Posts Tagged ‘Evénements’

Des prix Nobel d’économie très suspects…

21 novembre 2022

Décidément, l’attribution du prix Nobel à un économiste est souvent sujet à débat… La récompense attribuée au Français Jean Tirole en 2014 avait attiré l’attention sur les pratiques peu orthodoxes de ce dernier pour gonfler sa rémunération malgré son statut de fonctionnaire. En 2018, on avait vu cette prestigieuse distinction honorer les élucubrations totalement fantaisistes d’un William Nordhaus expliquant avec beaucoup d’aplomb qu’un peu de réchauffement climatique n’est pas si mauvais pour l’économie mondiale et qu’il vaut mieux ne pas trop se presser pour enclencher la transition écologique.

L’attribution du prix Nobel d’économie, toujours source de fierté nationale, ici en 2014 (dessin © Rémi Grégeois)

De quoi largement alimenter le scepticisme de ceux qui estiment que l’économie est plus affaire de préjugés et d’idéologie que de sciences : les mathématiques y sont beaucoup utilisées pour bâtir de beaux modèles numériques mais ces derniers reposent bien souvent sur des hypothèses au doigt mouillé et des croyances préétablies mais jamais vérifiées par l’expérience ! D’ailleurs, Alfred Nobel lui-même, se méfiait beaucoup, dit-on, des théories économiques auxquelles il ne croyait pas beaucoup. L’économie, comme les mathématiques, ne font pas partie des domaines qu’il avait retenues dans son testament et pour lequel il légua sa fortune, en vue de récompenser annuellement les plus méritants.

C’est en 1968 seulement que la Banque de Suède proposa d’instituer, à l’occasion de son tricentenaire, un « prix de sciences économiques à la mémoire d’Alfred Nobel », également décerné par l’Académie royale des sciences de Suède, ce qui lui confère une certaine aura de respectabilité, même si le palmarès de cette récompense laisse souvent songeur quant à la manière dont les banquiers voient l’économie…

Annonce de l’attribution du prix Nobel d’économie 2022 (photo © Anders Wiklund / TT News Agency / AFP / Le Point)

Et le cru 2022 de cette récompense, décerné le 10 octobre 2022 à Ben Bernanke, qui fut président de la banque centrale américaine (FED) entre 2006 et 2014, et à ses compatriotes Douglas Diamond et Philip Dybvig, récompensés pour leurs travaux sur les crises financières et les banques, s’inscrit parfaitement dans la lignée de ces distinctions qui laissent le quidam pantois. Le consultant international Georges Nurdin, lui-même docteur en sciences économiques, s’exclame ainsi dans une de ses chroniques du magazine Capital : « c’est l’hôpital qui se moque de la charité ! »

Ce n’est pas formellement pour son action à la tête de la FED durant la crise des subprimes que l’Américain Bern Bernanke a ainsi été mis à l’honneur, mais plutôt pour ses travaux de recherche antérieurs, portant en particulier sur l’analyse de la crise économique de 1929, dont il a tiré les conclusions en les appliquant en 2008. Selon lui, et en simplifiant un peu, le monde se partage entre les bons banquiers qui, grâce à leurs investissements financiers irriguent l’économie mondiale et font prospérer l’humanité, et les stupides épargnants qui ne voient pas plus loin que le bout de leur nez et ne peuvent s’empêcher de se précipiter au guichet de leur banque en cas de rumeur inquiétante afin d’essayer de sauver ce qui peut l’être de leurs petites économies, accélérant du même coup l’effondrement du système bancaire en cas de crise comme on l’a observé en 1929. Si le système financier est régulièrement sujet à des krachs, ce n’est donc pas la faute des banquiers mais simplement celle des petits épargnants qui ne savent pas garder leur sang-froid.

Attention au risque de panique en cas de crise financière : un dessin signé Deligne (source © Urtikan)

De coup, la solution est simple : en cas de crise, il suffit d’empêcher que les gens puissent retirer leur épargne ni accéder à leurs comptes courants, et d’attendre la fin de l’orage pour voir ce qu’il leur reste… Une recette qui a d’ailleurs depuis été appliquée lors de la crise financière qui a frappé Chypre en 2012. Non seulement les épargnants ont vu leurs dépôts bancaires gelés puis taxés exceptionnellement de 6,75 % mais de surcroît le FMI, la Banque centrale européenne et l’Union européenne, appelés à la rescousse, ont imposé au pays une politique d’austérité et de privatisation massive, qui s’est traduite pratiquement par des coupes drastiques dans les salaires des services publics et les allocations, une forte augmentation de la TVA, des cotisations de la sécurité sociale et des taxes diverses sur le tabac, l’alcool, l’essence, les jeux ou l’immobilier. A chacun donc de payer pour sauver le système bancaire !

Crise des subprimes : comment les banquiers s’en sont sortis… (source © Saxkal)

C’est en tout cas ce que reproche Georges Nurdin dans son éditorial au vitriol qui rappelle qu’en 2007, ce ne sont pas les petits épargnants qui sont à l’origine de la crise des subprimes mais bien les banques et elles-seules. Grâce à l’abolition en 1999 de la loi qui, depuis 1933 et suite, justement à la crise de 1929, empêchait les banques de spéculer avec l’argent de leurs clients, des centaines de millions d’épargnants se sont retrouvés à leur insu, détenteurs d’actifs pourris, les fameuses subprimes, bien cachées au sein de fonds structurés et ceci avec la bénédiction de la FED.

Lorsque la bulle spéculative a explosé, entraînant la faillite de la banque Lehman Brothers, ce ne sont pas les petits épargnants qui ont provoqué la crise en tentant de retirer leurs billes, mais bien les banques et elles-seules, qui se méfiant des actifs pourris détenues par les unes et les autres, ont refusé de se prêter de l’argent entre elles, ne permettant plus à celles qui en avaient besoin, d’accéder à l’argent nécessaire pour rembourser non pas les petits épargnants mais les fonds vautours venus réclamer leurs marges habituelles. Ce sont donc les banques qui en 2008 ont non seulement provoqué la crise, mais l’ont amplifié et fait ensuite payer à la Terre entière.

Bern Bernanke, ex-président de la banque fédérale américaine et désormais prix Nobel d’économie (photo © Tim Schaffer / Reuters / Landov / NPR)

Et ceci grâce à la complicité du même Bern Bernanke, aujourd’hui récompensé par cette fameuse breloque, qui a donc couvert le système en empêchant les banques de faire faillite malgré leur comportement nocif. Au lieu de profiter de la situation pour assainir le système, faire le tri parmi les actifs détenus par les unes et les autres, et surtout revenir à une démarche plus saine qui permet de séparer les banques de dépôt de celles qui spéculent, il a décidé d’arroser tout le monde par une masse de liquidité, faisant tourner la planche à billets à plein régime. Une démarche qui se poursuit depuis 15 ans et qui a conduit le système au bord du gouffre, avec des taux d’endettement colossaux et une inflation en pleine reprise. Un bilan qui vaut bien un prix Nobel assurément !

L. V.

Les bassines assassines de Sainte-Soline

6 novembre 2022

Les violents affrontements qui ont eu lieu samedi 29 octobre 2022 à Sainte-Soline, petit village de 353 habitants du Sud-Est des Deux-Sèvres, a marqué les esprits. Environ 4000 manifestants s’y sont affrontés à 1500 gendarmes mobiles, pour protester contre le projet de création d’une nouvelle retenue de substitution de 16 hectares à usage agricole. Plusieurs organisations écologistes étaient à l’origine de cette manifestation interdite par la Préfecture et de nombreux leaders politiques dont Philippe Poutou, Yannick Jadot ou encore Marine Tondelier, candidate à la direction du parti Europe Ecologie – Les Verts, étaient présents sur place, de même que la députée européenne des Vert Lisa Belluco qui s’est pris quelques coups de matraque malgré son écharpe de députée.

Banderole déployée à Sainte-Soline ce 29 octobre 2022 (photo © Pascal Lachenaud / AFP / Novethic)

Les gendarmes ont fait largement usage de gaz lacrymogène mais les manifestants n’ont pas fait dans la dentelle non plus et l’on a vu nombre de jeunes activistes, encapuchonnés et masqués, à la manière des black blocs, désormais habitués des débordements violents en marge des manifestations, lancer des pierres et des cocktails Molotov sur les forces de l’ordre avant de se ruer pour arracher les barrières de sécurité du projet et même s’attaquer à des canalisations d’eau.

Le bilan de ce week-end champêtre qui s’est soldé par l’édification, le dimanche, d’un camp et de tours de guet, prémices d’une future ZAD, n’est pas anodin puisque la gendarmerie fait état de 66 blessés dont 22 assez graves et les manifestants d’une bonne cinquantaine de blessés dans ses rangs. On a pu y constater à quel point les militants écologistes mobilisés étaient déterminés, chauffés à blanc par le dirigeant du NPA, un Philippe Poutou déchaîné se faisant applaudir à tout rompre quand il affirme : « la question de la lutte violente se pose ». Un climat quasi insurrectionnel dans lequel l’ex-candidat à la présidentielle, Yannick Jadot, n’a pas réussi à faire entendre son discours plus modéré, retrouvant même, en fin de manifestation, sa propre voiture vandalisée par un amical « crevure ! » écrit rageusement à la peinture blanche sur sa carrosserie…

Gendarmes mobiles faisant face aux manifestants anti-bassines à Sainte-Soline le 29 octobre 2022 (photo © Thierry Olivier et Hans Lucas / AFP / France TV info)

Un climat de forte tension, qui a bien évidemment incité notre ministre de l’Intérieur, Gérald Darmanin, jamais en retard d’une provocation, à traiter les manifestants d’ « éco-terroristes » qui « s’opposent à l’État de droit et tombent dans l’ultra-violence » tout en assurant avoir identifié parmi eux la présence d’une quarantaine de fichés S, issus de l’ultra-gauche. A se demander comment on a pu en arriver à une telle tension pour une simple retenue d’eau destinée à arroser des champs de maïs dans ce coin perdu du Poitou…

Bien sûr, cet affrontement autour de la gestion de l’eau pour l’irrigation n’est pas le premier du genre et l’on se souvient de ces manifestations violentes qui avaient conduit à la mort du botaniste de 21 ans, Rémi Fraisse, tué par une grenade offensive le 26 octobre 2014 lors des manifestations contre le projet de barrage de Sivens. Depuis des années, le climat se tend entre certains agriculteurs productivistes soutenus par le syndicat majoritaire qu’est la FNSEA, à la tête de la plupart des chambres d’agriculture et largement implanté dans les arcanes du ministère, et les défenseurs d’une gestion plus raisonnée des ressources naturelles. Mais ces derniers ont de plus en plus l’impression que l’État est impuissant face au lobby de la FNSEA comme l’a montré le passage en force ayant construit à l’édification en toute illégalité du barrage de Caussade.

Des affrontements violents déjà le 26 mars 2022 à La Rochénard (Deux-Sèvres) entre forces de l’ordre et manifestants anti-bassines (photo © Sébastien Salom-Gomis / AFP / L’Express)

Pire : en Poitou-Charente, c’est l’Agence de l’Eau Adour-Garonne qui finance largement à hauteur de 60 %, avec l’argent du contribuable, ces centaines de projets de retenues de substitution destinées exclusivement à sécuriser les grandes monocultures intensives qui détruisent les haies et polluent les nappes phréatiques à grands renforts de nitrates et de pesticides. Une hérésie technique puisque le rôle des Agences de l’Eau est justement de tout faire pour préserver la ressource en eau tant en quantité qu’en qualité. Or, outre le fait que ces aménagements coûteux, réalisés à force de terrassement et d’étanchéification par des géomembranes à base de plastique, freinent la transition écologique vers une agriculture plus durable, la plus grosse critique est qu’elles peuvent mettre en danger la ressource en eau elle-même.

Capter l’eau de pluie et de ruissellement lorsque celle-ci est abondante et la stocker pour arroser en période de sécheresse relève du bon sens même. C’est le principe des retenues collinaires qui permettent en hiver d’intercepter une partie des écoulements excédentaires en amont des bassins versants et de stocker cette eau le temps nécessaire, contribuant par là même à protéger l’aval des risques d’inondation. Mais le mode de fonctionnement des retenues de substitution en cours de développement dans plusieurs bassins versants de la Vienne, des Deux-Sèvres et de Charente-Maritime est tout différent. Il vise purement et simplement à contourner les restrictions administratives de prélèvement d’eau instaurées en été lorsque les cours d’eau s’assèchent et que les nappes souterraines sont trop basses pour continuer à les alimenter naturellement.

Retenue de substitution de La Laigne en Charente-Maritime (photo © Xavier Léoty / Sud-Ouest / Sciences et avenir)

Du coup, les agriculteurs ont imaginé de pomper dans les nappes en hiver, lorsque rien ne vient limiter ces prélèvements, de stocker l’eau à l’air libre, quitte à en perdre une partie par infiltration et surtout par évaporation, et ensuite d’utiliser leurs bassines pour arroser à gogo en plein été en faisant fi des restrictions d’usage qui s’appliquent alors de plus en plus fréquemment du fait du réchauffement climatique. Un raisonnement qui a du sens s’il est géré de manière rigoureuse avec un suivi strict des niveaux de nappe et des débits en rivière, et dans le cas de nappes à faible inertie qui réagissent très vite après une période de pluie. Mais ce n’est pas le cas général, loin s’en faut, et l’administration n’a ni les ressources ni même la volonté d’exercer un contrôle adapté pour suivre l’impact de tels prélèvements privés totalement anarchiques.

La plupart de ces « bassines », pourtant financées par l’argent public et au bénéfice d’une poignée de gros agriculteurs, présente donc une accumulation d’impact négatifs majeurs : elles exigent un investissement initial colossal, consomment beaucoup d’électricité tant pour leur remplissage par pompage que pour leur vidange pour irriguer, encouragent le développement d’une agriculture productiviste qui fait des ravages sur l’environnement et pollue les nappes et les cours d’eau, gaspillent de l’eau par évaporation et contribuent à vider les nappes sans tenir aucun compte de leur dynamique propre. Dans de nombreux cas en effet, les nappes présentent une très forte inertie, l’eau de pluie mettant de long mois avant de rejoindre la nappe. Les pompages qui se font en hiver, au moment où la nappe est la plus basse, vont alors impacter directement la capacité de la nappe à alimenter les cours d’eau, l’été suivant. En pays calcaire, surtout karstifié, il ne faut en effet jamais oublier que l’essentiel du débit des cours d’eau en période estivale provient des apports des nappes qui ont emmagasiné de l’eau durant l’hiver et la restituent progressivement aux rivières.

Le cours de la Dive totalement sec en août 2019, dans la Vienne : tous les poissons sont morts suite à l’arrêt de l’alimentation de la rivière par la nappe souterraine, trop basse… (photo © Sophie Goux / France Télévision)

Il serait grand temps de revenir à des relations plus constructives entre exploitants agricoles et militants écologistes plutôt que de s’enferrer dans ce type de confrontations stériles dans lesquels l’État, au lieu de jouer son rôle d’arbitre, de garant technique et de stratège sur le long terme, a trop tendance à se laisser manipuler par un lobby agricole obnubilé par le rendement à court terme, dans le cadre d’un marché spéculatif mondialisé. Un autre modèle agricole est heureusement possible et le développement de l’agriculture biologique et des circuits courts va assurément dans le bon sens mais restera marginale tant que la France ne sort pas de cette logique de libéralisme économique inadapté à la production agricole.

Un débat qui se concentre en France sur cette question de l’irrigation mais que l’on retrouve dans toute l’Europe, notamment aux Pays-Bas, chantre d’une agriculture hyper intensive et ultra polluante, deuxième exportateur agricole mondial derrière les États-Unis où l’on dénombre 11 millions de cochons et 100 millions de volailles pour 18 millions d’habitants. Le gouvernement tente tant bien que mal d’y réduire la production azotée qui empoisonne le pays, mais se heurte de front au lobby agricole, là aussi très puissant. On n’a pas fini de parler des bassines de Sainte-Soline et de l’avenir de nos exploitations agricoles…   

L. V.

A Seillans, on commence à manquer d’eau…

11 juin 2022

C’est une évidence que l’on a pourtant fini par oublier : en Provence, comme dans tout le bassin méditerranéen, l’eau est rare… Disposer en toute saison, même au cœur de l’été brûlant, d’un d’approvisionnement en eau de qualité et en quantité suffisante ne coule pas de source. De tout temps, l’homme a cherché, pour s’implanter, les bords de rivières et la proximité des sources abondantes. Même les grandes agglomérations comme Marseille ont, jusqu’à un passé récent, souffert du manque d’eau.

La source de la Cadière, à Vitrolles (photo © Noëlle Vionnet / Guide du Routard)

Pourtant implantée sur les bords de l’Huveaune et de son affluent, le Jarret, baignée par le cours cascadant du ruisseau des Aygalades, et alimenté par une multitude de puits domestiques, souvent percés dans le sol même des caves des maisons traditionnelles marseillaises, la cité phocéenne s’est trouvée confrontée à la nécessité d’aller chercher l’eau de plus en plus loin. Édifie dès le IXe siècle, l’aqueduc qui alimente le quartier du Panier commence par drainer les nappes phréatiques abondantes dans le quartier du Camas, avant d’être prolongé, en 1558, jusqu’au Jarret, puis, dès 1599, jusqu’aux rives de l’Huveaune dont le débit est plus important.

Vestiges de l’aqueduc de l’Huveaune, près de la porte d’Aix à Marseille (source © Tourisme Marseille)

Mais ce système reste fragile. En 1834, des inondations importantes du Jarret et de l’Huveaune provoquent une grave épidémie de choléra qui se reproduit dès l’année suivante, avec un bilan terrible de 2576 morts en 1835, année qui est aussi marquée par une forte sécheresse. Les puits tarissent et les Marseillais ne disposent plus que d’un litre d’eau par jour et par personne ! L’heure est grave et c’est alors que le maire, Maxime Consolat, décide de lancer le chantier du Canal de Marseille destiné à acheminer jusqu’au Palais Longchamp, l’eau de la Durance. L’idée n’est pas neuve puisqu’elle avait été formulée dès la Renaissance par l’ingénieur Adam de Craponne, à une période où la ville de Marseille ne comptait que 30 000 habitants.

Le Canal de Marseille (source © Bulle de Manou)

Les travaux nécessaires pour mener à bien ce projet titanesque, qui nécessite notamment la construction de l’immense aqueduc de Roquefavour pour franchir la vallée de l’Arc, sont rondement menés puisque dès 1847, l’eau de la Durance arrive enfin au cœur de Marseille. Renforcé plus tard par le Canal de Provence qui puise l’eau dans le Verdon, ce dispositif permet depuis à toute l’agglomération marseillaise de disposer d’une source d’approvisionnement en eau portable abondante et de qualité, au point de négliger totalement ses propres cours d’eau locaux devenus de véritables cloaques…

Depuis quelques années, le réseau du Canal de Provence s’est considérablement étendu, avec la construction de la liaison Verdon – Saint-Cassien qui permet désormais à l’eau du Verdon d’alimenter une bonne partie du Var jusqu’à la presqu’île de Saint-Tropez. Mais, malgré ces apports d’eau massifs prélevés et acheminés sur de longues distances depuis le bassin de la Durance, une partie du Var continue à être alimentée par des ressources en eau locales, souvent issues de sources ou puisées par forage dans les nappes souterraines.

Le village de Seillans, perché dans son écrin naturel (source © Commune de Seillans)

C’est le cas notamment pour le village de Seillans, une commune du Haut-Var, située au nord-est du département, à la limite entre le plateau calcaire de Canjuers, dont le camp militaire occupe une bonne partie du territoire communal, et les contreforts du massif volcanique de l’Estérel. Le bourg de Seillans, qui s’enorgueillit de faire partie des plus beaux villages du Var, avec ses hautes maisons de pierre, serrées les une contre les autres, le long de ruelles étroites, est typique de ces villages perchés sur leur colline au milieu d’une immense forêt de chênes pubescents, de chênes verts et de pins maritimes.

La place du village de Seillans avec sa fontaine, bientôt à sec ? (source © Expedia)

La commune ne manque théoriquement pas d’eau puisqu’elle est parcourue par de multiples cours d’eau dont le Gabre et son affluent, le Riou blanc, mais aussi le Rayol dont les gorges, admirablement préservées, renferment de belles vasques d’eau claire, ou encore le Riou de Meaulx, un affluent de l’Endre, dont le cours a été barré par un barrage pour constituer une réserve d’eau à usage de défense contre l’incendie. Mais la plupart de ces cours d’eau tarissent l’été. C’est notamment le cas du Riou Gabriel qui traverse le village et dans lequel a été implanté le lavoir des Georges, un bel ouvrage en pierres de taille datant de 1864 et qui a été rapatrié ici en 1974, lors du déplacement du village voisin de Brovès suite à l’implantation du camp militaire de Canjuers.

Le lavoir des Georges, implanté dans le lit du Riou Gabriel, à Seillans (source © Commune de Seillans)

Depuis début mai, une partie des 2000 habitants de la commune, connaît ainsi de réelles difficultés d’approvisionnement en eau potable. Le forage qui alimentait cette partie de la commune, au nord du bourg principal, et qui captait en profondeur, l’eau de la source du Baou Roux, bien qu’approfondi il y a 8 ans seulement et qui débitait, bon an mal an, pas moins de 150 m3/heure, est désormais à sec ! Depuis un mois, ce sont donc des camions-citernes qui font font 6 allers-retours chaque jour, par une piste caillouteuse qu’il a fallu renforcer pour l’occasion, afin d’alimenter le réservoir de 500  m3 qui approvisionne en eau potable les 400 habitants ainsi concernés…

L’eau ainsi charriée quotidiennement par camion provient de la source de la Siagnole, laquelle alimente aussi le bas du village. Pour le maire de la commune, René Ugo, également président de la communauté de communes du Pays de Fayence, cette situation est révélatrice des effets du changement climatique qui accentue les épisodes de sécheresse comme celui auquel est confronté cette année le Var suite à un déficit pluviométrique enregistré cet hiver. Un arrêté communal a été pris pour limiter la consommation d’eau à 150 litres par jour et par personnes, tandis qu’un arrêté préfectoral, comme d’ailleurs dans pas moins de 73 communes du département, l’arrosage des pelouses et le remplissage des piscines.

Extrait d’un document d’information diffusé sur le site de la commune de Seillans, incitant à ne pas gaspiller l’eau (source © Mairie de Seillans)

A terme, la régie intercommunale qui gère la distribution d’eau depuis 2020, prévoit d’interconnecter les différents réseaux de la commune pour faciliter l’alimentation de ce quartier. Mais il va surtout falloir aller chercher de l’eau ailleurs, a priori dans le lac de Saint-Cassien, une retenue d’eau édifiée en 1966 peu après la rupture tragique du barrage de Malpasset qui avait fait 423 morts le 2 décembre 1959, lors de son premier remplissage. Alimenté par un canal de dérivation des eaux de la Siagne, le lac de Saint-Cassien qui recouvre une partie de l’ancien aqueduc romain de Mons à Fréjus, a initialement une vocation hydro-électrique mais est rapidement devenu aussi un haut-lieu du tourisme et désormais une ressource en eau potable pour ce secteur du Haut-Var. En Provence, la bataille de l’eau est peut-être sur le point de recommencer…

L. V.

Data centers : quand nos données partent en fumée…

9 juin 2022

C’est un business en plein développement que celui des data centers, ces centres de stockage de données numériques en bon français. Certes, la plupart des entreprises organisent ce stockage à domicile, dans des espaces climatisés, sécurisés et dotés de batteries de secours où sont implantés les précieux serveurs qui contiennent désormais toutes les données dont chacun a besoin pour travailler au quotidien. Mais de nombreux opérateurs se sont développés pour offrir ce service sous forme de prestation payante, assurant à la demande et pour de nombreux usagers ce stockage de nos données numériques sur le fameux cloud.

Les data centers, de gigantesques usines de stockage de données numériques (source © Twitter / Interxion)

Loin d’être un nuage perdu dans les limbes, comme d’aucuns pourraient l’imaginer, ce cloud est constitué de hangars sécurisés hébergeant des serveurs, des systèmes de stockage mémoire, des routeurs, des dispositifs de pare-feux pour éviter les cyber-attaques, et tout un système de racks, de câblages, d’alimentations électriques, le tout dans un espace ultra-sécurisé. A Marseille, la société Interxion s’est faite ainsi une spécialité de ces data centers, l’un d’entre eux étant même implanté dans une ancienne base de sous-marins construite lors de l’occupation allemande à la Joliette.

Un autre opérateur s’est fait connaître dans ce domaine et a récemment défrayé la chronique. Il s’agit d’OVHcloud, issu d’une petite start-up créée en 1999 par Octave Klaba, alors étudiant en troisième année à l’ICAM de Lille et qui offre des prestations d’hébergement de serveur, d’abord sur des machines prêtées par Xavier Niel avant de s’installer, en 2001, dans un centre de données abandonné par Free. A partir de 2004, la société commence son implantation à l’étranger et construit son premier data center à Roubaix. En 2011, OVH possède déjà pas moins de 100 000 serveurs et sa croissance se poursuit jusqu’à annoncer, le 8 mars 2021, sa volonté d’entrer à la Bourse de Paris.

OVH, un champion français des hébergeurs de sites (source © OVH / Journal du Geek)

Hasard du calendrier ou coïncidence malheureuse ? Deux jours plus tard, dans la nuit du 9 au 10 mars 2021, à 0h35 précisément, le gardien du data center d’OVH à Strasbourg enregistre une alarme incendie en provenance d’un des locaux de puissance du bâtiment SBG2, là où se trouvent les onduleurs qui assurent la continuité de l’alimentation électrique du système. Les techniciens d’astreinte se rendent immédiatement sur place, observent un dégagement de fumée et appellent aussitôt les pompiers qui arrivent rapidement sur place.

Il est alors 0h59. Les pompiers luttent toute la nuit contre l’incendie qu’ils n’arrivent à maîtriser que vers 10h le lendemain après avoir mobilisé un bateau pompe et déversé par moins de 4000 litres de produit émulsifiant ! Aucune victime n’est à déplorer mais le bâtiment SBG2 est entièrement détruit et le feu s’est propagé au bâtiment voisin, le SBG1, dont 4 salles ont été ravagées par les flammes.

Le bâtiment SBG2 en flammes dans la nuit du 9 au 10 mars 2021 (photo © SDIS 67 / Rapport BEA RI / Actu-Environnement)

Au delà de la perte financière de la structure immobilière, qui se chiffre en millions d’euros, l’impact du sinistre est surtout colossal en matière de dommage commercial et de destruction irrémédiable des données numériques. Le 10 mars au matin, ce sont pas moins de 3,6 millions de sites internet, représentant 464 000 noms de domaines, qui ne répondent plus car hébergées chez OVH. Les Espaces numériques de travail, développés par l’Éducation nationale, en particulier sont hors service, mais de nombreux sites publics ou privés connaissent de graves dysfonctionnement dans les jours qui suivent. C’est le cas notamment des plateformes gouvernementales data.gouv.fr ou marches-publics.gouv.fr, mais aussi de l’aéroport de Strasbourg, du réseau de transports urbains de Tarbes, du site meteociel, et de nombreux sites de communes, d’entreprises ou de club sportifs…

Les pompiers luttent toute la nuit contre l’incendie du data center OVH de Strasbourg (photo © SDIS 67 / France Bleu)

L’affaire connaît un énorme retentissement qui, du coup retardera l’introduction de la société en bourse, relancée en septembre 2021 seulement. Il faut dire qu’entre temps, un second incendie s’est déclaré, le 19 mars, cette fois sur le bâtiment SBG1, encore partiellement actif ! Une loi des séries qui ne laisse pas d’inquiéter les spécialistes du sujet et qui occasionne d’ailleurs une enquête approfondie de la part du Bureau d’enquêtes et d’analyse sur les risques industriels, un organisme officiel rattaché au Ministère de l’écologie.

Selon ses premières conclusions, le feu a pris dans des batteries et un onduleur, de manière quasi-simultanée, dans une salle qui était bien équipée d’alarmes incendies mais pas de dispositifs d’extinction, automatique, ce qui peut paraître pour le moins surprenant. C’est surtout la conception même du bâtiment, de type modulaire et conçu pour favoriser à l’extrême la circulation de l’air extérieur afin de favoriser le refroidissement naturel des installations de stockage informatiques, qui a facilité la propagation de l’incendie. En moins d’une heure, le feu s’était déjà propagé au premier étage et la totalité du bâtiment s’est très rapidement embrasée, rendant très problématique l’intervention des pompiers malgré l’importance des moyens déployés.

Le bâtiment SBG2 après l’incendie (photo © Ivan Capecchi / Actu Strasbourg)

Une autre difficulté à laquelle se sont heurtés les pompiers est liée à l’alimentation électrique du site. L’absence de dispositif de coupure générale du site a nécessité l’intervention du gestionnaire du réseau pour déconnecter l’installation. Mais par nature, un centre de stockage de données informatique se doit d’être autonome pour son alimentation électrique, si bien que les groupes électrogènes de secours se sont mis automatiquement en marche dès que l’alimentation globale a été coupée : un véritable casse-tête pour les pompiers qui ne pouvaient utiliser leurs lances à eau dans un tel contexte. Et même une fois les générateurs de secours neutralisés, il reste les innombrables batteries au plomb et au lithium qui continuent à assurer l’alimentation électrique, retardant d’autant la lutte contre l’incendie qui fait rage.

Bien entendu, ce sinistre majeur a permis d’édicter un certain nombre de recommandations pour tenter de renforcer à l’avenir la sécurisation de ce type d’installation. Il n’en reste pas moins qu’il met en exergue l’extrême vulnérabilité de tels data centers dont le rôle devient central tant pour la gestion que pour la conservation de nos données numériques de plus en plus nombreuses et qui sont au cœur de toutes nos activités industrielles, économiques, financières, mais aussi culturelles et sanitaire. Reste à savoir si le niveau de sécurisation de ces données vitales est bien à la hauteur des enjeux…

L. V.

Ukraine : un conflit religieux ?

16 mars 2022

Et si le conflit qui fait rage en Ukraine depuis le début de l’invasion russe le 24 février 2022 et aurait déjà fait plus de 2,5 millions de réfugiés et sans doute déjà plusieurs milliers de morts de civils, avait aussi des répercussions, voire des racines religieuses ? Selon des enquêtes menées par le centre ukrainien d’études Razoumkov, 70 % des 44 millions d’habitants de l’Ukraine se déclarent croyants, quand cette proportion est désormais inférieure à 40 % en France. Et la très grosse majorité de ces croyants ukrainiens dit adhérer à l’église chrétienne orthodoxe.

À Irpin, près de Kiev, des personnes fuient après la destruction d’un pont par l’armée russe, mercredi 9 mars 2022 (photo © Mikhail Palinchak / Reuters / Ouest France)

Une tradition ancienne puisqu’elle remonte à Vladimir 1er, qui, devenu en 980 « Grand prince de toute la Russie kiévienne » se fait baptiser en 988 avant de convertir tout son peuple au christianisme de rite byzantin. Au XVe siècle, les métropoles de Kiev et de Moscou se séparent et la première tente de se rapprocher de Rome. Mais l’élite cosaque reste fidèle à l’orthodoxie orientale et, au XIXe siècle, le Tsar finit par interdire cette Église gréco-catholique qui tentait de s’émanciper.

Baptême de Vladimir 1er : peinture murale de 1880 dans la cathédrale de Kiev (source © Eglise russe)

Après la période soviétique et depuis le renouveau religieux qui a caractérisé les anciens pays slaves, une nouvelle Église orthodoxe ukrainienne a émergé à partir de 1991, en opposition à l’Église orthodoxe russe. Considérée comme schismatique, il lui a fallu attendre jusqu’en 2018 pour pouvoir s’ériger en église autocéphale, rattachée au patriarcat de Constantinople, dirigée par Bartholomée 1er. Il existe de fait pas moins de 16 Églises orthodoxes autocéphales de par le monde, la plupart rattachées au patriarcat œcuménique de Constantinople. Une situation qui crée des tensions entre les différentes Églises orthodoxes qui balancent entre le patriarcat de Moscou et celui de Constantinople…

Bartholomée 1er, patriarche de l’Église orthodoxe de Constantinople, à Istanbul (photo © Tolga Bozoglu / EPA / La Croix)

Un schisme qui n’est bien évidement pas dénué d’intention politiques, on s’en doute… D’autant que le « patriarche de Moscou et de toute la Russie », Kirill, intronisé depuis février 2009 après avoir été agent du KGB dans les années 1970, est un très proche de Vladimir Poutine, qui se déclare ouvertement en faveur de l’intervention militaire en Ukraine, affirmant publiquement que « la Russie ne conduit pas en Ukraine un combat physique mais métaphysique contre les forces du mal », rien de moins… Obsédé par la grandeur de son Église qui revendique plus de 100 millions de fidèles, le patriarche Kirill s’est souvent fait remarqué pour son train de vie assez ostentatoire et ses prises de positions très conservatrices.

Le patriarche Kirill, primat de l’Église russe orthodoxe à Moscou, le 27 février 2022 (photo © Igor Palkin Russian orthodox church presse SE via AFP / France TV Info)

Pour autant, ses positions belliqueuses envers l’Ukraine trouvent un écho très favorable parmi les dignitaires de l’Église serbe et de celle d’Albanie, où l’on se refuse clairement de parler d’invasion ou même de guerre pour désigner les « opérations militaires spéciales » qui se déroulent actuellement sur le sol ukrainien. Il en est d’ailleurs de même au sein de l’Église orthodoxe de Jérusalem où l’on évoque une simple « crise » sans jamais citer la Russie tant on craint de froisser les très nombreux Russes orthodoxes qui viennent en pèlerinage en Terre sainte et constituent une manne touristique non négligeable.

En revanche, cette guerre provoque de véritables remous au sein du clergé ukrainien, y compris parmi ceux qui avaient choisi de rester fidèles à l’Église orthodoxe russe et dont certains commencent à se détourner pour se rapprocher du patriarcat de Kiev. Cet affrontement militaire est donc en train d’alimenter des dissensions d’ordre religieux, et ceci se répercute même en dehors des frontières ukrainienne, notamment au sein de l’Église orthodoxe grecque.

Filaret, le patriarche de Kiev et de toute la Rus’ Ukraine (photo © Ganya Savilov / AFP / L’Orient – Le Jour)

Traditionnellement proche du patriarcat de Moscou, cette dernière a tardé à condamner l’invasion russe, alors même que le gouvernement grec avait réagi immédiatement en fustigeant justement « des bombes orthodoxes qui tuent des civils orthodoxes ». L’unanimité est loin de régner à ce sujet entre les différents popes de l’Église orthodoxe grecque, mais celle-ci s’est finalement ouvertement rangée du côté du patriarcat de Kiev, rejoignant en cela ses consœurs de Roumanie, du Monténégro, des États-Unis ou même d’Alexandrie en Afrique.

Une position qui rejoint finalement celle de l’Église catholique puisque le pape François a dénoncé d’emblée cette guerre qui « sème la mort » et provoque « des flots de larmes et de sang », tout en apportant son soutien au peuple ukrainien et en proposant ses services pour une médiation diplomatique.

Au delà de cet affrontement militaire, le conflit en Ukraine laissera très certainement des traces profondes au sein du monde orthodoxe déjà profondément divisé, la religion n’étant, comme souvent, que l’un des aspects qui traduit les divisions politiques et territoriales à l’œuvre dans tous les conflits depuis que l’humanité existe…

L. V.

Honduras : une femme contre la corruption ?

3 février 2022

Situé en Amérique centrale, entre le Guatemala au nord et le Nicaragua au sud, le Honduras est tristement connu pour être l’un des pays les plus inégalitaires d’Amérique latine et l’un des pays du monde où le taux d’assassinats politiques est le plus élevé… En 2012, on y dénombrait plus de 90 homicides pour 100 000 habitants, un chiffre assez effrayant comparé à celui de la France (1,4 homicide pour 100 000 habitants) ou même à celui des USA qui est de 5,4. La deuxième ville du Honduras, San Pedro Sula détiendrait même le record mondial en la matière avec 173 homicides pour 100 000 habitants…

Manifestation de l’ONG Copinh en 2016 suite à l’assassinat de la militante écologiste Berta Caceres (photo © Orlando Sierra / AFP / RFI)

Le pays est considéré comme l’un des plus dangereux du monde pour les journalistes, les syndicalistes ou les militants écologistes : plus de 130 de ces derniers ont été assassinés en toute impunité entre 2009 et 2019 ! La présence de gangs mafieux ultra violents, dénommés maras, liés au trafic de stupéfiants et adeptes des extorsions de fonds en tous genre, alimentent copieusement ce climat d’insécurité, renforcé par le très haut degré de corruption des élus politiques et des forces de l’ordre, elles-mêmes considérées comme « pourries jusqu’à la moelle » selon l’expression d’un ancien officier de police, d’ailleurs abattu deux semaines après cette déclaration quelque peu irrévérencieuse…

Arrestation d’un membre présumé du gang Mara Salvatrucha 13 à Tegucigalpa, au Honduras, en novembre 2020, lors d’un vaste coup de filet (photo © AFP / TDG)

Il faut dire que, depuis que Christophe Colomb a débarqué en 1502 sur la côte atlantique du Honduras et lui a laissé en héritage le nom qu’il porte toujours, le pays, devenu indépendant en 1839 a connu bien des périodes d’instabilité. Le Honduras fut même brièvement envahi par le Salvador voisin en 1969 dans un contexte de fortes tensions liées à des mouvements migratoires et à la suite de matchs tumultueux entre les deux équipes nationales dans le cadre des phases éliminatoires pour la coupe du monde de football : il n’y a pas que dans les stades que le foot exacerbe les passions…

Sous gouvernement militaire entre 1972 et 1983 et bénéficiant d’une aide militaire massive de l’administration Reagan qui utilise le pays comme base arrière dans sa guerre contre les sandinistes du Nicaragua, le Honduras connaît en 2002 une crise agricole qui menace de famine des dizaines de milliers de personnes. En 2006 cependant, élu à la tête du pays, le représentant du Parti libéral, Manuel Zelaya met en œuvre une politique réformiste et s’attaque au redressement économique du pays et à la réduction des inégalités sociales en créant notamment un salaire minimum.

L’ancien président hondurien Manuel Zelaya, renversé par un coup d’État le 28 juin 2009, ici à Mexico en août 2009, alors qu’il est encore considéré par beaucoup comme le président légitime, démocratiquement élu (photo © Henry Romero / Reuters / L’Express)

Le 28 juin 2009 à l’aube, à quelques heures d’une consultation électorale en vue de convoquer une assemblée constituante, le président Zelaya est brutalement arrêté par l’armée et expulsé manu militari en pyjama vers le Costa Rica. Un coup d’État en bonne et due forme, organisé par l’élite économique hondurienne appuyée ouvertement par certaines multinationales dont la United Fruit Company. De retour au pays en 2011, il fonde un nouveau parti de gauche, sous le nom de Liberté et Refondation. En 2013, c’est son épouse, Xiomera Castro, qui se présente à la Présidence de la République sous les couleurs de ce parti, mais échoue dans un scrutin qui donne lieu à de graves accusations de fraudes.

Le nouveau président, Juan Orlando Hernández, du Parti national, gouverne le pays de manière autoritaire et est éclaboussé par de multiples scandales de corruption, ce qui ne l’empêche pas d’être réélu en 2017, à l’issue d’un scrutin encore très controversé et émaillé de nombreuses violences. En 2019, il doit faire face à la situation de son propre frère, lui-même ancien député, arrêté à l’aéroport de Miami et accusé de trafic de drogue pour avoir exporté plusieurs tonnes de cocaïne vers les États-Unis où il est condamné à la prison à vie. Le président Orlando est lui-même accusé d’avoir utilisé l’appui financier des narco-trafiquants pour le financement de ses campagnes électorales…

Le 28 novembre 2021, c’est donc Xiomera Castro, l’épouse du président déchu Zelaya, qui a été élue à la Présidence de la République du Honduras, à la tête d’une coalition avec le centriste Salvador Nasralla. Elle vient tout juste de prendre ses fonctions officielles, le 27 janvier 2022 et promet de lutter contre la corruption endémique qui mine son pays depuis des années.

Xiomara Castro, la nouvelle présidente hondurienne, prononçant son discours d’investiture à Tegucigalpa, le 27 janvier 2022 (photo © Freddy Rodriguez / Reuters / Le Monde)

Elle compte ainsi remettre en selle la commission de lutte contre la corruption en s’appuyant sur les Nations-Unies, modifier le Code pénal pour renforcer les sanctions contre le blanchiment d’argent, développer les programmes sociaux de lutte contre la pauvreté, ou encore bloquer le développement des Zones spéciales de développement économique, ces zones de non droit qui servent de refuges officiels à nombre de délinquants poursuivis par la Justice. Selon elle, près des trois-quarts des 10 millions d’habitants du Honduras vivraient en dessous du seuil de pauvreté : elle a donc du pain sur la planche !

Scène de pugilat à l’assemblée nationale du Honduras le 21 janvier 2022 à l’occasion de l’élection controversée de son nouveau président (photo © Orlando Sierra / AFP / Ouest France)

Mais on ne change pas si facilement un pays gangrené à ce point par des décennies de libéralisme et de corruption endémique. Avant même sa prise de fonction, le nouvelle présidente s’est retrouvée confrontée à la fronde d’une vingtaine de députés de son propre parti qui ont cédé à l’appât du gain et ont fait élire l’un des leurs à la tête du Congrès national avec le soutien du Parti national, ce qui permet à ce dernier de contrôler de facto l’assemblée législative et risque de bloquer fortement la volonté réformatrice de Xiomara Castro : on lui souhaite bien du courage…

L. V.

2021 est finie : place à 2022 !

1 janvier 2022

Qui l’eut cru ? Apparu en 2019 dans la lointaine province chinoise du Hunan, le coronavirus à l’origine de l’épidémie de Covid-19 est toujours présent et bien implanté alors que l’on vient de tourner la page de l’année 2021 pour entrer en 2022. Variant après variant, et malgré le développement de plusieurs vaccins dans des délais records, malgré des mesures de confinement que l’on n’aurait jamais cru possibles dans nos démocraties assoiffées de liberté individuelle, malgré un effort de vaccination sans précédent à l’échelle mondiale, le virus s’accroche et continue à nous pourrir la vie…

Heureusement, quand tout va mal, il reste l’humour et la dérision que les dessinateurs de presse savent manier avec un talent toujours renouvelé, de quoi nous faire échapper, le temps d’un regard, à un quotidien parfois morose et bien déprimant. Profitons donc de leur coup de crayon plein d’empathie et parfois d’ironie mordante pour sourire une dernière fois de ces quelques événements, petits ou grands, qui ont fait un peu de notre actualité durant cette année 2021 qui vient de se refermer.

Les contributeurs de ce blog collectif vous souhaitent, pour cette nouvelle année 2022 qui débute, une bonne santé sans (trop de) coronavirus, même si l’on commence à s’attacher à ces petites bêtes, et surtout une grosse dose de bonne humeur, de bienveillance et d’esprit critique, jamais inutile pour prendre un peu de hauteur face à une actualité parfois excessivement anxiogène. N’hésitez-pas à venir régulièrement jeter un coup d’oeil à nos articles, pour partager ensemble petits potins, réflexions de fond, coups de coeur et actualité locale… et bonne année 2022 à tous !

Janvier 2021 :

L’année commence bien : le 16 janvier, le gouvernement décrète le couvre feu généralisé à partir de 18h sur tout le territoire, par extension des mesures qui avaient déjà instauré le couvre feu à partir de 20h avant de le faire passer à 18h dans 25 départements jugés prioritaires. La levée de cette mesure de restriction des déplacements sera progressive mais il faudra attendre le 20 juin pour que le couvre feu encore fixé à 23h soit finalement supprimé.

Un dessin d’actualité signé Zaïtchick (source © Blagues et dessins)

Février 2021 :

Le 18 février 2021, le robot mobile Perseverance, développé par la NASA, se pose à la surface de la planète Mars, dans le cratère d’impact Jezero, lequel a abrité, il y a plusieurs millions d’années un lac permanent. L’objectif de la mission est de rechercher des traces de vie en procédant à des carottages de sol et à des analyses par spectrométrie de masse, durant son parcours qui est prévu pour durer 2 ans. Les échantillons prélevés sont déposés le long du trajet en vue de pouvoir être rapatriés un jour sur Terre, probablement pas avant 2031, mais aucun Martien n’a été rencontré à ce jour par le robot…

Un dessin signé Ysope

Mars 2021 :

Lundi 1er mars 2021, l’ancien Président de la République, Nicolas Sarkozy, est condamné à 3 ans de prison dont 1 an ferme, pour corruption et trafic d’influence, dans l’affaire des écoutes téléphoniques, datant de 2014. A l’époque il échangeait par téléphone et sous le nom d’emprunt de Paul Bismuth, avec son avocat sur ses propositions de corruption d’un magistrat de la Cour de cassation, espérant ainsi accéder à des informations confidentielles sur son dossier suite à l’affaire Bettencourt. Des conversations qui avaient été interceptées et enregistrées par les enquêteurs…

Un dessin d’actualité signé Deligne (source © Blog Bernard Lusset)

Avril 2021 :

C’est paradoxal : alors que le Premier ministre, Jean Castex, annonce fin avril la levée de certaines mesures de confinement pour le mois de mai, une groupe de 4 astronautes, dont le Français Thomas Pasquet, protégés de pied en cap par une combinaison intégrale, embarque à destination de la station spatiale internationale pour aller se confiner dans l’espace, à des milliers de kilomètres de leur domicile. Un paradoxe qui n’a pas échappé au facétieux Emmanuel Chaunu…

Un dessin d’actualité signé Chaunu (source © Ouest France)

Mai 2021 :

Dimanche 23 mai, un avion de ligne de la compagnie aérienne Ryanair, reliant les villes d’Athènes et de Vilnius, est détourné par un avion de chasse vers Minsk, capitale de la Biélorussie, sous prétexte d’une alerte à la bombe. A son bord, le journaliste biélorusse Roman Protassevitch, opposant du régime d’Alexandre Loukachenko est aussitôt arrêté et emprisonné. Malgré les protestations européennes, la Russie de Vladimir Poutine soutient ouvertement cet acte de piraterie aérienne, elle qui est accusée d’avoir abattu, le 7 juillet 2014, un Boeing 777 assurant le vol MH17 de la Malaysia airlines entre Amsterdam et Kuala Lumpur, ne laissant aucun survivant parmi les 283 passagers et les 15 membres de l’équipage. Le survol du Donetz, cette région d’Ukraine en proie à un conflit séparatiste attisé par l’armée russe, n’était pourtant pas interdite aux avions civils…

Un dessin du Néerlandais Joep Bertrams publié dans Le Monde (source © Cartooning for Peace)

Juin 2021 :

A l’occasion des élections départementales et régionales, pourtant regroupées en même temps les 20 et 27 juin 2021, le taux d’abstention enregistre de nouveaux records ! Sur les 48 millions d’électeurs appelés aux urnes, un tiers seulement s’est déplacé pour aller voter : 33,27 % au premier tour et 34,58 % au second tour. En dehors de la Corse, le taux d’abstention a dépassé les 60 % dans toutes les régions françaises : du jamais vu !

Un dessin d’actualité signé Ganaga (source © Blagues et dessins)

Juillet 2021 :

Prévus initialement en 2020 mais reportés pour cause de pandémie mondiale, les Jeux olympiques de Tokyo s’ouvrent finalement le 23 juillet 2021. La situation sanitaire ne s’étant pas vraiment améliorée, les autorités olympiques prennent finalement la décision de ne pas ouvrir les tribunes aux spectateurs et les épreuves se déroulent pour l’essentiel à huis clos dans des stades vides, y compris pour la cérémonie d’arrivée de la flamme olympique : une décision inédite et guère de nature à encourager l’esprit olympique de concorde et de communion sportive…

Un dessin d’actualité signé Oli (source © Les humeurs d’Oli)

Août 2021 :

Dimanche 15 août 2021, les Talibans arrivent aux portes de Kaboul à l’issue d’une offensive éclair qui leur a permis de reprendre en une dizaine de jours seulement quasiment toutes les grandes villes d’Afghanistan, profitant du retrait des troupes américaines après 20 ans de présence militaire. Le dernier avion militaire américain quittera le sol afghan le 30 août seulement mais c’est le début, pour une partie de la population afghane, d’une période particulièrement éprouvante, surtout pour tous ceux qui comptaient sur l’aide occidentale pour faire évoluer leur pays vers un climat social plus ouvert et plus libéral.

Un dessin signé du caricaturiste algérien Dilem (source © France 24)

Septembre 2021 :

Le 15 septembre 2021, l’Australie met brutalement fin et sans préavis au contrat qui la liait avec le groupe d’armement français Naval Group pour la commande de 12 sous-marins, un contrat signé en 2016 pour un montant de 34,3 milliards d’euros. L’annonce en est faite lors d’une allocution commune du premier ministre australien Scott Morrison, de l’Anglais Boris Johnson et de l’Américain Joe Biden, ces trois pays ayant décidé de créer une nouvelle alliance devant déboucher sur la fabrication de 8 sous-marins nucléaires américains au bénéfice de l’Australie. La France rappelle aussitôt ses ambassadeurs en Australie et aux États-Unis mais la crise diplomatique sera de courte durée…

Un dessin de Chapatte (source © Le Temps)

Octobre 2021 :

En cet automne 2021, les sondages ne sont pas très favorables à la maire de Paris, Anne Hidalgo, qui avait annoncé le 12 septembre sa candidature aux présidentielles de 2022 et qui vient pourtant de remporter une primaire fermée du Parti socialiste face à Stéphane Le Foll. Créditée d’à peine 7 % des intentions de vote au lancement de sa campagne, elle ne cesse de baisser dans les sondages, derrière Yannick Jadot qui a remporté, difficilement, une primaire écologiste ouverte, et encore plus loin de Jean-Luc Mélenchon qui se présente au nom de la France insoumise tout en refusant toute idée de candidature commune à gauche.

Un dessin signé Kak, publié le 15 octobre 2021 (source © L’Opinion)

Novembre 2021 :

La 26e conférence des parties organisée en novembre 2021 à Glasgow, en Ecosse, a débouché sur un fiasco quasi total, même si davantage de pays (dont l’Inde) se sont engagés pour une réduction de leurs émissions de gaz à effet de serre en vue de viser la neutralité carbone. Même si tous les engagements pris lors de cette rencontre devaient être tenus, l’augmentation de la température moyenne du globe devrait atteindre 2,4 °C d’ici 2100, très au-delà des 1,5 °C qui étaient visés à l’issue de l’accord de Paris lors de la COP 21 : on régresse…

Un dessin signé Alex publié par La Liberté (source © Courrier international)

Décembre 2021 :

C’est le temps de Noël et de la crèche. Mais en ces temps de pandémie et de nouveau pic épidémique, se déplacer n’est pas simple et même les Rois Mages ne sont pas à l’abri des désagréments liés aux procédures sanitaires. Heureusement, Amazon est là pour palier les défaillances de nos porteurs de cadeaux : la tradition a du plomb dans l’aile…

Un dessin signé Soulcié publié dans Marianne le 24 décembre 2021

Chute de météorite ou l’accident improbable

10 décembre 2021

Comme chacun sait, nos ancêtres les Gaulois ne craignaient qu’une chose, que le ciel leur tombe sur la tête. Une crainte a priori pas totalement injustifiée quand on sait que plusieurs dizaines de milliers de météorites d’une masse supérieure à 10 g viennent percuter annuellement le sol de notre planète, ce qui représente en moyenne une masse totale de l’ordre de 40 tonnes susceptible de s’abattre sur notre tête chaque année. Sans compter bien évidemment les micrométéorites, ces poussières d’étoiles qui ressemblent à de la cendre de cigarettes, qui croisent en permanence la trajectoire de la terre mais dont l’essentiel est consumé dans l’atmosphère.

Un dessin signé Besse, publié par Marianne le 18 novembre 2021

Bien évidemment, la plupart de ces météorites ou astéroïdes qui viennent ainsi régulièrement heurter notre planète ne présentent pas de danger, même s’il ne soit pas exclu qu’ils aient été à l’origine d’événements cataclysmiques par le passé, car ils ont toutes les chances de s’abattre dans la mer, qui couvre les deux-tiers de la surface terrestre, ou sur des zones désertiques puisque les espaces urbanisés ne représentent finalement qu’environ 3 % de la superficie du globe. On dénombre pourtant, bon an mal an, entre 5 et 25 chutes de météorites dûment observées et qui sont donc susceptibles de causer des dégâts.

De là à recevoir une telle météorite sur la tête, ce serait vraiment jouer de malchance… Mais pourtant, il semble que le cas se soit déjà produit, et sans doute même à de multiples reprises. L’exemple le plus récent, bien que faisant l’objet de controverses, notamment de la part de la NASA, remonte au 6 février 2016. Un chauffeur de bus indien, du nom de Kamaraj, a été tué ce jour là alors qu’il se promenait sur le campus d’une université près de Natrampalli, dans l’État indien du Tamil Nadu, et trois autres personnes ont été blessées aux alentours où les vitres des bâtiments les plus proches et celles d’un bus scolaire ont été brisées par le souffle.

Investigation autour du cratère d’impact où un homme a été tué le 6 février 2016 (source © KK Productions / ABC news)

Il n’a pas été retrouvé de traces d’explosif sur le site, ce qui exclut a priori la thèse de l’attentat, et les témoins racontent avoir entendu un bruit strident et vu un objet volant « ressemblant à un drone ». Les enquêteurs ont aussi retrouvé sur les lieux de l’accident, dans le cratère de 60 cm de profondeur, des pierres étranges, dont un fragment de 11 g, qui pourraient s’apparenter à des restes de météorites. Un impact similaire avait d’ailleurs été signalé peu auparavant, le 26 janvier 2016 à Alangayam, un autre village du même district de Vellore.

Sur la base des calculs statistiques faits par les spécialistes, être ainsi frappé par une météorite est très improbable. Mais il semble bien que ce chauffeur indien ait été victime d’un karma particulièrement défavorable…

Pour autant, l’histoire récente fait état d’autres personnes qui ont été percutées par un bout de météorite. C’est le cas notamment d’Ann Elizabeth Hodges qui avait été réveillée en sursaut alors qu’elle faisait tranquillement la sieste sur son canapé dans sa maison de Oak Grove, un faubourg de Sylacauga, en Alabama. Ce 30 novembre 1954, par une belle après-midi d’automne, de nombreux témoins observent la boule de feu qui traverse le ciel et se fragmente. Un des morceaux, de la taille d’un ananas de près de 4 kg traverse le toit de la maison de Mme Hodges, vient rebondir sur un meuble avant de réveiller en sursaut la propriétaire des lieux qui s’en tire avec de graves contusions. Le fragment de météorite, réquisitionné par l’United States Air Force, est désormais exposé au Museum d’histoire naturelle de l’Alabama, après avoir fait l’objet d’un contentieux avec les propriétaires des lieux qui voulaient le vendre aux enchères pour payer les réparation de leur toit…

Ann Hodges avec le morceau de météorite qui l’a percutée dans son canapé (source © Alabama Museum of Natural History)

On cite aussi dans les annales le cas d’une malheureuse vache tuée net le 15 octobre 1972 sur les terres de la ferme El Tinajero, près de Valera, au Vénézuela. Ce jour-là, les témoins observent une lumière brillante accompagnée d’une déflagration, et le lendemain matin, le fermier découvre sa vache morte à proximité de trois fragments de météorites dont le plus gros pèse pas moins de 38 kg. De là à penser que le pauvre Karamaj, décédé en 2016, serait une réincarnation de la vache d’El Tinajero, l’hypthèse ne semble même pas avoir été examinée par les scientifiques…

En revanche, des chercheurs ont découvert, en avril 2020 selon la revue Meteoritics & Planetory Science, en fouillant dans des archives de la Présidence de la République de Turquie, trois vieux manuscrits qui font état de rapports très circonstanciés adressés par le gouverneur de Sulaymaniiyah, actuellement en Irak, à Abdul Hamid II, alors sultan de l’empire ottoman. Ces documents expliquent que le 22 août 1888, une boule de feu a embrasé le ciel à proximité de la ville, sans doute du fait de l’explosion dans l’atmosphère d’une météorite. Pendant quelques minutes, les témoins ont vu une pluie de météorites s’abattre sur une colline. Un homme en est mort et un autre est resté paralysé, touchés par les impacts car au mauvais endroit, au mauvais moment… Les champs aux alentours auraient aussi subi des dégâts importants mais l’échantillon de météorite qui était supposé accompagner le rapport manuscrit reste introuvable à ce jour.

Des boules de feu dans le ciel… (photo © Aliaksandr Marko / Adobe Stock / Futura Science)

L’Histoire a aussi retenu le cas d’un chien qu’un marchand aurait vu se faire pulvériser en 1911 à Nakhla en Egypte, probablement sous l’impact d’une petite météorite. En juin 2009,un jeune Allemand de 14 ans, Gerrit Blank, a aussi raconté avoir vu une boule de feu dans le ciel avant de ressentir une violente douleur à la main où un fragment de météorite de la taille d’un petit pois l’a frôlé, lui laissant une petite cicatrice, avant de finir sa course dans le bitume où les scientifiques ont pu le récupérer pour l’analyser.

Des événements bien anodins comparés à celui qui s’est produit le 15 février 2013, dans le sud de l’Oural, lorsqu’un météore de 15 à 17 m de diamètre, pesant probablement autour de 12 000 tonnes, s’est fragmenté dans l’atmosphère, créant une onde de choc qui a causé de nombreux dégâts dans la ville de Tcheliabinsk, une métropole de plus d’un million d’habitants. Le toit d’une usine a été fortement endommagé et des milliers de vitres ont été soufflées, blessant plus de 1 000 personnes, principalement du fait des éclats de verre.

Trace dans le ciel du passage de la météorite de Tcheliabinsk, en Russie, le 15 février 2013 (photo © Alex Alishevskikh / Futura Science)

Un siècle plus tôt, le 30 juin 1908, une gigantesque explosion avait été observée dans la taïga sibérienne, dans un secteur de collines boisées drainées par la Toungouska pierreuse, un affluent de l’Ienisseï. Quelques éleveurs de rennes autochtones ont vu passer une énorme boule de feu dans le ciel, peu avant l’explosion qui s’est produite à une soixantaine de kilomètres de Vanavara.

Arbres soufflés par la comète de la Toungounska en 1908 (source © Astrosurf / Luxorion)

L’absence de cratère observé laisse encore planer des doutes sur la nature de cet évènement qui pourrait cependant être lié à l’impact d’une comète s’étant désagrégée dans la basse atmosphère. Toujours est-il que la déflagration qui s’en est suivie est estimée à 1000 fois celle de la bombe d’Hiroshima et qu’elle a totalement détruit la forêt sur un rayon de 20 km.

De quoi alimenter les fantasmes de ceux qui redoutent la chute inopinée d’une météorite géante sur une mégapole : c’est peu probable, mais pas totalement exclu…

L. V.

Balmes de Lyon : les arêtes de poisson sont restées coincées…

25 novembre 2021

C’est le problème des sites urbains occupés de longue date : les projets d’aménagement sont parfois tributaires des vestiges que nous ont laissés nos lointains prédécesseurs. A Marseille, les maires successifs jusqu’à présent ne se sont guère encombrés de telles considérations, n’hésitant pas à sacrifier au développement de la ville les vestiges antiques de toute nature sur lesquels butent régulièrement les pelleteuses, saccageant encore récemment sans vergogne tel oppidum celto-ligure, telle carrière datant de l’installation de la colonie phocéenne et ne conservant que contraints et forcés, de maigres reliquats de l’ancien port antique autour du Centre Bourse.

Mais Marseille n’est pas la seule à se heurter ainsi à la gestion des traces de nos anciens. A Lyon aussi, la question se pose, même si la ville est d’implantation plus récente, fondée en 43 avant J.C. par le gouverneur Lucius Munatius Planctus, sous le nom de Lugdunum, sur un site certes occupé depuis au moins 600 ans par des tribus gauloises, mais qui a connu alors un essor spectaculaire puisqu’elle est est devenue capitale des Gaules une quinzaine d’années seulement après sa création.

Reconstitution de la ville de Lyon à la fin de l’époque gallo-romaine (source © Lyonnitude active)

Alors que les Gaulois étaient alors installés sur la colline de la Croix-Rousse et au niveau de la confluence, à Condate, la ville romaine initiale s’étend principalement sur la colline de Fourvière, avant d’englober la colline voisine de la Croix-Rousse puis la Presqu’île qui s’étend entre Saône et Rhône. Sur ces « balmes », un ancien mot gaulois faisant référence aux grottes d’ermites et qui désigne ces collines aux versants escarpés surplombant la Saône et sur lesquelles les Romains ont choisi d’édifier la cité, le substratum de granite et de gneiss est recouvert d’une épaisse couche d’argile, elle-même surmontée de sables et de cailloutis par dessus lesquels s’est déposée une moraine glaciaire argilo-caillouteuse, puis des limons de loess apportés par le vent après la dernière glaciation.

Du fait de cette nature géologique, l’eau s’infiltre et circule en abondance dans le sol avant de se heurter en profondeur à ces formations argileuses imperméables, ce qui conduit à la formation de nombreuses sources à flancs de colline. Dès leur installation, les Romains ont non seulement mis en place un réseau d’aqueducs pour approvisionner la ville en eau potable depuis le Gier ou l’Yzeron, mais aussi un réseau souterrain de drainage, sous forme de vastes galeries maçonnées dont la plupart sont encore en parfait état.

Aqueduc romain du Gier à Chaponost (photo © Jacques Mossot / Structurae)

Après avoir périclité pendant plusieurs siècle, la ville de Lyon connaît une nouvelle prospérité à la Renaissance où elle s’impose comme capitale financière et économique de la France. Les réseaux sophistiqués de l’époque romaine ayant été quelque peu oublié, chacun creuse son puits et ses propres galeries pour assurer son alimentation en eau, créant ainsi un réseau anarchique de galeries souterraines qui s’enfoncent sous les collines. Les couvents et congrégations religieuses puissantes qui investissent la colline de Fourvière, tombent d’ailleurs parfois sur d’anciens ouvrages romains à l’occasion de leurs propres travaux d’infrastructures hydrauliques.

Réseau souterrain antique sous la colline de Fourvière, photo empruntée au magnifique site La Taupe vous guette

A partir des années 1850, le progrès technique permet d’installer les premières pompes pour alimenter la Croix-Rousse directement avec l’eau des fleuves, avant que le percement du canal de Jonage, achevé en 1899, ne vienne régler à la fois la question de l’alimentation de l’agglomération en eau potable et en électricité. Les puits qui étaient encore utilisés et sans doute à l’origine des dernières épidémies de choléra qui touchent la ville à la fin du XIXe siècle, sont dès lors abandonnés.

Et forcément, la mémoire collective oublie tous ces ouvrages souterrains creusés au fil des siècles sous les balmes de Lyon pour drainer et capter les écoulements d’eau. Mais si la mémoire des hommes est fragile, la Nature est souvent là pour la leur rafraîchir. Le 6 novembre 1930, un cantonnier signale ainsi des suintements inhabituels à travers les fissures d’un mur de soutènement juste en dessous de l’hôpital de l’Antiquaille. On interdit l’accès de la rue aux poids-lourds mais les infiltrations s’accentuent et dans la nuit du 12 au 13 novembre, le mur de soutènement cède brutalement tandis qu’une coulée de boue vient s’abattre contre l’immeuble d’en face. Les pompiers viennent constater les dégâts et prendre en charge les blessés, mais c’est alors qu’un pan entier de la colline cède et vient tout ensevelir, coupant en deux les immeubles. On dénombre 39 victimes dont 19 pompiers, soit 20 % des effectifs de l’époque !

Photo d’archive de l’effondrement du 13 novembre 1930 à Fourvière (source © Le Progrès)

L’émoi est grand et l’on commence à prendre conscience de la fragilité de ces collines parcourues de multiples circulations d’eaux souterraines plus ou moins bien drainées par un réseau anarchiques de galeries qui ne sont plus entretenues depuis des années. Une Commission des Balmes est créée dans la foulée, d’abord sous la forme d’un collège d’experts pour analyser les causes de l’accident, puis, à partir de 1951 pour donner un avis consultatif sur les projets de construction dans des sites à risque géotechnique.

Ce qui n’empêchera pas la survenance d’autres catastrophes comme celle du 14bis cours d’Herbouville où l’effondrement d’un immeuble de 5 étages sous l’effet d’un glissement de terrain fera 3 morts le 31 juillet 1977, dans une rue du pied de la Croix-Rousse qui avait déjà fait l’objet d’un éboulement majeur le 8 mai 1932 avec un bilan particulièrement lourds d’au moins 30 morts. En 1977, le bilan humain avait pu être limité grâce à la présence d’esprit des sapeurs-pompiers qui avaient réussi à faire évacuer en urgence l’immeuble avant qu’il ne s’effondre brusquement, mais plusieurs autres bâtiments s’étaient à leur tour effondrés dans les jours suivants, laissant un trou béant qui ne fut comblé qu’à partir de 1988.

Photo d’archive de l’effondrement du 31 juillet 1977 cours d’Herbouville, désormais cours Aristide Briand (source © Le Progrès)

Il a fallu à Lyon les travaux gigantesques de doublement du tunnel sous la Croix-Rousse pour que la ville prenne enfin conscience de l’importance de ce patrimoine historique que constituent toutes ces galeries souterraines qui ont été creusées sous les collines. Ouvert à la circulation en 1952, le tunnel de la Croix-Rousse, dont les 1752 m de longueur sont parcourus quotidiennement par 50 000 véhicules, nécessitait une rénovation d’urgence, finalement décidée en 2007 : des travaux gigantesques, estimés à 220 millions d’euros, et qui exigeaient notamment le percement d’un second tube dédié en temps normal aux déplacements en mode doux, mais permettant de servir de voie d’évacuation en cas d’accident.

Mis en service début 2014, ce nouveau tunnel a aussi été l’occasion d’un remarquable travail archéologique initié par les services de la ville et dont les conclusions avaient été rendues publiques en 2009. Les « cataphiles », ces passionnés qui parcourent en tous sens les galeries souterraines du cru pourtant interdites au public depuis 1989, s’inquiétaient en effet des dommages irréparables que pouvaient causer ce chantier pharaonique qui devait recouper un des réseaux souterrains emblématique de la ville, connu sous le nom de réseau fantasque ou arêtes de poissons, mal connu et non répertorié dans les archives locales.

Extrémité d’une galerie du réseau en arêtes de poisson (photo © L’influx)

A l’issue de ce gros travail d’investigation archéologique, on en sait désormais un peu plus sur ce réseau mystérieux, beaucoup plus étendu qu’on ne l’imaginait, depuis les rives du Rhône jusqu’au plateau de la Croix-Rousse et dont la construction remonte au XVIe siècle. Ces galeries, soigneusement maçonnées avaient en réalité une fonction purement militaire, servant aux soldats à entreposer vivres et munitions tout en leur permettant de circuler ni vus ni connus. Elles ont été creusées suite à l’édification de la citadelle Saint-Sébastien, édifiée en 1564 sur ordre de Charles IX et dont la fonction était de surveiller la population lyonnaise et de se défendre contre elle en cas de besoin.

Le jeune roi Charles IX en 1561 avec sa mère Catherine de Médicis et ses frères et sœurs Henri, François et Marguerite (source © Atelier François Clouet / Hérodote)

Intronisé roi en 1560 à l’âge de 10 ans, après la mort prématurée de son frère François II, le jeune Charles IX et sa mère Catherine de Médicis qui assure la régence jusqu’à sa majorité, doivent faire face au début des guerres de religion qui commencent à ensanglanter le pays et déboucheront en 1572 sur le massacre de la Saint-Barthélémy. Dans ce climat trouble, Marie de Médicis entreprend avec le jeune roi un véritable tour de France du royaume qui le conduit à Lyon durant l’été 1564, le temps d’y interdire le culte protestant avant de fuir la ville suite à l’arrivée d’une épidémie de peste.

C’est d’ailleurs non pas à Lyon, mais à Turin que les historiens ont retrouvé dans les archives la seule mention d’époque du fameux réseau en arrêtes de poisson construit sous la citadelle et dont fait état un espion dans son rapport. La citadelle elle-même sera démantelée dès 1585, à la demande de la ville et aux frais du pouvoir royal qui l’avait édifiée de manière très vexatoire.

Galerie en eau du réseau dit en arêtes de poisson sous la Croix-Rousse (photo © Davis Patin / Le Bonbon)

Une telle brièveté d’usage ajoutée au caractère confidentiel de l’édifice expliquent pourquoi il a fallu attendre près d’un demi-millénaire pour que les Lyonnais apprennent enfin l’existence et la raison de ce patrimoine architectural militaire absolument remarquable, au point d’ailleurs que certains militent en faveur de son aménagement pour une ouverture au public. Ce qui serait peut-être une bonne idée, non seulement pour permettre à tout un chacun de découvrir ces vestiges si particuliers, mais aussi pour mieux prendre conscience de l’importance de ces réseaux souterrains historiques qui minent les collines de Fourvière et de la Croix-Rousse…

L. V.

Des trous, encore des gros trous…

6 juin 2021

C’est un phénomène qui se produit plus souvent qu’on ne l’imagine mais qui frappe tellement l’imagination qu’on a toujours du mal à y croire : brusquement le sol se dérobe et un gouffre se forme sous nos pieds, comme si les portes de l’enfer s’ouvraient brusquement pour tout engloutir !

C’est encore ce qui vient de se produire le 29 mai 2021, dans une zone d’agriculture intensive située près de Santa Maria Zacatepec, dans L’État de Pueblo, à une bonne centaine de kilomètres au sud-est de Mexico. Le trou, quand il est apparu au beau milieu des champs mesurait environ 5 m de diamètre, mais il s’est rapidement agrandi atteignant 60 m de diamètre dès le 31 mai. Et l’évolution se poursuit puisque le 1er juin, la chaîne d’information Euronews annonçait qu’il avait atteint 80 m et il en est désormais à 100 m !

Vue aérienne du gouffre apparu dans les champs près de Santa Maria Zactepec, en date du 1er juin 2021 (photo © Jose Castañ ares / AFP / RTL)

Son expansion galopante que rien ne semble arrêter rapproche désormais dangereusement le gouffre de la ferme la plus proche que les autorités ont dû se résoudre à évacuer en urgence tout en essayant de contenir à distance les badauds qui affluent. Le trou, aussi impromptu qu’inquiétant, de forme quasi circulaire et rempli d’eau boueuse, ferait plus de 20 m de profondeur et a bien évidemment attiré l’attention des réseaux sociaux qui s’amusent à imaginer toutes sortes d’hypothèses pour expliquer l’origine de cette piscine géante dans laquelle certains facétieux verraient bien barboter l’ogre Shrek, tandis que d’autres y voient forcément la main des extraterrestres…

Le gouffre de Santa Maria Zacatepec, une simple piscine pour l’ogre Shrek ? (photomontage © Luis Gabriel Velasquez / Twitter / Ouest France)

Les investigations pour déterminer l’origine de cet effondrement sont encore en cours mais les circulations d’eaux souterraines en sont certainement largement responsables. Le fait que le trou se soit très rapidement rempli d’eau confirme que cette eau est celle de la nappe phréatique naturelle, laquelle fait l’objet à cet endroit d’intenses pompages agricoles.

Le sol de cette région est largement recouvert par des dépôts de cendres volcaniques issues des éruptions successives du Popocatepetl, un matériau granulaire très fin, qui constitue un excellent substrat agricole, mais qui s’érode facilement. Les pompage intensifs ont probablement contribué à soutirer une partie de ces matériaux en profondeur, jusqu’à provoquer un fontis qui a fini par remonter jusqu’à la surface du sol selon un mécanisme bien connu des carriers.

Car ce type de phénomène est en fait très fréquent. Il résulte souvent de l’effondrement d’anciennes cavités souterraines, comme on a pu le voir encore assez récemment près d’ici, à Roquevaire, où des effondrements très comparables se sont formés au droit d’ancienne carrières souterraines de gypse, abandonnées depuis des années. Des phénomènes très similaires continuent d’ailleurs de se produire sur d’anciennes exploitations de gypse à Marseille, dans le secteur des Caillols notamment.

Effondrement d’anciennes carrières souterraines de gypse à Roquevaire en 2005 (source © SDIS des Bouches-du-Rhône / Ministère de l’écologie)

Le gypse est en effet un matériau qui se dissout facilement sous l’effet des circulations d’eux souterraines, ce qui explique ces apparitions de gouffres en surface. Ainsi, le 22 août 1992, un gouffre de 80 m de diamètre et de 15 m de profondeur était brusquement apparu en pleine nuit, sur la commune de Bargemon dans le Var. Heureusement, aucune victime n’avait été à déplorer même si les premières maisons n’étaient guère éloignées des bords de l’abîme ainsi créé.

Plus récemment, le 8 octobre 2014 en soirée, un autre effondrement spectaculaire s’était produit sur la commune du Luc, toujours dans le département du Var, entre la Nationale 7 et l’autoroute A8, juste au pied d’un petit groupe d’immeubles d’habitations. Le cratère de 25 m de diamètre et 15 m de profondeur avait continué d’évoluer jusqu’à saper les fondations du bâtiment le plus proche qui avait dû bien évidemment être évacué.

Vue de l’effondrement du Luc en date du 17 octobre 2014 (source © BRGM)

Dans certains secteurs où les exploitations souterraines ont été nombreuses, les effondrements peuvent être particulièrement fréquents. Cela avait notamment été le cas sur le plateau picard, dans la Somme, en 2001, où plus de 3500 effondrements avaient été recensés en quelques mois, à la suite d’un gros orage survenu dans un contexte d’inondation par remontée de nappes. Beaucoup d’entre eux étaient liés à d’anciennes galeries creusées dans la craie ou les limons sus-jacents, pour servir de caves, de souterrains-refuges ou d’abris liés à la guerre de tranchées qui s’était déroulée ici pendant la Première guerre mondiale.

Effondrement survenu en juillet 2001 à Andechy (Somme) au milieu d’un champ de betteraves, lié vraisemblablement à l’existence d’anciennes tranchées non comblées depuis la guerre de 1914-18 (source © BRGM)

A l’issue du conflit, au cours duquel nombre de villages avaient été entièrement rasés, le gouvernement avait payé les populations locales pour reboucher les tranchées et les aider ainsi à se réinstaller. Mais les innombrables chambres souterraines annexes qui servaient de chambrées pour les soldats, voire de réfectoires, d’hôpitaux de campagne ou de bureaux pour les officiers, étaient souvent restées intactes, jusqu’à ce qu’elles finissent par s’effondrer au milieu des champs de betteraves ou des nouveaux lotissements construits depuis…

Effondrement d’une ancienne marnière à Neuville-sur-Authou, dans l’Eure, en 2001 (source © Thirel solutions)

Nombre de ces anciennes cavités qui s’effondrent aujourd’hui sont aussi liés à l’exploitation de la craie, longtemps pratiquée dans une large moitié nord de la France, pour amender les champs, notamment en Normandie et en Île-de-France. Les agriculteurs avaient en effet l’habitude de creuser des puits à partir desquels ils extrayaient des blocs de craie qu’ils disposaient à la surface des champs. Désagrégé par le gel, ce matériau crayeux servait à chauler les sols argileux pour améliorer leur fertilité. Le nombre de cavités de ce type, simplement rebouchées en surface mais rarement comblées est ainsi estimé à plus de 140 000 pour les seuls départements de la Seine-Maritime et de l’Eure, ce qui donne une idée de l’ampleur du risque encouru lorsque ces cavités s’effondrent brusquement, comme cela a été le cas par exemple le 13 mars 2001, à Neuville-sur-Authou, en Normandie, où un jeune homme a été englouti dans le cratère qui s’est formé juste devant la maison de son beau-frère.

Gouffre béant formé sur le parking de l’hôpital de la Mer à Naples le 8 janvier 2021 (photo © Ciro Fusco / ANSA / Midi Libre)

Et l’on pourrait multiplier ainsi les exemples à l’infini tant le phénomène est finalement assez courant. Citons par exemple, pour rester dans l’actualité récente le gouffre gigantesque qui s’est formé le 8 janvier 2021 sur la parking d’un hôpital de Naples, sans faire de victimes mais entraînant la perte de nombreux véhicules qui avaient mal choisi leur emplacement pour se garer. Les raisons d’un effondrement brutal aussi spectaculaire seraient à rechercher dans les fortes précipitations qui s’étaient abattues sur la ville les jours précédents.

Le cratère C17 (25 m de diamètre et 30 m de profondeur) apparu en septembre 2020 en Sibérie, provoqué par une explosion souterraine de méthane ? (source © Le Parisien)

En Sibérie, en revanche, c’est plutôt le réchauffement climatique que les scientifiques mettent en cause dans l’apparition de plusieurs cratères repérés ces dernières années dans la péninsule de Yamal. Depuis 2013, il s’agit d’une petite vingtaine de gouffres ainsi apparus, de plusieurs dizaines de mètres de profondeur. En l’occurrence, ils semblent liés au dégazage du méthane contenu dans le pergélisol en profondeur. Leur apparition se fait de manière brutale sous forme d’une véritable explosion, précédée par un gonflement du sol, parfois sur plusieurs mètres, avant que la couche superficielle de sol ne cède sous la pression sous-jacente. Avec le changement climatique global, la Terre n’a pas fini de nous étonner et il vaut mieux regarder où l’on met les pieds…

L. V.

Rwanda : le génocide refait parler de lui

24 mai 2021

Il est des événements historiques qui frappent les esprits et continuent à hanter les mémoires, des années plus tard. Assurément, le génocide qui fit environ de l’ordre de 800 000 morts au Rwanda en à peine trois mois, entre le 7 avril et le 17 juillet 1994 en fait partie et n’a pas fini d’empoisonner les relations entre ce petit État africain et la France, longtemps accusée par le gouvernement de Paul Kagame de s’être faite le complice de ces massacres.

Réfugiés rwandais fuyant vers le Tanzanie le 30 mai 1994 (photo © Jeremiah Kamau / Reuters / Le Monde)

Comme pour la guerre d’indépendance en Algérie, pour laquelle les blessures de part et d’autres restent vives, bien des années après la fin des événements, les historiens ont encore du mal à analyser les faits de manière totalement objective tant les passions restent fortes. On l’a encore vu récemment avec la publication en janvier dernier du rapport de Benjamin Stora, destiné à ouvrir des pistes pour la réconciliation entre les peuples français et algériens mais qui a été reçu plus que fraîchement, tant par les autorités gouvernementale algériennes héritières du FLN que par les associations qui entretiennent la mémoire pied-noir. Cette analyse historique est pourtant indispensable pour porter un regard plus distancié sur les faits du passé et faciliter leur analyse dépassionnée par les différentes parties, en vue de retisser des liens de confiance pour l’avenir.

C’est à un exercice assez comparable que s’est livré l’historien Vincent Duclert, en réponse à une lettre de mission du Président de la République française, qui lui avait confié le 5 avril 2019, 25 ans seulement après le début du génocide rwandais, le pilotage d’une commission chargé d’explorer les archives françaises de cette période pour mieux analyser le rôle de la France dans ce drame et permettre aux jeunes générations de comprendre les ressorts et le déroulement de ce génocide.


Remise officielle du rapport sur le génocide au Rwanda par la commission présidée par Vincent Duclert (photo © SIPA / Le JDD)

L’exercice n’était pas des plus aisés dans le climat de tension qui règne depuis cette date entre les deux pays, mais la publication du rapport, rendu public deux ans plus tard, le 26 mars 2021, a été plutôt bien accueillie à Kigali qui a apprécié l’objectivité de la commission concluant que si « rien ne vient démontrer » que la France s’est rendue complice, elle porte néanmoins des « responsabilités lourdes et accablantes » dans la tragédie en étant « demeurée aveugle face à la préparation du génocide ». Un mois plus tard, le 19 avril 2021, un second rapport, commandé par le gouvernement rwandais à un cabinet d’avocats américain, ne dit d’ailleurs pas autre chose.

Incontestablement, cette analyse historique objective et convergente, réalisée par les deux pays, devrait grandement faciliter le rapprochement entre la France et le Rwanda et l’on ne peut que se réjouir de voir les deux régimes abandonner le terrain des poursuites judiciaires et des représailles diplomatiques pour accepter enfin de regarder les faits avec la lucidité nécessaire qui permet d’objectiver le passé pour mieux construire l’avenir.

Les présidents Paul Kagame et Emmanuel Macron à New York, le 18 septembre 2020 (photo © Twitter Présidence du Rwanda / Jeune Afrique)

Pourtant, le sujet était particulièrement sensible comme en témoigne la réaction de certains responsables politiques français, à l’instar de celui qui était alors Premier ministre, Édouard Balladur, lequel s’obstine à se dire en désaccord total avec l’analyse de la commission présidée par Vincent Duclert et continue d’affirmer haut et fort que la France n’a pas à s’excuser pour cela…

Il est vrai que la situation à l’époque n’était pas des plus simples et que décortiquer les multiples raisons qui ont conduit à une telle situation génocidaire demande de se replonger dans le contexte historique. Pour ceux qui hésiteraient à se farcir la lecture des 992 pages du rapport de la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsie, on ne pourra que recommander la lecture du 16e chapitre d’un petit ouvrage disponible en livre de poche et qui décortique de manière limpide en 20 pages seulement et sous forme d’une « conférence sur le Rwanda » les tenants et les aboutissants de cet épisode tragique.

Publié en 1998 et traduit en français en 2000, cet opuscule, sobrement titré Ebène – Aventures africaines est une remarquable introduction pour qui cherche à connaître l’histoire récente de l’Afrique, vue par un journaliste polonais, Ryszard Kapuściński, qui a sillonné les pistes africaines, du Ghana à l’Éthiopie, assistant en direct aux soubresauts politiques de ce vaste continent depuis la fin des années 1950 et contant avec talent ses multiples rencontres au hasard de ses périples.

Son exposé sur la situation rwandaise revient sur la singularité de ce pays minuscule, isolé par son relief montagneux, et qui a la particularité de ne comporter qu’une seule ethnie, alors que le Nigéria en compte 250 et le Congo pas moins de 300 ! Cette tribu des Banyaruandas est néanmoins structurée, comme en Inde, sous forme de castes. On en compte trois : celle des Hutus, constituée d’agriculteurs et qui forment 85 % de la population, celle des Tutsis, qui sont des propriétaires de bétail, et celle des Twas, ouvriers et domestiques, qui ne représentent que 1 % de la population.

Les colons belges, qui ont hérité du pays à l’issue de la Première guerre mondiale, se sont naturellement appuyés sur la caste des Tutsis qui était celle de l’élite politique du royaume préexistant, avant de se heurter aux aspirations à l’indépendance de cette dernière dans les années 1950. L’administration coloniale se met alors à soutenir les Hutus, traditionnellement vassalisés et considérés comme plus dociles. En 1959, attisée par le pouvoir colonial, la révolution éclate et les paysans Hutus massacrent des dizaines de milliers de Tutsis, ce qui leur permet de prendre naturellement le pouvoir lors de l’indépendance en 1962.

Les colons belges s’appuient sur l’aristocratie traditionnelle Hutu (archive / extrait YouTube)

De nombreux Tutsis se sont enfuis dans les pays environnants où ils se regroupent dans des camps de fortune. En 1963 puis en 1965, ils tentent des incursions depuis le Burundi voisin (où la classe dominante tutsie a pu conserver le pouvoir lors de l’indépendance), ce qui se solde par de nouveaux massacres de leurs frères restés au pays, avec un bilan d’au moins 20 000 morts, quasiment sans témoins… En représailles, les Tutsis au pouvoir au Burundi se déchaînent contre les Hutus après que ces derniers aient tenté de faire leur propre révolution. On estime alors à environ 100 000 le nombre de Hutus tués au Burundi en 1972, tandis que près d’un million d’entre eux viennent chercher refuge au Rwanda.

Une situation explosive qui permet au général rwandais Juvénal Habyarimana de prendre le pouvoir par un putsch en 1973 et d’instaurer un régime de fer tout en privatisant les richesses nationales au profit de son clan. Pendant ce temps, les descendants des milliers de Tutsis qui s’étaient enfuis du pays en 1959 et vivaient dans des camps de réfugiés à l’étranger s’enrôlent dans différents mouvements militaires et aident notamment Yoweri Museveni à prendre le pouvoir en Ouganda en 1986. Le 30 septembre 1990, cette diaspora militaire tutsie, organisée sous le nom de Front patriotique du Rwanda (FPR), bien formée et fortement motivée, quitte ses casernes pour attaquer le Rwanda.

Paniqué, le Président Habyarimana appelle à l’aide François Mitterrand, expliquant que des troupes anglophones venues d’Ouganda menacent les frontières de son petit pays francophone. Les parachutistes français débarquent à Kigali et les attaquants tutsis se retirent illico dans le nord-est du Rwanda pour éviter l’affrontement. Une situation de statut quo qui va durer 3 ans et demi, pendant lesquels certains partisans du compromis envisagent de créer un gouvernement de coalition avec les adversaire tutsis tandis que le clan du dictateur fanatique Habyarimana monte la population contre les Tutsis, qualifiés de cancrelats par les médias gouvernementaux, en inculquant dans toutes les têtes la nécessité d’un génocide pour en finir une fois pour toute avec ceux qui sont présentés comme une race étrangère d’origine nilotique.

Miliciens Hutus à l’entraînement, le 27 juillet 1994 à Butare (photo © Hocine Zaourar / AFP / RFI)

L’armée gouvernementale se prépare et ses effectifs passent de 5 000 à 35 000 hommes, largement armée et équipée par l’allié français, tandis que se constitue une milice paramilitaire sous le nom d’Interhamwe (signifiant « frappons ensemble »), fortement encadrée idéologiquement et surexcitée par les messages vengeurs de la Radio des Mille Collines. En 1993, les pays africains voisins forcent le Président Habyarimana à lancer des négociations, mais le 6 avril 1994, son avion présidentiel est abattu au retour d’une réunion internationale, ce qui donne le signal de départ pour le massacre des Tutsis, préparé de longue date et mis en œuvre par la population elle-même, chauffée à blanc par l’idéologie politique gouvernementale.

Jeune Rwandais sur les lieux d’un massacre, le 19 juillet 1994 (photo © Corinne Dufka / Reuters / LICRA)

Le 4 juillet 1994, les troupes du FPR, à l’issue d’une progression rapide (au cours de laquelle de nombreuses exactions ont aussi été commises), s’emparent de Kigali, forçant les militaires et les miliciens hutus à battre en retraite dans le Zaïre voisin (devenu depuis la République démocratique du Congo) où environ 2 millions de Hutus trouvent également refuge pour éviter les représailles. La Mission des Nations-Unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR), pourtant présente sur place, se révèle incapable d’intervenir, faute de consignes adaptées, et le contingent belge, qui constitue la moitié des effectifs, finit par se retirer le 21 avril 1994.

Militaires français de l’opération Turquoise protégeant un convoi humanitaire le 4 juillet 1994 (photo © Nicolas José / SIPA / Le Point)

La France pousse pour la mise sur pied d’une nouvelle mission et envoie en attendant, à partir du 22 juin 1994, ses propres troupes sous le nom d’opération Turquoise. Une intervention militaire très critiquée, du fait de la proximité de l’État français avec les génocidaires, de même que celle d’autres pays, dont Israël, accusé d’avoir fourni des armes à l’armée rwandaise pendant toute la durée du génocide.

On comprend que, dans un tel contexte, les relations entre la France et le gouvernement rwandais, toujours aux mains du FPR, ne puissent être totalement apaisées, même 25 ans après ce génocide dramatique qui a traumatisé durablement tout un peuple. Après le temps de la politique, celui de l’Histoire est néanmoins peut-être en train de prendre le relai grâce à ce travail de réflexion et d’analyse, et cela mérite d’être souligné…

L. V.

Tchad : mort d’un autocrate combattant

3 mai 2021

La nouvelle n’est pas si banale que cela : le 20 avril 2021, un chef d’État est mort des suites de ses blessures en combattant à la tête de son armée pour défendre l’intégrité territoriale de son pays. Tout occupés que nous sommes par la lutte contre un simple virus, on aurait presque tendance à l’oublier, mais pendant que les Français s’étripent à propos des normes sanitaires à mettre en place pour accueillir les enfants à l’école ou envisager la réouverture des salles de spectacles, d’autres peuples pourtant proches de nous connaissent les affres de la guerre, des bombardements, des massacres de civils et de l’exode forcé pour fuir les zones de combat où il arrive, comme dans la plus lointaine Antiquité, que des chefs de guerre meurent au combat…

Patrouille de l’armée tchadienne en opération militaire contre des rebelles, le 19 avril 2021 à Ziguey (photo © Abdoulaye Adoum Mahamat / AFP / France TV Info)

En l’occurrence, ce chef d’État, militaire de formation était le Président de la République du Tchad et venait tout juste d’être réélu à la tête de son pays. Un habitué du poste, incontestablement, puisque Idriss Deby occupait cette fonction depuis 1991 : 30 ans tout juste, un beau record, sinon un gage de respect des règles démocratiques les plus élémentaires…

Ce fils de berger Zaghawa, une ethnie du Nord tchadien, proche des nomades noirs Toubous, avait fait l’école d’officiers de N’Djamena avant d’obtenir une licence de pilote professionnelle en France. Rentré au Tchad en 1979, il est rapidement nommé commandant en chef des forces armées du Nord par Hissène Habré, alors en rébellion contre son éternel rival, Goukouni Oueddei. Devenu chef des armées adjoint, une fois Hissène Habré au pouvoir, et après une nouvelle formation militaire en France, le voilà bientôt en disgrâce puis en fuite en Libye après une tentative manquée de coup d’État le 1er avril 1989.

Le maréchal président Idriss Deby lors d’une opération militaire fin mars 2020 (source : Présidence tchadienne / Jeune Afrique)

Il crée à son tour un mouvement rebelle et, avec l’aide active de la France, de la Libye et du Soudan (en géopolitique, les alliances sont toujours mouvantes…), il prend le pouvoir par la force en décembre 1990. En 1996, l’organisation d’élections lui permet de se maintenir au poste de Président de la République, avant d’être réélu pour un second mandat en 2001.Dès 2004, ayant pris goût au pouvoir, il fait modifier la Constitution pour pouvoir se présenter de nouveau à ce poste. Après avoir échappé de peu à deux tentatives de renversement par les forces rebelles et grâce au soutien appuyé de l’armée française, il est réélu en 2006.

En 2008, de nouveau assiégé dans son palais présidentiel par des troupes rebelles, il appelle à l’aide son ami Sarkozy qui lui sauve la mise une fois de plus, ce qui lui permet de remporter un nouveau mandat présidentiel en 2011… Et en 2016, il est de nouveau réélu, dès le premier tour de l’élection présidentielle avant de recommencer l’exploit en avril 2021, à l’occasion de ce que Le Monde décrit comme « une mascarade démocratique de plus » et après avoir « écarté, légalement ou par la violence ou l’intimidation, les ténors d’une opposition divisée ».

Idriss Deby avec Nicolas Sarkozy à Élysée le 16 octobre 2009 (photo © Philippe Wojazer / Reuters / Tchadoscopie)

Il faut dire que le Tchad présente la particularité que, dans certaines régions du Nord, là justement d’où les Zaghawa sont originaires, le candidat Idriss Deby engrange régulièrement, comme en 2016, des résultats qui dépassent 100 % des inscrits. Des scores qui feraient rêver n’importe quel homme politique et que l’on explique par le « vote nomade » qui permet aux populations nomadisantes de voter là où elles se trouvent, même si elles ne sont pas inscrites sur les listes électorales. Une pratique bien commode qui permet de bourrer allègrement les urnes et de compenser plus que largement les résultats un peu moins flatteurs obtenus dans d’autres régions plus hostiles.

Mais en ce mois d’avril 2021, le Président, nouvellement réélu dès le premier tour avec un score plus qu’honorable de 79,32 %, n’a pas le temps de fêter sa nouvelle victoire car, au même moment, les rebelles du FACT (Front pour l’alternance et la concorde au Tchad, groupe à dominante Gorane, créé en 2016 par Mahamat Mahdi Ali) lancent une nouvelle attaque depuis le sol libyen dans le Nord-Ouest du pays. Le maréchal Idriss Deby prend donc aussitôt, comme il se doit, la tête de son armée et est mortellement blessé sur le front, sans que l’on sache très bien les circonstances exactes de sa mort.

Le président du Tchad, Idriss Deby, intronisé maréchal, en toute modestie, le 11 août 2020 (photo © Renaud Masbeye Boybeye / AFP / Courrier International)

Une chose est sûre, la Constitution tchadienne, révisée en 2005, précise clairement qu’en cas de vacance de la présidence de la République, il revient au président de l’Assemblée nationale d’assumer ses attribution et il est procédé à de nouvelles élections présidentielles dans un délai qui ne doit pas dépasser 90 jours. Sauf que ce n’est pas du tout le scénario qui se dessine, à l’initiative de l’armée qui est toute puissante dans ce pays, au point d’ailleurs que nul n’est capable de déterminer le nombre exact de ses membres, au moins 40 000 mais plus vraisemblablement 65 000.

C’est d’ailleurs cette toute puissance de l’armée tchadienne qui explique en partie la grande mansuétude de la France à l’égard de ce pays et les innombrables coups de pouce apportés depuis des années au pouvoir en place, car la France a besoin de ces forces pour lutter contre les groupes djihadistes au Sahel. Une constatation qui explique sans doute pourquoi Emmanuel Macron se tenait au premier rangs lors des obsèques d’Idriss Deby, seul dirigeant occidental à avoir fait le déplacement, et ceci malgré le coup de force constitutionnel qui a porté à la tête du Tchad un Conseil militaire de transition, présidé par le propre fils du défunt, Mahamat Idriss Deby, qui à 37 ans et après un passage au lycée militaire d’Aix-en-Provence, devient donc de fait le nouveau Président de la République, au mépris de toute considération démocratique.

Emmanuel Macron aux côtés de Mahamat Idriss Deby à N’Djamena le 23 avril 2021 lors des funérailles du père de ce dernier (photo © Christophe Petit Tesson / AFP / SIPA / 20 minutes)

A circonstances exceptionnelles, mesures exceptionnelles. Histoire de bien frapper les esprits et faire taire toute velléité de contestation, l’armée a immédiatement dissous l’Assemblée nationale et le gouvernement, décrété la fermeture des frontières et l’instauration d’un couvre-feu. Quant aux prochaines élections, elles ne sont pas envisagées avant au moins 18 mois, ce qui laisse un peu de temps au nouveau chef de l’État pour asseoir son pouvoir.

Une chose est sûre, il ne sera pas le premier fils de Président africain à prendre le relai de son père, à l’image de Joseph Kabila, arrivé au pouvoir en 2001 en République démocratique du Congo et qui s’y est maintenu jusqu’en 2019, Fauré Gnassimgbé qui a succédé à son père en 2005 au Togo, ou encore Ali Bongo qui a repris les rênes du Gabon en 2009. Une nouvelle forme de démocratie qui ne semble guère avoir suscité de protestations de la part de la communauté internationale…

L. V.

Carvativir, ou le miracle vénézuélien ?

20 avril 2021

La France vient de franchir le seuil symbolique de 100 000 morts décédés de l’épidémie de Covid-19 tandis que le nombre de victimes déclarées à l’échelle mondiale a déjà dépassé les 3 millions. Bien sûr, la situation est très différente d’un pays à l’autre. Ainsi, le Royaume-Uni, pays européen qui a payé le plus lourd tribut avec plus de 127 000 décès comptabilisés, connaît désormais le meilleur taux européen de vaccination et ne déplore plus qu’une trentaine de morts par jour, soit 10 fois moins qu’en France. A l’inverse, le Brésil assiste actuellement à une redoutable flambée de l’épidémie avec quelques 3000 morts annoncés quotidiennement. Et on observe une recrudescence de l’épidémie dans des pays aussi variés que l’Inde, le Canada, la Thaïlande ou même l’Allemagne.

Manifestation d’activistes brésiliens sur la plage de Copacabana en juin 2020, protestant contre l’absence de réponse politique adaptée à l’épidémie de Covid-19 (photo © Carl de Souza / AFP / France 24)

Et pourtant certains pays paraissent bizarrement épargnés par cette pandémie dévastatrice. C’est le cas notamment du Venezuela, dont le bilan officiel fait état de seulement 1800 morts du Covid-19 pour une population totale de plus de 28 millions d’habitants. A titre de comparaison, son voisin, la Colombie, qui compte certes 49 millions d’habitants, reconnaît plus de 67 000 victimes de l’épidémie, soit un taux de près de 1 400 morts par million d’habitant, presque équivalent à celui de la France.

Le Président du Venezuela, Nicolás Maduro, lors d’une cérémonie à Caracas, le 21 janvier 2021 (photo © Manaure Quintero / Reuters / Le Monde)

Sauf à penser que les autorités vénézuéliennes mentent effrontément sur leurs statistiques de santé publique, c’est donc à un véritable miracle que l’on doit cette immunité naturelle si étonnante. Plus précisément, si l’on en croit la propagande du régime de Nicolás Maduro, ces chiffres tout à fait étonnants s’expliqueraient par la large diffusion d’un véritable remède miracle, accessible gratuitement dans tous les hôpitaux et toutes les pharmacies du pays.

Son voisin cubain, quant à lui, a étonné le monde entier en développant pas moins de 5 vaccins contre le Convid-19, deux étant en phase avancée de test, dont un en particulier, le fameux Soberana 2, qui semble très prometteur. Mais un tel résultat n’est pas le fruit du hasard car Cuba compte pas moins de 20 000 employés qui produisent et exportent la plupart des vaccins administrés sur l’île. Rien de tel cependant au Venezuela, même si ce dernier espère recevoir gratuitement des doses du vaccin cubain lorsqu’il sera opérationnel, pour compléter l’effet des millions de dose de Spoutnik V importées en masse de Russie.

Lancement des essais cliniques du Soberana 2, vaccin contre le Covid-19 mis au point à Cuba (photo © AFP / La Libre Belgique)

En fait, le médicament miracle, sur lequel compte le régime vénézuélien pour enrayer l’épidémie, s’appelle le Carvativir, administré à raison de 10 gouttes sous la langue toutes les 4 heures. Un pur produit de l’ingéniosité locale, mélange, selon le journaliste de France Inter, Anthony Bellanger, de plantes aromatiques à base de thym et d’origan, dont le chef de l’État, Nicolás Maduro, ne manque pas de vanter « l’énorme charge antivirale » tout en assurant que 9 mois de test sur des malades très graves et intubés avaient permis de montrer que son efficacité était de 100 %.

Flacon de Carvativir distribué depuis le 21 mars dans toutes les pharmacies du Venezuela (source © Que noticias)

Le caractère miraculeux de ce médicament « made in Venezuela » fait si peu de doute aux yeux du Président que ce dernier le compare aux « petites gouttes miraculeuses de José Gregorio Hernández », un médecin catholique des pauvres du XIXe siècle, bientôt canonisé par le Vatican et dont le culte est très populaire au Venezuela.

De fait, il semble qu’il faille en effet croire très fort à ce remède pour qu’il présente quelque efficacité. Car, contrairement à ce que laisse entendre la propagande officielle qui assure que le produit a été testé avec la plus grande rigueur scientifique, la communauté scientifique vénézuélienne est bien obligée de reconnaître, à l’instar de l’Académie nationale de médecine, qu’il n’existe « aucune étude démontrant l’efficacité de ce traitement ». Cette dernière a même été jusqu’à exiger du gouvernement de ne plus communiquer sur ce produit, mais en vain…

Nicolás Maduro expliquant les bienfaits du Carvativir le 24 janvier 2021 (photo © Miraflores Palace / Reuters / NBC News)

Il est vrai qu’au Venezuela, on n’arrête pas aussi facilement la propagande officielle, même lorsque des journalistes indépendants se sont étonnés du fait que le laboratoire pharmaceutique qui produit cette substance miraculeuse, la société Labfarven, était jusqu’il y a peu, spécialisée dans un tout autre domaine, celui de la distribution de pièces de rechange automobiles !

Il faut dire cependant, à la décharge du Président Maduro, que la nécessité de remonter le moral de sa population est une priorité, dans un pays où l’inflation a atteint 1 000 000 % en 2018, où la monnaie nationale actuelle s’est dépréciée de 90 % depuis sa création en août 2018, au point que le salaire minimum équivaut désormais à 3 dollars par mois, et où le PIB a reculé de 40 % en 4 ans. La production de pétrole, principale source de richesse du pays, a été divisée par 3 ces dernières années et le Venezuela fait partie de ces rares pays où la mortalité infantile est repartie à la hausse, alors que le service public de santé et d’éducation, pourtant très développé, est en pleine déliquescence. Dans un tel contexte, on conçoit que la population ait besoin de croire au remède miracle du bon docteur Maduro…

L.V.

Tanzanie : une femme remplace un bulldozer

7 avril 2021

Le très controversé Président de la République unie de Tanzanie, John Pombe Magufuli, est décédé le 17 mars 2021, à l’âge de 61 ans, officiellement des suites de problèmes cardiaques, mais plus vraisemblablement du Covid-19, dont il niait pourtant l’ampleur, contre toute évidence. Depuis le début de la pandémie, cet ancien enseignant, pourtant détenteur d’un doctorat en chimie mais fervent chrétien, s’était rangé ouvertement dans le clan des coronasceptiques indécrottables, affirmant sans sourciller : « le virus a été totalement éliminé par Dieu, grâce aux prières des Tanzaniens ».

John Magufuli, lors de l’une de ses dernières apparitions en public, le 24 février 2021 à Dar es Salaam (photo © Stringer – Reuters / RFI)

Se proclamant ouvertement anti-masque, anti-vaccin et même anti-test, il n’hésitait pas à nier l’évidence et à falsifier la réalité en allant jusqu’à demander aux forces de l’ordre de pratiquer des tests PCR à l’aveugle sur des échantillons prélevés sur des chèvres, des cailles, des papayes et même sur de l’huile moteur, résultats tous proclamés positifs, histoire de bien accréditer l’idée que tout ceci n’est que pure invention. Fin avril 2020, le pays n’affichait que 21 décès liés au Covid-19 pour 509 personnes officiellement contaminées pour une population de 58 millions d’habitants et, depuis, la diffusion des chiffres de l’épidémie s’est tout simplement arrêtée, accréditant l’idée que le virus avait disparu du paysage. Et pourtant, l’épidémie progressait à grands pas dans le pays, notamment parmi les élites dirigeantes, jusqu’à emporter le Président lui-même qui n’était plus paru en public depuis le 27 février 2021.

Le président tanzanien enterrant la confiance, un dessin signé du Kenyan Gado (source © Courrier international)

Ministre des Travaux publics de 2010 à 2015, Magufuli y avait tiré son surnom de Tingatinga, autrement dit, le bulldozer en swahili. Un surnom qui lui allait comme un gant, non seulement pour sa politique ambitieuse de grands travaux, mais aussi pour ses méthodes radicales en matière de lutte contre la corruption et pour sa capacité à terrasser impitoyablement toute voix dissidente. Élu à la Présidence de la République le 29 octobre 2015 à l’issue d’une primaire comptant pas moins de 38 candidats, sa lutte implacable contre les dépenses publiques et son action contre la corruption sont incontestablement à porter à son crédit, même si cela a eu pour effet d’effrayer quelque peu les investisseurs habitués à des règles de fonctionnement plus souples, à l’africaine…

Tout ceci n’a pas empêché la Tanzanie d’afficher un des taux de croissance les plus élevés du continent, de l’ordre de 6 % en 2018 comme en 2019. Fidèle à sa méthode, « le bulldozer » s’est lancé dans un vaste programme d’investissement pour développer les infrastructures, portuaires, hydroélectriques et ferroviaires notamment, tout en n’hésitant pas à se rapprocher de la Chine pour bénéficier de son soutien économique.

Le pont Julius Nyerere construit avec l’aide des Chinois et inauguré en 2016 par John Magufuli, relie le quartier des affaires de Dar es Salaam à Kigamboni (source © Wikipedia)

Confronté, à partir de 2016, à une opposition qui se renforce, dans un pays où son parti, Chama cha Mapinduzi, ou Parti de la Révolution, est au pouvoir sans discontinuer depuis l’indépendance de la Tanzanie en 1962, John Magufuli, n’hésite pas, là aussi à jouer les bulldozers en limitant drastiquement la liberté d’expression, en suspendant les médias trop critiques et en jetant en prison ses opposants les plus virulents. En quelques années, la Tanzanie perd plus de 50 places dans le classement des nations établi par Reporters sans frontières et, en 2019, Amnesty International s’inquiète de « la destruction sans vergogne du cadre de défense des droits humains établis par le pays ».

Le bulldozer n’en a cure et en octobre 2020 il est réélu sans difficulté avec un score officiel fort honorable de 84 % des suffrages tandis que son parti remporte 99 % des sièges au parlement. Son rival malheureux, Tundu Lissu, dénonce des résultats « complètement fabriqués » mais seul le coronavirus a donc finalement réussi à mettre fin au pouvoir solidement établi de John Magufuli.

Samia Suluhu Hassan prêtant serment pour devenir Présidente de la République de Tanzanie (photo © Stringer – Reuters / DW)

Conformément à la constitution tanzanienne, c’est le Vice-Président qui a annoncé la mort du chef de l’État et qui a pris les rênes du pays jusqu’à la prochaine élection présidentielle, prévue en 2025 seulement. En l’occurrence, il s’agit d’une femme, Samia Suluhu Hassan, qui devient donc, de ce fait, la première femme présidente de l’histoire de la Tanzanie, et par ailleurs la première à accéder à ce poste en étant originaire de l’archipel semi-autonome de Zanzibar, dont les relations avec la partie continentale du pays sont traditionnellement houleuses.

Cette musulmane de 61 ans, mère de 4 enfants, devient du coup l’une des très rares femmes à accéder au rang de chef d’État sur le continent africain. Elle rejoint sur cette liste l’Éthiopienne Sahle-Work Zewde, élue Présidente de la République démocratique fédérale d’Éthiopie en octobre 2018, mais dont les fonctions sont largement honorifiques.

Sahle-Work Zewde, Présidente de la République d’Ethiopie (photo © Audrey Rolland / La libre Belgique)

Sans remonter à Cléopâtre ou à la Reine de Saba, d’autres les ont précédées, parmi lesquelles Ellen Johnson Sirleaf, présidente du Libéria de 2006 à 2018 et surnommé « la Dame de fer », mais aussi Joyce Banda qui dirigea le Malawi de 2012 à 2014 ou encore Catherine Samba-Panza qui accéda à la présidence de la République centrafricaine entre 2014 et 2016. Des fonctions qui restent encore beaucoup trop rarement accessibles aux femmes sur un continent où celles-ci jouent pourtant un rôle économique majeur…

L. V.

Le tanker qui a bouché le canal de Suez

28 mars 2021

Vu de la Canebière, cela ressemble plutôt à une grosse galéjade qui rappelle beaucoup la fameuse histoire de la sardine tellement grosse, peuchère, qu’elle avait bouché le port de Marseille. Bien sûr, comme chacun sait, l’histoire s’est un peu embellie au fil des ans et au gré des verres de pastis éclusés par les générations successives qui se la sont racontée.

Ancienne carte postale satyrique (source © Made in Marseille)

Il faut dire que les faits remontent au XVIIIe siècle, en 1779 pour être précis. Dans le contexte de la guerre d’indépendance américaine, Anglais et Français se battent alors pour un autre port considéré comme stratégique, le comptoir commercial de Pondichéry situé au sud-est de la péninsule indienne. La ville, qui avait déjà été ravagée par les Britannique en 1761, capitule de nouveau en octobre 1778. A la suite de ces combats, un groupe de prisonniers français est libéré par les Anglais et embarque en direction de la France à bord d’une frégate baptisée du nom d’Antoine de Sartine, alors secrétaire d’État à la Marine de Louis XIV.

Carte d’époque illustrant le siège de Pondichéry en 1778 (source © Wikiwand)

Après 10 mois de navigation, la Sartine arrive en vue du détroit de Gibraltar où elle s’engage pour rejoindre son port de destination, Marseille. En ces temps troublés, les Britanniques sont les maîtres de la Méditerranée et ils torpillent sans pitié tout navire ennemi. En vertu de l’accord signé à Pondichéry, la Sartine bat donc pavillon anglais. Mais cela ne l’empêche pas d’être prise pour cible. En mai 1780, un navire de guerre britannique ouvre le feu et tue le capitaine de la Sartine ainsi que deux hommes d’équipage. Après moult explications, les Anglais laissent repartir la frégate. Mais sans son capitaine, celle-ci rate son entrée dans le port de Marseille et vient se fracasser sur les rochers, bloquant, du fait de la haute taille de ses mâts, le chenal du Vieux-Port. L’épave empêche pendant un certain temps tout accès au port de Marseille jusqu’à ce qu’on parvienne enfin à la dégager. Il en est resté, par déformation, la fameuse histoire de la « sardine » qui a bouché le port de Marseille…

Combat naval en 1783 entre le vaisseau britannique Argo et deux frégates françaises, la Nymphe et l’Amphitrite, comparables à la Sartine ou à l’Hermione – Huile peinte par Pierre-Julien Gilbert en 1837, conservée au château de Versailles (photo © G. Arnaudet et H. Lewandowski / RMN / pop culture)

Et voila qu’une histoire comparable vient de se produire sur une autre route maritime particulièrement fréquentée, qui n’existait pas à l’époque d’Antoine de Sartine. C’est en effet un siècle plus tard, en 1867, que fut achevé le percement du canal de Suez, long de 162 km entre Port-Saïd et Suez, et financé par une levée de fonds organisée à la Bourse de Paris par le diplomate retraité Ferdinand de Lesseps. L’idée de ce canal n’était pas nouvelle puisque les pharaons égyptiens avaient déjà fait creuser, dès le XIIIe siècle avant J.-C., un canal reliant l’extrémité de la mer Rouge au Nil. Restauré à plusieurs reprises, notamment par Darius puis Ptolémée, ce chenal antique est finalement détruit par le calife abbasside Al-Mansur pour protéger la ville de Médine d’une attaque vers l’an 760.

En 2014, un second canal, parallèle au précédent, a été creusé sur 72 km de longueur, afin de supprimer la circulation alternée des navires sur ce tronçon. Achevés depuis juillet 2015, les travaux auraient coûté la bagatelle de 7,6 milliards d’euros mais ils permettent de réduire considérablement le temps d’attente maximal des navires, de 11h à 3h. Et l’investissement est très rentable car le péage du canal de Suez, qui rapporte chaque année à l’État égyptien pas moins de 5,3 milliards de dollars, pourrait grâce à ces améliorations et selon les projections de l’augmentation de trafic espéré, passer à 13,2 milliards de dollars d’ici 2023. Une belle manne pour le gouvernement égyptien !

Vue aérienne du porte-conteneurs Ever Given et des tentatives de désencastrement (source © France 24)

Sauf que depuis le 24 mars 2021, le canal de Suez est totalement bloqué à la circulation maritime à cause de l’échouage malencontreux d’un énorme porte-conteneurs de 399 m de long et 59 m de large, qui est venu s’encastrer dans la berge à la suite d’une erreur de navigation, sous l’effet d’un violent vent de sable, fréquent dans ces contrées.

Mis en service en 2018, ce mastodonte des mers du nom d’Ever Given, capable de transporter pas moins de 20 000 conteneurs et dont le poids en charge atteint 220 000 tonnes, est affrété par la société de transport maritime taïwanaise Evergreen Marine Corporation. Parti le 4 mars 2021 du port chinois de Ningbo, il a fait escale à Taïwan puis en Malaisie avant de tracer sa route vers Rotterdam, en passant par le canal de Suez, où il est donc resté coincé.

Vue du porte-conteneurs Ever Given coincé en travers du canal de Suez mercredi 24 mars 2021, prise depuis un autre porte-conteneurs bloqué derrière (photo © STR / EPA-EFE / Ouest-France)

Le problème est que ce navire qui rend momentanément impossible la traversée du canal de Suez provoque de gigantesques embouteillages aux deux extrémités du chenal qui est devenu une voie majeure pour le transport de marchandises. Chaque jour, ce sont en effet 1,9 millions de barils de pétrole qui transitent par le canal. D’ailleurs, dès le 24 mars, le cours du baril de pétrole a bondi de 6 % ! Et chaque année, ce sont environ 1,2 milliards de tonnes de marchandises qui passent par le canal de Suez, soit plus de 10 % du trafic maritime mondial ! Tous les jours, une cinquantaine de navires, généralement de grande taille, super-tankers et porte-conteneurs géants, emprunte le chenal, ce qui a représenté pour l’année 2020 très exactement 18 829 bâtiments…

Remorqueurs, peut-être un poil sous-dimensionnés, venus en aide du mastodonte bloqué dans le canal de Suez (photo ©
Reuters / Libération)

Dès le lendemain de l’accident qui s’est produit au petit matin, deux remorqueurs ont été dépêchés sur zone pour tenter de remettre le mastodonte dans les rails du canal. Mais l’opération a lamentablement échoué. Depuis, de multiples autres tentatives ont eu lieu et on a même vu une pelleteuse tenter de creuser la berge où le proue du navire s’est échoué, mais pour l’instant, en vain. On a bien envisagé de faire venir une grue géante pour sortir, un à un, les quelques 20 000 conteneurs entassés sur le pont du navire, histoire de l’alléger un peu pour le manœuvrer plus aisément. Mais l’opération prendrait sans doute des semaines et les autres navires bloqués dans le chenal commencent à s’impatienter sérieusement !

La pelleteuse en action, ou comment décoincer un porte-conteneur avec une petite cuillère… (source © Apk9to5)

Il faut dire que le coût d’immobilisation de tels navires géants avec leur cargaison coûte une fortune. C’est bien d’ailleurs pour cette raison que le canal de Suez a autant de succès malgré un tarif de péage prohibitif puisque le coût moyen de transit d’un bateau par le canal revient à 416 000 €. A côté, le prix du péage imposé par Vinci ferait presque sourire… Du coup, nombre de navires ont préféré reprendre la route traditionnelle qui oblige à contourner toute l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, malgré le petit détour de près de près de 6 000 km qui en résulte.

Et l’affaire amène les Russes à se réjouir, eux qui cherchent à développer la «Route maritime du Nord », qui traverse l’Arctique et permet de raccourcir fortement les distances entre l’Asie et l’Occident. Autrefois rarement praticable sous l’effet de la banquise, cette voie d’eau bénéficie à plein de la fonte des glaces liée au réchauffement climatique. Grâce à sa flotte de brise-glace à propulsion nucléaire, la Russie se fait fort d’assister les navires qui tenteraient d’emprunter cette voie périlleuse mais qui permet de gagner beaucoup de temps pour le transport des marchandises produites à l’autre bout du monde.

La route maritime du nord, nettement plus courte pour relier l’Asie à l’Europe, mais encore périlleuse du fait de la banquise (source © BFM TV)

En 2020, année qui a enregistré un nouveau record de chaleur accompagné d’un recul historique de la banquise, on a vu des navires chinois réaliser une dizaine d’allers-retours par cette voie du Nord et le volume de fret qui y a transité a atteint 33 millions de tonnes. C’est encore bien peu par rapport au corridor encombré du canal de Suez qui ne désemplit pas. Mais avec le dérèglement climatique en marche, qui va accélérer la fonte des glaces et rendre plus violents les mouvements de l’atmosphère et les vents de sable, les Russes sont déjà en train de se frotter les mains…

L. V.

1943 : une rafle qui a laissé des traces…

7 mars 2021

C’était en janvier 1943, il y a 78 ans. Six mois après la rafle du Vélodrome d’Hiver au cours de laquelle plus de 13 000 personnes dont près d’un tiers d’enfants, avaient été brutalement arrêtées, les 16 et 17 juillet 1942, par la police et la gendarmerie françaises, à la demande des autorités d’occupation allemandes. Quelques mois plus tard, en novembre 1942, conséquence directe du débarquement américain au Maroc et en Algérie, avec l’appui de la résistance algéroise qui mène un véritable coup d’état contre le commandement militaire, Hitler décide d’envahir la partie sud de la France qui était jusque-là toujours en zone libre depuis l’armistice de juin 1940. Une invasion qui ne rencontra guère de résistance, en dehors de l’épisode du sabordement de la flotte française dans le port de Toulon le 26 novembre.

Débarquement américain en Algérie en novembre 1942 (source © Algerazur)

A Marseille, l’armée allemande prend ses quartiers dès le 12 novembre mais plusieurs attentats sont commis, dont deux le 3 janvier 1943 qui touchent directement des officiers et soldats allemands. Des représailles sont immédiatement décidées, à la demande d’Heinrich Himmler en personne qui exige l’arrestation et la déportation des criminels à hauteur de « 8 000 personnes environ », ainsi que la destruction du quartier situé sur la rive nord du Vieux Port, un quartier populeux, aux ruelles étroites jugées peu sûres par les forces d’occupation et considérée comme « la verrue de l’Europe » par la propagande nazi.

Officiers allemands à Marseille pendant la rafle de janvier 1943 (source © Pinterest)

C’est René Bousquet, secrétaire général de la police de Vichy qui supervise l’opération, avec le préfet Antoine Lemoine et l’intendant de police de Marseille, Maurice de Rodellec du Porzic. D’importants renforts de police et de gendarmerie sont acheminés vers Marseille pour appuyer l’organisation qui mobilise au total pas moins de 12 000 agents ! Le 22 janvier 1943, le Vieux-Port est entièrement bouclé et le secteur, ainsi que le quartier de l’Opéra, et fouillé maison par maison. Selon un communiqué publié par la Préfecture le 24 janvier, plus de 40 000 identités ont été contrôlées et près de 6000 individus arrêtés.

Rafle dans le quartier Saint-Jean rue de la Bonneterie le 23 janvier 1943 (photo © Wolfgang Vennemann / Archives fédérales allemandes / Wikipedia)

Dans le quartier de l’Opéra, ce sont 250 familles juives qui sont raflées, tôt le matin du 22 janvier, emmenées brutalement sans même avoir le temps de s’habiller et de prendre leurs affaires. Dans le quartier Saint-Jean, sur la rive nord du Vieux-Port, le lendemain, ce sont pas moins de 20 000 personnes qui ont été évacuées de leur maison. Pour 12 000 d’entre elles, c’est le transfert forcé dans un camp de rétention à Fréjus. Près de 4000 individus arrêtés sont rapidement relâchés mais 1642 personnes seront déportées depuis la gare d’Arenc, pour une bonne part vers le camp de Royallieu près de Compiègne, tandis que 782 Juifs sont envoyés dans le camp d’extermination de Sobibor. Huit cents autres, dont 200 Juifs mais aussi beaucoup d’étrangers en situation irrégulière, des tziganes, des vagabonds et quelques résistants, sont déportées en Allemagne, dans le camp de concentration d’Oranienburg-Sachsenhausen, situé près de Berlin, et dont beaucoup ne reviendront pas.

Ruines du quartier Saint-Jean après l’opération de dynamitage en février 1943 (photo © AFP / Le Monde)

Dès le 1er février 1943, les troupes allemandes du génie détruisent à l’explosif une bonne partie du quartier situé sur la rive nord du Vieux-Port. Pas moins de 1494 immeubles, répartis sur environ 14 hectares sont ainsi réduits en un tas de gravats. Il faudra attendre 1956 pour que cette zone, dite des Vieux quartiers de Marseille, nichée au pied du Panier et habitée depuis l’antiquité grecque, soit de nouveau entièrement urbanisée.

Un traumatisme douloureux donc pour ces milliers de familles contraintes de tout abandonner pour se retrouver parquer dans des camps tandis que leur logement est dynamité et qui ont donc tout perdu. Il aura pourtant fallu attendre bien des années pour que, le 29 mai 2019, une plainte déposée par l’avocat marseillais Maître Pascal Luongo au nom de quatre survivants de ce sombre épisode, soit déclarée recevable par le pôle du Parquet de Paris spécialisé dans les crimes imprescriptibles. L’une des plaignantes, Antoinette Castagno, avait 9 ans à l’époque et avait dû évacuer en catastrophe son logement au petit matin avec ses quatre frères et sœurs, pour se retrouver entassés dans des wagons à bestiaux et transférés dans des baraquements insalubres à Fréjus, avant de retrouver quelque temps plus tard son domicile entièrement saccagé. Le grand-père de Maître Luongo avait lui-même fait partie des victimes de la rafle de 1943…

Une famille corse chassée du quartier Saint-Jean le 23 janvier 1943 (source © Marsactu)

Deux ans plus tard, l’enquête préliminaire est toujours en cours alors que deux des victimes entendus sont déjà décédées entre temps. Pour des faits aussi anciens et même s’il n’y a pas prescription, c’est une véritable course contre la montre qui est engagée pour que la Justice puisse se prononcer, même si le jugement ne pourra avoir que force de symbole. Encore que… Il se trouve en effet que le New York Times a révélé le 9 mars dernier, qu’un homme de 100 ans venait d’être mis en accusation par le tribunal de Neuruppin, dans l’Est du Brandebourg, pour avoir été gardien SS du camp de Sachsenhausen, celui-là même où 800 déportés de la rafle de 1943 avaient été déportés. Dans ce camp, 3 518 personnes ont perdu la vie entre janvier 1942 et février 1945 et l’ancien SS pourrait donc être jugé pour complicité de meurtre, certains rescapés de la rafle de Marseille étant en mesure de se porter partie civile au procès.

A défaut de jugement pour crime contre l’humanité, ceux qui ont été victimes de cet événement traumatisant méritent en tout cas que l’on se souvienne de cet acte par lequel les responsables politiques de l’époque ont voulu faire place nette en expulsant de leur maison des familles entières, en les envoyant dans des camps de concentrations voire d’extermination, et en rasant méticuleusement un quartier entier à l’explosif. Une opération pour le moins radicale de renouvellement urbain et de traitement de la misère sociale qu’il convient de garder à l’esprit, ne serait-ce que pour contrecarrer certains projets qui pourraient s’en inspirer…

L. V.

Nitrate d’ammonium : une situation explosive ?

3 février 2021

L’explosion d’un stock de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium qui a ravagé une partie de la ville de Beyrouth, le 4 août 2020, a jeté une lumière inquiétante sur les stockages de ce type. Déjà secouée par l’explosion de l’usine AZF qui avait fait 31 morts le 21 septembre 2001 à Toulouse, à cause également d’un entrepôt où étaient conservés 300 à 400 tonnes de nitrates d’ammonium, la France n’est en effet pas à l’abri d’un nouvel accident technologique de ce genre. C’est en effet ce que révèle une enquête très documentée réalisée par Benoît Collombat pour la Cellule investigation de Radio France, rendue publique le 20 janvier 2021.

Quartiers de Beyrouth soufflés par l’explosion d’un stock de nitrate d’ammonium le 4 août 2020 (photo © Anwar Amro / AFP / Le Parisien)

De par son appétence particulière pour une agriculture intensive et mécanisée à outrance, la France est de fait le premier consommateur de nitrate d’ammonium en Europe et le deuxième au monde. Mais ce produit qui sert de base pour de nombreux engrais azotés, demande à être manipulé avec précaution. Mélangé avec un peu d’hydrocarbure et moyennant l’usage d’un détonateur, c’est un explosif puissant et très facile à se procurer, qui a la faveur de nombreux activistes et groupes terroristes, ceux de l’IRA s’en étant fait une spécialité, au point que l’usage de ce produit reste interdit en Irlande.

Sacs de nitrate d’ammonium (photo © Claude Prigent / Le Télégramme)

Son stockage doit être particulièrement surveillé car ce produit est un oxydant puissant qui accélère fortement la combustion d’autres substances inflammables et qui explose lorsqu’il est mélangé à d’autres substances ou exposé à une forte chaleur. Les engrais de type ammononitrates qui contiennent plus de 24,5 % d’azote, soit plus de 70 % de nitrate d’ammonium, sont supposés être particulièrement surveillés car les plus sensibles au risque d’explosion. Les autres ne sont pas anodins non plus car ils dégagent des gaz toxiques en cas d’élévation de la température et, pour certains, présentent un risque de décomposition auto-entretenue qui se traduit par une combustion en masse lente mais très difficile à maîtriser

La réglementation française au titre des Installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) pour ce type de dépôts classe en risque Seveso seuil haut les dépôts qui dépassent 5000 tonnes de nitrate d’ammonium (selon les catégories) et Seveso seuil bas à partir de 1250 tonnes mais uniquement pour les catégories les plus dangereuses, les autres stockages de cette ampleur étant soumis à simple autorisation. Au delà de 250 tonnes pour la catégorie la plus sensible (et 500 tonnes pour les autres), seule une déclaration en Préfecture est exigée avec des contrôles périodiques. En dessous de ce seuil, aucune réglementation n’est appliquée et donc aucun contrôle spécifique n’est prévu.

Or de très nombreuses coopératives agricoles ou grosses exploitations disséminées sur tout le territoire détiennent des stocks importants d’ammononitrates concentrés en azote, souvent au contact proche d’autres substances inflammables telles que des balles de paille, et parfois avec des installations électriques vétustes et mal sécurisées, le tout sans même la présence de détecteurs d’incendie. Une situation qui peut se révéler particulièrement dangereuse comme cela a été le cas le 2 octobre 2003, à Saint-Romain-en-Jarez, dans la Loire : appelés pour un incendie dans le hangar d’un arboriculteur, 18 pompiers ont été blessés dont certains très grièvement lorsque l’entrepôt qui contenait quelques tonnes seulement de nitrate d’ammonium a brusquement explosé…

Hangar agricole de Saint-Romain-en-Jarez réduit à néant en 2003 après un sinistre impliquant du nitrate d’ammonium (photo
© Philippe Vacher / Maxppp / France Inter)

En France, on recenserait 108 sites classés Seveso du fait des quantités de nitrate d’ammonium stocké dont 16 seuil haut, auxquels s’ajouteraient au moins 180 sites soumis à autorisation de ce fait. Mais bien sûr personne n’est capable de dire combien il en existe qui ne sont soumis à aucun contrôle car supposés contenir moins de 250 tonnes de nitrate d’ammonium.

Un risque d’autant plus important que d’énormes quantités de produit circulent quotidiennement pour approvisionner ces différents entrepôts. Chaque année, c’est ainsi entre 40 000 et 60 000 tonnes de nitrate d’ammonium qui transitent par le seul port de Saint-Malo, même si les autorités affirment que les quantités stockées à cet endroit ne dépassent jamais plus de 7 500 tonnes, trois fois quand même ce qui a été nécessaire pour raser certains quartiers de Beyrouth…

Sacs de nitrate d’ammonium stockés près de la gare de Saint-Malo en 2001 (photo © Grégoire Maisonneuve / AFP / RTL)

France Info pointe également la gare de triage de Drancy, en Seine-Saint-Denis où 2000 trains passent chaque année et 40 000 voyageurs chaque jour via la ligne RER, le tout devant un dépôt de 400 tonnes de nitrate d’ammonium. A Ottmarsheim, en Alsace, c’est la Coopérative agricole de céréales qui inquiète suite aux doutes émis par un inspecteur des risques industriels de la société Groupama. Ce site contient trois entrepôts permettant de stocker chacun 1250 tonnes de nitrate d’ammonium et pas moins de 10 non-conformités ont été relevées par l’inspecteur un peu trop curieux. Une situation d’autant plus inquiétante qu’une explosion pourrait avoir des répercussions sur la centrale nucléaire de Fessenheim située à une dizaine de km de là et devant laquelle passent tous les jours de lourdes péniches chargées à bloc de nitrate d’ammonium. En juin 2018, l’explosion d’un silo à grains dans le port de Strasbourg aurait ainsi pu tourner à la catastrophe si les pompiers en intervention n’avaient eu la présence d’esprit d’enlever immédiatement 447 tonnes de nitrate d’ammonium stockés à proximités sans la moindre déclaration !

Hangar de stockage d’ammononitrate à la CAC d’Ottmarsheim (source © Reporterre)

Une reconversion progressive à une agriculture biologique capable de se passer de ces engrais chimiques azotés serait certainement un pas vers davantage de sécurité pour éviter ce risque d’accident industriel relativement fréquent à l’échelle mondiale et auquel notre pays se trouve tout particulièrement exposé. Des propositions ont d’ailleurs été faites par la Convention citoyenne pour le climat qui préconisait de fixer une redevance sur les engrais azotés. Mais cette proposition a été rejetée par le Ministère de l’Agriculture qui juge que cela viendrait pénaliser les agriculteurs français et aurait pour effet de les inciter à stocker encore davantage avant que cette taxe ne se mette en œuvre. Moyennant quoi, le ministre Julien Denormandie, préfère renvoyer l’adoption d’une telle mesure aux calendes grecques, en attendant la prochaine explosion…

L. V.

William Saurin : les commissaires aux comptes pédalent dans la choucroute

23 décembre 2020

La marque William Saurin était jusque-là surtout connue pour ses choucroutes en boîtes et ses cassoulets peu gastronomiques mais rapides à réchauffer. C’est un épicier de Saint-Mandé qui avait créé la marque en 1898 en se basant sur l’essor alors tout récent de la boite de conserve alimentaire, un procédé que l’inventeur français, Nicolas Appert avait mis au point peu après la Révolution française et rendu public en 1810. La fabrique de plats cuisinés et de confitures William Saurin reste une entreprise familiale jusqu’en 1979, date à laquelle Vincent Saurin la revend à Lesieur avant qu’elle ne tombe entre les mains des géants de l’agroalimentaire Saint-Louis puis Danone, lequel la cède en 1997 au fonds d’investissement Paribas Affaires industrielles, puis, en 2001, au groupe Financière Turenne Lafayette.

Publicité des années 1960 pour les conserves William Saurin (source © Pinterest)

Un parcours industriel et financier un peu chaotique et qui, depuis cette date, est associé à une figure un peu mythique du business de l’agroalimentaire, une certaine Monique Piffaut, allias « Mamie Cassoulet ». Issue d’une riche famille autrichienne qui fournissait en chocolats haut-de-gamme les magasins Prisunic et Monoprix, Monique Piffaut a commencé à édifier son propre empire sur le tard en rachetant en 1991 la chocolaterie de Périgueux « Les délices du Palais ». Multipliant dès lors les acquisitions et restructurations d’entreprises de l’agroalimentaire, à la manière d’un Bernard Tapie, elle crée en 2001 la Financière Turenne Lafayette et rachète donc à cette date William Saurin. Lors de son décès en 2016, à l’âge de 78 ans, une tranche de jambon sur trois produite en France, sort des usines de celle qui est devenue la reine de la charcuterie. Son empire, qui détient aussi les raviolis Panzani, le couscous Garbit ou encore les quenelles Petitjean sans compter la production pour les marques distributeur, réalise 900 millions d’euros de chiffre d’affaire annuel, emploie 4 000 personnes et dégage un bénéfice net de 17 millions d’euros.

Mamie Cassoulet » et son caniche Gaëtan (photo © W. Beaucardet / Libération)

Une reine qui se fait cependant très discrète et refuse obstinément de rencontrer les médias. Ses proches la décrivent comme une femme à poigne, incapable de déléguer et qui régnait en maître absolu sur son empire. Toujours accompagnée de son caniche nain, jusque dans les réunions de négociation avec les syndicats ou les banquiers, « Mamie Cassoulet » s’était en tout cas hissée à la place de 166e fortune de France selon les estimations du magazine Challenge en 2016.

Montagne de saucisses avant la mise en boîte dans l’usine William Saurin de Saint-Thibault-des-Vignes (photo © Lionel Bonaventure / AFP / Le Parisien)

On savait que son empire avait connu quelques diversifications hasardeuses, mais c’est quand même la stupéfaction générale lorsque le monde feutré des affaires apprend, le 14 décembre 2016, deux semaines seulement après sa disparition, que les comptes de la société avaient été profondément maquillés à coup de fausses factures et de faux en écriture. Le but de l’opération était uniquement de gonfler artificiellement les comptes de l’entreprise pour dissimuler les difficultés financières et garder la confiance des banques. Pas d’enrichissement personnel donc pour la vielle dame indigne qui n’avait pas d’héritier et qui a transféré sa société dans les mains d’une fondation avant que la marque ne revienne en 2018 dans le giron du groupe Cofigeo après que la société ait été déclarée en faillite en 2017.

William Saurin, une gamme complète de produits cuisinés en boîte, désormais dans le giron du groupe Cofigeo (source © LSA)

Sauf que l’ampleur de la fraude financière est colossale : le chiffre d’affaire annuel avait ainsi été gonflé frauduleusement de plus de 300 millions d’euros, soit un tiers de sa valeur réelle ! Et chacun de s’interroger depuis cette date sur le rôle qu’ont bien pu jouer dans cette affaire les deux cabinets de commissaires aux comptes, en l’occurrence Mazars et PwC Audit, qui étaient justement chargés, et ceci depuis des années, de vérifier la sincérité des comptes de l’entreprise.

Une question bien embarrassante en effet et qui interroge sur l’utilité de cette profession qui a justement pour objectif d’assurer aux actionnaires d’une société que les comptes sont fiables, et ceci après avoir soigneusement contrôler les factures, les stocks et les soldes bancaires pour attester que les bilans publiés correspondent bien à la réalité financière. Seules les entreprises dont le bilan dépasse les 4 millions d’euros, ou les chiffre d’affaire annuel les 8 M€ ou qui emploient plus de 50 salariés, sont tenues de faire appel à un commissaire aux comptes, lequel est rémunéré par l’entreprise elle-même.

Commissaire aux comptes, un métier de proximité, à haut risque de collusion… (source © Les Échos)

La profession est très réglementée et soumise à l’autorité du Haut-Conseil du commissariat aux comptes (H3C), mais la tentation est forte, pour un cabinet de se montrer complaisant envers la société qui l’emploie et le paye. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la France se montre particulièrement vigilante en imposant, depuis 1966 le recours à deux commissaires aux comptes distincts pour toute entreprise possédant des filiales et qui doit donc publier un bilan consolidé. Elle interdit aussi, contrairement à d’autres pays, à un commissaire aux comptes de vendre des prestations de conseil stratégique ou juridique à une société dont il certifie les comptes, histoire de ne pas être juge et partie.

Sauf que manifestement ces garde-fous n’ont pas suffi pour empêcher une fraude aussi massive pour laquelle deux cabinets de commissaires aux comptes se sont donc fait prendre la main dans le sac, alors même que PwC fait partie des quatre plus gros experts en la matière, aux côtés de EY, KPMG et Deloitte. D’autant qu’il est apparu que l’un des commissaires aux comptes du cabinet Mazars n’avait pas hésité à réaliser de prestations de conseil patrimoniaux pour Monique Piffaut, ce qui était strictement incompatible avec sa mission et explique sans doute la proximité voire la complicité dont il a fait preuve envers sa cliente.

Une situation particulièrement embarrassante pour la profession et qui vient de faire l’objet d’une procédure disciplinaire à l’initiative du H3C. Lors de ce procès qui s’est tenu en octobre 2020, le rapporteur général a requis contre les deux cabinets négligents des sanctions particulièrement lourdes de un million d’euros pour chacun, assorties d’une interdiction temporaire d’exercer (avec sursis). Les deux commissaires aux comptes incriminés se voient eux aussi réclamer une amende de 250 000 € chacun, assortie d’une radiation disciplinaire. De lourdes peines mais qui paraissent largement justifiées au vu d’une affaire qui met aussi clairement en évidence l’inutilité même d’une telle profession si elle n’est pas en mesure d’agir avec toute la probité et l’objectivité nécessaires…

L. V.

Présidentielles américaines : alors ?…

7 novembre 2020

Décidément, ces élections présidentielles américaines entretiennent un suspens incroyable… Tous les sondages annonçaient que l’éviction du trublion Donald Trump était pliée d’avance et que les Américains allaient enfin exprimer un choix plus raisonnable en faveur d’un dirigeant suprême plus en phase avec les valeurs de démocratie, de solidarité et de responsabilité que le Monde attend d’une démocratie aussi puissante et influente que celle des États-Unis.

« Ça y est : il est parti ? » (source © Pinterest)

Mais c’était sans compter l’esprit individualiste, ultra-nationaliste et, disons-le, égoïste, qui fait des ravages dans le Peuple américain tout comme dans la plupart des autres pays y compris la France. Quand les frustrations économiques et sociales s’accumulent alors que les médias, la publicité et les réseaux sociaux nous font miroiter à longueur de journée un idéal d’hédonisme, d’opulence, de liberté et d’oisiveté, il est bien difficile de résister aux sirènes de ces discours populistes qui promettent la lune pour tout de suite en se moquant bien des conséquences à long terme de leurs décisions : pourquoi se gêner à exploiter le gaz de schiste au prix d’une catastrophe écologique sans doute irréversible si cela peut nous permettre de continuer à rouler sans entrave au volant d’une belle voiture ? Et tant pis pour ceux qui n’ont pas la chance d’être né dans un pays aussi riche et gaspilleur, il suffit de s’en protéger en construisant des murs…

Un match serré entre Joe Biden et Donald Trump (source © BBC)

Force est en tout cas de constater que rarement sans doute l’Amérique n’a été autant divisée en deux camps aussi inconciliable. Malgré la crise sanitaire, le taux de participation à ces élections présidentielles a atteint partout des valeurs très élevées. Et partout, les deux candidats se retrouvent au coude à coude. Le système électoral américain si particulier qui pousse la logique majoritaire à son extrême en faisant dans le tout ou rien, donne l’illusion d’une Amérique coupée en deux avec des États ruraux ou en déclin économique acquis au candidat Républicain et d’autres, plus urbains et plus opulents, délibérément Démocrates.

Carte provisoire des résultats de l’élection présidentielle américaine du 3 novembre 2020, mise à jour le 6 novembre 2020 à 23 h (source infographie © Le Figaro)

Mais cette carte en rouge et bleu masque une réalité bien différente avec des écarts en réalité très faibles entre les deux candidats dans la quasi totalité des États. Les catégories sociales plus aisées et mieux éduquées ont massivement voté pour Joe Biden et on les retrouve dans toutes les villes du pays, mais partout aussi les Américains adeptes du repli sur soi, nostalgiques d’une Amérique triomphante et opulente, ont voté avec enthousiasme pour un Donald Trump capable de tenir tête aux élites mondialisée et à la Chine arrogante, avec sa promesse de « make America great again ».

Un dessin signé Kak, en novembre 2018, mais toujours d’actualité (source © L’Opinion)

Au gré de ces élections, les États-Unis sont devenus bipolaires et c’est peut-être cette scission inédite qui a abouti à ce scénario catastrophe d’une grande démocratie, habituée à donner des leçons de morale à la planète entière, désormais ridiculisée par un Président sortant qui, après s’être autoproclamé un peu prématurément, vainqueur de ces élections, accuse sa propre administration de fraudes massives et demande tout simplement d’arrêter de compter les bulletins de votes qui ne sont toujours pas dépouillés, quatre jours après le scrutin du 3 novembre 2020…

Le Monde entier se délecte de ce feuilleton pathétique et retient son souffle pendant que les États traditionnellement Républicains que sont le Nevada ou l’Arizona se sont lancés dans une course de lenteur pour faire durer le dépouillement des derniers bulletins pour ne pas risque de faire basculer la situation en faveur du candidat Démocrate. Bref, samedi 7 novembre, on ne sait toujours pas qui sortira vainqueur de ces élections à suspens, sans compter le risque que le résultat, quel qu’il soit, se retrouve contesté devant les tribunaux et qu’il fasse l’objet, in fine, d’un arbitrage des juges de la Cour suprême…

En tout cas, ces élections qui se prolongent au-delà du raisonnable pour faire émerger un vainqueur, dans une ambiance de frustration et de soupçons de fraude, ne va sans doute pas favoriser la cohésion de la Nation américaine et risque de laisser des traces, même si, dans l’immédiat, c’est surtout la faillite d’un processus électoral inadapté qui est mise en évidence.

Un duel électoral serré, qui pourrait donner l’idée de recourir à d’autres méthodes plus efficaces ? Un dessin signé Chapatte (source © Le Temps)

Une faillite qui n’est pas sans rappeler celle qu’a connu il y a quelques mois seulement la ville de Marseille à l’occasion du second tour des élections municipales. Comme aux États-Unis et pour les mêmes raisons, la ville a bien failli se retrouver avec à sa tête un maire ayant recueilli au global, moins de voix que son adversaire. Comme aux États-Unis, le choix du responsable de l’exécutif s’est fait attendre pendant plusieurs jours après les élections et à l’issue d’une séance mémorable et interminable au cours de laquelle chacun s’est laissé allé aux spéculations les plus folles. Comme aux États-Unis, chaque camp s’est renvoyé à la figure des accusations de fraudes et le résultat de ce scrutin reste toujours suspendu à des décisions de justice qui tardent à venir, plusieurs mois après la fin des opérations électorales…

Winston Churchill aimait à dire que « La démocratie est la pire forme de gouvernement à l’exception de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps », un aphorisme qu’il est toujours imprudent de sortit du contexte dans lequel il a été exprimé mais qui a au moins le mérite de rappeler que son usage n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît et que l’affaire peut vite déraper si l’on n’y prend pas garde…

L. V.

Vieux-Port de Marseille : le grand ménage en direct

31 octobre 2020

Comme tous les bassins nautiques situés en centre-ville, le Vieux-Port de Marseille, édifié en lieu et place de l’ancienne calanque du Lacydon, est le réceptacle de tous les déchets qu’y jettent négligemment les passants depuis les quais où qui y sont poussés par le vent lorsque celui-ci balaie les rues de la cité et renverse les poubelles. Pas étonnant, dès lors, qu’on y retrouve, dans la vase du fond, des tonnes de déchets : canettes de bière et papiers gras, vélos et trottinettes, barrières de chantier et plots de signalisation, mais aussi parfois vieux canapé, lave-linge usagé et épave de voiture ou de moto…

Le Vieux-Port de Marseille, vu d’en haut et… du fond (source © Made in Marseille)

En 2016, la Fédération des sociétés nautiques des Bouches-du-Rhône (FSN 13) avait ainsi pris l’initiative de lancer une opération annuelle de nettoyage du Vieux-Port, ce qui à l’époque n’avait pas été fait depuis 2004. L’idée était bien sûr d’insister sur l’aspect pédagogique en médiatisant l’opération pour inciter les plaisanciers qui fréquentent régulièrement le site à prendre soin de leurs déchets de toute sorte pour éviter qu’ils ne finissent à la baille, même les jours de fort mistral.

Affiche de la première opération du genre, initiée en 2016 (source © FSN 13)

Organisée le 8 octobre 2016 avec l’appui de nombreuses personnalités locales et le renfort de plusieurs institutions et associations sportives et environnementales, l’opération avait connu un beau succès médiatique et est, depuis, renouvelée chaque année. Ainsi, l’an dernier, le 19 octobre 2019, des centaines de citoyens et responsables associatifs, dont environ 200 plongeurs s’étaient mobilisés selon Made in Marseille qui couvre régulièrement l’évènement.

Vers 16 h, un premier bilan dressé par l’association MerTerre qui anime également d’autres opérations du même type dont celle intitulée Calanques propres, faisait état de 45 m³ de déchets de toutes sortes sortis du Vieux-Port par cette armada de bénévoles. L’année précédente, en 2018, le volume de déchets était encore plus impressionnant et il avait fallu 21 bennes mises à disposition par la Métropole Aix-Marseille-Provence pour les évacuer en décharge.

Une trottinette sauvée des eaux lors d’une opération de nettoyage du Vieux-Port (photo © Georges Robert / La Provence)

Pas moins de 4 333 objets divers et variés avaient ainsi été extraits de la vase du Vieux-Port, parmi lesquels beaucoup de canettes et bouteilles en verre, mais aussi un chevalet de peintre, 42 vélos, 15 skate et trottinettes, 7 poussettes, un brancard (vide), plusieurs bidets et cuvettes de wc, une amphore antique (comme quoi l’habitude de jeter ses déchets dans le Vieux-Port ne date pas d’hier), et même un obus de la dernière guerre, qui n’est pas à proprement parler un vulgaire détritus mais qui a obligé à faire appel aux démineurs…

Pour 2020, crise sanitaire oblige, il n’était pas question de rassembler sur le Vieux-Port des centaines de volontaires pour aller à la quête des déchets immergés. Place donc à la technologie high tech. Et bien entendu, c’est à la start-up marseillaise Notilo Plus qu’il a été fait appel. Créée en 2016 par Benjamin Valtin et Nicolas Gambini, cette société a en effet développé des drones sous-marin autonomes déclinés en version loisirs sous le nom de IBubbles, et en version professionnelle sous l’appellation Seasam.

Le drone aquatique, un outil pour accompagner fidèlement le plongeur et assurer les prises de vue sous-marine (photo © Notilo Plus / Marcelle média)

Fruit d’un partenariat avec la compagnie maritime CMA CGM, ces drones qui sont dotés d’un dispositif de propulsion autonome sans fil et d’un système de mémorisation et de géolocalisation, sont en effet parfaitement adaptés pour effectuer un parcours pré-programmé en repérant les endroits où ils sont déjà passés et en localisant avec précision ce qu’ils observent, ce qui en fait des auxiliaires très précieux pour inspecter la coque des navires, identifier les défauts éventuels et vérifier l’état des peintures en vue de décider et d’orienter les opérations de maintenance.

Les drones aquatiques de Notilo Plus utilisés pour l’opération (source © Marcelle média)

C’est donc à un robot sous-marin de ce type, équipé de différentes caméras, qu’a été confié le soin de cartographier au préalable l’ensemble des déchets visibles au fond du port, puis de guider un plongeur afin d’aller les récupérer directement sans perdre de temps à les rechercher. Jeudi 15 octobre 2020, une opération médiatique a ainsi été organisée dans les locaux de l’Union nautique marseillaise au pied du Pharo. Deux drones de Notilo Plus filmaient dans le bassin le plongeur en train de récupérer les déchets dans son filet et les images étaient retransmises en direct sur écran géant et sur la chaîne Youtube afin que les enfants des écoles puissent suivre l’opération.

C’est la maire de Marseille, Michèle Rubirola, qui a insisté pour que les écoliers puissent ainsi suivre en direct les opérations afin de prendre conscience de tous les déchets qui finissent ainsi leur course dans le fond du port. Présente sur place, ainsi que la maire de secteur Sophie Camard qui raconte sa plongée dans le Vieux-Port à l’occasion d’une édition précédente de l’opération, elle assiste au dialogue qui s’instaure entre une dizaine de collégiens de Team 13, une association de jeunes bénévoles qui organise des opérations de protection de l’environnement, et quelques spécialistes.

Présentation en direct par Nicolas Gambini, président de Notilo plus, des images du nettoyage (source © Marcelle média)

Parmi eux, un membre de l’ONG Planète mer, qui s’est donné pour mission de préserver les milieux marins en lien avec les activités humaines associées, mais aussi une représentante de Citeo, une entreprise privée chargée par l’État d’organiser, piloter et développer le recyclage des emballages ménagers et des papiers dans le cadre de la responsabilité élargie du producteur. Une autre start-up marseillaise, au nom typiquement provençal de Green City Organisation était également présente pour vanter les mérites de son dispositif de filet D’Rain qui récupère les micro-déchets à la sortie des collecteurs d’eau pluviale pour éviter leur rejet direct en mer.

Après quelques déboires techniques liés à une transmission médiocre par wi-fi, les images filmées en direct par les drones ont permis d’assurer un incontestable succès à cette nouvelle action de nettoyage du Vieux-Port. Pas moins de 124 classes étaient connectées en direct pour suivre le déroulement des opérations et profiter des commentaires, de nombreuses autres se connectant ultérieurement pour profiter de cette séquence un peu exceptionnelle et dont la portée pédagogique est incontestable. Un jour peut être, les fonds du Vieux-Port ne ressembleront plus à un vaste dépotoir…

L. V.