Posts Tagged ‘Idée reçue’

USA : le sapin de Noël détrôné par le cannabis

10 janvier 2018

Voilà une nouvelle qui a fait le buzz juste avant les fêtes de Noël mais dont on ne se lasse pas tant elle est emblématique des circuits de la mondialisation ! Cette année, les producteurs canadiens de sapins de Noël se frottent les mains, eux qui exportent plus de la moitié de leurs sapins vers les États-Unis voisins. Leurs ventes vers les USA ont en effet connu un bond en avant spectaculaire : + 40 % par rapport à 2015 ! Cette année, selon le Journal du Québec, ce sont près de 1,5 million de conifères qui ont ainsi été exportés vers les USA, soit un marché de plus de 35 millions de dollars. Pour le Canada, c’est Noël avant l’heure…

La raison de ce succès commercial inespéré ne réside pas dans un engouement inhabituel des Américains pour une tradition festive ancrée de longue date dans les mœurs locales, mais traduit simplement une pénurie de sapins dans les États américains traditionnellement producteurs. Comme souvent, plusieurs facteurs viennent expliquer cette pénurie.

Plantation de sapin dans l’Oregon (source RFI ; photo © UIG via Getty Images)

La sécheresse qui a sévi dans l’État de Washington mais aussi les incendies qui ont ravagé la Californie à plusieurs reprises cette année ont quelque peu contribué à cette situation. En octobre dernier, celui qui s’était déclaré dans la région de Santa Rosa, détruisant près de 6000 bâtiments et causant la mort de 42 personnes, avait en effet réduit en cendres pas moins de 864 km2 de zones résidentielles et de forêts, dont quelques pépinières.

Mais c’est un autre phénomène, de nature plus prosaïque, qui explique pour l’essentiel cette pénurie de sapins de Noël dans l’Ouest américain. En fait, les producteurs se sont tout simplement tournés vers une activité nettement plus lucrative, à savoir la culture du cannabis. Ainsi, dans l’Oregon, petit État de 4 millions d’habitants qui fut longtemps l’un des grands producteurs de sapins de Noël mais où la production de marijuana est en train de prendre de l’ampleur, la production de sapins ne cesse de chuter : de 6,4 millions de plants en 2013, elle devrait passer sous les 5 millions cette année. Le nombre de producteurs aurait, selon le département de l’agriculture de l’Oregon, diminué de 30 % entre 2010 et 2015.

Plantation de cannabis aux USA (crédit photo © The Lane Report)

Aux États-Unis, ce sont les États de Washington et du Colorado qui ont adopté les premiers, dès novembre 2012, une législation légalisant l’usage récréatif du cannabis. Depuis le 1er janvier 2014, un utilisateur de cannabis du Colorado est ainsi autorisé à cultiver librement pour ses propres besoins. Depuis le mois de juin de la même année, il en est de même dans l’État de Washington où des producteurs de marijuana sont désormais habilités à cultiver à titre commercial. L’Alaska leur a emboîté le pas à partir de novembre 2014. En Oregon, la consommation à usage récréatif est devenue licite en juillet 2015 mais il a fallu attendre début 2016 pour que soient autorisées les premières plantations.

Depuis, le mouvement s’est accéléré. A partir du 1er janvier 2018, la Californie est ainsi devenue le huitième État américain à légaliser le cannabis à usage récréatif alors que son utilisation à but thérapeutique y est déjà licite depuis 1996, comme désormais dans une vingtaine d’autres États américains. La décision y avait été prise par référendum, en novembre 2016 : en même temps que les Américains choisissaient en la personne de Donald Trump leur 45ème président fédéral, les habitants de la Californie, mais aussi leurs voisins du Nevada ainsi que ceux du Maine et du Massachusetts, sur la côte Est des États-Unis, décidaient de rendre légale la consommation de cannabis. La cohérence entre ces deux décisions prises simultanément confirme, s’il en était besoin, que dans une démocratie les avis peuvent être multiples…

Carte de la situation selon les États américains (infographie © Le Figaro)

Toujours est-il que les enjeux économiques d’une telle décision ne sont pas anodins et risquent d’avoir des répercussions au-delà du seul marché des sapins de Noël canadiens… Ainsi, dans le Colorado où la marijuana est en vente légale depuis 2014, on considère que le marché du cannabis a créé 18 000 emplois à temps plein en trois ans, ce qui n’est pas si mal pour un État peuplé de 5 millions d’habitants. L’afflux touristique s’est considérablement accru et surtout les rentrées fiscales ont été telles qu’il a fallu reverser aux contribuables le trop-perçu. En effet, la constitution du Colorado fixe un plafond aux contributions fiscales de chaque citoyen. L’État ayant décidé de taxer à hauteur de 30 % les ventes de cannabis s’est ainsi retrouvé à la tête d’un pactole inattendu de 50 millions de dollars supplémentaires, soit 30 de trop par rapport au plafond autorisé par la constitution, si bien que chaque habitant s’est vu crédité d’un chèque de 7,63 $…

Projection des ventes de cannabis à usage récréatif et thérapeutique d’ici 2021 (source © Arcview market research)

En 2016, selon une étude du Arcview market research, les Américains auraient ainsi dépensé de l’ordre de 6,7 milliards de dollars pour l’achat de cannabis légal, soit une augmentation de 34 % depuis 2015. Et le mouvement ne fait sans doute que commencer puisque les projections estiment que ce marché devrait atteindre de l’ordre de 22 milliards d’ici 2021, la plus forte croissance étant liée à l’usage récréatif du cannabis, dont le marché pourrait passer de 1,9 milliards en 2016 à près de 15 milliards d’ici 2021.

Le principal bénéficiaire de cette croissance juteuse en sera probablement la Californie qui devrait s’adjuger une part importante de ce marché en pleine expansion. Les producteurs de cannabis y seront taxés à hauteur de 15 % et les ventes à hauteur de 10 %, auxquels s’ajouteront des taxes communales variant entre 2 et 10 %, soit de belles rentrées fiscales supplémentaires en perspectives. De quoi peut-être donner des idées à notre gouvernement dans sa volonté de réduire le déficit de l’État sans forcément trop rogner sur les dépenses publiques ?

L.V.  

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La couverture de Noël, petit conte des temps modernes…

27 décembre 2017

Était-ce l’approche des fêtes de Noël avec ses illuminations qui fleurissent dans toutes les rues de la ville et ce vague relent de sentiment chrétien qui vient réveiller les consciences ? Où était-ce l’effet de ces reportages diffusés par vagues à la télévision, montrant comment le mobilier urbain est conçu pour rendre la vie impossible à tous les SDF qui tentent tant bien que mal de survivre dans la rue ?

Dispositif anti-SDF (source : Morbleu)

Faux cactus qui empêchent de s’asseoir, accoudoirs intempestifs qui rendent les bancs publics impropres à s’y allonger, baïonnettes posées comme des pics anti-pigeons géants, et même douches glacées se déclenchant automatiquement pour arroser quiconque resterait une minute de trop à l’abri sous un porche d’immeuble ou une entrée de garage : l’imagination des concepteurs et des gestionnaires de l’espace public ne connait pas de limite quand il s’agit de se protéger contre les indésirables…

SDF devant un distributeur bancaire (source : Algérie focus)

Toujours est-il que, depuis quelques temps, Marie ne regardait plus du même œil le vieil ivrogne hirsute qui campait à demeure avec son chien tout galeux devant le distributeur automatique de billets en bas de sa rue. Non pas qu’elle ne soit pas toujours autant dégouttée par son aspect repoussant, son odeur fétide et ses manières agressives. Mais elle ne pouvait pas non plus s’empêcher de le prendre parfois en pitié quand elle le voyait endormi, emmitouflé dans ses vêtements trop minces pour le protéger du froid mordant et blotti contre son chien qui grelottait en levant sur les passants un regard larmoyant.

Et depuis une semaine, le vieil homme n’était plus à son poste. Lui qui n’avait pas bougé de son repaire depuis des mois, des années peut-être, avait brusquement disparu. Le bout de trottoir devant l’agence bancaire était de nouveau nickel, rendu à sa vocation première d’espace public pour citadins pressés de venir se réapprovisionner en petites coupures pour leurs achats de Noël. Et Marie ne cessait de s’interroger sur ce qu’il avait bien pu advenir du vieil SDF et de son chien tout déplumé.

C’en était presque devenu une obsession. Elle qui avait plutôt l’habitude de tourner la tête ou de baisser les yeux chaque fois qu’elle croisait sur son chemin l’un de ses rebuts de la société condamné à errer dans la rue, voilà qu’elle se mettait à fureter dans les petites ruelles de son quartier et à jeter des regards inquisiteurs dans les recoins sombres susceptibles de servir d’abri pour un SDF aux abois. Mais pas de trace du vieil ivrogne : disparu, envolé !

En revanche, ce brusque intérêt pour ses semblables rejetés l’amenait à regarder d’un œil un peu plus bienveillant toute cette misère humaine survivant au jour le jour dans les interstices de la jungle urbaine. A plus de 70 ans, Marie découvrait que la famille de Roms et ses prières insistantes, nichée devant le porche de l’église, ou l’obèse handicapé qui s’installait tous les soirs dans l’abribus, le long du boulevard bruyant, étaient des hommes et des femmes avant d’être des menaces et une gêne pour les habitants.

Maraude de la Croix-Rouge française (source Buzzles)

Du coup, Marie aurait voulu faire un geste pour eux, leur témoigner de cette sympathie qu’elle ressentait pour eux. A bien y penser, ce n’était d’ailleurs pas vraiment de la sympathie. Comment se sentir en phase avec ces gens à qui, pour rien au monde elle n’aurait osé adresser la parole ! Pour dire quoi d’ailleurs ? Marie ne voyait pas vraiment ce qu’elle aurait eu à partager avec tous ces SDF qui ne pensent qu’à se battre pour un bout de trottoir où le fond d’une bouteille de mauvaise piquette et qui ont perdu toute dignité, au point d’uriner directement dans la rue comme elle avait pu le constater furtivement…

Mais pour autant, Marie aurait bien aimé faire un geste à leur égard, surtout envers ce jeune au teint basané et à l’air résigné qu’elle avait repéré depuis quelques jours car il venait régulièrement trouver refuge devant le magasin de farces et attrapes où il arrivait à s’allonger à l’abri de la devanture. Bien sûr, Marie aurait pu aller grossir les rangs des bénévoles du Secours catholique ou de la Croix-Rouge française qu’elle voyait parfois déambuler le soir pour distribuer un bol de soupe fumant aux cabossés de la vie. Mais Marie n’avait jamais eu beaucoup de goût pour les associations et les groupes…

En y repensant, Marie s’est dit qu’elle pourrait au moins offrir à ce jeune SDF basané, sans doute un réfugié syrien ou afghan ou que sais-je encore ?, un vêtement chaud pour l’aider à endurer les nuits glaciales. Elle avait donc fouillé dans ses placards à la recherche d’une des vestes de son défunt mari, qu’elle n’avait pas pu se résoudre à jeter bien que celui-ci soit décédé depuis plusieurs années déjà.

Et elle était tombée sur cette superbe couverture berbère qu’ils avaient acheté ensemble, jadis, dans un souk de Marrakech. Une vague d’émotion la saisit tandis qu’elle déplie lentement la couverture et admire ses dessins géométriques admirablement tissés et ses bandes parallèles multicolores. Elle se souvient de ces moments merveilleux passés avec son mari à déambuler dans les petites ruelles de la médina du sud marocain, de leurs échanges complices tandis qu’ils fouillaient allègrement dans les amoncellement de théières et de poteries à la recherche d’une pièce un peu originale. Elle revoit ce vieillard vénérable avec qui ils avaient marchandé cette couverture devant laquelle ils étaient tombés en admiration, tout en sirotant lentement leurs verres de thé à la menthe. Une couverture qu’ils avaient sans doute payé bien trop cher au vu de tous les menus cadeaux que leur avait fait le vieux tout en emballant soigneusement la couverture dans un papier kraft retenu par une vieille ficelle.

Marie apprécie une dernière fois la finesse des décorations et la douceur de la laine tissée très serré, puis descend l’escalier en serrant contre elle la précieuse couverture. Le jeune réfugié est bien là, blotti dans l’encoignure de la devanture, dans le recoin le moins éclairé pour essayer de se fondre dans la façade sombre. Marie s’approche et lui tend timidement son présent. D’abord effrayé, le jeune lui sourit et son visage s’illumine tandis qu’il s’empare de la couverture et apprécie la douce chaleur qui s’en dégage.

Dessin de Gros paru dans Marianne n°1084-1085

Marie remonte chez elle toute irradiée de son geste généreux et s’endort apaisée. Au petit matin, alors que le jeune réfugié s’est enfin endormi, blotti dans la couverture berbère qui le protège d’un crachin glacial, une voiture de police s’arrête à sa hauteur. Les fonctionnaires de police s’approchent et l’un d’eux actionne sa bombe lacrymogène en direction du jeune encore à moitié endormi. Affolé, il se lève d’un bond tout en tentant de se protéger le visage contre le produit irritant qui lui brûle les yeux. Les policiers hilares le regardent s’enfuir sans demander son reste. L’un d’entre eux saisit la couverture d’un air dégoutté et la jette dans la poubelle la plus proche. Un dernier regard sur la devanture du magasin qui a retrouvé son état normal et la patrouille de police remonte dans le véhicule de service : mission accomplie !

L.V.  

Le déluge : mythe ou réalité ?

11 décembre 2017

Chacun a en mémoire le fameux récit biblique du déluge dans lequel il est écrit en substance que Dieu, mécontent de la conduite des hommes, déclencha une formidable inondation qui dura 40 jours et 40 nuits, et noya toute trace de vie sur terre à l’exception du brave Noé et de toute sa famille. Celui-ci avait été chargé de construire une solide arche, aux planches soigneusement calfatées de goudron et dans laquelle il avait mis à l’abri un couple de chacune des espèces animales, ce qui lui permit finalement de repartir sur de nouvelles bases, une fois l’inondation achevée et l’arche échouée.

L’arche de Noé sur le Mont Ararat (tableau de Simon de Myle, peint vers 1570)

Ce récit fondateur qui marque les esprits a longtemps servi de fil conducteur, y compris aux yeux de certains scientifiques qui s’appuyaient sur lui pour expliquer la présence de nombreux coquillages fossiles retrouvés jusque sur les sommets des montagnes alpines. On sait désormais, grâce à la compréhension des mouvements tectoniques et à une meilleure connaissance de la datation des couches sédimentaires, qu’il n’est nul besoin de faire appel à ce récit biblique pour expliquer de telles observations.

Onzième tablette racontant l’épopée de Gilgamesh et le récit du déluge (source © British Museum)

Et pourtant, paradoxalement, les connaissances historiques et géologiques récentes donnent du crédit à ce récit de l’Ancien Testament. L’affaire ne date pas d’hier puisque c’est en 1872 que George Smith, un des premiers à découvrir et à traduire les tablettes d’argile recouvertes d’écritures cunéiformes de Mésopotamie, gravées il y a plus de deux mille ans avant J.-C., a fait connaître au monde entier l’épopée de Gilgamesh.

Dans cette histoire, dont on a désormais retrouvé de nombreuses versions, les plus anciennes remontant à l’époque sumérienne, au 3ème millénaire avant J.-C., le héros Gilgamesh rencontre le supersage Atrahasis qui lui raconte que jadis les dieux en colère, lassés du vacarme incessant des humains, avaient décidé de s’en débarrasser en inondant la terre. Mais le dieu des eaux souterraines, un certain Ea, les trahit, avertit son ami Atrahasis du danger, et lui enjoint de fabriquer sans attendre un solide bateau aux planches calfatées de bitume, et d’y faire entrer un specimen de chaque espèce animale (d’autres versions, plus futuristes, évoquent plutôt « la semence de toutes les créatures vivantes »).

Les tablettes d’argile relatent une inondation plus courte (7 jours seulement) mais l’épilogue, qui consiste à lâcher une colombe pour vérifier si elle aperçoit signe de terre rappelle furieusement l’idée de Noé, même s’il fallut, dans la version sumérienne, doubler la tentative avec le lâcher d’une hirondelle puis d’un corbeau…

Le déluge, frontispice de la bible illustrée par Gustave Doré (1866)

Bref, les nombreuses similitudes entre ces récits indiquent avec une quasi certitude que l’histoire de Noé, probablement écrite vers le VIIe siècle avant J.-C., soit plusieurs millénaires sans doute après les premières versions assyriennes, fixée sur les rouleaux manuscrits de la Mer Morte puis recopiée de génération en génération, s’est très vraisemblablement inspiré du précédent, d’autant que le peuple juif a été longtemps placé sous domination assyrienne.

De nombreux chercheurs ont cherché d’autres filiations de ce type, tant les récits fondateurs qui évoquent des inondations cataclysmiques du même type se retrouvent dans le monde entier, en Inde comme parmi certaines civilisations amérindiennes, et même chez les aborigènes d’Australie où il se raconte l’histoire d’une grenouille qui aurait bu toute l’eau de la Terre, au point que les autres animaux assoiffés n’ont eu d’autre choix que de la faire rire, provoquant de la sorte une formidable inondation…

Certains de ces récits retiennent néanmoins l’attention, dont celui retracé dans les écrits mythologiques du pseudo Apollodore, datés du 1er siècle et qui évoquent un déluge qui aurait mis fin à l’âge du bronze, les seuls survivants étant le fils de Prométhée, un certain Deucalion et son épouse Pyrrha, dont la barque s’échoue sur le sommet des montagnes. Là aussi, les convergences avec le récit biblique sont étonnantes, ce qui tend à affermir l’idée d’une inondation exceptionnelle survenue en des temps très reculés dans cette région et dont la mémoire collective se serait transmise de génération en génération.

Les Américains William Ryan et Walter Pitman, auteurs en 1998 de l’ouvrage Noah’s Flood

Curieusement, plusieurs scientifiques pensent désormais disposer d’hypothèses assez solides qui pourraient expliquer l’origine de tels événements. En 1993, une expédition géologique américano-russe a ainsi en évidence, en analysant des sédiments déposés au fond de la Mer Noire, des indices montrant un passage assez brutal d’eau douce à de l’eau salée. Selon leurs observations, au cours de la dernière glaciation, celle du Würm, qui s’est étalé de -110 000 à -10 000 ans environ, la Mer Noire s’est retrouvée totalement déconnectée de la Méditerranée. Du fait de la glaciation, le niveau des océans avait baissé de plus de 130 m et les détroits du Bosphore et des Dardanelles étaient alors émergés.

Avec le réchauffement progressif, la fonte des glaces sur les plaines ukrainiennes a alimenté en eau la vaste dépression de la Mer Noire qui se transforma en un lac d’eau douce, toujours isolé de la Méditerranée et autour duquel se sont installées de nombreuses populations. Vers 7500 avant J.-C., la brutale remontée du niveau de la Méditerranée se serait traduite par un déversement brutal des eaux de cette dernière dans la Mer Noire dont le niveau se situe 200 m plus bas, provoquant la fuite des populations vers le Mont Ararat, seul point culminant situé à 300 km du rivage mais visible de très loin.

La Mer Noire (source © Google Earth)

Le géologue américain Robert Ballard

En 1999 et 2000, le géologue Robert Ballard, celui-là même qui retrouva l’épave du Titanic, avait également entrepris des investigations dans ce secteur et retrouvé des traces de l’ancien rivage côtier de la Mer Noire avec des vestiges d’érosion qu’il attribue à des flots se déversant sous forme de cataractes depuis la Méditerranée. Autant d’éléments qui accréditeraient cette hypothèse d’une inondation brutale et rapide des riveges de la Mer Noire, provoquant chez les survivants un traumatisme de nature à se transcrire de génération en génération sur un temps long. De nombreux chercheurs attribuent d’ailleurs cette ouverture brutale du détroit du Bosphore à un mouvement sismique de l’extrémité de la faille nord-anatolienne, ce qui aurait en effet pu provoquer un déversement cataclysmique des eaux de la Méditerranée dont le niveau était fortement remonté sous l’effet du réchauffement climatique.

Le chercheur français Guillaume Soulet, auteur d’une thèse intitulée Changements hydrologiques de la mer Noire au cours des 30 derniers millénaires et la dernière déglaciation en Europe centrale, sous la direction d’Edouard Bard et Gilles Lericolais

L’équipe d’Edouard Bard basée au CEREGE s’est également intéressée de près à ce sujet et a montré que la réalité était sans doute beaucoup plus complexe que ne l’avaient imaginé en 1997 les Américains Bill Ryan et Walt Pitman, dont l’ouvrage paru en 1998 sous le nom de Noah’s Flood avait eu alors une énorme retentissement. D’après Guillaume Soulet, qui a soutenu en 2011 une thèse sur le sujet, la connexion de la Mer Noire via le Bosphore est plus ancienne et daterait plutôt de 8 300 avant J.-C. Et il s’agirait plus vraisemblablement d’un phénomène se produisant par a-coups, suite à des épisodes de réchauffement successifs, étalés sur de longues périodes, ce qui laisse penser que les mouvements de population des rives de la Mer Noire vers les plaines plus fertiles de la Mésopotamie, survenus vers 7500 avant J.-C., pourraient avoir été induites au moins davantage par une évolution démographique inéluctable que par un phénomène d’inondation brutale.

Un scénario qui demande sans doute à être confirmé et vraisemblablement affiné mais qui laisse songeur quand à ce qui peut nous attendre du fait du réchauffement climatique actuellement à l’oeuvre et qui lui est d’une rapidité jamais rencontrée dans l’histoire de la Terre. Quand on sait que la fin de cette glaciation, qui s’est traduite par une élévation du niveau des mers d’environ 130 m, ne résulte finalement que d’une augmentation moyenne de 4 °C de la température du globe, soit une valeur tout à fait comparable à ce que prédisent les scénarios du GIEC pour les décennies à venir, voila qui ne devrait pas manquer de nous inquiéter…

L.V.  

Vous reprendrez bien un peu de glyphosate ?

30 novembre 2017

« L’homme est un animal doué de raison », disait le philosophe Aristote. C’est parfois à se demander. Prenons l’affaire du glyphosate. Voilà un produit miracle, mis sous le marché en 1974 sous le doux nom de Roundup et qui a fait la fortune de la firme Monsanto, devenant en quelques années le pesticide le plus vendu au monde : pas moins de 800 000 tonnes par an dont plus de 10 000 tonnes rien qu’en France. Le brevet est tombé dans le domaine public en 2000 mais il continue à rapporter la bagatelle de 5 milliards de dollars chaque année à la firme Monsanto, désormais tombée dans l’escarcelle du géant allemand Bayer.

Les agriculteurs affiliés à la FNSEA ne jurent que par lui et considèrent qu’il est désormais impossible à l’agriculture française de se passer du glyphosate. Comme l’a affirmé Eric Thirouin, secrétaire général de la FNSEA à un journaliste du Monde, interdire l’utilisation de cet herbicide, reviendrait « à poser un boulet à l’agriculture française » et coûterait pas moins de 2 milliards d’euros à une filière nationale déjà bien mal en point. La raison d’un tel surcoût : il faudrait que les céréaliers en reviennent à la charrue et se remettent à labourer leurs terres, ce qui les obligerait « à augmenter leur consommation de gas oil et leurs émissions de CO2 ».

Un véritable scénario catastrophe qui laisse pantois. Certes, nous voilà partiellement rassurés, nos agriculteurs ne seront pas obligés d’en revenir pour autant à l’araire tirée par des bœufs, voire à la daba. Mais tout de même, de là à prétendre que le glyphosate est la meilleure arme qu’on ait trouvée pour protéger l’environnement et combattre le réchauffement climatique, voilà qui paraît un peu fort de café.

Pour labourer profond, il faut ce qu’il faut… (source : Massey-Fergusson)

On en vient même à se demander, lorsqu’on voit le nombre de tracteurs dernier cri, avec cabine insonorisée équipée de GPS, en train de tracer leurs sillons dans les plaines céréalières de la Beauce ou de la Brie, si certains ne seraient pas en train de pousser un peu loin le bouchon en voulant nous faire croire qu’on a arrêté depuis belle lurette de retourner les champs et que, grâce au glyphosate, tout la profession s’est convertie à la permaculture…

Voilà en tout cas une situation bien peu rationnelle en apparence. Alors qu’en Europe et singulièrement en France, la demande en produits issus de l’agriculture biologique explose, au point qu’on est obligé d’importer massivement pour y faire face, la majorité active (ou du moins la plus bruyante) de la profession agricole se bat pour conserver le droit d’utiliser des produits phytosanitaires dont l’effet sur les sols et sur l’environnement est catastrophique, avec pour principal argument que c’est le seul moyen pour produire à bas coût et répondre ainsi aux diktats de la grande distribution.

La filière agricole et le ministre de l’agriculture en tête, se sont ainsi bruyamment félicités de la décision honteuse prise le 27 novembre 2017 par les États membres de l’Union européenne à une large majorité de prolonger de 5 ans la licence d’exploitation du glyphosate malgré tous les risques qu’il représente non seulement pour l’environnement mais aussi pour la santé humaine puisqu’il est désormais considéré comme « cancérogène probable » suite à une étude publiée en mars 2015 par le Centre international de recherche contre le cancer qui dépend de l’OMS.

Un dessin de Deligne (source : Urtikan)

La déclassification en mars 2017 des fameux « Monsanto papers » indique d’ailleurs que la firme américaine a découvert ce pouvoir mutagène du glyphosate dès 1999 et a tout fait depuis, grâce à son réseau d’influence auprès d’experts internationaux reconnus, pour semer le doute à ce sujet et publier nombre de résultats d’études qui tendent à prouver le contraire pour renforcer sa position.

Voilà en tout cas qui montre, une fois de plus, à quel point il est difficile, sur des dossiers aussi complexes et qui comportent de tels enjeux économiques, de prendre des décisions qui seraient conformes à l’intérêt général. Difficile d’ailleurs de ne pas faire le parallèle avec le cas de l’amiante dont on connait les dangers depuis les années 1890 mais pour laquelle il a fallu attendre 1997 pour que son utilisation soit enfin interdite en France.

Monument dédié aux victimes de l’amiante à Condé-sur-Noireau

Les propriétés de ce matériau étaient telles qu’il a été massivement utilisé dans l’industrie et la construction, sous forme d’amiante-ciment, en renforcement des enrobés routiers, comme isolant thermique ou encore dans les garnitures de freins. Pendant des décennies, des générations entières d’ouvriers ont été exposées à l’inhalation de fibres d’amiante dont l’accumulation dans les poumons est la cause de cancer. Rien qu’en France, 6 500 cas de maladie professionnelle liée à l’amiante ont ainsi été reconnus pour la seule année 2005 et on considérait en 2015 que chaque année de l’ordre de 2 200 personnes développent un cancer du fait de l’amiante et que 1 700 personnes en meurent.

C’est en 1899 qu’a été constaté le premier décès imputé directement à l’amiante et en 1906 déjà un inspecteur du travail s’alarmait des nombreuses pathologies des ouvriers dans une filature de Condé-sur-Noireau, là même où en 1972 Ferrodo installera une usine de garnitures de frein dans laquelle plusieurs centaines d’ouvriers seront victimes d’exposition grave aux fibres d’amiante.

Bâtiments de l’ancienne mine d’amiante de Canari en Corse (photo © Gérard Baldocchi, Corse Matin)

Mais pendant très longtemps, les syndicats de travailleurs ont milité aux côté du lobby des entreprises de l’amiante pour lutter contre toute limitation de l’utilisation de ce produit considéré lui-aussi comme indispensable, de même que les Corses se sont battus pour conserver leur mine d’amiante à Canari ou que les élus locaux un peu partout se sont démenés pour maintenir en activité les usines Eternit comme à Port-de-Bouc où le site est désormais ornée d’un monument aux morts dédié aux victimes de l’amiante.

Travaux de désamiantage dans les locaux de l’université de Jussieu (source : EPAURIF)

Il a fallu pour que l’on cesse enfin d’utiliser ce produit nocif que l’on se rende compte que ce n’était pas seulement les professionnels qui étaient touchés mais la société toute entière. Alors qu’en 1994 six enseignants exposés à l’amiante dans un lycée de Gérarmer décèdent et qu’apparaissent les premières victimes sur le site de la faculté de Jussieu, l’inénarrable Claude Allègre, toujours aussi lucide, en est encore à railler, en 1996, « un phénomène de psychose collective ». C’est sans doute ce qu’il dirait aujourd’hui de la phobie du glyphosate, s’il avait conservé un minimum de crédibilité pour qu’on lui tende encore un micro…

En 2005, un rapport parlementaire faisait état de 35 000 morts dus à l’exposition à l’amiante en France entre 1965 et 1995 et de plusieurs milliers de décès supplémentaires attendus entre 2005 et 2030. Notons également que le Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante a déjà déboursé plus de 2 milliards d’euros en une dizaine d’années et que le désamiantage de la seule université de Jussieu a déjà coûté de l’ordre de 2 milliards d’euros également. De quoi largement relativiser les arguments de la FNSEA qui voudrait nous faire croire que, pour le glyphosate comme pour d’autres dossiers, la meilleure solution est encore de foncer dans le mur en fermant les yeux…

L.V. 

Ordures ménagères : faut-il vraiment trier ses déchets ?

28 novembre 2017

Ordures ménagères dans les rues de Marseille (photo © Robert Poulain, source Destimed)

Le traitement des ordures ménagères fait partie de ces dossiers complexes que les collectivités ont bien du mal à gérer. Leur volume ne cesse d’augmenter : chaque Français jette plus d’1 kg de déchet chaque jour, soit 573 kg par an, et cette quantité a doublé au cours des 40 dernières années ! Et les solutions techniques pour les traiter sont de plus en plus coûteuses.

Le simple enfouissement des ordures pose de sérieux problèmes environnementaux et tend à disparaître, sauf pour les déchets ultimes, dans des conditions très contrôlés, d’autant que plus personne n’accepte l’ouverture d’une décharge à côté de chez lui. Mais on enfouit encore près de 30 % de nos déchets, ce qui montre à quel point le recyclage reste largement à développer.

L’incinération, qui concerne désormais de l’ordre d’un tiers du traitement des déchets, crée également de sérieuses réticences de la part du voisinage et n’est rentable que pour de gros volumes. Le coût moyen de traitement des ordures par incinération, comme cela est pratiqué pour l’agglomération marseillaise, est évalué par l’ADEME à 121 € la tonne (en 2013) mais les coûts augmentent rapidement lorsque les volumes à traiter sont faibles, du fait des charges fixes élevées. Il existe actuellement en France plus de 125 unités d’incinération, dont la plupart (moins de 70 % en réalité) valorisent l’énergie produite (en alimentant des réseaux de chaleur).

Incinérateur d’ordures ménagères à Fos-sur-Mer (photo © Pierre Ratcliffe)

En France, on estime le volume global de déchets produits annuellement à 355 millions de tonnes dont l’essentiel provient des chantiers de construction (estimé à 250 Mt) et, dans une moindre part (6Mt environ) de l’activité économique industrielle. La part des ordures ménagères proprement dite représente de l’ordre de 17 Mt, à laquelle s’ajoute à peu près autant de déchets issus des artisans et commerçants et qui sont généralement collectés en même temps, ainsi que 4 Mt produits par les collectivités elles-mêmes, soit environ 38 millions de tonnes de déchets à traiter chaque année par les collectivités.

Décharge sauvage d’ordures ménagères sur le littoral méditerranéen (source © Ecologie Nature)

Voilà qui fait un volume considérable et qui coûte très cher à la société : de l’ordre de 10 milliards d’euros chaque année (dont la motié payée directement par les ménages via la taxe d’enlèvement des ordures ménagères) alors que ce montant n’était que de 3,5 milliards en 1990, à une période où les déchets étaient moins nombreux, plus facilement dégradables et surtout où l’on se contentait encore bien souvent de les entasser dans la nature dans de simples décharges, ce qui limitait les coûts à la collecte et au transport…

Une partie de ces déchets, déposés en déchetterie ou collectés en porte à porte via les poubelles jaunes peut être recyclée via différentes filières, pour l’essentiel largement subventionées car encore peu rentables économiquement. Mais près de la moitié de ce volume est constituée d’ordures ménagères et assimilées qui s’entassent dans nos poubelles grises et ne peut être facilement valorisée. Malgré toutes les campagnes de sensibilisation et d’information qui se multiplient depuis des années, le tri individuel des déchets n’est pas partout entré dans les mœurs et l’agglomération marseillaise fait partie des mauvais élèves.

On observe bien une amélioration globale du taux de recyclage qui dépasse désormais la barre des 60 % pour les emballages du programme Eco-emballage (mais plafonne encore en dessous de 45 % pour les emballages industriels…). Tous les immeubles collectifs sont loin d’être équipés pour la collecte sélective et les erreurs de tri sont telles que bien des containers collectés de la sorte s’avèrent inutilisables, d’autant que les règles de tri sont évolutives, plus complexes qu’il n’y paraît, et varient d’une collectivité à l’autre. En gros, seule une petite moitié des déchets recyclables fait l’objet d’un tri effectif à la source, via les dispositifs d’apport volontaire ou via la collecte sélective en porte à porte.

Plaquette pédagogique pour le tri des déchets, éditée par la société Eaux de Marseille

Face à ce constat, certains ont eu l’idée de mieux valoriser le tout venant issu de nos poubelles grises en procédant à leur tri de manière automatique. C’est le processus qu’a mis au point la société Vacher et qui est à l’œuvre depuis mi-2014 dans l’écopôle Altriom en Haute-Loire. A l’origine de cette initiative, un appel d’offre de la communauté d’agglomération du Puy-en-Velay, alliée avec la communauté de communes du Pays de Saugues et deux syndicats intercommunaux voisins de collecte et de traitement des ordures ménagères, celui des Monts du Forez et celui d’Emblavez-Meygal.

Ces colectivités se heurtaient depuis des années à l’impossibilité d’ouvrir un nouveau centre d’enfouissement des déchets. La solution proposée par le groupement consiste à trier les ordures ménagères en séparant de manière automatisée la matière organique d’une part (valorisée par compostage), et les emballages plastiques et métalliques ainsi que les papiers-cartons d’autre part, qui pourront ainsi être recyclés. Le reste, considéré pour l’essentiel comme combustible solide de récupération, est incinéré dans des fours de cimenteries locales, à l’exception d’une part de refus qui correspond grosso modo à 10 % du volume initial et qui, lui, doit effectivement être envoyé dans un centre d’enfouissement pour déchets ultimes. Tout le système repose sur un dispositif breveté très sophistiqué capable d’ouvrir les sacs de déchets et de traiter 20 tonnes par heure à raison de 21 heures par jour, avec plusieurs flux de valorisation, un bel outil technologique, pour un coût tout à fait compétitif puisqu’il est estimé entre 60 et 100 € la tonne !

Vue de l’usine Altriom au Puy-en-Velay (source Altriom)

Bien entendu, les concepteurs d’un tel système, pompeusement dénommé 3Wayste, le présentent comme révolutionnaire puisqu’il permettrait de valoriser 90 % des ordures ménagères entrantes alors que le système de collecte sélective en porte à porte, au Puy-en-Velay comme à Carnoux-en-Provence, ne dépasse guère les 16 %… A se demander d’ailleurs s’il est bien raisonnable de poursuivre cet effort de tri sélectif volontaire à la source auquel les Français semblent totalement rétifs quand on en voit les piètres résultats alors qu’il est en vigueur depuis des années et devrait désormais être entré dans les habitudes au vu de tous les efforts pédagogiques entrepris, y compris en milieu scolaire depuis le plus jeune âge

C’est d’ailleurs ce que préconise le directeur du centre Altriom qui envisage désormais de supprimer carrément la collecte sélective dans le centre-ville du Puy. Un choix statégique qui serait certainement vécu comme une incroyable reculade de la part de tous ceux qui se battent depuis des années pour que chaque citoyen prenne conscience qu’il doit être acteur de la gestion de son environnement et que réduire ses déchets en triant tout ce qui peut-être valorisé fait partie des gestes qui lui incombent en toute responsabilité… D’autant qu’en réalité le système revient à envoyer entre 38 et 46 % de ses flux de déchets entrants directement dans les fours de cimenterie.

Voilà en tout cas un beau débat de société en perspective !

L.V.  

Qui organise la pénurie de beurre ?

5 novembre 2017

Certains se souviennent peut-être encore de ce temps pas si lointain où les chambres froides de ce qui était encore la Commission économique européenne débordaient de beurre, stocké pour éviter que les cours de cette matière première ne s’effondrent. Le stockage avait commencé en 1964 afin de venir en aide aux agriculteurs européens alors en pleine surproduction et, en 1986, on avait atteint le volume incroyable de 1,28 millions de tonnes de beurre stockés dans les réserves de l’Europe.

Pour remédier à cet excédent structurel, des quotas laitiers ont fini par être instaurés en 1984 et, peu à peu, les « montagnes de beurre » ont commencé à se résorber. Il a quand même fallu près de 20 ans pour y parvenir et c’est en 2007 seulement qu’ont été écoulés les dernières 6000 tonnes de beurre encore stockés, pour l’essentiel d’origine espagnole à cette date. A l’époque, le prix du marché s’élevait à 2 400 € la tonne. Le système des quotas laitiers a été finalement abandonné en avril 2015 et depuis, c’est le marché mondial qui régit la commercialisation des produits laitiers sans aucun filet de sécurité.

Le résultat ne s’est pas fait attendre puisque dès 2016, le prix du lait payé au producteur est descendu en dessous du coût de production et le revenu moyen d’un éleveur en France aurait baissé de plus de 26 % entre 2015 et 2016 selon l’INSEE. Il ne reste déjà plus que 70 000 fermes laitières en France, un tiers d’entre elles ayant disparu au cours des 10 dernières années. Avec la fin des quotas laitiers qui fixaient des volumes plafond de production par pays, la production européenne a fortement augmenté, du fait principalement des grosses fermes industrielles du nord de l’Europe, ce qui tire les prix à la baisse et étrangle les derniers éleveurs laitiers encore en activité en France.

Manège de traite à la ferme industrielle dite des 1000 vaches, à Ducrat, près d’Abbeville dans la Somme (source © La Voix du Nord)

Et l’on apprend désormais que le beurre, qui jadis encombrait les frigos de Bruxelles, est devenue une denrée rare. Les rayons des supermarchés se vident et les boulangers industriels qui en sont de gros consommateurs (sachant qu’un croissant est composé à 50 % de beurre…) se retrouvent en chômage partiel faute de matière première. Le prix du beurre est ainsi passé en dix-huit mois de 2 500 à 6 500 € la tonne : un bond spectaculaire et qui pourrait encore se poursuivre. Mais comment a t-on bien pu en arriver là ? Le Marché aurait-il perdu la main, sa fameuse « main invisible » si chère aux économistes libéraux ?

Vache de race Prim’Holstein

On pourrait d’abord s’étonner que les cours du lait soient au plus bas alors que ceux du beurre, qui en dérivent directement n’ont jamais atteint de tels sommets. Certains invoquent des raisons techniques liées non pas à une météo qui aurait été défavorable à la production laitière comme certains le prétendent, mais qui découlent effectivement d’une politique menée depuis des années par la filière : en France, plus des deux-tiers du cheptel laitier sont constitués de Prim’Holstein, ces vaches laitières qui constituent l’essentiel des troupeaux européens et qui fournissent jusqu’à 10 000 litres de lait par tête et par an. Depuis des décennies, les chercheurs de l’INRA comme leurs collègues européens ont orienté la sélection de cette race dans le seul but de produire davantage de lait et moins de matière grasse. Or, sans matière grasse dans le lait, il est plus difficile de faire du beurre : il faut en moyenne 22 l de lait pour produire un kg de beurre, mais cela peut varier fortement sachant qu’un litre de lait contient selon les cas entre 35 et 45 g/l de matière grasse.

Couverture du Time de 2014 vantant les mérites du beurre

Or la consommation mondiale de beurre est désormais en hausse. Avec 8 kg par an et par habitant, la France se place au premier rangs des gros consommateurs, mais la demande est en train d’exploser dans d’autres pays, notamment asiatiques où l’on commence à prendre goût aux viennoiseries. Même aux USA, les diététiciens sont en train de revenir sur leur jugement très négatif concernant la consommation des corps gras en général et du beurre en particulier, ainsi que l’a rappelé le Time à sa Une en 2014.

Dans ce supermarché Cora, des rayons de beurre quasi vide (photo © Aurélien Laudy pour l’Union)

Beurre dans la baratte (source © Agrilait)

Mais la pénurie de beurre ne frappe curieusement que la France. Or la production de beurre français est plutôt en croissance, avec un volume global de 368 000 tonnes produit en 2015 contre 341 000 en 2010. Notre pays est actuellement le 6ème producteur mondial de beurre et le 2ème en Europe derrière l’Allemagne. De 2006 à 2010, la production mondiale de beurre a ainsi augmenté de 14 % et dépasse actuellement les 10 millions de tonnes, le premier producteur étant désormais l’Inde. Mais le géant de la production laitière est la Nouvelle-Zélande qui produit pas moins de 27 % du lait mondial, exporté principalement sous forme de poudre de lait. D’ailleurs, la France importe chaque année deux fois plus de beurre qu’elle n’en exporte, et sa principale source d’approvisionnement est justement la Nouvelle-Zélande.

Un dessin de Na !

En réalité, on se retrouve confrontés à deux phénomènes qui se surimposent. Le premier est un mouvement de fond, d’ampleur mondial et qui reflète une demande accrue de beurre, du fait de l’émergence de nouveaux marchés, notamment en Chine, alors même que la production de beurre a été volontairement freinée depuis des années parce que les consommateurs s’étaient orientés plutôt, pour des raisons diététiques, vers la consommation d’huiles végétales et de margarines. Ce mouvement de fond explique donc que les prix mondiaux du beurre soient en forte hausse, alors que ceux du lait n’augmentent que de manière modérée, du fait des stocks importants de poudre de lait encore disponibles, en particulier en Europe qui a en réserve plus de 350 000 tonnes, de quoi peser significativement sur les cours mondiaux.

A cela vient s’ajouter un élément conjoncturel spécifiquement français. On se souvient qu’en 2016, à l’issue d’une crise agricole comme la France en connaît régulièrement, le principal industriel du secteur, Lactalis, avait accepté de payer un peu plus cher le lait, à 290 € la tonne, ce qui lui permettait de s’aligner sur le prix des autres acteurs (Bongrain, SODIAAL ou Danone) tout en restant très en deçà des coûts réels de production que la profession agricole évalue entre 330 et 380 € la tonne selon les exploitations.

Mais en France, ce sont les 4 centrales d’achat de la grande distribution (Intermarché/Casino, Carrefour/Dia, Auchan/Système U et Leclerc) qui font la pluie et le beau temps en matière de fixation des prix des produits alimentaires. Les négociations avec les producteurs et les industriels de l’agro-alimentaire ont lieu une fois par an et la grande distribution s’y emploie à imposer à ses fournisseurs les prix les plus bas.

C’est la raison pour laquelle, le prix du beurre en grande surface n’a jusqu’à ce jour quasiment pas augmenté, contrairement à ce qu’on observe en Allemagne par exemple où le prix de la plaquette de beurre a plus que doublé. Comme vient de le reconnaître, après une semaine de tergiversations, le ministre de l’agriculture et de l’alimentation, Stéphane Travert, la pénurie de beurre dans les rayons des magasins s’explique en réalité principalement par un nouveau bras de fer entre industriels et géants de la grande distribution.

Faute de pouvoir vendre leur beurre en France à un prix rémunérateur, les acteurs de la filière préfèrent donc l’exporter, tout simplement. Bienvenue dans le monde de la mondialisation heureuse !

L.V.  

Glyphosate, ou comment s’en débarrasser ?

7 octobre 2017

Le glyphosate est sur la sellette : d’ici la fin de l’année, et du fait de ses tergiversations antérieures, l’Union européenne va devoir prendre la décision difficile de prolonger ou non de 10 ans l’autorisation d’utiliser cette molécule qui est le désherbant le plus vendu dans le monde. Pour les tenants de l’agriculture intensive, FNSEA en tête, il n’y a pas le moindre doute à avoir : sans cette molécule magique, il n’y a plus d’agriculture possible et aucun espoir d’arriver à nourrir durablement les habitants de la planète.

Face à des arguments aussi tranchés, et comme pour d’autres sujets similaires dont celui des insecticides à base de néonicotinoïdes, le débat n’est pas aisé, d’autant que l’on s’étripe également sur la dangerosité réelle ou supposée du produit. Le Centre international de recherche sur le cancer l’a classé cancérigène, sur la base de ses propres études scientifiques, à rebours des différents avis abondamment rendus jusque là mais dont on sait maintenant, via les fuites des fameux Monsanto papers, qu’ils étaient en réalité téléguidés par la propagande de la firme Monsanto elle-même, rachetée en 2016 par Bayer.

Epandage de pesticides sur un champ en mai 2016 près de Lille (photo Denis Charlet AFP)

Mise sur le marché en 1974 sous le nom de Roundup, la molécule de glyphosate a fait la fortune de Monsanto qui en a exploité le brevet jusqu’en 2000 et continue à engranger 5 milliards de dollars par an avec ce seul produit. Tombé depuis dans le domaine public, il entre désormais dans la fabrication de pas moins de 750 produits commerciaux diffusés dans le monde par de nombreuses firmes dont d’autres géants de l’agrochimie comme Syngenta, Bayer ou Dow Chemical. Plus de 800 000 tonnes de glyphosate sont ainsi produites chaque année, dont 10 000 t vendues rien qu’en France. Une véritable manne commerciale qui va de pair avec le développement incroyable des OGM qui s’est fait en parallèle, 83 % du soja produit dans le monde étant maintenant issu de variétés OGM.

Si le glyphosate connaît un tel succès, c’est qu’il présente de nombreux atouts : faible coût, forte efficacité et grande souplesse d’utilisation. Ce désherbant agit sur les feuilles des plantes qu’il fait mourir de manière très sélective, surtout lorsqu’il est associé à des semences OGM porteuses d’un gène résistant. Il se dégrade rapidement dans le sol et n’a donc pas d’impact sur la culture suivante, ce qui autorise des rotations rapides. Une application au pied des arbres fruitiers permet de détruire toutes les adventices sans dommage pour la culture principale. Bien servies par une politique commerciale agressive, ces qualités expliquent que le glyphosate soit devenu en quelques années l’herbicide le plus utilisé dans le monde, à la fois pour le désherbage agricole et pour l’entretien des espaces urbains et industriels, même si en France, l’usage de produits phytosanitaires est désormais en voie d’interdiction pour les collectivités d’ici le 1er janvier 2020.

Les effets induits indésirables des produits phytosanitaires en général et du Roundup en particulier sont pourtant parfaitement identifiés. Outre le risque sanitaire liés à sa manipulation et même si son effet cancérigène reste controversé par certains, nul ne peut nier que l’utilisation massive de tels produits dans l’agriculture s’est traduite par de nombreux impacts négatifs : appauvrissement des sols, destruction de nombreuses espèces animales utiles, pollution durable des cours d’eau et des nappes phréatiques, généralisation des phénomènes de résistance des parasites aux traitements chimiques, accumulation de résidus de pesticides dans les aliments, etc. A cela s’ajoute le constat d’une dépendance croissante des agriculteurs envers les firmes chimiques qui les approvisionnent en produits de traitement et en semences, et envers les conseillers agricoles devenus indispensables pour prescrire les modalités optimales d’utilisation de ces produits.

Dans ces conditions, on peut légitimement se demander, comme l’a fait récemment Franck Aggeri, professeur de management à Mines ParisTech, dans un article publié dans Alternatives économiques, si l’agriculture mondiale est en mesure de se passer des produits phytosanitaires. L’échec patent du programme Ecophyto, instauré à la suite du Grenelle de l’Environnement illustre bien la difficulté : alors que les agriculteurs français s’étaient engagés à diviser par deux l’utilisation des pesticides entre 2008 et 2018, un bilan à mi-parcours avait montré que les quantités utilisés avaient en réalité augmenté de 5 % et même de 9,2 % entre 2012 et 2013 ! Les tenants de l’agriculture intensive chimique affirment qu’il n’y a pas d’autres alternatives et que l’agriculture biologique n’est pas en mesure de fournir des rendements suffisants pour répondre à la demande mondiale.

Bruno Parmentier (photo © Jérôme Chatin)

Pourtant, comme le rappelle Franck Aggeri, de nombreuses solutions existent comme cela a été démontré encore récemment à l’occasion d’un colloque qui s’est tenu en janvier 2017 à l’initiative de l’Association internationale pour une agriculture écologiquement intensive et intitulé : « Comment produire avec moins ou sans herbicides, en particulier glyphosates ? ». Il s’agit, comme l’explique notamment Bruno Parmentier, ingénieur des Mines et ancien directeur de l’Ecole supérieure d’agriculture d’Angers, dans une publication très documentée, de mettre en œuvre une variété de stratégies complémentaires : rotation des cultures, utilisation de techniques sous couvert végétal pour étouffer les mauvaises herbes, utilisation de bio-invaseurs, reconstitution des haies, désherbage mécanique sélectif, etc.

Semailles et labours au pied du Château de Lusignan (source : enluminure des Frères de Limbourg vers 1440 – Les très riches heures du Duc de Berry)

La « mauvaise herbe » a toujours été l’ennemie du paysan. Depuis le Néolithique, on a tout essayé pour s’en débarrasser. Le brûlis après la récolte est une arme relativement efficace car elle permet de les détruire au moins momentanément, mais la méthode présente de nombreux inconvénients et est d’ailleurs désormais interdite en Europe car elle diminue la fertilité des sols en entraînant des pertes de carbone et d’azote, provoque une pollution atmosphérique et l’émission de gaz à effet de serre, tout en aggravant le risque d’incendie. Une autre approche consiste à enfouir les adventices via le labour, une technique très largement développée, surtout depuis la mécanisation de l’agriculture. Mais on constate de plus en plus que le labour profond autorisé par des tracteurs de plus en plus puissants, non seulement n’empêche pas les repousses, mais il détruit les vers de terre qui sont pourtant de très efficaces auxilliaires de l’agriculteur, fait remonter les cailloux en surface, tasse la terre en profondeur et augmente les phénomènes d’érosion et de battance des sols. Comme toujours, le mieux est l’ennemi de bien et l’on dépense ainsi beaucoup d’énergie fossile pour faire tourner des engins agricoles avec des effets induits potentiellement négatifs.

C’est dire donc si le développement des herbicides chimiques a été accueilli comme une véritable révolution par les agriculteurs, puisqu’il permet de détruire les adventices de manière simple et rapide. Mais comme toujours, les incidences négatives sont apparues à l’usage, la plus importante, aux yeux de la profession agricole, étant peut-être une perte progressive d’efficacité au fur et à mesure que les végétaux développent des résistance aux produits phytosanitaires utilisés… Quelles alternatives alors peut-on envisager ?

Synergie entre colza et couvert de légumineuse, permettant de réduire les doses d’azote et de maîtriser les adventices (photo © Terre-net Média)

La bonne nouvelle, contrairement à ce que prétendent les tenants du productivisme à tout crin, c’est qu’il existe de très nombreuses solutions pour gérer les adventices même sans Roundup ! On peut jouer sur les calendriers de culture en faisant se succéder des plantes à cycles de vie variés, avec par exemple certaines qui seront récoltées avant la montée des graines des adventices ou d’autres qui, au contraire vont se développer rapidement et étouffent les concurrentes. On peut aussi bloquer le développement des mauvaises herbes en les empêchant de croître, soit par du paillage, végétal ou minéral, soit par la mise en place de plantes de couverture ou de cultures dérobées. On peut également exploiter les propriétés de certaines plantes qui résistent à la concurrence en produisant naturellement des molécules toxiques, voire exploiter certains herbicides naturels à base de géranium, de vinaigre blanc, d’huile de lin ou d’autres produits biologiques qui émergent peu à peu maintenant que les chercheurs commencent à s’y intéresser.

Canards dans une rizière au Japon

Certains comme en Chine ont même développé des moyens de lutte ancestraux très efficaces comme les canards qu’on lâche dans les rizières pour les désherber car ils mangent tout sauf les pousses de riz… Des rotations plus espacées entre cultures et prairies s’avèrent également très efficaces car le pâturage réalisé entre deux cultures céréalières, sur des durées de 4 à 5 ans, permet de fertiliser le sol mais aussi de le débarrasser des adventices les plus gênantes. De nombreuses autres solutions sont envisageables, sans oublier les techniques de désherbage mécanique, thermique, ou via des robots : moyennant un peu d’imagination et beaucoup d’expérience, tout est possible pourvu qu’on ne se bride pas…

La mauvaise nouvelle pour les technocrates de la FNSEA et de la plupart des Chambres d’agriculture, qui se sont persuadés depuis des années que l’agriculture n’était qu’une activité industrielle comme une autre où l’essentiel est de concentrer les terres, les capitaux et les investissements entre les mains de quelques uns, c’est que cette nouvelle agriculture du futur sera plus complexe, plus variée et plus morcelée. Chacun devra se forger sa propre expertise pour adapter les solutions techniques à son terroir et à son mode de production, comme des générations de paysans l’ont toujours fait, sans se contenter d’appliquer les recettes du technicien de l’industrie agrochimique. C’est donc bien d’une véritable révolution culturelle dont il s’agit, qui demande d’être accompagnée par toute la société et qui ne pourra réussir que si les consommateurs eux-mêmes se mobilisent pour susciter une volonté politique forte : ce n’est pas gagné d’avance, mais ça vaut le coup d’essayer…

L.V.  

JO de Paris : quelles retombées économiques ?

24 septembre 2017

C’est la grande nouvelle du mois : les jeux olympiques d’été se dérouleront bien à Paris en 2024, 100 ans tout juste après que la ville-lumière a accueilli ses dernières olympiades, en 1924, sous la pression du baron Pierre de Coubertin. Le tuyau était percé depuis un bon moment déjà puisqu’il n’y avait plus d’autres candidats en lice, ce qui n’a pas empêché les médias nationaux d’en faire des tonnes à l’annonce de la décision officielle, le 13 septembre dernier.

Bien sûr, tout le monde met en avant la renommée internationale formidable qui rejaillira de cet événement d’ampleur mondiale, et surtout l’impact économique qui devrait en découler. Sur ce dernier point, l’acteur qui fait référence en la matière est le Centre de droit et d’économie du sport (CDES), une structure associative rattachée à la faculté de Limoges, spécialisée dans la formation d’encadrants sportifs mais qui se targue surtout de réaliser les études d’impact des grandes manifestations sportives, histoire d’en justifier l’intérêt a priori.

Comme pour chaque événement sportif majeur, le CDES a fait tourner ses calculatrices et estime que les retombées économiques à attendre s’élèveront au minimum à 5,3 milliards d’euros et pourraient même atteindre 10,7 milliards d’euros selon le scénario le plus optimiste. Une partie de ces retombées économiques bénéficierait au secteur du BTP, mais un tiers irait aux professionnels du tourisme et la plus grosse part du gâteau devrait tomber dans l’escarcelle des partenaires en charge de l’organisation. On évoque la création de 119 000 emplois dans les domaines du BTP, du tourisme et de l’événementiel, et on estime les rentrées fiscales à près de 250 millions d’euros pour la seule quinzaine que dureront les jeux.

Tony Estanguet, co-président de Paris 2024, s’offre un selfie avec des inspecteurs du CIO et une partie du comité parisien, au Stade de France, le 15 mai 2017 (crédit photo © Franck Fife / AFP)

Bref, le tableau paraît idyllique ! A se demander même pourquoi on n’organise pas des JO chaque année s’il s’agit de la recette idéale pour booster une économie atone…

Sauf que la réalité paraît assez éloignée de ces analyses pour le moins optimistes, comme le rappelle notamment Pierre Rondeau, professeur d’économie à l’Université Panthéon-Sorbonne et spécialiste de la sociologie du sport, dans un article publié par le site The Conversation. Force est en effet de constater que les grands événements sportifs internationaux, s’ils flattent l’ego des pays organisateurs et contribuent à en augmenter leur notoriété, « n’ont pratiquement jamais rapporté d’argent, n’ont jamais vraiment été bénéficiaires et n’ont jamais soutenu l’emploi durable »…

L’arc de triomphe aux couleurs des JO de 2024 (crédit photo © Benoit Tessier / Reuters)

Les études d’impact oublient en effet généralement un facteur important que constituent les effets de substitution et d’éviction. En d’autres termes, les grandes manifestations sportives attirent certes un public spécifique mais font fuir le public habituel ! Ainsi en 2016, la fréquentation touristique du Brésil n’a pas connu de rebond significatif car le pays est déjà le plus touristique d’Amérique du Sud : les touristes habituels ont largement évité de s’y rendre pendant la période des JO, laissant la place à un public de supporters et de fans de sport. Il s’est passé la même chose pendant la Coupe du monde de football organisée en France en 1998, année au cours de laquelle le nombre de touristes reçus a été exactement identique qu’en 1997 ou 1999, avec simplement une différence de motivation, les visiteurs s’agglutinant davantage au Stade de France qu’au Musée du Louvre…

A cela s’ajoute souvent une réelle difficulté à tenir les budgets souvent très optimistes prévus pour l’organisation de tels événements. Un économiste, Wladimir Andreff, a ainsi montré que depuis les JO de 1968, le taux de dépassement des budgets est en moyenne de 167 % ! A Pékin par exemple, pour les JO de 2008, dans un pays pourtant réputé pour sa capacité de planification, il a atteint 1130 %. A Londres, en 2012, le budget prévisionnel était établi à 4,6 milliards d’euros mais les JO ont finalement coûté 11 milliards (voire 15 selon certaines sources) et les retombées économiques se sont limitées à 1,72 milliards alors qu’elles avaient été estimées à 12 milliards : un cruel fiasco financier pour le pays…

Dessin publié dans Un dessin par jour

Pour les futurs JO de Paris, le budget prévisionnel annoncé à ce jour par le comité organisateur s’élève à 6,5 miliards d’euros. Une petite moitié sera consacrée à la construction des infrastructures nécessaires. Même si la grand stade est déjà disponible, il faudra quand même compter au moins 1 milliard pour remettre au goût du jour le Stade de France et construire une piscine olympique, auquel il conviendra d’ajouter près de 2 miliards pour l’édification du village olympique et du centre d’accueil des médias. Ce budget d’investissement sera pris en charge pour moitié au moins par des fonds publics, provenant principalement de l’État mais aussi des différentes collectivites territoriales concernées (dont 145 millions d’euros pour la ville de Paris et autant pour la Région Ile-de-France).

La préparation des JO 2024 : une stratégie de longue haleine qui mérite bien quelques sacrifices (dessin de Deligne publié dans Urtikan)

Le reste du budget, déjà réévalué de 3,2 à 3,6 milliards d’euros est destiné au Comité d’organisation des jeux et sera financé en partie par le CIO et en partie par des sponsors et des investisseurs privé. Quant aux recettes issues de la billetterie, leur apport restera relativement modeste, évalué en première approche à 1,1 milliards d’euros, sur la base d’une hypothèse de remplissage des stades à 88 % pour les épreuves olympiques et à 75 % pour les jeux paraolympiques, avec une volonté affichée d’offrir la moitié des places à un prix abordable inférieur à 50 €.

Un dessin de Mutio publié sur le site Urtikan

Alors, les JO à Paris, une bonne opération ou un gouffre financier en perspective ? La maire de Paris, Anne Hidalgo, n’est pas spécialement optimiste à ce sujet, elle qui prévenait en février 2015 que : « les jeux, c’est très joli, mais il n’y a pas une ville qui s’y soit retrouvée sur le plan financier »…

Le géographe Loïc Ravenel, responsable du Centre international d’économie du sport, ne dit pas autre chose en affirmant dans le magazine Alternatives économiques : « cette histoire de retombées économiques, c’est de l’enfumage. Assumons qu’à ce niveau de sport-spectacle, ça ne rapporte pas. Aujourd’hui, on accepte que la culture soit déficitaire parce qu’on estime que c’est important pour une société. Reconnaissons qu’on veut organiser une grande compétition sportive pour des questions d’image, de fête populaire, mais arrêtons de vouloir le justifier économiquement ».

Voilà qui a au moins le mérite d’être clair ! Quand on aime, on ne compte pas… Et tant pis pour les contribuables qui devront bien payer la note mais qui auront au moins passé un bon moment devant leur petit écran !

L.V.  

Assemblée nationale (partie 2) : comment ça marche ?

20 septembre 2017

Les fonctions de l’Assemblée nationale

Les 577 députés sont élus pour cinq ans, au suffrage universel direct. Sous l’égide du Président de l’Assemblée nationale, quatrième personnage de l’État, le bureau de l’Assemblée détient, soit directement, soit par délégation de pouvoirs accordée à certains de ses membres, une compétence générale sur l’organisation et le fonctionnement interne de l’Assemblée. Avec les questeurs (chargés des services financiers et administratifs), ce sont au total 22 membres qui composent ce bureau.

Les députés ont l’initiative, comme les sénateurs et le Premier ministre, de proposer des lois, expressions de la volonté générale. La procédure législative comprend trois phases principales : le dépôt du texte, son examen par le Parlement et sa promulgation par le Président de la République (après une éventuelle saisine du Conseil constitutionnel pour examen de la conformité du texte à la Constitution).

La préparation et l’examen des textes de lois se font en commissions avant présentation en séance pour adoption. Les commissions permanentes traitent des affaires culturelles, économiques, étrangères, sociales, liées à la défense, au développement durable, aux finances, aux lois.

Il existe aussi d’autres commissions spéciales, d’enquêtes ou des affaires européennes. D’autres missions d’étude et d’information peuvent également être confiées aux députés.

Le statut des députés

Élu pour représenter la Nation (et non sa seule circonscription), le député participe à l’exercice de la souveraineté nationale. Il bénéficie, comme le sénateur, d’un statut protecteur, conçu non comme un privilège mais comme un moyen destiné à lui assurer l’indépendance et la liberté d’expression nécessaires à l’exercice de son mandat. Cette protection spécifique est consacrée par le principe des immunités parlementaires, qui trouvent son fondement dans la Constitution elle-même.

La sieste de Raymond Barre à l’Assemblée (photo © Pascal Pavani – AFP)

L’irresponsabilité, immunité absolue, soustrait les parlementaires à toute poursuite pour les actes liés à l’exercice de leur mandat. L’inviolabilité tend à éviter que l’exercice du mandat parlementaire ne soit entravé par certaines actions pénales visant des actes accomplis par les députés en tant que simples citoyens.

En contrepartie de ces immunités, des incompatibilités sont à respecter avec les fonctions publiques électives et non-électives comme l’impossibilité légale de cumuler certaines fonctions avec le mandat parlementaire (ou d’exercer des responsablités de direction d’entreprises publiques ou privées). Des obligations et interdictions s’appliquent aux députés qui se doivent d’établir une déclaration de patrimoine et une déclaration d’intérêts d’activités dans un but de transparence.

Ces pratiques déontologiques (encadrées par de nombreux textes de lois) relèvent de la Haute autorité pour la transparence de la vie publique. Cependant l’actualité démontre qu’il faut encore aller plus loin dans cette direction : c’est l’objet de la loi de moralisation de la vie publique.

Les indemnités

Il est bon de rappeler quelles étaient, jusqu’au début de cette nouvelle législature, les indemnités dont bénéficient les députés pour exercer leurs fonctions.

Dessin de Péhel publié dans la Nouvelle République

Depuis le 1er février 2017, l’indemnité brute mensuelle d’un député est de 7 209,74 €, qui se décompose ainsi :

indemnité de base: 5 599,80 €;

indemnité de résidence (3 %): 167,99 €;

– indemnité de fonction (25 % du total) : 1 441,95 €.

Des indemnités spéciales sont attribuées en sus à certains membres (montant brut mensuel) :

– Président: 7 267,43 €

– Questeurs : 5 003,57 €

– Vice-présidents : 1 038,20 €

– Présidents de commission et rapporteurs généraux de la commission des finances et de la commission des affaires sociales : 879,59 €

– Président de la commission spéciale chargée d’apurer les comptes : 879,59 €

– Président de l’Office d’évaluation des choix scientifiques et technologiques : 879,59 €

– Secrétaires du Bureau : 692,14 €

Sur le plan fiscal, l’indemnité parlementaire de base majorée de l’indemnité de résidence et de l’indemnité de fonction, à l’exclusion des indemnités spéciales, est imposée suivant les règles applicables aux traitements et salaires.

Après prélèvements, un député perçoit ainsi un net mensuel de 5 782,66 € ou, en cas d’adhésion au système complémentaire facultatif, de 5 380,93 €.

Des moyens individuels sont de surcroît fournis aux parlementaires pour leur permettre d’exercer leur mandat, conformément à leurs propres besoins. Ils bénéficient ainsi d’une indemnité représentative de frais de mandat (montant mensuel : 5 840 € brut). Ils disposent en outre d’un crédit affecté à la rémunération de collaborateurs (montant mensuel : 9 618 €), les charges patronales, sociales et fiscales, afférentes aux rémunérations financées par ce crédit étant prises en charge par l’Assemblée nationale.

Dessin de Goubelle publié dans La Charente libre

Ils bénéficient par ailleurs de facilités de circulation. L’Assemblée nationale prend en charge les déplacements des députés sur le réseau métropolitain de la RATP et de la SNCF en 1èreclasse, et fait profiter les députés de la flotte de véhicules protocolaires pour leurs déplacements liés à leur mandat parlementaire et effectués à partir du Palais Bourbon dans Paris ou à destination des aéroports. L’utilisation justifiée de taxis est remboursée (somme plafonnée). Ils bénéficient aussi de voyages aériens gratuits à raison de 80 passages entre Paris et leur circonscription lorsqu’elle est desservie par une ligne aérienne régulière, ainsi que 12 passages pour toute destination hors circonscription, en France métropolitaine. Pour les députés d’outre-mer, un crédit égal leur est accordé.

Certains appuis matériels sont enfin destinés à faciliter l’exercice de leur mandat. Chaque député dispose ainsi d’un bureau individuel dans l’enceinte du Palais Bourbon ou ses dépendances. Il bénéficie de matériel informatique, téléphonique (avec un forfait téléphonique jusqu’à 7 670 €/an), mais aussi de facilité de restauration et d’hébergement.

Un dessin de André-Philippe Coté (Quebec)

D’autres prestations familiales, d’allocations d’assurance mutuelle, différentielles et dégressives de retour à l’emploi sont accordées. L’allocation versée aux députés non réélus à la recherche d’un emploi est désormais limitée à 6 semestres (3 ans) au maximum. Cette allocation est dégressive, représentant au maximum 100 % de l’indemnité parlementaire le premier semestre (5 599,80 € brut), et 20 % (soit 1 119,96 €) le dernier semestre.

Les députés sont obligatoirement affiliés au fonds de sécurité sociale de l’Assemblée nationale, régime spécial créé par le Bureau de l’Assemblée nationale en 1948. L’âge d’ouverture du droit à pension est passé progressivement de soixante ans à soixante-deux ans. La pension est calculée au prorata des annuités acquises, sans minimum de durée de mandat et dans la limite d’un plafond fixé à 41,5 annuités. Ce plafond sera porté progressivement à 43 annuités en 2033.

Toutes ces données sont consultables sur le site internet de l’Assemblée Nationale très riche en contenu. Ces chiffres et données sont des éléments de transparence attendus par les électeurs, mais cette démarche de contrôle des élus doit se poursuivre car les Français sont de plus en plus attentifs, non seulement au fonctionnement et la représentativité de la nouvelle assemblée, mais aussi à la probité de leurs élus.

C.M.

Emplois du temps et rythmes scolaires (partie 2) : un peu d’histoire…

15 septembre 2017

Voici quelques repères portant sur une durée de plus d’un siècle qui nous éclairent sur l’évolution de l’organisation du temps scolaire.  Ils sont issus d’une recherche de l’académie de Grenoble et pour partie, ils sont aussi mentionnés dans un rapport de l’Académie de Médecine.

Les journées de classe

  • Avant 1882, les élèves assistaient à la classe tous les jours sauf le dimanche.
  • En 1882, l’école primaire devient officiellement gratuite, obligatoire et laïque. Le jeudi alors est libéré « afin de permettre aux parents de faire donner, s’ils le désirent, à leurs enfants, l’instruction religieuse en dehors des édifices scolaires ».
  • En 1969, la durée hebdomadaire est fixée à 27 heures, à l’occasion de la libération du samedi après-midi. Les trois heures dégagées doivent permettre « aux maîtres de consacrer à leur perfectionnement pédagogique un temps équivalent ».
  • En 1972, c’est la journée libre hebdomadaire qui est décalée du jeudi au mercredi.
  • 2008 : La réforme entreprise par Xavier Darcos établit une semaine de quatre jours.

Les vacances scolaires

  • 1882 : les vacances se limitent à six semaines de pause estivale.
  • 1922 : les vacances d’été sont allongées. Elles durent 8 semaines pour permettre la participation des enfants aux travaux agricoles.
  • 1939 : les vacances d’été sont à nouveau allongées. Elles durent désormais 2,5 mois. Un calendrier scolaire est fixé avec les vacances intermédiaires de Noël et de Pâques.
  • 1959 : l’année scolaire est aménagée en 3 trimestres (soit 37 semaines de scolarité).
  • 1968 : deux zones géographiques sont créées pour les vacances scolaires.
  • 1969 : en primaire, l’horaire hebdomadaire passe de 30 à 27 heures (fermeture des écoles le samedi après-midi).

Le temps d’enseignement

Avant 1969, pour une scolarité de cinq années à l’école élémentaire avec une semaine de 5 jours (soient 30 heures), l’élève bénéficie de 5 400 heures de classe (récréations comprises). Avec la semaine de quatre jours décrétée par le ministre Darcos en 2008, l’élève ne bénéficie plus que de 24 heures de classe ce qui, calculé sur 5 années, représente 4 320 heures. Au total, la diminution du nombre d’heures et de jours de classe entre 1969 et 2008 équivaut à 1 080 heures soit une année scolaire en moins !

Au vu de l’évolution constatée sur plus d’un siècle qui met en évidence la diminution du nombre d’heures d’enseignement, tentons d’analyser les motifs des choix qui aboutissent à cet état de fait. Pour nous aider, nous nous réfèrerons aux travaux de quelques chercheurs dont ceux de Georges Fotinos, enseignant à l’Université de Tours.

En 1882, avec l’instauration de la troisième République, l’école primaire qui constitue un vecteur crucial dans une France plus démocratique est gratuite, laïque et obligatoire. Les enfants ont classe du lundi matin au samedi après-midi, le jeudi étant libéré, et les vacances ne durent qu’un mois l’été selon un calendrier départemental fixé par les préfets.  Rappelons qu’à cette époque, il n’existe pas de congés payés pour les ouvriers ou les employés et que le repos dominical ne sera acquis qu’en 1906 ! L’objectif est d’instruire tous les élèves.

Après la Première guerre mondiale (1914-1918), la France qui a besoin de bras pour reconstruire et cultiver mobilise aussi les enfants. Ainsi, à partir de 1922, les vacances d’été sont rallongées de quinze jours pour leur permettre de travailler aux champs de mi-juillet jusqu’à fin août. Avec l’arrivée au pouvoir du Front Populaire en 1936 et l’adoption des congés payés (deux semaines), les vacances sont prolongées jusqu’à fin octobre. Il faut attendre le début des années 1960 pour diminuer la durée des congés d’été après que l’on ait constaté le caractère néfaste de cette coupure qui renforçait le décrochage. Notons qu’entre 1922 et 1938, apparaissent temporairement de courtes vacances hors période estivale.

L’objectif est toujours d’instruire tous les élèves en veillant à favoriser la construction des acquis des élèves et cela tout en leur permettant de contribuer à la vie économique du pays.

C’est en 1961 (et cela a perduré jusqu’à nos jours) que l’économie touristique fait son intrusion dans la construction de l’année scolaire. « Pour la première fois en 1961, le calendrier des vacances [désormais arrêté au niveau national] est fixé avec l’accord du ministre du Tourisme », indique Georges Fotinos.  Nous sommes en pleine période des « Trente glorieuses » et le niveau de vie des Français a considérablement augmenté. La division de la France en zones scolaires est mise en place pour faciliter la circulation sur les routes et dans les transports ferroviaires. L’horaire hebdomadaire de classe est réduit de 3 heures avec la suppression du samedi après-midi et la pause hebdomadaire du jeudi est avancée au mercredi.

L’objectif reste l’instruction de tous les élèves  (notons que c’est dès 1932 que le nom du ministère de l’Instruction publique est devenu celui de l’Education nationale) mais aussi la facilitation de la vie familiale avec  les départs en week-end qui n’excluent pas les classes populaires.

En 1980, dans un rapport qui pointe la France comme le pays où la durée des vacances scolaires est la plus longue et la journée scolaire la plus chargée, le Conseil économique et social nous alerte. Parallèlement, les pédiatres et les chronobiologistes attirent notre attention sur la fatigue des enfants, en particulier en octobre-novembre et février-mars et insistent sur la nécessité d’au-moins 10 jours de vacances à ces périodes. En 1985, un nouveau calendrier scolaire instaure l’alternance entre sept semaines de temps de travail et deux semaines de congé. En 1986, le gouvernement met en place le calendrier sur trois zones. En 1988, Lionel Jospin, ministre de l’Education, retente les deux zones puis revoit sa copie un an plus tard, sous la pression des lobbies.

L’objectif premier demeure avec la prise en compte de l’optimisation des périodes d’apprentissage pour les élèves. Notons que c’est en 1981 que sont créées les zones d’éducation prioritaires (ZEP), devenues depuis les réseaux d’éducation prioritaires (REP), pour « corriger l’inégalité [sociale] par le renforcement sélectif de l’action éducative dans les zones et dans les milieux sociaux où le taux d’échec scolaire est le plus élevé ».

Dessin de Miss Lilou

C’est en 1998, en lien avec les collectivités locales, que sont créés les contrats éducatifs locaux (CEL) qui proposent aux élèves des activités périscolaires sportives ou culturelles le midi et/ou le soir. En 2007, Xavier Darcos, ministre de l’Education nationale, décide d’abord de ramener l’horaire scolaire sur quatre jours et parallèlement d’affecter ce temps en partie au soutien pédagogique, avec des aides personnalisées pendant la semaine mais aussi pendant les vacances.  En 2013, le ministre Vincent Peillon lance une étude sur les rythmes scolaires qui débouchera en 2015 sur le retour à la semaine de quatre jours et demi de classe et la mise en place de temps d’activités périscolaires. Mais vous savez ce qu’il en advient ….

Si l’objectif est bien d’atteindre pour tous les élèves un niveau de maîtrise des savoirs, constituant le socle commun de connaissances et de compétences, attendu au terme de l’enseignement obligatoire (fin de 3ème de collège), des priorités budgétaires et financières, sans parler des batailles idéologiques et des enjeux sociétaux, contrarient l’objectif de formation de l’élève et du citoyen.

 

Conclusion temporaire

Emploi du temps, vacances et rythmes scolaires sont-ils vraiment au service de la formation des élèves ?

Comme le montre le rappel historique qui précède, nous constatons que l’organisation de l’année, des périodes de classe, de la semaine et de la journée scolaires évoluent en intégrant des facteurs parfois très éloignés de l’objectif premier : la réussite scolaire de tous les élèves, gage de leur avenir.

Comment dès-lors atteindre l’objectif visé, avec d’une part une quantité sans cesse croissante de savoirs et compétences à maîtriser, quand d’autre part les obstacles sociétaux et organisationnels, les contraintes financières perturbent, complexifient, ou réduisent la qualité comme la durée du temps nécessaire à la construction des apprentissages !

Extrait d’un cahier de CM2 des années 1930

Quand on retrouve des cahiers d’élèves des années 1920, on est étonné du niveau des maîtrises en français (orthographe et grammaire), calcul, histoire et géographie, sciences. La mémorisation tenait une place importante, pour preuve le nombre de poésies apprises et toujours maîtrisées. Mais cependant il faut constater que l’étendue des contenus abordés était bien plus modeste que celle que nous connaissons. Comparaison n’est pas raison ! Ce n’était pas mieux avant mais ce qui était appris était su !

Les enseignants font de leur mieux dans un contexte professionnel en changement permanent qui voit les réformes et les réorientations se succéder sans que l’on tire les enseignements des mesures prises précédemment. Tout cela sans compter qu’on leur demande d’assurer une part d’éducation sans cesse croissante.

Les parents ont aussi des difficultés pour se tenir informés des évolutions de l’Ecole et accompagner aux mieux leurs enfants.

Ecoliers sud-coréens (photo © Malte E. Kollenberg / Der Spiegel)

Même si le slogan « placer l’élève au centre du système éducatif » qui figure dans la Loi organique sur l’Ecole de 1988 a été moqué, le constat qui émerge de cet article c’est que l’on demande toujours plus et mieux aux élèves alors que le temps consacré aux apprentissages et à la constitution des acquis est en permanente diminution, à l’école comme à la maison. Pour information, un acquis est un savoir permanent qui pourra être mobilisé quel que soit le contexte, scolaire, professionnel ou personnel.

Il n’est pas question de plagier l’exemple des pays asiatiques où les enfants après l’école fréquentent des lieux de formation payants afin de consolider la formation dispensée en classe, voire de l’enrichir. Le souhait du ministre de voir les devoirs faits et les leçons apprises à l’école constitue un objectif louable car démocratique.

Ecole et démocratie…. Un beau sujet de réflexion ?

Pour l’heure, il serait bon pour tous les acteurs de l’école de disposer de la stabilité et du temps pour exercer sereinement leur métier ou leur mission. Il en va de la réussite et de la satisfaction de tous, enfants, enseignants et parents.

M.M.

Emplois du temps et rythmes scolaires (partie 1) : l’actualité…

13 septembre 2017

Jean-Michel Blanquer à l’Elysée, le 18 mai 2017 (photo © AFP/Archambault)

Suite aux récentes orientations décidées par le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, et à la possibilité offerte aux communes de revenir, dès la rentrée scolaire 2017, à la semaine de quatre jours pour les écoles maternelles et primaires, un tiers des communes a choisi ce retour aux quatre jours, dont notre ville de Carnoux-en-Provence.

Le choix d’une semaine de quatre jours et demi avait été décidé puis mis en place en 2014 afin de réduire la journée de classe et ainsi optimiser la concentration des élèves sur les apprentissages. Les études scientifiques qui sous-tendaient cette mesure, analysées dans un rapport publié en 2010, montraient en effet que la concentration des élèves était meilleure le matin et de 14 h (ou 14 h 30 pour les plus jeunes) jusqu’à 16 h.

Il revenait alors aux communes de proposer, sur les plages ainsi libérées, des activités de découverte, scientifiques, artistiques, sportives ou autres, animées par des personnels recrutés pour leurs compétences dans les domaines concernés.

La mise en place de cette mesure a été délicate, voire volontairement freinée comme ce fut le cas à Marseille. Elle a nécessité le recrutement d’animateurs, la mise sur pied d’une organisation favorisant l’accès sécurisé des élèves aux activités (locaux, matériels…) ainsi que la mobilisation de moyens financiers, en partie assurée par l’Etat.

Malgré cela, des communes ont décidé de mettre un terme à ce dispositif qui, dès son instauration, a soulevé de multiples critiques.

Ce sont d’abord les enseignants qui ont manifesté leurs doutes sur le bien-fondé de la mesure, même s’ils adhéraient aux bilans des scientifiques qui, rappelons-le, les avaient fait réagir quand en 2008 le ministre Darcos avait instauré la semaine de quatre jours avec suppression des cours du samedi matin !

Il faut aussi savoir que les instituteurs, n’étant plus logés sur place, habitent souvent loin de l’endroit où ils enseignent et qu’ils se voient ainsi contraints d’effectuer des déplacements supplémentaires. S’ajoute surtout, et contrairement aux ambitions du projet, qu’ils ne perçoivent pas l’allègement espéré de la journée de classe puisque les activités proposées étaient souvent regroupées sur une demi-journée, le mardi ou le vendredi après-midi.  Rares en effet sont les villes qui ont été en mesure de proposer des ateliers chaque journée de la semaine hormis le mercredi. Enfin, un nombre infime d’écoles a adopté le principe de cinq journées discontinues avec classe lundi, mardi, jeudi, vendredi et samedi matin.

Ce sont ensuite les parents qui ont argué de la fatigue des élèves qui devaient se lever tôt cinq jours consécutifs (du lundi au vendredi) ainsi que de la modestie des ambitions de certaines activités proposées, sans parler des coûts imputés par plusieurs communes (mais pas à Carnoux). S’ajoutent à cela des questions d’organisation familiale, particulièrement au sein de familles séparées ou monoparentales pour qui la semaine de quatre jours avec un week-end de deux jours est plus adaptée. Il y a alors débat entre l’intérêt de l’enfant et celui de l’élève.

Les réticences viennent enfin des élus qui ont eu à mettre en place le dispositif et à en assurer le fonctionnement.

Issu d’un constat auquel une large majorité de pédagogues adhérait, le dispositif instauré en 2014 semble condamné à disparaître sans qu’une évaluation nationale rigoureuse ait été réalisée. Une fois de plus l’opinion et le confort budgétaire prévalent. Ce mal français qui consiste à abandonner une disposition en cours de route et avant la fin de contrats qui avaient été signés (ici pour deux ou trois ans) ne contribue pas à renforcer la crédibilité de l’Etat s’agissant ici d’une question première : la réussite de la formation des élèves, les citoyens de demain.

M.M.

Transports publics gratuits : une idée d’avenir ?

9 septembre 2017

Sur le territoire de l’ancienne communauté d’agglomération du Pays d’Aubagne et de l’Étoile, qui s’est fondue début 2016 dans la métropole Aix-Marseille-Provence, les transports publics, y compris le tramway, sont gratuits depuis mai 2009. Une mesure portée à l’époque par l’ancienne présidente de l’agglo, Magali Giovannangeli (Front de gauche) mais que celle qui lui a succédé en 2014, Sylvia Barthélemy (UDI), n’a jamais souhaité remettre en cause.

Les bus gratuits à Niort depuis le 1er septembre 2017 (photo © B.C. / La Charente libre)

Et voila que l’actualité braque de nouveau ses projecteurs sur cette question de la gratuité des transports publics, à l’occasion de la mise en application d’une promesse de campagne du nouveau maire de Niort, le gaulliste étiqueté Parti radical, Jérôme Baloge : depuis le 1er septembre 2017, les bus desservent gratuitement les 45 communes de la Communauté d’agglomération du Niortais qui compte quand même 120 000 habitants. Du coup, les articles fleurissent dans la presse pour rappeler, comme le fait notamment Libération, que ce sont désormais 22 collectivités en France qui ont mis en œuvre ce principe de gratuité des transports publics, pour la plupart de petites communes à l’instar de Gap, Vitré ou Libourne, mais aussi quelques agglomérations plus importantes comme celle de Châteauroux dans l’Indre, ou encore la communauté urbaine de Dunkerque qui compte 200 000 habitants.

Dans cette dernière, pour l’instant, les bus ne sont gratuits que le week-end, depuis maintenant 2 ans, mais la mesure devrait être étendue à tous les jours de la semaine d’ici l’an prochain. D’ailleurs, lorsque cette mesure a été instaurée, en septembre 2015, ce sont les Aubagnaises Magali Giovannangeli et Sylvia Barthélemy qui ont été invitées à venir faire part auprès de la population de leur retour d’expérience en matière de transports publics gratuits, comme le rapporte la presse locale.

Magali Giovannangeli, artisane de la gratuité des transports publics d’Aubagne (photo © T. B. / Sud Ouest)

Et ce retour d’expérience est globalement positif, à Aubagne comme dans d’autres agglomérations où l’impact a pu être analysé. A Aubagne, selon Maxime Huré, chercheur à l’université de Perpignan et président de l’association Villes innovantes et gestion des savoirs, la fréquentation des bus aurait triplé depuis 2009 et il estime que un tiers de ces nouveaux utilisateurs utilisent désormais les transports en commun en lieu et place de leur voiture. Des chiffres qui semblent néanmoins à relativiser puisque les responsables locaux n’évoquent eux-même qu’une augmentation de fréquentation de 170 % et un report modal très difficile à estimer… A Dunkerque, la fréquentation dans les bus a augmenté de 78 % le dimanche, et à Châteauroux, elle aurait été multipliée par deux.

On cite aussi le cas de Tallinn, 430 000 habitants, capitale de l’Estonie qui affirme, elle, avoir vu augmenter sa fréquentation de 7 à 8 % seulement, depuis 4 ans que les bus ont été rendus gratuits pour ses ressortissants. En revanche, la mesure a contribué à attirer en ville 40 000 nouveaux habitants dont les impôts locaux représentent des rentrées fiscales supplémentaires de 38 millions d’euros alors que la billetterie ne rapportait que 12 millions par an. Une opération largement profitable donc et qui pourrait être étendue prochainement à l’ensemble du pays.

Il semble que cet argument de l’augmentation de la fréquentation soit le principal en faveur de la gratuité des transports en commun. Plutôt que de faire tourner des véhicules à vide comme cela a été longtemps le cas des bus de la Marcouline, autant rendre le service gratuit pour en augmenter l’attractivité. Cela contribue à revitaliser les centre-villes et à décongestionner le réseau routier urbain.

Un bus gratuit à Aubagne (photo © Audrey Cerdan / Rue89)

Mais le coût du service n’est pas, loin s’en faut, le seul obstacle à leur utilisation : l’extension du réseau, la fréquence des liaisons et surtout leur fiabilité, voire le confort des usagers sont d’autres critères qui font que de nombreux usagers sont réticents à utiliser les transports en commun.

De ce point de vue, l’enquête réalisée en 2013 à Aubagne par Rue 89, est édifiante. On y entend une étudiante de 17 ans déclarer sans vergogne : « le bus était déjà gratuit avant puisqu’on ne payait pas et qu’on ne s’est jamais fait contrôler ». Aucun impact donc en terme de pouvoir d’achat, mais un gain en confort puisque désormais, prendre le bus est « moins stressant », ce qui explique d’ailleurs qu’à Châteauroux, les chauffeurs observent des groupes de jeunes passer tout leur mercredi après-midi à se faire promener en ville, au point qu’il a fallu réintroduire une présence humaine aux côté des chauffeurs pour remplacer la disparition des contrôleurs et rassurer les autres voyageurs. Il n’y a cependant pas eu d’augmentation des incivilités comme le craignaient certains opposants.

L’impact sur la décongestion de la circulation reste cependant modeste. A Aubagne, les chauffeurs ont parfois le sentiment de conduire un manège qui incite certains à attendre 25 minutes pour s’asseoir dans le bus le temps d’un arrêt plutôt que de marcher à pied, tandis que les déplacements du quotidien pour aller travailler n’ont guère évolué, la plupart se faisant au-delà de l’aire où les transports publics sont gratuits. Rares sont d’ailleurs les Carnussiens qui empruntent les transports en commun pour se rendre à Aubagne, découragés par la fréquence très insuffisante des bus et leur coût relativement élevé (1,80 € le ticket).

A Aubagne, la gratuité des transports publics s’affiche avec fierté (photo © archives f.c. / La Marseillaise)

Pour autant, ces expériences ont le mérite de montrer que les modèles de gestion des transports en commun peuvent être multiples et que le recours à la gratuité est parfaitement pertinent dans certaines circonstances. A Aubagne l’extension de la communauté d’agglomération en 2008 avait permis de faire passer le montant de la contribution des entreprises de 0,6 % à 1,5 % puis 1,8 %, représentant l’essentiel des recettes et permettant de couvrir la quasi totalité des dépenses du réseau de transports publics. Il en est de même à Niort où les recettes de la billetterie ne représentent que 10 % du financement du réseau, et même seulement 8 % à Dunkerque. Dans ces conditions, on conçoit en effet que l’on puisse envisager de se priver de cet apport relativement marginal tout en boostant la fréquentation du réseau et en incitant les habitants à utiliser davantage les transports en commun, plus économiques et surtout plus écologiques en site urbain dense.

Mais ce cas de figure est loin d’être généralisé. En agglomération parisienne par exemple, la part payée par les usagers (billets et abonnements) représente de l’ordre de 50 % des recettes affectées au réseau de transports en commun. Rendre l’accès gratuit permet certes de faire des économies non négligeables puisque cela permettrait de supprimer quelques 1250 agents affectés au contrôle (mais qu’il faudrait sans doute redéployer pour assurer des missions d’accompagnement et de sécurité auprès des voyageurs) et d’économiser environ 90 millions d’euros par an sur la billetterie et les dispositifs de contrôle.

Mais les autorités organisatrices de transports se verraient alors privées d’une part importante de leurs ressources alors que leur problématique principale est actuellement d’investir toujours davantage pour mieux entretenir et moderniser le réseau et le matériel, fiabiliser et densifier la desserte, mais aussi prolonger les lignes au fur et à mesure que l’urbanisation progresse, et ceci pour tenter de répondre aux besoins des usagers dans un contexte de réseau totalement saturé.

Quai du RER A à Paris : on approche de la saturation… (photo © AFP)

Le contexte n’est d’ailleurs pas très différent dans l’aire métropolitaine marseillaise. Certes, le goût bien ancré des populations locales pour la voiture individuelle nécessite des approches volontaristes pour inciter chacun à utiliser davantage les réseaux de transports en commun. La gratuité du service peut y contribuer, au moins dans une période transitoire et lorsque le contexte le permet. Elle présente néanmoins le grave inconvénient de se priver d’une source généralement importante de recettes alors que la problématique principale est d’investir davantage pour développer et adapter l’offre de transports publics aux besoins.

Comme souvent en matière de gestion des services publics, les choses ne sont pas si simples qu’il n’y paraît et l’optimum revient souvent à mobiliser en parallèle plusieurs leviers complémentaires, selon un dosage qui peut être très variable selon le contexte local…

L.V.  

Le bateau des militants anti-immigration bloqué en Méditerranée

1 septembre 2017

Bateau de migrants en perdition repéré par un avion luxembourgeois (photo © EUNAVDOR MED / Reuters)

La question des flux migratoires à travers la Méditerranée est de celles qui alimentent tous les fantasmes et suscite les controverses les plus acharnées. Une chose est sûre : le phénomène a considérablement augmenté ces dernières années, en lien direct avec l’instabilité politique et les nombreux conflits qui ont éclaté dans plusieurs pays du sud de la Méditerranée. En 2008, on estimait à un peu moins de 60 000 le nombre de migrants arrivés dans l’année via la Méditerranée. Jusqu’en 2013, ce nombre n’a guère été dépassé, avec toutefois de très fortes fluctuations d’une année sur l’autre au gré des vicissitudes économico-politiques chez nos voisins du sud.

En 2014, ce nombre est brusquement monté au-delà de 200 000 pour atteindre carrément le chiffre de 1 million en 2015 ! Dès 2016, la fièvre est fortement retombée pour se stabiliser autour de 350 000. Quant aux 6 premiers mois de l’année 2017, les chiffres provisoires font état de 111 000 migrants débarqués en Europe depuis les rivages méditerranéens, pour l’essentiel sur les côtes italiennes, dont 2 360 au moins sont morts en tentant la traversée.

Des chiffres qui permettent donc de fortement relativiser l’ampleur de ce que certains assimilent un peu vite à une véritable invasion totalement incontrôlée et de nature à modifier en profondeur l’équilibre démographique européen. Mais un phénomène suffisamment significatif pour faire tourner la tête de nombre de militants d’extrême-droite arc boutés sur la défense de l’Europe chrétienne contre ces hordes de barbares islamisés.

Manifestation du mouvement Génération identitaire à Paris le 28 mai 2016 (capture video Youtube)

Parmi eux, le groupuscule lyonnais Génération identitaire, qui ne cache pas son attachement à l’idéologie ultra-nationaliste de l’extrême droite et au traditionalisme catholique qu’il brandit comme rempart contre l’arrivée de migrants. Créé en 2012 suite à la dissolution du mouvement Jeunesse identitaire qui venait d’être condamné car émanation directe du mouvement Unité radicale, lui-même dissout en 2002 après que l’un de ses sympathisants eut tenté d’assassiner Jacques Chirac, alors Président de la République, ce mouvement politique Génération identitaire se définit comme une « communauté de combat » qui se revendique ouvertement de la Reconquista et prône sans complexe la résistance par tous les moyens contre l’arrivée de populations de confession musulmane.

Ces joyeux drilles ont lancé en juin 2017 une collecte en ligne via la plateforme PayPal afin de financer leur projet, curieusement intitulé « Defend Europe », et qui consiste en toute simplicité à « sauver l’Europe de l’immigration clandestine » en préparant « une grande mission de sauvetage en Méditerranée (.) pour contrecarrer les bateaux des ONG qui agissent à l’unisson avec les trafiquants d’êtres humains ».

Dans l’esprit de ces militants qui ne s’arrêtent guère à la complexité des situations géopolitiques au sud de la Méditerranée, les associations humanitaires comme SOS Méditerranée, qui s’efforcent de venir en aide aux migrants en détresse entassés sur des canots mal dimensionnés pour affronter la traversée, ne sont ni plus ni moins que les complices des passeurs qui leur envoient leur cargaison de migrants à récupérer.

Le navire Aquarius transportant des migrants au port de Catane en Sicile, le 21 mars 2017, après une opération de secours (photo © Giovanni Isolino / AFP)

Génération identitaire est ainsi persuadé que l’Aquarius, le bateau de SOS Méditerranée est en liaison radio directe avec les organisations de passeurs qui lui indiquent où et quand venir réceptionner les chaloupes de migrants pour les conduire directement dans les camps d’accueil.

Le C-Star au large des côtes libyennes, le 5 août 2017 (photo © Angelos Tzortzinis / AFP)

Le plan de ces militants anti-émigration est donc simple : affréter un navire, le C-Star, pour pister l’Aquarius et démontrer sa collusion avec les passeurs, mais aussi intercepter des bateaux de migrants, les couler et remettre leurs occupants entre les mains des garde-côtes libyens. Objectif affiché : terroriser les filières d’émigration et « fermer l’autoroute de l’immigration en Méditerranée ».

Ce que semblent oublier ces justiciers des temps modernes, comme le rappelle un article très documenté du Monde, c’est que l’action des associations qui œuvrent en Méditerranée pour venir en aide aux migrants est très fortement encadrée. Leurs navires ne peuvent intervenir qu’après demande explicite du centre de coordination de sauvetage en mer, basé à Rome, qui coordonne toutes les actions de secours sur zone. Elles se doivent aussi de rendre des comptes, lors de chaque opération de sauvetage, à de multiples autorités dont l’Agence européenne de garde-côtes Frontex mais aussi le ministère italien de l’Intérieur et celui de la Santé qui devront ensuite prendre le relai pour la prise en charge des migrants à terre.

Bateau rempli de migrants au large des côtes italiennes (photo © MaxPPP)

Toutes les communications et les mouvements de leurs bateaux sont donc étroitement surveillés, ce qui laisse bien peu de place à d’éventuelles échanges avec les passeurs eux-mêmes, ainsi d’ailleurs qu’a pu le constater le C-Star lui-même après avoir suivi l’Aquarius et lui avoir même foncé dessus, le 5 août dernier, au risque de l’éperonner, au mépris de tous les règlements maritimes.

Au-delà, la mission du C-Star interroge quant à son intérêt, voire sa légalité. L’idée même de penser tarir le flot de migrants en rendant la traversée encore plus périlleuse qu’elle ne l’est déjà, témoigne simplement d’une méconnaissance des motivations profondes des migrants.

En 2013, la marine italienne avait lancé la mission Mare nostrum qui avait permis de secourir 150 000 personnes et d’arrêter 351 passeurs, mais avait dû stopper l’opération à cause des nombreuses critiques considérant que cela provoquait un appel d’air en faveur d’un mouvement migratoire accru. Or l’arrêt de la mission en 2014 a coïncidé au contraire avec un très fort développement du nombre de candidats au départ, sans aucune relation naturellement avec les efforts de la marine italienne, mais du fait simplement de l’aggravation de la situation politique dans plusieurs pays du sud. En revanche, si le flot de migrant n’a pas baissé, le taux de mortalité dans leurs rangs a plus que doublé, confirmant a posteriori à quel point l’opération de secours était indispensable.

Bateau de migrant secouru par la marine italienne dans le cadre de l’opération Mare Nostrum en 2014 (photo © Marina militare / Reuters)

Quant à renvoyer, comme le souhaite Génération identitaire, les migrants dans les mains des garde-côtes libyens, c’est contraire à la Convention de Genève et cela revient le plus souvent à les condamner à une mort quasi certaine, d’autant que la plupart de ces garde-côtes sont de simples milices régionales qui n’obéissent en rien au gouvernement d’union nationale reconnu par les Nations-Unies alors qu’elles sont en revanche souvent fortement liées aux réseaux de passeurs…

Les solutions simplistes prônées par les militants de Génération identitaire semblent donc bien mal adaptées à un phénomène autrement plus complexe à gérer. Leur projet semble d’ailleurs désormais prendre l’eau de toute part. Une première pétition avait déjà conduit l’organisme PayPal à bloquer la cagnotte récoltée pour financer la mission. Une seconde a ensuite poussé le Crédit Mutuel à fermer le compte de l’association moyennant un préavis de 2 mois, comme le permet la loi.

Manifestants bloquant l’accès du C-Star au port de Catane le 29 juillet 2017 (capture écran Twitter)

Quant au bateau, il a été un temps immobilisé sur l’île de Chypre où une partie de l’équipage a même été interpellée avant d’être relâchée. Début août, il a été empêché d’accoster dans le port de Catane, en Sicile, grâce à la mobilisation de nombreux militants associatifs locaux qui brandissaient des pancartes indiquant « closed for racists ». Même en Tunisie, où le navire était venu se ravitailler dans le port de Zarsis, l’équipage s’est vu refuser l’accostage par les marins locaux syndiqués à l’Union générale tunisienne du travail.

Décidément, la bataille navale autour des migrants perdus en Méditerranée ne fait que commencer…

L.V.  

Marseille : les chercheurs à la plage…

18 juillet 2017

C’est l’été et tout le monde se retrouve à la plage. Même les chercheurs du CNRS qui, comme l’a révélé La Provence, profitent de la saison touristique pour venir enquêter au milieu des parasols et des serviettes de plage !

Plage de la Pointe-Rouge

Du 10 au 17 juillet, c’est une dizaine de scientifiques du CNRS, issus des laboratoires de recherche ESPACE (pour « Etude des structures, des processus d’adaptation et des changements de l’espace », ça ne s’invente pas !), Hydroscience Montpellier et le CEREGE basé à Aix-en-Provence qui ont ainsi passé leurs journées à sillonner les plages marseillaises de pointe-Rouge, du Prophète et de La Lave.

Cette opération se déroule dans le cadre des travaux de l’Observatoire Hommes-Milieux « littoral méditerranéen », un dispositif de recherche pluridisciplinaire qui vise à étudier l’effet de l’urbanisation et de l’anthropisation côtière en Méditerranée. Vaste programme qui exige donc de la part de ces scientifiques de sacrifier leurs plus belles journées de juillet pour aller se promener sur la plage, enduits de crème solaire, sur des terrains d’enquête particulièrement hostiles puisque l’étude concerne, outre le littoral marseillais, le Golfe d’Aigues-Morte et les rivages corses de Balagne et du Sud de Bastia.

L’objectif d’une telle plongée en immersion au milieu des baigneurs ? Mieux caractériser la fréquentation, les pratiques et les usages sur ces plages très fréquentées du littoral méditerranéen et en évaluer l’impact sur la qualité des eaux de baignade.

La plage du Prophète sous la Corniche

Pour cela, il s’agit d’abord de connaitre à tout moment de la journée le nombre de personnes présentes sur la plage, ce qui suppose de compter en permanence les arrivées et les départs : pas question donc de se laisser distraire par une petite sieste à l’ombre du parasol tout en lorgnant les jolies baigneuses. Pour être sûr de leurs chiffres, les chercheurs procèdent en parallèle et toutes les heures à des prises de vue de la plage depuis un point haut, de quoi occuper des armadas de stagiaires qui seront ensuite chargés de décompter les personnes présentes sur la plage et d’ajuster les observations de terrain.

En même temps, des prélèvements d’eau de mer sont effectués, toutes les heures également, pour être analysés afin de mesurer la densité de bactéries de type entérocoques, mais aussi d’évaluer la quantité de résidus de crème solaire qui agrémentent l’eau de baignade. Contre toute attente, les premiers résultats de ces analyses indiquent d’ailleurs que plus la fréquentation de la plage augmente, plus la qualité de l’eau de baignade se détériore ! Un résultat qui ne fait bien entendu que confirmer ce que chacun présentait, mais ce qui va sans dire va parfois mieux en le disant…

Et les chercheurs ne s’arrêtent pas là puisqu’ils prennent aussi le temps d’aller à l’encontre des vacanciers, questionnaires en main, pour mieux connaitre leurs us et coutumes. Une enquête sociologique très poussée qui a d’ores et déjà permis de mettre en évidence un fait troublant : à la plage, on se méfie des toilettes publiques pourtant présentes et plutôt bien entretenues de l’avis de nos anthropologues baroudeurs. Chacun préfère aller faire ses besoins dans la mer, ni vu ni connu. Un procédé qui n’est peut-être pas totalement étranger à la corrélation qui semble exister entre la densité de baigneurs et celle des bactéries dans l’eau de mer…

Qualité des eaux de baignade sur la plage du Prophète (source : site Eaux de baignade)

Mais bien entendu, comme dans tout protocole de recherche scientifique, il faut se méfier des conclusions hâtives et ne surtout pas se hasarder à vouloir anticiper sur les résultats de ce vaste programme d’études tant que toutes les analyses n’ont pas été recoupées avec toute la rigueur nécessaire. Il faudra sans doute patienter encore un peu pour que soient enfin disponibles les résultats de ces recherches passionnantes qui feront sans doute l’objet de publications scientifiques de premier plan, voire d’un colloque international, pourquoi pas sur une plage de Balagne ?

Ceci dit, et sans vouloir présager des conclusions de cette étude, il est à craindre qu’elle n’ait été entachée d’un petit biais expérimental. Le même journal de La Provence nous apprenait en effet que le jeudi 13 juillet, alors que la campagne d’observation scientifique battait son plein, trois plages marseillaises dont celle de Pointe-Rouge qui faisait l’objet de toutes les attentions des équipes de chercheurs, avaient dû être fermées au public toute la matinée du fait de la mauvaise qualité des eaux de baignade, tandis que les deux plages du Prado nord et sud étaient quant à elles toujours fermées en attendant les résultats de nouveaux test.

Plage de l’Huveaune à la fin des années 1960 (photo Jean Pagano / La Provence)

Ces mêmes plages du Prado dont on fête actuellement les 40 ans puisqu’elles ont été ouvertes au public le 18 juillet 1977, après qu’on eut déversé à l’embouchure de l’Huveaune des millions de m3 de déblais issus des travaux de creusement du métro, de quoi gagner 20 hectares supplémentaires sur la mer et permettre d’augmenter ainsi considérablement la quantité de baigneurs qui peuvent venir s’y prélasser : une fréquentation estimée à 3,5 millions de personnes chaque année. On comprend, sans forcément se livrer à des enquêtes sociologiques approfondies, qu’avec une telle pression humaine la qualité de l’eau du littoral puisse en être quelque peu altérée…

L.V. 

Alternatives économiques : l’éco pour les nuls !

7 juillet 2017

Fondé en 1980 par l’économiste Denis Clerc en réaction au fameux slogan de Margaret Thatcher, « There is no alternative », le magazine Alternatives économiques, plus connu par les habitués sous son petit nom d’Alter Eco, est devenue une référence pour tous ceux qui ne sont pas complètement séduits par la doxa dominante du néolibéralisme le plus débridé. Edité par une société coopérative et diffusé à raison de 90 000 exemplaires payants chaque mois en moyenne, c’est devenu le deuxième magazine économique le plus lu en France, après Les Echos : une véritable référence donc en la matière qui vise à concilier le social et l’économique, dans un format très pédagogique et qui s’adresse à un très large lectorat.

Le dernier numéro d’Alter Eco va encore plus loin dans l’art de rendre accessible à tous certaines notions apparemment obscures qui font que le domaine de l’économie passe généralement pour rébarbatif et réservé aux seuls initiés. Le dossier du mois est en effet intitulé « Les (gros) mots de l’économie ». Trappe à liquidité, destruction créatrice, stagnation séculaire ou aléa moral : autant de termes parfaitement abscons pour qui n’a pas suivi un master d’économie ou ne sort pas de 2 mois de révisions fébriles en prévision de passer son bac en série ES.

L’idée de la réadction pour rendre abordable ces notions est non seulement de les expliciter par un texte d’une page, parfaitement limpide et souvent plein d’humour voire de poésie (Ah, le poéme en alexandrins sur la stagnation séculaire, un bijou d’anthologie !), mais surtout de demander à des dessinateurs d’illustrer chacune de ces notions par une planche de bande dessinée.

Le résultat est totalement bluffant et il faut vraiment se précipiter sur ce numéro double juillet-août d’Alter Eco qui assurément devrait devenir collector. Un exemple parmi d’autres pour vous donner envie de lire ce dossier où vous découvrirez aussi que la maladie hollandaise n’a rien à voir avec la frénésie pathologique de notre dernier Président de la République à escompter une soudaine et bienvenue inversion de la courbe du chômage, et où vous apprendrez stupéfait que ce bon vieux Adam Smith, outre le fait qu’il pourrait commettre des maladresses s’il se retrouvait de nos jours dans une rame de métro, n’a jamais vraiment assimilé le marché à une main invisible autorégulatrice comme on le lui attribue généreusement (et de manière perfide).

Un extrait du n° 370 d’Alternatives économiques…

Sur les externalités négatives, par exemple, l’explication est des plus limpides, basée sur l’exemple de l’agriculteur qui booste sa production à grands coûts de pesticides, provoquant pollution des nappes et des cours d’eau, avec toutes les répercussions environnementales et sanitaires qui en découlent, mais dont les coûts induits n’entrent évidemment en rien dans le bilan de son exploitation agricole. Une démonstration magistralement illustrée par Fabrice Erre, lui-même enseignant et auteur de bandes dessinées qui tient par ailleurs un blog intitulé Une année au lycée. Une adresse qui mérite le détour également et dont les dessins nous plongent actuellement dans l’ambiance des épreuves du baccalauréat : un petit extrait pour la route :

Dessin signé Fabrice Erre paru sur son blog à la date du 6 juillet 2017

Avec de tels professeurs aussi pédagogues, on se demande bien comment la France a bien pu tomber aussi bas dans le classement international PISA…

L. V. 

Peut-on encore croire au progrès ?

10 juin 2017

Le progrès n’est pas un concept nouveau puisqu’il se dit que c’est François Rabelais qui a employé ce mot pour la première fois dans le Tiers Livre publié en 1546. Repris depuis par bien d’autres, dont Montaigne qui définit cette notion quelques années plus tard dans ses Essais, comme une « transformation graduelle vers le mieux », jusqu’à notre nouveau Président de la République qui considère désormais qu’ « Aujourd’hui, le vrai clivage se situe entre progressistes et conservateurs », lui qui affirme ni plus ni moins que « la maison des progressistes s’appelle En marche », renvoyant ainsi implicitement tous ceux qui ne le suivent pas dans le camp des réactionnaires et autres ringards, accrochés à la tradition comme des moules à leur rocher…

Dessin de Tesson

Fini donc le clivage dépassé entre Gauche et Droite, entre Jacobins et Girondins, entre Républicains et Démocrates. Place désormais à l’alternative entre Progressistes et Conservateurs ! Voilà en tout cas qui interpelle nécessairement une association comme le Cercle progressiste carnussien qui a justement voulu accoler, lors de sa création en 2001, ce qualificatif de « progressiste » à la notion de « cercle républicain », en référence à ces mouvements qui avaient fleuri dans la Provence de la 3ème République sous forme de lieux de convivialité et de débats, destinés à animer la vie publique locale et à forger, au coeur des villages et dans les milieux les plus populaires, une certaine conscience politique républicaine.

Reste à savoir ce que recouvre ce mot-valise de « progrès » ? A quelques jours de l’épreuve de philosophie qui attend nos candidats bacheliers et dont les sujets tournent régulièrement autour de cette notion de progrès, on se gardera bien de disserter sur une telle question car le sujet est vaste et complexe !

Dessin de Gros (source : Le Progrès social)

Le concept même de progrès, qui renvoie à une tendance générale à l’amélioration, présente plusieurs facettes. Les plus évidentes sont sans doute celles qui correspondent au progrès technique, qui donne à l’Homme une emprise croissante sur les forces de la Nature, et au progrès économique qui permet à nos sociétés de globalement s’enrichir. Mais on peut aussi envisager la notion de progrès social, qui pourrait se traduire par une amélioration des conditions matérielles d’existence de chacun des membres de la société, ce qui suppose une juste répartition des fruits du progrès économique. Et on peut s’attacher aussi au progrès culturel et moral qui vise à l’épanouissement intellectuel de chacun et à un enrichissement des interactions entre individus, visant au bonheur de tous.

La vision rationnelle du siècle des Lumières, qui animait des hommes comme Condorcet ou Diderot, a longtemps incité à penser que ces différentes formes de progrès découlaient naturellement l’une de l’autre, le progrès technique débouchant sur le progrès économique, lui-même à l’origine du progrès social qui, à son tour, ne pouvait que concourir au bonheur de chacun. Cette vision humaniste d’un progrès qui, s’apuyant sur l’éducation, le travail, la recherche scientifique et l’inovation technique ne pouvait que déboucher sur un avenir meilleur de la société toute entière, a fortement prévalu durant tout le XIXème siècle et jusqu’aux deux guerres mondiales.

Depuis, force est de constater que cet optimisme indécrottable en un avenir radieux de l’humanité, a été un peu douché par les horreurs dont les hommes ont su faire preuve à l’occasion de ces conflits meurtriers. L’Holocauste orchestrée par le régime nazi ou les bombardements atomiques décidés par les Américains ont été vécus comme des preuves évidentes que le progrès technique et le rafinement intellectuel n’étaient en rien des garanties d’amélioration du sort de l’humanité, bien au contraire.

L’humanité en marche vers le progrès ? (dessin de Gunduz Aghayev – source : epanews)

Les excès du néolibéralisme au cours des dernières décennies et les ravages de notre environnement, rendus possibles grâce au haut niveau de technicité et de développement économique auquel nous sommes parvenus, confirment cette appréciation pessimiste et suscitent nécessairement de fortes interrogations : jamais sans doute nous n’avons connu collectivement, surtout dans un pays riche comme la France, un tel niveau de maîtrise technique, d’éducation, de confort, de sécurité. Et pourtant, jamais non plus les inégalités n’ont été aussi fortes et les tensions aussi palpables, avec un état d’esprit globalement plus proche de la dépression et de la peur généralisée du déclassement que de l’euphorie et du bonheur collectif !

Extrait des « Temps modernes », de Charlie Chaplin (NANA PRODUCTIONS/SIPA)

Il ne serait bien évidemment pas raisonnable, dans un tel contexte, de tout miser sur le progrès, en espérant que les évolutions technologiques et les avancées scientifiques à venir résoudront d’elles-mêmes les défis qui se posent à nous. Les avancées techniques ne sont jamais que des outils dont on peut tirer le meilleur comme le pire, même si elles contribuent globalement à améliorer la condition humaine.

De même, réformer et moderniser nos codes sociaux et nos règles économiques n’ont d’intérêt que si cela se traduit par plus d’efficacité et de fluidité dans notre mode de fonctionnement et nos rapports humains, mais on a connu trop de réformes qui s’apparentent à de véritables retours en arrière et à une régression sociale pour ne pas considérer avec prudence ces velléités de changements.

Emmanuel Macron a sans doute raison de vouloir mobiliser la société française pour la faire évoluer, en insistant sur cette démarche qu’il qualifie de progressiste. On voit bien d’ailleurs qu’il s’oppose en cela assez frontalement au discours conservateur de la droite et en particulier des franges les plus traditionalistes qui ne rêvent que de « restaurer », « rétablir », « revenir » en arrière vers un passé jugé plus faste.

Les relations sociales en France, en particulier dans le monde du travail, manquent fortement de fluidité et le dialogue social s’y apparente trop souvent à un dialogue de sourds où chacun campe sur ses positions et préfère la démonstration de force à la recherche du compromis. S’il est un domaine où la notion de progrès à un sens, c’est donc sans doute celui-là ! L’avenir dira si le nouveau Président aura été capable de faire bouger les lignes et de redonner de la cohésion à notre corps social. Pour des citoyens qui croient encore à la notion de progrès social et moral, la voie mérite en tout cas d’être explorée…

L.V.  

FN : ils en ont parlé…

29 avril 2017

Un dîner en famille – dessin de presse de Caran d’Ache publiée dans le Figaro le 14 février 1898

Chacun se souvient du célèbre dessin du caricaturiste Caran d’Ache en plein débat sur l’affaire Dreyfus qui divisait alors la France en deux camps irréconciliable, provoquant querelles et déchirements au sein même des foyers, jusqu’à transformer les repas familiaux en batailles rangées…

A une semaine du deuxième tour des élections présidentielles qui verront s’affronter la présidente du Front National et un candidat centriste qui se veut « en marche » mais ni à gauche ni à droite, bien qu’ancien secrétaire général adjoint de l’Elysée auprès de François Hollande et ancien ministre du gouvernement Valls, voilà que ce climat de guerre civile larvée reprend de la vigueur…

Il faut dire que tout concourt à dramatiser la situation, avec un Front National arrivé en tête du premier tour dans plusieurs régions françaises, dont PACA où Marine Le Pen a engrangé plus de 28 % des sufrages exprimés, et des reports de voix qui s’annoncent cahotiques. L’accord de gouvernement que vient de passer Nicolas Dupont-Aignan avec le Front National est ressenti par beaucoup comme un véritable coup de tonnerre dans le paysage politique français alors que rien n’annonçait un tel ralliement dans son discours jusque là. Les élus qui, comme le maire de Carnoux Jean-Pierre Giorgi, lui ont apporté leur parainnage pour qu’ils puissent présenter sa candidature, doivent s’en mordre les doigts…

Nicolas Dupont-Aignan et Marine Le Pen annonçant leur alliance, samedi 29 avril 2017 (photo © G. Van der Hasselt / AFP)

Quant aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon, rien n’indique que leurs voix se porteront en majorité sur le candidat d’En marche lors du second tour. Leur leader a en effet fortement évolué depuis 2002, lorsqu’il appelait sans la moindre hésitation à voter en faveur de Jacques Chirac, estimant que ce « devoir républicain » était une nécessité absolue pour toute « conscience de gauche ». Mais 15 ans plus tard, il n’est plus question de front républicain en faveur d’Emmanuel Macron, alors même qu’ils sont issus tous les deux des rangs du Parti socialiste ! Aurait-il perdu entre temps sa conscience de gauche, lui qui avait déjà rejeté avec dédain toute participation éventuelle aux primaires de la gauche ? Comprenne qui pourra…

Bref, dans un tel climat, mieux vaut ne pas aborder les sujets politiques en famille ! Parmi les très nombreuses vidéos engagées qui circulent sur le net pour mettre en garde contre l’arrivée possible au pouvoir du Front National, nous vous conseillons ce court-métrage savoureux, sobrement intitulé Raclure, réalisé par Maxime Péméja et Clara Collange, qui met en scène justement un de ces dîners de famille qui dégénère.

L’ambiance est pourtant plutôt à la fête pour cette famille attablée autour d’une raclette, deux mois seulement après l’installation à l’Elysée de Marine Le Pen. Evan, le fils aîné, engagé dans l’armée depuis 4 ans, est tout fier d’annoncer sa récente nomination au grade de sous-lieutenant et explique que sa compagnie va être envoyée à Calais pour y nettoyer la ville des migrants qui l’encombrent. Sophie, la nouvelle copine du petit frère s’étonne un peu d’une décision aussi radicale, et c’est parti pour une discussion un peu animée comme on les aime dans les chaumières dès qu’il s’agit de débat d’idées…

Photo extraite de la video

Les positions sont tranchées mais pas caricaturales et chacun se retrouvera facilement dans cet échange où s’affrontent deux visions opposées mais totalement sincères vis à vis de la gestion des migrants bloqués à Calais et, bien au-delà, sur l’attitude à adopter face aux flux migratoires. La mise en scène est soignée et les dialogues réalistes. On est dans un débat d’idées et de valeurs, mais à l’échelle humaine. Le père, boulanger, s’inquiète pour la baisse d’activité de sa boutique, du fait de la concurrence du kebab qui a ouvert en face de chez lui. La mère, s’enorgueillit d’avoir privilégié la présence auprès de ses enfants à sa carrière professionnelle et aspire tout simplement au bonheur de la vie.

Une discussion passionnée en famille…

Pas de vision idéologique donc, mais des échanges du quotidien entre membres d’une même famille dont les visions diffèrent en raison de leur sensibilité propre. Et pourtant, cela suffit à faire exploser le consensus festif du dîner familial. Car, d’argument en argument, les choses dégénèrent rapidement tandis que le fromage bouillonne dans le plat à raclette… Les portes finissent par claquer et le paisible climat de convivialité du début ne résiste pas à cette discussion animée où chacun se renvoie à la figure des arguments de plus en plus radicaux.

A regarder et à faire circuler sans modération en cette période de banalisation de la vision de la société que propose le Front National, dans laquelle priment la recherche de la sécurité individuelle, le repli sur soi et le rejet de l’étranger que l’on affuble de tous les maux. Pas sûr que cette vidéo suffira à convaincre ceux qui ont voté Front National ou qui s’apprêtent à le faire dimanche prochain de modifier leur choix. A défaut de vouloir peser sur le cours des élections, elle a surtout le mérite d’inciter chacun à s’interroger sur son positionnement, dans un domaine où rien n’est tout blanc ou tout noir, mais surtout affaire d’équilibre et dicernement car, comme le disait Raymond Aron, « voter, ce n’est pas choisir entre le bien et le mal, mais entre le préférable et le détestable ».

Bravo en tout cas aux jeunes réalisateurs de ce court-métrage qui mérite d’être largement diffusé !

L.V.  

Débat sur l’école (partie 1) : un diagnostic déroutant…

31 mars 2017

Les adhérents du Cercle Progressiste Carnussien et le public portant un intérêt au sujet du rôle de l’école dans la mise en pratique de méthodes et initiatives permettant une amélioration de la transmission des savoirs ce sont retrouvés, Clos Blancheton, pour participer à une conférence sur l’école et la société. Un débat en forme de table ronde où quatre professionnels de l’éducation ont exposé, à tour de rôle, leur expérience et leur vision sur les méthodes et les pratiques pédagogiques pouvant réconcilier tous les acteurs de l’école : élèves, parents, enseignants et décideurs politiques. Le but de la soirée était de donner la parole au public pour échanger sur les thèmes abordés.

Michel Motré, président du CPC, présente les conférenciers et introduit la séance en rappelant que  l’objectif des communications est de lever les incompréhensions qui entourent le rôle de l’école, de ses acteurs dans notre société souvent en conflit avec celle-ci, tout en soulignant qu’il n’y avait pas de solutions  définitives mais  que des réponses existaient, des expériences tangibles probantes.

Les 4 conférenciers au Clos Blancheton, le 16 mars 2017

C’est Michel Neumayer, spécialiste de « l’éducation nouvelle » et formateur d’enseignants, qui prend la parole en premier pour dresser un tableau de la situation actuelle de l’école, diagnostiquer tel un examen clinique les conflits et tensions qui parcourent la société à son sujet.

Michel Neumayer

Il constate que l’école est à l’image de la société, c’est à dire inégalitaire ; les enfants de cadre et d’enseignants réussissent mieux que les autres, pourquoi ? « L’ascenseur social » qui profitait, au siècle dernier, aux classes défavorisées, ne fonctionne plus.

L’école est prise dans la double injonction d’éduquer, d’instruire et, dans le même temps, de trier les enfants par  une orientation précoce. La coupure « manuel » / « intellectuel » subsiste toujours avec un  mépris inavoué de l’enseignement professionnel.

L’école est tiraillée, à l’heure « d’internet », par le doute de ce qu’il faut transmettre et comment ? Le poids de l’enseignement « intemporel » persiste alors que les savoirs humains évoluent dans les sciences, la linguistique, et d’autres domaines.

A l’heure  de la globalisation planétaire et de ses enjeux, il est nécessaire d’aborder la transmission de nouveaux savoirs en évitant les conflits qui agitent l’école à propos de la laïcité en particulier ou d’autres sujets de clivages.

Les dernières évaluations PISA montrent, pour la France, que l’Éducation nationale ne parvient pas à améliorer la réussite des élèves les plus faibles. Cela pose le problème de l’évaluation des connaissances qui sont sanctionnées par des notes perçues  comme « une punition » quand elles sont mauvaises et déclenchent, alors souvent un blocage de la motivation de l’élève qui subit  la conséquence d’une absence d’individualisation des méthodes alors qu’en matière d’apprentissage, l’hétérogénéité, bien encadrée, est un moyen de redonner le goût au travail scolaire et de créer une progression efficace des ses acquis.

Des expériences et innovations existent mais suffisent-elles ? Aujourd’hui, le contrat qui lie la société  et l’école est régi par le Politique, est-ce suffisant ? Quelle place fait-on aux parents dans l’école ? Comment en fait-on des partenaires du devenir scolaire de leur enfant ?

Il ne faut certes pas que l’école devienne un objet de consommation mais qu’une juste appréciation des moyens mis à sa disposition, une formation adaptée pour les enseignants, une administration centrale efficace puissent alors contribuer à la création d’une vision ambitieuse, confiante (non anxiogène) de l’école du futur, telle est la conclusion de Michel Neumayer à cet instant du débat.

C. M.

Croisière autour du monde : 21ème escale

22 mars 2017

En croisière à bord du Queen Elisabeth, nos deux reporters sont de retour à Kobe au Japon où ils étaient déjà passés lors d’une étape précédente.

Lundi 20 mars :

Aller au Japon sans voir Kyoto, c’est impardonnable !

Gare de Kobe, en partance pour Kyoto

Nous avons donc bravement pris les moyens de transport publics et sommes allés visiter cette ville ou l’on retrouve encore un peu du Japon traditionnel : temples innombrables, femmes en kimono et obi, petites rues avec maisons en bois, boutique au rez-de-chaussée et habitation au dessus.

On nous a aidés très gentiment à prendre les billets de métro puis de train, car il n’y a pas de guichets, juste des machines toutes en japonais! Mais les gens sont vraiment serviables. On a une petite chance de se faire comprendre en anglais avec les jeunes (j’ai bien dit une petite chance, ne rêvons pas…).

Une rue dans le vieux Kyoto

Enfin, après environ 1 h de trajet, nous arrivons à Kyoto par une très belle journée ensoleillée. La ville donne une impression d’entassement. Les maisons sont serrées avec parfois à peine 1 mètre entre deux voisins. On sent le manque d’espace vital, d’autant que la plaine côtière est étroite et laisse vite place à la montagne souvent escarpée…

La gare est un chef d’œuvre d’architecture moderne et c’est d’autant plus remarquable que le quartier aux alentours est plutôt ancien.

Temple de Hongwanji à Kyoto

Nous nous dirigeons vers le temple Hongwanji, un immense complexe de salles de prière et de salles de réunion. Il y a même une école et une clinique !

Intérieur du temple

Juste en face, un musée nous attire. Il est en fait associé au temple et se définit comme
« musée bouddhiste par excellence ». Nous y prenons un petit repas fort sympathique avant de nous lancer dans la visite. Nous y voyons une exposition de peintures sur soie, certaines datant du 15e siècle, ainsi que des rouleaux de papier de riz avec calligraphie au pinceau. Les photos sont interdites. Nous arrivons cependant à en faire 1 ou 2 que vous verrez donc !

Au sortir du musée, dans une salle contiguë, de jeunes peintres (élèves de seconde peut être ?) et leur professeur présentent leurs œuvres. Du talent chez certains d entre eux ! Ces jeunes japonais sont plutôt timides, surtout les jeunes filles, ils sourient beaucoup, font des courbettes et semblent tellement ravis de rencontrer des étrangers !

Vue par hasard, une exposition de jeunes étudiants en peinture

A noter que, lorsqu’ils signent leurs tableaux c’est toujours avec l’alphabet latin ! D ailleurs dans les rues les enseignes, les affiches, jonglent avec 4 alphabets différents : le latin (préféré pour tout ce qui est publicité), le chinois (que tout le monde ne sait pas lire toutefois), le japonais classique et le japonais phonétique plus simple. Seuls ces 2 derniers sont enseignés à l’école. Ça paraît bien compliqué mais ils s’y retrouvent !

Nous avons marché toute la journée et n’avons pas vu le dixième de ce qu’il y a voir à Kyoto ! Une ville immensément riche en palais, temples et autels shintô… Il faudrait y revenir, on va y penser !

Nous partons maintenant pour la Chine et le Vietnam. Pas sûr que les connections soient super. Nous ferons de notre mieux !

Mardi 21 mars :

Je vous avais promis de vous parler des toilettes au Japon. Voici donc.

Toilettes à la Japonaise

Il y a au Japon deux sortes de toilettes (voyez les photos). La toilette japonaise qui n’est qu’une toilette à la turque et la toilette qu’ils appellent « western », autrement dit occidentale, et que vous trouverez dans les grands hôtels (alors que l’hôtel à la japonaise en est dépourvu et que vous y dormirez par terre sur un futon).

Toilettes à l’Occidentale : remarquez la barrette couverte de boutons, c’est ça qui fait la différence

Revenons à cette « western ». Vous vous asseyez. La partie en contact avec vos fesses est tiède, ce qui est plutôt agréable ! Vous faites ce que les Anglais appellent votre « business ». Si ça fait du bruit (désolé, mais j’ai promis de tout expliquer !)  vous avez un bouton appelé « flush » qui va imiter le bruit de la chasse d’eau afin de couvrir tout autre bruit inconvenant… Quand vous avez terminé, vous avez deux boutons à votre disposition : un « bidet » et un « jet ». Chacun va humecter d’eau tiède un endroit différent de votre anatomie (là, je vous laisse imaginer…). Enfin le bouton situé le plus en avant et de couleur différente stoppe l’eau.
Vous sortez de là bien propre mais je trouve personnellement que le papier cul est un peu insuffisant pour essuyer tout ça !

Voilà vous savez tout sur les toilettes de ce pays décidément pas comme les autres !

Annie

Incroyable : le maire de Carnoux a déjà retourné sa veste !

18 mars 2017

Jean-Pierre Giorgi, le maire inamovible de Carnoux-en-Provence depuis bientôt 16 ans, s’est longtemps déclaré « apolitique ». C’est même sa marque de fabrique : une vision très conservatrice de la société et un positionnement très libéral en matière économique qui l’ont toujours situé très à droite de l’échiquier politique, mais un refus obstiné d’assumer ce positionnement en maintenant contre toute évidence la fiction d’une certaine neutralité idéologique.

Jean-Pierre Giorgi, truelle en main, en 2014 (photo M. M.)

Et puis voila qu’au cours de ce qui pourrait être son dernier mandat, notre maire se lâche et annonce en toute décomplexion à un journaliste du Monde, en octobre 2016 et alors que les primaires de la Droite battent leur plein, qu’il n’est « pas du tout de gauche, pas du tout d’extrême-droite » et qu’il « envisage d’appuyer François Fillon à la primaire ».

Un positionnement plutôt original à cette date alors que François Fillon est encore à la peine dans les sondages, que le député local Bernard Deflesselles, toujours aussi clairvoyant, soutient obstinément l’inénarrable Jean-François Copé, Monsieur 0,3 %, et que tous les ténors de la Droite locale, plébiscitent comme un seul homme leur mentor traditionnel, Nicolas Sarkozy. La victoire haut-la-main de l’ancien Premier ministre, François Fillon, prouve que Jean-Pierre Giorgi, en bon politicien retors, a su flairer d’où venait le vent…

Ce ralliement est somme toute assez cohérent tant les deux hommes partagent la même hantise des fonctionnaires et la même aversion pour les débats démocratiques, la protection sociale offerte à tous, l’accès gratuit aux services publics ou la notion même de déficit budgétaire. Les accents thatchériens de la campagne de François Fillon rencontrent manifestement un écho des plus favorables auprès de notre maire.

Jean-Pierre Giorgi s’affichant malgré son « apolitisme » sur le tract de campagne de l’UMP pour les élections départementales de 2015

On ne peut d’ailleurs que lui conseiller d’écouter en boucle les extraits d’un discours prononcé par le candidat devant un panel de dirigeants d’entreprises, réunis par la Fondation Concorde, le 10 mars 2016, dans lequel il explique sans détour comment il compte s’y prendre pour mener une guerre éclair dès l’été 2017, sitôt arrivé au pouvoir, pour détruire définitivement tout ce qui reste du droit du travail en profitant du choc des élections et de l’apathie des citoyens en période estivale. L’objectif est clair et la méthode sans ambiguïté : « On rendra plus difficile la réaction sociale… ». Voilà les Français prévenus et voila bien le genre de discours que Monsieur le maire de Carnoux devrait en effet apprécier, lui qui déteste avant tout le débat d’idées et qui estime que les électeurs, une fois qu’ils ont délégué à d’autres le soin de gérer les affaires, n’ont plus à se mêler de ce qui ne les regarde pas.

François Fillon devant les patrons à l’invitation de la Fondation Concorde le 10 mars 2016 (extrait video Public Sénat)

Et pourtant, contre toute attente, Monsieur Giorgi n’a pas donné son parrainage à François Fillon ! Rappelons en effet que, pour éviter la multiplication des candidatures les plus fantaisistes à l’élection présidentielle, les candidats doivent pouvoir s’appuyer sur 500 signatures d’élus en leur faveur. Les modalités de parrainage ont évolué récemment avec la loi du 25 avril 2016 et permettent désormais de connaître en détail et au fur et à mesure de leur validation par le Conseil constitutionnel, l’ensemble des parrainages exprimés.

Ce sont au total de l’ordre de 42 000 élus qui sont ainsi autorisés à parrainer un des candidats potentiel à la magistrature suprême, la plupart étant des maires de petites communes. Un reportage du Monde détaille ainsi la manière dont sont reçus et vérifiés chaque jour les formulaires de parrainage dûment remplis et signés par les élus de toute la France. Quant au fichier des résultats, régulièrement mis à jour, il est accessible directement sur internet et contient 14 296 noms à la clôture du dispositif. La liste des 11 candidats disposant des fameux 500 parrainages ad hoc est d’ailleurs désormais arrêtée.

Extrait de la liste des parrainages à l’élection présidentielle 2017

Toujours est-il que l’on apprend ainsi, avec une certaine stupéfaction, que le maire de Carnoux, malgré ses déclarations initiales, a déjà changé son fusil d’épaule puisqu’il s’est prononcé officiellement en faveur de la candidature de Nicolas Dupont-Aignan et non pas de celle de François Fillon. Il est d’ailleurs un des très rares soutiens du souverainiste dans le département des Bouches-du-Rhône, tous les ténors de la Droite locale de Jean-Claude Gaudin à Maryse Joissains en passant par Martine Vassal, Danielle Milon ou même Bernard Deflesselles ayant cette fois soutenu sans barguigner le candidat officiel LR en la personne de François Fillon…

Cette initiative du maire de Carnoux est d’autant plus surprenante que son formulaire de soutien est daté du 7 mars 2016, au lendemain du triomphe de François Filon, remis en selle par la manifestation de ses fans issus pour l’essentiel des milieux catholiques conservateurs, et alors que la majorité des dirigeants du parti LR venaient de lui renouveler leur soutien quasi unanime malgré sa mise en examen alors imminente.

Dessin de Gros paru dans Marianne

Notre maire aurait-il été indisposé par les nombreuses casseroles qui tintinnabulent désormais aux basques du candidat, depuis les emplois présumés fictifs (mais généreusement rétribués par le contribuable) de son épouse et de ses enfants, jusqu’aux fameux costumes à 13 000 € gracieusement offerts par le sulfureux Robert Bourgi, disciple de Jacques Foccart et figure discrète de la Françafrique, en passant par les libéralités de son ami Marc Ladret de Lacharrière, jamais avare d’un petit coup de pouce financier envers son ami, le châtelain de la Sarthe ?

Toujours est-il que ce revirement est pour le moins curieux et confirme une fois de plus l’extrême souplesse idéologique de notre maire qui n’avait pas hésité en 2008 à voter en faveur du socialiste Eugène Caselli pour le placer à la tête de la communauté urbaine MPM au nez et à la barbe du pauvre Renaud Muselier, alors que la Droite disposait d’une confortable avance en voix. Ce positionnement lui avait notamment permis de bénéficier des grandes largesses du président du Conseil général d’alors, le socialiste Jean-Noël Guérini, avec qui il partageait un goût immodéré pour les bondieuseries. Et le voila maintenant propulsé à l’autre extrémité de l’échiquier politique, comme soutien officiel du président de Debout la France, qui se définit comme gaulliste et souverainiste, fervent partisan de la sortie de l’Euro et adepte de l’usage du référendum, après avoir beaucoup sinué tout au long de sa carrière politique…

Nicolas Dupont-Aignan en meeting à Paris le 9 mars 2017 (photo © J. Demarthon / AFP)

Il serait sans doute malvenu de rappeler à Monsieur Giorgi que son nouveau champion n’avait recueilli que 1,79 % des suffrages lors de la dernière élection présidentielle de 2012 et que la référence au Gaullisme n’est pas forcément des mieux perçues au sein de son électorat traditionnel pied-noir. Remercions en tout cas le Conseil constitutionnel pour son effort de transparence qui permettra peut-être enfin aux Carnussiens de connaître un peu mieux les opinions politiques de celui qu’ils élisent sans discontinuer depuis 33 ans, en tout « apolitisme » s’entend…

L.V.