Archive for the ‘Europe’ Category

Suède : l’extrême droite au gouvernement

20 septembre 2022

La Suède fait partie de ces pays scandinaves longtemps considérés comme les modèles les plus aboutis de la social-démocratie européenne, dotés d’un État très protecteur, d’une vie politique plutôt apaisée et consensuelle, et d’un niveau de prélèvement fiscal élevé. La réforme du système de retraite, dont les principes avaient été fixés dès 1991 par un gouvernement social-démocrate et qui a finalement été adoptée en 1999 à l’issue d’un très long processus de dialogue social est l’exemple même de cette capacité de certains pays à dégager des compromis politiques solides et relativement équilibrés qui évitent le conflit.

A partir des années 2010, la Suède s’est montrée très accueillante envers les mouvements migratoires, bénéficiant de sa bonne réputation de pays ouvert, au système de protection social généreux et à l’activité économique plutôt florissante. En 2014, 80 000 réfugiés ont ainsi été accueillis, venant principalement de Syrie et en 2016, ce nombre s’est élevé à 120 000 environ. Entre 2000 et 2022, le nombre de résidents nés à l’étranger a doublé en Suède, atteignant 2 millions, ce qui représente un cinquième de la population.

Manifestation en septembre 2015 à Stockholm en faveur de l’accueil des réfugiés politiques… (photo © Jonathan Nackstrand / AFP / L’Express)

Dès 2010, des émeutes survenues dans la banlieue de Stockholm attisent une amorce de discours xénophobe, permettant à un nouveau parti de faire son entrée au Parlement : les Démocrates de Suède, qui comme son nom ne l’indique pas est clairement marqué à l’extrême droite et est même, à l’origine ouvertement néofasciste. Élection après élection, ce parti ouvertement xénophobe a grignoté du terrain, passant de 5,7 % des suffrages exprimés en 2010 à 20,5 % lors des dernières législatives qui avaient lieu le 11 septembre 2022, le jour anniversaire de l’attaque islamiste contre le World Trade Center, comme par un fait exprès, faisant ainsi entrer au Parlement pas moins de 73 députés sur les 349 sièges du Riksdag, le Parlement suédois…

Jimmie Åkesson, le leader du parti d’extrême droite les Démocrates Suédois (photo © Maja Suslin / TT News Agency / Reuters / Yahoo)

Un petit séisme politique et une incontestable victoire pour son porte-parole, Jimmie Åkesson, qui est à la tête des Démocrates de Suède depuis 17 ans maintenant et qui a progressivement amené ce parti néo-nazi vers la normalisation, allant jusqu’à refuser de siéger au Parlement européen dans le même groupe que Marine Le Pen et ses élus frontistes, c’est dire ! Ce résultat électoral place de fait ce parti d’extrême droite en deuxième position, derrière le Parti social-démocrate du Premier ministre sortant, Magdalena Andersson, crédité de 30,3 % des voix.

Cette dernière avait accédé à ce poste, occupé pour la première fois en Suède par une femme, le 29 novembre 2021, il y a moins d’un an donc, à la faveur d’une crise qui confirme, s’il en était besoin, que la vie politique, même en Suède, n’est jamais un long fleuve tranquille ! En 2018, le premier ministre social-démocrate, Stefan Löfven, avait été reconduit dans ses fonctions, grâce à une coalition (minoritaire) de centre gauche dans laquelle il s’appuyait aussi sur les Verts et le Parti de gauche. En juin 2021, ce dernier avait retiré sa confiance et fait chuter le gouvernement, non pas sur la gestion du la crise du Covid, pour laquelle le pays s’était singularisé par un confinement a minima, mais sur une question d’encadrement des loyers pour les logements neufs. Revenu malgré tout à la barre en juillet, Stefan Löfven avait néanmoins démissionné quelques mois plus tard, en novembre 2021 après qu’une élection interne du Parti social-démocrate a choisi de le remplacer à sa tête par Magdalena Andersson.

 
Magdalena Andersson, Premier ministre socio-démocrate sortant de Suède (source © Terra Femina)

Celle-ci n’est pas une débutante, elle qui était déjà ministre des finances dans le premier gouvernement de Stefan Löfven dès 2014, avant d’être élue, en 2020 présidente du comité monétaire et financier du Fonds monétaire international. Son élection comme Premier ministre, le 24 novembre 2021 se fait in extremis, après un ralliement de dernière minute du Parti de gauche. Mais elle est contrainte à la démission avant même de se présenter au roi, suite à la défection des Verts, qui refusent toute alliance avec le Parti du centre, pourtant appoint indispensable pour adopter le budget… Qu’à cela ne tienne, elle s’accroche et se fait réélire Premier ministre le 29 novembre : toute comparaison avec Borgen, la série qui se déroule au Danemark, serait bien entendu purement fortuite, est-il besoin de le préciser ?

Depuis son accession au pouvoir, Magdalena Andersson est obsédée par les effets de l’invasion russe en Ukraine et a conduit un changement majeur en matière de politique étrangère, tournant le dos à des décennies de neutralité pour demander l’adhésion de son pays à l’OTAN. Mais c’est à un autre sujet qu’elle doit sa défaite (relative) aux dernières législatives, à savoir la question de l’immigration. Le pays a en effet dû faire face, en avril 2022 à de violentes émeutes dans plusieurs villes du pays, en réponse à des provocations organisées par Rasmus Paludan, leader du parti d’extrême droite Stram Kurs (« ligne dure ») qui s’amuse à brûler des exemplaires du coran en public dans des quartiers à forte proportion d’immigrés de confession musulman. L’effet est garanti et les émeutes qui en ont résulté ont fait pas moins de 40 blessés dont 26 policiers, provoquant un débat houleux à travers le pays et faisant le jeu de la droite qui a axé toute la campagne des législatives sur la question sécuritaire et la place des immigrés dans la société suédoise.

Émeutes à l’issue d’une manifestation contre l’extrême droite, le 15 avril 2022, à Örebro, en Suède (photo © Kicki Nilsson / AFP / L’Express)

Les partis traditionnels de droite, Modérés, Chrétiens-démocrates et Libéraux, ont donc largement emboité le pas des Démocrates de Suède de Jimmie Åkesson, ce qui explique finalement le bon score de ce dernier qui a pu surfer sur ses thèmes de campagne de prédilection, la question de l’Ukraine ou du changement climatique étant quasiment passées à la trappe… Globalement, les partis de droite ont perdu du terrain à l’issue de ces élections, contrairement aux sociaux-démocrates qui en ont plutôt gagné. Mais pas suffisamment pour que la coalition sortante de gauche puisse se maintenir au pouvoir, elle qui finit avec 173 députés alors que la majorité est fixée à 175… Magdalena Andersson a donc été contrainte de démissionner bien que son parti finisse en tête de ces élections et c’est le chef des Modérés, Ulf Kristersson, dont le parti finit à la troisième place et perd deux sièges avec à peine 19,10 % des suffrages exprimés, qui pourrait former le prochain gouvernement en s’appuyant sur une coalition de droite dans laquelle l’extrême droite des Démocrates de Suède sera le parti dominant… Une situation explosive mais qui vient couronner les efforts de Jimmie Åkesson qui a tout fait pour banaliser l’image de son part et se rapprocher de la droite classique tandis que celle-ci dérivait de plus en plus vers ses thèses sécuritaires et nationalistes.

Le chef des Modérés, Ulf Kristersson, fêtant la victoire de la coalition de droite et d’extrême-droite, le soir des élections du 11 septembre 2022 (photo © Fredrik Sandberg / TT News Agency / AFP / RTL)

Un schéma qui n’est pas sans rappeler ce qu’il se passe en Italie où les élections générales sont justement prévue cette semaine, le 25 septembre 2022 : le centre-droit de Forza Italia pourrait ainsi revenir au pouvoir à la faveur d’une alliance avec les forces de droite voire d’extrême droite de la Ligue et de Frères d’Italie. Et la situation française n’est pas non plus très éloignée de cette configuration au vu de la stratégie portée par Éric Ciotti qui brigue la présidence des Républicains (LR) afin d’opérer un rapprochement avec l’extrême droite et espérer ainsi faire accéder en 2027 son champion, Laurent Wauquiez, à la Présidence de la République. En politique comme ailleurs, le pire n’est jamais sûr mais il est parfois bon de regarder ce qui se passe chez nos voisins pour s’en prémunir…

L. V.

Gaz : la Russie se débarrasse de ses excédents

14 septembre 2022

Le gaz serait-il devenu la nouvelle arme de dissuasion massive ? Non pas le gaz comme arme chimique toxique, généreusement utilisée dans bien des conflits, mais le gaz naturel, constitué pour l’essentiel de méthane, qui sert à se chauffer et à cuisiner, et que la Russie est en train d’ériger en outil de chantage redoutablement efficace…

Il faut dire que la Russie est devenue désormais le premier producteur mondial de gaz naturel, regroupant à elle-seule 20 % de la production mondiale qui était de 3.388 milliards de m³ en 2011, et surtout le premier exportateur de ce précieux combustible, qui plus est presque entièrement entre les mains du géant Gazprom, une société détenue majoritairement par l’État russe et qui, avec plus de 400 000 salariés, contribue pour 8 % du PIB national et 20 % des recettes budgétaires du pays. Un véritable mastodonte, dont le PDG depuis maintenant 21 ans, Alexeï Miller, est un homme de confiance du président Poutine, originaire, comme lui, de Saint-Petersbourg.

Vladimir Poutine aux côtés du PDG de Gazprom, Alexeï Miller, en février 2022 (photo © Sergeï Karpukhin / AFP / La Croix)

Le volume de gaz extrait aux États-Unis est certes presque aussi important que celui produit en Russie, mais les USA en consomment beaucoup plus, si bien qu’ils en importent chaque année 55 milliards de m³, ce qui en fait le quatrième plus gros importateur mondial ! Les autres gros producteurs sont le Canada (qui exporte la plupart de ses excédents vers les USA), le Qatar (gros exportateur également), l’Iran, la Norvège, la Chine (par ailleurs gros importateur), l’Arabie saoudite et l’Algérie. Mais au fil des années, les pays européens, Allemagne en tête, sont devenus dangereusement dépendants pour leur approvisionnement en gaz naturel, de leur grand voisin russe qui les livre directement par pipeline.

On considère ainsi que près de la moitié des importations européennes de gaz naturel proviennent de Russie, l’Europe important chaque jour pour plus de 300 millions d’euros de gaz russe dont l’essentiel est acheminé via 4 gazoducs principaux. Ainsi, selon un calcul de la CREA, depuis le 24 février 2022, date du début de l’invasion russe en Ukraine, l’Europe a importé de Russie pour pas moins de 93 milliards d’euros d’énergie fossile dont 51 milliards pour du gaz naturel.

Gazoduc Nord Stream 1, long de 1200 km, en service depuis 2012 (photo © Pixabay / L’Indépendant)

L’autre source d’approvisionnement majeure est la Norvège mais qui fournit à peine 24 % des importations européennes, également par gazoduc, puis l’Algérie, pour 11 % seulement et exclusivement par bateaux, ce qui suppose des opérations préalables lourdes de liquéfaction du gaz. C’est en effet une des caractéristiques de ce produit : comme tout gaz, il prend beaucoup de volume ! C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on s’est longtemps contenté de n’exploiter que les gisements de gaz proches des lieux de consommation…

Lorsque le transport par gazoduc n’est pas possible, la seule alternative est de le liquéfier pour en réduire le volume et le transporter, généralement par méthaniers, ces tankers géants qui sillonnent les mers. Mais la filière exige de très gros investissements, pour la liquéfaction initiale mais aussi pour le transport et pour le stockage et la vaporisation à l’arrivée. Du fait de la position des gisements russes dont les principaux se situent désormais en Sibérie et en mer de Barents, l’essentiel des exportations de gaz russe se fait donc par gazoducs, via un réseau qui comprend les anciens Brotherhood, datant de l’URSS et qui passent par le territoire ukrainien (à qui la Russie est donc obliger d’acquitter un droit de péage !), le pipeline Yamal qui traverse la Pologne et désormais les 2 Nord Stream posés au fond de la mer Baltique, le second ayant été achevé juste au début de l’invasion en Ukraine, ce qui a retardé sa mise en service.

Réseau de gazoducs existants et en projet permettant d’acheminer le gaz russe en Europe (source © Planète énergie)

Pendant tout le premier trimestre 2022, malgré la guerre en Ukraine et en contradiction avec son discours politique, l’Europe a importé massivement du gaz russe en exploitant au maximum les contrats de livraison de longue durée qui la lient à la Russie, afin de reconstituer les stocks après une période où les Européens faisaient la fine bouche, préférant s’approvisionner sur le marché mondial où les cours étaient plus attractifs.

Dès le 27 avril 2022, la Pologne et la Bulgarie ont totalement stoppé leurs importations de gaz russe, refusant, contrairement à la France ou à l’Allemagne, de se plier aux exigences russes de payer désormais en roubles, en dérogation de ce que prévoient les contrats. Ils sont été suivi le 21 mai par la Finlande, puis, le 30 mai, par le Danemark et les Pays-Bas. Les autres pays européens, de crainte de devoir affronter une opinion politique davantage préoccupée de son confort quotidien que du sort du peuple ukrainien dont ils ignoraient même l’existence jusque-là, ont poursuivi leurs importations comme si de rien n’était…

Installation gazière de Gazprom (photo © Tass / Abaca / Les Échos)

Mais ils doivent désormais affronter les provocations directes de la Russie qui décide d’elle-même de fermer le robinet pour faire pression sur les pays européens et éviter qu’ils ne soutiennent trop ouvertement son adversaire ukrainien. L’Autriche et l’Italie ont ainsi vu leurs livraisons de gaz russe réduites, de même que la France qui a annoncé que depuis le 15 juin 2022 son principal point d’entrée du gaz russe , situé en Moselle, était désormais tari, ce qui n’empêche pas la France d’être devenue en parallèle le premier importateur mondial de gaz naturel liquéfié russe ! Toujours est-il que le gouvernement russe joue de cette situation qui inquiète tant les opinions publiques européennes. Tout en organisant une réduction des livraisons du gazoduc Nord Stream 1, au prétexte d’une opération imaginaire de maintenance, Gazprom est allé jusqu’à diffuser une vidéo montrant un de ses employés tourner la vanne pour couper le flux de gaz vers l’Europe en suggérant que l’hiver sera très long…

Il n’en reste pas moins que cette arme est à double tranchant car la Russie a besoin de ces exportations de gaz pour alimenter son budget… Or la situation actuelle qui voit malgré tout les pays européens se préparer à réduire leurs importations de gaz russe en se tournant vers d’autres fournisseurs plus compréhensifs, n’est pas forcément un bon calcul à long terme pour la Russie. Ses capacités actuelles de stockage sont totalement saturées et elle ne sait plus que faire de ses excédents de gaz naturel, faute de disposer des infrastructures nécessaires pour les vendre à d’autres pays. On ne construit pas en quelques semaines un nouveau gazoduc ou un terminal méthanier !

Le torchage du gaz, une pratique courante, mais pas sans impact environnemental… (photo © kampee patisena / Géo)

Du coup, la Russie est contrainte de brûler une partie de son gaz excédentaire. Les Finlandais se sont en effet rendus compte que depuis le mois de juin 2022, une torchère gigantesque est apparue à Portovaïa, au nord-ouest de Saint-Pétersbourg, là où se trouve la station de compression du gazoduc Nord Stream 1. Des images tournées par la télévision finlandaise confirment cette observation également visible sur des images satellite et qui semble bel et bien reliée à la décision russe de réduire le débit du gazoduc géant à 40 % de sa capacité mi-juin, puis à 20 % le 26 juillet… Chaque jour, ce serait ainsi plus de 4 millions de m³ de gaz, soit l’équivalent de 10 millions de dollars, qui partirait en fumée, contribuant encore un peu plus au réchauffement climatique : encore un bel exemple des absurdités auxquelles les subtilités de la géopolitique conduisent l’humanité dans sa grande sagesse…

L. V.

Gorbatchev : un dirigeant qui laisse un souvenir ambigu

8 septembre 2022

Dernier dirigeant de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev s’est éteint le 30 août 2022 à plus de 91 ans, et vient d’être inhumé à Moscou ce samedi 3 septembre, aux côtés de son épouse Raïssa, disparue en 1999, dans une relative indifférence de la part de ses compatriotes, alors que, paradoxalement, nombre de dirigeants occidentaux lui rendent un hommage appuyé.

Mikhaïl Gorbatchev à la tribune du Soviet suprême à Moscou, lors de sa session extraordinaire du 27 août 1991 photo © Vitaly Armand / AFP / Le Monde)

L’actuel Président de la Russie, Vladimir Poutine, ne s’est même pas déplacé pour assister à ses obsèques, officiellement pour cause d’agenda trop chargé. Une belle marque de muflerie de la part de celui qui préfère effectivement bombarder les villes ukrainiennes plutôt que d’œuvrer à la paix dans le monde, ce qui avait valu à son prédécesseur l’attribution du prix Nobel de la paix en 1990 : chacun son domaine de compétence ! Poutine l’a d’ailleurs reconnu sans détour en admettant d’un ton neutre que Mikhaïl Gorbatchev avait eu « une grande influence sur l’histoire du monde » et qu’il s’était « efforcé de proposer ses propres solutions aux problèmes », sous-entendant clairement qu’ils ne partageaient pas la même vision des choses et que les solutions en question avaient lamentablement échoué

De fait, le bilan de Mikhaïl Gorbatchev reste mitigé, surtout dans le contexte ultra nationaliste qui règne dans la Russie de Poutine, lequel ne rêve que de reconstituer l’ex empire soviétique, par la force au besoin, et qui n’a que faire des lubies de transparence démocratique auxquelles Gorbatchev était attaché. Certes, des milliers de Russes sont venus rendre un dernier adieu à Mikhaïl Gorbatchev le jour de ses obsèques, souvent en hommage au vent de liberté qui a soufflé lorsqu’il était au pouvoir. Une impression confirmée par la présence du journaliste Dmitri Mouratov, prix Nobel de la paix en 2021 et directeur de la rédaction du journal d’opposition Novaïa Gazeta dont plusieurs collaborateurs ont été récemment assassinés du fait de leurs investigations gênantes dans des affaires de corruption impliquant l’armée russe.

Le prix Nobel de la paix, Dmitri Mouratov, portant le portrait de Mikhaïl Gorbatchev lors des obsèques de ce dernier (photo © Alexander Zemlianichenko / AFP / Le Devoir)

Pourtant, rien ne prédisposait cet apparatchik à acquérir cette réputation de défenseur des libertés et des droits de l’homme. Né en 1931 dans un petit village du nord du Caucase dans une famille de communistes fervents dont le grand-père s’était engagé dans le mouvement de collectivisation des terres et dirigeait le kolkhoze local, il reçoit à 18 ans le Drapeau rouge du travail pour ses talents de chauffeur de tracteur en parallèle de ses études au lycée. Dirigeant de l’organisation du Parti pendant ses études universitaires à Moscou, il revient dans son village en 1955 et se retrouve dès 1970 nommé gouverneur de la région de Stavropol. Il profite allègrement de sa situation pour se faire bien voir des vieux caciques du parti qui viennent en cure thermale dans le secteur et rejoint dès 1979 le Politburo comme suppléant.

Un dessin publié le 1er septembre 2022, signé Zaïtchick (source © Blagues et dessins)

La mort de Leonid Brejnev en 1982, suivi de celle rapide de ses deux successeurs, Youri Andropov et Konstantin Tchernenko lui permet d’accéder à la tête de l’URSS le 10 mars 1985. L’empire soviétique est alors à bout de souffle, dominé par un complexe militaro-industriel tout puissant, mais confronté à d’énormes difficultés de production des biens de consommation courantes. A tout juste 54 ans, Gorbatchev tranche avec l’inertie de ses prédécesseurs et lance les vaste chantiers de la perestroïka et de la glasnost. Le premier, qui vise à refondre totalement le système économique et politique de l’URSS est un échec total et ne fait qu’aggraver la situation en désorganisant tout le système. En parallèle, le souci de transparence et de liberté d’expression que cherche à instaurer Gorbatchev donne un véritable souffle démocratique mais heurte de front les intérêts et les habitudes des apparatchiks du régime tandis que ses campagnes de lutte contre la consommation d’alcool ne contribuent guère à sa popularité….

Le contexte est d’autant plus difficile que Mikhaïl Gorbatchev doit en outre se confronter à de réelles difficultés dont l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986 alors qu’il est en pleine négociations avec Ronald Reagan pour tenter de réduire enfin les arsenaux nucléaires. La fin de la course aux armements et la fin de la guerre froide sont sans conteste à mettre au crédit de Mikhaïl Gorbatchev qui était persuadé que l’URSS n’était plus en mesure de suivre le rythme imposé par les généraux de l’Armée rouge et qu’il valait mieux se concentrer sur la relance de l’économie en vue d’améliorer le niveau de vie de la population russe. Il est d’ailleurs l’artisan du retrait des troupes russes d’Afghanistan décidé en 1988 et, lors de la chute du mur de Berlin, en 1989, c’est lui qui décide de ne pas envoyer les chars russes rétablir l’ordre soviétique. Une attitude qui lui vaut l’attribution du prix Nobel de la Paix en 1990, après qu’il ait entériné fin 1989 la fin officielle de la guerre froide en accord avec Georges Bush.

Mikhaïl Gorbatchev, prix Nobel de la paix en 1990 et signataire des accord Start de désarmement en 1991 (photo © Olav Olsen / AFP / BMFTV)

En 1991, l’économie soviétique était à bout de souffle et l’aide que Gorbatchev escompte des pays occidentaux pour sa bonne volonté en faveur de la détente internationale, ne se concrétise pas. Au mois d’août, alors que Gorbatchev vient de partir en vacances, des putschistes nationalistes, inquiets de ses réformes institutionnelles, tentent de prendre le pouvoir à Moscou et lui demandent de démissionner. Il s’y refuse et finit par rentrer à Moscou alors que le putsch tourne à la débandade, quelques jours plus tard. Mais c’est Boris Eltsine, nouvellement élu au suffrage universel président de la République de Russie, qui tire les marrons du feu, après s’être mis en scène juché sur un des chars de l’armée. Gorbatchev quitte le 24 août la direction du Parti communiste qui finit par être dissous début novembre. Les accords d’Alma-Ata, signés le 21 décembre 1991, créent la Communauté des États indépendants qui remplacent purement et simplement l’URSS moribonde. Gorbatchev démissionne de son poste de président de l’URSS le 25 décembre 1991 et le Soviet suprême dissout l’URSS dès le lendemain.

Boris Eltsine exigeant de Mikhaïl Gorbatchev qu’il lise un texte devant le Parlement, le 23 août 1991 (photo © Piko / AFP / La Dépêche)

Rarement dirigeant d’une aussi grande puissance aura connu une fin de règne aussi peu glorieuse et ceci explique largement que Gorbatchev soit alors aussi détesté des Russes qui voient leur empire disparaître pour le plus grand profit de l’ennemi juré américain et qui constatent que leur niveau de vie et même leur espérance de vie déclinent tandis que des oligarques décomplexés amassent des fortunes immenses en dépeçant les anciennes structures d’État. En juin 1996, lorsque Mikhaïl Gorbatchev se présente à l’élection présidentielle de la Fédération de Russie, il n’obtient que 0,5 % des suffrages, ce qui donne une idée de sa popularité du moment face à un Boris Eltsine triomphalement réélu…

Le comble est atteint lorsque, en 1997, Mikhaïl Gorbatchev, alors à court d’argent, accepte de tourner dans une publicité du géant américain de la malbouffe, Pizza Hut. On y voit des Russes débattre, dans un restaurant moscovite, de l’évolution de la Russie, un jeune s’extasiant des libertés nouvelles, de l’ouverture au monde et des opportunité économiques qui en découlent, tandis qu’un autre regrette le temps du communisme, de l’ordre et de la stabilité. Mais tous sont unanimes pour apprécier que, grâce à Gorbatchev, chacun a désormais accès à la bonne pizza occidentale… Une scène bouffonne, qui achève de discréditer l’ancien dirigeant soviétique aux yeux de nombre de ses concitoyens.

Mikhaïl Gorbatchev avec sa petite fille tournant dans une publicité pour Pizza Hut en 1997 ( source © Eater)

Un ressentiment qui s’était encore accentué avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine qui a pris le contre-pied exact de son prédécesseur, n’hésitant pas à lancer de nouveau son pays dans des guerres d’expansion pour surfer sur l’esprit nationaliste. Gorbatchev s’était d’ailleurs ému des tendances dictatoriales du nouveau maître du Kremlin et avait même confié un jour en évoquant leur popularité respective aux yeux des Russes : « « S’ils nous pendent tous les deux, assurez-vous qu’ils ne le fassent pas au même arbre que moi ». Il aura finalement eu la chance d’échapper un un tel châtiment mais il faudra du temps sans doute pour que les Russes finissent par reconnaître, un jour peut-être, le rôle positif qu’il aura malgré tout joué en faveur de la paix et de la stabilité dans le Monde…

L. V.

Waterloo : l’urne trop pleine s’est vidée…

4 septembre 2022

Qui n’a pas appris dans ses jeunesse ces alexandrins du grand poète Victor Hugo rendant hommage à sa manière, quelque peu dithyrambique, à cette bataille dantesque qui s’est déroulée le 18 juin 1815 et qui fut la dernière à laquelle prit part Napoléon, contraint d’abdiquer définitivement 4 jours plus tard :

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !

Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,

Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons

La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

Composé quarante ans après les événements, ce poème des Châtiments, titré L’expiation, traduit bien la fascination morbide que cette bataille homérique qui opposait la France au reste de l’Europe a suscité parmi ses contemporains. Victor Hugo lui-même a visité en 1860 le champ de bataille, situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Bruxelles, sur le plateau de Mont-Saint-Jean, après avoir écrit ces vers célèbres et pour les besoin de son roman Les Misérables.

L’infanterie française conduite par Jérôme, le frère de Napoléon, attaque le château d’Hougoumont à Waterloo, peinture de l’artiste américain Mark Churms (source © Cranston Fine Arts)

Celui-ci comprend un livre entier consacré à cette bataille mémorable dans laquelle Hugo décrit la fureur des combats lors de la charge des cuirassiers français qui se brise sur les carrés de l’infanterie britannique, avant d’évoquer le soldat Thénardier occupé à piller les cadavres au soir de la bataille et qui se retrouve récompensé pour avoir sauvé un général alors qu’il s’apprêtait à le dépouiller sans la moindre vergogne…

Comme après chaque bataille de cette ampleur, les vautours étaient nombreux à rôder une fois la mitraille apaisée, pour récupérer tout ce qu’ils pouvaient sur les cadavres encore chauds des soldats tombés au combats. Et Waterloo fut probablement une des pires boucheries de l’époque, pourtant riche en batailles sanglantes après 20 ans d’affrontements consécutifs à la Révolution française et aux guerres de conquête napoléoniennes. Selon les historiens, le bilan des 4 jours que dura la campagne de Belgique qui se solda par la bataille rangée de Waterloo, serait d’au moins 23 700 morts (certains avancent plutôt le chiffre de 40 000 tués !) et quelques 65 400 blessés toutes armées confondues, sans compter quelques 12 000 chevaux tombés au champ d’honneur.

La bataille de Waterloo, lithographie de William Holmes Sullivan datant de 1898 (source © Meisterdrucke)

Du côté français qui avait mobilisé plus de 71 000 hommes, on dénombre au minimum 11 500 tués dont 14 généraux et près de 34 000 blessés. C’est donc un véritable carnage, d’autant que les armées alliées, commandées par le duc de Wellington, sont presque aussi nombreuses et présentent des pertes encore supérieures. Cette coalition européenne mobilisée contre l’armée napoléonienne rassemble pour sa part des troupes venues de Grande-Bretagne, des États allemands de Hanovre, de Brunswick et du Nassau, mais aussi des Belges, des Néerlandais et des Prussiens (les fameux renforts commandés par Blücher, qui font basculer le sort des armes).

Charge de la cavalerie française contre les carrés anglais, tableau du peintre français Emmanuel Philippoteaux, conservé au Wellington Museum, à Londres (source © site sur la bataille de Waterloo)

Et pourtant, curieusement, les quelques fouilles qui ont été réalisées sur le champs de bataille qui a été laissé grosso modo laissé en l’état depuis 1815, ont révélé excessivement peu de restes humains. En 2015, un squelette humain a bien été mis à jour à l’occasion du chantier de construction d’un parking près du musée, et en 2019, les archéologues ont exhumé un os de jambe amputée en fouillant les vestiges de ce qui fut le principal hôpital de campagne des armées coalisées. Voilà qui paraît bien peu au vu du gigantesque charnier que tous les contemporains décrivent à l’issue de cette bataille dantesque et effroyable…

Un des carrés anglais sur lequel vient se briser la cavalerie française : le 28e régiment à Quatre Bras, peint par Elizabeth Thomson en 1875 (source © Slate)

A tel point que certains historiens s’interrogent sur le devenir de tous ces cadavres tombés dans cette morne plaine. A l’instar de l’Écossais Tony Pollard, directeur du Centre for Battlefield Archaeology à l’Université de Glasgow et qui a notamment publié en juin dernier, dans la revue scientifique Journal of Conflict Archeology une étude pour le moins surprenante. Il s’est notamment intéressé aux témoignages des très nombreux contemporains qui, souvent par simple curiosité morbide, se sont précipités sur le champ de bataille de Waterloo sitôt éteint le son de la mitraille. Leur intention n’était pas, comme la crapule de Thénardier, de venir détrousser les cadavres, mais simplement de se rendre compte par eux-mêmes de ce choc de titans qui venait de sceller le sort de l’empire napoléonien et de changer fortement le destin de l’Europe.

Plusieurs de ces témoignages émanent de Britanniques venus en nombre dans les jours qui ont suivi la bataille et qui relatent les opérations d’évacuation des blessés, dans les premiers jours, et l’ensevelissement des morts qui a pris une bonne dizaine de jours au total, sans compter le pillage qui s’est poursuivi pendant des mois.

Crémation des corps de soldats morts à Waterloo, devant le château d’Hougoumont, peint par James Rouse et publié en 1817 par William Mudford (source © Journal of Conflict Archeology)

Selon ces écrits, les innombrables cadavres d’hommes et de chevaux qui jonchaient le champ de bataille ont dû être brûlés pour tenter de réduire le volumes de corps à ensevelir. De nombreuses fosses ont été creusées à la hâte mais les monceaux de corps étaient tels que du bois était disposé au sommet de ces tas pour poursuivre la crémation et faciliter ensuite l’ensevelissement des restes, le tout en plein été, dans une puanteur que tous les témoins décrivent comme atroce…

Enterrement de soldats dans des fosses communes à la Haye sainte, peinture de James Rouse (source © Journal of Conflict Archeology)

Curieusement, malgré ces témoignages illustrés, aussi précoces que multiples, et malgré les campagnes d’investigation qui ont été menées sur le terrain, aucune de ces fosses communes n’a pu être retrouvée par les archéologues que cette disparition ne manque pas d’intriguer : que sont donc devenus les ossements des dizaines de milliers de cadavres tombés à Waterloo et enterrés sommairement sur place ?

Selon Tony Pollard, la raison principale de cette disparition étrange serait due au fait que les cadavres en question ont été en grande partie recyclés ! On savait déjà que les dents des soldats tombés à Waterloo avaient fait l’objet d’un pillage à grande échelle qui serait même à l’origine de l’essor des prothèses dentaires, les premières implantées n’étant autres que ces « dents de Waterloo » prélevées sur des cadavres…

Mais on apprend désormais que le champ de bataille de Waterloo, comme les autres lieux de confrontation majeure de l’épopée napoléonienne, ont servi en réalité dans les années 1820, de réserve de matière première pour la fabrication d’engrais agricole. Ce n’est en effet qu’en 1840 que le chimiste français Frédéric Kuhlmann a développé un procédé industriel permettant de synthétiser les superphosphates et répondre aux énormes besoins en fertilisant des gros producteurs de betterave à sucre du nord de la France. Mais, jusque-là, on avait beaucoup recours, pour la production de ces phosphates dont l’agriculture est friande, à la récupération des ossements (animaux en principe, mais aussi humains quand l’occasion se présentait), réduits en farine et exportés ensuite, notamment vers les îles britanniques.

La poudre d’os, un fertilisant naturel toujours aussi recherché… (source © Market on the web)

Un article publié dans The London Observer en novembre 1822 faisait état de ce trafic peu ragoûtant, reconnaissant qu’un soldat mort était une source de commerce des plus lucratifs puisque ses ossements, soigneusement récoltés sur les grands champs de bataille du continent étaient ensuite importées à grands frais pour être broyés et revendus aux agriculteurs du Yorkshire. Le journaliste allait même jusqu’à s’étonner que la Grande-Bretagne ait ainsi envoyé tant de jeunes soldats se faire tuer en Europe pour ensuite devoir importer leurs restes afin de fertiliser ses sols agricoles : l’économie du recyclage, qui revient fort à la mode de nos jours, ne date finalement pas d’hier…

L. V.

Un barrage pour fermer la Méditerranée ?

31 août 2022

Le détroit de Gibraltar, c’est cette porte étroite ouverte entre le Maroc et l’Espagne, par laquelle les eaux de l’Atlantique communiquent avec celle de la Méditerranée. Connue sous le nom de Colonnes d’Hercule dans l’Antiquité, elle doit son nom actuel à une déformation de l’Arabe Djebel Tariq, autrement dit, la montagne de Tariq, en référence au général Tariq ibn Ziyad, ce stratège militaire berbère qui, en avril 711, fit traverser ses troupes omeyyades pour partir à l’assaut de la péninsule espagnole.

Les côtes marocaines vues depuis le littoral espagnol à Gibraltar (photo © Pierre-Philippe Marcou / AFP / France TV info)

Large tout juste de 14 km dans sa partie la plus étroite, mais profond d’environ 800 m, ce détroit s’est ouvert il y a seulement 5,3 millions d’années, à la faveur d’une faille sismique qui s’est peu à peu élargie entre la plaque ibérique et le nord de l’Afrique. Il y a un peu moins de 6 millions d’années, à la fin du Miocène, la mer Méditerranée s’était en effet progressivement asséchée, sous l’effet conjugué de l’émergence d’un arc volcanique et de la glaciation alors en cours. Les apports d’eau des principaux fleuves méditerranéens (le Nil, le Rhône et le Pô notamment) étant insuffisants pour compenser l’évaporation de la Méditerranée, le niveau de celle-ci va baisser d’environ 1500 m ! Les cours d’eau côtiers voient leur lit s’inciser de plus en plus profondément, créent progressivement de véritables canyons à leur embouchure, dont les calanques sont les vestiges actuels.

A la fin du Miocène, la réouverture du détroit de Gibraltar se serait traduite par le déferlement assez brutal des eaux de l’Atlantique dans la Méditerranée alors quasi totalement asséchée et recouverte d’épaisses couches de sel. Une belle chute d’eau comme en rêvent tous les concepteurs d’ouvrages hydroélectriques ; Et d’ailleurs, justement, dès 1928, l’architecte allemand Herman Sörgel, projetait très sérieusement d’édifier un immense barrage hydroélectrique de 35 km de long et 300 m de hauteur à l’emplacement du détroit de Gibraltar, pour créer une dénivelée entre les deux masses d’eau et produire du courant.

Croquis du projet Atlantropa avec ses principaux ouvrages imaginés par l’Allemand Herman Sörgel (source © La marmite du 20e siècle)

Son idée, très utopique, était non seulement de fournir de l’électricité mais de baisser ainsi artificiellement le niveau de la Méditerranée, d’environ 100 m dans sa partie occidentale et même de 200 m dans sa partie orientale, grâce à deux autres ouvrages, également sources de production hydroélectrique, l’un formant un seuil entre la Sicile et les côtes tunisiennes, et l’autre barrant le détroit des Dardannelles pour retenir l’eau de la mer de Marmara. Un projet totalement pharaonique, baptisé du nom d’Atlantropa et que Sörgel défendra avec beaucoup d’enthousiasme jusqu’à sa mort en 1952, qui se serait traduit par l’assèchement de plus de 660 000 km² de terres ainsi gagnées sur la mer, soit plus que la superficie totale de la France.

Herman Sörgel avait pensé à tout, même à creuser un canal artificiel permettant de relier Venise, désormais loin dans les terres, ou à prolonger le canal de Suez autant que nécessaire. Il avait même prévu de doubler ce projet d’un gigantesque barrage hydroélectrique sur le fleuve Congo pour développer en parallèle ce continent désormais rendu plus accessible. Effrayé par la montée du nazisme et face à l’impuissance de la Société des Nations à réguler les conflits naissants, son idée était de rapprocher les pays européens (avec leurs possessions coloniales africaines d’alors) dans une communauté de destin liée à la mise en œuvre et à la gestion (par un organisme supranational) de ce vaste projet. Sörgel avait ainsi calculé que la construction du supercontinent nouveau exigerait de chaque membre de tels investissements que ces derniers n’auraient plus assez de moyens pour financer une guerre. Et en cas de menace d’un des pays membre, il suffirait pour le calmer de lui couper l’alimentation en électricité depuis la centrale de Gibraltar : redoutable !

Curieusement, les pays européens n’ont pas mis en œuvre le projet de Sörgel et ont préféré se faire la guerre… Mais voilà que l’idée d’ériger un barrage à Gibraltar revient sur le tapis, justifiée désormais par la montée du niveau des mers ! Aux dernières nouvelles, en 2016, le niveau de la Méditerranée s’était déjà élevé de 16 cm depuis le début du XXe siècle, et celui de l’Atlantique d’environ 31 cm, mais le mouvement est en train de s’accélérer et on s’attend désormais sur les côtes méditerranéennes à une élévation d’environ 30 cm d’ici 2050 et au moins 60 cm voire 1 m d’ici la fin du siècle…

Le détroit de Gibraltar vu du ciel (source © Article 19)

De quoi inquiéter sérieusement les populations des villes côtières qui se retrouvent ainsi exposées à une érosion accrue à chaque nouvelle tempête. Chacune entreprend ainsi des travaux de plus en plus titanesques, érigeant pour se protéger des digues toujours plus hautes, des épis en enrochements et même, comme à Venise, des systèmes de portes pour se protéger de la mer. Une course contre la montre aussi coûteuse que vaine, que certains imaginent donc désormais de remplacer par des investissements communs, un peu comme l’avait proposé Herman Sörgel en son temps…

Et l’on voit donc resurgir l’idée d’un barrage à Gibraltar, pour protéger de manière globale la Méditerranée contre l’élévation du niveau moyen des océans. C’est notamment le biologiste marin, Alexandre Meinesz, qui, dans son dernier ouvrage intitulé Protéger la biodiversité marine, publié aux éditions Odile Jacob, s’inquiète des effets dévastateurs sur la flore et la faune méditerranéenne de l’augmentation de la température mais aussi de l’acidité de l’eau, sous l’effet de nos émissions de gaz à effet de serre.

Alexandre Meinesz et son dernier ouvrage (source © Twitter / La Terre au Carré)

Il propose, pour y remédier, d’édifier en travers du détroit de Gibraltar un barrage muni d’écluses pour la navigation, afin de réguler les apports de l’Atlantique de manière à compenser l’évaporation tout en maintenant le niveau de la Méditerranée à celui du siècle dernier, c’est à dire 20 cm en dessous de sa cote actuelle. Le raisonnement n’est pas absurde puisque cela permettrait d’économiser d’innombrables ouvrages de protection disséminés tout le long du littoral et sans cesse rehaussés dans une course perdue d’avance contre le réchauffement climatique. Il faudrait d’ailleurs prévoir aussi un dispositif similaire au niveau du canal de Suez pour limiter l’intrusion des eaux de la mer Rouge.

Ha-Phong Nguyen a planché pendant son master sur la faisabilité d’un barrage à Gibraltar (source © EPFL)

En 2014, un jeune élève-ingénieur de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, Ha-Phong Nguyen, a étudié la faisabilité d’un tel projet, prévoyant d’implanter un barrage dans la partie la moins profonde du détroit de Gibraltar, longue de 27 km et qu’il suffirait de fermer partiellement pour maintenir le niveau actuel de la Méditerranée malgré l’élévation attendue de l’Atlantique, tout en laissant le passage sur 1 km pour la navigation et la faune marine. Cerise sur le gâteau, l’ouvrage permettrait, en accélérant les courants, de produire autant d’électricité qu’une petite centrale nucléaire…

Un projet repris en 2016 par Jim Gower, de l’Institut des sciences de la mer du Canada, qui publiait dans la revue Natural Hazards le fruit de ses études, estimant le coût d’un tel ouvrage de 25 km de long, implanté à 284 m sous la mer, à la bagatelle de 45 milliards d’euros.

Exemples de réalisations actuelles de plus de 30 km de long dont s’est inspiré l’étude sur la fermeture de la mer du Nord, respectivement en Corée du Sud et aux Pays-Bas (source © Bull. of the American Meteorological Society)

De quoi titiller l’esprit inventif de nos voisins hollandais toujours à l’affût d’un projet d’aménagement hydraulique et inciter le docteur Sjoerd Groeskamp, océanographe à l’Institut royal néerlandais pour la recherche en mer, à publier en février 2020 avec son collègue suédois Joakim Kjellson de GEOMAR, dans le Bulletin of the American Meteorological Society, une étude imaginant cette fois la construction de 2 barrages : l’un de 161 km de long entre les côtes bretonnes et le sud de l’Angleterre, et l’autre de 475 km entre le nord de l’Écosse et les côtes norvégiennes. Ces ouvrages permettraient d’empêcher l’élévation du niveau de la mer du Nord et de protéger ainsi les côtes, souvent très urbanisées, de tous les pays concernés, pour la modique somme de 250 à 500 milliards d’euros, soit à peine 0,1 % du PNB de l’ensemble de ces pays sur 20 ans : qui a dit que l’adaptation au changement climatique allait nous coûter cher ?

L. V.

Les Français, ignares en matière de changement climatique ?

27 août 2022

En matière de politique publique, l’adhésion des populations est un point essentiel, surtout dans un pays comme la France qui se targue de démocratie et où la mauvaise humeur du peuple a plus d’une fois conduit nos responsables politiques à une piteuse reculade, voire à une fuite éperdue lorsque la révolte devenait trop violente…La crise des gilets jaunes, fin 2018, tout comme celle des bonnets rouges en 2013, sont là pour nous rappeler que l’esprit insurrectionnel n’est jamais très loin lorsque le gouvernement s’attaque à certains sujets qui fâchent.

Manifestation des Gilets Jaunes à Paris le 1er décembre 2018 (photo © AFP / La Dépêche)

C’est d’ailleurs peut-être ce qui explique l’extrême prudence de nos dirigeants, voire leur frilosité que beaucoup jugent excessive, à imposer des mesures qui permettraient de lutter plus efficacement contre l’aggravation du changement climatique et ceci malgré l’urgence de la situation. L’été 2022, comme plusieurs autres ces dernières années, vient pourtant encore nous rappeler que le réchauffement climatique global n’est pas qu’une lubie de spécialiste mais a des effets désormais bien visibles sur notre vie quotidienne.

En juin 2020, la Convention citoyenne pour le climat, composée de 150 personnes tirées au sort dans un échantillon représentatif de la population française, avait mené à bien un travail intense de débats et de réflexion et établi une série de 149 propositions de bon sens, destinées à adapter nos modes de consommation, de production, de déplacement, de nourriture et de logement, en vue de limiter notre impact climatique et se donner une chance de ne pas trop dépasser les seuils au-delà duquel on sait d’ores et déjà que le réchauffement global risque de conduire au chaos généralisé.

Intervention d’Emmanuel Macron lors de la Convention citoyenne pour le climat (photo © Lemouton / SIPA / 20 minutes)

Mais le gouvernement, qui s’était engagé à ce que ces propositions soient soumisse « sans filtre » à adoption directe ou à référendum, s’est bien vite empressé de remiser ce brûlot au fond d’un placard, estimant manifestement que l’opinion publique n’était pas prête à mettre en œuvre des mesures pourtant identifiées comme nécessaires par un groupe de citoyen lambda pour peu qu’il prenne la peine de creuser un minimum le sujet.

De fait, une étude récente, publiée le 27 juin 2022 par l’OCDE, vient conforter cette impression que la population française dans son ensemble est loin d’être convaincue par la nécessité de prendre des mesures volontaristes pour tenter de réduire enfin nos émissions de gaz à effet de serre. Certes, les pseudo-scientifiques climato-sceptiques à la Claude Allègre ont désormais quasiment disparu du paysage médiatique et les médias eux-mêmes peuvent difficilement se voir reproché de ne pas en faire assez sur le problème de la perte de biodiversité et sur les effets délétères du changement climatique.

Comment concilier politiques climatiques et justice sociale ? Un dessin signé Notto

Cette vaste enquête de l’OCDE a été menée auprès de plus de 40 000 citoyens du monde entier, issus de 20 pays différents, les plus concernés puisque émettant à eux seuls de l’ordre de 72 % des gaz à effet de serre de la planète. Et ses résultats sont assez consternant pour les Français qui se classent parmi les plus climato-sceptiques, au-delà même des États-Unis ou de l’Australie. Malgré tout le battage médiatique auquel nous sommes soumis, seule une petite moitié des Français (57 %) se dit effectivement persuadée de l’existence d’un lien entre le réchauffement climatique observé et l’activité humaine ! Pire encore, 12 % des Français se disent même convaincus que le réchauffement climatique est une pure chimère… Par comparaison, 84 % des Chinois et des Japonais ont parfaitement intégré ce lien entre activité humaine et changement climatique, de même que 80 % des Espagnols et des Anglais. En France, manifestement, la vulgarisation des sujets scientifiques a encore des marges de progression…

Selon cette enquête, plus de 80 % des Français ont bien intégré que le réchauffement climatique allait se traduire par une aggravation des périodes de sécheresse et une montée du niveau de la mer, même si cette proportion est plutôt de l’ordre de 90 % dans bon nombre de pays, voire supérieure en Indonésie par exemple. Mais curieusement ils ne sont pas moins de 63 % à penser que ce changement climatique est lié à des éruptions volcaniques plus fréquentes ! Force est de constater que la plupart des Danois, des Allemands ou même des Sud Coréens sont, ce ce point de vue, nettement moins crédules que nous…

Des stratégies personnelles liées à une mauvaise compréhension des mécanismes du changement climatique… Un dessin signé Wingz

Quant à déterminer les facteurs qui permettent de caractériser la source des gaz à effets de serre (GES) responsable de ce changement climatique, les Français sont systématiquement ceux des pays développés qui fournissent le plus fort taux de mauvaises réponses. Ainsi ils ne sont que 72 % à avoir intégré que produire de la viande de bœuf émet davantage de GES que produire des pâtes ou du poulet. Seuls 62 % des Français interrogés sont en capacité d’affirmer que l’empreinte environnementale de l’avion est supérieur à celle du train ou du bus. Et seuls 50 % ont compris que l’émission de GES de l’énergie nucléaire était inférieure à celle du gaz ou du charbon : étonnant dans un pays champion du monde du recours à l’électricité d’origine nucléaire et dont le gouvernement se bat pour tenter d’imposer cette réalité à ses voisins européens…

Dans un autre registre, un Français sur deux ignore que les USA sont le pays du monde qui émet le plus de GES par tête d’habitant et 40 % d’entre eux ne savent pas que c’est la Chine qui est le plus gros émetteur mondial de GES. Un niveau d’information aussi faible sur un sujet dont on nous rebat pourtant les oreilles à longueur de journée interroge de fait sur la capacité de notre pays à prendre les décisions qui s’imposent en la matière et surtout à les faire accepter par l’opinion publique. Nombre de scientifiques se sont d’ailleurs émus de ce constat, parmi lesquels François Gemenne, spécialiste des questions de migrations environnementales et climatique qui déplore qu’en France, la science soit devenue « affaire de croyance et d’opinion politique, ce qui est dramatique pour la démocratie ».

Toute l’ambiguïté de la lutte contre le changement climatique, un dessin d’Alexandre Magnin

Pas très rassurant en effet quant à l’acceptation collective de politiques publiques plus volontaristes en matière environnementale, d’autant que, sur ce point, les Français rejoignent les autres, comme le souligne l’OCDE qui constate que « dans tous les pays, le soutien aux politiques climatiques dépend des perceptions des citoyens concernant trois facteurs clés : l’efficacité perçue des politiques en matière de réduction des émissions, leur impact distributif présumé sur les ménages à faibles revenus (préoccupations en matière d’inégalité), et leur impact direct anticipé (gains et pertes) sur le revenu disponible du ménage ». Autrement dit, chacun est d’accord pour s’investir mais à condition que cela soit efficace, que l’effort soit équitablement réparti et que les conséquences sur son pouvoir d’achat et son niveau de confort personnel soit minimes. Une équation pas si facile à résoudre…

L. V.

Géopolitique : le double jeu de la Turquie

24 juin 2022

Décidément, le nouveau sultan d’Ankara, le président turc Recep Tayyip Erdogan, élu à ce poste depuis août 2014, n’en fini pas de faire des siennes ! En plein conflit entre l’Ukraine et la Russie, voilà que le ministre turc des Affaires étrangères a reçu son homologue russe, Sergueï Lavrov, en grandes pompes à Ankara, pour évoquer le dossier des exportations de blé ukrainien bloquées par Moscou, même si certains en Ukraine accusent les Russes de s’accaparer tout simplement par la force ces stocks de céréales pour les exporter à leur profit. L’image de Sergueï Lavrov tout sourire en visite officielle dans un des 30 pays membres de l’Alliance atlantique alors même qu’il est sous le coup de graves sanctions internationales et persona non grata en Occident, a de quoi interroger…

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, en visite officielle à Ankara le 8 juin 2022 (photo ©
Adem Altan / AFP / L’Orient le jour)

Surtout quand on voit en parallèle la Turquie opposer tranquillement son veto à la demande d’adhésion de la Suède et de la Finlande, toutes deux désireuses désormais de rejoindre les rangs de l’OTAN. Erdogan profite en effet des procédures d’adhésion qui exigent l’unanimité pour accepter de nouveaux membres, comme s’il ne reculait devant aucune provocation pour imposer de manière brutale ses desiderata. Prenant prétexte de la bienveillance suédoise envers les réfugiés politiques kurdes du PKK, persécutés en Turquie, Erdogan est prêt à user de toutes les armes pour imposer son point de vue par la force.

Son mépris affiché pour la diplomatie traditionnelle policée vient d’ailleurs de se manifester par une nouvelle convocation, fin mai 2022 des ambassadeurs français et allemands à Ankara, histoire de leur rappeler fermement que la Turquie ne peut tolérer aucune manifestation en Occident de membres du PKK considérés en Turquie comme des terroristes que le régime d’Erdogan s’emploie à exterminer sans pitié, sur son sol comme en Syrie voisine.

Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine, ici en 2018, après la dernière réélection du président turc (photo © Umit Bektas / Reuters / Paris Match)

Déjà en juin 2016, Ankara avait ostensiblement rappelé son ambassadeur en Allemagne pour protester violemment contre l’adoption, par le Bundestag d’une résolution sur le génocide arménien de 1915 que la Turquie se refuse toujours officiellement à reconnaître. Et en octobre 2020, c’est la France qui avait dû rappeler son propre ambassadeur à Ankara, à la suite des propos injurieux de Recep Tayyip Erdogan envers le Président de la République, Emmanuel Macron, à la suite de la décapitation en pleine rue de l’enseignant français Samuel Paty. Erdogan s’était alors interrogé ouvertement sur la santé mentale de notre président, sur son attitude envers les musulmans et sur sa « propre mort cérébrale » en référence aux interrogations de Macron sur l’avenir de l’OTAN. Un climat de forte tension alors exacerbé par les nombreuses incursions de la Turquie dans les eaux grecques et chypriotes pour y explorer les ressources en hydrocarbures, en faisant fi des traités maritimes internationaux.

Autant de provocations de la part du président turc qui ne craint pas de donner des coups de poignards dans le dos de ses alliés de l’OTAN, et de s’afficher aussi ouvertement avec son grand voisin russe, ne manque pas d’interroger sur la fiabilité de cet amis un peu encombrant. Ainsi, en mars 2019, les Américains avaient été contraints de sommer la Turquie de choisir entre le système de défense anti-aérienne S-400 russe que le pays venait d’acquérir, et le maintien de sa participation au programme de fabrication du nouvel avion furtif F-35 américain. Les USA craignaient en effet que les puissants radars du dispositif russe S-400 ne viennent déchiffrer les secrets de ses propres appareils technologique dernier-cri. Mais la Turquie ne s’est pas laissé intimider et a persisté dans son équipement avec le système russe S-400 tout en continuant à bénéficier de l’entraînement de ses pilotes sur les F-35 américains…

Le système russe de défense anti-missiles S-400, acquis par la Turquie, pourtant membre de l’OTAN (photo © Sergeï Malgavko / RIA Novosti / Russia Beyond)

Et tout ceci n’empêche pas Ankara de laisser ouvertement transiter par le Bosphore, des navires commerciaux russes soupçonnés de transporter du matériel militaire à destination de la Syrie, tout en bafouant sans complexe l’État de droit et en réprimant la moindre contestation sur son propre sol, ce qui lui vaut d’être régulièrement rappelé à l’ordre par ses alliés occidentaux. Le 7 juin 2022, le Parlement européen a ainsi, une fois de plus, retardé les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, regrettant la détérioration continue de la situation des droits humains dans le pays, ainsi que les pressions juridiques et administratives continues exercées sur la société civile, les défenseurs des droits humains, les avocats et les journalistes.

Arrestation musclée de manifestants près de la place Taksim, à Istanbul, le 1er mai 2022 (photo © Kemal Aslan / Reuters / Le Figaro)

Mais la Turquie n’a cure de ces critiques occidentales pour la bonne et simple raison qu’elle est au centre du jeu diplomatique. Partenaire incontournable des Occidentaux en tant que deuxième force militaire de l’OTAN, fournisseur de l’Ukraine à qui elle livre ses drones qui ont déjà fait permis à son allié azéri d’écraser les forces arméniennes dans le conflit du Haut-Karabagh, la Turquie s’affiche donc aussi comme partenaire solide de la Russie car elle a besoin de son gaz et de son blé…

Erdogan, qui se positionne clairement comme héritier du tout puissant empire ottoman, profite à fond de sa position centrale entre l’Orient et l’Occident, entre le nord et le sud de la Méditerranée, entre l’Europe et la Russie, capable de dialoguer aussi bien avec Israël qu’avec les pays du Golfe, n’hésitant pas à recourir à la force et au chantage géopolitique pour affirmer sa toute puissance et souffler sur les braises du nationalisme turc pour compenser les piètres résultats économiques de son gouvernement confronté à une inflation galopante. Une politique machiavélique dont les Européens n’ont pas finir de faire les frais mais qui peut aussi contribuer à apaiser la situation tant il est vrai que pour sortir d’un conflit armé, le recours à un médiateur est souvent indispensable, quelles que soient les intentions plus ou moins avouables de ce dernier…

L. V.

D’où sortent ces Sarmates qui s’abattent sur nos têtes ?

29 mai 2022

Les plus âgés se souviennent peut-être de ces fameux SS-20 qui ont fait trembler l’Europe dans les années 1980. Ces missiles nucléaires de moyenne portée, déployées en URSS à partir de 1977, en pleine guerre froide, avaient déchiré les Européens quant à la meilleure attitude à adopter pour y répondre, entre les pacifistes bêlant et les va-t-en guerre de l’OTAN, lesquels ont finalement répondu en installant, sur le sol allemand, des fusées Pershing 2, de portée équivalente.

Missile à moyenne portée SS20, désormais démantelé (source © Boulevard extérieur)

On pensait terminé ce temps de la course stérile aux armements. Mais voila qu’on y retombe avec le déploiement annoncé de nouveaux missiles russes, les RS-28 Sarmat, surnommés Satan 2 par les experts de l’OTAN. Sauf que cette fois il s’agit de missiles balistiques intercontinentaux, capables de faire tout le tour de la Terre en un rien de temps, en passant par les pôles pour éviter tout risque d’interception. Pesant de l’ordre de 200 tonnes et capable d’emporter jusqu’à 12 charges thermonucléaires mais aussi des leurres pour tromper les boucliers anti-missiles, chacun de ces missiles est en capacité de détruire un pays de taille moyenne, comme, au hasard, la France ou le Texas, selon la propagande officielle russe.

Missile balistique intercontinental SR-28 Sarmat (photo © Kackad.com / Red Samovar)

« C’est véritablement une arme unique qui va renforcer le potentiel militaire de nos forces armées, assurera la sécurité de la Russie face aux menaces extérieures et fera réfléchir à deux fois ceux qui essayent de menacer notre pays avec une rhétorique déchaînée et agressive », s’est d’ailleurs félicité Vladimir Poutine après le premier tir d’essai réussi de lancement d’un missile hypersonique Sarmat, mercredi 20 avril 2022. Tiré depuis la base de lancement de Plessetsk, dans la région d’Arkhangelsk, au nord-ouest de la Russie, le missile en question a détruit sa cible sur un terrain militaire du Kamtchatka, à plus de 5000 km de là…

Lancement d’un missile Sarmat le 20 avril 2022 (source © extrait vidéo MaxPPP / Russian Defence Ministry Press Service / La Dépêche)

De quoi donner des sueurs froides, en cette période de guerre sanglante sur le sol ukrainien, à tout ceux qui s’inquiètent de la rhétorique pour le moins agressive de notre voisin russe. Le nom même donnée par l’armée russe à ce missile d’un nouveau genre, le plus gros jamais construit sur la planète, n’est pas du genre à rassurer quant aux intentions belliqueuses d’un régime russe aux abois. Il fait en effet directement référence aux Sarmates, cette population de redoutables cavaliers nomades issus des steppes eurasiatiques, voisins des Scythes, et que l’historien grec Hérodote évoquait sous le nom de « Sauromates » en les associant au mythe des Amazones.

Reconstitution artistique de cavaliers sarmates de l’Antiquité (source © Abb-zenit)

Entre le IVe et le IIe siècle avant notre ère, ils s’étendent progressivement de l’Oural jusqu’à l’Ukraine, finissant même par coloniser les bords de la mer Caspienne comme de la Baltique. Les lecteur du dernier album d’Astérix le Gaulois, n’ont pas manqué d’ailleurs de suivre les traces de ces fameux Sarmates, dans les steppes de l’Europe centrale, aux confins de l’empire romain, découvrant les figures attachantes du chaman Cékankondine et de la guerrière amazone Kalachnikovna.

Extrait de l’album Astérix et le griffon publié en 2021 aux éditions Albert René / Goscinny – Uderzo (source © Huffingtonpost)

Cette question de la place des femmes dans les armées sarmates semble bien d’ailleurs reposer sur un fond de vérité puisqu’on a retrouvé, près de Samarkand, en Ouzbékistan, sur le site de Koktepe, une tombe princière datée du 1er siècle après J.-C. contenant les restes d’une femme richement parée. De telles découvertes se sont multipliées depuis, ce qui tend à confirmer l’importance du rôle des femmes dans la classe dirigeante de l’époque.

Fouille archéologique en 2013 d’une chambre funéraire contenant la dépouille d’une aristocrate Sarmate, découverte près du village de Filippovka, dans la région d’Orenbourg, en Russie (source © Terre énigmatique)

Mais les guerriers sarmates étaient surtout réputés pour la puissance de leur cavalerie cuirassée, hommes et chevaux se protégeant le corps de plaques métalliques articulées en écailles de poissons, ce qui rendait redoutables ces régiments de lanciers.

Intégrés dès le 2e siècle de notre ère dans les armées romaines, avec le statuts de fédérés, certains de ces vétérans s’installent en Gaule et l’on retrouve encore de nos jours des traces de leur implantation dans l’étymologie des communes de Sermaise, dans l’Essonne, ou de ses quasi homonymes de Sermaises dans le Loiret ou de Sermaize-les-Bains, dans la Marne. Sous la pression des Goths, puis des Huns, les Sarmates s’installent toujours davantage à l’ouest, jusque dans le Poitou ou en Grande-Bretagne.

Guerriers sarmates avec leur armure caractéristique en écailles de poisson, représentés sur un bas-relief de la colonne de Trajan, au cours de la guerre des Daces (source © Wikipedia)

Mais le berceau de leur civilisation reste cette partie de l’Europe centrale que les géographes nomment d’ailleurs « Sarmatie », et qui regroupe les grandes plaines de Pologne orientale, de Biélorussie et d’Ukraine, aux confins justement de la Russie actuelle, dans ces secteurs que Vladimir Poutine considère comme une chasse gardée de la Russie. L’allusion à cette caste de redoutables guerriers nomades venus en découdre avec un empire romain décadent, pour nommer ses derniers missiles intercontinentaux, n’est donc bien évidemment pas le fruit du hasard mais le résultat d’une propagande mûrement réfléchie de la part du Kremlin : nous voila prévenus…

L. V.

Art Explorer : un bateau-musée à Marseille

22 mai 2022

Réduire la fracture culturelle en facilitant l’accès du plus grand nombre au monde de l’Art, telle est l’ambition affichée du fonds de dotation Art Explora, créé en 2019 par l’entrepreneur français Frédéric Jousset, doté d’un capital de 4 millions d’euros et dirigé par l’ancien président de l’UNEF puis premier adjoint démissionnaire d’Anne Hidalgo à la mairie de Paris, Bruno Julliard.

Le futur bateau-musée et son village culturel tel qu’il devrait se présenter lors de son escale dans le Vieux-Port de Marseille, en 2023 si tout va bien… (source © Art Explora / Made in Marseille)

Le dernier projet en date de ce fonds de dotation consiste ni plus ni moins qu’à construire un immense catamaran à voile de plus de 46 m de long et 55 m de hauteur, le plus grand du monde, capable d’accueillir à son bord jusqu’à 2000 visiteurs par jour, et 10 000 dans le village culturel ambulant qui sera érigé à quai, pour dialoguer avec des artistes embarqués pour une croisière tout autour de la Méditerranée, et visiter une exposition sous forme de galerie immersive.

Un projet ambitieux dont le coup d’envoi avait été donné lors de l’Exposition universelle de Dubaï qui s’est achevée le 31 mars 2022 et où la fondation Art Explora représentait les Arts et la Culture au Pavillon de la France, autour de la thématique « Connecter les esprits, construire le futur » : tout un programme ! Parmi de nombreuses productions artistiques figurait donc une présentation de ce projet, dénommé Art Explorer, de ce catamaran géant destiné à parcourir les eaux de la Méditerranée avec son exposition culturelle itinérante artistique et numérique.

La maquette du futur bateau-musée en cours d’installation à Marseille (source © Art Explora / France Bleu)

Et en attendant que ce projet devienne réalité, a priori en 2023, et s’amarre sur le quai du Vieux-Port, face à l’hôtel de ville, les Marseillais ont d’ores et déjà la possibilité de se faire une idée du projet en accédant à une exposition gratuite de la maquette du bateau, installée sur le Vieux-Port pendant 10 jours, du 19 au 29 mai. Outre la maquette du futur catamaran, les visiteurs peuvent ainsi découvrir l’itinéraire qu’empruntera le catamaran Art Explorer, à partir de l’automne 2023 et jusqu’à fin 2025 avec pas moins de 20 escales dans des ports de la Méditerranées, répartis dans 15 pays différents. Expérience immersives et sonores à bord du bateau, festival, expositions et ateliers à quai, autant d’occasion de dialoguer autour de l’art et des cultures méditerranéennes sur des thématiques allant du droit des femmes aux enjeux environnementaux et sociaux en passant par les défis migratoires ou éducatifs…

Vue d’ambiance du futur village culturel associé au projet Art Explorer (source © Jean-Michel Wilmotte architecte et associés / Art Explora)

Conçu par l’architecte naval Axel de Beaufort, le catamaran, qui sera alimenté en électricité par modules solaires, est actuellement en construction en Italie, tandis que les espaces d’exposition à quai, à la fois modulables et transportables, sont conçu par l’agence d’architecture Willmotte & associés, à base de conteneurs recyclés favorisant le transport et le stockage tout en réduisant l’empreinte environnementale du projet. A bord, une exposition montée en partenariat avec le musée du Louvre sera centrée sur la représentation des femmes dans l’art méditerranéen et le rôle des figures féminines dans la production artistique au fil des âges.

Ce projet s’inscrit dans la continuité d’une autre expérience d’exposition itinérante, également soutenue par la fondation Art Explora en association avec le Centre Georges Pompidou à Beaubourg, mais qui avait été lancée dès 2011 sous la forme d’un gros camion servant de musée mobile, le MuMo, permettant de rendre accessible l’art contemporain un peu partout au gré de ses étapes. Initié en 2011, ce musée mobile a permis de faire découvrir l’art moderne à plus de 150 000 personnes en établissement scolaire, foyers fermés, EHPAD ou centre social, surtout dans de petites villes et en quartier prioritaires de la Politique de la Ville.

Le musée mobile lors d’une étape (photo © Fany Trichet / CNAP)

Le fonds de dotation Art Explora, qui envisage de se transformer à brève échéance en fondation reconnue d’utilité publique pour augmenter ses capacité d’attraction de nouvelles sources de financement, dons privés et legs en plus des dotations généreuses de grandes entreprises, a été fondé par l’entrepreneur Frédéric Jousset, dont la mère était conservatrice en chef au musée Beaubourg, ce qui explique sans doute cette attirance pour le domaine culturel. Formé à HEC et après plusieurs expériences dans le domaine du marketing puis du conseil en stratégie, il a fondé en 2000 la société Webhelp, devenue en quelques années un leader dans le domaine des centres d’appel et solutions clients, ce qui lui a permis d’amasser une belle fortune personnelle, estimée à 250 millions d’euros.

Frédéric Jousset, l’entrepreneur mécène fondateur d’Art Explora (source © Entreprendre)

Membre depuis 2007 de la commission des acquisitions du musée du Louvre, dont il est administrateur depuis 2016, il a notamment participé au financement d’un chantier de fouille au Soudan, à l’élaboration du site Internet pour le musée consacré aux enfants, ainsi qu’à la réalisation de cycles de conférences d’histoire de l’art en prison. Il est également propriétaire de Beaux Arts magazine dont il a développé la version numérique, et concessionnaire de l’hôtel du Relais de Chambord, situé en face du château…

Un vrai mécène à l’ancienne, donc mais qui sait parfaitement jongler avec les outils d’optimisation fiscale et son réseau d’accointances politiques pour mettre en œuvre des projets artistiques permettant de favoriser la diffusion des œuvres y compris dans certains milieux qui en sont traditionnellement éloignés : nul ne s’en plaindra et les Marseillais auront certainement à cœur d’aller découvrir ce futur musée flottant dès qu’il accostera sur le Vieux-Port !

L. V.

Sarkozy et Sarkisov sont sur un bateau…

2 mai 2022

Non, ce n’est pas un canular : il existe bien un oligarque russe du nom de Nikolaï Sarkisov et qui n’a, bien entendu, aucun rapport avec notre ancien Président de la République française, notre Nicolas Sarkozy national, quoique…

Comme son nom le laisse penser, Nikolaï Sarkisov est de nationalité russe, mais d’origine arménienne, et il fait partie de ces oligarques qui, bien que pour l’instant absents de la liste de ceux dont les avoirs peuvent être gelés suite à l’invasion de l’Ukraine, n’ont pas trop à se plaindre de l’évolution de leur pays depuis l’effondrement du régime soviétique. Issu d’une famille d’apparatchik de l’ex URSS et ayant effectué son service militaire au sein du KGB, il suit son frère aîné Sergey, alors représentant d’une compagnie d’assurance à Cuba, lorsque ce dernier se voit proposer en 1991 la direction de la compagnie d’assurance russo-européenne RESO, issue de la fusion de plusieurs compagnies importantes. En 2004, Sergey prend la présidence du groupe tandis que son frère Nikolaï vend des contrats d’assurance à l’armée russe.

Les frères Nikolaï (à gauche) et Sergey Sarkisov (source © Mediapart)

Un business manifestement lucratif et qui sert de tremplin à Sergey, devenu un temps député à la Douma, président de l’Union russe des assurances et même producteur de cinéma, tout en pointant avec son frère, selon les années, dans les 50 à 100 hommes les plus riches du monde d’après le classement Forbes qui estime leur fortune à 1,7 milliards de dollars.

Son petit frère Nikolaï partage cette bonne fortune qu’il a pour sa part investie notamment en France où il posséderait pour environ 500 millions d’euros de propriétés immobilières. Son modeste appartement parisien de 600 m², situé avenue Foch avait d’ailleurs défrayé la chronique lorsqu’il avait fait l’objet d’un cambriolage audacieux, en plein jour, en octobre 2020. S’étonnant de trouver la porte ouverte, une voisine avait donné l’alerte et le préjudice global du vol avait été estimé à la bagatelle de 500 000 € : montres personnalisées, manteaux de fourrure, statuettes en bronze, bijoux et maroquinerie de luxe, rien n’était manifestement trop beau pour la famille Sarkisov.

Le château de Saint-Amé, à Ramatuelle, l’une des nombreuses résidences françaises de Nikolaï Sarkisov (source © Lieux de cinéma)

Heureusement pour lui, le propriétaire des lieux était absent lors de ce cambriolage qui aurait pu mal tourner. Il était alors en villégiature dans le Var, sur la presqu’île de Saint-Tropez où il est également propriétaire de plusieurs pied-à-terre du côté de Saint-Tropez, dont le somptueux château de Saint-Amé à Ramatuelle. Il possède aussi quatre chalets luxueux à Courchevel, évalués à une cinquantaine de millions chacun, et il est tellement bien intégré en France qu’il exerça, de 2014 à 2019 la fonction de consul général d’Arménie dans la bonne ville de Lyon.

Nikolaï Sarkisov (à droite) avec Gérard Collomb en 2014 lors de l’inauguration du Consulat général d’Arménie à Lyon (source © Bibliothèque municipale de Lyon)

En 2008, le géant français de l’assurance, Axa, rachète 37 % de Reso Garantia, alors la deuxième compagnie d’assurances de Russie, pour la somme rondelette de 810 millions d’euros, et Axa fait une promesse d’achat de 100 % dans les années à venir. A l’issue du délai requis, les frères Sarkisov revienent néanmoins sur leur promesse de vente et décident de garder leurs parts majoritaires dans la société Reso, ce qui déclenche un conflit feutré avec l’assureur français. Il faut dire que le montage financier qui avait été élaboré par les frères Sarisov pour organiser cette cession était particulièrement opaque et tortueux…

Selon Médiapart en effet, ils avaient créé, dès 2006, une société basée à Chypre, Stanpeak, elle-même contrôlée par une autre société off shore immatriculée dans le paradis fiscal des îles Vierges britanniques. Stanpeak a par ailleurs créé une autre société au Luxembourg, RGI Holdings SARL, laquelle contrôle une seconde holding située, elle, aux Pays-Bas, dans laquelle les frères Sarkisov ont logé leurs parts de Reso, via un système complexe de certificats émis par une fondation néerlandaise. C’est de cette holding néerlandaise qu’Axa est devenue actionnaire, tout en prêtant généreusement 1 milliard de dollars aux frères Sarkisov via leur société chypriote Stanpeak, prêt étrange qui aurait été remboursé en 2012…

Nikolaï Sarkisov avec sa seconde épouse, Julia Sarkisova, avec qui il a rompu en 2013 (source © Arhub)

Et voila qu’en 2020, Tracfin, le service de renseignement placé sous l’autorité du Ministère des Finances, s’étonne de voir passer un transfert de 500 000 € depuis le compte de l’oligarque russe Nikolaï Sarkisov vers celui ouvert à la banque Rothschild par l’ancien Président redevenu avocat d’affaire, Nicolas Sarkozy. Un virement qui fait tiquer le service de contrôle financier et sur lequel le milliardaire russe reste assez évasif, expliquant avoir sollicité en 2019 les service de son quasi homonyme pour une prestation de conseil alors qu’une compagnie étrangère cherchait à racheter sa société d’assurance Reso Garantia. Une prestation qui s’élevait quand même à 3 millions d’euros, ce qui en dit long sur l’entregent de notre ancien Président dont les milliardaires du monde entier s’arrachent les conseils qu’il accepte de distiller à prix d’or.

Nul ne sait qui était ce mystérieux acheteur présumé, sachant que finalement la transaction n’a pas eu lieu, si bien que personne n’est en mesure de savoir à quoi cette rémunération plutôt généreuse a bien pu servir, d’autant que l’avocat Nicolas Sarkozy n’est pas particulièrement connu pour sa connaissance fine du monde de l’assurance… En revanche, le cabinet d’avocats Claude & Sarkozy, d’ailleurs récemment rebaptisé Realyze, travaille très assidument pour Axa Banque dont il aurait traité plus de 800 dossiers entre 1994 et 2015, des dossiers généralement gérés en direct par l’ancien associé de Nicolas Sarkozy, Arnaud Claude, lequel dirigeait le cabinet jusqu’à sa retraite forcée, juste avant d’être condamné, en octobre 2019, à 3 ans de prison avec sursis pour avoir aidé leur amis commun, Patrick Balkany, à frauder le fisc…

Nicolas Sarkozy au Tribunal judiciaire de Paris, en mars 2021, condamné à 3 ans de prison dont 1 an ferme (photo © Anne-Christine Poujoulat / La Montagne)

Alors pour quelle raison Nikolaï Sarkisov a-t-il bien fait appel à Nicolas Sarkozy en juillet 2019 ? Face au silence obstiné des principaux protagonistes de cette affaire, certains subodorent qu’il s’agissait de revoir le montage financier alambiqué mis en place en 2006 par les frères Sarkisov pour gérer leur participation dans Reso garantia. De fait, ce montage a été entièrement revu quelques mois plus tard, permettant à Axa de devenir directement actionnaire de la Holding luxembourgeoise qui contrôle désormais en direct l’assureur russe. Un déverrouillage qui vaudrait bien un chèque de 3 millions d’euros à l’avocat d’affaire Nicolas Sarkozy, même si l’on n’ose imaginer à quoi peut bien servir un tel montage financier, aussi complexe qu’opaque : le secret des affaires a bon dos…

L. V.

Crosscall : le téléphone aixois bientôt made in France ?

30 avril 2022

La crise du Covid aura au moins eu le mérite de mettre l’accent sur la vulnérabilité extrême des sociétés occidentales devenues totalement dépendantes, même pour des produits de première nécessité, des pays asiatiques où se fait l’essentiel de la production mondiale. Une mondialisation qui a permis à des pays comme la France de fermer la quasi totalité de ses usines : adieu la pollution et vive la société de consommation et de loisirs, grâce à des produits à bas coût, confectionnés en Asie par une main d’œuvre bon marché et transportés depuis l’autre bout du monde pour presque rien !

Usine de production de téléphones Samsung au nord Vietnam (photo © Dux Tàm / VNA / Le Courrier du Vietnam)

Seulement voilà que le coût de la main d’œuvre chinoise augmente : entre 2005 et 2016, il a été multiplié par trois, se rapprochant désormais de celui d’un ouvrier portugais, même s’il reste très inférieur à celui de son homologue français ou allemand. Avec la pandémie mondiale, la Chine aussi a dû faire face à des pénuries de main d’œuvre et la qualité de sa production s’en est ressentie tandis que les coûts de l’énergie explosaient, celui de l’électricité ayant récemment augmenté de 20 %. Quant au coût du transport maritime par containers, il a connu une envolée spectaculaire, multiplié par cinq au cours de la seule année 2021, pour le plus grand profit d’une société comme la CMA-CGM qui engrange des profits mirifiques !

Autant d’arguments pour inciter les entreprises françaises à relocaliser une partie de leur production industrielle en France, ce qui pourrait au passage booster le marché de l’emploi et rééquilibrer quelque peu notre balance commerciale totalement déréglée… C’est du moins le pari qu’est en train de faire une start-up implantée à Aix-en-Provence sous le nom délicieusement provençal de Crosscall, et dont l’activité consiste à vendre des smartphones résistants, destinés notamment aux amateurs de sports extrêmes en extérieur.

C’est en tout cas ce marché du sport outdoor qu’a visé initialement le créateur de cette société, le Marseillais Cyril Vidal, un commercial travaillant alors dans le BTP et la construction modulaire. Grand amateur de jet ski et autres sports nautiques, ses nombreuses déconvenues suite aux défaillances de son téléphone portable, devenu inutilisable à la moindre tempête un peu arrosée, l’ont conduit en 2009 à créer la marque Crosscall, pour mettre sur le marché des mobiles tout terrain et étanches.

Shark, le téléphone étanche et flottant développé par Crosscall pour les usagers de la mer (source © Crosscall)

Deux ans plus tard, en 2011, Crosscall, alors implantée à Châteauneuf-les-Martigues, se met à commercialiser son premier portable, assemblé en Chine, le Shark, étanche et capable de flotter lorsqu’il tombe à l’eau. Vendu chez Décathlon, il permet à la jeune pousse de réaliser son premier chiffre d’affaire, plutôt modeste de 1500 €… En 2014, Crosscall, qui entre temps à réussi aussi à s’implanter dans les magasins Point P et Au Vieux Campeur, commercialise son premier smartphone présentant les mêmes caractéristiques de robustesse et d’étanchéité. En 2016, Crosscall affiche déjà un chiffre d’affaire de 30 millions d’euros, se choisit un nouveau partenaire industriel, le groupe chinois Hisense, s’implante dans les boutiques commerciales d’Orange, SFR, Bouygues et Free, et réussit à recruter David Eberlé, ancien président de Samsung Electronics France pour développer son marché en France et à l’international.

Cyril Vidal, PDG de Crosscall et son associé David Eberlé, fin 2016 dans les locaux de la société à Aix-en-Provence (photo © Geneviève Van Lede / La Provence)

La même année, la start-up en pleine croissance obtient une levée de fonds de 4,5 millions auprès d’ACG Management et une aide de 2 millions via BPI France, puis procède en 2018 à une nouvelle levée de fonds de 12 millions d’euros auprès d’A Plus Finance et Al Mundi. Les 4 salariés du départ sont désormais pas loin de 200 et plus de 3,5 millions de téléphones de la marque ont déjà été vendus dans 19 pays, tandis que Crosscall, après plusieurs déménagements successifs a désormais son siège à Aix-en-Provence.

Le siège de la société Crosscall à Aix-en-Provence (source © Gomet)

Mais la crise du Covid et la pénurie de semi-conducteurs en particulier, ont fait prendre conscience aux dirigeants de Crosscall, dont le capital reste à 100 % français et qui a remporté coup sur coups plusieurs gros marchés pour approvisionner en mobiles le personnel de la SNCF, de la police et même de la gendarmerie, de la fragilité liée à cette production chinoise dont les coûts ont augmenté de près de 11 % en un an, tout en enregistrant des ruptures d’approvisionnement et une baisse de qualité.

L’entreprise aixoise a donc commencé à implanter dans ses locaux, grâce à un financement accordé dans le cadre du plan France Relance, un laboratoire de recherche et développement, destiné notamment concevoir ses nouveaux produits et à tester la qualité de ses modèles, ce qui lui permet désormais de monter en gamme et de proposer une garantie de 5 ans sur certains de ses modèles, ce qui est assez innovant sur ce type de produits. Soumis à rude épreuve, allant de l’immersion dans l’eau salée jusqu’à la chute de 2 m sur du marbre en passant par un séjour au réfrigérateur entre -25 et +71 °C, les smartphones de la marque n’ont pas usurpé leur réputation de robustesse qui fait leur succès commercial !

Le Trekker X3, smartphone commercialisé par Crosscall qui ne craint pas les climats extrêmes (source © Grounds)

L’étape suivante va désormais consister à développer, juste en face du siège de la société, un atelier où seront bientôt fabriqués les accessoires de la marque, du kit de fixation sur VTT jusqu’à la batterie externe sans oublier les fameuses coques flottantes. Il s’agira ensuite de développer, en collaboration avec le réparateur français Cordon, une chaîne de reconditionnement des smartphones de la marque, tout en leur garantissant les mêmes qualités de performance, de robustesse et d’étanchéité, un véritable challenge mais qui répond à une véritable demande de durabilité de ce type d’appareils.

Le reconditionnement des téléphones Crosscall, un objectif qui se concrétise… (source © Crosscall)

Et la dernière étape envisagée par Crosscall, à l’horizon 2025, est la plus difficile puisqu’elle vise, ni plus ni moins qu’à lancer à Aix-en-Provence, sur un site qui reste encore à identifier, l’assemblage de ses smartphones à partir de composants européens, issus notamment du fabricant franco-italien de semi-conducteurs, STMicroelectronics. Un beau challenge mais qui est loin d’être gagné, ne serait-ce que pour trouver la main d’œuvre qualifiée d’ingénieurs capables de réaliser ce type de produits dont les Chinois sont désormais les grands spécialistes, maintenant que les anciens champions européens du secteur, tels Ericsson et Nokia, ont jeté l’éponge : l’avenir dire si le pari de Crosscall arrive à se réaliser…

L. V.

Beauté fatale, esthétique toxique…

17 avril 2022

« La beauté gagne quelquefois à être regardée de loin », disait, avec philosophie et, probablement, une certaine expérience, le poète romantique britannique Byron, mort à 36 ans en tentant de participer à la guerre d’indépendance des Grecs alors sous le joug de l’empire ottoman. C’est en tout cas le parti pris esthétique d’un reportage de la réalisatrice Anne-Lise Carlo, intitulé Toxic tour et diffusé sur Arte. De courtes interviews de témoins locaux, géographes ou biologistes, qui connaissent bien les lieux, et de nombreuses vues aériennes par drones qui montrent, de loin, de drôles de paysages à la beauté sublime.

Six magnifiques cartes postales sur papier glacé de lieux aux couleurs éclatantes, mais qu’il vaut mieux en effet regarder de loin. Car ces sites enchanteurs à la beauté fatale ne sont en réalité que des lieux ravagés par l’activité industrielle humaine qui y a stocké ses déchets les plus toxiques en pleine nature, sans réels égards pour la biodiversité qui s’y trouvait…

Vue aérienne du site de stockage de boues rouges à Mange Gari (source © extrait vidéo Toxic tour / Arte)

Et bien évidemment, l’un de ces sites emblématique de cette tournée toxique n’est autre que le bassin de stockage des boues rouges de Gardanne à Mange Gari, à deux pas de chez nous… Certes, les images vues du ciel sont envoûtantes, avec cette étendue rouge Colorado qui tranche admirablement avec le vert tendre des forets de pins d’Alep, le tout sous le soleil éclatant de Provence, avec la Montagne Sainte-Victoire en arrière-plan.

Le géographe Olivier Dubuquoy, contempteur des boues rouges de Gardanne (source © extrait vidéo Toxic tour / Arte)

Mais celui qui fait les honneurs de cette visite, le géographe Olivier Dubuquoy, n’a pas de mots assez durs pour critiquer la beauté toxique de ces immenses bassins de stockage qu’il dénonce depuis des années, lui que les écologistes avaient d’abord désigné comme tête de file pour les élections régionales de 2021 en PACA, avant de l’exclure du parti EELV pour sa volonté de rassemblement unitaire à gauche.

Ces boues rouges, qu’un porte-parole de Péchiney, ancien propriétaire de l’usine d’alumine de Gardanne, toute proche, décrit comme étant simplement de la « terre rouge », totalement inoffensive et purement locale, sont les déchets de la transformation de bauxite importée en alumine, après attaque chimique à la soude selon le procédé Bayer, produits à raison de 3 tonnes de boues rouges pour 2 tonnes d’alumine extraite.

Un lac couleur Colorado qui renferme de nombreuses substances toxiques (source © extrait vidéo Toxic tour / Arte)

Oliver Dubuquoy insiste, pour sa part, sur la caractère toxique de ces boues rouges, sous-produit industriel faiblement radioactif mais surtout riche en métaux lourds : fer, nickel, titane, chrome, vanadium, cadmium, arsenic, mercure et on en passe… Un cocktail guère appétissant et que tout le voisinage inhale contre son gré lorsque, les jours de mistral, le vent soulève des nuages de poussière qui viennent se déposer sur les maisons de Gardanne et des villages voisins, recouvrant tous les potagers alentours de fines particules dont l’accumulation est potentiellement cancérigène…

Un paysage de mort autour des bassins de stockage des boues rouges (source © extrait vidéo Toxic tour / Arte)

Une situation qui n’est pas sans rappeler celle d’autres sites similaires en Europe, issus aussi de l’activité industrielle, et en particulier celle du Rio Tinto, ce fleuve côtier espagnol qui traverse la ville de Huelva en aval d’une zone minière exploitée de manière particulièrement intensive depuis l’antiquité romaine pour ses ressources en cuivre, plomb, or, argent, zinc. Une activité minière multiséculaire qui a culminé en 1973 avec le rachat au gouvernement espagnol et pour une bouchée de pain de l’ensemble des activités minières de la région par la société nouvellement créée sous le nom de Rio Tinto par l’industriel britannique Hugh Matheson, avec l’aide de la Deutsche Bank. Passée en 1888 sous le contrôle de la famille Rothschild, cette société s’illustra notamment la même année par la répression féroce qui fit plus de 200 morts parmi les habitants de la région qui protestaient en vain contre la pratique de la calcination à l’air libre de la pyrite, laquelle provoquait des émanations permanentes de fumées toxiques très nocives.

Exploitation à ciel ouvert avec son eau rouge sang dans le secteur minier de Rio Tinto (source © extrait vidéo Toxic tour / Arte)

C’est d’ailleurs cette même société Rio Tinto qui a racheté en 2007 le groupe canadien Alcan, devenant ainsi le premier producteur mondial d’aluminium, et récupérant au passage l’usine d’alumine de Gardanne créée initialement par Péchiney. Et depuis 2015, l’activité minière a repris sur le site de Rio Tinto où se poursuit le grignotage de pans entiers de montagne tandis que l’on remplit d’immenses bassins de décantation renfermant des eaux aux couleurs étranges retenues par des digues dont la rupture entrainerait une véritable catastrophe écologique comme on en a connu récemment en Hongrie et au Brésil dans un contexte comparable.

Bassins de décantation de la mine de Rio Tinto (source © extrait vidéo Toxic tour / Arte)

Le fleuve lui-même est désormais connu pour la couleur rouge sang de ses eaux. Une coloration tout sauf naturelle qui constitue même une attraction touristique pour ceux qui viennent rechercher dans ce paysage dévasté par des siècles d’exploitation minière à outrance, une sensation vaguement martienne… Cette couleur de mercurochrome est en réalité due à des bactéries qui vivent dans des milieux extrêmes, comme celui de ce fleuve totalement impropre à toute autre vie piscicole avec ces eaux acides dont le pH oscille entre 1,7 et 2, et ses concentration énormes en fer et autres métaux lourds toxiques…

Le biologiste Lucas Barero, devant le Rio Tinto aux eaux de sang… (source © extrait vidéo Toxic tour / Arte)

Une ambiance surréaliste que l’on retrouve sur les autres sites évoqués dans ce reportage étrange illustré aussi par une immense mine de lignite en Allemagne, un lac de Roumanie où un ancien village prospère a été englouti sous les eaux issues d’une des plus grande exploitation minière de cuivre d’Europe, une plage italienne où se rejettent les eaux de process de l’usine Solvay et même les loups qui se baladent dans le secteur contaminé par l’accident de la centrale nucléaire de Tchernobyl, en Ukraine. Autant de sites à la beauté étrange qu’il vaut mieux regarder de loin, selon les conseils du poète perspicace…

L. V.

Intel : pourquoi une telle subvention européenne ?

24 mars 2022

Le gouvernement américain tente actuellement, vaille que vaille, de faire pression sur certains pays asiatiques dont l’Inde et surtout la Chine, pour qu’ils ne profitent pas de la tension actuelle pour se rapprocher de la Russie et l’aider à contourner les sanctions économiques mises en place suite à l’invasion de l’Ukraine. Et pendant ce temps-là, une entreprise américaine fait pression sans la moindre vergogne, sur les pays européens en leur réclamant pas moins de 8 milliards d’euros de subvention publique pour pouvoir installer en Europe une usine de semi-conducteurs, faute de quoi l’entreprise californienne Intel Corporation, deuxième producteur mondial de microprocesseurs derrière Samsung, menace de s’implanter en Asie pour de strictes raisons de compétitivité économique.

Intel emploie déjà 10 000 personnes en Europe (photo © Intel / Glassdor / L’Usine digitale)

Ainsi va le monde des affaires… Pendant que certains se battent pour défendre leur liberté et les frontières de leur pays, au nom de certaines valeurs universelles dont le droit des peuples à l’autodétermination, d’autres cherchent uniquement à profiter des subventions publiques pour maximiser leur profit et celui de leurs actionnaires !

Il faut dire que cette idée de vouloir augmenter la production en Europe de semi-conducteurs indispensables à l’industrie moderne et qu’il faut pour l’essentiel importer d’Asie, répond à une véritable demande politique européenne, formulée il y a déjà un an par le commissaire européen au Marché intérieur, Thierry Breton, à Pat Gelsinger, alors nouvellement nommé PDG d’Intel. La pénurie actuelle de puces électronique qui handicape fortement la reprise économique et allonge démesurément les délais de fabrication de la moindre voiture, s’explique en effet par le fait que l’Europe ne produit que moins de 10 % de ses besoins quand le seul Taïwanais TSMC en représente 70 % !

Les semi-conducteurs, un maillon clé de l’industrie à base d’électronique (source © TSMC / L’Usine digitale)

Et les besoins ne cessent de s’accroître puisqu’on prévoit qu’ils devraient doubler d’ici 2030 pour un marché qui devrait représenter alors pas moins de 1000 milliards de dollars. Pour atteindre l’objectif ambitieux fixé par Thierry Breton de produire en Europe 20 % de ses besoins, il faudrait donc multiplier par 4 les moyens de production européens. Ambitionnant de devenir le futur leader des puces électroniques dont la finesse de gravure descend en dessous de 5 (voire 2) nanomètres, le nec plus ultra de la technologie de demain, l’Europe sort donc le chéquier pour attirer les Américains sur son territoire !

L’Europe ne manque pourtant pas d’industriels qui seraient en capacité de développer eux-mêmes ces produits de haute technologie dont le monde a besoin. Les trois principaux d’entre eux qui continuent à assurer une production européenne sont l’Allemand Infineon Technologies, le Néerlandais NXP et le franco-italien STMicroelectronics, issus eux-mêmes des grands groupes d’électricité Siemens, Philips et Thomson. Seulement voilà, ces grandes entreprises pourtant autrefois leader dans le domaine, ont été prises de vitesse dans la course au développement technologique et ne sont pas en capacité de produire ces micro-processeur avec une finesse de gravure inférieur à 7 nm qui représente le standard désormais recherché.

Usine de puces électroniques d’Intel dans l’Oregon (source © Intel Corporation / L’Usine nouvelle)

L’objectif est donc de relancer les efforts de recherche pour tenter de se replacer dans le peloton de tête des puces du futur, celles de 2 ou 3 nm, qui permettront de placer plus de 30 milliards de transistors sur une plaquette de la taille d’un ongle. Et pour cela, l’Europe mise sur ses fameux partenariats public-privé via la création d’une nouvelle entité, Key Digital Technologies, doté d’un budget de 1,8 milliard d’euros, en lieu en place de l’entreprise Ecsel, créée en 2014 mais qui n’a pas tenu toutes ses promesses.

Reste que, en attendant ces lendemains qui chantent, l’Europe n’a guère d’autres solutions que de se tourner vers le géant américain Intel pour tenter de produire sur son sol les puces dont elle a tant besoin. Oublié donc l’amende record de 1 milliard d’euros que la Commission européenne avait voulu infliger à Intel en 2008 pour abus de position dominante… Intel vient donc d’annoncer que les principaux bénéficiaires européens de sa future implantation, pour laquelle il prévoit d’investir pas moins de 33 milliards d’euros sur le Vieux Continent, seront, comme on aurait pu s’y attendre, l’Allemagne et l’Irlande !

La principale usine de semi-conducteur, qui représente un investissement de 17 milliards d’euros à lui tout seul, sera en effet implantée à Magdebourg, dans le Land de Saxe-Anhalt, à 130 km à l’ouest de Berlin. L’usine devrait être mise en service d’ici 2027 et devrait permettre de créer 3000 emplois permanents, ce qui paraît peu vu les montants investis, mais ne faisons pas la fine bouche… L’usine Intel déjà présente en Irlande bénéficiera, elle-aussi d’un investissement significatif de 12 milliards d’euros pour augmenter ses capacités de production, tandis qu’une usine d’encapsulement des puces électroniques sera implantée en Italie, permettant d’y créer 1500 emplois à partir de 2025. D’autres investissements sont aussi annoncés en Pologne et en Espagne.

Laboratoire du fabricant STI Microelectronics à Grenoble (photo © Jean-Pierre Clatot / AFP / Le Monde)

La France, quant à elle, n’a pas été complètement oubliée, bien qu’elle n’accueillera aucune usine, fidèle en cela à sa tradition désormais bien ancrée de désindustrialisation, mais elle devrait néanmoins héberger un centre européen de recherche-développement, sur le plateau de Saclay, avec 1000 emplois à la clé dont 400 dès 2024 si tout va bien. A défaut de produire, la France reste malgré tout un pays attractif pour la recherche de haut niveau : on se console comme on peut…

L. V.

Après l’Ukraine, Paris sous les bombes ?

22 mars 2022

Un mois après le début de l’offensive militaire russe en Ukraine, les habitants de plusieurs viles vivent sous la terreur permanente des bombardements. Selon les Nations-Unies, plus de 6,5 millions d’Ukrainiens auraient déjà fui leur foyer pour se réfugier dans d’autres régions jugée moins exposées tandis que 3,3 millions de femmes et d’enfants auraient quitté le pays pour se réfugier à l’étranger depuis le début du conflit. Mais tous n’ont pas pu se résoudre à quitter leur foyer et nombre d’entre eux se retrouvent, jour après jour, exposés aux bombardements russes.

Incendie de l’école de Merefa, près de Kharkiv, après un bombardement le 17 mars 2022 (photo © AFP/State Emergency Service of Ukraine / Le Parisien)

Selon le gouvernement ukrainien, plus de 1400 raids aériens ont déjà été dénombrés et près de 300 tirs de missiles, faisant de nombreux morts parmi les populations civiles. A Kiev même, des immeubles d’habitation ont été touchés par des tirs de missiles dès les premiers jours de l’offensive. A Marioupol, port stratégique sur la Mer d’Azov, assiégé depuis le premier jour de la guerre, le 24 février 2022, l’artillerie russe a déjà fait des dégâts considérables. Privés d’eau et d’électricité depuis le 1er mars, les habitants se terrent dans les caves. La maternité a été bombardée le 9 mars et l’université touchée le 13 mars.

Explosion dans un immeuble après le tir d’un tank russe à Marioupol le 11 mars 2022 (photo © Evgeniy Maloletka / AP / SIPA / 20 minutes)

A cette date, on dénombrait déjà plus de 2000 civils morts sous les décombres des frappes russes. Le 16 mars une bombe larguée par un avion russe détruisait le théâtre d’art dramatique où des centaines d’habitants avaient trouvé refuge. Le dimanche 20 mars, c’était au tour d’une école d’art où plus de 400 civils avaient trouvé refuge d’être bombardée par l’aviation russe. Le même jour, un bombardement ciblé prenait pour cible une des plus grande usine sidérurgique d’Europe, le complexe industriel Azovstal, situé en périphérie de Marioupol.

Des scènes d’horreur qui se reproduisent dans d’autres villes du pays comme à Tchernihiv, dans le nord de l’Ukraine, où me maire déplore une « catastrophe humanitaire absolue » dans sa ville où « les tirs d’artillerie indiscriminés dans les quartiers résidentiels se poursuivent, des dizaines de civils sont tués ». Dans la ville de Mykolaïev, à une centaine de kilomètres à l’Est d’Odessa, des bombardements ont notamment détruit un centre de cancérologie et un hôpital d’ophtalmologie. La deuxième ville du pays, Kharkiv, dans le nord-est de l’Ukraine, a également fait l’objet d’intenses bombardements russes, et ceci depuis le 1er mars.

Après un bombardement dans les rues de Kharkiv, deuxième plus grade vile d’Ukraine, le 3 mars 2022 (photo © Sergey Bobok / AFP / Le Devoir)

On apprend même que l’armée russe a utilisé à plusieurs reprises des missiles hypersoniques de type Kinjal, quasiment indétectables, pour détruire un stock souterrain d’armement et important dépôt de carburant, tandis que des missiles ont détruit une usine d’armement le 18 mars, près de Lviv, une ville située pourtant à l’extrémité ouest du pays, près de la frontière polonaise : un message clair pour affirmer que tout le pays est désormais à la portée de l’artillerie de Vladimir Poutine…

Dans ce contexte, le gouvernement ukrainien appelle désespérément à l’aide, par l’intermédiaire notamment de son président, Volodymir Zelenski, que l’on voit sur tous les fronts. Et il n’hésite pas à faire appel à tous les moyens de communication pour frapper les esprits et mobiliser la solidarité internationale. Une de ses initiative est cette courte vidéo très étonnante de 45 secondes, postée le 11 mars 2022 au nom du Parlement ukrainien, et qui montre la ville de Paris touchée par des bombardements aériens spectaculaires !

Une vidéo choc saisissante de réalisme, présentée comme un montage de scènes prises sur le vif par des habitants eux-mêmes, avec des impacts sur la Tour Eiffel elle-même, mais aussi notamment dans le quartier de l’Opéra d’où s’élèvent d’impressionnantes volutes de fumée… Le réalisateur qui revendique ce montage spectaculaire est un Français vivant à Kiev, Olia Barco, scénariste et producteur de cinéma, persuadé que cette invasion de l’Ukraine n’est que le prélude à une troisième guerre mondiale, et que l’opinion occidentale doit se préparer à vivre sur son sol ces scènes de dévastation qui sont devenu le quotidien des Ukrainiens depuis bientôt un mois.

Images extraites de la vidéo postée sur Twitter par le Parlement ukrainien le 11 mars 2022 (source © France Inter)

Le message qui accompagne ces images choc est limpide puisque la vidéo se termine par cette interrogation : « Demandez-vous ce qu’il se passerait si cela se passait dans une autre capitale européenne ? », suivie de cette injonction qui ne fait que reprendre les suppliques du président ukrainien : « Fermez le ciel au-dessus de l’Ukraine, ou donnez-nous des avions de combat. Si nous tombons, vous tombez ». Les députés du Parlement ukrainien, qui ont largement contribué à la diffusion de cette vidéo, insistent d’ailleurs lourdement sur cette idée que le sort des autres pays européens dépend de ce qui se joue actuellement sur le sol ukrainien, affirmant : « Aujourd’hui c’est l’Ukraine, demain ce sera toute l’Europe. La Russie ne reculera devant rien ». Un message sans doute excessif au vu de la situation géopolitique de l’Ukraine, mais l’Histoire a déjà montré que la lâcheté était rarement bonne conseillère face aux régimes à visée impérialiste…

L. V.

Ukraine : peut-on laisser faire Poutine ?

27 février 2022

La guerre est donc de nouveau à nos portes depuis le jeudi 24 février 2022 au petit matin, lorsque le président russe, Vladimir Poutine, a annoncé au monde entier, médusé, avoir lancé une « opération militaire spéciale » destinée à « démilitariser et dénazifier l’Ukraine ». Une opération militaire tellement spéciale que certains considèrent qu’il s’agit probablement du plus important conflit armé en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Dès le premier jour du conflit, des milliers d’Ukrainiens se sont jetés sur les routes pour tenter de fuir le théâtre des opérations, tandis que le chef de l’État ukrainien décrétait la mobilisation générale, empêchant les hommes de 18 à 60 ans de quitter le territoire et distribuant même des armes à la population pour tenter de s’opposer par tous les moyens à l’avancée des chars russes.

Immeubles endommagés par les bombardement à Kiev le 25 février 2022 (photo © Daniel LEAL / AFP / Orange)

Certes, on se doutait depuis plusieurs mois déjà que ce conflit ne risquait pas de s’apaiser du jour au lendemain, malgré tous les efforts diplomatiques déployés. L’affaire remonte en réalité à 2004. Jusque-là, l’Ukraine était resté dans la sphère d’influence de l’empire soviétique et avait été l’un des membres fondateurs de la Communauté des États indépendants lors de sa création en 1991. En 2004, la Révolution orange fait déjà apparaître une scission profonde entre la partie occidentale du pays, de plus en plus pro-européenne, et sa partie orientale restée très russophile.

Fin novembre 2013, la foule manifeste à Kiev, sur la place Maïdan, suite au refus du président pro-russe, Viktor Ianoukovytch, de conclure un traité d’association avec l’Europe. En février 2014, les affrontements font plus de 80 morts mais aboutissent à la fuite du président. C’en est trop pour la Russie de Poutine qui organise le rattachement de la péninsule de Crimée à la Russie, après un référendum, tandis qu’elle soutient quasi ouvertement les mouvements séparatistes qui éclatent alors dans les provinces orientales du pays, dans les Oblasts de Donetz et de Lougansk. Une véritable guerre civile fait depuis rage dans cette région du Donbass, qui aurait déjà fait plus de 10 000 morts et provoqué le déplacement d’environ 1,5 millions de personnes.

Vladimir Poutine annonçant par vidéo la déclaration de guerre contre l’Ukraine (source © Reuters / JDD)

Et voilà que le 21 février 2022, Vladimir Poutine reconnaît officiellement les républiques autoproclamées du Donetz et de Lougansk, multipliant les provocations et les cyber-attaques pour tenter de déstabiliser au maximum le président ukrainien, l’ancien comédien et humoriste Volodymyr Zelensky, élu en 2019 face au président sortant Porochenko, affaibli par cinq années de guerre et un haut niveau de corruption.

Malgré une gestion plutôt habile de la situation par les Américains qui ont tout fait pour désamorcer les pièges que les Russes cherchaient à monter pour créer un prétexte à l’invasion, Vladimir Poutine a donc fini par lancer à l’assaut les dizaines de milliers de soldats massés depuis des semaines à la frontière du pays, après avoir évoqué un véritable « génocide » imaginaire dont seraient victimes les populations pro-russes du Donbass. L’invasion a été massive et brutale, lancée simultanément par voies terrestres, maritimes et aériennes, depuis la Crimée, au sud, en de nombreux points de la frontière russe à l’est, mais aussi depuis la Biélorussie, au nord, laquelle appuie militairement la Russie dans cette aventure, de même que la Tchétchénie d’ailleurs.

Les attaques russes se sont concentrées sur les systèmes de défense anti-aérienne et les infrastructures militaires, se rendant maîtres dès le premier jour de l’aéroport international de Hostomel, pourtant âprement défendu par l’armée ukrainienne et d’où des commandos russes sont partis à l’assaut de la capitale Kiev , toute proche. Dans le nord du pays, la centrale nucléaire de Tchernobyl et sa zone d’exclusion radioactive de triste mémoire, ont été également rapidement conquises par l’armée russe. Plusieurs missiles ont touché des immeubles d’habitations, y compris à Kiev où un couvre-feu a dû être instauré dès le 26 février au soir.

Carte montrant les points d’attaque des Russes en Ukraine ces derniers jours (source infographie © Courrier international)

Le président Zelensky tente d’organiser la défense de son pays mais se sent bien seul face au rouleau compresseur des chars russes. Des livraisons d’armes défensives ont bien été organisées par les Américains et certains pays européens, dont la France. Mais il n’existe pas de traité permettant d’accorder une aide militaire à l’Ukraine en cas d’invasion. C’était d’ailleurs justement l’objet d’une éventuelle adhésion à l’OTAN, éventualité qui a précisément mis le feu aux poudres et déclenché l’ire de Vladimir Poutine, lequel ne cherche même plus à faire bonne figure en traitant ouvertement l’entourage du président ukrainien de « néonazis » et de « drogués »…

Soldats ukrainiens partant pour le front dans la région de Lougansk le 24 février 2022 (photo © AFP / L’Express)

Que faire alors, face à une agression aussi brutale d’un pays européen qui se trouve à nos portes ? De nombreuses sanctions économiques ont bien été mises en place, voire renforcées à cette occasion. Il est question de bloquer les transactions bancaires avec la Russie. Mais tout le monde s’accorde à reconnaître que leur effet reste limité, surtout à court terme. Les populations sont souvent les premières à en souffrir et un régime autoritaire comme celui de Poutine saura jouer à merveille d’un tel blocus pour renforcer l’esprit nationaliste déjà fortement cultivé. Et à long terme, on sait déjà que la Chine se fera un plaisir d’offrir un coup de main pour pallier l’approvisionnement en produits et services qui pourraient faire défaut…

Bien entendu, ce n’est pas une raison pour ne rien faire, voire critiquer ces sanctions économiques par peur des effets néfastes qu’elles pourraient avoir en retour sur notre approvisionnement en gaz ou notre pouvoir d’achat, comme certains responsables politiques français se sont laissé aller à le faire… A défaut de se mobiliser militairement pour aller prêter main forte aux Ukrainiens assiégés, on peut au moins se serrer un peu la ceinture par solidarité, en espérant qu’un comportement aussi brutal et irresponsable de la part de Vladimir Poutine, finira par se retourner contre lui…

L. V.

Des avions qui volent à vide : logique !..

30 janvier 2022

En juillet 2021, la Commission européenne, toujours en pointe, comme chacun sait, dans son combat vertueux en faveur de la préservation de l’environnement, dévoilait une série de propositions audacieuses en vue d’accélérer le mouvement en faveur d’une transition écologique rapide pour atteindre ses objectifs de réduction des émissions de gaz à effet de serre. La barre fixée est haute puisqu’il s’agit de réduire ces émissions de 55 % d’ici 2030, par rapport à l’année de référence 1990, l’objectif affiché étant de parvenir à la neutralité carbone d’ici à 2050.

Contrairement à ce que les mauvais esprits pourraient imaginer, l’Union européenne se situe de fait dans une trajectoire plutôt vertueuse puisque ces émissions sont effectivement en voie de décroissance. Pour l’ensemble des 27 pays de l’UE pris dans leur globalité, l’Agence européenne de l’environnement évalue à 3,38 milliards de tonnes d’équivalent CO2 les émissions produites en 2020 alors que ce volume était estimé à 4,92 milliards de tonnes en 1990, soit une baisse de 31 % d’autant plus remarquable qu’elle s’est concentrée sur les 15 dernières années et est donc dans une phase d’accélération. Entre 1990 et 2007, cette baisse globale n’était que de 8,5 % ce qui représentait en moyenne moins de 0,5 % par an. Entre 2010 et 2020, la baisse a atteint 20 % soit un rythme de décroissance nettement plus prometteur qui atteint désormais 2 % par an…

Evolution des émissions de GES pour les 27 pays de l’UE depuis 1990 en millions de tonnes d’équivalent CO2 selon les chiffres déclarés dans le cadre de la Convention-cadre des Nations-Unies sur les changements climatiques (source © Agence européenne de l’environnement / Toute l’Europe)

Bien entendu, tous les pays ne sont pas logés à la même enseigne. L’Allemagne reste bien évidemment, du fait de son poids démographique et de ses choix énergétique, le principal émetteur européen de gaz à effets de serre avec près de 840 millions de tonnes en 2019, mais ses émissions ont baissé de 13 % depuis 2010, ce qui est plutôt encourageant. Par comparaison et du fait de son mix énergétique très nucléarisé, la France, deuxième contributeur européen, n’a émis en 2019 que 455 millions de tonnes d’équivalent CO2 et affiche d’ailleurs une trajectoire très comparable entre 2010 et 2019.

Rapporté au nombre d’habitants, le volume des émissions françaises est plutôt flatteur avec en moyenne 6,8 tonnes de CO2 par tête de pipe, même si certains pays comme la Suède font mieux avec 5,2 tonnes de CO2 par habitant. Par comparaison, les Allemands émettent le double, avec 10,1  tonnes de CO2 par habitant et les Luxembourgeois, les cancres de la classe, en sont à 20,3  tonnes de CO2 par habitant ! Le Grand Duché ne se distingue pas seulement par ses pratiques fiscales douteuses, son système bancaire opaque, mais aussi par son empreinte écologique d’un autre âge…

Émissions de GES en 2019, rapportées au nombre d’habitant pour chaque pays de l’UE en millions de tonnes d’équivalent CO2 (source © Agence européenne de l’environnement / Toute l’Europe)

Toujours est-il que, malgré cette trajectoire globale plutôt encourageante, force est de constater que l’Europe n’atteindra pas l’objectif qu’elle s’est fixé pour 2030 : si elle continue sur sa lancée, elle devrait afficher à cette date une réduction de 41 % par rapport à 1990, loin des 55 % gravés dans le marbre… C’est pourquoi la Commission européenne a décidé l’été dernier de nouvelle mesures pour accélérer le mouvement, via notamment la réforme du marché du carbone, la disparition progressive des voitures à essence d’ici 2035 ou encore la taxation du kérosène.

Répartition des émissions de GES par secteur d’activité et évolution entre 1990 et 2017 (source © Agence européenne de l’environnement / Parlement européen)

Il faut savoir en effet que trois-quarts de nos émissions de gaz à effet de serre sont liés à la combustion de carburants fossiles. Ainsi, plus d’un quart de ces émissions est lié au seul secteur des transports (qui atteint même 30 % du total en France). Pire encore, ce secteur est le seul qui non seulement n’a pas diminué ses émissions mais les a augmenté de 33 % depuis 1990 ! Ainsi, les émissions de CO2 issues du trafic aérien international ont doublé au cours des 20 dernières années… Même si, à l’échelle européenne, les émissions dues au transport aérien et maritime, ne représentent qu’à peine 8 % du total, force est de reconnaître que ce secteur n’a guère fait d’effort jusqu’à présent et que son développement exponentiel le place dans le collimateur. D’où les réflexions en cours pour inciter notamment les compagnies aériennes à limiter enfin leurs émissions de gaz à effet de serre.

L’aviation, une source croissante d’émission de gaz à effets de serre, et de multiples autres nuisances… (source © Eco CO2)

Mais l’on apprend dans le même temps que des compagnies aériennes en sont réduites à faire voler leurs avions à vide, et ceci pour se conformer aux règles de cette même Commission européenne, lesquelles prévoient qu’une compagnie doit assurer au moins 80 % de ses créneaux d’atterrissage et de décollage, faute de les perdre la saison suivante. Avec la pandémie de Covid qui a donné un coup de frein temporaire aux déplacements internationaux, les compagnies aériennes n’ont d’autre choix, si elles veulent conserver leurs créneaux lors de la reprise d’activité, que de faire voler leurs avions à vide, comme l’armée a déjà l’habitude de le faire pour ne pas perdre ses dotations budgétaires en carburant l’année suivante !

Ainsi, la compagnie allemande Lufthansa a annoncé prévoir pas moins de 18 000 vols parfaitement inutiles, uniquement pour s’assurer le maintien de ses créneaux à l’avenir et éviter qu’ils ne soient redistribués à ses concurrents, dont les rois du low-cost, Wizzair ou Ryanair, qui lui taillent déjà des croupières. Certes, la Commission européenne a décidé d’abaisser à 50 % ce seuil déclenchant une perte des créneaux non exploités lors de l’exercice précédent, mais cela n’est pas encore suffisant et le ministre belge des transports a demandé d’abaisser encore ce seuil pour éviter 3000 vols inutiles à la compagnie Brussels Airlines.

Un dessin signé Berth paru dans Siné mensuel

En période de transition écologique, cela fait quand même un peu désordre de constater que le secteur le plus en retard dans ses efforts d’adaptation, et qui reste très subventionné, en est réduit à brûler ainsi du kérosène sans la moindre utilité, simplement parce que nos responsables politiques européens n’ont pas été capables de corriger à temps une mesure réglementaire susceptible de présenter des effets pervers redoutables. On vit décidément une époque formidable, mais on a encore une petite marge de progression…

L. V.

A Mycène, le détartrage des dents laissait à désirer…

12 janvier 2022

Votre dentiste vous l’a certainement déjà rappelé plus d’une fois : même réalisé consciencieusement deux fois par jour, un bon brossage des dents ne suffit pas à éliminer totalement la plaque dentaire, surtout dans les endroits difficiles d’accès. Les bactéries finissent toujours par s’y accumuler et, en se minéralisant, sous l’effet de la précipitation des ions carbonate et phosphate de la salive, à y former un dépôt solide, le tartre dentaire, qu’une simple brosse à dents ne suffit pas à éliminer et qui vient peu à peu fragiliser les dents, surtout à la limite avec la gencive. C’est pourquoi, un détartrage au moins une fois par an chez le dentiste est fortement recommandé par tous les praticiens. Un mauvais moment à passer, mais qui permet d’éliminer ce dépôt peu esthétique et qui vient fragiliser les dents à long terme.

Le tartre dentaire, un dépôt qui se minéralise à la base des dents… (source © Le courrier du dentiste)

Forcément, nos ancêtres, les Gaulois comme tous les autres, ne pouvaient bénéficier de soins dentaires tels qu’ils sont pratiqués de nos jours et la qualité de leur dentition s’en ressentait inévitablement. Pour autant, l’émail des dents est un matériau particulièrement solide qui résiste au temps, si bien que les paléontologues en ont fait depuis longtemps un objet d’étude privilégié, dont l’observation permet de reconstituer les cas de malnutrition mais aussi les conséquences de maladies infantiles dont les traces restent gravées dans l’émail de nos dents.

Depuis quelques années cependant, ils s’intéressent aussi au tartre dentaire, dont l’analyse optique, couplée à des datations au Cabone 14, donne de précieux renseignements sur les habitudes culinaires de ceux qui nous ont précédé. Le tartre dentaire, une fois minéralisé, conserve en effet l’ADN humain mais aussi celui des protéines et les bactéries d’origine salivaire, permettant de reconstituer ce que nos ancêtres avaient l’habitude d’ingérer. Des grains d’amidon et des pollens se retrouvent ainsi fossilisés au sein du tartre dentaire : leur identification permet donc de savoir quelles étaient les habitudes alimentaires du propriétaire des dents…

Fragment de mâchoire humaine du Moyen-Âge présentant des résidus de tartre (photo © Christina Warinner / Sciences et Avenir)

Ainsi, en 2016, des échantillons de tartre prélevés sur des dents humaines découvertes dans la grotte de Qesem, en Israël, datées du Paléolithique, entre 420 000 et 200 000 ans av. J.C., avaient permis d’identifier des micro fragments de charbon de bois et des grains de pollen de pin : de quoi conclure que ces populations vivaient dans une atmosphère perpétuellement enfumée au fond de leur grotte. La même année, d’autres archéologues avaient analysé le tartre dentaire prélevé sur de nombreux restes humains datés de 1450 à 700 ans av. J.C. sur un site mexicain : ils y avaient découvert des grains d’amidon, mais aussi des diatomées (révélant une alimentation en eau potable dans un étang proche), des spores fongiques du charbon de blé (confirmant que ces populations consommaient déjà du blé) et du pollen de pin (fréquent dans la région).

Site de la grotte de Qesem, en Israël, où nos ancêtres du Paléolithique souffraient déjà d’un air domestique pollué (photo © Jack Guez / AFP / Cnews)

Aux États-Unis, des dents appartenant à 8 individus ayant vécu entre 880 et 1020 av. J.C. sur le site de Danbury, dans l’Ohio, avaient permis d’identifier la présence, dans le tartre dentaire, de microfibres de coton, suggèrent que ces populations utilisaient leurs dents comme outils de tissage pour la confection de textiles ou de cordes en coton.

Dernièrement, une étude publiée dans Scientific reports le 17 décembre 2021, et dont Sciences et Avenir notamment s’est fait l’écho, rapporte comment une équipe internationale d’archéologues, sous la direction de l’Allemand Philipp Stockhammer, s’est intéressée au tartre dentaire prélevé sur 67 individus retrouvés sur différents sites mycéniens, afin de reconstituer les habitudes alimentaires de cette civilisation qui s’est développée dans le sud de la Grèce et en Crête à l’âge du bronze, entre 1600 et 1100 avant notre ère.

Mycène : les murs cyclopéens autour de la porte des lionnes (source © Voyage away)

Connues dès l’antiquité, les ruines de la cité de Mycène et de son vaste palais ceinturé de murs cyclopéens ont notamment été fouillées à la fin du XIXe siècle par Heinrich Schliemann qui y a en particulier découvert, dans un des cercles de tombes situées près de la porte des lionnes, le fameux masque mortuaire en or, dit d’Agamemnon, du nom du roi de Mycène qui s’était illustré lors de la guerre de Troie, selon Homère. Cette civilisation antique, remarquable pour ses palais monumentaux, l’était aussi pour la qualité de sa production en masse d’objets en bronze et en céramique. Une telle production, il y a plus de 3000 ans, a d’ailleurs toujours étonné les archéologues, car elle suppose le recours à d’énormes quantités de combustible pour alimenter les fours de cuisson et les forges pour la fusion du métal.

Masque funéraire en or retrouvé dans une tombe à Mycène et daté de 1500 av. J.C. (source © Chercheurs de vérités)

En examinant le tartre dentaire d’individus issus de cette période, les archéologues y ont retrouvé des protéines et des micro résidus caractéristiques du régime alimentaire de l’époque, mais aussi de la suie issue des dispositifs de combustion alors utilisés. Sans surprise, cette suie provient pour l’essentiel de la combustion des espèces les plus fréquentes dans cette zone méditerranéenne : pin noir, pin pignon et sapin de Céphalonie. Ils ont retrouvé aussi, mais en moindre quantité, des suies révélant l’utilisation de quelques feuillus dont le chêne et l’olivier, ainsi que le fumier séché, un combustible encore traditionnellement utilisé en Afrique ou en Inde notamment, lorsque le bois vient à manquer.

Mais grande a été leur surprise de constater, sur les restes d’individus provenant du palais mycénien de Tirynthe et du port crétois de La Canée, des suies révélatrices de la combustion de lignite, ce charbon jadis extrait à Gardanne et dont on sait, par les écrits de Théophraste, qu’il était en effet utilisé dans la Grèce antique pour l’industrie métallurgique, mais beaucoup plus tardivement, vers 300 av. J.C. Certes, les Chinois utilisaient déjà le lignite vers 1600 avant notre ère, mais cette étude montre donc que les Mycéniens et les Crétois l’employaient déjà eux-mêmes au 13e voire au 14e siècle av. J.C., manifestement pour alimenter les fours de cuisson et de fusion destinés à la fabrication du métal et des poteries, dans un environnement où le bois commençait sans doute déjà à se faire rare autour des grands palais mycéniens.

Coupe à boire réalisée par des artisans mycéniens à l’âge du bronze, témoignant d’un savoir faire remarquable pour l’époque (source © Royal Ontario Museum)

Le lignite utilisé à Tirynthe était alors extrait à 150 km de là, près d’Olympie, ce qui suppose l’organisation de méthodes d’extraction et d’acheminement sophistiquées. Les objets artisanaux produits par les artisans mycéniens en grande quantité, sous forme de récipients, de vases, d’épées, étaient principalement destinés à l’exportation puisqu’on les retrouve dans une vaste zone allant de l’Espagne jusqu’à la Syrie : les prémices d’une mondialisation en marche, à une époque où l’on ne souciait guère de son impact sur le changement climatique…

L. V.

Immigration / émigration : la vérité des chiffres…

7 novembre 2021

L’immigration, c’est comme la température : il y a les chiffres et le ressenti. Le ressenti, c’est ce qui est véhiculé chaque jour par des commentateurs peu rigoureux et des responsables politiques marqués à droite et à l’extrême droite. L’immigration serait « une invasion sans précédent », « un grand remplacement » qui menacerait les fondements de la nation… Ceci n’est pas nouveau.

Les chiffres, eux, sont nombreux. Jamais les statistiques sur les étrangers ont été aussi précises. Elles montrent pourtant d’autres tendances, d’autres vérités.

Le rejet de l’Autre, une vieille et triste histoire

La Une de Détective, le 26 mai 1938, peu après la parution du décret-Loi de Daladier sur le statut des étrangers, le 2 mai 1938

Comme le montre la Une ci-dessus du magazine Détective de mars 1938, cette idéologie a accompagné la montée du fascisme et abouti, dès mai 1938 au tristement célèbre décret-loi du gouvernement Daladier sur la police des étrangers, dont l’attendu fait état « d’indésirables » et qui a ouvert la voie à l’internement abusif de centaines de milliers d’étrangers en France, bien avant la collaboration et Pétain.  

Car c’est sous la Troisième République, entre septembre 1939 et mai 1940, qu’ont été créés les camps de Rieucros, le Vernet, Gurs, les Milles, où, en dehors de toute décision de justice, ont été alors internés les étrangers réfugiés en France.

Aujourd’hui : 3,5 à 4,3 millions d’immigrés en France

Données provisoires de l’INSEE 2020 concernant l’estimation de la population d’origine étrangère en France (source © INSEE)

Mais qu’appelle-t-on « immigré » ? Une personne née à l’étranger et ne possédant pas la nationalité française ? Certainement. Mais, lorsqu’elle a été naturalisée, est-elle française ou immigrée ? Et ceux qui sont nés en France, mais de nationalité étrangère, et qui deviendront français à leur majorité, sont-ils vraiment des immigrés ? En vérité, en France, aujourd’hui, il y a :

  • 3,5 millions d’immigrés nés à l’étranger et de nationalité étrangère (qui l’on peut donc appeler « étrangers »)
  • 0,8 million d’étrangers nés en France, pour la plupart des mineurs, qui pourront obtenir automatiquement la nationalité française à leur majorité.

Les 2,5 millions de naturalisés de tous âges sont évidemment Français et non pas étrangers. Le chiffre total représentant les immigrés est donc compris entre 3,5 et 4,3 millions, selon que l’on compte ou pas les mineurs nés en France qui sont potentiellement Français.

Aujourd’hui : 3,3 à 3,5 millions d’émigrés français à l’étranger

Il est beaucoup plus difficile de compter les Français émigrés. En effet, l’inscription sur les registres consulaires français n’est pas obligatoire. En Belgique, par exemple, en 2008, seuls 78 500 des Français y étaient inscrits, alors que les statistiques belges comptabilisaient 132 421 ressortissants français. Pour la Belgique, 40 % des Français émigrés n’apparaissent donc pas dans les statistiques françaises.

L’INSEE estimait en 2015 à 3,3 à 3,5 millions le nombre d’émigrés français, alors que seuls 1,8 millions de Français étaient officiellement déclarés sur les registres consulaires et qu’au minimum 500 000 Français supplémentaires résidant à l’étranger étaient par contre signalés par les mêmes consulats.

J. Bx.

Cet article est extrait du site Carnoux citoyenne, écologiste et solidaire

Même les gendarmes fêtent Halloween…

1 novembre 2021

Décidément, les traditions se perdent dans la Gendarmerie nationale. Dans le Vaucluse, les gendarmes n’ont pas hésité, le temps de la fête d’Halloween, à délaisser la couleur bleu profond de leur parc de fourgonnettes pour repeindre l’un de leurs véhicule d’un orange pétant et le décorer de citrouilles, de chauve-souris et de chats électrisés de peur. Le webmaster en charge du site Facebook de la gendarmerie de Vaucluse s’est même laissé aller à commenter ainsi le nouveau look de la camionnette de la brigade : « Si trouille surgit devant vous, nous serons présents »…

La camionnette-citrouille de la gendarmerie (photo © Gendarmerie de Vaucluse / France 3 régions)

Un tel humour débridé de la part de joyeux pandores en goguette ne laisse d’ailleurs pas d’interroger sur l’état d’esprit des forces de l’ordre dans ce département, peut-être victimes d’une substance illicite qui aurait été glissée par mégarde dans un lot de bonbons traînant dans les bureaux de la caserne ?

Toujours est-il que cet humour vaguement potache qui semble avoir saisi les gendarmes d’Avignon témoigne au moins de la percée que semblent faire les festivités d’Halloween dans notre société laïque à la Française. Ce rituel chrétien purement anglo-saxon dont le nom est une contraction de l’ancien anglais All Hallows’Eve, autrement dit, « la veillée de la Toussaint » est de fait introduit avec plus ou moins de succès en France depuis les années 1990, comme une illustration directe de l’influence du soft-power américain.

Comme toutes les fêtes folkloriques, celle-ci a totalement perdu au fil du temps son caractère religieux initial, surtout dans les pays où elle ne résulte d’aucune tradition ancrée. On en a retenu que les rituels les plus marquants comme cette habitude de creuser des citrouilles en forme de tête grimaçante éclairée de l’intérieur par une bougie : une belle aubaine pour les producteurs de cucurbitacées, sauf néanmoins en France où le débouché principal de ces légumes reste la soupe de potiron et les graines de courges grillées à déguster à l’apéro : chacun sa spécialité !

La citrouille sculptée, incontournable symbole d’Halloween (source © Savez-vous planter chez nous ?)

Traditionnellement d’ailleurs, les Irlandais et les Écossais, qui sont à l’origine de l’importation de la fête d’Halloween aux États-Unis, au milieu du XIXe siècle, utilisaient plutôt pour cela des navets de type rutabaga, car c’était le légume le plus répandu dans leurs contrées. Leur découverte de la citrouille à leur arrivée sur le continent américain leur a bien vite fait changer d’habitudes, tant il est plus aisé d’évider une courge qu’un navet, avec un résultat nettement plus seyant… D’ailleurs, en Belgique, ce sont des betteraves que l’on creuse ainsi pour les éclairer d’une bougie, comme quoi les traditions folkloriques savent s’adapter aux particularités locales !

Un Jack-o’-lantern traditionnel creusé dans un navet, exposé au Museum of Country Life en Irlande (source © Sciences et Avenir)

Une chose est sûre, partout où l’on fête désormais Halloween, les fournisseurs de bonbons et de chocolats se frottent les mains. De manière générale, le secteur de la confiserie est en pleine expansion un peu partout, sans doute un effet compensateur de la crise mondiale ? Mais à Halloween, la tradition qui consiste pour les enfants à faire du porte à porte, grimés en sorcières ou en squelettes effrayants, exigeant leur lot de bonbon aux cris de Trick or Treat, autrement dit « des bonbons ou un sort ! », est un excellent dopant pour les ventes de confiserie industrielle. Traditionnellement, les Irlandais se contentaient de noix, de noisettes et de pommes, mais les temps ont bien changé…

Trick or treat ! Une tradition d’Halloween fortement implantée sur le sol américain (photo © Graham Hughes / The Canadian Press / Trail Times)

La signification même de la fête a fortement évolué au fil des siècles. En France, elle a évidemment perdu tout son caractère religieux pour revêtir des aspects plutôt ludiques, inévitablement teintés de connotations purement commerciales. Le déclin de la pratique religieuse rend d’ailleurs la fête même de la Toussaint assez incongrue. Une fête qui est pourtant solidement ancrée dans le paysage catholique depuis que le pape Grégoire IV l’eut fixée, une fois pour toutes, au 1er novembre. Mais une fête que le commun des mortels confond généralement avec la fête des morts, initiée par les moines de Cluny et instaurée depuis l’an 1048 le lendemain, 2 novembre. C’est ce jour-là que les catholiques honorent leurs défunts en allant fleurir leur tombe au cimetière, faisant cette fois le bonheur des vendeurs de chrysanthèmes…

Il n’en demeure pas mois que cette soirée du 31 octobre, au cours de laquelle les Irlandais puis les Américains, ont pris l’habitude de se déguiser en fantômes ou en squelettes effrayants, fait référence clairement à un retour des morts, au point que certains y ont vu une résurgence de la fête celtique de Samhain, qui se déroulait traditionnellement à cette même époque, maquant la fin de l’année celte. Les traditions du monde celtique imaginaient une immortalité de l’âme et César lui-même l’avait noté, lors de la guerre des Gaulles, constatant que « les druides veulent surtout persuader que les âmes ne meurent point, mais que des uns elles passent à d’autres après la mort. Ils pensent que c’est par cette croyance que principalement on excite le courage en ôtant aux hommes la crainte de la mort ».

Enfants déguisés pour Halloween (source © Parents)

Une croyance bien pratique pour faire de bons petits soldats et encore en vigueur dans bien des milieux où l’on a toujours besoin d’un kamikaze prêt à se faire exploser en espérant aller directement au paradis… Toujours est-il que les Celtes qui peuplaient avant l’ère chrétienne l’Irlande, la Grande-Bretagne et le nord-ouest de la Gaulle, croyaient que lors de la fête de Samhain, les esprits des morts pouvaient revenir et communiquer avec les vivants. On se déguisait alors de manière effrayante pour passer inaperçu si l’on croisait ainsi un revenant et on se bourrait les poches de fruits secs et d’offrandes pour les lui offrir afin de l’amadouer.

Il en est resté cette atmosphère de doute et de confusion où l’on ne sait plus trop, lorsqu’on croise un véhicule affublé d’une citrouille, s’il s’agit réellement de la maréchaussée…

L. V.

Noyade quotidienne à Bilbao

14 octobre 2021

Les artistes ont de l’imagination. Encore plus lorsqu’ils sont animés par la conviction d’avoir un message à faire passer. C’est le cas du sculpteur d’origine mexicaine, Ruben Orozco Loza qui vient d’immerger, le 23 septembre 2021, une de ses œuvres dans le fleuve Nervion qui traverse la ville. La sculpture en question, réalisée en fibres de verre pèse pas moins de 120 kg et représente la tête d’une jeune fille, au visage triste et inexpressif, tournée vers le ciel. Lestée sur une structure métallique ancrée au fond du lit de la rivière, près de son embouchure.

L’artiste mexicain Ruben Orozco Loza peaufinant sa sculpture Bihar (source © Ruben Orozco Loza / Creapills)

A cet endroit, l’estuaire du Nervion est soumis au rythme des marées du Golfe de Gascogne. Lorsque la mer est haute, la tête géante est entièrement sous l’eau, mais quand la marée descend, l’eau découvre peu à peu le visage grave de la statue. Dès que la mer remonte, les passants peuvent donc assister en direct au spectacle saisissant de l’eau qui peu à peu engloutit les traits de la jeune fille, donnant l’impression désagréable de la voir inexorablement se noyer sous nos yeux impuissants.

ABilbao, la jeune fille qui se noie en direct… (source © Ruben Orozco Loza / Euroweekly)

Bien évidemment, le message de l’artiste est transparent, plus limpide encore que les eaux troubles de la Ria de Bilbao. Le nom même de l’œuvre, baptisée Bihar, ce qui signifie demain en langue basque, me laisse aucune place au doute : c’est bien l’annonce de la montée des eaux sous l’effet du changement climatique global que l’artiste a voulu ainsi matérialiser. A chaque marée montante, les passants assistent donc à cette noyade en direct de la jeune fille triste de Bilbao…

L’effet est d’autant plus saisissant que la tête en question, que Ruben Orozco Loza a mis trois mois à réaliser, est hyper réaliste. C’est d’ailleurs la marque de fabrique de cet artiste autodidacte qui a notamment réalisé, toujours à Bilbao une autre sculpture troublante : celle d’une vieille femme assise sur un banc, dans un jardin public de la ville. Réalisée en grandeur réelle, cette statue ressemble à s’y méprendre à un être humain en chair et en os.

Une vieille femme seule sur un banc de Bilbao, plus vraie que nature (source © Ruben Orozco Loza / Curioctopus)

Elle a d’ailleurs été conçue comme le sosie d’une personne réelle, une vieille dame de 89 ans, prénommée Mercedes, qui vit seule depuis des années. Là encore, le message de l’artiste est transparent puisqu’il s’agit d’attirer l’attention des passants sur la solitude et la tristesse de ces personnes âgées qui n’ont plus de famille proche et n’ont d’autre occupation que de méditer tristement sur leur banc.

Si les œuvres de Ruben Orozco Loza sont si troublantes, c’est en grande partie parce qu’on croirait ses personnages vivants tant leur exécution est hyper réaliste. Sa représentation du pape François ou celle de l’artiste peintre mexicaine Frida Kahlo sont criantes de vérité.

Sculpture de Frida Kahlo par Ruben Orozco Loza (source © Ruben Orozco Loza / Chrystale)

Les têtes de ses personnages sont réalisées en silicone, poli et repoli par des heures d’un patient travail dont on peut se rendre compte sur les nombreuses vidéos le montrant à l’œuvre. Chacun des cheveux, cils, poils est implanté manuellement, un par un, à l’aide d’un dispositif de sa conception et il faut vraiment regarder de près pour discerner que ses personnages ne sont pas en chair et en os…

Au delà de son style inimitable et de la qualité de ses œuvres qui sont de véritables bijoux de réalisme, la démarche de cet artiste qui s’engage ainsi à mettre son talent artistique au service de la sensibilisation du public au changement climatique est loin d’être unique. Citons ainsi, parmi bien d’autres exemples, et pour rester sur le sol espagnol, la campagne initiée en 2019 à l’occasion de la COP 25 qui s’était déroulée à Madrid et qui avait amené le WWF à détournée quelques tableaux célèbres exposés au musée du Prado.

On y voit notamment Philippe IV à cheval, peint par Diego Velasquez en 1636, chevauchant toujours aussi fièrement, bien que l’air vaguement inquiet, dans les flots tumultueux d’une mer dont le niveau ne cesse de monter.

Philippe IV à cheval, vu par Velasquez, et par le WWF… (source © WWF / Dans ta pub)

Un autre de ces chef d’œuvre ainsi détourné est le célèbre parasol, El quitasol, peint par Francisco de Goya en 1777 pour orner la salle à manger du prince des Asturies, le futur Charles IV et qui représente une jeune femme de bonne famille, son éventail à la main, et dont le beau visage est galamment abrité du soleil brûlant par un serviteur zélé tenant une ombrelle.

Le parasol, peint par Goya et imaginé par le WWF (source © WWF et Musée du Prado / Huffington Post)

La vision d’avenir représentée par le WWF est nettement plus sombre, la belle Hidalgo au visage renfrogné étant désormais enveloppé d’une couverture miteuse et perdue dans l’immensité d’un camp de fortune pour réfugiés, même si son fidèle soutien est toujours à ses côtés pour l’abriter, grâce à un solide parapluie généreusement offert par l’Agence pour les réfugiés climatiques : à défaut d’avenir radieux, l’art et l’humour peuvent aider à supporter les aléas climatiques…

L. V.