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Marseille : les inégalités de revenus se creusent

16 septembre 2019

Marseille est l’une des villes les plus inégalitaires. Année après année toutes les études le confirment (Observatoire des inégalités, rapport Philippe Langevin de 2018, OCDE, …). Mais les disparités par arrondissements et leurs évolutions sur une longue période sont très instructives, surtout lorsqu’on se compare aux autres grandes villes françaises.

 

Vue de Marseille à l’arrivée de l’autoroute A7 vers la Porte d’Aix, en limite des 1er, 2ème et 3ème arrondissements (photo © Gérard Julien / AFP / France 3 Régions)

Les statistiques INSEE accessibles au niveau des arrondissements (parfois au niveau des quartiers) montrent que les inégalités entre arrondissements « pauvres » et « riches » se sont considérablement accentuées, au moins depuis 2006 (premières statistiques normalisées accessibles). A Marseille, en moyenne, elles ont cru 2 fois plus vite qu’à Lyon. Il n’y a donc eu aucun rééquilibrage, bien au contraire.

Entre 2006 et 2016, la croissance de revenu médian des arrondissements « riches » a été proportionnellement le double de celle des arrondissements « pauvres ». Et, aux extrêmes, entre l’arrondissement qui a connu la plus forte croissance (+ 36 %) et celui à la traîne (+ 8,4 %), le rapport est de plus de 4… C’est unique en France. En région parisienne, durant la même période 2006-2016, le revenu médian de la ville la plus riche (Neuilly) a cru de 22,1 % et celui de la ville la plus pauvre (Clichy-sous-Bois) de 9,9 %, soit un rapport deux fois moindre…

 

Évolution entre 2006 et 2016 des revenus par arrondissement. Il s’agit des revenus nets par unité de consommation (UC). Dans un ménage, le premier adulte compte pour 1 UC, les autres personnes de plus de 14 ans comptent pour 0,5 UC et les enfants de moins de 14 ans comptent pour 0,3 UC

En fait, plus l’arrondissement dispose de revenus élevés, plus l’évolution sur 10 ans de ses revenus est forte ! Le Marseille de Jean-Claude Gaudin, c’est celui du creusement inédit des inégalités territoriales de revenus.

Carte des 16 arrondissements de Marseille (source © Cartograf)

Évidemment, à la marge, on observe d’autres évolutions socio-démographiques, comme la stagnation relative du 8ème arrondissement, qui reste cependant bien en tête, bien que talonné plus fortement par le 7ème et le 12ème. Le 3ème reste, lui, complètement à la traîne, et, bien qu’étant l’un des territoires les plus pauvres de France, son écart avec la moyenne de la ville continue à se creuser.

Même si la lutte contre les inégalités est sans doute plus efficace au niveau de l’État (taux de TVA, impôt sur le revenu, redistribution, services publics, …) elle se situe aussi au niveau local. D’ailleurs c’est au niveau local que le ressenti est le plus fort (exclusion, déclassement, vie quotidienne).

Au niveau local comme au niveau national, les politiques de lutte contre les inégalités de revenu peuvent agir à deux niveaux : au moment de leur formation (les inégalités dites « primaires » c’est-à-dire avant redistribution) ou par la redistribution d’une partie des revenus perçus. Les politiques fiscales, y compris locales, sont déjà susceptibles de réduire très directement les inégalités. Elles ne sont cependant pas les seules. L’aménagement de l’espace local, les équipements et services publics, l’accompagnement social, la formation, les outils de développement économique permettent d’agir sur les « inégalités » primaires d’une manière tout à fait efficace. Les politiques locales (fiscalité, urbanisme, transports, …) peuvent également encadrer et peser sur le patrimoine privé qui contribue très fortement aux inégalités de revenus et constitue, à Marseille, l’une des composantes de la disparité territoriale (par arrondissements).

J. Boulesteix

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MEDEF : les patrons découvrent les pauvres !

4 septembre 2019

La Rencontre des entrepreneurs de France, a eu lieu cette année à l’hippodrome de Longchamp (source © MEDEF)

Finalement, la révolte des Gilets jaunes depuis l’automne dernier aura quand même eu quelques effets, dont celui de faire découvrir au patronat français que malgré les niveaux records atteints par les dividendes versés cette année encore aux actionnaires des entreprises du CAC 40, certains en France ont bien du mal à joindre les deux bouts. Pour sa traditionnelle université d’été organisée cette année les 28 et 29 août à l’hippodrome de Longchamp, rebaptisée pompeusement Rencontre des entrepreneurs de France, le MEDEF, comme avant lui le G7 à Biarritz, s’est intéressé aux inégalités et n’a pas hésiter à afficher comme thématique ce slogan à la hussarde : « No(s) Futur(s), climat, inégalités, conflits… Quel capitalisme demain ? ».

Une première pour le patronat français qui n’a pas pour habitude de s’inquiéter outre mesure du sort des laissés pour compte de la mondialisation heureuse. Bien évidemment, comme pour la réunion du G7 l’exercice était purement formel et personne ne s’attendait à ce qu’il ressorte de cette enceinte la moindre proposition concrète de nature à réduire un tant soit peu les inégalités sociales. Mais quand même, l’initiative est suffisamment insolite pour ne pas la relever…

D’autant que les organisateurs, qui avaient finalement préféré inviter Nicolas Sarkozy plutôt que Marion Maréchal – Le Pen, n’ont pas lésiné sur le côté provocateur en intitulant l’une de leurs tables rondes Cuillère en argent versus valise en carton. Un débat orchestré par un des présidents délégués du MEDEF, Patrick Martin, président du groupe de distribution industrielle Martin Belaysoud, en présence de la secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, Agnès Pannier-Runacher. Un débat qui mettait surtout face à face deux patrons ayant vécu des parcours très différents.

Table ronde sur les inégalités lors de la Rencontre des entrepreneurs de France en août 2019 (photo © Marie Bordet / Le Point)

D’un côté Laurent Dassault, fils de Serge Dassault et directeur général délégué du groupe Marcel Dassault, créé par son grand-père du même nom. Dirigeant de la propriété familiale Château Dassault, Grand cru classé Saint-Émilion, et propriétaire en association avec Benjamin de Rothschild d’un domaine de 850 ha en Argentine, ce fils de doit l’essentiel de sa position sociale très enviable à sa naissance, au point d’ailleurs d’y voir quelques inconvénients : « les portes s’ouvrent, mais ce n’est pas suffisant pour réussir. Et l’inconvénient est qu’on vous regarde d’une certaine façon… Il y a parfois une agressivité qu’il faut pardonner ».

On lui pardonnera donc et on ne manquera pas d’admirer une telle destinée qui a conduit ce joueur de golf et de polo, par ailleurs administrateur d’une dizaine de sociétés dont la Banque privée luxembourgeoise Edmond de Rothschild, à recevoir l’illustre insigne d’Officier de la Légion d’honneur.

Djamel Agaoua, PDG de Viber, dans ses bureaux à San Francisco (photo © Frédéric Neema / French Morning)

En face, Djamel Agaoua, né en 1969 à Marseille, fils d’un artisan pâtissier d’origine kabyle, n’a bien entendu pas connu de tels handicaps. N’ayant rien à prouver à une lignée d’ascendants aux parcours écrasants, il s’est contenté de bûcher et d’intégrer l’École Centrale de Paris puis de se forger une expérience en cabinet de conseil avant de créer sa propre startup pour finir directeur général de la plateforme de messagerie Viber, basée dans la Silicon Valley, et filiale du groupe international Rakuten, leader du commerce en ligne au Japon.

Le seul obstacle à son parcours : l’absence de réseau pour lui ouvrir les portes, et un entourage qui, par souci de protection, pense plutôt à le dissuader de se frotter à un monde impitoyable dont il doit apprendre les codes par lui-même. Il en est d’ailleurs parfaitement conscient, lui qui lâche « Il est évident que mes enfants auront bien plus de facilités à obtenir un stage ». On ne saurait mieux dire en effet pour expliquer une part de ces inégalités sociales qui freinent tant de bonnes volontés.

Monique Pinçon-Charlot lors de l’université d’été du MEDEF en août 2019 (source © YouTube / Widoobiz)

La sociologue Monique Pinçon-Charlot qui avec son mari Michel a passé toute sa carrière à disséquer les phénomènes de la ségrégation sociale et de la grande bourgeoisie, était également invitée à cette table ronde et s’est livrée à une critique implacable des effets du capitalisme débridé, n’hésitant pas à déclarer à l’héritier Dassault : « Votre dynastie familiale vous offre une immortalité symbolique et vous permet de continuer à capter, et pour longtemps, toutes les richesses. D’empêcher l’argent de ruisseler… Sachez aussi qu’on ne veut pas de vos donations et de votre mécénat, on veut seulement le juste partage des richesses ! »

Un plaidoyer courageux, devant une assemblée de patrons goguenards, mais qui ne lui a valu que des rires et des moqueries selon les témoins présents. La prise de conscience par le patronat français des effets délétères d’une économie néolibérale sur une société de plus en plus inégalitaire, n’est pas encore à l’ordre du jour.

Quant au porteur supposé de la valise en carton, le fils de pâtissier Djamel Agaoua, sa remarque conclusive frappée du bon sens aura sans doute davantage marqué les esprits, lui qui note finement : « Pour résoudre les problèmes d’inégalités, il faut d’abord arrêter les clichés : que les Français ne sont que des fainéants si on écoute les patrons ; que les patrons ne veulent que virer leurs salariés, selon les travailleurs ». On sent le vécu…

Et le MEDEF a récidivé avec d’autres temps forts donc ce débat intitulé « Que les gros salaires lèvent le doigt ! ». La présidente d’honneur de Care France, Arielle Malard de Rothschild (on reste dans la famille), a tenté d’expliquer au public la fameuse courbe de l’éléphant, théorisée par deux économistes de la Banque mondiale, Branko Milanovic et Christopher Lakner.

La courbe de l’éléphant montant l’évolution des revenus de la population mondiale entre 1988 et 2008, par centile de niveau de revenu (source infographie © La Tribune)

Ce graphique – qui ressemble de fait vaguement à un éléphant – montre les mutations économiques depuis la fin des années 1980 : sous l’effet de la mondialisation, l’extrême-pauvreté a fortement reculé, principalement en Asie et particulièrement en Chine, tandis que les classes populaires et moyennes des pays développés, notamment européens, ont vu leur niveau de vie stagner alors que les revenus des 1 % les plus riches connaissaient une explosion sans précédent. Une situation qui n’est pas totalement étrangère au sentiment de déclassement qui se répand dans bien des pays développés et qui explique en partie la crise des Gilets jaunes en France.

Sauf que les patrons du MEDEF ne sont manifestement pas prêts à reconnaître un tel constat, à l’image de Xavier Fontanet, ancien président d’Essilor et professeur à HEC, qui lors de cette même table ronde, balaye d’un revers de main les explications de sa collègue et conclut optimiste : « l’économie de marché, quand elle est mise en œuvre par des gens honnêtes, nous permet de faire le bien ». Faut-il alors en déduire que s’il y a quelques ratés manifestes dans la répartition actuelle des richesses et l’accroissement indéniable des écarts de revenus, c’est que certains de nos dirigeant feraient preuve d’une sorte de malhonnêteté intellectuelle ? Un esprit frondeur souffle décidément dans les rangs du patronat français…

L. V.

Saint-Louis du Sénégal à l’épreuve des flots

26 août 2019

 

Souvent surnommée la Venise africaine, la ville de Saint-Louis, établie à l’embouchure du fleuve Sénégal, au nord-ouest de ce pays, près de la frontière mauritanienne, est, tout comme son homologue italienne, directement menacée par la lente mais inexorable montée du niveau moyen des océans.

Vue aérienne de la ville de Saint-Louis (photo © Laurent Gerrer / Saint-Louis du Sénégal)

Première ville fondée par les Européens, en l’occurrence des marins Dieppois, dans l’Ouest africain en 1659, la ville tient d’ailleurs son nom du roi Louis XIV alors au pouvoir, en référence à son illustre ascendant Louis IX. L’emplacement de la ville est plutôt bien choisi, sur une île d’environ 2 km de long et 300 m de large, située sur le fleuve Sénégal, à l’estuaire de ce dernier, dans une partie protégée par un long cordon sableux qui s’étire sur une trentaine de kilomètres du nord au sud parallèlement à la côte et que les Français nomment « Langue de Barbarie ».

L’emplacement de la cité était d’ailleurs tellement stratégique que Français et Anglais s’en disputèrent longtemps la propriété. Devenue à partir de 1872 capitale de la colonie française puis de toute l’Afrique occidentale française, la ville a connu un développement architectural remarquable, qui lui vaut d’ailleurs d’être classée depuis 2000 au Patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

Guet Ndar, le quartier des pêcheurs, sur le lido entre le petit bras du fleuve Sénégal et l’Océan Atlantique (source © YouTube)

L’agglomération s’étend en fait non seulement sur l’île centrale mais aussi sur la Langue de Barbarie où l’on retrouve notamment les quartiers de pêcheurs Guet Ndar et Ndar Toute (Ndar étant le nom de la ville en longue wolof) et sur le continent. Le bras principal du fleuve qui sépare l’île du continent mesurant bien 500 m de largeur, c’est d’abord un bac qui est installé en 1858, suivi par un pont flottant achevé en 1865 alors que l’Officier du Génie Louis Faidherbe est gouverneur. Le pont portera donc son nom, de même que l’ouvrage métallique qui lui succède depuis 1897 et qui est toujours en place.

Depuis l’indépendance du Sénégal en 1960, la ville a perdu beaucoup de son importance au profit de la nouvelle capitale Dakar, mais elle abrite encore pas loin de 250 000 habitants et son passé prestigieux en fait une destination touristique très prisée. Sauf que, à l’instar d’autres villes côtières, Saint-Louis est directement exposée non seulement aux crues du fleuve mais aussi à la montée du niveau de l’Océan Atlantique.

La côte sableuse sur laquelle a été fondée la ville est en effet particulièrement basse, située en moyenne à moins de 2 m au-dessus du niveau de la mer, et fortement sensible à l’érosion, d’autant que les autochtones ont pris l’habitude d’exploiter le sable pour les chantiers de construction, ce qui fragilise d’autant le cordon dunaire. En 2013, un rapport de la Banque Mondiale avait ainsi établi que le recul de la côte est de l’ordre de 5 à 6 m par an dans ce secteur…

Vestiges de l’ancien ouvrage de protection édifié en 1929 (photo © Blanche Vathonne / Carnets du Sénégal)

Les colons français avaient d’ailleurs érigé en 1929 un mur de 7 m de haut, ancré jusqu’à mi-hauteur dans le sol, afin de protéger la ville contre l’érosion marine. L’ouvrage tient toujours mais est fortement dégradé faute d’entretien adapté et risque donc de céder. En octobre 2003, alors que la ville est inondée une fois de plus par une crue du fleuve, récurrente en fin d’hivernage mais qui dure depuis plus d’un mois et exaspère les populations, le Chef de l’État Abdoulaye Wade donne son accord dans l’urgence pour ouvrir une brèche dans le cordon dunaire, au sud de la ville.

Photos satellites permettant de visualiser l’embouchure du fleuve Sénégal et la brèche ouverte en 2003 dans le cordon dunaire (source image GoogleEarth / Publication Cybergeo : Durand, Anselme et Thomas)

L’effet est spectaculaire et, depuis, la ville n’est plus autant menacée par les débordements du fleuve dont les crues s’écoulent plus rapidement en mer au travers d’une brèche qui s’est considérablement élargie depuis : de 4 m en 2003, sa largeur atteint désormais 7 km ! Deux villages entiers ont dû être évacués du fait de cette forte érosion du cordon dunaire. Mais l’effet majeur concerne la modification du régime hydrologique local : l’embouchure du fleuve Sénégal s’étant de fait déplacée nettement plus au nord, les eaux du fleuve à Saint-Louis sont désormais davantage sensibles aux effets de la marée. Les habitudes des pêcheurs s’en trouvent modifiées car le milieu est de plus en plus colonisé par des poissons marins tandis que les risques de salinisation de la nappe augmentent, mais c’est principalement l’érosion marine qui inquiète les autorités, surtout avec le changement climatique qui se traduit par une élévation inexorable du niveau de l’Océan tout proche.

Maisons du quartier de Guet Ndar détruites par l’érosion côtière (photo © Blanche Vathonne / Carnets du Sénégal)

Depuis l’été 2015, le quartier de pêcheurs de Guet Ndar subit de plein fouet l’assaut des vagues et les maisons s’effondrent les unes après les autres, une mosquée et deux écoles étant même directement menacées, obligeant les autorités à organiser des camps d’urgence pour reloger les familles concernées. Ce sont ainsi pas moins de 2600 personnes qui se sont entassées pendant plusieurs années dans le camp de Khar Yalla, dans des conditions de promiscuité et d’inconfort particulièrement pénibles. Un nouveau campement plus structuré vient tout juste d’ouvrir qui a déjà permis d’accueillir, dans des conditions plus décentes, 2000 habitants mais prévoit d’en admettre 10 000 supplémentaires par la suite, ce qui donne une idée de l’ampleur du problème.

Emmanuel Macron en visite à Saint-Louis aux côtés du maire de la ville le 3 février 2018 (photo © Ludovic Marin / AFP / Le Parisien)

Le maire de Saint-Louis, Amadou Mansour Faye, a donc lancé un appel à l’aide internationale à l’occasion de la réunion sur le changement climatique qui s’est tenue le 12 décembre 2017 à Boulogne-Billancourt sous le vocable ambitieux de One Planet Summit.

Et il a été entendu puisque notre Président Emmanuel Macron s’est déplacé en personne à Saint-Louis moins de 2 mois plus tard, le 3 février 2018, accompagné du président de la Banque Mondiale, Jim Kong Kim, pour venir promettre de mobiliser des fonds afin de mieux protéger la ville et surtout son lido sableux contre l’érosion marine.

Élément de la digue de protection, édifié fin 2018 (source © Afro Actu)

Une promesse tenue qui s’est concrétisée par le lancement d’une étude de faisabilité dès mars 2018 puis par la signature, le 6 novembre 2018 de 3 conventions avec l’Agence Française de Développement (AFD) pour un montant de 20 milliards de francs CFA en faveur de la lutte contre l’érosion, la prévention des inondations et l’adaptation au changement climatique.

L’une de ces conventions concerne précisément la construction d’un nouvel ouvrage destiné à protéger la Langue de Barbarie contre l’érosion marine, une digue de 3,5 km en 2 tronçons, dont le montant est estimé à 18,8 millions d’euros (soit 12,3 milliards de francs CFA) et pour laquelle l’AFD apportera 16 millions dont 6 sous forme de dons. Les travaux, confiés à l’entreprise Eiffage, ont déjà débuté : une course contre la montre pour tenter de sauver le cœur de la ville de Saint-Louis désormais directement exposée aux impacts de la montée des eaux. D’autres villes suivront probablement…

L. V.

SMMM : une entreprise qui sait recevoir

21 août 2019

On dit le patronat français plutôt frileux pour embaucher des jeunes et encore plus pour les former. L’apprentissage qui a pourtant longtemps été la règle, en particulier dans les métiers manuels où le savoir-faire s’acquiert par la pratique et la transmission de l’expérience des aînés, n’est plus à la mode, contrairement à d’autres pays dont l’Allemagne.

La couverture du Moniteur du 16 août 2019 : un patron de PME à l’honneur

Heureusement, il y a de multiples exceptions et de nombreux chefs d’entreprises qui restent prêts à s’investir dans la formation de jeunes professionnels pour les aider à s’insérer dans le monde du travail et à gagner peu à peu en expertise. Michel Barthélémy en fait partie, lui qui a racheté en 2007 la Société méridionale de menuiserie métallique, une société créée en 1978 et implantée à Plan de Campagne, sur la commune de Cabriès, dans les Bouches-du-Rhône.

Cette PME de second œuvre, qui compte 26 salariés et génère un chiffre d’affaire de 4,2 millions d’euros, est réputée localement pour avoir un patron à la fibre sociale, ce qui lui vaut une présentation très élogieuse, mais méritée, dans Le Moniteur du 16 août 2019. C’est aussi ce qui lui a valu d’être démarchée l’été dernier par l’Association Saint-Michel, basée à Aix-en-Provence et spécialisée dans l’accueil de jeunes migrants, des mineurs non accompagnés, qu’elle héberge dans son foyer de 50 places, et qu’elle tente d’accompagner dans l’insertion avec l’appui de l’Aide sociale à l’enfance, un service du Département des Bouches-du-Rhône.

L’Association Saint-Michel, établissement social accueillant des enfants et leur famille en difficulté ainsi que de jeunes migrants, mineurs non accompagnés

Pour pouvoir déposer une demande de titre de séjour, un jeune migrant isolé doit en effet pouvoir faire la preuve d’au moins 6 mois d’apprentissage, une exigence qu’il n’est pas aisé de remplir quand on connaît la difficulté pour un jeune scolarisé dans une filière en alternance à trouver une entreprise qui veuille bien l’accueillir dans ce cadre.

Mais Michel Barthélémy, le patron de la SMMM a des convictions et considère que les entreprises n’ont pas seulement pour fonction de gagner de l’argent à tout prix, mais doivent le faire dans le respect de leur environnement. SMMM a d’ailleurs été la première entreprise française à mettre en œuvre des profilés constitués à 75 % d’aluminium recyclé, et ceci sur le chantier pilote d’un groupe scolaire. De même, la gestion des ressources humaines y accorde une large part à l’accompagnement des salariés avec, en 2018, 12 % des effectifs en apprentissage, 4 % en contrat de professionnalisation et autant en contrat de génération.

Michel Barthélémy avec ses deux apprentis Youssouf et Fareed (photo © Stéphanie Tetu / Le Moniteur)

Michel Barthélémy n’a donc pas hésité à accueillir dans ses ateliers de Plan de Campagne deux jeunes migrants hébergés et encadrés par l’Association Saint-Michel. Youssouf se forme ainsi à la menuiserie métallique tandis que Fareed se perfectionne en serrurerie métallique, accompagné chacun par un tuteur technique expérimenté. Le chef d’entreprise lui-même, veille avec soin à l’intégration de ses jeunes recrues et n’a pas hésité à les accompagner en personne au Centre de formation des apprentis du BTP d’Aix-en-Provence, pour leur rentrée en septembre 2018. Il surveille avec soin leur carnet de notes tout comme leur comportement au sein de son entreprise, et dialogue régulièrement avec leur éducateur qui les suit auprès de l’Association tutrice.

Un dispositif gagnant-gagnant, qui permet à ces deux jeunes mineurs loin de leur famille de s’intégrer et de gagner en autonomie, tout en apportant à l’entreprise la possibilité de former à sa main de futurs professionnels en voie de qualification. A se demander même pourquoi cet exemple ne fait pas davantage d’émules au sein du patronat français…

L. V.

Cela aussi concerne le Monde !!

29 juin 2019

Un dessin signé Chrib

« On est chez nous » ! « On est chez nous » ! Nous l’avons entendu maintes fois ce mot d’ordre lors des meetings de campagne du Rassemblement National, de Marine Le Pen à Jordan Bardella ! Mais parmi tous ces gens qui criaient, certains ignorants et de bonne foi, d’autres moins et carrément politiciens et démagogues, combien d’entre eux possèdent un patronyme qui se termine en « a », « i », « ez », « off », « ian » « ski » ou « poulos » ? Ils sont les descendants de parents ou grands-parents qui venaient de loin et qui ont dû subir à l’époque de leur arrivée en France, les mêmes arguments bêtes et méchants : « on est chez nous », « on est chez nous » !! Alors, ignorance de l’histoire ? Mémoire courte ?

Un dessin signé Visant

Le problème des migrations est complexe. On ne peut pas y répondre de manière simpliste comme le font certains politiciens et certains penseurs de « l’invasion » ou du « grand remplacement ». Ils sont continuellement invités sur les chaînes télé et y déversent n’importe quels chiffres, pourvu qu’ils impressionnent !

Pourquoi ne pas inviter plus fréquemment des scientifiques, historiens, sociologues, démographes dont l’objectivité et le sérieux de leurs recherches scientifiques viendraient sûrement remettre les pendules à l’heure ?

Le droit de quitter un pays ou son pays est inscrit dans la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et depuis les années 1990, le monde est entré dans une ère de migrations de masse. Ces migrations aux origines diverses (inégalités de développement économique, crises politiques, guerres, démographie galopante) ne concernent pour le moment que 3,4 % de la population de la planète mais elles représentent une tendance profonde de l’humanité qui évolue plus rapidement que les actions de régulation.

Un dessin de l’Algérien Ghir Hak, (source © GAG)

Toutes les politiques de dissuasion, de répression mises en place n’ont aucunement inversé le sens des flux migratoire Sud-Nord.

Un dessin signé Deligne (source © Pinterest)

En Europe, la fermeture des frontières à l’immigration de travail entre 1974 et 2004 a eu pour effet l’accélération du regroupement familial et le développement de l’immigration irrégulière. Une vision exclusivement sécuritaire de la gestion à court terme de ce phénomène migratoire a abouti aux morts aux frontières et en mer, aux camps, aux murs, au maintien en situation irrégulière de millions de migrants. Les États, désireux de garder leur souveraineté pour rassurer leurs opinions publiques semblent ne pas avoir compris qu’aujourd’hui, la mobilité est devenue un facteur essentiel du développement humain.

Face à cette incompétence des États, de l’Europe, une gouvernance mondiale des migrations devrait pouvoir se mettre en place. Pour le moment, le seul et unique droit universel à la mobilité mis en œuvre concerne les réfugiés (convention de Genève en 1951) instaurant le droit d’asile.

Quand instaurera-t-on de véritables politiques du vivre ensemble ?

Quand reconnaitra-t-on que la mobilité est le droit de l’homme du 21e siècle ?

Quand prendra-t-on en compte les intérêts des migrants, les intérêts des pays de départ et les intérêts des pays d’accueil ?

Un dessin signé Lounis (source © GAG)

Le pacte mondial sur l’immigration et l’asile adopté en septembre 2016 par l’Assemblée générale des Nations Unies tend à aller dans ce sens. Il comporte des dispositions relatives aux migrations et à l’asile. Il propose une meilleure gestion et sécurisation des parcours migratoires. Il propose une contrainte juridique et morale aux États.

Cela ouvre une perspective plus sereine pour les générations futures que l’exacerbation de la haine de l’autre, le racisme et l’ouverture de camps comme seule politique.

Ceux qui racontent que par miracle, on va arrêter l’immigration vous mentent. Ne les croyez plus. Ils sont à contre-courant de l’histoire. Ils sont sans perspective politique viable à moyen et long terme.

                                                                                                                                              AB

Qui se préoccupe des biens communs ?

7 juin 2019

La salle du Clos Blancheton de Carnoux a réuni, jeudi 23 mai 2019, une assistance composée des adhérents du Cercle Progressiste Carnussien et de personnes intéressées par les questions économiques et de société, toutes et tous venus pour écouter notre conférencier apporter des réponses à la question « Mais où est donc passé le bien commun ? » et proposer une démarche de valorisation de ce capital.

Le conférencier, Thierry Fellmann, à Carnoux le 23 mai 2019 (photo © CPC)

C’est Thierry FELLMANN, chercheur en Économie du Bien Commun, qui nous a éclairé sur le bien commun pour lequel, en introduction, il a demandé aux personnes présentes de bien vouloir énoncer ce qui pour elles le constituaient : climat, eau, air, santé, patrimoine biologique, éthique de la vérité, liberté, fraternité, paix, temps, parmi d’autres, ont été cités.

De cet échange sur le bien commun et ses enjeux, Thierry Fellmann propose dans un premier temps, des dispositifs pour dynamiser ces derniers dans « une économie de solutions ».

Le bien commun renvoie à la notion d’intérêt général qui peine à rendre compte des enjeux actuels. Sa prise en compte est liée aux risques de dégradation ou de perte d’un acquis collectif. Le bien commun peut se rattacher à trois composantes : l’environnement, le sociétal et le souci des générations futures.

Pour chaque composante, le conférencier met ensuite en évidence qu’à chacun des maux communs correspond un bien commun. Ainsi, au dérèglement climatique est associé son versant positif le climat, au stress hydrique c’est l’eau, à la manipulation génétique il associe le patrimoine biologique, à la pauvreté et l’exclusion, l’égalité, aux conflits, la paix….

Il existe des initiatives pour renforcer le bien commun. Parmi eux, nous retiendrons les financements responsables, l’économie du partage, l’économie circulaire et la croissance verte, ainsi que l’économie de fonctionnalité qui valorise l’usage plutôt que la propriété, la mobilisation citoyenne…

Ces initiatives peuvent être concentrées pour générer des processus voire des écosystèmes, générateurs de bien commun.

Reste posée la question de la gouvernance.

Les réponses peuvent être mondiales comme le proposent les Nations Unies :

source © ONU Femmes France

Les réponses peuvent être aussi et en priorité locales :

  • Les projets de territoire, les villes durables, la consommation responsable …
  • Les actions publiques exemplaires pour le développement de « communs » : association culturelle, village vert, pôle petite enfance, maison du livre, jardins partagés …
  • Des « communs » reliés à l’écosystème économique : espace de travail en commun, relations d’entreprises, label « Village vert » …
  • Un pilotage stratégique et opérationnel exemplaire : une vision stratégique, des ressources dynamiques, une gouvernance partenariale, un management relationnel et des projets.

Exemple de modèle vertueux de gouvernance « LS »

Au terme de la première partie de l’exposé, Thierry Fellmann propose une typologie de biens communs :

Dans un deuxième temps, le conférencier envisage une phase plus conceptuelle dans laquelle il montre la nécessité de remettre en question la pensée économique classique à partir d’une intention : l’économie du bien commun constitue un référentiel à partager….

Pourquoi renouveler l’analyse économique ?

La pensée économie classique montre ses limites :

  • Nous traversons une crise générale (écologique, sociale, politique, économique, financière) qui manifeste un déséquilibre structurel.
  • Les critiques pointent une économie essentiellement fondée sur la croissance de la production et un consumérisme exacerbé.
  • Les conséquences se manifestent en terme de dégradation des ressources naturelles et des écosystèmes, de production de pauvreté et d’inégalité, de gaspillage et de marchandisation généralisée.
  • Le PIB comme unique critère d’évaluation de la situation est insuffisant et requiert d’adjoindre des indicateurs de développement humain, de bien être…

Il en est de même pour l’économie publique classique :

  • Nous vivons un moment de « fragilité démocratique» avec l’émergence de problèmes complexes à long terme
  • Des urgences économiques et sociales appellent des réponses immédiates
  • Le fossé se creuse entre la notion d’intérêt général présentée comme finalité de l’action publique et la vie politique caricaturée par le tourbillon médiatique.
  • Enfin, une tension croissante existe dans nos sociétés occidentales avec la manifestation d’une diversité qui peine à croire à son unité.

Comment alors retrouver une pertinence de l’action publique ?

  • En décentrant le regard, en passant d’une logique de réalisations à une logique de résultats, en retrouvant les enjeux clés du bien vivre en société.
  • En dépassant le hors-sol et en pensant le futur, en associant les parties-prenantes et enfin en intégrant les biens communs.

Le conférencier, Thierry Fellmann, à Carnoux le 23 mai 2019 (photo © CPC)

Pour éclairer son propos, Thierry Fellmann évoque quelques exemples dont le projet Alpes de Lumière qui développe le partage des ressources du territoire dans le Luberon et les Alpes de Haute-Provence. Il cite aussi l’encyclopédie en ligne Wikipedia qui emploie 300 personnes et bénéficie de 2,4 millions de contributeurs ayant écrit 40 millions d’articles lus par 500 millions de visiteurs.

Pour conclure la deuxième partie de son exposé, il rappelle que

  • Trois composantes clés sont indispensables pour passer des biens communs aux « communs » : une ressource, un faisceau de droits et d’obligations et enfin une gouvernance.
  • Quatre dynamiques de conceptualisation et d’action sont nécessaires : l’apport déterminant d’Elinor Ostrom, l’investissement collectif et des villes en transition vers les communs.
  • Huit communs sont distingués : les communs fonciers, les communs environnementaux, les communs informationnels, les communs de la connaissance, les communs scientifiques, les communs numériques, les communs économiques et enfin les communs urbains.

La dernière partie de la conférence aborde la question du marché et de l’innovation à travers notamment du rôle que joue le digital dans les transformations sociétales.

C’est à partir de six entrées que Thierry Fellmann termine son développement en montrant comment le digital transforme la chaîne de valeur, comment la concurrence est accélératrice d’innovation, comment on observe une généralisation du modèle de l’innovation ouverte et parallèlement le développement d’une innovation frugale dans les zones de pauvreté, le rôle de la diffusion d’une culture du design et enfin la mutation des organisations.

Au terme de son exposé, le conférencier nous propose des éléments de synthèse et tout d’abord les quatre pôles majeurs pour une économie du bien commun :

source © T. Fellmann

Il insiste sur les leviers de la gouvernance qui mobilisent les territoires (mondial, international, national, régional, métropolitain, urbain, rural …), les stratégies (vision, régulation, coopération) et enfin les méthodes (prospective, management de projets, appui aux communs…) avant de développer l’axe central de l’économie du bien commun : LA RELATION

L’économie ne peut exister sans la relation, elle ne peut être soutenable sans prendre soin du futur, elle ne peut se développer sans intégrer les besoins de la société et l’économie du bien commun ne peut exister sans gouvernance qui prend soin de la relation. Enfin, les bonnes méthodes intègrent la relation.

Pour ce faire, il est nécessaire de développer des valeurs d’engagement : conviction, initiative, responsabilité, mobilisation des citoyens et engagement collectif.

Ces valeurs d’engagement s’exerceront dans différents lieux en fonction d’enjeux démocratiques :

  • Enjeux environnementaux pour les biens écologiques et les biens territoriaux,
  • Enjeux sociaux pour les biens matériels et les biens politiques,
  • Enjeux technologiques pour les biens immatériels, les biens culturels et les biens de connaissance

L’ensemble contribuant au renforcement des biens moraux au service de l’humain.

Un public carnussien conquis par l’enjeu des biens communs (photo © CPC)

C’est sur ces propos dynamisants que s’engage un large échange avec la salle, partage de questions et de relations d’expériences qui se poursuit autour du traditionnel pot de l’amitié qui conclut chaque conférence proposée par le Cercle Progressiste Carnussien.

Michel Motré

Petit rappel : conférence sur les biens communs…

22 mai 2019

Ce jeudi 23 mars 2019 se tiendra à Carnoux une nouvelle conférence organisée par le Cercle progressiste carnussien. Ouverte à tous et volontairement conviviale, elle sera animée par Thierry Fellmann, chercheur en économie, et portera sur la gestion du bien commun : enjeux de la transition énergétique et numérique, innovations sociétales alternatives au tout marché, nouvelles formes d’économies axées sur le partage et la solidarité, la notion de « biens communs » autour de ressources partagées interroge sur les finalités du développement et renvoie à des modalités d’action reposant sur des coopérations entre acteurs divers.

De quoi s’interroger sur notre vision même de la société, basée sur un cadre éthique plus coopératif. Un échange intellectuellement stimulant et qui amène nécessairement à envisager des approches concrètes à mettre en œuvre tant au niveau local qu’à une échelle plus globale.

La conférence, qui se tiendra dans la salle communale du Clos Blancheton, rue Tony Garnier à Carnoux, jeudi 23 mai 2019 à partir de 18h30, est d’accès libre et gratuit : n’hésitez-pas à venir nombreux !

Conférence du CPC : où est passé le bien commun ?

12 mai 2019

La prochaine conférence organisée à Carnoux-en-Provence par le Cercle progressiste carnussien, sera animée par Thierry Fellmann, chercheur en économie du Bien Commun. En voici les grandes lignes :

Thierry Fellmann, en 2013 (photo © Philippe Laurenson / La Provence)

Nous sommes définitivement entrés dans une ère d’incertitudes, avec des risques écologiques, économiques, technologiques, sociaux, éthiques et politiques qui rendent notre avenir et celui de nos enfants, voire de nos petits-enfants particulièrement inquiétants. Comment dans ces conditions avancer collectivement vers une société où la recherche du bien commun soit un moteur de projets et d’actions de régulation des excès d’une économie débridée ?

Nous partirons d’un échange sur les enjeux d’un bien commun, mais aussi sur les dynamiques à différentes échelles qui s’inscrivent dans « une économie de solutions ». Nous nous appuierons ensuite sur quelques apports issus de la recherche pour décrire les fondamentaux d’une « économie du bien commun ». Nous poserons les jalons d’un cadre éthique et terminerons par un échange autour d’approches concrètes de « communs » pouvant être développés au niveau local ou dans une perspective large de réseaux.

Cette conférence, qui se déroulera dans la salle du Clos Blancheton à Carnoux, le jeudi 23 mai à 18h30, est comme d’habitude libre d’accès et ouverte gratuitement à tous. N’hésitez-pas à venir nombreux pour y assister !

Et pour ceux qui voudraient défricher le sujet avant la conférence, quelques références bibliographiques :

Marie Cornu, Fabienne Orsi, Judith Rochfeld. Dictionnaire des biens communs. PUF

Benjamin Coriat. Le retour des communs. La crise de l’idéologie propriétaire. Les liens qui libèrent.

Jean Tirole. Economie du bien commun. PUF

Yuval Noah Harari. 21 leçons pour le XXIème siècle. Albin Michel

Et pour les plus curieux, quelques sites à explorer sur internet :

Nations Unies : objectifs de développement durable

Les Communs d’abord, média web indépendant

Le Labo de l’économie sociale et solidaire : des exemples d’initiatives concrètes, innovantes et inspirantes issues des territoires.

Novethic, le média expert de l’économie responsable.

Bonne lecture à tous et rendez-vous à Carnoux le 23 mai 2019…

Philippe Langevin : un regard inquiet sur Marseille…

16 avril 2019

L’économiste Philippe Langevin

Philippe Langevin fait partie de ces universitaires qui font honneur à la métropole marseillaise. Ancien maître de conférence à l’Université Aix-Marseille, ce spécialiste de l’économie régionale s’est impliqué pendant des années au sein du Conseil de Développement de Marseille-Provence-Métropole et préside toujours l’Association régionale pour le développement local en PACA.

Auteur de fréquentes conférences notamment à Sciences-Po Aix-en-Provence, dont GoMet se fait régulièrement l’écho, cet humaniste a aussi publié début 2016 un rapport très remarqué, intitulé « Aix-Marseille-Provence. Notre maison commune ». Un travail réalisé dans le cadre du Comité Diocésain Économique et Social, sous un angle qui s’appuie largement sur la doctrine sociale de l’Église et dont Philippe Langevin évoquait en ces termes toujours pour GoMet : « Nous avons voulu montrer que ce débat est aussi philosophique et éthique, pas seulement technique ».

Selon lui, la construction de la métropole Aix-Marseille-Provence, qu’il a appelée de ces vœux et pour l’édification de laquelle il n’a pas ménagé sa peine, manque par trop de la plus élémentaire solidarité entre les territoires et les citoyens qui la composent. Un pêché originel (et qui perdure !), que ce fin observateur de la vie politique régionale attribue en grande partie à l’attitude des élus locaux, quasiment tous fermement opposés à ce projet d’intercommunalité, craignant qu’il ne se traduise pour eux par des pertes de pouvoir et une redistribution plus harmonieuse et plus efficace des services publics au bénéfice de la population, y compris au-delà de leur cercle d’influence.

Et ce grand humaniste vient de récidiver en publiant dans Marsactu, le 29 mars 2019, un véritable cri d’alarme dans lequel il s’interroge sur la persistance même du lien social dans la ville de Marseille, n’hésitant à titrer cette affirmation choc : « Marseille n’existe plus » ! Une assertion qu’il justifie par le fossé devenu béant entre les plus riches et les plus pauvres qui vivent dans la même commune sans jamais se rencontrer.

Ainsi les 10 % les plus pauvres des quartiers déshérités du centre-ville (1er, 2ème et surtout 3ème arrondissement où le taux de pauvreté dépasse les 50 %) et ceux des quartiers nord (14 et 15ème arrondissements) n’ont tout simplement aucun revenu déclaré et ne vivent que des minima sociaux. A l’autre bout de l’échelle sociale, 4000 ménages étaient imposés sur la fortune avant que le gouvernement ne supprime cet impôt, et les 4 Marseillais les plus riches disposent d’une fortune équivalente au budget total de la ville avec ses 12 000 fonctionnaires territoriaux…

Décombres des immeubles effondrés le 5 novembre 2018, rue d’Aubagne (photo © Loïc Aedo / Le Moniteur)

Au-delà de ces écarts de richesse frappants, c’est surtout le déséquilibre dans l’aménagement du territoire qui est le plus flagrant. Le cœur de ville paupérisé concentre les logements privés insalubres et délabrés, à l’image des immeubles de la rue d’Aubagne récemment effondrés, tandis que les logements sociaux sont tous rassemblés dans les quartiers nord, désertés par les services publics et le commerce de proximité, et mal desservis par les transports en commun, alors que ce sont ces habitants qui en auraient justement le plus besoin.

Villa cossue du 8ème arrondissement de Marseille (source © Corniche Immobilier)

Philippe Langevin détruit méthodiquement le mythe de Marseille, creuset de civilisations où toutes les populations se mélangent fraternellement dans la liesse des matchs de l’OM : même au stade Vélodrome, chaque tribune a sa propre clientèle ! Les jeunes cadres dynamiques et intégrés qui travaillent sur Marseille vivent dans les villages cossus des environs ou dans les quartiers huppés des Hauts-de-Perrier ou du Roucas Blanc mais ne croisent jamais les populations miséreuses du centre-ville ou des quartiers nord.

Les grandes opérations d’aménagement entreprises récemment, notamment sur le secteur d’Euroméditerranée, ou les gratte-ciels de luxe édifiés en front de mer, n’apportent aucune solution aux difficultés de logement des plus pauvres. L’économie favorisée, qu’elle soit centrée sur l’accueil des croisiéristes de luxe ou sur le développement du numérique, ne bénéficie pas à ceux qui manquent de qualifications pour s’y insérer et d’ailleurs ne favorise guère l’emploi. La ville de Marseille est l’une de celles où le taux d’activité est le plus faible : 66,9 % seulement.

Cité des Kalliste, au nord de Marseille (photo © Boris Horvat / AFP / Le Point)

« Il faut alors se rendre à une évidence », conclut Philippe Langevin. « Marseille n’existe plus. Ville ouvrière sans ouvriers, ville coloniale sans colonie, ville portuaire alors que l’essentiel du trafic lui échappe au bénéfice de Fos-sur-mer, sans projet collectif à même de la reconstruire, Marseille est devenue un ensemble de quartiers qui ne se connaissent pas, d’habitants qui ne se fréquentent pas, d’ingénieurs venus d’ailleurs et d’aménageurs du territoire et déménageurs de leurs populations. »

Certes, l’auteur ne mésestime pas l’impact positif des nombreuses opérations de politique de la ville menées depuis des années, avec souvent l’implication très active d’un tissu associatif riche et fortement investi. Mais cela ne suffit pas, loin s’en faut, pour ressouder la ville et lui redonner cette cohérence sociale qui lui fait défaut. Même la construction de la Métropole n’a guère permis de faire évoluer les choses tant les maires des communes voisines sont réticents au moindre geste de solidarité envers la capitale régionale. Quoi qu’en dise Maryse Joissains qui crie à la spoliation permanente, en 2018, 40 % des investissements de la métropole ont pourtant été fait non pas à Marseille mais à Aix-en-Provence, et le pire c’est que les Aixois n’en ont même pas conscience ! Il y a décidément encore bien du chemin à faire pour introduire un peu de solidarité territoriale dans l’agglomération marseillaise…

L. V.

Les riches s’en sortent bien : Merci Macron !

9 mars 2019

Quoi qu’en pensent les Gilets jaunes les plus pessimistes ou les plus radicalisés, les mesures prises par le gouvernement pour 2019 devraient bel et bien permettre de redonner un peu d’oxygène aux classes moyennes. Selon un article très documenté d’Alternatives économiques, ce sont finalement 12 milliards d’euros qui viendront soutenir le pouvoir d’achat des Français en 2019, soit 440 € en moyenne par ménage, et ceci en additionnant aux 8,3 milliards d’euros débloqués en urgence en décembre 2018 pour apaiser la révolte populaire, les mesures qui étaient déjà prises dans le cadre du projet de loi de finance pour 2019.

Dessin signé Lasserpe, publié dans Marianne du 8 mars 2019

Ces mesures qui concernent principalement la baisse de la taxe d’habitation et des cotisations salariales, mais aussi la défiscalisation des heures supplémentaires ou encore l’annulation de la hausse de CSG pour les retraités percevant moins de 2000 € par mois, sont ciblées en priorité vers la classe moyenne qui forme les gros bataillons des Gilets jaunes. Pour autant, il semblerait que ce rééquilibrage plutôt opportuniste ne soit pas aussi équitable qu’il n’y paraît et que les classes aisées s’en sortent très bien, merci pour elles…

C’est en tout cas ce qu’il ressort de deux études récentes réalisées l’une par l’Observatoire français des conjonctures économiques (OFCE) et l’autre par l’Institut des politiques publiques (IPP). Le premier est un organisme indépendant de recherche, de prévision et d’évaluation des politiques publiques, créé en février 1981 à l’initiative du Premier ministre de l’époque, un certain Raymond Barre, et qui comporte une quarantaine de chercheurs appointés par le Ministère de l’Enseignement supérieur. Sa contribution au débat analyse finement l’impact sur les différentes classes sociales des mesures fiscales et sociales prises depuis le début du quinquennat d’Emmanuel Macron. Quant au second, l’IPP regroupe des chercheurs à la fois de l’Ecole d’économie de Paris et du CREST, le Centre de recherches en économie et statistiques, et sa note s’intitule : Budget 2019 : quel effet pour les ménages ?

Ces deux études convergent pour montrer que l’impact des mesures prises pour 2019 traduit un indéniable rééquilibrage en faveur des classes moyennes, mais qui varie fortement selon le niveau de richesse comme le résume le graphique ci-dessous qui illustre l’effet, en termes de gain (ou de perte) de pouvoir d’achat par ménage, des mesures prises en 2018 et 2019, en fonction du niveau de richesse de la population.

Impact des mesures sociofiscales pour 2018-2019, par vingtile de niveau de vie, en euros : pour les 5 % des ménages les plus modestes, l’impact du budget 2018 a été de – 70 euros, et celui du budget 2019 devrait être de + 60 euros, soit un impact cumulé de – 10 euros (source infographie Alternatives économiques d’après étude OFCE)

On constate bien que les classes moyennes sont les principaux bénéficiaires des mesures de 2019 alors qu’elles n’avaient pas été concernées en 2018, et que ce bénéfice augmente en fonction de leur niveau de richesse, jusqu’à atteindre 640 € de gain de pouvoir d’achat pour ceux dont le niveau de vie est supérieur à 60 % des ménages français.

En revanche, les plus pauvres ne bénéficient que très peu des mesures annoncées et ceci malgré l’impact très positif pour eux de l’abandon de la hausse de la fiscalité sur les carburants. Un tiers d’entre eux, et notamment les chômeurs qui ne bénéficient pas de la hausse annoncée de la prime d’activité, verront donc leur revenu se dégrader encore davantage en 2019, sous l’effet notamment de la désindexation des pensions de retraite et des prestations sociales : il ne fait pas bon être pauvre dans un pays où le ouvertement n’a d’yeux que pour les « premiers de cordée ».

Effets cumulés des budgets 2018 et 2019 au sein du dernier décile de revenu disponible : en moyenne, les ménages de 0,1 % des ménages les plus aisés bénéficient d’une hausse de 17,5 % de revenu disponible en 2019 du fait de la mise en place des mesures prises depuis le début du quinquennat dans le cadre des budgets 2018 et 2019 (source infographie Alternatives économiques d’après étude IPP)

Quant aux 5 % des ménages les plus riches, ceux qui avaient bénéficié à plein des réformes fiscales de 2018 avec notamment la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune et l’établissement de la flat tax, le prélèvement forfaitaire unique en bon français, ils s’en sortent encore plutôt bien, Merci Macron ! Selon l’OFCE en effet, « les 5 % des ménages les plus aisés enregistreront encore en moyenne un gain de pouvoir d’achat supérieur à la moyenne », ce qui n’a rien d’étonnant puisque 80 % des revenus du capital (hors foncier) est concentré entre les mains des 10 % des Français les plus riches et qui sont les principaux bénéficiaires des mesures fiscales prises par le gouvernement actuel.

Dessin signé Azo

Si l’on s’intéresse maintenant aux 1 % des Français les plus riches, ceux qui gagnent en moyenne plus de 11 000 € par mois, leur revenu devrait encore croître de 2,3 % en 2019 du seul fait des mesures fiscales prévues dans le budget 2019 et qui se cumulent à celles déjà prises en 2018 et dont l’effet se poursuit. Et cet effet dopant s’accélère d’autant plus que l’on monte dans l’échelle sociale. Ainsi, pour les 0,5 % les plus aisés, soit 150 000 ménages environ, le gain de pouvoir d’achat, du seul fait des mesures fiscales adoptées en 2018 et 2019, devrait atteindre 6,7 %. Quant aux ultra-riches, les 0,1 % qui correspondent aux 30 000 ménages les plus aisés, c’est le jackpot puisqu’ils devraient enregistrer grâce à ces mesures fiscales ultra favorables à leur égard, une hausse de revenus de 17,5 %, excusez du peu !

On a peut-être eu tort de présenter Emmanuel Macron comme « le Président des riches » alors qu’il est plus exactement celui des très riches, même si pour la plupart des Français la nuance reste toute théorique…

L. V.

Faut-il rétablir l’ISF ?

28 janvier 2019

Une revendication phare des Gilets jaunes (photo © Sebastien Salom-Gomis / AFP / La Voix du Nord)

Le rétablissement de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF), supprimé au 1er janvier 2018 par Emmanuel Macron, fait partie des propositions plébiscitées par les Gilets jaunes et par une très large majorité de Français si l’on en croit les sondages : ainsi, selon celui de l’IFOP publié début janvier 2019 par le Journal du Dimanche, 77 % des personnes interrogées se déclarent en faveur de cette mesure, et cette majorité se retrouve encore à 61 % parmi les sympathisants du Président de la République.

C’est dire si cette revendication fait consensus ! Et pour cause puisqu’elle ne concerne qu’un peu plus de 350 000 foyers fiscaux français… Il est même presque étonnant que le plébiscite en faveur du rétablissement de cet impôt qui ne touche qu’une infime minorité, la plus riche, ne soit pas encore plus important ! Mais c’est que le débat sur la justice fiscale est nécessairement entaché de croyances idéologiques.

Rappelons au passage que l’ISF avait été créé en 1989 par Michel Rocard dans le but de financer le RMI, revenu minimal d’insertion, selon un principe symbolique fort, les plus aisés venant contribuer à l’insertion sociale des plus démunis. L’ISF ne faisait alors que reprendre le principe de l’Impôt sur les grandes fortunes (IGF) qui avait été instauré par le gouvernement Mauroy en 1981 et que Jacques Chirac s’était empressé de supprimer dès son arrivée en Matignon en 1986.

Un dessin de Pierre Kroll publié dans le Canard enchaîné du 4 octobre 2017

L’impôt spécifique pour les plus riches est sans conteste une mesure de gauche que les gouvernements successifs de droite se sont efforcés de contourner en particulier via l’instauration d’un bouclier fiscal, par Dominique de Villepin en 2006 puis à l’instigation de Nicolas Sarkozy dès 2007. François Fillon, en 2011, abandonne ce bouclier fiscal qui avait fait tant couler d’encre, mais en profite pour relever de 790 000 à 1,3 million d’euros le seuil d’assujettissement à l’ISF.

Depuis cette date, le calcul de l’ISF avait été simplifié avec seulement 2 tranches et des taux respectifs de 0,2 et 0,5 %. L’assiette était large puisqu’elle intégrait tous les biens mobiliers et immobiliers, moyennant tout de même un abattement de 30 % sur la résidence principale et de très nombreuses exonération portant sur les biens professionnels, mais aussi les objets d’art, d’antiquité ou simplement de collection, les forêts, les biens ruraux loués, certaines rentes, etc. Tableaux de maître et chevaux de courses étaient ainsi exemptés de l’ISF.

Evolution du montant perçu via l’ISF depuis 1998 et du nombre d’assujettis (source : loi de finances 2017 / Le Monde)

Et pourtant, cet impôt relativement symbolique, touchant une infime minorité de personnes très aisées et rapportant au budget un peu plus de 5 milliards d’euros par an, soit moins de 1,5 % de ses recettes fiscales a été fortement vidé de sa substance par Emmanuel Macron dès son arrivée au pouvoir en 2017. Transformé en Impôt sur la fortune immobilière (IFI), il ne porte désormais plus que sur les biens immobiliers : placements financiers, yachts, jets privés, voitures de luxe, bijoux, œuvres d’art et chevaux de courses en sont désormais exonérés, sans que l’on voie très bien en quoi ceci serait de nature à favoriser l’investissement productif dans l’économie réelle comme le prétend la justification officielle

Un geste qui a été en tout cas perçu comme un inévitable retour d’ascenseur en direction des plus aisés qui ont largement soutenu, encouragé et financé la campagne électorale de l’outsider Macron, lequel a hérité, grâce à cette mesure prise dès son arrivée à l’Elysée et qui figurait bel et bien parmi ses promesses de campagne, du surnom peu flatteur de « président des riches ».

Photomontage du Président caricaturé en Roi Soleil… (source : Macronista)

Une décision en tout cas saluée unanimement par les porte-paroles du libéralisme financier qui considèrent que cet impôt était confiscatoire, pénalisait le dynamisme économique et faisait fuir les plus grosses fortunes, les dissuadant de participer ainsi à la richesse nationale par leurs investissements économiques et leurs autres contributions fiscales. La presse financière a pendant des années accablé l’ISF, accusé d’encourager l’exil fiscal, de pénaliser les millionnaires sans gêner les milliardaires, lesquels disposent de facilités pour échapper à l’imposition via de nombreuses niches fiscales et l’exonération des biens professionnels, mais aussi de rapporter des clopinettes pour un coût de recouvrement plutôt élevé.

Mais comme toujours, cette position est largement idéologique et répond principalement à un souci de défense des intérêts d’une certaine classe sociale. L’argument de l’exil fiscal semble en particulier largement inopérant dans la mesure où l’ISF rapporte toujours davantage, d’année en année, et que le nombre de contributeurs, loin de baisser reste remarquablement stable, ce qui traduit au passage un enrichissement significatif des plus riches, assujettis à cet impôt. De surcroît, les 5,2 milliards d’euros que rapporte chaque année en moyenne ce dispositif fiscal (5,56 milliards en 2017 selon un rapport parlementaire de juin 2018) ne sont pas si négligeables que certains voudraient le faire croire : cette somme représente quand même plus de 10 % du budget de l’Education nationale en 2018 et la moitié des dépenses nationales en matière d’environnement, excusez du peu !

Un dessin signé Chappatte publié dans Le Temps

Certes, le nouvel impôt IFI instauré en remplacement de l’ISF n’est pas tout à fait neutre puisqu’il devrait rapporter autour de 1,2 milliards en 2018 et sans doute 1,5 en 2019. Il n’en reste pas moins que renoncer ainsi à une telle rentrée fiscale de la part de la frange la plus aisée de la population alors même qu’on lance un grand débat national pour identifier sur quelles dépenses publiques il va falloir rogner pour ne pas augmenter davantage les impôts dans un contexte de déficit public abyssal, voilà qui ne peut que heurter la majorité de nos concitoyens et contribue à renforcer un net sentiment d’injustice sociale !

En effet, comme l’analyse très bien un article récent du Monde, les ultrariches sont « les grands gagnants de la fiscalité Macron ». La suppression de l’ISF n’est pas la seule en cause puisque l’instauration de la flat tax, qui fixe un taux de prélèvement unique de 30 % sur tous les revenus des capitaux mobiliers favorise également très fortement les revenus les plus élevés soumis aux tranches supérieures de l’impôt sur le revenu.

Toujours est-il que, selon l’Institut des politiques publiques, un organisme de recherche indépendant qui a publié une évaluation approfondie des politiques menées par le gouvernement actuel, les 1 % des ménages les plus riches ont gagné 6 % de pouvoir d’achat en 2018, contre seulement 1 % de hausse pour les classes moyennes, et même 1 % de baisse pour les plus pauvres. Une preuve évidente que la politique menée depuis bientôt 2 ans a pour effet d’accroitre les inégalités sociales, ce qui justifie largement le mécontentement ambiant et mérite sans doute quelques correctifs : le gouvernement saura-t-il entendre les revendications issues du Grand débat et corriger la trajectoire ?

L. V.

L’industrie agro-alimentaire entre en symbiose…

31 décembre 2018

En France, l’industrie agro-alimentaire n’a pas bonne presse. Et pour cause ! Depuis une trentaine d’années, sous l’effet d’une course effrénée aux profits et d’une stratégie de court-terme à visée purement spéculative, les scandales sanitaires s’enchainent.

Un dessin signé Salles

Un des derniers en date ? Celui du lait infantile contaminé aux salmonelles, fabriqué dans l’usine Lactalis de Craon, dans la Mayenne. Au moins 37 nourrissons ont été contaminés et une information judiciaire a été ouverte à l’encontre du géant français de l’industrie laitière qui refuse obstinément de publier ses comptes mais dont le chiffre d’affaire est estimé à 18,4 milliards d’euros pour 2017 et qui aurait par ailleurs organisé une vaste opération d’évasion fiscale à hauteur de 2 milliards d’euros selon les révélations d’un lanceur d’alerte relayé par la Confédération paysanne. D’après l’enquête menée par Marianne, les salmonelles, dont Lactalis a longtemps nié l’existence sur son site de production, y étaient en réalité détectées régulièrement avec 85 contrôles positifs au moins depuis 2008…

On se souvient aussi des centaines de milliers d’œufs importés des Pays-Bas et contaminés au Fipronil, qui ont défrayé la chronique en août 2017, sans oublier les lasagnes « pur bœuf » fabriquées par la société française Comigel et commercialisés en 2013 dans la plupart des enseignes de la grande distribution, qui étaient en fait farcies à la viande de cheval fournie par Spanghero, une autre entreprise française…

Difficile également d’oublier les bactéries fécales E. coli retrouvées en 2011 dans certains steaks hachés ou en 2012 dans les fameuses tartelettes au chocolat vendues chez Ikea. Sans remonter jusqu’au scandale de la vache folle qui a conduit en 1996 aux premiers cas de transmission à l’homme : officiellement, 204 personnes en sont mortes, atteintes de la maladie de Creutzfeld-Jakob, mais dès 2013 l’Union européenne a décidé d’autoriser de nouveau le recours aux farines animales dans les élevages piscicoles : business is business

Poudre de spiruline (photo © Fotolia / Baibaz)

Toujours est-il que l’industrie agro-alimentaire française présente aussi des cas plus vertueux et sait parfois faire preuve d’innovation à bon escient. Parmi de multiples exemples, citons en particulier celui de l’entreprise Algae natural food dont les équipes, spécialisées en biotechnologie, se sont constituées en 2013 avec pour objectif de produire à grande échelle la spiruline, une variété de micro-algue utilisée en cosmétique mais aussi comme complément alimentaire du fait de ses propriétés remarquables puisqu’elle contient jusqu’à 70 % de protéines, 9 vitamines et 8 acides aminés essentiels.

Créée en 2014, la start-up s’installe sur le site du port autonome de Strasbourg, à Illkirch-Graffenstaden où elle bénéficie d’un environnement très favorable grâce aux « Coopérations locales environnementales en synergies ». Ces CLES sont destinées à favoriser les complémentarités entre les 320 entreprises installées sur cette immense zone industrielle, la plus vaste d’Alsace, afin de leur permettre d’optimiser la gestion de leurs ressources et de leurs flux de marchandises.

Production de spiruline (photo © Algae natural food)

En l’occurrence, et après une expérimentation peu concluante de production à partie de la méthanisation de déchets agricoles, le producteur débutant de spiruline a noué un partenariat avec un autre géant de l’agro-alimentaire, Cargill, qui produit ici du malt pour les brasseries. L’eau dans laquelle Cargill fait germer ses grains d’orge se charge fortement en matière organique. Jusqu’en 2016, cette eau était rejetée directement dans le milieu naturel où elle contribue largement à l’eutrophisation des cours d’eau, alors qu’elle s’avère un milieu idéal pour permettre la culture de spiruline.

Serre d’expérimentation d’Algae Natural Food, installée à proximité de la malterie (photo © Algae Natural Food / Rue 89)

D’où l’idée de la collaboration entre les deux producteurs, d’autant que la malterie dégage aussi de la chaleur et du CO2, deux intrants dont les algues ont également besoin pour se développer. Algae natural food a donc installé son unité de production de spiruline sur le site même de Cargill afin de profiter au maximum de cet effet d’aubaine qui permet, dans le cadre d’une économie circulaire bien comprise, d’optimiser la réutilisation des sous-produits de sa voisine tout en réduisant l’impact environnemental de cette dernière. Il n’y a pas que dans la nature que les relations intelligentes de symbiose entre espèces complémentaires peuvent se développer…

L. V.

KATULU ? : une séance au profit du Téléthon

7 décembre 2018

Le groupe de lecture « KATULU ? », composante du Cercle Progressiste Carnussien, a organisé dans le cadre de ses activités une séance publique, le 6 décembre 2018, consacrée à la présentation de romans sélectionnés par les lectrices au cours de l’année et les ayant marquées plus particulièrement d’où l’intitulé de cette séance : « Coups de cœur ».

En plus de l’intérêt littéraire de cette manifestation, le public a pu exprimer sa générosité au profit de l’AFM-Téléthon car cette séance était inscrite au programme des manifestations 2018, organisées par la ville de Carnoux-en-Provence.

Les lectrices de Katulu ? à la tribune (photo © CPC)

En préambule, l’animatrice du groupe, Marie-Antoinette, a présenté ses collègues qui ont ensuite lu avec talent et émotion des extraits sélectionnés, nous permettant de découvrir des portraits de personnages et des parcours de vie aussi divers qu’émouvants.

Les sept ouvrages qui ont servi de support à cette lecture publique étaient disponibles à l’achat, fournis aimablement par la librairie « Le Préambule » de Cassis.

Un public très attentionné (photo © CPC)

Chamonix-Langtang : Pierre Pili

Le grand Marin : Catherine Poulain

Mandeley for ever : Tatiana de Rosnay

L’Abbé Pierre : Pierre Lunel

Une femme à Berlin : Marta Hillers

Alma : J.M.G Le Clézio

Paris est une fête : Ernest Hemingway

 

L’analyse détaillé des lectrices de Katulu ? pour chacun de ses ouvrages est accessible directement (Katulu_58)et permet à chacun d’en prendre connaissance : n’hésitez-pas à le consulter !

Un apéritif offert au public a permis de poursuivre les conversations dans une ambiance conviviale.

C. M.

L’Europe est-elle mal partie ?

11 novembre 2018

En 1962, à la fin du processus de décolonisation, René Dumont publiait son fameux livre L’Afrique noire est mal partie, clairvoyant sur les faiblesses structurelles, économiques, sociales et politiques et le danger d’enlisement de tout un continent. Dans un certain sens, la même question se pose, concernant aujourd’hui l’Europe, minée par sa faible croissance, son impuissance politique et son absence de solidarité.

Alors, est-il encore possible de réanimer l’Union Européenne ? Faut-il changer les règles européennes ? Dissoudre l’UE ? Sans doute ne peut-on pas continuer éternellement dans la béatitude, voire la naïveté et sans tenir compte de la réalité concrète. Les élections européennes de mai 2019 ne se dérouleront pas du tout dans le même contexte que celles de 2014.

Source : images libres de droit pxhere

Il y a d’abord le constat d’une croissance économique au point mort. Si le produit intérieur brut (PIB) de l’Europe reste en légère progression (2 à 3 % par an), cela ne peut masquer qu’en 10 ans il a dégringolé de 30 % à 22 % du PIB mondial, alors que les Etats-Unis n’ont perdu que 3 % et que celui de l’Asie a triplé. La financiarisation excessive a entraîné une baisse globale des investissements à l’échelle européenne, passant de 22,4 % du PIB européen à 20,1 % en dix ans.

Certes les investissements étrangers en Europe (surtout américains et chinois) ont augmenté d’un facteur 2 durant la même période, mais combien de Péchiney, Arcelor, Lucent, Lafarge, Chantiers de l’Atlantique, Alstom ont ainsi été perdus ? Cependant, au-delà des mécanismes spéculatifs, c’est l’austérité budgétaire idéologique qui a porté les plus forts dommages à l’économie. D’abord parce que c’est précisément en période de crise qu’il faut investir et que la relance publique est la plus efficace. Où sont les projets de grandes infrastructures ? Où sont les faramineux budgets de relance annoncés par la commission européenne ? Mais aussi parce que l’austérité a fait stagner le pouvoir d’achat des européens, quand il n’a pas drastiquement baissé (Grèce). Pas de pouvoir d’achat, pas de consommation et la fermeture de quelques usines de plus qui se rajoutent à celles de la délocalisation vers des salaires au plus bas.

Un dessin de Laurent Salles repris sur le blog de Frico-racing

Il y a ensuite le constat d’une démocratie européenne à la peine, qui a méprisé et contourné les votes populaires exprimés contre les traités. Non seulement la Commission Européenne et les Etats sont contestés dans leur fonctionnement démocratique même, mais leur politique entraîne l’arrivée au gouvernement de partis populistes d’extrême droite dans de nombreux pays (Pologne, Hongrie, Italie, Autriche, Finlande, Tchéquie, Slovaquie, Bulgarie) qui menacent l’existence même de l’Union Européenne.

Il y a enfin, ce constat d’une solidarité au rabais. Depuis 10 ans, les inégalités ont globalement augmenté en Europe. Pas de solidarité financière : on laisse la Grèce s’enfoncer avec des taux d’intérêt usuraires imposés par des banques européennes. Pas de solidarité fiscale : sur ce point, c’est l’Europe de la loi de la jungle, de l’absence de transparence, de la défiscalisation des plus riches, des paradis fiscaux en son sein même. Pas de solidarité sociale : on joue sur les bas salaires et les conditions de travail anachroniques pour délocaliser ou réduire les acquis sociaux. Pas de solidarité entre les Etats : non seulement en matière d’immigration, mais aussi en offrant des contrats militaires mirobolants aux Etats-Unis (Pologne, Belgique, Royaume-Uni) au détriment des industriels européens.

Un dessin signé Deligne, publié par Urtikan

Sur le plan de la solidarité, l’Europe, c’est avant tout le chacun pour soi ! Comme le dit une tribune récente d’universitaires publiée dans la presse, « la seule solidarité qui semble fonctionner efficacement en Europe est celle qui a permis de sauver, sans le réformer sérieusement, un système bancaire en faillite en l’inondant de liquidités, en transférant ses pertes sur les contribuables européens et en plongeant des pays entiers dans la misère. » Est-ce cela notre idéal ?

Un dessin signé Soulcié, repris sur réseauinternational.net

En fait, la désaffection croissante pour l’Union Européenne est le divorce entre les valeurs dont elle se déclare et les politiques qu’elle conduit. Nous sommes en effet loin des idéaux de prospérité, de démocratie et de solidarité… Et il faut arrêter de réduire le nécessaire débat à une vision caricaturale. D’un côté les pro-européens pour lesquels tout irait bien dans le meilleur des mondes (libéral) et il suffirait de continuer par des améliorations prudentes, constantes et limitées. D’un autre, dans un immense amalgame, tous les critiques, nationalistes ou pas, populistes ou pas, anti-européennes ou pas, démagogues ou pas, démocrates ou pas.

La vérité est que, si l’Europe veut survivre, elle doit profondément changer. L’Europe a été victime d’une illusion néolibérale, sans projet pour les citoyens, sans solidarité. Les traités successifs ont institué non seulement cette impuissance, mais ont entraîné inégalités territoriales, frustrations et colères. L’Europe ne pourra continuer sans une remise à plat démocratique des traités existants. Quelle démocratie ? Quelles politiques budgétaires au service du développement économique et social ? Quels projets européens en matière environnementale et énergétique ? Quelles politiques de convergence fiscale et sociale ? Quels partenariats avec la Méditerranée et avec l’Afrique ? Quelle indépendance vis-à-vis des Etats-Unis ?

C’est grâce à cet effort démocratique inédit, non complaisant vis-à-vis de l’injustice et de l’inefficacité du néo-libéralisme actuel, que l’Europe pourra trouver sa voie.

J. Boulesteix

Afrique : le piège de l’endettement ?

21 octobre 2018

C’était l’un des sujets de discussion qui a animé la réunion des ministres des finances du G20 cet été à Buenos Aires en Argentine, selon La Tribune Afrique : en cinq ans, la dette des pays africains a doublé, atteignant désormais en moyenne 57 % de leur PIB ! Un taux d’endettement qui reste certes bien inférieur à celui de nombreux pays occidentaux, dont la France où il approche, rappelons-le, 100 % du PIB, avec un montant record de quasiment 2 300 milliards d’euros. Un montant colossal, qui a lui aussi doublé depuis une quinzaine d’années et que nos enfants devront bien se débrouiller pour rembourser un jour, sauf à parier sur une implosion du système d’ici là…

Un dessin signé Dom, publié dans Le journal de l’économie sénégalaise

Pour autant, la situation de nombre de pays africains commence à devenir inquiétante de ce point de vue car du coup les remboursements de la dette qui ne représentaient que 4 % des dépenses publiques il y a 5 ans en constituent désormais 11 %. Par comparaison, en France, la charge de la dette (c’est-à-dire uniquement le remboursement des intérêts, le capital étant généralement couvert par d’autres emprunts selon la technique classique de la cavalerie budgétaire), représentait de l’ordre de 42 milliards en 2017, soit environ 13 % des dépenses publiques de l’État. C’est d’ailleurs le second poste de dépenses, derrière le budget de l’Éducation nationale…

Selon un rapport du FMI publié en mars 2018 et dont Le Monde s’est fait l’écho, sur 45 pays africains, 8 sont désormais considérés en état de surendettement, à l’image du Congo, pays exportateur de matières premières qui doit emprunter pour assurer ses dépenses publiques suite à la forte chute des cours, et 8 autres pays se rapprochent dangereusement de cette situation de déséquilibre chronique. Mais ce qui inquiète surtout le G20, c’est qu’une part croissante de cette dette est détenue, non pas par des institutions publiques internationales, mais par des investisseurs privés et des États, au premier rang desquels la Chine qui possède à elle seule 14 % de la dette totale des pays africains et même plus de 70 % de la dette bilatérale de certains pays comme le Cameroun ou le Kenya.

Cette situation est d’autant plus dangereuse pour l’Afrique que les conditions de renégociation sont nécessairement plus difficiles avec de tels acteurs. On se souvient de la situation des années 1980 où se posait même la question de la légitimité des dettes contractées par nombre de pays africains auprès de la Banque mondiale ou du FMI dans le but de favoriser l’industrialisation et l’équipement public de ces pays en voie de développement. Cet endettement massif et mal contrôlé avait induit l’imposition de plans d’ajustements structurels destinés à assainir la situation économique de ces pays mais au prix de conséquences sociales particulièrement douloureuses. Il avait donc fallu passer l’éponge, dans le milieu des années 2000 et dans le cadre du Club de Paris, sur une large partie de cette dette insolvable.

Un dessin signé Pov, à l’occasion du Sommet des chefs d’Etat Chine-Afrique en 2006 (source © L’Express dimanche et AfriBD)

Malheureusement, la situation actuelle n’est pas moins inquiétante. L’ambition de la Chine depuis 2013 de développer ses « nouvelles routes de la soie » qui se traduit de fait par la prise de contrôle progressive de l’ensemble des infrastructures de transport mondial, est particulièrement forte en Afrique. Selon Le Monde, même le FMI s’inquiète désormais de l’impact des investissements massifs de Pékin, au travers de prêts à des conditions très avantageuses, consentis directement par la Banque chinoise de développement (BAII), la Banque chinoise d’import-export (Exim Bank) et le Fonds des routes de la soie, avec la garantie de l’État chinois et ses immenses réserves de liquidité, quasiment sans aucune condition quant au contrôle de l’utilisation de ses fonds : une véritable manne pour les dictateurs de tous poils et certains dirigeants peu scrupuleux qui se servent largement au passage.

Comme le reconnait bien volontiers Li Ruogu, ex président de l’Exim Bank, « peu d’Etats africains ont la capacité de rembourser les sommes prêtées dans ce cadre ». Mais il existe bien d’autres manières pour la Chine de rentrer dans ses fonds, ne serait-ce que parce que la quasi-totalité (96,6 % à l’échelle mondiale mais quasiment 100 % sur le sol africain) des travaux réalisés grâce à ces prêts est attribuée à des opérateurs chinois. Les revenus des infrastructures créées reviennent presque entièrement dans le giron chinois, non seulement en Afrique mais aussi dans d’autres pays asiatique comme c’est le cas avec le port en eaux profondes de Gwadar au Pakistan, financé et réalisé à 85 % par la Chine et loué depuis 2015 à une entreprise publique chinoise qui récupère 91 % des recettes. Au Sri Lanka, suite à un défaut de paiement, la Chine a ainsi pris le contrôle pour 99 ans de la concession du port de Hambantota : une affaire juteuse…

Vue aérienne du port de Gwadar au Pakistan (source © finance.sina.com)

Certains pays africains producteurs de gaz ou de pétrole, tels que l’Angola, le Soudan du Sud ou le Nigéria, dont les économies ont été affaiblies par la baisse des cours, remboursent ainsi directement une partie de leur dette abyssale en nature, ce qui procure à la Chine un approvisionnement très opportun en matières premières énergétiques. Mais de plus en plus, les dirigeants africains s’inquiètent de cet impérialisme chinois qui les rend vulnérables en cas de défaut de paiement. Comme l’analyse, l’ancien secrétaire d’État éthiopien, Rex Tillerson, dans une déclaration citée par France Culture : « le modèle de financement est fait d’une telle manière que lorsque le pays a des difficultés financières, il perd le contrôle de ses propres infrastructures de ses propres ressources ».

Discours d’ouverture du président Xi Jinping lors du Forum Chine-Afrique, à Pékin, le 3 septembre 2018 (photo © Madoka Ikegami / AFP / Le Monde)

Une stratégie délibérée de mise en coupe des pays africains dont Pékin se défend naturellement, comme Xi Jinping l’a encore fait à l’occasion du sommet Chine-Afrique qui s’est tenu début septembre et au cours duquel a été promise une nouvelle enveloppe de 60 milliards de dollars de prêts aux pays africains. Mais une situation contre laquelle certains pays africains comment à réagir, à l’instar de la Sierra Leone qui vient d’annoncer, selon Le Monde du 15 octobre 2018, sa décision de renoncer au projet de nouvel aéroport que la Chine se proposait de financer, construire, exploiter et entretenir. Un projet jugé de fait sans réelle justification économique alors que l’actuel aéroport de Freetown est « gravement sous-utilisé » selon le Ministre des transports…

Convoi d’essai sur la voie ferrée en construction entre Djibouti et Addis Abeba (source © africantrain.org)

D’autres abandons de projets du même type ont déjà été annoncés tandis que certains pays évoquent des reports de dette. Ainsi, l’Ethiopie a indiqué que la Chine avait accepté de prolonger de 20 ans la période de remboursement prévue pour le prêt de 4 milliards de dollars accordé pour la construction du chemin de fer entre Djibouti et Addis Addeba, tandis que le Botswana annonçait de son côté une annulation d’une partie de sa dette auprès de la Chine et l’allongement de sa période de remboursement pour des prêts destinés à ses infrastructures routières et ferroviaires.

Une situation ambigüe donc pour le continent africain sur lequel vivent environ un million de ressortissants chinois, et qui traduit bien la place grandissante que prend dans l’économie mondiale l’ancien Empire du Milieu, à la fois source d’investissement et menace pour la souveraineté à long terme des pays africains, voire leur démocratie car, comme l’indique Le Monde, « pour Pékin, un dictateur dépensier est bien plus intéressant qu’un démocrate économe »…

L. V.

Pas d’allocation familiale sans vaccination ?

1 septembre 2018

Le choix des familles de ne pas faire vacciner leurs enfants, au risque d’aggraver certains risques sanitaires pour la collectivité, doit-il être soutenu par les contribuables ?

Depuis plusieurs années la vaccination est devenue un sujet polémique. Les vaccins sont accusés de multiples méfaits. On a pu croire (à tort) qu’ils favoriseraient l’autisme ou la maladie de Crohn. On les soupçonne, sans preuve, de liens avec les affections démyélinisantes. On les suspecte à cause de leurs adjuvants…

Un dessin signé Beltramo

Selon Le Figaro, deux études d’opinion menées par l’Institut national de prévention et d’éducation pour la santé (INPES) en témoignent : entre 2005 et 2010, le pourcentage de Français favorables à la vaccination est passé de 90 à… 61,5 % ! Une chute de confiance survenue toutefois après l’échec de la campagne de vaccination contre la grippe A, et qui semble partiellement oubliée puisque 81 % des personnes interrogées par l’INPES en avril 2011 étaient globalement favorables à la vaccination.

Une conférence sur cette question avait d’ailleurs été organisée à Carnoux par le CPC en 2016…

Cette méfiance a pu grandir et se maintenir à un niveau tel que de nouveaux risques sanitaires pourraient survenir. Elle inquiète les autorités, notamment le Haut conseil de la santé publique qui, s’il s’est récemment interrogé sur la pertinence de l’obligation vaccinale, s’est ému d’« une baisse assez inquiétante de la vaccination, en particulier (contre) des pathologies qui risquent d’être graves ». Et on l’on assiste à la résurgence de maladies qui avaient quasiment disparu, comme les récentes épidémies de rougeole en Allemagne ou aux États-Unis.

Des trous, des p’tits trous… Dessin de Lasserpe

La vaccination, qui a fait disparaître de nos contrées un certain nombre de maladies infectieuses, est d’ailleurs considérée comme la plus efficace et la plus rentable des mesures de santé publique. Se faire vacciner permet, non seulement de se protéger soi-même, mais aussi de protéger les membres de son entourage (jeunes enfants, femmes enceintes, personnes âgées ou malades chroniques) ne pouvant pas se faire vacciner ou rendus plus fragiles par leur âge ou leurs pathologies.

Alors que de plus en plus de personnes se détournent de la vaccination dans les pays occidentaux, le gouvernement australien a annoncé en 2015 que les parents refusant de faire vacciner leurs enfants se verraient privés d’une partie des allocations familiales. « Ce choix fait par les familles de ne pas immuniser leurs enfants n’a aucun fondement médical ni de santé publique, et ne devrait pas être soutenu par les contribuables », a expliqué le Premier ministre conservateur australien Tony Abbott.

Un dessin de Mutio publié par Urtikan

Le taux de vaccination des enfants âgés de un à cinq ans est d’environ 97 % en Australie, mais plus de 39.000 enfants de moins de sept ans ne sont pas immunisés selon le Registre australien de la vaccination infantile, un chiffre en hausse depuis les dix dernières années avec 24.000 cas supplémentaires. Seules deux exceptions pourraient permettre aux parents d’enfants non vaccinés de recevoir l’ensemble des allocations familiales : des raisons médicales, ou l’affiliation à un groupe religieux dont les instances dirigeantes présenteraient contre les vaccins une objection formellement reconnue par les autorités. En revanche, les parents inscrits sur le registre des « objecteurs de conscience » cesseraient de recevoir une série d’allocations qui peuvent représenter jusqu’à 15.000 dollars australiens (10.800 euros) par an et par enfant

La vaccination, une mesure efficace de santé publique (photo © Istock)

Selon l’hebdomadaire Courrier International, le pro­gramme australien No Jab, No Pay (« Pas de piqûre, pas d’argent ») est entré en vigueur depuis le 3 juil­let 2018. Les parents qui ne font pas vacciner leurs enfants perdront une partie de leurs prestations sociales, rapporte le site News.com.au.

Chaque famille qui envoie son enfant à l’école sans que ses vaccins soient à jour perdra ainsi la somme de 28 dollars austra­liens (17 euros) tous les quinze jours. D’après le ministre des Services sociaux, Dan Tehan, « les parents qui n’immunisent pas leurs enfants les mettent en danger, ainsi que les enfants, d’autres personnes ».

Voilà une parade efficace qui pourrait inspirer nos politiques face à l’individualisme et l’égoïsme. Il faut néanmoins pour l’adopter un certain courage…

S. J.

Pêcheur de brume ou pelleteur de nuages ?

28 août 2018

Le domaine de l’aide au développement, sans doute plus que d’autres, regorge de ces histoires de projets tous plus ingénieux les uns que les autres, longuement mûris par des hommes et des femmes animés de fortes conviction et empreints de bonne volonté, qui mettent toute leur énergie et leur intelligence pour atteindre un but altruiste au service de leurs prochains, et qui se plantent majestueusement, ne laissant dans la nature que des traces dérisoires d’un échec cuisant.

Gwenael Pié, en 2016 (photo © AFD)

C’est l’une de ces histoires, déjà un peu ancienne, qu’avait relatée sur son blog de voyage diffusé par Libération en avril 2008, un certain Gwenael Prié, jeune ingénieur en télécommunication, parti avec un de ses copains, Lionel Goujon, pour un tour du monde à la découverte des enjeux liés à l’eau. Devenu depuis chef de projet numérique au sein de la Direction des opérations de l’Agence Française de Développement (AFD) et à l’origine d’une initiative visant à promouvoir l’usage du numérique pour le développement (ICT4D – Information and Communication Technologies for Development), Gwenael Pié est aussi le co-auteur du livre « Les voyageurs de l’eau », préfacé par un certain Nicols Hulot et paru en 2010 aux éditions Dunod, qui relate justement les découvertes des deux compères au cours de leur périple de jeunesse.

L’une de ces étapes les conduit alors au Pérou à la rencontre de Jacques Béharel, un ingénieur français installé depuis des années à Lima, et qui cherche à promouvoir la technique des pêcheurs de brume. L’idée est vieille comme le monde, sans doute inspirée de l’observation des toiles d’araignées qui se couvrent de rosée au petit matin brumeux. Les bergers de l’île El Hierro aux Canaries recueillaient ainsi l’eau qui se condensait sur le feuillage d’un laurier déjà évoqué ici.

Et de tout temps, les populations nomades du désert d’Atacama au Chili avaient pris l’habitude de recueillir la rosée grâce à des pierres empilées, disposées de telle sorte que l’eau de condensation dégoulinât à l’intérieur jusqu’à la base de l’amoncellement, où elle était protégée de l’évaporation contre les rayons du soleil. Une démarche dont Jacques Béharel s’est inspiré pour développer d’immenses filets en mailles de polyéthylène qu’il tend entre deux mâts dressés face au vent dominant, équipés à la base d’une simple gouttière qui recueille les eaux de condensation et les conduit dans un réservoir de stockage.

Filet attrape-brouillard en polyéthylène à El Tofo, au Chili (photo © Fogquest)

C’est cette technique que sont venus découvrir en 2008 nos deux globe-trotters qui s’enflamment pour une démarche aussi ingénieuse que chargée de poésie : « Capter l’eau du brouillard pour alimenter des régions désertiques, voilà ce qui occupe une confrérie de sourciers bien particuliers. Du Népal à l’Afrique du Sud, de l’Erythrée au Chili, ils tendent des filets à flanc de montagnes et y prennent au piège les précieuses gouttes d’or bleu que la brume apporte. »

Il faut dire que la côte du Pacifique, le long de la Cordillère des Andes, est particulièrement favorable pour capter ainsi l’eau à la source. Le climat y est très aride : il tombe en moyenne entre 0 et 3 mm seulement chaque mois de l’année à Lima, soit moins de 20 mm par an en cumul, autant dire qu’il n’y pleut quasiment jamais, surtout par comparaison avec les quelques 2,40 m d’eau qui s’abattent en moyenne sur la forêt amazonienne, de l’autre côté de la Cordillère. En revanche, le ciel en bordure de l’Océan est presque chaque jour chargé d’humidité, issue de la forte évaporation au-dessus de la mer, ce qui forme des nuages omniprésents dans le ciel de la capitale péruvienne.

Accident de car le long de la Panaméricaine, en mai 2016, dans le redoutable serpentin de Pasamayo (photo © El Comercio)

En 1993, les autorités du pays sont venues solliciter l’ingénieur français pour installer ses filets capteurs de brume le long de la route panaméricaine qui serpente dans des pentes particulièrement arides, surplombant de manière vertigineuse le littoral pacifique où viennent s’écraser périodiquement bus et camions imprudents qui négocient un peu trop vite les virages de cette route souvent dans le brouillard. L’idée était de reboiser ces versants dénudés pour lutter contre l’érosion qui menace, en captant l’eau des nuées afin d’arroser les plants au moins les premières années, le temps qu’ils développent un feuillage suffisant pour que le brouillard s’y condense, à la manière des « forêts de nuages », ces formations boisées qui s’accrochent aux pentes de la Cordillère, en Colombie, à plus de 3000 m d’altitude, formant un écosystème très spécifique.

Des filets ont donc été installés pour permettre à cet ambitieux projet de reboisement de voir le jour, sur le site de Pasamayo Fariente, à 60 km au nord de Lima. Mais 15 ans plus tard, force est de constater qu’il ne reste plus rien de cette chimère, sinon des squelettes d’arbres desséchés et quelques piquets de bambou qui se dressent de loin en loin, et qui intriguent les bergers. Comme c’est souvent le cas, l’instabilité politique du pays a eu raison de ce projet qui aurait demandé un effort soutenu pendant plusieurs années successives…

A la même période, grâce à des fonds canadiens, un autre projet avait été initié à El Tofo, au nord de Santiago du Chili, dans un secteur où quelques filets avaient déjà été testés avec succès, dès les années 1980, dans le cadre de recherches universitaires. Là aussi, l’ambition était au rendez-vous puisqu’il s’agissait d’alimenter en eau potable le village de Chungungo et ses 400 habitants, situé à 7 km en contrebas. Pompeusement baptisé « Camanchaca », du nom aymara de cet épais brouillard qui obscurcit le ciel quasiment tous les matins, le projet a permis d’installer plus de 100 filets de 4 m de hauteur pour 8 à 10 m de longueur. Pendant une dizaine d’années, le dispositif a ainsi permis de recueillir de l’ordre de 7 à 15 l d’eau par jour et par m2 de filet.

Filets attrape-brouillard dans le désert d’Atacama (photo © Martin Bernetti / AFP)

Mais, même au Chili, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. En automne et en été, la cueillette de gouttelettes est parfois moins abondante. La population du village, qui depuis a presque doublé, et que les initiateurs du projet n’avaient pas réussi à impliquer suffisamment dans la gestion et l’appropriation du dispositif, s’en est peu à peu détournée, réclamant des moyens plus modernes et plus efficaces d’approvisionnement en eau potable. Le matériel lui-même a été vandalisé et, en 2003, tout a été abandonné tandis que les camions citernes reprenaient leurs rotations pour alimenter en eau le village en attendant l’hypothétique construction d’une usine de dessalement d’eau de mer…

Filet à brouillard installé à l’école de Tshiavha (photo © Alexander Joe / AFP pour 20 minutes)

D’autres projets depuis ont vu le jour, à Lima même, où, selon Maxisciences, une ONG allemande a installé en 2006 cinq grands filets qui permettent de recueillir de l’eau douce, surtout pendant les nuits d’hiver, pour les 200 habitants du bidonville de Bellavista del Paraiso, en périphérie de la capitale péruvienne. Au Guatemala, sur l’altiplano à 3000 m d’altitude, des paysans récoltent ainsi jusqu’à 2000 litres d’eau potable par jour grâce à deux filets et en Afrique du Sud, l’école primaire de Tshiavha, selon un article de Bionique, récupère en moyenne 2500 litres d’eau par jour, ce qui est plus que suffisant pour les besoins quotidiens du site. Malgré ses échecs et son côté quelque peu artisanal, la longue tradition des pêcheurs de brume est peut-être en train de connaitre un renouveau, qui sait ?

L.V. 

Migrations : jusqu’où ira le cynisme ?

20 juin 2018

L‘Aquarius vient de faire les frais de la nouvelle politique anti-migrants des populistes italiens au pouvoir. Son errance maritime met en relief l’impuissance de l’Europe et fait craindre d’autres drames similaires, car les populistes tiennent malheureusement souvent parole… 

L’Aquarius, navire affrété par l’association SOS Méditerranée (photo © AFP)

L’Aquarius, le navire affrété par SOS Méditerranée et Médecins sans frontières, encore appelé « ambulance des mers », a commencé ses maraudes maritimes il y a tout juste deux ans… Il vient de rejoindre Valence le dimanche 17 juin, après 9 jours d’errance, pour procéder au débarquement de 630 migrants secourus le week-end dernier en Méditerranée centrale. Quelles leçons provisoires peut-on tirer de cette aventure ? Petit rappel des faits…

Dans la nuit du samedi 9 juin, l’Aquarius a procédé à 6 opérations en mer dont un sauvetage critique sous l’instruction du Centre de coordination des secours maritimes italien (IMRCC). C’est 630 personnes, dont 7 femmes enceintes et 123 mineurs non accompagnés, qui ont pu ainsi être mis en sécurité à bord. Parmi elles, 400 personnes avaient été transférées depuis des navires italiens.

Sauvetage de migrants naufragés par l’Aquarius (photo © Suzanne Friedel / SOS Méditerranée)

Quelques heures après que l’Aquarius eut reçu du IMRCC l’instruction de remonter vers un « port sûr » en Sicile, la presse faisait état d’une déclaration des autorités italiennes annonçant la fermeture des ports italiens et sollicitant les autorités maltaises pour prendre en charge le débarquement. Le soir même, l’Aquarius recevait du IMRCC l’instruction de s’arrêter dans les eaux internationales, à 35 milles nautiques de l’Italie et 27 milles nautiques de Malte.

Le navire est resté bloqué dans les eaux quelque part entre l’Italie et Malte, après que le gouvernement italien a soudainement déclaré vouloir fermer les ports aux migrants. Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur et leader du parti eurosceptique La Ligue, a expliqué dans les médias et sur son compte Facebook que l’Italie refuserait désormais au célèbre navire français d’accéder aux ports italiens. Selon lui, c’est aux autorités maltaises de s’en charger, puisque le bateau se trouve tout près de cette île, à mi-distance entre l’Italie et la Libye, et dans les eaux communes à Malte et à l’Italie. Mais les dirigeants maltais ont opposé un refus catégorique et énervé, en insistant sur la responsabilité italienne. Ils mettent en avant le fait que les secours de l’Aquarius ont été coordonnés par le Centre de coordination des secours maritimes italien à Rome. Il serait donc naturel que l’Italie accueille ces migrants, comme elle a l’habitude de le faire.

Matteo Salvini, le nouveau ministre de l’Intérieur italien

Or, le gouvernement italien fait actuellement ses premiers pas. Il veut marquer les esprits sur la question des migrants aussi bien à l’échelle européenne qu’au niveau national. Ce même jour, le 10 juin, avait lieu le premier tour des élections municipales. Alors que toute promotion politique était interdite, Matteo Salvini a pu en profiter pour faire valoir son message anti-migrants. Et, de fait, son parti semble avoir nettement progressé, donnant l’avantage au centre-droit dans plusieurs villes importantes, dont Brindisi, et carrément la victoire dès le premier tour à Trévise et Vicenza.

Le nouveau président du Conseil (Premier ministre), Guiseppe Conte, a déclaré le 10 juin que l’Italie était « abandonnée par l’Europe ». Il a pointé le fait que le pays a reçu 600.000 migrants d’Afrique ces cinq dernières années, soit beaucoup plus que les pays européens voisins. Matteo Salvini a remis une couche le lundi matin en déclarant que d’autres navires humanitaires risquent de ne pas être reçus dans les ports italiens. Des maires de certaines grandes villes portuaires, dont Palerme et Naples, ont déclaré accepter de recevoir des migrants, des propositions vaines puisque l’accueil suppose l’escorte des gardes-côtes italiens, qui dépendent du gouvernement. En même temps, un navire militaire italien a transporté 937 migrants à Catane en Sicile… « Malte ne bouge pas, la France repousse, l’Europe s’en fout », a-t-il ajouté sur sa page Facebook.

Face à cette ligne dure, la Commission européenne a réagi immédiatement en appelant à un règlement rapide en soulignant « l’impératif humanitaire ». Même vocabulaire employé par le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) de l’Organisation des Nations unies, évoquant la situation des migrants, qui sont « à court de provisions et qui ont besoin d’aide rapidement ».

Pedro Sánchez Pérez-Castejón, nouveau Président du conseil espagnol

Et, à la surprise générale, une invitation est finalement venue de Madrid, à l’autre bout de la Méditerranée : Le nouveau chef de gouvernement de gauche en Espagne, Pedro Sanchez, a déclaré dans l’après-midi du 11 juin qu’il était de son « obligation d’aider à éviter une catastrophe humanitaire » et d’offrir un « port sûr » aux migrants. Dans un communiqué envoyé à la presse, le socialiste qui représente un gouvernement minoritaire explique aussi que le grand port de Valence a été choisi. Une information que Guiseppe Conte et Matteo Salvini ont accueillie comme une « victoire », en remerciant les Espagnols pour cet « acte de solidarité européen ».

Le mardi 12 juin, après plus de 36 heures de stand-by et d’imbroglio diplomatique entre Malte et l’Italie, et alors que la situation des 630 rescapés menaçait de devenir critique, l’Aquarius a reçu instruction des autorités maritimes compétentes de mettre le cap vers le port de Valence, désigné comme « port sûr » suite à la proposition du gouvernement espagnol.

La distance entre l’Aquarius et Valence était alors de 760 miles marins, soit plus de 1 500 km. À une vitesse de croisière de 8 nœuds susceptible de varier en fonction des conditions météorologiques, au moins quatre jours de navigation étaient nécessaires avant que l’Aquarius ne rejoigne sa destination. Afin d’assurer la sécurité des rescapés et des équipes à bord pour cette longue traversée, 524 des 630 rescapés ont été transbordés sur deux navires italiens qui se rendent avec l’Aquarius jusqu’à Valence. En outre, des vivres ont été donnés par un navire de la marine maltaise puis par les autorités italiennes.

Un dessin de Jiho publié dans Marianne

Mais l’Aquarius n’est pas tiré d’affaire. Les migrants qui sont à son bord non plus. À cause des conditions de mer difficiles – un vent annoncé à 35 nœuds et des vagues de quatre mètres – il s’est dérouté. Au lieu de se diriger en ligne droite vers Valence, où il devait arriver samedi 17 juin, il longe les côtes orientales de la Sardaigne, rallongeant nettement le temps de voyage.

Voilà pour les faits. Les choses auraient-elles pu se passer autrement ?

Laurent Joffrin, directeur du journal Libération, a proposé un scénario alternatif dans sa lettre politique du 14 juin : « Devant cette situation, qui n’est guère conforme à la dignité humaine, ni aux règles maritimes reconnues par tous, le gouvernement français accepte d’accueillir le navire dans un port de la Corse, qui n’est guère éloignée, comme on sait, de la Sardaigne. Conformément à la proposition avancée par les responsables corses, les migrants sont accueillis, soignés, et leur situation juridique est examinée selon les lois en vigueur. Certains peuvent rester en Corse, d’autres sur le continent, d’autres encore se rendre à Valence, d’autres enfin n’auront pas vocation à s’installer en Europe, selon les procédures habituelles. Saisissant l’occasion, répondant à l’émotion suscitée par l’affaire, les grands pays européens, à la demande de la France, se réunissent en urgence à Bruxelles et ouvrent une conférence destinée à dégager une position commune équilibrée, entre l’accueil nécessaire et la régulation inévitable du flux d’immigration. Si certains – les pays de l’Est notamment – refusent tout compromis, les pays attachés à l’Union et aux principes qui le fondent concluent un accord entre eux autour de règles humaines et raisonnables. Fruit de concessions réciproques, l’accord sera inévitablement critiqué. Mais au moins, l’Europe aura montré sa volonté commune et mis fin à l’impuissance qu’elle affiche en cette matière depuis plusieurs années »

Querelle entre Emmanuel Macron et Matteo Salvini, un dessin de Placide

Et Laurent Joffrin conclut : « Mais c’est un rêve. Entre cynisme et hypocrisie, on obligera l’Aquarius à une longue et éprouvante navigation alors que le bon sens voudrait qu’il puisse gagner le port le plus proche. Politiquement, l’Union aura démontré son inexistence dans ce dossier, laissant les Etats membres réagir en ordre dispersé et les partisans de la fermeture des frontières triompher. »

Cette situation de bras de fer est une première, à en croire Fabienne Lassalle, directrice adjointe de SOS-Méditerranée : « Nous n’avons jamais été ainsi bloqués. Jusqu’au samedi 9 juin, tout se passait comme d’habitude. Nous avons mené une opération de sauvetage près des côtes libyennes, assez difficile d’ailleurs, en nous organisant avec le Centre de coordination des secours italien. »

Au Secours catholique en France, très investi dans l’accueil des migrants, on perçoit l’invitation espagnole comme un geste qui allait dans le bon sens. Mais sans pour autant se faire d’illusions. « Il y a toujours une absence totale de coordination au niveau européen, estime Juliette Delaplace, chargée de projets accueil et droits des étrangers. La politique italienne s’inscrit dans une logique de vouloir repousser les demandeurs d’asile. Mais cette politique n’est pas rationnelle. Le nombre de migrants qui arrivent en Italie est en baisse de 76 %. Jusqu’au 1er mai cette année, 9567 personnes ont été accueillies. Un chiffre à comparer aux 41.000 personnes accueillies au 1er mai l’année dernière. »

L’Aquarius à Marseille en février 2016 (photo © FD / La Marseillaise)

Autre question : face à l’urgence de l’Aquarius, la France, qui est plus près de l’Italie que l’Espagne, aurait-elle pu proposer un port d’accueil ? « Bien sûr, elle aurait pu le faire ! assure Juliette Delaplace. Mais le gouvernement français n’a fait aucune proposition. Il a préféré la fermeté à l’humanité. » De même, les maires de Marseille, Nice, Toulon et d’autres villes maritimes sont restés muets devant l’urgence. Il y a cependant une exception : en Corse, le président du conseil exécutif de l’île, Gilles Simeoni, et le président de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, ont proposé d’accueillir l’Aquarius. Cette annonce a été faite le 12 juin au matin, alors que SOS-Méditerranée venait d’accepter l’offre espagnole.

Benjamin Stora et Hervé Le Bras pointent les aspects saillants de cet épisode. Voici leurs propos recueillis par Delphine Tanguy pour La Provence (16 juin 2018) : « La construction européenne, déjà bien chaotique, se voit entravée par la montée des populismes et la solidarité défaillante entre États ».

Le silence de la France, après la fermeture des ports italiens, était déplorable car il laissait paraître la réalité depuis quatre ans : celle de l’hypocrisie française sur la question migratoire. Certains faits divers deviennent ainsi importants quand ils révèlent, comme ce qui vient de se passer avec L’Aquarius, quelque chose de bien plus large et diffus.

Dessin de Kak, publié dans ResistanceInventere

Que l’Italie ferme ainsi sa frontière aux damnés de la mer, c’est un grand tournant en Europe, car les populistes tiennent malheureusement souvent parole… On peut accuser la France d’être hypocrite sur la question migratoire, mais elle n’a jamais, elle, fermé officiellement ses frontières ! Néanmoins à Vintimille, et à Briançon, nous empêchons les réfugiés de quitter l’Italie.

Quand Salvini accuse la France d’hypocrisie, c’est une façon de dire : « Vous empêchez bien, vous, les migrants de passer la frontière sans base légale, dans l’espace Schengen ». Mais derrière cette affirmation de sa politique xénophobe, le premier objectif de Salvini, c’est la renégociation des accords de Dublin (qui imposent aux réfugiés de déposer leur demande d’asile dans le premier pays européen qu’ils ont traversé), qui font porter le choc migratoire aux seuls pays du Sud. Les Italiens veulent que les demandes d’asile soient déposées dans le pays où les réfugiés veulent s’établir : cela peut sembler assez logique…

Il est inquiétant de constater à quelle vitesse la situation s’est dégradée, en Italie, en Hongrie, en Autriche, l’Allemagne où on entend parler à nouveau de l’Axe ! En France, Macron ne veut pas être doublé par les populistes. Il n’a pas tort car ce sont les seuls qui le menacent, puisqu’une partie de la droite, avec Wauquiez, est elle-même devenue populiste. Cette course à l’échalote est dramatique car on devient populiste pour freiner le populisme ! Le résultat, c’est donc… le populisme, de toute manière. C’est dommage car on pourrait trouver une façon de gérer ensemble 100 000 réfugiés dans un espace commun de 500 millions d’habitants.

Un dessin de Jiho publié dans Marianne

Pourtant la France prend sa part dans l’acceptation des demandes d’asile (selon les chiffres d’Eurostat, elle demeure néanmoins sous la moyenne européenne avec 3,4 titres de séjour accordés pour 1000 habitants,). C’est, contrairement à l’Italie ou à l’Espagne, un pays dont l’histoire est de longue date liée à l’immigration. Il faut élargir la focale et la durée pour juger ce qui se passe aujourd’hui…

L’Europe est empêtrée dans ses contradictions, entre fermeture et tradition de l’hospitalité. Le dilemme européen se cristallise bien ici. Et la montée des populismes est un signal fort, qu’on ne peut plus ignorer et qui inquiète. Mais à quand une grande conférence européenne sur ce seul sujet ? A quand une politique commune ?

Il y a bien dans notre société française, des solidarités, un engagement sur cette question migratoire. Ce que fait SOS Méditerranée, mais aussi Réseau éducation sans frontières par exemple, mériterait d’être porté par les politiques, qui ont peur de leurs opinions publiques. Cela ferait tomber les imaginaires de la peur.

L’impuissance de l’Europe donne le sentiment de faire la courte échelle aux extrémistes irresponsables et fanfarons. Elle pourrait au contraire travailler sur les négociations avec les États émetteurs de réfugiés : plus de 60 % sont déboutés du droit d’asile : il faut que l’on progresse sur leurs réadmissions, dans un accord avec les États où chacun trouverait un intérêt. L’Europe pourrait également descendre d’un échelon, en soutenant des initiatives locales d’accueil. Les sensibilités nationales seraient alors moins titillées…

Il n’est jamais simple d’accueillir et de partager, mais « jamais dans l’histoire, lorsqu’il fallut accueillir une part du monde, la société ne s’est effondrée ni même affaiblie » (Christiane Taubira).

S. J.

Solidarité : des frigos sur le trottoir…

9 juin 2018

En France, selon l’ADEME, chaque Français jetterait 20 kg de nourriture consommable par an dont 7 kg encore sous emballage, sans compter les volumes énormes que les distributeurs détruisent, faute d’arriver à les transmettre via le circuit associatif. Ce sont ainsi neuf millions de tonnes de nourriture qui seraient gaspillées chaque année, jetées à la poubelle et détruites alors même que, effrayant paradoxe, plus de huit millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté et, pour nombre d’entre elles, peinent à se nourrir correctement chaque jour.

Des militants anti-gaspillage récupèrent de la nourriture jetée dans les poubelles d’un supermarché (photo © Thierry Lopez / MAXPPP)

En matière de répartition des richesses, la théorie des vases communiquant, comme celle du « ruissellement » n’est jamais très facile à mettre en œuvre. Une initiative toute simple mais efficace mérite néanmoins d’être saluée, et largement diffusée. Elle consiste à disposer des réfrigérateurs en libre-service dans des quartiers très passant et à forte mixité sociale : les commerçants y déposent leurs invendus du jour et les habitants du quartier leurs propres surplus, par exemple avant un départ en vacances, tandis que les plus démunis viennent se servir gratuitement.

Réfrigérateur People’s Fridge à Londres

Le concept était déjà largement en vigueur à Londres, dans le quartier de Brixton, sous le nom de People’s Fridge, où une jeune restauratrice française, Dounia Metboul, l’a découvert en 2012. Séduite par le principe, celle-ci s’est alors aperçu que ce dispositif de frigos solidaires est également largement développé en Allemagne, alimenté par des milliers de bénévoles qui récupèrent les invendus des commerçants, mais aussi au Québec, en Belgique ou encore en Espagne.

Il ne restait donc plus qu’à importer l’idée en France et c’est ce qu’a fait Dounia Metboul qui tient, avec sa mère un restaurant rue Ramey, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, « La cantine du 18 ». Elle mobilise deux associations : Le Carillon, qui rassemble les commerçants du 18e arrondissement soucieux des sans-abri, et Cap ou pas cap, déjà à l’origine de boîtes à dons. Le 8 juin 2017, après appel à financement participatif, le premier réfrigérateur en partage de Paris est ainsi inauguré sur la terrasse de son restaurant.

Et le système fonctionne : chaque jour, une trentaine de personnes, particuliers et commerçants, alimentent le frigo dont le contenu est récupéré par une cinquantaine de sans-abris, retraités, chômeurs, familles nombreuses et étudiants. Celui qui le peut dépose des aliments. Celui qui en a besoin se sert librement. Comme le dit Dounia Mebtoul dans Le Monde, « C’est devenu un emblème, dans le quartier. Ce frigo fédère. C’est la bonne action que l’on fait facilement dans la journée. Beaucoup plus concret qu’un don à une asso ! »

Le premier frigo solidaire a été inauguré le 8 juin 2017 devant le restaurant de Dounia Mebtoul : « La cantine du 18 » à Paris (photo © Bigger Band)

A tel point que le dispositif a déjà commencé à essaimer. En décembre 2017, un second frigo solidaire a ainsi été inauguré par l’association Cap ou pas cap au 212 avenue Daumesnil dans le XIIe arrondissement de Paris, devant le magasin bio Les nouveaux Robinson. En en février 2018, un troisième a été installé devant Le Bar Commun, situé 135 rue des Poissonniers, toujours dans le XVIIIe arrondissement.

Le frigo solidaire installé devant Le Bar commun, rue des Poissonniers à Paris

Les élus municipaux du XVIIIe voient d’ailleurs d’un très bon œil cette initiative citoyenne qui permet à la fois de lutter contre le gaspillage alimentaire, de venir en aide aux plus démunis et de créer du lien social. Ils l’encouragent donc fortement en relayant les informations de l’association sur les réseaux sociaux et en facilitant les relations avec les services communaux.

Car la réglementation actuelle sur l’occupation de l’espace publique prévoit en principe que les commerçants qui installent un frigo, même solidaire, sur le trottoir devant chez eux, payent une redevance, ce qui pourrait constituer un frein au développement du dispositif comme le reconnait Jean-Philippe Daviaud, adjoint au maire du XVIIIe en charge de la vie associative, de la démocratie locale et de la participation citoyenne, qui soutient le projet.

Une charte pédagogique a été rédigée pour faciliter la mise en place de tels frigos solidaires que l’on retrouve déjà un peu partout, à Lille comme à Grenoble. Grâce à l’appui du blogueur Baptiste Lorber puis de l’influenceuse Natoo dont la vidéo postée sur YouTube a été visionnée par 2 millions de visiteurs en une semaine, le projet de l’association Les Frigos solidaires, créée en partenariat avec Identités mutuelles, a connu un formidable écho sur les réseaux sociaux. Une quinzaine d’initiatives seraient ainsi en train de voir le jour depuis le début de l’année sur le territoire national.

La youtubeuse Natoo a relayé, dans une vidéo particulièrement remarquée, le concept des frigos solidaires (source © YouTube / Natoo)

La démarche à suivre est finalement assez simple : les bénévoles associatifs démarchent les commerçants pour leur expliquer le concept et leur préciser leurs responsabilités et engagements, dont celui de sortir le frigo dans la journée pour le rendre aisément visible et accessible à chacun. Il revient aussi aux commerçants de vérifier le bon fonctionnement de la chaîne du froid et la nature des produits qui y sont déposés. Ceux qui récupèrent les denrées pour les consommer sont seuls responsable de leur usage mais la liste des produits admis est restreinte pour limiter autant que possible les risques d’intoxication alimentaire : viande, poisson et plats faits maison sont en particulier interdits, de même que les produits avec date de péremption dépassée.

L’achat des frigos, qui reviennent à 1300 € pièce, se fait sur la base d’une cagnotte en ligne et pour l’instant l’association ne bénéficie pas de subvention mais nul doute qu’un tel système est appelé à se développer. Le frigo du futur sera sans doute connecté, intelligent et muni d’un écran tactile, comme en rêvent les designers de l’électro-ménager, mais il sera peut-être aussi collectif et solidaire, comme le prouve cette belle initiative citoyenne…

L.V. 

Écho de conférence : Pourquoi se focaliser sur la dette publique ? Quel modèle économique pour le service public ?

3 juin 2018

Le conférencier invité par le Cercle Progressiste Carnussien, ce 24 mai 2018, pour ce sujet d’actualité, était Alain Beitone, déjà invité en janvier 2015. Michel Motré, Président du CPC, a rappelé en introduction le parcours de notre invité : professeur de sciences économiques et sociales en classes préparatoires au lycée Thiers de Marseille, formateur à l’IUFM d’Aix-Marseille, chargé de cours à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, et rédacteur de manuels d’économie, en collaboration avec d’autres auteurs.

L’auditoire, très attentif, a ainsi été immédiatement séduit par le côté pédagogique et la clarté de l’exposé d’Alain Beitone, sur un sujet pourtant d’un abord complexe pour les non initiés aux subtilités des processus économiques.

Alain Beitone en conférence à Carnoux le 24 mai 2018 (photo © Cercle progressiste carnussien)

Le mot «dette» engendre des réactions souvent vives, auprès d’un public pas toujours bien informé par les médias ou influencé par les partis politiques et responsables gouvernementaux qui tentent de justifier leurs orientations concernant la dépense publique, à des fins peu en rapport avec l’intérêt général. Mais de quoi parlons-nous lorsque nous évoquons la «dette» ?

– Une dette est un engagement, d’un État ou d’un particulier, à rembourser, à terme, un créancier, moyennant en général le paiement d’un intérêt.

– Il faut distinguer la dette «brute», qui est le total dû, d’une dette «nette» qui est la différence entre la dette brute et le total des créances détenues sur d’autre agents économiques et qui pourraient, dans certains cas annuler cette dette.

– A l’origine, une dette résulte d’un transfert monétaire à partir d’une épargne ou est le résultat d’une création monétaire. Ainsi, le billet de banque est une créance qui sert aux échanges économiques. L’économie repose donc sur une dette liée au flux de cette monnaie.

– Qu’est-ce que le taux d’intérêt ? C’est le prix du risque et du temps, c’est le prix d’un service.

– Qu’est-ce que le déficit public ? Dans le budget d’un État c’est le résultat (solde négatif) de la différence entre ses recettes et ses dépenses publiques. C’est donc un flux.

– Ne pas confondre ce déficit avec la dette publique qui est une accumulation, au cours du temps, de la totalité des engagements d’un État (les administrations centrales, locales et de sécurité sociale), à une date déterminée, et qui est donc un stock.

Pour comparer et suivre l’évolution de cette dette publique, il est communément admis d’utiliser un indicateur qui est le rapport entre le montant de la dette publique et celui du produit intérieur brut (PIB). Cet indicateur est cependant discutable car il rapporte le stock de dettes (remboursable sur plusieurs années) au flux annuel de production de l’économie.

Crise bancaire : un dessin de Lasserre

Il convient aussi de faire la différence entre la dette publique, qui est contractée par les agents publics agissant pour l’État, les collectivités locales ou la sécurité sociale, et la dette privée, qui est contractée par les entreprises et les particuliers (auprès des banques ou sur les marchés financiers). Il faut distinguer aussi la dette intérieure (contractée auprès d’agents résidents sur le territoire) et la dette extérieure qui appel à l’épargne d’organismes financiers de pays étrangers.

Ce dernier élément est illustré par l’attitude des États-Unis qui, depuis des décennies du fait de la faiblesse de leur d’épargne intérieure, ont emprunté au Japon et maintenant à la Chine, via l’émission de bons du trésor, afin de financer leur activité économique.

Le problème de la dette a pris une ampleur exceptionnelle, en 2007-2008, à l’occasion de la crise des subprime aux États Unis, qui est le résultat d’une crise de la dette privée où des prêts (immobiliers essentiellement) ont été consentis à des personnes insolvables. Suite aux saisies en grand nombre effectuées par les banques pour se rembourser, le marché s’est écroulé, les prix ont baissé et les banques n’ont plus réussi à couvrir leurs actifs, impactant toutes les banques mondiales par effet dominos.

Cela illustre le fait que l’économie suit des cycles en fonction de mouvements spéculatifs perturbant la capacité des États à rembourser les intérêts et le capital de la dette. Il est à noter que, pour les créanciers, la capacité des tats (ou des particuliers) à rembourser les intérêts est une garantie primordiale ce qui explique le fait qu’ils continuent à leurs accorder du crédit.

Un autre fait majeur, lié à la variation des taux d’intérêts, est la crise de la zone Euro en 2010, qui a touché cruellement la zone sud de l’Europe, et la Grèce d’une manière catastrophique. Mais cette crise n’est pas non plus une crise de la dette publique. Elle résulte d’une divergence des taux d’intérêts entre pays européens, alors que ces taux avaient pourtant convergé au moment de la création de l’Euro, mais sans qu’il soit tenu compte de la polarisation des zones économiques dans l’espace commun (pays du nord plus riches que ceux du sud). La crise déclenchée en 2010 est donc une crise de la crédibilité de la zone euro. L’arrêt de flux de capitaux en provenance du nord de la zone a précipité ces pays dans une situation inextricable. Il apparaît donc que cette crise est le résultat de choix collectifs, basés sur des décisions politiques, en relation avec une construction européenne imparfaite (absence de solidarité économique).

Évolution de la dette publique brute de différents pays en pourcentage du PIB

Une fois les éléments de vocabulaire et de contexte liés à la notion de dette précisés, Alain Beitone a commenté une série de graphiques retraçant sur plusieurs périodes, depuis la fin de la guerre et plus précisément sur les 10 et 20 dernières années, l’évolution des dettes publiques et privées en fonction du PIB, des taux d’intérêts réels sur les emprunts d’État, ceci dans les différents pays industrialisés tels que les États Unis, le Japon et la zone Euro.

Il en ressort ainsi qu’à part le Japon confronté depuis des années à un phénomène déflationniste, la dette publique de la France, en pourcentage du revenu national net, évolue au même rythme que les autres pays de la zone Euro, mais elle reste supérieure à la dette moyenne des pays de la zone européenne.

Évolution de la dette publique de différents pays en pourcentage du revenu national net (source F. Avaredo, L. Chancel, Th. Piketty, E. Saez, G. Zucman, Rapport sur les inégalités mondiales, éd. Seuil, 2018)

Cette situation est-elle acceptable pour autant ? Qu’est-ce qui explique qu’avec des taux réels d’emprunt proches de 0 % la France a des difficultés à rembourser sa dette ? Il faut remarquer que la France emprunte sur des durées courtes à des taux négatifs qui augmentent après cinq ans pour atteindre 1,5 % à 50 ans.

Pourquoi cette dette publique a-t-elle augmenté ?

Il faut remonter au premier choc pétrolier de 1974 qui a ralenti la croissance, entraînant une montée du chômage, accroissant les dépenses d’indemnisation ainsi que d’autres dépenses sociales. C’était encore la période bénéficiant de l’effet des « 30 glorieuses » où les taux d’intérêts réels étaient réduits par l’inflation, favorisant un effet de levier sur la consommation et de la production : on s’enrichissait en s’endettant !

Dette publique de différents pays européens en pourcentage du PIB (source INSEE)

Mais, à partir des années 80, la politique de désinflation provoque une hausse des taux d’intérêt réel, ce qui a un effet négatif sur la croissance, effet amplifié par la désindexation des salaires sur les prix, ce qui nuit à la consommation des ménages. Durant les années 80 et 90, une certaine stabilité n’a pas pour autant permis d’endiguer le phénomène face aux dépenses sociales accrues dans une période à faible croissance.

A partir des années 2000, l’émission de produits titrisés sur des emprunts liés à la dette privée aux US, annonçant la crise des subprime, a déconnecté le marché financier de l’économie réelle, plongeant les États comme la France, à partir de 2007, à faire des choix délicats dans leurs politiques sociales (financement des retraites, du chômage, aides sociales, etc) et fiscales, avec en particulier une volonté de baisser les impôts (exonérations diverses et baisses de cotisations) pour les plus riches, dans l’espoir (non garanti) d’une reprise des investissements et de l’emploi donc de la croissance (théorie du ruissellement).

Alain Beitone insiste sur le fait que la dette publique n’est pas la dette privée et qu’elle suit un flux quotidien d’emprunts et de remboursements, par l’État français, ce qui permet à chaque emprunt d’être remboursé en moyenne en 7 ans. L’État a donc la maîtrise de ce mécanisme dans le temps, sous condition de gestion équilibrée permettant de s’endetter pour acquérir des actifs et procéder à une redistribution sociale, résultat d’engagements politiques.

Il faut noter que l’administration centrale de l’État n’est pas soumise à un équilibre budgétaire alors que les collectivités locales le sont. La dette publique et la croissance sont liées, les dépenses d’infrastructures de l’État ayant un impact sur l’activité industrielle et les offres créatrices d’activités. Ainsi, en France, en dessous d’un taux de 1,5 % de croissance, on observe que le nombre d’emplois ne croît pas.

Alors comment réduire la dette publique ?

Pour Alain Beitone, la dette publique est soutenable si le taux d’intérêt réel sur la dette est inférieur ou égale au taux de croissance en volume de l’économie, ceci en jouant sur les taux nominaux, sur l’inflation,sur la croissance, et sur la restructuration de la dette.

La Banque Centrale Européenne pourrait ainsi racheter la dette des pays du Sud, ou donner la possibilité aux pays endettés concernés de ne pas rembourser les intérêts (pas de profits à faire), ou leur permettre de rembourser le capital sur une période plus longue. Il s’agit donc de revoir la logique de la construction européenne pour une meilleure solidarité dans la zone Euro et sa réindustrialisation.

C’est donc dans la poursuite de ce raisonnement que notre conférencier s’interroge sur le modèle économique à suivre pour financer les services publics dans notre société ?

Sur quels principes se définit un service public ?

Un article de P. Bauby et J. Boual (« les services publics entre l’État et le marché »), en 1994, met en avant trois principes :

– « la continuité, car la prise en charge d’une activité par le service public tient à l’existence d’un besoin social ou stratégique à satisfaire et implique que l’activité soit régulière et continue.

Un dessin de Thierry Alberti (source © SNEPFSU Toulouse)

– l’égalité, qui repose sur l’extension du principe d’égalité juridique devant la loi et le règlement de la Déclaration de 1789 et exige que les usagers soient placés dans une position égale, sans discrimination ni avantages particuliers ; principe qui entraîne celui de la péréquation des tarifs dans le cadre de la zone couverte par le service public. Se rattachent à ce principe celui de la neutralité des services publics à l’égard de tous les usagers quelles que soient leurs caractéristiques, ainsi que l’obligation de fourniture et l’objectif de minimisation des coûts, un service d’intérêt général n’ayant pas comme but d’être régi par la loi du profit,

la mutabilité, selon laquelle les prestations sont adaptées aux besoins et évoluent en quantité et en qualité. La notion de service public n’est pas statique, mais est une conception dynamique.

En vertu de ces principes, les services publics doivent être au service de l’intérêt général. Ils sont associés à l’idée de monopole, qui en fonde la légitimité : censé être seul capable de satisfaire certains besoins collectifs, le service public tend à un monopole de fait ou de droit »

Si l’on reconnaît la nature spécifique des objectifs des services publics pour certaines activités sociales, alors ils doivent être gérés d’une manière particulière et échapper à une logique marchande. Il s’agit bien d’un choix politique qui peut découler soit d’un intérêt stratégique commun, soit d’une nécessité de solidarité ou d’équité.

Ces choix ne peuvent être faits qu’avec le consentement des citoyens et des responsables politiques, tous devant en assumer les conséquences via le consentement à en payer le coût (cotisations, prélèvements) et la volonté de réduire les inégalités. Le sentiment d’efficacité des services publics sera d’autant plus partagé si la situation s’améliore par une gestion rigoureuse et une coordination des différents acteurs impliqués.

Le public, resté attentif durant l’exposé, profita de cet instant pour poser de nombreuses questions à notre conférencier, interrogé notamment sur les contraintes des directives de l’Union Européenne sur les services non-économiques d’intérêt général. Il existe de fait un protocole annexé au traité de Lisbonne (2007) qui reconnaît « le rôle essentiel et le large pouvoir discrétionnaire des autorités nationales, régionales et locales pour fournir, faire exécuter et organiser les services d’intérêt économique général d’une manière qui réponde autant que possible aux besoins des utilisateurs ». Donc les dispositions des traités européens « ne portent en aucune manière atteinte à la compétence des États membres»

Un public particulièrement attentif aux explications d’Alain Beitone (photo © Cercle progressiste carnussien)

Interpellé sur le contrôle des budgets, Alain Beitone reconnaît que son efficacité est discutable et que des « anomalies » sont constatées. Il se fait ainsi l’écho des propos du public, choqué par de trop nombreux gaspillages et les inégalités de traitement fiscal faites aux entreprises au sein de l’Europe, en particulier en faveur des GAFA, les géants du web. C’est donc bien l’approfondissement de la construction Européenne qui pourrait répondre à ce besoin d’amélioration de nos conditions de vie, souhaitée par beaucoup, en faisant converger de nombreux critères tel que la fiscalité, le traitement du chômage ou les minimum sociaux.

C’est finalement à une heure tardive que tous les participants ont partagé un apéritif, offert par le Cercle, durant lequel Alain Beitone se prêta avec disponibilité et pédagogie pour répondre à toutes les sollicitations. Encore une soirée particulièrement enrichissante pour le public d’une quarantaine de personnes venues à l’invitation du Cercle Progressiste Carnussien.

CM