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A Marseille, le gabian opportuniste et envahissant

13 novembre 2022

Officiellement, c’est le goéland leucophée, Larus michahellis, de son petit nom scientifique qui lui a été attribué en 1840 par l’ornithologue allemand autodidacte John Friedrich Naumann. Mais à Marseille tout le monde l’appelle de son nom occitan : le gabian. C’est un proche cousin, typiquement méditerranéen, du goéland argenté, plus commun, qui s’épanouit sur les côtes de l’Atlantique. Il fait aussi partie de la grande famille des Laridae, qui comprend également les sternes et les mouettes avec lesquelles on le confond souvent, mais les grands goélands à tête blanche sont bien désormais considérés comme un genre en soi, parmi lequel on dénombre pas moins de 20 espèces, dont le gabian…

Le goéland leucophée, localement appelé gabian (photo © Louis Laisné / Museum national d’histoire naturelle)

Contrairement à la mouette rieuse, popularisée par Gaston Lagaffe, le goéland leucophée se caractérise par sa belle taille avec une envergure qui dépasse facilement les 1,50 m. Sa tête et son corps sont d’un blanc immaculé tandis que son manteau est gris et l’extrémité de ses ailes noires. On le distingue aisément du goéland argenté grâce à ses pattes jaunes, de même que son bec qui s’orne à l’extrémité d’une pointe de rouge à lèvres. A Marseille, où pourtant les autochtones ont du bagou et une fâcheuse tendance à parler fort, on n’entend que lui. Ses cris perçants et sa voix criarde, rythment les journées, surtout près du littoral, formant un fond sonore ininterrompu.

Portrait en pied de son éminence grise, le gabian (photo © J.P. Durand / Parc national des Calanques)

L’espèce n’est pourtant pas si fréquente qu’il n’y paraît et le goéland leucophée figure sur la liste rouge des espèces protégées au niveau mondial, même si elle y apparaît avec le statut de préoccupation mineure, pour laquelle le risque de disparition est considéré comme faible. Et pourtant, elle a bien failli disparaître puisqu’on ne recensait plus qu’une centaine de couples dans les alentours de Marseille au début du XXe siècle, réfugiés principalement sur l’archipel du Riou. Mais fort heureusement pour elle, les hommes ont inventé les décharges publiques à ciel ouvert : de véritables offrandes pour les gabians qui n’ont qu’à se servir et y trouvent à profusion une nourriture variée et de qualité, nettement plus facile à attraper que le poisson qui frétille au large.

Les gabians ont appris depuis longtemps à trier nos déchets (photo © Michel Luccioni / Corse Matin)

Du coup, cette espèce fort opportuniste s’est largement reconvertie, comme nombre de mafieux locaux, troquant allégrement la barque de pêche contre la benne à ordures, nettement plus rentable. On a vu alors les effectifs de gabians exploser, atteignant jusqu’à 23 000 couples en 2008, tournoyant en nuée autour des décharges qui se multipliaient et venant du coup s’installer carrément en ville. Pourquoi en effet continuer à nicher sur les côtes rocheuses et désertiques des îles du Riou quand la grande ville offre si généreusement le lit, le chauffage et le couvert avec ses nombreuses toitures terrasses hospitalières et ses poubelles répandues à foison sur les trottoirs marseillais ?

Le gabian est aussi un formidable chasseur de rats, il faut lui rendre cette justice (photo © Laurent Grolée / Radio France)

Au début des années 2000, les effectifs de gabians à Marseille étaient tels que les îles du Riou elles-mêmes, leur zone de repli préférée, étaient en voie de désertification avancée, la flore locale disparaissant sous des tonnes de guano et de fiente, favorisant le développement d’une végétation nouvelle sous l’effet de cet apport inhabituel de phosphate et de nitrates, au point de générer en parallèle une invasion de rats et de lapins, mettant également en danger toute la faune endémique…

De fait, le gabian est devenu à Marseille une espèce envahissante qui n’a plus vraiment peur de l’homme avec qui elle cohabite avantageusement, tout comme le rat et le pigeon. Il vient se servir directement en morceaux de choix sur les quais du Vieux-Port et près des poissonneries de la ville, mais on le voit souvent perché sur les bacs de poubelles, venant trier à la source tout ce qui peut être recyclé dans son estomac glouton. Il niche régulièrement sur les toits, surtout les terrasses gravillonnées où il peut pondre ses œufs en toute sécurité après avoir bâti un nid sommaire en brindilles. La femelle pond 2 à 3 œufs fin mars – début avril, et, dès la naissance des petits, mi-mai, le couple défend chèrement son territoire, n’hésitant pas à intimider tout intrus qui oserait les déranger.

Le gabian n’hésite pas à donner de la voix et peut se montrer agressif si on approche trop de son nid… (photo © S. Wroza / Museum national d’histoire naturelle)

C’est pour cette raison que les Marseillais ont tendance à prendre en grippe les gabians, d’autant que ces derniers sont plutôt casaniers et ont tendance à revenir pondre chaque année au même endroit. Une fois qu’ils ont élu domicile sur votre balcon ou votre terrasse, il devient difficile de les en chasser et mieux vaut ne pas trop s’approcher au risque de se prendre un coup de bec agressif. A tel point d’ailleurs que le service Allo Mairie, que tout Marseillais appelle pour un oui ou pour un non, est débordé d’appels de mamies en colère qui exigent que l’on vienne illico les débarrasser de ces encombrants voisins qui ont élu domicile sur leur balcon et qui les empêchent de dormir avec leurs cris stridents…

L’espèce étant protégée, la ville de Marseille doit demander périodiquement une dérogation pour destruction, limitée actuellement à 375 individus par an. Cela lui permet d’intervenir régulièrement, de préférence de manière préventive en empêchant l’accès, par des filets notamment, aux zones de nidification potentielles, voire en détruisant les œufs lorsque la ponte a déjà eu lieu. Pour cela, un prestataire spécialisé vient pulvériser sur les œufs un produit imperméabilisant qui empêche leur développement sans les casser (ce qui entrainerait systématiquement une nouvelle ponte de substitution !). Mais une fois les œufs éclos, il n’y a plus grand-chose à faire, sinon attendre que les petits grandissent, sauf si vraiment les parents ont élu domicile dans un endroit particulièrement vulnérable comme une crèche ou une école maternelle…

Nuée de gabians affamés sur la décharge d’ordures ménagères du Mentaure à La Ciotat en 2013 (source © La Provence)

Heureusement, la période du laisser-aller où les bennes à ordures se contentaient de déverser en plein air leur cargaison de nourriture gaspillée, commence à prendre fin. L’immense décharge d’Entressen, qui a engraissé des générations de gabians, a fini par fermer en 2010 et celle du Mentaure, à La Ciotat, en 2013, mais il reste encore en exploitation le site de Septème-les-Vallons : les gabians marseillais n’ont pas fini de se remplir la panse, même si leurs effectifs ont déjà fortement diminué, ne dépassant plus désormais les 13 000 couples, selon les dernières évaluations…

L. V.

Et pour en savoir plus, n’hésitez-pas à visionner ce très beau film de Pierre Meynadier, qui date déjà de quelques années (2012), intitulé Marius Gandolfi, le gabian…

Alerte : les gorgones se meurent !

25 septembre 2022

Le réchauffement climatique a encore fait une nouvelle victime ! Depuis la mi-août 2022 les alertes se multiplient dans le milieu des plongeurs méditerranéens : les gorgones, ces magnifiques ramifications colorées qui tapissent les tombants du Parc national des Calanques sont en train de dépérir de manière spectaculaire. Les premières observations ont été faites après les gros orages du 17 août 2022 qui ont balayé la région et fait, une nouvelle fois déborder le Vieux-Port de Marseille, faute de gestion des eaux pluviales adaptée au régime méditerranéen.

Bouquet de gorgone en train de dépérir dans le Parc des Calanques (photo © Patrick Bonhomme / Parc national des Calanques)

Dès le lendemain, des plongeurs se sont inquiétés d’observer un blanchissement inexorable des branches de gorgone, ces bouquets admirables de couleur vive qui constituent un des principaux attraits des fonds méditerranéens. Dès lors, les scientifiques ont commencé à multiplier les observations sur les différentes aires marines protégées de la côte provençale où les gorgones pourpres Paramuricea clavata forment de larges colonies qui se fixent sur les substrats rocheux des fonds marins situés entre 7 et 110 mètres de profondeur.

Le plus souvent pourpre, parfois jaune, les gorgones comme les coraux sont des colonies constituées d’un squelette souple en forme de ramification arborée que se partagent les polypes, de petits animaux munis de tentacules, rattachés à la grande famille des cnidaires qui comprend aussi les méduses ou les anémones de mer. Grâce à cette disposition en éventail le long des branches de l’arborescence généralement disposée perpendiculairement au courant dominant, les polypes filtrent l’eau avec leurs tentacules et se nourrissent ainsi de micro-organismes.

Colonie de gorgone pourpre dans les calanques marseillaises (photo © H Thédy / Parc national des Calanques)

Ces colonies qui tapissent le talus continental en Méditerranée occidentale ont une croissance excessivement lente de l’ordre de 2 à 3 cm par an, mais leur longévité peut atteindre une cinquantaine d’années. Elles forment ainsi une véritable forêt sous-marine qui, à l’instar des grandes barrières de corail qui ceignent les atolls polynésiens, constituent un biotope particulièrement favorable, servant de refuge à une grande variété d’espèces sous-marines. On considère ainsi que pas moins de 15 à 20 % des espèces connues en Méditerranée se concentre à proximité de ces forêts de gorgones, ce qui explique que les plongeurs en soient aussi friands.

Justement, depuis un mois maintenant, les plongeurs ne cessent de multiplier les alertes, constatant avec désespoir que les gorgones de Méditerranée commencent par se nécroser, blanchissent et deviennent cassantes puis finissent par mourir sur pied. Les chercheurs du Parc national des Calanques et de nombreuses associations locales dont Septentrion Environnement, qui œuvre pour la sauvegarde des richesses sous-marines de la Méditerranée, se relaient pour inspecter l’ensemble des spots où ces gorgones sont particulièrement développées.

Un plongeur inspecte des gorgones en train de dépérir dans le Parc national des Calanques (photo © Olivier Bianchimani / 20 minutes)

Et partout le constat est le même : un véritable spectacle de désolation, comme lorsque, au lendemain d’un feu de forêt, on inspecte avec tristesse et dans un silence de mort, le sol couvert de cendre et les moignons noircis de ce qui était la veille encore une magnifique forêt verdoyante, bruissant du chant des oiseaux.

De nombreux prélèvements ont été réalisés pour analyser en laboratoire les causes sans doute multiples de ce véritable massacre qui s’est produit en l’espace de quelques semaines et qui a déjà décimé, selon les premières estimations, 90 % des colonies de gorgones dans les Calanques et plus largement depuis la Côte bleue jusque sur les rivages du Var. Plusieurs facteurs peuvent en effet se combiner pour expliquer cette mortalité inhabituelle : processus biologiques complexes, modification du microbiote associé, survenue d’agents pathogènes, facteurs génétiques de résistance plus ou moins grande au stress thermique, etc.

Prélèvement de gorgones jaunes Eunicella cavolinii pour analyse génétique (photo © T. de Bettignies / MNHN)

Mais la raison principale de ce dépérissement soudain est d’ores et déjà parfaitement identifiée et ne fait aucun doute pour les scientifiques. C’est bien une fois de plus le réchauffement climatique qui en est le responsable, car les gorgones sont extrêmement sensibles aux variations de température. Or cet été, la température de l’eau sur nos côtes méditerranéennes a atteint des records jamais enregistrés, jusqu’à 27 °C à 30 m de profondeur ! C’est trop pour les gorgones qui ont littéralement séché sur pied…

Ce n’est certes pas la première fois que de telles canicule sont observées dans nos régions et l’on avait déjà constaté des épisodes sévères de dépérissement des gorgones pourpres dans les aires marines protégées de Méditerranée où elles font l’objet d’un suivi scientifique, notamment en 1999, 2003, 2006 et 2009, justement à l’occasion de périodes marquées par de fortes canicules prolongées.

Mais lors de ces épisodes antérieurs, le taux de mortalité n’avait guère dépassé 10 à 15 %, ce qui permet une survie des colonies. Il n’en sera peut-être pas de même après cet été 2022 excessivement meurtrier… Sachant qu’il faut une cinquantaine d’années pour reconstituer une colonie ainsi décimée, il est probable que l’on n’est pas près de revoir le doux frémissement des ramures pourpres de gorgones sur les tombants des Calanques, d’autant que toutes les modélisations annoncent une accentuation de la fréquence et de la sévérité des épisodes de canicules dans les années à venir : on commence à assister aux premiers effets probablement irréversibles du changement climatique…

L. V.

On a trouvé le Trésor de Carpiagne…

24 mai 2022

Carpiagne, pour les Marseillais et, plus encore sans doute pour les Carnussiens, lieu de villégiature traditionnel de nombreux officiers, c’est avant tout le camp militaire installé sur le plateau qui s’étend entre le col de la Gineste et les hauts de Cassis. 1500 hectares au total de garrigues rocailleuses et pelées, situées pour l’essentiel sur le territoire communal de Marseille malgré leur caractère sauvage et isolé, mais dont une petite partie empiète aussi, à la marge, sur les communes voisines d’Aubagne et de Cassis.

Vue partielle des bâtiments du camp militaire de Carpiagne, au milieu des montagnes (source © Légion étrangère)

Ce haut plateau quasi désertique et naturellement fortifié par les montagnes escarpées qui l’entourent, dont le bastion formidable du Mont Puget qui surplombe la grande cité phocéenne, ne pouvait qu’attirer l’œil des militaires qui, en 1895 s’approprient, par voie de justice, ces terres caillouteuses et brûlées par le soleil. L’idée est d’en faire un champ régional de manœuvre de tir, dans ce vaste espace reculé et perché, à l’abri des regards et des passants.

Pendant la Première guerre mondiale, le camp militaire sert à héberger des prisonniers de guerre allemands et autrichiens et l’aménagement se poursuit progressivement jusqu’à permettre, à la veille de la Seconde guerre mondiale, d’accueillir plus d’un millier d’hommes qui s’y entraînent au tir, au lancement de grenades et aux manœuvres de chars.

Chars d’assaut au camp de Carpiagne dans les années 1930 (source © Monsieur Légionnaire)

Occupé en 1942 par les Allemands suite au débarquement des alliés en Afrique du Nord, le camp sert alors de site d’entraînement pour les commandos anti-chars de la Wehrmacht, jusqu’au 22 août 1944, lorsque plusieurs Goums du 2e groupe de Tabors marocains débarqués à Fréjus, partent à l’assaut du camp de Carpiagne depuis les hauts de Carnoux, avant de poursuivre leur progression vers la ville de Marseille, libérée le 24 août.

Carte postale ancienne montant le camp militaire de Carpiagne dans les années 1930 (source © Généanet)

Un temps placé sous le contrôle des troupes américaines, le camp de Carpiagne redevient un centre d’instruction en 1946, sous l’impulsion du général de Lattre de Tassigny. En 1964, il devient le Centre d’instruction de l’arme blindée et de la cavalerie du 11e régiment de cuirassiers, lequel fusionne en 1999 avec le 1er régiment, avant d’être remplacé en 2009 par le 4e régiment de dragons, une unité de cavalerie équipée de chars Leclerc. Dissoute en 2014, il laisse la place au 1er régiment étranger de cavalerie, jusque-là installé à Orange, et qui est équipé de chars AMX 10 RC-R et de véhicules blindés légers.

Le 22 juillet 2009, la France entière avait découvert l’existence de ce camp militaire situé sur le territoire communal de la deuxième ville de France, aux portes du massif des Calanques : suite à la négligence d’un adjudant qui avait oublié de faire retirer les balles traçantes des munitions utilisées lors d’un exercice de tir, la garrigue prend feu vers 13h30 et les flammes, attisées par un fort vent de sud, ne tardent pas à franchir le Mont Lantin avant de dévaler vers les faubourgs de Marseille.

Incendie parti de Carpiagne le 22 juillet 2009 (source © Coeur naturiste)

Près de 1200 hectares sont ravagés dans les quartiers de Saint-Loup, La Barasse, La Valbarelle et les Trois-Ponts et pas moins de 500 personnes doivent être évacuées préventivement en toute urgence. Jamais avare de leçon de morale, le président d’alors du Département, Jean-Noël Guérini, toujours sénateur à ce jour malgré sa condamnation en appel, déclare, tout en nuance : « Même dans notre Armée, il y a des gens stupides. J’espère qu’elle honorera ses engagements et participera au nettoyage et au reboisement du massif. Quand la bêtise humaine l’emporte sur la responsabilité, il faut réparer »…

Mais avant d’être un camp militaire, Carpiagne a eu une riche histoire que l’on peut désormais découvrir, de manière – à peine – romancée, dans un petit roman historique fabuleux que vient de publier Pierre Vigoureux, un auteur marseillais prolixe qui vient de faire paraître son onzième ouvrage depuis 2010, toujours aux éditions de la Fenestrelle, une maison d’édition gardoise installée dans la petite commune de Brignon, près d’Uzès, un peu en amont du Pont du Gard. Spécialisé dans la valorisation du patrimoine historique et culturel cévenol, cet éditeur s’est naturellement fait l’écho des premières publications de Pierre Vigoureux, ancrées justement dans l’histoire locale.

Couverture du livre de Pierre Vigoureux intitulé Le trou de mémoire… (source © Éditions la Fenestrelle)

Mais ses derniers romans font plutôt référence à un autre terroir, celui justement de Cassis où se déroule l’histoire romanesque de son ouvrage intitulé Le Cap Canaille pour seul témoin, publié en 2021. C’est aussi le cas du précédent, intitulé Le trou de mémoire, un roman historique dont le théâtre est celui de Cassis et du massif des calanques avec ses multiples gouffres karstiques que Pierre Vigoureux connaît bien pour faire partie de ces passionnés de spéléologie qui traquent les passages souterrains de l’eau vers les rivières mystérieuses de Cassis

Son dernier roman, intitulé Le Trésor de Carpiagne, se déroule lui aussi dans ce décor majestueux des Calanques, précisément sur ce haut plateau de Carpiagne, tellement désolé qu’il n’était bon qu’à servir de pâturage pour les chèvres, d’où l’étymologie probable de son nom, et dont on revit l’histoire mouvementée au gré des deux derniers millénaires. Une histoire plus riche qu’on ne l’imagine puisque l’on apprend que les Templiers avaient édifié, à l’emplacement actuel du camp militaire dont l’une des bâtisses ancienne en a d’ailleurs repris les fondations, une ferme fortifiée qui servait d’abri et de refuge au temps des Croisades.

Bien entendu, qui dit Templiers dit suspicion de trésor enfoui, dont la quête est l’un des fils rouges de ce court roman, à dévorer d’une traite et dont on se gardera bien de dérouler les péripéties… Passé aux mains des Hospitaliers et dépendant du Grand-Prieuré de Saint-Gilles, le domaine est cédé au XIVe siècle à l’Ordre mendiant de Saint-Augustin qui y crée un monastère et une modeste église. Et en 1520, c’est la riche famille marseillaise des Dauria qui se porte acquéreur du prieuré alors en décrépitude, tout en continuant à verser un loyer en nature à l’ordre des Hospitaliers. Racheté en 1647 par Françoise de Gérente, veuve de Pierre de Moustiers, le domaine continuera à produire un peu de blé et d’huile d’olive jusqu’à ce que l’armée finisse par jeter son dévolu sur ces terres caillouteuses et reculées, plus propres à servir de champ d’exercice aux légionnaires qu’à l’agriculture même extensive, tout en constituant un cadre naturel prompt à ravir les randonneurs et un cadre historique d’une grande richesse pour ce roman, à lire absolument !

L. V.

La rade de Marseille, patrimoine de l’humanité ?

18 septembre 2021

Décidément, ce fameux Congrès mondial de la nature qui s’est tenu début septembre 2021 à Marseille a été l’occasion d’annonces tonitruantes. Le Président de la République en personne y a notamment évoqué sa volonté de porter, d’ici 2027, à 5 % la part de l’espace maritime méditerranéen en France bénéficiant d’une « protection forte », et peut-être de l’étendre ensuite à 10 % d’ici 2030, ce qui est considéré comme un seuil minimal pour que cela ait un impact réel sur la biodiversité. Il faut dire que cette part n’excède pas 0,2 % actuellement, ce qui est tout à fait insuffisant, surtout lorsque des braconniers profitent des zones de non pêche pour y faire leur marché, comme cela a été le cas pendant des années au cœur même du Parc national des Calanques !

Emmanuel Macron au Congrès mondial de la nature à Marseille le 3 septembre 2021 (photo © Patrick Gherdoussi / Libération)

Mais le maire de Marseille, Benoît Payan, n’est pas non plus passé inaperçu à ce même Congrès mondial de la nature qui se tenait pour la première fois dans la cité phocéenne, en y annonçant son projet de faire classer la rade de Marseille au patrimoine mondial de l’UNESCO. « C’est quelque chose d’extraordinaire que l’on a à Marseille, avec 57 km de littoral, de biodiversité et d’histoire à protéger, c’est un espace naturel urbain incroyable, avec un passé industriel. Il s’agit pour nous de le sanctuariser et de le protéger pour savoir véritablement le léguer et le transmettre à ceux qui viendront après nous » s’est ainsi enflammé le maire à la tribune du congrès.

Benoît Payan au Congrès mondial de la nature organisé par l’UICN à Marseille le 3 septembre 2021 (source © Twitter)

Une annonce qui a produit son effet, ce linéaire de 57 km de littoral pour la deuxième ville de France étant en soi de nature à frapper les esprits car peu de communes françaises peuvent s’enorgueillir d’un tel patrimoine, d’autant que certains n’hésitent pas à porter ce linéaire total à 115 km en comptant toutes les îles éparpillées au large de l’agglomération. Et le Maire n’a pas tort de mettre en avant la richesse patrimoniale de ce littoral exceptionnel à plus d’un titre, tant pour la beauté sauvage de ses paysages des calanques aux falaises abruptes tombant dans la Grande Bleue, que pour la profondeur historique de cette rade qui servait déjà de sanctuaire aux hommes préhistoriques venus y laisser l’empreinte de leur main il y a plus de 27 000 ans avant d’y voir s’implanter une petite colonie grecque issue d’Asie mineure et venant y créer, 600 ans avant J.-C., un comptoir commercial au pied des oppidums celto-ligures qui occupaient alors les points hauts du territoire.

Les îles de l’archipel du Frioul dans la rade de Marseille avec la ville en arrière-plan (photo © Camille Moirenc / 438)

Au fil des siècles, l’emprise urbaine sur ce littoral de rêve ne s’est pas faite sans heurts. L’industrialisation, justement reléguée le long des côtes rocheuses jugées alors inhospitalières et hors des limites de la ville, y a fait des ravages, avec ses usines de soude et ses installations métallurgiques laissant d’immondes crassiers de sols pollués en bordure même de la mer tandis que les fonds marins se chargeaient en plomb, zinc, arsenic et autres joyeusetés. Les rejets en mer des fameuses boues rouges issues de l’usine d’alumine de Gardanne et qui se sont accumulées année après année au large de Cassis ont bien contribué aussi à la dégradation de la biodiversité autrefois d’une richesse extrême.

Les excès de la pêche industrielle et du braconnage de loisir ont fortement contribué aussi à cette perte irréversible de la biodiversité locale, de même que l’explosion du trafic maritime avec ses multiples impacts sur la qualité de l’air et des eaux, mais aussi les nombreux déchets et pollutions générés par les bateaux de croisière comme par les tankers ou les porte-containers, sans même parler des nuisances sonores qui perturbent la faune marine ou des ancres qui arrachent les posidonies et favorisent le développement des espèces invasives.

Une bétonisation de la frange littorale marseillaise (ici le Cercle des Nageurs, sur la plage des Catalans) qui s’est faite au mépris de la préservation du rivage (source © Tourisme Marseille)

Et encore faudrait-il ajouter à ce tableau déjà bien sombre les effets de l’urbanisation et de la bétonisation qui n’hésite pas à empiéter sur le domaine maritime, mais aussi des activités balnéaire qui contribuent à souiller les criques baignables, et surtout les multiples déchets et pollutions charriés par les cours d’eau dont l’Huveaune et les Aygalades ainsi que tout ce qui provient du réseau d’eaux pluviales, des rejets d’eau usées via l’exutoire de Cortiou en plein cœur du Parc national des Calanques et des envols de déchets urbains qui finissent tous par atterrir dans la Méditerranée qu’ils contribuent largement à rendre impropre au développement de la flore et de la faune qui en faisaient la richesse naturelle.

Déchets sur le littoral méditerranéen, une source majeurs de dégradation de l’écosystème… (source © You matter)

Bref, il serait grand temps en effet d’attraper le sujet à bras le corps et d’engager sans tarder les actions de nature à préserver un tant soit peu cette richesse exceptionnelle du littoral marseillais pour les générations futures. L’idée d’un classement de ce littoral au patrimoine mondial de l’UNESCO, pour symbolique qu’elle soit, relève assurément de cette logique qui consiste à braquer les projecteurs sur un problème qui concerne tout un chacun puisque chaque habitant de l’agglomération marseillaise est nécessairement à la fois responsable de cette dégradation inexorable de ce patrimoine et en même temps bénéficiaire des efforts qui pourront être faits pour le préserver.

Certes, l’inscription sur cette liste du patrimoine mondial de l’humanité n’aura pas d’effet direct, ni en termes de réglementation (déjà bien fournie, mais pas toujours appliquée avec la rigueur nécessaire), ni en termes de financement. Voir demain figurer la rade de Marseille au rang de cette liste mondiale de « biens culturels et naturels présentant un intérêt exceptionnel pour l’héritage commun de l’humanité » , parmi plus de 1000 sites actuellement classés dont 49 déjà en France, aurait néanmoins la vertu d’inciter tous les acteurs concernés – et ils sont nombreux ! – à mieux prendre en considération ce patrimoine jadis exceptionnel et aujourd’hui en danger, qu’il convient de préserver voire de régénérer pour le bénéfice de toute l’humanité.

Bien sûr, certains pointent les effets pervers d’une telle inscription qui pourrait inciter à augmenter la notoriété et donc la fréquentation du site déjà très vulnérables et où l’on envisage au contraire de limiter l’accessibilité dans certaines calanques. L’exemple du golfe de Girolata et de la réserve de Scandola, en Corse, qui bénéficient déjà d’un tel classement incitent de fait à la prudence. Pour autant, affirmer l’intérêt patrimonial majeur de la rade de Marseille aurait du sens et obligerait sans doute à regarder d’un autre œil cette beauté qui s’étale à nos portes et dont nous avons trop tendance à négliger la vulnérabilité ; chiche ?

L. V.

Après le pass sanitaire, le pass calanques ?

28 juillet 2021

Les Calanques de Marseille sont victimes de leur succès ! En 8 ans, le nombre de visiteurs a triplé, atteignant désormais les 2 500 personnes par jour pendant la saison estivale, avec même des pointes à 3 500 personnes. L’an dernier, près de 3 millions de touristes ont été dénombrés sur le territoire marseillais pour les seuls mois de juillet et août 2020 : un record d’affluence qui se traduit par une surfréquentation dramatique sur les sites naturels vulnérables qui constituent le massif des Calanques.

Les sols fragiles à la végétation clairsemée sont piétinés sans vergogne par des bataillons de vacanciers, tongs aux pieds et glacière à la main, croyant se rendre à la plage et souvent mal équipés pour arpenter les chemins caillouteux et escarpés qui conduisent aux calanques. Attirés par des images de criques paradisiaques où l’eau est couleur turquoise, ils s’engagent parfois imprudemment sur des sentiers de montagne exposés aux chutes de pierres et au soleil qui cogne, jetant négligemment leurs papiers gras derrière les buissons de cistes, faute de poubelles installées le long des chemins.

La calanque d’En-Vau, prise d’assaut en période estivale (photo © Z. Bruyas / Parc national des Calanques)

Une surfréquentation qui se traduit aussi par des embouteillages sur les rares routes d’accès, des batailles homériques pour la moindre place de parking et de nombreux accidents qui obligent à mobiliser les services de secours au-delà du raisonnable. Bref, tout le monde en est conscient : il est temps de réguler un minimum l’accès à ce milieu naturel préservé mais particulièrement exposé, pour ne pas voir ce patrimoine magnifique se dégrader inexorablement. Les responsables du Parc national des Calanques le clament haut et fort depuis plusieurs années déjà et son président, Didier Réault, affirme que les calanques « ne pourront pas supporter longtemps une telle surfréquentation ».

Un avis que la Ville de Marseille partage désormais. Le 21 avril 2021, l’adjoint en charge du tourisme durable, Laurent Lhardit, a ainsi estimé qu’il « faut amplifier les moyens dévolus à l’accueil des touristes et réduire ceux dévolus à la promotion de la ville ». Une position qui va clairement à l’encontre de celle de l’Office métropolitain du tourisme, aux mains de la Métropole, qui a prévu pour 2021 un budget de plus d’un million d’euros pour des actions de communication destinées à attirer encore davantage de touristes… Au contraire, le site officiel du Parc national des Calanques affiche la couleur et cherche à dissuader le chaland, photos à l’appui, en dépeignant d’entrée les calanques comme un « massif montagneux en bord de mer qui offre peu de plages. Situées au creux des criques, dénuées d’équipements, elles sont souvent difficiles d’accès, exiguës et prises d’assaut pendant la période estivale »…

Surfréquentation en été dans la calanque de Sugiton (photo © Valérie Vrel / La Provence)

Mais les messages de prévention sont manifestement insuffisants pour dissuader l’afflux de visiteurs qui a doublé à En-Vau et Sormiou au cours de l’été 2020 et qui n’en finit pas de croître. Depuis le mois de mai 2021, le mouillage des embarcations dans les calanques d’En-Vau et de Port Pin est dorénavant interdit. Et le 13 juillet 2021, le Parc national des Calanques a annoncé que, dès 2022, il sera désormais nécessaire de réserver sa place pour pouvoir accéder au massif, via une application en ligne qui permettra de limiter à tout moment la jauge de fréquentation entre 400 et 500 personnes.

L’accès restera gratuit (pour le moment !) et la réservation sera possible jusqu’à 4 semaines à l’avance mais c’est quand même un rude coup porté à la liberté des amoureux de ce massif naturel et l’on entend déjà les commentaires outrés hurlant à l’atteinte intolérable contre les libertés individuelles fondamentales et se déchaînant contre les oukases des ayatollahs de l’environnement qui prendraient prétexte de la nécessité de préserver le patrimoine naturel pour en interdire l’accès de manière abusive…

Ballade dans le massif des Calanques (photo © Sylvain Paret / Trekking et voyage)

Les adeptes des ballades dans ce milieu naturel exceptionnel qu’est le massif des Calanques ne pourront bien évidemment que regretter qu’il faille passer par des mesures de régulation aussi draconiennes pour endiguer l’afflux de visiteurs. Mais il faut raison garder et admettre que la préservation de cet espace fragile mérite bien quelques contraintes individuelles. A force de déclamer que « le client est roi », que chacun doit pouvoir « jouir sans entrave » et que le respect des libertés personnelles est la première des valeurs, notre monde consumériste et libéral nous ferait presque oublier que la vie en société exige aussi que l’on respecte certaines règles communes qui peuvent être perçues comme des contraintes mais qui sont nécessaires pour assurer le bien être de tous et la survie de notre environnement que nous léguons aux générations futures…

Une évidence que la plupart des sociétés humaines, souvent dépeintes comme primitives, avaient pourtant parfaitement intégrée mais que certains d’entre nous ont parfois tendance à oublier. Accepter ce qui est perçu comme une contrainte individuelle parce que cela participe de l’intérêt général ne va plus de soi pour tout le monde…

Manifestation à Marseille contre le pass sanitaire le 24 juillet 2021 (photo © Clément Mahoudeau / AFP / Info TV5 Monde)

Il en est d’ailleurs de même dans le domaine sanitaire. Malgré la pandémie de Covid-19 et ses conséquences dramatiques pourtant largement mises en avant par les médias, certains individus continuent à vouloir privilégier leur confort individuel en s’opposant à toute contrainte imposée par l’État, depuis le port du masque et le respect des gestes barrières jusqu’à la vaccination qui est par essence une mesure de prophylaxie collective et ne peut être efficace que si elle est pratiquée à grande échelle et non pas soumis aux caprices et aux croyances personnelles.

Garder son libre arbitre et faire preuve d’esprit critique face aux décisions politiques qui peuvent relever d’un certain arbitraire, voila qui est tout à l’honneur d’un citoyen éclairé et vigilant. Attention cependant à ne pas tomber dans l’excès inverse en perdant de vue le sens de l’intérêt général à force de vouloir trop mettre en avant sa propre liberté individuelle !

L. V.

L’œil était sous le pont et regardait la mer…

24 juillet 2021

Certains tags ne passent pas inaperçus… C’est le cas de cet œil géant qui avait été peint sur la Corniche, à Marseille, au niveau de l’anse de la fausse monnaie. Pourtant astucieusement caché sous un ouvrage de franchissement entre deux rochers, dans un renfoncement discret, cette énorme pupille d’un bleu éclatant n’était visible que de la mer et sa présence ne pouvait être devinée par tous ceux qui empruntaient la route en encorbellement passant juste au dessus.

L’œil géant caché discrètement sous le pont de la corniche (photo © Gérald Passédat / France bleu)

Cet œil énigmatique n’avait cependant pas échappé à la vigilance des réseaux sociaux qui se répandaient en conjecture quant à sa signification. Surnommé « le cyclope du littoral » par certains, cet œil n’avait, semble-t-il, pas pour but de conseiller au passant d’ouvrir l’œil à l’approche de cette calanque minuscule située en plein cœur de Marseille, juste après la plage de Malmousque et au nom étrange d’anse de la fausse monnaie.

Abritant quelques bateaux dans son port minuscule et barrée à l’entrée par l’énorme pont à trois arches qui permet son franchissement par la route de la Corniche, cette calanques portait le nom de Lamonoy sur la carte dressée en 1736 par Jacques Ayrouard, pilote réal des Galères du Roy, réputé fin connaisseur de la rade de Marseille et soucieux du détail. C’est en 1830 seulement qu’apparaît sur une carte dessinée par Delaveau, le nom actuel d’Anse de la fausse monnaie. Quant à savoir pourquoi et comment l’on est passé à cette nouvelle appellation pittoresque et intrigante, on se perd bien évidemment en conjectures, l’imagination marseillaise ne manquant pas pour expliquer ce glissement…

Le pont qui barre l’entrée de l’anse de la fausse monnaie à Marseille (photo © Fred D. / Photos Provence)

Une des hypothèses avancée par certains serait que le nom fait allusion à la banqueroute survenue en 1720 qui laissa sur la paille le conseiller à la Cour des Comptes, Bernard de La Monnoye, poète et écrivain membre de l’Académie française depuis 1713. Séduit par le système mis au point par l’Écossais John Law qui introduit en France, sous la régence de Philippe d’Orléans, l’émission de papier-monnaie sous forme de titres boursiers, le poète, amateur de littérature grecque et latine, y place la totalité de sa fortune et se retrouve obligé de revendre jusqu’à ses médailles académiques lorsque le système s’effondre brutalement. De là à ce que le vallon de Lamonoy se transforme, sous l’effet du franc-parler marseillais, en anse de la fausse monnaie, il y a peut-être un pas, mais l’étymologie des noms de lieux a connu pire…

Toujours est-il que cet œil d’un bleu éclatant, peint sur le mur de soutènement de la route, rappelle furieusement les talismans en verroterie que l’on trouve à pleins bacs dans toutes les boutiques de souvenir autour de la Méditerranée, supposé conjurer le mauvais œil, à l’instar de la tradition turque du « Nazar boncuk ». Dans la croyance populaire ottomane, il est en effet solidement établi que les gens blonds aux yeux bleus possèdent un fort pouvoir de nuisance. L’œil bleu symbolise dont le mauvais sort et l’amulette qui le représente est sensée le combattre. Lorsqu’elle se brise malencontreusement, c’est tout simplement qu’elle a joué son rôle en repoussant le mal, et qu’il convient donc de la remplacer par une autre…

Vente d’amulettes nazar boncuk en Turquie (photo © Nathalie Ritzmann / Du bretzel au simit)

Une croyance très efficace pour faire marcher le commerce des verriers d’Izmir, les premiers à lancer cette industrie à la fin du XIXe siècle, au moment du déclin de l’empire ottoman, mais leur succès a fait des émules, d’abord dans les pays voisins, de l’Azerbaïdjan jusqu’à l’Iran sans oublier bien sûr les éternels rivaux grecs. A tel point que l’on trouve désormais dans toutes les boutiques pour touristes de la Méditerranée ces amulettes en verre de toute taille, à suspendre à son rétroviseur ou à porter autour du cou.

L’œil gigantesque peint sous la route de la corniche avait peut-être pour rôle de protéger du mauvais sort les jeunes Marseillais qui ont pris de tout temps l’habitude de plonger dans la mer depuis les rochers situés le long de la Corniche. Une pratique particulièrement périlleuse et d’ailleurs interdite depuis 2016 par un arrêté municipal, mais qui continue d’attirer les adolescents inconscients du risque.

L’œil qui surveille les plongeurs de la corniche… (photo © Dominique Milherou / Tourisme Marseille)

En tout cas, le chef étoilé Gérald Passédat, qui officie au restaurant du Petit Nice, de l’autre côté de l’anse, n’a pas apprécié la présence de cet œil gigantesque visible depuis la terrasse de son restaurant chic où le menu est à 270 €. Il a donc appelé la mairie de Marseille qui a aussitôt envoyé une équipe de techniciens, ce jeudi 22 juillet 2021, pour faire effacer ce tag qui n’était pas à son goût.

L’œil en céramique scellé depuis 1904 au dessus de la calanque de l’œil de verre (source © France Jeditoo)

Aussitôt dit, aussitôt fait et tant pis pour les amateurs de land art qui trouvaient plutôt sympathique cet œil bienveillant discrètement niché sous l’encorbellement de la Corniche. Il leur reste du moins le fameux œil de verre en céramique, scellé depuis le 13 novembre 1904 dans le rocher au niveau d’un passage délicat qui surplombe la calanque de l’œil de verre, dite aussi calanque de Saint-Jean de Dieu. Clin d’œil astucieux au nom de cette calanque qui viendrait du Provençal aigo-vèrs, désignant une ligne de crête entre deux bassins versants. Plus difficile d’accès que l’œil désormais effacé de l’anse de la fausse monnaie, cet œil de verre qui pleure des larmes de sang continue néanmoins à veiller sur les randonneurs qui s’aventurent sur ce chemin quelque peu exposé.

L. V.

Feux de forêts : les pompiers surveillent de loin

17 juillet 2021

Pour surveiller le danger comme pour repérer sa proie, rien de tel que de prendre de la hauteur. Tous les prédateurs l’ont compris depuis longtemps, depuis le jaguar qui se perche dans les arbres et saute sur le dos de sa malheureuse victime jusqu’à l’aigle qui tournoie dans les airs pour repérer le moindre lapereau qui risquerait un œil hors de son terrier. Ce n’est pas à un vieux singe qu’on apprend à faire des grimaces et, en digne descendant des grands singes arboricoles, l’homme n’a pas mis longtemps à appliquer cette méthode. Les tours de guet remontent à la plus haute antiquité et la vigie que l’on hissait en haut du mât des bateaux n’avait pas d’autre fonction que de s’abîmer les yeux à scruter l’horizon pour y détecter les plus tôt possible la moindre voile hostile.

La vigie, une fonction popularisée par les albums d’Astérix le Gaulois (source © BD Encre)

Rien d’étonnant donc que les soldats du feu se soient inspiré de cette technique ancestrale pour essayer de prendre de la hauteur afin de surveiller les massifs forestiers en plein cœur de l’été, surtout lorsque souffle le mistral et que tout peut s’embraser à la vitesse de l’éclair. Mais une tour de guet ne fait au mieux que quelques dizaines de mètres de hauteur et ne permet guère de voir très loin tout en mobilisant une pauvre sentinelle qui a bien du mal à maintenir son niveau de vigilance dans la durée.

Les pompiers sont donc passés à la vitesse et surtout à la hauteur supérieure en s’inspirant des techniques de surveillance aérienne qui ont fait leurs preuves sur la champs de bataille. Le récent conflit du Haut-Karabagh l’a encore montré, au cours duquel les drones acquis par l’Azerbaïdjan auprès de ses alliés turcs et israéliens ont prouvé leur redoutable efficacité et largement contribué à l’écrasante déroute des forces armées arméniennes.

Drone utilisé par l’Azerbaïdjan capturé par l’armée arménienne (photo © Aram Nerseyan / Sputnik / Le Point)

Sauf que les drones que l’armée française emploie aussi à gogo dans la guerre qu’elle mène depuis des années au Sahel contre les rebelles djihadistes présentent une petite faiblesse liée à leur faible durée d’autonomie. Comme tout véhicule électrique, il faut périodiquement revenir au port pour recharger les batteries, ce qui ne facilite pas les missions de surveillance permanente.

C’est pourquoi le bataillon des marins-pompiers de Marseille, une unité de la Marine nationale traditionnellement mise au service de la Ville de Marseille, a préféré en revenir à des techniques largement éprouvées depuis les champs de bataille de la première guerre mondiale, à savoir le bon vieux ballon dirigeable. Celui-ci n’est pas une invention récente puisque dès 1783 le général Jean-Baptiste Marie Meusnier de La Place en avait imaginé les principaux organes de direction. Mais il avait fallu attendre l’inventeur français Henri Giffard pour concevoir et construire le premier ballon dirigeable. Équipé d’un moteur à vapeur, son aérostat de 44 m de long parcourut en 1852 une distance de 27 km entre l’hippodrome de Paris et Élancourt.

Le premier ballon dirigeable construit par Henri Giffard en 1852 (source © Portail aviation)

Un vol inaugural qui allait ouvrir la voie à une technique en plein essor à la fin du XIXe siècle. Les appareils se perfectionnent rapidement et la Première guerre mondiale offre un terrain de jeu idéal pour les frères Zeppelin et quelques autres constructeurs allemands, passés maîtres dans l’art de construire des dirigeables rigides de plus en plus monstrueux pour effectuer des vols de reconnaissance et participer à des missions de bombardement.

Un peu abandonné à partir des années 1930 à cause d’une série de catastrophes dont celle du Hindenbourg qui avait pris feu le 6 mai 1937 près de New York lors d’un vol commercial avec 97 personnes à bord, le procédé est donc en train de revenir en force avec des appareils nettement plus performants. Plusieurs constructeurs sont d’ailleurs installés dans la région, autour du pôle d’Istres mais aussi à La Ciotat où est justement implantée la société A-NSE qui a construit le ballon que viennent d’acquérir les marins-pompiers de Marseille.

Le nouveau ballon sonde des marins-pompiers de Marseille (photo © Fabien Eustache / BMPM / La Provence)

Gonflé à l’hélium et mesurant 13 m de longueur, ce ballon qui volera à une altitude de 500 m et permettra de surveiller les départs d’incendie dans un rayon de 10 km à la ronde, possède une autonomie de 10 jours, ce qui en fait un auxiliaire précieux pour la surveillance H24 des massifs forestiers. Capable de rester stable même avec des vents allant jusqu’à 82 km/h, ce qui était loin d’être le cas des premiers dirigeables particulièrement vulnérables aux mauvaises conditions climatiques, ce ballon est par ailleurs équipé d’un GPS, d’une caméra et de capteurs thermiques infra-rouge qui permettent de détecter à distance toute source d’émission de chaleur tel qu’un départ de feu.

Passés maître dans l’art de la communication et la manière de mettre en valeur l’action de leurs 2400 agents, les marins-pompiers avaient organisé début juillet 2021 une belle cérémonie dans leur caserne de Luminy, en présence de leur commandant, le contre-amiral Patrick Augier, et du maire de la ville, Benoît Payan, pour exposer leur beau jouet tout neuf tout en rappelant leur capacité à projeter en une heure jusqu’à 770 hommes aguerris pour lutter contre un départ de feu.

Benoît Payan avec le contre-amiral Patrick Augier passe en revue des marins-pompiers à Luminy le 6 juillet 2021 (photo ©
Arthur Weil-Rabaud / La Marseillaise)

Depuis le 12 juillet, le ballon, qui pour l’instant est simplement en location, fait donc l’objet d’une expérimentation, histoire de tester son comportement en conditions réelles. Espérons simplement que les marins-pompiers ne pousseront pas le zèle jusqu’à allumer un petit feu dans un coin reculé du massif des Calanques juste pour vérifier l’acuité visuelle de leur joli ballon…

L. V.

Pierre qui roule n’amuse pas tous

10 juillet 2021

Dans le massif des Calanques, il arrive que des blocs se détachent des parois rocheuses et se mettent en mouvement. Le phénomène est naturel, lié à l’érosion et au travail de sape de l’eau qui lentement s’infiltre dans les microfissures, dissout le calcaire et finit par découper la roche massive en blocs disjoints soumis aux dures lois de la gravité et qui débaroulent les pentes. Des éboulements qui peuvent être dangereux pour les passants, les adeptes de l’escalade ou même les baigneurs comme ce malheureux touriste allemand, enseveli le 5 février 2006 sous plusieurs tonnes de roche à Sugiton, dans la calanque des Pierres-Tombées, qui porte bien son nom.

La calanque des Pierres-Tombées après l’éboulement du 5 février 2006 (photo © BRGM / Observatoire régional des risques PACA)

Des pierres qui roulent le long des versants montagneux, rien de plus banal donc, même si les effets peuvent être désastreux lorsque ces blocs finissent par heurter un piéton ou un automobiliste malchanceux, où lorsqu’un bâtiment se trouve malencontreusement sur leur trajectoire. Les habitants du petit village pittoresque des Mées, niché dans la vallée de la Durance au pied des pittoresques Pénitents, se souviennent ainsi avec des frissons de ce 2 décembre 2019, lorsqu’une énorme masse rocheuse de 3 000 m³ s’est soudainement éboulée sur le village, détruisant 3 maisons et nécessitant l’évacuation d’une cinquantaine d’habitants…

Eboulement rocheux au dessus du village des Mées le 2 décembre 2019 (photo © Philippe Bouvet / RTM / CEREMA)

Moins banal est le fait de voir au large du massif des Calanques flotter nonchalement une grosse masse rocheuse. Surtout lorsque ce gros rocher se met en branle et se prend à faire la course avec les bateaux qui croisent dans le secteur. Bien évidemment, ce gros rocher facétieux qui au lieu de rouler le long des versant s’amuse à fendre l’écume et à se balader à la surface des flots au large du massif montagneux n’a rien de naturel.

Un rocher flottant se déplaçant à grande vitesse dans le massif des Calanques… (photo © Thomas Mailaender / La Provence)

Son concepteur, l’artiste parisien Julien Berthier, l’a mis à l’eau le 4 juin 2021 dans le cadre du Printemps de l’art contemporain, après plusieurs mois de travail. Invité en résidence d’artiste depuis octobre 2020 au Tuba Club des Goudes par l’artiste marseillais, plasticien et photographe, Thomas Mailaender, Julien Berthier a eu l’idée de fabriquer « un morceau de Calanques, comme si un élément du paysage s’était déplacé ». Baptisée l’Invisible, cette sculpture inédite et spectaculaire se fond en effet dans le paysage et un observateur peu attentif pourrait aisément la confondre avec un petit ilot naturel, détaché des falaises alentours et tombé dans la mer

Julien Berthier, devant son rocher artificiel (source © France 3 Régions)

Car le rocher en question, bien qu’artificiel, est particulièrement réaliste. Construit à l’aide de blocs de polystyrène et de résine autour de la coque d’un vieux bateau de 4,30 m acheté localement sur Le Bon coin et toujours en état de marche, ce bloc rocheux sculpté à la main imite à la perfection un amas rocheux détaché du massif des Calanques. Ancré dans le petit port des Goudes, le rocher peut se déplacer à la demande, le bateau qu’il enveloppe n’étant guère gêné par la surcharge de son enveloppe pseudo-minérale en polystyrène.

Invisible tant il se fond dans le paysage calcaire des Calanques, camouflé par son habillage en faux rocher plus vrai que nature qui ne permet pas d’imaginer qu’il s’agit en fait d’un bateau avec son équipage, île artificielle en mouvement ou embarcation en trompe l’œil, les clés d’interprétation ne manquent pas pour évoquer cette sculpture étrange qui évolue dans l’espace naturel des Calanques. Un rocher au moins dont on ne devrait pas avoir à craindre l’éboulement…

L.V.

Les Calanques menacées par une algue japonaise ?

2 juillet 2021

Encore une conséquence dommageable de la mondialisation ! Sous l’effet de la multiplication des échanges à travers la planète et du développement des transports de marchandises de toutes sortes d’un bout à l’autre du globe, la prolifération des espèces exotiques envahissantes est devenu un véritable fléau et l’une des sources majeure de perte de la biodiversité.

Bien évidemment, le phénomène n’est pas nouveau et l’Histoire regorge d’exemples d’introductions malheureuses, volontaires ou pas, d’espèces exotiques qui se sont mises à proliférer dans un milieu où elles n’existaient pas à l’état endémique. Les 24 lapins introduits en 1859 en Australie par un amateur inconditionnel de civet s’y sont tellement plu qu’ils se sont retrouvés 600 millions en une cinquantaine d’années et qu’ils ont colonisé rapidement tout le continent, à tel point qu’il a fallu trouver des prédateurs pour les éliminer. Quelqu’un a eu la brillante idée, pour s’en charger, d’importer des renards, lesquels ont alors causé des ravages irréversibles à la faune sauvage australienne en s’attaquant aux marsupiaux jusqu’alors relativement préservés, et ainsi de suite…

En Australie, des lapins par millions à partir de l’introduction de 24 spécimens au XIXe siècle (photo © Supalerk Laipawat / EyeEm – Getty / France Culture)

Certains chercheurs se sont efforcés de chiffrer le coût annuel liés aux impacts économiques négatifs de ces espèces exotiques envahissantes et on arrive à des sommes astronomiques : 163 milliards de dollars pour l’année 2017, soit presqu’autant que l’effet cumulé des catastrophes naturelles mondiales, et ce coût aurait doublé en six ans, ce qui n’est guère rassurant… En France, les espèces invasives qui font le plus de dégâts sont notamment le moustique-tigre, mais aussi l’ambroisie qui est un puissant allergène, la renouée du Japon qui envahit les abords de cours d’eau, le frelon asiatique qui décime les colonies d’abeilles ou encore le ragondin qui fait des ravages dans les ouvrages de protection contre les inondations.

L’ambroisie à feuilles d’armoise, une plante invasive à l’origine de nombreuses allergies (source © Perspectives agricoles)

Et voilà qu’une nouvelle espèce invasive est en train de faire parler d’elle dans le Parc national des Calanques. Si l’on en croit Thierry Thibault, chercheur à l’Institut méditerranéen d’océanologie, qui a lancé l’alerte récemment, l’algue d’origine japonaise, rugulopteryx okamurae de son petit nom, est en train de coloniser les fonds du littoral marseillais. Repérée pour la première fois en 2018 près de l’île Maïre, l’algue s’est très rapidement répandue vers Marseilleveyre, Morgiou et Callelongue où elle tapisse désormais entièrement les fonds du petit port. On l’a même observée en plein centre ville de Marseille, dans le Vallon des Auffes, ainsi que sur la Côte bleue, vers Carro et Sausset.

L’algue envahissante rugulopteryx okamurae (photo © Sylvain Lebris / DORIS FFESSM)

Cette algue n’est ni toxique ni urticante, mais elle présente néanmoins un risque sanitaire non négligeable car lorsqu’elle s’échoue sur le rivage en grandes quantités, elle dégage du sulfure d’hydrogène, de la même manière que les algues vertes qui polluent les plages bretonnes ou viennent s’échouer au bord de l’étang de Berre. Outre l’odeur nauséabonde qui fait fuir les touristes et incommode les riverains, ces dégagements gazeux sont potentiellement nocifs pour l’homme et les animaux, voire mortels à haute dose.

Tapis d’algue brune japonaise sur le rivage d’Andalousie (source © Midi Libre)

C’est en effet la particularité de cette algue brune originaire de l’Océan Pacifique, de développer rapidement une importante biomasse qui est accrochée de manière très fragile aux fonds rocheux de faible profondeur, généralement de l’ordre de 50 cm à 5 m, jusqu’à 15 m au maximum. Le moindre courant ou un simple mouvement de palme inapproprié et des fragments d’algues se détachent pour aller coloniser l’espace littoral un peu plus loin, au gré des courants.

Cette facilité à se déplacer et à s’imposer dans des milieux naturels pour peu qu’ils soient riches en nutriment et en ensoleillement, explique pourquoi cette espèce a colonisé aussi rapidement une bonne partie du littoral des Calanques. Son apparition en Europe est d’ailleurs récente puisqu’elle remonte à 2008 et s’est produite dans l’étang de Thau, sous l’effet des importations massives, par les ostréiculteurs, de naissains d’huîtres en provenance du Japon.

Tapis d’algues brunes japonaises à la surface de l’eau (source © FIRMM)

Leur prolifération s’est également faite vers le Sud de la Méditerranée, probablement à partir de fragments d’algues apportées avec le ballast d’un navire, sur la côte andalouse entre Tarifa et Algésiras où ces tapis d’algues brunes sont devenues, à partir de 2015, un véritable fléau, proliférant de manière inquiétante surtout en période de forte chaleur, et rendant impraticables certaines plages habituellement très touristiques, mais surtout provoquant des ravages dans la faune et la flore des fons marins.

Pour ce qui est en revanche de l’arrivée de ces algues japonaises dans le Parc des Calanques, l’hypothèse la plus communément admise est qu’il s’agit du geste maladroit d’un plaisancier amateur d’oursins ou de coquillages en provenance de l’étang de Thau qui a tout simplement jeté ses restes à la mer, avec des débris de rugulopteryx okamurae, lesquelles y ont opportunément trouvé un milieu particulièrement propice pour prospérer.

A méditer la prochaine fois que vous jetterez une coquille d’huître par dessus bord…

L. V.

Posidonies : le poumon vert de la Méditerranée ?

30 mars 2021

Les posidonies, ce sont ces accumulations de rubans brunâtres qui s’entassent sur les plages de Bandol ou de Cassis à la suite des grandes tempêtes d’hiver, ces « largades », qui poussent dans les moindre crique de nombreux débris flottants ou arrachés aux fonds marins par les courants violents. Ces masses peu ragoutantes qui s’entassent sur les plages et dans lesquelles on s’enfonce et on se prend les pieds, ne font pas bon effet pour les touristes qui se pressent sur les rivages méditerranéens dès les beaux jours revenus, faisant même craindre à certains un risque d’intoxication.

Présence de posidonies sur une plage de Sanary-sur-Mer (photo © Sophie Glotin / Radio-France)

Et pourtant, rien à voir avec les algues vertes qui se décomposent sur les rivages bretons ou ceux de l’étang de Berre, dont la croissance est stimulée par les afflux de nitrate issus de l’agriculture intensive et des rejets d’eaux usées, et dont la décomposition à l’air libre provoque des accumulations d’hydrogène sulfuré potentiellement mortel. Rien à voir non plus avec les algues bleues, ces cyanobactéries, capables de se développer soudainement dans certains plans d’eau douce lorsque les conditions climatiques et les apports de nutriments sont favorables, mais qui peuvent contenir des cyanotoxines très dangereuses également.

Herbier de posidonies (photo © Mimichaps / GoMet)

D’ailleurs ces longs rubans verts qui ondulent au fond de l’eau le long des rivages méditerranéens et qui brunissent lorsqu’ils sont rejetés sur les plages, ne sont pas des algues mais bien des plantes à fleurs aquatiques ! La Posidonie de Méditerranée (Posidonia oceanica de son petit nom latin) est en réalité une angiosperme monocotylédone (tout comme les orchidées ou les graminées) mais sous-marine. A ce titre, elle présente une racine, une tige sous forme de rhizome et de longues feuilles rubanées pouvant mesurer jusqu’à 1 m de long et disposées en touffes de 6 ou 7. Cette plante verte, endémique des bords de la Méditerranée fleurit à l’automne et donne au printemps des fruits qui flottent et que les Italiens nomment joliment olive di mare

Formant de vastes herbiers qui peuvent s’étendre jusqu’à 40 m de fond, les posidonies constituent de fait l’écosystème majeur des côtes méditerranéennes. C’est en leur sein que s’abritent et se nourrissent la plupart des organismes marins qui font la richesse des rivages de Méditerranée. L’enchevêtrement des racines et des rhizomes peu putrescibles forme un épais matelas dénomme « matte », plus ou moins colmaté par les sédiments piégés et dont l’accumulation au fil des ans peut atteindre plusieurs mètres d’épaisseur.

Banquette de posidonies sur une plage (source © Mémoire de fin d’étude Alizée Martin)

Ces accumulations protègent les rivages de l’érosion, y compris sur les plages et dans les criques. C’est pourquoi, les communes qui, comme Bandol, nettoient consciencieusement leurs plages de tout fragment à l’approche de l’été pour que les touristes puissent trouver un sable nickel, conforme à leur fantasme, stockent ces amas et les remettent en place à l’automne afin d’éviter l’érosion marine.

Raclage des posidonies sur une plage de La Seyne-sur-Mer à l’approche de l’été (photo © P. F. / Var Matin)

Mais l’on sait désormais que ces herbiers à posidonies jouent aussi un rôle majeur dans l’oxygénation de l’eau de mer et dans la fixation du gaz carbonique. Des études scientifiques, menées notamment depuis plusieurs années par l’équipe Écosystèmes littoraux de l’université de Corse, ont bien mis en évidence cette importante capacité de stockage du carbone au sein des mattes de posidonies. Selon Gérard Pergent, l’un des responsables de ce programme scientifique, « les herbiers fixent 10 à 15 % du carbone océanique. Les mattes de Méditerranée fixent 4 à 5 fois plus de carbone que les autres espèces d’herbiers ». Sachant que le littoral corse est entouré de 53 000 ha d’herbiers à posidonies, certains estiment même que le bilan carbone de l’île serait positif, du seul fait de l’existence de ces herbiers !

La plage de Santa Severa, à Luri, dans le Cap Corse, recouverte de posidonies (photo © Angèle Chavasas / Corse Matin)

C’est peut-être aller un peu vite en besogne, d’autant que ces herbiers sont particulièrement menacés, non seulement pas l’élévation de la température, la pollution, l’augmentation de la turbidité de l’eau, la compétition avec certaines espèces invasives, mais aussi par les ravages que font les ancres des bateaux de plaisance et surtout la pratique du chalutage. Dès les années 1970, le pêcheur Georges Cooper avait mis en point une technique pour tenter de reconstituer, par bouturage, des herbiers menacés entre Hyères et Gien, dans le Var.

Dans le Parc national des Calanques, on estime à plus de 100 000 ha la superficie de fonds marins recouverts d’herbiers de posidonies. Mais, depuis 1960, on considère que entre 13 et 38 % de leur surface aurait disparu sous l’effet de différents facteurs, dont le développement de la navigation côtière. Le 18 mars 2021, le Parc a donc lancé un nouveau programme de protection des herbiers de posidonies, financé dans le cadre d’un projet pilote de compensation carbone. Intitulé Prométhée-Med, et mené en partenariat avec la société EcoAct, ce programme est principalement financé par le groupe Schneider Electric et la société néerlandaise Interxion, tous deux gros émetteurs de gaz à effets de serre du fait de leurs activités industrielles, et qui trouvent ainsi un moyen de se racheter une conscience écologique.

Ces fonds vont permettre de positionner des bouées d’amarrage permettant de limiter le dégât des ancres de bateaux, ainsi que des balises pour délimiter des zones où le mouillage est strictement interdit. Cette démarche pilote, qui s’inscrit dans le cadre du Label bas-carbone créé par le Ministère de la transition écologique, pourra peut-être servir d’exemple sur d’autres territoires impactés. Sachant qu’un hectare d’herbier à posidonies est capable de stocker pas moins de 1500 tonnes de CO2, soit 7 fois plus qu’une forêt de feuillus française et 3 à 5 fois davantage qu’une forêt tropicale, voilà en effet une piste à suivre pour lutter contre les émissions toujours croissantes de gaz à effet de serre. Parmi toutes les options à l’étude pour tenter de séquestrer de grandes quantités de gaz carbonique, celle du développement des herbiers à Posidonies de Méditerranée paraît prometteuse : de quoi donner des idées au milliardaire Elon Musk qui promet 100 millions de dollars à qui trouvera le moyen de stocker 10 milliards de tonnes de dioxyde de carbone d’ici 2050…

L. V.

Cassis : lessivage et bétonnage au Bestouan

9 mars 2021

A Cassis, la plage du Bestouan, située en contrebas de la route en allant vers la Presqu’île fait partie des spots balnéaires noirs de monde dès que les beaux jours arrivent. Des cartes postales anciennes assemblées sur l’excellent site « Le Gabian déchaîné » montrent d’ailleurs qu’il en était déjà de même au tout début du siècle dernier. A croire que tout le monde a oublié que c’est sur les hauteurs de cette même plage, à l’endroit où se dresse depuis l’hôtel de charme « Le jardin d’Émile », qu’ont été enterrées les 214 victimes cassidennes de la peste de 1720, juste au dessus du vallat des Brayes qui longe le parking du Bestouan et dont la plage constitue le cône de déjection naturel.

La plage du Bestouan à Cassis vers 1900 (carte postale ancienne source © Le Gabian déchaîné)

Un parking qui, certains l’auront sans doute constaté, est actuellement inaccessible car recouvert d’étranges bâches noires gonflées tout à fait incongrues dans ce paysage balnéaire… Ces deux immenses outres en géotextile noir servent en fait au ressuyage des sédiments qui sont en cours de dragage dans le port de Cassis. Une opération de nettoyage qui n’avait pas été entreprise depuis les années 1960 alors que le port de Cassis est l’exutoire naturel de tous les ruissellements pluviaux souvent très chargés qui dévalent des rues au moindre orage et qui charrient dans les eaux du port tout ce qui traîne au sol.

Vue du port de Cassis (source © My PACA)

Ces apports de matériaux s’accumulent dans le fond du port au rythme de 10 cm tous les 4 ans en moyenne, ce qui, à la longue, réduit considérablement le tirant d’eau et conduit à l’envasement inéluctable. Ces opérations de dragage sont donc indispensables. Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre de voir le sort des anciens ports antiques de Fréjus ou de Marseille, depuis longtemps enfouis au milieu des terres. A Cassis, c’est le Conseil départemental qui est gestionnaire du port et comme Martine Vassal ne peut rien refuser à la maire de Cassis, Danièle Milon, par ailleurs 2e vice-présidente de la Métropole Aix-Marseille-Provence, l’affaire était dans le sac. Après une rapide enquête publique menée au pas de charge l’été dernier, les travaux ont commencé cet hiver et sont en voie d’achèvement, pour la modique somme de 1,75 millions d’euros payée par le Département.

Les matériaux du port ont été aspirés par une drague sur une épaisseur variant selon les endroits entre 65 cm et 1,50 m. Le mélange d’eau et de sédiments est refoulé par une conduite qui court au fond de la mer jusqu’à la plage du Bestouan sur une longueur de 650 m. La conduite traverse la route par la buse du vallat des Brayes et vient se déverser dans les deux gros géotubes où le mélange reçoit au passage une poudre de perlimpinpin qui facilite la floculation. Le ressuyage se fait naturellement à travers les mailles du géotextile et l’eau qui filtre est recueillie et décantée puis renvoyée par une autre conduite au fond du port. A l’issue de la phase de décantation, les outres seront éventrées et les sédiments seront chargés dans des camions bennes pour être évacués en décharge car, bien évidemment, leur taux de pollution est tel qu’aucune valorisation de ces déchets n’est envisageable.

Schéma des installations de traitement des sédiments sur la parking du Bestouan à Cassis (source © Conseil départemental des Bouches-du-Rhône)

Malgré les belles images de cartes postales, le fond du port de Cassis n’est en effet jamais qu’un cloaque immonde, même si la Ville n’apprécie guère ce type de constat, au point d’intenter, comme l’avait rapporté Marsactu, un procès en diffamation contre France Télévision qui avait eu l’outrecuidance, en juillet 2017, de diffuser un reportage évoquant diverses sources de pollution des calanques, dont les rejets de la station d’épuration de Cassis, pourtant récemment rénovée !

De fait, la municipalité de Cassis ne cache pas son ambition de faire de Cassis un site de villégiature pour une clientèle fortunée et veille à son image tout en n’hésitant pas à attribuer à tour de bras des permis de construire pour des villas de plus en plus luxueuses sur tout le littoral où l’on voit fleurir des grues jusqu’au bord même des espaces naturels encore préservés. A Cassis, la maire déplore qu’il n’y ait aucun espace disponible, du fait des multiples contraintes environnementales et réglementaires, pour construire les logements sociaux qui font tant défaut. Le taux de logement sociaux ne dépasse d’ailleurs pas 8,7 %, ce qui handicape fortement la population active qui travaille en particulier dans la restauration et l’hôtellerie locale, souvent dans des conditions très précaires.

Vue aérienne du site du Bestouan à Cassis (source © Géoportail)

En revanche, la Ville trouve toujours une petite place pour autoriser la construction d’équipements hôteliers et de résidences luxueuses, sans doute plus faciles à insérer dans le paysage local. C’est le cas pour le projet emblématique envisagé justement sur les hauteurs du Bestouan, sur le carreau d’une ancienne carrière à ciel ouvert, au dessus des anciennes installations industrielles connues sous le nom de « l’usine à fer ». Un vestige de ce qui s’apparente à une tentative de sidérurgie sur l’eau, bien avant celle de Fos-sur-mer puisque initiée sous le Second Empire, en 1856. Le projet était ambitieux puisqu’il s’agissait de construire 3 hauts-fourneaux pour traiter du minerai de fer extrait dans une concession minière située près d’Alméria, en Andalousie, et transportée jusque-là par bateau. Ce fut un fiasco et l’usine n’a jamais été mise en service. La charpente métallique des bâtiments a même été démontée pour être récupérée et il subsiste juste quelques murs et une haute cheminée de 33 m de hauteur en pierres et en briques.

Vestiges de l’usine à fer du Bestouan (source © PLUi Aix-Marseille-Povence Métropole)

Malgré ce vestige industriel quelque peu incongru dans le paysage, la carrière située plus haut constitue une belle plateforme remarquablement située au dessus de la plage et face au cap Canaille, un emplacement qui ne peut qu’attirer le regard des investisseurs. Ses propriétaires actuels, Jean-Jacques Garella et Alexandre Besoian, projettent depuis des années d’y construire un vaste complexe hôtelier 5 étoiles de 63 chambres, avec restaurant, spa et piscine, ainsi qu’une dizaine de villas, sur les 4,5 hectares considérés comme constructibles du site. Le Plan local d’urbanisme, adopté par la Métropole fin 2019, intègre d’ailleurs une Opération d’aménagement et de programmation spécifique sur ce secteur, qui prévoit explicitement le projet envisagé et en dresse l’esquisse. Le permis de construire a déjà été déposé par le promoteur immobilier Quartus.

Le carreau de l’ancienne carrière où est prévue la construction d’un complexe hôtelier (photo © Anne Jaujard / Marsactu)

Certes, un avis de l’autorité environnementale, publié le 25 janvier 2021 par la DREAL PACA, émet quelques réserves sur ce projet dans une zone aussi sensible et réclame une étude d’impact. La création d’une nouvelle route est rendue nécessaire pour permettre l’accès au site, y compris pour les moyens de secours et de lutte contre l’incendie, dans un secteur déjà bien engorgé l’été et dépourvu de tout transports en commun.

Insertion paysagère du projet selon l’esquisse figurant dans le PLUi

Mais cela ne devrait guère freiner le projet sur lequel planche le cabinet d’architectes 331 Corniche et qui provoque l’enthousiasme communicatif de la maire de Cassis, laquelle déclare à Marsactu : « J’ai pu voir un premier plan, il s’agit d’une très belle réalisation qui s’intégrera bien dans le paysage ». Une pure merveille en effet, en plein cœur du Parc National des Calanques qui n’en est plus à ça près…

L. V.

Calanques : une mer de déchets…

27 février 2021

Notre littoral et la mer sont envahis de déchets plastiques : tout le monde le sait et pourtant chacun assiste impuissant à cette dégradation inexorable de notre environnement proche. Récemment, c’est une vidéo tournée par le photojournaliste spécialiste du monde sous-marin, Alexis Rosenfeld, et publiée par le magazine d’information Brut qui a encore tiré la sonnette d’alarme, histoire d’éveiller les conscience face à une situation jugée catastrophique et pour laquelle il n’existe d’autre solution qu’une évolution de nos comportements individuels de consommateurs…

Passionné de plongée depuis tout petit et devenu scaphandrier professionnel pour la Comex, Alexis Rosenfeld a eu la chance de participer comme photographe du Figaro Magazine à la dernière expédition du commandant Jacques-Yves Cousteau. En 1998 il fonde sa propre agence Photocéans et surprend en montrant des photos étonnantes de rencontres sous-marines avec des espèces animales rarement observées et en participant à des reportages rares à bord de sous-marins nucléaire notamment. En 2000 il s’engage aux côtés de Luc Vanrell à la recherche de l’épave de l’avion de Saint-Exupéry, abîmé en 1944 au large de Cassis.

Alexis Rosenfeld sur le littoral des Calanques (extrait © video Brut)

Ayant la chance de résider dans le petit port des Goudes, au cœur de la baie de Marseille qu’il d’écrit comme « un des plus beaux endroits au monde », il ne peut s’empêcher de s’inquiéter pour tous ces déchets qui s’accumulent au fond de l’eau, et pas seulement dans le Vieux-Port de Marseille où on le voit évoluer au milieu d’un amoncellement de canettes, de trottinettes, de vieux caddies, de cônes de signalisation, de sacs en plastique, de gants et de masques usagés…

Mais les ports ne sont pas les seuls endroits à ressembler à des décharges sous-marines. A l’entrée de la calanque de Port-Miou, en plein cœur du Parc national des Calanques, le spectacle n’est pas si différent avec des milliers de déchets le plus souvent à base de plastique qui s’amoncellent dans la vase. Alexis Rosenfeld remonte du fond des filins tombés des bateaux qui vont mettre des siècles à se désagréger lentement, libérant des milliers de microfibres que la faune marine va petit à petit ingérer et qui rentrent ainsi dans la chaîne alimentaire.

A la pêche aux déchets dans la calanque de Port-Miou…(extrait © video Brut)

Même par 2 000 mètres de fond, dans la rade de Toulon, le spectacle n’est pas plus ragoûtant comme le montrent les images filmées en 2018 par l’IFREMER. Le fond de la mer est littéralement tapissé de déchets de tous ordres, bidons et sacs en plastique, bouteilles en verre et canettes en aluminium, fragments d’emballage en voie de décomposition, etc. On jurerait une décharge non pas à ciel ouvert mais bel et bien au fond de la mer. Et partout, cette omniprésence du plastique, un matériau qui se caractérise avant tout par sa durabilité et sa très faible dégradabilité, alors qu’on en a fait par excellence la matière de base pour tous nos besoins à usage unique : cherchez l’erreur !

Des fonds marins jonchés de déchets par 2000 m de fond au large de Toulon (photo IFREMER / extrait © video Brut)

Quant à l’origine de tous ces déchets qui jonchent le fond de la Méditerranée, outre ce qu’y déversent les plaisanciers et autres marins peu scrupuleux, nul besoin d’être grand expert pour en comprendre la source. Il suffit, comme le fait Alexis Rosenfeld de se promener entre les Goudes et Callelongue, sur la petite route qui serpente en bord de mer, dans ce paysage somptueux et dépouillé du littoral des Calanques, au cœur du Parc National, pour observer ces accumulations de papiers gras, emballages de chips, bouteilles d’eau minérales, canettes de bière, sacs en plastique et même boîtes de médicaments, qui jonchent partout les maigres buissons.

Des déchets partout le long des chemins des Calanques (extrait © video Brut)

Aucune poubelle à l’horizon mais de toute façon certains de ces déchets n’ont même pas été jetés ici. Ils ont simplement été poussé par le vent, les jours de fort mistral, quant toutes les poubelles du quartier finissent par se renverser. Et tout ces déchets terminent nécessairement leur course dans la mer où ils finissent par s’entasser dans la vase des fonds marins quand ils n’ont pas été gobés au passage par un animal aquatique à la vue basse et qui finira étouffé. Une situation pas très glorieuse pour l’Homme qui se dit civilisé mais qui est en train d’empoisonner inéluctablement son propre environnement pourtant le plus protégé. Arrivera-t-on un jour à réduire enfin le volume de nos déchets et surtout à les gérer de manière plus satisfaisante pour la santé de notre cadre de vie ? Un défi qu’il ne faudrait pas trop tarder à relever…

L. V.

A Gardanne, les boues rouges, c’est (bientôt) fini…

10 décembre 2020

Voilà décidément un feuilleton qui ne manque pas de rebondissements. Installée depuis 1893 à Gardanne, l’usine créée par Péchiney et qui fut la première en France à exploiter à l’échelle industrielle le procédé Bayer permettant de produire de l’alumine à partir du minerai de bauxite, va donc bientôt tirer le rideau sur ce passé industriel, glorieux en termes d’avancée technologique, un peu moins en termes d’impact environnemental.

Vue aérienne de l’usine Alteo à Gardanne (source © Reporterre)

Rappelons pour ceux qui auraient raté le début de l’histoire que le talon d’Achille de cette industrie qui fournit des alumines de spécialité non plus pour la transformer en vulgaire aluminium mais comme composant essentiel des technologies de pointe (pour les écrans de smartphone et de téléviseurs en particulier), ce sont les énormes quantités de déchets qu’elle produit.

Ces fameuses boues rouges, longtemps cachées sous le tapis, disséminées dans tous les vallons discrets qui bordent l’agglomération marseillaise, au risque de catastrophes industrielles comme encore récemment au Brésil, ont ensuite été tout simplement déversées en mer, en plein cœur du Parc national des Calanques, par une canalisation toujours en activité, même si les effluents qui y sont rejetés sont désormais davantage épurés. Depuis des années, un bras de fer se poursuit entre l’actuel propriétaire du site, le fonds d’investissement américain HIG Capital, qui a rebaptisé le site du doux nom d’Alteo, et les autorités environnementales qui l’obligent à traiter ses déchets industriels en séparant les résidus solides des eaux de process.

Filtre presse permettant d’extraire les résidus solides des boues rouge sur le site de Gardanne (source © Marsactu)

Un bras de fer qui, malgré la mansuétude des autorités préfectorales et les généreuses subventions de l’Agence de l’Eau, a conduit Alteo à se déclarer en faillite fin 2019. Depuis un an, le bal des repreneurs a battu son plein avec pas moins de 8 prétendants qui se sont penchés sur le dossier, avec plus ou moins de bonne volonté.

Le 18 novembre dernier, il ne restait ainsi plus que deux offres en lice. D’un côté le fonds d’investissement américain HIG propose de reprendre l’usine avec l’aide du groupe franco-guinéen de transport et de logistique United mining supply (UMS), représentée par son administrateur Alain Moscatello. UMS qui détient 30 % des actifs du consortium SBM-Winning, lequel exploite, aux côtés de l’État guinéen, du Chinois Shandong Weiqiao et de l’armateur singapourien Winning Shipping Ltd, le plus gros gisement de la République de Guinée, avec une production annuelle de 42 millions de tonnes de bauxite.

Exploitation de bauxite par la Société minière de Boké (source © Afrik)

En face, l’autre repreneur potentiel était représenté par Xavier Perrier, ancien directeur des opérations de l’usine Péchiney, lequel se proposait de reprendre le site via une holding dénommée Alto, en association avec Alain de Krassny, propriétaire de Kem One, deuxième producteur européen de PVC. Arrivé tardivement dans le dossier, ce dernier avait demandé au Tribunal de Commerce un délai pour peaufiner son offre, délai qui lui a été accordé jusqu’au 12 décembre.

Il faut dire que les deux offres s’opposaient sur un point essentiel. Celle des Guinéens proposait d’arrêter purement et simplement la production locale d’alumine brute, à l’origine de la formation des fameuses boues rouges dont l’élimination pose un véritable casse-tête écologique et de ne conserver sur place que la fabrication des alumines de spécialité à partir d’alumine importée. Une solution qui ne peut que satisfaire les défenseurs de l’environnement puisqu’elle met fin à la production de 300 00 tonnes de déchets toxiques qui continuent à s’accumuler bon an mal an sur le vallon de Mange Garri, mais qui laisse sur le carreau 98 des 484 employés que compte le site, malgré l’investissement de 40 millions d’euros promis par le repreneur, destinés pour l’essentiel à remettre en état un four afin d’accroître de 75 000 tonnes par an la capacité de production.

Vue aérienne des bassin de stockage de boues rouges à Mange Garri (source © Analytika)

L’offre d’Alto en revanche souhaitait conserver à Gardanne la production d’alumine par le procédé Bayer traditionnel. Mais cette offre, qui tablait sur un investissement global de 100 millions d’euros, était conditionnée par l’obtention d’un prêt de 50 millions d’euros, garanti par la Région et par l’État, lesquels n’ont pas été en capacité de s’engager à une telle hauteur. Le 12 décembre 2020, lors de l’audience du Tribunal de Commerce, Alto a donc dû se résigner à retirer son offre.

Le verdict final ne sera rendu que le 7 janvier prochain mais, sauf nouveau coup de théâtre, l’issue de ce long feuilleton ne fait maintenant plus guère de doute : c’est l’offre des Guinéens, désormais seule en course, qui l’emportera et l’usine de Gardanne va devoir une fois de plus changer de pavillon tout en tournant le dos à 127 années de fabrication d’alumine par le procédé Bayer.

Chargement de bauxite en Guinée par la société UMS (source © YouTube)

Un tournant historique qui confirme, s’il en était besoin, que la conciliation entre production industrielle lourde et respect de l’environnement est loin d’être aisée, même si chacun se doute bien que le fait de délocaliser en Guinée la production d’hydrate d’alumine ne diminue en rien l’impact environnemental global du processus pour la planète…

L. V.

La plume de l’aigle de Bonelli

29 octobre 2020

L’aigle de Bonelli doit son nom à l’ornithologue italien Franco Andrea Bonelli qui a découvert l’espèce en 1815, l’année même où une grande partie de l’Europe coalisée réglait son compte aux rêves de grandeurs de l’aigle napoléonien. Présente sur le pourtour de la Méditerranée et jusqu’en Chine méridionale, cette espèce d’aigle de taille modeste qui niche dans les secteurs montagneux à faible altitude, est considérée en France comme une espèce relique, quasi en voie de disparition.

Aigle de Bonelli en vol (photo © Peter Arras / eBird)

Alors qu’on a retrouvé des traces fossiles qui attestent de sa présence dans les falaises calcaires du sud de la France depuis au moins 200 000 ans, il ne restait plus en France que 30 couples de cette espèce, recensés en 2012, alors qu’on en comptait encore 80 dans les années 1960. Si cette espèce est aussi menacée, c’est certes parce son taux de reproduction naturel est faible et parce que ce rapace a besoin d’aires de nidification très spécifiques, typiquement des falaises avec replats à moins de 700 m d’altitude, et des zones de chasse en milieu ouvert de type garrigues et vignes. Mais les causes de sa disparition sont aussi liées à l’artificialisation des milieux où il vit, au dérangement lié à la chasse et autres activités de pleine nature, et en partie aux lignes à haute tension qui sont la principale cause de mortalité des jeunes qui ne maîtrisent pas encore bien leur environnement…

Un aigle de Bonelli, ambassadeur des Calanques (photo © J. Uriarte / Getty / France Inter)

Toujours est-il que l’aigle de Bonelli fait partie des espèces emblématiques du Parc national des Calanques, même si on ne connaît qu’un seul couple qui y réside, sur les hauteurs de Vaufrèges, tandis qu’un autre a élu domicile dans le massif de la Sainte-Baume et qu’on en recense désormais deux du côté de la Sainte-Victoire. Un bel emblème qui justifie à lui seul les efforts de conservation de ce milieu naturel fragile, entrepris bien avant la création du parc national et qui se poursuivent, même si la tâche est immense au vu de l’importance des activités humaines de toute nature qui se pratiquent sur ce territoire dont la fréquentation, cet été, a battu tous les records !

C’est en tout cas ce rapace rare que le Parc national des Calanques a choisi comme ambassadeur pour mieux faire connaître son territoire aux plus jeunes en confiant à un auteur le soin d’écrire un conte polyphonique pour y dévoiler les différentes facettes du parc. L’ouvrage, intitulé Calanques, les entretiens de l’Aigle, est paru aux éditions Glénat en juin 2020 et c’est un petit bijou. Au travers du regard de l’Aigle, personnage aussi naïf que curieux, se dévoilent tour à tour différents usagers du Parc des Calanques : randonneur, grimpeur, pêcheur, chasseur, botaniste, plaisancier mais aussi pompier, garde, écologue ou urbaniste. Chacun a sa propre vision de ce territoire où les usages se croisent, interfèrent et parfois se heurtent, reflétant la complexité à concilier autant d’intérêts différents et parfois opposés.

Somptueusement illustré par les pastels minutieux et un peu naïf d’Amandine Maria, une artiste-paysagiste de Vitrolles, sous forme de paysages vus du ciel par l’œil perçant de l’aigle, le livre se veut un message d’espoir en vue de restaurer un jour l’équilibre de ce milieu vulnérable et permettre à chacun de cohabiter, un conte moderne et pédagogique qui allie magie de la fiction et rigueur scientifique, un bel outil pour apprendre à découvrir le massif des Calanques.

La plume à qui le Parc national des Calanques a confié le soin de se faire le porte-parole de l’aigle de Bonnelli, est Karine Huet, une intrépide voyageuse qui a passé son enfance à bourlinguer d’île en île, aux côté de son père, médecin militaire en Polynésie française, et qui embarque à 18 ans à Marseille avec le peintre Yvon le Corre pour un périple en voilier qu’elle retrace dans son premier livre intitulé Heureux qui comme Iris, publié en 1978. Depuis, elle a enchaîné les voyages autour du Monde avec son compagnon, Titouan Lamazou et a publié une bonne quinzaine d’ouvrages, récits de voyage, poèmes et romans.

L’auteur, Karine Huet, dans les calanques (photo © Zoé Lamazou / Marcelle)

Calanques, les entretiens de l’Aigle est son dernier opus en date, fruit de 39 entretiens avec différents usagers du Parc mais aussi de sa propre connaissance du secteur puisque l’auteur a elle-même vécu pendant 6 ans dans un cabanon à Morgiou. Mais ce livre s’inscrit dans une longue lignée où l’on peut citer notamment Les lucubrations de la cucurbite à Markus, Comment le corbeau perdit la parole et ce qui s’ensuit, Poèmes à l’encre de sèche et d’encornet, Le vieux qui gardait la mer ou encore Onze lunes au Maroc pour ne citer que quelques uns de ses titres. Une plume qui s’imposait donc pour l’Aigle des Calanques…

L. V.

Sur les chemins de la Barasse

21 octobre 2020

C’est une initiative remarquable qu’ont prise trois associations marseillaises, Les clés de la Cité, Robins des Villes et Les amis de l’Huveaune, en animant, avec d’autres associations locales et des habitants des quartiers de Saint-Marcel et de la Barasse, une démarche participative destinée à mettre en valeur le patrimoine industriel et naturel de ce coin de Marseille qui gagne à être connu. Ce collectif a eu l’idée de créer un carnet de ballade pour faire découvrir à tout un chacun les richesses de ce massif de toute beauté qui s’étend en limite nord du cœur du Parc National des Calanques. S’inscrivant dans le programme pédagogique Éducalanque porté par le Parc National, ce carnet a pu ainsi être édité à 4000 exemplaires et est téléchargeable gratuitement sur le site du Parc.

Cet outil permet au randonneur seul, en groupe ou en famille, de se repérer sur ce sentier qui s’étend sur un domaine dont le Département des Bouches du Rhône est en grande partie propriétaire et qui permet plusieurs variantes sous forme de boucles plus ou moins longues. L’accès est très aisé : en venant de Carnoux, il suffit de prendre l’autoroute A50 jusqu’à la Valentine puis de traverser l’Huveaune au niveau du cinéma des trois Palmes : le départ de la ballade se fait depuis le petit parking qui se trouve au pied des anciens fours à chaux, à l’extrémité du chemin du vallon de la Barasse.

En suivant le carnet de ballade dans le vallon de la Barasse (photo © CPC)

Dès le début du circuit, on se retrouve plongé dans le passé industriel de ce quartier périphérique de l’Est marseillais où s’était implanté en 1903, l’une des trois grandes usines de production d’alumine, avec celle de Saint-Louis des Aygalades et celle de Gardanne, alimentée par les mines de bauxite d’Allauch puis du Var. Les vestiges des immenses fours à chaux dont il ne reste plus que le soubassement à côté du terrain de pétanque, servaient au traitement industriel de l’alumine et étaient eux-mêmes alimentés par le calcaire extrait d’une carrière située en tête du vallon et dont on ne voit plus que les fronts de taille et les gradins enherbés.

L’usine elle-même, qui appartenait au groupe Péchiney, comme celle de Gardanne, et qui se situait en contrebas, dans la vallée de l’Huveaune, a été démantelée en 1988. Elle a notamment laissé la place au domaine de la Vallée Verte mais il subsiste toujours l’ancien site de stockage des boues rouges sous forme d’un vaste talus végétalisé coincé entre la route départementale et l’Huveaune. Jusqu’en 1948, c’est là qu’étaient mis en décharge les résidus de l’activité industrielle de l’usine, jusqu’à ce qu’une crue de l’Huveaune en 1943 ne vienne remobiliser ces déchets riches en oxydes de fer et d’aluminium, mais aussi en métaux lourds divers et en résidus de soude, provoquant une grave pollution en aval.

Vue du bassin de stockage des boues rouges dans le vallon de la Barasse avec l’usine d’alumine en contrebas (photo © Louis Scarli / Tourisme Marseille)

L’industriel a alors transféré l’entreposage de ses résidus pollués dans le vallon de la Barasse, en plein cœur du massif de Saint-Cyr, en arrière d’une digue édifiée à l’aide de scories issues des fours à charbon de l’usine et qui étaient acheminées jusqu’en haut du vallon, juste au dessus de la carrière de calcaire, à l’aide d’un téléphérique. Un tunnel avait été creusé entre l’usine et le bas du vallon. Les scories y étaient acheminées par wagonnets, lesquels étaient ensuite hissés jusqu’en haut du vallon par un téléphérique dont on repère encore quelques vestiges, puis déversés pour barrer le vallon, formant une digue qui atteint 60 m de hauteur. Les boues rouges étaient apportées sur place par une canalisation qui empruntait sensiblement le même chemin et venait se déverser en tête du vallon, venant remplir progressivement la totalité du cirque rocheux, sur 60 m d’épaisseur donc.

Vue actuelle du crassier de boues rouges de l’ancienne usine d’alumine après végétalisation (photo © CPC)

Ce n’est qu’en 1966 que ce site a finalement été abandonné lorsque Péchiney a obtenu l’autorisation de relarguer ses boues rouges directement en mer, après avoir construit sa fameuse canalisation qui part de Gardanne et rejoint la mer à Port-Miou avant de se déverser en amont du canyon de la Cassidaigne. Une branche spécifique avait été réalisée pour permettre aux rejets de la Barasse d’emprunter le même chemin, et ceci jusqu’à la fermeture de l’usine. Au début des années 1990, Péchiney a épandu 2 à 3 m de terre végétale par dessus le remblai de boues rouges et a missionné l’ONF pour y replanter différentes espèces arborées avant de revendre le terrain au Département afin de dégager sa responsabilité quant à l’entretien de ce site définitivement pollué. En 2004, de forts ravinements ont commencé à affouiller une partie du terril et il a fallu réaliser de gros travaux pour canaliser les eaux de ruissellement en amont du vallon afin d’éviter qu’elles ne viennent mettre en péril la stabilité de la digue et risquer de remobiliser les 2,5 millions de m³ de boues rouges entassées. Le site est toujours suivi via un dispositif d’auscultation et sa revégétalisation permet une intégration paysagère plutôt réussie.

Cette ballade qui nous replonge dans le passé industriel et agricole de ce quartier périphérique de Marseille, permet de repérer les traces d’autres pollutions, dont celle de l’usine Nestlé de Saint-Menet qui venait déverser dans ce même vallon ses camions chargés de marc de café, jusqu’à ce qu’un orage violent ne vienne déstabiliser tout le remblai, entraînant là aussi une grave pollution en aval… Mais ces collines du massif de Saint-Cyr ne servaient pas que de dépotoir. On y trouve aussi, au fil de la ballade les vestiges d’une ancienne bergerie, des restanques autrefois cultivées et dont certaines sont encore ensemencées par les chasseurs, mais aussi une flore méditerranéenne particulièrement riche et bien préservée.

Vue sur la vallée de l’Huveaune depuis la croix de Saint-Marcel (photo © CPC)

La vue sur la vallée de l’Huveaune et sur toute la ville de Marseille est à couper le souffle (surtout par vent violent…). Mais le passionné d’histoire y traversera aussi avec émotion le mur d’enceinte de l’ancienne propriété de la célèbre famille de Forbin dont plusieurs membres ont présidé le Parlement de Provence au XVIIe siècle et dont l’un des représentants, Claude de Forbin, officier de marine de Louis XIV, parvint à s’échapper en 1699 des geôles anglaises en compagnie de Jean Bart, avant de finir sa vie dans son château de Saint-Marcel bien visible en contrebas.

Vue du castrum de Saint-Marcel avec les tours des Néréides en contrebas (photo © CPC)

De même d’ailleurs que le castrum de Saint-Marcel sur lequel la vue est imprenable. C’est un ouvrage défensif initialement édifié par les Romains pour surveiller l’arrivée d’envahisseurs depuis la mer comme depuis la vallée de l’Huveaune. Il est resté un enjeu stratégique majeur jusqu’au XVe siècle, tout comme son vis-à-vis, bien visible également depuis la croix de Saint-Marcel, édifié sur l’autre rive de l’Huveaune, à l’emplacement d’un ancien oppidum celto-ligure. Détruit par les Sarasins en 723, le château a été reconstruit en 1059 par l’évêque de Marseille, puis de nouveau détruit, probablement en 1423 lors du sac des Catalans. On voit encore néanmoins les vestiges des trois tours d’origine, qui voisinent avec les villas modernes édifiées à la va-vite le long de l’ancien rempart et les tours des Néréides juste en contrebas. A Marseille, vestiges historiques, friches industrielles, espaces naturels et barres d’immeubles coexistent et s’entremêlent : c’est peut-être ce qui fait le charme de cette ville, tout compte fait…

L. V.

Port-Miou, le château restauré à neuf

29 septembre 2020

Entrée de la calanque de Port-Miou le long de la Presqu’île (source © JCF Boat)

La calanque de Port-Miou, la plus à l’Est du massif des Calanques, est en fait la seule calanque du massif qui se situe non pas sur le territoire marseillais mais sur celui de sa voisine Cassis. Formant un abri naturel idéal sous forme d’un long bassin étroit de 1,4 km de longueur dont l’entrée est largement protégée par le promontoire que constitue la Presqu’île, cette calanque a servi de tout temps de port. D’où son nom d’ailleurs, qui viendrait, paraît-il du latin Portum Melior, autrement dit le meilleur port, bien meilleur en tout cas que celui de Cassis même, qui, au XVIIe siècle, était tellement mal entretenu que les navires préféraient aller se charger dans la calanque voisine où les galères royales avaient aussi habitude de faire escale.

La calanque de Port-Miou et ses rangées de bateaux de plaisance (source © Sun plaisance Location)

Vers 1630 y est installée une madrague, autrement dit un filet fixe de grandes dimensions, qui servait alors pour la pêche côtière au thon. A partir de 1720, l’exploitation des carrières destinées à extraire la pierre de Cassis commence à se développer dans le secteur. Ce calcaire urgonien dur et compact, renfermant de nombreux moules de rudistes et qui forme une bonne partie des falaises du massif est alors très prisé pour la construction en pièce de taille. Ce matériau servira notamment pour l’édification du phare de Cassis ou celui du Planier à Marseille, mais aussi pour une partie des quais d’Alexandrie et la voûte du tunnel du Rove. En revanche, la légende selon laquelle le socle de la statue de la Liberté à New-York serait en pierre de Cassis est bien entendu une pure galéjade…

Vestige des trémies de chargement à la Pointe de Cacau, Cassis (source © Mapio)

A Port-Miou toutefois, l’exploitation de pierres de tailles est restée assez modeste. Des trémies de chargement de blocs de pierre y ont bien été construits vers 1850 mais c’est à partir de 1895 que le site connaît un début d’exploitation industrielle majeure avec l’arrivée du groupe belge Solvay qui se porte acquéreur de toute la rive nord de la calanque. Alors en pleine guerre économique avec les soudières locales fonctionnant selon le procédé inventé en 1791 par le chimiste français Nicolas Leblanc, le Belge Ernest Solvay, inventeur en 1860 d’un procédé concurrent de fabrication de la soude à l’ammoniac visait le marché florissant des savonneries de Marseille, mais aussi l’exportation vers les savonneries espagnoles et italiennes. Il construit une usine à Salin-de-Giraud, à proximité de celle de son concurrent Péchiney et il démarre à Port-Miou, à partir de 1907, l’exploitation du calcaire.

Manifestation contre la carrière Solvay de Port-Miou en 1910 (source © Cassis Forum)

A l’époque, le carbonate de calcium extrait à Cassis était concassé sur place puis chargé via une trémie dans des chalands qui transportaient les blocs jusqu’à l’usine de Salin-de-Giraud. Après mélange, en présence d’ammoniac, au chlorure de sodium extrait localement dans les salines de Camargue, le procédé permet d’obtenir du bicarbonate de sodium puis, après chauffage, de la soude. Cette technique, qui est toujours utilisée de nos jours, est moins polluante que le procédé Leblanc, d’autant qu’elle permet de recycler l’ammoniac et d’obtenir comme sous-produit du chlorure de calcium utilisé comme sel de déneigement.

Malgré son avantage technique, le baron Solvay se heurte néanmoins à une forte opposition locale avec même, le 13 mars 1910, une manifestation rassemblant 3000 personnes, défenseurs de l’environnement avant l’heure, l’accusant de venir saccager la beauté de ce site naturel préservé. Cela n’empêcha pas Solvay d’extraire bon an mal an, de l’ordre de 80 000 puis, mécanisation aidant, 100 000 tonnes de calcaire par an et ceci jusqu’en fin 1982. A partir de 1975 en effet, la municipalité alors dirigée par Gilbert Rastoin, fait pression pour que cesse l’exploitation jugée gênante pour les activités touristiques en plein essor.

Photo d’archive du château de Port Miou (source © Fondation du Patrimoine)

La rive nord de la calanque, qui sert de passage à des centaines de milliers de randonneurs chaque année, se rendant vers la calanque voisine de Port Pin ou vers celle d’En Vau, appartient toujours à Solvay. Mais, l’issue de longues batailles juridiques et d’une expropriation, la Ville de Cassis a finalement racheté en 2010 la vieille bâtisse qui s’y trouve et que l’on appelle localement « château » du fait de sa tour carrée arrogante. Édifié en 1810 par un ancien marquis cassidain, paraît-il dans le but d’y loger sa maîtresse, le bâtiment a longtemps servi à abriter la douzaine d’ouvriers en charge de l’exploitation de la carrière. Fortement dégradé au fil du temps, le bâtiment menaçait ruine, même s’il servait encore d’annexe à la capitainerie du port de plaisance qu’est devenue la calanque de Port-Miou avec ses 455 anneaux.

Le château avant les travaux de restauration (source © Fondation du Patrimoine)

En mai 2017, des travaux de restauration de cet étrange édifice ont donc été engagé, pilotés par Acta Vista, une association qui développe depuis 2002 des chantiers d’insertion et de formation qualifiante aux métiers du patrimoine, dédiés aux personnes les plus éloignées de l’emploi. Le projet de restauration a duré 3 ans et vient tout juste de s’achever, permettant à l’ancien château de Port-Miou de retrouver tout son éclat.

Le rez-de-chaussée du bâtiment continuera à être utilisé comme annexe de la capitainerie tandis que le premier étage entre les bureau administratifs de la capitainerie et des locaux pour différentes associations environnementales œuvrant sur place. Le deuxième étage quant à lui constituera la première maison du parc car le Parc National des Calanques, pourtant créé en 2012, n’en est toujours pas pourvu.

Travaux de rénovation du toit de la tour (source © Acta Vista)

Le coût global du chantier s’est élevé à 2, 3 millions d’euros selon TPBM, financé largement par de multiples fondations d’entreprises ainsi que la Fondation du Patrimoine qui a royalement apporté 9 000 €. Une quarantaine de salariés en formation s’est investi sur le chantier dans le cadre d’une formation qualifiante. Les deux premières années, le groupe encadré par un maçon tailleurs de pierre et un accompagnateur socio-professionnel, s’est chargé de la maçonnerie et du gros œuvre avant de s’attaquer en troisième année aux aménagement intérieur tandis que d’autres groupes se formaient sur la menuiserie et la métallerie.

Vue du château de Port Miou restauré (source © Acta Vista)

Les deux niveaux inférieurs ont été entièrement rénovés ainsi que les façades, la maçonnerie extérieure, la toiture, les portes et fenêtres, mais aussi les planchers et les ouvrages annexes. Un vrai coup de neuf donc pour le château de Port-Miou, et un beau coup de pouce pour ces stagiaires devenus de vrais professionnels à l’issue de ce chantier mené qui plus est dans un cadre idyllique !

L. V.

Marseille : des plongeurs qui comptent

16 septembre 2020

En ces temps de pandémie virale où certains rechignent à porter le masque alors qu’il est désormais obligatoire dans tous les espaces publics de Marseille, s’il est des Marseillais pour lequel le port du masque ne pose aucun problème, ce sont bien les plongeurs. Et tout particulièrement cette petite centaine de plongeurs bénévoles et passionnés qui viennent de participer à l’opération « Des espèces qui comptent ». Une action scientifique participative, organisée en lien avec la Fédération française d’études et de sports sous-marins, qui fait appel aux bonnes volontés et se déroule chaque année, depuis plus de 15 ans, sur le littoral marseillais, désormais dans le cœur du Parc national des Calanques.

Opération Des espèces qui comptent en 2018 (photo © Georges Robert / La Provence)

Pour cette 17e édition qui s’est déroulée samedi 5 septembre 2020 autour de l’archipel du Riou, mobilisant 95 participants répartis sur une dizaine de bateaux, les cibles visées étaient les trois espèces marqueurs, toutes protégées et emblématiques du littoral méditerranéen, à savoir le corb, le mérou brun et la grande nacre. Les deux premiers sont des poissons prédateurs emblématiques des eaux méditerranéennes.

Affiche pour la 13e édition de l‘opération en 2016 (source © Plongez)

Le corb est un poisson brun avec des reflets métalliques, de 30 à 40 cm, qu’on rencontre en petits bancs toujours près des rochers, et dont les populations ont diminué de 70 % en l’espace de 25 ans dans l’est de la Méditerranée, sous l’effet de la pêche commerciale. Le mérou brun est spectaculaire par sa tête massive et ses yeux proéminent mais surtout par sa taille qui peut atteindre jusqu’à 1,40 m et sa longévité puisque certains individus peuvent vivre jusqu’à 50 ans. Il fréquent plutôt les fonds rocheux accidentés avec de grottes ou des anfractuosité où il peut se camoufler.

Quant à la grande nacre, parfois appelée « jambonneau hérissé », c’est un coquillage bivalve de couleur rougeâtre, fiché verticalement dans les fonds sableux d’herbiers à posidonies et dont la taille peut atteindre 1 m de long. Protégée en France depuis 1992, cette espèce a été presque entièrement décimée par les effets combinés de la pollution des eaux, de la réduction des herbiers saccagés par le chalutage et les ancrages de bateaux, mais aussi par la pêche de plongeurs avides de rapporter une trouvaille originale.

Lors de la dernière édition de cette opération, en octobre 2019, seules deux grandes nacres dont une morte avaient pu être recensées, confirmant que cette espèce est en grand danger, soumise de plus aux attaques d’un parasite apparu sur les rivages espagnols en 2016 et qui fait des ravages depuis. Heureusement, selon le biologiste Nardo Vicente, il semblerait que les nacres présentes dans les étangs littoraux comme celui de Thau soient pour l’instant préservées de ces attaques parasitaires.

Grande nacre (source © FFESSM Corse)

Cette année, les enjeux de cette action d’observation scientifique participative étaient particuliers puisque les fonds marins prospectés, autour des îles du Frioul, avaient pu bénéficier d’une accalmie pendant toute la période de confinement généralisé entre mi-mars et début juillet, sans compter que le procès retentissant à l’encontre des braconniers qui pillaient ouvertement ces fonds marins à grande échelle et depuis des années, avait pu avoir aussi un effet dissuasif et calmé les ardeurs de certains plongeurs peu scrupuleux.

Les scientifiques espéraient que cette période de relative quiétude, assez inhabituelle dans un littoral aussi urbanisé et fréquenté, avait pu permettre à la faune marine de prospérer davantage. Mais ils redoutaient aussi les effets de la fréquentation exceptionnelle qu’a connue le littoral marseillais à l’occasion de cet été post-déconfinement. Entre le 15 juin et le 1er septembre, ce sont en effet pas moins de 3,5 millions de personnes qui se sont entassés sur les plages et les criques du secteur, un chiffre supérieur de 60 % à celui enregistré habituellement. Une bonne nouvelle pour les hôteliers et les restaurateurs marseillais, mais une catastrophe pour ceux qui ont eu à endiguer ce flot totalement inédit, en particulier sur les chemins du massif des calanques et dans les criques elles-mêmes, totalement prises d’assaut par une population venue faire la fête, bronzer et se baigner sans trop se soucier des impacts de sa présence dans un milieu naturel vulnérable.

Mais tout compte fait, les résultats des observations 2020 sont plutôt encourageants avec 217 mérous observés et 51 corbs. Les premiers sont en nombre comparable à ceux dénombrés en 2018, 2019 ayant été une année atypique avec un nombre de sites plus réduit. Les corbs eux semblent en nette augmentation et confirment une tendance déjà amorcée en 2019. Les plongeurs bénévoles ont aussi compté de l’ordre de 300 barracuda, une autre espèce endémique de Méditerranée et même 2 sars tambours, devenus extrêmement rares dans la zone.

Des observations précieuses qui alimenteront aussi les projets de recherche engagés pour mieux suivre les évolutions du milieu marin méditerranéen confronté au changement climatique global. C’est le cas en particulier du projet européen MPA Engage, lancé début 2020 pour 3 ans, qui vise l’adaptation des aires marines protégées, et auquel participe le Parc national des Calanques. Les enjeux sont particulièrement importants pour une mer fermée comme la Méditerranée dont les eaux se réchauffent 20 % plus vite que celles des autres océans. Une évolution aussi rapide des conditions du milieu naturel risque de se traduire par des bouleversement pour les espèces endémiques soumises notamment à des attaques parasitaires inédites ou à l’arrivée de populations invasives concurrentes.

Certaines espèces des eaux tropicales comme la rascasse volante ou le poisson-lapin, qui broute les prairies d’algues et de posidonies, sont déjà présentes en Méditerranée orientale après avoir franchi le Canal de Suez, et pourraient demain faire leur apparition sur nos côtes marseillaises. L’adaptation des colonies de corail rouge et de gorgones, est aussi un sujet d’étude et, là encore, des plongeurs citoyens sont mis à contribution pour observer ces populations et leur capacités d’adaptation en cas de transplantation, au sein cette fois de l’association Septentrion environnement.

La science participative a décidément de beaux jours devant elle et permettra peut-être de réconcilier les citoyens avec les chercheurs, pour le plus grand bien de la planète !

L. V.

Marseille : les baleines se rapprochent

11 avril 2020

A quelque chose, malheur est bon. La pandémie de Covid-19 qui a mis la moitié de la planète en léthargie et est en train de créer la plus forte crise économique que l’on ait observé depuis 1929, génère en même temps des conditions écologiques nettement plus favorables un peu partout dans le monde.

Dès le mois de février, une étude publiée par le site Carbon Brief, faisait état d’une baisse de 25 % des émissions de CO2 en Chine après 4 semaines de confinement dans la province de Hubei. Les suivis par satellites effectués par la NASA et par l’Agence spatiale européennes (ESA) montraient également, début mars, une très nette diminution des teneurs en dioxyde d’azote (NO2) et en particules fines sur tout le nord de la Chine du fait de cette baisse d’activité économique très inhabituelle.

Concentrations en NO2 au dessus de la Chine en janvier (avant le confinement) et février 2020 (pendant le confinement) mesurées par le satellite Sentinel 5 de l’ESA (source © Notre Planète)

Des observations similaires ont été faite au dessus de l’espace européen et particulièrement dans le nord de l’Italie, où les concentrations en NO2 ont connu une baisse spectaculaire au dessus de la plaine du Pô. A Milan, selon les chiffres rendus publics par le Service pour la surveillance atmosphérique de Copernicus, les concentrations moyennes de NO2 (intégrées sur toute la colonne d’air depuis le sol) étaient d’environ 65 µg/m3 en janvier, 45 µg/m3 en février et seulement 35 µg/m3 pour la première moitié de mars.

Concentrations en NO2 au dessus de l’Europe mesurées par le satellite Sentinel 5 de l’ESA : le suivi entre janvier et mars montre une forte baisse de la concentration élevée qui apparaît clairement dans le plaine du Pô au nord de l’Italie (source © Notre Planète)

Cette chute spectaculaire est une bonne nouvelle pour la qualité de l’air car le dioxyde d’azote, en réagissant avec d’autres substances contribue largement à la pollution atmosphérique urbaine. C’est aussi un gaz oxydant puissant qui pénètre facilement dans les poumons et provoque des inflammations de l’appareil respiratoires, un peu comme le coronavirus en fait….

Une chose est sûre, les teneurs en NO2 atmosphérique constituent un bon indicateur de pollution. Le dioxyde d’azote est en effet considéré comme un polluant caractéristique du trafic automobile et maritime, ce qui explique sa forte concentration le long des principaux axes de communication. Il est aussi émis par les centrales électriques et nombre d’installations industrielles. Le ralentissement de l’activité économique et celui du trafic routier et marin qui en résulte sont donc les principales causes de ces concentrations anormalement basses mais dont on ne peut que se réjouir, brièvement néanmoins car fin mars les études montrent que les taux de pollution au dessus de la Chine ont déjà retrouvé leurs valeurs normales, gages d’un retour réconfortant au « business as usual » : on respire ! Façon de parler bien entendu…

Certains en tout cas bénéficient à fond de la baisse du trafic maritime : ce sont les cétacés. L’Agence de presse italienne ANSA a ainsi rapporté le 14 mars dernier que les dauphins profitent de l’arrêt des rotations de ferries pour venir batifoler en toute liberté dans le port de Cagliari en Sardaigne, n’hésitant pas à venir se frotter au bord des quais, pour la plus grande joie des observateurs.

Dauphins dans le port de Cagliari en mars 2020 (source © Positivr)

Et à Marseille, ce sont des rorqual qui sont venus cette semaine, mardi 7 avril 2020, se promener tout près des côtes, dans une mer d’huile, se laissant filmer tout à loisir. Les observateurs sont deux agents de l’Unité littorale des Affaires maritimes (ULAM), un service de l’État rattaché à la Direction départementale des territoires et de la mer et leurs images, diffusées par le Parc national des Calanques, ont fait le régal des médias.

Rorqual observé dans le Parc national des Calanques le 7 avril 2020 (photo © ULAM 13 / France Bleu)

Le couple de cétacés en question, qui nageait ainsi paisiblement à quelques encablures des côtes marseillaises, dans le Parc national des Calanques, était constitué de rorquals communs. Des grosses baleines en réalité, difficiles à rater puisqu’elles pèsent 50 à 70 tonnes et mesurent de 15 à 20 m de longueur, moins cependant que leur cousine, la baleine bleue qui dépasse aisément les 30 m, ce qui en fait quand même le deuxième plus gros animal vivant sur Terre.

En tout cas des rorquals communs qui ne sont pas si communs que cela. C’est même, de l’avis des spécialistes, la première fois qu’on arrive à en filmer ainsi en toute quiétude aussi près des côtes marseillaises.

Une baleine dans le port de Marseille le 18 octobre 2017 (photo © BMPM / France 3 Régions)

Pourtant, chacun se souvient que le 18 octobre 2017, un rorqual d’une dizaine de mètres de long était venu plus près encore puisqu’il était carrément entré dans les eaux du Vieux-Port, avant de se retrouve, quelque peu désorienté, à buter contre les quais au pied du fort Saint-Nicolas. Dépêchés sur les lieux, les plongeurs du bataillon des Marins pompiers de Marseille avaient eu bien du mal à faire manœuvrer l’imposant animal et avaient du batailler pendant près d’une heure avant de parvenir à le remettre dans la bonne direction et le pousser vers la sortie du port.

Si le confinement se poursuit trop longtemps, bloquant à quai la plupart des bateaux et libérant ainsi la rade de Marseille du trafic maritime intense et bruyant qui habituellement fait fuir au large ces cétacés curieux, le risque est qu’un troupeau de baleines finisse par venir réellement boucher le port de Marseille : de quoi faire parler dans tous les bistrots de la ville, quand ils rouvriront leurs portes…

L. V.

Un éléphant, ça rapporte énormément…

20 mars 2020

C’est désormais inscrit dans la loi française : l’article L-1246 du Code Civil, issu de la loi sur la biodiversité adoptée le 8 août 2016, prévoit explicitement que « Toute personne responsable d’un préjudice écologique est tenue de le réparer ». Reste à définir ce qu’est un préjudice écologique et surtout comment l’évaluer pour permettre de le réparer… Eh bien, justement, le jugement que vient de rendre le 6 mars 2020 le Tribunal de grande instance de Marseille fixe un cadre pour cela, qui devrait faire jurisprudence puisque c’est la première affaire d’importance de ce genre qui est jugée en France.

Des braconniers lourdement condamnés (photo © Z. Sanders / Caters / SIPA / 20 minutes)

Il s’agit bien entendu des braconniers qui, pendant des années, de 2013 à 2017 au moins, ont consciencieusement pillé les fonds marins du Parc national des Calanques, pour alimenter en toute illégalité de nombreux restaurateurs et revendeurs de la place. Déjà lourdement condamnés au pénal en juillet 2018 à des peines de prison avec sursis de 15 à 18 mois, ils attendaient d’être jugés au civil et le Parc national des Calanques les attendait au tournant, espérant bien obtenir un jugement exemplaire et surtout dissuasif.

Évaluer à combien s’élève le préjudice écologique de prélèvements ciblés aussi massifs dans un milieu naturel déjà fragilisé et soumis à de multiples pressions anthropiques n’est de fait pas si facile qu’il n’y paraît. Ce sont en effet au minimum 4,6 tonnes de poissons et de coquillages qui auraient été pêchés en toute illégalité par ces semi-professionnels, dont au moins 320 kg de poulpes et 16 800 douzaines d’oursins, mais aussi de nombreux corbs et autres mérous, chaque espèce ayant un rôle bien précis à jouer dans la pyramide alimentaire du milieu sous-marin.

Les mérous des Calanques, menacés par un braconnage à grande échelle (photo © Frédéric Fedorowsky / Parc national des Calanques)

Sur la base d’expertises très étayées, le Parc national des Calanques avait évalué à 450 000 € le préjudice écologique subi, soit bien davantage que le simple prix au kg des espèces pêchées ! Et le tribunal a globalement suivi son raisonnement puisque les pêcheurs indélicats ont été condamnés à payer 385 000 € au titre du préjudice écologique et à verser au Parc national des Calanques 20 000 € supplémentaires au titre du préjudice subi pour atteinte à sa mission ainsi que 15 000 € pour le préjudice concernant l’image et la réputation du Parc qui a effectivement été considéré pendant des années comme une passoire parfaitement inutile et incapable de protéger les fonds marins d’une grande richesse qui lui ont été confiés.

Bien entendu, les prévenus feront appel du jugement, mais c’est quand même une victoire importante pour ceux qui considèrent que les espaces naturels ne sont pas seulement un supermarché ouvert à tous et dans lequel chacun peut venir braconner à sa guise, mais d’abord des écosystèmes dont on a bien du mal à percevoir toute l’utilité pour l’équilibre global de la planète.

Une baleine bleue croise un plongeur en Malaisie (photo © Jason Isley / Scubazoo / Réseau Cétacés)

L’idée n’est pourtant pas nouvelle et même le Fonds monétaire international a fait tourner sa calculette pour évaluer quel est le bénéfice écologique d’une baleine, lequel a été chiffré à 2 millions de dollars. En effet, chaque baleine stocke, tout au long de sa vie, pas moins de 33 tonnes de CO2 et continue de fournir des bénéfices inestimables au milieu marin même après sa mort, sa carcasse servant de nourriture à de nombreuses espèces de poissons et de refuge à de multiples crustacés et mollusques.

En 2014, l’ONG David Sheldrick Wildlife Trust, spécialisée dans la protection des espèces animales menacées en Afrique, avait déjà montré que trois espèces emblématiques et fortement braconnées, à savoir les raies manta, les requins et les éléphants, ont en réalité bien plus de valeur vivants que morts. Son rapport, intitulé Dead ou Alive, évaluait ainsi à près de 1,6 million d’euros le bénéfice financier apporté par un éléphant d’Afrique au cours de son existence qui atteint 70 ans en moyenne, et ceci en prenant simplement en considération les revenus touristiques que se seule présente permet de générer dans des pays comme le Kenya ou la Tanzanie, où l’écotourisme est parvenu à un haut niveau de développement.

Réserve d’un trafiquant d’ivoire au Cameroun (photo © Franck Bafeli / Camer.be)

Par comparaison, la valeur des défenses d’ivoire d’un éléphant massacré ne dépasse pas 16 500 € au marché noir de l’or blanc. Ce dernier chiffre serait issu des observations effectuées à l’occasion des nombreuses saisies de cargaison d’ivoire effectuées au cours de cette année là dans le monde : pas moins de 43 saisies ont été effectuées, pour un montant global estimé à 29 millions d’euros, représentant au total pas moins de 18 tonnes d’ivoire arraché à environ 2000 éléphants. Bien entendu, ces saisies, souvent réalisées de manière fortuite, ne représentent qu’une infime partie, sans doute moins de 10 %, de ce trafic d’ivoire dont on estime qu’il se traduit par le massacre d’un éléphant toutes les 15 mn en moyenne !

Troupeau d’éléphants à Virunga National Park, République démocratique du Congo (photo © Finbarr O’Reilly / Reuters / Slate Afrique)

Ce raisonnement purement économique n’est valable que dans les pays où le tourisme animalier est suffisamment développé pour pouvoir valoriser l’attrait que peuvent représenter ces pachydermes. Ailleurs, et c’est notamment le cas en République démocratique du Congo, pays fortement déstabilisé et ouvert à tous les trafics, de l’ivoire comme des minerais, les populations, souvent elles-mêmes victimes des dégâts que peuvent faire les éléphants dans leurs plantations, n’hésitent guère à participer à ces activités lucratives de braconnage. Au prix où se négocie la défense d’éléphant et plus encore celle de rhinocéros, très prisée sur le marché chinois des aphrodisiaques et autres poudres de Perlimpinpin, il est bien difficile de stopper un tel massacre organisé parfois avec de très lourds moyens logistiques et qui alimente des filières quasi industrielles depuis les ports et aéroports de l’Est africains vers la Malaisie, plaque tournante du trafic vers le Sud-Est asiatique.

On se doute bien que l’exemplarité du jugement rendu ce mois-ci à Marseille à l’encontre des braconniers des Calanques ne suffira pas à dissuader les trafiquants d’ivoire qui sévissent encore à très grande échelle : la biodiversité a bien du souci à se faire…

L.  V.

A Cassis, drame dans la rivière mystérieuse

12 janvier 2020

Xavier Méniscus en plongée à la Font Estramar le 30 décembre 2019 (source Midi Libre)

La plongée souterraine est sans doute un des sports les plus dangereux qui existe et les accidents n’y sont pas rares. Celui qui vient de se produire cette semaine à Cassis n’en est qu’un des multiples exemples même si cette pratique de la plongée en spéléologie a bénéficié ces dernières années de très gros progrès techniques qui permettent d’atteindre désormais des profondeurs et des distances jugées inimaginables jusque-alors. Une bonne illustration en est d’ailleurs le record du monde de profondeur que vient de battre Xavier Méniscus, un habitué des rivières souterraines de Cassis, lui qui a atteint, dès 2016 la profondeur de 233 m dans le puits terminal de la galerie naturelle ennoyée qui débouche à Port-Miou.

Le 30 décembre 2019, ce même plongeur, ancien de la COMEX et scaphandrier professionnel depuis plus de 30 ans, a ainsi atteint la profondeur inégalée en spéléologie de 286 m dans le gouffre de la Font Estramar, situé à Salses-le-Château dans les Pyrénées Orientales. Une descente au fond du gouffre qui n’a durée que 22 minutes grâce à sa parfaite connaissance des lieux et aux multiples repérages effectués depuis des années dans ce réseau karstique naturel, mais qui a été suivie d’une interminable remontée de pas moins de 10h30, en respectant de longs paliers de décompression pour éviter que le sang du plongeur n’entre en ébullition. Ce jour-là, Xavier Méniscus a dépassé de quelques mètres le record mondial détenu jusque-là par le plongeur Nuno Gomes dans une cavité d’Afrique du Sud.

Mais de tels exploits ne sont pas à la portée du premier venu… Pour un professionnel chevronné comme l’est Xavier Méniscus, cette plongée exceptionnelle s’est apparentée à « une descente au paradis » comme il l’a joliment déclaré aux journalistes de Midi Libre, en référence peut-être aux célèbres vers de Charles Baudelaire dans Les Fleurs du mal : « Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ! / Au fond de l’Inconnu, pour trouver du nouveau ». Mais pour certains, de telles plongées sous terre conduisent encore trop souvent à un véritable enfer…

Tracé approximatif des galeries noyées de Port-Miou et du Bestouan (source © Cassis, les rivières mystérieuses)

C’est le cas de celle qui a eu lieu ce lundi 6 décembre 2019 dans la résurgence d’eau douce qui aboutit en mer dans la rade de Cassis, sous la villa Rastoin située en bordure de la plage du Bestouan. Les plongeurs ont exploré cette rivière souterraines sur près de 3 km depuis l’exutoire en mer. La galerie présente peu de dénivelée et la plongée se fait entre 10 et 31 m sous le niveau de la mer, mais l’exploration est néanmoins risquée car elle nécessite de progresser en nageant à contre-courant dans un milieu hostile et dangereux où il est facile de se perdre du fait de la visibilité réduite, surtout lorsqu’un remet en suspension les sédiments déposés au fond de la galerie.

En mai 2005, selon les compte-rendus soigneusement conservés sur le site captivant de l’association Cassis, les Rivières mystérieuses, qui explore ce réseau karstique depuis des années, le Britannique John Volanthen avait atteint pour la première fois ce qui est actuellement considéré comme le terminus connu de cette galerie, à plus de 3 km en amont de son exutoire en mer. Il lui avait fallu pas moins de 4h30 de plongée pour découvrir une vaste salle de 30 m de largeur et 35 m de hauteur dans un secteur rendu dangereux à cause de nombreux éboulis instables.

Plongée dans les rivières souterraines de Cassis (source © Cassis, les rivières mystérieuses)

Depuis, Xavier Méniscus avait tenté, mais en vain, en mai 2016, de placer une balise afin de repérer en surface l’emplacement de cette salle terminale. Il a fallu attendre pour cela le 19 mai 2019, lorsque le plongeur Alexander Fox a réussi, au terme, lui-aussi, de 4h30 de plongée, à caler entre des blocs éboulés de la salle Volanthen, une balise émettrice dont les signaux reçus en surface ont permis de caler assez précisément la position de ce point terminal, grosso modo à l’aplomb des vignes de la Ferme Blanche, au pied du Mussuguet.

Vue en coupe de la galerie du Bestouan (source © Cassis, les rivières mystérieuses)

Du fait, la généralisation de l’utilisation des mélanges pour alimenter le recycleur en limitant les risques d’accident respiratoire et celle des scooters en plongée souterraine rendent désormais plus accessible des plongées sur de telles distances : ce système d’assistance à la propulsion permet en effet de diminuer l’effort demandé au plongeur tout en doublant sa vitesse de progression.

En ce 6 décembre, les quatre plongeurs, de nationalité polonaise, qui se sont aventurés dans la rivière du Bestouan étaient bel et bien équipés avec ce matériel moderne et sophistiqué qui donne aux plongeurs spéléologues une vaque silhouette de cosmonautes. Mais cela n’a pas empêché que leur exploration se transforme en tragédie. De retour à l’air libre, vers 17h, ils se sont rendus compte qu’ils n’étaient plus que trois. Ils ont aussitôt prévenu les secours. Les pompiers n’étant pas en capacité d’engager seuls des plongeurs dans un tel dédale souterrain ont rapidement fait appel aux spécialistes du Spéléo secours dont Alexander Fox qui connaît parfaitement le tracé de cette rivière encore bien mystérieuse.

Les équipes de secours à l’œuvre, dans la nuit du 6 janvier 2019 (photo © SDIS 13 / France Bleu)

Malheureusement, les recherches engagées en fin de soirée n’ont pu que constater que le plongeur polonais resté dans la galerie était décédé, à environ 300 m seulement de l’exutoire. Une plongée qui se termine donc par une tragédie, une de plus, mais qui, assurément, ne découragera pas les spéléologues de poursuivre leurs exploration de ce réseau karstique noyé qui est encore bien loin d’avoir livré tous ses secrets. Enfer ou Ciel, qu’importe !…

L. V.