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KATULU ? n°53

7 juin 2017

Ce nouveau numéro du cercle de lecture Katulu ? affilié au Cercle Progressiste Carnussien vous fera découvrir de nouvelles oeuvres en espérant vous faire partager ses coups de coeur et son plaisir de la lecture. Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (Katulu53). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos dernières lectures, venez nous rejoindre pour nos prochaines réunions !

Paris est une fête

Ernest Hemingway (1899-1961)

Une trentaine d’années après son passage dans la ville lumière, entre 1957 et 1959, Hemingway travaille sur les « Vignettes parisiennes » nom qu’il donne alors à ses récits de «fragments de vie». Quand Hemingway meurt en 1961 son ouvrage est inachevé et sans titre ! C’est son épouse Mary qui décidera de l’appellation retenue, suggérée par l’expression « A moveable feast » utilisée par Hemingway, un jour de 1950 : « Si vous avez eu la chance de vivre à Paris quand vous étiez jeune, quels que soient les lieux visités par la suite, Paris ne vous quitte plus, car Paris est une fête mobile ».

Il s’agit d’un récit de souvenirs du Paris des années 20, celui qu’Hemingway a connu lorsqu’il y vivait avec sa première femme Hadley. « Mais tel était le Paris de notre jeunesse, au temps où nous étions très pauvres et très heureux ». C’est un peu comme si, sortant des photos d’une boîte et regardant chacune d’elles, on se souvenait de l’endroit où on était et des gens avec qui on vivait. C’est donc une collection d’instantanés, chacun illustrant un aspect de la vie parisienne ou une relation.

Il réalise alors son rêve d’écrire, à Paris « La ville la mieux faite pour permettre à un écrivain d’écrire ». Gertrude Stein l’encourage dans cette voie et lui apprend à « décortiquer » son style, le pousse à supprimer tous les mots inutiles et vulgaires : « Vous ne devez rien écrire qui soit inaccrochable ».

La vignette « Nada y pues nada », rédigée en 1961, doit conclure son recueil de souvenirs. Il y fait allusion au traitement d’électrochocs qu’il vient de subir et à sa santé défaillante « Cet ouvrage contient des matériaux des remises de ma mémoire et de mon cœur. Même si l’on a trafiqué la première, et si le second n’est plus ». Il peine à cacher la mélancolie qui s’empare de lui. Quelques temps après il se suicide d’une balle dans la tête.

Antoinette

Ma part de Gaulois

Magyd Cherfi

Ce livre est l’histoire d’un jeune issu d’une famille d’origine algérienne et vivant dans la banlieue de Toulouse, dans la Cité des Izards : « petit beur de la rue Raphaël ». Ce garçon a une famille pour qui l’école a de l’importance et surtout la mère qui durant toute la scolarité de ses enfants a contacté les professeurs pour être sûre que tout se passait bien pour eux.

Deux thèmes sont abordés :

– La Culture, l’apprentissage du Français nécessaire à l’intégration. La place du Français pour Magyd mais souvent le roman fait la part belle au « parler des cités » !

– L’intégration des peuples venus d’Afrique du Nord dans les année 60 et la place des femmes.

L’auteur, Magyd Cherfi (photo © Polo-Garat)

Magyd : un jeune Beur qui voulait être « le Victor Hugo des banlieues », passionné par la littérature, la poésie : « j’étais dans la cité comme un magicien des mots et m’en léchais la plume » mais modeste il sent ses faiblesses et parle même de « scribouillage », il était la plume du quartier ! « A défaut d’être mec, je me suis fait plume et ma haine, plutôt que des poings, s’est servie d’un stylo »

Malheureusement, le fossé se creusait entre lui et ses potes de la Cité : « on t’aime pas parce que tu nous ressembles et que tu cherches à pas nous ressembler, tu cherches quoi avec tous ces mots que tu apprends ? ». La montée de l’Islamisme et du Salafisme le consterne « J’ai du mal à me projeter tant l’avenir est incertain. Par exemple, plus jeune, je n’aurais imaginé que tant de filles se voileraient. Je m’étais dit la démocratie, la République pour tous vont entraîner une adhésion à des valeurs, à un patrimoine commun ».

Son style met en évidence cette difficulté à se positionner dans la vie : « je dois rester le Magyd de la rue que j’ai été. Si je ne veux pas me perdre, je ne dois pas laisser le Magyd de l’érudition tout seul, alors je dois tricoter les deux langues. Je suis un schizophrène de la littérature, c’est une manière d’être entier. Écrire c’est me chercher et me trouver ».

Josette J.

La vie de ma voisine

Geneviève Brisac

Ce livre raconte la vie d’Eugénie Plocki, née en 1927 de parents juifs polonais, Rivka et Nuchim, pendant la deuxième guerre mondiale. Rivka la mère a quitté son village à 18 ans. C’était l’aînée de 12 frères et sœurs, militante de 20 ans, féministe, dégoûtée des injustices et des violences.

En 1924 elle rencontre Nuchim qui est arrivé en France en 1920. En 1925 naît Eugénie, déclarée française (droit du sol) et en 1928 arrive un garçon Maurice. « Nous n’étions pas riche mais tout allait bien ». La mère, un cerveau, travailleuse infatigable apprend la langue française qu’elle parle sans aucun accent. Le père, lui, raconte la vie de sa famille : les assassinats, le parti, Trotski, la mort de son frère assassiné, les amis arrêtés les uns après les autres.

Geneviève Brisac (photo © Brice Toul / Getty)

En 1936 : voyage à Varsovie pour connaître la famille de la mère, 36 heures de train dans l’Allemagne nazie, Jenny gardera un très mauvais souvenir de ces gens qu’elle ne comprend pas elle dira « je ne me sens pas juive ». En 1940 premières mesures anti-juives les rafles, plus de travail, l’étoile jaune dès 1942, la peur, puis l’arrestation le 16 juillet 1942 : « les enfants français peuvent partir ».

Après vérification de leurs identités, Jenny et son frère sont libérés. Nuchim et Ricka vont dire à leur enfants en quelques minutes tous ce qu’ils savent de la vie des hommes, de l’amour de la vie. Ils ont deux heures pour se dire adieu et la mère explique à sa fille l’inventaire de la maison, la lessive, le repassage, les courses… Ils ne se reverront jamais.

Au milieu des années 1950, Jenny qui est devenue institutrice (elle n’a pas voulu d’autres classes que le cours préparatoire) rencontre Charlotte Delbo qui va lui raconter les camps .

L’auteur a mis tout son art au service de ces événements si tragiques. Au-delà de la vie de Jenny elle raconte d’autres histoires, des personnages qui mériteraient eux aussi un livre. Ce livre est un petit bijou de finesse de sensibilité

Suzanne

Petit pays

Gael Faye

L’auteur raconte l’enfance de Gabriel, dit Gaby, dans une impasse résidentielle d’un quartier bourgeois de Buzumbara, la capitale du Burundi. Il a dix ans et sa petite soeur Ana en a trois de moins. Avec sa soeur, son papa blanc aux yeux verts et sa maman Tutsi réchappée du premier massacre rwandais, il raconte promenades et pique-nique au bord du lac. Avec ses camarades, on participe à ses jeux au bord de la rivière ou à travers les jardins de manguiers. Avec l’institutrice, Madame Economopoulos, on prend part à sa découverte des livres.

L’auteur, Gaël Faye (photo © Jérôme Fouquet)

Mais l’ambiance ludique se dissout lentement. Sa mère quitte son père, la maison et les enfants. Les soupçons racistes apparaissent. La violence se généralise. On tue dans la rue, dans les jardins, puis les maisons. Le père évacue ses deux petits vers la France…

Gaby, à trente ans, retourne au pays pour recueillir un héritage de livres. Tout est apaisé mais il ne reconnaît pas les lieux de son enfance. Murs et barbelés ont remplacé les bosquets de bougainvilliers. Elliptique et insoutenable, la folie colle à l’âme des rescapés !

Gabriel, le narrateur s’est réfugié dans les livres et le déni pour ne pas voir le sang répandu et l’horreur des cadavres allongés si simplement dans les caniveaux, il raconte sans pathos, avec des mots d’enfant bien élevé l’horreur de tous les jours. « J’érigeais ma vie en forteresse et ma naîveté en chapelle ».

Frisson dans le dos ! Le lecteur suit l’auteur sans porter de jugement, s’exclamant comme lui : « quel gâchis, l’Afrique ! »…

Roselyne

Remède de cheval

M.C. Beaton

Agatha Raisin, détective bien connue des lecteurs de M.C Beaton, revient dans son petit village de Carsely, après un séjour aux Bahamas où, sous prétexte d’y passer des vacances, elle cherchait la compagnie du séduisant James Lacey, son voisin qui avait laissé entendre qu’il partait pour Nassau, capitale de l’archipel. Il faut dire que James, colonel à la retraite, est un irréductible célibataire et entend le rester, et sa voisine, elle, une redoutable chasseresse lorsqu’il s’agit de conquérir un homme.

L’auteur MC Beaton

Les autres personnages :

– Paul Bladen, vétérinaire, beau quadragénaire, a ouvert un cabinet à Carsely. Ce dernier ne désemplit pas de toutes ces dames venues avec leur matou.

– Bill Wong, sergent à Carsely, a beaucoup d’estime pour Agatha.

– Lord Pendelberry : propriétaire de chevaux.

Lorsqu’il fait appel au vétérinaire pour s’occuper d’un cheval, c’est le drame dans les écuries : Paul Bladen est retrouvé mort. Accident ou assassinat ? Agatha et James commencent leur enquête.

Une des dames interrogée, Mrs Joseph, qui détestait le vétérinaire parce qu’il avait euthanasié son chat est découverte sans vie dans sa salle de bain ; elle était diabétique… alors le diabète est-il la cause de ce décès ou s’agit-il d’un nouveau meurtre ? L’enquête devient plus dangereuse et Agatha mettra sa vie en péril.

Ghislaine

De l’âme

François Cheng

Cet ouvrage est un recueil de lettres écrites par François Cheng à une amie. C’est le cheminement philosophique, empreint de poésie, de l’intime conviction spirituelle de François Cheng, en tant que Chinois, taoïste et chrétien, qui est tracé au fil des lettres.

L’académicien François Cheng

Il exprime des interrogations : le cœur, morceau de chair qui bat est-il le moteur de la vie, ou bat-il au nom du principe de vie, un vouloir vivre, un désir d’être qui maintient le cœur en marche ? Ces interrogations le conduisent du simple  « niveau instinctif du vouloir-vivre » à un « désir d’être » plus élevé, celui du « Désir initial grâce auquel l’univers est advenu ». L’âme lui semble en nous depuis notre naissance, d’abord en tant que pré-langage : « l’esprit raisonne, l’âme résonne », « l’esprit est Yang, l’âme est Yin ».

L’esprit est là pour prendre conscience de la réalité de l’âme. Elle demeure le fait de l’unité de la présence de l’Un dans l’univers. L’âme, marque de l’unicité de chaque personne, lui assure « une unité de fond et, par là, une dignité, une valeur, en tant qu’être ».

L’âme n’exclut pas la souffrance, souffrance qui appelle le partage qui nous relie. « Le fait que chaque être est unique ne l’isole nullement dans un écrin exceptionnel »… La souffrance seule peut éventuellement l’arracher à sa vanité illusoire » et le rendre ainsi « capable d’accorder à l’autre respect et valeur, base à partir de laquelle naît la possibilité de l’amour ».

Dans les dernières pages de son livre, François Cheng se questionne « Suis-je dans le vrai ? C’est une question qui me dépasse ». Toutefois l’âme demeure pour lui, même si le corps entre en déchéance et l’esprit en déficience.

Ce livre ne donne pas une définition de l’âme, il n’affirme rien. Il s’agit plutôt d’une invitation à accompagner l’auteur sur le chemin de sa pensée. Il nous fait découvrir, en nous éblouissant par l’immensité de sa culture, par son extrême sensibilité, sa vision poétique de la vie.

Antoinette

No Home

Yaa Gyasi

Du 18° au 20° siècle, l’auteur fait vivre (de façon alternée) la descendance respective de deux demi-sœurs qui ne se connaîtront jamais. Une branche restera en Afrique, sur la côte de l’Or (Ghana), l’autre sera « embarquée » comme esclave en Amérique du Nord.

L’auteur, Yaa Gyasi

Chaque chapitre (14 en tout) est une véritable « nouvelle ». On laisse un personnage pour retrouver sa descendance 15 ou 20 ans plus tard dans un chapitre suivant. Ces ruptures donnent au livre un rythme très particulier, « le lecteur en sachant plus que chaque personnage sur ses ascendants ».

Le sujet unique de ce roman : où et quand finit l’esclavage ? Que ce soit en Afrique ou en Amérique, cette histoire familiale retrace la souffrance des êtres humiliés, meurtris par leurs semblables, des vies déchirées, anéantis par la soif de pouvoir et d’argent. L’Histoire se répète et, de chapitre en chapitre, l’espoir est une lueur bien faible.

Qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui, « être noir » aux États-Unis ? Un livre passionnant, fort, sans pathos, une réflexion historique, un regard sur un phénomène bien trop souvent classé comme « du passé ».

Marie-Antoinette

Article 353 du Code Pénal

Tanguy Viel

Le décor est posé dès les premières pages : le meurtre… Puis c’est l’accusé face au juge : un long monologue, à la première personne. Il parle au juge, il se parle à lui-même. Il explique, il constate, se dévoile, garde ses secrets.

L’auteur, Tanguy Viel (photo © Patrice Normand)

Une écriture adaptée au personnage : un quinquagénaire, ouvrier licencié des chantiers navals, courageux, bosseur ; un fils qu’il élève seul ; l’épouse est partie. Un homme vieilli par les infortunes et les échecs, un homme floué par les promesses d’un promoteur ; d’autres se sont suicidés.

« Un grand roman social » dans la France des années 80, les années « fric » et la question : la violence physique est-elle légitime face à la violence des puissances de l’argent ?

Un livre d’une force et d’une intensité impressionnantes non seulement par les idées qu’il défend mais aussi par son style d’écriture. Et puis il faut lire l’article 353 du Code de procédure pénale… un conseil bien utile pour certains !

Marie-Antoinette

Deux petits pas sur le sable mouillé

Anne-Dauphine Julliand

C’est le récit de la vie d’une famille où une petite fille est atteinte d’une maladie génétique orpheline, la leucodrystrophie métachromatique, qui se traduit par la destruction progressive de la myéline, la gaine des nerfs qui permet la transmission de l’influx nerveux. La petite fille a deux ans et on a remarqué qu’elle ne marchait pas normalement d’où le titre. Elle mourra un an et demi plus tard.

Au moment où la famille apprend ce dont souffre leur petite fille, la mère est enceinte. Elle ne veut pas savoir si le fœtus est atteint ou pas. Ils vont vivre une fin de grossesse difficile. La naissance se passe bien. C’est une autre petite fille. Malheureusement elle est aussi atteinte du même déficit. Les médecins leur proposent une greffe de moelle osseuse pour essayer d’enrayer cette maladie. C’est ce qu’ils vont faire en déménageant toute la famille de Paris à Marseille le temps de la greffe soit 4 mois.

Anne-Delphine Julliand (source : La chaîne du coeur)

Pendant ce temps la première petite fille a plusieurs fois besoin de soins hospitaliers. Les deux enfants seront donc à la Timone à des services différents. On imagine l’organisation familiale pour réguler la présence des parents auprès du tout petit bébé 5 mois et auprès de l’autre petite fille.

Aucun misérabilisme. Ce livre est un concentré de résilience, vivre jour après jour en se saisissant de tout ce qui peut être positif. C’est un concentré de solidarité intra et extra familiale, une œuvre coordonnée avec les soignants pour éviter la souffrance et privilégier le bien être de l’enfant. Appeler à l’aide quand on est au fond du trou, prendre quelques jours de congé même si toute la famille n’est pas ensemble pour souffler, pour vivre avec l’aîné des enfants un petit garçon qui va bien. C’est un hymne à l’Amour, à la force du lien entre les parents, les enfants, la nounou la famille, les amis, ce qu’ils sont capables de mobiliser et de donner. « Il faut ajouter de la vie aux jours lorsqu’on ne peut plus ajouter de jours à la vie ».

Cécile

Comment Baptiste est mort

Alain Blottière

Enlevé dans le désert par un groupe de Djihadistes avec ses parents et ses frères, Baptiste sera le seul libéré après plusieurs semaines de captivité. L’auteur nous fait entrer dans la tête d’un adolescent qui a vécu l’indicible, la destruction lente et préméditée de sa personnalité qui le transformera en tueur.

L’auteur, Alain Blottière

Le roman alterne entre un dialogue (débriefing avec un psychologue) et la narration des événements. Les nombreuses pages de dialogue sont présentées de façon originale : topographie particulière, phrases courtes, avec des espaces figurant les silences, le mystère, les secrets, les zones d’ombre, comme un halètement. Une manière d’écrire qui fait passer l’effroi, qui glace.

Peu à peu se révèle l’histoire extraordinaire et cruelle vécu par Baptiste que ces ravisseurs appellent « Yumaï ». Baptiste est mort, survit Yumaï… Mais à quel prix ?

Un sujet d’actualité des plus brûlant (l’auteur s’est inspiré d’un fait réel), traité de façon magistral. Un livre terrifiant, glaçant qui ne peut laisser indifférent.

Marie-Antoinette

Un trou dans la toile

Luc Chomarat

Thomas, un créatif travaillant dans une grande agence de publicité, sentant venir son licenciement, accepte un poste d’observateur dans une agence para-gouvernementale.

L’auteur, Luc Chomarat

Sous la direction de Buzzati, il doit prouver l’existence ou la non-existence de « l’inconnu » qui sévit sur la toile. Qu’il le traque Outre Atlantique ou qu’il le cherche avachi les pieds sur son bureau, il a ressenti sa présence par deux fois.

Sa très ravissante femme Liane, Omar son petit garçon de trois ans, Fjord la glaciale fille de sa femme, son ami d’enfance Christian et Emile, le geek qui travaille à ses cotés, ne pourront le retenir. Happé par sa recherche, au hasard de ses pas, il va franchir le rideau de perle au fond d’une ultime boutique de souvenirs.

Le web n’apportera pas de réponse à son aventure personnelle. Trouvera-il une solution métaphysique pour apaiser ses doutes ? Drôle de héros pour un triller virtuel.

Roselyne

Maman a tort

Michel Bussi

Malone, 3 ans, et Gouti, son doudou, sont les personnages phare de ce polar bien ficelé dans lequel on se rend compte qu’on a rien compris, quand on croyait avoir compris.

L’auteur, Michel Bussi

Quel rapport entre ce cambriolage qui tourne mal et l’enfant ? Et ce doudou, c’est un chien, un cochon ? De quel pouvoir est-il doté pour avoir un tel ascendant sur l’enfant ?

Vasile, le psychologue scolaire est le seul à croire Malone qui affirme que sa maman n’est pas sa vrai maman. Les souvenirs d’un enfant de cet âge s’effacent vite, mais ceux de Malone semblent tenaces. Vasile fait part de ses doutes à la commandante Marianne Augresse qui enquête sur le cambriolage et aura du mal à débrouiller les fils de cet écheveau tout en essayant de donner un sens à sa vie.

Et sans être un roman à l’eau de rose, des rayons de soleil viendront éclairer le mot F I N.

Josette M.

Quelques titres à partager : « ma valise » pour l’été

QUAND ROMAN RIME AVEC POÉSIE

Le poids du papillon – Erri De Luca

Face à face entre le chamois, « le Roi » de la harde d’une taille et puissance exceptionnelle et le braconnier qui veut abattre le seul animal qui lui a toujours échappé. Entre eux deux il y a la délicatesse des ailes d’un papillon blanc : « ce fut la plume ajoutée au poids des ans, celle qui l’anéantit ». Ce récit est « une épure poétique d’une très grande beauté. Erri De Luca un talent de conteur hors du temps ».

Le dimanche des mères – Graham Swift

Comme chaque année les aristocrates anglais donnent congés à leurs domestiques pour qu’ils aillent rendre visite à leur mère le temps d’un dimanche. Que faire quand on est orpheline ? Le destin en cette journée de 1924 transformera une jeune servante en écrivain. Raffinement, délicatesse, sensualité et nostalgie, « un petit chef-d’œuvre, concis et grisant à la fois ».

Luxueuse austérité – Marie Rouanet

Luxueuse austérité, c’est la vie dans le décors d’autrefois où la maîtresse de maison donnait sa vie du lever au coucher du soleil pour les travaux innombrables. L’eau est précieuse, la terre aride, l’argent rare… Luxueuse austérité, c’est la vie comme autrefois ; c’est retrouver les gestes d’antan ; c’est redécouvrir les odeurs, les bruits de l’homme, de la nature. Luxueuse austérité, c’est apprivoiser le silence, c’est redonner la valeur aux mots. Une vie dépouillée source de joies insoupçonnables. Une écriture poétique incroyable… Un enchantement !

Le rouge vif de la rhubarbe – Audur Ava Olafsdottir

Dans une nature « close », l’Islande, une histoire toute simple : tendresse des personnages, splendide nature, longue nuit d’hiver, trop longs jours de lumière d’un été très bref… et les rêves d’une petite fille handicapée, conçue dans un champ de rhubarbe sauvage. Une poésie à découvrir.

Le bureau des jardins et des étangs – Didier Decoin

Un « faux » roman japonnais du 12° siècle : portrait de Miyuki, jeune veuve, qui doit remplacer son mari et entreprendre à pied un périple de plusieurs centaines de kilomètres. C’est l’art de la description : chaque page est pleine de détails, de précisions sur les gens, les gestes, les habits, les lieux, les ambiances. Ce sont aussi des lignes où l’érotisme perle avec beauté, délicatesse, volupté. C’est encore l’Empire des sens où la subtilité des odeurs trouve son apogée lors du concours des parfums « takimono awase ». Un livre modèle d’écriture, très construit. Un peu trop parfait… ?

VOYAGE DANS UN AUTRE LANGAGE

L’homme qui entendait siffler une bouilloire – Michel Tremblay

Connaissez-vous le français- québécois : le joual ? Une découverte dans ce roman qui au-delà de l’écriture est une leçon de vie : comment l’homme réagit-t-il lorsque la maladie devient partie intégrante de son être ? 179 pages de lutte pour trouver la solution en un seul mot.

Des coccinelles dans des noyaux de cerises – Nan Aurousseau

Un tueur en série, rusé, intelligent, qui sculpte des coccinelles dans des noyaux de cerises mais surtout qui arnaque un voyou du grand banditisme, c’est rare, c’est très fort ! Un récit à la première personne, « une histoire solide, qui tient debout » comme dit son auteur, de l’humour noir, une tragédie sans pathos… inspirée de faits réels. Il faut se laisser surprendre par le style d’écriture « inventé pour ce récit ». Étonnant, surréaliste !

Les Harmoniques – Marcus Malte

Lorsque la poésie et le jazz se transforme en concert littéraire ! Un polar saisissant, rude… et une plongée dans la guerre de l’ex-yougoslavie qui remplit d’effroi.

RÉFLEXIONS POUR LE MONDE D’AUJOUD’HUI

Le silence même n’est plus à toi – Asli Erdogan

Chroniques de la romancière turque qui lui valurent son emprisonnement en août 2016 suite à la tentative du coup d’état de juillet. Libérée quatre mois plus tard suite à des pressions internationales, Asli est sous surveillance en attente de procès. Son délit : écrire dans un journal pro-kurde pour dénoncer toutes les atteintes à la liberté d’opinion ; se battre pour les droits des femmes. « Briser l’étau du silence », tel est l’objectif des éditions Actes Sud. Un témoignage d’une dureté extrême sur la Turquie actuelle,d’une écriture magnifique ce qui le rend encore plus poignant. Faire de la lecture de ce livre un témoignage de solidarité.

Il se passe quelque chose – Jérôme Ferrari

L’auteur réunit dans un ouvrage des chroniques (22 textes) qu’il a écrites de janvier à juillet 2016 dans le journal « La Croix ». « Elles s’intéressent toutes à un certain usage du langage et, plus exactement, à la façon dont les mots perdent tout contact avec la réalité. » De la déchéance de la nationalité à la liberté d’expression, de la réforme de l’orthographe à la rhétorique des hommes politique, il donne aux lecteurs des éléments objectifs ou critiques. Professeur de philosophie, pétri de classicisme J. Ferrari oblige à la réflexion, qu’on apprécie ou non sa dialectique.

Marie-Antoinette

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« Cinq zinnias pour mon inconnu »

6 avril 2017

Tel est le titre du livre qu’est venue nous présenter son auteure : Marie-France Clerc, lors d’une session de Katulu ? ce dernier jeudi du mois, soit le 30 mars, à la salle Albert Fayer à Carnoux devant un public d’une vingtaine de personnes.

Les grands parents de Marie-France Clerc ont immigré d’Ukraine vers la Pologne en 1921 où la mère de Marie France Clerc est née, puis ils vont s’installer en Lorraine dès 1923. Ils seront naturalisés français en 1938. Cet épisode de l’exil sera très douloureux pour la famille de Marie-France qui n’en parlera que difficilement. Seules des chansons ou des histoires d’enfants du pays perdu vont nourrir les premiers souvenirs de notre oratrice. A l’occasion de la retraite elle ressent le besoin de faire des recherches puis d’écrire pour se libérer de toute cette angoisse dont elle a hérité de ses parents et grands-parents. Ce sera un livre sous le mode de roman, à l’adresse de ses petits-enfants, s’inspirant de ce qu’elle a retrouvé de ce passé enfoui.

Marie-France Clerc à Carnoux

M.F. Clerc nous parle d’abord de l’histoire de l’Ukraine en général mal connue. Si nous avons une certaine mémoire récente de la Révolution Orange, Maïdan, les manifestations et la répression sanglante vues à la télévision… nous sommes bien en peine d’avoir une idée plus précise de l’histoire de cette nation où la position de Kiev était prépondérante dès le 8ème siècle !

L’Ukraine, d’une superficie semblable à celle de la France, avec 46 millions d’habitants est une nation particulièrement riche en ressources agricoles et minières. Tout au long de l’histoire après avoir été le premier état slave et le plus puissant d’Europe aux 11 et 12ème siècles, l’Ukraine fut asservie par la Russie tsariste, les Polonais, les Turcs, avec quelques périodes de relative indépendance en particulier entre 1917 et 1920 avant l’annexion par la Russie Soviétique. Ce pays a vécu de terribles périodes de famine entre 1930 et 1933, puis la grande terreur entre 1937 et 1938 avec la purge des élites au cours de laquelle des centaines de milliers de personnes ont disparu. Ceci a contribué à la position mitigée vis-à-vis des Allemands tout d’abord accueillis comme libérateurs en 1941 puis combattus du fait des mauvais traitements infligés, sans parler de la solution finale pour les Juifs.

Aujourd’hui, après l’éclatement de l’URSS en 1991 et la programmation de son autonomie, l’Ukraine doit se « désoviétiser ». Il existe 13 langues en Ukraine avec une dominante de l’ukrainien mais aussi du russe : 70 ans de régime communiste soviétique et 300 ans d’interdiction de l’ukrainien ne s’effacent pas du jour au lendemain.

M.F. Clerc avec Marie-Antoinette Ricard (Katulu ?)

Durant cette rencontre avec l’auteure, nous avons aussi parlé de littérature avec Gogol, Chevtchenko, Kourkov, un Ukrainien qui écrit en russe : « Le pingouin », « Le journal de Maidan »…

Le livre de Marie-France Clerc n’est pas historique. C’est la transmission de la mémoire et la réconciliation avec le passé. Lorsqu’elle l’acheva, elle put enfin se rendre sur la terre de ses ancêtres, retrouver de la famille, prendre connaissance des archives et découvrir un peu de la véritable histoire des siens.

Ce roman est construit sous la forme d’une intrigue qui ne peut être résumée sans la déflorer ! Alors pour plus de détail il faut lire ce livre.

Une excellente soirée très animée par de multiples questions qui s’est terminée de façon tout à fait conviviale autour du verre de l’amitié.

                                                                                                           Cécile T.

Katulu ? : rencontre d’auteur à Carnoux

26 mars 2017

Marie-France Clerc dédicaçant son ouvrage en août 2016 (photo R. Beneat publiée dans Le Télégramme de Brest)

Le groupe de lecture Katulu ? Organise la semaine prochaine une rencontre ouverte à tous avec Marie-France Clerc, qui présentera son livre intitulé « Cinq zinnias pour mon inconnu ». Cette séance publique se tiendra jeudi 30 mars à 18 h dans la salle Fayer, située à Carnoux, derrière l’hostellerie de la Crémaillère, rue Tony Garnier.

C’est l’occasion de venir découvrir et dialoguer en direct avec l’auteur de ce livre publié en 2016, une fiction « où tout est vrai » , qui nous plonge dans l’histoire de l’Ukraine. Les grands-parents de Nathalie ont fui la Révolution de 1917. Installés en France, ils parlaient peu de leur Ukraine natale. Aujourd’hui Nathalie, devenue grand-mère à son tour, réclame en Ukraine les actes de naissance de ses grands-parents. Mais c’est un tout autre document que lui adressent les archives de Vinnytsia…

Venez découvrir la suite en rencontrant l’auteur de ce roman étrange et envoûtant, jeudi prochain, à l’occasion de cette invitation du groupe de lecture Katulu ?

M.-A. Ricard

KATULU ? N°52

7 mars 2017

Ce nouveau numéro du cercle de lecture Katulu ? affilié au Cercle Progressiste Carnussien vous emmène découvrir de nouveaux ouvrages en espérant vous faire partager ses coups de coeur et son plaisir de la lecture. Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de l’ensemble de ces livres (katulu-n52). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos dernières lectures, venez nous rejoindre pour nos prochaines réunions !

 

Chanson Douce

Leila Slimani

« Chanson douce » ou le roman de la fracture sociale, élu Prix Goncourt 2016. Roman du conflit – universel- entre ambitions professionnelles et raisons familiales.

Faut-il apprendre à voir ? Faut-il apprendre à lutter contre l’indifférence, la désinvolture, la négligence, la passivité ? Faut-il oublier l’insouciance, la naïveté ?

Leïla Slimani (photo C. Hélie © Éditions Gallimard)

Un double infanticide ouvre le roman. Le genre de ce roman est donc un thriller  dans lequel le lecteur est réduit à remonter le temps, le décrypter, le décliner, l’analyser. Et ceci afin de comprendre cet horreur, ce malheur. Le lecteur est ainsi empoigné par la force de la pensée de l’auteur qui est derrière chaque page et opère une fascination troublante sur notre esprit.

Ce roman est le portrait glacial de notre société. D’un côté des petits bourgeois en quête de réussite sociale et devenant ainsi à leur insu patrons de petites gens à leur service. En effet la soumission, l’obéissance servile de Louise (la nourrisse) va plonger le couple qui l’emploie dans leurs habits de maîtres et peu à peu va glisser vers l’exploitation de l’homme par l’homme.

L’auteur trace selon une coupe chirurgicale parfaite chaque personnage. Le style est pareil à un stylet précis, sobre. Rien n’est en trop, chaque détail sert à l’intrigue, à la vérité de l’instant, chaque élément du décor sert à situer les personnages.

De ce roman se dégage une musique « douce » lancinante aux relents effroyables, effrayants. L’auteur nous tend un miroir qui nous laisse pétrifiés, sidérés, honteux face à cette fracture sociale que l’on ne veut pas voir, avec ses excès de maltraitance ou de condescendance des plus riches envers les plus démunis. Elle nous force à sentir le poids de cette solitude et la misère des plus démunis qui poussent toujours à la haine et au crime parfois.

Le mystère de Louise reste entier. La vérité de chacun reste une part inavouable ou inaccessible à l’autre. Cet instant où tout bascule reste notre « chanson douce » insondable.

                                                                                                           Nicole


Contrepoint

Anna Enquist

Le titre indique tout de suite le rapport avec la musique, « le contrepoint » étant la superposition de deux ou plusieurs lignes mélodiques. Pour les profanes en matière musicale, le contrepoint fait penser à notre petite musique intime secrète qui se cache en chacun de nous comme une doublure invisible.

Ce qui m’a paru intéressant dans ce roman, c’est le travail de captation du lecteur, et ceci dès la présentation du premier tableau : une femme devant un piano, un crayon à la main, face à une partition de Bach, « Les Variations Goldberg ». On se trouve tout de suite emporté dans la fusion des sentiments, des aspirations, des tensions de l’auteur. Son écrit devient musique et nous entraîne malgré nous dans cette confusion structurée des impressions et des volontés. On passe de la légèreté à la gravité, de la joie à la tristesse. On vit la musique.

L’auteur, Anna Enquist

On s’approprie à travers Bach, dans un grand dénuement et naturel, de la vérité d’une « femme » de l’enfant, de la « fille ». Le portrait est tout en anonymat et délicatesse. Le lecteur a été averti dès les premières pages du livre d’une perte, d’un vide, d’un traumatisme. On devine le drame, on vit la dévastation de cette femme qui adhère à cette philosophie dans laquelle le passé est ce qui est devant alors que l’avenir n’est que derrière avec cette force de l’imprévu.

La vie c’est recevoir une chose puis c’est aussi devoir y renoncer. Selon elle, dans la vie « tout arrive deux fois ». Il y a le tragique et la farce. Le tragique vous arrive comme une vague ensuite il y a la phase de farce, celle de l’observation et ce besoin de l’effort anesthésiant, ce besoin de travail pour chasser l’absurde.

Ce livre est un chemin, un apprentissage, un message initiatique, un viatique de l’au-delà. Il nous faut donc entendre ce Contrepoint -malgré nous- et pour notre gloire. Éternel Sisyphe que nous sommes !!! C’est un livre empreint de sensibilité, de simplicité dans l’expression des sentiments, sans doute une plongée dans la technicité de l’art ou seulement dans la curiosité de la découverte de ces Variations Goldberg.

Le lecteur peut aussi s’arrêter à cette leçon de justesse, délicatesse discrétion, dignité, ce chagrin parmi tant de poésie et croire en l’art qui sauve et retenir cette belle image de la fille « embrassée par des papillons ».

                                                                                                     Nicole

 

Dans la peau d’une djihadiste

Anna Erelle

Anna Erelle est journaliste ou plus exactement pigiste dans deux journaux parisiens. Chargée de rendre compte de ce que vivent les familles dont les enfants sont partis en Syrie, elle va  se faire passer pour une jeune fille convertie récemment à l’Islam sous le nom de Mélanie et prendre contact avec Daech par internet, ceci en accord avec la direction de son journal.

Elle va tomber de façon extrêmement rapide et facile par internet sur un chef djihadiste qui va la harceler, nuit et jour, la féliciter pour sa beauté, lui promettre très rapidement le mariage et la vie facile en Syrie en accord avec l’Islam, avec la soumission de la femme et évidemment la guerre contre les impies. Le livre détaille les relations en particulier par Skype que vont avoir cette pseudo jeune fille de 20 ans avec cet homme de 38 ans. Un départ en Syrie est organisé mais n’aboutira pas.

Cette expérience périlleuse a permis, de mettre en évidence la facilité avec laquelle Daech entre en contact avec des inconnus, les convainc de partir, avec des promesses qui ne reposent sur rien et un discours semi religieux, les incitant à surtout ne pas réfléchir, faire confiance à cet homme dont les promesses vont d’ailleurs évoluer en fonction du temps, laissant en particulier beaucoup d’approximations quant à l’arrivée en Turquie ou en Syrie, un voyage où les accueillants finalement ne sont pas là et pour lequel il faut trouver d’autres solutions de dernier moment. On imagine facilement le nombre de jeunes garçons ou filles qui ont dû se trouver particulièrement seuls, perdus et qui ont dû accepter n’importe quelles conditions de vie après leur départ de France.

Les services secrets français vont d’ailleurs pouvoir récupérer un certain nombre d’informations en particulier à propos de ce chef djihadiste français qui a été repéré dès 2003. Il s’en suivra des conséquences sur la vie d’Anna qui doit changer de journal, d’appartement et de domaine d’investigation. Une fatwa a été lancée contre elle (p. 249).

Un livre qui se lit très vite comme un thriller et qui met bien en évidence le rôle de première importance que jouent les réseaux sociaux auprès des jeunes prêts à vivre une aventure supposée les sortir de la morosité de leur vie, de leur non reconnaissance par leur entourage, répondant à des arguments finalement relativement peu convaincants pour des personnes adultes.

Comment lutter contre ces enrôlements que l’on sait très importants, quand on voit aujourd’hui qui sont les auteurs des attentats de ces deux dernières années ?

Cécile

 

Heureux les heureux

Yasmina Reza

Le titre « Heureux les heureux » évoque les huit Béatitudes du Sermon sur la montagne (Matthieu), formule reprise par Jorge Luis Borges « Heureux les aimés et les aimants et ceux qui peuvent se passer de l’amour. Heureux les heureux. »

Un roman choral, récompensé par le Prix littéraire français Le Monde 2013, qui emboîte les êtres et les histoires et qui aborde des sujets aussi universels que l’amour et l’amitié, la vie et la mort, le couple et la famille, le pouvoir, la filiation, la maladie…

L’auteur, Yasmina Reza

Il se présente sous forme de courts chapitres, chacun portant le nom d’un personnage. Les récits de la vie des personnages sont écrits à la première personne. Les décors sont des lieux quelconques comme un supermarché. C’est donc une comédie humaine contemporaine.

Les personnages, écorchés vifs se débattant avec la vie qui s’échappe, les rêves et les idéaux, la spiritualité. Ils sont plus ou moins liés les uns aux autres : ce sont des maris, des filles, des pères, des maîtresses, des épouses, des collègues. Ce sont dix-huit individus qui prennent la parole et donnent des points de vue différents sur certains des événements de leur vie

Les heureux de ce récit nous ressemblent. Ils racontent nos aptitudes aux affres : s’ennuyer, subir, s’affronter, se tromper, blesser, déchaîner son sadisme. Dans de telles occupations quotidiennes, difficile de trouver son bonheur ! Ces « heureux » sont des tourmentés.

Ainsi, en plein XXIe siècle, seul, en famille, avec amant, maîtresse, même pourvu de smartphone, l’Homme est inexorablement seul.

                                                                                                           Antoinette

 

Parler d’amour au bord du gouffre

Boris Cyrulnik

C’est un essai dont le thème est la résilience, soit la capacité de chacun, à tout âge, à surmonter les épreuves et à se remettre des traumatismes. Il décrit et analyse des cas de résilience adulte, expliquant l’incidence de ces histoires de vie sur le couple et la fonction parentale. La démonstration est ainsi faite de la possibilité de surmonter de graves blessures affectives et d’entreprendre le « travail de revivre ».

L’auteur, Boris Cyrulnik

C’est un ouvrage qui nous concerne et qui nous instruit en donnant des éléments de réponse aux questions sur notre propre vie, sur celles de nos proches. Il éclaire certains de nos comportements. Il donne de l’espoir en nous montrant qu’il n’y a pas de fatalité, pas de déterminisme. Penser le traumatisme nous amène à comprendre qu’un être meurtri n’est pas condamné à le rester.

La résilience permet de surmonter les épreuves, à tous les âges et dans tous les domaines de la vie. La résilience est en effet liée à l’amour, l’amour permet la résilience, et la résilience permet l’amour, c’est ce lien qui lui donne sa valeur salvatrice. L’amour apparaît comme le remède !

L’intérêt de de ce concept faisant appel à plusieurs disciplines (psychiatrie, neurologie, psychologie, éthologie) permet de montrer les fondements biologiques, physiologiques de nos comportements. Ainsi, la résilience qui préconise de donner une représentation au traumatisme en le remaniant par des images ou des mots, a un effet concret sur notre cerveau, sa « reconfiguration » pouvant être observée par l’imagerie médicale.

                                                                                                           Antoinette

 

A l’ombre des cerisiers

Dorte Hansen

Au « Vieux Pays », en 1945, dans une campagne de Prusse occidentale, entre l’Elbe et la mer : on y parle encore le Platt, sorte de vieil allemand. Les protagonistes : Ida Eckhoff, veuve et propriétaire terrienne, Karl Eckhoff, son fils, revenu de la guerre, la jambe raide et l’esprit dérangé, Hildegarde von Kamcke, musicienne, veuve et réfugiée Prusse orientale, Vera von Kamcke, ses deux filles et Anne sa petite fille.

C’est une arborescence humaine à laquelle répondent les hautes silhouettes des cerisiers et des pommiers dans les champs. La composition évoque le style de Bruegel l’ancien, peintre de froidure rythmée de groupes humains plongés dans des historiettes qui s’interpénètrent et se répondent en un grand souffle vital.

L’auteur, Dorte Hansen

Généalogies de femmes ancrées à la terre : on les en prive, elles meurent comme Ida qui se pend dans sa grange. Ou encore, elles s’échappent de cette gangue pour y revenir âpres, taiseuses mais plus fortes car il faut se protéger face au futur instable. Souvent épousées pour leurs biens, elles protègent leur nichée et leurs hommes travaillent dur pour perpétrer les traditions.

Anne, la petite fille, mère célibataire, revient au village pour trouver un sens à sa vie et la sécurité pour son enfant Léon. Elle restaure l’antique construction ; c’est son havre, son ancrage… peut-être le vrai sujet du récit,  annoncé dès la première page : « la maison gémissait, elle ne sombrerait pas. Son toit hérissé tenait bien sur ses poutres. Les intempéries avaient altéré l’inscription du pignon … écrite en Platt : MIENNE EST CETTE MAISON ET PAS TANT MIENNE, QU’APRES MOI LA DIRA AUSSI SIENNE.

La transmission et l’intégration se sont réalisées en trois générations. La maison est, vivra… Le petit Léon y grandira dans la joie et la tendresse de sa mère et de sa grand-tante.

Roselyne

 

Le grand marin

Catherine Poulain

Un livre envoûtant : vous embarquez avec Lili et vous ne décrochez plus.

« Il faudrait toujours être en route pour l’Alaska ; mais y arriver à quoi bon…. Je ne veux plus mourir d’ennui, de bière, d’une balle perdue. De malheur. Je pars. » Ces deux lignes résument cette expérience de vie : tout quitter, se plonger dans une autre vie, pour ne pas mourir ou pour renaître ?

L’auteur, Catherine Poulain

Alors c’est Kodiak en Alaska « Je voudrais qu’un bateau m’adopte » : ce sera le « Rebel ». Il va falloir faire ses preuves. C’est la découverte des hommes, ceux qui embarquent, qui sentent la bière, chiquent du tabac, crachent, peignent la ville en rouge (ça veut dire aller se cuiter). C’est la tournée des bars, des bordels où les indiennes attendent… C’est le « shelter » l’asile de nuit, abri du frère Francis, quand on n’a pas d’argent pour l’hôtel…

A chaque retour de pêche l’auteur nous replonge dans l’atmosphère glauque du port, un monde déglingué qu’elle fait vivre avec force par des portraits saisissants des hommes à la dérive qui ne se révèlent que lorsqu’ils affrontent la mer. Et on ré-embarque, pêche à la morue noire, pêche au flétan.

Une expérience physique et mentale, d’une rudesse hors du commun pour celle que les hommes appellent « le moineau », qu’elle raconte dans un style simple, clair, sans pathos (et pourtant cela serait tentant), avec une fluidité et un certain suspens qui vous prend et vous emmène jusqu’au bout… au bout du livre, au bout de l’interrogation sur le sens de la vie !

Et puis il y aura le « grand marin », le temps d’une saison… Chacun repart de son côté. Le temps des « attaches » est passé…

Après 10 années passées dans le Grand Nord, l’auteur vit entre les Alpes de Haute-Provence et le Médoc : bergère, ouvrière viticole… Libre.

Marie-Antoinette

 

L’amie prodigieuse

Elena Ferrante

Dans un quartier pauvre de Naples, vers 1950, deux amies d’une dizaine d’année, Elena dite Lunù et Raphaela dite Lila, sont de brillantes écolières poussée par la maîtresse Madame Oliviero vers des études plus évoluées. La famille d’Elena accepte, celle de Lila, pourtant plus douée, refuse.

Sur fond d’histoire de quartier coincé entre talus et voie ferrée, parlant encore le patois napolitain, mêlant travail, mafia, scandales locaux, dettes et adultères, les fillettes vont fonctionner comme des vases communicants : Lila, plus dynamique, insuffle sa hargne et son génie à son amie jusqu’à un arrêt brutal dû à la nécessité de venir en aide à son frère Rino et son père le cordonnier Fernando Cerullo.

L’auteur, Elena Ferrante

Leur route se sépare. Lila est le point de départ d’une création d’entreprise de chaussures pour laquelle elle accepte d’épouser un riche jeune voisin et camarade d’enfance. Lenuccia continue jusqu’au bac, voire plus loin, comme elle le promet à son amie.

Certains épisodes comme l’expédition des jeunes du quartier vers le centre de Naples et leur rencontre violente avec des jeunes des « Beaux Quartiers » laissent supposer une suite bouillonnante de tensions sociales ou psychologiques.

Ce premier tome se termine par le mariage de Lila, selon les traditions méridionales où les plus pauvres se ruinent pour paraître. Richesse des histoires familiales qui s’entrecroisent en fresque populaire. Subtilité d’approche d’une amitié d’enfance oscillant entre la rugosité et la grande tendresse.

Un livre plein de clarté et de fluidité, agréable à lire. Une saga populaire. Les suites : « Le nouveau nom », « Celle qui reste et celle qui fuit ».

Roselyne

 

Manderley for ever

Tatiana de Rosnay

Ce livre débute par la première phrase du roman de Daphné du Maurier « Rebecca » : « j’ai rêvé la nuit dernière que je retournais à Manderley ». Il y a des lectures qui peuvent vous marquer à jamais. C’est sans doute ce qui a eu lieu pour l’auteur lorsque sa mère lui offre « Rebecca », une révélation pour la petite fille de 12 ans : « je voulais déjà être romancière, j’étais possédée ».

L’auteur, Tatiana de Rosnay

Certaines scènes de ce roman restent en mémoire et font vivre Daphné loin des clichés de l’époque. Elle qui ne comprenait pas pourquoi elle avait un nom français se réfugie dans un pays imaginaire, se créant un double masculin qui lui permet d’exprimer ses instincts de garçon manqué : Menabilly le manoir abandonné auquel elle redonna vie, qu’elle habitera pendant plus de 20 ans et qui lui inspirera le château de Rebecca, ses amours féminines sensuelles ou platoniques qui ne l’empêcheront pas d’être profondément amoureuse de son mari.

Sous la plume de Tatiana de Rosnay, Daphné devient un personnage de roman « mais tout est absolument vrai je n’ai rien inventé ». Elle a rencontré les enfants et petits-enfants de la romancière, elle a lu tous ses livres, elle est allée à Mayfair, à Hampstead, à Meudon en Cornouailles. Elle a noué des liens d’amitiés avec Tessa une de ses filles qui lui a confié des lettres échangées avec sa mère. Elle y a découvert la facette méconnue de la romancière qu’on disait froide et préférant son fils.

L’auteur rend un vibrant hommage à Daphné qui l’a fascinée pendant son enfance et dont le parcours a guidé le sien au point d’avoir surnommé son bureau Manderley. Après cette lecture j’ai évidemment lu « Rebecca » qui m’a enchantée. Je vous recommande ces deux livres.

Suzanne

The Heir (l’héritier)

Vita Sackville West

Victoria Sackville West, dite Vita, naît en 1892 au château de Knole dans le Kent, d’une famille noble et très riche. « Poétesse, romancière, essayiste, biographe, traductrice, et….jardinière », c’est dire qu’elle s’intéressait à tout !

En 1913 elle a 21 ans et épouse Harold Nicolson. Ils resteront unis jusqu’à la fin en un mariage improbable, chacun d’eux se revendiquant comme bisexuel. Son mari fait de la politique, il est ministre de Churchill durant la seconde guerre mondiale. Le couple voyage beaucoup, au Moyen-Orient en particulier.

Victoria Sackville West

En 1928, à la mort de son père, la loi anglaise qui exclut les filles, l’empêche d’hériter du château de Knole. C’est un traumatisme pour la jeune femme et plusieurs de ses romans traiteront de l’amour que l’on peut éprouver pour un lieu, amour aussi puissant, plus puissant peut être, que celui que l’on a pour une personne.

Vita commence à écrire en 1919, alors qu’elle a 27 ans : 15 romans, des poèmes, deux recueils de nouvelles composent son œuvre qui la relie au groupe d’écrivains britanniques dit « de Bloomsbury » auquel appartient aussi Virginia Woolf. Vita décrit ce qu’elle connaît, c’est à dire l’aristocratie, la vie dans les grands manoirs à la campagne, l’amour des plantes, des chiens, des jardins.

Ses romans, souvent très courts, parlent de la mélancolie, du ciel anglais en été (il fait presque toujours beau dans ses histoires !) et montrent un profond amour de l’Angleterre. Un style fluide, des intrigues simples avec des personnages bien typés, c’est un régal pour qui est amoureux de l’Angleterre et de ses ciels changeants, des thés sur des pelouses verdoyantes, des parties de cricket disputées par des gentlemen tout de blanc vêtus.

Les dernières années d’une vieille femme sont évoquées dans « All passion spent » (toute passion abolie, 1931). « Grand canyon » composé en 1942 est le seul essai de Vita en science fiction. Elle y imagine les USA envahis par les Nazis. Enfin, son dernier ouvrage, qui paraît juste avant sa mort en 1961, « Escales sans nom » (No signposts in the sea) évoque ses voyages avec son mari entre les deux guerres.

Annie

 

JESSIE

Stephen KING

Gérald Burlingame, avocat réputé à Portland (État du Maine, États-Unis) et son épouse, Jessie, de son nom de jeune fille Mahout, forment un couple depuis une vingtaine d’années. Ce ne devait être qu’un simple jeu sexuel, comme les affectionnait Gérald, dans leur maison de campagne au bord du lac Kashwakamak, agrémentant le petit séjour tranquille.

L’auteur, Stephen King

Jessie se retrouve donc menottée, à la tête du montant du lit « dont les chaînes lui laissaient quinze centimètres de mou. Pas beaucoup de liberté de mouvement ».Jessie cherche vainement à faire comprendre à Gérald que ce petit jeu ne lui convient pas et qu’il la libère de ces menottes. Mais Gérald ne veut rien entendre.

Jessie prise d’une rage soudaine, lui porte deux violents coups de son pied droit et de son talon gauche. Gérald pousse un hurlement et bascule au sol, raide mort. Isolée au milieu de nulle part, nue et menottée, Jessie lutte contre ses peurs qui semblent la mener vers la folie…

Un chien errant, affamé, s’offre un festin de choix en consommant Gérald et plus tard une ombre se glisse dans la pièce et observe Jessie. Celle-ci croit voir le fantôme de son père décédé. En réalité cette silhouette est bien plus inquiétante et redoutable.

Un « huis clos » hallucinant, des scènes d’un réalisme et d’une telle intensité dramatique (mais non dépourvue d’humour) qu’il nous semble « lire un film ».

Ghislaine

Le mystère Henri Pick

David Foenkinos

« Les dernières heures d’une histoire d’amour », manuscrit signé Henri Pick est trouvé dans « la bibliothèque des livres refusés ». Ce secteur original fut crée à Crozon, en Bretagne, par Jean-Pierre Gourvec, veuf et introverti, bibliothécaire d’un très petit village au fin fond du Finistère qui apprend qu’à Vancouver existe la « Brautian Library » pour les ouvrages refusés par les éditeurs.

L’auteur, David Foenkinos

Sa mort n’éteint pas son action qui végète cependant, jusqu’à la visite impromptue d’une jeune éditrice originaire de Crozon. Elle y découvre ce manuscrit qu’elle fait publier avec grand succès mais… qui en est l’auteur réel ? Commence alors un jeu de piste socio-littéraire.

Subtilement, c’est une histoire de mise sous presse avec en broderie romanesque le cheminement d’auteurs malchanceux et de journalistes accros.

Très amusant, voire édifiant.

                                                                                                           Roselyne

 

 

 Un été avec Montaigne

Antoine Compagnon

Une quarantaine d’extraits choisis dans « Les essais » de Michel de Montaigne, sont commentés par Antoine Compagnon, professeur au Collège de France.

L’auteur, Antoine Compagnon

Ces quarante chapitres, concis et vifs, sont issus de petites interventions qui lui avaient été commandées par France Inter pour une émission littéraire. Cela sent encore le commentaire parlé, dans un style alerte ; les sujets, clairement listés dans la table des matières, sont commentés et émaillés de longues citations du philosophe bordelais.

On reste ébloui de se re-souvenir : Montaigne…quel écrivain ! Sur tous les plans, c’est un plaisir délicieux.

Roselyne

 

L’Absente

Lionel Duroy

Ce récit autobiographique commence par un départ vers l’espoir d’un renouveau : Augustin, quelque peu déboussolé par sa famille et son enfance veut retourner en Bretagne. Il espère y retrouver quelque chose de sa vie qui l’attacherait, qui ferait qu’à cet endroit il aurait du plaisir à se tenir, nourri de ce souvenir.

En fait le but de ce voyage c’est d’aller sur les traces de sa mère dont il veut comprendre le caractère, la vie, les causes de sa dépression. Une mère qu’il a détestée toute son enfance. Mais réflexion faite et n’ayant pas retrouvé l’auberge qu’il cherchait, il se souvient que la route de Verdun était somptueuse et change de direction en pleine nuit pour aller à Sainte-Menehould.

L’auteur, Lionel Duroy

Le roman est ce voyage en voiture, une espèce de fuite en avant d’un homme seul, malheureux mais voulant renaître, dormant dans des hôtels simples, attaché à ses deux vélos comme on aime ses enfants, écrivain reconnu qui rencontre même un amour en chemin.

A travers ce livre l’auteur montre aussi combien la lecture et l’écriture ont eu pour lui un rôle salvateur : « je m’en suis sorti enfant parce que je me suis mis à habiter mes livres ». Il s’échappe de la vie quand déprimé elle lui devient insupportable : il va vers un nouveau lieu ou dans un nouveau livre ! Concordance entre le livre et le lieu de refuge. « L’Absente » traduit bien ce lien : c’est un parcours nécessaire à sa survie intellectuelle et psychologique !

« Écrire des choses que nous portons tous plus ou moins en nous mais que nous ne parvenons pas à exprimer, des choses que nous préférons taire parfois ». « J’écris ce que je dois écrire au moment où le livre s’impose à moi, au moment où il est prêt à venir, et je me moque de savoir si c’est un roman ou autre chose ».

                                                                                                           Josette J.

KATULU ? n°51

20 décembre 2016

asie-002Et voilà le n° 51 de Katulu ?, le dernier recueil en date des commentaires de lecteurs du groupe de lecture Katulu ? qui se réunit une fois par mois à Carnoux-en-Provence. Pour vous donner envie de découvrir ou redécouvrir de nouvelles pépites et de venir partager avec nous nos coups de coeur et nos émotions de lecture. A lire sans modération, y compris dans la version intégrale de nos commentaires (katulu51) !

La vallée des rubis

Joseph Kessel

ph1_valleerubisJoseph Kessel écrit ce roman en 1955 à la suite d’un voyage qu’il entreprend avec un ami parisien, spécialiste des pierres précieuses, en haute Birmanie, dans la vallée des rubis, à Mogok. « Ces pierres sont parmi les plus rares du monde. Elles se cachent, elles se dérobent. Et il y a sur place, pour les guetter, tout un peuple sagace de marchands, de courtiers, d’informateurs, d’espions. »

Cette région est très instable, très peu sûre : on ne manipule pas des trésors sans contrebande, sans règlement de compte, sans prise d’otages etc. Sont aussi posés les problèmes des minorités, en particulier le long des frontières : les Chams, les Karens… à qui appartiennent ces pierres ?

L'écrivain et aventurier Joseph Kessel en 1948

L’écrivain et aventurier Joseph Kessel en 1948

Une histoire de disparition d’une collection de pierres les plus précieuses va soutenir le côté roman policier de ce livre, mais ce qui me semble le plus intéressant est la description de ce coin de l’univers de superbes temples recouverts d’or, ce qui est finalement très fréquent en Birmanie encore aujourd’hui, ce coin de pays où des petites mains vont gratter la terre pour en faire sortir des pierres précieuses.

Ce roman n’est pas le meilleur de Kessel mais il donne une certaine idée de ce pays encore aujourd’hui très peu développé, essentiellement agricole, et étonnant par sa religiosité, qui a été tenu par une main de fer par l’armée depuis l’indépendance en 1946.

Bien sûr il n’est pas question dans ce livre de la situation politique du pays qui sortait de la colonisation anglaise en 1955, mais on a une belle description du rôle joué par la « Ruby Mine Compagny » qui fit finalement faillite. Après la guerre et l’indépendance, seuls les nationaux peuvent désormais acquérir une licence pour exploiter les mines. Encore faut-il savoir ce qu’elles contiennent et c’est bien là le problème…

Cécile

Terre Chinoise

Pearl Buck

ph4_terrechinoiseSouvenez vous : dans les années 60, nous lisions dans « le livre de poche » qui venait d’être inventé, les œuvres de la romancière Pearl Buck qui nous parlait de la Chine dans des romans comme Pivoine, La mère, ou Pavillon de femmes.

J’ai eu l’occasion de retrouver quelques uns de ces vieux ouvrages et j’y ai pris un grand plaisir : Terre chinoise et Les fils de Wang Lung. Il s’agit d’une saga familiale qui se termine avec un troisième volume que je n’ai pas trouvé : La famille dispersée.

On y découvre une Chine moyenâgeuse, des paysans qui sont de véritables bêtes de somme, des familles riches qui n’ont que mépris pour ces gens qui grattent la terre à longueur d’année… Mais, souvent, les riches s’appauvrissent, ils fument l’opium et laissent tout aller à vau l’eau. C’est le moment que choisit Wang Lung pour acquérir un lopin de terre qu ‘il agrandira peu à peu avec l’aide de sa femme O Len.

L'écrivain Pearl Buck, prix Nobel de littérature en 1938

L’écrivain Pearl Buck, prix Nobel de littérature en 1938

Elle, c’est une ancienne esclave de maison riche, qu’il a achetée sans jamais l’avoir vue. Malgré ce début peu prometteur, ils vont avoir une nombreuse famille avec plusieurs fils et une fille que l’on nomme « la petite esclave » et que la jeune maman s’excuse auprès de son mari d’avoir engendrée.

Avant tout, pour Wang Lung, il y a l’amour pour cette terre chinoise qu’il n’aura de cesse d’engraisser par son travail et sa sueur. Les fils, bien entendu, feront des études et s’éloigneront peu à peu de ces parents qui ne leur font pas honneur dans les cercles un peu plus cultivés qu’ils fréquentent maintenant. Les filles, on les mariera dès que possible avec le fils du voisin et elles s’en iront vivre avec leur nouvelle famille sans plus jamais revenir chez leurs parents ni revoir les lieux où elles ont été élevées.

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la condition de la femme, en tous cas en milieu rural comme ici ! Quand l’aisance sera venue, Wang Lung se mettra à fréquenter les salons de thé ; il ira même jusqu’à installer une jeune femme au foyer, tradition de la concubine !

Ces deux romans m’ont plongée dans ce pays si vaste que Pearl Buck a bien connu et qu’elle a surtout aimé profondément. Et pourtant quel abîme insondable entre ce pays moyenâgeux et la libre Amérique !

Annie

Nuit de Feu

Eric Emmanuel Schmitt

ph5_nuitfeuL’auteur, enseignant de philosophie, agé de 28 ans en 1989, entreprend une randonnée à pied, avec un groupe, à la rencontre de Charles de Foucaud, ancien militaire colonial « sage universel » installé à Tamanrasset en 1905. Il était attiré par son mysticisme.

Ce voyage à la recherche de ce sage est aussi pour lui la possibilité de vivre plus intensément ; il s’ennuyait un peu dans sa vie de professeur et inconsciemment il avait senti que quelque chose allait naître en lui : « quelque part mon vrai visage m’attend ». Il est parti athée, il est revenu croyant.

L'auteur, Éric-Emmanuel Schmitt, en 2011

L’auteur, Éric-Emmanuel Schmitt, en 2011

L’écriture est belle, poétique, la découverte du pays est un ravissement. Le lien qu’il noue avec le guide Touareg lui fait découvrir que la langue et la religion ne sont pas un obstacle à la communion mutuelle, à l’amitié.

La réflexion sur le sens de la vie, sur l’existence d’un dieu créateur du cosmos est au cœur de ce livre : « l’homme cherche Dieu. Ce qui m’aurait ébranlé c’est que Dieu cherche l’homme, que Dieu me poursuive », « je n’étais pas en quête de Dieu ».

Cette rencontre il la fera au cours de « la nuit de feu » ; perdu dans le désert, s’enfouissant dans le sable pour ne pas mourir de froid, il vit « une expérience mystique » dont il ne sortira pas indemne.

« Plus j’avance, moins je questionne, tout a un sens. Félicité… Feu, qui est mon ravisseur ? Il m’a ravi, je devrais probablement le baptiser Dieu… tout a un sens, tout est justifié.»

Josette J.

L’Archipel d’une autre vie

Andreï Makine

ph7_archipelvieL’Archipel d’une autre vie est un livre d’aventures, qui se passe aux confins de l’Extrême-Orient russe, dans l’archipel des Chantars, au bord du Pacifique, avec pour unique horizon la Taïga, puissante et mystérieuse qui tient un rôle prépondérant dans l’ouvrage. Ce roman reprend des morceaux de vie de l’auteur.

En 1952, durant la guerre froide, cinq militaires « chacun représentant un fragment de la Russie » doivent retrouver un fugitif évadé d’un goulag. Le héros est Pavel Gartsev que Makine enfant avait rencontré et c’est son « histoire réelle » qu’il romance !

L'auteur, Andreï Makine

L’auteur, Andreï Makine

Une grande partie du roman est cette aventure de ces militaires à la recherche du prisonnier car même si le but de cette mission était banale, peu à peu les embûches se multipliant, l’expédition devient périlleuse ! C’est effréné et incroyable car le fugitif déjoue les pièges de ses poursuivants et fait preuve d’une intelligence face à l’ennemi, d’une rapidité déconcertante ! Mais qui est-il ? Ses ruses multiples excitent les militaires qui malgré les conditions extrêmes dans la Taïga ne renoncent pas et affrontent des situations extrêmement dangereuses que le fugitif surmonte sans peine !

A travers ces pages au rythme échevelé, Pavel Gartsev est le héros entraîné dans cette folle poursuite bien que n’adhérant pas vraiment à cette chasse à l’homme. Il y a en lui « un pantin de chiffon » un individu cruel acquis malgré lui à l’idéologie communiste.

C’est une peinture au vitriol de l’ère stalinienne « une époque atroce et imprévisible » où l’être humain est le jeu de la cruauté, de la peur, de la lâcheté, de l’obéissance aux ordres absurdes.

Pavlev réalise, au fur et à mesure de la course, qu’il est dans le camp sordide de la violence ; il a voulu se défaire du « pantin de chiffon » et inconsciemment il s’est attaché au fugitif… et a cru ainsi en « la possibilité d’une île au cœur de la Nature immense et majestueuse ». « Il y a peut-être la possibilité d’un Archipel où l’homme délivré de ses jeux dangereux de vainqueurs et de vaincus inventerait l’ère nouvelle d’un monde réconcilié »…. « là où une « autre vie » devient possible, dans la fragile éternité de l’amour. »

Josette J.

Le Garçon

Marcus Malte

ph9_legarconCoup de foudre ! Il y avait longtemps qu’un livre ne m’avait ainsi captivée ! Un roman fleuve (plus de 500 pages) qui tient en haleine, qu’il est difficile de quitter, qu’on a hâte de reprendre. Un livre dont l’écriture séduit, puissante, poétique, raffinée.

L'auteur, Marcus Malte

L’auteur, Marcus Malte

Peu après sa lecture, j’ai appris que le Prix Fémina lui était attribué. La présidente du Jury, Mona Ozouf, a résumé en quelques mots cet ouvrage :,« Une grande épopée, une histoire magnifique qui ressuscite le mythe de l’enfant sauvage qui parvient à la civilisation. C’est un grand roman d’apprentissage, une allégorie de l’ensauvagement des hommes par la guerre. »

L’histoire se situe entre 1908 et 1938. Le garçon sans nom découvre le monde, les hommes, la femme (la sensualité irrigue le texte) ; détruit par la guerre il redevient l’enfant sauvage. Il ira chercher la mort comme un animal blessé, traqué qui ne se laisse pas prendre.

L’auteur, spécialiste de polar, s’est essayé à un autre genre et pour un coup d’essai c’est un coup de maître.

A lire… absolument !

Marie-Antoinette

Au risque de se perdre

Kathryn Hulme

ph11_aurisqueL’auteur se consacre après la guerre de 1939-45 à l’organisation des camps de personnes déplacées. C’est là qu’elle rencontre une infirmière avec laquelle, pendant sept ans, elle collabore dans ces camps. C’est la vie de cette infirmière qui est racontée dans ce livre.

L'auteur, Kathryne Hulme

L’auteur, Kathryne Hulme

Parce qu’elle ne peut pas épouser l’élu de son cœur, Gabrielle Van Der Mal, élevée de façon stricte par son père, rentre dans les ordres. Elle deviendra Sœur Luc et entreprendra des études d’infirmière, se passionnera pour ce métier, et, à sa demande partira en Afrique. Là, elle travaille aux côtés d’un chirurgien qui la mettra face à ses contradictions intimes. Elle reviendra en Belgique au moment de la guerre de 39 – 45. Durant les vingt ans qu’elle passe dans les ordres, elle se heurte à la règle. Et c’est le cheminement de Sœur Luc qui est intéressant à suivre.

Ce livre qui se lit agréablement. On s’attache à cette jeune femme qui veut être honnête en toutes circonstances. Elle lutte pour accepter la règle, confiante en ses supérieurs. Mais elle est douée d’un solide bon sens qui lui fait remettre en cause les obligations qui régissent la vie des religieuses, les anesthésiant pour les soumettre

Elle finira par prendre la décision qui mettra à l’unisson son cœur et sa raison.

Josette M.

Debout – Payé

Gauz

ph13_deboutpayeGauz est le nom de plume de Armand Patrick Gbaka-Brédé né à Abidjian en 1971. Il arrive en France dans les années 1990 avec l’idée de faire des études universitaires et va devoir survivre de petits boulots, ceux qu’on appelle dans ce milieu de noirs francophones, Debout-Payé, c’est à dire des boulots non qualifiés où on vous paye pour rester debout durant 8 heures d’affilée. En particulier il va devenir vigile dans 3 entreprises parisiennes.

Gauz, de son vrai nom Armand Patrick Gbaka-Brédé

Gauz, de son vrai nom Armand Patrick Gbaka-Brédé

Avec un humour fabuleux il raconte ses aventures, décrit les riches clientes (ou les moins riches) et épingle d’un oeil acéré les travers de notre société de consommation. Il s’agit d’une véritable satire sociale où chacun en prend pour son grade.

Gauz imagine que l’Europe vient de vivre ses trois « âges » à la manière de la mythologie grecque : L’âge de bronze de 1960 à 1980, alors que l’auteur vivait encore en Afrique, puis l’âge d’or entre 1990 et 2000 où la sécurité est de plus en plus confiée à des vigiles et où donc ces jeunes africains fraîchement émoulus de leur campagne vont trouver à subsister tant bien que mal. Et enfin l’âge de plomb à partir du 11 septembre 2001 où le désir du tout sécuritaire va exiger des papiers, des diplômes pour exercer quelque activité que ce soit, plongeant de ce fait ces gens dans la misère.

Aujourd’hui Gauz exerce de nombreuses activités tant en France qu’en Côte d’Ivoire, photographe, scénariste et rédacteur en chef d’un journal économique satirique ivoirien. Debout-Payé est son premier roman.

Annie

Katulu ? n° 50

4 novembre 2016

affichekatulu50A l’occasion des cinquante ans de la création de Carnoux-en-Provence le groupe de lecture Katulu ?, activité culturelle du CPC, a choisi le thème de « l’exil » pour présenter cinq livres au cours d’une séance ouverte au public qui s’est déroulée le 29 septembre 2016. Le texte complet de nos notes de lecture est accessible ici : katulu-n50

Le cri des oiseaux fous

Dany Laferrière

L’exil éveille en chacun d’entre nous de très singuliers échos. Cela peut être des cris rauques, déchirants comme ceux des oiseaux fous avant l’accouplement. Des cris désespérés et tragiques mais nécessaires.LaSolutionEsquimauAW

Dans ce roman cette histoire concerne Vieux Os, un jeune homme de 23 ans qui raconte son exil, un certain 1er juin 1976. Ce jour-là, il est contraint de quitter son pays, Haïti, avec « une petite valise en tôle »Vieux Os, en fait, n’est autre que Dany Laferrière car il s’agit bien d’un roman autobiographique dédié à son ami « Gasner Raymond (assassiné) dont la mort a changé ma vie »L’action se déroule en un jour « nuit fatale », en un lieu et s’apparente en cela fortement aux tragédies antiques. Le pays, Haïti, se trouve être un personnage essentiel qui se découvre à travers la déambulation amoureuse et hallucinée de notre héros.

De ce roman se dégage un souffle de jeunesse, de plaisir, de sensualité. L’appétit de culture, le goût de la chair, de l’amitié se mélangent. Les remarques, les dialogues sont savoureux. Le style est d’une grande fraîcheur et simplicité.

L'écrivain Dany Laferrière, reçu à l'Académie Française

L’écrivain Dany Laferrière, reçu à l’Académie Française

Tout au long de cette nuit il lutte contre son attachement à son pays natal, ses amis, sa mère mais aussi il crie, se révolte : « Moi je veux vivre. Je préfère vivre de n’importe quelle manière plutôt que de mourir en héros ». Sa mère le supplie de partir car il sera « plus utile vivant que mort »Ce roman quête de soi insinue combien un pays vous façonne, combien il est difficile de trancher entre amour et individualisme entre idéal et pragmatisme entre raison et magie. Ce cri des oiseaux fous plane longtemps dans notre cœur et nous hante avec cette beauté sombre et grave de la dernière nuit avant l’exil.

Nicole

Rêves oubliés

Leonor de Recondo

Reves oublies 9782757834350-crg.inddCe livre raconte la vie d’une famille espagnole, obligée de rejoindre la France et de fuir l’Espagne à cause de la guerre civile qui a éclaté dans les années 1936 à 1939. 21 Mai 1940 : « Depuis hier nous avons définitivement perdu la guerre. L’Espagne nous ferme ses portes et le dictateur s’assure de longues années de règne où la moindre voix discordante sera muselée ! ».

la mère de famille, Ama, déracinée va tenir un journal secret tout au long de ces jours interminables depuis le 18 août 1936 jusqu’au 2 janvier 1941. Les pages sont datées et nous découvrons ainsi leur quotidien mais il n’y a aucune révolte, tout est dans la retenue, la justesse ! L’écriture lui permet de comprendre la situation, de la supporter, de maîtriser ses émotions et cela lui fait du bien : « je ne me plains pas, c’est ainsi ». 

Dans ces pages émouvantes, délicates et poétiques on assiste à la lutte intérieure de cette famille, à sa résistance pour refouler son chagrin et continuer à vivre malgré tout, pour les enfants d’abord, puis comprendre que les rêves peu à peu font place à une résignation pour accepter le présent insatisfaisant ! …

Leonor de Recondo en mai 2014 (photo E. Feferberg / AFP)

Leonor de Recondo en mai 2014 (photo E. Feferberg / AFP)

« J’abandonne une partie de moi-même là-bas au pied des orangers. J’y laisse mes rêves et je prie pour que nous restions unis, en vie ». « Je comprends votre peine, nous la ressentons tous. L’abandon de notre passé est un déchirement qui s’étire un peu plus chaque jour, ne cédons pas aux mirages de la nostalgie ».« Être ensemble c’est tout ce qui compte » ou «  malgré ces temps orageux et glacial nous sommes toujours là ensemble ».

Ce roman est délicieux à lire parce que la poésie s’écoule à chaque phrase, les mots sont choisis, les phrases sont courtes et simples, pudiques, tout en finesse ! « Ce roman a la pureté du cristal, la douceur d’une caresse… écriture délicate, aérienne, un pur bonheur de lecture ».

Josette J.

Saïgon-Marseille aller simple

Nguyen Van Thanh

livresaigonmarseilleL’auteur, né en 1921 à Hué au Viet-Nam, est décédé à 91 ans, le 2 décembre 2012 à Lattes dans l’Hérault. La première partie du livre est un récit plein d’anecdotes sur la vie familiale de l’auteur, sur la société dans laquelle vivaient les élites vietnamiennes dans les années 20. Son père, issu d’une famille de lettrés pauvres, avait acquis le titre de mandarin, et exerçait la fonction de sous-préfet de la région de Vinh.

En juillet 1939, l’empereur Bao Dai lance un appel afin de recruter 20 000 volontaires pour la France, non comme soldats mais comme main d’œuvre dans les usines d’armement. Il y eut si peu de volontaires que cela se mua en mobilisation forcée. Thanh s’engage ! Il n’a alors que dix-sept ans. Le récit du voyage, de l’arrivée à Marseille, de l’envoi dans des camps ne fait pas honneur à la France. Les Indochinois furent traités comme des « sous-hommes », « nous n’étions que des bêtes… ».

Puis se sont les années passées à la poudrerie nationale de Bergerac, un travail de manutention sans aucune protection des matières nocives. Une promesse de salaires au retour au pays qui ne seront jamais versés. Enfin le travail dans les propriétés agricoles. Thanh fait ressortir « le racisme ordinaire », combien les Vietnamiens étaient pris pour des « bêtes curieuses » : « nous apportions une variante raciale ». Un autre lieu de honte pour la France : le centre de redressement de Sorgues destiné aux Vietnamiens protestataires, agitateurs politiques… « aux mauvais Annamites ». Un véritable camp de concentration… des pages édifiantes !

En 1948, la France commença à organiser le rapatriement des travailleurs indochinois. Ce n’est qu’en 1952 que les derniers purent enfin revoir leur patrie, après douze années d’exil forcé. Environ un millier d’entre eux firent le choix de rester en France, le plus souvent parce qu’ils avaient rencontré une femme, et fondé une famille, comme Nguyen Van Thanh.

En février 1975 premier voyage au Vietnam après 35 ans d’absence, 2 mois avant que Saïgon ne tombe aux mains des communistes. Après la réunification, Thanh raconte comment ses frères et sœurs se retrouvèrent dépouillés de tout ; leur tentative de départ « en boat-people » . Et Tanh de s’interroger « Pourquoi s’enfuir de son pays pour aller endurer dans un autre la misère, le chômage et surtout le mépris ? »

La souffrance intime de l’exilé qu’est Thanh, ce fut moins son pays, son déclassement social, que sa famille… Son exil a provoqué avec elle une incompréhension qui en raison de ses choix politiques et de l’éloignement est devenue un mur infranchissable. « Je me résigne à prendre ce que ma famille m’accorde et à m’en contenter pour m’estimer comblé. »

Une page d’histoire peu connue, bouleversante à découvrir, qui interroge le passé de notre pays.

Marie-Antoinette

« Écoutez la mer »

Marie Cardinal

ph_ecoutezÉcrit en 1961-62, ce livre est un hymne à la patrie perdue où le sang coule rue Michelet, là où Marie est née. L’auteure y explique cette double appartenance culturelle, la France, un pays de rationalité, de cérébralité, et l’Algérie terre de la jouissance, des odeurs, des chants qui ont bercé l’enfance de la petite fille. Et puis bien sûr, il y a la mer omniprésente. Et les noms de ces plages sont comme une litanie, comme des grains de chapelet, les perles d’un collier qui ceinture la côte nord du pays algérois.

Elle raconte son amour pour un allemand, Karl, un être qui est un peu l’antithèse de cette méditerranéenne, spontanée, vif argent… Et pourtant, paradoxalement, c’est son amour pour Karl qui lui fait retrouver son pays perdu avec ses parfums de lauriers roses et de couscous, son soleil impitoyable et ses musiques rythmées par les derboukas et la petite flûte des bergers de la ferme.

Marie Cardinale « l’exilée absolue » : « Je suis une fille d’Algérie j’ai des rapports difficiles avec la France ». Chacun de ses ouvrages reprend sans cesse ce thème du pays natal et ce pays n’est pas la France !

Ainsi dans « Au pays de mes racines » : « Nécessité de partir là bas. D’y retourner. Là bas, l’Algérie, Alger. Pourquoi ? Ce ne sont pas les maisons que j’ai habitées qui m’attirent. Non, c’est quelque chose qui vient de la terre, du ciel, de la mer, que je veux rejoindre, quelque chose qui, pour moi, ne se trouve que dans cet endroit précis du globe terrestre ». « Vivre ailleurs cela a changé pour moi le sens du mot vivre. […] Il n’y a plus d’instants où je sois en parfaite harmonie avec le monde ».

Annie

Dans la mer il y a des crocodiles

Fabio Geda

ph_danslamerIl s’agit de l’histoire d’un petit garçon afghan Enaiatollah, de l’ethnie Hazara (chiites) persécutée par les Talibans et les Pachtounes (sunnites). Son père, il y a quelques années est mort assassiné dans son camion qui a été volé avec toutes les marchandises commandées et achetées pour les Pachtounes en Iran. Les Pachtounes le recherchent pour lui faire payer la dette du père en le réduisant en esclavage. Aussi, à son insu, sa mère le conduit et l’abandonne au Pakistan, pour qu’il puisse vivre libre, après lui avoir imposé 3 promesses : ne jamais prendre de drogues, ne jamais utiliser d’armes, ne jamais voler.

C’est le récit de 5 années d’errance : 1 an au Pakistan, 3 ans en Iran et une année pour rejoindre l’Italie en passant par la Turquie. Un livre sur la vie d’un garçon dont l’enfance se termine à 10 ans, le jour où il n’a plus de mère pour le guider, où il faut qu’il prenne des décisions pour lui. C’est un récit sur la peur de mourir, la peur d’être pris par la police et d’être torturé : il ne le sera pas, mais il connaîtra les postes de police.

Soumis à la volonté des passeurs, il fait route avec d’autres jeunes afghans comme lui mais la plupart du temps il est seul. Être seul est parfois payant, permet plus facilement la bienveillance de l’autre. C’est enfin la chance immense de trouver une famille italienne qui va l’héberger, lui permettre de faire des études et d’obtenir un permis de séjour. Un récit vivant, sans rancune, la survie avant tout, la peur mais aussi la prise en main de soi.

« Comment on trouve un endroit pour grandir, Enaiat ? Tu le reconnais parce que tu n’as plus envie de t’en aller. Bien sur il n’est pas parfait. Ça n’existe pas un endroit parfait. Mais il existe des endroits où, au moins, personne ne cherche à te faire du mal ».

« Un jour j’ai lu que le choix d’émigrer naît du besoin de respirer ».

Cécile

Ces chroniques littéraires ont fait l’objet d’une séance publique de Katulue organisée dans le cadre du jubilé de Carnoux-en-Provence. Retrouvez en le compte-rendu sur La Fourmiliaire, la radio web de la MJC d’Aubagne, dans ses chroniques de Brouillon de culture : à écoutez sans modération !

Rencontres Katulu ? autour de livres sur l’exil

24 octobre 2016

affichekatulu_29sept2016Ce sont plus de trente amateurs de lecture, parmi lesquels nous saluons la présence de madame Claude Dalmasso, directrice de la médiathèque Albert Camus de Carnoux, qui ont répondu à l’invitation du groupe KATULU ? du Cercle Progressiste Carnussien pour assister en cette fin d’après-midi du 29 septembre 2016 à la présentation par cinq des lectrices du groupe d’un livre récemment publié ou plus ancien traitant de l’Exil. Un événement organisé à l’occasion du jubilé de Carnoux.

Avec Le Cri des oiseaux fous de Dany Laferrière, Nicole Bonardo a relaté les dernières heures de l’auteur en Haïti avant son départ pour Montréal afin d’échapper aux milices de la famille Duvallier qui faisaient la chasse aux opposants, et notamment aux journalistes comme lui. Son roman, au-delà d’une épreuve personnelle, révèle toute la noblesse du peuple haïtien, population tant malmenée depuis de très nombreuses années.Reves oublies 9782757834350-crg.indd

Léonor de Récondo, dans Rêves oubliés, retrace l’itinéraire d’Ama qui fuit avec sa famille la guerre d’Espagne pour s’installer dans l’exil dans une ferme landaise et qui laisse en Espagne l’aïeul. Josette Jégouzo a su faire partager à l’auditoire à partir de cette fresque romanesque la douleur mais aussi l’énergie d’une famille déclassée socialement, qui tente cependant de vivre avec la peur et la nostalgie.

ph_danslamerCécile Tonnelle a choisi de présenter le roman du journaliste italien Fabio Geda Dans la mer il y a des crocodiles qui aborde la question de l’exil à partir du récit d’un jeune afghan que sa mère décide d’abandonner au Pakistan afin de le sauver et pour que de là il rejoigne des membres de sa communauté installés en Europe.

Le roman s’inscrit à la fois dans l’espace, depuis l’Afghanistan jusqu’en Italie en passant par la Turquie et la Grèce, et dans le temps puisque l’itinéraire suivi par Enaiatollah se déroule sur huit années. Ce texte nous donne à partager une épreuve humaine où le courage et la rage de vivre dominent.livresaigonmarseille

Le quatrième roman est présenté par Marie-Antoinette Ricard. Il s’agit de l’autobiographie de Nguyen Van Thanh, jeune vietnamien qui s’est engagé, en 1939, avec 20 000 de ses compatriotes « réquisitionnés de force » comme ouvriers pour faire fonctionner les poudreries dans le sud de la France. Intitulé Saïgon-Marseille aller simple, l’ouvrage nous permet d’abord de suivre un épisode douloureux qu’ont connu différents autochtones engagés dans les troupes françaises, mais aussi d’appréhender et souvent de découvrir comment s’est déroulé l’accueil de ces exilés dans les campagnes françaises. Une révélation qui a suscité de très nombreuses questions qui sont ô combien d’actualité.

ph_ecoutezEnfin, il est revenu à Annie Monville de faire revivre à partir de deux ouvrages de Marie Cardinale. Le premier, Écoutez la mer décrit comment l’auteure a difficilement vécu son déracinement de sa terre natale d’Algérie et combien la nécessité de ciel, de terre et de mer se faisait sentir depuis son installation en métropole. Le second, Les mots pour le dire, relate la démarche analytique suivie par Marie Cardinale pour tenter d’apaiser une douleur profonde et persistante.

Chaque présentation a croisé analyse et citation d’extraits afin de donner à l’auditoire envie de partager la lecture du ou des ouvrages retenus.

Les lectrices de Katulu ? lors de la séance du 29 septembre 2016

Les lectrices de Katulu ? lors de la séance du 29 septembre 2016

De cet après-midi consacré à des témoignages d’exil, ressortent des constantes : la nécessité d’échapper à un destin cruel, la douleur de ceux qui s’expatrient, douleur d’autant plus vive quand toute une famille ne peut être réunie dans cet exode, l’indispensable reconstruction après cette épreuve qui s’accompagne souvent d’un déclassement social, enfin le vécu de qualités d’accueil contrastées, des rejets mais heureusement aussi de très belles rencontres.

Les échanges qui ont suivi chaque présentation ont été denses et ont enrichi les propos par des citations d’autres auteurs traitant de la même question. Notons pour conclure que l’initiative de réunir des amateurs de lecture a dépassé les limites de la commune puisque nous avons enregistré la présence de membres de deux associations de lecteurs de Ceyreste.

Les débats se sont ensuite poursuivis autour d’un apéritif dinatoire offert par les membres du Cercle Progressiste Carnussien.

L’expérience est à renouveler.

Michel Motré

Retrouvez ce compte-rendu sur La Fourmiliaire, la radio web de la MJC d’Aubagne, dans ses chroniques de Brouillon de culture : à écoutez sans modération !

Katulu ? fête à sa manière le jubilé de Carnoux

13 septembre 2016

Katulu ? est un « groupe de lecture » créé en 2008 à l’initiative de Maggy Portefaix, institutrice retraitée, et de deux de ses amies, « les deux Josette ».

Son objectif :    « A Katulu ? nous désirons partager nos plaisirs de lecture et nous donner mutuellement envie de lire. Aucun genre de livre n’est exclu, aucun plaisir contesté. Chacun est libre ». Ainsi s’est défini ce groupe, qui au fil du temps s’est élargi à une dizaine de membres.

Avec le départ de Maggy Portefaix de Carnoux, en octobre 2011, Katulu ? est devenu une des activités du Cercle Progressiste Carnussien.

Les réunions de « Katulu ? » se poursuivent chaque mois avec une grande régularité et la présence à chaque séance de 6 personnes au minimum, dans une salle prêtée par la municipalité.

Chacun présente un livre qu’il a lu avec esprit critique souvent positif mais parfois négatif aussi et fait un compte-rendu, lequel est diffusé sur le présent blog du CPC, depuis 2013.

C’est une cinquantaine de livres qui est ainsi évoquée chaque année au sein du groupe.

Depuis sa création, 49 numéros de Katulu ? ont été édités, regroupant les comptes-rendus des livres et des réunions. Ces journaux ont été reliés en 3 volumes pour les années 2008-2011, 2012-2013 et 2014-2015, consultables par ceux qui le souhaitent. Un répertoire de tous les livres présentés depuis 2008 a été réalisé par ordre alphabétique d’auteurs avec référence au numéro de Katulu ? où se trouve le compte-rendu correspondant.

Les réunions de « Katulu ? » où règne une ambiance sympathique et une bonne humeur sans faille, sont des moments d’enrichissement, de culture, de détente… Des moments où il fait bon se retrouver, discuter, échanger… sur les livres mais aussi sur mille et un autres sujets : spectacles, théâtre, opéra, cinéma, parfois politique ou tout simplement des « choses de la vie ».

Nous avons aussi prolongé nos rencontres en nous retrouvant aux retransmissions cinématographiques des ballets et opéras du Royal House Opera ou du Met de New-York diffusées soit à l’Artéa soit dans les deux cinémas d’Aubagne avec, alors, co-voiturage assuré depuis Carnoux !

affichekatulu_29sept2016

 

A l’occasion du Jubilé de Carnoux-en-Provence une réunion publique est proposée jeudi 29 septembre à 18 h au Clos Blancheton. Cinq livres seront présentés autour du thème de « l’exil ». Des époques, des auteurs, des histoires de vie, tous différents, un tour du monde où des hommes, face à la dictature ou la guerre, ont dû « renaître » et donnent une très grande leçon de courage, de force vitale et d’optimisme, comme l’ont fait les « créateurs » de Carnoux. Une manière de leur rendre hommage, 50 ans après la création de notre commune, nous tous qui avons trouvé dans cette petite ville, la possibilité de créer notre « nid ».

Marie Antoinette Ricard

KATULU ? n°49

21 juillet 2016

n 49De nouvelles analyses de la part du groupe de lecture Katulu ? pour sa réunion de mai-juin 2016. Retrouvez l’intégralité des articles dans le compte-rendu complet (Katulu49). Et n’hésitez-pas à venir découvrir le groupe de lecture qui organisera le 29 septembre prochain à Carnoux une séance spéciale de découvertes de livres sur le thème de l’exil, dans le cadre des festivités du jubilé de Carnoux-en-Provence : une séance exceptionnelle ouverte à tous !

 

A la grâce des hommesPh1_LivreKent

Hannah Kent

 

Selon l’auteur, l’histoire personnelle d’Agnés Magnusdottir « C’est ma tentative de faire de la poésie, c’est mon hymne maladroit aux montagnes à la lumière à l’hostilité et à la grâce de l’Islande ».

Agnès Magnusdottir est accusée avec deux autres personnes d’un crime commis sur la personne de Nathan Ketilsson, mi-sorcier, mi-guérisseur, chez qui elle vivait. Abandonnée par sa mère à l’âge de huit ans, sans père, rejetée par la communauté, elle a dû survivre sans aide, sans liens familiaux, ballottée d’une famille à une autre, placée de ferme en ferme pour des travaux les plus pénibles. Elle rencontre Nathan qui lui prodigue un peu d’intérêt, mais lui-même étant instable, la situation va dégénérer jusqu’à l’incendie de la maison et au crime dont Agnès est accusée.

L'auteur, Hannah Kent

L’auteur, Hannah Kent

Dans l’attente du jugement, elle est conduite dans une ferme isolée où sa venue va bouleverser le quotidien du couple de fermier, de leurs deux filles et des domestiques. Ils remplissent leur devoir envers la Loi et l’Église. La justice suit son court et rien ne va pouvoir l’arrêter. Les accusateurs n’auront jamais cherché à savoir les faits réels et l’ont condamnée dès le début pour l’exemple.

On retiendra de cette histoire la dure vie des paysans au début du 19ème siècle,  harassés par le travail de la terre dans une nature hostile mais pour qui l’importance de la religion et le respect de la loi sont primordiaux. A cette époque en Islande, l’Église avait un rôle plus social que spirituel : responsable de l’éducation (la majorité des habitants était instruite), des problèmes de pauvreté, des naissances, des orphelins et des besoins administratifs.

Une histoire prenante par l’intensité de ce drame, par la dureté des hommes, par la vie de cette femme meurtrie, touchée par la malchance et programmée pour vivre cet enfer.

                                                                                                          Suzanne

 

 

Suite française

Irène Némirowsky

Ph3_LivreSuiteL’auteur, née en 1903 à Kiev et décédée en 1942 à Auschwitz, est une romancière russe d’origine ukrainienne et de langue française. Son père, un riche banquier ukrainien, s’installe avec sa famille à Paris en 1919.

Suite française est une photo sur le vif de l’exode en juin 1940 puis de l’occupation allemande. La première partie est une peinture acide des familles sur les routes, les villages envahis par les femmes et les enfants épuisés, affamés, luttant pour obtenir la possibilité de dormir sur une simple chaise, pour avoir de l’essence alors que c’est la pénurie. Des grands bourgeois qui ne supportent pas de partager l’essentiel avec la populace.

L’arrivée des Allemands victorieux est outrageuse, humiliante pour les français vaincus.Elle n’est pas sans mettre en évidence l’ambiguïté des positions des français entre les défaitistes et ceux qui veulent résister.

La seconde partie s’attarde à décrire le statut ambigu des relations entre quelques familles françaises et les troupes allemandes qui se sont installées chez elles. Beaucoup de méfiance de la part des français, mais le temps passant les relations humaines se nouent, chacun cherchant à définir un modus vivendi acceptable, sans perdre la face.

Adaptation au cinéma du livre

Adaptation au cinéma du livre

On suit plus précisément l’histoire de deux familles, l’une propriétaire de terres, l’autre qui les cultive. Les deux familles devront collaborer pour sauver la peau du jeune paysan, enfui d’un camp de travail en Allemagne et qui, ne pouvant supporter la présence des Allemands dans sa maison, va jusqu’à tuer un officier allemand. La solidarité entre Français contre les Allemands est forte et dépasse les barrières sociales. L’humiliation engendre la résistance.

C’est un livre toute en finesses qui décrit l’âme humaine avec ses nuances de gris, du blanc au noir, dans le milieu populaire comme chez les bourgeois. Pas vraiment de héros exemplaires mais des hommes et des femmes avec quelques gestes de générosité mais surtout d’égoïsme, de jalousie, de frustrations, beaucoup de solitude, dans une impasse totale pour le futur. Ce n’est pas un livre qui fait rêver, mais qui traduit bien cette France des années 40/41 dont on n’est pas très fier. Mais ferions-nous mieux aujourd’hui ?

Cécile

 

 

Ahlam

Marc Trévidic

Ph5_LivreAhlamLes faits se déroulent dans les années 2006-2012. Un peintre français réputé, Paul Arezzo, débarque en Tunisie aux Kerkennah, « l’Archipel est un petit paradis pour qui cherche paix et beauté », prés de Sfax, le pays étant alors gouverné par Ben Ali.

Il achète une propriété au bord de l’eau et se lie avec Farhat, un pêcheur, Nora sa femme et leurs deux enfants : Issam un garçon et une fille Ahlam, enfants d’une dizaine d’années. Cette famille vivait à l’Occidentale, grand-mère et mère étaient professeurs alors qu’à « Akerkennah les hommes sont pêcheurs et les femmes agricultrices ». Nora tomba malade et mourut à Paris, Paul leur ayant proposé de la faire soigner en France. Mais il réalisera plus tard qu’ainsi il avait privé les siens de ses derniers instants.

Paul se sent responsable de l’éducation des enfants : « Issam voulait apprendre la peinture et Ahlam la musique ». « Sachant qu’il existe un lien cosmique entre les arts, en tout cas entre la musique et la peinture »,  Paul décida à travers eux de réaliser son propre rêve : créer une inter-action entre les sons et les couleurs primaires, établir des règles artistiques. Issam jouait, sa sœur peignait sur le rythme, le son.

L'ancien juge anti-terroriste Marc Trévidic

L’ancien juge anti-terroriste Marc Trévidic

Après plusieurs d’années consacrées à l’étude, les enfants devenus de véritables artistes, Paul imaginait une tournée mondiale sponsorisée par un Américain. Mais c’est la rupture : Issam à l’insu de sa famille s’est rapproché des Salafistes, et sous prétexte de suivre des études à Sfax, est formé et devient un membre actif de la branche AL-Quaida.

Les influences sur le jeune homme, les maladresses de Paul à son égard, l’ambiance suivant la déchéance de Ben Ali, tout est analysé avec finesse et précision. Le livre, dès lors, décrit la montée de l’Intégrisme religieux en Tunisie, « la Révolution de jasmin » « trop laïque et démocratique », le djihad, les assassinats aveugles, les violences machistes contre les femmes… Livre précis, documenté…

Le drame est au cœur de cette deuxième partie du roman… qui se termine sur une note d’espoir malgré tout !

                        Josette J.

 

La montagne ensommeillée

Contes d’une enfance andine

Alvaro Escobar Molina

Ph7_LivreMontagneLa montagne ensommeillée est composée d’une suite de contes indépendants qui sont comme des incantations à un monde disparu. Quelques titres de chapitres : Les cadeaux de la pleine Lune, La solitude mon fleuve, Les trois Dames, Ce que racontaient les tantes.

Ces titres permettent déjà de situer la place majeure de la Nature, la place de la famille avec ses traditions et ses liens si forts. Le sujet du livre est d’abord le récit d’une enfance, celle de l’auteur quelque  part en Colombie, à l’ombre de la Montaña Madre

Ce livre évoque avec une émotion contenue l’exil, la dépossession de la terre des ancêtres, la migration forcée de la terre natale, entraînant celle des esprits et l’apprentissage d’une langue nouvelle. L’auteur ne s’apitoie pas sur les deuils, la solitude, la souffrance ; ils sont seulement constitutifs de lui-même. Il nous offre surtout l’enchantement, la magie de son enfance dans une langue poétique qui transfigure et magnifie la Terre Mère.

Le psychanalyste Alvaro Escobar Molina

Le psychanalyste Alvaro Escobar Molina

De son pays surgit la MONTAGNE, cette montagne ensommeillée qui le poursuit  jusqu’à Paris.: « A Paris je tends la main, je la glisse jusqu’à l’Océan Atlantique ( ) et je caresse mes montagnes. Mon village et mes couleurs sont avec moi. Tendre la main et fermer les paupières ».

Ce livre m’a touchée par sa simplicité. J’ai aimé le lien entre les espaces et le temps. L’harmonie du souffle des êtres, des choses et des animaux. Cette respiration singulière qui englobe l’éternité, les ancêtres avec le présent, le présent avec en germe le futur. Il en découle un grand apaisement malgré la peine et la douleur des épreuves de la vie. Ellipse et intensité : preuves d’une belle sensibilité

Nicole

 

Rendez-vous à Crawfish Creek

Nickolas Butler

Ph9_LivreCrawfish« Son visage avait été façonné en puzzle. Aïda remarqua les efforts de la pauvre fille pour dissimuler les cicatrices… ». Ainsi commence l’une des dix nouvelles Rendez-vous à Crawfish Creek que l’auteur a choisie pour titrer son ouvrage.

Aïda, récemment retraitée après vingt-cinq ans passés dans la police de la route et Béthany, jeune femme violentée par son compagnon, quittent le restaurant où elles s’étaient donné rendez-vous et se rendent à la gare routière. Bethany devait quitter la ville, et laisser Aïda « finir le boulot » pour lequel Bethany lui avait remis une liasse de billets….Ph_Butler

Brut aromatique : dans cette nouvelle, un vieil homme, Foreman, raconte à un interlocuteur, comment il avait appris la nouvelle annoncée à la radio. « des flammes de plusieurs dizaines de mètres de haut… », « …des cadavres dans l’eau réduits en miettes », « le pétrole continuait à gicler du fond de l’océan… ». On le retrouve séquestrant Hazelwood, le PDG d’une des plus grandes compagnies pétrolières du monde. Pour Foreman, il ne fait aucun doute que cet homme construisait sa fortune en faisant le malheur de la planète et des êtres vivants. Il doit payer… en lui proposant comme boisson du pétrole, du brut aromatique.

Durant ce tête-à-tête invraissemblable s’engagent alors des dialogues, des monologues de part et d’autre, des silences. Espoir, humiliations, désespoir, révoltes se succèdent chez cet homme qui dans les premières heures de son enlèvement, était sûr de ramener à la raison Foreman. Y parviendra-t-il ?

A l’exception de ces deux nouvelles, où les antagonistes font preuve de violences verbales et physiques, l’auteur nous plonge dans le quotidien de gens simples, le déroulement de leur existence. Ainsi un grand-père qui, tous les vendredis après-midi gardait son petit-fils que sa fille ayant le diable au corps lui « déposait comme un colis » (Un goût de nuage). Ou le mari de ce couple, marié depuis des années, au moment du grand nettoyage de la maison familiale après le décès de sa mère qu’il aimait. Il ne supporte plus les critiques que son épouse proférait à l’encontre de sa belle-mère et commence à remettre son couple en question (Les restes).

                                                                                                          Ghislaine

 

 

Petit Piment

Alain Mabanckou

Ph10_LivrePimentPetit Piment est l’histoire d’un jeune Africain de Pointe Noire, élevé dans un orphelinat placé sous l’autorité abusive et corrompue de Dieudonné N. La seule figure sympathique est « Papa Moupelo », le prêtre qui vient une fois par semaine faire chanter les enfants. Mais la Révolution Socialiste-Marxiste redistribue les cartes. Papa Moupelo disparaît. Alors Petit Piment s’échappe pour rejoindre les rues de Pointe-Noire. C’est l’errance, la vie « en bandes », la pauvreté, la corruption.

L'auteur, Alain Mabanckou

L’auteur, Alain Mabanckou

Le salut, c’est « Maman Fiat 500 », patronne de bordel qui le prend sous sa coupe affectueuse. Il vit là heureux jusqu’au jour où « l’opération Pointe Noire sans putes Zaïroises » détruit sa vie en même temps que les murs du bordel. « Petit Piment finit par perdre la tête mais pas le nord : il sait qu’il a une vengeance à prendre contre celui qui a brisé son destin ».

A travers ces lignes, l’Afrique est décrite avec ses rites ancestraux, ses faiblesses modernes : la corruption, la pauvreté. « Le roman de la rue Africaine », « symbole d’une Afrique qui a perdu ses repaires » dit l’auteur. Cela lui permet de mettre à l’honneur toutes les femmes Africaines qui, alors que souvent les pères n’assument pas l’existence de leurs enfants, assurent sans relâche ! C’est l’infirmière de l’Orphelinat, la mère de Bonaventure, Nzinga, l’aïeule du Royaume Kongo, la Maman Fiat 500 figure emblématique des prostituées qui protègent les enfants.

« Dans ce roman envoûté et envoûtant, A. Mabanckou renoue avec le territoire de son enfance, alliant naïveté et lucidité ».

                                                                                                          Josette J.

Stefan ZWEIG

Le monde d’hier (journal d’un européen)

 

Ph12_LivreZweigZweig laisse une œuvre immense entièrement traduite en français, dont des poèmes (2 recueils publiés en 1901 et 1907), des romans et nouvelles (26 parmi lesquels, Amok, 24 heures de la vie d’une femme, La confusion des sentiments, La pitié dangereuse, Un mariage à Lyon, Le joueur d’échecs…), huit pièces de théâtre, des essais et biographies (26 dont, entre autres, Marie Stuart, Magellan, Marie Antoinette, Balzac, Fouché…), enfin des volumes de correspondance avec Freud, Romain Rolland (plus de 500 lettres), Emile Verhaeren…..L'auteur, Stefan Zweig

Le monde d’hier : On peut dire que c’est son testament, écrit au moment le plus dur de la guerre, au moment où la victoire des nazis pouvait être considérée comme probable. Le livre comporte 16 chapitres dont les titres sont déjà un programme: En voici quelques uns : le monde de la sécurité ; L’école au siècle passé ; Eros ; L’université ; Paris la ville de l’éternelle jeunesse ; les premiers jours de la guerre 1914 ; Incipit Hitler ; L’agonie de la paix…

On y voit d’abord son amour pour son pays natal qui lui parait un modèle de démocratie calme et durable. Ses voyages lui donnent l’occasion de parler des villes qu’il a aimées, en particulier Paris. La guerre nourrit son pacifisme qu’il découvre avec son ami Romain Rolland. La montée du nazisme et la seconde guerre le plongent dans un désespoir total.

« Je savais que… L’Europe, notre patrie, pour laquelle nous avions vécu, était détruite pour un temps qui s’étendrait bien au delà de notre vie. Cette ombre de la guerre a voilé de deuil chacune de mes pensées… Mais toute ombre, en dernier lieu, est pourtant aussi fille de la lumière et seul celui qui a connu la clarté et les ténèbres, la guerre et la paix, la grandeur et la décadence, a vraiment vécu ». Cette citation, ce sont les derniers mots écrits par Zweig avant son suicide.

                                                                                              Annie

 

Katulu ? n° 48

29 avril 2016

n°48 5Ce nouveau numéro (Katulu48) du cercle de lecture Katulu ? affilié au Cercle Progressiste Carnussien vous emmène découvrir de nouveaux ouvrages en espérant vous faire partager ses coups de coeur et son plaisir de la lecture. Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos dernières lectures, venez nous rejoindre pour nos prochaines réunions !

Innocent

Gérard Depardieu

P1_LivreInnocent« L’innocence, c’est quelque chose de gratuit, de désintéressé, un simple état de l’être, sans espoir de contrepartie ». Ce livre est un cri du cœur et un livre criant de vérité où l’acteur Gérard Depardieu cherche, selon moi, à se faire aimer et à retrouver l’estime du lecteur.

Ce livre est vrai parce que Depardieu dit ce qu’il pense, ses bonheurs et ses peines, ses qualités et ses défauts …Différents thèmes sont abordés :

– l’amitié qui, selon lui peut être comme une fleur. Ça pousse, ça se fane, ça disparaît, puis la saison d’après, ça peut revenir comme une pivoine que l’on croyait perdue et qui d’un coup se donne à voir, éclabousse de ses plus belles couleurs.

P2_Depardieu

– le cinéma : « Le cinéma, ça doit être dangers, des brûlots, de la dynamite, des pierres brûlantes avec lesquelles on essaie de jongler, l’Art, quel qu’il soit doit être le contraire de la bienveillance, pour être utile l’art doit être dangereux, le cinéma doit être vrai c’est à dire dangereux ! ».

– le monde politique : « je n’ai jamais rencontré un homme de pouvoir honnête, jamais. Quand je dis homme de pouvoir, je parle de ceux qui prétendent des choses, qui prétendent prendre notre vie en main, faire notre bien, nous diriger…».

les religions : Profond pessimisme, peur de l’extrémisme, de l’intégrisme ! Que feront-ils après ? « Parce que tu crois que détruire ça amène à créer après, abruti… ».

Est-il vraiment sincère ? il se montre sous un jour différent : il mérite l’estime et la confiance, il est vrai !

Josette J.

 

 

Robe de marié

Pierre Lemaitre

P3_LivreLemaitreL’auteur, Pierre Lemaitre, est né en 1951. Ses romans sont des polars, des romans noirs où il rend souvent hommage à ses « maîtres » : A. Dumas, R. Dorgelès, James Ellroy, E. Gaboriau, Aragon, Proust mais aussi Hitchcock. Il a obtenu de nombreux prix mais surtout le Goncourt en 2013 pour « Au revoir là haut » une histoire qui met en scène, dans une langue magnifique, les tribulations de deux jeunes démobilisés en 1918 et qui ne reconnaissent plus leur pays gangrené par des scandales, dont des trafics de monuments aux morts et de sépultures. On peut penser aux « marchands de gloire » de Pagnol sur le même thème.

P4_Lemaitre

Le titre de ce livre, Robe de Marié, est emprunté à une lettre de poilu fusillé pour désertion et que l’on vient de réhabiliter. Il serait dommage de déflorer l’histoire de ce thriller qui, un peu à la manière d’Hitchcock, décrit la folie de Sophie qui devient meurtrière sans jamais se souvenir vraiment de ses crimes. Près d’elle, comme un fantôme malfaisant, il y a Frantz, son journal intime et sa moto…

Dans une troisième et dernière partie de ce gros roman de 270 pages, les deux protagonistes vont enfin se rencontrer et s’affronter mais… Je ne vous en dirai pas plus, lisez « Robe de marié » (et notez bien l’orthographe du dernier mot car tout est là !). C’est le genre de bouquin qu’on ne peut plus quitter et je dois dire qu’il y a longtemps qu’un livre ne m’avait pas passionnée à ce point !

Annie

 

 

LES PROFANATEURS

Michael Collins

P5_LivreCollinsA l’âge de cinq ans, Franck Cassidy a vécu un drame effroyable : la mort de ses parents dans l’incendie de leur maison. L’enfant, seul témoin, est confié à un psychiatre qui, croyant fermement au pouvoir du subconscient, teste ses méthodes d’hypnose sur l’enfant afin d’élucider le mystère de l’incendie. Il sera élevé, par son oncle, un fermier taciturne, sévère et sa femme Martha et grandit avec son cousin Norman.

Franck quitte, adolescent, la ferme de son oncle. On le retrouve au début du roman, adulte, marié à Honey Wainscot avec laquelle il a un petit garçon, Ernie. Franck apprend par un article de presse qu’un fermier a été retrouvé mort dans sa maison et un homme suspect a été appréhendé sans résistance. Sur la photo de la victime il reconnaît son oncle qu’il a toujours appelé père.

P6_Collins

Le mystère s’épaissit lorsque l’homme arrêté est retrouvé pendu dans sa cellule et sur son bras un tatouage portant « C. Green, Corée ». C. comme Chester, le fils de Sam Green le voisin de la ferme de ses parents. Or, pour Franck, cet homme, le Dormeur, ainsi surnommé, ne pouvait être Chester, ce dernier étant mort une trentaine d’années auparavant. Mais la police, les autorités ne l’entendent pas et ne cherchent même pas à vérifier ses allégations.

Qui est donc le Dormeur ? Quel jeu joue l’énigmatique et inquiétant Docteur Brown ? Et enfin, qui est (ou sont) à l’origine de l’incendie dans lequel ont péri les parents de Franck ?

Ghislaine

 

L’idée ridicule de ne plus jamais te revoir

Rosa Montero

Rosa Montero devait préfacer le journal que Marie Curie a écrit après la mort de son mari Pierre. Mais ce journal l’a immédiatement passionnée et elle s’est attelée à l’écriture de « L’idée ridicule de ne jamais plus te revoir » en 2013.

Elle même venait de perdre son époux Pablo Lizcano et en découvrant ce journal, elle avoue : « l’envie d’utiliser sa vie comme un mètre étalon pour raconter la mienne »… « On me dit : il est mort. Peut-on comprendre des choses pareilles… Mais comment çà je ne vais plus le revoir… c’est une réalité inconcevable que l’esprit rejette : ne plus jamais le revoir est une mauvaise blague, une idée ridicule ».

Marie Curie, le livre et l'auteur...

Marie Curie, le livre et l’auteur…

Ce livre n’est pas une biographie de Marie Curie. C’est pour l’auteur l’occasion de parler des états d’âme de l’homme, de ses souffrances, de la mort… mais aussi du bonheur. Grâce à ce journal Marie Curie a « été sauvée de l’anéantissement » ; « La littérature, comme toute forme d’Art est l’aveu que la vie ne suffit pas » et Rosa Montero ajoute : « elle ne suffit pas non. C’est pour ça que je suis en train d’écrire ce livre, c’est pour ça que vous êtes en train de le lire ».

Ce livre est aussi un livre sur le machisme ordinaire dont a été victime Marie Curie. Or elle ne fut pas seulement la première femme à recevoir un Prix Nobel et la seule à en recevoir deux mais aussi la première à être diplômée en sciences à la Sorbonne, la première à obtenir un doctorat de sciences en France, la première à avoir une chaire. Une pionnière absolue. Un être différent. La première femme aussi à être enterrée au Panthéon des Grands Hommes.

Marie a fait preuve d’un courage extraordinaire pour tout assumer : « comment a t-elle fait pour survivre, pour s’en sortir… quelle puissance ! ». Quand elle eut une relation avec Paul Langevin, la haine et l’anti sémitisme firent rage « on la traita de Russe, d’Allemande, de Juive, de Polonaise, c’était la femme étrangère ».

Josette J.

 

 

 Le viking qui voulait épouser la fille de soie

Katarina Mazetti

Le livre se situe au Xème siècle. Certains personnages vivent dans une île au sud de la Suède. Ce sont « les Vikings » : paysans et constructeurs de bateaux comme ce père et ses deux fils. La mère a disparu quand le dernier fils avait 3 ans.

Une autre famille est originaire de Kiev. Le père est un riche marchand de soie qui voyage pour son commerce en particulier dans les grandes villes telle que Byzance. Il a un fils et une fille. Cette dernière a reçu en cadeau deux esclaves. Toutes les trois vont grandir ensemble et ne plus se quitter.

P9_Mazetti

Quand la ville de Kiev tombe aux mains des pillards, le riche marchand est tué ; ses enfants et les deux esclaves vont être recueillis par un des fils Viking et ramenés sur l’île suédoise. Le viking est tombé fou amoureux de la « fille de soie » qui partage son amour, mais le destin l’empêchera de l’épouser et il s’enfuira laissant sa « fiancée » enceinte qui finira par épouser son frère …

Est-ce vrai ou pas, on découvre qu’à cette époque le trafic d’esclaves est très important. Lors des raids des pillards, l’enlèvement des garçons ou des filles pour les revendre comme esclaves fait partie des butins à acquérir quand on part à l’assaut de nouveaux territoires. Chez les Vikings, pas d’organisations centralisées, pas de roi, de prince, les problèmes de vie commune sont débattus et la justice rendue par les sages de la communauté : le clan. Mais pas d’impôts ni d’armée pour défendre les intérêts d’un roi lointain.

Pour ne pas tout dévoiler de l’intrigue, il y aura un dénouement inattendu à la fin du livre…

Un livre très agréable à lire, on est transposé dans une autre époque, dans un autre monde. Ce n’est pas un livre historique scientifiquement parlant, mais il y a tout de même des bases archéologiques qui ont permis à l’auteur de faire de son livre une petite fenêtre ouverte sur ce petit peuple Viking qui a parcouru le monde sur les mers et souvent semé la terreur. Un bon moment.

Cécile

 

Brèves… pour trois « coup de cœur »

Titus n’aimait pas Bérénice – Nathalie Azoulai

Les passants de Lisbonne – Philippe Besson

Les chauves-souris, les singes et les hommes – Paule Constant

Ces trois livres ont, pour moi, un point commun : l’écriture. Une écriture riche dans le style, le vocabulaire, la construction de la phrase. Une écriture pleine de musicalité, de finesse, de raffinement.

Cette écriture il est difficile d’en parler, il faut la lire ! Il faut d’autant plus la lire que les trois sujets traités sont aux antipodes les uns des autres : la vie de Racine, le deuil et l’épidémie Ebola.

Trois sujets merveilleusement traités, aux personnages intéressants et attachants. Après lecture j’ai écouté ce que chaque auteur disait de son livre (grâce à internet). Une expérience intéressante qui permet soit de se trouver en concordance avec ce qu’il a voulu communiquer soit de constater la marge interprétative du lecteur que je suis.

P10_Titus

Dans Titus n’aimait pas Bérénice, c’est l’œuvre de Racine qui a inspiré l’auteur. Pourquoi, se demande-t-elle, Racine a-t-il créé des personnages féminins aussi tragiques ? La force des textes viennent de l’observation, de la compréhension qu’a eu Racine du chagrin d’amour et de la souffrance de la femme. A partir de cette façon universelle de dire le chagrin d’amour, de sa résonance actuelle, Nathalie Azoulai crée un personnage meurtri par l’abandon de son amant  qui se plonge dans la lecture de Racine.

P11_LivreBessonDans Les passants de Lisbonne, il est question des catastrophes naturelles dont les images créent émotion et compassion, mais qui sont aussi pour certains la cause d’une disparation unique, le deuil d’un proche. Il en est ainsi de l’héroïne du roman qui, assistant à la télévision, à la destruction de San Francisco, rasée par un tremblement de terre et un tsunami, réalise que son mari était présent dans un hôtel de cette ville. Après avoir cherché des signes de vie, elle cherchera des signes de sa mort. Celle-ci étant avérée, elle quitte Paris pour Lisbonne, ville de la « mélancolie douce », « la saudade », une cité romanesque, une atmosphère, un état d’esprit, une topographie… Ce livre est le roman de deux formes de relation à l’absence : le deuil et la séparation amoureuse.

P12_LivreConstantQuant au roman Les chauves-souris, les singes et les hommes, le premier sur l’épidémie Ebola, l’auteur, fille de médecin militaire, explique avoir toujours vécu « avec les épidémies ». Lèpre et tuberculose soignées par son père, peste et choléra, et aujourd’hui ébola, objet de recherche de son mari. La chaîne de la maladie qu’elle décrit est totalement exacte. Face à ce fléau c’est l’ignorance : personne ne comprend, ne voit le processus de contamination ; c’est aussi la superstition, la malédiction, la recherche du bouc émissaire. Contrairement à l’idée reçue que les grandes épidémies appartiennent à l’Histoire, aux siècles passés, l’auteur montre qu’elles nous guettent car elles résultent de la mondialisation actuelle.

Marie-Antoinette

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

KATULU ? N° 47

5 mars 2016

Carel_Fabritius_-_n°47De nouvelles analyses de la part du groupe de lecture Katulu ? pour sa réunion de décembre 2015 – janvier 2016. Retrouvez l’intégralité des articles dans le compte-rendu complet (Katulu47).

LA SEPTIEME FONCTION DU LANGAGE

Qui a tué Roland Barthes ?

Laurent Binet

Les deux titres de ce livre posent d’emblée la question du sujet réel de ce roman, sans compter l’avertissement de l’auteur : « La vie n’est pas un roman. C’est du moins ce vous voudriez croire » !1_LivreBinet

Roman policier. Le sujet du roman est une enquête : mort avec vol d’un document au contenu mystérieux mettant en jeu la sécurité nationale. Le lecteur va vite être entraîné dans des aventures rocambolesques. Nous plongeons dans les coulisses d’une élection présidentielle car le monde politique n’est jamais bien loin des têtes intellectuelles.

Du monde politique, l’auteur ne peut s’empêcher d’y dénoncer le cynisme, le pragmatisme, les compromis voire les compromissions. Du monde intellectuel, il écorche par exemple les soirées mondaines véritables carnages, aux échanges de traits acérés, des débats immortels, des commentaires sportifs et surtout des petites trahisons sexuelles !!!

Des mystères, des rebondissements, des courses poursuites, le complot est international, Bulgares, Japonais, Russes sont réunis. Tout cela nous transporte d’ailleurs à Bologne, Venise, Ithaca (USA ), Naples . Nous pénétrons dans une Société Secrète : le LOGOS CLUB.

 Laurent Binet (photo H. Assouline / Opale / Leemage)


Laurent Binet (photo H. Assouline / Opale / Leemage)

Leçon de linguistique : les maîtres sont cités Barthes, Saussure, Jacobson Foucault, Deleuze, Derrida. Les figures de style savamment démontrées, les six fonctions du langage rappelées et la fameuse 7ème la fonction magique : INCANTATOIRE. La force est dans la maîtrise du Langage : on gouverne sur la Crainte ; le but est toujours le POUVOIR, Dire c’est FAIRE…

Dans l’admiration du LOGOS l’auteur n’hésite pas à nous démontrer la puissance de la langue, jusqu’à la violence extrême mais la langue est aussi ce qui nous fait exister, dompter la mort. Le réel tient par le seul pouvoir de la langue qui l’analyse, le décrypte mais aussi l’invente, le déduit, l’imagine

En résumé ce livre est un hymne à l’écriture, c’est aussi un hymne à la parole, LA SEPTIEME FONCTION DU LANGAGE, sa MAGIE : LE POUVOIR.

Nicole

D’après une histoire vraie

Delphine de Vigan

3_LivreViganSituation d’un écrivain qui connaît un mal-être et une difficulté à écrire, paniquée devant le vertige de la page blanche… Dans cette période de malaise elle rencontre, par hasard, une jeune femme L. qui peu à peu prend de l’emprise sur elle ! Elle la diminue psychologiquement et fait un travail de sape pour la déstabiliser un peu plus chaque jour en lui faisant perdre sa confiance ! Elle s’installe chez elle, l’imite dans sa façon de s’habiller, prétend qu’elles étaient ensemble à l’école, à la Fac ! Un mimétisme s’installe puisqu’elle prend même sa place lors d’une séance de présentation d’un livre dans une école !

Delphine de Vigan

Delphine de Vigan

Le suspens s’intensifie, c’est haletant ! Mais plus l’emprise de L. est forte et plus l’héroïne perd ses capacités… Elle s’inquiète de cette domination, sans se révolter. Mais peu à peu, comme François, son compagnon, on doute parfois de la réelle présence de L. à ses côtés : serait-ce un effet de ses troubles psychologiques, sa dépression, sa solitude ? Cette L. n’est-elle pas un double d’elle-même qui assume très bien ce qui l’effraie ? Un double qui est partisan d’un autre genre littéraire : elle défend l’autobiographie quand elle-même croit davantage en la fiction, mais malgré tout le doute s’installe, le lecteur est désorienté, que faut-il en penser ? Où est le vrai du faux ?

C’est un autre aspect de ce roman : l’opposition entre ces deux personnages du roman sur ce qu’est la littérature et c’est cela l’intérêt principal du livre. Je ne révélerai pas la suite pour vous permettre de découvrir ce livre passionnant et qui, en plus, est très bien écrit !

Josette J.

Jérusalem

Gonçalo M. Tavares

5_LivreJerusalemJérusalem, un livre kafkaïen, un univers entre raison et folie, où la violence est au centre ; des personnages dont le destin se croise dans cette folie et cette violence allant jusqu’au meurtre.

Une vision du monde réaliste, cruelle, prémonitoire où l’espérance perce encore, envers et contre tout. Theodor, médecin, personnage central, fait un travail de recherche documentaire, à travers les siècles, sur la relation entre l’horreur et le temps. Il veut parvenir à une formule qui résume les causes du mal qui existe sans intervention de la peur (donc les temps de guerre sont exclus), mal terrible car il n’est pas justifié. Cette courbe de l’horreur montrera si celle-ci est en progression, si elle diminue, si elle est stable et dans ce dernier cas cela signifiera un entretien de la normalité de l’horreur qui ne laisse plus place à aucun espoir.

Gonçalo M. Tavares

Gonçalo M. Tavares

Cette recherche expliquée au début du roman trouvera son apogée dans les dernières pages. C’est le fil rouge du livre : la fascination du bien et du mal. Résumer ce livre est impossible… Il faut entrer dans son univers, un univers qui donne à réfléchir sur la place de l’homme dans ce monde, ce monde de violence et de folie. N’est-il que cela ? C’est peut-être la question que l’on se pose, une fois la dernière page tournée. « Si je t’oublie Jérusalem, que ma droite se dessèche ». « Et à vrai dire il est impossible d’oublier ».

Marie-Antoinette

Le chardonneret

Dona Tartt

7_LivreChardonneretLe héros qui dit « je », est Théo Decker, 13 ans, qui vit seul avec sa mère, le père, un acteur minable, buveur et joueur les ayant abandonnés peu avant le début de l’histoire. Le gamin a une relation très fusionnelle avec sa mère. Un matin fatal où ils ont un rendez vous au collège de Théo, la mère et le fils sont en avance. Ils décident donc de passer un moment au Metropolitan museum de New York. Un attentat à l’explosif (Dona dit avoir été inspirée par l’attentat de Oklahoma city ) va priver Théo de sa mère..

Dans les salles couvertes de gravats, il rencontre un vieux monsieur mourant qui le supplie de mettre en lieu sûr un petit tableau peint au XVII° par un flamand : sur un fond jaune un chardonneret est attaché sur un perchoir. Le tableau, est, évidemment symbolique de la condition humaine, solitude, manque de liberté, et néanmoins, une certaine joie de vivre …

Dona Tartt

Dona Tartt

A partir de ce moment, le tableau va suivre le jeune Théo dans ses pérégrinations à travers le monde, New York, Las Vegas, Amsterdam… Enfant abandonné ou presque par un père indigne, Théo va devenir une sorte d’Oliver Twist du 21° siècle. Le roman s’achève sur une fin très ouverte : Théo, qui a désormais 25 ans, rendra t-il le tableau au musée auquel il appartient ?

Dans ce roman, Dona Tartt a su créer un monde avec ses bons et ses méchants, ses tentations, ses deuils (il y a beaucoup de morts dans Le chardonneret ! ). Elle a peint un héros dans la lignée des enfants martyrs de Dickens ou d’ Hector Malot, mais ce sont des enfants de notre siècle, sans religion ni principes moraux, qui n’hésitent ni devant le vol ni devant le crime et qui sont cependant aussi pitoyables que le petit chardonneret de C Fabritius, dont la patte filiforme est attachée par un fil de cuivre et qui ne pourra jamais goûter à la liberté à laquelle il aspire.

Annie

L’Exercice de la médecine

Laurent Seksik

9_LivreMedecine« L’histoire des Thérapeutes était devenue comme une seconde légende familiale. Depuis son plus jeune âge, Léna avait entendu son père la raconter ». C’est cette légende que nous raconte l’auteur à travers Léna Kotev, cancérologue, la dernière de la lignée, descendante de Pavel-Alexandrovitch, l’aïeul russe, Mendel, le grand-père allemand, Tobias, le père français.

« La médecine avait toujours été l’autre religion des Kotev… Guérir c’était servir Dieu, et si Dieu n’existait pas c’était servir l’humanité ». C’est tout ce poids du passé, de la destinée que Léna porte en elle… Ce poids de la Destinée, Léa pourra-t-elle s’en dégager et choisir sa liberté ?

Laurent Seksik (photo D. Ignaszewski / Koboy ©Flammarion)

Laurent Seksik (photo D. Ignaszewski / Koboy ©Flammarion)

L’histoire de chaque personnage s’inscrit dans l’Histoire : survol de l’histoire du peuple juif soumis à l’oppression quel que soit le siècle ou le pays : lois antisémites d’Alexandre III et Nicolas II en Russie, terreur nazie des années 30 en Allemagne, des années 40 en France, de la répression stalinienne des années 50. Les pages sur l’exercice de la médecine, que ce soit celles de Pavel en 1904 jusqu’à celles de Léa en 2015, sont magnifiques. Il en est de même de celles sur la mélancolie de l’âme juive ou celles en fin de livre sur l’enterrement du père.

Un livre à l’écriture agréable, très prenant par l’histoire racontée, très fort dans la réflexion sur « l’âme juive », sur la destinée du peuple juif.

Marie-Antoinette

L’Herbe des nuits

Patrick Modiano

11_LivreModianoJean, le narrateur, arpente les rues de Paris, de Montparnasse à la Cité universitaire, et en rive gauche. Pour retrouver les lieux de son passé, dans les années soixante, il déchiffre des notes prises autrefois sur un cahier à couverture noire, lorsqu’il avait 20 ans. Les notes parlent d’un autre temps, du Paris d’avant 1968, à l’époque de la décolonisation, dans une atmosphère trouble, un monde disparu. Il part ainsi à la recherche d’une jeune femme, Dannie qui évoluait dans les milieux de la sécurité marocaine. Il arpente les rues de Paris qu’il fréquentait, jeune étudiant effacé, en compagnie de Dannie, jeune fille sans pedigree qui cachait sa véritable identité et un secret plus pesant qui lui valut de sérieux ennuis avec la police.

Patrick Modiano (photo J. Creedy Smith / ©Madame Figaro)

Patrick Modiano (photo J. Creedy Smith / ©Madame Figaro)

Sa rencontre avec le commissaire Langlais, de la brigade des mœurs, et chargé de l’enquête autrefois, lui permet de recouper ses souvenirs avec les pièces du dossier de l’affaire classée sans suite, et dont il est vraisemblablement le dernier témoin.

Pour la plupart, le temps non rempli, est du temps perdu, non vécu. Pour Patrick Modiano, il n’y a pas de vide à combler, le temps qui passe ne semble pas chronométré mais perçu comme une entité qui peut changer de dimension et apporter par elle-même des sensations. Entre ce qui a eu lieu, ce qui n’est qu’hypothèse, ce qui vient du songe, la frontière est de plus en plus difficile à tracer. Modiano se fait le détective de sa propre vie, sa recherche mêle le passé et le présent. Le temps n’étant pas linéaire, il est dompté. L’écrivain semble ainsi maître de son temps, il sait superposer hier et aujourd’hui.

Antoinette

Meursault contre-enquête

Kamel Daoud

13_LivreMeursaultDe ce roman, j’ai aimé la rage, la violence. Ce ton emporté, passionné, cette fièvre, cette ardeur, cette révolte. Il s’agit d’un cri contre l’injustice, toutes les injustices. Un cri comme une révolte contre l’Absurde, contre le Gratuit. K. Daoud interpelle Camus ! Camus, prix Nobel, a parlé dans L’étranger de « l’Arabe » mais L’Arabe n’était pas son sujet. Son livre est un chef d’œuvre « Or : il a nié toute identité toute humanité au mort, à l’Arabe !! ». K. Daoud écrit donc une suite, une contre-enquête. Il donne un nom au mort, une famille mais cela vaut-il identité ? Ce mort ne reste-t-il pas une ombre et certainement pas un reflet pour nous ?

Karim Daoud

Karim Daoud

K. Daoud, en répondant à Camus, ne se contente pas de faire le contre point de « Maman est morte » en écrivant « Maman est encore vivante ». Il dresse le portrait de l’Algérie. Il oppose les hommes entre eux, de part et d’autre, « roumis » « djounoud », moudjahid, colons, arabes. Ce mélange si subtil de deux cultures. Il nous parle avec émotion de son pays hanté par ses morts, ses guerres coloniales puis religieuses. Il confie sa fascination du passé colonial et son amour de la langue française.

Le style est brillant, un coup de poing contre le convenu. Il ose se mesurer à Camus et s’offrir un éclairage nouveau. Il défie un chef-d’œuvre ! Il répond à l’écho éclaté, démultiplié, lancinant entêtant de notre condition Notre absurde destin, L’acte gratuit insignifiant, jamais puni. Il reproduit l’écho assourdissant sans fin du coup de feu qui a tué… L’Homme, ETERNEL SISYPHE.

Nicole

Profession du Père

Sorj Chalandon

15_LivreChalendonC’est l’histoire d’un petit garçon, Émile Choulans, un enfant de 12 ans en 1960, asthmatique, gentil, quelque peu introverti entre une maman totalement soumise, uniquement préoccupée par sa maison, ses repas, et un père qui le terrifie. Le père, un homme ahurissant, d’une dureté extrême, violent, égoïste et hystérique !

Émile est passionné de dessin, c’est un artiste, on l’appelle Picasso, souvent triste, c’est un enfant isolé sans camarade. La maison est un « labyrinthe », une prison face au minotaure qui est le père ! On le bat, on le méprise. Même sa mère ne le comprend pas, ne le défend pas et accepte qu’il soit privé de repas.

Sorj Chalendon (photo M. Ollivier)

Sorj Chalendon (photo M. Ollivier)

Nous sommes en 1961, en pleine guerre d’Algérie. Le père explique à l’enfant de 12 ans qu’ « il a été chanteur, footballeur, parachutiste, conseiller personnel du Général de Gaulle ». Le Général qu’il a conseillé est devenu son pire ennemi : il veut le tuer et son fils devra l’aider !!! Le père le persuade qu’il l’entraîne physiquement pour qu’il soit à la hauteur, pour sauver l’Algérie ! Pourquoi ce titre Profession du Père ? « C’est ce que l’on demande aux enfants à l’école lors de la rentrée scolaire et lui ne savait que dire ! Il ne savait pas exactement mais son père qu’il aimait le fascinait et le terrorisait à la fois ! ».

Ce roman est majoritairement le reflet de la réalité mais comporte une part d’imaginaire ! A travers ces rappels des événements dont le père s’approprie la « paternité », de Gaulle, le nouveau Franc, la guerre d’Algérie, la décolonisation, l’attentat du Petit Clamart, bref tout le XXème siècle défile !

« Le printemps n’entrait pas ici. La lumière restait à la porte, épuisée par les volets clos ».

Josette J.

Le désert des Tartares

Dino Buzzati

17_LivreTartaresUn jeune lieutenant, Giovanni Drogo, rejoint sa première affectation, le vieux fort Bastiani perdu non loin de la frontière avec un ennemi qui restera vague et, pourrait-on dire « virtuel », les Tartares. Dans ce vieux fort isolé, la vie est faite d’horaires, de gardes, de longues journées où il ne se passe rien et où on cherche surtout à tuer le temps.

Extrait du film réalisé en 1976 par Zurlini : Le désert des Tartares

Extrait du film réalisé en 1976 par Zurlini : Le désert des Tartares

Toute sa vie, Drogo va aller d’échec en échec, tant avec ses collègues que dans sa vie amoureuse. Il va attendre sans fin la venue de ces ennemis dont il espère qu’ils lui apporteront la gloire et, au moment où, enfin, sur les confins de l’horizon, leur armée se montre, la maladie et la vieillesse vont l’empêcher de participer à la bataille qu’il a souhaitée toute sa vie. On le voit, un thème assez depressif, poignant, à ne pas lire un soir de solitude et de tristesse !

Annie

KATULU ? n° 46

4 décembre 2015

De nouvelles analyses de la part du groupe de lecture Katulu ? pour sa réunion de septembre-octobre 2015. Retrouvez l’intégralité des articles dans le compte-rendu complet (Katulu46).

Amour, Colère et Folie

Marie Vieux-Chauvet

Ph1_LivreVieuxChauvetTrois récits réunis, trois personnages en Haïti, à l’époque de la dictature de Duvallier et qui évoquent des thèmes universels et éternels :

AMOUR : portrait de la jalousie et de la haine. La violence s’exercera jusqu’au crime. Tragédie de la disgrâce, du célibat, de la misère sentimentale, de la solitude.

COLERE : a la couleur de la haine. Il porte la rage de l’uniforme noir, ici « la terre comme les corps tout se prend ».

FOLIE : nous entraîne jusqu’à la mort après un combat inégal entre les poètes aux mains nues et les diables armés, la milice de Duvalier.

Marie Vieux-Chauvet

Marie Vieux-Chauvet

L’auteur dénonce les méthodes honteuses du tyran, les fantasmes du pouvoir, du Vaudou. Elle peint sans concession le portrait de l’individu haïtien. Ces trois récits se complètent et se relient par un thème commun : celui de l’injustice, de la cruauté. La vie est vécue comme une passion violente et douloureuse.

Ce livre brûlot précis violent froid sur le visage de la dictature est aussi un témoignage coup de poing sur l’homme, sa lâcheté, ses compromissions, ses corruptions, ses mensonges mais une ode à son imagination qui est aussi sa force. Dans Colère, les poètes sont maltraités et battus, traités comme des fous mais finalement sont la part essentielle de l’homme : sa dignité. Dans la tourmente des cyclones, des tremblements de terre, des révolutions ,des guerres , à l’ombre des maisons coloniales, de la poussière des villes affamées, Marie Vieux-Chauvet réveille nos consciences.

Nicole

Au nom de la mère

Erri De Luca

Ph3_LivreDeLuccaCe tout petit livre reprend l’épisode très connu de Marie ou Myriam, jeune fille fiancée à Joseph, qui se retrouve enceinte « par le vent ».

Dès qu’elle a vu « l’ange » qui lui dit qu’elle porte un enfant dieu, elle en parle à Joseph qui est complètement abasourdi. La loi est simple : s’ils ont « fauté tous les deux » on va les lapider, si seule la femme a fauté, c’est le fiancé qui va devoir lancer la première pierre.

Erri De Lucca

Erri De Lucca

Ils sont tout contents d’être obligés de partir se faire recenser à Bethléem, le pays de Joseph alors qu’elle doit accoucher. Elle devra accoucher seule, mais sa mère lui a tout expliqué : il suffit que Joseph lui donne un couteau bien aiguisé, elle est complètement sereine. Après l’accouchement elle va passer la nuit seule avec son enfant, l’ânesse et le bœuf, tandis que Joseph a dû rester dehors. Elle veut tout pour son enfant, sauf qu’il se distingue des autres enfants ou hommes. Ce n’est pas sûr qu’elle ait été exaucée !!!

Un livre plein de tendresse, de sensibilité et de poésie : un petit bijou qui fait du bien.

Cécile

Dans la mer il y a des crocodiles

Fabio Geda

Wet Eye GlassesIl s’agit de l’histoire d’un petit garçon afghan Enaiatollah, de l’ethnie les Hazaras (chiites) persécuté par les Talibans et les Pachtounes (sunnites). Son père, quelques années avant, est mort assassiné dans son camion qui a été volé avec toutes les marchandises, commandées et achetées pour les Pachtounes en Iran. Ces derniers le recherchent pour lui faire payer la dette du père en le réduisant en esclave. Aussi, à son insu, sa mère le conduit et l’abandonne au Pakistan, pour qu’il puisse vivre libre, après lui avoir imposé 3 promesses : ne jamais prendre de drogues, ne jamais utiliser d’armes, ne jamais voler.

Fabio Geda

Fabio Geda

C’est le récit de 5 années d’errance : 1 an au Pakistan, 3 ans en Iran et une année pour rejoindre l’Italie en passant par la Turquie. Un livre de la vie d’un garçon dont l’enfance se termine à 10 ans, le jour où il n’a plus de mère pour le guider, où il faut qu’il prenne des décisions pour lui. C’est un récit sur la peur de mourir, très souvent, la peur d’être pris par la police et d’être torturé : il ne le sera pas, mais il connaîtra les postes de police.

Soumis à la volonté des passeurs, il fait route avec d’autres jeunes Afghans comme lui mais la plupart du temps il est seul. Être seul est parfois payant, permet plus facilement la bienveillance de l’autre. C’est enfin la chance immense de trouver une famille italienne qui va l’héberger, lui permettre de faire des études et d’obtenir un permis de séjour.

Un récit vivant, sans rancune, la survie avant tout, la peur mais la prise en main de soi. « Comment on trouve un endroit pour grandir, Enaiat ?  Tu le reconnais parce que tu n’as plus envie de t’en aller. Bien sur il n’est pas parfait. Ça n’existe pas un endroit parfait. Mais il existe des endroits où, au moins personne ne cherche à te faire du mal ». « Un jour j’ai lu que le choix d’émigrer naît du besoin de respirer ».

Cécile

SCARLETT

Alexandra Ripley

Ph9_LivreScarlettAprès avoir remporté un concours organisé par les héritiers de Margaret Mitchell, Alexandra Ripley, en 1991, donne une suite à « Autant en emporte le vent. »

Avec un style assez plat (mais qui est peut être imputable à la traductrice Caroline Auchard ?) elle va promener Scarlett d’Atlanta à Charleston puis à Savannah pour lui faire enfin traverser l’Atlantique et découvrir l’Irlande et la maison qui a donné son nom à la plantation de son père, Tara. Elle fait de Scarlett une véritable mégère qui menace ses serviteurs (pourtant libres) de « les fouetter jusqu’au sang » ou « de leur arracher la peau du dos » à la moindre peccadille ! Elle n’a en tête que l’argent.

Alexandra Ripley

Alexandra Ripley

En Irlande elle va se trouver dans un pays en pleines luttes pour la liberté face aux occupants britanniques et, comme d’habitude, elle va se mêler de tout et manquer se faire écharper !! Des rencontres épisodiques avec le beau Rhett ont lieu, assez torrides et racontées avec une verdeur tellement peu en accord avec la retenue que les gens du XIX° siècle avaient en ce qui concerne les histoires de sexe.

Un bouquin indigeste, les dialogues sont trop contemporains, les personnages n’ont plus rien de victoriens et on voit l’auteure qui « allonge la sauce » en faisant intervenir de nombreux personnages nouveaux, le grand père Robillard, ex soldat de Napoléon, les cousins O’Hara, les tantes Robillard, plus une cohorte d’irlandais qui lui sont apparentés et qu’elle rencontre en Europe, les Kennedy, les Fitzpatrick…Et bien entendu, ils tombent tous en admiration devant sa bravoure, sa liberté d’allure et de ton, bien américaines !

Annie

Un amour impossible

Christine Angot

Ph11_LivreAngotEn 1958 à Châteauroux, Pierre Angot rencontre Rachel Schwartz. Il est traducteur à la base militaire, elle travaille à la Sécurité Sociale. Elle est d’une famille modeste, lui est issu d’un milieu bourgeois. Dès le début de leur relation, Pierre signifie à Rachel qu’il ne l’épousera jamais car ce serait une mésalliance et en plus elle est juive !. Lorsque Rachel attend un enfant, il quitte la ville. A la naissance de Christine, il donne quelques nouvelles épisodiquement. Rachel élève sa fille seule mais ne renonce pas à la faire reconnaître, ce qui se fera lorsqu’elle aura 14 ans. La jeune fille voit alors régulièrement son père.

Christine Angot

Christine Angot

L’univers familial entre la mère et la fille sera fusionnel et joyeux jusqu’à l’adolescence puis c’est la rupture. Le mot maman disparaît pour réapparaître à la fin du roman. Entre le père et la fille c’est un amour absent puis déviant. La fin du roman, au moment où le viol de la fille pendant des années par le père est révélé à la mère, surprend mais se fait de façon assez apaisée.

L’auteur écrit que ce roman lui a donné beaucoup de peine, qu’elle ne pensait jamais y arriver : « on peut penser que l’amour maternel est intouchable, mais il n’est pas protégé de la brutalité sociale, ce qui se passe autour peut abîmer cette relation ». Elle a fait jaillir la vérité d’une histoire familiale très longue qui commence avant sa naissance avec ses grands-parents maternels et qui s’achève par un très long dialogue d’explication entre elle et sa mère : « il n’y a pas de pardon car il n’y a pas d’accusation, elle a fait ce qu’elle a pu en fonction d’où elle venait ».

Suzanne

Check-point

Jean Christophe Rufin

Ph5_LivreRuffinL’histoire d’un groupe de 5 personnes, 4 hommes et une jeune fille, qui pour le compte d’une ONG doivent apporter vivres et médicaments dans un coin reculé de Bosnie pendant la guerre, dans deux camions de 15 tonnes.

La jeune fille, Maud, tout juste passé 20 ans, s’est engagée dans cette aventure par idéal, pour donner un sens à sa vie, se montrer ce dont elle est capable. Dans cet environnement machiste, elle va peu à peu découvrir que chacun de ses 4 compagnons est venu pour des raisons différentes, en accord ou plutôt en réaction avec son passé. En effet parmi les 4 hommes, Lionel le responsable de cette mission « fume » pour se sentir bien ; Marc et Alex se connaissent depuis longtemps, ils étaient militaires engagés dans des conflits armés ; Vauthier, ancien des services secrets, est le mécanicien de cette mission et les motifs de sa présence sont des plus obscurs.

Christophe Ruffin

Christophe Ruffin

Dès le début de ce périple, l’ambiance est lourde : beaucoup de méfiance réciproque entre les ex-militaires et Vauthier. l’incapacité du responsable de se faire respecter. La situation de Maud, à la limite de la naïveté, va lui permettre de se retrouver la confidente de chacun…

A travers ce thriller admirablement écrit on se pose la question de ce qu’est d’aide humanitaire aujourd’hui. Sont mis en question la générosité, l’aide à des personnes en détresse lors de conflits armés. Rien n’est vraiment très transparent : aide humanitaire ou trafic d’armes ? Comment rester indépendant des enjeux politiques ?

Jean Christophe Rufin, médecin, a passé plusieurs années à MSF, il a un œil particulièrement éclairé sur l’ambiguïté de la place des ONG aujourd’hui…

Josette J.

KATULU ? N° 45

15 septembre 2015

Ph_Couverture45Ce nouveau numéro (Katulu_45) du cercle de lecture Katulu ? reprend les échanges du groupe qui s’est réuni au complet le 18 juin 2015 pour sa dernière séance avant la coupure estivale. Une saison très riche autour d’un groupe fidèle qui s’est retrouvé très régulièrement pour des réunions pleines de cordialité, de partage d’idées et d’échange de réflexion, dans une ambiance très agréable, prolongée par des soirées à Aubagne pour assister aux retransmission des spectacles du Royal House Opera et du Met de New-York. Depuis septembre dernier ce sont pas moins de 52 livres qui ont été présentés et discutés au sein du groupe. Deux volumes reliés avec les comptes-rendus des réunions de Katulu ? depuis sa création en 2008 sont d’ores et déjà archivés auprès du Cercle Progressiste Carnussien qui héberge le groupe de lecture. Les réunions reprennent, tous les deuxièmes jeudis du mois et le cercle de lecture est prêt à s’agrandir en accueillant de nouveaux lecteurs pour élargir et enrichir les échanges : n’hésitez-pas à venir nous rejoindre !

Casual Vacancy

JK Rowlings

Ph_CasualDans une petite ville du nord de l’Angleterre, un conseiller paroissial décède (Casual Vacancy signifie, « vacance de poste »). La ville va alors se déchirer pour savoir QUI succédera à cette personne très aimée.

L’histoire met en scène des adultes (plus de 35 personnages : on a intéret à prendre des notes!). D’autant plus que plusieurs sont indiens et qu’on ne sait même pas si ce sont des filles ou des garçons, néanmoins on sent très vite que ce sont les ados qui intéressent JK Rowlings. Ce sont tous ces jeunes qui vont faire bouger la ville mais ce ne sera pas sans dégats : trois morts, des séparations de couples, un malade en phase terminale, des déménagements etc……

Ecrit dans une langue très argotique, le livre est assez difficile et surtout il nous présente une image très « noire » de la société britannique : personne n’aime personne, les services sociaux sont dévalorisés, l’école est une pétaudière où les petites frappes terrorisent leurs camarades…

Un livre qui m’a intéressée mais il me semble que JK Rawlings (l’auteur d’Harry Potter) se cherche encore un peu dans ce nouveau créneau !

Annie

«Est-ce ainsi que les hommes vivent ? »

Claude Halmos

Ph_LivreHalmostClaude Halmos est psychanalyste et écrivain. Ce livre a un autre titre : « Faire face à la crise et résister ». Il est dédié « à ceux dont il parle pour qu’ils en fassent un outil pour retrouver la voie de la dignité, du combat et de l’espoir » : les gens ordinaires qui prennent de plein fouet les conséquences de ce fléau : l’angoisse, le stress, la dévaluation de soi.

« La crise économique balaye la vie, un peu, suffisamment… et non contente de détruire le présent, elle assassine le futur » ou encore « troubles psychologiques tels que dépression, alcoolisme, stress… conséquences profondes sur le plan humain… et si elle dure elle peut condamner toute une jeune génération ».

La crise est dramatique pour les jeunes : « elle n’impose pas des choix mais des non-choix ! « c’est ça ou rien ». Le chômage est devenu une peur sociale,c’est une « Mise à mort sociale ».

La pauvreté atteint l’être :« des êtres l’incarnent : les SDF devenus le symbole absolu de la précarité ». « Confrontés à la crise et à la pauvreté les hommes et les femmes redeviennent inconsciemment dans leur détresse les nourrissons qu’ils ont été ».

Josette J.

La septième nuit de Venise

Thierry Maugenest

Ph_MaugenestC’est un roman très libertin et très vénitien, inspiré de personnages réels, en particulier Carlo Goldoni (le « Molière italien ») et Zorzi Baffo (poète érotique) intégrés dans une intrigue policière qui associe littérature et vérité historique.

La véritable héroïne de ce roman, c’est Venise. L’histoire se déroule en 1727, en hiver. Venise redouble d’insouciance, sombre dans les excès en tous genres, revêt mille masques, vivant six mois par an au rythme du carnaval.

A la suite de Zorzi Baffo, et, de Carlo Goldoni, c’est le monde du carnaval, de la prostitution et du théâtre qui sont dépeints, dans une Venise traversant sa septième nuit, celle de sa décadence.

Ce roman, où se marient, littérature et vérité historique, nous entraîne dans cette lente décadence de la Sérénissime. Si les vénitiens ont conservé ce décor somptueux, légué par leurs ancêtres, ils semblent avoir perdu, dans l’ivresse des longs carnavals, la part essentielle de leur héritage, celle de l’âme des premiers vénitiens qui ont bâti une ville dans un environnement aussi hostile et dont ils ont écrit les plus belles pages de son histoire.

Antoinette

Le maître

Patrick Rambaud

Ph_LivreMaitreCe livre est l’histoire romancée de Tchouang-tseu, fils du surintendant de l’empereur, au V°siècle avant J.-C., le premier écrivain chinois ayant signé un texte de sa main.

Les éléments connus sont sa date et son lieu de naissance, son métier « superviseur des laques ». « Son grand livre », dont les 7 premiers chapitres ont été écrits de sa main, retrace sa philosophie, « le tao » (la voie), « chemin de sagesse fait de non-agir, de fluidité, de lâcher-prise devant l’inutilité des actes, des gouvernements, des lois et des conventions. »Ph_Rambaud

Patrick Rambaud invente la vie de ce personnage d’après les éléments historiques en sa possession. Il le fait naître le sourire aux lèvres, au grand désespoir de sa mère qui en meurt sur le champ. « Depuis quand rit-on en naissant ? ». Élevé au palais du Duc Wuc, il découvre le pouvoir, les abus, l’ambition, la luxure, l’argent, les meurtres mais aussi la culture, les femmes. Adolescent il connaît l’exil, la guerre, les massacres.

Il observe, il écoute, il se tait et après une brève expérience du pouvoir il part, errant dans les campagnes, dans les montagnes. Il découvre la nature, vit pauvrement, s’enrichit de l’expérience des paysans, des artisans.

C’est toute une philosophie qu’il construit et qu’il écrira à la fin de sa vie, entouré de disciples qui continueront son œuvre. A travers ce personnage, l’auteur se joue de notre monde moderne et règle ses comptes avec lui !

Un livre délicieux, « avec une langue pleine de truculence et de légèreté » et méditez la sage recommandation de Tchouang : « la laideur de ce monde, voyez-vous, c’est de croire qu’il nous appartient ».

Marie-Antoinette

Le nazi et le barbier

Edgar Hilsenrath

Ph_LivreNaziBarbierDans une toute nouvelle et pétillante traduction à quatre mains, Le Nazi et le Barbier entame sa résurrection en France (1ère publication en 1971).

« Je me présente : Max Schulz, fils illégitime mais aryen pur souche… » Ainsi commence cette farce, qui met en scène un narrateur à la fois antipathique et attachant, qui choisit, non par opportunisme mais par conviction, de suivre Hitler, d’adhérer au nazisme. Avec ferveur, il s’engage dans les SS. Le juif est l’ennemi. Le juif doit mourir.

Max Schulz, méthodique, doué d’un savoir-faire diabolique, fait des exploits. Il tue, élimine tout ce qui est juif, même Itzig, son ami d’enfance. La guerre prend fin. Le voilà décrété criminel nazi. Qu’à cela ne tienne, il vole l’identité de son ami, devient plus juif que juif, sioniste militant, s’installe en Palestine dans un kibboutz, apprend l’hébreu, se fait religieux jusqu’à enseigner les textes sacrés, jusqu’à jouer au bon petit soldat de l’armée d’Israël dans une guerre contre les Arabes : « Moi-même, Itzig Finkenstein, alias le génocidaire Max Schulz, j’avais été promu sergent et j’étais vachement fier de mon grade ».Ph_Hilsenrath

En presque cinq cents pages frénétiques, mêlant le ton badin aux mots les plus crus, les situations loufoques aux scènes les plus tragiques, Edgar Hilsenrath accomplit un tour de force, fait de l’intelligence sa grande œuvre.

Sa farce se révèle poético-politique. Avec une liberté déconcertante et ô combien salutaire, Edgar Hilsenrath, qui a également écrit un roman sur le génocide arménien, affirme qu’une seule chose est pour lui sacrée. Ce n’est pas la Shoah, ce n’est pas l’horreur, mais la mémoire – le contraire de l’oubli qui fait qu’en notre pas si bonne et vieille humanité sommeille toujours le monstre.

Lu par Josette M. – analyse Martine Laval – Télérama n° 3141

Le PRINCIPE

Jérôme Ferrari

Ph_LivrePrincipeNe pas décevoir, ne pas se répéter, ne pas se dédire, ne pas s’égarer. Forte est l’injonction à la perfection qui pèse sur tout écrivain de retour en librairie après un prix Goncourt. Comment rebondir, deux ans après le couronnement du Sermon sur la chute de Rome, roman sur l’éternel cycle d’apparition et de désagrégation de toute chose, homme, famille, idée, sensation, civilisation ? Jérôme Ferrari s’est placé pour cela sous la protection du scientifique allemand Werner Heisenberg, prix Nobel de physique 1932, modèle de persévérance et d’humilité, en proie au doute comme aux illuminations intérieures, dont il propose, dans Le Principe, un portrait en creux aussi clinique qu’halluciné.

Quoi de plus rassurant, de plus galvanisant aussi, que de confier ses incertitudes à l’inventeur même du principe d’incertitude, selon lequel il est impossible de connaître en même temps la vitesse et la position d’une particule élémentaire, la précision de l’une entraînant le flou de l’autre ? Jérôme Ferrari illustre la théorie avec le brio qui le caractérise. Particulièrement envoûtantes sont ses phrases de fin de chapitres, déroulées avec une évidence triomphale, comme des conclusions de démonstrations scientifiques, synthétiques et poétiques, ouvertes sur l’infini de la pensée.

Ph_Ferrari

La transmission : voilà sans doute le thème principal de l’œuvre que Jérôme Ferrari peaufine méticuleusement depuis une dizaine d’années. Admirer, recevoir, grandir, puis donner, respecter, pour grandir encore, tel est le processus à l’œuvre dans tous ses livres, peuplés de pères spirituels et de fils symboliques engagés dans une passation de pouvoir implicite que rien ne peut enrayer. Même quand l’histoire la plus chaotique et la plus pernicieuse se mêle de malmener les destins, comme ce fut le cas pour Werner Heisenberg, courtisé par le régime nazi, Jérôme Ferrari a l’art de mettre au jour l’humanité de chaque être, son impuissance face à la marche du monde, son incapacité à tout comprendre. Alors que le principe d’incertitude étend « son influence sur les hommes dont les pensées s’estompent et se colorent des teintes pâles de l’indétermination », un principe de certitude régit tout son travail : la parole et le silence ne font qu’un, unis par le pouvoir de l’écriture, force de connexion entre tous les êtres.

Lu par Marie-Antoinette – analyse Marine Landrot – Telerama n° 3398

SOUMISSION

Michel Houellebecq

Ph_SoumissionLe héros est un universitaire qui a consacré sa thèse à HUYSMANS, compagnon et ami fidèle. Un homme ordinaire à l’abri des besoins matériels

Dès l’introduction le ton du livre est donné : dégoût, désespoir, lassitude. Houellebecq à cœur ouvert, roman du « je » qui émeut à bien des instants. Il est question certes de déprime, de malaise, de solitude, d’échec mais aussi d’un cruel manque d’amour, de peur de vieillir, de peur de la mort.

Un livre qui ne laisse pas indifférent aussi puisqu’il reste résolument une fiction. C’est une fable politique qui se passe en 2020 et qui pose par son point de vue visionnaire une énigme morale insoluble. Ph_Houellebecq

L’Europe est décadente, la religion catholique perdue, il reste l’Islam conquérante qui offre la paix, la tranquillité avec des hommes politiques modérés adoubés par les partis UMP-PS vidés de leurs pouvoirs et de leurs sens. Une perspective d’ouverture sur des pays d’Orient en voie de développement à l’inverse d’une Europe vieillissante.

la vie culturelle, est sans espoir de transmission ; de même la vie spirituelle est en réalité sans foi. DONC : ISLAM, fin des questions, fin des doutes Obéissance, refuge suprême. Au bout : le bonheur dans la Soumission

Soumission serait donc un rêve idéalisé de Paradis avec beaucoup d’avantages et peu de contraintes.

Faut il aspirer à ce monde sans choix, sans liberté, être robotisé et soumis à une volonté supérieure ? Est-ce un roman d’éveil des consciences, un roman d’alarme ou un vœu de PIEUSE Soumission inéluctable et souhaitable puisque l’homme est vaincu ?

Nicole