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Vélo à assistance électrique, le mode de transport urbain idéal

14 février 2020

Vélo à assistance électrique : guide d’achat (source © YouTube)

Le vélo électrique est un vélo qui est adapté à plusieurs types d’utilisation par des cyclistes avertis ou des cyclistes débutants. Rassurant, il permet d’exercer ou de reprendre une activité physique progressivement et en douceur. Autonome, il permet de parcourir de nombreux kilomètres sans forcer de manière excessive. Pratique, il permet de se rendre au travail sans se fatiguer ou d’aller faire ses emplettes de proximité sans utiliser de véhicule à moteur thermique polluant.

Le vélo électrique présente donc de multiples avantages. Non seulement il bénéficie des atouts du vélo traditionnel, mais en plus il permet à de nombreuses personnes d’utiliser un vélo alors que ce mode de transport n’aurait pas été choisi naturellement comme alternative à la voiture classique. C’est le cas notamment quand les voies de circulation présentent un relief accidenté comme à Carnoux ainsi que pour toutes les routes permettant de se rendre dans les villes proches (Aubagne, La Ciotat, Cassis).

Exemple de vélo à assistance électrique (source © High Tech Market)

Comme son nom ne l’indique pas forcément, ce type de vélos bénéficie uniquement d’une assistance électrique. Il est nécessaire de pédaler pour qu’un moteur alimenté par une batterie assure un complément de puissance d’origine électrique à la puissance musculaire du cycliste. L’assistance est réglable selon l’effort physique que le cycliste est en mesure de produire et il en est de même pour l’autonomie escomptée. L’assistance électrique agit jusqu’à une vitesse de 25 km/h puis se coupe, laissant alors uniquement la force musculaire du cycliste faire rouler le vélo. La batterie au lithium stocke l’énergie électrique, non polluante et illimitée pour peu que sa recharge s’effectue à partir d’un moyen de production n’émettant pas de CO2 (solaire, éolien, nucléaire). Le vélo électrique est donc tout à fait un vélo écologique. En outre, le vélo électrique jouit des mêmes règles qu’un vélo traditionnel.

Le plaisir de rouler de concert… (source © Vélo Electrique)

Cela signifie que vous pouvez rouler sur les pistes cyclables, le ranger dans les parkings à vélo, ou encore l’emporter dans le train ou les bus équipés. Le port du casque n’est pas obligatoire (mais recommandé comme pour les vélos traditionnels). Les vélos électriques permettent donc de se déplacer en se fatiguant un minimum même sur des circuits avec des dénivelés positifs importants. Il autorise ainsi tout un chacun à faire du vélo pour le plaisir et à remplacer la voiture sur les trajets de proximité (déplacements dans Carnoux intra-muros et liaisons vers les villes proches).

En équipant, a minima, son vélo d’une paire de sacoches il est possible d’aller faire ses courses journalières (boulangerie, produits frais, etc.). De plus, le stationnement est facilité puisque généralement il est possible d’attacher son vélo sur un point fixe à proximité immédiate du lieu où l’on se rend.

Une Carnussienne, adepte du vélo à assistance électrique depuis 9 ans : 10 000 km au compteur ! (photo © CPC)

Pour conclure, le vélo électrique ne présente que des avantages, même au niveau de son tarif qui, au regard de l’engouement suscité et donc de la demande en forte augmentation devient très abordable. De plus, certaines aides peuvent être octroyées pour l’achat d’un vélo à assistance électrique. Dans le département des Bouches-du-Rhône, le montant de cette aide, accordée par le Conseil départemental, est de 400 €.

Ainsi, il est évident que le vélo à assistance électrique est bien le mode de transport doux le mieux adapté à Carnoux et ses environs proches. Il reste toutefois à développer un réseau de pistes cyclables adéquates pour assurer la sécurité de ce nouveau mode de transport quasi-idéal, un autre défi à relever…

P. Gérard

Duel d’artillerie lourde à Carnoux…

8 février 2020

Il y a encore quelques mois, tout le monde annonçait une campagne municipale terne, sur fond de découragement des élus qui, à en croire les médias, étaient tous sur le point de jeter l’éponge, et de démobilisation des citoyens, gagnés par l’apathie et tentés par l’abstention. Mais à un peu plus d’un mois du premier tour, il n’en est rien ! Voilà qu’à Carnoux, la campagne a pris des allures d’affrontement sanglant..

C’est Gilles Di Rosa qui a déclenché l’offensive dès le mois d’octobre 2019, alors que le maire sortant, Jean-Pierre Giorgi, élu sans discontinuer au conseil municipal depuis 37 ans, avait annoncé dès le mois de janvier, sa volonté de briguer un quatrième mandat de maire. Les tracts distribués, semaine après semaine, par l’équipe de Gilles Di Rosa, ont peu à peu instillé leur venin… C’est d’abord le rond-point des Barles qui a été pointé du doigt : une dépense somptuaire à 70 000 €, présentée comme un « gaspillage de l’argent public ». Puis c’est le placement financier de 200 000 €, immobilisé depuis 2014 sous forme de parts sociales dans un établissement bancaire, qui a été mis en cause. Et c’est enfin le crédit quasi gratuit de 800 000 € accordé par la commune fin 2013 au diocèse de Marseille en toute illégalité, afin de permettre à ce dernier de réaliser à bon compte la reconstruction du collège privé Saint-Augustin, une opération qui avait fait l’objet de vertes critiques de la part de la Chambre régionale des comptes.

Attaqué sur son terrain favori de la gestion financière des deniers publics, le sang du maire sortant n’a fait qu’un tour. Et le voici donc qui diffuse dans toutes les boîtes aux lettres de la ville un tract incendiaire où on le voit, les manches retroussées et les bras croisés dans une allure de défi, répondre pied à pied à son adversaire animé d’une « véritable ambition » comme le rappellent chacun de ses tracts de campagne.

Et c’est carrément l’artillerie lourde qui est employée pour répondre aux tirs de snipers de la liste adverse. A ce niveau-là, les cibles mineures comme le rond-point et son olivier centenaire, sont négligées : trop petit pour la Grosse Bertha avec laquelle le maire sortant pilonne le camp adverse… Les arguments manquent un peu de précision, mais l’essentiel est d’impressionner l’adversaire !

Le fond du problème est que la commune a trop d’argent et dégage année après année un excédent budgétaire important : 520 000 € en 2017 et quasiment 1,2 millions en 2018 ! La commune a beau s’efforcer de réaliser des dépenses somptuaires, du rond-point de l’olivier à l’hôtel de ville quelque peu disproportionné en passant par l’enfouissement des lignes électriques, comme la quasi totalité des investissements est subventionnée, parfois jusqu’à 70 %, par le Conseil départemental, il reste toujours trop d’argent en fin d’exercice et c’est ce qui explique ces placements financiers et ces prêts quelques peu inhabituels et normalement interdits dans une commune pour laquelle l’annuité du budget est un principe de base.

Le collège Saint-Augustin à Carnoux (source site du collège)

Sur la question du crédit de 800 000 € accordé au diocèse pour la reconstruction du collège Saint-Augustin, l’argument mis en avant par le maire est tout simplement effarant, surtout venant de la part d’un spécialiste en finances publiques. Il reconnaît bien volontiers, comme l’a expressément écrit la Chambre régionale des comptes que se décision était parfaitement illégale, ce qui est un peu surprenant de la part de celui qui, de par sa fonction même de représentant de l’État et d’officier de police judiciaire, est garant de la légalité des décisions de la collectivité. Mais il estime que c’était faute vénielle car elle est restée exceptionnelle. C’est comme si un malfrat se targuait de son honnêteté en plaidant : « oui, j’ai braqué une banque, mais je ne l’ai fait qu’une fois, et en plus je n’ai même pas été condamné… »

Ces échanges nourris de tirs d’artillerie entre deux listes que seules séparent des ambitions personnelles (rappelons quand même au passage que Gilles Di Rosa était l’adjoint de Jean-Pierre Giorgi de 2001 à 2008 et qu’il a été élu sur sa même liste en 2008, même si son élection a été ensuite invalidée) transforment depuis quelques semaines déjà la place du marché en champ de bataille où les deux équipes au complet s’affrontent sous l’œil amusé des quelques Carnussiens qui viennent y faire leurs courses.

Article publié dans La Provence le 6 février 2020

Pendant ce temps et loin de ces batailles d’ego d’un autre temps, la liste Carnoux citoyenne, écologiste et solidaire trace pas à pas son sillon en mettant en avant des thématiques qui touchent à la vie quotidienne des Carnussiens dans un monde mouvant et soumis à des défis majeurs tels que le changement climatique global, la montée des inégalités sociales ou la transition énergétique. Comment mieux associer chaque citoyen aux choix d’investissement via la mise en place de budgets participatifs ? Comment mieux faire face collectivement aux défis d’une métropole en pleine construction et qui n’a guère fait preuve d’efficacité jusqu’à présent alors que c’est à son échelle que doivent être gérés le développement d’une activité économique innovante, le rééquilibrage des offres de logement accessibles à tous, la mise en place de transports publics performants, le maintien d’un maillage adapté de services publics accessibles, mais aussi la gestion des ressources en eau, la prévention des risques naturels et technologiques, la préservation des espaces naturels et agricoles ou encore la lutte contre les pollutions ?

Toutes ces thématiques et bien d’autres encore font l’objet d’analyses et de propositions concrètes, détaillées sur le site internet de la liste. Elles ont été largement abordées lors d’une réunion publique qui s’est tenue à la Crémaillère, mardi 4 février 2020 et qui a rassemblé une soixantaine de Carnussiens avides de donner leurs avis et d’émettre des propositions concrètes : comment développer le réseau de pistes cyclables à Carnoux ? Comment mettre en place un dispositif de pedibus pour accompagner les enfants à l’école communale ? Comment rendre plus accessibles les équipements culturels et sportifs de qualité dont dispose la commune et qui sont largement sous-utilisés ? Comment encourager et accompagner les initiatives individuelles d’isolation thermique des maisons et de mise en place de panneaux solaires pour l’eau chaude sanitaire et la production électrique ? Comment mieux évaluer le niveau de pollution de l’air du fait des flux incessant de voitures qui traversent la ville et surtout comment réduire cette circulation ? Comment développer les espaces verts et lutter contre les îlots de chaleur en ville ?

Réunion publique de la liste Carnoux citoyenne, écologiste et solidaire à la Crémaillère, le 4 février 2020 (source © CPC)

Autant de questions qui passionnent nombre de Carnussiens, intéressés par cette démarche citoyenne un peu à rebours des querelles de politiciens semi-professionnels qui se disent bon gestionnaires parce qu’ils savent faire des dossiers de demande de subvention et des placements financiers. Gérer une commune est bien plus que cela : c’est aussi associer les habitants aux décisions pour créer du consensus et du lien social afin d’anticiper sur les défis qui nous attendent collectivement et trouver ensemble les meilleures voies pour y faire face…

L. V.

Hommage à notre ami Guy Hélin

6 février 2020

Guy Hélin

C’est avec une très grande tristesse que nous avons appris le décès de notre ami Guy Hélin le 10 janvier 2020 à l’âge de 73 ans.

Le 17 janvier 2020, ses obsèques ont réuni une foule nombreuse dans l’église Notre Dame d’Afrique de Carnoux-en-Provence venue rendre hommage à celui qui s’est constamment dévoué.

Figure progressiste, il a joué dans notre ville, un rôle important et mobilisé constamment son énergie auprès des plus modestes en créant en 2000 avec Lucien Valéro une antenne puis le comité du Secours Populaire, association caritative reconnue d’utilité publique, qui collectait des vêtements et différents objets à revendre, mais surtout de l’alimentation récupérée auprès des enseignes ou donnée avant d’être redistribuée aux plus démunis.

Guy Hélin lors de la campagne municipale en février 2008 (photo © CPC)

Chaque 1er mai, entouré de sa famille et de bénévoles, il vendait du muguet et les sommes récoltées permettaient de contribuer à la confection de colis pour les personnes en difficulté. Il n’a jamais ménagé sa peine pour stocker vêtements, objets et alimentation pour ceux qui en avaient le plus grand besoin. Malheureusement, au moment même où la précarité et la pauvreté augmentaient, il n’a pu trouver le soutien nécessaire, notamment institutionnel, pour rester dans des locaux adaptés aux loyers modestes dans Carnoux et il a dû replier son activité caritative en rejoignant le comité d’Aubagne.

Guy Hélin, avec Marie-Jeanne Bromont, Jacques Boulesteix et quelques citoyens de Carnoux, a été un des membres fondateurs en 2001 du Cercle Progressiste Carnussien, association citoyenne et culturelle.

En plus de ces actions, Guy Hélin était investi dans l’Association pour le Don du Sang.

Au-delà de ses engagements associatifs, c’est aussi l’homme porteur de valeurs sociales et de progrès que nous saluons. Candidat aux élections municipales, il a été par deux fois élu conseiller municipal d’opposition de 2002 à 2014 et a su faire apprécier par l’ensemble du conseil son sens de l’altruisme en œuvrant notamment au sein du CCAS de la ville.

Guy Hélin en 2008

Cette esquisse de portrait ne reflète qu’incomplètement l’homme d’action que fut Guy Hélin.

Il a œuvré constamment auprès de nos concitoyens les plus fragiles afin de leur donner espoir dans la vie. Il a été aussi un mari, un père et un grand-père aimant ainsi que l’a exprimé sa petite fille lors de ses obsèques.

Nous saluons Guy Hélin, un homme généreux, et présentons à sa famille nos plus sincères et vives condoléances.

M. Motré

A Carnoux, je te tiens, tu me tiens…

7 janvier 2020

C’est à une bien belle cérémonie des vœux qu’ont pu assister les habitants de Carnoux massés en nombre dans la salle communale de l’Artea en ce vendredi 3 janvier 2020. La Provence, jamais avare de papier pour rendre compte des faits et gestes des élus locaux, relate la soirée sur une page quasi entière du quotidien dans son édition du 4 janvier. Chacun saura ainsi que les heureux participants à ce grand moment ont pu bénéficier en début de soirée et avant les discours officiels d’un spectacle gratuit de musiques et de danses irlandaises : du grand art !

Tract de campagne distribué par la liste de Gilles Di Rosa

Car rien n’était trop beau naturellement pour cette soirée exceptionnelle payée par le budget communal qui, comme chacun sait est largement excédentaire à Carnoux, au point de réaliser des placements financiers avec les recettes budgétaires inutilisées, comme s’en indigne le conseiller municipal d’opposition Gilles Di Rosa dans son dernier tract de campagne.

Il s’agissait en effet rien de moins, à travers cette soirée festive, que de marquer la clôture prochaine de la mandature ouverte en 2014, la troisième pour laquelle M. Jean-Pierre Giorgi occupe le fauteuil de maire. Mais cette soirée marque surtout le point de départ officiel de la nouvelle campagne municipale puisque M. Giorgi avait annoncé dès la précédente cérémonie des vœux début 2019 sa volonté de se présenter pour un nouveau mandat, lui qui est élu sans discontinuer à la mairie de Carnoux depuis 1983. Une volonté qu’il a bien entendu réaffirmée haut et fort lors de cette soirée après avoir dressé lui-même un bilan naturellement très flatteur de la mandature qui s’achève.

Bien entendu, le maire sortant ne doute à aucun moment d’être réélu triomphalement en mars prochain et il va même jusqu’à plaisanter sur scène en laissant entendre que son ambition affichée est d’être réélu dès le premier tour de scrutin, le dimanche 15 mars, lui dont la liste avait obtenu en 2014 un peu plus de 47 % des suffrages exprimés à l’issue du premier tour. A l’époque, il est vrai que pas moins de cinq listes étaient en compétition dont trois avaient pu se maintenir au second tour.

Il n’y en aura probablement pas autant en 2020, mais néanmoins davantage que la seule liste de Jean-Pierre Giorgi et celle menée par Gilles Di Rosa, que cite également le journaliste de La Provence. Une autre liste intitulée Carnoux citoyenne, écologiste et solidaire est en effet en préparation et vient de procéder à la distribution d’un premier tract appelant les Carnussiens qui le souhaitent à participer à cette aventure citoyenne de la gestion municipale dans un esprit participatif auquel le maire sortant ne les a guère habitués jusque-là. Et il serait bien étonnant que le Rassemblement national, qui aux dernières élections européennes en 2019 était largement en tête à Carnoux avec 37,4 % des voix, ne présente pas aussi sa propre liste…

On ne manquera pas néanmoins de noter comme l’a fait La Provence, que Monsieur Giorgi était particulièrement bien entouré lors de cette cérémonie des vœux. Lui qui, il y a quelques années encore, se présentait comme apolitique, a bien viré sa cuti, n’hésitant plus à affirmer à qui veut l’entendre comme il l’avait fait en octobre 2016 à un journaliste du Monde « je ne suis pas du tout de gauche et pas du tout d’extrême droite ». Il soutenait à l’époque François Fillon avant de donner son parrainage en faveur de la candidature de Nicolas Dupont-Aignan à la Présidentielle de 2017, puis de faire campagne tout aussi ouvertement aux côtés du député LR Bernard Deflesselles quelques mois plus tard.

Le maire de Carnoux bien entouré lors de la cérémonie des vœux 2020 (photo © Corinne Matias / La Provence)

Et maintenant, tout ce beau monde se presse autour du maire sortant puisqu’étaient présents et bien en vue sur la photo de famille en ce début de campagne municipale, outre le sénateur RN Stéphane Ravier, l’inamovible député LR Bernard Deflesselles, mais aussi tous les élus locaux LR, de Gérard Gazay à Roland Giberti en passant par Danièle Millon ou Patrick Boré (qui s’était fait représenter). Voilà bien la marque de fabrique de nos élus locaux qui tous se tiennent par la barbichette, se soutenant mutuellement à chaque élection et se rendant de menus services en permanence, via le principe des cofinancements qui permet à une ville comme Carnoux de faire financer la quasi-totalité de ses investissements par d’autres collectivités, le Département en tête. Monsieur Giorgi n’a d’ailleurs pas manqué de le rappeler en évoquant notamment le coûteux programme d’enfouissement des lignes électriques qui s’achève et qui n’a été rendu possible que grâce à la générosité exceptionnelle du Conseil Départemental. On ne le remerciera jamais assez…

L. V.

Encore un peu d’oxygène pour Alteo…

4 janvier 2020

Pour ceux qui raffolent des feuilletons à multiples rebondissements, voilà au moins un acteur qui déçoit rarement : l’usine de fabrication d’alumine, implantée à Gardanne depuis 1894, appartenant jusqu’en 2003 au groupe Péchiney et passée depuis 2012 aux mains du fonds d’investissement américain HIG Capital qui la gère via un groupe industriel répondant au doux nom d’Alteo…

Usine Alteo à Gardanne (photo © ALTEO / Parc National des Calanques)

Dans les années 1960, Péchiney avait eu la lumineuse idée, pour se débarrasser des résidus issus du traitement de la bauxite, de les rejeter directement en mer, sans le moindre traitement, malgré leur forte teneur en soude, arsenic, cadmium, mercure, plomb, titane, chrome et autre joyeusetés. Une canalisation a été construite sur 47 km de long, traversant plusieurs communes dont celle de Carnoux, pour acheminer jusqu’au littoral plusieurs centaines de milliers de tonnes par an de résidus liquides, les fameuses « boues rouges ». A partir de 1966, et malgré une forte opposition locale menée notamment par Alain Bombard et Paul Ricard, ces boues rouges ont ainsi été déversées en mer, à 7 km des côtes de Cassis, en plein cœur de l’actuel Parc National des Calanques, par 320 m de fond, provoquant des ravages sur la faune marine dans un périmètre de plus en plus large au fil du temps.

Zone d’accumulation des boues rouges déversées en mer depuis 1966 (source infographie © Le Parisien)

L’évolution des normes environnementales internationales, a néanmoins fini par rattraper l’industriel, lui interdisant tout rejet direct en mer de ces déchets toxiques au delà du 31 décembre 2015. Sous la pression plus ou moins amicale des services de l’État, l’industriel a ainsi dû se résoudre à traiter au préalable ses effluents dans des filtres-presses qui permettent d’éliminer une part importante des résidus solides, lesquels sont désormais stockés dans des bassins à l’air libre, en attendant le développement d’hypothétiques filières de valorisation industrielle, provoquant au passage de graves nuisances à tout le voisinage…

Nuage de poussière au dessus du bassin de Mange Gari où sont stockées les boues rouges de Gardanne (photo © Maxppp / France Bleu)

Mais il fallait encore se débarrasser de toute la fraction liquide de ces effluents industriels, qui, bien que n’étant plus des « boues rouges » restent des produits éminemment toxiques dépassant allègrement les normes autorisées pour des rejets dans le milieu naturel

Pourtant, faute de solution alternative jugée acceptable par l’industriel et face à un odieux chantage à l’emploi orchestré par l’industriel et complaisamment relayé par de nombreuses figures locales, le préfet avait dû se résoudre, sur ordre du premier ministre de l’époque, un certain Manuel Valls, à signer un arrêté, le 28 décembre 2015, à quelques jours seulement de la date fatidique, accordant à Alteo une autorisation de rejet en mer des effluents liquides pour 6 ans supplémentaires. Cette autorisation déroge bien entendu allègrement sur les valeurs limites autorisées pour 6 paramètres pourtant majeurs, à savoir les concentrations en arsenic, aluminium et fer, ainsi que le pH et les deux paramètres classiques permettant d’évaluer le taux de pollution organique et organométallique : la DCO (demande chimique en oxygène) et la DBO5 (demande biochimique en oxygène sur 5 jours).

Conduite permettant de rejeter en mer les effluents d’Alteo (photo © Boris Horvat / AFP / Sciences et Avenir)

L’affaire avait néanmoins fait du bruit, d’autant que la ministre de l’écologie d’alors, Ségolène Royal, n’avait pas hésité à exprimer bruyamment son mécontentement. Plusieurs associations environnementales, dont ZEA, saisissent alors le Tribunal administratif, lequel décide finalement, en juillet 2018, de ramener au 31 décembre 2019 le délai laissé à Alteo pour mettre en conformité avec les normes réglementaires en vigueur la composition de ces effluents industriels rejetés en mer. Les juges ont en effet considéré que l’industriel a eu largement le temps, depuis plusieurs dizaines d’années, de réfléchir aux mesures à prendre pour traiter enfin correctement ses déchets via la construction d’une banale station de traitement biologique comme n’importe quelle commune a été en mesure de le faire depuis belle lurette.

Bien entendu, Alteo a immédiatement fait appel de ce jugement et demandé la suspension de son application afin de bénéficier d’un nouveau délai. Mais la Cour administrative d’appel de Marseille a considéré le 25 janvier 2019, en attendant de se prononcer sur le fond du dossier, qu’il n’y avait aucune raison de suspendre l’application du jugement rendu en première instance et que l’industriel avait parfaitement le temps matériel de mettre en œuvre les investissements exigés, pour peu qu’il y mette un peu de bonne volonté.

Carte de localisation des rejets d’effluents de l’usine Alteo (extrait du dossier d’enquête publique de 2015)

La voie judiciaire n’ayant pas donné tous les résultats escomptés, Alteo a alors actionné l’autre levier, à savoir le chantage à l’emploi en faisant valoir auprès des autorités que faute de délai supplémentaire accordé pour la mise en conformité du traitement de ses effluents, l’usine serait forcée de fermer ses portes au 31 décembre 2019. Et pour que le message soit clairement entendu, l’usine n’a pas hésité à enclencher une procédure de redressement judiciaire, ouverte le 12 décembre 2019, à l’issue de laquelle les administrateurs judiciaires ont indiqué par courrier en date du 23 décembre « ne pas pouvoir assurer, à compter du 1er janvier 2020, un fonctionnement légal de l’entreprise sans un arrêté préfectoral autorisant la société Alteo à poursuivre son exploitation avec des paramètres DCO et DBO5 compatibles avec ses modalités actuelles de fonctionnement ».

Le Préfet Pierre Dartout en janvier 2019 (photo © Robert Poulain / Destimed)

Face à un tel comportement et sous la pression des élus locaux mettant en avant la sauvegarde des quelques centaines d’emploi en jeu, le Préfet de Région, Pierre Dartout, dont on imagine aisément à quoi il a occupé ses réflexions entre Noël et le Jour de l’An, n’a guère eu d’autre choix que de se plier aux exigences de l’industriel. Il a donc publié, le 30 décembre 2019, un nouvel arrêté préfectoral fixant des prescriptions complémentaires quant aux rejets en mer d’Alteo. En clair, les rejets restent autorisés jusqu’au 8 juin 2020, avec encore une dérogation mais qui ne concerne plus désormais que les deux seuls paramètres que sont la DCO et la DBO5. L’arrêté précise néanmoins qu’à compter du 9 juin 2020, Alteo devra se conformer à des valeurs réglementaires identiques à celles exigées pour une station d’épuration classique dont les rejets dans le milieu naturel doivent respecter une DCO maximale de 125 mg/l et une DBO5 de 30 mg/l, pour un flux annuel maximum autorisé de 236 tonnes en DCO et 71 t en DBO5. Mais pour les six mois à venir, les valeurs autorisées restent très supérieures, fixées à 80 mg/l en DBO5 et 200 mg/l en DCO (ce qui est malgré tout inférieur à la valeur fixée en 2015, qui s’élevait alors à 800 mg/l !).

La faune marine du Parc National des Calanques devra donc supporter pendant encore plus de cinq mois, et peut-être davantage pour peu que les juristes d’Alteo trouvent de nouveaux arguments à faire valoir pour repousser encore le délai, des rejets d’eaux fortement polluée, de nature à rendre les eaux totalement anoxiques. Mais l’essentiel était de trouver avant le 31 décembre de quoi fournir un peu d’oxygène à Alteo à défaut d’en procurer aux poissons de la baie : le Préfet a bien mérité son réveillon !

L. V.

Littérature, miroir des Arts : Katulu ? partage

9 décembre 2019

Cette année encore le club de lecture « KATULU ? », composante du Cercle Progressiste Carnussien, a organisé, le 5 décembre, une séance publique consacrée à la présentation de romans sélectionnés par les lectrices. Sur le thème original « Littérature miroir des Arts », ces dernières ont successivement abordé différents domaines de l’art : la musique, la peinture, la mosaïque, la sculpture et l’architecture.

En plus de l’intérêt culturel de cette manifestation, le public a pu manifester sa générosité au profit de l’AFM-Téléthon, la séance étant inscrite au programme des manifestations 2019 organisées dans la ville de Carnoux-en-Provence.

Les lectrices de Katulu ? (photo © CPC)

En préambule, la secrétaire du club, Marie-Antoinette Ricard, a remercié l’assistance pour sa présence et particulièrement les douze membres du club qui cette année ont proposé une présentation originale de cette séance consacrée aux écrits sur l’art.

En effet le commentaire des œuvres était illustré d’une ambiance musicale et d’un diaporama en accord avec le thème de chacun des livres.

Un public attentif à Carnoux (photo © CPC)

De plus, chaque intermède entre les présentations était ponctué par une citation poétique relative au domaine artistique.

Cet ensemble a contribué à renforcer la dimension sensible de ce moment culturel en immergeant les spectateurs-auditeurs dans l’œuvre évoquée, le contexte de sa création et l’esprit de son créateur.

Une séance au bénéfice du Téléthon (photo © CPC)

Les cinq ouvrages qui ont servi de support à cette lecture publique étaient disponibles à l’achat (ou sur commande pour certains), fournis aimablement par la librairie « Le Préambule » de Cassis.

Contrepoint d’Anna Enquist – la musique de Bach (les Variations de Goldberg)

Gabriële d’Anne et Claire Berest – la peinture de Picabia (voir Diaporama_Picabia)

Les maîtres mosaïstes de Georges Sand – la mosaïque (Saint-Marc à Venise – Diaporama_Venise)

L’atelier de Giacometti de Jean Genet – la sculpture (Diaporama_Giacometti)

Les pierres sauvages de Fernand Pouillon- l’architecture (Abbaye du Thoronet – Diaporama_Pouillon)

Un apéritif offert au public permit de poursuivre les conversations dans une ambiance conviviale.

MAR

CONTREPOINT

Anna Enquist

Romancière, poète et anciennement psychiatre cette auteure d’origine néerlandaise est publiée par ACTES SUD pour ce roman en 2010.

Le Titre CONTREPOINT nous indique tout de suite le rapport avec la musique, le contrepoint étant la superposition de deux ou plusieurs lignes mélodiques. Une basse continue et une ornementation.

Bach le définit lui-même comme « une conversation entre plusieurs personnes ». Pour les profanes en matière musicale, le contrepoint fait penser à notre petite musique intime secrète qui se cache en chacun de nous comme une doublure invisible. La musique serait ainsi l’expression de notre aventure intérieure.

Ce qui m’a paru intéressant dans ce roman est justement d’être l’illustration littéraire du CONTREPOINT et surtout de magnifier le rapprochement entre la musique et l’intime.

Le roman s’ouvre sur un premier tableau : une femme devant un piano, un crayon à la main face à une partition de BACH « Les Variations Goldberg ». L’auteur nous dit : « La femme s’appelait tout simplement femme, peut-être mère et d’ajouter « il y avait beaucoup de problèmes ».

Anna Enquist va dès lors nous entraîner suivant un ordre anti chronologique, anti linéaire vers les lambeaux de souvenirs de cette femme. Des bribes du passé se glissent dans son présent en l’expliquant.

Le contrepoint est ici le rapprochement de scènes très éloignées dans le temps. Nous pénétrons ainsi peu à peu dans la mémoire affective, exaltée, purifiée de notre héroïne. On se trouve tout de suite emporté dans la fusion des sentiments, des aspirations, des tensions de cette femme. L’écrit devient musique et nous entraîne malgré nous dans cette confusion structurée des impressions et des volontés. On passe de la légèreté à la gravité, de la joie à la tristesse. On vit la musique.

Dans ce chaos que l’on devine il y a un ordre, un chemin, une voie et nous les suivons donc, pas à pas, à travers les trente variations. On découvre des analyses intelligentes de la musique. On réapprend les temps, les silences, les soupirs, les trilles, les rythmes : CRESCENDO DECRESCENDO ADAGIO NON LEGATO ARIA

La musique est présentée comme une école de maîtrise de soi, une discipline, une technique. Il s’agit de ressentir, examiner, décortiquer, maîtriser. Jouer nécessite un art du toucher fait de légèreté, d’assurance, de retenue, de discrétion. Jouer c’est la souplesse du poignet, l’agilité et la force des doigts. Jouer c’est se plonger se fondre dans le compositeur, c’est une union charnelle qui abolit le temps et il est l’art supérieur où « Rien n’a besoin d’être formulé ou traduit ». La musique est à la fois hors du temps et dans l’écoulement du temps, un paradoxe fascinant. La musique est magique, elle fait entrer dedans ce qui est dehors ! Elle est ici cri de désespoir mais aussi résistance au chagrin.

On s’approprie à travers Bach, dans un grand dénuement, la vérité d’une « femme », de l’enfant : la « fille ». Le portrait est tout en anonymat et délicatesse.

L’auteure, Anna Enquist (source © Babelio)

ENQUIST raconte avec simplicité et émerveillement cette expérience de mère, son amour et sa tendresse pour sa fille. Comment ne pas être touché à travers cette chronologie bousculée ! Son enfant à trois ans, trente ans, puis vingt, puis six, puis quinze. On chemine à travers ses inquiétudes, ses peurs, ses joies. On regrette la fragilité du souvenir car le lecteur a été averti dès les premières pages du livre d’une perte, d’un vide. A un moment l’enfant a six ans et puis il y a un accident « l’enfant est abîmée » elle répète la mère « l’enfant est abîmée ».

On écoute haletant cette musique support et vecteur de souvenirs. Plus tard la tragédie survient, « la fille s’était arrachée à l’avenir ». Alors l’auteur poursuit son récit sur un ton plus grave. Elle décrit en psychiatre le traumatisme du deuil « ce bombardement qui détruit les circuits de la mémoire, des synapses et des connexions ». Son héroïne est désormais dans ce temps où le passé est devant alors que l’avenir n’est que derrière « dans le dos » Elle est dans ce temps où « tout s’était arrêté mais le cœur perfide continuait de battre ».

L’auteur, en philosophe, nous réapprend que la vie c’est recevoir une chose et devoir y renoncer. Dans la vie, dit-elle « Il y a LE TRAGIQUE et LA FARCE ». Le tragique arrive comme une vague et il y a la phase de farce, celle de l’observation et ce besoin anesthésiant de travail pour chasser l’absurde.

Face à cette réalité il reste la musique. L’auteur cite Igor STAVINSKI « La musique rétablit l’ordre dans le chaos, à savoir la relation de l’être humain au temps ». A travers le son, on retrouve son corps « le son vient du ventre et des jambes »

On redonne corps « JOUER du piano était biologique, physiologique, neurologique ». La musique est renaissance, reconstruction, la musique est résonance, correspondance. A la suite de l’auteur on pénètre humblement dans l’histoire tourmentée de BACH, de cette femme, de sa fille. On se retrouve dans notre réalité, en souvenir ou en anticipation.

L’Aria qui ouvre le roman et l’achève mérite d’être entendu. Il évoque à la fois douleur et paix. Il décortique le désespoir immense, forcené, révolté face à la mort de l’enfant mais en même temps il est résistance, application, persévérance. Il est la douleur de la perte sublimée.

Ce livre est un chemin, un apprentissage, un message initiatique, un viatique de l’au-delà. Il faut donc entendre ce CONTREPOINT malgré nous et pour notre gloire, éternels Sisyphe que nous sommes !!!

C’est un livre empreint de sensibilité, de simplicité dans l’expression des sentiments.

Sans doute aussi est-il une plongée dans la technicité de l’art musical. Il peut éveiller la curiosité de la découverte de ces Variations Goldberg. Elles sont au nombre de trente comme les chapitres de ce livre et dont vous devez savoir que le dernier canon est techniquement indépassable selon les musicologues, ce qui ramène à l’humilité nécessaire devant toute interprétation des œuvres !

Retenons donc cette leçon de justesse, délicatesse, discrétion, dignité, ce chagrin parmi tant de poésie. CROYONS en l’art qui sauve, l’ART MYSTIQUE qui sublime et perpétue le souvenir.

Gardons cette belle image du bonheur retrouvé : « la fille embrassée par des papillons ».

                                                                                                                      Nicole B.

 

Gabriële

Anne et Claire Berest

Claire et Anne Berest le 18 octobre 2017 (photo © Antoine Doyen / Le Parisien week-end)

Anne et Claire Berest. sont les arrière petites-filles de l’héroïne Gabriële Picabia ex épouse du peintre Francis Picabia. Elles ont écrit à quatre mains en 2018. Cette biographie est passionnante.

En fait elles ont très peu connu leur arrière-grand-mère, leur mère ne leur en parlait pas ! Leur grand-père Vincente, dernier enfant de Gabriële et de Francis s’est suicidé à 27 ans laissant une petite fille de 4 ans, mère des sœurs Berest. Elles ignoraient son existence et n’ont même pas été informé de son décès à 104 ans. Grande fut leur surprise d’apprendre leur lien de parenté avec le célèbre peintre Picabia !

Je distingue deux parties dans l’analyse : La vie, la muse

1- La vie

Gabriële est née en 1881 dans une famille aisée et conservatrice, père militaire. Elle se passionne rapidement pour la musique mais en théoricienne, elle rêve d’être compositeur et créatrice. Je cite : « nous voulions nous libérer et nous dégager de toute la technique traditionnelle, de toutes les vieilles syntaxes et grammaires pour explorer ce que nous appelions la musique pure… et de sons organisés. »

Elle poursuit ses études musicales à Paris à la Schola Cantorum, « lieu de l’Avant Garde musicale » où elle rencontre Claude Debussy et Vincent d’Indy pédagogue adoré qui « ouvre les fenêtres vers d’autres Arts. »

Elle part à Berlin en 1906 encore toute troublée par ses études musicales : « une force grandit en elle, l’idée qu’il faut s’inspirer de toutes les émotions que procurent l’art, les tempêtes de la peinture, les déluges de la poésie pour tenter de trouver un langage musical nouveau.»

Elle ne songe pas à se marier et refuse l’avenir tout tracé pour les femmes à l’époque, son art prenant toute la place dans son esprit et sa détermination !

Francis Picabia vers 1910

Elle a failli rencontrer à Berlin Francis Picabia venu pour une exposition. Selon elle, il a mauvaise réputation : « noceur, bagarreur… enfant gâté et génial », il ne l’intéressait pas. Et pourtant « la carrière musicale de Gabriële prit fin avec la rencontre de Francis » à Versailles chez sa mère.

Il ne lui reste rien de son goût pour la musique « pas une œuvre, aucune partition (qu’elle a même brûlées) pas même le titre d’un poème musical ». Ce brutal revirement est bien réel ! Ne se sentant pas géniale, elle en conclut : à quoi bon insister !

Immédiatement elle constate que « le peintre avait tellement besoin d’elle, de son cerveau, de son regard, de sa disponibilité à chaque instant…» 

Tout de suite il va l’accaparer et elle en est ravie ! Il l’emmène en Bretagne avec son frère Jean un peu échaudé par la nouvelle relation de sa sœur avec son ami. Francis séduit Gabrielle qui accepte de le suivre à Cassis ! Il lui racontera sa vie !

Les Picabia sont des exilés espagnols partis à Cuba au 17éme siècle ! Ils ont fait fortune dans la canne à sucre. En 1855 l’État espagnol rappelle le père de Francis pour lancer le Chemin de fer ! Famille très aisée, ses parents vivent à Paris or sa mère meurt alors qu’il est encore jeune. Famille patriarcale ensuite ! »

Il devient mystérieux, écrasé d’ennui et de tristesse « Il traverse des phases d’enthousiasme suivies par des phases d’abattement, il peint de manière compulsive :  semaine d’ivresse, de solitude et de travail », d’alcool aussi puis de drogue !

En 1903, il expose huit toiles impressionnistes au Salon des Indépendants, tout le monde l’encense ! A ce moment-là, il subit l’influence de Pissaro et de Sisley.

Homme et peintre de rupture, je cite : « il orientera son art en adéquation avec les concepts symbolistes-synthésistes de la fin du 19éme, l’émotion de l’artiste devant la nature s’exprime à travers une synthèse de formes et de couleurs. »

C’est à Cassis dans un petit hôtel appelé Cendrillon que pour la 1ére fois Gabriële partagera le lit d’un homme et ce « fut la première nuit de toutes les nuits.» Les toiles de l’artiste sont désormais empreintes de leur amour physique sublimé ! »

Ils iront voir la famille de Francis à Séville après s’être mariés le 27/01/1909 à Versailles.

Au retour du voyage de noce, il vendra quatre-vingt-dix neuf toiles impressionnistes s’orientant vers un nouveau style pictural : l’Art Moderne, déjà sous l’influence de Gabriële !

De ce flamboyant voyage en Espagne, elle sent que le vrai mariage se produira en liant « deux êtres si imparfaits et si affreux ! » et revient enceinte de leur premier enfant !

2- la Muse

Au contact de Gabriële, stimulant intellectuel pour lui, son art évoluera : « je veux peindre des formes et des couleurs délivrées de leurs attributions sensorielles… une peinture située dans l’invention pure qui recrée le monde des formes suivant son propre désir et sa propre imagination » avait-il dit lors de leur rencontre. Elle veut se mettre, non au service de son mari, mais au service d’une révolution artistique. Gabriële poursuit donc la mission qu’elle s’est fixée : elle veut dit-elle : « lui apporter les éléments de pensée qui vont lui permettre de changer sa façon de peindre… elle se plonge dans l’histoire de la musique et de la peinture… travaille sur des livres et des catalogues, conceptualise et trouve dans Hégel une idée qui la séduit : l’art ne doit pas imiter la nature aussi parfaite que soit son imitation…» il en est le rival « comme elle et mieux qu’elle, il représente des idées ; il se sert de ses formes comme des symboles pour les exprimer. » Francis, « tu dois peindre les sons ».  « La couleur est vibration de même que la musique » dit-elle. « L’intuition c’est Gabriële… Elle associe peinture et musique. C’est là que naît l’œuvre maîtresse de Picabia « Caoutchouc » 47,5 cm de largeur sur 61,5 de hauteur ; on est en juin 1909, pour la 1ére fois un peintre peint quelque chose qui ne présente rien. Avant Kandinsky et avant Picasso « Caoutchouc est… le fruit de la pensée musicienne de Gabriële. Picabia peint l’une des premières peintures abstraites de l’histoire de l’Art.» Apport capital de Gabriële sur l’œuvre de Picabia. Il y eut des doutes chez certains sur la paternité de l’art abstrait par Picabia or il est bien le premier, cet Art jaillira un peu partout après ce moment-là !

Ils eurent de nombreuses relations dans le milieu artistique dont Apollinaire et Marcel Duchamp, artiste provocateur que Gabriële influencera aussi notamment à travers des idées un peu folles et audacieuses « comme la livraison d’un urinoir à un concours d’Art Moderne » provoquant « un énorme scandale et l’hilarité générale ! » C’est le fameux Ready-made ou l’objet d’Art prêt à l’exposition !

Francis faisait des fugues, elle n’en fut jamais jalouse ! Le couple était tolérant l’un vis à vis de l’autre !

Ils eurent 4 enfants qui ont certainement souffert d’être délaissés par leurs parents. Les petites- filles auteurs de ce roman, n’ont jamais connu leurs grands-parents ! Elles ont découvert le couple dans le dictionnaire : « Entre 1909 et 1914 Picabia s’essaie au « isme » du début du siècle : Fauvisme, futurisme, cubisme et orphisme…» en référence au poème de Baudelaire Orphée de 1908 traitant de la poésie pure ! C’était une sorte de langage lumineux cher à Gabriële.

Vie trépidante avec Gabriële, c’est « la femme au cerveau érotique » du groupe : « l’impression de construire ensemble l’immortalité… ils peuvent à nouveau s’aimer et aimer Marcel, dans le désordre, dans l’ordre, les têtes en bas, les corps en haut… On partage la vie à trois ! virées fantastiques, dans une ivresse de loups, de mondes parallèles, de drogués et de voyants, de nuits ressuscitées et de jours prometteurs »

Présence tendre d’Apollinaire : « son érudition disproportionnée tranchant avec sa bonhomie mal dégrossie ». C’est un véritable ami !

Après s’être follement aimés, ils se sont séparés en 1919, lui, ayant trouvé une autre compagne Germaine Everling avant Olga Mohler, à la fin de sa vie.

Livre fascinant sur la vie d’une femme et d’un couple au début du XXéme siècle, la place injuste donnée aux femmes à l’époque, destinées surtout au ménage et à la maternité. Gabriëlle a su occuper une place primordiale avec son mari et ses amis mais plus globalement dans l’Art de l’époque dont elle fut ardente théoricienne ! Elle insufflait un modernisme, une intelligence et une intuition artistique qui a permis à Picabia d’être novateur !

L’influence de Gabriële n’est pas contestée dans les mouvements picturaux du XXéme siècle.

Ce roman m’a intéressée par la peinture de l’Art de l’époque, les évolutions picturales, les évocations d’Apollinaire et de Picasso, de Max Jacob, de Braque de Marie Laurençin !

Je cite enfin : « Dans leur sillage tant de maîtres sont apparus : Miro avec Picabia, Magritte et Wandy Warol derrière Marcel Duchamp. Maîtrisant les langues utiles à la promotion des peintres Gabriële dessine une des figures féminines les plus extravagantes des années d’après-guerre ».

Josette J.

 

Les Maîtres Mosaïstes

George Sand

En 1883 c’est la première parution de ce livre de George Sand chez Félix Bonnaire. Près d’un siècle plus tard, en 1993, une publication des éditions Du Chêne agrémente le texte de magnifiques reproductions des mosaïques de la basilique Saint-Marc, permettant d’admirer le travail des artistes.

Présenté et annoté par un grand spécialiste de la mosaïque, Henri Lavagne, Les Maîtres Mosaïstes sort enfin de l’oubli et nous apporte les lumières sur une riche période de l’histoire de l’art à Venise.

Georges Sand présente elle-même son livre : « J’ai écrit les Mosaïstes en 1837, pour mon fils Maurice (…) je lui avais promis de lui faire un roman où il n’y aurait pas d’amour et où toutes choses finiraient pour le mieux. Pour joindre un peu d’instruction à son amusement, je pris un fait réel dans l’histoire de l’art. Les aventures des mosaïstes de Saint-Marc sont vraies en grande partie. Je n’y ai cousu que quelques ornements, et j’ai développé des caractères que le fait même indique d’une manière assez certaine.»

En ce milieu du 16e siècle, les voûtes de Saint Marc ont perdu en grande partie les mosaïques réalisées par les grecs, certainement au cours du 12e siècle. En ce temps-là, « les artistes grecs étaient rares à Venise, ils venaient de loin et restaient peu. Ils ont formé à la hâte des apprentis qui ont exécuté les travaux indiqués sans connaître le métier » ainsi, les mosaïques ont mal résisté aux outrages du temps.

Depuis, de siècle en siècle, l’art de la mosaïque a été cultivé à Venise. Les vénitiens ont peu à peu amélioré les techniques de réalisation en particulier grâce aux verriers de Murano. Ces derniers ont mis au point une pâte de verre coloré qui a complètement transformé les pratiques. Les possibilités chromatiques du verre mettent à disposition toutes les nuances de couleur. Cette palette de couleurs est encore enrichie par l’intégration dans la pâte de verre, de fines feuilles de matériaux précieux comme l’or, sous des angles différents, pour faire jouer la lumière. Les tesselles ou smalts, sont ainsi devenues légères permettant des réalisations sur le plan vertical ou sur la voûte. Lors de la pose sur de tels supports, les inclinaisons variables créent des jeux de lumière éblouissants.

Au 16e siècle, forte de ce savoir, la République de Venise décide et finance la rénovation des voûtes de la Cathédrale Saint Marc. C’est donc la Venise triomphante des arts florissants, qui offre son décor aux personnages de ce roman, les mosaïstes.

Deux écoles rivales, les Zuccati et les Bianchini, se partagent cet immense et prestigieux chantier.

Pour les frères Zuccati, Francesco, l’aîné, « laborieux, patient, ingénieux, exact », et Valerio, « plein d’esprit, fécond en idées larges et en conceptions sublimes », le métier de mosaïste est un art. A la grande désolation de leur père Sebastien, peintre oublié aujourd’hui, mais assez estimé dans son temps comme chef d’école, pour qui seule la peinture est un art véritable, car ce sont les peintres qui, sous forme de cartons, réalisent les modèles. Le Titien et le Tintoret, célèbres peintres vénitiens sont de ceux-là. Ils ont produit de tels cartons à partir desquels les mosaïques sont accomplies. Cependant « les mosaïstes tracent eux-mêmes le dessin pur et élégant de leurs sujets et créent leur merveilleuse couleur d’après la simple indication du peintre » dit Jacques Robusti lui-même, dit le Tintoret, parlant du travail des frères Zuccati.

C’est l’illustre maître lui-même, qui emmène Sebastien à la basilique de Saint Marc, voir les créations de ses fils, pour le convaincre que la mosaïque est véritablement un art qui grâce au marbre et au cristal « résistant à la barbarie des temps et à l’outrage de l’air », contrairement à la toile, « nous a conservées intactes les traditions perdues du dessin au Bas-Empire » et celles de la couleur.

Le vieux Zuccato entre sous la coupole orientale de la basilique et aperçoit Francesco, Valerio et leurs ouvriers, tels des acrobates perchés sur d’improbables installations sous les coupoles, accomplissant leurs œuvres de pierre.

Il est saisi par la lumière jouant sur les objets et s’efforce de retenir son admiration devant les colossales figures des prophètes et des fantômes apocalyptiques s’élançant sur un fond d’or étincelant. Il ne parvient plus à cacher son émotion devant des figurines exécutées par chacun de ses deux fils sans l’aide d’aucun peintre « deux beaux archanges volant l’un vers l’autre, l’un enveloppé d’une draperie verte », œuvre de Francesco, « l’autre vêtu de bleu turquin » œuvre de Valerio. Chacun des frères ayant donné à « son archange » le visage du frère bien aimé.

Pour les Bianchini le métier de mosaïste est un artisanat. Ces derniers, moins doués et peu recommandables sont jaloux du savoir-faire des premiers comme l’exprime l’un des frères : « Oui, j’en suis jaloux ! s’écria Dominique en frappant du pied. Et pourquoi n’en serais-je pas jaloux ? N’est-ce pas une injustice, de la part des procurateurs, de leur donner cent ducats d’or par an, tandis que nous n’en avons que trente, nous qui travaillons depuis bientôt dix ans à l’arbre généalogique de la Vierge ? J’ose dire que ce travail énorme n’eût pu être mené à moitié, quand même les Zuccati y auraient consacré toute leur vie. Combien de mois leur faut-il pour faire seulement un pan de robe ou une main d’enfant ? Qu’on les observe un peu, et on verra ce que leur beau talent coûte à la république. »

Les Bianchini, malgré leur mauvaise réputation (certains ont fait de la prison), réussissent à entrer dans les bonnes grâces du procurateur-caissier, responsable du financement des travaux. Ils persuadent Bozza que les Zuccati ont commis une fraude, en remplaçant de la mosaïque de pierre par du carton peint.

Bartolomeo Bozza, l’un des ouvriers des Zuccati, d’un orgueil sans borne, souffre de ne pas être au premier plan. C’est un homme amer, éternellement insatisfait. Les Bianchini le persuadent facilement que ses maîtres, pourtant plein d’attention et d’amitié, se jouent de lui, ils le poussent à conspirer contre eux. Ainsi, le Bozza manipulé par les Bianchini, pétri de ressentiment envers Francesco et Valerio, les quitte et les trahit.

L’auteure, Georges Sand

Malgré son innocence, l’aîné des Zuccati, Francesco, est jeté en prison. Son frère Valerio obtient du Doge de Venise la permission de le voir. Mais il est emprisonné à son tour. Les deux frères très affaiblis par leur détention, abandonnés, manquent de mourir dans leur geôle car la peste se répand dans Venise.

Une fois l’épidémie enrayée, les Zuccati ont enfin la possibilité de se défendre devant un tribunal. L’avis, très respecté, du Titien et du Tintoret, leur permet d’être disculpés. Malheureusement, le procurateur-caissier, vexé de n’avoir pas pu maintenir Valerio et Francesco en prison, ne leur paie pas leur dû pour le travail de la cathédrale et les Zuccati tombent dans la misère comme leurs apprentis. Les liens de ces miséreux se resserrent, ils s’entraident pour résister, pour ne pas mourir de faim, de froid, formant une vraie famille. Malgré sa trahison Valerio sauve le Bozza traînant son dénuement dans la rue où il est sur le point de dépérir. Mais Bartolomeo, toujours gonflé d’orgueil, ne lui en est pas reconnaissant et, dès que l’occasion se présente, il quitte les Zuccati, enrichi de leur enseignement, pour retourner auprès des Bianchini.

Après la peste, un concours est organisé pour l’obtention d’un travail de mosaïste.

Les écoles des Bianchini et des Zuccati y participent ainsi que le Bozza. Ils doivent réaliser des mosaïques sans le support des cartons. Valerio très inquiet pour la santé de son frère, affaibli, peine à réaliser son ouvrage. C’est alors que le Tintoret vient lui faire sur lui-même des aveux. En effet, le peintre considère que Valerio, qui aime son art mais ne recherche pas la gloire, préférant les plaisirs de la vie, est moins talentueux que son frère Francesco donnant tout à son art et ayant soif de reconnaissance. Ces révélations bouleversent Valerio puis le stimulent. C’est avec ardeur qu’il peut dès lors achever sa création.

Lors de ce concours, les peintres doivent juger les œuvres des mosaïstes, en ignorant quels en sont les auteurs. A la stupéfaction générale, Valerio est vainqueur devant son frère Francesco, et le troisième, à son grand dépit, est Bartolomeo ! Il décide alors de laisser la première place à Francesco, malgré le résultat du concours. Transformé, Valerio abandonne sa vie de jouissances pour se consacrer uniquement à l’art de la mosaïque et à son frère amoindri physiquement par les dures épreuves traversées

L’école des Zuccati redevient florissante et joyeuse, elle produit d’autres chefs-d’œuvre. Gian-Antonio Bianchini, gagné par les bons procédés devient un artiste estimable dans son talent et sa conduite. Le Bozza, ne supportant pas l’idée d’être sous les ordres des Zuccati, erre de Padoue à Bologne, puis, après quelques années revient à Venise où il peut à nouveau travailler à partir des cartons du Tintoret, mais celui-ci, qui n’a pas oublié sa trahison, les lui fait attendre si longtemps qu’il finit dans la misère.

A travers les portraits de ces deux familles, les Zuccati, et, Bianchini, leur histoire romanesque et aventureuse, George Sand, nous fait vivre l’émergence de l’art de la mosaïque à Venise. Ce roman pénétré de charme et de vivacité, où le récit et les théories esthétiques sont intimement liés, est aussi une réflexion philosophique sur l’art, le beau, l’esthétique ainsi que sur la liberté de création et d’interprétation du mosaïste par rapport au peintre qui donne le carton de la composition.

Amoureuse de Venise depuis de nombreuses années, j’ai admiré les mosaïques étincelantes de la basilique Saint Marc sans rien connaître ou presque de l’art de la mosaïque. Ce roman de George Sand, m’a transportée au cœur de la création de ces œuvres lumineuses et de la vie de des artistes connus ou anonymes que j’admire profondément, il a fait jaillir sur moi une parcelle de leur éclat.

Antoinette M.

 

L’atelier d’Alberto Giacometti

Jean Genet

La composition de Jean Genet, accompagnée des clichés du photographe Suisse Ernst Scheidegger sur « L’atelier d’Alberto Giacometti » paraît en 1963 dans la collection L’Arbalète. Picasso le considère comme  » le meilleur essai sur l’art que j’aie jamais lu. »

Un jour, à Paris, en 1950, Jean-Paul Sartre présente le poète-écrivain Jean Genet à son ami le peintre-sculpteur Alberto Giacometti. Giacometti, la cinquantaine, est fasciné par la vie houleuse de Genet, de dix ans son cadet. Il le reçoit dans le lieu clos de son atelier, rue Hippolyte Maindron.

Ils ont tant des points communs! Insomniaques et noctambules, ils traînent les bars et les bordels, avec les clochards, les putains, les gens de la rue. Giacometti y déniche ses modèles, comme Caroline qui longtemps l’accompagna. Mais il travaille aussi avec ses proches comme son frère Diego et sa femme Annette, ou ses amis Sartre, Michel Leiris ou l’auteur américain James Lord. Alors tout naturellement, de 1954 à 1957, l’ami Genet pose pour deux portraits.

Le peintre exige de son modèle de nombreuses séances durant lesquelles Genet s’imprègne de l’environnement et remarque: « Je ne crois pas exagérer en disant que l’atelier était à bien des égards la coquille de Giacometti, son autre moi, l’essence et le résidu ultime de son apport artistique… un reflet fidèle de son mode de vie spartiate, exigeant et tendu vers un seul but. »

Jean Genet en 1983

Le cadre est plutôt sombre et la poussière voile les objets de tons grisâtres. Couronne de cheveux indisciplinés, pommettes hautes, visage taillé à la serpe, Giacometti est beau. Mais « par sympathie peut-être il a pris la couleur grise de son atelier, ses yeux, son sourire, ses dents écartées et grises ».

Et jusqu’à son accent des Grisons. « Il parle d’une voix rocailleuse. Il semble choisir par goût les intonations et les mots les plus proches de la conversation quotidienne. Comme un tonnelier… » dit Genet.

Le dialogue s’instaure, sans fin, à bâton rompu, entre l’artiste qui travaille et l’écrivain qui, dans son esprit compose une forme de dialogue entre Lui (Alberto) et Moi (Jean). Majuscules pour les deux antagonistes.

« Lui – C’est joli…c’est joli… »

En dessin, en peinture « il semble ne pas se préoccuper ni des trous, ni des ombres, ni des valeurs conventionnelles. Il obtient un réseau linéaire qui ne serait que dessin de l’intérieur »  et le modèle, surpris d’y découvrir du relief, précise: « il s’agit plutôt d’une dureté infra-cassable qu’a obtenu la figure. »

Dureté de la plume ou dureté du crayon, la ligne se poursuit sur la joue, l’œil, le sourcil et finalement ce qui importe est le blanc, le blanc du visage, le blanc de la feuille. « Ce n’est pas le trait qui est plein, c’est le blanc. »

Sensation d’espace, le mouvement rappelle la sculpture, le visage de face donne « l’impression que le peintre tire en arrière (derrière la toile) la signification du visage. »

Interrogé, quelques années plus tard, Jean Genet s’exclame « Si je peux vous parler de Giacometti ? Oui, parce que j’ai encore dans les fesses la paille de la chaise de cuisine sur laquelle il m’a fait asseoir pendant quarante et quelques jours pour faire mon portrait. Il ne me permettait ni de bouger ni de fumer, un peu de tourner la tête, mais alors de sa part une conversation tellement belle ! »

Alberto Giacometti dans son atelier

Coup d’œil alentour sur les statues qui peuplent l’atelier, les statues de plâtre à peine terminées et que Diego a interdit à son frère de retoucher. Car, peintre ou sculpteur, Alberto travaille et retravaille son idée et marmonne:  » L’apparition parfois je crois que je vais l’attraper et puis, je la perds, et il faut recommencer… Alors c’est ça qui me fait courir, travailler… Je ne sais pas si je travaille pour faire quelque chose ou pour savoir pourquoi je ne peux pas faire ce que je voudrai. »

Il dit l’angoisse du créateur. Ses doigts jouent sur la forme. Ses deux pouces accompagnent la courbe dans l’argile qui cède à la pression. L’outil épure la silhouette, racle les aspérités du plâtre. Sans cesse.

Puis sur un ton euphorique « Et enfin! Ma main vit… ma main voit. »

Est-ce le mouvement permanent ? Giacometti ne s’arrête jamais. De longues femmes immobiles s’étirent en silence, une jambe sur l’avant écrasant le sol tandis que la jambes arrière peine à décoller le talon. Revenues récemment du pavillon français de la Biennale, se sont « Les femmes de Venise » déesses en marche existantes à la limite de l’immatériel.

«Lui – C’est biscornu…»

« Moi – Et aussi il y a le chien en bronze. »

Genet souligne que « le bronze a gagné » mais il juge que « ce chien, il était encore plus beau dans son étrange matière : le plâtre, ficelles ou étoupes mêlées, s’effilochait. La courbe, sans articulation marquée et pourtant sensible, de sa patte avant est si belle qu’elle décide à elle seule de la démarche en souplesse du chien ». Car il flâne, en flairant, son museau au ras du sol… Un animal – avec le chat – les seuls parmi des figures!

« Lui – C’est moi, un jour, je me suis vu dans la rue comme ça. J’étais le chien. »

Cherchant seul, dans une solitude magnifiée, cherchant sans fin la beauté qui « n’a d’autre origine que la blessure singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que seul tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde. »

Au ras du fil à plomb ! Cherchant le point d’équilibre avant que le mouvement ne se fige, que la vie ne s’arrête. Juste avant la frontière secrète qui fascine ces deux auteurs se regardant en miroir.

Car, en contrepoint, sur son calepin qui ne le quitte jamais, Alberto a pu griffonner ce qui lui passe par la tête :

« Un aveugle avance la main dans la nuit.

Les jours passent et je m’illusionne d’arrêter ce qui fuit.

Il n’y a rien à faire: je relis ce que vous avez écrit après notre conversation de l’autre jour, les mots dits se perdent une fois écrits.

Toutes les questions, toutes les réponses s’annulent….

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Quoi ajouter? Je ne sais plus rien dire, mais je sais rire…

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Manie, manie manie maniaque

qui manie ma manie qui

maniaque me manie dans la vie

qui, qui, qui, quoi

je ne sais pas. »

Roselyne S.P.

 

Brève généalogie d’Alberto GIACOMETTI

A Borgonovo dans les Grisons, naissent de Giovanni Giacometti (1868-1933) et Anetta Stampa :

1901 – Alberto (peintre et sculpteur)

1902 – Diego (décoration, mobilier et sculpture animalière)

1904 – Ottilia (meurt en 1937 mettant au monde Silvio, peintre)

1907 – Bruno (architecte)

Né en 1901, Giacometti est le fils aîné du peintre fauviste Suisse qui favorisa dès l’enfance les talents de son rejeton. Après des études d’arts à Genève, le jeune Alberto part à Paris en 1922 et complète sa formation dans l’atelier du sculpteur Bourdelle et à la Grande Chaumière.

A Montparnasse, il côtoie les élites artistiques de l’après-guerre. André Breton le séduit un temps par le surréalisme. Il voit Miro, Max Ernst, Calder, rend visite à Picasso qui lui fait découvrir le cubisme et l’Art Nègre. Il expose de ci de là, fait de petits boulots décos, vend parfois de petites sculptures.

Sa première exposition seul, à la galerie Pierre Colle, lui vaut un article dans la revue « cahier d’art. »

En 1939, Peggy Guggenhein expose ses œuvres à New-York.

En 1947, Pierre Matisse, le fils du peintre, le persuade de faire couler ses plâtres en bronze qu’il exposera dans sa galerie New-yorkaise.

A Saint-Paul de Vence, la fondation Maeght lui ouvre son merveilleux espace.

Sa réputation est internationale.

 

Jean GENET : Né en 1910, il est un enfant de l’assistance publique et un délinquant précoce. Littérateur génial, il a rédigé en prison son premier roman « Notre Dame des fleurs » censuré dès sa sortie en 1943, mais il persiste en 1946 avec « Le miracle de la rose ». Ces romans semi autobiographiques furent accueillis avec enthousiasme par le milieu littéraire qui se mobilisa pour faire alléger sa peine de prison. Vol, trafic, homosexualité, révolte politique, ce que Mauriac qualifie « d’excrémentiel » mais qui séduit Alberto Giacometti. Les deux créateurs se retrouvent dans l’atelier du 46 rue Hippolyte-Maidron, dans le 14ème, où Giacometti s’installa en 1932 et qu’il occupera jusqu’à sa mort, en 1966.

 

L’atelier d’Alberto GIACOMETTI

L’atelier vétuste du 46  rue Hippolyte-Mandrin, 75014 , Paris a été démoli. L’institut Giacometti, fondation privée, a ouvert ses portes en 1918, dans un petit hôtel particulier « art déco » de 350 mètres carrés, situé 5 rue Victor Schœlcher, dans le 14e arrondissement. Métro Raspail, Denfert-Rochereau. Dès le rez-de-chaussée, le visiteur pénètre dans l’atelier reconstruit à l’identique avec ses murs de bois peints, meubles et objets que la veuve de Giacometti, Annette, a fait démonter et stocker après sa mort. A l’étage sont exposés de nombreux documents, dessins, croquis, calepins, bibliothèque et œuvres dont « Les femmes de Venise » et un portrait de Jean Genet. L’autre se trouve au centre Pompidou. Un centre de de recherche y est adjoint.

 

Les pierres sauvages

Fernand Pouillon

Fernand Pouillon un personnage flamboyant, complexe et controversé mais génial. On connaît l’architecte, le bâtisseur. Peut-être a-t-on oublié qu’il fut éditeur de livres d’art (33 ouvrages) et passionné d’art roman. Il fit le relevé des tracés des 3 sœurs de Provence : Sénanque, Silvacane, le Thoronet.

C’est aussi le mystique fasciné par l’ordre des Cisterciens. Il en connaît la Règle, cite à loisir les écrits de St Bernard.

Et puis c’est un poète ! Il suffit de lire « Les Pierres sauvages » pour en être persuadé.

Ce livre (édité le 1 septembre 1964 au Seuil) : un émerveillement !

Conçu comme le journal de chantier du maître d’œuvre, le moine Guillaume (trois trimestres), Les pierres sauvages relate la naissance d’un édifice construit à partir de 1160 selon la règle de Saint-Bernard (canons très codifiés), dissimulé dans une chênaie du centre varois. Cette abbaye est aujourd’hui, l’un des témoins les plus préservés de l’architecture de cet ordre.

Deux portraits transparaissent dans ce récit : celui du maître d’œuvre et  celui de l’auteur Fernand Pouillon en filigrane.

L’abbaye du Thoronet

A travers le frère Guillaume, l’auteur emmène le lecteur au cœur de toutes les problématiques architecturales et artistiques, mais aussi humaines d’un chantier colossal. Il laisse percevoir la somme de renoncement et de dévouement qui pouvaient animer moines et convers dans leur choix de vie tournée vers le sacrifice. Ils participaient à ce type de chantier sans avoir l’anxiété de voir l’œuvre terminée. Ils construisaient pour abriter une foi éternelle que perpétueraient les générations futures de leur confrérie.

L’abbaye du Thoronet, dans le Var

Isolement, dépouillement, pauvreté, austérité gouvernaient les intentions de l’ordre monacal le plus prolifique des 11ème au 13ème siècles en terme de constructions d’édifices religieux. Ni sculpture, ni statue, ni vitrail décoré, ni peinture murale ne devaient distraire le moine de l’extrême rigueur de sa vie consacrée à la prière.

Le récit est émaillé des accidents du chantier qui peuvent toucher aussi bien l’homme que l’animal. Le talent de l’auteur est remarquable pour exprimer le ressenti de ces douleurs physiques et morales.

La description du savoir-faire des différents artisans qui participent au chantier est un véritable chef-d’œuvre d’écriture. A souligner les portraits du potier (p. 87) et du tailleur de pierre (p. 54) : « artiste et artisan à la fois je t’envie et je te respecte » s’exclame l’auteur.

Le cloître – Il en est fait mention, maintes fois dans cet ouvrage –considéré comme une anomalie par les spécialistes-

les premiers relevés précis de l’abbaye du Thoronet ont été dessinés par l’auteur. Il a pu analyser pour la première fois les tracés volontaires ou fortuits qui ont inspiré la composition. Le bâtiment le plus ancien semble être le cellier à l’ouest du cloître. Par la suite une orientation différente fut choisie pour l’église, dirigée plein Est.

La conservation des travaux engagés, sous le bâtiment initial, détermina le maître d’œuvre à imaginer un ensemble de tracés particulièrement savant.

L’explication rationnelle du dessin imprévu du cloître est ainsi plausible pour F. Pouillon : composition en forme de trapèze irrégulier, marches d’escaliers (hérésie pour un cloître!), forme du lavabo.

Le maître d’œuvre

« A-t-on jamais mieux décrit ce qui anime les architectes lorsqu’ils exercent leur art ? » écrivait un critique lors de la parution de l’ouvrage.

Que dit Fernand Pouillon ? Je laisse la parole à l’auteur : « Le début d’un chantier, son organisation doivent pour être exaltants, exprimer un tour de force… Mon inquiétude égale mon impatience ».

« De l’ensemble au détail, du matériel à l’immatériel, du défini à l’indéfini, mes réflexions et mes sensations provoqueront l’action avec méthode, mon cerveau et mon cœur iront également des transes au prosaïsme sans que je puisse exactement les diriger. »

« En architecture, seuls, le métier et l’expérience sont (des)conseillers : le reste est instinct, spontanéité, décision, démarrage en force de toute l’énergie accumulée… L’œuvre solide est précédée d’un saut dans le vide… »

« Inspiration consciente ou inconsciente, l’œuvre n’a pas de préjugé et peut profiter de tout. »

« Je dessine peu… je préfère que la forme surgisse en moi par visions successives, qui se fixent, s’impressionnent, s’accumulent au fond de mes yeux. Dans ce travail, lent et difficile, je parle, je marche, je dors je rêve… Le jour venu… je dessine l’essentiel de ce monde imaginaire. »

« Les dessins, figures réduites et abstraites, ne montrent que deux dimensions. Il serait mieux de considérer l’œil immobile, et lui soumettre un nombre infini de dessins en trois dimensions, les faire tourner et basculer dans son angle de vue. »

« Pas d’architecture sans l’évocation de la quatrième dimension, la trajectoire : perception de l’édifice dynamique. »

« L’architecture garde une partie de son mystère, ne le découvre que par fragments et ne le livre que lorsque tous les volumes ont occupé leur place… »

Le maître d’œuvre et les hommes

« Apprenez à aimer le manœuvre, sachez respecter son œuvre de fourmi… dans la construction il apparaît avec trois grandes vertus : Patience, Persévérance, Humilité. »

« C’est dans l’expression du visage du patron, dans le reflet de ses prunelles, que [les ouvriers] reconnaissent la qualité de leur travail. »

« Un chef ne l’est pas pour le titre qu’il porte, mais pour la fonction qu’il exerce : nul ne s’y trompe. »

L’architecte Fernand Pouillon

L’homme : Fernand Pouillon

sa manière de travailler p. 67, 84, 85, 140 – « l’analyse de la matière a institué la règle du  jeu futur : laquelle, à son tour, a défini rigoureusement l’aspect lui convenant. Je n’ai pas dit : « je veux » sans voir. J’ai regardé, soupesé les difficultés de chaque chose, la considération m’a fait dire « je pourrai ».

sa conception de la cité p.144, 145, 179 – « Si je m’élève contre les prolongements hideux et désordonnés de certains faubourgs, j’avoue aimer les cités construites avec des éléments d’ordre et de désordre dans une lente et harmonieuse évolution. Les maisons entassées par les siècles dans le cercle des remparts, me plaisent davantage que celles parfaitement alignées dans leurs emplacements et leurs volumes. »

sa situation personnelle p.53, 94, 194, 175, 206, 216, 219, citations Platon 95, 148

il faut se rappeler qu’il écrivit ce texte lors de son incarcération qui dura 2 ans

« Mes infortunes furent celles d’un homme occupé de négoce, d’argent, de matériel… Seul l’exercice de mon métier sera porté à mon crédit… Je fus riche d’idées et j’ai gaspillé, brûlé mes dons en courant. J’envie ces artistes, peintres ou sculpteurs, qui, inlassablement, superposent l’œuvre sur l’œuvre. »

Conclusion

Cette vivante chronique de la naissance d’un chef-d’œuvre, appuyée à la fois sur des recherches historiques originales et sur une longue expérience du métier de bâtisseur, est aussi une réflexion passionnée sur les rapports du beau et du nécessaire, de l’ordre humain et de l’ordre naturel. Et elle est une méditation lyrique sur cet art qui rassemble tous les autres : l’architecture.

Pour preuve ces quelques lignes de l’auteur qui ne sont pour moi que poésie p 223

Marie-Antoinette R.

Téléthon 2019, le Cercle progressiste toujours présent…

1 décembre 2019

Pour la troisième année déjà, comme en 2018 et en 2017, le Cercle Progressiste Carnussien a décidé de s’associer à la mobilisation qui s’organise localement chaque année à la même période autour du riche tissu associatif de la commune de Carnoux-en-Provence, au profit de l’Association française contre les myopathies, créée en 1958 et organisatrice depuis 1987 du Téléthon.

Le 5 décembre 2019, le cercle de lecture Katulu ?, rattaché depuis plusieurs années au Cercle Progressiste Carnussien (CPC) et qui se réunit tous les mois pour échanger de manière conviviale autour de livres lus ou relus récemment, organisera ainsi une lecture publique sur le thème : « Littérature, miroir des arts ».

Cinq livres seront présentés à l’occasion de cette manifestation par des lectrices de Katulu ?, dans le cadre d’une séance publique agrémentée de diaporamas. Les ouvrages en question seront accessibles à la vente à l’issue de leur présentation. Cette séance ouverte à tous aura lieu dans la salle du Clos Blancheton, jeudi 5 décembre à 18h30. Les participants seront invités à payer symboliquement leur entrée en achetant un billet de tombola au profit de l’AFM-Téléthon.

Le vendredi 6 décembre 2019, le Cercle Progressiste Carnussien tiendra pour sa part un stand de vente de livres d’occasion, toujours au profit de l’AFM-Téléthon, dans le gymnase du Mont Fleuri, ouvert au public à partir de 17h30.

Venez nombreux, c’est pour la bonne cause !

Écoles maternelles privées : les communes devront payer !

6 novembre 2019

C’est une décision voulue par Emmanuel Macron et son Ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer, qui est entrée en application dès la rentrée 2019 après avoir été inscrite à l’article 11 de la loi du 26 juillet 2019 intitulée pompeusement « Pour une école de la confiance » : désormais « l’instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l’âge de trois ans et jusqu’à l’âge de seize ans ».

Emmanuel Macron et Jean-Michel Blanquer sur les bancs d’une école maternelle du 19ème arrondissement de Paris en mars 2018 (source © BFMTV)

A première vue, on ne voit pas très bien ce que cela change… L’école était déjà obligatoire jusqu’à 16 ans et 97,5 % des petits Français de 3 ans avaient déjà une place en maternelle tandis que la proportion était de quasiment 100 % à 4 ans. De fait, la rentrée 2019 ne s’est pas traduite par un afflux spectaculaire de petits bambins dans les écoles maternelles et il n’a nullement été besoin d’installer à la hâte des Algéco dans les cours de récréation pour y accueillir ces nouveaux élèves. Il y avait déjà 2,4 millions d’enfants inscrits à l’école maternelle en 2018 et on estime à 26 000 environ le nombre d’enfants supplémentaires qui ont été concernés par cette nouvelle obligation, principalement d’ailleurs dans les territoires d’Outre-mer.

La loi ne fait donc qu’entériner un état de fait parfaitement généralisé à la société française. Sauf que les débats qui ont eu lieu lors de son processus d’adoption, principalement dans les rangs du Sénat, ont montré que cette mesure d’apparence purement symbolique, entrainait un effet pervers dont les conséquences sont loin d’être négligeables pour nombre de communes françaises. Qui dit école obligatoire dit en effet prise en charge obligatoire par les collectivités, y compris lorsque cette scolarisation s’effectue dans un établissement privé.

C’est en effet une conséquence de la loi Debré qui date de 1959 et qui n’a jamais été remise en cause pour ne pas raviver la guerre scolaire. Cette loi prévoit que l’État finance le salaire des enseignants des écoles privées sous contrat, autrement dit, celles qui s’engagent à respecter les programmes fixés par l’Éducation nationale, pour l’essentiel des établissements gérés par l’Église catholique. Mais elle prévoit aussi que les collectivités territoriales, en l’occurrence les communes, prennent en charge les frais de fonctionnement de ces mêmes établissements privés.

Dessin signé Camille Besse, publié dans Marianne le 18 octobre 2019

Tant que l’école maternelle n’était pas obligatoire, cette prise en charge du privé par le public n’était donc pas une obligation légale. Ce qui n’empêchait pas nombre de communes de verser quand même religieusement leur obole en subventionnant très largement les écoles maternelles privées de leur périmètre. Mais désormais, la subvention devra couvrir l’intégralité des coûts, à parité avec les écoles publiques puisque la loi Debré oblige les collectivités à participer à la même hauteur pour le public que pour le privé.

L’addition risque d’être lourde pour certaines communes, surtout pour prendre en charge le salaire des ATSEM, les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles, mis à disposition par la collectivité. Pour la seule ville de Paris, Patrice Bloche, élu en charge de l’éducation interrogé par Le Monde, évalue ce coût supplémentaire à 12 millions d’euros dès la rentrée scolaire 2019, pour un budget municipal de 744 millions d’euros consacré aux affaires scolaires, sachant que sur 60 000 petits Parisiens inscrits en maternelle, on en compte 10 500 dans des écoles privées sous contrat. A Toulouse, on évoque un surcoût de 2 millions d’euros par an et probablement 2 à 3 millions sur Lyon. En Bretagne, où un tiers des enfants sont scolarisés dans le privé, la facture est proportionnellement encore plus salée : Brest l’évalue à 1,4 millions d’euros supplémentaires, à ajouter aux 2,5 millions déjà déboursés annuellement pour les enfants inscrits en maternelle.

Un dessin signé Aurel, publié dans Le Monde le 10 octobre 2019

Le sujet avait d’ailleurs fait l’objet de débats serrés au Sénat lors de la discussion du projet de loi car il avait été bien identifié dès le mois de février 2019 que cette mesure, purement symbolique en matière de scolarisation des enfants, n’était en fait qu’un moyen détourné de faire un gros chèque cadeau à l’enseignement catholique qui bénéficie d’un énorme effet d’aubaine pour payer un service déjà assuré, et ceci sans la moindre exigence de contrepartie puisque le privé n’aura pas plus d’obligation qu’avant à assurer l’accueil des enfants pour davantage de mixité sociale.

A ce soupçon de favoritisme s’ajoute une crainte d’injustice car les montants supplémentaires que devront désormais verser les communes aux écoles maternelles privées ne seront pas totalement compensés par l’État, loin s’en faut. En fait, seules les communes qui ne versaient aucune subvention jusqu’à présent se verront rembourser ces sommes. Pour les autres, seul l’éventuel surcoût par rapport aux subventions déjà versées pourra faire l’objet d’une compensation financière.

Et tout laisse à penser que les compensations de l’État ne seront pas à la hauteur des dépenses effectives des communes. Le gouvernement prévoit en effet une enveloppe de 100 millions d’euros pour ces compensations annuelles alors que les estimations des dépenses en question varient entre 150 et 200 millions d’euros à l’échelle nationale.

Collège Saint-Augustin à Carnoux reconstruit en 2014

Cette position du gouvernement est assez révélatrice d’un état d’esprit qui vise à favoriser le transfert vers le privé d’un service public au prétexte qu’il serait réalisé aussi bien et pour moins cher que par le l’Éducation nationale. Ce n’est en tout cas pas le maire de Carnoux qui se plaindra d’une telle mesure, lui qui n’a jamais hésité à subventionner largement l’enseignement catholique, allant jusqu’à imposer aux forceps en décembre 2013, à quelques mois seulement des dernières échéances municipale, une décision qui a fait tousser même la Chambre régionale des comptes et qui revenait à offrir à l’évêché pour un prix d’ami, qui plus est dans le cadre d’un crédit gratuit, la dernière réserve foncière constructible de la commune, tout en le débarrassant, à prix d’or cette fois, des bâtiments destinés à être démolis de l’ancien collège Saint-Augustin devenu trop à l’étroit. Une belle générosité qui l’honore, à défaut d’être très orthodoxe en matière de gestion des deniers publics, mais quand on aime, on ne compte pas…

L. V.

Les risques industriels sont-ils bien maîtrisés ?

24 octobre 2019

Incendie du site de l’usine Lubrizol à Rouen en septembre 2019 (photo © Beaufils / SIPA / 20 minutes)

L’incendie qui a ravagé le site de fabrication d’additifs lubrifiants Lubrizol à Rouen, le 26 septembre 2019 a fortement frappé les esprits avec son spectaculaire panache de fumée noire qui a traversé toute la ville et ses retombées de suie sur des kilomètres à la ronde.

La Préfecture de Seine-Maritime a beau afficher jour après jour sur son site tous les résultats d’analyses et une multitude d’informations particulièrement détaillées, le doute s’installe dans la population, surtout chez ceux qui sont directement situés dans le périmètre de l’accident.

Jamais probablement on a été autant transparent sur les conséquences potentielles d’une telle catastrophe industrielle et sur les mesures qui ont été prises pour la gérer tant bien que mal. Et pourtant, nombre de citoyens et même d’élus locaux restent persuadés que les autorités leur cachent délibérément des informations cruciales, qu’on leur ment pour ne pas les affoler comme on l’a fait en 1986 lorsque le nuage radioactif provoqué par l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl a traversé le territoire national.

Une chose est sûre en tout cas : faire cohabiter des sites de production industrielle avec des agglomérations urbanisées ne peut que se traduire par des catastrophes de ce type même si celle-ci n’a causé à ce jour aucune victime. Ce n’est pas le cas, loin s’en faut, des innombrables catastrophes industrielles qui ont jalonné le cours de l’Histoire. Les historiens citent souvent en exemple l’explosion de la poudrière de Grenelle, survenue le 31 août 1794 en plein Paris et qui fit environ un millier de victimes parmi les ouvriers du site comme parmi les riverains.

A la une du Petit Provençal du 18 novembre 1936… (source © Randomania)

Les premières réglementations françaises en matière de sécurité des installations industrielles, adoptées en 1810, se basent d’ailleurs sur les enseignements tirés de ce feu d’artifice impromptu. Ce qui n’empêchera pas deux accidents majeurs survenus sur la poudrerie installée à Saint-Chamas, dans les Bouches-du-Rhône (laquelle a fermé définitivement en 1974), à l’origine de 53 décès en 1936 et de 11 autres en 1940…

Au XIXème siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, ce sont surtout les coups de grisou dans les mines de charbon qui endeuillent régulièrement le monde du travail et font la une des journaux avec notamment la catastrophe de Courrières, dans le Pas-de-Calais, qui causa plus de 1000 morts. Mais rapidement, l’essor des industries chimiques est venu prendre le relai.

Catastrophe survenue en 1966 à la raffinerie de Feyzin (source © spdu 10 / espace.yh)

On retiendra par exemple les pollutions graves au mercure qui ont fait plus de 3000 victimes dans la baie de Minamata au Japon du fait des rejets mal maîtrisés d’une usine de fabrication d’engrais entre 1932 et 1968. Mais on pourrait citer aussi l’explosion survenue à la raffinerie de Feyzin, au sud de Lyon, en janvier 1966, qui a causé 18 morts dont 11 pompiers, ou encore celle qui a affecté un réacteur chimique à Seveso en 1976 et qui sera à l’origine d’une directive européenne sur les installations classées.

Les réglementations en matière de sécurité industrielle se sont considérablement renforcées depuis. L’explosion d’un stock de nitrate d’ammonium survenu le 21 septembre 2001 à l’usine AZF de Toulouse et qui avait entraîné la mort de 31 personnes tout en causant d’énormes dégâts matériels, avait d’ailleurs conduit à adopter deux nouveaux textes : la loi relative à la prévention des risques technologiques et naturels et à la réparation des dommages, datée du 30 juillet 2003 et suivie le 13 août 2004 par la loi de modernisation de la sécurité civile.

Intervention des pompiers après l’explosion de l’usine AZF de Toulouse en septembre 2001 (source © AFP / Sud-Ouest)

De nets progrès ont incontestablement été réalisés en matière de prévention des risques, d’information du public et de préparation à la gestion de crise. Ce sont pas moins de 388 plans de prévention des risques technologiques (PPRT) qui ont été prescrit dont 380 d’ores et déjà approuvés, qui limitent le développement de l’urbanisation à proximité des sites les plus dangereux et permettent de financer les travaux de mise en sécurité de l’habitat existant, exposé en cas d’accident sur ces sites.

De très nombreux plans particuliers d’intervention (PPI) prescrits par les préfets et élaborés par les exploitants ont été adoptés, couvrant la quasi-totalité des installations potentiellement dangereuses telles que les centrales nucléaires, les barrages, les sites de stockage de gaz ou les installations de traitement de déchets. Destinés à anticiper et caractériser le danger, à identifier les enjeux potentiellement concernés, à informer la population et à préparer les services de secours, ils s’accompagnent d’une obligation, pour les communes du périmètre, d’élaborer un plan communal de secours (PCS), afin d’organiser par avance les modalités de gestion de crise en cas d’événement.

Usine Arkema de Saint-Menet en bordure de l’Huveaune (source © Arkema)

La commune de Carnoux-en-Provence est d’ailleurs directement concernée par la démarche puisqu’elle se situe dans le panache potentiel en cas d’accident touchant l’usine Arkema de Saint-Menet, basée dans la vallée de l’Huveaune à l’entrée de Marseille. Ce site industriel, implanté ici depuis 1955 et qui emploie 317 salariés, produit, à partir de l’huile de ricin, de l’acide amino undécanoïque, matière première du Rilsan, un plastique technique qui possède de multiples usages dans l’industrie automobile ou pétrolière mais aussi dans le domaine alimentaire, médical ou sportif. Classé Seveso seuil haut (comme l’usine de Lubrizol), ce site avait fait l’objet en juillet 2019 d’une mise en demeure du Préfet pour avoir, selon Marsactu, rejeté en 2018 dans l’atmosphère 27,6 tonnes de benzène, un produit considéré comme hautement cancérigène.

Toujours est-il que l’usine d’Arkema a fait l’objet en mars 2018 d’une révision de son PPI qui datait de 2014. A cette occasion, le périmètre concerné en cas d’accident a été considérablement élargi puisqu’il s’étend désormais sur 12,6 km et qu’il englobe donc la commune de Carnoux, directement touchée par le panache sous l’effet des vents dominants. Mis à l’enquête publique en février 2019, dans la plus grande discrétion, le document a été approuvé par le Préfet le 8 avril 2019 et la ville de Carnoux modifie actuellement son document d’information communale sur les risques majeurs (DICRIM) afin d’intégrer ce nouveau risque affiché.

Usine Arkema de Saint-Menet (source © PPRT)

Nul doute que le prochain bulletin municipal, toujours très riche en informations à destination des citoyens, évoquera en détail les mesures de prévention à adopter en cas d’accident survenant à l’usine Arkema. Car paradoxalement, malgré les effets des délocalisations qui ont entraîné la fermeture de très nombreux sites industriels en France et malgré ces gros efforts entrepris pour développer la prévention des risques technologiques, on assiste à une recrudescence des incidents et accidents déclarés sur des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) : + 34 % en deux ans avec 1112 événements recensés en 2018 selon La Gazette des Communes, dont un quart sur des établissements classés Seveso. Voilà qui explique peut-être pourquoi les citoyens français sont aussi attentifs et parfois inquiets sur ces questions, malgré les incontestables efforts de transparence qui sont réalisés par les services de l’État : on doit sans doute encore progresser sur le sujet…

L. V.

Le pin d’Alep enfin réhabilité ?

21 octobre 2019

 

Ce n’est certes pas l’affaire Dreyfus. Mais quand même… Le pin d’Alep qui couvre l’essentiel des espaces naturels boisés de Carnoux et d’une bonne partie de la région PACA, vient enfin d’être réhabilité en accédant au statut de bois d’œuvre.

Pins d’Alep dans les calanques (photo © CPC)

Il faut dire que cette essence de pin a mauvaise réputation chez les forestiers. Considérée comme une espèce pionnière, elle se satisfait des sols argilo-calcaires rustiques et peu épais de la garrigue méditerranéenne et des conditions de sécheresse estivale même sévère. Ses cônes sérotineux, soigneusement cachetés de résine, ne s’ouvrent que sous l’effet de la chaleur intense et brutale des incendies, libérant alors une pluie de graines qui germent en quelques jours et contribuent à reboiser les terrains ravagés par les feux de forêt.

Pins d’Alep en flammes sur les hauts de Carnoux le 19 août 2027 (photo © CPC)

Mais, revers de la médaille, si le pin d’Alep est si résilient, c’est aussi parce qu’il constitue une espèce hautement inflammable. Ses branches mortes ne s’élaguent pas naturellement, favorisant la propagation des incendies. Son houppier lui-même est particulièrement inflammable avec ses cônes riches en résine, sa fable densité d’aiguilles qui facilite la circulation de l’air et ses rameaux très chargés en terpènes et autres essences extrêmement volatiles. On l’a encore vu lors du dernier feu de forêt qui a menacé Carnoux en août 2017 avec les pins d’Alep transformés en torches surmontés de flammes s’élevant à deux fois leur hauteur…

Contrairement à ce que son nom pourrait faire croire, ce pionnier n’est pas pour autant un ancien réfugié syrien. C’est un botaniste écossais, Philip Miller, sans doute piètre géographe, qui lui a donné ce nom de Pinus halepensis, tandis que d’autres le nomment parfois pin de Jérusalem. Mais bien entendu, le pin d’Alep ne pousse naturellement ni en Israël ni en Syrie où l’on retrouve néanmoins son cousin proche, Pinus brutia. Il s’épanouit néanmoins aussi en Afrique du Nord et en Espagne, mais c’est bien une espèce endémique de nos collines provençales où il occupe actuellement de l’ordre de 240 000 hectares principalement en région PACA, présent jusqu’à 800 m d’altitude, mais aussi en Languedoc-Roussillon ainsi que dans la Drôme et en Ardèche. Une belle progression d’ailleurs, puisque cette espèce ne couvrait que 50 000 ha en 1978.

Rameau de pin d’Alep avec des cônes femelles (source © SNV Jussieu)

On l’appelle d’ailleurs aussi plus justement pin blanc de Provence en raison de ses fines aiguilles vert clair légèrement argentées qui permettent de le distinguer du pin parasol. Mais le port de l’arbre est aussi assez différent, les pins d’Alep ayant souvent un tronc plus tortueux, sculpté par le vent et les embruns.

On utilisait jadis ce bois comme étais pour le boisage des mines et même en charpente, mais aussi pour des menuiseries extérieures et pour confectionner des caisses et des douelles en tonnellerie, voire dans le domaine des infrastructures portuaires du fait de son abondance sur le rivage méditerranéen. Mais ces usages nobles se sont perdus avec le temps et le pin d’Alep n’est plus devenu bon qu’à faire de la pâte à papier par trituration, ou des palettes de manutention, voire des pellets pour la combustion dans les chaudières à bois et les unités de cogénération.

Il a donc fallu que certains retroussent leurs manches pour tenter de réhabiliter ce bois si présent dans nos forêts méditerranéennes et si négligé. Déjà en 1998, une étude menée par le Centre régional de la propriété forestière (CRPF) Rhône-Alpes avait permis de tester l’aptitude au sciage puis à la menuiserie intérieure et extérieure d’une centaine de pins d’Alep de belle taille prélevés dans la Drôme, près de Nyons. L’essai avait été particulièrement positif mais il a pourtant fallu attendre 2014 pour que d’autres prennent le relai, sous l’égide de France Forêt PACA, une association qui regroupe les principaux producteurs de bois de la région Sud à savoir Fransylva, l’ONF, le CRPF PACA, la Coopérative Provence Forêt, et les Communes forestières.

Sélection en forêt de pins d’Alep pour la valorisation en bois d’œuvre (photo © Communes forestières / Forestopic)

Pour cela, une soixantaine de pins d’Alep bien droits de diamètre compris entre 30 et 50 cm ont été abattus et débités en 1200 éléments de taille et de forme bien précises, confiés au laboratoire spécialisés Céribois, pour y subir toute une batterie d’essais en laboratoire, dont de nombreux essais mécaniques de résistance en flexion, lesquels ont montré que le pin d’Alep présentait en définitive un comportement mécanique plutôt meilleur que nombre de ses concurrents.

Après d’âpres discussions, l’AFNOR (Agence française de normalisation) a finalement intégré le pin d’Alep dans sa norme NF B52-001, relative aux règles d’utilisation du bois dans la construction, à l’occasion de l’actualisation de ce document de référence, publié le 14 avril 2918. Depuis cette date, cette espèce autochtone emblématique de nos forêts provençales a retrouvé ses lettres de noblesse et peut donc à nouveau être utilisée en charpente, comme bois de structure pour la construction bois en plein essor, ou en agencement et bardage intérieur.

Menuiseries réalisées en pin d’Alep (source © Fransylva)

Un récent ouvrage : Le pin d’Alep en France, 17 fiches pour connaître et gérer, sous la coordination de Bernard Prévosto, éditions Quae, 2013 (source © Fransylva)

Une belle victoire donc pour les exploitants forestiers de la région, qui ouvre désormais la voie à une meilleure valorisation des forêts méditerranéennes à condition de conduire ces exploitations de manière plus rationnelle afin de favoriser les sujets les plus beaux et produire en 80 ans des pins de 35 à 45 cm de diamètre pour ces nouveaux débouchés commerciaux comme bois d’œuvre. Au-delà du changement de regard porté sur le pin d’Alep, c’est peut-être l’opportunité de développer une nouvelle filière économique qui permette à la fois de valoriser les ressources naturelles locales tout en gérant ce patrimoine forestier de manière plus durable…

L. V.

A Carnoux, des cèdres décèdent…

15 août 2019

Décidément, l’été ne vaut rien pour les arbres d’ornement de Carnoux-en-Provence… Déjà il y a 10 ans, en août 2009, sur ce même blog, nous déplorions l’état des platanes d’alignement qui bordent la route départementale sur toute la traversée du village et qui sont infestés de tigres, ces minuscules punaises invasives d’origine américaine qui se nichent dans les jeunes feuilles et les dévorent de l’intérieur.

Dix ans plus tard et malgré les traitements effectués épisodiquement pour tenter d’enrayer la progression des attaques, lesdites feuilles de platanes sont toujours aussi racornies et blanchâtres en ce mois d’août 2019, ce qui laisse penser que la colonie de tigres carnussiens a continué à prospérer depuis.

Groupe de cèdres desséchés devant la Crémaillère (photo prise le 11 août 2019 © CPC)

Mais les platanes de Carnoux ne sont pas les seuls à souffrir en cet été 2019. Le groupe de cèdres qui trônent devant l’hôtellerie de la Crémaillère, en plein centre-ville, dans le parc Tony Garnier récemment réaménagé, a littéralement séché sur pied pendant l’été. Craignant peut-être qu’ils ne s’abattent brutalement sur les passants et les jeunes enfants qui fréquentent les jeux à proximité, les services techniques municipaux ont délimité un périmètre de sécurité autour de ce groupe de 4 cèdres majestueux dont trois sont manifestement déjà morts. Des barrières de protection ont été mises en place et un panneau avertit du danger tandis qu’un autre annonce des travaux, qui consisteront très certainement à démonter ces arbres avant de les abattre.

Périmètre de sécurité devant les cèdres morts (photo prise le 11 août 2019 © CPC)

La raison d’un dépérissement aussi soudain reste à déterminer. S’agit-il d’un effet du changement climatique et de la vague de canicule du mois de juillet qui a soumis ces arbres à de fortes températures, au point de risquer l’embolie ? En 2018, année de forte chaleur déjà, les forestiers avaient tiré la sonnette d’alarme devant l’hécatombe des épicéas morts par milliers dans les forêts des Vosges et du Jura, affaiblis par les fortes chaleurs et la sécheresse, puis achevés par les parasites dont certains scolytes, des coléoptères qui creusent leurs galeries dans le bois.

S’agit-il tout simplement d’un effet des travaux de réaménagement du parc qui s’étend entre la Crémaillère et la route départementales, soit que les cèdres en question n’aient pas apprécié le parti pris architecturale de ce réaménagement paysager, soit plus prosaïquement que leurs racines aient eu à souffrir des terrassements effectués à leur pied ? A moins que ce ne soit l’effet du coup de chaud survenu lorsque le toit de la mairie alors (et toujours…) en chantier a pris feu ?

On ne saura probablement jamais la véritable cause de ces décès en cascade mais force est de constater que les alentours de la Crémaillère, cet ancien relai de poste daté du XVIIe siècle, vont perdre une partie de leur cachet une fois ces cèdres morts enlevés. Heureusement, le plus vieux des cèdres, celui qui trône majestueusement à l’angle de la bâtisse, le long de la rue Tony Garnier, et qui a donné son nom à une des associations de Carnoux, ne semble pas atteint pour l’instant.

Le cèdre le plus ancien, à l’angle du bâtiment principal de la Crémaillère, le long de la rue Tony Garnier (photo prise le 11 août 2019 © CPC)

L’examen d’anciennes photos aériennes montre d’ailleurs qu’en août 1950 le cèdre en question s’élevait déjà à l’angle de la Crémaillère, ainsi que les platanes qui abritent toujours sa terrasse. A cette époque, les seules bâtisses visibles dans tout le vallon de Carnoux alors bien cultivé, étaient, outre le vieux relai de poste déjà exploité comme hôtel, quelques fermes du côté du Moulin des Calanques et le groupe de maisons du hameau des Barles. Le beau jardin à la française qui s’étendait déjà au pied de la Crémaillère ne montrait cependant nulle trace des jeunes cèdres qui viennent de rendre l’âme cette année.

Vue aérienne de la Crémaillère en août 1950 (source : IGN / remonter le temps)

Dix ans plus tard, alors que les constructions de Carnoux émergent peu à peu dans la plaine, on aperçoit sur une photo aérienne datant de mars 1961,, les bâtiments de la galerie commerciale toute neuve qui vient rogner sur le beau jardin de la Crémaillère, mais toujours pas de trace apparente des cèdres en question, pas plus d’ailleurs que de la future place de la mairie qui n’est encore qu’un vaste pré en friche…

Vue aérienne du centre de Carnoux en mars 1961 (source : IGN / remonter le temps)

Fin 1964, le centre-ville de Carnoux présente déjà une physionomie plus proche de sa configuration actuelle même si ni la mairie ni l’église ne sont encore sorties de terre. Un peu plus d’un an plus tard, en mars 1966, l’école est en chantier et il ne manque plus que la Résidence III pour fermer la place de la mairie et donner au cœur du village la configuration qu’il gardera jusqu’au début des années 2000. Mais toujours pas de trace apparente des cèdres devant la crémaillère, lesquels sont en revanche bien visibles sur une vue aérienne datant de janvier 1970, ce qui laisse penser que ces arbres qui viennent de passer de vie à trépas n’avaient finalement qu’une petite cinquantaine d’années.

Vue aérienne du centre de Carnoux en janvier 1970 (source : IGN / remonter le temps)

On peut donc parler sans conteste de morts prématurés pour cette espèce dont on connait des spécimens âgés de plus de 1000 ans. Faut-il y voir un mauvais présage pour la commune dont la naissance remonte peu ou prou à la plantation de ces cèdres ? Espérons en tout cas que leur grand frère qui trône majestueusement à l’angle de la Crémaillère et qui contribue largement au charme de ce bâtiment ne les suivra pas dans la tombe…

L. V.

Katulu ? n° 60

13 juillet 2019

Vous l’attendiez tous avec impatience ? Le voici, le voilà : le dernier numéro du cercle de lecture Katulu ? affilié au Cercle Progressiste Carnussien vous fera découvrir de nouvelles œuvres lues et partagées en avril et en juin 2019.

Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (Katulu n°60). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos derniers coups de cœur de lecteur, venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence !

 

Dans la maison de la liberté

Interventions

David Grossman

Ce livre est la compilation de onze interventions de l’auteur entre 2008 et 2018, en Allemagne (Berlin, Munich, Francfort), en Italie (Florence), en France (publications dans Libération), à l’Université de Harvard, et à l’Université Hébraïque de Jérusalem.

De nombreux thèmes y sont abordés, de manière récurrente : la recherche de la paix entre Israël et les Palestiniens, les effets dévastateurs de la guerre sur la société israélienne, la Shoah et son empreinte persistante sur l’âme juive. Et aussi une réflexion sur la littérature (qu’est-ce écrire ?), sur la liberté (quand suis-je libre ?).

L’auteur aborde son œuvre littéraire qui se nourrit du quotidien et de la « situation », euphémisme israélien pour désigner le conflit au Proche-Orient et comment le deuil (la mort de son fils tué pendant la guerre du Liban), l’angoisse existentielle et la violence l’incitent à écrire.

« Au cœur de la réflexion, une métaphore […] : la maison – et l’urgence, pour chacun de retrouver le sens d’un foyer commun, dont les murs seraient synonymes, non plus de séparation, mais de rapprochement, d’harmonie, d’échange et de fraternité. »

Quatre thèmes majeurs sont ainsi abordés : la légitimité de l’État Israélien, la Shoah et son empreinte persistante sur l’âme juive, le conflit israélo-palestinien, et enfin la politique du gouvernement actuel, avec la loi sur l’État-nation du peuple juif (19 juillet 2018). Et l’auteur de conclure : cette loi représente l’abandon d’une chance quelconque de clore un jour le conflit avec les Palestiniens. AVEC CETTE LOI ISRAËL A SOMBRÉ. « Nous avons mal à Israël et nous avons mal à sa falsification. »

Un livre très riche, impossible à résumer, très intéressant sur sa vision d’Israël, sur le conflit Israélo-palestinien. A lire… absolument !

                                                                                               Marie-Antoinette

 

L’opticien de Lampedusa

Emma-Jane Kirby

En octobre 2013, après le naufrage d’une embarcation, à 1 km des côtes de Lampedusa, qui fait 366 morts, l’auteure se rend sur l’île de Lampedusa pour enquêter sur le drame. Elle témoigne alors du sauvetage de 47 migrants par l’opticien de la ville.

Ce dernier est un homme d’une cinquantaine d’années, attentif à sa femme, soucieux de ses enfants. En somme, « monsieur tout le monde ». Ses amis tiennent une boutique l’été, ensuite, ils rentrent chez eux, à Naples. Ils déplorent la baisse de la fréquentation touristique de l’île à cause de la présence des migrants. L’opticien en a entendu parler : lui dont le métier est d’éclaircir la vision de ceux qui ne voient pas très bien, ne voit pas grand-chose de ce qui l’entoure.

Emma-Jane Kirby (photo © SDP)

A la fin de la saison estivale, l’opticien, sa femme Teresa et leurs amis ont prévu une balade en mer Ils embarquent un matin, la mer est calme, les mouettes crient. Mais ces cris incessants, étranges les intriguent, s’agit-il de mouettes ? Scrutant des points noirs à l’horizon, ils s’approchent … Des centaines de cadavres flottent autour du bateau, par centaines encore des naufragés se débattent en appelant au-secours dans une langue qu’ils ne connaissent pas.

Les huit amis lancent l’unique bouée de sauvetage de leur embarcation, tendent leurs mains pour extirper sans relâche des hommes à demi nus, à bout de force, qui s’agrippent au bord. Ils sauveront ainsi quarante-sept personnes.

Les jours suivant le drame, ils tenteront de revoir « leurs naufragés » prendre de leurs nouvelles, ils se verront éjectés faute d’accréditation. Ce n’est que de loin, brièvement, qu’ils pourront les apercevoir et se faire voir d’eux à travers le grillage. C’est un séisme qui a ébranlé leur esprit et leur corps. Entre crises d’angoisse, cauchemars, insomnies, dépression, asthme ou diverses maladies de peau ou de la nutrition, ils sont tous profondément marqués et peinent à retrouver leur équilibre.

C’est un récit court, saisissant, affolant, émouvant dans un style direct au présent. L’immigration est une tragédie humaine gérée par l’Europe de façon techniciste avec une profonde indifférence !

                                                                                               Antoinette

 

SALINA

Laurent Gaudé

Salina, cela vient de « sel ». Salina est la mère (du narrateur) au nom et aux larmes de sel. Cette femme a d’abord été l’enfant jetée par un cavalier solitaire dans la tribu Djamba quelque part dans un pays de caravaniers et de vaillants guerriers.

Ce conte colporte une histoire, une légende qui se transmet à l’infini des temps et des contrées. Rien ne sera dévoilé de l’origine de Salina ni de son mystère. Le destin de Salina nous plonge dans le merveilleux, la magie. Venue de nulle part, vivante contre toute attente. Résistante à des épreuves surréalistes. Les hyènes épargneront sa vie réduite aux cris.

Le cri parcourt ce récit. Il raconte la force sauvage. Il raconte la vie avec ses lots de douleurs, d’injustices, de violences. Le cri est violence. Il vient des entrailles. Il n’a pas de mots. Le cri est rauque, épais, lourd sans soulagement.

Laurent Gaudé (photo © Leonardo Cendamo / Leemage)

Ce conte fascine parce qu’il rapproche de ce qui nous caractérise, l’immuabilité de notre destin. Qui que nous soyons à travers des siècles et des siècles, il se noue entre nous des chaînes invisibles de destinées communes. Salina est sans doute une part de nous-mêmes avec sa voix fêlée, brisée par les épreuves de la vie et les exils qu’elle subit.

L’auteur nous entraîne surtout sur le chemin du Passage. Il nous plonge dans les rites de l’embaumement du fleuve à traverser pour atteindre l’île du cimetière du repos. Il nous délivre les valeurs de la transmission filiale, des devoirs, du respect de la mort et du poids de l’héritage.

Salina, c’est aussi une leçon de résistance, d’espérance, de transmission. Elle nous apprend que l’amour n’est pas un dû, qu’être mère reste un choix et que vivre dans la haine ou la vengeance apporte le malheur. Violences et rédemptions se côtoient et se disputent infiniment. Des rites mystérieux et ancestraux nous accompagnent de la vie à la mort et nous sont transmis à travers les siècles par la pierre, le papier, le chant, le conte.

                                                                                                          Nicole

 

Transparence

Marc Dugain

Avec Transparence, l’auteur aborde le roman d’anticipation, faisant ainsi penser à Jules Verne qui un siècle avant lui imagine des progrès scientifiques, pour certains justifiés par l’histoire. Il place son roman vers l’année 2068 c’est-à-dire cent ans après la révolution sociale de mai 68 qui, pour lui, marque la fin de l’ère scientifique pour entrer dans l’ère numérique.

En Islande, moins sensible au réchauffement climatique, son héroïne, après avoir quitté un poste de cadre chez Google, crée une société de contact pour couple, la société « Endless ».

Un jour, elle est dénoncée pour un geste apparemment criminel : on l’a vu pousser une femme du haut d’une falaise, au-dessus de l’océan glacial. Elle promet à la police expliquer son geste sous cinq jours et, au regard de sa position sociale, obtient ce sursis.

L’auteur, Marc Dugain (source : Gallimard)

Avec « Endless » l’héroïne est aussi en possession de milliards de données informatiques très secrètement stockées. Elle a également mis au point un processus permettant de rappeler une âme humaine dans un exosquelette, enveloppe perpétuellement regénérable, et de créer des êtres immortels sélectionnés pour leur haute moralité. Pour ces êtres d’exception, plus de nécessité d’alimentation, de sommeil ni d’adaptation à la température etc… Ceux qui ne sont pas éligibles sur le Net, ou ne le désirent pas, pourront se reproduire et quitter ce monde suivant le procédé classique libérant l’âme immortelle du corps périssable.

On comprend alors qu’elle a envoyé son double à la mer après un transfert vital dans un corps recréé. Voilà pour la trame romanesque. Mais l’intérêt se porte aussi sur le monde actuel avec une analyse des crises politiques, scientifiques et morales durant les cent dernières années. La planète risque-t-elle, à court terme, la double explosion volcanique qui va la ramener à l’état d’origine ? Peut-on sauver le « Savoir » en embarquant vers d’autres galaxies ? A vous de le découvrir…

« Nous aurions aimé en savoir plus sur cette jeune femme, mais apparemment, elle a laissé derrière elle très peu de données susceptibles de dire qui elle était vraiment. »

                                                                                               Roselyne

 

L’inconsolé

Kazuo Ishiguro

De cette œuvre se dégage surtout le thème du couple aux relations tourmentées. Elle suscite aussi des réflexions sur le spatial–temporel en nous plongeant dans un brouillage inquiétant, époques éloignées, décors étranges, fiction et réalités confondues, et le retour du Temps qui triomphe toujours à nos dépens. Ainsi de ce roman se dégage une souffrance discrète mais lancinante, un effort et une lutte têtus de ses héros, tous pétris de désespoirs, espoirs et finalement d’acceptation mélancolique d’un sort inévitable.

Le héros M. Ryder est un pianiste international célèbre qui arrive pour un concert dans une ville qui est « obséquieuse, ou étrange…». Dès l’entrée en matière, le livre fascine, le mystère plane. La ville est un personnage. De plus cette ville est-elle inconnue du héros ? Les hommes et les femmes rencontrés lui sont-ils réellement étrangers ?

Kazuo Ishiguro, Prix Nobel de Littérature (photo © Jeff Cottenden)

Le roman semble emprunter les codes du roman policier. Il aiguise l’intérêt et la curiosité du lecteur. Il nous entraîne dans une enquête où il s’agira de reconstituer les liens entre ces personnages, apprivoiser cette ville labyrinthe aux époques emmêlées et espérer le fameux concert !!

L’auteur ne cesse de nous plonger en effet dans un désordre temporel et un vertige spatial à couper le souffle. Nous sommes confrontés à la terrible question : rêve ou réalité ? ou cauchemar ? Toutes ces pages à lire, l’auteur à les écrire, nous à les vivre par procuration.  Les histoires se répètent inlassablement sans trouver solution ni consolation. Ainsi un indéfinissable chagrin parcourt ce roman où il semble que le succès de l’artiste n’efface ni la solitude ni n’étouffe son sanglot. Il parle avec pudeur de ces blessures invisibles liés à l’enfance. La rupture ou l’éloignement ne paraissent pas guérir une âme à jamais blessée. La souffrance reste sous-jacente même dans les silences, dans les séparations consenties ou les exils.

En conclusion cette lecture est usante, essoufflée, déchirante, accablante… mais inoubliable pour sa puissance évocatoire, la reconstitution des sentiments vécus dans nos rêves par exemple et son réalisme tragique sur nos pauvres destins humains.

                                                                                                          Nicole

 

Montedidio

Erri De Luca

Montedidio est l’histoire d’un gamin de Naples de treize ans à qui son père offre pour son anniversaire un « boumeran » qu’il garde toujours près de lui. Il le fait tourner, mais il ne veut pas le lancer il a trop peur de le perdre. Il est mis en apprentissage chez Mast’Errico, un menuisier de leur quartier, un brave homme qui héberge dans sa boutique un cordonnier roux et bossu, Rafaniello. Le jeune garçon esseulé par l’hospitalisation de sa mère trouvera un réconfort auprès de ce cordonnier qui répare les chaussures des pauvres de Montedidio sans se faire payer et qui lui raconte le temps où il s’appelait Rav Daniel et où il étudiait « les choses de la foi » ainsi que « le métier des souliers » dans le Talmud. Il lui raconte aussi son pays dont les habitants ont disparu dans la guerre et lui révèle qu’il possède une paire d’ailes dans l’étui de sa bosse pour voler jusqu’à Jérusalem.

L’auteur, Erri De Luca (source : Wikipédia)

Tout ce que lui dit Rafaniello, le jeune garçon le consigne par écrit avec soin sur un rouleau de papier que lui a donné l’imprimeur de son quartier. Si pour Mast’Errico, le menuisier, la journée est une bouchée et qu’il faut travailler vite, pour notre jeune héros son enfance sera également une bouchée, il devra mûrir rapidement : « Au printemps, j’étais encore un enfant et maintenant je suis en plein dans les choses sérieuses que je ne comprends même pas.» Montedidio est présenté sous la forme du journal intime de son jeune héros qui découvre peu à peu la bonté et la bienveillance comme les dangers du monde des adultes, la force de l’amour comme une alliance contre le monde extérieur et également en lui « une force amère capable d’attaquer ».

Une écriture poétique extrêmement légère : un beau livre !!!

                                                                                                          Cécile

 

Gabriële

Anne et Claire Berest

Ce sont les arrières-petites filles de l’héroïne qui ont écrit à quatre mains, en 2018, la biographie, passionnante, de Gabriële Buffet-Picabia.

Gabriële est née en 1881 dans une famille aisée, mais conservatrice. Elle se passionne rapidement pour la musique en tant que théoricienne, elle rêve d’être créatrice. Après ses études musicales à la Schola Cantorum, « lieu de l’Avant Garde musicale à Paris où elle rencontre Claude Debussy et Vincent d’Indy, pédagogue adoré qui « ouvre les fenêtres vers d’autres arts » elle part à Berlin en 1906.

Mais « la carrière musicale de Gabriële prit fin avec la rencontre de Francis Picabia». Il ne reste rien de son goût pour la musique, « pas une œuvre, aucune partition, pas même le titre d’un poème musical ». Tout de suite il va l’accaparer… Ils se marient le 27 janvier 1909 à Versailles.

Anne et Claire Berest (photo © Rebekka Deubner / Les Inrockuptibles)

Au contact de Gabriële, l’art de Picabia évoluera : « je veux peindre des formes et des couleurs délivrées de leurs attributions sensorielles … une peinture située dans l’invention pure qui recrée le monde des formes suivant son propre désir et sa propre imagination ». Gabriële poursuit donc la mission qu’elle s’est donnée : apporter à son mari les éléments de pensée qui vont lui permettre de changer sa façon de peindre ; elle se plonge dans l’histoire de la musique et de la peinture, travaille sur des livres et des catalogues, conceptualise et trouve dans Hegel une idée qui la séduit : « l’art ne doit pas imiter la nature aussi parfaite que soit son imitation, rival de la nature, comme elle et mieux qu’elle, il représente des idées ; il se sert de ses formes comme des symboles pour les exprimer » « Francis, tu dois peindre les sons ! ». La couleur est vibration, de même que la musique, c’est l’intuition de Gabrielle.

C’est là que naît l’œuvre maîtresse de Picabia « Caoutchouc » ; on est en juin 1909, pour la première fois, un peintre peint quelque chose qui ne présente rien. Avant Kandinsky et avant Picasso. Caoutchouc est « le fruit de la pensée musicienne de Gabrielle » Picabia peint l’une des premières peintures abstraites de l’histoire de l’Art. Il y eut des doutes pour certains sur la paternité de l’art abstrait car celui-ci jaillit un peu partout à ce moment-là, mais Picabia fut le précurseur !

Un livre fascinant sur la vie d’une femme et d’un couple au début du 20éme siècle, la place injuste donnée aux femmes à l’époque, destinées surtout au ménage et à la maternité. Gabrielle a su occuper une place primordiale dans l’Art dont elle fut ardente théoricienne !

Josette J.

 

Dix-sept ans

Éric Fottorino

« Un dimanche de décembre, ma mère nous a invités à déjeuner chez elle ses trois fils nos compagnes et notre ribambelle d’enfants ». Elle va leur révéler un douloureux secret (« ce repas c’était Waterloo »), préambule à la confession qu’elle va leur faire ce jour-là : « le 10 janvier 1963 j’ai mis au monde une petite fille, on me l’a enlevé aussitôt je n’ai pas pu la serrer contre moi, je ne me souviens même pas de l’avoir vu, d’avoir vu le moindre détail, elle n’est pas entrée dans mes yeux. »

Elle qui était déjà « fille mère » se retrouve enceinte. C’était plus ce que pouvait supporter sa propre mère qui a organisé l’abandon avec la complicité de l’Église sans la consulter bien sûr : « honte sociale » se taire et oublier sans laisser le choix à la jeune fille mineure qui n’a pas droit au chapitre.

Éric Fottorino (photo © Joel Saget / AFP)

Alors que ses frères sont sous le choc et émus, Éric reste de marbre et rentre chez lui, persuadé que tout va bien. Il reprend ses cours à la fac mais en véritable automate. La semaine qui suit, il part à Nice, la ville où il est né, où il va tenter de percer le mystère de cette mère de 17 ans.

Cette recherche de la mère pour laquelle il n’a jamais pu témoigner de l’affection : ils ne se sont rien dit durant des années. Il va découvrir Lina jeune et jolie jeune fille, niée par les siens depuis son adolescence, entourée d’hommes qui lui donnaient un semblant d’amour qu’elle recherchait tant. A Nice, Lina va goûter à la liberté, à la chaleur et la lumière méditerranéenne.

A mesure qu’il reconstitue la vie de Lina, il se promène dans Nice, se familiarise avec les lieux qu’elle a connus, fait des rencontres improbables qui l’aident à se rapprocher d’elle. Plus tard au gré d’une rencontre, une femme lui dira « avec une kippa vous feriez un bon juif à la synagogue, il y a du juif en vous. Quel jour êtes-vous né ? 26 août c’est le nombre parfait des juifs ». Son père naturel, il le retrouvera à 17 ans, c’est un médecin juif.

Des retrouvailles apaisées entre une mère et son fils, cet amour filial entravé par un lourd passé : c’est cela que je retiendrai de ce roman. Les blessures et les secrets ne pèsent plus le même poids « l’amour de ma mère, je ne l’ai pas senti. Il a manqué une étincelle ».

Un style facile, des mots superbes, beaucoup d’émotion.

                                                                                               Suzon

 

Chien-Loup

Serge Joncour

Le roman se présente de façon originale. Deux périodes : juillet 1914 et août 2017. A chaque chapitre l’auteur change de période. On y découvre deux histoires à un siècle de distance. C’est surprenant parfois gênant !

Année 1914 : C’est le début de la guerre, les hommes sont partis. Nous sommes dans un petit village du Lot, les femmes gèrent les travaux des fermes. Le mont d’Orcières c’était des terres à vignes opulentes et gaies mais dévastées par le phylloxera à la fin du 19e siècle. L’angoisse et la peur pèsent lourdement ! On parle de hurlements, hourvari… aboiements heurtés et déchirants. Un dompteur, « un boche » arrive dans le village avec son cirque et ses fauves ! « cet Allemand là avec son armada de tigres et de lions tonitruants était travaillé par le mal ». Le maire lui propose d’occuper la maison inhabitée sur le Mont d’Orcières, lieu sauvage et inhospitalier. « Avant le boche, jamais Orcières n’avait reçu autant de colère et d’eau… tout foutait le camp désormais ».

L’auteur, Serge Joncour (source : Babelio)

Année 2017 : Un couple de parisiens, Frank et Lise, louent pour les vacances dans le Lot une maison « absente de toutes les cartes et privée de réseau, perdue au milieu des collines, de calme et de paix ! ». Éblouis par la beauté des lieux ils ignoraient que cette colline avait pendant la guerre de 14 abrité un dompteur allemand et ses fauves ! Une découverte étrange à leur arrivée : un chien loup, sans collier attiré irrésistiblement par eux semblant chercher un maître.

Franck contrarié par le fait que son smartphone ne capte pas de réseau s’adapte peu à peu, il s’attache au chien qu’il appellera Alpha ! Il découvre la nature environnante et surtout une espèce de fosse où il apprend qu’en 1914 des fauves ont été enfermés ! Franck va devenir, dans cette nature hostile « charognard », bourreau insensible qui n’hésite pas à emprisonner toute une nuit dans une cage ses jeunes collaborateurs qu’il a fait venir, à les perdre dans la forêt afin qu’ils signent l’avenant au contrat qui le protégera d’un monde de « requins » ….

L’auteur à travers ces deux histoires montre la violence du monde, par les guerres tragiques, mais aussi révèle la brutalité du monde contemporain, où on ne se fait pas de cadeau ! Il met en évidence aussi l’importance grandissante de l’écologie dans notre société actuelle, les pesticides, les perturbateurs endocriniens, les risques de manger trop de viande : « la barbaque » qui a provoqué le cancer dont Lise fut frappée !

Peinture d’une grande nature sauvage, images multiples des animaux : « dans l’animal le plus tendre dort toute une forêt d’instinct » dit l’auteur qui questionne la cohabitation hommes-animaux dans la nature.

                                                                                                          Josette J.

 

Lady Mary

Danielle Digne

Lors d’une exposition de peintres de l’époque victorienne à Londres, l’auteure est attirée par un tableau représentant une petite fille richement vêtue et qui dégage une indifférence à tout ce qui l’entoure. « Intriguée, mes recherches me mettent sur la piste de cette aristocrate érudite réputée pour sa beauté ». Son père, Evelyn Pierrepont, comte de Kingston, appartenait à la haute ligné, héritier d’une grande fortune. Avant de mourir sa femme lui avait donné 3 enfants : Mary née en 1689 en France, un an plus tard Evelyn en 1691 et William en 1692. Mary est élevée par sa grand-mère qui lui donnera le goût de la lecture.

Son père possède une bibliothèque où il lui est interdit d’entrer. Avec la complicité de son frère elle va pouvoir y accéder. Elle étudie 5 à 6 heures par jour, apprend le latin. Elle écrit dans son journal « je suis une femme je n’ai aucun avantage d’éducation j’ai 14 ans ».

Elle va rencontrer l’homme qui sera son mari Edward Worthley. Son père s’oppose à ce mariage, elle fugue avec son amant. Elle ne reverra jamais son père. Elle est présentée à la Cour : Mary est resplendissante, le roi Georges 1ere lui dit : « vous serez le joyau de notre cour » mais elle préfère s’ouvrir au monde littéraire et artistique.

Danielle Digne à La Ciotat (source : son blog)

Malheureusement en 1715 elle contracte la variole. Cette maladie fit des ravages sur son visage mais loin de se lamenter elle apprit à se maquiller pour surmonter la disgrâce.

Son époux est nommé ambassadeur extraordinaire en Turquie et ils partirent découvrir le monde. Les turkish embassy letters : au terme de ce périple Mary commence à écrire « terme d’un voyage qu’aucun chrétien avait entrepris depuis le temps des empereurs grecs ». Elle pense que ses lettres feront date : « je dois la vérité aux femmes des générations futures pour qu’elles s’inspirent de ma liberté ».

Mary entend parler d’un vaccin contre la variole. Elle veut protéger son fils de ce fléau qui avait abîmé son beau visage et emporté son frère. En cachette de son mari, elle fait pratiquer l’injection à son fils.

Le 24 juin 1718 les Wortley embarquent pour le voyage de retour. Rentrée en Angleterre Mary continua à briller par son esprit et ses reparties piquantes. Voltaire exprimera toute son admiration pour ses qualités littéraires. Elle tint parole en popularisant le vaccin de la variole en Angleterre.

Sa vie bascula en 1736, à 47 ans : elle rencontra Francesco Algarotti un italien de Venise. Elle quitte l’Angleterre pour Venise et passe les dernières années de sa vie en Italie et dans le sud de la France sans revoir le bel italien. Elle meurt à l’âge de 73 ans d’un cancer

Ses lettres furent publiées sans l’autorisation de sa famille, le succès fut immédiat. « J’ai tout sacrifié pour conquérir mon indépendance aliénée par le despotisme de la coutume. J’ai rompu avec toutes les attaches du cœur. Malgré cela je n’ai point trouvé l’indépendance et à cause de cela même je ne crois pas qu’on puisse la rencontrer ».

C’était un esprit libre, une personnalité unique par son caractère sa culture et l’éclat de son esprit. A une époque où les femmes étaient prisonnières des conventions familiales et sociales elle a démontré qu’elles avaient le droit de vivre leur propre vie et ne pas être l’esclave de leurs maris.

                                                                                                          Suzon

A la découverte de l’Huveaune

18 juin 2019

L’Huveaune fait partie, au même titre que l’Arc, la Touloubre ou la Cadière, de ces fleuves côtiers méconnus qui traversent pourtant l’agglomération métropolitaine marseillaise. Son ancien nom d’Ubelka, qui signifie la dévastatrice en dialecte celto-ligure, s’est transformé peu à peu en Uvelne ou Evèuno en Provençal. Il a du moins le mérite de rappeler que ses crues peuvent être dommageables. Les dernières importantes en date, en novembre 1978, avaient inondé toute la plaine des Paluds jusqu’à Saint-Mître, causant de très importants dégâts sur la commune d’Aubagne. Mais bien d’autres épisodes dévastateurs l’avaient précédé, le plus ancien événement répertorié datant de 1518, mais d’autres étant restés gravés dans les mémoires, notamment en 1892, en novembre 1935 ou encore début octobre 1960, à une période où les eaux pouvaient encore librement s’étaler dans toute la plaine des Paluds, désormais presque entièrement bétonnée et recouverte de hangars industriels et commerciaux.

Berges de l’Huveaune (extrait vidéo FNE PACA)

Depuis sa source sur le versant nord de la Sainte-Baume, avec ses vasques en cascade si emblématiques, jusqu’à son embouchure en mer sur les plages du Prado, l’Huveaune s’écoule sur plus de 48 km et reçoit plusieurs affluents, dont le Merlançon qui draine le bassin versant de Roquefort-La Bédoule et Carnoux, mais aussi notamment le Jarret qui a été largement recouvert dans sa traversée de Marseille, son cours s’étendant désormais en partie sous le boulevard Sakakini.

Entrée du tronçon couvert de l’Huveaune à Aubagne (extrait vidéo FNE PACA)

Rarement de fait, cours d’eau a été à ce point maltraité par l’homme. La traversée d’Aubagne se fait également pour l’essentiel en souterrain dans un cadre en béton qui s’étend notamment sous la place du marché, et les tronçons de berges restées naturels et accessibles au promeneur deviennent rares tant la vallée de l’Huveaune a été urbanisée.

C’est ce que racontent une série d’une quinzaine de petites vidéos accessibles sur YouTube, réalisées par l’association France nature environnement PACA dans le cadre de son projet Histoire d’hommes et de rivières. Ces vidéos très courtes de quelques minutes alternent prises de vues et interviews de grands témoins locaux parmi lesquels Jean Reynaud, de l’association de défense de la basse vallée de l’Huveaune, Pierre Aplincourt, président de la FNE PACA, Anne-Marie Danièle, de l’association Rives et cultures, ou encore Sidali de Saint-Jurs, artiste peintre de Roquevaire qui évoque comme personne la mémoire des lavandières de l’Huveaune.

Jean Reynaud, de l’association de défense de la basse-vallée de l’Huveaune (extrait vidéo FNE PACA)

L’une de ces vidéos retrace justement le combat de ces lavandières qui se sont battues contre la pollution du fleuve par les rejets industriels. Il faut dire que depuis l’arrivée du Canal de Marseille en 1849, plus personne ne se soucie de la qualité de l’eau de l’Huveaune dont les eaux avaient pourtant été captées dès 1599 au niveau de La Pomme, pour alimenter en eau potable la cité phocéenne via un aqueduc souterrain, doublé dès 1612. A partir du moment où l’agglomération marseillaise s’est affranchie de cette source d’alimentation en eau potable au bénéfice de celle de la Durance puis du Verdon, l’Huveaune est devenue progressivement un véritable cloaque, exutoire de toutes les industries chimiques, textiles, et agro-alimentaires qui se sont progressivement implantées sur ses rives.

Déchets le long de l’Huveaune (extrait vidéo FNE PACA)

Dans les années 1970, et du fait des rejets des eaux usées et des effluents industriels, les eaux de l’Huveaune prenaient régulièrement des teintes pour le moins étranges tandis que les analyses indiquaient des taux de pollution fécale mais aussi de métaux lourds, d’hydrocarbures et de PCB qui défient l’entendement. Qualifié par certains d’un des fleuves les plus pollués de France, c’est aussi devenu un cours d’eau très largement artificialisé, qui circule dans une vallée particulièrement urbanisée, coincé entre l’autoroute, la voie ferrée, les usines et les bâtiments.

Confluence du Jarret et de l’Huveaune à Marseille (extrait vidéo FNE PACA)

De très nombreux seuils barrent son cours, vestiges d’anciennes prises d’eau qui alimentaient près d’une centaine de moulins recensés le long de son cours. La plupart de ses berges ont été bétonnées ou redressées par des palplanches ou des enrochements qui empêchent toute divagation du lit de la rivière, l’obligeant à s’inciser toujours davantage. La végétation arborée qui caractérise les berges de cours d’eau méditerranéens a largement disparu et la biodiversité de ce milieu aquatique s’est complètement banalisée. Le promeneur qui arrive tant bien que mal à s’approcher de ses rives bute le plus souvent sur des tas de gravats, de vieux pneus, des batteries de voiture, des canapés en ruine, des caddies de supermarché qui jonchent le lit de la rivière, ou de vieux frigos abandonnés, tandis que les sacs en plastique ornent les branchages de leur guirlandes délavées.

Travaux de restauration en génie végétal le long de l’Huveaune (extrait vidéo FNE PACA)

Heureusement, la situation s’améliore et c’est aussi ce message qui transparaît au travers de cette série de vidéos. La gestion de l’assainissement et des rejets industriels a commencé à progresser depuis les années 1980. De nets progrès ont été enregistrés grâce aux efforts des associations qui mobilisent des bénévoles pour nettoyer régulièrement les berges du fleuve, mais aussi des collectivités locales, regroupées au sein du Syndicat intercommunal du bassin versant de l’Huveaune, lequel œuvre depuis des années pour entretenir et aménager les berges du fleuve, en privilégiant de plus en plus des techniques de génie végétal, et qui porte désormais depuis 2015 un contrat de rivière sur ce bassin versant tout en engageant une démarche de prévention des inondations.

Pont ancien sur l’Huveaune à Saint-Marcel (extrait vidéo FNE PACA)

Pour qui s’intéresse au devenir de ces cours d’eau autrefois si déterminant pour la vie locale et désormais trop souvent oubliés, considérés comme de simples exutoires de nos eaux pluviales et de nos déchets en tous genres, voila des vidéos à regarder et à diffuser sans réserve. Puissent-elles contribuer à faire prendre conscience à tous ceux qui vivent dans ce bassin versant, soit plus d’un million d’habitants sur à peine plus de 500 km2, de la nécessité de préserver ce fleuve côtier et de lui redonner cette place centrale qu’il mérite, celle d’un milieu naturel riche en biodiversité, source de vie et de fraîcheur en été, à qui il faut aussi penser à laisser davantage de place pour ses débordements périodiques…

L. V.

Qui se préoccupe des biens communs ?

7 juin 2019

La salle du Clos Blancheton de Carnoux a réuni, jeudi 23 mai 2019, une assistance composée des adhérents du Cercle Progressiste Carnussien et de personnes intéressées par les questions économiques et de société, toutes et tous venus pour écouter notre conférencier apporter des réponses à la question « Mais où est donc passé le bien commun ? » et proposer une démarche de valorisation de ce capital.

Le conférencier, Thierry Fellmann, à Carnoux le 23 mai 2019 (photo © CPC)

C’est Thierry FELLMANN, chercheur en Économie du Bien Commun, qui nous a éclairé sur le bien commun pour lequel, en introduction, il a demandé aux personnes présentes de bien vouloir énoncer ce qui pour elles le constituaient : climat, eau, air, santé, patrimoine biologique, éthique de la vérité, liberté, fraternité, paix, temps, parmi d’autres, ont été cités.

De cet échange sur le bien commun et ses enjeux, Thierry Fellmann propose dans un premier temps, des dispositifs pour dynamiser ces derniers dans « une économie de solutions ».

Le bien commun renvoie à la notion d’intérêt général qui peine à rendre compte des enjeux actuels. Sa prise en compte est liée aux risques de dégradation ou de perte d’un acquis collectif. Le bien commun peut se rattacher à trois composantes : l’environnement, le sociétal et le souci des générations futures.

Pour chaque composante, le conférencier met ensuite en évidence qu’à chacun des maux communs correspond un bien commun. Ainsi, au dérèglement climatique est associé son versant positif le climat, au stress hydrique c’est l’eau, à la manipulation génétique il associe le patrimoine biologique, à la pauvreté et l’exclusion, l’égalité, aux conflits, la paix….

Il existe des initiatives pour renforcer le bien commun. Parmi eux, nous retiendrons les financements responsables, l’économie du partage, l’économie circulaire et la croissance verte, ainsi que l’économie de fonctionnalité qui valorise l’usage plutôt que la propriété, la mobilisation citoyenne…

Ces initiatives peuvent être concentrées pour générer des processus voire des écosystèmes, générateurs de bien commun.

Reste posée la question de la gouvernance.

Les réponses peuvent être mondiales comme le proposent les Nations Unies :

source © ONU Femmes France

Les réponses peuvent être aussi et en priorité locales :

  • Les projets de territoire, les villes durables, la consommation responsable …
  • Les actions publiques exemplaires pour le développement de « communs » : association culturelle, village vert, pôle petite enfance, maison du livre, jardins partagés …
  • Des « communs » reliés à l’écosystème économique : espace de travail en commun, relations d’entreprises, label « Village vert » …
  • Un pilotage stratégique et opérationnel exemplaire : une vision stratégique, des ressources dynamiques, une gouvernance partenariale, un management relationnel et des projets.

Exemple de modèle vertueux de gouvernance « LS »

Au terme de la première partie de l’exposé, Thierry Fellmann propose une typologie de biens communs :

Dans un deuxième temps, le conférencier envisage une phase plus conceptuelle dans laquelle il montre la nécessité de remettre en question la pensée économique classique à partir d’une intention : l’économie du bien commun constitue un référentiel à partager….

Pourquoi renouveler l’analyse économique ?

La pensée économie classique montre ses limites :

  • Nous traversons une crise générale (écologique, sociale, politique, économique, financière) qui manifeste un déséquilibre structurel.
  • Les critiques pointent une économie essentiellement fondée sur la croissance de la production et un consumérisme exacerbé.
  • Les conséquences se manifestent en terme de dégradation des ressources naturelles et des écosystèmes, de production de pauvreté et d’inégalité, de gaspillage et de marchandisation généralisée.
  • Le PIB comme unique critère d’évaluation de la situation est insuffisant et requiert d’adjoindre des indicateurs de développement humain, de bien être…

Il en est de même pour l’économie publique classique :

  • Nous vivons un moment de « fragilité démocratique» avec l’émergence de problèmes complexes à long terme
  • Des urgences économiques et sociales appellent des réponses immédiates
  • Le fossé se creuse entre la notion d’intérêt général présentée comme finalité de l’action publique et la vie politique caricaturée par le tourbillon médiatique.
  • Enfin, une tension croissante existe dans nos sociétés occidentales avec la manifestation d’une diversité qui peine à croire à son unité.

Comment alors retrouver une pertinence de l’action publique ?

  • En décentrant le regard, en passant d’une logique de réalisations à une logique de résultats, en retrouvant les enjeux clés du bien vivre en société.
  • En dépassant le hors-sol et en pensant le futur, en associant les parties-prenantes et enfin en intégrant les biens communs.

Le conférencier, Thierry Fellmann, à Carnoux le 23 mai 2019 (photo © CPC)

Pour éclairer son propos, Thierry Fellmann évoque quelques exemples dont le projet Alpes de Lumière qui développe le partage des ressources du territoire dans le Luberon et les Alpes de Haute-Provence. Il cite aussi l’encyclopédie en ligne Wikipedia qui emploie 300 personnes et bénéficie de 2,4 millions de contributeurs ayant écrit 40 millions d’articles lus par 500 millions de visiteurs.

Pour conclure la deuxième partie de son exposé, il rappelle que

  • Trois composantes clés sont indispensables pour passer des biens communs aux « communs » : une ressource, un faisceau de droits et d’obligations et enfin une gouvernance.
  • Quatre dynamiques de conceptualisation et d’action sont nécessaires : l’apport déterminant d’Elinor Ostrom, l’investissement collectif et des villes en transition vers les communs.
  • Huit communs sont distingués : les communs fonciers, les communs environnementaux, les communs informationnels, les communs de la connaissance, les communs scientifiques, les communs numériques, les communs économiques et enfin les communs urbains.

La dernière partie de la conférence aborde la question du marché et de l’innovation à travers notamment du rôle que joue le digital dans les transformations sociétales.

C’est à partir de six entrées que Thierry Fellmann termine son développement en montrant comment le digital transforme la chaîne de valeur, comment la concurrence est accélératrice d’innovation, comment on observe une généralisation du modèle de l’innovation ouverte et parallèlement le développement d’une innovation frugale dans les zones de pauvreté, le rôle de la diffusion d’une culture du design et enfin la mutation des organisations.

Au terme de son exposé, le conférencier nous propose des éléments de synthèse et tout d’abord les quatre pôles majeurs pour une économie du bien commun :

source © T. Fellmann

Il insiste sur les leviers de la gouvernance qui mobilisent les territoires (mondial, international, national, régional, métropolitain, urbain, rural …), les stratégies (vision, régulation, coopération) et enfin les méthodes (prospective, management de projets, appui aux communs…) avant de développer l’axe central de l’économie du bien commun : LA RELATION

L’économie ne peut exister sans la relation, elle ne peut être soutenable sans prendre soin du futur, elle ne peut se développer sans intégrer les besoins de la société et l’économie du bien commun ne peut exister sans gouvernance qui prend soin de la relation. Enfin, les bonnes méthodes intègrent la relation.

Pour ce faire, il est nécessaire de développer des valeurs d’engagement : conviction, initiative, responsabilité, mobilisation des citoyens et engagement collectif.

Ces valeurs d’engagement s’exerceront dans différents lieux en fonction d’enjeux démocratiques :

  • Enjeux environnementaux pour les biens écologiques et les biens territoriaux,
  • Enjeux sociaux pour les biens matériels et les biens politiques,
  • Enjeux technologiques pour les biens immatériels, les biens culturels et les biens de connaissance

L’ensemble contribuant au renforcement des biens moraux au service de l’humain.

Un public carnussien conquis par l’enjeu des biens communs (photo © CPC)

C’est sur ces propos dynamisants que s’engage un large échange avec la salle, partage de questions et de relations d’expériences qui se poursuit autour du traditionnel pot de l’amitié qui conclut chaque conférence proposée par le Cercle Progressiste Carnussien.

Michel Motré

Sécurité : les communes ne regardent pas à la dépense !

5 juin 2019

Après les attentats du Bataclan en novembre 2015 ou celui du 14 juillet 2016 à Nice, nombre de Français ont l’impression de vivre dans un monde devenu brutalement plein de danger, soumis à une menace terroriste permanente qui peut frapper à tout moment. Un sentiment d’insécurité entretenu par un traitement médiatique globalement anxiogène et du coup largement partagé par nombre de nos concitoyens. La réalité demande pourtant à être sensiblement nuancée. Le bilan officiel de la délinquance publié le 31 janvier 2019 fait état pour l’année 2018, en tout et pour tout, de 845 homicides, moins qu’en 2016, tandis que les cambriolages et les vols avec violence sont en diminution significative depuis plusieurs années consécutives.

Intervention des forces de l’ordre suite à l’attentat de Nice en juillet 2016 (photo © Reuters / JDD)

845 homicides pour près de 67 millions d’habitants, cela représente à peine plus de 1 meurtre pour 100 000 habitants, près de 4 fois moins que la moyenne mondiale et bien loin des statistiques du Brésil (autour de 30), de la Russie (supérieur à 12) ou encore des États-Unis (de l’ordre de 5, mais pouvant atteindre 50 dans certaines villes comme Detroit ou Baltimore). A la fin des années 1990, on dénombrait plutôt autour de 1000 homicides annuels en moyenne en France et plus on remonte dans le temps, plus ce taux est élevé : jamais probablement la sécurité n’a été aussi élevée dans les villes françaises.

Des policiers municipaux équipés de pied en cap à Marseille (photo © Frédéric Speich / La Provence)

Mais cela ne change rien au sentiment d’insécurité qui gagne la population, surtout parmi les plus âgés. Les élus locaux, à l’écoute de leurs électeurs, ne peuvent bien entendu rester indifférents à une telle opinion, et ils se sont donc lancés depuis plusieurs années dans une véritable course à l’échalote en vue de renforcer leurs investissements humains et matériels en faveur de la sécurité. Une politique qui pèse de plus en plus lourd dans les budgets municipaux comme l’a analysé une étude récente publiée par la Gazette des communes.

Installer des caméras de télésurveillance un peu partout sur la voie publique est devenue un impératif pour nombre d’élus municipaux, d’autant que cela permet aussi de verbaliser les automobilistes comme c’est le cas à Carnoux. Plus de 6 000 communes seraient ainsi équipées de caméras en France. Mais cela coûte cher, en moyenne 175 000 euros d’investissement par commune. Et pour les plus zélées, comme la commune nouvelle de Capavenir-Vosges qui a installé pas moins de 45 caméras pour seulement 9 000 habitants, la facture se monte à 580 000 €, qui dit mieux ?

Centre de supervision urbain de Marseille (source © Ville de Marseille – mairie des 6 et 8e arrondissements)

Installer une caméra coûte en effet de l’ordre de 10 000 € pièce, voire 15 000 en site urbain pour une bonne qualité d’image. Et il faut ajouter à cela l’aménagement du centre de supervision destiné à visionner les images, un investissement qui atteint au moins 150 k€ et peut grimper à 1,5 millions pour une grande ville disposant de plus de 1000 caméras comme c’est le cas à Marseille par exemple.

Même Carnoux s’est constitué sa propre police municipale… (source © Ville de Carnoux)

Et comme les caméras seules n’ont, au mieux, qu’un effet dissuasif, il faut bien évidemment recruter aussi du personnel. Les maires ont intégré depuis longtemps qu’ils ne pouvaient compter sur les seules forces de la Police ou de la Gendarmerie nationale, et ils préfèrent recruter leurs propres agents de police municipale, à l’instar de Carnoux où 4 postes de policiers ont été créés malgré la présence sur la commune d’une brigade entière de gendarmerie.

On comptait ainsi en France de l’ordre de 13 000 agents de police municipale en 1998. Vingt ans plus tard, on en dénombre pas moins de 22 000, ce qui représente une augmentation spectaculaire de 70 %. Un score remarquable en ces temps de disette budgétaire et de coupes drastiques dans les dépenses publiques. En 2018, Villes de France évaluait le budget moyen annuel (charges de personnel incluses) d’une police municipale à 880 000 euros, avec bien sûr de fortes disparités selon les communes. Ainsi, Marseille se distingue, elle qui s’est constituée la plus importante police municipale de France, avec 439 agents pour lesquels la ville a inscrit la bagatelle de 24 millions d’euros dans son budget 2019. Des dépenses qui se font bien entendu au détriment d’autres priorités comme l’entretien des écoles

Jean-Claude Gaudin passe en revue les troupes de la police municipale de Marseille en 2106 (photo © Benoît Gilles / Marsactu)

Car un policier coûte cher non seulement en frais de personnel, mais aussi en équipement et en formation. Entre les uniformes, les véhicules, la radio, le matériel de protection, l’équipement informatique, les armes de poing et de défense, l’équipement d’une petite troupe de 5 policiers municipaux reviendrait ainsi à plus de 80 000 €, sans compter les salaires et charges de personnel, ni bien sûr les frais de formation, notamment pour apprendre à tirer.

Et ce n’est pas tout car, en réalité, le plus gros poste de dépense des municipalités en faveur de la sécurité concerne l’organisation des manifestations publiques, festivals et autres fêtes de village pour lesquels il est désormais impératif de respecter des exigences de sécurité de plus en plus sévères. Filtrage des entrées voire fouilles au corps par des vigiles recrutés auprès d’officines privées, mise en place de barrières et de dispositifs anti-intrusion, gardiennage, autant de pratiques désormais obligatoires pour sécuriser l’accès à de nombreux établissements publics et garantir la tranquillité des spectateurs lors de rassemblements festifs.

La surveillance des manifestations publiques, du ressort de la police municipale, ici sur le Marseille-Cassis en 2009 (photo © Frédo / Marseille la belle)

Pour de nombreuses communes, la protection des sites sensibles et des grands événements culturels et sportifs représente désormais le plus gros poste de dépense en matière de sécurité. Ainsi, entre 2015 et 2018, les dépenses de sûreté des salles de spectacles et des festivals seraient passées de 187 à 311 millions d’euros, selon une enquête statistique du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz. De quoi donner le tournis à plus d’un élu municipal.

A se demander d’ailleurs s’il est bien raisonnable de dépenser autant d’argent public, déversé sans compter sur des agences privées de gardiennage et auprès de prestataires en tout genre, pour assurer la sécurité de tous dans l’espace public. D’autant que la tendance à l’inflation des coûts ne semble pas près de s’arrêter en particulier dans la perspective des Jeux olympiques de 2024 pour lesquels 12 millions de visiteurs sont attendus, au point que la Ville de Paris annonce d’ores et déjà envisager de mobiliser pas moins de 70 000 personnes, dont un peu plus de 20 000 agents de sécurité privée. Un beau jackpot en prévision pour tous ceux qui investissent ce domaine économique en pleine expansion…

L. V.

Les stations d’épuration du futur ?

26 mai 2019

Station d’épuration de Carcès dans le Var (photo © Gilbert Rinaudo / Var Matin)

Quoi de plus banal, de plus laid voire nauséabond, qu’une station de traitement des effluents, chargée de purifier tant bien que mal les eaux usées que l’on rejette jour après jour sans trop se soucier de leur devenir ? Il existe en France plus de 20 000 stations d’épuration qui retraitent ainsi chaque année plus de 5 milliards de m3 d’eaux usées, rejetant au passage dans l’atmosphère de grosses quantités de protoxyde d’azote, un gaz à fort potentiel d’effet de serre.

Souvent construites dans des endroits discrets, à l’écart des zones habitées pour ne pas trop déranger le voisinage par une pollution visuelle et parfois olfactive, les stations d’épuration sont bien souvent bâties en zone inondable, près des cours d’eau, afin de pouvoir y rejeter discrètement les eaux plus ou moins propres issues du processus de retraitement, tandis que les boues sont épandues dans les champs, là où les filières agricoles les acceptent.

Rejets d’eaux usées directement dans le Fier à la sortie de la station d’épuration de Cran-Gevrier près d’Annecy, le 11 février 2018, suite à un accident industriel (photo © S.B. / le Dauphiné Libéré)

En cas de fortes pluies, lorsque les réseaux et les installations de traitement sont saturés car les eaux de ruissellement pluvial viennent trop souvent grossir les effluents à traiter, des déversoirs d’orage permettent de rejeter directement les eaux usées dans le milieu naturel sans le moindre traitement : quand la rivière est en crue, le tout est vite dilué et emporté, ni vu ni connu… Et en été, quand les débits des cours d’eau sont au plus bas, il n’est pas rare de voir des panaches d’effluents ou de mousse blanchâtre flotter sur quelque distance à la sortie des canalisations de rejet. Pour ce genre d’incident, la police de l’eau sait se montrer conciliante…

Comme les abattoirs ou les raffineries de pétrole, les stations d’épuration font partie de ces outils indispensables à une vie en société, moderne et confortable, où l’on ne se soucie pas trop des conséquences de nos actes, même si chacun milite de bonne foi en faveur d’un monde plus respectueux de l’environnement : comme chacun sait, l’homme est pétri de contradictions et c’est probablement ce qui fait sa richesse…

Et pourtant, toutes les stations d’épuration ne correspondent pas à cette image, loin s’en faut. C’est même un domaine qui a connu d’énormes progrès en quelques décennies, et qui n’hésite plus à l’afficher. La technique des stations à boues activées, inventée en 1914 par deux Anglais et qui consiste grosso modo à aérer, dans de vastes bassins, les eaux usées pour favoriser le travail de dégradation par les bactéries, se sont multipliées en France à partir des années 1960, d’abord dans les grandes villes puis de plus en plus dans les bourgs ruraux.

La géode qui marque l’entrée de la Géolide, station d’épuration enterrée de Marseille (source © Tourisme Marseille)

 

Ainsi, la station Geolide, aménagée en souterrain près du stade Vélodrome à Marseille et qui traite les eaux de 17 communes dont Carnoux-en-Provence, fait partie de ces installations modernes et efficientes. Construite en 1987 et améliorée en 2008, elle intègre deux étapes successives de traitement, d’abord physico-chimique (dégrillage, désablage, déshuilage, coagulation), puis biologique (biofiltres bactériens), tandis que les boues issues du dispositif sont elles-mêmes traitées près de Sormiou par décantation avant d’être valorisée pour la production de biogaz puis de chaleur après déshydratation.

Station d’épuration de Bastia sud, étendue en 2014 (source © Cabinet Blasini)

Globalement, et malgré les gros efforts d’investissement réalisés ces dernières années, avec l’aide financière massive des Agences de l’Eau, la France a bien du mal à respecter les injonctions de la directive européenne sur les eaux résiduaires urbaines qui date pourtant de 1991. En 2004, le pays a ainsi écopé d’un sérieux avertissement pour 140 grosses agglomérations jugées non conformes, et en 2013, la Cour de justice de l’Union européenne a de nouveau condamné la France pour non respect de ses engagements sur plusieurs sites dont ceux de Bastia et Ajaccio.

Mais on progresse et de plus en plus de stations d’épuration s’équipent avec les techniques les plus modernes d’ultrafiltration membranaire et d’ozonation qui permettent désormais d’éliminer la plupart des polluants résiduels, y compris certains micro-polluants dont on connait maintenant les impacts négatifs sur les milieux naturels mais dont on commence tout juste à mesurer les concentrations.

La récupération des calories présentes dans les eaux usées est aussi un procédé qui se développe de plus en plus, au même titre que la valorisation du biogaz présent dans les boues de traitement, ce qui permet d’améliorer sensiblement le bilan carbone de ces installations très consommatrices en énergie. Et l’on imagine désormais des procédés qui permettent de réutiliser les eaux issues du traitement pour l’arrosage des espaces verts notamment ou d’autres usages sans risque sanitaire, ce qui permet, là aussi, d’améliorer sensiblement l’empreinte environnementale de ces usines.

Vue aérienne de l’usine de traitement Seine aval à Achères (source © SIAAP / Dossier débat public / Doc Player)

Ces développements vertueux ne sont pas l’apanage des seules grosses installations comme celles de Geolide ou encore la station d’Achères ou Seine aval, gérée par le SIAAP en aval de l’agglomération parisienne et qui traite les effluents de quelques 6 millions d’habitants, faisant d’elle la plus grosse station d’épuration en Europe, la deuxième au mode derrière celle de Chicago. De gros progrès ont aussi été réalisés pour les petites stations rurales, avec notamment le développement de la phytoépuration via des filtres plantés de roseaux.

Citons par exemple le cas d’un projet de station d’épuration nouvelle génération qui est en construction sur la commune de Fleury dans l’Oise. Le syndicat mixte d’assainissement des Sablons, qui porte le projet, a en effet fait appel au procédé innovant commercialisé par la société française Sources sous le joli nom de Villa Calypseau. Cette station, dont la mise en service est prévue pour fin 2019 et dont la capacité est de 12 700 équivalents habitants, utilisera un système innovant de traitement biologique, breveté par le groupe néerlandais Nereda et qui repose sur le principe de la granularisation des boues actives. Ce procédé présente le gros avantage de supprimer les bassins de clarification tout en permettant un rendement très supérieur pour la déphosphatation, ce qui permet d’éviter le recours à l’ajout de réactif de type chlorure ferrique tout en diminuant le volume de boues produites.

Maquette de la future station d’épuration de Fleury (source © Villa Calypseau / L’eau, l’industrie, les nuisances)

Un tel dispositif permet du coup de construire des stations d’épuration nettement plus compactes et de dégager des économies substantielles sur les coûts d’exploitation. Celle de Fleury présentera une qualité architecturale particulièrement soignée : de quoi rêver à implanter bientôt les futures stations d’épuration non plus dans les recoins les plus reculés de notre territoire mais de manière bien visible, histoire de rappeler à chacun d’entre nous le devenir de nos eaux usées dont bien peu se soucient au quotidien…

L. V.

Petit rappel : conférence sur les biens communs…

22 mai 2019

Ce jeudi 23 mars 2019 se tiendra à Carnoux une nouvelle conférence organisée par le Cercle progressiste carnussien. Ouverte à tous et volontairement conviviale, elle sera animée par Thierry Fellmann, chercheur en économie, et portera sur la gestion du bien commun : enjeux de la transition énergétique et numérique, innovations sociétales alternatives au tout marché, nouvelles formes d’économies axées sur le partage et la solidarité, la notion de « biens communs » autour de ressources partagées interroge sur les finalités du développement et renvoie à des modalités d’action reposant sur des coopérations entre acteurs divers.

De quoi s’interroger sur notre vision même de la société, basée sur un cadre éthique plus coopératif. Un échange intellectuellement stimulant et qui amène nécessairement à envisager des approches concrètes à mettre en œuvre tant au niveau local qu’à une échelle plus globale.

La conférence, qui se tiendra dans la salle communale du Clos Blancheton, rue Tony Garnier à Carnoux, jeudi 23 mai 2019 à partir de 18h30, est d’accès libre et gratuit : n’hésitez-pas à venir nombreux !

Conférence du CPC : où est passé le bien commun ?

12 mai 2019

La prochaine conférence organisée à Carnoux-en-Provence par le Cercle progressiste carnussien, sera animée par Thierry Fellmann, chercheur en économie du Bien Commun. En voici les grandes lignes :

Thierry Fellmann, en 2013 (photo © Philippe Laurenson / La Provence)

Nous sommes définitivement entrés dans une ère d’incertitudes, avec des risques écologiques, économiques, technologiques, sociaux, éthiques et politiques qui rendent notre avenir et celui de nos enfants, voire de nos petits-enfants particulièrement inquiétants. Comment dans ces conditions avancer collectivement vers une société où la recherche du bien commun soit un moteur de projets et d’actions de régulation des excès d’une économie débridée ?

Nous partirons d’un échange sur les enjeux d’un bien commun, mais aussi sur les dynamiques à différentes échelles qui s’inscrivent dans « une économie de solutions ». Nous nous appuierons ensuite sur quelques apports issus de la recherche pour décrire les fondamentaux d’une « économie du bien commun ». Nous poserons les jalons d’un cadre éthique et terminerons par un échange autour d’approches concrètes de « communs » pouvant être développés au niveau local ou dans une perspective large de réseaux.

Cette conférence, qui se déroulera dans la salle du Clos Blancheton à Carnoux, le jeudi 23 mai à 18h30, est comme d’habitude libre d’accès et ouverte gratuitement à tous. N’hésitez-pas à venir nombreux pour y assister !

Et pour ceux qui voudraient défricher le sujet avant la conférence, quelques références bibliographiques :

Marie Cornu, Fabienne Orsi, Judith Rochfeld. Dictionnaire des biens communs. PUF

Benjamin Coriat. Le retour des communs. La crise de l’idéologie propriétaire. Les liens qui libèrent.

Jean Tirole. Economie du bien commun. PUF

Yuval Noah Harari. 21 leçons pour le XXIème siècle. Albin Michel

Et pour les plus curieux, quelques sites à explorer sur internet :

Nations Unies : objectifs de développement durable

Les Communs d’abord, média web indépendant

Le Labo de l’économie sociale et solidaire : des exemples d’initiatives concrètes, innovantes et inspirantes issues des territoires.

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Bonne lecture à tous et rendez-vous à Carnoux le 23 mai 2019…

Élection européenne : comment peut-on s’abstenir ?

11 mai 2019

Les pays membres de l’Union européenne en fonction de leur date d’adhésion (source © Toute l’Europe)

Dimanche 26 mai prochain auront donc lieu en France métropolitaine les prochaines élections au Parlement européen, 20 ans tout juste après les premières d’entre elles, qui s’étaient déroulée le 10 juin 1979 et avaient permis d’élire, pour la première fois, au suffrage universel direct, les 410 députés représentant les 9 pays qui constituaient l’Europe d’alors.

Depuis, bien du chemin a été parcouru. L’Union européenne comprend désormais 28 pays membres, même si le sort du Royaume-Uni reste encore bien incertain, un pied dehors depuis son choix du Brexit, mais le reste du corps encore coincé dans la porte faute de se mettre d’accord sur les conditions de sortie.

Le Parlement européen, dont le dernier renouvellement date du 25 mai 2014, compte actuellement 751 députés, dont 73 britanniques. Faute d’accord trouvé dans les délais, les élections européennes auront bel et bien lieu en Grande-Bretagne, mais chacun se prépare néanmoins à la suite et il a d’ores et déjà été convenu que le nombre d’eurodéputés sera alors réduit à 705 : 27 sièges seront donc redistribués à certains pays jugés sous-représentés du fait de leur poids démographique.

C’est le cas notamment de la France qui devrait ainsi récupérer 5 sièges supplémentaires. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les listes déposées comportent 79 noms alors qu’il n’y a que 74 eurodéputés français sortant et que seuls 74 d’entre eux sont appelés à siéger aux lendemain des élections, en attendant que les Anglais veulent bien laisser la place…

 

Le Parlement européen à Strasbourg (photo © Adrian Hancu / iStock / Toute l’Europe)

En 2014, le taux de participation à ces élections européennes, bien qu’en légère hausse par rapport aux précédentes de 2009, avait à peine dépassé 42 % en France, et encore en comptant les près de 800 000 bulletins blancs déposés dans l’urne. C’est nettement mieux que chez certains de nos voisins pourtant fortement europhiles et très largement bénéficiaires des fonds de redistribution mis en place par les institutions européennes : seuls 13 % des Slovaques et 18 % de leurs voisins Tchèques avaient jugé utiles d’aller voter à cette occasion, ainsi que 21 % des Slovènes ou 22 % des Polonais, alors qu’inversement 90 % des Belges ou des Luxembourgeois mais aussi 60 % des Italiens et 58 % des Grecs s’étaient mobilisés pour ce même scrutin. En matière de participation citoyenne aussi, l’Europe est encore loin de l’harmonisation rêvée par certains…

La construction européenne : un débat animé… Dessin signé Rousso (source © Cartooning for peace / France TV Info)

Qu’en sera-t-il du prochain scrutin de mai 2019 ? L’avenir proche le dira mais les sondages laissent d’ores et déjà entrevoir une participation peu enthousiaste, comme si l’Europe cristallisait une partie des frustrations qui s’expriment dans la population, voire symbolisait ce néolibéralisme mondialisé des multinationales et ce triomphe de la financiarisation à outrance que beaucoup rejettent.

Et pourtant, le Parlement européen constitue précisément un des rares espaces démocratiques opérationnel au sein des institutions européennes, même si son pouvoir est limité face à la Commission européenne et surtout aux politiques nationales des États. Le paradoxe est que cet outil qui pourrait constituer un formidable espace de dialogue démocratique pour faire valoir les aspirations politiques des peuples, est de fait dominé par la droite libérale du PPE, le Parti populaire européen, dont le représentant, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, a été élu Président de la Commission européenne, avec l’appui de l’Alliance des libéraux et démocrates, et ceci alors que les candidats qui se réclament de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen, bien qu’ayant obtenu davantage de voix que ceux du PPE, ont au final moins de députés.

En 2014, le suffrage en France avait été organisé par grandes régions. Cette année, il se fera sur la base de listes nationales. Il s’agit toujours d’un scrutin à la proportionnelle intégrale, pour lequel seules les listes ayant obtenu plus de 5 % des suffrages exprimés sont néanmoins qualifiées. Un dispositif qui devrait logiquement éviter l’éparpillement des candidatures, d’autant que seuls ceux ayant dépassé la barre des 3 % pourront se faire rembourser leurs frais de campagne.

Mais c’est complètement raté puisque ce sont pas moins de 34 listes qui ont finalement été enregistrées en France, après validation sur le fil de celle de l’Union des démocrates musulmans français, pourtant déposée en retard. 34 listes ! Un véritable case-tête pour nombre de petites communes qui ont dû aller en catastrophe au magasin de bricolage le plus proche acheter des panneaux de contreplaqué afin de bricoler in extremis les panneaux d’affichage qui leur manquaient…

Panneaux d’affichage électoraux à Carnoux-en-Provence le 11 mai 2019 : beaucoup de place pour pas grand-chose ! (photo © CPC)

Un tel éparpillement n’augure rien de bon quant au poids des futurs eurodéputés français déjà largement inaudibles au sein du Parlement actuel, en dehors des 20 élus LR soigneusement rangés sous la bannière du PPE. Rappelons pour mémoire que le Front National, qui était le grand gagnant des élections de 2014, avec 28 élus, n’en a plus que 15 qui se revendiquent encore de ce parti, dont 14 regroupés au sein du groupe d’extrême-droite intitulé l’Europe des nations et des libertés. La République en Marche qui détient pourtant la majorité en France depuis les élections législatives de 2017 et dirige le gouvernement, ne possède qu’un seul élu qui s’en revendique au Parlement européen.

Un dessin de Chapatte après les élections européennes de mai 2014 (publié dans l’International New York Times)

Les sondages actuels donnent comme en 2014 la liste du Rassemblement national gagnante, devant celle des Républicains ou celle de LREM. Les écologistes tirent habituellement bien leur épingle du jeu lors des élections européennes, mais ils sont désormais tellement dispersés dans les différentes listes que les projections semblent bien hasardeuses. En fait, à gauche comme à droite, l’éclatement entre les listes concurrentes est tel qu’on a toutes les chances d’observer un véritable jeu de neutralisation mutuelle qui diminuera d’autant le poids des eurodéputés français au sein du futur Parlement européen.

Un dessin signé Wingz

Pour autant, comment peut-on envisager de s’abstenir ou de voter blanc face à un tel choix démocratique ? Avec autant de listes qui vont du Parti révolutionnaire communiste jusqu’aux royalistes en passant par le Parti pirate, les adeptes de la décroissance, les défenseurs de l’espéranto ou le Parti animaliste, on voit mal comment l’électeur le plus exigeant ne pourrait pas trouver chaussure à son pied ! Même le mouvement des Gilets jaunes est représenté par deux de ses tendances, l’une portée par le chanteur Francis Lalanne, sous le nom d’Alliance jaune, la révolte par le vote, l’autre par Christophe Chalençon, marquée davantage à l’extrême droite et intitulée Évolution citoyenne, tandis que l’on retrouve des figures du mouvement dans les listes menée par Florian Phillipot (Les Patriotes), par Ian Brossat (PCF), François Asselineau (UPR) ou encore Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France), prouvant d’ailleurs au passage à quel point ce mouvement était hétéroclite…

Alors que chacun voudrait instaurer plus de démocratie dans la construction européenne et que jamais l’offre politique n’a été aussi large, ce serait toute de même un comble que les électeurs ne se déplacent pas pour une telle consultation électorale !

L. V.

Carnoux : une conférence où on se dit tout…

1 mai 2019

Comme à l’habitude, c’est la salle du Clos Blancheton qui accueillait le public ce dernier vendredi d’avril, pour assister à la conférence organisée par le Cercle Progressiste Carnussien intitulée « On nous cache tout on nous dit rien… », sur le thème de l’influence des réseaux sociaux et de la communication de fausses informations.

Notre conférencier du jour était Alain Ghiglia, qui fut présenté conjointement par le président du Cercle Michel Motré, et par Christian Bonardo, ami personnel de l’intervenant et lui aussi ancien professionnel de santé. Alain Ghiglia est docteur en pharmacie de formation et a exercé en officine, à l’hôpital et pour des laboratoires. Sa carrière a pris ensuite diverses orientations et il occupe actuellement un poste de chef de projet en santé publique à la ville de Marseille où il intervient notamment dans les secteurs de la petite enfance, des addictions et de la vaccination.

Présentation du conférencier par Christian Bonardo (à gauche) et Michel Motré (à droite) (photo © CPC)

Il explique ainsi comment il en est venu à s’impliquer dans une démarche citoyenne pour s’opposer à l’attitude de plus en plus réfractaire de la population, influencée par des campagnes de désinformation développant des théories complotistes et parfois orchestrées par des groupes sectaires, en particulier sur la remise en cause du bénéfice de la vaccination.

Alain Ghiglia en conférence à Carnoux le 29 avril 2019 (photo © CPC)

C’est un comportement de « lanceur d’alertes » qu’il adopte afin de développer les positions rationnelles qui guident son action. Il en est venu ainsi naturellement à s’interroger sur les motifs qui poussent ces groupes de populations à croire et à suivre des propos sans fondements scientifiques, voire totalement irrationnels.

C’est avec les connaissances fournies par les études de la sociologie cognitive qu’il a construit ses propres raisonnements pour disséquer et analyser ces phénomènes. La sociologie cognitive consiste à analyser comment les individus perçoivent la réalité dans laquelle ils sont plongés (dépendant de leur culture, de leur niveau de connaissance, de leur environnement).

Alain Ghiglia a notamment expliqué comment les différentes théories du complot circulent facilement, grâce aux outils modernes de communication de masse que sont internet et les réseaux sociaux, et trouvent des oreilles réceptives pour ensuite propager ces informations non fondées voire fabriquées à des fins souvent malveillantes.

Sa grande connaissance de l’Histoire, de l’Antiquité à nos jours, lui permet de prouver que la théorie du complot n’est pas récente, depuis la guerre de Troie jusqu’aux manœuvres des services secrets de nos pays modernes, en passant par les conjurations dans l’empire Romain ou à la cour des Médicis. Pour autant, ces théories prennent actuellement une proportion qui devient incontrôlable dans des domaines touchant le grand public. Dans un passé encore récent, les autorités n’accordaient qu’une attention toute relative aux théories fantaisistes diffusées par des personnes ou groupes qualifiés d’illuminés.

Or, l’absence de prise en compte par les pouvoirs publics de ce phénomène provoque des effets mortifères. Ainsi, l’hésitation vaccinale se développant de façon exponentielle au sein du public à travers les réseaux sociaux aboutit actuellement à une dramatique épidémie de rougeole dans plusieurs pays.

Un dessin de presse signé Rodho

Comment cette influence peut-elle se propager aussi rapidement et sans discernement ? Alain Ghiglia constate que c’est depuis le début des années 2000, avec la création d’internet puis des réseaux sociaux grâce auxquels chaque individu de la société est devenu potentiellement diffuseur d’informations en toutes directions et sur la planète à la vitesse de la lumière. Par exemple, la France compterait 35 millions de compte Facebook…

Certes, depuis des siècles, la diffusion de nouvelles par l’écrit est un fait qui n’est pas nouveau, mais les proportions ont changé considérablement. Alain Ghiglia explique ainsi que chaque jour est édité sur internet en format pdf l’équivalent en volume de tout ce que l’humanité a publié depuis l’invention de l’imprimerie. Bien entendu, une telle masse d’informations dépasse largement nos capacités de compréhension et notre aptitude à les discriminer et à les vérifier.

Le conférencier s’appuie notamment sur les études de Gérald Brommer, professeur de sociologie à l’université de Strasbourg et membre de l’Institut Universitaire de France. Ses domaines de recherche recouvrent en particulier l’analyse des croyances. Ainsi il explique que nos émotions guident notre perception et que la part de l’affect étant importante on privilégie ce qui nous plaît le plus, et ce qui nous coûte le moins en réflexion.

Il cite aussi le philosophe des sciences, Karl Popper (anglais d’origine autrichienne) : « toute science repose sur des sables mouvants » constatant que l’on peut prouver scientifiquement, par exemple, que le vaccin contre la rougeole est efficace, mais pas que les licornes n’existent pas ! Ces théories mettant l’accent sur la « réfutabilité » par l’expérimentation pour différencier la science de la pseudo-science.

Dans les ruines d’Hiroshima après l’explosion de la bombe atomique, le 6 août 1945 (photo © AP/SIPA)

Alain Ghiglia donne une explication sociologique à l’évolution de nos modes de pensée concernant les sciences et la rationalité, rappelant qu’au XIXème siècle, le progrès, incarné par le développement des sciences et des techniques, avait une image très positive parmi la population. Mais le XXème siècle a mis un frein à cet engouement car la science y a été associée à des atrocités inacceptables telles que les exterminations de masse nazies ou les bombardements atomiques américains au Japon.

A partir de la fin du XXème siècle l’irrationnel a refait irruption dans nos sociétés, comme mode de pensée s’opposant à la raison, l’irrationnel proposant des « vérités alternatives » et niant les bénéfices du progrès. Une tendance fortement amplifiée par le développement de l’individualisme, chacun se sentant autorisé à dire ce qu’il pense, et par l’amplification rendue possible via le développement d’internet où chacun peut, sous couvert d’anonymat, diffuser très largement des informations erronées, voire des inepties.

Des informations qui sont souvent reprises, sans discernement, par un public manquant de références culturelles, d’autant que l’omnipotence de l’image, dans ces messages, vient marquer les esprits, bloquant toute réflexion où questionnement et leurs donnant un caractère de véracité apparente.

Ce sont les techniques modernes mises au service de la propagande et de la désinformation, largement utilisées au profit d’organisations politiques ou religieuses et de sectes. Alain Guiglia cite un exemple de technique de création d’une théorie du complot qui, pour être efficace en étant largement reprise sur internet doit associer des éléments violents et touchant l’affect, l’émotivité.

Post Facebook relayant le canular sur les Minions et les Nazis (source © 20 minutes)

Il s’agit en l’occurrence d’un canular créé de toute pièce par un jeune Chilien pour démontrer la crédulité des internautes et insinuant un lien entre les Minions popularisés par le film Moi, moche et méchant (Minions en anglais) paru en 2010, et des enfants qui auraient fait l’objet d’expériences nazies, le tout en s’appuyant sur une photo d’archive de la marine britannique montrant un équipage équipé de scaphandres. L’association de mots à forte charge émotionnelle, tels que « enfants » et « expérimentation nazie » ainsi que le lien avec une référence culturelle mondialement connue produite par Illumination Entertainment (et non pas par Disney Pixar comme le suggère le post initial) ont permis à cette intox de connaitre un succès foudroyant malgré les très nombreux démentis publiés rapidement. Un bel exemple pour attester de la crédulité d’une grande partie des utilisateurs des réseaux sociaux.

Un dessin d’actualité signé Wingz

Ce fait est aussi la conséquence de l’individualisation des comportements qui favorisent la diffusion d’informations, fruits d’un égocentrisme affirmé, l’internet ayant l’avantage de donner une égalité de parole à chacun et permettant de promouvoir des savoirs approximatifs, d’exprimer que son seul avis est incontestable, que sa conception de la loi est unique et doit être appliquée sans réserve.

Avant de donner la parole au public pour des questions-réponses, Alain Ghiglia a aussi fait un parallèle entre la diffusion sur internet de fausses nouvelles et la parution de nombreuses publications livresques diffusant eux aussi des théories farfelues mais qui enrichissent leurs auteurs. Durant les échanges avec le public, il est abordé le besoin de faire supprimer l’anonymat sur les réseaux sociaux : il suffirait pour cela d’interdire les pseudonymes et d’obliger à enregistrer son identité officielle lors de la création d’un compte.

Un dessin d’actualité signé Cerbère

Pour limiter la diffusion de « fake news » notre conférencier conseille de ne pas « partager » sans avoir pris le temps de bien décortiquer le sens du message, de repérer les mots clés d’une information, et d’en vérifier l’origine autant que possible. Il reconnaît qu’il est difficile d’être aujourd’hui en dehors du « tunnel informatif » utilisé dans notre société contemporaine, et qu’il n’est pas aisé d’éduquer les masses comme le montre l’exemple de l’hésitation vaccinale. Il fait remarquer que l’homme, depuis toujours, a besoin d’histoires et que dans le cadre complexe qui est le nôtre, ces théories du complot aident aussi à « réenchanter le monde ».

Plus rationnellement il déplore que les quelques mesures prises par l’Education Nationale pour aborder ce sujet auprès des jeunes ne soient pas portées par les bons intervenants, ni toujours avec les bonnes méthodes. Un débat qui s’est poursuivi par un apéritif dinatoire, offert par le Cercle, réunissant le public et le conférencier.

C. M.