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Comment a été ressuscité le café marron de La Réunion ?

13 juin 2018

On ne le sait sans doute pas assez mais la biodiversité est en grand danger du fait de nos choix de développement depuis des années : à force de défricher, de bétonner, d’urbaniser, de polluer allègrement et d’asperger nos champs à coup d’insecticides et d’herbicides, glyphosate en tête, on considère qu’un quart des espèces de mammifères est désormais menacée d’extinction et sans doute un tiers des amphibiens. Parmi les oiseaux, 94 espèces ont d’ores et déjà disparu de la planète et 187 sont en grave danger d’extinction.

L’alouette des champs, une espèce commune en voie de forte régression dans nos campagnes

En France, au cours de ces 15 dernières années, un tiers des populations d’oiseaux ont déserté nos campagnes, un déclin qui s’est amorcé au début des années 1970 et qui s’est encore accéléré entre 2016 et 2017 au vu des études menées tant par le Museum national d’histoire naturelle que par le CNRS. Seuls quelques espèces plus généralistes et plus opportunistes, telles que les pigeons, les merles ou les corneilles, tirent leur épingle du jeu en prenant progressivement la place des espèces en voie de disparition : adieu alouettes et rossignols !

Cette disparition massive et en voie d’accélération s’accompagne d’une chute brutale bien que moins visible des populations d’insectes, elles-mêmes en grand danger du fait principalement des ravages de l’agriculture intensive qui a totalement modifié les paysages et provoque de véritables hécatombes à coup de pesticides.

Coquelicots dans un champ d’orge : bientôt une image du passé ?

Et la flore sauvage n’est pas non plus épargnée par le développement de l’urbanisation et l’évolution de nos pratiques agricoles (le tonnage d’herbicides utilisé en France a été multiplié par 5 entre 1970 et 1990 et il continue encore à progresser malgré tous les engagements réglementaires). Ainsi, une étude menée entre 2009 et 2013 par le Conservatoire national botanique de Brest a montré que 120 espèces de plantes ont disparu en un siècle dans le département du Calvados, dont 44 depuis le début des années 1980. En Ile-de-France, on comptait environ 90 espèces sauvages présentes couramment dans les parcelles cultivées : un tiers d’entre elles a désormais définitivement disparu et seules 18 % restent encore stables, les autres étant devenues très rares ou en voie de régression.

Cette extinction massive de la biodiversité naturelle s’observe partout dans le monde. Elle suscite du coup des vocations de Noé des temps modernes. Marianne a dressé récemment le portait de l’un d’eux, Carlos Magdalena, surnommé « le messie des plantes » par un journaliste espagnol, séduit sans doute par son look christique. Il travaille au jardin botanique royal de Kew Gardens, dans l’ouest londonien, une vénérable institution victorienne qui héberge plus de 30 000 espèces végétales et qui s’est érigé en un vaste laboratoire de 121 ha attaché à la conservation des variétés menacées d’extinction.

Carlos Magdalena dans une serre de Kew Gardens (photo © Rebecca Reid / Kew Royal Botanic Gardens)

Ce passionné de la cause végétale a notamment à son actif le sauvetage d’un arbuste sauvage endémique des îles Mascareignes (l’archipel qui regroupe les îles de La Réunion, Rodrigues et Maurice), le café marron, Ramosmania rodriguesi de son petit nom. Bien que La Réunion apparaisse au touriste comme d’une grande richesse botanique avec de nombreuses plantes endémiques, l’île est en fait un désastre écologique avec 53 espèces végétales déjà irrémédiablement disparues et 393 (soit 30 % de celles qui y sont recensées) fortement menacées !

Lagon autour de l’île Rodrigues, dans l’archipel des Mascareignes

Sur Rodrigues, une trentaine d’espèces végétales ne se reproduisent plus, ce qui indique que leur disparition définitive approche à grands pas puisqu’on pourra la dater au jour où le dernier plant recensé viendra à mourir… Le café marron, une variété endémique de caféier découvert à La Réunion au début du XVIIIe siècle mais rapidement supplanté par la variété importée du caféier d’Arabie et de sa mutation locale, le Bourbon pointu, avait ainsi complètement disparu dans les années 1970, lorsqu’un écolier en a redécouvert un pied miraculeusement épargné en 1979.

Plant de café marron au Kew Royal Botanic Gardens

Mais comme on prête à cette plante de nombreux pouvoirs médicinaux, il a fallu la mettre en cage pour la protéger contre les habitants de Rodrigues venant régulièrement en couper des rameaux. Trois branches du survivant sont finalement prélevées et transportées jusqu’à Kew Gardens. Placées en pépinières, on parvient à en faire deux boutures que Carlos Magdalena s’efforce d’implanter dans du terreau fortifié. La première meurt rapidement et la deuxième la suit de près après avoir néanmoins laissé éclore quelques boutons.

Désespéré, notre botaniste fouille dans la terre pour y récupérer quelques racines qu’il replante soigneusement. Son acharnement finit par payer et de nouveaux plants de café marron arrivent finalement à pousser dans les jardins londoniens. Mais on a crié victoire trop tôt car on s’aperçoit que le plant rescapé et qui fleurit régulièrement ne produit pas de graines : un processus interne inconnu bloque la pollinisation !

Fleur de café marron au Royal Botanic Gardens de Kew (photo © Kew Royal Botanic Gardens)

Le « messie des plantes » y passe plusieurs nuits blanches, testant toutes les solutions possibles et imaginables. Il a finalement l’idée de couper la plante avec un scalpel et d’introduire un peu de pollen dans la plaie, dans l’espoir qu’il se propage. Il recommence 10 fois, 20 fois, 200 fois et finalement sa persévérance finit par payer : il obtient ainsi une fécondation, une seule ! Le fruit ainsi obtenu donne les premières graines, aussitôt semées en milieu stérile en 2003. Les premières germinations meurent mais à force de patience, de nouveaux plants finissent par croître.

Trois ans plus tard, Carlos Magdalena se rend sur l’île Rodrigues pour y replanter une quinzaine de plants de café marron. Freiné par d’incroyables tracasseries administratives, il persévère et voilà que le café marron est désormais réintroduit dans son milieu d’origine. Un bel exemple qui prouve que l’on peut parfois arracher une victoire dans ce processus d’extinction massive d’espèces, éteintes avant même qu’on ait pu en étudier toutes les potentialités, au point que certains en sont à fouiller dans les vieux herbiers des musées pour y recueillir les précieuses graines d’espèces disparues, dans l’espoir d’arriver à les faire revivre…

L.V. 

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Pourquoi la France devrait gagner le prochain Mondial de foot

11 juin 2018

Comme chacun sait, ou en tout cas le saura bientôt, au vu du matraquage médiatique lié habituellement à un tel événement sportif, cette semaine débute en Russie la 21ème édition de la Coupe du monde de football. Elle verra s’affronter entre le 14 juin, date du match d’ouverture entre l’équipe russe et celle d’Arabie saoudite, et le 15 juillet, date prévue pour la finale de cette compétition, les 32 meilleures équipes nationales du moment.

On a tous en tête l’analyse, tout en finesse, formulée en 1990 par le footballeur anglais Gary Lineker : « Le football est un sport simple : 22 joueurs courent après un ballon pendant 90 minutes, et à la fin, ce sont les Allemands qui gagnent ». Sauf qu’une nouvelle théorie beaucoup plus sérieuse vient d’émerger qui remet totalement en cause cette vision excessivement réductrice de la compétition footballistique.

C’est un article signé par Vincent Grimault pour le magazine Alternatives économiques qui vient éclairer d’un jour nouveau les mécanismes qui régissent ce domaine où néanmoins l’aléa garde toute sa place, surtout en matière de football, un des sports où la chance joue malgré tout une certaine part et où le talent, la motivation, la force physique et la technicité des joueurs ne sont pas toujours suffisant pour expliquer les résultats.

Si l’on fait néanmoins abstraction de cette part liée aux impondérables de toute nature qui peuvent conduire à des scores parfois inattendus, l’analyse pseudo-économique à laquelle s’est livrée Alter Eco pour prédire les résultats du prochain Mondial de foot ne manque pas de sel et elle mérite d’être détaillée. Elle se base sur un constat simple qui saute aux yeux lorsqu’on décortique les résultats de l’Euro 2016 sous l’angle du taux de prélèvements obligatoires en vigueur dans les différents pays qui s’y sont affrontés : les pays où la pression fiscale est la plus forte sont ceux qui ont obtenu les meilleurs résultats dans cette compétition !

Taux de prélèvement obligatoire des participants à l’Euro 2016 en fonction de leur résultats (infographie © Alternatives économiques)

Comme toute théorie (surtout dans le domaine économique, et peut-être plus encore lorsqu’il s’agit de spéculation liée à la compétition sportive), celle-ci souffre naturellement quelques exceptions dont la Suède éliminée dès le premier tour malgré son taux de prélèvement supérieur à 50 %, ou la Pologne parvenue en quart de finale avec pourtant un taux de fiscalité dérisoire de 18,5 %. Il n’empêche que les 4 équipes arrivées jusqu’en demi-finales présentent toutes un taux de prélèvement élevé, qui approche les 49 % en moyenne.

A première vue, on pourrait certes s’interroger sur le lien qui existe entre l’aptitude à marquer des buts et ce taux de prélèvements obligatoires, lequel est le rapport entre l’ensemble des taxes, impôts et cotisations sociales d’un pays et son produit intérieur brut (PIB). Mais en réalité, la corrélation est évidente comme l’explique l’article de Vincent Grimault : « les pays à haut niveau de fiscalité sont, de façon générale, les plus développés. Grâce aux dépenses publiques, et à des systèmes de protection sociale de qualité, les habitants y sont en bonne santé et ont du temps libre pour pratiquer le sport. Par ailleurs, grâce à un haut niveau d’investissement public, les pratiquants de football de ces pays peuvent s’entraîner sur des équipements de qualité, encadrés par des éducateurs, au sein de clubs structurés, souvent payés en partie par les collectivités. », CQFD…

Les joueurs de l’équipe nationale d’Islande lors de l’Euro 2016 (photo © Denis Balibouse / Reuters)

Et l’auteur de l’article en veut pour preuve « le miracle islandais, qui a vu l’Islande et ses 320 000 habitants se qualifier pour les quarts de finale de l’Euro 2016, puis se qualifier cette année pour la première Coupe du monde de son histoire », une performance qui s’explique très bien grâce à des équipements sportifs de haut niveau et à des éducateurs compétents, comme quoi le service public a du bon, même dans ce domaine du football professionnel…

Dans ces conditions, cela devient un jeu d’enfant que de prédire les résultats du prochain Mondial de football ! L’équipe d’Alternatives économiques s’est bien entendu livré à l’exercice selon une méthodologie parfaitement rigoureuse, quoique mâtinée néanmoins d’une petite dose de chauvinisme et sans oublier totalement l’expertise sportive lorsque le seul critère fiscal ne permet pas de trancher de manière définitive.

Taux de prélèvement obligatoire (valeurs 2013) des participants à la Coupe du monde 2018 (infographie © Alternatives économiques)

Il faut dire que, sous cet angle, les écarts entre compétiteurs sont plutôt larges, entre un pays comme le Nigeria où le taux de prélèvements obligatoires dépasse à peine 11 % et le champion du monde qu’est le Danemark avec son taux de 58,7 % tandis que la moyenne des pays engagés dans le Mondial s’établit à 33,5 %.

A cette aune, on ne s’étonnera donc pas que les prévisions de nos économistes amateurs de football annoncent une finale entre le Danemark et la France, cette dernière étant particulièrement bien placée avec son taux de prélèvements obligatoires de 53,5 % ! De là à affirmer que la France a toutes les chances de remporter cette prochaine coupe du monde de football, comme le fait le journaliste d’Alter Eco, c’est peut-être aller un peu vite en besogne et oublier quelques menus détails d’ordre plus sportif qui ne plaident sans doute pas autant en faveur de notre équipe nationale…

Emmanuel Macron poussant la balle à l’occasion d’une visite au centre d’entraînement de l’OM le 15 août 2017 (photo © DR)

Quoi qu’il en soit, voilà en tout cas un argument massue qui plaide sans conteste en défaveur d’une baisse de la pression fiscale pourtant mise en avant par nombre de nos responsables politiques, Emmanuel Macron en tête : espérons que son attirance affichée pour le ballon rond l’amènera à revoir sa politique en la matière !

L.V.  

Va bene in Italia ?

27 mai 2018

Décidément, la vie politique italienne n’en finit pas de surprendre : rien n’est simple dans ce pays héritier d’une longue tradition démocratique, où les joutes politiques ont toujours su mobiliser les foules, mais dont les dernières péripéties électorales interpellent toute l’Europe.

Matteo Renzi annonçant sa démission de la présidence du Conseil, le 4 décembre 2016 (photo © Andreas Solaro / AFP)

Les récentes élections générales qui se sont tenues en mars 2018 pour renouveler les 630 membres de la Chambre des Députés et les 315 sénateurs, suite à une dissolution anticipée du Parlement fin 2017, confirment en tout cas ce sentiment de complexité. Le Parti démocrate de centre-gauche, dirigé par Matteo Renzi, qui avait démissionné fin 2016 de son poste de Président du Conseil à la suite d’un référendum perdu, laissant alors la place à Paolo Gentiloni, a subi un revers sévère avec moins de 23 % des suffrages exprimés.

C’est la coalition de centre-droit qui est arrivée en tête de ce scrutin, avec 37 % des voix, mais avec des fortunes très diverses entre sa composante Forza Italia de l’inoxydable Silvio Berlusconi, sortie très affaiblie de ce scrutin, et sa composante de la Ligue, classée à l’extrême-droite et dirigée par le nationaliste et europhobe Matteo Salvini, qui a fait un carton, lui qui considérait en 2016 l’euro comme « un crime contre l’humanité », rien de moins…

Ceci étant, le parti qui a obtenu le plus de voix à lui seul, avec près d’un tiers des suffrages exprimés et un très fort ancrage électoral dans la moitié sud du pays, est l’inclassable Mouvement 5 étoiles ou M5S (Movimento cinque stelle). Créé en 2009 par l’ancien humoriste Beppe Grillo et dirigé depuis 2017 par le jeune député de Campanie Luigi Di Maio, ce « non-parti » anti-système, qui prône la démocratie participative, la lutte contre la corruption et s’inquiète fortement des vagues migratoires auxquelles fait face l’Italie, remporte ainsi un succès incontestable.

Classé a priori plutôt à gauche malgré ses positions vaguement xénophobes et souvent franchement démagogiques, on aurait pu s’attendre à ce que le M5S s’allie naturellement avec le Parti Démocrate pour former une coalition de gouvernement. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Dessin de Plantu publié dans Le Monde le 24 mai 2018

Après de longues tractations, les parlementaires italiens ont finalement élu, le 24 mars dernier, les présidents des deux Chambres, ouvrant la voie aux consultations pour la formation du futur gouvernement. C’est ainsi un membre historique du M5S, Roberto Fico, qui a accédé à la présidence de la Chambre des députés tandis que le Sénat est revenu à une proche de Silvio Berlusconi, Elisabetta Alberti Casellati, une catholique traditionaliste experte en droit ecclésiastique, devenue ainsi la première femme présidente du Sénat italien.

Dès lors pouvaient commencer les tractations pour la formation d’un gouvernement, sous l’égide du Président de la République, Sergio Mattarella. Toutes les autres hypothèses ayant été écartées, c’est finalement un attelage assez hétéroclite constitué du M5S et de la Ligue qui est chargé de former ce nouveau gouvernement, sur la base d’un accord qui repose principalement sur une aversion commune de la politique économique européenne, des promesses de baisses d’impôts, d’abaissement de l’âge de la retraite et de mise en place d’un revenu minimum, ainsi qu’une volonté partagée de mettre un coup d’arrêt à l’immigration.

Giuseppe Conte, le nouveau Président du Conseil italien (photo © Vincenzo Pinto / AFP)

C’est le juriste Giuseppe Conte, un avocat et professeur de droit novice en politique, qui est ainsi chargé depuis le 23 mai 2018, après 80 jours d’intenses tractations et 48 heures d’hésitation de la part du Président de la République, de former le nouveau gouvernement italien, sous le regard plutôt inquiet des autres pays européens, guère rassurés de voir arriver aux commandes de la troisième puissance économique de la zone euro, un attelage aussi hétéroclite d’eurosceptiques assumés et dont le programme consiste pour l’essentiel à creuser les déficits par des dépenses non financées.

Comme l’écrit Libération, « après le Brexit, les velléités d’indépendance de la Catalogne, l’affaiblissement de la chancelière allemande pour cause de trop grande générosité à l’égard de réfugiés fuyant la guerre et la misère, l’essor des nationalistes et des xénophobes en Hongrie et en Pologne, (…) voici que l’extrême droite arrive au pouvoir en Italie dans un improbable attelage (…). On a beau avoir l’optimisme chevillé au corps, l’avenir paraît soudain bien sombre. Le seul espoir, c’est que cette nouvelle entaille dans le projet commun serve d’électrochoc. »

Dessin de Kak, publié dans l’Opinion

Le verdict est sans doute excessif et à tout le moins prématuré. Il n’en reste pas moins que l’arrivée au pouvoir en Italie d’un parti d’extrême-droite, viscéralement opposé aux politiques d’austérité et d’accueil migratoire prônées par l’Union européenne, annonce de forts risques de tangage à un an des prochaines élections européennes, d’autant que cette arrivée a été bruyamment applaudie par des partis ouvertement nationalistes comme celui de Viktor Orban, au pouvoir en Hongrie depuis 2010.

Dessin de Gros, publié dans Marianne le 25 mai 2018

Ce petit séisme politique italien a aussi de quoi inquiéter les économistes orthodoxes européens car le pays est l’un des plus endettés d’Europe avec une dette publique évaluée en 2017 à 2263 milliards d’euros, soit un peu plus que la France mais pour un PIB sensiblement inférieur, ce qui représente un taux d’endettement de 131 % du PIB, presque autant que la Grèce… Et l’on se souvient encore du bras de fer lors de l’arrivée au pouvoir de Syriza en 2015 puis des vains efforts d’Alexis Tsipras pour desserrer le joug de la politique d’austérité ! Nul doute donc que les relations entre Rome et Bruxelles risquent de se tendre dans les mois qui viennent.

Espérons du moins que cette nouvelle crise, qui vient encore fissurer la construction du fragile équilibre européen, se traduira par un sursaut de la part des autres pays européens afin d’infléchir les politiques menées ces dernières années et qui se traduisent, à chaque élection, par un rejet de plus en plus marqué de la part des populations…

L.V.  

Maryse Joissains au tribunal

21 mai 2018

Maryse Joissains aux côtés de la Garde des sceaux, Nicole Belloubet, le 7 mai 2018, pour la pose de la première pierre du chantier du futur TGI d’Aix-en-Provence (photo © William Allaire / TPBM)

L’affaire pourrait prêter à sourire, et c’est d’ailleurs ainsi que la présente le Canard enchaîné qui ne rate jamais une occasion d’appuyer là où ça fait mal, surtout en matière de probité de nos élus locaux… Le 7 mai dernier, la Garde des Sceaux, Nicole Belloubet, venue inaugurer le nouveau Palais de Justice de Martigues, a jugé utile de se rendre ensuite à Aix-en-Provence pour y poser la première pierre du futur Tribunal de grande instance qui devrait permettre de rendre la justice pénale et civile, à partir de 2021, dans de nouveaux locaux pourvus de 6 salles d’audience publique.

Les photos officielles montrent donc la Ministre tout sourire inaugurer en grandes pompes le chantier du futur Palais de Justice, main dans la main avec la maire LR d’Aix-en-Provence, Maryse Joissains-Masini, alors que cette dernière –petit détail anodin- est mise en examen pour détournement de fonds publics et prise illégale d’intérêts, et cela une semaine tout juste avant que ne débute son procès : voilà qui fait en effet un peu désordre…

Car les faits qui sont reprochés à la maire d’Aix-en-Provence et qui lui ont donc valu cette comparution le 14 mai dernier devant le Tribunal correctionnel de Montpellier, où le procès avait été prudemment délocalisé pour plus de discrétion et moins de pression, ne sont pas anodins.

Alerté en mars 2012 par une lettre anonyme signée d’un « contribuable du pays d’Aix qui en a marre de l’usage frauduleux de l’argent public », le parquet avait ouvert une enquête et les enquêteurs avaient pointé du doigt, au terme des investigations, « un mélange d’autocratie, de népotisme et de désinvolture dans l’engagement des deniers publics » à la mairie d’Aix-en-Provence, ainsi qu’à la communauté de communes. Du lourd donc, même si l’élue minimise les faits et affirme au contraire « avoir une conception très rigoureuse des deniers publics ».

Alain et Maryse Joissains lors de l’élection de cette dernière au fauteuil de maire en 2001 (photo d’archive – DR)

Âgée désormais de 75 ans et élue à la tête de la ville depuis 2001, Maryse Joissains s’est surtout fait remarquée pour son franc-parler et son ton gouailleur, elle qui est issue d’une famille de militants communistes modestes de Toulon et dont le père avait même été un temps garde du corps de Maurice Thorez, selon les informations du Nouvel Obs. C’est son mariage avec l’ancien et éphémère maire d’Aix, Alain Joissains, qui l’a poussée à se présenter en 2001, avec pour principale motivation le souhait de venger ce dernier, balayé en 1983 par de sordides accusations de détournement de fonds publics, destinés à un collège et qui auraient servi à faire construire une belle villa au père de Maryse Joissains. Ce dernier s’est tiré une balle dans la tête et Alain Joissains a été condamné à 2 ans de prison avec sursis et une lourde amende pour complicité de recel d’abus de biens sociaux.

Mais Maryse Joissains a un grand sens de la famille et la main sur le cœur. Sitôt élue en 2001, elle nomme son ex-mari directeur de cabinet avec le salaire le plus élevé de tout le personnel communal, puis elle recrute sa fille, Sophie, comme chef de cabinet à la Communauté d’agglomération du Pays d’Aix, dont maman est présidente. Une belle saga familiale mais qui s’étend aussi à de nombreux autres proches.

Maryse et Sophie Joissains en mars 2014 (photo © Jérémy Bouillard)

C’est notamment le cas de son chauffeur, Omar Achouri, 65 ans, un fils de harki avec qui la maire entretient des rapports de grande proximité et qui fait office d’intermédiaire pour quiconque veut demander une faveur à l’élue, « un personnage-clé du clientélisme dans le pays d’Aix » de l’avis général. Un chauffeur en tout cas particulièrement méritant puisque la maire n’a pas hésité en 2013 à le promouvoir au rang d’attaché territorial, le plus haut grade de la filière administrative dans la fonction publique territoriale, avec un modeste salaire de 4 400 euros, alors même que de très nombreux collègues figuraient avant lui sur la liste des cadres pouvant prétendre à cette promotion. Du «jamais-vu» pour nombre de hauts fonctionnaires territoriaux…

Caricature publiée en 2013 sur le blog de Lucien Castronovo, conseiller municipal d’opposition

Une décision qui avait d’ailleurs été annulée par la Cour administrative d’appel pour erreur manifeste d’appréciation de la valeur et de l’expérience professionnelle de l’intéressé, mais que Maryse Joissains continue de défendre bec et ongles à la barre du Tribunal, alors que le Procureur a évoqué, selon le témoignage du Monde, une « promotion anormale », « une appréciation de la situation de M. Achouri erronée de façon manifeste et criante », uniquement « destinée à gratifier un proche ».

Et ce n’est pas tout puisque Maryse Joissains était aussi poursuivie pour deux autres nominations tout aussi rocambolesques. La première concerne justement le propre fils de son chauffeur, Christophe Achouri, qui comparaissait lui-aussi devant la Justice pour avoir bénéficié d’emplois de complaisance au sein de structures sportives où, selon l’enquête, il aurait surtout brillé par son absence.

Quant à la seconde, elle concerne la fille d’une des amies proches de Maryse Joissains, une certaine Sylvie Roche que la maire avait recrutée comme collaboratrice à son cabinet de Présidente de la Communauté d’agglomération du Pays d’Aix, avec voiture de fonction, pour s’occuper de la cause animale. Un dossier de premier plan aux yeux de la maire « aveuglée par [son] amour des animaux » mais qui n’entre absolument pas dans le champ de compétences de l’intercommunalité et alors même qu’il existe déjà un service municipal à la ville d’Aix pour les chiens et chats errants et maltraités.

Interview de Maryse Joissains avant son passage au tribunal correctionnel de Montpellier, le 14 mai 2918 (extrait reportage © France 3)

Un emploi dont la maire a justifié ainsi au Tribunal la nécessité : « Souvent, je me balade dans les campagnes, je rencontre des animaux maltraités ou abandonnés, j’avais besoin de quelqu’un qui soit disponible ». Et si cette militante de la cause animale a été embauchée sans vote préalable de la communauté de communes, c’est parce que « le président a droit à cinq collaborateurs ». Et l’élue d’expliquer que sa collaboratrice était disponible le week-end, tard le soir, « toujours prête à intervenir même dans les caves lors des combats de chiens ou de coqs. Et ça, je ne peux pas le demander à un fonctionnaire ». On n’aurait jamais imaginé qu’il se passe de telles histoires dans les sous-sols aixois…

Des arguments imparables donc, mais qui ne semblent cependant guère avoir convaincu le Procureur de la République pour qui les accusations de détournement de fonds publics et de prise illégale d’intérêts pour lesquels l’élue d’Aix-en-Provence est poursuivie sont « parfaitement caractérisées » et « d’une gravité extrême, car ils sont le contraire de la probité attendue d’un élu ». Une appréciation que bien évidemment Maryse Joissains conteste fermement, elle qui considère être une élue « intègre » et « rigoureuse » et qui a affirmé sans rire à la barre du Tribunal : « Mon territoire a besoin de moi, de mon honnêteté, de ma rigueur ».

La décision a été mise en délibéré au 18 juillet, mais le Tribunal a requis à l’encontre de Maryse Joissains une peine plutôt sévère de 18 mois d’emprisonnement dont 9 mois ferme et 10 ans d’inéligibilité : serait-ce le début de la fin pour la dynastie Joissains à Aix-en-Provence ?

L.V. 

Vaincu par les protestations, Sarkissian a démissionné !

28 avril 2018

A l’instar de son homonyme, le major Sarkissian, qui dirige depuis des années la brigade de gendarmerie nationale de Carnoux en s’asseyant ouvertement sur les règles de déontologie et le devoir de réserve pourtant en vigueur dans cette institution, le premier ministre arménien Serge Sarkissian, a toujours affiché un certain mépris pour les règles institutionnelles de nature à brider sa liberté d’agir comme bon lui semble.

Serge Sarkissian en février 2007, alors Premier ministre et candidat à l’élection présidentielle (photo © Misha Japaridze / AP)

Né en 1954 dans la province du Haut-Karabagh, alors rattachée à la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan, Serge Sarkissian a servi dans l’armée soviétique avant de gravir tous les échelons du Parti communiste. Nommé ministre de la Défense peu après l’indépendance du pays survenue en 1991, il est en première ligne dans la guerre qui oppose Arméniens et Azéris pendant des années à propos du statut de cette région du Haut-Karabagh dont le sort n’est toujours pas fixé malgré une trêve négociée en 1994.

Ministre de l’intérieur puis ministre de la Sécurité nationale jusqu’en 1999, Sarkissian est nommé ensuite chef d’Etat-major par le nouveau chef de l’État Robert Kotcharian, puis à nouveau ministre de la Défense en 2000. En mai 2007, c’est lui qui est choisi pour remplacer Andranik Margarian au poste de Premier ministre avant de remporter, dès le premier tour, l’élection présidentielle du 19 février 2008, une élection pour laquelle l’opposition crie au scandale et à la fraude massive.

Réélu Président de la République en 2013, Serge Sarkissian se heurte à la fin de son second mandat présidentiel qui s’est terminé le 9 avril dernier, à un petit obstacle, la constitution arménienne lui interdisant formellement de briguer un troisième mandat. Mais qu’à cela ne tienne ! Prenant l’exemple sur son grand ami, Vladimir Poutine, qui avait déjà montré l’exemple en échangeant provisoirement les rôles avec son Premier ministre, Dimitri Medvedev, histoire de contourner ouvertement la constitution russe pour se maintenir au pouvoir, Sarkissian a pris les devants et fait adopter dès 2015 une réforme constitutionnelle taillée à sa mesure.

Le dirigeant arménien Serge Sarkissian et le président russe Vladimir Poutine, le 15 mars 2017 à Moscou (photo © Sergei Chririkov / AFP)

Bien décidé à rester à vie au pouvoir, il avait en effet préparé la transformation du poste de Président de la République en une fonction purement honorifique, transférant l’essentiel des pouvoirs au futur Premier ministre, tout en jurant bien entendu que jamais, au grand jamais, il ne briguerait lui-même ce poste. Dès le 17 avril 2018, une semaine seulement après la fin de son mandat présidentiel, il ne lui restait donc plus qu’à se faire désigner Premier ministre, une simple formalité, et le tour était joué…

L’opposant Nikol Pachinian (source © Public radio of Armenia)

C’était cependant sans compter sur la détermination d’une poignée d’opposants qui ont organisé des rassemblements quotidiens de protestation, et ceci depuis le 12 avril. A leur tête, un certain Nikol Pachinian : 42 ans, barbe grisonnante et casquette sur la tête, cet opposant opiniâtre est l’ancien rédacteur en chef d’un journal contestataire, élu député depuis 2007 au nom du parti qu’il a lui-même créé sous le nom de Contrat civil, et dont le cheval de bataille est la lutte contre la pauvreté et la corruption qui ravagent le pays.

En 2008, Pachinian faisait déjà partie de ceux qui contestaient la victoire de Serge Sarkissian à l’élection présidentielle. Les manifestations d’alors avaient été violemment réprimées, 10 personnes ayant trouvé la mort à l’issue des affrontements avec les forces armées. Nikol Pachinian n’avait eu alors d’autre choix que de passer dans la clandestinité pour échapper à la répression avant de finalement se rendre à la police en 2009. Condamné à 7 ans de prisons, il est finalement libéré en 2011 à la faveur d’une amnistie générale.

Cette fois, cet orateur hors-pair, parfois comparé à Jean-Luc Mélenchon pour sa force de conviction et son franc-parler, a mobilisé ses troupes en n’hésitant pas à parcourir, à pied, les 200 km qui séparent Gioumri, seconde ville du pays, à la capitale Erevan, dormant à la belle étoile et haranguant les militants, juché depuis le toit d’un garage.

Manifestants rassemblés à Erevan le 13 avril 2018 pour protester contre la nomination de Sarkissian au poste de Premier ministre (photo © Karen Minasyan / AFP)

La manœuvre a été payante puisque, après 11 jours seulement de manifestations, la révolution de velours a triomphé, poussant Serge Sarkissian à démissionner le 23 avril 2018. Une bien mauvaise nouvelle pour son mentor, Vladimir Poutine, à quelques jours de l’investiture de ce dernier, prévue le 7 mai prochain, pour un nouveau mandat de 6 ans…

Serge Sarkissian annonçant sa démission le 23 avril 2018 (source © Sputnik)

D’autant que, contrairement à ce qui s’était passé en Ukraine en 2014 et à ce qui alimente la rhétorique russe depuis des années, cette révolution ne peut en aucun cas être accusée d’avoir été fomentée depuis l’étranger, l’opposition ne se réclamant ni du camp russe ni du clan occidental.

Il n’en reste pas moins que rien n’est encore joué. Nikol Pachinian a en effet très peu de chance de remporter l’élection, prévue le 1er mai, pour être nommé Premier ministre car le Parti républicain de Serge Sarkissian détient une majorité écrasante au Parlement. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’opposition réclame des élections législatives anticipées, mais sans avoir été entendue jusqu’à présent. Rien ne dit donc que Sarkissian, malgré sa démission, ne va pas revenir au pouvoir une fois de plus : la justice sociale et l’état de droit, en Arménie, comme dans bien d’autres contrées, risquent de se faire encore attendre un peu…

L.V. 

Le CRIF en voie de radicalisation ?

25 avril 2018

Théo Klein, ancien président du CRIF jusqu’en 1989

Le Conseil représentatif des institutions juives de France, plus connu sous son acronyme de CRIF, a beaucoup évolué depuis sa création en 1944 dans le but de contribuer au sauvetage des Juifs menacés par la Shoah. Autrefois espace de dialogue sous la présidence du modéré Théo Klein, entre 1983 et 1989, lequel a d’ailleurs claqué la porte en 2012, le CRIF est devenu, pour reprendre l’expression de Jean Daniel exprimée en 2009 un lieu de « solidarité inconditionnelle et aveugle avec l’extrême droite de l’État israélien ».

C’est une fédération qui regroupe de nombreuses associations juives mais pas toutes, loin s’en faut. Même le Consistoire central israélite de France, créé en 1808 par Napoléon et qui nomme le Grand Rabbin de France, s’en est retiré en 2004, de même d’ailleurs que de nombreuses autres associations dont l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide, plutôt marquée à gauche, qui en est parti bruyamment en 2009. Sans même parler de l’Union juive française pour la paix, présidée par Pierre Stamboul, et qui est carrément traitée d’« imposture » par le CRIF…

Il faut dire que depuis 2001, la ligne du CRIF s’inscrit dans une défense indéfectible du gouvernement israélien, toute critique envers la politique menée par ce pays étant considérée comme un acte d’antisémitisme caractérisé. Et l’actuel président du CRIF, Francis Kalifat, un ancien militant du Betar, mouvement sioniste radical qui prône l’autodéfense, a encore accentué cette tendance depuis sa désignation à ce poste en mai 2016. On se retrouve un peu dans la même situation que lorsque le PCF défendait sans la moindre nuance la politique de l’URSS, la moindre analyse un tant soit peu critique étant considérée comme un acte déviationniste lourdement suspect.

La Président de la République Emmanuel Macron avec le Président du CRIF, Francis Kalifat, le 7 mars 2018 (photo © Erez Lichtfeld / CRIF)

Depuis les années 2000, il est incontestable que les actes individuels antisémites se sont développés en France. Le CRIF n’arrête pas de se lamenter de cette situation pour le moins inquiétante mais s’en prend violemment à ceux qui voudraient exprimer leur solidarité avec les Juifs de France.

C’est encore ce qui s’est produit le 28 mars dernier à l’occasion de la marche blanche organisée en mémoire de Mirelle Knoll, une octogénaire assassinée le 23 mars, de même que l’avait été Sarah Halimi le 3 avril 2017, défenestrée par un voisin totalement allumé, sous les yeux de la police qui a assisté impuissante à la scène, n’osant pas intervenir car craignant l’acte d’un terroriste djihadiste qui aurait pu se faire exploser. Avec des forces de l’ordre aussi timorées, il devient inutile de les appeler en renfort…

Manifestation en mémoire de Mireille Knoll à Paris le 28 mars 2018 (photo © Alain Jocard / AFP)

Toujours est-il que les leaders d’extrême gauche comme ceux d’extrême droite qui ne sont pour rien dans cette querelle de voisinage et qui avaient exprimé leur souhait de montrer leur solidarité face à cet acte ignoble ont été vertement rabroués par le président du CRIF qui a annoncé clairement la couleur la veille : « soyons clairs : ni Jean-Luc Mélenchon et les insoumis, ni Marine Le Pen et le FN ne seront les bienvenus demain ». Et le geste a suivi la parole puisque Marine Le Pen a dû être exfiltrée en catastrophe sous les huées d’une bande d’excités tandis que le leader de la France insoumise était violemment pris à partie par les nervis de la Ligue de défense juive.

Le CRIF crie sans cesse à la victimisation des Juifs de France, mais choisit ses défenseurs de manière très sélective, à l’exemple de ses invitations au fameux repas annuel du CRIF : il ne fait pas bon vouloir exprimer sa solidarité au peuple juif si l’on ne respecte pas les canons politiques du CRIF…

Ceci est d’autant plus inquiétant que ce durcissement de la position du CRIF se calque sur la droitisation de la politique menée depuis des années par l’État hébreux, sous l’impulsion du gouvernement de Benyamin Netanyahou. La répression aveugle et meurtrière exercée le 2 avril dernier contre un rassemblement de jeunes Palestiniens à la frontière entre la bande de Gaza et Israël en est encore un exemple.

Manifestation le 2 avril 2018 à la frontière entre Israël et la bande de Gaza

Ce jour-là, des milliers de citoyens de Gaza mobilisés par de nombreuses associations avaient organisé une grande marche pour protester contre le blocus économique imposé depuis des années par l’État d’Israël et réclamer une fois de plus le droit au retour pour les 700 000 Palestiniens chassés de leurs terres en 1948. Mais l’armée israélienne était en embuscade de l’autre côté de la frontière et n’a pas hésité à tirer sur la foule des manifestants, tuant 17 d’entre eux et en blessant 1400 dont 750 touchés par des tirs à balles réelles.

De tels actes de violence ne peuvent bien entendu que renforcer la détermination des jeunes Gazaoui désespérés, d’autant que le gouvernement israélien a immédiatement rejeté toute idée d’une enquête indépendante sur ces événements sanglants, Benyamin Netanyahou allant jusqu’à lancer un tonitruant : « Bravo à nos soldats ! ». Un tel niveau de provocation totalement irresponsable est confondant et on a vraiment du mal à suivre la position du CRIF qui approuve bruyamment cette véritable politique de la terre brûlée, renforçant jour après jour le désespoir des familles palestiniennes acculées par l’extension de la colonisation et rejetées dans les mains des extrémistes du Hamas qui rêvent d’en découdre. On a décidément connu des dirigeants du CRIF plus inspirés et meilleurs défenseurs de leur cause…

L.V.

Al-Ula, la future Mecque du tourisme ?

19 avril 2018

Emmanuel Macron avec le prince Mohammed ben Salman à Paris le 10 avril 2018 (photo © Yoan Valat / AFP)

On en a beaucoup parlé à l’occasion de la toute récente visite en France de Mohammed ben Salman, prince héritier du Royaume d’Arabie saoudite, cet immense pays islamique qui couvre plus de 80 % de la péninsule arabique, le plus vaste État du Moyen-Orient : non pas du droit des femmes, placée dès leur naissance sous la tutelle d’un homme, en application stricte de la charia et qui n’ont le droit que depuis 2016 d’obtenir copie de leur contrat de mariage « pour en prendre connaissance ».

Pas plus d’ailleurs du respect des libertés individuelles et des droits d’expression qui sont des plus limités dans cette monarchie absolue de droit islamique aux mains de la famille régnante Al Saoud depuis sa création en 1932, qui ne s’encombre même pas d’une constitution et qui cherche, année après année, à battre son propre record du nombre de lapidations et décapitations au sabre, avec, rien qu’en 2015, pas moins de 153 exécutions connues.

Après un bombardement à Sanaa le 25 août 2017, une petite fille seule survivante de sa famille (photo © Khaled Abdullah / Reuters)

Il n’y a guère été question non plus de la guerre civile qui fait rage depuis 2004 au Yémen et dans laquelle l’armée saoudienne, conduite justement par le prince Salman, nommé ministre de la Défense en janvier 2015, s’efforce d’écraser la rébellion houthiste, au prétexte qu’elle serait soutenue par son ennemi héréditaire : l’Iran. Les bombardements de populations civiles depuis 2004 sont tels que l’Arabie saoudite avait été inscrite en octobre 2017 par les Nations-Unies sur la liste noire des pays qui ne respectent pas les lois internationales visant à protéger les enfants, après qu’il a été dénombré au moins 638 enfants victimes en 2016 des bombardements saoudiens sur des écoles et des hôpitaux.

Mais tout ceci n’est que broutilles et n’a bien entendu pas sa place dans une rencontre au sommet entre deux pays amis entre lesquels il est surtout question de commercer en bonne intelligence. En matière de diplomatie comme ailleurs, les affaires sont les affaires !

Dessin de Jiho publié dans Marianne le 13 avril 2018

Certes, le marché de l’armement y tient une place privilégiée, l’Arabie saoudite étant de longue date un client fidèle de la France qui s’est hissé récemment à la troisième place mondiale des vendeurs d’armes. Mais le sujet est plus sensible qu’il n’y paraît car lorsqu’un pays achète des armes à un autre, il achète d’abord une garantie stratégique, celle d’un soutien sans faille en cas de conflit. Et de ce point de vue, l’Arabie saoudite préfère de loin faire son marché aux États-Unis où le prince Salman vient d’ailleurs de passer trois semaines (contre 3 jours en France…) et où il a signé des contrats mirifiques avec Donald Trump, sans doute pour des dizaines de milliards de dollars.

Du coup, Macron et Salman ont préféré parler tourisme et culture ! Un sujet pour le moins saugrenu avec la monarchie wahhabite qui jusqu’en 2017 ne délivrait même pas de visa de tourisme, se contentant de gérer, de manière très encadrée, les flux de pèlerins (2 millions par an tout de même !) se rendant sur les lieux saints de l’Islam, principalement à La Mecque. Mais les temps changent et le prince Salman, voyant décliner ses réserves pétrolières, cherche à diversifier les sources de revenus du royaume, pourquoi pas dans le tourisme qui permet en même temps d’atténuer un peu l’image ultra-conservatrice du pays…

Un des vestiges de la région d’Al-Ula (photo © Nadine Epstain – Radio France)

Or il se trouve que la région d’Al-Ula, localité de 40 000 habitants située au nord-ouest de Médine, à une centaine de kilomètres à vol d’oiseau des côtes de la Mer Rouge, se trouve près du site archéologique antique d’Al-Hijr, connu des Européens au moins depuis 1907, où s’étendent sur environ 500 hectares de désert les ruines de la cité antique d’Hégra, premier site du pays à être inscrit par l’UNESCO sur la liste du patrimoine mondial de l’Humanité en 2008 et qui fait l’objet depuis cette date de campagnes de fouilles archéologiques franco-saoudiennes : une destination de choix pour y développer un tourisme féru de découverte culturelle et de dépaysement, dans un secteur désertique et peu peuplé, même si un groupe d’expatriés français y a été attaqué le 26 février 2007 par des combattants d’Al-Quaida qui ont abattu 4 des membres du groupe.

Tombes nabatéennes sur le site archéologique de Madâin Sâlih (photo © Kazuyoshi Nomachi / Getty Images)

Jusque-là, l’Arabie saoudite avait toujours exprimé un souverain mépris pour ces ruines préislamiques, vestiges d’une cité antique édifiée il y a plus de 2000 ans (bien avant l’Hégire donc !) par les Nabatéens, sur une piste reliant Pétra (actuellement en Jordanie) au Hedjaz, l’ancien royaume bordant les côtes arabiques de la Mer Rouge. Comme à Pétra, les Nabatéens ont creusé dans la roche des centaines de tombeaux rupestres monumentaux, sculptés de haut en bas, la plateforme de travail étant progressivement détruite au fur et à mesure de la progression.

Des paysages d’oasis au milieu du désert, de quoi attirer le touriste en mal d’exotisme…

Et comme Pétra est devenue le principal centre d’attraction touristique de la Jordanie avec pas moins de 600 000 visiteurs par an, forcément cela donne des idées au prince Salman… D’autant que la zone, située à seulement 1h30 d’avion de Riyad, compte, outre les fameuses ruines nabatéennes d’Hégra, à Madâin Sâlih, mais aussi celles de Dadab à Al-Khuraybah, des paysages d’une grande variété, avec des parois de grès noir et des canyons ocre rouge, des étendues de sable blanc et des palmeraies, de quoi fasciner le touriste occidental en mal d’exotisme.

Campagne de fouilles archéologiques à Madâin Sâlih (photo © Mission archéologique de Madâin Sâlih)

Pour mettre en valeur une telle destination, une commission royale a donc été créée mi-2017, présidée par le prince Bader Ben Abdullah Ben Mohammed, celui-là même qui, selon le New York Times se serait porté acquéreur du tableau Salvator Mundi, attribué à Léonard de Vinci et destiné à enrichir la collection du Louvre des sables d’Abu Dhabi, pour lequel la France avait justement fait preuve de tout son savoir-faire en matière d’aménagement de site culturel. Et c’est donc naturellement vers la France, « référence internationale incontestée de la culture et du bon goût », selon les termes d’un diplomate saoudien, que l’Arabie saoudite s’est tournée pour mettre en place ce projet qui vise ni plus ni moins qu’à transformer la ville actuellement sinistre d’Al-Ula en une destination touristique de premier plan à l’exemple de Marrakech.

Gérard Mestrallet, le PDG d’Engie, à la manœuvre (photon © Pascal Guittet)

En 2017, Emmanuel Macron a missionné à cette fin, pour négocier un accord, Gérard Mestrallet, président du conseil d’administration d’Engie (ex GDF-Suez) et familier de l’Arabie saoudite où son groupe produit entre 10 et 15 % de l’électricité du pays. Le bon Mestrallet a donc invité ses homologues saoudiens à visiter Gordes, dans le Luberon, ainsi que le site des Baux-de-Provence où la société Cultures espaces (une filiale d’Engie, cela tombe bien) exploite les Carrières de lumière, de quoi en mettre plein la vue à ses invités et vanter la maestria française en matière de sons et lumière.

On ne connaît pas dans le détails le calendrier et le budget qui sera dévolu à ce projet, même si l’on évoque un investissement de l’ordre de 50 à 100 milliards de dollars à mettre en œuvre dans les 10 ans à venir, avec pour les entreprises françaises une part du gâteau qui pourrait s’avérer appétissante, plus juteuse même que les 12 milliards d’euros engrangés sur le marché des ventes d’armes à l’Arabie saoudite entre 2007 et 2016, et un tantinet plus flatteur pour l’égo national qui se targue de rayonnement culturel et de soutien au patrimoine historique antique du Moyen-Orient. On parle déjà d’ouvrir un musée, présentant l’histoire des tombes nabatéennes et les inscriptions visibles à Al-Ula, mais aussi de programmes de recherche universitaire et aussi du développement de l’agro-tourisme et des activités sportives de plein air dont des balades à cheval, arabe bien entendu…

L.V.

A Bangalore, il y a le feu au lac !

6 avril 2018

La ville de Bangalore, créée au 16ème siècle sur les plateaux du Dekkan, au sud de l’Inde, a longtemps gardé sa réputation de cité-jardin, plutôt verdoyante, baignée par pas moins de 285 lacs qui lui ont toujours fourni de l’eau en abondance. Devenue en 1956 capitale du nouvel État de Karnataka, la ville ne comptait alors que 800 000 habitants. Mais à partir des années 1990, Bangalore est devenu le pôle indien des nouvelles technologies, la Silicon Valley locale, et sa population a littéralement explosé sous l’effet d’un boom démographique peu courant puisqu’elle est passée de 3 millions d’habitants en 1991 à 10 millions actuellement.

Centre d’affaire UB City à Bangalore, mégapole de 10 millions d’habitants

Bien évidemment, cet afflux de population s’est traduit par une urbanisation foudroyante. De nombreux lacs ont été comblés et les espaces naturels bétonnés pour laisser place aux immeubles de bureaux et d’habitation, si bien qu’on ne compte plus que 192 plans d’eau désormais, mais qui sont devenus de véritables cloaques, réceptacles des eaux usées insuffisamment traitées et des déchets de toutes sortes.

A la surface du lac Bellandur, le plus grand de la ville, dont la surface est partiellement masquée par les plantes invasives qui s’y développent, et sur les canaux qui l’alimente, flotte régulièrement une espèce de mousse blanchâtre, issue d’un mélange entre les eaux usées qui se déversent directement dans le milieu naturel, et des produits toxiques provenant des usines chimiques proches de la ville. Lorsque le vent se lève, cette mousse se désagrège et vient retomber sur les habitants de Bangalore, comme une neige toxique qui irrite la peau et les bronches des plus fragiles.

Piétons sur un pont traversant le chenal d’entrée du Lac Bellandur recouvert de mousse en 2015 (photo © Manjunath Kiran/AFP/Getty Images)

Les autorités ont bien essayé de se prémunir de ce phénomène en posant des filets destinés à empêcher les envols de mousse, et en arrosant périodiquement la surface des eaux polluées pour disperser la mousse toxique, mais l’effet de ces mesures reste limité.

Le 19 janvier dernier, alors que la température ambiante dépassait allègrement les 30 °C, cette mousse a purement et simplement pris feu, dégageant une épaisse fumée blanche peu rassurante qui se répand au milieu des immeubles d’habitation tout proches. Les pompiers ont mis plusieurs heures pour éteindre cet incendie inhabituel se propageant à la surface du lac.

Incendie à la surface du lac Bellandur près de Bangalore, le 16 février 2017 (photo © Aaditya Sood / The Gardian)

Et cet incendie n’est que le quatrième en trois ans ! Un article très documenté publié dans The Guardian en mars 2017 rapporte en effet qu’un phénomène similaire s’était déjà produit le 16 février 2017, toujours sur le même lac Bellandur, les pompiers ayant alors mis plus de 12 heures pour en venir à bout. Ce même article rapporte qu’un autre incendie du même type avait aussi été observé en mai 2015.

D’après certains chercheurs qui observent depuis plus de 20 ans l’évolution des lacs Bellandur et Varthur, ce sont de l’ordre de 400 à 600 millions de litres d’eaux usées non traitées qui se déversent chaque jour dans ces lacs, entretenant un milieu particulièrement enrichi en matière organique. La surface des lacs étant recouverte par une épaisse couche de jacinthes d’eau qui empêche l’oxygénation des eaux, du méthane se développe dans les couches superficielles du lac, ce qui explique l’inflammabilité de ce dernier, le feu étant ensuite alimenté par la présence de pétrole et de phosphore flottant sur l’eau au milieu des nombreux déchets.

Poissons morts à la surface d’un lac de Bangalore en mars 2016 (source © L’Express)

De tels incendies à la surface de lacs lourdement pollués étaient d’ailleurs monnaie courante dans les années 1960 aux États-Unis, comme le rappelle Yann Quero sur son blog. Ce phénomène avait notamment été observé à plusieurs reprises à Cleveland (Ohio) dans la rivière Cuyahoga qui traverse la ville avant de se jeter dans le lac Érié. Dans ce cours d’eau, la concentration en produits chimiques a provoqué au moins une douzaine d’incendies et d’explosions, les plus graves ayant eu lieu en 1952 et en 1969.

A l’époque, cela avait amené les Américains à mettre en place, dans les années 1970, des normes plus sévères destinées à limiter la pollution des milieux aquatiques. Mais c’est aussi un des facteurs qui a poussé les Américains comme d’ailleurs les Européens à délocaliser leurs industries polluantes et dangereuses vers les pays du Sud, notamment en Inde et en Chine, qui ont connu à leur tour le spectacle pittoresque de la neige en été et des lacs qui prennent feu spontanément…

A Bangalore, cette pollution des eaux est d’autant plus inquiétante qu’elle concerne désormais non seulement les eaux superficielles où l’on ne compte plus les mortalités piscicoles, mais aussi les nappes souterraines dans lesquelles la ville s’approvisionne en eau potable. Science et Avenir relevait ainsi en mars dernier que près de la moitié de l’agglomération doit désormais être approvisionnée par des milliers de camions citernes qui transportent de l’eau pour les besoins quotidiens de la ville.

Camions citernes fournissant de l’eau à des logements de Bangalore, le 27 février 2018 (photo © Manjunath Kiran / AFP)

Il y a un mois, la Cour suprême a même dû intervenir pour arbitrer un accord de partage des eaux de la rivière Cauvery entre le Karnataka, région de Bangalore, et l’État voisin du Tamil Nadu. Ce cours d’eau qui traverse le Karnataka puis le Tamil Nadu avant de s’écouler dans le golfe du Bengale est en effet un enjeu majeur, âprement disputé entre les besoins de la ville de Bangalore et ceux des agriculteurs voisins. Il y a deux ans, une décision judiciaire ordonnant au Karnataka de lâcher de l’eau pour pallier une sécheresse qui menaçait les cultures du TamilNadu avait déclenché des émeutes mortelles à Bangalore et provoqué une situation de troubles quasi insurrectionnels.

C’est dire à quel point la bataille de l’eau a déjà commencé à cet endroit comme en de nombreux autres points du globe… La ville de Bangalore, dont la survie à moyen terme est désormais menacée du fait de ces difficultés d’approvisionnement en eau, n’est assurément pas la seule agglomération menacée ainsi de pénurie. Reste à savoir si ses habitants arriveront à réagir et à reconstituer des milieux aquatiques plus sains avant qu’il ne soit trop tard…

L.V. 

Le Bulgare et la cigogne

30 mars 2018

Décimées dans les années 1970, date à laquelle les populations de cigognes blanches avaient quasiment disparu du sol français, sous l’effet cumulé des pratiques agricoles, de la pollution, de la chasse mais aussi des épisodes de sécheresse en Afrique, ces populations d’échassiers migrateurs, désormais protégés en France depuis 1981, se sont peu à peu reconstituées.

Nids de cigognes sur les toits alsaciens

Alors qu’il ne subsistait que 11 couples nicheurs recensés sur le sol national en 1974, principalement en Alsace, les efforts menés depuis pour réintroduire l’espèce mais surtout protéger son habitat en restaurant certaines zones humides ont porté leurs fruits puisque l’on comptait en France plus de 1600 couples en 2010.

Pour autant, certaines régions d’Europe orientale restent nettement plus attractives pour ces oiseaux migrateurs que l’on voit arriver au printemps et repartir à l’automne pour leur migration africaine. Ainsi, on estime que plus de 50 000 cigognes, soit 20 % de la population mondiale connue, passent l’été en Pologne. Sciences et Avenir cite ainsi en exemple le petit hameau de Zywkowo situé à l’extrême nord du territoire polonais, tout près de l’enclave russe de Kaliningrad : dans les années 1960, on y dénombrait 120 habitants et 20 cigognes, mais désormais les chiffres se sont inversés et les rares habitants restés sur place consacrent tout leur temps à entretenir les mares et installer des plateformes sur leur toit pour faciliter l’accueil de ces migrateurs africains.

Nid de cigognes à Zywkowo en Pologne (source © Sciences et Avenir)

Et la Pologne n’est pas le seul pays d’Europe de l’Est à se montrer aussi accueillant envers ces populations émigrées, malgré les dérives nationalistes de ses responsables politiques. C’est une dépêche de l’AFP, relayées par plusieurs médias dont le Point, qui s’en est fait récemment l’écho : en Bulgarie, les premières cigognes arrivées en mars en pleine vague de froid polaire, se sont retrouvées littéralement congelées et ont dû être secourues par les habitants du cru.

Safet Halil, un employé de voirie quinquagénaire de Zarista, au nord-est de la Bulgarie, s’est ainsi distingué en recueillant au bord de la route cinq cigognes blanches aux ailes gelées. Il les a transportées dans sa demeure, par ailleurs fort modeste, a allumé le poêle pour les réchauffer et leur a acheté du poisson. Deux jours plus tard, les cigognes étaient toujours installées dans leur foyer d’hébergement provisoire, profitant de l’hospitalité du Bulgare au grand cœur avec qui elles avaient manifestement sympathisé, poussant même la familiarité jusqu’à lui donner quelques coups de bec amicaux.

Safet Halil et les cigognes qu’il héberge à domicile (photo © Dimitar Dilkoff / AFP)

Et le cas n’est pas isolé puisqu’une quarantaine d’habitants de la région l’auraient imité, récupérant de nombreuses cigognes en détresse du fait de la vague de froid et des chutes de neige qui ont sévi toute la semaine dernière dans ce secteur. Mises à l’abri dans des garages et des hangars agricoles, nombre de cigognes ont ainsi pu être sauvées. Une situation peu courante et qui a suscité de nombreux échanges sur les réseaux sociaux dans un pays où la population de cigognes est en hausse puisque le dernier recensement effectué en 2016 fait état de plus de 6000 de ces volatiles soit 1000 de plus qu’en 2010 : un afflux migratoire sans précédent mais dont les Bulgares se réjouissent.

Puissent tous les populations de migrants en provenance de régions africaines bénéficier d’un accueil aussi chaleureux dans nos contrées…

L.V. 

Galerie des Janots : une découverte insolite…

25 mars 2018

Pour qui se rend à La Ciotat en venant de Cassis ou de La Bédoule, il est difficile de ne pas repérer le chantier qui se prolonge depuis des mois le long de la RD 559 qui est surmontée à cet endroit d’une passerelle provisoire. Ce chantier inhabituel est celui du siphon des Janots et est un des signes bien visibles d’une opération lancée depuis bientôt 10 ans par la Communauté urbaine de Marseille, intégrée depuis à la Métropole Aix-Marseille-Provence qui en a donc repris la maîtrise d’ouvrage.

Le Canal de Marseille au niveau de l’aqueduc de Roquefavour, achevé en 1847 (source © Marseille en live)

L’ouvrage concerné par ces travaux titanesques est une des branches du Canal de Marseille qui court sur près de 200 km depuis La Roque d’Anthéron, en l’occurrence la dérivation de La Ciotat qui approvisionne en eau potable les communes de Cassis, de Roquefort-La Bédoule, de La Ciotat et de Ceyreste. Cette canalisation majeure franchit le massif de Carpiagne par le souterrain du Mussuguet qui débouche tout près de la gare de Cassis. Après Cassis, elle doit ensuite traverser un second massif sous la Couronne de Charlemagne. Pour cela, elle emprunte tout simplement le tunnel SNCF des Janots.

Mais le passage de la canalisation dans le tunnel, aménagé entre 1956 et 1964 se fait par des ouvrages vétustes et fuyards qui posent de grosses difficultés d’exploitation et de maintenance. Cette canalisation qui ne permet de faire transiter que 330 l/s est de toute façon très insuffisante, surtout en période estivale, pour répondre aux besoins sans cesse croissants de l’usine de potabilisation de La Ciotat, laquelle alimente aussi Ceyreste et Saint-Cyr-sur-mer. Il a donc été décidé de déplacer cette canalisation en dehors du tunnel SNCF et de creuser une nouvelle galerie spécifique parallèle, avec pour objectif de faire passer par la future canalisation un débit de 440 l/s, qui pourrait même être porté ultérieurement à 1 m3/s.

Creusement de l’amorce de galerie sur La Ciotat en prévision de la mise en place du tunnelier à l’entrée de la galerie des Janots (source © Bronzo)

L’opération n’est pas anodine puisque son coût est évalué à 55 millions d’euros, financé en partie (pour 11 millions) par l’Agence de l’Eau Rhône-Méditerranée. Le creusement de la galerie proprement dit, estimé à près de 27 millions par les services de la Métropole, doit se faire sur une longueur de 2 750 m et selon un diamètre de 3,5 m. Elle passe sous le Parc national des Calanques, avec une épaisseur de recouvrement qui varie le long du tracé entre 15 et 180 m, mais elle serpente également très près de la voie ferrée et à proximité de nombreuses habitations, ce qui rend l’opération délicate.

Le tunnelier Augustine lors de son baptême le 3 février 2017 (photo © Christiane Wanaverbecq – Le Moniteur)

Il a donc fallu un tunnelier, construit tout spécialement par la société Robbins et installé à pied d’oeuvre depuis janvier 2017, un engin de 135 m de longueur et pesant 250 t, destiné à creuser la roche pendant une durée prévisionnelle de 10 mois en travaillant 24 heures sur 24. Inaugurée le 3 février 2017 en présence de nombreuses personnalités dont la maire de Cassis, Danièle Milon, et celui de Gemenos, Roland Giberti, par ailleurs délégué à l’eau et à l’assainissement à la Métropole, la machine imposante a été baptisée du petit nom d’Augustine. Une référence bien sûr au prénom de la mère de Marcel Pagnol, lui qui arpentait dans son enfance avec émerveillement les rives du Canal de Marseille.

Amorce de galerie pour la mise en place du tunnelier (source © Made in Marseille)

Depuis, le tunnelier poursuit son travail de grignotage. Prévu pour s’achever fin 2017, le percement de la galerie s’est prolongé au-delà des prévisions, ce qui n’a rien d’inhabituel dans ce type de chantier hors normes soumis à d’inévitables aléas géologiques, surtout dans un massif calcaire sujet aux phénomènes de karstification liés à la dissolution du carbonate de calcium sous l’effet de la circulation des eaux souterraines plus ou moins acides qui s’infiltrent via les fissures de la roche, élargissant ces dernières jusqu’à former de véritables cavités.

Et ça n’a pas loupé comme l’a annoncé Eiffage, l’entreprise générale mandataire du marché de travaux : le 13 mars 2018, Augustine est justement passée juste à côté d’une vaste cavité karstique remplie de magnifique concrétions. La géologue de service, une certaine Marie Lesimple, a donc eu le privilège de pénétrer la première, accompagnée d’un jeune ingénieur dénommé Salah-Edinne Chatouani, dans cette grotte en forme de cloche qui ne présente pas d’autres accès apparents praticables.

Cette découverte grandiose a mis en émoi les responsables du chantier et le directeur des travaux souterrains d’Eiffage Génie Civil, Loïc Thevenot, s’est déplacé en personne pour admirer le spectable inattendu et prononcer une sentence historique, comme il se doit en pareille occasion, déclarant : « On se sent tout petit quand on contemple ces merveilles que la nature nous offre ».

Vue de la cavité karstique découverte à l’occasion des travaux de creusement de la galerie des Janots (source © Eiffage)

L’accès à la grotte, ouvert grâce au passage du tunnelier, a été immédiatement sécurisé par un ouvrage en béton muni d’une trappe afin de permettre des investigations ultérieures et surtout pour que le chantier puisse suivre son cours sans tarder davantage. Il reviendra ensuite au maître d’ouvrage, à savoir la Métropole, de décider du sort de cette caverne joliment concrêtionnée, découverte par le plus grand des hasards grâce au percement de cette galerie technique destinée à apporter aux Ciotadens l’eau issue de la Durance, alors même que de l’eau circule en abondance à travers les interstices de ce massif, comme en témoigne l’importance du volume de vide créé au fil des millénaires du fait de ces infiltrations naturelles…

L.V.  

Inondations : on a trouvé les coupables !

3 février 2018

Une nouvelle fois, la France vient de connaître une vague d’inondations spectaculaires. A Paris, le niveau de la Seine est monté la semaine dernière à 5,85 m et aurait selon toute vraisemblance dépassé les 6,40 m sans l’action des quatre lacs-réservoirs situés en amont du Bassin parisien. A un tel niveau, certes très inférieur à celui observé en janvier 1910, mais qui n’avait pas été atteint depuis 1955, les dégâts sur les réseaux et infrastructures auraient pu être considérables, en particulier sur le réseau de transports et notamment le RER C qui commence à être sérieusement menacé au-delà de 6,20 m.

Les bords de Seine à Paris le 22 janvier 2018 (photo © Stéphane de Sakutin / AFP)

Et comme toujours dans ces cas-là, on cherche les coupables… Ainsi que lors de chaque épisode de ce type, les rumeurs les plus absurdes courent, alimentées par la certitude, aussi irrationnelle que récurrente, selon laquelle : « ils nous ont inondés pour protéger Paris » (ou tout autre ville d’ailleurs, selon l’endroit où l’on se place…). Il est toujours difficile d’admettre que l’on a été inondé parce qu’il a beaucoup plu et que l’on est situé en zone inondable, dans le lit majeur d’un cours d’eau…

Et ceci malgré tous les dispositifs de protection contre les inondations qui ont pu être mis en place et qui ont souvent joué un rôle atténuateur très bénéfique comme cela a été le cas en janvier 2018 avec les lacs-réservoirs qui ont dérivé et stocké en amont du bassin versant des centaines de millions de mètres cube d’eau, réduisant d’autant les débits en aval.

Alors, puisque l’on a vraiment besoin de trouver un bouc émissaire, ne cherchez-plus. L’explication à ces inondations, exceptionnelles par leur ampleur et leur durée, est parfaitement claire sur la photo suivante, prise le 31 janvier 2018 sur la commune de Montesson, dans les Yvelines, et garantie sans trucage : c’est simplement un étourdi qui a oublié de fermer le robinet…

A Montesson, le 31 janvier 2018 (photo © Frédéric Gache / EPTB Seine Grands Lacs)

Et pour les Parisiens qui ont une dent contre la politique menée depuis des années par la Ville de Paris en faveur de la réduction de la voiture en ville et de la réappropriation des voies sur berges par les piétons, voici une seconde explication, tout aussi recevable…

Dessin de Lacombe publié dans Marianne le 2 février 2018

Lorsque les forces de la nature dépassent l’entendement, il est toujours rassurant de se raccrocher à des explications simples et pleines de bon sens !

L.V.  

Vade retro 2017…

1 janvier 2018

L’année 2017 vient de s’achever. Les nostalgiques de toujours la regretteront sans doute : on sait ce qu’on perd mais on ne sait jamais ce qui nous attend… Les plus pessimistes redoutent déjà la nouvelle année qui vient de démarrer et le lot de futures catastrophes qu’elle ne manquera pas de nous apporter…

C’est en tout cas pour tous le moment de se remémorer quelques uns des événements qui ont jalonné l’actualité de cette année 2017, riche en rebondissements. Pour cela, mieux vaut un bon dessin qu’un long discours : un dessin de presse bien entendu, de ces petits chef-d’oeuvres d’humour grinçant ou décalés, parus dans la presse ou relayés sur internet, qui savent mieux que personne prendre l’actualité par son côté dérisoire et permettent de faire sourire de tous ces événements qui font notre quotidien !

Merci donc à ces dessinateurs de presse, tous plus talentueux les uns que les autres, qui savent à merveille tirer profit des événements les plus tragiques ou les plus insignifiants pour nous faire rire. Cette rétrospective toute personnelle n’est bien entendu ni objective ni exhaustive. C’est juste une manière de se remémorer certains événements petits ou grands survenus en 2017 et déjà oubliés, laminés par le flot quotidien d’informations qui nous submergent…

C’est aussi l’occasion, pour l’équipe qui anime ce blog collectif de souhaiter à tous nos lecteurs, occasionnels ou assidus, une excellente année 2018 en espérant, sait-on jamais, qu’elle n’apporte pas que de mauvaises nouvelles mais permette, pourquoi pas ?, de reprendre espoir dans la capacité des hommes à ne pas choisir systématiquement les options les plus regrettables…

L.V.  

Janvier

Le 25 janvier 2017, un article du Canard enchaîné informe ses lecteurs que François Fillon, vainqueur de la Primaire de la Droite et candidat favori pour les prochaines élections présidentielles, est soupçonné d’avoir utilisé son indemnité de parlementaire pour fournir pendant des années un emploi fictif à sa femme Pénélope. Les révélations s’enchaînent et ont un énorme retentissement, d’autant que François Fillon commence par tout nier en bloc avant d’accepter l’évidence tout en accusant un hypothétique cabinet noir à l’Elysée d’être à la manœuvre.

Ses amis LR, Gérard Larcher en tête font mine de le soutenir en espérant qu’il finisse par se retirer, mais en vain. Sa morgue et son obstination conduiront finalement à son élimination dès le premier tour de la présidentielle. Un dessin de Deligne publié sur Urtikan.

 

Février

Le 2 février, à Aulnay-sous-Bois, un jeune noir de 22 ans, surnommé Théo, éducateur de quartier, est violemment molesté par 3 policiers tandis qu’un quatrième tient à distance à coups de gaz lacrymogène d’autres jeunes du quartier. Embarqué au commissariat, Théo fait l’objet d’insultes racistes et reçoit des coups. Un des policiers le blesse profondément en lui introduisant sa matraque dans l’anus. Il pore plainte pour viol et le parquet de Bobigny ouvre une information judiciaire pour « violences volontaires en réunion par personnes dépositaires de l’autorité publique ». Plusieurs manifestions en soutien ont lieu pour dénoncer les méthodes musclées de certains policiers. En pleine campagne électorale, Marine Le Pen se refuse néanmoins à condamner de telles pratiques. Un dessin de Marc Large publié sur Pinterest.

Mars

Alors que la campagne électorale des présidentielles bat son plein, le débat se focalise sur le clause Molière, obligeant les ouvriers à parler la langue française pour bien comprendre les consignes de sécurité, en réalité destinée à freiner l’emploi de travailleurs détachés sur les gros chantiers de travaux publics.

En février, le président de la Région Auvergne-Rhône-Alpes, Laurent Wauquiez, avait fait adopter une telle clause pour les marchés publics de sa collectivité. En mars, c’est au tour de la Région Ile-de-France de lui emboîter le pas. Le Tribunal administratif validera cette clause en juillet 2017 pour un marché passé par la Région Pays de la Loire, mais le 13 décembre 2017, le Tribunal administratif de Lyon annule la délibération du Conseil régional Auvergne-Rhône-Alpes, invoquant un « détournement de pouvoir » et mettant en doute le réel motif de cette disposition : « La délibération a été adoptée, non pour assurer la protection de la santé et la sécurité des salariés, mais pour exclure les travailleurs détachés des marchés publics régionaux et favoriser les entreprises régionales en méconnaissance des principes de liberté d’accès à la commande publique et d’égalité de traitement des candidats ». Un dessin de Pétillon publié dans le Canard enchaîné du 15 mars 2017.

 

Avril

Pour le premier tour de l’élection présidentielle qui se déroule le 23 avril, beaucoup de Français se déclarent indécis jusqu’à la dernière minute et les sondages, qui pour une fois se révéleront très fiables dans leurs prévisions, montrent une très forte évolution des intentions de vote entre les 11 candidats déclarés. Un dessin d’Ixène publié le 19 avril.

 

Mai

Elu au deuxième tour de la présidentielle le 7 mai face à Marine Le Pen, Emmanuel Macron prend officiellement ses fonctions de Président de la République à l’issue d’une cérémonie de passation de pouvoir le 14 mai avec son prédécesseur, le socialiste François Hollande. Ce dernier avait vu les débuts de son quinquennat marqué par de violentes précipitations et la presse s’était gaussé de ces différentes cérémonies officielles au cours desquelles le Président Hollande finissait trempé comme une soupe et emprunt d’une image de looser malchanceux. Au contraire, son ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée avait reçu plusieurs coups de pouce du destin durant la campagne présidentielle, dont le retrait de la compétition de François Hollande lui-même, l’absence d’alliance à gauche entre Benoît Hamon et Jean-Luc Mélenchon, l’élimination à la Primaire de Nicolas Sarkozy et d’Alain Juppé, puis l’affaire Fillon qui a eu raison de son principal adversaire. Un dessin signé JM.

 

Juin

A la suite des élections législatives des 11 et 18 juin, La République en marche obtient une large majorité avec 308 élus auxquels s’ajoutent 42 députés MODEM. Nommé garde des Sceaux dans le premier gouvernement d’Edouard Philippe, François Bayrou doit faire face à des accusations d’emplois fictifs d’attachés parlementaires européen alors qu’il tente de mettre en place son projet de loi sur la moralisation de la vie politique. Il finit par démissionner du gouvernement le 21 juin après n’être resté que 35 jours au ministère de la Justice. Nommée ministre des Affaires européennes, sa collègue Marielle de Sarnez quitte également le gouvernement à la même date. Un dessin de Na !

 

Juillet

Le 12 juillet, un iceberg géant de plus de 6 000 km2 se détache de la barrière de glace Larsen en Antarctique. La fissure s’était propagée depuis plusieurs mois et a fini par atteindre la mer, provoquant le détachement irrémédiable de cette immense laque de banquise.. Il s’agit d’un des plus grands icebergs observés de mémoire d’homme, vaste comme deux fois la superficie du Luxembourg. D’un poids estimé à plus de 1 million de tonnes, cet immense bloc de glace contient autant d’eau que le lac Ontario. Un dessin de Mutio publié sur le site Urtikan.

 

 

Août

Pour ses premières vacances de Président de la République, Emmanuel Macron a choisi de les passer à Marseille où on a pu le voir sirotant un Pastis à la terrasse d’un café ou faisant son jogging aux couleurs de l’OM, son club fétiche. Le couple Macron a ainsi profité de la villa avec piscine du préfet de la région qui surplombe la Corniche Kennedy.

Ce séjour marseillais n’a pas manqué de faire jaser. Le sociologue Jean Viard a ainsi estimé que cette visite était un message adressé à Jean-Luc Mélenchon, lequel convoiterait la mairie marseillaise pour 2020, date à laquelle chacun espère que Jean-Claude Gaudin ne se représentera pas. Un dessin de Placide publié sur son site.

 

 

Septembre

Le 6 septembre, l’ouragan Irma dévaste les îles de Saint-Martin et de Saint-Barthélémy aux Antilles. Quelques jours plus tard, alors qu’il s’attarde sur la Floride, un autre ouragan, José, traverse à son tour l’Atlantique, avant d’être rejoint par la tempête tropicale Maria qui frappe notamment Porto Rico, la Dominique, la Guadeloupe et les ïles Vierges. Le 19 septembre, Emmanuel Macron succède à la tribune à Donald Trump pour son premier discours devant l’assemblée générale de l’Organisation des Nations-Unies. Contrairement au président américain qui est obnubilé par la lutte contre l’immigration clandestine, il se pose en porte-parole des sans-voix et insiste lourdement sur notre responsabilité vis-à-vis du réchauffement climatique et sur les conséquences de ce dernier en matière de risques naturels. Un dessin de Chaunu paru dans l’Est Eclair le 19 septembre 2017.

 

Octobre

Le 1er octobre se tient un référendum pour l’indépendance de la Catalogne organisé par le président de la Généralité de Catalogne, Carles PuigdemontCe référendum a été approuvé par le Parlement de Catalogne mais jugé illégal par le Tribunal constitutionnel espagnol. Le oui à l’indépendance l’emporte à plus de 90 % mais le taux de participation ne dépasse pas 43 % et la consultation est entachée de nombreuses violences policières. Il s’ensuit un bras de fer entre les indépendantistes catalans et le chef du gouvernement espagnol Mariano Rajoy, chacun jetant de l’huile sur le feu.

La République catalane est proclamée le 27 octobre mais dans la foulée le sénat espagnol vote la dissolution du Parlement de Catalogne et la destitution de Carles Puigdemont qui se réfugie en Belgique pour éviter la prison. De nouvelles élections sont organisées pour le 21 décembre. Pendant ce temps-là, la Grande-Bretagne s’efforce de trouver un accord avec l’Union européenne suite au référendum en faveur du Brexit. Un dessin de Chappate.

Novembre

Un « projet de loi pour un Etat au service d’une société de confiance » est présenté le 27 novembre en Conseil des ministres. L’objectif est de simplifier les relations avec l’administration et de créer un « droit à l’erreur » en faveur des citoyens et des entreprises. Un contribuable de bonne fois et non récidiviste pourra invoquer la clémence des services fiscaux en cas d’erreur ou d’omission dans sa déclaration. Un concept qui fait beaucoup jaser et donne des idées aux politiques qui auraient négligé d’appliquer leurs promesses électorales en toute bonne foi… Un dessin de Diego Aranega publié dans le Canard enchaîné du 29 novembre 2017.

Décembre

Le 5 décembre disparaissent quasi simultanément deux monstres de la culture française. D’abord l’académicien Jean d’Ormesson, mort à 92 ans, puis le rocker Johnny Hallyday décédé la nuit suivante à 74 ans des suites d’un cancer du poumon. Avec plus de 100 millions de disques vendus et une vie tumultueuse largement mise en scène par la presse people, le chanteur aura fortement marqué sa génération et sa disparition suscite d’innombrables commentaires dans les médias. Un dessin d’Olivier Ménégol publié dans Le Figaro.

Le déluge : mythe ou réalité ?

11 décembre 2017

Chacun a en mémoire le fameux récit biblique du déluge dans lequel il est écrit en substance que Dieu, mécontent de la conduite des hommes, déclencha une formidable inondation qui dura 40 jours et 40 nuits, et noya toute trace de vie sur terre à l’exception du brave Noé et de toute sa famille. Celui-ci avait été chargé de construire une solide arche, aux planches soigneusement calfatées de goudron et dans laquelle il avait mis à l’abri un couple de chacune des espèces animales, ce qui lui permit finalement de repartir sur de nouvelles bases, une fois l’inondation achevée et l’arche échouée.

L’arche de Noé sur le Mont Ararat (tableau de Simon de Myle, peint vers 1570)

Ce récit fondateur qui marque les esprits a longtemps servi de fil conducteur, y compris aux yeux de certains scientifiques qui s’appuyaient sur lui pour expliquer la présence de nombreux coquillages fossiles retrouvés jusque sur les sommets des montagnes alpines. On sait désormais, grâce à la compréhension des mouvements tectoniques et à une meilleure connaissance de la datation des couches sédimentaires, qu’il n’est nul besoin de faire appel à ce récit biblique pour expliquer de telles observations.

Onzième tablette racontant l’épopée de Gilgamesh et le récit du déluge (source © British Museum)

Et pourtant, paradoxalement, les connaissances historiques et géologiques récentes donnent du crédit à ce récit de l’Ancien Testament. L’affaire ne date pas d’hier puisque c’est en 1872 que George Smith, un des premiers à découvrir et à traduire les tablettes d’argile recouvertes d’écritures cunéiformes de Mésopotamie, gravées il y a plus de deux mille ans avant J.-C., a fait connaître au monde entier l’épopée de Gilgamesh.

Dans cette histoire, dont on a désormais retrouvé de nombreuses versions, les plus anciennes remontant à l’époque sumérienne, au 3ème millénaire avant J.-C., le héros Gilgamesh rencontre le supersage Atrahasis qui lui raconte que jadis les dieux en colère, lassés du vacarme incessant des humains, avaient décidé de s’en débarrasser en inondant la terre. Mais le dieu des eaux souterraines, un certain Ea, les trahit, avertit son ami Atrahasis du danger, et lui enjoint de fabriquer sans attendre un solide bateau aux planches calfatées de bitume, et d’y faire entrer un specimen de chaque espèce animale (d’autres versions, plus futuristes, évoquent plutôt « la semence de toutes les créatures vivantes »).

Les tablettes d’argile relatent une inondation plus courte (7 jours seulement) mais l’épilogue, qui consiste à lâcher une colombe pour vérifier si elle aperçoit signe de terre rappelle furieusement l’idée de Noé, même s’il fallut, dans la version sumérienne, doubler la tentative avec le lâcher d’une hirondelle puis d’un corbeau…

Le déluge, frontispice de la bible illustrée par Gustave Doré (1866)

Bref, les nombreuses similitudes entre ces récits indiquent avec une quasi certitude que l’histoire de Noé, probablement écrite vers le VIIe siècle avant J.-C., soit plusieurs millénaires sans doute après les premières versions assyriennes, fixée sur les rouleaux manuscrits de la Mer Morte puis recopiée de génération en génération, s’est très vraisemblablement inspiré du précédent, d’autant que le peuple juif a été longtemps placé sous domination assyrienne.

De nombreux chercheurs ont cherché d’autres filiations de ce type, tant les récits fondateurs qui évoquent des inondations cataclysmiques du même type se retrouvent dans le monde entier, en Inde comme parmi certaines civilisations amérindiennes, et même chez les aborigènes d’Australie où il se raconte l’histoire d’une grenouille qui aurait bu toute l’eau de la Terre, au point que les autres animaux assoiffés n’ont eu d’autre choix que de la faire rire, provoquant de la sorte une formidable inondation…

Certains de ces récits retiennent néanmoins l’attention, dont celui retracé dans les écrits mythologiques du pseudo Apollodore, datés du 1er siècle et qui évoquent un déluge qui aurait mis fin à l’âge du bronze, les seuls survivants étant le fils de Prométhée, un certain Deucalion et son épouse Pyrrha, dont la barque s’échoue sur le sommet des montagnes. Là aussi, les convergences avec le récit biblique sont étonnantes, ce qui tend à affermir l’idée d’une inondation exceptionnelle survenue en des temps très reculés dans cette région et dont la mémoire collective se serait transmise de génération en génération.

Les Américains William Ryan et Walter Pitman, auteurs en 1998 de l’ouvrage Noah’s Flood

Curieusement, plusieurs scientifiques pensent désormais disposer d’hypothèses assez solides qui pourraient expliquer l’origine de tels événements. En 1993, une expédition géologique américano-russe a ainsi en évidence, en analysant des sédiments déposés au fond de la Mer Noire, des indices montrant un passage assez brutal d’eau douce à de l’eau salée. Selon leurs observations, au cours de la dernière glaciation, celle du Würm, qui s’est étalé de -110 000 à -10 000 ans environ, la Mer Noire s’est retrouvée totalement déconnectée de la Méditerranée. Du fait de la glaciation, le niveau des océans avait baissé de plus de 130 m et les détroits du Bosphore et des Dardanelles étaient alors émergés.

Avec le réchauffement progressif, la fonte des glaces sur les plaines ukrainiennes a alimenté en eau la vaste dépression de la Mer Noire qui se transforma en un lac d’eau douce, toujours isolé de la Méditerranée et autour duquel se sont installées de nombreuses populations. Vers 7500 avant J.-C., la brutale remontée du niveau de la Méditerranée se serait traduite par un déversement brutal des eaux de cette dernière dans la Mer Noire dont le niveau se situe 200 m plus bas, provoquant la fuite des populations vers le Mont Ararat, seul point culminant situé à 300 km du rivage mais visible de très loin.

La Mer Noire (source © Google Earth)

Le géologue américain Robert Ballard

En 1999 et 2000, le géologue Robert Ballard, celui-là même qui retrouva l’épave du Titanic, avait également entrepris des investigations dans ce secteur et retrouvé des traces de l’ancien rivage côtier de la Mer Noire avec des vestiges d’érosion qu’il attribue à des flots se déversant sous forme de cataractes depuis la Méditerranée. Autant d’éléments qui accréditeraient cette hypothèse d’une inondation brutale et rapide des riveges de la Mer Noire, provoquant chez les survivants un traumatisme de nature à se transcrire de génération en génération sur un temps long. De nombreux chercheurs attribuent d’ailleurs cette ouverture brutale du détroit du Bosphore à un mouvement sismique de l’extrémité de la faille nord-anatolienne, ce qui aurait en effet pu provoquer un déversement cataclysmique des eaux de la Méditerranée dont le niveau était fortement remonté sous l’effet du réchauffement climatique.

Le chercheur français Guillaume Soulet, auteur d’une thèse intitulée Changements hydrologiques de la mer Noire au cours des 30 derniers millénaires et la dernière déglaciation en Europe centrale, sous la direction d’Edouard Bard et Gilles Lericolais

L’équipe d’Edouard Bard basée au CEREGE s’est également intéressée de près à ce sujet et a montré que la réalité était sans doute beaucoup plus complexe que ne l’avaient imaginé en 1997 les Américains Bill Ryan et Walt Pitman, dont l’ouvrage paru en 1998 sous le nom de Noah’s Flood avait eu alors une énorme retentissement. D’après Guillaume Soulet, qui a soutenu en 2011 une thèse sur le sujet, la connexion de la Mer Noire via le Bosphore est plus ancienne et daterait plutôt de 8 300 avant J.-C. Et il s’agirait plus vraisemblablement d’un phénomène se produisant par a-coups, suite à des épisodes de réchauffement successifs, étalés sur de longues périodes, ce qui laisse penser que les mouvements de population des rives de la Mer Noire vers les plaines plus fertiles de la Mésopotamie, survenus vers 7500 avant J.-C., pourraient avoir été induites au moins davantage par une évolution démographique inéluctable que par un phénomène d’inondation brutale.

Un scénario qui demande sans doute à être confirmé et vraisemblablement affiné mais qui laisse songeur quand à ce qui peut nous attendre du fait du réchauffement climatique actuellement à l’oeuvre et qui lui est d’une rapidité jamais rencontrée dans l’histoire de la Terre. Quand on sait que la fin de cette glaciation, qui s’est traduite par une élévation du niveau des mers d’environ 130 m, ne résulte finalement que d’une augmentation moyenne de 4 °C de la température du globe, soit une valeur tout à fait comparable à ce que prédisent les scénarios du GIEC pour les décennies à venir, voila qui ne devrait pas manquer de nous inquiéter…

L.V.  

Carnoux en noir et blanc…

3 décembre 2017

Il y a un peu plus de trois mois déjà, le 19 août 2017, la zone boisée située entre Aubagne et Carnoux s’embrasait. Il avait fallu alors une mobilisation exceptionnelle des services d’incendie et de secours pour parvenir in extremis à arrêter les flammes le long de l’avenue Jean Bart, sans pouvoir pour autant empêcher que plusieurs haies de thuyas ne se transforment en torches dans les jardins des propriétés les plus exposées. Une fois l’incendie maîtrisé, c’est un spectacle de désolation qui s’étend désormais sur tout le flanc nord de la commune, visible même depuis l’espace, et qui vient rappeler à chacun à quel point la ville est vulnérable face à ce type de risque naturel.

Les chutes de neige survenues hier et qui ont saupoudré quelques centimètres de poudreuse dans les rues de Carnoux ont tranformé en quelques heures ce paysage dévasté, noir et calciné, devenu comme par enchantement d’une blancheur éclatante.

Ce matin, sous le soleil revenu, le spectacle était saisissant de contraste entre le sol recouvert d’un mince manteau neigeux quasi continu et les branches sombres, tordues, comme torturées par l’incendie, qui se dressaient vers le ciel, d’un bleu intense. De quoi rappeler à chacun la triste réalité de ce feu de forêt qui a bien failli réduire la commune à l’état de cendre, comme bien d’autres villes dans le monde exposées elles-aussi à de terribles feux de forêt cet été et qui n’ont pas eu la possibilité d’être protégées.

L.V.  

Il neige sur Carnoux-en-Provence…

2 décembre 2017

C’est l’hiver et il neige. Malgré les effets du réchauffement climatique global, voilà qui n’a rien d’extraordinaire à cette saison. Mais quand même, ce n’est pas tous les jours, ni même tous les ans, que la ville de Carnoux-en-Provence, pas plus d’ailleurs que ses voisines Aubagne, Aix-en-Provence ou encore Marseille se réveillent recouvertes d’un blanc manteau neigeux comme c’est le cas depuis ce matin, samedi 2 décembre.

Notre-Dame d’Afrique sous la neige, le 2 décembre 2017

En ce jour anniversaire de la victoire napoléonienne d’Austerlitz contre les armées russes et autrichiennes, il neige donc depuis ce matin sur les Bouches-du-Rhône entre la région aixoise et l’étang de Berre. Dans le Var voisin, on signalait déjà 15 cm de neige ce matin au lever du jour et 3000 foyers étaient privés d’électricité du fait des ruptures de lignes aériennes.

A Carnoux, la couche de neige ne dépassait pas quelques cm au même moment mais il a continué à neiger toute la matinée et la ville s’est donc parée de ses habits d’hiver, pour quelques heures tout au plus car les chutes de neige devraient s’arrêter en milieu de journée selon les prévisions de Météo France, avec toutefois des risques de verglas possibles dans la nuit.

Quoi qu’il en soit, le spectacle de Carnoux sous la neige, même sans soleil, est suffisamment rare pour ne pas en profiter et jeter un œil par la fenêtre sur les pins saupoudrés de neige…

Un mail inhabituellement déserté dans la traversée de Carnoux

Une circulation devenue momentanément quelque peu périlleuse

Le Centre culturel sous la neige

Devant la médiathèque Albert Camus

Des pins largement saupoudrés de neige

La mairie éventrée, blanchie sous le harnais

Les cèdres devant l’hostellerie de la Crémaillère

Deux ours polaires en train de batifoler dans le parc Tony Garnier…

L.V.  

11 novembre 1918 : un siècle déjà…

11 novembre 2017

Devant le wagon, après la signature de l’Armistice (source © photo d’archive anonyme)

C’était il y a tout juste un siècle, ou presque : le 11ème jour du 11ème mois de l’année 1918, à 11h du matin : les dernières salves de la Grande guerre débutée 4 ans plus tôt, début août 1914, s’arrêtaient enfin, tandis que, sur tout le territoire national français, se déclenchaient des sonneries de clairons et que les cloches se mettaient à carillonner à tue tête, pour annoncer à chacun la fin de cette immense boucherie qui venait de coûter la vie à 18,6 millions de personnes, dont près de 9 millions de civils (en comptant les pertes liées au génocide arménien).

Cette date symbolique, destinée à marquer la fin des combats entre les troupes françaises et allemandes, résulte d’un choix imposé par l’État-major français puisqu’elle coïncide avec la fête de Saint-Martin, l’ancien légionnaire romain, fondateur du monastère de Ligugé près de Poitiers et devenu malgré lui évèque de Tours. C’est lui en effet que les Francs s’étaient choisis comme saint patron, après que le Mérovingien Clovis, venu se recueillir sur sa tombre, eut remporté en 507 à Vouillé une victoire décisive contre les Wisigoths d’Alaric II.

source © exposition BNF

On frémit en pensant à ces pauvres soldats morts dans les dernières heures de la guerre alors qu’il eut été tout à fait possible de l’abréger de quelques jours sans attendre la date fatidique, mais l’Histoire se nourrit aussi de ces symboles et parfois de ces absurdités… On considère ainsi que pas moins de 11 000 soldats ont été tués au cours du dernier jour de la guerre, dont un Américain abattu 60 secondes avant l’entrée en vigueur de l’armistice, alors qu’il s’échinait à charger un peloton d’Allemands s’apprêtant à fêter la fin des hostilités. Les historiens ont aussi gardé en mémoire l’obstination du général américain William M. Wright qui tenait absolument à reprendre la petite ville de Stenay dans la Meuse, afin d’avoir la certitude de pouvoir s’y établir et profiter de ses installations balnéaires une fois l’armistice signé : 365 soldats de la 89ème division d’infanterie américaine y ont laissé la vie, mais le général a pu prendre son bain en terrain reconquis, ouf !

L’armistice lui-même avait été signé le jour-même, dès poltron minet, à 5h15 du matin, dans le fameux wagon-restaurant réquisitionné auprès de la Compagnie des wagons lits et qui servait de poste de commandement au maréchal Foch, alors commandant en chef des forces alliées sur le front de l’ouest. Mais en réalité, le sort de la guerre était déjà scellé depuis début août 1918.

Arrivée de troupes de renforts à Faverolles (Somme) lors de la seconde bataille de Picardie en août 1918 (source © archives ECPAD)

Depuis la signature du traité de Brest-Litovsk, en mars 1918, actant le retrait de la Russie de la guerre suite à la révolution bolchévique, les Allemands avaient pu replier l’essentiel de leurs troupes sur le front ouest et repasser à l’offensive après des années de guerres de tranchées. Face à ce revirement de situation, beaucoup pensent que la guerre est perdue et de nombreux Parisiens fuient la capitale en mars-avril 1918, pour se mettre à l’abri. Les Allemands franchissent la Marne pour la seconde fois le 15 juillet 1918. Mais des contre-attaques victorieuses rétablissent la situation et le 8 août 1918 a lieu une grande offensive décisive menée par les forces alliées, d’une part en Picardie, par des forces canadiennes soutenues par des soldats australiens, français et britanniques, et d’autre part en Argonne par des forces américaines et françaises.

A partir de cette date, Erich Ludendorff, alors général en chef des armées allemandes, sait que la guerre est perdue et il organise le recul des forces allemandes sur tout le front franco-belge, au prix de lourdes pertes. Dès septembre, État-major allemand fait savoir à l’empereur Guillaume II qu’il n’y a plus d’espoir, mais ce dernier n’est pas prêt à assumer la défaite… Pourtant, les autres fronts orientaux s’effondrent les uns après les autres. Le 29 septembre, un armistice est signé avec la Bulgarie et le 30 octobre avec l’empire ottoman (qui ne survivra pas à cette guerre) suite à la lourde défaite de ses armées face aux Britanniques. Enfin, le 4 novembre, c’est l’empire austro-hongrois, lui aussi voué à disparaître dans les oubliettes de l’Histoire, qui signe à son tour un armistice après la percée des armées italiennes et alliées.

Philipp Scheidemann proclamant la République allemande depuis le Reichstag le 9 novembre 1918 (source © Bundesarchiv)

Face à cette accélération de l’Histoire, le chancelier allemand adresse dès le 4 octobre une demande d’armistice au Président américain Woodrow Wilson, mais ce dernier la rejette, exigeant d’abord l’abdication du Kaiser Guillaume II. Une nouvelle constitution impériale à caractère parlementaire est alors adoptée le 28 octobre tandis que le général Ludendorff démissionne. Dès le lendemain, des mutineries éclatent dans la Marine à Kiel, avant de se propager dans d’autres villes. Des conseils ouvriers se forment à Stuttgart le 4 novembre, puis en Bavière. Le climat insurrectionnel s’étend, entraînant la fuite du roi de Bavière puis de celui de Saxe, mais l’empereur, alors à Spa, en Belgique, ne veut rien entendre.

Le mouvement gagne Berlin le 9 novembre où la troupe fraternise avec les comités ouvriers. Face à la tournure des événements, Guillaume II accepte finalement d’abdiquer ce même jour à 11 h et l’annonce par téléphone à son chancelier et cousin, Maximilien de Bade. C’est le social-démocrate Friedrich Ebert qui accepte alors de devenir chancelier et entame des négociations pour stopper le mouvement révolutionnaire en pleine ébullition, tandis que son collègue Philipp Scheidemann proclame la République allemande depuis une fenêtre du Reichstag, pour prendre de vitesse le spartakiste Karl Liebknecht.

C’est donc un représentant civil du gouvernement de la toute jeune République allemande, Mathias Erzberger, qui signera l’armistice, dans le fameux wagon-restaurant stationné à Rethondes, en forêt de Compiègne, alors que la partie française est représentée par le maréchal Foch et son chef d’état-major, le général Weygand. Le texte de l’armistice en soi n’a que pour but de mettre fin aux hostilités pour une période limitée à 36 jours, mais il contient de nombreuses clauses organisant non seulement l’arrêt des combats mais aussi les conditions de l’évacuation des territoires occupés et le retour aux frontières initiales. C’est le radical-socialiste Georges Clémenceau, alors Président du Conseil depuis un an, qui en lira le texte devant l’Assemblée nationale le jour-même à 16 h.

Les signataires de l’Armistice de 1918 (source © ABECASIS/SIPA)

Clemenceau dans les tranchées fin 1917 (source © collection du Musée Clemenceau)

Et c’est d’ailleurs à ce même Georges Clémenceau que le Président de la République, Emmanuel Macron, a rendu aujourd’hui un hommage appuyé, celui-là même à qui la droite nationaliste de l’époque avait donné le sobriquet de « Perd la victoire » parce qu’il avait préféré hâter la signature de l’armistice pour mettre fin dans les meilleurs délais à ce carnage devenu inutile, tandis que certains souhaitaient poursuivre les troupes allemandes jusqu’à Berlin pour pouvoir imposer des conditions de capitulation encore plus humiliantes.

On sait pourtant désormais, avec le recul du temps, que celles qui furent imposées à l’Allemagne lors de la signature du traité de Versailles en juin 1919, portaient en germe les conditions qui déboucheront quelques années plus tard sur l’arrivée au pouvoir du parti hitlérien national-socialiste et le déclenchement de la seconde guerre mondiale, prouvant une fois de plus à quel point il est toujours plus difficile de bâtir la paix que de déclarer la guerre…

L.V.  

A rebours de l’Histoire, un nouvel État pied-noir ?

7 novembre 2017

Décidément, ce début du XXIe siècle connaît un bien inquiétant renouveau des crises identitaires. Alors que les Kurdes revendiquent la création d’un nouvel État dans le nord de l’Irak et que les Catalans cherchent à sortir du giron espagnol, voici que les Pieds-noirs eux-mêmes, ces Français d’origine européenne installés en Afrique du Nord et chassés par la décolonisation, veulent faire reconnaître leur propre État et viennent de constituer un « gouvernement provisoire pied-noir en exil » à cette fin.

Près de soixante ans après les déclarations d’indépendance des pays du Maghreb, il peut sembler incroyable que certains soutiennent ce type de position qui paraît aller totalement à rebours de l’Histoire, d’autant que les références historiques sur lesquelles s’appuie ce mouvement identitaire sont la Convention de Montevideo, adoptée en 1933 sous l’égide de la défunte Société des Nations, et la création en Palestine d’un foyer national juif, rendue possible par la déclaration Balfour en 1917.

Il est vrai que la mémoire des Pieds-noirs, en particulier pour ce qui concerne les rapatriés d’Algérie, est restée vive depuis la signature des accords d’Evian en 1962 et que nombre d’associations s’emploient à entretenir ce souvenir, y compris parmi les jeunes générations nées sur le territoire métropolitain. Les Carnussiens sont bien placés pour le constater avec en particulier ce curieux appendice de la médiathèque municipale Albert Camus privatisé par l’association Carnoux Racines et qui sert de lieu d’archivage pour différents documents rappelant le passé colonial de la France en Afrique du Nord.

Un espace mémoire qui aura bientôt un concurrent direct puisque le Centre de documentation historique sur l’Algérie (CDHA), qui recueille lui aussi depuis 1974 des archives sur cette même période, est en train de voir aboutir son projet de Conservatoire national de la mémoire des Français d’Afrique du nord.

Pose de la première pierre du futur Conservatoire à Aix le 6 octobre 2017 (source © Philippe Tortora / Le Pertuisien)

Un temps imaginé dans les locaux du fort Saint-Jean à Marseille, c’est finalement à Aix-en-Provence tout près de la maison du Maréchal Juin que sera érigé ce futur édifice dont la première pierre vient d’être posée, le 6 octobre 2017, en présence de tout le gratin des responsables politiques du cru, dont Maryse Joissains, Martine Vassal et Renaud Muselier.

Ce conservatoire qui se veut le dépositaire de la mémoire de la présence française en Algérie, Tunisie et Maroc, sera constitué d’un silo pour le stockage des archives et d’un vaste bâtiment de trois niveaux destiné à l’accueil du public et aux salles de consultation et de conférence.

Un projet architectural ambitieux dont le coût a été estimé à 4,6 millions € et qui sera très largement financé sur fonds publics par les collectivités territoriales, à raison de 900 000 € du Département des Bouches-du-Rhône, autant de la Région PACA, 500 000 € de la Métropole et 750 000 € de la commune qui met en outre le terrain à disposition gratuitement, démontrant s’il en était besoin l’audience politique dont bénéficie localement la communauté pied-noir.

Maquette du futur Conservatoire à Aix (document © CDHA, publié dans La Provence)

De là à ce que les Pieds-noirs obtiennent de la part des Nations-Unies leur reconnaissance comme peuple à part entière comme certains l’ont proclamé le 12 octobre dernier à Marseille, il y a un pas qui n’est pas encore franchi. Peut-on d’ailleurs vraiment parler d’un « peuple pied-noir » puisque c’est le terme qui est utilisé pour désigner cette communauté qui comprendrait, selon ses représentants de l’ordre de 5 millions d’individus dont environ 3,5 millions seraient citoyens et résidents français ?

Selon les termes de « l’État pied-noir en exil », ce « peuple » s’est « enraciné en Afrique du Nord, depuis le deuxième siècle avec l’arrivée de juifs venus de Palestine, au 16ème siècle par l’exode d’Espagnols et au 19ème siècle par la pénétration de Français, d’Italiens et de ressortissants de tous les peuples de la Méditerranée ». La définition est quelque peu alambiquée et à tout le moins sélective : pourquoi intégrer dans cette communauté des Juifs venus de Palestine au IIe siècle et pas les descendants des cohortes romaines qui ont occupé cette région au moins depuis la troisième guerre punique et jusqu’au IVe siècle après J.-C. ?

S’il s’agit des différents envahisseurs étrangers qui ont à un moment ou un autre occupé une partie de l’Afrique du Nord, pourquoi ne pas prendre aussi en compte les descendants des troupes de Barberousse, dont on dit qu’il était d’origine grecque ou albanaise et qui s’est emparé d’Alger en 1516 ? Ou des janissaires ottomans qui ont conservé une emprise sur cette région jusqu’en 1881 ?

Christian Shembré, président du parti Pied-noir, Me Pierre Courbis, secrétaire général du mouvement Pied-noir génération, et Jacques Villard, cofondateur du Cercle algérianiste (photo © Cyril Dodergny)

En tout cas, affirmer que ce « peuple pied-noir » a été victime d’un « génocide » comme l’affirme sans sourciller le communiqué de l’État pied-noir relève sans aucun doute de l’inexactitude, et ceci quel que soit le niveau de compassion que l’on peut avoir pour ces populations prises dans le tourment de l’Histoire et arrachées brutalement au cadre de vie qui était le leur, parfois depuis plusieurs générations. Le fait que ce groupe ait été « injustement et illégalement spolié de ses biens immobiliers et mobiliers » au moment des indépendances ne souffre pas de contestation, mais cela n’en fait pas pour autant un « peuple » au sens juridique et ne peut cacher le fait que les populations indigènes aient elles-mêmes souffert de spoliation au moment de la colonisation de leur territoire, au point d’ailleurs qu’Emmanuel Macron, alors en campagne, n’avait pas hésité à évoquer la notion de « crime contre l’humanité » à ce sujet, au prix d’une vive polémique.

Drapeau de la Fédération des deux rives

Ce peuple qui peut difficilement se revendiquer comme tel, est-il vraiment légitime vouloir s’ériger en État ? C’est en tout cas ce que prétend ce groupuscule qui porte cette démarche depuis plus d’un an maintenant et qui s’est donc réuni le 20 septembre 2017 dans un restaurant de Lattes, près de Montpellier, pour acter la constitution de ses instances représentatives. Le nouvel État revendiqué, a donc pris le nom de « Fédération des deux-rives » et est présidé par un certain Pierre Granès, astrophysicien de son état. Une assemblée nationale formée de 35 membres s’est auto-désignée, présidée par Christian Schembré, président montpelliérain de l’Association pour la promotion du peuple pied-noir, et président du parti pied-noir, créé à Marseille en 1999. Un gouvernement provisoire a été constitué, composé de 13 ministres. Il est dirigé par Jacques Villard, cofondateur, en 1973, du Cercle algérianiste, et qui fait office de porte-parole.

Réunion le 20 septembre 2017 à Lattes officialisant la revendication de reconnaissance du peuple pied-noir (source © Fédération des deux rives)

Ce « gouvernement en exil », une formule qui résonne étrangement de manière assez gaulienne, se présente pour l’instant comme sans territoire. On pourrait croire qu’il revendique celui des pays maghrébins d’où il a été chassé par les mouvements de décolonisation. Mais curieusement ce n’est pas le cas puisque les porte-paroles du mouvement mettent plutôt en avant leur souhait d’acquérir des terrains privés dans le Sud de la France voire en Italie afin d’y implanter leur nouvel État. On ne voit pas très bien comment une telle acquisition pourrait permettre juridiquement à ce nouvel État autoproclamé d’y édicter ses propres législations, à moins qu’il ne s’agisse que d’une galéjade, à l’instar de la République Indépendante de Figuerolles, fermement ancrée à La Ciotat depuis plus de 50 ans…

L.V. 

Qui organise la pénurie de beurre ?

5 novembre 2017

Certains se souviennent peut-être encore de ce temps pas si lointain où les chambres froides de ce qui était encore la Commission économique européenne débordaient de beurre, stocké pour éviter que les cours de cette matière première ne s’effondrent. Le stockage avait commencé en 1964 afin de venir en aide aux agriculteurs européens alors en pleine surproduction et, en 1986, on avait atteint le volume incroyable de 1,28 millions de tonnes de beurre stockés dans les réserves de l’Europe.

Pour remédier à cet excédent structurel, des quotas laitiers ont fini par être instaurés en 1984 et, peu à peu, les « montagnes de beurre » ont commencé à se résorber. Il a quand même fallu près de 20 ans pour y parvenir et c’est en 2007 seulement qu’ont été écoulés les dernières 6000 tonnes de beurre encore stockés, pour l’essentiel d’origine espagnole à cette date. A l’époque, le prix du marché s’élevait à 2 400 € la tonne. Le système des quotas laitiers a été finalement abandonné en avril 2015 et depuis, c’est le marché mondial qui régit la commercialisation des produits laitiers sans aucun filet de sécurité.

Le résultat ne s’est pas fait attendre puisque dès 2016, le prix du lait payé au producteur est descendu en dessous du coût de production et le revenu moyen d’un éleveur en France aurait baissé de plus de 26 % entre 2015 et 2016 selon l’INSEE. Il ne reste déjà plus que 70 000 fermes laitières en France, un tiers d’entre elles ayant disparu au cours des 10 dernières années. Avec la fin des quotas laitiers qui fixaient des volumes plafond de production par pays, la production européenne a fortement augmenté, du fait principalement des grosses fermes industrielles du nord de l’Europe, ce qui tire les prix à la baisse et étrangle les derniers éleveurs laitiers encore en activité en France.

Manège de traite à la ferme industrielle dite des 1000 vaches, à Ducrat, près d’Abbeville dans la Somme (source © La Voix du Nord)

Et l’on apprend désormais que le beurre, qui jadis encombrait les frigos de Bruxelles, est devenue une denrée rare. Les rayons des supermarchés se vident et les boulangers industriels qui en sont de gros consommateurs (sachant qu’un croissant est composé à 50 % de beurre…) se retrouvent en chômage partiel faute de matière première. Le prix du beurre est ainsi passé en dix-huit mois de 2 500 à 6 500 € la tonne : un bond spectaculaire et qui pourrait encore se poursuivre. Mais comment a t-on bien pu en arriver là ? Le Marché aurait-il perdu la main, sa fameuse « main invisible » si chère aux économistes libéraux ?

Vache de race Prim’Holstein

On pourrait d’abord s’étonner que les cours du lait soient au plus bas alors que ceux du beurre, qui en dérivent directement n’ont jamais atteint de tels sommets. Certains invoquent des raisons techniques liées non pas à une météo qui aurait été défavorable à la production laitière comme certains le prétendent, mais qui découlent effectivement d’une politique menée depuis des années par la filière : en France, plus des deux-tiers du cheptel laitier sont constitués de Prim’Holstein, ces vaches laitières qui constituent l’essentiel des troupeaux européens et qui fournissent jusqu’à 10 000 litres de lait par tête et par an. Depuis des décennies, les chercheurs de l’INRA comme leurs collègues européens ont orienté la sélection de cette race dans le seul but de produire davantage de lait et moins de matière grasse. Or, sans matière grasse dans le lait, il est plus difficile de faire du beurre : il faut en moyenne 22 l de lait pour produire un kg de beurre, mais cela peut varier fortement sachant qu’un litre de lait contient selon les cas entre 35 et 45 g/l de matière grasse.

Couverture du Time de 2014 vantant les mérites du beurre

Or la consommation mondiale de beurre est désormais en hausse. Avec 8 kg par an et par habitant, la France se place au premier rangs des gros consommateurs, mais la demande est en train d’exploser dans d’autres pays, notamment asiatiques où l’on commence à prendre goût aux viennoiseries. Même aux USA, les diététiciens sont en train de revenir sur leur jugement très négatif concernant la consommation des corps gras en général et du beurre en particulier, ainsi que l’a rappelé le Time à sa Une en 2014.

Dans ce supermarché Cora, des rayons de beurre quasi vide (photo © Aurélien Laudy pour l’Union)

Beurre dans la baratte (source © Agrilait)

Mais la pénurie de beurre ne frappe curieusement que la France. Or la production de beurre français est plutôt en croissance, avec un volume global de 368 000 tonnes produit en 2015 contre 341 000 en 2010. Notre pays est actuellement le 6ème producteur mondial de beurre et le 2ème en Europe derrière l’Allemagne. De 2006 à 2010, la production mondiale de beurre a ainsi augmenté de 14 % et dépasse actuellement les 10 millions de tonnes, le premier producteur étant désormais l’Inde. Mais le géant de la production laitière est la Nouvelle-Zélande qui produit pas moins de 27 % du lait mondial, exporté principalement sous forme de poudre de lait. D’ailleurs, la France importe chaque année deux fois plus de beurre qu’elle n’en exporte, et sa principale source d’approvisionnement est justement la Nouvelle-Zélande.

Un dessin de Na !

En réalité, on se retrouve confrontés à deux phénomènes qui se surimposent. Le premier est un mouvement de fond, d’ampleur mondial et qui reflète une demande accrue de beurre, du fait de l’émergence de nouveaux marchés, notamment en Chine, alors même que la production de beurre a été volontairement freinée depuis des années parce que les consommateurs s’étaient orientés plutôt, pour des raisons diététiques, vers la consommation d’huiles végétales et de margarines. Ce mouvement de fond explique donc que les prix mondiaux du beurre soient en forte hausse, alors que ceux du lait n’augmentent que de manière modérée, du fait des stocks importants de poudre de lait encore disponibles, en particulier en Europe qui a en réserve plus de 350 000 tonnes, de quoi peser significativement sur les cours mondiaux.

A cela vient s’ajouter un élément conjoncturel spécifiquement français. On se souvient qu’en 2016, à l’issue d’une crise agricole comme la France en connaît régulièrement, le principal industriel du secteur, Lactalis, avait accepté de payer un peu plus cher le lait, à 290 € la tonne, ce qui lui permettait de s’aligner sur le prix des autres acteurs (Bongrain, SODIAAL ou Danone) tout en restant très en deçà des coûts réels de production que la profession agricole évalue entre 330 et 380 € la tonne selon les exploitations.

Mais en France, ce sont les 4 centrales d’achat de la grande distribution (Intermarché/Casino, Carrefour/Dia, Auchan/Système U et Leclerc) qui font la pluie et le beau temps en matière de fixation des prix des produits alimentaires. Les négociations avec les producteurs et les industriels de l’agro-alimentaire ont lieu une fois par an et la grande distribution s’y emploie à imposer à ses fournisseurs les prix les plus bas.

C’est la raison pour laquelle, le prix du beurre en grande surface n’a jusqu’à ce jour quasiment pas augmenté, contrairement à ce qu’on observe en Allemagne par exemple où le prix de la plaquette de beurre a plus que doublé. Comme vient de le reconnaître, après une semaine de tergiversations, le ministre de l’agriculture et de l’alimentation, Stéphane Travert, la pénurie de beurre dans les rayons des magasins s’explique en réalité principalement par un nouveau bras de fer entre industriels et géants de la grande distribution.

Faute de pouvoir vendre leur beurre en France à un prix rémunérateur, les acteurs de la filière préfèrent donc l’exporter, tout simplement. Bienvenue dans le monde de la mondialisation heureuse !

L.V.  

Draguignan : l’assassin du chat dort en prison…

3 octobre 2017

Alors que l’assassin du petit Grégory, retrouvé pieds et poings liés, noyé dans la Vologne, le 16 octobre 1984, n’a toujours pas été identifié, il arrive que la police française ait plus de succès dans ses investigations criminelles. Ayons donc l’honnêteté de le reconnaître et de saluer comme il se doit cette belle réussite des forces de l’ordre de Draguignan qui, à l’issue d’une enquête approfondie et dans une affaire fortement médiatisée également, ont réussi, non sans mal, à identifier en quelques mois le coupable d’un crime particulièrement odieux et à le traduire devant la justice où il vient d’être sévèrement jugé comme il se doit, avant d’être immédiatement incarcéré.

L’affaire remonte dans la nuit du 30 au 31 mai 2017. Au petit matin, une habitante du centre de Draguignan et son fils découvrent horrifiés le corps sans vie de C., un SDF bien connu de tous les habitants du quartier qui lui donnaient régulièrement à manger. Le pauvre a été affreusement torturé. Il a le crâne ouvert et les yeux sont sortis des globes oculaires sous l’effet de la violence des coups qu’il a reçus. L’autopsie révélera des lésions graves à la boîte crânienne, des ecchymoses sur tout le corps et des vertèbres retournées : un vrai massacre.

Tout le quartier est en émoi d’autant que la victime était bien connue de la plupart des riverains. Dans cette ville dont le centre ancien tend à se paupériser et où le Front National fait des scores fleuves, on accuse aussitôt des bandes de jeunes loubards désœuvrés qui se seraient acharnés sur la pauvre victime, confirmant une fois de plus le climat de violence extrême et d’insécurité auquel serait désormais confrontée la population de cette belle cité varoise.

Mobilisation devant l’hôtel de ville de Draguignan le 17 juin 2017 (source © Var Matin)

Alors que la police commence son enquête, un habitant du quartier, Christopher Bianconi, ouvre immédiatement une page Facebook pour appeler à se mobiliser et lance dans la foulée une pétition sur le site change.org. Le succès est immédiat et ce sont au total 266 176 signatures qui seront recueillies en quelques mois. Toute la presse locale est sur le pont. Var Matin fait état des prélèvements ADN qui ont été opérés sur le corps du supplicié et des rapides progrès de l’enquête qui mobilise une bonne partie des forces de l’ordre de la ville. France 3 diffuse de son côté un reportage alarmiste qui fait état de tortures atroces qui auraient été infligées à la pauvre victime.

Des associations se portent partie civile. Le 17 juin 2017, plus de 300 personnes se rassemblent devant l’hôtel de ville de Draguignan pour crier leur colère et appeler à un jugement sévère contre l’ignoble assassin alors toujours en cavale. La mobilisation dépasse rapidement les seules frontières du Var et le 23 juillet, on assiste à une nouvelle manifestation, cette fois sur le Vieux-Port à Marseille, pour réclamer justice. Grâce au miracle Facebook, d’autres rassemblements sont signalés partout en France, jusqu’à Lorient…

Manifestation sur le Vieux-Port de Marseille le 22 juillet 2017 pour défendre la mémoire de C. (photo © Lucas Valdenaire / Radio France)

Le 28 mai 2017 enfin, deux mois après les faits, Johnny M., un jeune homme de 28 ans, déjà connu pour des faits de torture animale et qui avait témoigné, ainsi que sa compagne, en accusant du meurtre des jeunes du quartier, finit par cracher le morceau : c’est lui qui a assassiné le pauvre C. en lui assénant de violents coups de pied avec ses chaussures de sécurité. Ici on n’est pas à Las Vegas et nul besoin d’armes de guerre sophistiquées pour faire régner la terreur dans les rues de Draguignan…

Le petit chat errant des rues, que tout le quartier appelait Chevelu, est mort sur le coup, sous la violence des coups portés. Le jeune homme justifie son acte odieux car il en avait tout simplement assez de voir l’animal pisser régulièrement sur son scooter. Il a été traduit devant le tribunal correctionnel de Draguignan le 15 septembre dernier, suscitant une nouvelle fois un fort rassemblement de partisans déchaînés de la cause animale.

Manifestation de soutien à la mémoire de la victime (photo © MAXPPP)

Sa condamnation à six mois de prison ferme, relatée avec force détail, y compris par certains médias nationaux, de 20minutes à FranceBleu, est plutôt sévère pour des faits de ce type, sans doute justifiée au moins autant par la forte mobilisation populaire suscitée par son geste, voire par la manière dont il a tenté de détourner les soupçon en baladant les policiers vers d’autres suspects, que par la violence de son geste.

Toujours est-il que l’assassin de Chevelu dort désormais en prison et que Christopher Bianconi vient de clôturer sa pétition tout en précisant bien qu’il ne s’associe pas nécessairement aux outrances de certains défenseurs de la cause animale particulièrement remontés dans cette sordide affaire et qui n’ont pas hésité à noircir encore le tableau en inventant des faits de torture quelque peu exagérés.

Reste quand même la question lancinante après ce dénouement heureux, tout à la gloire de la police et de la justice varoises : la mobilisation populaire pour inciter les forces de l’ordre à retrouver et à condamner sévèrement cet assassin auraient-elle été aussi forte si la victime SDF avait été un homme et pas un chat ? Il n’y a bien entendu pas la moindre raison de penser que ce n’aurait pas été le cas, quoique ?

L.V.

JO de Paris : quelles retombées économiques ?

24 septembre 2017

C’est la grande nouvelle du mois : les jeux olympiques d’été se dérouleront bien à Paris en 2024, 100 ans tout juste après que la ville-lumière a accueilli ses dernières olympiades, en 1924, sous la pression du baron Pierre de Coubertin. Le tuyau était percé depuis un bon moment déjà puisqu’il n’y avait plus d’autres candidats en lice, ce qui n’a pas empêché les médias nationaux d’en faire des tonnes à l’annonce de la décision officielle, le 13 septembre dernier.

Bien sûr, tout le monde met en avant la renommée internationale formidable qui rejaillira de cet événement d’ampleur mondiale, et surtout l’impact économique qui devrait en découler. Sur ce dernier point, l’acteur qui fait référence en la matière est le Centre de droit et d’économie du sport (CDES), une structure associative rattachée à la faculté de Limoges, spécialisée dans la formation d’encadrants sportifs mais qui se targue surtout de réaliser les études d’impact des grandes manifestations sportives, histoire d’en justifier l’intérêt a priori.

Comme pour chaque événement sportif majeur, le CDES a fait tourner ses calculatrices et estime que les retombées économiques à attendre s’élèveront au minimum à 5,3 milliards d’euros et pourraient même atteindre 10,7 milliards d’euros selon le scénario le plus optimiste. Une partie de ces retombées économiques bénéficierait au secteur du BTP, mais un tiers irait aux professionnels du tourisme et la plus grosse part du gâteau devrait tomber dans l’escarcelle des partenaires en charge de l’organisation. On évoque la création de 119 000 emplois dans les domaines du BTP, du tourisme et de l’événementiel, et on estime les rentrées fiscales à près de 250 millions d’euros pour la seule quinzaine que dureront les jeux.

Tony Estanguet, co-président de Paris 2024, s’offre un selfie avec des inspecteurs du CIO et une partie du comité parisien, au Stade de France, le 15 mai 2017 (crédit photo © Franck Fife / AFP)

Bref, le tableau paraît idyllique ! A se demander même pourquoi on n’organise pas des JO chaque année s’il s’agit de la recette idéale pour booster une économie atone…

Sauf que la réalité paraît assez éloignée de ces analyses pour le moins optimistes, comme le rappelle notamment Pierre Rondeau, professeur d’économie à l’Université Panthéon-Sorbonne et spécialiste de la sociologie du sport, dans un article publié par le site The Conversation. Force est en effet de constater que les grands événements sportifs internationaux, s’ils flattent l’ego des pays organisateurs et contribuent à en augmenter leur notoriété, « n’ont pratiquement jamais rapporté d’argent, n’ont jamais vraiment été bénéficiaires et n’ont jamais soutenu l’emploi durable »…

L’arc de triomphe aux couleurs des JO de 2024 (crédit photo © Benoit Tessier / Reuters)

Les études d’impact oublient en effet généralement un facteur important que constituent les effets de substitution et d’éviction. En d’autres termes, les grandes manifestations sportives attirent certes un public spécifique mais font fuir le public habituel ! Ainsi en 2016, la fréquentation touristique du Brésil n’a pas connu de rebond significatif car le pays est déjà le plus touristique d’Amérique du Sud : les touristes habituels ont largement évité de s’y rendre pendant la période des JO, laissant la place à un public de supporters et de fans de sport. Il s’est passé la même chose pendant la Coupe du monde de football organisée en France en 1998, année au cours de laquelle le nombre de touristes reçus a été exactement identique qu’en 1997 ou 1999, avec simplement une différence de motivation, les visiteurs s’agglutinant davantage au Stade de France qu’au Musée du Louvre…

A cela s’ajoute souvent une réelle difficulté à tenir les budgets souvent très optimistes prévus pour l’organisation de tels événements. Un économiste, Wladimir Andreff, a ainsi montré que depuis les JO de 1968, le taux de dépassement des budgets est en moyenne de 167 % ! A Pékin par exemple, pour les JO de 2008, dans un pays pourtant réputé pour sa capacité de planification, il a atteint 1130 %. A Londres, en 2012, le budget prévisionnel était établi à 4,6 milliards d’euros mais les JO ont finalement coûté 11 milliards (voire 15 selon certaines sources) et les retombées économiques se sont limitées à 1,72 milliards alors qu’elles avaient été estimées à 12 milliards : un cruel fiasco financier pour le pays…

Dessin publié dans Un dessin par jour

Pour les futurs JO de Paris, le budget prévisionnel annoncé à ce jour par le comité organisateur s’élève à 6,5 miliards d’euros. Une petite moitié sera consacrée à la construction des infrastructures nécessaires. Même si la grand stade est déjà disponible, il faudra quand même compter au moins 1 milliard pour remettre au goût du jour le Stade de France et construire une piscine olympique, auquel il conviendra d’ajouter près de 2 miliards pour l’édification du village olympique et du centre d’accueil des médias. Ce budget d’investissement sera pris en charge pour moitié au moins par des fonds publics, provenant principalement de l’État mais aussi des différentes collectivites territoriales concernées (dont 145 millions d’euros pour la ville de Paris et autant pour la Région Ile-de-France).

La préparation des JO 2024 : une stratégie de longue haleine qui mérite bien quelques sacrifices (dessin de Deligne publié dans Urtikan)

Le reste du budget, déjà réévalué de 3,2 à 3,6 milliards d’euros est destiné au Comité d’organisation des jeux et sera financé en partie par le CIO et en partie par des sponsors et des investisseurs privé. Quant aux recettes issues de la billetterie, leur apport restera relativement modeste, évalué en première approche à 1,1 milliards d’euros, sur la base d’une hypothèse de remplissage des stades à 88 % pour les épreuves olympiques et à 75 % pour les jeux paraolympiques, avec une volonté affichée d’offrir la moitié des places à un prix abordable inférieur à 50 €.

Un dessin de Mutio publié sur le site Urtikan

Alors, les JO à Paris, une bonne opération ou un gouffre financier en perspective ? La maire de Paris, Anne Hidalgo, n’est pas spécialement optimiste à ce sujet, elle qui prévenait en février 2015 que : « les jeux, c’est très joli, mais il n’y a pas une ville qui s’y soit retrouvée sur le plan financier »…

Le géographe Loïc Ravenel, responsable du Centre international d’économie du sport, ne dit pas autre chose en affirmant dans le magazine Alternatives économiques : « cette histoire de retombées économiques, c’est de l’enfumage. Assumons qu’à ce niveau de sport-spectacle, ça ne rapporte pas. Aujourd’hui, on accepte que la culture soit déficitaire parce qu’on estime que c’est important pour une société. Reconnaissons qu’on veut organiser une grande compétition sportive pour des questions d’image, de fête populaire, mais arrêtons de vouloir le justifier économiquement ».

Voilà qui a au moins le mérite d’être clair ! Quand on aime, on ne compte pas… Et tant pis pour les contribuables qui devront bien payer la note mais qui auront au moins passé un bon moment devant leur petit écran !

L.V.