Posts Tagged ‘Idée reçue’

Ultracrepidarianiste toi-même !

12 septembre 2020

Bon, le terme n’est pas encore franchement entré dans la langue courante et fleure bon le pédantisme. Pas si facile de glisser dans la conversation courante ce mot à rallonge qu’est l’ultracrepidarianisme. Même les joueurs les plus avertis auront bien du mal à le caser sur une grille de scrabble avec leur sept malheureuses lettres. On entendra plus fréquemment une cagole marseillaise traiter son vis-à-vis de « bouffon », mais tout compte fait, l’esprit n’est pas si différent, et elle aura nettement plus de chance de se faire comprendre de son interlocuteur…

Portrait de l’essayiste britannique William Hazlitt (source © Wikipédia)

A en croire Wikipedia, la version anglaise du terme, ultracrepidarian, aurait été utilisée pour la première fois en 1819 par le critique littéraire britannique William Hazlitt, en référence à la locution latine quelque peu tombée en désuétude depuis : « Sutor, ne ultra crepidam », autrement dit : « Cordonnier, tiens-t’en à la sandale ». Une expression un peu énigmatique mais qui renvoie à une anecdote savoureuse rapportée par Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle. Il y raconte comment le peintre grec Apelle de Cos s’est retrouvé interpellé par un cordonnier signalant qu’il avait fait une erreur dans la représentation d’une sandale, ce que le peintre corrigea aussitôt. Encouragé, le cordonnier se permit alors de critiquer d’autres éléments de la fresque, ce à quoi le peintre vexé répondit vertement « ne supra crepidam sutor judicaret », ce qu’on pourrait traduire par « un cordonnier ne devrait pas donner son avis au delà de la sandale », à l’origine de la locution latine que le bon sens paysan a transcrit de manière tout aussi imagé par : « chacun son métier et les vaches seront bien gardées ».

Alexandre le Grand et Campaspe dans l’atelier du peintre Apelle, tableau peint vers 1740 par Giambattista Tiepolo (source © Getty Center, Los Angeles)

Toujours est-il que l’actualité médiatique et le développement des réseaux sociaux n’arrêtent pas de remettre au goût du jour cette maxime antique. C’est ainsi que le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein consacrait justement sa chronique, le 3 septembre dernier, sur le média en ligne Brut, à cette notion d’ultracrepidarianisme, qui, selon lui, se répand fortement grâce au développement des réseaux sociaux et encore plus à l’occasion des débats scientifiques comme ceux qui agitent la société depuis le début de la crise sanitaire du Covid-19.

« Alors que le confinement avait commencé depuis quelques jours », témoigne ainsi le philosophe, « je voyais des tweets écrits par des personnalités politiques, parfois de très haut rang, qui commençaient par : “Je ne suis pas médecin, mais je pense…” etc. Et, après cette déclaration honnête d’incompétence, s’ensuivaient des injonctions sur ce qu’il fallait faire ou penser à propos de tel ou tel traitement au tout début de l’épidémie. Et ça m’avait étonné qu’on puisse avoir autant d’assurance alors même qu’on vient de déclarer qu’on est incompétent »…

Le philosophe des sciences Étienne Klein (source © France Inter)

Affirmer une opinion sur un sujet auquel on ne connaît pas grand-chose relève de l’activité quotidienne et de l’art même de la conversation entre amis. Il n’en reste pas moins que quand cette affirmation provient de quelqu’un qui fait autorité et qui possède une grande notoriété du fait de ses engagements politiques, de ses exploits sportifs ou de ses succès artistiques ou littéraires, la parole n’a pas le même impact et ses répercussions peuvent même faire des ravages si la personne en question se permet de dire n’importe quoi. Les saillies d’un Jair Bolsonaro ou d’un Donald Trump à l’occasion de cette crise sanitaire en sont de bons exemple, mais de nombreuses personnalités françaises se sont aussi récemment illustrées dans cet exercice…

En poussant le raisonnement, Étienne Klein met justement en avant la prudence qui, par contraste, caractérise généralement la compétence véritable. Un expert scientifique qui connaît parfaitement son sujet mettra justement un point d’honneur à exprimer ses doutes et les lacunes de connaissances ou les points qui restent à établir, tout en sachant définir de manière très précise ce qui relève de la certitude et ce qui reste à démontrer ou à déterminer.

Et force est de constater que ce qui semble évident pour le commun des mortels n’est pas forcément aussi simple qu’il n’y paraît pour qui s’astreint à approfondir le sujet. On se heurte alors rapidement, surtout en matière de risque, qu’il soit sanitaire, naturel, technologique et de tout autre nature à la notion d’incertitude. Comment définir des politiques publiques adaptées, qui soient à la fois efficaces mais aussi acceptables par la société, lorsque l’on ne connaît pas avec certitude l’ampleur du risque et encore moins l’effet des mesures qui sont envisagées ?

Même les sommités scientifiques peuvent être tentées par un peu d’ultracrepidarianisme (dessin signé Antoine Chéreau / source © Urtikan)

Dans son dernier ouvrage publié en juillet 2020, Le goût du vrai, Étienne Klein cite l’exemple d’une vérité scientifique parfaitement contre-intuitive qui explique justement pourquoi le citoyen lambda mais aussi l’homme politique en vue se laisse parfois aller à des affirmations péremptoires qui lui paraissent être basées sur le bon sens même, alors qu’elles relèvent en réalité d’une erreur d’analyse.

Ainsi qu’il l’expose dans un texte accessible sur le site Les mardis de la philo, « Imaginons que dans une population donnée apparaisse une nouvelle maladie, qui affecte une personne sur mille. Les symptômes de cette pathologie n’étant ni visibles ni ressentis, nul ne sait dire qui est malade et qui ne l’est pas. Mais les chercheurs s’activent et finissent par mettre au point un test de dépistage dont l’efficacité est de 95 %. Cela signifie que sur cent personnes positives à ce test, en moyenne quatre-vingt-quinze sont effectivement malades et cinq sont ce qu’on appelle des «faux positifs» (c’est-à-dire sont positifs au test sans être malades). Soit maintenant une personne qui se révèle positive au test : quelle est la probabilité qu’elle soit malade? Si vous réalisez un sondage dans votre entourage, vous constaterez que la proportion de ceux qui répondent «95 %» à cette question est très élevée. Or, la bonne réponse est… seulement de 2 % ! 

Test de dépistage du Covi-19 à Provins : toute ressemblance avec la situation imaginée serait bien entendu purement fortuite… (photo © Arnaud Journois / Le Parisien)

Autrement dit, une personne positive au test a quatre-vingt-dix-huit chances sur cent de ne pas être malade ! Ce résultat violemment contre-intuitif s’obtient à l’issue d’un raisonnement qui est pourtant simple : si l’on applique le test de dépistage à mille personnes, en moyenne 5 % d’entre elles – c’est-à-dire cinquante – seront des faux positifs, alors qu’une seule parmi elles est vraiment malade. La proportion de malades parmi les personnes positives au test sera donc bien égale à un cinquantième, soit 2%. Conclusion : pour le cas de figure ici envisagé (qui ne correspond pas, je le précise, à la situation actuelle), il apparaît qu’un test efficace à 95 %, ce qui semble être un bon score, en réalité ne sert à rien, contrairement à ce que notre cerveau tend à croire spontanément. Preuve que ce dernier peut être victime, ici ou ailleurs, de biais cognitifs. Preuve également que la science ne se confond ni avec la déclinaison en roue libre de l’intuition, qu’elle prend souvent à contre-pied, ni avec le fameux « bon sens », qu’elle contredit presque toujours ».

Une réflexion à méditer et à garder en mémoire lorsque l’on assiste aux débats pseudo-scientifiques qui fleurissent de nos jours sur les médias de toutes sortes…

L. V.

Accidents de trottinettes : une publication scientifique contestée

28 août 2020

Dessin de Charb, publié dans Charlie Hebdo (source © Ma dose de science)

Qu’est-ce qu’une vérité scientifique ? Vaste débat, digne de faire transpirer plus d’un lycéen à l’occasion de l’épreuve de philosophie du Baccalauréat… La crise sanitaire du Covid-19 aura du moins permis de mettre largement le débat sur la table, à force de voir les plus éminents spécialistes de santé publique s’invectiver quant aux bienfaits supposés d’un traitement à l’hydroxychloroquine contre le coronavirus SARS-CoV-2.

Et chacun, a pu se rendre compte à cette occasion que la vérité scientifique n’est pas si figée que le profane ne l’imagine. En réalité, elle se construit au jour le jour, au fil de l’avancée des recherches, et peut faire l’objet de vigoureuses controverses tant qu’elle n’a pas été dûment prouvée et validée par la communauté scientifique dans son ensemble. C’est d’ailleurs à cela que sont supposé servir les innombrables revues scientifiques internationales qui se sont multipliées ces dernières décennies et qui permettent de diffuser en temps quasi réel les avancées scientifiques du moment et les hypothèses formulées par les équipes scientifiques du monde entier : chacun peut ainsi en prendre connaissance, les confronter avec ses propres résultats, tester par d’autres voies les hypothèses formulées et se prononcer à son tour, faisant ainsi progresser la connaissance scientifique vers un consensus globalement accepté.

Les revues internationales, nouveaux baromètres de la notoriété scientifique des chercheurs (source © Les Echos)

Sauf que, comme tous les domaines, la science n’est pas à l’abri des passions humaines et des dérives mercantiles. On a longtemps reproché au chercheur d’être un rat de laboratoire, préoccupé par des lubies qui n’intéressent personnes et totalement hermétique à la notion de rentabilité. Pour l’obliger à se montrer productif et mesurer son rendement effectif, on n’a rien trouvé de mieux que d’évaluer sa productivité à l’aune du nombre de ses publications scientifiques dans des revues internationales à comité de lecture.

Du coup, on a assisté ces dernières années à une véritable explosion du nombre des publications scientifiques. En 1990, on recensait environ 500 000 articles ainsi publiés annuellement dans le monde, et de l’ordre de 800 000 en 2000. Cinq ans plus tard, en 2015, ce nombre avait déjà grimpé à 1 800 000 publications en un an, et la production ne fait que s’accélérer ! Ce sont chaque jours plus de 5 000 publications scientifiques qui sont ainsi mises en ligne ou éditées, les Chinois étant d’ailleurs désormais en tête du classement des auteurs les plus prolixes.

La course à la publication, l’obsession actuelle des chercheurs… (source © Nexus)

Cette course à la publication, devenue le moteur des carrières scientifiques, a pris une telle parce que les chercheurs sont désormais presque obligés de payer pour pouvoir accéder à ces revues indispensables à la reconnaissance de leur travail par leurs pairs. Le principe de ces revues est en effet de disposer d’un comité de lecture composé de scientifiques reconnus qui prennent le temps de relire soigneusement les papiers qui leur sont soumis, afin d’en vérifier la qualité et dialoguent avec les auteurs jusqu’à ce que le document soit jugé suffisamment fiable, rigoureux et innovant pour justifier sa publication dans la revue.

Un processus efficace mais particulièrement lourd, qui justifie que celui qui soumet un tel article participe aux frais qu’une telle démarche ne manque pas d’occasionner. Avec bien évidemment toutes les dérives que peut engendrer un tel dispositif qui a conduit à voir fleurir dans certains pays un grand nombre de revues scientifiques, pas toujours très regardantes sur la qualité scientifique des projets qui leur sont soumis. Rien qu’en Inde, on recenserait pas moins de 300 éditeurs de revues scientifiques de toute nature !

C’est ainsi que l’obscure revue indienne Asian Journal of Medicine and Health n’a pas hésité à publier mi-juillet 2020 sur son site, un article cosigné par 8 médecins et chercheurs, français pour la plupart et membres du collectif Laissons les médecins prescrire, qui vante les mérites d’un traitement à base d’hydroxychloroquine et d’azithromycine pour soigner les formes les moins graves de Covid-19. Une publication qui a donné l’impression à nombre de praticiens et spécialistes français du sujet que l’éditeur ne s’était montré guère exigeant dans son travail de relecture.

Didier Raoult « avec ou sans qui nous ne serions rien » (photo © Gérard Julien / AFP / L’Express)

Du coup, certains de ces scientifiques ont décidé de soumettre à leur tour une proposition de publication à cette même revue scientifique spécialisée. Contrairement à celle de leurs confrères qui ne faisaient finalement que répéter ce que la professeur Raoult répétait depuis des mois sur tous les plateaux télé, leur contribution était nettement plus novatrice puisqu’elle tendait à démontrer l’efficacité d’un traitement à base d’hydroxychloroquine dans la prévention des accidents de trottinette qui sont en passe de devenir, comme chacun le sait, un véritable fléau en matière de santé publique.

Un angle d’attaque particulièrement original donc, cosigné par par moins de neuf éminents chercheurs de la communauté scientifique internationales, parmi lesquels un certain Didier Lembrouille, du Département de médecine nucléaire compliante de la SFR en Guyane, mais aussi Sylvano Trottinetta du collectif bien connu « Laissons les vendeurs de trottinettes prescrire », Otter F. Hantome, de l’Université de Melon, Manis Javanica, un spécialiste des chauves-souris au Timor oriental, ou encore Némo Macron, domicilié au Palais de l’Élysée à Paris, avec ses maître Emmanuelle et Brigitte.

Némo, le chien d’Emmanuel Macron, l’un des coauteurs de l’étude (source © Voici)

L’étude elle-même, décrite dans la publication, se réfère à une série d’expériences effectuées sur deux groupes de 6 personnes, chargés de descendre en trottinette une forte pente terminée par un mur en briques. Aucun accident à déplorer dans le groupe traité préventivement à l’hydroxychloroquine, sinon un participant décédé avant même de monter sur l’engin. En revanche, deux personnes sont décédées dans le groupe témoin, ce qui démontre, sans conteste possible, l’intérêt évident d’un tel traitement prophylactique.

Les accidents de trottinette, un nouveau fléau de société, dessin de Miss Lilou (source © Blagues et dessins)

Bref, sans même lire le contenu de l’article en détail, il apparaît assez clairement que l’opération a tout d’un canular totalement loufoque. Toute la publication est d’ailleurs un ramassis d’absurdités et de fausses références toutes aussi ineptes l’une que l’autre, les auteurs n’hésitant pas à citer Picsou Magazine comme référence bibliographique, et concluent en évoquant la fine remarque du célèbre scientifique Jean-Claude Dusse : « on ne sait jamais, sur un malentendu, ça peut marcher ».

Et pourtant, transmis le 24 juillet à la prestigieuse revue scientifique indienne, ses auteurs sont avisés six jours plus tard et après avoir versé les 85 dollars exigés, que leur texte va être soumis à un comité de relecture composé de trois scientifiques internationaux, lesquels ne demandent en fin de compte que quelques précisions mineures et totalement annexes, dont le lieu des expérimentations évoquées dans l’article. Ce à quoi, il leur est répondu qu’il s’agit en effet d’un oubli et que l’étude a eu lieu à Montcuq.

Après quelques allers-retours, la publication est définitivement acceptée le 12 août et mise en ligne trois jours plus tard sur le site de le revue médicale indienne, annonçant ainsi dans sa conclusion péremptoire, qu’au vu des résultats énoncés, la combinaison d’hydroxychloroquine et d’azithromycine mérite d’être utilisée massivement pour la prévention des accidents de trottinette partout dans le monde. Une évidence médicale parfaitement intuitive qui semble en effet relever du simple bon sens et qui n’a en tout cas pas soulevé de question de la part du trio de relecteurs chevronnés.

Début de l’article mis en ligne le 15 août 2020 par l’Asian Journal of Medicine and Health (source © Le blog de Michaêl)

Il faudra une campagne massive de messages diffusés par les auteurs de l’article sur les réseaux sociaux à l’occasion du week-end du 15 août pour que la supercherie éclate au grand jour et que la revue médicale indienne se rende compte qu’elle a été quelque peu abusée par une bande de joyeux lurons à l’esprit taquin. La publication est finalement retirée (elle a été sauvegardée par certains et sa lecture est édifiante…) mais Didier Lembrouille et Némo, le chien présidentiel, peuvent se vanter d’avoir clairement démontré que certaines revues scientifiques peu regardantes sont prête à diffuser n’importe quoi. Comme quoi, toute vérité scientifique demande à être examinée avec un minimum d’esprit critique…

L. V.

La balançoire bat des records

24 août 2020

Quoi de plus innocent qu’une balançoire ? Une planche attachée par deux cordes à une branche d’arbre, et il suffit de s’élancer ! Ce jeu, qui agrémente de nombreux jardins publics pour le grand bonheur des plus petits,n’est pas récent puisque la tradition le fait remonter à la plus haute antiquité grecque, du temps d’Œbalus, roi de Laconie et père de Pénélope (l’épouse d’Ulysse, pas celle de Fillon, bien entendu).

Satyre poussant la balançoire, dessin figurant sur un vase trouvé en 1816 à Chiusi et conservé au musée de Berlin (source © Enkidoublog)

Les jeux icariens lancèrent alors l’usage de l’escarpolette, une simple corde attachée entre deux arbres et sur laquelle on se balance. Une tradition largement reprise par les Romains lors des fêtes des vendanges, et dont l’objectif semble être de permettre une purification par l’air lors du balancement.

Au XVIIIe siècle, l’escarpolette avait perdu cette signification bacchique mais restait néanmoins un jeu empreint de frivolité comme en attestent les tableaux de Fragonard qui a représenté plusieurs situations de badinage amoureux, liées à ce qui n’était alors qu’un divertissement. Son célèbre tableau où l’on voit une jeune femme mutine, poussée par ce que l’on suppose être son mari, plus ou moins masqué par l’ombre des arbres et tirant sur les cordes pour donner de l’élan au mécanisme, s’élever jusqu’à envoyer élégamment valser sa mule, tandis que son amant, rouge d’excitation, ne perd rien du spectacle des jambes de la belle, affalé dans les buissons au pied de la balançoire.

Détail du tableau de Jean-Honoré Fragonard, « Les Hasards heureux de l’escarpolette », vers 1767 – huile sur toile, Wallace Collection, Londres (source © Wikimédia Commons)

« Jeune fille à la balançoire », huile sur bois peintre en 1845 par Paul Delaroche – Nantes, Musée d’Arts (source © Réunion des Musées Nationaux)

 

Une légèreté et un sentiment de liberté que l’on retrouve dans nombre d’œuvres artistiques représentant des enfants ou des jeunes filles se balançant nonchalamment, comme celle représentée par le peintre Paul Delaroche vers 1845, simplement suspendue sur un morceau d’étoffe attachée à la branche d’un arbre, le dispositif le plus simple qui puisse exister.

Krishna enfant sur une balançoire, miniature indienne datée vers 1755

Et l’Occident n’est pas le seul à avoir trouver de l’attrait à ce jeu de balancement. On connaît ainsi, dans la tradition indienne, de multiples représentation de Krishna enfant ou adulte, profitant des joies de la balançoire, seul ou accompagné de sa bonne amie Radha. Quel que soit le contexte culturel, il semble bien que le fait de se balancer, assis sur une planche ou sur une simple corde, ne soit jamais totalement dénué d’une certaine sensualité…

Mais les jeux de l’amour et du hasard associés à l’escarpolette d’antan ont bien souvent laissé place à une volonté de griserie et de frisson.

Balançoire russe, mieux que la roulette… (source © Circus concept)

Le cirque s’est emparé de la balançoire pour en faire un outil de propulsion permettant de faire de la voltige aérienne. La balançoire russe permet ce type d’acrobatie comme le montrent de nombreuses videos sur internet. Et chacun voudrait aller toujours plus haut, toujours plus vite. Sur une balançoire comme dans de nombreux domaines, le jeu et le divertissement badin s’effacent progressivement devant le geste sportif, la volonté de dépassement de soi, la recherche du record…

Sur la balançoire du bout du monde, à 2600 m d’altitude, face au volcan Tungurahua (photo © Mike Theiss / National Geographic / Amusing Planet)

On a ainsi aménagé des balançoires dans les lieux les plus improbables pour les amateurs de sensations fortes. L’une d’elles est la Casa del Arbol, perchée à 2600 m d’altitude au bord d’une falaise qui surplombe un canyon, près de la petite ville de Baños, en Equateur, à 180 km de la capitale Quito. Cette région volcanique très escarpée et proche de la forêt amazonienne est un haut lieu du tourisme sportif avec de nombreuses activités telles que le rafting ou le canyoning, mais la « balançoire du bout du monde » fait partie des attractions locales qui ne laissent pas indifférent. Attachées à une cabane, elle même perchée sur un arbre au bord du vide, les balançoires s’élancent directement au dessus du vide et donnent l’impression de voler en plein ciel, sans aucune sécurité spécifique : ce n’est pas le moment de lâcher les cordes !

Une balançoire dans le Wansheng Ordovician Park, près de Chongqing, pour ceux qui ont le coeur bien accroché (source © French China)

Un art de l’extrême que les Chinois semblent cultiver eux aussi puisque les visiteurs du Wansheng Ordovician Park, un site touristique près de Chongqing, dans le comté de Yunyang, au sud-ouest de la Chine, propose de son côté des balançoires accrochées à un portique de 21 m de hauteur, lui-même perché au sommet d’une falaise de plusieurs centaine de mètres de dénivelée. Une expérience qui met les nerfs à rude épreuve, au point qu’il est désormais proposé une « pilule du regret » pour ceux qui se rendent compte, mais un peu tard, alors que la balançoire est à son plus haut point au dessus du vide, que ce n’est décidément pas fait pour eux et qu’ils auraient mieux fait de faire gentiment la queue devant le stand de barbe à papa plutôt que de vouloir faire les malins en s’asseyant sur cette planche vraiment peu sécurisée…

Quoi qu’il en soit, les Chinois semblent apprécier l’exercice puisque d’autres balançoires du même type ont été installées fin 2018 au bord d’une autre falaise de 198 m de hauteur, près du mont Tianzishan à Qingyuan, dans la province du Guangdong, toujours au sud-ouest de la Chine. Après une période d’essai qui a quand même duré quatre mois, selon le média French China, les balançoires ont été ouvertes au public pour le plus grand bonheur des amateurs de sensations fortes.

La plus haute balançoire du monde, récement inaugurée en Chine (source © Euronews)

Et voilà que les Chinois, qui cherchent toujours à se démarquer pour impressionner la Terre entière, viennent de mettre en service, en juillet 2020, la plus haute balançoire du monde, homologuée par le Livre Guiness des Records. L’installation n’a, à première vue, rien d’une balançoire. C’est en réalité un immense arc de 100 m de hauteur formé d’un assemblage de tubes métalliques peints aux couleurs de l’arc en ciel et qui est perché au sommet d’une falaise. Un mât métallique peint en jaune et culminant à 108 m a été implanté à quelque distance.

Prêts pour le départ ? Et c’est parti pour un vol plané en plein ciel… (source © Euronews)

Les amateurs de sensations fortes se hissent dans la tour de lancement jusqu’à la plateforme de départ située à 88 m de hauteur. Là ils sont harnachés par groupe de trois, en position allongée, et ils sont propulsés au bout d’un câble attaché au sommet de l’arche, ce qui leur permet d’atteindre la vitesse maximale de 130 km/h et d’avoir l’impression de voler en plein ciel au dessus du vide ! On est loin de l’escarpolette de Fragonard ou de l’éléphant de la comptine enfantine « qui se balançait sur une toile d’araignée » ! Foin de la poésie et de la badinerie, la balançoire n’est plus un jeu d’enfant ni un divertissement d’amoureux, mais rentre dans le registre des sports de l’extrême : on aura tout vu…

L. V.

Les castors viennent d’installer la télé…

18 août 2020

Il se passe de drôles de choses chez nos amis canadiens. C’est la chaîne publique canadienne CBC (Canadian Broadcasting Corporation) ou SRC pour les francophones (Société Radio-Canada), créée en 1936, qui a rapporté, le 10 août dernier, ces faits troublants. Un certain Brian Edwards qui circulait sur la route du lac Onion, dans l’Ontario, au nord de Thunder Bay, un matin de mai 2020, s’est pincé en apercevant, au sommet d’une hutte de branchage et de boue construite par une tribu de castors locaux, une antenne parabolique flambant neuve.

Hutte de castors à Thunder Bay, dans l’Ontario, équipée d’une antenne parabolique depuis fin mai 2020 (photo © Heather Kitching / CBC)

Après réflexion, il s’est dit que tout cela n’avait finalement rien de surprenant. La Ligue nationale de hockey envisageait de reprendre ses activités après une longue interruption liée à la pandémie de Covid-19 et le moment était donc bien choisi pour des fans du sport national canadien, fussent-ils castors, pour enfin équiper leur demeure d’un dispositif performant pour capter les émissions. Passant régulièrement devant le site, notre homme à déclaré s’attendre chaque matin à croiser un castor en train de régler l’orientation de l’antenne pour en améliorer la performance…

Castor canadiensis dans son élément naturel (photo © Shutterstock / BioParc)

Informés de la situation, les journalistes de la CBC mènent l’enquête auprès des installateurs d’antennes locaux. Un porte parole de la société Bell Canada, principal fournisseur d’accès canadien en matière de télécommunication et accès internet, leur répond par mail qu’il ne trouve pas cette hutte de castors dans sa base de données mais qu’il arrive parfois que certains clients déplacent leur installation de leur maison principale vers leur résidence secondaire. Une hypothèse très probable en effet car on sait le castor assez friand de la vie au grand air, près des lacs plutôt qu’en site urbain.

Une spécialiste des castors, qui les étudie depuis une vingtaine d’années, confirme en tout cas que ces gros rongeurs sont techniquement tout à fait capables de manipuler sans aide une petite antenne parabolique et de venir l’installer sur le toit de leur maison, habitués qu’ils sont à faire feu de tout bois et à utiliser pour leurs chantiers de construction tout ce qui leur tombe sous la main. Elle fait part néanmoins de ses doutes quant à leur capacité à orienter correctement l’antenne pour assurer une réception optimale de leurs émissions favorites.

Un castor du Canada en train de réunir les matériaux pour la constructioon de sa hutte (source © Ecopays de Cocagne)

L’affaire est d’autant plus curieuse qu’en cherchant bien, les journalistes de la CBC se rendent compte que ce n’est pas la première fois que l’on repère des antennes paraboliques sur des huttes de castor. C’est même plutôt une situation fréquente à en juger par le nombre de témoignages que l’on peut retrouver sur les réseaux sociaux…

Une maison de castor déjà équipée d’une antenne parabolique en 2014 (source © Meanwhile in Canada / CBC)

Jules et Bertrand, les deux castors ex-mascottes de Bell Canada

Il faut dire que jusqu’en 2008, la mascotte de Bell Canada était justement un duo de castors de synthèse, dénommés Frank et Gordon pour les anglophones, plus prosaïquement Jules et Bertrand pour les francophones. Créés par Buzz Images, les deux castors de synthèse ont débuté en 2005 une carrière québécoise qui s’est rapidement élargie à tout le Canada à l’occasion des Jeux olympiques d’hiver en 2006, et qui a connu un grand succès populaire en matière de communication d’entreprise, avant d’être brutalement licenciés en 2008, avec nombre de salariés de l’entreprise en pleine restructuration.

Document de communication de l’opérateur Bell Canada agrémenté de sa mascotte castor (source © Wikipedia)

Toujours est-il que ce ne sont pas ces deux castors accro à la télécommunication qui ont installé une antenne parabolique sur le toit de leur demeure, mais plus simplement un certain Grant Carlson. Résidant près du lac Onion, il a pris son kayak, le 25 mai dernier, est s’est rendu près de la hutte de castors qu’il avait repérée pour y installer (gratuitement, faut-il le préciser ?) une antenne parabolique sur le toit de ses voisins castors. L’un d’entre eux a d’ailleurs pointé le bout de son nez pour voir ce que le pseudo installateur trafiquait ainsi sur le toit de sa maison, mais Grant ne lui a pas fait signer de contrat de garantie.

Un canular typiquement canadien donc, imaginé par un homme quelque peu déprimé de voir son activité d’organisateur de réception de mariages en plein marasme du fait de la pandémie de Covid-19, avec son lot d’annulation de mariages en cascades. Désœuvré et quelque peu désespéré par cette crise sanitaire qui obligeait chacun à rester cloîtré chez lui devant la télé, il a décidé de faire un geste pour ses voisins castors en leur offrant cette belle antenne parabolique : avec la télé, la solitude et le repli sur soi sont moins difficiles à supporter, comme l’a expliqué Grant Carlson aux médias : un beau geste altruiste, donc…

L. V.

Le peintre Raphaël victime du coronavirus ?

20 juillet 2020

Autoportrait de Raphaël peint en 1506 (source : Galerie des Offices à Florence)

On fête cette année, avec, reconnaissons-le, la plus grande discrétion, le 500ème anniversaire de la disparition du peintre et architecte italien de la Renaissance, Raffaello Sanzio, mort le 6 avril 1520 à Rome. Fils de Giovanni Santi, lui-même peintre officiel à la cour du duc d’Urbino, le petit Raphaël s’est retrouvé orphelin dès ses 11 ans. Placé en apprentissage à 17 ans auprès du maître Le Pérugin, à Pérouse, il reprend peu après l’atelier de son père à Urbino et à 21 ans, il s’installe à Florence.

A cette époque, la République florentine vient tout juste de rappeler les deux autres grands maîtres de la Renaissance italienne que sont Michel Ange et Léonard de Vinci. Ce dernier reçoit d’ailleurs dans son atelier le jeune Raphaël qui y réalise une série de vierges et de madones.

Portrait d’une jeune femme (La Fornarina) peint par Raphaël en 1518 (source : Galleria Nazionale d’Arte Antica di Palazzo Barberini, Rome)

En 1508, le pape Jules II l’appelle à Rome où il le charge de la décoration de plusieurs chambres de son palais. C’est là que Raphaël rencontre Margherita Luti, surnommé « la Fornarina » car fille d’un boulanger, une femme d’une grande beauté qui restera son amante jusqu’à sa mort.

En 1514, le nouveau pape, Léon X, un Médicis, lui confie la poursuite du chantier de la Basilique Saint-Pierre ainsi que la conduite des fouilles des vestiges antiques. Deux chantiers que Raphaël mènera de front tout en exécutant l’un de ses chef d’œuvre, la Transfiguration.

A sa mort prématuré, survenue le jour de son 37e anniversaire, à la suite de fortes fièvres, sa gloire est immense et on organise en son honneur des funérailles grandioses au Vatican. Il fut d’ailleurs longtemps considéré comme l’un des plus grands peintres que la Terre ait porté. Trente ans après sa mort, en 1550, Giorgio Vasari n’hésite pas à écrire dans son ouvrage publié sous le nom Les vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes : «  Quand Raphaël mourut, la peinture disparut avec lui. Quand il ferma les yeux, elle devint aveugle ». L’hommage est peut-être excessif mais il n’en demeure pas moins que Raphaël reste, cinq siècles plus tard, une figure reconnue de cette Renaissance italienne qui a su renouveler et moderniser la représentation artistique comme cela avait rarement été fait jusque-là.

Vue des chambres de Raphaël (source : Musées du Vatican)

Il n’en demeure pas moins que la disparition aussi subite du célèbre peintre décédé brutalement dans la force de l’âge, en a étonné plus d’un. A l’époque, et toujours selon les indiscrétions de son premier biographe Giorgio Vasari, il se murmurait que le jeune peintre s’épuisait en virées nocturnes pour contenter ses innombrables maîtresses. Le mois de mars 1520 ayant été particulièrement glacial à Rome, ses « fréquentes sorties nocturnes dans le froid », même entrecoupées d’activités physiques revigorantes, seraient à l’origine de ce qui serait de nos jours considéré comme une forme de pneumonie.

Vierge à la rose, toile de Raphaël (source : Musée du Prado, Madrid)

Car le jeune prodige de la peinture et de l’architecture italienne était particulièrement précieux aux yeux du souverain pontife qui, de crainte de perdre cet artiste inestimable, a donc immédiatement envoyé à son chevet les meilleurs praticiens du cru. Faute néanmoins d’avoir été mis dans la confidence de ses nombreuses incursions dans la nuit et le froid, les médecins en question se sont mépris sur leur diagnostic, voyant dans l’origine de cette forte fièvre « un excès d’humeur » qu’il convenait de soigner par la saignée, alors considérée comme le remède miracle en cas de doute. Mortellement affaibli par ses saignées à répétition, le peintre ne s’en est pas remis et est donc passé de vie à trépas, au grand désespoir de son mécène papal tant attentionné.

Mais voilà que, 500 ans plus tard, il se murmure qu’en réalité, le célèbre peintre de la renaissance serait mort d’une atteinte infectieuse liée à une forme de coronavirus, confirmant que le maître était bel et bien précurseur en tout point. C’est une étude italienne, publiée dans la revue scientifique Internal and Emergency Medicine par trois chercheurs de l’université de Milan Bicocca, sous la conduite de Michele Augusto Riva, qui révèle l’affaire en revenant en détail sur les circonstance de la mort de Raphaël.

Publié le 14 juillet 2020, l’article date néanmoins du début de l’année, avant donc le pic de l’épidémie actuelle de CoVid-19 dans le nord de l’Italie, mais il résonne d’une étrange actualité. Selon les chercheurs italiens, les symptômes qui ont conduit au décès du grand peintre avec an particulier une forte fièvre continue qui a duré une à deux semaines alors que l’homme était affaibli mais suffisamment conscient pour préparer son testament et mettre de l’ordre dans ses affaires, sont assez caractéristiques d’une pneumonie occasionnée par un coronavirus comparable à celui qui fait actuellement trembler la terre entière.

Détail de La Transfiguration, peint par Raphaël en 1519 (source : Pinacoteca Vaticana, Rome)

Les maladies sexuellement transmissibles dont la syphilis qui avaient jusqu’alors été invoquées, au vu de la vie assez dissolue de l’artiste, sont à écarter, selon ces chercheurs, en raison de la période d’incubation de 8 à 15 jours qui a été observée. Sont également écartées les diagnostics de maladies intestinales mais aussi d’hépatite virale aiguë (faute de tout symptôme d’insuffisance hépatique) ainsi que la peste ou le typhus alors absents localement. En revanche, la responsabilité des saignées effectuées à mauvais escient et qui ont manifestement aggravé l’état sanitaire du peintre jusqu’à hâter son trépas, est clairement mise en évidence. Fort heureusement, on considérera qu’il y a désormais prescription et que la réputation des médecins en question ne devrait pas être trop entachée par cette révélation quelque peu tardive de leur incompétence manifeste…

L. V.

Dette publique française : c’est grave, docteur ?

2 juin 2020

La dette publique de la France correspond en principe à l’ensemble des emprunts que devront rembourser l’État français lui-même mais aussi les collectivités territoriales et tous les organismes publics dont ceux qui gèrent la sécurité sociale. Au troisième trimestre 2019, cette dette s’élevait à la somme astronomique de 2415 milliards d’euros, dépassant pour la première fois le produit intérieur brut annuel du pays, autrement dit l’ensemble des richesses produites au cours de l’année 2019 en France.

Un dessin signé Ixène (source © Pinterest)

Le chiffre n’est pas anodin puisque, rapporté à la population française il représente quand même 36 000 € par an soit 3 000 € par Français et par mois. Une donnée à rapprocher du salaire annuel net moyen en France qui, en 2015 (derniers chiffres publiés à ce jour) s’élevait 26 634 € par an, soit un peu plus de 2 200 € par mois. Un rapprochement qui indique sans la moindre équivoque qu’il reviendra aux générations futures de payer notre train de vie actuel…

Evolution de la dette publique française en milliards d’euros et en pourcentage du PIB (source © Wikipedia)

Et avec la crise économique qui se profile après trois d’inactivité due au Covid-19, tout indique que la richesse nationale va connaître un repli significatif en France au cours de l’année 2020. Le 6 mai dernier, la Commission européenne a rendu publiques ses prévisions pour l’année et annonce un repli moyen du PIB de 7,4 % dans l’Union européenne, mais qui pourrait atteindre 8,2 % pour la France, presque autant que l’Espagne et l’Italie… Un tel recul serait d’ailleurs du jamais vu dans notre pays depuis les années de guerre de 1939-45 !

Prévisions d’évolution du PIB dans les pays européens en 2020 (infographie © Statista / données UE)

Selon une analyse d’Alternatives économiques, les recettes publiques de l’État devraient baisser de 84 milliards d’euros au cours de l’année 2020, du fait principalement de la réduction des rentrées d’impôts sur les revenus et sur les bénéfices des entreprises, conséquence directe de la baisse de l’activité économique. Inversement, tout indique que les dépenses publiques seront en hausse, pour payer les transferts sociaux rendus nécessaires par la crise économique et sociale, une hausse évaluée à 66 milliards sur l’année. Avec de telles prévisions, la part des dépenses publiques dépassera pour la première fois la barre des 60 % du PIB national, un record alors que la France se distingue déjà par rapport à l’ensemble de ses voisins européens par un taux de dépenses publiques particulièrement élevé.

Un dessin signé Kak (source © L’Opinion)

Avec de tels chiffres, le montant du déficit public de la France, qui était déjà de 72 milliards d’euros en 2019, soit grosso modo 3 % de son PIB, devrait passer à 222 milliards, ce qui représente pas loin de 10 % du PIB : on est bien loin des fameux critères de Maastricht !

Mais le plus inquiétant sans doute est que ce déficit exceptionnel, combiné à une forte baisse du PIB, va se traduire mécaniquement par une hausse significative de notre niveau d’endettement qui pourrait ainsi atteindre 117 % du PIB selon les prévisions actuelles. On reste bien loin des valeurs déjà enregistrées au Japon, en Grèce ou même aux États-Unis, mais on atteint quand même un niveau très supérieur à celui de la plupart des pays…

Le commun des mortels est toujours surpris de constater qu’un pays peut s’endetter au-delà du montant des richesses qu’il crée dans le même temps. En réalité, plus que la dette elle-même, c’est l’évolution du patrimoine public qu’il convient de prendre en compte. S’endetter n’est pas un problème en soi et est même considéré par de nombreux économistes comme le signe d’une gestion dynamique : la dette d’aujourd’hui permet d’investir pour créer les richesses de demain.

Le point important à prendre en compte n’est donc pas le niveau de la dette, mais plutôt celui du patrimoine public, autrement dit les bâtiments et les infrastructures, qui en principe tend à s’accroître. Mais force est de constater que depuis 2008, alors que le niveau d’endettement s’accroît d’année en année, la valeur du patrimoine public net (le patrimoine moins la dette) ne cesse de baisser ! Alors qu’il approchait les 60 % du PIB en 2008, il est tombé à 16,8 % en 2014 et tout indique que cette baisse s’est poursuivie depuis.

Un dessin signé Ranson (source © France TV info)

La vulnérabilité de notre pays vient en réalité du fait que cet endettement croissant ne sert guère aux investissements d’avenir. Il y a bien longtemps déjà que ce n’est plus l’État qui investit pour créer les infrastructures qui permettront le développement des prochaines décennies. L’essentiel de l’investissement public se fait désormais via les collectivités territoriales (qui elles ne sont pas autorisées à s’endetter outre mesure puisque, contrairement à l’État, leur budget annuel doit nécessairement être équilibré) et surtout par le privé, au travers notamment des partenariats public-privé.

Du coup, comme on le voit dans les projections pour l’année 2020, si l’État continue à s’endetter, dans des proportions que certains commencent à juger quelque peu alarmantes, ce n’est pas pour assurer les investissements du futur, mais c’est de plus en plus pour payer ses propres coûts de fonctionnement et notamment la hausse inexorable des dépenses sociales.

Un dessin signé Weyant (source © blog P. Dorffer)

En 1980, les dépenses sociales représentaient 20 % du PIB national alors que cette part est montée à 31,2 % en 2018, une des plus élevées du monde. Ces dépenses sont destinées à la fois à la santé publique (avec, comme on l’a vu lors de la crise du Covid-19 des résultats plus que mitigés par comparaison avec d’autres pays), aux prestations sociales (où notre pays se caractérise de fait par un des taux de pauvreté les plus faibles du monde, grâce à l’importance de ces transferts sociaux) mais aussi à la prise en charge des pensions de retraite et de la vieillesse. Un modèle social très protecteur auquel les Français sont particulièrement attachés et qui a fait ses preuves durant les crises récentes, mais dont la pérennité mérite néanmoins une vigilance toute particulière au vu des prévisions actuelles qui ne sont guère rassurantes…

L. V.

Dentifrice : un code secret ?

21 mai 2020

L’information virale circule actuellement sur Facebook et certains de vos amis bien intentionnés vous l’ont sans doute diffusée : les tubes de dentifrice présentent à leur extrémité un petit carré de couleur et, bien entendu, celui-ci a une signification soigneusement tenue secrète par les fabricants. Les publicités sur les pâtes dentifrice sont pourtant légions à la télévision ou ailleurs. Mais aucune d’entre elle ne mentionne ce code couleur mystérieux…

Heureusement, votre ami bien intentionné l’a décrypté pour vous et vous en donne la clé pour que vous puissiez agir en consommateur éclairé et responsable :

Vert : naturel

Bleu : naturel + médecine

Rouge : naturel + composition chimique

Noir : pur produit chimique

Diabolique ! Forcément, sitôt le message reçu, vous vous précipitez dans votre salle de bain pour examiner avec soin l’extrémité de votre tube de dentifrice Colgate et repérer le fameux petit rectangle rouge qui existe effectivement en bas du tube, au niveau de son extrémité aplatie.

Un tube de dentifrice Colgate avec son petit carré rouge…

Faut-il paniquer pour autant et hurler au complot de la part des firmes qui fabriquent et commercialisent ces pâtes dentifrice ? Il est vrai que les intérêts économiques en jeu ne sont pas minces. On consommerait ainsi, rien qu’en France, pas moins de 189 millions de tubes de dentifrice chaque année, selon Planetoscope, ce qui représentait en 2013, un marché d’un peu plus de 400 millions d’euros, réalisé à 80 % en grandes surfaces.

C’est en 1892 que le dentiste Washington Sheffield a eu l’idée, pour vendre sa pâte dentifrice, d’utiliser des tubes souples en étain, en s’inspirant des tubes de couleur des peintres de l’époque. Jusque-là, ce produit était plutôt commercialisé dans des pots en porcelaine. Mais l’entreprise américaine Colgate lui a emboîté le pas et s’est mis, à partir de 1896, à se lancer dans la distribution commerciale à grande échelle de tubes souples de dentifrice qui se sont depuis imposés comme le format traditionnel, d’abord en aluminium et désormais en plastique.

Alors, vaut-il mieux acheter du dentifrice avec un petit carré vert ou noir ? En réalité, comme beaucoup d’informations qui circulent sur internet et sur les réseaux sociaux, cet avertissement n’a pas le moindre fondement. C’est l’association 60 millions de consommateurs qui a pris le temps de la décrypter en détail dans un article publié sur son site le 18 mars 2019.

Selon elle, cette infox ne date pas d’hier puisqu’elle circule sur la toile depuis le 11 septembre 2013. Durant la seule année 2015, elle a été partagée pas moins de 185 000 fois sur Facebook. Et depuis quelques semaines, elle circule de nouveau avec une vigueur renouvelée, confirmant, s’il en était besoin, la forte sensibilité de nos concitoyens à ces questions sanitaires et environnementales.

On peut néanmoins s’interroger au passage sur les stéréotypes un peu grossiers caractérisant ces pseudo codes couleur : ce qui serait chimique ne pourrait donc être ni naturel ni à destinée médicale ? L’information serait plus crédible si elle faisait la distinction entre des produits d’origine naturelle (qui n’en sont pas moins pour autant des composés d’éléments chimiques !) et des produits de synthèse (qui ne sont pas forcément plus nocifs pour autant, certains produits naturels étant parfaitement mortels selon les doses). Où l’on voit que, même en tant que consommateur plus ou moins averti, chacun reste prisonnier de ses préjugés et de ses idées reçues !

Chaîne de fabrication de tubes de dentifrice (source © Made in China)

Chaîne de fabrication de tubes de dentifrice (source © Made in China)

En tout état de cause, l’enquête menée par 60 millions de consommateurs auprès de plusieurs fabricants de tubes dentifrices le confirme sans le moindre doute : ces petits carrés de différentes couleurs qui existent généralement à l’extrémité des tubes ne sont là que pour permettre par contrôle optique de vérifier que le tube est bien positionné correctement dans la ligne de production, laquelle est désormais largement automatisée. Il ne s’agit donc que de repères optiques destinés aux différentes machines, pour détecter avec précision l’extrémité du tube afin de couper, plier et souder l’emballage au bon endroit.

Quant au choix de la couleur, il dépend simplement du bon vouloir de l’industriel et de ses contraintes techniques. Le rouge et le noir sont souvent retenus, non par hommage au roman de Stendhal et encore moins en fonction de la composition du contenu, mais tout simplement car ils permettent d’assurer un bon contraste visuel avec l’emballage lui-même, qui est généralement blanc à son extrémité.

Pour le consommateur, rien ne sert donc de scruter à la loupe les indices pourtant discret de ce guide de fabrication. Il suffit de lire la composition de la pâte dentifrice qui figure obligatoirement sur l’emballage, même si sa lecture nécessite, elle-aussi, une excellente acuité visuelle.

Se brosser les dents, un geste quotidien… (source © Fotolia / Medisite)

Et de ce point de vue, il existe effectivement une grande variété de composition selon les gammes de produits. La plupart contiennent désormais des composés à base de fluor, souvent sous forme de fluorure de sodium, destiné à lutter contre les caries en contribuant à former sur les dents une couche de fluorapatite qui protège l’émail des attaques acides. Selon plusieurs études, cette efficacité est d’ailleurs assez comparable d’une marque à l’autre et varie peu en fonction du prix du produit. Pour le reste, et en dehors de l’eau qui constitue l’élément principal de la pâte dentifrice, la composition du produit comprend généralement des excipients sous forme d’agents polissant (tels que la silice, le bicarbonate de sodium ou des phosphates de calcium), mais aussi des agents humectants, des agents moussants, des agents de blanchiement, des épaississants et, bien entendu, des conservateurs, des colorants et des arômes de toutes sortes qui font la différence principale d’un produit à l’autre… N’oubliez-pas quand même de recrachez après vous être lavé les dents !

L. V.

Le ver spaghetti manipulateur

16 mai 2020

Ver gordien passablement emmêlé… (source © Images du pays des ours)

De loin, on dirait un plat de spaghettis, emmêlés jusqu’à faire des nœuds compliqués. L’apparence est trompeuse mais l’objet nettement moins appétissant lorsqu’on sait qu’il s’agit en réalité de nématomorphes, une famille de vers ronds, non segmentés (contrairement aux vers de terre par exemple), tout comme leurs cousins les nématodes, lesquels constitue une part importante de la diversité biologique sur Terre, en nombre sinon en masse, puisqu’on considère que 80 % des animaux vivant, sur terre comme dans l’eau, sont des nématodes.

Les nématomorphes se présentent donc sous forme de longs spaghettis, leur tête étant de même diamètre que leur corps, à savoir de 0,5 à 2,5 mm, pour une longueur totale qui peut varier entre 10 et 70 cm. La femelle est plus longue que le mâle et les accouplements de ces vers tournent rapidement à l’orgie, pouvant donner lieu à la formation d’un véritable plat de spaghettis grouillant et savamment emmêlé à la manière d’un nœud gordien, d’où le surnom de « ver gordien ».

On en connaît quelques centaines d’espèces mais toutes ont en commun la particularité que leur larve vit en parasite d’un autre animal, souvent un insecte. Elle pénètre dans le corps de son hôte à l’aide de sa trompe munie de crochets qui lui sert de bouche et se développe jusqu’à se transformer en individu filiforme qui finit par sortir car son stade adulte vit plutôt en milieu aquatique, tel le dragonneau, Gordius aquaticus, que l’on retrouve fréquemment dans les eaux claires du Buech.

Frédéric Thomas, désormais directeur de recherches du CNRS sur le cancer (source © Pour la Science)

L’une de ces espèces, Paragordius tricuspidatus, a été tout particulièrement étudiée par une équipe de chercheurs, dirigée par Frédéric Thomas et qui est à l’origine de plusieurs publications scientifiques à ce sujet, ayant même eu l’honneur d’un article de vulgarisation dans Libération en 2006. Cette équipe mixte rattachée au CNRS et à l’IRD (Institut de recherche pour le développement) s’est d’ailleurs malicieusement dénommée OPM, pour « organismes parasitiquement modifiés ».

Il faut dire que ce ver gordien est un sacré lascar. Sa larve parasite 9 espèces d’insectes, principalement des grillons, des sauterelles voire des mantes religieuses dont elles se repaissent de l’intérieur, dévorant peu à peu toute leur masse adipeuse tandis qu’elles se développent sous forme d’un long filament qui finit par quitter l’enveloppe passablement dépouillée mais encore vivante de son hôte, généralement en perforant de l’intérieur son apex abdominal, comme on peut le voir sur une vidéo concernant une mante religieuse parasitée. Un spectacle impressionnant puisque la taille du ver qui atteint facilement 15 cm de longueur est très supérieure à celle de l’insecte qui l’abritait, un peu comme si on avait soi-même avalé un tuyau d’arrosage…

A partir de là, la seule obsession du ver gordien est alors de se reproduire, ce qui l’oblige à rejoindre d’autres congénères et pour cela à changer de milieu car l’accouplement des adultes ne peut se faire que dans l’eau libre, celle d’une rivière, d’une mare, ou à défaut d’une piscine, où on les retrouve fréquemment dans le Sud de la France et où les chercheurs de l’IRD ont l’habitude de les observer.

Gordius aquaticus sortant du corps d’une sauterelle dans la vallée du Buech (source © Nature Montagne)

Sauf que pour rejoindre sans encombres un tel milieu aquatique, lorsqu’on est prisonnier du corps d’un grillon qui déteste l’eau et ne sait pas nager, il faut ruser. Et c’est là qu’on découvre que les nématomorphes sont en réalité de dangereux manipulateurs. En étudiant les échanges de protéines qui se produisent entre le ver et le cerveau du grillon qui l’héberge involontairement, les chercheurs de l’IRD cherchent justement à décrypter les mécanismes complexes qui poussent l’insecte des bois à brusquement se diriger vers un point d’eau dont les reflets l’attirent inexorablement, et à sauter de lui-même dans la mare ou la piscine, pour ce qui s’apparente pour lui à un suicide, mais qui est pour le ver gordien la délivrance tant attendue qui lui permet de rejoindre le milieu aquatique désiré.

L’opération n’est d’ailleurs pas sans danger, car un grillon ou une sauterelle qui se débat frénétiquement à la surface de l’eau pour ne pas sombrer attire forcément l’attention de ses prédateurs, truite, gardon ou grenouille. Mais il en faut davantage pour freiner notre ver rond qui, à ce stade, ne pense plus qu’aux ébats érotiques qui l’attendent maintenant qu’il a rejoint l’élément aquatique. Les chercheurs de l’IRD ont ainsi observé que même si la bestiole est gobée avec le pauvre grillon en voie de perdition, elle arrivera à se sortir sans encombre de ce mauvais pas en s’extirpant du cadavre de l’insecte malencontreusement gobé, en remontant par le tube digestif de son prédateur puis en ressortant par le premier orifice venu, bouche, narine ou branchie…

Ver gordien à sa sortie d’un criquet parasité (source © Wikipedia)

Il faut dire que son heure est comptée car plaisir d’amour ne dure pas. Une fois sorti de son hôte garde-manger, le ver gordien ne peut plus se nourrir et sa seule obsession est donc l’accouplement. Le mâle n’y survivra pas et meurt d’extase ou d’épuisement tandis que la femelle expire à son tour en se vidant de ses œufs : les histoires d’amour finissent souvent tragiquement…

Larve de phrygane avec son fourreau protecteur (source © Esoxiste)

Mais pour le ver gordien, un nouveau cycle débute. Les jeunes larves à peine écloses ont toutes les chances de finir dans l’estomac d’une phrygane, un petit insecte volant mais dont la larve vit en milieu aquatique, généralement protégée par un fourreau tissé sur lequel viennent se coller des petits débris formant une sorte de blindage. Devenues adultes, les phryganes ainsi parasitées servent à leur tour de proie à d’autres insectes gloutons dont les grillons ou les sauterelles qui se font ainsi parasités à leur insu avant d’être poussés au suicide sous l’effet de leur hôte manipulateur. Tout compte fait, l’homme n’a rien inventé en matière de manipulation mentale…

L. V.

Pandémie : la Suède fait cavalier seul…

18 avril 2020

Alors que l’épidémie mondiale de Covid-19 bat encore son plein, ce sont selon un article du Monde en date du 17 avril 2020, pas moins de 4,5 milliards de personnes dans 110 pays qui sont actuellement soumis à un confinement généralisé, malgré les dramatiques conséquences économiques et sans doute sociales qui en résultent. Du jamais vu à une telle échelle. Partout dans le monde, avec de légères variantes selon les gouvernements, les cultures locales et surtout le niveau d’acceptation de la population, les consignes sont les mêmes : « Restez chez vous ! ».

Un dessin signé Yelch (source © Pinterest)

Partout désormais les frontières sont fermées, les avions cloués au sol, le trafic routier fortement ralenti, les écoles et les restaurants fermées, les travailleurs confinés à domicile et même les bateaux de croisière sont à l’arrêt. Quelques pays ont bien essayé de passer outre cette politique d’immobilisation générale, cette règle de confinement générale qui nous vient de Chine, la seule réputée de nature à « s’en sortir sans sortir »…

Le premier ministre britannique Boris Johnson, lors d’un point presse sur le Convid-19 le 18 mars 2020 (photo © Eddie Mulholland/ Reuters / Courrier international)

La Grande-Bretagne en particulier a longtemps résisté, visant une stratégie d’immunité collective : plutôt que de protéger la population contre le virus, l’idée était de le laisser faire son œuvre jusqu’à ce que plus de la moitié des Britanniques aient été infestés et aient donc développé des anticorps permettant de faire barrière à la propagation de l’épidémie. Sauf que le 24 mars 2020, face à la propagation rapide de la maladie, le pays s’est finalement résolu à battre en retraite et à annoncer un confinement généralisé. Après avoir longtemps adopté une attitude de déni face au risque sanitaire, le premier ministre, Boris Johnson, annonçait trois jours plus tard être lui-même atteint du Covid-19, avant d’être hospitalisé quelques jours plus tard et même placé en soins intensif le 6 avril.

Tous les pays d’Europe sont donc désormais confinés, tous sauf un : ce dernier pays qui résiste envers et contre tout n’est pourtant pas constitué d’irréductibles Gaulois mais plutôt de descendants des Vikings puisqu’il s’agit de la Suède. Alors que tous ses voisins norvégiens, danois et finlandais se sont progressivement claquemurés depuis maintenant plus d’un mois, les Suédois continuent à n’en faire qu’à leur tête et à refuser tout confinement imposé.

Dans ce pays, le premier cas a été détecté le 31 janvier 2020 et le 22 mars, le bilan faisait état d’un peu moins de 2000 personnes infectées et de 21 morts. A la même date, on en était en France à près de 20 000 cas avérés et de l’ordre de 860 morts déclarés. Il faut dire que le pays est 6 fois moins peuplé que la France, avec un peu plus de 10 millions d’habitants contre 67 en France, et surtout une densité de population sensiblement plus faible.

Nombre de nouveaux cas avérés de Covid-19 identifiés par jour depuis le début de l’épidémie en France et en Suède (source © Wikipédia)

Un mois plus tard, au 17 avril 2020, on dénombre désormais près de 110 000 cas de Covid-19 en France (et désormais près de 19 000 décès en comptant ceux survenus dans les EHPAD). A cette même date, le nombre total de cas enregistrés en Suède est d’un peu moins de 14 000 pour environ 1500 morts constatés. Ramenés à la population respective des deux pays, force est donc de constater que les Suédois ne s’en sortent pas si mal, malgré tous les oiseaux de mauvais augures, et notamment ceux des pays limitrophes, qui ne se sont pas privés de dénigrer une inconscience collective et criaient à la catastrophe annoncée faute de respecter les règles de confinement devenues la norme mondiale depuis le début de cette pandémie…

Et pourtant, ce n’est pas la fameuse hydrochloroquine du bon professeur Raoult qui peut expliquer ce bilan plus qu’honorable puisque le gouvernement suédois a décidé début avril de ne plus y recourir, en dehors des essais cliniques, à cause des effets secondaires jugés excessifs.

Mais si les Suédois n’ont pas cédé à l’injonction du confinement général, ils n’ont pas pris pour autant à la légère cette épidémie, d’autant que le système hospitalier suédois est loin d’être pléthorique puisqu’on n’y compte que 2,2 lits d’hôpital pour 1000 habitants contre 6 en France.

A Stockholm le 27 mars 2020 (photo © TT News Agency / Reuters / Le Monde)

Dès le 12 mars, les rassemblements de plus de 500 personnes étaient interdits, une mesure étendue le 27 mars à tous les groupes de plus de 50 personnes, et le 18 mars, quasiment en même temps qu’en France, les lycées et les universités ont fermé leurs portes. Les stations de ski ont été fermées à leur tour et les visites dans les maisons de retraite sont désormais interdites, comme en France. Le 1er avril, les recommandations à la population ont été rappelées avec force pour inciter chacun à maintenir une distance de sécurité dans les transports en commun, les restaurants ou les commerces.

Le premier ministre suédois Stefan Löfven (photo © Petras Malukas / AFP / La Croix)

Mais pour autant, les écoles et les collèges continuent à fonctionner normalement. Cafés, restaurants, cinémas et jardins publics restent ouverts et rien n’empêche de les fréquenter. En fait, le gouvernement suédois, dirigé par le social-démocrate et ex-syndicaliste Stefan Löfven, part du principe que les citoyens sont informés et responsables, et sont donc en capacité de comprendre et d’appliquer les mesures de santé publique sans que la contrainte soit nécessaire. Comme l’exprime la ministre des Affaires étrangères, « Notre modèle est basé sur la responsabilité personnelle et la confiance dans les décisions prises par les agences gouvernementales. C’est valable en temps de crise comme en temps normal ».

De fait, force est de constater qu’à Stockholm il y a désormais 70 % de gens en moins dans les rues du centre-ville et 50 % en moins dans les transports en commun, ce qui confirme que les citoyens ont bien adapté leurs comportements à la situation. Un tiers des Suédois sont d’ailleurs actuellement en télétravail. Un résultat qui explique sans doute la relative retenue constatée dans la propagation du virus et qui repose donc largement sur la responsabilité collective et le sens des responsabilités de chacun. Des qualités qui expliquent par exemple que le taux de vaccination atteigne 98 % en Suède, alors que la vaccination n’y est pas obligatoire : de quoi faire rêver les épidémiologistes français qui se plaignent sans cesse de la mauvaise volonté de nos compatriotes à suivre les directives sanitaires nationales…

L. V.

Faut-il vraiment désinfecter les rues ?

13 avril 2020

Après Nice, Cannes, Menton, Istres, c’est la maire d’Aix-en-Provence qui a annoncé dès le vendredi 27 mars 2020 le lancement d’une campagne de désinfection systématique des rues de la ville pour lutter contre l’épidémie de coronavirus. Une mesure prise en accord avec Martine Vassal, présidente de la Métropole Aix-Marseille-Provence, qui a donc demandé à ses équipes de débuter immédiatement la désinfection des rues à Aix-en-Provence, Marseille et même Cassis.

Désinfection dans les rues d’Aix-en-Provence (photo © P. Biolatto / Ville d’Aix / Radio France)

Elle-même atteinte par le Covid-19 mais rapidement soignée grâce aux bons soins du docteur Raoult, la présidente de la Métropole ne pouvait pas rester les bras croisés face à cette pandémie survenue, qui plus est, en même temps qu’un revers électoral sévère au premier tour des élections municipales de Marseille où sa liste, pourtant donnée grande gagnante, n’était arrivée qu’en deuxième position.

Martine Vassal annonçant, depuis son domicile le 25 mars 2020 la gratuité des transports pendant 2 mois (source Facebook / site Martine Vassal)

Dès le 25 mars 2020, elle annonçait donc dans La Provence, outre deux mois d’abonnement gratuit aux transports publics de la RTM, le versement d’une prime exceptionnelle de 1000 € aux agents du Conseil Départemental et de la Métropole, et donc le lancement d’une campagne massive de désinfection des rues de l’agglomération, autant de mesures dans lesquelles seuls les esprits les plus retords pourraient déceler de potentielles visées électoralistes.

Dès le 27 mars donc, les équipes techniques de la Métropole, habillés comme des experts après un essai nucléaire qui aurait mal tourné, bottés, casqués et gantés, avec leur combinaison spatiale blanche, et leurs visières de sécurité, se sont répandus dans les rues d’Aix-en-Provence pour pulvériser à grand coup de Kärcher, les chaussées, trottoirs, bancs publics et même les lampadaires et le parvis des églises, le tout devant les caméras des services de communication de la ville qui relaye largement l’information sur son site municipal.

Désinfection en cours place Estrangin, à Marseille (source : Facebook / Made in Marseille)

Le même jour, les opérations de désinfection ont commencé à Marseille, devant l’hôpital de la Timone, à l’entrée du CHU devenu un lieu ultra-médiatique de la ville, mais aussi aux alentours des stations de métro les plus proches, ainsi que sur le boulevard Baille, la place Castellane, le cours Pierre Puget ou encore la rue de Rome et la rue Paradis. Des opérations qui se sont poursuivies samedi 28 mars dans le centre ville de Marseille, aux alentours de la gare Saint-Charles et sur la Canebière notamment, ainsi que dans le secteur de Belsunce.

Contrairement à la métropole de Toulouse ou à celle de Nice qui ont lancé une opération similaire en utilisant de l’eau de Javel diluée, les services de communication de la Métropole Aix-Marseille-Provence assurent que « la désinfection est assurée avec un produit virucide conforme aux normes européennes présentant une biodégradabilité primaire d’au moins 80 % ». Lequel ? Selon le site toujours bien informé, Made in Marseille, il s’agirait d’un détergent désinfectant et désodorisant, parfumé à la lavande comme il se doit, commercialisé sous le nom de Sanogerme, à base de chlorure de didécyldiméthylammonium, un sel antibactérien utilisé notamment en milieu hospitalier, et de chlorure de benzalkonium, un antiseptique utilisé dans certains produits pharmaceutiques et lingettes.

Désinfection dans les rues de Cannes : un impact environnemental manifestement sous-estimé… (photo © Clement Tiberghien / MaxPPP / Nice Matin)

Toujours est-il que le Ministère de la Santé s’est interrogé sur le bénéfice, non pas seulement électoraliste, mais aussi sanitaire d’une telle opération et a saisi dès le 26 mars le Haut Conseil pour la Santé Publique (HCSP), lequel vient de remettre son avis scientifique sur le sujet, le 4 avril 2020. Cet avis, rendu public le 7 avril, confirme en tout cas ce que tous les responsables politiques, surtout les plus démagogiques d’entre eux, avaient perçu d’instinct : « c’est un outil de communication majeur montrant que les collectivités locales, les responsables politiques, voire les industriels, sont mobilisés pour protéger la population », « l’effet psychologique pour le public est réel » et, cerise sur le gâteau, « le coût de la mesure parait faible ». Pourquoi s’en priver alors ?

Pour tenter de répondre à cette question et comme pour toute question de santé publique, les experts du HCSP ont comparé les bénéfices attendus (autres que purement électoraux) par rapport aux risques potentiels encourus. Leur avis est d’une grande clarté et pour le moins tranché…

Les bénéfices d’une désinfection des rues sont jugés plus qu’incertains par le HCSP. Ce dernier rappelle à ce sujet que le principal mode de transmission avéré du virus se fait par l’émission de gouttelettes en cas de toux ou d’éternuement, lorsque les distances de sécurité ne sont pas respectées. Les effets de transmission indirecte par toucher de surface contaminées n’ont pas été prouvés à ce jour, même si on a pu constater que le virus restait actif pendant quelques heures voire quelques jours sur certaines surface selon la nature du matériau support et les conditions atmosphériques, sans pour autant qu’on sache si un simple contact avec ces surfaces est réellement de nature à permettre une infection. Le HCSP rappelle quand même que le réservoir qui permet au virus de se développer est l’homme et pas son environnement, une évidence que l’on aurait presque tendance à oublier !

Désinfection dans une salle de classe à Rmeileh (Liban) (photo © Mahmoud Zayyat / AFP / France Culture)

En revanche, les risques liés à la pulvérisation sous pression de produits désinfectant dans l’espace public sont parfaitement connus et incontestables. L’eau de Javel, hypochlorite de sodium pour les intimes, le désinfectant le plus utilisé car le moins coûteux et le plus facile à se procurer, même si des tensions apparaissent alors que les ventes de ce produit ont augmenté de plus de 80 % ces dernières semaines, est un produit éminemment nocif, à l’origine de très nombreuses intoxications et son impact environnemental sur les organismes aquatiques et la végétation est loin d’être négligeable, la toxicité de certains des sous-produits issus de sa dégradation étant jugée préoccupante. Toute pulvérisation massive du produit à proximité d’un milieu aquatique, lorsque le ruissellement direct ou via le réseau pluvial le met en contact rapide avec une rivière ou la mer est donc fortement déconseillée.

Dans ces conditions, l’avis du HCSP est donc sans équivoque et indique qu’il n’est pas « recommandé de mettre en œuvre une politique de nettoyage spécifique ou de désinfection de la voirie », tout en formulant au passage une autre évidence, à savoir qu’il ne faut surtout pas remettre en suspension la poussière du sol en utilisant des appareils de type souffleurs de feuilles. Cela va sans dire mais il n’est parfois pas inutile de rappeler certaines évidences dans un monde où la panique à tendance à prendre le pas sur une rationalité minimale...

L. V.

Coronavirus : mieux vaut en rire…

31 mars 2020

En cette période de pandémie mondiale de Covid-19, certains ont tendance à se laisser aller au pessimisme ambiant, voire à la panique généralisée. Mais heureusement, l’humour aide parfois à ne pas dramatiser inutilement la situation et à prendre son mal en patience en attendant des jours meilleurs. Et de ce point de vue, certains ne manquent pas d’imagination… Petit florilège non exhaustif du talent de quelques dessinateurs de presse, histoire de tuer le temps avant que le virus ne nous tue !

L. V.

Surtout ne pas paniquer, même si le contexte est quelque peu anxiogène : un dessin signé Patrick Chapatte et publié dans le journal suisse Le Temps)

 

Les grands événements sportifs affectés par l’épidémie : la course cycliste Milan San Rémo a dû être annulée, un dessin du Belge Sondron (source Le Courrier International)

 

Le contrôle des attestations de déplacement dérogatoire, un vrai casse-tête pour les forces de l’ordre : un dessin signé Na !

 

Un appel gouvernemental à aller aider les agriculteurs pour les travaux des champs : heureusement que certains ont l’esprit civique développé… (source Blog Médiapart Monkeyman)

 

Braver le confinement, un geste inconscient… Humour noir signé Ranson

La crise sanitaire a pour effet de renforcer les liens familiaux, en général du moins : un dessin de Sébastien Lacombre (source Le Journal de Saône-et-Loire)

 

Faire des provisions en période de confinement, une bataille mémorable… (source Facebook / Pleine Vie)

 

L’épidémie de Covid-19 a permis à de nombreux travailleurs d’expérimenter le télétravail, avec malgré tout ses limites… (source D. Parreaux / France Bleu)

 

Pendant le confinement, les joies de l’école à la maison, un calvaire pour certains parents… Un dessin signé Philippe Tastet

 

Un effet positif de la pandémie mondiale : le niveau de pollution est en baisse significative… Un dessin signé Kak (source L’Opinion)

 

Rien ne sera plus comme avant : les effets inattendus de cette crise sanitaire sur les schémas de pensée de nos dirigeants ? Un dessin signé Soulcié, publié dans Marianne le 20 mars 2020

Covid-19 : la guerre…des chiffres

22 mars 2020

Nous sommes en guerre… Le Président de la République, Emmanuel Macron, l’a martelé avec gravité lors de sa dernière allocution télévisée, lundi 16 mars 2020, tout en demandant à chacun de rester soigneusement confiné à la maison. Une guerre de tranchée pour l’instant, où chacun vit retranché à domicile. Comme le titre astucieusement le Canard Enchaîné, c’est « l’immobilisation générale » ! Une guerre dans laquelle chacun a tendance à se refermer derrière ses frontières : la période n’incite guère à l’ouverture vers autrui, et tant pis pour les populations en détresse qui errent sur les routes à la recherche d’un hypothétique refuge en ces temps troublés…

Un dessin satirique signé Kanar, publié le 14 mars 2020 par Alternatives économiques

Dans de telles circonstances, l’incertitude règne. Mais une chose est sûre néanmoins, rarement crise sanitaire aura été autant commentée et documentée en temps réel, dans la plupart des pays désormais touchés. Par rapport à la grippe espagnole, qui avait pourtant fait autour de 50 millions de morts à travers le monde entre 1918 et 1920, dont 250 000 en France, la pandémie dénommée désormais Covid-19, apparue fin 2019 dans la ville chinoise de Wuhan fait en effet nettement plus couler d’encre.

Patients atteints par le H1N1 en 1918, pris en charge dans un entrepôt de l’armée américaine au Kansas (source © NYPL Science / France Culture)

Il faut dire que lorsque les premiers cas de H1N1 commencent à faire des ravages dans le Kansas, début 1918, les États-Unis sont en guerre et que la censure militaire incite plutôt au black out, surtout lorsque l’un des premiers foyers épidémiques se déclare sur une base militaire du Kansas où les jeunes recrues recevaient leur formation avant d’embarquer pour l’Europe où ils ont propagé rapidement l’épidémie dès leur débarquement à Bordeaux en avril 1918. Tous les pays en guerre seront fortement touchés par cette pandémie qui causera bien davantage de décès que la guerre elle-même. Mais si elle est restée dans l’Histoire sous le nom de grippe espagnole, c’est précisément parce que l’Espagne, non engagée dans le conflit mondial, a été l’un des rares pays à laisser ses médias parler librement de l’épidémie dont les conséquences faisaient l’objet d’une censure sévère partout ailleurs.

Rien de tel en 2019 et du coup le monde entier a pu suivre, jour après jour, le développement de l’épidémie dans tous les pays touchés, y compris en Chine où le pouvoir, bien que peu démocratique et plutôt adepte d’un contrôle strict de l’information, a malgré tout largement communiqué sur le sujet. Premier pays touché, c’est aussi celui qui a réussi le premier à enrayer totalement l’épidémie sur son sol au prix de mesures très drastiques de confinement. Depuis le 22 janvier 2020, date à laquelle a été initié le confinement de plus de 20 millions de personnes de la province de Hebei, le nombre de cas a fortement progressé pour commencer à se stabiliser environ un mois plus tard, fin février.

Évolution du nombre de cas confirmés de Covid-19 en Chine continentale (source infographie © Wikipedia)

La Chine n’enregistre, depuis plusieurs jours déjà, plus aucun nouveau cas autochtone, et s’attache désormais à se protéger contre les personnes potentiellement contaminées qui débarquent sur son sol. Un premier bilan de l’épidémie dans ce pays peut donc être considéré comme un ordre de grandeur fiable et s’élève à plus de 80 000 cas enregistrés pour 3255 morts à ce jour, mais encore plus de 5000 malades sous observation. Sur cette base statistique, on pourrait donc estimer le taux de mortalité des personnes contaminées à environ 4 %, sachant que ce taux est environ le double chez les personnes de plus de 70 ans et atteint même de l’ordre de 15 % chez les plus de 80 ans. Il vaudrait mieux d’ailleurs parler de taux de létalité car la notion de taux de mortalité se calcule en toute rigueur par rapport à la population totale et est, bien évidemment, infiniment plus faible !

En cas d’épidémie, on stocke… Humour belge, signé Oli

Maintenant que l’épidémie s’est propagée quasiment dans le monde entier, la courbe chinoise sert en quelque sorte d’étalon pour comparer la situation avec les autres pays. Certains comme la Corée du Sud, commencent aux-aussi à voir le nombre de cas se stabiliser. Mais il n’en est encore rien en France où l’épidémie s’est déclarée nettement plus tard, dans la dernière semaine du mois de février, et où on est encore dans une phase de développement très rapide de la maladie. Avec près de 13 000 cas déclarés au 20 mars 2020, on enregistre actuellement une progression de 15 à 20 % du nombre de cas chaque jour, ce qui reste considérable (mais comparable à ce qui est observé dans les autres pays au même stade. Le nombre de décès, toujours au 20 mars, atteint 450, ce qui correspond à un taux de létalité d’environ 3,5 % qui reste donc très comparable à celui observé en Chine sur un échantillon statistique plus représentatif.

Mais les chiffres disponibles d’un pays à l’autre montrent des situations somme toute assez contrastées. L’Italie en particulier fait pâle figure avec un nombre de morts (4032 le 20 mars 2020) qui dépasse désormais celui de la Chine alors que curieusement, le nombre de cas de Covid-19 confirmés est de 47 000 à cette même date, soit deux fois moins qu’en Chine. Un tel écart étonne car il signifie que le taux de létalité apparent du virus en Italie est quasiment deux fois plus important qu’en Chine. Plusieurs explications peuvent bien entendu expliquer un tel écart, et il est sans doute trop tôt pour en tirer des conclusions, mais cela pourrait signifier soit que les populations touchées sont plus vulnérables (car plus âgées ou moins bien prises en charge, surtout lorsque les structures hospitalières sont débordées), soit plus vraisemblablement que le dépistage de la contamination est moins efficace, ce qui n’a rien d’étonnant pour un virus qui se caractérise par de nombreux cas de porteurs sains asymptomatiques.

Carte mondiale des cas recensés au 20 mars 2020, compilation Johns Hopkins University CSSE (source infographie © efficiens.com)

Un tel écart se retrouve d’ailleurs lorsqu’on observe les chiffres selon les pays, comme le permet notamment le site très documenté efficiens.com. L’OMS estime actuellement ce taux de létalité à 3,4 % au niveau mondial alors qu’en Corée du Sud ce taux est actuellement de 0,7 % et même 0,2 % en Allemagne tandis qu’il atteint par exemple 4,5 % au Royaume-Uni et 7,5 % en Iran. En réalité ceci s’explique par les pratiques de santé publique qui font que certains pays, dont la Corée, ont pratiqué un dépistage systématique, maximisant donc automatiquement le nombre de cas déclarés positifs. Sachant qu’une personne sur deux en moyenne, bien que porteuse du virus, ne développe aucun symptôme, on peut en déduire que dans un pays comme la France ou l’Italie, où ce dépistage systématique n’est pas la règle, le nombre de cas est sans doute très supérieur à celui connu, ce qui signifie que le taux de létalité est en réalité nettement moindre que celui qui découle des chiffres officiels.

Le navire de croisière Diamond Princess en quarantaine dans le port de Yokohama le 17 février 2020 (photo © Kyodo news / Getty Image / insider.com)

De ce point de vue, la situation du bateau de croisière Diamond Princess, dont les passagers et l’équipage ont été mis en quarantaine, dans le port de Yokohama, dès la découverte d’un premier cas à bord, début février, constitue un cas d’école très instructif. Sur les 3711 personnes à bord, 634 ont été testées positives dont 51,7 % se sont révélées asymptomatiques pendant la période d’observation et il y a eu au total 7 décès, ce qui correspond à un taux de létalité effectif de 1,1 % seulement, mais qui aurait été plus proche de 2,3 % en cas de dépistage non systématique.

En matière de santé publique, les chiffres divulgués demandent donc, comme toujours, à être manipulés avec une grande prudence. Mais il est pour le moins réconfortant de constater que jamais sans doute une pandémie de cette nature n’a été aussi bien documentée en temps réel et n’a fait l’objet, à l’échelle mondiale, de telles mesures de prévention : à quelque chose, malheur est bon…

L. V.

Après 1336, 1083…

18 janvier 2020

Emballages de thé commercialisé par Scop-TI sous la marque 1336 (photo © Martin Flaux / Made in Marseille)

1336, c’est le nom commercial des produits issus de cette coopérative de production SCOP-TI (Société coopérative provençale de thés et d’infusion) basée à Gemenos et qui a pris le relais, en 2014, de la société Fralib, une filiale du géant de l’agroalimentaire Unilever, après 1336 jours de mobilisation acharnée de ses employés. Depuis mai 2015, les boîtes de sachets de thé et d’infusions aux couleurs pastel issues des chaînes de production de Gemenos viennent remplir les rayons des magasins tout en continuant d’arborer fièrement le slogan quelque peu engagé des ex-FRALIB : « éveille les consciences, réveille les papilles ».

Et voilà qu’une autre entreprise au nom tout aussi codé de 1083, fait beaucoup parler d’elle à son tour, alors que son fondateur, Thomas Huriez, vient de publier un livre, intitulé en bon franglais burlesque Re-made en France, dans lequel il se fait le chantre d’une nouvelle relocalisation en France de la production textile.

Informaticien de formation, Thomas Huriez s’ennuyait ferme dans son job de responsable informatique dans une école de commerce à Grenoble et rêvait d’arriver à concilier son engagement professionnel avec ses valeurs éthiques, une équation pas toujours aisée à résoudre. En 2007, il franchit le pas en démissionnant et se lance à 32 ans dans la création d’une société de commerce de vêtements éthiques, Modetic, qu’il installe dans sa ville natale de Romans-sur-Isère. Une ville qui fut capitale française de la chaussure avant que cette filière ne transfert la totalité de sa production sous d’autres cieux, là où la main d’œuvre se contente de salaires de misère.

La nouvelle société du jeune entrepreneur tente de commercialiser, via internet et dans son magasin de Romans, différentes marques de mode issues du commerce équitable et/ou fabriquées à base de textiles bio. Mais le secteur est en crise et peine à décoller, les consommateurs préférant acheter dans des circuits plus classiques des marques produites à l’autre bout du monde, dans des conditions sociales et écologiques déplorables, mais vendues beaucoup moins chères. Partant de ce constat, Thomas Huriez se pique de vouloir reconstituer une filière locale de fabrication de textiles, d’abord des chaussettes et des tee shirts, avant de s’attaquer aux jeans.

La filature Valrupt dans les Vosges, où ont été tissés les premiers jeans 1083, reprise par Modetic fin 2018 (source © Les Echos)

Sauf qu’à force de délocalisation, on ne sait plus fabriquer en France des jeans, de même qu’on a perdu le tour de main pour faire des soudures et de la chaudronnerie à usage nucléaire, mais ceci est une autre histoire… En 2012, la société Modetic crée ainsi la marque 1083 pour commercialiser sa propre gamme de vêtements made in France. 1083 et la petite borne rouge qui lui sert de logo pointent sur la distance maximale qui sépare à vol d’oiseau les deux points les plus éloignés de l’Hexagone. Le concept est donc limpide : n’acheter que des vêtements et des baskets produits à moins de 1083 km de votre domicile plutôt que d’importer par container des habits qui ont fait plusieurs fois le tour du Monde au gré des vicissitudes des filières textiles mondialisées.

Pour démarrer, Modetic a fait appel au financement participatif via la plate forme de crowfunding Ulule. Il faut au minimum 150 pré-commandes pour lancer la chaîne de fabrication mais l’engouement est tel que les commandes affluent et dépassent rapidement le millier, attestant d’un réel engouement d’une partie des consommateurs pour le textile éthique made in France.

En juillet 2014, Thomas Huriez se prépare pour une traversée de la France en vélo après avoir rapidement gagné son pari de vendre plus de 1083 jeans made in France… (photo © Florence Gotschaux / France Bleu)

Mais il n’est pas si simple de retrouver des approvisionnements français et locaux pour le tissage, les ateliers de confection et les machines. Il a fallu ouvrir une école pour former de nouveau en France du personnel compétent afin de redévelopper la filière. Les rivets étaient jusque-là importés, mais la société est en train de mettre en place des sources locales d’approvisionnement. Quant au coton utilisé, il vient de Tanzanie, du Bénin ou du Mali mais est certifié 100 % bio et sans OGM. Et l’entreprise s’efforce de recréer une filière de tissage du lin, une plante textile dont la France est le premier producteur mondial alors que la dernière filature a fermé ses portes en 2005…

Un jean et des baskets made in France (source © Modetic)

Sur le plan économique, la concurrence avec les pays asiatiques est rude. Pour fabriquer un jean basique, selon une étude réalisée par l’Institut de la Mode pour l’Union des industries textiles et publiée notamment par Fashion network, il faut compter environ 1,20 € de main d’œuvre au Bangladesh, 2,70 € en Chine, 4 € au Maroc ou en Tunisie, 7 € au Portugal, et pas moins de 12,50 € en France. A cela, il faut ajouter le prix du tissu, de l’ordre de 3 € pour du tissu asiatique et 6 € pour un tissu euro-méditerranéen, ainsi que celui des fournitures qui ne dépasse guère 1 €. Quant aux droits de douane et aux coûts de transport, ils sont naturellement supérieurs pour les marchandises importées et peuvent atteindre près de 1,50 € pour des jeans importés de Chine, du Vietnam ou du Maroc, alors qu’ils sont quasi inexistant pour un pantalon fabriqué en France ou en Turquie.

A première vue, un jean fabriqué en France revient donc 2 à 3 fois plus cher que son équivalent importé de Chine. Sauf que les distributeurs en Europe vendent leurs produits avec des marges très confortables, n’hésitant pas à les mettre en vente à 8 voire 10 fois leur prix de revient. Moyennant un autre modèle de circuit de distribution dans lequel le vêtement est vendu à 2 ou au maximum 4 fois le prix de revient, on arrive finalement à retrouver des produits compétitifs et plus satisfaisants pour nombre de consommateurs. Comme quoi, la désindustrialisation en France n’est pas une fatalité et que les coûts de main d’œuvre ne sont pas, loin s’en faut, le seul paramètre à prendre en compte !

Schéma de principe du cycle de vie d’un jean Infini (source © 1083)

D’autant qu’une marque comme 1083 ne manque pas d’imagination pour satisfaire les attentes de ses clients, allant jusqu’à leur vendre son propre tissu et ses patrons pour leur permettre de coudre eux-mêmes leur jean, ou à commercialiser des jeans consignés qui peuvent être rendus après usage, moyennant la récupération d’une consigne de 20 €, afin d’assurer le recyclage du produit… Modetic va très loin dans le concept du jean recyclable, en concevant des modèles à partir de fibres de polyester recyclé (issu de bouteilles plastiques usagées et de déchets récupérés en mer) qui sont filées en Espagne, teintes en Ardèche et tissées en Saône-et-Loire, les jeans eux-mêmes étant confectionnés à Marseille !

La marque 1083 étant loin d’être le seul acteur sur ce créneau du jean éco-responsable, plus ou moins éthique, fabriqué au moins partiellement en France ou du moins en Europe, et de plus en plus recyclable, on sent que quelque chose est en train de bouger dans le domaine textile : il ne tient plus qu’au consommateur d’encourager cette démarche par son geste d’achat. Thomas Huriez affirme avoir créé 7 emplois en vendant depuis 2013 environ 7000 jeans made in France et rappelle qu’il se vend chaque année en France de l’ordre de 88 millions de jeans : de quoi recréer pas mal d’emplois en effet…

L.V.

Gare au gorille ! Les risques du GPS…

28 novembre 2019

Ce jeudi 14 novembre 2019, les départements des Bouches-du-Rhône, du Var et du Vaucluse étaient placés en vigilance orange pluie, orage et inondation. Des trombes d’eau se sont abattus sur l’agglomération marseillaise, comme c’est fréquent à cette période de l’année. A La Ciotat, où il est tombé 63 mm en quelques heures dans l’après-midi, les infiltrations à travers la toiture d’un immeuble ancien ont provoqué l’effondrement d’un faux plafond, sans faire de victime heureusement, les 8 occupants ayant été évacué juste à temps.

Une voiture plongée dans les eaux du Vieux-Port, sur les indications du GPS (photo © Alban Poitevin / France Télévision)

En revanche, une voiture immatriculée dans le Vaucluse et avec trois personnes à bord, a connu une belle mésaventure. Aveuglé par les trombes d’eau qui s’abattaient sur la chaussée et suivant aveuglément les indications de son GPS manifestement pressé de couper au plus court, le conducteur a foncé directement dans le Vieux-Port où son véhicule s’est enfoncé irrémédiablement dans les flots. Heureusement, les trois occupants ont pu s’extraire immédiatement de la voiture engloutie et s’en sont tirés indemnes. Ce sont ensuite des plongeurs guidés par les marins-pompiers de Marseille qui ont pu repérer l’épave gisant au fond du port, et l’extraire de l’eau…

A Marseille, on ne repêche pas que des sardines dans le Vieux-Port (photo © Alban Poitevin / France Télévision)

Une mésaventure malheureusement pas si rare qu’on pourrait le croire, maintenant que tout un chacun conduit les yeux rivés sur l’écran de son GPS. Europe 1 avait relayé en janvier 2018 une histoire très comparable survenue à des automobilistes circulant près de la ville de Burlington, dans le Nord-Est des États-Unis, pas très loin de la frontière canadienne. Roulant sous la pluie et par un léger brouillard tout en suivant avec confiance les indications de l’application mobile Waze, ils avaient terminé leur course dans le lac Champlain et avaient eux-aussi pu s’en tirer sans trop de dommage, sinon pour leur véhicule.

Une Toyota Yaris repêchée dans un lac canadien par suite d’une erreur de GPS (source © Caradisiac)

En 2016, selon le site Caradisiac, c’était une jeune Canadienne de 23 ans qui avait de même engagé sa Toyota Yaris dans un lac de l’Ontario, en circulant de nuit, les yeux braqués sur son GPS. La voiture avait emprunté à vive allure une rampe de mise à l’eau et avait terminé sa course à plus de 30 m du bord. Heureusement, l’occupante avait pu, là aussi, ouvrir à temps sa vitre et s’extraire de son véhicule pour regagner la terre ferme à la nage dans une eau à 4 °C.

Si les exemples de ce type sont si nombreux, c’est que les indications fournis par les GPS ne sont jamais fiables à 100 %. Mais cela traduit aussi le fait que conduire en se concentrant sur les indications fournies par le GPS provoque une baisse de vigilance et une moindre attention portée à la route, à tel point que nombreux sont ceux qui alertent sur le risque accru d’accidents liés à la conduite assistée par GPS.

Ce phénomène, bien connu en matière de sécurité routière, est désigné par les spécialistes sous le nom de « cécité d’inattention », à la suite de sa description dès 1992 par Irvin Rock et Arien Mack. Quand on se concentre sur une tâche donnée, on devient moins réceptif aux autres stimuli et il arrive que l’on ne perçoive plus des éléments pourtant bien visibles et qui devraient nous alerter.

Une des expériences les plus célèbres qui met en évidence ce phénomène a été réalisée par les psychologues Daniel Simons (Université de l’Illinois) et Christopher Chabris (Université d’Harvard). Elle consiste à demander à des sujets de regarder une courte vidéo d’un match de basket. Les cobayes doivent compter les passes faites par une des équipes ou encore évaluer le nombre de passes aériennes et le nombre de passes par rebond. La plupart des personnes testées donnent une réponse satisfaisante quant au nombre de passes effectuées.

En revanche, lorsqu’on leur demande s’ils ont remarqué quelque chose d’insolite au cours de l’extrait de match visionné, plus de la moitié d’entre eux n’avaient tout simplement pas vu le comédien déguisé en gorille qui traversait tout l’écran au milieu des joueurs, comme si de rien n’était, s’arrêtant même pour se frapper la poitrine de ses deux poings !

L’expérience est si démonstrative qu’elle fut même utilisée par la télévision britannique dans le cadre d’une campagne de sensibilisation des automobilistes quant au risque de non-perception d’un cycliste ou d’un piéton lorsqu’on a l’attention accaparée par l’écran de son GPS (ou lorsqu’on en concentré sur une conversation téléphonique). En voiture, le GPS est un outil bien utile, mais attention à ne pas lui accorder plus d’attention qu’il ne le mérite, au risque de se retrouver dans le Vieux-Port, ou de percuter un gorille basketteur…

L. V.

Dans le Doubs, absinthe-toi !

2 octobre 2019

Affiche créée par les frères Mourgue vers 1900 pour la distillerie d’absinthe Bourgeois à Pontarlier (source : absinthes.com)

Contrairement au Pastis de Marseille, mis au point en 1932 par Paul Ricard, l’absinthe, auquel cet alcool anisé est apparenté, garde une image quelque peu sulfureuse dans l’inconscient collectif. C’est en 1915, en pleine guerre, que la fabrication de l’absinthe a été interdite en France, au prétexte que cet alcool pouvait rendre fou, sous la pression des ligues antialcooliques, mais aussi des viticulteurs qui se plaignaient de la concurrence de cet alcool fort alors si apprécié.

Pourtant, l’usage d’extraits d’absinthe à des fins médicales est connu depuis l’Antiquité égyptienne et s’est transmis au cours des siècles. Les vins d’absinthe, obtenus par macération de raisins avec des feuilles d’absinthe (Artemisia absinthium, une plante de la famille des Astéracées) étaient appréciés pour leurs vertus médicinales au XVIe siècle. Mais c’est une rebouteuse suisse du canton de Neuchâtel, Henriette Henriod, qui est réputée avoir inventé la recette de l’absinthe distillée, recette qui a permis au major Dubied d’ouvrir en 1797 la première distillerie d’absinthe apéritive à Couvet, en Suisse, avec l’aide de son gendre Henri-Louis Pernod.

En 1805, ce dernier prend ses distances avec son beau-père et fonde sa propre société, Pernod Fils, qui ouvre une distillerie à Pontarlier, dans le Doubs. La ville devient la capitale de l’absinthe et en 1900 on compte pas moins de 25 distilleries qui font travailler plus du tiers des habitants ! Dès 1830, cet apéritif à base d’absinthe (la grande et la petite, Artemisia pontica), d’anis vert, de fenouil, de mélisse et d’hysope, qui titre entre 68 et 72° d’alcool, devient particulièrement populaire auprès des soldats qui colonisent l’Algérie, leurs officiers étant persuadés que cela aide à combattre la malaria et la dysenterie.

En 1870, c’est devenu l’apéritif de loin le plus consommé en France. On le déguste dans des verres spéciaux évasés, sur lesquels on pose une cuillère percée avec un sucre à travers duquel percole l’eau très fraîche qui sert à diluer la liqueur. Un véritable rituel auquel s’adonneront de nombreux poètes et artistes tels que Verlaine ou Van Gogh, au point que cet apéritif finira par concentrer les foudres des ligues antialcooliques jusqu’à son interdiction totale. Ce n’est qu’en 1988 qu’un décret signé par Michel Rocard, lèvera cette interdiction d’utilisation dans les produits alimentaires de la thuyone, principale molécule présente dans l’huile essentielle d’absinthe, tandis que la Suisse autorisera de nouveau la distillation de l’absinthe à partir de 2005.

L’incendie de l’usine Pernod à Pontarlier le 11 août 1901 (photo DR)

En 1910, on produisait en France 36 millions de litres d’absinthe annuellement. L’incendie causé par la foudre qui avait ravagé l’usine Pernod de Pontarlier, le dimanche 11 août 1901, n’était alors plus qu’un mauvais souvenir. Ce jour-là pourtant, la totalité de la production avait dû être rejetée pour éviter que les cuves d’alcool n’explosent sous l’effet de la chaleur. 600 000 litres d’absinthe se sont ainsi déversés dans le Doubs, pour le plus grand bonheur des riverains en aval qui remplissaient leur verre en puisant directement dans la rivière.

La source de la Loue à Ouhans

Cette catastrophe technologique et économique est d’ailleurs à l’origine d’une très belle démonstration scientifique qui est restée dans les annales de l’hydrogéologie. Elle a en effet permis de démontrer de manière magistrale ce que beaucoup pressentaient depuis longtemps, à savoir que les sources karstiques de la Loue, situés à 12 km de Pontarlier, sont alimentées principalement par une résurgence des pertes du Doubs qui se produisent dans le lit de la rivière en aval immédiat de Pontarlier. L’hydrogéologue Eugène Fournier avait déjà tenté de démontrer cette thèse par des essais de coloration, mais le sinistre de l’usine Pernod l’a confirmé puisque la source de la Loue a pris une belle teinte verte et une forte odeur anisée, 48 heures seulement après l’incendie.

Le chimiste André Berthelot en a tiré une communication à l’Académie des Sciences, dans laquelle il analyse en détail le phénomène, insistant au passage sur la vulnérabilité de ces résurgences karstiques qui fournissent une eau ayant circulé très rapidement dans des conduits souterrains sans réelle filtration et qui sont donc particulièrement sensibles à des pollutions même survenues à distance.

La grande sécheresse de l’été 1906 qui a suivi a permis à Eugène Fournier de faire des observations plus précises sur l’origine des communications entre les deux bassins versants et de repérer certaines des failles qui expliquent les pertes du Doubs. Le lit de la rivière s’était alors asséché sur plus de 2 km de long comme cela arrive périodiquement et comme cela s’est encore produit tout récemment durant l’été 2018.

Le lit du Doubs à sec en août 2018 (photo T. Martinez / France 3 Régions)

De longue date d’ailleurs, les industriels qui exploitent la force du courant le long du Doubs, se sont mobilisés pour tenter de colmater ces pertes par où l’eau s’infiltre et va se déverser vers le bassin de la Loue (qui est d’ailleurs un affluent du Doubs). C’est souvent après une forte crue que ces communications se réactivent, provoquant des assecs spectaculaires comme cela a été le cas en 2018 avec quatre tronçons concernés dont un de près de 14 km autour de Pontarlier.

Essai de coloration à la fluorescéine dans le Doubs en septembre 2018 (source : Info Routes Haut-Doubs 25 / Facebook / 20 minutes)

Des nouvelles études avec des colorations (à la fluorescéine cette fois, et non pas à la liqueur d’absinthe) ont été réalisées en septembre 2018 par les services de l’État pour mieux comprendre la géographie de ces circulations souterraines. Un ancien bras de dérivation, permettant au Doubs de contourner les zones de pertes, pourrait être réactivé et des aménagements sous forme de margelle ont été construits autour de certaines des pertes identifiées afin d’en conserver le fonctionnement naturel tout en permettant au Doubs de garder un débit d’étiage suffisant pour ne pas voir tous ses poissons se dessécher sur place dans un lit où l’on marche à pied sec. Un beau défi pour la gestion de ce cours d’eau qui risque d’être de plus en plus exposé à ce type de risque sous l’effet du changement climatique…

L. V.

Faut-il remplacer les élections par un tirage au sort ?

30 septembre 2019

Un dessin signé Déligne (source : Les Crises)

Dans six mois auront lieu en France les prochaines élections municipales : l’occasion de s’interroger une fois de plus sur la légitimité et la représentativité des élus à qui nous déléguons le soin de gouverner les affaires publiques, quitte à les critiquer vertement pour cela. En France comme dans la plupart des pays occidentaux, la démocratie représentative est en crise avec des taux d’abstention souvent élevés, des élus déconsidérés et des citoyens qui ne leur font plus guère confiance. Revirements idéologiques, comportements opportunistes, promesses non tenues, dérives affairistes ou autocratiques, autant de maux qui amènent le citoyen à se défier du politique, même élu à la majorité.

Dessin publié dans Télérama en mai 2014

Faut-il alors abandonner le mode électif pour revenir au tirage au sort ? L’idée parait saugrenue, mais certains y pensent sérieusement, rappelant que le dispositif du tirage au sort a été la base du système démocratique athénien pendant deux siècles et demi ! Les Italiens y ont eu largement recours au Moyen-Age et à la Renaissance et Montesquieu lui-même considérait que le tirage au sort était l’outil de la démocratie alors que, pour lui, le mode électif était celui de l’oligarchie.

N’oublions pas que c’est sous la Révolution Française, en 1791, qu’a été instauré le tirage au sort pour la constitution des jurys d’assises, toujours en vigueur dans notre pays et dans bien d’autres de par le monde. C’est d’ailleurs en s’appuyant sur cet exemple dont il a pu apprécier le mode de fonctionnement et l’efficacité, que l’avocat Paul Le Fèvre plaide pour utiliser le tirage au sort comme mode de désignation de représentants du peuple en complément du dispositif électoral classique, et ceci en réponse aux attentes sociétales qui se sont exprimées notamment via le mouvement des gilets jaunes.

Contrairement au sondage, qui se contente d’interroger des citoyens anonymes et totalement déresponsabilisés, les invitant à répondre rapidement et sans réflexion préalable à des questions souvent orientées, consulter des assemblées de citoyens désignés par tirage au sort permet de les former et de leur donner accès à toute l’information nécessaire pour leur permettre de porter un jugement éclairé sur des dossiers même complexes.

De nombreuses assemblées consultatives ont ainsi été constituées dans des contextes très différents et permettent de confirmer que la méthode peut donner des résultats à la hauteur des enjeux. C’est le cas par exemple des budgets participatifs mis en place dans de nombreuses communes dont Aubagne mais aussi Pont-de-Claix, près de Grenoble, qui dès 2004 a constitué un comité de 40 citoyens tirés au sort (dont 7 jeunes) pour donner un avis sur les choix budgétaires municipaux et élaborer un budget participatif destiné à financer des projets dans les quartiers de la ville.

En novembre 2010, des citoyens islandais votent pour les candidats qui formeront l’Assemblée chargée de rédiger une nouvelle Constitution (photo © Jon Svavarsson / Presse Canadienne)

En 2010, en Islande, 1000 personnes ont été tirées au sort pour former une Assemblée nationale éphémère chargée de dégager les grands points de révision de la constitution. En Irlande, en 2012, une commission constitutionnelle a vu le jour, composée de 33 responsables politiques élus et de 66 citoyens tirés au sort, représentatifs de l’électorat irlandais. Cette commission a préparé les évolutions de la constitution sur différents sujets de société comme l’âge légal du vote, le mariage des couples homosexuels ou la place des femmes en politique.

Réunion d’une assemblée citoyenne constituée par tirage au sort en Irlande en novembre 2016 (photo © Dimitri Courant / La Vie des Idées)

Un des atouts majeurs du tirage au sort est de permettre une meilleure représentativité de la population dans sa diversité alors que le système électif favorise certaines catégories socio-professionnelles. Il suffit pour s’en convaincre de regarder le profil des élus par exemple à l’Assemblée nationale issue des élections de 2017 : 76 % des députés sont des cadres et des professions intellectuelles supérieures (ils étaient 81,5 % dans ce cas dans la mandature précédente !) alors que ces catégories ne représentent que 17,5 % de la population française. Inversement, employés et ouvriers qui constituent près de la moitié des Français ne sont que 4,6 % au Parlement. Quant aux femmes, et malgré les règles incitatives, elles ne représentent encore que 39 % des députés…

Juin 2017 : de nombreux chefs d’entreprises à l’Assemblée Nationale, de quoi inquiéter les syndicats. Un dessin signé Kak (source L’Opinion)

Utiliser le tirage au sort pour désigner des assemblées de citoyens chargés de réfléchir à des sujets de société ou à des projets d’intérêt local, d’élaborer des questionnements qui pourraient être ensuite soumis à référendum, ou encore de contrôler le bon fonctionnement des institutions formées d’élus, voilà qui mérite en effet la réflexion. Ce pourrait en tout cas être une voie à explorer pour redonner du souffle à notre système démocratique en mobilisant l’intelligence collective, et éviter certaines dérives individualistes et cyniques vers des extrêmes.

Participer comme citoyen éclairé et informé à des débats de société oblige à s’intéresser à ces sujets dans toute leur complexité, à écouter et chercher à comprendre les avis divergents, à s’impliquer dans la gestion des affaires publiques, à faire preuve de responsabilité dans la prise de décision. Bref, tout l’inverse de la simple discussion de comptoir où chacun balance son opinion à tort et à travers. Alors, chiche ?

L. V.

A quand la réutilisation des eaux usées ?

12 septembre 2019

La France va-t-elle prochainement manquer de ressources en eau ? On pourrait en effet le craindre à voir les arrêtés de restriction qui s’accumulent cet été comme c’était d’ailleurs déjà le cas l’an dernier : le 5 septembre 2019, le site ministériel Propluvia recensait pas moins de 201 arrêtés préfectoraux sécheresse en vigueur, répartis dans 87 départements, soit la quasi-totalité du territoire national, avec néanmoins une plus forte concentration dans 45 départements en situation de crise avec interdiction totale ou partielle de l’irrigation, notamment dans le Loiret, l’Eure-et-Loir, la Vendée, l’Indre, l’Allier, le Lot ou encore le Tarn.

Cartes des arrêtés de sécheresse en France métropolitaine le 10 septembre 2019 (source © Propluvia)

Les projections prenant en compte les impacts du changement climatique n’incitent guère à l’optimisme. Elles convergent en effet pour indiquer que les débits d’étiage des cours d’eau et surtout le niveau des nappes souterraines sont amenés à baisser de manière très significative dans les décennies à venir, aggravant très probablement les situations de sécheresse chronique, lorsqu’il faut se réduire à limiter certains usages pour ne pas voir s’assécher totalement les cours d’eau.

Le petit cycle de l’eau (source © Office International de l’Eau)

Dans un tel contexte, beaucoup songent à réutiliser davantage les eaux usées traitées, celles qui sont rejetées dans le milieu naturel en sortie des stations d’épuration. Contrairement à ce que croient 52 % des Français (selon les chiffres du dernier baromètre réalisé par le Centre d’information sur l’eau), ces eaux usées traitées ne sont en effet pas réinjectées directement dans les réseaux d’eau potable : la notion de « cycle de l’eau » est parfois imaginée de manière excessivement réductrice…

Encore que, les techniques modernes les plus abouties de traitement des eaux, par nano-filtration ou par osmose inverse, associées à des méthodes de désinfection par rayons ultra-violets et par ozonation, permettent désormais d’envisager une telle réutilisation directe. La station de Windhoek, en Namibie, exploitée depuis 2002 par Véolia, utilise une telle approche et réinjecte directement les eaux traitées pour approvisionner 300 000 habitants en eau potable. La ville de Singapour, quant à elle, qui doit gérer une forte demande en eau sur un territoire très densément peuplé mais particulièrement exigu, réinjecte également une bonne partie des eaux usées traitées dans les circuits de potabilisation.

Usine de traitement des eaux de Windhoek en Namibie (source © Paris Match)

Sans forcément aller jusqu’à utiliser ces eaux usées traitées pour la boisson, cette technique de leur réutilisation (« reuse » en anglais) est particulièrement développée dans certains pays où les ressources en eau sont rares. En Californie, au Koweit ou en Israël, la part des eaux usées traitées qui est utilisée pour l’irrigation, l’arrosage des golfs, le refroidissement des installations industrielles, la lutte contre les incendies ou encore le nettoyage des voiries atteint ainsi des proportions très significatives (jusqu’à 70 % en Israël par exemple, et de l’ordre de 10 % en Espagne).

Les eaux usées traitées idéales pour arroser les golfs, sauf en France… (photo © Mongpro / Actu-Environnement)

En France, cette proportion se situe plutôt autour de 0,1 % ! Autant dire qu’il existe dans notre pays un véritable frein qui bloque manifestement le processus… Et ce n’est certes pas l’Union européenne qui est à l’origine de ce blocage, elle qui a adopté en 1991 une directive on ne peut plus vague, se contentant d’indiquer que « les eaux usées seront réutilisées lorsque cela se révèle approprié ». Sauf que la France a introduit, via un arrêté de 2010, des conditions excessivement contraignantes qui rendent quasiment impossible, principalement pour des raisons sanitaires, la réutilisation des eaux usées traitées pour l’irrigation, que ce soit pour l’agriculture ou pour les espaces verts.

Les Assises de l’Eau, qui se sont tenues cette année, pourraient peut-être permettre de faire évoluer la situation, puisque l’un des objectifs affiché est de « tripler les volumes d’eaux non conventionnelles réutilisées d’ici 2025 en facilitant leurs usages ». Les mauvaises langues ironiseront que trois fois zéro, cela fait toujours zéro. Mais les plus optimistes pourront mettre en avant quelques projets qui commencent à se développer sur le territoire national.

Bassin de stockage et installation de traitement des eaux usées de Roquefort-des-Corbières réutilisées pour l’irrigation des vignes (photo © Dronestudio / Le Moniteur)

Ainsi, le golf de Sainte-Maxime, dans le Var, est arrosé depuis 2006 par les eaux issues de la station d’épuration de la ville, laquelle a été équipée d’un traitement supplémentaire par filtre à sable et désinfection UV. De même, les eaux usées traitées de Clermont-Ferrand sont utilisées pour irriguer plus de 700 ha de terres dans la Limagne. Tout récemment, à Roquefort-des-Corbières, dans l’Aude, ce sont 15 ha de vignes qui sont désormais arrosées avec l’eau issue de la station d’épuration communale.

Lac de retenue de Jaunay en Vendée, bientôt réalimenté en eaux usées traitées (source © Département de Vendée)

En Vendée, la ville des Sables d’Olonne est particulièrement exposée au manque d’eau et connait depuis plusieurs années de réelles difficultés d’approvisionnement, aggravées par l’affluence touristique estivale. C’est pourquoi la ville s’est attelé depuis 2012 à étudier une alternative consistant à recueillir les eaux usées traitées en sortie de la station du Petit-Plessis, au Château d’Olonne et à les acheminer, après traitement complémentaire par ultrafiltration ou par électrodialyse jusqu’au lac de barrage du Jaunay, à 25 km de là, qui constitue la principale réserve d’eau potable pour toute la ville. Le coût du projet a été évalué à 17 millions d’euros et les travaux pour la construction d’un démonstrateur sont programmés prochainement.

Il y a fort à parier qu’avec le changement climatique et l’accroissement des pressions de toutes sortes sur les ressources en eau, ce genre de projet risque de se multiplier dans les années à venir : santé !…

L. V.

Le gaz hilarant ne fait pas rire tout le monde…

7 septembre 2019

Gaz hilarant : l’expression est plutôt sympathique et prête à sourire. Elle désigne le protoxyde d’azote ou oxyde nitreux N2O. Découvert en 1793 par le chimiste Joseph Priestley, connu pour avoir également isolé l’oxygène, le dioxyde de carbone ou encore l’ammoniac, ce produit a été utilisé dès le milieu du XIXe siècle comme analgésique et anesthésique dans les cabinets dentaires. On a trouvé depuis lors des produits plus efficaces pour cela, mais le protoxyde d’azote continue à être utilisé comme produit anesthésiant en milieu médical dans certains cas.

Utilisation de protoxyde d’azote comme anesthésiant (photo © Bettmann/Getty – Coll. J. Doyen – BIU Santé – Institut Pasteur / Sciences et vie)

Bien évidemment, ce n’est pas l’évocation des séances chez le dentiste qui ont conféré à ce produit chimique le surnom de gaz hilarant, mais plutôt le fait que son inhalation déforme nos différents sens et produit une sensation passagère de désinhibition et d’hystérie. On ne connait pas précisément les mécanismes neurologiques en jeu, mais c’est un fait, inhaler du protoxyde d’azote génère la bonne humeur et le rire.

Consommation de gaz hilarant en soirée (source © Psychomédia)

Au XIXe siècle, le produit était même utilisé pour cela comme attraction sur les champs de foire : les badauds n’hésitaient pas à mettre la main au portefeuille pour se payer quelques bouffées de protoxyde d’azote, histoire de se détendre les zygomatiques, au point que le poète britannique Robert Southey, qui avait participé dès 1799 à des expérimentations du chimiste Humphry Davy sur les effets du gaz hilarant écrivait : « je suis sûr que l’air au paradis doit être fait de cet extraordinaire gaz de plaisir ».

Forcément, de telles propriétés attirent et l’on observe actuellement un regain d’intérêt pour l’utilisation récréative de ce gaz, au point que plusieurs maires se sont cru obligés de prendre des arrêtés spécifiques, ces derniers mois, pour interdire sur le territoire de leur commune la vente aux mineurs de cartouches de protoxyde d’azote, ainsi que leur utilisation à des fins d’inhalation et leur abandon sur la voie publique.

Ce sont deux maires de l’agglomération lilloise qui ont ouvert le bal début juillet, mais du fait de l’emballement médiatique qui s’en est ensuivi, bien d’autres leur ont emboîté le pas, à l’image du maire de Nîmes ou celui d’Aulnay-sous-Bois. Un député du Nord a déposé une proposition de loi pour interdire la vente du N2O aux mineurs et le maire de Montpellier a écrit cet été à la ministre de la santé pour exiger une réglementation plus stricte de la distribution de ce produit.

C’est un rapport sur les tendances récentes dans le domaine des substances psychoactives, publié le 20 décembre 2018 par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), qui avait tiré la sonnette d’alarme. Outre une tendance très nette à l’augmentation de la consommation de cocaïne par les jeunes, ce rapport indique, sans pouvoir quantifier le phénomène, que la consommation de protoxyde d’azote est en train de faire un tabac chez les jeunes générations.

Très utilisé il y a une vingtaine d’années dans les soirées techno et les free parties, le produit s’est invité dans les soirées étudiantes et en boîte de nuit, avec un développement sensible, depuis quelques années, de la consommation chez les plus jeunes, étudiants et lycéens, souvent associé à l’alcool ou à d’autres produits psychoactifs comme la cocaïne ou l’ecstasy. Selon Clément Gérome, chargé d’études à l’OFDT et interrogé par La Croix, la raison en est simple : « C’est un gaz très facile d’accès et très bon marché. Cela séduit un certain nombre de jeunes qui n’ont pas le sentiment de consommer de la drogue et qui ignorent la dangerosité potentielle de son usage ».

Siphon à crème chantilly, l’arme du crime…

De fait, le protoxyde d’azote ne sert pas que pour les anesthésies locales. C’est aussi un produit industriel utilisé comme comburant pour améliorer le rendement des moteurs dans les fusées et les bolides de course, mais surtout comme gaz de pressurisation d’aérosol, pour des produits ménagers conditionnés en spray et notamment pour les siphons à crème chantilly. Pour ce dernier usage, on trouve très facilement dans le commerce de petites cartouches de protoxyde d’azote vendues par paquets de 10 pour la somme dérisoire de 8 ou 9 €. Il suffit de percer ces cartouches pour transférer le gaz dans un ballon de baudruche afin de faciliter son inhalation et l’on se met à planer pour pas cher…

A tel point que l’on retrouve désormais sur les plages et dans les espaces publiques lors des rassemblements festifs de jeunes, des centaines de ces cartouches vides qui jonchent le sol. C’est d’ailleurs sans doute la raison principale qui justifie la réaction ulcérée de tous ces élus locaux qui demandent une politique de répression plus rigoureuse contre ce nouvel effet de mode, même si les raisons sanitaires sont plus souvent invoquées que les impacts environnementaux.

Cartouches de protoxyde d’azote abandonnées après usage

De fait, inhaler ainsi du protoxyde d’azote n’est pas sans risque. Le danger principal est de se brûler les lèvres ou la gorge car le gaz est à très basse température. Le risque d’asphyxie n’est pas non plus exclu si l’on inhale directement le protoxyde d’azote sans le mélanger un tant soit peu avec l’oxygène de l’air. Mais l’on signale aussi de nombreux effets indésirables associés, détaillés sur le site du ministère de la santé, drogues-info-services, tels que nausées, vomissements, maux de tête, crampes abdominales, diarrhées, somnolence et baisse de la vigilance, vertiges ou encore acouphènes. A plus forte dose, le gaz peut engendrer un état de confusion et de désorientation, avec des difficultés à parler et à coordonner ses mouvements, voire des irrégularités cardiaques et des troubles moteurs.

Campagne de prévention contre l’usage du gaz hilarant à Aulnay-sous-Bois

En cas d’usage régulier et à fortes doses, le protoxyde d’azote peut aussi entraîner des pertes de mémoire, des hallucinations visuelles, des troubles du rythme cardiaque et même une carence en vitamine B12, à l’origine de troubles neurologiques tels que des engourdissements des doigts ou des orteils, une difficulté à se mouvoir et des troubles de l’équilibre voire une anémie. Ces troubles peuvent apparaître tardivement, après plusieurs mois d’utilisation mais sont généralement réversibles.

Comme tous les produits psychoactifs, des campagnes de prévention et d’information sont donc nécessaires pour éviter les abus et les risques qui y sont associés, même si la dangerosité du produit reste malgré tout assez relative par rapport à d’autres substances et certaines conduites à risques. Une question d’équilibre à trouver, entre répression hystérique et permissivité aveugle…

L. V.

A Marseille, des braqueurs dévalisés

4 août 2019

Dans notre société moderne, où la performance et la compétitivité ont été érigées en valeurs suprêmes, l’adaptabilité et la flexibilité sont devenues indispensables. Quelle que soit l’activité qu’on pratique, il ne faut pas hésiter à évoluer pour s’adapter, et ceci vaut aussi pour les malfrats. Quand les voitures deviennent trop sophistiquées à voler, on se rabat sur les téléphones portables. Le braquage des banques étant devenu trop risqué, beaucoup se contentent donc des commerces de proximité. Les anciennes du hard discount, nouveaux temples de la consommation, en font les frais et l’on ne compte plus le nombre de supermarchés qui se sont fait dévaliser ces dernières années.

Avec plus ou moins de succès cependant comme l’illustre cette histoire, qui avait fait la une de La Provence, dimanche 16 septembre 2018, et qui avait eu les honneurs du JT de TF1 le soir même. Les faits datent déjà de plusieurs mois mais l’hebdomadaire Marianne les a fait ressurgir à la faveur de la pause estivale et ils ne manquent pas de piquant.

Le magasin Lidl braqué en septembre 2018 (photo © Denis Trossero / La Provence)

Reportons-nous donc quelques mois en arrière, en ce samedi soir, 15 septembre 2018, sur le marché aux puces des Arnavaux dans le 15e arrondissement de Marseille, un lieu haut en couleurs, qualifié de « centre commercial » sur son site Internet et qui se tient depuis 1988 dans les anciens locaux industriels d’Alstom. Une véritable cour des miracles où tout se vend et tout s’achète, produits alimentaires, vielles fripes, antiquités ou marchandises tombées du camion.

Le marché aux puces des Arnavaux à Marseille et la galerie des antiquaires (source © Tourisme à Marseille)

Il est près de 20 h en ce samedi soir de fin d’été et il a y encore de nombreux clients dans le Lidl du Cap Janet situé juste à l’entrée du marché aux puces. C’est alors que se gare sur le parking du magasin une grosse BMW noire. Deux hommes en surgissent, armés l’un d’un fusil à pompe, l’autre d’un pistolet. Ils s’engouffrent dans le Lidl, à visage découvert et exigent des employées qu’elles leur remettent l’intégralité du contenu des trois caisses encore ouvertes. Sous la menace de leurs armes, ils se font également ouvrir le coffre du magasin et en vident le contenu dans plusieurs sacs.

Dans les travées du marché aux puces des Arnavaux (photo © Thierry Garro / La Provence)

Un beau butin finalement, évalué à 15 000 euros selon les dires du procureur de la République, Xavier Tabareux. Tenant en joue les employés et le vigile du magasin, les deux malfrats manifestement chevronnés reculent prestement et regagnent leur véhicule pour y mettre à l’abri le fruit de leur larcin dans le coffre de la BMW.

Mais c’était sans compter sur le sens de l’opportunisme des vendeurs de cigarettes à la sauvette qui ont justement élu domicile sur ce même parking et à qui rien n’a évidemment échappé. Une quarantaine d’entre eux se ruent sur les braqueurs. Un Caddy est lancé sur la voiture et c’est alors une mêlée indescriptible, le « oaï » comme on dit par ici : les coups pleuvent.

Un des malfrats tente de se mettre en volant et tire plusieurs coups de feu en l’air en espérant faire fuir la meute mais c’est peine perdue. Son complice est trainé hors de la voiture par la foule déchaînée, est abreuvé d’injures et sérieusement tabassé. Le braqueur qui est au volant se fait arracher son arme par un des revendeurs de cigarettes. Pris de panique, il tente de se dégager en enclenchant la marche arrière et roule sur son complice déjà bien amoché, avant d’arriver à prendre la fuite.

Quand la police et les pompiers finissent par arriver sur les lieux, ils récupèrent un des malfrats, couvert de sang et les vêtements déchirés, un homme de 52 ans, Albanais, bien connu des services de police pour de nombreux autres vols et agressions. En revanche, la foule en furie a disparu comme par enchantement, ainsi d’ailleurs que la totalité du butin que les deux braqueurs ont dû abandonner sur place mais qui n’a pas été perdu pour tout le monde.

Dessin de Pinel publié dans Marianne n° 1168 du 2 août 2019

Quelques témoins sont encore présents qui permettront aux enquêteurs de reconstituer la scène mais aucun n’acceptera de signer de déposition par peur des représailles. Marseille n’est pas le Far West, mais quand même… Outre l’Albanais que les policiers cueillent sans qu’il oppose la moindre résistance, trop heureux d’être encore en vie après ce lynchage en règle, on dénombre quatre autres blessés dont un papy qui s’est pris un coup de crosse dans la mêlée, un homme atteint par un plomb à la jambe et deux autres légèrement touchés par des éclats, ainsi que deux femmes en état de choc.

La BMW noire sera retrouvée le lendemain, carbonisée. Il s’agissait d’une voiture volée munie de fausse plaques d’immatriculation. Quant au braqueur en fuite, il tente de se mettre au vert quelque temps en Algérie mais il est arrêté dès sa descente d’avion à Marignane le 10 octobre 2018. A 46 ans, lui non plus n’était pas un novice, mais il avait sous-estimé les risques pris à vouloir dévaliser la trésorerie d’un supermarché aux abords du marché aux puces de Marseille, dans un secteur où il vaut mieux ne pas tenter les passants en se promenant, même armé, avec 15 000 € à la main.

Dessin signé Ysope (source © Over-Blog)

Si l’affaire a fait se gausser la France entière, les responsables politiques locaux sont restés très discrets, à l’exception de Samia Ghali qui réclamait dès 2012 des manœuvres de l’armée dans les rues du quartier pour les pacifier et qui a déclaré « C’est Ali Baba et les 40 voleurs. J’ai honte, ce sont les voyous qui font la loi, par la République, pas la France » avant de fustiger les lenteurs de la transformation de ce quartier pourtant inclus dans le périmètre de l’opération d’intérêt national Euroméditerranée.

Il faut dire que, selon Marianne, le propriétaire des puces des Arnavaux, destinées à être délocalisées dans le cadre de cette vaste opération de requalification urbaine, n’est pas pressé de vendre et fait tranquillement monter les enchères en attendant. Au moins, les braqueurs du quartier sont désormais prévenus et savent qu’il y a un minimum de précaution à prendre quand on opère dans le quartier…

L. V.

A Marseille, le métro craint que les immeubles ne lui tombent sur la tête…

15 juillet 2019

Nos ancêtres les Gaulois, lithographie du XIXe siècle (photo © Selva / Leemage)

La légende de nos ancêtres les Gaulois ne craignant qu’une chose, que le ciel ne leur tombe sur la tête, est tenace bien que sans doute largement excessive. Popularisée par les bandes dessinées d’Astérix, cette croyance a néanmoins un fond de vérité, puisqu’elle résulte du témoignage d’un historien grec, Arrien, auteur de l’Anabase d’Alexandre, qui relate les campagnes d’Alexandre le Grand en s’appuyant notamment sur les mémoires d’un de ses généraux, Ptolémée.

Selon ce témoignage, l’histoire se passe en 335 avant J. C., plusieurs siècles donc avant la conquête de la Gaule par Jules César. Les Gaulois dont il est question sont en réalité des Celtes de la Gaule cisalpine, autrement dit du nord de l’Italie, plus précisément de la petite ville d’origine étrusque nommée Adria, située à l’embouchure du Pô et qui a donné son nom à la mer Adriatique toute proche. Ces farouches guerriers sont des mercenaires habitués à louer leurs services à Denys l’Ancien, tyran de Syracuse, qui avait établi à cet endroit une garnison militaire devenue centre de recrutement.

Alexandre le Grand à la bataille d’Issos, détail d’une mosaïque de Pompéi, conservée au musée de Naples

Quelque peu désœuvrés depuis la chute de son fils, Denys le Jeune, quelques années auparavant, ces guerriers gaulois viennent en fait dans l’idée de se faire recruter par le nouveau roi de Macédoine qui s’apprête à partir à l’assaut de l’empire Perse et de conquérir l’Asie. Alexandre les invite à un banquet et leur demande ce qu’ils craignent le plus, persuadé qu’ils répondront diplomatiquement en indiquant qu’ils redoutent avant tout les foudres du souverain tout puissant Alexandre le Grand.

C’est pourquoi la réponse des guerriers celtes, indiquant qu’ils n’ont peur que d’une chose, à savoir que le ciel leur tombe sur la tête, est restée dans les mémoires et dans les chroniques historiques. Faut-il cependant y voir l’expression d’une véritable croyance propre à la cosmogonie celtique qui se traduirait par une réelle peur que les puissances célestes viennent s’abattre sur les fiers guerriers gaulois ? En réalité et vu le contexte, Alexandre et son général Ptolémée traduisent plutôt cette affirmation ambiguë comme un acte de provocation de leurs invités, une manière de dire qu’ils n’ont peur de personne, pas même du roi de Macédoine… Ils en déduisent que ces Gaulois ne sont que des vantards, mais que leur vaillance mérite de les incorporer dans l’armée d’Alexandre…

Malgré la tradition qui prétendrait que nous serions tous lointains descendants de ces guerriers arrogants, la crainte que le ciel ne nous tombe sur la tête, n’est plus guère répandue de nos jours dans ce qui était autrefois le territoire de la Gaule transalpine.

Population réfugiée à la station de métro Lamarck pendant une alerte aérienne en 1944 (photo © Doisneau / coll. J. Robert / Ktakafka)

Certes, les circonstances nous rappellent parfois que le danger peut venir du ciel. Lors des bombardements allemands, puis surtout alliés, qui ont durement meurtri plus d’une ville française durant la dernière guerre mondiale, la population française avait pris l’habitude de se réfugier dans les caves et, à Paris, dans les stations de métro en espérant y être à l’abri des bombes. Cela ne sera pas toujours suffisant à en juger par le nombre incroyable de victimes civiles du fait de ces bombardements, y compris d’ailleurs dans les stations de métro comme celle de Pont-de-Sèvres, où 80 personnes ont trouvé la mort début 1943 suite à un raid audacieux de la Royal Air Force visant les usines Renault à Boulogne-Billancourt mais ayant arrosé un peu large.

Civils tués par un bombardement anglais le 4 avril 1943 à la station de métro Pont-de-Sèvres (photo Berliner Verlag archives ; source © Alamy Images)

Mais voilà que de nos jour certaines stations de métro non seulement ne constituent plus des abris sûrs contre les menaces venues du ciel, mais doivent même être fermées à cause de ces mêmes menaces. En l’occurrence, c’est le cas de la station Jules Guesde, située dans le 2e arrondissement de Marseille, laquelle a fait l’objet d’un arrêté municipal de police, le mercredi 19 juin 2019, ordonnant l’évacuation de 42 habitants et la fermeture sine die de la station de métro. La raison évoquée est que 3 immeubles vétustes de la rue de la Butte, située à deux pas de la Porte d’Aix et de l’Hôtel de Région, menacent de s’effondrer, sur l’entrée de la station de métro !

Périmètre de sécurité déployé place Jules-Guesde (photo © Emilio Guzman / Marsactu)

Une partie des immeubles branlants qui bordent la place avaient pourtant déjà été démolis en 2017 dans le cadre de l’opération Euroméditerranée qui intègre ce secteur, mais ceux des numéros 4, 6 et 8 de la rue de la Butte, menacent désormais ruine, d’où la prise de ce nouvel arrêté de péril imminent par les services de la Ville de Marseille, sérieusement échaudés depuis l’effondrement de la rue d’Aubagne qui avait fait 8 morts le 5 novembre 2018 et provoqué un véritable séisme politique.

Les derniers habitants ont donc été évacués dans l’urgence et les entrées des trois immeubles soigneusement cadenassées voire murées comme le relate La Provence. Un périmètre de sécurité a été mis en place tout autour de la zone jugée dangereuse, qui inclut donc l’entrée de la station de métro, interdisant tout accès à cette dernière. Le site de la RTM (Régie des transports marseillais) confirme laconiquement que la station est fermée au public mais que les rames de la ligne 2 continuent d’y circuler normalement, sans toutefois marquer l’arrêt.

L’entrée du n°4 rue de la Butte murée à côté de la station Jules Guesdes (photo © La Provence)

Quant à savoir combien de temps durera une telle situation sans doute très handicapante pour tous ceux qui habitent ou travaillent aux alentours, bien malin qui pourrait le dire. « Nous vous tiendrons informés de sa réouverture » assure aimablement la RTM sur son site, ce qui est bien en effet la moindre des choses, et on l’en remercie chaleureusement par avance.

Un nouveau drame a en tout cas peut-être été évité à Marseille grâce à cette mesure de sécurité préventive. A quelques mois des élections municipales, l’effondrement de ces immeubles sur une bouche de métro à la sortie des bureaux du Conseil Régional aurait sans doute été quelque peu malvenue…

L. V.