A Marseille, le stade qui plombe les finances publiques

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Il y a plus de 2000 ans, les empereurs de la Rome antique l’avaient déjà bien compris : pour s’attirer les faveurs du bon peuple et la bienveillance de l’opinion publique, rien de tel que des distributions de nourriture et l’organisation de spectacles grandioses : « panem et circenses » pour reprendre l’expression satirique du poète Juvenal, du pain et des jeux.

Jean-Claude Gaudin au stade Vélodrome avec Christian Estrosi le 15 juin 2016 (photo C. Moreau / Bestimage)

Jean-Claude Gaudin au stade Vélodrome avec Christian Estrosi le 15 juin 2016 (photo C. Moreau / Bestimage)

Un programme que Jean-Claude Gaudin, élu local professionnel sans discontinuité depuis 1965, a parfaitement intégré et qu’il a fait sien depuis des années. Il se trouve que son électorat marseillais préfère le foot aux antiques combats de gladiateurs. Qu’à cela ne tienne, c’est donc vers le stade Vélodrome que vont les investissements de la ville. Rien n’est trop beau pour la rénovation de ce stade dont les travaux d’embellissement ont été les plus coûteux du programme mis en œuvre à l’occasion de l’Euro 2016, au point que le nouveau stade éblouit tout le quartier autour… A Marseille, le coût de la rénovation s’est élevé à plus de 4000 euros la place, quatre fois plus que pour la réhabilitation du stade de Toulouse et même deux fois plus que pour le stade de Bordeaux qui a pourtant été construit à neuf !

Un bel exploit pour une des villes les plus pauvres de France, où le développement des infrastructures publiques accuse un retard dramatique, avec en particulier un des réseaux de transport collectif les plus arriérés et les moins performants, ce qui constitue un très lourd handicap pour le développement économique métropolitain et se traduit par un taux de pollution de l’air le plus élevé de France…

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Et pourtant, c’est cette même ville de Marseille, sous la conduite de l’inénarrable Jean-Claude Gaudin, 77 ans, désormais à la fois maire et président de la métropole, qui n’hésite pas à déverser des millions pour la rénovation de son stade de foot pour le plus grand profit d’un opérateur privé, la société anonyme sportive professionnelle Olympique de Marseille, laquelle vient d’être rachetée par l’homme d’affaires américain Franck McCourt. La Cour des Comptes dénonce depuis des années les cadeaux plus ou moins irréguliers faits au club de foot par la municipalité marseillaise sur fonds publics, mais manifestement en vain.

Jean-Claude Gaudin et le nouveau propriétaire de l'OM, Franck McCourt (photo BG – Marsactu)

Jean-Claude Gaudin et le nouveau propriétaire de l’OM, Franck McCourt (photo BG – Marsactu)

A elle-seule, la rénovation du stade Vélodrome aura coûté près de 300 millions d’euros et a été confiée dans le cadre d’un partenariat public-privé à la société AREMA, une filiale créée de toutes pièces pour l’occasion par Bouygues. Comme nous l’avions déjà évoqué, le montage financier est scandaleusement favorable au groupe Bouygues qui n’a apporté que 100 millions, toute le reste provenant de fonds publics de l’État, de la Région, du Département, de la Communauté urbaine (pour 20 millions quand même) et de la Ville de Marseille (à hauteur de 44,7 millions). Moyennant quoi, la commune s’est engagée à verser à la société AREMA la modique obole de 12 millions d’euros par an pendant 31 ans, ce qui représente une somme colossale de 400 millions d’euros au total, histoire de remercier le groupe Bouygues d’avoir bien voulu se charger de la gestion de ce chantier. Où l’on voit que Jean-Claude Gaudin, en bon libéral qu’il est, ne mégote pas avec l’argent public…

blog349_phstadeCertes, la vérité oblige à dire que la ville récupère une (petite) partie de cet argent auprès du club de l’OM. De ce point de vue, les injonctions répétées de la Cour des Comptes ont fini par être (un peu) entendues. La convention de 2011 ne prévoyait qu’une modeste participation du club à hauteur de 50 000 euros par an alors que dans le même temps la commune se chargeait gratuitement de l’entretien et du gardiennage du stade et versait chaque année pour 700 000 euros au club en achat de places et de prestations publicitaires. En 2014, le renouvellement de la convention avait permis (non sans mal) de fixer cette rémunération annuelle à 4 millions (alors que la Cour des Comptes avait estimé que ce montant ne pouvait être raisonnablement inférieur à 8 millions !), assortie d’une part variable bien entendue fortement aléatoire.

De fait, comme le rapporte Marsactu, depuis 2015 les recettes du club sont très largement inférieures au seuil qui déclenche le paiement de la part variable et la commune doit donc se contenter de cette rémunération dérisoire de 4 millions alors que, dans le même temps, elle en verse 12 pour honorer ses engagements auprès de la filiale de Bouygues. Seule la saison 2014-15 avait permis de franchir le seuil nécessaire au déclenchement de la part variable, ce qui avait occasionné un versement supplémentaire de 800 000 euros. Malheureusement, pour cette même année, l’OM avait négocié un petit rabais de 1 million d’euros, en compensation des désagréments occasionnés par la fin des travaux, si bien que la collectivité avait dû se contenter d’un chèque de 3,8 millions : vraiment pas de chance pour le contribuable !

Il a certes beaucoup été question ces derniers temps de l’opération de « naming » que vient de faire l’opérateur de téléphonie Orange, lequel vient d’acheter, pour la modique somme de 2,4 millions d’euros par an le droit de débaptiser le stade Vélodrome pour lui affecter le nom de sa propre marque commerciale. Une opération révélatrice des valeurs du sport professionnel où tout s’achète, les joueurs comme leur réputation, les droits de retransmission télévisée comme la publicité sur les maillots, mais aussi les arbitres et désormais le nom des stades.blog349_phorange

Le chiffre de la transaction n’est pas confirmé car bien entendu il a été tenu secret, droit des affaires oblige. De toute façon, il n’ira pas dans la poche de la Ville mais dans celui d’AREMA, puisque c’est cette société privée qui est chargée de l’exploitation du stade. Voilà donc un équipement public, dont le coût de réhabilitation a été payé aux deux-tiers par le contribuable mais pour lequel se dernier va devoir payer pendant encore plus de 30 ans quatre fois le montant réel investi par le groupe Bouygues pour les travaux (qu’il a réalisé lui-même, pour son plus grand bénéfice) et dont l’exploitation permet en outre au géant du BTP de ramasser quelques bonus supplémentaires de quelques millions par an.

Un telle mode de gestion de la part de la Ville de Marseille laisse pantois. Comment le madré Jean-Claude Gaudin, élu de la ville depuis 51 ans, dont 21 ans comme maire, a t-il pu à se point se faire rouler dans la farine par ses interlocuteurs ? A moins bien sûr qu’il n’ait agi en toute connaissance de cause, en parfaite collusion avec les sociétés privées à qui il a fait sciemment des cadeaux aussi considérables, au détriment des finances publiques et de l’intérêt général… Pendant que le réseau de transports public se dégrade et que les écoles marseillaises tombent en ruine, nos édiles ne reculent devant aucune dépense pour faire plaisir aux supporters de l’OM et aux sociétés privées qui profitent de ce business…

L.V.  LutinVert1Small

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2 Réponses to “A Marseille, le stade qui plombe les finances publiques”

  1. Après les eaux usées, Marseille s’attaque au pluvial ! | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] Le chantier commence en 1984, en bordure de l’Huveaune. La station, enterrée sous le stade Vélodrome, est mise en service en […]

  2. Ecoles de Marseille : après Gaudin, le déluge… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] plus ») est pour le moins douteuse et rappelle furieusement le scandale du financement de la rénovation du stade Vélodrome pourtant vertement épinglé par la Chambre régionale des […]

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