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Orange : le théâtre romain à la loupe numérique

10 septembre 2022

La ville d’Orange, dans le Vaucluse, est heureusement davantage connue pour les vestiges de son théâtre antique et de son arc de triomphe, inscrits depuis 1981 au répertoire des monuments mondiaux de l’UNESCO, que pour sa propension durable à voter à l’extrême-droite : Jacques Bompard s’y est pourtant fait élire maire à cinq reprises depuis 1995, d’abord sous l’étiquette du Front National, puis du Mouvement pour la France de Philippe de Villiers en 2008, et finalement depuis 2014 sous l’appellation de la Ligue du Sud. Une longévité qui traduit un ancrage incontestable à la droite de la droite des 28 000 habitants de la commune qui fut jadis, au Moyen-Age la capitale de la principauté d’Orange et le resta jusqu’à son annexion au royaume de France en 1773, à la suite des traités d’Utrecht, signés par Louis XIV avec l’Espagne et la Grande-Bretagne.

L’arc de triomphe romain d’Orange (photo © Falco / Pixabay / Provence 7)

Placé à un carrefour stratégique, en bordure de la vallée du Rhône, à 120 km au nord de Marseille, la zone fut le théâtre, en 105 avant J.-C. d’une belle déculottée des légions romaines, écrasées par des hordes de Teutons et de Cimbres. Mais 70 ans plus tard, changement de décor : des vétérans de la IIe légion gallique de Jules César y fondent la colonie d’Arausio après avoir conquis la région à la tribu gauloise des Tricastini.

En quelques années, sous le règne de l’empereur Auguste, la future ville d’Orange connaît un important développement. Le théâtre antique, qui date de cette époque et a été adossé à la colline de Saint-Eutrope, est de nos jours l’un des mieux conservés et impressionne par les dimensions de son mur de façade, le postscaenum, de 104 m de longueur et 35 m de hauteur, dont Louis XIV dira : « c’est la plus belle muraille de mon royaume » !

Vue aérienne du théâtre antique d’Orange (source © theatre antique)

Sa façade intérieure constitue un mur de scène (frons scenae) qui à l’époque était peint et orné de statues, frises et colonnes de marbre, dont subsistent quelques vestiges, dont une belle frise de centaures qui surmontent l’ouverture principale, dite porte royale. Une immense niche abritant une statue colossale, réputée, à tort sans doute, être une représentation de l’empereur Auguste en personne, attire les regards en partie haute de cet immense façade qui surmonte la scène du théâtre.

Statue monumentale dans la niche du mur de scène du théâtre antique d’Orange (source © theatre antique)

Achevé en 50 après J.-C., ce théâtre antique capable d’accueillir environ 10 000 spectateurs répartis entre la fosse d’orchestre en demi-lune et les différentes rangées de gradins, a certainement beaucoup fait pour la transmission locale de la culture latine durant les premiers siècles de notre ère. Mais l’établissement n’est plus exploité comme tel à partir de 391 après J.-C. Pillée par les Wisigoths en 412, puis par les Ostrogoths en 508, la ville d’Orange perd de sa superbe avant d’être élevée au rang de principauté en 1163 par l’empereur du Saint-Empire romain germanique Frédéric Barberousse. Les vestiges du théâtre antique sont alors peu à peu intégrés dans les ouvrages de défense du château des princes d’Orange.

A partir de 1562, la ville est le théâtre de sanglantes guerres de religion et une partie de la population trouve alors refuge dans les murs du théâtre antique, n’hésitant pas à ce servir des pierres de l’édifice pour y construire des maisons dont les poutre viennent s’encastrer directement dans l’ouvrage romain. En 1814, on dénombrait ainsi pas moins de 91 maisons bâties directement dans l’enceinte du théâtre antique, maisons qui seront progressivement démolies à partir de 1823. On découvre alors à quel point les vestiges du magnifique monument ont été dégradées et Prosper Mérimée, nommé en 1834 inspecteur général des monuments historique s’en émeut, craignant que ces ruines antiques ne disparaissent à jamais.

Le théâtre romain d’Orange en 2008 (photo © Benh Lieu Song / CC BY-SA 2.0 / Flickr / Wikimedia)

A partir de 1856 sont lancées de vastes opérations de restauration, accompagnées de fouilles archéologiques. Les gradins, qui avaient quasi entièrement disparu, sont totalement reconstitués. En 2006, on ajoute carrément un toit de scène en verre et métal pour protéger la partie supérieure du mur de scène et y accrocher les éclairages. Depuis 1869, l’ancien théâtre antique ainsi largement modernisé accueille chaque année les « fêtes romaines » devenues depuis 1902 les « Chorégies d’Orange ».

Et ce n’est pas fini puisque en 2016 a été entrepris, à l’initiative de la Ville qui en porte la maîtrise d’ouvrage, un nouveau programme de restauration particulièrement ambitieux, étalé sur 8 ans, et qui porte sur la rénovation successive du mur de scène, des deux basiliques latérales qui le flanquent, des gradins mais aussi des galeries et des grottes attenantes, ainsi que les voûtes des vomitorium par lesquels s’engouffrait la foule des spectateurs antiques.

Ce chantier, qui se déroule par tranches annuelles entre septembre et avril pour ne pas gêner l’organisation des spectacles, s’appuie sur l’immense fond documentaire amassé depuis des années par l’Institut de recherche sur l’architecture antique, basé à Aix-en-Provence, mais aussi sur une campagne impressionnante d’acquisition de photographies numériques du monument sous toutes ses facettes, selon la technique de lasergrammétrie. Des photos de très haute résolutions sont prises à l’aide de perches jusqu’à 8 m de hauteur et par drone pour couvrir la moindre parcelle du bâtiment, des photos qui sont ensuite assemblées et traitées numériquement pour constituer un véritable modèle numérique 3D de l’ouvrage.

Représentation en 3D du théâtre antique à partir des ortho-photos montrant la texture et la couleur de chaque pierre, celles d’origine et celles des restaurations des XIXe et XXe siècles (source © Muséum d’Aix-en-Provence / TPBM)

Ce projet, dénommé TAIC, pour Théâtre antique intelligent connecté (ça ne s’invente pas…), mené un an avant la mise en place des premiers échafaudages, permet de guider le travail des archéologues et des entreprises en charge de la restauration, en permettant d’identifier à l’avance et dans les moindres détail, les zones les plus dégradées qui devront être restaurées, mais aussi de géolocaliser avec précision sur la maquette paramétrique numérique du bâtiment chaque observation d’intérêt archéologique.

Reconstitution du théâtre antique du temps de sa splendeur (source © Culturespaces AGP / Culture & Patrimoine / Écho du mardi)

A l’issue de ce chantier ambitieux, qui s’achèvera en 2024, le théâtre antique d’Orange disposera ainsi d’une doublure numérique sous forme de maquette tridimensionnelle que l’on pourra orienter sous toutes ses coutures et dans laquelle on pourra faire toutes les vues en coupe souhaitées, ce qui ne pourra que faciliter la compréhension du bâtiment et sa gestion patrimoniale pour les siècles à venir, tout en fournissant un support pédagogique précieux pour les touristes qui bénéficient déjà d’une visite virtuelle du site. Quand les technologies de l’information numérique se mettent au service de la restauration du patrimoine antique, le spectacle est assuré…

L. V.

Waterloo : l’urne trop pleine s’est vidée…

4 septembre 2022

Qui n’a pas appris dans ses jeunesse ces alexandrins du grand poète Victor Hugo rendant hommage à sa manière, quelque peu dithyrambique, à cette bataille dantesque qui s’est déroulée le 18 juin 1815 et qui fut la dernière à laquelle prit part Napoléon, contraint d’abdiquer définitivement 4 jours plus tard :

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !

Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,

Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons

La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

Composé quarante ans après les événements, ce poème des Châtiments, titré L’expiation, traduit bien la fascination morbide que cette bataille homérique qui opposait la France au reste de l’Europe a suscité parmi ses contemporains. Victor Hugo lui-même a visité en 1860 le champ de bataille, situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Bruxelles, sur le plateau de Mont-Saint-Jean, après avoir écrit ces vers célèbres et pour les besoin de son roman Les Misérables.

L’infanterie française conduite par Jérôme, le frère de Napoléon, attaque le château d’Hougoumont à Waterloo, peinture de l’artiste américain Mark Churms (source © Cranston Fine Arts)

Celui-ci comprend un livre entier consacré à cette bataille mémorable dans laquelle Hugo décrit la fureur des combats lors de la charge des cuirassiers français qui se brise sur les carrés de l’infanterie britannique, avant d’évoquer le soldat Thénardier occupé à piller les cadavres au soir de la bataille et qui se retrouve récompensé pour avoir sauvé un général alors qu’il s’apprêtait à le dépouiller sans la moindre vergogne…

Comme après chaque bataille de cette ampleur, les vautours étaient nombreux à rôder une fois la mitraille apaisée, pour récupérer tout ce qu’ils pouvaient sur les cadavres encore chauds des soldats tombés au combats. Et Waterloo fut probablement une des pires boucheries de l’époque, pourtant riche en batailles sanglantes après 20 ans d’affrontements consécutifs à la Révolution française et aux guerres de conquête napoléoniennes. Selon les historiens, le bilan des 4 jours que dura la campagne de Belgique qui se solda par la bataille rangée de Waterloo, serait d’au moins 23 700 morts (certains avancent plutôt le chiffre de 40 000 tués !) et quelques 65 400 blessés toutes armées confondues, sans compter quelques 12 000 chevaux tombés au champ d’honneur.

La bataille de Waterloo, lithographie de William Holmes Sullivan datant de 1898 (source © Meisterdrucke)

Du côté français qui avait mobilisé plus de 71 000 hommes, on dénombre au minimum 11 500 tués dont 14 généraux et près de 34 000 blessés. C’est donc un véritable carnage, d’autant que les armées alliées, commandées par le duc de Wellington, sont presque aussi nombreuses et présentent des pertes encore supérieures. Cette coalition européenne mobilisée contre l’armée napoléonienne rassemble pour sa part des troupes venues de Grande-Bretagne, des États allemands de Hanovre, de Brunswick et du Nassau, mais aussi des Belges, des Néerlandais et des Prussiens (les fameux renforts commandés par Blücher, qui font basculer le sort des armes).

Charge de la cavalerie française contre les carrés anglais, tableau du peintre français Emmanuel Philippoteaux, conservé au Wellington Museum, à Londres (source © site sur la bataille de Waterloo)

Et pourtant, curieusement, les quelques fouilles qui ont été réalisées sur le champs de bataille qui a été laissé grosso modo laissé en l’état depuis 1815, ont révélé excessivement peu de restes humains. En 2015, un squelette humain a bien été mis à jour à l’occasion du chantier de construction d’un parking près du musée, et en 2019, les archéologues ont exhumé un os de jambe amputée en fouillant les vestiges de ce qui fut le principal hôpital de campagne des armées coalisées. Voilà qui paraît bien peu au vu du gigantesque charnier que tous les contemporains décrivent à l’issue de cette bataille dantesque et effroyable…

Un des carrés anglais sur lequel vient se briser la cavalerie française : le 28e régiment à Quatre Bras, peint par Elizabeth Thomson en 1875 (source © Slate)

A tel point que certains historiens s’interrogent sur le devenir de tous ces cadavres tombés dans cette morne plaine. A l’instar de l’Écossais Tony Pollard, directeur du Centre for Battlefield Archaeology à l’Université de Glasgow et qui a notamment publié en juin dernier, dans la revue scientifique Journal of Conflict Archeology une étude pour le moins surprenante. Il s’est notamment intéressé aux témoignages des très nombreux contemporains qui, souvent par simple curiosité morbide, se sont précipités sur le champ de bataille de Waterloo sitôt éteint le son de la mitraille. Leur intention n’était pas, comme la crapule de Thénardier, de venir détrousser les cadavres, mais simplement de se rendre compte par eux-mêmes de ce choc de titans qui venait de sceller le sort de l’empire napoléonien et de changer fortement le destin de l’Europe.

Plusieurs de ces témoignages émanent de Britanniques venus en nombre dans les jours qui ont suivi la bataille et qui relatent les opérations d’évacuation des blessés, dans les premiers jours, et l’ensevelissement des morts qui a pris une bonne dizaine de jours au total, sans compter le pillage qui s’est poursuivi pendant des mois.

Crémation des corps de soldats morts à Waterloo, devant le château d’Hougoumont, peint par James Rouse et publié en 1817 par William Mudford (source © Journal of Conflict Archeology)

Selon ces écrits, les innombrables cadavres d’hommes et de chevaux qui jonchaient le champ de bataille ont dû être brûlés pour tenter de réduire le volumes de corps à ensevelir. De nombreuses fosses ont été creusées à la hâte mais les monceaux de corps étaient tels que du bois était disposé au sommet de ces tas pour poursuivre la crémation et faciliter ensuite l’ensevelissement des restes, le tout en plein été, dans une puanteur que tous les témoins décrivent comme atroce…

Enterrement de soldats dans des fosses communes à la Haye sainte, peinture de James Rouse (source © Journal of Conflict Archeology)

Curieusement, malgré ces témoignages illustrés, aussi précoces que multiples, et malgré les campagnes d’investigation qui ont été menées sur le terrain, aucune de ces fosses communes n’a pu être retrouvée par les archéologues que cette disparition ne manque pas d’intriguer : que sont donc devenus les ossements des dizaines de milliers de cadavres tombés à Waterloo et enterrés sommairement sur place ?

Selon Tony Pollard, la raison principale de cette disparition étrange serait due au fait que les cadavres en question ont été en grande partie recyclés ! On savait déjà que les dents des soldats tombés à Waterloo avaient fait l’objet d’un pillage à grande échelle qui serait même à l’origine de l’essor des prothèses dentaires, les premières implantées n’étant autres que ces « dents de Waterloo » prélevées sur des cadavres…

Mais on apprend désormais que le champ de bataille de Waterloo, comme les autres lieux de confrontation majeure de l’épopée napoléonienne, ont servi en réalité dans les années 1820, de réserve de matière première pour la fabrication d’engrais agricole. Ce n’est en effet qu’en 1840 que le chimiste français Frédéric Kuhlmann a développé un procédé industriel permettant de synthétiser les superphosphates et répondre aux énormes besoins en fertilisant des gros producteurs de betterave à sucre du nord de la France. Mais, jusque-là, on avait beaucoup recours, pour la production de ces phosphates dont l’agriculture est friande, à la récupération des ossements (animaux en principe, mais aussi humains quand l’occasion se présentait), réduits en farine et exportés ensuite, notamment vers les îles britanniques.

La poudre d’os, un fertilisant naturel toujours aussi recherché… (source © Market on the web)

Un article publié dans The London Observer en novembre 1822 faisait état de ce trafic peu ragoûtant, reconnaissant qu’un soldat mort était une source de commerce des plus lucratifs puisque ses ossements, soigneusement récoltés sur les grands champs de bataille du continent étaient ensuite importées à grands frais pour être broyés et revendus aux agriculteurs du Yorkshire. Le journaliste allait même jusqu’à s’étonner que la Grande-Bretagne ait ainsi envoyé tant de jeunes soldats se faire tuer en Europe pour ensuite devoir importer leurs restes afin de fertiliser ses sols agricoles : l’économie du recyclage, qui revient fort à la mode de nos jours, ne date finalement pas d’hier…

L. V.

D’où sortent ces Sarmates qui s’abattent sur nos têtes ?

29 mai 2022

Les plus âgés se souviennent peut-être de ces fameux SS-20 qui ont fait trembler l’Europe dans les années 1980. Ces missiles nucléaires de moyenne portée, déployées en URSS à partir de 1977, en pleine guerre froide, avaient déchiré les Européens quant à la meilleure attitude à adopter pour y répondre, entre les pacifistes bêlant et les va-t-en guerre de l’OTAN, lesquels ont finalement répondu en installant, sur le sol allemand, des fusées Pershing 2, de portée équivalente.

Missile à moyenne portée SS20, désormais démantelé (source © Boulevard extérieur)

On pensait terminé ce temps de la course stérile aux armements. Mais voila qu’on y retombe avec le déploiement annoncé de nouveaux missiles russes, les RS-28 Sarmat, surnommés Satan 2 par les experts de l’OTAN. Sauf que cette fois il s’agit de missiles balistiques intercontinentaux, capables de faire tout le tour de la Terre en un rien de temps, en passant par les pôles pour éviter tout risque d’interception. Pesant de l’ordre de 200 tonnes et capable d’emporter jusqu’à 12 charges thermonucléaires mais aussi des leurres pour tromper les boucliers anti-missiles, chacun de ces missiles est en capacité de détruire un pays de taille moyenne, comme, au hasard, la France ou le Texas, selon la propagande officielle russe.

Missile balistique intercontinental SR-28 Sarmat (photo © Kackad.com / Red Samovar)

« C’est véritablement une arme unique qui va renforcer le potentiel militaire de nos forces armées, assurera la sécurité de la Russie face aux menaces extérieures et fera réfléchir à deux fois ceux qui essayent de menacer notre pays avec une rhétorique déchaînée et agressive », s’est d’ailleurs félicité Vladimir Poutine après le premier tir d’essai réussi de lancement d’un missile hypersonique Sarmat, mercredi 20 avril 2022. Tiré depuis la base de lancement de Plessetsk, dans la région d’Arkhangelsk, au nord-ouest de la Russie, le missile en question a détruit sa cible sur un terrain militaire du Kamtchatka, à plus de 5000 km de là…

Lancement d’un missile Sarmat le 20 avril 2022 (source © extrait vidéo MaxPPP / Russian Defence Ministry Press Service / La Dépêche)

De quoi donner des sueurs froides, en cette période de guerre sanglante sur le sol ukrainien, à tout ceux qui s’inquiètent de la rhétorique pour le moins agressive de notre voisin russe. Le nom même donnée par l’armée russe à ce missile d’un nouveau genre, le plus gros jamais construit sur la planète, n’est pas du genre à rassurer quant aux intentions belliqueuses d’un régime russe aux abois. Il fait en effet directement référence aux Sarmates, cette population de redoutables cavaliers nomades issus des steppes eurasiatiques, voisins des Scythes, et que l’historien grec Hérodote évoquait sous le nom de « Sauromates » en les associant au mythe des Amazones.

Reconstitution artistique de cavaliers sarmates de l’Antiquité (source © Abb-zenit)

Entre le IVe et le IIe siècle avant notre ère, ils s’étendent progressivement de l’Oural jusqu’à l’Ukraine, finissant même par coloniser les bords de la mer Caspienne comme de la Baltique. Les lecteur du dernier album d’Astérix le Gaulois, n’ont pas manqué d’ailleurs de suivre les traces de ces fameux Sarmates, dans les steppes de l’Europe centrale, aux confins de l’empire romain, découvrant les figures attachantes du chaman Cékankondine et de la guerrière amazone Kalachnikovna.

Extrait de l’album Astérix et le griffon publié en 2021 aux éditions Albert René / Goscinny – Uderzo (source © Huffingtonpost)

Cette question de la place des femmes dans les armées sarmates semble bien d’ailleurs reposer sur un fond de vérité puisqu’on a retrouvé, près de Samarkand, en Ouzbékistan, sur le site de Koktepe, une tombe princière datée du 1er siècle après J.-C. contenant les restes d’une femme richement parée. De telles découvertes se sont multipliées depuis, ce qui tend à confirmer l’importance du rôle des femmes dans la classe dirigeante de l’époque.

Fouille archéologique en 2013 d’une chambre funéraire contenant la dépouille d’une aristocrate Sarmate, découverte près du village de Filippovka, dans la région d’Orenbourg, en Russie (source © Terre énigmatique)

Mais les guerriers sarmates étaient surtout réputés pour la puissance de leur cavalerie cuirassée, hommes et chevaux se protégeant le corps de plaques métalliques articulées en écailles de poissons, ce qui rendait redoutables ces régiments de lanciers.

Intégrés dès le 2e siècle de notre ère dans les armées romaines, avec le statuts de fédérés, certains de ces vétérans s’installent en Gaule et l’on retrouve encore de nos jours des traces de leur implantation dans l’étymologie des communes de Sermaise, dans l’Essonne, ou de ses quasi homonymes de Sermaises dans le Loiret ou de Sermaize-les-Bains, dans la Marne. Sous la pression des Goths, puis des Huns, les Sarmates s’installent toujours davantage à l’ouest, jusque dans le Poitou ou en Grande-Bretagne.

Guerriers sarmates avec leur armure caractéristique en écailles de poisson, représentés sur un bas-relief de la colonne de Trajan, au cours de la guerre des Daces (source © Wikipedia)

Mais le berceau de leur civilisation reste cette partie de l’Europe centrale que les géographes nomment d’ailleurs « Sarmatie », et qui regroupe les grandes plaines de Pologne orientale, de Biélorussie et d’Ukraine, aux confins justement de la Russie actuelle, dans ces secteurs que Vladimir Poutine considère comme une chasse gardée de la Russie. L’allusion à cette caste de redoutables guerriers nomades venus en découdre avec un empire romain décadent, pour nommer ses derniers missiles intercontinentaux, n’est donc bien évidemment pas le fruit du hasard mais le résultat d’une propagande mûrement réfléchie de la part du Kremlin : nous voila prévenus…

L. V.

Maisons terriers : pour vivre heureux, vivons caché !

17 janvier 2022

Serait-ce une nouvelle mode architecturale en train de se développer ? Après les gratte-ciels les plus audacieux, voilà que certains redécouvrent les vertus d’un habitat moins tape-à-l’œil, au ras des pâquerettes, voire carrément enfoui dans le sol.

La Villa Vals, semi-enterrée au pied des pistes de ski (source © Bubblemania)

C’est le cas par exemple de cette villa construite en 2009 en pied des pistes de ski de la station suisse de Vals. Conçue par les architectes Bjarne Maestenbroek et Christian Müller, elle présente une façade circulaire inclinée vers le soleil qu’on pourrait prendre, de loin, pour une vaste antenne parabolique posée sur le talus. Un habitat incontestablement intégré à son environnement naturel puisque quasiment rien ne dépasse en dehors de cette façade en pierres apparentes et ses grandes baies vitrées qui lui donnent une vue imprenable sur la vallée en contrebas.

Un aménagement intérieur qui profite à plein de l’exposition ensoleillée de la façade (photo © Search / Moderne House)

L’aménagement intérieur y est luxueux mais sans ostentation pour cette « maison-terrier » perdue au milieu des terriers de marmottes et des troupeaux de vaches, et qui est d’ailleurs ouverte à la location saisonnière pour la modique somme de 3450 € la semaine en haute saison… Un caprice de riches sans aucun doute, mais dont la conception très spécifique a le mérite de limiter fortement l’impact environnemental.

La Villa Vals dans son environnement naturel (photo © Iwan Stoecklin / Archdaily)

Enfouie largement dans le sol elle bénéficie en effet d’un chauffage naturel puisque la terre est un excellent isolant thermique et phonique, maintenant toute l’année une température sensiblement constante, tandis que la façade exposée plein sud capte au maximum les rayons du soleil. De surcroît, on n’accède à la terrasse que par une série de pas japonais insérés dans la pente herbeuse, l’accès principal se faisant par un escalier enterré qui la relie à une ancienne grange traditionnelle restaurée, située en bord de route, ce qui donne vraiment l’impression aux occupants d’être isolés en pleine nature !

Mais cet exemple d’habitat semi-enterré est loin d’être isolé et les constructions de ce type pullulent un peu partout dans le monde. Il faut dire que l’idée n’est pas nouvelle. Le site archéologique de Skara Brae, sur l’île principale des Orcades, un archipel situé au nord de l’Écosse, a permis de mettre à jour les restes de 8 maisons datées du Néolithique, soit environ 3000 ans av. J.-C., édifiées en pierres et recouvertes de sable, ce qui leur a permis de traverser les âges sans encombres.

Les habitations semi-enterrées du Néolithique à Skara Brae (source @ Écosse partage)

Le succès planétaire de Bilbo le Hobbit, le livre de Tolkien publié en 1937 et adapté au cinéma par Peter Jackson en 2012, a lancé une véritable vogue pour ces habitats rustiques de la Terre du Milieu, aux ouvertures arrondies et recouvertes de terre. Le village de Hobbiton, édifié en Nouvelle-Zélande initialement pour les besoins du tournage des films de Peter Jackson puis reconstruit à des fins touristiques, présente ainsi pas moins de 44 maisons de Hobbit enfouis sous un épais gazon et égayées de petits jardins fleuris.

A Hobbiton, en Nouvelle-Zélande, les maisons de Bilbo le Hobbit… (source © Avygeo)

Sans attendre que déferle la mode des Hobbits, de nombreuses maisons troglodytes ont été aménagées en France, particulièrement dans les vallée entaillant des plans de falaises comme en Dordogne ou dans le Val de Loire par exemple. Dans les années 1970, l’architecte Étienne Fromanger a conçu à Plaisir, dans les Yvelines, une maison avec voûtes en béton recouvertes de 1,50 m de terre. Une maison originale, consacrée en 2011 « maison la plus originale de France » et qui présente surtout l’immense avantage d’être bioclimatique grâce à l’inertie thermique de la terre qui lui confère une température constante, chaude en hiver (13 °C garantis) et fraîche en été.

Maison semi-enterrée conçue en 1975 par Étienne Fromanger dans les Yvelines (source © Jardiland)

Au delà de l’originalité des bâtisses ainsi conçue, ce concept de maisons avec voûtes en béton armé recouvertes d’une bâche imperméable pour éviter l’humidité et couverture en terre végétalisée, présente donc de multiples atouts pour garantir une bonne isolation thermique à faible coût, pourvue que les façades vitrées soient bien exposées pour emmagasiner au mieux le rayonnement solaire. Ces techniques étant parfaitement maîtrisées, ce type de construction est en train de se multiplier un peu partout.

L’architecte suisse Peter Vetsch par exemple s’est fait connaître avec ses « maisons organiques » en forme de bulles pour Barbapapa mais recouvertes de terre et édifiées à flanc de colline pour pouvoir récupérer l’eau de pluie et arroser les jardins potagers en contrebas. Des maisons présentant assurément un faible impact écologique, une excellente inertie thermique avec des factures de chauffage très réduites, résistant bien dans le temps avec peu d’entretien car faiblement exposées aux intempéries, et permettant un confort de vie satisfaisant moyennant une bonne ventilation pour éviter le risque d’humidité.

Maisons semi-enterrées conçues par Peter Vetsch et édifiées à Dietikon, en Suisse (source © Erdhaus)

La multiplication de ce type de projets laisse penser qu’ils répondent à un véritable souci de développer des habitats plus respectueux de l’environnement et plus durables à terme, même s’il ne s’agit que de renouveler des modèles éprouvés depuis bien longtemps dans certains pays scandinaves notamment. Cette nouvelle mode en dit long aussi sur une évolution du rapport à l’habitation, considérée davantage comme un cocon discret et masqué que comme un édifice racoleur et visible de tous. Une manière peut-être de mettre en pratique la maxime des Schtroumpfs sui clôturait déjà la délicieuse fable du poète du XVIIIe siècle, Jean-Pierre Clarisse de Florian, sur les états d’âmes d’un pauvre grillon jaloux du succès d’un magnifique papillon virevoltant, avant de se raviser en le voyant se faire attraper par une troupe de gamins enragés :

Oh! oh! dit le grillon, je ne suis plus fâché ;

Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.

Combien je vais aimer ma retraite profonde !

Pour vivre heureux, vivons caché.

L. V.

A Mycène, le détartrage des dents laissait à désirer…

12 janvier 2022

Votre dentiste vous l’a certainement déjà rappelé plus d’une fois : même réalisé consciencieusement deux fois par jour, un bon brossage des dents ne suffit pas à éliminer totalement la plaque dentaire, surtout dans les endroits difficiles d’accès. Les bactéries finissent toujours par s’y accumuler et, en se minéralisant, sous l’effet de la précipitation des ions carbonate et phosphate de la salive, à y former un dépôt solide, le tartre dentaire, qu’une simple brosse à dents ne suffit pas à éliminer et qui vient peu à peu fragiliser les dents, surtout à la limite avec la gencive. C’est pourquoi, un détartrage au moins une fois par an chez le dentiste est fortement recommandé par tous les praticiens. Un mauvais moment à passer, mais qui permet d’éliminer ce dépôt peu esthétique et qui vient fragiliser les dents à long terme.

Le tartre dentaire, un dépôt qui se minéralise à la base des dents… (source © Le courrier du dentiste)

Forcément, nos ancêtres, les Gaulois comme tous les autres, ne pouvaient bénéficier de soins dentaires tels qu’ils sont pratiqués de nos jours et la qualité de leur dentition s’en ressentait inévitablement. Pour autant, l’émail des dents est un matériau particulièrement solide qui résiste au temps, si bien que les paléontologues en ont fait depuis longtemps un objet d’étude privilégié, dont l’observation permet de reconstituer les cas de malnutrition mais aussi les conséquences de maladies infantiles dont les traces restent gravées dans l’émail de nos dents.

Depuis quelques années cependant, ils s’intéressent aussi au tartre dentaire, dont l’analyse optique, couplée à des datations au Cabone 14, donne de précieux renseignements sur les habitudes culinaires de ceux qui nous ont précédé. Le tartre dentaire, une fois minéralisé, conserve en effet l’ADN humain mais aussi celui des protéines et les bactéries d’origine salivaire, permettant de reconstituer ce que nos ancêtres avaient l’habitude d’ingérer. Des grains d’amidon et des pollens se retrouvent ainsi fossilisés au sein du tartre dentaire : leur identification permet donc de savoir quelles étaient les habitudes alimentaires du propriétaire des dents…

Fragment de mâchoire humaine du Moyen-Âge présentant des résidus de tartre (photo © Christina Warinner / Sciences et Avenir)

Ainsi, en 2016, des échantillons de tartre prélevés sur des dents humaines découvertes dans la grotte de Qesem, en Israël, datées du Paléolithique, entre 420 000 et 200 000 ans av. J.C., avaient permis d’identifier des micro fragments de charbon de bois et des grains de pollen de pin : de quoi conclure que ces populations vivaient dans une atmosphère perpétuellement enfumée au fond de leur grotte. La même année, d’autres archéologues avaient analysé le tartre dentaire prélevé sur de nombreux restes humains datés de 1450 à 700 ans av. J.C. sur un site mexicain : ils y avaient découvert des grains d’amidon, mais aussi des diatomées (révélant une alimentation en eau potable dans un étang proche), des spores fongiques du charbon de blé (confirmant que ces populations consommaient déjà du blé) et du pollen de pin (fréquent dans la région).

Site de la grotte de Qesem, en Israël, où nos ancêtres du Paléolithique souffraient déjà d’un air domestique pollué (photo © Jack Guez / AFP / Cnews)

Aux États-Unis, des dents appartenant à 8 individus ayant vécu entre 880 et 1020 av. J.C. sur le site de Danbury, dans l’Ohio, avaient permis d’identifier la présence, dans le tartre dentaire, de microfibres de coton, suggèrent que ces populations utilisaient leurs dents comme outils de tissage pour la confection de textiles ou de cordes en coton.

Dernièrement, une étude publiée dans Scientific reports le 17 décembre 2021, et dont Sciences et Avenir notamment s’est fait l’écho, rapporte comment une équipe internationale d’archéologues, sous la direction de l’Allemand Philipp Stockhammer, s’est intéressée au tartre dentaire prélevé sur 67 individus retrouvés sur différents sites mycéniens, afin de reconstituer les habitudes alimentaires de cette civilisation qui s’est développée dans le sud de la Grèce et en Crête à l’âge du bronze, entre 1600 et 1100 avant notre ère.

Mycène : les murs cyclopéens autour de la porte des lionnes (source © Voyage away)

Connues dès l’antiquité, les ruines de la cité de Mycène et de son vaste palais ceinturé de murs cyclopéens ont notamment été fouillées à la fin du XIXe siècle par Heinrich Schliemann qui y a en particulier découvert, dans un des cercles de tombes situées près de la porte des lionnes, le fameux masque mortuaire en or, dit d’Agamemnon, du nom du roi de Mycène qui s’était illustré lors de la guerre de Troie, selon Homère. Cette civilisation antique, remarquable pour ses palais monumentaux, l’était aussi pour la qualité de sa production en masse d’objets en bronze et en céramique. Une telle production, il y a plus de 3000 ans, a d’ailleurs toujours étonné les archéologues, car elle suppose le recours à d’énormes quantités de combustible pour alimenter les fours de cuisson et les forges pour la fusion du métal.

Masque funéraire en or retrouvé dans une tombe à Mycène et daté de 1500 av. J.C. (source © Chercheurs de vérités)

En examinant le tartre dentaire d’individus issus de cette période, les archéologues y ont retrouvé des protéines et des micro résidus caractéristiques du régime alimentaire de l’époque, mais aussi de la suie issue des dispositifs de combustion alors utilisés. Sans surprise, cette suie provient pour l’essentiel de la combustion des espèces les plus fréquentes dans cette zone méditerranéenne : pin noir, pin pignon et sapin de Céphalonie. Ils ont retrouvé aussi, mais en moindre quantité, des suies révélant l’utilisation de quelques feuillus dont le chêne et l’olivier, ainsi que le fumier séché, un combustible encore traditionnellement utilisé en Afrique ou en Inde notamment, lorsque le bois vient à manquer.

Mais grande a été leur surprise de constater, sur les restes d’individus provenant du palais mycénien de Tirynthe et du port crétois de La Canée, des suies révélatrices de la combustion de lignite, ce charbon jadis extrait à Gardanne et dont on sait, par les écrits de Théophraste, qu’il était en effet utilisé dans la Grèce antique pour l’industrie métallurgique, mais beaucoup plus tardivement, vers 300 av. J.C. Certes, les Chinois utilisaient déjà le lignite vers 1600 avant notre ère, mais cette étude montre donc que les Mycéniens et les Crétois l’employaient déjà eux-mêmes au 13e voire au 14e siècle av. J.C., manifestement pour alimenter les fours de cuisson et de fusion destinés à la fabrication du métal et des poteries, dans un environnement où le bois commençait sans doute déjà à se faire rare autour des grands palais mycéniens.

Coupe à boire réalisée par des artisans mycéniens à l’âge du bronze, témoignant d’un savoir faire remarquable pour l’époque (source © Royal Ontario Museum)

Le lignite utilisé à Tirynthe était alors extrait à 150 km de là, près d’Olympie, ce qui suppose l’organisation de méthodes d’extraction et d’acheminement sophistiquées. Les objets artisanaux produits par les artisans mycéniens en grande quantité, sous forme de récipients, de vases, d’épées, étaient principalement destinés à l’exportation puisqu’on les retrouve dans une vaste zone allant de l’Espagne jusqu’à la Syrie : les prémices d’une mondialisation en marche, à une époque où l’on ne souciait guère de son impact sur le changement climatique…

L. V.

Camp de Sarlier à Aubagne : un patrimoine historique réapparaît…

30 décembre 2021

L’histoire ancienne de la ville d’Aubagne reste encore largement à écrire. On s’accorde certes à reconnaître que le nom de la ville apparaît pour la première fois dans différentes chartes de l’abbaye de Saint-Victor, datées du tout début du XIe siècle, dont l’une mentionne dès 1005 un lieu de culte « in villa que vocatur Albanea », ce nom d’Albanea étant l’origine du vocable actuel de la commune. Mais, si au Moyen-âge la ville tend à se développer sur les hauteurs, en surplomb de l’Huveaune, à l’époque gallo-romaine, le site était probablement plutôt caractérisé par un habitat dispersé au milieu d’une vaste plaine agricole. On a ainsi retrouvé quelques vestiges d’implantation de fermes romaines près de la gare et dans les secteurs de Napollon et de la Font de Mai.

Lors du siège de Marseille en 49 avant J.-C., Jules César mentionne la présence, dans le massif du Garlaban, de montagnards albiques, une tribu celto-ligure établie entre le Luberon et les monts de Vaucluse, venue prêter main forte à ses alliés marseillais assiégés par l’armée romaine et qui donnera bien du fil à retordre aux légions de César. Lui-même avait d’ailleurs donné le nom d’Albania à cette zone située au pied du Garlaban, ce qui pourrait être une des origines possibles du nom actuel de la localité.

Toujours est-il que des fouilles archéologiques récentes, effectuées entre mars et novembre 2021 sous la direction de Denis Dubesset à la demande du Service régional d’archéologie, sur 9000 m² sont en voie d’apporter de nouvelles informations sur l’histoire ancienne d’Aubagne.

Vue panoramique de la zone de fouille du Camp de Sarlier à Aubagne ( photo © Denis Dubesset / INRAP)

Le site ainsi exploré se situe au lieu dit Le camp de Sarlier, un vaste terrain d’une vingtaine d’hectares, en forme de triangle qui se développe à l’entrée est de la ville, coincé entre la voie ferrée et la RD 43a côté ouest, l’autoroute A 52 et la zone des Paluds côté est, et la RD2 ainsi que l’Huveaune au nord. Ce secteur est traversé par le Fauge (appelé ici la Maïre), un petit ruisseau qui dévale depuis le parc de Saint-Pons, est busé sous le village de Gémenos et la zone commerciale des Paluds avant de finir en fossé pluvial très dégradé qui vient se jeter dans l’Huveaune à l’ouest d’Aubagne après avoir été rejoint par le Merlançon qui vient de Roquefort-La Bédoule et de Carnoux.

Vue aérienne du site du Camp de Sarlier, à l’est d’Aubagne (source © Modification 3 du PLUi d’Aubagne / Carnoux citoyenne)

Autrefois cultivées, ces terres alluvionnaires très fertiles sont désormais parsemées de friches, de quelques maisons d’habitation dans la partie nord et d’entrepôts industriels et commerciaux épars. Un nouveau complexe de bureaux y a été édifié sur 2 ha, au nord-est de la zone, le long de l’autoroute, à l’emplacement d’une ancienne boîte de nuit, l’Alta Rocca, qui a donné son nom à ce nouveau pôle d’activité ouvert en 2019 après 3 ans de travaux. Comportant 7 bâtiments conçus par l’architecte Franck Gatian, dont un hôtel, ce centre est exclusivement dédié aux activités tertiaires et médicales, pour ne pas gêner les commerces du centre-ville, déjà bien mis à mal par la concurrence redoutable des Paluds, même si le projet des Gargues , toujours dans les cartons, n’a pas encore vu le jour.

Le centre d’affaire Alta Rocca à Aubagne, achevé depuis fin 2019 (source © Ville d’Aubagne)

C’est d’ailleurs la même société, Foncière GM, gérée par Pierre Meguetounif, qui se lance désormais dans une extension de ce projet, toujours le long de l’autoroute, dans le prolongement sud des premiers bâtiments, déjà tous occupés. Le Patio de l’Alta qui devrait s’étendre sur 1,2 ha, comprendra 4 nouveaux bâtiments, offrant 9200 m² supplémentaires de bureaux dans un secteur particulièrement bien desservi, y compris demain par le futur Chronobus, un bus à haut niveau de service qui devrait relier, d’ici 2024, la gare d’Aubagne au pôle d’activité de Gémenos.

Le futur Chronobus qui devrait relier en 2024 sur 6,5 km la gare d’Aubagne au pôle d’activité de Gémenos (source © Façonéo)

C’est donc en prévision de ce nouveau chantier que l’INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives) s’est vu confier la réalisation de fouilles archéologiques. Et les résultats dépassent toutes les espérances, comme le relate un article très documenté publié par La Marseillaise le 21 décembre dernier.

Article paru dans La Marseillaise le 21 décembre 2021

Les fouilles ont en effet mis à jour de nombreux vestiges d’une implantation du Néolithique moyen, il y a peut-être plus de 4 000 ans avant notre ère. L’emplacement des anciens poteaux permet de reconstituer la trace d’au moins un vaste bâtiment d’habitation et de nombreux silos et greniers servant à stocker les récoltes dans cette zone alors déjà bien cultivée. Un grand foyer aménagé avec un lit de pierres chauffées sur la braise prouve que nos lointains ancêtres étaient déjà de grands amateurs de pierrade… Des sépultures et des fragments de céramique ont aussi été datés de cette époque préhistorique.

Foyer à pierres chauffantes du Néolithique en cours de dégagement (photo © Denis Dubesset / INRAP)

Une nécropole plus récente datant de la fin de l’âge du Bronze (entre 900 et 600 av. J.-C., avant donc l’arrivée des Phocéens) a aussi été exhumée sur ce même site, avec notamment un tumulus enfermant 6 corps. Des éléments de parures métalliques en alliage cuivreux y ont été retrouvés, même si ces sépultures anciennes ont pour certaines été manifestement remaniées voire pillées. Outre ces restes de bijoux, une épée datant du tout début de l’âge du Fer, a pu être exhumée, encore protégée dans son fourreau d’origine.

Sépulture datant du premier âge du Fer découverte au Camp de Sarlier (photo © Nicolas Bourgarel / INRAP)

Les archéologues ont aussi mis au jour un tronçon de voie romaine dégagée sur une petite centaine de mètres de longueur et qui pourrait avoir été aménagée par les armées de César, lors du siège de Massalia, en 49 av. J.-C. comme en témoigne la date des nombreuses pièces de monnaie qui ont pu y être récoltées.

Vestiges de l’antique voie romaine dans le secteur du Camp de Sarlier en bordure de l’autoroute A52 (photo © Denis Dubesset / INRAP)

Large de 12 à 13 m entre ses deux fossés bordiers, cette voie a manifestement servi au passage de lourds convois car on y a retrouvé de très nombreux hipposandales, ces protections métalliques que les Romains attachaient sous les sabots de leurs chevaux de trait. A l’époque de Jules César, le tracé de l’autoroute différait donc légèrement de l’actuel et ce n’était pas Vinci qui percevait les péages, mais la circulation y était déjà intense…

L. V.

Balmes de Lyon : les arêtes de poisson sont restées coincées…

25 novembre 2021

C’est le problème des sites urbains occupés de longue date : les projets d’aménagement sont parfois tributaires des vestiges que nous ont laissés nos lointains prédécesseurs. A Marseille, les maires successifs jusqu’à présent ne se sont guère encombrés de telles considérations, n’hésitant pas à sacrifier au développement de la ville les vestiges antiques de toute nature sur lesquels butent régulièrement les pelleteuses, saccageant encore récemment sans vergogne tel oppidum celto-ligure, telle carrière datant de l’installation de la colonie phocéenne et ne conservant que contraints et forcés, de maigres reliquats de l’ancien port antique autour du Centre Bourse.

Mais Marseille n’est pas la seule à se heurter ainsi à la gestion des traces de nos anciens. A Lyon aussi, la question se pose, même si la ville est d’implantation plus récente, fondée en 43 avant J.C. par le gouverneur Lucius Munatius Planctus, sous le nom de Lugdunum, sur un site certes occupé depuis au moins 600 ans par des tribus gauloises, mais qui a connu alors un essor spectaculaire puisqu’elle est est devenue capitale des Gaules une quinzaine d’années seulement après sa création.

Reconstitution de la ville de Lyon à la fin de l’époque gallo-romaine (source © Lyonnitude active)

Alors que les Gaulois étaient alors installés sur la colline de la Croix-Rousse et au niveau de la confluence, à Condate, la ville romaine initiale s’étend principalement sur la colline de Fourvière, avant d’englober la colline voisine de la Croix-Rousse puis la Presqu’île qui s’étend entre Saône et Rhône. Sur ces « balmes », un ancien mot gaulois faisant référence aux grottes d’ermites et qui désigne ces collines aux versants escarpés surplombant la Saône et sur lesquelles les Romains ont choisi d’édifier la cité, le substratum de granite et de gneiss est recouvert d’une épaisse couche d’argile, elle-même surmontée de sables et de cailloutis par dessus lesquels s’est déposée une moraine glaciaire argilo-caillouteuse, puis des limons de loess apportés par le vent après la dernière glaciation.

Du fait de cette nature géologique, l’eau s’infiltre et circule en abondance dans le sol avant de se heurter en profondeur à ces formations argileuses imperméables, ce qui conduit à la formation de nombreuses sources à flancs de colline. Dès leur installation, les Romains ont non seulement mis en place un réseau d’aqueducs pour approvisionner la ville en eau potable depuis le Gier ou l’Yzeron, mais aussi un réseau souterrain de drainage, sous forme de vastes galeries maçonnées dont la plupart sont encore en parfait état.

Aqueduc romain du Gier à Chaponost (photo © Jacques Mossot / Structurae)

Après avoir périclité pendant plusieurs siècle, la ville de Lyon connaît une nouvelle prospérité à la Renaissance où elle s’impose comme capitale financière et économique de la France. Les réseaux sophistiqués de l’époque romaine ayant été quelque peu oublié, chacun creuse son puits et ses propres galeries pour assurer son alimentation en eau, créant ainsi un réseau anarchique de galeries souterraines qui s’enfoncent sous les collines. Les couvents et congrégations religieuses puissantes qui investissent la colline de Fourvière, tombent d’ailleurs parfois sur d’anciens ouvrages romains à l’occasion de leurs propres travaux d’infrastructures hydrauliques.

Réseau souterrain antique sous la colline de Fourvière, photo empruntée au magnifique site La Taupe vous guette

A partir des années 1850, le progrès technique permet d’installer les premières pompes pour alimenter la Croix-Rousse directement avec l’eau des fleuves, avant que le percement du canal de Jonage, achevé en 1899, ne vienne régler à la fois la question de l’alimentation de l’agglomération en eau potable et en électricité. Les puits qui étaient encore utilisés et sans doute à l’origine des dernières épidémies de choléra qui touchent la ville à la fin du XIXe siècle, sont dès lors abandonnés.

Et forcément, la mémoire collective oublie tous ces ouvrages souterrains creusés au fil des siècles sous les balmes de Lyon pour drainer et capter les écoulements d’eau. Mais si la mémoire des hommes est fragile, la Nature est souvent là pour la leur rafraîchir. Le 6 novembre 1930, un cantonnier signale ainsi des suintements inhabituels à travers les fissures d’un mur de soutènement juste en dessous de l’hôpital de l’Antiquaille. On interdit l’accès de la rue aux poids-lourds mais les infiltrations s’accentuent et dans la nuit du 12 au 13 novembre, le mur de soutènement cède brutalement tandis qu’une coulée de boue vient s’abattre contre l’immeuble d’en face. Les pompiers viennent constater les dégâts et prendre en charge les blessés, mais c’est alors qu’un pan entier de la colline cède et vient tout ensevelir, coupant en deux les immeubles. On dénombre 39 victimes dont 19 pompiers, soit 20 % des effectifs de l’époque !

Photo d’archive de l’effondrement du 13 novembre 1930 à Fourvière (source © Le Progrès)

L’émoi est grand et l’on commence à prendre conscience de la fragilité de ces collines parcourues de multiples circulations d’eaux souterraines plus ou moins bien drainées par un réseau anarchiques de galeries qui ne sont plus entretenues depuis des années. Une Commission des Balmes est créée dans la foulée, d’abord sous la forme d’un collège d’experts pour analyser les causes de l’accident, puis, à partir de 1951 pour donner un avis consultatif sur les projets de construction dans des sites à risque géotechnique.

Ce qui n’empêchera pas la survenance d’autres catastrophes comme celle du 14bis cours d’Herbouville où l’effondrement d’un immeuble de 5 étages sous l’effet d’un glissement de terrain fera 3 morts le 31 juillet 1977, dans une rue du pied de la Croix-Rousse qui avait déjà fait l’objet d’un éboulement majeur le 8 mai 1932 avec un bilan particulièrement lourds d’au moins 30 morts. En 1977, le bilan humain avait pu être limité grâce à la présence d’esprit des sapeurs-pompiers qui avaient réussi à faire évacuer en urgence l’immeuble avant qu’il ne s’effondre brusquement, mais plusieurs autres bâtiments s’étaient à leur tour effondrés dans les jours suivants, laissant un trou béant qui ne fut comblé qu’à partir de 1988.

Photo d’archive de l’effondrement du 31 juillet 1977 cours d’Herbouville, désormais cours Aristide Briand (source © Le Progrès)

Il a fallu à Lyon les travaux gigantesques de doublement du tunnel sous la Croix-Rousse pour que la ville prenne enfin conscience de l’importance de ce patrimoine historique que constituent toutes ces galeries souterraines qui ont été creusées sous les collines. Ouvert à la circulation en 1952, le tunnel de la Croix-Rousse, dont les 1752 m de longueur sont parcourus quotidiennement par 50 000 véhicules, nécessitait une rénovation d’urgence, finalement décidée en 2007 : des travaux gigantesques, estimés à 220 millions d’euros, et qui exigeaient notamment le percement d’un second tube dédié en temps normal aux déplacements en mode doux, mais permettant de servir de voie d’évacuation en cas d’accident.

Mis en service début 2014, ce nouveau tunnel a aussi été l’occasion d’un remarquable travail archéologique initié par les services de la ville et dont les conclusions avaient été rendues publiques en 2009. Les « cataphiles », ces passionnés qui parcourent en tous sens les galeries souterraines du cru pourtant interdites au public depuis 1989, s’inquiétaient en effet des dommages irréparables que pouvaient causer ce chantier pharaonique qui devait recouper un des réseaux souterrains emblématique de la ville, connu sous le nom de réseau fantasque ou arêtes de poissons, mal connu et non répertorié dans les archives locales.

Extrémité d’une galerie du réseau en arêtes de poisson (photo © L’influx)

A l’issue de ce gros travail d’investigation archéologique, on en sait désormais un peu plus sur ce réseau mystérieux, beaucoup plus étendu qu’on ne l’imaginait, depuis les rives du Rhône jusqu’au plateau de la Croix-Rousse et dont la construction remonte au XVIe siècle. Ces galeries, soigneusement maçonnées avaient en réalité une fonction purement militaire, servant aux soldats à entreposer vivres et munitions tout en leur permettant de circuler ni vus ni connus. Elles ont été creusées suite à l’édification de la citadelle Saint-Sébastien, édifiée en 1564 sur ordre de Charles IX et dont la fonction était de surveiller la population lyonnaise et de se défendre contre elle en cas de besoin.

Le jeune roi Charles IX en 1561 avec sa mère Catherine de Médicis et ses frères et sœurs Henri, François et Marguerite (source © Atelier François Clouet / Hérodote)

Intronisé roi en 1560 à l’âge de 10 ans, après la mort prématurée de son frère François II, le jeune Charles IX et sa mère Catherine de Médicis qui assure la régence jusqu’à sa majorité, doivent faire face au début des guerres de religion qui commencent à ensanglanter le pays et déboucheront en 1572 sur le massacre de la Saint-Barthélémy. Dans ce climat trouble, Marie de Médicis entreprend avec le jeune roi un véritable tour de France du royaume qui le conduit à Lyon durant l’été 1564, le temps d’y interdire le culte protestant avant de fuir la ville suite à l’arrivée d’une épidémie de peste.

C’est d’ailleurs non pas à Lyon, mais à Turin que les historiens ont retrouvé dans les archives la seule mention d’époque du fameux réseau en arrêtes de poisson construit sous la citadelle et dont fait état un espion dans son rapport. La citadelle elle-même sera démantelée dès 1585, à la demande de la ville et aux frais du pouvoir royal qui l’avait édifiée de manière très vexatoire.

Galerie en eau du réseau dit en arêtes de poisson sous la Croix-Rousse (photo © Davis Patin / Le Bonbon)

Une telle brièveté d’usage ajoutée au caractère confidentiel de l’édifice expliquent pourquoi il a fallu attendre près d’un demi-millénaire pour que les Lyonnais apprennent enfin l’existence et la raison de ce patrimoine architectural militaire absolument remarquable, au point d’ailleurs que certains militent en faveur de son aménagement pour une ouverture au public. Ce qui serait peut-être une bonne idée, non seulement pour permettre à tout un chacun de découvrir ces vestiges si particuliers, mais aussi pour mieux prendre conscience de l’importance de ces réseaux souterrains historiques qui minent les collines de Fourvière et de la Croix-Rousse…

L. V.

Porte d’Aix : querelles d’archéologues

24 avril 2021

A Marseille, la Porte d’Aix n’en finit pas de se transformer. Située au pied de la gare Saint-Charles, cette place, qui porte désormais le nom du député socialiste du Nord, Jules Guesde, ministre d’État pendant la première guerre mondiale, avait été pendant des années défigurée par le passage de l’autoroute A7 qui venait finir sa course en plein centre-ville depuis sa construction en 1971, à une époque où l’on n’imaginait plus de se déplacer sans sa voiture. En 2010, les 300 derniers mètres de cette autoroute urbaine qui s’était imposée au forceps dans le tissu urbain, étaient enfin démantelés, ouvrant la voie à une requalification complète du quartier, pas encore achevée 10 ans plus tard…

Dynamitage , le 7 août 2010, des deux ponts franchissant l’ancien tronçon de l’autoroute A7 au nord de la porte d’Aix (source © Le Point)

A l’époque, la métropole avait envisagé de construire un immense parking souterrain dans l’espace ainsi libéré. Plus sagement, elle a préféré creuser un bassin souterrain de rétention des eaux pluviales. Opérationnel depuis 2015, il contribue au stockage temporaire des eaux de pluies, limitant les risques d’engorgement des réseaux et d’inondation de la voirie en cas de gros orage.

Un nouveau rond-point a été aménagé en 2016 à l’extrémité nord de cet espace, au bout de l’avenue Camille Pelletan, où ont été érigés un grand complexe hôtelier, le Toyoko Inn, et une résidence étudiante achevée en 2019. Entre ces deux grands bâtiments à la façade immaculée, qui encadrent une vue de carte postale sur la Bonne Mère,, s’étend désormais un petit parc paysager arboré qui vient tout juste d’ouvrir ses portes au public en début d’année 2021.

Parc paysager aménagé à l’emplacement de l’ancienne autoroute, entre la résidence étudiante et le Toyoko Inn, avant son ouverture en août 2020 (photo © Frédéric Speich / La Provence)

A l’autre extrémité de la place, un nouveau parvis a été aménagé autour de l’arc de triomphe. Contrairement à ce qu’un touriste distrait pourrait imaginer, cet édifice monumental n’a d’ailleurs bien entendu aucun rapport avec la porte d’Aix, située autrefois à proximité et qui permettait de pénétrer dans l’enceinte fortifiée de la ville lorsqu’on arrivait par le nord de la ville. Détruits en 1666 sur ordre de Louis XIV, pour permettre une extension de l’espace urbain dans une ville restée jusqu’alors médiévale et qui s’était rebellée avec force contre son jeune pouvoir royal, il ne reste plus grand-chose de ces vieux remparts, sinon un fragment de l’ancien aqueduc qui arrivait justement par la porte d’Aix et dont on peut voir encore un vestige à côté du siège du Conseil régional.

Gravure d’Ercole Nigra (détail) montrant les fortifications de Marseille à la fin du XVIe siècle avec la porte d’Aix en premier plan (source © Marc Bouiron, INRAP)

L’arc de triomphe quant à lui avait été prévu initialement en 1784 pour célébrer le règne de Louis XVI. Mais déjà à l’époque, à Marseille, les grands projet d’aménagement urbain prenaient beaucoup de temps. Finalement initié en 1823, sous le règne de Charles X pour glorifier une campagne du Duc d’Angoulême sur le sol espagnol, l’édifice ne sera inauguré qu’en 1837, sous le nouveau souverain Louis-Philippe, après adaptation des bas-relief pour se conformer à l’évolution politique du moment.

Tout le quartier qui s’étend à l’est de la place, au pied de la colline montant jusqu’à la gare Saint-Charles, a subi lui aussi de gros travaux de requalification avec la construction d’hôtels et de résidences étudiantes notamment. Deux nouveaux bâtiments sont en cours de construction le long de la place : un ensemble de bureaux baptisé Adriana par le promoteur Cogedim, et un campus universitaire qui abritera à partir de 2022 le nouvel Institut méditerranéen des métiers de la ville et des territoires (IMVT), lequel regroupera sur un site unique d’environ 1,3 hectares l’École d’architecture de Marseille (jusque-là basée à Luminy), l’antenne marseillaise de l’École du paysage et l’Institut d’urbanisme et d’aménagement régional.

Maquette des futurs bâtiments de l’IMVT en construction près de la porte d’Aix (photo © NP2F)

Bien évidemment, toutes ces nouvelles constructions en plein centre ville de Marseille ne pouvaient pas faire l’unanimité. On a notamment assisté à l’été 2022, à de nombreuses manifestations de militants écologistes et de riverains, effarés de constater que le promoteur Cogedim n’hésitait pas à tronçonner en pleine nuit, à 3h30 du matin, les gros pins d’Alep qui gênaient le développement de son projet d’aménagement. La situation était restée tendue pendant plusieurs semaines entre les défenseurs des arbres en ville et le promoteur, fermement décidé à faire sortir de terre son immeuble de 7 étages sans s’encombrer de quelques malheureux troncs qui agrémentaient le site.

Manifestation de militants contre l’arrachage des arbres sur le chantier de la porte d’Aix en septembre 2020 (photo © Nicolas Vallauri / La Provence)

Mais voila qu’une autre polémique vient de voir le jour, toujours concernant le chantier de l’IMVT et de son voisin Adriana, mais cette fois liée à l’absence de fouilles archéologiques préalables. Le sujet n’est pas nouveau mais il vient de prendre une ampleur inédite, comme l’indique notamment France Bleu qui précise que six archéologues marseillais, dont Alain Nicolas, fondateur du Musée d’histoire de Marseille, viennent, en désespoir de cause, d’écrire au Chef de l’État, Emmanuel Macron en personne, pour réclamer des « fouilles archéologiques de la dernière chance », après que leurs suppliques précédentes ont laissé le Ministère de la Culture de marbre.

Il est vrai qu’il peut paraître surprenant que le Préfet n’ait pas demandé l’organisation de fouilles préventives sur ce site pourtant situé à proximité immédiate de l’endroit où avaient été mis à jour en 2005 rue Bernard du Bois, puis en 2007 le long du boulevard Charles Nédélec, des traces d’habitations du Néolithique Moyen qui ont permis d’attester l’installation d’une cité préhistorique à cet endroit il y a près de 8000 ans, bien avant donc l’arrivée des colons grecs. Les investigations ont permis alors de retrouver des traces de constructions en briques de terre crue, des fosses, des vestiges de palissades en bois et de nombreux amoncellements de coquillages, laissant penser à la présence d’un habitat sédentaire bien implanté, dont on n’a guère retrouvé l’équivalent ailleurs.

Fouilles préventives menées par l’INRAP en 2007 boulevard Charles Nédélec, dans le cadre de la ZAC Saint-Charles (photo Frédéric Parent © INRAP)

Ces mêmes fouilles avaient mis en évidence la présence de vignobles plantés par les Grecs à ce même endroit, lorsqu’ils ont pris possession des lieux vers 600 avant J.-C. Le site étant resté en dehors des remparts de la ville jusque tardivement a été finalement assez bien préservé, malgré l’implantation au XIXe siècle d’une grande manufacture de soufre. Les archéologues se basent donc sur ces découvertes particulièrement riches effectuées lors des fouilles préventives de l’autre côté du boulevard C. Nédélec, dans le cadre du projet réalisé depuis par le promoteur Constructa, pour réclamer un programme de fouilles similaires à l’emplacement du futur IMVT.

Mais cette revendication est loin de faire l’unanimité. Si les services de l’État ont décidé de ne pas faire de fouille préventive à cet endroit, c’est tout simplement parce que les sondages préalables effectués n’ont pas révélé d’indice prometteurs le justifiant, en dehors d’installations industrielles du XIXe siècle. Il apparaît en effet que le secteur est recouvert d’une couche importante de remblais issus en grande partie des travaux de terrassement qui ont eu lieu sur le plateau de Saint-Charles qui s’étend juste au dessus et dont le sommet de la butte (dont on dit qu’il aurait servi à l’implantation du camp romain de Jules César, lors du siège de Massilia en 49 av. J.-C.) avait été quelque peu raboté lors de la construction de la gare ferroviaire à partir de 1843. Du fait de ces remblais, les couches potentiellement intéressantes pour les archéologues se retrouvent enfouies assez profondément, au-delà des niveaux concernés par la construction des immeubles qui ne prévoient pas de sous-sol.

On peut certes toujours regretter que l’absence de fouilles préventives dans ce secteur prive les chercheurs de nouvelles découvertes potentiellement instructives sur ce site où l’implantation humaine semble très ancienne. On ne peut d’ailleurs qu’admirer la ténacité de certains archéologues qui n’hésitent pas à suivre les camions de terrassement jusque vers les lieux de dépôt, dans le nord du département, pour y examiner la nature des déblais extraits et y rechercher d’éventuels vestiges. Il faut dire, à leur décharge, que l’histoire récente de certains fiascos marseillais dont celui qui a conduit à une dégradation irréversible du site de la carrière antique de la Corderie incite les archéologues à faire preuve d’une vigilance toute particulière…

L. V.

Machine d’Anticythère : un calculateur antique

21 mars 2021

En Europe, on considère généralement que l’horlogerie s’est vraiment développée à partir du XVIIe siècle, principalement en Suisse qui en est un des berceaux, à l’instigation d’ailleurs du calvinisme qui, interdisant les signes ostentatoires de richesse, pousse les orfèvres du pays à inventer ces boîtiers de montre que l’on peut aisément cacher dans la poche. L’invention en 1670, par l’Anglais Robert Hooke, de l’échappement à ancre, après l’utilisation en horlogerie du balancier de Huygens, sonnent les réels débuts de l’horlogerie de précision même s’il faut attendre 1686 pour voir apparaître les premières montres avec une aiguille des minutes présente au centre du cadran.

Montre oignon de la fin du XVIIIe siècle (source © Gazette Drouot)

Certes, dès le Moyen Âge, des mécanismes horlogers de grandes dimensions ont été installés dans certains clochers comme celui de Strasbourg en 1354 ou celui de Prague en 1410. Mais les mécanismes miniaturisés de précision ne voient vraiment le jour qu’au début du XVIIIe siècle.

Et pourtant, il semble bien que les Grecs, plus d’un siècle avant J.-C., étaient déjà en capacité de construire des mécanismes d’horlogerie à engrenages d’une très grande complexité, dotées de signes gravés d’une extrême finesse que l’on ne parviendra à égaler en occident qu’au début du XVIIe siècle !

L’éphèbe d’Anticythère, statue en bronze de 1,94 m, conservée au Musée nationale d’archéologie d’Athènes (source © Fracademic)

Cette découverte fabuleuse ne date pas d’hier puisque les vestiges dont il est question ont été retrouvés dans l’épave d’une galère romaine repérée par des pêcheurs d’éponges le 4 avril 1900, sur la côte nord-ouest de l’île d’Anticythère, par 42 m de fond. Renflouée par la marine grecque, l’épave avait alors livré de magnifiques objets dont la statue d’un éphèbe toujours exposée au Musée national archéologique d’Athènes. Mais il avait fallu attendre mai 1902 pour qu’un archéologue, Valérios Stàtis, se rende compte qu’un agglomérat de métal complètement oxydé remonté des profondeurs présente des traces d’étranges inscriptions. Il repère 3 morceaux principaux et 82 petits fragments qui semblent tous appartenir à cet objet mystérieux.

Différents fragments retrouvés de la machine d’Anticythère : un puzzle en 3 D à restaurer… (source © World Tempus)

En 1976, la Calypso du commandant Cousteau fait escale sur le site du naufrage et remonte quelques pièces antiques qui permettent d’en savoir un peu plus sur l’épave. Il s’agit selon toute vraisemblance d’un navire romain ayant participé à la campagne militaire engagée contre la Grèce en 86 avant J.-C. et qui a sombré au retour, lourdement chargé de trésors issus du sac de la ville de Pergame. Bien mal acquis ne profite jamais…

Dès 1905, le philologue allemand Albert Rehm a l’intuition que cet amas de ferraille rouillé remonté en miettes des profondeurs après avoir séjourné près de 2000 ans au fond de la mer, est en fait une sorte de calculateur astronomique. Il faut dire qu’il avait été mis sur la piste par un écrit de Cicéron qui, dans son ouvrage De Republica, rédigé en 54 avant J.-C., évoque le témoignage du général romain et ancien consul Caius Sulpius Gallus, lequel aurait eu entre les mains un mécanisme provenant du siège de Syracuse au cours duquel le savant grec Archimède avait trouvé la mort en 212 avant J.-C.

Principal vestige de la machine d’Anticythère conservé au Musée national d’archéologie d’Athènes (photo © Tilemahos Efthimiadis /
FlickR / Slate)

Cet étrange mécanisme, qui aurait été conçu par le génial Archimède, permettait, en l’actionnant, de reproduire les révolutions successives du soleil, de la lune et des 5 planètes alors identifiées. Un autre mécanisme comparable aurait été construit à l’époque de Cicéron par son ami Posidonios. Il va de soi que celui retrouvé au fond de la mer en 1900 correspondait nécessairement à un autre objet mais peut-être d’inspiration et d’époque comparable puisqu’on le date désormais du IIe et IIIe siècle, au vu de la forme des lettres qui y sont gravées.

Il faut en tout cas attendre 1959 pour que le physicien américain Price, après avoir radiographié les vestiges de la machine antique, confirme qu’il s’agissait bien d’un dispositif complexe constitué d’une vingtaine de roues dentées, d’axes, de tambours, d’aiguilles mobiles et de trois cadrans gravés de signes astronomiques, le tout actionné à l’aide d’une manivelle et permettant de reproduire différents cycles astronomique dont le cycle lunaire utilisé depuis l’époque babylonienne.

En 2000, l’astronome britannique Edmunds construit un tomographe à rayons X très spécifique, pesant plus de 8 tonnes, afin de scanner le petit amas de bronze rouillé avec une extrême précision. Le Grec Xenophon Moussas, qui est associé à ce programme de recherche pluridisciplinaire, réussit à déchiffrer pas moins de 2000 nouveaux caractères gravés, ce qui permet de mieux comprendre le fonctionnement de cette machine, sorte d’horloge astronomique manuelle qui permettait de décrire le mouvement des planètes et de prédire les éclipses du soleil et de la lune, selon les observations de l’époque encore basées sur la croyance que tout tournait autour de la Terre.

Ces travaux, publiés en 2006, permettent désormais de reconstituer de manière assez précise la machine d’Anticythère. Celle-ci se présentait sous la forme d’une boite en bois, de la taille d’un gros dictionnaire, dont les faces avant et arrières présentaient de nombreuses inscriptions. Le mécanisme comportait une trentaines de roues dentées et était actionné par une manivelle. La face avant présente un cadran circulaire avec les 365 jours du calendrier égyptien et deux cadrans indiquant les positions de la lune et du soleil par rapport au Zodiaque. La face arrière comporte deux cadrans en spirale correspondant au cycle de Méton (235 lunaisons) et à celui de saros (223 positions) permettant de prédire les éclipses de la lune et du soleil. D’autres cadrans permettent d’afficher la date des divers jeux antiques de l’époque, programmés sur la base d’observations astronomiques.

La montre MP 04 Anticythère réalisée par la société Hublot, inspirée de la machine antique (source © GPHG)

En 2011, l’entreprise d’horlogerie Hublot a reproduit la machine antique sous la forme miniaturisée d’une montre bracelet moderne que l’on peut depuis observer au Musée des Arts et Métiers à Paris.

Modélisation numérique de la nouvelle reconstitution par l’équipe de l’University College of London (source © Le Figaro)

Mais l’objet continue d’attiser la curiosité des scientifiques et, tout dernièrement, une équipe du University College of London, vient encore de procéder à une nouvelle reconstitution, numérique cette fois, de l’appareil antique en se basant sur des considérations mathématiques figurant dans un ouvrage de Platon. Selon eux, le dispositif était constitué d’un système de 9 anneaux concentriques tournant autour de la Terre selon un ordre prédéterminé et prenait en compte la totalité des connaissances astronomiques de l’époque, selon un dispositif analogique d’une extrême complexité et qui préfigure avec plusieurs siècles d’avance les premières machines mécanisées permettant de faire des calculs automatiques. Comme quoi la civilisation grecque antique n’a pas encore livré tous ses secrets…

L. V.

Égypte antique : une momie et…une petite bière !

24 février 2021

Ce sont les recherches de Louis Pasteur sur les levures dans les années 1860 qui ont permis de mieux comprendre les mécanismes biologiques de la fermentation et qui ont conduit au développement des grandes brasseries industrielles. Au début du XXe siècle, on dénombrait ainsi en France pas moins de 2 800 brasseries. Mais leur nombre avait chuté à une petite vingtaine seulement au début des années 1980, sous l’effet d’une concentration de la profession.

L’ancienne brasserie de la Meuse à Sèvres, près de Paris, fermée en 1950 (source © Musée français de la Brasserie / Le Parisien)

Depuis, brasser sa bière est redevenu à la mode et le nombre de brasseries artisanales est en train d’exploser, passant de 200 à 1000 entre 2009 et 2017 selon les chiffres de l’INSEE. Les ventes de bières artisanales en France sont en plein essor, même si elle ne représentent encore qu’une très faible proportion (moins de 10 %) du marché, l’essentiel étant produit de manière industrielle. La France serait ainsi le huitième producteur mondial de bières et le premier exportateur mondial de malt, à défaut d’être producteur de vaccin contre le Covid-19 : on ne peut pas être gagnant sur tous les tableaux…

Mais il n’a pas fallu attendre Pasteur pour savoir brasser la bière qui est sans doute un des aliments transformés les plus anciens connus et dont la consommation, comme celle du vin d’ailleurs, était préférée à celle de l’eau dont la qualité bactériologique était souvent douteuse. Depuis que les Mésopotamiens se sont lancés vers 8000 avant J.-C. dans la culture de l’orge et de l’épeautre, tous les ingrédients étaient réunis, même si les preuves formelles de fabrication de la bière ne remontent qu’au IVe millénaire avant J.-C. dans la province de Sumer.

Vue de l’oppidum de Roquepertuse près de Velaux source © Petit patrimoine)

D’ailleurs, les Provençaux n’étaient pas en reste comme en attestent les fouilles réalisées sur le site de Roquepertuse, au dessus de l’étang de Berre, dans les Bouches-du-Rhône. Selon une étude publiée en 2011 par Laurent Bouby, chercheur au CNRS, il a été mis en évidence que l’on y fabriquait de la bière à usage domestique, à l’Age du fer, 5 siècles avant J.-C. Des grains d’orge au stade de la germination y ont été en effet retrouvés à proximité d’une meule et d’un four sans doute destiné à sécher et torréfier les grains.

Égyptienne servant de la bière (source © Konbini Food)

Bien avant eux, les Égyptiens faisaient déjà une grande consommation de bière qui constituait, avec le pain, la nourriture de base pour la quasi totalité de la population, de l’ouvrier au Pharaon. A l’époque, ce n’était pas la Stella, la bière industrielle actuelle si populaire au Caire, mais une marque précurseur dénommé à partir de la IVe dynastie « heneket », sans aucun rapport bien entendu avec la Heineken d’origine néerlandaise…

Fresque illustrant la fabrication de la bière dans l’Egypte antique (source © Egyptis Official)

Les Égyptiens utilisaient comme ingrédient de base l’orge germée, écrasée à l’aide d’un mortier puis tamisée de plus en plus finement et mélangée avec de la farine de blé. Une fois humecté, le mélange permettait de fabriquer des pâtons versés dans un moule brûlant pour une semi cuisson qui veille à ne pas détruire les enzymes du malt. Ces pains étaient alors émiettés et mélangés à un liquide sucré à base de dattes. La mixture ainsi obtenue était brassée et filtrée puis mise à fermenter dans des cruches avant d’être transvasée dans des amphores fermées par un bouchon de paille et d’argile. On n’avait certes pas encore inventé la canette mais le processus de fabrication était déjà bien élaboré…

Brasseur de bière dans l’égypte antique : statuette provenant d’un mastaba à Saqqara (photo © Musée du Caire / Egyptophile blogspot)

Un processus qui avait même déjà fait l’objet d’une véritable industrialisation comme en témoignent les vestiges mis à jour en 2018 et récemment rendus publics dans la ville antique d’Abydos, sur la rive occidentale du Nil et aux portes du désert libyque, où une équipe d’archéologues américano-égyptiens a découvert les restes d’une vaste brasserie antique qui pouvait produire jusqu’à 22 400 litres de bière simultanément, et ceci 3100 ans avant J.-C. ! Ce qui constitue sans doute la plus ancienne brasserie du monde était organisé en 8 travées de 20 m de longueur, contenant chacune 40 grands pots d’argile remplis d’eau et de grains.

Vue des installations de la brasserie industrielle antique découverte à Abydos (source © AP / La Libre Belgique)

Ce gigantesque site de production était, semble-t-il, destiné à alimenter le palais royal et les rites funéraires, grands consommateurs de bière qui accompagnait les morts dans leur voyage vers l’au delà, histoire d’étancher leur soif au cas où…

Quant à connaître le goût de la bière antique, il faut s’en remettre au témoignage de certains archéologues israéliens qui viennent de publier dans la revue de l’American Society for Microbiology le compte-rendu de leur expérience visant ni plus ni moins qu’à brasser de la bière, selon des techniques modernes mais en utilisant des cellules souches de levures antiques recueillies dans des fonds de récipients issus de fouilles archéologiques.

Des chercheurs israéliens goûtent leur bière brassée avec des levures antiques (photo © Yaniv Berman / Le Figaro)

Ils ont naturellement tenus à goûter eux-mêmes le fruit de leurs expériences pour savoir quel était la saveur de cette bière que dégustaient déjà les Pharaons, non sans une pointe d’appréhension quant à l’effet que pouvaient avoir ces ferments lactiques qui n’étaient pas de première fraîcheur, loin s’en faut… Comme le relate l’un des membres de l’équipe, « je me souviens que lorsque nous avons sorti la bière pour la première fois, nous nous sommes assis autour de la table et l’avons bue. J’avais dit : soit nous irons bien, soit nous serons tous morts dans cinq minutes ».

Manifestement le résultat n’a pas été aussi catastrophique que les archéologues ne le craignaient puisqu’ils envisagent désormais de reproduire l’expérience à plus grande échelle, quitte à envisager une production commerciale de cette bière à l’antique, tellement appréciée des anciens Égyptiens qu’ils en prévoyaient de grandes quantités dans leur tombeau, au moins sous forme de représentation sur les stèles funéraires, histoire de ne pas mourir de soif pour l’éternité, et ceci alors même que la momification n’était pas encore employée comme gage d’éternité pour le commun des mortels : on n’est jamais trop prudent…

L. V.

Pompéi revisité

29 juillet 2020

Les Romains, c’est bien connu, construisaient pour durer. Contrairement à nos élus locaux qui n’hésitent pas à raser un bâtiment public quasi neuf pour en édifier un nouveau à la place, selon l’adage bien connu de tous les maîtres d’œuvre : « faire et défaire, c’est toujours des honoraires »…

Les ruines de Pompéi et le Vésuve en arrière-plan (photo © Darryl Brooks / Shutterstock.com / Dailygeekshow)

La meilleure preuve de cette construction antique déjà adepte du développement durable avant la lettre, en est peut-être la ville de Pompéi. La petite citée locale, édifiée dans la plaine côtière très fertile qui s’étend au pied du Vésuve, au sud de Naples, n’est devenue romaine que vers 290 av. J.C. Assiégée par le général romain Sylla lors d’une guerre contre les Samnites en Campanie, la ville voit s’y installer une colonie de 2000 vétérans qui renforcent le développement urbain de la petite cité déjà prospère. La mer y est poissonneuse, les sols particulièrement propices à la viticulture et à la culture de l’olivier dont l’huile est largement exportée, tandis que l’on y produit d’excellentes pierres à meules qui sont alors très recherchées.

Affiche de l’exposition sur Pompéi au Grand Palais

La ville de Pompéi subit pourtant, au début des années 60 ap. J.C. un violent tremblement de terre qui endommage une partie des édifices publics et privés, rendant quasi inutilisable le réseau d’eau courante ainsi que les établissements thermaux. De nouvelles secousses sismiques en 70 contribuent à faire fuir certains habitants alors que la ville est en pleine reconstruction. Et en 79 finalement, la ville est totalement ensevelie à l’occasion d’une éruption volcanique du Vésuve tout proche. Une éruption assez bien décrite dans des lettres de Pline le Jeune à l’historien Tacite, lequel précise même la forme du panache de fumée. Longtemps daté du 24 août sur la foi de ces lettres, on sait désormais que le drame a eu lieu en réalité le 25 octobre 79, à l’automne, comme en attestent les fruits retrouvés sur place et un graffiti du 17 octobre.

Les deux villes voisines d’Herculanum et de Stabies sont recouvertes de scories volcaniques dont l’épaisseur atteint localement jusqu’à 20 m, tandis que Pompéi est ensevelie sous plusieurs mètres de lapillis et de cendres volcaniques. Les habitants qui n’ont pas réussi à fuir à temps sont tués lors de l’écoulement de leurs maisons dont les toitures ne résistent pas à une telle accumulation de matériaux. Les autres sont asphyxiés sous l’effet des nuées ardentes, ces gaz brûlants et toxiques qui dévalent à grande vitesse du volcan.

Fouilles à Pompéi au XIXe siècle (source : Gravures anciennes)

C’est en 1592 que l’on redécouvrit la cité enfouie de Pompéi, à l’occasion des travaux de terrassement d’un canal d’irrigation, mais la tranchée fut rapidement rebouchée au vu des fresques vaguement érotiques mises au jour. En 1709, les fouilles reprennent dans le secteur, aboutissant à la découverte des vestiges d’Herculanum qui est identifiée comme telle en 1738. Dix ans plus tard, les fouilles délaissent le site d’Herculanum où les dégagements sont rendus difficiles du fait de la coulée pyroclastique épaisse et relativement dure qui a recouvert tout le site. Elles s’orientent alors vers un autre site où il est plus facile d’excaver la couche de lapilli et de cendre moins compacte. Mais ce n’est qu’en 1763 que ce nouveau site sera identifié comme étant celui de la ville antique de Pompéi.

Dès lors, les fouilles se sont rapidement développées, y compris pendant les guerres napoléoniennes qui ont conduit Joachim Murat sur le trône du Roi de Naples. Mais il a fallu attendre 1860 pour que ces fouilles, qui initialement s’apparentaient plutôt à du pillage en règle pour récupérer les plus belles pièces et saccager tout le reste, prennent un tour plus scientifique. L’un des instigateurs de cette nouvelle approche en est Giuseppe Fiorelli, alors directeur des fouilles et qui fut à l’initiative de la technique du moulage interne en plâtre.

Moulage en plâtre d’un corps retrouvé sur le perron de la maison de Fabius Rufus à Pompéi (photo © Leemage / Electa / INRAP)

Sous l’effet des cendres brûlantes, tous les tissus et matières organiques avaient été carbonisées, laissant un vide recouvert d’une croûte de cendres solidifiées : remplies de plâtre liquide, et une fois ce dernier solidifié, il ne reste plus qu’à casser la croûte pour voir réapparaître les corps ensevelis. Plus de 1150 corps humains, sans compter les chiens et les chevaux, ont ainsi pu être reconstitués, dans la position exacte où la mort les a figés.

Effondrement partiel de l’école des gladiateurs à Pompéi en novembre 2010 (photo © Franco Origlia / Getty / RFI)

En novembre 2010, l’effondrement de l’école des gladiateurs met en évidence, aux yeux du monde entier, l’état de délabrement dans lequel se trouve le site archéologique pourtant l’un des plus célèbres. L’UNESCO s’affole et envoie sur place une délégation d’experts pour évaluer l’ampleur des dégâts, menaçant de classer Pompéi sur la liste du « patrimoine mondial en péril ». Les coupes budgétaires opérées sous l’effet de la crise économique et le désengagement de l’État au bénéfice d’entreprises privées moins regardantes sont largement mises en cause, sans compter les malversations de la mafia locale. Le commissaire extraordinaire nommé par le premier ministre, Silvio Berlusconi, pour gérer le site de Pompéi sera d’ailleurs inculpé pour corruption, abus de pouvoir, fraude, factures gonflées et escroquerie aux dépens de l’État…

Peinture murale en cours de dégagement à Pompéi (source : bande annonce de l’exposition du Grand Palais)

Mais depuis 2012, un nouveau programme doté de 105 millions d’euros, dont 41,8 millions venant de l’Union européenne, est engagé pour restaurer plusieurs maisons endommagées et créer un système de drainage des eaux pluviales afin de protéger les ruines de l’humidité. A partir de 2018, de nouveaux édifices ont été dégagés comme la maison de Léda et le cygne, la maison d’Orion et la maison du Jardin. Ces fouilles récentes et très spectaculaires sont particulièrement mises en valeur dans le cadre de l’exposition actuellement ouverte au Grand Palais, à Paris, sous forme d’un véritable parcours immersif avec une reconstitution en 3D des bâtiments dans leur état actuel et tels qu’ils étaient lors de la catastrophe de l’an 79.

Vue de l’exposition du Grand Palais avec sa scénographie spectaculaire (photo © Didier Plowy / France TV info)

Prévue pour être inaugurée le 25 mars, à une période où le confinement généralisé pour cause de Covid-19 ne le permettait pas, l’exposition a dû retarder son ouverture au public et en a profité pour élaborer de fabuleux outils de vulgarisation permettant de consulter à distance une partie des éléments exposés. Une série de vidéos montre ainsi de manière très pédagogique les fouilles récentes effectuées à Pompéi. On y découvre la fabuleuse mosaïque d’Orion représenté à la fois comme chasseur combattant un scorpion puis avec ses ailes de papillon en train de s’envoler vers le ciel après que Zeus l’a transformé en constellation…

Peinture murale récemment exhumée à Pompéi (source : bande annonce de l’exposition du Grand Palais)

La démarche des fouilles conduites récemment sur le site de Pompéi y est expliquée, comparée à celle des siècles précédents dont on a retrouvé les tunnels creusés à travers les vestiges antiques, permettant aux pillards de venir récupérer en aveugle sculptures, mosaïques et monnaie romaine. Le travail minutieux de restauration d’une mosaïque y est scrupuleusement expliqué, sur le fil du rasoir entre rénovation artistique et respect absolu de l’œuvre originale. Les villas romaines reconstituées en 3D, dans lesquelles on se promène virtuellement à 360 ° sont spectaculaires, avec leur atrium accueillant, leur péristyle ombragé, leur impluvium astucieux, leur cuisine enfumée, et leur jardin où il fait bon deviser à l’ombre des oliviers.

Le thermopolium de Vetutius Placidus à Pompei (source : Guidigo)

Même le thermopolium que l’on trouvait à tous les coins de rue de Pompéi, avec son comptoir sur lequel on pouvait s’attabler pour casser la croûte et goûter le pinard local, prend ainsi un air de modernité saisissant, pas si éloigné finalement de notre bistrot moderne. Comme quoi l’art de vivre traverse les siècles et reste finalement intemporel…

L. V.

Uzès redécouvre son passé

23 juin 2020

La ville d’Uzès, située dans le Gard à 25 km au nord de Nîmes, qui ne compte actuellement guère que 8500 habitants, n’en finit pas de faire parler d’elle pour la richesse des découvertes archéologiques qui y ont été faites ces dernières années. Selon les historiens, le site a été occupé très tôt en raison de la présence, à proximité, de la Fontaine d’Eure, un groupe d’une dizaine de sources pérennes qui drainent la nappe du massif calcaire et contribuent à alimenter l’Alzon, un affluent du Gardon.

Vestiges de la Fontaine d’Eure captée pour alimenter l’aqueduc romain qui empruntait le Pont du Gard (source © Uzès utile)

Dans l’Antiquité, les tribus ligures qui y étaient établies en firent un nœud de transit commercial en imposant un droit de péage aux Phocéens, ces populations grecques alors installées à Marseille et dans ses environs, qui se rendaient dans les Cévennes pour y exploiter les minerais dont ils avaient besoin. A partir de 125 avant JC, Rome se lance dans la conquête de la Narbonnaise, fondant notamment les cités d’Aquae Sextiae (devenue Aix-en-Provence) ou Telo Martius (l’actuelle Toulon), tandis que Massilia conserve son statut de ville grecque jusqu’à sa prise par Jules César en 49 avant JC.

Le Pont du Gard, vestige de l’aqueduc romain qui alimentait Nîmes depuis la Fontaine d’Eure (source © Avignon Tourisme)

Dès lors, la cité gallo-romaine d’Ucetia, l’actuel Uzes, devient un satellite de la Nîmes augustéenne, alors dénommée Nemausus, à laquelle elle est reliée par un immense aqueduc de 50 km qui capte les eaux de la Fontaine d’Eure pour les acheminer jusqu’à Nîmes en franchissant le Gardon par le célèbre Pont du Gard, construit dans la première moitié du 1er siècle après JC et toujours debout.

Les vestiges de cette époque romaine ne sont pas aussi nombreux à Uzès qu’à Nîmes et se limitaient jusqu’alors à quelques fragments isolas de mosaïque, l’existence de la ville elle-même n’étant attestée que par la mention de son nom sur une stèle nîmoise, parmi ceux de 11 autres villes romaines des alentours., Mais des fouilles effectués en octobre 2016 sur le site de l’ancienne gendarmerie en vue de la construction d’un nouvel internat et d’un réfectoire pour les lycées de la ville ont permis de combler cette lacune en dévoilant de très nombreux vestiges inattendus.

Vue aérienne de la zone 1 en cours de fouille, avec de gauche à droite : le bâtiment à mosaïque antique, la rue et les habitations, mis au jour à Uzès début 2017 (photo © Denis Gliksman, INRAP)

Les 4000 m2 du site ont été intégralement fouillés par l’INRAP, ce qui a permis de constater que les lieux avaient été occupés depuis le premier siècle avant JC jusqu’au VIIème après JC, à la fin de l’Antiquité donc. Un mur de fortification plus ou moins contemporain de la conquête romaine a ainsi été découvert, ainsi qu’un pièce contenant un four à pain qui a été remplacé ultérieurement par un dolium, immense jarre en céramique destinée à la conservation du vin.

Les archéologues à l’œuvre en plein centre d’Uzès (photo © Frédéric Messager, INRAP)

Les nombreuses infrastructures identifiées sur place indiquent qu’on était bien ici au cœur de la cité romaine d’Ucetia, mais le clou de ces découvertes est une ancienne bâtisse à colonnade qui s’étendait sur 250 m2 et dont le sol était orné de deux immenses mosaïques décorées de motifs géométriques traditionnels. L’une d’entre elles, parfaitement conservée est ornée d’un vaste médaillon central entouré de représentations d’animaux polychromes : un hibou, un canard, un aigle et un faon.

L’un des deux panneaux centraux de la pièce mosaïquée antique totalement nettoyé, découverte à Uzès (photo © Denis Gliksman, INRAP)

D’autres vestiges spectaculaires ont été découverts à l’occasion de cette vaste opération de fouille qui s’est poursuivie en 2017, dont une vaste construction de 500 m2 , probablement une ancienne domus romaine, où la présence de nombreuses jarres atteste de la culture vinicole bien présente alors dans la région. Une des pièces de cette maison antique était chauffée avec un plancher sur hypocauste où circulait de l’eau chaude.

Et sur un autre secteur, les fouilles ont mis à jour un ancien carrefour de voies urbaines avec un puits en parfait état de conservation ainsi que les fondations de plusieurs bâtiments dont certains datent du VIème siècle après JC.

Vue aérienne de la partie déjà découverte du cromlech d’Uzès (photo © INRAP / Midi Libre)

En mars 2019, une nouvelle découverte archéologique majeure a eu lieu à proximité d’Uzès, à l’occasion d’un autre chantier de fouilles préventives, conduit également par l’INRAP dans le cadre d’un projet de construction d’une nouvelle route interurbaine et d’un bassin pluvial vers le quartier de Saint-Ambroix. Cette fois, c’est un gigantesque cromlech qui a été mise au jour par les archéologues, un cercle de pierres dressées, ainsi que des installations funéraires, le tout à proximité d’une ancienne voie antique. Une cinquantaine de mégalithes autrefois dressés étaient ainsi disposés en arc de cercle, de manière jointive contrairement au cromlech de Stonehenge, parmi lesquelles une statue menhir à visage humain. Ce cromlech, dont on connaît d’autres spécimens dans le Sud de la France, daterait de 2500 avant JC, tandis que la petite nécropole et la voie antique adjacente remontent à l’occupation romaine.

Le cromlech d’Uzès en cours de fouille (photo © INRAP / La Croix)

En extrapolant à partir de la zone déjà fouillée, il semblerait que le cercle de pierres faisait pas moins de 240 m de circonférence, mais la poursuite des fouilles pour dégager la totalité du site qui s’étend de part et d’autre exigerait d’acquérir d’autres parcelles. En attendant, la mairie, qui a déjà dépensé 70 000 € pour financer ces fouilles, a fait recouvrir la totalité du site pour la poursuite des travaux, les dalles, dont certaines mesurent plus de 4 m de hauteur, ayant été déplacées et mises à l’abri en attendant une hypothétique poursuite des investigations.

Vestige d’une maison médiévale de Massargues (source © L’Usèrge)

Et ce n’est pas fini puisque depuis juillet 2018 une autre campagne de fouilles a débuté à l’initiative de Samuel Longepierre, un archéologue de l’lNRAP, qui a découvert dans la garrigue, sur la comme de Saint-Quentin-la-Poterie, à quelques km au nord d’Uzès, les vestiges de l’ancien bourg médiéval de Massargues, totalement perdu dans les oubliettes de l’Histoire. Cette petite ville qui dépendait des comtes de Toulouse a été abandonnée vers 1260 à la suite d’un échange entre le Roi de France et de seigneur d’Uzès, alors qu’il s’agissait d’un centre important abritant des activités de poterie notamment et qui s’étendrait sur 3 hectares dont l’essentiel reste encore à explorer.

La petite ville d’Uzès et ses environs n’ont décidément pas fini de lever le voile sur leur riche passé historique…

L. V.

A Ollioules, la future maison du patrimoine

19 septembre 2019

Comme chaque année, les Français se presseront sans doute nombreux cette semaine à partir du 20 septembre 2019 pour les Journées européennes du Patrimoine, qui permettent à tout un chacun de découvrir certaines merveilles de notre patrimoine architectural ou industriel parfois méconnues. Le Var ne fait pas exception à la règle puisque de très nombreux sites y sont ouverts.

Dans les gorges d’Ollioules, carte postale ancienne (source © Archives départementales du Var)

Ce n’est cependant pas le cas d’Ollioules, petite ville située à quelques kilomètres de Toulon, au débouché des gorges de la Reppe que Victor Hugo, qui les visita en 1839, décrivit en ces termes : « On est dans les entrailles d’une montagne, ouvertes comme d’un coup de hache, et brûlées d’un soleil de plomb. À mesure qu’on avance, toute végétation disparaît. Des bouches des cavernes, la plupart inaccessibles, sont béantes à toutes les hauteurs et de tous les côtés ».

Façade de la Maison du Patrimoine à Ollioules, en cours de restauration

Pourtant la ville d’Ollioules recèle quelques vestiges historiques dignes d’intérêt, dont la fameuse Maison des têtes, désormais reconvertie en « Maison du Patrimoine d’Ollioules » et qu’il ne faut pas confondre avec celle de Toulon, sur la Place aux Huiles, reconstruite en 1996 après avoir été entièrement détruite le 15 février 1989 par une violente explosion, attribuée officiellement à une fuite de gaz, mais pour laquelle les familles des victimes soupçonnent plutôt l’impact d’un missile tiré par erreur dans le cadre d’opérations militaires franco-américaines alors en cours…

Seulement voilà, à Ollioules, les travaux de restauration sont en cours et il faudra sans doute attendre la fin de l’année pour découvrir ce bâtiment qui devrait mériter le détour. Transféré en 2007 à la communauté d’agglomération devenue métropole, Toulon Provence Méditerranée, c’est désormais cette collectivité qui pilote les travaux de restauration dont le coût devrait atteindre 5,4 millions d’euros. Il a fallu d’abord procéder à des études de maîtrise d’œuvre puis à des travaux de confortement qui se sont terminés début 2017. Et depuis le 14 septembre 2018, les travaux de restauration et de réagencement intérieur sont en cours ainsi que l’élaboration de la scénographie qui permettra de mettre en valeur ce patrimoine vraiment singulier.

L’escalier à balustres, en cours de restauration (source © Ouest-Var.net)

Cet ancien hôtel particulier datant du XVIIe siècle se situe en plein cœur du centre historique d’Ollioules, traversant entre les rues Gambetta et Berthelot. Il s’agit d’un bâtiment de 5 étages avec un escalier monumental à balustres agencé autour d’un puits de lumière, et dont les murs sont ornés de magnifiques décorations et sculptures en plâtre datées de 1620. Ces ornements sont une spécialité locale désignée sous le nom de gypseries. Elles témoignent d’un art ancien, quelque peu tombé en désuétude, mais qui s’est beaucoup développé dans la région du fait de l’abondance de ce matériau naturel qu’est le gypse. La façade quant à elle date de 1870, ainsi que plusieurs peintures murales.

Détail de gypseries en cours de restauration (source © Fréquence-sud)

Le couloir, la cour intérieure, les galeries et l’escalier sont classés au titre des monuments historiques et la maison elle-même est inscrite depuis 1998 à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques. Outre le travail de restauration en cours depuis maintenant un an, le projet vise à ouvrir au public ce lieu si particulier et utilisant cet écrin exceptionnel de 477 m2 comme décor pour un espace scénographique qui permettra de faire revivre les habitants et le contexte historique dans lequel il a évolué.

Exemple de sculptures en gypse dans la Maison des têtes d’Ollioules (source © TPM)

Grâce aux outils modernes de la réalité augmentée, le visiteur armé d’une tablette nommée Gaspard pourra s’immerger dans un scénario original illustré à partir de milliers d’images d’œuvres d’art numérisées qui fera revivre l’art précieux de la gypserie, expliquera l’origine et la signification des médaillons et autres sculptures mais évoquera aussi les grandes épopées qui ont agité la région depuis l’Antiquité jusqu’à Napoléon 1er alors simple capitaine Bonaparte qui, à Ollioules, prit le commandement de l’artillerie et contribua au siège victorieux de Toulon en 1793.

Une visite interactive : maquette de la salle n° 3 consacrée aux personnages marquants du territoire (source © TPM)

Il y sera aussi question de la géologie locale, des Cabinets de curiosités, des fastes de la Belle Époque, des activités portuaires de Toulon, ou encore du patrimoine agricole et floristique puisque dès le XVIe siècle on cultivait à Ollioules, outre l’olivier, le câprier et les agrumes, le safran et bien d’autres fleurs. Au XIXe siècle, la ville était réputée pour sa production d’immortelles et la production horticole s’y est fortement développée avec l’arrivée du chemin de fer en 1859 qui a permis d’expédier à travers toute l’Europe les fleurs coupées produites sur place. Ollioules fut d’ailleurs la première ville du var à organiser un corso fleuri

Un beau lieu assurément pour découvrir en famille des pans du patrimoine historique et naturel local, mais pour lequel il convient de patienter encore quelques mois avant l’ouverture au public…

L. V.

Petit retard de livraison…

21 juillet 2019

L’adage est bien connu : mieux vaut tard que jamais. Une philosophie qui ne colle plus très bien, à vrai dire, avec les exigences des consommateurs actuels qui veulent tout, tout de suite (et si possible pour pas cher), comme en témoigne le succès planétaire de l’entreprise Amazon, le géant américain du commerce électronique en ligne, créée en 1994 par Jeff Bezos et qui est devenu en 2016 le premier distributeur non alimentaire en France.

Préparateurs de commande pour Amazon (source © Usine Digitale)

La fiabilité de la logistique mise en place par cet entrepreneur, capable de livrer une variété astronomique de produits, presque partout dans le monde et en quelques jours seulement (voire avec un délai de 1 jour ouvré seulement pour le service Amazone Prime, et bientôt peut-être en anticipant même les commandes) n’est pas pour rien dans le succès commercial de la firme de Seattle.

Étonnant même, quand on constate le nombre de griefs qu’elle concentre pourtant sur elle, depuis les accusations de fraude ou tout au moins d’optimisation fiscale à grande échelle jusqu’aux soupçons de dumping, en passant par les critiques sévères des conditions de travail voire les reproches des commerces de proximité en général et des libraires en particulier qui considèrent qu’Amazone veut leur peau, et l’a d’ailleurs déjà largement obtenu…

Mais il n’en a pas toujours été ainsi et l’on était semble-t-il plus conciliant envers la qualité du service commercial, y compris à la cour de Roi de France, du temps du Roi Soleil lui-même, pourtant réputé exigeant. En 1670, alors que Louis XIV est au sommet de son règne absolutiste et que les travaux d’agrandissement du château de Versailles battent leur plein, une commande royale de blocs de marbre rouge est passée au bénéfice des carrières de Caunes-Minervois.

Cheminée en marbre rouge du Languedoc dans le salon rond du Grand Trianon (source © Marc Maison)

Ce fameux marbre rouge du Languedoc qui a largement été utilisé à Versailles provient de carrières ouvertes dans les flancs de la Montagne Noire, qui surplombe la plaine du Minervois, dans l’Aude, la petite ville de Caunes étant édifiée sur les berges d’un cours d’eau au nom évocateur d’Argent-Double. Le marbre incarnat qui y est extrait a fait la renommée du secteur depuis l’époque romaine et nombre des pierres ayant servi à construire le Grand-Trianon en particulier proviennent de là.

Dans la carrière de Villerambert, un bloc de marbre commandé par Louis XIV et pas encore livré… (source © Marbres en Minervois)

Seulement voilà, pour une raison restée inconnue, les blocs de marbre commandés en 1670 et qui étaient destiné à une chapelle du château de Versailles n’ont jamais été livrés. Une partie des anciennes carrières étant toujours en exploitation, le plus drôle est qu’on vient de retrouver les blocs en question, oubliés dans les fourrés au milieu des buissons. L’estampille royale qui y figure atteste sans doute possible qu’il s’agit bien de blocs commandés pour les besoins du chantier il y a près de 350 ans et qui n’a jamais été livrés.

Mais qu’à cela ne tienne : le gérant de la carrière depuis 2001, un certain Khalid Massoud, qui a créé l’association Marbres en Minervois, destinée à faire mieux connaître les qualités esthétiques et architecturales de cette pierre à bâtir, n’allait pas laisser un tel incident commercial entacher l’honneur des carrières de Caunes-Minervois. Il s’est donc mis en tête d’honorer enfin la royale commande et de livrer sans plus tarder un des blocs tant attendus.

Carrière de marbre rouge à Caunes-Minervois (photo © Thierry Pons / MaxPPP / La Croix)

Comme on n’est plus à quelques années près, l’auguste client étant mort depuis belle lurette ainsi que son comptable, l’association a décidé de faire les choses dans les règles et de se conformer aux mœurs de l’époque, pour livrer le colis en souffrance. Khalid Massoud a donc fait appel au mécénat d’entreprise en mobilisant plusieurs acteurs locaux et des bénévoles afin d’expédier le bloc de marbre avec les moyens de transport en vigueur au XVIIe siècle.

Après 5 ans de recherches, de collecte des fonds, de mobilisation des initiatives et de démarches administratives, un premier bloc d’environ 1 tonne a été chargé sur une charrette tirée par un robuste cheval de trait qui l’a acheminé début juin 2019 jusqu’à La Redorte, où le bloc a été chargé le 13 juin sur une solide gabarre construite par une scierie locale à l’aide d’une dizaine de gros pins Douglas. Le radeau tiré par des chevaux permettra de transporter le bloc sur le Canal du Midi jusqu’à Carcassonne, où il sera déchargé pour y être entreposé tout l’hiver.

Départ du bloc en charrette (photo © Christophe Barreau / L’Indépendant)

A l’époque du Roi Soleil, les blocs de marbre mettaient 6 mois pour atteindre Versailles. Mais comme les réclamations du client se sont faites plus discrètes au fil des siècles, il n’y a plus d’urgence à livrer et l’association compte bien prendre son temps, sans doute 4 ou 5 ans, histoire d’entretenir le battage médiatique et de faire grimper la renommée de ce marbre injustement méconnu.

Le bloc principal, qui pèse pas moins de 3 tonnes, actuellement déposé sur l’immense radeau sera d’ici là acheminé lui aussi à Carcassonne, mais pas par le Canal du Midi où une telle embarcation n’est pas autorisée à naviguer. Une fois transportée jusqu’à Toulouse, les pierres devraient être chargées dans une goélette qui les conduira par la Garonne jusqu’au port de Bordeaux, d’où une embarcation militaire pourrait prendre le relai pour le tronçon maritime du périple jusqu’au port de Rouen. C’est finalement une charrette qui finira le trajet pour remonter la Seine jusqu’à Versailles. Un beau coup de publicité en tout cas pour ce carrier dont l’initiative ravit les médias locaux, de l’Indépendant à FR3 Occitanie en passant par la Dépêche ou le Midi Libre. Heureusement que le chantier n’attendait pas vraiment après ce bloc oublié…

L. V.

Aix-en-Provence s’équipe de pavés à la turque…

2 novembre 2018

Maquette du futur BHNS Aixpress en cours d’aménagement dans les rues d’Aix-en-Provence (source : Ville d’Aix)

Tous les Aixois s’en sont rendus compte : le centre-ville est en travaux ! Depuis un an et jusqu’en 2019, les grands axes sont devenues un chantier ininterrompu en prévision de l’aménagement du futur Aixpress, le bus dit à haut niveau de service qui traversera toute la ville sur plus de 7 km, depuis le nouveau pôle d’échange du Krypton, en bordure de l’Arc et de l’autoroute A8, jusqu’à l’avenue Saint-Mitre-des-Champs, au nord-ouest d’Aix, en passant par la gare routière et les universités.

Mais ce n’est pas tout car ce chantier titanesque, qui provoque l’agacement des automobilistes aixois, vient s’ajouter à d’autres grands travaux, engagés en septembre 2016 et qui visent à un réaménagement complet de trois places emblématiques de la cité du Roy René, qui s’étendent sur 8 600 m2, en plein cœur du centre historique, entre le Palais de Justice et l’église de la Madeleine. Un vaste espace public, aménagé dès le XVème siècle, avant la Place des Cardeurs ou celle de l’Hôtel de Ville, et bien avant le Cours Mirabeau, mais qui reste un lieu emblématique de la vie aixoise.

Vue de l’ancien palais des Comtes de Provence depuis les environs de la place des Prêcheurs (source : L’Aixois)

Selon le site très documenté Aix en découvertes, le roi René d’Anjou, devenu comte de Provence en 1434, y fit édifier un palais monumental à l’emplacement d’une ancienne porte de la ville antique dont il avait conservé les trois tours. Ce palais comtal, devenu siège du Parlement de Provence après le rattachement du Comté à la France en 1481, a finalement été détruit en 1786 car il menaçait ruine. Cette destruction s’est alors traduite par un remaniement complet du quartier avec notamment l’édification de l’actuel Palais de Justice et des prisons devenues depuis le siège de la Cour d’Appel.

Vue aérienne de la Place des Prêcheurs qui s’étend à l’Est du Palais de Justice d’Aix-en-Provence (source © Géoportail)

Ce vaste espace public comprend désormais au sud la place de Verdun, ouverte suite à la destruction du Palais, la place des Prêcheurs, sur laquelle se tient traditionnellement le marché, qui devrait y reprendre ses habitudes en mars 2019, et la place Madeleine au nord, devant l’église du même nom. La place des Prêcheurs, qui se situait à l’origine en dehors des limites de la ville antique, est devenu véritablement un centre de la vie aixoise à partir du XVIème siècle, après que l’ancien Jardin du roi René, situé plus à l’Est, se soit urbanisé à son tour sous le nom de Villeneuve, autour du collège édifié par les Jésuite en 1583. Jusqu’en 1775, ce haut-lieu de la vie mondaine d’Aix-en-Provence accueillait également les exécutions publiques avec une roue, un échafaud et plusieurs gibets…

Maquette des futures places de Verdun et des Prêcheurs après réaménagement (© Atelier Garcia-Diaz source : Ville d’Aix)

Il va de soi que le réaménagement en profondeur de ces places historiques, rendu nécessaire pour y refaire entièrement les réseaux souterrains tout en profitant de l’opportunité pour leur donner un aspect plus accueillant, ne pouvait se faire qu’après une sérieuse campagne de fouilles archéologiques conduite par l’équipe d’archéologues de la ville. Ces fouilles ont mis à jour de nombreuses sépultures devant l’église de la Madeleine où s’étendait autrefois le cimetière des Prêcheurs. Elles ont aussi permis de retrouver, devant le Palais de Justice, l’emplacement de l’angle sud-est des fondations de l’ex palais comtal.

Fouilles archéologiques sous la place des Prêcheurs (extrait d’une vidéo de Provence Azur TV)

Des vestiges de caves, de murs et de l’ancienne Voie Aurélienne qui longeait les remparts ont ainsi été mis à jour, si bien que les services municipaux ont dû phosphorer durant l’été 2017 pour revoir partiellement l’aménagement des futures places afin d’y intégrer de grandes dalles vitrées qui permettront aux passant de visualiser quelques-uns des vestiges archéologiques ainsi découverts, tandis qu’un marquage au sol, intégré au futur pavage de la place permettra de repérer l’emplacement des fondations de l’ancien édifice comtal et de la voie romaine adjacente. L’opération se traduira par un léger surcoût de 600 000 €, une paille par rapport au coût total des travaux qui est évalué à 20 millions d’euros, dont environ la moitié pour la réfection des réseaux enterrés de gestion des eaux pluviales, d’adduction d’eau potable (dont certaines canalisations sont encore en plomb dans ce quartier), de pose des fourreaux destinés à l’installation future de la fibre optique, et de mise en place d’un réseau de bornes électriques pour les forains et la recharge des véhicules.

Emplacement des vestiges de l’ancien Palais comtal et des espaces de visualisation qui seront conservés (source : Ville d’Aix)

Les opérations de pavage ont, quant à elles, commencé depuis février 2018, comme le précise un article de La Provence. Elles nécessiteront au total pas moins de 8 000 tonnes de pierres, toutes soigneusement taillées au millimètre près, avec une surface légèrement griffée pour éviter les glissades malencontreuses par temps de pluie. C’est l’entreprise UrbaTP, implantée depuis 2003 à Meyreuil, qui a remporté ce marché fabuleux consistant à couvrir près de 2 hectares d’espace public avec des pavés de différentes nuances allant du beige au gris clair, sous la houlette de l’Atelier Garcia Diaz, un cabinet montpelliérain d’architectes, urbanistes et paysagistes.

Carrière près de Sogüt en Turquie (source UrbaTP)

Un chantier qui est néanmoins sujet à controverse car les pierres calcaires en question, choisies précisément pour faire couleur locale, sont extraites de la carrière de Sogüt, située en Turquie, à 2 700 km de là ! A tel point d’ailleurs que, selon La Gazette des Communes, une cargaison de 6000 tonnes de pavés destinés au chantier des trois places à Aix a été bloquée pendant plusieurs jours, fin septembre, par les douanes françaises, dans le port de Marseille, le temps des contrôles nécessaires.

Voilà qui illustre bien le paradoxe de notre conception du développement durable : pour protéger notre environnement de toute nuisance, on préfère fermer les carrières de pierre qui ont fait la renommée de la région à une époque où la pierre de Cassis, exploitée depuis l’Antiquité, était exportée pour construire les quais d’Alexandrie (mais pas le socle de la statue de la Liberté à New York, contrairement à une légende urbaine anisée tenace, ledit socle étant réalisé en béton et granite rose du Connecticut). Et, dans le même temps, pour conserver l’aspect local de notre environnement urbain, on importe de l’autre bout du monde, des pierres qui, certes, reviennent moins cher car extraites par une main d’œuvre moins exigeante et dans un contexte réglementaire moins rigoureux, mais se traduisent par un bilan environnemental global bien pire, quoique moins visible depuis le centre-ville d’Aix-en-Provence…

L.V. 

Archéologie : les bienfaits de la sécheresse

19 août 2018

A Londres, des températures anormalement élevés depuis le mois de mai 2018 (photo © John Stillwell / PA Wire)

Le début de l’été a été chaud au Royaume-Uni cette année. Et pas seulement parce que les esprits s’échauffent quant aux modalités de sortie de l’Union européenne… Au point d’ailleurs, comme le relevait le Huffington Post, le 23 juillet dernier, que PaddyPower, l’un des plus grands opérateurs britanniques de paris sportifs, s’interroge : qui de cette interminable vague de chaleur ou de la Première ministre Theresa May, embourbée dans le dossier du Brexit, jettera l’éponge la première ?

Il n’est tombé que moins de 50 mm de pluie en Angleterre entre le 1er juin et le 16 juillet, du jamais vu depuis le début des enregistrements de données météorologiques, et les températures ont atteint des sommets pendant tout le mois de juillet, comme d’ailleurs dans tout le nord de l’Europe.

Un feu de broussailles inhabituel dans l’est londonien, le 15 juillet 2018 (source @MPSCannHall)

On a même vu l’herbe jaunir à Hyde Park, un crime de lèse-majesté, et il a fallu mobiliser plus de 200 pompiers pour venir à bout d’un feu de broussailles tout à fait inhabituel qui a ravagé près de 100 hectares au nord-est de Londres le 15 juillet dernier…

Les agriculteurs britanniques se font des cheveux blancs en voyant leurs cultures sécher sur pied face à une canicule d’une telle ampleur, mais les archéologues, eux se frottent les mains ! Rarement en effet les conditions n’ont été aussi favorables pour observer, depuis le ciel, les « marques de cultures » qui révèlent la présence, au milieu des prés ou des champs, de vestiges historiques même profondément enfouis et indétectables depuis le sol.

D’anciennes fondations, même totalement arasées au fil du temps et recouvertes d’une épaisse couche de limons et de terre végétale, surgissent ainsi du passé car les racines ne peuvent s’y développer aussi profondément qu’alentours, si bien que les plantes y jaunissent plus précocement en cas de conditions climatiques particulièrement sévères. Inversement, d’ancien fossés, depuis bien longtemps remblayés et dont il ne subsiste aucun vestige en surface, offrent à la végétation un surcroit de réserve d’humidité en profondeur, si bien que l’herbe y apparaitra plus verte lors d’une période de sécheresse. Des contrastes parfois très nets sur les photographies aériennes, et qui permettent de mettre en évidence des restes d’aménagements historiques invisibles sinon.

Schéma de principe des marques de culture laissées par la superposition dans le temps d’une ferme gallo-romaine sur le site d’une ancienne implantation de l’âge du fer, entourée d’un fossé circulaire (infographie © Historic England)

Les plus anciens se souviennent avec nostalgie des conditions météorologiques exceptionnelles de l’année 1976 qui avait déjà été marquée par son lot de belles découvertes, ou celles, plus récentes, de l’été 2011, au cours duquel plus de 1500 sites archéologiques avaient ainsi été découverts, principalement dans les terrains argileux de l’Est de l’Angleterre, ainsi que l’explique un responsable d’Historic England, l’organisme public en charge de la conservation du patrimoine historique britannique.

Du coup, les archéologues d’Outre-Manche ont mobilisé tout ce qui vole, bien aidé en cela par le développement des drones qui permettent d’obtenir facilement et à moindre frais des photographies aériennes de bonne qualité. Et les résultats sont à la hauteur des espérances les plus folles !

Vue aérienne des vestiges de cromlech découverts cet été en Irlande (photo © Anthony Murphy / Mythical Ireland / Twitter)

C’est ainsi que le 10 juillet 2018, deux photographes passionnés d’archéologie, Antony Murphy, fondateur du site Mythical Ireland, et Ken Williams, qui anime le blog Shadows & stone, ont mis en lumière, grâce à des survols de drone au-dessus du site de Newgrange, connu pour ses nombreux vestiges préhistoriques dans la région du Brú na Bóinne, à 50 km au nord de Dublin, un immense cromlech inconnu, un ancien cercle de menhirs de près de 200 m de diamètre, datant probablement de l’âge du bronze et totalement invisible au sol, au beau milieu d’un champ de blé. La nouvelle a vite fait le tour du monde, reprise en boucle par de nombreux médias enthousiastes.

Mais les découvertes de ce type se sont multipliés tout au long de l’été. Toujours en Irlande, les vestiges d’une ancienne garnison ont ainsi été identifiés dans un champ, à Magor, dans le sud du pays, tandis que les traces d’une ancienne ferme datant probablement de la préhistoire ont été repérés près de Newport au Pays de Galle. En Angleterre, plusieurs sites funéraires préhistoriques, ainsi que l’emplacement de deux monuments probablement érigés à l’époque néolithique, entre 3600 et 3000 avant JC, ont également été identifiés près de la ville de Milton Keynes, à une centaine de kilomètres au nord de Londres.

Vue aérienne révélant des vestiges préhistoriques de monuments funéraires et de fondations près d’Eynsham, dans l’Oxfordshire (photo © Historic England)

Une douzaine de vestiges d’habitations de forme ronde remontant à l’âge de fer, ainsi que des restes de l’âge de bronze ont aussi été observés en Cornouailles, au sud-ouest de l’Angleterre. Dans le Yorkshire, ce sont des tombes datant de l’âge du fer qui ont ainsi été repérées durant l’été par des survols aériens, tandis que dans le Suffolk, c’est un cimetière préhistorique qui a pu être ainsi retrouvé.

La liste des découvertes archéologiques inédites réalisées durant cet été de folie est longue. Elle intéresse même des périodes historiques plus récentes avec une visualisation très nette de l’aménagement des jardins et de certains bâtiments désormais disparus à Tixall Hall, dans le Staffordshire, une ancienne maison de campagne de la reine Elisabeth, construite en 1555, et de même à Gawthorpe Hall, une autre demeure élisabéthaine située dans le Lancashire.

Traces d’anciens bâtiments détruits à Tixall Hall (photo © Historic England)

Dans le Nottinghamshire, à Clumber Park, ce sont les traces d’un ancien manoir datant du 18ème siècle qui sont apparues alors que le bâtiment avait été entièrement détruit en 1938. Même d’anciens aérodromes datant de la Seconde Guerre mondiale ont été rendus visibles, notamment dans le Hampshire, où l’ancien aérodrome de Lasham, utilisé par la Royal Air Force entre 1942 et 1945, est désormais parfaitement repérable depuis le ciel, tandis que des traces d’anciens abris anti-aériens ont refait surface, notamment à Cambridge.

Pour les archéologues, cette fenêtre de tir très particulière les incite à mettre les bouchées doubles pour survoler le maximum de sites prometteurs pendant que les conditions climatiques sont favorables. Mais il a recommencé à pleuvoir au Royaume uni depuis le 9 août, permettant depuis aux températures caniculaires de revenir à des valeurs plus raisonnables, ce qui pourrait signifier, pour les archéologues, le retour au bureau afin d’exploiter leurs clichés et organiser les chantiers de fouilles qui ne devraient pas manquer de les occuper pour les années à venir…

L.V. 

En Galice, modernisation radicale d’un mobilier urbain du néolithique…

29 août 2015

En matière de restauration des vestiges archéologiques, plusieurs écoles s’affrontent classiquement. Les tenants de l’école française prônent plutôt une intervention a minima sous forme de simples mesures conservatoires destinées à maintenir en l’état les vestiges anciens, ce qui permet de continuer à les étudier au fur et à mesure que progressent les connaissances et les techniques d’investigations. D’autres n’hésitent pas à se lancer dans de véritables travaux de restauration voire de reconstitution afin de redonner aux vestiges anciens leur apparence d’antan, quitte à se laisser aller à quelques libertés d’interprétation.

Blog222_PhArdesende

Dans le village galicien d’Ardesende, au nord de l’Espagne, certains se sont montrés encore plus audacieux. Une vieille dalle de granite recouverte de mousse reposait à côté du village, encadrée de deux autres blocs mal équarris. Les employés communaux de Cristovo de Cea, dont dépend le site, croyant bien faire, ont évacué ces vieux rochers malcommodes et les ont remplacés par une belle table de pique-nique en béton flambant neuve, sans se rendre compte que ce mobilier usagé et vieillot était en réalité un tumulus du néolithique qui datait de plus de 6000 ans !

Blog222_PhTumulus

C’est un groupe de militants écologistes qui a révélé l’histoire aux journalistes du Huffington Post. Ce tumulus funéraire, désigné localement sous le nom de Mámoa, avait été dûment répertorié par les archéologues il y a une dizaine d’années et faisait l’objet d’une protection officielle par la loi sur le patrimoine historique espagnol. Le ministère de la Culture a d’ailleurs ouvert une enquête pour comprendre comment on a pu en arriver là, dans un secteur où pas moins de 25 tumulus préhistoriques sont identifiés, dont certains présentent un intérêt majeur.

En tout cas, les dégâts causés par la dalle en béton, coulée en lieu et place de l’ancienne tombe néolithique, sont irrémédiables. Les esprits progressistes se réjouiront sans doute que cette relique de croyances ancestrales désuètes soit remplacée par un mobilier urbain moderne qui permettra aux familles un confort incomparable pour leurs pique-niques à venir. Il n’en demeure pas moins que nos lointaines ancêtres préhistoriques doivent se retourner dans leur tombe à l’idée des générations de gamins turbulents qui vont venir grignoter leur paquet de chips sur leur domaine (le dolmen, lui, ayant été sans doute évacué en décharge…). En Galice comme ailleurs, on n’arrête pas le progrès !

L.V. 

Des vestiges historiques près de Carnoux…

8 août 2014

Comme chaque Carnussien le sait, Carnoux-en-Provence ne se caractérise guère par son passé historique puisque la commune n’a été créée qu’en 1966 à l’issue d’un processus engagé quelques années plus tôt, à partir de 1957. Certes le territoire de la commune, auparavant rattaché pour l’essentiel à sa voisine Roquefort – La Bédoule, a été peuplé et exploité bien avant l’arrivée des rapatriés du Maroc et de l’Algérie. En témoigne notamment la bastide du XVIIIème siècle située derrière la mairie et qui abrite l’actuelle hostellerie de La Crémaillère après avoir été utilisée comme relais de poste sur la route reliant Aubagne à Cassis. D’autres bâtiments de Carnoux sont également très anciens dont le moulin des Calanques ou le hameau situé chemin des bastides avec ses anciens corps de fermes, son four à pain et son moulin qui aurait connu son essor durant l’épisode de la peste apportée à Marseille par le Grand Saint-Antoine en 1720.

D’autres vestiges d’occupation ancienne existent sans doute ou restent à découvrir, mais l’exiguïté du territoire communal (370 hectares seulement !) fait que l’amateur d’histoire ancienne ira plutôt s’intéresser aux communes voisines et en particulier à celle de Roquefort – La Bédoule puisque c’est le territoire d’origine sur lequel a été fondé Carnoux.

Castrum Roche Fortis

Castrum Roche Fortis

Là, les vestiges anciens ne manquent pas avec pas moins de trois oppida, promontoires rocheux fortifiés perchés sur les crêtes et sur lesquels la population pouvait se réfugier et se défendre contre des envahisseurs. L’occupation de ces sites date probablement du Néolithique mais les vestiges de ces habitats fortifiés permettent plutôt de les attribuer aux populations celto-ligures qui occupaient la région avant l’arrivée des Grecs et des Romains, au même titre que l’oppidum d’Entremont situé au dessus d’Aix-en-Provence ou celui de La Cloche sur la commune des Pennes-Mirabeau par exemple.

Le premier de ces oppida, dit du Baou Redon, se situe dans le bois de la Marcouline, près de la source de Ratataigne. Le second se trouve sur un promontoire au dessus du village de Roquefort et aurait été réutilisé par les armées romaines qui y ont établi en 59 avant J.C. un poste avancé sous le nom de Rocca Fortis pour surveiller les mouvements de rébellion des tribus gauloises soutenues par la cité grecque de Massalia. Enfin, l’oppidum le plus à l’Est est celui qui s’étend autour de la chapelle Saint-André, en limite de la forêt de Fontblanche.

Blog92_PhStAndreCette chapelle Saint-André, construite au XIIème siècle en style roman et aussi connue sous le nom de Notre-Dame de la sécheresse à cause des pèlerinages qui y avaient lieu pour appeler la pluie, est classée à l’inventaire des Monuments Historiques depuis 1987 et a bénéficié d’une remarquable restauration commencée par une association locale et achevée récemment par le Conseil général des Bouches-du-Rhône. Cette chapelle se prolonge par un mur d‘enceinte qui abritait au Moyen-Âge plusieurs habitations formant un village perché protégé contre les incursions des Sarrasins.

Entre le Vème et le XIème siècle, il semble que la population s’était plutôt regroupée sur l’ancien oppidum des Romains, devenu castrum Roche Fortis. A l’époque, l’antique Portus Carsicis, s’était semble t-il partiellement vidé de sa population du fait des raids barbaresques et certains avaient ainsi trouvé refuge sur ce promontoire fortifié où un château a été édifié au XIème siècle ainsi qu’une église Saint-Jean Baptiste, bâtie sur les fondations de l’ancien temple des soldats de Jules César et dont on a conservé la dédication par le pape Grégoire VII en 1079. Le château lui-même aurait été construit en 1030 par le Vicomte de Marseille qui avait reçu ce domaine dit de Julhans des mains de Guillaume II, comte de Provence, en remerciement pour sa participation à une campagne militaire contre les Sarrasins qui depuis deux siècles pillaient régulièrement la région et venaient de s’emparer de Fraxinet (actuellement La Garde Freinet, dans les Maures).

Château de Julhans

Château de Julhans

A partir de 1229, Roquefort passa dans les mains de la puissante abbaye Saint-Victor de Marseille et y resta pendant de nombreuses années avant de devenir propriété du baron d’Aubagne, Hughes de Baux dont la famille cédera le domaine en 1479 à Jacques de Condolle. En 1585, les deux frères de Garnier, épousant deux demoiselles de Condolle, deviennent propriétaires des terres et l’un d’eux fait construire en 1639 l’actuel château de Julhans qui abritera à la révolution les amours de Napoléon Bonaparte et de Désirée de Clary, une des filles du nouveau propriétaire. Ce même château sera racheté en 1959 par la Caisse d’allocations sociales du commerce de la région de Constantine pour y servir de lieu d’accueil pour des colonies de vacances…

Vestiges de l'ancien village de Roquefort

Vestiges de l’ancien village de Roquefort

A partir du XVIIème siècle, les habitants du lieu ne craignent plus les attaques et abandonnent le site de l’ancien oppidum dont le château est démantelé sur ordre de Richelieu. Le village s’installe dès lors dans la plaine autour du hameau des Bastides et du village de Roquefort où une nouvelle église Saint-Jean Baptiste est érigée en 1734. Le château de Roquefort est plus ancien puisqu’il a été attribué en 1505 par le roi Louis XII au chevalier et baron de Trans, Louis de Villeneuve, devenu marquis de France. Ce château, qui a été fortement modifié au XIXème siècle, est toujours la propriété de la famille Villeneuve qui exploite plus de 30 hectares de vignes en agriculture biodynamique depuis 1988.

En 1837 s’ouvre sur la commune une nouvelle ère industrielle à l’initiative de Benoît-Hippolyte de Villeneuve-Flayosc et des ingénieurs Tocchi et Roux qui mettent au point un nouveau procédé breveté pour la fabrication de la chaux hydraulique à partir des couches marneuses du Bédoulien dont le stratotype a été décrit sur la commune.

Carrière Comte à Roquefort - La Bédoule

Carrière Comte à Roquefort – La Bédoule

Les fours à chaux se développent tandis que des carrières souterraines de sable pour la fabrication de verre à bouteille sont creusées au Pas d’Ouilier et que s’ouvrent plusieurs exploitations de pierre à bâtir dans le calcaire urgonien. Cet essor industriel lié aux extractions de matériaux attire sur place de nombreux ouvriers venant surtout d’Italie, d’Espagne ou d’Arménie, qui s’installent à proximité des carrières et des usines de transformation au lieu-dit La Bédoule. Un nouveau village voit ainsi le jour au carrefour des quatre chemins qui conduisent à Aubagne, Cassis, La Ciotat et Cuges-les-pins. En 1895, ce nouveau quartier étant devenu le plus dynamique et le plus peuplé, la mairie et l’école y sont transférées, tandis que le hameau initial de Roquefort conserve son église et une mairie annexe ainsi qu’une petite école qui fermera au milieu du XXème siècle. En 1895 débute la construction de l’église Sainte-Roseline sur un terrain appartenant à la marquise Roseline de Villeneuve-Flayosc et en 1918, la commune prend définitivement le nom de Roquefort – La Bédoule.

Puisse ce petit raccourci historique donner envie à chacun de découvrir le riche passé historique de notre voisinage immédiat !

L. V. LutinVertPetit

 

La grotte Chauvet inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO

28 juin 2014

C’est une belle promotion pour la Grotte Chauvet qui vient d’être inscrite dimanche 22 juin 2014 sur la liste très convoitée du patrimoine mondial de l’UNESCO après une longue période d’instruction. Cette grotte ornée contient d’admirables peintures et gravures pariétales dont la plupart sont datées de l’Aurignacien, il y a 35 000 ans, bien plus anciennes donc que celles de Lascaux. La découverte de ce joyau a eu lieu le 18 décembre 1994, il y a maintenant tout juste 20 ans. C’est l’occasion de revenir sur les conditions de sa découverte, qui continue à faire polémique alors que le projet d’un espace de restitution avance à grands pas.

Jean-Marie Chauvet, Christian Hillaire et Eliette Brunel dans la grotte

Jean-Marie Chauvet, Christian Hillaire et Eliette Brunel dans la grotte

La grotte en question s’ouvre dans le cirque d’Estre, une falaise bordant un ancien méandre de l’Ardèche, sur la commune de Vallon-Pont d’Arc. La découverte a été faite par trois spéléologues amateurs, Éliette Brunel, Christian Hillaire et Jean-Marie Chauvet, mais comme bien souvent dans pareil cas, ce sont d’autres spéléologues qui avaient commencé à prospecter ce site et découvert le petit courant d’air annonciateur d’une cavité souterraine, que guette passionément tout spéléologue en quête d’un nouveau Graal. Jean-Marie Chauvet, spéléologue chevronné, ayant déjà découvert plusieurs grottes ornées et gardiens de sites pour la Direction régionale de l’action culturelle, est à l’origine de cette découverte et c’est lui qui a incité ses deux amis à poursuivre les investigations dans ce petit boyau émanant un souffle d’air prometteur.

En ce dimanche 18 décembre 1994, c’est Éliette Brunel qui s’engage la première dans le boyau d’accès qui débouche sur une galerie inférieure conduisant à une première salle. Les trois spéléologues progressent et c’est dans la deuxième salle, dont le sol est jonché d’ossements, qu’Éliette aperçoit dans le faisceau de sa lampe les premières peintures pariétales. Au fur et à mesure de leur avancée, les trois spéléologues vont de surprise en surprise et s’émerveillent devant la richesse des ornements : lions, rhinocéros, mammouth, bisons et ces fabuleuses empreintes de main émergeant dans un halo d’oxyde de cuivre…

Blog82_Ph1SculptureLe choc passé, le trio prend aussitôt les mesures qui s’imposent pour protéger leur découverte fabuleuse. Avec l’aide d’autres spéléologues, ils reviennent dérouler des films plastiques sur le sol et camouflent soigneusement l’accès. Ce n’est que 10 jours plus tard qu’ils signalent la découverte aux autorités, et c’est là que la machine s’emballe !

Les premiers visiteurs officiels sont les scientifiques et notamment Jean Clottes, préhistorien imminent et spécialiste mondial de l’art pariétal, qui au début croit à un canular et se fait tirer l’oreille pour se déplacer en cette pleine période de fêtes de fin d’année. Il prend Jean-Marie Chauvet de haut mais accepte finalement de le suivre dans la chatière et reste éberlué devant la qualité des dessins qu’il observe… Le 18 janvier 1995, Jacques Toubon, alors ministre de la culture organise une conférence de presse pour annoncer la découverte de la Grotte Chauvet, éclipsant au passage Édouard Balladur qui déclarait ce jour-là sa candidature à l’élection présidentielle !

Jean Clottes dans la grotte Chauvet

Jean Clottes dans la grotte Chauvet

Lors de cette annonce officielle, c’est la famille Coulange qui est présentée comme l’heureux propriétaire du terrain sous lequel s’étend la cavité souterraine. Les trois découvreurs signent avec elle un contrat d’exclusivité pour la diffusion via l’agence Sygma des photos prises dans la grotte mais très vite ils s’aperçoivent que d’autres photos, prises par Jean Clottes et diffusées par le ministère de la culture sont mises en circulation. Ce n’est là que la première des désillusions ! Un examen plus attentif du cadastre révèle que la propriété des Coulange ne concerne en fait que le chemin d’accès. La grotte elle-même appartient de fait à trois autres familles, dont le maire de Vallon Pont d’Arc, Pierre Peschier. L’État leur propose de racheter les terrains au prix dérisoire de 0,25 F du m2 après avoir rapidement classé le site d’utilité publique dès le 22 janvier 1995 afin de pouvoir lancer les fouilles. S’ensuit alors une longue bataille judiciaire menée par les ayant-droits qui s’estiment lésés par cette transaction et qui réclament une indemnité plus conséquente. Après 12 ans de procédure et un premier jugement en leur faveur mais dont l’État fera appel, la Cour d’appel de Lyon finit par leur donner raison et oblige l’État à les indemniser à hauteur de 780 000 €.

Blog82_Ph5ChevauxDe leur côté, les trois découvreurs se sentent également dépossédés. Ayant découvert ce trésor par hasard, ils sont censés en partager la propriété avec ceux qui détiennent le terrain. Seulement voilà : la Direction régionale des affaires culturelles exhibe un document daté du 14 décembre 1994, 4 jours avant la découverte, conférant à son agent Jean-Marie Chauvet une autorisation temporaire de prospection, ce qui indique que son agent a découvert la grotte dans l’exercice de ses fonctions ! Les trois acolytes sont outrés par le procédé et portent plainte en 1996 pour faux en écriture publique. Le parquet de Lyon ouvre une enquête qui met en cause plusieurs fonctionnaires dont la directrice du Patrimoine, proche de Jacques Toubon et qui est accusée de complicité de faux et usage de faux. Elle sera finalement relaxée mais le tribunal confirme qu’il y a bien eu faux en écriture et que la découverte est d’origine privée, obligeant l’État à associer  » de manière convenable  » les trois découvreurs à l’exploitation du site. Une transaction leur permet ainsi d’empocher 3 millions de francs en juillet 2000.

Entre temps en effet, a germé l’idée d’une valorisation commerciale de la grotte sous forme d’un espace de restitution. Pas question bien entendu de refaire les erreurs qui ont conduit à une dégradation alarmante de la grotte de Lascaux. Des passerelles en inox ont bien été installées pour préserver l’intégrité du sol de la cavité et permettre le travail des scientifiques mais dès l’origine il a été convenu que la grotte ne serait jamais accessible au grand public. Depuis 2012, un syndicat mixte regroupant la Région Rhône-Alpes et le Conseil général de l’Ardèche travaille donc à la conception d’un fac-similé de la grotte dans un vaste espace de restitution intitulé La Caverne du Pont d’Arc. Blog82_Ph2MainLes bâtiments, qui abriteront aussi un espace de découverte, un restaurant et une boutique, seront en forme d’empreinte d’ours, histoire de rappeler le fameux ours des cavernes dont le crâne a été retrouvé exposé sur le sol de la grotte… Ce site culturel, co-financé par l’État et l’Europe, mais aussi par des fonds privés, devrait couvrir ses portes au printemps 2015, moyennant un investissement évalué à 54 millions d’euros. On le voit, les enjeux financiers sont de taille et les trois découvreurs là aussi réclament leur part du gâteau ! C’est d’ailleurs à la suite d’une nouvelle décision judiciaire du tribunal correctionnel de Paris que le syndicat mixte a dû renoncer en juillet 2013 au nom de  » grotte Chauvet « .

En 2010, Frédéric Mitterrand, alors ministre de la culture, a nommé un médiateur pour tenter de trouver avec les trois découvreurs de la grotte une porte de sortie mais la mission qui a duré plus d’un an n’a pas permis d’aboutir et les tensions restent vives, au point qu’ Éliette Brunel a déclaré récemment :  » Si c’était à refaire, je reboucherais ce trou sans rien dire avec deux sacs de ciment. Et on serait comme avant, bien tranquilles… « . Avouons que c’eût été bien dommage de ne pas faire partager au reste de l’humanité ce témoignage exceptionnel du talent de nos lointains ancêtres !

L. V. LutinVertPetit