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Info ou intox : sommes-nous manipulés par nos émotions ?

19 mars 2016

AfficheConfLeCozTel était le titre de cette dernière conférence organisée le 17 mars 2016 par le Cercle Progressiste Carnussien dans la salle du Clos Blancheton à Carnoux-en-Provence et animée par Pierre Le Coz, professeur de philosophie et directeur du département de Sciences humaines à la Faculté de Médecine de la Timone (Université d’Aix-Marseille).

Le conférencier, auteur de « Le gouvernement des émotions… et l’art de déjouer les manipulations » paru chez Albin Michel en 2014, aborde le propos par une question centrale : Comment l’émotion agit comme révélateur de nos valeurs ? Pierre Le Coz se propose de montrer, à partir d’exemples issus de l’actualité, presse et télévision, ainsi que de situations relatives aux métiers de la santé, comment les émotions constituent des agents de manipulation.

Buste du général athénien Alcibiade

Buste du général athénien Alcibiade

Pour étayer son exposé qui sera nourri de références philosophiques, il évoquera d’abord le philosophe Platon qui relate le rôle joué par le démagogue Alcibiade lors de la guerre du Péloponnèse qui flatte le peuple en s’adressant à leurs bas instincts, ainsi que le mythe de la caverne et le jeu des ombres produites par des manipulateurs qui effraient leurs habitants.

Il distingue alors deux familles de manipulateurs : les rhétoriciens qui ont l’art de répondre à toutes les questions et les démagogues qui savent établir une connivence avec ceux qu’ils manipulent. Le pouvoir des images, tel qu’énoncé dans le mythe de la caverne, constitue un terrain propice comme nous allons le voir.

On peut parler de pouvoir esthétique à propos d’objets esthétiquement attractifs, même quand il s’agit de catastrophes et de pouvoir fantasmatique avec le recours à des images de grand format qui s’imposent au regard. Les médias friands de faits divers en usent et en abusent comme le montre une étude sur dix ans qui pointe une augmentation de 73% de la place des faits divers dans les émissions ou les journaux.

Pierre Le Coz lors de sa conférence à Carnoux le 17 mars 2016

Pierre Le Coz lors de sa conférence à Carnoux le 17 mars 2016

Quels sont ces faits divers ? Des récits d’histoires tristes avec une prédiction pour des comportements pathologiques qui flattent la délectation morbide. Des faits divers de connivence qui fonctionnent sur le ressort de l’ennemi commun, par exemple, un fou dangereux qui s’évade d’un hôpital psychiatrique, ou qui pointent des boucs émissaires (effet de réactivité des stéréotypes).

Simone Veil à la tribune de l'Assemblée nationale en 1974

Simone Veil à la tribune de l’Assemblée nationale en 1974

Des faits divers de complaisance morbide avec par exemple le cas de Vincent Lambert qui occulte le débat sur l’euthanasie ou encore des témoignages vécus qui dans leur formulation jouent sur l’intensité du ressort émotionnel comme pour ce titre : « Maman est morte dans l’ambulance sans avoir atteint l’hôpital ». Dans tous ces cas, les narrations d’événements se substituent à des débats et entretiennent une confusion entre illustration et démonstration. La connivence entretenue par le témoignage vécu agit sur l’autonomie du récepteur du message. Cette manipulation est souvent liée à une amplification quand la réalité avérée est exagérée.

Pierre Le Coz évoque aussi ce qu’il nomme le sophisme de la pente glissante quand il est fait état d’annonces d’effets en cascade, en citant certaines interventions de députés qui évoquent des « abattoirs de fœtus » lors de la présentation de la loi sur l’avortement par Simone Veil en 1975.

Faire peur, fasciner, jouer sur des ressorts sensibles innocent/méchant, enfant/vieux, fragile/puissant, peuvent provoquer la compassion ou l’indignation.

Champ d'oliviers peint par Vincent Van Gogh (Collection Kröller-Mušller Museum, Otterlo, Pays-Bas)

Champ d’oliviers peint par Vincent Van Gogh (Collection Kröller-Mušller Museum, Otterlo, Pays-Bas)

Pour conclure sur une note positive et optimiste en référence au Rire d’Henri Bergson, Pierre Le Coz prône l’éveil d’une sensibilité éthique où la raison prime avant d’évoquer le désir d’émotions esthétiques par la recherche de la Beauté et la sublimation en citant l’exemple de Vincent Van Gogh qui sut transfigurer le visible ou encore Jean-Jacques Rousseau à propos de son roman La Nouvelle Héloïse. Il nous engage à changer les perceptions pour engendrer de nouvelles émotions et en diversifier la gamme.

Une assemblée très attentive dans la salle du Clos Blancheton

Une assemblée très attentive dans la salle du Clos Blancheton

Au terme de cet exposé unanimement salué par la cinquantaine de personnes présentes et attentives, un échange nourri s’est établi avec le conférencier avant que tous se retrouvent autour d’un apéritif offert par le Cercle Progressiste Carnussien.

M.M.

Balles tragiques à Charlie Hebdo – 12 morts…

8 janvier 2015
© Dessin François Schmidt (France 3 Champagne-Ardenne)

© Dessin François Schmidt (France 3 Champagne-Ardenne)

Tout a été dit depuis cet instant de folie, mercredi 7 janvier 2015, où deux tireurs encagoulés ont surgi dans la salle de rédaction du journal satirique Charlie Hebdo, hurlant Allahou Akbar et tirant à la kalachnikov sur les journalistes rassemblés autour de la table, avant de s’enfuir et de tirer à plusieurs reprises sur des policiers arrivés à la rescousse. Le bilan est terrible : 12 morts et 11 blessés, dont quatre grièvement. Rarement un attentat aura autant frappé les esprits. Alors que la traque des agresseurs se poursuit, toute la France crie sa stupeur et son horreur devant un tel geste.

Charb, directeur de la rédaction de Charlie Hebdo (photo AFP Fred Dufour)

Charb, directeur de la rédaction de Charlie Hebdo (photo AFP Fred Dufour)

Il faut dire que Charlie Hebdo fait partie de ces symboles de l’impertinence, qui souvent agace ou dérange, mais toujours rappelle que parmi les droits de l’homme, la liberté d’expression est sans doute un des plus sacrés, un des piliers de la démocratie. Ce n’est pas la première fois que ce droit à l’expression libre lui est dénié. Le fameux titre impertinent qui avait fait la une de Hara-Kiri au lendemain de la mort de Charles de Gaulle lui avait déjà valu de disparaître avant de renaître sous ce nouveau nom de Charlie Hebdo. Relancé en 1992, l’équipe initiale qui comprend notamment des figures telles que Cavanna, Delfeil de Ton, Siné, Cabu, Wolinski ou Siné, est rejointe par de nouvelles recrues dont Charb, Tignous, Luz, Philippe Val ou Bernard Maris. Plutôt marqué à gauche, l’hebdomadaire est finalement assez éclectique et se caractérise surtout par son rejet de tout extrémisme et son esprit libertaire. Pourfendeur du Front National ou du judaïsme comme de l’islamisme, ces satires tous azimuts lui avaient déjà valu de subir un incendie criminel de ses locaux en novembre 2011 suite à la publication de caricatures de Mahomet.Blog137_CouvCharlie

C’est donc bien un marqueur de la liberté d’expression qui a été visé par cet odieux attentat unanimement condamné et partout commenté. Kalachnikov contre crayons de caricaturiste : chacun perçoit bien à quel point ce type d’attentat nous rapproche de la barbarie. D’autant qu’au delà du journal lui-même, les hommes qui sont tombés sous les balles lors de ce carnage abominable, sont de grandes figures de la presse, véritables légendes vivantes du dessin d’humour et de la caricature. Wolinski, bien sûr, le doyen de l’équipe qui, à 80 ans passés, avait dessiné à l’Humanité comme à Paris-Match et qui avait à son actif un nombre impressionnant de dessins de presse comme d’albums de bande dessinée. Cabu aussi, le célèbre créateur du Grand Duduche et de la France des Beaufs, qui restera une référence pour toute une génération… Tignous également, Daniel Verlhac de son vrai nom, dont les dessins dans Marianne notamment ont été plusieurs fois repris sur ce même blog. Et encore Charb, directeur de la rédaction, qui a su éveiller l’esprit de nombreux enfants par ses dessins qui illustrent jour après jour et depuis des années Mon quotidien.

Bernard Maris

Bernard Maris

N’oublions pas non plus Bernard Maris, l’économiste « Oncle Bernard » qui se trouvait aussi autour de la table sanglante en ce funeste jour. Connu en particulier pour ses chroniques sur France Inter et ses nombreux ouvrages de vulgarisation dont « Lettre ouverte aux gourous de l’économie qui nous prennent pour des imbéciles » ou « La Bourse ou la vie », cet altermondialiste convaincu, nommé en 2011 membre du conseil général de la Banque de France, avait un véritable talent pour expliquer de manière pédagogique les ressorts de l’économie mondialisée. Sa disparition laissera un grand vide car peu de chroniqueurs étaient comme lui capables d’expliquer au citoyen lambda ce qui se cache derrière les discours dominants de l’économie néolibérale.

Décidément un bien triste jour que ce 7 janvier 2015, même si l’on ne peut que se réjouir de voir à quel point ce lâche attentat a su mobiliser des millions de Français réunis dans cette volonté commune de faire front contre la bêtise et l’obscurantisme…

L. V. LutinVertPetit

NB : le titre de cet article a été emprunté à d’autres, dont Ouest-France

Les médias sous (riche) influence

16 novembre 2014
Le linguiste et philosophe américain Noam Chomsky

Le linguiste et philosophe américain Noam Chomsky

En 1988, Noam Chomsky et Edward Hermann, décrivaient dans leur livre « Manufacturing consent » les mécanismes qui expliquent pourquoi les médias, loin de jouer le rôle de quatrième pouvoir qu’on leur prête habituellement, comme contrepoids aux pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire, proposent en réalité un traitement biaisé de l’information au service des élites politiques et économiques dominantes. « Des années de recherches consacrées aux médias nous ont convaincu que les médias sont utilisés pour mobiliser un vaste soutien aux intérêts particuliers qui dominent les sphères de l’État et le secteur privé. » : tel est le constat de Noam Chomsky qui va jusqu’à affirmer que « par la fabrication du consensus, on peut rendre inefficace le droit de vote » … Terrible aveu d’échec pour nos régimes soi-disant démocratiques !

Son analyse, exemples à l’appui, identifie comme première cause à cette dérive le fait que la majorité des organes de presse, écrite ou télévisée, est concentrée entre les mains de grands groupes économiques et financiers. D’autres filtres s’y ajoutent, dont la publicité (qui incite les médias à une certaine autocensure) mais aussi les sources d’information utilisées, avec un rôle croissant des services de relations publiques des grands groupes industriels et commerciaux et des lobbies qui arrivent à manipuler l’opinion par le truchement de leurs « experts à gages ».

Blog119_PanneauEn 2002, la traduction française du livre de Noam Chomsky, titrée « La fabrication du consentement » vient actualiser cette analyse, intégrant par exemple le fait que les idéologies dominantes ont partiellement évolué, la lutte contre le terrorisme islamique remplaçant peu ou prou l’anticommunisme de naguère, mais les mécanismes restent les mêmes. Quant à la concentration des médias dans les mains de la classe dominante, elle s’est encore accentuée !

A l’époque, les auteurs avaient identifié aux États-Unis cinq acteurs principaux dont les groupes General Electric (propriétaire de NBC), Time Warner (AOL), le magnat australien ultra-conservateur Rupert Murdoch (Fox News), Turner (CNN) et le conglomérat Columbia Broadcastin System. Un article récent de l’Express met en évidence que cette concentration des médias aux mains de patrons de grands groupes économiques s’est depuis très largement mondialisée. Il cite bien entendu le cas de Silvio Berlusconi, arrivé aux plus hautes fonctions politiques en Italie grâce en partie au contrôle d’une majorité des médias transalpins. Mais c’est aussi le cas en Amérique avec l’ancien maire de New-York, Michael Bloomberg, propriétaire d’un vaste réseau de radios, ou avec le milliardaire mexicain Carlos Slim qui a renfloué en 2009 le quotidien New York Times sur lequel lorgnerait désormais un autre homme d’affaire richissime, le chinois Chen Guangbiao, tandis que le fondateur d’Amazon, Jeff Bezos, s’est offert en 2013 un autre quotidien prestigieux, le Washington Post.

Bernard Arnault, première fortune de France, propriétaire des Echos (© MaxPPP)

Bernard Arnault, première fortune de France, propriétaire des Echos (© MaxPPP)

En France, un article paru dans le Monde Diplomatique de juillet 2014, évoque aussi le fait que « le trombinoscope des maîtres de la presse parisienne décalque de plus en plus étroitement le classement des milliardaires français »… On peut s’étonner en effet que l’homme le plus riche de France (selon le classement Forbes 2014), Bernard Arnault, fondateur du groupe de luxe LVMH, ait cru nécessaire de contrôler également le quotidien économique Les Échos (ainsi que Radio Classique ou Investir Magazine, notamment). D’autant que le TOP 10 des plus grandes fortunes françaises comprend aussi François Pinault, propriétaire du Point, Serge Dassault, propriétaire du Figaro, Patrick Dahi, actionnaire principal de Libération, Xavier Niel, qui contrôle désormais Le Monde et Le Nouvel Observateur, mais également Vincent Bolloré, propriétaire de Direct Matin et de la chaîne Canal +. Citons aussi pour faire bonne mesure Martin Bouygues, propriétaire des chaînes TF1 et LCI, Arnaud Lagardère, propriétaire d’Europe 1, du Journal du Dimanche et de Paris Match, Alain Weil, propriétaire de RMC et BFMTV ou encore Philippe Hersant, principal actionnaire (à parts égales désormais avec Bernard Tapie) du groupe qui publie notamment Nice Matin, Var Matin et La Provence.

Alors que la presse et l’audiovisuel sont actuellement en pleine crise, on se demande bien pourquoi ces grands capitaines d’industrie qui visent d’abord la rentabilité à tout crin investissent dans un tel secteur, le plus souvent à fonds perdus, sinon pour y gagner en influence et en notoriété.

Xavier Niel, patron de Free (© Reuters)

Xavier Niel, patron de Free (© Reuters)

Le cas de Xavier Niel, fondateur de Free, en est un bon exemple. Lorsqu’il rachète Le Monde en 2010, la situation économique de ce titre prestigieux n’est guère brillante. Mais pour celui qui passait alors pour le vilain petit canard du secteur des télécommunications, le gain en termes d’image de marque est colossal et cette opération lui a ouvert d’un coup les portes du Tout-Paris de la finance, des médias et de la politique… C’est bien évidemment le même ressort qui anime l’homme d’affaires franco-israélien Patrick Dahi, nouveau propriétaire de SFR, lorsqu’il entre au capital du quotidien Libération en pleine déconfiture…

Blog119_DessinUne telle concentration de nos principales sources d’information entre les mains de ces grands patrons du capitalisme mondialisé incite à une certaine vigilance. Cela ne signifie pas bien évidemment que les journalistes sont aux ordres et que nous sommes tous manipulés par des médias orientés. Mais comme l’a bien analysé Noam Chomsky, le processus est plus insidieux : on est bien loin de la propagande de naguère qui n’hésitait pas à diffuser de grossières contre-vérités. Les pressions directes sur les journalistes sont rares, mais l’autocensure liée à l’entre-soi est de mise, qui consiste à sélectionner l’information en se focalisant souvent sur l’accessoire, sur le pittoresque et le spectaculaire, sur les sentiments, au risque d’oublier l’essentiel des débats de fond et de marginaliser certaines opinions pourtant pertinentes. Outil de base indispensable au bon fonctionnement de la démocratie dans un monde de plus en plus complexe, l’information du citoyen exige plus que jamais une grande vigilance de la part de chacun d’entre nous !

L. V. LutinVertPetit