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U-864 : une bombe à retardement ?

27 juin 2017

Michel L’Hour, directeur du DRASSM

L’affaire a été de nouveau évoquée à l’occasion d’un colloque sur le trafic d’antiquités en eaux profondes, organisée tout récemment pour célébrer la création du tout nouveau tribunal maritime de Marseille qui couvre désormais 26 départements de la façade sud du pays. Michel L’Hour, directeur du DRASSM, le Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines, un service de l’État créé par André Malraux et basé à l’Estaque, y a notamment rappelé que le trafic d’antiquités, actuellement en pleine expansion, est désormais le troisième au monde en importance, derrière celui des stupéfiants et celui des armes.

Et les antiquités présentes dans les nombreuses épaves qui jonchent les fonds marins sont de plus en plus exposées à ces pilleurs modernes redoutablement équipés. Comme l’a évoqué Michel L’Hour, « l’archéologue aux pieds palmés », ainsi qu’il aime se définir lui-même, « la mer est le plus grand musée du monde, ouvert jour et nuit, mais sans aucune sécurité ni vitrines protégées », d’où cette grande vulnérabilité aux pilleurs d’épaves.

Mais Michel L’Hour a aussi évoqué un autre danger qui guette les fonds marins du fait de ces multiples épaves coulées au fil de l’Histoire : le risque de pollution. Des centaines de milliers d’épaves de navires engloutis jouchent les fonds marins : on en recense 9000 uniquement sur les côtes Sud et Est de l’Angleterre ! Plus de 70 % des épaves qui se trouvent dans les eaux européennes datent de la première et seconde Guerre mondiale. Or, la corrosion, menace de libérer leurs contenus : dans la mer, le métal se corrode inéxorablement, perdant chaque année de l’ordre de un dizième de mm d’épaisseur…

Caisses de munitions jetées en mer au large de Singapour après la 2ème guerre mondiale (photo d’archive, Imperial War Museums)

Le pétrole qui se trouve encore dans ces épaves n’est pas le pire des composants qu’ils contiennent. Les anciennes munitions et certains produits chimiques sont autrement plus inquiétant. C’est le cas notamment du fameux gaz moutarde, l’ypérite, largement utilisé lors de la Première guerre mondiale et dont on s’est souvent débarrassé des stocks devenus inutiles en les immergeant en mer. Dans l’eau, ce produit se transforme en une pâte jaunâtre ingérée par les poissons et qui entre ainsi dans notre chaîne alimentaire…

Et parmi ces bombes à retardement qui hantent nos côtes, citons le cas du sous-marin allemand U-864 et de sa cargaison de mercure qui se déverse lentement au large des côtes scandinaves depuis meintant plus d’un demi-siècle…

Torpillé devant Bergen, en Norvège, par les Britanniques le 9 février 1945, avec à bord 73 hommes d’équipage, alors qu’il partait pour le Japon avec les moteurs et les plans du Messerschmitt 262, premier avion à réaction, ce sous-marin allemand transportait aussi à son bord 67 tonnes de mercure conditionné dans des bouteilles en acier de 37 kg. Parti le 5 décembre 1944 de Kiel, il était chargé d’une mission secrète, baptisée « Opération Caesar », destinée à apportée aux alliés japonais les technologies nécessaires pour augmenter leur effort de guerre en cette période décisive. Mais lors d’une escale technique à Bergen, il subit un bombardement car les Britanniques ont percé le code Enigma et identifié l’enjeu de cette mission. Lorsqu’il peut enfin reprendre la mer, une nouvelle avarie machine le contraint à rebrousser chemin vers Bergen et c’est là qu’il est pris en chasse par un sous-marin britannique, le HMS Venturer, qui l’envoie par le fond, au large de l’ïle de Fedge.

L’épave de l’U-864 au fond de la mer (photo © Van Oord)

Au début des années 2000, un pêcheur norvégien remonte dans un de ses filets une pièce de U-Boot et la Marine norvégienne entreprend des recherches qui lui permettent de retrouver, le 22 février 2003, l’épave du sous-marin, coupé en deux, reposant par 150 m de fond, à quelques km des côtes de la petite île norvégienne. Dès lors se pose la question de l’avenir des 1857 flasques en acier contenant les 67 tonnes de mercure liquide, destiné à la fabrication d’amorces de munitions (à base de fulminate de mercure) et désormais éparpillé au fond de l’eau.

En 2005, on observe ainsi qu’une de ces bouteilles s’est ouverte sous l’effet de la corrosion et que tout le mercure s’en est échappé. On en retrouve sur une surface estimée à 3 ha ! Les Norvégiens commencent à redouter une nouvelle catastrophe sanitaire à l’égal de ce qui s’était produit dans la baie de Minamata au Japon, où les rejets de métaux lourds issus de l’industrie pétrochimique avaient occasionné plus de 900 décès entre 1949 et 1965. Des prélèvements sont effectués et on constate que l’acier des flasque, dont l’épaisseur initiale atteignait 5 mm, ne faisait plus qu’1 mm par endroit, du fait de la lente corrosion…

Une des 1857 flasques remplies de mercure et désormais fuyardes

Les études s’enchaînent à partir de 2006, pour tester différentes solutions techniques. Les autorités privilégient plutôt le recouvrement de l’épave par un sarcophage tandis que les populations riveraines, dont les 561 habitants de l’île de Fedge, préfèrent une solution plus durable mais plus coûteuse et techniquement complexe qui consiste à renflouer l’épave. Un bras de fer s’engage et finalement en 2009, le gouvernement norvégien accepte d’engager les travaux de renflouement pour un montant estimé à un milliard de couronnes norvégiennes, mais estime nécessaire d’engager au préalable des études complémentaires…

Quatre ans plus tard, en janvier 2013, Lisbeth Berg-Hansen, ministre des Pêches et Affaires côtières, indique devant le Parlement que les études sont toujours en cours et qu’il n’existe toujours pas de calendrier prévisionnel pour les travaux. D’ailleurs, en mai 2014, un nouveau rapport est publié, préconisant une fois de plus la solution du recouvrement par un sarcophage jugée plus raisonnable. Il a fallu finalement attendre le printemps 2016 pour que les travaux de recouvrement de l’épave soient enfin réalisés, confiés au spécialiste néerlandais du dragage et des opérations offshore Van Oord. Une couche de sable a été déposée sur l’ensemble de l’espace contaminé et l’épave, au moyen d’un diffuseur crée spécialement pour cet usage et été installé sur le robot télé-opéré (ROV) du navire de pose de flexibles Stornes. En tout, près de 30.000 tonnes ont été déposées, formant une couche de 50 cm d’épaisseur. Celle-ci a ensuite été recouverte par 160.000 tonnes de rochers. Pourvu que ça dure…

L.V.  

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Les Norvégiens sur les traces d’Archimède…

21 mai 2014

Lors de l’attaque de la colonie grecque de Syracuse par la flotte romaine, en 212 avant JC, la légende veut que le génial Archimède aurait réussi à mettre le feu aux galères de Marcellus grâce à des miroirs géants qui Blog72_Archimedepermettaient de concentrer les rayons du soleil jusqu’à enflammer les voiles des bateaux. Rien ne permet d’assurer que l’histoire est vraie, d’autant qu’on n’en trouve nulle trace dans les écrits de l’historien Tite-Live. D’ailleurs les tentatives de reconstitution effectuées récemment avec des miroirs en bronze polis, les seuls qui existaient à l’époque, ne se sont guère montré concluantes et tout laisse penser que l’histoire a été largement inventée.

Et pourtant, l’idée d’utiliser des miroirs géants pour concentrer les rayons du soleil a été, depuislors, très couramment utilisée, en particulier pour la réalisation de fours thermiques. Mais c’est à un autre usage que les Norvégiens de la petite ville de Rjukan destinent de tels miroirs solaires. Il faut dire que leur ville est établie dans une vallée particulièrement encaissée et inhospitalière du Telemark qui ne comptait que quelques fermes isolées au début du siècle dernier. C’est Sam Eyde, le fondateur de la société Norsk Hydro, qui a mis en valeur ce site en y établissant une énorme usine hydroélectrique destinée à la fabrication d’engrais chimiques. Créée de toute pièce, cette petite ville du sud de la Norvège comptait déjà 10 000 habitants en 1913.

Elle n’en possède plus que 3 400 actuellement, mais qui souffrent toujours du même problème lié à une topographie assez défavorable : pendant 6 mois de l’année, de septembre à mars, le soleil est trop bas sur l’horizon pour arriver à dépasser le sommet des collines et la ville est plongée dans une semi-obscurité permanente fort déprimante !

L’industriel avait déjà eu l’idée d’installer des miroirs en haut des collines pour renvoyer les rayons du soleil dans la vallée mais n’avait pas réussi à concrétiser le projet faute de technologie adaptée. A défaut, il avait fait construire un téléphérique permettant à ses ouvrier d’aller prendre le soleil en altitude pendant la période hivernale.

Les miroirs géants de Rjukan (photo NTB Scanpix/AFP - Meek, Tore)

Les miroirs géants de Rjukan (photo NTB Scanpix/AFP – Meek, Tore)

Mais voilà que l’idée a ressurgi il y a une dizaine d’années, à l’initiative d’un artiste arrivé de Paris et installé au village, inspiré par une autre expérimentation menée en 2006 dans la ville piémontaise de Viganella. A force de persuasion, le projet a fini par voir le jour sous la forme de trois miroirs de 17 m2 chacun, perchés à 450 m d’altitude au dessus de la ville. Pilotés par ordinateur pour suivre la course du soleil, ils permettent de concentrer sur la place du village en contrebas une ellipse ensoleillée d’environ 600 m2, soit l’équivalent de 3 courts de tennis. Des panneaux solaires alimentent le système d’orientation et le lavage automatique des miroirs.

Limière sur la ville (photo NTB Scanpix/AFP - Meek, Tore)

Limière sur la ville (photo NTB Scanpix/AFP – Meek, Tore)

Le coût de l’installation n’est pas négligeable puisqu’il s’élève à 613 000 €, dont 80 % ont été versés par des sponsors privés. Certains esprits chagrins regrettent que cet argent n’ait pas été utilisé pour financer plutôt une crèche ou un équipement public plus utile. Mais en Norvège, prendre un bain de soleil en hiver n’a pas de prix. D’ailleurs, les retombées médiatiques du projet ont tellement fait parler de la petite ville de Rjukan qu’elle envisage d’ores et déjà de candidater à la liste du Patrimoine mondial de l’UNESCO comme témoin du génie industriel humain : Archimède n’a qu’à bien se tenir…

L.V. LutinVertPetit