Posts Tagged ‘Déchets’

Marseille : poubelle la ville !

11 mai 2018

Déchets abandonnés sur un trottoir de Marseille dans le centre-ville (source © MPLV)

Qu’on le veuille ou non, Marseille a la réputation bien établie d’être une ville salle. Il suffit de la quitter et de voyager dans d’autres cités pour s’en rendre compte. C’est ce qui est arrivé à Sarah Bourgeois qui vit à Marseille depuis 18 ans : de retour de vacances au Japon en août 2017, le constat lui saute à la figure ! Difficile de marcher sur un trottoir à Marseille, même dans l’hyper-centre, sans slalomer entre canettes de bière, papiers gras, déjections canines et amoncellement de détritus, de vieux cartons et d’encombrants accumulés autour des poubelles et des containers à ordures qui débordent.

Excédée, la jeune femme s’épanche sur les réseaux sociaux en demandant à la cantonade : « c’est normal cette odeur d’égout et cette sensation de vivre au milieu d’une poubelle ? ». Et là, surprise : ses réflexions outrées suscitent des réactions, beaucoup de réactions : plus de 400 commentaires en quelques jours ! Chacun y va de son témoignage, souvent accompagné d’une photo montrant, qui une poubelle éventrée sur le trottoir, qui un amoncellement de gravats sur la chaussée, qui des matelas ou de vieux réfrigérateurs déposés à même la voie publique et jamais ramassés.

Une internaute, Karine, lui conseille de créer un groupe dédié et en quelques semaines ce sont plusieurs milliers d’interlocuteurs qui se mobilisent. Le mouvement est baptisé « Marseille : poubelle la vie ! » en référence à la célèbre série télévisée tournée à Marseille et diffusée sous le nom de Plus belle la vie

Une pétition est bientôt lancée sur le site Change.org. Elle recueille plus de 11 000 signatures et surtout des milliers de témoignages visuels des nuisances liées à une gestion défaillante des ordures dans la cité phocéenne. En octobre 2017, à l’issue d’une n-ième grève des éboueurs comme la ville en connaît régulièrement et qui voit les déchets s’entasser sur les trottoirs tandis que les rats prolifèrent, la pétition est adressée à Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille et Président de la métropole Aix-Marseille-Provence, en charge de la compétence de gestion des ordures ménagères et de la propreté.

Extrait du livre noir publié par Marseille : poubelle la vie ! en octobre 2017 (source © MPLV)

Elle est accompagnée d’un livre noir rassemblant plus de 3000 photos révélatrices de l’ampleur du désastre, même en dehors des périodes de grève des éboueurs. Le tableau décrit dans le courrier adressé au maire est sombre mais réaliste : « Notre célèbre cité ressemble à une poubelle. Les encombrants et les dépôts illicites jonchent les rues. L’odeur ambiante des égouts se mélange à celle de l’urine et des déjections canines. Les rats envahissent la ville. Les tags sauvages et les façades des immeubles noircies par la pollution pèsent lourdement sur l’image de Marseille. Les arbres sont asphyxiés sous le ciment et les espaces verts ont disparus sous les déchets. Les plages sont souillées de détritus qui polluent la mer en détruisant la faune et la flore ».

Et la pétition ne parle même pas de ces montagnes de déchets qu’on peut voir à la fin des marchés comme celui de la Plaine qui se tient trois fois par semaine et qui fait l’objet d’un nettoyage pour le moins sommaire, laissant s’envoler dans les rues avoisinantes son lot de sacs plastiques que le mistral s’ingénie ensuite à disperser dans toute la ville, transformant les arbres d’alignement en sapins de Noël décorés de toutes les couleurs, au point qu’une marque de bière brassée à Marseille a même repris l’image sur son logo tant il fait partie du folklore local…

Avec désormais 15 000 personnes ayant adhéré en quelques mois au groupe Facebook dont la presse locale s’est largement fait l’écho, le mouvement s’est structuré et érigé en véritable association en février 2018, se dotant d’un site internet sur lequel on peut admirer d’édifiantes photos de déchets éparpillés dans les rues de la ville, tous quartiers confondus.

Bien que se définissant comme apolitique, l’initiative agace fortement la mairie qui a bien été obligée de réagir en convoquant, fin novembre 2017, une réunion des différents acteurs impliqués. Monique Cordier, l’adjointe au maire depuis 2014 et vice-présidente de la métropole, en charge de la propreté et de la gestion des déchets, reconnaît que « tout n’est pas parfait » et que « la propreté, c’est les douze travaux d’Hercule ».

Essai du robot-méduse dans le Vieux-Port à Marseille le 14 octobre 2017 (source © société IADYS)

Quelques initiatives ont été prises pour tenter d’améliorer la collecte des déchets avec notamment l’emploi de bennes plus volumineuses en centre-ville. Il est même envisagé l’emploi d’un petit robot muni d’un aspirateur à déchets pour nettoyer les eaux du Vieux-Port, le Jellyfishboat, conçu à Aubagne par la société Iadys !

Sur la ville, la collecte est effectuée aux deux-tiers par des employés municipaux, recrutés pour la plupart davantage par clientélisme que pour leur engagement au travail, et dont les tournées continuent à battre des records de vitesse, même si le système du « fini-parti » est désormais officiellement abandonné. De fait, force est de constater que les secteurs où le ramassage des ordures est confié au privé, comme c’est le cas à Carnoux par exemple, mais aussi, depuis septembre 2017, dans le secteur de l’hyper-centre autour du Vieux-Port, le ramassage des ordures ménagères est nettement plus soigneux.

Amoncellement de déchets pendant une grève des éboueurs à Marseille en octobre 2017 (source © MPLV)

Les relevés effectués par les membres du collectif MPLV (Marseille poubelle la vie !), comme les signalements effectués via l’application Engagés au quotidien, mise en place par les services de la métropole, confirment d’ailleurs ce que chacun pressentait : même si les ordures sont présentes partout, globalement les arrondissements des quartiers les plus défavorisés, aux mains d’élus de gauche voire du FN, sont encore plus mal traités. Sans doute les incivilités y sont-elles aussi pires que dans les quartiers bourgeois, mais on constate aussi que la saleté appelle la saleté : à quoi bon faire l’effort de se rendre dans une déchetterie quand on a un tas de gravats jamais ramassés en bas de chez soi ?

Monceau de déchets au pied d’un container de tri sélectif à Marseille (source © MPLV)

C’est d’ailleurs sur ce point que la métropole Aix-Marseille-Provence a encore été épinglée via un rapport au vitriol de la Chambre régionale des comptes (CRC) publié en décembre 2017 et qui pointe le coût exorbitant de la propreté : 53 millions d’euros par an, soit 92 000 € au km de voirie alors que ce chiffre est en moyenne 7 fois moins élevé dans des agglomérations comparables. Or la CRC considère qu’une partie de cet écart s’explique par un volume très excessif de déchets produits, deux fois plus élevé qu’à Lyon par exemple. Elle incite donc les élus locaux à mettre enfin l’accent sur la sensibilisation et le développement du tri sélectif pour faire baisser ce volume de déchets comme dans toutes les autres grandes villes françaises.

Mais changer les comportements ne se fera pas du jour au lendemain : le chantier est immense et mérite d’être attaqué de tous les côtés, à la fois via un service public plus réactif et plus efficace, mais aussi via des actions de sensibilisation, de prévention et aussi de répression plus nombreuses et soutenues. Le succès de l’initiative Marseille : poubelle la vie ! montre que nombre de citoyens marseillais sont prêts à se mobiliser en ce sens : chiche ?

L.V. 

Publicités

Le champignon de Marseille va-t-il détrôner celui de Paris ?

3 mai 2018

L’agriculture urbaine, tout comme la permaculture sont en train de devenir des concepts à la mode. A Singapour, un État minuscule de 715 km2 (moins que la superficie de la seule commune d’Arles !) dans lequel s’entassent pas moins de 75 millions d’habitants, soit davantage que sur le territoire français, on compte ainsi déjà une centaine de fermes verticales, des tours édifiées en site urbain et dans laquelle on pratique le maraichage hors-sol.

Ferme verticale hors-sol à Singapour (source © Sky Greens)

Le principe est simple, sachant qu’une plante pour se développer a besoin, comme chacun sait, d’un peu d’amour et de beaucoup d’eau fraîche, mais aussi de lumière (l’énergie qui permet d’activer la photosynthèse) et de certains nutriments, généralement contenus dans le sol mais aussi apportés par les épandages d’engrais. A défaut de substrat, il suffit de verser les apports dans l’eau où baignent les racines des plantes. C’est ce même principe de l’hydroponie qui va être mis en œuvre à Romainville, en Seine Saint-Denis où plusieurs bâtiments dont une tour maraîchère de 24 m de hauteur sont en cours de construction, qui comprendront, outre des serres pour le maraîchage hors-sol, une champignonnière, un laboratoire pour la germination des graines, une serre pédagogique, un point de vente et, en extérieur, des petits vergers et un poulailler.

Maquette de la future tour maraîchère de Romainville (source © Ilimelgo et Secousses architectes / Poltred perspectiviste)

A Montréal, c’est ce même principe de la culture hydroponique qui est mis en œuvre dans deux serres installées sur les toits de la ville et dont la production est vendue sur internet sous forme de paniers de légumes. Cultiver sur les toits en ville présente en effet de multiples avantages, le moindre n’étant pas la proximité avec les consommateurs, ce qui permet de réduire fortement les coûts de commercialisation et de distribution.

Cultures maraichères sur le toit d’un supermarché à Montréal (source © Cent degrés)

Mais l’autre avantage est paradoxalement de profiter d’une qualité de l’air parfois meilleure en ville, surtout en altitude : les gaz d’échappement restent généralement bloqués au sol et ne dépassent pas le 2ème ou le 3ème étage, si bien que l’air en toiture est très acceptable.

Julien Girardon, créateur d’Abricotoit

C’est ce qui explique que les toitures marseillaises deviennent un lieu de refuge pour l’agriculture des Bouches-du-Rhône. C’est en tout cas le pari de la structure créée sous le joli nom d’Abricotoit par Julien Girardon, un jeune Marseillais, titulaire d’un doctorat en biotechnologie végétale, et qui propose d’aménager des jardins potagers sur les toits des immeubles du centre-ville, soit pour faciliter sa production personnelle, soit pour alimenter des restaurants en produits frais.

D’ailleurs les toits des immeubles sont de plus en plus convoités pour de multiples activités liés à l’agriculture, y compris pour y installer des ruches. Force est en effet de constater que les apiculteurs trouvent désormais en ville un terrain nettement plus propice à l’élevage mellifère du fait de l’absence de pesticides dans l’environnement proche et en raison de la plus grande diversité des espèces florales. On compte ainsi plus de 700 ruches à paris où la mortalité des abeilles ne dépasse pas 3 à 4 % alors qu’elle atteint désormais 30 à 40 % en milieu rural.

C’est la raison pour laquelle on voit désormais fleurir des ruches non seulement sur certains ronds-points comme c’est le cas à Vitrolles par exemple, mais aussi sur le toit des hôtels. Les clients de l’hôtel Sofitel situé sur le Vieux Port savourent ainsi depuis plusieurs années déjà le miel produit sur le toit du bâtiment et il en est de même pour ceux qui fréquentent l’hôtel Ibis de Bonneveine. Gérard Jourdan, l’apiculteur à l’origine de cette initiative, basé à Auriol, a depuis multiplié les implantations de ruches dans l’agglomération marseillaise et estime que la qualité du miel récolté ainsi en site urbain est généralement excellente.

Ruches installées sur le toit de l’hôtel Sofitel sur le Vieux Port de Marseille (source © Gérard Jourdan)

Depuis 2014, c’est le Castorama de Saint-Loup qui s’est lancé dans l’aventure, pour le plus grand bénéfice des employés du magasin qui se partagent la récolte, tandis qu’une association, intitulé Une ruche dans mon jardin, s’efforce d’implanter des ruches dans différents quartiers périphériques de Marseille, dont la Cité des Néréides, dans un but pédagogique afin d’inciter les enfants à retrouver le goût de la nature et de l’activité agricole.

Et voilà que ce sont désormais les caves de Marseille qui commencent à être investies par les adeptes de l’agriculture urbaine. Comme le relate Agathe Perrier sur le site Made in Marseille, deux amis, Maxime et Nicolas, ont eu l’idée de développer la culture de champignons (non hallucinogènes, est-il besoin de le préciser ?) dans les sous-sols de l’Équitable café situé sur le Cours Julien. Le substrat utilisé pour cela est en effet tout simplement du marc de café, mélangé aux spores de champignons et enserré dans des filets en forme de gros boudins, conservés pendant 15 jours dans l’obscurité puis exposés à la lumière dans une atmosphère très humide qui fait pousser en 5 jours de gros bouquets de pleurotes plutôt appétissantes.

Les boudins contenant le marc du café qui sert de support à la culture des champignons (photo © Agathe Perrier / Made in Marseille)

Une fois les champignons récoltés, le substrat est donné à l’association Terre de Mars, qui cultive d’anciens terrains agricoles dans le quartier de Sainte-Marthe : un apport organique idéal pour enrichir la terre. « C’est là que l’on boucle la boucle, car on produit des champignons grâce à des déchets et, de notre côté, on ne crée aucun déchet », met en avant Maxime.

Un cageot de pleurotes produites à Marseille (photo © Agathe Perrier / Made in Marseille)

Un bel exemple d’économie circulaire et qui pourrait encore évoluer puisque les deux amis se sont lancés dans d’autres expérimentations en essayant de recycler comme substrat des sciures de bois issus d’un chantier naval du Pharo.

D’ailleurs, leur ambition est de produire à terme une tonne de champignons par mois. Pour cela, ils envisagent sérieusement de déporter leur champignonnière urbaine dans les sous-sols du fort Saint-Nicolas et viennent de répondre à un appel à projet dans ce but. Le champignon de Marseille est peut-être promis à un bel avenir ?

L.V.

A Bangalore, il y a le feu au lac !

6 avril 2018

La ville de Bangalore, créée au 16ème siècle sur les plateaux du Dekkan, au sud de l’Inde, a longtemps gardé sa réputation de cité-jardin, plutôt verdoyante, baignée par pas moins de 285 lacs qui lui ont toujours fourni de l’eau en abondance. Devenue en 1956 capitale du nouvel État de Karnataka, la ville ne comptait alors que 800 000 habitants. Mais à partir des années 1990, Bangalore est devenu le pôle indien des nouvelles technologies, la Silicon Valley locale, et sa population a littéralement explosé sous l’effet d’un boom démographique peu courant puisqu’elle est passée de 3 millions d’habitants en 1991 à 10 millions actuellement.

Centre d’affaire UB City à Bangalore, mégapole de 10 millions d’habitants

Bien évidemment, cet afflux de population s’est traduit par une urbanisation foudroyante. De nombreux lacs ont été comblés et les espaces naturels bétonnés pour laisser place aux immeubles de bureaux et d’habitation, si bien qu’on ne compte plus que 192 plans d’eau désormais, mais qui sont devenus de véritables cloaques, réceptacles des eaux usées insuffisamment traitées et des déchets de toutes sortes.

A la surface du lac Bellandur, le plus grand de la ville, dont la surface est partiellement masquée par les plantes invasives qui s’y développent, et sur les canaux qui l’alimente, flotte régulièrement une espèce de mousse blanchâtre, issue d’un mélange entre les eaux usées qui se déversent directement dans le milieu naturel, et des produits toxiques provenant des usines chimiques proches de la ville. Lorsque le vent se lève, cette mousse se désagrège et vient retomber sur les habitants de Bangalore, comme une neige toxique qui irrite la peau et les bronches des plus fragiles.

Piétons sur un pont traversant le chenal d’entrée du Lac Bellandur recouvert de mousse en 2015 (photo © Manjunath Kiran/AFP/Getty Images)

Les autorités ont bien essayé de se prémunir de ce phénomène en posant des filets destinés à empêcher les envols de mousse, et en arrosant périodiquement la surface des eaux polluées pour disperser la mousse toxique, mais l’effet de ces mesures reste limité.

Le 19 janvier dernier, alors que la température ambiante dépassait allègrement les 30 °C, cette mousse a purement et simplement pris feu, dégageant une épaisse fumée blanche peu rassurante qui se répand au milieu des immeubles d’habitation tout proches. Les pompiers ont mis plusieurs heures pour éteindre cet incendie inhabituel se propageant à la surface du lac.

Incendie à la surface du lac Bellandur près de Bangalore, le 16 février 2017 (photo © Aaditya Sood / The Gardian)

Et cet incendie n’est que le quatrième en trois ans ! Un article très documenté publié dans The Guardian en mars 2017 rapporte en effet qu’un phénomène similaire s’était déjà produit le 16 février 2017, toujours sur le même lac Bellandur, les pompiers ayant alors mis plus de 12 heures pour en venir à bout. Ce même article rapporte qu’un autre incendie du même type avait aussi été observé en mai 2015.

D’après certains chercheurs qui observent depuis plus de 20 ans l’évolution des lacs Bellandur et Varthur, ce sont de l’ordre de 400 à 600 millions de litres d’eaux usées non traitées qui se déversent chaque jour dans ces lacs, entretenant un milieu particulièrement enrichi en matière organique. La surface des lacs étant recouverte par une épaisse couche de jacinthes d’eau qui empêche l’oxygénation des eaux, du méthane se développe dans les couches superficielles du lac, ce qui explique l’inflammabilité de ce dernier, le feu étant ensuite alimenté par la présence de pétrole et de phosphore flottant sur l’eau au milieu des nombreux déchets.

Poissons morts à la surface d’un lac de Bangalore en mars 2016 (source © L’Express)

De tels incendies à la surface de lacs lourdement pollués étaient d’ailleurs monnaie courante dans les années 1960 aux États-Unis, comme le rappelle Yann Quero sur son blog. Ce phénomène avait notamment été observé à plusieurs reprises à Cleveland (Ohio) dans la rivière Cuyahoga qui traverse la ville avant de se jeter dans le lac Érié. Dans ce cours d’eau, la concentration en produits chimiques a provoqué au moins une douzaine d’incendies et d’explosions, les plus graves ayant eu lieu en 1952 et en 1969.

A l’époque, cela avait amené les Américains à mettre en place, dans les années 1970, des normes plus sévères destinées à limiter la pollution des milieux aquatiques. Mais c’est aussi un des facteurs qui a poussé les Américains comme d’ailleurs les Européens à délocaliser leurs industries polluantes et dangereuses vers les pays du Sud, notamment en Inde et en Chine, qui ont connu à leur tour le spectacle pittoresque de la neige en été et des lacs qui prennent feu spontanément…

A Bangalore, cette pollution des eaux est d’autant plus inquiétante qu’elle concerne désormais non seulement les eaux superficielles où l’on ne compte plus les mortalités piscicoles, mais aussi les nappes souterraines dans lesquelles la ville s’approvisionne en eau potable. Science et Avenir relevait ainsi en mars dernier que près de la moitié de l’agglomération doit désormais être approvisionnée par des milliers de camions citernes qui transportent de l’eau pour les besoins quotidiens de la ville.

Camions citernes fournissant de l’eau à des logements de Bangalore, le 27 février 2018 (photo © Manjunath Kiran / AFP)

Il y a un mois, la Cour suprême a même dû intervenir pour arbitrer un accord de partage des eaux de la rivière Cauvery entre le Karnataka, région de Bangalore, et l’État voisin du Tamil Nadu. Ce cours d’eau qui traverse le Karnataka puis le Tamil Nadu avant de s’écouler dans le golfe du Bengale est en effet un enjeu majeur, âprement disputé entre les besoins de la ville de Bangalore et ceux des agriculteurs voisins. Il y a deux ans, une décision judiciaire ordonnant au Karnataka de lâcher de l’eau pour pallier une sécheresse qui menaçait les cultures du TamilNadu avait déclenché des émeutes mortelles à Bangalore et provoqué une situation de troubles quasi insurrectionnels.

C’est dire à quel point la bataille de l’eau a déjà commencé à cet endroit comme en de nombreux autres points du globe… La ville de Bangalore, dont la survie à moyen terme est désormais menacée du fait de ces difficultés d’approvisionnement en eau, n’est assurément pas la seule agglomération menacée ainsi de pénurie. Reste à savoir si ses habitants arriveront à réagir et à reconstituer des milieux aquatiques plus sains avant qu’il ne soit trop tard…

L.V. 

La Lune comme une déchetterie !

28 mars 2018

L’information n’est pas nouvelle mais elle resurgit périodiquement tant elle fait honte à notre habitude de laisser traîner partout nos déchets, même sur le sol de notre satellite lunaire qui est devenue une véritable déchetterie. Eh oui, la Lune elle-même que le poète venait « voir à la brune / Sur le clocher jauni, / La lune / Comme un point sur un i », la lune donc, toute « pâle et morne », ne serait plus qu’un vaste dépotoir sous son « masque blafard »…

Module lunaire du programme Apollo (source © NASA)

Ouest France en a remis une couche récemment, mais c’est le site internet du magazine américain The Atlantic qui avait levé le lièvre en 2012, révélant que l’on estimait à l’époque à 180 tonnes la masse de déchets accumulés sur la Lune depuis 1959. Le premier de ces débris est d’ailleurs la carcasse du premier engin fabriqué de la main de l’homme qui a réussi à atteindre la Lune, à savoir la sonde soviétique Luna 2 qui s’y est écrasée lamentablement le 14 septembre 1959.

La sonde soviétique Luna 2, première à avoir atteint la Lune, où elle s’est écrasée comme une crêpe…

Il faudra attendre Luna 9 en 1966 pour qu’une première sonde parvienne à se poser en douceur sur le sol lunaire, toutes celles du programme américain Ranger, mis en œuvre entre 1961 et 1965, ayant échoué à atteindre leur but, à l’exception des trois dernières qui s’y sont aussi définitivement scratchées.

180 tonnes de déchets pour un lieu où à ce jour seulement 12 hommes ont mis le pied, à la suite de Neil Amstrong, le capitaine de la mission Apollo 11 qui en a foulé le sol pour la première fois le 20 juillet 1969, c’est quand même beaucoup ! Depuis les 6 missions du programme Apollo qui ont permis à ces rares élus de marcher sur la Lune, la dernière (Apollo 17) s’étant déroulée en décembre 1972, plus personne n’a donc remis les pieds là-haut. Mais cela n’empêche pas les déchets de continuer à s’y accumuler…

Neil Amstrong, décédé récemment à 82 ans, premier homme à marcher sur la Lune en 1969 (source © NASA)

Car les agences spatiales de tous les pays, et elles sont de plus en plus nombreuses maintenant qu’Européens, Japonais, Chinois et Indiens se targuent eux-aussi d’aller voir de plus près ce qui se passe dans l’Espace, ont pris la mauvaise habitude d’utiliser notre satellite comme une vaste décharge. Plutôt que d’organiser le rapatriement sur Terre de tous les engins spatiaux devenus inutiles une fois leur mission accomplie, le plus simple et surtout le plus économique est en effet de les programmer pour qu’ils aillent s’écraser sur le sol de notre satellite naturel où ils viennent grossir la masse de déchets accumulés.

En 2012, la NASA recensait ainsi pas moins de 809 objets abandonnés à la surface de la Lune, les plus volumineux étant les modules lunaires et autres sondes spatiales dont les épaves jonchent désormais la surface de la Lune. Mais les souvenirs abandonnés par les quelques passages de l’homme à l’occasion des missions Apollo sont loin d’être négligeables. Certains ont été laissé en place à bon escient, comme le réflecteur lunaire installé par l’équipage d’Apollo 11, qui renvoie les rayons lasers émis depuis la Terre et permet de calculer à tout moment la distance qui sépare les deux corps célestes, ou encore le télescope doré déposé par la mission Apollo 16 et qui est l’unique télescope à pouvoir observer l’espace à partir d’un autre astre.

Plusieurs de ces objets abandonnés sur la Lune l’ont aussi été en toute connaissance de cause pour une raison symbolique voire sentimentale. C’est le cas notamment d’un micro disque de silicone renfermant les messages de 73 chefs d’état, mais aussi des cendres du géologue de la NASA, Eugene Shoemaker, lequel aura rêvé toute sa vie de se rendre sur la Lune, mais a dû se contenter d’attendre sa mort pour faire le voyage en kit.

La photo de la famille de Charles Duke que l’astronaute n’a pas pu s’empêcher de laisser traîner sur le sol lunaire (source © NASA)

Ces témoignages divers dont certains redoutent qu’ils n’attirent désormais des touristes lunaires venus les recolter comme vestiges historiques, sont de nature très diverse. On y retrouve ainsi, outre 5 drapeaux américains et l’inévitable Bible, une photo de la famille de l’astronaute Charles Duke, dédicacée et abandonnée à l’occasion de la mission Apollo 16 en 1972. On doit y retrouver aussi avec un peu de chance les deux balles de golf que le facétieux Alan Shepard, contre-amiral de l’US Navy, n’a pas pu s’empêcher de lancer avec l’aide d’un club de golf transporté clandestinement…

La plume et le marteau abandonnés après une expérience de physique assez basique (source © NASA)

Même les objets utilisés à des fins scientifiques sont restés sur place. Aucun des membres de l’équipage de la mission Apollo 15 ne s’est ainsi donné la peine de ramasser le marteau et la plume de faucon qu’ils avaient laissés tomber à la surface de la Lune pour vérifier ce que tout lycéen a pourtant pu observer de visu en TP de physique et sans pour autant déployer un tel arsenal de technologie, à savoir que dans le vide deux objets tombent à la même vitesse, quelle que soit leur masse et leur forme.

Mais il faut bien reconnaître que la plupart de ces détritus jetés sans vergogne, parmi lesquels des objectifs photographiques, une caméra, mais aussi 12 paires de bottes, des sacs à dos, de vieux magazines et pas moins de 96 sacs d’excréments, d’urine et de vomi, auraient quand même mérité d’être rapatriés ou au moins détruits pour ne pas polluer prématurément le sol de notre satellite. Manifestement, les astronautes américains n’avaient à l’époque guère plus de savoir-vivre et de préoccupation pour l’environnemnt que le touriste lambda en arrêt pique-nique au bord d’une route nationale un jour de départ en vacances…

C’est d’ailleurs ce que reconnaît sans ambages l’historien en chef de la Nasa, un certain William Barry, interviewé il y a quelques années par le site Live Science : « La préoccupation principale de la Nasa, c’était : les membres de l’équipage peuvent-ils arriver sur la Lune sans encombre ? Peuvent-ils prélever les échantillons dont ils ont besoin ? Et peut-on les ramener sur Terre en un seul morceau ? Les ingénieurs n’ont pas pensé à grand-chose d’autre… ». Voilà qui n’est certes pas le versant le plus glorieux de l’aventure spatiale, mais on veut bien le croire en effet…

L.V. 

Jura : la consigne remise au goût du jour

5 février 2018

Consigner les bouteilles en verre : voilà une pratique autrefois très courante et qui a quasiment disparu de notre environnement quotidien. Dans les années 1960, le geste était pourtant des plus banal, qui consistait à rapporter à son épicier où dans les grandes surfaces alors en plein expansion ses bouteilles vides de lait, de vin ou de bière, et ceci en échange de quelques pièces de monnaie ou d’un bon d’achat de valeur modique.

La pratique ne date d’ailleurs pas d’hier puisqu’elle aurait été initiée, dit-on, en 1799 à Dublin par un vendeur d’eau minérale gazeuse, imité dès 1800 par la marque Schweppes. En 1884, la Suède a généralisé le dispositif à grande échelle, allant jusqu’à imposer une standardisation des bouteilles pour en faciliter le recyclage.

Stockage de verre brisé issu du recyclage (source © Verre avenir)

Car le dispositif de la consigne ne présente que des avantages, tant écologiques qu’économiques. Une bouteille consignée (conçue spécifiquement à cet effet pour être plus résistante) peut être réutilisée une cinquantaine de fois moyennant un simple lavage. Ce qui permet d’économiser, selon une étude menée en Alsace et reprise par la fondation Nicolas Hulot, jusqu’à 75 % d’énergie et 33 % d’eau par rapport au recyclage classique qui nécessite de broyer les bouteilles, de débarraser le verre de ses impuretés puis de le fondre dans un four à 1 500 °C afin de fabriquer de nouveaux flacons…

Et pourtant, la France a presque complètement abandonné cette démarche dans les années 1980, alors que la filière des bouteilles en verre se trouvait fortement déstabilisée du fait du développement massif des emballages jetables en plastique. En 1992, lorsqu’a été créé en France le principe de « la responsabilité élargie du producteur », l’objectif prioritaire des industriels était d’éviter qu’on lui impose un système de consigne et ceci pour des raisons purement commerciales. La directive européenne adoptée en 1994 rend en effet désormais obligatoire la reprise ou la collecte des emballages ménagers en vue de leur réutilisation ou leur recyclage.

Récolte sélective du verre : ça déborde parfois… (source © Ouest-France)

La dispositif français oblige quant à lui les entreprises produisant ce qui deviendra des déchets, de verser une contribution financière à des organismes chargés d’organiser les filières de collecte et de traitement de ces déchets, en l’occurrence l’Adelphe, créée en 1993 à l’initiative des opérateurs industriels du secteur des vins et spiritueux. Or le verre pèse pour près de la moitié dans les déchets ménagers des Français, avec environ 2,3 millions de tonnes collectées chaque année par les collectivités. Et les sommes versées par les industriels pour la collecte et le traitement de ces déchets, de l’ordre de 60 millions d’euros par an, ne couvrent qu’une partie du coût, le reste étant pris en charge par les collectivités locales et payé par le contribuable via la taxe d’enlèvement des ordures ménagères.

Automate pour la collecte des bouteilles consignées en Allemagne

Un modèle imposé par les industriels donc, mais qui coûte cher au consommateur comme au contribuable et dont le bilan énergétique est déplorable ! Mais un modèle qui pourrait facilement être changé, à l’exemple de nombreux pays européens dont l’Allemagne où près des trois quarts des bouteilles sont consignées. Il est d’ailleurs cocasse de constater que Verallia, ancienne filiale conditionnement en verre de Saint-Gobain, produit justement des bouteilles consignées destinées au marché allemand

En France, la pratique de la consigne n’a cependant pas totalement disparu puisqu’elle est toujours pratiquée dans les hôtels, cafés et restaurants, ce qui permet ainsi de réutiliser directement environ 500 000 tonnes de verre par an, ce qui représente pas loin d’un milliard de bouteilles, sachant qu’on en produit chaque année de l’ordre de 3,4 milliards…

Et l’Alsace, peut-être en raison de sa proximité culturelle et géographique avec l’Allemagne, n’a jamais abandonné non plus le principe de la consigne, au point de faire des émules puisque l’on assiste depuis quelques années à l’émergence d’un mouvement de réutilisation des bouteilles dans le Jura.

L’initiative date de 2015 et est à porter au crédit de Clus’Ter Jura, une société coopérative d’intérêt collectif, elle-même issue de Juratri, une entreprise d’insertion créée en 1993 à Lons-le-Saunier et spécialisée dans le tri sélectif des déchets. Lauréate de l’appel à projet « Territoire zéro gaspillage, zéro déchet » organisé depuis 2014 par le ministère de l’environnement, l’initiative sobrement intitulée « J’aime mes bouteilles » commence à faire parler d’elle dans les médias.

Aude Weiss, responsable de la filière J’aime mes bouteilles (photo © Laëtitia Achilli)

Une animatrice, Aude Weiss, a été recrutée en septembre dernier pour piloter le projet qui consiste à collecter les bouteilles de vin issus de la production locale et qui sont consommés à 60 % dans le Jura, ce qui rend d’autant plus aisée et rentable leur réutilisation. Depuis un an, ce sont ainsi déjà plus de 50 000 bouteilles de vin qui ont été récupérées dans 25 points de collecte (Biocoop, cavistes, épiceries, etc.) où les clients les rapportent (gratuitement pour l’instant). La structure revend ensuite ces bouteilles aux viticulteurs, au prix de 18 à 20 centimes la bouteille, contre 24 à 27 centimes pour une neuve, ce qui leur permet de les réutiliser moyennant une économie substantielle supérieure à 20 %.

Dispositif de collecte des bouteilles mis en place dans le Jura par J’aime mes bouteilles

Le mouvement ainsi initié est en plein essor et espère augmenter significativement son impact en visant la collecte de 500 000 bouteilles d’ici 2020, avec une extension à d’autres productions locales telles que la bière et les jus de fruits. La mise en place d’une gratification pour inciter davantage les consommateurs à rapporter leurs bouteilles vides est aussi envisagée, comme en Allemagne où les bouteilles sont vendues un peu plus chères, mais où l’acompte est ensuite redonné aux consommateurs qui rapportent les bouteilles : 8 centimes pour une canette de bière, 15 pour une bouteille en plastique recyclable et 25 centimes pour les contenants non recyclables – sous forme de bons en magasin ou via des automates collecteurs.

Non seulement cette pratique est vertueuse sur le plan environnemental en contribuant à diminuer les volumes de déchets, mais de surcroît elle offre aux plus démunis la possibilité d’arrondir leurs fins de mois en ramassant les bouteilles et canettes vides laissées à l’abandon. Comme quoi, bénéfices économiques, sociaux et environnementaux arrivent parfois à se rejoindre !

L.V.  

Vous reprendrez bien un peu de glyphosate ?

30 novembre 2017

« L’homme est un animal doué de raison », disait le philosophe Aristote. C’est parfois à se demander. Prenons l’affaire du glyphosate. Voilà un produit miracle, mis sous le marché en 1974 sous le doux nom de Roundup et qui a fait la fortune de la firme Monsanto, devenant en quelques années le pesticide le plus vendu au monde : pas moins de 800 000 tonnes par an dont plus de 10 000 tonnes rien qu’en France. Le brevet est tombé dans le domaine public en 2000 mais il continue à rapporter la bagatelle de 5 milliards de dollars chaque année à la firme Monsanto, désormais tombée dans l’escarcelle du géant allemand Bayer.

Les agriculteurs affiliés à la FNSEA ne jurent que par lui et considèrent qu’il est désormais impossible à l’agriculture française de se passer du glyphosate. Comme l’a affirmé Eric Thirouin, secrétaire général de la FNSEA à un journaliste du Monde, interdire l’utilisation de cet herbicide, reviendrait « à poser un boulet à l’agriculture française » et coûterait pas moins de 2 milliards d’euros à une filière nationale déjà bien mal en point. La raison d’un tel surcoût : il faudrait que les céréaliers en reviennent à la charrue et se remettent à labourer leurs terres, ce qui les obligerait « à augmenter leur consommation de gas oil et leurs émissions de CO2 ».

Un véritable scénario catastrophe qui laisse pantois. Certes, nous voilà partiellement rassurés, nos agriculteurs ne seront pas obligés d’en revenir pour autant à l’araire tirée par des bœufs, voire à la daba. Mais tout de même, de là à prétendre que le glyphosate est la meilleure arme qu’on ait trouvée pour protéger l’environnement et combattre le réchauffement climatique, voilà qui paraît un peu fort de café.

Pour labourer profond, il faut ce qu’il faut… (source : Massey-Fergusson)

On en vient même à se demander, lorsqu’on voit le nombre de tracteurs dernier cri, avec cabine insonorisée équipée de GPS, en train de tracer leurs sillons dans les plaines céréalières de la Beauce ou de la Brie, si certains ne seraient pas en train de pousser un peu loin le bouchon en voulant nous faire croire qu’on a arrêté depuis belle lurette de retourner les champs et que, grâce au glyphosate, tout la profession s’est convertie à la permaculture…

Voilà en tout cas une situation bien peu rationnelle en apparence. Alors qu’en Europe et singulièrement en France, la demande en produits issus de l’agriculture biologique explose, au point qu’on est obligé d’importer massivement pour y faire face, la majorité active (ou du moins la plus bruyante) de la profession agricole se bat pour conserver le droit d’utiliser des produits phytosanitaires dont l’effet sur les sols et sur l’environnement est catastrophique, avec pour principal argument que c’est le seul moyen pour produire à bas coût et répondre ainsi aux diktats de la grande distribution.

La filière agricole et le ministre de l’agriculture en tête, se sont ainsi bruyamment félicités de la décision honteuse prise le 27 novembre 2017 par les États membres de l’Union européenne à une large majorité de prolonger de 5 ans la licence d’exploitation du glyphosate malgré tous les risques qu’il représente non seulement pour l’environnement mais aussi pour la santé humaine puisqu’il est désormais considéré comme « cancérogène probable » suite à une étude publiée en mars 2015 par le Centre international de recherche contre le cancer qui dépend de l’OMS.

Un dessin de Deligne (source : Urtikan)

La déclassification en mars 2017 des fameux « Monsanto papers » indique d’ailleurs que la firme américaine a découvert ce pouvoir mutagène du glyphosate dès 1999 et a tout fait depuis, grâce à son réseau d’influence auprès d’experts internationaux reconnus, pour semer le doute à ce sujet et publier nombre de résultats d’études qui tendent à prouver le contraire pour renforcer sa position.

Voilà en tout cas qui montre, une fois de plus, à quel point il est difficile, sur des dossiers aussi complexes et qui comportent de tels enjeux économiques, de prendre des décisions qui seraient conformes à l’intérêt général. Difficile d’ailleurs de ne pas faire le parallèle avec le cas de l’amiante dont on connait les dangers depuis les années 1890 mais pour laquelle il a fallu attendre 1997 pour que son utilisation soit enfin interdite en France.

Monument dédié aux victimes de l’amiante à Condé-sur-Noireau

Les propriétés de ce matériau étaient telles qu’il a été massivement utilisé dans l’industrie et la construction, sous forme d’amiante-ciment, en renforcement des enrobés routiers, comme isolant thermique ou encore dans les garnitures de freins. Pendant des décennies, des générations entières d’ouvriers ont été exposées à l’inhalation de fibres d’amiante dont l’accumulation dans les poumons est la cause de cancer. Rien qu’en France, 6 500 cas de maladie professionnelle liée à l’amiante ont ainsi été reconnus pour la seule année 2005 et on considérait en 2015 que chaque année de l’ordre de 2 200 personnes développent un cancer du fait de l’amiante et que 1 700 personnes en meurent.

C’est en 1899 qu’a été constaté le premier décès imputé directement à l’amiante et en 1906 déjà un inspecteur du travail s’alarmait des nombreuses pathologies des ouvriers dans une filature de Condé-sur-Noireau, là même où en 1972 Ferrodo installera une usine de garnitures de frein dans laquelle plusieurs centaines d’ouvriers seront victimes d’exposition grave aux fibres d’amiante.

Bâtiments de l’ancienne mine d’amiante de Canari en Corse (photo © Gérard Baldocchi, Corse Matin)

Mais pendant très longtemps, les syndicats de travailleurs ont milité aux côté du lobby des entreprises de l’amiante pour lutter contre toute limitation de l’utilisation de ce produit considéré lui-aussi comme indispensable, de même que les Corses se sont battus pour conserver leur mine d’amiante à Canari ou que les élus locaux un peu partout se sont démenés pour maintenir en activité les usines Eternit comme à Port-de-Bouc où le site est désormais ornée d’un monument aux morts dédié aux victimes de l’amiante.

Travaux de désamiantage dans les locaux de l’université de Jussieu (source : EPAURIF)

Il a fallu pour que l’on cesse enfin d’utiliser ce produit nocif que l’on se rende compte que ce n’était pas seulement les professionnels qui étaient touchés mais la société toute entière. Alors qu’en 1994 six enseignants exposés à l’amiante dans un lycée de Gérarmer décèdent et qu’apparaissent les premières victimes sur le site de la faculté de Jussieu, l’inénarrable Claude Allègre, toujours aussi lucide, en est encore à railler, en 1996, « un phénomène de psychose collective ». C’est sans doute ce qu’il dirait aujourd’hui de la phobie du glyphosate, s’il avait conservé un minimum de crédibilité pour qu’on lui tende encore un micro…

En 2005, un rapport parlementaire faisait état de 35 000 morts dus à l’exposition à l’amiante en France entre 1965 et 1995 et de plusieurs milliers de décès supplémentaires attendus entre 2005 et 2030. Notons également que le Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante a déjà déboursé plus de 2 milliards d’euros en une dizaine d’années et que le désamiantage de la seule université de Jussieu a déjà coûté de l’ordre de 2 milliards d’euros également. De quoi largement relativiser les arguments de la FNSEA qui voudrait nous faire croire que, pour le glyphosate comme pour d’autres dossiers, la meilleure solution est encore de foncer dans le mur en fermant les yeux…

L.V. 

Ordures ménagères : faut-il vraiment trier ses déchets ?

28 novembre 2017

Ordures ménagères dans les rues de Marseille (photo © Robert Poulain, source Destimed)

Le traitement des ordures ménagères fait partie de ces dossiers complexes que les collectivités ont bien du mal à gérer. Leur volume ne cesse d’augmenter : chaque Français jette plus d’1 kg de déchet chaque jour, soit 573 kg par an, et cette quantité a doublé au cours des 40 dernières années ! Et les solutions techniques pour les traiter sont de plus en plus coûteuses.

Le simple enfouissement des ordures pose de sérieux problèmes environnementaux et tend à disparaître, sauf pour les déchets ultimes, dans des conditions très contrôlés, d’autant que plus personne n’accepte l’ouverture d’une décharge à côté de chez lui. Mais on enfouit encore près de 30 % de nos déchets, ce qui montre à quel point le recyclage reste largement à développer.

L’incinération, qui concerne désormais de l’ordre d’un tiers du traitement des déchets, crée également de sérieuses réticences de la part du voisinage et n’est rentable que pour de gros volumes. Le coût moyen de traitement des ordures par incinération, comme cela est pratiqué pour l’agglomération marseillaise, est évalué par l’ADEME à 121 € la tonne (en 2013) mais les coûts augmentent rapidement lorsque les volumes à traiter sont faibles, du fait des charges fixes élevées. Il existe actuellement en France plus de 125 unités d’incinération, dont la plupart (moins de 70 % en réalité) valorisent l’énergie produite (en alimentant des réseaux de chaleur).

Incinérateur d’ordures ménagères à Fos-sur-Mer (photo © Pierre Ratcliffe)

En France, on estime le volume global de déchets produits annuellement à 355 millions de tonnes dont l’essentiel provient des chantiers de construction (estimé à 250 Mt) et, dans une moindre part (6Mt environ) de l’activité économique industrielle. La part des ordures ménagères proprement dite représente de l’ordre de 17 Mt, à laquelle s’ajoute à peu près autant de déchets issus des artisans et commerçants et qui sont généralement collectés en même temps, ainsi que 4 Mt produits par les collectivités elles-mêmes, soit environ 38 millions de tonnes de déchets à traiter chaque année par les collectivités.

Décharge sauvage d’ordures ménagères sur le littoral méditerranéen (source © Ecologie Nature)

Voilà qui fait un volume considérable et qui coûte très cher à la société : de l’ordre de 10 milliards d’euros chaque année (dont la motié payée directement par les ménages via la taxe d’enlèvement des ordures ménagères) alors que ce montant n’était que de 3,5 milliards en 1990, à une période où les déchets étaient moins nombreux, plus facilement dégradables et surtout où l’on se contentait encore bien souvent de les entasser dans la nature dans de simples décharges, ce qui limitait les coûts à la collecte et au transport…

Une partie de ces déchets, déposés en déchetterie ou collectés en porte à porte via les poubelles jaunes peut être recyclée via différentes filières, pour l’essentiel largement subventionées car encore peu rentables économiquement. Mais près de la moitié de ce volume est constituée d’ordures ménagères et assimilées qui s’entassent dans nos poubelles grises et ne peut être facilement valorisée. Malgré toutes les campagnes de sensibilisation et d’information qui se multiplient depuis des années, le tri individuel des déchets n’est pas partout entré dans les mœurs et l’agglomération marseillaise fait partie des mauvais élèves.

On observe bien une amélioration globale du taux de recyclage qui dépasse désormais la barre des 60 % pour les emballages du programme Eco-emballage (mais plafonne encore en dessous de 45 % pour les emballages industriels…). Tous les immeubles collectifs sont loin d’être équipés pour la collecte sélective et les erreurs de tri sont telles que bien des containers collectés de la sorte s’avèrent inutilisables, d’autant que les règles de tri sont évolutives, plus complexes qu’il n’y paraît, et varient d’une collectivité à l’autre. En gros, seule une petite moitié des déchets recyclables fait l’objet d’un tri effectif à la source, via les dispositifs d’apport volontaire ou via la collecte sélective en porte à porte.

Plaquette pédagogique pour le tri des déchets, éditée par la société Eaux de Marseille

Face à ce constat, certains ont eu l’idée de mieux valoriser le tout venant issu de nos poubelles grises en procédant à leur tri de manière automatique. C’est le processus qu’a mis au point la société Vacher et qui est à l’œuvre depuis mi-2014 dans l’écopôle Altriom en Haute-Loire. A l’origine de cette initiative, un appel d’offre de la communauté d’agglomération du Puy-en-Velay, alliée avec la communauté de communes du Pays de Saugues et deux syndicats intercommunaux voisins de collecte et de traitement des ordures ménagères, celui des Monts du Forez et celui d’Emblavez-Meygal.

Ces colectivités se heurtaient depuis des années à l’impossibilité d’ouvrir un nouveau centre d’enfouissement des déchets. La solution proposée par le groupement consiste à trier les ordures ménagères en séparant de manière automatisée la matière organique d’une part (valorisée par compostage), et les emballages plastiques et métalliques ainsi que les papiers-cartons d’autre part, qui pourront ainsi être recyclés. Le reste, considéré pour l’essentiel comme combustible solide de récupération, est incinéré dans des fours de cimenteries locales, à l’exception d’une part de refus qui correspond grosso modo à 10 % du volume initial et qui, lui, doit effectivement être envoyé dans un centre d’enfouissement pour déchets ultimes. Tout le système repose sur un dispositif breveté très sophistiqué capable d’ouvrir les sacs de déchets et de traiter 20 tonnes par heure à raison de 21 heures par jour, avec plusieurs flux de valorisation, un bel outil technologique, pour un coût tout à fait compétitif puisqu’il est estimé entre 60 et 100 € la tonne !

Vue de l’usine Altriom au Puy-en-Velay (source Altriom)

Bien entendu, les concepteurs d’un tel système, pompeusement dénommé 3Wayste, le présentent comme révolutionnaire puisqu’il permettrait de valoriser 90 % des ordures ménagères entrantes alors que le système de collecte sélective en porte à porte, au Puy-en-Velay comme à Carnoux-en-Provence, ne dépasse guère les 16 %… A se demander d’ailleurs s’il est bien raisonnable de poursuivre cet effort de tri sélectif volontaire à la source auquel les Français semblent totalement rétifs quand on en voit les piètres résultats alors qu’il est en vigueur depuis des années et devrait désormais être entré dans les habitudes au vu de tous les efforts pédagogiques entrepris, y compris en milieu scolaire depuis le plus jeune âge

C’est d’ailleurs ce que préconise le directeur du centre Altriom qui envisage désormais de supprimer carrément la collecte sélective dans le centre-ville du Puy. Un choix statégique qui serait certainement vécu comme une incroyable reculade de la part de tous ceux qui se battent depuis des années pour que chaque citoyen prenne conscience qu’il doit être acteur de la gestion de son environnement et que réduire ses déchets en triant tout ce qui peut-être valorisé fait partie des gestes qui lui incombent en toute responsabilité… D’autant qu’en réalité le système revient à envoyer entre 38 et 46 % de ses flux de déchets entrants directement dans les fours de cimenterie.

Voilà en tout cas un beau débat de société en perspective !

L.V.  

Les derniers rebuts de Thulé

18 novembre 2017

Au printemps 1948, à l’issue de ses études à l’Institut de Géographie de l’Université de Paris, le jeune Jean Malaurie, embarque à 26 ans pour participer à la première expédition polaire conduite par Paul-Emile Victor au Groenland. Il renouvellera l’expérience l’année suivante mais se détourne très vite de ce programme d’exploration scientifique qui ne s’intéresse nullement à la vie des habitants du cru, les Inuits.

Jean Malaurie en avril 1951 (photo © Collection personnelle Jean Malaurie)

En juillet 1950, Jean Malaurie repart donc seul au Groenland pour y conduire, pour le compte du CNRS, la première expédition polaire française à visée à la fois géographique et ethnographique. Il ne s’intéresse pas seulement à la géomorphologie des terres arctiques qui sera le sujet de sa thèse, mais aussi et surtout aux hommes qui y vivent. Il établit ainsi des liens d’amitiés avec le groupe de chasseurs de phoques de Thulé avec qui il passe un hiver entier, dressant pour la première fois et sur quatre générations, l’arbre généalogique de la petite communauté isolée dans des conditions extrèmes.

Avec l’Inuit Kutsikitsoq et deux traineaux à chiens, sans radio ni boussole (inexploitable à ces latitudes), ils seront ainsi les deux premiers hommes au monde à atteindre le pôle nord magnétique, le 29 mai 1951.

Le 16 juin 1951, il découvre fortuitement à Thulé, une base militaire américaine construite secrètement pour accueillir des bombardiers nucléaires. Il observe avec consternation, de ses yeux d’ethnologue, le choc culturel auquel sont confrontés les Inuits dont la civilisation relève alors quasiment de l’âge de la pierre, et qui se retrouvent brutalement face à une débauche de moyens matériels déversés par la puissance militaire américaine. Le choc est brutal et Jean Malaurie saisit rapidement les enjeux culturels et politiques de cette rencontre, au point qu’il décide de prendre publiquement position contre l’implantation de cette base.

C’est cette découverte qui sera une des principales motivations de la publication de son livre intitulé Les derniers rois de Thulé, un best seller qui paraît en 1955 aux éditions Plon, et qui inaugure une nouvelle collection, baptisée Terre humaine, que dirigera désormais Jean Malaurie, une collection prestigieuse qui éditera notamment Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, Le cheval d’orgueil de Pierre Jakez Hélias, ou encore Pour l’Afrique, j’accuse de René Dumont. Élu en 1957, sur recommandation de Fernand Braudel et de Claude Lévi-Strauss, à la première chaire de géographie polaire de l’histoire de l’Université française, créée pour l’occasion à l’École pratique des hautes études, Jean Malaurie fonde en 1958 le Centre d’études arctiques, et lance, en 1960, Inter-Nord, la grande revue arctique du CNRS.

Cette base militaire américaine de Thulé, dont les premières installations datent de 1941, a subi une importante extension en 1951, avec l’accord des autorités danoises et dans le cadre de l’OTAN, mais sans la moindre consultation des populations autochtones. Pire, en 1953, les 187 Inuits qui vivaient à proximité ont été purement et simplement expulsés et contraints en quelques jours seulement d’abandonner leurs campements et leurs territoires de pêche et de chasse qu’ils occupaient depuis des millénaires, pour s’exiler 150 km plus au nord, à Qaanaaq. Il leur faudra attendre 1999 pour qu’ils reçoivent enfin un dédommagement pour cet exil forcé !

Inuits déménagés à Qaanaaq après la construction de la base de Thulé (photo de presse source Yonder)

Avion de chasse américain à Thulé en 1960 (source © United States Air Force)

C’est que la base américaine de Thulé est devenue hautement stratégique puisqu’elle accueille dans le plus grand secret des bombardiers stratégiques et un personnel militaire pléthorique allant jusqu’à 10 000 personnes. C’est depuis cette base que durant l’hiver 1956-57, en pleine guerre froide, des Boeing B-47 Stratojet effectuèrent des vols de reconnaissance pour aller inspecter les défenses soviétiques. En 1954, l’armée US y procède à l’édification de la Globecom Tower, un mât radio d’une hauteur de 378 mètres qui, lors de sa construction, constituait la troisième plus haute construction humaine sur terre…

Vue aérienne de la base de Thulé

Le 21 janvier 1968, alors que l’activité de la base a connu un certain ralentissement mais abrite encore près de 4 000 agents, un bombardier B-52 Stratofortress s’abîme dans l’océan Arctique, près du Groenland. Ce bombardier transportait quatre bombes nucléaires, dont trois ont été pluvérisées sur la banquise et en mer, la quatrième n’ayant jamais pu été repêchée. De nombreux Inuits, réquisitionnés pour participer aux opérations de nettoyage après la catastrophe, ont développé des maladies du fait des radiations auxquelles ils ont été exposés et ont eu toutes les peines du monde à obtenir des indemnisations après des années de combat juridique.

En 1959, c’est depuis la base de Thulé qu’a été entreprise, toujours dans le plus grand secret, la construction d’une autre base militaire, dénommée Camp Century et située au nord du Groenland, à 240 km de la côte. Il s’agissait officiellement d’une simple base de recherche, constituée de tunnels creusés sous la calotte glaciaire, de laboratoires scientifiques et d’un hôpital alimenté en électricité par un petit réacteur nucléaire acheminé sur place en pièces détachées et mis en service en octobre 1960. C’est d’ailleurs depuis cette base qu’ont été extraites les carottes de glace à partir desquelles le géophysicien danois Willi Dansgaard a réalisé les premières études sur l’évolution du climat depuis 100 000 ans.

Tunnel en construction à Camp Century (source © Frank J. Leskovitz)

Mais Camp Century abritait aussi une base militaire top secret construite dans le cadre du projet Iceworm (« ver de glacier ») et dont l’objectif était d’installer 600 missiles balistiques capable de frapper l’URSS. Pas moins de 21 tunnels ont ainsi été creusés sous la glace et jusqu’à 200 personnes travaillaient sur place en période estivale. Mais en 1964, les mouvements de la banquise se sont révélés tels qu’il a bien fallu se rendre à l’évidence et abandonner le projet. Le réacteur nucléaire a été démantelé et la base est tombée à l’abandon. Faute d’entretien, les tunnels se sont effondrés les uns après les autres et la base a été peu à peu ensevelie. Il a d’ailleurs fallu attendre janvier 1997 pour que le projet soit rendu public, lorsque l’Institut danois de la politique étrangère publia un rapport, à la demande du Parlement danois, concernant l’histoire des armes nucléaires au Groenland. Ce rapport provoqua un véritable scandale, puisqu’il montrait qu’à l’époque le gouvernement danois avait autorisé tacitement le transport d’armes nucléaires au Groenland, en violation avec la déclaration officielle du Premier ministre, Hans Christian Hansen, qui affirmait en 1957 que le Danemark était une zone totalement exempte d’armes nucléaires.

Etat de la base lors d’une inspection en 1969 (source © Frank J. Leskovitz)

Le problème est que, 50 ans après l’abandon du projet, le réchauffement climatique qui touche particulièrement les hautes latitudes terrestres et provoque désormais des feux de brousse jusqu’au Groenland, menace la stabilité de ces vestiges qui à l’époque étaient enfouis sous 30 m de neige et qui s’étendent sur 55 hectares. Si la fonte de la glace se poursuit au rythme actuel, elle ne sera bientôt plus compensée par les chutes de neige, et les vestiges enterrés vont peu à peu être exhumés. Or il reste encore sur place plus de 200 000 l de fuel stocké dans des cuves sans doute percées depuis belle lurette par la rouille, ainsi de 20 000 l de produits chimiques divers et variés, 240 000 l d’eaux usées jamais traitées et 9 200 t de déchets de nature diverses, ainsi que des générateurs et transformateurs contenant des PCB, sans compter l’enceinte de confinement du réacteur nucléaire, toujours radioactive…

Voilà, s’il en était besoin, un exemple supplémentaire des conséquences potentielles de certaines des idées géniales qui ont germé un jour dans l’esprit de nos dirigeants et de nos élites militaires empreintes de la plus grande confiance dans leur toute puissance technologique, mais peu regardantes sur les risques que leurs élucubrations hasardeuses pouvaient faire courir aux générations futures…

L.V.  

Les îles Poubelles, une nouvelle nation émergente ?

1 octobre 2017

Que retiendra t-on de la 72ème assemblée générale des Nations-Unies qui vient de se tenir à New-York, du 12 au 25 septembre 2017 ? Le discours belliciste de Donald Trump, menaçant de rayer de la carte la Corée du Nord et de déchirer l’accord obtenu sur le nucléaire iranien, après 12 ans d’âpres négociations ? Celui de son homologue Emmanuel Macron, chantre du multilatéralisme, héraut de la lutte contre le réchauffement climatique et porte-parole des sans-voix et des opprimés ?

Source Plastic Oceans Foundation

Ou peut-être la campagne médiatique qui a beaucoup fait jaser dans les couloirs et qui vise la reconnaissance officielle d’un 196e État baptisé Trash Isles, autrement dit, Les îles Poubelles ? Une pétition toujours en ligne et qui a déjà recueilli plus de 125 000 signatures a en effet été remise au nouveau secrétaire général des Nations-Unies, António Guterres. Elle cherche, de manière quelque peu symbolique, à faire reconnaître comme un nouvel État, le gigantesque amas de déchets flottants, grand comme la France, qui s’étend au centre du Pacifique Nord.

La campagne est pilotée par le site américain LADbible soutenu par l’ONG Plastic Oceans Foundation. L’idée qu’ils mettent en avant paraît saugrenue mais ne manque pas de panache. On connaît depuis 1997, et leur découverte fortuite par le navigateur Charles Moore, l’existence de ces vastes amas de déchets qui dérivent dans tous les océans de la planète mais dont les principaux se regroupent sous forme d’immenses vortex concentrés par les courants marins circulaires dans le Pacifique nord mais aussi dans le Pacifique sud, l’Atlantique nord et sud et bien sûr l’Océan indien. La Méditerranée elle-même n’est pas épargnée par le phénomène, comme toutes les étendues marines bordées de zone densément urbanisées.

Situation des principales plaques de déchets flottants (infographie © Le Monde)

Les expéditions scientifiques se sont multipliées ces 15 dernières années pour explorer ce que certains ont dénommé « Le septème continent ». En décembre 2014, une vaste étude internationale, parue dans la revue PLOS ONE, à l’issue de 24 campagnes effectuées entre 2007 et 2013, non seulement sur les cinq grands gyres océaniques, mais aussi près des côtes australiennes, dans le golfe du Bengale et en Méditerranée, avait ainsi estimé à 269 000 tonnes la quantité de détritus flottant sur les mers du globe. On a plus récemment évalué à environ 8 millions de tonnes la quantité de déchets plastiques qui auraient été rejetés directement en mer au cours de la seule année 2010.

Des miliiers de déchets plastiques flottant (photo © Christophe Launay / Race for Water)

Nous avons tous en tête ces images de milliers de déchets flottants de toutes sortes qui s’amassent sur les plages et près des côtes, que certains essaient tant bien que mal de récupérer et de valoriser. Mais les études montrent que les vortex de déchets qui dérivent au milieu des océans ressemblent en réalité plutôt à une soupe compacte constituée de milliards de microdéchets de polyéthylène, de polypropylène et de polyéthylène téréphtalate (PET) dont la taille ne dépasse guère quelques millimètres et qui ne sont pas détruits par les micro-organismes..

Les gros éléments en plastique ont tendance en effet à se fragmenter sous l’action des vagues et du rayonnement solaire, mais aussi parce qu’ils rencontrent de nombreux oiseaux et mammifères marins qui les croient comestibles et qui en meurent bien souvent comme en attestent leurs cadavres. En revanche, ces minuscules fragments de plastique eux ne disparaissent pas et continuent de flotter entre deux eaux pendant des siècles, constituant d’immenses radeaux de la taille d’un pays européen voire bien davantage, et dont on a encore du mal à évaluer l’ampleur du volume immergé. On commence en revanche à mieux identifier les nombreux effets néfastes de ces micro-résidus non seulement sur la faune marine mais aussi comme vecteurs de la prolifération de certaines espèces invasives.

C’est pour tenter d’attirer l’attention sur cette situation inacceptable que certains ont eu l’idée de faire reconnaître comme un nouveau pays le plus vaste de ces continents de déchets, celui que l’on surnomme le « Great Pacific Garbage Patch » (la grande poubelle du Pacifique). L’ancien candidat aux élections présidentielles américaines, Al Gore, fait ainsi partie des tous premiers signataires de cette pétition et aspire à devenir citoyen de ce nouvel État en voie d’émergence qui possède déjà son drapeau, son passeport et même sa monnaie, le « débris », bien entendu…

Un billet du futur Etat en gestation ? (photo © Mario Kerkstra)

Pour pouvoir être reconnu comme nation, il faut en effet disposer d’un territoire, former un gouvernement, avoir une population permanente et être capable d’interagir avec les autres nations. D’où l’idée de cette pétition qui vise à recenser tous les volontaires désireux de devenir citoyen de ce futur État. 

Le passeport du futur pays ? (photo © Mario Kerkstra)

Si d’aventure le processus arrivait à son terme, ce radeau flottant de déchets serait en mesure de solliciter l’application de la charte de l’environnement édictée par les Nations-Unies et qui postule : « tous les membres doivent coopérer dans un esprit de partenariat global pour conserver, protéger et restaurer la santé et l’intégrité de l’écosystème planétaire ». Autrement dit, cela obligerait les autres nations à s’engager à venir nettoyer ce continent de déchets.

Une démarche pour le moins originale donc, qui, bien évidemment, n’a aucune chance d’aboutir, mais qui ne manque pas d’interpeller. Voilà que des dizaines de milliers de citoyens du monde, Américains pour beaucoup, se revendiquent citoyens d’un nouvel État en voie d’émergence et s’échinent à le faire reconnaître par les autres nations non pas pour le coloniser mais tout simplement pour le faire disparaître. A côté d’un tel casse-tête juridique, la crise de la Corée du Nord ressemble à de la petite bière…

L.V.  

Au Cameroun, des bouteilles à la mer…

28 septembre 2017

Alors que tous les médias sont focalisés sur les inondations récentes qui se sont produites dans le sud des États-Unis et aux Antilles suite au passage des derniers cyclones Harvey puis Irma, on aurait presque tendance à oublier que bien d’autres régions du monde ont été meurtries récemment par des événements climatiques tout aussi spectaculaires. Fin août 2017, on estime ainsi que plus de 1500 personnes ont péri du fait des inondations consécutives à la mousson en Asie du Sud-Est, principalement en Inde, au Népal, au Bengladesh et au Pakistan.

Inondations à Freetown, Sierra Leone, en août 2017 (photo © Jamie Hitchen / Twitter)

Mais l’Afrique est aussi régulièrement touchée par les inondations. Cet été, c’est notamment le Sierra Leone qui a été cruellement frappé par de terribles inondations qui ont dévasté plusieurs quartiers de la capitale Freetown où un bilan provisoire établi par la Croix-Rouge faisait état, mi-août, d’au moins 312 victimes recensées tandis que de spectaculaires coulées de boues ravageaient tout sur leur passage, éventrant de nombreuses maisons et ensevelissant des dizaines de personnes.

Le Cameroun fait partie de ces pays de l’Afrique subtropicale régulièrement touché par les fortes pluies qui s’abattent en été. Le 14 septembre dernier, le site Cameroon-info, faisait ainsi état de graves inondations qui paralysent la capitale Douala après trois jours de pluies particulièrement intenses tombant sans discontinuer, tandis que le 11 septembre, la ville de Yaoundé avait déjà essuyé des inondations dévastatrices.

C’est à l’occasion d’un tel déluge qu’un jeune étudiant camerounais avait constaté, en 2011, que son quartier pouvait être envahi en moins de 30 minutes, non seulement par des eaux plus ou moins chargées, mais surtout par une véritable marée de bouteilles en plastique ! Jetées partout dans les rues et sur les dépotoirs, les bouteilles en plastique sont en effet remobilisées dès que les flots se déversent dans la ville et viennent s’accumuler dans les points bas.

Face à une telle invasion, le jeune Ismaël Essome s’est lancé le défi de trouver des débouchés à toutes ces bouteilles en plastique indésirables. Une fois obtenu son diplôme d’ingénieur en gestion environnementale, et alors qu’il travaille pour une ONG internationale à la mise en valeur du littoral camerounais, il se met en tête d’essayer de construire des pirogues en assemblant des centaines de bouteilles en plastique.

En 2014, le gouvernement camerounais a pourtant pris la décision courageuse d’interdire les emballages non biodégradables sur l’ensemble du territoire : dorénavant, les producteurs et distributeurs de liquides vendus dans des bouteilles en plastique doivent assurer leur recyclage après usage. Pourtant, force est de constater que, trois ans plus tard, des millions de bouteilles encombrent toujours les villes du pays et s’amassent dans tous les cours d’eau et fossés de drainage.

Démonstration de navigation avec une pirogue (crédit photo © Madiba et Nature)

En août 2016, comme le raconte Le Monde Afrique, et après moult essais, Ismaël Essome réussit à construire une première pirogue constituée d’un millier de bouteilles en plastique de récupération, soigneusement rebouchées, et attachées entre elles par un lien en nylon. Deux planches forment l’ossature de la pirogue et vogue la galère…

Pour piloter ce projet un peu fou, Ismaël a fondé sa propre association, dénommée Madiba et Nature, destinée à promouvoir de manière très pragmatique la préservation de l’environnement et l’économie circulaire. Aidé de son neveu, il sillonne les rues pour collecter les bouteilles usagées et améliore sans cesse la structure de ses pirogues en plastique qu’il teste sur les plages pour démontrer aux pêcheurs professionnels leur efficacité.

Une pirogue ainsi assemblée peut transporter jusqu’à trois personnes et une charge de 90 kg. Elle est plus stable qu’une pirogue en bois traditionnelle, coûte deux à trois fois moins cher et s’avère plus durable car, contrairement au bois, le plastique met très longtemps à se dégrader. Sans compter que leur construction, non seulement ne contribue pas à la déforestation du pays mais participe au contraire à assainir l’environnement de ces déchets qui l’encombrent.

Une fois son prototype au point, le jeune Camerounais a formé une équipe de cinq personnes et fait appel à des volontaires, ce qui lui a permis de construire six pirogues en un an, qu’il utilise pour faire des démonstrations et convaincre les acheteurs potentiels. Il a déjà enregistré une cinquantaine de commandes destinées à la pêche artisanale et à l’écotourisme.

Les pirogues écologiques d’Ismaël Essome sur la plage de Londji, au Cameroun (crédit photo © Josiane Kouagheu)

Ainsi, à Londji, petit village de pêcheurs situé près de Kribi, dans une zone côtière touristique du Sud-Cameroun réputée pour ses plages de sable fin et ses mangroves, le président de la coopérative tente de monter, avec l’aide d’Ismaël Essome, un projet de centre d’accueil pour le moins original : les touristes y seront hébergés dans des cases construites à l’aide de bouteilles en plastique recyclées et ils pourront déguster du poisson pêché avec les pirogues conçues par Madiba et Nature : une vraie success story à la Camerounaise…

L.V. 

Déchets d’Alteo : un nouveau front judiciaire

7 septembre 2017

Benoît Hamon et Manuel Valls lors du débat des Primaires, le 25 janvier 2017 (photo © Bertrand Guay / AFP)

A Gardanne, l’usine Alteo de production d’alumine n’en finit pas de jouer les vedettes et d’alimenter les polémiques. Elle a même été source de débat entre les deux finalistes de la Primaire socialiste en vue des dernières élections présidentielle, à l’occasion de leur débat télévisé le 25 janvier 2017. Ce jour-là, Benoît Hamon accusait ouvertement l’ex Premier ministre Manuel Valls d’avoir cédé au poids des lobbies industriels en ordonnant au Préfet des Bouches-du-Rhône d’accorder à l’usine Alteo une dérogation pour poursuivre pendant 6 ans supplémentaires le rejet en mer de déchets industriels toxiques, chargés en métaux lourds, arsenic, soude et alumine, très au-delà des normes acceptables.

A l’époque, l’affaire avait fait du bruit car la ministre de l’écologie, Ségolène Royal, était fermement opposée à cette dérogation qui permettait à l’usine de Gardanne de continuer à déverser ses déchets liquides en mer au large de Cassis, au mépris des conventions internationales. Ségolène Royal avait alors dû avaler son chapeau face à un Manuel Valls déclarant péremptoire : « Je gouverne, je décide, chacun doit être à sa tâche avec l’esprit et le sens du collectif ». Circulez, il n’y rien à voir…

Olivier Dubuquoy, fondateur de Nation Océan

Sauf que tout le monde ne se contente pas de cet acte d’autorité d’un Premier ministre imposant ses décisions à un ministre dans un domaine qui ne relève pas de sa compétence. L’association ZEA / Nation Océan, présidée par Olivier Dubuquoy, a ainsi tenté d’obtenir le compte-rendu de la fameuse réunion interministérielle du 13 novembre 2015 au cours de laquelle Manuel Valls a imposé sa décision.

Mais les services de Matignon ont fait la sourde oreille et il a fallu une injonction de la Commission d’accès aux documents administratifs, le 31 mars 2016, pour qu’il reçoive enfin un extrait à moitié caviardé du fameux compte-rendu, comme s’il s’agissait d’un dossier classé confidentiel défense. La Canard enchaîné s’est empressé de publier le torchon en question, duquel il manquait l’essentiel, à savoir les arguments ayant conduit à prendre une telle décision en totale contradiction avec les engagements de la France pour la protection de la Méditerranée et les nombreuses études alarmistes démontrant l’impact des rejets sur le milieu naturel et la santé humaine.

Le site d’Alteo à Gardanne, en septembre 2016 (photo © Boris Horvat / AFP)

L’association poursuit donc sa quête et a déposé, via son avocate, une requête auprès du Conseil d’Etat pour tenter d’accéder au document si jalousement protégé. De leur côté, plusieurs associations environnementales, parmi lesquelles Surfrider Foundation, France Nature Environnement, Sea Shepherd et la Ligue de protection des oiseaux, ont déposé un recours contre l’arrêté préfectoral du 28 décembre 2015 qui autorise Alteo à poursuivre jusqu’en 2021 le rejet en mer de ses effluents liquides.

Et ce n’est pas tout puisqu’un autre recours a été déposé le 19 juin dernier devant le Tribunal administratif de Marseille par des habitants de Bouc-Bel-Air, riverains du site de Mange-Garri où Alteo entrepose ses résidus industriels. Le site servait déjà de lieu de stockage des boues rouges avant que l’usine, alors aux mains de Péchiney, décide en 1966 de s’en débarrasser en les expédiant directement en mer via une canalisation de 50 km de long.

La zone de stockage de Mange-Garri, à Bouc-Bel-Air, en septembre 2016 (photo © Boris Horvat / AFP)

On ne fait pas d’omelette sans casser des œufs et, bien sûr, on ne produit pas d’alumine, si utile pour la construction de téléphone portables ou de batteries de voitures électriques, sans produire des déchets. Pour obtenir une tonne de la précieuse poudre blanche qui se négocie à 3 000 €, il faut compter deux tonnes de bauxite, un minerai désormais importé de Guinée, quatre tonnes de charbon et une tonne d’eau. Et, comme rien ne se perd, il y a forcément du déchet : les fameuses boues rouges…

Pour limiter les volumes déversés en mer, l’industriel a bien été obligé de rechercher des solutions, sous forme de filtres-presse, largement subventionnés par des fonds publics, qui permettent de concentrer les déchets liquides, toujours expédiés dans la Méditerranée, en les séparant des résidus solides qui du coup sont entreposés à l’air libre sur le site de Mange-Garri.

Vue aérienne du site de stockage de Mange-Garri (source © Reporterre)

Mais ces dépôts ne sont pas sans causer des nuisances voire un risque sanitaire pour le voisinage, comme l’a confirmé une étude de l’Agence nationale de sécurité sanitaire en janvier 2017. En effet, les poussières rouges chargées d’arsenic et faiblement radioactives qui s’envolent du site se révèlent toxiques pour le voisinage tandis que des cas de pollutions de la nappe phréatique sous-jacente ont obligé les autorités à prendre des mesures de restriction d’usage dans les forages voisins.

Voilà qui n’est pas très rassurant pour les riverains, lesquels demandent donc à Alteo de protéger davantage cette aire de stockage des boues rouges en goudronnant les accès et en limitant l’envol des poussières, tout en essayant de végétaliser les zones de dépôts en fin d’exploitation, si tant est que des espèces végétales puissent pousser sur un sol riche en métaux lourds et en arsenic…

Nicolas Hulot, interpellé sur le dossier des boues rouges… (source Made in Marseille)

Ces différents recours sont plutôt embarrassant pour le nouveau ministre de la transition écologique et solidaire, un certain Nicolas Hulot qui, pas plus tard qu’en 2012, signait des deux mains une pétition virulente exigeant l’arrêt immédiat des rejets de boues rouges dans le Parc national des Calanques alors en cours de création.

Maintenant qu’il est au gouvernement, sa position s’est fortement nuancée et il se montre beaucoup plus attentif au sort des 400 salariés du site d’Alteo, à l’image de l’inamovible maire communiste de Gardanne, Roger Meï, qui à 81 ans se définit désormais dans Libération comme « écococologiste » – comprenne qui pourra – et qui se réjouit en contemplant avec gourmandise les 40 hectares du site industriel d’Alteo : « Tant que ça fume, cela veut dire qu’il y a du boulot ».

Tant pis pour les dépôts de mercure et d’arsenic qui continuent de s’entasser sur les fonds marins des calanques de Cassis : les générations suivantes se débrouilleront avec…

L.V. 

Le mur de glace se referme à Fukushima

26 août 2017

Et voilà que l’on reparle de Fukushima… Six ans après ce qui restera dans l’histoire comme l’un des accidents technologiques majeurs de l’industrie nucléaire, classé au niveau 7, le plus élevé sur l’échelle internationale des événements nucléaires, au même titre que l’explosion de Tchernobyl survenue en 1986, les suites de la catastrophe sont toujours loin d’être réglées…

Petit retour en arrière… Le 11 mars 2011, en début d’après-midi, a lieu un énorme séisme à 130 km au large des côtes de Sendaï, chef-lieu de préfecture située à 300 km au nord de Tokyo. Ce tremblement de terre de magnitude 9 fera cependant relativement peu de victimes grâce à la qualité des constructions japonaises et à l’excellence du niveau de préparation locale face à ce type de risque naturel.

Malheureusement, il est suivi 50 mn plus tard par un redoutable tsunami, provoqué par la propagation en mer de l’onde sismique. C’est cette vague gigantesque qui a atteint plus de 15 m de hauteur, avec même des pics à 39 m, ravageant près de 600 km de côtes, qui a causé l’essentiel des dégâts avec un bilan très lourd évalué à plus de 18 000 morts et disparus, pour un montant de dommages estimé à 210 milliards de dollars.

Quatre centrales nucléaires situées sur cette côte nord-est de l’île principale de Honshu, toutes conçues sous forme de réacteurs à eau bouillante, se sont automatiquement arrêtées lors du déclenchement du séisme et ont basculé leur alimentation électrique sur les groupes électrogènes de secours comme le prévoit la procédure. Celle de Fukushima Daiichi, équipée de 6 réacteurs, est exploitée par l’opérateur privé TEPCO, tout comme d’ailleurs sa voisine dénommée Fukushima Daini, laquelle comporte 4 réacteurs.

Le réacteur 3 de Fukushima Daiichi après l’accident du 11 mars 2011 (source © Reuters / Tepco)

Au moment du séisme, 3 des 6 réacteurs de la centrale de Fukushima Daiichi étaient à l’arrêt pour cause de maintenance. Les 12 groupes électrogènes de secours, destinés à préserver l’alimentation électrique des pompes de refroidissement, se sont enclenchés normalement mais ont été mis hors service par l’arrivée du tsunami qui a partiellement noyé les installations et totalement endommagé les prises d’eau en mer du circuit de refroidissement. Dès lors, dépourvu de toute possibilité de refroidissement, le combustible s’est mis à chauffer et le coeur de chacun des 3 réacteurs en activité a progressivement fondu, entraînant le percement de leurs cuves.

Parallèlement, la fonte des gaines de combustibles, constituées d’un alliage à base de zirconium, dégage de l’hydrogène qui s’accumule en partie supérieure de l’enceinte de confinement. Malgré plusieurs opérations de dépressurisation, l’augmentation de la pression à l’intérieur des réacteurs a fini par provoquer leur explosion. Le 12 mars, une forte explosion fait voler en éclats le toit du bâtiment du réacteur 1, sans toutefois endommager la cuve elle-même du réacteur. Deux jours plus tard, c’est le tour du réacteur 3 qui voit lui aussi le toit de son bâtiment soufflé par une formidable explosion, suivi le lendemain par une nouvelle explosion, cette fois au niveau du tore de condensation du réacteur 2. A partir de là, des rejets massifs et répétés de produits radioactifs vont se produire, dans l’atmosphère comme dans la mer. Le phénomène sera encore aggravé par la surchauffe du combustible entreposé dans les piscines des réacteurs 1 et 4, lesquelles ne sont plus refroidies, provoquant des émanations supplémentaires de substances radioactives et même l’incendie de la piscine du réacteur 4 !

Vue de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi le 14 mars 2011 (source © Digital Globe Imagery)

L’arrosage des installations pour tenter d’en diminuer la température s’est rapidement traduit par des rejets successifs en mer d’eau contaminée, mais surtout par l’accumulation de quantités énormes d’eau chargée en éléments radioactifs. En septembre 2013, ce sont ainsi plus de 600 000 m³ d’eau contaminées qui sont stockées et ce volume augmente de 300 m³ chaque jour ! Rapidement, sur l’insistance du gouvernement japonais, TEPCO est sommé de rechercher des solutions pour décontaminer l’eau sur place et limiter les rejets dans l’océan. Une première usine de traitement, développée par Areva et Veolia, est installée près du réacteur 4 puis une deuxième pour réduire la radioactivité des 15 000 m³ d’eau contaminée issues de l’unité 2 et les 45 000 provenant des salles des machines des réacteurs 1 et 3. En parallèle, de nouveaux espaces de stockage sont construits à la va-vite pour entreposer toute cette eau contaminée. En septembre 2013, ce sont ainsi 1000 réservoirs métalliques supplémentaires de 1000 m³ chacun qui sont installés.

Quelques-une des cuves de stockage d’eau contaminée sur le site

Mais se pose rapidement un nouveau problème : à partir de juillet 2013, l’exploitant constate des teneurs élevées en strontium 90 dans la nappe phréatique au droit du site, lequel est construit sur des grès plus ou moins fracturés et situé à 200 m seulement du rivage. Il y a des fuites, provenant pour certaines des différents réservoirs de stockage d’eau radioactive mais surtout des produits de fusion du coeur des réacteurs, au travers des radiers en béton qui les supportent. On estime alors que 300 m³ d’eau contaminée se déversent chaque jour directement dans l’océan par l’intermédiaire de ces circulations d’eau souterraines.

Agents de Tepco sur le site de la centrale

Pour réduire l’écoulement en mer de ces effluents liquides, TEPCO a commencé dès 2011 la construction d’un mur en acier et en béton entre les bâtiments des réacteurs et le Pacifique. Début avril 2011, une première opération est menée en urgence, qui consiste à injecter dans le sol du silicate de sodium pour colmater une importante fuite. En présence d’un durcisseur, le silicat de sodium forme en effet un gel qui comble de manière plus ou moins durable la porosité de la roche et diminue fortement sa perméabilité.

En juillet 2013, une barrière étanche de 16 m de profondeur est ainsi réalisée, toujours par injection, afin de contenir les eaux souterraines qui s’écoulent naturellement sous le site vers la mer, en provenance des reliefs environnants. Mais, pour des raisons techniques, cette barrière étanche ne commence qu’à une profondeur de 1,80 m sous le niveau du sol. Or sa mise en place fait remonter le niveau de la nappe qui finit par s’écouler au dessus ! La barrière a permis de freiner les écoulements mais sans les empêcher.

Schéma de situation des mesures de lutte contre les rejets d’eau contaminée (infographie © Nippon.com)

Des puits de pompage ont aussi été forés en amont du site pour faire baisser le niveau de la nappe et limiter les écoulements sous la centrale, mais cela s’avère insuffisant. En juin 2014, TEPCO propose donc d’aller plus loin et entame la construction autour des bâtiments de la centrale d’un « mur de glace », une barrière cryogénique souterraine de 1,5 km de long, réalisée par circulation de fluide frigorigène dans des tuyaux enterrés. Le coût d’un tel projet est estimé à 270 millions d’euro, mais cela devrait permettre de limiter les échanges d’eau contaminée sous le site accidenté avec celles de la nappe environnante.

Travaux de congélation du sol autour de la centrale en 2015 (source © TEPCO)

La technique de congélation des sols est employée de longue date en matière de travaux souterrains, mais rarement à une telle échelle puisque le mur est prévu pour descendre à 27 m sur une épaisseur d’environ 3  m, et TEPCO s’est rapidement heurté à de réelles difficultés de mise en œuvre. En juillet 2015, les communiqués de l’opérateur indiquaient qu’il se trouvait dans l’incapacité de descendre la température du sol en dessous de 10 °C. En juin 2016, TEPCO entreprend en parallèle l’injection de coulis à base de ciment destinés à freiner la vitesse d’écoulement des eaux souterraines afin de renforcer l’action de la congélation.

Un autre mur de glace bien connu…

On vient tout juste d’apprendre, le 22 août dernier, que TEPCO lançait la réalisation du dernier tronçon de 7 m laissé ouvert pour tester le comportement du dispositif, l’ensemble devant être totalement opérationnel d’ici le printemps prochain. Certains ironisent sur ce « retour à l’âge de glace » ou l’édification de cette nouvelle « barrière de glace » qui rappelle furieusement certains épisodes de la série culte Games of throne. Il n’en reste pas moins que cela confirme que la circulation des eaux souterraines sous des installations industrielles à risque, souvent insuffisamment prise en compte, peut constituer un véritable casse-tête, techniquement très difficile à résoudre de manière satisfaisante, surtout dans l’urgence…

L.V.  

La Terre croule sous des milliards de tonnes de plastique !

20 juillet 2017

C’est une étude scientifique publiée le 19 juillet dans la revue Science Advances qui l’affirme : les matières plastiques fabriquées par l’homme sur l’ensemble de la planète représenteraient la masse globale de 8,3 milliards de tonnes, soit 822 000 fois le poids de la Tour Eiffel ! Et ceci en 75 ans tout au plus puisque la production industrielle de plastique a débuté réellement dans les années 1950, même si les premières polymérisations de matières plastiques datent des années 1930.

Déchets de plastique dans la baie de Manille aux Philippines (photo © Stiv Wilson)

C’est certes moins que le ciment et l’acier qui restent (en poids sinon en volume…) les matériaux que l’homme a produits en plus grande quantité. Sauf que ces derniers matériaux sont utilisés principalement dans la construction, pour des durées relativement longues de 50 à 100 ans, et sont ensuite très majoritairement réutilisés après traitement.

C’est loin d’être le cas pour le plastique dont la durée d’utilisation est très courte, de l’ordre de 4 ans en moyenne et bien moins pour tout ce qui concerne le plastique d’emballage qui constitue une part importante du marché. L’étude des scientifiques américains considère ainsi que 6,3 milliards de tonnes du plastique produit est d’ores et déjà devenu un déchet : la planète Terre est en train de se recouvrir peu à peu d’un océan de déchets plastiques qui envahissent tout !

Il faut dire que le recyclage de ce matériau, souvent complexe car nécessitant de séparer soigneusement chacun des polymères différents, reste très marginal puisqu’il ne concerne que 9 % des quantités de plastique mis au rebut. Une part légèrement supérieure, évaluée à 12 % est incinérée. Tout le reste, soit près de 80 % de nos déchets plastiques est donc tout simplement enfoui ou, le plus souvent, abandonné au hasard des vents qui finissent toujours par les pousser dans les cours d’eau et les océans.

Bouteilles plastiques échouées en mer près d’Abidjan (photo © Issouf Sanogo / AFP)

En 2015, la même équipe de chercheurs avait ainsi estimé que 8 millions de tonnes de déchets plastiques avaient été rejetés dans les différentes mers du globe pour la seule année 2010. La plupart de ces plastiques ne se dégradent que très lentement. Ils se fragmentent peu à peu et finissent souvent ingérés par les poissons et autres animaux aquatiques qui bien souvent en meurent.

On observe ainsi, depuis maintenant des années, de gigantesques amas de déchets plastiques plus ou moins immergés, certains parlent de septième continent, qui flottent à la surface des océans et se concentrent dans certaines zones sous l’effet de courants marins de type vortex. Une masse évaluée globalement à plusieurs centaines de milliers de tonnes mais sans doute davantage au vu des dernières estimations. Plus de 80 % de ces déchets viendrait de pays asiatiques mais des observations récentes effectuées par la goélette Tara dans l’Océan glacial arctique montrent que la quantité de déchets plastique que l’on y trouve et qui viennent plutôt de l’Europe et des Etats-Unis y sont également en quantité inquiétante. La situation de la Méditerranée le confirme d’ailleurs largement.

Recueil de déchets immergés dans le cadre de l’expédition Tara (© S.Bollet / Tara)

Les images spectaculaires des plages de l’île Henderson, un îlot désertique de l’archipel Pitcairn, classé sur la liste du patrimoine mondial par l’UNESCO, perdu dans le Pacifique sud à plus de 5000 km de toute zone habitée et dont les côtes sont jonchées de détritus plastique ont largement été diffusées et laissent pantois. Les amas de briquets et rasoirs jetables, de brosses à dents usagées et autres petits soldats en plastique qui viennent échouer ici après avoir parcouru la moitié de la planète, ballottés au gré des courants marins, viennent nous rappeler à quel point notre Terre est vulnérable à l’activité humaine.

Amas de détritus sur une plage de l’ïle Henderson (extrait video © Jennifer Lavers / Univ. Tasmanie)

Certes, on commence à envisager de limiter l’usage de certains objets en plastique. L’interdiction récente des sacs plastiques jetables aux caisses des supermarchés, instaurée en France en 2016, devrait ainsi permettre d’économiser plus de 80 000 tonnes de plastique chaque année, une paille à l’échelle mondiale mais une bonne nouvelle pour la qualité de nos milieux aquatiques et autres espaces naturels.

Malheureusement, les perspectives ne sont pas très encourageantes à l’échelle planétaire. Alors que la production mondiale de matière plastique ne dépassait pas 1 million de tonnes en 1950, elle s’établissait en 2015 à plus de 380 millions de tonnes et rien ne permet de penser que cette croissance pourrait se ralentir dans les années à venir, même si les marchands de pots de yaourts s’enorgueillissent d’avoir réussi à diviser par deux la quantité de plastique nécessaire à leur fabrication.

Evolution des quantités de déchets plastiques produits (en noir), selon leur destination : rejet ou mise en décharge (courbe rouge), incinération (vert) et recyclage (bleu) – extrapolations à l’horizon 2050 (source : R. Geyer, J. R. Jambeck et K. Lavender Law / Science Advances)

Au rythme actuel, les chercheurs considèrent qu’en 2050 la quantité totale de plastique produit s’élèvera ainsi à 25 milliards de tonnes, soit trois fois plus que tout ce qui a déjà été produit à ce jour. Il devrait en résulter 12 milliards de tonnes de déchets de plastique tout bonnement rejetés dans la nature : des chiffres proprement effrayants et qui laisse mal augurer de l’état de notre planète dans les années à venir !

L.V. 

U-864 : une bombe à retardement ?

27 juin 2017

Michel L’Hour, directeur du DRASSM

L’affaire a été de nouveau évoquée à l’occasion d’un colloque sur le trafic d’antiquités en eaux profondes, organisée tout récemment pour célébrer la création du tout nouveau tribunal maritime de Marseille qui couvre désormais 26 départements de la façade sud du pays. Michel L’Hour, directeur du DRASSM, le Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines, un service de l’État créé par André Malraux et basé à l’Estaque, y a notamment rappelé que le trafic d’antiquités, actuellement en pleine expansion, est désormais le troisième au monde en importance, derrière celui des stupéfiants et celui des armes.

Et les antiquités présentes dans les nombreuses épaves qui jonchent les fonds marins sont de plus en plus exposées à ces pilleurs modernes redoutablement équipés. Comme l’a évoqué Michel L’Hour, « l’archéologue aux pieds palmés », ainsi qu’il aime se définir lui-même, « la mer est le plus grand musée du monde, ouvert jour et nuit, mais sans aucune sécurité ni vitrines protégées », d’où cette grande vulnérabilité aux pilleurs d’épaves.

Mais Michel L’Hour a aussi évoqué un autre danger qui guette les fonds marins du fait de ces multiples épaves coulées au fil de l’Histoire : le risque de pollution. Des centaines de milliers d’épaves de navires engloutis jouchent les fonds marins : on en recense 9000 uniquement sur les côtes Sud et Est de l’Angleterre ! Plus de 70 % des épaves qui se trouvent dans les eaux européennes datent de la première et seconde Guerre mondiale. Or, la corrosion, menace de libérer leurs contenus : dans la mer, le métal se corrode inéxorablement, perdant chaque année de l’ordre de un dizième de mm d’épaisseur…

Caisses de munitions jetées en mer au large de Singapour après la 2ème guerre mondiale (photo d’archive, Imperial War Museums)

Le pétrole qui se trouve encore dans ces épaves n’est pas le pire des composants qu’ils contiennent. Les anciennes munitions et certains produits chimiques sont autrement plus inquiétant. C’est le cas notamment du fameux gaz moutarde, l’ypérite, largement utilisé lors de la Première guerre mondiale et dont on s’est souvent débarrassé des stocks devenus inutiles en les immergeant en mer. Dans l’eau, ce produit se transforme en une pâte jaunâtre ingérée par les poissons et qui entre ainsi dans notre chaîne alimentaire…

Et parmi ces bombes à retardement qui hantent nos côtes, citons le cas du sous-marin allemand U-864 et de sa cargaison de mercure qui se déverse lentement au large des côtes scandinaves depuis meintant plus d’un demi-siècle…

Torpillé devant Bergen, en Norvège, par les Britanniques le 9 février 1945, avec à bord 73 hommes d’équipage, alors qu’il partait pour le Japon avec les moteurs et les plans du Messerschmitt 262, premier avion à réaction, ce sous-marin allemand transportait aussi à son bord 67 tonnes de mercure conditionné dans des bouteilles en acier de 37 kg. Parti le 5 décembre 1944 de Kiel, il était chargé d’une mission secrète, baptisée « Opération Caesar », destinée à apportée aux alliés japonais les technologies nécessaires pour augmenter leur effort de guerre en cette période décisive. Mais lors d’une escale technique à Bergen, il subit un bombardement car les Britanniques ont percé le code Enigma et identifié l’enjeu de cette mission. Lorsqu’il peut enfin reprendre la mer, une nouvelle avarie machine le contraint à rebrousser chemin vers Bergen et c’est là qu’il est pris en chasse par un sous-marin britannique, le HMS Venturer, qui l’envoie par le fond, au large de l’ïle de Fedge.

L’épave de l’U-864 au fond de la mer (photo © Van Oord)

Au début des années 2000, un pêcheur norvégien remonte dans un de ses filets une pièce de U-Boot et la Marine norvégienne entreprend des recherches qui lui permettent de retrouver, le 22 février 2003, l’épave du sous-marin, coupé en deux, reposant par 150 m de fond, à quelques km des côtes de la petite île norvégienne. Dès lors se pose la question de l’avenir des 1857 flasques en acier contenant les 67 tonnes de mercure liquide, destiné à la fabrication d’amorces de munitions (à base de fulminate de mercure) et désormais éparpillé au fond de l’eau.

En 2005, on observe ainsi qu’une de ces bouteilles s’est ouverte sous l’effet de la corrosion et que tout le mercure s’en est échappé. On en retrouve sur une surface estimée à 3 ha ! Les Norvégiens commencent à redouter une nouvelle catastrophe sanitaire à l’égal de ce qui s’était produit dans la baie de Minamata au Japon, où les rejets de métaux lourds issus de l’industrie pétrochimique avaient occasionné plus de 900 décès entre 1949 et 1965. Des prélèvements sont effectués et on constate que l’acier des flasque, dont l’épaisseur initiale atteignait 5 mm, ne faisait plus qu’1 mm par endroit, du fait de la lente corrosion…

Une des 1857 flasques remplies de mercure et désormais fuyardes

Les études s’enchaînent à partir de 2006, pour tester différentes solutions techniques. Les autorités privilégient plutôt le recouvrement de l’épave par un sarcophage tandis que les populations riveraines, dont les 561 habitants de l’île de Fedge, préfèrent une solution plus durable mais plus coûteuse et techniquement complexe qui consiste à renflouer l’épave. Un bras de fer s’engage et finalement en 2009, le gouvernement norvégien accepte d’engager les travaux de renflouement pour un montant estimé à un milliard de couronnes norvégiennes, mais estime nécessaire d’engager au préalable des études complémentaires…

Quatre ans plus tard, en janvier 2013, Lisbeth Berg-Hansen, ministre des Pêches et Affaires côtières, indique devant le Parlement que les études sont toujours en cours et qu’il n’existe toujours pas de calendrier prévisionnel pour les travaux. D’ailleurs, en mai 2014, un nouveau rapport est publié, préconisant une fois de plus la solution du recouvrement par un sarcophage jugée plus raisonnable. Il a fallu finalement attendre le printemps 2016 pour que les travaux de recouvrement de l’épave soient enfin réalisés, confiés au spécialiste néerlandais du dragage et des opérations offshore Van Oord. Une couche de sable a été déposée sur l’ensemble de l’espace contaminé et l’épave, au moyen d’un diffuseur crée spécialement pour cet usage et été installé sur le robot télé-opéré (ROV) du navire de pose de flexibles Stornes. En tout, près de 30.000 tonnes ont été déposées, formant une couche de 50 cm d’épaisseur. Celle-ci a ensuite été recouverte par 160.000 tonnes de rochers. Pourvu que ça dure…

L.V.  

Après les eaux usées, Marseille s’attaque au pluvial !

3 mai 2017

Baignade interdite au Prado après un orage (photo © P. Laurenson / AFP)

A Marseille, comme chacun sait, mieux vaut ne pas se baigner sur la plage du Prado après un orage. Rappelons que ce parc balnéaire qui s’étend sur 3,5 km de littoral et couvre près de 26 ha, a été aménagé de manière complètement artificielle à la fin des années 1970, sous la mandature du Gaston Deferre, pour permettre avant tout de se débarrasser à moindre frais des millions de m³ de déblais issus des chantiers de construction des lignes de métro. A l’époque, on ne prenait guère de gants avec l’environnement y compris dans une zone littorale située comme celle-ci à l’embouchure de l’Huveaune, dans un milieu naturel qui a dû jadis être un haut-lieu de la biodiversité…

Plages du Prado avec au centre l’embouchure de l’Huveaune

Il faut dire aussi que, dans les années 1970, l’Huveaune, à son arrivée en mer, n’était qu’un vaste égout malodorant charriant les effluves des nombreuses industries qui bordaient ses berges, et servant d’exutoire en mer aux eaux usées d’une partie de Marseille et des communes de l’amont, dont Carnoux.

Le réseau souterrain servant à canaliser les eaux usées s’était construit progressivement au cours du XIXe siècle, sous forme unitaire au centre ville, sous forme séparative (les eaux pluviales de ruissellement étant collectées à part) dans les quartiers plus récents et les communes voisines.

Vue du Grand émissaire de Marseille (photo © SERAMM)

Mais jusqu’en 1987, tout était rejeté directement en mer, sans le moindre traitement, via un grand émissaire construit en 1896 et aboutissant dans l’anse isolée et peu accessible de Cortiou, en plein coeur du massif des calanques, où un vaste fleuve de déchets boueux se jette dans la mer, en attendant qu’un jour peut-être, la collectivité finisse par le prolonger plus au large pour diminuer l’incidence de ces rejets sur les fonds côtiers les plus fragiles.

Rejet en mer dans la calanque de Cortiou (source)

En 1979, alors que la plage du Prado est aménagée, il n’est plus question d’y déverser les eaux fortement pollués et toxiques de l’Huveaune. Une dérivation est donc créée, qui renvoie ces eaux directement dans l’émissaire de Cortiou où elles sont ensuite rejetées en mer, ni vu ni connu. En période de fortes pluies cependant, lorsque l’émissaire est saturé, un déversoir d’orage permet aux eaux de l’Huveaune en crue de rejoindre leur lit naturel et de se rejeter en mer le long de la plage du Prado, qu’elles polluent alors allègrement en jonchant la plage des multiples déchets qu’elles charrient.

Vue en surface de la station de traitement des eaux usées Géolide

Dans les années 1970, sous la pression de certains naturalistes et des plongeurs qui s’alarment de la disparition des herbiers de posidonies et de l’appauvrissement de la faune marine au large des côtes marseillaises totalement ravagées jusqu’à plus de 40 km du rivage par ce flux incessant d’eaux polluées, la ville se décide enfin à mettre en oeuvre une station d’épuration physico-chimique, destinée au traitement des eaux usées de Marseille et de 15 communes environnantes, dont Carnoux. Le chantier commence en 1984, en bordure de l’Huveaune. La station, enterrée sous le stade Vélodrome, est mise en service en 1987.

Mais le renforcement de la réglementation en matière de traitement des eaux usées, avec notamment l’adoption en 1991 de la directive européenne sur les eaux résiduaires urbaines, rend très vite cette station insuffisante. En 2008, elle est donc complétée par l’adjonction d’un dispositif de traitement biologique, dit Biostyr, installé sous l’esplanade Ganay. La nouvelle station, dénommée Géolide, constitue la plus grande usine enterrée de traitement des eaux usées du monde et traite 70 millions de m³ d’eau usée par an.

Schéma de la station Géolide (source)

L’eau y est injectée dans 34 bassins de 1500 m³ chacun, remplis de billes de polystyrène sur 3,50 m d’épaisseur. Les bactéries fixées à la surface de ces billes fixent une partie de la pollution au passage. Pour éviter le colmatage des billes, celles-ci sont lavées chaque jour et l’eau de lavage subit un traitement physico-chimique par coagulation et floculation, suivi d’une décantation lamellaire afin d’agglomérer, concentrer et piéger les bactéries sous forme de boues. Ces boues sont alors acheminées vers une usine de traitement, située à 6 km de là, dans l’ancienne carrière de la Cayolle qui surplombe la calanque de Sormiou. Les boues y sont épaissies et séchées avant d’être valorisées sous forme de compost qui sert actuellement à réhabiliter l’ancienne décharge d’ordures ménagères d’Entressen.

Vue de la station de traitement de la Cayolle (photo © Lakko Marseille)

Cependant, en cas de forte pluie, le système d’assainissement n’est pas en mesure de traiter l’ensemble des effluents collectés car les eaux de ruissellement viennent alors grossir les flux habituels d’eaux usées, provoquant rapidement la saturation des capacités de traitement. Pour éviter que la ville ne soit noyée sous un flot d’eaux polluées et nauséabondes, tout l’excédent est alors rejeté directement en mer, principalement par l’émissaire de Cortiou mais aussi en partie via l’ancien exutoire de l’Huveaune, donc directement sur la plage du Prado !

Ce problème récurrent commençant à déprécier sérieusement l’attrait touristique de la ville, l’ancienne Communauté urbaine Marseille Provence Métropole s’est engagée en 2010 dans un projet de contrat de baie, désormais opérationnel depuis juin 2015 pour une durée de 6 ans avec, à la clé, un budget de 265 millions d’euros, dont 185 millions engagés via le Contrat d’agglomération de traitement des eaux usées signé l’année d’avant avec l’Agence de l’Eau Rhône-Méditerranée, et 25 millions mobilisés dans le cadre du contrat de rivière de l’Huveaune, signé en octobre 2015 à Aubagne.

Inondations rue de Rome à Marseille en septembre 2000 (photo © Bataillon des marins-pompiers de Marseille)

Une des actions phares de ce contrat de baie consiste précisément à s’attaquer enfin au problème des eaux pluviales qui rendent inopérant le traitement des eaux usées de l’agglomération marseillaise en période de fortes pluies. L’objectif affiché, qui peut paraître modeste, est de réduire de 50 % les rejets d’eaux usées non traitées vers la calanque de Cortiou au cœur du Parc National des Calanques, et ceci en réponse à un arrêté préfectoral de janvier 2004 qui impose à la collectivité de réaliser d’ici fin 2018 une capacité de rétention des eaux usées de 90 000 m³.

Un premier ouvrage a ainsi été réalisé dès 2007 à l’occasion des travaux de requalification de la rue de la République dans le cadre de la prolongation du tramway. Gigantesque cylindre de 49 m de long situé à 15 m sous terre, ce bassin permet de stocker 14 500 m³ collecté en centre ville. Les gros déchets y sont récupérés et la partie claire de l’eau décantée est rejetée en mer une fois l’orage passé, tandis que les eaux polluées sont envoyées à la station de traitement dès que celle-ci est de nouveau en capacité de les traiter. Quatre autres basins sont prévus sur le périmètre de l’agglomération marseillaise : un de 12 000 m³ achevé en septembre 2015 place Jules Guesde à la Porte d’Aix, un de 15 000 m³ dans l’emprise du tunnel ferroviaire désaffecté Lajout près de la nouvelle station de métro boulevard Capitaine Gèze, un autre de même capacité cours Pierre Pujet, et enfin un plus vaste de 33 000 m³ à Saint-Mauront, près des Docks.

Vue intérieure du bassin Ganay lors de son inauguration (photo publiée par GoMet)

Un sixième ouvrage profond de 30 m pour un diamètre de 56 m et une capacité de 50 000 m³, a été construit à partir de 2014 sous le stade Ganay. Désormais achevé et inauguré en avril 2017, ce gigantesque bassin enterré, pour lequel il a fallu mobiliser pas moins de 80 000 tonnes de béton, doit être relié d’une part à la station de traitement Géolide et d’autre part au réseau unitaire. Pour cela, il a notamment fallu creuser une galerie de 3 m de diamètre et 300 m de longueur, à 10 m de profondeur. Un tunnelier a été mobilisé dans ce but, pendant près de 6 mois, jusqu’à ressortir près du boulevard Michelet en décembre 2016, une fois sa tâche accomplie.

Sortie du tunnelier (photo © N. Vallauri pour La Provence)

Vue en coupe du bassin Ganay (source)

En surface, on ne verra du bassin Ganay qu’un modeste bâtiment de service au forme de simple pavillon et il reste encore à reconstruire le nouveau stade Ganay au dessus du réservoir enterré dont les Marseillais seront bien en peine d’imaginer l’existence une fois le chantier achevé. C’est d’ailleurs le risque de ce type de démarche qui consiste à masquer de la vue du citoyen les aménagements pourtant indispensables au fonctionnement de la ville : à force d’oublier que la gestion des eaux fait partie intégrante de la vie urbaine, comment peut-on s’en approprier les enjeux pourtant essentiels ?

L.V.  

Encore un traitement de faveur pour Alteo !

1 décembre 2016

Décidément, l’usine d’alumine Alteo de Gardanne qui continue depuis plus de 50 ans de rejeter en mer ses effluents toxiques au large de Cassis, n’a pas fini de faire parler d’elle : le sujet a même fait l’objet d’une discussion spécifique à l’occasion de l’examen en première lecture à l’Assemblée Nationale du projet de loi de finance pour 2017 !

Vue de l'usine d'alumine Alteo à Gardanne

Vue de l’usine d’alumine Alteo à Gardanne

Dans la discussion d’un projet de loi de finances, il y a toujours un moment de défoulement, celui des articles non rattachés qui permet aux parlementaires de déposer leurs amendements les plus hétéroclites et parfois de les faire adopter, à la faveur d’un malentendu ou d’un relâchement de l’attention générale.

Le député Olivier Faure

Le député Olivier Faure

Le crû 2017 n’a pas failli à la tradition et on y a donc débattu (longuement) de deux amendements quasi identiques portés par un député socialiste de Seine-et-Marne, un certain Olivier Faure, visant à aligner le paiement de la redevance de l’usine Alteo sur la règle commune.

L’histoire ne dit pas pourquoi un obscur élu de Combs-la Ville s’intéresse à un tel sujet, mais un petit retour en arrière s’impose pour comprendre le but de la manœuvre.

Comme toute entreprise polluante qui rejette dans le milieu naturel des substances toxiques, Alteo est soumise à une redevance perçue par l’Agence de l’Eau Rhône-Méditerranée-Corse (RMC) selon le principe pollueur-payeur. Le montant annuel de cette redevance est basé sur le volume rejeté de polluants organiques traditionnels mais aussi de matières en suspension. Sont également pris en compte dans le calcul la toxicité aiguë et 8 métaux et métalloïdes (arsenic, cadmium, chrome, nickel, cuivre, mercure, etc.) ainsi que d’autres paramètres tels que les nitrites, les nitrates, ou encore la température des rejets et, depuis 2016, 16 substances dangereuses pour l’environnement.

La formule de calcul est identique pour toutes les entreprises, sauf pour l’usine d’alumine de Gardanne qui a bénéficié en 2006, lors du vote de la loi sur l’eau et les milieux aquatiques d’un traitement de faveur taillé sur mesure. Certains parlementaires bienveillants ont alors convaincu leurs collègues d’appliquer un taux plafond plus faible pour les matières en suspension lorsque le rejet se fait au large des côtes, configuration qui concerne exclusivement la seule usine de Gardanne, alors aux mains de Péchiney. La canalisation issue de l’usine de Gardanne rejetait à cette date de l’ordre de 250 000 tonnes de boues rouges chaque année dans la Méditerranée, à quelques km de la côte et a donc bénéficié de cette mesure inédite, très avantageuse.

Emplacement de la conduite de rejet des affluents industriels d’Alteo

Emplacement de la conduite de rejet des affluents industriels d’Alteo

Malgré ce traitement de faveur, le site a vu sa redevance augmenter progressivement du fait de l’augmentation des taux sur les autres polluants, jusqu’à atteindre en 2012 le montant annuel de 2,6 millions d’euros. Rapportée au chiffre d’affaire de l’entreprise, la somme n’était pas énorme, mais elle a néanmoins été jugée excessive par l’industriel qui, plutôt que de tenter de diminuer la charge polluante de ses rejets, a préféré actionner ses relais politiques.

Avec d’ailleurs un succès incontestable, puisque un amendement parlementaire déposé en 2012 à l’occasion de la loi de finance rectificative a créé un taux plafond moins important pour les rejets au large des côtes concernant le paramètre de toxicité aiguë (matières inhibitrices), ce qui a permis une nouvelle fois de dégonfler la facture pour le site industriel provençal passé entre temps dans les mains du propriétaire actuel, le fonds d’investissement HIG European Capital Partners.

Et voila qu’en 2015, les procédures nationales pour évaluer la toxicité des rejets évoluent. Basées jusque là sur une évaluation de la sensibilité d’organismes caractéristiques des eaux douces, la méthode s’appuie désormais sur l’examen de l’impact sur d’autres organismes plus adaptées au milieu marin, des bactéries luminescentes. Une aubaine pour Alteo qui, du fait de ce changement de méthodologie et grâce à l’application du plafonnement spécifique dont elle bénéficie, verrait ainsi le montant annuel de sa redevance passer de 1,8 millions d’euros à 300 000 €.

blog363_dessin

Une misère qui rendrait d’un coup totalement inutiles les efforts que l’industriel est sensé développer pour réduire à terme la toxicité de ces rejets : à quoi bon investir de l’argent dans de la recherche pour polluer moins quand on peut polluer autant qu’on veut pour un montant dérisoire ? L’amendement du député de Seine-et-Marne avait donc pour but de maintenir un minimum de décence en faisant en sorte que la redevance de l’industriel soit divisée par 3 et non par 6, ce qui restait plutôt bienveillant.

Mais c’était encore trop pour les amis d’Alteo dont le secrétaire d’État Christian Eckert, qui est aussitôt monté au créneau pour défendre les intérêts du fonds d’investissement anglo-saxon, estimant bien naturellement qu’ « une telle disposition ferait peser un risque significatif sur l’avenir de cette entreprise qui serait très largement compromis ». L’ange gardien d’Alteo, le député François-Michel Lambert, qui s’est targué jadis d’une certaine fibre écologiste, a bien évidemment fait sonner la charge. Absent de l’hémicycle, il a aussitôt dépêché un député ami (élu dans le Val d’Oise) pour plaider la cause de l’industriel et sauver les 400 emplois évidemment menacés, son porte-parole estimant sans rire : « je pense qu’il vaut mieux négocier avec l’entreprise les moyens et les investissements nécessaires pour traiter ces rejets ». Entre amis, on s’arrange…

Le député Olivier Faure ne s’est pas laisser démonter par les arguments fallacieux et les chiffres totalement fantaisistes avancés par son collègue. Il a courageusement tenté d’argumenter en expliquant : « Il ne s’agit pas de pénaliser outre mesure cette entreprise, d’autant que ce sont les agences de l’eau qui fixent le taux et qu’elles ont le souci de maintenir l’emploi. Même si était voté le taux le plus élevé, la taxe ne pourrait être supérieure  à 500 000 € (…) les calanques n’ont pas besoin de continuer à être polluées. Oui à une baisse de la redevance, mais pas à n’importe quelles conditions. Continuer à stimuler les efforts me paraît la bonne mesure ».

Canalisation de rejet des effluents (photo MaxPPP)

Canalisation de rejet des effluents (photo MaxPPP)

Car en réalité, l’Agence de l’Eau n’applique pas les plafonds qui sont fixés par la loi mais reste très en deçà pour calculer le montant des redevances. Comme l’explique Laurent Roy, directeur de l’Agence RMC pour Actu-Environnement, le taux appliqué à Alteo était 30 fois inférieur au plafond réglementaire pour les matières en suspension et à 25 % du plafond fixé pour la toxicité aiguë. Certes, le conseil d’administration a souhaité que l’Agence se rapproche progressivement de ces plafonds mais on voit qu’il n’y avait pas péril en la demeure pour Alteo…

Et pourtant, contre toute attente, c’est encore le lobby pro-industriel qui a gagné cette bataille : l’amendement introduit par Olivier Faure, malgré toute sa mesure, a été rejeté. On imagine la joie au siège d’Alteo qui vient de recevoir, au gré de cet échange parlementaire, un signal très positif pour continuer à polluer allégrement les fonds marins en toute impunité et à moindre frais : champagne !

L.V.  lutinvert1small

Land Art à Carnoux-en-Provence

22 octobre 2016

La jeune ville de Carnoux qui fête cette année son jubilé se verrait-elle honorée par une installation artistique récemment apparue en différents points de la ville ?Blog324_PhJubile

Depuis cet été, nous avons constaté le surgissement d’éléments métalliques ou de béton de couleur orange (couleur retenue avec le vert olive pour le visuel du jubilé) qui ponctuent un itinéraire depuis le quartier des Barles jusqu’aux abords de la départementale en direction de Cassis.

Quel artiste se réclamant du Land Art a-t-il pu ainsi œuvrer sur le territoire de notre commune ?

Pour information, le land art est une tendance de l’art contemporain utilisant le cadre et les matériaux de la nature (bois, terre, pierres, sable, eau, rocher, etc.). Le plus souvent, les œuvres sont en extérieur, exposées aux éléments, et soumises à l’érosion naturelle. Ce courant est apparu aux Etats Unis au début des années 1970.

Dans notre région et plus précisément sur un territoire proche de Digne les Bains, l’artiste Andy Goldsworthy a créé à partir de la fin des années 1990 un parcours jalonné par des constructions de pierres récoltées sur place,  intitulées Refuges, abris réels ou fictifs.

Andy Goldworthy, Sentinelle Vallée de l’Asse, 2001

Andy Goldworthy, Sentinelle Vallée de l’Asse, 2001

Dans le cas qui nous interroge, nous rencontrons une combinaison entre Land Art et sculpture avec une référence à des œuvres comme celle  ci-dessous d’Alain Kirili, Oratorio de 1988, qui est composée de plusieurs blocs d’aluminium forgé. Aluminium, bauxite…. Il y a peut-être là une piste à explorer ?

Oratorio, d’Alain Kirili, 1988

Oratorio, d’Alain Kirili, 1988

En s’approchant des objets surgis dans notre paysage urbain carnussien, nous découvrons que chaque objet, plutôt qu’un cartel comme c’est le cas dans les musées ou les galeries, porte une plaque qui  indique « Alteo, borne n°… » et la mention « conduite sous pression ».

landart_ph4

Alteo n’est pas le pseudonyme d’un artiste, c’est le nom de l’entreprise internationale dont l’usine de Gardanne a rejeté pendant de trop nombreuses années ses fameuses boues rouges en Méditerranée dans la fosse de Cassidaigne située au large de Cassis !

Pour informer les riverains des canalisations sur l’installation des bornes oranges, l’entreprise Alteo leur a adressé en août 2016 un courrier nominatif émanant du responsable Santé, Sécurité Environnement qui précise qu’ « Alteo s’est engagé à mettre en place des éléments de repérage de  cette canalisation » souterraine qui traverse notre ville « afin d’éviter tout risque de dégradation lors de travaux ».

landart_lettre

 

En effet, s’il n’y a plus de boues rouges qui circulent dans le sous-sol de Carnoux, il subsiste des eaux industrielles sodiques (PH12 environ dixit la note). Rappelons que le PH (potentiel hydrogène) de degré 12 est celui de l’eau de Javel !

Loin d’un parcours artistique, Alteo a mis en place différents éléments de repérage à caractère préventif, bases aériennes hors du sol, bornes en béton et plaques avec sous plaques, toutes équipées de plaques d’identité informatives.

Voila, l’énigme des bornes oranges est levée. Il ne s’agissait pas d’une intervention artistique, mais alors pourquoi ne pas envisager l’installation d’une véritable œuvre d’art contemporain à Carnoux ?

MM

La France toxique passée à la loupe

26 septembre 2016

C’est un vrai travail de Romains auquel s’est livré l’association Robin des Bois. Son rapport sobrement intitulé « l’Atlas de la France Toxique » qui a été publié en mai 2016 aux éditions Arthaud et qui contient pas moins de 36 cartes des sources de pollution recensées en France est le fruit d’un énorme travail de recherche collective dans les archives et d’investigations tous azimuts, pour arriver à mettre en évidence la répartition géographique des périls qui nous menacent.blog346_phrapport

L’inventaire n’est certainement pas exhaustif mais il est déjà bien assez inquiétant. Sont passés en revue non seulement les paramètres classiques liés à la qualité de l’air où à celle des eaux, mais aussi les cyanobactéries dans les eaux de baignades, les risques sanitaires liés à la consommation de coquillages ou aux piqûres des moustiques tigres, les stockages de déchets radioactifs en milieu hospitalier et universitaire, les munitions abandonnées à l’issue des dernières guerres, les sols pollués par d’anciennes activités industrielles, les pesticides issus de l’agriculture intensive ou encore la présence d’amiante dans de nombreux bâtiments et aménagements urbains. Un vrai cauchemar d’écologistes !

blog346_phlogoL’association Robin des Bois, créée en 1985 par des pionniers de la défense de l’environnement qui tentent de se battre, par la dénonciation verbale et non violente, contre toutes les agressions portées à notre environnement, n’en est pas à son coup d’essai. S’appuyant sur un vaste réseau de militants et de scientifiques, elle agit en menant des investigations de terrain, en publiant des synthèses bibliographiques et des rapports, mais aussi en interpellant les responsables politiques et en participant à des groupes de concertation institutionnels.

Robin des Bois publie ainsi deux bulletins d’information trimestriels en français et en anglais qui sont devenus de véritables outils de référence. « A la casse », édité depuis 2006 s’intéresse aux chantiers de démolition de navires et « A la trace », publié depuis 2010, traque à travers le monde les actes de braconnage et de contrebande d’espèces animales menacées, deux chevaux de bataille pour cette association agréée au titre de la protection de l’environnement.

Décharge sauvage en Guadeloupe (photo Robin des Bois)

Décharge sauvage en Guadeloupe (photo Robin des Bois)

L’association se mobilise aussi, souvent aux côtés de riverains qui l’ont alertée, contre certaines dégradations environnementales et pollutions locales, depuis le dépôt de déchets sauvages en bord de rivières jusqu’à la construction de bâtiments publics sur d’anciens sites industriels pollués en profondeur. C’est ce travail d’accompagnement et d’investigation sur le terrain qui l’a amenée à fouiller dans les archives pour réaliser des inventaires d’anciennes usines à gaz ou de sites pollués aux PCB par exemple, constituant ainsi au fil du temps une véritable mine de renseignements qui a été valorisée pour établir ce récent Atlas de la France Toxique qui fait référence.

Outre les cartes de France qui sont présentées dans cet atlas aussi original qu’inquiétant, l’étude fait un focus intéressant sur cinq grande agglomérations françaises : Paris, Lyon, Strasbourg, Toulouse et Marseille. Et là, bien entendu, il n’y a aucune surprise : la métropole marseillaise remporte haut la main le concours de l’agglomération urbaine la plus polluée de France !

blog346_phparis

Certes, l’agglomération parisienne n’est pas mal placée non plus, bien que sur la troisième marche du podium derrière celle de Lyon et son remarquable couloir de la chimie. Ses cours d’eau sont fortement déconseillés à la baignades et leurs sédiments sont très largement chargés en PCB tandis que l’air est chargé en particules fines, dioxyde d’azote et benzène cancérogène. On relève aussi à Paris et en proche banlieue un nombre impressionnant de cas de saturnisme liés aux peintures au plomb très fréquentes sur les murs des logements anciens. On y recense enfin pas moins de 35 sites connus d’entreposage de sources radioactives disséminés dans des centres de recherche, des entreprises ou des hôpitaux.

Mais Robin des Bois met aussi l’accent sur d’autres sources de risque sanitaire moins connues dont le crématorium du Père Lachaise qui compte parmi les principaux émetteurs de mercure en région parisienne, du fait de la fusion des amalgames dentaires, ou encore les enrobés à base d’amiante qui ont été appliqués pendant des années entre 1970 et 1995 sur la plupart des chaussées pavées pour les rendre plus confortables à la circulation. Les fibres d’amiante avaient pour but de rendre ces revêtements routiers plus durables mais l’usure progressive de la couche de roulement libère progressivement les fibres d’amiante dans l’air ambiant . Un problème identifié en 2013 et qui va nécessiter de traiter des centaines de kilomètres de voirie…

blog346_cartemarseilleQuant à l’agglomération marseillaise, elle détient la palme de l’air le plus irrespirable de France avec une concentration en particules fines qui s’élève en moyenne annuelle à 31,8 µg/m3 (contre 29,5 à Lyon et 27 à Paris), alors même que l’OMS recommande un maximum de 20 µg/m3 en moyenne annuelle. Sont pointés également les anciens sites industriels côtiers déjà évoqués ici où les concentrations en plomb et en arsenic dépassent tous les seuils autorisés, y compris dans des sites de baignade très fréquentés, mais aussi les sédiments portuaires de la Lave et de l’anse de l’Estaque, très riches en arsenic et en mercure.

Robin des Bois s’attarde quelque peu sur les eaux de l’Huveaune et de quelques cours d’eau côtiers, réceptacles de nombreux déchets et rejets peu ragoûtants, et qui charient des monceaux d’immondices et de germes fécaux sur les plages à chaque orage, au point que certains ont surnommé la plage du Prado « épluchures beach ».

Incendie sur la Gineste le 5 septembre 2016 (photo F. Speich / La Provence)

Incendie sur la Gineste le 5 septembre 2016 (photo F. Speich / La Provence)

La question des feux de forêts en limite de zone urbanisée est également pointée comme un risque très présent et ceci a été très largement confirmé par les nombreux incendies qui se sont produits cet été, après la parution de l’atlas donc, et qui se sont notament traduits par la disparition de 375 ha le 15 juillet sur la Côte Bleue, puis le 10 août de 800 ha autour de Fos-sur-Mer et de 2700 ha sur le plateau de Vitrolles, avant les 390 ha partis en fumée dans les calanques le 5 septembre dernier.

Navire de croisière à quai devant Notre-Dame de la Garde (photo G. Julien / AFP)

Navire de croisière à quai devant Notre-Dame de la Garde (photo G. Julien / AFP)

De nombreuses autres sources de pollution sont pointées par l’étude de Robin des Bois, dont celle provoquée par les bateaux de plaisance et de tourisme qui sillonnent nos côtes en brûlant des millions de litres de gasoil. Le sujet avait déjà fait débat lors de la création du Parc national des Calanques et des aides ont été accordées pour que les navires qui organisent les visites des calanques par la mer se modernisent quelque peu, mais on est encore loin du compte ! A une tout autre échelle, il faut en effet savoir que les quelques 500 gigantesques bateaux de croisière qui font escale chaque année dans le port de Marseille laissent tourner en permanence leurs générateurs au fuel lourd pour assurer un confort maximal à leur passagers… Les ferries en faisaient autant avec leurs moteurs diesel auxiliaires jusqu’en 2015 faute de pouvoir accéder à des branchements électriques à quai. Les choses progressent donc peu à peu mais le chemin restant à parcourir pour que l’agglomération marseillaise s’affranchisse de ses nombreuses sources de pollution résiduelles reste long…

L.V.  LutinVert1Small

Marseille a du plomb dans la calanque…

7 septembre 2016

Reconnues pour la beauté de leurs paysages et la richesse de leurs fonds marins, classées Natura 2000 et intégrées depuis 2012 dans un Parc national, les calanques de Marseille n’ont pas toujours été protégées comme elles le devraient. Au XIXe siècle, elles étaient au contraire le siège d’une intense activité industrielle, en cohérence avec un décret napoléonien de 1810 qui préconisait précisément que les usines dangereuses et polluantes devaient être reléguées le plus loin possible des endroits habités. Quoi de plus logique donc que de implanter dans les calanques qui n’étaient guère fréquentées que par quelques pêcheurs et de rares bergers.

Carte des anciennes activités industrielles entre Montredon et Callelongue

Carte des anciennes activités industrielles entre Montredon et Callelongue

Dès 1810, une première usine de soude destinées à alimenter les savonneries de Marseille s’installe ainsi au pied du Mont Rose, dans la calanque de Saména, le long de la petite route qui conduit de la Madrague de Montredon à Callelongue en passant par le petit port des Goudes.

C’est le début d’une vague d’industrialisation qui verra le littoral se couvrir progressivement d’innombrables entreprises polluantes. A partir de 1870, le développement du procédé Solvay, permettant de fabriquer la soude à moindre coût, entraine le déclin des usines marseillaises qui n’ont pas réussi à négocier ce virage technologique. Mais ce n’est pas pour autant que les activités polluantes disparaissent du secteur, bien au contraire. Dès le milieu du XIXe siècle s’installent une nouvelle activité liée au traitement de minerai de plomb, importé par bateaux depuis les mines italiennes et espagnoles.

Ancienne usine de l’Escalette (www.delcampe.net)

Ancienne usine de l’Escalette (www.delcampe.net)

Sept unités de production voient ainsi le jour, la plus importante étant celle de l’Escalette qui fournira jusqu’à 3000 tonnes de lingots de plomb par an et qui sera la dernière à fermer ses portes en 1924 après 73 ans d’activités. D’autres activités industrielles se développent dont une verrerie à Montredon, une usine de soufre aux Goudes ou une station de traitement de pétrole au col de Sormiou. L’ancienne usine de plomb de l’Escalette, quant à elle, est reconvertie pour fabriquer de l’acide tartrique, encore une activité potentiellement impactante pour l’environnement.

Vue aérienne de l’ancienne usine de l’Escalette et dépôts de scories

Vue aérienne de l’ancienne usine de l’Escalette et dépôts de scories

Elle sera la dernière à fermer, en 2009, après un baroud d’honneur de ses salariés qui essaient tant bien que mal de conserver leur outil de travail. L’usine Legré-Mante est alors la dernière à produire en France de l’acide tartrique, un produit très utilisé dans l’industrie alimentaire et notamment pour la vinification, mais aussi en pharmacie. Mais son propriétaire, la famille Margnat, magnat du gros rouge qui tâche, patron de multiples sociétés dont Kiravi, et gros contributeur de l’UMP, a d’autres projets de nature immobilière et envisage de revendre le tout pour 42 millions d’euros. L’usine est évacuée de force par les CRS, les installations rapidement saccagées, mais le projet tombe à l’eau car le coût de dépollution du site est jugé pharamineux…

La calanque de Saména, un petit coin de paradis riche en arsenic...

La calanque de Saména, un petit coin de paradis riche en arsenic…

Il faut en effet se rendre à l’évidence : après deux siècles d’activité industrielle débridée, les dégâts environnementaux sont colossaux…Depuis 2000, les plaintes des riverains commencent à faire bouger l’État et le Département. Le Conseil général des Bouches-du-Rhône, gros acquéreur d’espaces naturels, se retrouve en effet un des principaux propriétaires foncier du secteur. Les anciens exploitants s’étant discrètement défilés, c’est donc lui qui entreprend en 2002 une série de travaux d’urgence. Le sable de la petite plage de Saména est remplacé et on projette un peu de béton pour masquer les terrils de scories les plus voyant qui menacent de s’ébouler.

Scories en remblai sous la route des Goudes

Scories en remblai sous la route des Goudes

En 2005, les services de l’État attrapent le taureau par les cornes et lancent un premier inventaire des zones polluées. Ils recensent ainsi pas moins de 29 ha d’accumulation de scories chargées en métaux lourds et riches en arsenic. Ces dépôts ont même été largement utilisés pour refaire l’assise de la route jusqu’à Callelongue, tout le long du littoral !

Panneaux mis en place en 2005 à Saména

Panneaux mis en place en 2005 à Saména

Les sédiments côtiers révèlent des teneurs en plomb et en arsenic qui dépassent allègrement toutes les normes admises. Quant aux moules et aux oursins, leur teneur en plomb les rend totalement impropres à la consommation. A l’issue de cette étude réalisée par l’institut national de veille sanitaire, des mesures drastiques sont prises car le risque est jugé très élevé en particulier pour les enfants. Des consultations pour le dépistage du saturnisme sont organisées. La pêche est interdite, de même que l’accès à la plage de Saména, le Conseil général se chargeant de mettre en place des panneaux avertissant du danger.

Ensuite, il ne se passe plus grand-chose jusqu’en 2012, les habitudes reprenant rapidement le dessus et les panneaux étant discrètement arrachés pour ne pas inquiéter inutilement les touristes. En mars 2012 cependant, toujours à l’initiative du Ministère de l’environnement, l’ADEME est chargé de mettre en place un programme de dépollution du site. Il était grand temps, un mois avant la création officielle du Parc national des Calanques !

Ruines de l’ancienne usine de Plomb à L’Escalette © DR

Ruines de l’ancienne usine de Plomb à L’Escalette © DR

Avec l’aide du bureau d’étude Burgeap, l’ADEME s’attache donc à dresser un diagnostic de la situation et à proposer un programme d’action. La tâche est immense car il faudrait retirer ou neutraliser des dizaines milliers de m3 de dépôts fortement chargés en métaux et métalloïdes en évitant toute dispersion dans l’atmosphère, le tout dans des secteurs difficiles d’accès, très fréquentés, avec des contraintes environnementales sévères, en bordure de mer et dans les vallons. Il convient aussi de mettre en sécurité les immenses cheminées rampantes, partiellement éventrées et encroutées de scories dangereuses, qui servaient à extraire les fumées des anciennes fonderies et courent à flanc de colline sur plusieurs centaines de mètres.

Piquets délimitant les zones les plus polluées (photo publiée par Marsactu)

Piquets délimitant les zones les plus polluées (photo publiée par Marsactu)

Une œuvre titanesque dont le coût a été évalué en 2013 entre 2 et 3 millions d’euros ! Dans le cadre du Contrat de Baie signé le 29 octobre 2015, l’État s’est engagé à hauteur de 2 millions d’euros et le Conseil général pour près de 1 million. Mais en 2016, rien n’a encore été mis en œuvre… Le reportage d’Envoyé spécial, diffusé le 28 juillet 2016 et intitulé « Calanques en eaux troubles » confirme que sur place rien ne permet plus aux touristes de savoir qu’ils se baignent dans un site fortement pollué. Des piquets ont bien été mis en place pour délimiter les principaux dépôts de scorie comme l’a observé un journaliste de Marsactu dans un article publié le 6 août 2016, mais sans aucune indication pour préciser de quoi il retourne !

Calanque de samena (source : La Nuit magazine)

Calanque de Saména (source : La Nuit magazine)

Quant au maire de Marseille, l’affaire ne l’inquiète pas plus que ça. Estimant que les mesures prises sont largement excessives, il considère que la presse « affole les foules ». Pas de quoi en tout cas l’inciter à retirer la calanque de Saména de la liste des 21 plages dont le site internet de la Ville fait la promotion. Même si la baignade n’y est pas surveillée, le site est encore placé en bonne position sur le site officiel de la mairie sous le slogan réconfortant : « un été en toute sécurité ». On ne saurait mieux dire en effet…

L.V.  LutinVert1Small

Les bergers de la mer veillent sur Marseille

28 août 2016

C’est un article de La Provence qui l’a signalé dans son édition du 25 août 2016. Un catamaran de l’association Sea Shepherd arpente depuis le 15 août la rade de Marseille dans le cadre de sa mission intitulée Mare nostrum, initiée en 2015, et qui consiste à traquer les filets fantômes, ces filets ancrés parfois jusqu’à 60 m de fond, perdus par les pêcheurs et dans lesquels des baleines ou des dauphins mais aussi bien d’autres espèces marines protégées peuvent se retrouver piégés, des décennies après qu’ils aient été abandonnés par leur propriétaire car le nylon résiste au temps…

Navire de Sea Shepherd dans la rade de Marseille (photo J.L. C. publiée dans La Provence)

Navire de Sea Shepherd dans la rade de Marseille (photo J.L. C. publiée dans La Provence)

L’an dernier, l’association avait déjà fait une halte dans le port de Marseille avant de se diriger vers la Riviera italienne au large de laquelle elle avait relevé pas moins de 4 km de filets fantômes qui hantaient la côte et décimaient les fonds marins. Sa présence cette année se veut aussi pédagogique pour attirer l’attention des Provençaux sur la véritable déchetterie que constitue les fonds marins côtiers marseillais. Dix plongeurs bénévoles sont à bord du catamaran de Sea Shepherd, qui se relaient pour inspecter les fonds marins au large de la métropole phocéenne pendant un mois avant de mettre le cap sur l’ïle de Lesbos en Grèce pour un coup de projecteur sur les nombreux déchets qui y encombrent le milieu marin.

Pas sûr que les berges de la mer soient vus d’un très bon œil par les pêcheurs professionnels marseillais toujours très jaloux de leurs prérogatives et qui n’aiment pas que l’on vienne inspecter de trop près leurs filets même abandonnés… Il faut dire que les militants écologistes de Sea Shepherd n’ont pas bonne presse auprès de la profession du fait de leur approche quelque peu « rentre dedans » !

L'activiste Paul Watson avec son amie Brigitte Bardot en 2006

L’activiste Paul Watson avec son amie Brigitte Bardot en 2006

La Sea Shepherd Conservation Society, dont le siège est basé aux États-Unis, se définit comme une organisation non gouvernementale internationale maritime vouée à la protection des créatures marines. Elle a été fondée officiellement en 1981 bien qu’active depuis 1977 et dirigée jusqu’en 2013 par Paul Watson, un militant écologiste canadien quelque peu radical qui enseigne par ailleurs l’éthique et l’écologie dans des universités californiennes. Cofondateur dans les années 1970 de ce qui allait devenir Greenpeace International, Watson s’est depuis méchamment brouillé avec cette dernière association qu’il qualifie avec mépris de « dames patronnesses de l’environnement »…

Le pavillon noir de l'organisation Sea Shepherd

Le pavillon noir de l’organisation Sea Shepherd

Il faut dire que le personnage de Paul Watson, que certains n’hésitent pas à qualifier d’éco-terroriste, n’est pas du genre à jouer les diplomates. Le pavillon de l’ONG rappelle d’ailleurs furieusement le drapeau pirate. Créé par l’artiste Geert Vons, le logo est composé d’une crosse de berger (shepherd signifiant « berger » en anglais) et du trident de Neptune, qui représente le côté interventionniste voire musclé de l’organisation. Le crâne représente la mort que les hommes infligent à la vie marine avec, sur son front, un dauphin et une baleine en forme de yin-yang symbolisant l’équilibre naturel des océans. Bref, des bergers des mers qu’il vaut mieux ne pas trop chatouiller…

Un journaliste du Guardian avait publié en 2004 un reportage repris par Courrier International qui relatait la participation du capitaine Watson à une campagne de Sea Shepherd à bord de l’Ocean Warrior en vue de protéger les baleines globicéphales de leurs prédateurs humains qui les attirent au large des iles Féroé pour les massacrer. Le dialogue avec les insulaires de ce territoire danois où la chasse à la baleine est considérée comme traditionnelle, s’avère un peu rude et le journaliste du Gardian finira d’ailleurs en prison comme plusieurs autres membres de l’équipage…

Abattage massif de bébés phoques au Canada

Abattage massif de bébés phoques au Canada

Dès 1979, les équipes de Paul Watson s’étaient illustrées par leur activisme débridé sur la côte est du Canada, en aspergeant plus d’un millier de bébés phoques d’une peinture naturelle indélébile, qui enlève toute valeur commerciale à leur fourrure, les sauvant ainsi d’une mort atroce. Tous les membres du Sea Shepherd, le premier bateau de l’association, sont alors arrêtés et jetés en prison avant d’être relâchés dans l’attente d’un procès, le premier d’une longue série…

La même année, le Sea Shepherd se lance dans la traque d’un baleinier portugais, le Sierra, occupé à exterminer les dernières baleines à bosse dans la Mer des Caraïbes. Le baleinier est carrément éperonné à son retour dans les eaux portugaises et l’équipage du Sea Shepherd de nouveau emprisonné. L’affaire fait grand bruit et met en lumière l’activité contestable et illégale des baleiniers, mais un juge portugais corrompu ordonne la confiscation du Sea Shepherd. Paul Watson et son équipe décident finalement de saborder eux-même leur bateau avant qu’il ne soit démantelé par les autorités portugaises.

En février 1980, alors que le Sierra réparé s’apprête à repartir chasser la baleine, un petit commando de Sea Shepherd s’introduit nuitamment à son bord et le coule sans faire de victimes, mieux que ne le feront les services secrets français quelques années plus tard en s’attaquant au Rainbow Warrior dans le port d’Auckland…

En avril 1980, deux autres baleiniers sont coulés en Espagne par les activistes de Sea Shepherd qui font des émules puisque la marine sud africaine saisit et détruit à Durban deux baleiniers pirates appartenant toujours à la Sierra Trading Company, mettant ainsi fin aux opération de pêche illégale à la baleine dans l’Atlantique.

Massacre de baleines aux iles Féroé (Dannemark) en juillet 2015 (photo DR/Sea Shepherd)

Massacre de baleines aux iles Féroé (Dannemark) en juillet 2015 (photo DR/Sea Shepherd)

En 1986, c’est à coup de pudding au chocolat que l’équipage du Sea Shepherd II riposte aux tirs à balles réelles des pêcheurs au large des iles Féroé, le tout devant les caméras du monde entier. La même année, deux baleiniers islandais sont coulés dans le port de Reykjavik et une usine de transformation de la viande de baleine est sabotée, bloquant provisoirement les activités commerciales islandaises de chasse à la baleine. S’en suivront ensuite des années de lutte contre les thoniers qui massacrent également les dauphins pris dans leurs filets. En 1990, l’association s’attaque ainsi à une flotille de pêcheurs japonais dans le Pacifique nord et coule pas moins de 100 km de filets dérivants dont l’impact sur l’environnement marin est dévastateur et l’usage pourtant interdit par une résolution des Nations Unies.

Violents acrochages entre la flotte de Sea Shepherd et des baleiniers japonais au large de l'Antarctique en 2013

Violents accrochages entre la flotte de Sea Shepherd et des baleiniers japonais au large de l’Antarctique en 2013

Dans les années 2000, on assiste à de véritables combats navals entre les bateaux de Sea Shepherd et les flottes baleinières japonaises dans le Pacifique sud, les uns et les autres tentant de s’éperonner muuellement et de bloquer leurs hélices à l’aide de cordages dérivant. A plusieurs reprises, les gardes côtes japonais ouvrent le feu contre les équipes de Sea Shepherd et en 2010, un des bateaux de l’association est coulé par un baleinier japonais.

Le thon rouge de Méditerranée (photo P. Davoust)

Le thon rouge de Méditerranée (photo P. Davoust)

En Méditerranée, c’est surtout pour la protection du thon rouge que se mobilisent les équipes de Sea Shepherd. Ce poisson, qui peut descendre jusqu’à 1000 m de profondeur, est aussi l’un des animaux les plus rapide de la planète avec des pointes à 80 km/h. Il a pourtant été décimé par 20 ans de pêche industrielle largement subventionnée par l’Union européenne, jusqu’à la mise en place de quotas, fortement restreints en 2006, mais relevés dès 2014. En 2010, cinq plongeurs de Sea Shepherd ont ainsi pénétré à l’intérieur d’une cage remorquée par le thonier senneur libyen Cesare Rustico et ont libéré les 800 thons rouges retenus à l’intérieur, provoquant une violente réaction de la compagnie maltaise Fish & Fish Limited qui a obtenu en justice que l’association lui verse une indemnisation de 1,4 millions de dollars !

On comprend que dans un tel contexte l’association Sea Shepherd ne soit pas forcément la bienvenue lorsqu’elle débarque dans un port de pêche…

L.V. LutinVert1Small