Archive for the ‘Europe’ Category

En Italie, les ponts se ramassent à la pelle…

16 août 2018

Les images spectaculaires de l’effondrement partiel, survenu mardi 14 août 2018, en fin de matinée, du viaduc autoroutier qui traverse la ville de Gênes en Italie, ont de quoi faire frémir… L’accident s’est produit alors que le secteur était soumis à de violents orages et certains témoins parlent d’un coup de foudre qui se serait abattu sur l’un des trois pylônes soutenant le pont, lequel s’est brutalement effondré, faisant basculer dans le vide une trentaine de véhicules qui ont été précipités 45 m plus bas, dans un amoncellement de blocs de béton et de ferrailles.

Le viaduc de Gêne après son effondrement partiel (photo © Antonio Calanni / AP)

Un bilan provisoire faisait état, quelques heures après la catastrophe, de 35 morts tous tombés du pont lors de son effondrement partiel sur 200 m de longueur. Tous n’ont pas eu la chance en effet, comme ce camion vert de la chaîne de supermarchés Basko, de pouvoir s’arrêter, pile avant le point de rupture du pont : son chauffeur en restera probablement traumatisé à vie, même si les photos de son camion, stoppé à quelques mètres seulement du vide béant, ont rapidement fait le tour du monde.

Le camion qui a pu s’arrêter juste à temps… (photo © Cyril Dodergny)

Ce pont autoroutier de l’A10, fréquenté chaque année par plus de 25 millions de véhicules et qui permet de franchir, au nord de Gênes, la vallée de la Polcevera, au-dessus de nombreuses voies ferrées et d’importantes zones industrielles, avait été mis en service en 1967. D’une longueur totale de 1182 m, cet ouvrage construit en béton précontraint et portant le nom de son concepteur, l’ingénieur italien Riccardo Morandi, est un pont à haubans, soutenu par trois pylônes dont le plus haut culmine à 90 m de hauteur.

Le pont Morandi à Gênes et son concepteur, Riccardo Morandi

Sitôt après l’accident, les politiques se sont déchaînés, fustigeant des années d’incurie en matière d’entretien du réseau routier et rugissant que les coupables allaient être sévèrement châtiés. « C’est l’exemple typique d’une carence de la maintenance qui ne devrait pas exister dans un pays civilisé comme l’Italie », a tonné le ministre Cinq Étoiles des infrastructures Danilo Toninelli, ainsi que l’a rapporté Le Figaro, tandis que Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur et leader de la Ligue, affirmait que « la sécurité des Italiens doit passer avant toute préoccupation pour le respect des lignes budgétaires imposées par Bruxelles », comme si la faute de cette catastrophe en incombait à l’Europe…

Il est vrai que les 26 400 km du réseau routier italien, surtout développé dans les années 1960-70, comme son homologue français d’ailleurs, auraient bien besoin de davantage de travaux d’entretien. Comme le soulignaient Les Echos en avril 2017, il faudrait mobiliser pas moins de 2,5 milliards d’euros par an pour en assurer la maintenance et la modernisation, alors même qu’en 2016, les dépenses effectivement engagées n’ont pas excédé 450 millions, et qu’elles étaient plutôt de l’ordre de 180 millions par an sur la période allant de 2007 à 2013 !

De fait, selon le Corriere della Serra, pas moins de 10 ponts routiers en Italie ont connu de sévères déboires depuis 2013, ce qui n’est guère rassurant… Le 18 avril 2017, c’était un pont du périphérique de Fossano, dans le Piémont, mis en service en 2000, qui s’écroulait, peu après l’effondrement, le 10 mars de la même année, d’un autre pont enjambant une autoroute près d’Ancône, entraînant la mort d’un couple d’automobilistes. Le 4 janvier 2015, c’était le viaduc de Scorciavacche, inauguré une semaine plus tôt sur la route reliant Palerme à Catane, en Sicile, qui devait être fermé à la circulation après qu’il se soit affaissé de plus de 50 cm. Et le 6 août 2018, c’est l’explosion spectaculaire d’un camion-citerne de GPL qui a entraîné l’effondrement partiel d’un ouvrage d’art sur la rocade à l’entrée de Bologne, ainsi que l’avait révélé la Dépêche.

Effondrement du pont de Fossano le 18 avril 2017 (photo © Costanza Bono / La Stampa)

En l’occurrence, et pour ce qui concerne le viaduc de Gênes, les informations distillées à ce jour font état plutôt d’un problème de conception. Un chargé de cours à l’Université de Gênes, Antonio Brencich, avait en 2016 largement alerté sur le sujet, considérant que, à la fin des années 1990, ce pont avait déjà coûté, en travaux de maintenance, 80 % du montant de son coût de construction, ce qui excède très largement les ratios généralement observés, et traduit une conception initiale défaillante.

Comme l’explique un article très document du Monde, cet ouvrage a connu dès l’origine des problèmes de planéité du tablier, du fait d’une sous-estimation des effets de retrait du béton. Ce défaut a pu être corrigé pour permettre d’assurer le trafic dans des conditions de confort et de sécurité acceptables, mais il se manifeste également par une micro-fissuration du béton, aggravé par l’effet des vibrations dues au trafic routier et provoquant des infiltrations d’eau qui viennent corroder les armatures, ce qui fragilise toute la structure même de l’ouvrage. Conçu pour durer 100 ans, le pont nécessite en réalité des opérations périodiques de réhabilitation lourde, dont le changement régulièrement des câbles de suspension.

Vestiges du viaduc effondré le 14 août à Gênes (photo © AFP)

Le professeur Brencich rappelle d’ailleurs que la conception assez originale de ce pont, qui se caractérise par des haubans en faible nombre (deux seulement par travée) et réalisés en béton armé précontraint alors que l’on utilise habituellement plutôt des haubans métalliques, n’a guère que deux autres équivalents dans le monde, tous issus du cerveau de Riccardo Morandi.

Le pont General Rafael Urdaneta sur le Maracaibo, conçu par Riccardo Morandi

Le premier, conçu en 1957, avait été construit en 1962 pour enjamber l’embouchure du Maracaibo, à l’ouest du Venezuela. Long de plus de 8,6 km et porté par des pylônes en béton armé culminant à 87 m de hauteur, il s’est partiellement effondré dès avril 1964 à la suite d’une collision malencontreuse avec un pétrolier, accident qui avait fait 5 morts et provoqué la rupture d’une des travées. Un autre pont du même type, encore intact à ce jour (croisons les doigts…) a été construit en 1971, pour enjamber le Wadi el Kuf, en Libye.

Dans le cas du viaduc de Gênes, la société autoroutière Autostrade per l’Italia, filiale du géant Benetton, qui gère l’ouvrage avait récemment lancé un appel d’offres de 20 millions d’euros pour de nouveaux travaux, prévoyant notamment le renforcement des câbles de certaines piles (dont celle qui s’est effondrée mardi) et au moment de l’accident, des travaux de maintenance étaient d’ailleurs en cours. En 2009, devant l’état de détérioration avancé de cet ouvrage, il avait même été sérieusement évoqué l’idée de le démolir au profit d’un nouveau contournement de Gênes par l’Ouest. Un projet qui avait fait l’objet d’une étude approfondie à partir de 2011, mais qui s’était heurté en 2013 à une opposition farouche de nombreux acteurs locaux dénonçant une nouvelle bétonisation.

Selon Les Dernières nouvelles d’Alsace, le 8 avril 2014, le Mouvement Cinq étoiles s’était même fendu d’un communiqué estimant alors que les accusations visant l’état de dégradation du pont Morandi relevaient purement et simplement « du conte de fées ». Un conte de fées qui a malheureusement tourné au cauchemar cette semaine….

L.V. 

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La Grèce toujours sous surveillance ?

12 juillet 2018

La Grèce va-t-elle enfin sortir la tête de l’eau après 8 années de réformes brutales et de politiques de rigueur imposées, bien malgré elle, par la Commission européenne et le FMI ? C’est en tout cas ce qu’ont claironné la plupart des médias à l’issue de l’accord qui a été trouvé le vendredi 22 juin aux petites heures du matin après 6 heures d’âpres négociations.

Alexis Tsipras et Jean-Claude Juncker en 2015 (photo ©AFP)

Le premier ministre Alexis Tsipras avait promis qu’il s’astreindrait à porter une cravate si un accord était trouvé sur la gestion de la dette grecque : c’est désormais chose faite et il va donc devoir en tirer les conséquences vestimentaires qui s’imposent à lui… Au vu de cet accord et selon le Courrier international, le journal grec de gauche Efimerida ton Syntakon, a en effet titré « Un bol d’air pour la dette », estimant que « La Grèce tourne la page, elle va retrouver sa souveraineté budgétaire et a obtenu un délai de dix ans pour rembourser les échéances de la dette arrivant à maturité. C’est une étape déterminante qui montre que la dette sera bientôt supportable ».

Une tutelle du FMI difficile à supporter par les Grecs (dessin signé Ysope)

Après neuf années de récession, la Grèce renoue effectivement avec une amorce timide de croissance, ce qui a permis aux nombreux médecins orthodoxes européens qui se penchaient sur son cas de réduire un peu la posologie du traitement de cheval qu’ils administraient. La Grèce a ainsi obtenu un délai de grâce de 10 ans pour commencer à rembourser une partie des prêts qui lui ont été accordés et elle recevra prochainement une toute dernière tranche d’aide pour un montant de 15 milliards d’euros dont 5,5 destinés à assurer le service de la dette, le reste permettant de constituer un « matelas financier » destiner à accompagner en douceur la sortie du programme d’ajustement structurel.

Finie donc, à compter du 20 août prochain, la mise sous tutelle de la Grèce qui avait dû l’accepter, contre son gré et malgré les véhémentes protestations de son ex ministre des finances, Yanis Varoufakis, lequel avait démissionné bruyamment du gouvernement au lendemain du référendum du 6 juillet 2015. La Grèce serait donc sauvée aux yeux de la plupart des analystes européens…

Une crise qui laisse de lourdes traces (dessin signé Lasserpe repris dans Les crises)

Dans quel état cependant ? Le taux d’endettement de la Grèce reste le plus élevé de tous les pays de la zone européenne, représentant 180 % de son PIB, et continue de croître d’année en année : passé de 109 % en 2008, lors du déclenchement de la crise grecque, il atteignait 172 % en 2011 au moment où le pays a dû de nouveau faire appel aux créancier du FMI et de l’UE, et 177 % l’an dernier…

Socialement, la Grèce reste bien mal en point. Il semblerait que le taux de chômage ait effectivement commencé à baisser depuis 2013, après avoir atteint des sommets effrayants : il était passé de 7,4 % de la population active en juillet 2008 à 27,9 % cinq ans plus tard, atteignant même 59,6 % chez les jeunes de moins de 25 ans. Depuis, le taux de chômage a diminué mais il reste supérieur à 20 %, le plus élevé de toute l’Union européenne, et encore au-dessus de 40 % pour les jeunes qui continuent de s’exiler massivement. Avec plus de 1 millions de chômeurs pour une population totale qui n’atteint pas les 11 millions d’habitants, la Grèce détient un bien peu enviable record !

Un plan d’austérité impitoyable (dessin signé Deligne)

Entre 2008 et 2013, les salaires ont baissé en moyenne de 32 % et le pouvoir d’achat a subi une érosion sans précédent de 40 %. Les retraités grecs ont subi leur 11ème réforme des retraites, se traduisant toujours par des baisses de revenus, et le nombre de fonctionnaires a été diminué d’un tiers. La plupart des biens de l’État ont été privatisés, même le port du Pirée ayant été refourgué aux Chinois. Les impôts et taxes ont subi des hausses successives spectaculaires.

Heureusement, il reste le tourisme… (dessin signé Chapatte)

Mais à part ça, tout va bien, comme s’en sont bruyamment félicité la plupart des dirigeants européens, notre ministre des finances, Bruno Le Maire en tête, estimant « que le problème de la dette grecque est désormais derrière nous ». De fait, le taux de croissance en Grèce a atteint 1,4 % en 2017 tandis que le budget grec affiche pour cette même année et pour la première fois depuis bien longtemps, un léger excédent de 0,8 % alors qu’il était en déficit de 15,1 % en 2009.

Un plan de sauvetage (légèrement) intéressé (dessin signé Mix & Remix)

La Grèce est donc officiellement guérie et va retrouver l’insigne privilège de pouvoir librement emprunter sur les marchés financiers mondiaux comme tout pays souverain qui se respecte…Le commissaire européen Pierre Moscovici l’a d’ailleurs clairement explicité en précisant bien qu’il serait désormais « indécent » d’imposer aux dirigeants grecs un dispositif « tatillon et intrusif ».

Pour autant, il a quand même cru bon d’indiquer, à toutes fins utiles, que l’Union européenne devra « s’assurer que les réformes sont mises en œuvre et que les politiques budgétaires continuent d’être saines ». Ce à quoi le Néerlandais Hans Vijibrief, tout nouveau président du Groupe de travail de l’Eurogroupe, a précisé que les responsables grecs devaient rester « stables politiquement et éviter de remettre en cause les réformes agréées ».

Au moins le message est clair : la Grèce vient de retrouver sa souveraineté économique et budgétaire mais reste pour le moins sous surveillance : pas question de refaire des bêtises…

L. V. 

Bilan énergétique mondial : le rapport qui fait honte !

8 juillet 2018

La société de conseil et d’études Enerdata, créée en 1986 à Grenoble et spécialisée dans l’analyse des données mondiales de consommation et de production énergétique, vient de publier son dernier bilan énergétique mondial, sous le titre peu rassurant « Un pas en arrière dans la transition énergétique ? »

Un titre un rien provocateur, deux ans et demi après la COP 21 qui s’était tenue à Paris en décembre 2015 et qui avait débouché sur un accord, présenté à l’époque comme historique et de nature à contenir la hausse du réchauffement climatique mondial d’ici 2100 dans la limite des 2°C. La France venait tout juste d’adopter sa « loi de transition énergétique pour la croissance verte », un bel oxymore pour nombre d’écologistes considérant qu’il faudrait au contraire plutôt s’orienter vers un objectif de décroissance progressive. Les objectifs affichés étaient ambitieux mais, moins de trois ans plus tard, le retour à la réalité est un peu moins glorieux…

Que dit donc ce bilan énergétique mondial qui porte sur l’année 2017 ? Il n’est certes pas exhaustif puisqu’il ne prend en compte que les pays du G20 (dont l’ensemble des pays européens), mais ceux-ci représentent néanmoins 80 % des émissions planétaires de gaz à effet de serre, ce qui est donc très largement représentatif.

Le premier élément à retenir est que la croissance s’est nettement accélérée en 2017 avec un taux de croissance économique moyen de 3,7 % pour cette année alors que ce taux n’était que de 3,5 % en 2016 et de 3,1 % sur la période 2005-2015. Les effets de la crise économique mondiale de 2008 s’estompent donc et on en revient à grands pas vers le business as usual !

Evolution de la consommation d’énergie par les pays du G20 (en pourcentage de croissance annuelle) – source © Enerdata

La demande mondiale d’énergie est par conséquence en hausse très sensible, de 2,1 % en 2017 contre 1 % seulement en 2016. Du coup, bien évidemment les émissions de gaz à effet de serre, qui stagnaient depuis 3 ans et avaient même reculé de 0,5 % en 2016 après avoir progressé de 1,6 % en moyenne annuelle entre 2005 et 2015, sont reparties à la hausse avec un bond de 2,1 % en 2017, confirmant s’il en était besoin, que toutes les belles promesses de la COP 21 n’ont pas connu le moindre début de mise en œuvre…

Curieusement, et malgré les rodomontades de Donald Trump qui s’est assis sans vergogne sur le traité de Paris et a tout fait pour relancer l’activité charbonnière, les États-Unis s’en sortent honorablement avec une stabilisation de leurs émissions de gaz à effet de serre en 2017 malgré une croissance soutenue. La Chine et l’Europe ne peuvent pas en dire autant, elles dont les émissions de gaz à effet de serre ont fait un bond de respectivement 2,1 et 1,9 % en 2017 !

En décembre 2015, chacun se félicitait de l’accord de Paris à l’issue de la COP 21, mais la mise en œuvre est bien loin des engagements de l’époque… (photo © Stéphane Bouissou / MEDDE)

Avec un tel constat, on s’écarte d’autant plus des objectifs vertueux du traité de Paris qui nécessitait de réduire en moyenne jusqu’en 2050 de 2,9 % chaque année nos émissions de gaz à effet de serre. Il faudrait maintenant mettre les bouchées doubles et viser plutôt une réduction annuelle de 3,5 % mais on n’en prend manifestement pas le chemin.

Après trois années successives de déclin, la consommation de charbon est repartie de plus belle et la demande mondiale tant en électricité qu’en gaz et même en pétrole a fortement augmenté en 2017, prouvant bien que, jusqu’à présent, l’humanité ne fait pas suffisamment d’effort en vue d’opérer la véritable transition énergétique qui s’imposerait si elle voulait vraiment contenir dans les limites viables le changement climatique global comme elle s’y était engagée en 2015…

Centrale thermique à charbon de Drax, dans le Yorkshire (Royaume-Uni), produisant 7 % de l’électricité de toute l’Angleterre

Curieusement, en Europe, les bons élèves de la classe, outre le Danemark et la Finlande qui ont réussi à réduire de près de 6 % leurs émissions de CO2 entre 2016 et 2017, sont à rechercher du côté du Royaume-Uni qui a baissé ses émissions de 3,3 % sur cette même période en adoptant des mesures fortes pour accélérer sa sortie du charbon.

Inversement, les plus mauvais élèves sont des pays tels que Malte, l’Estonie ou encore le Portugal, pourtant souvent cité en exemple pour son implication dans le développement des énergies renouvelables, mais qui ont connu une augmentation de plus de 11 % de leurs émissions de gaz à effet de serre en 2017. L’Espagne et les Pays-Bas ne s’en sortent pas très bien non plus avec une hausse supérieure à 6 % sur cette même période. Quant à la France et l’Allemagne, grandes donneuses de leçon en la matière, leurs émissions ont progressé respectivement de 2,2 et 2,4 % en 2017, soit davantage que la moyenne mondiale, ce qui n’est guère reluisant…

Nicolas Hulot : un bilan pour l’instant très mitigé du plan climat engagé en juillet 2017 (photo © Fabrice Coffrini / AFP)

Le ministre Nicolas Hulot a bien dû reconnaître lui-même, en tirant le bilan de la première année de sa feuille de route, vendredi 6 juillet 2018, que les résultats étaient bien loin de ses attentes. L’objectif de ce plan, annoncé il a un an était d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 avec quelques mesures phare comme l’arrêt de la vente des voitures diesel et à essence d’ici 2040 ou le passage de la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique à 32 % d’ici 2032.

Les chiffres communiqués par le CITEPA (Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique) confirment au contraire que la situation n’en finit pas de se dégrader avec notamment une augmentation des émissions dans le domaine des transports. Même si la flotte de voitures diesel diminue désormais de 70 000 unités par an, cela n’est aucunement significatif eu égard à l’importance du parc automobile qui est de 21 millions de voitures particulières en France !

Même dans le domaine de la production d’énergie, l’arrêt de plusieurs centrales nucléaires s’est traduit en 2017 par un recours accru au charbon. Or ce dernier, s’il ne participe qu’à hauteur de 2 % du mix énergétique français, représente encore 25 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur…

Il y a donc encore bien loin de la coupe aux lèvres et la France ne peut guère, jusqu’à présent et malgré tous ses efforts de communication en la matière, s’enorgueillir d’un engagement effectif dans la voie d’une transition énergétique réelle : encore un petit effort, Messieurs les Français !

L. V. 

Migrations : jusqu’où ira le cynisme ?

20 juin 2018

L‘Aquarius vient de faire les frais de la nouvelle politique anti-migrants des populistes italiens au pouvoir. Son errance maritime met en relief l’impuissance de l’Europe et fait craindre d’autres drames similaires, car les populistes tiennent malheureusement souvent parole… 

L’Aquarius, navire affrété par l’association SOS Méditerranée (photo © AFP)

L’Aquarius, le navire affrété par SOS Méditerranée et Médecins sans frontières, encore appelé « ambulance des mers », a commencé ses maraudes maritimes il y a tout juste deux ans… Il vient de rejoindre Valence le dimanche 17 juin, après 9 jours d’errance, pour procéder au débarquement de 630 migrants secourus le week-end dernier en Méditerranée centrale. Quelles leçons provisoires peut-on tirer de cette aventure ? Petit rappel des faits…

Dans la nuit du samedi 9 juin, l’Aquarius a procédé à 6 opérations en mer dont un sauvetage critique sous l’instruction du Centre de coordination des secours maritimes italien (IMRCC). C’est 630 personnes, dont 7 femmes enceintes et 123 mineurs non accompagnés, qui ont pu ainsi être mis en sécurité à bord. Parmi elles, 400 personnes avaient été transférées depuis des navires italiens.

Sauvetage de migrants naufragés par l’Aquarius (photo © Suzanne Friedel / SOS Méditerranée)

Quelques heures après que l’Aquarius eut reçu du IMRCC l’instruction de remonter vers un « port sûr » en Sicile, la presse faisait état d’une déclaration des autorités italiennes annonçant la fermeture des ports italiens et sollicitant les autorités maltaises pour prendre en charge le débarquement. Le soir même, l’Aquarius recevait du IMRCC l’instruction de s’arrêter dans les eaux internationales, à 35 milles nautiques de l’Italie et 27 milles nautiques de Malte.

Le navire est resté bloqué dans les eaux quelque part entre l’Italie et Malte, après que le gouvernement italien a soudainement déclaré vouloir fermer les ports aux migrants. Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur et leader du parti eurosceptique La Ligue, a expliqué dans les médias et sur son compte Facebook que l’Italie refuserait désormais au célèbre navire français d’accéder aux ports italiens. Selon lui, c’est aux autorités maltaises de s’en charger, puisque le bateau se trouve tout près de cette île, à mi-distance entre l’Italie et la Libye, et dans les eaux communes à Malte et à l’Italie. Mais les dirigeants maltais ont opposé un refus catégorique et énervé, en insistant sur la responsabilité italienne. Ils mettent en avant le fait que les secours de l’Aquarius ont été coordonnés par le Centre de coordination des secours maritimes italien à Rome. Il serait donc naturel que l’Italie accueille ces migrants, comme elle a l’habitude de le faire.

Matteo Salvini, le nouveau ministre de l’Intérieur italien

Or, le gouvernement italien fait actuellement ses premiers pas. Il veut marquer les esprits sur la question des migrants aussi bien à l’échelle européenne qu’au niveau national. Ce même jour, le 10 juin, avait lieu le premier tour des élections municipales. Alors que toute promotion politique était interdite, Matteo Salvini a pu en profiter pour faire valoir son message anti-migrants. Et, de fait, son parti semble avoir nettement progressé, donnant l’avantage au centre-droit dans plusieurs villes importantes, dont Brindisi, et carrément la victoire dès le premier tour à Trévise et Vicenza.

Le nouveau président du Conseil (Premier ministre), Guiseppe Conte, a déclaré le 10 juin que l’Italie était « abandonnée par l’Europe ». Il a pointé le fait que le pays a reçu 600.000 migrants d’Afrique ces cinq dernières années, soit beaucoup plus que les pays européens voisins. Matteo Salvini a remis une couche le lundi matin en déclarant que d’autres navires humanitaires risquent de ne pas être reçus dans les ports italiens. Des maires de certaines grandes villes portuaires, dont Palerme et Naples, ont déclaré accepter de recevoir des migrants, des propositions vaines puisque l’accueil suppose l’escorte des gardes-côtes italiens, qui dépendent du gouvernement. En même temps, un navire militaire italien a transporté 937 migrants à Catane en Sicile… « Malte ne bouge pas, la France repousse, l’Europe s’en fout », a-t-il ajouté sur sa page Facebook.

Face à cette ligne dure, la Commission européenne a réagi immédiatement en appelant à un règlement rapide en soulignant « l’impératif humanitaire ». Même vocabulaire employé par le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) de l’Organisation des Nations unies, évoquant la situation des migrants, qui sont « à court de provisions et qui ont besoin d’aide rapidement ».

Pedro Sánchez Pérez-Castejón, nouveau Président du conseil espagnol

Et, à la surprise générale, une invitation est finalement venue de Madrid, à l’autre bout de la Méditerranée : Le nouveau chef de gouvernement de gauche en Espagne, Pedro Sanchez, a déclaré dans l’après-midi du 11 juin qu’il était de son « obligation d’aider à éviter une catastrophe humanitaire » et d’offrir un « port sûr » aux migrants. Dans un communiqué envoyé à la presse, le socialiste qui représente un gouvernement minoritaire explique aussi que le grand port de Valence a été choisi. Une information que Guiseppe Conte et Matteo Salvini ont accueillie comme une « victoire », en remerciant les Espagnols pour cet « acte de solidarité européen ».

Le mardi 12 juin, après plus de 36 heures de stand-by et d’imbroglio diplomatique entre Malte et l’Italie, et alors que la situation des 630 rescapés menaçait de devenir critique, l’Aquarius a reçu instruction des autorités maritimes compétentes de mettre le cap vers le port de Valence, désigné comme « port sûr » suite à la proposition du gouvernement espagnol.

La distance entre l’Aquarius et Valence était alors de 760 miles marins, soit plus de 1 500 km. À une vitesse de croisière de 8 nœuds susceptible de varier en fonction des conditions météorologiques, au moins quatre jours de navigation étaient nécessaires avant que l’Aquarius ne rejoigne sa destination. Afin d’assurer la sécurité des rescapés et des équipes à bord pour cette longue traversée, 524 des 630 rescapés ont été transbordés sur deux navires italiens qui se rendent avec l’Aquarius jusqu’à Valence. En outre, des vivres ont été donnés par un navire de la marine maltaise puis par les autorités italiennes.

Un dessin de Jiho publié dans Marianne

Mais l’Aquarius n’est pas tiré d’affaire. Les migrants qui sont à son bord non plus. À cause des conditions de mer difficiles – un vent annoncé à 35 nœuds et des vagues de quatre mètres – il s’est dérouté. Au lieu de se diriger en ligne droite vers Valence, où il devait arriver samedi 17 juin, il longe les côtes orientales de la Sardaigne, rallongeant nettement le temps de voyage.

Voilà pour les faits. Les choses auraient-elles pu se passer autrement ?

Laurent Joffrin, directeur du journal Libération, a proposé un scénario alternatif dans sa lettre politique du 14 juin : « Devant cette situation, qui n’est guère conforme à la dignité humaine, ni aux règles maritimes reconnues par tous, le gouvernement français accepte d’accueillir le navire dans un port de la Corse, qui n’est guère éloignée, comme on sait, de la Sardaigne. Conformément à la proposition avancée par les responsables corses, les migrants sont accueillis, soignés, et leur situation juridique est examinée selon les lois en vigueur. Certains peuvent rester en Corse, d’autres sur le continent, d’autres encore se rendre à Valence, d’autres enfin n’auront pas vocation à s’installer en Europe, selon les procédures habituelles. Saisissant l’occasion, répondant à l’émotion suscitée par l’affaire, les grands pays européens, à la demande de la France, se réunissent en urgence à Bruxelles et ouvrent une conférence destinée à dégager une position commune équilibrée, entre l’accueil nécessaire et la régulation inévitable du flux d’immigration. Si certains – les pays de l’Est notamment – refusent tout compromis, les pays attachés à l’Union et aux principes qui le fondent concluent un accord entre eux autour de règles humaines et raisonnables. Fruit de concessions réciproques, l’accord sera inévitablement critiqué. Mais au moins, l’Europe aura montré sa volonté commune et mis fin à l’impuissance qu’elle affiche en cette matière depuis plusieurs années »

Querelle entre Emmanuel Macron et Matteo Salvini, un dessin de Placide

Et Laurent Joffrin conclut : « Mais c’est un rêve. Entre cynisme et hypocrisie, on obligera l’Aquarius à une longue et éprouvante navigation alors que le bon sens voudrait qu’il puisse gagner le port le plus proche. Politiquement, l’Union aura démontré son inexistence dans ce dossier, laissant les Etats membres réagir en ordre dispersé et les partisans de la fermeture des frontières triompher. »

Cette situation de bras de fer est une première, à en croire Fabienne Lassalle, directrice adjointe de SOS-Méditerranée : « Nous n’avons jamais été ainsi bloqués. Jusqu’au samedi 9 juin, tout se passait comme d’habitude. Nous avons mené une opération de sauvetage près des côtes libyennes, assez difficile d’ailleurs, en nous organisant avec le Centre de coordination des secours italien. »

Au Secours catholique en France, très investi dans l’accueil des migrants, on perçoit l’invitation espagnole comme un geste qui allait dans le bon sens. Mais sans pour autant se faire d’illusions. « Il y a toujours une absence totale de coordination au niveau européen, estime Juliette Delaplace, chargée de projets accueil et droits des étrangers. La politique italienne s’inscrit dans une logique de vouloir repousser les demandeurs d’asile. Mais cette politique n’est pas rationnelle. Le nombre de migrants qui arrivent en Italie est en baisse de 76 %. Jusqu’au 1er mai cette année, 9567 personnes ont été accueillies. Un chiffre à comparer aux 41.000 personnes accueillies au 1er mai l’année dernière. »

L’Aquarius à Marseille en février 2016 (photo © FD / La Marseillaise)

Autre question : face à l’urgence de l’Aquarius, la France, qui est plus près de l’Italie que l’Espagne, aurait-elle pu proposer un port d’accueil ? « Bien sûr, elle aurait pu le faire ! assure Juliette Delaplace. Mais le gouvernement français n’a fait aucune proposition. Il a préféré la fermeté à l’humanité. » De même, les maires de Marseille, Nice, Toulon et d’autres villes maritimes sont restés muets devant l’urgence. Il y a cependant une exception : en Corse, le président du conseil exécutif de l’île, Gilles Simeoni, et le président de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, ont proposé d’accueillir l’Aquarius. Cette annonce a été faite le 12 juin au matin, alors que SOS-Méditerranée venait d’accepter l’offre espagnole.

Benjamin Stora et Hervé Le Bras pointent les aspects saillants de cet épisode. Voici leurs propos recueillis par Delphine Tanguy pour La Provence (16 juin 2018) : « La construction européenne, déjà bien chaotique, se voit entravée par la montée des populismes et la solidarité défaillante entre États ».

Le silence de la France, après la fermeture des ports italiens, était déplorable car il laissait paraître la réalité depuis quatre ans : celle de l’hypocrisie française sur la question migratoire. Certains faits divers deviennent ainsi importants quand ils révèlent, comme ce qui vient de se passer avec L’Aquarius, quelque chose de bien plus large et diffus.

Dessin de Kak, publié dans ResistanceInventere

Que l’Italie ferme ainsi sa frontière aux damnés de la mer, c’est un grand tournant en Europe, car les populistes tiennent malheureusement souvent parole… On peut accuser la France d’être hypocrite sur la question migratoire, mais elle n’a jamais, elle, fermé officiellement ses frontières ! Néanmoins à Vintimille, et à Briançon, nous empêchons les réfugiés de quitter l’Italie.

Quand Salvini accuse la France d’hypocrisie, c’est une façon de dire : « Vous empêchez bien, vous, les migrants de passer la frontière sans base légale, dans l’espace Schengen ». Mais derrière cette affirmation de sa politique xénophobe, le premier objectif de Salvini, c’est la renégociation des accords de Dublin (qui imposent aux réfugiés de déposer leur demande d’asile dans le premier pays européen qu’ils ont traversé), qui font porter le choc migratoire aux seuls pays du Sud. Les Italiens veulent que les demandes d’asile soient déposées dans le pays où les réfugiés veulent s’établir : cela peut sembler assez logique…

Il est inquiétant de constater à quelle vitesse la situation s’est dégradée, en Italie, en Hongrie, en Autriche, l’Allemagne où on entend parler à nouveau de l’Axe ! En France, Macron ne veut pas être doublé par les populistes. Il n’a pas tort car ce sont les seuls qui le menacent, puisqu’une partie de la droite, avec Wauquiez, est elle-même devenue populiste. Cette course à l’échalote est dramatique car on devient populiste pour freiner le populisme ! Le résultat, c’est donc… le populisme, de toute manière. C’est dommage car on pourrait trouver une façon de gérer ensemble 100 000 réfugiés dans un espace commun de 500 millions d’habitants.

Un dessin de Jiho publié dans Marianne

Pourtant la France prend sa part dans l’acceptation des demandes d’asile (selon les chiffres d’Eurostat, elle demeure néanmoins sous la moyenne européenne avec 3,4 titres de séjour accordés pour 1000 habitants,). C’est, contrairement à l’Italie ou à l’Espagne, un pays dont l’histoire est de longue date liée à l’immigration. Il faut élargir la focale et la durée pour juger ce qui se passe aujourd’hui…

L’Europe est empêtrée dans ses contradictions, entre fermeture et tradition de l’hospitalité. Le dilemme européen se cristallise bien ici. Et la montée des populismes est un signal fort, qu’on ne peut plus ignorer et qui inquiète. Mais à quand une grande conférence européenne sur ce seul sujet ? A quand une politique commune ?

Il y a bien dans notre société française, des solidarités, un engagement sur cette question migratoire. Ce que fait SOS Méditerranée, mais aussi Réseau éducation sans frontières par exemple, mériterait d’être porté par les politiques, qui ont peur de leurs opinions publiques. Cela ferait tomber les imaginaires de la peur.

L’impuissance de l’Europe donne le sentiment de faire la courte échelle aux extrémistes irresponsables et fanfarons. Elle pourrait au contraire travailler sur les négociations avec les États émetteurs de réfugiés : plus de 60 % sont déboutés du droit d’asile : il faut que l’on progresse sur leurs réadmissions, dans un accord avec les États où chacun trouverait un intérêt. L’Europe pourrait également descendre d’un échelon, en soutenant des initiatives locales d’accueil. Les sensibilités nationales seraient alors moins titillées…

Il n’est jamais simple d’accueillir et de partager, mais « jamais dans l’histoire, lorsqu’il fallut accueillir une part du monde, la société ne s’est effondrée ni même affaiblie » (Christiane Taubira).

S. J.

Les tribulation d’un Groenlandais à Marseille…

15 juin 2018

Fin mai 2018 se tenait au palais du Pharo à Marseille le 97ème congrès de l’ASTEE, l’Association scientifique et technique pour l’eau et l’environnement, laquelle avait invité, en ouverture de son grand raout annuel, un soi-disant expert groenlandais venu expliquer doctement aux 400 congressistes, tous professionnels du domaine de l’eau et de la gestion des déchets, comment ses ancêtres vikings avaient dû abandonner les terres du Groenland à la fin du XVe siècle, un peu avant que Christophe Colomb ne découvre l’Amérique.

L’expert en question n’était en réalité qu’un acteur jouant le rôle d’un universitaire groenlandais, venu retracer devant un parterre d’experts français de l’eau et de l’environnement, un fait historique un peu tombé dans les oubliettes de l’Histoire mais dont le rappel ne manque pourtant pas d’intérêt en ces temps où l’on parle beaucoup de transition énergétique et d’adaptation au changement climatique.

Le Saga Siglar, copie d’un navire viking découvert au Danemark

Petit retour en arrière donc, jusqu’en l’an de grâce 983 (ou à peu près car les dates varient selon les sources). A cette date, comme le rappelle un article de Science et Avenir, un certain Erik le Rouge, débarque sur les côtes du Groenland à la tête d’un groupe de quelques centaines de Vikings en provenance de l’Islande et qui ont fait la traversée sur leurs navires aux proues sculptées de monstres marins. L’aventure n’est pas sans danger comme le relatent les sagas scandinaves puisque 11 des 25 navires de l’expédition sombrent en route.

Le « pays vert » (Green Land) où ils abordent n’est pas si verdoyant que son nom l’indique mais plutôt inhospitalier, orné d’un maigre tapis de bruyère arctique et partiellement recouvert d’une épaisse calotte glaciaire. On est alors à l’optimum climatique médiéval qui permet la survie de quelques pâturages herbeux et de saules clairsemés, aujourd’hui quasiment disparus, mais c’est quand même un territoire particulièrement rude où s’installent ces pionniers qui ne peuvent s’en remettre pour leur survie qu’à Thor, Odin ou encore Jésus puisque certains viennent depuis peu de se convertir au christianisme.

Vestiges de l’église viking de Brattahild, près de la ferme d’Erik-le-rouge

Malgré ces difficultés, les Viking fondent deux colonies distinctes, l’une au sud de l’île et l’autre à 400 km au nord, près de Nuuk, la capitale actuelle, leur population atteignant sans doute autour de 5000 individus à son apogée. Les colons scandinaves qui sont venus avec leur bétail développent un peu d’élevage. Mais les recherches archéologiques les plus récentes montrent qu’ils vivent en réalité surtout du commerce. Les bateaux vikings qui desservent régulièrement le territoire permettent d’exporter les fourrures de renards arctiques et d’ours polaires, mais surtout les défenses de morses et de narval dont l’ivoire était particulièrement prisé au Moyen-Age.

Figurines de jeu d’échec en ivoire du Groenland, retrouvées en Ecossse

En échange, les colons font venir pour leurs besoins le blé qu’ils n’arrivent pas à faire pousser sur l’île à cause de la brièveté de la période estivale, mais surtout le bois et le fer qui sont inexistants sur place. Mais malgré cette relative prospérité liée au commerce, la vie est rude d’autant que le climat est de plus en plus froid au cours du Petit âge glaciaire : à partir du milieu du XIIIe siècle, les glaciers progressent sensiblement au Groenland. Les Viking ont de plus en plus de mal à poursuivre leurs activités d’élevage et se tournent davantage, pour se nourrir, vers les produits de la mer, poissons et phoques en particulier, qui finissent par constituer 80 % de leur alimentation.

En 1367, le navire qui desservait régulièrement le Groenland fait naufrage et il ne sera pas remplacé de sitôt, laissant les colons vikings dans un isolement fatal. Il faut dire qu’entre-temps l’Europe a découvert l’ivoire des éléphants d’Afrique qui remplace avantageusement celui des morses…

Avec le refroidissement climatique, les Vikings du Groenland se retrouvent désormais confrontés à un autre groupe ethnique, les Inuits, venus du Canada pour se réfugier sur des terres plus hospitalières.

Inuit du Groenland avec ses chiens

Contrairement aux Viking, les Inuits sont parfaitement adaptés à ces terres glacées. Ils maîtrisent parfaitement la chasse hivernale au phoque, lorsqu’il s’agit de découper un trou dans la banquise, technique que les Viking ignorent et qui rend leur subsistance si précaire durant les longs hivers. Leurs igloos et leurs tentes sont nettement plus confortables que les huttes en pierres sèches où s’abritent les Vikings. Leurs kayaks légers et effilés leur donnent une extrême mobilité et en font de redoutables chasseurs et pêcheurs. Ils s’habillent de cuirs et de fourrures, beaucoup plus faciles à se procurer que les lainages des Vikings. Leurs armes sont taillées dans l’os et l’ivoire local, certes moins efficaces que celles en bois et en fer des Scandinaves, sauf que celles-ci viennent rapidement à manquer lorsque les liaisons maritimes s’espacent. Les Inuits n’ont pas besoin de tourbe ou de bois pour se chauffer et s’éclairer, préférant pour cela plutôt la graisse animale.

En kayak au milieu des icebergs

Les Vikings méprisent souverainement ces Esquimaux avec leur anorak graisseux et leurs armes rudimentaires. Ils se gardent bien de les côtoyer de trop près, ce qui ne leur permet pas de s’approprier leurs techniques de chasse et leur mode de vie. Du coup, leur isolement et leurs difficultés d’adaptation au climat local les rend particulièrement vulnérables. Contre toute attente, ce sont donc les Inuits qui prennent le dessus tandis que les Vikings finissent par disparaître. Les derniers contacts écrits avec la colonie groenlandaise datent de 1408 et il semble que la colonie se sont complètement éteinte autour des années 1450, sans qu’on sache très bien si les derniers colons survivants ont été rapatriés vers la mère patrie où s’ils sont morts sur place.

Vestiges d’une implantation viking à Gardar, dans l’Est du Groenland

La disparition des Vikings du Groenland, racontée notamment dans l’ouvrage intitulé Effondrement, publié en 2006 par Jared Diamond, est emblématique de ces situations de crise où une population a besoin de s’adapter à un monde en profonde mutation, climatique mais aussi sociale, économique, technologique. En l’occurrence, ils n’ont pas réussi à s’imposer durablement sur ce territoire arctique, malgré les exploits guerriers et la formidable expansion dont ont su faire preuve ces populations qui avaient, entre le IXe et le XIe siècle, pillé et colonisé une bonne partie de l’Europe.

Plus frustres et plus aptes à tirer profit des ressources locales, les Inuits au contraire, ont réussi à traverser les siècles et à coloniser durablement le Groenland. De là à conclure que l’adaptation au changement climatique nécessitera d’abandonner quelques-uns de nos préjugés et certains acquis de notre civilisation, voire de sacrifier une part de notre confort auquel nous sommes tant habitués, il y a un grand pas que l’on se gardera bien évidemment de franchir, quoique…

L.V. 

 

Va bene in Italia ?

27 mai 2018

Décidément, la vie politique italienne n’en finit pas de surprendre : rien n’est simple dans ce pays héritier d’une longue tradition démocratique, où les joutes politiques ont toujours su mobiliser les foules, mais dont les dernières péripéties électorales interpellent toute l’Europe.

Matteo Renzi annonçant sa démission de la présidence du Conseil, le 4 décembre 2016 (photo © Andreas Solaro / AFP)

Les récentes élections générales qui se sont tenues en mars 2018 pour renouveler les 630 membres de la Chambre des Députés et les 315 sénateurs, suite à une dissolution anticipée du Parlement fin 2017, confirment en tout cas ce sentiment de complexité. Le Parti démocrate de centre-gauche, dirigé par Matteo Renzi, qui avait démissionné fin 2016 de son poste de Président du Conseil à la suite d’un référendum perdu, laissant alors la place à Paolo Gentiloni, a subi un revers sévère avec moins de 23 % des suffrages exprimés.

C’est la coalition de centre-droit qui est arrivée en tête de ce scrutin, avec 37 % des voix, mais avec des fortunes très diverses entre sa composante Forza Italia de l’inoxydable Silvio Berlusconi, sortie très affaiblie de ce scrutin, et sa composante de la Ligue, classée à l’extrême-droite et dirigée par le nationaliste et europhobe Matteo Salvini, qui a fait un carton, lui qui considérait en 2016 l’euro comme « un crime contre l’humanité », rien de moins…

Ceci étant, le parti qui a obtenu le plus de voix à lui seul, avec près d’un tiers des suffrages exprimés et un très fort ancrage électoral dans la moitié sud du pays, est l’inclassable Mouvement 5 étoiles ou M5S (Movimento cinque stelle). Créé en 2009 par l’ancien humoriste Beppe Grillo et dirigé depuis 2017 par le jeune député de Campanie Luigi Di Maio, ce « non-parti » anti-système, qui prône la démocratie participative, la lutte contre la corruption et s’inquiète fortement des vagues migratoires auxquelles fait face l’Italie, remporte ainsi un succès incontestable.

Classé a priori plutôt à gauche malgré ses positions vaguement xénophobes et souvent franchement démagogiques, on aurait pu s’attendre à ce que le M5S s’allie naturellement avec le Parti Démocrate pour former une coalition de gouvernement. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Dessin de Plantu publié dans Le Monde le 24 mai 2018

Après de longues tractations, les parlementaires italiens ont finalement élu, le 24 mars dernier, les présidents des deux Chambres, ouvrant la voie aux consultations pour la formation du futur gouvernement. C’est ainsi un membre historique du M5S, Roberto Fico, qui a accédé à la présidence de la Chambre des députés tandis que le Sénat est revenu à une proche de Silvio Berlusconi, Elisabetta Alberti Casellati, une catholique traditionaliste experte en droit ecclésiastique, devenue ainsi la première femme présidente du Sénat italien.

Dès lors pouvaient commencer les tractations pour la formation d’un gouvernement, sous l’égide du Président de la République, Sergio Mattarella. Toutes les autres hypothèses ayant été écartées, c’est finalement un attelage assez hétéroclite constitué du M5S et de la Ligue qui est chargé de former ce nouveau gouvernement, sur la base d’un accord qui repose principalement sur une aversion commune de la politique économique européenne, des promesses de baisses d’impôts, d’abaissement de l’âge de la retraite et de mise en place d’un revenu minimum, ainsi qu’une volonté partagée de mettre un coup d’arrêt à l’immigration.

Giuseppe Conte, le nouveau Président du Conseil italien (photo © Vincenzo Pinto / AFP)

C’est le juriste Giuseppe Conte, un avocat et professeur de droit novice en politique, qui est ainsi chargé depuis le 23 mai 2018, après 80 jours d’intenses tractations et 48 heures d’hésitation de la part du Président de la République, de former le nouveau gouvernement italien, sous le regard plutôt inquiet des autres pays européens, guère rassurés de voir arriver aux commandes de la troisième puissance économique de la zone euro, un attelage aussi hétéroclite d’eurosceptiques assumés et dont le programme consiste pour l’essentiel à creuser les déficits par des dépenses non financées.

Comme l’écrit Libération, « après le Brexit, les velléités d’indépendance de la Catalogne, l’affaiblissement de la chancelière allemande pour cause de trop grande générosité à l’égard de réfugiés fuyant la guerre et la misère, l’essor des nationalistes et des xénophobes en Hongrie et en Pologne, (…) voici que l’extrême droite arrive au pouvoir en Italie dans un improbable attelage (…). On a beau avoir l’optimisme chevillé au corps, l’avenir paraît soudain bien sombre. Le seul espoir, c’est que cette nouvelle entaille dans le projet commun serve d’électrochoc. »

Dessin de Kak, publié dans l’Opinion

Le verdict est sans doute excessif et à tout le moins prématuré. Il n’en reste pas moins que l’arrivée au pouvoir en Italie d’un parti d’extrême-droite, viscéralement opposé aux politiques d’austérité et d’accueil migratoire prônées par l’Union européenne, annonce de forts risques de tangage à un an des prochaines élections européennes, d’autant que cette arrivée a été bruyamment applaudie par des partis ouvertement nationalistes comme celui de Viktor Orban, au pouvoir en Hongrie depuis 2010.

Dessin de Gros, publié dans Marianne le 25 mai 2018

Ce petit séisme politique italien a aussi de quoi inquiéter les économistes orthodoxes européens car le pays est l’un des plus endettés d’Europe avec une dette publique évaluée en 2017 à 2263 milliards d’euros, soit un peu plus que la France mais pour un PIB sensiblement inférieur, ce qui représente un taux d’endettement de 131 % du PIB, presque autant que la Grèce… Et l’on se souvient encore du bras de fer lors de l’arrivée au pouvoir de Syriza en 2015 puis des vains efforts d’Alexis Tsipras pour desserrer le joug de la politique d’austérité ! Nul doute donc que les relations entre Rome et Bruxelles risquent de se tendre dans les mois qui viennent.

Espérons du moins que cette nouvelle crise, qui vient encore fissurer la construction du fragile équilibre européen, se traduira par un sursaut de la part des autres pays européens afin d’infléchir les politiques menées ces dernières années et qui se traduisent, à chaque élection, par un rejet de plus en plus marqué de la part des populations…

L.V.  

Les Albanais se pressent à Marseille

7 mai 2018

Lorsqu’on évoque les populations migrantes qui se pressent à nos frontières pour demander l’asile politique, on a tous en tête les pays victimes de la guerre civile comme la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan, la Libye, le Soudan ou encore l’Érythrée où le Président Afwerki, au pouvoir depuis 1993 sans qu’il y ait eu de nouvelles élections depuis cette date, s’assoit ouvertement sur les libertés individuelles et les droits de l’homme.

Et pourtant, c’est d’un État européen tout proche, l’Albanie, que proviennent la majorité des demandeurs d’asile politique qui frappent à notre porte. Un pays considéré comme « sûr » par les autorités françaises et européennes, une démocratie parlementaire, membre de l’OTAN et membre associé depuis 2006 de l’Union européenne, candidat officiel depuis 2009 à une adhésion à l’UE.

L’Albanie, un pays si proche de nous… (source © Toute l’Europe)

L’histoire de ce petit état du nord des Balkans est complexe. Charles d’Anjou, le frère de Saint Louis, se proclama même roi de ce pays en 1272. Tombée aux mains des Ottomans au 15e siècle, il fallu attendre 1912 pour que l’Albanie retrouve son indépendance. Occupée par l’Italie en 1939, l’Albanie connaîtra à partir de 1944 et jusqu’en 1991 un des pires régimes staliniens qui ait existé, personnifié par Enver Hoxja, chef du gouvernement et premier secrétaire du parti communiste albanais. Pendant plus de 40 ans, le pays a vécu en quasi autarcie et sous la terreur permanente avec plus de 8000 condamnés à mort et des milliers d’habitants enfermés dans des camps.

Le pays lui-même est peu étendu, plus petit que la région PACA, et présente un relief très montagneux, peu propice à l’agriculture, même si la moitié de la population vit encore de cette activité. L’économie y est globalement peu prospère et le salaire minimum, qui représentait 155 € par mois début 2017, y est le plus bas d’Europe. Le taux de chômage y est officiellement de 16,8 %,mais s’élève à 33 % chez les jeunes selon la Banque mondiale.

Vue de Tirana, capitale de l’Albanie avec le parc Rinia (source © Intelligent Community)

La population n’atteint même pas 3 millions d’habitants dont un tiers vivent dans la capitale Tirana. Et on estime que l’Albanie est le pays d’Europe qui subit le plus fort taux d’émigration. En 2006, le nombre de ressortissants albanais vivant à l’étranger était ainsi estimé à plus de 900 000 et cette émigration ne cesse d’augmenter, se traduisant par une baisse constante de la population malgré un taux naturel d’accroissement très supérieur à la moyenne européenne.

Demandeurs d’asile albanais à Valence en décembre 2016 (photo © Betrand Gaudillère / ITEM pour Le Monde)

Concentré surtout vers la Grèce et l’Italie à la fin des années 1990, malgré de nombreux retours consécutifs à la crise de 2008, l’émigration albanaise s’est ensuite tournée massivement vers l’Allemagne, surtout à partir de 2010, date à laquelle a été supprimée l’obligation d’un visa pour permettre aux Albanais de pénétrer dans l’espace Schengen. En 2015, ce sont ainsi plus de 50 000 Albanais qui ont demandé l’asile politique outre-Rhin. Mais la quasi totalité d’entre eux reçoit désormais une réponse négative et seuls 0,4 % des dossiers sont acceptés.

C’est ce qui explique que depuis 2016, la France soit devenue une destination privilégiée : sur les quelques 20 000 demandes d’asile déposés cette année là en Europe par des migrants albanais, chiffre estimé par Amnesty International, 7 432 l’ont été sur le territoire français et ce chiffre est même monté à 7 630 pour l’année 2017.

Bien évidemment, seule une infime minorité de ces demandes est satisfaite, de l’ordre de 6,5 % selon l’OFPRA (source citée par l’Express) et uniquement pour des cas particuliers justifiant de véritables persécutions individuelles, liées notamment à des questions de violences conjugales, de persécutions touchant des minorités ethniques ou sexuelles, et de menaces mafieuses. Car l’Albanie, comme le Kosovo voisin, outre son extrême pauvreté qui justifie l’essentiel de ce mouvement migratoire, connaît aussi une corruption endémique, une tradition séculaire de vendetta et une violence généralisée liée à l’emprise très forte de systèmes mafieux, à la tête de trafics de drogues et autres activités clandestines développés dans toute l’Europe.

Famille albanaise déboutée du droit d’asile à Auch en octobre 2015 (source © La Dépêche)

On assiste donc depuis quelques années à un véritable déferlement d’Albanais qui viennent chercher asile en France. En 2013, plusieurs centaines de migrants, principalement albanais mais pour certains venus aussi du Kosovo voire d’Arménie, avaient ainsi défrayé la chronique en se regroupant sous un pont autoroutier près de la gare de Perrache à Lyon, alors que leurs dossiers de demande d’asile étaient en cours d’examen.

Des centaines de demandeurs d’asile sous un pont à Lyon en octobre 2013 (photo © Romain Lafabregue / afp.com)

Aujourd’hui, les familles sont logées dans des hôtels ou des logements de façon provisoire, et les enfants sont scolarisés en attendant la réponse définitive à leur demande d’asile. Elles perçoivent par ailleurs une indemnité pour subvenir à leurs besoins. Lorsque leur demande est rejetée, ce qui le cas de la grande majorité des cas, ces aides sont supprimées. Les familles peuvent alors demander de bénéficier d’une aide au retour (transport). Beaucoup de familles ne l’acceptent pas et font le choix de rester, dans des conditions de très grande précarité et en situation d’illégalité par rapport à la loi française. Une situation des plus préoccupantes pour les nombreuses associations qui s’efforcent de leur venir en aide.

Centre de rétention administrative du Canet à Marseille

Quelle autre solution à un tel problème sinon la nécessité d’accroître l’aide politique et économique à ce petit pays d’Europe afin d’y inciter sa jeunesse à rester sur place plutôt que de tenter l’aventure sur les routes d’Europe ? Une aventure qui se termine trop souvent en tragédie comme l’a encore rappelé le décès d’un jeune migrant albanais, suicidé en décembre dernier dans sa chambre du centre de rétention administrative du Canet à Marseille : l’émigration n’est jamais un long fleuve tranquille…

L.V.  

Vers une privatisation des barrages hydroélectriques ?

21 avril 2018

Voilà une information qui a fait le buzz dans tous les médias, de Libération à La Dépêche du midi, en passant par le blogger Ludo Torbey dont la vidéo d’Osons causer sur le sujet fait un tabac : Macron ose s’attaquer à notre patrimoine hydroélectrique et veut privatiser les barrages d’EDF, pour le plus grand bénéfice des multinationales, Total en tête, mais aussi les Allemands EON et Vattenfall, l’Italien Enel, le Canadien Hydro-Québec, voire des entreprises chinoises qui vont donc s’emparer de nos grands barrages, fleurons du génie industriel français.

Un véritable cauchemar pour les 160 000 salariés d’EDF dont 21 000 dans le secteur de l’hydroélectricité, et principalement les syndicalistes de la CGT qui ont été les premiers à monter au créneau après avoir appris, à l’occasion d’une réunion intersyndicale à Matignon le 7 février dernier, de la bouche de Thibaud Normand et Antoine Peillon, conseillers énergie du Premier ministre, que la France avait fini par céder aux exigences de la Commission européenne et acceptait d’ouvrir à la concurrence certaines des 433 concessions hydroélectriques françaises, et ceci dès 2018.

Barrage EDF de Sainte-Croix sur le Verdon, mis en service en 1974 (source © photothèque EDF)

On dénombre en France de l’ordre de 2300 installations hydroélectriques dont 433 donc qui relèvent du régime de la concession car d’une puissance supérieure à 4,5 MW. Elles totalisent à elles-seules 95 % de la puissance installée, soit de l’ordre de 24 GW. La part de l’hydroélectricité dans le mix énergétique français est relativement modeste, autour de 12 % (deux fois moins qu’au Portugal par exemple), même si l’hydroélectricité représente plus des deux tiers de l’énergie renouvelable produite en France.

Quoi qu’on en dise, la France reste totalement dépendante de la filière nucléaire pour son alimentation électrique et EDF fait tout pour que cette situation perdure, s’opposant de toutes ses forces à la volonté politique de réduire la part du nucléaire, refusant obstinément de fermer ces centrales même en fin de vie.

Or sur ces 433 concessions hydroélectriques, l’entreprise EDF en gère près de 85 %, le reste se partageant entre la CNR (Compagnie nationale du Rhône) et la SHEM (Société hydro-électrique du Midi). La CNR, créée en 1933, privatisée en 2001 et premier producteur français d’énergie exclusivement renouvelable est détenue principalement par le groupe public Caisse des Dépôts et des collectivités territoriales, avec comme actionnaire de référence minoritaire ENGIE (ex GDF-Suez). La SHEM, également producteur d’énergie 100 % renouvelable et lointaine héritière de la Compagnie des chemins de fer du Midi est aussi une filiale d’ENGIE.

C’est cette position dominante, quasi exclusive, d’EDF sur le parc hydroélectrique français, que l’Union européenne conteste depuis des années, prônant pour une ouverture à la concurrence. Car, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les barrages en question n’appartiennent pas à EDF mais à l’État qui en a financé la construction (un gros investissement puisque l’on considère qu’il faut de l’ordre de 1 milliard d’euros pour aménager de quoi produire 1 GW).

Marcel Paul, syndicaliste et résistant, ministre de la production industrielle dans le gouvernement de Charles de Gaulle et instigateur de la création d’EDF-GDF en 1946

A l’époque où la plupart de ces barrages ont été construits, juste après la guerre, EDF était un service public, créé en 1946 sous l’impulsion du ministre et ancien résistant Marcel Paul avec un statut d’établissement public à caractère industriel et commercial. Bénéficiant alors d’un régime de monopole, EDF a pu s’arroger la quasi-totalité des concessions hydroélectriques, pour des durées de 75 ans.

Depuis, on s’est rendu compte que les situations de monopole jouaient rarement en faveur de l’usager ou du consommateur. La loi Sapin, adoptée en 2013 pour tenter de lutter contre les pratiques de corruption, a réduit la durée des délégations de services publics précisément pour éviter les dérives liées aux rentes de situation. En parallèle, l’ouverture progressive du marché de l’électricité à la concurrence sous l’impulsion politique de l’Union européenne et la transformation du statut d’EDF, devenue en 2004 une société anonyme cotée en bourse, ont radicalement changé la donne.

Certes, EDF reste détenue à près de 85 % par l’État français, ses autres actionnaires étant pour l’essentiel des investisseurs institutionnels (majoritairement étrangers). Mais l’entreprise se comporte désormais comme un champion de l’ultralibéralisme qui semble avoir totalement tourné le dos à ses valeurs initiales, ouvrant des filiales dans des paradis fiscaux, refusant de développer les énergies renouvelables, confiant la maintenance de ses centrales nucléaires à près de 20 000 sous-traitants en situation de grande précarité, exigeant sans cesse de nouvelles hausses des tarifs de l’électricité tout en amassant de juteux bénéfices.

EDF, fortement critiquée pour la gestion peu durable de son parc électronucléaire

Et l’hydroélectricité participe pour beaucoup à la constitution de ces bénéfices puisqu’on estime qu’ils s’élèvent à 1,25 milliards par an du seul fait de l’exploitation des concessions hydroélectriques depuis longtemps amorties, au point que l’électricité produite ainsi ne coûte de 20 à 30 € le MWh, contre 50 € le MWh d’origine nucléaire. Ces bénéfices sont principalement réinvestis à l’étranger et notamment au Royaume Uni où EDF a racheté British Energy en 2008 et lancé fin 2016 la construction des deux réacteurs nucléaires très controversés d’Hinkley Point, pour la modique somme d’au moins 21 milliards d’euros.

En 2010, l’État français avait annoncé une première vague d’appels d’offres pour la reprise de certaines concessions hydroélectriques mais sans jamais y donner suite. Au contraire, les concessions d’EDF déjà arrivées à échéance avaient été subrepticement rallongées moyennant quelques menus travaux supplémentaires de maintenance des ouvrages, au point qu’en octobre 2015, la commissaire européenne chargée de la concurrence, Margrethe Vestager, a adressé à Laurent Fabius, alors ministre des affaires étrangères et responsable à ce titre des questions européennes, un courrier pour l’informer de l’ouverture d’une enquête sur les concessions hydrauliques accordées en France à EDF.

Travaux de rénovation sur le barrage de Sarrans sur la Truyère en 2014 après vidange complète de la cuvette (source © L’Usine nouvelle)

Depuis, les acteurs français jouaient la montre alors que d’autres pays européens dont l’Allemagne avaient dès 2011 obtenu de sortir leurs barrages hydroélectriques du champ de la directive européenne sur les concessions, au même titre que les centrales nucléaires sont exclues du domaine concurrentiel car relevant d’activités « d’importante vitale ».

A l’époque, la France était déjà en position de faiblesse à cause de son taux d’endettement colossal totalement dérogatoire aux critères de Maastricht. Et désormais il se murmure que si le gouvernement a été contraint de céder aux injonctions de Bruxelles c’est pour faire baisser la pression contre le maintien des aides publiques françaises à l’agriculture…

Barrage de Bort-les-Orgues, sur la haute vallée de la Dordogne, mis en service en 1952 (source © Corrèze tourisme)

Toujours est-il que l’on annonce dès 2018 la remise en concurrence de certaines concessions hydroélectriques dont les barrages de Haute-Dordogne, celui de Beaufortain en Savoie et celui du Lac Mort en Isère. Les autres concessions suivront progressivement jusqu’en 2050, au fur et à mesure que les concessions initiales arriveront à échéance, conformément aux conventions signées initialement mais qu’EDF espérait bien ne jamais voir appliquer : dura lex, sed lex…

L.V. 

Coca-Cola se jette à l’eau…

14 avril 2018

Un dessin signé Nagy

Décidément, ces commerciaux sont vraiment trop forts, ou les consommateurs trop crédules ! Voilà que le géant de l’agro-alimentaire, la firme créée à Atlanta en 1885, The Coca-Cola Company, à l’origine de moult scandales de corruption, d’actions musclées de lobbying et d’études pseudo-scientifiques mensongères, voilà que cette société multinationale s’apprête à vouloir vendre aux Français de l’eau en bouteille au prix astronomique de 2,80 € le litre !

Voyant en effet les ventes de ses sodas stagner dans les pays européens où le marché est depuis longtemps saturé, la société cherche à se diversifier. Elle a déjà investi dans le domaine du bio avec les thés et infusions Honest et Fuze Tea. Mais son calcul vise surtout le marché de l’eau en bouteille, particulièrement florissant notamment en France où la consommation par habitant d’eau en bouteille est la deuxième du monde ! En 2015, la vente d’eau embouteillée en France représentait un chiffre d’affaire colossal de 2 milliards d’euros, avec une croissance estimée à 4,9 % pour l’année 2017, tant en volume qu’en valeur.

Un dessin d’Olivero

C’est incontestablement une victoire impressionnante des rois du marketing que d’avoir ainsi réussi à instiller aux Français l’idée que les eaux vendues dans des bouteilles en plastiques sont meilleures que celle qui sort du robinet alors que cette dernière est nettement plus contrôlée et infiniment moins chère.

En tout cas, Coca-Cola a bien repéré qu’il y avait là des bénéfices à engranger et s’apprête donc à venir tailler des croupières aux trois grands groupes qui se partagent actuellement 80 % de ce marché juteux. Nestlé Waters caracole en tête des ventes avec notamment ses marques d’eaux minérales Perrier, Vittel, Hépar ou encore Contrex, suivi de près par Danone, propriétaire entre autres des marques Evian, Badoit ou Volvic. Le troisième larron est le groupe Neptune qui commercialise par exemple Vichy Célestins, Saint-Yorre ou Pierval.

Mais Coca-Cola, troisième producteur mondial d’eau en bouteille, est prêt à en découdre et il met donc un pied sur le marché hexagonal en lançant la commercialisation de son eau en bouteille Smartwater après trois ans d’étude de marché. Lancée en 1996 aux États-Unis, puis en 2014 au Royaume Uni, cette marque, bien que vendue 5 fois plus cher que ses concurrents, s’est rapidement imposée sur le marché américain où elle truste 63 % des ventes, tandis que chez nos voisins anglais elle a déjà conquis 11 % de parts du marché en moins de 4 ans.

Un succès commercial d’autant plus étonnant qu’il s’agit d’une eau captée à la source de Morpeth, une ville du Northumberland, dans le nord de l’Angleterre, mais cette eau naturelle est ensuite distillée par évaporation puis reconstituée en y introduisant des sels minéraux, ceux-là même que le processus de distillation a éliminés. Une véritable aberration en matière de traitement d’eau, qui explique d’ailleurs le coût particulièrement élevé de cette eau totalement artificielle. Mais cela ne semble guère gêner les consommateurs qui retiennent seulement l’argument commercial de la purification à outrance…

Dès le mois d’avril, les consommateurs français qui ne regardent pas à la dépense trouveront donc, pour l’instant uniquement dans les magasins de la chaîne Monoprix, les bouteilles étiquetées Smartwater. De contenance 600 ml, ces bouteilles seront vendues au prix exorbitant de 1,40 € le flacon pour l’eau plate, et jusqu’à 1,75 € pour l’eau gazeuse. Un vrai luxe quand on compare avec l’eau du robinet qui revient en moyenne à moins de 4 € le mètre cube, soit 0,4 centimes le litre…

Dasani, l’eau en bouteille de Coca-Cola qui a fait un flop en Europe

Rien ne dit que le succès commercial sera au rendez-vous, d’autant que Coca-Cola a déjà subi un échec cuisant sur le marché européen. C’était en mars 2004. La firme d’Atlanta venait de dépenser 20 millions d’euros en budget publicitaire pour préparer l’ouverture du marché français à accueillir son eau en bouteille vendue sous la marque Dasani.

Un beau succès commercial aux USA où cette marque introduite en 1999 avait réussi à se placer parmi les eaux les plus vendues, mais un véritable accident industriel au Royaume Uni où la compagnie américaine se trouvait alors confrontée à une levée de bouclier totalement inattendue malgré le matraquage publicitaire qui avait accompagné l’arrivée de Dasani Outre-Manche. Il faut dire que les commerciaux américains ne faisaient pas dans la dentelle, présentant leur « pure eau plate » vendue en petite bouteille bleu clair comme un véritable concentré de pureté, contrairement aux eaux douteuses distribuées au robinet.

Le hic, c’est que l’eau en question, vendue 1,40 € la bouteille de 500 ml, n’était ni plus ni moins que de l’eau du robinet acheminée directement à l’usine Coca-Cola de Sidcup, située dans la banlieue londonienne, par le réseau public géré par Thames Water, une compagnie britannique de distribution d’eau, laquelle facture cette même eau à 0,4 centimes le demi-litre. La compagnie de service public en question ne s’est bien entendu pas privée de faire remarquer que le procédé frisait l’escroquerie…

Coca-Cola a certes fait valoir que l’eau en question subissait une purification supplémentaire par osmose inverse avant ajout de sels minéraux. Mais quand, de surcroît, la firme a été contraint de retirer de la vente 500 000 bouteilles en raison d’un taux de bromates supérieur aux normes britanniques autorisées, elle a alors préféré jeter l’éponge et renoncer à introduire son eau en bouteille Dasani tant en France qu’en Allemagne, se limitant à y commercialiser l’eau minérale issue de la source belge de Chaudfontaine acquise par les Américains en 2003.

A l’époque, la firme Coca-Cola s’était même vu décerner le prix Ig Nobel (prononcez « ignoble » en anglais, un prix satirique attribué chaque année par le magazine scientifique Annals of Improbable Research) de chimie 2004 « pour son usage de la technologie avancée pour convertir l’eau contaminée de la Tamise en Dasani, une eau minérale embouteillée… qu’il a fallu finalement retirer des étalages, pour présence d’un produit cancérigène ». Une distinction dont la firme d’Atlanta se serait sans doute bien passée mais que chacun a déjà oubliée… Vive le marketing !

L.V. 

Le Bulgare et la cigogne

30 mars 2018

Décimées dans les années 1970, date à laquelle les populations de cigognes blanches avaient quasiment disparu du sol français, sous l’effet cumulé des pratiques agricoles, de la pollution, de la chasse mais aussi des épisodes de sécheresse en Afrique, ces populations d’échassiers migrateurs, désormais protégés en France depuis 1981, se sont peu à peu reconstituées.

Nids de cigognes sur les toits alsaciens

Alors qu’il ne subsistait que 11 couples nicheurs recensés sur le sol national en 1974, principalement en Alsace, les efforts menés depuis pour réintroduire l’espèce mais surtout protéger son habitat en restaurant certaines zones humides ont porté leurs fruits puisque l’on comptait en France plus de 1600 couples en 2010.

Pour autant, certaines régions d’Europe orientale restent nettement plus attractives pour ces oiseaux migrateurs que l’on voit arriver au printemps et repartir à l’automne pour leur migration africaine. Ainsi, on estime que plus de 50 000 cigognes, soit 20 % de la population mondiale connue, passent l’été en Pologne. Sciences et Avenir cite ainsi en exemple le petit hameau de Zywkowo situé à l’extrême nord du territoire polonais, tout près de l’enclave russe de Kaliningrad : dans les années 1960, on y dénombrait 120 habitants et 20 cigognes, mais désormais les chiffres se sont inversés et les rares habitants restés sur place consacrent tout leur temps à entretenir les mares et installer des plateformes sur leur toit pour faciliter l’accueil de ces migrateurs africains.

Nid de cigognes à Zywkowo en Pologne (source © Sciences et Avenir)

Et la Pologne n’est pas le seul pays d’Europe de l’Est à se montrer aussi accueillant envers ces populations émigrées, malgré les dérives nationalistes de ses responsables politiques. C’est une dépêche de l’AFP, relayées par plusieurs médias dont le Point, qui s’en est fait récemment l’écho : en Bulgarie, les premières cigognes arrivées en mars en pleine vague de froid polaire, se sont retrouvées littéralement congelées et ont dû être secourues par les habitants du cru.

Safet Halil, un employé de voirie quinquagénaire de Zarista, au nord-est de la Bulgarie, s’est ainsi distingué en recueillant au bord de la route cinq cigognes blanches aux ailes gelées. Il les a transportées dans sa demeure, par ailleurs fort modeste, a allumé le poêle pour les réchauffer et leur a acheté du poisson. Deux jours plus tard, les cigognes étaient toujours installées dans leur foyer d’hébergement provisoire, profitant de l’hospitalité du Bulgare au grand cœur avec qui elles avaient manifestement sympathisé, poussant même la familiarité jusqu’à lui donner quelques coups de bec amicaux.

Safet Halil et les cigognes qu’il héberge à domicile (photo © Dimitar Dilkoff / AFP)

Et le cas n’est pas isolé puisqu’une quarantaine d’habitants de la région l’auraient imité, récupérant de nombreuses cigognes en détresse du fait de la vague de froid et des chutes de neige qui ont sévi toute la semaine dernière dans ce secteur. Mises à l’abri dans des garages et des hangars agricoles, nombre de cigognes ont ainsi pu être sauvées. Une situation peu courante et qui a suscité de nombreux échanges sur les réseaux sociaux dans un pays où la population de cigognes est en hausse puisque le dernier recensement effectué en 2016 fait état de plus de 6000 de ces volatiles soit 1000 de plus qu’en 2010 : un afflux migratoire sans précédent mais dont les Bulgares se réjouissent.

Puissent tous les populations de migrants en provenance de régions africaines bénéficier d’un accueil aussi chaleureux dans nos contrées…

L.V. 

Saint-Petersbourg se protège contre les inondations

5 mars 2018

Saint-Petersbourg, la Venise du Nord…

Deuxième plus grande ville de Russie après Moscou, et ancienne capitale de l’empire russe entre 1712 et 1917, Saint-Petersbourg fait partie de ces grandes villes perpétuellement soumises au risque d’inondation. Édifiée à l’initiative de Pierre-le-Grand, en 1703, dans le delta marécageux de la Néva, au fond du golfe de Finlande, et souvent surnommée « la Venise de la Baltique », la ville se caractérise, comme la capitale vénitienne, par ses multiples canaux qui relient pas moins de 42 îles.

Située à une altitude moyenne de 2 à 4 m eulement au dessus du niveau de la mer, dans un secteur où la nappe phréatique affleure une bonne partie de l’année, la ville est particulièrement sujette au risque d’inondation. En 2003, on en dénombrait officiellement 295 depuis sa création, trois siècles plus tôt, dont pas moins de 44 depuis 1980, en moins de 25 ans !

Inondation à St Petersbourg le 13 décembre 1903 (source © Le Petit Journal)

Celle de 1777 est restée célèbre car immortalisée par un tableau du peintre Constantin Flavitski, intitulé « La princesse Tarakanova, emprisonnée dans la forteresse Pierre-et-Paul au moment de l’inondation », représentant la fille d’Elisabeth 1e de Russie acculée par la montée des eaux dans sa cellule. Mais d’autres crues et en particulier celle de 1824 qui fit entre 200 et 500 victimes, ont été bien plus spectaculaires encore.

C’est d’ailleurs après cette inondation de 1824 que l’ingénieur Piotr Basen commença à étudier l’esquisse d’un barrage destiné à protéger la ville contre les inondations. La particularité de ce site est en effet que les inondations sont provoquées par les difficultés d’écoulement de la Néva lorsque le vent d’ouest, soufflant depuis la Mer Baltique, empêche les eaux du fleuve de s’écouler et les refoule vers l’amont, provoquant des débordements sur la ville.

L’île de Kotline au centre de la baie de la Néva

Les premiers travaux du barrage destiné à protéger Saint-Petersbourg contre les inondations ont commencé en 1979 et ont consisté à relier à la terre ferme l’île de Kotline qui se situe au centre de la baie de la Néva, contrôlant l’entrée du port de Saint-Petersbourg et abritant la ville fortifiée de Kronstadt. En décembre 1984, l’île était ainsi reliée à la rive nord du golfe de Finlande par une digue continue. Mais très rapidement les Russes se sont rendus compte que cette quasi fermeture de la baie transformée ainsi en un vaste marécage, causait d’irrémédiables dégâts à l’environnement, empêchant la bonne évacuation vers le large des eaux usées issues de la ville.

Face à ce désastre écologique annoncé, il a fallu solliciter l’expertise des ingénieurs néerlandais et d’un bureau d’études britannique (Halcrow Group), ainsi que l’appui financier de la Banque européenne d’investissement pour rectifier le tir. Les travaux ont repris en 1990 et se sont achevés en 2011. L’ouvrage ainsi opérationnel est désormais constitué d’une digue de 25,4 km de longueur dont 23 km en remblais, d’une hauteur de 8 m et surmontée par une autoroute à 6 voies qui facilite la desserte de l’île et permet de relier les deux rives du golfe de Finlande.

Vue du chantier en 2002 (source © wandering camera)

La digue est munie de deux passes navigables permettant le passage des navires, ainsi que de 6 ouvrages hydrauliques larges de 300 m chacun et permettant le libre passage de l’eau. En cas d’alerte, lorsque les eaux du golfe se gonflent sous l’effet du vent d’ouest, les portes et les vannes sont refermées et le barrage se transforme en barrière hermétique, protégeant la ville contre le reflux des eaux.

Comme à la Nouvelle Orléans, ce type d’infrastructure hydraulique gigantesque est controversée et son efficacité à long terme reste à démontrer face aux effets induits du changement climatique. Les Russes ont longtemps plaisanté avec le sujet, prétendant que l’effet du réchauffement climatique ne pouvait être que bénéfique sous leurs latitudes, permettant enfin d’envisager un jour la culture de bananes dans la toundra.

Effets des gigantesques incendies de l’été 2010 à Moscou (photo © Natalia Kolesnikova / AFP / Getty Images)

Mais en 2010, la sécheresse estivale fut à l’origine de gigantesques incendies dont les fumées causèrent plus de 10 000 victimes dans les environs de Moscou, ce qui fit prendre conscience à certains de la gravité du phénomène, d’autant qu’en 2012 un autre événement, lié à une élévation du niveau de la Mer Noire, se traduisit par de gigantesques inondations dans la ville de Krymsk, avec cette fois plus de 200 morts à la clé. Et ce n’est pas fini puisque les scientifiques russes se retrouvent désormais confrontés à d’autres risques liés en particulier à la fonte du pergelisol, avec ses phénomènes induits non seulement en matière de stabilité des infrastructures, mais aussi en matière de risque sanitaire, avec la perte observée en 2016 de plus de 2500 rennes exterminés par une épidémie d’anthrax sibérien dans la péninsule de Yamal.

Chercheurs russes intervenant sur l’épidémie d’anthrax en 2016, péninsule de Yamal (source © Russian MOE)

Du coup, certains commencent à s’inquiéter quant à la vulnérabilité de la ville de Saint-Petersbourg face à ce risque insidieux. Même si les quartiers les plus anciens (et les plus touristiques) de la ville sont désormais relativement bien protégés contre les coups de mer par ce fameux barrage achevé en 2011, on continue d’observer une montée lente mais inexorable du niveau de la mer, de l’ordre de 1 à 2 mm par an, qui s’accompagne d’une érosion des zones côtières (de l’ordre de 50 cm par an en moyenne) et d’une réhausse progressive du niveau des nappes souterraines, menaçant insidieusement toutes les infrastructures vieillissantes de la ville historique.

Les chercheurs du Karpinsky Russian Geological Research Institute s’intéressent de près à ce phénomène d’érosion côtière qui grignote peu à peu les constructions situées en bordure du golfe et préconisent des méthodes de lutte plus adaptées, basées davantage sur l’apport de sable que sur des barrières rigides en béton dont les effets induits sont souvent néfastes. Comme sur la côte aquitaine, c’est toute une stratégie qui est en train de se mettre en place pour sauver la ville contre la lente mais inexorable montée des eaux liée au changement climatique qui ne fait plus rire personne, même à Saint-Petersbourg…

L.V.  

France-Allemagne : l’analyse de Thomas Piketty

27 février 2018

Thomas Piketty en conférence à Washington le 15 avril 2014 (crédit photo © Ivan Couronne / AFP)

Est-il besoin de présenter Thomas Piketty ? Docteur en économie de l’École des hautes études en sciences sociales et directeur d’études dans cette même institution après avoir été fondateur et premier directeur de l’École d’économie de Paris en 2006, cet économiste engagé, spécialiste des inégalités économiques, s’est notamment fait mondialement connaître pour la parution en 2013 de son ouvrage intitulé Le Capital au XXIe siècle, une somme de plus de 1000 pages qui le conduisit à donner de nombreuses conférences mondiales très remarquées y compris aux États-Unis.

Proche du Parti socialiste, il s’était engagé comme conseiller économique de Ségolène Royal lors de la campagne présidentielle de cette dernière en 2007, avant de soutenir François Hollande en 2012, pour reconnaître néanmoins sa forte déception a posteriori, allant jusqu’à estimer que « le gouvernement fait exactement le contraire de ce qu’il faudrait ». En 2015, il fait partie, avec Joseph Stiglitz des économistes qui conseillent le candidat du Labour britannique Jeremy Corbyn, et en 2017 on le retrouve dans l’équipe de campagne de Benoît Hamon, favorable à « un revenu universel crédible et audacieux ».

Les idées que soutient Thomas Piketty, en faveur notamment d’une réduction des inégalités par une réforme fiscale ambitieuse via une imposition progressive basée sur l’ensemble des revenus effectifs, ne font certes pas l’unanimité et suscitent même un rejet viscéral de la part des tenants du néolibéralisme, allergiques à toute idée de redistribution des richesses. Une chose est sûre pourtant, rares sont ceux qui contestent la compétence de cet économiste reconnu et ses analyses font souvent autorité.

Ainsi, l’un des articles publiés sur son blog en janvier 2017 et intitulé « De la productivité en France et en Allemagne » a conservé toute son actualité et mérite d’être lu en détail pour préciser certaines de nos idées reçues quant au fameux différentiel de compétitivité entre les deux pays moteurs de la construction européenne. Il n’est pas question ici d’évoquer toute la richesse du raisonnement mais on retiendra néanmoins à titre d’illustration trois ou quatre idées parmi d’autres.

Première affirmation, qui heurtera sans doute certains adeptes du déclinisme à la française : la productivité des économies mesurées en rapportant le PIB (c’est-à-dire la valeur totale des biens et services produits dans un pays au cours d’une année) au nombre total d’heures travaillées (salariés et non-salariés confondus) est quasiment identique en France et en Allemagne, comme d’ailleurs aux États-Unis. Elle représente environ 55 euros par heure travaillée en 2015, et est de plus de 25 % supérieure à celle enregistrée au Royaume-Uni ou en Italie, et près de trois fois plus élevée qu’en 1970 (après prise en compte de l’inflation et du niveau des prix dans les différents pays).

PIB par heure travaillée en parité de pouvoir d’achat et en euros 2015 (source © T. Piketty)

Contrairement à ce que certains voudraient faire croire, la France fait donc partie des quelques pays à forte productivité, de tels taux n’étant en effet dépassés que dans certaines économies très spécifiques basées sur la rente pétrolière (Norvège ou Émirats Arabes Unis par exemple) ou sur les paradis fiscaux (comme le Luxembourg).

Plus instructif encore, on observe que jusque dans les années 1970, la productivité américaine était très supérieure à celle des économies européennes, France comprise. Si la France et l’Allemagne ont pu grosso modo rattraper leur retard dès la fin des années 1980, c’est pour l’essentiel en ayant investi massivement dans l’éducation de leur population en généralisant l’accès à l’enseignement secondaire puis supérieur, avec plus de réussite que nos voisins britanniques et italiens, et davantage d’équité aussi que nos concurrents américains… Comme quoi, miser sur l’éducation est une nécessité absolue !

Nombre d’heures travaillées par an et par emploi (source © T. Piketty)

Deuxième idée intéressante qui ressort de cette analyse de Thomas Piketty : si le PIB par habitant est supérieur aux États-Unis qu’en Europe où il est finalement très comparable entre la France, l’Allemagne et le Royaume Uni (de l’ordre de 3000 € par mois et par personne), c’est parce que le volume d’heures travaillées y est très différent.

Thomas Piketty (crédit photo © Ekko von Schwichow)

Si l’on rapporte le nombre d’heures travaillées au nombre d’emplois, on observe ainsi que ce chiffre est en diminution régulière depuis les années 1970 en France et plus encore en Allemagne (où le phénomène est encore accentué par le développement du temps partiel imposé) alors qu’il est resté nettement plus élevé au Royaume Uni et surtout aux États-Unis. Les 1500 heures travaillées actuellement en moyenne par an en France correspondent peu ou prou à 35 heures hebdomadaires pendant 44 semaines alors que la durée des congés aux USA n’a quasiment pas augmenté depuis les années 1980, ce qui traduit une différence notable de choix de société.

Troisième notion évoquée dans cette analyse : le taux d’emploi par habitant qui, en France, stagne autour de 42 % alors qu’en Allemagne il s’accroit régulièrement depuis le début des années 2000 pour s’approcher désormais de la barre des 50 %. Ce décrochage très significatif de l’emploi en France depuis une quinzaine d’années est particulièrement significatif chez les moins de 25 ans et les plus de 55 ans, reflétant des faiblesses manifestes et inquiétantes en matière de formation professionnelle, de structuration du tissu industriel, de gouvernance des entreprises, mais aussi de financement de la protection sociale.

Dernier point qui mérite aussi d’être cité, sans prétendre tout dévoiler de cette analyse comparative très complète développée ici par Thomas Piketty : la question de l’excédent commercial allemand qui depuis les années 2000 représente toujours plus de 5 % de son PIB, atteignant même jusqu’à 8 % en 2015. Une situation totalement inédite pour un grand pays développé.

Le port à containers d’Hambourg, porte ouverte vers l’exportation

Le Japon a connu lui aussi dans les années 1980 des périodes d’excédent commercial qui lui ont permis d’accumuler des liquidités destinées à anticiper le vieillissement de sa population mais est depuis revenu à l’équilibre et présente même actuellement de nouveau une situation de léger déficit. Au même titre que la France d’ailleurs qui oscille régulièrement entre léger excédent et déficit modéré, alors que les États-Unis se distinguent depuis les années 1980 par un déficit chronique rendu possible par le rôle particulier de leur monnaie qui leur permet de rendre tolérable leur situation d’endettement financier permanent.

Reste que cette situation très particulière d’excédent commercial paraît peu durable à terme car elle suppose d’une part que les autres pays puissent absorber un tel excédent et d’autre part que l’Allemagne soit capable d’investir de manière judicieuse les liquidités ainsi accumulées, ce qui ne semble guère être le cas. La logique voudrait que le pays investisse désormais de manière plus significative dans les salaires (longtemps gelés), dans la consommation et dans l’investissement en Allemagne, afin de rééquilibrer son économie : un véritable défi pour la chancelière Angela Merkel qui peine toujours à former un gouvernement de coalition, cinq mois après les dernières élections législatives, mais un défi aussi pour la construction européenne et la solidité du tandem moteur franco-allemand !

L.V.  

Alimentation : les consommateurs passent à l’action !

12 février 2018

Dessin signé JM

En France, un tiers des adultes sont en surpoids et 7 millions de Français sont considérés comme obèses, ce qui représente quand même 15 % de la population. Et le phénomène n’arrête pas de s’aggraver : en 1965, seuls 3 % des enfants d’âge scolaire étaient obèses alors que cette proportion atteignait 13,3 % en 2000 et ne cesse de croître depuis. Une situation d’autant plus inquiétante que l’obésité acquise avant l’âge de 5 ans persiste ensuite à l’âge adulte. On reste certes loin des chiffres de nos amis canadiens où 26 % des enfants sont considérés en surpoids tandis que 36 % des adultes présentent de l’embonpoint et 25 % sont classés obèses. Reconnue comme maladie chronique depuis 1997 par l’OMS, l’obésité est devenue un problème majeur de santé publique.

Pourtant, en matière nutritionnelle, les principes à respecter sont simples et identifiés depuis bien longtemps. Sur le plan quantitatif, il s’agit de fournir à son corps de quoi équilibrer les dépenses énergétiques qui dépendent de différents facteurs dont l’activité physique, mais qui correspondent grosso modo à 2500 Cal/jour pour un homme et autour de 2000 pour une femme. Et sur le plan qualitatif, il est bien connu qu’il convient d’éviter de grignoter entre les repas et qu’il vaut mieux privilégier la consommation de fruits et légumes et limiter les apports en lipides, sel et sucres. Des règles de base que l’école comme les messages de santé publique n’arrêtent pas de rabâcher.

Composition des plats préparés : des listes de composants à rallonge… (source © Bien-être et fitness)

Seulement voilà : autant il est facile de faire des choix alimentaires sains lorsque l’on achète des produits bruts pour les cuisiner soi-même, autant la tendance est désormais de consommer pour l’essentiel (à 70 % dans un pays comme la France) des produits transformés, issus de l’industrie agro-alimentaire, et préparés principalement à base d’ingrédients peu coûteux et présentant des caractéristiques nutritionnelles déplorables : riches en calories, en graisses, en sucres et en sel, mais pauvres en fibres, en vitamines et en sels minéraux…

Le professeur Serge Hercberg (source © Observatoire des aliments)

Pour faire face à ce véritable fléau de santé publique et guider les consommateurs dans leurs achats, l’épidémiologiste Serge Hercberg, expert en nutrition à l’INSERM et président du Plan national nutrition santé, lancé en 2006, préconise depuis 2014 d’adopter un code couleur ultra simple permettant de classer de A (produit le plus favorable sur le plan nutritionnel) à E des aliments transformés, en se basant sur l’analyse de la composition de 100 g du produit, analyse qui prend en compte d’une part les nutriments jugés favorables (fibres, protéines, fruits et légumes) et d’autre part ceux à limiter (acides gras saturés, éléments caloriques, sucres, sel).

Ce code couleur ultra simple et très pédagogique pour les consommateurs, dénommé Nutri-Score, permet de comparer d’un seul coup d’œil dans les rayons du supermarché, la pizza surgelée ou le paquet de céréales qui présente la meilleure qualité nutritionnelle.

Une véritable hérésie pour les entreprises de l’agro-alimentaire et la grande distribution qui se battent bec et ongles depuis des années pour empêcher l’adoption d’un tel dispositif. Il faut lire les discours du président de l’ANIA, l’Association nationale des industries agro-alimentaires, pour voir avec quelle mauvaise foi les industriels du secteur s’acharnent à démonter une telle approche de santé publique afin de préserver leurs intérêts : « l’ANIA maintient son opposition à tout dispositif d’étiquetage nutritionnel simpliste reposant uniquement sur un code de couleurs et une approche médicalisée et théorique de l’alimentation. L’équilibre alimentaire d’un individu ne peut pas se réduire à une pastille de couleur sur un produit. Ces systèmes de notation nutritionnelle stigmatisent injustement les aliments car ils reposent sur des calculs théoriques prenant en compte 100 g de produit sans en distinguer la consommation réelle  par les consommateurs. »

Dessin signé Esclandre, publié dans Le querelleur

Comme toujours en la matière, les patrons du secteur préfèrent mettre en avant des démarches volontaristes basées sur la communication. Comparer la valeur nutritionnelle de deux produits en analysant la composition d’une même masse de référence de 100 g est une catastrophe à leurs yeux car le résultat est évidemment incontestable et pas forcément à leur avantage. En revanche, laisser libre cours à l’imagination de leurs équipes d’experts en marketing pour démontrer que, ramené à une « portion », leur produit est parfaitement adapté aux besoins du consommateur, voilà qui leur plaît davantage car laissant la porte ouverte à toutes les interprétations…

Histoire de gagner du temps en espérant que la pression retombe, les industriels ont donc réussi à bloquer le dispositif en 2015 et imposé aux pouvoirs publics une expérimentation en vraie grandeur et en conditions réelles d’achat, dans une soixantaine de points de vente répartis dans 4 régions. Cette expérimentation, qui s’est déroulé au dernier trimestre 2016, a porté sur 1200 produits référencés et a mis en concurrence 4 dispositifs différents d’affichage, dont deux très synthétiques basés sur un code à 4 (Sens) ou 5 couleurs (Nutri-Score) et deux autres plus analytiques et plus complexes, ayant la préférence des industriels et de la grande distribution car incompréhensibles pour le commun des mortels !

Les codes couleurs expérimentés fin 2016 (source Isa-conso)

Cette expérimentation s’est bien entendu accompagnée d’une vaste campagne d’information menée dans les magasins concernés, mais surtout d’analyses en continu à base d’enquêtes qualitatives et quantitatives conduites auprès des consommateurs et complétées par des études précises pour évaluer l’évolution des ventes, produit par produit. Ces résultats particulièrement riches ont permis à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) de proposer finalement au ministère de la Santé d’adopter le système Nutri-Score, ainsi que l’a annoncé la ministre Marisol Touraine en mars 2017, en précisant que l’avantage de ce dispositif très simple « est plus marqué encore lorsqu’on observe spécifiquement le comportement des consommateurs qui achètent les produits les moins chers », justement le cœur de cible dans la lutte contre le surpoids.

Dessin de Xavier Delucq publié dans le Huffington Post

Comme il fallait s’y attendre, les industriels, par la voix de l’ANIA, comme la grande distribution via celle de la FCD (Fédération du commerce et de la distribution) ont aussitôt crié au scandale, prétextant que l’analyse de cette expérimentation aurait sans doute mérité d’être poursuivie plus longtemps, avec d’autant plus de conviction que la loi ne rend pas obligatoire l’apposition du nouveau logo sur les produits car la législation européenne ne le permet pas

Certes, en mai 2017, quelques mastodontes du secteur dont les firmes Auchan, Fleury-Michon, Intermarché et Leclerc, suivies par Danone et Mac Cain, se sont finalement engagées à jouer le jeu, même si jusqu’à présent le consommateur lambda n’en a encore guère vu les effets. Mais les 6 géants du secteur agro-alimentaire, à savoir Coca-Cola, Nestlé, Mars, Mondelez (ex Kraft food), Unilever et Pepsi-Co, ont décidé de concocter leur propre logo, histoire de bien embrouiller le chaland !

Mais les consommateurs ont de la ressource et il convient de saluer une initiative citoyenne qui vient d’émerger sous le nom d’Open Food Facts, et qui constitue une base de données ouverte et collaborative sur les produits alimentaires « faite par tout le monde, pour tout le monde ».

Exemple d’analyse nutritionnelle de yaourts brassés aux fruits, emballés à Aubagne (source © Open Food Facts)

Sur le même principe que Wikipédia, chaque consommateur peut y contribuer en aidant à répertorier la composition de produits alimentaires. Aidé de son smartphone, chacun est ainsi invité à photographier la liste des ingrédients et les informations nutritionnelles figurant sur les étiquettes des produits, afin de rendre les données facilement accessibles et aisément comparables. Plus de 420 000 produits auraient ainsi déjà été rendus transparents dans le monde : un vrai cauchemar pour l’industrie agro-alimentaire !

Comme l’explique Stéphane Gigandet, ex employé de Yahoo à l’origine de ce projet : « Tout est fait pour que l’on ne sache pas exactement ce que l’on mange, le type d’additifs, la quantité de sel, de graisses saturées, de sucres, ce qui se cache derrière un additif, l’origine du produit et son lieu de transformation. Notre but est de rendre les étiquettes intelligibles, pour que le consommateur reprenne le contrôle de son assiette ».

Pas sûr que cette initiative soit vraiment du goût des industriels de la malbouffe…

L.V.  

Une cartographie mondiale des rivières et plans d’eau

10 février 2018

En matière scientifique, la coopération européenne présente de belles réussites qui mériteraient d’être davantage diffusées. Le programme européen Copernicus, issu d’une initiative conjointe de l’Agence spatiale européenne et de l’Agence européenne pour l’environnement, et qui permet de développer la surveillance de la Terre par imagerie satellitaire en est un bel exemple. Initié en 1998 sous le nom un peu moins communicant de GMES pour « Global monitoring for environment and security », ce programme est désormais pleinement opérationnel depuis 2014 et le lancement des premiers satellites Sentinel.

L’objectif est simple puisqu’il s’agit d’acquérir et de mettre à disposition, des chercheurs comme des entrepreneurs ou des simples citoyens, des données satellitaires utiles pour permettre une compréhension globale des phénomènes, avec des retombées dans de multiples domaines dont l’agriculture, le changement climatique, la protection civile et l’aide humanitaire en cas de catastrophe, l’environnement, la planification en matière d’aménagement du territoire ou encore le développement des énergies renouvelables.

Parmi les principales thématiques visées par ce programme, la connaissance des phénomènes climatiques et de leur évolution, mais aussi la prévention contre les risques naturels constituent des domaines pour lesquels cette observation globale des phénomènes est tout particulièrement utile. Nous avions d’ailleurs déjà illustré l’intérêt des images ainsi produites et mises à disposition de tout un chacun pour évaluer par exemple l’extension spatiale d’un feu de forêt comme celui qui a menacé Carnoux le 7 septembre dernier.

Mais on pourrait citer aussi le suivi du panache de cendres issu de l’éruption du volcan islandais Eyjafjallajökull en 2010 qui a beaucoup fait parler de lui malgré son nom imprononçable, et a cloué au sol des millions de passagers dans toute l’Europe du fait des perturbations du trafic aérien occasionnées…

Suivi du panache de cendres du volcan Eyjafjallajökull (sources © Service Copernicus de surveillance de l’atmosphère et Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme)

Bien d’autres applications, toutes plus utiles les unes que les autres, pourraient être citées dans ce domaine. Ainsi, une brochure de présentation du programme cite les cartographies de zones inondées rendues possibles par l’interprétation d’images satellite lors des inondations de mai 2014 qui ont provoqué de gros dommages dans les Balkans et tout particulièrement en Serbie et en Bosnie Herzégovine.

Cartographie de l’étendue des zones inondées en mai 2014 dans la région de Lazarevac en Serbie (source © Service Copernicus de gestion des urgences)

Suite au passage de la dépression météorologique Yvette qui s’était traduit par des précipitations très inhabituelles (l’équivalent de trois mois de pluie était tombé en 3 jours !), plus de 2000 glissements de terrain s’étaient produits et les inondations avaient causé des dommages évalués à 3 milliards d’euros, faisant 49 victimes le 20 mai 2014 et nécessitant plusieurs centaines de milliers d’évacuations. Le fait de pouvoir cartographier très rapidement et sur l’ensemble des zones touchées les secteurs urbanisés inondés constitue une aide précieuse pour guider les programmes d’aide d’urgence.

Mais cet outil présente également de multiples intérêts pour aider à la connaissance globale de notre environnement. C’est ainsi qu’a été lancé début 2017 un programme de cartographie interactive des eaux de surface à l’échelle mondiale. Depuis plus de 30 ans que les satellites tournent autour de la Terre et en photographient la surface sous toutes ses coutures, plusieurs millions d’images se sont accumulées, formant une masse de données colossales, issue en particulier des satellites américains Landsat mais destinée à s’enrichir considérablement à l’avenir avec celles issues des satellites Sentinel.

Le programme intitulé « Global water surface explorer » initié par l’Union européenne via sa politique d’open data Copernicus et en collaboration avec Google Earth Engine, vise précisément à exploiter cette masse de données concernant les cours d’eau (rivières, canaux, fleuves) et les plans d’eau (étangs, lacs, retenues de barrages). L’outil qui en résulte et qui est accessible librement permet de compiler l’ensemble de ces données depuis 1984 avec une résolution de 30 m et de suivre ainsi l’évolution de ces milieux aquatiques dans le temps et dans l’espace : une aide fabuleuse pour comprendre l’état des ressources en eau superficielle à la surface du globe !

Images prises par satellite de la Mer d’Aral en 1989 (à gauche) et en 2008 (à droite)

C’est ainsi que l’on apprend que sur les 30 dernières années pas moins de 90 000 km² de plans d’eau, soit l’équivalent de la superficie du Portugal comme l’indique Ouest-France, a purement et simplement disparu de la surface de la Terre. En parallèle, des plans d’eau autrefois permanents ne sont désormais plus que saisonniers, et ceci sur une superficie totale de 72 000 km² soit autant que celle de l’Irlande…

Curieusement, près des trois quarts de cette évolution très préjudiciable des plans d’eau évaporés au fil du temps se concentre dans seulement 5 pays : le Kazakhstan et l’Ouzbékistan (qui se partagent la défunte mer d’Aral) mais aussi l’Iran, l’Afghanistan et l’Irak, des pays déjà largement touchés par l’instabilité politique voire la guerre et qui doivent donc faire face de surcroît à une diminution drastique de leurs ressources en eau facilement accessibles.

Barrage d’Alqueva au Portugal

En Europe en revanche, la situation montre une augmentation des surfaces en eau en raison notamment de construction d’ouvrages hydrauliques qui permettent le stockage de l’eau. Citons notamment la mise en service en 2004 du barrage d’Alqueva au Portugal, qui avec 250 km² de superficie supplante désormais, comme plus grand lac artificiel d’Europe, le lac du Der aménagé en 1974 près de Saint-Dizier, en Haute-Marne, et qui s’étend sur environ 48 km².

Cet outil de cartographie interactive mis ainsi à disposition de chacun et qui sera prochainement étendu au milieu marin, constitue assurément une formidable aide à la décision pour l’analyse des ressources en eau disponibles sur le globe et dont l’existence est vitale pour bien des usages. Reste à espérer que nos responsables politiques sauront s’en emparer et anticiper les évolutions liées au changement climatique et à ses impacts directs sur les milieux aquatiques…

L.V.  

Payer l’impôt ? Quelle drôle d’idée !

7 décembre 2017

Qui a eu cette idée folle un jour d’inventer l’impôt ? A priori, ce sacré Charlemagne n’y est pour rien et d’ailleurs, à vrai dire, on ne sait pas très bien… Mais il semblerait que la notion d’impôt, ce tribut que l’on paye à l’État pour alimenter le budget de la Nation et permettre le fonctionnement des services publics, soit une notion ancienne, instauré sous une forme ou sous une autre depuis que l’Homme vit en société. Dès l’instant où la vie en communauté fait émerger des castes spécialisées, de guerriers destinés à défendre le clan contre les razzias ennemies, ou de religieux permettant d’intercéder avec les Dieux, il faut bien subvenir à leurs besoins et l’instauration de l’impôt devient nécessaire.

Dans l’Égypte antique, les paysans étaient déjà lourdement taxés par l’impôt et dans la France du Moyen-Age, la situation de ces derniers n’est guère meilleure. A la corvée, un impôt en nature qui consiste à donner du temps de travail en échange de la protection du seigneur local, succède, surtout à partir du XIe siècle, la taille qui se paye en espèce et à laquelle s’ajoute bientôt la dîme, un autre impôt en nature payé à l’Église ou au seigneur, puis la gabelle, un impôt indirect payé sur certaines denrées de première nécessité comme les draps, le vin ou sel, sans compter bien sûr les droits d’octroi de péage ou de douane…

Le Paiement de la dîme (tableau de Pierre Bruegel le Jeune / musée des Beaux-Arts de Bruges)

Face à cette pression fiscale croissante, les gueux se révoltent, comme l’a rappelé un certain professeur Raymond Butcher, enseignant à la Harvard Business School, dans une conférence intitulée « Les révoltes fiscales, toujours ? », présentée devant le Département d’Histoire de l’Université de Cergy-Pontoise et dont Médiapart s’est fait l’écho.

Le sujet ne manque pas d’intérêt car il montre à quel point le rapport à l’impôt a évolué dans la société française depuis l’Ancien Régime. Une des premières révoltes fiscales que notre pays ait connues et que fait revivre cet érudit est celle des Cabochiens en 1413. A l’époque, le Roi Charles VI qui venait de convoquer les États Généraux pour obtenir de lever de nouveaux impôts permettant de faire face au train de vie dispendieux de la cour, se heurte à une révolte populaire, menée par un certain Simon Caboche, à la tête de la toute puissante corporation des bouchers. Prélude à la Révolution de 1789, les insurgés s’emparent de la Bastille, comme avant eux, en 1382, l’avait déjà fait le Peuple de Paris à l’occasion de la révolte des Maillotins, déjà en rébellion contre un taux d’imposition jugé exorbitant.

La révolte des Nu-pieds (gravure éditée à Rouen)

Et ceci n’est que l’un des épisodes d’une longue série de révoltes populaires contre le poids jugé exorbitant des impôts. En 1637, sous le règne de Louis XIII, ce sont les Croquants du Périgord qui se soulèvent : une véritable jacquerie paysanne contre laquelle il faudra mobiliser plus de 3000 soldats pour en venir à bout. Et deux ans plus tard, ce sont les Nu-pieds de Normandie, ces ancêtres des Sans-dents, qui se révoltent à leur tour contre l’instauration de la gabelle sur le sel. Là encore, la répression est sanglante et sans pitié.

Il y aura bien d’autres révoltes populaires par la suite, contre une fiscalité jugée excessive. On pourrait même entrevoir une lointaine filiation entre ces soulèvements plus ou moins spontanés et le mouvement des Bonnets Rouges qu’a connu récemment la Bretagne pour protester, avec succès, contre l’instauration de l’écotaxe pour les poids lourds.

Manifestation violente des Bonnets Rouges devant le portique écotaxe de la RN12 (photo © Eric Rannou / Le Télégramme de Brest)

Mais la thèse que développe le professeur Butcher est quelque peu différente. Selon lui, le peuple s’est désormais résigné à payer l’impôt et n’en est plus à rassembler fourches et gourdins pour aller affronter les forces de l’ordre afin de protester contre la pression fiscale. En revanche, et toujours selon lui, « les réticents, les contestataires et les pourfendeurs de l’impôt sont aujourd’hui les actionnaires, les milliardaires, les banques, le CAC 40, les fonds d’investissement et leur partie la plus mystérieuse, les hedge funds, en français les fonds spéculatifs ».

Les Pigeons, un mouvement de défense des entrepreneurs français qui maîtrise bien sa communication… (source : Le Monde)

Certes, comme le souligne le conférencier, ces privilégiés ne se rebellent pas ouvertement contre la pression fiscale, encore que les exemples soient nombreux de mouvements de protestations de la sorte : qu’on se rappelle les fameux Pigeons, ces patrons qui avaient réussi à faire reculer le gouvernement Ayrault dans sa tentative de rééquilibrer la taxation des revenus du capital, ou encore le Rassemblement des contribuables français du poujadiste boursicoteur Nicolas Miguet dont les affiches fleurissent régulièrement dans nos rues pour hurler à la spoliation d’État.

Mais selon R. Butcher, la pratique de ceux qui refusent l’impôt est devenue plus insidieuse : plutôt que de protester contre la taxation, le plus efficace, pour ces hommes d’affaires, généralement proches du pouvoir, est plutôt d’user de leur influence et de leurs réseaux pour faire en sorte d’échapper à la pression fiscale en toute légalité.

Dessin de Deligne publié dans La Croix

Il cite pour exemple, en appui à sa démonstration, le dossier LuxLeaks, ce scandale financier dénoncé en novembre 2014 à la suite des investigations du Consortium international des journalistes d’investigation du Center for Public Integrity : des milliards d’euros de recettes fiscales évaporées grâce à des accords fiscaux conclus de gré à gré entre le gouvernement du Grand-Duché du Luxembourg et plus de 300 multinationales, parmi lesquelles Apple, Amazon, Ikéa, Pepsi, mais aussi BNP Paribas, Crédit Agricole, Axa, et bien d’autres encore.

Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg de 1995 à 2013 et président de la Commission européenne depuis 2014, se rit de la lutte contre les paradis fiscaux… (photo © Francois Lenoir / Reuters)

Le principe de cette fraude fiscale à grande échelle était des plus simples puisqu’il reposait tout simplement sur des accords secrets passés entre l’État du Luxembourg, dont le premier ministre n’était autre que Jean-Claude Juncker, l’actuel président de la Commission européenne, et des centaines de multinationales afin de faire bénéficier à ces dernières de taux d’imposition dérisoires, parfois inférieurs à 1 %. Libre ensuite à ces entreprises de gérer leur organisation interne de manière à rapatrier au Luxembourg l’essentiel de leurs recettes européennes, grâce à des jeux d’écritures, et les voilà quasiment exemptes d’imposition grâce au bon docteur Juncker qui a alors beau jeu de pointer du doigt les États en déficit budgétaire pour cause de rentrées fiscales insuffisantes…

Tout le monde peut constater l’ampleur de cette évasion fiscale massive que pratiquent les multinationales, mais aussi la timidité avec laquelle sont pointés du doigts les paradis fiscaux sans qui ne pourrait se faire ce détournement de fonds qui siphonne les rentrées fiscales des États et rend si difficile la mise en œuvre de politique publiques ambitieuses.

Dessin de Bar (source : BarActu)

L’Union européenne vient d’ailleurs tout juste de publier une nouvelle liste noire de 17 pays considérés comme paradis fiscaux parmi lesquels les Émirats Arabes Unis, Bahreïn, la Corée du Sud, Panama ou encore la Tunisie et la Mongolie. Aucun pays européen ne figure sur cette liste bien évidemment, pas même l’île de Jersey et encore moins le Luxembourg, la Suisse ou l’Irlande. L’honneur est donc sauf, même si certaines mauvaises langues ont la désagréable impression qu’on se moque du monde. Même le très libéral commissaire européen à la fiscalité Pierre Moscovici considère que cette liste reste « une réponse insuffisante face à l’ampleur de l’évasion fiscale à l’échelle mondiale ». On ne saurait mieux dire en effet…

L.V.

11 novembre 1918 : un siècle déjà…

11 novembre 2017

Devant le wagon, après la signature de l’Armistice (source © photo d’archive anonyme)

C’était il y a tout juste un siècle, ou presque : le 11ème jour du 11ème mois de l’année 1918, à 11h du matin : les dernières salves de la Grande guerre débutée 4 ans plus tôt, début août 1914, s’arrêtaient enfin, tandis que, sur tout le territoire national français, se déclenchaient des sonneries de clairons et que les cloches se mettaient à carillonner à tue tête, pour annoncer à chacun la fin de cette immense boucherie qui venait de coûter la vie à 18,6 millions de personnes, dont près de 9 millions de civils (en comptant les pertes liées au génocide arménien).

Cette date symbolique, destinée à marquer la fin des combats entre les troupes françaises et allemandes, résulte d’un choix imposé par l’État-major français puisqu’elle coïncide avec la fête de Saint-Martin, l’ancien légionnaire romain, fondateur du monastère de Ligugé près de Poitiers et devenu malgré lui évèque de Tours. C’est lui en effet que les Francs s’étaient choisis comme saint patron, après que le Mérovingien Clovis, venu se recueillir sur sa tombre, eut remporté en 507 à Vouillé une victoire décisive contre les Wisigoths d’Alaric II.

source © exposition BNF

On frémit en pensant à ces pauvres soldats morts dans les dernières heures de la guerre alors qu’il eut été tout à fait possible de l’abréger de quelques jours sans attendre la date fatidique, mais l’Histoire se nourrit aussi de ces symboles et parfois de ces absurdités… On considère ainsi que pas moins de 11 000 soldats ont été tués au cours du dernier jour de la guerre, dont un Américain abattu 60 secondes avant l’entrée en vigueur de l’armistice, alors qu’il s’échinait à charger un peloton d’Allemands s’apprêtant à fêter la fin des hostilités. Les historiens ont aussi gardé en mémoire l’obstination du général américain William M. Wright qui tenait absolument à reprendre la petite ville de Stenay dans la Meuse, afin d’avoir la certitude de pouvoir s’y établir et profiter de ses installations balnéaires une fois l’armistice signé : 365 soldats de la 89ème division d’infanterie américaine y ont laissé la vie, mais le général a pu prendre son bain en terrain reconquis, ouf !

L’armistice lui-même avait été signé le jour-même, dès poltron minet, à 5h15 du matin, dans le fameux wagon-restaurant réquisitionné auprès de la Compagnie des wagons lits et qui servait de poste de commandement au maréchal Foch, alors commandant en chef des forces alliées sur le front de l’ouest. Mais en réalité, le sort de la guerre était déjà scellé depuis début août 1918.

Arrivée de troupes de renforts à Faverolles (Somme) lors de la seconde bataille de Picardie en août 1918 (source © archives ECPAD)

Depuis la signature du traité de Brest-Litovsk, en mars 1918, actant le retrait de la Russie de la guerre suite à la révolution bolchévique, les Allemands avaient pu replier l’essentiel de leurs troupes sur le front ouest et repasser à l’offensive après des années de guerres de tranchées. Face à ce revirement de situation, beaucoup pensent que la guerre est perdue et de nombreux Parisiens fuient la capitale en mars-avril 1918, pour se mettre à l’abri. Les Allemands franchissent la Marne pour la seconde fois le 15 juillet 1918. Mais des contre-attaques victorieuses rétablissent la situation et le 8 août 1918 a lieu une grande offensive décisive menée par les forces alliées, d’une part en Picardie, par des forces canadiennes soutenues par des soldats australiens, français et britanniques, et d’autre part en Argonne par des forces américaines et françaises.

A partir de cette date, Erich Ludendorff, alors général en chef des armées allemandes, sait que la guerre est perdue et il organise le recul des forces allemandes sur tout le front franco-belge, au prix de lourdes pertes. Dès septembre, État-major allemand fait savoir à l’empereur Guillaume II qu’il n’y a plus d’espoir, mais ce dernier n’est pas prêt à assumer la défaite… Pourtant, les autres fronts orientaux s’effondrent les uns après les autres. Le 29 septembre, un armistice est signé avec la Bulgarie et le 30 octobre avec l’empire ottoman (qui ne survivra pas à cette guerre) suite à la lourde défaite de ses armées face aux Britanniques. Enfin, le 4 novembre, c’est l’empire austro-hongrois, lui aussi voué à disparaître dans les oubliettes de l’Histoire, qui signe à son tour un armistice après la percée des armées italiennes et alliées.

Philipp Scheidemann proclamant la République allemande depuis le Reichstag le 9 novembre 1918 (source © Bundesarchiv)

Face à cette accélération de l’Histoire, le chancelier allemand adresse dès le 4 octobre une demande d’armistice au Président américain Woodrow Wilson, mais ce dernier la rejette, exigeant d’abord l’abdication du Kaiser Guillaume II. Une nouvelle constitution impériale à caractère parlementaire est alors adoptée le 28 octobre tandis que le général Ludendorff démissionne. Dès le lendemain, des mutineries éclatent dans la Marine à Kiel, avant de se propager dans d’autres villes. Des conseils ouvriers se forment à Stuttgart le 4 novembre, puis en Bavière. Le climat insurrectionnel s’étend, entraînant la fuite du roi de Bavière puis de celui de Saxe, mais l’empereur, alors à Spa, en Belgique, ne veut rien entendre.

Le mouvement gagne Berlin le 9 novembre où la troupe fraternise avec les comités ouvriers. Face à la tournure des événements, Guillaume II accepte finalement d’abdiquer ce même jour à 11 h et l’annonce par téléphone à son chancelier et cousin, Maximilien de Bade. C’est le social-démocrate Friedrich Ebert qui accepte alors de devenir chancelier et entame des négociations pour stopper le mouvement révolutionnaire en pleine ébullition, tandis que son collègue Philipp Scheidemann proclame la République allemande depuis une fenêtre du Reichstag, pour prendre de vitesse le spartakiste Karl Liebknecht.

C’est donc un représentant civil du gouvernement de la toute jeune République allemande, Mathias Erzberger, qui signera l’armistice, dans le fameux wagon-restaurant stationné à Rethondes, en forêt de Compiègne, alors que la partie française est représentée par le maréchal Foch et son chef d’état-major, le général Weygand. Le texte de l’armistice en soi n’a que pour but de mettre fin aux hostilités pour une période limitée à 36 jours, mais il contient de nombreuses clauses organisant non seulement l’arrêt des combats mais aussi les conditions de l’évacuation des territoires occupés et le retour aux frontières initiales. C’est le radical-socialiste Georges Clémenceau, alors Président du Conseil depuis un an, qui en lira le texte devant l’Assemblée nationale le jour-même à 16 h.

Les signataires de l’Armistice de 1918 (source © ABECASIS/SIPA)

Clemenceau dans les tranchées fin 1917 (source © collection du Musée Clemenceau)

Et c’est d’ailleurs à ce même Georges Clémenceau que le Président de la République, Emmanuel Macron, a rendu aujourd’hui un hommage appuyé, celui-là même à qui la droite nationaliste de l’époque avait donné le sobriquet de « Perd la victoire » parce qu’il avait préféré hâter la signature de l’armistice pour mettre fin dans les meilleurs délais à ce carnage devenu inutile, tandis que certains souhaitaient poursuivre les troupes allemandes jusqu’à Berlin pour pouvoir imposer des conditions de capitulation encore plus humiliantes.

On sait pourtant désormais, avec le recul du temps, que celles qui furent imposées à l’Allemagne lors de la signature du traité de Versailles en juin 1919, portaient en germe les conditions qui déboucheront quelques années plus tard sur l’arrivée au pouvoir du parti hitlérien national-socialiste et le déclenchement de la seconde guerre mondiale, prouvant une fois de plus à quel point il est toujours plus difficile de bâtir la paix que de déclarer la guerre…

L.V.  

Ciel d’apocalypse en Bretagne et fournaise portugaise

18 octobre 2017

Le ciel au-dessus des toits de Rennes, lundi 16 octobre après-midi (photo © Marie Dufay / AFP)

Voilà encore de bien étranges manifestations du changement climatique global que l’on peut observer et dont les médias se sont largement fait l’écho. Ce lundi 16 octobre 2017, les Bretons ont eu la surprise d’observer un ciel plombé couleur jaune sépia plongeant leur quotidien dans une lumière crépusculaire et glauque alors que le thermomètre marquait 19 °C à Brest, à 8h du matin, et jusqu’à 25 °C dans la journée, des températures pour le moins inhabituelles à cette période de l’année.

Cette sinistre coloration jaunâtre du ciel, s’accompagnant d’une odeur prononcée de cendre, a plongé plusieurs villes bretonnes dans une ambiance quasi apocalyptique qui a beaucoup fait jaser sur les réseaux sociaux. Cette situation découle directement du flux d’air orienté du sud et correspondant au déplacement de l’ouragan Ophelia. Ces vents qui soufflaient lundi jusqu’à 130 km/h se sont chargés, lors de leur passage sur les côtes nord-africaines, de très nombreuses particules sableuses qu’ils ont charriés à travers toute la péninsule ibérique puis dans leur traversée du Golfe de Gascogne.

Ciel jaune et températures élevées pour la saison en Bretagne heures (photo © David Vincent / AP)

De nombreux records de chaleur ont été battus du fait de cette arrivée d’air subtropical poussé par la tempête Ophelia. On a ainsi relevé plus de 30 °C à Pau ou Mont-de-Marsan et même 31 °C à Vic-en-Bigorre dans les Hautes-Pyrénées. A Calais, le thermomètre a affiché jusqu’à 26 °C, soit 10 °C de plus que les normales saisonnières. A Uccle, près de Bruxelles, la station météo qui date de 1833 n’avait jamais enregistré un tel record de chaleur (25,7 °C) à une période aussi tardive de l’année…

Après la Bretagne, c’est le sud de l’Angleterre qui a été frappé par le même phénomène. Dans l’après-midi du 16 octobre, la ville de Londres elle-même a été plongée dans cette atmosphère irréelle et angoissante occasionnée par un ciel orangé.

En parallèle, la tempête s’est renforcée en poursuivant sa route vers les côtes irlandaises. A la mi-journée, des rafales soufflant à 190 km/h ont été enregistrées à la pointe sud de l’île. De nombreuses toitures se sont envolées et on déplore trois morts, pour la plupart écrasés suite à la chute d’arbres. Le soir, environ 360 000 foyers étaient privés d’électricité. Cette tempête est sans doute une des pires qu’ait connue l’Irlande depuis le passage de l’ouragan Debbie en 1961, qui avait fait 11 victimes.

Passage de l’ouragan Ophelia sur les côtes irlandaises

Mais en Bretagne comme en Angleterre, l’air n’était pas seulement chargé de particules sableuses d’origine saharienne. Il charriait aussi les cendres des gigantesques incendies qui ravagent actuellement le Portugal, attisés par ces vents violents qui balaient les côtes de la péninsule ibérique. Des centaines de départs de feu se sont ainsi déclarés dimanche 15 octobre dans le nord et le centre du Portugal, ainsi que dans la région espagnole voisine de Galice. Certains semblent d’origine criminelle mais la plupart sont liés à l’imprudence, et tous ont été attisés par les vents violents de l’ouragan Ophelia, se propageant rapidement du fait de l’extrême sécheresse de la végétation après des mois de déficit pluviométrique.

A ce jour, on estime à 350 000 hectares au moins la superficie qui est ainsi partie en fumée au Portugal lors de cet épisode, et le bilan humain est particulièrement lourd avec 4 morts en Espagne et 41 au Portugal. Plus de 3000 pompiers ont été mobilisés pour lutter contre les flammes, avec même l’aide de bombardiers d’eau italiens.

Feu de forêt dans la région de Leiria, le 18 juin 2017 (photo © Patricia De Melo Moreira / AFP)

Déjà, en juin dernier, le pays avait été victime d’un gigantesque incendie qui avait provoqué la mort de 64 personnes dans la région de Leiria. Provoqué par la foudre alors que les températures au sol dépassaient les 40 °C, le feu avait progressé à une vitesse phénoménale parmi les forêts de pins et d’eucalyptus, piégeant de nombreux habitants dans leur maison ou sur les routes. Un véritable désastre malgré la mobilisation de 2000 pompiers volontaires.

A côté de ces feux de forêts catastrophiques, l’incendie qui a menacé Carnoux cet été paraît bien anodin même s’il aurait pu avoir lui-aussi des conséquences dramatiques. Et bien d’autres se sont produit récemment à travers le monde. Ainsi, la Californie qui fait l’objet depuis le 8 octobre de violents incendies, les pires peut-être que cette région a connu depuis 1933, même si en septembre 2015 déjà, la Californie avait été ravagée par les flammes, déplorant alors la destruction de plus de 600 bâtiments dont de nombreuses maisons d’habitation.

Maison en flamme dans la région de Napa en Californie le 9 octobre 2017 (photo © AFP)

Depuis le début du mois d’octobre, 22 départs de feu ont été notés et le dernier bilan disponible à ce jour fait état de 86 000 hectares brûlés avec près de 5 000 maisons réduites en cendres. Plus de 600 000 personnes ont dû être évacuées en catastrophe et au moins 41 mort sont à déplorer, ainsi que 88 disparus. Un très lourd bilan donc et des images d’apocalypse là aussi comme le montrent les photos aériennes : des lotissements entiers ont été totalement rayés de la carte suite au passage des flammes.

Fourgon postal distribuant le courrier dans les ruines de Santa Rosa, Californie, le 10 octobre 2017 (capture video © Douglas Thron)

Le photographe Douglas Thron, filmant avec son drone les ruines de la ville de Santa Rosa, dans le nord de la Californie, a néanmoins eu la surprise d’y repérer une activité insolite, celle du fourgon de la Poste venant consciencieusement distribuer le courrier dans les boîtes aux lettres, seules vestiges non calcinés au milieu d’un champ de ruines. Contrairement à la Poste de Carnoux, qui n’est plus que l’ombre d’un service public bien chancelant, la Poste californienne fait preuve d’un niveau de résilience remarquable…

L.V.

Le feu de Carnoux vu de l’espace…

17 septembre 2017

Le 19 août dernier, l’incendie qui a ravagé le versant boisé situé entre Aubagne et Carnoux, menaçant gravement plusieurs maisons situées en limite nord de Carnoux, le long de l’avenue Jean Bart, a laissé de sinistres traces. Plusieurs centaines d’hectares d’espaces boisés et de garrigues sont partis en fumée, laissant un paysage noirci de cendres et d’arbres calcinés qui rappellera pour de longs mois le souvenir de cet événement. Trois semaines plus tard, lorsque les premières grosses pluies de la saison se sont abattues sur Carnoux, la forte odeur de brûlé a brutalement envahi toute la ville, comme un ultime rappel du sinistre qui a bien failli transformer toute la ville en un gigantesque brasier…

Zones brûlées sur les hauteurs de Carnoux (photo prise le 27 août 2017)

Il suffit de se promener sur les hauteurs de Carnoux comme chacun ou presque l’a fait depuis cette date pour observer les ravages du feu. Mais lorsqu’on prend un peu de hauteur, l’effet est d’autant plus saisissant. Un des outils permettant une telle observation est la famille de satellites Sentinel, qui constituent le volet spatial du programme Copernicus initié par l’Union européenne. Le déploiement de cette batterie de satellites européens, commencé il y a maintenant une dizaine d’années, est encore en cours mais plusieurs satellites sont d’ores et déjà opérationnels.

Le premier, Sentinel-1A, avait été lancé de Kourou le 3 avril 2014 et a bien failli exploser en vol avant même de pouvoir déployer ses capteurs, tout ça à cause d’un banal accident de la circulation. Heureusement, les opérateurs de l’agence spatial européenne avaient alors réussi, grâce à un léger coup d’accélérateur bien placé, à éviter de justesse le satellite américain Acrimsat, qui passait malencontreusement par là au mauvais moment. Les routes de l’espace sont plus dangereuses qu’on ne le croit…

Vue du satellite Sentinel 2 (source © ESA/ATG medialab)

Depuis, d’autres satellites ont été déployés : le petit frère, Sentinel-1B, en avril 2016, mais aussi les deux sœurs jumelles Sentinel-2A, lancé le 23 juin 2015 par Véga depuis Kourou et Sentinel-2B, qui vient de s’envoler depuis Baïkonour le 7 mars 2017, propulsé par le lanceur russe Rockot. Ce sont ces deux derniers satellites qui nous intéressent tout particulièrement car ils disposent de 13 bandes spectrales allant du visible au moyen infra-rouge et permettant de prendre des clichés avec une résolution de 10 à 60 m. A eux deux, ils permettent de couvrir la quasi totalité des terres émergées avec des prises de vues espacées de 5 jours seulement, ce qui en fait des mouchards particulièrement efficaces.

Les clichés pris dans l’infra-rouge sont surtout utiles pour analyser l’occupation des sols car cette technique permet notamment de mettre en évidence certaines distinctions qui n’apparaissent pas aussi clairement dans le spectre visible. Elle permet en particulier de détecter des différences de température mais aussi d’humidité des sols, de couvert végétal et bien d’autres éléments très utiles notamment dans l’agriculture et le suivi des catastrophes naturelles.

Vue satellite de l’incendie du 19 août entre Aubagne et Carnoux (7 septembre 2017 – source © Sentinel hub)

Une partie des données issues de ces observations satellitaires étant en libre accès sur l’application Sentinel hub, il est assez aisé de rechercher, via un outil de visualisation ouvert à tous, des images d’archives prises par Sentinel 2. Celle du 7 septembre 2107 ne manque pas d’intérêt puisque prise quelques jours seulement après l’incendie qui est venu lécher la commune de Carnoux. Le cliché est assez spectaculaire car la restitution via l’exploitation de plusieurs canaux infrarouges met parfaitement en évidence les surfaces brûlées. On y décèle clairement le point de départ de l’incendie et sa propagation jusqu’aux portes de Carnoux, ainsi que les coupe-feux qui ont permis aux pompiers d’en stopper la progression.

Les plus curieux (et bien entendu les Varois) seront naturellement enclins à déplacer le curseur vers la droite de la carte, ce qui permet de mettre en évidence les foyers qui se sont déclarés cet été dans le département voisin qui a, cette année, payé un très lourd tribut avec 3 660 hectares de forêts ravagées par le feu en juillet-août 2017.

Vue satellite des deux incendies du 25 juillet et du 2 septembre aux alentours de La Londe-les-Maures, dans le Var (14 septembre 2017 – source © Sentinel hub)

 On y repère notamment les trois plus importants d’entre eux qui ont eu lieu le 24 juillet à la Croix-Valmer (518 ha) et à Artigues (1 704 ha) et le 25 juillet entre La Londe–les-Maures et Bormes-les-Mimosas (1 418 ha), suivi d’un autre qui s’est déclaré le 2 septembre entre Hyères et La Londe (460 ha). On est loin des chiffres de l’année 2003 où près de 19 000 hectares étaient partis en fumée dans le seul département du Var, causant la mort de 3 pompiers et de 4 autres personnes, mais ce nouvel été meurtier vient rappeler, si besoin était, à quel point les espaces méditerranéens sont vulnérables aux feux de forêt.

Vue satellite de l’incendie du 11 août dans le Cap Corse (30 août 2017 – source © Sentinel hub)

Et si l’on prend la peine de se décaler un peu vers le sud-est jusqu’aux rivages corses, la photo satellite met en évidence d’autres zones calcinées, en particulier au droit du cap Corse. Une tâche noirâtre barre entre Pietracorbara et Sisco toute la largeur de ce que certains irrévérencieux ont comparé à un doigt d’honneur tendu vers la métropole : c’est la signature de l’incendie qui s’est déclenché près de Nonza, sur la côte ouest, dans la nuit du 10 au 11 août 2017 et qui a traversé le cap Corse dans toute sa largeur, brûlant au passage plus de 2000 ha de forêts et de maquis, et obligeant à évacuer pas moins d’un millier de personnes.

Un autre incendie est particulièrement visible sur ces images satellite et montre à quel point les habitations situés en lisière de zone boisée peuvent être exposées : il s’agit de celui d’Olmeta-di-Tuda qui a parcouru de l’ordre de 2200 ha entre le 24 et le 29 juillet et a été arrêté in extremis en bordure des lotissements de la zone très urbanisée de Biguglia, au sud de Bastia.

Vue satellite de l’incendie du 24 juillet au sud de Bastia (30 août 2017 – source © Sentinel hub)

De nombreuses autres images tout aussi spectaculaires sont visibles sur ce site, envoyées depuis l’espace par les satellites Sentinel, dont celles des récents cyclones qui ont ravagé les Antilles et le sud des États-Unis, venant opportunément nous rappeler à quel point les aménagements faits par l’Homme sont vulnérables face aux éléments naturels…

L.V.  

SOS Méditerranée reconnue Grande cause nationale 2017

8 février 2017

blog391_phsauvetage2SOS Méditerranée, jeune association civile de sauvetage en haute mer spécialisée dans l’aide aux migrants en détresse en Méditerranée, vient tout juste de se voir décerner, aux côtés de la SNCM, le prestigieux label de Grande cause nationale 2017, dédié au sauvetage en mer. Une belle consécration pour cette ONG qui a été créée en 2015 seulement, dans un bel élan de la société civile européenne mobilisée face à l’urgence humanitaire en Méditerranée où au moins 46 000 personnes, hommes, femmes et enfants ont péri en mer depuis une quinzaine d’années en cherchant à rejoindre l’Eldorado européen…

blog391_phsauvetage3Déjà en décembre 2015, l’ONG s’était vue remettre le Prix de la Société Civile par le Comité économique et social européen (CESE), en remerciement de ses efforts pour améliorer la vie des migrants et favoriser leur insertion dans la société européenne. Selon le CESE, ce prix récompense des manifestations exemplaires de solidarité en Europe, qui se sont avérées extrêmement efficaces sur le terrain.blog391_phaquarius

Grâce à la solidarité de milliers d’Européens, SOS Méditerranée, dont les équipes se partagent entre Marseille, Berlin et maintenant Palerme, a ainsi pu affréter l’Aquarius, un navire de 77 mètres de long. Depuis février 2016, l’Aquarius assure sans discontinuer sa mission vitale de sauvetage sur l’axe migratoire le plus mortel au monde, entre la Libye et l’Italie.

En 11 mois de présence en mer et 79 opérations, 12 087 personnes ont ainsi été recueillies par SOS Méditerranée à bord de l’Aquarius : près de 8 000 vies sauvées par les équipes de sauvetage sur des embarcations en détresse et 4 000 personnes prises en charge après transbordement d’un autre navire. Outre les 11 membres d’équipage, l’Aquarius embarque également 6 sauveteurs volontaires qui sont des marins professionnels, ainsi qu’une équipe médicale de 7 à 8 personnes mobilisée par Médecins Sans Frontières. Il faut noter qu’une seule journée de mission sur L’Aquarius coûte 11 000 €.

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L’association se réjouit donc de cette reconnaissance comme Grande cause nationale 2017, qui va lui permettre de conforter son statut de réseau associatif agissant sur le plan national et européen, mais aussi de disposer d’une caution visible de l’État, de favoriser sa communication auprès d’un large public et de faciliter ainsi son appel à la générosité et aux dons.

Le site internet de l’association fourmille de témoignages au quotidien permettant de s’imprégner des actions de sauvetage en mer réalisés chaque jour par les équipes de l’Aquarius. Une magnifique leçon de courage et de dévouement au service de nos voisins du Sud.

J. Tonnelle

Xavier Beulin, un paysan presque comme les autres…

8 janvier 2017

Xavier Beulin, le président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, et richissime patron du groupe industriel Avril, s’est fait épinglé récemment par Mediapart dont les enquêteurs ont recherché en vain quelles étaient les terres sur lesquelles ce représentant de la profession agricole pouvait bien exercer ses talents, lui qui se revendique comme « paysan », ainsi qu’il a encore tenté de le faire croire devant un groupe d’éleveurs en colère à Saint-Brieuc en juillet 2015…

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Un paysan pour le moins atypique en tout cas, qui avait fait sensation en se présentant lors du congrès de Metz de la FNSEA en 2006 « en costard de banquier, pompes anglaises, attaché case Lancel ». Dirigeant de la Sofiprotéol, rebaptisée Avril en 2015 pour des raisons de pur marketing, le fringant patron de l’agro-business qui voyage en jet privé, bluffe tout le monde et prend la tête en 2010 de la FNSEA pourtant traditionnellement aux mains des éleveurs. Il y est réélu triomphalement en 2014, aucun autre candidat n’osant même se présenter contre lui, et il est déjà en train de préparer sa propre succession à l’occasion des prochaines échéances prévues en mars 2017.

Xavier Beulin dans son bureau au siège de la FNSEA (photo L. Lung)

Xavier Beulin dans son bureau au siège de la FNSEA (photo L. Lung)

Il faut dire que le groupe Sofiproteol, alias Avril, qu’il dirige, a réalisé en 2015 un chiffre d’affaire qui dépasse 6 milliards d’euros, trustant plus de la moitié de la production française de colza et de tournesol. Il s’agit donc d’un géant de l’agroalimentaire, propriétaire notamment des marques d’huiles Lesieur et Puget, mais aussi du leader des œufs Matines, d’un des principaux centre d’abattage de porc (société Abera en Bretagne), ou encore de Sanders, premier fournisseur français d’aliment pour bétail, bref un des symboles de la concentration et de l’industrialisation à outrance des exploitations agricoles.

Dessin de Sébastien Rieu publié sur le blog de caricature

Dessin de Sébastien Rieu publié sur le blog de caricature

Le groupe se revendique également leader européen de l’oléochimie et n°1 mondial de la glycérine végétale, tout en se placant comme un acteur majeur sur le marché européen de la production de biocarburants au travers de ses filiales Saipol et Expur. Pour la multinationale agro-industrielle, les biocarburants, c’est un peu la poule aux œufs d’or, fruit d’un long travail de lobbying auprès des autorités en charge de la politique agricole tant à Paris qu’à Bruxelles, sachant que Xavier Beulin est également vice président du Comité des organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne, qui appointe pas moins de 18 lobbyistes auprès de l’Union européenne!

Champ de colza en production (photo T. Creux)

Champ de colza en production (photo T. Creux)

C’est en 1992 qu’une première réforme de la Politique agricole commune a autorisé l’exploitation de cultures oléagineuses pour produire du carburant, en principe pour valoriser les terres laissées en jachère. Et en 2003, une directive européenne a été adoptée, obligeant les distributeurs de carburants à incorporer un certain pourcentage de biocarburant dans le diesel. Histoire d’encourager au maximum la filière, la France a alors choisi d’aller encore plus loin que ces objectifs européens en imposant un taux d’incorporation de 7 % de biodiesel dans le gazole, taux qui est passé à 8 % en 2015. Certains véhicules d’entreprises ou de collectivités roulent même d’ores et déjà avec un carburant composé de 30 % de biodiesel, ce qui assure de confortables débouchés pour la filière.

En France, on utilise principalement pour cela le colza et le tournesol. La graine est d’abord broyée pour séparer l’huile, les résidus formant des tourteaux riches en protéines, qui sont valorisés pour l’alimentation des animaux d’élevage. Quant à l’huile, elle est transformée en diester via une réaction chimique qui fait intervenir du méthanol et donne de la glycérine comme sous-produit. Schématiquement, une tonne d’huile brute additionnée de 100 kg de méthanol donne une tonne de diester et 100 kg de glycérine végétale.

Photomontage publié en 2012 sur le site du Paysan libre

Photomontage publié en 2012 sur le site du Paysan libre

Une véritable manne en tout cas pour Avril, ex-Sofiproteol, qui contrôle l’essentiel de la filière de production de biodiesel sous sa marque Diester®, d’autant que ces cultures d’oléagineux destinés à la production de biocarburant ont été largement subventionnées par l’Europe, à hauteur de 45 €/ha jusqu’en 2010 ! Beaucoup de voix sélèvent désormais pour dénoncer cette filière qui entraîne une hausse importante du cours des matières premières oléagineuses au détriment de l’alimentation. Le bilan écologique du procédé est lui-même fortement remis en cause puisque l’on estime qu’il faut 1,2 litres de pétrole pour produire 1 litre de biodiesel, ce que reconnaissent d’ailleurs les acteurs de la filière qui cherchent actuellement d’autres voies pour la production de biocarburant, en particulier en valorisant les déchets verts voire l’exploitation de microalgues.

Mais c’est surtout le coût pour le contribuable français qui fait l’objet de vives critiques. Un rapport de la Cour des comptes daté de 2012 estimait ainsi que l’exonération fiscale dont bénéficient les producteurs de biodiesel a coûté à l’État plus de 1,8 milliards d’euros entre 2005 et 2010. Sur la même période, les investissement productifs de la filière avoisinent les 500 millions d’euros… Les contribuables français ont donc payé près de quatre fois les investissements des entreprises comme Sofiprotéol-Avril qui a ainsi bénéficié à elle seule de 50 millions d’euros d’exonération fiscale pour l’année 2013 ! Cela n’a pas empêché le gouvernement Ayrault de renouveler fin 2012 pour trois ans les agréments qui permettent aux producteurs d’agrocarburants de bénéficier de cette défiscalisation massive.

Comme le souligne un article très documenté du Monde, il a fallu attendre le 1er avril 2016 pour que le gouvernement décide enfin de supprimer cette niche fiscale, tout en publiant quelques mois plus tard un arrêté ouvrant la voie à une requalification du biodiesel pour le faire bénéficier de la défiscalisation réservée aux biocarburants dits « avancés »…

La ferme fantôme de Xavier Beulin dans le Loiret (photo K. Laske pour Médiapart)

La ferme fantôme de Xavier Beulin dans le Loiret (photo K. Laske pour Médiapart)

Assurément, le travail de lobbying dans lequel excelle Xavier Beulin s’avère payant, bien davantage en tout cas que celui de simple exploitant agricole qui lui sert de paravent syndical. Car l’enquête de Médiapart au siège de sa société agricole réserve bien des surprises. Sur les 25 ha achetés en 2009 par le président de la FNSEA qui est sensé y exploiter l’EARL Quadrige, fondée la même année avec son frère et deux cousins, on ne trouve q’une grange avec la boîte aux lettres de la société. Xavier Beulin lui-même, bien qu’officiellement exploitant, n’y met jamais les pieds. Il réside habituellement dans une luxueuse résidence du très chic 8 ème arrondissement de Paris, à deux pas des bureaux de sa société Sofiproteol-Avril. S’il a pu néanmoins conserver son statut d’associé exploitant dans le Loiret, c’est surtout en profitant de sa fonction de vice-président de la FDSEA locale et un peu en arguant qu’il possède sa résidence principale (en réalité une ville avec piscine située dans un quartier résidentiel d’Orléans) à une distance raisonnable…

Que le monde agricole en tout cas se rassure : la crise du foncier à laquelle elle est soumise ne touche pas trop son porte-parole. Propriétaire également d’un immeuble de rapport en plein centre d’Orléans et d’une résidence de vacances dans un quartier huppé près de Tunis, Xaver Beulin semble vivre assez bien de ses 25 ha de terre caillouteuse… Il possède même des parts dans une société civile immobilière gérée par son épouse, ce qui lui permet de toucher de l’ordre de 200 000 € par an de la part du Carrefour Market d’Ingré qui y est implanté, histoire sans doute de fluidifier les relations entre la profession agricole et la Grande distribution.

Dessin de Chaunu publié sur le site Resistance Inventerre

Dessin de Chaunu publié sur le site Resistance Inventerre

Quant à sa société Avril, elle fait l’objet actuellement d’une pétition contre son projet d’implanter à Bruz, près de Rennes, un centre de formation sur des terres agricoles, dans une commune où les trois-quart des exploitations ont déjà disparu en 30 ans. Alors qu’un reportage de Franck Vescovacci, diffusé sur France 5, le 6 décembre dernier, rappelle qu’en France 60 000 ha de terres agricoles sont transformées chaque année en hypermarchés, lotissements, stades de football, immeubles de bureaux ou parking, alors que des associations comme Terre de Liens se battent au quotidien pour tenter de sauvegarder en périphérie des centres urbains des terres encore exploitables, alors que 200 fermes disparaissent chaque semaine en France, il serait peut-être temps que les agriculteurs se ressaisissent et se donnent enfin un porte-parole qui défende réellement l’avenir de la profession et non pas celui de sa propre société industrielle…

L.V.  lutinvert1small