Archive for the ‘Europe’ Category

Payer l’impôt ? Quelle drôle d’idée !

7 décembre 2017

Qui a eu cette idée folle un jour d’inventer l’impôt ? A priori, ce sacré Charlemagne n’y est pour rien et d’ailleurs, à vrai dire, on ne sait pas très bien… Mais il semblerait que la notion d’impôt, ce tribut que l’on paye à l’État pour alimenter le budget de la Nation et permettre le fonctionnement des services publics, soit une notion ancienne, instauré sous une forme ou sous une autre depuis que l’Homme vit en société. Dès l’instant où la vie en communauté fait émerger des castes spécialisées, de guerriers destinés à défendre le clan contre les razzias ennemies, ou de religieux permettant d’intercéder avec les Dieux, il faut bien subvenir à leurs besoins et l’instauration de l’impôt devient nécessaire.

Dans l’Égypte antique, les paysans étaient déjà lourdement taxés par l’impôt et dans la France du Moyen-Age, la situation de ces derniers n’est guère meilleure. A la corvée, un impôt en nature qui consiste à donner du temps de travail en échange de la protection du seigneur local, succède, surtout à partir du XIe siècle, la taille qui se paye en espèce et à laquelle s’ajoute bientôt la dîme, un autre impôt en nature payé à l’Église ou au seigneur, puis la gabelle, un impôt indirect payé sur certaines denrées de première nécessité comme les draps, le vin ou sel, sans compter bien sûr les droits d’octroi de péage ou de douane…

Le Paiement de la dîme (tableau de Pierre Bruegel le Jeune / musée des Beaux-Arts de Bruges)

Face à cette pression fiscale croissante, les gueux se révoltent, comme l’a rappelé un certain professeur Raymond Butcher, enseignant à la Harvard Business School, dans une conférence intitulée « Les révoltes fiscales, toujours ? », présentée devant le Département d’Histoire de l’Université de Cergy-Pontoise et dont Médiapart s’est fait l’écho.

Le sujet ne manque pas d’intérêt car il montre à quel point le rapport à l’impôt a évolué dans la société française depuis l’Ancien Régime. Une des premières révoltes fiscales que notre pays ait connues et que fait revivre cet érudit est celle des Cabochiens en 1413. A l’époque, le Roi Charles VI qui venait de convoquer les États Généraux pour obtenir de lever de nouveaux impôts permettant de faire face au train de vie dispendieux de la cour, se heurte à une révolte populaire, menée par un certain Simon Caboche, à la tête de la toute puissante corporation des bouchers. Prélude à la Révolution de 1789, les insurgés s’emparent de la Bastille, comme avant eux, en 1382, l’avait déjà fait le Peuple de Paris à l’occasion de la révolte des Maillotins, déjà en rébellion contre un taux d’imposition jugé exorbitant.

La révolte des Nu-pieds (gravure éditée à Rouen)

Et ceci n’est que l’un des épisodes d’une longue série de révoltes populaires contre le poids jugé exorbitant des impôts. En 1637, sous le règne de Louis XIII, ce sont les Croquants du Périgord qui se soulèvent : une véritable jacquerie paysanne contre laquelle il faudra mobiliser plus de 3000 soldats pour en venir à bout. Et deux ans plus tard, ce sont les Nu-pieds de Normandie, ces ancêtres des Sans-dents, qui se révoltent à leur tour contre l’instauration de la gabelle sur le sel. Là encore, la répression est sanglante et sans pitié.

Il y aura bien d’autres révoltes populaires par la suite, contre une fiscalité jugée excessive. On pourrait même entrevoir une lointaine filiation entre ces soulèvements plus ou moins spontanés et le mouvement des Bonnets Rouges qu’a connu récemment la Bretagne pour protester, avec succès, contre l’instauration de l’écotaxe pour les poids lourds.

Manifestation violente des Bonnets Rouges devant le portique écotaxe de la RN12 (photo © Eric Rannou / Le Télégramme de Brest)

Mais la thèse que développe le professeur Butcher est quelque peu différente. Selon lui, le peuple s’est désormais résigné à payer l’impôt et n’en est plus à rassembler fourches et gourdins pour aller affronter les forces de l’ordre afin de protester contre la pression fiscale. En revanche, et toujours selon lui, « les réticents, les contestataires et les pourfendeurs de l’impôt sont aujourd’hui les actionnaires, les milliardaires, les banques, le CAC 40, les fonds d’investissement et leur partie la plus mystérieuse, les hedge funds, en français les fonds spéculatifs ».

Les Pigeons, un mouvement de défense des entrepreneurs français qui maîtrise bien sa communication… (source : Le Monde)

Certes, comme le souligne le conférencier, ces privilégiés ne se rebellent pas ouvertement contre la pression fiscale, encore que les exemples soient nombreux de mouvements de protestations de la sorte : qu’on se rappelle les fameux Pigeons, ces patrons qui avaient réussi à faire reculer le gouvernement Ayrault dans sa tentative de rééquilibrer la taxation des revenus du capital, ou encore le Rassemblement des contribuables français du poujadiste boursicoteur Nicolas Miguet dont les affiches fleurissent régulièrement dans nos rues pour hurler à la spoliation d’État.

Mais selon R. Butcher, la pratique de ceux qui refusent l’impôt est devenue plus insidieuse : plutôt que de protester contre la taxation, le plus efficace, pour ces hommes d’affaires, généralement proches du pouvoir, est plutôt d’user de leur influence et de leurs réseaux pour faire en sorte d’échapper à la pression fiscale en toute légalité.

Dessin de Deligne publié dans La Croix

Il cite pour exemple, en appui à sa démonstration, le dossier LuxLeaks, ce scandale financier dénoncé en novembre 2014 à la suite des investigations du Consortium international des journalistes d’investigation du Center for Public Integrity : des milliards d’euros de recettes fiscales évaporées grâce à des accords fiscaux conclus de gré à gré entre le gouvernement du Grand-Duché du Luxembourg et plus de 300 multinationales, parmi lesquelles Apple, Amazon, Ikéa, Pepsi, mais aussi BNP Paribas, Crédit Agricole, Axa, et bien d’autres encore.

Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg de 1995 à 2013 et président de la Commission européenne depuis 2014, se rit de la lutte contre les paradis fiscaux… (photo © Francois Lenoir / Reuters)

Le principe de cette fraude fiscale à grande échelle était des plus simples puisqu’il reposait tout simplement sur des accords secrets passés entre l’État du Luxembourg, dont le premier ministre n’était autre que Jean-Claude Juncker, l’actuel président de la Commission européenne, et des centaines de multinationales afin de faire bénéficier à ces dernières de taux d’imposition dérisoires, parfois inférieurs à 1 %. Libre ensuite à ces entreprises de gérer leur organisation interne de manière à rapatrier au Luxembourg l’essentiel de leurs recettes européennes, grâce à des jeux d’écritures, et les voilà quasiment exemptes d’imposition grâce au bon docteur Juncker qui a alors beau jeu de pointer du doigt les États en déficit budgétaire pour cause de rentrées fiscales insuffisantes…

Tout le monde peut constater l’ampleur de cette évasion fiscale massive que pratiquent les multinationales, mais aussi la timidité avec laquelle sont pointés du doigts les paradis fiscaux sans qui ne pourrait se faire ce détournement de fonds qui siphonne les rentrées fiscales des États et rend si difficile la mise en œuvre de politique publiques ambitieuses.

Dessin de Bar (source : BarActu)

L’Union européenne vient d’ailleurs tout juste de publier une nouvelle liste noire de 17 pays considérés comme paradis fiscaux parmi lesquels les Émirats Arabes Unis, Bahreïn, la Corée du Sud, Panama ou encore la Tunisie et la Mongolie. Aucun pays européen ne figure sur cette liste bien évidemment, pas même l’île de Jersey et encore moins le Luxembourg, la Suisse ou l’Irlande. L’honneur est donc sauf, même si certaines mauvaises langues ont la désagréable impression qu’on se moque du monde. Même le très libéral commissaire européen à la fiscalité Pierre Moscovici considère que cette liste reste « une réponse insuffisante face à l’ampleur de l’évasion fiscale à l’échelle mondiale ». On ne saurait mieux dire en effet…

L.V.

Publicités

11 novembre 1918 : un siècle déjà…

11 novembre 2017

Devant le wagon, après la signature de l’Armistice (source © photo d’archive anonyme)

C’était il y a tout juste un siècle, ou presque : le 11ème jour du 11ème mois de l’année 1918, à 11h du matin : les dernières salves de la Grande guerre débutée 4 ans plus tôt, début août 1914, s’arrêtaient enfin, tandis que, sur tout le territoire national français, se déclenchaient des sonneries de clairons et que les cloches se mettaient à carillonner à tue tête, pour annoncer à chacun la fin de cette immense boucherie qui venait de coûter la vie à 18,6 millions de personnes, dont près de 9 millions de civils (en comptant les pertes liées au génocide arménien).

Cette date symbolique, destinée à marquer la fin des combats entre les troupes françaises et allemandes, résulte d’un choix imposé par l’État-major français puisqu’elle coïncide avec la fête de Saint-Martin, l’ancien légionnaire romain, fondateur du monastère de Ligugé près de Poitiers et devenu malgré lui évèque de Tours. C’est lui en effet que les Francs s’étaient choisis comme saint patron, après que le Mérovingien Clovis, venu se recueillir sur sa tombre, eut remporté en 507 à Vouillé une victoire décisive contre les Wisigoths d’Alaric II.

source © exposition BNF

On frémit en pensant à ces pauvres soldats morts dans les dernières heures de la guerre alors qu’il eut été tout à fait possible de l’abréger de quelques jours sans attendre la date fatidique, mais l’Histoire se nourrit aussi de ces symboles et parfois de ces absurdités… On considère ainsi que pas moins de 11 000 soldats ont été tués au cours du dernier jour de la guerre, dont un Américain abattu 60 secondes avant l’entrée en vigueur de l’armistice, alors qu’il s’échinait à charger un peloton d’Allemands s’apprêtant à fêter la fin des hostilités. Les historiens ont aussi gardé en mémoire l’obstination du général américain William M. Wright qui tenait absolument à reprendre la petite ville de Stenay dans la Meuse, afin d’avoir la certitude de pouvoir s’y établir et profiter de ses installations balnéaires une fois l’armistice signé : 365 soldats de la 89ème division d’infanterie américaine y ont laissé la vie, mais le général a pu prendre son bain en terrain reconquis, ouf !

L’armistice lui-même avait été signé le jour-même, dès poltron minet, à 5h15 du matin, dans le fameux wagon-restaurant réquisitionné auprès de la Compagnie des wagons lits et qui servait de poste de commandement au maréchal Foch, alors commandant en chef des forces alliées sur le front de l’ouest. Mais en réalité, le sort de la guerre était déjà scellé depuis début août 1918.

Arrivée de troupes de renforts à Faverolles (Somme) lors de la seconde bataille de Picardie en août 1918 (source © archives ECPAD)

Depuis la signature du traité de Brest-Litovsk, en mars 1918, actant le retrait de la Russie de la guerre suite à la révolution bolchévique, les Allemands avaient pu replier l’essentiel de leurs troupes sur le front ouest et repasser à l’offensive après des années de guerres de tranchées. Face à ce revirement de situation, beaucoup pensent que la guerre est perdue et de nombreux Parisiens fuient la capitale en mars-avril 1918, pour se mettre à l’abri. Les Allemands franchissent la Marne pour la seconde fois le 15 juillet 1918. Mais des contre-attaques victorieuses rétablissent la situation et le 8 août 1918 a lieu une grande offensive décisive menée par les forces alliées, d’une part en Picardie, par des forces canadiennes soutenues par des soldats australiens, français et britanniques, et d’autre part en Argonne par des forces américaines et françaises.

A partir de cette date, Erich Ludendorff, alors général en chef des armées allemandes, sait que la guerre est perdue et il organise le recul des forces allemandes sur tout le front franco-belge, au prix de lourdes pertes. Dès septembre, État-major allemand fait savoir à l’empereur Guillaume II qu’il n’y a plus d’espoir, mais ce dernier n’est pas prêt à assumer la défaite… Pourtant, les autres fronts orientaux s’effondrent les uns après les autres. Le 29 septembre, un armistice est signé avec la Bulgarie et le 30 octobre avec l’empire ottoman (qui ne survivra pas à cette guerre) suite à la lourde défaite de ses armées face aux Britanniques. Enfin, le 4 novembre, c’est l’empire austro-hongrois, lui aussi voué à disparaître dans les oubliettes de l’Histoire, qui signe à son tour un armistice après la percée des armées italiennes et alliées.

Philipp Scheidemann proclamant la République allemande depuis le Reichstag le 9 novembre 1918 (source © Bundesarchiv)

Face à cette accélération de l’Histoire, le chancelier allemand adresse dès le 4 octobre une demande d’armistice au Président américain Woodrow Wilson, mais ce dernier la rejette, exigeant d’abord l’abdication du Kaiser Guillaume II. Une nouvelle constitution impériale à caractère parlementaire est alors adoptée le 28 octobre tandis que le général Ludendorff démissionne. Dès le lendemain, des mutineries éclatent dans la Marine à Kiel, avant de se propager dans d’autres villes. Des conseils ouvriers se forment à Stuttgart le 4 novembre, puis en Bavière. Le climat insurrectionnel s’étend, entraînant la fuite du roi de Bavière puis de celui de Saxe, mais l’empereur, alors à Spa, en Belgique, ne veut rien entendre.

Le mouvement gagne Berlin le 9 novembre où la troupe fraternise avec les comités ouvriers. Face à la tournure des événements, Guillaume II accepte finalement d’abdiquer ce même jour à 11 h et l’annonce par téléphone à son chancelier et cousin, Maximilien de Bade. C’est le social-démocrate Friedrich Ebert qui accepte alors de devenir chancelier et entame des négociations pour stopper le mouvement révolutionnaire en pleine ébullition, tandis que son collègue Philipp Scheidemann proclame la République allemande depuis une fenêtre du Reichstag, pour prendre de vitesse le spartakiste Karl Liebknecht.

C’est donc un représentant civil du gouvernement de la toute jeune République allemande, Mathias Erzberger, qui signera l’armistice, dans le fameux wagon-restaurant stationné à Rethondes, en forêt de Compiègne, alors que la partie française est représentée par le maréchal Foch et son chef d’état-major, le général Weygand. Le texte de l’armistice en soi n’a que pour but de mettre fin aux hostilités pour une période limitée à 36 jours, mais il contient de nombreuses clauses organisant non seulement l’arrêt des combats mais aussi les conditions de l’évacuation des territoires occupés et le retour aux frontières initiales. C’est le radical-socialiste Georges Clémenceau, alors Président du Conseil depuis un an, qui en lira le texte devant l’Assemblée nationale le jour-même à 16 h.

Les signataires de l’Armistice de 1918 (source © ABECASIS/SIPA)

Clemenceau dans les tranchées fin 1917 (source © collection du Musée Clemenceau)

Et c’est d’ailleurs à ce même Georges Clémenceau que le Président de la République, Emmanuel Macron, a rendu aujourd’hui un hommage appuyé, celui-là même à qui la droite nationaliste de l’époque avait donné le sobriquet de « Perd la victoire » parce qu’il avait préféré hâter la signature de l’armistice pour mettre fin dans les meilleurs délais à ce carnage devenu inutile, tandis que certains souhaitaient poursuivre les troupes allemandes jusqu’à Berlin pour pouvoir imposer des conditions de capitulation encore plus humiliantes.

On sait pourtant désormais, avec le recul du temps, que celles qui furent imposées à l’Allemagne lors de la signature du traité de Versailles en juin 1919, portaient en germe les conditions qui déboucheront quelques années plus tard sur l’arrivée au pouvoir du parti hitlérien national-socialiste et le déclenchement de la seconde guerre mondiale, prouvant une fois de plus à quel point il est toujours plus difficile de bâtir la paix que de déclarer la guerre…

L.V.  

Ciel d’apocalypse en Bretagne et fournaise portugaise

18 octobre 2017

Le ciel au-dessus des toits de Rennes, lundi 16 octobre après-midi (photo © Marie Dufay / AFP)

Voilà encore de bien étranges manifestations du changement climatique global que l’on peut observer et dont les médias se sont largement fait l’écho. Ce lundi 16 octobre 2017, les Bretons ont eu la surprise d’observer un ciel plombé couleur jaune sépia plongeant leur quotidien dans une lumière crépusculaire et glauque alors que le thermomètre marquait 19 °C à Brest, à 8h du matin, et jusqu’à 25 °C dans la journée, des températures pour le moins inhabituelles à cette période de l’année.

Cette sinistre coloration jaunâtre du ciel, s’accompagnant d’une odeur prononcée de cendre, a plongé plusieurs villes bretonnes dans une ambiance quasi apocalyptique qui a beaucoup fait jaser sur les réseaux sociaux. Cette situation découle directement du flux d’air orienté du sud et correspondant au déplacement de l’ouragan Ophelia. Ces vents qui soufflaient lundi jusqu’à 130 km/h se sont chargés, lors de leur passage sur les côtes nord-africaines, de très nombreuses particules sableuses qu’ils ont charriés à travers toute la péninsule ibérique puis dans leur traversée du Golfe de Gascogne.

Ciel jaune et températures élevées pour la saison en Bretagne heures (photo © David Vincent / AP)

De nombreux records de chaleur ont été battus du fait de cette arrivée d’air subtropical poussé par la tempête Ophelia. On a ainsi relevé plus de 30 °C à Pau ou Mont-de-Marsan et même 31 °C à Vic-en-Bigorre dans les Hautes-Pyrénées. A Calais, le thermomètre a affiché jusqu’à 26 °C, soit 10 °C de plus que les normales saisonnières. A Uccle, près de Bruxelles, la station météo qui date de 1833 n’avait jamais enregistré un tel record de chaleur (25,7 °C) à une période aussi tardive de l’année…

Après la Bretagne, c’est le sud de l’Angleterre qui a été frappé par le même phénomène. Dans l’après-midi du 16 octobre, la ville de Londres elle-même a été plongée dans cette atmosphère irréelle et angoissante occasionnée par un ciel orangé.

En parallèle, la tempête s’est renforcée en poursuivant sa route vers les côtes irlandaises. A la mi-journée, des rafales soufflant à 190 km/h ont été enregistrées à la pointe sud de l’île. De nombreuses toitures se sont envolées et on déplore trois morts, pour la plupart écrasés suite à la chute d’arbres. Le soir, environ 360 000 foyers étaient privés d’électricité. Cette tempête est sans doute une des pires qu’ait connue l’Irlande depuis le passage de l’ouragan Debbie en 1961, qui avait fait 11 victimes.

Passage de l’ouragan Ophelia sur les côtes irlandaises

Mais en Bretagne comme en Angleterre, l’air n’était pas seulement chargé de particules sableuses d’origine saharienne. Il charriait aussi les cendres des gigantesques incendies qui ravagent actuellement le Portugal, attisés par ces vents violents qui balaient les côtes de la péninsule ibérique. Des centaines de départs de feu se sont ainsi déclarés dimanche 15 octobre dans le nord et le centre du Portugal, ainsi que dans la région espagnole voisine de Galice. Certains semblent d’origine criminelle mais la plupart sont liés à l’imprudence, et tous ont été attisés par les vents violents de l’ouragan Ophelia, se propageant rapidement du fait de l’extrême sécheresse de la végétation après des mois de déficit pluviométrique.

A ce jour, on estime à 350 000 hectares au moins la superficie qui est ainsi partie en fumée au Portugal lors de cet épisode, et le bilan humain est particulièrement lourd avec 4 morts en Espagne et 41 au Portugal. Plus de 3000 pompiers ont été mobilisés pour lutter contre les flammes, avec même l’aide de bombardiers d’eau italiens.

Feu de forêt dans la région de Leiria, le 18 juin 2017 (photo © Patricia De Melo Moreira / AFP)

Déjà, en juin dernier, le pays avait été victime d’un gigantesque incendie qui avait provoqué la mort de 64 personnes dans la région de Leiria. Provoqué par la foudre alors que les températures au sol dépassaient les 40 °C, le feu avait progressé à une vitesse phénoménale parmi les forêts de pins et d’eucalyptus, piégeant de nombreux habitants dans leur maison ou sur les routes. Un véritable désastre malgré la mobilisation de 2000 pompiers volontaires.

A côté de ces feux de forêts catastrophiques, l’incendie qui a menacé Carnoux cet été paraît bien anodin même s’il aurait pu avoir lui-aussi des conséquences dramatiques. Et bien d’autres se sont produit récemment à travers le monde. Ainsi, la Californie qui fait l’objet depuis le 8 octobre de violents incendies, les pires peut-être que cette région a connu depuis 1933, même si en septembre 2015 déjà, la Californie avait été ravagée par les flammes, déplorant alors la destruction de plus de 600 bâtiments dont de nombreuses maisons d’habitation.

Maison en flamme dans la région de Napa en Californie le 9 octobre 2017 (photo © AFP)

Depuis le début du mois d’octobre, 22 départs de feu ont été notés et le dernier bilan disponible à ce jour fait état de 86 000 hectares brûlés avec près de 5 000 maisons réduites en cendres. Plus de 600 000 personnes ont dû être évacuées en catastrophe et au moins 41 mort sont à déplorer, ainsi que 88 disparus. Un très lourd bilan donc et des images d’apocalypse là aussi comme le montrent les photos aériennes : des lotissements entiers ont été totalement rayés de la carte suite au passage des flammes.

Fourgon postal distribuant le courrier dans les ruines de Santa Rosa, Californie, le 10 octobre 2017 (capture video © Douglas Thron)

Le photographe Douglas Thron, filmant avec son drone les ruines de la ville de Santa Rosa, dans le nord de la Californie, a néanmoins eu la surprise d’y repérer une activité insolite, celle du fourgon de la Poste venant consciencieusement distribuer le courrier dans les boîtes aux lettres, seules vestiges non calcinés au milieu d’un champ de ruines. Contrairement à la Poste de Carnoux, qui n’est plus que l’ombre d’un service public bien chancelant, la Poste californienne fait preuve d’un niveau de résilience remarquable…

L.V.

Le feu de Carnoux vu de l’espace…

17 septembre 2017

Le 19 août dernier, l’incendie qui a ravagé le versant boisé situé entre Aubagne et Carnoux, menaçant gravement plusieurs maisons situées en limite nord de Carnoux, le long de l’avenue Jean Bart, a laissé de sinistres traces. Plusieurs centaines d’hectares d’espaces boisés et de garrigues sont partis en fumée, laissant un paysage noirci de cendres et d’arbres calcinés qui rappellera pour de longs mois le souvenir de cet événement. Trois semaines plus tard, lorsque les premières grosses pluies de la saison se sont abattues sur Carnoux, la forte odeur de brûlé a brutalement envahi toute la ville, comme un ultime rappel du sinistre qui a bien failli transformer toute la ville en un gigantesque brasier…

Zones brûlées sur les hauteurs de Carnoux (photo prise le 27 août 2017)

Il suffit de se promener sur les hauteurs de Carnoux comme chacun ou presque l’a fait depuis cette date pour observer les ravages du feu. Mais lorsqu’on prend un peu de hauteur, l’effet est d’autant plus saisissant. Un des outils permettant une telle observation est la famille de satellites Sentinel, qui constituent le volet spatial du programme Copernicus initié par l’Union européenne. Le déploiement de cette batterie de satellites européens, commencé il y a maintenant une dizaine d’années, est encore en cours mais plusieurs satellites sont d’ores et déjà opérationnels.

Le premier, Sentinel-1A, avait été lancé de Kourou le 3 avril 2014 et a bien failli exploser en vol avant même de pouvoir déployer ses capteurs, tout ça à cause d’un banal accident de la circulation. Heureusement, les opérateurs de l’agence spatial européenne avaient alors réussi, grâce à un léger coup d’accélérateur bien placé, à éviter de justesse le satellite américain Acrimsat, qui passait malencontreusement par là au mauvais moment. Les routes de l’espace sont plus dangereuses qu’on ne le croit…

Vue du satellite Sentinel 2 (source © ESA/ATG medialab)

Depuis, d’autres satellites ont été déployés : le petit frère, Sentinel-1B, en avril 2016, mais aussi les deux sœurs jumelles Sentinel-2A, lancé le 23 juin 2015 par Véga depuis Kourou et Sentinel-2B, qui vient de s’envoler depuis Baïkonour le 7 mars 2017, propulsé par le lanceur russe Rockot. Ce sont ces deux derniers satellites qui nous intéressent tout particulièrement car ils disposent de 13 bandes spectrales allant du visible au moyen infra-rouge et permettant de prendre des clichés avec une résolution de 10 à 60 m. A eux deux, ils permettent de couvrir la quasi totalité des terres émergées avec des prises de vues espacées de 5 jours seulement, ce qui en fait des mouchards particulièrement efficaces.

Les clichés pris dans l’infra-rouge sont surtout utiles pour analyser l’occupation des sols car cette technique permet notamment de mettre en évidence certaines distinctions qui n’apparaissent pas aussi clairement dans le spectre visible. Elle permet en particulier de détecter des différences de température mais aussi d’humidité des sols, de couvert végétal et bien d’autres éléments très utiles notamment dans l’agriculture et le suivi des catastrophes naturelles.

Vue satellite de l’incendie du 19 août entre Aubagne et Carnoux (7 septembre 2017 – source © Sentinel hub)

Une partie des données issues de ces observations satellitaires étant en libre accès sur l’application Sentinel hub, il est assez aisé de rechercher, via un outil de visualisation ouvert à tous, des images d’archives prises par Sentinel 2. Celle du 7 septembre 2107 ne manque pas d’intérêt puisque prise quelques jours seulement après l’incendie qui est venu lécher la commune de Carnoux. Le cliché est assez spectaculaire car la restitution via l’exploitation de plusieurs canaux infrarouges met parfaitement en évidence les surfaces brûlées. On y décèle clairement le point de départ de l’incendie et sa propagation jusqu’aux portes de Carnoux, ainsi que les coupe-feux qui ont permis aux pompiers d’en stopper la progression.

Les plus curieux (et bien entendu les Varois) seront naturellement enclins à déplacer le curseur vers la droite de la carte, ce qui permet de mettre en évidence les foyers qui se sont déclarés cet été dans le département voisin qui a, cette année, payé un très lourd tribut avec 3 660 hectares de forêts ravagées par le feu en juillet-août 2017.

Vue satellite des deux incendies du 25 juillet et du 2 septembre aux alentours de La Londe-les-Maures, dans le Var (14 septembre 2017 – source © Sentinel hub)

 On y repère notamment les trois plus importants d’entre eux qui ont eu lieu le 24 juillet à la Croix-Valmer (518 ha) et à Artigues (1 704 ha) et le 25 juillet entre La Londe–les-Maures et Bormes-les-Mimosas (1 418 ha), suivi d’un autre qui s’est déclaré le 2 septembre entre Hyères et La Londe (460 ha). On est loin des chiffres de l’année 2003 où près de 19 000 hectares étaient partis en fumée dans le seul département du Var, causant la mort de 3 pompiers et de 4 autres personnes, mais ce nouvel été meurtier vient rappeler, si besoin était, à quel point les espaces méditerranéens sont vulnérables aux feux de forêt.

Vue satellite de l’incendie du 11 août dans le Cap Corse (30 août 2017 – source © Sentinel hub)

Et si l’on prend la peine de se décaler un peu vers le sud-est jusqu’aux rivages corses, la photo satellite met en évidence d’autres zones calcinées, en particulier au droit du cap Corse. Une tâche noirâtre barre entre Pietracorbara et Sisco toute la largeur de ce que certains irrévérencieux ont comparé à un doigt d’honneur tendu vers la métropole : c’est la signature de l’incendie qui s’est déclenché près de Nonza, sur la côte ouest, dans la nuit du 10 au 11 août 2017 et qui a traversé le cap Corse dans toute sa largeur, brûlant au passage plus de 2000 ha de forêts et de maquis, et obligeant à évacuer pas moins d’un millier de personnes.

Un autre incendie est particulièrement visible sur ces images satellite et montre à quel point les habitations situés en lisière de zone boisée peuvent être exposées : il s’agit de celui d’Olmeta-di-Tuda qui a parcouru de l’ordre de 2200 ha entre le 24 et le 29 juillet et a été arrêté in extremis en bordure des lotissements de la zone très urbanisée de Biguglia, au sud de Bastia.

Vue satellite de l’incendie du 24 juillet au sud de Bastia (30 août 2017 – source © Sentinel hub)

De nombreuses autres images tout aussi spectaculaires sont visibles sur ce site, envoyées depuis l’espace par les satellites Sentinel, dont celles des récents cyclones qui ont ravagé les Antilles et le sud des États-Unis, venant opportunément nous rappeler à quel point les aménagements faits par l’Homme sont vulnérables face aux éléments naturels…

L.V.  

SOS Méditerranée reconnue Grande cause nationale 2017

8 février 2017

blog391_phsauvetage2SOS Méditerranée, jeune association civile de sauvetage en haute mer spécialisée dans l’aide aux migrants en détresse en Méditerranée, vient tout juste de se voir décerner, aux côtés de la SNCM, le prestigieux label de Grande cause nationale 2017, dédié au sauvetage en mer. Une belle consécration pour cette ONG qui a été créée en 2015 seulement, dans un bel élan de la société civile européenne mobilisée face à l’urgence humanitaire en Méditerranée où au moins 46 000 personnes, hommes, femmes et enfants ont péri en mer depuis une quinzaine d’années en cherchant à rejoindre l’Eldorado européen…

blog391_phsauvetage3Déjà en décembre 2015, l’ONG s’était vue remettre le Prix de la Société Civile par le Comité économique et social européen (CESE), en remerciement de ses efforts pour améliorer la vie des migrants et favoriser leur insertion dans la société européenne. Selon le CESE, ce prix récompense des manifestations exemplaires de solidarité en Europe, qui se sont avérées extrêmement efficaces sur le terrain.blog391_phaquarius

Grâce à la solidarité de milliers d’Européens, SOS Méditerranée, dont les équipes se partagent entre Marseille, Berlin et maintenant Palerme, a ainsi pu affréter l’Aquarius, un navire de 77 mètres de long. Depuis février 2016, l’Aquarius assure sans discontinuer sa mission vitale de sauvetage sur l’axe migratoire le plus mortel au monde, entre la Libye et l’Italie.

En 11 mois de présence en mer et 79 opérations, 12 087 personnes ont ainsi été recueillies par SOS Méditerranée à bord de l’Aquarius : près de 8 000 vies sauvées par les équipes de sauvetage sur des embarcations en détresse et 4 000 personnes prises en charge après transbordement d’un autre navire. Outre les 11 membres d’équipage, l’Aquarius embarque également 6 sauveteurs volontaires qui sont des marins professionnels, ainsi qu’une équipe médicale de 7 à 8 personnes mobilisée par Médecins Sans Frontières. Il faut noter qu’une seule journée de mission sur L’Aquarius coûte 11 000 €.

blog391_phsauvetage

L’association se réjouit donc de cette reconnaissance comme Grande cause nationale 2017, qui va lui permettre de conforter son statut de réseau associatif agissant sur le plan national et européen, mais aussi de disposer d’une caution visible de l’État, de favoriser sa communication auprès d’un large public et de faciliter ainsi son appel à la générosité et aux dons.

Le site internet de l’association fourmille de témoignages au quotidien permettant de s’imprégner des actions de sauvetage en mer réalisés chaque jour par les équipes de l’Aquarius. Une magnifique leçon de courage et de dévouement au service de nos voisins du Sud.

J. Tonnelle

Xavier Beulin, un paysan presque comme les autres…

8 janvier 2017

Xavier Beulin, le président de la Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles, et richissime patron du groupe industriel Avril, s’est fait épinglé récemment par Mediapart dont les enquêteurs ont recherché en vain quelles étaient les terres sur lesquelles ce représentant de la profession agricole pouvait bien exercer ses talents, lui qui se revendique comme « paysan », ainsi qu’il a encore tenté de le faire croire devant un groupe d’éleveurs en colère à Saint-Brieuc en juillet 2015…

blog378_phbeulinfnsea

Un paysan pour le moins atypique en tout cas, qui avait fait sensation en se présentant lors du congrès de Metz de la FNSEA en 2006 « en costard de banquier, pompes anglaises, attaché case Lancel ». Dirigeant de la Sofiprotéol, rebaptisée Avril en 2015 pour des raisons de pur marketing, le fringant patron de l’agro-business qui voyage en jet privé, bluffe tout le monde et prend la tête en 2010 de la FNSEA pourtant traditionnellement aux mains des éleveurs. Il y est réélu triomphalement en 2014, aucun autre candidat n’osant même se présenter contre lui, et il est déjà en train de préparer sa propre succession à l’occasion des prochaines échéances prévues en mars 2017.

Xavier Beulin dans son bureau au siège de la FNSEA (photo L. Lung)

Xavier Beulin dans son bureau au siège de la FNSEA (photo L. Lung)

Il faut dire que le groupe Sofiproteol, alias Avril, qu’il dirige, a réalisé en 2015 un chiffre d’affaire qui dépasse 6 milliards d’euros, trustant plus de la moitié de la production française de colza et de tournesol. Il s’agit donc d’un géant de l’agroalimentaire, propriétaire notamment des marques d’huiles Lesieur et Puget, mais aussi du leader des œufs Matines, d’un des principaux centre d’abattage de porc (société Abera en Bretagne), ou encore de Sanders, premier fournisseur français d’aliment pour bétail, bref un des symboles de la concentration et de l’industrialisation à outrance des exploitations agricoles.

Dessin de Sébastien Rieu publié sur le blog de caricature

Dessin de Sébastien Rieu publié sur le blog de caricature

Le groupe se revendique également leader européen de l’oléochimie et n°1 mondial de la glycérine végétale, tout en se placant comme un acteur majeur sur le marché européen de la production de biocarburants au travers de ses filiales Saipol et Expur. Pour la multinationale agro-industrielle, les biocarburants, c’est un peu la poule aux œufs d’or, fruit d’un long travail de lobbying auprès des autorités en charge de la politique agricole tant à Paris qu’à Bruxelles, sachant que Xavier Beulin est également vice président du Comité des organisations professionnelles agricoles de l’Union européenne, qui appointe pas moins de 18 lobbyistes auprès de l’Union européenne!

Champ de colza en production (photo T. Creux)

Champ de colza en production (photo T. Creux)

C’est en 1992 qu’une première réforme de la Politique agricole commune a autorisé l’exploitation de cultures oléagineuses pour produire du carburant, en principe pour valoriser les terres laissées en jachère. Et en 2003, une directive européenne a été adoptée, obligeant les distributeurs de carburants à incorporer un certain pourcentage de biocarburant dans le diesel. Histoire d’encourager au maximum la filière, la France a alors choisi d’aller encore plus loin que ces objectifs européens en imposant un taux d’incorporation de 7 % de biodiesel dans le gazole, taux qui est passé à 8 % en 2015. Certains véhicules d’entreprises ou de collectivités roulent même d’ores et déjà avec un carburant composé de 30 % de biodiesel, ce qui assure de confortables débouchés pour la filière.

En France, on utilise principalement pour cela le colza et le tournesol. La graine est d’abord broyée pour séparer l’huile, les résidus formant des tourteaux riches en protéines, qui sont valorisés pour l’alimentation des animaux d’élevage. Quant à l’huile, elle est transformée en diester via une réaction chimique qui fait intervenir du méthanol et donne de la glycérine comme sous-produit. Schématiquement, une tonne d’huile brute additionnée de 100 kg de méthanol donne une tonne de diester et 100 kg de glycérine végétale.

Photomontage publié en 2012 sur le site du Paysan libre

Photomontage publié en 2012 sur le site du Paysan libre

Une véritable manne en tout cas pour Avril, ex-Sofiproteol, qui contrôle l’essentiel de la filière de production de biodiesel sous sa marque Diester®, d’autant que ces cultures d’oléagineux destinés à la production de biocarburant ont été largement subventionnées par l’Europe, à hauteur de 45 €/ha jusqu’en 2010 ! Beaucoup de voix sélèvent désormais pour dénoncer cette filière qui entraîne une hausse importante du cours des matières premières oléagineuses au détriment de l’alimentation. Le bilan écologique du procédé est lui-même fortement remis en cause puisque l’on estime qu’il faut 1,2 litres de pétrole pour produire 1 litre de biodiesel, ce que reconnaissent d’ailleurs les acteurs de la filière qui cherchent actuellement d’autres voies pour la production de biocarburant, en particulier en valorisant les déchets verts voire l’exploitation de microalgues.

Mais c’est surtout le coût pour le contribuable français qui fait l’objet de vives critiques. Un rapport de la Cour des comptes daté de 2012 estimait ainsi que l’exonération fiscale dont bénéficient les producteurs de biodiesel a coûté à l’État plus de 1,8 milliards d’euros entre 2005 et 2010. Sur la même période, les investissement productifs de la filière avoisinent les 500 millions d’euros… Les contribuables français ont donc payé près de quatre fois les investissements des entreprises comme Sofiprotéol-Avril qui a ainsi bénéficié à elle seule de 50 millions d’euros d’exonération fiscale pour l’année 2013 ! Cela n’a pas empêché le gouvernement Ayrault de renouveler fin 2012 pour trois ans les agréments qui permettent aux producteurs d’agrocarburants de bénéficier de cette défiscalisation massive.

Comme le souligne un article très documenté du Monde, il a fallu attendre le 1er avril 2016 pour que le gouvernement décide enfin de supprimer cette niche fiscale, tout en publiant quelques mois plus tard un arrêté ouvrant la voie à une requalification du biodiesel pour le faire bénéficier de la défiscalisation réservée aux biocarburants dits « avancés »…

La ferme fantôme de Xavier Beulin dans le Loiret (photo K. Laske pour Médiapart)

La ferme fantôme de Xavier Beulin dans le Loiret (photo K. Laske pour Médiapart)

Assurément, le travail de lobbying dans lequel excelle Xavier Beulin s’avère payant, bien davantage en tout cas que celui de simple exploitant agricole qui lui sert de paravent syndical. Car l’enquête de Médiapart au siège de sa société agricole réserve bien des surprises. Sur les 25 ha achetés en 2009 par le président de la FNSEA qui est sensé y exploiter l’EARL Quadrige, fondée la même année avec son frère et deux cousins, on ne trouve q’une grange avec la boîte aux lettres de la société. Xavier Beulin lui-même, bien qu’officiellement exploitant, n’y met jamais les pieds. Il réside habituellement dans une luxueuse résidence du très chic 8 ème arrondissement de Paris, à deux pas des bureaux de sa société Sofiproteol-Avril. S’il a pu néanmoins conserver son statut d’associé exploitant dans le Loiret, c’est surtout en profitant de sa fonction de vice-président de la FDSEA locale et un peu en arguant qu’il possède sa résidence principale (en réalité une ville avec piscine située dans un quartier résidentiel d’Orléans) à une distance raisonnable…

Que le monde agricole en tout cas se rassure : la crise du foncier à laquelle elle est soumise ne touche pas trop son porte-parole. Propriétaire également d’un immeuble de rapport en plein centre d’Orléans et d’une résidence de vacances dans un quartier huppé près de Tunis, Xaver Beulin semble vivre assez bien de ses 25 ha de terre caillouteuse… Il possède même des parts dans une société civile immobilière gérée par son épouse, ce qui lui permet de toucher de l’ordre de 200 000 € par an de la part du Carrefour Market d’Ingré qui y est implanté, histoire sans doute de fluidifier les relations entre la profession agricole et la Grande distribution.

Dessin de Chaunu publié sur le site Resistance Inventerre

Dessin de Chaunu publié sur le site Resistance Inventerre

Quant à sa société Avril, elle fait l’objet actuellement d’une pétition contre son projet d’implanter à Bruz, près de Rennes, un centre de formation sur des terres agricoles, dans une commune où les trois-quart des exploitations ont déjà disparu en 30 ans. Alors qu’un reportage de Franck Vescovacci, diffusé sur France 5, le 6 décembre dernier, rappelle qu’en France 60 000 ha de terres agricoles sont transformées chaque année en hypermarchés, lotissements, stades de football, immeubles de bureaux ou parking, alors que des associations comme Terre de Liens se battent au quotidien pour tenter de sauvegarder en périphérie des centres urbains des terres encore exploitables, alors que 200 fermes disparaissent chaque semaine en France, il serait peut-être temps que les agriculteurs se ressaisissent et se donnent enfin un porte-parole qui défende réellement l’avenir de la profession et non pas celui de sa propre société industrielle…

L.V.  lutinvert1small

Migrants : comment dépasser l’émotion et envisager l’avenir ?

18 décembre 2016

afficheconfrefugies_a4coulMalgré de nombreuses manifestations culturelles se déroulant ce même jour, à la même heure, un public fidèle et intéressé était présent au clos Blancheton pour écouter les propos du conférencier, Jean-Pierre Cavalié, délégué régional de la CIMADE, sur ce sujet d’actualité ô combien préoccupant.

En préambule, il est remarqué la « frilosité » des responsables politiques pour aborder ce thème d’une façon claire-voyante et il est donc nécessaire de replacer le propos dans un aspect historique, plus global, et de l’étayer par une réflexion philosophique indispensable.

La CIMADE a été créée en 1939 suite aux conséquences de la guerre d’Espagne et des événements précurseurs du conflit qui allait embraser l’Europe. Ces événements ont eu pour effet la présence sur le sol français de réfugiés arrivés dans le Sud et dans l’Est du pays. Ce sont des volontaires, émus par la situation de ces populations déplacées qui ont spontanément élaboré une structure pour gérer l’accueil de ces réfugiés. Ceux-ci (espagnols, allemands, italiens) depuis 1938 étaient regroupés dans 200 camps (enfermement administratif).

Arrivée de réfugiés espagnols au camp de concentration de Bram, à 25 km de Carcassonne

Arrivée de réfugiés espagnols au camp de concentration de Bram, à 25 km de Carcassonne

A ce jour, la CIMADE poursuit son action en intervenant dans plus de 400 camps, et prend en compte la gestion des réfugiés pour leur faciliter les démarches administratives en vue de leur régularisation et leur insertion dans la société.

Le phénomène migratoire est mondial. Un récent rapport des Nations- Unies estime à un milliard le nombre de migrants, soit le septième de la population de la planète. Il est difficile de discriminer les raisons de ces migrations qui peuvent être climatiques, politiques ou économiques.

Ainsi, pour le continent Africain, la désertification de certaines zones est due à un phénomène climatique, avec pour conséquence des pertes économiques catastrophiques, phénomène auquel s’ajoute l’adoption d’un modèle de développement inadapté qui résulte de choix politiques et humains.

La désertification, une des causes des migrations (photo B. Bannon / HCR)

La désertification, une des causes des migrations (photo B. Bannon / HCR)

Il est néanmoins possible de modifier les comportements et d’agir pour prévenir ce genre de conséquences. Cependant il n’est pas possible d’endiguer tous ces mouvements migratoires ; reste à adopter une politique d’accueil en conformité avec les conventions internationales.

Mais celles-ci sont souvent interprétées en fonction de choix politiques spécifiques, comme en France à partir de 1984, où le tournant d’un libéralisme économique a été pris, avec pour conséquence d’accorder un statut de « demandeur d’asile » à tout réfugié, avec les conséquences administratives complexes qu’elles impliquent.

Le conférencier, Jean-Pierre Cavalié, avec le président du CPC, Michel Motré

Le conférencier, Jean-Pierre Cavalié, avec le président du CPC, Michel Motré

Il est donc question de concevoir la notion d’hospitalité, c’est ce qu’ont élaboré aux États-Unis, des membres appartenant à des églises, en créant le mouvement « sanctuaire » dans les années 80, assurant ainsi une protection aux réfugiés. Ces créateurs étaient très marqués par la résurgence d’un néo-esclavagisme lié aux excès du libéralisme économique.

Le principal souci d’un réfugié est d’obtenir un visa renouvelable pour poursuivre son séjour dans le pays d’accueil et cela explique pourquoi ceux qui ne l’obtiennent pas passent dans la clandestinité.

En Europe, en 2015, une attitude généreuse avait prévalu pour l’accueil des migrants devant l’émotion suscitée par leur sort, mais très vite des réactions hostiles ont eu pour conséquence la fermeture des frontières. Des mouvements de citoyens, sur la base du volontariat mettent au point des programmes d’accueil des réfugiés afin de les intégrer plus facilement dans la société.

La projection d’un documentaire sur l’expérience de Sheffield, ville moyenne de Grande-Bretagne, démontre qu’une bonne intégration est possible et bénéfique pour tous. La volonté des réfugiés de s’intégrer, en plus de l’aide reçue par ceux-ci sous forme de formations (apprentissage de la langue) dispensées par des volontaires, la mise à disposition de logements inoccupés, la participation aux différentes structures locales, a permis une intégration dans de bonnes conditions.

Cours de langue dispensé à des réfugiés syriens

Cours de langue dispensé à des réfugiés syriens

Il est même constaté, souvent, une revitalisation de certaines villes, l’économie locale étant dopée par cet afflux de population. Ce modèle a certes ses limites car l’on peut constater la confrontation des opinions sur la nécessité de partager la richesse dans un système où la concurrence pour l’accès aux emplois est vive. La bonne santé économique de l’Allemagne a permis, à ce jour, d’accueillir un grand nombre de réfugiés sans problèmes majeurs, mais ce modèle s’essouffle.

Dessin de Gros paru dans Marianne le 11 novembre 2016

Dessin de Gros paru dans Marianne le 11 novembre 2016

Autre exemple frappant d’intégration réussie, celui d’un village au sud de la Sicile, quasiment abandonné par sa population, qui a accepté d’accueillir des réfugiés devenus peu à peu majoritaires. Ils ont redonné vie et prospérité à la localité en réussissant même à chasser les pratiques mafieuses passées.

En France, la petite ville de Rosans, dans les Hautes-Alpes, a été le lieu d’une concertation exemplaire avec la population partagée en deux camps sur l’installation de réfugiés dans la cité. De nombreuses réunions informatives et une écoute attentive de chaque opinion ont permis de désamorcer les conflits et oppositions, aboutissant à un collectif qui a suscité la créativité d’une économie sociale basée sur l’égalité.

On aurait pu citer d’autres exemples, dont celui de Barcelonnette, qui accueille 40 personnes en demande d’asile. Il n’en demeure pas moins que le casse-tête réglementaire au niveau de l’Europe pour administrer le phénomène migratoire reste un handicap. Il est donc nécessaire de revoir la conception de l’Europe dans ce domaine.

Arrivée de migrants syriens à Munich en Allemagne en septembre 2015 (photo C. Stache / AFP)

Arrivée de migrants syriens à Munich en Allemagne en septembre 2015 (photo C. Stache / AFP)

Les principales difficultés du processus de prise en charge aux passages des frontières subsistent, liées notamment au respect des lois et conventions (convention de Genève qui date de 1951 !), à l’application des procédures de demande d’asile, aux conditions de traitement humain des personnes dans le respect de leur dignité (hébergement, nourriture, santé, équipements), à l’action de la justice (qui normalement doit statuer dans les 48 heures pour donner suite à une procédure du droit d’asile), à la protection des mineurs, etc.

Il faut savoir qu’une demande d’asile est traitée en préfecture par la « plate-forme asile » ; les organismes tels que l’OFI et OFPRA orientent ensuite le demandeur dans un centre d’accueil dans l’attente de la décision. Dans le cas favorable, ce droit d’asile est accordé pour une durée de dix ans et parfois définitivement. En France le taux d’accord du droit d’asile est de 33 % alors qu’il atteint 80 % en Allemagne. Des marges de progrès existent donc.

En conclusion de cet exposé, Jean-Pierre Cavalié, démontre que le phénomène migratoire est « le thermomètre de l’état du monde » reflet de toutes les crises, conflits et changements de mode de vie sur la planète. Il faudra s’habituer à vivre avec une « migration pendulaire » où des populations viendront chercher protection, se former, travailler dans un pays pour ensuite, dans une certaine proportion, retourner dans leur pays d’origine en absence de conflit armé ou de crise économique grave.

Une assemblée très attentive lors de la conférence du 8 décembre 2016

Une assemblée très attentive lors de la conférence du 8 décembre 2016

Nombre de français sont eux-mêmes installés provisoirement ou définitivement à l’étranger avec des conséquences bénéfiques pour tous. Il est donc nécessaire de faire prendre conscience le plus tôt possible que l’hospitalité est une tradition ancienne qui doit être valorisée.

Le public, à l’issue de la conférence, a pu continuer à s’entretenir avec le conférencier, manifestant ainsi sa soif d’information sur ce sujet d’actualité, mais un verre à la main, offert comme à l’accoutumée par les organisateurs du Cercle Progressiste Carnussien.

CM.

José Manuel Barroso, le traître de l’Europe

25 août 2016

Quelques semaines seulement après le référendum qui a vu les Britanniques décider majoritairement de quitter l’Union européenne, voici que cette dernière subit une nouvelle claque ! L’ancien président de la Commission européenne, le Portugais José Manuel Barroso, a en effet annoncé le 8 juillet dernier qu’il rejoignait désormais les rangs de la banque d’affaires américaine Goldman Sachs, comme directeur de ses activités internationales, basé justement à Londres.

Dessin de Gros publié dans Marianne (juillet 2016)

Dessin publié dans Marianne (juillet 2016)

Celui qui fut pendant 10 ans, jusqu’à son remplacement en 2014 par le Luxembourgeois Jean-Claude Junker, le principal dirigeant de l’Union européenne, est donc recruté, pour son carnet d’adresses et sa parfaite connaissance des rouages bruxellois, par la grande banque américaine pour négocier le maintien des conditions avantageuses de son implantation dans la City londonienne malgré le Brexit. L’avenir des établissements bancaires basés à Londres dépend en effet étroitement du maintien de leur « passeport européen » qui leur permet d’offrir leurs services au sein de l’ensemble du marché intérieur européen.

José Manuel Barroso (photo J. N. Larsen /SCANPIX)

José Manuel Barroso (photo J. N. Larsen /SCANPIX)

Pour de telles négociations avec les fonctionnaires européens qu’il a lui-même nommés, José Manuel Barroso est assurément bien placé et d’ailleurs il ne s’en cache pas : « Evidemment, je connais bien l’UE et relativement bien aussi l’environnement britannique. Si mes conseils peuvent être utiles dans de pareilles circonstances, je suis prêt à aider ». Tant d’altruisme désintéressé force l’admiration…

Certes, la banque Goldman Sachs ne s’est guère distinguée jusque là par son haut niveau d’éthique. C’est même l’un des principaux acteurs de la crise des subprimes, qui avait engrangé en 2007 plus de 10 milliards de dollars de profits, sur le dos de clients floués à qui avaient été vendus des crédits immobiliers convertis en produits financiers toxiques. La banque a largement contribué au déclenchement de la crise financière mondiale et à ses conséquences économiques dévastatrices sur plusieurs économies européennes, dont le Portugal, dirigé justement par le même Barroso qui fut premier ministre de ce pays de 2002 à 2004. Goldman Sachs a d’ailleurs été contrainte de payer une amende de 5 milliards de dollars pour que la Justice américaine accepte de renoncer aux poursuites engagées à son égard dans cette affaire. En revanche, la banque n’a jamais été inquiétée pour les tripatouillages financiers qu’elle avait réalisés pour le compte de l’État grec au début des années 2000, pour aider le gouvernement alors en place à masquer son déficit budgétaire et entrer dans l’Euro…

Blog336_PhBarroso

Mais rien de tout cela ne semble toucher le moins du monde le sieur Barroso qui ne voit guère que son intérêt personnel et s’en félicite : « Après avoir passé plus de 30 ans dans la politique et le service public, c’est un défi intéressant et stimulant qui me permet d’utiliser mes compétences dans une institution financière mondiale ». Il n’est d’ailleurs pas le premier à faire ainsi des allers-retours avec la banque d’affaires américaine qui a compté aussi parmi ses salariés Mario Monti, ancien banquier central et premier ministre italien, mais aussi Mario Draghi, actuel président de la Banque centrale européenne, Lucas Papademos, ex- banquier central et premier ministre grec, ou encore Donald Sutherland, ancien commissaire européen.

Les portes entre la Commission européenne et le monde des affaires sont de manière générale grandes ouvertes comme l’ont montré aussi le parcours de l’ancienne commissaire européenne à la concurrence Neellie Kroes, désormais conseillère de la société Uber, ou celui de l’ex commissaire au commerce extérieur Karel De Gucht, par ailleurs accusé de fraude fiscale et actuellement salarié d’Arcelor Mittal.

L'ancien commissaire européen Karel de Gucht

L’ancien commissaire européen Karel de Gucht

Certes, il existe des règles pour éviter les risques de conflits d’intérêt dans les 18 mois qui suivent la fin de poste au sein de la Commission européenne. Mais ces règles paraissent bien légères puisque sur 117 demandes de collaboration reçues par la Commission actuelle de la part d’anciens collaborateurs, aucune n’a été refusée !

Le brave José Manuel Barroso, quant à lui, n’a même rien eu à demander puisqu’il n’était plus en poste depuis près de 2 ans. Sa situation n’était pas pour autant précaire puisqu’il percevait plus de 200 000 € annuel grâce au cumul de pas moins de 22 fonctions, toutes obtenues grâce à ses éminentes responsabilités antérieures. Pour autant, son passage chez Goldman Sachs ne va certes pas améliorer la considération que portent les citoyens européens dans leurs représentants politiques. De ce point de vue, son image dans l’opinion publique était déjà déplorable. On se souvient du rôle méprisable qu’il avait joué en mars 2003 en organisant avec Georges Bush et Tony Blair le sommet des Açores destiné à donner le feu vert de l’invasion en Irak. Mais il restera surtout de cet ancien maoïste converti au néolibéralisme poussé à l’outrance, son travail incessant de sape du service public, lui le chantre de l’austérité budgétaire et de la mondialisation heureuse, le promoteur du traité transatlantique de libre-échange, pourtant promu Grand officier de la Légion d’honneur en 2014 par François Hollande en personne…

Barroso décoré de la Légion d'honneur par François Hollande en juillet 2014

Barroso décoré de la Légion d’honneur par François Hollande en juillet 2014

L’avenir bancaire de l’ex président de la Commission européenne sera sans doute très profitable, sinon pour le bien public et l’image des institutions européennes, du moins pour sa carrière personnelle et les dividendes de la grande banque d’affaires américaines. L’épisode n’en est pas moins révélateur des dérives profondes d’un système de collusion entre affairisme mondial et institutions politiques européennes. Le secrétaire d’État au commerce extérieur, Matthias Fekl, ne s’y est pas trompé, lui qui a tweetté sitôt ce pantouflage rendu public : « Desservir les citoyens, se servir chez Goldman Sachs : Barroso, représentant indécent d’une vieille Europe que notre génération va changer ». Un sacré défi en perspective…

L.V. LutinVert1Small

Le FMI s’inquiète des excès du néolibéralisme

4 août 2016

On aura finalement tout vu : après avoir été pendant des années le champion des politiques néolibérales, imposant à tour de bras des crues d’austérité et de privatisation via ses fameux plans d’ajustement structurel, voila que le Fonds monétaire international (FMI) s’inquiète désormais des risques induits sur les économies occidentales par ces mêmes politiques néolibérales, alors même que la plupart des dirigeants européens, y compris ceux issus des rangs du Parti socialiste français, s’appliquent à mettre en œuvre de telles politiques malgré leurs effets catastrophiques ! Une analyse intéressante du journaliste économique et financier Emmanuel Lévy, intitulée Le libéralisme à bout de souffle, publiée dans Marianne le 3 juin 2016 et reproduite ici in extenso.

Emmanuel Lévy, coauteur, avec Mélanie Delattre du livre Le quinquennat à 500 milliards, un bilan critique des années Sarkozy

Emmanuel Lévy, coauteur, avec Mélanie Delattre du livre Le quinquennat à 500 milliards, un bilan critique des années Sarkozy

« Dans cette période de crise, le gouvernement est le problème ». On considère souvent la phrase choc du discours d’investiture à la Maison-Blanche de Ronald Reagan prononcé en janvier 1981 comme le coup d’envoi de la contre-révolution libérale. Épuisé par la stagnation des années 70, faible croissance et forte inflation, le modèle keynésien de l’Etat-providence montrait d’évidentes faiblesses, et notamment, marqueur parmi les marqueurs, celle de la baisse de la productivité, gage de croissance.

Trente-cinq ans plus tard, ce cycle s’inverse : outre la multiplication des crises et la hausse des inégalités, le néolibéralisme doit à son tour assumer le recul de la productivité aux Etats-Unis, signe manifeste de son essoufflement.

Blog329_DessinPlantu

Une récente étude du FMI vient d’enfoncer le clou. Intitulée « Néolibéralisme : survendu ? », elle confirme le revirement académique entamé à la fin des années 2000, plus sensible de l’autre côté de l’Atlantique qu’en Europe. Car le FMI fut le fer de lance de la politique néolibérale, inspirée par les économistes monétaristes, avec à leur tête Milton Friedman. Connue sous le sobriquet de « consensus de Washington » (siège du FMI), la potion à administrer alors était simple et universelle : excédents budgétaires, démantèlement des politiques sociales, privatisations et ouvertures à la concurrence, liberté de circulation des capitaux.

Blog329_DessinBourse

Ce sont ces mêmes points qui sont taillés en pièces par l’étude. L’ouverture et la libre circulation des capitaux ? Il existe une forte probabilité pour que cela « s’achève par unecrise financière laquelle, souvent, débouche sur une baisse de la production ». Réduire la dette ? Oui, répondent les auteurs, mais ils insistent sur le risque de récession des politiques d’austérité.

Confirmant les analyses d’Olivier Blanchard, ex-chef économiste de l’institution, les chercheurs du FMI notent que « les périodes de consolidation budgétaire débouchent en moyenne davantage sur un recul plutôt que sur une hausse de la croissance », et, calculent-ils, 1 % du PIB de réduction budgétaire « induit une hausse de 1,5 % du chômage de long terme ».

Blog329_DessinGrece

Dans le cas grec, le FMI semble bien décidé à appliquer ce que ses économistes prônent. Alors que les  institutions européennes, BCE et Commission main dans la main, appliquent mordicus la potion magique des années 80, le FMI milite, lui, pour la fin de l’austérité, l’annulation d’une partie de la dette, etc.

Dommage qu’en France nos politiques demeurent eux aussi confits dans une idéologie des années 80. La folie, expliquait Albert Einstein, c’est de « recommencer la même chose et en attendre des résultats différents ».

Roundup : l’Europe impuissante…

29 juillet 2016

Il n’y a pas qu’en matière de politique migratoire, de dumping social ou de régulation financière que les institutions européennes se montrent impuissantes à régler des problèmes. La manière dont vient d’être traitée l’affaire du glyphosate, cette molécule qui entre dans la composition de nombreux herbicides dont le fameux Roundup commercialisé depuis 1974 par la firme américaine Monsanto, est un modèle du genre !Blog327_PhRoundup

Ce désherbant est un herbicide total non sélectif qui agit sur le système foliaire et conduit à la mort rapide des plantes, pour peu qu’on le mélange avec un produit tensio-actif qui facilite sa fixation sur les feuilles. Il remplace le désherbage mécanique et est donc utilisé non seulement en agriculture mais aussi pour l’entretien des espaces publics et des voiries, voire pour la destruction à grande échelle des plantations de coca en Colombie ! Monsanto l’a longtemps présenté comme biodégradable car il est sans effet sur les semences qui sont mises en terre après un désherbage total, ce qui peut éviter dans certains cas à l’agriculteur de retourner le sol avant de semer.

Il fait surtout partie d’une panoplie complète de semences OGM qui ont été développées par Monsanto justement pour être résistantes au Roundup, ce qui permet à la multinationale de vendre à la fois la semence et l’herbicide qui permettra de maintenir le champ indemne de toute adventice jusqu’à la récolte. Certains agriculteurs utilisent aussi ce produit avant la récolte en l’appliquant en masse pour tuer les plantes cultivées, ce qui active la maturation et facilite la récolte, une pratique connue sous le nom de « green burndown » qui entraîne une exposition accrue du consommateur.

agriculture, tractor spraying pesticides on field farm

Un vrai produit miracle donc, dont le brevet est d’ailleurs tombé dans le domaine public depuis 2000, à tel point que le glyphosate est devenu, de loin, le pesticide le plus vendu sur la planète. La seule firme Monsanto en vend pour plus de 5 miliards de dollars chaque année, ce produit représentant à lui seul 30 % de ses ventes. Rien qu’en France, il se vend chaque année de l’ordre de 10 000 tonnes de Roundup, dont une part non négligeable à des particuliers pour désherber leur jardin. Le glyphosate et surtout les produits qui sont issus de sa dégradation, tels que l’AMTA (acide aminométhylphosphonique de son petit nom) sont devenu depuis au moins une dizaine d’années les principaux pesticides que l’on retrouve dans la plupart des analyses d’eau, présents dans la majorité des cours d’eau et dans un grand nombre de nappes souterraines.

Le 20 mars 2015, le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), rattaché à l’OMS, a classé le glyphosate comme « cancérogène probable pour l’homme », en se basant sur de nombreuses recherches et sur des observations in vitro et in situ. Dans la mesure où l’homologation de ce produit pour l’Europe devait être renouvelée à la date du 30 juin 2016, il paraissait évident que l’avenir de cet herbicide sur le sol européen devenait morose.

Blog327_PhBuldozer

Mais c’était sans compter sur l’intensité du lobbying et l’étrange fonctionnement de certaines institutions européennes. En l’occurrence, c’est l’EFSA (Autorité européenne de sécurité des aliments) qui est sur la sellette. Chargée d’évaluer l’innocuité de tout ce qui peut entrer dans notre alimentation et plutôt que de s’appuyer sur les résultats publics et vérifiables du CIRC, un organisme qui fonctionne en toute transparence sur la base de fonds publics, l’EFSA a préféré se fier aux affirmations fournies par la Glyphosate Task Force, un organisme privé financé par les 23 firmes qui commercialisent ce produit. Comme on peut l’imaginer, ce dernier estime bien évidemment que l’effet cancérigène du glyphosate est hautement improbable, en s’appuyant naturellement sur des études totalement confidentielles puisque relevant du secret industriel : « Circulez, il n’y a rien à voir ! »…

Christopher Portier, sommité mondiale de la cancérologie et membre du CIRC, a adressé à la Commission européenne un texte signé par une centaine de confrères dénonçant l’avis « trompeur » de l’EFSA, basé sur une procédure « scientifiquement inacceptable ». Pour une fois, la querelle est sortie du cercle feutré des experts. Le médiateur européen s’est inquiété d’une procédure qui ne permet pas à la Commission européenne de « s’assurer que la santé humaine, la santé animale et l’environnement  sont effectivement protégés par l’Union européenne », tandis que le Commissaire aux comptes de l’Union s’inquiétait des dérives évidentes en matière de gestion des conflits d’intérêts.

Blog327_DessinMonsantoFace à un tel tollé, le Parlement européen a tenté de s’en sortir en coupant la poire en deux et en prolongeant l’homologation du glyphosate pour une durée de 7 ans au lieu des 15 demandés. C’était plutôt bien essayé et cela aurait eu le mérite de permettre la poursuite du commerce pour écouler les stocks en espérant que le contexte sera plus favorable quand le dossier reviendra sur le tapis. Mais la ficelle était un peu grosse et le marchandage n’a pas réussi.

Le 19 mai dernier, la Commission a dû se rendre à l’évidence face à l’opposition affichée de certains pays, dont pour une fois la France, mais aussi l’Allemagne, la Suède et les Pays-Bas : voyant qu’il serait difficile d’obtenir un vote favorable à la majorité qualifiée, elle a préféré surseoir au vote d’homologation. Il n’y a donc pas eu de décision, l’Europe étant comme paralysée entre ceux qui prônent le « business as usual », mettant en avant la nécessité de vendre un produit qui répond à un besoin sans trop se soucier de ses conséquences éventuelles, et ceux qui commencent à craindre d’avoir un jour à se justifier d’avoir pris des décisions dommageables pour la santé publique et l’avenir de notre planète. Un beau cas d’école qui montre que l’Europe a encore du chemin à faire !

L.V.  LutinVert1Small

Brexit : un passager clandestin de l’Europe saute à la mer…

25 juin 2016

L’événement aura marqué profondément les esprits en pleine confrontation sportive de l’Euro 2016 : le Royaume-Uni vient de décider à une large majorité de près de 52 % de quitter l’Union européenne. C’est une grande première depuis les tout débuts de la construction européenne et son élargissement tous azimuths, le début de la fin pour le radeau européen qui tangue de plus en plus fort ?Blog316_PhRadeau

Il faut reconnaître que, depuis des décennies, les rapports entre le Royaume-Uni et les autres pays de l’Union européenne ne sont pas si simples, au point d’ailleurs qu’Emmanuel Macron avait traité le royaume britannique de « passager clandestin de l’Europe », quelques jours seulement avant la tenue du référendum. Déjà au début des années 1950, lorsqu’il avait été question de créer la Communauté économique du charbon et de l’acier, amorce de la construction européenne, les Britanniques ont refusé d’y participer et ont aussitôt lancé leur projet concurrent de zone de libre échange, l’AELE, avec 6 autres pays dont la Suisse et la Norvège qui n’ont toujours pas rejoint l’Union européenne à ce jour.

Margaret Thatcher

Margaret Thatcher

Après l’échec de cette construction opportuniste et sans lendemain, c’est Charles de Gaulle qui par deux fois, en 1961 et 1967, a mis son véto à l’entrée du Royaume-Uni dans CEE. Il a donc fallu attendre 1973 pour que ce pays intègre enfin la construction européenne mais avec la ferme volonté d’y servir d’abord ses propres intérêts comme l’exprima crûment Margaret Thatcher en 1979 avec son célèbre « I want my money back ».

On a connu position plus altruiste… Mais les Britanniques finiront par obtenir gain de cause en 1984, obtenant des arrangements pour contribuer de manière allégée au budget de la Politique agricole commune. Depuis le début de la construction européenne, il semble en fait que le Royaume Uni ait toujours eu pour principale préoccupation de vouloir empêcher cette construction de se développer et ait pour cela longtemps hésité entre la détruire de l’intérieur ou de l’extérieur. Depuis que ce pays a mis le pied dans l’édifice, il a donc tout fait pour essayer d’en contourner les règles et d’affaiblir autant que possible toute construction sociale ou politique de cet espace communautaire.

Pour cela, il a constamment cherché à négocier des dérogations, sous forme d’opting out, qui sont des dispenses de participation à l’espace Schengen, à l’espace de liberté, de sécurité et de justice, à la charte des droits fondamentaux et surtout à la zone euro. A chaque fois, les Britanniques ont tenté d’imposer leur point de vue ultralibéral et, quant ils n’y ont pas pleinement réussi, ils ont négocié une dérogation pour ne pas être soumis aux règles communes…

David Cameron, grand perdant de ce scrutin (© P. Macdiarmid / Getty)

David Cameron, grand perdant de ce scrutin (© P. Macdiarmid / Getty)

Dans ces conditions, le résultat du référendum du 23 juin est assez logique même s’il constitue un véritable camouflet pour celui qui l’avait organisé, le premier ministre David Cameron. Ce dernier avait voulu surfer sur les sentiments europhobes de son électorat conservateur en tapant du poing sur la table à Bruxelles pour négocier des conditions encore plus avantageuses pour son pays. Mais il ne pensait pas que la plaisanterie irait aussi loin et se retrouve désormais obligé d’annoncer sa propre démission à la suite d’un tel résultat. A force de critiquer l’Europe, il a fini par convaincre son propre électorat de la nécessité d’en sortir, au grand regret des milieux d’affaire londoniens qui, eux, avaient bien compris tout l’intérêt de se maintenir dans l’Union européenne…

Brexit or not Brexit : une simple affaire de banane…

Brexit or not Brexit : une simple affaire de banane…

Dans cette affaire, les caricatures n’ont pas manqué de part et d’autre. L’ancien maire de Londres, l’opportuniste Boris Johnson, s’y est distingué en se moquant allègrement de « ces eurocrates qui nous gouvernent et qui nous pourrissent la vie », les accusant de se concentrer sur la normalisation de la courbure des bananes plus que sur les priorités du peuple britannique. La campagne a avivé les pires sentiments xénophobes et nationalistes, culminant avec l’assassinat en pleine rue de la député travailliste Jo Cox une semaine avant le scrutin. Elle a aussi mis en évidence les contradictions du camp conservateur au point que pas moins du tiers des membres du gouvernement ont fait campagne pour le Brexit, à l’inverse du chef du gouvernement…

Jeremy Corbyn, leader du parti travailliste en campagne pour le maintien dans l'UE (© Getty)

Jeremy Corbyn, leader du parti travailliste en campagne pour le maintien dans l’UE (© Getty)

Les travaillistes eux-mêmes, pourtant traditionnellement pro-européens, se sont montrés assez partagés dans cette campagne. Leur nouveau leader, Jeremy Corbyn, a timidement prôné le maintien dans l’Union européenne dont il critique pourtant à longueur de temps les dérives néolibérales, reconnaissant que la situation serait encore bien pire si le Royaume-Uni était livré à lui-même et à ses propres démons, mais laissant à Tony Blair ou au nouveau maire de Londres, Sadiq Khan, le soin de porter le discours anti Brexit.

Bien malin qui pourrait dire désormais quelles vont être les conséquences de ce vote. Les plus immédiates se sont traduites par un net fléchissement des marchés boursiers, celui de la City ayant paradoxalement moins réagi car les transactions qui y sont opérées touchent finalement assez peu le marché européen lui-même. La livre devrait voir son cours baisser par rapport à celui de l’euro et la Banque centrale d’Angleterre a déjà annoncé son intention d’injecter pas moins de 326 milliards d’euros pour en stabiliser le cours : la note est pour le moins salée !

« Laissez ouvert ! » © Chappatte dans The International New York Times

« Laissez ouvert ! » © Chappatte dans The International New York Times

En Ecosse, qui a voté à 62 % pour le maintien dans l’Union européenne, les conséquences risquent d’être un peu rudes, même s’il est trop tôt pour savoir si cela pourrait accélérer une nouvelle velléité d’indépendance après le référendum perdu de 2014. Gibraltar, qui a voté à 95 % contre le Brexit, pourrait aussi remettre sur le tapis la question de son éventuel rapprochement avec l’Espagne, tandis que l’Irlande pourrait voir une nouvelle frontière physique s’établir entre le Nord et le Sud, ce qui constituerait un formidable retour en arrière pour ce pays encore meurtri par des décennies de guerre civile…

Une véritable onde de choc donc que ce référendum, d’autant que chacun perçoit bien que, s’il avait eu lieu dans les mêmes termes, dans un autre pays européen dont la France, le résultat n’aurait peut-être pas été très différent…

L.V.  LutinVert1Small

Le coup de gueule de la citoyenne Nicole Ferroni

6 mai 2016

Ceux qui écoutent la matinale de France Inter ont déjà entendu cette voix gouailleuse et inimitable, au débit de mitraillette, qui s’exprime pendant quelques minutes le mercredi juste avant le journal de 9 h, celle de Nicole Ferroni dont les billets d’humeur, toujours bien tournés, sont généralement assez décapants.

BloG298_PhFerroni

Fille de prof et elle-même agrégée, Nicole Ferroni a enseigné les sciences de la Vie et de la Terre à Luynes, Pertuis mais aussi dans les quartiers nord de Marseille avant de démissionner avec pertes et fracas de l’Education nationale en 2011, complètement écoeurée par les dérives au quotidien de l’institution. « Cette année, je ne manifeste pas, je démissionne », écrit-t-elle alors dans une lettre ouverte qui lui vaudra un portrait dans le Monde : « Je dois beaucoup à Sarkozy ! S’il n’avait pas supprimé des postes, dont le mien, je n’aurais peut-être pas imaginé une telle reconversion ».

Blo298_PhAfficheCette reconversion en question n’est pas banale puisque l’agrégée est devenue humoriste ! Elle pratiquait déjà le théâtre en amateur avec un certain succès et avait monté son propre one-woman-show, intitulé « l’oeuf, la poule ou Nicole ? » qu’elle a joué pour la première fois à Marseille fin 2010. Une reconversion parfaitement réussie donc pour cette jeune Aubagnaise qui participe avec succès à partir de février 2011 à l’émission de Laurent Ruquier « On ne demande qu’à en rire », avant de devenir chroniqueuse dans la matinale de Patrick Cohen sur France Inter depuis 2013 tout en montant ses propres spectacles humoristiques.

Certains de ses billets d’humeur resteront dans les annales comme celui du 16 décembre 2015 dans lequel elle faisait allusion, face au PDG de Véolia Antoine Frérot, aux pratiques de corruption qui parfois rendent les marchés de distribution d’eau un peu troubles : « Vous faites l’un des plus beaux métiers du monde : amener de l’eau. Et cette eau doit servir à arroser les plantes et moins les élus et les actionnaires car les actionnaires, ça ne pousse pas. Ou quand ça pousse, ça pousse le bouchon un peu trop loin ».

Le 14 avril dernier, Nicole Ferroni a posté sur sa page Facebook une courte vidéo de 2 mn 30, enregistrée dans son jardin, dans laquelle elle dénonçait une directive européenne en cours d’adoption et visant à réformer le droit des affaires. Un sujet on ne peu plus austère et a priori pas du genre à mobiliser les foules. Et pourtant, la vidéo en question, a été visionnée plus de 12 millions de fois en quelques jours, au point d’inspirer la rédaction d’un article du Monde afin d’expliquer les causes d’un tel succès…

Blog298_PhVideo

Il faut dire que le Parlement européen avait fait très fort en prévoyant d’adopter une directive destinée à renforcer encore le secret des entreprises quelques jours seulement après les révélations de l’affaire des Panama papers sur la création de comptes off shore dans un paradis fiscal… De nombreux lanceurs d’alerte avaient d’ailleurs mis en garde contre une telle décision totalement incongrue. La journaliste Elise Lucet, rédactrice en chef du magazine « Cash Investigation » avait lancé dès 2015 une pétition qui avait recueilli plus de 500 000 signatures de citoyens jugeant l’initiative dangereuse pour la démocratie car rendant de fait impossible le travail des journalistes enquêtant sur les pratiques illicites des multinationales.

La journaliste Elise Lucet défend sa pétition contre la directive, le 15 juin 2015 (photo ©A. Weiss / SIPA)

La journaliste Elise Lucet défend sa pétition contre la directive, le 15 juin 2015 (photo ©A. Weiss / SIPA)

C’est d’ailleurs ce qui a fait réagir Nicole Ferroni qui est tombée de sa chaise en écoutant les arguments surréalistes des eurodéputées Constance Le Grip et Virginie Rosière qui défendent la directive au prétexte que cela répondrait à une demande des PME. « C’est cela qui m’a le plus choquée parce que c’était hypocrite et démagogique. J’ai pas mal de proches qui sont des petits entrepreneurs et leur souci principal, ce n’est pas le secret des affaires ».

Constante Le Grip, députée française au Parlement européen, proche de Nicolas Sarkozy et porte-parole de la directive sur le secret des affaires

Constante Le Grip, députée française au Parlement européen, proche de Nicolas Sarkozy et porte-parole de la directive sur le secret des affaires

On se doute bien en effet que l’objectif d’une telle décision répond plutôt aux souhaits des multinationales et des actionnaires privés qui veulent pouvoir échapper tranquillement aux prélèvements fiscaux et faire leurs petites affaires tranquillement à l’abri de la curiosité malsaine du grand public. Pour vivre heureux, vivons cachés, telle est la devise des grands patrons qui redoutent avant tout d’avoir à s’expliquer au grand jour sur leurs pratiques managériales, leur stratégie commerciale ou leur niveau de rémunération…

Officiellement, le but de ce texte est en réalité de protéger les entreprises européennes contre l’espionnage industriel, ce qui part d’un bon sentiment, mais le texte est rédigé de telle sorte que des journalistes ou des asociations voulant alerter contre certaines dérives affairistes se trouveront du coup empêchés de le faire du fait de ce texte qui érige en dogme le secret des affaires. A l’heure où le secret bancaire commence enfin à se fissurer sous les coups de boutoirs portés par l’administration américaine, voila un bien mauvais signal de la part des instances européennes…

Blog298_DessinSecretAffaire

Bien évidemment, les 12 millions de personnes qui ont visionné la vidéo de Nicole Ferroni n’ont pas spécialement ému nos eurodéputés qui ont voté le 14 avril la directive européenne à une très large majorité de 77 %. Et qu’on ne vienne pas dire que les Français ont fait de la résistance par rapport à leurs collègues européens ultralibéraux puisque les eurodéputés français, malgré les absents habituels, ont voté ce texte à 81%! Le détail de ce vote, analysé dans un article du Monde, montre que seuls les Verts et le Front de Gauche se sont opposés à ce texte, trois députés socialistes s’étant par ailleurs abstenus. Tous les autres, Renaud Muselier et le Front national en tête, ont voté comme un seul homme en faveur de ce renforcement de l’opacité dans le domaine économique.

Le résultat du vote...

Le résultat du vote…

« Mon boulot de chroniqueuse ne permet pas de changer les choses, mais de dire aux politiques qu’on n’est pas dupe, qu’on sait, qu’on les voit », considère Nicole Ferroni qui a tenu à diffuser sur sa page Facebook le détail du vote de nos représentants à Strasbourg. « Je suis un peu une alerteuse, je pointe du doigt ». Mission accomplie et de belle manière, même si ce genre de sursaut citoyen ne semble guère émouvoir nos représentants parlementaires ! Comme le rappelait le regretté Coluche, « Ca fait beaucoup marrer les gens de voir qu’on peut se moquer de la politique, alors que dans l’ensemble, c’est surtout la politique qui se moque de nous » .

L.V.  LutinVertPetit

A fumé…

3 mars 2016

Depuis le 1er octobre 2015, jeter son mégot par terre est passible à Paris d’une amende de 68 euros. Du coup, la mairie de Paris multiplie les campagnes publicitaires pour attirer l’attention des fumeurs sur la nécessité de ne pas jeter leurs mégots sur la voie publique, estimant à pas moins de 350 tonnes le poids total des mégots déversés chaque année dans les rues de la capitale…

Blog282_PhAfficheParis

Plus de 30 000 poubelles spéciales munies d’un éteignoir et de sacs non inflammables ont été mises en place depuis 2013 afin d’inciter les fumeurs au bon geste. Il faut dire que le filtre qui constitue l’essentiel d’un mégot de cigarette est un redoutable polluant qui met en moyenne une douzaine d’années à se dégrader en relargant progressivement une partie des 4000 substances nocives présentes, dont la nicotine mais bien d’autres molécules dont l’éthyphénol, des métaux lourds et de l’acide cyanhydrique.

Blog282_PhDechetsCes produits nocifs se retrouvent via les réseaux d’eaux pluviales dans les cours d’eau. On considère ainsi que les mégots constituent à eux seuls 30 à 40 % des déchets présents dans la Mer Méditerranée ! Or une expérience a montré qu’un seul mégot jeté dans un litre d’eau suffit à tuer en 4 jours seulement la moitié des petits poissons qui s’y trouvent…

Pour inciter les fumeurs à perdre l’habitude de jeter leur mégot par terre, tout a été essayé comme l’explique une étude détaillée du site stop-tabac. Des filtres biodégradables ont été inventés en remplaçant les fibres plastiques d’acétate de cellulose par des produits moins pérennes, mais cela ne règle qu’une partie du problème car les polluants les plus toxiques sont relachés d’autant plus vite dans la nature… Les cendriers plus nombreux mis à disposition ne font pas tout non plus car l’observation montre qu’on trouve souvent plus de mégot autour du cendrier qu’à l’intérieur… Décidement, jeter son mégot au sol ou l’enfouir soigneusement dans la terre ou dans le sable de la plage reste un réflexe bien ancré chez la plupart des fumeurs !

Blog282_PhUrneLondres

Face à ce dilemme, citons quand même la trouvaille de l’association anglaise de protection de l’environnement hubbub qui a eu l’idée d’installer dans les rues de Londres d’étranges cendriers transparents en forme d’urnes ornées d’une question existentielle telle que : « Qui est le meilleur joueur du monde ? », « Qui gagnera le derby londonien de samedi ? » ou encore « Qui gagnera tel match de la Coupe du monde de rugby ? » Autant de questions auxquelles les sujets de sa Majesté sont invités à répondre, en déposant leurs mégots dans le trou de droite ou de gauche, en fonction de la réponse.Blog282_PhUrne

L’accumulation de mégots visibles derrière la vitre transparente permet aisément de constater qu’en ce qui concerne l’élection enfumée du meilleur joueur du monde, c’est Cristiano Ronaldo qui est en tête pour le moment, devant Lionel Messi.

Il semblerait néanmoins que le côté ludique de ces sondages aurait tendance à inciter certains à augmenter leur consommation de cigarettes pour avoir la satisfaction de voir grandir le tas du côté où penche leur préférence… Il n’y a décidément pas de solution miracle pour développer certains comportements civiques !

L.V.  LutinVertPetit

Plats cuisinés : mais d’où vient la viande ?

25 août 2015

Blog220_PhFindusSouvenons-nous du scandale des lasagnes au bœuf à base de viande de cheval : c’était en février 2013 et nous avons déjà largement oublié… Oublié en particulier que ce sont tous les grands noms de l’agro-alimentaire et de la grande distribution avec ses propres marques de distributeurs qui ont été concernés et qui ont dû retirer à la hâte leurs produits truffés de cheval de réforme d’origine roumaine : Findus, bien sûr, mais aussi Nestlé, Panzani, Thiriet, Picard, Auchan, Casino, Carrefour, Cora, Monoprix, Système U…

Un telle fraude aurait dû pourtant déclencher une réaction massive des consommateurs et des responsables politiques qui d’ailleurs à l’époque réclamaient tous en chœur une traçabilité plus rigoureuse de la viande utilisée dans les plats cuisinés. François Hollande lui-même, en visite au salon de l’agriculture, avait appelé de ses vœux la mise en place sans délai d’un étiquetage approprié.

Benoît Hamon, ancien ministre de la consommation

Benoît Hamon, ancien ministre de la consommation

Quelques mois plus tard, en juin 2013, le député socialiste Germain Peiro, très remonté sur le sujet, déposait un amendement en ce sens. Et là, surprise : Benoît Hamon, alors ministre délégué à la consommation, s’opposait à cet amendement, de peur de heurter le très libéral José-Manuel Barroso, qui en tant que président de la Commission européenne, avait légèrement froncé les sourcils… « Si le signal donné est de voter une disposition contraire aux textes européens, cela mettra le gouvernement français en difficulté » s’était ainsi justifié le ministre… Si son but était de rendre encore plus détestable l’Union européenne aux yeux des consommateurs français, il ne pouvait pas mieux dire !

En octobre 2013, alors qu’étaient inculpés d’anciens cadres de la société Spanghero, largement impliquée dans le trafic de ce fameux minerai de viande de cheval qui a servi à assaisonner une bonne partie des lasagnes européennes du moment, le gouvernement français se voit obligé de se montrer plus favorable à une nouvelle initiative parlementaire issue des rangs du sénat et visant à indiquer sur les plats cuisinés l’origine des produits carnés utilisés, mais cette initiative fera long feu…

Installations de l'ex société Spanghero (photo Rumeau)

Installations de l’ex société Spanghero (photo Rumeau)

Depuis, la société Spanghero, vendue puis mise en redressement judiciaire, a changé de raison sociale et s’appelle désormais La Lauragaise. Poursuivis pour escroquerie et trafic en bande organisée, deux anciens cadres de la société attendent toujours d’être jugés. Un trafic qui a porté quand même sur 50 000 t de viande de cheval vendue frauduleusement pour du bœuf à travers toute l’Europe (dont 800 t en France) !

Fin 2013, une nouvelle directive européenne a finalement été prise pour tenter de répondre au scandale qui venait de secouer le petit monde de l’agro-alimentaire. Cette directive, qui est entrée en vigueur à compter du 1er avril 2015, impose désormais d’indiquer le lieu d’élevage et d’abattage (mais pas de naissance) des animaux (porc, mouton et volaille) dont la viande est vendue emballée, fraîche comme surgelée, étendant en cela la pratique déjà imposée depuis 2002 pour la viande de bœuf suite à la crise de la vache folle.

Les choses progressent donc, mais rien n’est encore fait pour la viande utilisée dans les plats cuisinés. Aux yeux de la Commission européenne, obliger les industriels à indiquer l’origine de la viande qu’ils emploient serait en effet excessivement coûteux et contraignant. Les consommateurs devront donc refréner leur curiosité et se contenter d’avaler ce qui se présente sans trop se poser de questions…

 Blog220_PhDessin

Certes, la loi consommation, adoptée en France le 17 mars 2014, prévoit, parmi un ensemble d’autres mesures, de rendre obligatoire l’indication d’origine de la viande dans les plats cuisinés, mais on attend toujours la parution du décret d’application qui la rendrait exécutoire ! Il est décidément bien difficile pour le consommateur de savoir ce qu’il mange à partir du moment où il s’en remet à l’industrie agro-alimentaire et à ses petits plats mitonnés…

L.V.  LutinVertPetit

Les Grecs disent non à l’austérité !

6 juillet 2015

Le résultat du référendum qui s’est déroulé en Grèce ce dimanche 5 juillet 2015 est sans appel : avec plus de 61 % de non, les Grecs ont clairement choisi leur camp et renforcé sans détour la position de leur gouvernement dirigé par Aléxis Tsípras. C’est une victoire éclatante de la démocratie qui fait écho au résultat du référendum de 2005, lorsque les Français, comme les Néerlandais, s’étaient opposés à l’adoption du traité constitutionnel européen, garant d’une « concurrence libre et non faussée ». Dans les deux cas, le Peuple a largement voté contre les injonctions de l’élite économique, relayées sans nuance par les médias.

Scène de liesse à Athène après la victoire du non au référendum du 5 juillet (photo L. Gouliamaki / AFP)

Scène de liesse à Athène après la victoire du non au référendum du 5 juillet (photo L. Gouliamaki / AFP)

Les Grecs ne se sont pas pliés aux multiples pressions qu’ils subissent depuis des mois pour les inciter à rejeter le choix démocratique qu’ils avaient faits en portant au pouvoir le parti Syriza le 25 janvier dernier. Et pourtant, toutes les manœuvres politiques les plus ignobles ont été tentées pour dénigrer et humilier les représentants grecs élus démocratiquement. Ainsi, Xavier Bertrand, ancien ministre du travail de Nicolas Sarkozy n’a pas hésité à traiter Aléxis Tsípras de « menteur » qui aurait commis « un vol à main armé contre les créanciers européens ».

La Droite française toute entière d’ailleurs se déchaîne contre le gouvernement grec accusé de tous les maux, et ses réactions suite au référendum de ce week-end sont proprement glaçantes. Hervé Morin estime ainsi que la Grèce a choisi délibérément de sortir de la zone Euro (alors que les sondages confirment que près de trois-quart des Grecs souhaitent fermement y rester !) et promet ce pays au chaos sans le moindre état d’âme. Christian Estrosi, avec toute la finesse qui le caractérise, estime lui aussi qu’il n’est pas question d’exprimer la moindre solidarité envers le peuple grec et n’hésite pas à assimiler la gauche radicale grecque au Front National de Marine Le Pen : comprenne qui pourra… Même tonalité du côté d’Alain Juppé qui ne pense qu’à sortir la Grèce au plus vite de l’Europe tout en réfléchissant déjà à la suppression de l’Impôt sur le fortune en France dès que la Droite reviendra au pouvoir, confirmant une fois de plus que sa fibre sociale reste pour le moins limitée…

Quant aux institutions européennes, elles n’ont pas arrêté de jeter de l’huile sur le feu, allant jusqu’à interdire aux représentants grecs de participer à la dernière réunion de l’Eurogroupe, le 27 juin dernier, un coup de force totalement antidémocratique, dénoncé par de nombreux observateurs politiques dont l’économiste Jacques Sapir, ce qui a poussé Aléxis Tsípras à organiser en catastrophe ce référendum qui s’est tenu 8 jours plus tard. Il faut dire que la situation avait été dramatisée à souhait avec ce fameux ultimatum du 30 juin à minuit, date à laquelle la Grèce devait rembourser un prêt de 1,6 milliard d’euros au FMI, sauf à se retrouver en défaut de paiement.

La chancelière allemande Angela Merkel et le premier ministre grec Aléxis Tsípras (photo A. Jocard / AFP)

La chancelière allemande Angela Merkel et le premier ministre grec Aléxis Tsípras (photo A. Jocard / AFP)

Pourtant, même le FMI s’était montré beaucoup moins intransigeant que les dirigeants européens, Angela Merkel en tête. Son rapport, dont la Commission européenne a tenté en vain d’empêcher la publication, confirmait en effet ce que répètent depuis des mois nombres d’économistes tels que les prix Nobel Paul Krugman et Joseph Stiglitz, mais aussi des spécialistes reconnus internationalement comme James Galbraith ou Thomas Piketty, à savoir que, sans une restructuration de la dette accompagnée d’une annulation d’une partie de cette dernière, la Grèce ne pourrait retrouver le chemin de la croissance. Il serait donc logique d’accorder à la Grèce ce qui fut, en 1953, accordé à l’Allemagne. Ce n’est pas autre chose que ce que réclament depuis leur arrivée au gouvernement Aléxis Tsípras et son ministre de l’économie Yanis Varoufakis ! Certains experts reconnaissent d’ailleurs bien volontiers que « la Grèce est le pays qui a mené le plus de réformes pendant la crise ».

Mais l’objectif des dirigeants européens, surtout en Allemagne, n’est pas de sauver la Grèce, seulement de limiter la casse pour les banques privées européennes et d’imposer une nouvelle cure d’austérité à ce pays qui est pourtant dans un état de récession jugé pire que celui qu’ont connu les États-Unis en 1930 ! Les manœuvres de la Banque centrale européenne dirigée par Mario Draghi, ont contribué à cette situation catastrophique en gelant le plafond de l’accès des banques grecques à la liquidité d’urgence, ce qui a conduit à la mise en place d’un contrôle des capitaux et à la fermeture des banques, de manière à peser sur le scrutin en faveur du « oui ». Une véritable ingérence dans la vie politique d’un État membre de la part d’une institution qui est clairement sorti de son strict rôle monétaire !

Joseph Stiglitz, ancien chef économiste de la Banque Mondiale et prix Nobel d'économie

Joseph Stiglitz, ancien chef économiste de la Banque Mondiale et prix Nobel d’économie

De ce point de vue, l’analyse de Joseph Stiglitz est sans ambiguïté : « Les dirigeants européens commencent enfin à révéler la vraie nature du débat sur la dette, et la réponse n’est pas plaisante : il s’agit de pouvoir et de démocratie, bien plus que de monnaie et d’économie […] Soyons clairs : la Grèce n’a profité de presque aucune des sommes qui lui ont été prêtées. Elles ont servi à rembourser les créanciers du secteur privé – dont les banques allemandes et françaises. La Grèce a obtenu guère mieux que des miettes, mais a payé un énorme prix pour préserver les systèmes bancaires de ces pays. Le Fonds monétaire international et les autres créanciers « officiels » n’ont pas besoin de l’argent qui est demandé. Dans un schéma de commerce classique, l’argent qu’ils récupèrent serait probablement prêté à nouveau à la Grèce. […] Ce que l’on voit aujourd’hui, 16 ans après que l’eurozone a institutionnalisé les relations entre ses membres, est l’antithèse de la démocratie : de nombreux leaders européens veulent voir la fin du gouvernement de gauche mené par Aléxis Tsípras ».

Les dernières propositions de la Commission européenne, telles qu’elles sont connues au travers des éléments rendus publics lors du référendum, n’augurent en effet rien de bon pour l’avenir des Grecs, exigeant notamment une nouvelle hausse de la TVA, une baisse de 900 millions d’euros de l’aide sociale, une limitation des pré-retraites et l’abolition progressive de la retraite complémentaire, une augmentation de 4 à 6 % des prélèvements pour soins de santé sur les pensions, le gel des retraites jusqu’en 2021, une nouvelle législation sur les licenciements collectifs, une réduction des salaires dans le secteur public et la poursuite de la privatisation du secteur de l’électricité : un véritable programme d’ajustement structurel qui s’ajoute à des années de cures d’austérité qui ont déjà mis le pays à genoux !

Yanis Varoufakis, le 28 juin à Athènes (photo M. Djurica / Reuters)

Yanis Varoufakis, le 28 juin à Athènes (photo M. Djurica / Reuters)

Que va t-il maintenant se passer après ce non retentissant du peuple grec qui fait s’étrangler de fureur la plupart des dirigeants européens ? Il est sans doute trop tôt pour le dire, mais la démission du turbulent ministre des finances, Yanis Varoufakis, constitue sans conteste un geste d’apaisement stratégique très intelligent de la part du gouvernement grec qui ouvre ainsi la porte à une réouverture des négociations dans un climat plus apaisé. Espérons que nos responsables politiques, François Hollande en tête, sauront se montrer à la hauteur d’un tel enjeu et sauront faire retrouver à l’Europe la voie d’un comportement un peu plus solidaire et moins dogmatique !

L.V. LutinVertPetit

Traités de libre-échange avec le Canada et les USA : les élus s’inquiètent…

14 février 2015

Les médias ne s’en font pas beaucoup l’écho mais les négociations commerciales avec le Canada et les USA se poursuivent, malgré les fortes inquiétudes qu’elles suscitent dans les milieux altermondialistes et que nous avions déjà évoqué sur ce blog. Longtemps ignorés par la classe politique, voici que les parlementaires français commencent enfin à s’en préoccuper alors que de nombreux élus locaux ont déjà déclaré leur collectivité hors TAFTA (c’est le cas notamment de la Région PACA, du département de Vaucluse ou des communes de Martigues et de Gardanne). Le TAFTA ou transatlantic free tax agreement, c’est ce traité de libre échange en cours de négociation depuis juillet 2013 entre l’Union européenne et les États-Unis, tandis que le CETA (comprehensive economic trade agreement) a été négocié avec le Canada et signé le 26 septembre 2014, mais reste à ratifier par les états membres concernés.

Blog155_DessinAinsi que l’a rapporté notamment la Gazette des communes mais aussi plusieurs collectifs citoyens de veille, le Sénat, pourtant dominé par des élus plutôt conservateurs et libéraux, a en effet adopté à l’unanimité le 3 janvier 2015 et un peu à la surprise générale, une résolution européenne assez critique sur les deux accords en cours de négociation, après avoir enfin pris connaissance des 1634 pages du projet d’accord de libre-échange conclu avec le Canada .

Concernant cet accord CETA, la position du Sénat est assez gênante car l’Union européenne considère que les négociations sont achevées depuis octobre 2013 et qu’il ne reste plus aux États qu’à ratifier le texte sans broncher. C’est d’ailleurs justement là que le bât blesse car les parlementaires français auraient souhaité être davantage associés aux tractations qui se sont faites de manière relativement opaque !

Les critiques principales mises en avant dans cette résolution sont précisément celles que soulèvent depuis des années les opposants à ce type d’accord, à savoir la possibilité offerte aux entreprises multinationales de recourir à des tribunaux arbitraux privés pour attaquer les mesures environnementales, sociales ou sanitaires ainsi que les normes nationales instaurées par chaque État. Sur ce point, les sénateurs ont d’ailleurs reçu un soutien appuyé de la part du gouvernement français en la personne du secrétaire d’État au commerce extérieur, Matthias Feckl, qui leur a déclaré « Vous demandez un renforcement de la transparence, une association plus étroite du Parlement, un contrôle démocratique effectif, ainsi que l’invention de nouveaux mécanismes de règlement des différends entre les investisseurs et les États. Le gouvernement partage le même état d’esprit et la même détermination à avancer ».

Blog155_DessinTaftaLe mécanisme de règlement des différents entre investisseurs et État constitue la pierre d’achoppement principale aux yeux des parlementaires français. Le fait de recourir pour cela à des tribunaux privés devant lesquels les multinationales pourront remettre en cause toute législation protégeant les citoyens ou l’environnement au détriment de leurs propres intérêts, revient en réalité à soumettre nos choix politiques souverains au bon vouloir des entrepreneurs privés et constitue une atteinte grave à la démocratie. L’exemple que tout le monde a en tête est celui de la fracturation hydraulique, désormais interdite en France, ce qui pourrait amener les sociétés pétrolières disposant de permis d’exploration de gaz de schiste à réclamer à l’État des indemnités de l’ordre de 1 milliard d’euros, une paille !

Matthias Fekl © Vincent Isore/IP3 press/MaxPPP

Matthias Fekl © Vincent Isore/IP3 press/MaxPPP

Là encore, le soutien du gouvernement exprimé par la voix de M. Feckl est total : « Votre préoccupation de garantir notre capacité à protéger l’intérêt public dans des domaines aussi divers que les services publics, la santé, la sécurité, l’environnement, l’alimentation ou la fiscalité est légitime, et je la partage pleinement. Je le dis devant le Sénat : il n’est pas acceptable que des juridictions privées, saisies par des entreprises multinationales, puissent remettre en cause des décisions démocratiques d’États souverains ».

Les sénateurs préconisent assez logiquement de privilégier plutôt le recours à des mécanismes d’arbitrage inter-étatiques comme ceux qui fonctionnent déjà au sein de l’OMC. Pas sûr cependant qu’ils soient entendus (même si, sur ce point, France et Allemagne sont en phase), car plusieurs États font pression sur l’Union européenne pour empêcher toute réouverture des négociations avec le Canada.

Blog155_DessinPoisson

Quant à l’accord en cours de discussion avec les État-Unis, le fameux TAFTA, les sénateurs réclament là aussi une certaine vigilance pour éviter d’y introduire ce type de recours, tout en poussant néanmoins à une avancée des négociations car les relations sont actuellement très déséquilibrées : les entreprises américaines peuvent dès à présent postuler à 85 % des appels d’offre européens alors que les opérateurs européens n’ont accès qu’à moins d’un tiers des marchés publics américains !

Signalons d’ailleurs que cette inquiétude du Sénat français quant au contenu des discussions en cours dans le cadre du mandat de négociation de juin 2013, n’est pas isolée. Elle a été notamment relayée par le Comité européen des régions, une instance consultative chargée justement d’associer les collectivités locales et territoriales ainsi que les populations qu’elles représentent au processus décisionnel de l’Union européenne.

Cécilia Malmström, commissaire européenne en charge des négociations du TAFTA

Cécilia Malmström, commissaire européenne en charge des négociations du TAFTA

Au point que la commissaire européenne chargée des négociations avec les USA, Cécilia Malmström est venue en personne à la session plénière de ce comité, le 12 février dernier, pour tenter de le rassurer quant à la transparence des négociations et à la prise en compte des intérêts des collectivités territoriales, concernant en particulier le respect de l’autonomie des services publics ou encore des normes et des valeurs européennes. Manifestement, elle n’a pas réussi à convaincre tout le monde, d’autant qu’elle n’a rien lâché quant à une éventuelle association de ce comité aux négociations, arguant de leur haut niveau de confidentialité, alors que la liste des points objet de discussion est longue et concerne directement les compétences des collectivités territoriales : fourniture d’eau et d’énergie, élimination des déchets et des eaux usées, services publics de santé et de protection sociale, services de secours, éducation préscolaire, éducation et enseignement supérieur, formation des adultes, formation continue, transports publics locaux, logement, aménagement et développement urbain. Encore une fois, l’Europe a bien du mal à accepter d’intégrer les citoyens et leurs représentants élus dans ses mécanismes décisionnels…

L. V.  LutinVertPetit

Petite leçon d’économie… (Partie 3 – le spectre de l’austérité)

30 janvier 2015

AfficheConfBeitone_A4coulCroissance effective, croissance potentielle

La croissance effective est la croissance qu’on mesure chaque année. En revanche la croissance potentielle indique le rythme de croissance de l’économie qu’on peut espérer obtenir si on utilise au mieux les facteurs de production (capital, travail). En imaginant qu’on se rapproche du plein emploi, qu’on utilise au mieux les capacités de production (par exemple, toutes les usines tournent…), la croissance potentielle mesure une production théorique.

Une politique conjoncturelle mal conduite peut se doubler d’un déficit très important du point de vue structurel. La croissance potentielle indique certains défauts comme une main-d’œuvre sous formée, une insuffisance de recherche et développement (R&D), un manque d’innovation. Les Européens ont compris cela puisqu’à l’issue du sommet de Lisbonne en 2000 il a été décidé de stimuler cette croissance potentielle. On a énoncé des objectifs tels que : 50 % d’une classe d’âge à Bac + 3 ; 3 % du PIB consacré à la R&D ; augmentation du taux d’emploi des femmes, etc. Et ceci à l’horizon 2010 ! Mais dix ans plus tard, le constat est implacable puisqu’aucun de ces objectifs n’a été atteint. Seule la Finlande a dépassé les 3 % du PIB pour la R&D. En 2010, les mêmes objectifs ont été réaffirmés, mais la promesse risque fort de ne pas être tenue. On peut lancer les paris !

Blog147_DessinPacteOn doit s’interroger sur une telle impuissance. En fait il n’y a pas de volonté européenne qui puisse se traduire dans une telle politique. A contrario, imaginons Kennedy, arrivant au pouvoir, avec le même problème : il a une économie déprimée et une croissance potentielle en berne. Il annonce qu’il va lutter contre la pauvreté, et … lancer le programme Apollo pour reconquérir le prestige américain mis à mal par les succès des Soviétiques, à une époque où la guerre froide battait son plein. Comment imaginer qu’il aurait pu mettre d’accord le Wyoming, le Texas et la Californie avant de lancer le programme Apollo sans le pouvoir de l’État fédéral ? A ce jour le programme Apollo ne serait toujours pas commencé ! Cette petite fiction illustre un vrai défaut de gouvernance politique de la zone euro, situation encore aggravée par les politiques d’austérité mises en œuvre.

Que faire ?

La situation actuelle de l’UE génère un nouveau cercle vicieux, car le fait d’avoir une croissance lente pour des raisons conjoncturelles affaiblit la croissance potentielle. Et plus on a une croissance potentielle faible, moins on peut atteindre une croissance suffisante ! Notre pays a une croissance qui se situe au dessous de 0,5 %. Or, pour faire baisser le chômage en zone euro, il faut une croissance qui dépasse 1,5 %… C’est « le piège de la croissance basse », selon Michel Aglietta. Mais en dépit de la nasse dans laquelle on est tombé, on continue à nous dire – pour l’essentiel – qu’il faut continuer sur le chemin emprunté !

Blog147_DessinAusterite

Face à cette difficulté de taille, un panel très large d’économistes disent tous à peu près la même chose. Tout d’abord il est nécessaire d’arrêter la politique d’austérité, non pas pour tirer un trait sur le passé mais pour lutter contre les déséquilibres qui sont apparus. Il faut étaler l’apurement : la France a encore de vieilles dettes à 4 % alors qu’elle emprunte désormais à 1 % ! Actuellement on agit comme le médecin de Molière : on fait une saignée au malade en espérant qu’il se portera mieux, alors qu’il faudrait lui donner un peu de soupe pour éviter qu’il ne meure. S’il faut l’opérer, attendons qu’il soit plus en forme. On est actuellement dans une politique qui aggrave la situation. Et 80 % des économistes, toutes orientations politiques confondues, sont d’accord sur ce point.

Il faut ensuite soutenir l’activité économique à court terme. C’est d’autant plus faisable maintenant que Mario Draghi a annoncé que la BCE va procéder à un rachat massif des dettes. Des économistes orthodoxes comme ceux de la London School of Economics ont dit cela il y a cinq ans ! Il faut néanmoins souligner que la BCE a fait tout ce qu’elle a pu (à l’exception de la question de la dette publique) sur le plan monétaire. Voici un exemple illustratif (et qui remet en cause certains commentaires malveillants) : en 2014, la BCE a proposé aux banques de l’UE de leur prêter 400 milliards à 3 ans. Cette durée de 3 ans, c’est l’éternité pour les banques (qui sont habituées à ce que la BCE leur prête à 24h). Mais la BCE n’a réussi à prêter que 200 milliards car les banques n’en voulaient pas davantage !

Blog147_DessinBanques

Les banques ne veulent pas de cet argent pour une raison simple : elles ne prêtent pas ! Dans une économie déprimée, on ne finance pas une entreprise pour faire des investissements. De toute façon les entreprises ne sont pas très demandeuses, et les seules qui cherchent à emprunter sont celles qui sont au bord de la faillite. Concernant les ménages, ce n’est pas mieux : quand les salaires stagnent et que le chômage monte, ce n’est pas le moment d’emprunter pour acheter un logement. Certains affirment que les banques se « gavent », mais quand on leur propose de l’argent, elles n’en veulent pas. Deux ans auparavant lors de la fameuse opération de 1 000 milliards, les banques ont même remboursé … par anticipation. Comprenne qui pourra !

Blog147_DessinPretBanque

Ce qui fait défaut c’est le budget. Il faudrait un puissant mouvement de relance budgétaire par la dépense publique. Michel Aglietta a publié en 2013 un livre «  Un new deal pour l’Europe » dans lequel, il se réfère comme d’autres à la politique de relance de Roosevelt… Plusieurs raisons plaident pour agir dans le sens d’une telle relance. Aujourd’hui, un enjeu colossal réside dans le défi écologique. Le financement de la nécessaire transition écologique représente des sommes considérables. Il suffit de penser à l’isolation des bâtiments publics et des habitations. Le moyen d’y parvenir existe. Les économistes ont proposé une structure très simple : il s’agirait de mettre en place une banque publique européenne qui émettrait des titres de dette pouvant être rachetés sur le marché secondaire, si besoin, par la BCE. Avec cette procédure, on respecte le Traité, on finance la transition écologique et on relance l’économie. Si on décide que tous les HLM de France doivent disposer de doubles vitrages et d’une isolation en toiture, alors des commandes par centaines de millions seront faites à une multitude d’entreprises du bâtiment.

Il y a une autre façon de relancer l’économie. On assiste depuis trois décennies à un recul spectaculaire de l’investissement public dans la zone euro. Il y a 30 ans, dans l’équivalent de la zone euro actuelle, l’investissement public représentait 4 % du PIB. Aujourd’hui l’investissement public est tombé à 2 % du PIB. C’est la logique d’un retrait généralisé de l’État qui a conduit à ce résultat. Or, il y a quelques semaines le FMI a publié une étude dont le titre est « La relance de l’investissement public, c’est maintenant ! ». Et l’Europe fait la sourde oreille.

Blog147_DessinRelanceCette frilosité est hallucinante, car on a sur la table des propositions parfaitement limpides, réalisables et cohérentes. Il est possible de coupler le court terme et le long terme c’est-à-dire d’agir à la fois immédiatement et sur des enjeux plus lointains, très importants en termes d’infrastructure et de transition écologique. Les dépenses permises par l’investissement public auraient en outre un effet de soutien de la croissance potentielle. Et elles auraient un impact immédiat par le biais de la demande adressée à l’économie. La seule chose qui fait défaut c’est la volonté politique.

Cette absence de volonté provient de la quasi inexistence de forces politiques significatives qui soutiennent ce qui précède, de forces politiques qui aient le projet de dire « On peut faire autrement, et voilà comment ». Les mouvements sociaux libéraux ont déclaré leur impuissance en ne proposant que l’austérité et les mouvements critiques se sont complus dans une critique irrationnelle, en dépit d’efforts remarquables de certains économistes critiques, qui expliquent pourquoi il ne faut pas sortir de la zone euro, qu’il est possible de mettre en œuvre des politiques d’orientation progressiste, etc. Ils ne sont pas écoutés !

Alain Beitone à Carnoux

Alain Beitone à Carnoux

La zone euro est prise au piège d’un régime auto entretenu de basse croissance. Dans ce contexte, sortir de l’euro serait catastrophique. Cela aurait comme conséquence immédiate une dévaluation de la monnaie nationale de 30 %, ce qui augmenterait d’autant le prix des exportations et de la dette, et se traduirait par une forte baisse du pouvoir d’achat des ménages. En réalité, seuls un desserrement de l’étau financier au niveau de la banque européenne, une politique d’investissement public dans les états européens et une politique industrielle coordonnée au niveau européen, profitant des innovations liées à la transition énergétique devraient permettre de redynamiser l’économie. Mais cela ne peut se faire sans une volonté politique portée par tous les pays de l’Europe.

La politique d’austérité n’est pas efficace pour la relance d’un pays. Tous les économistes sont d’accord là-dessus. Il faut enfin espérer que l’arrivée au pouvoir de Syriza en Grèce va faire bouger les gauches dans les différents pays attachés à la construction européenne. Cette Europe doit affirmer et mettre en place plus de solidarité car les structures de production sont de plus en plus imbriquées. Et la confiance joue un rôle déterminant.

Blog147_DessinDraghiIl faut croire que Mario Draghi a écouté notre conférence : la Banque européenne a finalement proposé d’injecter plus de mille milliards d’euros jusqu’en 2016 pour relancer l’économie européenne. On ne peut qu’espérer que les Européens, les acteurs économiques et politiques vont mettre cet argent à profit pour faire tourner l’économie et non pas pour augmenter le revenu des actionnaires…

Notes inspirées par la conférence, prises par Jacques Tonnelle

Petite leçon d’économie… (Partie 2 – une impuissance politique voulue)

29 janvier 2015

AfficheConfBeitone_A4coulLes économies du sud ont été dopées par le passage à l’euro, car elles ont eu des entrées de capitaux peu coûteux en termes de taux d’intérêt réel. C’est grâce à ces capitaux bon marché qu’est apparue la bulle immobilière en Espagne

Avant la crise, il n’y a pas de divergence de la dette publique. Mais la dette des pays du sud s’envole avec la crise alors que les pays du nord arrivent à contrôler leur dette. Les pays du sud ont une forte dette nette par rapport au reste du monde. Ceux du nord ont de plus en plus de créances nettes. La divergence commence – puis s’accentue – avec le passage à l’euro.

Pourquoi est-on arrivé à cette situation puisque tous les pays industrialisés ont connu la même situation du point de vue de la crise mondiale ? C’est à cause des politiques d’austérité, mais aussi de l’absence de solidarité qui sévit au sein de la coordination des instances européennes.

Les processus de financement

Il faut emprunter à l’étranger pour rembourser, pour payer ce que vous achetez. Mais la nature du déficit grec produit de la richesse ailleurs. Une partie de la féta que l’on mange dans la salade grecque est importée du Danemark, et la Grèce est un importateur de citrons de Californie. Par ailleurs à la veille de la crise, la Grèce était le troisième acheteur d’armes mondial derrière la Chine, la Corée du Nord (tensions avec la Turquie). Elle les achetait aux Allemands et aux Français. Ainsi le déficit de ce pays n’est pas perdu pour tout le monde : les banques françaises prêtent aux acheteurs d’armes. Du coup les dettes s’accumulent et le déficit se creuse !

Blog146_DessinPoulet

Quand la crise de 2007 se déclenche, tous les pays décident de faire quelque chose entre 2007 et 2009. A l’époque, Nicolas Sarkozy préside le Conseil européen qui se réunit en France et qui annonce une relance. Mais la nature de cette relance est bien peu vigoureuse. Elle consiste pour l’essentiel en des mesures adoptées par les différents pays, avec un petit supplément de fonds structurels européens voté par la Commission. Au total, on aura une relance d’environ 1,5 % du PIB de la zone euro.

A la même époque le secrétaire d’état des États-Unis déplore que les Européens ne fassent pas une relance adéquate ! Par contraste, les États-Unis procèdent à une relance qui est au niveau de 8 à 9 % du PIB. Et la Chine fait une relance de 15 % du PIB. Donc, la zone euro face à la crise mondiale de 2007 a eu une réaction nettement sous dimensionnée en termes de relance, et ceci avant le déclenchement de la crise propre à la zone euro.

Blog146_DessinDivergenceFaiblesses de la construction

Deux autres éléments d’information aident à comprendre la faiblesse de la réponse. Tout d’abord l’UE a choisi de plafonner son budget à 1,1 % du PIB de la zone euro (c’est-à-dire l’équivalent de ce que pourrait être un budget fédéral). Par comparaison les États-Unis ont un budget fédéral qui représente 25 % du PIB du pays. Ce qui signifie que lorsque surgit un problème dans un état de la fédération, alors la fédération a une possibilité d’action à hauteur de 25 % du PIB. L’Europe, quant à elle, a une possibilité d’action réduite à 1,1 % du PIB. Cette distorsion manifeste permet de pointer un énorme problème, à la base de la construction européenne.

Notons que, quand la zone euro a été mise en place, on a fait le choix d’assumer une asymétrie entre un espace monétaire totalement intégré (puisque le pouvoir monétaire est concentré dans la BCE) et un pouvoir budgétaire qui est quasi inexistant (il y a des budgets nationaux et un minuscule budget de l’UE). Une politique mixte qui associerait politique budgétaire et politique monétaire est impossible dans la zone euro puisqu’on a une seule politique monétaire et autant de politiques budgétaires que l’on a de pays. Coordonner tout cela est extrêmement compliqué.

Par ailleurs, le passage à l’euro est en partie lié à un contexte politique particulier. C’est celui de l’effondrement du bloc de l’est et de la crainte qu’il y avait de voir l’Allemagne rompre les amarres de l’Europe et de se trouver en position centrale en Europe. Une des raisons du passage à l’euro était d’arrimer l’Allemagne autour d’un projet politique unificateur. Et pour cela il a fallu donner des gages à l’Allemagne en créant une monnaie commune.

Or l’Allemagne a construit son identité économique après la guerre sur une doctrine appelée l’ordolibéralisme, construite par des chrétiens démocrates anti-nazis. L’expérience nazie leur montrait que l’intervention de l’État dans l’économie était nuisible pour les libertés et qu’il fallait trouver une solution qui ne soit ni l’État, ni le marché. Le mot d’ordre de cette doctrine – économie sociale de marché – a été  « autant de marché que possible, autant d’état que nécessaire ». C’est une position centriste qui conduit à privilégier la coordination par des règles et non par une coordination discrétionnaire.

Dans une politique discrétionnaire, le gouvernement dit ce qu’il pense être bon et le fait. Cette conception est très dangereuse pour plusieurs raisons. D’abord l’État ne fait pas toujours ce qu’il faut faire et peut être amené à prendre de mauvaises décisions. Pour éviter cela, l’idée est donc d’imposer des règles. Ainsi, les critères de convergence de Maastricht sont des règles ; le Pacte de Stabilité d’un gouvernement produit de nouvelles règles qui se rajoutent aux précédentes. On a ainsi constaté qu’à chaque fois qu’une crise survient, sous l’influence allemande, on a cherché à renforcer les règles !

Blog146_DessinRigueur

On entend parfois l’argument qui consiste à dire que si on n’a pas de règles assez strictes, des passagers clandestins (pays mauvais joueurs) vont apparaître. Argument qui provient de raisonnements fallacieux tels que : « Si on garantit une aide en cas de difficultés des gens du sud (Grecs, Italiens, qui sont enclins à une certaine paresse)  ils vont vivre sur les efforts des autres. » Il faut donc un système de règles qui les sanctionnent s’ils se comportent mal. D’où le système de gouvernance qui a été mis en place.

Sur le plan politique, le Traité d’Amsterdam a institué le Pacte de Stabilité et de Croissance. Lionel Jospin a renégocié le Pacte de Stabilité et, de haute lutte, a obtenu qu’on l’appelle Pacte de Stabilité et de Croissance. Le couple Chirac-Jospin a prétendu avoir ainsi emporté une grande victoire. Le traité a de fait été ratifié par Parlement. Deux ans plus tard, Romano Prodi président de la Commission européenne jugeait que ce pacte était stupide, mais qu’il fallait le … respecter ! Quant au Traité sur la Stabilité et la Gouvernance, il a été adopté juste après l’élection de François Hollande, lequel voulait le renégocier : ce n’est toujours pas fait à l’heure actuelle. Et pourtant, environ 80 % des économistes considèrent que ce pacte est une mauvaise chose.

Le consensus des économistes

Lorsque le traité simplifié de Lisbonne est adopté à l’automne 2007, la crise mondiale a débuté avec le crash des premières structures financières, mais on n’est pas encore au plus fort de la crise. Eloi Laurent, économiste français de l’OFCE, publie alors un commentaire sur le Traité de Lisbonne, sous le titre « En attendant la crise» où il décrit pourquoi ce traité nous désarme dans notre possibilité de mettre en œuvre une politique qui permettrait de répondre à une dégradation de la situation économique.

Blog146_DessinTalonEn 2002 Jean Paul Fitoussi, qui est président de l’OFCE à l’époque, professeur à l’IEP de Paris, publie un livre : « La règle et le choix » dans lequel il montre clairement où est le débat. Ou bien nous appliquons les règles et cela signifie que nous renonçons au débat démocratique. Ou bien nous assumons la démocratie et alors il faut dire que les pouvoirs politiques font des choix et qu’ils doivent les soumettre aux citoyens. Il constate de plus, qu’en privilégiant la régulation de la zone euro par les règles, on limite la démocratie puisqu’il n’y a plus rien à débattre et qu’on se prive des outils qui nous permettraient de réponde à une situation de crise.

Et c’est exactement ce que nous avons vu ! Face à la crise qui s’est déclenchée, il a fallu des négociations infinies pour obtenir le déblocage de plans d’aide à la Grèce. La Troïka (CE, BCE, FMI) se rendait à Athènes jouer les gendarmes avec des scénarios de ce style : « Qu’avez-vous prévu pour votre croissance dans les 5 ans à venir ? » Ces inspecteurs sortaient leurs statistiques et leurs calculatrices pour contester les propositions grecques « Là vous avez mis 9,01. Vous vous êtes trompés à la première décimale. Cela ne va pas, c’est 9,5 ! » Et ils repartaient en reportant le déblocage l’aide financière attendue à une visite ultérieure. Cette attitude vexatoire inouïe a été absolument insupportable pour les Grecs.

Blog146_Damocles

Avec l’épée de Damoclès de ces règles, on a été dans l’incapacité totale, pour des raisons techniques et politiques, de répondre à la situation. Voila ce que déclarait au Monde le 2 janvier 2011 Axel Weber, qui était à l’époque à la tête de la Bundesbank, et qui a démissionné du conseil de la BCE lorsqu’on a mis en place les premières mesures d’intervention de la BCE sur les marchés financiers : « Il est impossible de justifier auprès des électeurs qu’on aide un autre pays afin que ce dernier puisse s’épargner les douloureux efforts d’adaptation qu’on a soi-même endurés ». Cette déclaration éclaire la logique qui est à l’œuvre à l’intérieur de l’UE. C’est une logique de non solidarité.

Alain Beitone lors de sa conférence à Carnoux le 19 janvier 2015

Alain Beitone lors de sa conférence à Carnoux le 19 janvier 2015

Il est bien évident qu’on ne peut pas « vendre » la construction européenne en disant « Attention, on ne sera pas solidaires » d’autant que le creusement des déficits macroéconomiques est dû à un certain nombre de choix politiques (opérés ou évités) par les gouvernements concernés. On a appris par exemple que, jusqu’à la crise, les biens d’église, y compris les biens fonciers et immobiliers, n’étaient pas imposés en Grèce. Des choix contestables ont ainsi été soulignés, mais l’essentiel du déséquilibre est lié à ce défaut de construction de la zone euro qui a provoqué la divergence. Et, qui plus est, a laissé des mouvements de capitaux privés gérer cette divergence. Tant que les mouvements de capitaux privés ont compensé le déficit, tout allait bien. Mais le jour où tout a craqué, on ne disposait pas ni des instruments ni de la volonté politique d’y répondre. Et ce qui aggrave cette double incapacité, c’est qu’on a répondu à la crise par un renforcement de cette logique de règles avec le Traité sur la Stabilité et la Gouvernance. On a même ajouté une contrainte budgétaire : aux 3 % de déficit sur le PIB courant, on a rajouté une contrainte de 0,5 % de déficit structurel par rapport au PIB…

Des économistes comme Irving Fisher – qui n’avait rien d’un gauchiste – ont aussi montré que les économies de marché sont instables de façon endogène, puisque les mécanismes de marché produisent nécessairement de l’instabilité et des phénomènes cumulatifs. Irving Fisher a aussi montré que lorsqu’on rentre dans une logique déflationniste, on a énormément de difficultés à en sortir parce que plus on a de déflation, plus c’est coûteux de rembourser. C’est ce cercle vicieux  que la BCE cherche a éviter actuellement.

Les économies de marché ont beaucoup d’avantages. Mais elles ont un gros inconvénient : elles produisent beaucoup d’inégalités (cf le rapport d’Oxfam) et elles produisent de l’instabilité. Pour contrer ces effets négatifs, on a imaginé l’existence d’une structure extérieure au marché qui joue un rôle régulateur, c’est-à-dire qui redistribue les revenus pour compenser l’inégalité et qui stabilise l’économie puisqu’elle est endogènement instable. Mais à partir du moment où vous avez un budget réduit à 1,1 % du PIB, vous ne pouvez plus redistribuer dans la zone, et à partir du moment où vous avez un équilibre structurel des finances publiques vous ne pouvez plus stabiliser. On se trouve dans une construction économique bancale.

Les replis nationalistes existent partout. Aux USA, il a aussi des citoyens qui veulent reconquérir leur souveraineté nationale, en « poussant les mexicains dehors » par exemple. Leurs discours sont de même nature que ceux qu’on entend chez nous. Mais la construction européenne ne peut être démocratique et efficace – les deux choses sont liées – que si on redonne à la politique les possibilités d’agir sur le réel. Et sur les questions évoquées ici, on a été très largement privé d’agir sur le réel.

Blog146_DessinGrecRetour au cas de la Grèce

On a appliqué cette politique en Grèce. Quelles en sont les conséquences à l’heure actuelle ? Le PIB a baissé, le revenu moyen des Grecs a baissé, il y a 25 % de fonctionnaires en moins, et le taux d’endettement de la Grèce est plus fort qu’avant la crise. Entre temps, 60 % de la dette a été annulée, mais elle correspond désormais à 174 % du PIB ! Donc, cette politique d’austérité n’est pas efficace. Certains pensent que ceux qui ont péché et qui n’ont pas fait assez d’efforts, doivent maintenant expier. Mais les chiffres donnés sur les comparaisons zone euro / Union européenne, ou zone euro / Grande-Bretagne montrent tous que cette politique ne fonctionne pas.  La Grèce n’en sortira pas si des mesures nouvelles ne sont pas prises.

(A suivre)

Notes inspirées par la conférence, prises par Jacques Tonnelle

Petite leçon d’économie… (Partie 1 – la crise grecque)

28 janvier 2015

AfficheConfBeitone_A4coulQuelle politique économique en Europe ? Peut-on échapper à l’austérité ?

Tel était le titre de la conférence organisée par le Cercle Progressiste de Carnoux le 19 janvier. Alain Beitone, professeur de sciences économiques et sociales en classes préparatoires au lycée Thiers à Marseille s’est livré à une analyse historique des prémisses de la crise économique et de la crise de l’euro. Chacun pourra d’ailleurs apprécier la qualité pédagogique de ses productions en se rendant sur son site. Il y défend depuis des années une vision de l’enseignement des SES qui cherche à donner du sens à ces concepts parfois opaques parce que peu interrogés par les médias alors qu’ils devraient éclairer la lanterne du citoyen au lieu de contribuer à le noyer.

Alain Beitone à Carnoux le 19 janvier 2015

Alain Beitone à Carnoux le 19 janvier 2015

Un historique est nécessaire

Le 4 octobre 2009, la Droite a perdu les élections en Grèce : G. Papandréou arrive au pouvoir et dévoile que le déficit de la Grèce n’est pas de 6 % comme l’a prétendu son prédécesseur mais de 12 %. Cette déclaration, révélant des comptes grecs inexacts et dénués de transparence, provoque une nouvelle crise, qui fait suite à celle des subprimes, terrible crise financière de 2007-2008 dont l’Europe n’est toujours pas sortie à ce jour.

Dès lors trois questions se posent :

* Pourquoi y a-t-il eu cette deuxième crise ?

* Quelles sont les politiques qui ont été mises en œuvre face à cette deuxième crise ?

* Comment peut-on analyser ces politiques ?

Lorsque l’euro est mis en place, les responsables politiques, les économistes, les techniciens de la Commission européenne et les banques centrales savent très bien que les conditions pour qu’il y ait une monnaie unique dans cet espace ne sont pas réunies. Mais ils font le pari que le processus d’intégration des économies européennes va être amplifié par le passage à la monnaie unique. Ce passage devait entraîner un phénomène de convergence des économies. A l’époque, l’entrée de l’Espagne et du Portugal était critiquée, car on pointait leur éloignement de l’Europe. Une réelle convergence s’est pourtant réalisée. On a assisté à un rétrécissement de l’écart des niveaux de vie, des situations économiques et de différents indicateurs permettant d’évaluer les pays. Ceux-ci ne sont pas devenus égaux, mais les écarts mentionnés se sont réduits.

Pendant la conférence d'Alain Beitone

Pendant la conférence d’Alain Beitone

Les responsables politiques ont aussi fait le pari d’une intégration par le marché. Puisqu’on fait un seul marché en lieu et place de marchés séparés, l’hypothèse était que la mécanique du marché allait favoriser la convergence, à partir d’une l’idée simple (mais fausse) : le capital qui est abondant dans certains endroits va se diriger vers d’autres endroits où il est rare. Par exemple, le travail qualifié abondant à certains endroits ira là où il est rare. C’est une illustration du principe des vases communicants. Toujours dans cette hypothèse, les pays devraient aussi jouer sur leurs spécialisations. L’ensemble de ces facteurs devait accentuer le phénomène de convergence.

La divergence

Malheureusement, ce postulat est faux car un facteur a été sous-estimé – pourtant pris en compte par la théorie économique depuis longtemps – qui est un facteur lié à l’espace. Cet espace est hétérogène. Au lieu d’avoir un phénomène de convergence des économies, on a assisté à une concentration du capital et du travail qualifié là où ils existaient déjà. Par voie de conséquence, la situation des pays en recul, moins développés, s’est aggravée. On a finalement observé non pas le phénomène de convergence attendu, mais un phénomène de divergence des économies. C’est-à-dire que les écarts entre les situations économiques ont augmenté. Cette divergence est la cause fondamentale de la crise de la zone euro.

Crise de la zone euro et non crise de la dette

Il est préférable de ne pas parler de crise de la dette car lorsque la crise se déclenche, la Grèce est endettée certes, mais l’Espagne ne l’est pas et l’Italie a un excédent primaire de son budget (hors remboursement de la dette, le budget de l’Italie est excédentaire). On entend parfois dire que la crise tient au fait qu’il y a des pays laxistes, trop endettés et qui ont mal géré leurs finances publiques, etc. Cette explication est fausse, il suffit de regarder les données statistiques. On observe que le creusement des déficits est consécutif à la crise. Ce n’est pas la cause puisque ça se produit après !

Blog145_DessinVenus

De plus si on prend la zone euro globalement, on constate qu’elle était dans une situation macroéconomique bien meilleure que dans tous les pays du monde. En 2009, lorsque la crise grecque se déclenche, l’économie mondiale se contracte. Le commerce mondial baisse de 9 % en valeur absolue. A cette période, les États-Unis ont une dette publique plus forte que la zone euro. C’est aussi le cas du Japon qui, actuellement, a encore un endettement de 200 % de son PIB. Prétendre que la crise vient de la dette est inexact puisque des pays soumis à la même crise mondiale et qui sont plus endettés que la zone euro, ne subissent pas la même crise que la zone euro. D’un point de vue strictement logique, l’explication ne peut pas fonctionner. Si c’était la dette qui provoquait la crise, le Japon serait plus en crise que la zone euro, puisqu’il est deux fois plus endetté !

La convergence des débuts de l’euro

Au début du fonctionnement de la zone euro, on constate que le pari fait par les concepteurs du passage à l’euro fonctionne sur la convergence nominale, celle qui concerne les taux d’intérêt et les taux d’inflation (pour les économistes ce qui est nominal c’est ce qui a rapport aux prix et à la monnaie, et ce qui est réel c’est le chômage, la production,…) De fait la convergence nominale fonctionne jusqu’en 2009 malgré la divergence des économies. Pourquoi ?

Cela fonctionne pour deux raisons : il y a des zones, des pays, des territoires qui sont dans une situation économique déséquilibrée. La seule façon pour que ces territoires fonctionnent sans situation de crise, c’est qu’il y ait un système de redistribution des richesses. En effet, si la Corrèze ne devait vivre qu’avec la production de la Corrèze, elle ne pourrait pas vivre. Et si on avait une balance des paiements entre la Corrèze et le Val de Marne, on verrait que la balance des paiements de la Corrèze est absolument déficitaire. De même, le PIB par habitant va du simple au triple dans les états américains. Par exemple cette hétérogénéité est très marquée entre le Wyoming et le Texas.

Blog145_DessinAusteritéLa convergence nominale fonctionne jusqu’en 2009 parce que les services de la Commission européenne ont opéré un certain nombre de transferts au bénéfice des pays du sud, sous forme de fonds structurels (vers les pays du sud et aussi vers les pays de l’est). Mais cette aide est beaucoup moins généreuse qu’elle ne l’a été lors de l’intégration de l’Espagne et du Portugal. Après son entrée dans la zone euro, la Grèce a reçu des aides. On pouvant y voir le long des routes ou des aéroports de grands panneaux indiquant le montant du financement venant de la Commission européenne. Mais l’essentiel de l’argent n’est pas venu de l’UE. Des capitaux privés se sont déplacés du nord de la zone euro (là où il y avait beaucoup d’activité économique, de production, de capital, de main d’œuvre) vers le sud de la zone euro. Un facteur important de la crise espagnole est lié au fait qu’il y a eu une spéculation immobilière venue essentiellement des banques françaises et allemandes qui ont prêté aux banques espagnoles et aux promoteurs immobiliers lesquels ont lancé des chantiers. De plus ces banques ont aussi prêté aux acheteurs des immeubles construits.

La confiance n’est pas toujours au rendez-vous

Il y a donc eu à la fois des transferts publics (pas très importants, mais ils ont joué un rôle) et surtout des transferts privés. Pourquoi ces derniers ? Parce que les opérateurs sur les marchés financiers ont eu confiance dans la construction européenne. Ils ont considéré que finalement prêter en euros c’était bien, et peu importe à qui on prêtait ! Avant le passage à l’euro, quand on prêtait à la Grèce, ou à l’Espagne, il y avait un risque de change, le risque que ces pays dévaluent. Les prêteurs devaient estimer le risque de dévaluation avant de prêter. On a donc eu une convergence des taux d’intérêt, les taux d’inflation sont restés un peu différents, mais grosso modo, on a prêté en se disant que la solidarité européenne allait jouer

Blog145_DessinHercule

Mais la crise grecque de 2009 provoque une réaction notamment en Allemagne qui estime : « Puisque la Grèce est endettée, on ne veut plus les aider ! Ils n’ont qu’à vendre des îles, le Parthénon … » A partir de ce moment-là, ce qui se produit, c’est un phénomène classique de disparition de la confiance. Car la confiance est extrêmement volatile. Une maxime court à propos des marchés financiers : « Les marchés financiers ont une mémoire d’éléphant et ils sont courageux comme des lièvres ». Ils vous font payer ce que vous avez fait il y a 15 ans, et à la moindre alerte, ils détalent. Si on met les deux affirmations bout-à-bout, la situation devient explosive. Et à partir du moment où naît le moindre doute sur la crédibilité de la solidarité dans la zone euro, les prêts s’arrêtent immédiatement. C’est ce qu’on appelle le sudden stop : les crédits s’arrêtent brutalement.

Défaut de fonctionnement du crédit

Un crédit est accordé pour une durée donnée, et le remboursement s’enclenche jusqu’à épuisement de la dette. Puis le procédé recommence. Des flux continus d’apports en capitaux sont nécessaires pour que le niveau d’endettement soit constant ou s’accroisse. Le jour où on n’accorde pas de nouveau crédit, comme les débiteurs remboursaient avec les nouveaux crédits qu’on leur apportait, le système s’effondre. C’est exactement ce qui s’est produit.

Au pire moment de la crise, si la Grèce avait voulu emprunter sur les marchés internationaux, elle aurait emprunté à 29%. Comme elle ne pouvait pas s’endetter à ce niveau-là, il a fallu trouver une solution qui a été compliquée à mettre en œuvre

L’entrée de la Grèce dans la zone euro

Blog145_DessinGreceDans la zone euro l’inflation s’est alignée sur un taux moyen d’environ 2 %. C’était l’objectif de la BCE, le même que celui de la banque centrale des Etats-Unis. Mais entre les pays de la zone, les taux d’inflation ont été très différents. Les pays tels que l’Allemagne et la France ont mené des politiques de désinflation très tôt (ils avaient un taux d’inflation qui était autour de 2 %). Ce n’était pas le cas des pays du sud de la zone qui étaient partis de taux très élevés. Quand elle rentre dans la zone euro, la Grèce a un taux d’inflation qui est au dessus de la norme des taux d’inflation. Mais à l’époque les comptes ont été un peu maquillés. Ce fait a été rendu public. Mais Goldman Sachs, qui a modifié ces comptes à travers une opération connue de la Commission, a réalisé une opération appelée un « accord de swap ». Ils ont fait un prêt à la Grèce dans des conditions telles qu’elle pouvait baisser sa dette et en contrepartie la Grèce rembourserait plus tard. Schématiquement, ils ont échangé des « rentrées tout de suite » et des « sorties plus tard ». Mais de façon tout-à-fait connue des autorités européennes, car il y avait une volonté politique de faire entrer la Grèce dans la zone euro et donc les comptes de la Grèce ont « convergé ». Il se trouve que le traité de Maastricht précisait qu’il y avait, certes, des critères de convergence à respecter (les fameux 3 %, 60 % etc.) pour rentrer dans la zone euro. Mais il était aussi indiqué que la Commission apprécierait « en tendance » le respect des critères. C’est ce qu’ considéré la Commission pour la Grèce…

(A suivre)

Notes inspirées par la conférence, prises par Jacques Tonnelle

Grand marché transatlantique : la mobilisation s’organise…

11 octobre 2014

Déjà évoqué sur ce même blog, le projet de traité transatlantique en cours de négociation entre les USA et l’Europe (Grand marché transatlantique, TAFTA ou TTIP en anglais) concerne « l’harmonisation, et bien sûr le nivellement par le bas, de toutes les réglementations nationales en matière de production agricole et industrielle, de protection des données numériques, de droits du travail, de prévention des risques environnementaux et sanitaires, etc. Toutes ces normes instaurées pour protéger le consommateur sont en effet vécues comme autant de contraintes insupportables qui réduisent le profit des entreprises multinationales. Le projet d’accord vise ni plus ni moins qu’à instaurer la suprématie des droits des investisseurs sur les droits démocratiques des états dont les législations pourraient alors être contestées devant les tribunaux. »

Blog108_Dessin5Il s’agit de permettre aux multinationales de pouvoir attaquer en justice les États lorsqu’elles considèrent que des mesures réglementaires limitent leur activité commerciale. Ce traité est en train de se négocier sans aucune consultation démocratique. Ainsi, il n’en a guère été question ni pendant la campagne présidentielle ni lors des dernières élections européennes…

Blog108_Dessin1

L’exemple de l’accord de libre-échange nord-américain (ALENA) entre les USA, le Mexique et le Canada est un indicateur de ce qui pourrait se passer avec le  traité en gestation. En 20 ans le Canada a été attaqué 30 fois par des firmes privées américaines, le plus souvent pour contester des mesures introduites au niveau fédéral, provincial ou municipal en vue de protéger la santé publique ou l’environnement. L’État du Canada a été systématiquement condamné. Quant au Mexique, 5 plaintes ont été déposées contre lui par les firmes américaines, et à chaque fois c’est le Mexique qui a perdu. Par contre aucune des plaintes déposées contre les USA par des firmes canadiennes ou mexicaines n’a abouti. Il apparaît ainsi clairement que ce traité est un outil qui favorise la position dominante des entreprises commerciales américaines, en s’appuyant sur le droit des USA.

Blog108_Dessin4Face à un tel risque pour l’Europe, comment infléchir les négociations en course ?  L’expérience montre que les citoyens peuvent jouer un rôle important  en incitant les médias à percer le secret des négociations, et en intervenant auprès des représentants élus, nationaux ou européens. Faisons jouer la démocratie. Souvenons-nous : « En 1997, le scénario se précise avec la négociation secrète du fameux accord multilatéral sur l’investissement (AMI) entre 29 pays membres de l’OCDE : divulgué in extremis, le projet soulève une vague de protestation citoyenne sans précédent qui oblige les négociateurs à remiser prestement leur copie ». Face au danger de perte de notre indépendance, comment ne pas réussir à trouver une majorité d’élus pour repousser un tel projet ?

Allons plus loin. L’analyse du mandat confié par les 28 gouvernements de l’Union européenne à la Commission pour négocier avec les USA ce grand marché transatlantique fait surgir de nombreuses interrogations qui doivent objectivement troubler les responsables politiques, à commencer par le maire  de notre commune. Ainsi, les réglementations prises au niveau municipal, départemental ou régional sont directement visées par ce projet dès lors qu’elles produisent des normes considérées par les firmes privées comme des « obstacles inutiles à la concurrence » ou « plus rigoureuses qu’il est nécessaire » (Article 4). Le mandat va jusqu’à enlever aux juridictions officielles au profit d’instances privées d’arbitrage le pouvoir de trancher un différend entre firmes privées et pouvoirs publics, lorsqu’une firme privée estime qu’une législation ou une réglementation va à l’encontre de la libéralisation et de la protection des investissements (Article 23)

Blog108_Dessin2Ceci implique qu’une simple délibération municipale pourrait être attaquée devant une instance privée d’arbitrage si elle est perçue par un investisseur américain comme une limitation à son « droit d’investir ce qu’il veut, où il veut, quand il veut, comme il veut et d’en retirer le bénéfice qu’il veut » (ce qui est la définition de l’investissement aux USA). Cela signifie aussi que toute réglementation sociale, sanitaire, alimentaire, environnementale ou technique, dès lors qu’elle contrarie une multinationale, pourrait être attaquée devant un mécanisme d’arbitrage privé, avec de forte chance d’être considérée comme une entrave au droit du commerce et donc rejetée. L’affaire Tapie a récemment montré dans quel sens penchent habituellement les décisions prises par ce genre d’instance…

Blog108_Dessin3Cependant tout n’est pas perdu. Pour l’instant les négociations n’ont pas abouti. Le traité n’est pas encore signé et il ne deviendra effectif que si le Parlement européen et tous les parlements des différents pays européens le ratifient, ce qui peut s’avérer compliqué pour peu que les opinions publiques se mobilisent.

De fait, des pétitions circulent et plusieurs associations militantes et organisations syndicales de toute l’Europe appellent à une journée d’action le samedi 11 octobre 2014 pour stopper les négociations en cours du TAFTA, du CETA (accord avec le Canada) et d’autres accords de libre-échange, et à promouvoir des politiques commerciales alternatives qui fassent des droits des peuples, de la démocratie et de l’environnement une priorité. Il est encore temps de faire reculer ce projet qui va manifestement à l’encontre de l’intérêt général, alors soyons citoyens vigilants !

C. G.