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Eau contre pétrole : le projet fou de Saint-Chamas…

4 octobre 2022

C’est Marianne qui vient de rendre public ce projet élaboré en toute discrétion et qui aurait déjà fait l’objet d’au moins deux réunions au sommet, à l’initiative de son promoteur, Xavier Houzel, négociant international d’hydrocarbures et longtemps aux manettes de la seule entreprise française indépendante de trading pétrolier, Carbonaphta. En mars 2022, il organisait en catimini une réunion à l’Élysée avec les principaux conseillers économiques d’Emmanuel Macron et en juin, au lendemain des élections présidentielles, il obtenait en quelques jours seulement un rendez-vous avec Thomas Tardiveau, à peine nommé conseiller technique électricité au cabinet de la toute nouvelle ministre de la transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher.

Xavier Houzel, spécialiste du négoce international d’hydrocarbures (source © Trilogues)

Quel était donc l’objet de ces conciliabules manifestement de première importance ? Un projet un peu fou qui consiste à troquer contre du gaz ou du pétrole dont la France a bien besoin, de l’eau qu’elle aurait en excès. Et pas n’importe quelle eau : celle de la Durance qui approvisionne déjà via le Canal de Marseille et le Canal de Provence, une bonne partie de la région PACA et toute l’agglomération marseillaise. Mais rappelons que le barrage de Serre-Ponçon, qui barre depuis 1959 le lit de la Durance un peu en aval de sa confluence avec l’Ubaye, constitue aussi le point de départ d’un canal de 250 km qui achemine de l’eau non seulement pour l’irrigation et l’eau potable, mais aussi pour la production hydroélectrique. On dénombre ainsi pas moins de 15 centrales hydroélectriques le long de ce canal, totalisant une puissance cumulée de 2000 MW, dont 360 pour celle de Serre-Ponçon, la plus importante, et 153 pour celle qui est située à l’extrémité aval du canal qui se rejette dans l’étang de Berre, sur la commune de Saint-Chamas.

Canal EDF entre Manosque et La Roque d’Anthéron(photo © Nicolas Janberg / Structurae)

Un aménagement industriel parfaitement huilé et d’une remarquable efficacité, mais dont les impacts sur les milieux naturels sont loin d’être négligeables, comme le relève depuis des années le GIPREB qui tente, tant bien que mal, de préserver la qualité des eaux de l’étang de Berre… La France a d’ailleurs été condamnée en 2004 à cause des rejets excessifs d’eau douce et de limons en provenance de la Durance qui se déversent directement dans l’étang de Berre, une lagune dont le milieu naturel a été totalement modifié et dont la biodiversité initiale a été entièrement bouleversée. Sous la menace d’une astreinte financière significative, EDF a finalement été contraint de réduire les quantités d’eau et de limons ainsi prélevés sur la Durance et rejetés dans l’étang de Berre. La capacité de prélèvement qui est de 4 milliards de m3 par an a ainsi été réduite à 1,2 milliards, sachant que le rythme actuel est plutôt de l’ordre de 950 millions de m3, et peut même tomber à moins de 600 les années de forte sécheresse comme en 2019 ou 2022.

En matière d’exploitation de la ressource en eau, il ne suffit pas en effet d’investir massivement, mais il faut aussi respecter les potentialités du milieu naturel. Or le changement climatique se traduit par une raréfaction de la ressource en eau issue des glaciers alpins, tandis que les milieux lagunaires comme l’étang de Berre supportent de moins en moins ces apports d’eau douce qui détruisent son écosystème naturel. Mais ce n’est ce genre de considération qui anime notre expert en négoce international d’hydrocarbures Xavier Houzel. Ce dernier a seulement retenu que le canal EDF rejette en pure perte des millions de m3 d’eau douce de qualité prélevée dans la Durance et que la France pourrait avoir intérêt à exporter cette eau vers des pays qui ont en bien besoin ! Rappelons au passage que les besoins en eau d’une ville comme Marseille ne représentent qu’à peine 5 % de ce volume colossal d’eau potable ainsi rejeté par le canal EDF…

Centrale hydroélectrique de Saint-Chamas, à l’extrémité aval du canal EDF qui se jette dans l’étang de Berre (photo © EDF / Gomet)

Il prévoit ainsi de faire partir quotidiennement 19 tankers de 200 000 m3 depuis le port de Fos et 48 de 80 000 m3 depuis celui de Lavéra à Martigues, tous chargés à ras bord d’eau de la Durance, soit près de 3 milliards de m3 d’eau douce prélevée dans le bassin versant de la Durance et exportée à l’autre bout de monde, permettant ainsi à EDF de turbiner toute l’année au maximum de ses capacités. Bien entendu, l’eau est considérée comme un bien commun, indispensable à la vie, et il n’est pas très moral d’en faire ainsi une source de business international. Mais en grand philanthrope qu’il est, Xavier Houzel prévoir simplement d’en faire du troc et de l’échanger avec les pays qui en ont besoin, contre du coton par exemple, ou de préférence du gaz ou du pétrole, ce qui pourrait intéresser des partenaires comme l’Iran ou Israël.

Bien entendu, le projet ne tient aucun compte de l’impact que pourrait avoir un tel prélèvement sur le fonctionnement naturel de nos cours d’eau. Prélever ainsi des milliards de m3 d’eau n’est jamais sans incidence, même dans un pays au climat tempéré qui ne manque pas de ressources en eau. L’eau de fonte des glaciers qui donne l’impression de s’écouler en pure perte vers la mer contribue à la biodiversité et à l’équilibre écologique des cours d’eau et des milieux aquatiques mais aussi à la recharge des nappes souterraines dont on retire désormais une part importante de nos ressources en eau potable car elles sont un peu mieux préservées de la pollution que l’eau de surface…

Tracé du canal EDF entre le barrage de Serre-Ponçon et l’étang de Berre (source © L’étang nouveau)

Certes, ce projet met en avant l’impact positif qu’aurait cet export sur la qualité de l’étang de Berre actuellement gravement perturbé par les apports massifs d’eau douce et de limons de la Durance. Mais il passe totalement sous silence une alternative portée depuis des décennies par d’autres acteurs et qui vise justement à mieux valoriser ces rejets tout en limitant leur impact écologique. Il faudrait pour cela prolonger le canal EDF pour qu’il se rejette non pas dans l’étang mais dans le Rhône après avoir irrigué au passage la plaine de la Crau. Trois députés locaux ont d’ailleurs déposé en 2020 un rapport parlementaire qui détaille différentes propositions en vue de réhabiliter l’étang de Berre, parmi lesquelles figure ce projet de dérivation.

Christophe Béchu (au centre) en visite sur l’étang de Berre le 29 septembre 2022, à côté de Bérangère Couillard et de Martine Vassal (photo © Stéphane Guéroult / La Provence)

Le nouveau ministre de la transition écologique, Christophe Béchu, s’est d’ailleurs déplacé sur site le 29 septembre 2022, en compagnie de sa secrétaire d’État en charge de l’écologie, Bérangère Couillard, pour examiner ces différentes options. Une dérivation des eaux du canal vers le Rhône permettrait également de maximiser la production hydroélectrique et l’exploitation des ressources en eau tout en réduisant fortement l’impact de cet usage sur les milieux naturels. Mais le coût du projet est estimé à plus de 2 milliards d’euros. On ne parierait donc pas qu’il puisse tenir la corde face à la solution aussi simpliste que brutale proposée par Xavier Houzel : que pèse le respect de notre environnement quand le commerce international nous tend ainsi les bras ?

L. V.

Gaz : la Russie se débarrasse de ses excédents

14 septembre 2022

Le gaz serait-il devenu la nouvelle arme de dissuasion massive ? Non pas le gaz comme arme chimique toxique, généreusement utilisée dans bien des conflits, mais le gaz naturel, constitué pour l’essentiel de méthane, qui sert à se chauffer et à cuisiner, et que la Russie est en train d’ériger en outil de chantage redoutablement efficace…

Il faut dire que la Russie est devenue désormais le premier producteur mondial de gaz naturel, regroupant à elle-seule 20 % de la production mondiale qui était de 3.388 milliards de m³ en 2011, et surtout le premier exportateur de ce précieux combustible, qui plus est presque entièrement entre les mains du géant Gazprom, une société détenue majoritairement par l’État russe et qui, avec plus de 400 000 salariés, contribue pour 8 % du PIB national et 20 % des recettes budgétaires du pays. Un véritable mastodonte, dont le PDG depuis maintenant 21 ans, Alexeï Miller, est un homme de confiance du président Poutine, originaire, comme lui, de Saint-Petersbourg.

Vladimir Poutine aux côtés du PDG de Gazprom, Alexeï Miller, en février 2022 (photo © Sergeï Karpukhin / AFP / La Croix)

Le volume de gaz extrait aux États-Unis est certes presque aussi important que celui produit en Russie, mais les USA en consomment beaucoup plus, si bien qu’ils en importent chaque année 55 milliards de m³, ce qui en fait le quatrième plus gros importateur mondial ! Les autres gros producteurs sont le Canada (qui exporte la plupart de ses excédents vers les USA), le Qatar (gros exportateur également), l’Iran, la Norvège, la Chine (par ailleurs gros importateur), l’Arabie saoudite et l’Algérie. Mais au fil des années, les pays européens, Allemagne en tête, sont devenus dangereusement dépendants pour leur approvisionnement en gaz naturel, de leur grand voisin russe qui les livre directement par pipeline.

On considère ainsi que près de la moitié des importations européennes de gaz naturel proviennent de Russie, l’Europe important chaque jour pour plus de 300 millions d’euros de gaz russe dont l’essentiel est acheminé via 4 gazoducs principaux. Ainsi, selon un calcul de la CREA, depuis le 24 février 2022, date du début de l’invasion russe en Ukraine, l’Europe a importé de Russie pour pas moins de 93 milliards d’euros d’énergie fossile dont 51 milliards pour du gaz naturel.

Gazoduc Nord Stream 1, long de 1200 km, en service depuis 2012 (photo © Pixabay / L’Indépendant)

L’autre source d’approvisionnement majeure est la Norvège mais qui fournit à peine 24 % des importations européennes, également par gazoduc, puis l’Algérie, pour 11 % seulement et exclusivement par bateaux, ce qui suppose des opérations préalables lourdes de liquéfaction du gaz. C’est en effet une des caractéristiques de ce produit : comme tout gaz, il prend beaucoup de volume ! C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on s’est longtemps contenté de n’exploiter que les gisements de gaz proches des lieux de consommation…

Lorsque le transport par gazoduc n’est pas possible, la seule alternative est de le liquéfier pour en réduire le volume et le transporter, généralement par méthaniers, ces tankers géants qui sillonnent les mers. Mais la filière exige de très gros investissements, pour la liquéfaction initiale mais aussi pour le transport et pour le stockage et la vaporisation à l’arrivée. Du fait de la position des gisements russes dont les principaux se situent désormais en Sibérie et en mer de Barents, l’essentiel des exportations de gaz russe se fait donc par gazoducs, via un réseau qui comprend les anciens Brotherhood, datant de l’URSS et qui passent par le territoire ukrainien (à qui la Russie est donc obliger d’acquitter un droit de péage !), le pipeline Yamal qui traverse la Pologne et désormais les 2 Nord Stream posés au fond de la mer Baltique, le second ayant été achevé juste au début de l’invasion en Ukraine, ce qui a retardé sa mise en service.

Réseau de gazoducs existants et en projet permettant d’acheminer le gaz russe en Europe (source © Planète énergie)

Pendant tout le premier trimestre 2022, malgré la guerre en Ukraine et en contradiction avec son discours politique, l’Europe a importé massivement du gaz russe en exploitant au maximum les contrats de livraison de longue durée qui la lient à la Russie, afin de reconstituer les stocks après une période où les Européens faisaient la fine bouche, préférant s’approvisionner sur le marché mondial où les cours étaient plus attractifs.

Dès le 27 avril 2022, la Pologne et la Bulgarie ont totalement stoppé leurs importations de gaz russe, refusant, contrairement à la France ou à l’Allemagne, de se plier aux exigences russes de payer désormais en roubles, en dérogation de ce que prévoient les contrats. Ils sont été suivi le 21 mai par la Finlande, puis, le 30 mai, par le Danemark et les Pays-Bas. Les autres pays européens, de crainte de devoir affronter une opinion politique davantage préoccupée de son confort quotidien que du sort du peuple ukrainien dont ils ignoraient même l’existence jusque-là, ont poursuivi leurs importations comme si de rien n’était…

Installation gazière de Gazprom (photo © Tass / Abaca / Les Échos)

Mais ils doivent désormais affronter les provocations directes de la Russie qui décide d’elle-même de fermer le robinet pour faire pression sur les pays européens et éviter qu’ils ne soutiennent trop ouvertement son adversaire ukrainien. L’Autriche et l’Italie ont ainsi vu leurs livraisons de gaz russe réduites, de même que la France qui a annoncé que depuis le 15 juin 2022 son principal point d’entrée du gaz russe , situé en Moselle, était désormais tari, ce qui n’empêche pas la France d’être devenue en parallèle le premier importateur mondial de gaz naturel liquéfié russe ! Toujours est-il que le gouvernement russe joue de cette situation qui inquiète tant les opinions publiques européennes. Tout en organisant une réduction des livraisons du gazoduc Nord Stream 1, au prétexte d’une opération imaginaire de maintenance, Gazprom est allé jusqu’à diffuser une vidéo montrant un de ses employés tourner la vanne pour couper le flux de gaz vers l’Europe en suggérant que l’hiver sera très long…

Il n’en reste pas moins que cette arme est à double tranchant car la Russie a besoin de ces exportations de gaz pour alimenter son budget… Or la situation actuelle qui voit malgré tout les pays européens se préparer à réduire leurs importations de gaz russe en se tournant vers d’autres fournisseurs plus compréhensifs, n’est pas forcément un bon calcul à long terme pour la Russie. Ses capacités actuelles de stockage sont totalement saturées et elle ne sait plus que faire de ses excédents de gaz naturel, faute de disposer des infrastructures nécessaires pour les vendre à d’autres pays. On ne construit pas en quelques semaines un nouveau gazoduc ou un terminal méthanier !

Le torchage du gaz, une pratique courante, mais pas sans impact environnemental… (photo © kampee patisena / Géo)

Du coup, la Russie est contrainte de brûler une partie de son gaz excédentaire. Les Finlandais se sont en effet rendus compte que depuis le mois de juin 2022, une torchère gigantesque est apparue à Portovaïa, au nord-ouest de Saint-Pétersbourg, là où se trouve la station de compression du gazoduc Nord Stream 1. Des images tournées par la télévision finlandaise confirment cette observation également visible sur des images satellite et qui semble bel et bien reliée à la décision russe de réduire le débit du gazoduc géant à 40 % de sa capacité mi-juin, puis à 20 % le 26 juillet… Chaque jour, ce serait ainsi plus de 4 millions de m³ de gaz, soit l’équivalent de 10 millions de dollars, qui partirait en fumée, contribuant encore un peu plus au réchauffement climatique : encore un bel exemple des absurdités auxquelles les subtilités de la géopolitique conduisent l’humanité dans sa grande sagesse…

L. V.

Déménager en vélo, c’est possible !

17 juin 2022

En ville, l’encombrement de l’espace urbain transforme parfois la livraison ou le déménagement en un véritable casse-tête. Autant le rail ou la voie fluviale peuvent-être de bonnes solutions pour le transport de marchandises sur de longues distances, autant le fameux « dernier kilomètre » peut s’avérer acrobatique. Il faut bien se rendre à l’évidence : dans les centre-villes résidentiels, la camion de livraison n’a plus sa place. Sens interdits, espaces piétonniers, pistes cyclables, plots anti-stationnement et, de plus en plus, horaires très limités réservés aux livraisons, rendent très délicate l’organisation d’un simple déménagement ou la moindre livraison. Un comble à l’heure où se développe la commande en ligne sur internet…

Faut-il alors en revenir à des solutions simples et largement éprouvées de transport par vélo ? L’idée est loin d’être neuve. Au début du XXe siècle, la bicyclette était devenue dans bien des pays un mode de transport très courant pour livrer le pain, le lait ou bien d’autres marchandises à domicile. Rien de plus facile en effet que de bricoler la fixation de paniers sur son cadre de vélo, d’y adjoindre une petite carriole, voire de le transformer en triporteur.

Livreur de lait en triporteur à Paris (source © Jean Ferrier / Occitan Aveyron)

En France, la Poste a poursuivi jusqu’à aujourd’hui ce transport du courrier par vélo en site urbain mais, il faut bien le reconnaître, l’usage était un peu tombé en désuétude de venir livrer en bicyclette des marchandises un tant soit peu encombrantes alors que les véhicule utilitaires permettaient de le faire en toute sécurité, plus rapidement et au moindre effort… A tel point que l’on en venait à s’étonner de voir dans de nombreux pays en développement, en Afrique et surtout en Asie, la quantité invraisemblable de marchandise que certains arrivent à transporter sur leur vélo en se faufilant partout, même dans une circulation dense…

Une légère surcharge pour ce livreur à bicyclette ? (source © Soolide)

Mais depuis quelques années, la mode des livraisons urbaines en vélo revient en force dans nos rues. Les livreurs de pizzas ou de plats préparés à domicile se déplacent de plus en plus souvent en deux-roues, ce qui leur permet bien souvent de gagner du temps dans leurs déplacements y compris aux heures de pointe. Avec une glacière attachée dans le dos, les coursiers à vélo de la société Deliveroo, parmi bien d’autres enseignes concurrentes, ont largement contribué à populariser ce système de livraison à domicile à la force du mollet, tout en mettant en évidence la fragilité du modèle économique qui lui est attaché et l’extrême précarité des travailleurs impliqués.

Coursiers de la société Deliveroo en vélo, pour le meilleur et pour le pire… (source © Food and sens)

Mais l’on voit fleurir désormais bien d’autres dispositifs de livraison plus sophistiqués, montés sur deux (ou trois) roues, avec ou sans assistance électrique. Le système du triporteur, déjà très répandu dans nos rues il y a plus d’un siècle, est en train de connaître un nouveau développement. Le modèle classique avec sa grosse caisse cubique posée sur un essieu à l’avant du guidon connaît un regain de popularité. Mais il cohabite désormais avec des dispositifs nettement plus sophistiqués commercialisés notamment par la société Yokler, spécialiste du triporteur utilitaire à assistance électrique avec sa caisse arrière qui permet de porter jusqu’à 150 kg de charge utile dans un bloc sécurisé, de quoi achalander les petites supérettes même en plein centre ville, là où aucun camion de livraison ne pourrait s’aventurer.

Livraison de magasin en ville par triporteur modèle Yockler U (source © Yockler)

La société Petit Forestier, spécialisée dans le transport de produits frais, a de son côté développé et commercialisé un triporteur à assistance électrique équipé d’un caisson frigorifique capable d’enfourner jusqu’à 250 kg de marchandises qu’il peut livrer à la vitesse de 15 km/h dans les rues même les plus encombrées d’un site urbain, sans problème de parking : le rêve du livreur !

Triporteur développé par la société Petit Forestier (source © Transport info)

De plus en plus fort : l’ingénieur français Charles Levillan a, quant à lui, inventé un système astucieux qui permet de transporter à vélo un chargement fixé sur une palette en bois, ce support de base de la logistique moderne qui permet de transférer rapidement n’importe quelle charge d’un camion à un entrepôt via un transpalette.

Dispositif BicyLift permettant de transporter un chargement sur palette derrière un vélo (source © FlexiModal)

Sa remorque BicyLift, brevetée et commercialisée par la société FlexiModal, permet de transporter jusqu’à 180 kg de charge utile sur une simple palette en bois tractée par un vélo. Un simple bras métallique léger se glisse dans les interstices de la palette auquel on raccorde le châssis de la remorque qui permet de soulever la charge grâce à un vérin intégré, puis d’accrocher le tout à la roue arrière du vélo, et c’est parti pour un véritable déménagement en vélo… Demain les camions de déménagement n’auront peut-être finalement plus lieu d’être dans les centre-villes urbains !

L. V.

Pacifique sud : les îles se rebiffent contre la Chine !

7 juin 2022

Pendant que le monde entier a les yeux tournés vers la Russie, laquelle suscite une vague de rejet suite à son invasion musclée sur les terres de son voisin ukrainien, la Chine pousse tranquillement ses pions dans son aire d’influence, multipliant les provocations via des incursions massives et répétées de ses avions de chasse dans l’espace aérien de Taïwan, cette île de 23 millions d’habitants, ancien fief du gouvernement nationaliste et autoritaire de Tchang Kaï-Chek, et que Pékin revendique comme faisant partie de son territoire historique.

Le président chinois Xi Jinping passe en revue les gardes d’honneur de l’Armée populaire de libération le 23 avril 2019 au large du port de Qingdao (source © SCMP / Asialyst)

Un accroissement des tensions qui s’explique aussi en partie par un grave revers diplomatique que vient de subir la Chine, dans le Pacifique sud où elle cherche également à accroître son emprise. Lundi 30 mai 2022, en effet, pas moins de 10 pays insulaires de cette région, réunies aux îles Fidji en présence du ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, ont carrément rejeté un ambitieux accord proposé par Pékin. Celui-ci faisait portant miroiter des millions de dollars d’aide financière concernant l’entraînement des forces de l’ordre de ces nations insulaires, la cybersécurité, mais aussi la cartographie fine des fonds marins et une meilleure exploitation des ressources naturelles maritimes et terrestres, ainsi que la perspective d’un accord de libre-échange entre les îles du Pacifique et la Chine, et surtout l’accès au vaste marché chinois.

Le ministre des affaires étrangères et la délégation chinoise le 30 mai 2022 lors de la conférence avec les pays insulaires du Pacifique sud aux îles Fidji (photo © Zhang Yongxing / Xinhuanet)

C’est David Panuelo, le président de la Micronésie, qui a entraîné ses homologues à rejeter cet accord qui, bien qu’alléchant sur le plan économique, entraînerait, selon lui, un risque pour la sécurité et la paix dans cette région. Les États fédérés de Micronésie, que dirige David Panuelo, c’est ce minuscule archipel de 607 îles réparties sur 2860 km dans l’archipel des îles Caroline et dont la surface totale des terres émergées couvre à peine plus de 700 km², soit à peu près l’équivalent de Singapour et à peine plus qu’Andorre…

Aéroport de Kolonia, près de l’île de Pohnpei, l’un des États confédérés de Micronésie, où se trouve la capitale fédérale, Palikir (source © Cruisemapper)

Environ 100 000 personnes y habitent, ce qui relativise fortement la puissance de ce pays face à 1,4 milliards de Chinois. Passé tour à tour sous le contrôle des Portugais, des Espagnols, des Allemands, des Japonais puis des Américains qui ont administré ce territoire depuis 1947 jusqu’à l’indépendance accordée en 1990, cet État fédéral ne pèse guère. Mais cela n’a pas empêché son président de tancer vigoureusement Donald Trump dans une lettre ouverte retentissante où il lui reproche d’« avoir ouvertement sollicité des actes de terrorisme intérieur » à l’occasion de l’attaque contre le Capitole, tout en étant, en février 2022, le premier pays à rompre officiellement ses relations diplomatiques avec la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine. Un petit pays donc, mais qui n’hésite pas à dire son fait à ses voisins, dussent-ils être plus gros que lui…

David Panuelo, président des États fédérés de Micronésie (source © Pacific Islands Development Program)

En tout cas, David Panuelo a réussi à convaincre ses homologues de le suivre pour rejeter vigoureusement l’accord proposé récemment par la Chine et qui concernait, outre la Micronésie, les îles Fidji, la Papouasie-Nouvelle Guinée ou encore les îles Samoa ou les Palaos. Autant de petites nations dépourvues de richesses économiques et fortement vulnérables au risque de montée des eaux suite au réchauffement climatique, mais qui ne souhaitent pas pour autant tomber dans le giron du grand voisin chinois un peu trop entreprenant à leur goût.

Bien entendu, Pékin a tenté de sauver la face en laissant entendre que les discussions allaient se poursuivre de manière bilatérale avec chacun de ces pays et que par ailleurs la coopération se renforçait en matière d’infrastructures dans le cadre du développement des « Nouvelles routes de la soie ». Il faut dire aussi que les États-Unis, tout comme l’Australie toute proche, ont mis tout leur poids dans la balance pour convaincre ces petites nations insulaires du Pacifique sud qu’il valait mieux se montrer méfiantes vis-à-vis des promesses d’un État chinois tout puissant et qui cherche ostensiblement à étendre son aire d’influence, ici comme en Afrique.

Entre le déclenchement d’un nouveau conflit armé en Europe, le retour aux tensions dignes de la Guerre froide et les velléités d’expansion chinoise dans la zone du Pacifique, on assiste à un incontestable refroidissement des relations diplomatiques mondiales, qui va de paire avec les menaces accrues du réchauffement climatique mondial : attention au risque de choc thermique qui pourrait bien faire craquer notre mince vernis de civilisation…

L. V.

Sri Lanka : au bord du gouffre ?

21 avril 2022

Longtemps connu sous le nom de Ceylan, le Sri Lanka est un petit pays de 65 000 km², situé dans l’Océan indien, à une trentaine de kilomètres seulement du sous-continent indien. Ses 22 millions d’habitants se partagent, comme en Belgique, en deux communautés linguistiques irréconciliables. Une guerre civile qui a fait au moins 70 000 morts et 20 000 disparus a opposé pendant des années la majorité cinghalaise et la minorité tamoule qui se considère comme discriminée depuis l’indépendance du pays, acquise en 1948 après des siècles de domination portugaise, puis hollandaise et enfin britannique.

Une véritable guerre civile a ravagé le pays à partir de 1983, opposant l’armée et le gouvernement à un mouvement rebelle identitaire très organisé, les Tigres de libération de l’Îlam tamoul. Malgré une courte trêve en 2002-2005, période au cours de laquelle le Sri Lanka a notamment été frappé de plein fouet par le tsunami meurtrier du 31 décembre 2004 qui a fait au moins 31 000 morts et d’énormes dégâts matériel, le conflit a repris et a atteint son paroxysme à partir de 2009, sous l’impulsion du président Mahinda Rajapaksa, élu sur un programme ultra sécuritaire axé principalement sur la guerre à outrance contre le « terrorisme » tamoul.

Scène de guerre en 2009 à Mulaitivu, ancien bastion des Tigres tamouls (source © Courrier International)

Issu d’une famille de l’oligarchie et lui-même fils de ministre, Mahinda Rajapaksa était déjà premier ministre en 2004 et a été président pendant deux mandats successifs de 2005 à 2015. Certains l’accusent d’ailleurs directement d’avoir tenté de fomenter un coup d’État, avec l’aide de son frère, Gotabaya Rajapaksa, alors ministre de la défense, lorsqu’il a vu qu’il ne pourrait pas conserver son mandat présidentiel à l’issue des élections de 2015…

En 2018, le pays connaît une crise politique sans précédent après que le nouveau président a cru bon de nommer de nouveau Mahinda Rajapaksa comme premier ministre tandis que celui déjà en poste refuse de démissionner. La situation est particulièrement tendue pendant plusieurs mois consécutifs, jusqu’à ce que la Cour suprême finisse par démettre Rajapaksa de ses fonctions avant qu’il ne finisse par démissionner. Mais le 21 novembre 2019, c’est son propre frère, ce même Gotabaya Rajapaksa, pourtant accusé de tentative de coup d’État 4 ans plus tôt qui est élu à la tête du pays et qui s’empresse de nommer comme premier ministre, son frère, l’inamovible Mahinda Rajapaksa !

Mahinda Rajapaksa (à gauche) et son frère Gotabaya (à droite) en novembre 2019 (photo © Ishara S. Kodikara / AFP / La Croix)

Au Sri Lanka, chez les Rakapaksa, on a le goût du pouvoir mais aussi le sens de la famille. Le gouvernement actuel compte ainsi deux autres frères Rajapaksa comme ministres : Basil, ministre des Finances et Chamal, ministre de l’Agriculture. Sans compter un neveu, Namal, ministre des Sports.

Du coup, pour les opposants qui manifestent régulièrement leur mécontentement dans la rue, la cible est toute trouvée puisque c’est toute la famille Rajapaksa qui personnifie ce pouvoir ultra nationaliste et même une politique économique qui est en train de ruiner le pays. Paradoxalement, Gotabaya Rajapaksa s’est en effet fait élire sur la base d’une promesse de forte baisse des impôts qu’il a bien fallu tenir et qui grève le budget de l’État, alors même que le gouvernement s’est lancé dans une démarche de dépenses somptuaires totalement disproportionnées avec les ressources nationales. L’aéroport international inauguré en 2013 à Mattala, deuxième ville du pays, et qui porte opportunément le nom de la famille Rajapaksa, est ainsi une immense coquille vide totalement déserte la plupart du temps, desservi par 2 compagnies aériennes seulement !

La tour Lotus à Colombo (source © Xinhua)

De même, la tour Lotus à Colombo, haute de 350 m, la 19ème tour la plus haute du monde a été achevée en 2019 pour la modique somme de 104 millions de dollars mais son utilité reste encore à prouver car seuls les premiers étages sont utilisés comme musée et centre de conférence, le reste ne servant que de support à des antennes de télécommunication… On se pose les même questions pour bien d’autres chantiers pharaoniques lancés par un pouvoir quelque peu déconnecté des réalités. Il en est ainsi du site de Port City, une presqu’île artificielle de 269 ha dont l’édification a débuté en 2014 en bordure de la capitale Colombo, et qui s’insère dans le projet des nouvelles routes de la soie chinoises. Les promoteurs immobiliers rêvent d’en faire un quartier d’affaire d’envergure mondiale et le géant chinois China Communications Construction Company y a investi 1,4 milliard de dollars. Classée zone économique spéciale pour y attirer les investisseurs étrangers, le chantier est à l’arrêt et son avenir paraît pour le moins sombre.

Vue aérienne du chantier de Port City à Colombo (photo © Tang Lu / Chine nouvelle / SIPA / Les Echos)

Le Sri Lanka, au travers de tels projets gigantesques, largement financés par des capitaux chinois, se retrouve de fait extrêmement dépendant de son voisin ombrageux. L’exemple du port d’Hambantota, aménagé par la Chine est là pour le monter : faute d’avoir pu rembourser l’énorme prêt consenti pour cela par le gouvernement chinois, le Sri Lanka a dû se résoudre à lui louer la totalité de l’infrastructure portuaire pour une durée de 99 ans, avec même une option pour une prolongation à 198 ans… Une démarche dans laquelle la Chine est passée maître, s’accaparant ainsi un peu partout dans le monde les infrastructures de transport de fret dont elle a besoin pour devenir la reine du commerce international.

Le problème est que, du fait de cette politique quelque peu erratique du clan Rajapaksa, c’est toute l’économie du pays qui est en train de sombrer. L’inflation y a atteint 20 % en mars 2022. Les coupures d’électricité sont quotidiennes et durent parfois jusqu’à 13 heures d’affilée ! La population fait face quotidiennement à des pénuries d’essence, de produits alimentaires, de médicaments. Faute d’équipement en état de marche, les hôpitaux déprogramment les opérations tandis que les écoles suspendent les examen fautes de fournitures pour imprimer les sujets… Comme l’explique dans le Courrier International ce boulanger de Colombo : « L’activité a chuté de plus de moitié. Quand je trouve du carburant pour ma camionnette, il n’y a plus de gaz pour la boulangerie. Quand on trouve du gaz, il n’y a plus d’électricité. Si l’électricité marche, il manque des ingrédients ou de l’eau. Et, quand on se débrouille pour trouver tout ce qu’il faut et avoir du pain et des pâtisseries à vendre, les gens disent qu’ils n’ont plus de quoi payer. C’est ça, la situation, aujourd’hui ».

Violentes manifestations à Colombo, jeudi 31 mars 2022, près du domicile du président Gotabaya Rajapaksa, malgré l’instauration d’un couvre feu (source © AP / la Libre Belgique)

La situation est si tendue que le 3 avril 2022, l’ensemble des 26 ministres du gouvernement Rajapaksa ont dû démissionner en bloc alors que le pays faisait face à de violentes émeutes. Et le 12 avril 2022, le Sri Lanka s’est carrément mis en défaut de paiement en suspendant unilatéralement le remboursement de sa dette extérieure qui s’élève quand même à 51 milliards de dollars, en attendant une éventuelle aide du Fonds monétaire international. Il faut dire que cette année, le pays devait payer 7 milliards de dollars pour le seul service de sa dette alors que les réserves nationales de change ne dépassaient pas 1,9 milliards !

Une véritable impasse donc pour ce pays asiatique qui tente désespérément de négocier un allégement de la dette auprès de ses grands voisins indiens et chinois, lesquels répondent en augmentant leurs lignes de crédit pour lui fourguer leurs produits manufacturés… Il ne fait pas bon être dans le camp des perdants du grand marché mondialisé !

L. V.

Monnaie : Marseille pousse à la Roue

19 novembre 2021

Qui connaît la Roue, cette monnaie locale créée en 2011 dans le Vaucluse et qui s’étend peu à peu dans toute la région PACA ? Pas besoin de décryptage très sophistiqué pour en comprendre l’origine du nom, un anagramme transparent de l’Euro, et ça tombe bien puisqu’une Roue vaut justement un Euro ! Mais alors, à quoi peut-il bien servir de créer une nouvelle monnaie exactement équivalente à une autre qui existe déjà et que l’on peut utiliser dans une grande partie de l’espace européen ?

Des billets pour payer avec la Roue marseillaise (photo © AB / Actu Marseille)

C’est exactement la question que se sont posés les élus de droite lors du dernier conseil municipal de Marseille, le 10 novembre 2021, lorsque Laurent Lhardit, adjoint au Maire délégué notamment à l’économie et à l’emploi, a présenté une délibération par laquelle les mairies de secteur qui le souhaitent, dont celle des 4e et 5e arrondissement, pilote en la matière, sont autorisées à adhérer à l’association SEVE La Roue qui, comme son nom ne l’indique pas de manière explicite, s’est donné pour objectif de créer et faire circuler une monnaie locale en Provence, et de promouvoir ce « Système d’échanges pour valoriser l’économie », autrement dit SEVE…

Le principe d’une monnaie locale complémentaire comme la Roue est d’aider à développer le commerce et la production de proximité, autrement dit les circuits courts, au détriment de la grande distribution et des multinationales. Plutôt que de faire mes courses avec des euros, je les convertis en Roues et je paye avec dans les commerces de proximité qui les acceptent. L’épicier du coin à qui j’ai payé mes achats en monnaie locale va aller dépenser mon argent pour boire une bière au bistrot du quartier, s’approvisionner en fruits et légumes auprès d’un producteur local, payer l’électricien qui viendra réparer sa chambre froide, ou encore régler sa consultation chez l’ostéopathe.

Schéma de principe d’une monnaie locale complémentaire (source © mlc Québec)

En revanche, inutile de compter sur la Roue pour régler ses courses au supermarché Carrefour, commander un livre sur Amazon ou acheter une perceuse chez Leroy-Merlin. Fonctionner avec une monnaie locale incite donc tout un chacun à favoriser de fait les échanges de proximité puisque la monnaie n’a cours que dans la région. Cela ne crée pas de richesse nouvelle mais ce peut être un bon outil pour dynamiser l’économie locale et favoriser les petits commerçants et artisans locaux, en incitant les consommateurs à rechercher en priorité des prestataires de proximité.

Un dessin signé Deligne (source © La vie est belle à Rixensart)

L’idée n’est pas nouvelle, loin s’en faut puisque la pratique en était très répandue au Moyen-Âge, dans certaines villes qui battaient leur propre monnaie. En 1932, la petite ville autrichienne de Wörgl avait introduit le système dans un contexte de forte inflation et de chômage massif, avec des résultats spectaculaires mais avait dû mettre fin à son expérimentation du fait de l’opposition de la banque centrale. D’autres commune, dont celle de Marans en 1958, ont depuis tenté l’expérience et l’usage des monnaies locales complémentaires est désormais encadré en France par une loi de 2014. Il existerait d’ailleurs actuellement plus de 80 monnaies de ce type en circulation dans notre pays, parmi lesquelles l’Eusko au Pays Basque, la Gonette à Lyon, le Cairn à Grenoble, la Pêche à Montreuil et désormais à Paris ou encore les Lucioles en Ardèche…

A Paris, on paye désormais en pêches : un dessin signé Colcanopa (source © Le Monde)

Pour se procurer des monnaies locales comme la Roue, rien de plus simple : il suffit de se rendre chez l’un des 20 commerçants faisant office de bureaux de change et dont l’adresse figure sur le site de la Roue marseillaise. Les euros déposés en échange seront versés sur un compte géré par la NEF, une banque coopérative d’investissement éthique et non spéculative, qui s’en servira pour financer des projets locaux de développement et alimenter un fonds de garantie permettant à des commerçants (mais pas aux particuliers) de reconvertir leurs Roues en euros en cas de besoin. Mais l’objectif reste bien sûr que les Roues circulent au maximum afin de dynamiser les échanges monétaires locaux de biens et de services.

Depuis sa création en 2011 à Carpentras, la Roue s’est bien développée puisqu’on considère qu’un million de Roues a déjà été émis. Récemment, le Grand Avignon a lancé un programme pour favoriser son usage en bonifiant son achat : avec 10 €, on obtient 12 Roues, sous forme de billets qui ressemblent beaucoup à ceux du Monopoly, mais dont la valeur faciale est bel et bien de 12 €. Et voila donc que la Ville de Marseille lui emboîte le pas en permettant aux Maires de secteur volontaires, d’adhérer à la Roue marseillaise moyennant une contribution de 10 centimes par habitant, histoire de donner un coup de pouce au dispositif dans une ville ou seuls 400 à 500 personnes utilisent couramment cette monnaie auprès des quelques 200 commerçants qui l’acceptent.

Barthélémy Gardel, responsable de la Roue marseillaise dans la boutique d’une commerçante adhérente (photo © Franck Pennant / La Provence du 17 novembre 2021)

Bien entendu, les élus marseillais de droite se sont insurgés contre cette initiative que Lionel Royer-Perreaut a qualifiée de « politique et militante » tandis que son collègue, Sylvain Souvestre, pestait contre ce qu’il considère être « un gadget pour bobos ». Pourtant, bien des collectivités de droite ont adopté ce dispositif dont le seul objectif est de venir en aide aux petits commerçants et artisans locaux, bien malmenés par la concurrence croissante des chaînes de distribution mondialisées. Une idée à mettre en œuvre à Carnoux où la municipalité appelle depuis des mois, par voie d’affichage, à soutenir les commerçants de la ville ?

L. V.

Des containers à la mer !

6 mai 2021

On ne louera jamais assez les bienfaits d’une mondialisation, qu’Alain Minc, tout ébahi qualifiait d’heureuse il y a une vingtaine d’années, mettant en avant l’industrialisation massive qui a permis à des millions de Chinois, et désormais d’Indiens mais aussi de nombreux autres pays émergents de produire à bas coût tout ce dont le reste du monde a besoin (ou simplement envie). Un mécanisme économiquement avantageux puisqu’il a permis à toute une partie du monde de sortir de la misère tout en autorisant les populations des pays riches à s’approvisionner à des prix défiant toute concurrence, et ceci sans même avoir le désagrément de voir leur environnement proche pollué par des nuisances industrielles de toutes sortes.

La mondialisation vue par le dessinateur Piet

Bien sûr, comme tout système humain, celui-ci a un revers et certaines conséquences dommageables. Le fait qu’il ait permis au passage d’engraisser considérablement les dirigeants et les actionnaires des multinationales reines de la délocalisation n’est peut-être pas le pire. Celui d’avoir entraîné une perte massive de compétence et une désindustrialisation très poussée notamment en France, au risque de devenir particulièrement vulnérable quand il faut importer de l’étranger ce dont on a besoin pour faire face à une épidémie, par exemple, n’a échappé à personne.

Mais une autre conséquence de cette mondialisation dans laquelle les pays européens et américains ont laissé produire la quasi totalité de leurs biens de consommation à l’autre bout de la planète, est qu’il faut bien transporter toute cette marchandise, et sur de longues distances. En 1990, le volume mondial du seul fret maritime (qui constitue 90 % du commerce mondial) représentait 4 000 tonnes par an. Vingt ans plus tard, en 2019, il avait plus que doublé pour atteindre 11 000 tonnes par an !

Un porte-conteneurs chinois de 400 m, permettant de transporter un peu plus de 19 000 conteneurs, le GSCL Globe (photo © Keith Skipper / Flickr / Industrie-techno)

Une partie de ces denrées est transportée en vrac, en particulier pour ce qui concerne les produits liquides. Mais une proportion importante de ces marchandises est transportée dans des conteneurs métalliques. Tout confondu, selon Nicolas Tamic, responsable d’opérations au CEDRE (Centre de documentation, de recherche et d’expérimentation sur les pollutions accidentelles), interviewé par Actu-Environnement, ce sont pas moins de 226 millions de conteneurs qui circulent chaque année à travers les océans, provoquant régulièrement des embouteillages lorsque l’un d’entre eux à la malchance de s’échouer dans un passage stratégique comme le canal de Suez

Ces conteneurs sont remplis à ras bord avec tout ce qui doit être transporté. Chaussettes et teeshirts fabriqués en Chine y côtoient les cartons de smartphones et d’ordinateurs, mais aussi bien des produits chimiques plus ou moins dangereux qui traversent également la planète en fonction de nos besoins. Selon le CEDRE, ce sont ainsi chaque année de l’ordre de 6 millions de conteneurs contenant des matières dangereuses ou polluantes qui transitent sur les porte-conteneurs géants, parmi lesquels un quart sans doute est mal emballé et souvent non déclaré.

Le porte-conteneurs de 316 m, MOL Comfort, brisé en deux en juin 2013 dans l’Océan Indien, avec plus de 7000 conteneurs à bord, alors qu’il faisait route vers Le Havre (photo © Ministry of Defense / AFP / CNews)

Or ces millions de conteneurs entassés de manière spectaculaire sur le pont des bateaux gigantesques qui les transportent ne sont pas toujours bien arrimés. A chaque tempête, un certain nombre d’entre eux passent purement et simplement par dessus bord et finissent dans les abysses car la plupart d’entre eux ne sont pas étanches. Seuls certains d’entre eux, dont les conteneurs frigorifiques doublés de matériaux isolants leur conférant une meilleure étanchéité et une plus grande flottabilité, arrivent à flotter entre deux eaux et finissent par s’échouer sur les côtes. Les autres coulent et leur chargement est progressivement relâché à la mer avec des risques graves de pollution.

Le porte conteneurs japonais de 364 m, ONE Apus, pris dans une tempête au large d’Hawaï le 30 novembre 2020, a perdu 1816 conteneurs en mer avant de rejoindre le port de Kobé (source © Actu Nautique)

Ainsi, fin novembre 2020, le porte-conteneurs ONE Apus, parti de Chine avec 15 000 conteneurs à bord, en a perdu pas moins de 1816 dans une tempête au large d’Hawaï et les photos de son pont ravagé avec ses piles de boîtes gigantesques toutes de guingois ont beaucoup amusé les réseaux sociaux, un peu moins sans doute les défenseurs de l’environnement maritime… Parmi les conteneurs passés par dessus-bord, 54 étaient remplis de fusées de feux d’artifice, 8 de batteries et 2 d’éthanol : un beau cocktail explosif qui a certainement fait le bonheur de la faune locale…

Officiellement, ce sont 1382 conteneurs qui passent ainsi par dessus bord chaque année en moyenne, selon le World Shipping Council, mais le CEDRE estime que l’on est sans doute plus près des 15 000 conteneurs, car il n’existe aucune obligation de déclarer les pertes et les armateurs s’en gardent bien pour ne pas avoir à engager leur responsabilité si quelqu’un devait les retrouver.

Conteneurs en vrac sur le pont du ONE Apus, le 1er décembre 2020 (source © Journal de la marine marchande)

La convention de Nairobi impose de fait de récupérer les conteneurs échoués, puisqu’ils sont considérés comme des épaves, mais l’opération peut être coûteuse et les armateurs ne le font que s’ils y sont obligés. L’an dernier, la CMA CGM dit ainsi avoir perdu 52 conteneurs et n’en a récupéré que la moitié qui s’étaient échoués sur les côtes. Il faut dire aussi que les conteneurs qui s’échouent font souvent le bonheur des populations riveraines comme on l’a vu avec le MSC Napoli, échoué en 2007 sur les côtes britanniques après avoir perdu une centaine de conteneurs dont les marchandises ont été proprement pillées par les populations côtières…

Le MSC Napoli échoué à Lyme Bay en 2007 (photo © Marine Nationale / Mer et marine)

Bien entendu, le danger que constituent ces objets dépend beaucoup de leur contenu. Le problème est que celui-ci est purement déclaratif. Si le négociant indique qu’un conteneur contient 5 tonnes de bananes et qu’en réalité il est rempli avec 15 tonnes d’acide chlorhydrique, non seulement l’impact n’est pas le même en cas de chute à la mer, mais surtout le risque d’accident est accru. En effet, les boites les plus lourdes doivent être placées en bas de la pile afin de minimiser leur accélération en cas de roulis. Si elles sont placées par erreur au sommet du chargement, elles présentent beaucoup plus de risque de rompre leur dispositif de fixation en cas de tempête, et donc de tomber à la mer…

Bien sûr, des contrôles aléatoires sont réalisés, mais en nombre très insuffisant au vu du flux concerné. Les services américains observent ainsi que 15 à 20 % des conteneurs vérifiés ne correspondent pas à ce qu’indique la déclaration : soit le poids soit le contenu, soit parfois les deux, sont erronés, ce qui donne une idée de l’ampleur du problème ! Heureusement, l’Organisation maritime internationale a engagé une réflexion sur le sujet en vue de renforcer les contrôles et d’améliorer la traçabilité : soyons patients et ayons confiance…

L. V.

Ça plane pour le chanvre

3 avril 2021

Le chanvre serait, dit-on, l’une des plantes les plus anciennement cultivée par l’Homme, dès le Néolithique en Asie. Curieusement, elle est presque plus connue désormais sous son nom latin Cannabis sativa, du fait de ses vertus psychotropes, surtout issues du « chanvre indien » qui pousse en climat équatorial et est riche en résine de tétrahydrocannabinol (THC). Cet usage psychotrope, popularisé par la culture hippie dans les années 1960 date en fait de la nuit des temps puisqu’on le trouve mentionné dans des textes égyptiens antiques comme dans d’anciens traités chinois et indiens, même si l’Occident n’en a découvert les vertus thérapeutiques puis récréatives qu’au XIXe siècle…

Culture de chanvre dans la Sarthe (source © La galerie du chanvre)

Mais si le chanvre connaît un tel succès, c’est parce que cette plante possède bien d’autres usages. En fait, comme dans le cochon, tout est bon dans le chanvre ou presque. Ses fibres en particulier ont été utilisées, dès 600 avant J.-C., pour confectionner des vêtements en Chine, usage qui s’est fortement répandue en Europe dès le Moyen-Âge. Le papier à base de fibre de chanvre a aussi été très utilisé jusqu’en 1883 et aurait, paraît-il, servi à imprimer la première Bible sortie des presses de Gutenberg en 1454, avant d’être réservé à l’impression des billets de banques.

Au XVIIe siècle, les fibres de chanvre étaient particulièrement prisées pour la réalisation de cordages. En 1661, Colbert lance ainsi la construction de la Corderie royale de Rochefort pour fabriquer les gros cordages en chanvre de 200 m de longueur destinés à la Marine. Vers la même époque, avec l’installation le long du Vieux-Port de l’Arsenal des galères, se développe à Marseille une véritable industrie de fabrication de cordage et de voiles en chanvre. Après la destruction des remparts de la ville en 1666, la nouvelle rue qui s’étend entre le cours Saint-Louis et l’Arsenal prend naturellement le nom de Canebière justement en référence au chanvre cultivé depuis des siècles dans les marécages du bord de mer dans la partie basse de cette artère popularisée dans le monde entier par la chanson de Vincent Scotto.

Le bas de la Canebière sur le Vieux-Port (source © Mon chanvre)

Et voilà que le chanvre revient en force comme culture industrielle après avoir été quasiment abandonnée, souvent interdite pour limiter la production de marijuana mais surtout à cause du développement d’autres fibres textiles dont le coton, omniprésent avant d’être remplacé par les fibres synthétiques à base de produits pétroliers. Alors qu’on cultivait plus de 175 000 ha de chanvre en France au milieu du XIXe siècle, ces surfaces ne dépassaient pas quelques centaines d’hectares en 1960.

Mais depuis, la culture de chanvre industriel, à très faible teneur en THC, connaît un net regain, d’abord pour un usage papetier, puis pour répondre à différents besoins dont celui des isolants thermiques. Le bois de chanvre, ou chènevotte, issu de la partie centrale de la chanvre, mélangé à de la chaux produit le béton de chanvre, connu depuis l’Antiquité mais qui revient en force en isolation intérieure comme extérieure du fait de son grand pouvoir de « respiration » naturelle. La laine de chanvre est également un excellent isolant thermique qui concurrence très favorablement d’autres produits plus traditionnels comme les laines minérales.

C’est d’ailleurs principalement ce nouveau marché de l’isolation des bâtiments qui a permis un important développement de la culture de chanvre ces dernières années. La Champagne en particulier s’en est fait une véritable spécialité en devenant la première région productrice en Europe. La France est d’ailleurs leader européen en la matière avec plus de 83 000 tonnes de fibres et étoupe de chanvre produits en 2017.

Culture de chanvre en Camargue (photo © Jérôme Rey / La Provence)

Mais les Bouches-du-Rhône renouent désormais avec la culture du chanvre pratiquée à Marseille depuis l’époque des Gaulois. En 2019, deux entrepreneurs, cofondateurs de la société ABC Chanvre, implantée à Trets, ont lancé leur propre filière de développement du chanvre avec 25 ha cultivés entre la Camargue et les Alpilles. Une surface qu’ils ont doublé dès cette année, avec pour débouché visé principalement le textile et le béton de chanvre. Leur objectif est d’atteindre les 500 ha dès 2023, ce qui permettrait de rentabiliser une unité fixe de transformation industrielle de la fibre.

Contrairement à d’autres cultures, celle du chanvre est parfaitement adaptée à l’agriculture biologique du fait de la robustesse de la plante qui ne nécessite pas de pesticides. Une culture qui est donc bien dans l’air du temps et qui permet d’offrir de très nombreux débouchés. Outre celui du bâtiment, on peut bien sûr citer celui du textile puisque l’on voit désormais apparaître de nombreuses marques qui commercialisent des vêtements bio-sourcés et de sacs à base de chanvre. Les fibres de chanvre sont aussi utilisées comme renfort pour alléger les carrosseries de certaines voitures, dans la lignée de Ford aui avait expérimenté dès 1940 la construction d’une voiture à carrosserie de chanvre.

Feuilles de Cannabis sativa (source © La fleur de Jack)

La chènevotte est aussi utilisée comme litière absorbante pour animaux ou comme paillage pour les cultures maraîchères, tandis que les graines de chanvre, dites chènevis, sont particulièrement riches en protéines et en huile. Consommées couramment en France jusqu’au XIXe siècle, elles reviennent à la mode, du fait de la forte teneur en oméga 3 et 6 et de la faible concentration en acides gras saturés de l’huile de chanvre. Cette dernière, qui a d’ailleurs aussi été utilisée comme combustible automobile bien avant le gazole, présente bien d’autres usages, notamment dans la fabrication de peintures, vernis, encres et cosmétiques.

Le chanvre, après avoir été une des plantes les plus anciennement cultivées, serait-il en train de redevenir un élément majeur de l’agriculture de demain ?

L. V.

Le tanker qui a bouché le canal de Suez

28 mars 2021

Vu de la Canebière, cela ressemble plutôt à une grosse galéjade qui rappelle beaucoup la fameuse histoire de la sardine tellement grosse, peuchère, qu’elle avait bouché le port de Marseille. Bien sûr, comme chacun sait, l’histoire s’est un peu embellie au fil des ans et au gré des verres de pastis éclusés par les générations successives qui se la sont racontée.

Ancienne carte postale satyrique (source © Made in Marseille)

Il faut dire que les faits remontent au XVIIIe siècle, en 1779 pour être précis. Dans le contexte de la guerre d’indépendance américaine, Anglais et Français se battent alors pour un autre port considéré comme stratégique, le comptoir commercial de Pondichéry situé au sud-est de la péninsule indienne. La ville, qui avait déjà été ravagée par les Britannique en 1761, capitule de nouveau en octobre 1778. A la suite de ces combats, un groupe de prisonniers français est libéré par les Anglais et embarque en direction de la France à bord d’une frégate baptisée du nom d’Antoine de Sartine, alors secrétaire d’État à la Marine de Louis XIV.

Carte d’époque illustrant le siège de Pondichéry en 1778 (source © Wikiwand)

Après 10 mois de navigation, la Sartine arrive en vue du détroit de Gibraltar où elle s’engage pour rejoindre son port de destination, Marseille. En ces temps troublés, les Britanniques sont les maîtres de la Méditerranée et ils torpillent sans pitié tout navire ennemi. En vertu de l’accord signé à Pondichéry, la Sartine bat donc pavillon anglais. Mais cela ne l’empêche pas d’être prise pour cible. En mai 1780, un navire de guerre britannique ouvre le feu et tue le capitaine de la Sartine ainsi que deux hommes d’équipage. Après moult explications, les Anglais laissent repartir la frégate. Mais sans son capitaine, celle-ci rate son entrée dans le port de Marseille et vient se fracasser sur les rochers, bloquant, du fait de la haute taille de ses mâts, le chenal du Vieux-Port. L’épave empêche pendant un certain temps tout accès au port de Marseille jusqu’à ce qu’on parvienne enfin à la dégager. Il en est resté, par déformation, la fameuse histoire de la « sardine » qui a bouché le port de Marseille…

Combat naval en 1783 entre le vaisseau britannique Argo et deux frégates françaises, la Nymphe et l’Amphitrite, comparables à la Sartine ou à l’Hermione – Huile peinte par Pierre-Julien Gilbert en 1837, conservée au château de Versailles (photo © G. Arnaudet et H. Lewandowski / RMN / pop culture)

Et voila qu’une histoire comparable vient de se produire sur une autre route maritime particulièrement fréquentée, qui n’existait pas à l’époque d’Antoine de Sartine. C’est en effet un siècle plus tard, en 1867, que fut achevé le percement du canal de Suez, long de 162 km entre Port-Saïd et Suez, et financé par une levée de fonds organisée à la Bourse de Paris par le diplomate retraité Ferdinand de Lesseps. L’idée de ce canal n’était pas nouvelle puisque les pharaons égyptiens avaient déjà fait creuser, dès le XIIIe siècle avant J.-C., un canal reliant l’extrémité de la mer Rouge au Nil. Restauré à plusieurs reprises, notamment par Darius puis Ptolémée, ce chenal antique est finalement détruit par le calife abbasside Al-Mansur pour protéger la ville de Médine d’une attaque vers l’an 760.

En 2014, un second canal, parallèle au précédent, a été creusé sur 72 km de longueur, afin de supprimer la circulation alternée des navires sur ce tronçon. Achevés depuis juillet 2015, les travaux auraient coûté la bagatelle de 7,6 milliards d’euros mais ils permettent de réduire considérablement le temps d’attente maximal des navires, de 11h à 3h. Et l’investissement est très rentable car le péage du canal de Suez, qui rapporte chaque année à l’État égyptien pas moins de 5,3 milliards de dollars, pourrait grâce à ces améliorations et selon les projections de l’augmentation de trafic espéré, passer à 13,2 milliards de dollars d’ici 2023. Une belle manne pour le gouvernement égyptien !

Vue aérienne du porte-conteneurs Ever Given et des tentatives de désencastrement (source © France 24)

Sauf que depuis le 24 mars 2021, le canal de Suez est totalement bloqué à la circulation maritime à cause de l’échouage malencontreux d’un énorme porte-conteneurs de 399 m de long et 59 m de large, qui est venu s’encastrer dans la berge à la suite d’une erreur de navigation, sous l’effet d’un violent vent de sable, fréquent dans ces contrées.

Mis en service en 2018, ce mastodonte des mers du nom d’Ever Given, capable de transporter pas moins de 20 000 conteneurs et dont le poids en charge atteint 220 000 tonnes, est affrété par la société de transport maritime taïwanaise Evergreen Marine Corporation. Parti le 4 mars 2021 du port chinois de Ningbo, il a fait escale à Taïwan puis en Malaisie avant de tracer sa route vers Rotterdam, en passant par le canal de Suez, où il est donc resté coincé.

Vue du porte-conteneurs Ever Given coincé en travers du canal de Suez mercredi 24 mars 2021, prise depuis un autre porte-conteneurs bloqué derrière (photo © STR / EPA-EFE / Ouest-France)

Le problème est que ce navire qui rend momentanément impossible la traversée du canal de Suez provoque de gigantesques embouteillages aux deux extrémités du chenal qui est devenu une voie majeure pour le transport de marchandises. Chaque jour, ce sont en effet 1,9 millions de barils de pétrole qui transitent par le canal. D’ailleurs, dès le 24 mars, le cours du baril de pétrole a bondi de 6 % ! Et chaque année, ce sont environ 1,2 milliards de tonnes de marchandises qui passent par le canal de Suez, soit plus de 10 % du trafic maritime mondial ! Tous les jours, une cinquantaine de navires, généralement de grande taille, super-tankers et porte-conteneurs géants, emprunte le chenal, ce qui a représenté pour l’année 2020 très exactement 18 829 bâtiments…

Remorqueurs, peut-être un poil sous-dimensionnés, venus en aide du mastodonte bloqué dans le canal de Suez (photo ©
Reuters / Libération)

Dès le lendemain de l’accident qui s’est produit au petit matin, deux remorqueurs ont été dépêchés sur zone pour tenter de remettre le mastodonte dans les rails du canal. Mais l’opération a lamentablement échoué. Depuis, de multiples autres tentatives ont eu lieu et on a même vu une pelleteuse tenter de creuser la berge où le proue du navire s’est échoué, mais pour l’instant, en vain. On a bien envisagé de faire venir une grue géante pour sortir, un à un, les quelques 20 000 conteneurs entassés sur le pont du navire, histoire de l’alléger un peu pour le manœuvrer plus aisément. Mais l’opération prendrait sans doute des semaines et les autres navires bloqués dans le chenal commencent à s’impatienter sérieusement !

La pelleteuse en action, ou comment décoincer un porte-conteneur avec une petite cuillère… (source © Apk9to5)

Il faut dire que le coût d’immobilisation de tels navires géants avec leur cargaison coûte une fortune. C’est bien d’ailleurs pour cette raison que le canal de Suez a autant de succès malgré un tarif de péage prohibitif puisque le coût moyen de transit d’un bateau par le canal revient à 416 000 €. A côté, le prix du péage imposé par Vinci ferait presque sourire… Du coup, nombre de navires ont préféré reprendre la route traditionnelle qui oblige à contourner toute l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, malgré le petit détour de près de près de 6 000 km qui en résulte.

Et l’affaire amène les Russes à se réjouir, eux qui cherchent à développer la «Route maritime du Nord », qui traverse l’Arctique et permet de raccourcir fortement les distances entre l’Asie et l’Occident. Autrefois rarement praticable sous l’effet de la banquise, cette voie d’eau bénéficie à plein de la fonte des glaces liée au réchauffement climatique. Grâce à sa flotte de brise-glace à propulsion nucléaire, la Russie se fait fort d’assister les navires qui tenteraient d’emprunter cette voie périlleuse mais qui permet de gagner beaucoup de temps pour le transport des marchandises produites à l’autre bout du monde.

La route maritime du nord, nettement plus courte pour relier l’Asie à l’Europe, mais encore périlleuse du fait de la banquise (source © BFM TV)

En 2020, année qui a enregistré un nouveau record de chaleur accompagné d’un recul historique de la banquise, on a vu des navires chinois réaliser une dizaine d’allers-retours par cette voie du Nord et le volume de fret qui y a transité a atteint 33 millions de tonnes. C’est encore bien peu par rapport au corridor encombré du canal de Suez qui ne désemplit pas. Mais avec le dérèglement climatique en marche, qui va accélérer la fonte des glaces et rendre plus violents les mouvements de l’atmosphère et les vents de sable, les Russes sont déjà en train de se frotter les mains…

L. V.

Publicité : peut-on résister ?

1 février 2021

Comment réduire la consommation de produits inutiles et néfastes à l’environnement par une réglementation plus stricte du matraquage publicitaire ? Cette question lancinante constituait l’un des axes de réflexion de la Convention citoyenne pour le climat, réunie à l’initiative d’Emmanuel Macron et qui a permis à 150 citoyens français tirés au sort de débattre pendant six mois afin d’identifier « les mesures structurantes pour parvenir, dans un esprit de justice sociale, à réduire les émissions de gaz à effet de serre d’au moins 40 % d’ici 2030 par rapport à 1990 ».

Sur les 149 propositions qui figurent dans leur rapport publié en juillet 2020, une bonne dizaine portent précisément sur la nécessité de mieux réglementer la publicité qui est omniprésente dans notre société moderne et qui vient façonner en profondeur nos comportements et nos modes de vie voire nos manières de penser. Les entreprises dépensent chaque année en France pas moins de 32 milliards d’euros en budget publicitaire et ces dépenses sont en constante augmentation même si la crise sanitaire a occasionné un recul sensible durant l’année 2020, en particulier sur certains secteurs spécifiques tel que le cinéma. Cela fait une belle somme, à peine inférieure au budget annuel total du Ministère de l’écologie et supérieure même au fameux plan de relance de 30 milliards destiné à la transition écologique.

Un dessin signé Soulcié (source © Foodwatch)

A titre d’exemple, les 18 milliards de prospectus publicitaires qui sont déposés chaque année dans les boîtes aux lettres des Français représentent 800 000 tonnes de papier dont l’essentiel va directement à la poubelle sans même être lu : ceci correspond à un quart du volume total de papier consommé chaque année dans notre pays !

Pas étonnant donc que les citoyens qui ont pris la peine de réfléchir un tant soit peu à la manière de réduire l’impact environnemental de notre société aient autant mis l’accent sur l’évolution des pratiques publicitaires, imaginant par exemple d’interdire la publicité sur certains produits polluants, sur le modèle de la loi Evin qui avait ouvert la voie à une limitation de la publicité sur le tabac et les alcools du fait de leur impact nocif en matière de santé publique. Malheureusement, le projet de loi présenté le 8 décembre 2020 en Conseil des ministre par Barbara Pompili, n’a pas retenu l’idée et se limite à proposer une restriction de la publicité sur les seules énergies fossiles, à savoir le charbon, le pétrole et le gaz. On se demande bien d’ailleurs à quand remonte la dernière publicité qui vantait en France les mérites du boulet de charbon pour le confort domestique…

Opération de protestation contre les prospectus organisée par l’association Résistance à l’agression publicitaire le 12 décembre 2020 à Bordeaux (photo © Walid Salem / Rue 89 Bordeaux)

Une autre piste de réflexion suggérée par la Convention citoyenne consistait à interdire purement et simplement les écrans numériques publicitaires qui fleurissent partout sur la voie publique. Ces écrans sont particulièrement énergivores, l’ADEME ayant calculé qu’un tel écran consomme pas moins de 20 000 kWh sur sa durée de vie, et ils constituent une source majeure de gaspillage de matériaux précieux et en quantité limitée à la surface de la Terre. Sans compter l’atteinte aux libertés individuelles qu’ils représentent puisque bon nombre de ces écrans publicitaires installés dans les stations de métro ou les magasins sont équipés d’un dispositif de contrôle qui permet de mesurer leur audience : Souriez ! Vous êtes filmés…

Pas étonnant dans ces conditions que de nombreux mouvements associatifs se mobilisent pour tenter de freiner cette course publicitaire dont l’objectif est d’inciter chacun à consommer toujours davantage, y compris des produits dont il n’aurait pas la nécessité. C’est ainsi que le 24 mars 2019, à l’occasion de la Journée mondiale contre la publicité, une quarantaine de militants s’étaient rassemblés pour coller sur les façades des bureaux de la Métropole du Grand Lyon, des affiches publicitaires récupérées dans les poubelles de l’annonceur Jean-Claude Decaux.

Militants collant des affiches sur la façade du Conseil métropolitain du Grand Lyon en mars 2019 (source © Lyon Mag)

Une réponse directe au projet de règlement de publicité intercommunal que venait d’adopter la Conseil métropolitain autorisant l’envahissement de l’espace public par des écrans publicitaires numériques alors que la grande majorité des habitants y est opposé. Un jeune militant porte-parole d’Alternatiba et d’Action non-violente COP 21, Alex Montvernay, avait d’ailleurs été arrêté à cette occasion et placé en garde-à-vue pendant 26 heures. Jugé pour dégradation de bien public en réunion, il risquait jusqu’à 2 ans de prison mais a finalement été relaxé en juin 2020 car la colle utilisée, à base de farine et d’eau, n’avait produit aucune dégradation : vive les produits naturels !

Ce type d’action militante reste marginal mais a tendance à se multiplier. On a ainsi vu des membres de ce même collectif Action non-violente COP 21 recouvrir, le 5 octobre 2019, des panneaux publicitaires du centre-ville d’Avignon, de slogans à la peinture tels que « Stop pub », « L’abus de la pub est dangereux pour la santé » ou encore « Action publiminale ». Le 16 mai 2020, des militants d’Extinction Rébellion se sont également manifestés dans plusieurs grandes villes dont Grenoble pour recouvrir de feuilles blanche les affiches publicitaires des abribus.

Action militante d’ANV-COP 21 contre la profusion d’affichage publicitaire dans le centre-ville d’Avignon en octobre 2019 (photo © Julien Rey / La Provence)

Face à ce sursaut citoyen, le lobby publicitaire réagit et met tout son poids dans la balance pour convaincre le gouvernement que la publicité est indispensable pour relancer l’économie et lutter contre le chômage, discours qui a été martelé lors des « États généraux de la communication » qui se sont tenus le 27 novembre 2020. Les publicistes refusent évidemment toute réglementation de leur action, estimant au contraire qu’ils ont un rôle majeur à jouer pour inciter les Français à des comportement consuméristes plus vertueux. C’est l’éternel discours des entrepreneurs qui préfèrent toujours les chartes de bonne conduite peu contraignantes aux règles coercitives. Et ceci même si seule une poignée de grandes entreprises ont en fait recours à la publicité puisqu’on constatait en 2014 qu’en France 80 % des investissements publicitaires dans les médias nationaux était le fait de seulement 672 annonceurs, soit moins de 0,02 % des entreprises nationales !

Un dessin signé Sanaga (source © Mr. Mondialisation)

De fait, le projet de loi présenté le 8 décembre 2020 se limite à des gestes très symboliques comme l’interdiction des avions publicitaires, une pratique marginale et quelque peu surannée, et l’obligation d’intégrer des bloqueurs de publicité sur les navigateurs internet. Quant à la réglementation des écrans numériques sur la voie publique, le sujet est renvoyé aux élus locaux à qui revient la compétence de la police de l’affichage. La publicité a donc encore de beaux jours devant elle, et tant pis pour ceux qui s’agacent de voir son impact dégradant sur nos paysages urbains et dans nos esprits citoyens !

L. V.

Difficile ravitaillement pour le centre-ville de Carnoux !

8 janvier 2021

Le centre-ville de Carnoux-en-Provence est organisé autour de la place Lyautey. Cet aménagement urbain a offert, pendant plusieurs décennies, un ensemble de petits commerces de bouche (boulangerie, boucherie-charcuterie…) et de service (santé, pharmacie, optique, coiffure, tabac-journaux, bar-brasserie, fleuriste, bijouterie, cadeaux….) auxquels s’ajoutent les stands des marchés forains des jeudis et samedis matins.

Ces commerces de proximité qui avaient été complétés par un petit supermarché situé dans la résidence des Lauriers, offraient la possibilité de se ravitailler dans des conditions satisfaisantes.

La supérette Dia, en centre-ville de Carnoux, désormais fermée (photo © CPC)

Outre la fermeture de plusieurs boutiques d’alimentation dans un contexte de forte concurrence avec les centres commerciaux locaux ou voisins (Aubagne), depuis le 25 mars 2020, l’enseigne Carrefour City qui avait succédé aux enseignes Ed puis Dia est fermée.

Ce petit supermarché Ed puis Dia rendait bien des services aux personnes âgées ainsi qu’aux familles aux revenus modestes qui, dépourvues de véhicules et faute de transports en commun adaptés, ne pouvaient se rendre au supermarché Intermarché situé avenue Lavoisier dans le haut de la zone industrielle de Carnoux. De plus, les prix compétitifs pratiqués constituaient un atout majeur. La création du magasin Lidl avenue Gay Lussac près de la route de Cassis a constitué un palliatif mais son positionnement éloigné du centre n’en facilite pas pour tous l’accès. Il existe aussi, toujours rue Gay-Lussac, le magasin Biocoop spécialisé dans les produits biologiques et équitables, Le magasin Dia fermé, c’est l’enseigne Carrefour avec son Carrefour City qui a pris le relais mais avec des tarifs plus élevés que ceux pratiqués par son prédécesseur.

Le magasin Biocoop à Carnoux, rue Gay-Lussac (source © Le Chéquier Vert)

Cet état des lieux témoigne d’une offre marchande réduite pour les habitants aux revenus modestes du centre-ville qui conduit de fait à négliger les quelques commerces subsistant. Cela n’est pas sans effets sur la vitalité du cœur de la cité !

Le schéma urbain d’implantation des espaces de chalandises à Carnoux conduit, comme dans bien d’autres villes du secteur, à un glissement des principaux commerces vers les périphéries des villes. Pour Carnoux, les deux espaces de commerce les plus vivants se situent désormais dans la zone d’activités économiques Les Barles à la sortie de l’autoroute et à la galerie du stade à la sortie vers Cassis.

Centre commercial des Barles à l’entrée de Carnoux (source © Souchon Immobilier)

A La Ciotat, et après avoir perçu ce phénomène de désertification des rues commerçantes du centre-ville, le conseil municipal a décidé de prendre en charge la location de boutiques pour proposer à des commerçants potentiels et à des loyers compétitifs, des locaux restés fermés trop longtemps. Cette démarche volontariste et citoyenne, telle qu’elle a été initiée dans des zones rurales, vise à redynamiser des secteurs populaires.

L’offre de services alimentaires dans des boutiques de Carnoux répond-elle au slogan porté par l’affichage municipal qui prône l’achat carnussien ? Rien n’est moins certain.

Le magasin Au goût de la Provence, désormais fermé, à côté de la boulangerie Le Moulin des Calanques, fermée également (photo © CPC)

On a ainsi récemment constaté la fermeture de l’enseigne Au bon goût de la Provence située avenue de Cassis qui proposait des fruits, des légumes et des fromages dont de très nombreux articles produits dans la région, à Salon de Provence et Pertuis principalement. Faute de renouvellement du bail du local jouxtant le Moulin des Calanques, boulangerie aussi fermée, Djamel Chelloum avait choisi de s’installer sous les arcades et de proposer la vente de paniers de fruits et de légumes qu’il se proposait aussi de porter au domicile des clients. Là encore, faute de pouvoir s’installer et d’offrir quotidiennement un large choix de fruits et de légumes régionaux ou autres en centre-ville, il a dû renoncer à son projet mais reste disponible, par téléphone ou via internet, pour des livraisons à domicile sous le nom Aux fruits de saison.

Djamel Cheloum veillant sur ses étals de fruits et légumes Au goût de la Provence en 2015 (photo © La Provence)

Le bilan qui ressort de ces constats et de l’évolution du commerce en centre-ville de Carnoux met en évidence une présence importante de banques et de services (Poste, santé, pharmacie, coiffure, agence immobilière, fleuriste, bars et brasseries….. et même pompes funèbres), mais une faible offre alimentaire.

Une action volontariste encouragée par la municipalité pour permettre aux personnes modestes et peu mobiles de se ravitailler au quotidien est devenue nécessaire.

Maroiller

Dans le Pacifique, les affaires se portent bien…

21 décembre 2020

L’annonce est passée quasiment inaperçue. Le dimanche 15 novembre 2020, alors que venait enfin de prendre fin le suspens insoutenable qui tenait le monde entier en haleine en attendant la confirmation de la victoire électorale de Joe Biden, tous les médias français étaient focalisés sur les morts de la seconde vague de Covid-19, chacun guettant une amorce de décroissance des chiffres macabres égrenés jour après jour tandis que l’économie du pays était en berne.

Un accord signé à l’issue du sommet virtuel de l’ASEAN, le 15 novembre 2020 (source © french-china.org)

Pendant ce temps-là, quinze pays de la zone Asie-Pacifique, réunis depuis 4 jours en visioconférence pour un sommet virtuel de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), annonçaient tranquillement la signature du plus important accord commercial jamais conclu dans le monde en termes de produit intérieur brut, concernant pas moins de 2 milliards d’habitants : une broutille à l’échelle planétaire !

Ce « Partenariat régional économique global » ainsi que les Asiatiques l’ont dénommés (RCEP dans sa version anglaise qui est devenue celle de la communication mondiale), vise ni plus ni moins qu’à instaurer une gigantesque zone de libre-échange entre les 10 pays membres de l’ASEAN (parmi lesquels la Birmanie, le Cambodge, l’Indonésie, Singapour, la Thaïlande ou encore le Vietnam qui était justement l’hôte de ce sommet) et 5 puissances économiques régionales majeures disposant déjà d’un accord de libre-échange bilatéral avec l’ASEAN : la Chine bien sûr, mais aussi le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Un ensemble de pays qui représentent à eux quinze pas moins de 30 % du PIB mondial, soit bien davantage que les États-Unis (24 %) ou que l’Europe (22 %).

L’isolationnisme de Trump a finalement favorisé l’expansionnisme chinois dans le Pacifique : un dessin de Françoise Ménager publié en 2016 dans Les Échos

Cet accord n’est bien entendu pas tombé du ciel puisque les négociations ont débuté en novembre 2012. Mais sa forme actuelle résulte de l’abandon de l’Accord de partenariat transpacifique signé en 2016 en vue d’une meilleure intégration des économies américaines et de la zone Asie-Pacifique. Donald Trump ayant décidé en janvier 2017, immédiatement après son accession à la présidence américaine, de retirer son pays du dispositif, un nouvel accord avait été signé en mars 2018. Entré en vigueur fin 2018 sous le nom de Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership, il concerne un abaissement global des droits de douanes mais seuls 8 pays l’ont ratifié à ce jour.

En Chine, l’activité d’import-export de nouveau florissante, ici le port de Qingdao le 13 septembre 2020 (photo © STR / AFP / Le Monde)

Le RCEP a donc bien été conçu comme une alternative à cette initiative et intéresse exclusivement les pays de la zone Asie-Pacifique, à l’exception notable de l’Inde qui a choisi de se retirer des négociations en 2019, craignant de subir un afflux des importations en provenance de son rival historique qu’est la Chine. C’est donc cette dernière qui est le leader incontestable et le grand vainqueur de cet accord hors-norme qui constitue le premier traité de libre-échange jamais signé entre l’Empire du Milieu et ses voisins japonais et sud-coréens.

Dans son état actuel, l’accord vise principalement à réduire les droits de douane et les formalités administratives pour faciliter les échanges commerciaux entre les pays signataires. Plus de 90 % des biens sont concernés par l’accord qui n‘intègre cependant pas les services ni les produits agricoles. Son impact est difficile à prévoir mais il y a fort à parier que la Chine en sera le principal bénéficiaire avec un niveau de salaire de ses ouvriers qui reste trois fois plus faible que ceux de leurs homologues sud-coréens ou japonais et quatre fois plus faibles que ceux des Australiens.

La Chine a rapidement retrouvé dès le troisième trimestre 2020 son niveau de croissance d’avant la crise sanitaire (source © Bureau national de statistiques / Les Échos)

Déjà que la Chine devrait être pour l’année 2020 le seul des pays du G20 à afficher une croissance économique positive, estimée pour l’heure à + 1,8 % alors qu’elle est en moyenne de – 4,1 % pour l’ensemble des autres pays du groupe, nul doute que cet accord historique va encore doper ses ventes à l’export dans un marché asiatique particulièrement dynamique. Les projections annoncent d’ores et déjà une croissance chinoise de 8 % pour 2021 tandis que les pays européens s’enfoncent dans la récession : le retour des jours heureux n’est peut-être pas pour tout de suite…

L. V.

Alinéa : la famille Auchan sauve les meubles

18 septembre 2020

Un dessin signé du dessinateur JM (source © Actu en dessin)

C’est le quotidien régional La Provence qui a lâché l’information le vendredi 15 mai 2020 : l’enseigne Alinéa est en faillite ! Créée en 1989 à Avignon, pour tenter de concurrencer la toute puissance mondiale du géant suédois de l’ameublement Ikéa, cette enseigne se présente sur son site comme une marque française de décoration d’intérieur aux accents méditerranéen. Un positionnement stratégique qui mise donc sur la fibre patriotique des clients, lassés de commander des meubles en kit aux noms imprononçables et qui préfère acheter des assiettes ornées de feuilles d’olivier plutôt que de têtes de rennes.

Alexis Mulliez, le patron de l’enseigne Alinéa (photo © Gabriel Noé / Le Figaro)

L’affaire était plutôt bien partie puisque dès 1996, Alinéa ouvrait un second magasin à Montpellier et qu’en 2015, la firme pouvait enorgueillir d’un chiffre d’affaire de 520 millions d’euros avec 26 magasins répartis dans toute la France. En avril 2017 cependant, le rapport du groupe Auchan, fait état de 176 millions d’euros de pertes cumulées depuis 2012, ce qui n’est pas très rassurant pour une enseigne dont le directeur n’est autre qu’Alexis Mulliez et les actionnaires l’Association familiale Mulliez, celle-là même qui est aux manettes de la galaxie Auchan et ses innombrables marques commerciales qui envahissent toutes les entrées de villes françaises. Clasée 6e fortune de France en 2020 par le magazine Challenge, la famille Mulliez serait à la tête d’une fortune professionnelle estimée à 26 milliards d’euros, une paille…

En octobre 2017, une nouvelle société avait été créée, toujours dirigée par Alexis Mulliez et dont le siège social est désormais implanté à Aubagne, dans la zone des Paluds, à proximité des autres enseignes du groupe (Auchan, Norauto, Décathlon, Leroy-Merlin, Flunch, Jules, Kiabi, Boulanger, etc.) et sur des terrains détenus par la foncière Immochan : ici, le commerce se fait en famille… L’objectif de cette nouvelle société était d’ailleurs clairement de sortir Alinéa et ses pertes abyssales du groupe Auchan, même si l’association familiale reste actionnaire à 100 % d’Alinéa qui compte désormais 30 magasins (dont 4 en franchise) et près de 2000 salariés, dont 250 sur le site d’Aubagne.

Magasin Alinéa d’Aubagne (source © Alinéa)

Du coup, le chemin vers la faillite annoncée était tout tracé. Les raisons invoquées lors du dépôt de bilan étaient bien sûr conjoncturelles, liées à la crise des gilets jaunes, aux mouvements de grèves occasionnés par la réforme des retraites, et bien entendu à la crise sanitaire qui avait obligé l’enseigne à fermer momentanément ses magasins pour les transformer en drive.

C’est donc le tribunal de commerce de Marseille qui a placé Alinéa en redressement judiciaire, le 13 mai dernier. Une audience s’est tenue le 31 août dernier au cours de laquelle, selon les informations recueillies par Marsactu, ont été listées les quelques 80 sociétés qui tentent de se faire payer leur dû, parmi lesquelles de grosses entreprises comme Onet ou Véolia mais aussi la SACEM qui réclame le versement des droits pour la diffusion de musiques d’ambiance dans les magasins du groupe…

Toujours est-il que le tribunal n’a eu à examiner qu’une seule et unique offre de reprise, laquelle se propose de céder 17 des 26 magasins détenus en propre, n’en conservant donc que 9 et de licencier au moins 1000 salariés, soit plus de la moitié des effectifs. Une offre, validée par le jugement rendu le 14 septembre 2020 par le tribunal de commerce de Marseille, qui ressemble donc beaucoup à une liquidation déguisée, et qui émane tout simplement des dirigeants actuels d’Alinéa, soit Alexis Mulliez en personne et son association familiale richissime. Un beau tour de passe-passe pour ces derniers qui, grâce à ce coup de maître, effacent la totalité de leurs dettes auprès de leurs fournisseurs mais aussi de l’État et des organismes sociaux, tout en virant une bonne partie de leur personnel et en fermant tous les sites peu rentables.

Un magasin Alinéa en grève près de Troyes, fin juillet 2020, pour protester contre sa fermeture annoncée (source © L’Est éclair)

Mais que l’on se rassure, ceci n’a rien à voir avec une faillite frauduleuse comme certains mauvais esprits pourraient le laisser entendre. Tout ceci est en effet parfaitement légal, par la grâce d’un décret très opportuniste, publié le 20 mai 2020 dans le contexte de la crise économique consécutive à la période de confinement : ce texte autorise en effet explicitement les propriétaires d’une société à la reprendre eux-même après un dépôt de bilan qui leur permet d’effacer toutes les dettes non remboursées, une solution qui était jusque-là laissée à la discrétion du juge et pour des cas très particuliers.

La famille Mulliez réussit donc un coup de maître en se débarrassant ainsi à moindres frais d’une enseigne qui perdait structurellement de l’argent depuis des années, tout en restant aux manettes… Une situation qui suscite d’autant plus d’interrogations que fin 2017, alors que la situation commençait à se dégrader sérieusement, Alinéa avait fait le choix étrange de céder les murs de la plupart de ses magasins à une société immobilière ad hoc, Aline Immo, laquelle appartient bien entendu à 100 % à la famille Mulliez. Du coup, depuis cette date, les charges d’Alinéa ont augmenté dans des proportions conséquentes. L’enseigne verse désormais un loyer élevé, de l’ordre de 13 millions d’euros par an selon Libération, ce qui assèche sa trésorerie et plombe ses coûts fixes, tout en fragilisant la structure puisqu’elle ne bénéficie plus de ce patrimoine immobilier comme garantie potentielle, alors que sa valeur était tout de même estimée à 150 millions d’euros.

Un magasin Alinéa dans la banlieue de Rennes, le 18 août 2020 (photo © Damien Meyer / AFP / Le Monde)

Une situation assez inédite donc et pas très rassurante pour les employés d’Alinéa qui s’en sortent nettement moins bien que leurs patrons. Une mauvaise nouvelle aussi pour la collectivité qui va devoir payer près de 22 millions d’euros pour le licenciement des 1000 salariés, une somme qui sera à la charge de l’Association pour la gestion du régime de garantie des créances des salariés (AGS). Mais ni le maire d’Aubagne, Gérard Gazay, ni le député Bernard Deflesselles, ne semblent pour l’instant avoir réagi sur ce dossier qui concerne pourtant directement leur périmètre… Business as usual !

L. V. 

Un confinement mondial à géométrie variable

7 juin 2020

La pandémie mondiale de Covid-19 n’est pas encore achevée. En ce jour, dimanche 7 juin 2020, les chiffres qui circulent et que l’on peut retrouver sur différents médias dont Sortir à Paris, font état de près de 7 millions de cas confirmés dans le monde pour quasiment 400 000 morts attribués à cette épidémie virale. Le recul est désormais bien établi en Europe même si l’on a encore enregistré, dans les dernières 24 heures, 46 décès en France attribués au Covid-19 et encore un peu plus de 200 au Royaume-Uni. Mais il n’en est pas encore de même aux États-Unis où, même si le pic est passé depuis mi-avril, le nombre de morts était encore de 1 128 ces dernières 24 heures, pour un bilan provisoire qui dépasse désormais les 100 000 décès. Et la pandémie fait désormais rage en Amérique du Sud, notamment au Brésil où le nombre quotidien de victimes ne cesse d’augmenter de jour en jour, et a atteint 904 hier, avec sans doute des chiffres officiels très en deçà de la réalité effective.

Evolution des cas de Covid-19 en France jusqu’au 18 avril 2020 (source © IMHT)

Ceci dit, et même si l’heure n’en est pas encore à dresser des bilans, alors que le monde médical recherche encore un vaccin contre ce coronavirus tout en continuant à s’interroger sur l’efficacité éventuelle des traitements à base d’hydrochloroquine, les tentatives d’évaluation des stratégies de confinement mises en œuvre commencent à voir le jour. Jamais en effet l’humanité n’avait testé à une telle échelle le confinement massif de sa population.

Alors que les dernières décennies avaient au contraire été caractérisées jusque-là par une véritable explosion de la mobilité, voilà que brusquement, tout déplacement est devenu interdit. Sortir de chez soi pour aller acheter sa baguette de pain est devenu une aventure périlleuse qui a même valu à certains d’écoper d’une amende de 135 € pour avoir eu la malchance de rencontrer un policier zélé considérant que cela ne faisait pas partie des denrées alimentaires de base…

Un dessin signé Kristian (source © France Bleu)

Aller se promener sur la plage ou dans la colline, même de manière solitaire, est devenu en quelque semaines une activité profondément subversive et passible de poursuite. Et l’on ne parle même pas des régimes qui ont profité de la situation pour instaurer des dispositifs de traçage des moindres mouvements de leurs citoyens pour tenter de les suivre avec une précision inframétrique afin d’alerter tous ceux qui auraient malencontreusement croisé la route d’une personne suspectée d’être contagieuse.

Paradoxalement, une telle démarche de confinement généralisé n’aurait jamais été possible sans les outils de communication numérique qui ont permis d’une part d’informer la totalité de la population de ces règles fortement attentatoires aux libertés individuelles et évolutives d’une semaine à l’autre, mais aussi de mettre en place des solutions alternatives pour que les gens continuent à communiquer entre eux voire à poursuivre à distance une partie de leur activité professionnelle.

Contrôle policier à Paris pendant le confinement (source © Twitter Le Parisien)

Des outils qui permettent aussi, après coup, de dresser un bilan de la manière dont le confinement a été mis en œuvre d’un pays à l’autre. Le smartphone que chacun ou presque a désormais tout le temps dans sa poche, constitue avant tout un implacable mouchard. Chacun est désormais suivi en permanence dans ses moindres déplacements, au point même que certaines applications grand public en sont à compter le nombre de pas que nous faisons chaque jour, pour notre bien-être, bien entendu… Les utilisateurs qui acceptent de livrer leurs données de géolocalisation, et ils sont désormais très nombreux, alimentent de nombreux outils permettant désormais de suivre en masse les déplacements des individues.

Evolution du taux de fréquentation des centres commerciaux et lieux de loisir en France au début de l’épidémie de Covid-19 (source données © Google Maps / Colibree)

Google Maps a ainsi rendu public sous forme de données globalisées et anonymisées (pour respecter les différentes réglementations en vigueur sur la protection des données individuelles) les déplacements de millions de personnes dans le monde durant la crise sanitaire du Covid-19. On sait ainsi jour après jour quelle a été la fréquentation des lieux publics, rapportée à la fréquentation en temps habituel.

Ainsi, en France au plus fort de l’épidémie et jusqu’à début mai, le taux de fréquentation des centres commerciaux et lieux de loisir tels que cafés, restaurants, musées, bibliothèques, cinémas, parcs à thèmes, plages ou jardins publics était tombé à moins de 20 % de leur taux de fréquentation habituel. Normal puisque la plupart de ces établissements étaient alors fermés au public, contrairement aux magasins d’alimentation et pharmacie qui, eux, restaient accessibles, mais dont la fréquentation avait aussi baissé de 40 à 60 %.

La rue de Rome, grande artère commerçante de Marseille, déserte pendant le confinement (source © France3 Régions)

Une preuve, s’il en était besoin, que le confinement a été remarquablement respecté dans notre pays. Ces derniers jours, et toujours selon les observations de Google Maps à partir du positionnement de nos smartphones, le taux de fréquentation est redevenu habituel dans les parcs, commerces et pharmacies, mais reste inférieur de 40 % dans les centres commerciaux et centres de loisirs.

Des chiffres qui sont d’ailleurs confirmés par une analyse publiée par son concurrent, Apple, qui a rendu publiques des données très comparables basées non pas sur le géoréférencement des smartphones mais sur les recherches d’itinéraires, lesquelles ont chuté de 80 % voire davantage pendant la crise sanitaire, confirmant bien que les Français sont, dans leur immense majorité, restés chez eux pendant le confinement.

Evolution du nombre de recherches d’itinéraires en France pendant la crise sanitaire (source données © Apple / Labo FNAC)

Ces chiffres sont intéressants à analyser car ils sont disponibles dans le monde entier et permettent donc de comparer les stratégies mises en œuvre d’un endroit à l’autre. On retrouve par exemple chez nos voisins espagnols et italiens des tendances très comparables à ce que l’on observe en France. Curieusement, les chiffres sont également assez proches en Inde, un des rares pays du Sud a avoir pratiqué une politique très stricte de confinement, au prix de conséquences économiques et sociales d’ailleurs dramatiques.

Par comparaison, dans un pays comme l’Allemagne le taux de fréquentation des centres commerciaux et lieux de loisir n’a baissé que de 53 % au plus fort de l’épidémie, très loin donc des 82 % observés en France dans les même conditions. Au Danemark, cette baisse de fréquentation a été plus faible encore, de l’ordre de 29 %, tandis que la Suède observait une baisse minime, évaluée à 20 %. Des taux très comparables à ceux constatés à Hong Kong ou au Japon (- 25 %), sans même parler de la Corée du Sud où la fréquentation n’a été réduite que de 13 % pendant la crise sanitaire.

Les effets psychologiques du confinement ont peut-être été sous-estimés… Un dessin signé Deligne (source © Bado, le blog)

Ces chiffres confirment donc, s’il en était encore besoin, que les mesures de confinement global imposées en France ont été particulièrement sévères. Elles ont conduit à une paralyse totale de l’économie du pays pendant trois mois et à un climat de psychose généralisée, au point que nombre de parents ont refusé, à l’image du Premier ministre lui-même, d’envoyer leurs enfants à l’école lorsque celle-ci à rouvert ses portes.

Et pourtant, le bilan sanitaire de cette pandémie mondiale montre que la stratégie française n’a pas été particulièrement performante au vu du nombre de morts et par comparaison avec de nombreux autres pays. Tout laisse désormais à penser qu’une stratégie plus ciblée de lutte contre une telle épidémie aurait sans doute été plus efficace que cette immobilisation générale et indistincte, par ailleurs catastrophique par ses conséquences économiques et sociales, et ceci sans doute pour plusieurs années. Peut-être fera-t-on mieux la prochaine fois, à condition de savoir en tirer les enseignements ?

L. V.

Dentifrice : un code secret ?

21 mai 2020

L’information virale circule actuellement sur Facebook et certains de vos amis bien intentionnés vous l’ont sans doute diffusée : les tubes de dentifrice présentent à leur extrémité un petit carré de couleur et, bien entendu, celui-ci a une signification soigneusement tenue secrète par les fabricants. Les publicités sur les pâtes dentifrice sont pourtant légions à la télévision ou ailleurs. Mais aucune d’entre elle ne mentionne ce code couleur mystérieux…

Heureusement, votre ami bien intentionné l’a décrypté pour vous et vous en donne la clé pour que vous puissiez agir en consommateur éclairé et responsable :

Vert : naturel

Bleu : naturel + médecine

Rouge : naturel + composition chimique

Noir : pur produit chimique

Diabolique ! Forcément, sitôt le message reçu, vous vous précipitez dans votre salle de bain pour examiner avec soin l’extrémité de votre tube de dentifrice Colgate et repérer le fameux petit rectangle rouge qui existe effectivement en bas du tube, au niveau de son extrémité aplatie.

Un tube de dentifrice Colgate avec son petit carré rouge…

Faut-il paniquer pour autant et hurler au complot de la part des firmes qui fabriquent et commercialisent ces pâtes dentifrice ? Il est vrai que les intérêts économiques en jeu ne sont pas minces. On consommerait ainsi, rien qu’en France, pas moins de 189 millions de tubes de dentifrice chaque année, selon Planetoscope, ce qui représentait en 2013, un marché d’un peu plus de 400 millions d’euros, réalisé à 80 % en grandes surfaces.

C’est en 1892 que le dentiste Washington Sheffield a eu l’idée, pour vendre sa pâte dentifrice, d’utiliser des tubes souples en étain, en s’inspirant des tubes de couleur des peintres de l’époque. Jusque-là, ce produit était plutôt commercialisé dans des pots en porcelaine. Mais l’entreprise américaine Colgate lui a emboîté le pas et s’est mis, à partir de 1896, à se lancer dans la distribution commerciale à grande échelle de tubes souples de dentifrice qui se sont depuis imposés comme le format traditionnel, d’abord en aluminium et désormais en plastique.

Alors, vaut-il mieux acheter du dentifrice avec un petit carré vert ou noir ? En réalité, comme beaucoup d’informations qui circulent sur internet et sur les réseaux sociaux, cet avertissement n’a pas le moindre fondement. C’est l’association 60 millions de consommateurs qui a pris le temps de la décrypter en détail dans un article publié sur son site le 18 mars 2019.

Selon elle, cette infox ne date pas d’hier puisqu’elle circule sur la toile depuis le 11 septembre 2013. Durant la seule année 2015, elle a été partagée pas moins de 185 000 fois sur Facebook. Et depuis quelques semaines, elle circule de nouveau avec une vigueur renouvelée, confirmant, s’il en était besoin, la forte sensibilité de nos concitoyens à ces questions sanitaires et environnementales.

On peut néanmoins s’interroger au passage sur les stéréotypes un peu grossiers caractérisant ces pseudo codes couleur : ce qui serait chimique ne pourrait donc être ni naturel ni à destinée médicale ? L’information serait plus crédible si elle faisait la distinction entre des produits d’origine naturelle (qui n’en sont pas moins pour autant des composés d’éléments chimiques !) et des produits de synthèse (qui ne sont pas forcément plus nocifs pour autant, certains produits naturels étant parfaitement mortels selon les doses). Où l’on voit que, même en tant que consommateur plus ou moins averti, chacun reste prisonnier de ses préjugés et de ses idées reçues !

Chaîne de fabrication de tubes de dentifrice (source © Made in China)

Chaîne de fabrication de tubes de dentifrice (source © Made in China)

En tout état de cause, l’enquête menée par 60 millions de consommateurs auprès de plusieurs fabricants de tubes dentifrices le confirme sans le moindre doute : ces petits carrés de différentes couleurs qui existent généralement à l’extrémité des tubes ne sont là que pour permettre par contrôle optique de vérifier que le tube est bien positionné correctement dans la ligne de production, laquelle est désormais largement automatisée. Il ne s’agit donc que de repères optiques destinés aux différentes machines, pour détecter avec précision l’extrémité du tube afin de couper, plier et souder l’emballage au bon endroit.

Quant au choix de la couleur, il dépend simplement du bon vouloir de l’industriel et de ses contraintes techniques. Le rouge et le noir sont souvent retenus, non par hommage au roman de Stendhal et encore moins en fonction de la composition du contenu, mais tout simplement car ils permettent d’assurer un bon contraste visuel avec l’emballage lui-même, qui est généralement blanc à son extrémité.

Pour le consommateur, rien ne sert donc de scruter à la loupe les indices pourtant discret de ce guide de fabrication. Il suffit de lire la composition de la pâte dentifrice qui figure obligatoirement sur l’emballage, même si sa lecture nécessite, elle-aussi, une excellente acuité visuelle.

Se brosser les dents, un geste quotidien… (source © Fotolia / Medisite)

Et de ce point de vue, il existe effectivement une grande variété de composition selon les gammes de produits. La plupart contiennent désormais des composés à base de fluor, souvent sous forme de fluorure de sodium, destiné à lutter contre les caries en contribuant à former sur les dents une couche de fluorapatite qui protège l’émail des attaques acides. Selon plusieurs études, cette efficacité est d’ailleurs assez comparable d’une marque à l’autre et varie peu en fonction du prix du produit. Pour le reste, et en dehors de l’eau qui constitue l’élément principal de la pâte dentifrice, la composition du produit comprend généralement des excipients sous forme d’agents polissant (tels que la silice, le bicarbonate de sodium ou des phosphates de calcium), mais aussi des agents humectants, des agents moussants, des agents de blanchiement, des épaississants et, bien entendu, des conservateurs, des colorants et des arômes de toutes sortes qui font la différence principale d’un produit à l’autre… N’oubliez-pas quand même de recrachez après vous être lavé les dents !

L. V.

Les hommes malades du Covid

26 avril 2020

En cette période sombre de confinement forcé, il est temps de relire ses classiques, qui donnent parfois l’illusion d’une troublante actualité. Après Le Cid, de Corneille, Les Fables de La Fontaine, inspiré de la fable Les animaux malades de la peste

Un mal qui libère sa fureur

Gravure de Jean-Baptiste Oudry illustrant les animaux malades de la peste (source © BNF / Utpictora 18)

Plonge le monde dans la terreur.

Issu de Chine, il s’est partout répandu

Sous le nom de Covid-19, un sacré tordu,

Donnant aux hommes la fièvre et une toux carabinée.

Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient confinés.

L’activité s’était brutalement arrêtée,

Chacun craignant désormais pour sa santé.

On ne les voyait guère préoccupés

Qu’à tout faire pour ne pas l’attraper

Ne sortant qu’avec un masque et des gants

Et fuyant leur semblable comme s’il était un brigand.

Les hôpitaux étaient engorgés et chaque soir

On comptait les morts par arrêt respiratoire.

Emmanuel Macron s’exprime sur le Coronavirus COVID-19 (source © Élysée)

Macron tint conseil, et dit : Mes chers amis,

Je crois que le libre-échange a permis

Pour notre malheur cette pandémie affreuse.

Il nous faut désormais, de manière rigoureuse,

Pour permettre demain le retour des jours heureux,

Reconnaître nos erreurs et être plus généreux.

Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mon goût de la finance,

Des économies budgétaires et de la bonne gouvernance,

J’ai saigné l’hôpital, pressuré les soignants.

Que m’avaient-ils fait ? Pas plus que les enseignants…

Il m’est arrivé aussi de vendre à la découpe

Quelques usines, ce n’est pas un scoop.

Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit tout évaluer sans dispense
Pour pouvoir juger sans émoi.

– Président, dit le journaliste des Échos,

Manifestation des employés de Luxfer à Gerzat (photo © Franck Boileau / La Montagne)

Là n’est pas la source de nos ennuis médicaux.

Certes, nous devons désormais tout importer

Les masques, les tests et les bouteilles d’oxygène.

Pour autant, il n’y a pas à s’inquiéter

C’est la loi de la mondialisation !

Il n’y a bien que les Aborigènes

Qui la rejettent sans hésitation.

A ces mots, chacun d’applaudir

Sans trop chercher à approfondir…

Le patron de clinique, le banquier,

Et tous les grands boutiquiers,

Les plus gros spéculateurs

Comme le plus petit boursicoteur,

Chacun habilement se défaussa.

Pangolin à courte queue (source © Wikipedia)

Jusqu’à ce qu’on s’intéressât

A un être méconnu et pas très malin

un cuirassé sur pattes, dénommé pangolin,

Dont on fait, parait-il, commerce en Chine

Et qui aurait donc grippé la machine

En permettant la transmission

A l’Homme du coronavirus.

Chacun dès lors approuve la condamnation

Trump, l’Europe et même les Russes…

Qu’un tel animal ait pu ainsi mettre à mal

Toute l’économie mondiale

Et faire trembler la planète entière

Voilà qui mérite châtiment exemplaire !

L. V. 

Le pétrole vaut moins que rien…

24 avril 2020

Un dessin signé Lounis

L’information, largement relayée par tous les médias a frappé les esprits : le baril de pétrole ne vaut plus rien ! Et même moins que rien puisque sur certains contrats spécifiques, les cotations lundi 20 avril 2020 se sont faites à un prix négatif : – 37,60 $ le baril, du jamais vu ! Les producteurs doivent payer pour arriver à trouver preneur afin qu’on les débarrasse de leurs stocks d’or noir… Même de vulgaires déchets ont désormais plus de valeur qu’un baril qui contient quand même près de 159 litres de pétrole brut !

En réalité, ce record historique négatif qui a été atteint cette semaine ne concerne qu’un seul indice, le WTI (West Texas Intermediate), une référence mondiale mais qui concerne surtout les USA puisque correspondant à la cotation d’un pétrole brut américain, un peu plus léger que le Brent, issu lui des gisements de la Mer du Nord et qui est resté la référence classique.

Un dessin signé Na!

Si des taux aussi caricaturaux ont été atteints, ce 20 avril, c’est que les contrats à échéance arrivaient à leur terme le lendemain et que les acheteurs devaient donc choisir soit de conserver leurs stocks dont personne n’avait besoin, soit de les céder à n’importe quel prix, ce que de nombreux spéculateurs ont préféré faire… Dès le lendemain, mardi 21 avril, le prix du brut WTI est d’ailleurs remonté à 4 $ le baril, ce qui reste néanmoins un niveau exceptionnellement faible pour un pétrole qui se vendait traditionnellement plus cher que le Brent. Sachant que le coût de production du pétrole de schiste aux États-Unis avoisine les 25 $ le baril, on se doute bien que de nombreuses compagnies pétrolières américaines doivent commencer à se faire du souci…

Le cours du Brent, justement, atteint lui aussi des niveaux qui ont rarement été aussi bas. Alors que le baril de Brent était encore coté à près de 70 $ le baril début janvier 2020, après avoir atteint des sommets à plus de 125 $ début 2012, il a clôturé la séance de cotation du 21 avril 2020 à moins de 20 $ le baril ! On se rapproche dangereusement du minimum historique qui avait été observé en 1998 à 9,55 $…

Réservoirs pétroliers à perte de vue à Cushing dans l’Oklahoma (photo © Daniel Acker / Bloomberg News / Arkansas online)

Si l’on assiste à une baisse aussi spectaculaire du cours du pétrole, c’est que la demande s’est effondrée et que l’on ne sait plus où le stocker en attendant une hypothétique reprise économique. C’est en tout cas ce qui explique pourquoi les cours américains sont tombés aussi bas ce 20 avril, lors de cette fameuse cotation du WTI qui se passe dans une ville minuscule de l’Oklahoma, du nom de Cushing, un bourg de 8000 habitants, perdu dans le désert mais situé au terminus d’un gigantesque pipeline venant du Texas. Ce nœud pétrolier, est aussi un gigantesque site de stockage de pétrole brut.

Le trafic aérien fortement ralenti pendant la crise sanitaire… (photo © Nick Oxford / Reuters / Radio Canada)

Sauf que, du fait de la crise sanitaire du Covid-19, l’économie mondiale est à l’arrêt. La consommation mondiale de pétrole a baissé de plus de 30 % en quelques semaines. Aux États-Unis, la consommation de carburant pour les véhicules a chuté de 48 % du fait des effets du confinement ! La semaine dernière on estimait à environ 21 millions de barils la capacité de stockage encore disponible dans les réservoirs de Cushing et dans le même temps, l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) a fait état d’une hausse de 19,2 millions de barils de brut sur une seule semaine, la plus forte hausse hebdomadaire depuis que ces statistiques sont publiées. Les réserves sont donc pleines et jamais autant de supertankers remplis à ras bord de pétrole brut n’ont été mobilisés pour stocker l’or noir en mer en attendant que les cours remontent…ou qu’une marée noire se produise !

Or cette chute brutale et totalement inédite de la consommation mondiale de pétrole survient en plein milieu d’un contexte de guerre des prix. Il faut dire que les Américains ont longtemps joué avec le feu en voulant à tout prix devenir le premier producteur mondial de pétrole, ce qui est le cas depuis 2018 avec plus de 12 millions de barils produits chaque jour, grâce à des investissements colossaux effectués pour extraire le pétrole de schiste, dont l’exploitation est pourtant nettement plus coûteuse que celle des grands champs du Moyen-Orient ou même de la Mer du Nord.

La Russie et l’Arabie Saoudite ont bien essayé de s’entendre en réduisant toujours davantage leur production pour tenter de préserver les prix du brut. Mais peine perdue ! Plus ils réduisaient leur production, plus les Américains en profitaient pour augmenter la leur afin de leur piquer des parts de marché… Mi-mars, Riyad a tenté de négocier un nouvel accord de réduction de la production au sein des pays de l’OPEP, mais la Russie a brusquement claqué la porte. Du coup, l’Arabie Saoudite a décidé de jouer la politique du pire en ouvrant grand les vannes, au moment même où l’économie mondiale était à l’arrêt, ce qui a provoqué cette chute inédite des cours mondiaux du brut.

Exploitation pétrolière en Californie (photo © Saral Leen / National Geographic)

Depuis, les principaux protagonistes ont essayé de revenir à des positions plus raisonnables, sous la pression des Américains qui craignent désormais de devoir fermer certains de leurs puits puisqu’ils ne savent plus quoi faire du pétrole qu’ils extraient et dont personne ne veut. Un accord a été conclu pour réduire de 10 millions de barils par jour la production de brut, ce qui est énorme puisque cela représente de l’ordre de 10 % de la production mondiale, mais sera néanmoins très insuffisant pour compenser la baisse de consommation qu’on estime à environ trois fois plus !

Assurément, ce n’est pas encore la fin de la civilisation de l’or noir mais nombre de producteurs pétroliers vont y laisser des plumes et cette crise majeure du secteur va peut-être aider les investisseurs mondiaux à réorienter leurs placements dans des domaines plus prometteurs : de là à en déduire que l’on progresse un peu vers la mise en œuvre de la transition énergétique et la réorientation vers des sources d’énergies renouvelables et décarbonées, c’est sans doute un peu optimiste, mais on peut toujours rêver…

L. V.

A Carnoux, des huîtres en or…

14 mars 2020

Carnoux n’est pas si éloignée de la Méditerranée. Mais c’est de l’étang de Thau, dans l’Hérault, que viennent les huîtres et les moules que chacun peut y déguster. Depuis plusieurs années, en effet, les Carnussiens ont la chance de pouvoir s’approvisionner en huîtres toutes fraîches apportées à domicile par un conchyliculteur installé à Mèze, en bordure de l’étang de Thau et vendues directement du producteur au consommateur : un modèle de circuit court qui évite tout intermédiaire, limite au strict minimum les impacts environnementaux et garantit à la fois une juste rémunération du producteur et un prix très abordable pour le consommateur. A se demander même pourquoi on a inventé les supermarchés alors que les circuits courts de commercialisation sont si avantageux pour tout le monde !

Le stand ambulant de MC Coquillage (source © Facebook / MC Coquillage)

Et, cerise sur le gâteau, voilà que les huîtres de MC Coquillage, vendues chaque semaine à Carnoux du côté du Moulin des Calanques, peuvent désormais s’enorgueillir d’une médaille d’or recueillie début 2020 lors du Concours général agricole organisé à Paris par le Ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation.

Une belle consécration affichée sur le stand de MC Coquillages à Carnoux (photo © JB/CPC)

Cette manifestation festive, qui vient de fêter ses 150 ans puisqu’elle est organisée chaque année depuis 1870, malgré quelques interruptions, en marge du Salon de l’Agriculture, récompense chaque année les meilleurs produits agricoles du terroir. Cette année, ce sont pas moins de 82 produits issus de l’aquaculture qui ont ainsi été primés lors du Concours général agricole, parmi lesquels 6 seulement issus du bassin méditerranéen, dont les fameuses huîtres creuses produites par MC Coquillage, celles-là mêmes que l’on peut acheter à Carnoux en vente directe !

Les huîtres MC Coquillages primées à Paris (source © Concours général agricole)

En Méditerranée, l’essentiel de la production d’huîtres et de moules provient précisément de l’étang de Thau, cette vaste lagune maritime de 7500 hectares, séparée du Golfe du Lion par un cordon littoral sableux qui relie le Mont Saint-Loup au sud, un ancien complexe volcanique situé près d’Agde, au Mont Saint-Clair, au nord, près de la ville portuaire de Sète. Ce site a toujours été favorable pour la récolte puis l’élevage des huîtres. Les fouilles archéologiques effectuées sur la villa gallo-romaine de Loupian et près des rives de l’étang attestent que les Romains, qui adoraient les huîtres (uniquement plates à l’époque) y avaient déjà développé les prémisses d’une activité ostréicole structurée.

La culture des moules y serait apparue plus tard, entre le IV et le Vème siècle, mais il a fallu attendre la seconde moitié du XIXème siècle pour que se développe une conchyliculture plus industrielle, les huîtres étant alors élevées sur des radeaux flottants installés dans les canaux de Sète. La pollution des eaux a ensuite obligé les élevages d’huîtres à se reporter sur des sites moins urbanisés, concentrés désormais au large de Bouzigues et de Mèze, dans la partie nord de l’étang.

C’est en 1925 qu’un entrepreneur en maçonnerie a eu l’idée de remplacer les radeaux flottants par des structures pyramidales immergées en béton, sur lesquelles les coquilles d’huîtres sont collées à l’aide d’un mortier de ciment. Ces structures ont ensuite été remplacées par des pieux en bois de palétuvier,faiblement putrescibles, puis, depuis une trentaine d’années, par des cordages synthétique en nylon, sur lesquels on continue à coller les jeunes huîtres.

Les tables sur l’étang de Thau (source © Facebook / MC Coquillage)

En 1970, pour mettre un peu d’ordre dans les élevages conchylicoles qui avaient tendance à se multiplier de manière totalement anarchique, un remembrement a été organisé. Depuis lors, le nombre des concessions est figé, organisé en 2750 « tables » de dimensions standardisées 12 x 50 m, couvrant au total une superficie de 352 ha. Chacune de ces tables est constituée de 33 pieux entre lesquels sont tendues entre 1000 et 1200 cordes servant de supports aux huîtres. Le tout permet de produire chaque année près de 13 000 tonnes d’huîtres et d’employer environ 2000 personnes, un gros enjeu économique local.

Une table avec ses huîtres sur cordes dans l’étang de Thau (photo © Christophe Fortin / Midi Libre)

Ce dispositif bloque du coup toute nouvelle installation, les exploitations étant reprises souvent au sein de la famille. De fait, la plupart des quelques 150 exploitations de Mèze sont de petites structures familiales où il s’agit d’être fortement polyvalent puisque le conchyliculteur doit maîtriser à la fois les techniques d’élevage, l’entretien des tables, mais aussi les normes sanitaires et environnementales, de plus en plus sévères, ainsi bien sûr que la préparation et la commercialisation de ses produits…

Du fait du développement de l’urbanisation autour de l’étang, les producteurs sont en effet confrontés depuis plus de 30 ans à des crises sanitaires périodiques. Une première interdiction de consommation a frappé le secteur fin 1989 et d’autres se sont succédé depuis. La dernière en date a pris fin le 20 janvier 2020, suite à un constat de présence de germes pathogènes constaté en décembre précédent.

L’étang de Thau, vaste lagune méditerranéenne (source © Syndicat mixte du Bassin de Thau)

De gros efforts ont été fait ces dernières années précisément pour améliorer le traitement des eaux usées et des rejets industriels tout autour de l’étang de Thau, afin de réduire ces risques de pollution accidentels ou saisonniers. Plusieurs contrats de lagune ont été mis en œuvre, ainsi qu’un contrat de gestion intégré du territoire, porté par le Syndicat mixte du bassin de Thau, et qui a permis d’engager plus de 500 millions d’euros d’investissement entre 2012 et 2018.

Associant pas moins de 11 partenaires, ce contrat a permis d’engager une gestion plus équilibrée de la ressource en eau et une meilleure préservation de la qualité de l’eau et du milieu aquatique, dans le cadre d’une gouvernance où se retrouvent aussi bien l’État que les collectivités locales, aux côtés de l’Agence de l’Eau mais aussi de la Prud’hommie de l’étang de Thau ou du Comité régional conchylicole de Méditerranée. Un bel exemple d’action concertée pour laquelle enjeux économiques et environnementaux se rejoignent…

L. V.

Bombes à graines : une nouvelle arme de dissémination massive ?

10 février 2020

Germination d’une bombe à graine (source © Grainette)

C’est la nouvelle mode chez certains urbains adeptes d’un retour à la nature en ville : les bombes à graines… Comme toutes les modes, bien évidemment, elle nous vient des États-Unis ! Elle y a été développée dans les années 1970 par un mouvement citoyen qui cherchait à revitaliser le quartier de Bowery à New York et qui s’était dénommé par provocation The guerilla gardening. Elle consiste en effet à lancer dans des terrains vagues et autres délaissés urbains plus ou moins accessibles des boules d’argile et de terreau parsemées de graines de fleurs prêtes à germer. Une manière de faire refleurir ces espaces urbains à l’abandon et de favoriser la biodiversité locale…

Bousier roulant sa boule remplie de graines (photo © Rafaël Brix)

En fait, la technique est vieille comme le monde. Les anciens Égyptiens déjà avaient observé comment le bousier, ce gros scarabé noir, pousse inlassablement sa boule de fumier qui constitue un terreau idéal pour favoriser la germination des graines qui y sont involontairement incorporées. Les fellah s’en sont inspirés et ont utilisé la technique pour organiser, sitôt la décrue amorcée, la remise en culture des terrasses inondées par les crues annuelles du Nil.

Dans les années 1950, l’agronome japonais adepte de l’agriculture naturelle, Masanobu Fukuoka, a repris l’idée pour développer l’ensemencement des terrasses peu accessibles sur l’île montagneuse de Shikoku aux riches sols volcaniques. En 1997, c’est un ingénieur en aéronautique du MIT qui imagine de procéder à une reforestation massive de certaines régions dont les landes des Highlands écossaises, via un largage aérien de jeunes pousses de pins dans des sachets biodégradables de terreau.

Et maintenant, ce sont donc des militants écologistes qui se sont emparés de la technique pour jeter leurs seedbombs ou bombes à graines dans les espaces urbains délaissés ou peu accessibles : terrains vagues, jardinets en bordure de rue, chantiers et friches urbaines ou même toitures terrasses où un substrat naturel finit toujours par s’accumuler sous l’effet du vent et de la pluie.

Fabrication de bombes à graines (source © La ruche qui dit oui)

La plupart fabriquent eux-même leurs bombes et les tutoriels pour les guider sont légions sur internet. Le principe est des plus simples : les graines sont enrobées dans un mélange d’humus et de compost ou de terreau, puis l’ensemble est incorporé dans de l’argile que l’on malaxe pour en faire des boules de quelques centimètres de diamètre.

Grenade en terre cuite pour lancer des graines (source © blog.defi-ecologique)

Les variantes sont innombrables. Certains préfèrent insérer le mélange dans une coquille d’œuf dont l’extrémité est refermée par un morceau de papier journal collé. D’autres, à l’esprit de guérilleros militants, vont jusqu’à introduire leur mélange dans une poterie en terre cuite en forme de grenade dégoupillée, sans doute pour retrouver la jouissance de l’acte subversif qui consiste à lancer cette fausse grenade sur le toit du voisin et à la voir exploser en libérant ses précieuses semences…

L’efficacité de la méthode est des plus variables, certaines graines se prêtant plus que d’autres à une telle dissémination. Selon le site bien documenté blog.defi-ecologique, les variétés recommandées seraient le chèvrefeuille, particulièrement apprécié de nombreux insectes pollinisateurs, le coquelicot, qui se ressème ensuite naturellement, ou encore le cosmos, pour ses fleurs très esthétiques, ainsi que des espèces assez rustiques qui ne craignent pas trop la sécheresse, telles le rudbeckia ou certains sedum.

Conditionnement commercialisé par Balles de graines

La mode s’est tellement répandue que des entreprises spécialisées se sont même installées sur ce créneau. C’est le cas par exemple de la société française Balles de graines, installée près de Bordeaux et qui a lancé l’été dernier une opération promotionnelle pour envoyer des échantillons gratuits à tous ceux qui lui adressaient une enveloppe affranchie à leur adresse : une belle action de publicité…

En Grande-Bretagne, l’association Plantlife milite ainsi depuis 2013 pour inciter les municipalités à ensemencer les accotements à l’aide de bombes à graines pour y faire germer des plantes à fleurs mellifères plutôt que d’y planter du gazon qu’il faut tondre chaque semaine : une économie de main d’œuvre pour les services techniques de la commune et un gain pour favoriser la survie des insectes pollinisateurs…

Bordure de voirie fleurie par ensemencement à l’aide de balles à graines, dans la ville britannique de Rotherham (photo © pictorialmeadows.co.uk / Neozone)

Distributeur de bombe à graine aux États-Unis (source © urba-actu)

Aux États-Unis, on trouve même dans certaines boutiques ou sur l’espace public des distributeurs automatiques de bombes à graines prêtes à l’emploi : il suffit de glisser une pièce de 50 cents dans la fente et de récupérer sa boulette farcie de graines que l’on peut ensuite jeter à volonté sur le terrain vague qui s’étend devant sa fenêtre et avoir ainsi le plaisir de voir germer et fleurir quelques plantes au milieu de la friche abandonnée.

Faisant le constat que depuis 40 ans en Europe, 70 % des plantes à fleurs et 80 % des insectes pollinisateurs auraient disparu, une nouvelle société vient ainsi de se créer à Marseille sous le joli nom de Grainette. Elle commercialise ces bombes à graines sous différents types d’emballages, de la caisse en bois de 2 kg pour les événements festifs jusqu’au petit sachet en coton (bio, cela va de soi) de 20 grainettes, idéal pour les cadeaux de fin d’année entre militants branchés, le tout avec un slogan publicitaire soigneusement étudié : « Lancez, c’est planté ». Décidément, le marketing germe dans tous les terreaux…

L. V.

Surpêche : l’Europe baisse les bras

2 février 2020

Depuis les années 1970, sous l’effet d’une pêche industrielle qui s’est développée, souvent largement aidée par des subventions publiques, les stocks de poissons dans les océans ont diminué de moitié ! Car, pour les pêcheurs professionnels, on ne parle pas en termes de biodiversité, mais en termes de stocks, dans lequel chacun puise autant qu’il peut, partant du principe que tout ce qu’il ne prend pas servira à enrichir son concurrent… Chacun a d’ailleurs en tête les batailles navales mémorables qui se produisent épisodiquement entre flottilles de chalutiers français, espagnols ou britannique au large des côtes européennes, chacun accusant l’autre de venir lui faire une concurrence déloyale.

Bateaux de pêche français encerclent des navires britanniques pour les empêcher de pêcher dans la Manche au large du Havre, le 8 octobre 2012 (photo © Pierre Guillaume / SIPA / France TV info)

C’est précisément pour éviter ces conflits d’un autre âge que des quotas de pêche sont attribués par pays, à l’issue de négociations entre ministres européens de la Pêche, qui se mettent d’accord pour définir des tonnages à ne pas dépasser. Et l’enjeu est de taille puisque ce sont en moyenne de l’ordre de 4,3 milliards de tonnes de poissons qui sont capturés chaque année par des pêcheurs européens, ce qui ne représente pourtant que 3 % du volume global de la pêche mondiale, excusez du peu !

Chalutier français en action (photo © M. Mochet / AFP / France3 Région)

Toute la difficulté reste néanmoins de fixer ces fameux quotas qui sont exprimés sous forme de TAC, autrement dit de « totaux admissibles de capture », exprimés en tonnes de poissons que l’on peut pêcher, pour chaque espèce et chaque zone de pêche. Pour les déterminer, l’Union européenne s’appuie sur les données scientifiques qui émanent d’une organisation intergouvernementale, le CIEM (Conseil international pour l’exploitation de la mer). Sur la base des données disponibles, ce dernier évalue, année après année et pour chaque espèce, un tonnage maximal de captures par zone de pêche, à ne pas dépasser si l’on veut ne pas mettre en péril la survie de l’espèce. Ce chiffre est appelé « rendement maximal durable » ou RMD. Où l’on voit que l’on est plus proche d’une démarche purement industrielle que réellement écologique…

C’est en tout cas sur la base de ces RMD que les experts de la Commission européenne proposent de fixer les quotas sous forme de TAC, visant à concilier enjeux économiques de la filière et préservation de ressources naturelles qui ne sont pas inépuisables, loin s’en faut. Cette politique commune de la pêche ne date d’ailleurs pas d’hier puisqu’elle a été instaurée en 1983. Mais elle a subi une profonde révision en 2013 après que chacun a constaté son incapacité totale à réguler efficacement les efforts de pêche. A cette date, il avait été convenu de viser, d’ici 2015, un arrêt définitif des pratiques de surpêche qui menaçaient de vider très rapidement la totalité des fonds marins européens.

Une pêche miraculeuse, pour combien de temps ? (photo © Christian Charisius / dpa / Euractiv)

Mais, comme pour toute politique publique, même justifiée par des impératifs naturels totalement incontournables, il a bien fallu lâcher du lest. En 2015, les États européens se sont donc généreusement octroyé un délai de grâce de 5 ans supplémentaires pour respecter leurs propres engagements et attendre tranquillement le 1er janvier 2020 pour respecter enfin les fameux RMD, au-delà desquels les espèces pêchées sont menacées de disparition pure et simple. D’où l’importance des discussions qui se sont tenues au cours de l’année 2019 et qui se sont soldés par un Conseil des Ministres de la dernière chance , lequel s’est tenu à Bruxelles, du 16 au 17 décembre 2019…

Les discussions se sont déroulées comme à l’accoutumée de manière totalement opaque et sous la pression intense des lobbyistes de la filière. En effet, comme l’explique Jean-Christophe Vandevelde, chargé de mission pour l’ONG Pew Charitable Trusts, selon des propos rapportés sur le site Ici.fr, , « non seulement l’industrie de la pêche participe en amont aux propositions soumises aux ministres et qui définiront les positions à défendre, mais elle est aussi tous les ans présente en masse à Bruxelles ». Pour cette séance cruciale de négociation, ce sont pas moins de 40 à 50 professionnels de la pêche française, ceux-là même qui se redistribuent ensuite les quotas nationaux, qui étaient présents à Bruxelles, tous rassemblés à l’hôtel Thon – ça ne s’invente pas – qui jouxte le bâtiment du Conseil des ministres.

Et ils ont bien fait de venir puisque, contrairement aux engagements pris, les quotas fixés restent, pour nombre d’espèces, très supérieurs aux exigences de durabilités fixées de manière scientifique sous forme des fameux RMD. Ainsi, pour les populations particulièrement menacées de morues situées dans l’ouest de l’Écosse et en mer du Nord, alors qu’il avait été préconisé de ne pas pêcher en 2020 plus de 2,4 tonnes, le conseil des ministres a finalement obtenu un TAC de 3,2 tonnes, et ce sera 1,3 tonnes de plus que recommandé pour le merlu. Alors que le CIEM avait recommandé, sur la base de ses observations scientifiques, de ne plus pêcher du tout en 2020 le cabillaud en Mer celtique du sud, la Commission avait décidé de passer outre en proposant un quota de 189 tonnes quand même et les ministres ont décidé, quant à eux, de s’asseoir totalement sur cet objectif de gestion durable en autorisant un TAC de 805 tonnes !

Didier Guillaume, ministre de l’agriculture et de l’alimentation (photo © Ministère de l’agriculture / terres et territoires)

A ce rythme, on se demande bien qu’il restera pour nos enfants encore quelques poissons dans les eaux de l’Atlantique et de la Mer du Nord… Sur 77 espèces pour lesquelles le CIEM a réussi à fixer des RMD, 15 au total verront donc, grâce au travail de nos ministres et de leurs lobbyistes patentés, des quotas 2020 qui restent très supérieurs au taux maximum de prélèvement jugé acceptable. Le ministre français de l’agriculture et de l’alimentation, Didier Guillaume, qui y défendait les intérêts des pêcheurs, s’en est d’ailleurs fortement réjoui, lui qui a fait partie, avec ses homologues espagnols et danois, des plus acharnés opposants à toute réduction des quotas de pêche qui s’est félicité, à l’issue du Conseil, de ces résultats qui « illustrent l’investissement du gouvernement et des acteurs du secteur pour défendre une pêche française forte et durable »…

Cabillaud de la Mer celtique débarque d’un chalutier hauturier du Guilvinec (photo © Lionel Flageul / Le Marin)

Et il ne faut pas oublier que si le respect de ces fameux RMD reste largement un vœu pieux, il existe aussi de multiples espèces de poisson pour lesquelles les scientifiques sont tout simplement incapables de fixer des quotas, faute de données disponibles. Cela concerne pas moins de 63 espèces de poissons supplémentaires, pourtant pêchées très régulièrement en Atlantiques et en Mer du Nord. Pour ceux-là, le CIEM se contente de formuler des recommandations, sur la base des données dont il dispose. Ainsi, pour le lieu jaune en Mer celtique, le CIEM préconise de ne pas dépasser 3 360 t de capture annuelle. Mais les ministres européens ne se sentent nullement engagés par ces mesures de précaution et 83 % des TAC ont été fixés pour ces espèces en 2020 très au-delà des chiffres du CIEM, avec par exemple 12 163 t pour le lieu jaune en question…

On ne peut donc que constater que, même en Europe, une approche durable de la pêche professionnelle est encore loin d’être acquise. Et tout laisse à penser qu’avec le Brexit les choses ne vont pas s’arranger dans les années à venir, maintenant que nos voisins britanniques, qui possèdent la 4ème flotte de pêche en Europe mais se placent en deuxième position (derrière l’Espagne mais devant la France) en tonnage capturé, comptent reprendre le contrôle de leurs eaux les plus poissonneuses d’Europe…

L. V.