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Métropole : la CRC rend son verdict

6 septembre 2022

Le 1er juillet 2022 avait marqué la disparition officielle des Conseils de Territoires, ces fantômes du passé hérités de l’éclatement de l’aire métropolitaine marseillaise en autant de baronnies défendant chacune ses propres intérêts politiques. L’étape suivante de la réforme tant attendue de la Métropole jamais aboutie Aix-Marseille-Provence, consiste désormais à revoir la répartition de ses compétences et surtout de ses ressources budgétaires. Une phase délicate car c’est justement le point sensible de cette intercommunalité qui n’a jamais réussi à fonctionner correctement, faute de la moindre volonté politique commune des élus locaux de dépasser leur propre intérêt pour construire enfin un destin métropolitain commun.

Séance du dernier conseil métropolitain Aix-Marseille-Provence, le 30 juin 2022 (photo © ML / Marsactu)

La question de la répartition des ressources financières entre la Métropole et ses 92 communes membres est justement le point de cristallisation de ces désaccords, à l’origine notamment de la démission fracassante de la maire d’Aix-en-Provence, Sophie Joissains qui avait violemment claqué la porte de la Métropole en novembre 2021… Face au constat de l’incapacité totale des élus locaux à se mettre d’accord sur des sujets aussi douloureux, le législateur n’a eu d’autre ressources, à l’occasion de l’adoption de la loi 3DS dont un chapitre est consacré exclusivement à tenter de remettre la Métropole AMP sur de bons rails, que de confier à la Chambre régionale des Comptes (CRC) le soin de tirer au clair ces questions financières aussi complexes que conflictuelles.

Notons au passage que cette décision est un sérieux camouflet pour la CLECT, cette commission locale d’évaluation des charges transférée, qui a justement pour mission de calculer le coût des charges liées au transfert de compétences entre les communes et leur intercommunalité. Il revient ensuite à l’exécutif, autrement dit aux élus réunis tant en conseil municipal qu’en conseil communautaire, d’adopter les attributions de compensation qui en découlent et qui vont fixer le montant des flux financier avec chacune des communes membres. Le fait de demander à la CRC de faire ce diagnostic à sa place revient donc à acter l’impuissance de la CLECT qui aurait dû faire ce travail depuis bien longtemps, dans les mois qui ont suivi la création de la Métropole AMP au 1er janvier 2016. Une véritable claque pour notre maire, Jean-Pierre Giorgi, qui préside justement cette CLECT et qui se vante d’être un expert en finances publiques…

Les locaux de la Chambre régionale des Comptes PACA (source © GoMet)

Le rapport de la CRC, qui a été remis lundi 29 août à Martine Vassal, n’a pas encore été rendu public et ne le sera qu’à l’issue d’une présentation et d’un débat qui aura lieu lors d’un prochain conseil communautaire en octobre. Il n’aura d’ailleurs aucun caractère prescriptif et vise simplement, selon la CRC « à éclairer les élus locaux dans la perspective d’un nouveau pacte financier et fiscal métropolitain ». Mais la presse locale, Marsactu en tête, s’est déjà procuré une copie de cet avis et n’a pas pu s’empêcher d’en faire part, décryptant en termes plus prosaïques, le langage feutré et rigoureusement policé des magistrats de la CRC, suivie rapidement par ses confrères de La Marseillaise et de La Provence.

Et le moins qu’on puisse dire c’est que, malgré toutes les circonlocutions de rigueur de rigueur de ce type de rapport officiel, le constat est accablant… L’analyse confirme ce que tout le monde savait, à savoir que la Métropole ne fonctionne pas car elle reverse aux communes des sommes considérables, ce qui ne lui permet pas de faire face aux véritables enjeux métropolitaines qui sont pourtant sa raison d’être ! Comme le déplore Marsactu, « la Métropole est restée figée à ce qu’elle était au moment de sa création : un agglomérat d’intercommunalités et autant de petits arrangements ».

Ainsi, pour le dernier exercice 2021, alors même que la métropole est fonctionnelle depuis plus de 5 ans, ce sont pas moins de 632 millions d’euros qui ont été reversés par la Métropole aux communes, sous forme de ces fameuses attributions de compensation. Or, selon les calculs de la CRC, les sommes dues pour le strict respect des équilibres financiers entre la métropole et ses membres n’aurait pas dû excéder 453 millions d’euros. Ce sont donc 178 millions d’euros qui ont ainsi été indûment versés aux communes pour cette seule année (sans doute une petite erreur de calcul du président de la CLECT ?), mais qui ajoutés aux reversement des années antérieures représentent un pactole colossal qui aurait pu être investi pour assurer le développement de transports publics plus performants ou une collecte des déchets moins chaotique…

Le parvis de l’hôtel de ville de Carnoux, un ouvrage démesuré largement financé par la Métropole (source © Facebook)

Un mode de fonctionnement qui a fortement bénéficié aux communes qui, à l’instar de Carnoux, affichent, année après année, des excédents budgétaires conséquents, alors que la Métropole, comme d’ailleurs le Département, s’enfoncent dans un endettement inquiétant. La CRC note aussi que les transferts financiers qui se font en dehors de ces mécanismes de compensation des transferts de compétence, via la dotation de solidarité communautaire, relève de situations issues des anciennes intercommunalités et jamais revues depuis à l’aune métropolitaine, ce qui explique pourquoi la ville centre de Marseille, qui regroupe pourtant une part importante de la population métropolitaine, en est la grande perdante.

La CRC ne peut par ailleurs que constater ce que Jean-Claude Gaudin lui-même avait noté lors de la constitution de la Métropole en 2016, à savoir que certains territoires ont copieusement tiré la couverture à eux en chargeant lourdement la barque juste avant de passer le flambeau. Plusieurs communes, notamment du côté de Salon et d’Istres, avaient en effet astucieusement anticipé l’arrivée de la Métropole qu’ils combattaient pourtant de toutes leurs forces, en décidant in extremis la création d’équipements luxueux et l’augmentation des impôts locaux. A charge ensuite pour la Métropole de leur reverser les recettes issues de ces prélèvements et surtout d’assumer financièrement les coûts d’investissement et d’entretien des nouveaux équipements dont ces communes sont les seules bénéficiaires.

L’Arena d’Aix-en-Provence, un équipement de 62 millions d’euros, inauguré en 2017 et transféré à la Métropole par l’ex Communauté d’agglomération du Pays d’Aix (photo © Gilles Badier / La Provence)

L’ancien Pays d’Aix s’était fait le champion de cette entourloupe et concentre désormais sur son seul territoire plus de 80 % des fonds de concours versés par la Métropole. Rien qu’en 2021, ce sont ainsi 51 millions d’euros que la métropole a dû lui verser pour honorer des décisions d’investissement prises par l’ancienne Communauté d’agglomération du Pays d’Aix (CPA) à son seul profit juste avant sa dissolution. Une somme cinq fois supérieur à ce que cette même CPA investissait en 2013 avant que la Métropole ne se projette à l’horizon.

Autant d’opérations juteuses pour les territoires au détriment de l’intérêt général métropolitain qui nécessitent désormais une totale remise à plat sur la base du constat enfin objectivé par les magistrats de la CRC. Mais l’atterrissage risque d’être douloureux pour certaines communes dopées à la subvention métropolitaine et habituées à vivre largement au dessus de leurs moyens. On imagine déjà que les prochains débats en conseil communautaire seront animés et nul besoin d’être prophète pour supposer que les délais fixés par la loi 3DS pour un retour à un fonctionnement métropolitain plus rigoureux et plus équilibré auront bien du mal à être tenus…

L. V.

Augmentation des retraites : un cadeau empoisonné ?

19 avril 2022

Au 1er janvier 2022, le montant des pensions de retraite a été revalorisé de 1,1 %. A l’approche des élections présidentielles, c’est le moment ou jamais de faire ce genre de petit cadeau qui peut mettre l’électeur de bonne humeur… D’autant que le geste n’est pas isolé puisque s’y ajoute le fameux bonus de 100 €, dénommé « indemnité inflation » que les retraités ont perçu le 1er février 2022 pour les aider à faire face à la hausse du prix de l’énergie et des carburants, au même titre que 38 millions de Français de plus de 16 ans qui ont gagné moins de 2000 € net par mois en octobre 2021, période de référence.

Emmanuel Macron en quête de voix chez les retraités ? Ici en visite dans un EHPAD en janvier 2019 (photo © Clément Mahoudeau / REA/ Les Echos)

Certes, on pourrait considérer que la mesure n’est pas excessivement généreuse au vu du montant de l’inflation qui est en train de repartir à la hausse. Sur l’ensemble de l’année 2021, la hausse des prix en France est évaluée à 1,6 %, mais sur les 12 derniers mois, depuis mars 2021 donc, elle atteint désormais 4,5 % ! La raison principale en est bien sûr l’envolée des prix du gaz et du pétrole, en lien direct avec l’invasion de l’Ukraine mais pour lequel bien d’autres facteurs contribuent. Cette hausse des carburants et de l’énergie atteignait déjà 10,5 % sur l’année 2021, avant donc que Poutine ne déclenche son « opération militaire spéciale », et n’en finit pas de s’envoler depuis. Par comparaison, les prix des denrées alimentaires n’avaient augmenté que de 0,6 % en 2021 et ceux des produits manufacturés étaient restés quasiment stables avec une hausse limitée à 0,3 %.

Évolution du taux d’inflation en France depuis 2012 en moyenne annuel sur 12 mois glissant (source © France inflation)

Dans ce contexte, l’augmentation de 1,1 % des pensions de retraite du régime général n’était donc pas un luxe même si elle fleure bon le petit coup de pouce d’un gouvernement désireux de se monter sous un jour favorable à quelques mois d’une échéance électorale majeure.

Sauf que certains retraités modestes ont eu la désagréable surprise de constater, comme cet ancien postier de Seine Maritime cité par France TV info, que malgré cette revalorisation modeste mais toujours bienvenue, sa pension de retraite avait en réalité baissé de 43 € ! Un comble pour ce qui était supposée être, sinon une opération de séduction d’un électorat souvent acquis au gouvernement, du moins une aide en ces temps de forte hausse des prix…

Sans commentaire… (source © Anti K)

Mais cette mauvaise surprise qu’ont constaté plusieurs milliers de retraités modestes et qui n’a rien de machiavélique, s’explique tout simplement par un effet de seuil de la CSG, cette contribution sociale généralisée, qui est prélevée sur l’ensemble des revenus, y compris ceux des pensions de retraite, de même d’ailleurs que la CRDS (contribution au remboursement de la dette sociale). Le taux de la CRDS est relativement modeste puisqu’il est fixé à 0,5 %. Celui de la CSG est déjà plus conséquent et il est progressif avec trois tranches croissantes : un taux réduit de 3,8 %, un taux normal de 8,3 % et un taux intermédiaire de 6,6 %.

Les retraités les plus modestes, qui perçoivent un revenu fiscal annuel inférieur à 11 431 € pour une personne seule (ou 17 535 € pour un couple) sont totalement exonérés de la CRDS comme de la CSG. C’était le cas de notre postier à la retraite qui touchait, jusqu’à fin 2021, 1341 € par mois de retraite. Début 2022, le montant de sa pension a donc été revalorisée pour atteindre la somme royale de 1356 € par mois. Mais ce simple petit coup de pouce, pourtant bien modeste, a propulsé notre retraité juste au dessus du seuil de 11 431 € de revenu annuel fiscal, si bien qu’il voit désormais sa pension de retraite amputée de 3,8 % de CSG et 0,5 % de CRDS, ce qui l’a ramène de fait à 1298 € par mois : soit une perte de 43 € tous les mois du fait de cette petite augmentation qui partait pourtant d’un bon sentiment !

Un dessin signé Deligne, pour Libération (source © Urtikan)

Bien évidemment, cette mauvaise surprise ne concerne qu’une infime minorité des retraités, la plupart d’entre eux voyant bel et bien les effets positifs de cette revalorisation de leur pension sous forme d’une augmentation faible mais palpable de leur revenu mensuel. Il n’en reste pas moins que pour les malchanceux qui voient leur revenu baisser du fait de cette augmentation de leur pension, la pilule est un peu amère à avaler et il n’est pas sûr du tout que cela les mette dans les meilleures dispositions pour voter Emmanuel Macron lors du second tour des présidentielles !

Ils devraient pourtant se réjouir de pouvoir enfin, grâce à ce coup de pouce bienvenu, contribuer comme d’autres au grand effort national de redressement des comptes de notre système de Sécurité sociale. Participer à un tel élan de solidarité nationale n’a pas de prix et mérite bien un petit sacrifice, assurément…

L. V.

L’impôt ABC ou le retour au B. A. -BA

8 février 2022

Nous sommes en pleine campagne électorale présidentielle, et bientôt législative. C’est donc forcément le moment de s’interroger sur nos grands choix de société et les think tank, ces laboratoire de pensée qui bouillonnent de propositions, s’en donnent à cœur joie ! A se demander même pourquoi toutes ces propositions, souvent longuement réfléchies et savamment étayées par des études approfondies menées par les meilleurs spécialiste, n’ont pas plus d’écho dans les médias qui préfèrent trop souvent s’en tenir à l’écume des personnalités et au choc des petites phrases…

Pourquoi les think tanks fonctionnent rarement ? Parce que les meilleures idées sont filtrées… (source © Huffington Post)

Parmi ces multiples cercles de pensée qui phosphorent à tout va, citons notamment l’Institut Rousseau. Lancé en mars 2020 et animé par un groupe de hauts fonctionnaires, de chercheurs, de juristes et de spécialistes en tout genre, de la vie politique comme du financement public ou des relations internationale, il affiche comme ambition de « réinvestir l’idée d’une raison républicaine partagée et d’un bien commun à l’humanité, à travers la promotion d’idées rassemblées autour du projet central qu’est pour nous le reconstruction écologique et démocratique de nos sociétés, dans toutes ses composantes économiques, sociales et institutionnelles ».

Un bel objectif qui ne peut qu’intéresser tous ceux qui se réclament d’un idéal républicain de gauche, soucieux de l’intérêt général et d’une certaine rationalité démocratique, en vue de faire face collectivement aux grands défis sociaux et écologiques de notre temps. Cet institut, qui se présente comme « le laboratoire d’idées de la reconstruction écologique et républicaine » produit ainsi notes sur notes pour alimenter la réflexion et proposer des mesures concrètes sur des sujets aussi variés que le droit du travail, la réforme des collectivités, le coût de l’énergie, l’échec scolaire ou encore l’usage des cryptomonnaies… Une véritable mine parmi laquelle on relèvera cette note récente intitulée : « L’impôt ABC : une réforme de justice fiscale ».

Cosignée notamment par l’économiste Gaël Giraud, cette note propose d’adopter, pour les règles de calcul de l’impôt sur le revenu, une méthode nettement plus simple et plus intuitive que celle des tranches qui prévaut actuellement avec ses taux d’imposition marginale qui entretiennent la confusion car donnant le sentiment que les plus riches sont beaucoup plus fortement imposés qu’ils ne le sont en réalité. Le système n’est d’ailleurs pas nouveau puisqu’il avait déjà été exploré par l’économiste suédois Cassel dès 1901, mais n’a jamais été mis en œuvre malgré son extrême simplicité.

Ce dispositif d’impôt progressif repose en effet sur 3 paramètres seulement. A représente le taux effectif d’imposition maximale, dont la valeur détermine le consentement à contribuer à l’effort national pour les plus riches. Gaël Giraud suggère par exemple de le porter à 50 % pour ceux qui disposent d’un revenu mensuel supérieur à 1 million d’euros, ce qui n’a rien de confiscatoire, mais est très supérieur à la réalité actuelle où le taux d’imposition des plus riches ne dépasse pas 21 % !

Le paramètre B fixe le revenu imposable minimum, à partir duquel un citoyen doit payer l’impôt sur le revenu. Actuellement, ce seuil correspond à un revenu d’environ 1400 € mensuel, soit un revenu annuel global (hors abattement de 10 %) d’un peu moins 17 000 € pour un célibataire et le double pour un couple sans enfants. Gaël Giraud propose de conserver ce seuil qui permet à plus de la moitié de la population française d’être totalement exonérée de l’impôt sur le revenu.

Enfin, le paramètre C caractérise la progressivité de l’impôt : plus il est élevé, plus ce sont les riches qui payent, avec un effet redistributif plus important mais un rendement moindre car, comme chacun sait, les riches ne sont pas nombreux : moins de 4 % des Français gagnent actuellement plus de 6 000 € par mois et par personne… Gaël Giraud propose d’ajuster ce paramètre pour conserver les recettes fiscales actuelles mais avec davantage d’effet redistributif, les plus gros contribuables étant ceux qui gagnent plus de 10 000 € par mois et par personne…

Les tranches d’imposition, un système opaque et complexe, source de multiples ajustements (Dessin publié dans les Echos en janvier 2019 © Aure Experts)

L’intérêt d’un tel système est surtout pédagogique car il permettrait à tout un chacun de mieux s’y retrouver dans ce maquis inextricable qu’est devenu le barème de l’impôt sur le revenu avec ses dispositifs multiples d’abattements et de niches fiscales qui masquent totalement la réalité des contributions. Avec l’instauration du prélèvement forfaitaire universel, la fameuse Flat Tax à la française, instaurée par Emmanuel Macron, le taux d’imposition des Français les plus aisés, dont les revenus proviennent essentiellement du capital, serait ainsi tombé à 17 %, un taux ridiculement bas, qui va totalement à l’encontre du principe même de progressivité de l’impôt puisqu’ils payent moins qu’un contribuable plus modeste mais dont les seuls revenus sont ceux de son travail.

Les niches fiscales, un système qui permet aux plus riches de payer moins d’impôts… Un dessin signé Na ! (source © Agora Vox)

Un impôt de type ABC permettrait, selon ses promoteurs, de remettre dans le débat public la question de l’ajustement des règles de l’imposition car il s’agit d’un enjeu central de société alors que cette question est devenue d’une complexité telle que seuls les conseillers fiscaux et les avocats d’affaire peuvent s’y retrouver, pour le plus grand bénéfice des plus aisés qui ont le moyen de recourir à leurs services, au détriment bien évidemment de l’intérêt général.

Gageons cependant que le dossier ne sera pas au cœur du débat public de cette campagne, ce qui est bien dommage. Rappelons quand même que l’impôt sur le revenu est la deuxième source de recettes pour l’État français, devant rapporter en 2022, selon le projet de loi de finance, la bagatelle de 82,4 milliards d’euros, juste derrière le fruit de la TVA (97,5 Md €), mais bien avant celui de l’impôt sur les sociétés (39,5 Md €) ou de la fameuses TIPCE sur les carburants (18,4 Md €) qui avait pourtant occasionné le mouvement des Gilets jaunes et est source de débat permanent…

Affiche s’opposant à l’instauration d’un impôt sur le revenu, considéré comme confiscatoire et inquisitorial par la France conservatrice, finalement adopté en 1914 à l’instigation de Jacques Caillaux, ministre des finances du gouvernement de Georges Clémenceau (source © Nancy Buzz)

Rappelons aussi au passage que l’instauration même d’un impôt progressif sur le revenu, a suscité bien des réticences en France où elle n’a été adoptée qu’en juillet 1914 après plus de 60 ans de débats houleux et une opposition farouche de toute la droite conservatrice et libérale, certains comme Adolf Thiers s’étant particulièrement illustrés dans ce combat contre un tel outil de justice sociale qu’il qualifiait d’« atroce impôt », tandis qu’en 1907 le futur député Maurice Colrat de Montrozier allait jusqu’à dire de ce projet qu’il « porterait atteinte à la liberté individuelle, ruinerait le commerce et l’industrie et, par son caractère progressif, pourrait constituer aux mains des socialistes un véritable outil de spoliation »… Rien que ça ! Comme quoi, évoquer l’impôt sur le revenu pourrait mettre un peu de piment dans le débat électoral actuel…

L. V.

Que nous enseigne l’histoire ?

6 décembre 2021

Au XIXe siècle, l’Afrique constitue l’enjeu principal de la rivalité coloniale franco-britannique. Le contrôle du haut Nil dans l’actuel Soudan provoque l’incident de Fachoda à l’automne 1898. A cette date, la France s’est lancée dans la « course au Tchad », pour relier le Maghreb aux territoires conquis en Afrique équatoriale et occidentale. Jusqu’en 1914, les deux puissances constituent en Afrique deux blocs quasi continus. Les autres nations européennes se partagent ce qui reste du continent africain. En 1914, seul le Liberia constitue un état indépendant car l’Éthiopie est placée depuis la fin du XIXe siècle sous protectorat italien.

Carte de l’Afrique en 1914 (source © Jacques Leclerc, 2014)

Pourquoi afficher ces cartes en 2021 ? Parce que quand certaines personnes, souhaitant candidater à de hautes fonctions comme la Présidence de la République, disent, en parlant des Africains, qu’« ils devraient rester dans leur pays », il est difficile de ne pas se rappeler qui a commencé à aller dans le pays des autres !

Comme le développe l’historien Pascal Blanchard, « jusqu’en 1870, la France est un pays qui se construit surtout dans son hexagone ; elle est en train de fédérer l’idée de nation, de citoyenneté et les frontières de son rayonnement. La question coloniale est certes présente, mais pas omniprésente, malgré la conquête de l’Algérie en 1830, et celle de plusieurs autres territoires, associés notamment sous le Second Empire aux vieilles colonies. Depuis la Révolution de 1789, la France essaie de bâtir ce qu’on pourrait appeler l’identité française. Et puis arrivent la défaite de Sedan (1870) et la nécessité de trouver une nouvelle forme de nationalisme et de grandeur de la France pour les tenants de la IIIe République naissante. C’est la période de l’apogée des empires coloniaux européens, c’est le moment où il y a une forme de concurrence entre la France, l’Allemagne, la Belgique, l’Angleterre, l’Italie. On peut y voir, pour la France une sorte de revanche après la défaire de Sedan en 1870 !

Composition de géographie dans une classe de fin d’études du Premier degré, samedi 25 février 1933. Sujet : La carte de l’Afrique du Nord

Se fabrique alors une forme d’idéal national, de grandeur patriotique qui peut se construire ailleurs, dans les espaces coloniaux. La IIIe République, non sans de vrais débats, engage une politique coloniale. La Première Guerre mondiale est un déclencheur absolu : c’est la preuve que l’Empire (grâce à ses richesses, mais surtout grâce aux combattants qui peuvent être mobilisés) permet de prendre sa revanche face à l’Allemagne et qu’il peut apporter une puissance économique à la Nation. Cela donne naissance à une nouvelle forme de nationalisme. La victoire de la Grande Guerre donne raison à ceux qui prônaient l’expansion coloniale ».

Les populations de l’Empire colonial ont contribué à la victoire de la Guerre de 1914-1918

L’Armée d’Afrique était l’un des plus importants contingents, principalement avec ses unités militaires venues d’Algérie, du Maroc et de Tunisie. Le recrutement concernait aussi l’Afrique noire. Ces hommes vaillants et courageux étaient souvent envoyés en première ligne. Ils ont participé à de nombreuses batailles historiques, comme celles de la Somme ou de Verdun, et leur sacrifice mérite d’être honoré. De 1914 à 1918, un peu plus de 800.000 indigènes ont été enrôlés comme soldats ou comme travailleurs dans l’ensemble des territoires constituant l’empire colonial français (Afrique, Indochine, notamment). Près de 57.000 d’entre eux ont été tués et plus de 14.000 portés disparus.

Tirailleurs sénégalais en 1914-18 (source © carte postale Phot-Express 1915 / Gusmann / Leemage / France TV Info)

L’Armée d’Afrique dépendait de l’armée française et était composée de plusieurs corps d’armée. Parmi les plus célèbres, il y avait les Tirailleurs algériens et marocains, les Spahis, les Zouaves, les Goumiers marocains, la Légion étrangère ou encore les Chasseurs d’Afrique. L’Armée d’Afrique est une force de l’armée française au même titre que la Coloniale (troupes coloniales).

Tirailleurs sénégalais au campement pendant la guerre de 1914-18 (source © Senenews)

Ainsi, les tirailleurs algériens et marocains étaient pour l’essentiel des musulmans encadrés par des officiers français. Les spahis étaient à l’origine des cavaliers indigènes mis au service de la France dès 1830 (conquête de l’Algérie). Les zouaves étaient des soldats algériens originaires de Kabylie qui constituaient des unités d’infanterie légère au sein de l’Armée d’Afrique. Il existait aussi un régiment d’infanterie coloniale du Maroc composé de goumiers et de tabors. Le terme Goum signifie compagnie et Tabor signifie bataillon. Les tirailleurs sénégalais, contrairement à ce que l’appellation pourrait supposer, étaient recrutés dans plusieurs pays de l’Afrique Occidentale française, qui regroupe les actuels Sénégal, Côte d’Ivoire, Bénin, Guinée, Mali, Burkina Faso, Niger, Mauritanie et Madagascar. Tous ces contingents étaient placés sous commandement français.

Troupes de tirailleurs sénégalais en compagne pendant la guerre de 1914-18 (source © Pierre Pansier / ECPAD / Défense / Paris Match)

L’Afrique du Nord n’a pas seulement contribué à l’effort de guerre dans les tranchées mais a aussi fourni des milliers de bras pour les usines. « Durant quatre ans, l’Afrique du Nord va envoyer 180 000 travailleurs en métropole, dont beaucoup vont rester sur place après la fin des hostilités. 100 000 Algériens et 40 000 Marocains ont été envoyés en France métropolitaine, essentiellement dans les grandes villes comme Paris, Marseille, Lyon et Saint-Etienne, mais aussi quelquefois dans les campagnes, afin de remplacer la main-d’œuvre masculine partie au front. Les premiers quartiers historiques maghrébins de France se sont constitués à cette époque : la Goutte-d’Or à Paris ou encore Vénissieux à Lyon. C’est de la Première guerre mondiale que date l’immigration maghrébine en France ».

Une contribution majeure lors de la deuxième guerre mondiale (1939-1945)

Vingt ans plus tard, en mai 1940, ce sont environ 300 000 soldats nord-africains et autant des autres « colonies » qui sont engagés sur plus de 5 millions de soldats qui composent l’armée française, dont en métropole, 85 000 soldats nord-africains et 50 000 « coloniaux ».

Ces combattants se sont battus avec acharnement dans tous les secteurs du front en y subissant des pertes sévères. Ils subissent aussi les crimes ennemis sous la forme d’exécutions sommaires de prisonniers sur le théâtre même des combats : Sénégalais du 53e régiment d’infanterie coloniale mixte sénégalais (RICMS) à Airaines et à Dromesnil (Somme), Sénégalais du 25e RTS à Chasselay (Rhône), Marocains à Febvin-Palfart (Pas-de-Calais) pour n’en citer que quelques exemples. De plus, dès le 19 août 1940, l’occupant édicte un ordre interdisant « de toucher aux tombes des soldats noirs, d’orner leurs sépultures, de déplacer leurs corps… ».

Tirailleurs sénégalais à l’instruction le 4 décembre 1939 (source © Archives / 20 Minutes)

De nombreux soldats originaires d’Afrique sont aussi intégrés à l’Armée de la France Libre constituée sous l’autorité du général de Gaulle et participent ainsi, après le débarquement allié de novembre 1942 en Afrique du Nord, à la campagne de Tunisie aux cotés des Anglo-Américains. Ces forces comprennent des troupes de l’armée d’Afrique, placées sous les ordres du général Juin, et des forces françaises libres (1ère DFL du général de Larminat et force L commandée par le général Leclerc).

Durant la campagne d’Italie, deux divisions marocaines, une division d’infanterie algérienne et deux groupes de tabors marocains sont partie intégrante du corps expéditionnaire avec la 1ère division de la France Libre et luttent aux côtés des Alliés. Après la prise de Rome, le 4 juin 1944, et de Sienne le 3 juillet, les troupes sont relevées et retirées du front courant juillet pour être intégrées au sein de l’armée B (future 1ère armée française) commandée par le général de Lattre de Tassigny, pour débarquer en Provence en août 1944. Au sein de cette armée forte de 260 000 hommes, on estime qu’environ la moitié était des combattants provenant de toutes les possessions françaises d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne, des Antilles, des territoires français du Pacifique… La majorité d’entre eux foulaient le sol de France pour la première fois de leur vie.

Troupes coloniales sur le sol français après le débarquement de Provence en 1944 (source © Ministère de la Défense)

Les troupes coloniales débarquées en Provence ont notamment participé à la prise de Toulon et de Marseille, avec un mois d’avance, en subissant de lourdes pertes. Comme le rappelle Nicolas Bouland, ce sont ces troupes, avec en particulier « le 6ème Goum qui s’empare de la colline de Carnoux, avant d’occuper le camp de Carpiagne, point d’appui pour filer vers Marseille par le col de la Gineste, tandis que des unités de génie s’emploient à déminer la route Aubagne-cassis qui traverse le vallon de Carnoux (…) Le 17ème Tabor, commandé par le colonel Jacques Masset du Biest, est chargé de nettoyer les abords de La Ciotat et de Cassis ».

Une participation active à l’effort de reconstruction et d’industrialisation

Dès la Libération, la reconstruction et l’industrialisation du pays mobilisent un nombre croissant d’étrangers. Le Conseil National de la Résistance instauré par le général de Gaulle est favorable à leur venue. L’opinion publique s’estime redevable à leur égard. Quant aux industriels, ils manquent désespérément de bras. Les responsables politiques et les acteurs économiques s’accordent sur la nécessité de faire appel à un million et demi d’immigrants, dont on planifie l’arrivée sur cinq ans.

Travailleur nord-africain sur le chantier de construction de la Tour Maine-Montparnasse à Paris en 1971 (source © CB cours)

Pour éviter de laisser au secteur privé des marges de manœuvre dont il a pu bénéficier dans l’entre-deux guerres, L’État crée deux organismes : le Haut comité de la population et de la famille, d’une part, et d’autre part le Secrétariat général à la famille et à la population. Deux ordonnances sont promulguées en octobre et novembre 1945 qui définissent, pour la première, les conditions d’accès à la nationalité française, et pour la seconde, les conditions d’entrée et de séjour en France. Ces ordonnances n’évoquent cependant pas les conditions d’accueil de ces travailleurs. Ainsi, dans certaines villes comme, par exemple dans le quartier des Bigarelles à Bourges (Cher), les ouvriers natifs d’Algérie étaient cantonnés dans l’ancien camp de prisonnier pour les soldats allemands.

Un des bidonvilles de Nanterre dans les années 1960 où logent majoritairement des travailleurs immigrés nord-africains (source © Archives / Défense-92)

Les évènements qui marquent l’histoire de notre pays dans la première moitié du XXème siècle, dont les plus tragiques, les deux guerres mondiales et leurs conséquences, montrent qu’il est indispensable de se rappeler la contribution des personnes originaires de territoires colonisés dans les combats militaires mais aussi dans la production industrielle durant et après la fin des conflits.

Sauf à considérer comme négligeable l’apport des troupes issues des territoires colonisés et aussi celui des travailleurs dans les usines d’armement ou les entreprises industrielles, comment ne pas être choqué par l’ingratitude de ceux qui prônent le retour dans leur pays de tout migrant et surtout qui passent sous silence le fait qu’à l’origine, les peuples d’Afrique n’avaient pas sollicité d’être colonisés !

M. Motré

Présidence de l’AMF : un camouflet pour l’Elysée

23 novembre 2021

Le 103e congrès de l’Association des Maires de France (AMF) vient de se clôturer avec l’élection à sa Présidence du maire de Cannes, David Lisnard, qui remplace donc à ce poste, depuis le 17 novembre 2021, le maire de Troyes, François Baroin qui occupait ce poste depuis 7 ans, l’épidémie de Covid ayant empêché l’association de tenir en 2020 son rituel congrès annuel.

David Lisnard, nouveau président de l’Association des Maires de France, le 18 novembre 2021, à la tribune du congrès (photo © Ludovic Marin / AFP / Le Monde)

Créée en 1907 à l’initiative du maire de Nantes, l’association plus que centenaire avait fusionné en 1925 avec sa concurrente d’alors et est reconnue d’utilité publique depuis 1933. Se targuant de rassembler pas moins de 34 000 maires, même si seulement un peu plus de 11 000 d’entre eux ont participé au vote du dernier congrès, il s’agit d’un acteur incontournable du lobbying des élus locaux auprès du Parlement comme du gouvernement.

Mais, depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à la Présidence de la République, en 2017, le torchon brûle avec les maires de France en général, et avec le président de l’association en particulier. « Avec Emmanuel Macron, on avait trop de désaccords de fond pour que ça se passe bien sur la forme » a ainsi déclaré le maire de Troyes le 15 novembre dernier sur la chaîne Public Sénat, mettant notamment en avant leurs désaccords profonds sur la suppression de la taxe d’habitation et le contrôle des dotations de fonctionnement aux communes.

François Baroin, président sortant de l’AMF (photo © Michael Baucher / Panoramic / Bestimage / Closer)

Curieusement, on assiste, au travers de ces échanges souvent tendus entre l’exécutif et les élus locaux, à une crispation des positions non plus sur des questions liées aux idées politiques des uns et des autres mais plutôt en fonction du positionnement entre État central et pouvoirs locaux. Depuis la décentralisation, les élus locaux se sont sentis poussé des ailes et ils n’hésitent pas à tirer à boulets rouge sur le pouvoir en place, quel que soit sa couleur politique, comme s’ils étaient les seuls représentants légitimes de la population face à un État retranché dans sa tour d’ivoire, reprochant sans arrêt à ce dernier de ne pas leur donner assez de moyens pour mener leur propre politique, comme si l’argent public et les subventions allouées par le pouvoir central ne venaient pas directement de la poche de tout un chacun, via le consentement à l’impôt…

Le changement de bureau qui vient de se produire à la tête de l’AMF traduit cette crispation. François Baroin avait choisi lui-même son successeur en la personne du maire de Cannes, le LR David Lisnard, déjà vice-président de l’association et ancien collaborateur de Jacques Pélissard qui présida l’AMF jusqu’en 2014. Positionné très à droite de l’échiquier politique, au point d’avoir appelé à voter pour le candidat RN Thierry Mariani contre Renaud Muselier lors des dernières élections régionales en PACA, David Lisnard a pourtant fait campagne en tandem avec l’autre vice-président de l’AMF, le maire socialiste d’Issoudun, André Laignel, ancien ministre de Michel Rocard et de Pierre Bérégovoy et instigateur en 1986 du slogan « Au secours ! La droite revient ».

André Laignel (à gauche) aux côtés de David Lisnard, au congrès de l’AMF (photo © Ludovic Marin / AFP / France 3 Régions)

Un tel attelage paraît assez curieux vu de l’extérieur mais il traduit de fait le positionnement majoritaire au sein des maires qui visent toujours plus de décentralisation et toujours plus de pouvoir donné aux élus locaux, en lutte contre le pouvoir de l’État, des institutions et de la technocratie. Un positionnement qui a d’ailleurs fait toussé certains piliers de la gauche, dont Stéphane Le Foll ou François Rebsamen, qui s’étonnent d’un tel rapprochement d’André Laignel avec un représentant de ce qu’ils qualifient de « droite dure ».

En tout cas, la manœuvre a parfaitement fonctionné puisque le maire de Cannes a été élu à la tête de l’AMF avec plus de 62 % des suffrages exprimés, en face justement d’un autre candidat, Philippe Laurent, maire UDI de Sceaux et secrétaire général sortant de l’AMF, qui incarnait davantage le rapprochement avec le gouvernement actuel. Même si Philippe Laurent s’est toujours défendu de rouler pour Macron, il ne faisait aucun doute que son élection aurait permis de nouer des relations moins conflictuelles avec l’AMF où le Chef de l’État se fait régulièrement siffler lorsqu’il y prend la parole.

Les maires en guerre contre le pouvoir central : un dessin signé Keno (source © Le Télégramme)

Le message des maires est donc clair et celui de son nouveau président encore plus, qui se veut « le garant scrupuleux de l’indépendance de l’AMF », oubliant au passage que les maires n’ont pas seulement pour rôle de représenter leurs administrés mais qu’ils sont aussi, et même d’abord, les délégués de l’État dans leur commune, chargés notamment de remplir, au nom de l’État et sous l’autorité du Préfet ou du Procureur de la République, nombre de fonctions administratives et judiciaires. Un positionnement que certains élus locaux ont parfois tendance à oublier, aveuglés par leur toute puissance de barons locaux et désireux d’en découdre face à un État central qu’ils accablent de tous les maux. Qui donc a parlé de démocratie apaisée ?

L. V.

Monnaie : Marseille pousse à la Roue

19 novembre 2021

Qui connaît la Roue, cette monnaie locale créée en 2011 dans le Vaucluse et qui s’étend peu à peu dans toute la région PACA ? Pas besoin de décryptage très sophistiqué pour en comprendre l’origine du nom, un anagramme transparent de l’Euro, et ça tombe bien puisqu’une Roue vaut justement un Euro ! Mais alors, à quoi peut-il bien servir de créer une nouvelle monnaie exactement équivalente à une autre qui existe déjà et que l’on peut utiliser dans une grande partie de l’espace européen ?

Des billets pour payer avec la Roue marseillaise (photo © AB / Actu Marseille)

C’est exactement la question que se sont posés les élus de droite lors du dernier conseil municipal de Marseille, le 10 novembre 2021, lorsque Laurent Lhardit, adjoint au Maire délégué notamment à l’économie et à l’emploi, a présenté une délibération par laquelle les mairies de secteur qui le souhaitent, dont celle des 4e et 5e arrondissement, pilote en la matière, sont autorisées à adhérer à l’association SEVE La Roue qui, comme son nom ne l’indique pas de manière explicite, s’est donné pour objectif de créer et faire circuler une monnaie locale en Provence, et de promouvoir ce « Système d’échanges pour valoriser l’économie », autrement dit SEVE…

Le principe d’une monnaie locale complémentaire comme la Roue est d’aider à développer le commerce et la production de proximité, autrement dit les circuits courts, au détriment de la grande distribution et des multinationales. Plutôt que de faire mes courses avec des euros, je les convertis en Roues et je paye avec dans les commerces de proximité qui les acceptent. L’épicier du coin à qui j’ai payé mes achats en monnaie locale va aller dépenser mon argent pour boire une bière au bistrot du quartier, s’approvisionner en fruits et légumes auprès d’un producteur local, payer l’électricien qui viendra réparer sa chambre froide, ou encore régler sa consultation chez l’ostéopathe.

Schéma de principe d’une monnaie locale complémentaire (source © mlc Québec)

En revanche, inutile de compter sur la Roue pour régler ses courses au supermarché Carrefour, commander un livre sur Amazon ou acheter une perceuse chez Leroy-Merlin. Fonctionner avec une monnaie locale incite donc tout un chacun à favoriser de fait les échanges de proximité puisque la monnaie n’a cours que dans la région. Cela ne crée pas de richesse nouvelle mais ce peut être un bon outil pour dynamiser l’économie locale et favoriser les petits commerçants et artisans locaux, en incitant les consommateurs à rechercher en priorité des prestataires de proximité.

Un dessin signé Deligne (source © La vie est belle à Rixensart)

L’idée n’est pas nouvelle, loin s’en faut puisque la pratique en était très répandue au Moyen-Âge, dans certaines villes qui battaient leur propre monnaie. En 1932, la petite ville autrichienne de Wörgl avait introduit le système dans un contexte de forte inflation et de chômage massif, avec des résultats spectaculaires mais avait dû mettre fin à son expérimentation du fait de l’opposition de la banque centrale. D’autres commune, dont celle de Marans en 1958, ont depuis tenté l’expérience et l’usage des monnaies locales complémentaires est désormais encadré en France par une loi de 2014. Il existerait d’ailleurs actuellement plus de 80 monnaies de ce type en circulation dans notre pays, parmi lesquelles l’Eusko au Pays Basque, la Gonette à Lyon, le Cairn à Grenoble, la Pêche à Montreuil et désormais à Paris ou encore les Lucioles en Ardèche…

A Paris, on paye désormais en pêches : un dessin signé Colcanopa (source © Le Monde)

Pour se procurer des monnaies locales comme la Roue, rien de plus simple : il suffit de se rendre chez l’un des 20 commerçants faisant office de bureaux de change et dont l’adresse figure sur le site de la Roue marseillaise. Les euros déposés en échange seront versés sur un compte géré par la NEF, une banque coopérative d’investissement éthique et non spéculative, qui s’en servira pour financer des projets locaux de développement et alimenter un fonds de garantie permettant à des commerçants (mais pas aux particuliers) de reconvertir leurs Roues en euros en cas de besoin. Mais l’objectif reste bien sûr que les Roues circulent au maximum afin de dynamiser les échanges monétaires locaux de biens et de services.

Depuis sa création en 2011 à Carpentras, la Roue s’est bien développée puisqu’on considère qu’un million de Roues a déjà été émis. Récemment, le Grand Avignon a lancé un programme pour favoriser son usage en bonifiant son achat : avec 10 €, on obtient 12 Roues, sous forme de billets qui ressemblent beaucoup à ceux du Monopoly, mais dont la valeur faciale est bel et bien de 12 €. Et voila donc que la Ville de Marseille lui emboîte le pas en permettant aux Maires de secteur volontaires, d’adhérer à la Roue marseillaise moyennant une contribution de 10 centimes par habitant, histoire de donner un coup de pouce au dispositif dans une ville ou seuls 400 à 500 personnes utilisent couramment cette monnaie auprès des quelques 200 commerçants qui l’acceptent.

Barthélémy Gardel, responsable de la Roue marseillaise dans la boutique d’une commerçante adhérente (photo © Franck Pennant / La Provence du 17 novembre 2021)

Bien entendu, les élus marseillais de droite se sont insurgés contre cette initiative que Lionel Royer-Perreaut a qualifiée de « politique et militante » tandis que son collègue, Sylvain Souvestre, pestait contre ce qu’il considère être « un gadget pour bobos ». Pourtant, bien des collectivités de droite ont adopté ce dispositif dont le seul objectif est de venir en aide aux petits commerçants et artisans locaux, bien malmenés par la concurrence croissante des chaînes de distribution mondialisées. Une idée à mettre en œuvre à Carnoux où la municipalité appelle depuis des mois, par voie d’affichage, à soutenir les commerçants de la ville ?

L. V.

Haïti s’enfonce dans le chaos

27 octobre 2021

Qui s’intéresse encore à Haïti ? Ce pays minuscule qui n’occupe que le tiers de l’île d’Hispaniola et s’étend sur seulement 27 750 km² (moins que la superficie de la région PACA, mais avec plus du double d’habitants !) constitue pourtant l’unique État francophone indépendant des Caraïbes, devenue en 1804, après une défaite napoléonienne, la première république noire du monde et le deuxième État indépendant du continent américain après les États-Unis. Mais ce territoire que l’on a longtemps surnommé « la perle des Antilles » a quelque peu raté sa transition démocratique après la chute, en 1986, du régime dictatorial des Duvalier père et fils. Exilé en France, Jean-Claude Duvalier avait été reconnu coupable, par un tribunal de Miami, d’avoir détourné pas moins de 504 millions de dollars d’argent public à son profit !

Rue de Port-au-Prince après le séisme de 2010 (photo © Jorge Saenz / Keystone / AP / RTS)

Mais depuis, on ne peut pas dire que les choses se soient beaucoup améliorées pour Haïti qui a l’honneur d’occuper la 15e place des pays les plus pauvres du monde : c’est mieux que le Burundi ou le Soudan du Sud, mais à peine mieux que l’Afghanistan : on se console comme on peut… Depuis 1987, les coups d’état s’enchaînent et l’instabilité politique est quasi permanente. Le second mandat d’Aristide, réélu en 2000 avec un taux d’abstention évalué par l’ONU à 90 % (comme quoi, la démocratie en France a encore de beaux restes…), son second mandat avait été marqué par des inondations en mai 2004 (2000 morts) puis par une tempête tropicale en septembre de la même année (2200 morts et disparus), l’obligeant finalement à fuir le pays en catastrophe avec l’aide d’un commando des forces spéciales américaines !

Scènes d’émeutes à Port-au-Prince le 12 février 2019 (photo © Hector Retamal / AFP / France 24)

Le 12 janvier 2010, un tremblement de terre ravage le pays, faisant même s’écrouler le palais présidentiel et obligeant les États-Unis à dépêcher sur place plus de 16 000 militaires. Le bilan de la catastrophe est estimé à environ 300 000 morts et 1 million de sans abris, suivie en octobre 2016 par le passage d’un nouveau cyclone faisant encore un bon millier de victimes, puis en août 2021 par un nouveau séisme avec encore son cortège de destruction et ses 2200 morts supplémentaires. Dans un pays en proie à la pauvreté endémique, la corruption règne en maître. Le dernier Président de la République, Jovenel Moïse, élu en novembre 2016, a dû faire face à de fortes émeutes d’une population aux abois, désemparée face à la hausse des prix, 80 % du riz consommé étant importé dans le cadre d’un marché contrôlé par une poignée de commerçants richissimes.

Inondations dans les rues de Gonaïves (photo © Keystone / RTS)

Impliqué comme son entourage dans plusieurs scandales de corruption, le Président lui-même a d’ailleurs été assassiné par un commando dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, alors que règne depuis des années un véritable climat de terreur, tout particulièrement dans la capitale, Port-au-Prince, en proie à une véritable guerre des gangs qui font régner leur loi face à un État en pleine déliquescence. Les enlèvements crapuleux contre rançon (plus de 600 depuis le début de l’année! ) sont devenus un véritable business pour les malfrats qui n’hésitent pas à s’attaquer également aux enfants. Un rapport officiel recense pas moins de 162 groupes armés qui sévissent ainsi dans le pays, dont le gang « 400 Mawazo » qui vient de se distinguer en kidnappant d’un seul coup pas moins de 17 missionnaires américains et canadiens…

Une anecdote récente illustre bien cette faiblesse de l’État constitué face à la toute puissance des gangs armés. Le 17 octobre, Haïti commémore traditionnellement l’anniversaire de la mort de l’empereur Jacques 1er, allias Jean-Jacques Dessalines, abattu en 1806 sur le Pont-Rouge, près de Port-au-Prince après un règne aussi bref que tyrannique. Celui-ci fut en effet l’artisan de l’indépendance du pays, lui qui s’était fait couronné empereur le 8 octobre 1804, quelques mois avant Napoléon Bonaparte dont il avait réussi à chasser les troupes après des combats sanglants et de multiples revirement politiques, provoquant notamment la déportation en France du général Toussaint Louverture.

Jean-Jacques Dessalines, couronné empereur d’Haïti, assassiné le 17 octobre 1806 (source © Référence Haïti)

Mais en ce 8 octobre 2021, pour pouvoir accéder au monument du Pont-Rouge et y tenir l’habituelle cérémonie officielle, le gouvernement du Premier ministre Ariel Henry, a dû payer pas moins de 20 millions de gourdes aux gangs armés qui tiennent le secteur. Malheureusement, il semble que les membres de la coalition « G9 an fanmi e alye » à qui était destiné cet argent n’ont pas réussi à s’entendre sur le partage, tant et si bien que le cortège officiel a été accueilli sur place par des rafales de tirs automatiques et a dû rebroussé chemin en catastrophe.

Le chef des gangs du G9, Barbecue, entouré de ses hommes lors de la cérémonie du 17 octobre 2021 (source © Gazette Haïti)

C’est le chef de la fédération des gangs, un certain Jimmy Chérizier, plus connu sous le doux nom de « Barbecue », vêtu de blanc et cravaté comme un chef de l’État, qui a donc procédé lui-même au dépôt de gerbes, entouré de dizaines d’hommes lourdement armés, avant d’haranguer la foule en dénonçant « Ariel Henry et les Syro-libanais qui contrôlent toutes les richesses du pays ».

Déjà le 17 octobre 2018, le dernier Président de la République, Jovenel Moïse, celui-là même qui vient d’être assassiné en juillet, avait dû renoncer à la cérémonie et prendre ses jambes à son cou pour échapper à la fureur de la population et des groupes armés. Les images du leader des gangs remplaçant le chef du gouvernement pour une cérémonie officielle après l’avoir mis en fuite sont en tout cas un véritable révélateur du chaos qui s’est installé dans ce pays qui finit par désespérer tout le monde et fait fuir ses habitants.

Le long de la frontière mexicaine, un garde-frontières américain s’en prend violemment à des réfugiés haïtiens (photo © Paul Ratje / AFP / France-Inter)

Mais même l’exil est un chemin de croix pour les Haïtiens dont personne ne veut. Parcourant des milliers de kilomètres via la Colombie et l’Amérique centrale, ils se retrouvent par milliers sur le Rio Grande, à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, pour se voir refoulés sans ménagement comme on a pu le voir récemment sur ces images spectaculaires d’un reportage de l’Agence France Presse montrant des gardes américains à cheval qui ont tout l’air de cowboys avec leurs jambières de cuir, leur Stenson et leur foulard autour du cou, faisant tournoyer leurs rênes pour fouetter violemment de pauvres réfugiés haïtiens terrorisés et armés de simples misérables sacs en plastiques dans lesquels ils emportent tout ce qu’il possèdent. Une image redoutable de l’indifférence yankee face à la misère noire dans laquelle se débat le peuple haïtien et dont on ne voit pas vraiment venir le bout…

L. V.

Comment réformer une métropole « tribale » ?

9 septembre 2021

Ancien président du Conseil de développement de Marseille Provence Métropole et élu d’opposition à Carnoux-en-Provence depuis mars 2020, Jacques Boulesteix est notamment l’auteur de l’ouvrage « Entre peur et raison, La métropole Aix-Marseille-Provence » (éditions de l’Aube, 2015), dans lequel il analysait en détail les forces et les faiblesses de la construction métropolitaine marseillaise. Dans cette tribune rédigée le 3 septembre 2021 et publiée par GoMet, il réagit aux annonces du président de la République, Emmanuel Macron, à l’issue de déplacement de ce dernier à Marseille, au cours duquel il a présenté plusieurs initiatives dans le cadre d’un plan d’actions intitulé « Marseille en grand ».

Emmanuel Macron détaillant son plan d’action Marseille en grand depuis les jardins du Pharo le 2 septembre 2021 (photo © Théo Giacometti et Hans Lucas / Le Monde)

Le Président de la République est donc venu à Marseille pour réaffirmer que l’État apportera toute son aide à la seconde ville de France et à son aire métropolitaine. C’est un élément majeur. En leur temps les premiers ministres Jean-Marc Ayrault (2013), puis Manuel Valls (2015 et 2016) avaient déjà promis quelques milliards qui se font toujours attendre. Cette fois-ci, c’est le Chef de l’État en personne qui a annoncé des investissements « massifs » de l’État pour un territoire qu’il considère en situation d’urgence « sécuritaire, sociale et sanitaire ».

Ces trois urgences sont évidentes. Le scandale de la catastrophe de la rue d’Aubagne, la mise au grand jour du délabrement inouï des écoles et la ghettoïsation insécuritaire d’un tiers toujours plus appauvri de la ville, ont visiblement changé la donne. Pendant 20 ans, les responsables politiques locaux avaient préféré « mettre la poussière sous le tapis » et repousser les problèmes. Et pas que les responsables municipaux ! Rappelons-nous du saugrenu projet de « pont transbordeur » enjambant le Vieux Port, soutenu par le Président de la Région à la veille des dernières élections municipales.

Emmanuel Macron accompagné de Jean-Michel Blanquer dans une école de Marseille le 2 septembre 2021 (photo © Daniel Cole / France TV Info)

Car, à l’incurie de la gestion municipale des deux dernières décennies, s’ajoutent les incohérences des financements des autres collectivités, soit pour des raisons politiques soit pour des raisons structurelles. L’État a également joué à l’autruche, alors qu’il aurait pu, depuis longtemps, initier une stratégie à l’échelle de l’aire métropolitaine. Toutes ces années, chacun a voulu, en quelque sorte, tirer profit de la faiblesse des autres. Durant 50 ans, nous n’avons élaboré aucun projet à l’échelle métropolitaine. Et pour cause ! Si certaines communautés urbaines ont été constituées dès la fin des années 1960, Marseille a été la dernière grande ville française à voir son aire métropolitaine politiquement structurée, en 2016. Et encore, largement avec l’opposition d’une majorité de communes… Cela nous a coûté cher. Lyon a 50 ans d’expérience métropolitaine. Sa métropole a fusionné avec une partie du département du Rhône dès 2015. Corrigée du nombre d’habitant, la région lyonnaise affiche une activité économique 20 % plus importante et presque 100 000 emplois de plus que dans la métropole marseillaise. Le taux de pauvreté est de 18,6 % pour la métropole marseillaise, contre 16,1 % pour celle de Lyon.

Reconnaissons au Président de la République d’avoir analysé que, sans l’effort de l’État, et sans doute sans son autorité, il n’y aura pas de rétablissement. Il a été également clair sur un point : la Métropole est inefficace et « a du mal à porter des projets d’intérêt commun ». C’est le point central. Dans un style très direct, il a insisté sur la nécessité de régler « les problèmes d’organisation et de gouvernance ». « Sinon, je ne mets plus d’essence dans un système qui continue à garder les mêmes freins. C’est non. » … « Il faudra peut-être modifier la loi et moderniser à un rythme forcé. Sinon ça ne marchera pas. »

Le Président de la République après son discours du 2 septembre 2021 à Marseille (photo © Reuters / La Tribune)

Reste à voir si le chef de l’État se donnera les moyens politiques de faire évoluer la législation afin de donner enfin un véritable sens à la Métropole. Aujourd’hui, celle-ci se réduit à une « métropole des maires » paralysée par un localisme politique suranné. Ceux-ci l’ont compliquée à l’extrême, par exemple en exigeant la création, unique en France, de six Conseils de Territoire, strate artificielle, coûteuse et totalement inutile, où néanmoins, les présidents et vice-présidents sont confortablement indemnisés. Ils l’ont vidée de toute logique globale : lors des transferts des équipements communaux en 2017, par exemple, de petits équipements locaux, qui ne sont pas à l’évidence de nature métropolitaine, ont été transférés à la Métropole alors que ceux qui le sont à l’évidence ne l’ont pas été. De même, des transferts de financements d’équipements locaux, votés en urgence par les municipalités quelques mois avant la mise en place de la métropole, ont durablement hypothéqué les nouveaux projets d’intérêt général, notamment en matière de transports.

Passée la période d’opposition stérile et les multiples recours administratifs, la plupart des maires tirent en fait aujourd’hui un large bénéfice de cette Métropole redistributive qui privilégie l’intérêt municipal plutôt que l’intérêt métropolitain. Les maires sont donc pour le statu quo et réticents à tout rééquilibrage territorial. Certes, tant bien que mal, mais avec grande lenteur, le conseil métropolitain a pu élaborer les grands schémas dont il a la compétence exclusive, mais peu ont encore été approuvés, et les plans ne suffisent pas.

Des relations qui restent tendues entre le maire de Marseille, Benoît Payan, et la présidente du Département et de la Métropole, Martine Vassal (photo © Frédéric Speich / La Provence)

Le mélange des élections a également favorisé cette situation malsaine en entraînant une absence de débat métropolitain lors des dernières élections municipales. Ce scrutin particulier fait souvent des maires les seuls conseillers métropolitains de leur commune. Il ne leur impose aucun bilan ou discussion en conseil municipal. Quelque part, cela réduit la métropole à une institution « tribale », territoriale ou politique, souvent les deux, avec ses alliances et ses guerres, ses souverains et ses vassaux, que les politologues dissèquent avec une patience d’ethnologues.

La Métropole ne réussira que si elle constitue une collectivité de plein exercice, avec une élection au suffrage direct indépendante. Il y a nécessité à de véritables débats démocratiques autour de programmes politiques et de listes de candidats à son échelle. La situation actuelle, dans laquelle les seules listes sont communales n’a aucun sens. Elle morcelle la métropole et éloigne les citoyens de la démocratie à l’échelle métropolitaine, alors que celle-ci constitue aujourd’hui leur véritable aire sociale, culturelle et économique d’emploi, d’activités, de loisirs, de commerces, d’études et d’habitat.

Le Président de la République au chevet de Marseille : après la pluie de critiques, le soleil des retrouvailles ? (photo © AFP / L’Express)

La Métropole, c’est d’abord l’affaire des citoyens. Elle ne pourra se développer qu’avec eux et pour eux. Cet espace de vie commun ne peut supporter plus de disparités sociales et territoriales. La Métropole doit être d’abord un espace de solidarités pour être un espace de développement. Il est illusoire de penser que cela ne se fera pas sans une nouvelle légitimité, celle de la démocratie, et donc d’un changement dans le mode d’élection. La concrétisation des promesses présidentielles ne se fera qu’à ce prix.

J. Bx.

Gens du voyage : l’accueil manque d’empressement

12 juillet 2021

Ce n’est pas un scoop : les élus locaux n’ont jamais montré beaucoup d’empressement pour faciliter le transit des gens du voyage, tziganes, Roms et autres nomades de passage, sur leur territoire communal. Et ceci malgré les obligations réglementaires actées notamment via la loi Besson adoptée le 5 juillet 2000, il y a plus de 20 ans !, qui rendait obligatoire l’élaboration d’un schéma départemental pour prévoir, au vu d’un diagnostic des besoins, les dispositifs d’accueil dans toutes les communes de plus de 5 000 habitants.

Les Bouches-du-Rhône sont traditionnellement un lieu de passage majeur pour les gens du voyage, notamment lors du grand pèlerinage des Saintes-Maries-de-la-Mer qui attire chaque année plus de 40 000 personnes dont un quart environ issus de la communauté des gens du voyage. Un premier schéma d’accueil des gens du voyage a donc été élaboré et présenté par le Préfet et le Président du Conseil général de l’époque – un certain Jean-Noël Guérini – dès le 19 décembre 2001 devant la Commission départementale consultative des gens du voyage. Dix ans plus tard, rebelote avec une actualisation de ce schéma départemental, cosigné le 10 janvier 2012 par le Préfet de l’époque, Hughes Parant, et un représentant du Département, toujours présidé par Guérini.

Pèlerinage gitan aux Saintes-Maries-de-la-Mer (source © The good Arles)

Depuis, rien n’a bougé et ce dernier texte n’a pas été révisé 6 ans plus tard comme le prévoit la loi, pour la bonne et simple raison que la nouvelle Présidente du Conseil départemental, Martine Vassal, avait bien d’autres préoccupations en tête ces derniers temps, parmi lesquelles son élection (ratée) à la Mairie de Marseille et sa réélection (réussie) à la Métropole et au Département. Tout juste a t-elle consentie à signer en 2016 un avenant au texte initial pour tenir compte des évolutions législatives qui confient désormais aux intercommunalités et non plus aux communes cette compétence de l’accueil des gens du voyage.

L’aire d’accueil des gens du voyage de La Malle, à Bouc-Bel-Air aménagée en 2016 par la Communauté d’agglomération du Pays d’Aix (photo © Serge Mercier / La Provence)

Le diagnostic établi en 2011 reste donc le seul disponible à ce jour et c’est sur cette base qu’ont été définies les obligations légales qui pèsent depuis plus de 20 ans sur toutes les communes de plus de 5 000 habitants et, désormais, sur les établissements de coopération intercommunale qui les regroupent. Ainsi, sur le territoire Marseille-Provence de la Métropole, qui regroupe les 18 communes de l’ancienne communauté urbaine, seule Marseille dispose déjà d’une aire d’accueil de 48 places, admirablement située dans la vallée de l’Huveaune en zone inondable, coincée entre l’autoroute et la voie ferrée, à côté d’un moto-cross bruyant et d’une décharge illicite où toutes les entreprises locales de BTP avaient pris l’habitude de venir benner leurs déchets en toute impunité, et dans le périmètre rapproché d’exposition aux risques technologique de l’usine Arkema, site Seveso seul haut…

L’aire d’accueil des gens du voyage de Saint-Menet, la seule sur le territoire de Marseille Provence, fermée en 2017 pendant plus de 9 mois pour cause de travaux (source© Marsactu)

Sur ce territoire, le nombre de places d’accueil supplémentaires à mettre en place, depuis donc plus de 20 ans, est estimé au total à 240, auxquelles s’ajoute la nécessité de créer une aire de grand passage permettant d’accueillir temporairement de l’ordre de 50 à 200 caravanes à l’occasion des grands rassemblements traditionnels. Pour une fois, le territoire de l’Est marseillais était plutôt en pointe puisque, en 2011, l’objectif de création d’une aire d’accueil de 50 places, destinée à satisfaire les obligations légales des communes de La Ciotat, Cassis, Carnoux et Roquefort-La Bédoule, paraissait plutôt bien engagé avec un projet déjà validé et bénéficiant d’un financement conséquent de la part de l’État.

Le seul petit problème est que, 10 ans plus tard, les choses en sont toujours exactement au même point et que la ville de Carnoux, comme la Métropole à qui elle a désormais délégué cette compétence, n’a toujours pas la moindre place d’accueil à offrir aux gens du voyage, en infraction totale avec ses obligations légales datant pourtant du 5 juillet 2000 !

Vue aérienne de l’emplacement de la future aire d’accueil des gens du voyage de La Ciotat, admirablement située entre l’autoroute, la départementale et la voie ferrée, dans une ancienne carrière abandonnée, alors que l’on annonçait son ouverture imminente, à l’automne 2014 (photo© Richard Lopez / La Provence)

Le projet en question, qui avait été identifié dès 2002 dans le sillage du premier plan départemental, se situe au vallon de la Forge, dans un lieu encore plus pittoresque que celui de Saint-Menet, au cœur d’une ancienne carrière à ciel ouvert, un temps transformée en une casse automobile. Mal fermé par un antique portail rouillé en bordure de la route départementale 559 qui relie Cassis à La Ciotat, juste au dessus de la voie ferrée et en contrebas immédiat de l’autoroute et du péage de La Ciotat, le site est perdu en pleine nature, loin de toute habitation et largement exposé au risque de feu de forêt mais aussi aux éboulements rocheux des anciens fronts de taille.

En octobre 2016, le projet pourtant financé mais au point mort… (photo© Corinne Matias / La Provence)

C’est d’ailleurs ce dernier point qui sert de prétexte aux élus locaux pour faire traîner en longueur ce projet, enkysté dans les cartons depuis maintenant 20 ans. Pas question bien évidemment d’installer des habitations, même mobiles et temporaires, dans un tel lieu sans avoir procédé à un minimum de travaux de mise en sécurité des front rocheux qui l’entourent et sans s’être assuré que la pollution des sols, fruit d’une activité industrielle jamais contrôlée, n’est pas incompatible avec une telle reconversion. Un contexte idéal pour relancer à intervalles régulier et quand la pression se fait trop forte, quelques études sporadiques qui s’accumulent et permettent de gagner du temps…

Il faut dire que, du côté de l’Association nationale des gens du voyages citoyens, qui s’épuise à faire avancer le dossier depuis des années, l’emplacement retenu ne déclenche pas l’enthousiasme. Perdu dans un lieu éminemment hostile et bruyant, à 6 km de toute commodité et sans aucun transport en commun, on ne peut pas dire en effet que ce soit un site idéal pour favoriser la scolarisation des enfants et l’insertion professionnelle des parents…

Le site bucolique choisi pour la future aire d’accueil des gens du voyage à La Ciotat (source© Marsactu)

Mais la Métropole qui est maître d’ouvrage de ce projet encalminé depuis des années et qu’elle vient seulement de ressortir des placards en 2019, met en avant la proximité avec les voies de circulation, idéal en effet pour des gens du voyage ! Emplacement réservé depuis 2006, il a fallu attendre 2012 pour qu’une convention soit signée entre les communes concernées et la SOLEAM afin de commencer à étudier la faisabilité du projet. Ce qui a permis de montrer que sa mise en œuvre exigeait de défricher 7 ha d’espace boisés classés avec leur lot d’espèces végétales à préserver, de quoi remiser dans les cartons le dossier jugé trop complexe et trop coûteux.

Si le sujet est brusquement revenu sur la table en septembre 2019, c’est simplement que la Métropole Aix-Marseille-Provence a été sommée par la Cour administrative d’appel de se mettre enfin en conformité avec la loi et d’ouvrir au moins certaines des aires d’accueil prévues depuis des années mais jamais réalisées. Sur l’ensemble de son territoire, la Métropole se vante de disposer désormais de 8 aires d’accueil totalisant 308 places, alors que le schéma départemental en prévoit 28 pour un total de 898 emplacements permanents, et ceci sans compter les trois terrains de grand passage toujours en attente. Un taux d’avancement ridiculement bas à l’échelle nationale où la moyenne s’établit plutôt autour de 77 % des objectifs fixés.

Dans un tel contexte et comme pour le logement social, les maires préfèrent se mettre délibérément hors la loi en ne respectant pas leurs obligations légales, quitte à employer la force publique pour chasser manu militari les gens du voyage lorsqu’ils font escale là où ils peuvent, faute d’aires d’accueil adaptées. Un bel exemple de délinquance en col blanc ?

L. V.

Le Département s’endette pour les communes

13 juin 2021

Le budget de l’aide du Conseil Départemental des Bouches-du-Rhône aux communes explose… son endettement aussi !

Cette sorte de clientélisme territorial, dont la Présidente, Martine Vassal, attend sans doute des gains électoraux, a déjà porté ses fruits politiques. Certains élus sortants, mollement classés à gauche dans l’hémicycle départemental, ont loué et soutenu cette politique. Ils en ont été récompensés. A Fos et Istres, les candidats de centre-gauche, responsables municipaux vantant l’action de Martine Vassal, ne se sont vu opposés aucun concurrent du parti des Républicains pour les prochaines élections départementales qui se tiendront la semaine prochaine, dimanche 20 juin 2021. Les 28 millions d’euros de subventions départementales reçues, rien que pour Fos, depuis 2015, expliquent grandement cette entorse à la logique politique.

Martine Vasal en campagne pour sa réélection à la tête du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône (photo © Narjasse Kerboua / Made in Marseille)

De son côté, le maire de Roquefort-la-Bédoule, élu en 2020 entre autres avec l’appui de la France Insoumise, contre le maire LR sortant, soutient aussi Martine Vassal. Il faut dire, comme l’affirme la maire de Cassis dans la Provence du 12 juin, que « cela représente pour le canton 51 M€… ». Le maire de Carnoux, « bâtisseur du nouveau Carnoux » comme le présente le Courrier des Maires du 31 mai 2021, suit comme d’habitude le mouvement, soutenant la présidente du Département, en dehors de toute « politique politicienne », bien entendu …

Aide la et Vassal t’aidera… un dessin signé Yakana publié dans Le Ravi

L’argent du contribuable utilisé à des fins politiques, ce n’est pas nouveau, mais pour les Bouches-du-Rhône, cela atteint des sommes vraiment considérables. Pendant les élections départementales de 2015, Martine Vassal dénonçait l’explosion de cette ligne qu’avait décidée son prédécesseur. Le mensuel local Le Ravi note que « En six ans, de 2008 à 2013, Jean-Noël Guérini a distribué aux 119 communes du département 623,6 millions d’euros, soit 103 millions d’euros par an en moyenne. Sous la présidence de Martine Vassal, entre 2015 et 2019, soit cinq exercices, le montant accordé s’est envolé de 25 % pour atteindre 778,3 millions d’euros, soit 155,3 millions d’euros par an en moyenne ! ».

Cette largesse n’a pas été uniforme, comme l’a encore analysé dernièrement Marsactu. Au top, la petite commune de Mas Blanc-des Alpilles et ses 507 habitants qui, depuis avril 2015, ont reçu la somme rondelette de 3,6 millions d’euros pour rénover l’hôtel de ville et la voirie, créer des commerces ou des logements : une manne financière de 1171 € par an et par habitant ! Pas mal lotie non plus, la ville d’Eygalières, qui a reçu 4 996 € par habitant durant la mandature, ce qui est du même ordre de grandeur que l’effort communal lui-même en matière d’investissements. Au moins 16 villes ont reçu plus de 1500 € par habitant. Les Baux-de-Provence ont reçu 932 € par habitant de 2015 à 2019, Marseille seulement 54 €.

Un dessin signé Trax, publié dans Le Ravi

En 2019, avant le Covid, le budget départemental d’aide aux communes (142 M€) était nettement supérieur à celui des routes départementales (106 M€), et à celui de la mobilité 110 M€), qui sont pourtant des compétences obligatoires majeures attribuées exclusivement au Département.

Un rapport de février 2021 de la Chambre régionale des comptes a épinglé le Département pour non respect des obligations de prise en charge des mineurs non accompagnés, qui fait partie des compétences obligatoires exclusives du Conseil départemental. En mars, c’était la Défenseuse (nationale) des droits, Claire Hédon, qui déclarait : « Le Département des Bouches-du-Rhône ne respecte pas ses obligations légales de recueil provisoire d’urgence et porte ainsi atteinte aux droits fondamentaux des mineurs non accompagnés et à leur intérêt supérieur ».Toujours en mars, le Tribunal Administratif ordonnait au Département des Bouches-du-Rhône de respecter ses obligations et de prendre en charge des mineurs isolés laissés volontairement en déshérence.

Affiche apposée à l’entrée de l’église Saint Féréol, dénonçant l’inaction du Département en faveur des enfants des rues (photo © Lisa Castelly / Marsactu)

Dans un tweet publié le 2 mars 2021, Martine Vassal répondait que cela contraignait le Département « à mobiliser 50 M€ » qui « pourraient être mis à disposition de nos habitants en situation d’extrême fragilité […] Stop à l’exploitation de la détresse ! », reconnaissant implicitement l’insuffisance des crédits mobilisés par le Département pour les plus pauvres. La solidarité constitue pourtant l’une des principales compétences obligatoires des Départements, contrairement à l’aide aux communes.

Mais comment le Département peut-il financer ces généreuses subventions communales ? En fait, le Département ne cesse de s’endetter. De 253 M€ en 2010, la dette a dépassé aujourd’hui le milliard d’euros. Cette dette équivaut à peu près à la somme versée aux communes depuis 6 ans. Et selon un document présenté aux élus départementaux le 22 janvier 2021, la majorité actuelle imagine que la dette de la collectivité pourrait atteindre 2,5 milliards en 2024… Cette dette n’est pas due au Covid. Comme le montre le graphe ci-dessous, établi par Marsactu, la dette a dévissé dès l’arrivée aux manettes en 2015 de Martine Vassal.

L’évolution de l’endettement du Conseil départemental ou comment l’aide politique aux communes creuse la dette… (source © Marsactu)

Pour les communes, cette aide bénite est une aubaine. Le Département finance assez systématiquement (avec d’importantes distorsions politiques quand-même) leurs investissements à hauteur de 60 % et leur permet de ne pas emprunter. La ville de Carnoux fait d’ailleurs partie des commune qui bénéficient à plein de ce dispositif politiquement très avantageux. On comprend mieux le soutien de certains maires à cette pratique. Ce qui est sûr, cependant, c’est que le contribuable départemental subventionne les communes afin que la charge d’emprunt du contribuable communal soit plus faible. Beau tour de passe-passe !

J. Bx.

(article publié sur le site de la liste Carnoux citoyenne, écologiste et solidaire)

Martine Vassal : demain, on boit gratis !

26 mai 2021

La Présidente sortante LR des Bouches-du-Rhône, par ailleurs à la tête de la Métropole Aix-Marseille-Provence, est décidément prête à tout pour se faire réélire. Récemment récipiendaire d’une Marianne d’or destinée à saluer la gestion de la crise sanitaire du Covid-19 par le Département, Martine Vassal ne pouvait bien évidemment pas rater l’occasion, en pleine campagne électorale pour sa réélection, de faire un petit cadeau, aux frais du contribuable, selon une stratégie clientéliste dont elle est coutumière et qui lui a plutôt bien réussi jusqu’à présent.

Martine Vassal au micro de RMC, le 19 mai 2021 à 8h30, annonçant comme un scoop le maintien des aides aux bars-restaurants (photo © RMC)

Ainsi qu’elle l’exposait avec enthousiasme au micro de RMC, mercredi 19 mai 2021, le jour de la réouverture des terrasses, « On va profiter de nos terrasses, et je peux vous annoncer un scoop : on a décidé avec la Métropole et le Département pour toute l’année 2021 d’exonérer l’ensemble des terrasses pour aider les restaurateurs. On l’avait fait jusqu’en mai, on va jusqu’en décembre parce que les restaurateurs on les aime beaucoup, ils en valent la peine et on compte sur eux pour tout respecter ».

Une annonce fort généreuse en apparence mais qui a quelque peu agacé certains élus de la municipalité de Marseille, au point qu’ils se sont sentis obligés de rappeler gentiment à la Présidente du Département et de la Métropole que la gestion de la redevance perçue pour l’occupation temporaire du domaine public par les terrasses des bars et des restaurants relevait d’une compétence exclusive de la commune…

Terrasse de restaurant sur le Vieux-Port à Marseille (photo © Frédéric Speich / La Provence)

Il est vrai qu’il existe quelques exceptions. Le contraire serait beaucoup trop simple, le législateur ayant considéré avec sagesse que la question du partage des compétences entre collectivités territoriales était une affaire beaucoup trop sérieuse pour qu’on puisse se permettre de la rendre compréhensible par le commun des mortels.

Comme l’a précisé France 3, il existe en effet une particularité à Marseille puisque le Département, au titre de sa compétence portuaire (qui, faut-il le rappeler ne porte pas sur la gestion du port de Marseille, laquelle relève d’une autre entité le Grand Port Maritime de Marseille, vous suivez ?), le Département donc est la collectivité gestionnaire de l’espace public situé à proximité immédiate du Vieux-Port. A ce titre, c’est donc lui et non pas la mairie qui perçoit les redevances pour une petite centaine d’établissements situés dans ce secteur, de même d’ailleurs qu’à Cassis ou La Ciotat notamment. De la même manière, c’est la Métropole qui est gestionnaire de certaines zones industrielles et commerciales, ce qui lui permet de gérer à ce titre certaines conventions d’occupation temporaires du domaine public dans ces secteurs.

La réouverture des bars, un événement majeur, attendu avec impatience… Un dessin signé Glez

De fait, ces quelques établissements, qui sont exonérés de taxe depuis octobre 2020, pourront donc, grâce à l’extrême générosité de Martine Vassal, continuer à bénéficier de cette mesure jusqu’à la fin de l’année, ce qui devrait représenter un manque à gagner que Mme Vassal elle-même estime à 800 000 € pour la Métropole et à 700 000 € pour le Département. Bien entendu, cela est sans commune mesure avec les 1700 établissements qui sont du ressort de la Ville de Marseille, même si cette dernière a aussi accordé une exonération des taxes pendant la période de confinement pour un montant qu’elle chiffre à 1,2 millions d’euros.

Le maire de Marseille, Benoît Payan, à la rencontre des cafetiers et restaurateurs (photo © Ville de Marseille / Destimed)

Le maire de Marseille en personne, Benoît Payan, est donc monté au créneau et s’est porté à la rencontre des restaurateurs pour faire connaître le dispositif proposé par la municipalité et destiné à faciliter la réouverture des terrasses en autorisant les cafetiers et restaurateurs marseillais à doubler gratuitement leur emprise sur l’espace public, quitte à créer de nouvelles terrasses là où les conditions de circulation le permettent. Une démarche qui a connu un vif succès puisque 500 commerces s’étaient déjà inscrits au jour de la réouverture !

Cette mesure, qui a fait l’objet d’une délibération présentée en conseil municipal vendredi 21 mai, reste valable au moins jusqu’au 30 septembre prochain, et sa prolongation éventuelle semble même envisagée, même si Roland Cazzola, conseiller municipal délégué à l’espace public, reconnaît volontiers à Marsactu : « Je serais favorable à l’exonération pour 20 ans si les finances de la Ville le permettaient, mais ce n’est pas le cas ». Un discours de responsabilité qui tranche quelque peu avec les annonces démagogiques de Martine Vassal… La politique est décidément un métier !

L. V.

La décroissance ou la mort : joyeux dilemme…

20 février 2021

On dirait une réminiscence de la devise des Révolutionnaires de 1789 ou de celle qu’avait choisi pour son pays le charismatique Thomas Sankara : « La patrie ou la mort, nous vaincrons ». Devenu premier ministre à 33 ans, début 1983, à la suite d’une série de coups d’État suivi de manifestations populaires, celui qui est resté dans les mémoires comme le Che Guevara africain pour ses idées révolutionnaires, anti-impérialistes, panafricanistes et tiers-mondistes, a changé jusqu’au nom de son pays, transformant la Haute-Volta en Burkina Faso : « le pays des hommes intègres » en moré. Pas tous si intègres que cela d’ailleurs, puisque il a été proprement assassiné le 15 octobre 1987 avec une douzaines de membres de son cabinet et de sa garde rapprochée, à l’initiative de son frère d’armes, Blaise Compaoré qui a récupéré le pouvoir à son profit.

Thomas Sankara, un président charismatique et utopiste (photo © CC BY-NC / The Conversation)

Mais l’on voit bien que la pandémie qui ravage le monde entier depuis plus d’un an et qui vient s’ajouter à un océan d’incertitudes liées aux bouleversements géopolitiques de la planète, à une perte massive de la biodiversité et à un changement climatique global, pose de toutes autres questions que celle de l’avenir politique d’un État africain, fusse-t-il celui de l’ancien royaume mossi. Ces questions cruciales qui touchent à l’avenir même de l’humanité, sont justement au cœur d’un ouvrage publié récemment chez Flammarion et modestement intitulé « Futur : notre avenir de A à Z ».

Son auteur, Antoine Buéno, qui n’avait pas 10 ans quand Thomas Sankara a été assassiné et qui enseigne la notion d’utopie à Science-Po, est chargé de suivre, au Sénat, les travaux de la Commission du Développement durable et de la délégation à la Prospective. Il est donc plutôt bien placé pour répondre à quelques-unes des questions basiques suivantes : « Notre civilisation va-t-elle s’effondrer ? », «  La croissance peut-elle être durable ? », « Le travail va-t-il disparaître ? » , «  Serons-nous immortels ? » etc.

Antoine Buéno, futurologue et humoriste… (photo © Getty / Foc Kan / France Inter)

Nous laisserons bien entendu le lecteur curieux rechercher dans l’ouvrage les réponses à ces quelques questions existentielles. Le point de vue de l’auteur sur la crise sanitaire qui nous occupe tant depuis des mois, n’est toutefois pas dénué d’intérêt dans la mesure où elle constitue, pour l’auteur, une véritable « crise de civilisation ». Notre civilisation, qui se prétend celle des Lumières, repose en effet selon lui sur deux piliers : le progrès et l’humanisme.

Or ces deux notions sont quelque peu battues en brèche par la gestion de cette pandémie. Le progrès, qui s’est jusqu’à présent surtout matérialisé par une maîtrise sans cesse accrue des forces de la nature, n’a pas su empêcher et a sans doute même favorisé l’apparition et surtout la transmission rapide de l’épidémie. L’origine même du virus, issu d’une gestion hasardeuse d’un monde animal saccagé, et sa diffusion rendue inéluctable sous l’effet d’une économie mondialisée, traduisent ces failles du progrès. Quant à l’humanisme qui veut que rien n’est plus précieux qu’une vie humaine et que toutes méritent la même attention, c’est un concept qu’il devient difficile à respecter lorsque les services d’urgence sont surchargés et que l’on en vient à trier les patients, au risque de réduire les chances de guérir de certains.

Un dessin signé Micaël

Antoine Buéno craint donc que cette crise sanitaire ne provoque à terme, si elle devait se prolonger, une véritable crise systémique, ne laissant le choix qu’entre la décroissance ou la mort… Décider de confiner et de surprotéger toute la population « quoi qu’il en coûte », en mettant sous cloche toute activité, même celle des populations actives les plus jeunes, pourtant très peu concernés par le risque de mortalité du fait de ce virus, c’est renier la notion de progrès et accepter une décroissance, quels que soient les dégâts psychologiques et économiques induits par ce choix. Inversement, décider de vouloir de nouveau vivre normalement malgré la présence insidieuse du virus, c’est remettre en cause ce dogme de l’humanisme en acceptant le risque qu’une fraction de la population soit victime de la maladie.

Bien entendu, force est de constater que le choix entre ces deux propositions est trop engageant pour que nul ne s’y hasarde. La version officielle est donc que le progrès, via le développement de la vaccination, permettra de nouveau de vivre normalement, sans risque de décroissance, et sans remettre en cause cet humanisme qui est le socle de notre société et qui sera respecté grâce à une couverture vaccinale totale, en commençant justement par les plus vulnérables. L’honneur est donc sauf !

Un dessin signé Claire Robert

Ce n’est cependant pas nécessairement l’avis d’Antoine Buéno qui pense quant à lui que nos responsables politiques, Emmanuel Macron en tête, sont plutôt en train de faire pencher la balance du côté de la mort en refusant un nouveau confinement que nombre d’épidémiologistes appelaient pourtant de leurs vœux. Autrement dit, entre deux maux, nous serions peut-être en train de choisir le moindre, à savoir accepter le sacrifice de quelques uns pour éviter que toute la société se retrouve aliénée et déstructurée, au risque de connaître une récession durable et un appauvrissement massif.

Antoine Buéno semble partager globalement cette aversion de la décroissance qui fait horreur aux milieux économiques. Mais en bon utopiste il prône une croissance décarbonée qui permette d’accroître le niveau de vie en réconciliant progrès et humanisme, sans pour autant continuer à saccager notre environnement. La crise sanitaire que nous vivons actuellement et qui plonge nos responsables politiques dans une sorte de sidération, pourrait-elle constituer une opportunité pour enclencher enfin une spirale plus vertueuse, permettent de mettre réellement le progrès au service de l’humanisme en prônant, sinon une croissance bien hasardeuse, du moins un développement plus durable et surtout plus justement réparti ? C’est le propre des utopies de nous faire rêver, tout comme Sankara a fait rêver des générations de jeunes Africains…

L. V.

Aide au développement : le compte n’y est pas

28 novembre 2020

Le 24 octobre 1970, il y a tout juste 50 ans, dans un bel élan de générosité, l’ensemble des pays industrialisés s’engageaient à consacrer, au plus tard à partir de 1975, 0,7 % de leur revenu national brut à l’aide internationale au développement en faveur des pays les plus pauvres de la Planète. Un engagement consigné dans une résolution des Nations-Unies et qui ne pouvait que susciter un formidable espoir : on allait enfin pouvoir dégager les fonds nécessaires pour aider les pays les moins avancés à scolariser leur population et mettre à disposition du plus grand nombre l’accès à l’eau potable, à l’assainissement, à des dispositifs de santé plus efficaces. De quoi voir enfin reculer la pauvreté dans le monde et peut-être réduire ces inégalités criantes qui ne peuvent qu’être sources de tensions et d’émigration.

La pauvreté dans le monde, une réalité toujours vivace, ici sur les trottoirs de Manille… (photo © Noël Cellis / AFP / Le Devoir)

A l’époque, les débats étaient homériques sur la manière de fixer ce montant, même si cet objectif de solidarité faisait globalement l’objet d’un consensus. Dès 1958, le Conseil œcuménique des églises avait ainsi considéré qu’une répartition plus juste des richesses mondiales exigeait que les pays les plus développés accordent au moins 1 % de leur revenu aux pays les moins avancés. En 1969, le rapport de la commission Pearson, avait calculé pour sa part qu’il fallait investir de l’ordre de 8 milliards de dollars pour faciliter la convergence des économies, ce qui représentait de l’ordre de 0,62 % du PIB des pays membres de l’OCDE, d’où ce chiffre de 0,7 % du PNB des pays riches qui a été retenu comme objectif, en partant de l’hypothèse que l’aide publique au développement représente environ les trois quart des flux de capitaux dirigés des pays les plus riches vers les plus pauvres.

Un dessin signé Damien Glez (source © Ici Abidjan)

Cinquante ans plus tard et bien que cette cible ait été inlassablement rappelée, y compris dans les Objectifs du Millénaire par l’ONU en 2000, force est malheureusement de constater qu’on est loin du compte… Seuls cinq pays dans le monde ont respecté durablement leur engagement. Selon les chiffres de l’OCDE, en 2019, le Luxembourg était ainsi en tête des pays les plus généreux avec un peu plus de 1 % de son revenu annuel brut consacré effectivement à l’aide internationale au développement après avoir atteint la barre des 0,7 % en 2000. Il est suivi de très près par deux pays scandinaves, la Norvège et la Suède, ainsi que par le Danemark, ces trois nations étant les seules à respecter leur engagement dans la durée, depuis la deuxième moitié des années 1970. Un dernier pays européens frôle la barre fatidique des 0,7 %. Il s’agit contre toute attente, du Royaume-Uni qui s’est hissé à cette place en 2013 après une intense campagne de mobilisation citoyenne qui a fini par être entendue.

La France tout juste dans la moyenne des donateurs en 2018 en proportion de son revenu national brut (source © Ministère de l’économie)

A côté, la France est vraiment à la traîne avec une aide publique au développement qui ne dépasse pas 0,44 % de son revenu national brut, même si elle est le cinquième contributeur mondial, avec un montant d’un peu plus de 10 milliards d’euros, derrière les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni et le Japon. La comparaison avec nos voisins britanniques n’est de ce point de vue guère flatteuse pour la France car les deux pays présentent un niveau de richesse très comparable. Emmanuel Macron s’était d’ailleurs engagé en août 2017 à porter cette part à 0,55 % d’ici 2022, mais c’était avant la crise sanitaire…

Force est en tout cas de constater que la France est toujours restée très en deçà des objectifs qu’elle s’était elle-même fixée à l’unisson des autres pays riches. En 2010, sa part du revenu annuel brut consacrée à l’aide publique au développement avait ainsi atteint un sommet en frôlant la barre des 0,5 %, mais pour retomber à 0,37 % dès 2014 ! Et en tout état de cause, les montants consacrés à cette aide n’ont que très rarement dépassé les 10 milliards d’euros par an depuis une quinzaine d’année. C’est deux fois moins que nos voisins britanniques ou allemands et trois à quatre fois mois que les États-Unis.

Evolution de l’aide publique au développement de la France depuis 2008 (source © Ministère de l’économie)

Et encore, la France a souvent été accusée d’intégrer dans ses calculs et pour gonfler artificiellement les chiffres, les montants qu’elle investit dans ses propres territoires d’outre-mer… Même les bourses accordées aux étudiants étrangers qui viennent étudier en France y sont comptabilisées ! Une pratique qui n’est d’ailleurs pas isolée puisque l’Allemagne, qui intègre dans ses calculs l’aide qu’elle verse sur son sol aux réfugiés étrangers, est ainsi devenue la principale bénéficiaire de sa propre aide au développement !

Le montant global de l’aide publique mondiale au développement tel qu’il est calculé par l’OCDE, ne concerne finalement qu’une petite trentaine de pays et n’intègre donc pas les montants importants qui sont accordés, sous forme de prêts ou de dons par des partenaires comme la Chine, pourtant fortement investie dans les économies de nombreux pays africains notamment. De fait, on considère désormais que l’aide publique au développement ne représente plus qu’un tiers des flux de capitaux qui bénéficient aux pays les plus pauvres, alors que c’était les trois-quarts dans les années 1960.

En 2018, l’aide publique au développement pour l’ensemble des pays donateurs de l’OCDE s’élevait ainsi à 153 milliards de dollars, soit moins que la fortune personnelle de l’homme considéré comme le plus riche du Monde, Jeff Bezos… Un chiffre qui paraît important, très supérieur aux 8 à 10 milliards qui étaient attendus dans les années 1960, mais les apparence sont trompeuses car les 8,6 milliards de dollars calculés en 1963 représentaient de l’ordre de 200 milliards de dollars en 2003. Il est donc paradoxal de constater que l’aide publique au développement augmente d’année en année (en 2011 l’OCDE considérait ainsi que son volume avait été multiplié par 3 entre 1960 et 2010), tout en traduisant une baisse globale de la part du revenu consacré par les pays riches à cette aide. Les pays développés, bien que de plus en plus riches sont globalement de moins en moins partageurs, même si leur obole augmente…

Evolution des montants de l’aide publique mondiale au développement entre 1960 et 2010 (source © OCDE 2011 / Thèse Miriam Cué Rio, 2013)

C’est ce qui explique que l’Oxfam a récemment calculé dans un rapport publié en octobre 2020 que la dette cumulée depuis 1970 par l’ensemble des pays riches qui n’ont pas tenu leur promesse de verser 0,7 % de leur revenu annuel brut en aide publique au développement représentait le montant colossal de 5 000 milliards d’euros, dont 200 milliards rien que pour la France !

L’éducation, une arme pour le développement : dans une école de Dakar en 2018 (photo ©
Seyllou / AFP / Le Monde)

Un manque à gagner qui freine considérablement le développement de ces pays et incite les populations à venir tenter leur chance en émigrant ailleurs. Pourtant, comme le souligne Oxfam, il suffirait de 520 milliards d’euros supplémentaires pour permettre de scolariser la totalité des enfants du monde dans le primaire et dans le secondaire pendant 15 ans : de quoi permettre aux pays les moins avancés de connaître un véritable décollage économique et d’assurer à leurs population un avenir bien plus enviable…

L. V.

Culture biologique : l’exemple donné par un atelier d’insertion à Carnoux

13 novembre 2020

Quiconque s’est récemment promené le long de l’avenue de Suffren à Carnoux a pu observer un changement d’aspect du terrain de l’ESAT Arc en Ciel qui jouxte les dernières villas du quartier des Lavandes ! On y voit souvent des employés parés de leurs gilets oranges s’affairer à des travaux de plantation ou, comme quand je me suis rendu sur place, au broyage de branches et de feuillages.

Constitution des buttes de permaculture : étape 1 (source © ESAT)

Ce qui n’était qu’un espace de pierres et d’herbes, avec quelques pins, est devenu un jardin potager agrémenté d’arbres fruitiers et formé de buttes en arc qui ouvrent sur une pièce d’eau ceinte d’une clôture en bois réalisée par l’ESAT de la Valbarelle..

La localisation du jardin sur le site de l’ESAT (source © Google Earth)

Ce projet de création d’un espace de polyculture biologique sur le site du pôle Arc en Ciel (ESAT et Ateliers de Provence) est le fruit d’une équipe dirigée par Madame Anne Texier et il est piloté par Monsieur Guillaume Drouillard, chargé d’insertion et responsable clients pour les espaces verts.

Pourquoi créer un espace de polyculture biologique sur ce site ?

Le projet se fixe plusieurs objectifs dont le premier vise à fédérer les travailleurs handicapés du Pôle ESAT et des personnes en difficulté des Ateliers de Provence sur une nouvelle activité à forte valeur ajoutée pédagogique et écologique. Il valorise le site dans une démarche environnementale au travers de plusieurs activités : culture biologique (production de fruits rouges, légumes et plantes aromatiques), démarche « permaculturelle » (culture permanente, sur butte notamment) en investissant des déchets organiques. A cela s’ajoutent la plantation de haies ainsi que la construction de murets en pierre sèche, tout cela étant réalisé par une petite vingtaine d’ouvriers qui par ailleurs s’investissent dans l’entretien d’espaces verts auprès d’organismes ou de sociétés (S.T. Micro à Rousset, le CNRS, L’Institut Paoli Calmette, l’Institut Henri Gasteau à Marseille, ainsi qu’auprès d’une quinzaine de particuliers.

Vue aérienne du jardin après une année (source © Google Maps)

Un projet ouvert sur la ville, ses écoles et ses habitants

Comme l’indique M. Drouillard dans le descriptif du projet, « le projet est tout à la fois pédagogique, social, environnemental et économique. Il se veut aussi être un véritable défi, tant sur le plan humain, technique que scientifique. A long terme, ce projet en harmonie totale avec la nature pourrait bénéficier de manière directe ou indirecte aux usagers et salariés de tout le pôle Arc En Ciel (AEC), aux élèves et parents des écoles, dont le groupe scolaire voisin, à la Mairie de Carnoux et à ses habitants. »

Constitution des buttes de permaculture : étape 2 (source © ESAT)

Le projet envisage aussi des actions d’éducation à l’environnement pour les classes et les particuliers.

« La situation géographique d’AEC, initialement peu favorable au développement local et économique, devient une situation à valoriser L’emplacement du jardin en bord de route constitue un atout pour une vente en circuit court. Comme l’ESAT de la Bessonnière, le meilleur client pourrait être aussi la cuisine d’AEC et/ou celle de l’école ; la loi depuis Janvier 2016 obligeant les écoles à proposer un « repas bio » par semaine va dans ce sens.

A travers cette production, les travailleurs vieillissants pourraient se voir proposer une activité passionnante et adaptée à tous les niveaux ».

Pourquoi choisir la culture sur butte ?

« La culture sur butte se veut plus efficace, moins coûteuse, plus productive et adaptée aux travailleurs handicapés. La réalisation et la mise en culture des buttes nécessitent beaucoup de connaissances, de travail, de main d’œuvre, sur des temps forts notamment, idéal pour une dynamique de groupe ». Cela constitue pour ceux qui y œuvrent, un lieu de développement de compétences professionnelles ».

Constitution des buttes de permaculture : étape 3 (source © ESAT)

Quels autres avantages procure ce type de culture ?

« Les buttes permettent de s’affranchir des problématiques du sol, de celles du recyclage des déchets végétaux coûteux et de diminuer celles de l’eau grâce à un épais paillage organique alimenté par les déchets verts eux-mêmes.

De plus, en augmentant la hauteur du support de production avec de la matière organique (de 50 à 90 cm), les contraintes des gestes et postures inhérentes aux postes de travail se voient diminuées. Les tomates et les fraises pourront être cultivées sans avoir à trop se pencher pour la cueillette et l’entretien. Les plants pourront aussi être suspendus facilitant la cueillette debout ». A l’instar de la création du jardin partagé fondé par l’association Un jardin se crée à Carnoux sur le site de l’ancien arboretum, cette pratique constitue un exemple susceptible d’être transféré dans les jardins des Carnussiens, pour le plaisir des parents comme des enfants.

« Tout comme la recherche du recyclage d’énergie et des matériaux du milieu, la recherche de l’augmentation de la biodiversité est nécessaire pour parvenir à un écosystème fonctionnel » Notons que la pièce d’eau contribue à la biodiversité, tant pour les oiseaux que pour les insectes (libellules) et accueille des poissons qui se nourrissent des moustiques. Les pierres sur sites sont aussi utilisées pour délimiter certaines buttes et en augmenter la hauteur. ».

Constitution des buttes de permaculture : étape 4 (source © ESAT)

« Les déchets verts, augmentés des restes de cuisine, de cartons … sont recyclés sous forme de compost et de paillage nécessaires à la confection des buttes. De nombreux essais avec des types de buttes différents sont à l’œuvre (compost mature, frais, avec ou sans bois, etc.). Le BRF (Bois Raméal Fractionné) peut être utilisé en paillage sur les buttes, ou encore pour essayer de créer un sol vivant et productif. »

Quel bilan et quelles perspectives après deux années ?

Le chantier s’inscrit dans un temps long compte tenu du caractère expérimental de la démarche ainsi que du choix du type de culture, mais aussi compte tenu de la nécessaire montée en compétences des équipes.

La phase d’installation des différents espaces de culture et des équipements connexes (serre, bac de « lombricompostage », bacs de repiquage et de bouturage, aire de compostage) est quasi achevée. La création d’un environnement propice est en bonne voie avec la croissance de haies coupe-vent, la plantation d’arbres fruitiers (amandiers, pêchers, prunus…) et la pièce d’eau.

La terre après 2 ans de mise en culture (photo © M. Motré)

Au plan de la maîtrise d’œuvre, pour la première année, le jardin a bénéficié de l’expérience d’une maraîchère – la production étant destinée au public interne (ESAT et ateliers de Provence) et à quelques habitants du quartier ; la deuxième année a enregistré le recrutement sur contrat aidé d’une personne en formation « emploi de maraîcher ». Les productions ont été essentiellement à visée locale.

Les perspectives sont plurielles :

  • Achever l’aménagement paysager du site.
  • Renforcer le partage de connaissances et de compétences avec les associations locales, la coopération avec le quartier pour l’arrosage régulier et la cueillette, mais aussi le partage de plants et d’outils, et les partenariats avec l’ESAT et les écoles.
  • Accroître l’ouverture sur le quartier et la ville.
  • Bénéficier de l’aide du CETA d’Aubagne pour réaliser les objectifs de production.

Un ambitieux projet, propice à l’insertion professionnelle et à l’intégration de personnes en difficulté et handicapées, qui mérite d’être soutenu.

Il est enfin possible de suivre les activités des Ateliers de Provence en se connectant sur la page Facebook ARI les Ateliers de Provence

MM

HLM : mais que fait la métropole ?

9 novembre 2020

Dans les Bouches-du-Rhône, comme d’ailleurs sur la majeure partie du territoire national, plus de la moitié des ménages sont éligibles au logement social du fait de leurs revenus. Mais dans la plupart des centres urbains du département l’accès au logement reste bien difficile pour nombre de familles : la file d’attente est longue pour accéder à un logement HLM alors que les loyers dans le parc privé sont élevés et les offres rares, nombre de propriétaires préférant réserver leurs logements pour des locations saisonnières nettement plus lucratives dans un secteur aussi attractif pour le tourisme.

Argo, une résidence de 74 logements sociaux conçue par l’architecte Rudy Ricciotti pour le bailleur social Logirem à Marseille (photo © Lisa Ricciotti / Agence Rudy Ricciotti / Le Moniteur)

Sur l’ensemble du département, La Provence estimait en 2015 le nombre de demandes de logements sociaux à 90 000 par an. En 2016, l’AGAM avait retenu le chiffre de 72 000 demandes actives de logement social sur le seul périmètre de la métropole Aix-Marseille-Provence où l’on comptait alors un total de 142 000 logements sociaux. Le taux de vacance du parc HLM ne dépassait pas 1,6 % en 2016 et le turn over est très faible puisqu’en 2015 seulement 8 % des logements sociaux de la Métropole ont pu accueillir un nouveau locataire, ce qui explique largement que les files d’attente s’allongent autant. Le bailleur social 13 Habitat indique recevoir à lui seul pas moins de 30 000 demandes d’attributions de logements sociaux par an. Sur la seule commune de Carnoux, où le nombre total de logements sociaux ne dépasse pas 425, le maire précisait en 2017 que 300 demandes de logements sociaux non satisfaites étaient en attente.

Résidence de logements sociaux gérés par 13 Habitat sur l’île du Frioul (source © 13 Habitat)

Dans ces conditions, on pourrait imaginer que la question du logement qui fait partie des compétences transférées en 2016 à la Métropole est une priorité et que la collectivité travaille d’arrache-pied en vue de satisfaire cette demande vitale de logement, qui est un pilier indispensable pour permettre à tout un chacun de mener une vie décente et intégrée. Et pourtant, le Plan local de l’habitat (PLH) que la Métropole aurait dû adopter pour prendre la suite de celui de l’ancienne communauté urbaine MPM, élaboré en 2010 et qui a pris fin en 2018, n’a toujours pas été finalisé par la Métropole, comme si le sujet ne méritait pas vraiment que les élus locaux fassent l’effort de se concerter pour tenter d’améliorer la situation.

Résidence sociale intergénérationelle Les Gavotines, construite à Aubagne par 13 Habitat
(source © TPBM)

L’équation est pourtant simple : la demande de logements sociaux est énorme et l’offre nouvelle quasi inexistante. Une grande partie du parc HLM est dégradé ou vieillissant, ce qui oblige les bailleurs à déployer de gros investissements pour tenter de les réhabiliter afin qu’ils restent vivables pour leurs occupants. Du coup, malgré les injonctions réglementaires de la loi SRU qui oblige les communes à un certain quota de logements sociaux, les mises en construction de nouveaux logements restent rares et totalement insuffisantes pour satisfaire les besoins.

Chantier de construction de logements sociaux HMP sur Marseille dans le secteur de Saint-Joseph (source © Marseille rénovation urbaine)

En 2018, l’objectif affiché était de construire 13 500 nouveaux logements sociaux sur l’ensemble de la région PACA, un objectif qui n’a pas été atteint puisque les autorisations de construire n’ont finalement pas dépassé 10 773 logements selon la DREAL qui distribue aux collectivités les aides à la pierre. Et depuis, la situation ne fait que se dégrader avec seulement 9 965 nouveaux logements sociaux mis en chantier en 2019. En parallèle, la part des logements réservés aux ménages à bas revenus a elle-même diminué avec seulement 31 % de PLAI (Prêt locatif aidé d’intégration), ce qui pénalise lourdement les familles les plus modestes.

On est donc très loin du compte et cependant on a fait encore bien pire en 2020, année pour laquelle l’État avait pourtant révisé à la baisse ses objectifs en ciblant la construction de 12 849 nouveaux logements sociaux sur l’ensemble de la région PACA dont 5 000 sur la seule métropole Aix-Marseille-Provence où les besoins sont le plus criant. Au 15 octobre 2020, la DREAL n’a en effet enregistré que 842 logements en construction pour lesquels des demandes de financement ont été introduites, soit à peine 6,5 % de l’objectif visé : une misère ! Et la situation est encore plus dramatique sur le territoire de la Métropole où le nombre de nouveaux logements en chantier est à cette date de 153… Déjà qu’avec 5 000 nouveaux logements on était loin de satisfaire les 72 000 demandes en attente, mais avec 153, l’équation devient insoluble !

Projet de 60 logements sociaux en cours de construction à Carnoux, à l’emplacement de l’ancien établissement scolaire Saint-Augustin (source © Jérôme Siame architectes)

Pour se consoler, nos élus métropolitains pourront toujours se comparer à leurs collègues niçois qui, eux, ne prévoient à cette date qu’un seul logement social neuf sur un objectif affiché de 1721… Les subventions versées par l’État ne sont pourtant pas négligeables puisque l’enveloppe annuelle allouée à la Métropole AMP s’élèvent à 16,3 millions d’euros mais les dossiers montés ne prévoient de dépenser que 336 000 €, soit 2 % seulement de l’enveloppe disponible. Une situation qui oblige l’État à redéployer ses aides financières au profit d’autres collectivités plus réactives en rabotant de près de 60 % l’enveloppe qui avait été initialement réservée au territoire métropolitain : dommage…

Bien entendu, certains invoquent le contexte de crise sanitaire et d’élections municipales pour expliquer ce bilan véritablement calamiteux. Mais il semble bien difficile de ne pas y voir d’abord une absence totale de volonté politique, en particulier du côté des élus métropolitains, manifestement peu désireux de prendre enfin à bras le corps le problème du logement des catégories les plus modestes de la population. Un sujet épineux et qui ne semble pas prêt de trouver une solution…

L. V.

CEM : une écologie brute de décoffrage…

4 octobre 2020

Les blasés et les conservateurs vont s’en donner à cœur joie ! Tous les contempteurs viscéraux de l’écologiste chevelu, héritier du mouvement hippie et grand défenseur des petites fleurs et des oiseaux, ne manqueront sans doute pas de ricaner en découvrant la photo d’accueil qui orne le site des Chantiers écologistes massifs : on y voit un groupe de jeunes gens hilares et poing levé, brandissant vers le ciel leur pelle de camping au milieu de nulle part, perdus sur un talus herbeux et embrumé, le tout souligné d’un slogan à l’humour ravageur : « Prends ta pelle et viens on CEM »…

Il ne s’agit pas bien évidemment pas d’un appel à l’amour libre façon Woodstock même si l’image y fait inévitablement songer. Pas question de se rouler une pelle en toute liberté mais bien de se retrousser les manches et de travailler ensemble, au service, ni plus ni moins, « de la Sécurité alimentaire nationale » dans le cadre d’un chantier écologique massif, un CEM donc dans la novlangue adéquate, pour laquelle est fourni tout un lexique pour permettre au béotien de comprendre ce dont il s’agit.

On y découvre ainsi qu’un CEMeur est un « volontaire engagé sur un CEM » comme son nom l’indique, qu’une CEMence est « un collectif citoyen qui organise un CEM », il suffisait d’y penser, qu’une abeille est quelqu’un qui « fait connaître les CEM et mobilise les troupes », tandis qu’une fourmi est « pilote d’une équipe sur le CEM » et qu’un ambassadeur est le « référent territorial pour la dynamisation des CEM ». Et au passage qu’Etika Mondo est l’association porteuse du programme.

Chantier école sur l’écolieu d’Etika Mondo dans les Cévennes (source © Etika Mondo)

Un coup d’œil sur le site de cette structure et sur sa page Facebook permet d’apprendre que l’association a été créée par deux passionnés d’écologie et de permaculture, Boris Aubligine et Émilie Doom, qui ont acquis en 2018 un domaine agricole en déshérence de 56 ha, perdu dans les collines cévenoles, sur le territoire communal du Vigan (Gard) pour le transformer en « écolieu » et y instaurer un « Éco-hameau du futur ». Depuis 2019, ils y accueillent chaque été des stagiaires en grand nombre venus se ressourcer dans la nature sauvage du Parc National des Cévennes et s’adonner pendant 5 jours à des travaux manuels pour remonter les murets en pierres sèches des anciennes restanques, restaurer à l’ancienne les bâtiments en ruine du domaine, construire des toilettes sèches ou encore cultiver le potager en permaculture.

Une expérience qui attire manifestement de nombreux citadins en mal de lien avec la nature et désireux de retrouver, à l’occasion d’une petite semaine de vacances et dans une ambiance ultra conviviale, l’impression de sortir de la société de consommation et de retrouver un rythme et une ambiance plus rurale et plus en accord avec les valeurs de respect de l’environnement.

Un succès qui amène à voir les choses en grand et à engager ces fameux chantiers écologiques massifs dont le principe consiste à rassembler sur un même lieu plusieurs centaines de bénévoles afin d’utiliser cette énorme force de travail pour aménager en quelques jours une bonne partie de l’infrastructure nécessaire pour aménager une « ferme écologique de proximité ». Une idée d’autant plus lumineuse qu’elle s’est télescopée, lors de son lancement début 2020, avec la crise sanitaire du Covid-19, à l’occasion de laquelle les autorités ont elles-mêmes lancé un appel à toutes les bonnes volontés citadines et plus ou moins désœuvrées, confinement oblige, pour venir prêter main forte aux agriculteurs privés de main d’œuvre saisonnière.

On sait que cette initiative n’a pas rencontré le succès escompté et que la plupart des agriculteurs qui en ont bénéficié ont vite compris qu’il ne fallait pas trop compter sur cette main d’œuvre citadine et bénévole, pleine de bonne volonté mais vite lassée et fortement sujette aux ampoules et aux lumbagos, pour venir ramasser les fraises ou les haricots en plein champ. Mais les initiateurs d’Etika Mondo restent pourtant convaincus que c’est de là que viendra le salut de l’agriculture nationale et surtout la garantie de notre subsistance alimentaire.

Selon eux en effet, l’heure est grave et la « rupture alimentaire est imminente ». Persuadés que les prix du pétrole sont sur le point de s’envoler à plus de 200 dollars le baril, ils en déduisent que dans un futur très proche tous les tracteurs seront à l’arrêt, les magasins en rupture totale d’alimentation faute de transport et que seul une agriculture d’autosubsistance de proximité permettra de sauver le pays d’une famine inéluctable. Il faut donc sonner la mobilisation générale et envoyer tous les citadins travailler bénévolement dans les champs, un peu comme Mao Zedong l’avait instauré à partir de 1968 dans la Chine communiste, mais pour des raisons idéologiques très différentes.


Volontaires travaillant sur le site du Champ de la Garde à Nanterre le 7 juin 2020 (photo © Florence Hubin / Le Parisien)

Le mouvement reconnaît certes qu’il faut compter quatre bénévoles citadins pour faire le travail d’un salarié agricole expérimenté mais passe quelque peu sous silence le fait que les travaux des champs, bien que fortement saisonniers, demandent malgré tout un investissement dans la durée et pas seulement un gros coup de collier pendant quelques jours par an. Il s’interroge au passage sur le fait que la législation française ne permet pas (encore) de recourir à la force de travail bénévole pour une activité de production dont le but lucratif ne peut être totalement ignoré, sans même aborder la question de la protection sociale de ces travailleurs bénévoles occasionnels exposé comme tout un chacun à des accidents du travail.


Travaux dans les champs dans une AMAP en région parisienne (source © AMAP des Volontaires)

La démarche est assurément fort sympathique et ne manquera pas de rencontrer un assentiment naturel au sein d’une partie de la population citadine, comme le montre le succès du concept de CEM plébiscité par un vote participatif organisé par la Région Occitanie. L’idée de développer sur l’ensemble du territoire national un maillage de fermes pratiquant l’agriculture biologique, la protection de la biodiversité et le respect de leur environnement, ne peut bien évidemment qu’être encouragée au vu de la crise dans laquelle se débat l’agriculture intensive et l’impact écologique très négatif de cette filière depuis les années 1960. Le fait même de rapprocher citadins et agriculteurs et de développer un lien plus court et plus direct « de la fourche à la fourchette » répond à un réel besoin comme en témoigne le succès récent des Associations de maintien de l’agriculture paysanne (AMAP) ou des jardins partagés comme à Carnoux.


Bénévoles en cours d’aménagement du jardin collectif de Carnoux en octobre 2017 (source © Un jardin se crée à Carnoux)

Pour autant, l’agriculture reste une activité qui exige un minimum de professionnalisme et les exploitations agricoles, pour être durables et même si elles s’inscrivent dans un mouvement vertueux de moindre impact écologique, doivent s’insérer dans un modèle économique dans lequel la force de travail mérite d’être justement récompensée par le fruit des récoltes. Si l’agriculture française connaît une telle crise actuelle, avec une diminution toujours croissante du nombre d’exploitations, des surfaces cultivées et du nombre d’actifs employés, ce n’est pas parce qu’elle manque de bras mais c’est avant tout parce que l’organisation des marchés, soumis à la mondialisation et au diktat de la grande distribution, ne permet plus à l’activité d’être rémunératrice tout en étant respectueuse de l’environnement. Les exploitations qui se développent en agriculture biologique ont sans doute davantage besoin de débouchés rémunérateurs et stables que d’une main d’œuvre bénévole volatile et inexpérimentée…

L. V.

Les castors viennent d’installer la télé…

18 août 2020

Il se passe de drôles de choses chez nos amis canadiens. C’est la chaîne publique canadienne CBC (Canadian Broadcasting Corporation) ou SRC pour les francophones (Société Radio-Canada), créée en 1936, qui a rapporté, le 10 août dernier, ces faits troublants. Un certain Brian Edwards qui circulait sur la route du lac Onion, dans l’Ontario, au nord de Thunder Bay, un matin de mai 2020, s’est pincé en apercevant, au sommet d’une hutte de branchage et de boue construite par une tribu de castors locaux, une antenne parabolique flambant neuve.

Hutte de castors à Thunder Bay, dans l’Ontario, équipée d’une antenne parabolique depuis fin mai 2020 (photo © Heather Kitching / CBC)

Après réflexion, il s’est dit que tout cela n’avait finalement rien de surprenant. La Ligue nationale de hockey envisageait de reprendre ses activités après une longue interruption liée à la pandémie de Covid-19 et le moment était donc bien choisi pour des fans du sport national canadien, fussent-ils castors, pour enfin équiper leur demeure d’un dispositif performant pour capter les émissions. Passant régulièrement devant le site, notre homme à déclaré s’attendre chaque matin à croiser un castor en train de régler l’orientation de l’antenne pour en améliorer la performance…

Castor canadiensis dans son élément naturel (photo © Shutterstock / BioParc)

Informés de la situation, les journalistes de la CBC mènent l’enquête auprès des installateurs d’antennes locaux. Un porte parole de la société Bell Canada, principal fournisseur d’accès canadien en matière de télécommunication et accès internet, leur répond par mail qu’il ne trouve pas cette hutte de castors dans sa base de données mais qu’il arrive parfois que certains clients déplacent leur installation de leur maison principale vers leur résidence secondaire. Une hypothèse très probable en effet car on sait le castor assez friand de la vie au grand air, près des lacs plutôt qu’en site urbain.

Une spécialiste des castors, qui les étudie depuis une vingtaine d’années, confirme en tout cas que ces gros rongeurs sont techniquement tout à fait capables de manipuler sans aide une petite antenne parabolique et de venir l’installer sur le toit de leur maison, habitués qu’ils sont à faire feu de tout bois et à utiliser pour leurs chantiers de construction tout ce qui leur tombe sous la main. Elle fait part néanmoins de ses doutes quant à leur capacité à orienter correctement l’antenne pour assurer une réception optimale de leurs émissions favorites.

Un castor du Canada en train de réunir les matériaux pour la constructioon de sa hutte (source © Ecopays de Cocagne)

L’affaire est d’autant plus curieuse qu’en cherchant bien, les journalistes de la CBC se rendent compte que ce n’est pas la première fois que l’on repère des antennes paraboliques sur des huttes de castor. C’est même plutôt une situation fréquente à en juger par le nombre de témoignages que l’on peut retrouver sur les réseaux sociaux…

Une maison de castor déjà équipée d’une antenne parabolique en 2014 (source © Meanwhile in Canada / CBC)

Jules et Bertrand, les deux castors ex-mascottes de Bell Canada

Il faut dire que jusqu’en 2008, la mascotte de Bell Canada était justement un duo de castors de synthèse, dénommés Frank et Gordon pour les anglophones, plus prosaïquement Jules et Bertrand pour les francophones. Créés par Buzz Images, les deux castors de synthèse ont débuté en 2005 une carrière québécoise qui s’est rapidement élargie à tout le Canada à l’occasion des Jeux olympiques d’hiver en 2006, et qui a connu un grand succès populaire en matière de communication d’entreprise, avant d’être brutalement licenciés en 2008, avec nombre de salariés de l’entreprise en pleine restructuration.

Document de communication de l’opérateur Bell Canada agrémenté de sa mascotte castor (source © Wikipedia)

Toujours est-il que ce ne sont pas ces deux castors accro à la télécommunication qui ont installé une antenne parabolique sur le toit de leur demeure, mais plus simplement un certain Grant Carlson. Résidant près du lac Onion, il a pris son kayak, le 25 mai dernier, est s’est rendu près de la hutte de castors qu’il avait repérée pour y installer (gratuitement, faut-il le préciser ?) une antenne parabolique sur le toit de ses voisins castors. L’un d’entre eux a d’ailleurs pointé le bout de son nez pour voir ce que le pseudo installateur trafiquait ainsi sur le toit de sa maison, mais Grant ne lui a pas fait signer de contrat de garantie.

Un canular typiquement canadien donc, imaginé par un homme quelque peu déprimé de voir son activité d’organisateur de réception de mariages en plein marasme du fait de la pandémie de Covid-19, avec son lot d’annulation de mariages en cascades. Désœuvré et quelque peu désespéré par cette crise sanitaire qui obligeait chacun à rester cloîtré chez lui devant la télé, il a décidé de faire un geste pour ses voisins castors en leur offrant cette belle antenne parabolique : avec la télé, la solitude et le repli sur soi sont moins difficiles à supporter, comme l’a expliqué Grant Carlson aux médias : un beau geste altruiste, donc…

L. V.

Île Maurice : du pétrole tiré par les cheveux…

15 août 2020

L’île Maurice et ses plages paradisiaques… (source © Tourism Mauritius)

Située dans l’Océan Indien, à l’Est de la Réunion, l’île Maurice fait partie de ces territoires stratégiques qui ont fait l’objet de moult convoitises de la part des puissances coloniales et sont passées de mains en mains. Sans doute déjà connue des Phéniciens puis régulièrement visitée par les navigateurs arabes au moins depuis la fin du Xe siècle, l’île est fréquentée à partir de 1507 par les Portugais, puis colonisée par les Hollandais à partir de 1598 sous le nom de Mauritius en l’honneur du prince Maurice de Nassau. Les Français en prennent possession à leur tour en 1715 et la baptisent alors L’Isle de France. Ils en sont chassés en 1810 par les Britanniques qui se l’approprient officiellement en 1814 à l’occasion du Traité de Paris consécutif à la première abdication de Napoléon 1er.

Une côte très découpée et un lagon limpide avec de belles plages de sable blanc (source © Thomas Cook)

La colonie britannique comprend alors, outre l’île principale Maurice, trois autres îles de l’archipel des Mascareignes (Rodrigues, Agaléga, Saint-Brandon) ainsi que l’archipel des Chagos et les Seychelles, lesquelles sont détachées en 1903 dans une nouvelle colonie. En 1965, trois ans avant d’accorder l’indépendance, les Anglais amputent leur colonie de l’archipel des Chagos dont ils louent l’ïle de Diego Garcia aux Américains pour en faire une formidable base militaire stratégique.

Depuis l’indépendance proclamée le 12 mars 1968, le pays connaît un régime considéré comme très démocratique, qui mélange Code napoléonien et droit anglais, et bénéficie d’une des économies les plus prospères de l’Afrique. La présence de 150 km de plages de sable blanc tout autour de l’île Maurice, abritées par une barrière corallienne bien préservée, ainsi que la présence de plusieurs réserves de biodiversité très riches en font une destination touristique renommée, même si le tourisme ne représente que 14 % des revenus économiques du pays.

Pour autant, la marée noir dont sont actuellement victimes les côtes mauriciennes est considérée comme une véritable catastrophe écologique par les habitants de ce pays qui se mobilisent en masse malgré l’interdiction du gouvernement de se rendre sur les plages souillées. Le 25 juillet 2020, le navire vraquier japonais MV Wakashio, navigant sous pavillon de complaisance panaméen, a en effet heurté un récif à Pointe d’Esny, à quelques encablures des côtes sud-est de l’Île Maurice et une semaine plus tard, des nappes d’hydrocarbures ont commencé à se former autour de l’épave qui menaçait de se couper en deux.

Le 6 août 2020, des Mauriciens observent le navire MV Wakashio, échoué près du parc marin de Blue Bay, au large de l’île Maurice (photo © Dev Ramkhelawon / AFP / Le Monde)

Parti de Singapour et à destination du Brésil, le bateau en question naviguait pourtant à vide et aurait dû emprunter une voie nettement plus au sud pour passer très au large des côtes mauriciennes. Un enquête permettra sans doute d’établir les responsabilités, d’autant que cet armateur japonais n’en est pas à sa première marée noire. Toujours est-il que, depuis début août, au moins 1200 tonnes de fuel ont commencé à se répandre dans les eaux cristallines du lagon, menaçant notamment plusieurs réserves naturelles dont celle de l’ïle au Cerfs et la zone humide de l’ïle aux Aigrettes, tandis que les côtés sud-est de l’île principale commençaient à être touchées.

Dès le 8 août, le Préfet de la Réunion annonçait l’envoi d’un avion et d’un bateau transportant du matériel POLMAR pour aider les Mauriciens à contenir la marée noire. Le 12 août, le Premier ministre de Maurice annonçait qu’il ne restait plus qu’une centaine de tonnes de fuel à bord du navire qui en contenait initialement 3800 tonnes, ainsi que 200 000 l de diesel, le reste ayant pu être pompé ou s’étant déjà répandu en mer…

Des volontaires mettent en place des boudins pour contenir la marée noire autour de l’île Maurice (photo © Daren Mauree / Getty Images / L’Express Maurice / The Epoch Times)

Au delà des moyens déployés par les experts pour tenter de contenir les effets de cette catastrophe écologique, la crise a montré une mobilisation exceptionnelle de la population. Des milliers de volontaires se sont présentés pour tenter de récupérer au plus vite les hydrocarbures flottant à la surface du lagon afin de limiter les dégâts sur la barrière corallienne et les plages de sable blanc. Plus de 570 tonnes de pétrole avaient ainsi pu être ainsi collectées le 12 août. Des barrages flottants constitués de matériaux absorbants, notamment de la paille de canne à sucre enrobée dans des toiles de jute ont été mis en place pour contenir le déplacement des nappes d’hydrocarbure.

Et l’on a assisté à une véritable mobilisation populaire pour mettre en œuvre des barrages flottants artisanaux réalisés sur place en bourrant de vieux bas avec des cheveux. Une technique qui aurait déjà été utilisée pour lutter contre la marée noire occasionnée par le pétrolier américain Exxon Valdez en 1989 sur les côtes de l’Alaska, et après l’accident de la plateforme pétrolière de BP, Deepwater Horizon, dans le Golfe du Mexique en 2010. L’idée a d’ailleurs été brevetée par un certain Phil McCrocy, propriétaire d’un salon de coiffure en Alabama. De par leur constitution, les cheveux sont en effet des matériaux lipophiles qui fixent les corps gras et les huiles : selon Sciences et Avenir, 1 kg de cheveux peut ainsi absorber 6 à 8 kg d’hydrocarbures ! Les huiles sont en effet piégées dans les écailles qui constituent la couche externe du cheveu, la cuticule. Un lavage avec un détergent permet ensuite de relarguer les hydrocarbures ainsi absorbés et les boudins flottants peuvent dont servir plusieurs fois.

Mise en place de boudins absorbants remplis de cheveux (photo © MaxPPP / Midi Libre)

Un procédé astucieux, peu coûteux et très efficace donc que les Mauriciens ont appliqué à grande échelle. De nombreux coiffeurs de l’île se sont mobilisés pour couper gratuitement les cheveux afin d’approvisionner le dispositif tandis que les collants usagés étaient collectés et remplis manuellement par les bénévoles. En France, une association, Coiffeurs Justes, créée en 2015 par un coiffeur au nom prédestiné, Thierry Gras, cherche justement à valoriser au mieux cette propriété lipophile des cheveux. Les salons de coiffure partenaires sont ainsi invités à collecter, jour après jour, les cheveux coupés et à les stocker des des sacs biodégradables. Tous les mois, ces sacs sont envoyés à l’association qui les conditionne et les stocke à Saint-Zacharie, dans le Var, où Thierry Gras a son propre salon depuis 1994. L’association a ainsi envoyé la moitié de son stock, soit 20 tonnes de cheveux, à l’Île Maurice pour augmenter le potentiel de lutte contre la marée noire.

Bulletin d’adhésion à l’association Coiffeurs Justes

Et l’on découvre à cette occasion que le recyclage des cheveux a bien d’autres vertus. On l’utilise aussi comme isolant dans le bâtiment, comme compost organique en agriculture et même comme répulsif contre certains prédateurs des cultures. Ainsi, un viticulteur charentais installe autour de ses vignes de petits sachets en jute remplis de cheveux récupérés en salon de coiffure, ce qui les protège contre les chevreuils qui adorent venir brouter les jeunes pousses de vignes mais sont effrayés par l’odeur humaine émanant de ces sachets : une technique astucieuse, au poil et parfaitement écologique, utilisée également en maraîchage. Pas besoin de couper les cheveux en quatre pour participer à une telle opération de recyclage…

L. V.  

Pourquoi autant de morts du Covid-19 en EHPAD ?

18 mai 2020

Il est sans doute bien trop tôt pour tirer un premier bilan de cette pandémie de Covid-19 qui a totalement bouleversé nos vie depuis maintenant plus de 2 mois en France et qui continue à faire des ravages dans d’autres pays. En France cependant, et sauf mauvaise surprise suite au déconfinement progressif mis en œuvre depuis le 11 mai 2020, le pic de l’épidémie semble bel et bien derrière nous. Certes, 372 nouveaux cas de Covid-19 étaient encore déclarés pour la journée du samedi 16 mai, mais ce chiffre atteignait 7 578 le 31 mars dernier, ce qui atteste que le pire est bien derrière nous ! Sur un total de plus de 142 000 personnes infectées en un peu plus de 2 mois, on voit bien que les chiffres actuels sont plutôt caractéristiques d’un phénomène résiduel en cours de normalisation.

Évolution du nombre quotidien de nouveaux cas de Covid-19 en France (source © Wikipedia)

Tous les indicateurs confirment ce diagnostic. Le nombre quotidien de morts attribués à l’épidémie est repassé sous la barre des 100 depuis le 15 mai alors qu’on a enregistré jusqu’à 1 438 décès par jour le 14 avril 2020 et qu’on approche désormais le chiffre effrayant de 28 000 morts consécutifs à l’épidémie, même si ce type de données est par nature imprécise et sujette à caution. Les personnes décédées à leur domicile ne sont en effet pas répertoriées dans ces statistiques qui, inversement, intègrent de nombreux cas de décès de personnes non testées et pour lesquels existe simplement une présomption de contamination.

Le nombre de personnes hospitalisées pour cause de Covid-19 est aussi en baisse, se situant désormais à un peu plus de 19 000 après avoir dépassé 32 000 mi-avril. Parmi elles, il n’en reste plus que 2 132 encore en soins intensifs au 16 mai 2020 alors que ce chiffre est monté jusqu’à 7 148 début avril, au moment où les autorités craignaient d’être localement débordées et devaient organiser des transferts de malades pour désengorger certains établissements. Les guérisons de personnes infectées ayant dû être hospitalisées se multiplient également, évaluées désormais à plus de 61 000.

Comparaison de la mortalité enregistrée en France en 2020 par rapport à celle constatée à la même période en 2019 (source © Wikipedia)

L’évolution des chiffres de surmortalité enregistrée est elle aussi encourageante, d’autant que cet indicateur présente l’avantage d’être plus exhaustif puisque basé sur la mortalité nationale effective, toutes causes confondues, établie à partir des données de l’État civil. Par comparaison à l’année de référence 2019, pour laquelle, comme en temps ordinaire, on observe une mortalité qui décroît progressivement de 1 800 par jour début mars (fin de la période hivernale) vers 1 600 début mai, l’année 2020 a été caractérisée par un pic très marqué de mortalité qui a atteint jusqu’à 2 800 décès par jour fin mars mais les chiffres actuels sont repassés, depuis fin avril, en dessous de ceux observés à la même époque en 2019, ce qui confirme bien ce retour à la normale tant attendu : malgré l’épidémie encore en cours ces deux dernières semaines, on meurt moins qu’en 2019 à la même période, ce qui pourrait même laisser supposer que le confinement a épargné des vies, indépendamment de son effet sur la propagation du coronavirus…

Evolution du nombre cumulé de décès liés au Covid-19 en France, à l’hôpital et en EHPAD (source © Wikipedia)

Reste que la répartition de ces décès selon les établissements interroge. Les décès survenus à l’hôpital s’élèvent ainsi à 17 412 à ce jour (points rouges sur la courbe ci-dessus). A la même date, on en compte 10 213 dans les EHPAD (les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, que l’on appelait jadis les maisons de retraite, avant que ne s’impose un langage technocratique édulcoré) et dans les centres médico-éducatifs (autrement dit des établissements pour enfants et adolescents atteints de déficience mentale). En d’autres termes, plus du tiers des personnes décédées en France du Covid-19 dans des structures d’accueil spécialisées sont mortes sans même avoir été hospitalisées !

Il serait bien entendu hasardeux d’en tirer des conclusions hâtives, d’autant que les caractéristiques des EHPAD diffèrent fortement d’un établissement à l’autre, certains étant médicalisés et parfois même équipés de matériel lourds d’aide respiratoire. Mais quand même, on s’étonne un peu de constater que plus de 10 000 personnes âgées atteintes du Covid-19 sont ainsi décédées en l’espace de 2 mois dans des centres spécialisés, entourés généralement d’un personnel qualifié qui les suit quotidiennement, sans qu’il leur soit proposé une prise en charge adaptée en milieu hospitalier…

Un trait d’humour du dessinateur Seb (source © Le Journal de Saône-et-Loire)

Il ne s’agit bien évidemment pas de faire le procès de ces structures d’accueil dont le personnel fait généralement preuve d’un extrême dévouement au jour le jour, comme il l’a justement montré tout au long de cette crise sanitaire avec de nombreux exemples d’équipes qui se sont volontairement confinées sur leur lieu de travail pendant plusieurs semaines d’affilée, précisément pour éviter d’être les vecteurs involontaires du virus qui aurait pu mettre en danger la vie des résidents les plus fragiles.

L’EHPAD de Mougins où 38 résidents sont décédés du Covid-19 (photo © Sébastien Botella / MAXPPP / France 3 Régions)

Mais certains témoignages individuels ne laissent pas d’interroger. Le cas de l’EHPAD La Riviera, à Mougins, géré par le groupe Korian, a été particulièrement relayé par la presse. Il hébergeait 109 résidents début mars, parmi lesquels 38 seraient décédés du Covid-19, sans même qu’il soit proposé des tests de dépistage pour les survivants. Beaucoup se sont interrogés sur le fait qu’en cas d’engorgement des services d’urgence et surtout de soins intensifs, les personnes âgées risquaient d’être considérées comme non prioritaires et ainsi de ne pas bénéficier de soins adaptés alors qu’on relate au moins deux cas de patients âgés de 101 ans qui ont vaincu la maladie, une femme aux Pays-Bas et un homme à Rimini, en Italie, ainsi qu’une femme de 97 ans hébergée en EHPAD dans le département du Nord.

Mais Libération rapporte notamment le cas d’un homme de 85 ans, atteint de la maladie d’Alzheimer, admis en octobre 2019 dans un EHPAD du Val d’Oise, atteint du Covid-19 début mars 2020, peu après l’interruption des visites autorisées aux familles. Sa fille se plaint alors de ne pouvoir même pas le joindre par téléphone et finit par forcer la porte de l’EHPAD pour se rendre compte que son père est enfermé toute la journée dans sa chambre de 10 m², sans téléphone ni télévision et sans aucun contact donc avec l’extérieur, sans bien entendu en comprendre les raisons du fait de son état psychologique. Un confinement qui s’apparente fort à une séquestration… Début avril, le vieil homme décède, seul, sans avoir pu revoir sa fille alors que celle-ci venait justement de trouver enfin le moyen de lui apporter un téléphone portable, mais trop tard… Le corps serait ensuite resté 2 jours dans la chambre en attendant qu’une place se libère en chambre mortuaire mais sa fille n’a pas été autorisé à le voir et a dû se recueillir sur le parking de l’EHPAD.

Le pape Benoît XVI visitant une maison de retraite le 12 novembre 2012 (photo © AFP / Osservatore romano / La Croix)

Des conditions plutôt rudes et qui méritent effectivement qu’on s’interroge sur les conditions de traitement de nos aînés dans certains de ces établissements, lorsque la crise sanitaire vient s’ajouter à un contexte qui n’est déjà par forcément simple au quotidien. Gandhi avait coutume de dire : « On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite les animaux ». Le pape Benoît XVI avait justement élargi la réflexion à l’occasion d’une visite dans une maison de retraite en 2012 en déclarant : « La qualité d’une société, je dirais d’une civilisation, se juge aussi à la façon dont les personnes âgées sont traitées et à la place qui leur est réservée dans la vie commune ». A méditer…

L. V.

Après la pandémie, le changement climatique ?

12 mai 2020

La pandémie mondiale de coronavirus qui bouleverse notre vie quotidienne depuis maintenant des semaines va-t-elle nous servir de leçon et nous aider à prendre enfin à bras le corps les autres défis écologiques qui nous menacent, dont le changement climatique global et son cortège de catastrophes naturelles annoncées ? Nombreux sont ceux qui s’interrogent à ce sujet en ce moment…

Sans vouloir minimiser les conséquence de la pandémie de Covid-19, force est en effet de constater que le mode de réaction n’est pas du tout le même. Et ce n’est pas une simple question de gravité. Malgré le chiffre effrayant de 26 000 morts enregistrés à ce jour sur le territoire national du fait de cette épidémie, on est encore loin des 48 000 décès prématurés enregistrés chaque année en France du fait de la seule pollution atmosphérique qui n’est que l’une des composante du changement climatique global et de la crise écologique que nous traversons...

François Gemenne, spécialiste de géopolitique de l’environnement

Parmi d’autres, François Gemenne se demande ainsi, dans une interview publiée par Alternatives économiques, en date du 9 mai 2020, pourquoi nous sommes capables de prendre des mesures aussi drastiques contre le coronavirus alors que nous faisons preuve d’une très large impuissance face à cette autre crise mondiale qu’est le changement climatique…

Spécialiste des questions de gouvernance de l’environnement et des migrations, François Gemenne participe au GIEC et enseigne à Sciences Po. Il vient notamment de publier, avec d’autres chercheurs, un ouvrage très remarqué intitulé Atlas de l’anthropocène, une véritable somme qui rassemble de nombreuses données scientifiques sur la crise écologique majeure à laquelle se trouve désormais confrontée l’humanité : changement climatique, érosion de la biodiversité, évolution démographique, urbanisation, pollution atmosphérique, détérioration des sols, catastrophes naturelles, accidents industriels, crises sanitaires, mobilisations sociales, sommets internationaux, rien n’est épargné dans cet atlas illustré de manière remarquablement pédagogique.

En fait, François Gemenne fait le constat que la crise sanitaire actuelle a brusquement rendu possible la prise de décisions radicales que chacun, responsable politique comme acteur économique, jugeait totalement inenvisageables jusqu’alors. Confiner un pays entier, mettre au chômage technique des millions de concitoyens et débloquer d’un seul coût plus de 110 milliards d’euros d’argent public en balayant d’un revers de main les conséquences sur les déficits publics alors que l’austérité budgétaire était considérée comme l’alpha et l’oméga de toute politique économique, voilà en effet qui surprend et ouvre bien des perspectives.

La lutte contre le Covid-19 : un dessin de Patrick Chappatte daté du 9 mars 2020

Si l’on est capable de faire ainsi passer l’état sanitaire des habitants et la solidarité avant toute considération économique et monétaire, alors on devrait pouvoir s’attaquer enfin aux défis de la crise écologique autrement plus inquiétante a priori que cette simple épidémie virale. Puisque le Chef de l’État n’hésite plus à parler de changement radical de paradigme, voilà peut-être le moment venu de prendre enfin les mesures radicales qui s’imposent pour faire face à ces défis planétaires sur lesquels les scientifiques tirent la sonnette d’alarme en vain depuis des années ?

Mais voilà qui n’est sans doute pas gagné selon l’analyse de François Gemenne car ces crises ne sont pas de même nature. Si la crainte du coronavirus a généré un tel consensus dans la mise en œuvre de mesures aussi fortes, y compris en termes de restriction des libertés individuelles, c’est que chacun s’est senti menacé à titre personnel et à très court terme. L’effet anxiogène des bulletins d’information annonçant quotidiennement la progression du nombre de morts a joué à plein.

Un dessin signé Laserre, publié pour la COP 21…

Bien évidemment, chacun est loin de se sentir aussi concerné par les effets du changement climatique dont on annonce les effets prévisibles pour 2050 voire 2100, lorsque la plupart d’entre nous ne seront plus sur cette Terre. C’est d’ailleurs toute la difficulté de communiquer sur un phénomène insidieux qu’il faudrait combattre dès à présent alors qu’il s’installe progressivement de manière de moins en moins réversible, mais dont les conséquences les plus dommageables commencent tout juste à être observées dans notre environnement proche et iront en s’aggravant dans les années à venir.

François Gemenne estime néanmoins que certaines des réactions que nous avons pu avoir à l’occasion de cette crise sanitaire majeure pourraient nous aider à mieux appréhender la lutte nécessaire contre le changement climatique mais aussi contre l’érosion de la biodiversité. Face à une telle pandémie, même si la tentation est d’abord celle du repli sur soi, de la fermeture des frontières et du confinement, force est de constater que la solidarité est aussi nécessaire. Si ceux qui sont exclus de la société tombent malades, c’est toute la population qui peut être contaminée. C’est ce même ressort qu’il conviendrait d’actionner pour lutter contre les effets du changement climatique, en aidant en priorité les pays les plus touchés, notamment pour éviter les transferts massifs de populations vers les zones les plus favorisées.

Le monde d’après le Covid-19 ? Un dessin de Plantu publié dans Le Monde du 31 janvier 2020

Il n’en reste pas moins que cette crise sanitaire nous interpelle sur la grande vulnérabilité de notre économie nationale fortement dépendante d’un mode de production mondialisé, et a tendance à pousser de nombreux pays à un certain repli nationaliste. Une telle attitude serait catastrophique alors qu’il faudrait au contraire développer la coopération internationale pour gérer à la bonne échelle les défis écologiques qui sont face à nous. La crise a démontré que face à de tels défis, les considérations économiques et monétaires qui nous guidaient jusque là peuvent être mises au second plan. Il ne faudrait pas pour autant qu’elle nous conduise à un repli identitaire nationaliste comme on l’observe actuellement, car alors il deviendrait impossible de trouver ensemble les moyens de s’attaquer à des problèmes planétaires : comme le fait observer François Gemenne, on sait désormais à quelle date s’élancera le prochain Tour de France, mais on n’a pas encore réussi à s’entendre pour fixer la date de la prochaine COP 26, tout un symbole de notre sens des priorités…

L. V .