Archive for juillet 2018

Une centrale électrique en construction sur le canal de Craponne

31 juillet 2018

Le canal de Craponne fait partie de ces éléments structurants de l’aménagement du territoire buccorhodanien et préfigure les grands transferts d’eau du Canal de Marseille et du Canal de Provence.

Gravure représentant Adam de Craponne

Son concepteur, Adam de Craponne, né en 1526 à Salon-de-Provence, est un ingénieur de la Renaissance, chargé en 1552 par le roi Henri II de renforcer les fortifications de Metz contre les attaques de l’empereur Charles Quint. En 1554 et à l’issue de longues négociations, un arrêté du Parlement de Provence lui confère le droit de détourner les eaux de la Durance jusqu’à Salon, et de là, jusqu’à la mer. Adam de Craponne finance lui-même la majeure partie des travaux mais contracte également plusieurs emprunts, notamment auprès de son ami Nostradamus, alors établi dans la ville de Salon où il travaille à la rédaction de ses Prophéties.

Les travaux de percement du canal commencent dès 1554, en partant de la basse Durance, près de La Roque d’Anthéron. La dénivelée entre la Durance et Salon étant de 30 m, Adam de Craponne conçoit 3 barrages-réservoirs munis de vannes, permettant de réguler le débit et de stocker l’eau. Une douzaine de ponts sont également nécessaires pour rétablir les voies de passages recoupées par l’ouvrage.

Canal de Craponne à Charleval (carte postale ancienne)

Prudent, l’ingénieur commence par creuser un ouvrage de taille modeste, puis l’élargit à partir de 1557 pour lui donner son gabarit final de 5,50 m. Le tracé suit la vallée de la Durance côté sud, passe par Charleval puis franchit le pertuis de Lamanon et l’eau arrive à Salon en 1559, permettant d’alimenter les fontaines de la ville.

L’ouvrage connaît d’emblée un fort succès auprès des populations locales et des riverains à qui Craponne accorde un droit d’eau pour éviter d’avoir à acheter leurs parcelles. De nombreux moulins à blé et à huile sont construits sur les berges du canal pour rentabiliser l’opération et l’ouvrage est rapidement prolongé par plusieurs branches vers Pélissanne, Lançon-de-Provence, Cornillon et Saint-Chamas.

Fontaine place de l’hôtel de ville à Salon, surmontée d’une statue d’Adam de Craponne

Dès le départ, Adam de Craponne avait prévu une branche annexe permettant de desservir, depuis le réservoir de Lamanon, la ville d’Arles. Il meurt empoisonné en 1576 et son frère Frédéric cède les droits d’eau à deux géomètres de Salon, les frères Ravel, véritables maîtres d’œuvre du chantier, qui poursuivent le projet initial. En 1582, l’eau de la Durance, après avoir desservi Eyguières et Saint-Martin-de-Crau arrive à Pont-de-Crau et son acheminement jusqu’au coeur de la ville d’Arles nécessite la réalisation d’un aqueduc qui ne sera achevé qu’en 1587.

Ce vaste réseau de canaux dans lequel l’eau de la Durance s’écoule gravitairement jusqu’à l’étang de Berre et au Rhône continue d’irriguer, 4 siècles plus tard, toute la plaine aride de la Crau, un milieu naturel très spécifique où l’eau excédentaire alimente, année après année, une nappe souterraine qui s’est formée artificiellement dans les anciennes alluvions graveleuses déposées par la Durance avant que son cours ne soit modifié, il y a deux millions d’années. Cette réserve souterraine d’eau, d’origine largement artificielle, est devenue une ressource stratégique précieuse pour l’alimentation en eau potable et l’activité industrielle du secteur.

Passage du canal de Craponne à Pélissanne (source © Belrando)

Au-delà de son rôle très bénéfique pour l’alimentation en eau et surtout l’irrigation agricole de toute cette région qui s’étend au sud des Alpilles, le canal de Craponne a été largement exploité pour l’énergie hydraulique et on a compté jusqu’à 35 moulins et usines installés sur ses berges, un patrimoine usinier largement tombé en désuétude à la fin du XIXe siècle mais qui est en train de connaître de nouveaux développements.

En effet, un groupement d’intérêt économique (GIE) a été constitué en 2014 entre l’Association syndicale constituée d’office (ASCO) des Arrosants de la Crau (laquelle compte pas moins de 1800 membres, tous bénéficiaires des droits d’eau du canal et qui se cotisent pour en assurer l’entretien), et la Société du Canal de Provence (SCP), ceci dans l’objectif de construire une mini centrale hydroélectrique de 1,5 MW sur le canal, au niveau du partiteur d’Eyguières.

Partiteur d’Eyguières sur le canal de Craponne (source © Contrat de canal Crau – Sud Alpilles)

L’association syndicale, propriétaire des droits d’eau, a emprunté la somme de 4,5 millions d’euros destinée à l’investissement, en bénéficiant de la garantie apportée par SCP, laquelle assure la maîtrise d’œuvre du projet et sera associée à l’exploitation de la future centrale dont les travaux sont en cours depuis fin 2017. Une conduite forcée de 2,60 m de diamètre va être enterrée sur une longueur de 460 m, le long du canal pour relier la prise d’eau à la future turbine.

Chantier de la conduite forcée le long du canal de Craponne à Eyguières (source © France 3)

Si tout va bien, celle-ci devrait être opérationnelle mi-2019 et permettra de produire, en dehors de la période hivernale du 1er novembre au 28 février pendant laquelle le canal est à sec, de l’ordre de 5 GWh par an, de quoi couvrir les besoins en électricité de 850 personnes environ. On est très loin des 6 500 GWh produits annuellement par la chaine, gérée par EDF, de 29 centrales hydroélectriques et 16 barrages installés sur l’axe Durance-Verdon, mais cela devrait quand même rapporter une recette de 300 à 350 k€ par an, tout en participant au développement de la production locale d’énergie renouvelable. Adam de Craponne, en bon ingénieur et homme d’affaire avisé qu’il était, aurait sans aucun doute apprécié cette nouvelle mise en valeur de son ouvrage hydraulique toujours opérationnel, plus de 400 ans après son achèvement !

L. V. 

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Climatisation, ou la tentation mortelle…

29 juillet 2018

C’est l’un des paradoxes de notre société : tout le monde ou presque a pris conscience que le mode de vie adopté depuis un siècle par les pays développés et désormais par une grande partie de l’humanité n’est pas durable. Il entraîne un tel gaspillage des ressources naturelles et provoque de telles nuisances en termes de pollution et de réchauffement climatique que sa généralisation conduit inéluctablement l’humanité à sa perte dans un délai de plus en plus proche.

Et pourtant, personne ou presque n’est prêt à se passer du confort que ce mode de vie nous apporte au quotidien… Une preuve de plus, s’il en était vraiment besoin, que l’intérêt collectif n’a jamais été la somme des intérêts individuels, quoi qu’en pensent les libéraux, Adam Smith en tête.

Un dessin de Xavier Gorce

Un exemple parmi tant d’autres ? La climatisation. Une invention merveilleuse qui date de 1902, même si l’Écossais James Harrison avait dès 1851 mis au point un système très astucieux consistant à comprimer de l’éther pour le transformer en liquide, puis à le laisser revenir à l’état gazeux, ce qui produit du froid, utilisé en l’occurrence pour rafraichir une brasserie australienne puis pour y produire de la glace. Le procédé a ensuite été amélioré en utilisant des compresseurs à pistons, puis en remplaçant l’éther par de l’ammoniac, ce qui améliore le rendement.

Dès 1925, l’invention fait un tabac aux États-Unis quand la climatisation a commencé à être installée dans les salles de cinéma. Depuis, le nombre de climatiseurs utilisés dans le monde n’a cessé d’augmenter. L’Agence internationale de l’énergie l’estimait en 2017 à environ 1,6 milliards d’appareils en fonctionnement, dont la moitié environ aux États-Unis et en Chine, et le parc est en croissance exponentielle avec de l’ordre de 135 millions d’unité nouvelles installées chaque année, soit trois fois plus qu’il y a 20 ans. A ce rythme, on devrait atteindre 5,6 milliards de climatiseurs en fonctionnement d’ici 2050 !

En 2017, la consommation d’énergie utilisée dans le monde pour le refroidissement des logements et bureaux, ainsi que la réfrigération des aliments et des médicaments, est estimée à 3900 TWh, ce qui représenterait 3 à 4 % de la consommation énergétique mondiale (mais déjà 6 % dans un pays comme les États-Unis). Cela paraît peu mais c’est déjà huit fois la consommation annuelle totale d’électricité d’un pays comme la France et les projections actuelles indiquent que d’ici quelques années, cela devrait correspondre, peu ou prou, à la consommation d’un pays comme la Chine (qui a utilisé en 2017 de l’ordre de 6800 TWh pour son usage propre). Quant à la climatisation des automobiles, l’ADEME estime que son utilisation se traduit par un surcroît de consommation de 1 l / 100 km, ce qui est loin d’être négligeable !

Au-delà de cette consommation énergétique qui explose, le risque principal que fait courir le développement mondial de la climatisation est lié aux rejets de gaz à effet de serre qui en résultent. Les fluides frigorigènes utilisés pour la production de froid s’échappent en effet inévitablement d’un climatiseur en fonctionnement.

Les plus dangereux pour la couche d’ozone (chlorofluorocarbone et hydrochlorofluorocarbone notamment) ont certes été interdits via l’adoption du Protocole de Montréal dès 1985. Mais ceux qui sont utilisés actuellement, les HFC (hudrofluorocarbures), présentent un effet de serre colossal : plus de 2800 fois en moyenne celui du CO2 et jusqu’à 11 000 fois pour certains d’entre eux. On connaît désormais des fluides frigorigènes dont l’effet de serre est plus faible, en particulier les hydrofluoroléfines, mais ils présentent l’inconvénient d’être légèrement inflammables…

Climatiseurs en façade d’un immeuble chinois (photo © Zhang Bin / AFP)

On assiste donc à un cercle vicieux mortel : plus le climat se réchauffe, plus on installe de climatiseurs et plus on accélère le réchauffement climatique ! Et ce n’est que le début, comme cela a été encore rappelé récemment à l’occasion du dernier colloque de la profession, Bâti’Frais, qui s’est précisément tenu à Marseille le 6 juillet 2018.

Colloque Bâti’Frais à Marseille en juillet 2018 (source © Bâti’Frais)

Une représentante du Groupe régional d’experts sur le climat en PAC y a justement rappelé que « la dernière décennie a été la plus chaude depuis le début du XXe siècle. Et, dans la région PACA, 2016 aura été l’année la plus chaude depuis des lustres ». Selon les scénarios du GIEC, l’augmentation moyenne de température atteindra entre 1,9 et 4,6 °C d’ici 2100, avec des variations probables selon les sites. Il faut ainsi s’attendre à une augmentation moyenne de l’ordre de 3,4 °C dans une ville comme Aix-en-Provence, avec à la clé des épisodes orageux cévennols encore plus intenses et des canicules estivales plus marquées.

Sont notamment attendues des « nuits tropicales » plus fréquentes, de ces nuits d’été où la température reste supérieure à 20 °C et qui sont particulièrement éprouvantes pour les organismes. A Nice, on est ainsi passé d’une quinzaine de nuits tropicales par an dans les années 1960 à une soixantaine dans les années 1980, et les projections indiquent que ce nombre devrait encore grimper pour atteindre bientôt 90, réchauffement climatique aidant, de quoi créer de fortes tentations de pousser encore un peu la climatisation…

Face à une telle impasse, certains rappellent qu’il existe sans doute d’autres voies à explorer pour mieux adapter notre habitat à un environnement en mutation. Améliorer sans cesse l’isolation thermique en concevant des bâtiments toujours plus étanches dans lesquels la température et la ventilation sont pilotés de manière automatisée aboutit trop souvent à une impasse car ceux qui habitent ces logements n’ont de cesse d’ouvrir les fenêtres et d’ajouter des chauffages ou climatiseurs d’appoint pour leur confort personnel.

Peut-être est-il temps désormais de revenir à des techniques et des comportements éprouvés et moins impactant ? Adapter les ouvertures et l’orientation des façades en fonction du lieu était une règle de base pour la construction de logements en milieu méditerranéen, trop souvent oubliée des architectes modernes. Instaurer une ventilation naturelle au moyen du puits provençal traditionnel, déjà parfaitement maîtrisé à l’époque romaine, constitue aussi une solution simple et peu coûteuse. Et dormir dehors pendant les nuits les plus chaudes est une pratique très courante dans le monde entier qui mériterait peut-être d’être réhabilitée dans nos contrées ?

Lutter contre le chaud à moindre frais, un slogan pour une transition énergétique réussie ?

L. V. 

Écopâturage dans la Vallée verte à Saint-Menet

26 juillet 2018

Le parc d’activité joliment dénommé Domaine Vallée Verte, situé à Saint-Menet, sur les bords de l’Huveaune, dans le 11ème arrondissement de Marseille, entre La Barasse et La Penne-sur-Huveaune, fait partie de ces sites industriels sinistrés de l’Est marseillais qui sont en train de connaître un véritable rebond.

Bâtiments de l’ancienne chocolaterie Nestlé à Saint-Menet (source © Tourisme Marseille)

Dessinés par les architectes de renom René Egger et Fernand Pouillon dans l’immédiat après-guerre, et construits entre 1949 et 1952, au prix d’un détournement du tracé de l’autoroute A50 alors en projet, les bâtiments ont été le siège, pendant plus de 50 ans, de l’usine à chocolat exploitée par Nestlé jusqu’en 2006 avec jusqu’à 1200 salariés sur place, puis, après un long conflit social avec occupation d’usine, par NetCacao jusqu’en 2011.

Tablettes de chocolat produites par la Chocolaterie de Provence (source © Tourisme Marseille)

Rachetée en 2012 à la barre du tribunal de commerce par le groupe russe ICC (Ivory Coast Cacao), et relancée sous le nom de Chocolaterie de Provence, l’usine n’emploie plus qu’une cinquantaine de salariés et s’est spécialisée dans le chocolat casher pour l’exportation, mais elle a fini par laisser la place fin 2017 à la brasserie artisanale Bières de La Plaine.

En 2012, c’est le groupe australien Goodman, spécialiste international des parcs d’affaires et des plates-formes logistiques, qui tente de reprendre le site avec pour ambition l’aménagement de 60 000 m2 de locaux supplémentaires, pour finalement laisser la place, fin 2013, à la société YG Investissement, basée à Beaulieu et dirigée par Yves Gouchon. Avec l’aide financière de la Caisse d’Épargne Provence-Alpes-Côte d’Azur, ce dernier lance donc un projet de parc d’activité qui s’étend désormais sur 20 hectares et abrite 22 entreprises parmi lesquelles Suez, Veolia, Orkyn, la Caisse d’Epargne, La Poste, le courtier Saretec, Poivre blanc, ou encore l’Etablissement français du sang.

Les bâtiments du Domaine Vallée verte dans un écrin de verdure (photo © DR)

Le trait marquant de ce parc d’activité dont les bâtiments occupent actuellement 40 000 m2, implantés dans un site autrefois très prisé par les notables marseillais pour son aspect verdoyant et sa proximité des berges de l’Huveaune, est justement d’en faire un site exemplaire en matière de respect de l’environnement. En avril 2017 a ainsi été inauguré un système très élaboré de collecte et de tri des déchets qui permet de valoriser de l’ordre de 75 % des déchets produits sur place, là où ce taux ne dépasse habituellement guère les 10 %.

Voiture électrique du Domaine Vallée verte (source © Chambre de commerce et d’industrie)

Le site ambitionne de devenir un pôle d’activité à énergie positive et dispose déjà d’un espace de production d’électricité par panneaux photovoltaïques tout en étudiant la faisabilité d’installer une boucle géothermique. En matière de transports en commun et sans attendre les dessertes que la Métropole tarde à assurer, le Domaine a mis en place un parc de voitures électriques et organisé un système de navettes privées qui permet de transporter entre 1200 et 1300 personnes tous les mois pour relier les lieux de travail aux quartiers d’habitation environnants et aux points de raccordement avec les réseaux RTM et SNCF.

Un club d’affaires, opérationnel depuis mi-2017, propose aux entreprises du domaine des services mutualisés dont un restaurant inter-entreprises, une crèche, une conciergerie d’entreprises « aux prestations 100 % bio », une salle de sport, des salles de réunion et des espaces de séminaires à louer à des prix préférentiels. Un parcours santé en milieu boisé a également été aménagé sur le site, ainsi qu’un espace dénommé, en provençal dans le texte, My Office Vallée Verte, et qui propose un espace de coworking, des bureaux à louer, et une pépinière d’entreprises. L’esprit start-up fonctionne à plein dans cette Vallée verte aux allures de Silicon Valley…

Selon son promoteur et concepteur, Yves Gouchon, « L’aspect humain, énergétique et sociétal, sont essentiels car ils permettent d’améliorer la performance en proposant une meilleure qualité de vie au travail. La vallée verte, c’est un écosystème, une signature, un symbole, une philosophie, une organisation du travail réinventée avec l’humain au cœur de la machine… ». Rien de moins…

Yves Gouchon interviewé par La Provence (extrait vidéo © La Provence)

Et pour faire bonne mesure et affirmer la volonté écologique de ce parc d’activité hors normes, le Domaine Vallée verte vient de s’équiper d’un troupeau de chèvres et de moutons pour procéder à l’entretien de ses espaces verts. Adepte d’une communication aux petits oignons, le promoteur avait invité, le 4 juillet 2018, les 800 salariés du site et leurs familles, à venir assister à l’arrivée du troupeau, sans oublier bien entendu de convoquer la presse locale.

Les chèvres destinées à l’entretien du domaine (source © compte Twitter Domaine vallée verte)

Une vidéo, disponible sur le site de La Provence, montre ainsi le promoteur Yves Gouchon se féliciter de son initiative, pour l’instant expérimentale jusqu’en novembre, mais qui devrait être pérennisée au-delà, et qui permet d’éviter le recours à des engins bruyants et polluants pour entretenir les espaces naturels qui s’étendent autour du site, tout en annonçant, à partir de 2019, la mise en place d’un système de compostage pour la valorisation des déchets verts.

Confiée à la société Ecozone, une structure créée à Lille par une ancienne bergère des Alpes de Haute-Provence, la prestation d’écopâturage donne assurément une touche bucolique à ce site industriel qui s’étend sur les bords verdoyants de l’Huveaune : une belle démonstration de prise en compte de l’environnement pour un cadre de travail agréable et préservé, et un exemple à suivre pour d’autres parcs d’activité du secteur…

L. V. 

Fins de mois difficiles pour les partis politiques…

24 juillet 2018

Un dessin de David Miège

La question du financement des partis politiques fait partie de ces sujets lancinants qui reviennent périodiquement sur le devant de l’actualité et qui empoisonnent le climat de la République, attisant le sentiment de suspicion générale et de rejet des citoyens face aux pratiques des élus. Les plus anciens se souviennent peut-être de l’affaire Urba, du nom de cette société créée en 1973 par le Parti socialiste dans le cadre d’un système centralisé de racket, d’extorsion de fonds, de corruption et de fausses factures afin d’augmenter ses propres ressources budgétaires jusque-là issues des seules cotisations des militants, alors que la Droite de l’époque disposait de son propre système de financement occulte via la Société d’études législatives.

Urba n’était alors que l’un des bureaux d’études permettant de prélever une commission sur la plupart des marchés d’études et de travaux lancés par des collectivités aux mains d’élus socialistes, commission qui permettait d’alimenter directement les caisses du parti. Le dispositif avait déjà été dévoilé en 1989 à l’occasion d’une perquisition menée au siège marseillais d’Urba et a fait ensuite l’objet d’une enquête rocambolesque menée par le juge Thierry Jean-Pierre, à la suite d’un accident mortel survenu lors de la construction du futur siège de la Communauté urbaine du Mans.

Sérieusement entravée par le Garde des Sceaux de l’époque, Henri Nallet, l’enquête avait néanmoins fini par aboutir en 1997 à la condamnation d’Henri Emmanuelli, trésorier du PS. Cette affaire a surtout permis l’adoption de plusieurs lois successives, dont celle du 15 janvier 1990, qui permettent de mettre en place un véritable dispositif de financement public des partis politiques, destiné à mettre un terme aux acrobaties comptables et aux malversations financières qui étaient le lot commun des trésoriers de partis politiques à cette époque.

Basé sur les résultats de chaque parti à l’occasion des élections législatives précédentes, le système a permis ainsi de verser en 2017, sur la base des résultats remontant aux élections de 2012, de l’ordre de 60 millions d’euros d’argent public aux différents partis politiques français, les principaux bénéficiaires en étant le PS (24,8 M€) et l’ex-UMP devenu Les Républicains (18,7 M€) tandis que le Front national récupérait ainsi un peu plus de 5 millions d’euros et le PC près de 3 millions.

Un dessin de Jiho publié dans Siné Mensuel

Mais les élections de 2017, avec leurs résultats atypiques, sont venues troubler le dispositif. Ce sont a priori de l’ordre de 68 millions d’euros que les partis bénéficiaires (au nombre de 16 !) devraient se partager pour 2018, dont un jackpot de 20 M€ pour La République En Marche, grand vainqueur des dernières législatives, et plus de 12 M€ pour LR. Sauf que, plus d’un an après la fin des législatives, les nombreux contentieux concernant les comptes de campagne des partis, sont toujours pendant devant le Conseil constitutionnel, si bien que le Ministère de l’Intérieur n’est pas en mesure de connaître les montants exacts à verser, et que les partis politiques tirent la langue…

Le délégué général de LREM, Christophe Castaner, a ainsi annoncé avoir dû demander une nouvelle avance de trésorerie à sa banque. De son côté, Daniel Fasquelle, trésorier LR, réclame à cor et à cris une avance auprès de la Place Beauvau, tout en procédant à la vente du siège du parti, un immeuble de 8 étages, situé rue de Vaugirard et que Laurent Wauquiez souhaite revendre pour 40 à 45 M€, tout en en restant locataire, afin d’éponger la dette abyssale de 55 M€ que le parti traine comme un boulet depuis la désastreuse affaire des comptes de campagne truqués de Nicolas Sarkozy en 2012.

Un dessin de Deligne

Pour ce qui est du PS, c’est la Bérézina puisqu’il n’a réussi à conserver que 31 députés alors qu’il en avait 280 dans la précédente Assemblée. Son budget annuel a donc fondu de 25 à 7 millions d’euros et il lui a fallu se séparer de son siège de l’avenue de Solférino, acquis en 1981 dans la foulée de l’élection de François Mitterrand et revendu pour 45,5 M€. Plus de la moitié des salariés du parti ont dû être licenciés et le PS devra désormais se contenter de locaux plus modestes situés à Ivry-sur-Seine, dans le Val-de-Marne, en lieu et place de l’hôtel particulier de 3000 m2 sis en plein cœur du prestigieux VIIe arrondissement de Paris, à deux pas de l’Assemblée nationale.

Un dessin de Nawak

Quant à l’ex Front national, devenu Rassemblement national par la volonté de Marine Le Pen, ses finances sont également dans le rouge, avec un endettement affiché de 12 millions d’euros. Il vient d’ailleurs de lancer un nouvel appel aux dons auprès de ses sympathisants pour essayer de renflouer ses comptes, après que le Parlement européen a réduit de 500 000 € le versement de sa subvention de fonctionnement pour 2016, suite à la mise en évidence de dépenses jugées injustifiées ou inopportunes, ainsi que le précise le Huffington Post, et que les juges Renaud Van Ruymbeke et Claire Thépaut ont saisi à titre conservatoire 2 millions d’euros de subvention publique dans le cadre de l’affaire des emplois fictifs d’assistants parlementaires européens, affaire pour laquelle Marine Le Pen est mise en examen, le FN étant accusé d’avoir détourné de l’ordre de 7 millions d’euros.

Bien entendu, les dirigeants du RN crient au complot politique et se posent en victimes d’une justice partiale et aux ordres, exactement comme le fait Nicolas Sarkozy, empêtré dans ses multiples déboires judiciaires dont ceux liés aux accusations de financement de sa campagne présidentielle de 2007 par l’État libyen.

Un dessin de Deligne

A croire que certains responsables de partis politiques n’ont toujours pas compris qu’ils ne peuvent pas indéfiniment se placer au-dessus des lois communes pourtant élaborées précisément pour permettre aux partis politiques de prospérer grâce aux subventions publiques et leur éviter ainsi de recourir à des procédés illégaux et dangereux pour la démocratie… La moralisation de la vie politique, en France comme ailleurs, reste décidément un combat perpétuel !

L.V. 

Katulu ? n°56

20 juillet 2018

La dernière réunion du cercle de lecture Katulu ? affilié au Cercle Progressiste Carnussien, au cours du premier trimestre 2018, a été encore l’occasion de découvrir ou redécouvrir de nombreux livres coups de cœur ou déceptions, que nos lecteurs se font une joie de vous faire partager. Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (Katulu_n°56), et  venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence, afin d’échanger en toute convivialité autour de vos dernières lectures !

 

Alabama Song

Gilles Leroy (Prix Goncourt 2007)

Le roman est écrit à la 1ère personne « Je suis Zelda Sayre, fille du juge ». L’auteur incarne donc son héroïne qui n’est autre que l’épouse de Scott Fitzgerald. Pourtant il ne s’agit pas d’une autobiographie, l’auteur dans une note revendique une fiction.

L’action se situe entre 1918 et 1943. A cause de l’époque déjà lointaine, dès les premières pages du livre se dégage une sorte d’air suranné et de photographie sépia qui s’impose à nous, avec cependant et paradoxalement à la suite des dates toujours ponctuées, dans un ordre sans cesse bousculé avec des allers et retour, une impression forte de présence, de vérité et de réalisme et aussi d’actualité.

Ces pages relatent la vie de Zelda. Ses confessions sont parcourues des frissons de l’enfance, d’une jeunesse insolente remuante et à travers ces fulgurances du passé une tentative désespérée de décrypter, d’analyser, de comprendre son propre mystère au fil du temps. Zelda est une héroïne touchante, tragique. Jeune fille brillante, désirée par les hommes, elle épouse finalement Scott Fitzgerald. Il représente, malgré lui l’Amérique du Nord, symbole de ce nouveau monde où l’argent et la réussite priment avant tout. Elle, elle est liée au Sud, à la morale puritaine et aux traditions esclavagistes.

Gilles Leroy (photo DR)

Zelda dénonce combien l’avenir est toujours réservé à l’homme. Écrire est une affaire d’homme, le rôle de chef de famille rarement accordé spontanément à la femme. La vérité ne peut que venir de l’homme. La société a choisi la version de Scott plutôt que celle de Zelda. Ce livre pourrait être ainsi un procès à l’injustice faite aux femmes.

Ce roman est touchant par sa musique nostalgique sur les problèmes du couple portés jusqu’à l’extrême désagrégation, une vision de la société avec l’ombre de la guerre toujours latente : violente injuste raciste machiste sexiste. Nous restons le produit de nos racines natales dont on ne peut se libérer totalement. Nous demeurons tous prisonniers d’un destin que nous ne maîtrisons pas totalement.

Je vous laisse rêver avec Alabama Song et choisir ce qui vous touche le plus : les fractures et mystères du couple, les fractures sociales, l’Amérique du Nord et celle du Sud, ses démons conservateurs, racistes, esclavagistes, les conflits toujours latents qui nous guettent, guerres et intolérances en tout genre, ou encore l’injustice faite aux femmes pouvant aller jusqu’au pillage de leurs œuvres et à leur enfermement (on peut se souvenir de Camille Claudel !).

                                                                                   Nicole

 

Au gré des jours

Françoise Héritier

« Au gré des jours » succède au « Sel de la Vie », une fantaisie  qui déjà évoquait les petits plaisirs qui jalonnent l’existence ! Ce livre est sa dernière œuvre !

« Prenez place s’il vous plaît »

Cette première partie est assez édifiante par sa forme, avec son style très particulier, très rapide, sans point final, des phrases à rallonge, des évocations diverses ; elle saute du coq à l’âne suivant où l’entraîne sa mémoire, avec des virgules pour séparer les évocations très différentes l’une de l’autre ! Des descriptions sans lien entre elles s’étalent sur plusieurs pages ; elle cite des acteurs, des chanteurs, des animaux de compagnie ou non, une information saisie à la télé ! Souvenirs d’enfance ou d’adulte.

Toutes ces évocations foisonnantes, poétiques énoncées sur un rythme échevelé, qui ne permet pas de reprendre sa respiration, traduisent chez Françoise Héritier une prodigieuse culture, cette femme anthropologue, ethnologue qui a remplacé Claude Lévy Strauss au Collège de France, en tant que Professeur. On reconnaît la féministe : elle relate la réflexion de Lévi-Strauss : « Vous avez un esprit d’homme ». Un compliment certes, mais la féministe en elle s’irrite !

« Qu’est-ce savoir, qu’est-ce vieillir ? »

Françoise Héritier, en octobre 2013 (photo © DRFP / Leemage / AFP)

Le rythme de l’écriture change, on n’est plus dans le même registre : on est davantage dans l’autobiographie : « que sais-je ? J’ai conscience que je ne sais rien, à peine savoir vivre » Elle raconte sa vie, poétiquement, de façon réaliste et modeste, ainsi quand elle parle de « peur glaçante devant l’immensité de son ignorance et des champs de savoir où il ne s’est jamais aventuré ».

Évocation douloureuse de la dernière guerre mondiale : « l’exode de 1940, l’écoute mystérieuse de Radio Londres », ses études, ses 1eres règles arrivées sans aucun mot d’explication ! « les femmes de mon âge comprendront ! » Absence d’information sur la sexualité, la procréation, l’accouchement, la mort !

On ressent l’ethnologue par ses analyses d’elle en tant qu’individu qui se construit à travers l’histoire. En 1953 – 1956 elle fit la connaissance de Claude Lévi-Strauss : « ce fut pour moi dit-elle une révolution cognitive de découvrir à la fois la diversité culturelle et l’universalité des processus mentaux interprétatifs ».

Je retiens d’elle une grande intelligence, une curiosité insatiable, la défense des femmes, de la simplicité, de l’humour, le goût de l’amitié et de l’authenticité. « Fermez doucement la porte derrière vous » sont les derniers mots de ce livre !

                                                                                               Josette J.

 

Colette et les siennes

Dominique Bona

Ce livre est-il un roman ? Déjà, ce n’est pas une fiction ! Les héroïnes ont existé. Et l’époque historique qui s’étire de1914 à1954 est particulièrement bien documentée. Les faits relatés sont tirés du réel, de témoignages épistolaires, de correspondances entre les protagonistes, de références littéraires, d’articles de journaux, d’ouvrages historiques : ainsi s’agit-il d’un ouvrage sérieux, fondé sur une documentation fournie.

Il s’agit bien d’une chronique passionnante sur une époque que l’on pourrait croire très éloignée de la nôtre et dont pourtant la reconstitution nous confond. Le récit est vivant, alerte. Il y souffle un air de liberté, de sensualité, de générosité qui nous rappelle, s’il le fallait, que notre temps, notre Mai 68 n’a rien inventé ! Ces femmes sont étonnantes de modernité, de passions, d’absolu.

Dominique Bona (photo © DR)

L’auteur nous plonge avec finesse dans le parallélisme de leurs créations artistiques, de leur intimité et de leurs expériences vécues. Et il faut bien en convenir, le réel dépasse bien souvent la fiction. Leurs expériences vécues illustrent et nourrissent amplement leurs œuvres. Étrangement, leurs modèles sont des miroirs tendus en résonance exacte avec l’actualité.

Ce récit est une ode à l’audace malgré les épreuves, un hommage à toutes les femmes, une déclaration féministe où les hommes sont aimés même inconstants. Dominique Bona, à travers ce récit, parle de la singularité d’une époque tout en démontrant son universalité. L’humanité est face à ses contradictions, ses paradoxes, ses échecs, ses défis, ses combats.

Ce livre est un vibrant hommage à la femme et à l’humanité et nous apprend combien le « je » est aussi un « nous ».

Nicole

 

La vie en sourdine

David Lodge

David Lodge est un auteur qu’on n’oublie plus dès qu’on l’a rencontré. Le catholicisme sera l’un des sujets amplement abordés dans ses romans, avec la vieillesse, le sexe, la vie universitaire. Précisons toutefois que, dans sa vieillesse, Lodge se définissait lui-même comme « catholique agnostique » !

Le roman dont je vous parle s’intitule en anglais « Deaf sentence » jeu de mots habile entre deaf (sourd) et death (mort) ces deux mots se prononçant presque de la même façon. En français, le traducteur, assez génial je trouve, a titré « la vie en sourdine ». L’œuvre a été publiée en 2008.

David Lodge en 2015 (photo © Roberto Ricciuti / Getty images)

L’histoire est celle d’un vieux monsieur, professeur à la retraite, qui devient de plus en plus sourd. Cette surdité qui est presque une « sentence de mort » l’isole de ses proches, lui fait commettre des bévues, l’entraîne, à son corps défendant dans une aventure avec une étudiante qui n’a pas froid aux yeux, jusqu’au moment où sa femme, ils sont mariés depuis 40 ans, lui annonce tout à trac, qu’elle le quitte !

Cet effondrement de sa vie privée va le faire revenir sur son adolescence où il avait eu un béguin pour une jeune catholique (encore !) qu’il a ensuite perdue de vue et même oubliée. Une quête pour retrouver son amour d’enfance le mènera sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle, et tout se terminera sur une conclusion coquine où les protagonistes laisseront de côté leur catholicisme gênant pour jouir de ce qui leur reste de vie !

                                                                                                                      Annie

 

Falaise des fous

Patrick Grainville

J’ai été attiré par ce roman suite à un article de journal où Dominique Bona présentait cette œuvre comme « une puissante bouffée d’oxygène. Etretat, la mer déchaînée, les rafales de vent sur les falaises, je me suis demandée si j’allais résister à ces descriptions baroques qui sont la signature de l’écrivain ».

C’est une fresque historique, artistique, prodigieuse. Le talent de Grainville est incontestable. Effectivement, ça décoiffe ! Et quel manque de réalisme ! C’est vrai j’ai eu du mal à la lecture de ce livre à cause du style ampoulé justement… mais cette écriture flamboyante a été aussi pour moi un régal car Granville écrit superbement bien. Des descriptions magnifiques à propos de tableaux célèbres.

L’histoire est celle d’un homme vivant en Normandie, à Etretat, dans les années 1868 à 1930 environ. En 1868, tous les jours il rencontre Monet, souvent en train de peindre et qu’il admire profondément. Grâce à lui, il va pénétrer dans le monde flamboyant de l’Impressionnisme.

Patrick Grainville (photo © Hermance Triay)

Ce roman est irréaliste par ce côté absolument incroyable des rencontres surprenantes tous les jours au coin de la rue, ou au bord de la falaise, de Monet, de Courbet qu’il met en parallèle très souvent : lui aussi peint la falaise.

Outre la peinture représentant l’essentiel des thèmes, on parle littérature également avec Victor Hugo, Marcel Proust, Maupassant, Flaubert. L’évocation de l’Affaire Dreyfus parcourt le livre et nous fait découvrir cette injustice préfigurant les sévices faits aux juifs au XXème siècle.

Ce livre est une fresque sociale qui déploie tous les mouvements de la société, toutes les formidables évolutions scientifiques, technologiques de ce siècle ! « C’est un peu Labiche au Musée d’Orsay mais c’est surtout du Grainville agité, énergique, plein d’élan, de ciel bleu et de petits nuages blancs. Il prend la vie à pleines pages et la rend plus rose, plus ronde, plus appétissante. Succulent ».

                                                                                                          Josette J.

 

Fugitive parce que reine

Violaine HUISMAN

Ce roman, paru chez Gallimard en 2018, présente une structure très classique en trois parties : introduction, développement et conclusion, mais dans une langue très moderne et rapide, avec un vocabulaire riche et parfaitement adapté à cette terrible narration partiellement ou peut-être entièrement autobiographique.

I -« Le jour de la chute du mur de Berlin »… jour remarquable pour une petite fille de six ans, car ce même jour, sa mère « avait sombré dans une dépression si cataclysmique qu’elle avait dû être internée de longs mois de force… ». Violaine et sa sœur aînée Elsa vont apprendre à vivre avec une personne bi-polaire, leur mère chérie, qu’elles adorent malgré ses sautes d’humeur. Adulte, elle se souvient et dissèque ses souvenirs.

Violaine Huisman en 2017 (photo © Beowulf Sheehan)

II- C’est la recherche de Violaine sur les origines de sa mère. Pour diverses raisons elle changera plusieurs fois de nom jusqu’à sa fuite loin de son milieu de naissance. Sa mère lui a fait faire des études de danse malgré une légère boiterie et les premières atteintes de son mal psychique. Elle débute donc une carrière, éblouit un jeune bourgeois marseillais, l’épouse, en divorce pour épouser un très riche vieil aristocrate parisien qui sera le père de ses deux filles, Elsa et Violaine… Elle aime ses filles de façon extravagante, alternant passion pour les hommes, passion pour une femme et séjour en clinique pour dépression.

III- Ses filles ont réussi leurs études et sont bien établies dans la vie. Leur mère part vivre au Sénégal, elle y rencontre un noir musulman plus jeune. Elle l’épouse selon la coutume africaine… Elle change de nom pour la septième fois ! La dépression guette toujours ! Plus de contrainte ; Catherine peut quitter ce monde et se suicide discrètement dans l’appartement parisien qu’elle a conservé.

Ses obsèques, voulus par ses filles à la hauteur de leur amour filial, sont l’apogée de ce roman.

                                                                                                          Roselyne

 

Que serais-je sans toi ?

Guillaume Musso

Il y a deux auteurs français qui m’intriguent depuis un certain temps, Marc Levy et Guillaume Musso. Je les considère comme les « Delly du 21° siècle ». Je me suis donc décidée à lire un roman de Musso, par hasard, je suis tombée sur « Que serais-je sans toi ? », paru en 2009.

C’est une histoire qui mêle amour, problèmes de santé, séparations, retrouvailles, œuvres d’art, déceptions amoureuses, voyages, qui s’étale sur 15 ans, 20 ans, où des personnages que l’on croyait morts réapparaissent… Plus on s’approche de la fin plus l’histoire se complique, mais rassurez-vous tout, se terminera bien !

Guillaume Musso (photo © Emanuele Scorcelletti)

Quelque part c’est aussi un « road movie », qui démarre à Paris mais se terminera à San Francisco, avec de longs descriptifs du pont, des rues en pente, de la baie avec la prison d’Alcatraz ça a un petit côté publicité agence de voyage…

Qu’est ce qui a pu attirer ces millions de lecteurs vers cette histoire bien tarabiscotée, il faut l’avouer ! C’est pour le savoir que j’ai voulu connaître cet auteur ! D’abord il est manichéen : les bons sont vraiment bons, les méchants, vraiment noirs ! Les filles sont belles, longilignes, cheveux au vent. Les scènes d’amour sont décrites mais sans pornographie, c’est gentillet, quoi !

Pour les gens qui n’ont pas l’occasion de voyager ça dépayse. Ils ont l’impression de connaître San Francisco que Musso leur fait visiter en les tenant par la main… Il y a de l’espoir même quand tout paraît perdu. Les rapports de famille sont mis en avant, rapports, mère-fille, père-fille dans ce roman ci.

J’ai écrit « c’est gentillet » eh bien je crois que c’est vraiment le mot : Guillaume Musso est un auteur gentillet, d’ailleurs je trouve qu’il a un air bien gentil sur les photos de presse.

Pour moi un seul Musso ça va me suffire, mais ça vaut le coup d’essayer et puis ça remonte le moral !

                                                                                                          Annie

 

Le retour du M’Zungu

Janine et Jean-Claude Fourrier

Il s’agit dans ce roman d’un retour du couple, pendant quelques mois à Mayotte, 20 ans après un premier séjour. Il s’agit avant tout de mesurer ce qu’a déclenché la départementalisation de Mayotte une toute petite île des Comores vendue à la France par le sultan malgache Andiantsouli contre une rente viagère personnelle de 1000 piastres en 1841. En mai 1958, l’Assemblée territoriale des Comores vote le transfert de la capitale Dzaoudzi vers Moroni dans la grande Comore ce qui provoque un grand mécontentement des Mahorais. A partir de là va commencer un grand mouvement pour la départementalisation jusqu’au référendum de 2009 où le oui l’emporte à 95,24 %. Le 31 mars 2011 Mayotte devient officiellement le 101ème département français. Recensement en 2012 : 212 645 habitants hors migrants clandestins estimés à plus du quart de la population.

Janine et Jean-Claude Fourrier (photo © DR)

Ce que les auteurs détaillent bien dans leur livre, c’est la différence énorme qu’ils ont vu entre un pays où il faisait bon vivre et une situation aujourd’hui en ébullition. Certaines informations donnent plus de 40 % d’étrangers en particulier venant de l’île toute proche Anjouan, d’où viennent de toutes petites embarcations pas du tout sécurisées. Les femmes comoriennes viennent accoucher à Mayotte et repartent parfois en laissant leur bébé qui a donc la nationalité française…

Le livre pose la question de la départementalisation d’un territoire très envié par ses voisins et lui-même très frustré de ne pas avoir le niveau de vie, la sécurité, ce qui avait été promis et qui semble difficile à assumer par la France. Les auteurs insistent sur le sentiment d’insécurité qui règne maintenant dans l’île et la dégradation des infrastructures.

Leur livre écrit l’an dernier est précurseur de ce qui vient de se passer avec la grève générale qui a duré plusieurs semaines pour demander de l’aide financière pour le développement de l’île et pour la sécurité.

Ce livre est plaisant à lire, mais on ne parlera pas d’une œuvre littéraire. On n’en retiendra essentiellement l’analyse d’un territoire d’outre-mer où la France a des obligations mais n’a-t-on pas passé le temps de la colonisation ou de l’aide privilégiée pour conserver une main mise dans l’Océan Indien ? Quel est pour la France l’intérêt de la départementalisation d’une petite île qui croule aujourd’hui sous l’afflux de l’immigration clandestine ?

                                                                                                                      Cécile

 

Ma reine

Jean-Baptiste ANDREA

Un roman facile à lire, avec un style simple qui suscite des images familières à tous ceux qui aiment la Haute Provence.

Un garçon de douze ans, un peu attardé, n’est plus désiré à l’école du village et se sent inutile auprès de son père garagiste, même s’il sait servir l’essence, vêtu d’un beau blouson jaune marqué « Shell ». Il décide de partir à la guerre afin de prouver qu’il est devenu un homme et un jour prend le départ en montant derrière chez lui jusqu’au plateau dominant la vallée de l’Asse.

Jean-Baptiste Andrea (photo © DR)

Un abri dans une borie en ruine, quelques baies, l’eau d’un abreuvoir à mouton, c’est peu pour les premiers jours ! Heureusement une fille à peu près de son âge passe par là et lui révèle qu’elle est une reine venue d’un château voisin. Elle sera sa reine s’il lui jure obéissance. Elle s’appelle Viviane et elle l’appelle « Shell ». Ils se fabriquent des codes. Elle lui apporte de la nourriture ; elle l’aide à se dissimuler des gendarmes investigateurs du lieu, car on le recherche ; elle l’entraîne dans la découverte du plateau ; puis un jour, elle disparaît.

Le berger Matti, appelé « Silenci » parce qu’au village on le croit muet, le secourt en secret. ll le loge, le nourrit et l’embauche pour garder les moutons en compagnie du gros labri blanc. Tout va bien ! Mais un jour, « Shell » découvre la petite maison des parents de Viviane. Viviane n’est pas une reine ! Elle lui a menti ! Il lui fait honte. Elle le récupère ! Alors, ils rentrent tous deux « dans le noir paradis des amours enfantines « , rêvant de partir jusqu’à la mer libératrice dont le chemin passe tout près d’un rocher appelé « Pénitent ».

Réalité ou rêve ? Il est enfin un homme… mais à quel prix. Féerie ou drame mélancolique sur deux enfants dans le mal-être. C’est joli et rugueux comme la Haute-Provence.

                                                                                                          Roselyne

 

Mélancolie de la Résistance

Lazlo Krasznahorkai

Par son atmosphère slave et la force de sa description, ce livre rappelle Gogol et Boukgakov. Il serait à classer dans le genre Thriller. Son sujet nous plonge dans le décor crépusculaire d’une ville au bord de l’apocalypse. Un danger étrange la menace, symbolisé par l’exposition d’une baleine au nom étrange de Blaahval.

Art de la description

L’auteur laisse une large place au décor, personnage à part entière. L’atmosphère qui se dégage est celle dont un des protagoniste, M. Eszter dira « Nous vivons un enfer sans issue et entre un avenir perfide et un passé révolu ». La ville est en effet en décomposition : ordures, rats, chats prolifèrent. La misère slave dégouline à travers la crasse, la misère, le froid. Coup de griffe subliminale de l’auteur aux régimes autoritaires, il dénonce le manque de confort (pas d’électricité), une ville sans distraction mais avec le bruit des bottes en embuscade.

László Krasznahorkai (photo © Nina Subin)

Art des portraits

Les personnages sont le miroir de la désagrégation d’un monde. Ils expriment chacun à leur façon une idée de finitude et de malheur.  Ces personnages font la part belle à des dialogues intérieurs qui donnent au lecteur une impression de proximité, de vérité, de réalisme. L’homme nous est décrit selon une illusion toujours démesurée et une détresse toujours injustifiée. Il manifeste le besoin de fuir et ressent le bonheur du renoncement comme ultime sauvetage.

Art de la composition

Beaucoup d’analogie avec la musique. Le récit suit un développement, un élargissement, un crescendo qui accompagne la désagrégation d’un monde, sa finitude, son délabrement. La tension, l’angoisse nous étreignent tandis que s’insinue l’étrange, l’irrationnel et l’irréductible destin en marche avec son cortège de massacres, de sang, de morts.

Ce livre nous plonge dans une mélancolie profonde dans laquelle les résistances relèvent de la course ou de l’immobilité sur un fond musical assez désespéré. Un livre à lire comme un voyage au bout de la nuit, à suivre dans un souffle et à en accepter le vertige dans sa vérité aveuglante sur notre condition.Un tableau d’une lucidité plutôt amère mais aussi une invitation à la résistance chacun suivant sa nature.

Un livre d’une grande puissance, envoûtant !

Nicole

 

Paname underground

Zarca

Un livre rédigé à la première personne du singulier, en verlan simplifié, dans un style d’jeuns. L’auteur est appelé « l’écrivain » car il a déjà publié un « bouquin ». Il est contacté pour rédiger un guide des quartiers chauds de Paname : « Alors Zarca, quand est-ce que t’écris un livre sur le free fight ? Mais sans les travelos du Bois de Boubou hein… »

Johann Zarca (photo © DR)

Saint- Denis street, Ghetto Belleville, Stalincrack en passant par Bezbar-La Pelcha et jusqu’à la Bastoche, pour n’en citer que quelques chapitres. En Ceumer, en bécane ou en tromé, il trace ou s’arrache avec ses soces ou ses potos ; rencontre des Afghans, des renois, des rebeus et des toubabs.

Il subit une attaque ratée à la kalache, pleure sur Dina qui meurt d’over dose à l’hosto. Boit du sky ou de la Kro, se shoute à n’importe quoi pour supporter l’épreuve :  » Trois semaine qu’elle a calanché et je ne le digérerai jamais. Je suis pas du style à me laisser abattre mais là, je plonge quand même dans un sale down, rongé par des idées noires. »

Il approche de la vérité, empli de rage et d’écœurement… le lecteur aussi trouve cela glauque, voir bien dégueu… mais admire la composition et la langue argotique recomposée… plus naturelles et plus modernes que celles de San Antonio.

Cimer, Zarca, pour ce renouvellement.

Roselyne

 

Portraits Crachés – Un trésor Littéraire de Montaigne à Houellebeck

Claude Arnaud

Ce titre nous situe déjà dans l’éventail du temps à parcourir. Il illustre une chronique de l’histoire de la littérature française à travers un genre littéraire : le Portrait. A travers cette fresque chronologique, l’on retrouve les travers et les qualités du peuple français dont nous sommes ! Il y a donc de l’égocentrisme, de l’individualisme sans exclure, l’ironie, le sarcasme, la cruauté. On se glorifie. On encense autrui par calcul, pragmatisme, on dénonce, on se dénigre soi-même. Bref les méthodes sont classiques, universelles et éternelles.

De ce luxe de pages je vous propose quelques axes d’attention :

Étude du genre :

Le portrait du point de vue historique. Sa chronologie se décompose en trois grandes phases : une apogée une désincarnation, une renaissance. A travers l’Art du portrait c’est aussi l’histoire politique qui défile, notre histoire sociale littéraire qu’il véhicule, les étapes de la science qu’il suit.

Claude Arnaud (photo © Hannah Assouline / Opale / Leemage / Robert Laffont)

Cette étude historique traduite par Claude Arnaud nous conduit à la conviction d’une vérité qui est extrêmement difficile à connaître nous sommes « JE et les circonstances » « JE dans l’histoire », notre MOI est complexe, insaisissable d’où peut-être cette tentation des portraits « collectifs » cet engouement pour les grands types : l’avare, le séducteur, l’ambitieux, le fat, le bigot. Il nous conduit à des généralisations réductrices : saoul comme un polonais, fort comme un Turc, radin comme un Écossais, avide comme un Juif… Et voici Le Nazisme ou l’Absolutisme en marche SUBREPTICEMENT.

L’art du Portrait est protéiforme :

Il se décline en peinture, au cinéma, en photos. Il est gazette, journal, fable, roman, poésie. La littérature invente le « flouté », le vide, l’air, ni raison d’être, ni but, ni fin. Elle reflète aussi les écoles en peinture le divisionnisme, le fauvisme, le cubisme. Mais la littérature reste sans doute supérieure en matière d’images en pénétrant l’abstrait, la mobilité, la durée, les sentiments.

Quel est le sens du portrait. Que dit-il de nous ?

Je retiens les malédictions des freins à notre liberté : hérédité, circonstances, mystère de l’inconscient, de l’irrationnel, notre impermanence douloureuse. De cette galerie de glaces de ces portraits historiques romanesques flattés ou à charge se dégage une leçon de morale, un sens critique qui nous invite à moins d’aveuglement à une ouverture. Elle nous force à regarder nos outrances, nos arrogances, nos cruautés.

En conclusion ce livre de 900 pages m’a éperdue, tentée de picorer ça et là ; ma lucidité a côtoyé passion, aveuglement, fanatisme, tolérance. Cette anthologie a été un voyage époustouflant à travers les siècles ; la pléiade d’auteurs cités m’a replongé dans la gourmandise de très vieux compagnons de route et rappelé mes abîmes d’ignorance… et finalement convaincue « qu’être c’est être perçu, se percevoir, c’est exister doublement »

Nicole

 

Les mémoires d’une jeune fille rangée

Simone de Beauvoir

C’est est un gros bouquin de 360 pages publié en 1958, Simone a 50 ans. Je trouve que le titre est mal choisi, je dirais plutôt « Mémoires d’une jeune bourgeoise rangée ». En effet, à aucun moment la famille n’oublie qu’elle est de bonne extraction même si elle est fauchée.

L’ouvrage est divisé en 4 parties suivant l’ordre chronologique.

La première partie va de sa naissance à ses 11 ou 12 ans. C’est le temps de l’innocence, du bonheur. On assiste à la naissance de sa sœur, ses parents s’entendent encore bien, ils font du théâtre en amateur. Elle entre au cours Adeline Désir et y rencontre Zaza. La plupart des personnes citées dans le livre le sont sous un nom d’emprunt. Zaza= Elizabeth Mabille, en réalité Elizabeth Lacoin qui restera sa meilleure amie. Plus tard nous rencontrons Pradelle qui n’est autre que Maurice Merleau Ponty. Par contre, Sartre, quand il entrera en scène, gardera son véritable patronyme.

Simone de Beauvoir (photo © DR)

La seconde partie va la suivre jusqu’à ses 17 ans, âge auquel elle passe son bac. On est étonné de la rigueur des mœurs : ni théâtre, ni cinéma, les livres sont souvent caviardés pour éliminer les parties scabreuses (ou jugées telles par les parents). Reçue au bac, elle veut aller à la Sorbonne : refus des parents qui la dirigent vers une faculté catholique. Pour eux, la Sorbonne c’est l’antre du diable !

Le troisième chapitre la voit découvrir avec ivresse les études supérieures, avec l’ouverture d’esprit qui les accompagne, les rencontres avec de jeunes étudiants dont Sartre avec lequel elle va préparer son agrégation de philosophie et qu’elle admire beaucoup.

Enfin dans le dernier chapitre nous la voyons changer : elle fréquente les bars de Montparnasse, elle boit, elle se gorge de cinéma. Elle décide de vivre en intellectuelle, ne se mariera pas et n’aura pas d’enfants. Elle adhère au parti communiste. Ses premiers sentiments féministes se font jour. Elle se lie avec Sartre qui la surnomme « le castor » (Cf Beaver, castor en anglais, pas très loin de Beauvoir). Son plus cher désir : être libre !

Son amie Zaza tombe malade. Un transport au cerveau l’emportera. « Zaza avait-elle succombé à un excès de fatigue et d’angoisse ? Ensemble nous avions lutté contre le destin fangeux qui nous guettait et j’ai pensé longtemps que j’avais payé ma liberté de sa mort ». Tels sont les derniers mots des « Mémoires d’une jeune fille rangée »

Annie

 

Saint-Marcoux, un auteur pour la jeunesse

Jeanne Saint-Marcoux (photo © DR)

Jeanne (dite Jany) Saint-Marcoux est un auteur français née à Paris en 1920 et décédée en cette même ville en 2002 (82 ans). De 1952 à 1973 elle publie dans la collection Rouge et Or, 27 titres qui présentent chacun une ville ou une région de France (Alsace, Toulouse, Paris, Les Baux de Provence…). Plus d’un million de lecteurs (et lectrices ?) ont lu Saint Marcoux. Elle obtient le prix Montyon pour « Aélys et la cabre d’or ».

Les personnages de Saint-Marcoux : l’héroïne est une jeune fille entre 13 et 15 ans. Elle est sauf exception, de milieu bourgeois, ou noble désargentée. Elle s’intéresse à l’art (la danse dans « les chaussons verts ») mais, le plus souvent, renoncera à sa carrière pour choisir l’amour ! Au cours du roman elle va rencontrer un jeune homme qui vit une existence aventureuse (il est pilote d’hélicoptère, photographe de presse, dessinateur, ingénieur aéronautique… mais il ne connaît pas le bonheur, il lui manque une vie de famille (nombreuse si possible) et, grâce à l’héroïne, il va trouver cet environnement « cocon » qui lui manque.

On rencontre beaucoup de personnages avec un handicap ou bien qui vivent misérablement. La société française de Saint-Marcoux : un pays en plein changement, on invente (la Caravelle, l’hélicoptère…), le catholicisme, toujours présent, se fait plus discret. Les filles ne sont pas soumises, elles innovent elles aussi mais ce sont quand même les garçons qui ont le dernier mot au moment où arrive une catastrophe. Le soir, comme leurs ancêtres, elles brodent ou font du tricot.

Les intrigues : Ces romans commencent toujours par un mystère à résoudre : des bijoux dérobés, un fils disparu, un bateau qui a sombré… Il y aura de nombreux souterrains oubliés, cachettes dans l’épaisseur des murs, lettres jamais reçues par leur destinataire…

Les personnages sont pour la plupart gentils ; le « méchant » se reconnaît tout de suite. Les parents sont peu présents, il faut bien que les jeunes vivent leur aventure ! le père, en particulier, est peu visible. On est dans un matriarcat.

Et tout se terminera bien et la jeune fille aura trouvé l’homme de sa vie !

Annie

 

SOUVENIRS DORMANTS

Patrick Modiano

Dans Souvenirs dormants, l’auteur évoque ses vingt ans, dans le Paris des années 60. Il l’appelle « Le temps des rencontres », dont les souvenirs se précisent grâce à de petites notes collectées tout au long de sa vie. C’est écrit à la première personne du singulier.

Patrick Modiano en 2014 (photo © DR)

A travers Paris, nous allons le suivre de dix-sept à vingt-deux ans, peut-être vingt-cinq. Dates précises, listes de noms ou adresses tiennent lieu de description et de détails. Il tente de mettre de l’ordre dans ses souvenirs à l’aide de ses listes anciennes.  S’y rattache les fugues qu’il pratique depuis l’âge de onze ans, traînant son mal-être de café en café, sont-elles une addiction contre laquelle il faudrait réagir ?

Est-ce la réalité ou est-ce un rêve ? C’est l’œuvre d’un artiste, d’un véritable artiste du verbe, qui, à partir d’éléments personnels, dessine, sans mots inutiles, six ébauches très serrées de scénario. Chacun de ces scenarii, avec le concours d’un metteur en scène de génie, deviendrait un film formidable.

C’est aussi le portrait d’un jeune homme angoissé devant toutes les possibilités qui s’ouvrent devant ses vingt ans, dans le flou de la précieuse petite musique modianesque, égrainant son Paris au rythme du guide de ses souvenirs. Mais aussi un pastiche ou une réminiscence du « Nouveau roman » qui depuis 1953, à la suite d’Alain Robbe-Grillet, Michel Butor et Nathalie Sarraute, prône la déstructuration du roman narratif.

Roselyne

 

UNE FEMME A BERLIN

(anonyme) 20 avril – 22juin 1945

Au printemps 1945 une jeune femme berlinoise (on sait d’elle qu’elle a une trentaine d’années, qu’elle a été journaliste, qu’elle a beaucoup voyagé, en particulier en Russie) note durant 63 jours sur des cahiers d’écolier ce qui lui arrive au jour le jour… Plus tard elle confie ces textes à un collègue, Kurt Marek qui réussit à les faire traduire en anglais et publier aux USA en 1954.

En 1959 le livre paraît en Allemagne sans aucun succès. Les Allemands ne veulent pas qu’on leur rappelle cette période ! En 1969/70 le livre tombe entre les mains de féministes allemandes. Elles sont intéressées mais le texte reste pourtant confidentiel. Et ce n’est qu’en 2001, l’auteure est décédée entre temps, qu’une nouvelle publication rencontre enfin le succès. La traduction française est de 2006.

Le style en est plein d’humour. Même quand elle raconte des choses atroces, elle parle sur un ton d’objectivité froide et même sarcastique. Les personnes décrites qui sont presque toutes des voisins à elle, prennent vie sous nos yeux ainsi que son quartier qui deviendra plus tard Berlin-Est.

La faim est le leitmotiv du livre : dans Berlin envahi par les Russes tout est prétexte pour se nourrir : prostitution, pillage… Les abris : toute la première partie de ce texte raconte encore et encore les nuits d’angoisse dans des caves sous l’immeuble.

L’armée allemande : Les Berlinois découvrent une armée de vieux, d’enfants, de blessés.

Photo extraite du film Anonyma – une femme à Berlin, réalisé en 2008 par Max Farberbock

Les Russes : « Vend 27 avril 1945, jour de la catastrophe », on les signale, on en voit un… ! Puis ce sera les viols, le travail forcé à partir du 14 mai, date de la capitulation de l’Allemagne, un véritable travail d’esclave durant des journées interminables.

Les dernières pages : Première visite chez le coiffeur le 9 juin, premier cinéma le 13 juin. Le 16 juin, retour de Gerd son amoureux. Ils n’ont plus grand chose à se dire !

Enfin 22 juin, les derniers mots.

Annie

 

Les charmes discrets de la vie conjugale

Douglas Kennedy

Les Charmes discrets de la vie conjugale (titre original : State of the Union) est sorti en 2005 et traduit en français en 2007. C’est un roman qui propose une vision de l’Amérique contemporaine et du combat politique qui l’anime, notamment la tension entre les « libéraux » (au sens américain du terme) démocrates et les néo-chrétiens pro-Georges W. Bush. Il illustre le conflit de génération qui perdure : les néo-chrétiens en réaction au libéralisme révolutionnaire des années 1960 de leurs aînés.

L’histoire se passe aux USA dans les années 1968. Hannah l’héroïne du roman, contre l’avis de ses parents, des universitaires très engagés à gauche, va se marier à 20 ans avec un étudiant en médecine très différent de ses parents mais qu’elle trouve ouvert, prévenant, avec qui elle se sent en sécurité.

Douglas Kennedy (photo © DR)

On passe de cette période aux alentours de 1968 à l’année 2003. Là, trente ans se sont passés où tout parait bien huilé. Elle a eu deux enfants qui ont tous les deux des bonnes situations. Le fils est marié et a lui-même deux enfants aussi tandis que la fille n’a pas jusque-là de relations amoureuses stables. Un grain de sable va remettre en cause cet équilibre finalement très fragile, relatif à un événement qui s’est passé dans la première période : celle de 68, une infidélité de 2 jours, restée secrète…

A travers la vie de son héroïne, Hannah, c’est tout un pan de la vie américaine et de la vie tout court que Douglas Kennedy soulève. Les choix que l’on fait souvent sont-ils les bons, et comment le savoir ? Sommes-nous responsables de tout ce qui arrive à notre progéniture ? Et enfin, connaît-on vraiment l’être avec qui on a décidé de passer toute son existence ?

Malgré ces presque 600 pages ce livre se lit comme un thriller surtout sa deuxième moitié. Sans apporter des certitudes, cette œuvre permet de se forger des réponses et de comprendre au moins une chose : qui que nous soyons nous avons besoin d’amis, de reconnaissance et d’amour. Et nous ne voulons en aucun cas mourir seul.

Cécile

L’histoire du vélo en 3 coups de pédale

16 juillet 2018

Draisienne en bois à Paris en 1818 (source : Wikipedia)

Alors que l’édition 2018 du Tour de France s’est élancée le 7 juillet depuis l’île de Noirmoutier et devrait rallier les Champs Elysées le 29 juillet, un petit retropédalage s’impose car ce moyen de transport a connu bien des évolutions depuis l’invention en 1817 par le baron allemand Karl Drais von Sauerbronn de ce qui restera en France sous le nom de draisienne mais sera commercialisée sous le vocable de « vélocipède » tandis que les Anglais lui donneront le joli nom de hobby horse, autrement dit « cheval de loisir ».

Car à l’époque, l’idée est bien de créer un substitut au cheval plus simple et moins contraignant à entretenir et à utiliser en ville. Le dispositif est entièrement en bois, constitué de deux roues cerclées de fer, d’une poutre sur laquelle on s’assoit à califourchon avant de la pourvoir d’une selle, et d’un timon servant de guidon. La propulsion se fait par simple poussée des pieds sur le sol mais permet, moyennant un bon entrainement, de parcourir une quinzaine de kilomètres en une heure.

Le système amuse les dandys de l’époque mais reste assez confidentiel jusqu’en 1861 lorsqu’un serrurier parisien, Pierre Michaux, à qui on apporte une draisienne à retaper, a l’idée de fixer sur l’axe de la roue avant des pièces coudées qui peuvent servir de repose-pieds : il vient d’inventer la pédale !

Grand bi de course en 1884 (source : Archives départementales des Yvelines)

Dès lors que les pédales sont fixées directement sur le moyeu de la roue avant, il convient d’augmenter le diamètre de cette roue motrice pour lui permettre de parcourir le maximum de distance à chaque tour de pédale, tandis que la roue arrière, qui ne sert que de stabilisateur, voit son diamètre progressivement réduit : cette démarche conduira à la réalisation du Grand bi dans les années 1870…

Vers 1875, le Français Jules Truffaut apporte des améliorations décisives en fabriquant des Grands Bi avec jantes et fourche allégées en acier creux, tout en remplaçant les rayons des roues par des tiges métalliques en tension. Mais à partir des années 1880, c’est d’Angleterre que viennent les inventions décisives avec la mise en point d’un pédalier central avec transmission du mouvement par chaîne à la roue arrière, tandis qu’en 1888, Dunlop invente la chambre à air en forme de tube.

Publicité pour des vélos fabriqués par la firme Peugeot (source : blog Mandeure)

Viennent ensuite la mise au point, par Michelin, du pneu démontable puis celle du dérailleur qui fait l’objet de très nombreuses adaptations diverses et variées : en matière d’invention, celle du vélo procède donc par avancées successives, une belle œuvre collaborative ! Dès lors, le vélo moderne est né et il est à la base du développement de toute une fabrication industrielle. En France, Peugeot lance sa production de bicyclettes à Sochaux en 1886, alors que vient de se créer à Saint-Etienne la Manufacture française d’armes et cycles, futur Manufrance, qui lance de son côté la commercialisation des fameuses Hirondelles qui équiperont la police…

A la fin du XIXe siècle, le vélo reste un produit de luxe, destiné surtout à une classe aisée qui s’en sert comme instrument de loisir et va parader avec dans le Bois de Boulogne. Mais ce moyen de transport se démocratise rapidement et en 1914 on dénombre déjà 3,5 millions de propriétaires s’acquittant de la taxe instaurée en 1893 et qui perdurera jusqu’en 1959.

La dimension sportive du vélo contribue fortement à son succès populaire avec le premier Tour de France organisé dès 1903 et la construction de nombreux vélodromes dont celui de Paris, le fameux Vel d’Hiv, qui ouvre ses portes en 1910, 27 ans avant le stade Vélodrome de Marseille, qui accueille lui aussi, comme son nom l’indique, de nombreuses courses cyclistes à ses débuts.

Coureurs sur le Tour de France 1930 (source : Histoire Villennes)

Progressivement, les classes aisées abandonnent le vélo pour l’automobile en plein essor entre les deux guerres, tandis que la bicyclette devient le moyen de transport quotidien fortement utilisé par des générations d’ouvriers. Dans les années 1920, on décrit ainsi de véritables embouteillages de cyclistes aux abords des grandes usines de la région parisienne aux heures d’entrées et de sortie, à l’image de ce qu’on observe désormais dans de nombreux pays asiatiques aux heures de pointe. Les métiers à vélo se multiplient, les artisans utilisant le triporteur pour charrier leur marchandise. A la campagne, le curé comme le garde-champêtre se déplacent en vélo et en compte en 1939 de l’ordre de 9 millions de vélo en France contre seulement 2,4 millions de voitures.

Vélos garés pour la fête du Parti communiste en 1936 à Garches (source : Ciné-archives)

A partir des années 1950 cependant, l’utilisation de la bicyclette commence à péricliter au profit des deux-roues motorisées (dont le fameux Solex, ou les mobylettes Motobécane ou Peugeot). Et il va falloir attendre 1976 pour que le vélo refasse une timide apparition comme moyen de transport, avec la première expérience de vélos en libre-service initiée par le maire visionnaire de La Rochelle, Michel Crépeau. Depuis une dizaine d’années (l’introduction des Vélo’v de Jean-Claude Decaux dans la métropole lyonnaise date de 2005), la pratique du vélo en ville regagne nettement du terrain. A Strasbourg, 16 % des habitants déclaraient en 2015 utiliser le vélo comme moyen de transport habituel et cette proportion dépasse 15 % à Grenoble et 11 % à Bordeaux, les grandes agglomérations françaises pionnières en la matière.

Cyclistes urbains dans les rues de Lille (source : Citycle)

Va-t-on assister à un retour de la bicyclette comme moyen de transport populaire ? On n’en prend pas encore le chemin alors que toutes les enquêtes montrent que l’usage du vélo pour les déplacements du quotidien est plutôt le fait des populations urbaines aisées. Instrument ordinaire de l’ouvrier et du paysan dans les années 1930, le vélo est devenu l’apanage des Bobos urbanisés, soucieux de la préservation de l’environnement et de l’entretien de leur corps via une activité physique régulière. A quand une nouvelle démocratisation de ce moyen de transport dans nos métropoles où la voiture n’est manifestement plus adaptée ?

L. V.

 

A lire : Le retour de la bicyclette. Une histoire des déplacements urbains en Europe de 1817 à 2050, par Frédéric Héran, éd. La Découverte, 2014

La Grèce toujours sous surveillance ?

12 juillet 2018

La Grèce va-t-elle enfin sortir la tête de l’eau après 8 années de réformes brutales et de politiques de rigueur imposées, bien malgré elle, par la Commission européenne et le FMI ? C’est en tout cas ce qu’ont claironné la plupart des médias à l’issue de l’accord qui a été trouvé le vendredi 22 juin aux petites heures du matin après 6 heures d’âpres négociations.

Alexis Tsipras et Jean-Claude Juncker en 2015 (photo ©AFP)

Le premier ministre Alexis Tsipras avait promis qu’il s’astreindrait à porter une cravate si un accord était trouvé sur la gestion de la dette grecque : c’est désormais chose faite et il va donc devoir en tirer les conséquences vestimentaires qui s’imposent à lui… Au vu de cet accord et selon le Courrier international, le journal grec de gauche Efimerida ton Syntakon, a en effet titré « Un bol d’air pour la dette », estimant que « La Grèce tourne la page, elle va retrouver sa souveraineté budgétaire et a obtenu un délai de dix ans pour rembourser les échéances de la dette arrivant à maturité. C’est une étape déterminante qui montre que la dette sera bientôt supportable ».

Une tutelle du FMI difficile à supporter par les Grecs (dessin signé Ysope)

Après neuf années de récession, la Grèce renoue effectivement avec une amorce timide de croissance, ce qui a permis aux nombreux médecins orthodoxes européens qui se penchaient sur son cas de réduire un peu la posologie du traitement de cheval qu’ils administraient. La Grèce a ainsi obtenu un délai de grâce de 10 ans pour commencer à rembourser une partie des prêts qui lui ont été accordés et elle recevra prochainement une toute dernière tranche d’aide pour un montant de 15 milliards d’euros dont 5,5 destinés à assurer le service de la dette, le reste permettant de constituer un « matelas financier » destiner à accompagner en douceur la sortie du programme d’ajustement structurel.

Finie donc, à compter du 20 août prochain, la mise sous tutelle de la Grèce qui avait dû l’accepter, contre son gré et malgré les véhémentes protestations de son ex ministre des finances, Yanis Varoufakis, lequel avait démissionné bruyamment du gouvernement au lendemain du référendum du 6 juillet 2015. La Grèce serait donc sauvée aux yeux de la plupart des analystes européens…

Une crise qui laisse de lourdes traces (dessin signé Lasserpe repris dans Les crises)

Dans quel état cependant ? Le taux d’endettement de la Grèce reste le plus élevé de tous les pays de la zone européenne, représentant 180 % de son PIB, et continue de croître d’année en année : passé de 109 % en 2008, lors du déclenchement de la crise grecque, il atteignait 172 % en 2011 au moment où le pays a dû de nouveau faire appel aux créancier du FMI et de l’UE, et 177 % l’an dernier…

Socialement, la Grèce reste bien mal en point. Il semblerait que le taux de chômage ait effectivement commencé à baisser depuis 2013, après avoir atteint des sommets effrayants : il était passé de 7,4 % de la population active en juillet 2008 à 27,9 % cinq ans plus tard, atteignant même 59,6 % chez les jeunes de moins de 25 ans. Depuis, le taux de chômage a diminué mais il reste supérieur à 20 %, le plus élevé de toute l’Union européenne, et encore au-dessus de 40 % pour les jeunes qui continuent de s’exiler massivement. Avec plus de 1 millions de chômeurs pour une population totale qui n’atteint pas les 11 millions d’habitants, la Grèce détient un bien peu enviable record !

Un plan d’austérité impitoyable (dessin signé Deligne)

Entre 2008 et 2013, les salaires ont baissé en moyenne de 32 % et le pouvoir d’achat a subi une érosion sans précédent de 40 %. Les retraités grecs ont subi leur 11ème réforme des retraites, se traduisant toujours par des baisses de revenus, et le nombre de fonctionnaires a été diminué d’un tiers. La plupart des biens de l’État ont été privatisés, même le port du Pirée ayant été refourgué aux Chinois. Les impôts et taxes ont subi des hausses successives spectaculaires.

Heureusement, il reste le tourisme… (dessin signé Chapatte)

Mais à part ça, tout va bien, comme s’en sont bruyamment félicité la plupart des dirigeants européens, notre ministre des finances, Bruno Le Maire en tête, estimant « que le problème de la dette grecque est désormais derrière nous ». De fait, le taux de croissance en Grèce a atteint 1,4 % en 2017 tandis que le budget grec affiche pour cette même année et pour la première fois depuis bien longtemps, un léger excédent de 0,8 % alors qu’il était en déficit de 15,1 % en 2009.

Un plan de sauvetage (légèrement) intéressé (dessin signé Mix & Remix)

La Grèce est donc officiellement guérie et va retrouver l’insigne privilège de pouvoir librement emprunter sur les marchés financiers mondiaux comme tout pays souverain qui se respecte…Le commissaire européen Pierre Moscovici l’a d’ailleurs clairement explicité en précisant bien qu’il serait désormais « indécent » d’imposer aux dirigeants grecs un dispositif « tatillon et intrusif ».

Pour autant, il a quand même cru bon d’indiquer, à toutes fins utiles, que l’Union européenne devra « s’assurer que les réformes sont mises en œuvre et que les politiques budgétaires continuent d’être saines ». Ce à quoi le Néerlandais Hans Vijibrief, tout nouveau président du Groupe de travail de l’Eurogroupe, a précisé que les responsables grecs devaient rester « stables politiquement et éviter de remettre en cause les réformes agréées ».

Au moins le message est clair : la Grèce vient de retrouver sa souveraineté économique et budgétaire mais reste pour le moins sous surveillance : pas question de refaire des bêtises…

L. V. 

Bilan énergétique mondial : le rapport qui fait honte !

8 juillet 2018

La société de conseil et d’études Enerdata, créée en 1986 à Grenoble et spécialisée dans l’analyse des données mondiales de consommation et de production énergétique, vient de publier son dernier bilan énergétique mondial, sous le titre peu rassurant « Un pas en arrière dans la transition énergétique ? »

Un titre un rien provocateur, deux ans et demi après la COP 21 qui s’était tenue à Paris en décembre 2015 et qui avait débouché sur un accord, présenté à l’époque comme historique et de nature à contenir la hausse du réchauffement climatique mondial d’ici 2100 dans la limite des 2°C. La France venait tout juste d’adopter sa « loi de transition énergétique pour la croissance verte », un bel oxymore pour nombre d’écologistes considérant qu’il faudrait au contraire plutôt s’orienter vers un objectif de décroissance progressive. Les objectifs affichés étaient ambitieux mais, moins de trois ans plus tard, le retour à la réalité est un peu moins glorieux…

Que dit donc ce bilan énergétique mondial qui porte sur l’année 2017 ? Il n’est certes pas exhaustif puisqu’il ne prend en compte que les pays du G20 (dont l’ensemble des pays européens), mais ceux-ci représentent néanmoins 80 % des émissions planétaires de gaz à effet de serre, ce qui est donc très largement représentatif.

Le premier élément à retenir est que la croissance s’est nettement accélérée en 2017 avec un taux de croissance économique moyen de 3,7 % pour cette année alors que ce taux n’était que de 3,5 % en 2016 et de 3,1 % sur la période 2005-2015. Les effets de la crise économique mondiale de 2008 s’estompent donc et on en revient à grands pas vers le business as usual !

Evolution de la consommation d’énergie par les pays du G20 (en pourcentage de croissance annuelle) – source © Enerdata

La demande mondiale d’énergie est par conséquence en hausse très sensible, de 2,1 % en 2017 contre 1 % seulement en 2016. Du coup, bien évidemment les émissions de gaz à effet de serre, qui stagnaient depuis 3 ans et avaient même reculé de 0,5 % en 2016 après avoir progressé de 1,6 % en moyenne annuelle entre 2005 et 2015, sont reparties à la hausse avec un bond de 2,1 % en 2017, confirmant s’il en était besoin, que toutes les belles promesses de la COP 21 n’ont pas connu le moindre début de mise en œuvre…

Curieusement, et malgré les rodomontades de Donald Trump qui s’est assis sans vergogne sur le traité de Paris et a tout fait pour relancer l’activité charbonnière, les États-Unis s’en sortent honorablement avec une stabilisation de leurs émissions de gaz à effet de serre en 2017 malgré une croissance soutenue. La Chine et l’Europe ne peuvent pas en dire autant, elles dont les émissions de gaz à effet de serre ont fait un bond de respectivement 2,1 et 1,9 % en 2017 !

En décembre 2015, chacun se félicitait de l’accord de Paris à l’issue de la COP 21, mais la mise en œuvre est bien loin des engagements de l’époque… (photo © Stéphane Bouissou / MEDDE)

Avec un tel constat, on s’écarte d’autant plus des objectifs vertueux du traité de Paris qui nécessitait de réduire en moyenne jusqu’en 2050 de 2,9 % chaque année nos émissions de gaz à effet de serre. Il faudrait maintenant mettre les bouchées doubles et viser plutôt une réduction annuelle de 3,5 % mais on n’en prend manifestement pas le chemin.

Après trois années successives de déclin, la consommation de charbon est repartie de plus belle et la demande mondiale tant en électricité qu’en gaz et même en pétrole a fortement augmenté en 2017, prouvant bien que, jusqu’à présent, l’humanité ne fait pas suffisamment d’effort en vue d’opérer la véritable transition énergétique qui s’imposerait si elle voulait vraiment contenir dans les limites viables le changement climatique global comme elle s’y était engagée en 2015…

Centrale thermique à charbon de Drax, dans le Yorkshire (Royaume-Uni), produisant 7 % de l’électricité de toute l’Angleterre

Curieusement, en Europe, les bons élèves de la classe, outre le Danemark et la Finlande qui ont réussi à réduire de près de 6 % leurs émissions de CO2 entre 2016 et 2017, sont à rechercher du côté du Royaume-Uni qui a baissé ses émissions de 3,3 % sur cette même période en adoptant des mesures fortes pour accélérer sa sortie du charbon.

Inversement, les plus mauvais élèves sont des pays tels que Malte, l’Estonie ou encore le Portugal, pourtant souvent cité en exemple pour son implication dans le développement des énergies renouvelables, mais qui ont connu une augmentation de plus de 11 % de leurs émissions de gaz à effet de serre en 2017. L’Espagne et les Pays-Bas ne s’en sortent pas très bien non plus avec une hausse supérieure à 6 % sur cette même période. Quant à la France et l’Allemagne, grandes donneuses de leçon en la matière, leurs émissions ont progressé respectivement de 2,2 et 2,4 % en 2017, soit davantage que la moyenne mondiale, ce qui n’est guère reluisant…

Nicolas Hulot : un bilan pour l’instant très mitigé du plan climat engagé en juillet 2017 (photo © Fabrice Coffrini / AFP)

Le ministre Nicolas Hulot a bien dû reconnaître lui-même, en tirant le bilan de la première année de sa feuille de route, vendredi 6 juillet 2018, que les résultats étaient bien loin de ses attentes. L’objectif de ce plan, annoncé il a un an était d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 avec quelques mesures phare comme l’arrêt de la vente des voitures diesel et à essence d’ici 2040 ou le passage de la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique à 32 % d’ici 2032.

Les chiffres communiqués par le CITEPA (Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique) confirment au contraire que la situation n’en finit pas de se dégrader avec notamment une augmentation des émissions dans le domaine des transports. Même si la flotte de voitures diesel diminue désormais de 70 000 unités par an, cela n’est aucunement significatif eu égard à l’importance du parc automobile qui est de 21 millions de voitures particulières en France !

Même dans le domaine de la production d’énergie, l’arrêt de plusieurs centrales nucléaires s’est traduit en 2017 par un recours accru au charbon. Or ce dernier, s’il ne participe qu’à hauteur de 2 % du mix énergétique français, représente encore 25 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur…

Il y a donc encore bien loin de la coupe aux lèvres et la France ne peut guère, jusqu’à présent et malgré tous ses efforts de communication en la matière, s’enorgueillir d’un engagement effectif dans la voie d’une transition énergétique réelle : encore un petit effort, Messieurs les Français !

L. V. 

Les Tontons flingueurs éparpillés façon puzzle à Montauban…

5 juillet 2018

Voilà un fait divers, révélé par La Dépêche du Midi, et repris par toute la presse nationale, qui devrait tenir en haleine la France entière en ce début d’été où bien des esprits sont pourtant accaparés par les évolutions de nos footballeurs nationaux sur la pelouse des stades russes : dans la bonne ville de Montauban, deux des Tontons flingueurs, les frères Paul et Raoul Volfoni, ont été victimes d’un enlèvement crapuleux dans la nuit du vendredi au samedi 1er juillet 2018.

L’affaire est grave et ne peut qu’interpeller au premier chef tout amateur nostalgique du film culte réalisé par Georges Lautner en 1963, sur un scénario d’Albert Simonin, adapté de son roman Grisbi or not grisbi, et avec les dialogues toujours aussi savoureux de Michel Audiard.

Monsieur Fernand, le Montalbanais, et Raoul Volfoni dans la scène culte de la cuisine (extrait du film Les Tontons Flingueurs)

De prime abord, le lien paraît ténu avec la ville de Montauban, préfecture un peu ensommeillée du département de Tarn-et-Garonne et ville natale du peintre Jean-Dominique Ingres et de la révolutionnaire Olympe de Gouges. Pour tout amateur de ce monument de la cinémathèque française, dont l’action se passe pour l’essentiel en région parisienne, le rapport est pourtant évident puisque le personnage de Fernand Naudin, incarné à l’écran par le ténébreux Lino Ventura, est un ancien truand rangé des voitures et reconverti dans le négoce d’engins de travaux-publics à Montauban.

L’ancien rond-point de la Mandoune à Montauban, devenu le giratoire des Tontons flingueurs (photo © Eric Cabanis / AFP / Getty Images)

C’est d’ailleurs là que débute le film, lorsque le « gugusse de Montauban » quitte sa ville en pleine nuit pour répondre à l’appel de son vieil ami mourant, Louis dit Le Mexicain, qui lui demande de reprendre ses affaires et de veiller sur sa fille Patricia. « On ne devrait jamais quitter Montauban » finit d’ailleurs par soupirer Lino Ventura après quelques embrouilles plus ou moins sanglantes avec ses rivaux qui lorgnent également sur l’héritage.

Une réplique qui a sans doute fait davantage que tous les efforts de l’office de tourisme local pour faire connaître la ville de Montauban ! Au point qu’en février 2014, la commune reconnaissante a orné un de ses ronds-points du centre-ville de l’effigie en plastique, grandeur nature, des cinq Tontons flingueurs, dont les personnages sont joués à l’écran par Lino Ventura, Francis Blanche, Robert Dalban, Bernard Blier, et Jean Lefebvre.

Les cinq Tontons flingueurs dans le film

En 2016, la ville a même lancé une souscription citoyenne pour financer la transcription dans une version numérique de haute qualité de la bobine originale du film, ce qui montre à quel point les Montalbanais sont attachés à ce film culte qui les fait pourtant passer pour vaguement rustaud « genre agricoles ».

L’effigie de Paul Volfoni (Jean Lefebvre) et celle de son frère Raoul (Bernard Blier) ont disparu du giratoire des Tontons Flingueurs, à Montauban (photo © N. Stival / 20 Minutes)

On ignore à ce jour quel est l’auteur de cet ignoble forfait qui a osé s’attaquer à ce monument local, confirmant s’il en était besoin que « les cons, ça ose tout : c’est même à ça qu’on les reconnaît »… Une maxime qui, au passage, reprend presque mot pour mot la pensée profonde que le Dominicain Saint-Thomas d’Aquin avait déjà énoncé au XIIIe siècle dans sa Somme théologique et en latin : « Omnes stulti, et deliberatione non utentes, omnia tentant », ce qu’on peut traduire grosso modo par : « Tous les imbéciles, et ceux qui ne se servent pas de leur discernement, osent tout » !

Toujours est-il que, malgré l’examen attentif par la police des images de vidéosurveillance, les frères Volfoni n’ont toujours pas été retrouvés et que l’on commence à s’inquiéter sérieusement de leur sort.

Voilà tout ce qui reste du corps de Raoul Volfoni, une fois le forfait accompli… (source Compte Twitter de B. Barèges)

La maire de Montauban, Brigitte Barèges s’en est d’ailleurs émue et a lancé un vibrant appel solennel via Twitter : « Rendez-nous le Tonton ! », précisant même que la ville était disposée à payer une rançon si besoin. C’est beaucoup d’honneur pour les deux frérots Volfoni, truands de faible envergure que le « gugusse de Montauban » n’en finit pas de ridiculiser, mais l’on peut comprendre ce désespoir d’un élu local fermement attaché à sauvegarder son patrimoine culturel, à la manière d’un Francis Blanche roulant les yeux en s’accrochant à sa valise de billets tout en hurlant « Touche pas au grisbi, salope ! »

Espérons désormais, pour la quiétude des habitants de Montauban et l’intégrité de Raoul Volfoni, qu’on ne va pas « l’retrouver éparpillé par petits bouts, façon puzzle »…

L. V. 

A Marseille, on tire des plans sur la Comex…

3 juillet 2018

Henri-Germain Delauze

Henri-Germain Delauze fait partie de ces personnages qui ont marqué l’histoire récente de la ville phocéenne. Entré en 1946 à l’École nationale supérieure des arts et métiers d’Aix-en-Provence, il y acquiert une culture d’ingénieur avant de partir faire son service militaire dans l’armée de l’air à Madagascar où il découvre, trois années durant, la richesse des fonds sous-marins en effectuant ses premières plongées à titre professionnel.

De retour en France en 1952, il rencontre à Marseille l’équipe du commandant Jacques-Yves Cousteau avec laquelle il réalise de multiples explorations sous-marines à des fins archéologiques ou scientifiques, intervenant pendant 3 ans au sein de l’Office français de recherches sous-marines, une association qui participe notamment, dans les années 1950, à l’exploration de la résurgence de Port-Miou à Cassis.

En 1956, Il intègre la société des Grands Travaux de Marseille, une entreprise de BTP qui l’envoie à Cuba diriger un chantier hors-normes, la construction d’un tunnel autoroutier sous-marin dans la baie de La Havanne, réalisé par assemblage in-situ, à l’aide de plongeurs, de caissons en béton armé de 20 000 t chacun. Un bel exploit technique réalisé dans des conditions difficiles, au milieu des requins, et avec des délais très contraints. Un chantier suivi d’un autre, moins spectaculaire, consistant à percer un tunnel sous la Seine pour le transfert des eaux usées de l’agglomération parisienne…

En 1959, le jeune ingénieur qui a alors 30 ans, est invité aux États-Unis où il obtient un Master of Sciences en géologie marine à Berkeley en Californie, tout en effectuant de nombreuses plongées comme consultant pour l’U.S Navy et pour des entreprises de l’offshore pétrolier californien, dans la baie de Monterey.

Capsule de plongée de la Comex, installée devant le Palais de la Bourse à Marseille

Rentré à Marseille en 1962, il prend la tête du laboratoire des bathyscaphes, rattaché au CNRS, avec lequel il coordonne jusqu’en 1967, avec la Marine nationale, 5 campagnes internationales d’exploration scientifique des fosses abyssales. En parallèle, il fonde, dès 1962, sa propre société, la Comex (Compagnie maritime d’expertise), qui allie ses deux passions : l’ingénierie et le monde sous-marin.

Rapidement, la notoriété de la Comex dépasse les frontières, avec la construction, dès 1964 de son premier Centre d’essais hyperbares. A son apogée, en 1981, la société, devenue leader mondial dans son secteur de l’ingénierie et des interventions humaines ou robotisées sous-marines, affiche un chiffre d’affaire annuel de 322 millions d’euros et ses nombreux plongeurs accumulent les records de profondeur.

En 1981 justement, c’est l’année où Henri-Germain Delauze lance la construction de sa villa, au bord du Vieux-Port de Marseille, au pied du Fort Ganteaume, dans un site exceptionnel et totalement protégé, rendu constructible par une dérogation exceptionnelle accordée par le maire Gaston Defferre lui déclarant sans ambages : « Vous êtes la seule personne à qui j’autoriserai de construire à cet endroit ». A cette époque, on ne s’embarrassait guère de chichis administratifs et réglementaires…

La casa Delauze au pied du Fort Ganteaume

Le résultat est assez décoiffant puisque la fameuse villa, la casa Delauze, pourvue d’une gigantesque piscine, est bâtie sur pilotis, directement sur l’eau où était amarré le yacht de la société, permettant ainsi aux employés de la Comex de travailler dans un cadre exceptionnel directement accessible en bateau. Les bâtiments ont d’ailleurs été récemment rénovés et convertis en un espace de réception.

La casa Delauze, un espace de rêve…

A partir de 1984, les affaires de la Comex sont freinées dans un monde où le offshore pétrolier est devenu de plus en plus concurrentiel. La société s’efforce de se diversifier en créant de nombreuses filiales dont Cybernetix, dans le domaine de la robotique en milieu hostile. Mais en 1992, la filiale pétrolière, Comex Services, est finalement cédée au Groupe Stolt Tankers & Terminals. Delauze conserve la présidence du groupe qui se recentre sur ses différentes filiales. En 1999, la filiale spécialisée dans l’industrie nucléaire est cédée au groupe ONET tandis que Cybenetix est reprise en 2011 par Technip.

Michèle Fructus, PDG de la Comex de 2008 à 2016

Victime en 2008 d’un accident de plongée en Corse, Henri-Germain Delauze en restera durablement affecté et s’éteint finalement en 2012. C’est sa fille, Michèle Fructus, qui avait intégré l’entreprise en 1989 comme secrétaire puis chargée de la communication, qui reprend les rênes de la Comex à partir de 2008. Discrète mais néanmoins investie dans la vie publique locale, membre notamment du Conseil de Développement de MPM, cette femme de conviction avait réussi à diversifier encore les activités de la Comex, en particulier dans le domaine des essais liées à l’exploration spatiale.

Disparue brutalement en mars 2016 à l’âge de 70 ans, Michèle Fructus laisse un héritage qui reste dans la famille puisque c’est sa propre fille, Alexandra Oppenheim-Delauze, qui reprend alors les rênes de l’entreprise. Une tâche à laquelle elle n’était pas forcément bien préparée puisque, comme le détaillait alors La Marseillaise, son parcours professionnel l’avait jusqu’alors conduit à pratiquer des activités aussi diverses que guichetière dans une banque, administratrice d’une école de danse, restauratrice, prof de maths, gérante d’un salon d’esthétique ou encore maçon ayant exercé ses talents bâtisseurs sur le chantier d’un temple bouddhiste du côté de Saint-Marcel…

Alexandra Oppenheim-Delauze, directrice actuelle de la Comex (photo © AFP)

Avec 50 salariés, la Comex est très loin du mastodonte qu’elle était dans les années 1980, lorsqu’elle employait un bon millier de personnes et faisait partie des 10 premières entreprises françaises à l’export. Elle reste néanmoins un joyau de technologie capable non seulement de développer un scaphandre permettant aux futurs spationautes des simuler des sorties dans l’espace ou des déplacements sur Mars, mais aussi de lancer (et de récupérer) un ballon stratosphérique à 40 km d’altitude depuis son navire amiral ancré au large de Marseille, un ballon sur la plateforme duquel la Comex avait bien entendu installé une maquette de Notre-Dame de la Garde, histoire de rappeler que la Comex reste indissociable de son port d’attache marseillais…

L. V. 

La marche des cobayes

1 juillet 2018

L’expression fait vaguement penser à cette fameuse migration des lemmings, ces petits rongeurs du nord de l’Europe qui finiraient par se jeter dans la mer du haut d’une falaise pour y nager jusqu’à mourir d’épuisement, une idée reçue, sans le moindre fondement d’ailleurs, popularisée par un documentaire truqué produit par Walt Disney en 1958, mais qui a la vie dure…

Aucun rapport donc avec cette marche des cobayes, sinon qu’il s’agit dans les deux cas d’un problème de régulation des populations menacées par des prédateurs pour les lemmings, par des pollutions environnementales pour les « cobayes », ces citoyens militants qui dénoncent l’inertie des responsables politiques face à un monde de plus en plus toxique

L’un des porte-paroles de cette initiative, le jeune écrivain Thomas Dietrich, qui avait démissionné avec fracas en 2016 de son poste de secrétaire général de la Conférence nationale de la santé, dénonce avec de nombreux autres, ce monde devenu absurde où, selon les chiffres de l’OMS, un décès prématuré sur six serait causé par la pollution de l’air, de l’eau, des sols ou du milieu professionnel !

Rien qu’en France, on compterait ainsi, selon Santé publique France, 2,6 millions de salariés exposés à des produits cancérigènes sur leur lieu de travail, et entre 8 000 et 13 000 décès chaque année à cause des médicaments, soit 2 à 3 fois plus que par les accidents de la route…

Soutenue par de nombreuses personnalités et associations, dont Michèle Rivasi, députée européenne, ou encore Gilles Nalbonne, ancien directeur de recherche à l’INSERM et représentant du Réseau Environnement Santé, cette « marche des cobayes » est partie de Fos-sur-Mer le 1er mai dernier et vient d’arriver à Paris, le 30 juin, au terme de 60 étapes, 50 villes traversées et des centaines d’heures de débats et de manifestations autour de causes environnementales locales.

Le point de départ n’est pas le fruit du hasard car le pourtour de l’étang de Berre fait partie de ces lieux emblématiques où des citoyens s’élèvent depuis des décennies pour dénoncer les impacts sanitaires d’une politique industrielle fort peu respectueuse de l’environnement. L’un de ces acteurs, Daniel Moutet, président de l’association de défense et de protection du littoral du golfe de Fos, l’a d’ailleurs martelé lors de la réunion de lancement de la marche, qui a rassemblé près de 150 personnes : « Fos-sur-Mer est l’une des villes les plus polluées d’Europe. Avec toutes ses usines, elle dégage un nombre très important de particules fines et nous observons de plus en plus de cancers et de problèmes de santé chez les riverains ».

Les marcheurs ont d’ailleurs pu le constater de visu, dès le lendemain 2 mai, en parcourant la route jusqu’à Martigues, entre la cimenterie de Kerneos, l’usine sidérurgique Arcelor Mittal, les installations portuaires de Port-de-Bouc, ou encore les raffineries de Total à La Mède ou de Lyondellbasel à Berre-l’étang, visibles en arrière-plan.

Le lendemain, la marche des cobayes les a menés jusque dans l’agglomération marseillaise où les participants se sont rassemblés devant l’école maternelle Oasis, aux Aygalades, construite sur des sols pollués aux métaux lourds par un ancien site industriel, avant de se rendre au stade Vélodrome pour alerter sur les dangers sanitaires liés à l’ingestion des minuscules particules de caoutchouc recyclé issues de pneus usagés, riches en métaux lourds et hydrocarbures, qui sont répandus entre les fibres plastiques des gazons synthétiques.

Le site de l’ancienne usine chimique Legré-Mante (photo © Florent Bonnefoi / La Provence)

Ont aussi été évoqués ce jour-là, en parcourant les berges de l’Huveaune, la question de la pollution des cours d’eau en site urbain, le sujet des déchets qui s’accumulent sur la plage du Prado (surnommée Epluchures Beach) et le dossier du projet immobilier prévu sur l’ancien site d’usine chimique de Legré Mante, près de la Madrague de Montredon, mais aussi celui de la pollution de l’eau distribuée dans la cité d’Air-Bel où un habitant est décédé en septembre 2017 pour cause de légionellose.

La marche des cobayes devant le site de Mange-Garri à Bouc-Bel-Air, le 5 mai 2018 (source © Tous cobayes)

A chaque étape, les marcheurs se trouvent ainsi confrontés à de multiples problèmes environnementaux locaux dont l’accumulation ne peut qu’effrayer. Le 5 mai, ils se sont ainsi retrouvés sur le site de Mange-Garri, près de Gardanne, où l’usine d’alumine Alteo entrepose ses résidus de boues rouges issus des filtres-presse, résidus riches en fer, aluminium, titane, chrome, cadmium, mercure, arsenic, et on en passe, tous produits potentiellement toxiques qui sont ensuite disséminés par le vent sur les lotissements alentours et dans les cours d’eau les plus proches.

Quelques jours plus tard, la marche faisait une halte sur le site d’Arkema à Saint-Auban, près de Manosque, pour évoquer la question des victimes de l’amiante, avant de s’interroger sur l’impact des ondes électromagnétiques, des nanoparticules ou du futur tunnel Lyon-Turin, au gré de leur traversée des Alpes. A Vierzon, le 15 juin, les cobayes se sont croisés avec les militants du tour d’Alternatiba, d’autres militants également engagés en vue d’une société alternative plus respectueuse de l’humain. A Belleville-sur-Loire, le groupe s’est interrogé sur les impasses et les dangers de l’industrie électronucléaire, avant de se pencher, le lendemain, sur les résultats prometteurs de la phyto-épuration pour les stations de traitements des eaux usées, dans la petite commune d’Ouzouer-sur-Trézée, ou comment allier réflexion globale et action locale…

Les marcheurs devant la centrale nucléaire du Bugey, le 27 mai 2018 (source © Tous cobayes)

Arrivés samedi 30 juin à Paris, les marcheurs ont organisé un rassemblement place Stalingrad pour rappeler l’urgence de mieux prendre en compte les impacts sanitaires des pollutions environnementales de tous ordres, en espérant être reçus en début de semaine prochaine par le cabinet du Ministre de la transition écologique et solidaire. L’écho médiatique de cette initiative est resté assez discret, surtout en cette période de Mondial de foot, raison pour laquelle il eut été dommage de ne pas l’évoquer ici !

L.V.