Archive for the ‘Europe’ Category

EDF bientôt terrassé par Hercule ?

19 octobre 2019

Créé le 8 avril 1946 sous forme d’un établissement public à caractère industriel et commercial, EDF découle directement de la loi de nationalisation de l’électricité et du gaz, elle-même inspirée par la volonté du Conseil national de la Résistance de permettre à la Nation française de reprendre le contrôle de la production et de la distribution de l’énergie, alors aux mains de 1450 entreprises privées attirées par l’appât du gain lié au développement de l’hydroélectricité en plein essor à cette époque.

Les différents logos d’EDF depuis sa création… (source © Fournisseurs d’électricité)

En 1950, des conseillères ménagères enseignent dans les écoles l’usage de l’électricité dont la consommation vient de doubler en 10 ans (source © EDF)

Cette unification du marché de l’énergie sous la houlette d’un puissant opérateur public a  sans conteste permis un développement massif de la production électrique dont la France avait besoin pour son redressement économique d’après-guerre. Cela a aussi facilité la généralisation de sa distribution standardisée pour une utilisation en 220 V. De gros investissement ont ainsi été opérés d’abord dans les ouvrages hydroélectriques et dans les centrales thermiques à charbon puis, à partir des années 1970, dans le nucléaire, où l’ingénierie française a su acquérir une place de premier plan tout en réduisant fortement sa dépendance aux énergies fossiles importées.

Pourtant, à partir des années 1990, ce modèle a été fortement remis en cause. La situation de monopole d’EDF et son discours très arrogant sur la sécurité de la filière nucléaire avaient déjà cristallisé de fortes craintes au fur et à mesure que les événements mettaient en évidence les failles du système, parmi lesquels une insuffisante prise en compte de la gestion à long terme des déchets nucléaires, mais aussi la vulnérabilité de telles installations face aux risques de toutes sortes. Les révoltes populaires qui ont eu raison progressivement du projet de centrale à Erdeven dans le Morbihan en 1975, de Superphénix à Creys-Malville en 1977 puis de Plogoff en 1981, traduisent cette défiance croissante envers le discours lénifiant des technocrates de l’atome qui dirigent alors EDF.

Manifestation contre le projet de centrale nucléaire à Plogoff en 1980 (source © blog Matthieu Lepine)

Mais c’est surtout la directive européenne de 1996, transposée en droit français en 2000, qui commence à fissurer la machine en traduisant la volonté nouvelle de dérégulation européenne du marché de l’énergie, ouvrant le secteur progressivement à une concurrence totale, « libre et non faussée » comme les aiment les eurocrates ultralibéraux. En 2004, EDF se transforme en société anonyme à capitaux public et introduit en 2005 15 % de son capital en bourse. Vendues à 32 € l’unité à l’époque, les actions d’EDF ont connu une forte chute à partir de 2009 et n’en valent plus que 10 actuellement, ce qui traduit un effondrement spectaculaire…

Une caricature signée Piga en 2016

Il faut dire que depuis une dizaine d’années, EDF a accumulé les déboires, pris en tenaille entre deux injonctions contradictoires : d’un côté, l’État lui impose de garder un prix de l’électricité peu élevé pour maintenir la paix sociale, mais de l’autre l’oblige à s’ouvrir à la concurrence pour répondre aux injonctions du dogme libéral européen. L’arrivée progressive sur le marché d’une soixantaine de fournisseurs alternatifs, parmi lesquels des mastodontes comme Total, Engie (ex GDF) voire Leclerc, font perdre à EDF de l’ordre de 100 000 clients chaque mois en moyenne…

Et l’instauration à partir de 2011 de l’ARENH (accès régulé à l’énergie nucléaire historique) prend EDF littéralement à la gorge. Pour que les concurrents puissent développer leur business, la Commission européenne oblige EDF à leur vendre une partie de sa production hydroélectrique et nucléaire au prix fixé jusqu’en 2025 de 42 €/MWh. Lorsque les prix du marché sont plus élevés, les concurrents sont gagnants puisqu’ils bénéficient d’une électricité qui leur est réservée à un tarif avantageux. Lorsqu’il y a surproduction et que les prix du marché (qui fluctuent d’heure en heure) s’effondrent, les autres s’approvisionnent ailleurs à moindre coût et EDF est encore perdant puisqu’il doit se débrouiller pour céder sa production à vil prix…

Un dessin de Placide en 2013 illustrant les bienfaits de l’ouverture du capital d’EDF (source © PCF du Gard)

Pour tenter de surnager dans cet environnement inconfortable, EDF a cherché à se développer à l’international, rachetant à tour de bras en Argentine, au Grande-Bretagne et surtout aux États-Unis. Mais EDF a fait de bien mauvaises affaires au point d’accumuler une dette abyssale, encore plombée par ses déboires industriels sur les chantiers de l’EPR de Flamanville qui accuse un retard énorme et s’avère un véritable gouffre financier, et bientôt sur celui d’Hinkley Point au Royaume-Uni, sans compter qu’il lui faut reprendre sous le nom de Framatome l’ex Areva, fracassée par son expérience désastreuse sur le chantier de l’EPR finlandais d’Okiluoto. A se demander si EDF, jadis en pointe dans le domaine du nucléaire civil, est encore à la hauteur alors que les Chinois maîtrisent désormais avec brio les différentes technologies du secteur et ont mis en route dans les délais leur propre EPR.

La centrale nucléaire de Flamanville et son réacteur EPR à gauche (photo © La Presse de la Manche / Actu.fr)

Et voilà que l’État s’apprête à asséner à EDF un dernier coup de massue baptisé ironiquement « Plan Hercule » du nom de ce héros grec qui jadis terrassa à mains nues le redoutable lion de la forêt de Némée.

Hercule terrassant le lion de la forêt de Némée, en attendant de s’attaquer à EDF… (gravure de Hans Sebald Beham, 1548 © Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris / Paris Musée)

En bon énarque qu’il est, Emmanuel Macron rêve en effet de créer deux entreprises distinctes là où il n’y en a qu’une seule : la future branche « EDF bleu », nationalisée à 100 % conserverait la filière nucléaire et l’hydroélectricité, ainsi que l’ingénierie nucléaire portée par Framatome, et sans doute le réseau RTE en charge du transport de l’électricité, tandis que la branche « EDF vert », dont le capital sera ouvert aux investisseurs privés au moins à hauteur de 33 %, regrouperait les énergies renouvelables et le réseau de distribution d’électricité ENEDIS.

Un mécano bien étrange a première vue mais qui fait d’ores et déjà saliver les banques d’affaire à l’affût car les activités « vertes » ainsi identifiées, étant de fait largement subventionnées, sont celles qui présentent le moins de risque et le plus d’opportunités de gain juteux. En revanche, chacun sait bien que dans le domaine du nucléaire, EDF finit de manger son pain blanc et que les ennuis ne vont pas tarder à arriver avec un parc vieillissant et surdimensionné pour lequel le fameux « Grand carénage » tant annoncé mais jamais correctement provisionné se présente de plus en plus comme un mur infranchissable, au moment où le nucléaire apparait de plus en plus en Europe comme une voie de garage. Quant à l’hydroélectricité, EDF ne pourra plus très longtemps continuer à vivre sur la rente acquise via les grands équipements des années 1950-60 alors même que leur exploitation va pouvoir revenir à d’autres opérateurs au fur et à mesure du renouvellement des concessions.

Un dessin de Didier Marandin repris par le syndicat CFE-CGC

L’avenir s’annonce donc assez sombre pour EDF où les syndicats sont vent debout contre ce fameux plan Hercule. Premier producteur mondial d’électricité de par sa puissance totale installée jusqu’en 2017, date de la fusion des deux plus gros producteurs chinois, EDF est en train de faire les frais de sa gestion chaotique des dernières décennies et d’une volonté politique défaillante, davantage à l’écoute des banquiers d’affaires que des stratèges industriels.

Une chose est sûre, le consommateur devrait voir sa facture encore grossir : après une hausse de 7 % en 2019, on parle d’une nouvelle augmentation de l’ordre de 4 % début 2020… L’électricité produite en France reste moins chère que la moyenne européenne, d’environ 17 % en 2016, mais l’écart se réduit et la transition énergétique vers une électricité décarbonée s’annonce riche en turbulences de toutes sortes !

L. V.

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TCE : le traité qui nous envoie dans le mur !

23 septembre 2019

Qui a déjà entendu parler du TCE, le Traité sur la charte de l’énergie ? Bien peu de citoyens sans doute… Et pourtant, c’est sur ce traité que s’appuient nombre d’entreprises internationales pour attaquer des États européens qui tentent, tant bien que mal, d’élaborer des politiques publiques en faveur de la protection de l’environnement pour essayer de lutter, même timidement, contre le réchauffement climatique. Il s’agit même du traité international qui a généré le plus de contentieux entre États et investisseurs privés avec notamment 84 affaires recensées impliquant des pays européens qui ont ainsi été sommés de verser au total des sommes colossales : on parle de plus de 50 milliards de dollars en jeu !

Un dessin emprunté à l’illustrateur et dessinateur de presse Luc Tesson

De fait, à l’heure où certaines entreprises tentent de verdir, du moins leur image, sinon leurs pratiques, histoire de répondre à une attente sociétale de plus en plus préoccupée par les questions environnementales, d’autres multinationales ne s’embarrassent pas de tels scrupules et n’hésitent pas à attaquer frontalement toute législation qui viendrait gêner leurs investissements industriels y compris dans les secteurs les plus polluants.

On a vu ainsi, selon un article très documenté de Mathilde Dupré dans Alternatives économiques, l’énergéticien allemand Uniper, celui-là même qui exploite la centrale à charbon de Gardanne, annoncer début septembre 2019, qu’il comptait attaquer les Pays-Bas devant un tribunal d’arbitrage à cause d’un projet de loi en cours de discussion, envisageant l’interdiction des centrales à charbon. Le piège se resserre sur ce pays européen, déjà condamné pour inaction en faveur de la lutte contre le changement climatique mais qui se retrouve désormais sous le feu des entreprises du secteur énergétique lorsqu’il tente de prendre des mesures en ce sens…

Et le cas n’est pas isolé puisque l’entreprise publique suédoise Vattenfall, producteur et distributeur d’électricité et de gaz, qui se présente en France comme un champion de l’électricité verte, a porté plainte à deux reprises contre l’Allemagne, d’abord à cause des exigences environnementales fixées par la ville de Hambourg pour l’exploitation d’une centrale à charbon, puis lorsque ce pays a décidé de sortir progressivement du nucléaire : elle a obtenu gain de cause dans le premier cas et elle réclame 4,7 milliards d’euros de compensation dans la deuxième affaire encore en examen.

Un dessin signé Hub (source © Resistance Inventerre)

L’entreprise pétrolière et gazière britannique, Rockhopper Exploration, s’est attaquée quant à elle à l’Italie en 2017, comme l’explique le magazine Basta !, lorsque ce pays a décidé de protéger son littoral contre les risques de marée noire en interdisant tout nouvelle activité de forage ou de production d’hydrocarbure à moins de 12 miles nautiques de ses côtes. L’Italie s’était pourtant retiré un an plus tôt du Traité de la charte européenne pour l’énergie, mais c’est néanmoins en s’appuyant sur une clause de ce traité que la multinationale pétrolière réclame de lourdes compensations financières, non pas pour des pertes constatées mais pour d’hypothétiques bénéfices futurs qu’elle escomptait !

L’Union européenne elle-même est soumise à une menace de recours de la part du géant gazier russe Gazprom suite à la modification récente en 2019 de sa directive gaz et du fait des implications potentielles quant au projet de gazoduc Nord Stream 2. Mais c’est l’Espagne qui est la plus attaquée pour avoir voulu réviser son dispositif d’incitations au développement d’énergies renouvelables, elle qui fait l’objet de pas moins de 45 plaintes déposées par de gros investisseurs internationaux et qui a déjà été condamnée à verser plus de 700 millions d’euros dans le cadre de 7 affaires jugées.

Un dessin signé Patrick Chapatte

C’est en 1998 qu’est entré officiellement en vigueur cet accord signé à Lisbonne par 49 États après 3 ans de discussions serrées. Conçu à l’origine pour sécuriser l’approvisionnement énergétique des pays européens après l’éclatement du bloc soviétique et favoriser le libre transit de l’énergie à travers les pays, il vise à encourager et sécuriser les investissements et le commerce en matière de production énergétique. Étendu à l’ensemble de la planète, il regroupe désormais 59 pays signataires, dont tous les membres de l’Union européenne à l’exception de l’Italie qui s’en est retirée, sans pour autant parvenir à se mettre à l’abri des effets délétères de ce traité qui permet aux investisseurs privés d’attaquer les États devant un tribunal arbitral lorsqu’elles estiment que les politiques énergétiques publiques mises en œuvre vont à l’encontre de leurs intérêts financiers présents et futurs.

En juillet 2019, les États membres de l’UE ont délivré à la Commission européenne un mandat pour faire évoluer ce traité en y intégrant un objectif de lutte contre le changement climatique et d’engagement dans une voie de transition énergétique vers des énergies décarbonées, mais sans remettre en cause les mécanismes actuels qui visent à favoriser les investissements en matière d’exploitation des énergies fossiles.

Certains dont nombre de militants associatifs plaident pour davantage d’ambition et une remise à plat totale de ce traité international qui constitue un frein puissant à toutes les politiques publiques de lutte contre le réchauffement climatique déjà bien difficile à adopter. Ils peuvent s’appuyer pour cela sur une analyse très convaincante publiée le 4 septembre 2016 par Yamina Saheb, ancienne responsable de l’unité énergétique du Secrétariat international du TCE, qui conclut que la persistance de ce traité est tout simplement incompatible avec les objectifs de lutte contre le changement climatique affichés lors des COP successives : les investissements protégés par ce traité concernent pour plus de la moitié d’entre eux des combustibles fossiles (gaz, pétrole et charbon) !

Yamina Saheb, experte internationale en politique énergétique (source © YouTube)

Réviser ce traité pour limiter ses effets pervers en faveur du développement des énergies fossiles est quasiment impossible car toute réforme exige un accord à l’unanimité des pays membres parmi lesquels figurent de gros producteurs d’hydrocarbures comme la Norvège, le Turkménistan, le Kazakhstan ou encore l’Azerbaïdjan.  Yamina Saheb plaide donc plutôt en faveur d’un retrait collectif des signataires qui se sont engagés à atteindre l’objectif de neutralité carbone puisqu’il est manifestement incompatible d’atteindre un tel objectif dans le cadre du traité actuel qui place les États les plus volontaristes sous la menace permanentes de sanctions financières très lourdes de la part d’un tribunal arbitral à la solde des multinationales du pétrole et du charbon.

Le dossier est d’ailleurs à l’ordre du jour de la prochaine réunion des ministres européens de l’énergie prévue mardi 24 septembre 2019, en espérant qu’ils arrivent à définir rapidement une position commune alors que les représentants des pays signataires du TCE ont convenu le 10 septembre dernier de lancer de nouvelles négociations dès le mois de décembre, en toute opacité bien entendu. On avait pourtant cru lire, dans le programme de campagne du candidat Emmanuel Macron, l’engagement suivant : « Nous proposerons la mise en place des comités de vigilance associant des représentants d’associations et d’ONG au cours de la négociation, puis pour l’application des accords commerciaux et l’évaluation de leur impact »…

L. V.

Lucetta Scaraffia claque la porte du Vatican

17 septembre 2019

Lucetta Scaraffia (photo © Kasia Strek / Ciric / La Vie)

Féministe, historienne, fervente catholique, Lucetta Scaraffia a claqué en mars dernier la porte du Vatican en démissionnant de la direction de Femme, Église, Monde, le supplément féminin de l’Osservatore Romano, qu’elle dirigeait depuis 2012. Et les dix autres femmes qui collaboraient au mensuel l’ont suivie. Une fronde féministe au cœur de la plus phallocrate des institutions : l’Église catholique.

Vexations, articles contraires à la ligne de la rédaction mais imposés par la direction, rumeurs sur d’inexistantes prises de position en faveur de l’avortement : l’air était devenu irrespirable pour Lucetta et sa bande de « pétroleuses ».

« Nous avons jeté l’éponge parce que nous nous sentions entourées par un climat de méfiance et de délégitimation progressive », explique-t-elle au journal belge Le Soir +. Mais dans les couloirs du Vatican, nul n’ignore que les scoops de Femme, Église, Monde ont donné de l’urticaire à nombre de princes de l’Église. Le premier regardait la situation des religieuses exploitées comme servantes non rémunérées et méprisées par la majorité des prélats. Le second documentait les abus sexuels commis par des prêtres contre des sœurs. « C’est encore plus dramatique pour l’Église que la pédophilie parce que de nombreux prêtres ou évêques ont fait avorter des femmes pour cacher leur faute. »

La place Saint-Pierre, à Rome

Le destin qui a conduit cette féministe de 70 ans dans les hautes sphères du Vatican tient du roman.

Catholique fervente, la mère de Lucetta Scaraffia ne voulait pas que sa fille fasse des études ni fréquente les salles de cinéma, qu’elle considérait comme des lieux de perdition. Son père franc-maçon et sa tante communiste lui ont permis d’étudier et de vivre comme une jeune fille de son époque. En 1968, Lucetta Scaraffia devient marxiste et féministe. Ce sont ses études d’historienne sur les saintes et les grandes mystiques qui lui font renouer avec la foi.

Côté vie privée, son premier mariage est annulé par le tribunal de la Rota pour couronner à l’Église sa seconde union. Mais entre-temps, elle a eu un enfant d’une autre relation. Pas exactement ce que prévoit le canon de la doctrine catholique.

C’est Benoit XVI qui lui met le pied à l’étrier dans la presse du Saint-Siège. Une rencontre entre la féministe et le rigoureux théologien allemand qu’on imagine difficile. « Pas du tout. Benoît XVI a été professeur, il a l’habitude de se confronter avec des étudiants des deux sexes. Il est curieux et n’utilise jamais l’insupportable ton paternaliste méprisant de la majorité des prêtres envers les femmes. »

Le Pape François avec les Soeurs hospitalières de la miséricorde, le 24 septembre 2016 (photo © L’Osservatore Romano / Zenit)

Pour Lucetta Scaraffia, les femmes payent dans l’Église le même retard d’émancipation que dans le monde laïc avec comme circonstance aggravante la misogynie du clergé. Dès qu’ils entrent aux séminaires, les futurs prêtres s’habituent à voir les femmes dans des rôles subalternes. Puis ils choisissent des figures masculines comme référents universitaires car elles leur permettront de faire carrière. « Une fois ordonnés, ils ne comprennent rien de l’univers féminin. Ils exercent tout leur pouvoir sur les femmes. »

La directrice de Femmes, Église, Monde a vécu la misogynie des hommes d’Église au cours du synode de la famille ou elle était une des rares femmes invitées. Devant la machine à café, où les pères synodaux se comportaient souvent comme des goujats, et dans les travaux, où les femmes n’étaient citées que comme épouses et mères et n’étaient pas autorisées à prendre la parole.

Le pape François a souvent fait l’éloge des femmes et déclaré que « l’Église est femme »« C’est très beau, mais nous voulons être écoutées, reconnues dans notre diversité, s’il le faut, contredites… pas devenir des métaphores. »

Une voix décidément trop libre pour le Vatican.

C. T.

Actualité internationale : petite séance de rattrapage

9 septembre 2019

Vous étiez en vacances cet été, sur une île perdue du Pacifique, en randonnée dans les Andes péruviennes, en méharée au Tadjikistan ou, plus prosaïquement dans la maison de campagne de votre grande tante, perdue au fin fond de la Creuse, dans le désert numérique de la France profonde. Bref, pour une raison ou pour une autre, vous êtes resté quelque peu à l’écart de l’actualité internationale. Oui, mais voilà, c’est la rentrée et, curiosité aidant, vous aimeriez bien savoir en quelques mots ce qu’il a bien pu se passer dans le monde pendant les mois de juillet-août.

Axelle Degans, rédactrice de la rubrique mensuelle d’actualité internationale sur le site Diploweb

Pas de panique, Axelle Degans, agrégée d’histoire et enseignante en classes préparatoires au lycée Faidherbe à Lille, a veillé sur le monde pour vous et il suffit de consulter ses excellentes synthèses mensuelles sur le site Diploweb.com, spécialisé en géopolitique. Pour l’été 2019, les mois de juillet-août sont rassemblés en un seul article qui permet en quelques lignes de retenir l’essentiel des faits marquants de l’été.

Petit florilège donc, pour ceux qui ont préféré musarder au soleil plutôt que de se tenir informé de l’actualité mondiale estivale.

Le nouveau Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, le soir des élections législatives le 7 juillet 2019 à Athènes (photo © Louisa Gouliamaki / AFP)

En Grèce, rappelons-nous, le 7 juillet 2019, ont eu lieu des élections législatives anticipées suite au revers subi par le parti d’Aléxis Tsipras lors des Européennes de mai. Et bien évidemment, le parti Syriza a de nouveau été battu, arrivant en deuxième position derrière le parti de droite, Nouvelle Démocratie qui obtient (de justesse néanmoins) la majorité des sièges après avoir déjà remporté haut la main les élections locales début juin. C’est donc le conservateur Kyriákos Mitsotakis, issu d’une famille habituée à gouverner le pays, qui est le nouveau premier ministre grec.

Au Moyen-Orient, les tensions s’aggravent notamment en Iran où le gouvernement a annoncé ne plus se conformer à ses engagements sur la limitation de l’enrichissement de l’uranium après que l’accord multilatéral signé en 2015 a été dénoncé par Donald Trump. La guerre des tankers se poursuit dans le Golfe persique où Téhéran a arraisonné un pétrolier britannique, alimentant la hausse du cours de l’or noir tandis que les bombardements se poursuivent au Yémen et que l’Arabie Saoudite annonce l’accueil prochain de troupes américaines sur son sol, une première depuis la guerre d’Irak en 2003.

Pétrolier battant pavillon britannique arraisonné par les Gardiens de la Révolution iraniens en juillet 2019 (photo © Hasan Shirvani / AFP)

En Inde, le premier ministre nationaliste, Narendra Modi, a mis brutalement fin à l’autonomie de la partie indienne du Cachemire, le Jammu-et-Cachemire, revenant ainsi sur l’article 370 de la constitution indienne qui confère à cette région un statut spécial et aggravant encore, s’il en était besoin, les tensions avec ses voisins pakistanais.

Aux États-Unis, le président fantasque Donald Trump insiste à plusieurs reprises durant l’été, sur sa proposition d’acheter le Groenland dont il convoite la position stratégique dans le contexte du changement climatique qui donne la possibilité d’ouvrir de nouvelles voies maritimes dans le Grand Nord et surtout d’exploiter un jour les immenses richesses minérales de ce vaste territoire. La requête a été accueillie plutôt fraichement par les Danois…

Réunion des chefs d’Etats du G7 à Biarritz, avec le secrétaire général de l’ONU et le président du Conseil européen (photo © M. Kappeler / DPA Picture-Alliance / AFP)

La réunion du G7 à Biarritz, fin août, n’a guère permis d’apaiser les tensions internationales. L’absence de la Russie, exclue du dispositif depuis son annexion de la Crimée en 2014, de la Chine, de l’Inde, du Brésil (dont il a été question à cause des incendies en Amazonie) et de la plupart des pays émergents, ajoutée à l’insouciance des Américains et aux préoccupations des Britanniques toujours concentrés sur le Brexit ne pouvaient de toute façon guère laisser espérer de grandes décisions…

Démonstration de force de la police chinoise aux portes de Hongkong le 7 août 2019 (photo © AFP / Le Parisien)

Les manifestations se poursuivent à Hongkong où la police montre les muscles et où Pékin prépare ses troupes pour intervenir en cas de besoin, tandis que la contestation continue en Algérie où le Président du Parlement a présenté sa démission alors que la rue réclame le départ de l’exécutif qui gère l’intérim en attendant l’organisation de nouvelles élections. En Russie, des manifestions ont été organisées, malgré de violentes répressions, pour protester contre l’éviction de nombre de candidats aux élections prévues en septembre tandis que Vladimir Poutine fête ses 20 ans au pouvoir.

Inondation en Inde le 16 juillet 2019 (photo © AFP / STR / Sciences et Avenir)

En Afrique centrale et notamment en République démocratique du Congo, une épidémie liée au virus Ebola sévit, qui a déjà causé la mort d’au moins 1800 personnes en un an. En Asie du Sud-Est, les pluies de mousson et les inondations qui s’en sont suivi ont causé au moins 1500 décès et de graves dégâts matériels, tandis que le mois de juillet 2019 est d’ores et déjà considéré comme le plus chaud jamais observé à l’échelle planétaire, changement climatique oblige.

Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Tout compte fait, il eut peut-être cependant mieux valu que vous restiez encore un peu chez votre grande tante de la Creuse ou sur le dos de votre chameau Tadjik car le mois de septembre ne s’annonce pas forcément plus réjouissant…

L. V.

Serre-Ponçon, le barrage qui attire les convoitises

6 août 2019

Vue aérienne du barrage de Serre-Ponçon (photo © Christophe Ben / L’Energeek)

Achevé en 1959 et mis en eau jusqu’en 1961, le barrage de Serre-Ponçon, édifié en travers du lit de la Durance, un peu en aval de sa confluence avec l’Ubaye, constitue le plus important plan d’eau artificiel en France, en volume du moins, avec une capacité de près de 1,3 milliard de m3, sinon en étendue puisque sa superficie (28 km2) est très inférieure à celle du lac du Der, situé en Champagne.

Il faut dire que le site se prête admirablement à la réalisation d’un barrage, envisagé dès 1897 mais pour lequel il a fallu attendre la deuxième moitié du XXe siècle avant de disposer des compétences techniques nécessaires à sa construction. Mesurant 630 m de longueur pour 124 m de hauteur, l’ouvrage est un mastodonte dont le volume représente 14 millions de m3 de remblais, soit l’équivalent de plus de 5 fois la pyramide de Khéops.

Pendant la construction du barrage, le ballet des camions (source © L’Ubaye en cartes)

Certes, les engins de terrassement dans les années 1950 ont fortement gagné en capacité depuis l’Ancienne Égypte. Mais il a fallu pour la conception de cet ouvrage hors normes par les ingénieurs d’EDF et de Coyne et Bellier maîtriser parfaitement les techniques d’injections pour assurer l’étanchéité des fondations et des ancrages, mais aussi celles de la construction de grands ouvrages en terre compactée, sur la base de l’expérience acquise notamment aux États-Unis.

Situé à la limite des deux départements voisins des Hautes-Alpes et des Alpes-de-Haute-Provence, le lac de retenue a noyé les villages d’Ubaye et de Savines, reconstruit plus en hauteur. A l’origine, cet ouvrage a été conçu pour remplir trois objectifs complémentaires : maîtriser le risque de crues qui peuvent être catastrophiques comme l’avaient notamment montré les grandes inondations de 1843 et 1856, produire de l’hydroélectricité et développer l’irrigation.

Vue du canal EDF de la Durance (source © EDF)

Soixante ans après sa réalisation, force est de constater que l’ouvrage a parfaitement rempli sa mission et continue à offrir ses services à toute la région. Outre son effet régulateur sur les crues de la Durance, le barrage de Serre-Ponçon constitue la tête de pont de toute une chaine Durance-Verdon constituée de 23 barrages et 33 usines hydroélectriques, le long du canal EDF qui court sur 250 km entre Serre-Ponçon et l’étang de Berre. Ce canal permet d’irriguer de l’ordre de 120 000 hectares et d’alimenter en eau potable plus de 3 millions d’habitants dont toute l’agglomération marseillaise, fournissant 27 % de l’eau potable consommée dans toute la région PACA. Les 15 centrales hydroélectriques situées directement le long du canal totalisent une puissance de 2000 MW (dont 360 MW pour la seule centrale de Serre-Ponçon), soit l’équivalent de deux tranches de centrales nucléaires et produisent chaque année environ 6 milliards de kWh, ce qui représente 10 % de la production hydroélectrique française.

Plage au bord du lac à Savines (source © SMADESEP)

Mais au-delà de ces objectifs qui ont justifié la construction de telles infrastructures, le lac de Serre-Ponçon est surtout devenu un haut-lieu du tourisme local. Sous l’impulsion du Syndicat mixte d’aménagement et de développement de Serre-Ponçon, créé en 1997, les berges ont été aménagées sur plus de 11 km avec 9 plages publiques et 10 ports et pontons publics, à tel point que près de 40 % de l’activité touristique des Hautes-Alpes est désormais concentrée autour du lac.

Des activités économiques connexes se sont même développées en bénéficiant de cet écosystème artificiel si particulier. Il en est ainsi de l’exploitation des sédiments qui s’accumulent dans la cuvette. Chaque année un carrier local, La Routière du Midi, extrait les alluvions dont les gros éléments, de bonne qualité car issus du Massif des Ecrins, servent à l’empierrement des chaussées. Quant aux sédiments les plus fins, dont on extrait chaque année de l’ordre de 1 million de m3, ils sont mélangés avec des déchets verts pour obtenir un compost très recherché comme support de culture et terreau de jardin.

Face à un tel succès et alors que le changement climatique en cours trace des perspectives de plus en plus alarmantes quant au risque de raréfaction des ressources en eau, on conçoit que le devenir de cet aménagement hydraulique suscite moult réflexions. Alors que la concession accordée à EDF pour l’exploitation du barrage court encore pour une bonne quinzaine d’années, se pose d’ores et déjà la question de son renouvellement, l’Union Européenne poussant la France à ouvrir à la concurrence l’exploitation de ses quelques 150 gros barrages hydroélectriques.

Dans la cuvette du lac, des lieux insolites : ancien viaduc de chemin de fer construit en 1903 (photo © Sylvie Damagnez)

Du coup, les collectivités territoriales s’intéressent de très près au sujet. C’est le cas notamment du Conseil départemental des Hautes-Alpes qui vient d’adopter à l’unanimité, vendredi 12 juillet 2019, une délibération appelant le Département à se porter candidat à la gestion des barrages hydroélectriques situés sur son territoire. Serre-Ponçon est bien entendu en ligne de mire mais d’autres sites également, y compris le barrage du Sautet, pourtant situé dans l’Isère mais qui empiète sur le territoire de 3 communes des Hautes-Alpes.

La loi de transition énergétique pour la croissance verte, permet en effet désormais aux collectivités locales de prendre des participations dans des Sociétés d’économie mixte (SEM) hydroélectriques créées spécifiquement avec des entreprises privées spécialisées pour exploiter les barrages. Une voie que le Département des Hautes-Alpes souhaiterait mettre en œuvre comme il l’affiche ostensiblement et un exemple qui pourrait d’ailleurs bien être suivi par d’autres collectivités, y compris peut-être la Région PACA elle-même, elle qui s’enorgueillit d’avoir « une COP d’avance », sans que personne ne sache très bien ce que peut bien vouloir signifier un tel slogan publicitaire…

Les élus départementaux des Hautes-Alpes ont en tout cas parfaitement perçu toute l’importance que devraient prendre demain des ouvrages hydrauliques comme le barrage de Serre-Ponçon, dans un monde où les ressources en eau deviennent rares alors qu’elles n’ont jamais été aussi précieuses pour le développement économique, agricole, touristique mais aussi comme source d’énergie renouvelable. Un bon pari sur l’avenir sans aucun doute !

L. V.

Hypermarchés Leclerc : le racketteur à l’amende

2 août 2019

Il fallait bien que cela arrive : à force de provocation, l’enseigne de la grande distribution E. Leclerc a fini par se faire taper sur les doigts par Bercy qui lui réclame une amende record de plus de 225 millions d’euros. De quoi énerver prodigieusement Michel-Edouard Leclerc qui cherche à se faire passer dans les médias pour un bouc émissaire, une victime collatérale de l’échec de la loi Egalim qui s’était pourtant donné pour objectif de tenter de rééquilibrer les rapports entre la grande distribution et les producteurs agricoles en faveur de ces derniers

Devenu en quelques années le leader de la grande distribution en France, le groupe E. Leclerc a affiché en 2018 un chiffre d’affaire de 37,75 milliards d’euros sans même compter les ventes de carburants, un chiffre qui marque encore une augmentation de 1,5 % par rapport à l’année précédente, bien que la fréquentation des hypermarchés ne soit plus ce qu’elle était il y a quelques années.

E. Leclerc : une enseigne leader de la grande distribution en France (photo © Morgan Leclerc / LSA Conso)

La marque truste ainsi à elle seule plus de 20 % du marché français de la grande distribution. On est bien loin des débuts d’Edouard Leclerc (décédé en 2012 à 85 ans), ouvrant en 1949 sa première petite épicerie en libre-service à Landerneau, dans sa Bretagne natale. Regroupant plus de 660 magasins en France et 126 à l’étranger, le groupe emploie pas moins de 105 000 personnes et pèse donc très lourd dans l’économie nationale puisqu’on estimait en 2014 que 18,3 millions de ménages, soit plus d’un Français sur deux avait fréquenté au moins une fois un magasin Leclerc dans l’année.

C’est sa politique particulièrement agressive de négociation avec les producteurs qui est dans le collimateur du Ministère de l’économie et cela ne date pas d’aujourd’hui puisque Leclerc avait déjà été condamné en 2011 par le Tribunal de commerce de Créteil, un jugement confirmé en appel deux ans plus tard, à cause de « clauses déséquilibrées » dans ses contrats avec ses fournisseurs à qui Leclerc a pris l’habitude d’extorquer des remises totalement extravagantes, sous la menace de leur refuser l’accès à ses rayons.

En juin 2018, l’État a une fois de plus assigné le groupe Leclerc en justice, accusant sa principale centrale d’achat, le Galec (Groupement d’achat des centres E. Leclerc), d’imposer à certains de ses fournisseurs des rabais injustifiés, non prévus dans leur contrat. Un véritable racket organisé que le géant de la grande distribution exige pour laisser ces producteurs accéder à sa clientèle qui représente un cinquième du marché français, excusez du peu ! L’affaire est encore pendante devant la justice, mais Bercy a décidé de taper fort puisqu’il réclame à Leclerc pas moins de 108 millions d’euros, dont 83 millions en remboursement des sommes indûment extorquées à ses fournisseurs mais aussi 25 millions d’euros d’amende, un joli record en la matière.

Et ce n’est pas tout car loin de rentrer dans le rang, Leclerc s’est mis en tête de contourner ouvertement la loi française en s’appuyant sur deux de ses entités, Eurelec Trading et Scabel, implantées en Belgique et qui, de ce fait, permettent d’échapper aux rigueurs de la législation nationale. Pour continuer à tordre le bras de ses fournisseurs en exigeant d’eux des ristournes illégales, Leclerc passe par ses filiales belges pour conduire les négociations.

Manifestation d’agriculteurs contre l’enseigne E. Leclerc à Allones dans la Sarthe en 2017 (photo © Ouest-France)

De quoi énerver fortement le ministère français de l’économie qui vient justement de mettre en place les paravents réglementaires pour tenter de mettre fin à ces pratiques dignes de la loi de la jungle. L’objectif de la loi Egalim votée en octobre 2018 était précisément de permettre de revenir à « un équilibre des relations commerciales dans le milieu agricole », lequel est la première victime de la course aux prix bas qui a fondé la fortune de l’ancien épicier de Landerneau. Emmanuel Macron lui-même était monté au créneau dans son discours de Rungis en 2017, estimant notamment que « stopper la guerre des prix, c’est stopper la dévalorisation permanente du revenu des agriculteurs, c’est leur permettre de vivre ou plutôt de revivre de leur travail ».

Agnès Pannier-Runacher, Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances (photo © Gouvernement)

C’est la raison pour laquelle Bercy a décidé de frapper de nouveau E. Leclerc au porte-monnaie. La secrétaire d’État à l’économie, Agnès Pannier-Runacher, a donc annoncé lundi 22 juillet sur RTL que l’État français avait une fois encore assigné en justice le groupe E. Leclerc, menacé cette fois d’une amende record supplémentaire de 117 millions d’euros du fait de ces pratiques inadmissibles d’imposition de rabais illégaux à ses fournisseurs.

Michel-Edouard Leclerc a immédiatement répliqué en expliquant que ces pratiques ne s’adressent en fait qu’à des multinationales de l’agro-alimentaire telles que Nestlé, Unilever ou encore Procter & Gamble et que ces pratiques, bien qu’illégales en France, ne le sont pas vraiment dans d’autres pays européens. Il dénonce une attitude discriminatoire et annonce d’ores et déjà qu’il fera appel de cette décision devant la Cour de Justice de l’Union Européenne, se plaçant comme à son habitude en défenseur du consommateur, oubliant un peu vite que les pratiques de la grande distribution en général et de son groupe en particulier, sont largement responsable de l’effondrement des prix des produits agricoles en France et de la crise que connait la profession depuis des années.

Michel-Edouard Leclerc, PDG de l’enseigne de magasins E. Leclerc fondée par son père (photo © Sébastien SORIANO / Le Figaro)

Même à ce niveau, l’amende exigée par Bercy reste largement symbolique pour E. Leclerc puisqu’elle ne représente même pas 0,5 % de son chiffre d’affaire annuel. Il n’est pas sûr en tout cas que le bras de fer que souhaite engager Michel-Edouard Leclerc joue en sa faveur. D’une part, parce que les faits ont été établis à la suite d’une enquête très approfondie de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), basée sur dix-huit mois de travail avec 5 000 messages captés, 8 000 pages de documents prélevés et une super-perquisition qui a mobilisé plus de vingt agents. Mais aussi parce que l’opinion publique commence à comprendre qu’à force d’étrangler les producteurs, la grande distribution porte une lourde responsabilité dans la crise économique que connait notre pays depuis des années. Puisse Michel-Edouard Leclerc finir par entendre enfin le message et abandonner cette course mortelle au toujours moins cher…

L. V.

La finance au secours du climat ?

11 juillet 2019

Pierre Larroutorou (extrait vidéo © ThinkerView)

Parmi les 74 députés français élus le 26 mais 2019 au Parlement européen, figure un ardent défenseur de la lutte contre le changement climatique. Placé en cinquième position sur la liste justement intitulée Envie d’Europe écologique et sociale, dirigée par Raphaël Glucksmann, il a été élu de justesse puisque le score de 6,19 % obtenu par la liste pourtant soutenue par le Parti socialiste, ne lui a permis d’avoir que 5 élus. Voilà donc que Pierre Larrouturou accède à 54 ans à son deuxième mandat électif, après avoir été un temps conseiller régional d’Ile de France, entre 2010 et 2015, sous l’étiquette des Verts.

Agronome de formation, cet économiste est un disciple de René Dumont, persuadé depuis toujours que le Monde ne peut se développer de manière harmonieuse sans davantage de justice sociale. Longtemps militant au PS, il avait créé en mars 2012 le Collectif Roosevelt aux côtés de nombreuses personnalités parmi lesquelles Edgard Morin, Michel Rocard ou encore Stéphane Hessel, dont il était très proche.

Pierre Larroutorou et Stéphane Hessel présentent une motion au congrès du Parti socialiste à Toulouse en 2012 (source © Daily Motion)

Ayant claqué à trois reprises la porte du PS qu’il juge trop timide dans ses volontés réformatrices, Pierre Larrouturou a toujours milité pour la réduction du temps de travail, un meilleur partage des richesse, une Europe plus démocratique et qui fut dès 2005 un des rares économistes à prédire la survenance de la crise économique majeure de 2008, s’attirant les moqueries acerbes d’un Dominique Strauss-Kahn alors au sommet de sa gloire.

Son aventure à la tête de son propre parti, Nouvelle Donne, créé fin 2013, ne lui a pas attiré que des amitiés comme il le raconte lui-même dans une longue interview qu’il a accordé en juin 2018 au média internet Thinkerview, qui fait un tabac d’audience sur YouTube.

En novembre 2017, Pierre Larrouturou publie un livre intitulé en toute modestie Pour éviter le chaos climatique et financier, un ouvrage coécrit avec Jean Jouzel, ancien vice-président du GIEC, et dont les recherches en tant que glaciologue ont contribué à mettre en évidence, dès les années 1980, l’impact du réchauffement climatique mondial.

Depuis lors, l’économiste Pierre Larrouturou a un peu mis de côté son combat contre le chômage pour se concentrer sur ce nouveau cheval de bataille qui, de son propre aveu, l’empêche de dormir. L’association qu’il a créée avec l’ex-glaciologue climatologue Jean Jouzel et dont il a été un temps le salarié, s’appelle Pacte Finance Climat.

L’économiste Pierre Larrouturou et le climatologue Jean Jouzel (photo © Stéphane Geufroi / Ouest-France)

Tout un programme que cet économiste passionné expose avec infiniment de pédagogie, partant d’un constat largement partagé et que les projections du GIEC résument de manière très visuelle : même en supposant que les engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris lors de la COP 21 soient scrupuleusement respectés (ce qui est loin d’être le cas, surtout depuis que ces mêmes accords ont été piétinés par Donald Trump, pourtant à la tête d’un des principaux pays émetteurs de gaz à effet de serre), le réchauffement climatique atteindrait plus de 3 °C d’ici la fin du siècle, avec sans doute des effets irréversibles et des emballements incontrôlables perceptibles dans les quelques années à venir. On est vraiment très proches désormais du point de rupture et seules des politiques ambitieuses et coordonnées de réduction des émissions de gaz à effet de serre pourraient peut-être encore permettre d’éviter le chaos généralisé.

Les trajectoires du probable : quel scénario pour le futur (source © Pacte Climat)

L’objectif visé est clair : faire en sorte que l’Europe joue un rôle moteur en démontrant, par une politique volontariste, qu’il est possible de diviser par quatre d’ici 2050 ses émissions de gaz à effet de serre tout en créant des millions d’emplois, grâce à des investissements massifs notamment dans l’isolation des bâtiments, dans le développement des énergies renouvelables, dans des transports publics propres et dans des politiques d’économie d’énergie à grande échelle.

Un dessin signé Wingz (source © CFDT)

Les études montrent que le pari vaut la peine d’être tenté avec 6 millions de nouveaux emplois à la clé et une réduction significative des dépenses d’énergie, mais aussi une diminution des dommages liés aux catastrophes naturelles voire à terme aux tensions politiques provoquées par l’inévitable immigration de réfugiés climatiques.

Comment amorcer la pompe pour financer un chantier aussi colossal ? En fait la réponse est simple et les outils pour y arriver existent déjà : les banques centrales, américaines comme européennes, ont créé massivement de la monnaie lors de la crise de 2008 pour sauver les banques commerciales menacées de faillite, et la Banque centrale européenne continue à le faire discrètement mais à grande échelle. Depuis 2015, ce sont pas moins de 2500 milliards d’euros qui ont ainsi été injectés par la BCE auprès des banques commerciales, l’essentiel de cette masse monétaire servant uniquement à la spéculation financière puisqu’on estime que seulement 300 millions d’euros ont été prêtés au secteur privé pour des investissements productifs, une misère !

Un dessin signé Nawaq (source © Jolyday)

Dans ces conditions, même le FMI en fait le constat : ces énormes sommes d’argent créées de manière totalement artificielle ne font qu’alimenter la bulle spéculative et nous rapprochent chaque jour davantage d’une nouvelle crise économique que le journal Les Échos prédit déjà comme 10 fois plus grave que celle de 20008 : « l’économie mondiale est comme le Titanic, elle accélère avant le choc »…

La proposition est donc évidente : il suffirait d’affecter cette création monétaire à des investissements en faveur de la transition énergétique. Pour cela, pas besoin de créer de nouvelles usines à gaz. Il suffit de s’appuyer sur la Banque européenne d’investissement (BEI) en lui adossant une nouvelle filiale, une Banque du développement durable, qui, dans le cadre d’un nouveau Traité européen à négocier entre les États les plus engagés, attribuerait à chacun d’entre eux un droit de tirage correspondant à 2 % de son PIB. De quoi investir 45 milliards en France sous forme de prêt à taux zéro pour financement massivement l’isolation des logements et le développement de transports publics propres.

Pierre Larroutorou sur ThinkerView

A cela s’ajoutent bien sûr d’autres leviers à actionner sous la forme d’une taxe sur les transactions financière et une taxe sur les émissions de CO2, mais surtout une contribution climat sous forme d’une taxe à hauteur de 5 % sur les bénéfices des entreprises, bien entendu dégressive en fonction du bilan carbone de chacun. Cette taxe, susceptible de rapporter 100 millions d’euros par an, alimenterait un Fonds européen pour le climat et le développement permettant de soutenir l’effort de recherche, les investissements pour la transition énergétique et l’aide au développement en faveur de nos voisins africains les plus exposés aux effets du dérèglement climatique. Une taxation évidemment peu populaire auprès des milieux d’affaire mais qui permettrait de compenser la chute régulière observée depuis le milieu des années 1990, avec un taux moyen d’imposition sur les bénéfices proche de 20 % en Europe alors qu’il est resté autour de 35 % aux États-Unis, jusqu’aux décision récentes de Donald Trump.

Reste à savoir désormais si ce pacte finance-climat a une chance d’être mis en œuvre, ce qui suppose que les chefs d’États européens, Emmanuel Macron et Angela Merkel en tête, s’en emparent de manière volontariste. Nombreux sont en tout cas les élus locaux de tous bords qui soutiennent la démarche : c’est peut-être le moment ou jamais pour nos responsables politiques, nouvellement élus à la tête des instances européennes, de faire preuve de clairvoyance et de courage, avant qu’il ne soit trop tard…

L. V.

ITER : où en est-on ?

3 juin 2019

A Cadarache, situé dans le nord des Bouches-du-Rhône, près de la confluence du Verdon et de la Durance, à une quarantaine de kilomètres d’Aix-en-Provence, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) est chez lui depuis 1959. L’écrivain du cru, Jean Giono, s’était opposé en vain à cette installation qui avait pour objectif premier le développement du réacteur Rapsodie destiné à la propulsion des sous-marins nucléaires.

Le site du chantier d’ITER filmé par drone en février 2019 (photo © EJF Riche / ITER Organization)

Le 28 juin 2005, c’est pourtant bien loin de là, à Moscou, qu’à été prise la décision d’y construire le projet international ITER. Un acronyme qui signifie, comme chacun sait, International Thermonuclear Experimental Reactor, même si le nom évoque plutôt pour les latinistes le chemin, l’itinéraire vers le nouveau graal de la science moderne, rien de moins que le rêve prométhéen de reconstituer en laboratoire les forces cosmiques qui donnent l’énergie du soleil.

Contrairement à la fission nucléaire, à l’œuvre dans les réacteurs nucléaires classiques et qui consiste schématiquement à briser un atome lourd (l’uranium) pour dégager de l’énergie, la fusion nucléaire revient au contraire à fusionner, dans des conditions de pression et de température extrêmes comme celles qui règnent à la surface des étoiles, des atomes légers d’hydrogène pour créer de l’hélium. L’intérêt d’une telle démarche est multiple, d’une part parce que les quantités d’énergie produite peuvent être (en théorie) colossales, d’autre part du fait que la matière première est nettement plus abondante et surtout parce que le processus ne produit pas de déchet radioactif ingérable et ne présente pas de risque d’emballement incontrôlable : avec la fusion, la difficulté n’est pas d’arrêter les réactions en chaîne mais plutôt d’arriver à les amorcer…

Principe de fonctionnement d’une usine électrique à fusion par confinement magnétique (source © Ph. Magaud / CEA-IRFM)

L’idée de départ est russe et on doit les premières avancées en la matière au physicien Andreï Sakharov, inventeur de la bombe H, au travers de la construction d’une chambre de confinement magnétique de forme toroïdale, baptisée Tokamak et dont le premier modèle est entré en service en 1958. Dans les années 1970, le système a été développé un peu partout dans le monde, y compris en France à Fontenay-aux-Roses, puis à l’échelle européenne avec le Joint European Torus (JET) de Culham au Royaume-Uni, entré en service en 1983 et qui fut le premier à créer une fusion contrôlée à partir d’un mélange deutérium-tritium en 1991. Celui installé à Cadarache en 1988 (Tore Supra) est le premier à avoir été équipé d’aimants supraconducteurs permettant de créer de puissants champs magnétiques en continu, et il détient depuis 2003 le record de durée de fonctionnement (6 minutes et 30 secondes).

Vue de l’enceinte plasma du tokamak Tore Supra (photo © P. Stroppa / CEA)

Mais les difficultés à surmonter en vue de créer des conditions favorables à la fusion nucléaire pendant assez longtemps et de manière à produire plus d’énergie qu’on en consomme, sont telles que les scientifiques ont compris depuis des années que les nations avaient tout intérêt à coopérer entre elles plutôt que d’agir de manière concurrente. C’est tout l’intérêt du projet ITER, dont l’idée a été suggérée en 1983 par Mikhaïl Gorbatchev à François Mitterrand, et qui mobilise pas moins de 35 pays puisque se sont associés aux 28 de l’Union européenne, les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud, le Japon, et même la Suisse.

Si le site de Cadarache a finalement été retenu pour cette première phase du projet, c’est au Japon que devrait se produire l’étape suivante. L’objectif d’ITER est en effet de démontrer uniquement la faisabilité du processus en chauffant à 150 millions de degrés Celsius un plasma composé de deutérium et de tritium (deux isotopes de l’hydrogène), de quoi produire une énergie de 500 MW, soit dix fois plus que l’énergie théoriquement nécessaire pour chauffer le plasma à cette température. Si tout va bien, cette étape devrait être atteinte en 2025 et la pleine exploitation n’est prévue qu’en 2035. C’est alors qu’entrera en scène le versant japonais du projet, DEMO (pour Demonstration Power Plant), un réacteur qui devrait lui fonctionner en continu et alimenter directement le réseau électrique en produisant, d’ici 2048, une énergie de 2 GW, en attendant la prise de relai par des prototypes industriels qui préfigureront peut-être nos générateurs électriques de demain.

Bâtiment de conversion électrique (à gauche) destiné à alimenter les aimants du réacteur et (à droite) usine cryogénique avec les réservoirs de stockage d’hélium (photo © EJF Riche / ITER Organization)

D’ici là, l’assemblage du monstre ITER se poursuit sur le site de Cadarache. L’entreprise est gigantesque et l’on considère qu’il s’agit d’ailleurs du plus ambitieux projet scientifique du monde. Il consiste à assembler avec des moyens de levage monstrueux et avec une précision d’horlogerie des pièces qui ont été construites aux quatre coins du monde et qui sont acheminés par une route spécialement aménagée à cet effet depuis le port de Fos-sur-Mer. Bien entendu, le chantier a pris du retard et a déjà subi de nombreux aléas qui ont fait explosé la facture de 5 à probablement 19 milliards d’euros…

Lancé en 2010, le chantier, qui s’étend sur 42 ha, connaît actuellement un pic d’activité avec pas moins de 5000 personnes mobilisées, ouvriers, ingénieurs, scientifiques, administratifs… Le Tokamak lui-même pèse 400 000 tonnes. Monté sur patins anti-sismique et pourvu d’un bouclier en béton armé de 3 m d’épaisseur pour protéger contre les radiations, il mesure pas moins de 80 m de hauteur. Il est entouré par les tours de refroidissement, les pompes à vide, la salle de contrôle et un dispositif de maintenance robotisé permettant de monter et démonter à distance les éléments de la chambre de combustion. De nombreux ateliers ont été érigés sur le site même pour assembler les composants, dont les cryostats (fabriqués en Inde) ou pour réaliser le bobinage des aimants (dans un bâtiment de 257 m de long !). En mars de cette année ont ainsi eu lieu les premiers essais de fonctionnement du portique de sous-assemblage pour la chambre à vide et en juin sont attendues les premières livraisons des éléments du bouclier thermique fabriqué en Corée.

Vue aérienne du chantier d’ITER sur le site de Cadarache en novembre 2018 (source © ITER Organization)

Depuis le début des travaux, 4 km de galeries ont déjà été creusées uniquement pour faire passer les câblages destinés à l’alimentation électrique (équivalent à celle d’une ville de 12 000 habitants) et aux télécommunications. Des canalisations pour la gestion des eaux pluviales du site ont été installées sur 3,9 km et 36 km de canalisations pour l’acheminement des eaux industrielles et sanitaires sont en cours de déploiement. Plusieurs bâtiments dont celui qui abrite les bassins des tours aéroréfrigérantes ont déjà été livrés ou sont en cours d’achèvement. Vu de haut, le chantier fait figure d’une immense fourmilière en pleine activité.

Espérons désormais que cet ambitieux projet de coopération scientifique internationale comme on en a peu réalisé dans l’histoire de l’humanité et qui se déroule à nos portes tiendra ses promesses et contribuera à fournir l’énergie dont l’on aura besoin pour remplacer rapidement combustibles fossiles et centrales nucléaires d’un autre âge…

L. V.

La nouvelle richesse des nations…

29 mai 2019

Comparer la richesse des pays est un exercice difficile tant les situations sont complexes, les contextes variables et les chiffres pas toujours disponibles voire parfois volontairement biaisés pour d’évidentes raisons politiques.

Angus Maddison (photo © archives familiales / The New York Times)

Comparer l’évolution de cette richesse sur de longues durées relève donc de la gageur. C’est pourtant l’exercice auquel s’est livré toute sa vie l’économiste britannique Angus Maddison. Un temps directeur adjoint de la Division du développement économique de l’OCDE, il a aussi été conseiller économique du Ghana et du Pakistan, puis professeur à l’université néerlandaise de Goningue entre 1978 et 1996. C’est à lui que l’on doit notamment d’avoir évalué le PIB de l’empire romain ou d’avoir étudié, sur plus de 1000 ans, l’évolution de la puissance économique de la Chine. Son ouvrage, publié en 1998 et qui porte sur la période 960 à 2030 a même fait l’objet d’une actualisation par l’OCDE en 2007.

Ses travaux sont d’ailleurs jusqu’à présent poursuivis par ses ex-collègues de l’université de Goningue dans le cadre du projet Maddison, qui vise à recueillir et consolider des données sur l’évolution de la population mondiale, pays par pays, depuis l’an 1 après J.-C. (il faut bien commencer quelque part !) ainsi que sur l’évolution de la richesse mondiale sur la même période. Le PIB, ou produit intérieur brut, qui mesure le niveau de richesses produites à un endroit donné et sur une période donnée, par ailleurs si souvent décrié, est le paramètre utilisé pour évaluer cette richesse.

Les résultats de cette analyse ne manquent pas d’intérêt et sont largement consultables sur le site de l’université. Quelques éléments ont d’ailleurs été repris récemment dans un article du Point intitulé pompeusement « Quand l’Europe dominait le monde ». On y constate pourtant que cette domination est toute relative sur le temps long lorsqu’on tente d’analyser (avec toutes les précautions nécessaires liées à la manipulation de telles données, nécessairement sujettes à critique) l’évolution dans le temps de la part des grands blocs géographiques dans la richesse mondiale.

Évolution globale de la répartition du PIB mondial entre les principaux contributeurs nationaux (source © Université de Groningue / Atlantric)

Au 1er siècle, le poids économique de l’empire romain, qui regroupait alors tout le monde occidental, débordant d’ailleurs souvent très au-delà des seules frontières européennes, n’était, tous compte fait, pas si différente de la part qui lui revient au début des années 2000, à savoir de l’ordre de 20 % de la richesse mondiale. A l’époque romaine, les deux autres mastodontes de l’économie mondiale étaient… la Chine et l’Inde, qui, à elles-deux, trustaient plus de la moitié de la richesse mondiale !

A fil des siècles, les choses ont naturellement beaucoup évolué. L’Inde en particulier, qui représentait encore près d’un quart de la richesse mondiale vers 1700, a vu son influence fortement régresser, jusqu’à ne représenter plus que 3 % du PIB mondial en 1973. Mais sa part dans la richesse mondiale est en train de remonter fortement et les prédictions des analystes la situe autour de 11 % vers 2030. Le classement des 30 pays les plus riches en 2018, accessible notamment via le Journal du net, situe désormais l’Inde à la 5e place des pays les plus riches du monde, derrière l’Allemagne mais devant le Royaume-Uni, son ancien colonisateur, et devant la France qui occupe la 7e place dans ce classement. La différence est que le PIB de l’Inde s’est accru de 9,4 % en 2018, alors que celui de la France a diminué de 0,5 %…

Répartition du PIB mondial entre les principaux pays jusqu’en 1820 (source © The Maddison project, université de Groningue / Le Point)

Quant à la Chine, sa part dans la richesse mondiale est restée assez stable, autour de 25 %, jusqu’au début du 18e siècle, avant de s’effondrer à 5 % dans les années 1970. Elle a d’ores et déjà retrouvé son niveau historique et pourrait même le dépasser prochainement puisque les projections estiment que sa part de la richesse mondiale pourrait atteindre 28 % vers 2030. C’est d’ailleurs actuellement le deuxième pays le plus riche du monde, juste derrière les États-Unis mais avec un taux de croissance plus dynamique qui atteint 6 % en 2018 contre 4,2 % pour son rival américain.

Les États-Unis justement ont connu une évolution spectaculaire sur le long terme : pesant moins de 1 % de la richesse mondiale jusqu’au début du 19e siècle, ce pays a participé pour plus de 20 % du PIB de la planète à partir des années 1950, mais cette part est probablement amenée à décliner, sans doute vers un taux de l’ordre de 14 % d’ici 2030.

La croissance, le saint Graal de tous les politiques… Dessin publié dans Les crises en 2012

Quant à l’Europe, après avoir connu une baisse de régime durant le Moyen-Age, sa contribution à la richesse mondiale a connu une hausse substantielle à partir de la Renaissance, atteignant 20 % vers 1500 puis 25 % deux siècles plus tard et culminant à 40 % à la veille de la première guerre mondiale. Les deux guerres mondiales, la décolonisation, l’essor spectaculaire des cousins d’Amérique, puis la mondialisation, bien qu’heureuse pour certains, ont mis un coup d’arrêt fatal à cette suprématie économique européenne qui ne pesait déjà plus que 29 % de la richesse mondiale en 1973, moins de 19 % actuellement et probablement autour de 12 % demain.

Cette vision historique de long terme permet donc de relativiser la part respective des grandes nations dans le partage des richesses. Le classement des pays par PIB en 2018 montre d’ailleurs que la plupart des pays européens voient leur PIB s’effriter régulièrement tandis que les pays asiatiques montent en ligne, et pas seulement la Chine et l’Inde, mais aussi le Japon (3e pays le plus riche du monde avec un taux de croissance de 4,1 % en 2018), la Corée du Sud (11e économie mondiale avec un taux de croissance de 2,1 %) ou encore l’Indonésie, classée en 16e position avec une croissance record de 7,7 % en 2018, qui lui a permis de passer devant les Pays-Bas, la Suisse et même l’Arabie Saoudite…

D’autres pays tirent également bien leur épingle du jeu, dont le Brésil, classé désormais à la 9e place des pays les plus riches, entre l’Italie et le Canada, mais avec un taux de croissance de 4,9 % en 2018. On voit même apparaître dans le classement des 30 nations les plus riches, des pays comme la Thaïlande (en 25e position, juste derrière la Belgique), l’Iran, certes à la 26e place mais avec un taux de croissance enviable de 7,3 %, ou encore le Nigeria, première puissance économique africaine, classée en 29e position mais qui a affiché en 2018 une croissance de son PIB de 12,1 %, qui dit mieux ?

Dessin signé Mix & Remix, publié dans Courrier international

Bien sûr, le PIB ne fait pas tout et lorsqu’on ramène cette richesse nationale au nombre d’habitants, des pays comme la Chine se retrouvent, selon les classements entre la 82e et la 106e position, sensiblement au même niveau que l’Algérie ou le Brésil, très loin derrière les petits paradis dorés que sont le Qatar, le Luxembourg ou le Liechtenstein. La France, quant à elle, se situerait entre la 29 et la 39e place selon les classements, légèrement au dessus de la moyenne des pays européens pris dans leur ensemble.

Mais le PIB n’est pas le seul critère pour évaluer la richesse d’un pays : l’indice du bonheur est une autre approche, humainement plus séduisante, qui prend en compte de multiples autres critères liés notamment à la paix, la sécurité, la liberté, le respect des droits humains, la qualité de la vie ou encore l’accès à l’éducation et à la culture. Là aussi, de multiples classements existent. Celui du site Globeco est rassurant car il montre une évolution régulière à la hausse de l’indice du bonheur mondial depuis 2005, malgré quelques régressions inquiétantes, liées en particulier au changement climatique, à la déforestation et à la nouvelle augmentation du nombre de déplacés dans le monde.

Toujours est-il que sur la base des critères, nécessairement subjectifs et incomplets, pris en compte, la France se situerait en 18e position, loin derrière les champions mondiaux du bonheur collectif que sont les pays scandinaves (Suède, Norvège et surtout Danemark), derrière également la Corée du Sud, la Suisse, la Belgique, l’Allemagne et peut-être même aussi les États-Unis, mais devant la Grèce, le Brésil, la Chine ou encore l’Inde qui ne pointe qu’à la 49e place tandis que le Nigeria s’enfonce dans les profondeurs du classement : on se rassure comme on peut…

L. V.

En Europe, l’écologie a le vent en poupe !

27 mai 2019

Les élections européennes se suivent et ne se ressemblent pas. Alors que la campagne électorale avait été plutôt amorphe pour cette dernière édition qui a pris fin dimanche 26 mai 2019, le taux de participation a atteint un niveau plutôt inespéré. En France en particulier où l’abstention gagnait inexorablement du terrain, élection après élection, le taux de participation a dépassé le seuil fatidique de 50,1 %, alors qu’il était tombé à 42,4 % seulement en 2014. Voilà qui constitue un sérieux démenti à tous ceux qui prétendent que la politique n’intéresse plus personne et que l’Europe technocratique est le cadet des soucis des Français.

Taux de participation par pays (résultats provisoires) aux élections européennes du 26 mai 2019 (source © Statista)

D’autant que cet engouement démocratique n’est pas l’apanage de notre seul pays. Le taux de participation constaté en France est sensiblement le même que dans la moyenne des 28 pays concernés par cette élection simultanée alors qu’il dépassait à peine 43 % en 2014. Bien sûr, ce chiffre moyen masque de fortes disparités entre les scores soviétiques de la Belgique où 89 % des électeurs se sont déplacés, le vote y étant obligatoire, et celui moins glorieux de la Slovaquie où moins de 23 % des citoyens inscrits sur les listes ont jugé nécessaire de s’exprimer. Mais on saluera quand même la forte mobilisation des Espagnols dont le taux de participation, qui n’était que de 43,8 % en 2014 a grimpé à 64,3 % en 2019, ou encore celle des Polonais où le taux de participation a bondi de 24 à 43 %.

Et pendant ce temps là, le Brexit… Un dessin signé Plantu

Certes, seuls 37 % de nos voisins britanniques se sont déplacés pour élire leurs représentants au Parlement européen, mais comment leur en vouloir alors que les négociations pour le Brexit s’éternisent et que cette élection a été décidée à la dernière minute, faute de trouver un accord à temps et sans laisser guère de latitude aux partis traditionnels pour trouver des candidats et encore moins faire campagne…

Il n’en reste pas moins que ces élections européennes, si elles ont provoqué une mobilisation citoyenne plutôt salutaire, viennent quelque peu chambouler le statu quo bruxellois. Il serait sans doute imprudent d’en tirer des conclusions hâtives d’autant que chaque pays présente un contexte différent qui interfère nécessairement avec une élection, toute européenne fut-elle. La victoire écrasante de la liste souverainiste soutenue par Viktor Orban qui a remporté plus de 53 % des suffrages en Hongrie, ou encore le large succès de la Ligue de Matteo Salvini en Italie avec plus de 34 % des voix sont sans doute des indices qui confirment une poussée des mouvements nationalistes et populistes en Europe, mais qui s’expliquent aussi par la situation politique intérieure de ces pays.

Un dessin signé Chappatte

En France, la liste soutenue par Marine Le Pen est arrivée en tête avec 23,3 % des suffrages exprimés, mais c’était déjà le cas en 2014 où le score de la liste Front National était même supérieur. La surprise vient plutôt des autres partis. En 2014, la liste FN était suivie dans l’ordre par celle de l’UMP qui engrangeait près de 21 % des voix, puis par celle du PS (14 %) et celle de l’UDI (à quasiment 10 %).

En 2019, l’ouragan Macron est passé par là et c’est la liste LREM qui talonne celle du Rassemblement national, à 22,4 %, tandis que les trois piliers traditionnels de la droite et de la gauche française finissent atomisés. Pour la première fois depuis que l’écologie a fait son entrée dans le paysage politique français, à l’occasion de la candidature de l’agronome René Dumont lors de l’élection présidentielle de 1974, c’est en effet la liste EELV, conduite par Yannick Jadot, qui passe en tête devant celles des partis traditionnels que sont les Républicains (qui finit à 8,5 %, du jamais vu dans une élection nationale !), le PS, ou encore l’UDI et le PC qui n’auront même pas réussi à sauver un seul représentant au Parlement européen.

Yannick Jadot, euphorique après son bon résultat aux élections européennes, dimanche 26 mai 2019 (photo © Stéphane de Sakutin / AFP)

Ce succès incontestable de la liste écologique qui a remporté 13,5 % des suffrages exprimés, même s’il n’atteint pas le score record obtenu en 2009 (plus de 16 %) est d’autant plus remarquable que la France n’est pas la seule dans ce cas. En Allemagne, le parti die Grünen arrive en deuxième position avec 20,5 % des voix, juste derrière la CDU d’Angela Merckel, de même qu’en Finlande notamment où la Ligue verte prend également la deuxième place avec 16 % des suffrages exprimés. Les écologistes devraient se retrouver à 69 dans le futur Parlement à Strasbourg, ce qui leur permettra peut-être de peser davantage sur les politiques européennes.

C’est en tout cas une bonne surprise pour Yannick Jadot qui, lors des dernières élections présidentielles, il y a deux ans seulement, avait été contraint de s’effacer au profit du candidat du PS, Benoît Hamon, alors que la liste de ce dernier vient de recueillir moins de 3,3 % des voix à l’occasion de ces élections européennes, juste assez pour se faire rembourser ses frais de campagne, mais pas suffisamment pour prétendre être représentée à Strasbourg.

La gauche multi-pluri-personnelle vue par le dessinateur Bésot

A gauche de l’échiquier politique, cette élection, comme d’ailleurs nombre de celles qui l’ont précédé, vient confirmer, s’il en était encore besoin, à quel point la gauche française se ridiculise en persistant à se présenter en ordre dispersé aux suffrages des électeurs. Les deux frères ennemis que sont la France insoumise et le PS, ce dernier revigoré par les forces nouvelles que sont Place publique et la Nouvelle donne, finissent au coude à coude avec 6,3 et 6,2 % des voix chacun, tandis que le PC est laminé avec moins de 2,5 % des voix. La recomposition d’une gauche plurielle, à l’image de ce qu’avaient réussi à faire François Mitterrand en 1981 où Lionel Jospin en 1997 va peut-être redevenir à l’ordre du jour, dans une configuration néanmoins totalement inédite puisqu’à l’issue de ces élections nationales ce sont les écologistes qui constituent désormais la force dominante : un beau challenge en perspective !

L. V.

Transport aérien : faut-il taxer le kérosène ?

24 mai 2019

Voilà un vieux serpent de mer qui a refait surface à la faveur du mouvement des gilets jaunes, largement initié, rappelons-le, par les protestations contre le renchérissement du coût des carburants à la pompe. Car l’essence, comme maintenant le gas oil font partie des produits les plus taxés malgré leur utilisation des plus courantes…

La Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TIPCE), qui a remplacé en 2014 la TIPP pour intégrer le fait qu’elle porte aussi sur les biocarburants d’origine non pétrolière, une taxe qui est désormais régionalisée depuis 2005, correspond en moyenne à environ 65 centimes pour un litre de gas oil et près de 70 centimes pour un litre d’essence sans plomb. L’écart de taxation entre les deux types de carburants s’est fortement resserré ces dernières années alors que le gazole routier reste sensiblement moins taxé. Et n’oublions pas que se rajoute à cette TIPCE la TVA de 20 % qui est calculée non seulement sur le coût du carburant lui-même, mais s’applique de surcroît à la TIPCE : une taxe sur la taxe, il fallait y penser…

Ravitaillement en kérosène (photo © AFP)

Et pendant ce temps-là, curieusement, le kérosène qui est le carburant utilisé dans l’aviation, reste le seul produit pétrolier totalement détaxé. Voilà en effet qui ne peut qu’interpeller le commun des mortels ! Pourquoi donc accorder une telle faveur au transport aérien dont les usagers sont pourtant majoritairement plutôt issus des classes les plus aisées et qui participe fortement aux émissions de gaz à effet de serre ? Selon les calculs de l’ADEME, un déplacement en avion émet deux fois plus de gaz à effet de serre, par personne transportée et par kilomètre parcouru, qu’un trajet en voiture et 40 fois plus qu’un déplacement en TGV, selon un rapport de l’association Réseau Action Climat.

Certes, à l’échelle de la planète, le transport aérien ne serait responsable que de 3 à 4 % des émissions de gaz à effet de serre, mais le trafic est en plein essor et cette part devrait fortement augmenter dans les années à venir. En France, le nombre de passagers transportés s’est accru de 5 % en 2017 et, dans le monde, on table sur un doublement du trafic qui devrait passer de 4,1 milliards de passagers en 2017 à 8,2 milliards d’ici 2037. L’ONG belge Transport & Environnement estime ainsi que les émissions de CO2 liés au secteur aérien en Europe auraient augmenté de 26,3 % depuis 2013 et note que la compagnie low cost irlandaise Ryanair fait désormais partie des 10 plus gros émetteurs de gaz à effet de serre en Europe, derrière quelques grandes compagnies qui exploitent des centrales électriques à charbon en Allemagne ou en Pologne.

Avion de Ryanair décollant de l’aéroport de Marseille-Provence (photo © Camille Moirenc / AMP / Air Journal)

L’impact environnemental d’une telle activité est donc loin d’être négligeable et il paraîtrait assez logique de la taxer plus durement afin de tenter d’en limiter la croissance en réorientant ces flux de voyageurs vers d’autres modes des déplacement plus vertueux.

Une étude commandée par la Direction générale des transports de la Commission européenne en avril 2017 et que le Monde vient de se procurer, propose d’ailleurs l’instauration au sein de l’Union européenne d’une taxe sur le kérosène à hauteur de 33 centimes par litre, estimant que ce surcoût (qui, au passage, devrait rapporter de l’ordre de 3,5 milliards d’euros au budget français…), répercuté sur le prix du billet devrait permettre de réduire de 10 % le trafic aérien, limitant du même ordre les émissions de CO2 ainsi que les nuisances sonores près des aéroports.

En réalité, on ne voit guère que des avantages à une telle taxation du kérosène et on a un peu de mal à comprendre pourquoi ce carburant est le seul à n’être soumis à aucune taxe, sans compter les subventions publiques qui continuent à être attribuées à ce secteur. Historiquement, cette volonté de favoriser le transport aérien en le soustrayant à toute taxation, résulte d’un accord international, la convention de Chicago, adoptée en 1944, à une époque où les vols commerciaux étaient considérées comme un atout à encourager pour favoriser le commerce mondial, et alors que personne n’imaginait les impacts environnementaux qui pourraient un jour résulter de tels choix.

 

Avions décollant de l’aéroport de Los Angeles (photomontage © Mike Kelley)

Une telle interdiction de taxer les vols internationaux est désormais difficile à contourner car il faudrait, pour y revenir, l’accord des 191 pays membres de l’Organisation de l’aviation civile internationale. Mais rien n’empêche des accords spécifiques entre certains pays membres et l’Europe pourrait très bien être en pointe dans ce domaine. Surtout, rien n’interdit à un pays de taxer les carburants pour ses vols intérieurs. Plusieurs l’ont déjà fait, dont les États-Unis, le Japon, le Brésil ou la Suisse. En France, les vols intérieurs sont d’ailleurs déjà soumis à un taux de TVA mais qui est bizarrement réduit à 10 % sans véritable raison…

En 2010, l’actuel ministre de la Transition écologique, François de Rugy, alors membre d’Europe Écologie Les Verts, dénonçait un régime de faveur « particulièrement choquant d’un point de vue écologique et d’un point de vue social » et dénonçait « une injustice majeure ». Des phrases fortes et sans ambiguïté, mais qu’on ne l’a pas entendu répéter alors que son nouveau collègue, Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics, évoquait une idée « sympathique sur le papier » mais qu’il serait bien imprudent d’adopter, sauf peut-être en cas d’unanimité des pays membres de l’Union européenne : ce sera peut-être le cas à l’issue des élections européenne du 26 mai 2019, on peut toujours rêver…

L. V.

Élection européenne : comment peut-on s’abstenir ?

11 mai 2019

Les pays membres de l’Union européenne en fonction de leur date d’adhésion (source © Toute l’Europe)

Dimanche 26 mai prochain auront donc lieu en France métropolitaine les prochaines élections au Parlement européen, 20 ans tout juste après les premières d’entre elles, qui s’étaient déroulée le 10 juin 1979 et avaient permis d’élire, pour la première fois, au suffrage universel direct, les 410 députés représentant les 9 pays qui constituaient l’Europe d’alors.

Depuis, bien du chemin a été parcouru. L’Union européenne comprend désormais 28 pays membres, même si le sort du Royaume-Uni reste encore bien incertain, un pied dehors depuis son choix du Brexit, mais le reste du corps encore coincé dans la porte faute de se mettre d’accord sur les conditions de sortie.

Le Parlement européen, dont le dernier renouvellement date du 25 mai 2014, compte actuellement 751 députés, dont 73 britanniques. Faute d’accord trouvé dans les délais, les élections européennes auront bel et bien lieu en Grande-Bretagne, mais chacun se prépare néanmoins à la suite et il a d’ores et déjà été convenu que le nombre d’eurodéputés sera alors réduit à 705 : 27 sièges seront donc redistribués à certains pays jugés sous-représentés du fait de leur poids démographique.

C’est le cas notamment de la France qui devrait ainsi récupérer 5 sièges supplémentaires. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les listes déposées comportent 79 noms alors qu’il n’y a que 74 eurodéputés français sortant et que seuls 74 d’entre eux sont appelés à siéger aux lendemain des élections, en attendant que les Anglais veulent bien laisser la place…

 

Le Parlement européen à Strasbourg (photo © Adrian Hancu / iStock / Toute l’Europe)

En 2014, le taux de participation à ces élections européennes, bien qu’en légère hausse par rapport aux précédentes de 2009, avait à peine dépassé 42 % en France, et encore en comptant les près de 800 000 bulletins blancs déposés dans l’urne. C’est nettement mieux que chez certains de nos voisins pourtant fortement europhiles et très largement bénéficiaires des fonds de redistribution mis en place par les institutions européennes : seuls 13 % des Slovaques et 18 % de leurs voisins Tchèques avaient jugé utiles d’aller voter à cette occasion, ainsi que 21 % des Slovènes ou 22 % des Polonais, alors qu’inversement 90 % des Belges ou des Luxembourgeois mais aussi 60 % des Italiens et 58 % des Grecs s’étaient mobilisés pour ce même scrutin. En matière de participation citoyenne aussi, l’Europe est encore loin de l’harmonisation rêvée par certains…

La construction européenne : un débat animé… Dessin signé Rousso (source © Cartooning for peace / France TV Info)

Qu’en sera-t-il du prochain scrutin de mai 2019 ? L’avenir proche le dira mais les sondages laissent d’ores et déjà entrevoir une participation peu enthousiaste, comme si l’Europe cristallisait une partie des frustrations qui s’expriment dans la population, voire symbolisait ce néolibéralisme mondialisé des multinationales et ce triomphe de la financiarisation à outrance que beaucoup rejettent.

Et pourtant, le Parlement européen constitue précisément un des rares espaces démocratiques opérationnel au sein des institutions européennes, même si son pouvoir est limité face à la Commission européenne et surtout aux politiques nationales des États. Le paradoxe est que cet outil qui pourrait constituer un formidable espace de dialogue démocratique pour faire valoir les aspirations politiques des peuples, est de fait dominé par la droite libérale du PPE, le Parti populaire européen, dont le représentant, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, a été élu Président de la Commission européenne, avec l’appui de l’Alliance des libéraux et démocrates, et ceci alors que les candidats qui se réclament de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen, bien qu’ayant obtenu davantage de voix que ceux du PPE, ont au final moins de députés.

En 2014, le suffrage en France avait été organisé par grandes régions. Cette année, il se fera sur la base de listes nationales. Il s’agit toujours d’un scrutin à la proportionnelle intégrale, pour lequel seules les listes ayant obtenu plus de 5 % des suffrages exprimés sont néanmoins qualifiées. Un dispositif qui devrait logiquement éviter l’éparpillement des candidatures, d’autant que seuls ceux ayant dépassé la barre des 3 % pourront se faire rembourser leurs frais de campagne.

Mais c’est complètement raté puisque ce sont pas moins de 34 listes qui ont finalement été enregistrées en France, après validation sur le fil de celle de l’Union des démocrates musulmans français, pourtant déposée en retard. 34 listes ! Un véritable case-tête pour nombre de petites communes qui ont dû aller en catastrophe au magasin de bricolage le plus proche acheter des panneaux de contreplaqué afin de bricoler in extremis les panneaux d’affichage qui leur manquaient…

Panneaux d’affichage électoraux à Carnoux-en-Provence le 11 mai 2019 : beaucoup de place pour pas grand-chose ! (photo © CPC)

Un tel éparpillement n’augure rien de bon quant au poids des futurs eurodéputés français déjà largement inaudibles au sein du Parlement actuel, en dehors des 20 élus LR soigneusement rangés sous la bannière du PPE. Rappelons pour mémoire que le Front National, qui était le grand gagnant des élections de 2014, avec 28 élus, n’en a plus que 15 qui se revendiquent encore de ce parti, dont 14 regroupés au sein du groupe d’extrême-droite intitulé l’Europe des nations et des libertés. La République en Marche qui détient pourtant la majorité en France depuis les élections législatives de 2017 et dirige le gouvernement, ne possède qu’un seul élu qui s’en revendique au Parlement européen.

Un dessin de Chapatte après les élections européennes de mai 2014 (publié dans l’International New York Times)

Les sondages actuels donnent comme en 2014 la liste du Rassemblement national gagnante, devant celle des Républicains ou celle de LREM. Les écologistes tirent habituellement bien leur épingle du jeu lors des élections européennes, mais ils sont désormais tellement dispersés dans les différentes listes que les projections semblent bien hasardeuses. En fait, à gauche comme à droite, l’éclatement entre les listes concurrentes est tel qu’on a toutes les chances d’observer un véritable jeu de neutralisation mutuelle qui diminuera d’autant le poids des eurodéputés français au sein du futur Parlement européen.

Un dessin signé Wingz

Pour autant, comment peut-on envisager de s’abstenir ou de voter blanc face à un tel choix démocratique ? Avec autant de listes qui vont du Parti révolutionnaire communiste jusqu’aux royalistes en passant par le Parti pirate, les adeptes de la décroissance, les défenseurs de l’espéranto ou le Parti animaliste, on voit mal comment l’électeur le plus exigeant ne pourrait pas trouver chaussure à son pied ! Même le mouvement des Gilets jaunes est représenté par deux de ses tendances, l’une portée par le chanteur Francis Lalanne, sous le nom d’Alliance jaune, la révolte par le vote, l’autre par Christophe Chalençon, marquée davantage à l’extrême droite et intitulée Évolution citoyenne, tandis que l’on retrouve des figures du mouvement dans les listes menée par Florian Phillipot (Les Patriotes), par Ian Brossat (PCF), François Asselineau (UPR) ou encore Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France), prouvant d’ailleurs au passage à quel point ce mouvement était hétéroclite…

Alors que chacun voudrait instaurer plus de démocratie dans la construction européenne et que jamais l’offre politique n’a été aussi large, ce serait toute de même un comble que les électeurs ne se déplacent pas pour une telle consultation électorale !

L. V.

En Écosse, la guerre des écureuils fait rage

5 mai 2019

Chaque pays a sa ligne de démarcation. Pendant longtemps, c’est le mur d’Hadrien, longue fortification de plus de 100 km et flanquée d’environ 300 tours de défense, érigée à partir de 122 après J.C., qui servit de frontière physique entre la province romaine de Bretagne (pas celle d’Astérix, qui était alors l’Armorique, mais celle qui constitue l’Angleterre actuelle) et l’Écosse avec ses redoutables tribus guerrières dont les Calédoniens.

Un écureuil roux (photo © Helen Haden / Flickr.com / BFMTV)

Mais c’est une nouvelle guerre qui fait désormais rage dans cette région : celle qui oppose les écureuils roux autochtones à une population d’envahisseurs, leurs cousins gris américains. Et la frontière mouvante qui sépare les lignes des deux armées en campagne s’appelle la Highland Red Squirrel Protection Line, autrement dit, la ligne de protection des écureuils roux des Highlands. Située au Sud de l’Écosse, cette démarcation fait l’objet de soigneuses observations de la part d’un consortium d’associations menées par le Scottisch Wildlife Trust et le Red Squirrel Survival Trust qui ont pris fait et cause pour protéger les 120.000 écureuils roux de la région présents principalement au nord de l’Écosse, dans les Highlands et à l’état résiduel dans quelques poches des Lowlands.

Autrefois très présents sur tout le territoire britannique, les écureuils roux ont en effet quasiment disparu du paysage en dehors du nord de l’Écosse, puisque leur population totale sur l’ensemble de la Grande-Bretagne est désormais estimée à moins de 140 000 individus. Inversement, la population des écureuils gris, en pleine expansion, dépasse désormais les 2,5 millions et il suffit de se promener dans n’importe quel jardin public, à Londres comme à Édimbourg pour en apercevoir de nombreux spécimens qui viennent manger dans la main des touristes émerveillés.

Écureuil gris à Saint-James Park à Londres (source © Un pied dans les nuages)

L’écureuil roux, Sciurus vulgaris, encore très présent en France où on peut l’observer sur l’ensemble du territoire sauf en Corse et sur les îles méditerranéennes, a une aire de répartition qui couvre l’ensemble de l’Europe et en Asie, et ceci depuis environ 3 millions d’année. On l’observe depuis le Japon jusqu’en Sibérie et en Chine, ainsi que dans la plupart des pays européens à l’exception de quelques zones comme l’Islande ou la Sicile, et désormais l’Angleterre où il a été complètement décimé en quelques années, supplanté par les cohortes d’envahisseurs gris…

La concurrence entre les deux espèces est en effet largement inégale. L’écureuil gris, Sciurus carolinensis, venu des forêts américaines, est beaucoup plus adapté aux forêts de feuillus où il tire notamment profit des glands et se reproduit plus vite, y compris pendant les périodes de disette relative, ce qui lui permet de coloniser très rapidement les milieux forestiers européens où il provoque d’ailleurs des ravages en rongeant l’écorce des jeunes arbres.

Carte de répartition des observations d’écureuils gris et roux en Ecosse (source © Saving Scotland’s Red Squirrels)

Il est de plus porteur sain d’un virus mortel pour son congénère roux, le parapox-virus, si bien que le contact entre les deux espèces se traduit pour l’écureuil roux par la transmission d’une maladie mortelle, dite aussi variole de l’écureuil. Toute ressemblance historique avec la manière dont les populations amérindiennes ont été décimées par l’arrivée des colons espagnols au XVIe siècle serait bien entendu purement fortuite…

Toujours est-il qu’en Grande-Bretagne et désormais surtout sur le front écossais, la guerre à l’écureuil gris fait rage comme l’a bien relaté un documentaire récent diffusé sur Arte et qui montre un garde-chasse s’échinant à piéger et abattre les centaines d’écureuils gris qui pullulent dans le massif forestier dont il a la charge, tandis que certains restaurateurs se font une spécialité de cuisiner ce nouveau gibier très prisé par leurs clients. Comme s’en faisait l’écho récemment Ouest France, croquettes et lasagnes à l’écureuil sont devenues un must de la gastronomie Outre-Manche !

Une situation en réalité quelque peu paradoxale quand on apprend, au détour d’une interview diffusée dans ce reportage aussi pédagogique qu’objectif, que la disparition des écureuils roux en Grande-Bretagne, a été en réalité largement amorcée avant l’invasion de leurs cousins américains. Au XIXe siècle, la population d’écureuils roux dans le pays dépassait les 3,5 millions d’individus. Mais l’animal faisait alors l’objet d’une chasse impitoyable avec des sociétés de chasse qui s’en faisaient une spécialité. Le Club des écureuils des Highlands aurait ainsi à lui seul exterminé pas moins de 150 000 écureuils roux en une cinquantaine d’années !

Un écureuil gris (photo © Ian Prestin / Flickr.com / Ouest France)

Toujours est-il que c’est précisément pour repeupler leurs parcs désertés par ces petites bêtes d’apparence si sympathique que de riches propriétaires terriens britanniques ont importé vers 1870 des écureuils gris d’Amérique, avec le succès que l’on connaît… Et l’histoire est en train de se reproduire en Italie où les populations d’écureuils gris, introduits de la même manière, sont en train de se propager rapidement dans le nord du pays, laissant présager une arrivée probable en France un jour ou l’autre.

D’ailleurs, il existe déjà en France deux espèces d’écureuils considérées comme invasives. La première est l’écureuil à ventre rouge, originaire de Taïwan et observé dans la nature à partir de la fin des années 1960 après avoir été introduit par le propriétaire d’une maison du Cap d’Antibes. Cette espèce est désormais implantée sur une aire qui s’étend sur les communes voisines mais dont l’extension semble pour l’instant contenue par l’autoroute A8. En revanche, le seconde espèce, qui est celle du Tamia de Sibérie ou écureuil de Corée, vendue en animalerie depuis les années 1970, est désormais présente dans une bonne douzaine de sites principalement en région Ile-de-France.

Une martre des pins (photo © University of Aberdeen / Sciences et Avenir)

La bonne nouvelle pour les écureuils roux d’Écosse, est paradoxalement que se développe de nouveau l’un de leurs prédateurs naturels, la martre des pins… C’est en effet ce qu’ont mis en évidence des chercheurs de l’Université d’Aberdeen, à l’issue de patientes observations scientifiques dans le Highlands. Leur publication, astucieusement intitulée Les ennemis de mes ennemis sont mes amis, parue en mars 2018 dans la revue Proceedings of the Royal Society, montre en effet que le retour de ce petit mustélidé, qui fait l’objet de programmes de protection depuis les années 1980 après avoir été décimé, chassé pour sa fourrure et pourchassé pour sa mauvaise réputation de préleveur de gibier, favorise les écureuils roux dans leur combat inégal contre leurs cousins américains.

Ces derniers, moins méfiants car provenant d’un milieu où la martre n’est pas présente, constituent un mets de choix pour leur prédateur comme l’ont bien montré les chercheurs en observant des boîtes à nourriture servant d’appât. Les écureuils gris s’y attardent sans méfiance et sont croqués en priorité par les martres comme l’attestent les poils d’écureuils retrouvés dans les déjections de ces dernières.

Corrélations observées entre les population de martres et d’écureuils gris et roux (source © Sheehy and al., The enemy of my enemy is my friend: native pine marten recovery reverses the decline of the red squirrel by suppressing grey squirrel populations, mars 2018)

Du coup, les écureuils roux s’en portent mieux et on observe une corrélation très nette entre les populations de ces 3 espèces : là où la martre des pins prolifère, l’écureuil gris décline et l’écureuil roux relève la tête : une belle histoire, détaillé notamment sur le site Zoom Nature, à méditer pour quiconque se pique de vouloir réguler les espèces animales dans leur milieu naturel…

L. V.

Une géode géante bientôt visitable

30 avril 2019

La ville espagnole de Pulpi, avec ses 9000 habitants, située dans la province d’Almeria, en Andalousie, ne constitue pas, loin s’en faut, une destination touristique mondialement connue. Et pourtant, les choses pourraient bien changer car cet été les visiteurs qui viennent ici plutôt pour la qualité des plages de sable fin vont pouvoir découvrir une véritable merveille naturelle : la plus grosse géode visitable du monde !

La géode de Pulpi (source © Ayuntamiento de Pulpí / Traveler)

Cette géode fabuleuse, sans doute celle qui est la mieux préservée au monde, est une immense cavité en forme d’entonnoir, de 8 m de longueur et 1,70 m de hauteur, formant un vaste volume creux de plus de 10 m3, entièrement tapissé de cristaux géants de gypse, dont certains atteignent 2 m de longueur.

Cristaux de gypse en fer de lance du Bassin parisien (source © Infraordinaire)

Découvert en 1999 dans l’ancienne mine de fer et de plomb de Pilar de Jaravia, creusée à partir du milieu du XIXème siècle dans les flancs de la Sierra del Aguilὸn, à 60 m de profondeur et à 3 km du littoral, cette géode a été classée comme monument naturel. Le gypse, un sulfate de calcium, est un matériau relativement banal qui est exploité pour la fabrication du plâtre. Les cristaux de gypse sont donc très fréquents à la surface de la terre et on en trouve de très beaux, en fer de lance, dans les Marnes à gypse du Bassin parisien notamment où d’anciennes carrières souterraines ont été exploitées jusque récemment, en particulier dans le secteur de Belleville et des Buttes Chaumont, au nord de Paris.

Ce sont des circulations d’eaux chaudes hydrothermales chargées en sulfate de calcium qui ont percolé à travers les fissures de la roche et qui, en se refroidissant, ont formé lentement ces cristallisations magnifiques que l’on observe actuellement. La mine elle-même a fermé dans les années 1970 et il a donc fallu près de 30 ans ensuite pour que des membres du Groupe minéralogiste de Madrid découvrent en décembre 1999 cette immense cavité de sidérite tapissée d’énormes cristaux de gypse dans la mine abandonnée. A la recherche de minéraux, le groupe a débouché une sorte de couvercle qui dissimulait l’accès à la grotte magique ! Dedans, les cristaux affleurent des murs, du sol, du plafond et leur pureté permet d’observer les gouttes d’eau prisonnières à l’intérieur depuis des milliers d’années !

La géode de Pulpi (source © Ayuntamiento de Pulpí / Traveler)

Vingt ans exactement après cette découverte exceptionnelle, la Géode géante ouvrira donc au public et l’on pourra l’observer de visu. Jusque-là en effet, l’unique manière de visiter la grotte souterraine était virtuelle, grâce à l’utilisation de lunettes de réalité augmentée qui permettent de s’immerger en trois dimensions dans un univers virtuel.

En fait, cette géode géante n’est pas la plus grande connue au monde puisqu’elle est largement surpassée par une autre curiosité de la nature qui se situe dans l’État de Chihuahua au Mexique. Là aussi, cette géode fabuleuse a été découverte à l’occasion de travaux miniers dans la mine de Naica exploitée pour le plomb, le zinc et l’argent, dans des conditions particulièrement extrêmes puisqu’on y observe des circulations d’eau souterraines dont la température monte jusqu’à 58 °C. Les mineurs, qui travaillent ici dans un taux d’humidité de 100 % et exposés à de tels températures sont obligés de porter des équipements spéciaux et doivent se relayer toutes les 2 heures !

La grotte aux épées accessible aux visiteurs (source © Voyageurs du Net)

C’est en 1910 qu’a été découverte dans cette mine une très belle cavité tapissée de cristaux de sélénite d’une très grande beauté, baptisée la grotte des épées.

Mais il a fallu attendre l’an 2000 pour que deux mineurs, les frères Delgado, occupés à creuser un nouveau tunnel d’aération, découvrent la plus fabuleuse des géodes, à une profondeur de 290 m et dans un environnement fort peu hospitalier caractérisé par des températures de 45 °C et un taux d’hygrométrie de 95 %. Des conditions tellement extrêmes qu’il est impossible d’y rester plus de 10 minutes d’affilée !

Cristaux géants de gypse dans la grotte de Naica (source © Voyageurs du Net)

En 2006 toutefois, un physicien a l’idée de créer un vêtement de protection spécifique contenant des tubes d’eau réfrigérée et muni d’un système respiratoire qui permet d’explorer enfin cette immense géode en donnant aux scientifiques la possibilité de rester une petite heure sur place. Et le spectacle en vaut la peine puisque la géode contient des cristaux de gypse dont le plus gros atteint 13 m de longueur et 2 m de diamètre !

Vue de la grotte aux cristaux dans la mine de Naica (extrait vidéo de Romain Tea Time)

Les conditions très particulières de ce milieu extrême ne permettront cependant jamais d’ouvrir cette grotte aux visiteurs et d’ailleurs l’accès même à cette géode fabuleuse est très probablement voué à disparaître lorsque la mine de Naica fermera ses portes et que les hommes arrêteront de pomper les eaux pour permettre son exploitation actuelle. Un tel spectacle, aussi extraordinaire soit-il, est donc destiné à devenir un jour totalement inaccessible…

L. V.

L’agriculture sans pesticide : fiction ou fantasme ?

27 mars 2019

C’est bien une fiction qu’a imaginée la journaliste Juliette Nouel dans ce reportage d’anticipation publié dans la revue l’Actuariel en mars 2019, édité par l’agence Accroche-Press’ et accessible sur le site LinkedIn. Nous sommes en 2029, et la scène se passe chez Lucile et Raphaël qui cultivent depuis 5 ans une dizaine d’hectares de pommiers et 1 ha de maraîchage, sans aucun engrais ni pesticide. Petits extraits du reportage (fictif) :

Entre chaque rangée de pommiers, des bandes fleuries aux tons blancs, violets et surtout jaunes égayent le verger. Lucile, la maîtresse des lieux, les couve d’un regard… technique. « Ces fleurs ne sont pas là pour faire joli, mais pour héberger ce qu’on appelle les auxiliaires, les insectes prédateurs de ceux qui ravagent nos pommiers. » Couleurs et formes des pétales, périodes de floraison… rien n’est laissé au hasard pour attirer ces précieux alliés durant toute la belle saison. Lucile pointe du doigt : « Là, ce sont des larves de chrysopes. Elles se gavent de pucerons pendant leur développement. C’est un auxiliaire préventif parfait car il s’active dès le printemps. Les larves de coccinelles prendront ensuite le relais. »

Souvenons-nous : tout comme la mobilisation pour le climat, la mobilisation pour une agriculture biologique s’est brusquement emballée en 2019. En février, une étude sur la disparition des insectes parue dans la revue Biological Conservation fait des projections terrifiantes. Un quart de la biomasse des insectes va s’éteindre dans les dix ans. Principale accusée de cette hécatombe : l’agriculture intensive. Ce même mois de février, l’ONU sort le tout premier rapport mondial sur l’état de la biodiversité, qui sous-tend nos systèmes alimentaires. Verdict : cette biodiversité disparaît de façon alarmante, ce qui met en danger notre sécurité alimentaire. L’agriculture intensive est encore sur le banc des accusés. Enfin, à la fin de l’année, un consortium d’épidémiologistes européens publie une étude prouvant l’effet cancérigène de la consommation de fruits et légumes porteurs de résidus de pesticides. « Cette étude épidémiologique, qui incluait 50 000 personnes, a joué le rôle d’un détonateur, se souvient Lucile. Jusqu’ici, on pouvait toujours critiquer la taille ou la composition de la cohorte et pointer des biais. Mais, cette fois, il n’y avait plus de polémiques possibles et, surtout, l’étude démontrait l’effet cocktail sur la santé de différents pesticides, même à faible dose. »

Manifestation contre les pesticides à Listrac dans le Médoc en 2017 (photo © Guillaume Bonnaud / Sud-Ouest)

En janvier 2020, Johanna, une Allemande de 17 ans, crée le hashtag #StopTakingThePest, qui enflamme les réseaux sociaux. Mais cette fois, ce n’est pas la grève de l’école que les jeunes Européens entament, mais la grève de la faim. « On s’allongeait sur le sol devant les institutions parlementaires pour signifier que nous allions tous mourir de leur inaction. Quand le mouvement a commencé à se propager, ça a été la panique et chaque État a dû prendre des mesures immédiates pour stopper la contagion. »

Dans toute l’Europe, les équivalents du mouvement Nous voulons des coquelicots, créé en France à l’été 2018, font pression. La Commission européenne, qui venait de mettre en route la PAC 2021-2027, doit tout remettre à plat. Elle adopte le scénario TYFA (Ten Years For Agroecology in Europe), proposé en octobre 2018 par l’Iddri et à l’origine destiné à être totalement opérationnel en… 2050. Dix ans pour se débarrasser des pesticides, mais aussi des engrais azotés : « Par volonté de cohérence, il fallait aussi s’attaquer aux engrais, précise Raphaël. Ils dégagent du protoxyde d’azote, un gaz à effet de serre au pouvoir réchauffant 300 fois plus puissant que le CO2 sur une durée d’un siècle. »

Lucile et Raphaël ont bien sûr démarré leur exploitation en bio dès l’origine. Pour se passer des pesticides de synthèse, qui s’attaquent non seulement aux insectes, mais aussi aux champignons, aux parasites et aux mauvaises herbes, ils ont mis en place un arsenal de solutions. « La lutte biologique n’est qu’un outil parmi d’autres, explique Lucile. La protection mécanique à l’aide de filets est aussi très utile, par exemple contre les carpocapses, des papillons nocturnes qui pondent leurs œufs dans les pommes. On utilise aussi la confusion sexuelle. Il s’agit de diffuser des phéromones, qui imitent la signature des femelles et déboussolent les mâles. Grâce à l’écologie chimique, on peut aussi agir sur les composés volatils émis par les plantes et brouiller les pistes des insectes ravageurs quand ils cherchent à identifier leurs cibles. »

Pour accéder chez François et Marie, les parents de Lucile, il faut passer par un chemin creux entre deux talus plantés de jeunes arbres. Le chemin débouche sur ce qui était autrefois une exploitation de 400 hectares couverts à 100 % par des céréales, principalement du blé et du maïs. Aujourd’hui, les légumineuses sont beaucoup plus présentes : luzerne, lentilles et pois. Et, surprise pour cette région qui ne pratiquait pas du tout l’élevage, une vingtaine de vaches paissent dans une vaste prairie. Pour remplacer les engrais chimiques par des engrais organiques, la reconnexion entre production animale et production végétale est en effet déterminante.

Mais pourquoi les bovins ? « Ils ont un avantage déterminant par rapport aux porcs : ils se nourrissent d’herbe et peuvent donc entretenir les prairies », souligne Raphaël. Car c’est là l’autre pilier de la transition : le redéploiement massif des prairies naturelles. « Leurs sols sont plus riches en biomasse microbienne et en biodiversité que les sols des cultures. Elles sont aussi vingt fois moins sensibles à l’érosion et filtrent mieux les eaux. Enfin, elles permettent la fixation du carbone et contribuent donc à la lutte contre le changement climatique », énumère Raphaël. En broutant l’herbe, les ruminants ont un autre atout majeur : ils ne sont pas en compétition alimentaire avec les hommes, contrairement aux porcs et même aux volailles, qui sont nourris avec des céréales. Fini les colossales importations de tourteaux de soja (dont la culture en Amérique du Sud participait, de surcroît, à la déforestation) destinés à nourrir le bétail.

Champ de lentilles

« On ne cultive presque plus de blé : une même parcelle n’en produit que tous les sept ans. Le reste du temps, c’est seigle et avoine, et des légumineuses riches en protéines et destinées à l’alimentation humaine. Les légumineuses ont un système racinaire puissant qui étouffe les mauvaises herbes vivaces et, en plus, elles fixent l’azote dans le sol, ce qui permet de se passer des engrais chimiques », détaille François. Le couple a donc réussi à casser le cercle vicieux où les engrais azotés favorisaient le développement de plantes productives mais fragiles et qui nécessitaient toujours plus de pesticides.

Tous ces bouleversements ont bien sûr eu des répercussions sur le régime alimentaire des Européens, qui contient désormais beaucoup plus de légumineuses, de fruits et de légumes. « C’était d’ailleurs le point de départ de la réflexion des chercheurs de l’Iddri, rappelle Lucile. Nous mangions trois fois trop de sucre et deux fois trop de protéines animales, ce qui avait d’énormes répercussions en santé publique. » Elle conclut: « L’Union européenne a été pionnière dans cette révolution. Nous faisons désormais figure de modèle pour tous ceux qui n’ont rien fait ou pas assez et qui voient s’effondrer tous les écosystèmes vitaux pour l’agriculture. »

A quand la mise en pratique d’un tel scénario qui ne demande qu’à devenir réalité ?

L. V. 

Glyphosate : enfin un soupçon de transparence européenne ?

19 mars 2019

A quelques mois désormais des prochaines élections au Parlement européen qui se dérouleront en métropole le dimanche 26 mai 2019, voilà une information qui ne devrait pas laisser totalement indifférents les citoyens appelés aux urnes. Surtout ceux qui reprochent à l’Union européenne ses décisions souvent considérées comme opaques et orientées, surtout soucieuses de favoriser l’intérêt des multinationales et du libre-échange, voire de céder aux sirènes des lobbies les moins avouables…

Le Tribunal de l’Union européenne (source © Toute l’Europe)

Le Tribunal de l’Union européenne vient en effet de rendre public, par un communiqué de presse en date du 7 mars 2019, sa décision de désavouer une des agences européennes, l’EFSA, qui refusait obstinément de communiquer les éléments scientifiques sur lesquels elle avait pourtant fondé son avis en novembre 2015 quant à l’absence de nocivité du glyphosate pour la santé humaine. Un avis lourd de conséquences alors que quelques mois plus tôt, en mars 2015, le Centre international de recherche contre le cancer qui dépend de l’OMS, affirmait que le glyphosate, la molécule active du Roundup, l’herbicide fétiche de Bayer-Monsanto, était un « cancérogène probable ».

C’est en tout cas sur la base de l’avis scientifique de l’EFSA, suivi en mars 2017 de celui de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), que l’Union européenne avait décidé, contre toute attente, le 27 novembre 2017, par 18 pays sur 28, de prolonger de 5 ans l’autorisation d’utilisation du glyphosate, jusqu’en décembre 2022 donc.

L’EFSA (European Food Security Authority, en français dans le texte), créée en 2002, est en effet l’agence européenne en charge d’évaluer les risques environnementaux et sanitaires de toute la chaîne alimentaire, et notamment de donner un avis scientifique, en principe impartial, sur les risques éventuels liés aux produits phytosanitaires dont fait partie le glyphosate.

Sauf que l’instance a été beaucoup critiquée pour les nombreux conflits d’intérêt qui concernent directement près de la moitié de ses membres, mais aussi pour sa très grande proximité avec les industriels de l’agro-business et l’opacité dont elle a fait preuve dans moult dossiers. En septembre 2017, de nombreux médias dont Libération rapportaient des faits troublants dénoncés notamment par La Stampa et The Guardian concernant des échanges très étroits entre l’EFSA et  la Glyphosate Task Force, un consortium de plus d’une vingtaine d’industriels utilisant ce produit et mené par Monsanto.

Le rapport final de l’EFSA comportait une centaine de pages copiées directement du dossier de demande de réautorisation émis par Monsanto. De plus, les lobbyistes de la Glyphosate Task Force ont eu accès direct au rapport de l’EFSA pour le relire et le corriger plus d’une semaine avant sa finalisation afin de bien s’assurer qu’il ne comportait aucune information gênante pour leurs affaires. Un privilège bien évidemment refusé aux associations environnementales impliquées dans le dossier…

Epandage de produit phytosanitaire (photo © Countrypixel / Stock.adobe.com / La Croix)

Plus grave encore, l’EFSA a toujours refusé de fournir les études scientifiques sur lesquelles elle avait fondé ses différents rapports certifiant que le glyphosate ne présentait aucun danger pour la santé humaine. Déjà en 2014, un chercheur indépendant, Anthony Charles Tweetdale, avait soumis à l’EFSA une demande d’accès aux deux études de toxicité sur lesquelles l’agence s’était appuyée pour déterminer la dose journalière admissible de glyphosate.

Une demande qui s’était soldée par un refus, de même que lorsque 4 députés européens, dont la Française Michèle Rivasi, ont réclamé en 2017 à l’EFSA d’accéder aux résultats et analyses des études sur la cancérogénéité du glyphosate. Dans les deux cas, l’EFSA a justifié sa décision en arguant du fait que « la divulgation de ces informations pourrait porter sérieusement atteinte aux intérêts commerciaux et financiers des entreprises ayant soumis les rapports d’étude » ou encore que « il n’existait pas d’intérêt public supérieur justifiant la divulgation ».

Michèle Rivasi, députée européenne EELV (photo © Tim Douet / Le Lanceur)

Une telle attitude ne pouvait naturellement que renforcer la suspicion de collusion, même si Michèle Rivasi reste plus mesurée, constatant simplement que « L’EFSA est une épine dans le pied du Parlement. Ils ont tellement peur des procès que peuvent leur intenter les multinationales comme Monsanto, qu’ils n’osent pas agir contre leurs intérêts ».

Le Tribunal de l’Union européenne a donc été saisi et, bonne surprise !, il vient de rendre son verdict le 7 mars 2019 donc, en donnant raison aux requérants. Son argumentaire est imparable et rejette sans la moindre ambiguïté les arguties mises en avant par l’EFSA. Selon son arrêt, «une institution de l’Union, saisie d’une demande d’accès à un document, ne peut justifier son refus de le divulguer sur le fondement de l’exception relative à la protection des intérêts commerciaux lorsque les informations contenues ont trait à des émissions dans l’environnement ».

Les juges enfoncent le clou en démontrant qu’un herbicide comme le glyphosate est, par nature, destiné à être libéré dans l’environnement, et donc sujet à émettre sa substance active dans l’environnement. Il serait d’ailleurs bien difficile de prétendre le contraire dans la mesure où les analyses effectuées depuis des années à travers toute l’Europe dans les cours d’eau comme dans les nappes souterraines révèlent la présence quasi-systématique de glyphosate et de son dérivé classique l’AMPA (acide aminométhylphosphonique).

Le siège de l’Agence européenne de sécurité des aliments à Parme

Le tribunal conclut donc sans ambage que « le public doit avoir accès non seulement aux informations sur les émissions en tant que telles, mais aussi à celles concernant les conséquences à plus ou moins long terme de ces émissions. En effet, l’intérêt du public est précisément de savoir non seulement ce qui est ou sera rejeté dans l’environnement, mais aussi de comprendre la manière dont l’environnement risque d’être affecté par les émissions en question ».

Un véritable camouflet donc pour l’agence européenne, qui a néanmoins 2 mois pour faire appel de cette décision, de même d’ailleurs que le groupe Monsanto qui est directement concerné par le sujet et s’était allié à l’EFSA pour l’occasion. Un beau succès en tout cas pour les 4 eurodéputés à l’origine de cette bataille homérique, dont l’élue Verts Michèle Rivasi qui a naturellement saluée cette « victoire historique ». Même l’EFSA a feint de s’en réjouir, estimant sans rire que cet arrêt « fournit une orientation à l’EFSA et aux autres organismes chargés d’interpréter la législation de l’UE sur l’accès du public aux documents ». Heureusement en effet que la Justice est en mesure de faire cet effort de pédagogie pour aider de pauvres experts scientifiques (sinon objectifs) à saisir les fondements de notions aussi complexes que celles touchant à l’intérêt général et au respect de l’environnement…

L. V. 

Investissements pétroliers : on brade !

17 mars 2019

Au pays des fjords et de l’or noir… (crédit photo © Reuters / La Tribune)

L’annonce est passée totalement inaperçue en dehors des milieux d’affaire avertis où elle a pourtant fait l’effet d’une petite bombe : le 8 mars 2019, le fonds souverain norvégien, l’un des plus gros investisseurs mondiaux, a annoncé qu’il allait se désinvestir progressivement des compagnies d’exploration et de production pétrolière, et ceci pour des raisons purement financières… De quoi assurément jeter un doute sur la capacité de ce secteur à survivre à la transition énergétique qui s’amorce…

Car ce n’est pas la première fois que ce fonds souverain jette un tel pavé dans la mare. En 2015 déjà, il avait annoncé urbi et orbi qu’il arrêtait d’investir dans le secteur du charbon, et cette fois pour des raisons principalement environnementales, jugeant que cela était incompatible avec une politique responsable vis-à-vis des impacts sur le changement climatique global.

De là cependant à assumer une telle décision pour ce qui concerne la production pétrolière, il y avait un grand pas à franchir pour un fonds qui a été créé justement pour gérer la manne pétrolière sur laquelle la Norvège a assis tout son développement économique depuis la découverte des vastes gisements pétroliers en Mer du Nord à la fin des années 1960. En Norvège même, l’exploitation pétrolière entame son déclin, même si le pays se classait quand même encore en 2017 au 14ème rang mondial pour la production pétrolière et au 7ème rang pour la production de gaz naturel (dont la Norvège reste le deuxième exportateur mondial derrière la Russie). Selon Challenges, Gaz et pétrole représentent encore plus de la moitié des exportations norvégiennes et alimentent plus de 20 % des revenus de l’État.

Plateforme pétrolière d’Oseberg, dans la mer de Norvège, en 2007 (photo © Helge Hansen / Scanpix / Reuters)

Il a donc fallu pas moins de 2 ans de réflexion et de débats politiques intenses pour arriver à une telle décision de la part du gouvernement norvégien qui est à la tête de deux fonds souverains, l‘un destiné aux investissements dans le pays, le Government Pension Fund-Norway, et l’autre d’ampleur mondiale, le Government Pension Fund-Global (Fonds gouvernemental de pension pour l’étranger), dit aussi « Fonds pétrolier ». Ce dernier est un véritable mastodonte puisqu’il capitalise plus de 1000 milliards de dollars et contrôle à lui seul 1,4 % de la capitalisation boursière mondiale, avec des participations dans plus de 9000 entreprises à travers la planète.

Siv Jensen, chef du Parti progressiste et ministre des finances de Norvège, à Oslon en janvier 2016 (photo © Larsen, Hakon Mosvold / AFP)

On conçoit donc qu’une annonce de cet ordre de la part d’un tel géant boursier constitue un signal fort qui ne peut passer totalement inaperçu dans le monde feutré des traders de tout poil. En l’occurrence, le GPFG a annoncé qu’il allait se dessaisir progressivement de 7,5 milliards d’actifs investis dans des entreprises tournées exclusivement vers l’exploration et la production pétrolière, et ceci uniquement pour des raisons financières comme l’a expliqué, selon lenergeek, la ministre norvégienne des Finances, Siv Jensen, indiquant que « l’objectif est de réduire la vulnérabilité de notre richesse commune face à un recul permanent du prix du pétrole ».

La décision n’est pas neutre puisque ce fonds souverain détient à lui seul 37 milliards d’actifs investis dans l’industrie pétrolière. Pour autant, une entreprise comme Total, deuxième capitalisation du CAC 40 et dont le fonds souverain norvégien détient 2,02 % des actions, devrait être à l’abri d’un tel repli stratégique car son activité est plus diversifiée. Même si le message est fort, ce n’est donc pas, loin s’en faut, le signal d’arrêt de la production pétrolière mondiale qui a encore de beaux jours devant elle, même si l’Agence internationale de l’Energie estime désormais que le pic mondial de production pétrolière devrait être atteint en 2037, après l’avoir longtemps prédit pour l’année…2006.

Il n’en reste pas moins que le geste n’est pas anodin, d’autant que l’argument économique mis en avant ne trompe personne. Les évolutions récentes du prix du pétrole n’expliquent pas en effet à elles seules une telle décision, quoi qu’en disent les responsables norvégiens. Après avoir connu un point bas historique début 2016 à 30 dollars le baril, soit plus ou moins le même niveau que dans les années 2001-2003, le cours était en effet sensiblement reparti à la hausse ces derniers temps jusqu’à dépasser les 80 dollars le baril à l’automne 2018, de quoi, on s’en souvient, alimenter la révolte des Gilets jaunes face à une augmentation significative des prix à la pompe. Depuis, le prix du Brent était retombé à 50 dollars fin 2018, mais il est désormais reparti à la hausse depuis le début de l’année et se négocie actuellement à 67 dollars le baril.

Evolution des prix du baril de pétrole (cours du Brent en dollars) depuis fin 2018 (source infographie © Express Live)

Un prix de marché en hausse significative et une annonce de raréfaction des réserves alors que la demande mondiale ne cesse d’augmenter : tout indique donc que les arguments qui ont poussé le fonds souverain norvégien à annoncer une telle décision ne sont pas d’ordre purement économique mais traduisent une stratégie plus politique. De fait, on sait désormais que si l’humanité brûle la totalité des réserves pétrolières actuellement prouvées, la planète court à sa perte puisque cela se traduira mécaniquement par une augmentation de la température moyenne d’au moins 6 °C, ce qui nous expose à des situations irréversibles dont les impacts seront totalement incontrôlables. Seules des techniques, pour l’instant mal maîtrisées et encore au stade expérimental, d’absorption du CO2 pourraient être compatibles avec une telle option, mais c’est là que l’argument économique intervient car cela renchérirait fortement le coût d’une telle source énergétique face à d’autres ressources renouvelables et moins émettrices de gaz à effet de serre.

Schéma de principe de sequestration du CO2 : projet Total sur le site de Lacq (source © Total 3 Cube / Cité-sciences)

C’est donc bien malgré tout un signal fort que le gouvernement norvégien vient d’adresser au monde industriel et financier : reste à voir si les traders à courte vue sauront capter le message et en tirer enfin les conséquences pour réorienter progressivement leurs investissements vers des filières plus durables…

L. V.

Changement d’heure : l’autre grand débat…

21 février 2019

Alors que le grand débat national bat son plein avec ses discussions à n’en plus finir dans la moindre salle des fêtes et des déplacements tous azimuts du Président de la République et de ses ministres pour prêcher la bonne parole auprès des Gilets jaunes et prouver qu’ils sont à l’écoute, voilà qu’on aurait presque tendance à oublier un autre débat qui porte pourtant sur un sujet crucial pour l’avenir de l’humanité : faut-il ou non revenir sur le passage à l’heure d’été ?

Un dessin signé Philippe Geluck

La question peut paraître futile, et pourtant elle fait partie de celles qui alimentent toutes les conversations et concentrent l’attention, surtout au printemps et à l’automne lorsqu’approche le moment fatidique où il s’agit d’avancer ou de retarder sa montre d’une heure. Les motifs de se plaindre ne manquent pas et on entend chaque année les mêmes récriminations contre ces changements intempestifs d’heure qui viendraient perturber le rythme biologique des vaches laitières ou celui des enfants en âge scolaire, ou encore venir compliquer inutilement la vie des voyageurs ne sachant plus à quelle heure leur train ou leur avion va bien partir…

Les affres du djihadiste : un peu d’humour noir signé Chaunu

Le sujet ne date pas d’hier puisque de nombreux pays européens ont adopté l’heure d’été à la fin des années 1960, poursuivant en cela un objectif bien précis et très louable, à savoir adapter au mieux les rythmes de vie de la majorité pour limiter la consommation énergétique. Au printemps, le dernier dimanche de mars, les horloges sont avancées d’une heure, ce qui revient à ce que, dès lors, le soleil se lève et se couche une heure plus tard. Cela ne change rien le matin puisque la plupart des gens se lèvent alors qu’il fait déjà jour. En revanche, cela se traduit par des soirées où il fait jour beaucoup plus tard, ce qui permet des gains significatifs sur l’éclairage électrique.

Soldat allemand dans une gare française en 1940 (source © Archives fédérales allemandes)

L’idée n’est d’ailleurs pas nouvelle puisque Benjamin Franklin, génial précurseur, l’a, paraît-il, évoquée dès 1784, déjà dans le but de faire des économies d’énergie. Il a fallu cependant attendre 1916 pour que l’Allemagne l’adopte, rapidement suivie de l’Angleterre puis de la France. Entre 1947 et 1949, les Allemands poussent même le zèle jusqu’à instaurer un second décalage d’une deuxième heure au cœur de l’été entre le 11 mai et le 29 juin. Sous l’occupation allemande, la France passe d’ailleurs à l’heure allemande en adoptant un décalage d’une heure par rapport au fuseau horaire de Greenwich dans lequel se situe pourtant l’essentiel du pays, à l’exception de l’Alsace.

A la Libération, en 1945, curieusement la France abandonne l’heure d’été mais conserve l’heure allemande qui reste toujours notre référence actuelle, la France étant décalée d’une heure par rapport à l’heure réelle au soleil. Il faut attendre le 28 mars 1976 pour que les Français reviennent à leur tour au principe de l’heure d’été, suite au choc pétrolier de 1973 qui avait remis au goût du jour la nécessité de faire des économies d’énergie. Jusqu’en 1995, le retour à l’heure d’hiver se faisait le dernier dimanche de septembre, mais depuis c’est le dernier dimanche d’octobre qui détermine ce passage.

Un dessin signé Goubelle, publié dans La Charente libre

A partir de 1980, l’Union européenne a jugé que l’adoption de l’heure d’été était devenue un must et depuis 2001, les dates de changement d’heure ont été harmonisées entre tous les pays européens. Sauf que désormais, on se prend à douter de tout… Les critiques se sont multipliées contre ces changements d’heure deux fois par an qui viendraient perturber les rythmes biologiques naturels et compliquer la vie quotidienne sans pour autant se traduire par des économies d’énergies aussi mirobolantes qu’on ne l’aurait imaginé.

Des dizaines d’études ont été engagées sur les incidences de ce dispositif sur le marché intérieur européen, les relations commerciales transfrontalières, l’organisation des transports, des communications et des voyages ainsi qu’en matière d’économie d’énergie, de sécurité routière, d’activités de loisirs en extérieur, de santé et d’impact sur le biorythme humain. Et tout cela pour conclure que tout compte fait, cela ne vaut finalement peut-être pas la peine de s’étriper pour si peu…

Dans sa grande sagesse, la Commission européenne a donc proposé une nouvelle directive mettant fin aux changements d’heure saisonniers dans l’Union européenne. Les ministres des transports européens, réunis le 3 décembre 2018, ont proposé la date de 2021 pour abandonner ce système : chaque État membre devra alors faire le choix de rester à l’heure d’été ou d’hiver.

Et pour préparer une telle révolution transnationale, rien de mieux qu’un bon vieux débat ! C’est dans l’air du temps et la Commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale a décidé de lancer une grande consultation de tous les Français sur un dossier qui ne devrait pas manquer de soulever les passions. Les réponses seront bien entendu analysées, disséquées et présentées en Commission puis relayées auprès des institutions européennes afin que la décision finale puisse répondre au mieux aux attentes du bon peuple.

Infographie publiée dans Le Parisien du 31 août 2018

La consultation est en ligne sur le site de l’Assemblée nationale et chaque citoyen a jusqu’au 3 mars 2019 à minuit pour apporter une réponse aux 7 questions qui lui sont posées. A chacun désormais de s’exprimer sur un sujet aussi brûlant, de juger avec toute la nuance nécessaire si son « expérience du changement d’heure en vigueur » est « satisfaisante » ou « très négative », d’évaluer les raisons pour lesquelles il faudrait « maintenir le changement d’heure deux fois par an » ou au contraire « interdire tout changement d’heure », et même de se prononcer, en cas d’abandon du changement d’heure, quant à la pertinence de rester à l’heure allemande ou de se rapprocher de l’heure anglaise malgré le Brexit qui se profile.

Des choix stratégiques donc et fortement engageants pour la vie quotidienne des générations futures. On ne remerciera jamais assez les parlementaires à l’origine de cette initiative d’avoir eu le courage de lancer un tel débat au travers d’une aussi large consultation et sur un sujet qui tient autant à cœur de chacun d’entre nous. Quel régal que la véritable démocratie participative ! Espérons du moins que le taux de réponse à cette consultation cruciale pour l’avenir de notre pays sera à la hauteur des espérances et permettra à nos dirigeants de prendre en toute connaissance de cause les décisions éclairées qui s’imposent. N’oubliez-pas de remplir votre questionnaire…

L. V.

Sauve qui peut, les frites raccourcissent !

9 février 2019

Les clichés ont la vie dure : difficile de se mobiliser contre le réchauffement climatique tant qu’on reste persuadé que c’est une lubie de bobo parisien, d’écolo attardé ou d’intellectuel alarmiste qui joue à se faire peur en prédisant les pires calamités alors qu’un degré de plus ou de moins n’a jamais tué personne… Chacun tente de se persuader que la catastrophe annoncée n’aura pas lieu, que seules les populations lointaines et les plus déshéritées du Sahel, du Bengladesh ou des îles Kiribati seront réellement impactées par les effets du changement climatique, et que de toute façon les progrès technologiques à venir compenseront largement ces petits désagréments liés au réchauffement global.

Sauf que les effets de ce changement climatique commencent à être sensibles y compris dans nos assiettes. L’heure est grave et il s’agit d‘un problème de taille : à cause du dérèglement climatique global, la longueur des frites est en train de diminuer de manière très significative !

C’est un rapport publié par The Climate Coalition, une fédération rassemblant 130 associations dont le WWF, National Trust ou Christian Aid, qui a tiré la sonnette d’alarme en publiant un rapport intitulé sobrement : Recette d’un désastre, comment le changement climatique impacte les fruits et légumes britanniques ? L’information s’est diffusée comme une trainée de poudre et même Le Monde s’en est fait l’écho dans son édition du 7 février 2019 : en 2018, les frites du Royaume-Uni, ces fameuses chips qui font la (modeste) renommée culinaire du pays depuis 1863 ont vu leur taille diminuer de 3 cm.

Et contrairement à ce que pourraient imaginer les partisans eurosceptiques les plus acharnés du Brexit, les règlements imaginés à Bruxelles n’y sont pour rien. C’est simplement la faute de la terrible sécheresse qui a frappé outre-Manche durant cette année 2018, laquelle fait partie des quatre les plus chaudes jamais enregistrées depuis que l’on suit avec fiabilité les températures mondiales, juste derrière 2016, 2015 et 2017… Au Royaume-Uni, certaines localités n’ont pas vu tomber une seule goutte de pluie pendant 58 jours : un record !

Pommes de terre : une récolte vulnérable au changement climatique

Il y a décidément quelque chose de pourri dans le Royaume… Du coup, les pommes de terre récoltées cette année et qui couvrent habituellement 80 % de la consommation nationale, ont vu leur rendement diminuer : la récolte 2018 est une des quatre plus mauvaises enregistrées depuis 60 ans avec une baisse de rendement de 20 à 25 %. Mais c’est aussi la taille moyenne des tubercules qui s’est fortement réduite. Or avec des patates plus petites et plus difformes, on fait des frites plus petites : CQFD…

Et il n’y a pas que les pommes de terre qui ont souffert de la sécheresse : la récolte de carottes a également connu une diminution de 25 % et celle des oignons de 40 %. C’est du coup toute l’agriculture britannique qui s’interroge sur son devenir pour peu que ces vagues de sécheresse deviennent plus fréquentes à l’avenir comme l’annoncent toutes les prévisions climatiques. Pour The Climate Coalition, « le réchauffement climatique pourrait rendre trois quarts des terres agricoles britanniques impropres à la culture d’ici à 2050 », un horizon bien sombre pour les amateurs de frites king size….

Et les Britanniques ne sont pas les seuls à s’inquiéter de l’avenir de la frite. Les Belges, nul ne s’en étonnera, se sont alarmés du sujet dès le mois de septembre 2018. Le 18 septembre, la chaîne belge Sud Info relayait ainsi le cri d’alerte lancé par le coordinateur de la filière wallonne de la pomme de terre, lequel indiquait que la récolte de patates belges serait inférieure de 25 % par rapport aux années précédentes, à cause de la sécheresse de l’été 2018, et que la taille des tubercules étant sensiblement inférieure à la moyenne, les frites s’en trouveraient nécessairement raccourcies.

Une information immédiatement reprise par Le Figaro qui, à l’issue d’une enquête approfondie sur un sujet aussi sensible, expliquait doctement à ses lecteurs que « généralement, pour avoir de longues frites, on travaille des tubercules avec un diamètre de plus de 50 mm. On arrive alors à avoir des frites de 8 à 9 cm. Cette fois, comme les tubercules sont plus petits, les frites seront plus petites ». On n’en sort pas et l’information alarmante a fait le tour de l’Europe, d’autant que d’autres pays dont la France et l’Allemagne avaient été aussi fortement touchés par ce même phénomène, laissant craindre un renchérissement inquiétant du cours de la patate.

Même nos voisins suisses se sont affolés, au point qu’un chroniqueur se lamentait dans Le Temps d’une situation aussi tragique : « Il a fait trop beau et trop chaud cet été, il n’a pas assez plu, du coup les pommes ont souffert sous une terre sèche : cette année, elles seront moins nombreuses et surtout plus petites, du coup les frites seront plus courtes. C’est comme ça, c’est tout bête, mais c’est bien réel. Observable, quantifiable et déplorable. Le Plat Pays va devoir s’y faire. Et nous, nous ne perdons rien pour attendre. Aujourd’hui la taille des frites belges, et demain quoi ? Le diamètre des spaghettis, que raboteront sans pitié d’incandescents avrils ? Ou pire, l’onctuosité de la fondue, défiée par l’assèchement graduel des Préalpes fribourgeoises ? »

Voilà en tout cas qui explique peut-être le spectaculaire élan qui a saisi la jeunesse belge, mobilisée comme jamais pour réclamer d’urgence des mesures contre le réchauffement climatique et donc, accessoirement, pour la sauvegarde des frites. Un mouvement parti de Suède, à l’initiative d’une jeune lycéenne de 16 ans, Greta Thunberg, venue manifester chaque vendredi devant le parlement suédois pour réclamer des dispositions contre les émissions de gaz à effet de serre, et qui est en train de contaminer l’Europe entière.

Etudiants manifestant en Belgique en faveur d’une mobilisation contre le changement climatique (photo © Bertrand Vandeloise / Hans Lucas / AFP)

Le mouvement est mondial puisqu’on le retrouve aussi en Australie, aux États-Unis, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suisse, et même bientôt en France où 300 étudiants rassemblés dans un amphi de Jussieu ont voté pas plus tard que cette semaine, une mobilisation du même genre qui devrait débuter vendredi 15 février. L’avenir dira si le mouvement prend la même ampleur qu’en Belgique où les jeunes, qui étaient 3000 dans les rues de Bruxelles le 10 janvier 2019, s’y sont retrouvés pas moins de 35 000 le 24 janvier dernier, à l’appel de l’organisation Youth for Climate, tandis qu’une manifestation organisée par un collectif de 70 associations avait mobilisé de l’ordre de 100 000 militants dans les rues de Bruxelles le 2 décembre 2018, toujours pour réclamer des mesures plus énergiques en vue de lutter contre le réchauffement climatique.

Jeune étudiante manifestant à Bruxelles le 31 janvier 2019 (photo © Mathilde Dorcadie / Reporterre)

Nul doute que ce mouvement citoyen de grande ampleur ne devrait plus s’arrêter maintenant que chacun a bien compris qu’étaient en jeu des sujets aussi majeurs que la taille de nos frites…

L.V. 

Combien de communes en France ?

26 janvier 2019

Village perché de Peillon (Alpes-Maritimes)

La France, c’est bien connu, se caractérise autant par le nombre extravagant de ses variétés de fromages que par celui, tout aussi inhabituel, de ses communes. Une particularité qui serait d’ailleurs à l’origine de ce questionnement attribué, probablement à tort, mais on ne prête qu’aux riches, au Général de Gaulle qui aurait dit, dans un moment de découragement : « Comment voulez-vous gouverner un pays qui compte autant de fromages que de jours dans l’année ? ».

Nul ne sait d’ailleurs combien de variétés de fromages compte l’hexagone, d’autant que ce nombre évolue sans cesse au fur et à mesure de la disparition de certains producteurs, de la concentration de l’industrie fromagère et des nouvelles créations, comme l’explique une enquête détaillée du Télégramme de Brest. Selon cette source, l’édition 2018 du Guide des fromages au lait cru, recenserait ainsi 2 380 variétés de fromages.

Une paille par rapport au nombre de communes française qui, lui, est connu à l’unité près et qui s’élève au 1er janvier 2019 à 34 970 en comptant les 129 communes qui se trouvent dans les départements d’outre-mer et auxquelles il convient d’ajouter, pour être parfaitement exhaustif, 48 communes polynésiennes, 2 à Saint-Pierre et Miquelon et 33 en Nouvelle-Calédonie.

Carte des communes françaises en 2012

Jusqu’en 2004, avant l’élargissement de l’Union européenne à 10 nouveaux pays, situés à l’Est de l’Europe, on considérait que la France détenait à elle-seule 49 % du nombre total des communes ou assimilées décomptées dans l’ensemble des 15 membres de l’Union européenne, alors qu’elle ne représentait alors que 16 % de sa population et 14 % de sa superficie, un beau record ! L’Allemagne, pourtant plus peuplée, et qui détenait alors le plus grand nombre de communes après la France, n’en dénombrait qu’un peu plus de 11 000, soit trois fois moins ! Avec 1800 habitants en moyenne par commune, la France faisait alors office de champion d’Europe de la balkanisation, surtout sachant qu’une commune métropolitaine sur deux compte moins de 500 habitants…

Depuis, la situation a changé avec l’entrée dans l’UE de nouveaux pays dont la Slovaquie qui présente un ratio similaire avec ses 3000 communes pour à peine 5,5 millions d’habitants. Mais surtout, le nombre de communes n’arrête pas d’évoluer et, en France, comme dans plusieurs autres pays européens, il est en forte baisse, fruit d’un effort indéniable de rationalisation administrative.

Créées par l’Assemblée Constituante le 14 décembre 1789, sur la base des anciennes paroisses, les communes de la Révolution étaient sans doute inférieures au nombre de 44 000 qui figure sur les registres de l’époque, même si le chiffre exact peine à être connu car ces premiers recensements présentent de multiples erreurs, de nombreux hameaux étant cités comme communes à part entière.

Dès 1793, le chiffre est déterminé avec plus de fiabilité et s’établit à 41 000. Depuis, ce nombre évolue sous l’effet d’un double mouvement destiné à corriger les errements initiaux : de nombreuses communes minuscules, en particulier dans les zones alpines ou en Normandie, soumises à un exode rural naissant, voient leur nombre de communes se réduire tandis que l’État incite au redécoupage de certaines communes trop vastes pour en faciliter l’administration notamment dans le Massif Central. En parallèle, l’extension urbaine de grandes villes comme Paris ou Lyon les conduit à absorber leurs plus proches voisines. Toujours est-il qu’en 1870, le nombre de communes française est tombé à 37 600.

A partir de cette date, sous l’effet de certains mouvements de populations, notamment vers les zones côtières et balnéaires devenues plus attractives, de nouvelles communes se créent et on retrouve un nouveau pic avec le chiffre officiel de 38 014 communes enregistrées en 1936, communes qui disposent depuis une loi de 1884 d’une stabilité statutaire forte et surtout de la clause de compétence générale qui leur permet de s’emparer de tous les sujets intéressant de près ou de loin leur territoire.

Pourtant, force est de constater qu’administrer les problèmes à une échelle très locale pour des entités qui comportent pour certaines moins de 50 habitants est très loin de l’optimum et engendre de multiples difficultés. C’est la raison pour laquelle l’État a incité les communes à se regrouper via l’intercommunalité, mais aussi, pour certaines d’entre elles, à fusionner afin d’acquérir une taille critique plus raisonnable.

Un mouvement qui concerne alors toute l’Europe puisque dans les années 1970 la seule Allemagne de l’Ouest (avant la réunification) passe de 24 000 à 8 000 communes et la Belgique de 2 400 à moins de 600. Mais en France, les résistances sont telles que seules 1316 communes de plein exercice disparaissent entre 1968 et 1975, dont 300 qui retrouveront leur statut autonome ultérieurement, sans compter les nouvelles communes qui se créent, dont celle de Carnoux en 1966, mais bien d’autres aussi, notamment en périphérie de l’agglomération parisienne !

En 2012, la France comprenait ainsi 36 571 communes pour la seule partie métropolitaine, un chiffre quasiment stabilisé depuis une bonne dizaines d’année. Depuis et sous l’effet des importantes réformes territoriales menées pendant le quinquennat de François Hollande, le paysage s’est fortement éclairci. Le nombre de régions a été réduit à 13, le nombre des intercommunalités a diminué de moitié, passant de 2588 en 2011 à 1264 au 1er janvier 2018 et le nombre de communes a lui aussi été significativement réduit avec l’adoption en 2015 de dispositions législatives qui poussent (via des incitations financières) les communes à se regrouper pour créer des « communes nouvelles ».

Et le résultat est à la hauteur des espérances puisque le nombre de communes en France métropolitaine ne cesse de baisser depuis lors, passant de 36 559 au 1er janvier 2015 à 34 841 en ce début d’année 2019, soit près de 2000 communes en moins en l’espace de 4 ans. Au 1er janvier 2019, ce sont ainsi 238 communes nouvelles qui font leur apparition officielle dans le paysage institutionnel national, en lieu et place de 624 anciennes communes regroupées…

Un dessin signé Lasserpe (source : La lettre du cadre territorial)

Aucune de ces communes nouvelles n’a vu le jour dans le Département des Bouches-du-Rhône qui compte toujours 119 communes depuis la création de Carnoux. Il en est d’ailleurs de même dans les départements voisins du Var ou du Vaucluse, seul le Gard ayant constaté une fusion de 2 communes. Dans certaines régions en revanche, le mouvement est significatif. C’est le cas par exemple du département de Seine-Maritime qui a vu son nombre de communes passer de 745 en 2015 à 708 désormais, celui des Deux-Sèvres qui comptait 308 communes en 1994 et 256 à ce jour, ou encore celui de l’Orne en Normandie, où le nombre de communes était de 507 en 1999 et de 385 aujourd’hui.

Une évolution qui suppose de la part des élus locaux un grand sens de l’intérêt général pour arriver à dépasser l’esprit de clocher et œuvrer en vue de l’optimisation des services publics, à l’heure où certains en sont encore à vouloir se faire construire, avec l’argent du contribuable, une mairie plus grande et plus prestigieuse que celle de la commune voisine…

L. V.