Posts Tagged ‘Apprentissage’

Les trains du futur bientôt sur les rails ?

9 octobre 2019

Jules Verne l’avait imaginé dès 1889 : des capsules propulsées à 1200 km/h dans des tubes aériens pour faciliter les transports rapides. L’action était supposée se déroulée en 2889. On y sera peut-être bien avant… L’idée est en effet en train de faire son chemin, reprise notamment par l’entrepreneur sud-africain Elon Musk, désormais installé à Los Angeles, fondateur d’une entreprise qui creuse des tunnels, The Boring Compagny, mais aussi à l’origine des sociétés Tesla, SolarCity ou encore Space X, dont l’objectif est, en toute modestie, de préparer la colonisation de la planète Mars.

Schéma de principe d’un train hyperloop selon la société néerlandaise Hardt Hyperloop (source © Bluewin)

En 2013, il publie un livre blanc qui pose les bases du concept Hyperloop, un moyen de transport ultra-rapide à propulsion électrique, sous forme de capsules circulant dans un tube dépressurisé pour limiter au minimum les frottements : « la vitesse de l’avion avec la fréquence d’un métro ». Depuis, plusieurs sociétés se sont mises au travail, chacune essayant de développer l’idée pour la rendre opérationnelle.

Prototype en cours de développement par la société Hyperloop TT à Toulouse (source © Midi Libre)

Curieusement, deux d’entre elles ont installé leurs bases en France. C’est le cas de l’entreprise américaine Hyperloop TT qui a installé un centre de recherche près de Toulouse sur l’ancien terrain militaire de Francazal, profitant de l’environnement technologique et scientifique de haut niveau en matière d’aéronautique et de systèmes embarqués liés aux installations d’Airbus et des pôles de compétitivité locaux.

La start-up américaine Hyperloop One a préféré, elle, construire son centre de recherche dans le sud de l’Espagne, mais l’outsider canadien, Transpod, a choisi de s’installer en Haute-Vienne, dans un petit village de 400 habitants, Droux, situé à une cinquantaine de kilomètres de Limoges, pour y construire sa piste d’essai destinée à faire circuler ses futurs prototypes à plus de 1000 km/h dans un tube de 3 km perché sur des pylônes, le long d’une voie ferrée désaffectée.

Vue d’artiste du futur hyperloop imaginé par la société Transpod (source © BFMTV)

Les technologies de ces différents projets hyperloop en pleine phase de développement diffèrent selon les équipes qui restent discrètes sur leurs secrets de fabrication. Le point commun serait de circuler dans un tube parfaitement étanche dans lequel la pression serait abaissée fortement pour réduire au minimum les frottements de l’air et économiser d’autant la consommation d’énergie dont 70 % est due aux friction de l’air et des roues, comme le rappelle le député Cédric Vilani dans une note rédigée en 2018 pour l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques.

La propulsion électrique ou magnétique (par des moteurs à induction) limite les nuisances sonores et réduit les émissions de CO2. Quant à la friction des roues, le meilleur moyen de la réduire est de faire léviter le train au-dessus du rail, soit sur coussin d’air, comme l’imaginait initialement Elon Musk, soit par sustentation magnétique.

Esquisse de la capsule du futur Spacetrain en cours de développement sur les anciennes infrastructures de l’Aérotrain (source © Spacetrain)

Les deux technologies ont déjà été éprouvées. Celle du coussin d’air est à la base du concept d’Aérotrain développée entre 1965 et 1974 par l’ingénieur français Jean Bertin qui avait fait circuler son aérotrain sur un monorail surélevé traversant la plaine de Beauce au nord de Paris. Le projet n’avait alors pas pu atteindre le stade ultime du développement commercial et avait dû s’effacer face au développement du TGV. Mais le génie civil est toujours en place et la société française Spacetrain est en train d’y tester sa navette du futur propulsée par un moteur à induction linéaire alimenté par une pile à combustible à hydrogène qui fait tourner les turbines alimentant les coussins d’air, le tout pour atteindre une vitesse de croisière de l’ordre de 600 km/h. L’intérêt d’une telle technologie qui envisage une exploitation commerciale dès 2025 est de permettre des liaisons rapides sur des lignes comme Paris-Orléans dont la fréquentation n’est pas suffisante pour rentabiliser une infrastructure LGV.

Le Transrapid de Shangai (source © German China)

L’autre approche est celle de la lévitation magnétique à base d’aimants supraconducteurs fixés à la voie et sur lesquels lévite la capsule munie elle-même de bobines supraconductrices, les deux aimants se repoussant pour éviter le contact et donc les frottements. Le Transrapid développé par les Allemands ThyssenKrupp et Siemens qui devait relier Munich à son aéroport est basé sur ce principe, piloté entièrement à distance de manière totalement automatisé. Le projet, jugé trop coûteux, a finalement été abandonné suite à un accident, mais un train de ce type fonctionne depuis 2002 permettant de rallier l’aéroport de Shangai en quelques minutes.

Prototype du MagLev japonais (source © Japan Rail Pass)

Un autre projet comparable, japonais celui-là, le Maglev, est en cours de développement par la compagnie Central Railway Japan qui espère l’exploiter à partir de 2027, d’après Megamark, pour parcourir en 40 mn les 286 km qui séparent Tokyo de Nagoya, à une vitesse de croisière proche de 500 km/h.

Pour la technologie hyperloop, qui vise plutôt une vitesse de l’ordre de 1000 km/h (pas plus car au-delà le tube dans lequel circulera la capsule subit des ondes de choc potentiellement dommageables), une des difficultés à résoudre est la gestion de l’aérodynamisme. Selon Sciences et Avenir, Il est donc envisagé d’installer à l’avant de la capsule un compresseur axial, destiné à aspirer l’air qui a tendance à s’accumuler en amont, et à le rejeter à l’arrière, toujours dans l’objectif de limiter les frictions.

Une chose est sûre en tout cas, il n’y aura probablement pas de chauffeur dans ces trains du futur. La SNCF annonce d’ailleurs pour 2023 des trains sans conducteur, peut-être même dès 2021 pour le fret. L’objectif est clair : permettre via l’automatisation de la conduite de faire circuler davantage de trains sur une même ligne en optimisant l’accélération et le freinage. La technique est déjà largement éprouvée pour les métros, mais un peu plus complexe pour les trains qui circulent en milieu ouvert et sont donc susceptibles de rencontrer des obstacles sur la voie. Comme la distance nécessaire à un train pour stopper est relativement importante, et que par définition un train ne peut pas faire un écart pour éviter l’obstacle, il faut anticiper et détecter les obstacles éventuels à plus d’1 km en amont, de jour comme de nuit. Il existe d’ailleurs déjà des trains qui circulent en conduite autonome, pour le compte de la compagnie minière Rio Tinto en Australie, mais dans une région semi désertique où les obstacles ne sont pas légion…

Le train autonome AutoHaul piloté à distance par la société Rio Tinto en Australie (source © Détours Canal +)

Et l’innovation ferroviaire ne se limite pas aux seuls trains à grande vitesse puisque le bureau d’innovation breton Exid Concept & Développement travaille de son côté à développer son concept de Taxirail dont un premier démonstrateur est envisagé dès 2020.

Maquette du Taxirail qui pourrait redonner vie aux petites lignes abandonnées de la SNCF (source © Exid C&D / L’Usine nouvelle)

Il s’agirait d’une navette autonome de 40 places seulement destinée à circuler sur les voies SNCF existantes, y compris celles disposant d’ouvrages d’art anciens trop fragiles pour supporter les 50 à 80 tonnes des autorails classiques. Ces navettes circuleraient à la demande, appelées via une application sur smartphones ou via des bornes en gare, et seraient propulsées par un moteur électrique alimenté sur batterie accompagnée d’une réserve de biogaz pour prolonger la charge, leur donnant une autonomie de 600 km, suffisante pour la journée.

On le voit, le domaine du transport ferroviaire est en pleine innovation et pourrait bien connaître dans les années qui viennent de véritables révolutions technologiques que même Jules Verne n’avait pas osé imaginer !

L. V.

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SMMM : une entreprise qui sait recevoir

21 août 2019

On dit le patronat français plutôt frileux pour embaucher des jeunes et encore plus pour les former. L’apprentissage qui a pourtant longtemps été la règle, en particulier dans les métiers manuels où le savoir-faire s’acquiert par la pratique et la transmission de l’expérience des aînés, n’est plus à la mode, contrairement à d’autres pays dont l’Allemagne.

La couverture du Moniteur du 16 août 2019 : un patron de PME à l’honneur

Heureusement, il y a de multiples exceptions et de nombreux chefs d’entreprises qui restent prêts à s’investir dans la formation de jeunes professionnels pour les aider à s’insérer dans le monde du travail et à gagner peu à peu en expertise. Michel Barthélémy en fait partie, lui qui a racheté en 2007 la Société méridionale de menuiserie métallique, une société créée en 1978 et implantée à Plan de Campagne, sur la commune de Cabriès, dans les Bouches-du-Rhône.

Cette PME de second œuvre, qui compte 26 salariés et génère un chiffre d’affaire de 4,2 millions d’euros, est réputée localement pour avoir un patron à la fibre sociale, ce qui lui vaut une présentation très élogieuse, mais méritée, dans Le Moniteur du 16 août 2019. C’est aussi ce qui lui a valu d’être démarchée l’été dernier par l’Association Saint-Michel, basée à Aix-en-Provence et spécialisée dans l’accueil de jeunes migrants, des mineurs non accompagnés, qu’elle héberge dans son foyer de 50 places, et qu’elle tente d’accompagner dans l’insertion avec l’appui de l’Aide sociale à l’enfance, un service du Département des Bouches-du-Rhône.

L’Association Saint-Michel, établissement social accueillant des enfants et leur famille en difficulté ainsi que de jeunes migrants, mineurs non accompagnés

Pour pouvoir déposer une demande de titre de séjour, un jeune migrant isolé doit en effet pouvoir faire la preuve d’au moins 6 mois d’apprentissage, une exigence qu’il n’est pas aisé de remplir quand on connaît la difficulté pour un jeune scolarisé dans une filière en alternance à trouver une entreprise qui veuille bien l’accueillir dans ce cadre.

Mais Michel Barthélémy, le patron de la SMMM a des convictions et considère que les entreprises n’ont pas seulement pour fonction de gagner de l’argent à tout prix, mais doivent le faire dans le respect de leur environnement. SMMM a d’ailleurs été la première entreprise française à mettre en œuvre des profilés constitués à 75 % d’aluminium recyclé, et ceci sur le chantier pilote d’un groupe scolaire. De même, la gestion des ressources humaines y accorde une large part à l’accompagnement des salariés avec, en 2018, 12 % des effectifs en apprentissage, 4 % en contrat de professionnalisation et autant en contrat de génération.

Michel Barthélémy avec ses deux apprentis Youssouf et Fareed (photo © Stéphanie Tetu / Le Moniteur)

Michel Barthélémy n’a donc pas hésité à accueillir dans ses ateliers de Plan de Campagne deux jeunes migrants hébergés et encadrés par l’Association Saint-Michel. Youssouf se forme ainsi à la menuiserie métallique tandis que Fareed se perfectionne en serrurerie métallique, accompagné chacun par un tuteur technique expérimenté. Le chef d’entreprise lui-même, veille avec soin à l’intégration de ses jeunes recrues et n’a pas hésité à les accompagner en personne au Centre de formation des apprentis du BTP d’Aix-en-Provence, pour leur rentrée en septembre 2018. Il surveille avec soin leur carnet de notes tout comme leur comportement au sein de son entreprise, et dialogue régulièrement avec leur éducateur qui les suit auprès de l’Association tutrice.

Un dispositif gagnant-gagnant, qui permet à ces deux jeunes mineurs loin de leur famille de s’intégrer et de gagner en autonomie, tout en apportant à l’entreprise la possibilité de former à sa main de futurs professionnels en voie de qualification. A se demander même pourquoi cet exemple ne fait pas davantage d’émules au sein du patronat français…

L. V.

Energy Observer : la marine sans voile ni vapeur…

1 juillet 2019

Le commandant Jacques-Yves Cousteau devant la Calypso (photo © Marka – Getty)

Chacun se souvient de la Calypso, le célèbre navire océanographique du commandant Cousteau, véritable plate-forme médiatique qui a sillonné les mers du globe pour en rapporter de multiples images destinées à faire connaitre au grand public le fameux « Monde du silence » des abysses océaniques mais aussi toute la richesse et la fragilité de la biodiversité marine.

Voilà que la Calypso s’est trouvé un nouvel héritier, du nom bien français d’Energy Observer, un ancien maxi-catamaran de course, construit au Canada en 1983 sous la supervision du navigateur Mike Birch, premier voilier à avoir franchi la barre symbolique des 500 milles en 24 heures, ce qui représente une vitesse moyenne de près de 40 km/h. Mais ce voilier de compétition s’est beaucoup transformé depuis, rallongé à plusieurs reprises pour atteindre désormais un peu plus de 30 m de long.

Energy Observer vue de haut dans sa configuration actuelle (source © site Energy Observer)

Et surtout, il a été radicalement transformé pour devenir un véritable laboratoire flottant, reconditionné en « navire du futur à propulsion électrique fonctionnant grâce à un mix d’énergies renouvelables et un système de production d’hydrogène décarbonée à partir de l’eau de mer », devenant ainsi « le premier navire hydrogène visant l’autonomie énergétique, sans émission de gaz à effet de serre ni particules fines ».

Présentation de la maquette d’Energy Observer par son capitaine, Victorien Erussard, en présence de Nicolas Hulot et Emmanuel Macron lors de la COP 23 en 2017 à Bonn (source © site Energy Observer)

Son porte-parole et capitaine, le très médiatique Victorien Erussard, ancien coureur au large et officier de marine marchande, en a fait par ailleurs un support de communication particulièrement performant qui permet de drainer de multiples sponsors parmi lesquels le groupe Accor, Engie, Air Liquide, les assureurs Thelem Assurance ou encore la Caisse centrale de réassurance, mais aussi de nombreux partenariats officiels avec l’UNESCO ou avec le Ministère de la transition écologique et solidaire.

Pour assurer cette couverture médiatique maximale, les promoteurs du projet ont entrepris leur propre odyssée autour du monde après un tour de France engagé le 26 juin 2017 au départ de Saint-Malo, le port d’attache d’Energy Observer et qui l’a notamment conduit à Marseille en décembre 2017. Sous la direction du chef d’expédition, le réalisateur Jérôme Delafosse, cette « Odyssée du Futur » qui devrait durer au moins jusqu’en 2022, permettra au bateau et à son équipage de 6 à 10 personnes, se relayant pour permettre d’être opérationnel 7 jours sur 7, de visiter 50 pays avec 101 escales programmées. Passé en juin 2019 à Saint-Petersbourg, le navire est actuellement en route vers le Spitzberg, dans l’Océan Arctique, un nouveau défi pour un bateau qui fonctionne principalement à l’énergie solaire.

Panneaux solaires biface (source © site Energy Observer)

Car c’est bien la particularité de ce voilier hors-norme, qui d’ailleurs n’a pas de voile : il s’agit d’un catamaran à propulsion électrique qui produit sa propre énergie en exploitant son environnement. L’essentiel de cette électricité est produite par des panneaux solaires photovoltaïques qui couvrent une bonne partie de sa surface : 168 m2 au total, avec plusieurs technologies différentes dont des dispositifs souples antidérapant sur lesquels on peut marcher et même des panneaux biface, installés sur les ailes solaires latérales et arrière, qui permettent de produire 30 % d’énergie supplémentaires en exploitant la réverbération sur la mer et les surfaces blanches des flotteurs.

Energy Observer à Amsterdam en avril 2019 (source © site Energy Observer)

Deux éoliennes à axe vertical ont aussi été installées sur le bateau afin de produire de l’électricité complémentaire la nuit et lorsque l’ensoleillement est insuffisant, tandis que les moteurs électriques sont réversibles et peuvent fonctionner également pour la production d’électricité à la manière d’hydroliennes lorsque le bateau se fait tracter par une voile de kitsurf ou est amarré dans une zone de fort courant. Ces derniers dispositifs se sont néanmoins révélés peu efficaces à l’usage et ont désormais été remplacé par deux ailes verticales latérales constituée de volets réglables ajustés de manière automatique et qu ressemblent plus à des ailes d’avion qu’à une voilure de bateau.

La particularité de ce navire précurseur, bourré d’électronique et pourvu d’environ 6 km de câblage électrique, est qu’il permet de stocker l’électricité produite afin de pouvoir l’utiliser à tout moment pour assurer sa propulsion en toute autonomie quel que soit la météo. Pour cela, il faut des batteries bien sûr mais les batteries pèsent lourd. Elles contribuent d’ailleurs de manière non négligeable au poids total du navire qui est de 30 tonnes.

Il a donc été nécessaire de compléter cette capacité de stockage par une autre technique, celle de l’hydrogène. Celui-ci est produit directement à bord par électrolyse d’eau de mer qui est d’abord désalinisée puis purifiée, via une véritable petite usine intéressée dans les entrailles du bateau. L’hydrogène ainsi produit est comprimé à 350 bars et stocké dans des réservoirs dont la capacité totale est de 62 kg. Un concentré d’énergie qui permet, via un encombrement réduit, d’alimenter les moteurs électriques grâce à une pile à combustible qui retransforme en électricité cet hydrogène.

Energy Observer à Marseille en décembre 2017 (source © site Energy Observer)

Comme d’autres projets tels que celui de la goélette Tara qui parcourt les océans depuis 2007, les catamarans PlanetSolar (le premier à avoir réalisé un tour du monde uniquement à l’énergie solaire en 2012) ou Nomade des Mers (un laboratoire flottant consacré à la recherche et à l’expérimentation, qui parcours le globe depuis 2016) ou encore l’avion solaire Solar Impulse, le projet Odyssée du Futur porté par l’équipe d’Energy Observer, n’est pas seulement un démonstrateur et un développeur de procédés innovants, mais aussi un pilote pédagogique destiné à porter un message planétaire en faveur de la transition énergétique.

D’où la volonté de ses promoteurs à embarquer à bord de nombreux reporters et autres personnalités politiques. Nicolas Hulot fait notamment partie du cercle des partenaires et est d’ailleurs l’un des parrains du projet. Une plateforme de média, Energy Observer Solutions, a d’ailleurs été lancée spécifiquement destinée à promouvoir les différentes initiatives qui sont prises à travers le monde pour préparer un futur plus propre et sensibiliser le grand public aux 17 Objectifs de développement durable fixés par l’ONU à l’agenda 2030, dont Energy Observer est le premier ambassadeur français. Beau programme en perspective, qui va se traduire notamment par la production d’un millier de courtes vidéos mettant en valeur des réalisations concrètes exemplaires. Un pas de plus vers une planète plus vivable ?

L. V.

Requiem pour les morts…et surtout les vivants

20 juin 2019

Le latin est un peu passé de mode, remplacé comme langue véhiculaire universelle par un anglais « globish ». La spiritualité occidentale y a sans doute perdu un peu de son mystère et les messes de leur musicalité. C’est pourtant une expression latine qu’Isabelle Jarry a choisi comme titre de son dernier roman : In paradisum, publié en février 2019 chez Gallimard. La traduction est transparente, comme l’est la référence au requiem, cette messe pour le repos éternel des morts, dont l’absoute commence justement par ces mots : In paradisum deducant te angeli : que les anges te conduisent au paradis.

Une spiritualité qui n’est pourtant pas la caractéristique première des 4 personnages principaux de ce roman foisonnant et particulièrement attachant : trois sœurs et un frère, tous dans la quarantaine, confrontés à l’inexplicable, la mort brutale et mystérieuse de leurs deux parents. C’est Thomas, le seul garçon de la famille, qui découvre les corps sans vie de Clarisse et Pierre Horubel, l’une étranglée, l’autre éventré : une mort violente et totalement inattendue pour un couple de jeunes retraités sans histoire dans leur résidence secondaire champêtre en Normandie.

L’auteur, Isabelle Jarry (DR)

L’auteur ne s’attarde guère sur les morts eux-même ni sur les circonstances réelles de leur décès. Ce sont plutôt les vivants qui l’intéressent, ces 4 frère et sœurs et tous leurs proches, conjoint, enfants, neveux, collègues de travail, amis, amants… La mort certes, surtout lorsqu’elle surgit ainsi à l’improviste, venant bousculer des vies bien remplies, en prise avec un monde moderne trépidant, joue l’effet d’un révélateur. Tous profondément athées, les enfants devenus orphelins, bien qu’adultes depuis longtemps et pas précisément bégueules, se posent beaucoup de questions sur le mystère de la mort et de l’au-delà, et pas seulement pour tenter de choisir en toute connaissance de cause s’il vaut mieux enterrer ou incinérer ces parents disparus sans crier gare ni laisser aucune consigne…

Chacun des chapitres de ce livre est centré sur l’un des membres de la fratrie. Des liens très forts les unissent, largement distendus avec le temps mais que la mort brutale des parents vient soudainement retisser. Et pourtant, chacun a sa propre personnalité, complexe, attachante, souvent pétrie de contradictions. L’aînée, Céliane, est passionnée par son travail d’enseignante en école d’architecture mais aussi par son projet un peu fou de maison flottante, imaginée avec ses étudiants, mais qu’elle a bien du mal à mettre en œuvre dans le milieu rural où elle tente de l’implanter. Camille, la mère de famille, organisée et efficace, mais déçue par sa vie de couple, fait de la figuration dans une maison d’édition à la dérive, tout en vivant une relation torride avec son amant à éclipses. Thomas, l’ex diplômé d’une école de commerce, ex directeur commercial et ex père de famille comblé, est en pleine crise existentielle après son divorce et la perte de son emploi. Pauline, enfin, la doctorante en anthropologie devenue fleuriste qui déploie une grande énergie pour faire tourner sa boutique tout en jonglant entre ses trois amants du moment, aussi différents que possible l’un de l’autre.

Isabelle Jarry (DR)

La particularité de ce roman dont il est bien difficile de s’extraire tant on s’y reconnait et tant on y reconnait notre monde de tous les jours, réside justement dans la grande finesse avec laquelle chacun de ces personnages, y compris tous ceux qui gravitent autour des 4 frère et sœurs, est peint. C’est une véritable fresque de notre monde moderne, où chacun forcément se retrouve au travers de toutes les facettes de ces personnages dont on fouille l’intimité au plus profond de leur être. Le style est parfaitement adapté pour rendre compte de cette vie de tous les jours, au ton très libre, plein d’humour et de finesse. L’amour, la mort, le sexe, le rapport au travail, à l’argent, à la nature, les relations entre générations, tout de ce qui fait partie de notre vie quotidienne, de nos émois, de nos interrogations, de nos doutes, voire de nos désespoirs, surgit ainsi au gré des cheminements de chacun de ces personnages saisis avec beaucoup de tendresse mais sans complaisance.

Pour qui a côtoyé un peu Isabelle Jarry, qui a déjà publié une dizaine de romans, récits de voyages et essais biographique dont un livre d’entretiens avec le naturaliste pacifiste et écologiste dans l’âme, Théodore Monod, grand arpenteur du Sahara, disparu fin 2000, ce dernier roman In paradisum révèle beaucoup de l’auteur qui y dépose, par petites touches, son expérience personnelle et sa grande humanité, fruit d’un intérêt pour l’autre, d’une grande capacité d’écoute et d’un sens inné de l’observation.

C’est ce qui fait le sel de ce livre qui se lit d’une traite tant les personnages sont attachants, en proie au doute et parfois à l’épuisement mais emplis d’une vitalité débordante qui les pousse malgré tout à se remettre en question, à rebondir. Le regard bienveillant de l’auteur qui décrit sans fard toutes leurs interrogations et leurs petits travers nous donne à voir chacun de ces personnages avec une grande tendresse. On les suit dans leurs cheminements et on se laisse totalement embarqué dans cette histoire. Malgré le tragique de la situation, on sourit beaucoup en lisant ce livre qui, plus qu’un requiem pour les morts, est un bel hommage à la vie, un encouragement pour ceux qui restent et qui doivent, tant bien que mal, se dépêtrer avec ce que les morts leur ont laissé. Une magnifique ode à la vie en quelque sorte, à la vie complexe et tortueuse dans laquelle chacun se débat comme il peut ! A lire en tout cas absolument…

L. V.

A l’école, le serment de la souris

16 juin 2019

Notre société est abreuvée d’information. Grâce aux outils numériques et aux nouvelles technologies de l’information, jamais nous n’avons eu accès à autant de données. Et ceci sans même avoir à se déplacer : un simple ordinateur portable relié à internet ou un smartphone donnent accès à une masse d’informations à laquelle les érudits les plus assidus des plus grandes bibliothèques du monde n’auraient jamais pu imaginer pouvoir un jour accéder.

Un enfant de 8 ans surfant sur internet (photo © Rex Features REX/ SIPA / 20 minutes)

Sauf que toutes ces données ne se valent pas ! Rumeurs, canulars, fausses informations, opinions délictueuses pullulent sur la toile et jamais sans doute nous n’avons été autant exposés à toutes ces « fake news » et autres « hoax » qu’il est parfois bien difficile d’identifier. Accéder à tout ce savoir sans se faire manipuler, voilà un enjeu majeur pour nos sociétés démocratiques…

Et cela commence dès l’école, car les plus jeunes sont aussi parmi les plus gros consommateurs de ces circuits de diffusion de l’information. Ainsi, selon une étude publiée en avril 2019 par l’HADOPI (Haute autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet), les trois-quarts des adolescents de 14 ans utilisent régulièrement un ordinateur, tout comme la moitié des enfants de 8 à 10 ans. Avant même d’entrer au collège, 83 % des jeunes internautes d’une dizaine d’années se connectent pour regarder des vidéos, 59 % pour faire des recherches sur Internet, 19 % pour envoyer des messages et 11 % pour échanger des courriels. Certains d’entre eux (3 à 5 %), ont même déjà pris l’habitude de commenter des blogs, participer à des forums, ou publier des images en ligne.

Un dessin signé Manuel Lapert (source © caricatures.fr)

C’est pour cette raison que l’Éducation nationale est de plus en plus vigilante pour inculquer dès l’école primaire l’esprit critique nécessaire pour consulter avec profit toutes ces données si aisément accessibles mais aussi potentiellement dangereuses si l’on n’est pas en mesure d’en mesurer la fiabilité. Être capable de discerner un fait d’une simple rumeur voire d’une manipulation délibérée s’apprend dès le plus jeune âge. Depuis maintenant 30 ans est ainsi organisée une « semaine de la presse et des médias dans l’école », justement pour inciter les élèves, de la maternelle jusqu’en classes préparatoires, à s’intéresser aux médias avec un œil critique et développer leur esprit d’investigation. Lors de la dernière session, qui s’est déroulée du 18 au 23 mars 2019 et qui avait pour thème « l’information sans frontières », près de 4 millions d’élèves répartis dans plus de 18 000 établissements scolaires français se sont ainsi mobilisés pour mieux comprendre le fonctionnement des médias, développer leur goût pour l’actualité mais aussi leur jugement critique et ainsi forger leur identité de citoyen.

 

Une démarche pour laquelle de nombreux enseignants sont particulièrement attentifs car elle se situe au cœur des apprentissages. L’une de ces institutrices, ancienne journaliste, enseignant en Haute-Savoie en classe de CM2, Rose-Marie Farinella, a ainsi été mise à l’honneur récemment par la MAIF qui évoque sa méthode pédagogique dans sa dernière lettre d’information.

Un programme ambitieux puisqu’il s’articule en 16 séances de trois-quarts d’heure chacune. La première étape consiste à comprendre ce qu’est une information et à la caractériser : un simple slogan publicitaire relevant d’une vague promesse diffère d’une véritable information fiable et vérifiable… Les élèves consultent différents médias et interrogent des journalistes pour se familiariser avec les 5 questions-clés qui permettent classiquement au chroniqueur de synthétiser les faits : qui ?, quoi ?, où ?, quand ? et pourquoi ?

Rose-Marie Farinella intervenant dans une classe (extrait vidéo © Hygiène mentale)

Puis les élèves apprennent à analyser et décortiquer des informations, ce qui suppose de se renseigner sur l’auteur de l’article, sur la date de publication, sur la date à laquelle l’événement s’est déroulé, mais aussi sur le média qui publie l’article et ses règles déontologiques, autant d’éléments que l’on a parfois tendance à zapper lorsqu’on surfe sur internet, au risque de prendre pour argent comptant ce qui ne sont que des fake news pourtant déjà identifiées comme telles.

Pour appréhender tous ces concepts, l’enseignante incite les élèves à s’exercer via des jeux de rôle. Nos journalistes en herbe apprennent à couvrir des faits divers, comme un accident de la route par exemple, mais aussi des sujets plus clivant, tels qu’une manifestation contre la chasse : certains élèves jouent le rôle des chasseurs, d’autres celui des écologistes, et les apprentis journalistes tentent de rapporter leurs différents points de vue sans prendre parti. Un bon moyen de comprendre que tous les témoignages ne se valent pas : certains évoquent des faits, tandis que d’autres relèvent d’une opinion. Or, rester objectif dans le traitement de l’information n’est pas si simple qu’il n’y paraît lorsqu’on a soi-même des convictions et des valeurs !

Les Hoaxbusters, chasseurs de canulars (extrait vidéo © Hygiène mentale)

L’apprentissage concerne aussi le traitement de l’image. Rose-Marie Farinella encourage donc ses élèves à recontextualiser l’image et à se poser la question du cadrage en se demandant ce qui peut se trouver « hors champ ». Pour cela, rien ne vaut la mise en pratique. Les élèves sont envoyés en reportage photo dans les rues voisines de l’école, avec pour mission de montrer ce qui est le plus esthétique ou le plus laid. Ils manipulent également le logiciel Photoshop, pour se rendre compte de la facilité avec laquelle on peut truquer une image. Puis vient le temps de la réflexion sur les intentions de ceux qui produisent de fausses informations : veulent-elles nous faire rire, nous convaincre, simplement générer de l’audience, ou cherchent-elles délibérément à nuire ?

Une partie de ces cours a été filmée par l’enseignante et on peut les visionner sur la chaîne Youtube Hygiène mentale, animée par Christophe Michel de l’Observatoire zététique, une association qui s’intéresse aux phénomènes paranormaux et qui veille donc précisément à démêler le vrai du faux dans les nombreuses informations qui circulent à ce sujet sur la toile. On y voit notamment les investigateurs en herbe au travail dans leur salle de classe, affublés de masques qu’ils ont eux-mêmes confectionnés avec des coupures de presse, des masques de « hoaxbusters » ou chasseurs de canulars en bon français.

On les voit aussi, à la fin du cycle de formation, prononcer solennellement le « serment de la souris » : « Je jure sur la souris de mon ordinateur qu’avant d’utiliser ou de retransmettre une information, toujours je la vérifierai ! ». Presque aussi classe que le serment d’Hippocrate, et en tout cas bien utile pour garantir un esprit critique à ces futurs citoyens…

L. V.

Zoom arrière sur le concombre espagnol

11 juin 2019

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

Un ouvrier agricole (noir) dans une ambiance tropicale au milieu d’une végétation luxuriante. L’image est belle. D’immenses lianes occupent l’espace au milieu duquel progresse le travailleur. D’énormes concombres pendent à hauteur d’homme, que l’ouvrier saisit au passage d’un geste fluide et ajoute dans la cagette en plastique bleu qu’il porte en marchant sur une sorte de tapis blanc qui court entre deux serres en plastique.

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

La caméra prend du recul : on voit l’ouvrier agricole empiler sa cagette sur d’autres, identiques, et qui toutes sont remplies à ras bord d’énormes concombres. La caméra prend un peu de hauteur : vive les drones désormais omniprésents dans la prise de vue ! On voit surgir entre deux serres un engin qui transporte un empilement de cagettes toutes chargées de centaines de concombres prêts à être exportés à travers le monde.

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

Le drone s’élève encore et l’on aperçoit une véritable mer de serres en plastique, immense étendue blanche qui réfléchit le soleil et qui s’étend à l’infini dans toute la plaine d’Almeria, jusqu’aux contreforts montagneux de la Sierra. Pas de commentaire. Juste une musique lancinante et deux inscriptions qui précisent que ces serres, qui forment une gigantesque tâche blanche parfaitement visible sur la photo satellite du Sud de l’Espagne, s’étendent sur 480 km2, soit cinq fois la superficie totale de Paris, et que l’on y produit chaque année 500 000 tonnes de concombres, été comme hiver, qui viennent remplir les supermarchés de toute l’Europe.

Pas de commentaire donc. Un simple plan séquence qui part de la vision humaine puis prend peu à peu du champ et suggère quel peut être l’impact, à l’échelle macroéconomique de la planète, de ce qui n’est à première vue qu’une simple activité agricole anodine mais dont on imagine sans peine les conséquences environnementales lorsqu’elle est pratiquée à une telle échelle.

Ce film, qui est librement accessible sur le site d’Arte, ainsi que sur YouTube, fait partie d’une série de 10 vidéos de 3 à 4 minutes chacun, écrites et réalisées par Sändl-Simon Bouisson et Ludovic Zuili, et coproduites par Arte France, Média365 et La Barone. Toutes sont bâties sur le même principe : on part de l’activité humaine à hauteur d’épaule, et la caméra s’élève peu à peu, plantant le décor et illustrant quelles peuvent être les conséquences de cette activité sur le milieu naturel à plus grande échelle.

Extrait de la vidéo Les fermes circulaires d’Arabie Saoudite (source © Dezoom / Arte)

On y voit notamment les immenses fermes circulaires irriguées d’Arabie Saoudite, sous forme d’une alignée de disques verts formant un tableau géométrique qui attire l’œil et pour lesquelles le seul commentaire rappelle qu’elles consomment à elles-seules près de 90 % des ressources en eau du pays, des ressources puisées en profondeur dans des nappes fossiles dont quatre-cinquièmes du volume disponible ont d’ores et déjà été exploitées.

D’autres sont plus positives, qui illustrent notamment une centrale solaire du Sud de l’Espagne. Mais globalement, la plupart de ces vidéos mettent l’accent sur les travers de notre société consumériste qui exploite sans vergogne les ressources terrestres sans se soucier des conséquences à long terme, à l’image de ces activités de déforestation aux confins de la forêt amazonienne, autour d’une exploitation minière aurifère, ou de cette immense mine de charbon à ciel ouvert qui grignote les terres arables du nord de l’Allemagne, expulsant peu à peu les villages et ses habitants et fur et à mesure de sa progression.

Extrait de la vidéo Arizona : une ville de retraités (source © Dezoom / Arte)

Chacune de ces vidéos chocs, aussi brèves que percutantes, est à visionner, tant pour l’esthétisme des images que pour l’évidence de leur message. Les immenses pelouses en plein désert de la ville de Phoenix, en Arizona, où les golfs occupent une fois et demi la surface des maisons pourtant vastes, comme le gigantesque parking de voitures au sud de l’Angleterre, ou encore l’entrelacs d’autoroutes urbaines au centre-ville de Los Angeles où se croisent 6 millions de voitures pour 4 millions d’habitants.

Extrait de la vidéo Los Angeles : le paradis de la voiture (source © Dezoom / Arte)

Pas de commentaires alarmiste ou moralisant sur ces vidéos. Mais l’effet n’en est que plus saisissant. Des images qui méritent d’être largement diffusées et qui participeront peut-être à cette prise de conscience qui tarde à venir que notre planète, même vue de haut, n’est pas inépuisable…

L. V.

ITER : où en est-on ?

3 juin 2019

A Cadarache, situé dans le nord des Bouches-du-Rhône, près de la confluence du Verdon et de la Durance, à une quarantaine de kilomètres d’Aix-en-Provence, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) est chez lui depuis 1959. L’écrivain du cru, Jean Giono, s’était opposé en vain à cette installation qui avait pour objectif premier le développement du réacteur Rapsodie destiné à la propulsion des sous-marins nucléaires.

Le site du chantier d’ITER filmé par drone en février 2019 (photo © EJF Riche / ITER Organization)

Le 28 juin 2005, c’est pourtant bien loin de là, à Moscou, qu’à été prise la décision d’y construire le projet international ITER. Un acronyme qui signifie, comme chacun sait, International Thermonuclear Experimental Reactor, même si le nom évoque plutôt pour les latinistes le chemin, l’itinéraire vers le nouveau graal de la science moderne, rien de moins que le rêve prométhéen de reconstituer en laboratoire les forces cosmiques qui donnent l’énergie du soleil.

Contrairement à la fission nucléaire, à l’œuvre dans les réacteurs nucléaires classiques et qui consiste schématiquement à briser un atome lourd (l’uranium) pour dégager de l’énergie, la fusion nucléaire revient au contraire à fusionner, dans des conditions de pression et de température extrêmes comme celles qui règnent à la surface des étoiles, des atomes légers d’hydrogène pour créer de l’hélium. L’intérêt d’une telle démarche est multiple, d’une part parce que les quantités d’énergie produite peuvent être (en théorie) colossales, d’autre part du fait que la matière première est nettement plus abondante et surtout parce que le processus ne produit pas de déchet radioactif ingérable et ne présente pas de risque d’emballement incontrôlable : avec la fusion, la difficulté n’est pas d’arrêter les réactions en chaîne mais plutôt d’arriver à les amorcer…

Principe de fonctionnement d’une usine électrique à fusion par confinement magnétique (source © Ph. Magaud / CEA-IRFM)

L’idée de départ est russe et on doit les premières avancées en la matière au physicien Andreï Sakharov, inventeur de la bombe H, au travers de la construction d’une chambre de confinement magnétique de forme toroïdale, baptisée Tokamak et dont le premier modèle est entré en service en 1958. Dans les années 1970, le système a été développé un peu partout dans le monde, y compris en France à Fontenay-aux-Roses, puis à l’échelle européenne avec le Joint European Torus (JET) de Culham au Royaume-Uni, entré en service en 1983 et qui fut le premier à créer une fusion contrôlée à partir d’un mélange deutérium-tritium en 1991. Celui installé à Cadarache en 1988 (Tore Supra) est le premier à avoir été équipé d’aimants supraconducteurs permettant de créer de puissants champs magnétiques en continu, et il détient depuis 2003 le record de durée de fonctionnement (6 minutes et 30 secondes).

Vue de l’enceinte plasma du tokamak Tore Supra (photo © P. Stroppa / CEA)

Mais les difficultés à surmonter en vue de créer des conditions favorables à la fusion nucléaire pendant assez longtemps et de manière à produire plus d’énergie qu’on en consomme, sont telles que les scientifiques ont compris depuis des années que les nations avaient tout intérêt à coopérer entre elles plutôt que d’agir de manière concurrente. C’est tout l’intérêt du projet ITER, dont l’idée a été suggérée en 1983 par Mikhaïl Gorbatchev à François Mitterrand, et qui mobilise pas moins de 35 pays puisque se sont associés aux 28 de l’Union européenne, les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud, le Japon, et même la Suisse.

Si le site de Cadarache a finalement été retenu pour cette première phase du projet, c’est au Japon que devrait se produire l’étape suivante. L’objectif d’ITER est en effet de démontrer uniquement la faisabilité du processus en chauffant à 150 millions de degrés Celsius un plasma composé de deutérium et de tritium (deux isotopes de l’hydrogène), de quoi produire une énergie de 500 MW, soit dix fois plus que l’énergie théoriquement nécessaire pour chauffer le plasma à cette température. Si tout va bien, cette étape devrait être atteinte en 2025 et la pleine exploitation n’est prévue qu’en 2035. C’est alors qu’entrera en scène le versant japonais du projet, DEMO (pour Demonstration Power Plant), un réacteur qui devrait lui fonctionner en continu et alimenter directement le réseau électrique en produisant, d’ici 2048, une énergie de 2 GW, en attendant la prise de relai par des prototypes industriels qui préfigureront peut-être nos générateurs électriques de demain.

Bâtiment de conversion électrique (à gauche) destiné à alimenter les aimants du réacteur et (à droite) usine cryogénique avec les réservoirs de stockage d’hélium (photo © EJF Riche / ITER Organization)

D’ici là, l’assemblage du monstre ITER se poursuit sur le site de Cadarache. L’entreprise est gigantesque et l’on considère qu’il s’agit d’ailleurs du plus ambitieux projet scientifique du monde. Il consiste à assembler avec des moyens de levage monstrueux et avec une précision d’horlogerie des pièces qui ont été construites aux quatre coins du monde et qui sont acheminés par une route spécialement aménagée à cet effet depuis le port de Fos-sur-Mer. Bien entendu, le chantier a pris du retard et a déjà subi de nombreux aléas qui ont fait explosé la facture de 5 à probablement 19 milliards d’euros…

Lancé en 2010, le chantier, qui s’étend sur 42 ha, connaît actuellement un pic d’activité avec pas moins de 5000 personnes mobilisées, ouvriers, ingénieurs, scientifiques, administratifs… Le Tokamak lui-même pèse 400 000 tonnes. Monté sur patins anti-sismique et pourvu d’un bouclier en béton armé de 3 m d’épaisseur pour protéger contre les radiations, il mesure pas moins de 80 m de hauteur. Il est entouré par les tours de refroidissement, les pompes à vide, la salle de contrôle et un dispositif de maintenance robotisé permettant de monter et démonter à distance les éléments de la chambre de combustion. De nombreux ateliers ont été érigés sur le site même pour assembler les composants, dont les cryostats (fabriqués en Inde) ou pour réaliser le bobinage des aimants (dans un bâtiment de 257 m de long !). En mars de cette année ont ainsi eu lieu les premiers essais de fonctionnement du portique de sous-assemblage pour la chambre à vide et en juin sont attendues les premières livraisons des éléments du bouclier thermique fabriqué en Corée.

Vue aérienne du chantier d’ITER sur le site de Cadarache en novembre 2018 (source © ITER Organization)

Depuis le début des travaux, 4 km de galeries ont déjà été creusées uniquement pour faire passer les câblages destinés à l’alimentation électrique (équivalent à celle d’une ville de 12 000 habitants) et aux télécommunications. Des canalisations pour la gestion des eaux pluviales du site ont été installées sur 3,9 km et 36 km de canalisations pour l’acheminement des eaux industrielles et sanitaires sont en cours de déploiement. Plusieurs bâtiments dont celui qui abrite les bassins des tours aéroréfrigérantes ont déjà été livrés ou sont en cours d’achèvement. Vu de haut, le chantier fait figure d’une immense fourmilière en pleine activité.

Espérons désormais que cet ambitieux projet de coopération scientifique internationale comme on en a peu réalisé dans l’histoire de l’humanité et qui se déroule à nos portes tiendra ses promesses et contribuera à fournir l’énergie dont l’on aura besoin pour remplacer rapidement combustibles fossiles et centrales nucléaires d’un autre âge…

L. V.

Des ruches sur le palais des Papes

14 mai 2019

Vendanges d’automne au Moyen Age (Source : Tacuinum sanitatis, manuel médiéval sur la santé)

On savait les Papes en Avignon grands consommateurs de vins issus de toute la Vallée du Rhône mais aussi de Bourgogne, au point d’ailleurs d’avoir développé leur propre vignoble dès le début du XIVe siècle, à l’initiative de Jean XXII et avec l’aide de vignerons venus de Cahors. Devenu AOC en 1936, ce vignoble désormais connu sous le nom justement de Châteauneuf-du-Pape, reste réputé et l’onction papale n’est sans doute pas pour rien dans sa renommée qui dépasse les frontières.

Le Palais des Papes à Avignon, plus grande construction gothique du Moyen-Age et classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, contient non seulement ce qui fut un temps la plus grande bibliothèque d’Europe, mais aussi une Bouteillerie installée dans l’ancienne salle d’artillerie du palais et qui est devenue un lieu reconnu de dégustation et de vente des Côtes-du-Rhône.

Mais la vigne n’est pas le seul élément emblématique de ce terroir car voilà que la Ville, labellisée depuis 4 ans « territoire d’excellence de la transition énergétique et écologique » et qui a banni depuis 2015 l’usage de tout produit phytosanitaire, vient d’installer sur le toit du Palais des Papes six ruches destinées à produire du miel qui devrait être récolté dès cet automne. L’installation s’est faite en grandes pompes le 21 mars 2019 pour fêter l’arrivée du printemps, et l’information a bien entendu été largement relayée par les médias locaux dont France 3.

Le Palais des Papes à Avignon

C’est l’apiculteur Thierry Azzolin, installé à Eyguières, dans le nord des Bouches-du-Rhône, où il possède déjà 600 ruches et organise de nombreuses animations pédagogiques qui est à la manœuvre pour l’installation et l’exploitation de ces ruches et des 90 000 abeilles déjà en place. Des ruches lestées pour résister au mistral et calorifugées pour limiter les excès d’insolation : on n’est jamais trop prudent !

Juchée sur le toit de la tour Saint-Laurent, sur la façade sud du monument, dans un secteur interdit au public et à l’écart des circuits de visite, la colonie est amenée à se développer rapidement car la reine peut pondre jusqu’à 2000 œufs par jour à la belle saison, en mai-juin. Il est d’ailleurs prévu également l’installation d’une ruche pédagogique dans les jardins du Palais des Papes qui sont en cours de réhabilitation jusqu’en 2020 et qui devraient être largement plantés en espèces mellifères.

Trois des six ruches installées sur le toit du Palais des Papes d’Avignon (photo © Sylvie Garat / France3 Provence Alpes)

Pour l’apiculteur et au-delà de la vue imprenable sur la ville qui se déploie depuis la toiture du Palais, le lieu est en effet idéal en partie justement du fait de son caractère très urbanisé : « en milieu urbain et surtout sur la ville d’Avignon, il y a zéro pesticide. C’est très arboré et très humide du côté du Rhône, donc il y a forcément beaucoup de fleurs, et les abeilles peuvent en profiter aisément ».

Un vrai coin de paradis donc pour les abeilles qui de plus en plus viennent chercher refuge en ville, loin des pesticides qui sont désormais omniprésents en milieu rural et qui déciment les colonies malgré l’interdiction récente des fameux néonicotinoïdes depuis le 1er septembre 2018, et en attendant celle du glyphosate qui tarde un peu… La pratique se développe d’ailleurs de plus en plus et on peut désormais observer des ruches sur l’Opéra de Paris, les Invalides, le Musée d’Orsay ou encore l’Académie Française. Trois ruches avaient même été installées en 2013 sur le toit de la sacristie attenante à la cathédrale Notre-Dame de Paris, produisant chacune 25 kg de miel par an en moyenne. La bonne nouvelle est que les 200 000 abeilles qui y cohabitent ont semble-t-il survécu à l’incendie de la toiture !

Plus de 700 ruches recensées sur les toits de Paris ! (photo © Patrick Kovarik / AFP / Le Point)

En Avignon, c’est l’entreprise Melvita, une société de cosmétiques bio créée en 1983 précisément par un apiculteur et basée en Ardèche, qui a financé l’opération via une donation de 40 000 € au Fonds de mécénat du Palais des papes. Et c’est l’office de tourisme de la Ville qui se charge des animations pour valoriser et faire connaitre le projet, prévoyant même d’installer très prochainement une webcam sur le toit de la tour pour que chacun puisse suivre en direct l’évolution des abeilles et la progression de la colonie. En Avignon, même les abeilles sont sous vidéo-surveillance…

L. V.

A l’école Jules Ferry, les moutons préparent leur rentrée…

9 mai 2019

Manifestation parfaitement réussie et scène quelque peu surréaliste en ce mardi 7 mai 2019 devant l’école Jules Ferry de Crêts-en-Belledonne, une commune qui surplombe le Grésivaudan, entre Uriage et Allevard, en Isère : à 8 heures du matin, 65 moutons conduits par leur berger ont débarqué avec force bêlements dans la cour de l’école devant des enfants qui tenaient des pancartes indiquant notamment : « On ne gère pas une école comme on gère un troupeau », « On ne nous tondra pas » ou encore « On n’est pas des moutons ». Une action lancée par les parents d’élèves et les élus locaux pour protester contre la fermeture annoncée de l’une des 11 classes de l’école du village.

Les futurs inscrits devant l’école (photo © Serge Pueyo / Le Parisien)

Cette fermeture de classe est bien entendue justifiée par l’Éducation nationale par une baisse des effectifs qui passerait à la rentrée 2019 de 266 à 261 élèves. Mais qu’à cela ne tienne ! Le maire, Jean-Louis Maret a trouvé la solution : faute d’enfants, il n’y a qu’à inscrire quelques moutons à la place, histoire de gonfler les effectifs. L’éleveur local, Michel Girerd, a immédiatement donné son accord, pas mécontent de voir certains de ses meilleurs éléments accéder à un enseignement scolaire de qualité, de nature à améliorer le niveau intellectuel du troupeau.

A Crêt-en-Belledonne, les élèves font connaissance avec leurs futurs camarades… (source © France Bleu)

Les enfants n’y sont pas hostiles non plus, trop contents de se faire quelques copains de classe un peu atypiques : « Avoir des moutons dans l’école, c’est super ! Je suis prêt à en prendre un ou deux dans ma classe. Je suis sûr qu’ils vont bien travailler », confie une petite fille de 8 ans aux médias venus en nombre assister au spectacle.

Et l’inscription des nouveaux impétrants a donc eu lieu en public : micro en main, une mère de famille a invité 15 des heureux élus à venir présenter au maire leur extrait de naissance pour que soient officiellement inscrits, en prévision de la prochaine rentrée scolaire, Panurge, Jason Toison d’or, Saute-Mouton ou encore Mouton noir. Une inscription validée dans les registres de la commune et qui devrait sans nul doute convaincre l’inspection d’académie de maintenir en l’état les 11 classes de l’établissement scolaire, dans la mesure où, comme l’analyse finement l’un des parents d’élèves : « L’Éducation nationale, ce n’est malheureusement que des chiffres. Et donc maintenant, avec cette remontée subite des effectifs, on est bon. On peut aller voir la directrice d’académie pour faire valoir nos droits et sauver notre classe ».

Devant l’école, une manifestation bon enfant (photo © Valentine Letesse / Radio France)

On verra bien à l’usage si les responsables locaux de l’Académie de Grenoble se laisseront convaincre mais on ne pourra pas dire en tout cas que les élus locaux sont restés sans rien faire, eux qui avaient déjà eu le courage de fusionner leurs deux communes rurales de Saint-Pierre d’Allevard et de Morêtel-de-Mailles pour créer au 1er janvier 2016 cette commune nouvelle de Crêt-en-Belledonne, avec déjà pour souci principal ce projet d’école de taille suffisante pour en assurer la pérennité.

L’école des moutons (source © Short Edition)

Une belle initiative citoyenne en tout cas, menée dans la bonne humeur et qui a connu un retentissement exceptionnel, la plupart des médias nationaux et même la BBC s’en étant fait l’écho. Il reste désormais aux technocrates du ministère de l’Éducation nationale à faire preuve d’imagination pour trouver comment insérer dans le système éducatif français ces quelques brebis égarées du Grésivaudan si désireuses d’acquérir les rudiments d’une instruction élémentaire de base. Depuis le temps que les pédagogues de tous poils répètent à l’envie que l’élève doit être au cœur du dispositif éducatif et que c’est à l’enseignement de s’adapter à son rythme d’apprentissage, c’est le moment ou jamais de prouver que la démarche fonctionne, y compris pour des moutons en âge d’être scolarisés… Bon courage quand même à l’enseignant qui devra gérer ces recrues supplémentaires !

L. V.

Les jeunes et Grand Débat : engagez-vous, rengagez-vous…

31 mars 2019

Manifestation de gilets jaunes en novembre 2018 (source © Dordogne Libre)

Les jeunes en France ont tendance à se désintéresser de la politique et seule une minorité d’entre eux font l’effort de participer aux scrutins électoraux. Le constat n’est pas nouveau et les médias le déplorent régulièrement. Rien d’étonnant donc à ce que les jeunes aient été finalement très peu présents dans le mouvement des Gilets jaunes. Et force est de constater que les jeunes n’ont guère été nombreux à participer aux multiples réunions qui se sont succédé partout en France à l’occasion du Grand débat national. Sur ce point, tous les médias sont unanimes, constatant une très faible représentation de la jeunesse lors de ces réunions publiques qui ont pourtant très largement mobilisé, mais surtout parmi les têtes chenues.

Un exemple parmi des dizaines d’autres, rapporté par un journaliste des Echos qui s’est rendu le 12 février 2019 à une réunion organisée dans le cadre du Grand débat, à la mairie du onzième arrondissement de Paris sur le thème de la transition énergétique : de l’ordre de 120 personnes s’étaient déplacées mais lorsque le journaliste a voulu interviewer les quelques trentenaires présents dans la salle, ceux-ci lui ont avoué qu’ils étaient eux-mêmes venus en tant qu’observateurs pour une enquête sociologique…

Emmanuel Macron en débat avec des jeunes à Beaupréau-en-Mauges, le 28 mars 2019, dans le Maine-et-Loire (photo © Ouest-France)

Le Président de la République a pourtant fait beaucoup d’efforts pour essayer d’associer la jeunesse à ce Grand débat national. Le 28 mars, à l’occasion d’un déplacement à Beaupréau-en-Mauges, en Anjou, et après avoir rencontré les élus locaux à la Préfecture, Emmanuel Macron a ainsi participé à un long débat avec des collégiens du Maine-et-Loire et de nombreux jeunes issus de conseils municipaux des enfants de plusieurs communes voisines.

Et le 7 février 2019 avait été organisé un déplacement présidentiel en Saône-et-Loire, dans le gymnase d’Étang-sur-Arroux, où le Chef de l’État, accompagné de ses ministres Jean-Michel Blanquer, Muriel Pénicaud et Gabriel Attal, avait débattu avec un millier de jeunes de 15 à 25 ans, des lycéens, des apprentis, des volontaires du service civique, des élèves des Arts-et-Métiers de Cluny, du CFA BTP d’Autun ou encore de l’’IUT du Creusot. Les échanges, retransmis en direct par plusieurs médias nationaux, avaient duré pas moins de 4h30 et avaient permis aux jeunes présents d’aborder de nombreux thèmes, de l’évolution des parcours scolaires à l’avenir du nucléaire en passant par les difficultés d’insertion professionnelle ou les conséquences du Brexit.

Emmanuel Macron en débat avec des jeunes à Etang-sur-Arroux, en Saône-et-Loire, le 7 février 2019, (photo © Creusot Infos)

Un débat passionné qu’Emmanuel Macron avait introduit ainsi : « La France de dans 10 ans, 20 ans, c’est la vôtre. C’est votre monde qu’on prépare. Donc j’ai besoin de vous entendre sur vos convictions, vos doutes, vos interpellations. Je veux votre part de vérité. C’est à vous de vous saisir de ce moment national ! » et qui s’est clôturé par ces mots quelque peu convenu du Chef de l’État : « Vous m’avez rendu formidablement fier d’être le Président de la République Française cet après-midi ».

Un bel exercice de communication donc mais au cours desquels chacun a pu néanmoins observer avec quelle force de conviction et sincérité se sont exprimés ces jeunes, malgré leurs hésitations et parfois leur tract à parler ainsi devant un tel public. A un des participants qui l’interrogeait sur le fait que « les jeunes sont de moins en moins intéressés par la politique », Emmanuel Macron a d’ailleurs rétorqué : « Ça me rend triste quand j’entends dire ça, car je pense que c’est très mauvais. Mais je vous entends depuis tout à l’heure, et vous ressemblez à tout sauf à des gens qui ne s’y intéressent pas. Ne pas s’intéresser à la politique, c’est choisir soi-même de ne pas s’intéresser à son propre destin. C’est une faute. Je souhaite, je veux et j’ai besoin que la jeunesse du pays fasse de la politique. Mais je crois qu’il y a un désintérêt pour la vie politique, pour la manière de le faire. Alors je vous dis « faites-le ». Dites je n’aime pas la façon de faire, je n’aime pas les discours, etc. Mais ne pas s’y intéresser, c’est renoncer au droit le plus fondamental. »

Audran Demierre, fondateur du French Débat (source © LinkedIn)

De fait, les initiatives pour réconcilier les jeunes avec la conduite des affaires publiques ne manquent pas. Saluons d’ailleurs au passage celle d’Audran Demierre, 17 ans, qui a lancé la plateforme intitulée The French Débat précisément pour inciter les 15-25 ans à contribuer en ligne en remplissant des questionnaires adaptés sur les 4 thèmes que sont la démocratie, le Service national universel, l’éducation ou encore la transition écologique. Sur cette plateforme, chacun est également invité à mettre en ligne ses propositions et les parcourir est instructif, à condition bien sûr de faire abstraction des fautes de frappe et des erreurs de syntaxe qui émaillent certaines des contributions…

Petit florilège au hasard : « Mettre en place la proportionnelle qui reflète beaucoup mieux les idées politiques françaises et ainsi avoir un gouvernement composé de plusieurs partis obligés de faire des compromis entre eux. Plutôt que d’avoir un gouvernement monochrome d’un parti soutenue, en réalité, que par 20% des français. De plus, il faudrait que le consentement du peuple par référendum soit obligatoire pour pouvoir réformer la constitution. », « Je pense que les jeunes devraient être invité à voter plus tôt et que le vote soit obligatoire pour tout le monde. » « La mise en place d’un rassemblement pour initier les jeunes aux valeurs de la république et à respecter cette république est une idée à garder, obligatoire mais on devrait pouvoir choisir la date, le lieu, la durée et les activités (sachant que certaines seraient obligatoires) auxquelles on voudrait participer. », « Pour limiter les polluants comme le plastique je pense qui passer à la nourriture en vrac et une bonne solution car avec de moyens de consommation fini les emballages ! 😉 », « Recruter plus de profs par concours plutôt que des contractuels et réformer le CAPES en mettant d’avantage l’accent sur le côté pédagogique, les connaissances ne suffisent pas à tenir une classe. »

Autre exemple d’initiative destinée à faire participer des jeunes au grand débat national qui agite notre pays : celle prise le 6 mars dernier par 6 associations et organisations de jeunesse dont le Mouvement rural de jeunesse chrétienne (MRJC), une association de jeunesse et d’éducation populaire qui s’est donné pour objectif d’aider des jeunes en milieu rural à se rencontrer et à travailler ensemble sur des projets pour préparer le monde de demain.

Débat entre jeunes organisé le 6 mars 2019 à l’initiative de la JOC, le MRJC, l’UNL, Jeunes générations, EEUDF, l’UDEF (source © MRJC)

Ce jour-là, un débat, animé par le rédacteur en chef d’Alternatives économiques, a réuni une cinquantaine de jeunes de moins de 30 ans en particulier sur les questions de l’engagement dans la vie publique. Il y a été rappelé que les jeunes sont en réalité très nombreux à s’engager ou se dire prêts à s’engager dans les mouvements associatifs, même s’ils sont souvent freinés dans leur altruisme par les difficultés au quotidien : « Quand un jeune sur 3 renonce à des soins par manque d’argent, sa priorité n’est pas de s’engager mais de survivre » affirme ainsi Justine, 22 ans, lors de ce débat. « On nous dit que les jeunes ne s’engagent pas, mais lorsqu’ils s’engagent, on ne les écoute pas » a-t-on aussi entendu lors de cette rencontre au cours de laquelle de nombreuses propositions ont été émises, en particulier en faveur du revenu minimal d’insertion, ressenti comme un moyen d’acquérir plus d’autonomie et de liberté pour mieux s’insérer dans la société.

Une preuve de plus en tout cas que, contrairement à une opinion largement répandue, les jeunes sont très loin de se désintéresser de la chose publique et qu’ils ne demandent pas mieux que de s’engager, à condition d’être écoutés…

L. V.

L’agriculture sans pesticide : fiction ou fantasme ?

27 mars 2019

C’est bien une fiction qu’a imaginée la journaliste Juliette Nouel dans ce reportage d’anticipation publié dans la revue l’Actuariel en mars 2019, édité par l’agence Accroche-Press’ et accessible sur le site LinkedIn. Nous sommes en 2029, et la scène se passe chez Lucile et Raphaël qui cultivent depuis 5 ans une dizaine d’hectares de pommiers et 1 ha de maraîchage, sans aucun engrais ni pesticide. Petits extraits du reportage (fictif) :

Entre chaque rangée de pommiers, des bandes fleuries aux tons blancs, violets et surtout jaunes égayent le verger. Lucile, la maîtresse des lieux, les couve d’un regard… technique. « Ces fleurs ne sont pas là pour faire joli, mais pour héberger ce qu’on appelle les auxiliaires, les insectes prédateurs de ceux qui ravagent nos pommiers. » Couleurs et formes des pétales, périodes de floraison… rien n’est laissé au hasard pour attirer ces précieux alliés durant toute la belle saison. Lucile pointe du doigt : « Là, ce sont des larves de chrysopes. Elles se gavent de pucerons pendant leur développement. C’est un auxiliaire préventif parfait car il s’active dès le printemps. Les larves de coccinelles prendront ensuite le relais. »

Souvenons-nous : tout comme la mobilisation pour le climat, la mobilisation pour une agriculture biologique s’est brusquement emballée en 2019. En février, une étude sur la disparition des insectes parue dans la revue Biological Conservation fait des projections terrifiantes. Un quart de la biomasse des insectes va s’éteindre dans les dix ans. Principale accusée de cette hécatombe : l’agriculture intensive. Ce même mois de février, l’ONU sort le tout premier rapport mondial sur l’état de la biodiversité, qui sous-tend nos systèmes alimentaires. Verdict : cette biodiversité disparaît de façon alarmante, ce qui met en danger notre sécurité alimentaire. L’agriculture intensive est encore sur le banc des accusés. Enfin, à la fin de l’année, un consortium d’épidémiologistes européens publie une étude prouvant l’effet cancérigène de la consommation de fruits et légumes porteurs de résidus de pesticides. « Cette étude épidémiologique, qui incluait 50 000 personnes, a joué le rôle d’un détonateur, se souvient Lucile. Jusqu’ici, on pouvait toujours critiquer la taille ou la composition de la cohorte et pointer des biais. Mais, cette fois, il n’y avait plus de polémiques possibles et, surtout, l’étude démontrait l’effet cocktail sur la santé de différents pesticides, même à faible dose. »

Manifestation contre les pesticides à Listrac dans le Médoc en 2017 (photo © Guillaume Bonnaud / Sud-Ouest)

En janvier 2020, Johanna, une Allemande de 17 ans, crée le hashtag #StopTakingThePest, qui enflamme les réseaux sociaux. Mais cette fois, ce n’est pas la grève de l’école que les jeunes Européens entament, mais la grève de la faim. « On s’allongeait sur le sol devant les institutions parlementaires pour signifier que nous allions tous mourir de leur inaction. Quand le mouvement a commencé à se propager, ça a été la panique et chaque État a dû prendre des mesures immédiates pour stopper la contagion. »

Dans toute l’Europe, les équivalents du mouvement Nous voulons des coquelicots, créé en France à l’été 2018, font pression. La Commission européenne, qui venait de mettre en route la PAC 2021-2027, doit tout remettre à plat. Elle adopte le scénario TYFA (Ten Years For Agroecology in Europe), proposé en octobre 2018 par l’Iddri et à l’origine destiné à être totalement opérationnel en… 2050. Dix ans pour se débarrasser des pesticides, mais aussi des engrais azotés : « Par volonté de cohérence, il fallait aussi s’attaquer aux engrais, précise Raphaël. Ils dégagent du protoxyde d’azote, un gaz à effet de serre au pouvoir réchauffant 300 fois plus puissant que le CO2 sur une durée d’un siècle. »

Lucile et Raphaël ont bien sûr démarré leur exploitation en bio dès l’origine. Pour se passer des pesticides de synthèse, qui s’attaquent non seulement aux insectes, mais aussi aux champignons, aux parasites et aux mauvaises herbes, ils ont mis en place un arsenal de solutions. « La lutte biologique n’est qu’un outil parmi d’autres, explique Lucile. La protection mécanique à l’aide de filets est aussi très utile, par exemple contre les carpocapses, des papillons nocturnes qui pondent leurs œufs dans les pommes. On utilise aussi la confusion sexuelle. Il s’agit de diffuser des phéromones, qui imitent la signature des femelles et déboussolent les mâles. Grâce à l’écologie chimique, on peut aussi agir sur les composés volatils émis par les plantes et brouiller les pistes des insectes ravageurs quand ils cherchent à identifier leurs cibles. »

Pour accéder chez François et Marie, les parents de Lucile, il faut passer par un chemin creux entre deux talus plantés de jeunes arbres. Le chemin débouche sur ce qui était autrefois une exploitation de 400 hectares couverts à 100 % par des céréales, principalement du blé et du maïs. Aujourd’hui, les légumineuses sont beaucoup plus présentes : luzerne, lentilles et pois. Et, surprise pour cette région qui ne pratiquait pas du tout l’élevage, une vingtaine de vaches paissent dans une vaste prairie. Pour remplacer les engrais chimiques par des engrais organiques, la reconnexion entre production animale et production végétale est en effet déterminante.

Mais pourquoi les bovins ? « Ils ont un avantage déterminant par rapport aux porcs : ils se nourrissent d’herbe et peuvent donc entretenir les prairies », souligne Raphaël. Car c’est là l’autre pilier de la transition : le redéploiement massif des prairies naturelles. « Leurs sols sont plus riches en biomasse microbienne et en biodiversité que les sols des cultures. Elles sont aussi vingt fois moins sensibles à l’érosion et filtrent mieux les eaux. Enfin, elles permettent la fixation du carbone et contribuent donc à la lutte contre le changement climatique », énumère Raphaël. En broutant l’herbe, les ruminants ont un autre atout majeur : ils ne sont pas en compétition alimentaire avec les hommes, contrairement aux porcs et même aux volailles, qui sont nourris avec des céréales. Fini les colossales importations de tourteaux de soja (dont la culture en Amérique du Sud participait, de surcroît, à la déforestation) destinés à nourrir le bétail.

Champ de lentilles

« On ne cultive presque plus de blé : une même parcelle n’en produit que tous les sept ans. Le reste du temps, c’est seigle et avoine, et des légumineuses riches en protéines et destinées à l’alimentation humaine. Les légumineuses ont un système racinaire puissant qui étouffe les mauvaises herbes vivaces et, en plus, elles fixent l’azote dans le sol, ce qui permet de se passer des engrais chimiques », détaille François. Le couple a donc réussi à casser le cercle vicieux où les engrais azotés favorisaient le développement de plantes productives mais fragiles et qui nécessitaient toujours plus de pesticides.

Tous ces bouleversements ont bien sûr eu des répercussions sur le régime alimentaire des Européens, qui contient désormais beaucoup plus de légumineuses, de fruits et de légumes. « C’était d’ailleurs le point de départ de la réflexion des chercheurs de l’Iddri, rappelle Lucile. Nous mangions trois fois trop de sucre et deux fois trop de protéines animales, ce qui avait d’énormes répercussions en santé publique. » Elle conclut: « L’Union européenne a été pionnière dans cette révolution. Nous faisons désormais figure de modèle pour tous ceux qui n’ont rien fait ou pas assez et qui voient s’effondrer tous les écosystèmes vitaux pour l’agriculture. »

A quand la mise en pratique d’un tel scénario qui ne demande qu’à devenir réalité ?

L. V. 

Une belle leçon de philosophie !

11 mars 2019

Ceci n’est pas un scoop puisque cette vidéo a été publiée le 14 décembre 2016, il y a plus de deux ans, et qu’elle a déjà été visionnée des millions de fois notamment sur YouTube ou Dailymotion. Réalisée par l’Américain Meir Kalmanson, plus connu sous son pseudonyme Meir Kay, elle fait partie de ces vidéos virales qui tournent en boucle sur internet mais qu’on ne résiste pas au plaisir de partager pour ceux qui ne l’auraient pas encore vue…

Extrait de la vidéo de Meir Kay (source YouTube)

C’est l’histoire d’un professeur de philosophie (joué par l’acteur Kim Emerson) qui donne une leçon de vie à ses élèves avec un pot, quelques balles de golf et autres accessoires : de quoi faire réfléchir tout un chacun au travers d’une performance pédagogique dont certains profs de philo pourraient avantageusement s’inspirer…

A lire ici

Le plâtre, outil de développement durable ?

12 janvier 2019

Ruines du vieux village et du château d’Arzeliers à Laragne-Montéglin (source © PNR Baronnies provençales)

Dans les Hautes-Alpes, le château d’Arzeliers, édifié au XIIème siècle sur la commune de Laragne-Montéglin et qui domine toute la vallée du Buëch fait l’objet depuis 2006 d’un ambitieux programme de restauration initié par la commune et le Parc naturel régional des Baronnies provençales. Le site accueille désormais chaque année des chantiers internationaux de jeunes et une résidence d’artisans s’y est déroulée en octobre 2018, axée sur les techniques de construction à base de gypse…

Il faut dire en effet que si les murs du château sont pour l’essentiel maçonnés à la chaux, ceux des vieilles maisons ruinées qui s’amassent en contrebas sont eux construits en…plâtre. On a en effet tendance à l’oublier, mais le plâtre est le plus vieux liant cuit que l’Homme a su maîtriser et son utilisation au fil des siècles a pris une part importante dans la construction.

Fosse utilisée pour la cuisson de résidus de plâtre dans le cadre de la résidence d’artisans organisée en octobre 2018 à Laragne (source © Alpes du Sud)

Il est probable que dès le Néolithique les hommes se sont aperçu que certaines pierres utilisées autour du foyer, une fois effritées et mise en contact de l’eau, faisaient une pâte facilement malléable et qui devient très résistante après durcissement. Le gypse présente en effet cette particularité de pouvoir être cuit à relativement basse température, à 150 °C, dans des fours voire de simples fosses finalement assez rustiques. Il suffit ensuite de le réduire en poudre pour obtenir une poudre facile à gâcher après ajout d’eau et qui durcit rapidement.

Décor de stuc du patio de los Leones au palais de l’Alhambra à Grenade, Andalousie

Ce matériau était ainsi déjà très utilisé dans l’Egypte antique soit comme mortier d’assemblage soit comme enduit. Les Romains en développent l’usage comme mortier de scellement et comme enduit de revêtement intérieur comme extérieur, inventant à l’occasion le stuc dans lequel on ajoute de la poudre de marbre ou d’albâtre à celle de gypse, une technique d’ornementation qui sera particulièrement utilisée dans l’architecture arabo-andalouse comme en témoignent notamment les décours admirables de l’Alhambra à Grenade. En France, ce sont d’abord les Romains qui, en s’installant à Lutèce, initient les populations locales de la tribu des Parisii, à l’exploitation du gypse présent en abondance sur la colline de Montmartre, et à l’utilisation du plâtre pour renforcer les habitations traditionnelles en bois.

Au Moyen-Âge, les propriétés ignifuges du plâtre sont mises à profit et son utilisation se développe fortement comme enduit pour protéger contre les incendies les maisons généralement à ossature bois. Un édit de Louis XIV en 1667 rendra d’ailleurs obligatoire l’utilisation d’un revêtement intérieur et extérieur en plâtre pour les maisons parisiennes, justement pour limiter le risque d’incendie comme celui que Londres venait de vivre.

Effondrement survenu en 2005 au droit d’une ancienne carrière de gypse près de Roquevaire (source © INERIS)

Dans certaines régions où le gypse est abondant, comme c’est le cas à Laragne mais aussi en Savoie notamment, l’utilisation du plâtre comme mortier pour la construction de maisons en pierres maçonnées s’impose naturellement. De nombreuses exploitations locales de gypse s’ouvrent y compris dans le Var et les Bouches-du-Rhône, comme à Roquevaire où le gypse du Trias a été exploité par carrières souterraines à partir de 1800 et jusqu’en 1963. Les vestiges de ces anciennes galeries provoquent d’ailleurs régulièrement des effondrements en surface, un des derniers en date s’étant produit fin 2005.

A Paris, les carrières de gypse tournent à plein régime à partir du XVIIIème siècle, en particulier à l’emplacement de ce qui deviendra plus tard le parc des Buttes-Chaumont, mais de nombreuses autres exploitations se développement au nord de Paris, en particulier à Cormeilles-en-Parisis où une première carrière est ouverte en 1832, qui deviendra à partir de 1930 la plus grande carrière d’Europe à ciel ouvert, permettant non seulement la production de plâtre, mais aussi de briques, de chaux hydraulique et de ciment grâce à l’exploitation des calcaires et marnes de couverture.

Exploitations souterraines de gypse sur le site de Cormeilles-en-Parisis (source © Placoplâtre)

Exploité depuis 1990 par la société Placoplâtre, ce site fournit encore 10 % de la production nationale de gypse et 60 % des volumes exportés. Les réserves de surfaces sont en cours d’épuisement et le site va être remodelé en espace naturel, mais la société prévoit de poursuivre l’exploitation par galeries souterraines sous la butte afin de continuer d’alimenter pendant encore une trentaine d’années l’usine de Cormeilles qui produit chaque année 210 000 tonnes de plâtre.

Car ce matériau, outre son caractère ignifuge, ses excellentes propriétés d’isolation thermique et de respiration (les cloisons et enduits en plâtre laissent passer la vapeur d’eau), ainsi que sa grande facilité d’utilisation qui en fait un matériau idéal pour les enduits, décors intérieurs mais aussi pour la sculpture, présente un intérêt spécifique qui est celui de pouvoir se recycler à l’infini. Une fois nettoyé et sec, et sous réserve qu’il ne contienne pas trop d’additifs exotiques, le plâtre peut en effet être simplement recuit et broyé pour retrouver intacte sa qualité initiale de liant hydraulique prêt à l’emploi : un matériau idéal donc dans une logique de recyclage perpétuel, base d’un développement durable bien compris !

Plaques de plâtre stockées en vue de leur recyclage (photo © Gina Sanders / Actu Environnement)

En 2003 pourtant, seule une infime partie du plâtre issue de chantiers de démolition était recyclée, l’essentiel partant en décharge, au risque d’ailleurs de provoquer l’émission d’hydrogène sulfuré toxique lorsqu’il se trouve au contact de matière organique contenue dans les ordures ménagères. Mais depuis 2008, une filière de recyclage a été mise en place et on recyclait en 2014, selon les représentants de l’industrie plâtrière, de l’ordre de 50 000 tonnes de déchets issus de la démolition, l’objectif étant d’atteindre 245 000 tonnes d’ici 2020, le gisement annuel étant estimé à 350 000 tonnes. Pour le plâtre comme pour d’autres produits de l’activité humaine, les marges de progrès en matière de recyclage sont donc fortes et méritent toujours plus de pédagogie auprès des acteurs de la filière.

Voilà en tout cas un matériau un peu délaissé dans le domaine de la construction malgré ses multiples propriétés et qui mérite sans doute de retrouver ses lettres de noblesse, non seulement dans la restauration de bâtiments anciens, mais dans l’écoconstruction. Le plâtre : un matériau ancien et qui a fait ses preuves mais qui pourrait bien connaître un regain d’intérêt à l’avenir…

L.V. 

Centre culturel de Carnoux : fallait-il passer en DSP ?

27 octobre 2018

A Carnoux-en-Provence, le Centre culturel fait partie du paysage depuis une trentaine d’années et a vu passer des générations de Carnussiens venus s’y initier à l’éveil musical, à la pratique d’un instrument de musique, au théâtre, à l’apprentissage de l’anglais ou à de multiples activités créatrices. Comme dans la plupart des communes, cette structure résulte d’une volonté municipale de mettre à disposition du plus grand nombre l’accès à la découverte et à la pratique d’activités culturelles et artistiques, dans la droite ligne des Maisons de la Culture initiées par André Malraux.

Les bâtiments du Centre culturel ont bien entendu été financés entièrement sur fonds publics, y compris la récente rénovation complète des locaux et la construction encore plus récente d’une salle de musique dernier cri. Quant à l’entretien des bâtiments, il est entièrement pris en charge par la commune qui met à disposition les locaux gratuitement à une association créée spécifiquement pour leur exploitation et qui s’appelle d’ailleurs Association du Centre culturel de Carnoux-en-Provence.

Le Centre culturel de Carnoux (source : site du Centre culturel)

Cette association s’appuie sur une secrétaire et des bénévoles dont certains très investis depuis des années, en particulier pour assurer l’inscription des adhérents et la comptabilité de l’association. Les intervenants, eux, bénéficient de statuts variés et sont rémunérés par l’association en fonction du nombre d’heures qu’ils prodiguent effectivement dans les locaux du Centre culturel, nombre d’entre eux partageant leur temps avec d’autres structures pour pouvoir toucher un revenu décent, comme c’est le lot pour la plupart des professionnels du monde culturel et artistique.

Salle de musique construite en 2017 au Centre culturel de Carnoux (source © Plὸ architectes et urbanistes associés)

A Carnoux cependant, la gestion de ce formidable outil d’accès à la culture pour tous n’est pas vraiment autonome vis à vis de la municipalité. Contrairement à ce qui prévaut dans d’autres communes et à la tendance de ces dernières années, l’association elle-même est étroitement liée à la municipalité puisque ses statuts précisent, comme l’expliquait le maire de Carnoux en personne dans un courrier adressé au CPC en octobre 2016 en réponse à un article paru sur ce blog, que « le maire ou son représentant est participant de droit au Conseil d’Administration ». De fait, l’ancien président, resté aux rênes de l’association pendant 13 ans n’est autre que le mari d’une élue, longtemps adjointe à la communication, tandis que depuis 2016 l’association est présidée par Frédéric Rouquet, délégué aux affaires scolaires, alors que la section théâtre est placée sous le responsabilité de l’adjoint à la culture, Tony Tumayan. Cette dernière vient d’ailleurs de s’ériger en association loi 1901 sous le nom « Les Trétaux de Carnoux ».

Frédéric Rouquet aux côté de Danièle Lambert, présentant le Centre Culturel de Carnoux aux nouveaux arrivants en mairie de Carnoux, en janvier 2018 (photo © M. Gébelin / La Provence)

Cette situation particulière ne peut que limiter la nécessaire créativité de la structure et nuire à la crédibilité de l’action culturelle locale. Une proximité qui a, en tout cas, suscité certaines interrogations de la part de la Chambre Régionale des Comptes (CRC), chargée d’inspecter en 2017 les comptes de la commune depuis 2013. Dans son rapport, dont une version provisoire a été remise au maire fin 2017 et dont la version définitive est arrêtée depuis le 24 mai 2018, accessible notamment sur le site de la commune comme la loi l’exige, la CRC formule ainsi sa seconde recommandation : « Clarifier les relations avec le centre culturel dans le cadre d’une convention pluriannuelle d’objectifs et de moyens. Le cas échéant, mettre un terme au subventionnement de l’association pour les prestations relevant de la commande publique ».

Les magistrats de la CRC ont en effet réagi en découvrant que la commune versait chaque année une subvention aussi élevée à une association dirigée par des élus municipaux, et ceci quasiment sans aucun contrôle extérieur. En 2016, le montant de la subvention accordée à l’association s’élevait en effet à 82 000 €, soit près de la moitié du montant total attribué aux 36 heureuses associations carnussiennes bénéficiant de subventions communales. Et ceci sans que la convention passée détaille à quoi est destinée cette subvention ni même demande une certification des comptes de l’association, comme l’exige pourtant la loi pour de tels montants.

C’est d’ailleurs grâce au travail de la CRC que les habitants de Carnoux ont enfin pu apprendre quel était le montant du budget annuel du Centre culturel, lequel s’élevait à 253 956 € en 2016, mais un chiffre totalement biaisé puisqu’il n’intègre pas les coûts de mise à disposition et d’entretien des locaux. Face à une telle situation qui est la porte ouverte à toutes les dérives, la CRC a donc chaudement recommandé à la commune de mettre un peu d’ordre dans sa gestion du Centre culturel, de couper les liens entre la municipalité et l’association en charge de sa gestion et de signer avec cette dernière un contrat d’objectif en bonne et due forme, exigeant en retour une certification des comptes afin d’assurer une véritable transparence dans l’utilisation des subsides publics.

Vue du Centre culturel de Carnoux (source © Commune de Carnoux)

Au passage, la CRC s’est autorisée à rappeler au maire de Carnoux quelques règles de base en matière d’utilisation des deniers publics et de subventionnement des associations. Comme le suggère le bon sens, une collectivité a parfaitement le droit de subventionner une association à condition qu’elle ne soit pas un simple faux nez de la municipalité elle-même, créé dans le seul but de mettre en œuvre une politique publique qui relève des compétences communales, surtout lorsque celle-ci pourrait relever du domaine concurrentiel. En d’autres termes, l’association doit être indépendante, définir elle-même ses objectifs, présenter à la commune des demandes de subvention pour l’aider à mettre en œuvre sa politique et fournir en échange toutes les garanties quant à la transparence de l’utilisation des fonds conformément à ses engagements.

On aurait alors pu penser que le maire allait s’empresser d’obéir aux injonctions de la CRC, que l’évolution du Centre culturel allait être au cœur des débats lors de son assemblée générale en 2017, et que la commune allait solliciter le monde associatif carnussien pour créer une nouvelle structure plus indépendante afin de reprendre la gestion de ce remarquable outil au service des habitants. Sur les 75 associations dûment répertoriées sur le site de la commune, il ne manque en effet pas de bonnes volontés pour s’investir dans une telle œuvre d’intérêt général.

Mais le maire de Carnoux, sans doute attaché à un contrôle plus politique de la culture locale a préféré s’engager dans une autre voie, qui n’est pourtant nullement suggérée dans le rapport de la CRC, mais qu’il a imposée lors du conseil municipal du 12 avril 2018 à la grande surprise des quelques élus d’opposition, comme l’indique le compte-rendu de la séance. Il a en effet laissé croire que le recours au monde associatif était devenu subitement impossible au prétexte que « certains dirigeants bénévoles de l’association ont fait part de leur impossibilité à poursuivre leur engagement pour raisons personnelles ou professionnelles » et que, dans ces conditions, il ne restait plus que deux possibilités pour poursuivre l’activité du Centre culturel : soit la gestion directe par des agents municipaux, soit le recours à un prestataire privé via une délégation de service public (DSP).

Gérard Pressoir, nouveau gérant du Centre culturel de Carnoux (source © Viadeo)

C’est la seconde solution que le maire a souhaité privilégier. Une consultation a été lancée dès le 5 mai, avec un cahier des charges ajusté pour faire en sorte que le candidat sollicité par la municipalité, en l’occurrence Gérard Pressoir, mandataire de multiples sociétés et président depuis 2000 de la société ALG (Arts et Loisirs Gestion) qui gère déjà la salle de spectacle municipale de l’Artea, soit le seul candidat à remettre une offre que la commune s’est donc empressée d’accepter. Un choix qui a été entériné lors du conseil municipal du 26 juillet et qui a donc été mis en œuvre dès la rentrée de septembre, après que M. Pressoir eut déposé les statuts d’une nouvelle société intitulée Centre culturel de Carnoux pour assumer ses nouvelles deux fonctions.

La municipalité aurait pu saisir l’occasion de ce changement administratif pour donner un peu plus d’air et d’indépendance à l’action culturelle locale. Il n’en a rien été. Le maire a au contraire annoncé lors de ce même conseil municipal que le comité de suivi qui allait être mis en place pour encadrer la gestion du Centre culturel serait composée de six personnes dont Frédéric Rouquet et Tony Tumayan, deux élus redevenus subitement disponibles pour la cause commune, ainsi que deux représentants des usagers et deux représentants du gestionnaire. Rien ne change donc sur le fond. Reste que de nombreuses interrogations subsistent quant à l’évolution de la structure. Une augmentation très substantielle des tarifs a été annoncée. A titre d’exemple, pour une heure hebdomadaire de cours d’instrument (hors adhésion), le tarif qui était de 730 € par an en 2017 a été annoncé à 1200 € puis ramené à 950 € après discussion, mais les cours qui se déroulaient depuis des années le samedi après-midi ont finalement été annulés pour d’obscures raisons de responsabilité du gérant.

Désormais en effet, ce bel outil qu’est le Centre culturel de Carnoux restera fermé le soir au delà de 21 h et tous les samedis après-midi par le bon vouloir du gérant. Aux usagers de s’adapter aux nouveaux horaires. On imagine que les 650 adhérents dont s’enorgueillissait l’association n’ont probablement pas tous renouvelé leur cotisation et que la commune risque de se retrouver, comme dans d’autres domaines, avec un équipement public coûteux et très performant mais largement sous-utilisé.

Le délégataire profitera de l’infrastructure pour y organiser des spectacles et des prestations privées comme il le fait déjà en utilisant le fichier des adhérents pour remplir la salle de l’Artea. Quant à la collectivité, elle continuera à payer le déficit d’exploitation via une subvention d’équilibre, prévue dans le cahier des charges. Le montant de cette participation était justement l’un des critères de jugement des offres selon l’avis d’appel d’offres et il semble que son montant, qui n’a pas été communiqué en conseil municipal, soit significativement supérieur à la subvention dont bénéficiait l’ex association (79 000 € pour l’année 2018, sur un total de 220 000 € de subventions communales aux associations).

Pas sûr donc que la collectivité trouve son compte dans cette nouvelle délégation au privé d’un service public communal. Ce qui est sûr en tout cas, c’est que la commune a perdu une belle occasion de profiter du tissu associatif local particulièrement dynamique pour développer de manière plus démocratique et participative l’exploitation du Centre culturel qui fait la fierté des Carnussiens. La culture n’a pourtant de sens que si elle est partagée…

L. V. 

Enceintes connectées : Big Brother s’invite à la maison…

27 septembre 2018

Innombrables sont les œuvres de science-fiction qui ont décrit ces scènes de la vie quotidienne où tous nos objets obéissent au moindre de nos désirs qu’il suffit de formuler tout haut. Une situation qui est en train de devenir réalité avec l’arrivée massive, à la maison, des objets connectés. Il est désormais devenu banal de commander à distance non seulement l’ouverture de son portail de garage, mais aussi son système de chauffage, d’éclairage ou de surveillance. Et désormais, ce sont les enceintes connectées qui sont en train d’envahir nos salons…

Un dessin de Luc Tesson

Ces objets, dont les dernières versions commercialisées ne dépassent guère la taille d’une canette de soda, sont déjà largement répandues à travers le monde puisqu’on considère que 200 millions de personnes s’en servent au quotidien, une bonne moitié d’entre elles résidant aux Etats-Unis, comme toujours en pointe en matière d’innovations technologiques et de gadgets. Les deux-tiers des utilisateurs américains interrogés affirment d’ailleurs ne plus pouvoir s’en passer tellement ils se sont habitués à leur usage quotidien. De quoi imaginer donc que les Européens ne devraient pas tarder à succomber à leurs charmes d’autant que l’offre est en train d’arriver en masse et que 500 000 foyers français en seraient déjà équipés…

Les enceintes Google Home et Amazon Echo (photo © Nicolas Six / Le Monde)

En août 2017, c’est l’enceinte Google Home qui a ainsi débarqué sur le marché français, commercialisé à 149 € et désormais accessible dans sa version miniaturisée Home Mini à partir de 49 € seulement, une offre très comparable à celle de son concurrent direct, Amazon et son enceinte Echo Spot, tandis qu’Apple se distingue avec son produit HomePod vendu à près de 350 €. Des coûts très accessibles donc, qui laissent penser que la pénétration de ces nouveaux gadgets dans les foyers européens devrait se faire à grande vitesse.

Le principe de ces dispositifs à installer dans le salon est très simple puisqu’il s’agit d’assistants domestiques obéissants à la voix. Leur micro est supposé être tout le temps ouvert pour leur permettre d’entendre le moindre de nos désirs, même s’ils sont désormais pourvus d’un bouton permettant de couper cet enregistrement permanent. Il suffit donc de formuler un ordre ou une question à voix haute pour permettre à ce robot miniature de lancer le morceau de musique ou la série de notre choix, de faire sonner son propre smartphone qu’on a égaré dans la maison, de nous indiquer le temps qu’il fera dans l’après-midi, d’ouvrir les volets électriques, de déclencher le minuteur du micro-onde, de commander une pizza ou de nous rappeler la date de naissance de notre Président de la République, parmi bien d’autres fonctionnalités évidemment.

L’enceinte Google Home Mini

Bien sûr, tout ceci ne peut fonctionner que si l’on dispose dans la maison d’objets de domotique eux-mêmes connectés et d’un minimum d’abonnements notamment à des plateformes musicales payantes. On peut alors envisager des programmations relativement élaborées permettant de lancer un « Alexa, me voici » en arrivant à la maison ce qui permet à son enceinte Amazon de monter instantanément le chauffage, d’allumer l’éclairage des différentes pièces et de lancer un morceau de musique d’ambiance adapté.

Pour éviter toute ambiguïté dans le fonctionnement de ces objets qui vous écoutent en permanence, il faut naturellement assortir ses demandes d’un sésame : « Alexa » pour Amazon tandis que sa concurrente Home exige le mot de passe « OK Google » pour exécuter un ordre. Des mots qu’il vaut donc mieux éviter d’employer dans la conversation pour éviter toute méprise. Car même pourvue d’une intelligence artificielle remarquable, qui apprend au fur et à mesure et s’adapte donc de mieux en mieux à votre style et à vos besoins, cela ne reste que des machines.

Le monde merveilleux des objets connectés (dessin signé Fix)

Même si les versions commercialisées sont désormais adaptées à d’autres langues que l’Anglais, elles ne comprennent pas forcément toutes nos demandes, surtout si elles sont formulées de manière plus ou moins alambiquées, et les incompréhensions sont nécessairement aussi nombreuses qu’agaçantes !

Si les questions portant sur la météo du jour sont généralement plutôt bien traitées, aux dires des utilisateurs, inutile pour autant espérer tenir une conversation soutenue avec ces enceintes qui ont en permanence le nez dans le cloud. Comme le relate un journaliste du Monde qui les a testées en juin dernier, totalement dénuées d’empathie, elles répondent maladroitement aux questions délicates. Lorsqu’on prononce « je me sens terriblement seul », l’enceinte d’Amazon répond : « pour trouver des entreprises locales, vous devrez indiquer votre adresse dans les paramètres. » L’enceinte Google donne un peu d’espoir, en répondant : « Je suis là… et si vous vous changiez les idées ? » Mais quand on la relance avec un : « Comment ? », elle répond : « désolé, je ne comprends pas. »

Il faudra donc sans doute patienter encore un peu avant d’espérer voir ces enceintes connectées se transformer en aimables dames de compagnies, aussi brillantes qu’attentionnées. En attendant, il n’est peut-être pas inutile de s’interroger sur la vulnérabilité qui nous guette lorsque l’on ne saura plus se passer de ces assistants électroniques. Il suffit de se souvenir du nombre de malheureux qui ont péri noyés dans leur habitation en pleine nuit à La Faute-sur-Mer en 2010, tout simplement parce que la tempête avait occasionné une coupure d’électricité et qu’ils n’avaient dès lors plus aucune possibilité d’actionner l’ouverture de leurs volets roulants…

Sans vouloir être paranoïaque, on peut se demander aussi s’il est bien sain de se fier à des outils de ce type qui se contentent de fournir des réponses uniques et plus ou moins pertinentes à nos questions sans préciser leurs sources : la moindre recherche sur internet permet au moins de confronter des points de vue différents et de recouper des données d’origines diverses qui ne présentent pas toutes le même niveau de fiabilité, loin s’en faut. Et ceci sans compter l’aspect commercial : lorsque l’on commande un produit, que ce soit via Amazon ou via Google (qui s’est allié pour cela avec la chaîne de grande distribution Walmart), il faut nécessairement se contenter du réseau de distributeurs référencé, ce qui, à terme, ne pourra qu’avoir un effet délétère sur le petit commerce local et les circuits courts.

Dessin de Jiho publié dans Marianne le 7 septembre 2018

Et accessoirement, il n’est pas inutile non plus de s’interroger sur les risques que font peser sur nos libertés individuelles ces outils qui permettent d’enregistrer en permanence nos conversations les plus intimes au cœur même du foyer familial, et de transmettre en direct ces données aux serveurs de Google et d’Amazon. En août 2017, une étude publiée par un chercheur en cybersécurité a ainsi montré comment on peut pirater une enceinte connectée Echo d’Amazon et la transformer en un micro de surveillance permettant d’écouter à distance toutes nos conversations. En mai 2018, c’est un couple de Portland qui a vécu cette mésaventure lorsqu’un de leurs amis les a appelés pour les prévenir qu’il venait de recevoir un enregistrement audio d’une de leurs conversations privées, enregistrée à leur insu par leur enceinte Echo branchée à leur domicile et qui, ayant captée le nom de ce contact avait compris par erreur qu’il convenait de lui transmettre cet enregistrement.

On imagine déjà les ravages que pourraient faire ce type de diffusion tous azimuts de nos entretiens les plus intimes, y compris les risques d’intrusion par des hackers qui pourront ainsi, en prenant le contrôle de ces enceintes, piloter à distance nos systèmes d’alarme et accéder à nos comptes bancaires pour y passer toutes les commandes de leur choix, sans compter bien entendu les risques en cas de tentation de surveillance par des régimes plus ou moins autoritaires : on n’est plus très loin du moment où l’ambiance glauque du roman de Georges Orwell, 1984, pourrait devenir réalité… Bienvenue dans le monde ultra-connecté de Big Brother !

L. V.

Comment a été ressuscité le café marron de La Réunion ?

13 juin 2018

On ne le sait sans doute pas assez mais la biodiversité est en grand danger du fait de nos choix de développement depuis des années : à force de défricher, de bétonner, d’urbaniser, de polluer allègrement et d’asperger nos champs à coup d’insecticides et d’herbicides, glyphosate en tête, on considère qu’un quart des espèces de mammifères est désormais menacée d’extinction et sans doute un tiers des amphibiens. Parmi les oiseaux, 94 espèces ont d’ores et déjà disparu de la planète et 187 sont en grave danger d’extinction.

L’alouette des champs, une espèce commune en voie de forte régression dans nos campagnes

En France, au cours de ces 15 dernières années, un tiers des populations d’oiseaux ont déserté nos campagnes, un déclin qui s’est amorcé au début des années 1970 et qui s’est encore accéléré entre 2016 et 2017 au vu des études menées tant par le Museum national d’histoire naturelle que par le CNRS. Seuls quelques espèces plus généralistes et plus opportunistes, telles que les pigeons, les merles ou les corneilles, tirent leur épingle du jeu en prenant progressivement la place des espèces en voie de disparition : adieu alouettes et rossignols !

Cette disparition massive et en voie d’accélération s’accompagne d’une chute brutale bien que moins visible des populations d’insectes, elles-mêmes en grand danger du fait principalement des ravages de l’agriculture intensive qui a totalement modifié les paysages et provoque de véritables hécatombes à coup de pesticides.

Coquelicots dans un champ d’orge : bientôt une image du passé ?

Et la flore sauvage n’est pas non plus épargnée par le développement de l’urbanisation et l’évolution de nos pratiques agricoles (le tonnage d’herbicides utilisé en France a été multiplié par 5 entre 1970 et 1990 et il continue encore à progresser malgré tous les engagements réglementaires). Ainsi, une étude menée entre 2009 et 2013 par le Conservatoire national botanique de Brest a montré que 120 espèces de plantes ont disparu en un siècle dans le département du Calvados, dont 44 depuis le début des années 1980. En Ile-de-France, on comptait environ 90 espèces sauvages présentes couramment dans les parcelles cultivées : un tiers d’entre elles a désormais définitivement disparu et seules 18 % restent encore stables, les autres étant devenues très rares ou en voie de régression.

Cette extinction massive de la biodiversité naturelle s’observe partout dans le monde. Elle suscite du coup des vocations de Noé des temps modernes. Marianne a dressé récemment le portait de l’un d’eux, Carlos Magdalena, surnommé « le messie des plantes » par un journaliste espagnol, séduit sans doute par son look christique. Il travaille au jardin botanique royal de Kew Gardens, dans l’ouest londonien, une vénérable institution victorienne qui héberge plus de 30 000 espèces végétales et qui s’est érigé en un vaste laboratoire de 121 ha attaché à la conservation des variétés menacées d’extinction.

Carlos Magdalena dans une serre de Kew Gardens (photo © Rebecca Reid / Kew Royal Botanic Gardens)

Ce passionné de la cause végétale a notamment à son actif le sauvetage d’un arbuste sauvage endémique des îles Mascareignes (l’archipel qui regroupe les îles de La Réunion, Rodrigues et Maurice), le café marron, Ramosmania rodriguesi de son petit nom. Bien que La Réunion apparaisse au touriste comme d’une grande richesse botanique avec de nombreuses plantes endémiques, l’île est en fait un désastre écologique avec 53 espèces végétales déjà irrémédiablement disparues et 393 (soit 30 % de celles qui y sont recensées) fortement menacées !

Lagon autour de l’île Rodrigues, dans l’archipel des Mascareignes

Sur Rodrigues, une trentaine d’espèces végétales ne se reproduisent plus, ce qui indique que leur disparition définitive approche à grands pas puisqu’on pourra la dater au jour où le dernier plant recensé viendra à mourir… Le café marron, une variété endémique de caféier découvert à La Réunion au début du XVIIIe siècle mais rapidement supplanté par la variété importée du caféier d’Arabie et de sa mutation locale, le Bourbon pointu, avait ainsi complètement disparu dans les années 1970, lorsqu’un écolier en a redécouvert un pied miraculeusement épargné en 1979.

Plant de café marron au Kew Royal Botanic Gardens

Mais comme on prête à cette plante de nombreux pouvoirs médicinaux, il a fallu la mettre en cage pour la protéger contre les habitants de Rodrigues venant régulièrement en couper des rameaux. Trois branches du survivant sont finalement prélevées et transportées jusqu’à Kew Gardens. Placées en pépinières, on parvient à en faire deux boutures que Carlos Magdalena s’efforce d’implanter dans du terreau fortifié. La première meurt rapidement et la deuxième la suit de près après avoir néanmoins laissé éclore quelques boutons.

Désespéré, notre botaniste fouille dans la terre pour y récupérer quelques racines qu’il replante soigneusement. Son acharnement finit par payer et de nouveaux plants de café marron arrivent finalement à pousser dans les jardins londoniens. Mais on a crié victoire trop tôt car on s’aperçoit que le plant rescapé et qui fleurit régulièrement ne produit pas de graines : un processus interne inconnu bloque la pollinisation !

Fleur de café marron au Royal Botanic Gardens de Kew (photo © Kew Royal Botanic Gardens)

Le « messie des plantes » y passe plusieurs nuits blanches, testant toutes les solutions possibles et imaginables. Il a finalement l’idée de couper la plante avec un scalpel et d’introduire un peu de pollen dans la plaie, dans l’espoir qu’il se propage. Il recommence 10 fois, 20 fois, 200 fois et finalement sa persévérance finit par payer : il obtient ainsi une fécondation, une seule ! Le fruit ainsi obtenu donne les premières graines, aussitôt semées en milieu stérile en 2003. Les premières germinations meurent mais à force de patience, de nouveaux plants finissent par croître.

Trois ans plus tard, Carlos Magdalena se rend sur l’île Rodrigues pour y replanter une quinzaine de plants de café marron. Freiné par d’incroyables tracasseries administratives, il persévère et voilà que le café marron est désormais réintroduit dans son milieu d’origine. Un bel exemple qui prouve que l’on peut parfois arracher une victoire dans ce processus d’extinction massive d’espèces, éteintes avant même qu’on ait pu en étudier toutes les potentialités, au point que certains en sont à fouiller dans les vieux herbiers des musées pour y recueillir les précieuses graines d’espèces disparues, dans l’espoir d’arriver à les faire revivre…

L.V. 

Aux armes, citoyens ?

19 mai 2018

Serait-ce l’esprit de Mai 1968 qui anime la société française et lui insuffle un goût pour l’insurrection ? 50 ans sans une petite révolution, voilà qui commence à faire long… En tout cas les images diffusées récemment dans les médias montrent que certains travaillent activement à réveiller, sinon les consciences, du moins cet esprit révolutionnaire qui sommeille en chaque Français, râleur et rétif à l’ordre par habitude.

Un véhicule en feu devant une concession Renault attaquée le 1er mai 2018 à Paris (Photo © Christian Hartmann / Reuters)

Les troupes de casseurs soigneusement entraînées et parfaitement préparées, ces fameux Black blocs, se sont ainsi livrées, en marge des manifestations syndicales du 1er mai, à des actes de violence et de destruction urbaine assez spectaculaires, n’hésitant pas à saccager une trentaine de commerce, à incendier des véhicules et à provoquer les forces de l’ordre.

Scènes de guérilla urbaine initiée par les Black blocs à Paris le 1er mai 2018 (Photo © Julien Mattia / Le Pictorium / MAXPPP)

Les affrontements dans les facs occupées entre groupuscules d’extrême gauche et d’extrême-droite se caractérisent également par des actions d’une violence parfois inouïe entre individus cagoulés, et profondément déterminés. A Montpellier, le 14 avril, une manifestation d’étudiants s’est ainsi achevée par un déchaînement de violences urbaines avec, là encore des affrontements particulièrement violents entre un groupe de Black blocs et les CRS.

Violence urbaine dans le centre-ville de Nantes le 7 avril 2018 (Photo © Stéphane Mahé / Reuters)

La contestation du projet d’aéroport sur le site de Notre-Dame des Landes et les évacuations en cours de la fameuse ZAD ont également donné lieu à des scènes de véritable guérilla. Une manifestation courant avril dans les rues de Nantes s’est ainsi soldée par des violences de rue assez effrayantes tandis que les opérations d’évacuation de la ZAD ont vu des militants aguerris et très déterminés, tout de noir vêtus, masqués et protégés avec casques, lunettes de ski, masques à gaz et gants ignifugés, monter au front contre les forces de l’ordre, n’hésitant pas à les bombarder de blocs de ballast, billes d’acier, mortiers de feux d’artifice, cocktails Molotov, fusées de détresse, bouteilles d’acide et autres joyeusetés.

Des zadistes à Notre-Dame-des-Landes le 10 avril 2018 (Photo © Loïc Venance / AFP)

Une telle explosion de violence reste paradoxalement contenue du fait de l’évolution des stratégies policières qui, traumatisées par les bavures comme celles ayant causé la mort de Malik Oussekine en 1986 ou celle de Rémi Fraisse à Sivens en 2014, font en sorte que la répression se fasse autant que possible sans blessé grave et surtout sans mort. Cela les conduit à ces mobilisations démesurées consistant par exemple à engager 2500 policiers pour expulser 250 zadistes à Notre-Dame des Landes ou pour évacuer le campus de l’université de Tolbiac, mais du coup les manifestants, qui ne sont retenus par aucune consigne de prudence, sont d’autant plus en position de force et ne reculent devant aucune provocation.

Une telle escalade de la violence et des affrontements est d’autant plus inquiétante dans une société démocratique comme la nôtre, où justement il existe de nombreux outils de débats et de dialogues social et politique destinés à réguler ces conflits, que les sources de différents entre groupes sociaux semblent s’accumuler.

C’est en tout cas la thèse que développe le philosophe Yves Michaux, auteur de Changements dans la violence (2002) et qui vient de publier un livre de dialogue avec le journaliste Denis Lafay, justement intitulé Aux armes, citoyens !

Il constate que les fossés se creusent dans notre société entre riches et pauvres, entre urbains et ruraux, entre personnes éduquées et qualifiées et celles qui ne disposent pas d’un tel niveau de qualification, mais aussi entre populations précaires (chômeurs et salariés précaires, à temps partiel subi ou intérimaires) et ceux qui ont acquis une situation stable (fonctionnaires ou retraités notamment). Des fractures apparaissent aussi entre ceux qui sont exposés au quotidien à l’insécurité (gardiens de prison, travailleurs de nuit, soignants mais aussi enseignants ou policiers intervenant dans certains quartiers sensibles) et ceux qui en sont globalement à l’abri.

Le philosophe Yves Michaud (Photo © Hannah Assouline)

Il relève aussi un fossé de plus en plus profond entre une majorité croyante ou indifférente à la religion mais avant tout tolérante, et une minorité d’activistes religieux en voie de radicalisation et qui rejette toute valeur républicaine jugée incompatible avec ses croyances.

La société se retrouve donc confrontée à de multiples fractures et revendications catégorielles de clientèles séparées, qui généralement s’ignorent mutuellement, mais qui n’hésitent pas à recourir à une action violente pour exprimer leurs revendications. L’État, supposé être le garant de la cohésion du corps social et dont le rôle d’arbitre protecteur est parfois reconnu comme cela a été le cas après les derniers attentats islamistes, est trop souvent perçu comme un ennemi répressif que ce soit par les zadistes de Notre-Dame des Landes, les étudiants grévistes ou encore les Bonnets rouges qui avaient mis à sacs les portiques de la défunte écotaxe.

Que faire face à un tel morcellement des revendications corporatistes pour redonner davantage de cohésion à une société traversée de multiples fractures identitaires ? Les discours extrémistes de droite (avec en particulier la revendication identitaire voire religieuse en décalage complet avec le multiculturalisme qui caractérise désormais la société française, qu’on le veuille ou non) comme de gauche (avec l’émergence d’un populisme radicalisé qui agite des menaces violentes contre le gouvernement, contre les riches et contre la classe médiatique) ne peuvent que renforcer cet éclatement de la société.

Yves Michaud propose au contraire, comme il l’explique dans un entretien à Marianne, de mettre en avant les valeurs républicaines pour redonner de la cohérence à notre société et de séparer davantage les croyances religieuses de la vie politique. Il suggère notamment l’organisation d’un court service civique obligatoire à 16 ans, débouchant sur une prestation individuelle de serment républicain, ouvrant des droits à la citoyenneté et à la responsabilité juridique, mais exposant aussi à la perte éventuelle de ces nouveaux droits civiques : une piste parmi d’autre pour recréer un nouveau contrat social dans une démocratie en crise ?

L.V. 

Marseille : poubelle la ville !

11 mai 2018

Déchets abandonnés sur un trottoir de Marseille dans le centre-ville (source © MPLV)

Qu’on le veuille ou non, Marseille a la réputation bien établie d’être une ville salle. Il suffit de la quitter et de voyager dans d’autres cités pour s’en rendre compte. C’est ce qui est arrivé à Sarah Bourgeois qui vit à Marseille depuis 18 ans : de retour de vacances au Japon en août 2017, le constat lui saute à la figure ! Difficile de marcher sur un trottoir à Marseille, même dans l’hyper-centre, sans slalomer entre canettes de bière, papiers gras, déjections canines et amoncellement de détritus, de vieux cartons et d’encombrants accumulés autour des poubelles et des containers à ordures qui débordent.

Excédée, la jeune femme s’épanche sur les réseaux sociaux en demandant à la cantonade : « c’est normal cette odeur d’égout et cette sensation de vivre au milieu d’une poubelle ? ». Et là, surprise : ses réflexions outrées suscitent des réactions, beaucoup de réactions : plus de 400 commentaires en quelques jours ! Chacun y va de son témoignage, souvent accompagné d’une photo montrant, qui une poubelle éventrée sur le trottoir, qui un amoncellement de gravats sur la chaussée, qui des matelas ou de vieux réfrigérateurs déposés à même la voie publique et jamais ramassés.

Une internaute, Karine, lui conseille de créer un groupe dédié et en quelques semaines ce sont plusieurs milliers d’interlocuteurs qui se mobilisent. Le mouvement est baptisé « Marseille : poubelle la vie ! » en référence à la célèbre série télévisée tournée à Marseille et diffusée sous le nom de Plus belle la vie

Une pétition est bientôt lancée sur le site Change.org. Elle recueille plus de 11 000 signatures et surtout des milliers de témoignages visuels des nuisances liées à une gestion défaillante des ordures dans la cité phocéenne. En octobre 2017, à l’issue d’une n-ième grève des éboueurs comme la ville en connaît régulièrement et qui voit les déchets s’entasser sur les trottoirs tandis que les rats prolifèrent, la pétition est adressée à Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille et Président de la métropole Aix-Marseille-Provence, en charge de la compétence de gestion des ordures ménagères et de la propreté.

Extrait du livre noir publié par Marseille : poubelle la vie ! en octobre 2017 (source © MPLV)

Elle est accompagnée d’un livre noir rassemblant plus de 3000 photos révélatrices de l’ampleur du désastre, même en dehors des périodes de grève des éboueurs. Le tableau décrit dans le courrier adressé au maire est sombre mais réaliste : « Notre célèbre cité ressemble à une poubelle. Les encombrants et les dépôts illicites jonchent les rues. L’odeur ambiante des égouts se mélange à celle de l’urine et des déjections canines. Les rats envahissent la ville. Les tags sauvages et les façades des immeubles noircies par la pollution pèsent lourdement sur l’image de Marseille. Les arbres sont asphyxiés sous le ciment et les espaces verts ont disparus sous les déchets. Les plages sont souillées de détritus qui polluent la mer en détruisant la faune et la flore ».

Et la pétition ne parle même pas de ces montagnes de déchets qu’on peut voir à la fin des marchés comme celui de la Plaine qui se tient trois fois par semaine et qui fait l’objet d’un nettoyage pour le moins sommaire, laissant s’envoler dans les rues avoisinantes son lot de sacs plastiques que le mistral s’ingénie ensuite à disperser dans toute la ville, transformant les arbres d’alignement en sapins de Noël décorés de toutes les couleurs, au point qu’une marque de bière brassée à Marseille a même repris l’image sur son logo tant il fait partie du folklore local…

Avec désormais 15 000 personnes ayant adhéré en quelques mois au groupe Facebook dont la presse locale s’est largement fait l’écho, le mouvement s’est structuré et érigé en véritable association en février 2018, se dotant d’un site internet sur lequel on peut admirer d’édifiantes photos de déchets éparpillés dans les rues de la ville, tous quartiers confondus.

Bien que se définissant comme apolitique, l’initiative agace fortement la mairie qui a bien été obligée de réagir en convoquant, fin novembre 2017, une réunion des différents acteurs impliqués. Monique Cordier, l’adjointe au maire depuis 2014 et vice-présidente de la métropole, en charge de la propreté et de la gestion des déchets, reconnaît que « tout n’est pas parfait » et que « la propreté, c’est les douze travaux d’Hercule ».

Essai du robot-méduse dans le Vieux-Port à Marseille le 14 octobre 2017 (source © société IADYS)

Quelques initiatives ont été prises pour tenter d’améliorer la collecte des déchets avec notamment l’emploi de bennes plus volumineuses en centre-ville. Il est même envisagé l’emploi d’un petit robot muni d’un aspirateur à déchets pour nettoyer les eaux du Vieux-Port, le Jellyfishboat, conçu à Aubagne par la société Iadys !

Sur la ville, la collecte est effectuée aux deux-tiers par des employés municipaux, recrutés pour la plupart davantage par clientélisme que pour leur engagement au travail, et dont les tournées continuent à battre des records de vitesse, même si le système du « fini-parti » est désormais officiellement abandonné. De fait, force est de constater que les secteurs où le ramassage des ordures est confié au privé, comme c’est le cas à Carnoux par exemple, mais aussi, depuis septembre 2017, dans le secteur de l’hyper-centre autour du Vieux-Port, le ramassage des ordures ménagères est nettement plus soigneux.

Amoncellement de déchets pendant une grève des éboueurs à Marseille en octobre 2017 (source © MPLV)

Les relevés effectués par les membres du collectif MPLV (Marseille poubelle la vie !), comme les signalements effectués via l’application Engagés au quotidien, mise en place par les services de la métropole, confirment d’ailleurs ce que chacun pressentait : même si les ordures sont présentes partout, globalement les arrondissements des quartiers les plus défavorisés, aux mains d’élus de gauche voire du FN, sont encore plus mal traités. Sans doute les incivilités y sont-elles aussi pires que dans les quartiers bourgeois, mais on constate aussi que la saleté appelle la saleté : à quoi bon faire l’effort de se rendre dans une déchetterie quand on a un tas de gravats jamais ramassés en bas de chez soi ?

Monceau de déchets au pied d’un container de tri sélectif à Marseille (source © MPLV)

C’est d’ailleurs sur ce point que la métropole Aix-Marseille-Provence a encore été épinglée via un rapport au vitriol de la Chambre régionale des comptes (CRC) publié en décembre 2017 et qui pointe le coût exorbitant de la propreté : 53 millions d’euros par an, soit 92 000 € au km de voirie alors que ce chiffre est en moyenne 7 fois moins élevé dans des agglomérations comparables. Or la CRC considère qu’une partie de cet écart s’explique par un volume très excessif de déchets produits, deux fois plus élevé qu’à Lyon par exemple. Elle incite donc les élus locaux à mettre enfin l’accent sur la sensibilisation et le développement du tri sélectif pour faire baisser ce volume de déchets comme dans toutes les autres grandes villes françaises.

Mais changer les comportements ne se fera pas du jour au lendemain : le chantier est immense et mérite d’être attaqué de tous les côtés, à la fois via un service public plus réactif et plus efficace, mais aussi via des actions de sensibilisation, de prévention et aussi de répression plus nombreuses et soutenues. Le succès de l’initiative Marseille : poubelle la vie ! montre que nombre de citoyens marseillais sont prêts à se mobiliser en ce sens : chiche ?

L.V. 

Camp des Milles : entre devoir de mémoire et incitation à la résistance

12 mars 2018

C’est un endroit que l’on a tout fait pour oublier pendant près de 40 ans et qui, grâce à l’obstination de certains, a fini par devenir un lieu de mémoire. Dans cette ancienne tuilerie proche du village des Milles, à côté d’Aix-en-Provence, désaffectée en 1939 du fait de la crise économique, ce sont plus de 10 000 personnes qui ont été internées entre 1939 et 1942, dont plus de 2000 ont été déportées, à l’instigation du régime de Vichy, vers le camp d’extermination d’Auschwitz, via les autres camps français de Drancy et de Rivesaltes.

Le bâtiment de la tuilerie du Camp des Milles (crédit photo AMCM)

Il a fallu attendre 1982 pourtant, pour que certains, anciens déportés et résistants mais aussi universitaires, se mobilisent pour tenter de sauver les vestiges de cet ancien camp d’internement, le seul grand camp français encore intact datant de cette période sombre. Un arrêté de classement est alors pris afin de sauver la grande fresque murale du réfectoire et en 2004 ce sont finalement l’ensemble des bâtiments du site qui font l’objet d’un classement au titre des monuments historiques.

En 1985, une première stèle commémorative est inaugurée et se crée un Comité de coordination pour la sauvegarde du camp des Milles et la création d’un musée mémorial de la Déportation, de la Résistance et de l’Internement, relayé à partir de 1991 par l’Association du wagon-souvenir et du site-mémorial du Camp des Milles, puis, à compter de 2009, par la Fondation du Camp des Milles – Mémoire et Éducation, présidée par Alain Chouraqui, directeur de recherche au CNRS.

Alain Chouraqui et Jean-Marc Ayrault devant le Wagon du Souvenir le 10 septembre 2012, lors de l’inauguration du site-mémorial

Et le 10 septembre 2012 enfin, 70 ans, jour pour jour, après le départ du dernier convoi de déportés du Camp des Milles vers Auschwitz, a été inauguré, en présence du Premier Ministre d’alors, Jean-Marc Ayrault, et dès lors ouvert au public, le site-mémorial qui se donne pour fonction d’informer de manière scientifique et objective sur l’histoire de ce lieu, mais aussi d’entretenir la mémoire des événements tragiques qui s’y sont déroulés et enfin d’amener chacun, et notamment les plus jeunes, à réfléchir sur les mécanismes qui peuvent conduire aux génocides et sur les comportements à adopter pour résister à de tels engrenages.

L’histoire elle-même de ce lieu exceptionnel est étonnante. En septembre 1939, lorsque le camp est ouvert, à l’initiative du gouvernement français dirigé par le radical-socialiste Edouard Daladier, l’objectif est d’y interner des ressortissants étrangers, d’origine allemande ou autrichienne pour la plupart d’entre eux et considérés comme des ennemis du fait de l’entrée en guerre contre le Reich Allemand alors que, paradoxalement, il s’agit pour l’essentiel d’intellectuels et d’opposants anti-fascistes réfugiés en France pour échapper à la montée du nazisme.

Parmi eux figurent notamment le peintre dadaïste allemand Max Ernst, proche de Paul Éluard et de Joan Miro, qui finira par rejoindre les États-Unis en 1941 avec l’aide de Peggy Guggenheim. On y retrouve aussi un autre peintre surréaliste Hans Bellmer, de nombreux musiciens, architectes, sculpteurs, écrivains, journalistes, hommes politiques et même deux Prix Nobel, Otto Meyerhof, distingué en 1922, et Thadeus Reichstein qui le sera en 1950 pour sa découverte de la cortisone. Cette forte proportion d’intellectuels et d’artistes explique le foisonnement de la production artistique qui se déroule dans les murs du camp à cette période et qui laisse de nombreux vestiges dont les fameuses fresques murales du réfectoire.

Fresque peinte dans le réfectoire du Camp des Milles par des internés

A partir de juin 1940 et la défaite militaire de la France, le camp accueille de très nombreux étangers transférés depuis d’autres camps du Sud-Ouest, en particulier nombre d’anciens des Brigades internationales d’Espagne, mais aussi des Juifs expulsés du Palatinat, du Wȕrtemberg ou du Pays de Bade. La population hébergée dans le camp s’accroît fortement et les conditions d’hygiène se dégradent très rapidement. En novembre 1940, le camp, passé sous l’autorité du Ministère de l’Intérieur, devient le seul camp de rétention français destiné au transit, légal ou illégal, vers l’Outre-Mer.

Photo d’archive du Camp des Milles pendant la période d’internement

Enfin, en juillet 1942, le gouvernement de Laval, qui vient de déclarer officiellement son souhait de voir l’Allemagne gagner la guerre, engage les rafles de milliers de Juifs, y compris dans la zone sud encore non occupée par les Allemands. Ces rafles en zone libre, qui concernent près de 7000 juifs étrangers ou apatrides, dont de nombreux enfants, ont lieu fin août 1942. Le Camp des Milles sert alors de lieu de transit pour nombre d’entre eux avant leur déportation par convois ferroviaires vers le camp d’extermination d’Auschwitz, d’où la plupart ne reviendront pas.

Outre le rôle mémoriel de ce lieu où une exposition montée par Serge Karlsfed liste le nom de tous les enfants juifs victimes de la déportation en France durant la guerre le mémorial du Camp des Milles se veut aussi un lieu pédagogique pour former l’esprit citoyen à empêcher de nouveaux génocides.

Capture d’écran d’une vidéo intitulée « Fais-le pour toi, résiste ! », accessible sur le site du Camp des Milles

Il accueille pour cela de très nombreux scolaires et s’appuie sur un matériel pédagogique très élaboré, à base de nombreuses vidéos, pour démontrer les mécanismes qui peuvent conduire au génocide. Pour cela il s’appuie non seulement sur la Shoah (6 millions de morts), mais aussi sur la persécution des populations tsiganes d’Europe, décimées à hauteur de 25 à 50 % pendant la deuxième guerre mondiale, sur le génocide arménien de 1915 (1,5 millions de morts, soit les deux tiers de la population arménienne de l’empire ottoman), et sur celui des Tutsis au Rwanda en 1994, qui s’est soldé par 1 million de morts, soit 80 % des Tutsis du pays, sous le regard absent des Nations-Unies.

Un des nombreux outils pédagogiques édités pour aider chacun à résister aux extrémismes

Les conditions qui ont rendu possibles ces tragédies sont décortiquées pas à pas : exacerbation des tensions et des frustrations sociales qui se développent dans les périodes de crise économique et sociale, recherche de boucs émissaires sur la base de préjugés, agitation des esprits par une minorité extrémiste très organisée, fausses rumeurs, insultes et violences de rues, appel à l’exclusion puis à la purification ethnique sous le regard passif de la majorité de la population, manipulation des médias, propagande d’État, réduction du champ de la démocratie et mise en place de pouvoirs dictatoriaux…

Face à un tel engrenage, le message est clair : il s’agit, pour chacun d’entre nous, de résister pendant qu’il en est encore temps ! Car comme aimait à le souligner Albert Einstein, « Le monde est dangereux à vivre, non pas tant à cause de ceux qui font le mal, mais à cause de ceux qui regardent et laissent faire ». C’est en cela que le message pédagogique que cherche à porter le site mémorial du Camp des Milles est particulièrement intéressant et d’actualité : chacun doit se sentir concerné et doit se rebeller contre tous les extrémismes, les discriminations, les formes de racismes et d’exclusion.

Il faut sans cesse s’appuyer sur les leçons de l’Histoire pour se souvenir que les situations de totalitarisme et de génocide ne peuvent se développer qu’en s’appuyant sur une population passive : résister c’est éviter que de telles situations ne se reproduisent ici et maintenant. Un beau message à l’attention de tous les citoyens dans un monde en proie aux crises et aux doutes !

L.V.  

Les inondations irriguent aussi la photographie

9 décembre 2017

Certains sujets semblent davantage que d’autres inspirer les artistes, à moins qu’il ne s’agisse d’effets de mode. Les peintres d’antan se délectaient de natures mortes et de batailles navales. Les photographes d’aujourd’hui s’inspirent beaucoup des inondations, certes devenues de plus en plus spectaculaires à force de construire toujours davantage en zone inondable…

Nous avions déjà cité ici le travail remarquable de Jérôme Knez qui avait eu l’idée de juxtaposer à des photos d’archives de la grande crue parisienne de janvier 1910 d’autres clichés pris exactement au même endroit pendant l’inondation de juin 2016. Il faut croire que ce dernier événement a frappé les imaginations. Bien que modeste par son impact sur Paris, il avait quand même occasionné pour environ 1,4 milliards d’euros de dommages selon les assureurs si on totalise l’ensemble des dégâts observés durant toute la durée de cet événement météorologique, plutôt rare pour la saison et qui s’était traduit sur certains cours d’eau dont le Loing par une crue au moins centennale. Un tel montant en fait d’ailleurs l’inondation la plus coûteuse depuis 35 ans qu’existe le dispositif d’indemnisation des catastrophes naturelles en France !

Le Grand Palais et le pont Alexandre III (photo © Benoît Lapray)

En tout cas, cet événement a inspiré d’autres artistes dont Benoit Lapray qui s’était déjà fait connaître notamment pour ces photos de superhéros « en quête d’absolu ». La série d’images intitulées « when te night falls » et qui est notamment consultable dans le magazine The Photo Academy, est constituée également de doublons de clichés, pris exactement au même endroit et selon un cadrage rigoureusement identique.

Les immeubles du quai André Citroën dans le 15e arrondissement (photo © Benoît Lapray)

Mais pour chacun des sites, les deux images sont le jour et la nuit. Tous les clichés nocturnes ont été pris de nuit, au plus fort de la crue de juin 2016. Quant à leurs équivalents diurnes, ils ont été pris sous un soleil radieux, un an plus tard, alors que la crue de 2016 n’était plus qu’un lointain souvenir.

Quai de la Rapée (photo © Benoît Lapray)

Du coup, le contraste est saisissant entre les clichés pris à la lueur des réverbères en juin 2016 alors que l’eau noire de la Seine submergeait les voies sur berges et venait lécher le tablier de certains ponts, et ceux pris en plein jour un an plus tard et pour lesquels on a bien du mal à imaginer que les promenades verdoyantes et les jardins publics en bordure de Seine puissent être recouverts par 1 m d’eau voire bien davantage.

Au pied du pont Alexandre III (photo © Benoît Lapray)

Une série de clichés en tout cas très pédagogique et qui incite les Parisiens à conserver en tête cette idée que le coeur de la capitale et notamment certains quartiers en bord de Seine sont particulièrement vulnérables en cas de crue majeur du fleuve qui les traverse.

Et ce photographe n’est pas le seul à mettre ainsi en scène l’impact des inondations sur notre quotidien. Citons aussi son collègue sud-africain Gideon Mendel dont les clichés ont fait le tour du monde et ont été repris par de très nombreux médias. Depuis 2007, cet artiste a sillonné le monde, de la Caroline du Sud au Pakistan, en passant par le Brésil, l’Allemagne ou le Nigéria, pour témoigner visuellement de la manière dont les habitants sont impactés dans leur intimité par des inondations.

Un cliché de la série Portraits submergés (photo © Gideon Mendel)

Il en a tiré quatre séries rassemblées sous le titre accrocheur « Un monde qui se noie » et qui ont été notamment exposées aux Rencontres d’Arles en septembre dernier. La première de ces séries, « Portraits submergés », peut-être la plus spectaculaire, met en scène de simples habitants, souvent des couples, qui posent sur le pas de leur porte ou dans leur salon envahi d’eau boueuse dans laquelle ils disparaissent parfois jusqu’à mi-corps voire jusqu’aux épaules.

Dans une maison inondée du Yorkshire (Royaume-Uni) en 2007 (photo © Gideon Mendel, extraite de la série Portaits submergés)

On lit dans le regard de ces victimes des intempéries un certain fatalisme, mais aussi beaucoup de désarroi et de désespoir devant la perte de leur propre habitat devenu totalement inutilisable du fait de l’eau boueuse qui s’est engouffrée partout. On repense au slogan choc qu’avait mis en avant l’établissement public Loire pour rappeler aux populations riveraines que le risque inondation est toujours présent même si les populations l’ont largement oublié depuis les fortes crues qui s’étaient succédé en 1846, 1856, 1866 et 1907 notamment : « parce que la Loire est mieux dans son lit que dans le vôtre… ».

Maison inondée au Royaume-Uni (photo © Gideon Mendel, extraite de la série Lignes de crue)

Sauf que pour ces victimes d’inondation, l’eau s’est bel et bien répandue dans leur salon et leur chambre à coucher, tranformant à jamais ce qui était leur cadre de vie quotidien en un milieu hostile dans lequel leurs effets personnels sont en train de pourrir lentement. La série de clichés intitulée « Ligne d’eau » insiste justement sur les marques laissées par l’eau dans un décor vide de ses habitants mais tout aussi poignant de désolation.

Photo délavée récupérée dans une maison au Bengladesh (photo © Gideon Mendel, extraite de la série Trace d’eau)

Quant à la série dénommée « Traces d’eau », le photographe Gideon Mendel montre des agrandissements des photos personnelles définitivement altérées par le séjour prolongé dans l’eau boueuse et que leurs propriétaires ont soigneusement repêchées pour tenter de conserver un peu des souvenirs de leur vie, gâchée à tout jamais par la catastrophe qui les a touchés. On y voit des visages à moitié effacés, révélateurs de la fragilité de tout ce qui fait notre vie quotidienne face à un risque naturel.

Un beau travail esthétique et pédagogique qui mérite d’être salué en espérant qu’il pourra aider certains à prendre conscience qu’il vaut mieux se préparer à toute éventualité quand on vit en zone inondable : le fait d’avoir conscience du risque permet en effet de réduire fortement sa propre vulnérabilité. Une crue n’est jamais qu’un événement naturel récurrent et il dépend largement de notre comportement et de notre niveau d’adaptation qu’il ne se transforme pas en un drame personnel. Une chose est sûre : faire l’autruche en se persuadant que cela n’arrive qu’aux autres n’est certainement pas la meilleure façon de s’y préparer…

L.V.