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ZAC des Gargues à Aubagne : Auchan engage le bras de fer !

18 juin 2018

Nous avions déjà évoqué sur ce blog, en juillet 2016, l’avenir incertain du projet de la ZAC des Gargues, ce vaste complexe commercial prévu pour s’étaler sur 42 ha entre l’autoroute A52 et la zone des Paluds, au sud de l’hypermarché Auchan (le deuxième plus grand de France, avec un chiffre d’affaire annuel déclaré de 250 millions d’euros), sur les dernières terres encore cultivées du secteur, en remplacement des quelques fermes résiduelles et de la jardinerie Tirand. Pompeusement rebaptisée éco-quartier des Bonnes-Nouvelles, en référence au chemin du même nom, plein d’espoir, qui la traverse, cette ZAC semble pourtant soumise à un avenir plutôt incertain…

À gauche : vue aérienne du site des Gargues (source © Géoportail). À droite : carte du programme initialement prévu (source © SAPAG)

Pour ceux qui auraient raté les épisodes précédents, rappelons que ce projet totalement pharaonique prévoyait initialement la construction de 850 logements avec crèches, écoles et installations sportives, des espaces de bureaux et surtout l’aménagement d’une immense zone commerciale et de loisirs, comprenant pas moins de 80 000 m2 de commerces supplémentaires, un parc de loisir et un complexe cinématographique du dernier cri, le tout desservi par une future ligne de tramway enjambant l’autoroute, et un boulevard urbain avec de nouveaux échangeurs autoroutiers.

Maquette du projet du futur « éco-quartier » Bonnes-Nouvelles (source © SAPAG)

Initié en 2009 en plein accord avec l’ancienne majorité de gauche alors aux manettes tant à Aubagne qu’à la défunte communauté d’agglomération du Pays d’Aubagne et de l’Étoile (CAPAE), ce projet est porté depuis des années par le groupe Auchan qui a patiemment acquis, via sa filiale immobilière Immochan, parcelle après parcelle, plus de la moitié des terres du secteur.

En 2013, le projet a été confié à l’unique opérateur qui s’était porté candidat, la société SAPAG, créée justement pour ce seul et unique objectif et constituée, comme par hasard, par Immochan, devenue le 5 juin dernier, par souci de camouflage, la société Ceetrus, et alliée pour l’occasion avec un géant du BTP, le groupe NGE de l’ex-terrassier Guintoli, et un spécialiste du logement social, Vaucluse logement, filiale du groupe Vilogia Entreprises.

Maquette du pôle de loisir prévu dans le projet d’aménagement (source © SAPAG)

Le contrat de concession, qui prévoyait un investissement évalué à 500 millions d’euros pour la SAPAG et 19 millions pour la collectivité (pour les infrastructures) avait été signé dans la précipitation et in extremis, le 25 février 2014, un mois tout juste avant les échéances électorales. Sage précaution car ces élections se sont effectivement traduites par un changement de majorité tant à la ville qu’à l’intercommunalité !

Le maire d’Aubagne, Gérard Gazay, en 2014, avec la Présidente de l’Agglo Sylvia Barthélémy

La nouvelle présidente de l’agglo, l’UDI Sylvia Barthélémy, n’était pas très chaude pour ce projet et souhaiterait le voir amendé. Elle a donc pesé pour réduire à 680 le nombre de logements, dont 30 % seulement en parc locatif social dont la droite n’est guère friande, et à limiter un peu la surface commerciale au profit plutôt de l’activité tertiaire et industrielle.

Mais le nouveau maire d’Aubagne, Gérard Gazay, n’a rien voulu entendre. Il est en effet totalement opposé au projet qu’il perçoit comme un aspirateur à chalands qui va achever de vider le centre-ville d’Aubagne et ruiner le petit commerce qui y survit difficilement. Il prône donc plutôt pour l’aménagement d’espaces sportifs sur cet espace qui, de toute façon, ne sera plus desservi par le tramway dont le projet d’extension a été gelé par la nouvelle majorité.

Le 29 septembre 2015, le conseil municipal d’Aubagne avait donc, par voie de délibération, logiquement rejeté le projet de ZAC des Gargues, imité en cela, le 30 novembre suivant, par le conseil communautaire de la CAPAE, un mois seulement avant que cette collectivité ne disparaisse, absorbée par la toute nouvelle métropole Aix-Marseille-Provence, qui a vu le jour le 1er janvier 2016.

Vue du site des Gargues en 2015 (photo © Florent de Corbier / La Marseillaise)

En parallèle, et pour bien verrouiller le dossier, la nouvelle municipalité d’Aubagne qui a en charge l’élaboration du Plan local d’urbanisme (PLU) a fait en sorte de fixer pour le périmètre concerné, des règles d’urbanismes incompatibles avec les besoins du projet. Comme une ZAC a été définie sur ce périmètre par la CAPAE, la commune est tenue de lui transmettre son projet de PLU et de solliciter son avis sur le sujet, ce qu’elle fait en décembre 2015, sachant que la collectivité saisie dispose d’un délai de trois mois pour se prononcer valablement.

Sauf que la CAPAE ayant disparu corps et âme dans les jours qui ont suivi cette saisine, elle n’a pu évidemment se prononcer, pas plus d’ailleurs que la Métropole, occupée à bien d’autres dossiers dans les semaines qui ont suivi son accouchement difficile. Faute d’avis émis dans les délais, l’avis est donc réputé négatif, si bien que la commune d’Aubagne voit ainsi son PLU fragilisé car élaboré en contradiction avec les règles d’urbanisme d’une ZAC déjà ficelée.

La société SAPAG s’est bien évidemment aussitôt engouffrée dans la brèche et a donc attaqué, devant le Tribunal administratif, le PLU d’Aubagne qui avait été finalement adopté le 22 novembre 2016. Un jugement, rendu le 15 mars 2018, vient confirmer l’annulation du PLU pour vice de procédure, du fait de cet absence d’avis formulé par la CAPAE (ou, en l’occurrence, par la métropole). Il est à noter cependant, que tous les autres arguments (et ils sont nombreux !) mis en avant par la SAPAG, dans une surenchère de mauvaise foi, pour casser le PLU d’Aubagne, ont tous été rejetés par le juge administratif, comme le montre la lecture du jugement rendu : JugementTA_15mars2018

Vue aérienne du site des Gargues (photo © MC / La Marseillaise)

Pour autant, la bataille juridique ne fait que commencer et on peut faire confiance au groupe Auchan et à ses bataillons de conseillers juridiques aguerris et sans scrupules, pour ne pas lâcher le morceau avant d’avoir épuisé tous les moyens à sa disposition, du recours juridique jusqu’à l’intimidation en passant par la séduction des indécis.

Chaque camp aiguise donc ses arguments. Les partisans insistent sur les emplois que ne manquera pas de créer un tel complexe de commerces et de loisir aux portes d’Aubagne, ainsi que sur les rentrées fiscales évaluées à 17 millions par an, alors que la ville est surendettée. Les opposants mettent en avant les nuisances apportées par le projet qui va drainer dans cette zone périphérique déjà totalement saturée son flots de voitures supplémentaires tout en détruisant les dernières parcelles agricoles de bonne qualité encore disponibles aux portes de la ville et en augmentant encore l’imperméabilisation et le bétonnage des terrains dans une zone déjà particulièrement vulnérable au risque d’inondation.

Quant à la SAPAG, elle vient de sortir l’artillerie lourde en adressant, en mai 2017 un courrier comminatoire à la métropole, désormais en charge du dossier, exigeant la résiliation de son contrat de concession signé en 2014, moyennant une indemnité de 300 millions d’euros, excusez du peu ! La pratique s’apparente, sinon à du racket, du moins à du chantage et commence à faire trembler certains, dont Sylvia Barthélémy qui pousse pour trouver un terrain d’entente en faveur d’Auchan, persuadée que ce dernier est prêt à tout pour arriver à ses fins.

Jean-Claude Gondard aux côtés du maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin en 2015 (photo © Esther Griffe, Marsactu)

Le DGS de la métropole, Jean-Claude Gondard, se veut certes rassurant en estimant, comme le rapporte le site Mefi !, « Ce n’est pas parce qu’il y a une demande d’indemnisation de 300 millions que l’on va être automatiquement condamné ». Certes, mais son patron, le toujours Président de la métropole et maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin, semble bien moins sûr de lui lorsqu’il souffle, selon Marsactu, « L’inquiétude, c’est d’avoir à payer in extenso ce qu’Auchan demande », ou lorsqu’il lâche à La Provence : « Bien sûr, nous ne voulons pas sortir cette somme, d’ailleurs nous ne l’avons pas. Le maire d’Aubagne ne veut pas du projet, mais c’est nous qui devons payer… Il y aura des discussions entre la mairie, la Métropole et Auchan, en tout cas par l’intermédiaire des avocats, pour sans doute modifier l’implantation du projet… Mais nous incitons le maire d’Aubagne à trouver un accord avec Auchan ».

Bien malin qui dira à ce stade ce qu’il adviendra de ce projet abracadabrantesque et contre lequel circule toujours une pétition, initiée par le militant aubagnais Jean Reynaud qui propose de conserver ces terres agricoles pour y implanter une ferme pédagogique et un laboratoire national de permaculture, pétition qui a déjà recueilli plus de 600 signatures. Une chose est sûre en tout cas, Auchan ira jusqu’au bout pour imposer ce projet alors que celui d’Europa City qu’elle porte à bout de bras au nord de Paris, commence aussi à avoir du plomb dans l’aile. Reste à savoir comment nos élus locaux qui tremblent déjà et commencent à se désolidariser les uns des autres se positionneront face à un tel rouleau compresseur…

L.V. 

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Écho de conférence : Pourquoi se focaliser sur la dette publique ? Quel modèle économique pour le service public ?

3 juin 2018

Le conférencier invité par le Cercle Progressiste Carnussien, ce 24 mai 2018, pour ce sujet d’actualité, était Alain Beitone, déjà invité en janvier 2015. Michel Motré, Président du CPC, a rappelé en introduction le parcours de notre invité : professeur de sciences économiques et sociales en classes préparatoires au lycée Thiers de Marseille, formateur à l’IUFM d’Aix-Marseille, chargé de cours à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, et rédacteur de manuels d’économie, en collaboration avec d’autres auteurs.

L’auditoire, très attentif, a ainsi été immédiatement séduit par le côté pédagogique et la clarté de l’exposé d’Alain Beitone, sur un sujet pourtant d’un abord complexe pour les non initiés aux subtilités des processus économiques.

Alain Beitone en conférence à Carnoux le 24 mai 2018 (photo © Cercle progressiste carnussien)

Le mot «dette» engendre des réactions souvent vives, auprès d’un public pas toujours bien informé par les médias ou influencé par les partis politiques et responsables gouvernementaux qui tentent de justifier leurs orientations concernant la dépense publique, à des fins peu en rapport avec l’intérêt général. Mais de quoi parlons-nous lorsque nous évoquons la «dette» ?

– Une dette est un engagement, d’un État ou d’un particulier, à rembourser, à terme, un créancier, moyennant en général le paiement d’un intérêt.

– Il faut distinguer la dette «brute», qui est le total dû, d’une dette «nette» qui est la différence entre la dette brute et le total des créances détenues sur d’autre agents économiques et qui pourraient, dans certains cas annuler cette dette.

– A l’origine, une dette résulte d’un transfert monétaire à partir d’une épargne ou est le résultat d’une création monétaire. Ainsi, le billet de banque est une créance qui sert aux échanges économiques. L’économie repose donc sur une dette liée au flux de cette monnaie.

– Qu’est-ce que le taux d’intérêt ? C’est le prix du risque et du temps, c’est le prix d’un service.

– Qu’est-ce que le déficit public ? Dans le budget d’un État c’est le résultat (solde négatif) de la différence entre ses recettes et ses dépenses publiques. C’est donc un flux.

– Ne pas confondre ce déficit avec la dette publique qui est une accumulation, au cours du temps, de la totalité des engagements d’un État (les administrations centrales, locales et de sécurité sociale), à une date déterminée, et qui est donc un stock.

Pour comparer et suivre l’évolution de cette dette publique, il est communément admis d’utiliser un indicateur qui est le rapport entre le montant de la dette publique et celui du produit intérieur brut (PIB). Cet indicateur est cependant discutable car il rapporte le stock de dettes (remboursable sur plusieurs années) au flux annuel de production de l’économie.

Crise bancaire : un dessin de Lasserre

Il convient aussi de faire la différence entre la dette publique, qui est contractée par les agents publics agissant pour l’État, les collectivités locales ou la sécurité sociale, et la dette privée, qui est contractée par les entreprises et les particuliers (auprès des banques ou sur les marchés financiers). Il faut distinguer aussi la dette intérieure (contractée auprès d’agents résidents sur le territoire) et la dette extérieure qui appel à l’épargne d’organismes financiers de pays étrangers.

Ce dernier élément est illustré par l’attitude des États-Unis qui, depuis des décennies du fait de la faiblesse de leur d’épargne intérieure, ont emprunté au Japon et maintenant à la Chine, via l’émission de bons du trésor, afin de financer leur activité économique.

Le problème de la dette a pris une ampleur exceptionnelle, en 2007-2008, à l’occasion de la crise des subprime aux États Unis, qui est le résultat d’une crise de la dette privée où des prêts (immobiliers essentiellement) ont été consentis à des personnes insolvables. Suite aux saisies en grand nombre effectuées par les banques pour se rembourser, le marché s’est écroulé, les prix ont baissé et les banques n’ont plus réussi à couvrir leurs actifs, impactant toutes les banques mondiales par effet dominos.

Cela illustre le fait que l’économie suit des cycles en fonction de mouvements spéculatifs perturbant la capacité des États à rembourser les intérêts et le capital de la dette. Il est à noter que, pour les créanciers, la capacité des tats (ou des particuliers) à rembourser les intérêts est une garantie primordiale ce qui explique le fait qu’ils continuent à leurs accorder du crédit.

Un autre fait majeur, lié à la variation des taux d’intérêts, est la crise de la zone Euro en 2010, qui a touché cruellement la zone sud de l’Europe, et la Grèce d’une manière catastrophique. Mais cette crise n’est pas non plus une crise de la dette publique. Elle résulte d’une divergence des taux d’intérêts entre pays européens, alors que ces taux avaient pourtant convergé au moment de la création de l’Euro, mais sans qu’il soit tenu compte de la polarisation des zones économiques dans l’espace commun (pays du nord plus riches que ceux du sud). La crise déclenchée en 2010 est donc une crise de la crédibilité de la zone euro. L’arrêt de flux de capitaux en provenance du nord de la zone a précipité ces pays dans une situation inextricable. Il apparaît donc que cette crise est le résultat de choix collectifs, basés sur des décisions politiques, en relation avec une construction européenne imparfaite (absence de solidarité économique).

Évolution de la dette publique brute de différents pays en pourcentage du PIB

Une fois les éléments de vocabulaire et de contexte liés à la notion de dette précisés, Alain Beitone a commenté une série de graphiques retraçant sur plusieurs périodes, depuis la fin de la guerre et plus précisément sur les 10 et 20 dernières années, l’évolution des dettes publiques et privées en fonction du PIB, des taux d’intérêts réels sur les emprunts d’État, ceci dans les différents pays industrialisés tels que les États Unis, le Japon et la zone Euro.

Il en ressort ainsi qu’à part le Japon confronté depuis des années à un phénomène déflationniste, la dette publique de la France, en pourcentage du revenu national net, évolue au même rythme que les autres pays de la zone Euro, mais elle reste supérieure à la dette moyenne des pays de la zone européenne.

Évolution de la dette publique de différents pays en pourcentage du revenu national net (source F. Avaredo, L. Chancel, Th. Piketty, E. Saez, G. Zucman, Rapport sur les inégalités mondiales, éd. Seuil, 2018)

Cette situation est-elle acceptable pour autant ? Qu’est-ce qui explique qu’avec des taux réels d’emprunt proches de 0 % la France a des difficultés à rembourser sa dette ? Il faut remarquer que la France emprunte sur des durées courtes à des taux négatifs qui augmentent après cinq ans pour atteindre 1,5 % à 50 ans.

Pourquoi cette dette publique a-t-elle augmenté ?

Il faut remonter au premier choc pétrolier de 1974 qui a ralenti la croissance, entraînant une montée du chômage, accroissant les dépenses d’indemnisation ainsi que d’autres dépenses sociales. C’était encore la période bénéficiant de l’effet des « 30 glorieuses » où les taux d’intérêts réels étaient réduits par l’inflation, favorisant un effet de levier sur la consommation et de la production : on s’enrichissait en s’endettant !

Dette publique de différents pays européens en pourcentage du PIB (source INSEE)

Mais, à partir des années 80, la politique de désinflation provoque une hausse des taux d’intérêt réel, ce qui a un effet négatif sur la croissance, effet amplifié par la désindexation des salaires sur les prix, ce qui nuit à la consommation des ménages. Durant les années 80 et 90, une certaine stabilité n’a pas pour autant permis d’endiguer le phénomène face aux dépenses sociales accrues dans une période à faible croissance.

A partir des années 2000, l’émission de produits titrisés sur des emprunts liés à la dette privée aux US, annonçant la crise des subprime, a déconnecté le marché financier de l’économie réelle, plongeant les États comme la France, à partir de 2007, à faire des choix délicats dans leurs politiques sociales (financement des retraites, du chômage, aides sociales, etc) et fiscales, avec en particulier une volonté de baisser les impôts (exonérations diverses et baisses de cotisations) pour les plus riches, dans l’espoir (non garanti) d’une reprise des investissements et de l’emploi donc de la croissance (théorie du ruissellement).

Alain Beitone insiste sur le fait que la dette publique n’est pas la dette privée et qu’elle suit un flux quotidien d’emprunts et de remboursements, par l’État français, ce qui permet à chaque emprunt d’être remboursé en moyenne en 7 ans. L’État a donc la maîtrise de ce mécanisme dans le temps, sous condition de gestion équilibrée permettant de s’endetter pour acquérir des actifs et procéder à une redistribution sociale, résultat d’engagements politiques.

Il faut noter que l’administration centrale de l’État n’est pas soumise à un équilibre budgétaire alors que les collectivités locales le sont. La dette publique et la croissance sont liées, les dépenses d’infrastructures de l’État ayant un impact sur l’activité industrielle et les offres créatrices d’activités. Ainsi, en France, en dessous d’un taux de 1,5 % de croissance, on observe que le nombre d’emplois ne croît pas.

Alors comment réduire la dette publique ?

Pour Alain Beitone, la dette publique est soutenable si le taux d’intérêt réel sur la dette est inférieur ou égale au taux de croissance en volume de l’économie, ceci en jouant sur les taux nominaux, sur l’inflation,sur la croissance, et sur la restructuration de la dette.

La Banque Centrale Européenne pourrait ainsi racheter la dette des pays du Sud, ou donner la possibilité aux pays endettés concernés de ne pas rembourser les intérêts (pas de profits à faire), ou leur permettre de rembourser le capital sur une période plus longue. Il s’agit donc de revoir la logique de la construction européenne pour une meilleure solidarité dans la zone Euro et sa réindustrialisation.

C’est donc dans la poursuite de ce raisonnement que notre conférencier s’interroge sur le modèle économique à suivre pour financer les services publics dans notre société ?

Sur quels principes se définit un service public ?

Un article de P. Bauby et J. Boual (« les services publics entre l’État et le marché »), en 1994, met en avant trois principes :

– « la continuité, car la prise en charge d’une activité par le service public tient à l’existence d’un besoin social ou stratégique à satisfaire et implique que l’activité soit régulière et continue.

Un dessin de Thierry Alberti (source © SNEPFSU Toulouse)

– l’égalité, qui repose sur l’extension du principe d’égalité juridique devant la loi et le règlement de la Déclaration de 1789 et exige que les usagers soient placés dans une position égale, sans discrimination ni avantages particuliers ; principe qui entraîne celui de la péréquation des tarifs dans le cadre de la zone couverte par le service public. Se rattachent à ce principe celui de la neutralité des services publics à l’égard de tous les usagers quelles que soient leurs caractéristiques, ainsi que l’obligation de fourniture et l’objectif de minimisation des coûts, un service d’intérêt général n’ayant pas comme but d’être régi par la loi du profit,

la mutabilité, selon laquelle les prestations sont adaptées aux besoins et évoluent en quantité et en qualité. La notion de service public n’est pas statique, mais est une conception dynamique.

En vertu de ces principes, les services publics doivent être au service de l’intérêt général. Ils sont associés à l’idée de monopole, qui en fonde la légitimité : censé être seul capable de satisfaire certains besoins collectifs, le service public tend à un monopole de fait ou de droit »

Si l’on reconnaît la nature spécifique des objectifs des services publics pour certaines activités sociales, alors ils doivent être gérés d’une manière particulière et échapper à une logique marchande. Il s’agit bien d’un choix politique qui peut découler soit d’un intérêt stratégique commun, soit d’une nécessité de solidarité ou d’équité.

Ces choix ne peuvent être faits qu’avec le consentement des citoyens et des responsables politiques, tous devant en assumer les conséquences via le consentement à en payer le coût (cotisations, prélèvements) et la volonté de réduire les inégalités. Le sentiment d’efficacité des services publics sera d’autant plus partagé si la situation s’améliore par une gestion rigoureuse et une coordination des différents acteurs impliqués.

Le public, resté attentif durant l’exposé, profita de cet instant pour poser de nombreuses questions à notre conférencier, interrogé notamment sur les contraintes des directives de l’Union Européenne sur les services non-économiques d’intérêt général. Il existe de fait un protocole annexé au traité de Lisbonne (2007) qui reconnaît « le rôle essentiel et le large pouvoir discrétionnaire des autorités nationales, régionales et locales pour fournir, faire exécuter et organiser les services d’intérêt économique général d’une manière qui réponde autant que possible aux besoins des utilisateurs ». Donc les dispositions des traités européens « ne portent en aucune manière atteinte à la compétence des États membres»

Un public particulièrement attentif aux explications d’Alain Beitone (photo © Cercle progressiste carnussien)

Interpellé sur le contrôle des budgets, Alain Beitone reconnaît que son efficacité est discutable et que des « anomalies » sont constatées. Il se fait ainsi l’écho des propos du public, choqué par de trop nombreux gaspillages et les inégalités de traitement fiscal faites aux entreprises au sein de l’Europe, en particulier en faveur des GAFA, les géants du web. C’est donc bien l’approfondissement de la construction Européenne qui pourrait répondre à ce besoin d’amélioration de nos conditions de vie, souhaitée par beaucoup, en faisant converger de nombreux critères tel que la fiscalité, le traitement du chômage ou les minimum sociaux.

C’est finalement à une heure tardive que tous les participants ont partagé un apéritif, offert par le Cercle, durant lequel Alain Beitone se prêta avec disponibilité et pédagogie pour répondre à toutes les sollicitations. Encore une soirée particulièrement enrichissante pour le public d’une quarantaine de personnes venues à l’invitation du Cercle Progressiste Carnussien.

CM

Va bene in Italia ?

27 mai 2018

Décidément, la vie politique italienne n’en finit pas de surprendre : rien n’est simple dans ce pays héritier d’une longue tradition démocratique, où les joutes politiques ont toujours su mobiliser les foules, mais dont les dernières péripéties électorales interpellent toute l’Europe.

Matteo Renzi annonçant sa démission de la présidence du Conseil, le 4 décembre 2016 (photo © Andreas Solaro / AFP)

Les récentes élections générales qui se sont tenues en mars 2018 pour renouveler les 630 membres de la Chambre des Députés et les 315 sénateurs, suite à une dissolution anticipée du Parlement fin 2017, confirment en tout cas ce sentiment de complexité. Le Parti démocrate de centre-gauche, dirigé par Matteo Renzi, qui avait démissionné fin 2016 de son poste de Président du Conseil à la suite d’un référendum perdu, laissant alors la place à Paolo Gentiloni, a subi un revers sévère avec moins de 23 % des suffrages exprimés.

C’est la coalition de centre-droit qui est arrivée en tête de ce scrutin, avec 37 % des voix, mais avec des fortunes très diverses entre sa composante Forza Italia de l’inoxydable Silvio Berlusconi, sortie très affaiblie de ce scrutin, et sa composante de la Ligue, classée à l’extrême-droite et dirigée par le nationaliste et europhobe Matteo Salvini, qui a fait un carton, lui qui considérait en 2016 l’euro comme « un crime contre l’humanité », rien de moins…

Ceci étant, le parti qui a obtenu le plus de voix à lui seul, avec près d’un tiers des suffrages exprimés et un très fort ancrage électoral dans la moitié sud du pays, est l’inclassable Mouvement 5 étoiles ou M5S (Movimento cinque stelle). Créé en 2009 par l’ancien humoriste Beppe Grillo et dirigé depuis 2017 par le jeune député de Campanie Luigi Di Maio, ce « non-parti » anti-système, qui prône la démocratie participative, la lutte contre la corruption et s’inquiète fortement des vagues migratoires auxquelles fait face l’Italie, remporte ainsi un succès incontestable.

Classé a priori plutôt à gauche malgré ses positions vaguement xénophobes et souvent franchement démagogiques, on aurait pu s’attendre à ce que le M5S s’allie naturellement avec le Parti Démocrate pour former une coalition de gouvernement. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Dessin de Plantu publié dans Le Monde le 24 mai 2018

Après de longues tractations, les parlementaires italiens ont finalement élu, le 24 mars dernier, les présidents des deux Chambres, ouvrant la voie aux consultations pour la formation du futur gouvernement. C’est ainsi un membre historique du M5S, Roberto Fico, qui a accédé à la présidence de la Chambre des députés tandis que le Sénat est revenu à une proche de Silvio Berlusconi, Elisabetta Alberti Casellati, une catholique traditionaliste experte en droit ecclésiastique, devenue ainsi la première femme présidente du Sénat italien.

Dès lors pouvaient commencer les tractations pour la formation d’un gouvernement, sous l’égide du Président de la République, Sergio Mattarella. Toutes les autres hypothèses ayant été écartées, c’est finalement un attelage assez hétéroclite constitué du M5S et de la Ligue qui est chargé de former ce nouveau gouvernement, sur la base d’un accord qui repose principalement sur une aversion commune de la politique économique européenne, des promesses de baisses d’impôts, d’abaissement de l’âge de la retraite et de mise en place d’un revenu minimum, ainsi qu’une volonté partagée de mettre un coup d’arrêt à l’immigration.

Giuseppe Conte, le nouveau Président du Conseil italien (photo © Vincenzo Pinto / AFP)

C’est le juriste Giuseppe Conte, un avocat et professeur de droit novice en politique, qui est ainsi chargé depuis le 23 mai 2018, après 80 jours d’intenses tractations et 48 heures d’hésitation de la part du Président de la République, de former le nouveau gouvernement italien, sous le regard plutôt inquiet des autres pays européens, guère rassurés de voir arriver aux commandes de la troisième puissance économique de la zone euro, un attelage aussi hétéroclite d’eurosceptiques assumés et dont le programme consiste pour l’essentiel à creuser les déficits par des dépenses non financées.

Comme l’écrit Libération, « après le Brexit, les velléités d’indépendance de la Catalogne, l’affaiblissement de la chancelière allemande pour cause de trop grande générosité à l’égard de réfugiés fuyant la guerre et la misère, l’essor des nationalistes et des xénophobes en Hongrie et en Pologne, (…) voici que l’extrême droite arrive au pouvoir en Italie dans un improbable attelage (…). On a beau avoir l’optimisme chevillé au corps, l’avenir paraît soudain bien sombre. Le seul espoir, c’est que cette nouvelle entaille dans le projet commun serve d’électrochoc. »

Dessin de Kak, publié dans l’Opinion

Le verdict est sans doute excessif et à tout le moins prématuré. Il n’en reste pas moins que l’arrivée au pouvoir en Italie d’un parti d’extrême-droite, viscéralement opposé aux politiques d’austérité et d’accueil migratoire prônées par l’Union européenne, annonce de forts risques de tangage à un an des prochaines élections européennes, d’autant que cette arrivée a été bruyamment applaudie par des partis ouvertement nationalistes comme celui de Viktor Orban, au pouvoir en Hongrie depuis 2010.

Dessin de Gros, publié dans Marianne le 25 mai 2018

Ce petit séisme politique italien a aussi de quoi inquiéter les économistes orthodoxes européens car le pays est l’un des plus endettés d’Europe avec une dette publique évaluée en 2017 à 2263 milliards d’euros, soit un peu plus que la France mais pour un PIB sensiblement inférieur, ce qui représente un taux d’endettement de 131 % du PIB, presque autant que la Grèce… Et l’on se souvient encore du bras de fer lors de l’arrivée au pouvoir de Syriza en 2015 puis des vains efforts d’Alexis Tsipras pour desserrer le joug de la politique d’austérité ! Nul doute donc que les relations entre Rome et Bruxelles risquent de se tendre dans les mois qui viennent.

Espérons du moins que cette nouvelle crise, qui vient encore fissurer la construction du fragile équilibre européen, se traduira par un sursaut de la part des autres pays européens afin d’infléchir les politiques menées ces dernières années et qui se traduisent, à chaque élection, par un rejet de plus en plus marqué de la part des populations…

L.V.  

Maryse Joissains au tribunal

21 mai 2018

Maryse Joissains aux côtés de la Garde des sceaux, Nicole Belloubet, le 7 mai 2018, pour la pose de la première pierre du chantier du futur TGI d’Aix-en-Provence (photo © William Allaire / TPBM)

L’affaire pourrait prêter à sourire, et c’est d’ailleurs ainsi que la présente le Canard enchaîné qui ne rate jamais une occasion d’appuyer là où ça fait mal, surtout en matière de probité de nos élus locaux… Le 7 mai dernier, la Garde des Sceaux, Nicole Belloubet, venue inaugurer le nouveau Palais de Justice de Martigues, a jugé utile de se rendre ensuite à Aix-en-Provence pour y poser la première pierre du futur Tribunal de grande instance qui devrait permettre de rendre la justice pénale et civile, à partir de 2021, dans de nouveaux locaux pourvus de 6 salles d’audience publique.

Les photos officielles montrent donc la Ministre tout sourire inaugurer en grandes pompes le chantier du futur Palais de Justice, main dans la main avec la maire LR d’Aix-en-Provence, Maryse Joissains-Masini, alors que cette dernière –petit détail anodin- est mise en examen pour détournement de fonds publics et prise illégale d’intérêts, et cela une semaine tout juste avant que ne débute son procès : voilà qui fait en effet un peu désordre…

Car les faits qui sont reprochés à la maire d’Aix-en-Provence et qui lui ont donc valu cette comparution le 14 mai dernier devant le Tribunal correctionnel de Montpellier, où le procès avait été prudemment délocalisé pour plus de discrétion et moins de pression, ne sont pas anodins.

Alerté en mars 2012 par une lettre anonyme signée d’un « contribuable du pays d’Aix qui en a marre de l’usage frauduleux de l’argent public », le parquet avait ouvert une enquête et les enquêteurs avaient pointé du doigt, au terme des investigations, « un mélange d’autocratie, de népotisme et de désinvolture dans l’engagement des deniers publics » à la mairie d’Aix-en-Provence, ainsi qu’à la communauté de communes. Du lourd donc, même si l’élue minimise les faits et affirme au contraire « avoir une conception très rigoureuse des deniers publics ».

Alain et Maryse Joissains lors de l’élection de cette dernière au fauteuil de maire en 2001 (photo d’archive – DR)

Âgée désormais de 75 ans et élue à la tête de la ville depuis 2001, Maryse Joissains s’est surtout fait remarquée pour son franc-parler et son ton gouailleur, elle qui est issue d’une famille de militants communistes modestes de Toulon et dont le père avait même été un temps garde du corps de Maurice Thorez, selon les informations du Nouvel Obs. C’est son mariage avec l’ancien et éphémère maire d’Aix, Alain Joissains, qui l’a poussée à se présenter en 2001, avec pour principale motivation le souhait de venger ce dernier, balayé en 1983 par de sordides accusations de détournement de fonds publics, destinés à un collège et qui auraient servi à faire construire une belle villa au père de Maryse Joissains. Ce dernier s’est tiré une balle dans la tête et Alain Joissains a été condamné à 2 ans de prison avec sursis et une lourde amende pour complicité de recel d’abus de biens sociaux.

Mais Maryse Joissains a un grand sens de la famille et la main sur le cœur. Sitôt élue en 2001, elle nomme son ex-mari directeur de cabinet avec le salaire le plus élevé de tout le personnel communal, puis elle recrute sa fille, Sophie, comme chef de cabinet à la Communauté d’agglomération du Pays d’Aix, dont maman est présidente. Une belle saga familiale mais qui s’étend aussi à de nombreux autres proches.

Maryse et Sophie Joissains en mars 2014 (photo © Jérémy Bouillard)

C’est notamment le cas de son chauffeur, Omar Achouri, 65 ans, un fils de harki avec qui la maire entretient des rapports de grande proximité et qui fait office d’intermédiaire pour quiconque veut demander une faveur à l’élue, « un personnage-clé du clientélisme dans le pays d’Aix » de l’avis général. Un chauffeur en tout cas particulièrement méritant puisque la maire n’a pas hésité en 2013 à le promouvoir au rang d’attaché territorial, le plus haut grade de la filière administrative dans la fonction publique territoriale, avec un modeste salaire de 4 400 euros, alors même que de très nombreux collègues figuraient avant lui sur la liste des cadres pouvant prétendre à cette promotion. Du «jamais-vu» pour nombre de hauts fonctionnaires territoriaux…

Caricature publiée en 2013 sur le blog de Lucien Castronovo, conseiller municipal d’opposition

Une décision qui avait d’ailleurs été annulée par la Cour administrative d’appel pour erreur manifeste d’appréciation de la valeur et de l’expérience professionnelle de l’intéressé, mais que Maryse Joissains continue de défendre bec et ongles à la barre du Tribunal, alors que le Procureur a évoqué, selon le témoignage du Monde, une « promotion anormale », « une appréciation de la situation de M. Achouri erronée de façon manifeste et criante », uniquement « destinée à gratifier un proche ».

Et ce n’est pas tout puisque Maryse Joissains était aussi poursuivie pour deux autres nominations tout aussi rocambolesques. La première concerne justement le propre fils de son chauffeur, Christophe Achouri, qui comparaissait lui-aussi devant la Justice pour avoir bénéficié d’emplois de complaisance au sein de structures sportives où, selon l’enquête, il aurait surtout brillé par son absence.

Quant à la seconde, elle concerne la fille d’une des amies proches de Maryse Joissains, une certaine Sylvie Roche que la maire avait recrutée comme collaboratrice à son cabinet de Présidente de la Communauté d’agglomération du Pays d’Aix, avec voiture de fonction, pour s’occuper de la cause animale. Un dossier de premier plan aux yeux de la maire « aveuglée par [son] amour des animaux » mais qui n’entre absolument pas dans le champ de compétences de l’intercommunalité et alors même qu’il existe déjà un service municipal à la ville d’Aix pour les chiens et chats errants et maltraités.

Interview de Maryse Joissains avant son passage au tribunal correctionnel de Montpellier, le 14 mai 2918 (extrait reportage © France 3)

Un emploi dont la maire a justifié ainsi au Tribunal la nécessité : « Souvent, je me balade dans les campagnes, je rencontre des animaux maltraités ou abandonnés, j’avais besoin de quelqu’un qui soit disponible ». Et si cette militante de la cause animale a été embauchée sans vote préalable de la communauté de communes, c’est parce que « le président a droit à cinq collaborateurs ». Et l’élue d’expliquer que sa collaboratrice était disponible le week-end, tard le soir, « toujours prête à intervenir même dans les caves lors des combats de chiens ou de coqs. Et ça, je ne peux pas le demander à un fonctionnaire ». On n’aurait jamais imaginé qu’il se passe de telles histoires dans les sous-sols aixois…

Des arguments imparables donc, mais qui ne semblent cependant guère avoir convaincu le Procureur de la République pour qui les accusations de détournement de fonds publics et de prise illégale d’intérêts pour lesquels l’élue d’Aix-en-Provence est poursuivie sont « parfaitement caractérisées » et « d’une gravité extrême, car ils sont le contraire de la probité attendue d’un élu ». Une appréciation que bien évidemment Maryse Joissains conteste fermement, elle qui considère être une élue « intègre » et « rigoureuse » et qui a affirmé sans rire à la barre du Tribunal : « Mon territoire a besoin de moi, de mon honnêteté, de ma rigueur ».

La décision a été mise en délibéré au 18 juillet, mais le Tribunal a requis à l’encontre de Maryse Joissains une peine plutôt sévère de 18 mois d’emprisonnement dont 9 mois ferme et 10 ans d’inéligibilité : serait-ce le début de la fin pour la dynastie Joissains à Aix-en-Provence ?

L.V. 

Aux armes, citoyens ?

19 mai 2018

Serait-ce l’esprit de Mai 1968 qui anime la société française et lui insuffle un goût pour l’insurrection ? 50 ans sans une petite révolution, voilà qui commence à faire long… En tout cas les images diffusées récemment dans les médias montrent que certains travaillent activement à réveiller, sinon les consciences, du moins cet esprit révolutionnaire qui sommeille en chaque Français, râleur et rétif à l’ordre par habitude.

Un véhicule en feu devant une concession Renault attaquée le 1er mai 2018 à Paris (Photo © Christian Hartmann / Reuters)

Les troupes de casseurs soigneusement entraînées et parfaitement préparées, ces fameux Black blocs, se sont ainsi livrées, en marge des manifestations syndicales du 1er mai, à des actes de violence et de destruction urbaine assez spectaculaires, n’hésitant pas à saccager une trentaine de commerce, à incendier des véhicules et à provoquer les forces de l’ordre.

Scènes de guérilla urbaine initiée par les Black blocs à Paris le 1er mai 2018 (Photo © Julien Mattia / Le Pictorium / MAXPPP)

Les affrontements dans les facs occupées entre groupuscules d’extrême gauche et d’extrême-droite se caractérisent également par des actions d’une violence parfois inouïe entre individus cagoulés, et profondément déterminés. A Montpellier, le 14 avril, une manifestation d’étudiants s’est ainsi achevée par un déchaînement de violences urbaines avec, là encore des affrontements particulièrement violents entre un groupe de Black blocs et les CRS.

Violence urbaine dans le centre-ville de Nantes le 7 avril 2018 (Photo © Stéphane Mahé / Reuters)

La contestation du projet d’aéroport sur le site de Notre-Dame des Landes et les évacuations en cours de la fameuse ZAD ont également donné lieu à des scènes de véritable guérilla. Une manifestation courant avril dans les rues de Nantes s’est ainsi soldée par des violences de rue assez effrayantes tandis que les opérations d’évacuation de la ZAD ont vu des militants aguerris et très déterminés, tout de noir vêtus, masqués et protégés avec casques, lunettes de ski, masques à gaz et gants ignifugés, monter au front contre les forces de l’ordre, n’hésitant pas à les bombarder de blocs de ballast, billes d’acier, mortiers de feux d’artifice, cocktails Molotov, fusées de détresse, bouteilles d’acide et autres joyeusetés.

Des zadistes à Notre-Dame-des-Landes le 10 avril 2018 (Photo © Loïc Venance / AFP)

Une telle explosion de violence reste paradoxalement contenue du fait de l’évolution des stratégies policières qui, traumatisées par les bavures comme celles ayant causé la mort de Malik Oussekine en 1986 ou celle de Rémi Fraisse à Sivens en 2014, font en sorte que la répression se fasse autant que possible sans blessé grave et surtout sans mort. Cela les conduit à ces mobilisations démesurées consistant par exemple à engager 2500 policiers pour expulser 250 zadistes à Notre-Dame des Landes ou pour évacuer le campus de l’université de Tolbiac, mais du coup les manifestants, qui ne sont retenus par aucune consigne de prudence, sont d’autant plus en position de force et ne reculent devant aucune provocation.

Une telle escalade de la violence et des affrontements est d’autant plus inquiétante dans une société démocratique comme la nôtre, où justement il existe de nombreux outils de débats et de dialogues social et politique destinés à réguler ces conflits, que les sources de différents entre groupes sociaux semblent s’accumuler.

C’est en tout cas la thèse que développe le philosophe Yves Michaux, auteur de Changements dans la violence (2002) et qui vient de publier un livre de dialogue avec le journaliste Denis Lafay, justement intitulé Aux armes, citoyens !

Il constate que les fossés se creusent dans notre société entre riches et pauvres, entre urbains et ruraux, entre personnes éduquées et qualifiées et celles qui ne disposent pas d’un tel niveau de qualification, mais aussi entre populations précaires (chômeurs et salariés précaires, à temps partiel subi ou intérimaires) et ceux qui ont acquis une situation stable (fonctionnaires ou retraités notamment). Des fractures apparaissent aussi entre ceux qui sont exposés au quotidien à l’insécurité (gardiens de prison, travailleurs de nuit, soignants mais aussi enseignants ou policiers intervenant dans certains quartiers sensibles) et ceux qui en sont globalement à l’abri.

Le philosophe Yves Michaud (Photo © Hannah Assouline)

Il relève aussi un fossé de plus en plus profond entre une majorité croyante ou indifférente à la religion mais avant tout tolérante, et une minorité d’activistes religieux en voie de radicalisation et qui rejette toute valeur républicaine jugée incompatible avec ses croyances.

La société se retrouve donc confrontée à de multiples fractures et revendications catégorielles de clientèles séparées, qui généralement s’ignorent mutuellement, mais qui n’hésitent pas à recourir à une action violente pour exprimer leurs revendications. L’État, supposé être le garant de la cohésion du corps social et dont le rôle d’arbitre protecteur est parfois reconnu comme cela a été le cas après les derniers attentats islamistes, est trop souvent perçu comme un ennemi répressif que ce soit par les zadistes de Notre-Dame des Landes, les étudiants grévistes ou encore les Bonnets rouges qui avaient mis à sacs les portiques de la défunte écotaxe.

Que faire face à un tel morcellement des revendications corporatistes pour redonner davantage de cohésion à une société traversée de multiples fractures identitaires ? Les discours extrémistes de droite (avec en particulier la revendication identitaire voire religieuse en décalage complet avec le multiculturalisme qui caractérise désormais la société française, qu’on le veuille ou non) comme de gauche (avec l’émergence d’un populisme radicalisé qui agite des menaces violentes contre le gouvernement, contre les riches et contre la classe médiatique) ne peuvent que renforcer cet éclatement de la société.

Yves Michaud propose au contraire, comme il l’explique dans un entretien à Marianne, de mettre en avant les valeurs républicaines pour redonner de la cohérence à notre société et de séparer davantage les croyances religieuses de la vie politique. Il suggère notamment l’organisation d’un court service civique obligatoire à 16 ans, débouchant sur une prestation individuelle de serment républicain, ouvrant des droits à la citoyenneté et à la responsabilité juridique, mais exposant aussi à la perte éventuelle de ces nouveaux droits civiques : une piste parmi d’autre pour recréer un nouveau contrat social dans une démocratie en crise ?

L.V. 

La fraise Tagada, argument décisif de Macron

9 mai 2018

Les campagnes présidentielles se suivent et ne se ressemblent pas. On se souvient que celle de 2012, qui avait permis l’arrivée au pouvoir du socialiste François Hollande, s’était également soldée, fait rarissime, par le rejet des comptes de campagne du candidat sortant Nicolas Sarkozy. A l’époque, la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques (CNCCFP), créée en 1990 mais qui ne contrôle les comptes de la campagne présidentielle que depuis 2007, avait estimé que les dépenses du candidat UMP dépassaient de 363 000 € le plafond maximal de dépenses autorisé, fixé à 16,85 millions d’euros pour le premier tour et à 22,5 pour le second tour.

Un dessin de Mutio publié sur le site Pinterest

En réalité, l’enquête judiciaire qui s’en est suivi a révélé que les turpitudes du candidat étaient sans commune mesure avec ce que la commission, aux moyens d’investigation très limités, avait pu imaginer, puisque le dépassement se montait en fait à au moins 18,5 millions d’euros. L’ex Président de la République a d’ailleurs depuis été mis en examen, en février 2017, pour financement illégal de campagne électorale, tandis que de forts soupçons pèsent également sur le financement illégal de sa campagne précédente de 2007 par le gouvernement libyen.

Pour l’élection présidentielle de 2017, les comptes de campagnes des 11 candidats présents au premier tour ont donc été examinés à la loupe par la commission, composée de 9 membres permanents et qui recrute, pour se faire aider, des rapporteurs chargés d’éplucher les liasses de justificatifs. Publiés au Journal officiel du 3 août 2017 tels qu’ils ont été déposés par les équipes de campagnes, les comptes ont été passés à la moulinette et la commission a remis son verdict cinq mois plus tard, en janvier 2018.

Cette fois, aucun des candidats n’a dépassé le plafond autorisé, même si Emmanuel Macron, le plus dépensier de tous, s’en est approché avec un montant total de 16,6 M€ pour le premier tour. Une analyse détaillée de ces dépenses, disponible notamment sur BFMTV, montre d’ailleurs que sa stratégie très ciblée, avec près de 5 millions consacrée aux appels téléphoniques, courriers et SMS, a été payante puisque l’investissement rapporté au nombre de suffrages obtenus est de 0,81 € par voix. Par comparaison, la campagne du socialiste Benoît Hamon, qui a coûté un peu plus de 15 M€ est un vrai fiasco économique, et pas seulement idéologique, avec un prix de revient de 6,58 € par voix obtenue…

Emmanuel Macron en meeting à Bercy pendant la campagne des présidentielles (photo © Eric Feferberg / AFP)

A se demander d’ailleurs si un tel déluge de moyens financiers est vraiment nécessaire dans une telle campagne quand on constate que l’iconoclaste Jean Lassalle, avec un budget très modeste de 257 000 €, a obtenu le meilleur retour sur investissement puisque chaque suffrage recueilli ne lui a coûté que 0,51 € !

En tout cas, chacun des candidats a pu obtenir un remboursement conséquent de ses frais de campagne, quasi intégral pour un candidat comme Jean Lassalle ou Philippe Poutou et atteignant jusqu’à 10,7 M€ pour les deux finalistes Emmanuel Macron et Marine Le Pen. Certes, toutes les dépenses présentées par les candidats n’ont pas été intégralement retenues dans les calculs de la commission, mais les écarts avec les comptes présentés restent modestes.

Un dessin de Lara publié dans le Nouvel Obs

Le Monde signale néanmoins que l’un des rapporteurs, en charge d’examiner les comptes de campagne de Jean-Luc Mélenchon (qui s’élèvent quand même à 10,7 M€ soit quasiment autant que le Front national) a émis de fortes réserves quant à l’éligibilité de certaines des dépenses présentées, pour un montant de 1,5 M€) et a démissionné avec fracas de la Commission car cette dernière ne l’a pas suivi dans son analyse, permettant à la France insoumise d’empocher, suite à cette élection, un joli pactole de plus de 6 millions d’euros, soit trois fois plus que le pauvre François Fillon pourtant arrivé devant lui : le monde est décidément trop injuste…

Et voilà que l’on apprend, via La Dépêche du Midi, que les comptes de campagne du candidat de la France en marche, élu triomphalement en mai 2017, recèlent des ingrédients insoupçonnés qui expliquent peut-être en partie le succès inattendu de ce mouvement surgi de nulle part. En épluchant les documents comptables remis à la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques, cette dernière s’est en effet étonnée de trouver une facture correspondant à l’achat de 17,8 kg de fraises Tagada !

Les politologues ne manqueront pas, bien entendu, d’analyser les vertus pédagogique et la force de persuasion d’une friandise sucrée offerte au tournant d’une campagne présidentielle. Nul doute en tout cas que les fraises Tagada d’Emmanuel Macron l’ont porté au pouvoir bien plus sûrement que les costumes pourtant de bonne facture du candidat LR…

Le député Mickaël Nogal en compagnie du Président de la République dans les rues de Toulouse le 11 septembre 2017 (source : site Mickaël Nogal)

 

Certes, la vérité oblige à dire que les fraises Tagada en question n’ont pas été commandées en direct par le candidat lui-même mais par l’un de ses stratèges, le futur député LREM de la 4ème circonscription de Haute-Garonne, Mickaël Nogal, qui est allé lui-même acheter ces paquets de fraises Tagada, le 1er mars 2017, au magasin Haribo du village de marques de Nailloux, au sud de Toulouse, pour la somme rondelette de 102,80 €. L’idée était de distribuer aux passants de petits sachets de bonbons accompagnés d’un flyer détaillant les propositions du candidat Macron à l’occasion de la journée de la femme, le 8 mars 2017.

La Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques s’est longuement tâtée au sujet de l’éligibilité de cette facture et a interrogé officiellement l’équipe de campagne d’Emmanuel Macron pour qu’elle fournisse « des éléments démontrant le caractère électoral de cette dépense ». Il semblerait néanmoins que la fraise Tagada soit désormais considérée comme faisant partie intégrante de la panoplie du candidat en campagne, un argument que les campagnes publicitaires d’Haribo ne devraient pas manquer d’exploiter…

L.V.  

Où est passé l’esprit de Mai 1968 ?

1 mai 2018

C’était il y a tout juste 50 ans… Ceux qui avaient entre 20 et 30 ans en mai 1968, ont désormais pour la plupart quitté la vie active. Et pourtant il se murmure que le mois de mai 2018 pourrait bien, comme en 1968, cristalliser les frustrations et les revendications pour une nouvelle explosion sociale, comme la France en connaît périodiquement.

1968 – 2018 : même combat ? (source Twitter / Le Parisien)

Comme en mai 1968, les étudiants occupent bruyamment les facs. Les cheminots de la SNCF entament leur deuxième mois de grève perlée qui paralyse, semaine après semaine, les déplacements quotidiens des Français. Même les pilotes d’Air France, pourtant parmi les salariés les mieux payés du pays, ont arrêté le travail pour défendre leurs revendications salariales. S’achemine-t-on de nouveau vers une convergence des luttes, la grève générale et la « chienlit » que déplorait le Général de Gaulle en mai 1968 ? Emmanuel Macron, que beaucoup présentent comme le « Président des riches » sera-t-il confronté à une nouvelle explosion sociale que certains redoutent et que d’autres appellent de leurs vœux ?

 

Un dessin de Charmag

L’avenir le dira, mais objectivement, force est de constater que le contexte n’est pas exactement le même qu’en 1968. Les rigidités du corps social contre lesquelles protestaient les étudiants en mai 1968 se sont nettement assouplies. Les progrès des libertés individuelles, voire de l’individualisme, ajoutés à l’ancrage d’un certain hédonisme, rendent plus difficile la mobilisation collective. On le voit dans les affrontements qui ont eu lieu dans plusieurs universités où la minorité agissante qui déclare l’occupation des locaux en assemblée générale, se retrouve confrontée à une majorité d’étudiants d’abord soucieux de valider leurs partiels et de ne pas perdre leur année de scolarité.

En mai 1968, c’est le mouvement ouvrier, mobilisé par la révolte étudiante (mais qui dans certains cas l’avait aussi précédé), qui a conduit à de véritables changements via les accords de Grenelle. En 2018, que reste-il de cette mobilisation ouvrière ? Après des décennies de désindustrialisation consécutive à la mondialisation, le monde du travail a profondément changé et jamais sans doute le syndicalisme n’a été aussi peu représentatif des salariés français. Le réformisme n’est plus de mise et les syndicats qui pilotent le mouvement des cheminots, en s’accrochant aux avantages acquis ont une vision plus conservatrice que réellement progressiste.

Un dessin de Vomorin paru dans la Tribune Hebdo Orléans

Certes, jamais les inégalités de richesses n’ont été aussi fortes en France (comme d’ailleurs dans le reste du monde) entre une frange d’ultra-riches toujours plus riches et la masse des salariés (et, bien pires encore, des chômeurs pour certains éloignés du monde du travail depuis des années et sans guère de perspective d’y revenir un jour). Cela suffira-t-il à permettre cette fameuse convergence des luttes sociales comme en mai 1968 ? Rien n’est moins sûr dans une France où la droite reste largement majoritaire et où l’extrême-droite est plus ancrée que jamais, témoin d’un repli sur soi et d’une peur de l’autre qui se traduit par un rejet non seulement de l’immigration et de la mondialisation mais aussi de l’Europe, de l’universalisme et même de toute idée de mobilisation collective.

Un dessin de Lardon

Un dessin de Rémi Malingrëy pour 01Net magazine

Un dessin de Kroll pour le Soir

Alors, à défaut de se hasarder à prédire une réédition prochaine de mai 1968, prenons au moins le temps de sourire au vu de ces quelques dessins piochés dans la presse et qui évoquent tous les 50 ans de mai 1968…

L.V. 

Vaincu par les protestations, Sarkissian a démissionné !

28 avril 2018

A l’instar de son homonyme, le major Sarkissian, qui dirige depuis des années la brigade de gendarmerie nationale de Carnoux en s’asseyant ouvertement sur les règles de déontologie et le devoir de réserve pourtant en vigueur dans cette institution, le premier ministre arménien Serge Sarkissian, a toujours affiché un certain mépris pour les règles institutionnelles de nature à brider sa liberté d’agir comme bon lui semble.

Serge Sarkissian en février 2007, alors Premier ministre et candidat à l’élection présidentielle (photo © Misha Japaridze / AP)

Né en 1954 dans la province du Haut-Karabagh, alors rattachée à la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan, Serge Sarkissian a servi dans l’armée soviétique avant de gravir tous les échelons du Parti communiste. Nommé ministre de la Défense peu après l’indépendance du pays survenue en 1991, il est en première ligne dans la guerre qui oppose Arméniens et Azéris pendant des années à propos du statut de cette région du Haut-Karabagh dont le sort n’est toujours pas fixé malgré une trêve négociée en 1994.

Ministre de l’intérieur puis ministre de la Sécurité nationale jusqu’en 1999, Sarkissian est nommé ensuite chef d’Etat-major par le nouveau chef de l’État Robert Kotcharian, puis à nouveau ministre de la Défense en 2000. En mai 2007, c’est lui qui est choisi pour remplacer Andranik Margarian au poste de Premier ministre avant de remporter, dès le premier tour, l’élection présidentielle du 19 février 2008, une élection pour laquelle l’opposition crie au scandale et à la fraude massive.

Réélu Président de la République en 2013, Serge Sarkissian se heurte à la fin de son second mandat présidentiel qui s’est terminé le 9 avril dernier, à un petit obstacle, la constitution arménienne lui interdisant formellement de briguer un troisième mandat. Mais qu’à cela ne tienne ! Prenant l’exemple sur son grand ami, Vladimir Poutine, qui avait déjà montré l’exemple en échangeant provisoirement les rôles avec son Premier ministre, Dimitri Medvedev, histoire de contourner ouvertement la constitution russe pour se maintenir au pouvoir, Sarkissian a pris les devants et fait adopter dès 2015 une réforme constitutionnelle taillée à sa mesure.

Le dirigeant arménien Serge Sarkissian et le président russe Vladimir Poutine, le 15 mars 2017 à Moscou (photo © Sergei Chririkov / AFP)

Bien décidé à rester à vie au pouvoir, il avait en effet préparé la transformation du poste de Président de la République en une fonction purement honorifique, transférant l’essentiel des pouvoirs au futur Premier ministre, tout en jurant bien entendu que jamais, au grand jamais, il ne briguerait lui-même ce poste. Dès le 17 avril 2018, une semaine seulement après la fin de son mandat présidentiel, il ne lui restait donc plus qu’à se faire désigner Premier ministre, une simple formalité, et le tour était joué…

L’opposant Nikol Pachinian (source © Public radio of Armenia)

C’était cependant sans compter sur la détermination d’une poignée d’opposants qui ont organisé des rassemblements quotidiens de protestation, et ceci depuis le 12 avril. A leur tête, un certain Nikol Pachinian : 42 ans, barbe grisonnante et casquette sur la tête, cet opposant opiniâtre est l’ancien rédacteur en chef d’un journal contestataire, élu député depuis 2007 au nom du parti qu’il a lui-même créé sous le nom de Contrat civil, et dont le cheval de bataille est la lutte contre la pauvreté et la corruption qui ravagent le pays.

En 2008, Pachinian faisait déjà partie de ceux qui contestaient la victoire de Serge Sarkissian à l’élection présidentielle. Les manifestations d’alors avaient été violemment réprimées, 10 personnes ayant trouvé la mort à l’issue des affrontements avec les forces armées. Nikol Pachinian n’avait eu alors d’autre choix que de passer dans la clandestinité pour échapper à la répression avant de finalement se rendre à la police en 2009. Condamné à 7 ans de prisons, il est finalement libéré en 2011 à la faveur d’une amnistie générale.

Cette fois, cet orateur hors-pair, parfois comparé à Jean-Luc Mélenchon pour sa force de conviction et son franc-parler, a mobilisé ses troupes en n’hésitant pas à parcourir, à pied, les 200 km qui séparent Gioumri, seconde ville du pays, à la capitale Erevan, dormant à la belle étoile et haranguant les militants, juché depuis le toit d’un garage.

Manifestants rassemblés à Erevan le 13 avril 2018 pour protester contre la nomination de Sarkissian au poste de Premier ministre (photo © Karen Minasyan / AFP)

La manœuvre a été payante puisque, après 11 jours seulement de manifestations, la révolution de velours a triomphé, poussant Serge Sarkissian à démissionner le 23 avril 2018. Une bien mauvaise nouvelle pour son mentor, Vladimir Poutine, à quelques jours de l’investiture de ce dernier, prévue le 7 mai prochain, pour un nouveau mandat de 6 ans…

Serge Sarkissian annonçant sa démission le 23 avril 2018 (source © Sputnik)

D’autant que, contrairement à ce qui s’était passé en Ukraine en 2014 et à ce qui alimente la rhétorique russe depuis des années, cette révolution ne peut en aucun cas être accusée d’avoir été fomentée depuis l’étranger, l’opposition ne se réclamant ni du camp russe ni du clan occidental.

Il n’en reste pas moins que rien n’est encore joué. Nikol Pachinian a en effet très peu de chance de remporter l’élection, prévue le 1er mai, pour être nommé Premier ministre car le Parti républicain de Serge Sarkissian détient une majorité écrasante au Parlement. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’opposition réclame des élections législatives anticipées, mais sans avoir été entendue jusqu’à présent. Rien ne dit donc que Sarkissian, malgré sa démission, ne va pas revenir au pouvoir une fois de plus : la justice sociale et l’état de droit, en Arménie, comme dans bien d’autres contrées, risquent de se faire encore attendre un peu…

L.V. 

Le CRIF en voie de radicalisation ?

25 avril 2018

Théo Klein, ancien président du CRIF jusqu’en 1989

Le Conseil représentatif des institutions juives de France, plus connu sous son acronyme de CRIF, a beaucoup évolué depuis sa création en 1944 dans le but de contribuer au sauvetage des Juifs menacés par la Shoah. Autrefois espace de dialogue sous la présidence du modéré Théo Klein, entre 1983 et 1989, lequel a d’ailleurs claqué la porte en 2012, le CRIF est devenu, pour reprendre l’expression de Jean Daniel exprimée en 2009 un lieu de « solidarité inconditionnelle et aveugle avec l’extrême droite de l’État israélien ».

C’est une fédération qui regroupe de nombreuses associations juives mais pas toutes, loin s’en faut. Même le Consistoire central israélite de France, créé en 1808 par Napoléon et qui nomme le Grand Rabbin de France, s’en est retiré en 2004, de même d’ailleurs que de nombreuses autres associations dont l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide, plutôt marquée à gauche, qui en est parti bruyamment en 2009. Sans même parler de l’Union juive française pour la paix, présidée par Pierre Stamboul, et qui est carrément traitée d’« imposture » par le CRIF…

Il faut dire que depuis 2001, la ligne du CRIF s’inscrit dans une défense indéfectible du gouvernement israélien, toute critique envers la politique menée par ce pays étant considérée comme un acte d’antisémitisme caractérisé. Et l’actuel président du CRIF, Francis Kalifat, un ancien militant du Betar, mouvement sioniste radical qui prône l’autodéfense, a encore accentué cette tendance depuis sa désignation à ce poste en mai 2016. On se retrouve un peu dans la même situation que lorsque le PCF défendait sans la moindre nuance la politique de l’URSS, la moindre analyse un tant soit peu critique étant considérée comme un acte déviationniste lourdement suspect.

La Président de la République Emmanuel Macron avec le Président du CRIF, Francis Kalifat, le 7 mars 2018 (photo © Erez Lichtfeld / CRIF)

Depuis les années 2000, il est incontestable que les actes individuels antisémites se sont développés en France. Le CRIF n’arrête pas de se lamenter de cette situation pour le moins inquiétante mais s’en prend violemment à ceux qui voudraient exprimer leur solidarité avec les Juifs de France.

C’est encore ce qui s’est produit le 28 mars dernier à l’occasion de la marche blanche organisée en mémoire de Mirelle Knoll, une octogénaire assassinée le 23 mars, de même que l’avait été Sarah Halimi le 3 avril 2017, défenestrée par un voisin totalement allumé, sous les yeux de la police qui a assisté impuissante à la scène, n’osant pas intervenir car craignant l’acte d’un terroriste djihadiste qui aurait pu se faire exploser. Avec des forces de l’ordre aussi timorées, il devient inutile de les appeler en renfort…

Manifestation en mémoire de Mireille Knoll à Paris le 28 mars 2018 (photo © Alain Jocard / AFP)

Toujours est-il que les leaders d’extrême gauche comme ceux d’extrême droite qui ne sont pour rien dans cette querelle de voisinage et qui avaient exprimé leur souhait de montrer leur solidarité face à cet acte ignoble ont été vertement rabroués par le président du CRIF qui a annoncé clairement la couleur la veille : « soyons clairs : ni Jean-Luc Mélenchon et les insoumis, ni Marine Le Pen et le FN ne seront les bienvenus demain ». Et le geste a suivi la parole puisque Marine Le Pen a dû être exfiltrée en catastrophe sous les huées d’une bande d’excités tandis que le leader de la France insoumise était violemment pris à partie par les nervis de la Ligue de défense juive.

Le CRIF crie sans cesse à la victimisation des Juifs de France, mais choisit ses défenseurs de manière très sélective, à l’exemple de ses invitations au fameux repas annuel du CRIF : il ne fait pas bon vouloir exprimer sa solidarité au peuple juif si l’on ne respecte pas les canons politiques du CRIF…

Ceci est d’autant plus inquiétant que ce durcissement de la position du CRIF se calque sur la droitisation de la politique menée depuis des années par l’État hébreux, sous l’impulsion du gouvernement de Benyamin Netanyahou. La répression aveugle et meurtrière exercée le 2 avril dernier contre un rassemblement de jeunes Palestiniens à la frontière entre la bande de Gaza et Israël en est encore un exemple.

Manifestation le 2 avril 2018 à la frontière entre Israël et la bande de Gaza

Ce jour-là, des milliers de citoyens de Gaza mobilisés par de nombreuses associations avaient organisé une grande marche pour protester contre le blocus économique imposé depuis des années par l’État d’Israël et réclamer une fois de plus le droit au retour pour les 700 000 Palestiniens chassés de leurs terres en 1948. Mais l’armée israélienne était en embuscade de l’autre côté de la frontière et n’a pas hésité à tirer sur la foule des manifestants, tuant 17 d’entre eux et en blessant 1400 dont 750 touchés par des tirs à balles réelles.

De tels actes de violence ne peuvent bien entendu que renforcer la détermination des jeunes Gazaoui désespérés, d’autant que le gouvernement israélien a immédiatement rejeté toute idée d’une enquête indépendante sur ces événements sanglants, Benyamin Netanyahou allant jusqu’à lancer un tonitruant : « Bravo à nos soldats ! ». Un tel niveau de provocation totalement irresponsable est confondant et on a vraiment du mal à suivre la position du CRIF qui approuve bruyamment cette véritable politique de la terre brûlée, renforçant jour après jour le désespoir des familles palestiniennes acculées par l’extension de la colonisation et rejetées dans les mains des extrémistes du Hamas qui rêvent d’en découdre. On a décidément connu des dirigeants du CRIF plus inspirés et meilleurs défenseurs de leur cause…

L.V.

Totalitarisme numérique : Pékin montre la voie…

23 avril 2018

Depuis quelques semaines, tous ceux qui gèrent de près ou de loin des données numériques n’ont que cet acronyme à la bouche : RGPD. Ce qui signifie bien sûr, comme chacun l’aura deviné, règlement général pour la protection des données. Un nouveau règlement européen qui entrera en vigueur simultanément dans tous les pays de l’Union européenne le 25 mai 2018, et que les parlementaires français s’efforcent d’examiner en urgence en vue de sa transposition dans le droit français.

Ce nouveau corpus réglementaire, qui abroge la directive de 1995 sur les données personnelles, nécessite en effet d’adapter la loi dite Informatique et liberté, adoptée en 1978 et révisée en 2004. Il permettra de conforter les droits individuels par rapport à leur fichage informatique, avec un niveau d’information plus élevé et la création d’un droit à l’effacement pour ceux qui souhaitent voir leurs données personnelles retirées de certains fichiers.

Un dessin de François Cointe

Il vise aussi à alléger certaines formalités administratives en matière de déclaration des fichiers auprès de la CNIL, la Commission nationale informatique et liberté, en favorisant un contrôle a posteriori assorti de lourdes sanctions financières pouvant aller jusqu’à 20 millions d’euros voire 4 % du chiffre d’affaire mondial, de quoi faire trembler Facebook et Google

Tous les acteurs publics qui gèrent des fichiers contenant des données personnelles vont devoir en tout cas se mettre à la page en commençant par désigner un délégué à la protection des données qui sera le garant de la bonne mise en œuvre de cette nouvelle directive plus exigeante en matière de protection des données individuelles, et tout particulièrement celles dite sensibles, car concernant les orientations politiques, religieuses ou sexuelles d’une personne, voire les données à caractère médical, judiciaire ou ethnique.

Un dessin de Denis Boutant (source © Les Echos Publishing Experts infos – 2017)

Et pendant ce temps-là, les Chinois non seulement ne s’embarrassent pas de ce type de précautions, mais sont en train de mettre en place une situation de totalitarisme numérique à côté de laquelle celle imaginée par le romancier Georges Orwell dans son célèbre roman d’anticipation 1984, passe pour une aimable bleuette.

Ainsi que l’a révélé le Washington Post fin 2016, le Parti communiste chinois a développé un système, dit de « crédit social » permettant de collecter de manière systématique les données personnelles des 1,4 milliards d’habitants du pays, afin de noter ces derniers. Le dispositif est des plus simples et relève du flicage classique mais appliqué à une échelle jamais imaginée jusqu’alors.

Un dessin de Gros, publié dans Marianne le 6 avril 2018

Monsieur Li, citoyen lambda, se risque à griller un feu rouge. Au vu des millions de caméras qui fleurissent à chaque coin de rue, ce n’est guère prudent et le voilà qui perd 50 points sur son compte individuel, initialement crédité de 1000 points. Pour peu qu’il oublie de payer l’amende dans les délais, c’est encore 100 points en moins… Si de surcroît il se permet d’aller consulter sur internet des sites qui ne sont pas du goût du gouvernement, voire d’acheter via internet des livres qui ne s’inscrivent pas dans la ligne du parti, sans même aller jusqu’à dialoguer avec des citoyens considérés comme opposants au régime, voilà son crédit de points qui s’effrite dangereusement.

Et Monsieur Li s’aperçoit alors qu’il n’est plus autorisé à voyager en première classe où à acheter un billet d’avion pour un séjour à l’étranger. La promotion qu’il attendait depuis des années est brusquement refusée, il n’a plus accès au crédit immobilier et ses enfants qui ambitionnaient d’intégrer une université reconnue voient leur inscription rejetée.

Le Président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, désormais élu à vie (photo © Michael Clement – RIA Novosti/Camera Press/Redux)

Il ne reste plus d’autre solution à Monsieur Li pour récupérer des points lui permettant de retrouver une vie sociale normale, qu’à aller sur les sites officiels pour approuver bruyamment les dernières réformes du gouvernement et de son chef bien aimé, Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine depuis 2013 et désormais assuré depuis la toute récente modification de la constitution adoptée le 17 mars 2018, de rester à vie à ce poste.

Avec un tel système, on se doute bien que de toute façon il ne doit plus grand-chose avoir à craindre d’éventuels opposants. Selon l’agence de presse Chine nouvelle, ce dispositif qui se met en place progressivement jusqu’en 2020, permettra dès le 1er mai prochain, de bloquer l’achat par les citoyens les moins bien notés, d’un billet d’avion ou de train.

La base de données gigantesque qui se constitue ainsi sera alimentée par les fichiers de l’administration, les banques, les hôpitaux, les réseaux de caméras de surveillance urbaine à reconnaissance faciale mais aussi par les plateformes privées qui gèrent les réseaux sociaux et les sites d’achat en ligne. Un dispositif imparable de contrôle social qui devrait permettre de traquer le moindre comportement déviant et transformer le peuple chinois en un troupeau de moutons, aussi conformistes que dociles.

De quoi réaliser le vieux rêve de Mao Tsé-toung qui plaçait le « contrôle de la pensée » au cœur de son système politique, et de quoi donner des idées à bien d’autres dirigeants dans le monde…

L.V. 

Camp des Milles : entre devoir de mémoire et incitation à la résistance

12 mars 2018

C’est un endroit que l’on a tout fait pour oublier pendant près de 40 ans et qui, grâce à l’obstination de certains, a fini par devenir un lieu de mémoire. Dans cette ancienne tuilerie proche du village des Milles, à côté d’Aix-en-Provence, désaffectée en 1939 du fait de la crise économique, ce sont plus de 10 000 personnes qui ont été internées entre 1939 et 1942, dont plus de 2000 ont été déportées, à l’instigation du régime de Vichy, vers le camp d’extermination d’Auschwitz, via les autres camps français de Drancy et de Rivesaltes.

Le bâtiment de la tuilerie du Camp des Milles (crédit photo AMCM)

Il a fallu attendre 1982 pourtant, pour que certains, anciens déportés et résistants mais aussi universitaires, se mobilisent pour tenter de sauver les vestiges de cet ancien camp d’internement, le seul grand camp français encore intact datant de cette période sombre. Un arrêté de classement est alors pris afin de sauver la grande fresque murale du réfectoire et en 2004 ce sont finalement l’ensemble des batiments du site qui font l’objet d’un classement au titre des monuments historiques.

En 1985, une première stèle commémorative est inaugurée et se crée un Comité de coordination pour la sauvegarde du camp des Milles et la création d’un musée mémorial de la Déportation, de la Résistance et de l’Internement, relayé à partir de 1991 par l’Association du wagon-souvenir et du site-mémorial du Camp des Milles, puis, à compter de 2009, par la Fondation du Camp des Milles – Mémoire et Éducation, présidée par Alain Chouraqui, directeur de recherche au CNRS.

Alain Chouraqui et Jean-Marc Ayrault devant le Wagon du Souvenir le 10 septembre 2012, lors de l’inauguration du site-mémorial

Et le 10 septembre 2012 enfin, 70 ans, jour pour jour, après le départ du dernier convoi de déportés du Camp des Milles vers Auschwitz, a été inauguré, en présence du Premier Ministre d’alors, Jean-Marc Ayrault, et dès lors ouvert au public, le site-mémorial qui se donne pour fonction d’informer de manière scientifique et objective sur l’histoire de ce lieu, mais aussi d’entretenir la mémoire des événements tragiques qui s’y sont déroulés et enfin d’amener chacun, et notamment les plus jeunes, à réfléchir sur les mécanismes qui peuvent conduire aux génocides et sur les comportements à adopter pour résister à de tels engrenages.

L’histoire elle-même de ce lieu exceptionnel est étonnante. En septembre 1939, lorsque le camp est ouvert, à l’initiative du gouvernement français dirigé par le radical-socialiste Edouard Daladier, l’objectif est d’y interner des ressortissants étrangers, d’origine allemande ou autrichienne pour la plupart d’entre eux et considérés comme des ennemis du fait de l’entrée en guerre contre le Reich Allemand alors que, paradoxalement, il s’agit pour l’essentiel d’intellectuels et d’opposants anti-fascistes réfugiés en France pour échapper à la montée du nazisme.

Parmi eux figurent notamment le peintre dadaïste allemand Max Ernst, proche de Paul Éluard et de Joan Miro, qui finira par rejoindre les États-Unis en 1941 avec l’aide de Peggy Guggenheim. On y retrouve aussi un autre peintre surréaliste Hans Bellmer, de nombreux musiciens, architectes, sculpteurs, écrivains, journalistes, hommes politiques et même deux Prix Nobel, Otto Meyerhof, distingué en 1922, et Thadeus Reichstein qui le sera en 1950 pour sa découverte de la cortisone. Cette forte proportion d’intellectuels et d’artistes explique le foisonnement de la production artistique qui se déroule dans les murs du camp à cette période et qui laisse de nombreux vestiges dont les fameuses fresques murales du réfectoire.

Fresque peinte dans le réfectoire du Camp des Milles par des internés

A partir de juin 1940 et la défaite militaire de la France, le camp accueille de très nombreux étangers transférés depuis d’autres camps du Sud-Ouest, en particulier nombre d’anciens des Brigades internationales d’Espagne, mais aussi des Juifs expulsés du Palatinat, du Wȕrtemberg ou du Pays de Bade. La population hébergée dans le camp s’accroît fortement et les conditions d’hygiène se dégradent très rapidement. En novembre 1940, le camp, passé sous l’autorité du Ministère de l’Intérieur, devient le seul camp de rétention français destiné au transit, légal ou illégal, vers l’Outre-Mer.

Photo d’archive du Camp des Milles pendant la période d’internement

Enfin, en juillet 1942, le gouvernement de Laval, qui vient de déclarer officiellement son souhait de voir l’Allemagne gagner la guerre, engage les rafles de milliers de Juifs, y compris dans la zone sud encore non occupée par les Allemands. Ces rafles en zone libre, qui concernent près de 7000 juifs étrangers ou apatrides, dont de nombreux enfants, ont lieu fin août 1942. Le Camp des Milles sert alors de lieu de transit pour nombre d’entre eux avant leur déportation par convois ferroviaires vers le camp d’extermination d’Auschwitz, d’où la plupart ne reviendront pas.

Outre le rôle mémoriel de ce lieu où une exposition montée par Serge Karlsfed liste le nom de tous les enfants juifs victimes de la déportation en France durant la guerre le mémoral du Camp des Milles se veut aussi un lieu pédagogique pour former l’esprit citoyen à empêcher de nouveaux génocides.

Capture d’écran d’une vidéo intitulée « Fais-le pour toi, résiste ! », accessible sur le site du Camp des Milles

Il accueille pour cela de très nombreux scolaires et s’appuie sur un matériel pédagogique très élaboré, à base de nombreuses vidéos, pour démontrer les mécanismes qui peuvent conduire au génocide. Pour cela il s’appuie non seulement sur la Shoah (6 millions de morts), mais aussi sur la persécution des populations tsiganes d’Europe, décimées à hauteur de 25 à 50 % pendant la deuxième guerre mondiale, sur le génocide arménien de 1915 (1,5 millions de morts, soit les deux tiers de la population arménienne de l’empire ottoman), et sur celui des Tutsis au Rwanda en 1994, qui s’est soldé par 1 million de morts, soit 80 % des Tutsis du pays, sous le regard absent des Nations-Unies.

Un des nombreux outils pédagogiques édités pour aider chacun à résister aux extrémismes

Les conditions qui ont rendu possibles ces tragédies sont décortiquées pas à pas : exacerbation des tensions et des frustrations sociales qui se développent dans les périodes de crise économique et sociale, recherche de boucs émissaires sur la base de préjugés, agitation des esprits par une minorité extrémiste très organisée, fausses rumeurs, insultes et violences de rues, appel à l’exclusion puis à la purification ethnique sous le regard passif de la majorité de la population, manipulation des médias, propagande d’État, réduction du champ de la démocratie et mise en place de pouvoirs dictatoriaux…

Face à un tel engrenage, le message est clair : il s’agit, pour chacun d’entre nous, de résister pendant qu’il en est encore temps ! Car comme aimait à le souligner Albert Einstein, « Le monde est dangereux à vivre, non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire ». C’est en cela que le message pédagogique que cherche à porter le site mémorial du Camp des Milles est particulièrement intéressant et d’actualité : chacun doit se sentir concerné et doit se rebeller contre tous les extrémismes, les discriminations, les formes de racismes et d’exclusion.

Il faut sans cesse s’appuyer sur les leçons de l’Histoire pour se souvenir que les situations de totalitarisme et de génocide ne peuvent se développer qu’en s’appuyant sur une population passive : résister c’est éviter que de telles situations ne se reproduisent ici et maintenant. Un beau message à l’attention de tous les citoyens dans un monde en proie aux crises et aux doutes !

L.V.  

Dépenses scolaires de Carnoux : un joli tour de magie !

24 janvier 2018

Le dernier bulletin municipal de Carnoux-en-Provence, qui porte le n°50, fait preuve d’un bel effort de pédagogie dont la municipalité n’est pas coutumière et qu’il convient donc de saluer à sa juste valeur. La luxueuse « revue trimestrielle gratuite » (car payée par le contribuable), dans laquelle la binette du maire n’apparaît que 11 fois en 32 pages (un petit score par rapport à certaines éditions précédentes), contient en effet pas moins de 4 pages grand format sur papier glacé et soigneusement illustrées en couleur qui détaillent les « moyens matériels, humains et financiers de premier ordre » que la commune consacre à l’enfance dans le cadre d’une « politique éducative qui vise l’excellence ».

L’exercice est remarquable de clarté et confirme en effet que la commune de Carnoux consacre à la petite enfance et aux affaires scolaires (une des rares compétence encore du ressort des communes) une part importante de son budget. On y apprend ainsi que la gestion des 59 places de la crèche municipale, confiée à l’association Carnoux Avenir, qui n’est qu’un faux nez de la mairie, est financée à hauteur de 223 609 € par la commune alors que la participation des parents, de l’État et de la CAF ne dépasse pas 101 k€ : un geste social admirable, tout à l’honneur de la municipalité.

Les activités péri et extra-scolaires sont également plutôt bien loties puisque la commune prend en charge globalement plus de la moitié des dépenses pour un montant cumulé de l’ordre de 240 k€ tandis que les familles et la Caisse d’allocation familiale participent chacun pour sa part à hauteur d’environ 100 k€.

Un extrait du Messager n°50

A cela s’ajoutent les frais de scolarité pour les 592 élèves de maternelle et du primaire qui fréquentent le groupe Frédéric Mistral et pour lesquels la commune dépense annuellement 960 k€ en frais de personnel (hors enseignants qui sont, rappelons-le, pris en charge par le budget de l’Education nationale), entretien et fonctionnement des locaux, mais aussi fournitures scolaires et animations diverses. Un budget non négligeable et que beaucoup d’autres communes à commencer par Marseille aimeraient bien avoir à leur disposition pour choyer autant leurs enfants scolarisés. On ne saura pas en revanche combien verse la commune pour ses enfants qui sont scolarisés sur des communes voisines et combien elle perçoit dans la situation inverse, alors que ces montant sont loin d’être négligeables.

Et ce n’est pas tout puisque la commune dépense également 213 k€ par an pour la cantine scolaire, chaque repas servi étant subventionné à hauteur de 3,81 € tandis que les parents ne payent que 3,01 €.

La brochure municipale ne précise pas à quel exercice budgétaire correspondent ces chiffres et on est bien en peine de le savoir puisque la commune ne publie pas son budget sur son site d’information. On peut supposer néanmoins qu’ils sont issus du compte administratif 2016. En revanche, le texte précise que le montant total des dépenses de la commune pour les « activités de la petite enfance et enfance jeunesse » s’élève à 2 011 500 €, ce qui représente 36,49 % du budget de fonctionnement de la commune qui s’élèverait donc à un peu plus de 5,5 millions d’euros. On ne retrouve pas, loin s’en faut, le chiffre de 6,5 millions d’euros qui avait été annoncé par La Provence pour la section de fonctionnement, lors du vote du budget primitif en avril 2016, mais on n’ira pas chercher la petite bête…

D’autant que l’analyse s’agrémente d’un magnifique camembert bariolé qui montre la part de chacun des postes énumérés précédemment dans le budget de fonctionnement de la commune. On retrouve bien la part des 960 k€ de frais de scolarité qui représentent en effet 17,4 % des dépenses communales annuelles de fonctionnement tandis que les 223 k€ dépensés pour la petite enfance correspondent à un peu plus de 4 % de ces mêmes dépenses.

Pour le reste, les chiffres annoncés laissent davantage perplexes. Alors que le coût net pour la commune de la restauration scolaire est annoncé à 213 k€, les pourcentages indiqués font en réalité état d’une dépense annuelle quasiment double dont on comprend que la part supportée par les familles n’a pas été déduite. Une présentation logique en comptabilité publique puisque la participation des parents ne vient pas en déduction des dépenses de fonctionnement mais sous forme de recette supplémentaire. Sauf que la qualité pédagogique de la démonstration en est pour le moins écornée… Et bien entendu, il en est de même pour les dépenses péri et extra-scolaires dont la part dans le budget de fonctionnement de la commune est ainsi allègrement renforcée par les participations financières des familles et de la CAF.

Un joli tour de passe-passe comptable qui permet d’annoncer fièrement que le montant total des dépenses engagées par Carnoux pour nos enfants s’élève à plus de 2 millions d’euros annuellement alors qu’en réalité le coût pour la commune se limite à 1,6 millions. La différence, qui représente quand même près de 400 000 €, correspond à la participation financière des parents pour la restauration scolaire mais aussi pour les activités péri et extra-scolaires, ainsi qu’aux subventions versées par la CAF pour ces dernières activités.

Bien entendu, loin de nous l’idée qu’une telle présentation relèverait de la manipulation puisqu’elle est parfaitement conforme aux règles de la comptabilité publique. Il n’en reste pas moins que l’exercice aurait mérité d’être présenté de manière un peu plus rigoureuse aux habitants de Carnoux. Mais ne boudons pas notre plaisir : pour une fois que la municipalité fait un réel effort de pédagogie et de transparence !

L.V.  

Thaïlande : un dictateur en carton pâte…

13 janvier 2018

L’hologramme de Jean-Luc Mélenchon en meeting à Aubervilliers le 5 février 2017 (source : LCI)

Chacun se souvient encore du candidat Jean-Luc Mélenchon qui avait frappé les esprits pendant la dernière campagne présidentielle française en ayant recours à des hologrammes pour dupliquer son effigie et se rendre omniprésent sur la scène médiatique en multipliant les meetings sans même prendre la peine de se déplacer. Un bel exemple de saturation de l’espace médiatique qui lui avait permis de faire le buzz, à défaut de gagner les élections dont il avait été éliminé dès le premier tour, après avoir quand même réuni sur son nom un peu plus de 7 millions de voix.

Manifestement l’idée de multiplier ainsi sa personnalité pour se rendre omniprésent séduit de nombreuses autres personnalités de par le monde. On en a vu encore dernièrement un exemple en Thaïlande où le général Prayuth Chan-ocha, au pouvoir depuis son coup d’État en mai 2014, a fait installer plusieurs maquettes en carton pâte à son effigie grandeur nature dans les jardins du siège du gouvernement avant la journée des enfants pour que ces derniers, invités à visiter l’édifice, puissent se prendre en selfie aux côtés du chef de la junte.

Des enfants en visite posent à côté de l’effigie du général devant le palais du gouvernement à Bangkok le 8 janvier 2018 (source : Reuters)

Il faut dire que le général en question s’était offert un bon coup de publicité planétaire la veille, en présentant à la fin de sa communication de presse, réduite au strict minimum, sa maquette grandeur nature aux journalistes qui auraient été tenté de lui poser des questions dérangeantes. « Si vous voulez prendre une photo, ou poser des questions sur la politique ou les conflits, demandez à ce type. Bye Bye », a-t-il glissé avant de s’éclipser discrètement laissant l’assemblée de journalistes sans voix…

Le général thaïlandais Prayuth Chan-ocha présentant son effigie en carton aux journalistes le 8 janvier 2018 (photo capture Twitter – source : Cnews)

Il faut dire que le général Prayuth Chan-ocha n’est pas un adepte de la transparence en matière de communication politique, ni d’ailleurs un ardent défenseur de la démocratie. Commandant en chef de l’armée royale thaïlandaise depuis le 30 septembre 2010, ce royaliste convaincu fut l’un des principaux artisans de la destitution du Premier ministre Thaksin Shinawatra, renversé déjà par un coup d’état militaire le 21 septembre 2006, alors qu’il se trouvait en déplacement à New York pour l’Assemblée générale des Nations unies.

Yingluck Shinawatra, ici en 2012, ex premier ministre de Thaïlande, renversée par un coup d’État en 2014

En 2011, la propre sœur de l’ex Premier ministre déchu, Yingluck Shinawatra, devient à son tour chef de gouvernement après que son parti, le Front national uni pour la démocratie et contre la dictature, a remporté haut la main les élections, bien que son ancien leader soit alors sous le coup d’un mandat d’arrêt international pour « terrorisme » émis par la Cour criminelle de Bangkok.

Mais en Thaïlande l’instabilité politique est chronique, dans un pays qui a connu pas moins de 20 coups d’État depuis l’instauration en 1932 d’un régime de monarche constitutionnelle dans ce qui s’appelait alors le Royaume de Siam. S’y affrontent depuis des années deux clans irréconciliables. D’un côté les Chemises rouges, représentées surtout par les classes moyennes et populaires, qui réclament davantage de mesures en faveur du pouvoir d’achat et contre la pauvreté, plutôt favorables à une démocratie à l’occidentale et de plus en plus opposés à la monarchie. La famille Shinawatra et son parti, dénommé depuis 2008 le Pheu Thai, sont les leaders de cette tendance qui remporte toutes les élections depuis 2001.

Manifestation de Chemises rouges en mai 2014 (Photo © Reuters)

En face, le camp des Chemises jaunes, constituée d’une élite urbaine, conservatrice, hostile à la démocratie et fervente soutien de la Royauté, représentée depuis octobre 2016 par le nouveau roi Rama X. Ce dernier, fils de l’ancien roi Bhumipol qui avait régné pendant 70 ans sur le pays et était décédé en octobre 2016, a été proclamé roi le 1er décembre 2016 à l’âge de 64 ans. Mais le nouveau roi, qui passe l’essentel de son temps en Allemagne et qui s’est distingué par de nombreuses excentricités au point d’élever au rang de maréchal son fidèle chien Fufu, est tout sauf pressé d’accéder au trône. Il a d’ailleurs laissé quelques mois le pays aux mains d’un régent de 96 ans, lui-même ancien général putchiste, le temps de se préparer, et son couronnement n’est prévu qu’en mars 2018…

Rassemblement de Chemises jaunes en novembre 2008 (Photo © Pornchai Kittiwongsakul / AFP)

C’est bien entendu ce clan des Chemises jaunes que sert avec conviction le général Prayuth Chan-ocha qui n’a pas supporté l’arrivée au pouvoir de la sœur Shinawatra, après avoir éliminé le frère aîné. Le 7 mai 2014, après 7 mois d’affrontement qui avaient fait au moins 28 morts et sous la pression de la junte militaire dirigée par le général, la Cour constitutionnelle de Thaïlande a donc purement et simplement destitué le Premier ministre Yingluck Shinawatra, laquelle a été condamnée en janvier 2015 à cinq ans d’inéligibilité. En cause : son plan de subvention pour les riziculteurs, que les militaires trouvent excessivement coûteux.

Le 20 mai 2014, l’armée a donc instauré la loi martiale et établit la censure sur l’ensemble du territoire national. Deux jours après, le général Prayuth Chan-ocha a pris le pouvoir, histoire de « restaurer l’ordre et lancer les réformes ». Toute critique à l’égard du chef du gouvernement auto-proclamé, de sa politique ou de ses proches est désormais considérée comme un crime de lèse-majesté, donc une atteinte indirecte au roi et est par conséquent punissable de 3 à 15 ans d’emprisonnement. Un procédé redoutablement efficace pour museler toute opposition, bloquer des milliers de sites internet et clouer le bec aux journalistes trop entreprenant…

Affrontements à Bangkok en février 2017 (source CBSnews – Photo © Apichart Weerawog / AP)

A son arrivée au pouvoir en 2014, le général Prayuth Chan-ocha, avait promis des élections dans un délai de 1 an et trois mois. Quatre ans plus tard, les élections se font toujours attendre pour une raison assez simple comme l’analysait à l’époque une spécialiste du pays, Eugénie Mérieau, pour Le Monde : « Sauf à emprisonner les 16 millions d’électeurs du parti de Thaksin, la junte ne peut pas imaginer organiser un scrutin dont le résultat lui soit favorable, dans un avenir proche ou même lointain ».

En attendant, le général à la tête du pays fait régner la terreur auprès des opposants éventuels et des journalistes. Il s’est déjà amusé à caresser l’oreille d’un technicien à l’occasion d’une conférence de presse, de lancer une peau de banane sur un cameraman, de menacer quelqu’un avec son pupitre et même de menacer d’exécuter tous les journalistes qui se hasarderaient à critiquer son gouvernement. Des blagues de potache bien entendu, de la part d’un bout-en-train, dans un pays merveilleux où, selon l’Express, un journaliste de la BBC encourt 5 ans de prison pour avoir eu l’outrecuidance de vouloir mener un travail d’investigation sur des fraudes immobilières réalisées au détriment de retraités européens…

L.V. 

USA : le sapin de Noël détrôné par le cannabis

10 janvier 2018

Voilà une nouvelle qui a fait le buzz juste avant les fêtes de Noël mais dont on ne se lasse pas tant elle est emblématique des circuits de la mondialisation ! Cette année, les producteurs canadiens de sapins de Noël se frottent les mains, eux qui exportent plus de la moitié de leurs sapins vers les États-Unis voisins. Leurs ventes vers les USA ont en effet connu un bond en avant spectaculaire : + 40 % par rapport à 2015 ! Cette année, selon le Journal du Québec, ce sont près de 1,5 million de conifères qui ont ainsi été exportés vers les USA, soit un marché de plus de 35 millions de dollars. Pour le Canada, c’est Noël avant l’heure…

La raison de ce succès commercial inespéré ne réside pas dans un engouement inhabituel des Américains pour une tradition festive ancrée de longue date dans les mœurs locales, mais traduit simplement une pénurie de sapins dans les États américains traditionnellement producteurs. Comme souvent, plusieurs facteurs viennent expliquer cette pénurie.

Plantation de sapin dans l’Oregon (source RFI ; photo © UIG via Getty Images)

La sécheresse qui a sévi dans l’État de Washington mais aussi les incendies qui ont ravagé la Californie à plusieurs reprises cette année ont quelque peu contribué à cette situation. En octobre dernier, celui qui s’était déclaré dans la région de Santa Rosa, détruisant près de 6000 bâtiments et causant la mort de 42 personnes, avait en effet réduit en cendres pas moins de 864 km2 de zones résidentielles et de forêts, dont quelques pépinières.

Mais c’est un autre phénomène, de nature plus prosaïque, qui explique pour l’essentiel cette pénurie de sapins de Noël dans l’Ouest américain. En fait, les producteurs se sont tout simplement tournés vers une activité nettement plus lucrative, à savoir la culture du cannabis. Ainsi, dans l’Oregon, petit État de 4 millions d’habitants qui fut longtemps l’un des grands producteurs de sapins de Noël mais où la production de marijuana est en train de prendre de l’ampleur, la production de sapins ne cesse de chuter : de 6,4 millions de plants en 2013, elle devrait passer sous les 5 millions cette année. Le nombre de producteurs aurait, selon le département de l’agriculture de l’Oregon, diminué de 30 % entre 2010 et 2015.

Plantation de cannabis aux USA (crédit photo © The Lane Report)

Aux États-Unis, ce sont les États de Washington et du Colorado qui ont adopté les premiers, dès novembre 2012, une législation légalisant l’usage récréatif du cannabis. Depuis le 1er janvier 2014, un utilisateur de cannabis du Colorado est ainsi autorisé à cultiver librement pour ses propres besoins. Depuis le mois de juin de la même année, il en est de même dans l’État de Washington où des producteurs de marijuana sont désormais habilités à cultiver à titre commercial. L’Alaska leur a emboîté le pas à partir de novembre 2014. En Oregon, la consommation à usage récréatif est devenue licite en juillet 2015 mais il a fallu attendre début 2016 pour que soient autorisées les premières plantations.

Depuis, le mouvement s’est accéléré. A partir du 1er janvier 2018, la Californie est ainsi devenue le huitième État américain à légaliser le cannabis à usage récréatif alors que son utilisation à but thérapeutique y est déjà licite depuis 1996, comme désormais dans une vingtaine d’autres États américains. La décision y avait été prise par référendum, en novembre 2016 : en même temps que les Américains choisissaient en la personne de Donald Trump leur 45ème président fédéral, les habitants de la Californie, mais aussi leurs voisins du Nevada ainsi que ceux du Maine et du Massachusetts, sur la côte Est des États-Unis, décidaient de rendre légale la consommation de cannabis. La cohérence entre ces deux décisions prises simultanément confirme, s’il en était besoin, que dans une démocratie les avis peuvent être multiples…

Carte de la situation selon les États américains (infographie © Le Figaro)

Toujours est-il que les enjeux économiques d’une telle décision ne sont pas anodins et risquent d’avoir des répercussions au-delà du seul marché des sapins de Noël canadiens… Ainsi, dans le Colorado où la marijuana est en vente légale depuis 2014, on considère que le marché du cannabis a créé 18 000 emplois à temps plein en trois ans, ce qui n’est pas si mal pour un État peuplé de 5 millions d’habitants. L’afflux touristique s’est considérablement accru et surtout les rentrées fiscales ont été telles qu’il a fallu reverser aux contribuables le trop-perçu. En effet, la constitution du Colorado fixe un plafond aux contributions fiscales de chaque citoyen. L’État ayant décidé de taxer à hauteur de 30 % les ventes de cannabis s’est ainsi retrouvé à la tête d’un pactole inattendu de 50 millions de dollars supplémentaires, soit 30 de trop par rapport au plafond autorisé par la constitution, si bien que chaque habitant s’est vu crédité d’un chèque de 7,63 $…

Projection des ventes de cannabis à usage récréatif et thérapeutique d’ici 2021 (source © Arcview market research)

En 2016, selon une étude du Arcview market research, les Américains auraient ainsi dépensé de l’ordre de 6,7 milliards de dollars pour l’achat de cannabis légal, soit une augmentation de 34 % depuis 2015. Et le mouvement ne fait sans doute que commencer puisque les projections estiment que ce marché devrait atteindre de l’ordre de 22 milliards d’ici 2021, la plus forte croissance étant liée à l’usage récréatif du cannabis, dont le marché pourrait passer de 1,9 milliards en 2016 à près de 15 milliards d’ici 2021.

Le principal bénéficiaire de cette croissance juteuse en sera probablement la Californie qui devrait s’adjuger une part importante de ce marché en pleine expansion. Les producteurs de cannabis y seront taxés à hauteur de 15 % et les ventes à hauteur de 10 %, auxquels s’ajouteront des taxes communales variant entre 2 et 10 %, soit de belles rentrées fiscales supplémentaires en perspectives. De quoi peut-être donner des idées à notre gouvernement dans sa volonté de réduire le déficit de l’État sans forcément trop rogner sur les dépenses publiques ?

L.V.  

A Carnoux, la mairie se referme…

7 janvier 2018

C’est un bref communiqué affiché sur le site officiel de la commune qui l’apprend aux habitants de Carnoux-en-Provence : à partir du 1er janvier 2018, « la permanence d’accueil du samedi matin sera supprimée », et ceci « en raison de l’évolution des missions de proximité de la commune ».

Bien entendu, comme l’affirme avec force le communiqué officiel, « le personnel d’accueil de la mairie se tient à votre disposition pour tout renseignement que vous souhaiteriez obtenir ou toute démarche que vous devriez entreprendre concernant l’état civil, les élections, le recensement militaire, le pacte civil de solidarité. Il saura également vous fournir les explications nécessaires, vous conseiller et vous assister dans les nouvelles procédures de demande de délivrance des titres réglementaires (carte nationale d’identité, passeport, permis de conduire et certificat d’immatriculation) ».

Pour un peu, on pourrait croire que l’extension et la complexification de toutes ces démarches administratives justifierait un renforcement de l’accueil de proximité en mairie, par du personnel chargé de guider les administrés dans la jungle de ces tracasseries du quotidien. Sauf que dans la pratique, il va falloir désormais jongler avec les horaires pour procéder à toutes ces démarches administratives pourtant indispensables.

Un dessin signé Charmag

A moins d’être retraité, on ne voit pas très bien en effet comment une personne ayant des horaires de travail habituels pourrait être en mesure de se rendre en mairie aux heures d’ouverture qui se limitent désormais aux seules plages horaires de 8h30 à 12h et de 13h30 à 17h, du lundi au vendredi exclusivement…

Si le but de la manœuvre était de diminuer la masse salariale du personnel municipal, on aurait pu imaginer qu’il lui soit accordé une demi-journée de congé hebdomadaire en l’échange de la permanence du samedi matin, et il serait d’ailleurs étonnant que ceci ne soit pas déjà le cas jusqu’à présent. En revanche, décider délibérément de rendre la mairie inaccessible à tout habitant de Carnoux disposant d’une activité salariée, relève d’une volonté manifeste d’exclusion difficilement compréhensible.

C’est en tout cas un bien mauvais signal, pour le moins contradictoire, à l’heure où la commune investit une somme non négligeable dans la rénovation et l’extension de l’hôtel de ville en affichant comme objectif que « les travaux vont permettre une amélioration notable du service rendu à l’usager grâce à une meilleure fonctionnalité des locaux et à un cadre plus qualitatif ».

« Les locaux destinés à l’accueil du public gagneront en volume, en fonctionnalité et en esthétique » était-il annoncé fièrement dans le Messager n°47. De quoi se réjouir en effet pour le citoyen-usager, mais à quoi bon un cadre aussi somptueux si son accès est désormais impossible pour le Carnussien qui travaille ? A moins que l’objectif soit de confirmer que Carnoux doit devenir une simple cité dortoir pour population vieillissante, dans laquelle seuls les retraités sont les bienvenus et peuvent bénéficier des services publics municipaux ?

L.V. 

États-Unis : une morale très élastique

30 décembre 2017

C’est bien connu, et La Fontaine n’a certainement pas été le premier à s’en rendre compte, « la raison du plus fort est toujours la meilleure »… Dans ce domaine, les États-Unis ne sont jamais les derniers à montrer l’exemple ! Considérant que leur juridiction s’applique en tout point du globe où leurs intérêts pourraient être concernés, ils n’hésitent pas à traîner devant leurs tribunaux tout contrevenant aux lois qu’ils ont eux-mêmes édictées, surtout s’il s’agit d’un client solvable et encore plus si c’est une entreprise profitable dont ils pourraient s’emparer.

On en a encore vu un exemple avec Alstom, fleuron industriel français créé en 1928 et champion de la fabrication des turbines à vapeur qui équipent les bâtiments de la Marine nationale ainsi que les centrales nucléaires. Accusée par les juridictions américaines de corruption internationale à la suite d’une enquête menée par le FBI dans le plus grand secret, de 2010 à 2014, sur des marchés conclus en Indonésie, au Brésil et en Arabie Saoudite, l’entreprise française a été conduite à négocier un accord amiable pour un montant record de 772 millions de dollars. L’un de ses dirigeants a même été incarcéré pendant 14 mois dans une prison de haute sécurité aux USA, histoire de faire monter la pression tandis que General Electric cherchait à prendre le contrôle de la branche énergie qui représente les trois-quarts du chiffre d’affaire d’Alstom.

Bon prince, General Electric s’est engagé publiquement à régler le montant de l’amende sous réserve du rachat effectif de l’entreprise française. C’est finalement chose faite en novembre 2015, pour un montant de 9,7 milliards d’euros et pour le plus grand bénéfice du PDG d’Alstom, Patrice Kron, qui empoche au passage un bonus de 4 millions…

(photo © thefullcourtpress.org)

Et le cas n’est pas isolé puisque le Crédit Agricole, accusé de son côté d’avoir violé les lois américaines sur les embargos économiques imposés à Cuba, à l’Iran, au Soudan et à la Birmanie, a dû également procéder fin 2015 à une transaction avec les autorités judiciaires américaines et s’acquitter d’une amende d’un montant de 787 millions de dollars. En l’espèce, les USA s’appuient sur une loi interne de 1977,
l’International emergency economic powers act, qui autorise le président des États-Unis à limiter les relations commerciales avec certains pays de son choix, sans demander bien entendu l’avis de ses alliés ni des Nations-Unies.

Si le Crédit Agricole a accepté aussi facilement de négocier, c’est parce qu’il avait sous les yeux l’exemple de BNP Paribas, autre géant bancaire français, lui aussi pris dans la nasse des rétorsions américaines pour avoir fait des affaires à Cuba et au Soudan, en toute légalité selon les critères européens et de l’ONU, mais pas aux yeux des Américains qui considèrent que toute transaction effectuée en dollars tombe sous le coup des lois fédérales. La BNP ayant décidé de plaider coupable avait écopé en 2014 d’une amende de près de 9 milliards de dollars, la plus forte sanction jamais infligée à une banque, à titre d’exemple bien entendu.

(source : Les Echos)

Le plus grotesque dans cette affaire est que, depuis, les sanctions économiques contre Cuba et contre le Soudan ont été levées unilatéralement par les États-Unis. Dans les deux cas, c’est à Barak Obama que l’on doit cette évolution, confirmée tout récemment par Donald Trump pour ce qui est du Soudan. Dans ce dernier pays, l’affaire est d’autant plus étonnante que cet embargo avait été décidé en 1997, en représailles à l’aide apportée ouvertement par le gouvernement d’Omar el-Bechir à certains mouvements fondamentalistes islamistes tels qu’Al-Qaida dont le chef, Oussama Ben Laden avait justement séjourné à Khartoum en toute quiétude de 1992 à 1996.

Arrivé au pouvoir en juin 1989 à la faveur d’un coup d’État militaire, le colonel el-Bechir était devenu officiellement chef de l’État en 1995 et avait alors entrepris d’interdire tous les partis politiques et d’instaurer la Charia.

Le président soudanais Omar el-Bechir (photo © DR / Le Point Afrique)

Engagé dans une guerre civile sans merci contre les sécessionnistes du sud Soudan, au Darfour, le colonel el-Bechir est accusé en 2008, par la Cour pénale internationale, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Un mandat d’arrêt international est donc émis à son encontre en mars 2009, sur la base de ces chefs d’accusation. En juillet 2010, un second mandat d’arrêt international lui est signifié, qui englobe cette fois et pour faire bonne mesure des accusations pour génocide contre trois ethnies persécutées du Darfour, les Fours, les Masalit et les Zaghawa.30

Mais près de 20 ans plus tard, force est de constater que cette décision forte de la Cour pénale internationale, la première émise à l’encontre d’un chef d’État en exercice, est restée lettre morte. Omar el-Bechir a été réélu triomphalement à la tête du Soudan le 26 avril 2010 avec plus de 68 % des suffrages exprimés, et de nouveau le 27 avril 2015, avec cette fois 94,5 % des voix : qui dit mieux ? Recherché officiellement par toutes les polices du monde, il s’est rendu depuis en visite officielle en Libye, au Qatar, en Égypte, au Tchad, à Djibouti, au Kenya, en Afrique du Sud et même en Chine en 2011, reçu partout avec les honneurs dû à son rang de chef d’État et sans jamais être le moins du monde inquiété. Le 23 novembre dernier, il était en visite à Sotchi, en Russie, où il a été reçu fort aimablement par Vladimir Poutine qui lui a promis son aide pour renforcer les forces militaires soudanaises.

Omar el-Bechir reçu officiellement par Vladimir Poutine le 23 novembre 2017 à Sotchi (source © Sputnik) Mikhail Klimentyev via Reuters)

A croire finalement que tout le monde se moque ouvertement des jugements de la Cour pénale internationale créée en 1998 par le Statut de Rome, un traité qui, il est vrai, n’a pas été signé par la Chine et jamais ratifié ni par les États-Unis ni par la Russie. En revanche, braver les embargos économiques décidés unilatéralement par les USA au mépris de toute règle internationale peut coûter très cher… Ce qui confirme une fois de plus qu’en matière de géopolitique, et plus encore sans doute dans le domaine économique, la morale est assez élastique et que le Droit n’est jamais qu’une arme parmi d’autres. Comme le disait déjà Blaise Pascal : « la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique ». Une analyse qui s’applique somme toute assez bien aux politiques menées ces dernières années de part et d’autre de l’Atlantique…

L.V.  

Paris : la bataille de l’eau s’engage !

20 décembre 2017

L’agglomération parisienne fait partie de ces grandes métropoles mondiales pour lesquelles la gestion de l’eau ne va pas de soi. Nos ancêtres les Gaulois de la tribu des Parisii, en installant leurs cabanes de torchis sur l’île de la Cité (à moins que ce ne soit à Nanterre comme le laissent à penser certaines fouilles récentes), en bordure de la Seine, croyaient pourtant s’être prémunis contre cette question de l’approvisionnement en eau potable.

Le lac du Der, en dérivation de la Marne, un des 4 lacs réservoirs en amont de Paris

Mais ils n’imaginaient pas que leur petite cité deviendrait un jour une métropole de 7 millions d’habitants. Or la Seine n’est somme toute qu’un petit fleuve dont le débit en plein été peut devenir ridiculement bas. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ont été construits, après la grande sécheresse de 1921, les quatre grands lacs-réservoirs qui stockent, très en amont du Bassin parisien, sur les cours de la Seine, de la Marne, de l’Aube et de l’Yonne, plus de 800 millions de m3 d’eau qui sont ensuite relâchés progressivement pendant tout l’été et l’automne afin de soutenir le débit d’étiage de la Seine à Paris, tout en contribuant également à la protection de l’agglomération contre les crues d’hiver.

Eugène Belgrand, concepteur du réseau d’eau et d’assainissement de Paris (source © Ecole Polytechnique)

C’est en 1776, sous le règne de Louis XVI, que les frères Perrier créent la première Compagnie des eaux et installent une pompe sur la Seine pour alimenter un réseau de fontaines. Et c’est Napoléon qui fait creuser le canal de l’Ourcq, imaginé jadis par Colbert, et qui alimente encore de nos jours le réseau d’eau non potable qui sert notamment à nettoyer à grandes eaux les rues de la capitale.

Mais c’est à partir de 1854 que, sous l’impulsion du baron Haussmann et de l’ingénieur Eugène Belgrand, se met en place l’essentiel du réseau actuel d’alimentation en eau potable (et du réseau d’assainissement) de la ville. En 1865, les eaux de la Dhuis permettent d’approvisionner les quartiers les plus hauts de Belleville et de Ménilmontant.

Un des ponts aqueducs acheminant les eaux de la Vanne à Paris

Dix ans plus tard, ce sont les eaux de la Vanne, captées à plus de 170 km au sud de Paris, qui sont dérivées vers la capitale, au prix d’aqueducs interminables. En 1893, ce sont les sources de l’Avre, de la Vigne et du Breuil, dans l’Eure à plus de 100 km de Paris, qui sont à leur tour acheminées vers Paris. A l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, elles sont grossies par les eaux prélevées sur le Loing et le Lunain, et en 1925 par celles de la Voulzie. En parallèle sont construites deux usines de pompage des eaux de la Seine (à Ivry) et de la Marne (à Saint-Maur). Une troisième, implantée à Orly, les renforcera en 1969.

Célia Blauel, présidente d’Eau de Paris

Et c’est la Compagnie générale des eaux, créée en 1852 sous Napoléon III et rejointe en 1880 par son principal concurrent, la Lyonnaise des Eaux, qui se partagent rapidement la gestion du dispositif. Sur Paris, il a fallu une décision politique du maire Bertrand Delanoë en 2008 pour sortir de ce face-à-face et mettre en place une régie municipale, Eaux de Paris, actuellement présidée par Célia Blauel et qui assure depuis le 1er janvier 2010 l’approvisionnement et la distribution de l’eau potable pour trois millions de Parisiens.

Mais dans le reste de l’agglomération, c’est encore Véolia et Suez, les deux mastodontes héritiers de la Générale et de la Lyonnaise, qui se partagent le gâteau. Suez s’occupe comme délégataire du Syndicat des eaux de la presqu’île de Gennevilliers (SEPG) de la distribution d’eau auprès de 600 000 abonnés de l’ouest parisien, tandis que Véolia gère les 4,5 millions d’usagers du SEDIF, le Syndicat des eaux d’Ile de France, qui règne sur pas moins de 150 communes en Petite et Grande Couronne. Et dans les deux cas depuis 1923 : un record de longévité !

André Santini, président du SEDIF (photo © SIPA)

Certes, la loi Sapin a mis un terme à ces délégations de service public qui s’éternisent et dont la durée légale ne peut désormais excéder 12 années. En 2008, André Santini, maire inamovible d’Issy-les-Moulineaux et président du SEDIF sans discontinuer depuis 1983, a donc été contraint de remettre en jeu le contrat de Véolia. Un appel d’offre a été lancé qui a rapidement tourné à l’affrontement sans pitié entre les deux géants du secteur, jusqu’à ce que Suez se retire de la course, à l’issue d’un combat homérique que relate un savoureux article du Point. Dans l’affaire, Véolia a été contraint de réduire sa marge de 20 % mais le fromage reste alléchant puisque ce contrat représenterait 37 % des 600 millions d’euros de chiffre d’affaire de Véolia Eau.

La Chambre régionale des comptes, qui vient tout juste d’analyser la gestion de ces trois grands services d’eau franciliens sur la période 2010-2014, n’a pas manqué, une fois de plus, de tresser des lauriers à la Ville de Paris qui a parfaitement réussi son pari du retour à une régie municipale et qui offre à ses abonnés le prix de l’eau le moins cher tout en assurant une qualité du service et un niveau d’investissement irréprochables.

Usine de potabilisation de l’eau à Neuilly-sur-Marne (source © SEDIF)

Inversement, les critiques pleuvent sur les délégations de services publics du SEDIF et du SEPG pour lesquels la CRC passe en revue nombre d’irrégularités, de manquements, d’abus et de dérives de toutes sortes, conduisant à une déconnexion totale entre les montants facturés à l’usager et la réalité des dépenses effectives d’investissement, comme l’analyse notamment Marc Laimé sur son site très documenté Les eaux glacées du calcul égoïste.

Ce qui n’empêche pas le SEDIF de fanfaronner et de promouvoir partout son projet de « grand ring de l’eau ». Un concept qui vise à mailler encore davantage les différentes sources d’approvisionnement de l’agglomération parisienne et qui s’est traduit notamment par l’acquisition en février dernier de 6 km de conduites, en vue de relier deux des trois principales usines de pompage et de potabilisation du SEDIF, celle de Méry-sur-Oise et celle de Neuilly-sur-Marne (la troisième étant celle de Choisy-le-Roi, sur la Seine). En fait, une formidable offensive pour étouffer Eau de Paris et viser à terme le monopole de la distribution d’eau potable sur l’ensemble du territoire métropolitain dont les contours restent encore un peu flous.

Unité de nano-filtration dans l’usine du SEDIF à Méry-sur-Oise (source © Véolia)

Du coup, la bataille entre le SEDIF (dont le contrat actuel prend fin en 2022) et Eau de Paris a repris de plus belle, à la faveur des dernières évolutions institutionnelles et notamment de la loi NOTRe qui prévoit qu’à compter du 1er janvier 2020 ce sont désormais aux intercommunalités de prendre la compétence de la production et de la distribution de l’eau potable (comme d’ailleurs de l’assainissement). Sur le territoire de la Métropole du Grand Paris, ce sont désormais les EPT (établissements publics territoriaux) qui sont donc aux manettes, s’étant substitués automatiquement aux communes ou aux intercommunalités. A eux donc de décider s’ils souhaitent ou non adhérer au SEDIF pour lui déléguer cette compétence, et ceci avant le 31 décembre 2017.

Le collectif citoyen Coordination Eau Ile de France, milite donc auprès des élus de certains EPT de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne en les incitant à profiter de cette fenêtre de tir inespérée pour tenter de sortir du SEDIF et reprendre la gestion de l’eau en régie, ce qui est totalement impossible en temps normal car les statuts du SEDIF empêchent tout départ unilatéral. Et c’est ainsi que 24 des 36 communes des trois EPT Plaine-Commune, Est-Ensemble et Grand Orly-Seine-Bièvre, ont délibéré pour décider de ne pas réadhérer au SEDIF pour les deux ans qui viennent, jusqu’à cette fameuse date butoir du 1er janvier 2020.

Le SEDIF avait bien tenté de bloquer toute initiative en ce sens en laissant entendre qu’en cas de décision de la sorte il se verrait contrait de fermer le robinet sans autre forme de procès le 31 décembre 2017 à minuit et que les élus récalcitrants devront alors se débrouiller pour expliquer leur décision politique malheureuse à leurs électeurs assoiffés. Mais André Santini a fini par reconnaître que cela ressemblait un peu trop à du chantage et avait accepté le 20 octobre dernier le principe de signer des conventions provisoires pour les deux ans à venir, le temps pour les EPT concernés de mener les études nécessaires en vue de déterminer leur position pour 2020. Est-ce un premier pas vers le retour à une extension des régies en Ile de France ? L’avenir le dira…

L.V.

Cumul des mandats, ou l’art des contorsions…

2 novembre 2017

En matière de cumul des mandats, la messe était dite depuis le 22 janvier 2014, date à laquelle avait été votée la dernière loi en vigueur, sous l’impulsion de François Hollande : sans doute un des points positifs incontestables qui restera dans l’histoire de ce quinquennat tant décrié… A l’époque, l’opposition LR était vent debout contre une telle réforme et avait tout fait pour la bloquer, promettant haut et fort de revenir en arrière si elle obtenait la majorité en 2017.

Car, preuve de sagesse ou aveu de faiblesse, les parlementaires n’avaient pas été jusqu’à prévoir une mise en application de la loi dès les municipales, alors en préparation. Ils avaient même prévu un sursis de 3 ans, jusqu’en 2017, avant de rendre effectif cette mesure qui interdit désormais toute possibilité de cumul entre une fonction de parlementaire (député, sénateur ou élu au Parlement européen) et de président d’exécutif local (commune, intercommunalité, département ou région).

C’est donc cette année, à l’occasion des dernières législatives, que la loi a commencé à s’appliquer. Les Républicains n’ayant pas réussi à gagner l’élection présidentielle, après que leur champion a été éliminé dès le premier tour, ils ont dû renoncer à leur rêve de faire abroger ce texte et se plier, eux-aussi et la mort dans l’âme, à la loi de la démocratie…

Un dessin de Pat Thiébaut (l’agité du local)

Selon les décomptes du Monde, pas moins de 170 députés sortants étaient directement concernés par ce type de cumul de mandats. Certains d’entre eux, les plus lucides sans doute, ont choisi de s’en tenir au vieil adage « un tien vaut mieux que deux tu l’auras » et ont préféré conserver leur poste d’élu local en évitant de se représenter aux législatives où leurs chances de réélection étaient de toute façon incertaines.

Un dessin de Deligne, publié dans Var matin

C’est le cas notamment de Carole Delga, présidente de la Région Occitanie, ou d’Hevé Gaymard, président du Département de Savoie, mais aussi de Christian Estrosi qui a préféré se replier sur la mairie de Nice, d’Edouard Philippe, resté maire du Havre et Premier ministre quand même, de Xavier Bertrand, toujours président des Hauts-de-France, ou encore de Jean-François Copé, Monsieur 3 % aux Primaires de la droite et éternel maire de Meaux. Certains en ont d’ailleurs profité pour réclamer des compensations financières, tel le maire d’Orléans, Olivier Carré, qui a obtenu une augmentation de 400 % de ses indemnités suite à son renoncement à la députation…

D’autres néanmoins (on ne se refait pas) ont préféré faire comme d’habitude et se sont présenté aux législatives comme si de rien n’était, tout en sachant qu’en cas d’élection ils seraient alors obligés de se défaire, dans un délai de 30 jours, de tous leurs mandats de président d’exécutif local. Pas moins de 125 députés se sont ainsi retrouvés dans ce cas de figure, ce qui en dit long sur l’atavisme de notre classe politique !

Sitôt l’élection passée, on a d’ailleurs pu assister à un ballet de stratégies toutes plus subtiles les unes que les autres pour gérer au mieux cette règle bien ennuyeuse. On a vu ainsi Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI et fraîchement réélu député, imposer au Conseil municipal de Drancy sa femme pour le remplacer désormais dans le fauteuil de maire de Drancy : une pratique qui rappelle vaguement la période du Front National à Vitrolles…

Un dessin de Babouse

Dans la Haute-Marne, le député François Cornut-Gentille, a choisi soigneusement les amis qu’il a installés dans ses anciens fauteuils de maire de Saint-Dizier et de président de la communauté d’agglomération. Mais pour être certain de continuer à tirer les ficelles de ces deux collectivités bien que la loi le lui interdise désormais, il a créé de toutes pièces un comité stratégique avec ces deux marionnettes, comité qu’il préside en personne et qui aura la haute main sur toutes les décisions importantes concernant le fonctionnement de la commune et de l’agglo !

Un dessin signé Lieutenant Colombo, pour le blog Fresnes 2020

Au passage, rappelons aussi que certains professionnels de la politique qui présentent systématiquement leur candidature dès qu’une élection se profile, se sont également retrouvés, à l’occasion des dernières législatives, en situation de cumul illégal avec leur fonction de député européen. C’est le cas notamment de Marine Le Pen, Louis Aliot, Marielle de Sarnez ou encore de Jean-Luc Mélenchon, qui ont donc dû tous démissionner de leur poste au Parlement européen pourtant fraîchement acquis, deux ans avant seulement.

Et voilà que l’histoire vient de se renouveler avec les récentes élections sénatoriales. Cette fois, les choses étaient un peu plus compliquées puisque seule une partie des sénateurs voyaient leur mandat remis en jeu. Du coup, les autres ont tout tenté, y compris un recours devant le Conseil constitutionnel pour essayer de repouser de 2 ans au moins l’heure du choix. Mais peine perdue : il n’ont obtenu qu’un petit répit d’un mois supplémentaire, jusqu’à aujourd’hui 2 novembre…

Un dessin de Vissecq (source : Pointamine)

Il a donc fallu se résoudre à partager le gâteau et à renoncer à certaines fonctions électives… Sur les 138 sénateurs concernés par le cumul des mandats, seuls 41 d’entre eux ont préféré conserver leur mandat local. C’est le cas notamment de Jean-Claude Gaudin qui a choisi de rester maire de Marseille et président de la Métropole, ce qui lui évite des allers-retours parfaitement inutiles sur Paris. C’est désormais Anne-Marie Bertrand, ancienne maire de Rognonas et fervente supporter de Laurent Wauquiez qui le remplacera sur les bancs du Sénat.

C’est le cas aussi de François Baroin, qui a préféré rester maire de Troyes pour pouvoir conserver son siège de président de la très influente Association des Maires de France, tout comme Caroline Cayeux, maire de Beauvais et présidente de Villes de France. Citons aussi dans cette catégorie le jeune maire FN de Fréjus, David Rachline, qui a préféré consolider son implantation locale plutôt que de continuer à siéger au Sénat.

Un dessin de Rhodo (source : Ma commune)

Grâce à ces démissions en cascade pour lesquelles les partants sont remplacés par leur suppléant ou leur suivant de liste (selon les départements), le Sénat s’est quelque peu féminisé puisque la part des femmes y est passée de 25 à 32 % : un grand pas en avant !

Ceci dit, la plupart des sénateurs concernés par le cumul des mandats ont préféré renoncer à leur mandat local et continuer à siéger au Palais du Luxembourg. Dans les Bouches-du-Rhône, on a assisté ainsi à un repli général sur Paris. Stéphane Ravier, maire Front National des 13ème et 14ème arrondissements, a préféré confier son fauteuil à sa première adjointe qui est aussi sa nièce (au FN, la politique se fait volontiers en famille…), Sandrine d’Angio. Samia Ghali, quant à elle, qui fait actuellement l’objet d’une enquête du parquet national financier sur son patrimoine, quitte elle aussi son siège de maire des 15ème et 16ème arrondissements, de même que Bruno Gilles, qui a choisi de céder son poste de maire des 4ème et 5ème arrondissements à sa première adjointe Marine Pustorino.

De même, aux Pennes-Mirabeau, Michel Amiel a confié à son adjointe Monique Slissa les clés de la mairie qu’il détenait depuis 16 ans pour se replier sur son poste de sénateur, et Mireille Jouve en a fait autant pour son fauteuil de maire de Meyrargues, après bien des hésitations semble-t-il. Dura lex, sed lex… Heureusement pour lui, le sénateur toujours en poste, Jean-Noël Guérini, n’a pas eu à trancher un tel cas de conscience, lui qui ne détient plus de mandat électif d’exécutif local…

L.V.  

Carnoux : la mairie coûtera plus cher que prévu !

28 octobre 2017

Extrait du Messager, bulletin municipal, n°49 (octobre 2017)

Alors que le dernier numéro du Messager, daté d’octobre 2017, se contente d’informer les Carnussiens que les travaux d’agrandissement de leur mairie ont débuté mi-août par la démolition des bâtiments de l’ancienne Poste et de la PMI, voilà qu’un article publié cette semaine dans La Provence vient enfin nous en apprendre davantage sur ce projet, même si chacun avait pu constater en effet que le chantier était en cours.

Un lecteur particulièrement attentif du site officiel de la Commune aurait certes pu savoir qu’une partie au moins des marchés de travaux avait été attribuée le 29 mai dernier, sans qu’on puisse en connaître toutefois les montants ni la liste complète car le compte-rendu succinct du Conseil municipal en date du 22 juin 2017 ne fait malencontreusement apparaître qu’une page sur deux : à Carnoux, la transparence de l’information sur la gestion des affaires publique se fait toujours avec un peu de retard et beaucoup de retenue…

Article paru dans La Provence le 25 octobre 2017

L’article de La Provence vient donc combler ce besoin de précision sur un projet aussi emblématique pour la Commune. En cette période où l’argent publique est réputé se faire rare et où l’on entend chaque jour les élus municipaux se lamenter des baisses de dotation de la part de l’État, il est en effet pour le moins réconfortant de constater que la commune de Carnoux n’a pas de problème de fins de mois puisqu’elle engrange encore, à l’issue de l’exercice 2016, un excédent de fonctionnement de 1,6 millions d’euros et un excédent net de quasiment 700 000 €, ce qui l’autorise en effet à ne pas mégoter sur les dépenses d’agrandissement et d’embellissement de son hôtel de ville qui ne date pourtant que de moins de 50 ans.

Alors que la plupart des compétences ont été désormais transférées de la commune à la Métropole, certains esprits chagrins pourraient de fait s’étonner qu’il soit nécessaire d’investir ainsi dans l’agrandissement des bureaux d’une administration dont la fonction se réduit de plus en plus à la gestion de l’état-civil et de quelques bâtiments publics, dont les écoles, et dont la plupart des délibérations se résument à des demandes de subventions auprès du Conseil départemental qui finance depuis des années, grâce à la générosité des contribuables des Bouches-du-Rhône, la quasi totalité de l’investissement communal.

Vue du chantier le 22 septembre 2017

Mais loin de nous bien entendu l’idée de vouloir remettre en cause l’intérêt d’un projet aussi emblématique qui viendra parachever le projet de réaménagement du centre-ville de Carnoux. D’autant que, comme l’explique justement le maire à la journaliste de La Provence, il s’agit d’un projet « évolutif » destiné à servir seulement « pour les 20 prochaines années ».

Voilà bien en effet une caractéristique de la ville de Carnoux, cité où l’esprit pionnier domine et où tout « avance » très vite, où l’on n’a de cesse de démolir dès qu’on vient de terminer un chantier pour tout de suite reconstruire : du pain béni pour le secteur du BTP.

« Évolutif » semble d’ailleurs bien être le qualificatif qui caractérise ce projet dont le coût initial avait été évalué à 2,9 millions d’euros et dont le montant final, si l’on en croit La Provence, devrait s’établir plutôt à 3,7 millions, soit une légère augmentation prévisionnelle de 27,5 % alors même que les terrassements viennent tout juste de commencer.

Vue du chantier le 28 octobre 2017

Les raisons de ces dérives financières, telles qu’elles sont évoquées dans La Provence, ne sont pas d’une grande limpidité. Il semblerait que la démolition du bâtiment de la Poste ait fait apparaître des besoins de confortement supplémentaire pour la structure de la mairie elle-même, bien que l’on ait du mal à croire que le maître d’oeuvre ne disposait pas des plans d’exécution pour un bâtiment public de cette importante inauguré en 1970 seulement.

Toujours est-il que le cabinet d’architectes AT, en charge de la maîtrise d’oeuvre de l’opération, a pu bénéficier d’un avenant à son marché qui lui permettrait de gonfler de près de 18 % le montant de sa rémunération, portant celle-ci à 527 053 € comme le maire l’a lui-même confirmé dans un rectificatif paru le lendemain alors que la journaliste de La Provence avait initialement annoncé le chiffre mirifique de 527 millions : on ne prête qu’aux riches !

Il faudra sans doute attendre le compte-rendu du prochain conseil municipal pour connaître plus en détail les conditions de cette modification de marché qui dépasse largement le seuil de 15 % légalement toléré pour les marchés publics de travaux, ainsi que le précise l’article 139 du décret n° 2016-360 du 25 mars 2016 relatif aux marchés publics.

Certes, des exceptions sont toujours possible, du moins jusqu’à un certain stade, mais elles sont strictement encadrées par les textes et se limitent pour l’essentiel à des « modifications rendues nécessaires par des circonstances qu’un acheteur diligent ne pouvait pas prévoir ». En d’autres termes, si en cours de chantier, il apparaît un aléa imprévu tel que la découverte inopinée d’une cavité non détectée lors des investigations géotechniques initiales, il est normal que le maître d’oeuvre puisse poursuivre le projet au prix d’un montant de rémunération supérieur pour adapter en conséquence les fondations du bâtiment, même si le coût du projet s’en trouve augmenté.

En revanche si le maître d’ouvrage change d’avis en cours d’exécution et décide de modifier les contours du projet, le juge administratif se montre nettement plus vigilant car c’est alors la porte ouverte à toutes les dérives. En matière de marché public, il est en effet classique que les candidats aux appels d’offre répondent en sous-estimant leurs coût, ceci dans le but de se placer devant leurs concurrents. Une fois le marché obtenu, ils ont tendance à demander des réévaluations de leur rémunération par voie d’avenant, en prétextant un certain nombre de missions supplémentaires non explicitement prévues dans le cahier des charges initial. Si le maître d’ouvrage accède à ces demandes, voire ajoute de lui-même certaines missions complémentaires non prévues contractuellement, cela revient à modifier l’économie initiale du marché et rien ne prouve alors que, sur la base d’un cahier des charges ainsi modifié, d’autres candidats n’auraient pas été plus performants. Autrement dit, la mise en concurrence initiale est alors faussée, ce qui ouvre la porte à des recours possibles.

Rectificatif publié dans La Provence le 26 octobre 2017

En l’occurrence, les éléments fournis dans l’article de La Provence sont bien entendu trop imprécis pour émettre un quelconque avis sur le sujet. On pourrait néanmoins s’étonner de leur teneur puisqu’il y est évoqué « la démolition de la Poste et de l’ancienne PMI initialement prévue dans un autre marché, l’intégration de la reprise du revêtement de sol, la révision à la baisse du prix du mobilier et les études géotechniques ». On ne voit pas très bien en effet en quoi les investigations géotechniques, qui sont toujours à la charge du maître d’ouvrage viennent influer sur le forfait de rémunération du maître d’oeuvre, ni bien sûr pour quelle raison la démolition préalable des bâtiment n’y avait pas été intégrée alors qu’il s’agissait de la première phase du projet et qu’il paraissait difficile de s’en passer.

Mais sans aucun doute, c’est la journaliste de La Provence qui n’a pas dû saisir toute la pensée complexe de notre maire, comme le prouve la publication du rectificatif rendu nécessaire dès le lendemain. Quand on gère des projets d’une telle ampleur, il est vraiment agaçant d’avoir de surcroît à dépenser du temps et de l’énergie à en expliquer toutes les subtilités à des électeurs trop curieux !

L.V.  

Ecoles de Marseille : après Gaudin, le déluge…

23 octobre 2017

Jean-Claude Gaudin avec le président Macron à Marseille, le 21 septembre 2017 (photo © Anne-Christine Poujoulat / AFP)

Frappé par la loi sur le cumul des mandats, le pagnolesque Jean-Claude Gaudin vient (enfin !) d’abandonner son poste de sénateur et les nombreux avantages associés, y compris les petits chèques qu’il touchait chaque trimestre grâce à un arrangement entre amis, histoire d’arrondir ses fins de mois. Du coup, certains se prennent à espérer que celui qui est élu de la deuxième ville de France depuis maintenant 52 ans, maire de la commune depuis 22 ans et président de la métropole Aix-Marseille-Provence depuis sa création, va peut-être enfin s’occuper de la gestion de sa ville et en particulier de celle de ses écoles publiques ?

Il faut dire que certaines de celles-ci sont dans un état de délabrement avancé, pour le plus grand profit d’ailleurs de l’enseignement privé qui connaît un essor foudroyant dans la commune. Enseignants et parents d’élèves ne cessent de s’époumoner pour dénoncer depuis des années les classes non chauffées où les enfants doivent garder leur manteau tout l’hiver, celles dont les fenêtres jamais remplacées laissent passer la bise glaciale les jours de mistral et se transforment en fournaise à l’approche des beaux jours, celles dont les plafond tombent régulièrement sur la tête des élèves et fuient à chaque orage, celles dont les dallages usés libèrent allègrement leurs fibres d’amiante tandis que les fragments de laine de verre des faux-plafonds saupoudrent la tête des élèves, celles où se promènent en toute quiétude cafards, blattes et souris, celles dont les tables bancales et rapiécées obligent à toutes sortes d’acrobaties…

Pétition ouverte par Charlotte Magri sur le site Change.org suite à sa lettre ouverte

Une lettre ouverte adressée en novembre 2015 à Najat Vallaud-Belkacem, alors ministre de l’Éducation nationale, par Charlotte Magri, enseignante dans une école primaire des quartiers nord de Marseille, lettre publiée intégralement par différents médias dont Marsactu et dont la lecture est édifiante, avait bien permis de secouer un peu le cocotier. Relayé notamment par le quotidien Libération qui avait publié le 1er février 2016 un article au vitriol titré « Marseille: école primaire, gestion secondaire », ce cri du cœur avait mis sous le feu des projecteurs la gestion totalement défaillante des 444 écoles primaires publiques de la commune phocéenne, et tout particulièrement de celles situées dans les quartiers les plus défavorisés de la ville.

Curieusement, dès le 4 février 2016, le préfet des Bouches-du-Rhône recevait mission d’« évaluer les conditions de fonctionnement du service public d’éducation dans les écoles des quartiers prioritaires de la politique de la ville », évaluation devant intégrer « l’ensemble des éléments de sécurité, de salubrité, d’hygiène et de santé publique, mais aussi les conditions d’apprentissage des élèves et de travail des enseignants ». Vaste programme !

Sol d’une école marseillaise (photo © Boris Horvat / AFP / Le Figaro)

En même temps, le gouvernement ne pouvait que rappeler que, selon la loi française, «  les communes ont la charge des écoles maternelles et élémentaires : elles sont propriétaires des locaux, en charge de la construction […], des réparations, de l’équipement, et des frais de fonctionnement ». Ce qui n’empêche pas l’État de mettre à la disposition de la ville de Marseille des moyens considérables avec 330 nouveaux postes d’enseignants pour la rentrée 2016, 7 millions d’euros versés au titre des activités périscolaires, mais aussi, depuis 2014, 2,5 millions d’euros pour la rénovation des écoles dans le cadre de l’Agence nationale pour la rénovation urbaine (ANRU) et 1,4 million pour les travaux d’urgence au titre de la politique de la ville.

Danièle Casanova, adjointe à la mairie de Marseille en charge de l’Education (photo © Tony Selliez / Radio France)

A l’époque, Danièle Casanova, élue depuis 1995 et adjointe au maire en charge de l’Éducation affirmait que la ville avait investi en 2015 un montant total de 31,6 millions d’euros pour l’entretien des écoles et promettait pour l’exercice 2016 la mise en œuvre de 523 nouveaux chantiers pour un montant global de près de 37 millions d’euros, tout en annonçant la signature avec le Conseil départemental d’une convention de coopération de 60 millions d’euros sur trois ans, histoire de minimiser l’effort pour le contribuable marseillais.

A titre indicatif, les dépenses totales de fonctionnement de la ville de Marseille se sont élevées à 1,1 milliard d’euros pour l’année 2015 et les dépenses d’investissement à 440 millions d’euros. Force est donc de constater que l’entretien des bâtiments scolaires est bien loin d’accaparer la totalité des ressources budgétaires de la collectivité. Manifestement, la municipalité a d’autres priorités, la rénovation du stade Vélodrome qui coûtera, rappelons-le au passage, 400 millions d’euros à la ville au terme du versement des 31 annuités prévues, présente manifestement un degré de priorité nettement supérieur…

Toujours est-il que la majorité municipale a bien été obligée de chercher des solutions à une situation aussi dégradée, fruit de décennies d’inactions. Dès février 2016, Jean-Claude Gaudin annonçait la nécessité de lancer un véritable « plan Marshall » pour tenter de réagir à un état de fait qu’il avait lui-même laissé se constituer, mandature après mandature.

L’école du Parc Kalliste (15e arrondissement) prétendument mitraillée à la Kalachnikov (photo © P. N. / La Provence)

A la veille de la rentrée de septembre 2017, le maire de Marseille a bien tenté une ultime manœuvre de diversion en dénonçant tout à trac des attaques à la Kalachnikov contre deux écoles des quartiers nord de la ville et en précisant qu’une dizaine d’établissements scolaires au moins avait été vandalisées pendant les vacances, histoire de suggérer que, confrontée à de tels actes de violence, la commune était bien incapable de faire face et que toute réparation revenait à colmater la fuite du tonneau des Danaïdes.

En l’occurrence, il s’est avéré que ces propos relevaient de la pure galéjade et Jean-Claude Gaudin s’est retrouvé la risée de toute la presse nationale, Canard enchaîné en tête, une fois que les forces de l’ordre eurent rétabli la vérité : nulle trace de dégradation à l’école de Font-Vert et pas la moindre vitre brisée non plus à celle du Parc Kalliste où le maire avait juré avoir relevé pas moins de 24 impacts d’arme de guerre…

Un extrait du Canard enchaîné du 6 septembre 2017

Après cette tentative piteuse, il a bien fallu trouvé autre chose et le Conseil municipal a donc voté ce lundi 16 octobre 2017, les crédits nécessaires pour le fameux Plan Marshall des écoles. Sauf que la méthode proposée, qui s’appuie sur le principe d’un partenariat public-privé (PPP, rebaptisé par certaines mauvaises langues « plan pour payer plus ») est pour le moins douteuse et rappelle furieusement le scandale du financement de la rénovation du stade Vélodrome pourtant vertement épinglé par la Chambre régionale des comptes.

Ruines du lycée Pailleron après son incendie en 1973 (photo © Georges Beutter / Paris Match / SCOOP)

Certes, l’ambition est au rendez-vous puisque le programme prévoit la destruction de 32 établissements obsolètes construits dans les années 1960 en structure métallique, à l’image du célèbre lycée parisien Edouard Pailleron dont l’incendie criminel en 1973 avait causé la mort de 20 personnes, et leur remplacement par 28 nouvelles écoles, ainsi que la construction de 6 établissements supplémentaires, en six ans.

Un programme qui nécessiterait d’emprunter pour couvrir le montant des travaux. Réalisé sous maîtrise d’ouvrage de la Ville de Marseille, le programme d’investissement coûterait à la collectivité pas moins de 950 millions d’euros, remboursement des emprunts et service de la dette compris, en intégrant également les frais d’entretien des bâtiments sur la période de l’emprunt. Mais c’est une autre voie qu’à choisie la majorité, celle du PPP qui consiste à faire financer la totalité du programme par un groupe de BTP qui se charge de la construction des nouveaux bâtiments et se rembourse ensuite largement en faisant payer un loyer à la collectivité pour l’utilisation des locaux.

Cette approche du PPP est très avantageuse pour les groupes privés de BTP qui en profitent pour faire travailler leurs propres entreprises à moindre coût, pour tirer profit des terrains libérés en centre ville afin de maximiser les droits à construire, qui chargent les coûts d’entretien facturés à la collectivité, et qui arrivent, avec la perception des loyers, à se faire rembourser jusqu’à deux fois, et parfois davantage, le montant réel de leur investissement. De fait, via la méthode du PPP et selon les propres estimations de la commune, le même programme coûtera à la collectivité au moins 100 millions supplémentaires comme cela a été annoncé en séance du Conseil municipal !

Le stade vélodrome rénové et les constructions annexes réalisées grâce aux droits à bâtir (photo © Bouygues Construction)

Dans ces conditions et sauf à soupçonner Jean-Claude Gaudin de vouloir favoriser les géants du BTP, on se demande bien pourquoi la Ville de Marseille s’engage dans une telle voie, malgré les multiples exemples de dérives constatées, toutes vertement critiquées par les différentes Chambres régionales des comptes. La réponse est malheureusement très simple : à force de laisser s’accumuler la quantité de travaux d’entretien nécessaires pour assurer le bon fonctionnement du patrimoine municipal, la Ville est dans l’incapacité d’emprunter la somme nécessaire pour engager un programme de réhabilitation à la hauteur des enjeux.

Dans ces conditions et à supposer que la collectivité ne puisse dégager davantage de ressources, quitte à rogner sur d’autres postes moins prioritaires, la sagesse voudrait qu’on étale les investissement et qu’on réalise les travaux par étape en fonction de ses capacités réelles d’endettement. Mais pour un maire qui vient de fêter ses 78 ans et qui a déjà annoncé qu’il ne se représentera pas en 2020, la solution des PPP ne présente que des avantages : bien sûr elle coûtera plus cher à la collectivité et bloquera pour longtemps toute capacité future d’investissement, mais elle permet d’inaugurer rapidement des chantiers tout en permettant de remplir les poches des entreprises privées amies. Et tant pis pour les générations futures qui auront à payer lourdement et longtemps les impérities de ce maire désinvolte…

L.V.