PLU élaborés à l’échelle communale et qui restent applicables jusqu’à l’entrée en vigueur du nouveau document réglementaire, prévue pour 2023 si tout va bien, avec seulement quelques années de retard.

Plan d’assemblage des planches du PLUI d’Aubagne accessible via une carte interactive (source © Métropole AMP)

Force est cependant de reconnaître que rien n’est acquis concernant l’adoption de ce précieux document destiné à servir de cadre réglementaire, pour les années à venir, pour tous les projets d’urbanisation et plus généralement d’aménagement du territoire sur ce périmètre. Avant même le début de l’enquête publique, pour laquelle les services de la Métropole ont mis à disposition un site dédié avec un registre numérique d’enquête et même une carte interactive, les critiques pleuvent en effet sur ce projet que beaucoup considèrent comme totalement anachronique.

Le préfet lui-même, Christophe Mirmand, a sorti la grosse artillerie pour tirer à boulets rouges en écrivant à Martine Vassal en personne, dès le 9 septembre 2022, pour lui faire part de ses plus extrêmes réserves quant à la régularité de ce projet de PLUI, pointant du doigt de graves manquements en matière de prise en compte des risques naturels, notamment dans la vallée de l’Huveaune largement inondable, de préservation des paysages et de l’environnement, de production insuffisante de logements et surtout de consommation excessive des espaces agricoles. Le PLUi prévoit en effet de consommer pas moins de 275 hectares pour les urbaniser, ce qui n’est pas autorisé par la législation actuelle, la loi Climat exigeant de diviser par deux la consommation de nouveaux espaces au cours de la prochaine décennie 2022-2031.

Les lotissements de maisons individuels perdues dans la pinède, fortement consommatrices d’espace, coûteuses à desservir en infrastructures et fortement exposés aux feux de forêt : un modèle à oublier ? (source © Novelisimmo)

Et paradoxalement, il ne prévoit pas assez de nouveaux logements, préférant continuer à s’étaler par la construction de nouveaux lotissements sur les riches terres agricoles (et irriguées) de la vallée alluviale de l’Huveaune, plutôt que de densifier les zones déjà urbanisées des centres-villes, en voie de paupérisation et de désertification. L’heure n’est plus à la disparition des précieuses terres maraîchères autour desquelles pourrait se redévelopper une agriculture de proximité et des circuits courts d’approvisionnement. Elle n’est plus non plus à l’étalement urbain avec des villas individuelles de plus en plus éloignées des lieux de vie et des espaces de travail, de plus en plus coûteuses en infrastructures et impossible à desservir en transports en commun. Il est temps désormais de sanctuariser espaces naturels et terrains agricoles tout en densifiant les centres urbains plus faciles à relier aux transports publics, notamment près des prochaines gares du Val’Tram, ce qui suppose de construire des logements à la place des friches industrielles et des hangars commerciaux en voie de délaissement.

Terres agricole et espaces naturels destinés à être inexorablement grignotés au profit de nouveaux lotissements via le PLUi d’Aubagne… (photo © Clémentine Veysse / Marsactu)

Bref, tout l’inverse de ce que prévoit la Métropole avec ce PLUi hors du temps qui, du coup, déclenche des critiques tous azimuts avant même son adoption. La Chambre d’agriculture tire elle-même la sonnette d’alarme depuis des mois sans être entendue, regrettant que l’on puisse ainsi ouvrir à lotissement les terres agricoles les plus riches et les mieux aménagées, à proximité des marchés de distribution. L’Agence régionale de santé pointe de son côté de graves défaillances de ce projet d’aménagement du territoire qui ne tient pas compte, pour la délimitation des zones à urbaniser, des nuisances sonores, de la pollution de l’air ou encore des réseaux d’assainissement inadaptés.

Quant à France Nature Environnement, la FNE 13 pointe les incohérences de fond de ce PLUi qui ne prend pas assez en compte les risques naturels, y compris celui lié aux feux de forêt, de plus en plus inquiétants, et qui prévoit d’aggraver encore l’étalement urbain alors que celui-ci a déjà consommé, au cours des 10 dernières années 160 ha de zones agricoles et 192 ha d’espaces naturels, pour accueillir au total 3000 habitants supplémentaires. Or, le diagnostic préalable au PLUi identifie pas moins de 420 ha de potentiel constructible au sein des zones urbaines, ce qui offre la possibilité de construire 7000 nouveaux logements et même plus de 12 000 en densifiant un peu, selon les recommandations des services de l’État.

Le projet de Val’Tram, une opportunité pour densifier les centres urbains près des accès aux transports en commun tout en restaurant la place de la nature en ville (source © Gautier Conquet Architectes / Made in Marseille)

Bref, la Métropole peut d’ores et déjà s’attendre, avant même la fin de l’enquête publique ouverte jusqu’au 20 octobre, à devoir revoir entièrement sa copie. Un comble pour un processus de longue haleine engagé en février 2019 et qui a fait l’objet de multiples concertations et réunions publiques en amont. En démocratie, il ne suffit pas de consulter, encore faut-il aussi écouter et prendre en compte les avis des intéressés, une règle que Martine Vassal et ses équipes, préoccupées avant tout de faire plaisir aux élus locaux, ont peut-être un peu tendance à oublier…

L. V.

Cercles de Provence : on recycle !

12 octobre 2022

La Salle du Clos Blancheton accueillait le public, ce samedi 8 octobre 2022, pour une conférence intitulée « les Cercles, une sociabilité en Provence », animée par Pierre Chabert, enseignant chercheur et docteur en ethnologie.

En introduction, le Président du Cercle progressiste carnussien, Michel Motré, rappelle : « Notre association est jeune si on la compare aux autres cercles des communes voisines. Ainsi Le Cercle Républicain de Gémenos a fêté ses 150 ans et celui de Roquefort la Bédoule ses 140 ans ! Tous ces cercles constituent des espaces de sociabilité riches d’initiatives citoyennes, de culture et de solidarité. Aujourd’hui, nous vous proposons une conférence qui traite des Cercles et de leur évolution au travers des années.

Pierre Chabert, spécialiste de l’histoire des Cercles de Provence (photo © CPC)

Pour cela, nous avons fait appel à Pierre Chabert qui a retracé l’histoire des cercles en Provence dans un ouvrage publié au Presses Universitaires de Provence paru en 2006. Très récemment, avec l’appui de Pauline Mayer, chargée de mission inventaire du patrimoine immatériel, il a effectué une recherche sur l’évolution de ces chambrettes devenues cercles au travers d’une étude qui privilégie une pratique vivante (humaine). L’enquête se fonde sur des entretiens qui concernent le sud de la région : les Bouches du Rhône, le Var et les Alpes Maritimes. Le diaporama qui recense les différents cercles du territoire Provence verte et Verdon a été réalisé par Pauline Mayer qui nous l’a aimablement transmis pour la conférence. »

Cercle de Brue Auriac dans le Var (photo © Pauline Mayer / Provence Verte et Verdon)

L’étude des cercles comporte plusieurs facettes : géographique, historique, ethnologique et politique. Pierre Chabert s’attache à développer ces différents aspects en insistant surtout sur les trois premiers points, l’aspect politique diffusant dans les trois.

Les cercles dans l’espace géographique

L’exposé s’interroge sur les raisons pour lesquelles les Cercles se sont développés, en particulier dans notre région entre l’Est du Rhône et l’Ouest du fleuve Var, comment ils ont évolué dans le temps et pourquoi ils se sont implantés dans certains territoires plutôt que sur d’autres. En dehors de ce territoire provençal, les cercles ont quasiment disparu sauf dans les Landes où ce sont essentiellement des assemblées de chasseurs, et en Alsace où l’orientation est plus religieuse.

Cercle philharmonique de Saint-Maximin-La Sainte-Baume dans le Var, au début du XXe siècle (photo © Pauline Mayer / Provence Verte et Verdon)

C’est en Europe, à partir de l’Italie qui comportait de nombreuses confréries de pénitents, conférant un caractère religieux à ces associations, que les émigrés introduisirent ces structures en France, dans le Sud-Est en particulier. La spécificité religieuse de ces cercles évolua selon des critères liés à l’activité professionnelle, aux intérêts culturels ou aux engagements sociaux comme politiques des populations concernées. Ces Cercles revêtent aussi localement un caractère corporatiste, regroupant des chasseurs, des pêcheurs, ou des employés et ouvriers de l’industrie et du commerce, cela sans oublier les cercles philharmoniques avec leur fanfare traditionnelle.

Les cercles dans l’histoire

Historiquement, les cercles se sont développés dans le cadre de la loi de 1901 sur les Associations, conquête de la politique sociale instituée par la IIIème République qui encadre le mouvement associatif. C’est ainsi que ces cercles se structurent de différentes manières, regroupant notamment des sympathisants de partis politiques de droite ou de gauche, dont les membres étaient soit plutôt des bourgeois, soit plutôt des ouvriers.

Chaque cercle possédait sa marque spécifique, conservant un fond religieux (pratique de la charité) ou optant pour une démarche plus progressiste (création de caisses de solidarité, de coopératives). La vocation restait cependant la même :  créer dans la ville, dans le village ou le quartier, un espace de sociabilité.

Cercle républicain des travailleurs de Roquefort la Bédoule (photo © CPC)

En continuant de remonter dans le temps, notre conférencier, situe avec l’avènement de la IIIème République les clivages constatés, parfois, entre les cercles d’une même localité, tels ceux de notre commune voisine de Roquefort-la-Bédoule avec le cercle dit « blanc » regroupant les notables et grands propriétaires terriens d’une part et d’autre part le Cercle Républicain des Travailleurs dit « rouge », celui des ouvriers et employés des fours à chaux.

Des liens souvent étroits entre coopératives agricoles et cercles : affiche à la Coopérative de Brignoles (photo © Pauline Mayer / Provence Verte et Verdon)

Cette ouverture constituait un progrès à cette époque si on se réfère à la situation précédente car au Second Empire, Napoléon III voyait dans ces assemblées un caractère dangereux pour le pouvoir, au point qu’il en interdit la création. Précédemment existaient en effet des structures de sociabilité informelles appelées « chambrettes ». Elles réunissaient une vingtaine de personnes dans un petit local (chambre, grange…) et avaient un caractère plus ou moins secret. C’est dans ce type d’assemblée que le mouvement de « la libre pensée » s’exprimait notamment au cours du Premier Empire, puis durant la restauration et la monarchie de juillet.

Dans la région, c’est en 1791 que l’on voit apparaître les premiers cercles à Saint Zacharie et au Beausset. Suivront notamment après 1870 la création de cercles républicains dont le nom est marqué par l’histoire : Cercles du 4 septembre 1870, en commémoration de la proclamation de la IIIème République. Auparavant, donc avant la Révolution, les « chambrettes » avaient plutôt une vocation religieuse et étaient tenues par des congrégations soucieuses de développer la pratique de la charité.

Sans remonter à l’époque romaine où existaient déjà des assemblées citoyennes, notons que c’est à la date de 1212 que l’on enregistre la création de la première « commune » par la confrérie du « Saint Esprit », avec pour objectif d’administrer la ville de Marseille. L’importance de cette filiation continue jusqu’à aujourd’hui, en effet de célèbres édiles de la ville de Marseille furent issue du « Cercle catholique de Mazargues » ou de celui de « la Renaissance de Sainte-Marguerite ».

Les cercles, quelques approches ethnologiques

Pour revenir à la période de prospérité des cercles que fut celle de la IIIème République et jusqu’au début de la seconde partie du XXème siècle, ces cercles ont eu pour vocation de regrouper essentiellement des hommes, cela dans l’esprit de l’époque, peu ouverte à l’émancipation des femmes. Ils regroupaient principalement des salariés autour des emplois fournis par les industries locales des tuileries, des chantiers navals à La Ciotat ou des mines de lignite autour de Gardanne. Initialement, pour y être admis il fallait être parrainé et les demandes d’adhésion faisaient l’objet d’un examen où la valeur de la moralité du candidat était prise en compte. Cela donnait droit à une carte de membre, qui pouvait se transmettre au sein d’une même famille.

Cercle philharmonique de Saint-Maximin-La Sainte-Baume dans le Var, actuellement (photo © Pauline Mayer / Provence Verte et Verdon)

Ces cercles étaient le reflet de la société en modèle réduit, parfois politisés, mais recherchant essentiellement à développer la convivialité entre ses membres, proposer des activités culturelles (bibliothèque, fanfare musicale), gérer une coopérative ou une épicerie solidaire.

Les cercles pouvaient être propriétaires (par souscription) ou locataires des locaux qu’ils aménageaient souvent comme un second « chez soi » en les décorant avec des tableaux, des photos et autres objets dont une Marianne dans les cercles républicains. Les cercles étaient souvent « l’antichambre » de la mairie pour les prétendants à la fonction de premier magistrat de la commune. La réussite de l’organisation de fêtes et autres banquets républicains étaient le gage d’un succès d’estime auprès des populations. Cela suscitait aussi la rivalité entre cercles de tendances politiques différentes ou entre communes voisines avec des identités marquées.

Conclusion débat sur l’avenir des cercles

Au terme de son exposé et au cours des échanges qui suivirent avec le public Pierre Chabert a montré que le mode de vie actuel, l’organisation de la société, les comportements individuels ont entraîné un déclin de l’activité des cercles, voire leur disparition à l’exception de la partie Est de la Provence. La distance entre le domicile et le lieu de travail s’est considérablement allongée et les liens de voisinage s’affaiblissent. De plus, la concurrence des réseaux sociaux ne fait qu’accentuer l’individualisme au profit d’autres modes de communications et d’accès à la culture.

Une assistance passionnée pour cette conférence de Pierre Chabert (photo © CPC)

A ce bilan s’ajoute que parfois ces lieux ne sont pas reconnus pour leur apport à la culture populaire voire qu’ils sont soupçonnés d’être trop « politisés », alors même que le terme politique renvoie justement à la vie de la cité. Aujourd’hui subsistent des cercles qui doivent leur survie à l’engagement de leurs membres et de leurs dirigeants, souvent retraités, dont la composition se féminise, ouvrant de nouvelles voies de renouveau pour perpétuer et développer ces lieux d’échanges participatifs.

C’est le cas du Cercle Progressiste Carnussien qui en plus de ses réunions mensuelles, édite un journal distribué à toute la population et publie des articles sur un blog, propose un club de lecture (« Katulu ? ») et participe à des actions caritatives. Sans se comparer aux cercles centenaires de communes voisines, nous souhaitons qu’il perdure au profit de cette sociabilité locale provençale héritière de la « romanité » antique.

C’est autour d’un verre d’apéritif, offert par le Cercle, que la conférence prit fin tout en continuant les échanges entre le public et notre brillant conférencier auquel nous adressons nos plus vifs remerciements.

C.M.

Suède : l’extrême droite au gouvernement

20 septembre 2022

La Suède fait partie de ces pays scandinaves longtemps considérés comme les modèles les plus aboutis de la social-démocratie européenne, dotés d’un État très protecteur, d’une vie politique plutôt apaisée et consensuelle, et d’un niveau de prélèvement fiscal élevé. La réforme du système de retraite, dont les principes avaient été fixés dès 1991 par un gouvernement social-démocrate et qui a finalement été adoptée en 1999 à l’issue d’un très long processus de dialogue social est l’exemple même de cette capacité de certains pays à dégager des compromis politiques solides et relativement équilibrés qui évitent le conflit.

A partir des années 2010, la Suède s’est montrée très accueillante envers les mouvements migratoires, bénéficiant de sa bonne réputation de pays ouvert, au système de protection social généreux et à l’activité économique plutôt florissante. En 2014, 80 000 réfugiés ont ainsi été accueillis, venant principalement de Syrie et en 2016, ce nombre s’est élevé à 120 000 environ. Entre 2000 et 2022, le nombre de résidents nés à l’étranger a doublé en Suède, atteignant 2 millions, ce qui représente un cinquième de la population.

Manifestation en septembre 2015 à Stockholm en faveur de l’accueil des réfugiés politiques… (photo © Jonathan Nackstrand / AFP / L’Express)

Dès 2010, des émeutes survenues dans la banlieue de Stockholm attisent une amorce de discours xénophobe, permettant à un nouveau parti de faire son entrée au Parlement : les Démocrates de Suède, qui comme son nom ne l’indique pas est clairement marqué à l’extrême droite et est même, à l’origine ouvertement néofasciste. Élection après élection, ce parti ouvertement xénophobe a grignoté du terrain, passant de 5,7 % des suffrages exprimés en 2010 à 20,5 % lors des dernières législatives qui avaient lieu le 11 septembre 2022, le jour anniversaire de l’attaque islamiste contre le World Trade Center, comme par un fait exprès, faisant ainsi entrer au Parlement pas moins de 73 députés sur les 349 sièges du Riksdag, le Parlement suédois…

Jimmie Åkesson, le leader du parti d’extrême droite les Démocrates Suédois (photo © Maja Suslin / TT News Agency / Reuters / Yahoo)

Un petit séisme politique et une incontestable victoire pour son porte-parole, Jimmie Åkesson, qui est à la tête des Démocrates de Suède depuis 17 ans maintenant et qui a progressivement amené ce parti néo-nazi vers la normalisation, allant jusqu’à refuser de siéger au Parlement européen dans le même groupe que Marine Le Pen et ses élus frontistes, c’est dire ! Ce résultat électoral place de fait ce parti d’extrême droite en deuxième position, derrière le Parti social-démocrate du Premier ministre sortant, Magdalena Andersson, crédité de 30,3 % des voix.

Cette dernière avait accédé à ce poste, occupé pour la première fois en Suède par une femme, le 29 novembre 2021, il y a moins d’un an donc, à la faveur d’une crise qui confirme, s’il en était besoin, que la vie politique, même en Suède, n’est jamais un long fleuve tranquille ! En 2018, le premier ministre social-démocrate, Stefan Löfven, avait été reconduit dans ses fonctions, grâce à une coalition (minoritaire) de centre gauche dans laquelle il s’appuyait aussi sur les Verts et le Parti de gauche. En juin 2021, ce dernier avait retiré sa confiance et fait chuter le gouvernement, non pas sur la gestion du la crise du Covid, pour laquelle le pays s’était singularisé par un confinement a minima, mais sur une question d’encadrement des loyers pour les logements neufs. Revenu malgré tout à la barre en juillet, Stefan Löfven avait néanmoins démissionné quelques mois plus tard, en novembre 2021 après qu’une élection interne du Parti social-démocrate a choisi de le remplacer à sa tête par Magdalena Andersson.

 
Magdalena Andersson, Premier ministre socio-démocrate sortant de Suède (source © Terra Femina)

Celle-ci n’est pas une débutante, elle qui était déjà ministre des finances dans le premier gouvernement de Stefan Löfven dès 2014, avant d’être élue, en 2020 présidente du comité monétaire et financier du Fonds monétaire international. Son élection comme Premier ministre, le 24 novembre 2021 se fait in extremis, après un ralliement de dernière minute du Parti de gauche. Mais elle est contrainte à la démission avant même de se présenter au roi, suite à la défection des Verts, qui refusent toute alliance avec le Parti du centre, pourtant appoint indispensable pour adopter le budget… Qu’à cela ne tienne, elle s’accroche et se fait réélire Premier ministre le 29 novembre : toute comparaison avec Borgen, la série qui se déroule au Danemark, serait bien entendu purement fortuite, est-il besoin de le préciser ?

Depuis son accession au pouvoir, Magdalena Andersson est obsédée par les effets de l’invasion russe en Ukraine et a conduit un changement majeur en matière de politique étrangère, tournant le dos à des décennies de neutralité pour demander l’adhésion de son pays à l’OTAN. Mais c’est à un autre sujet qu’elle doit sa défaite (relative) aux dernières législatives, à savoir la question de l’immigration. Le pays a en effet dû faire face, en avril 2022 à de violentes émeutes dans plusieurs villes du pays, en réponse à des provocations organisées par Rasmus Paludan, leader du parti d’extrême droite Stram Kurs (« ligne dure ») qui s’amuse à brûler des exemplaires du coran en public dans des quartiers à forte proportion d’immigrés de confession musulman. L’effet est garanti et les émeutes qui en ont résulté ont fait pas moins de 40 blessés dont 26 policiers, provoquant un débat houleux à travers le pays et faisant le jeu de la droite qui a axé toute la campagne des législatives sur la question sécuritaire et la place des immigrés dans la société suédoise.

Émeutes à l’issue d’une manifestation contre l’extrême droite, le 15 avril 2022, à Örebro, en Suède (photo © Kicki Nilsson / AFP / L’Express)

Les partis traditionnels de droite, Modérés, Chrétiens-démocrates et Libéraux, ont donc largement emboité le pas des Démocrates de Suède de Jimmie Åkesson, ce qui explique finalement le bon score de ce dernier qui a pu surfer sur ses thèmes de campagne de prédilection, la question de l’Ukraine ou du changement climatique étant quasiment passées à la trappe… Globalement, les partis de droite ont perdu du terrain à l’issue de ces élections, contrairement aux sociaux-démocrates qui en ont plutôt gagné. Mais pas suffisamment pour que la coalition sortante de gauche puisse se maintenir au pouvoir, elle qui finit avec 173 députés alors que la majorité est fixée à 175… Magdalena Andersson a donc été contrainte de démissionner bien que son parti finisse en tête de ces élections et c’est le chef des Modérés, Ulf Kristersson, dont le parti finit à la troisième place et perd deux sièges avec à peine 19,10 % des suffrages exprimés, qui pourrait former le prochain gouvernement en s’appuyant sur une coalition de droite dans laquelle l’extrême droite des Démocrates de Suède sera le parti dominant… Une situation explosive mais qui vient couronner les efforts de Jimmie Åkesson qui a tout fait pour banaliser l’image de son part et se rapprocher de la droite classique tandis que celle-ci dérivait de plus en plus vers ses thèses sécuritaires et nationalistes.

Le chef des Modérés, Ulf Kristersson, fêtant la victoire de la coalition de droite et d’extrême-droite, le soir des élections du 11 septembre 2022 (photo © Fredrik Sandberg / TT News Agency / AFP / RTL)

Un schéma qui n’est pas sans rappeler ce qu’il se passe en Italie où les élections générales sont justement prévue cette semaine, le 25 septembre 2022 : le centre-droit de Forza Italia pourrait ainsi revenir au pouvoir à la faveur d’une alliance avec les forces de droite voire d’extrême droite de la Ligue et de Frères d’Italie. Et la situation française n’est pas non plus très éloignée de cette configuration au vu de la stratégie portée par Éric Ciotti qui brigue la présidence des Républicains (LR) afin d’opérer un rapprochement avec l’extrême droite et espérer ainsi faire accéder en 2027 son champion, Laurent Wauquiez, à la Présidence de la République. En politique comme ailleurs, le pire n’est jamais sûr mais il est parfois bon de regarder ce qui se passe chez nos voisins pour s’en prémunir…

L. V.

Le Ravi, c’est fini…

18 septembre 2022

« La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas » Tout le monde a en tête cet aphorisme qui figure en tête de la dernière page de chaque numéro du Canard enchaîné, même si personne ne sait trop bien à qui attribuer cette citation, sans doute trop belle pour être vraie… En revanche, on sait bien qui est l’auteur de cette autre maxime moins connue mais sans doute plus réaliste : « la liberté de la presse est entière : il suffit d’avoir les milliards nécessaires ». C’est le sociologue Alfred Sauvy qui faisait ce constat lucide en préface d’un ouvrage de Jean Boniface publié au début des années 1960 sous le titre Arts de masse et grand public. Une vision assez prémonitoire de la bataille à laquelle on vient d’assister entre les milliardaires Xavier Niel et Rodolphe Saadé pour prendre le contrôle du quotidien régional La Provence

La presse française très prisée des milliardaires, un dessin signé Miss Lilou (source © Blagues et dessins)

Rien qu’en France, 8 milliardaires contrôlent de fait une vingtaine de journaux, trustant à eux seuls 95 % des ventes d’hebdomadaires nationaux généralistes et plus de 80 % de la presse quotidienne nationale. Ainsi, Bernard Arnault, première fortune de France, détient des titres comme Le Parisien, Les Echos, Investir ou encore la chaine Radio Classique. Son alter ego Vincent Bolloré s’est forgé de son côté un véritable empire médiatique avec les chaînes CNews, Direct 8 et des titres aussi courus que Paris Match, Géo, Voici, Ça m’intéresse ou Capital. Patrick Drahi, qui a fait fortune dans le domaine des télécommunications, est désormais à la tête de Libération, l’Express ou encore BFM et RMC. Son collègue Xavier Niel, patron de Free, est actionnaire majoritaire du Monde, de Télérama, du Nouvel Observateur ou encore de Rue 89. On pourrait citer aussi le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, désormais patron de Marianne, Elle ou encore Télé 7 jours, mais aussi François Pinault, 24e fortune mondiale qui détient Le Point tandis que le Figaro est entre les mains de la famille Dassault.

Un dessin signé Loup sur les limites subtiles du dessin de presse… (source © The Conversation)

Curieusement, aucun de ces grands patrons tous milliardaires et grands philanthropes, défenseurs invétérés de la sacro-sainte liberté d’informer, n’est venu au secours du petit mensuel provençal satirique le Ravi qui vient de rendre l’âme et de jeter l’éponge après 18 ans de combat homérique pour tenter de faire entendre sa voix quelque peu gouailleuse d’une « presse pas pareille ». Lancé en 2003 par l’association marseillaise La Tchatche, ce journal était publié en kiosque tous les premiers vendredis du mois. Mais le n°208 daté de juillet-août 2022 sera donc le dernier de la liste, suivi néanmoins par un « numéro très spécial » publié post mortem sur le site du Ravi, encore accessible.

Couverture du numéro (très) spécial du Ravi, publié post mortem sur son site (source © le Ravi)

Il est vrai que ce dernier exemplaire du Ravi vendu en kiosque cet été contenait, outre une attaque frontale contre les fachos du RN, un portrait au vitriol de Rodolphe Saadé, le patron de la CMA CGM et, donc, désormais de La Provence, en train de se lâcher contre un autre grand prédateur, Michel-Edouard Leclerc, qui avait osé attaquer le transporteur maritime en l’accusant de profiter de la situation pour gonfler ses marges et encaisser des bénéfices mirobolant… Un dialogue savoureux et quelque peu viril, imaginaire bien entendu, mais qui donne bien le ton des journalistes du Ravi, jamais avares en bons mots et fins observateurs des petits travers du microcosme politico-économique régional.

Exemple de « contrôle technique de la démocratie » à Aix-en-Provence le 24 septembre 2021 : une caricature de Sophie Joissains signée Trax (source © le Ravi)

C’est d’ailleurs ce qui faisait le sel de ce média pas comme les autres qui sortait, mois après mois, ses enquêtes d’investigation sur les sujets qui fâchent, mais aussi ses portraits acides de personnalités « en surmoi médiatique » qui ont tellement pris la grosse tête qu’elles s’exposent à un rappel peu amène de certaines de leurs déclarations publiques à l’emporte-pièce. Sa rubrique mensuelle intitulée « contrôle technique de la démocratie » était un vrai bijou d’observation des mœurs locales de la démocratie au quotidien, observée en direct par un journaliste assistant incognito à un conseil municipal et relatant avec talent et humour le jeu de rôle des élus locaux jamais avares de postures et sans cesse rattrapés par leur vanité personnelle et leur ego surdimensionné.

Un dessin signé Yakana, à l’occasion de la disparition du Ravi (source © le Ravi)

Et pourtant, le journal se portait plutôt bien avec ses ventes en hausse, son site internet performant et très fréquenté, ses actions éducatives bien suivies et son taux d’autofinancement remarquable de 80 %. Mais ce n’était pas suffisant pour faire vivre durablement la petite équipe de journalistes particulièrement investie qui se dévouait corps et âmes pour ce projet atypique. Faute de subvention publique et malgré les nombreux soutiens populaires régulièrement sollicités, le journal, comme d’ailleurs toute la presse écrite, avait bien du mal à trouver son équilibre financier. Or en 2021, le Conseil départemental de Martine Vassal comme le Conseil régional de Renaud Muselier, ont brusquement fermé le robinet des subventions à ce journal satirique un peu trop critique à leur égard. La Ville de Marseille a bien tenté de lui venir en aide en votant in extremis une subvention à son bénéfice en juin dernier mais le journal a donc déposé le bilan avant même d’avoir pu en voir la couleur…

La Ravilution de juin 2022, vue par Na ! : en 3 mois, les donateurs se sont mobilisés pour recueillir 63.000 euros de dons et tenter de sauver le journal, en vain (source © le Ravi)

Malgré le tragique de la situation, l’équipe du Ravi a gardé son sens de l’humour et sa page d’adieu et de remerciement à tous ceux qui l’ont accompagné dans cette aventure vaut la lecture ! Petit extrait : « C’est donc la fin d’une histoire débutée en 2003 ! Pour les six salariés de la Tchatche, aucun problème : comme pour tous les chômeurs, il leur suffira de traverser la rue afin de trouver un travail. Pour l’offre médiatique régionale, déjà étriquée, c’est ballot : elle s’appauvrit encore un peu plus avec la disparition d’un des très rares journaux mêlant enquête et satire en France… ».

A l’occasion de la disparition du Ravi, les (fausses) condoléances des personnalités locales, ici le sénateur RN Stéphane Ravier… (source © le Ravi)

Quant aux personnalités locales, l’équipe du Ravi anticipe avec autant de perspicacité que d’ironie les larmes de crocodile qu’ils ne manqueront pas de verser sur la disparition de ce média indépendant qui leur a si souvent fait grincer les dents et lever les bras au ciel, un peu comme le fameux ravi de la crèche, auquel le journal en question tire son nom, l’air toujours un peu ahuri et naïf mais sans jamais baisser les bras, jusqu’à ce jour du moins… Un grand remerciement en tout cas à cette équipe de journalistes passionnés qui a œuvré avec autant de conviction, et souvent un brin de provocation, pour faire vivre cette démocratie locale si précieuse.

L. V.

Gorbatchev : un dirigeant qui laisse un souvenir ambigu

8 septembre 2022

Dernier dirigeant de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev s’est éteint le 30 août 2022 à plus de 91 ans, et vient d’être inhumé à Moscou ce samedi 3 septembre, aux côtés de son épouse Raïssa, disparue en 1999, dans une relative indifférence de la part de ses compatriotes, alors que, paradoxalement, nombre de dirigeants occidentaux lui rendent un hommage appuyé.

Mikhaïl Gorbatchev à la tribune du Soviet suprême à Moscou, lors de sa session extraordinaire du 27 août 1991 photo © Vitaly Armand / AFP / Le Monde)

L’actuel Président de la Russie, Vladimir Poutine, ne s’est même pas déplacé pour assister à ses obsèques, officiellement pour cause d’agenda trop chargé. Une belle marque de muflerie de la part de celui qui préfère effectivement bombarder les villes ukrainiennes plutôt que d’œuvrer à la paix dans le monde, ce qui avait valu à son prédécesseur l’attribution du prix Nobel de la paix en 1990 : chacun son domaine de compétence ! Poutine l’a d’ailleurs reconnu sans détour en admettant d’un ton neutre que Mikhaïl Gorbatchev avait eu « une grande influence sur l’histoire du monde » et qu’il s’était « efforcé de proposer ses propres solutions aux problèmes », sous-entendant clairement qu’ils ne partageaient pas la même vision des choses et que les solutions en question avaient lamentablement échoué

De fait, le bilan de Mikhaïl Gorbatchev reste mitigé, surtout dans le contexte ultra nationaliste qui règne dans la Russie de Poutine, lequel ne rêve que de reconstituer l’ex empire soviétique, par la force au besoin, et qui n’a que faire des lubies de transparence démocratique auxquelles Gorbatchev était attaché. Certes, des milliers de Russes sont venus rendre un dernier adieu à Mikhaïl Gorbatchev le jour de ses obsèques, souvent en hommage au vent de liberté qui a soufflé lorsqu’il était au pouvoir. Une impression confirmée par la présence du journaliste Dmitri Mouratov, prix Nobel de la paix en 2021 et directeur de la rédaction du journal d’opposition Novaïa Gazeta dont plusieurs collaborateurs ont été récemment assassinés du fait de leurs investigations gênantes dans des affaires de corruption impliquant l’armée russe.

Le prix Nobel de la paix, Dmitri Mouratov, portant le portrait de Mikhaïl Gorbatchev lors des obsèques de ce dernier (photo © Alexander Zemlianichenko / AFP / Le Devoir)

Pourtant, rien ne prédisposait cet apparatchik à acquérir cette réputation de défenseur des libertés et des droits de l’homme. Né en 1931 dans un petit village du nord du Caucase dans une famille de communistes fervents dont le grand-père s’était engagé dans le mouvement de collectivisation des terres et dirigeait le kolkhoze local, il reçoit à 18 ans le Drapeau rouge du travail pour ses talents de chauffeur de tracteur en parallèle de ses études au lycée. Dirigeant de l’organisation du Parti pendant ses études universitaires à Moscou, il revient dans son village en 1955 et se retrouve dès 1970 nommé gouverneur de la région de Stavropol. Il profite allègrement de sa situation pour se faire bien voir des vieux caciques du parti qui viennent en cure thermale dans le secteur et rejoint dès 1979 le Politburo comme suppléant.

Un dessin publié le 1er septembre 2022, signé Zaïtchick (source © Blagues et dessins)

La mort de Leonid Brejnev en 1982, suivi de celle rapide de ses deux successeurs, Youri Andropov et Konstantin Tchernenko lui permet d’accéder à la tête de l’URSS le 10 mars 1985. L’empire soviétique est alors à bout de souffle, dominé par un complexe militaro-industriel tout puissant, mais confronté à d’énormes difficultés de production des biens de consommation courantes. A tout juste 54 ans, Gorbatchev tranche avec l’inertie de ses prédécesseurs et lance les vaste chantiers de la perestroïka et de la glasnost. Le premier, qui vise à refondre totalement le système économique et politique de l’URSS est un échec total et ne fait qu’aggraver la situation en désorganisant tout le système. En parallèle, le souci de transparence et de liberté d’expression que cherche à instaurer Gorbatchev donne un véritable souffle démocratique mais heurte de front les intérêts et les habitudes des apparatchiks du régime tandis que ses campagnes de lutte contre la consommation d’alcool ne contribuent guère à sa popularité….

Le contexte est d’autant plus difficile que Mikhaïl Gorbatchev doit en outre se confronter à de réelles difficultés dont l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986 alors qu’il est en pleine négociations avec Ronald Reagan pour tenter de réduire enfin les arsenaux nucléaires. La fin de la course aux armements et la fin de la guerre froide sont sans conteste à mettre au crédit de Mikhaïl Gorbatchev qui était persuadé que l’URSS n’était plus en mesure de suivre le rythme imposé par les généraux de l’Armée rouge et qu’il valait mieux se concentrer sur la relance de l’économie en vue d’améliorer le niveau de vie de la population russe. Il est d’ailleurs l’artisan du retrait des troupes russes d’Afghanistan décidé en 1988 et, lors de la chute du mur de Berlin, en 1989, c’est lui qui décide de ne pas envoyer les chars russes rétablir l’ordre soviétique. Une attitude qui lui vaut l’attribution du prix Nobel de la Paix en 1990, après qu’il ait entériné fin 1989 la fin officielle de la guerre froide en accord avec Georges Bush.

Mikhaïl Gorbatchev, prix Nobel de la paix en 1990 et signataire des accord Start de désarmement en 1991 (photo © Olav Olsen / AFP / BMFTV)

En 1991, l’économie soviétique était à bout de souffle et l’aide que Gorbatchev escompte des pays occidentaux pour sa bonne volonté en faveur de la détente internationale, ne se concrétise pas. Au mois d’août, alors que Gorbatchev vient de partir en vacances, des putschistes nationalistes, inquiets de ses réformes institutionnelles, tentent de prendre le pouvoir à Moscou et lui demandent de démissionner. Il s’y refuse et finit par rentrer à Moscou alors que le putsch tourne à la débandade, quelques jours plus tard. Mais c’est Boris Eltsine, nouvellement élu au suffrage universel président de la République de Russie, qui tire les marrons du feu, après s’être mis en scène juché sur un des chars de l’armée. Gorbatchev quitte le 24 août la direction du Parti communiste qui finit par être dissous début novembre. Les accords d’Alma-Ata, signés le 21 décembre 1991, créent la Communauté des États indépendants qui remplacent purement et simplement l’URSS moribonde. Gorbatchev démissionne de son poste de président de l’URSS le 25 décembre 1991 et le Soviet suprême dissout l’URSS dès le lendemain.

Boris Eltsine exigeant de Mikhaïl Gorbatchev qu’il lise un texte devant le Parlement, le 23 août 1991 (photo © Piko / AFP / La Dépêche)

Rarement dirigeant d’une aussi grande puissance aura connu une fin de règne aussi peu glorieuse et ceci explique largement que Gorbatchev soit alors aussi détesté des Russes qui voient leur empire disparaître pour le plus grand profit de l’ennemi juré américain et qui constatent que leur niveau de vie et même leur espérance de vie déclinent tandis que des oligarques décomplexés amassent des fortunes immenses en dépeçant les anciennes structures d’État. En juin 1996, lorsque Mikhaïl Gorbatchev se présente à l’élection présidentielle de la Fédération de Russie, il n’obtient que 0,5 % des suffrages, ce qui donne une idée de sa popularité du moment face à un Boris Eltsine triomphalement réélu…

Le comble est atteint lorsque, en 1997, Mikhaïl Gorbatchev, alors à court d’argent, accepte de tourner dans une publicité du géant américain de la malbouffe, Pizza Hut. On y voit des Russes débattre, dans un restaurant moscovite, de l’évolution de la Russie, un jeune s’extasiant des libertés nouvelles, de l’ouverture au monde et des opportunité économiques qui en découlent, tandis qu’un autre regrette le temps du communisme, de l’ordre et de la stabilité. Mais tous sont unanimes pour apprécier que, grâce à Gorbatchev, chacun a désormais accès à la bonne pizza occidentale… Une scène bouffonne, qui achève de discréditer l’ancien dirigeant soviétique aux yeux de nombre de ses concitoyens.

Mikhaïl Gorbatchev avec sa petite fille tournant dans une publicité pour Pizza Hut en 1997 ( source © Eater)

Un ressentiment qui s’était encore accentué avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine qui a pris le contre-pied exact de son prédécesseur, n’hésitant pas à lancer de nouveau son pays dans des guerres d’expansion pour surfer sur l’esprit nationaliste. Gorbatchev s’était d’ailleurs ému des tendances dictatoriales du nouveau maître du Kremlin et avait même confié un jour en évoquant leur popularité respective aux yeux des Russes : « « S’ils nous pendent tous les deux, assurez-vous qu’ils ne le fassent pas au même arbre que moi ». Il aura finalement eu la chance d’échapper un un tel châtiment mais il faudra du temps sans doute pour que les Russes finissent par reconnaître, un jour peut-être, le rôle positif qu’il aura malgré tout joué en faveur de la paix et de la stabilité dans le Monde…

L. V.

Les Français, ignares en matière de changement climatique ?

27 août 2022

En matière de politique publique, l’adhésion des populations est un point essentiel, surtout dans un pays comme la France qui se targue de démocratie et où la mauvaise humeur du peuple a plus d’une fois conduit nos responsables politiques à une piteuse reculade, voire à une fuite éperdue lorsque la révolte devenait trop violente…La crise des gilets jaunes, fin 2018, tout comme celle des bonnets rouges en 2013, sont là pour nous rappeler que l’esprit insurrectionnel n’est jamais très loin lorsque le gouvernement s’attaque à certains sujets qui fâchent.

Manifestation des Gilets Jaunes à Paris le 1er décembre 2018 (photo © AFP / La Dépêche)

C’est d’ailleurs peut-être ce qui explique l’extrême prudence de nos dirigeants, voire leur frilosité que beaucoup jugent excessive, à imposer des mesures qui permettraient de lutter plus efficacement contre l’aggravation du changement climatique et ceci malgré l’urgence de la situation. L’été 2022, comme plusieurs autres ces dernières années, vient pourtant encore nous rappeler que le réchauffement climatique global n’est pas qu’une lubie de spécialiste mais a des effets désormais bien visibles sur notre vie quotidienne.

En juin 2020, la Convention citoyenne pour le climat, composée de 150 personnes tirées au sort dans un échantillon représentatif de la population française, avait mené à bien un travail intense de débats et de réflexion et établi une série de 149 propositions de bon sens, destinées à adapter nos modes de consommation, de production, de déplacement, de nourriture et de logement, en vue de limiter notre impact climatique et se donner une chance de ne pas trop dépasser les seuils au-delà duquel on sait d’ores et déjà que le réchauffement global risque de conduire au chaos généralisé.

Intervention d’Emmanuel Macron lors de la Convention citoyenne pour le climat (photo © Lemouton / SIPA / 20 minutes)

Mais le gouvernement, qui s’était engagé à ce que ces propositions soient soumisse « sans filtre » à adoption directe ou à référendum, s’est bien vite empressé de remiser ce brûlot au fond d’un placard, estimant manifestement que l’opinion publique n’était pas prête à mettre en œuvre des mesures pourtant identifiées comme nécessaires par un groupe de citoyen lambda pour peu qu’il prenne la peine de creuser un minimum le sujet.

De fait, une étude récente, publiée le 27 juin 2022 par l’OCDE, vient conforter cette impression que la population française dans son ensemble est loin d’être convaincue par la nécessité de prendre des mesures volontaristes pour tenter de réduire enfin nos émissions de gaz à effet de serre. Certes, les pseudo-scientifiques climato-sceptiques à la Claude Allègre ont désormais quasiment disparu du paysage médiatique et les médias eux-mêmes peuvent difficilement se voir reproché de ne pas en faire assez sur le problème de la perte de biodiversité et sur les effets délétères du changement climatique.

Comment concilier politiques climatiques et justice sociale ? Un dessin signé Notto

Cette vaste enquête de l’OCDE a été menée auprès de plus de 40 000 citoyens du monde entier, issus de 20 pays différents, les plus concernés puisque émettant à eux seuls de l’ordre de 72 % des gaz à effet de serre de la planète. Et ses résultats sont assez consternant pour les Français qui se classent parmi les plus climato-sceptiques, au-delà même des États-Unis ou de l’Australie. Malgré tout le battage médiatique auquel nous sommes soumis, seule une petite moitié des Français (57 %) se dit effectivement persuadée de l’existence d’un lien entre le réchauffement climatique observé et l’activité humaine ! Pire encore, 12 % des Français se disent même convaincus que le réchauffement climatique est une pure chimère… Par comparaison, 84 % des Chinois et des Japonais ont parfaitement intégré ce lien entre activité humaine et changement climatique, de même que 80 % des Espagnols et des Anglais. En France, manifestement, la vulgarisation des sujets scientifiques a encore des marges de progression…

Selon cette enquête, plus de 80 % des Français ont bien intégré que le réchauffement climatique allait se traduire par une aggravation des périodes de sécheresse et une montée du niveau de la mer, même si cette proportion est plutôt de l’ordre de 90 % dans bon nombre de pays, voire supérieure en Indonésie par exemple. Mais curieusement ils ne sont pas moins de 63 % à penser que ce changement climatique est lié à des éruptions volcaniques plus fréquentes ! Force est de constater que la plupart des Danois, des Allemands ou même des Sud Coréens sont, ce ce point de vue, nettement moins crédules que nous…

Des stratégies personnelles liées à une mauvaise compréhension des mécanismes du changement climatique… Un dessin signé Wingz

Quant à déterminer les facteurs qui permettent de caractériser la source des gaz à effets de serre (GES) responsable de ce changement climatique, les Français sont systématiquement ceux des pays développés qui fournissent le plus fort taux de mauvaises réponses. Ainsi ils ne sont que 72 % à avoir intégré que produire de la viande de bœuf émet davantage de GES que produire des pâtes ou du poulet. Seuls 62 % des Français interrogés sont en capacité d’affirmer que l’empreinte environnementale de l’avion est supérieur à celle du train ou du bus. Et seuls 50 % ont compris que l’émission de GES de l’énergie nucléaire était inférieure à celle du gaz ou du charbon : étonnant dans un pays champion du monde du recours à l’électricité d’origine nucléaire et dont le gouvernement se bat pour tenter d’imposer cette réalité à ses voisins européens…

Dans un autre registre, un Français sur deux ignore que les USA sont le pays du monde qui émet le plus de GES par tête d’habitant et 40 % d’entre eux ne savent pas que c’est la Chine qui est le plus gros émetteur mondial de GES. Un niveau d’information aussi faible sur un sujet dont on nous rebat pourtant les oreilles à longueur de journée interroge de fait sur la capacité de notre pays à prendre les décisions qui s’imposent en la matière et surtout à les faire accepter par l’opinion publique. Nombre de scientifiques se sont d’ailleurs émus de ce constat, parmi lesquels François Gemenne, spécialiste des questions de migrations environnementales et climatique qui déplore qu’en France, la science soit devenue « affaire de croyance et d’opinion politique, ce qui est dramatique pour la démocratie ».

Toute l’ambiguïté de la lutte contre le changement climatique, un dessin d’Alexandre Magnin

Pas très rassurant en effet quant à l’acceptation collective de politiques publiques plus volontaristes en matière environnementale, d’autant que, sur ce point, les Français rejoignent les autres, comme le souligne l’OCDE qui constate que « dans tous les pays, le soutien aux politiques climatiques dépend des perceptions des citoyens concernant trois facteurs clés : l’efficacité perçue des politiques en matière de réduction des émissions, leur impact distributif présumé sur les ménages à faibles revenus (préoccupations en matière d’inégalité), et leur impact direct anticipé (gains et pertes) sur le revenu disponible du ménage ». Autrement dit, chacun est d’accord pour s’investir mais à condition que cela soit efficace, que l’effort soit équitablement réparti et que les conséquences sur son pouvoir d’achat et son niveau de confort personnel soit minimes. Une équation pas si facile à résoudre…

L. V.

Salvador : le mirage du bitcoin ?

20 août 2022

Premier pays au monde à avoir adopté le bitcoin comme devise officielle, en septembre 2021, suivi en avril 2022 par la Centrafrique qui l’a adopté comme monnaie légale aux côtés du franc CFA, le Salvador est peut-être en train de s’en mordre les doigts…

Le symbole du bitcoin sur fond de drapeau salvadorien, une alliance ambiguë… (source © Clubic)

Il faut dire que cette cryptomonnaie, la première à avoir vu le jour, en novembre 2008, à l’initiative d’un certain Satoshi Nakamoto, un avatar dont on ne connaît toujours pas la véritable identité, a connu récemment quelques faiblesses. L’aventure semblait pourtant bien partie et l’idée même des cryptomonnaies, basée sur le principe d’un échange de valeurs totalement décentralisé qui s’affranchit des organismes financiers, paraît séduisante, bien qu’un peu obscure pour le non initié. Tout repose en effet sur un logiciel qui rétribue en bitcoin les « mineurs », des usagers qui mettent à disposition la puissance de calcul de leur ordinateur pour traiter des transactions de manière sécurisée en les inscrivant dans un registre virtuel, la « blockchain » qui permet de retracer chaque mouvement. C’est un peu comme si, sur un billet de banque on pouvait retrouver tout l’historique des utilisateurs qui l’ont eu précédemment en main !

Un des avantages de cette cryptomonnaie est bien sûr de s’émanciper des organismes bancaires, dans une démarche « de pair à pair ». C’est d’ailleurs ce qui a fait son succès initial parmi les utilisateurs du Darknet qui se sont rapidement emparés de cet outil un peu utopique pour s’en servir de monnaie d’échange pour l’achat d’armes, les jeux d’argent et le trafic de stupéfiant, jusqu’à ce que le FBI s’efforce en 2013-14 d’y mettre fin en bloquant le vecteur du marché, Silky road, la Route de la soie du marché noir…

Le bitcoin, une cryptomonnaie aussi mythique que mystérieuse… (source © 123photos / Trust my science)

D’une valeur quasi nulle à sa création, le bitcoin a atteint la parité avec le dollar dès 2011 et a connu depuis une histoire assez mouvementée qui lui a quand même permis d’atteindre en novembre 2021 le niveau record (à ce jour) de quasiment 69 000 dollars ! Sauf que en juin 2022, sa valeur avait été divisée par 4 en quelques mois pour retomber à environ 17 000 $ US… Une valeur assez fluctuante donc, qui dépend uniquement de son usage et des volumes d’échange, sans garantie puisque non liée à un stock physique d’actif traditionnel.

C’est d’ailleurs pour cette raison (et d’autres) que le pari du Salvador d’utiliser le bitcoin comme monnaie officielle a été tant décriée en cette période de chute des cours de la cryptomonnaie. Il faut dire qu’elle repose sur une initiative fortement médiatisée du Président de la République, Nayib Bukele, lui-même assez décrié. Fils d’un homme d’affaire d’origine palestinienne, lui-même ex publiciste et propriétaire d’un magasin de motos, il avait été élu maire de la capitale, San Salvador, en 2015, à tout juste 34 ans, avant de se voir exclu en 2017 de son parti, le Front Farabundo Marti de libération nationale, un ancien mouvement révolutionnaire de gauche, pour avoir lancé une pomme à la tête d’une conseillère municipale !

Nayib Bukele aux côtés de son épouse Gabriela Rodriguez, saluant ses partisans après sa victoire électorale en février 2019 (photo © Luis Acosta / AFP / Libération)

Mais qu’à cela ne tienne, Nayib Bukele se présente 2 ans plus tard, en 2019, à la Présidence de la République au nom d’un micro parti conservateur de centre droit et se fait élire à 37 ans à la tête de ce pays de 6,5 millions d’habitant, gangrené par une guerre des gangs de narcotrafiquants qui fait des ravages, en portant un discours populiste axé sur la lutte contre la criminalité et la corruption des élites politiques. Depuis, il gouverne ce pays d’une main de fer en pratiquant une politique ultra-sécuritaire qui lui vaut un taux de popularité record de 80 % en 2020… Il n’hésite pas en février 2020 à faire entrer des soldats en arme dans les travées du Parlement pour intimider les députés qui rechignent à voter un emprunt colossal pour renforcer le budget des forces de l’ordre !

Soldats en armes au Parlement du Salvador le 10 janvier 2020 (photo © Víctor Peña / journal El Faro / Mr Mondialisation)

Son nouveau parti, intitulé justement Nouvelles idées, sort largement vainqueur des élections législatives de février 2021, ce qui permet au jeune président, qui aime à se dépeindre comme « le dictateur le plus cool du monde » de faire le ménage en mettant d’office à la retraite certains juges trop regardant, en arrêtant nombre de parlementaires et anciens ministres peu coopératifs, et en amendant la Constitution pour lui permettre d’enchaîner plusieurs mandats.

Communiquant principalement via les réseaux sociaux, il affirme en janvier 2022 à qui veut l’entendre être persuadé que la valeur du bitcoin atteindra prochainement les 100 000 $, alors même que la cryptomonnaie est en pleine dégringolade. Nayib Bukele n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour faire du bitcoin une monnaie phare, annonçant même sur Twitter acheter des bitcoins sur son propre téléphone portable avec l’argent du Trésor national, en espérant fonder un hôpital avec le futurs bénéfices de cette spéculation. Un portefeuille électronique, Chivo wallet, a été créé pour permettre à chaque habitant du pays d’effectuer ses transactions monétaires et financières en bitcoins depuis son smartphone sans passer par le système bancaire, tout en bénéficiant au passage d’une dotation gratuite de 30 $ en bitcoins, histoire d’inciter chacun à utiliser la nouvelle monnaie.

L’arrivée de l’avatar du président Nayib Bukele, mise en scène à la fête des bitcoiners : du grand spectacle ! (photo © Salvador Melendez / AP / Le Grand Continent)

Une gigantesque fête des bitcoiners a même été organisée sur une plage du Salvador, où l’avatar du président est descendu sur la scène dans une soucoupe volante au milieu de lumières et de fumées blanches. L’occasion pour le président d’annoncer en grandes pompes que le Salvador allait émettre des obligations d’une valeur d’un milliard de dollars (les Volcano Bonds), dont la moitié serait utilisée pour acheter des bitcoins, et l’autre moitié pour créer une ville entière en forme de bitcoin, appelée Bitcoin City autour du volcan salvadorien de Conchagua, conçue spécialement pour les mineurs de cette cryptomonnaie.

La fièvre salvadorienne du bitcoin est un peu retombée depuis, du fait de l’effondrement des cours. Si plus de 70 % de la population a bien téléchargé l’application pour récupérer et dépenser les 30 dollars offerts par le gouvernement, la plupart n’ont pas poussé plus loin leur expérience des transactions via la cryptomonnaie. Même pour les transferts de fonds depuis l’étranger de la diaspora émigrée, qui représentent autour de 25 % du PIB salvadorien, seul 1,7 % aurait été fait via le Chivo wallet, alors que c’était un des principaux arguments pour utiliser le bitcoin en limitant les frais de transaction bancaire… La République du Salvador a déjà perdu plus de 40 millions d’euros du fait de la dépréciation récente du bitcoin et le pays se rapproche dangereusement du défaut de paiement.

Le Président de la République du Salvador, twitteur invétéré… (source © Portalcripto)

Le recours au bitcoin, finalement assez marginal, est loin d’être la cause principale de cette dette abyssale du pays mais il ne facilite pas les discussions avec le Fonds monétaire international qui juge que la volatilité excessive de la cryptomonnaie menace la stabilité financière de l’État comme des petits épargnants. Nayib Bukele va devoir twitter frénétiquement pour convaincre ses électeurs de continuer à faire confiance au bitcoin…

L. V.

Taïwan ou le règne de l’ambiguïté stratégique

9 août 2022

Comment faut-il donc interpréter la récente visite à Taïwan, mardi 2 août 2022, de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis ? Et surtout la démonstration de force qui s’en est suivie de la part de la Chine dont le ministre des affaires étrangères a déclaré sans ambages : « Ceux qui offensent la Chine devront être punis, de façon inéluctable » ? On a connu dialogue plus diplomatique entre les deux grandes puissances mondiales… D’autant que cet échange d’amabilités s’est accompagné d’une intrusion directe de 21 avions de chasse chinois dans l’espace aérien taïwanais, de rétorsions économiques à l’encontre de l’île de Taïwan et d’un déploiement de force sans précédent de la marine militaire chinoise dans le cadre de prétendus « exercices » avec tirs à balles réelles…

Nancy Pelosi (en tailleur rose) à son arrivée à l’aéroport de Taipe, mardi 2 août 2022 (photo © AP / Libération)

Une tension largement avivée par une réaction menaçante de la part de Moscou, le ministre russe des affaires étrangères affirmant haut et fort que « la partie chinoise a le droit de prendre les mesures nécessaires pour protéger sa souveraineté et son intégrité territoriale concernant le problème de Taiwan », tout en qualifiant la visite de Nancy Pelosi de « provocation évidente ». Mais que diable allait donc faire celle-ci dans cette galère taïwanaise, surtout à un moment où la planète est déjà au bord de l’explosion, du fait de l’agression russe en Ukraine ?

Il faut dire qu’un déplacement officiel, dans un Boeing de l’US Air Force, de Nancy Pelosi, troisième personnage des États-Unis qui, a 82 ans, n’en est pas à sa première provocation envers le gouvernement chinois, ne pouvait pas passer inaperçue, bien qu’annoncée à la dernière minute et peu médiatisée par le gouvernement de Taïwan. Elle a d’ailleurs annoncé clairement la couleur en déclarant dès son arrivée : « La visite de notre délégation du Congrès honore l’engagement indéfectible de l’Amérique à soutenir la démocratie dynamique de Taïwan. La solidarité de l’Amérique avec les 23 millions d’habitants de Taïwan est plus importante aujourd’hui que jamais, alors que le monde est confronté à un choix entre autocratie et démocratie ».

Manœuvres de l’armée chinoise dans le détroit de Taïwan début août 2022 (photo © Lin Jian / Chine nouvelle / SIPA / Les Echos)

Une véritable gifle pour Pékin qui considère Taïwan comme une simple province rebelle qu’il lui revient de ramener dans le giron du Parti communiste chinois et qui n’a jamais digéré le geste de Nancy Pelosi qui, en 1991, s’était rendue sur la place Tian’anmen, deux ans après le massacre des étudiants chinois protestataires, et y avait déployé une petite banderole noire en hommage aux plusieurs centaines de manifestants tués à la mitrailleuse et écrasés par les chars de l’armée chinoise.

Il faut dire aussi que la question du sort de Taïwan est un sujet particulièrement sensible aux yeux des dirigeants chinois. Rappelons pour mémoire que l’île de Taïwan, que les Portugais avaient appelé Formose lorsqu’ils l’ont abordée pour la première fois en 1542, était peuplée, depuis sans doute au moins 4000 ans par des populations austronésiennes venues du sud-est de la Chine. Colonisée par les Hollandais, ceux-ci encouragent la migration chinoise pour développer l’agriculture, mais sont chassés de l’île en 1633 par Zheng Chenggong, un fidèle de la dynastie Ming, alors que l’empire chinois est en passe de tomber entre les mains de la dynastie Qing, d’origine Mandchoue. Cinquante ans plus tard, celle-ci s’empare à son tour de l’île qui est donc intégrée à l’empire chinois, puis érigée en province en 1887.

Un dessin signé Bauer, publié dans Le Progrès le 4 août 2022

En 1895, après sa défaite contre le Japon, la Chine est contrainte de lui céder Taïwan qui sera donc partie intégrante de l’empire colonial japonais jusqu’en 1945, date à laquelle les États-Unis, sortis victorieux de la seconde guerre mondiale, se voient accorder la tutelle de l’île et aident les troupes du Parti nationaliste chinois, le Kuomintang, à s’y installer dès le retrait de l’armée japonaise. La République nationaliste de Tchang Kaï-chek gouverne alors le territoire de manière assez brutale, provoquant rapidement des émeutes réprimées dans le sang et qui auraient fait pas moins de 30 000 morts. En octobre 1949, le Kuomintang est défait piteusement par l’armée populaire de libération de Mao Zedong, puissamment soutenue par l’URSS, et ne conserve que ce territoire de Taïwan ainsi que quelques îles alentours.

Le mémorial à la gloire de Tchang Kaï-chek à Taïwan (source © Easy Voyage)

Jusqu’en 1971, c’est la République de Chine, établie sur ce confettis de Taïwan qui représente officiellement le pays à l’ONU, jusqu’à ce que les autres nations finissent par accepter que le pays soit enfin représenté par la République populaire de Chine. Jusqu’en 1978, Tchang Kaï-chek, avec le soutien des États-Unis, fait régner un régime dictatorial et corrompu à Taïwan. Son fils qui lui succède alors procède à une libéralisation progressive du régime et finit par lever, en 1987 seulement, la loi martiale qui étouffait le pays. Depuis, le régime s’est très largement démocratisé avec la première élection présidentielle au suffrage universel direct en 1996. L’actuelle présidente de la République, Tsai Ing-wen, issue du Parti démocrate progressiste, a été élue en 2016 et réélue en janvier 2020.

Tsai Ing-wen, actuelle présidente de Taïwan, ici en mai 2020, prononçant son discours d’investiture (source © Taïwan Info)

Le pays, qui compte désormais plus de 23 millions d’habitants, est l’un des plus libres du monde, classé 19e selon l’indice de liberté humaine en 2018, loin devant la France qui figure en 31e position pour les libertés individuelles et au 52e rang pour les libertés économiques… Le PIB par habitant se rapproche des 50 000 dollars, ce qui classe le pays au 21e rang mondial selon les données du FMI en 2017, juste derrière l’Allemagne et l’Australie, mais devant la France et le Royaume-Uni. Comme Singapour, Hongkong et la Corée du Sud, Taïwan a connu une industrialisation et un décollage économique très rapide au cours des dernières décennies et est désormais à la pointe de la technologie dans le domaine de l’informatique, des communications ou de la biotechnologie.

On comprend dans ces conditions, que la Chine de Xi Jinping n’a pas la moindre envie de voir ce joyau de son empire se détacher. Historiquement, il est bien difficile de lui donner tort, d’autant que Taïwan n’est reconnu officiellement que par une poignée de petits pays et que les États-Unis, bien qu’alliés inconditionnels, s’en sont toujours bien gardés, entretenant cette « ambiguïté stratégique » qui consiste à apporter une aide militaire à Taïwan tout en ne reconnaissant pas le pays. Pour parler crûment, les Occidentaux soutiennent ouvertement le régime libéral et démocratique qui s’est (récemment) installé à Taïwan mais sont bien mal placés pour faire la leçon à la Chine qui revendique ce territoire alors qu’ils ont soutenu pendant des années le régime autoritaire et corrompu du Kuomingtang. Chacun aimerait bien, en Occident, que le géant chinois s’imprègne de l’esprit démocratique qui règne désormais à Taïwan, mais c’est rarement de l’extérieur, surtout à coup de provocations de ce type et face à un régime aussi autoritaire et susceptible que celui de Xi Jinping, que l’on incite à une telle évolution : en géopolitique, les leçons de morales sont rarement très efficaces…

L. V.

Carnoux : l’Artea toujours englué dans l’ALG

2 août 2022

Plus de vingt ans que ça dure ! Voilà plus de vingt ans que l’Artea, la salle de spectacle municipale de Carnoux-en-Provence, un écrin de culture magnifique composé d’une salle de spectacle remarquable avec sa jauge de 308 places assises et 450 debout et sa scène toute équipée assortie d’un vaste hall de 200 m2 et d’un théâtre de verdure en forme d’amphithéâtre doté de 300 places assises supplémentaires, ce bel équipement que bien des communes nous envient, vivote dans les mains d’une société privée chargée de son exploitation, largement subventionnée par la collectivité.

L’entrée de l’Artea, la salle de spectacle municipale de Carnoux (source © My Provence)

C’est en effet en 2000 que la gestion de cette salle de spectacle municipale a été confiée en délégation de service public à la société Arts et loisirs gestion (ALG), une SARL créée pour l’occasion et dont le siège social est d’ailleurs domicilié dans les locaux même de l’Artea. Le directeur de cette société, Gérard Pressoir, ancien conseiller financier à la Barclay’s Bank et ex directeur d’antenne de Fun Radio à Aix-en-Provence, s’était fait la main en gérant à partir de 1994, déjà en délégation de service publique (DSP), le Stadium de Vitrolles, une salle polyvalente de 4500 places conçue en 1990 par l’architecte Rudy Ricciotti pour la modique somme d’un peu plus de 7 millions d’euros, sous forme d’un gros cube de béton brut égaré en pleine campagne sur les remblais toxiques d’un ancien terril de boues rouges issues de la fabrication locale d’alumine.

Le Stadium de Vitrolles, à l’état d’abandon sur les hauteurs de Vitrolles, au milieu des déchets toxiques de boues rouges (source © Maritima)

Mauvais pioche pour Gérard Pressoir car après quelques années de succès relatif, assuré surtout grâce aux matchs de handball de l’équipe montée par Jean-Claude Tapie, le frère de Bernard, la polémique fait rage autour de cette salle de spectacle excentrée et atypique. Dès 1997, l’élection de la candidate Front National Catherine Mégret à la mairie de Vitrolles attise les tensions. A la suite de l’échec d’un concert de rock identitaire français prévu le 7 novembre 1997, le Stadium, déjà fragilisé par le dépôt de bilan de l’OM Handball en 1996, ferme ses portes en 1998, la municipalité refusant de renouveler la DSP. Il faut dire qu’un attentat à la bombe avait eu lieu une semaine avant pour empêcher le déroulement de ce spectacle de rock, donnant à la municipalité Front national le prétexte rêvé pour tirer le rideau, les installations techniques ayant été gravement endommagées.

Depuis, le Stadium est à l’abandon, victime des pillards et autres squatteurs. Récupéré en 2003 par la Communauté d’agglomération du Pays d’Aix, cette dernière a préféré y stocker des ordures ménagères et construire une autre salle de spectacle à Luynes, comprenne qui pourra… Reprise en 2015 par la commune de Vitrolles désormais dirigée par le socialiste Loïc Gachon, il a fallu attendre fin 2021 pour que le Festival lyrique d’Aix-en-Provence envisage de rouvrir la salle mais rien n’est encore fait tant le coût des travaux de remise en état est effrayant !

Gérard Pressoir (à droite), exploitant de l’Artea depuis plus de 20 ans, ici avec le chanteur et humoriste Yves Pujol (source © L’ARTEA)

Toujours est-il que c’est fort de cette expérience quelque peu mitigée que la SARL ALG, dans laquelle Gérard Pressoir est associé à parts égales avec la société Delta Conseil de Dominique Cordier, a remporté le marché de l’exploitation de l’Artea, dans le cadre d’une DSP par voie d’affermage. Un marché renouvelé à de multiples reprises depuis, étendu en 2018 à la gestion du Centre culturel de Carnoux, et qui vient encore d’être attribué, pour la n-ième fois à la société ALG et pour une durée de 5 ans jusqu’en septembre 2027, à l’issue d’une commission d’appel d’offre qui s’est déroulée en toute discrétion le 22 juillet 2022. Comme à l’accoutumée, aucune autre offre que celle de la société ALG n’avait été déposée, ce qui limite de fait grandement les aléas de la concurrence et a donc permis à Gérard Pressoir, dont la propre fille siège désormais au conseil municipal de Carnoux, de convaincre aisément et sans beaucoup d’arguments, qu’il était le mieux placé pour se succéder une nouvelle fois à lui-même dans la gestion de cet équipement culturel public : « il faut que tout change pour que rien ne change »…

La salle de spectacle de l’Artea, à Carnoux, avec ses 308 places assises (source © L’ARTEA)

Pourtant, le bilan de cette exploitation, jusqu’à présent soigneusement tenu à l’abri de la curiosité des habitants de Carnoux, bien que propriétaires et principaux bénéficiaires de l’Artea, n’est pas des plus brillants si l’on s’en réfère aux quelques feuillets assez indigents qui tiennent lieu de bilan annuel pour les trois dernières années d’exploitation. En 2019, la société ALG se targuait d’ouvrir 150 jours par an, principalement pour la diffusion de films, et d’accueillir plus de 20 000 spectateurs dans l’année, tout en louant la salle 30 jours par an à des écoles de danse. Avec le confinement, en mars 2020, la salle est restée fermée pendant quasiment un an, jusqu’en avril 2021. Et pour la saison 2021-2022, le nombre de jours d’ouverture par an ne dépasse pas 105, avec de nombreux spectacles annulés ou reportés faute de spectateurs, une baisse du nombre de location de la salle et une faible fréquentation du cinéma avec moins de 15 spectateurs par séance en moyenne.

Concert de Bella Ciao au théâtre de verdure de l’Artea, le 2 août 2018 dans le cadre des Estivales de Carnoux (source © Mairie de Carnoux-en-Provence)

Ces bilans posent une fois de plus la question de la manière dont un équipement culturel aussi ambitieux que l’Artea pour une petite commune de 7000 habitants peut être exploité de manière optimale. Le principe même de la DSP pour un tel équipement culturel est de décharger la commune de l’exploitation de la salle en la confiant à un professionnel jugé mieux à même de la rentabiliser au maximum, sachant que l’activité est par nature déficitaire. De fait, le coût annuel d’exploitation d’une telle salle en année normale est de l’ordre de 430 000 € qui se partage, grosso modo à parts égales, entre les frais de personnel (4 salariés déclarés dont le gérant lui-même et des techniciens souvent payés à la prestation) et les charges liées à la commande et l’organisation des spectacles. Les recettes en année normale tournent autour de 200 000 € et la commune verse donc au délégataire une subvention d’équilibre qui était de 258 000 € en 2018 et de 244 000 € en 2019, considérées comme années de référence avant le confinement.

Le maire de Carnoux sur la scène de l’Artea (vide) le 7 janvier 2022 pour ses vœux à la population (source © Mairie de Carnoux-en-Provence)

Les équipements sont mis gratuitement à disposition de l’exploitant par la commune qui se charge par ailleurs du gros entretien et qui subventionne donc le prestataire pour lui permettre de se rémunérer tout en assurant l’exploitation du site. Celle-ci pourrait donc très bien être confiée directement à des agents municipaux spécialisés, comme choisissent de le faire bon nombre de communes dans la même configuration. Cela permettrait une gestion beaucoup plus souple, moyennant davantage d’implication dans le choix de la programmation, en partenariat direct avec les associations locales. Une gestion mutualisée, assurée à l’échelle métropolitaine, du réseau de salles municipales implantées dans quasiment chacune des communes, pourrait sans doute aussi contribuer à en rationaliser la gestion et à optimiser l’exploitation de ces équipement qui nécessitent de lourds investissements et des frais d’entretien élevés.

On est en tout cas, dans ce cas de figure de l’Artea, très éloigné de la notion même d’affermage qui est pourtant officiellement le mode de dévolution retenu pour cette DSP et qui suppose que « le délégataire se rémunère substantiellement des recettes de l’exploitation, augmentées d’une participation communale en compensation des contraintes imposées par la collectivité ». En l’occurrence, les contraintes imposées par la commune sont très faibles puisqu’elles se limitent à la fourniture de places gratuites (120 par an dont 8 au maximum par spectacle, ce qui n’est guère une contrainte pour une salle qui peine généralement à se remplir) et à la mise à disposition de la salle pour 8 manifestations par an. La salle peut aussi être utilisée par des associations mais dans ce cas la location est facturée par l’exploitant…

Dans la nouvelle version de la DSP renouvelée en 2022, la subvention d’équilibre a été fixée à 195 000 € par an, ce qui reste très généreux et devrait encore excéder largement les recettes escomptées, celles-ci se limitant à 76 000 € pour l’exercice 2020-21 et même à 26 000 € seulement cette année ! De quoi fragiliser juridiquement la validité de cette nouvelle DSP puisque la subvention sera vraisemblablement la principale source de rémunération de l’exploitant : espérons que la Chambre régionale des Comptes ne viendra pas y fourrer son nez, comme elle l’avait fait dans la gestion du Centre culturel, et que personne ne s’avisera de déposer un recours contre cette attribution, comme cela a été le cas avec la DSP du Zénith de Toulon, également attribué à ALG en juillet 2020 mais suspendu trois mois plus tard sur ordonnance du Tribunal administratif…

L. V.

Géopolitique : le double jeu de la Turquie

24 juin 2022

Décidément, le nouveau sultan d’Ankara, le président turc Recep Tayyip Erdogan, élu à ce poste depuis août 2014, n’en fini pas de faire des siennes ! En plein conflit entre l’Ukraine et la Russie, voilà que le ministre turc des Affaires étrangères a reçu son homologue russe, Sergueï Lavrov, en grandes pompes à Ankara, pour évoquer le dossier des exportations de blé ukrainien bloquées par Moscou, même si certains en Ukraine accusent les Russes de s’accaparer tout simplement par la force ces stocks de céréales pour les exporter à leur profit. L’image de Sergueï Lavrov tout sourire en visite officielle dans un des 30 pays membres de l’Alliance atlantique alors même qu’il est sous le coup de graves sanctions internationales et persona non grata en Occident, a de quoi interroger…

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, en visite officielle à Ankara le 8 juin 2022 (photo ©
Adem Altan / AFP / L’Orient le jour)

Surtout quand on voit en parallèle la Turquie opposer tranquillement son veto à la demande d’adhésion de la Suède et de la Finlande, toutes deux désireuses désormais de rejoindre les rangs de l’OTAN. Erdogan profite en effet des procédures d’adhésion qui exigent l’unanimité pour accepter de nouveaux membres, comme s’il ne reculait devant aucune provocation pour imposer de manière brutale ses desiderata. Prenant prétexte de la bienveillance suédoise envers les réfugiés politiques kurdes du PKK, persécutés en Turquie, Erdogan est prêt à user de toutes les armes pour imposer son point de vue par la force.

Son mépris affiché pour la diplomatie traditionnelle policée vient d’ailleurs de se manifester par une nouvelle convocation, fin mai 2022 des ambassadeurs français et allemands à Ankara, histoire de leur rappeler fermement que la Turquie ne peut tolérer aucune manifestation en Occident de membres du PKK considérés en Turquie comme des terroristes que le régime d’Erdogan s’emploie à exterminer sans pitié, sur son sol comme en Syrie voisine.

Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine, ici en 2018, après la dernière réélection du président turc (photo © Umit Bektas / Reuters / Paris Match)

Déjà en juin 2016, Ankara avait ostensiblement rappelé son ambassadeur en Allemagne pour protester violemment contre l’adoption, par le Bundestag d’une résolution sur le génocide arménien de 1915 que la Turquie se refuse toujours officiellement à reconnaître. Et en octobre 2020, c’est la France qui avait dû rappeler son propre ambassadeur à Ankara, à la suite des propos injurieux de Recep Tayyip Erdogan envers le Président de la République, Emmanuel Macron, à la suite de la décapitation en pleine rue de l’enseignant français Samuel Paty. Erdogan s’était alors interrogé ouvertement sur la santé mentale de notre président, sur son attitude envers les musulmans et sur sa « propre mort cérébrale » en référence aux interrogations de Macron sur l’avenir de l’OTAN. Un climat de forte tension alors exacerbé par les nombreuses incursions de la Turquie dans les eaux grecques et chypriotes pour y explorer les ressources en hydrocarbures, en faisant fi des traités maritimes internationaux.

Autant de provocations de la part du président turc qui ne craint pas de donner des coups de poignards dans le dos de ses alliés de l’OTAN, et de s’afficher aussi ouvertement avec son grand voisin russe, ne manque pas d’interroger sur la fiabilité de cet amis un peu encombrant. Ainsi, en mars 2019, les Américains avaient été contraints de sommer la Turquie de choisir entre le système de défense anti-aérienne S-400 russe que le pays venait d’acquérir, et le maintien de sa participation au programme de fabrication du nouvel avion furtif F-35 américain. Les USA craignaient en effet que les puissants radars du dispositif russe S-400 ne viennent déchiffrer les secrets de ses propres appareils technologique dernier-cri. Mais la Turquie ne s’est pas laissé intimider et a persisté dans son équipement avec le système russe S-400 tout en continuant à bénéficier de l’entraînement de ses pilotes sur les F-35 américains…

Le système russe de défense anti-missiles S-400, acquis par la Turquie, pourtant membre de l’OTAN (photo © Sergeï Malgavko / RIA Novosti / Russia Beyond)

Et tout ceci n’empêche pas Ankara de laisser ouvertement transiter par le Bosphore, des navires commerciaux russes soupçonnés de transporter du matériel militaire à destination de la Syrie, tout en bafouant sans complexe l’État de droit et en réprimant la moindre contestation sur son propre sol, ce qui lui vaut d’être régulièrement rappelé à l’ordre par ses alliés occidentaux. Le 7 juin 2022, le Parlement européen a ainsi, une fois de plus, retardé les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, regrettant la détérioration continue de la situation des droits humains dans le pays, ainsi que les pressions juridiques et administratives continues exercées sur la société civile, les défenseurs des droits humains, les avocats et les journalistes.

Arrestation musclée de manifestants près de la place Taksim, à Istanbul, le 1er mai 2022 (photo © Kemal Aslan / Reuters / Le Figaro)

Mais la Turquie n’a cure de ces critiques occidentales pour la bonne et simple raison qu’elle est au centre du jeu diplomatique. Partenaire incontournable des Occidentaux en tant que deuxième force militaire de l’OTAN, fournisseur de l’Ukraine à qui elle livre ses drones qui ont déjà fait permis à son allié azéri d’écraser les forces arméniennes dans le conflit du Haut-Karabagh, la Turquie s’affiche donc aussi comme partenaire solide de la Russie car elle a besoin de son gaz et de son blé…

Erdogan, qui se positionne clairement comme héritier du tout puissant empire ottoman, profite à fond de sa position centrale entre l’Orient et l’Occident, entre le nord et le sud de la Méditerranée, entre l’Europe et la Russie, capable de dialoguer aussi bien avec Israël qu’avec les pays du Golfe, n’hésitant pas à recourir à la force et au chantage géopolitique pour affirmer sa toute puissance et souffler sur les braises du nationalisme turc pour compenser les piètres résultats économiques de son gouvernement confronté à une inflation galopante. Une politique machiavélique dont les Européens n’ont pas finir de faire les frais mais qui peut aussi contribuer à apaiser la situation tant il est vrai que pour sortir d’un conflit armé, le recours à un médiateur est souvent indispensable, quelles que soient les intentions plus ou moins avouables de ce dernier…

L. V.

Carnoux s’est donc choisi une députée d’extrême droite…

20 juin 2022

Bien sûr, c’était couru d’avance au vu des résultats locaux de la présidentielle qui s’était déroulée en avril dernier : à moins d’un miracle ou d’un sursaut des nombreux abstentionnistes, le Rassemblement national avait toutes les chances d’arriver en tête du second tour des législatives dans la neuvième circonscription des Bouches-du-Rhône qui regroupe, outre Carnoux, les deux grandes villes de l’Est marseillais, Aubagne et La Ciotat, ainsi que plusieurs communes de moindre importance, à savoir, Cassis, Gémenos, La Penne-sur-Huveaune, Roquefort-La Bédoule, Ceyreste et Cuges-les-Pins. Déjà au premier tour de la présidentielle, le 10 avril 2022, plus de 50 % des électeurs de la circonscription qui s’étaient déplacés au bureau de vote, avaient choisi un bulletin en faveur de Marine Le Pen, Eric Zemmour ou Nicolas Dupont-Aignan…


Joëlle Mélin, nouvelle députée de la 9e circonscription des Bouches-du-Rhône (source © Europeen Union 2019 / Flickr)

Avec un peu plus de 14 000 voix exprimées en sa faveur, Jean-Luc Mélenchon finissait à une troisième place très honorable, sur la circonscription comme à l’échelle nationale, mais on se doutait bien que son score local de 23,8 % serait un peu court pour que son candidat, même estampillé Nouvelle union populaire écologique et sociale, puisse espérer finir en tête à l’issue de ce second tour des législatives. Déjà sa qualification à l’issue du premier tour, la semaine dernière, s’était faite sur le fil, le jeune candidat de la France insoumise, Lucas Trottmann engrangeant à peine 470 voix de plus que l’expérimenté référent départemental de la République en marche, le Cassiden Bertrand Mas-Fraissinet.

Lucas Trottmann (au centre), le candidat malheureux de la NUPES le 15 juin 2022 à Gémenos, entre les deux tours des législatives (photo © Marius Rivière / Marsactu)

Cette qualification inespérée pour le second tour était de bonne augure, dans une dynamique plutôt favorable aux idées de la gauche, pour une fois unie. Mais cela n’aura pas suffi pour battre la candidate du Rassemblement national, une Joëlle Mélin déjà député européen et pourtant usée par ses multiples candidatures à à peu près toutes les élections locales depuis une petite trentaine d’années… Mais les électeurs ont exprimé une certaine constance en la plaçant largement en tête de ce second tour des législatives, avec plus de 58,6 % des suffrages exprimés.

Même si la participation n’a pas été davantage au rendez-vous que lors de la présidentielle, moins d’un électeur sur deux ayant fait l’effort de se déplacer, encore moins qu’au premier tour de ces législatives, Joëlle Mélin a incontestablement fait un très bon score avec plus de 23 500 voix exprimées en sa faveur, moins que ce qu’avait recueilli Marine Le Pen au second tour de la présidentielle 2022 sur cette même circonscription, mais deux fois plus que son score du premier tour, ce qui traduit un très net report de voix en sa faveur de nombre d’électeurs de droite qui, pour rien au monde, n’accepteraient de glisser dans l’urne un bulletin de la France insoumise !

La victoire du RN dans notre circonscription est donc sans appel, Joëlle Mélin réussissant même l’exploit de l’emporter largement dans chacune des 9 communes de la circonscription. Un grand chelem qui en dit long sur l’influence désormais majoritaire des idées d’extrême droite sur notre secteur… Bien sûr, il subsiste des disparités d’une commune à l’autre, mais, pour une fois, c’est Cassis qui se distingue en donnant le meilleur score à la candidate RN qui l’emporte avec 72,4 % des suffrages exprimés, Joëlle Mélin faisant plus que tripler son nombre de voix entre les deux tours, une bonne partie des électeurs de Roland Giberti et de Bertrand Mas-Fraissinet la préférant manifestement à son challengeur de gauche.

C’est à peu près le même scénario qui s’est produit dans toutes les communes, y compris à Carnoux où Joëlle Mélin recueille 68,7 % des suffrages et double son nombre de voix par rapport au premier tour. Pourtant, le candidat de gauche, Lucas Trottmann est loin d’avoir démérité, lui qui est crédité à Carnoux de 31 % des suffrages exprimés et qui améliore nettement son score entre les deux tours.

Des législatives boudées par les électeurs, comme en 2017 (photo © Jacques Witt / SIPA / 20 minutes)

Ailleurs, les écarts sont plus serrés entre les deux candidats mais Joëlle Mélin dépasse quand même les 60 % à Gémenos, Ceyreste comme à Cuges et frôle cette barre à Roquefort-La Bédoule. Même dans les anciens bastions communistes d’Aubagne, La Ciotat ou La Penne-sur-Huveaune, elle dépasse largement les 54 % et augmente sensiblement son nombre de voix entre les deux tours.

Cette victoire d’un élu RN dans notre circonscription est loin d’être isolée puisque ce sont pas moins de 89 députés RN qui vont ainsi faire leur entrée à l’Assemblée nationale, là où ils n’étaient que 8 en 2017. Pour la première fois depuis 1986, date à laquelle le FN avait réussi à faire élire 35 députés grâce à l’instauration de la proportionnelle, le RN disposera ainsi d’un groupe parlementaire puissant, plus étoffé même que celui de la France insoumise qui a pourtant réalisé un très beau score en remportant pas moins de 75 sièges, tandis que le Parti socialiste, en sein de la NUPES en gagne 27, les écologistes 16 (juste assez pour former enfin un groupe parlementaire) et le PC 12.

Bien sûr, Jean-Luc Mélenchon perd son pari un peu fou d’obtenir la majorité qui lui aurait permis de briguer ce fameux poste de Premier ministre. Mais le revers est nettement plus sévère pour la coalition présidentielle qui, malgré ses 245 députés fraîchement élus, perd donc sa majorité absolue au Palais Bourbon. Le gouvernement d’Élisabeth Borne, qui a perdu au passage trois de ses ministres dans la bataille électorale, dont son poids lourd, Amélie de Montchalin, devra nécessairement s’appuyer sur une partie des 64 députés LR qui siégeront dans la nouvelle assemblée, ce qui augure a priori d’un durcissement des politiques déjà nettement néolibérales mises en œuvre par Emmanuel Macron.

Des élections désastreuses pour Emmanuel Macron : un dessin signé Oli

Ce dernier aura sans doute fort à faire avec ses deux oppositions majeures, celle de la gauche et celle de l’extrême-droite, avec lesquelles il lui sera sans doute bien difficile de trouver des compromis, vu leurs divergences d’idées. Les deux sortent fortement renforcées de cet épisode électoral, y compris dans notre région. Ainsi, dans les Alpes de Haute-Provence, les deux sièges reviennent au RN et à la France insoumise, dont le candidat, Léo Walter, élimine Christophe Castaner. Dans les Hautes-Alpes en revanche, les deux députés élus sont issus du parti présidentiel. Dans les Alpes-Maritimes, LR sauve les meubles en réussissant à faire élire 5 députés dont Eric Ciotti, tandis que le RN remporte 2 sièges, le dernier revenant à la coalition présidentielle. Dans le Var, le RN remporte haut la main 7 des 8 circonscriptions, la dernière échouant au camp présidentiel. Dans le Vaucluse, également, 4 des 5 sièges en lice reviennent au RN, le dernier étant remporté, de justesse par un candidat macroniste.

En région PACA, une forte poussée du RN (en bleu foncé), les candidats LR (bleu roi) ne résistant que dans le 06, ceux de la NUPES (rouge) et de LREM (violet) se partageant le reste (source © France 3 Régions / Flourish)

Quant aux Bouches-du-Rhône, sur les 16 circonscriptions en jeu, le RN en a quand même remportées 6, dont une à Marseille même, tandis que la République en Marche a réussi a faite élire 6 de ses candidats, dont le nouvellement rallié Lionel Royer-Perreaut. Enfin, la NUPES a obtenu 4 sièges dont celui du communiste Pierre Dharréville facilement réélu à Martigues tandis que Manuel Bompard récupérait, les doigts dans le nez, l’ancien fauteuil de Jean-Luc Mélenchon. Le candidat malheureux Lucas Trottmann, qui était son assistant au Parlement européen, arrivera peut-être à conserver son poste lorsqu’il rejoindra les bancs de l’Assemblée nationale : tout n’est pas perdu…

L. V.

RN : l’extrême droite qui inquiète…

15 juin 2022

On a déjà connu pareille situation au soir du 21 avril 2002, lorsque, à la surprise générale, le leader du Front national, Jean-Marie Le Pen, s’était qualifié pour le second tour des élections présidentielles, devançant le Premier ministre sortant, Lionel Jospin, pourtant porteur d’un bilan plus qu’honorable. A l’époque, de nombreux citoyens, y compris à Carnoux, étaient descendu dans la rue pour clamer leur indignation et marquer leur attachement à un régime républicain modéré dans lequel l’extrême droite, de sinistre mémoire, n’a pas sa place. Le 1er mai 2002, on dénombrait ainsi entre 1 et 2 millions de manifestants qui affichaient ouvertement leur refus de voir le Front National arriver au pouvoir.

Manifestation contre le Front national le 1er mai 2002, ici à Grenoble, rassemblant environ 60 000 personnes, soit un tiers des habitants de la ville ! (source © Le Dauphiné libéré)

Entre les deux tours des présidentielles de 2002, la quasi totalité des responsables politiques avaient affiché sans ambiguïté leur rejet de l’extrême droite et appelé à voter contre Jean-Marie Le Pen, à l’exception du dissident d’extrême droite d’alors, Bruno Megret, et, accessoirement, d’Arlette Laguiller, leader de Lutte ouvrière, qui renvoyait dos à dos les deux prétendants. En dehors de ces quelques extrémistes très éloignés des valeurs démocratiques, un consensus émerge alors clairement pour ne pas laisser la France s’embarquer dans une aventure à rebours de ses traditions républicaines, et Jacques Chirac avait été réélu dans un fauteuil le 5 mai 2002, avec 82,21 % des suffrages exprimés.

Vingt ans plus tard, le Front national a disparu et son héritière, Marine Le Pen, a tout fait pour banaliser l’image de son parti d’extrême droite, devenu le Rassemblement national, mais qui reste ouvertement attaché à la préférence nationale et à un pouvoir fort dans lequel les notions de liberté individuelle, d’égalité républicaine et de solidarité passent au second plan. Élection après élection, ce parti n’a cessé de recueillir des scores de plus en plus élevés, sa présidente se plaçant comme challenger au second tour des deux dernières élections présidentielles, en 2017 comme en 2022, avec un nombre de suffrages croissant, comme si de plus en plus de Français finissaient par être séduits par ce discours radical et xénophobe.

Emmanuel Macron et Marine Le Pen lors du débat des présidentielles de 2022 (photo © Jacques Witt / SIPA / DNA)

Depuis des années, les électeurs de gauche se sont toujours érigés en gardiens des valeurs républicaines pour voter contre les candidats RN, quitte à voter en se pinçant le nez pour des candidats de droite pour lesquels ils n’avaient guère d’affinités. On a ainsi vu à deux reprises, en 2015 comme en 2021, les candidats de gauche aux élections régionales en région PACA, pourtant dûment qualifiés pour le second tour, se retirer volontairement de la compétition électorale pour faire barrage au Front national, sous les remerciement polis et les ricanements retenus, de leurs adversaires de droite qui se frottaient les mains devant tant d’abnégation.

Et voila que pour ce deuxième tour des législatives 2022, on se retrouve pour une fois dans une situation un peu différente. Les partis de gauche, socialistes, écologistes, insoumis et communistes ayant réussi, une fois n’est pas coutume à mettre de côté leurs petites divergences pour présenter enfin des candidatures unies, comme la droite le fait depuis des années, voila que le paysage politique a subrepticement changé… On assiste ainsi, à l’échelle nationale, à pas moins de 63 duels au second tour prévu ce dimanche 19 juin qui opposeront un candidat d’extrême droite, généralement estampillé RN, à un candidat de gauche, pour l’essentiel porteur de l’étiquette NUPES (Nouvelle union populaire écologiste et solidaire).

Carte des circonscriptions avec mention des candidats arrivés en tête à l’issue du premier tour le 12 juin 2022 (infographie © Le Parisien)

Cela représente plus de 10 % des circonscriptions en jeu, et le phénomène est donc loin d’être négligeable, même s’il reste très minoritaire par rapport au cas de figure le plus répandu de ce second tour qui verra dans 276 circonscriptions, soit la moitié de celles qui restent en lice, s’affronter un candidat de l’alliance de gauche à un représentant du parti présidentiel Ensemble ! Même les duels entre Ensemble ! et le RN sont plus nombreux puisqu’on en dénombre plus d’une centaine sur l’ensemble du territoire national, tandis que 18 circonscriptions verront s’opposer un candidat Les Républicains à un candidat RN. Une situation assez inédite par rapport aux législatives précédentes de 2017 où les seuls candidats FN qui s’étaient maintenus au second tour avaient tous pour adversaire un candidat de La République en Marche, le parti d’Emmanuel Macron. Il y a six ans, ces candidats d’extrême droite qualifiés pour le second tour des législatives n’étaient qu’une centaine alors qu’ils sont plus du double cette année, ce qui confirme, s’il en était besoin, la progression incontestable des idées d’extrême droite dans notre pays !

Toujours est-il que cette confrontation attendue dans plus de 60 circonscriptions, au second tour des législatives 2022, entre la gauche et l’extrême droite interpelle directement les électeurs de droite et du centre-droit qui n’avaient quasiment jamais été confrontés à ce cas de figure jusqu’à présent. Une situation qui concerne notre territoire puisque c’est celle de la 9e circonscription des Bouches-du-Rhône, qui opposera Joëlle Mélin à Lucas Trottmann, mais aussi celle de la 10° circonscription voisine, sur Gardanne et Allauch, où le RN est en tête face à la candidate NUPES Marina Mesure. Une configuration que l’on retrouve également à Martigues où le député communiste sortant, Pierre Dharréville est opposé à un candidat RN, de même qu’à Arles où le RN est en tête face au socialiste Christophe Caillault, de même que dans deux circonscriptions marseillaises où les candidats NUPES, Mohamed Bensaada et Sébastien Delogu, affronteront aussi un membre du RN dimanche prochain.

Joëlle Mélin et Lucas Trottmann lors d’un débat organisé par La Provence avant le premier tour des législatives 2022 (source © La Provence)

Et voila que brusquement les responsables politiques de droite comme du parti présidentiel se font bien silencieux pour conseiller leurs électeurs dans ce dilemme, oubliant toute notion de front républicain dont ils ont pourtant largement profité depuis des années. De crainte sans doute de froisser leurs ouailles qui penchent de plus en plus ouvertement vers les idées du Rassemblement national, la plupart d’entre eux se gardent bien de prendre parti, ne voulant pour rien au monde être taxés de sympathie pour des valeurs de gauche, quitte à laisser l’extrême droite investir en nombre les bancs de l’Assemblée nationale.

Même du côté d’Emmanuel Macron, pourtant lui-même issu des rangs du Parti socialiste (on finirait presque par l’oublier…) et qui s’est longtemps targué de vouloir être « en même temps » de gauche et de droite, le discours est pour le moins ambigu. « Aucune voix ne doit manquer à la République » a-t-il ainsi lancé de manière martiale mardi 14 juin, sur le tarmac de l’aéroport d’Orly avant de s’envoler pour une réunion de l’OTAN en Roumanie, comme si glisser dans l’urne un bulletin qui ne porterait pas la mention Ensemble ! serait une atteinte grave à nos valeurs républicaines…

Allocution d’Emmanuel Macron devant l’avion présidentiel, le 14 juin 2022 (photo © Reuters / JDD)

Élisabeth Borne elle-même avait largement entretenu la confusion au soir du premier tour en renvoyant dos à dos le RN et la NUPES, évoquant une « confusion inédite entre les extrêmes », avant de revenir sur ses déclarations à l’emporte-pièce et fixer comme ligne : « ne jamais donner une voix à l’extrême droite » tandis que son ministre Clément Beaune appelait encore plus clairement à privilégier les candidats de gauche à ceux du RN. Reste à savoir comment les électeurs qui ont voté au centre ou à droite lors du premier tour se positionneront dimanche prochain : préféreront-ils se faire représenter à l’Assemblée par un député d’extrême droite ou par un représentant de la gauche républicaine ? Réponse dimanche soir…

L. V.

NUPES : un jeu de dupes ?

8 mai 2022

Pour une fois, lors des prochaines élections législatives qui auront lieu dans un mois, la gauche française présentera des listes d’union. Un véritable exploit qui n’était pas arrivé si souvent dans l’histoire récente de la démocratie de notre pays. Les médias ne se sont d’ailleurs pas privés de le souligner en rappelant ce fameux 3 mai 1936, date de la victoire du Front populaire aux législatives. Une date anniversaire qui n’a d’ailleurs pas pu être totalement respectée puisqu’il a fallu attendre le jeudi 5 mai au soir pour arriver à boucler cet accord électoral initié par la France insoumise de Jean-Luc Mélenchon.

L’affiche de campagne de l’Union populaire pour les législatives, dévoilée dès le 25 avril au lendemain de la réélection d’Emmanuel Macron à la Présidence de la République (source © France TV info)

Curieusement, c’est ce même Mélenchon qui avait tout fait pour éviter de participer à une primaire de la gauche, en 2022 comme d’ailleurs lors de la précédente présidentielle en 2017, qui s’est donc posé en champion d’une nouvelle union de la gauche, rassemblée autour de sa personne et de ses idées. Fort de son score de près de 22 % au premier tour de l’élection présidentielle, il ambitionne en effet désormais de virer en tête à l’issue des prochaines législatives pour que le président réélu Emmanuel Macron n’ait d’autre choix que de le nommer Premier ministre.

Un scénario bien entendu fortement improbable au vu de l’état de l’opinion tel qu’il se dessine à l’issue du dernier suffrage qui a quand même vu une très large majorité de Français se prononcer en faveur du Président sortant tandis qu’une forte minorité exprimait son penchant pour les idées populistes d’extrême-droite défendues par Marine Le Pen et Eric Zemmour. Certes, la gauche a plutôt fait bonne figure en réussissant à capter, toutes tendances confondues, un peu plus de 30 % des suffrages exprimés. Mais c’est pour l’instant bien loin de faire une majorité…

D’autant que l’état de désagrégation avancée dans lequel les deux principaux partis de gouvernement traditionnels se retrouve à l’issue de cette dernière séquence électorale, incitent bon nombre de figures politiques, du PS comme des LR, à rejoindre fissa le parti de la majorité présidentielle appelé a priori à gouverner le pays pour les 5 ans à venir.

Édouard Philippe, Richard Ferrand, François Bayrou, l’air accablé, et Stanislas Guerini annoncent la création d’une nouvelle confédération de soutien présidentiel le 5 mai 2022 (photo © Stéphane de Sakutin / AFP / Le Parisien)

Un parti qui fait d’ailleurs lui aussi sa mue au passage, comme l’a annoncé son porte-parole, Stanislas Guerini, ce même jour du 5 mai 2022, indiquant que la défunte République en Marche portera désormais le nom de Renaissance, un parti présidentiel dont l’objectif est « toujours de faire le choix des Lumières contre l’obscurantisme », rien de moins… Et avec, là aussi, une volonté de faire bloc, au sein d’une nouvelle confédération baptisée Ensemble, laquelle regroupera également le MODEM de François Bayrou, ainsi qu’Horizons, le parti de l’ancien Premier ministre Édouard Philippe, en attendant peut-être d’y agréger d’autres mouvements centriste de droite ou de gauche.

Comme pour la majorité présidentielle, la Nouvelle Union populaire écologique et sociale créée à l’initiative de la France insoumise pour fédérer les forces de gauche est d’abord un accord électoral destiné à éviter que tous les candidats de gauche se fracassent une fois de plus sur le filtre redoutable du premier tour. Contrairement à l’accord précédent, celui de la gauche plurielle, qui remonte à 25 ans, suite à la dissolution anticipée de l’Assemblée nationale par Jacques Chirac en 1997 et qui avait permis d’obtenir pas moins de 319 sièges de députés, il n’est plus question désormais de se désister au second tour pour le candidat le mieux placé car chacun sait bien que des candidats de gauche concurrents n’auraient que très peu de chance de parvenir au second tour en juin 2022.

Jean-Luc Mélenchon a fait le point sur l’avancée des négociations autour de la NUPES en marge de la manifestation du 1er mai 2022 (photo © Thomas Coex / AFP / RTL)

La seule stratégie possible est donc de se répartir les circonscriptions pour y présenter des candidats uniques, tout en faisant en sorte que chacun des partis alliés puisse espérer créer son propre groupe à l’Assemblée, ce qui suppose de disposer d’au moins 15 élus. Cette stratégie d’union qui se réduit donc au strict minimum, à savoir permettre à chacune de ses composantes, de survivre à la prochaine élection, comporte même une composante financière non négligeable. N’oublions-pas, en effet, que le financement public des partis politiques français dépend exclusivement de leurs résultats aux législatives, ce qui a permis notamment à l’ex LREM de toucher de l’ordre de 100 millions d’euros de fonds publics lors du dernier quinquennat. Ce financement dépend du nombre de parlementaires élus mais est réservé aux partis qui ont présenté des candidats ayant obtenu au moins 1 % des voix dans au moins 50 circonscriptions.

Le financement public des partis politiques, directement dépendant du résultat des législatives : un dessin signé Ranson (source © Le Parisien)

C’est la raison pour laquelle la France insoumise a accordé à son allié du Parti communiste français ces 50 circonscriptions sans lesquelles le PCF ne pouvait plus espérer toucher de financement public. Une bonne affaire pour le PCF qui devrait permettre à ses 11 députés sortant, dont le député de Martigues, Pierre Dharréville, de se représenter, tout en concourant dans 5 circonscriptions supplémentaires jugées gagnables par la gauche.

Pour les écologistes, qui obtiennent la possibilité de présenter un candidat dans une centaine de circonscriptions, dont 80 pour le parti EELV, l’affaire paraît plutôt positive également pour un parti qui, en 2017 n’avait réussi formellement à obtenir qu’un seul élu, lequel s’était empressé de rallier la majorité macroniste. Un groupe intitulé Écologie, démocratie, solidarité avait bien été créé en mai 2020, mais il était principalement constitué de députés élus sous l’étiquette LREM et il a d’ailleurs disparu quelques mois plus tard.

Meeting de la Nouvelle union populaire écologique et solidaire à Aubervilliers le 7 mai 2022 (photo © Julien de Rosa / AFP / France Culture)

Même s’ils ne seront présents que dans moins de 20 % des circonscriptions en juin 2022, les écologistes ne pourront donc guère faire pire qu’en 2017 et il se dit qu’une trentaine de ces circonscriptions seraient potentiellement gagnables, réparties entre EELV (dirigé par julien Bayou), Génération écologie (de Delphine Batho) et Générations (de Benoît Hamon), notamment à Bordeaux, Lyon et Strasbourg. Dans les Bouches-du-Rhône, en revanche, les 2 circonscriptions réservées à des candidats écologistes (Alexandre Rupnik dans le sud de Marseille et Stéphane Salord aux Pennes-Mirabeau) ne sont pas des cadeaux, ce qui fait quelque peu grincer les dents à certains élus locaux, dont l’écologiste marseillaise, Christine Juste, qui espérait bien se présenter…

En revanche, la pilule est un peu amère pour les socialistes qui obtiennent la possibilité de se présenter dans 69 circonscriptions seulement, alors qu’ils avaient obtenu 30 sièges en 2017, ce qui a d’ailleurs été l’objet de vertes critiques en interne lors du vote destiné à entériner cet accord, et laisse présager bien des candidatures dissidentes. Dans le meilleur des cas, le PS pourra donc simplement maintenir son nombre actuel d’élus, et ce n’est certainement pas dans notre département qu’il pourra espérer obtenir des élus, les 2 circonscriptions qui lui sont réservées, dans l’Est marseillais, ayant bien peu de chance de basculer à gauche !

Signature de l’accord NUPES par Olivier Faure malgré les mises en garde de certains ténors du PS, dont l’ancienne maire de Strasbourg, Catherine Trautmann : un dessin signé Yannick Lefrançois (source © Dernières Nouvelles d’Alsace)

En définitive et comme on pouvait s’y attendre, c’est évidement la France insoumise qui se taille la part du lion en obtenant le droit de présenter un candidat unique dans pas moins de 326 circonscriptions, sans compter les 32 encore en balance. Les 4 circonscriptions des Bouches-du-Rhône où la gauche a fait son meilleur score aux présidentielles, lui sont naturellement acquises. Jean-Luc Mélenchon lui-même ne devrait cependant pas se représenter à sa propre succession dans le centre ville où Kevin Vacher espère récupérer l’investiture. Ce dernier devra d’ailleurs peut-être laisser la place à Manuel Bompard, l’artisan des négociations de la Nouvelle union populaire écologique et sociale, cette NUPES qui reste en travers de la gorge de certains militants du parti socialiste où il se murmure que l’acronyme lui-même fait un peu trop penser à un « new PS » où Jean-Luc Mélenchon voudrait faire régner sa loi…

L. V.

Présidentielle : on prend les mêmes et on recommence !

12 avril 2022

Tout ça pour ça ! Des mois et des mois de campagnes, des milliers de militants mobilisés, des pages et des pages de programme, des meetings aux quatre coins de la France, 12 candidats mobilisés… Et au bout du bout, on se retrouve à l’issue du premier tour de cette présidentielle 2022 avec les deux mêmes finalistes qu’en 2017 ! C’est à désespérer de l’imagination politique des Français…

Un premier tour finalement plein de surprises… (source infographie © L’Humanité)

Le second tour de la présidentielle, le 24 avril prochain, opposera donc le président sortant de la République, Emmanuel Macron, à la présidente du Rassemblement national, Marine Le Pen, qui se présente comme « femme d’État » et ne se fait plus appeler que par son prénom sur ses professions de foi, histoire de montrer à tous sa grande proximité avec l’électeur lambda, comme si elle faisait partie de la famille après trois campagnes présidentielles consécutives…

Le chef de l’État est incontestablement arrivé en tête de ce premier tour et il améliore sensiblement son score de 2017, avec près de 28 % des suffrages exprimés, ce qui relève de l’exploit après cinq années au pouvoir et malgré les épreuves traversées, de la crise des Gilets jaunes à la guerre en Ukraine en passant par la pandémie de Covid-19 et la crise économique majeure qui s’en est suivie. François Hollande, qui avait dû jeté lamentablement l’éponge après un quinquennat dont il était sorti lessivé, doit en pâlir de jalousie…

Marine Le Pen et Emmanuel Macron avant le débat de l’entre-deux tours le 3 mai 2017 (photo ©
Eric Feferberf / AFP / France TV Info)

Pour autant, Marine Le Pen réussit elle aussi l’exploit d’augmenter son score du premier tour par rapport au scrutin de 2017 avec un peu plus de 23 % des suffrages exprimés, sachant qu’elle a dû pour cela faire face à la concurrence frontale d’un Eric Zemmour venu chasser directement sur ses terres et qui à un moment donné faisait largement jeu égal avec la patronne du Rassemblement national. Marine Le Pen est d’ailleurs arrivée en tête de ce premier tour dans pas moins de 20 000 communes française, là où Macron n’en a remporté que 11 000, ce qui est quand même révélateur d’un profond ancrage du Rassemblement national dans le paysage politique français, surtout en milieu rural…

Carte des communes française avec le candidat arrivé en tête du premier tour (source © Ministère de l’Intérieur / Le Télégramme)

Mais la grande particularité de ce scrutin de 2022 par rapport à celui de 2017, est que les suffrages des Français se sont concentrés sur trois candidats principaux seulement. Certes, comme en 2017 et désormais à chaque élection, un électeur sur quatre n’a pas jugé utile de se déplacer, ce qui est pour le moins regrettable, surtout parmi les plus jeunes générations où ce taux d’abstention atteint des sommets. Mais pour ceux qui ont glissé un bulletin dans l’urne, plus de 70 % d’entre eux se sont portés sur les trois candidats arrivés en tête, ce qui était loin d’être évident avec 12 candidats sur la ligne de départ et confirme, s’il en était besoin, la grande cohérence de l’électorat, nettement plus raisonnable que ne le sont les responsables politiques qui aspirent à le représenter…

Le troisième homme de cette campagne, Jean-Luc Mélenchon, qui frôle les 22 % de suffrages exprimés a brillamment réussi sa troisième et sans doute dernière campagne présidentielle, ratant de peu (450 000 voix quand même…) l’accession au second tour, handicapé par son obstination à avoir refusé toute participation à une éventuelle primaire et toute alliance, y compris avec le Pari communiste, pourtant son allié traditionnel, qui a siphonné à son profit les électeurs dont il aurait eu besoin pour se qualifier.

Jean-Luc Mélenchon en meeting à Reims pendant la campagne 2022 (photo © François Nascimbeni / AFP / Les Echos)

On me manquera pas d’observer que le candidat de la France insoumise fait un score remarquable dans les départements d’Outre-mer, remportant même la majorité absolue en Martinique (53,1%) et en Guadeloupe avec 56,2 %, du jamais vu ! Il vire également en tête à la Réunion avec un peu plus de 40 % des suffrages exprimés, mais aussi dans certaines communes de la banlieue parisienne avec plus de 60 % à Trappes notamment. Il finit d’ailleurs en tête dans 5 des 8 départements de la région Île-de-France, avec en particulier plus de 49 % en Seine-Saint-Denis ! Mais il est aussi en tête du premier tour dans plusieurs grandes villes dont Marseille, Lille, Strasbourg ou même Amiens, la ville natale d’Emmanuel Macron…

Du coup, pour les autres candidats qui, à l’exception d’Eric Zemmour, finissent tous sous la barre fatidique des 5 % qui donne droit au remboursement des frais de campagne, c’est la soupe à la grimace. Une véritable claque pour Valérie Pécresse qui conduit les Républicains à un niveau jamais atteint pour sa famille politique tandis que le parti socialiste, mal représenté par une Anne Hidalgo en perdition, produit l’exploit de finir en dessous des 2 %, derrière le représentant du parti communiste, Fabien Roussel : du jamais vu depuis bien longtemps ! Le Vert Yannick Jadot fait lui-aussi un score très décevant avec à peine plus de 4,6 % des suffrages, même s’il frôle la barre des 10 % dans certaines villes comme Rennes ou Nantes et fait de très bons scores à Lyon, Grenoble, Bordeaux ou La Rochelle.

Yannick Jadot en campagne à Lyon le 29 janvier 2022 (photo © Robert Derail / Getty / France Culture)

Ce n’est bien sûr pas le cas à Carnoux qui place, comme en 2017, Marine Le Pen largement en tête de ce premier tour, avec sensiblement le même pourcentage de près d’un tiers des suffrages exprimés. Si on y ajoute les voix qui se sont portées sur Eric Zemmour et Nicolas Dupont-Aignan, on est quasiment à un électeur sur deux en faveur de l’extrême-droite ! Pourtant, Emmanuel Macron fait un bon score avec 24 % des suffrages exprimés quand il n’était qu’à 17 % en 2017. Quant à la gauche, elle fait finalement plutôt un bon résultat en atteignant un total de 20 %, dont 13,4 % pour Jean-Luc Mélenchon, sensiblement comme en 2017, et 4 % pour Yannick Jadot. Des résultats qui viennent quand même confirmer, pour ceux qui en douteraient encore, que la ville de Carnoux reste largement une terre de mission pour la gauche !

L. V.

Et si Macron avait été gilet jaune ?

9 avril 2022

Distordre la réalité pour inventer des parcours insolites à ceux qui se présentent, dimanche 10 avril 2022, au premier tour des élections présidentielles, voilà l’obsession d’un jeune artiste de rue, adepte du collage et du pochoir, qui se fait appeler Jaëraymie. « Distorsion », tel est le nom qu’il a donné à cette série d’œuvres dont il recouvre depuis le 18 février 2022 les murs de plusieurs villes, un peu partout en France.

Une démarche qu’il a initiée il y a 18 mois déjà et qui est donc l’aboutissement d’une longue réflexion avec des œuvres originales réalisées à la peinture à l’huile et à l’acrylique, dont il fait ensuite des collages sur les murs, en les assortissant d’un texte qui évoque, pour chacun des personnages ainsi mis en scène, un parcours très différent de celui qui les conduit aujourd’hui à se présenter au suffrage des Français.

Portrait d’Emmanuel Macron par Jaëraymie collé le 18 février à Amiens (source © Instagram / France TV Info)

Le premier de ces collage, qui a beaucoup fait jaser et qui a suscité moult réactions plus ou moins hostiles, au point que la toile originale, collée le 18 février 2022 sur un mur de l’ancienne vinaigrerie de la friche Benoît, dans le quartier Saint-Leu, à Amiens, a été recouverte à de multiples reprises et vandalisée. Mais l’original est visible sur Instagram où l’artiste s’explique sur ce portrait du Chef de l’État, Emmanuel Macron, affublé d’un gilet jaune et d’un impressionnant coquard à l’œil.

Car l’artiste a imaginé pour le jeune Macron, originaire justement d’Amiens, un parcours de vie quelque peu différent. « Et si Emmanuel Macron avait raté l’ENS et était revenu à Amiens chez ses parents ? » s’interroge en effet Jaëraymie. Une éventualité qui implique de fait un changement de vie radical. « Des années plus tard on le retrouve comme militant Gilet jaune qui manifeste sur les Champs Élysées », imagine ainsi l’artiste, d’où cet impact malencontreux de LBD 40 qui a laissé au jeune militant déterminé un magnifique œil au beurre noir et l’éloigne définitivement de son parcours d’homme politique en marche…

Portrait de François Hollande par Jaëraymie collé le 25 février à Tulle (source © Instagram)

Un autre ancien Président de la République s’est aussi fait tiré le portrait par Jaëraymie qui a affiché son œuvre le 25 février sur un mur de Tulle, rue d’Alverge, sur les rives de la Corrèze. Il s’agit bien sûr de François Hollande, quelque peu méconnaissable avec son marcel défraîchi et ses nombreuses dents manquantes. Un « sans-dents » né dans la pauvreté et qui bien évidemment n’aurait jamais eu la moindre chance de se présenter à l’élection présidentielle, dans la version dystopique imaginée par le street artiste.

Citons aussi Marine Le Pen dont tous les sondages prédisent la présence au second tour face à Emmanuel Macron justement, comme un mauvais remake de 2017. Son portrait qui trône depuis le 25 mars 2022 sur le mur d’un ancien poste de secours sur la plage entre Sangatte et Calais, ne manquerait certainement pas de surprendre ses militants les plus fidèles. L’artiste de rue lui a en effet imaginé un destin alternatif bien différent de celui qui la conduit à se présenter une nouvelle fois à l’élection présidentielle.

Portrait de Marine Le Pen par Jaëraymie collé le 25 mars à Sangatte (source © Instagram)

Imaginons en effet que cette avocate de profession se soit prise de passion pour la défense du droit des migrants, qu’elle se soit installée à Calais au plus près des associations qui les accompagnent, qu’elle se soit convertie à l’Islam et qu’elle porte le voile ? Voilà qui n’a rien d’impensable mais cela aurait quand même quelque peu changé la donne…

Une affiche électorale imaginée par Jaëraymie pour Eric Zemmour (source © Instagram)

Quant à Eric Zemmour, l’artiste l’affuble d’un magnifique boubou brodé et d’une barbe très islamique également, tout en lui imaginant un programme électoral bien différent pour son parti intitulé Notre France : droit de vote à toutes personnes sur le territoire national depuis plus de 18 mois, instauration de l’inéligibilité à vie pour les personnes condamnés pour incitation à la haine, reconnaissance des crimes commis lors de la colonisation, instauration de repas casher, halal et végétarien dans toutes les cantines sur demande, etc. Des propositions quasi calquées sur celles du candidats, à quelques détails près…

Pas sûr que les électeurs se laissent séduire par ces tranches de vie alternatives imaginées par le jeune artiste et n’aillent comme lui se laisser aller à croire en une Valérie Pécresse militante LBGT. Le premier tour des élections présidentielles aurait pourtant une toute autre allure avec de telles distorsions…

L. V.

Conseil de territoire : un enterrement de première classe…

12 mars 2022

Ce n’est un secret pour personne : la Métropole Aix-Marseille-Provence, accouchée aux forceps et dans la douleur au 1er janvier 2016, malgré l’opposition frontale de la plupart des élus des 92 communes qui le composent, n’est pas au mieux de sa forme… La nouvelle loi 3DS (qui signifie « différenciation, déconcentration, décentralisation et simplification », ça ne s’invente pas !), adoptée le 22 février 2022, à l’instigation de l’ancienne ministre des Relations avec les collectivités territoriales, Jacqueline Gourault, aussitôt recasée au Conseil Constitutionnel, prévoit notamment la fin des fameux Conseils de Territoires, appelés à disparaître définitivement le 1er juillet prochain.

Jacqueline Gourault en visite dans une école de Marseille aux côté de Benoït Payan en mai 2021 (source © Made in Marseille)

Ces entités qui n’existent nulle part ailleurs sont en fait des survivances des six anciennes intercommunalités qui préexistaient avant la mise en place de la Métropole. C’est le cas notamment du CT1 qui regroupe les 18 communes, dont Marseille, qui formaient l’ancienne communauté urbaine Marseille Provence Métropole. Logiquement, cette structure aurait dû disparaître avec la constitution de la nouvelle Métropole en 2016, mais 6 ans après elle existe toujours même si plus personne ne sait très bien à quoi elle sert.

Martine Vassal, réélue à la tête de la Métropole en juillet 2020 malgré sa sévère défaite aux élections municipales, en a même renforcé les compétences. C’est par exemple le CT1 qui continue à gérer la piscine de Cassis mais c’est lui aussi qui gère la distribution de l’eau potable ainsi que l’assainissement, la voirie ou encore la collecte des ordures ménagères, à se demander d’ailleurs à quoi peut bien servir la Métropole elle-même. C’est d’ailleurs bien la raison pour laquelle ces Conseils de territoire sont enfin amenés à disparaître, d’autant que certains commençaient à trouver un peu étrange que l’essentiel des service publics de grosses agglomérations comme Aix-en-Provence et Marseille soient entre les mains de maires de petites communes périphérique. C’est le cas notamment du CT1, qui regroupe plus de 1 million d’habitants et qui est présidé par Roland Giberti, élu à Gémenos qui compte 6137 paroissiens…

Roland Giberti, président du Conseil de territoire Marseille Provence (source © Le Méridional)

Du coup, à quelques mois de la disparition de ces derniers vestiges du passé, c’est une ambiance funèbre qui règne au sein de cette instance dont la dernière séance, lundi 7 mars 2022, ne restera guère dans les annales, d’autant que le Conseil métropolitain qui devait se tenir dans la foulée, jeudi 10 mars, n’a pas eu lieu, se résumant à une réunion du seul Bureau métropolitain, comme si cette Métropole à l’agonie et où tout est à reconstruire n’avait plus rien à se dire…

En l’absence de son président, Roland Giberti, officiellement souffrant, c’est le premier vice-président du CT1, le maire de Carnoux, Jean-Pierre Giorgi en personne, qui a dû se coltiner d’animer cette séance qui s’est tenue en visio-conférence et que tout un chacun peut visionner sur le site du Conseil de territoire, mais qui ne donne pas une image très dynamique de notre démocratie locale. Entre cafouillages techniques, écho impromptu et mouvements erratiques de la caméra, aide en coulisse pour guider l’orateur souvent perdu et enchaînement mécanique des 87 délibérations en près de 2 heures, il faut vraiment être motivée pour suivre ces débats où se prennent pourtant les décisions qui concernent la vie quotidienne de toute l’agglomération marseillaise, de la Côte Bleu jusqu’à La Ciotat !

Le maire de Carnoux-en-Provence, Jean-Pierre Giorgi, préside la séance du CT1 le 7 mars 2022 (source capture d’écran © Marseille Provence)

La séance commence d’ailleurs, comme par hasard, sur une première délibération, on ne peut plus macabre, puisqu’il y est question d’une convention avec la Faculté en faveur de la crémation des restes, en cas de don du corps à la Science. On croirait une blague de potache pour célébrer en grandes pompes l’enterrement programmé de ce défunt Conseil de territoire, mais la mine funèbre du maire de Carnoux prouve qu’il n’en est rien et que l’affaire est sérieuse, sinon capitale pour l’avenir de l’aire métropolitaine… De quoi alimenter l’humour noir de l’opposant Eric Semerdjian qui n’hésite pas à évoquer « un angle mort » tout en appelant de ses vœux un débat démocratique plus vif…

Eric Semerdjian, adjoint au maire de secteur des 4e et 5e arrondissements de Marseille (source capture d’écran © Marseille Provence)

Il faut dire que le spectacle de ces délibérations qui s’enchaînent et que Jean-Pierre Giorgi semble découvrir en séance sans avoir la moindre idée de ce qu’elles recouvrent, comme il le reconnaît d’ailleurs avec candeur, est assez pitoyable. Il en serait même risible si les enjeux financiers et humains qui en résultent n’étaient pas aussi importants… Certains élus s’en offusquent même à l’instar de Denis Rossi qui termine son intervention en regrettant que le président de séance n’ait pas écouté le moindre mot de ce qu’il venait d’exprimer !

Denis Rossi, délégué métropolitain à l’ANRU et à la politique de la ville (source capture d’écran © Marseille Provence)

La plupart des rapports de commissions sont évacués sans le moindre commentaire, certains des présidents de commission n’ayant strictement rien à dire, ou étant même carrément absents, à moins qu’ils n’arrivent tout simplement pas à brancher leur micro : un vrai dialogue de sourds ! Au point que l’élue écologiste marseillaise, Christine Juste, finit par accuser Jean-Pierre Giorgi de « bloquer les micros » pour l’empêcher de s’exprimer, ce à quoi le maire de Carnoux affirme qu’il « ne bloque pas ni ne débloque » : dont acte…

Le maire de Carnoux-en-Provence, Jean-Pierre Giorgi, lors du CT1 le 7 mars 2022 (source capture d’écran © Marseille Provence)

Seuls quelques élus du Printemps Marseillais animent un peu le débat et montrent, contrairement au président de séance, leur véritable connaissance des dossiers, à l’exemple de Patrick Amico, l’adjoint au maire de Marseille en charge du logement, ou de l’élue EELV, Anne Meilhac, qui fustige longuement les retards et les coûts pharamineux du plan métropolitain pour développer les pistes cyclables. C’est le cas aussi de la déléguée marseillaise à l’environnement, Christine Juste, qui s’interroge sur les dysfonctionnements considérables en matière de gestion des ordures ménagères et s’attire les foudres de Roland Mouren, le maire de Châteauneuf-les-Martigues, justement chargé de la collecte des déchets sur le territoire et qui s’est retrouvé en première ligne durant les grèves récentes à répétition qui ont ravagé le centre-ville de Marseille des mois durant.

« Ne me demandez pas en quoi ça consiste, je n’en sait strictement rien » n’hésite pas à avouer benoîtement le maire de Carnoux en mettant aux votes les délibérations. De là à penser que nos élus votent n’importe quoi, il y a un pas qu’il ne faudrait évidemment pas franchir !

L. V.

Philippines : élections présidentielles ou casting de téléréalité ?

15 février 2022

Le 24 avril 2022 au soir, si tout se passe comme prévu, les Français sauront qui sera leur prochain Président de la République pour les cinq ans à venir, même si, au vu des sondages, le suspens semble assez limité et la reconduction du Président sortant paraît être une hypothèse plus que probable. Mais la France ne sera pas seule à voter pour son nouveau chef de l’État. Quinze jours plus tard le 9 mai, ce sont les 65 millions d’électeurs philippins qui voteront à leur tour pour élire leur Président de la République pour un mandat de six ans et, comme en France, la campagne est désormais sur les rails.

Et, pour ceux qui se plaignent que la démocratie prenne, dans notre vieille démocratie, des allures de politique spectacle mettant davantage en avant l’écume des petites phrases que les débats de fond, la comparaison avec les Philippines est, tout compte fait, plutôt rassurante pour la santé de notre système politique.

Passage du typhon Rai aux Philippines en décembre 2021 (photo © Erwin Mascarinas / AFP / Le Devoir)

Certes, l’archipel des Philippines avec ses 7641 îles officiellement recensées, souvent montagneuses et d’origine volcanique, autrefois couvertes par la forêt tropicale, s’étendant entre Taïwan, au nord, et la Malaisie, au sud, n’a que peu de rapport avec notre pays. Les catastrophes naturelles y sont fréquentes : en 1991, une éruption du mont Pinatubo avait fait plus de 300 morts, et le 19 décembre dernier, le passage du typhon Rai a fait au moins 260 morts et disparu, obligeant plus de 300 000 personnes à fuir leur domicile. Mais les soubresauts politiques y sont bien plus meurtriers encore…

Découvert par les Européens en 1521, par l’explorateur portugais Magellan, qui y est d’ailleurs assassiné quelques jours plus tard, l’archipel y passe progressivement sous contrôle espagnol qui s’en servent comme tête de pont pour leurs tentatives d’évangélisation de la Chine et du Japon, le pays étant administré jusqu’au XIXe siècle depuis le lointain Mexique où résidait alors le vice-roi des Philippines… Les États-Unis y interviennent militairement et s’accaparent le pays en 1898, s’y livrant à une répression féroce de l’élite indépendantiste, massacrant pas moins d’un millions et demi de Philippins, soit 15 % de la population d’alors ! En 1942, le pays passe sous occupation japonaise, ce qui occasionne de nouvelle atrocité comme ce massacre de Manille où plus de 100 000 civils trouvent la mort en février-mars 1945…

Dès l’indépendance, acquise en 1946, le gouvernement doit faire face à une insurrection paysanne qu’il réprime avec férocité à l’aide d’unité spéciales qui sèment la terreur dans les campagnes pour protéger les intérêts des grands propriétaires terriens. Élu président en 1965, Ferdinand Marcos déclare la loi martiale en 1972 et instaure un régime dictatorial qui durera jusqu’en 1986. Ces 20 années de dictature se traduisent par l’emprisonnement d’au moins 70 000 opposant politiques dont la moitié subissent la torture et plus de 3000 sont assassinés, dont le chef de l’opposition, Benigno Aquino. Avec sa femme, Imelda, le couple Marcos vide les caisses de l’État à son profit, détournant entre 5 et 10 milliards de dollars selon les estimations.

Ferdinand et Imelda Marcos, la Marie-Antoinette des Philippines… (photo © Andy Hernandez / Sygma / Vanity Fair)

Et pourtant, malgré ce bilan plus que douteux, la dynastie Marcos est restée très proche du pouvoir, Imelda Marcos étant même réélue députée jusqu’en 2019, tandis que leur fils, Ferdinand Marcos junior, surnommé affectueusement Bongbong, connaît une carrière politique brillante. Et c’est d’ailleurs ce dernier qui est le grand favori des prochaines élections présidentielles, ce qui prouve que les Philippins ont la mémoire très courte. Il faut dire que ce pays, qui bénéficie d’un régime présidentiel inspiré du système américain, présente la particularité d’être resté très féodal, 80 % des membres du Parlement étant issus d’une soixantaine de familles, des grandes dynasties politiques qui se partagent le pouvoir de père en fils.

Lui même accusé de fraude fiscale massive, l’héritier du clan Marcos orchestre une campagne de désinformation à grande échelle pour se dédouaner et faire oublier les petits désagrément passés de la dictature de son père, en utilisant le canal des réseaux sociaux auxquels les Philippins sont totalement accros, avec 10 heures par jour en moyenne passés sur Internet, le record mondial !

L’actuel président Rodrigo Duterte avec sa fille Sara, ici en 2018 en Chine (photo © AFP / Le Monde)

Comme aux États-Unis, les Philippins élisent, en même temps que leur président, un vice-président, amené à remplacer le précédent en cas d’empêchement. Mais curieusement, les deux sont élus séparément, selon un scrutin uninominal majoritaire à un tour, si bien qu’ils peuvent être issus de deux camps opposés. En 2016, c’est le fantasque Rodrigo Duterte qui avait été élu, avec son franc-parler plutôt iconoclaste, n’hésitant pas à déclarer publiquement : « Oubliez les droits de l’Homme : si je deviens président, ça va saigner »… Et la vice-présidence était revenue à son opposante, Leni Robredo, une avocate attachée à la défense des droits de l’Homme et de la justice sociale, qui avait elle-même devancé le fils Marcos.

La vice présidente Leni Robredo, très critique contre la politique de Rodrigo Duterte (source © Missions étrangères)

En 2022, Leni Robredo se présente de nouveau mais Rodrigo Duterte a annoncé son retrait de la vie politique, laissant la place à sa fille, Sara Duterte, qui lui avait déjà succédé à la mairie de son fief Davao. Sauf que cette dernière brique en réalité la vice-présidence, en tandem avec le fils de l’ex dictateur Marcos, tous deux ayant de grandes chances d’être élus le 9 mai prochain. Ce qui devrait leur permettre de défendre les intérêts de leurs familles respectives, et notamment de protéger le président sortant Duterte contre une extradition demandée par la Cour pénale internationale pour son activisme zélé dans la guerre menée contre la drogue, qui a fait quelque 30 000 morts depuis 2015, une broutille…

Ferdinand Marcos junior dit Bongbong avec la candidate à la vice présidence Sara Duterte, en meeting le 8 février 2022 (photo © Ted Aljibe / AFP / Challenges)

Pour comprendre le fonctionnement politique des Philippines, il faut, selon David Camroux, chercheur au CERI (Centre d’étude et de recherches internationales à Sciences-Po), comprendre qu’ « il s’agit d’un système féodal où les candidats sont des vedettes de cinéma ou de télévision, des artistes ou des sportifs issus de dynasties politiques enracinées dans différentes régions du pays ». Il fait ainsi notamment allusion à l’un des autres candidats de cette élection présidentielle philippines, l’ancien champion de boxe Manny Pacquiao, qui a raccroché les gants en 2020, après s’être fait élire député dès 2010 en promettant d’être « plus efficace en politique que sur le ring ».

Le boxeur Manny Pacquiao, candidat à la présidentielle, ici en août 2021 à Las Vegas (photo © AP / TV5 Monde)

Devenu sénateur en 2016, au nom d’un parti dirigé par sa propre épouse (on reste en famille), il est aussi accessoirement chanteur et acteur, ce qui n’est jamais mauvais pour la popularité… Il se confrontera d’ailleurs, lors de ces élections présidentielles à un autre grand acteur du cinéma philippin, l’actuel maire de Manille, Joaquin Damagoso, plus connu sous son nom de scène, Isko Moreno.

Reste à savoir qui du monde des acteurs, des sportifs reconnus ou des fils de dictateurs, aura les suffrages du bon peuple philippin. L’Histoire a déjà montré à maintes reprises que les vedettes du spectacle étaient plutôt bien préparées pour ce type de rôle, à l’instar d’un Ronald Reagan, d’un Sylvio Berlusconi ou d’un Donald Trump. Mais tout laisse penser que l’esprit de famille, si traditionnellement ancré au plus haut sommet de l’État philippin, sera sans doute encore plus fort. Finalement, les grandes dynasties politiques françaises des Le Pen, Dassault, Debré ou Giscard d’Estaing, pour n’en citer que quelques unes, font bien pâle figure à côté d’une telle tradition si pittoresque…

L. V.

Nucléaire : au cœur du réacteur électoral ?

13 février 2022

Depuis des années en France, la question du recours à l’énergie nucléaire était un peu tombée aux oubliettes et avait quasiment disparu du paysage des préoccupations politiques. En dehors d’une poignée de militants dont ceux de l’association Greenpeace qui se mobilisaient périodiquement pour protester contre le relâchement des mesures de sécurité sur les sites des centrales nucléaires, contre les convois de déchets radioactifs ou contre les projets d’enfouissement de ces mêmes déchets, le sujet ne passionnait plus les foules, comme si un consensus national s’était peu à peu installé autour des bienfaits de cette énergie qui alimente, en France, l’essentiel de notre consommation électrique.

Manifestation en 2011 à Saint-Vulbas, réclamant la fermeture de la centrale nucléaire de Bugey (source © France 3 Rhône-Alpes)

Alors même que la catastrophe de Fukushima en mars 2011 avait amené le Japon à fermer brutalement toutes ses centrales nucléaires et l’Allemagne à prendre la décision historique d’abandonner totalement le nucléaire d’ici 2022 (les 3 derniers réacteurs encore en activité étant toujours amenés à cesser leur activité d’ici la fin de cette année…), la France avait fait comme si rien n’était et poursuivi la construction du fameux EPR de Flamanville, débuté en 2007 et toujours pas achevé malgré le gouffre financier et le fiasco industriel que représente cette opération peu glorieuse pour le génie industriel national…

L’EPR de Flamanville, toujours en chantier depuis 2007 (source © Eco CO2)

En 1986, lors de l’accident nucléaire de Tchernobyl, dont les impacts sanitaires avaient touché directement le sol française, l’émoi avait été nettement plus important. Mais là encore, les débats politiques sur la place du nucléaire civil dans le mix énergétique national n’avaient guère agité au-delà de certains cercles militants, contrairement à l’Allemagne où l’événement avait conduit à l’abandon du projet d’une usine de traitement de combustible radioactif en Bavière, ou encore à l’Italie qui avait alors mis fin à son propre programme nucléaire.

Dans les années 1970, le petit autocollant qu’on voyait partout…

Il faut en réalité remonter aux années 1970 pour retrouver une véritable mobilisation populaire contre le recours à l’énergie nucléaire. A l’époque, on voyait fleurir un peu partout les fameux autocollants jaunes avec ce soleil goguenard qui clamait, tout sourire, « Nucléaire ? Non merci ». Au tout début des années 1980, les projets de construction de centrales nucléaires mobilisaient encore des manifestations monstres d’opposants, comme à Plogoff où le 12 décembre 1981, le gouvernement socialiste de François Mitterrand avait finalement dû jeter l’éponge et abandonner le projet de construire une centrale nucléaire sur la lande bretonne, près de la Pointe du Raz.

Manifestation anti-nucléaire sur le site de Plogoff en 1980 (photo archives © Eugène Le Droff / Le Télégramme)

Ce projet, décidé en 1974 s’inscrivait alors dans un vaste programme piloté par EDF, alors tout puissant, qui prévoyait de couvrir la France de pas moins de 400 réacteurs nucléaires, avec en général l’appui enthousiaste des élus locaux qui voyaient s’amasser une véritable manne d’argent public, permettant de construire, à proximité des centrales nucléaires, lotissements neufs, équipements sportifs surdimensionnés, salles des fêtes, piscines et voiries éclairées à gogo. Une manne à laquelle le maire de Plogoff n’avait pas été sensible, préférant, en accord avec son conseil municipal, brûler spectaculairement le dossier d’enquête publique sur la place de la mairie, donnant ainsi le signal d’une véritable révolte populaire au cours de laquelle on a vu les grands-mères bigouden aux gendarmes mobiles puis aux parachutistes dépêchés en renfort de Paris…

Quelques années auparavant, en 1977, c’était le projet de surrégénérateur Superphénix qui mobilisait contre lui des foules de militants écologistes avec notamment une manifestation rassemblant plus de 60 000 personnes en juillet 1977 sur le site de Creys-Malville, avec de violents affrontements avec les forces armées, qui causeront d’ailleurs la mort d’un militant. Ces mouvements anti-nucléaires, qui s’étaient illustrés dès avril 1971 en organisant une marche contre le projet de construction de la centrale de Fessenheim, sont alors directement issus des milieux pacifistes qui luttent depuis plusieurs années déjà contre l’armement militaire nucléaire, avec des mouvements comme le Groupe d’action et de résistance à la militarisation, mené notamment par Théodore Monod.

Explosion d’une bombe atomique dans le désert du Nevada en 1957 (source © Getty / France Culture)

Né après la guerre, en réaction aux bombardements américains de Hiroshima et Nagasaki, sous la caution d’éminents scientifiques comme Frédéric Joliot-Curie qui lance dès 1950 l’Appel de Stockholm en vue d’interdire le recours à l’arme nucléaire, ces mouvements alimentent d’autant plus naturellement les rangs des opposants au nucléaire civil qu’à l’époque les deux programmes étaient très intimement liés et que le développement des centrales nucléaires à uranium appauvri favorisait en réalité le risque de prolifération nucléaire et de banalisation du recours à la bombe atomique. Des arguments renforcés ensuite par une réflexion sur le risque lié à la sécurité des installations nucléaires elles-mêmes et à la gestion dans le temps des déchets radioactifs, un processus toujours aussi mal maîtrisé.

Alors que de nombreux pays ont peu à peu abandonné le recours à l’énergie nucléaire comme source de production d’électricité, la France fait un peu figure d’exception avec, en 2020, encore plus de 67 % de l’électricité produite d’origine nucléaire, et 37 % de l’énergie primaire consommée issue de l’atome, un record mondial sachant que cette part est en moyenne de 4 % dans le monde !

Mais voilà qu’après des années de relative indifférence vis à vis de cette énergie nucléaire dont les Français ont largement profité, laissant peu à peu vieillir leur parc de 56 réacteurs nucléaires, répartis sur 18 sites, le fermeture en 2020 des deux réacteurs de Fessenheim, décidée par François Hollande, et les déboires du chantier de Flamanville avec ses retards et ses surcoûts accumulés, ont remis progressivement le sujet dans le débat, au point de venir s’inviter dans la campagne des présidentielles 2022. Le président sortant vient justement d’annoncer, à deux mois du scrutin, sa volonté de faire construire, d’ici 2050 six nouveaux réacteurs nucléaires EPR et en envisage même huit supplémentaires, complétés par de petits réacteurs modulables de plus faibles capacités, tout en voulant prolonger au delà de 50 ans la durée de vie des réacteurs actuellement en service.

Emmanuel Macron sur le site de General Electric à Belfort, annonçant le 10 février 2022 la relance du programme nucléaire français (photo © Jean-François Badias / Reuters / Courrier International)

Un tel positionnement en faveur de la relance d’un vaste programme d’investissement nucléaire, est d’ailleurs assez conforme à ce que prônent plusieurs autres candidats depuis le communiste Fabien Roussel jusqu’à la candidate frontiste Marine Le Pen en passant par la LR Valérie Pécresse. A l’extrême droite, on va même encore plus loin puisque le Rassemblement national veut carrément rouvrir la centrale de Fessenheim, tandis que Eric Zemmour souhaite prolonger la vie des réacteurs à 60 ans au moins et construire 14 réacteurs EPR d’ici 2050, exigeant l’abandon total de l’énergie éolienne.

Des positions qui vont complètement à rebours du scénario préconisé par l’association négaWatt qui vise à atteindre la neutralité carbone de la France d’ici 2050 avec un mix énergétique issu à 96 % de sources renouvelables. Une vision que l’on retrouve en grande partie dans les propositions du candidat écologiste Yannick Jadot, lequel prône également un abandon progressif du nucléaire couplé à une forte augmentation du recours aux énergie renouvelables. Une position largement partagée par les autres candidats de gauche, Jean-Luc Mélenchon, Anne Hidalgo et Christiane Taubira, qui tous visent une sortie complète du nucléaire d’ici 2045 à 2050. Contre toute attente, la question du nucléaire fait donc de nouveau partie des points de clivage de la nouvelle campagne électorale…

L. V.

Honduras : une femme contre la corruption ?

3 février 2022

Situé en Amérique centrale, entre le Guatemala au nord et le Nicaragua au sud, le Honduras est tristement connu pour être l’un des pays les plus inégalitaires d’Amérique latine et l’un des pays du monde où le taux d’assassinats politiques est le plus élevé… En 2012, on y dénombrait plus de 90 homicides pour 100 000 habitants, un chiffre assez effrayant comparé à celui de la France (1,4 homicide pour 100 000 habitants) ou même à celui des USA qui est de 5,4. La deuxième ville du Honduras, San Pedro Sula détiendrait même le record mondial en la matière avec 173 homicides pour 100 000 habitants…

Manifestation de l’ONG Copinh en 2016 suite à l’assassinat de la militante écologiste Berta Caceres (photo © Orlando Sierra / AFP / RFI)

Le pays est considéré comme l’un des plus dangereux du monde pour les journalistes, les syndicalistes ou les militants écologistes : plus de 130 de ces derniers ont été assassinés en toute impunité entre 2009 et 2019 ! La présence de gangs mafieux ultra violents, dénommés maras, liés au trafic de stupéfiants et adeptes des extorsions de fonds en tous genre, alimentent copieusement ce climat d’insécurité, renforcé par le très haut degré de corruption des élus politiques et des forces de l’ordre, elles-mêmes considérées comme « pourries jusqu’à la moelle » selon l’expression d’un ancien officier de police, d’ailleurs abattu deux semaines après cette déclaration quelque peu irrévérencieuse…

Arrestation d’un membre présumé du gang Mara Salvatrucha 13 à Tegucigalpa, au Honduras, en novembre 2020, lors d’un vaste coup de filet (photo © AFP / TDG)

Il faut dire que, depuis que Christophe Colomb a débarqué en 1502 sur la côte atlantique du Honduras et lui a laissé en héritage le nom qu’il porte toujours, le pays, devenu indépendant en 1839 a connu bien des périodes d’instabilité. Le Honduras fut même brièvement envahi par le Salvador voisin en 1969 dans un contexte de fortes tensions liées à des mouvements migratoires et à la suite de matchs tumultueux entre les deux équipes nationales dans le cadre des phases éliminatoires pour la coupe du monde de football : il n’y a pas que dans les stades que le foot exacerbe les passions…

Sous gouvernement militaire entre 1972 et 1983 et bénéficiant d’une aide militaire massive de l’administration Reagan qui utilise le pays comme base arrière dans sa guerre contre les sandinistes du Nicaragua, le Honduras connaît en 2002 une crise agricole qui menace de famine des dizaines de milliers de personnes. En 2006 cependant, élu à la tête du pays, le représentant du Parti libéral, Manuel Zelaya met en œuvre une politique réformiste et s’attaque au redressement économique du pays et à la réduction des inégalités sociales en créant notamment un salaire minimum.

L’ancien président hondurien Manuel Zelaya, renversé par un coup d’État le 28 juin 2009, ici à Mexico en août 2009, alors qu’il est encore considéré par beaucoup comme le président légitime, démocratiquement élu (photo © Henry Romero / Reuters / L’Express)

Le 28 juin 2009 à l’aube, à quelques heures d’une consultation électorale en vue de convoquer une assemblée constituante, le président Zelaya est brutalement arrêté par l’armée et expulsé manu militari en pyjama vers le Costa Rica. Un coup d’État en bonne et due forme, organisé par l’élite économique hondurienne appuyée ouvertement par certaines multinationales dont la United Fruit Company. De retour au pays en 2011, il fonde un nouveau parti de gauche, sous le nom de Liberté et Refondation. En 2013, c’est son épouse, Xiomera Castro, qui se présente à la Présidence de la République sous les couleurs de ce parti, mais échoue dans un scrutin qui donne lieu à de graves accusations de fraudes.

Le nouveau président, Juan Orlando Hernández, du Parti national, gouverne le pays de manière autoritaire et est éclaboussé par de multiples scandales de corruption, ce qui ne l’empêche pas d’être réélu en 2017, à l’issue d’un scrutin encore très controversé et émaillé de nombreuses violences. En 2019, il doit faire face à la situation de son propre frère, lui-même ancien député, arrêté à l’aéroport de Miami et accusé de trafic de drogue pour avoir exporté plusieurs tonnes de cocaïne vers les États-Unis où il est condamné à la prison à vie. Le président Orlando est lui-même accusé d’avoir utilisé l’appui financier des narco-trafiquants pour le financement de ses campagnes électorales…

Le 28 novembre 2021, c’est donc Xiomera Castro, l’épouse du président déchu Zelaya, qui a été élue à la Présidence de la République du Honduras, à la tête d’une coalition avec le centriste Salvador Nasralla. Elle vient tout juste de prendre ses fonctions officielles, le 27 janvier 2022 et promet de lutter contre la corruption endémique qui mine son pays depuis des années.

Xiomara Castro, la nouvelle présidente hondurienne, prononçant son discours d’investiture à Tegucigalpa, le 27 janvier 2022 (photo © Freddy Rodriguez / Reuters / Le Monde)

Elle compte ainsi remettre en selle la commission de lutte contre la corruption en s’appuyant sur les Nations-Unies, modifier le Code pénal pour renforcer les sanctions contre le blanchiment d’argent, développer les programmes sociaux de lutte contre la pauvreté, ou encore bloquer le développement des Zones spéciales de développement économique, ces zones de non droit qui servent de refuges officiels à nombre de délinquants poursuivis par la Justice. Selon elle, près des trois-quarts des 10 millions d’habitants du Honduras vivraient en dessous du seuil de pauvreté : elle a donc du pain sur la planche !

Scène de pugilat à l’assemblée nationale du Honduras le 21 janvier 2022 à l’occasion de l’élection controversée de son nouveau président (photo © Orlando Sierra / AFP / Ouest France)

Mais on ne change pas si facilement un pays gangrené à ce point par des décennies de libéralisme et de corruption endémique. Avant même sa prise de fonction, le nouvelle présidente s’est retrouvée confrontée à la fronde d’une vingtaine de députés de son propre parti qui ont cédé à l’appât du gain et ont fait élire l’un des leurs à la tête du Congrès national avec le soutien du Parti national, ce qui permet à ce dernier de contrôler de facto l’assemblée législative et risque de bloquer fortement la volonté réformatrice de Xiomara Castro : on lui souhaite bien du courage…

L. V.