Posts Tagged ‘Eau’

Serre-Ponçon, le barrage qui attire les convoitises

6 août 2019

Vue aérienne du barrage de Serre-Ponçon (photo © Christophe Ben / L’Energeek)

Achevé en 1959 et mis en eau jusqu’en 1961, le barrage de Serre-Ponçon, édifié en travers du lit de la Durance, un peu en aval de sa confluence avec l’Ubaye, constitue le plus important plan d’eau artificiel en France, en volume du moins, avec une capacité de près de 1,3 milliard de m3, sinon en étendue puisque sa superficie (28 km2) est très inférieure à celle du lac du Der, situé en Champagne.

Il faut dire que le site se prête admirablement à la réalisation d’un barrage, envisagé dès 1897 mais pour lequel il a fallu attendre la deuxième moitié du XXe siècle avant de disposer des compétences techniques nécessaires à sa construction. Mesurant 630 m de longueur pour 124 m de hauteur, l’ouvrage est un mastodonte dont le volume représente 14 millions de m3 de remblais, soit l’équivalent de plus de 5 fois la pyramide de Khéops.

Pendant la construction du barrage, le ballet des camions (source © L’Ubaye en cartes)

Certes, les engins de terrassement dans les années 1950 ont fortement gagné en capacité depuis l’Ancienne Égypte. Mais il a fallu pour la conception de cet ouvrage hors normes par les ingénieurs d’EDF et de Coyne et Bellier maîtriser parfaitement les techniques d’injections pour assurer l’étanchéité des fondations et des ancrages, mais aussi celles de la construction de grands ouvrages en terre compactée, sur la base de l’expérience acquise notamment aux États-Unis.

Situé à la limite des deux départements voisins des Hautes-Alpes et des Alpes-de-Haute-Provence, le lac de retenue a noyé les villages d’Ubaye et de Savines, reconstruit plus en hauteur. A l’origine, cet ouvrage a été conçu pour remplir trois objectifs complémentaires : maîtriser le risque de crues qui peuvent être catastrophiques comme l’avaient notamment montré les grandes inondations de 1843 et 1856, produire de l’hydroélectricité et développer l’irrigation.

Vue du canal EDF de la Durance (source © EDF)

Soixante ans après sa réalisation, force est de constater que l’ouvrage a parfaitement rempli sa mission et continue à offrir ses services à toute la région. Outre son effet régulateur sur les crues de la Durance, le barrage de Serre-Ponçon constitue la tête de pont de toute une chaine Durance-Verdon constituée de 23 barrages et 33 usines hydroélectriques, le long du canal EDF qui court sur 250 km entre Serre-Ponçon et l’étang de Berre. Ce canal permet d’irriguer de l’ordre de 120 000 hectares et d’alimenter en eau potable plus de 3 millions d’habitants dont toute l’agglomération marseillaise, fournissant 27 % de l’eau potable consommée dans toute la région PACA. Les 15 centrales hydroélectriques situées directement le long du canal totalisent une puissance de 2000 MW (dont 360 MW pour la seule centrale de Serre-Ponçon), soit l’équivalent de deux tranches de centrales nucléaires et produisent chaque année environ 6 milliards de kWh, ce qui représente 10 % de la production hydroélectrique française.

Plage au bord du lac à Savines (source © SMADESEP)

Mais au-delà de ces objectifs qui ont justifié la construction de telles infrastructures, le lac de Serre-Ponçon est surtout devenu un haut-lieu du tourisme local. Sous l’impulsion du Syndicat mixte d’aménagement et de développement de Serre-Ponçon, créé en 1997, les berges ont été aménagées sur plus de 11 km avec 9 plages publiques et 10 ports et pontons publics, à tel point que près de 40 % de l’activité touristique des Hautes-Alpes est désormais concentrée autour du lac.

Des activités économiques connexes se sont même développées en bénéficiant de cet écosystème artificiel si particulier. Il en est ainsi de l’exploitation des sédiments qui s’accumulent dans la cuvette. Chaque année un carrier local, La Routière du Midi, extrait les alluvions dont les gros éléments, de bonne qualité car issus du Massif des Ecrins, servent à l’empierrement des chaussées. Quant aux sédiments les plus fins, dont on extrait chaque année de l’ordre de 1 million de m3, ils sont mélangés avec des déchets verts pour obtenir un compost très recherché comme support de culture et terreau de jardin.

Face à un tel succès et alors que le changement climatique en cours trace des perspectives de plus en plus alarmantes quant au risque de raréfaction des ressources en eau, on conçoit que le devenir de cet aménagement hydraulique suscite moult réflexions. Alors que la concession accordée à EDF pour l’exploitation du barrage court encore pour une bonne quinzaine d’années, se pose d’ores et déjà la question de son renouvellement, l’Union Européenne poussant la France à ouvrir à la concurrence l’exploitation de ses quelques 150 gros barrages hydroélectriques.

Dans la cuvette du lac, des lieux insolites : ancien viaduc de chemin de fer construit en 1903 (photo © Sylvie Damagnez)

Du coup, les collectivités territoriales s’intéressent de très près au sujet. C’est le cas notamment du Conseil départemental des Hautes-Alpes qui vient d’adopter à l’unanimité, vendredi 12 juillet 2019, une délibération appelant le Département à se porter candidat à la gestion des barrages hydroélectriques situés sur son territoire. Serre-Ponçon est bien entendu en ligne de mire mais d’autres sites également, y compris le barrage du Sautet, pourtant situé dans l’Isère mais qui empiète sur le territoire de 3 communes des Hautes-Alpes.

La loi de transition énergétique pour la croissance verte, permet en effet désormais aux collectivités locales de prendre des participations dans des Sociétés d’économie mixte (SEM) hydroélectriques créées spécifiquement avec des entreprises privées spécialisées pour exploiter les barrages. Une voie que le Département des Hautes-Alpes souhaiterait mettre en œuvre comme il l’affiche ostensiblement et un exemple qui pourrait d’ailleurs bien être suivi par d’autres collectivités, y compris peut-être la Région PACA elle-même, elle qui s’enorgueillit d’avoir « une COP d’avance », sans que personne ne sache très bien ce que peut bien vouloir signifier un tel slogan publicitaire…

Les élus départementaux des Hautes-Alpes ont en tout cas parfaitement perçu toute l’importance que devraient prendre demain des ouvrages hydrauliques comme le barrage de Serre-Ponçon, dans un monde où les ressources en eau deviennent rares alors qu’elles n’ont jamais été aussi précieuses pour le développement économique, agricole, touristique mais aussi comme source d’énergie renouvelable. Un bon pari sur l’avenir sans aucun doute !

L. V.

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A Las Vegas, les criquets s’invitent au casino

31 juillet 2019

Las Vegas fait partie de ces villes mythiques, constitutives du rêve américain. Créée en 1855, dans une vaste cuvette entourée de chaînes montagneuses, par une poignée de Mormons venus évangéliser les Indiens, son emplacement a justement été choisi car s’y trouvaient quelques prairies arrosées par des sources d’eau artésiennes, un vrai miracle en plein désert des Mojaves, le plus aride des États-Unis.

Depuis, la ville s’est fortement développée grâce en particulier à l’industrie du jeu et à l’implantation de multiples casinos, surtout lorsque l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro à Cuba en 1959 a conduit la Mafia américaine à rapatrier ses actifs dans une région plus accueillante pour ses propres affaires.

Le Club Arizona, un des premiers lieux de jeux implanté à Las Vegas au début du XXe siècle (source © casinospielen)

La ville est devenue depuis la principale destination touristique du pays et attire chaque année pas moins de 40 millions de touristes qui s’ajoutent aux quelques 2 millions de résidents permanents de l’agglomération, eux même en croissance très rapide puisqu’ils augmentent en moyenne de 8 000 nouveaux arrivants chaque année. Nourrir et abreuver autant de monde en climat aride, surtout dans les conditions de luxe et de confort auxquels aspire une population de riches touristes en goguette, sachant qu’à Las Vegas on consomme pas moins de 1000 litres d’eau par jour, soit quatre fois plus qu’un Français moyen, voilà qui n’est pas une sinécure.

Barrage de Hoover, édifié en 1932 sur le Colorado, près de La Vegas (source © Visiter Las Vegas)

Il a fallu construire de nombreux barrages dont celui qui alimente le lac Mead, sur le Colorado, un immense plan d’eau artificiel mais qui peine désormais à répondre aux exigences de la population puisque le débit naturel du Colorado ne représente plus que les deux-tiers des besoins de l’agglomération. Les sources artésiennes qui jaillissaient autrefois à l’emplacement de la ville sont taries depuis belle lurette. Les pompages toujours plus nombreux dans les nappes souterraines, destinés aussi à irriguer les cultures intensives nécessaires à l’alimentation de la ville mais très gourmandes en eau dans un climat aussi impropre à l’agriculture, induisent désormais un lent mais inexorable tassement des sols.

La « ville du péché » que certains se plaisent à vilipender pour ses temples du jeu, son essor de la prostitution, ses centres commerciaux démesurés, la ville où l’on vient pour divorcer et se remarier en un tournemain, est aussi une ville qui s’enfonce peu à peu et où l’on vit désormais avec la crainte de devoir un jour manquer d’eau alors qu’on vit en plein désert…

Las Vegas, capitale du jeu… (source © Visit Las Vegas)

Et voilà que ce tableau apocalyptique vient se renforcer par l’arrivée de nuées de criquets qui rappellent furieusement les descriptions bibliques des sept plaies de l’Égypte. Le 26 juillet 2019 en effet, ce sont des nuages compacts de criquets venus du désert alentours qui se sont soudainement abattus sur la ville. Ces nuées de criquets grégaires qui ravagent tout sur leur passage ne sont certes pas une spécificité locale et les populations sahéliennes les observent régulièrement sans que l’on sache très bien pourquoi ces insectes se mettent brutalement à se multiplier pour former ces gigantesques nuées si spectaculaires.

Nuée de criquets au-dessus d’un parking de Las Vegas (source © TWITTER / Business Plan City)

Un hiver et un printemps légèrement plus humides qu’à l’accoutumée suffisent semble-t-il à obtenir une telle multiplication des criquets pour arriver à des masses telles que rien ne semble y résister. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un tel phénomène est observé dans la région et généralement les nuées d’insectes migrateurs finissent par se déplacer vers le nord et laisser de nouveau la ville à ses habitants, après y avoir néanmoins grignoté à peu près toute la végétation comestible…

Amas de criquets sur des voitures à Las Vegas (source © LCI)

Depuis plusieurs jours, ainsi que les médias américains mais aussi européens s’en sont fait l’écho, il devient difficile de se promener dans les rues de Las Vegas sans se heurter à ces nuages de criquets qui comme par hasard se concentrent précisément le long de l’artère principale, là où se trouvent la majorité des casinos et des restaurants… De nuit, le spectacle est particulièrement impressionnant quand on voit tournoyer ces millions d’insectes de belle taille (plus de 5 cm de longueur !) à la lueur des éclairages qui les attirent inexorablement.

Un spectacle sur lequel ne manquent évidemment pas de gloser les prédicateurs de toute obédience, et pas seulement les Mormons de l’église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, ceux-là mêmes qui ont fondé la ville de Las Vegas au milieu du XIXe siècle sans se douter qu’elle deviendrait un jour, aux yeux de certains, un des symboles mondiaux de la décadence et du vice, et assurément un bel exemple d’un développement bien peu durable.

L. V.

En Inde, les grandes manœuvres pour la bataille de l’eau

18 juillet 2019

Une des grands enjeux de notre temps est sans conteste la gestion des ressources en eau. Sous l’effet du développement démographique, les besoins sont de plus en plus importants, en particulier pour les nécessités de l’agriculture irriguée, mais aussi de certaines activités industrielles et économiques, dont le tourisme de masse.

Économies d’eau, comment s’y prendre… (source © CISALB)

Mais en parallèle, ces mêmes activités humaines se traduisent par une pollution des ressources en eau, tant dans les rivières que dans les sols et donc dans les nappes souterraines. Les quantités d’eau disponibles, propres à la consommation humaine après traitement, sont donc en voie d’amenuisement, avec naturellement de très fortes disparités selon les régions. Et les perspectives liées au changement climatique ne vont pas arranger les choses.

En France même, les modèles de prévision indiquent que les débits d’étiage de certains cours d’eau et surtout les niveaux des nappes souterraines sont appelés à diminuer de manière très significative dans les décennies à venir. Mais la situation est loin d’être dramatique et les adaptations pour y faire face, via une optimisation des consommations, une amélioration des dispositifs de traitement, une meilleure réutilisation des eaux usées, voire la construction d’ouvrages de stockage, devraient permettre de faire face sans trop d’inquiétude à cette évolution.

Femmes puisant l’eau en Inde dans le lit de la rivière Gundar au Tamil Nadu (photo © R. Ashok / A l’encontre)

Il n’en est pas de même dans d’autres pays qui font d’ores et déjà face à des pénuries d’eau nettement plus inquiétantes. C’est le cas par exemple en Inde où vit 16 % de la population mondiale avec, à sa disposition, seulement 4 % des ressources en eau de la planète. Selon un rapport publié en juin 2018 par l’agence Niti Aayog qui conseille le gouvernement indien, près des trois-quarts des foyers ne sont pas desservis en eau et 600 millions d’habitants font face à de graves problèmes de pénurie.

On dénombrerait ainsi d’ores et déjà 200 000 personnes qui meurent chaque année en Inde faute d’accès à l’eau potable et la situation est appelée à empirer puisque selon les projections de Niti Aayog, les besoins en eau devraient représenter d’ici 2030 le double des ressources en eau disponibles. Une terrible équation qui s’explique en partie par une très forte augmentation démographique, les projections de l’ONU prévoyant que l’Inde devrait compter 1,4 milliards d’habitants dès 2027, devenant à cette date le pays le plus peuplé du monde, devant la Chine.

Rivière Ganga encombrée de déchets à Allahabad en Inde (photo © Sanjay Kanojia / AFP / Getty Images / Mr Mondialisation)

Mais d’autres facteurs jouent également, dont le fait que 50 % des apports pluviométriques annuels tombe en une quinzaine de jours seulement, pendant la mousson, provoquant ruissellement, érosions, pollutions et inondations catastrophiques, mais ne favorisant guère l’infiltration dans les nappes, lesquelles sont de plus en plus exploitées (et souvent polluées) par les innombrables forages qui ont été réalisés ces dernières décennies, souvent de manière assez anarchique.

Cette année, le premier ministre nationaliste Narendra Modi, tout juste triomphalement réélu, a dû ainsi faire face à un retard catastrophique de l’arrivée de la mousson, au point que les autorités ont été obligées de conseiller aux agriculteurs de ne pas semer, de peur de voir toute leur récolte sécher sur pied. Des émeutes ont éclaté au Madhya Pradesh où la police n’a eu d’autre choix que de surveiller nuit et jour les réservoirs d’eau pour éviter les vols, tandis que les écoles ont dû fermer au Karnataka faute de possibilité d’y donner à boire aux enfants. Des convois de train ont été organisés pour ravitailler en eau la capitale du Tamil Nadu tandis que les camions citernes font la noria vers les hôpitaux, comme le relate Le Monde.

Approvisionnement en eau par camion-citerne à New Delhi (photo © Adnan1 Abidi / Reuters / Le Temps)

Pour faire face à une situation aussi inquiétante, certains responsables politiques ont voulu prendre le problème à bras le corps et se lancer dans des travaux d’aménagements pharaoniques, pour tenter de retenir cette eau si précieuse. C’est le cas notamment dans l’État du Telangana, créé en 2014 par une partition de celui d’Andra Pradesh. Situé sur le plateau du Deccan, cet État est traversé par deux grands fleuves, la Godavari et la Krishna, mais l’essentiel de sa surface est néanmoins semi-aride et sa capitale, Hyderabad, souffre de difficultés chroniques d’approvisionnement en eau potable.

Chantier de construction d’un des réservoirs du gigantesque complexe de détournement des eaux de la Godavari (source © Gouvernement du Telangana / Financial Express)

Sous l’impulsion du gouverneur local, un projet titanesque a été mené à bien, inauguré le 21 juin 2019, destiné à retenir une partie des eaux de la Godavari et de son affluent la Pranitha, lors des crues de mousson : selon un article publié à ce sujet dans Marianne, ce sont pas moins de 5 milliards de m3 qui seront ainsi retenus via le barrage de Medigadda et renvoyés par de gigantesques pompes jusqu’à 30 km plus en amont vers d’autres immenses retenues, dont le lac réservoir de Yellampalli situé à une altitude très supérieure. De là partira un réseau complexe de canaux et de canalisations destinés à distribuer de manière gravitaire toute cette eau précieuse, destinée en priorité à l’irrigation mais aussi à l’alimentation en eau potable.

Barrage de Yellampalli (source © The Hindu)

Le projet fait rêver toute la population, à l’exception sans doute des quelques 30 000 habitants dont les villages ont été rayés de la carte et qui ont dû partir chercher refuge ailleurs. A l’exception aussi de certains esprits chagrins, soucieux de la disparition de 3000 ha de forêts rasées pour faire face aux pelleteuses, et qui s’inquiètent du sort des espaces forestiers préservés situés en aval et qui ne seront plus alimentés par toute cette eau détournée vers l’amont.

Chantier de construction du barrage de Medigadda (source © Telangana Today)

Le premier ministre en tout cas est très fier de ce projet dont les ingénieurs indiens affirment qu’il s’agit du plus grand système d’irrigation jamais construit au monde. Il faut dire que sa réalisation a quand même coûté la bagatelle de 10,3 milliards d’euros et que son fonctionnement annuel est estimé à 1,8 milliard d’euros car il exigera d’énormes quantités d’électricité pour actionner les pompes.

Vue d’un des ouvrages de transfert d’eau du projet d’irrigation de Kaleshwaram (source © Shanmugamias Academy)

Par son ampleur, ce projet s’inscrit dans la droite ligne des ouvrages hydrauliques titanesques tels que la barrage d’Assouan, celui des Trois-Gorges en Chine, la grande rivière artificielle qui traverse la Libye sur 3000 km, ou encore le projet avorté de détournement vers le Sud des grands fleuves de Sibérie. L’avenir dira si les bénéfices qui en seront retirés compenseront ou non les impacts négatifs tant sociaux qu’environnementaux qu’un tel projet ne peut éviter, et si le bilan économique est à la hauteur des ambitions politiques qui le portent. Il ne sera pas dit en tout cas que les ingénieurs indiens seront restés les bras croisés face au formidable défi de la bataille de l’eau !

L. V.

Hécatombe sur le Bolmon…

3 juillet 2019

Le maire de Marignane commentant la mortalité piscicole en bordure du Bolmon à l’Estéou (source © extrait vidéo Maritima media)

Très mauvaise surprise pour le maire de Marignane, Eric Le Dissès, dimanche 30 juin 2019, vers 7 h du matin, lorsqu’il apprend que des milliers de poissons morts flottent le ventre en l’air sur l’étang de Bolmon, alors que la canicule règne depuis plusieurs jours et que le mercure était monté à 39,6 °C l’avant-veille. Le spectacle, filmé notamment par Maritima médias n’est effectivement pas très ragoûtant et les témoignages recueillis auprès des riverains confirment que l’odeur est à l’avenant…

Le maire s’inquiète surtout pour les cygnes qui s’ébattent au bord de l’étang pour la plus grande joie des enfants, pour lesquels la commune a aménagé une aire de jeu dans ce secteur autrefois naturel de l’Estéou, où la Cadière vient se jeter dans l’étang de Bolmon.

Un tas de cadavres de poissons sur le bord de l’étang du Bolmon (photo © Adrien Max / 20 Minutes)

Des lances à incendies sont mises en place pour tenter d’apporter aux cygnes un peu d’eau pure tandis que les employés municipaux s’affairent, toute la journée du 1er juillet à ramasser les cadavres d’anguilles, carpes et autres muges qui sont entassés sur la berge en attendant d’être évacués pour l’équarrissage : près de 3  tonnes de poissons morts à éliminer selon un témoignage recueilli auprès du guide nature Jean-François Lion par Sciences et Avenir.

Ce n’est certes pas la première fois qu’une telle mortalité piscicole se produit sur cet étang. C’est même un phénomène quasi récurrent même si cet épisode surprend par sa précocité dans la saison. Le Bolmon est en réalité une lagune, séparée de l’étang de Berre par le cordon littoral du Jaï. Le site est complexe et largement transformé par la main de l’Homme, à commencer peut-être par celle des Romains qui auraient déjà aménagé le chenal naturel entre l’étang de Berre et la mer Méditerranée. En 1847, le chenal est creusé à 3 m puis approfondi à 9 m à partir de 1863, avant d’être de nouveau élargi et rectifié au tout début du XXe siècle puis encore en 1925.

Carte montrant la configuration des étangs de Berre, de Vaïne et de Bolmon (source © GIPREB)

A la même époque, en 1926 est creusé le tunnel du Rove, qui relie sous le massif de la Nerthe, le port de Marseille à l’étang de Berre en longeant la rive sud du Bolmon. Sous l’effet de cette circulation marine intense, ces étangs qui étaient jusque là principalement alimentés en eau douce car réceptacles des eaux de la Cadière mais aussi de l’Arc et de la Touloubre, se sont transformés en lagunes marines salées. Mais l’effondrement brutal du tunnel du Rove en 1963 suivi en 1966 de l’arrivée du déversement des eaux douces de la Durance, via le canal usinier EDF et l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas, ont profondément transformé le milieu.

Usine hydroélectrique de Saint-Chamas qui déverse depuis 1966 ses eaux douces limoneuses dans l’étang de Berre

L’arrivée massive de cette eau douce chargée de sédiments, à raison de 3,3 milliards de m3 chaque année jusqu’en 1994, et de 680 000 t de limon par an, a par ailleurs coïncidé avec le développement d’activités industrielles particulièrement polluantes, combinée à une urbanisation mal maîtrisée du secteur : les rejets d’eau usées domestiques et industrielles ainsi que le ruissellement et le lessivage des berges ne tardent pas à transformer ce milieu naturel en un gigantesque égout à ciel ouvert. Dès 1957, la pêche doit y être interdite pour des raisons sanitaires, ce qui n’empêche pas le braconnage.

A partir de 1994, une timide reconquête de ce milieu écologique dégradé s’est amorcée avec la réouverture de la pêche en même temps que se faisaient les premières restrictions de rejets d’eau douce en provenance de l’usine de Saint-Chamas. Alors qu’on y recensait en 1949 101 espèces benthiques et que les fonds de l’étang étaient couverts sur environ 6000 ha d’herbiers, on ne compte plus depuis 1995 qu’une quinzaine d’espèces benthiques et les herbiers ne s’étendent pas au-delà de 1,5 ha sur quelques poches résiduelles. Même les tentatives de recolonisation des fonds par des herbiers à zostères, menées par le GIPREB (Groupement d’intérêt public pour la réhabilitation de l’étang de Berre, créé en 2000) ont échoué et la qualité de ces milieux aquatiques reste désespéramment mauvaise.

Herbier à zostères dans l’étang de Berre (source © vidéo YouTube)

Au-delà de l’héritage industriel particulièrement lourd qui se traduit par des sédiments très largement chargés en métaux lourds, PCB et autres joyeusetés, ces milieux lagunaires méditerranéens sont en réalité d’une grande fragilité. Les eaux de lessivage et celles charriées par les petits fleuves côtiers sont riches en nitrates et phosphates malgré les efforts récents pour traiter les effluents domestiques. Un phytoplancton abondant se développe donc en surface, selon le phénomène classique de l’eutrophisation, se traduisant périodiquement par des accumulations d’algues vertes nauséabondes sur les rives.

L’étang de Berre, un milieu naturel menacé par l’urbanisation et les industries polluantes (source © blog Monique Cisello)

Faute de faune adaptée pour consommer le phytoplancton, ce dernier empêche le développement de plantes aptes à la photosynthèse, donc à l’oxygénation de l’eau, tandis que sa décomposition consomme l’oxygène dissous disponible. L’eau salée ayant une densité supérieure, tend à à se concentrer à la base de la colonne d’eau, ce qui se traduit par une stratification des eaux, également nuisible à la qualité du milieu, et qui explique ces crises fréquentes d’anoxie : les poissons n’ayant plus assez d’oxygène dissous dans l’eau meurent…

Pour le maire de Marignane, la solution est évidente. Il est vrai qu’on en parle depuis une bonne vingtaine d’années et que sa mise en œuvre a reçu un aval du Ministère de l’environnement dès 2003. Elle consisterait à rouvrir le canal du Rove en provoquant par pompage un apport permanent d’eau de mer propre et riche en oxygène qui, par brassage, redonnerait toute sa vitalité à l’étang de Bolmon. Les études scientifiques se succèdent depuis des années pour étudier les impacts potentiels d’une telle solution et un rapport spécifique a même été commandé au Conseil général de l’environnement et du développement durable en février 2017 par Ségolène Royal pour tenter de faire le point sur ce dossier complexe pour lequel les acteurs s’écharpent depuis des années sans arriver à trouver de solution viable.

Vue de l’intérieur du tunnel du Rove (photo © Thibaut Vergoz/Zeppelin Network / Chasse marée)

L’affaire est d’autant moins simple que c’est le Conservatoire du Littoral qui est propriétaire de l’étang de Bolmon et des milieux humides associés, et que ce dernier s’oppose farouchement à la réouverture du canal du Rove, estimant notamment que le brassage occasionné pourrait remettre en suspension les polluants accumulés depuis des années dans les sédiments. Quant aux études techniques pilotées par le Service annexe des voies navigables, rattaché au Grand port maritime de Marseille et gestionnaire du canal du Rove, elles ont surtout mis en évidence l’ampleur des investissements nécessaires pour remettre en circulation l’eau de mer via une galerie qui contourne la partie effondrée du tunnel.

Mortalité piscicole à l’étang de Bolmon le 1er juillet 2019

Il faudrait pour cela mobiliser des débits de pompage très élevés, non seulement pour assurer un courant suffisant dans le canal lui-même mais aussi entre le canal et l’étang de Bolmon, afin de permettre une réoxygénation significative de ce dernier. Inutile d’y songer en revanche pour l’étang de Berre lui-même car les volumes en jeu sont bien trop conséquents pour espérer un résultat visible. Et en cas de crue de la Cadière, déversant en quelques heures de gros volumes d’eau douce dans l’étang de Bolmon, ce serait rapidement l’hécatombe pour les espèces développées dans un milieu nettement plus salé que dans son état actuel. Au point que certains songent plutôt à d’autres alternatives telles que l’injection d’oxygène dans le milieu, comme le fait le SIAAP dans la Seine en aval de Paris en insufflant localement de l’oxygène dans l’eau pour constituer des îlots de survie pour la faune piscicole lorsque les conditions physico-chimiques du milieu deviennent critique.

Nul ne sait quand on arrivera enfin à trouver les bonnes solutions pour que les étangs de Berre et de Bolmon redeviennent des milieux naturels de qualité dans lesquels les poissons pourront évoluer sans risquer à tout moment l’asphyxie ou l’intoxication. Le maire de Marignane n’a sans doute pas fini de se mettre en colère devant les caméras…

L. V.

Drapeau violet et alerte rouge sur les plages de Marseille

25 juin 2019

La Ville de Marseille revendique pas moins de 21 sites de baignade en mer dont 15 plages surveillées. Contrairement à sa voisine Cassis qui arbore sans discontinuer le Pavillon bleu depuis 2009, Marseille n’a pas souhaité demander ce label qui atteste de la bonne qualité des eaux de baignade. Officiellement, c’est pour ne pas attirer davantage de touristes sur ses plages déjà bien chargées l’été. Mais en réalité, c’est surtout pour masquer les réelles difficultés de la ville pour arriver à maintenir tout au long de l’été une qualité d’eau de baignade correcte.

La plage de Pointe Rouge, un exemple de plage marseillaise en milieu urbain (photo © Getty / Elle)

A sa décharge, l’exercice n’est pas facile pour des plages souvent exiguës, situées en site très urbanisé et exutoires naturels de toutes les déjections et détritus qui jonchent le sol et qui sont facilement lessivés en cas de fortes précipitations. A chaque orage, c’est le même scénario : les réseaux d’eaux usées saturent, sous l’effet des très nombreux branchements illicites des eaux pluviales, et les déversoirs d’orage rejettent dans le milieu des eaux brutes tandis que le lessivage des sols charrie en mer tout ce qui s’est accumulé sur la chaussée. Quand ce ne sont pas des canalisations d’eau usée qui se rompent, voire des particuliers et parfois des industriels qui rejettent discrètement dans les avaloirs du réseau pluvial des produits polluants qui se retrouvent directement en mer.

La calanque de Sormiou, une des belles plages de Marseille (source © Marseille Tourisme)

Certes de gros efforts ont été faits depuis des décennies pour améliorer le traitement des effluents et mieux gérer les eaux pluviales, y compris dans le cadre du Contrat de baie lancé en 2015 pour 6 ans et qui concerne tout le littoral de Martigues à La Ciotat. Mais la tâche est ardue et les résultats encore bien peu satisfaisants : en 2018, les plages marseillaises ont ainsi fait l’objet de 153 interdictions de baignade du fait de la qualité insuffisante des eaux de baignade.

Prélèvements effectuées pour la Ville de Marseille, à 5 m du rivage et à 30 cm de profondeur (photo © Sophie Pironnet / Made in Marseille)

Et la saison estivale qui débute tout juste a bien mal commencé comme le relevait 20 minutes le 20 juin dernier, avec déjà 15 fermetures de plages, une information largement reprise par la presse, de Marsactu jusqu’à Libération. Outre les analyses réalisées par l’Agence régionale de la santé (ARS) et dont les résultats ne sont connus que dans un délai de 48 à 72 heures, la Ville de Marseille a missionné le SERAMM (Service d’assainissement Marseille Métropole, délégué à l’entreprise Suez) pour procéder sur ses plages à des prélèvements quotidiens dès poltron minet, suivis d’analyses accélérées qui permettent de savoir dans un délai de 3 heures si la présence de bactéries fécales de type Escherichia coli et autres entérocoques sont en nombre suffisant pour justifier une fermeture préventive du site. Grâce à cette forte réactivité, il est ainsi possible de gérer au jour le jour fermeture et réouverture des plages sans être soumis au diktat de l’ARS qui pourrait sinon être amenée à interdire durablement l’accès à certaines plages trop souvent contaminées.

La plage du Prophète à Marseille (source © Made in Marseille)

Une réactivité plutôt rassurante donc pour le baigneur marseillais intrépide. Mais la fréquence de ces drapeaux violets qui alertent sur la pollution des plages et interdisent la baignade ne manque pas d’interroger malgré tout. En particulier sur la plage du Prophète qui a déjà été fermée pendant 5 jours depuis le 1er juin ! Un record peu enviable, d’autant que les taux de colibacilles y ont parfois atteint des sommets, comme ce 12 juin 2019 où il a été mesuré pour Escherichia coli le chiffre faramineux de 15 199 UFC (unités formant colonies) pour 100 ml d’eau, soit 150 fois plus que la norme pour définir une eau de bonne qualité. Quant à la concentration d’entérocoques, un autre marqueur de la présence de déjections humaines et animales, elle y a été évaluée à 5 198 UFC/100 ml, ce qui correspond à 370 fois la valeur tolérée pour une eau de baignade. Des valeurs qui sont du même ordre de grandeur de ce qu’on peut mesurer à la sortie de l’émissaire de Cortiou : autant se baigner dans une fosse septique !

Arrêté d’interdiction de baignade sur la plage de l’Huveaune à Marseille (photo © Laurence Mildonian / La Provence)

Et les valeurs mesurées le même jour sur la plage de l’Huveaune, malicieusement surnommée « Epluchures beach » par certains mauvais plaisants, ne sont guère plus rassurantes avec, pour E. coli, une valeur de 1642 UFC/100 ml. Bien que ponctuelles et vraisemblablement liées à des déversements accidentels d’eaux usées non traitées, ces valeurs sont néanmoins révélatrices d’une situation qui se dégrade. Comme le souligne La Provence, 8 des 21 plages marseillaise ont vu leur qualité déclassée en 2018, seules 12 d’entre elles pouvant être considérées comme d’excellente qualité, alors qu’elles étaient entre 17 et 18 à pouvoir se targuer d’une telle qualification les années précédentes. La plupart d’entre elles restent classées comme « bonnes » mais celle de Borely est désormais passée dans la catégorie inférieure et celle de l’Huveaune, décidément mise à l‘index, est désormais considérée, depuis 2017, comme de qualité « insuffisante ».

Monique Daubet, conseillère municipale de Marseille, déléguée à l’hygiène (source : Ville de Marseille)

De quoi attiser les échanges entre élus locaux puisque, selon Libération, le sujet s’est invité à la table du Conseil municipal de ce mois de juin 2019, provoquant de belles passes d’armes entre l’élue socialiste Samia Ghali, regrettant « la situation catastrophique de nos plages » et la conseillère municipale LR déléguée à l’hygiène, Monique Daubet, qui suspecte le déversement malencontreux d’une piscine et insinue qu’il s’agit peut-être même de celle de sa collègue d’opposition, ambiance !.

Les internautes quant à eux se déchaînent sur le site de 20 minutes où il est question d’un système de traitement des eaux usées « aussi vétuste que Gaudin » et d’une recommandation à tous les Marseillais de « ne plus tirer la chasse durant l’été » tandis que d’autre évoquent « Marseille, capitale européenne de la culture 2013 et capitale mondiale de la pollution des eaux 2019 ». Des galéjades bien entendu, qui pourraient même prêter à sourire, mais qui confirment en tout cas, qu’il reste du pain sur la planche avant de retrouver sur le littoral marseillais une eau de baignade irréprochable : un beau défi en perspective…

L. V.

A la découverte de l’Huveaune

18 juin 2019

L’Huveaune fait partie, au même titre que l’Arc, la Touloubre ou la Cadière, de ces fleuves côtiers méconnus qui traversent pourtant l’agglomération métropolitaine marseillaise. Son ancien nom d’Ubelka, qui signifie la dévastatrice en dialecte celto-ligure, s’est transformé peu à peu en Uvelne ou Evèuno en Provençal. Il a du moins le mérite de rappeler que ses crues peuvent être dommageables. Les dernières importantes en date, en novembre 1978, avaient inondé toute la plaine des Paluds jusqu’à Saint-Mître, causant de très importants dégâts sur la commune d’Aubagne. Mais bien d’autres épisodes dévastateurs l’avaient précédé, le plus ancien événement répertorié datant de 1518, mais d’autres étant restés gravés dans les mémoires, notamment en 1892, en novembre 1935 ou encore début octobre 1960, à une période où les eaux pouvaient encore librement s’étaler dans toute la plaine des Paluds, désormais presque entièrement bétonnée et recouverte de hangars industriels et commerciaux.

Berges de l’Huveaune (extrait vidéo FNE PACA)

Depuis sa source sur le versant nord de la Sainte-Baume, avec ses vasques en cascade si emblématiques, jusqu’à son embouchure en mer sur les plages du Prado, l’Huveaune s’écoule sur plus de 48 km et reçoit plusieurs affluents, dont le Merlançon qui draine le bassin versant de Roquefort-La Bédoule et Carnoux, mais aussi notamment le Jarret qui a été largement recouvert dans sa traversée de Marseille, son cours s’étendant désormais en partie sous le boulevard Sakakini.

Entrée du tronçon couvert de l’Huveaune à Aubagne (extrait vidéo FNE PACA)

Rarement de fait, cours d’eau a été à ce point maltraité par l’homme. La traversée d’Aubagne se fait également pour l’essentiel en souterrain dans un cadre en béton qui s’étend notamment sous la place du marché, et les tronçons de berges restées naturels et accessibles au promeneur deviennent rares tant la vallée de l’Huveaune a été urbanisée.

C’est ce que racontent une série d’une quinzaine de petites vidéos accessibles sur YouTube, réalisées par l’association France nature environnement PACA dans le cadre de son projet Histoire d’hommes et de rivières. Ces vidéos très courtes de quelques minutes alternent prises de vues et interviews de grands témoins locaux parmi lesquels Jean Reynaud, de l’association de défense de la basse vallée de l’Huveaune, Pierre Aplincourt, président de la FNE PACA, Anne-Marie Danièle, de l’association Rives et cultures, ou encore Sidali de Saint-Jurs, artiste peintre de Roquevaire qui évoque comme personne la mémoire des lavandières de l’Huveaune.

Jean Reynaud, de l’association de défense de la basse-vallée de l’Huveaune (extrait vidéo FNE PACA)

L’une de ces vidéos retrace justement le combat de ces lavandières qui se sont battues contre la pollution du fleuve par les rejets industriels. Il faut dire que depuis l’arrivée du Canal de Marseille en 1849, plus personne ne se soucie de la qualité de l’eau de l’Huveaune dont les eaux avaient pourtant été captées dès 1599 au niveau de La Pomme, pour alimenter en eau potable la cité phocéenne via un aqueduc souterrain, doublé dès 1612. A partir du moment où l’agglomération marseillaise s’est affranchie de cette source d’alimentation en eau potable au bénéfice de celle de la Durance puis du Verdon, l’Huveaune est devenue progressivement un véritable cloaque, exutoire de toutes les industries chimiques, textiles, et agro-alimentaires qui se sont progressivement implantées sur ses rives.

Déchets le long de l’Huveaune (extrait vidéo FNE PACA)

Dans les années 1970, et du fait des rejets des eaux usées et des effluents industriels, les eaux de l’Huveaune prenaient régulièrement des teintes pour le moins étranges tandis que les analyses indiquaient des taux de pollution fécale mais aussi de métaux lourds, d’hydrocarbures et de PCB qui défient l’entendement. Qualifié par certains d’un des fleuves les plus pollués de France, c’est aussi devenu un cours d’eau très largement artificialisé, qui circule dans une vallée particulièrement urbanisée, coincé entre l’autoroute, la voie ferrée, les usines et les bâtiments.

Confluence du Jarret et de l’Huveaune à Marseille (extrait vidéo FNE PACA)

De très nombreux seuils barrent son cours, vestiges d’anciennes prises d’eau qui alimentaient près d’une centaine de moulins recensés le long de son cours. La plupart de ses berges ont été bétonnées ou redressées par des palplanches ou des enrochements qui empêchent toute divagation du lit de la rivière, l’obligeant à s’inciser toujours davantage. La végétation arborée qui caractérise les berges de cours d’eau méditerranéens a largement disparu et la biodiversité de ce milieu aquatique s’est complètement banalisée. Le promeneur qui arrive tant bien que mal à s’approcher de ses rives bute le plus souvent sur des tas de gravats, de vieux pneus, des batteries de voiture, des canapés en ruine, des caddies de supermarché qui jonchent le lit de la rivière, ou de vieux frigos abandonnés, tandis que les sacs en plastique ornent les branchages de leur guirlandes délavées.

Travaux de restauration en génie végétal le long de l’Huveaune (extrait vidéo FNE PACA)

Heureusement, la situation s’améliore et c’est aussi ce message qui transparaît au travers de cette série de vidéos. La gestion de l’assainissement et des rejets industriels a commencé à progresser depuis les années 1980. De nets progrès ont été enregistrés grâce aux efforts des associations qui mobilisent des bénévoles pour nettoyer régulièrement les berges du fleuve, mais aussi des collectivités locales, regroupées au sein du Syndicat intercommunal du bassin versant de l’Huveaune, lequel œuvre depuis des années pour entretenir et aménager les berges du fleuve, en privilégiant de plus en plus des techniques de génie végétal, et qui porte désormais depuis 2015 un contrat de rivière sur ce bassin versant tout en engageant une démarche de prévention des inondations.

Pont ancien sur l’Huveaune à Saint-Marcel (extrait vidéo FNE PACA)

Pour qui s’intéresse au devenir de ces cours d’eau autrefois si déterminant pour la vie locale et désormais trop souvent oubliés, considérés comme de simples exutoires de nos eaux pluviales et de nos déchets en tous genres, voila des vidéos à regarder et à diffuser sans réserve. Puissent-elles contribuer à faire prendre conscience à tous ceux qui vivent dans ce bassin versant, soit plus d’un million d’habitants sur à peine plus de 500 km2, de la nécessité de préserver ce fleuve côtier et de lui redonner cette place centrale qu’il mérite, celle d’un milieu naturel riche en biodiversité, source de vie et de fraîcheur en été, à qui il faut aussi penser à laisser davantage de place pour ses débordements périodiques…

L. V.

La France déverse ses déchets plastiques dans la mer…

13 juin 2019

En ce 7 juin 2019, veille de la journée mondiale de l’océan, le Fonds mondial pour la nature, plus connu sous son acronyme anglo-saxon WWF, a jeté un nouveau pavé dans la mare, en l’occurrence mare nostrum, la mer Méditerranée de nos lointains ancêtres les Romains. « La mer Méditerranée sombre sous un torrent de plastique » écrit le WWF. Ce n’est pas vraiment un scoop et il faudrait débarquer inopinément d’une autre planète pour ne pas s’en douter…

Ce rapport, qui n’est pas le premier sur le sujet, loin s’en faut, rappelle que les 22 pays qui bordent cette mer intérieure quasi fermée génèrent chaque année 24 millions de tonnes de plastique dont 16 % seulement sont recyclés. Une bonne partie est enfouie ou incinérée. Mais il en reste quand même 600 000 tonnes qui finissent directement dans la mer, intoxiquant progressivement toute la faune marine qui ingère ces déchets plastiques plus ou moins déchiquetés avec le temps.

Déchets sur une plage méditerranéenne (photo archives / Ouest France)

Et la France est loin de faire figure de bon élève. Le WWF lui a même consacré un rapport spécifique intitulé « Guide à destination des décideurs français pour sauver la Méditerranée », rien de moins ! Car selon les analyses du WWF, la France est tout simplement le plus gros contributeurs de tous ces déchets plastiques qui envahissent la Méditerranée. Triste record particulièrement honteux pour un pays qui s’enorgueillit de posséder des systèmes performants de collecte et de traitement des ordures ménagères…

De fait, la France recycle plutôt plus que la moyenne de ses voisins méditerranéens avec un taux de 22 %, mais c’est aussi le plus gros producteur de déchets plastiques avec 4,5 millions de tonnes chaque année à elle seule, de telle sorte que 80 000 tonnes de déchets plastiques, non collectés, sont déversés directement dans la nature. Sur ce stock, on estime que ce sont chaque année pas moins de 11 200 tonnes de plastiques qui finissent ainsi directement dans la mer Méditerranée !

Déchets plastiques accumulés en bord de mer (photo Greece 2F © Milos Bicanski / Go Met)

L’essentiel de ces plastiques qui finissent à la baille proviennent directement des côtes littorales, soit du fait d’une gestion défaillante des dispositifs de collecte, soit du fait des activités de tourisme et de loisir balnéaire fortement génératrices de déchets sur les plages. Le reste est charrié en mer par les fleuves côtiers dont le Rhône qui est le principal exutoire en Méditerranée de tous ces déchets. Les activités nautiques enfin, dont la pêche et le transport maritime, participent au processus : ordures jetées par-dessus bord, débris de filets, casiers à crustacés et autres conteneurs tombés à la mer font partie de ce qu’on peut observer couramment, flottant entre deux eaux ou sédimentant sur les fonds marins.

Plus de 20 % de ces déchets plastiques revient d’ailleurs s’échouer sur les côtes françaises, même si ces dernières sont loin d’être les plus exposées, du fait des courants marins qui poussent plutôt ces éléments indésirables vers d’autres rivages. Cela n’empêche pas que de véritables concentrations de plastiques se retrouvent dans certains secteurs particulièrement exposés dont le delta du Rhône et les baies très urbanisées de Nice et de Marseille où la concentration de plastique dans l’eau de mer peut atteindre 20 g/m3.

Oubliés sur la plage… (photo © Milos Bicanski / Getty images / Huffington Post)

L’impact de cette pollution n’est pas négligeable, y compris paradoxalement sur le tourisme qui en est pourtant largement responsable : qui a envie de se baigner dans une mer où flottent sacs plastiques, gobelets usagés et barquettes en voie de décomposition ? La pêche et le commerce maritime sont aussi impactés avec des filets qui contiennent parfois plus de déchets que de poissons, des hélices qui se bloquent au contact de macro-détritus et des prises d’eau des systèmes de refroidissement qui sont obstruées par les accumulations de matières plastiques. Mêmes les consommateurs de fruits de mer s’en détournent, de crainte d’avoir à ingérer des micro-débris de plastiques…

Déchets de plastiques dérivant au large de la Corse en mai 2019 (photo © WWF.fr / France Bleu)

En mai dernier, France Bleu signalait ainsi une accumulation temporaire de plusieurs milliers de tonnes de plastiques dérivant sur des dizaines de km entre la Corse et l’île d’Elbe, un phénomène observé de manière récurrente dans ce secteur du fait de la disposition des courants marins locaux.

Et le nettoyage de tous ces déchets coûte cher à la collectivité : 1 300 € en moyenne, d’une rive à l’autre de la Méditerranée, la tonne de déchets plastiques ramassée et évacuée. Lorsque le nettoyage des plages est confié à des bénévoles, les coûts baissent, mais peut-on compter éternellement sur la bonne volonté d’une poignée de citoyens militants pour faire le ménage ?

Campagne de sensibilisation contre les déchets en mer, organisée par le Conseil régional Provence Alpes Côte d’Azur dans le cadre de son Plan climat régional

Le WWF ne se contente pas de dénoncer cette situation qui s’aggrave d’année en année, il propose aussi des solutions concrètes qui supposent davantage de volontarisme et des politiques publiques plus rigoureuses : réduire la production de plastique vierge, étendre le recyclage des produits plastiques usagés, généraliser l’interdiction des articles plastiques à usage unique, développer les dispositifs de responsabilité élargie aux producteurs pour renforcer les filières de recyclage, identifier et résorber les décharges illégales à ciel ouvert, inciter les pêcheurs et plaisanciers à rapporter à terre leurs déchets, etc. Ce ne sont pas les idées qui manquent, la volonté politique peut-être ?

L. V.

Zoom arrière sur le concombre espagnol

11 juin 2019

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

Un ouvrier agricole (noir) dans une ambiance tropicale au milieu d’une végétation luxuriante. L’image est belle. D’immenses lianes occupent l’espace au milieu duquel progresse le travailleur. D’énormes concombres pendent à hauteur d’homme, que l’ouvrier saisit au passage d’un geste fluide et ajoute dans la cagette en plastique bleu qu’il porte en marchant sur une sorte de tapis blanc qui court entre deux serres en plastique.

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

La caméra prend du recul : on voit l’ouvrier agricole empiler sa cagette sur d’autres, identiques, et qui toutes sont remplies à ras bord d’énormes concombres. La caméra prend un peu de hauteur : vive les drones désormais omniprésents dans la prise de vue ! On voit surgir entre deux serres un engin qui transporte un empilement de cagettes toutes chargées de centaines de concombres prêts à être exportés à travers le monde.

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

Le drone s’élève encore et l’on aperçoit une véritable mer de serres en plastique, immense étendue blanche qui réfléchit le soleil et qui s’étend à l’infini dans toute la plaine d’Almeria, jusqu’aux contreforts montagneux de la Sierra. Pas de commentaire. Juste une musique lancinante et deux inscriptions qui précisent que ces serres, qui forment une gigantesque tâche blanche parfaitement visible sur la photo satellite du Sud de l’Espagne, s’étendent sur 480 km2, soit cinq fois la superficie totale de Paris, et que l’on y produit chaque année 500 000 tonnes de concombres, été comme hiver, qui viennent remplir les supermarchés de toute l’Europe.

Pas de commentaire donc. Un simple plan séquence qui part de la vision humaine puis prend peu à peu du champ et suggère quel peut être l’impact, à l’échelle macroéconomique de la planète, de ce qui n’est à première vue qu’une simple activité agricole anodine mais dont on imagine sans peine les conséquences environnementales lorsqu’elle est pratiquée à une telle échelle.

Ce film, qui est librement accessible sur le site d’Arte, ainsi que sur YouTube, fait partie d’une série de 10 vidéos de 3 à 4 minutes chacun, écrites et réalisées par Sändl-Simon Bouisson et Ludovic Zuili, et coproduites par Arte France, Média365 et La Barone. Toutes sont bâties sur le même principe : on part de l’activité humaine à hauteur d’épaule, et la caméra s’élève peu à peu, plantant le décor et illustrant quelles peuvent être les conséquences de cette activité sur le milieu naturel à plus grande échelle.

Extrait de la vidéo Les fermes circulaires d’Arabie Saoudite (source © Dezoom / Arte)

On y voit notamment les immenses fermes circulaires irriguées d’Arabie Saoudite, sous forme d’une alignée de disques verts formant un tableau géométrique qui attire l’œil et pour lesquelles le seul commentaire rappelle qu’elles consomment à elles-seules près de 90 % des ressources en eau du pays, des ressources puisées en profondeur dans des nappes fossiles dont quatre-cinquièmes du volume disponible ont d’ores et déjà été exploitées.

D’autres sont plus positives, qui illustrent notamment une centrale solaire du Sud de l’Espagne. Mais globalement, la plupart de ces vidéos mettent l’accent sur les travers de notre société consumériste qui exploite sans vergogne les ressources terrestres sans se soucier des conséquences à long terme, à l’image de ces activités de déforestation aux confins de la forêt amazonienne, autour d’une exploitation minière aurifère, ou de cette immense mine de charbon à ciel ouvert qui grignote les terres arables du nord de l’Allemagne, expulsant peu à peu les villages et ses habitants et fur et à mesure de sa progression.

Extrait de la vidéo Arizona : une ville de retraités (source © Dezoom / Arte)

Chacune de ces vidéos chocs, aussi brèves que percutantes, est à visionner, tant pour l’esthétisme des images que pour l’évidence de leur message. Les immenses pelouses en plein désert de la ville de Phoenix, en Arizona, où les golfs occupent une fois et demi la surface des maisons pourtant vastes, comme le gigantesque parking de voitures au sud de l’Angleterre, ou encore l’entrelacs d’autoroutes urbaines au centre-ville de Los Angeles où se croisent 6 millions de voitures pour 4 millions d’habitants.

Extrait de la vidéo Los Angeles : le paradis de la voiture (source © Dezoom / Arte)

Pas de commentaires alarmiste ou moralisant sur ces vidéos. Mais l’effet n’en est que plus saisissant. Des images qui méritent d’être largement diffusées et qui participeront peut-être à cette prise de conscience qui tarde à venir que notre planète, même vue de haut, n’est pas inépuisable…

L. V.

La lessive au glyphosate ?

31 mai 2019

Le sénateur Pierre Médevielle (photo © Didier Goupy / Site P. Médevielle)

Sénateur UDI de Haute-Garonne, Pierre Médevielle est aussi maire de Boulogne-sur-Gesse, une commune rurale de 1600 habitants située près de Saint-Gaudens, en limite du Gers. Peu connu du grand public en dehors de son Sud-Ouest natal, ce pharmacien est pourtant membre de la Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire du Sénat, mais aussi vice-président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques.

Présidé par Gérard Longuet et composé de 18 députés et 18 sénateurs, ce dernier organisme a pour mission, « d’informer le Parlement des conséquences des choix de caractère scientifique et technologique afin, notamment, d’éclairer ses décisions ». Il permet ainsi au Parlement de disposer d’une expertise pour éclairer des choix politiques de long terme. C’est dans ce cadre que quatre parlementaires dont Pierre Médevielle ont déposé le 2 mai 2019, à l’issue de 15 mois d’enquête, un rapport intitulé « Évaluation des risques sanitaires et environnementaux par les agences : trouver le chemin de la confiance ».

La mission qui leur avait été confiée avait pour objet, à partir de l’exemple emblématique du glyphosate, de comprendre comment travaillent les agences chargées d’évaluer la dangerosité des produits chimiques à risque, de passer en revue leurs protocoles d’investigations, et de suggérer, par une harmonisation des pratiques en France et en Europe par exemple, des pistes d’amélioration de nature à restaurer la confiance entre ces instituts scientifiques et l’opinion publique. Un véritable travail de fond, sur un sujet brûlant d’actualité qui déchaîne facilement les passions et pour lequel toute la sagesse et l’expérience de notre pharmacien sénateur était attendue afin de débrouiller avec prudence et objectivité un dossier aussi ardu et sujet à controverses.

Épandage de glyphosate dans la Sarthe en mai 2018 (photo © Jean-François Monier / Archives AFP / Géo)

Apprenant que le rapport allait être rendu public, la Dépêche du Midi a naturellement contacté le sénateur le 12 mai dernier, afin de l’interroger sur les conclusions de ces travaux. Et là, surprise ! Pensant sans doute à ne pas froisser ses électeurs issus pour beaucoup du monde agricole, Pierre Médevielle tient en effet au journaliste qui le questionne des propos assez tranchés, affirmant « qu’aucune preuve scientifique ne démontre formellement aujourd’hui la cancérogénité du glyphosate. A la question : le glyphosate est-il cancérogène : la réponse est non ! ». Voilà qui contredit ouvertement les conclusions du Centre international de recherche sur le cancer et relève vaguement de la provocation, surtout quand le sénateur précise que « le glyphosate est moins cancérogène que la charcuterie ou la viande rouge qui, pourtant, ne sont pas interdites ». Les agriculteurs victimes de graves intoxications pour avoir manipulé ce produit apprécieront…

Un dessin signé Xavier Delucq, publié dans le Huffington Post

Mais le sénateur décidément en verve lors de cet entretien avec la presse locale, a fait une autre confidence des plus étrange, affirmant sans ciller et toujours en parlant du glyphosate, le produit actif du Roundup commercialisé par Monsanto, que « cette molécule est ajoutée à nos lessives pour nettoyer les canalisations ». De quoi rendre perplexe le moins averti des citoyens face à une affirmation énoncée avec un tel aplomb par un parlementaire scientifique faisant nécessairement autorité.

On ignorait en effet jusque là que les fabricants de lessive se préoccupaient non seulement de la propreté de notre linge mais également de celles de nos canalisations d’évacuation des eaux usées. On savait certes que le Coca Cola est un excellent déboucheur liquide, mais pas que que Monsanto se positionnait comme auxiliaire des égoutiers et fournisseur d’adjuvant pour lessive multi-usage. A se demander comment de tels secrets de fabrication avaient pu restés cachés jusqu’ici…

Face au tollé soulevé par ses propos, alors même que Pierre Médevielle n’était pas autorisé à s’exprimer publiquement sur le contenu de ce rapport qui n’est toujours pas accessible sur le site de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, le sénateur a prétendu avoir été piégé par les journalistes de la Dépêche du Midi qui auraient grossièrement déformé ses propos au mépris de toute déontologie. L’argument est convaincant car on sait que certains journalistes, surtout non spécialisés sur des sujets techniques aussi pointus, peuvent parfois se méprendre et traduire mal à propos les propos qu’on leur a tenus, croyant bien faire en les exprimant dans un langage plus simple sans se rendre compte qu’ils en modifient le sens.

Cédric Villani (en 2015)

Sauf que la totalité de l’entretien a été soigneusement enregistré par le journaliste qui a réalisé l’interview, lequel se propose bien volontiers de transmettre l’enregistrement à qui le souhaite. Au point que le premier vice président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, le mathématicien Cédric Villani, a été obligé de se livrer à un délicat exercice de rétropédalage diplomatique pour tenter de venir en aide à son confrère accusé du coup de rouler pour Monsanto : « Je ne vois, à ce stade, aucune raison de douter de l’intégrité de Pierre Médevieille qui, comme ses collègues tout au long des quinze mois de leur mission, a réalisé un excellent travail. Je veux croire qu’il s’agit d’une maladresse : au cours de son entretien, il s’est probablement laissé aller à exprimer des convictions personnelles ».

Reste que la question du glyphosate dans la lessive intrigue… En réalité, il semble que le bon pharmacien de Boulogne-sur-Gesse se soit un peu mélangé les burettes en pensant sans doute à l’acide aminométhylphosphonique, AMPA de son petit nom, qui constitue l’un des composés chimiques les plus fréquemment retrouvé dans les cours d’eau et les nappes souterraines, issu principalement de la dégradation en milieu naturel, du glyphosate utilisé comme herbicide. Mais l’AMPA a aussi une autre origine car il est aussi le résultat de la dégradation des aminométhylène-phosphonates, produits industriels utilisés dans les systèmes de réfrigération et de refroidissement des moteurs, mais aussi dans certains détergents industriels et domestiques (comme adjuvants anticalcaires).

L’eutrophisation des cours d’eau sous l’effet des rejets de phosphates

Ironie de l’histoire, ces phosphonates dans les lessives se sont fortement développés à partir de 2007, lorsqu’a été définitivement interdit l’usage des phosphates dans les détergents textiles ménagers, justement pour limiter les risques d’eutrophisation des cours d’eau. Or les AMPA, qui sont issus de la dégradation de ces phosphonates, ne sont pas éliminés dans les stations de traitement des eaux usées, ce qui explique qu’on les retrouve en proportion croissante dans le milieu naturel. Mais cela n’enlève rien au risque que constitue le glyphosate, non seulement pour la santé humaine, mais aussi pour la qualité de nos milieux aquatiques. Et cela incite en tout état de cause notre sénateur adepte du Roundup à réviser quelque peu ses cours de chimie et ses traités de déontologie…

L. V.

Les stations d’épuration du futur ?

26 mai 2019

Station d’épuration de Carcès dans le Var (photo © Gilbert Rinaudo / Var Matin)

Quoi de plus banal, de plus laid voire nauséabond, qu’une station de traitement des effluents, chargée de purifier tant bien que mal les eaux usées que l’on rejette jour après jour sans trop se soucier de leur devenir ? Il existe en France plus de 20 000 stations d’épuration qui retraitent ainsi chaque année plus de 5 milliards de m3 d’eaux usées, rejetant au passage dans l’atmosphère de grosses quantités de protoxyde d’azote, un gaz à fort potentiel d’effet de serre.

Souvent construites dans des endroits discrets, à l’écart des zones habitées pour ne pas trop déranger le voisinage par une pollution visuelle et parfois olfactive, les stations d’épuration sont bien souvent bâties en zone inondable, près des cours d’eau, afin de pouvoir y rejeter discrètement les eaux plus ou moins propres issues du processus de retraitement, tandis que les boues sont épandues dans les champs, là où les filières agricoles les acceptent.

Rejets d’eaux usées directement dans le Fier à la sortie de la station d’épuration de Cran-Gevrier près d’Annecy, le 11 février 2018, suite à un accident industriel (photo © S.B. / le Dauphiné Libéré)

En cas de fortes pluies, lorsque les réseaux et les installations de traitement sont saturés car les eaux de ruissellement pluvial viennent trop souvent grossir les effluents à traiter, des déversoirs d’orage permettent de rejeter directement les eaux usées dans le milieu naturel sans le moindre traitement : quand la rivière est en crue, le tout est vite dilué et emporté, ni vu ni connu… Et en été, quand les débits des cours d’eau sont au plus bas, il n’est pas rare de voir des panaches d’effluents ou de mousse blanchâtre flotter sur quelque distance à la sortie des canalisations de rejet. Pour ce genre d’incident, la police de l’eau sait se montrer conciliante…

Comme les abattoirs ou les raffineries de pétrole, les stations d’épuration font partie de ces outils indispensables à une vie en société, moderne et confortable, où l’on ne se soucie pas trop des conséquences de nos actes, même si chacun milite de bonne foi en faveur d’un monde plus respectueux de l’environnement : comme chacun sait, l’homme est pétri de contradictions et c’est probablement ce qui fait sa richesse…

Et pourtant, toutes les stations d’épuration ne correspondent pas à cette image, loin s’en faut. C’est même un domaine qui a connu d’énormes progrès en quelques décennies, et qui n’hésite plus à l’afficher. La technique des stations à boues activées, inventée en 1914 par deux Anglais et qui consiste grosso modo à aérer, dans de vastes bassins, les eaux usées pour favoriser le travail de dégradation par les bactéries, se sont multipliées en France à partir des années 1960, d’abord dans les grandes villes puis de plus en plus dans les bourgs ruraux.

La géode qui marque l’entrée de la Géolide, station d’épuration enterrée de Marseille (source © Tourisme Marseille)

 

Ainsi, la station Geolide, aménagée en souterrain près du stade Vélodrome à Marseille et qui traite les eaux de 17 communes dont Carnoux-en-Provence, fait partie de ces installations modernes et efficientes. Construite en 1987 et améliorée en 2008, elle intègre deux étapes successives de traitement, d’abord physico-chimique (dégrillage, désablage, déshuilage, coagulation), puis biologique (biofiltres bactériens), tandis que les boues issues du dispositif sont elles-mêmes traitées près de Sormiou par décantation avant d’être valorisée pour la production de biogaz puis de chaleur après déshydratation.

Station d’épuration de Bastia sud, étendue en 2014 (source © Cabinet Blasini)

Globalement, et malgré les gros efforts d’investissement réalisés ces dernières années, avec l’aide financière massive des Agences de l’Eau, la France a bien du mal à respecter les injonctions de la directive européenne sur les eaux résiduaires urbaines qui date pourtant de 1991. En 2004, le pays a ainsi écopé d’un sérieux avertissement pour 140 grosses agglomérations jugées non conformes, et en 2013, la Cour de justice de l’Union européenne a de nouveau condamné la France pour non respect de ses engagements sur plusieurs sites dont ceux de Bastia et Ajaccio.

Mais on progresse et de plus en plus de stations d’épuration s’équipent avec les techniques les plus modernes d’ultrafiltration membranaire et d’ozonation qui permettent désormais d’éliminer la plupart des polluants résiduels, y compris certains micro-polluants dont on connait maintenant les impacts négatifs sur les milieux naturels mais dont on commence tout juste à mesurer les concentrations.

La récupération des calories présentes dans les eaux usées est aussi un procédé qui se développe de plus en plus, au même titre que la valorisation du biogaz présent dans les boues de traitement, ce qui permet d’améliorer sensiblement le bilan carbone de ces installations très consommatrices en énergie. Et l’on imagine désormais des procédés qui permettent de réutiliser les eaux issues du traitement pour l’arrosage des espaces verts notamment ou d’autres usages sans risque sanitaire, ce qui permet, là aussi, d’améliorer sensiblement l’empreinte environnementale de ces usines.

Vue aérienne de l’usine de traitement Seine aval à Achères (source © SIAAP / Dossier débat public / Doc Player)

Ces développements vertueux ne sont pas l’apanage des seules grosses installations comme celles de Geolide ou encore la station d’Achères ou Seine aval, gérée par le SIAAP en aval de l’agglomération parisienne et qui traite les effluents de quelques 6 millions d’habitants, faisant d’elle la plus grosse station d’épuration en Europe, la deuxième au mode derrière celle de Chicago. De gros progrès ont aussi été réalisés pour les petites stations rurales, avec notamment le développement de la phytoépuration via des filtres plantés de roseaux.

Citons par exemple le cas d’un projet de station d’épuration nouvelle génération qui est en construction sur la commune de Fleury dans l’Oise. Le syndicat mixte d’assainissement des Sablons, qui porte le projet, a en effet fait appel au procédé innovant commercialisé par la société française Sources sous le joli nom de Villa Calypseau. Cette station, dont la mise en service est prévue pour fin 2019 et dont la capacité est de 12 700 équivalents habitants, utilisera un système innovant de traitement biologique, breveté par le groupe néerlandais Nereda et qui repose sur le principe de la granularisation des boues actives. Ce procédé présente le gros avantage de supprimer les bassins de clarification tout en permettant un rendement très supérieur pour la déphosphatation, ce qui permet d’éviter le recours à l’ajout de réactif de type chlorure ferrique tout en diminuant le volume de boues produites.

Maquette de la future station d’épuration de Fleury (source © Villa Calypseau / L’eau, l’industrie, les nuisances)

Un tel dispositif permet du coup de construire des stations d’épuration nettement plus compactes et de dégager des économies substantielles sur les coûts d’exploitation. Celle de Fleury présentera une qualité architecturale particulièrement soignée : de quoi rêver à implanter bientôt les futures stations d’épuration non plus dans les recoins les plus reculés de notre territoire mais de manière bien visible, histoire de rappeler à chacun d’entre nous le devenir de nos eaux usées dont bien peu se soucient au quotidien…

L. V.

Les sources de l’Huveaune prises d’assaut…

13 avril 2019

Comme chacun sait, la ville de Carnoux se situe dans le bassin versant de l’Huveaune même si la commune a toujours refusé d’adhérer au Syndicat intercommunal de l’Huveaune dont la création remonte pourtant à 1963 et qui est chargé notamment de l’entretien des berges de ce cours d’eau. Le syndicat porte pourtant depuis 2015 un contrat de rivière destiné à fédérer différents acteurs en vue d’une meilleure gestion globale du bassin versant de l’Huveaune, tant il est vrai que la qualité de l’eau d’une rivière dépend beaucoup de la manière dont les riverains situées tout au long de ses affluents gèrent leurs eaux pluviales et leurs eaux usées.

Les contours du bassin versant de l’Huveaune (source © Syndicat du bassin versant de l’Huveaune)

Le syndicat, dont les membres sont désormais la Métropole Aix-Marseille-Provence et la Communauté d’agglomération Provence verte,  est aussi chargé de la prévention des inondations qui peuvent être redoutables du fait de l’urbanisation qui s’est développée dans toute la vallée. Certains ont encore en mémoire la crue dévastatrice de 1935 et celle de 1978 au cours de laquelle le fleuve côtier a très largement débordé sur l’autoroute Aubagne-Marseille, construite il est vrai dans le lit majeur de la rivière.

L’Huveaune en crue à l’entrée d’Aubagne en 2008 (source © photothèque SIBVH)

Toujours est-il que l’Huveaune n’est pas seulement ce fleuve dont les eaux en crue viennent déverser sur les plages du Prado tous les détritus amassés au long de son cours, de la bouteille en plastique à la batterie usagée en passant par le canapé deux places légèrement défraichi, négligemment déposé sur les berges pour éviter d’avoir à faire le détour à la déchetterie. C’est aussi un cours d’eau méditerranéen dont certains tronçons ont été admirablement préservés malgré l’urbanisation et les usages industriels développés sur ses berges.

L’Huveaune prend sa source dans le département du Var, sur la commune de Nans-les-Pins, à 590 m d’altitude, dans le Vallon de la Castelette, rattaché au massif de la Sainte-Baume. Les sources du cours d’eau constituent un lieu de ballade très prisé localement. Un des accès les plus aisés pour s’y rendre part justement de la commune de Nans-les-Pins et permet, à l’issue d’une ballade très agréable en sous-bois, de rejoindre les vasques d’eau laiteuse d’une couleur bleu lagon qui se succèdent en cascade dans le cours supérieur de l’Huveaune.

Les sources de l’Huveaune (photo © Lionel Duval / Bienvenue à Marseille)

Formées de travertin, c’est-à-dire de concrétions qui se déposent lorsque l’eau souterraine, qui s’est chargée en calcium dissous lors de sa traversée du massif calcaire, débouche à l’air libre, ces vasques sont une pure merveille et la ballade attire forcément de nombreux amoureux de la nature.

Cette année cependant, pour les deux derniers week-end du mois de mars, sous l’effet d’un temps printanier et d’un post très abondamment commenté publié sur Facebook par le site Bienvenue à Marseille, le site a connu une affluence totalement inhabituelle qui a mis en émoi les habitants de la petite commune de Nans-les-Pins et dont les médias se sont largement fait l’écho puisque même  FR3 en a tiré un reportage télévisé !

Extrait du journal Var Matin, édition du lundi 1er avril 2019 (source © post Facebook Axelle Delgove)

Le dernier week-end de mars, la mairie de Nans a recensé plus de 1500 visiteurs sur un site qui n’en accueille d’habitude que quelques centaines. La situation sur place est devenue intenable sous l’effet de centaines de véhicules qui débarquent dès le matin, se garent comme ils peuvent, entravant même les passage des véhicules de secours. Certains n’hésitent pas à arracher les barrières dans ce site qui fait pourtant désormais partie du Parc naturel régional de la Sainte-Baume, afin de pouvoir se rapprocher des départs de sentiers. Le site n’étant pas équipé de poubelles, dans le but d’inciter les randonneurs à repartir avec leurs déchets, nombre de touristes ne craignent pas de laisser leurs tas de détritus sur place…

Les sources de l’Huveaune (photo © Lionel Duval / Bienvenue à Marseille)

Face à un tel afflux dans un site aussi vulnérable, classé Natura 2000, la maire de Nans-les-Pins, Pierrette Lopez, a dû prendre un arrêté municipal pour interdire l’accès en véhicule au chemin communal destiné aux interventions des secours et le Préfet a été interpellé afin de trouver les moyens de réguler ce flux incontrôlable de visiteurs.

De quoi confirmer, s’il en était encore besoin, que tourisme de masse et respect des milieux naturels fragiles ne font jamais très bon ménage !

L.V.

Glyphosate : enfin un soupçon de transparence européenne ?

19 mars 2019

A quelques mois désormais des prochaines élections au Parlement européen qui se dérouleront en métropole le dimanche 26 mai 2019, voilà une information qui ne devrait pas laisser totalement indifférents les citoyens appelés aux urnes. Surtout ceux qui reprochent à l’Union européenne ses décisions souvent considérées comme opaques et orientées, surtout soucieuses de favoriser l’intérêt des multinationales et du libre-échange, voire de céder aux sirènes des lobbies les moins avouables…

Le Tribunal de l’Union européenne (source © Toute l’Europe)

Le Tribunal de l’Union européenne vient en effet de rendre public, par un communiqué de presse en date du 7 mars 2019, sa décision de désavouer une des agences européennes, l’EFSA, qui refusait obstinément de communiquer les éléments scientifiques sur lesquels elle avait pourtant fondé son avis en novembre 2015 quant à l’absence de nocivité du glyphosate pour la santé humaine. Un avis lourd de conséquences alors que quelques mois plus tôt, en mars 2015, le Centre international de recherche contre le cancer qui dépend de l’OMS, affirmait que le glyphosate, la molécule active du Roundup, l’herbicide fétiche de Bayer-Monsanto, était un « cancérogène probable ».

C’est en tout cas sur la base de l’avis scientifique de l’EFSA, suivi en mars 2017 de celui de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), que l’Union européenne avait décidé, contre toute attente, le 27 novembre 2017, par 18 pays sur 28, de prolonger de 5 ans l’autorisation d’utilisation du glyphosate, jusqu’en décembre 2022 donc.

L’EFSA (European Food Security Authority, en français dans le texte), créée en 2002, est en effet l’agence européenne en charge d’évaluer les risques environnementaux et sanitaires de toute la chaîne alimentaire, et notamment de donner un avis scientifique, en principe impartial, sur les risques éventuels liés aux produits phytosanitaires dont fait partie le glyphosate.

Sauf que l’instance a été beaucoup critiquée pour les nombreux conflits d’intérêt qui concernent directement près de la moitié de ses membres, mais aussi pour sa très grande proximité avec les industriels de l’agro-business et l’opacité dont elle a fait preuve dans moult dossiers. En septembre 2017, de nombreux médias dont Libération rapportaient des faits troublants dénoncés notamment par La Stampa et The Guardian concernant des échanges très étroits entre l’EFSA et  la Glyphosate Task Force, un consortium de plus d’une vingtaine d’industriels utilisant ce produit et mené par Monsanto.

Le rapport final de l’EFSA comportait une centaine de pages copiées directement du dossier de demande de réautorisation émis par Monsanto. De plus, les lobbyistes de la Glyphosate Task Force ont eu accès direct au rapport de l’EFSA pour le relire et le corriger plus d’une semaine avant sa finalisation afin de bien s’assurer qu’il ne comportait aucune information gênante pour leurs affaires. Un privilège bien évidemment refusé aux associations environnementales impliquées dans le dossier…

Epandage de produit phytosanitaire (photo © Countrypixel / Stock.adobe.com / La Croix)

Plus grave encore, l’EFSA a toujours refusé de fournir les études scientifiques sur lesquelles elle avait fondé ses différents rapports certifiant que le glyphosate ne présentait aucun danger pour la santé humaine. Déjà en 2014, un chercheur indépendant, Anthony Charles Tweetdale, avait soumis à l’EFSA une demande d’accès aux deux études de toxicité sur lesquelles l’agence s’était appuyée pour déterminer la dose journalière admissible de glyphosate.

Une demande qui s’était soldée par un refus, de même que lorsque 4 députés européens, dont la Française Michèle Rivasi, ont réclamé en 2017 à l’EFSA d’accéder aux résultats et analyses des études sur la cancérogénéité du glyphosate. Dans les deux cas, l’EFSA a justifié sa décision en arguant du fait que « la divulgation de ces informations pourrait porter sérieusement atteinte aux intérêts commerciaux et financiers des entreprises ayant soumis les rapports d’étude » ou encore que « il n’existait pas d’intérêt public supérieur justifiant la divulgation ».

Michèle Rivasi, députée européenne EELV (photo © Tim Douet / Le Lanceur)

Une telle attitude ne pouvait naturellement que renforcer la suspicion de collusion, même si Michèle Rivasi reste plus mesurée, constatant simplement que « L’EFSA est une épine dans le pied du Parlement. Ils ont tellement peur des procès que peuvent leur intenter les multinationales comme Monsanto, qu’ils n’osent pas agir contre leurs intérêts ».

Le Tribunal de l’Union européenne a donc été saisi et, bonne surprise !, il vient de rendre son verdict le 7 mars 2019 donc, en donnant raison aux requérants. Son argumentaire est imparable et rejette sans la moindre ambiguïté les arguties mises en avant par l’EFSA. Selon son arrêt, «une institution de l’Union, saisie d’une demande d’accès à un document, ne peut justifier son refus de le divulguer sur le fondement de l’exception relative à la protection des intérêts commerciaux lorsque les informations contenues ont trait à des émissions dans l’environnement ».

Les juges enfoncent le clou en démontrant qu’un herbicide comme le glyphosate est, par nature, destiné à être libéré dans l’environnement, et donc sujet à émettre sa substance active dans l’environnement. Il serait d’ailleurs bien difficile de prétendre le contraire dans la mesure où les analyses effectuées depuis des années à travers toute l’Europe dans les cours d’eau comme dans les nappes souterraines révèlent la présence quasi-systématique de glyphosate et de son dérivé classique l’AMPA (acide aminométhylphosphonique).

Le siège de l’Agence européenne de sécurité des aliments à Parme

Le tribunal conclut donc sans ambage que « le public doit avoir accès non seulement aux informations sur les émissions en tant que telles, mais aussi à celles concernant les conséquences à plus ou moins long terme de ces émissions. En effet, l’intérêt du public est précisément de savoir non seulement ce qui est ou sera rejeté dans l’environnement, mais aussi de comprendre la manière dont l’environnement risque d’être affecté par les émissions en question ».

Un véritable camouflet donc pour l’agence européenne, qui a néanmoins 2 mois pour faire appel de cette décision, de même d’ailleurs que le groupe Monsanto qui est directement concerné par le sujet et s’était allié à l’EFSA pour l’occasion. Un beau succès en tout cas pour les 4 eurodéputés à l’origine de cette bataille homérique, dont l’élue Verts Michèle Rivasi qui a naturellement saluée cette « victoire historique ». Même l’EFSA a feint de s’en réjouir, estimant sans rire que cet arrêt « fournit une orientation à l’EFSA et aux autres organismes chargés d’interpréter la législation de l’UE sur l’accès du public aux documents ». Heureusement en effet que la Justice est en mesure de faire cet effort de pédagogie pour aider de pauvres experts scientifiques (sinon objectifs) à saisir les fondements de notions aussi complexes que celles touchant à l’intérêt général et au respect de l’environnement…

L. V. 

Un musée sous-marin bientôt à Marseille ?

25 février 2019

Récif artificiel immergé dans le Parc marin de la Côte Bleue (photo © Laurent Piechegut / BIOS / PMCB)

A Marseille, on adore immerger toutes sortes de structures au fond de la mer. Les premières expériences datent de 1983 sur la Côte Bleue, même si l’idée n’est pas nouvelle : les Romains déjà immergeaient des amphores au fond de la mer pour y attirer le poulpe et les Japonais se sont fait une grande spécialité de cette approche qui consiste à mettre en place, sur les fonds marins, des structures immergées durables destinées à favoriser le développement et la fixation de nombreuses espèces animales et végétale qui s’en servent de support et d’abris.

Entre 1986 et 1990, ce sont ainsi 183 structures artificielles en béton qui ont été immergées au large de Carry-le-Rouet et Sausset-les-Pins pour y recréer un habitat favorable au développement de certaines espèces halieutiques. Puis, à l’automne 2007, ce sont pas moins de 401 récifs artificiels de toutes formes et de toutes tailles qui ont été déposés par la Ville de Marseille à 25 m de profondeur entre la Corniche et les Iles du Frioul, afin d’essayer de redonner un peu de vie aux fonds marins totalement ravagés par la construction de la plage du Prado dans les années 1970 et par des années de déversements de toutes sortes. Plus de 10 millions d’euros ont ainsi été investis pour construire et mettre en place près de 30 000 m3 de récifs artificiels sur 220 ha, mais aussi pour assurer un suivi scientifique afin d’étudier l’impact d’un projet aussi ambitieux.

Récifs artificiels immergés au large du Prado dans la rade de Marseille (photo © DR / Made in Marseille)

Dix ans plus tard, la Ville de Marseille a fêté bruyamment la réussite d’un tel pari qui, malgré de nombreuses critiques, a permis de faire revenir de nombreuses espèces qui avaient déserté ces fonds marins et d’augmenter la biodiversité de ce secteur, le nombre d’espèces de poissons ayant été multiplié par trois en 10 ans. Une réussite qui tient sans doute aussi en grande partie au fait que la zone en question est désormais protégée par arrêté préfectoral, interdisant toute pêche, plongée, ou même simple mouillage.

Des plongeurs déposent des récifs artificiels « hôtel à poissons » d’une dizaine de tonnes à 30 mètres de profondeur au large des calanques de Marseille, le 30 janvier 2018 (photo © Boris Horvat / AFP)

C’est en tout cas fort de ce succès que la Ville de Marseille s’est lancée l’an dernier dans l’immersion de nouveaux récifs artificiels, cette fois dans les Calanques, au niveau de l’exutoire de Cortiou qui rejette en mer les eaux issues de la station d’épuration de toute l’agglomération marseillaise, Carnoux y compris. Un secteur où la qualité des eaux reste très médiocre avec des concentrations en métaux lourds, mais aussi en résidus médicamenteux ou en fragments de plastiques qui n’incitent guère à la baignade, comme l’évoque Sciences et Avenir. Une situation qui explique d’ailleurs les critiques soulevées par de nombreux défenseurs de l’environnement, craignant que le fait d’attirer artificiellement la faune aquatique à se fixer dans ce secteur, ne se traduise en réalité par une fragilisation de ces espèces soumises à un environnement très pollué.

Mais cela n’a pas empêché l’immersion en février 2018 de 300 t de récifs artificiels sous forme de blocs de béton déposés par 20 m de fond, sous le pilotage de la start-up montpelliéraine Seaboost et pour un budget de 1 million d’euros. Là aussi, un programme de suivi scientifique est prévu et l’avenir dira si les résultats sont à la hauteur des espérances malgré le contexte a priori guère favorable.

Plan de situation du futur musée sous-marin de la plage des Catalans (source : enquête publique / Made in Marseille)

En tout cas, immerger des objets en béton au fond de la mer est devenue une habitude bien ancrée dans la cité phocéenne puisqu’on y étudie également la faisabilité de créer un musée sous-marin au large de la plage des Catalans, un projet qui devait voir le jour dès le printemps 2017, mais qui a été retardé le temps de recevoir toutes les autorisations réglementaires nécessaires. C’est désormais chose faite puisque le Préfet a finalement donné son accord à l’issue de l’enquête publique qui s’était déroulée entre mai et juin 2018.

En l’occurrence, il s’agit d’immerger par 5 m de fond, à une centaine de mètres du rivage, une dizaine de statues entre lesquelles les visiteurs munis de palmes et de tubas pourront librement se promener, des statues qui serviront elles-aussi de récifs artificiels puisque la faune et le flore sous-marines pourront les coloniser.

Musée subaquatique d’art de Cancun

L’idée n’est d’ailleurs pas nouvelle puisqu’un musée de ce type est ouvert depuis 2009 près de Cancún, sur la presqu’île du Yucatán au Mexique. L’artiste britannique Jason de Caires Taylor y a réalisé 400 sculptures dont certaines particulièrement spectaculaires que l’on peut découvrir au gré de ses plongées. Toutes réalisées avec du ciment alcalin, de la fibre de verre et différentes substances résistantes et écologiques, ces œuvres d’art ont été transportées sur des plateformes flottantes et immergées avec précision dans différents endroits, près de récifs naturels de manière à créer des salles de différentes thématiques.

Et ce n’est pas le seul site de ce genre puisque le même artiste, qui avait déjà créé un premier projet de ce type en 2006 sur l’île de la Grenade dans les Caraïbes, a récidivé cette fois au large de Lanzarote, dans les Canaries, où le Museo Atlántico a ouvert ses portes sous-marines début 2017 après 3 ans de travaux nécessaires pour installer ses 250 sculptures par 12 m de fond.

Lampedusa, une œuvre immergée de l’artiste Jason de Caires Taylor au Museo Atlántico de Lanzarote (photo © Jacon DeCaires Taylor / Underwater sculpture)

Le résultat est saisissant d’autant que les effigies réalisées dans un béton spécifiquement adapté ont été moulées directement sur des habitants de l’île. Certaines sculptures représentent les migrants de Lampedusa venus s’échouer sur les plages des îles Canaries : « Ce travail ne se veut pas un hommage ou un mémorial aux nombreuses vies perdues, mais un rappel brutal de notre responsabilité collective. » explique d’ailleurs l’artiste. L’installation principale, appelée Rubicon, est constituée d’un groupe de 35 personnes marchant vers une porte, un point de non-retour, qui fait référence aux menaces pesant sur les océans de la planète.

Rubicon, œuvre magistrale de l’artiste Jason de Caires Taylor au Museo Atlántico de Lanzarote (photo © Jacon DeCaires Taylor / Underwater sculpture)

Reste que le futur musée sous-marin de la plage des Catalans ne sera probablement pas constitué d’œuvres de Jason de Caires Taylor car l’artiste anglais a semble-t-il perdu patience en attendant la fameuse autorisation préfectorale que l’association des “Amis du musée subaquatique de Marseille” a finalement reçue fin novembre 2018 seulement, comme l’indique Made in Marseille, et ceci pour une durée de 15 ans. L’association qui porte le projet est donc désormais à la recherche d’un nouvel artiste pour meubler les fonds de ce qui sera le premier musée sous-marin en Méditerranée : avis aux amateurs…

L. V. 

Barrage de Caussade : la bataille de l’eau a commencé…

13 février 2019

Avec l’évolution climatique en cours et comme l’a encore montré la forte sécheresse subie en 2018 sur une large partie du territoire national (Provence exceptée !), les agriculteurs irrigants vont devoir commencer à être plus économes des ressources en eau. Les plus optimistes souligneront que la consommation en eau des agriculteurs français a déjà diminué de 30 % depuis 15 ans, ce qui traduit une incontestable prise de conscience et surtout une forte optimisation des technologies à défaut d’une réelle amorce d’évolution des pratiques agricoles.

Irrigation par aspersion d’un champ de maïs en Haute-Garonne (source : Chambre d’Agriculture)

Les pessimistes en revanche constateront que l’irrigation prend de l’extension y compris sur des cultures comme celle de la vigne et que l’irrigation du maïs se poursuit malgré une légère réduction constatée suite à la réforme de la Politique agricole commune : plus de 40 % des surfaces irriguées en 2010 étaient encore consacrées à la culture du maïs et la superficie agricole irriguée est passée en France d’un peu plus de 500 000 ha en 1970 à 1,57 millions d’hectares en 2010, soit un triplement des surfaces concernées. Dans de nombreux bassins, l’agriculture reste en période estivale et de très loin le principal consommateur des ressources en eau, et l’un des principaux responsables des pollutions diffuses qui rendent progressivement les masses d’eau de plus en plus impropres à d’autres usages.

Cette compétition accrue pour l’accès à l’eau est plus ou moins régulée par de multiples dispositifs réglementaires ou conventionnels. Mais elle se traduit localement par des conflits qui peuvent être violents, comme celui qui avait causé la mort du militant écologiste Rémi Fraisse tué en octobre 2014 par une grenade offensive lors des manifestations contre le projet du barrage de Sivens dans le Tarn.

Affrontements sur le site du barrage de Sivens en 2015 (photo © Florine Galeorn / AFP / Le Point)

L’un de ces conflits, emblématique des tensions qui peuvent exister autour de ces sujets, concerne le barrage de Caussade, dans le département de Lot-et-Garonne, un projet initié dans les années 1980 puis relancé en 2011, et qui vise à construire, sur la commune de Pinel-Hauterive, un barrage de 378 m de long et de 12,5 m de hauteur en travers du lit du ruisseau de Caussade, peu avant sa confluence avec le Tolzac de Montclar, qui finit lui-même sa course dans la Garonne.

Schéma d’implantation du projet de barrage (extrait du dossier de demande d’autorisation environnementale établi en mars 2018)

En 2017, le Syndicat départemental des collectivités irrigantes de Lot-et-Garonne (SDCI) a déposé une demande d’autorisation pour la construction de cet ouvrage, destiné à retenir les eaux de la rivière pour y constituer une retenue de 920 000 m3 afin d’irriguer une vingtaine d’exploitations agricoles, produisant noisettes, pruneaux, betteraves, oignons, ail et maïs. Le projet, dont le coût est évalué à 3 millions d’euros est pré-financé par le syndicat et par la Chambre d’agriculture, aux mains de la Coordination rurale, pour le compte de l’ASA des Coteaux du Tolzac qui devrait se charger ensuite de l’exploitation de l’ouvrage. Le plan de financement initial prévoit par ailleurs que le projet soit subventionné à hauteur des deux-tiers par des fonds publics provenant pour l’essentiel du Département et de la Région.

Retenue d’eau à usage agricole à Beauville dans le Lot-et-Garonne (photo © Emilie Drouinard / Sud-Ouest)

A l’issue de l’enquête publique, le projet a bel et bien été autorisé par la Préfète du département, Patricia Willaert, qui a signé le 29 juin 2018 un arrêté préfectoral autorisant les travaux. Un arrêté pris cependant contre l’avis de deux Préfets de région et qui va à l’encontre de celui émis par l’Agence française de la Biodiversité, ce qui explique que le 18 septembre 2018, le ministre de l’agriculture et celui de l’environnement ont demandé conjointement l’annulation de cet arrêté après un recours déposé par l’association France Nature Environnement.

Tout indique en effet que ce projet de barrage va à l’encontre des dispositions du SDAGE, le Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux du bassin Adour-Garonne, lequel recense déjà pas moins de 6 000 retenues d’eau dans le département dont 135 sur le seul bassin versant du Tolzac, de multiples ouvrages réalisés essentiellement à des fins agricoles mais souvent inutilisés et qui perturbent gravement le fonctionnement naturel des milieux aquatiques déjà très dégradés.

Les travaux de terrassement en cours sur le site de Caussade fin novembre 2018, malgré leur interdiction (photo © Thierry Breton / Sud-Ouest)

Le 15 octobre, la Préfecture a donc retiré son accord, et le 13 novembre la Justice a rejeté le recours en référé des agriculteurs contre cette décision. La Préfète a d’ailleurs été démise de ses fonctions le 21 novembre, conséquence logique de son désaveu par sa tutelle, mais les agriculteurs ont décidé de passer outre et de s’assoir allègrement sur les procédures règlementaires. Dès le 22 novembre, une dizaine de pelleteuses louées par la Chambre d’agriculture et conduites par des agriculteurs eux-mêmes voire des employés de la Chambre sont entrées en action pour commencer à défoncer le terrain et édifier la digue dans un périmètre placé sous la protection de vigiles afin d’éviter tout risque d’intrusion de la part d’opposants au projet.

SLe président de la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne, Serge Bousquet-Cassagne (à droite), à Agen, en octobre 2014 (photo © Medhi Fedouach / AFP / Le Monde)

Depuis, on assiste ainsi à un véritable bras de fer entre les agriculteurs menés par le président de la chambre d’agriculture, Serge Bousquet-Cassagne (Coordination rurale), et l’État qui tente vainement de faire respecter la loi, y compris face à certains élus locaux qui n’hésitent pas à jeter de l’huile sur le feu à l’instar du sénateur Jean-Pierre Moga jugeant inévitable que les agriculteurs se comportent ainsi face à « la complexité des lois et des normes », ou sa consœur, la sénatrice Christine Bonfanti-Dossat, interpellant le ministre en fustigeant « les décisions aveugles prises depuis la capitale ».

Les gendarmes face aux agriculteurs sur le chantier du barrage de Caussade le 23 janvier 2019 (source : Sud-Ouest)

Le 30 novembre, une décision de justice a ordonné l’arrêt immédiat des travaux, ce qui n’a guère ému les agriculteurs et n’a en rien stoppé le rythme des pelleteuses sur le chantier. Freiné quelque temps non pas par les rappels à l’ordre mais plutôt par les conditions météorologiques peu favorables qui avaient transformé le chantier en un vaste bourbier, les travaux ont repris de plus belle et se poursuivaient toujours le 17 janvier 2019 comme le souligne un article paru ce jour-là dans La Dépêche. La gendarmerie nationale a bien tenté d’intervenir le 23 janvier pour faire respecter le jugement du Tribunal et apposer les scellés sur les engins de chantier mais a dû faire demi-tour face à 300 agriculteurs déterminés. La nouvelle préfète du département, Béatrice Lagarde, va devoir faire preuve de beaucoup de diplomatie pour arriver à se sortir sans tache d’un tel bourbier, au sens propre comme au sens figuré…

L. V.   

Loïc Fauchon : la Société des Eaux de Marseille tourne la page ?

5 janvier 2019

A Marseille, la Société des Eaux de Marseille est une institution. Créée en 1941 en même temps que le bataillon des Marins pompiers de Marseille, dans la foulée du dramatique incendie des Nouvelles Galeries qui avait révélé au grand jour l’incurie des élus de la ville en général, et la vétusté du réseau municipal d’eau en particulier, la Société d’études des eaux de Marseille se transforme deux ans plus tard en Société des Eaux de Marseille à qui la ville confie la gestion de l’eau dans le cadre d’un contrat de régie intéressée.

En 1960, le contrat de régie est remplacé par une délégation de service public (DSP) et depuis cette date, la SEM n’a pas lâché l’affaire, gérant toujours, pour le compte de la ville de Marseille la production et la distribution de l’eau, ainsi que l’exploitation du Canal de Marseille qui achemine depuis 1849 l’eau de la Durance jusqu’au Palais Longchamp. En 2001, la Communauté urbaine de Marseille s’est substituée à la Ville et fin 2013, après une durée record de 53 ans, le contrat de DSP a enfin été remis en jeu dans la cadre d’un appel d’offre, après que les élus marseillais aient balayé d’un revers de main toute velléité de retour à une régie municipale qui est pourtant devenu le dispositif de référence de nombre d’agglomérations telles Grenoble, Paris, Rennes ou Nice.

Loic Fauchon (à côté de Jean-Claude Gaudin) et Martine Vassal (en porteuse d’eau) lors du 6ème forum mondial de l’eau à Marseille en 2012 (photo © Christophe Taamourte / Forum mondial de l’eau)

L’attribution du nouveau marché de l’eau potable et celle des marchés de l’assainissement a donné lieu à d’intenses controverses et à une sérieuse mise en cause de plusieurs responsables locaux, Martine Vassal en tête, étrillée par un rapport de la Chambre régionale des comptes puis soupçonnée de favoritisme et de prise illégale d’intérêt dans le cadre d’une enquête ouverte par le Parquet national financier et même placée un temps en garde à vue en juin 2017.

Toujours est-il que c’est encore le groupe Eaux de Marseille, aux mains de Véolia, qui continue à gérer, pour 15 ans supplémentaires, jusqu’en 2029 au moins, via sa nouvelle structure juridique ad hoc dénommée Société des Eaux de Marseille Métropole, la distribution de l’eau potable dans la capitale phocéenne et 17 communes voisines dont Carnoux : une affaire juteuse à 2,3 milliards d’euros, le second plus gros français marché de distribution d’eau…

Un groupe qui emploie plus de 2000 salariés et affiche un chiffre d’affaires de près de 337 millions d’euros en 2017, dont 230 millions dans le secteur de l’eau. Ses investissements dans le domaine de l’eau ne cessent d’ailleurs de baisser, passant de 58 millions d’euros en 2016 à 49 en 2017, confirmant s’il en était encore besoin qu’il vaut mieux ne pas trop compter sur des contrats de DSP avec une multinationale de l’eau pour assurer le renouvellement des réseaux pourtant vieillissants. Et d’ailleurs, le groupe se diversifie de plus en plus vers d’autres marchés encore plus lucratifs dont ceux de la propreté urbaine, de la collecte des déchets (via sa filiale Bronzo notamment) voire de la vidéosurveillance.

Loic Fauchon lors du Forum mondial de l’eau à Mexico en 2006 (source © ENB IISD)

Et pourtant, c’est toujours le même homme, Loïc Fauchon, lui aussi mis en cause suite à l’attribution du marché marseillais de l’eau en 2014 et lui aussi placé en garde à vue dans ce cadre, qui est à la tête de cet empire solidement implanté dans l’écosystème marseillais, et ceci depuis 1991, soit bientôt 27 ans sans discontinuer, qui dit mieux ? Fonctionnaire territorial, il a occupé des postes de direction à la région PACA puis au Département des Bouches-du-Rhône avant d’être nommé directeur de cabinet de Gaston Deferre en 1983 lorsque celui-ci était encore maire de Marseille, puis d’occuper le poste de Secrétaire général de la Ville aux côtés de Robert Vigouroux qui le place en 1991 à la tête de la SEM, comme directeur général. Il en devient le PDG à partir du 1er juillet 1997, alors que son ami Jean-Claude Gaudin est désormais maire de la ville.

L’homme a de multiples casquettes et le cumul des fonctions ne lui fait pas peur. Maire de Trets de 1989 à 1997, il a aussi fait dans l’humanitaire en créant en 1977 une ONG d’aide d’urgence, TransSahara. Depuis 2014, il est également président de la SAFIM, la société qui gère la foire internationale de Marseille tout en étant présent dans moult conseils d’administration dont ceux de l’Agence de l’Eau Rhône-Méditerranée-Corse, de la Société des Eaux du Niger ou encore de l’IEP d’Aix-en-Provence d’où il est sorti diplômé en 1970.

Loïc Fauchon, PDG de la Société des Eaux de Marseille et président du Conseil mondial de l’eau à Marseille en 2012 (photo © J.M. Huron / SEM)

Mais sa grande affaire, c’est le Conseil Mondial de l’Eau qu’il a présidé de 2005 à 2012 après y avoir exercé de multiples responsabilités, ce qui lui a notamment permis d’organiser le sixième Forum mondial de l’eau qui s’est tenu à Marseille en mars 2012. Président honoraire de l’association depuis lors, Loïc Fauchon vient tout juste de se faire réélire Président, le 1er décembre 2018, de cet organisme qui promeut avant tout une gestion privée de l’eau et de l’assainissement par des multinationales comme Véolia, ainsi que cela lui est reproché fréquemment. Mais Loïc Fauchon n’en a cure, lui qui n’hésitait pas à proclamer, en 1998, comme le rappelait en 2010 le journaliste Marc Laimé sur son bloc Les eaux glacées du calcul égoïste : « l’eau, c’est toujours la vie, l’eau c’est parfois la mort. Mais l’eau c’est aussi le pouvoir, l’eau c’est aussi l’argent »…

Loïc Fauchon, réélu à la présidence du Conseil mondial de l’eau le 1er décembre 2018 (photo © Conseil Mondial de l’Eau / Econostrum)

Et voilà pourtant que ce personnage haut en couleur et qui vient de fêter ses 70 ans, est en train de passer la main comme il l’a annoncé devant quelques journalistes triés sur le volet le 14 novembre dernier. Les médias présents ont ainsi appris qu’une nouvelle directrice, Sandrine Motte, présente depuis 20 ans à la SEM, en avait été nommée directrice générale en avril dernier, assortie d’une directrice déléguée adjointe, Marie Borni, toutes deux ayant été directrice de cabinet du Président, lequel a annoncé qu’il quittera la SEM en juin 2019.

Sandrine Motte, directrice générale du groupe Eaux de Marseille, Loïc Fauchon, Président, et Marie Borni, DG adjointe (photo © F. Delmonte / Les nouvelles publications)

Le siège social de la SEM, situé dans le 6ème arrondissement près de la Préfecture a aussi été vendu et transféré sur le site de la Capelette, tandis que le groupe annonce une volonté de diversification dans d’autres domaines que celui de l’eau. Le départ prochain de son PDG pourrait donc correspond à un véritable tournant dans la vie du groupe. L’avenir dira si cette évolution se fait vers davantage de transparence et de déontologie une fois tournée la page Loïc Fauchon, lui qui n’hésitait pas en 2008 à assigner en justice pour diffamation l’association UFC Que choisir qui avait oser prétendre que l’eau était surfacturée à Marseille, comme le rappelait Le Ravi en avril 2009 : tout ceci ne sera peut-être bientôt plus qu’un mauvais souvenir d’une époque révolue…

L.V. 

Inondation : tous à l’eau en région PACA !

19 novembre 2018

La région Provence-Alpes-Côte d’Azur, que son Président Renaud Muselier tient désormais à appeler Région Sud, est plutôt réputée pour ses étés ensoleillés que pour son climat pluvieux. Ainsi, la ville de Marseille, qui se caractérise par plus de 2800 heures d’ensoleillement par an en moyenne et autour de 515 mm de cumul de précipitation annuelle, soit deux fois moins qu’à Brest, Besançon, Aurillac ou encore Biarritz, est davantage réputée comme un lieu où l’on risque l’insolation ou le mistral, voire les feux de forêt, que l’inondation.

Vaison-la-Romaine après la crue de l’Ouvèze du 22 septembre 1992 (photo archives © DR)

Et pourtant, les événements de ces dernières années ont montré à plusieurs reprises que la région était particulièrement vulnérable au risque d’inondation, non seulement en période automnale, à l’occasion des fameux épisodes méditerranéens, alimentés par les masses d’air chaud et humide qui se développent au-dessus de la mer encore chaude, mais aussi sous l’effet de violents orages estivaux.

On se souvient en particulier de la crue torrentielle de l’Ouvèze en septembre 1992 qui a causé 47 morts à Vaison-la-Romaine, des fortes crues du Rhône en septembre 2002 et décembre 2003, des inondations du bassin de l’Argens dans le Var en juin 2010 (26 morts et un milliard d’euros de dommages), novembre 2011 puis à nouveau janvier et novembre 2014, ou encore celles de Cannes à Mandelieu en octobre 2015. Cette année aussi, les cours d’eau ont débordé dans la basse vallée de l’Argens ou dans celle du Préconil, faisant encore 2 morts à Sainte-Maxime en octobre 2018.

Un véhicule et ses deux occupants emportés suite aux inondations de la Garonnette entre Sainte-Maxime et Roquebrune-sur-Argens, le 11 octobre 2018 (photo © Philippe Arnassan / Nice Matin)

La liste est longue de ces événements dévastateurs et traumatisants pour les populations. A chaque nouvelle crue, comme cela a encore été le cas dans l’Aude voisine cette année, les populations feignent de découvrir qu’elles sont exposées à un risque, rare certes, mais loin d’être exceptionnel à l’échelle d’une vie humaine même si la mémoire humaine, aussi défaillante que sélective, fait dire à chaque nouvel épisode qu’on n’a jamais vu cela de mémoire d’homme…

De fait, une étude récente publiée par l’INSEE indique que dans l’ensemble de la région PACA ce sont près d’un million de personnes, soit 19 % de la population régionale, qui habitent en zone potentiellement inondable, parmi lesquelles plus de 42 000 sont considérées comme particulièrement exposées, avec une chance sur deux d’être affectées par une inondation en 40 ans… Pourtant, les zones inondables qui ont été prises pour référence de cette étude, à savoir l’atlas des zones inondables et le périmètre d’extension de la crue de Rhône de 2003, ne couvrent que 10 % de la superficie régionale !

Superposition des densités de population et des zones inondables en région PACA (source INSEE, 2016)

A croire donc que l’homme construit préférentiellement en zone inondable… Cela est moins vrai dans des départements comme les Hautes-Alpes ou les Bouches-du-Rhône où seulement 10 % de la population est installée en zone inondable, bien qu’avec localement de fortes concentrations comme dans la vallée de l’Huveaune ou celle de la Cadière du côté de Marignane. En revanche, dans le Vaucluse ou les Alpes maritimes, c’est 30 % des habitants qui vivent en zone inondable, comme à Nice où plus de 200 000 personnes se sont installées dans le lit de certains fleuves côtiers comme le Paillon ou le Magnan.

L’étude très fouillée réalisée par l’INSEE, à partir du croisement de fichiers de données datant de 2016, est d’autant plus intéressante qu’elle permet une analyse très fine des populations et des logements, mais aussi des activités économiques ainsi exposées au risque inondation. On y apprend ainsi qu’une maison de retraite sur cinq en région PACA est située en zone inondable et même une sur quatre dans le Vaucluse, les Alpes de Haute-Provence ou les Alpes maritimes. On se souvient encore des 3 pensionnaires de la maison de retraite de Biot, construite en bordure de la Brague, qui avaient trouvé la mort le soir du 3 octobre 2015 et de tous ceux qui ont dû être évacués en urgence dans des conditions souvent particulièrement traumatisantes…

Maison de retraite de Biot, inondée le 3 octobre 2015 (Photo Sébastien Botella / PQR / Nice-Matin)

De même, l’étude de l’INSEE met en évidence que dans la région pas moins de 23 % des écoles maternelles sont construites en zone inondable et la proportion atteint même 42 % dans un département comme le Vaucluse ! Ce n’est pas pour autant que les enfants y sont forcément en danger car certains établissements, bien que situés en zone inondable, peuvent avoir été conçus pour résister aux crues, à tel point que les enfants y courent souvent moins de risque que sur le trajet vers leur domicile, mais le chiffre n’est néanmoins guère rassurant…

Camping de la basse vallée de l’Argens dans le Var, après l’inondation du 15 juin 2010 (photo archives © DR)

On aimerait croire que la recrudescence des événements récents très médiatisés et le renforcement des politiques de prévention du risque inondation se traduisent par un coup de frein à l’urbanisation en zone inondable. Mais les chiffres ne plaident guère en ce sens puisque 17,5 % des logements construits depuis 2010 l’ont été en zone inondable. Certes, cette proportion était plutôt de l’ordre de 19 % dans les années 1990-2000, mais dans les Alpes maritimes la construction en zone inondable continue de progresser, du fait d’une pression foncière forte.

Quant aux touristes, qui sont nombreux en région PACA, leur exposition au risque inondation est également élevée puisque 25 % des emplacement de camping sont en zone inondable, avec même une proportion de 40 % dans les Alpes maritimes. Dans les Hautes-Alpes, 45 % des logements situés en zone inondable sont des résidences secondaires ou des habitations saisonnières…

Zone industrielle et commerciale de la Palud à Fréjus, inondée en novembre 2011 (photo © Patrice Clémente / Nice Matin)

Les activités économiques elles-mêmes sont fortement exposées au risque inondation avec de l’ordre de 27 % des entreprises situées en zone inondable, soit près de 460 000 emplois potentiellement exposés en cas de débordement des cours d’eau. Dans une commune comme Cavaillon, c’est 70 % des salariés qui travaillent en zone inondable et cette proportion atteint 77 % à Nice, 86 % à Digne-les-Bains ou encore 95 % à Marignane. En moyenne, le nombre d’emplois au km2 est deux fois plus élevé en zone inondable qu’ailleurs, comme si, en région PACA comme ailleurs, l’homme était inconscient du risque ou préférait s’en accommoder…

L.V. 

La France tire la langue…

2 octobre 2018

Inondations rue de la République à Aubagne le 9 août 2018 (extrait vidéo © Mathieu Gratteloup)

Une fois n’est pas coutume, les Provençaux ne s’en sont guère aperçu, eux dont la région a subi des précipitations périodiques durant tout l’été, avec même un bel orage de pluie et de grêle le 9 août 2018, qui a fait de gros dégâts dans le secteur d’Aubagne. Mais pendant ce temps, une bonne partie du territoire national a lui souffert de la sécheresse.

Du Sud-Ouest jusqu’en Alsace, mais en Bretagne également (tout arrive !), les pluies se sont fait rares durant tout l’été. Depuis la mi-juin une bonne partie du territoire national a subi un fort déficit de précipitations par rapport aux normales saisonnières, alors même que les températures étaient particulièrement élevées, supérieures de 2 à 4 °C par rapport aux valeurs habituelles. La France vient de vivre son 4ème été le plus chaud depuis que l’on enregistre régulièrement les températures.

Rapport à la normale (1981-2010) du cumul mensuel de précipitations en France au mois d’août 2018 (source Météo-France)

Un cocktail explosif qui se traduit par une forte évapotranspiration, une dessiccation des sols et des débits très faibles dans les cours d’eau… Début septembre, les sols étaient exceptionnellement secs dans toute la partie centrale et le Nord-Est du pays. Et le mois de septembre a été, lui aussi, exceptionnellement chaud et sec, avec des températures maximales supérieures de plusieurs degrés par rapport aux normales, un ensoleillement rarement observé à cette période de l’année et un déficit de précipitations qui atteint 70 % en moyenne sur l’ensemble du pays : il est tombé en moyenne 24 mm durant le mois de septembre sur le territoire métropolitain, contre 78 mm habituellement…

Carte des secteurs touchés par des arrêtés préfectoraux de restriction d’usage liés à la sécheresse au 2 octobre 2018 (source Propluvia)

Du coup, beaucoup, en particulier parmi les agriculteurs, s’inquiètent, à juste titre, des conséquences de cette sécheresse persistante. Au 21 septembre, selon le site Propluvia géré par les ministères de l’écologie et de l’agriculture, pas moins de 62 départements étaient concernés par des restrictions d’usage suite à l’atteinte des seuils de vigilance, et on dénombrait à cette date 143 arrêtés préfectoraux détaillant des mesures de restriction.

Une situation météorologique qui arrange bien certaines professions dont les viticulteurs du Bordelais qui se réjouissent de conditions particulièrement favorables jusqu’à la période des vendanges. A Bordeaux, il n’est tombé que 3,2 mm de pluie durant le mois de septembre, contre 83 mm en moyenne : même le record de 1985 a été battu, qui avait enregistré un cumul de 3,6 mm !

Mais un contexte climatique catastrophique pour de nombreux agriculteurs et notamment pour les éleveurs. En Poitou-Charentes et dans le centre de la France, le fourrage se fait rare et de nombreux éleveurs sont contraints de vendre une partie de leur cheptel, alors même que les prix du bétail sont en chute libre du fait de cette augmentation de l’offre.

Dans le Cantal, il faut nourrir les vaches avec du fourrage (photo © Francis Campagnoni / La Montagne)

Dans le Puy-de-Dôme, le préfet a pris des mesures de restriction de certains usages de l’eau depuis le 11 août et vient de les prolonger jusqu’à fin octobre. Les éleveurs sont obligés de puiser dans leurs réserves de fourrages et de trouver de l’eau pour abreuver leurs bêtes. Les rendements de betteraves à sucre s’annoncent catastrophiques et le colza peine à lever, tandis que certaines activités industrielles subissent des restrictions d’activité faute de débit suffisant dans les cours d’eau pour assurer le refroidissement des machines ou l’eau de process nécessaire.

Irrigation par aspersion d’un champ de maïs (photo archives © La Nouvelle République)

Dans le Cher, malgré un hiver et un printemps plutôt humide, la sécheresse commence aussi à se faire sentir avec des précipitations qui, en septembre, n’ont pas dépassé 6 à 26 mm selon les endroits, très en deçà des normales mensuelles qui tournent plutôt entre 60 et 90 mm. De nouveaux arrêtés préfectoraux ont donc été pris le 1er octobre, en particulier sur le bassin du Cher qui est passé en situation de crise avec 117 communes concernées par des restrictions d’eau, dont Bourges et Vierzon.

Même dans le Cotentin, les conditions météorologiques ont conduit les cultivateurs de maïs à récolter avec 3 semaines d’avance pour l’ensilage, avant que la sécheresse ne vienne détériorer irrémédiablement leur récolte. Dans le Doubs ou en Corrèze, on a dû jongler durant tout l’été à certains endroits pour continuer à approvisionner la population en eau potable avec des rivières et des plans d’eau qui tarissaient précocement, sous l’effet justement des pompages agricoles destinés à l’irrigation du maïs, une plante particulièrement gourmande en eau et que certains agriculteurs envisagent sérieusement de remplacer par d’autres espèces.

Champ de sorgho en France

On voit ainsi de plus en plus se développer, jusque sur les collines des Vosges, des champs de sorgho, cette céréale omniprésente dans le Sahel, dont les besoins en eau sont inférieurs de 30 % à ceux du maïs et qui pourraient bien constituer une alternative judicieuse pour s’adapter aux nouvelles conditions climatiques qui sont en train de s’installer en France métropolitaine. L’agriculture a montré au cours des siècles sa grande capacité d’évolution et de transformation : sera-t-elle capable de s’adapter à cette évolution climatique globale qui est en train de s’imposer à nous à une vitesse inédite ? Espérons-le !

L. V.

Pêcheur de brume ou pelleteur de nuages ?

28 août 2018

Le domaine de l’aide au développement, sans doute plus que d’autres, regorge de ces histoires de projets tous plus ingénieux les uns que les autres, longuement mûris par des hommes et des femmes animés de fortes conviction et empreints de bonne volonté, qui mettent toute leur énergie et leur intelligence pour atteindre un but altruiste au service de leurs prochains, et qui se plantent majestueusement, ne laissant dans la nature que des traces dérisoires d’un échec cuisant.

Gwenael Pié, en 2016 (photo © AFD)

C’est l’une de ces histoires, déjà un peu ancienne, qu’avait relatée sur son blog de voyage diffusé par Libération en avril 2008, un certain Gwenael Prié, jeune ingénieur en télécommunication, parti avec un de ses copains, Lionel Goujon, pour un tour du monde à la découverte des enjeux liés à l’eau. Devenu depuis chef de projet numérique au sein de la Direction des opérations de l’Agence Française de Développement (AFD) et à l’origine d’une initiative visant à promouvoir l’usage du numérique pour le développement (ICT4D – Information and Communication Technologies for Development), Gwenael Pié est aussi le co-auteur du livre « Les voyageurs de l’eau », préfacé par un certain Nicols Hulot et paru en 2010 aux éditions Dunod, qui relate justement les découvertes des deux compères au cours de leur périple de jeunesse.

L’une de ces étapes les conduit alors au Pérou à la rencontre de Jacques Béharel, un ingénieur français installé depuis des années à Lima, et qui cherche à promouvoir la technique des pêcheurs de brume. L’idée est vieille comme le monde, sans doute inspirée de l’observation des toiles d’araignées qui se couvrent de rosée au petit matin brumeux. Les bergers de l’île El Hierro aux Canaries recueillaient ainsi l’eau qui se condensait sur le feuillage d’un laurier déjà évoqué ici.

Et de tout temps, les populations nomades du désert d’Atacama au Chili avaient pris l’habitude de recueillir la rosée grâce à des pierres empilées, disposées de telle sorte que l’eau de condensation dégoulinât à l’intérieur jusqu’à la base de l’amoncellement, où elle était protégée de l’évaporation contre les rayons du soleil. Une démarche dont Jacques Béharel s’est inspiré pour développer d’immenses filets en mailles de polyéthylène qu’il tend entre deux mâts dressés face au vent dominant, équipés à la base d’une simple gouttière qui recueille les eaux de condensation et les conduit dans un réservoir de stockage.

Filet attrape-brouillard en polyéthylène à El Tofo, au Chili (photo © Fogquest)

C’est cette technique que sont venus découvrir en 2008 nos deux globe-trotters qui s’enflamment pour une démarche aussi ingénieuse que chargée de poésie : « Capter l’eau du brouillard pour alimenter des régions désertiques, voilà ce qui occupe une confrérie de sourciers bien particuliers. Du Népal à l’Afrique du Sud, de l’Erythrée au Chili, ils tendent des filets à flanc de montagnes et y prennent au piège les précieuses gouttes d’or bleu que la brume apporte. »

Il faut dire que la côte du Pacifique, le long de la Cordillère des Andes, est particulièrement favorable pour capter ainsi l’eau à la source. Le climat y est très aride : il tombe en moyenne entre 0 et 3 mm seulement chaque mois de l’année à Lima, soit moins de 20 mm par an en cumul, autant dire qu’il n’y pleut quasiment jamais, surtout par comparaison avec les quelques 2,40 m d’eau qui s’abattent en moyenne sur la forêt amazonienne, de l’autre côté de la Cordillère. En revanche, le ciel en bordure de l’Océan est presque chaque jour chargé d’humidité, issue de la forte évaporation au-dessus de la mer, ce qui forme des nuages omniprésents dans le ciel de la capitale péruvienne.

Accident de car le long de la Panaméricaine, en mai 2016, dans le redoutable serpentin de Pasamayo (photo © El Comercio)

En 1993, les autorités du pays sont venues solliciter l’ingénieur français pour installer ses filets capteurs de brume le long de la route panaméricaine qui serpente dans des pentes particulièrement arides, surplombant de manière vertigineuse le littoral pacifique où viennent s’écraser périodiquement bus et camions imprudents qui négocient un peu trop vite les virages de cette route souvent dans le brouillard. L’idée était de reboiser ces versants dénudés pour lutter contre l’érosion qui menace, en captant l’eau des nuées afin d’arroser les plants au moins les premières années, le temps qu’ils développent un feuillage suffisant pour que le brouillard s’y condense, à la manière des « forêts de nuages », ces formations boisées qui s’accrochent aux pentes de la Cordillère, en Colombie, à plus de 3000 m d’altitude, formant un écosystème très spécifique.

Des filets ont donc été installés pour permettre à cet ambitieux projet de reboisement de voir le jour, sur le site de Pasamayo Fariente, à 60 km au nord de Lima. Mais 15 ans plus tard, force est de constater qu’il ne reste plus rien de cette chimère, sinon des squelettes d’arbres desséchés et quelques piquets de bambou qui se dressent de loin en loin, et qui intriguent les bergers. Comme c’est souvent le cas, l’instabilité politique du pays a eu raison de ce projet qui aurait demandé un effort soutenu pendant plusieurs années successives…

A la même période, grâce à des fonds canadiens, un autre projet avait été initié à El Tofo, au nord de Santiago du Chili, dans un secteur où quelques filets avaient déjà été testés avec succès, dès les années 1980, dans le cadre de recherches universitaires. Là aussi, l’ambition était au rendez-vous puisqu’il s’agissait d’alimenter en eau potable le village de Chungungo et ses 400 habitants, situé à 7 km en contrebas. Pompeusement baptisé « Camanchaca », du nom aymara de cet épais brouillard qui obscurcit le ciel quasiment tous les matins, le projet a permis d’installer plus de 100 filets de 4 m de hauteur pour 8 à 10 m de longueur. Pendant une dizaine d’années, le dispositif a ainsi permis de recueillir de l’ordre de 7 à 15 l d’eau par jour et par m2 de filet.

Filets attrape-brouillard dans le désert d’Atacama (photo © Martin Bernetti / AFP)

Mais, même au Chili, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. En automne et en été, la cueillette de gouttelettes est parfois moins abondante. La population du village, qui depuis a presque doublé, et que les initiateurs du projet n’avaient pas réussi à impliquer suffisamment dans la gestion et l’appropriation du dispositif, s’en est peu à peu détournée, réclamant des moyens plus modernes et plus efficaces d’approvisionnement en eau potable. Le matériel lui-même a été vandalisé et, en 2003, tout a été abandonné tandis que les camions citernes reprenaient leurs rotations pour alimenter en eau le village en attendant l’hypothétique construction d’une usine de dessalement d’eau de mer…

Filet à brouillard installé à l’école de Tshiavha (photo © Alexander Joe / AFP pour 20 minutes)

D’autres projets depuis ont vu le jour, à Lima même, où, selon Maxisciences, une ONG allemande a installé en 2006 cinq grands filets qui permettent de recueillir de l’eau douce, surtout pendant les nuits d’hiver, pour les 200 habitants du bidonville de Bellavista del Paraiso, en périphérie de la capitale péruvienne. Au Guatemala, sur l’altiplano à 3000 m d’altitude, des paysans récoltent ainsi jusqu’à 2000 litres d’eau potable par jour grâce à deux filets et en Afrique du Sud, l’école primaire de Tshiavha, selon un article de Bionique, récupère en moyenne 2500 litres d’eau par jour, ce qui est plus que suffisant pour les besoins quotidiens du site. Malgré ses échecs et son côté quelque peu artisanal, la longue tradition des pêcheurs de brume est peut-être en train de connaitre un renouveau, qui sait ?

L.V. 

Nucléaire : les centrales françaises ont eu chaud !

11 août 2018

Un dessin signé Deligne

La France, c’est bien connu, fait entièrement confiance à l’énergie nucléaire pour assurer son approvisionnement en électricité : le risque d’accident technologique n’est pas négligeable et les coûts de production sont un peu élevés, surtout si l’on devait prendre en compte les coûts réels de traitement des déchets radioactifs et de démantèlement des centrales, mais au moins cela ne produit pas trop d’émission de gaz à effet de serre. C’est même d’ailleurs l’argument principal mis en avant par EDF pour justifier de continuer à investir autant dans la filière malgré les innombrables déboires rencontrés, notamment sur le chantier de l’EPR de Flamanville.

Un dessin signé Lara publié dans le Canard enchaîné du 8 août 2018

Pour autant, le réchauffement climatique global dont les effets sont chaque jour un peu plus visibles, commence à faire planer des menaces supplémentaires sur cette filière. La période de canicule que vient de connaître la France s’est ainsi traduit par la mise à l’arrêt de quatre réacteurs nucléaires et le ralentissement de deux autres. Ajoutés aux 15 réacteurs arrêtés cet été pour cause de maintenance, cela représente 21 réacteurs actuellement hors service sur les 58 que compte le parc électronucléaire français, répartis sur 19 sites en activité.

Cela n’empêche pas EDF de continuer à exporter une partie de sa production encore excédentaire en cette période estivale où la consommation électrique des industriels est généralement moindre, et ceci même si le développement exponentiel de la climatisation fait régulièrement augmenter la demande d’électricité en période chaude.

Arrosage de la centrale de Fessenheim en 2003 (source : Sortir du nucléaire)

Ce n’est certes pas la première fois que les centrales nucléaires françaises révèlent leur vulnérabilité en cas de forte chaleur. En 2003 déjà, en pleine canicule, la France avait découvert, éberluée, les images d’un réacteur de la centrale nucléaire de Fessenheim arrosé à grands coups de jet d’eau pour tenter de refroidir la température de l’enceinte qui menaçait de dépasser les 50 °C autorisés ! Une tentative assez maladroite d’ailleurs cas il aurait fallu des semaines pour abaisser réellement par cette méthode la température à l’intérieur de l’enceinte dont le mur fait plus de 80 cm d’épaisseur…

Sur d’autres sites, dont ceux de Bugey, Tricastin et Saint-Alban, en bordure du Rhône, ou encore à Golfech, le long de la Garonne, EDF avait été alors été contraint de rejeter de l’eau plus chaude que les règles d’exploitation du nucléaire ne l’autorisent. Une entorse qui a ensuite été régularisée par des dérogations officielles. Et c’est la même situation qui se reproduit régulièrement depuis, lors de chaque période estivale un peu chaude, avec un risque d’emballement inquiétant maintenant que les périodes caniculaires sont de plus en plus fréquentes dans nos contrées.

Centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine

En 2017, par exemple, sans les lâchers d’eau réalisés en permanence par les barrages situés en amont du Bassin Parisiens et gérés par l’établissement public de bassin Seine Grands lacs, les débits dans la Seine au droit de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine, auraient été trop faibles pour permettre la poursuite de l’exploitation des réacteurs, descendant en dessous des seuils critiques et ceci pendant plusieurs semaines consécutives.

Cette année, dès le 27 juillet, une des unités de production de la centrale de Bugey, située en bordure du Rhône, a ainsi dû être arrêtée car la température du fleuve excédait les seuils admissibles. Le surlendemain, c’était le tour de l’unité de production n°1 de Saint-Alban, située le long du Rhône, qui subissait le même sort, les deux tranches de cette centrale ayant finalement dû être arrêtée jusqu’au 8 août, ainsi qu’une seconde unité de Bugey et finalement l’une des tranches de Fessenheim.

Comme l’explique l’IRSN, l’Institut de radioprotection et de sureté nucléaire, la forte dépendance des centrales nucléaires aux milieux naturels aquatiques tient à deux facteurs.

Un dessin signé Romboussard

Une centrale thermique, qu’elle soit nucléaire ou pas, n’est jamais qu’une grosse cocotte-minute produisant de la vapeur, laquelle fait tourner un alternateur. Pour chaque MWh d’électricité produite, il faut évacuer dans la nature 2 MWh de chaleur. Pour cela, il faut de grosses quantités d’eau pour refroidir le dispositif, eau qui est prélevée soit en rivière (c’est le cas de 44 des réacteurs français), soit dans la mer (pour les 14 autres tels que Flamanville, Paluel ou le Blayais). Cette eau de refroidissement est pour l’essentiel (à 98 % selon EDF) rejetée ensuite dans le milieu naturel soit sous forme de vapeur (ce sont les panaches blancs qui s’échappent des tours de refroidissement) soit sous forme liquide.

Le problème vient de ce l’eau qui est rejetée dans les cours d’eau en aval des centrales est plus chaude de quelques degrés par rapport à celle du milieu naturel. Cela ne prête pas à conséquence la majeure partie du temps, sauf justement en période de canicule, lorsque les débits dans les rivières sont au plus bas et que la température du milieu est déjà élevée. Au-delà d’un certain seuil, une augmentation même minime de la température peut alors avoir des conséquences écologiques dramatiques, entrainant des mortalités massives de certains poissons ou des développement d’algues toxiques. C’est la raison pour laquelle à partir de certaines limites de débit et de température, EDF n’a plus l’autorisation de prélever de l’eau pour refroidir ses centrales, n’ayant alors d’autres solution que de les mettre à l’arrêt.

Un dessin signé Cabu

Et il y a une deuxième raison qui oblige EDF à installer ses centrales nucléaires à proximité d’un milieu naturel aquatique, tout simplement pour y rejeter ses multiples effluents chimiques et radioactifs issus de ses installations. Comme tout site industriel, une centrale nucléaire produit en effet de nombreux effluents chimiques issus de certains procédés tels que la production d’eaux déminéralisée, mais aussi des rejets de sa propre station d’épuration.

A cela s’ajoutent certains effluents liquides radioactifs, riches notamment en bore, carbone 14 et surtout en tritium. Les rejets de toutes ces matières directement dans le milieu naturel doivent respecter des seuils de concentration maximale. Plus les débits des cours d’eau sont faibles, plus ces seuils sont atteints rapidement car l’effet de dilution est réduit. EDF est alors contraint de stocker ces éléments indésirables dans des bassins de rétention en attendant des jours meilleurs, mais ses capacités de stockage ne sont pas illimitées…

L’épisode de canicule récent, comme ceux de ces dernières années, dont l’amplitude et la fréquence semblent augmenter régulièrement sous l’effet du changement climatique, ne fait donc que confirmer cette forte vulnérabilité de la filière électronucléaire face à l’évolution de son environnement et au risque de diminution significative du débit d’étiage des cours d’eau qui se profile dans les années à venir. Quand on sait qu’une seule journée d’arrêt d’un réacteur nucléaire coûte de l’ordre de 1 million d’euros à EDF, on imagine avec quelle attention ses ingénieurs scrutent l’évolution des débits en période estivale !

Comme l’indiquait en 2011 Stéphane Lhomme, président de l’Observatoire du nucléaire, « contrairement à ce qu’on essaie de nous faire croire, c’est le changement climatique qui s’attaque au nucléaire et non l’inverse ». Un beau sujet de réflexion pour une prochaine épreuve de philosophe du baccalauréat ?

L. V.

Méduses en Méditerranée : un nouveau péril ?

8 août 2018

Un dessin signé Glez, dessinateur burkinabé (source : Cartooning for Peace)

Ces derniers temps, l’actualité se focalise sur les arrivées de populations qui tentent, au péril de leur vie, de traverser la Méditerranée pour fuir des situations de guerre, de misère et de désespérance sociale, en espérant trouver en Europe un avenir meilleur. Mais cette situation qui obnubile et angoisse certains ne doit pas faire oublier d’autres mouvements d’espèces naturelles, en l’occurrence véritablement invasives, et dont l’ampleur des déplacements, le plus souvent lié à l’activité humaine, pourrait s’accentuer sous l’effet du réchauffement climatique mondial.

Les exemples en Méditerranée sont innombrables. Rappelons, à titre indicatif que selon la DREAL PACA, sur les 4000 espèces végétales que comptent la région, 931 soit près d’une sur quatre sont considérées comme exotiques, certaines colonisant les fonds marins, à l’exemple de la fameuse « algue tueuse », Caulerpa taxifolia, relâchée accidentellement en 1984 par l’aquarium de Monaco et qui avait envahi en l’espace de 20 ans plus de 5000 ha avant de commencer à régresser.

Le tetraodon, cousin du Fugu, désormais présent en Méditerranée

Depuis le percement du canal de Suez, on considère que plus de 900 espèces exotiques ont pénétré en Méditerranée, dont le « poisson-lapin », Siganus luridus, qui broute les herbiers de posidonies, mettant à nu les fonds marins, ou encore le tétraodon, Lagocephalus sceleratus, cousin du Fugu des Japonais et potentiellement mortel.

Mnemiopsis leidyi (photo © Guillaume Marchessaux / IMO / LPED)

L’étang de Berre est ainsi confronté, depuis une quinzaine d’années, et après celui de Vaccarès, touché dès la fin des années 1990, à l’invasion de ce que les Anglo-Saxons appellent la « Noix de mer », Mnemiopsis leidyi, une sorte d’ovoïde gélatineux transparent muni de tentacules et qui évoque vaguement une forme de méduse sans être pour autant urticant ni dangereux.

Cette espèce est arrivée en Méditerranée en provenance de l’Atlantique nord, dans l’eau de ballast que les cargos chargent pour stabiliser leur coque et qu’ils déversent à leur arrivée, avec tous les micro et macro-organismes qu’elle contient et dont certains peuvent survivre pendant de longues semaines.

Dans l’étang de Berre, cette vaste lagune qui communique avec la Méditerranée par le chenal de Caronte, ce cténophore qui peut pondre jusqu’à 10 000 œufs par jour a proliféré à une vitesse inquiétante. Cette espèce carnivore détruit les œufs et larves des autres espèces et dévore le zooplancton, ce qui contribue à appauvrir fortement les populations de poissons. Il obstrue par ailleurs les filets des pêcheurs professionnels dont l’activité est en expansion sur cet étang dont la qualité des eaux s’améliore ces dernières années et pour lequel est désormais envisagée une inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Extrait d’une vidéo expliquant les effet de Mnemiopsis Leidyi dans l’étang de Berre

Une thèse est d’ailleurs en cours depuis 2015, à l’Institut méditerranéen d’océanologie et au Laboratoire Population Environnement Développement (LPED) de l’université d’Aix-Marseille, pour mieux comprendre les conditions de développement de cette espèce, considérée comme l’une des 50 espèces les plus invasives du monde, et en étudier les impacts socio-économiques, comme l’évoque un article de 20 minutes assorti d’une vidéo très pédagogique.

Cycle de reproduction de Mnemiopsis Leidyi

Les méduses urticantes, Pelagia noctiluca, quant à elles, sévissent périodiquement sur les côtes méditerranéennes, y compris à Marseille où elles sont portées par le courant ligure. Connues en traditionnellement selon des cycles d’une douzaine d’années (dont 9 à 10 ans de répit entre deux phases d’explosion). Toutefois, le réchauffement climatique semble avoir accéléré leur cycle en permettant leur reproduction même en période hivernale, ce qui permet aux adultes d’être bien présents pour la saison estivale.

Méduse pélagique en Italie

Leur nombre a été multiplié par 4 en Méditerranée depuis les années 2000 et on les observe désormais chaque année sur nos côtes depuis 1999. Il arrive même que leur aire de répartition s’étende très au nord, comme en novembre 2007, lorsque leur prolifération a fait des ravages dans les élevages de saumon en Irlande du Nord…

La presse se fait régulièrement l’écho de ces arrivées massives de méduses pélagiques, les « piqueurs mauves » dont la rencontre inopportune provoque de sérieuses brûlures chez les baigneurs qui, s’ils paniquent sous l’effet de la vive douleur qui en résulte, peuvent même se noyer. Près de 70.000 brûlures de méduses ont ainsi été recensées aux Baléares durant l’été 2006 et, en 2008, près de 300 baigneurs ont dû être soignés pour les mêmes raisons rien qu’à Antibes en seulement six semaines.

Echouage de méduses pélagiques sur une plage de La Ciotat en 2014 (photo © France 3)

France 3 déplorait ainsi en juillet 2014 l’arrivée massive de ces méduses sur le littoral méditerranéen de Martigues jusqu’à Menton, mentionnant même que la baignade avait dû être interdite sur les plages de La Ciotat le 16 juillet. En juillet 2016, c’était le Midi Libre qui constatait que les plages et même les canaux autour de Sète étaient complètement envahis par leur prolifération, tandis qu’en avril 2018 FranceTVinfo se faisait l’écho d’un échouage massif de vélelles, petites méduses violettes totalement inoffensives mais qui font désordre sur les plages et rebutent les touristes…

Un échouage de vélelles sur une plage près d’Ajaccio en Corse (photo © Pierre-Antoine Fournil / Corse-Matin)

De nombreuses plages tout autour de la Méditerranée s’équipent désormais de filets de protection pour empêcher que les méduses en goguette ne viennent se frotter aux baigneurs. Un réseau d’observation et de suivi a aussi été mis en place le long des côtes françaises de Méditerranée, dans le cadre du projet de recherche JELLYWATCH, initié en 2009 par l’Observatoire océanologique de Villefranche-sur-mer et co-financé par la Région PACA.

Avec l’aide du bureau d’études ACRI-ST, un portail d’observation a été élaboré, accessible sur internet et via une application pour smartphones, permettant à chacun de signaler ses observations de méduses et donc de savoir, jour par jour, où elles sont présentes. Un outil pratique et collaboratif, qui mérite d’être largement partagé pour limiter les risques de se trouver nez-à-nez avec une méduse pélagique et d’en garder un souvenir pour le moins cuisant…

L.V.