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Le gaz hilarant ne fait pas rire tout le monde…

7 septembre 2019

Gaz hilarant : l’expression est plutôt sympathique et prête à sourire. Elle désigne le protoxyde d’azote ou oxyde nitreux N2O. Découvert en 1793 par le chimiste Joseph Priestley, connu pour avoir également isolé l’oxygène, le dioxyde de carbone ou encore l’ammoniac, ce produit a été utilisé dès le milieu du XIXe siècle comme analgésique et anesthésique dans les cabinets dentaires. On a trouvé depuis lors des produits plus efficaces pour cela, mais le protoxyde d’azote continue à être utilisé comme produit anesthésiant en milieu médical dans certains cas.

Utilisation de protoxyde d’azote comme anesthésiant (photo © Bettmann/Getty – Coll. J. Doyen – BIU Santé – Institut Pasteur / Sciences et vie)

Bien évidemment, ce n’est pas l’évocation des séances chez le dentiste qui ont conféré à ce produit chimique le surnom de gaz hilarant, mais plutôt le fait que son inhalation déforme nos différents sens et produit une sensation passagère de désinhibition et d’hystérie. On ne connait pas précisément les mécanismes neurologiques en jeu, mais c’est un fait, inhaler du protoxyde d’azote génère la bonne humeur et le rire.

Consommation de gaz hilarant en soirée (source © Psychomédia)

Au XIXe siècle, le produit était même utilisé pour cela comme attraction sur les champs de foire : les badauds n’hésitaient pas à mettre la main au portefeuille pour se payer quelques bouffées de protoxyde d’azote, histoire de se détendre les zygomatiques, au point que le poète britannique Robert Southey, qui avait participé dès 1799 à des expérimentations du chimiste Humphry Davy sur les effets du gaz hilarant écrivait : « je suis sûr que l’air au paradis doit être fait de cet extraordinaire gaz de plaisir ».

Forcément, de telles propriétés attirent et l’on observe actuellement un regain d’intérêt pour l’utilisation récréative de ce gaz, au point que plusieurs maires se sont cru obligés de prendre des arrêtés spécifiques, ces derniers mois, pour interdire sur le territoire de leur commune la vente aux mineurs de cartouches de protoxyde d’azote, ainsi que leur utilisation à des fins d’inhalation et leur abandon sur la voie publique.

Ce sont deux maires de l’agglomération lilloise qui ont ouvert le bal début juillet, mais du fait de l’emballement médiatique qui s’en est ensuivi, bien d’autres leur ont emboîté le pas, à l’image du maire de Nîmes ou celui d’Aulnay-sous-Bois. Un député du Nord a déposé une proposition de loi pour interdire la vente du N2O aux mineurs et le maire de Montpellier a écrit cet été à la ministre de la santé pour exiger une réglementation plus stricte de la distribution de ce produit.

C’est un rapport sur les tendances récentes dans le domaine des substances psychoactives, publié le 20 décembre 2018 par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), qui avait tiré la sonnette d’alarme. Outre une tendance très nette à l’augmentation de la consommation de cocaïne par les jeunes, ce rapport indique, sans pouvoir quantifier le phénomène, que la consommation de protoxyde d’azote est en train de faire un tabac chez les jeunes générations.

Très utilisé il y a une vingtaine d’années dans les soirées techno et les free parties, le produit s’est invité dans les soirées étudiantes et en boîte de nuit, avec un développement sensible, depuis quelques années, de la consommation chez les plus jeunes, étudiants et lycéens, souvent associé à l’alcool ou à d’autres produits psychoactifs comme la cocaïne ou l’ecstasy. Selon Clément Gérome, chargé d’études à l’OFDT et interrogé par La Croix, la raison en est simple : « C’est un gaz très facile d’accès et très bon marché. Cela séduit un certain nombre de jeunes qui n’ont pas le sentiment de consommer de la drogue et qui ignorent la dangerosité potentielle de son usage ».

Siphon à crème chantilly, l’arme du crime…

De fait, le protoxyde d’azote ne sert pas que pour les anesthésies locales. C’est aussi un produit industriel utilisé comme comburant pour améliorer le rendement des moteurs dans les fusées et les bolides de course, mais surtout comme gaz de pressurisation d’aérosol, pour des produits ménagers conditionnés en spray et notamment pour les siphons à crème chantilly. Pour ce dernier usage, on trouve très facilement dans le commerce de petites cartouches de protoxyde d’azote vendues par paquets de 10 pour la somme dérisoire de 8 ou 9 €. Il suffit de percer ces cartouches pour transférer le gaz dans un ballon de baudruche afin de faciliter son inhalation et l’on se met à planer pour pas cher…

A tel point que l’on retrouve désormais sur les plages et dans les espaces publiques lors des rassemblements festifs de jeunes, des centaines de ces cartouches vides qui jonchent le sol. C’est d’ailleurs sans doute la raison principale qui justifie la réaction ulcérée de tous ces élus locaux qui demandent une politique de répression plus rigoureuse contre ce nouvel effet de mode, même si les raisons sanitaires sont plus souvent invoquées que les impacts environnementaux.

Cartouches de protoxyde d’azote abandonnées après usage

De fait, inhaler ainsi du protoxyde d’azote n’est pas sans risque. Le danger principal est de se brûler les lèvres ou la gorge car le gaz est à très basse température. Le risque d’asphyxie n’est pas non plus exclu si l’on inhale directement le protoxyde d’azote sans le mélanger un tant soit peu avec l’oxygène de l’air. Mais l’on signale aussi de nombreux effets indésirables associés, détaillés sur le site du ministère de la santé, drogues-info-services, tels que nausées, vomissements, maux de tête, crampes abdominales, diarrhées, somnolence et baisse de la vigilance, vertiges ou encore acouphènes. A plus forte dose, le gaz peut engendrer un état de confusion et de désorientation, avec des difficultés à parler et à coordonner ses mouvements, voire des irrégularités cardiaques et des troubles moteurs.

Campagne de prévention contre l’usage du gaz hilarant à Aulnay-sous-Bois

En cas d’usage régulier et à fortes doses, le protoxyde d’azote peut aussi entraîner des pertes de mémoire, des hallucinations visuelles, des troubles du rythme cardiaque et même une carence en vitamine B12, à l’origine de troubles neurologiques tels que des engourdissements des doigts ou des orteils, une difficulté à se mouvoir et des troubles de l’équilibre voire une anémie. Ces troubles peuvent apparaître tardivement, après plusieurs mois d’utilisation mais sont généralement réversibles.

Comme tous les produits psychoactifs, des campagnes de prévention et d’information sont donc nécessaires pour éviter les abus et les risques qui y sont associés, même si la dangerosité du produit reste malgré tout assez relative par rapport à d’autres substances et certaines conduites à risques. Une question d’équilibre à trouver, entre répression hystérique et permissivité aveugle…

L. V.

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A Marseille, des braqueurs dévalisés

4 août 2019

Dans notre société moderne, où la performance et la compétitivité ont été érigées en valeurs suprêmes, l’adaptabilité et la flexibilité sont devenues indispensables. Quelle que soit l’activité qu’on pratique, il ne faut pas hésiter à évoluer pour s’adapter, et ceci vaut aussi pour les malfrats. Quand les voitures deviennent trop sophistiquées à voler, on se rabat sur les téléphones portables. Le braquage des banques étant devenu trop risqué, beaucoup se contentent donc des commerces de proximité. Les anciennes du hard discount, nouveaux temples de la consommation, en font les frais et l’on ne compte plus le nombre de supermarchés qui se sont fait dévaliser ces dernières années.

Avec plus ou moins de succès cependant comme l’illustre cette histoire, qui avait fait la une de La Provence, dimanche 16 septembre 2018, et qui avait eu les honneurs du JT de TF1 le soir même. Les faits datent déjà de plusieurs mois mais l’hebdomadaire Marianne les a fait ressurgir à la faveur de la pause estivale et ils ne manquent pas de piquant.

Le magasin Lidl braqué en septembre 2018 (photo © Denis Trossero / La Provence)

Reportons-nous donc quelques mois en arrière, en ce samedi soir, 15 septembre 2018, sur le marché aux puces des Arnavaux dans le 15e arrondissement de Marseille, un lieu haut en couleurs, qualifié de « centre commercial » sur son site Internet et qui se tient depuis 1988 dans les anciens locaux industriels d’Alstom. Une véritable cour des miracles où tout se vend et tout s’achète, produits alimentaires, vielles fripes, antiquités ou marchandises tombées du camion.

Le marché aux puces des Arnavaux à Marseille et la galerie des antiquaires (source © Tourisme à Marseille)

Il est près de 20 h en ce samedi soir de fin d’été et il a y encore de nombreux clients dans le Lidl du Cap Janet situé juste à l’entrée du marché aux puces. C’est alors que se gare sur le parking du magasin une grosse BMW noire. Deux hommes en surgissent, armés l’un d’un fusil à pompe, l’autre d’un pistolet. Ils s’engouffrent dans le Lidl, à visage découvert et exigent des employées qu’elles leur remettent l’intégralité du contenu des trois caisses encore ouvertes. Sous la menace de leurs armes, ils se font également ouvrir le coffre du magasin et en vident le contenu dans plusieurs sacs.

Dans les travées du marché aux puces des Arnavaux (photo © Thierry Garro / La Provence)

Un beau butin finalement, évalué à 15 000 euros selon les dires du procureur de la République, Xavier Tabareux. Tenant en joue les employés et le vigile du magasin, les deux malfrats manifestement chevronnés reculent prestement et regagnent leur véhicule pour y mettre à l’abri le fruit de leur larcin dans le coffre de la BMW.

Mais c’était sans compter sur le sens de l’opportunisme des vendeurs de cigarettes à la sauvette qui ont justement élu domicile sur ce même parking et à qui rien n’a évidemment échappé. Une quarantaine d’entre eux se ruent sur les braqueurs. Un Caddy est lancé sur la voiture et c’est alors une mêlée indescriptible, le « oaï » comme on dit par ici : les coups pleuvent.

Un des malfrats tente de se mettre en volant et tire plusieurs coups de feu en l’air en espérant faire fuir la meute mais c’est peine perdue. Son complice est trainé hors de la voiture par la foule déchaînée, est abreuvé d’injures et sérieusement tabassé. Le braqueur qui est au volant se fait arracher son arme par un des revendeurs de cigarettes. Pris de panique, il tente de se dégager en enclenchant la marche arrière et roule sur son complice déjà bien amoché, avant d’arriver à prendre la fuite.

Quand la police et les pompiers finissent par arriver sur les lieux, ils récupèrent un des malfrats, couvert de sang et les vêtements déchirés, un homme de 52 ans, Albanais, bien connu des services de police pour de nombreux autres vols et agressions. En revanche, la foule en furie a disparu comme par enchantement, ainsi d’ailleurs que la totalité du butin que les deux braqueurs ont dû abandonner sur place mais qui n’a pas été perdu pour tout le monde.

Dessin de Pinel publié dans Marianne n° 1168 du 2 août 2019

Quelques témoins sont encore présents qui permettront aux enquêteurs de reconstituer la scène mais aucun n’acceptera de signer de déposition par peur des représailles. Marseille n’est pas le Far West, mais quand même… Outre l’Albanais que les policiers cueillent sans qu’il oppose la moindre résistance, trop heureux d’être encore en vie après ce lynchage en règle, on dénombre quatre autres blessés dont un papy qui s’est pris un coup de crosse dans la mêlée, un homme atteint par un plomb à la jambe et deux autres légèrement touchés par des éclats, ainsi que deux femmes en état de choc.

La BMW noire sera retrouvée le lendemain, carbonisée. Il s’agissait d’une voiture volée munie de fausse plaques d’immatriculation. Quant au braqueur en fuite, il tente de se mettre au vert quelque temps en Algérie mais il est arrêté dès sa descente d’avion à Marignane le 10 octobre 2018. A 46 ans, lui non plus n’était pas un novice, mais il avait sous-estimé les risques pris à vouloir dévaliser la trésorerie d’un supermarché aux abords du marché aux puces de Marseille, dans un secteur où il vaut mieux ne pas tenter les passants en se promenant, même armé, avec 15 000 € à la main.

Dessin signé Ysope (source © Over-Blog)

Si l’affaire a fait se gausser la France entière, les responsables politiques locaux sont restés très discrets, à l’exception de Samia Ghali qui réclamait dès 2012 des manœuvres de l’armée dans les rues du quartier pour les pacifier et qui a déclaré « C’est Ali Baba et les 40 voleurs. J’ai honte, ce sont les voyous qui font la loi, par la République, pas la France » avant de fustiger les lenteurs de la transformation de ce quartier pourtant inclus dans le périmètre de l’opération d’intérêt national Euroméditerranée.

Il faut dire que, selon Marianne, le propriétaire des puces des Arnavaux, destinées à être délocalisées dans le cadre de cette vaste opération de requalification urbaine, n’est pas pressé de vendre et fait tranquillement monter les enchères en attendant. Au moins, les braqueurs du quartier sont désormais prévenus et savent qu’il y a un minimum de précaution à prendre quand on opère dans le quartier…

L. V.

Salade niçoise : Estrosi ne veut plus de riz…

26 juillet 2019

Avec la montée en puissance de l’intercommunalité et le transfert massif de la plupart des compétences communales vers les métropoles, communautés d’agglomération et autres communautés de communes, beaucoup craignaient que le conseil municipal, haut-lieu traditionnel du débat démocratique de proximité, ne perde de son acuité.

Affiche du film Clochemerle, réalisé en 1947 par Pierre Chenal

Heureusement l’ego et le sens du spectacle de nos élus locaux font beaucoup pour que perdurent les joutes homériques et les débats de fond qui ont toujours fait le sel des séances du conseil municipal. Admirablement mis en scène dans le petit village fictif de Clochemerle, dans le Beaujolais, les discussions enflammées autour de l’installation d’une pissotière municipale, sont restées dans les annales, même si elles n’ont rien à envier aux échanges tout aussi houleux qui ont eu lieu récemment lors de la mise en place d’urinoirs tout autant controversés dans les rues de la capitale parisienne.

Certes, les conseillers municipaux doivent bien souvent se contenter au quotidien de dossiers moins brûlants et l’intérêt des échanges en séance en pâtit quelque peu. Mais on peut faire confiance à l’imagination et au goût pour la joute oratoire de nos élus comme l’ont encore démontré les débats qui ont eu lieu il y a peu dans la salle du conseil municipal de Nice, autour du projet de nouveau règlement que le maire Christian Estrosi a tenu à faire adopter pour mieux encadrer l’organisation des mariages dans sa bonne ville.

Christian Estrosi lors de son (re)mariage avec Laura Tenoudji en novembre 2016 (photo © Jacovides – Borde – Moreau / BestImage / Gala)

Il faut dire que la question des mariages niçois fait partie sans conteste des priorités de cet ancien coureur motocycliste et éphémère Président de la Région PACA, lui-même remarié récemment à 61 ans, le 12 novembre 2016, et qui avait déjà édicté en 2012 un règlement particulièrement sévère pour éviter tout débordement dans la salle des mariages de sa mairie : interdiction absolue de déployer un quelconque drapeau, surtout étranger, obligation de respecter scrupuleusement les horaires prévus et aucune tolérance pour le moindre cri ou chahut dans la cour d’honneur de la mairie située dans le Vieux-Nice, à deux pas de la mer.

A défaut de respecter ces consignes pour lesquels les futurs époux s’engageaient par écrit au nom de toute la noce en signant une charte stipulant que tous leurs invités s’abstiennent de « troubler la quiétude, la tranquillité et la solennité de l’instant », le mariage risquait bel et bien d’être annulé ou reporté comme ce fut le cas une petite dizaine de fois en quelques années de mise en application. Sur 8000 mariages célébrés pendant cette période, voilà qui n’est pas énorme et ne méritait peut-être pas une telle délibération du conseil municipal.

Mais début novembre 2018, selon Le Parisien, un invité, particulièrement enthousiaste et qui plus est marseillais, d’une noce niçoise n’a pas pu s’empêcher de lancer un fumigène depuis le cortège nuptial. Manque de chance, le fumigène en question a atterri sur le toit du commissariat de la ville, ce qui a valu au jeune noceur en question une interpellation immédiate pour « violences volontaires avec arme par destination contre personne dépositaire de l’autorité publique ». Placé en garde à vue pendant 24 heures, le contrevenant a vu sa Mercedes saisie par les pandores et il a écopé d’une amende de 300 euros assortie de 2 mois de suspension de permis tandis qu’un autre participant à la noce a aussi été interpellé et jugé pour outrage aux forces de l’ordre. Le mariage a du coup été dûment annulé par le maire hors de lui.

Mariage à Nice (photo © Valéry Hache / AFP / France 3 Régions)

Et l’affaire n’en est pas restée là puisque Christian Estrosi en a déduit qu’il n’y avait rien de plus urgent que de restreindre encore les conditions pour qu’un mariage puisse être célébré jusqu’à son terme dans la bonne ville de Nice. D’où la récente passe d’armes qui s’est tenue dans la salle du conseil municipal, lundi 17 juin 2019, lorsque le maire a présenté un nouveau règlement intérieur revu et corrigé, qui prévoit pour les futurs mariages à célébrer, les formalités obligatoires préalables, le respect des horaires de la cérémonie, le lieu, l’accès et le stationnement des véhicules, le respect du nombre d’invités en accord avec la capacité de la salle, mais aussi l’attitude à adopter lors de la cérémonie et le comportement du cortège.

Un mariage à la sortie de la mairie de Nice (photo © Lucie Werner)

Un comportement exemplaire à tous égards, cela va de soi, pour lequel il a fallu pas moins de 20 articles pour dresser la liste de tous les interdits afin que, comme l’a exprimé avec grandiloquence le maire de Nice « cette cérémonie unique reste inoubliable pour chacun ». Il est en particulier désormais « interdit sur le parvis de la mairie, lors de la sortie des mariés, de jeter du riz afin de ne pas attirer les pigeons ».

Au pays de la salade niçoise, voilà qui n’a pas laissé d’étonner certains des élus municipaux, comme le rapporte Le Figaro. Mais l’adjoint à l’état civil a rapporté que, la semaine précédente, « une dame âgée qui ne faisait même pas partie du mariage a glissé sur des grains ». Un argument imparable en effet : sur la Côte d’Azur, on ne badine pas avec la sécurité, surtout celle des personnes âgées, d’autant que les invités ont la main lourde ainsi que l’a rapporté doctement le même élu : « le calcul est très simple: à raison d’un demi-kilo de riz au moins par mariage pour trente cérémonies, cela fait entre 15 et 30 kg de riz sur le parvis ! ». Voilà qui fait en effet désordre, mais fort heureusement et grâce à la mansuétude du maire, le lancer de confettis ou de pétales reste autorisé, sauf bien sûr si les pétales de rose sont en plastique car à Nice on ne rigole pas non plus avec l’environnement.

Quant à l’article 12 du tout nouveau règlement, il stipule ni plus ni moins que « toute tenue burlesque ou déguisement est à proscrire ». Une mesure qui a failli faire s’étouffer l’élu d’opposition, le socialiste Paul Cuturello, déclarant en séance : « interdire le déguisement au pays du carnaval, là, on dépasse les bornes, c’est d’un ridicule achevé ! ».

Conseil municipal de la Ville de Nice (source Les Petites Affiches des Alpes Maritimes)

Un avis partagé, selon Nice Matin, par l’ex-adjoint au maire en charge de l’État civil, Auguste Vérola, lequel avait été démis de ses fonctions par Christian Estrosi à cause de son rapprochement avec l’ennemi héréditaire Éric Ciotti, et qui n’a pas pu s’empêcher de commenter ; « ll faut que cela reste festif ! Annuler un mariage n’est pas glorieux ! ». Ce qui lui a valu de la part du maire une réplique cinglante : « de la part de quelqu’un qui a uni des mariés déguisés en gorilles ou en palmes ! ». Il se passe décidément de drôles de choses dans la salle des mariages de l’hôtel de ville de Nice et il était grand temps d’y mettre un peu d’ordre…

L. V.

Sécurité : les communes ne regardent pas à la dépense !

5 juin 2019

Après les attentats du Bataclan en novembre 2015 ou celui du 14 juillet 2016 à Nice, nombre de Français ont l’impression de vivre dans un monde devenu brutalement plein de danger, soumis à une menace terroriste permanente qui peut frapper à tout moment. Un sentiment d’insécurité entretenu par un traitement médiatique globalement anxiogène et du coup largement partagé par nombre de nos concitoyens. La réalité demande pourtant à être sensiblement nuancée. Le bilan officiel de la délinquance publié le 31 janvier 2019 fait état pour l’année 2018, en tout et pour tout, de 845 homicides, moins qu’en 2016, tandis que les cambriolages et les vols avec violence sont en diminution significative depuis plusieurs années consécutives.

Intervention des forces de l’ordre suite à l’attentat de Nice en juillet 2016 (photo © Reuters / JDD)

845 homicides pour près de 67 millions d’habitants, cela représente à peine plus de 1 meurtre pour 100 000 habitants, près de 4 fois moins que la moyenne mondiale et bien loin des statistiques du Brésil (autour de 30), de la Russie (supérieur à 12) ou encore des États-Unis (de l’ordre de 5, mais pouvant atteindre 50 dans certaines villes comme Detroit ou Baltimore). A la fin des années 1990, on dénombrait plutôt autour de 1000 homicides annuels en moyenne en France et plus on remonte dans le temps, plus ce taux est élevé : jamais probablement la sécurité n’a été aussi élevée dans les villes françaises.

Des policiers municipaux équipés de pied en cap à Marseille (photo © Frédéric Speich / La Provence)

Mais cela ne change rien au sentiment d’insécurité qui gagne la population, surtout parmi les plus âgés. Les élus locaux, à l’écoute de leurs électeurs, ne peuvent bien entendu rester indifférents à une telle opinion, et ils se sont donc lancés depuis plusieurs années dans une véritable course à l’échalote en vue de renforcer leurs investissements humains et matériels en faveur de la sécurité. Une politique qui pèse de plus en plus lourd dans les budgets municipaux comme l’a analysé une étude récente publiée par la Gazette des communes.

Installer des caméras de télésurveillance un peu partout sur la voie publique est devenue un impératif pour nombre d’élus municipaux, d’autant que cela permet aussi de verbaliser les automobilistes comme c’est le cas à Carnoux. Plus de 6 000 communes seraient ainsi équipées de caméras en France. Mais cela coûte cher, en moyenne 175 000 euros d’investissement par commune. Et pour les plus zélées, comme la commune nouvelle de Capavenir-Vosges qui a installé pas moins de 45 caméras pour seulement 9 000 habitants, la facture se monte à 580 000 €, qui dit mieux ?

Centre de supervision urbain de Marseille (source © Ville de Marseille – mairie des 6 et 8e arrondissements)

Installer une caméra coûte en effet de l’ordre de 10 000 € pièce, voire 15 000 en site urbain pour une bonne qualité d’image. Et il faut ajouter à cela l’aménagement du centre de supervision destiné à visionner les images, un investissement qui atteint au moins 150 k€ et peut grimper à 1,5 millions pour une grande ville disposant de plus de 1000 caméras comme c’est le cas à Marseille par exemple.

Même Carnoux s’est constitué sa propre police municipale… (source © Ville de Carnoux)

Et comme les caméras seules n’ont, au mieux, qu’un effet dissuasif, il faut bien évidemment recruter aussi du personnel. Les maires ont intégré depuis longtemps qu’ils ne pouvaient compter sur les seules forces de la Police ou de la Gendarmerie nationale, et ils préfèrent recruter leurs propres agents de police municipale, à l’instar de Carnoux où 4 postes de policiers ont été créés malgré la présence sur la commune d’une brigade entière de gendarmerie.

On comptait ainsi en France de l’ordre de 13 000 agents de police municipale en 1998. Vingt ans plus tard, on en dénombre pas moins de 22 000, ce qui représente une augmentation spectaculaire de 70 %. Un score remarquable en ces temps de disette budgétaire et de coupes drastiques dans les dépenses publiques. En 2018, Villes de France évaluait le budget moyen annuel (charges de personnel incluses) d’une police municipale à 880 000 euros, avec bien sûr de fortes disparités selon les communes. Ainsi, Marseille se distingue, elle qui s’est constituée la plus importante police municipale de France, avec 439 agents pour lesquels la ville a inscrit la bagatelle de 24 millions d’euros dans son budget 2019. Des dépenses qui se font bien entendu au détriment d’autres priorités comme l’entretien des écoles

Jean-Claude Gaudin passe en revue les troupes de la police municipale de Marseille en 2106 (photo © Benoît Gilles / Marsactu)

Car un policier coûte cher non seulement en frais de personnel, mais aussi en équipement et en formation. Entre les uniformes, les véhicules, la radio, le matériel de protection, l’équipement informatique, les armes de poing et de défense, l’équipement d’une petite troupe de 5 policiers municipaux reviendrait ainsi à plus de 80 000 €, sans compter les salaires et charges de personnel, ni bien sûr les frais de formation, notamment pour apprendre à tirer.

Et ce n’est pas tout car, en réalité, le plus gros poste de dépense des municipalités en faveur de la sécurité concerne l’organisation des manifestations publiques, festivals et autres fêtes de village pour lesquels il est désormais impératif de respecter des exigences de sécurité de plus en plus sévères. Filtrage des entrées voire fouilles au corps par des vigiles recrutés auprès d’officines privées, mise en place de barrières et de dispositifs anti-intrusion, gardiennage, autant de pratiques désormais obligatoires pour sécuriser l’accès à de nombreux établissements publics et garantir la tranquillité des spectateurs lors de rassemblements festifs.

La surveillance des manifestations publiques, du ressort de la police municipale, ici sur le Marseille-Cassis en 2009 (photo © Frédo / Marseille la belle)

Pour de nombreuses communes, la protection des sites sensibles et des grands événements culturels et sportifs représente désormais le plus gros poste de dépense en matière de sécurité. Ainsi, entre 2015 et 2018, les dépenses de sûreté des salles de spectacles et des festivals seraient passées de 187 à 311 millions d’euros, selon une enquête statistique du Centre national de la chanson, des variétés et du jazz. De quoi donner le tournis à plus d’un élu municipal.

A se demander d’ailleurs s’il est bien raisonnable de dépenser autant d’argent public, déversé sans compter sur des agences privées de gardiennage et auprès de prestataires en tout genre, pour assurer la sécurité de tous dans l’espace public. D’autant que la tendance à l’inflation des coûts ne semble pas près de s’arrêter en particulier dans la perspective des Jeux olympiques de 2024 pour lesquels 12 millions de visiteurs sont attendus, au point que la Ville de Paris annonce d’ores et déjà envisager de mobiliser pas moins de 70 000 personnes, dont un peu plus de 20 000 agents de sécurité privée. Un beau jackpot en prévision pour tous ceux qui investissent ce domaine économique en pleine expansion…

L. V.

Éloge critique du vélo

19 janvier 2019

En France, 3 % seulement des déplacements quotidiens se font en bicyclette. C’est plus du double dans le reste de l’Europe, 10 % en Allemagne et 28 % aux Pays-Bas. Certes, rouler à vélo dans un plat pays est toujours plus aisé, mais quand même, la marge de progrès n’a pas échappé à l’œil exercé du gouvernement d’Edouard Philippe qui a donc publié, le 14 septembre 2018 son Plan vélo et mobilités actives.

Un programme ambitieux qui diagnostique les principaux freins à l’utilisation actuelle du vélo et projette de multiplier par trois l’utilisation du vélo d’ici les prochains Jeux olympiques de 2024 qui, comme chacun sait, se dérouleront en France, ce qui permettrait presque de redonner à la bicyclette l’importance qu’elle avait dans les années 1970…

Du coup, le plan gouvernemental ne tarit pas d’éloge sur la pratique quotidienne du vélo, gage de bonne santé, vecteur de la transition écologique, participant à décongestion des transports en commun, et moyen de transport particulièrement économique. Presque que des avantages qui font oublier les quelques désagréments du cycliste urbain qui frôle parfois la mort de près, cherche en vain les pistes cyclables, passe son temps à se faire insulter et parfois passer à tabac par des automobilistes irascibles, craint en permanence de se faire voler son vélo et respire d’abondance les gaz d’échappement des bus et des camions qui le précèdent…

Un dessin de Hub

Mais qu’à cela ne tienne : le Plan vélo prévoit la création d’un Fonds national « mobilité actives » qui sera doté de 350 millions d’euros pour soutenir la création de nouvelles pistes cyclables par les collectivités. Les règles du Code de la route vont encore évoluer pour mieux protéger les cyclistes tandis que des mesures sont imaginées pour réduire le risque de vol, encourager la pratique du vélo via le développement des indemnités kilométriques pour les déplacements à usage professionnel. On évoque carrément le développement d’une nouvelle culture du vélo… Rouler en vélo pour se rendre au travail ou faire ses courses va devenir un must !

Certes, quelques esprits chagrins regrettent que les évolutions soient encore bien lentes et finalement assez timides. A Marseille, le collectif Vélos en ville, se plaint que le projet de piste cyclable annoncé depuis 15 ans sur la Corniche Kennedy devrait seulement intégrer cette année la programmation de travaux du Conseil départemental à l’occasion du renforcement de cette voirie en encorbellement.

Et le site Weels, magazine en ligne sur le vélo urbain, a relayé au tout début de l’année un post Facebook d’un certain Bilook 75 qui détaille, avec beaucoup d’ironie, tous les griefs que l’on peut faire au cycliste, considéré comme « un désastre pour l’économie », lui qui est sobre dans ses dépenses de déplacement, mais aussi de stationnement, d’assurance et même de santé… Une véritable catastrophe pour le taux de croissance et le PIB qui s’accommodent très bien de modes de vie plus énergivores et plus polluants qui créent de nouveaux marchés permettant de faire des profits, même si c’est sur le dos du plus grand nombre et au détriment des générations futures !

Le même magazine évoque également une campagne de communication intitulée Bike For Brussels, initiée par l’opérateur de mobilité de la Région Bruxelles-Capitale, sur un ton complètement décalé. Les panneaux d’affichages montrent en effet des animaux à vélo se faire insulter par des automobilistes, mais en mode positif, avec des admonestations du style : « Sale petit conservateur d’environnement », « Bouge-toi, fils de Bobo anti CO2 », ou encore « Libérateur de parking en string ». L’humour est belge, traduit en Français et en Flamand comme il se doit, mais l’idée est plutôt bien trouvée : « Vous pouvez toujours insulter les cyclistes, mais insultez-les pour ce qu’ils font de bien », à savoir leur impact sur la qualité de l’air en ville, la décongestion des voies urbaines et la libération des places de parking…

Affiche publicitaire bruxelloise (source : Weelz)

Peut-être faudra-t-il d’ailleurs que le gouvernement français aille piocher du côté de nos voisins belges pour trouver les arguments permettant de contribuer à l’instauration de cette culture du vélo qu’il appelle de ses vœux. Car les exemples ne manquent, parmi lesquels on pourrait aussi évoquer les vidéos déjantées de Marie Chaussée, « PDG de la route », qui expliquent avec un peu de pédagogie et beaucoup d’humour les subtilités du « tourne à droite » et du « contresens cyclable », ou comment rouler à vélo en sens interdit autorisé.

Une vidéo de Marie Chaussée relayée par le site Weelz

La Belgique est décidément le pays de l’humour vélocipédique et la promotion du vélo en ville mérite sans doute de faire preuve d’imagination. On se souvient des conseils culinaires de Pierre Dac indiquant : « Cycliste, fortifiez vos jambes en mangeant des œufs mollets ! » et rappelant ce jugement plein de bon sens : « Il est idiot de monter une côte à bicyclette quand il suffit de se retourner pour la descendre », mais on ne dédaignera pas non plus cette recommandation, publiée dans le Républicain Lorrain en 1954 selon Le Figaro, et bien utile aux automobiliste en vue d’une cohabitation apaisée avec les cyclistes sur la chaussée : « Quand vous doublez un cycliste, laisse-lui toujours la place de tomber ». C’est bien la moindre des politesses en effet…

L. V. 

Enceintes connectées : Big Brother s’invite à la maison…

27 septembre 2018

Innombrables sont les œuvres de science-fiction qui ont décrit ces scènes de la vie quotidienne où tous nos objets obéissent au moindre de nos désirs qu’il suffit de formuler tout haut. Une situation qui est en train de devenir réalité avec l’arrivée massive, à la maison, des objets connectés. Il est désormais devenu banal de commander à distance non seulement l’ouverture de son portail de garage, mais aussi son système de chauffage, d’éclairage ou de surveillance. Et désormais, ce sont les enceintes connectées qui sont en train d’envahir nos salons…

Un dessin de Luc Tesson

Ces objets, dont les dernières versions commercialisées ne dépassent guère la taille d’une canette de soda, sont déjà largement répandues à travers le monde puisqu’on considère que 200 millions de personnes s’en servent au quotidien, une bonne moitié d’entre elles résidant aux Etats-Unis, comme toujours en pointe en matière d’innovations technologiques et de gadgets. Les deux-tiers des utilisateurs américains interrogés affirment d’ailleurs ne plus pouvoir s’en passer tellement ils se sont habitués à leur usage quotidien. De quoi imaginer donc que les Européens ne devraient pas tarder à succomber à leurs charmes d’autant que l’offre est en train d’arriver en masse et que 500 000 foyers français en seraient déjà équipés…

Les enceintes Google Home et Amazon Echo (photo © Nicolas Six / Le Monde)

En août 2017, c’est l’enceinte Google Home qui a ainsi débarqué sur le marché français, commercialisé à 149 € et désormais accessible dans sa version miniaturisée Home Mini à partir de 49 € seulement, une offre très comparable à celle de son concurrent direct, Amazon et son enceinte Echo Spot, tandis qu’Apple se distingue avec son produit HomePod vendu à près de 350 €. Des coûts très accessibles donc, qui laissent penser que la pénétration de ces nouveaux gadgets dans les foyers européens devrait se faire à grande vitesse.

Le principe de ces dispositifs à installer dans le salon est très simple puisqu’il s’agit d’assistants domestiques obéissants à la voix. Leur micro est supposé être tout le temps ouvert pour leur permettre d’entendre le moindre de nos désirs, même s’ils sont désormais pourvus d’un bouton permettant de couper cet enregistrement permanent. Il suffit donc de formuler un ordre ou une question à voix haute pour permettre à ce robot miniature de lancer le morceau de musique ou la série de notre choix, de faire sonner son propre smartphone qu’on a égaré dans la maison, de nous indiquer le temps qu’il fera dans l’après-midi, d’ouvrir les volets électriques, de déclencher le minuteur du micro-onde, de commander une pizza ou de nous rappeler la date de naissance de notre Président de la République, parmi bien d’autres fonctionnalités évidemment.

L’enceinte Google Home Mini

Bien sûr, tout ceci ne peut fonctionner que si l’on dispose dans la maison d’objets de domotique eux-mêmes connectés et d’un minimum d’abonnements notamment à des plateformes musicales payantes. On peut alors envisager des programmations relativement élaborées permettant de lancer un « Alexa, me voici » en arrivant à la maison ce qui permet à son enceinte Amazon de monter instantanément le chauffage, d’allumer l’éclairage des différentes pièces et de lancer un morceau de musique d’ambiance adapté.

Pour éviter toute ambiguïté dans le fonctionnement de ces objets qui vous écoutent en permanence, il faut naturellement assortir ses demandes d’un sésame : « Alexa » pour Amazon tandis que sa concurrente Home exige le mot de passe « OK Google » pour exécuter un ordre. Des mots qu’il vaut donc mieux éviter d’employer dans la conversation pour éviter toute méprise. Car même pourvue d’une intelligence artificielle remarquable, qui apprend au fur et à mesure et s’adapte donc de mieux en mieux à votre style et à vos besoins, cela ne reste que des machines.

Le monde merveilleux des objets connectés (dessin signé Fix)

Même si les versions commercialisées sont désormais adaptées à d’autres langues que l’Anglais, elles ne comprennent pas forcément toutes nos demandes, surtout si elles sont formulées de manière plus ou moins alambiquées, et les incompréhensions sont nécessairement aussi nombreuses qu’agaçantes !

Si les questions portant sur la météo du jour sont généralement plutôt bien traitées, aux dires des utilisateurs, inutile pour autant espérer tenir une conversation soutenue avec ces enceintes qui ont en permanence le nez dans le cloud. Comme le relate un journaliste du Monde qui les a testées en juin dernier, totalement dénuées d’empathie, elles répondent maladroitement aux questions délicates. Lorsqu’on prononce « je me sens terriblement seul », l’enceinte d’Amazon répond : « pour trouver des entreprises locales, vous devrez indiquer votre adresse dans les paramètres. » L’enceinte Google donne un peu d’espoir, en répondant : « Je suis là… et si vous vous changiez les idées ? » Mais quand on la relance avec un : « Comment ? », elle répond : « désolé, je ne comprends pas. »

Il faudra donc sans doute patienter encore un peu avant d’espérer voir ces enceintes connectées se transformer en aimables dames de compagnies, aussi brillantes qu’attentionnées. En attendant, il n’est peut-être pas inutile de s’interroger sur la vulnérabilité qui nous guette lorsque l’on ne saura plus se passer de ces assistants électroniques. Il suffit de se souvenir du nombre de malheureux qui ont péri noyés dans leur habitation en pleine nuit à La Faute-sur-Mer en 2010, tout simplement parce que la tempête avait occasionné une coupure d’électricité et qu’ils n’avaient dès lors plus aucune possibilité d’actionner l’ouverture de leurs volets roulants…

Sans vouloir être paranoïaque, on peut se demander aussi s’il est bien sain de se fier à des outils de ce type qui se contentent de fournir des réponses uniques et plus ou moins pertinentes à nos questions sans préciser leurs sources : la moindre recherche sur internet permet au moins de confronter des points de vue différents et de recouper des données d’origines diverses qui ne présentent pas toutes le même niveau de fiabilité, loin s’en faut. Et ceci sans compter l’aspect commercial : lorsque l’on commande un produit, que ce soit via Amazon ou via Google (qui s’est allié pour cela avec la chaîne de grande distribution Walmart), il faut nécessairement se contenter du réseau de distributeurs référencé, ce qui, à terme, ne pourra qu’avoir un effet délétère sur le petit commerce local et les circuits courts.

Dessin de Jiho publié dans Marianne le 7 septembre 2018

Et accessoirement, il n’est pas inutile non plus de s’interroger sur les risques que font peser sur nos libertés individuelles ces outils qui permettent d’enregistrer en permanence nos conversations les plus intimes au cœur même du foyer familial, et de transmettre en direct ces données aux serveurs de Google et d’Amazon. En août 2017, une étude publiée par un chercheur en cybersécurité a ainsi montré comment on peut pirater une enceinte connectée Echo d’Amazon et la transformer en un micro de surveillance permettant d’écouter à distance toutes nos conversations. En mai 2018, c’est un couple de Portland qui a vécu cette mésaventure lorsqu’un de leurs amis les a appelés pour les prévenir qu’il venait de recevoir un enregistrement audio d’une de leurs conversations privées, enregistrée à leur insu par leur enceinte Echo branchée à leur domicile et qui, ayant captée le nom de ce contact avait compris par erreur qu’il convenait de lui transmettre cet enregistrement.

On imagine déjà les ravages que pourraient faire ce type de diffusion tous azimuts de nos entretiens les plus intimes, y compris les risques d’intrusion par des hackers qui pourront ainsi, en prenant le contrôle de ces enceintes, piloter à distance nos systèmes d’alarme et accéder à nos comptes bancaires pour y passer toutes les commandes de leur choix, sans compter bien entendu les risques en cas de tentation de surveillance par des régimes plus ou moins autoritaires : on n’est plus très loin du moment où l’ambiance glauque du roman de Georges Orwell, 1984, pourrait devenir réalité… Bienvenue dans le monde ultra-connecté de Big Brother !

L. V.

Déraillement de TGV à Marseille : on a peut-être frôlé la catastrophe…

25 août 2018

Vendredi 24 août, je prends le TGV pour Marseille, départ 14h37 de Paris Gare de Lyon. On est en période de vacances et la ligne est prise d’assaut comme tous les vendredis. Il s’agit d’une rame double de TGV à deux étages, soit plus de 1000 voyageurs à faire écouler en quelques dizaines de minutes à travers les portiques de sécurité qui permettent de contrôler les billets à l’embarquement.

Affluence au départ, Gare de Lyon (source : blog Olivier Razemon)

Malgré la cohorte d’agents SNCF mobilisés pour aider les voyageurs à retrouver leur billet électronique sur leur téléphone portable, ça bloque et l’on envisage déjà de tout ouvrir pour laisser passer le flot de voyageurs sans contrôle plutôt que de retarder le départ du train : les dispositifs de sécurité montrent une fois de plus leurs limites et leurs inconvénients…

Je suis en voiture 7, en tête de la rame de queue : une rame flambant neuf en livrée vermillon, c’est-à-dire grise avec les portes rouges. Le train est bondé mais, comme souvent sur cette ligne, la plupart des voyageurs descendent à Avignon et à Aix-en-Provence. L’arrivée en gare de Marseille Saint-Charles est annoncée à 18h pile. Et pour une fois, Ô miracle, on arrive à l’entrée de la gare juste au moment prévu, une minute avant l’heure d’arrivée programmée. On commence à apercevoir les immeubles qui bordent les voies à l’entrée de la gare et le train roule maintenant à faible vitesse. Certains voyageurs commencent à rassembler leurs affaires.

Brusquement, le train se met à vibrer dans tous les sens. Je m’agrippe à mon ordinateur portable qui tressaute sur la tablette devant moi et menace de glisser à terre. Les mouvements du train sont de plus en plus violents. On se croirait dans une voiture dont les pneus ont éclaté et qui roule sur les jantes. On entend des chocs sous la caisse, sans doute des pierres du ballast qui la heurtent violemment. Mes dossiers posés sur le siège à côté de moi valsent directement à terre. Manifestement le conducteur a dû actionner les freins mais, même à 30 km/h, un TGV ne s’arrête pas instantanément et il poursuit sa course folle de plus en plus hoqueteuse.

Le TGV est à côté de ses rails… (photo © CGT cheminots SMR / Provence News)

Difficile d’évaluer combien de temps cela a duré, sans doute pas plus de 30 à 40 secondes, mais qui paraissent quand même assez longues… Finalement le train commence enfin à perdre de la vitesse et finit par s’immobiliser sur les voies. Depuis la fenêtre, on voit qu’on est presque arrivé à l’extrémité des quais de la gare. Tout le monde se regarde, un peu choqué. Certains ont pensé à un tremblement de terre mais l’hypothèse d’un déraillement me parait d’emblée évidente tant l’impression était nette d’avoir roulé en dehors des rails directement sur les traverses en béton et le ballast de la voie.

Depuis l’intérieur de la voiture, il est impossible de se repérer par rapport aux rails des voies adjacentes. Dès le train immobilisé, la voie de la contrôleuse se fait entendre. Au lieu du traditionnel message mille fois entendu nous informant que « le train est arrêté en pleine voie. Pour votre sécurité, ne tentez-pas l’ouverture des portes », elle nous informe curieusement qu’un voyageur a actionné le signal d’alarme et que c’est la raison pour laquelle notre train s’est arrêté, mais qu’il repartira dans les prochaines minutes.

Les quelques voyageurs encore présents dans la voiture échangent des regards interloqués et plutôt dubitatifs. La violence des chocs ressentis avant que le train ne parvienne à stopper ne s’accorde pas vraiment avec un coup de frein même brutal consécutif à un impératif de sécurité… Quelques minutes plus tard, nous voyons passer devant la fenêtre, un petit groupe de voyageurs qui longent la voie en se dirigeant tranquillement vers la gare. Ils ont manifestement réussi à ouvrir une porte dans une voiture située plus à l’arrière et marchent jusqu’au quai, malgré la réprobation de quelques agents SNCF accourus entre temps.

La rame de queue du TGV 6145 après évacuation des passagers (extrait video © LCI)

Du coup, je récupère mes affaires et passe dans la voiture 8, celle qui est en tête de la rame. Plusieurs personnes sont massées devant la porte du bas, leurs valises à la main. La porte donne à quelques mètres seulement de l’extrémité du quai et sortir du train à cet endroit ne présente aucun danger, mais la portière reste obstinément fermée. Chacun cherche comment entrer en communication avec les agents de contrôle à bord du train pour leur demander d’ouvrir les portes. Une dame commence à composer le numéro de téléphone d’urgence pour réclamer que l’on vienne nous ouvrir, prétextant qu’elle est claustrophobe et que sa voisine vient de tomber brusquement enceinte…

De quoi détendre en effet l’atmosphère, juste au moment où un agent SNCF vient nous rejoindre, nous confirmant que le train a bel et bien déraillé et qu’on devrait effectivement finir par évacuer la rame. Il nous explique que notre voiture qui était en tête est restée assez proche des rails, guidée par la rame de tête qui, elle, n’a pas bougé, mais que les wagons en queue de train sont très largement sortis de la voie. Il suppose que c’est un aiguillage qui a été actionné au mauvais moment, juste quand la rame passait dessus. Pas très rassurant, même si sa collègue, qui le rejoint peu après, un peu pâle, nous assure qu’elle n’a jamais vu cela depuis 21 ans qu’elle fait le parcours.

La rame d’essai Paris-Strasbourg après son accident le 14novembre 2015 (photo © MaxPPP)

De fait, les déraillements de TGV ne semblent pas si fréquents même si la réputation de ce moyen de transport a fortement pâti de l’accident survenu le 14 novembre 2015 à une dizaine de kilomètres au nord de Strasbourg, lorsqu’une rame TGV qui faisait des essais d’homologation en survitesse, avait brutalement déraillé à plus de 360 km/h avant de finir sa course folle au fond d’un canal, causant la mort de 11 personnes et faisant 21 blessés graves.

En novembre 2017, une rame de TGV avait déjà déraillé à l’occasion d’une manœuvre, avant même la mise en service de la ligne, un incident sans gravité mais qui avait déclenché des moqueries ironiques sur les réseaux sociaux. En décembre 1993, en revanche, l’alerte avait été nettement plus sérieuse lorsqu’une rame de TGV se rendant de Valenciennes à Paris avait déraillé à plus de 300 km/h peu après la gare des betteraves de Chaulnes. Le train avait alors labouré la voie pendant plus de 2 km avant de parvenir à s’immobiliser mais sans se coucher et sans heurter les pylônes latéraux, si bien que tous les voyageurs s’en étaient sorties indemnes, à l’exception de quelques blessés légers.

A Marseille, vendredi soir, l’incident a été certainement bien moins spectaculaire et aucun blessé n’a été signalé. On constate néanmoins en descendant du train, lorsque les portes s’ouvrent enfin, que les wagons de queue sont nettement en portefeuille et sont complètement sortis de la voie, empiétant même sur celle d’à côté.

Les dernières voitures de queue du TGV qui a déraillé à l’entrée de la gare de Marseille, vendredi 24 août 2018 (photo © Valérie Vrel / MaxPPP pour France TV Infos)

Je me dirige vers les autres voies pour essayer de prendre une correspondance vers Aubagne. Cela tombe bien, le train de 18h02 est encore à quai mais sans indication sur son heure de départ éventuelle. En bavardant avec le contrôleur, j’apprends qu’on a peut-être frôlé la catastrophe car le train de 17h58, en partance pour Nice, qui venait juste de démarrer quand le déraillement s’est produit et qu’on voit désormais arrêté, peu après la sortie de la gare, est passé juste à côté de mon TGV. A quelques secondes près, il aurait pu être heurté par les rames de queue du TGV qui étaient complètement sorties de leurs rails…

Du coup, tout le trafic est paralysé dans la gare où les voyageurs s’agglutinent sur les quais dans l’attente d’hypothétiques informations. A 18h45, le conducteur nous annonce laconiquement que notre train, qui attend depuis maintenant 45 mn, est finalement supprimé, avant de descendre de sa machine, son sac à la main, en quête d’un taxi pour rentrer chez lui…L’affaire s’annonce mal, et je quitte moi-aussi la gare, en métro, à la recherche d’un moyen de transport alternatif. Le train a ses avantages, mais quand ça veut pas, mieux vaut ne pas insister…

L.V. 

Les Tontons flingueurs éparpillés façon puzzle à Montauban…

5 juillet 2018

Voilà un fait divers, révélé par La Dépêche du Midi, et repris par toute la presse nationale, qui devrait tenir en haleine la France entière en ce début d’été où bien des esprits sont pourtant accaparés par les évolutions de nos footballeurs nationaux sur la pelouse des stades russes : dans la bonne ville de Montauban, deux des Tontons flingueurs, les frères Paul et Raoul Volfoni, ont été victimes d’un enlèvement crapuleux dans la nuit du vendredi au samedi 1er juillet 2018.

L’affaire est grave et ne peut qu’interpeller au premier chef tout amateur nostalgique du film culte réalisé par Georges Lautner en 1963, sur un scénario d’Albert Simonin, adapté de son roman Grisbi or not grisbi, et avec les dialogues toujours aussi savoureux de Michel Audiard.

Monsieur Fernand, le Montalbanais, et Raoul Volfoni dans la scène culte de la cuisine (extrait du film Les Tontons Flingueurs)

De prime abord, le lien paraît ténu avec la ville de Montauban, préfecture un peu ensommeillée du département de Tarn-et-Garonne et ville natale du peintre Jean-Dominique Ingres et de la révolutionnaire Olympe de Gouges. Pour tout amateur de ce monument de la cinémathèque française, dont l’action se passe pour l’essentiel en région parisienne, le rapport est pourtant évident puisque le personnage de Fernand Naudin, incarné à l’écran par le ténébreux Lino Ventura, est un ancien truand rangé des voitures et reconverti dans le négoce d’engins de travaux-publics à Montauban.

L’ancien rond-point de la Mandoune à Montauban, devenu le giratoire des Tontons flingueurs (photo © Eric Cabanis / AFP / Getty Images)

C’est d’ailleurs là que débute le film, lorsque le « gugusse de Montauban » quitte sa ville en pleine nuit pour répondre à l’appel de son vieil ami mourant, Louis dit Le Mexicain, qui lui demande de reprendre ses affaires et de veiller sur sa fille Patricia. « On ne devrait jamais quitter Montauban » finit d’ailleurs par soupirer Lino Ventura après quelques embrouilles plus ou moins sanglantes avec ses rivaux qui lorgnent également sur l’héritage.

Une réplique qui a sans doute fait davantage que tous les efforts de l’office de tourisme local pour faire connaître la ville de Montauban ! Au point qu’en février 2014, la commune reconnaissante a orné un de ses ronds-points du centre-ville de l’effigie en plastique, grandeur nature, des cinq Tontons flingueurs, dont les personnages sont joués à l’écran par Lino Ventura, Francis Blanche, Robert Dalban, Bernard Blier, et Jean Lefebvre.

Les cinq Tontons flingueurs dans le film

En 2016, la ville a même lancé une souscription citoyenne pour financer la transcription dans une version numérique de haute qualité de la bobine originale du film, ce qui montre à quel point les Montalbanais sont attachés à ce film culte qui les fait pourtant passer pour vaguement rustaud « genre agricoles ».

L’effigie de Paul Volfoni (Jean Lefebvre) et celle de son frère Raoul (Bernard Blier) ont disparu du giratoire des Tontons Flingueurs, à Montauban (photo © N. Stival / 20 Minutes)

On ignore à ce jour quel est l’auteur de cet ignoble forfait qui a osé s’attaquer à ce monument local, confirmant s’il en était besoin que « les cons, ça ose tout : c’est même à ça qu’on les reconnaît »… Une maxime qui, au passage, reprend presque mot pour mot la pensée profonde que le Dominicain Saint-Thomas d’Aquin avait déjà énoncé au XIIIe siècle dans sa Somme théologique et en latin : « Omnes stulti, et deliberatione non utentes, omnia tentant », ce qu’on peut traduire grosso modo par : « Tous les imbéciles, et ceux qui ne se servent pas de leur discernement, osent tout » !

Toujours est-il que, malgré l’examen attentif par la police des images de vidéosurveillance, les frères Volfoni n’ont toujours pas été retrouvés et que l’on commence à s’inquiéter sérieusement de leur sort.

Voilà tout ce qui reste du corps de Raoul Volfoni, une fois le forfait accompli… (source Compte Twitter de B. Barèges)

La maire de Montauban, Brigitte Barèges s’en est d’ailleurs émue et a lancé un vibrant appel solennel via Twitter : « Rendez-nous le Tonton ! », précisant même que la ville était disposée à payer une rançon si besoin. C’est beaucoup d’honneur pour les deux frérots Volfoni, truands de faible envergure que le « gugusse de Montauban » n’en finit pas de ridiculiser, mais l’on peut comprendre ce désespoir d’un élu local fermement attaché à sauvegarder son patrimoine culturel, à la manière d’un Francis Blanche roulant les yeux en s’accrochant à sa valise de billets tout en hurlant « Touche pas au grisbi, salope ! »

Espérons désormais, pour la quiétude des habitants de Montauban et l’intégrité de Raoul Volfoni, qu’on ne va pas « l’retrouver éparpillé par petits bouts, façon puzzle »…

L. V. 

Système d’alerte SAIP : l’État jette l’éponge

1 juin 2018

Alerter les populations en cas de péril grave et imminent, voilà qui relève pleinement du rôle régalien de l’État. Après les cornes de brume, la sonnerie du tocsin puis les sirènes installées sur le toit de l’école ou de la mairie, il est apparu nécessaire de moderniser et de rendre plus efficace les dispositifs d’alerte, pour faire face à des menaces qui ne se limitent plus à l’état de guerre et aux éventuelles attaques aériennes mais qui englobent aussi les risques d’attentat, de catastrophe naturelle ou d’accident technologique.

C’est ainsi qu’a été initié en 2009 le dispositif SAIP, un acronyme comme le Ministère de l’Intérieur les adore, et qui signifie « système d’alerte et d’information des populations ». Ce système est en fait destiné à remplacer le « Réseau national d’alerte », mis en place après la dernière guerre et qui s’appuyait sur un réseau de 4500 sirènes, testées tous les mercredis, mais qui n’avaient quasiment jamais été actionnées pour déclencher l’alerte en 50 ans d’existence et dont la maintenance devenait de plus en plus problématique du fait de l’obsolescence du dispositif.

Le nouveau SAIP continue néanmoins à s’appuyer sur ce réseau de sirènes qui a été complété et surtout modernisé à grands frais. Il vise à permettre aux acteurs de la gestion de crise de lancer l’alerte dans une zone géographique donnée en une unique opération sur différents vecteurs simultanément : sirènes, téléphones mobiles, mais aussi via Radio France, France Télévision et même sur les panneaux à message variable des gestionnaires d’infrastructures et des collectivités territoriales.

Remplacement des sirènes d’alerte sur le toit de la mairie de Fréjus (source © Ville de Fréjus)

Testé dans 3 départements en 2009, le dispositif a été étendu à la France entière et prévoyait le lancement de SMS d’alerte via les opérateurs de téléphonie mobile. Contrairement aux sirènes qui ne font qu’alerter, la diffusion de messages d’alerte sur les téléphones mobiles permet en effet de diffuser des messages plus complets et plus ciblés qui informent chacun quant au meilleur comportement à adopter en fonction de la nature effective du danger.

Dans ce domaine, il existe différentes technologies comme l’explique un rapport sénatorial très pédagogique (et plutôt critique) déposé en 2017 par le sénateur LR de la Sarthe, Jean-Pierre Vogel. La plus adaptée, utilisée notamment aux Pays-Bas depuis 2012, mais aussi au Japon depuis 2007 et aux États-Unis, dite de diffusion cellulaire (cell broadcast) permet d’envoyer, via le réseau de téléphonie mobile un même message à tous les utilisateurs présents dans une zone géographique donnée (correspondant à une ou plusieurs cellules du réseau). Ce système est particulièrement adapté car il ne crée pas de surcharge sur le réseau, les messages étant transmis par des canaux de contrôle spécifiques, et ne nécessite pas de connaître les numéros de téléphone des destinataires, mais il ne permet pas de savoir qui a effectivement reçu le message.

Une autre possibilité consiste à diffuser des SMS ciblés aux seuls usagers présents dans le secteur géographique concerné, en s’appuyant sur la géolocalisation de leur téléphone, un dispositif qui peut néanmoins conduire à saturer rapidement le réseau et qui ne permet pas de distinguer les SMS d’alerte de tous les autres. Ces deux pistes ont été explorées en 2011 mais abandonnées par le Ministère de l’Intérieur du fait de la mauvaise volonté des opérateurs de téléphonie mobile et des coûts envisagés.

C’est la raison pour laquelle l’État a choisi plutôt une troisième voie qui consiste à développer une application spécifique pour smartphones, permettant d’envoyer des messages d’alerte aux usagers. Ce choix était acté depuis 2011, mais il a fallu attendre fin 2015, au lendemain des attentats du 13 novembre, pour que le Ministère se décide à rédiger le cahier des charges et lancer la consultation, dans l’urgence puisque l’objectif était que le dispositif soit opérationnel pour l’Euro de football prévu en France depuis 2010 et qui devait débuter en juin 2016 !

Ecran d’alerte de l’application défunte SAIP

Le marché a été notifié le 27 mai 2016 à la société Deveryware, spécialisée dans les services s’appuyant sur la géolocalisation en temps réel et qui a dû développer en catastrophe un dispositif particulièrement sophistiqué puisqu’il s’agissait d’identifier tous les abonnés effectivement présents dans une zone géographique donnée à un instant t, sans toutefois que la liste de ces destinataires ne soit répertoriée sur un serveur central, ceci pour se conformer aux exigences de respect de la vie privée de chacun.

Le camion qui a provoqué la mort de 84 personnes à Nice le 14 juillet 2016 (photo © Eric Gaillard / Reuters)

Cette précipitation dans l’élaboration du dispositif explique en partie sa faiblesse puisque le système a été actionné dès le 14 juillet 2016, à l’occasion de l’attentat sur la Promenade des Anglais à Nice. Et pour ce premier test en vraie grandeur, le dispositif ne s’est guère montré performant puisqu’il a fallu 3 heures pour que l’alerte soit effectivement transmise aux personnes présentes sur place, alors que tout danger était écarté depuis bien longtemps, et plus d’un mois pour que les personnes présentes à Nice reçoivent le message de fin d’alerte…

Depuis, le système a gagné en efficacité mais il reste dépendant des services préfectoraux en charge de déclencher l’alerte, ce qui explique que l’application est restée étrangement muette à l’occasion de la prise d’otage au Super U de Trèbes en mars 2018 ou lorsqu’un militaire a été attaqué au Louvre l’été dernier, tandis qu’il ne manquait pas en revanche de relayer en 2016 un supposé attentat dans une église parisienne alors qu’il s’agissait d’un simple canular.

Deux ans après la mise en service de cette application, le Ministère de l’Intérieur vient d’annoncer que le contrat le liant à la société Deveyware ne sera pas reconduit et que le dispositif était purement et simplement abandonné. Les services de l’État reconnaissent, comme le relaie Le Monde, avoir fait fausse route avec cette application qui exigeait d’être téléchargée au préalable, ce qu’ont fait seulement 900 000 personnes (alors que plus de 30 millions de Français sont inscrits sur Facebook…), et qui, pour être fonctionnelle, nécessitait d’être ouverte en permanence, ce qui peut être rédhibitoire selon les forfaits et selon l’état des batteries de téléphone !

Humour noir signé Delucq : « Pas de bras, pas d’appli »

Un échec cuisant donc et qui nécessite de revoir complètement la stratégie d’alerte des populations. Pour cela, le Ministère prévoit désormais de faire allégeance à Google, Facebook et Twitter qui ont donc définitivement gagné la bataille… Google promet ainsi de mettre en avant les messages du Ministère de l’Intérieur pour les internautes recherchant des informations sur un attentat ou une catastrophe, tandis que Facebook et Twitter relaieront ces mêmes messages en cas d’alerte, au même titre que la RATP, Vinci Autoroutes ou encore Radio France.

Une preuve de plus que les multinationales de l’internet sont incontournables, même pour une mission aussi fondamentale par laquelle l’État cherche à informer sa population d’un danger imminent : dure leçon pour un État régalien aux abois !

L.V.

Aux armes, citoyens ?

19 mai 2018

Serait-ce l’esprit de Mai 1968 qui anime la société française et lui insuffle un goût pour l’insurrection ? 50 ans sans une petite révolution, voilà qui commence à faire long… En tout cas les images diffusées récemment dans les médias montrent que certains travaillent activement à réveiller, sinon les consciences, du moins cet esprit révolutionnaire qui sommeille en chaque Français, râleur et rétif à l’ordre par habitude.

Un véhicule en feu devant une concession Renault attaquée le 1er mai 2018 à Paris (Photo © Christian Hartmann / Reuters)

Les troupes de casseurs soigneusement entraînées et parfaitement préparées, ces fameux Black blocs, se sont ainsi livrées, en marge des manifestations syndicales du 1er mai, à des actes de violence et de destruction urbaine assez spectaculaires, n’hésitant pas à saccager une trentaine de commerce, à incendier des véhicules et à provoquer les forces de l’ordre.

Scènes de guérilla urbaine initiée par les Black blocs à Paris le 1er mai 2018 (Photo © Julien Mattia / Le Pictorium / MAXPPP)

Les affrontements dans les facs occupées entre groupuscules d’extrême gauche et d’extrême-droite se caractérisent également par des actions d’une violence parfois inouïe entre individus cagoulés, et profondément déterminés. A Montpellier, le 14 avril, une manifestation d’étudiants s’est ainsi achevée par un déchaînement de violences urbaines avec, là encore des affrontements particulièrement violents entre un groupe de Black blocs et les CRS.

Violence urbaine dans le centre-ville de Nantes le 7 avril 2018 (Photo © Stéphane Mahé / Reuters)

La contestation du projet d’aéroport sur le site de Notre-Dame des Landes et les évacuations en cours de la fameuse ZAD ont également donné lieu à des scènes de véritable guérilla. Une manifestation courant avril dans les rues de Nantes s’est ainsi soldée par des violences de rue assez effrayantes tandis que les opérations d’évacuation de la ZAD ont vu des militants aguerris et très déterminés, tout de noir vêtus, masqués et protégés avec casques, lunettes de ski, masques à gaz et gants ignifugés, monter au front contre les forces de l’ordre, n’hésitant pas à les bombarder de blocs de ballast, billes d’acier, mortiers de feux d’artifice, cocktails Molotov, fusées de détresse, bouteilles d’acide et autres joyeusetés.

Des zadistes à Notre-Dame-des-Landes le 10 avril 2018 (Photo © Loïc Venance / AFP)

Une telle explosion de violence reste paradoxalement contenue du fait de l’évolution des stratégies policières qui, traumatisées par les bavures comme celles ayant causé la mort de Malik Oussekine en 1986 ou celle de Rémi Fraisse à Sivens en 2014, font en sorte que la répression se fasse autant que possible sans blessé grave et surtout sans mort. Cela les conduit à ces mobilisations démesurées consistant par exemple à engager 2500 policiers pour expulser 250 zadistes à Notre-Dame des Landes ou pour évacuer le campus de l’université de Tolbiac, mais du coup les manifestants, qui ne sont retenus par aucune consigne de prudence, sont d’autant plus en position de force et ne reculent devant aucune provocation.

Une telle escalade de la violence et des affrontements est d’autant plus inquiétante dans une société démocratique comme la nôtre, où justement il existe de nombreux outils de débats et de dialogues social et politique destinés à réguler ces conflits, que les sources de différents entre groupes sociaux semblent s’accumuler.

C’est en tout cas la thèse que développe le philosophe Yves Michaux, auteur de Changements dans la violence (2002) et qui vient de publier un livre de dialogue avec le journaliste Denis Lafay, justement intitulé Aux armes, citoyens !

Il constate que les fossés se creusent dans notre société entre riches et pauvres, entre urbains et ruraux, entre personnes éduquées et qualifiées et celles qui ne disposent pas d’un tel niveau de qualification, mais aussi entre populations précaires (chômeurs et salariés précaires, à temps partiel subi ou intérimaires) et ceux qui ont acquis une situation stable (fonctionnaires ou retraités notamment). Des fractures apparaissent aussi entre ceux qui sont exposés au quotidien à l’insécurité (gardiens de prison, travailleurs de nuit, soignants mais aussi enseignants ou policiers intervenant dans certains quartiers sensibles) et ceux qui en sont globalement à l’abri.

Le philosophe Yves Michaud (Photo © Hannah Assouline)

Il relève aussi un fossé de plus en plus profond entre une majorité croyante ou indifférente à la religion mais avant tout tolérante, et une minorité d’activistes religieux en voie de radicalisation et qui rejette toute valeur républicaine jugée incompatible avec ses croyances.

La société se retrouve donc confrontée à de multiples fractures et revendications catégorielles de clientèles séparées, qui généralement s’ignorent mutuellement, mais qui n’hésitent pas à recourir à une action violente pour exprimer leurs revendications. L’État, supposé être le garant de la cohésion du corps social et dont le rôle d’arbitre protecteur est parfois reconnu comme cela a été le cas après les derniers attentats islamistes, est trop souvent perçu comme un ennemi répressif que ce soit par les zadistes de Notre-Dame des Landes, les étudiants grévistes ou encore les Bonnets rouges qui avaient mis à sacs les portiques de la défunte écotaxe.

Que faire face à un tel morcellement des revendications corporatistes pour redonner davantage de cohésion à une société traversée de multiples fractures identitaires ? Les discours extrémistes de droite (avec en particulier la revendication identitaire voire religieuse en décalage complet avec le multiculturalisme qui caractérise désormais la société française, qu’on le veuille ou non) comme de gauche (avec l’émergence d’un populisme radicalisé qui agite des menaces violentes contre le gouvernement, contre les riches et contre la classe médiatique) ne peuvent que renforcer cet éclatement de la société.

Yves Michaud propose au contraire, comme il l’explique dans un entretien à Marianne, de mettre en avant les valeurs républicaines pour redonner de la cohérence à notre société et de séparer davantage les croyances religieuses de la vie politique. Il suggère notamment l’organisation d’un court service civique obligatoire à 16 ans, débouchant sur une prestation individuelle de serment républicain, ouvrant des droits à la citoyenneté et à la responsabilité juridique, mais exposant aussi à la perte éventuelle de ces nouveaux droits civiques : une piste parmi d’autre pour recréer un nouveau contrat social dans une démocratie en crise ?

L.V. 

Le CRIF en voie de radicalisation ?

25 avril 2018

Théo Klein, ancien président du CRIF jusqu’en 1989

Le Conseil représentatif des institutions juives de France, plus connu sous son acronyme de CRIF, a beaucoup évolué depuis sa création en 1944 dans le but de contribuer au sauvetage des Juifs menacés par la Shoah. Autrefois espace de dialogue sous la présidence du modéré Théo Klein, entre 1983 et 1989, lequel a d’ailleurs claqué la porte en 2012, le CRIF est devenu, pour reprendre l’expression de Jean Daniel exprimée en 2009 un lieu de « solidarité inconditionnelle et aveugle avec l’extrême droite de l’État israélien ».

C’est une fédération qui regroupe de nombreuses associations juives mais pas toutes, loin s’en faut. Même le Consistoire central israélite de France, créé en 1808 par Napoléon et qui nomme le Grand Rabbin de France, s’en est retiré en 2004, de même d’ailleurs que de nombreuses autres associations dont l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide, plutôt marquée à gauche, qui en est parti bruyamment en 2009. Sans même parler de l’Union juive française pour la paix, présidée par Pierre Stamboul, et qui est carrément traitée d’« imposture » par le CRIF…

Il faut dire que depuis 2001, la ligne du CRIF s’inscrit dans une défense indéfectible du gouvernement israélien, toute critique envers la politique menée par ce pays étant considérée comme un acte d’antisémitisme caractérisé. Et l’actuel président du CRIF, Francis Kalifat, un ancien militant du Betar, mouvement sioniste radical qui prône l’autodéfense, a encore accentué cette tendance depuis sa désignation à ce poste en mai 2016. On se retrouve un peu dans la même situation que lorsque le PCF défendait sans la moindre nuance la politique de l’URSS, la moindre analyse un tant soit peu critique étant considérée comme un acte déviationniste lourdement suspect.

La Président de la République Emmanuel Macron avec le Président du CRIF, Francis Kalifat, le 7 mars 2018 (photo © Erez Lichtfeld / CRIF)

Depuis les années 2000, il est incontestable que les actes individuels antisémites se sont développés en France. Le CRIF n’arrête pas de se lamenter de cette situation pour le moins inquiétante mais s’en prend violemment à ceux qui voudraient exprimer leur solidarité avec les Juifs de France.

C’est encore ce qui s’est produit le 28 mars dernier à l’occasion de la marche blanche organisée en mémoire de Mirelle Knoll, une octogénaire assassinée le 23 mars, de même que l’avait été Sarah Halimi le 3 avril 2017, défenestrée par un voisin totalement allumé, sous les yeux de la police qui a assisté impuissante à la scène, n’osant pas intervenir car craignant l’acte d’un terroriste djihadiste qui aurait pu se faire exploser. Avec des forces de l’ordre aussi timorées, il devient inutile de les appeler en renfort…

Manifestation en mémoire de Mireille Knoll à Paris le 28 mars 2018 (photo © Alain Jocard / AFP)

Toujours est-il que les leaders d’extrême gauche comme ceux d’extrême droite qui ne sont pour rien dans cette querelle de voisinage et qui avaient exprimé leur souhait de montrer leur solidarité face à cet acte ignoble ont été vertement rabroués par le président du CRIF qui a annoncé clairement la couleur la veille : « soyons clairs : ni Jean-Luc Mélenchon et les insoumis, ni Marine Le Pen et le FN ne seront les bienvenus demain ». Et le geste a suivi la parole puisque Marine Le Pen a dû être exfiltrée en catastrophe sous les huées d’une bande d’excités tandis que le leader de la France insoumise était violemment pris à partie par les nervis de la Ligue de défense juive.

Le CRIF crie sans cesse à la victimisation des Juifs de France, mais choisit ses défenseurs de manière très sélective, à l’exemple de ses invitations au fameux repas annuel du CRIF : il ne fait pas bon vouloir exprimer sa solidarité au peuple juif si l’on ne respecte pas les canons politiques du CRIF…

Ceci est d’autant plus inquiétant que ce durcissement de la position du CRIF se calque sur la droitisation de la politique menée depuis des années par l’État hébreux, sous l’impulsion du gouvernement de Benyamin Netanyahou. La répression aveugle et meurtrière exercée le 2 avril dernier contre un rassemblement de jeunes Palestiniens à la frontière entre la bande de Gaza et Israël en est encore un exemple.

Manifestation le 2 avril 2018 à la frontière entre Israël et la bande de Gaza

Ce jour-là, des milliers de citoyens de Gaza mobilisés par de nombreuses associations avaient organisé une grande marche pour protester contre le blocus économique imposé depuis des années par l’État d’Israël et réclamer une fois de plus le droit au retour pour les 700 000 Palestiniens chassés de leurs terres en 1948. Mais l’armée israélienne était en embuscade de l’autre côté de la frontière et n’a pas hésité à tirer sur la foule des manifestants, tuant 17 d’entre eux et en blessant 1400 dont 750 touchés par des tirs à balles réelles.

De tels actes de violence ne peuvent bien entendu que renforcer la détermination des jeunes Gazaoui désespérés, d’autant que le gouvernement israélien a immédiatement rejeté toute idée d’une enquête indépendante sur ces événements sanglants, Benyamin Netanyahou allant jusqu’à lancer un tonitruant : « Bravo à nos soldats ! ». Un tel niveau de provocation totalement irresponsable est confondant et on a vraiment du mal à suivre la position du CRIF qui approuve bruyamment cette véritable politique de la terre brûlée, renforçant jour après jour le désespoir des familles palestiniennes acculées par l’extension de la colonisation et rejetées dans les mains des extrémistes du Hamas qui rêvent d’en découdre. On a décidément connu des dirigeants du CRIF plus inspirés et meilleurs défenseurs de leur cause…

L.V.

Totalitarisme numérique : Pékin montre la voie…

23 avril 2018

Depuis quelques semaines, tous ceux qui gèrent de près ou de loin des données numériques n’ont que cet acronyme à la bouche : RGPD. Ce qui signifie bien sûr, comme chacun l’aura deviné, règlement général pour la protection des données. Un nouveau règlement européen qui entrera en vigueur simultanément dans tous les pays de l’Union européenne le 25 mai 2018, et que les parlementaires français s’efforcent d’examiner en urgence en vue de sa transposition dans le droit français.

Ce nouveau corpus réglementaire, qui abroge la directive de 1995 sur les données personnelles, nécessite en effet d’adapter la loi dite Informatique et liberté, adoptée en 1978 et révisée en 2004. Il permettra de conforter les droits individuels par rapport à leur fichage informatique, avec un niveau d’information plus élevé et la création d’un droit à l’effacement pour ceux qui souhaitent voir leurs données personnelles retirées de certains fichiers.

Un dessin de François Cointe

Il vise aussi à alléger certaines formalités administratives en matière de déclaration des fichiers auprès de la CNIL, la Commission nationale informatique et liberté, en favorisant un contrôle a posteriori assorti de lourdes sanctions financières pouvant aller jusqu’à 20 millions d’euros voire 4 % du chiffre d’affaire mondial, de quoi faire trembler Facebook et Google

Tous les acteurs publics qui gèrent des fichiers contenant des données personnelles vont devoir en tout cas se mettre à la page en commençant par désigner un délégué à la protection des données qui sera le garant de la bonne mise en œuvre de cette nouvelle directive plus exigeante en matière de protection des données individuelles, et tout particulièrement celles dite sensibles, car concernant les orientations politiques, religieuses ou sexuelles d’une personne, voire les données à caractère médical, judiciaire ou ethnique.

Un dessin de Denis Boutant (source © Les Echos Publishing Experts infos – 2017)

Et pendant ce temps-là, les Chinois non seulement ne s’embarrassent pas de ce type de précautions, mais sont en train de mettre en place une situation de totalitarisme numérique à côté de laquelle celle imaginée par le romancier Georges Orwell dans son célèbre roman d’anticipation 1984, passe pour une aimable bleuette.

Ainsi que l’a révélé le Washington Post fin 2016, le Parti communiste chinois a développé un système, dit de « crédit social » permettant de collecter de manière systématique les données personnelles des 1,4 milliards d’habitants du pays, afin de noter ces derniers. Le dispositif est des plus simples et relève du flicage classique mais appliqué à une échelle jamais imaginée jusqu’alors.

Un dessin de Gros, publié dans Marianne le 6 avril 2018

Monsieur Li, citoyen lambda, se risque à griller un feu rouge. Au vu des millions de caméras qui fleurissent à chaque coin de rue, ce n’est guère prudent et le voilà qui perd 50 points sur son compte individuel, initialement crédité de 1000 points. Pour peu qu’il oublie de payer l’amende dans les délais, c’est encore 100 points en moins… Si de surcroît il se permet d’aller consulter sur internet des sites qui ne sont pas du goût du gouvernement, voire d’acheter via internet des livres qui ne s’inscrivent pas dans la ligne du parti, sans même aller jusqu’à dialoguer avec des citoyens considérés comme opposants au régime, voilà son crédit de points qui s’effrite dangereusement.

Et Monsieur Li s’aperçoit alors qu’il n’est plus autorisé à voyager en première classe où à acheter un billet d’avion pour un séjour à l’étranger. La promotion qu’il attendait depuis des années est brusquement refusée, il n’a plus accès au crédit immobilier et ses enfants qui ambitionnaient d’intégrer une université reconnue voient leur inscription rejetée.

Le Président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, désormais élu à vie (photo © Michael Clement – RIA Novosti/Camera Press/Redux)

Il ne reste plus d’autre solution à Monsieur Li pour récupérer des points lui permettant de retrouver une vie sociale normale, qu’à aller sur les sites officiels pour approuver bruyamment les dernières réformes du gouvernement et de son chef bien aimé, Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine depuis 2013 et désormais assuré depuis la toute récente modification de la constitution adoptée le 17 mars 2018, de rester à vie à ce poste.

Avec un tel système, on se doute bien que de toute façon il ne doit plus grand-chose avoir à craindre d’éventuels opposants. Selon l’agence de presse Chine nouvelle, ce dispositif qui se met en place progressivement jusqu’en 2020, permettra dès le 1er mai prochain, de bloquer l’achat par les citoyens les moins bien notés, d’un billet d’avion ou de train.

La base de données gigantesque qui se constitue ainsi sera alimentée par les fichiers de l’administration, les banques, les hôpitaux, les réseaux de caméras de surveillance urbaine à reconnaissance faciale mais aussi par les plateformes privées qui gèrent les réseaux sociaux et les sites d’achat en ligne. Un dispositif imparable de contrôle social qui devrait permettre de traquer le moindre comportement déviant et transformer le peuple chinois en un troupeau de moutons, aussi conformistes que dociles.

De quoi réaliser le vieux rêve de Mao Tsé-toung qui plaçait le « contrôle de la pensée » au cœur de son système politique, et de quoi donner des idées à bien d’autres dirigeants dans le monde…

L.V. 

La France, troisième exportateur mondial d’armes…

20 mars 2018

Carte des conflits armés en cours dans le monde en février 2018 (source : Wikipedia)

La fin des conflits armés dans le monde n’est certainement pas pour demain. On peut le regretter, surtout si l’on habite au Yemen, en Syrie, en Afghanistan, au Sud-Soudan, en Lybie ou en Somalie mais une chose est sûre, c’est une excellente nouvelle pour ceux qui font le commerce des armes. Et il se trouve que c’est justement une spécialité de la France. Depuis 2013, les exportations françaises d’armement ont bondi de 27 % alors qu’elles ont augmenté en moyenne de 10 % dans le monde. Le chiffre d’affaire des grands groupes d’armement français, qui emploient de l’ordre de 200 000 personnes, serait ainsi passé de 4,8 milliards d’euros en 2012 à 16,9 milliards en 2015 selon la Direction générale de l’armement (DGA) : voilà au moins des entreprises qui ne connaissent pas la crise…

La France était autrefois connue pour ses exportations de produits agricoles, vin et camembert en tête, mais tout cela semble bien oublié depuis et tout compte fait, le commerce des armes s’avère bien plus lucratif, même s’il présente le léger inconvénient de contribuer à alimenter les conflits armés un peu partout dans le monde. Mais comme le dit si bien notre ministre des Armées, Florence Parly, « beaucoup de pays sont confrontés à cette situation d’avoir, le cas échéant, livré des armes à d’autres pays alors que ces armes n’étaient pas censées être utilisées ». C’est vrai qu’après tout on n’est pas obligé de vérifier ce que nos clients peuvent bien faire avec la marchandise qu’on leur fourgue, sinon c’est la mort du petit commerce…

Le général André Lanata, chef d’état-major de l’armée de l’Air, présente des systèmes de bombes aéroportées à la ministre Florence Parly (photo © Frédéric Lert / Aerobuzz.fr)

Mais heureusement, nos entreprises nationales d’armement ne s’embarrassent pas de tels scrupules hors de propos, et du coup les affaires sont florissantes. Alors qu’en 2015 la France se classait à la cinquième place des pays exportateurs d’armes, derrière les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Allemagne, voilà qu’elle a devancé l’Allemagne en 2016 et qu’elle se classe même en troisième position juste derrière la Russie pour l’année 2017. Elle pourrait même dépasser cette dernière dès 2018.

Selon le magazine Challenges, c’est une étude du cabinet IHS Markit, cabinet qui scrute 40 000 programmes d’armement dans 65 pays, qui l’affirmait en août 2017 et depuis les affaires marchent très bien, merci. La récente visite en Inde du Président Macron l’a encore confirmé avec à la clé de nouvelles ventes de Rafale et de sous-marins, à un pays qui, malgré les relents nationalistes de son gouvernement actuel, est devenu depuis 5 ans notre meilleur client en matière de vente d’armes. Juste devant l’Arabie saoudite, un autre pays quelque peu belliqueux qui bombarde allègrement depuis quelques années les populations yéménites, mais qui a le bon goût de nous acheter sans compter de l’artillerie, des missiles, des hélicoptères et des frégates, sans qu’on s’interroge trop sur la finalité de ces investissements…

Le maréchal al-Sissi (au centre) en 2015 (photo © Fady Fares / SIPA)

Et en troisième position de nos fidèles clients vient l’Égypte du maréchal Abdel Fattah al-Sissi, au pouvoir depuis 2012 suite à un coup d’État, qui a déjà largement rempli les prisons avec des islamistes, mais aussi de nombreux journalistes, des intellectuels, des homosexuels et de manière générale tous les démocrates qui s’opposent à sa politique musclée, allant jusqu’à écarter des prochaines élections présidentielles du 26 mars le seul autre candidat crédible, Khaled Ali. Voilà en tout cas une valeur sûre avec qui nos exportations de Mistral, de Rafale, d’hélicoptères, de véhicules blindés et de canons a augmenté de 215 % en 5 ans : une belle progression qui fait honneur au savoir-faire de nos ingénieur, à défaut de mettre en valeur leurs valeurs éthiques, mais on ne peut pas être bon partout !

Un dessin de Deligne

Seule ombre au tableau : il se murmure dans les milieux bien informés que le marché mondial de l’armement, en hausse constante depuis 2009, pourrait pour la première fois connaître une légère contraction en 2018. Non pas – que l’on se rassure ! – à cause d’une baisse d’intensité des conflits régionaux que nombre de dirigeants s’emploient à attiser allègrement, mais tout simplement parce que plusieurs pays ont considérablement renforcé leur propre capacité de production, ce qui rend moins nécessaire d’importer.

Selon l’IHS cependant, il reste encore de beaux jours devant nous. Le Moyen-Orient, porté par l’Arabie saoudite, décidément une valeur sûre, devrait continuer d’importer pour 22 milliards de dollars de matériel militaires au moins jusqu’en 2020 et d’autres pays comme l’Inde mais aussi l’Indonésie voire l’Algérie devraient devenir de solides clients dans les années à venir. Voilà qui n’est pas forcément rassurant pour la stabilité dans le monde mais c’est au moins une bonne nouvelle pour l’avenir de notre balance commerciale : on ne peut pas gagner sur tous les tableaux…

L.V.  

Marseille envisage le recours à la délation massive…

1 février 2018

A Marseille, on savait déjà grâce aux travaux du sociologue Laurent Mucchielli, que les caméras de vidéosurveillance servaient principalement non pas à élucider les délits de voie publique mais à verbaliser les automobilistes mal garés. Il en est d’ailleurs de même à Carnoux, depuis l’an dernier. Et voilà qu’un article très documenté paru dans la Provence du 24 janvier 2018 vient encore noircir le tableau et brouiller les pistes.

Extrait de l’article publié par La Provence, le 24 janvier 2018

Intitulé sobrement « Big Brother : un ami qui vous veut du bien », l’article décortique la politique de surenchère frénétique et de course à la technologie qui s’est emparée des édiles marseillais cherchant à tout prix à rassurer leur électorat par le déploiement à grande échelle de gadgets aussi coûteux qu’inutiles, et envisageant sérieusement d’encourager des pratiques de délation massive qui commencent à faire froid dans le dos…

Caroline Pozmentier, adjointe au maire de Marseille, déléguée à la sécurité publique

On y apprend ainsi que Caroline Pozmentier, l’adjointe au maire de Marseille en charge de la sécurité publique et de la prévention de la délinquance, attend avec impatience les résultats de l’expérimentation de la ville de Nice sur le dispositif Reporty avant d’envisager sa mise en œuvre dans la cité phocéenne. Développé en Israël, où la politique ultra-sécuritaire que mène depuis des années ce pays en guerre civile larvée fait fantasmer tous nos élus locaux de droite, ce système consiste en une application installée sur le smartphone de tout un chacun et qui permet à un citoyen lambda de dénoncer en direct toute incivilité, crime ou délit dont il serait témoin, en se contentant de filmer la scène.

Certains craignent que cela ne vienne encourager le développement d’un climat de délation générale, peu propice à renforcer le tissu social et de nature à déborder la police municipale sous un amas de plaintes futiles et relevant surtout de la jalousie de voisinage. Mais Caroline Pozmentier ne voit pas où est le risque, affirmant sans sourciller : « vous savez, la délation elle existe déjà : le maire reçoit chaque jour des dizaines de lettres anonymes dénonçant tel ou tel… Tout ça, c’est une question de culture que nous devons mettre en place peu à peu ». A croire que l’élue LR regrette le bon temps de la Collaboration où chacun n’hésitait pas à dénoncer allègrement son voisin… D’autant que l’outil qui permet de dénoncer des incivilités existe déjà, via Allo mairie, et que téléphoner au numéro d’urgence nationale (17), lorsqu’on est témoin d’un fait grave, relève déjà de l’obligation citoyenne.

Laurent Mucchielli, cité par La Provence dans son article du 24 janvier 2018

Mais on sent derrière cette stratégie, comme l’analyse Laurent Mucchielli dans le reportage de La Provence, une volonté politique de la municipalité marseillaise de s’approprier la sécurité au détriment des forces de l’ordre nationale. Avec plus de 400 policiers municipaux armés et 600 prévus d’ici 2020, la ville de Marseille bénéficie d’ores et déjà des forces de police municipale les plus importantes de France, talonnée il est vrai par la ville de Nice qui sert d’aiguillon.

Une ville de Nice qui a donc lancé l’expérimentation du dispositif Reporty et où le maire, Christian Estrosi, se dit persuadé que seul un dispositif de vidéosurveillance peut assurer la sécurité de ses concitoyens, lui qui n’hésitait pas à persifler au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo (et avant celui du 14 juillet 2016 qui avait ensanglanté la Promenade des Anglais) : « Avec 999 caméras et une caméra pour 343 habitants, je suis à peu près convaincu que si Paris avait été équipé du même réseau que le nôtre, les frères Kouachi n’auraient pas passé 3 carrefours sans être netralisés et arrêtés ».

Reporty, une application en test à Nice (source : numerama.com)

La suite des événements lui a clairement prouvé qu’il avait tort mais cela ne l’empêche pas de persévérer et de faire des émules, non seulement à Marseille mais même dans des petites communes comme Sisteron où le maire LR compte installer en 2018 pas moins de 81 caméras pour 8 000 habitants, un des taux les plus élevés de France, ou encore à Châteaurenard où les 15 000 habitants disposent déjà d’une caméra pour 110 habitants.

Centre de supervision urbaine de Marseille (photo © Anne-Christine Poujoulat / AFP.com)

Et Marseille bien entendu ne compte pas être en reste puisque l’objectif est d’y installer 2 000 caméras d’ici 2020, ce qui revient quasiment à doubler le parc déjà déployé depuis 2012, mais qui jusqu’à présent est surtout disposé le long des grands axes routiers (principalement pour surveiller les infractions au code de la route) et dans les noyaux villageois, mais évite soigneusement les cités chaudes où se concentre la délinquance. A raison de coûts d’installation estimés entre 1 500 et 7 000 euros pour chaque caméra, sans compter les frais de fonctionnement liés à la maintenance du matériel et à l’exploitation des images enregistrées, on voit bien que cette politique municipale va coûter cher au contribuable marseillais.

Renaud Muselier, Président du Conseil régional PACA et roi de la surenchère sécuritaire…

Et ce n’est sans doute qu’un début puisque, dans un souci évident de surenchère, chacun y va de sa proposition. C’est ainsi que le Président du Conseil régional, Renaud Muselier, souhaite désormais installer des portiques de reconnaissance faciale devant chaque lycée, tandis que sa vice-présidente rêve de développer « la Big data de la tranquillité publique » pour faire de Marseille une « safe city », en provençal dans le texte. Autrement dit, il s’agit de croiser tous les fichiers de données numériques pour mieux les exploiter, une gageure quand on sait comment fonctionnent les services qui les gèrent, et un véritable cauchemar pour la Commission nationale de l’informatique et des libertés, la CNIL, qui croule sous les demandes et ne sait plus où donner de la tête, elle qui est sensée s’assurer que le fichage des données personnelles respecte certaines règles de base et ne vient pas mettre en péril la vie privée des Français.

Jusqu’où ira-t-on dans une telle course à la technologie destinée avant tout à permettre aux élus locaux de rassurer leurs électeurs en leur montrant qu’ils ne lésinent pas pour assurer leur sécurité ? Après le dispositif des voisins vigilants et les lotissements entièrement cloturés et sous gardiennage électronique, après les caméras de vidéosurveillance et les systèmes de reconnaissance faciale, on envisage désormais sérieusement des drones pour surveiller en permanence tout déplacement suspect et sans doute bientôt des milices armées de citoyens comme on commence à l’organiser avec les groupes de chasseurs dans l’Est de la France. Décidément, on vit une époque formidable qui devrait nous préparer un avenir radieux !

L.V.  

Trafic de faux médicaments : comment lutter ?

22 janvier 2018

Le trafic de médicaments, un marché très lucratif… (photo © Douglas Sacha / Getty)

Après un documentaire publié en novembre 2017 sur France 5, c’est un récent article du Monde qui met une nouvelle fois l’accent sur la recrudescence des trafics de faux médicaments via un reportage auprès d’une équipe de douaniers basés à l’aéroport de Roissy. En 2016, ce sont pas moins de 41 800 colis de médicaments importés illégalement qui auraient ainsi été saisis par les douaniers de Roissy, soit la bagatelle de 1,5 millions de comprimés, sur un total de 4,2 millions sur toute la France. Et sur les dix premiers mois de l’année 2017, même si les chiffres sont en baisse (les douaniers seraient-ils fatigués?), plus de 22 000 colis avaient déjà été repérés et confisqués, ce qui correspond, là encore, à un nombre assez vertigineux de 800 000 comprimés…

Des médicaments commandés sur internet et expédiés en toute illégalité, en provenance pour l’essentiel de Chine, d’Inde et de Thaïlande. Le produit phare de ces trafics ? Des copies de Viagra et autres substances supposés pallier les troubles de l’érection, mais aussi de nombreux autres médicaments dont des anticancéreux ou des pilules abortives, vendus uniquement sur ordonnance et que certains jugent préférables de commander sur internet.

On trouve même dans le lot le fameux Levothyrox, administré en France à plus de trois millions de personnes souffrant de dysfonctionnements de la thyroïde, et qui a défrayé la chronique cet été lorsque sa formule a été modifiée, nourrissant de très nombreuses critiques de la part de certains des patients traités. Du coup, certains n’ont pas hésité à commander des lots de l’ancienne formule via internet au risque de se voir fourguer des produits sans aucune garantie quant à leur fiabilité et leur non toxicité…

Des prises opérées régulièrement par les services de douane, y compris à Marseille…

Et ne parlons pas de tous ces produits plus ou moins suspects qui arrivent sous des emballages de toute sorte, destinés aux sportifs et culturistes du dimanche pour les aider à augmenter artificiellement leur masse musculaire. Souvent interdits à la vente, ces stéroïdes anabolisant dont on se passe le nom sous le manteau dans toutes les salles de musculation font l’objet d’un trafic mondial très lucratif. C’est ainsi que le 14 juillet 2016, les douaniers sont tombés par hasard sur une camionnette transportant 400 000 comprimés de fioles de produits dopant illicites en provenance de Bulgarie. Et encore, les trafiquants avaient déjà déchargé une bonne partie de leur cargaison à Nice et à Marseille…

A priori, ces médicaments contrefaits ou illicites ne se retrouvent pas dans les officines pharmaceutiques françaises. Ceux qui les consomment le font donc à leurs risques et périls en commandant sur internet des produits qu’ils n’arrivent pas à se faire prescrire par leur médecin traitant. Ils n’ont donc guère de recours en cas d’effets secondaires indésirables, tout comme celui qui préfère acheter, pour entretenir son véhicule, des pièces détachées à la provenance douteuse et dont rien ne garantit la fiabilité. Selon l’Agence nationale de sécurité du médicament, aucune étude n’a d’ailleurs jamais été réalisée en vue d’évaluer l’impact des millions de comprimés falsifiés avalés chaque année par les Français, alors qu’on estime que ce trafic serait à l’origine d’environ 700 000 décès chaque année de par le monde…

Un douanier présente de faux médicaments issus d’une saisie, le 8 décembre 2011 dans un entrepôt en Normandie (photo © Jean-François Monier / AFP)

Et pourtant, de nombreux indices montrent que ce trafic de faux médicaments est en plein essor à l’échelle mondiale. En 2017, après la découverte d’un trafic de Subutex entre la France (où était acheté en pharmacie ce médicament à l’aide d’ordonnances de complaisance) et la Finlande (où il était revendu à prix d’or comme substitut de l’héroïne), une vaste enquête transfrontalière avait été engagée par Europol et les polices de 9 pays européens. En quelques mois, cette opération avait ainsi permis de saisir pas moins de 75 millions de médicaments et substances dopantes pour une valeur marchande estimée à 230 millions d’euros, et d’identifier 277 suspects dont la moitié seulement a pu être arrêtée.

Ce coup de projecteur vient confirmer s’il en était besoin que le trafic de médicaments ne se cantonne plus aux pays en développement où il continue de faire des ravages puisque l’OMS estime que dans ces contrées, un médicament sur dix au moins serait falsifié, les plus contrefaits étant les antipaludéens et les antibiotiques, fortement consommés. Le marché noir de médicaments est ainsi évalué à environ 30 milliards de dollars dans les pays en voie de développement mais à 200 milliards à l’échelle mondiale. Une étude publiée en 2016 par l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle révèle que la contrefaçon de médicaments coûterait plus de 10 milliards d’euros par an au secteur pharmaceutique européen.

Dans nombre de pays africains, les médicaments sont vendus dans les échoppes sans grande garantie de traçabilité…

Si ce trafic a été longtemps cantonné aux seuls pays en développement (en 2005, une enquête avait ainsi révélé que 30 % des médicaments vendus au Kenya étaient contrefaits, pour certains simplement à base de craie), c’est parce que les systèmes de protection sociale sont un garde-fou efficace contre ces pratiques : à quoi bon prendre le risque d’acheter un produit à l’origine et à l’efficacité douteuses si la Sécurité sociale me rembourse un médicament acheté en pharmacie avec toutes les garanties de traçabilité ? Sauf que les dérégulations en cours et le délitement progressif des systèmes de protection sociale poussent de plus en plus de malades à recourir à des circuits d’approvisionnement parallèles, plus risqués mais moins coûteux.

Il n’en faut pas davantage pour que le trafic se développe car il est très lucratif. Un médicament est un produit dont le développement coûte cher en matière grise (95 % de son coût sert à rémunérer les frais de recherche) mais dont l’apparence finale est des plus banales et aisée à falsifier. Selon la Fédération internationale de l’industrie du médicament, un investissement initial de 1000 dollars dans une chaîne de production industrielle de faux médicaments peut rapporter jusqu’à 500 000 dollars : le jackpot pour les trafiquants en tous genre et moyennant un risque pénal finalement limité car traité dans un grand nombre de pays comme une simple infraction à la réglementation sur la propriété intellectuelle, au même titre que les tee shirts de contrefaçon ! Le trafic de médicaments rapporterait ainsi 20 fois plus que celui de la drogue et 10 fois plus que la fabrication de fausse monnaie…

Le développement d’internet, facteur d’expansion du trafic, vue par le dessinateur Deligne pour la Lettre de l’Ordre national des pharmaciens

Le développement d’internet qui permet de commander en ligne de manière anonyme est aussi un facteur important du développement de ces trafics, de même que la grande porosité des frontières et la libre circulation des marchandises rendue possible par la mondialisation. Une étude citée par l’Institut international de recherche anti-contrefaçon des médicaments indique ainsi que le nombre de médicaments contrefaits passant les frontières de l’Europe serait passé de moins de 500 000 à plus de 4 millions entre 2005 et 2007, et le mouvement s’accélère depuis… Cette même source révèle qu’en 2010 un Européen sur 10 (soit de l’ordre de 77 millions de personnes) reconnaissait acheter en dehors des circuits autorisés des médicaments normalement délivrés sur ordonnance.

Comme dans beaucoup d’autres domaines, on voit bien que la dérégulation des échanges économiques mondiaux, l’appât individuel du gain et le démantèlement des dispositifs de protection sociale, toutes conséquences du modèle de développement choisi collectivement depuis plusieurs années, ne peuvent que favoriser ce type de dérives à haut risque non seulement pour la santé publique mais aussi pour la sécurité et la cohésion de notre société. Pas facile pour autant de trouver un juste équilibre entre la structuration d’un marché dominé par quelques empires pharmaceutiques qui profitent souvent de leur position pour de juteux bénéfices et une jungle de trafiquants près à tout pour s’immiscer dans les failles du dispositif. Un beau sujet de société à débattre…

L.V.  

Draguignan : l’assassin du chat dort en prison…

3 octobre 2017

Alors que l’assassin du petit Grégory, retrouvé pieds et poings liés, noyé dans la Vologne, le 16 octobre 1984, n’a toujours pas été identifié, il arrive que la police française ait plus de succès dans ses investigations criminelles. Ayons donc l’honnêteté de le reconnaître et de saluer comme il se doit cette belle réussite des forces de l’ordre de Draguignan qui, à l’issue d’une enquête approfondie et dans une affaire fortement médiatisée également, ont réussi, non sans mal, à identifier en quelques mois le coupable d’un crime particulièrement odieux et à le traduire devant la justice où il vient d’être sévèrement jugé comme il se doit, avant d’être immédiatement incarcéré.

L’affaire remonte dans la nuit du 30 au 31 mai 2017. Au petit matin, une habitante du centre de Draguignan et son fils découvrent horrifiés le corps sans vie de C., un SDF bien connu de tous les habitants du quartier qui lui donnaient régulièrement à manger. Le pauvre a été affreusement torturé. Il a le crâne ouvert et les yeux sont sortis des globes oculaires sous l’effet de la violence des coups qu’il a reçus. L’autopsie révélera des lésions graves à la boîte crânienne, des ecchymoses sur tout le corps et des vertèbres retournées : un vrai massacre.

Tout le quartier est en émoi d’autant que la victime était bien connue de la plupart des riverains. Dans cette ville dont le centre ancien tend à se paupériser et où le Front National fait des scores fleuves, on accuse aussitôt des bandes de jeunes loubards désœuvrés qui se seraient acharnés sur la pauvre victime, confirmant une fois de plus le climat de violence extrême et d’insécurité auquel serait désormais confrontée la population de cette belle cité varoise.

Mobilisation devant l’hôtel de ville de Draguignan le 17 juin 2017 (source © Var Matin)

Alors que la police commence son enquête, un habitant du quartier, Christopher Bianconi, ouvre immédiatement une page Facebook pour appeler à se mobiliser et lance dans la foulée une pétition sur le site change.org. Le succès est immédiat et ce sont au total 266 176 signatures qui seront recueillies en quelques mois. Toute la presse locale est sur le pont. Var Matin fait état des prélèvements ADN qui ont été opérés sur le corps du supplicié et des rapides progrès de l’enquête qui mobilise une bonne partie des forces de l’ordre de la ville. France 3 diffuse de son côté un reportage alarmiste qui fait état de tortures atroces qui auraient été infligées à la pauvre victime.

Des associations se portent partie civile. Le 17 juin 2017, plus de 300 personnes se rassemblent devant l’hôtel de ville de Draguignan pour crier leur colère et appeler à un jugement sévère contre l’ignoble assassin alors toujours en cavale. La mobilisation dépasse rapidement les seules frontières du Var et le 23 juillet, on assiste à une nouvelle manifestation, cette fois sur le Vieux-Port à Marseille, pour réclamer justice. Grâce au miracle Facebook, d’autres rassemblements sont signalés partout en France, jusqu’à Lorient…

Manifestation sur le Vieux-Port de Marseille le 22 juillet 2017 pour défendre la mémoire de C. (photo © Lucas Valdenaire / Radio France)

Le 28 mai 2017 enfin, deux mois après les faits, Johnny M., un jeune homme de 28 ans, déjà connu pour des faits de torture animale et qui avait témoigné, ainsi que sa compagne, en accusant du meurtre des jeunes du quartier, finit par cracher le morceau : c’est lui qui a assassiné le pauvre C. en lui assénant de violents coups de pied avec ses chaussures de sécurité. Ici on n’est pas à Las Vegas et nul besoin d’armes de guerre sophistiquées pour faire régner la terreur dans les rues de Draguignan…

Le petit chat errant des rues, que tout le quartier appelait Chevelu, est mort sur le coup, sous la violence des coups portés. Le jeune homme justifie son acte odieux car il en avait tout simplement assez de voir l’animal pisser régulièrement sur son scooter. Il a été traduit devant le tribunal correctionnel de Draguignan le 15 septembre dernier, suscitant une nouvelle fois un fort rassemblement de partisans déchaînés de la cause animale.

Manifestation de soutien à la mémoire de la victime (photo © MAXPPP)

Sa condamnation à six mois de prison ferme, relatée avec force détail, y compris par certains médias nationaux, de 20minutes à FranceBleu, est plutôt sévère pour des faits de ce type, sans doute justifiée au moins autant par la forte mobilisation populaire suscitée par son geste, voire par la manière dont il a tenté de détourner les soupçon en baladant les policiers vers d’autres suspects, que par la violence de son geste.

Toujours est-il que l’assassin de Chevelu dort désormais en prison et que Christopher Bianconi vient de clôturer sa pétition tout en précisant bien qu’il ne s’associe pas nécessairement aux outrances de certains défenseurs de la cause animale particulièrement remontés dans cette sordide affaire et qui n’ont pas hésité à noircir encore le tableau en inventant des faits de torture quelque peu exagérés.

Reste quand même la question lancinante après ce dénouement heureux, tout à la gloire de la police et de la justice varoises : la mobilisation populaire pour inciter les forces de l’ordre à retrouver et à condamner sévèrement cet assassin auraient-elle été aussi forte si la victime SDF avait été un homme et pas un chat ? Il n’y a bien entendu pas la moindre raison de penser que ce n’aurait pas été le cas, quoique ?

L.V.

Chine – Inde : vers une guerre imminente ?

18 août 2017

Dessin de Lounis

Va-t-on assister à un nouveau conflit armé entre ces deux géants mondiaux que sont l’Inde et la Chine ? Alors que tous les yeux sont rivés sur la Corée du Nord et les menaces fantasques de son dirigeant Kim Jong-un, un autre conflit frontalier probablement autrement dangereux est en train de se développer dans la région himalayenne, entre le monstre économique et militaire chinois et son voisin indien, dirigé par l’ultra-nationaliste Narendra Modi.

Le contexte est d’autant plus tendu que tout laisse penser que l’Inde affiche désormais un taux de croissance économique supérieur à celui de la Chine, tandis que sa population, désormais estimée à 1,32 milliards d’habitants aurait, selon les derniers chiffres disponibles, d’ores et déjà dépassé celle de son redoutable voisin chinois, probablement plus proche de 1,28 milliards malgré les affirmations de la propagande officielle. Cette rivalité démographique n’est d’ailleurs sans doute pas pour rien dans le revirement idéologique affiché récemment par les autorités chinoises qui, après avoir longtemps imposé une politique familiale répressive de l’enfant unique, encouragent maintenant ouvertement la natalité.

Narendra Modi et le président chinois Xi Jinping à Tachkent en juin 2016 (Photo PTI)

Les échanges économiques entre les deux pays restent fortement déséquilibrés puisque les exportations chinoises vers l’Inde représentent plus de 60 milliards de dollars par an, six fois plus que celles des Indiens vers la Chine. Mais la Chine développe fortement ses échanges avec le Pakistan, ennemi héréditaire de l’Inde, dans le cadre de la politique très offensive menée par Xi Jinping, à la tête de la deuxième puissance économique mondiale, tandis que l’Inde s’est sentie poussée des ailes suite au rapprochement opéré depuis une quinzaine d’années avec les États-Unis.

Toujours est-il que la tension monte entre les deux géants. La raison de cette discorde ? De vieux conflits frontaliers jamais réglés et qui ont déjà occasionné une guerre en 1962, qui a fait plus de 3000 morts côté indien et près de 900 côté chinois. A l’époque, la Chine conquérante de Mao Zedong, après avoir purement et simplement annexé le Tibet en 1951, pénètre au Ladakh en 1959.

L’armée chinoise en manœuvre au Tibet

L’armée populaire de libération engage alors la construction d’une route permettant de relier une partie de ce territoire himalayen indien, l’Aksai Chin, à la province chinoise du Sinkiang. La guerre est déclenchée par la Chine en octobre 1962 et la plupart des soldats indiens qui défendent ces territoires montagneux sont massacrés ou faits prisonniers. Un mois plus tard, l’armée chinoise, sous la pression américaine mais aussi soviétique, se retire des territoires occupés, à l’exception de l’Aksai Chin qu’elle conserve. Depuis, le climat entre les deux voisins reste tendu avec de multiples conflits frontaliers sporadiques, qui dégénèrent parfois en combats à l’artillerie comme en 1967.

Et voilà qu’en juin de cette année, l’armée chinoise se met en tête de construire une nouvelle route militaire sur le plateau de Doklam situé aux confins du Bouthan, un petit royaume inféodé à son voisin indien et qui fait office d’État tampon entre les deux grandes puissances. Pour l’Inde, la menace est évidente car une telle route militaire permettrait d’amener à pied d’œuvre blindés et combattants chinois à proximité de son point faible, connu localement sous le doux nom de « cou de poulet ».

Carte de la zone frontalière (infographie : source blog de Philippe Fabry – Historionomie)

Cet étranglement de 20 km de largeur que constitue le corridor de Siliguri, coincé entre les frontières du Népal et du Bengladesh, est en effet hautement stratégique pour l’Inde puisqu’il permet de relier au reste du pays l’ensemble des territoires du Nord-Est, totalement enclavés par ailleurs, y compris ceux de l’Arunal-Pradesh qui avaient été déjà envahis par la Chine en 1962 et que les Chinois continuent de revendiquer ouvertement. L’invasion de ce corridor signifierait pour l’Inde la perte quasi inéluctable de ces vastes territoires s’étendant au nord-est du Bengladesh.

Il va donc de soi que l’armée indienne ne pouvait rester indifférente à une telle incursion et s’est donc immédiatement déployée sur ce plateau de Doklam. Depuis, les deux armées se font face, dans un contexte particulièrement tendu où la moindre étincelle menace de mettre le feu aux poudres.

Soldats chinois et indien gardant le poste frontière de Nathu, au nord-ouest de l’Etat du Sikkim, en Inde (photo © Diptendu Dutta / AFP)

La guerre des communiqués fait rage, chacun intimant à l’autre l’injonction de se retirer immédiatement du territoire litigieux. « Il est plus aisé d’ébranler une montagne que de faire reculer notre armée » a ainsi affirmé le porte-parole de l’armée chinoise sur un ton martial. Le paisible Bouthan, théâtre malgré lui de ces gesticulations nationalistes, prend quant à lui l’affaire avec philosophie, à l’image de ce député de l’opposition qui déclare : « En cas de guerre entre l’Inde et la Chine, nous serions la viande dans le sandwich… »

Il est bien difficile à ce stade de deviner jusqu’où se poursuivra cette escalade, d’autant que l’on signale en parallèle d’autres escarmouches entre les armées indiennes et chinoises, survenues cette semaine près du lac Pangong, à la frontière entre le Ladakh et le Tibet. L’intransigeance chinoise fait cependant craindre le pire, l’armée de libération populaire semblant en effet prête à en découdre, convaincu de sa suprématie militaire. La guerre du Bouthan aura-t-elle lieu ?

L.V.

A quoi servent donc les caméras de surveillance à Marseille ?

3 décembre 2016

Même si certains de nos voisins dont les Anglais commencent à se détourner de la vidéosurveillance, considérée avec du recul comme un gadget coûteux et peu efficace, l’outil reste très à la mode dans nos contrées urbaines, surtout en période pré-électorale. Sur un sujet aussi sensible et qui cristallise beaucoup de préjugés et de fantasmes, un regard objectif et une analyse scientifique sont les bienvenus. C’est tout l’intérêt des recherches menées depuis plusieurs années par le sociologue Laurent Mucchielli.

Laurent Mucchielli lors de son intervention à Carnoux en mai 2014

Laurent Mucchielli lors de son intervention à Carnoux en mai 2014

Directeur de recherche au CNRS et rattaché au Laboratoire méditerranéen de sociologie (LAMES) à Aix-en-Provence, Laurent Mucchielli a créé en 2011 l’Observatoire régional PACA de la délinquance et des comportements déviants et suit donc de très près les politiques locales de sécurité publique dans le cadre de ses travaux de recherche qu’il était venu présenter à Carnoux, à l’invitation du Cercle progressiste carnussien, le 14 mai 2014, dans le cadre d’une conférence sur le sentiment d’insécurité.

Ce spécialiste des politiques publiques de sécurité vient de publier dans le n°38 de la revue des Archives de politique criminelle, un article très instructif concernant la manière dont la videosurveillance est utilisée par la ville de Marseille, publication dont la Gazette des communes notamment s’est fait écho (mais curieusement, pas encore le quotidien local La Provence, pourtant très friand de tout ce qui touche à la sécurité locale).

blog365_phcamerasOn y apprend ainsi que les premières caméras de surveillance ont été installées en 2000 seulement, à titre expérimental, dans le quartier de l’Opéra et de la rue de Noailles. Il a fallu ensuite attendre 2011 pour que la ville de Marseille débute son programme d’équipement en système de vidéosurveillance, en même temps qu’elle lançait le recrutement de 200 agents supplémentaires de manière à doubler les effectifs de sa police municipale. Jusque là, Jean-Claude Gaudin avait toujours considéré que le maintien de la sécurité publique relevait des missions de l’État, mais le focus médiatique sur les règlements de compte à coup de kalachnikov dans les cités marseillaises l’ont brusquement amené à changer son fusil d’épaule !blog365_dessin

Du coup, il a fallu mettre sur pied un centre de supervision urbain (CSU), opérationnel depuis avril 2012, afin de visionner en direct, 24 heures sur 24 et 7 jours sur 7, les images issues des caméras. A ce jour, ce sont quasiment 50 policiers et techniciens qui sont affectés à cette tâche, soit 20 % des effectifs totaux de la police municipale, un record ! C’est dire à quel point la ville de Marseille, à l’instar de celle de Nice qui lui a servi de modèle, mise beaucoup sur la vidéosurveillance.

Le centre de supervision urbaine de Marseille (photo © P. Maillé / Destimed)

Le centre de supervision urbaine de Marseille (photo © P. Maillé / Destimed)

Fin 2015, la ville de Marseille comptait ainsi 684 caméras installées et leur nombre devrait atteindre le millier d’ici la fin de l’année 2016. Une partie importante (30 % d’entre elles) est concentrée dans l’hyper-centre (1er et 2ème arrondissement) et les autres ont été largement saupoudrées sur le territoire selon la logique clientéliste habituelle qui prévaut localement, de manière à faire plaisir à l’ensemble des élus d’arrondissement.

La police nationale plaidait pour une répartition plus rationnelle à proximité des cités les plus sensibles et le long des principaux axes de fuite des délinquants, mais elle n’a manifestement pas été entendue, à tel point que les quartiers nord de Marseille (13ème, 14ème et 15ème arrondissements) sont ceux qui sont le moins équipés…

Installation des réseaux le long du BHNS vers Luminy (photo © F. De Corbier / La Marseillaise)

Installation des réseaux le long du BHNS vers Luminy (photo © F. De Corbier / La Marseillaise)

En revanche, la ville a profité de l’opportunité des travaux d’aménagement des trois lignes de bus à haut niveau de service, dont celle qui relie la place Castellane à Luminy, pour y déployer un grand nombre de caméras : puisque les travaux permettaient d’installer la fibre optique, autant en profiter pour y brancher les caméras à moindre coût ! Certains pourraient penser naïvement qu’on place des caméras en priorité sur les lieux de délinquance. Mais non, on les place d’abord là où la fibre optique permet de les brancher facilement. Encore un mythe qui s’effondre…

L’intérêt majeur de l’étude dont rend compte Laurent Mucchielli concerne l’usage des images de télésurveillance, exploitées soit en direct au CSU soit dans les locaux de multiples autres partenaires (police nationale, marins pompiers, mais aussi RTM qui possède par ailleurs son propre réseau de 2000 caméras supplémentaires) avec qui la ville a passé des conventions de transfert.

blog365_dessinvieilleOn pourrait imaginer, comme nous le serinent à longueur d’antenne nos élus et les forces de l’ordre, que l’essentiel des images serve à une surveillance en temps réel pour des interpellations en flagrant délit, ce qui justifierait de déployer du personnel pour leur visionnage H24. Or de telles exploitations en direct s’avèrent en réalité assez marginales : en 2015, seules 770 demandes d’intervention ont ainsi été déclenchées, qui ont abouti à 248 interpellations pour vol, agression, dégradations ou vente à la sauvette par exemple : pour un système qui mobilise près de 1000 caméras et une cinquantaine d’agents, c’est finalement assez marginal.

En fait, l’essentiel de l’activité des caméras est ailleurs : elle réside dans la vidéoverbalisation, principalement pour stationnement interdit avec plus de 45 000 verbalisations ainsi effectuées en 2014 et près de 40 000 en 2015. Autrement dit, à Marseille, les caméras de vidéosurveillance servent principalement à sanctionner les infractions au code de la route et ne sont finalement que des radars supplémentaires…

Le chercheur s’est aussi intéressé à l’usage que font les forces de l’ordre (et principalement les groupes de voie publique rattachés aux commissariat de police du centre-ville) des caméras de surveillance, pour lesquelles ils adressent quotidiennement des demandes de réquisition d’images, souvent pour aider à élucider des affaires de vol ou d’agression. Malheureusement, l’apport des caméras à l’élucidation de ces affaires n’est positif que dans un nombre assez marginal de cas, estimé entre 3,5 et 5,5 % au vu de l’année 2015, ce qui confirme une fois de plus que l’efficacité de ces dispositifs est fortement à relativiser.

Videoverbalisation : chacun est averti ! (photo © N. Vallauri / PHOTOPQR pour La Provence)

Videoverbalisation : chacun est averti ! (photo © N. Vallauri / PHOTOPQR pour La Provence)

Au total, ce sont ainsi 103 faits qui ont pu être élucidés en 2015, sur la base de près de 5 000 recherches d’images, grâce à ce réseau impressionnant de près de 1 000 caméras : un résultat peu glorieux rapporté aux 55 000 infractions enregistrées cette même année et restées dans leur grande majorité non élucidées. Heureusement que ces caméras ont au moins servi à dresser 40 000 contraventions pour stationnement interdit, action qui pour le coup montre que ces dispositifs bien que coûteux sont efficaces, pas forcément pour attraper les voleurs et les agresseurs comme certains élus, sans doute mal informés, cherchent à nous le faire croire, mais au moins pour faire payer les automobilistes indélicats.

Reste que le dispositif coûte cher : pas moins de 17 millions d’euros d’investissement pour déployer le réseau de caméras sur Marseille, auquel s’ajoutent des coûts de fonctionnement évalués à environ 7 millions d’euros chaque année. Et ce n’est pas tout puisque la ville de Marseille a annoncé, après l’attentat survenu cet été à Nice, qu’elle allait investir encore 10 à 12 millions d’euros supplémentaires dans un système de vidéosurveillance intelligente avec reconnaissance automatique de visages et de comportements suspects pour justement renforcer l’efficacité du dispositif pour le relevé d’infractions en temps réel : une bonne nouvelle pour les fournisseurs et les prestataires qui s’en frottent les mains, un peu moins peut-être pour le contribuable, mais on ne peut pas satisfaire tout le monde !

L.V.  lutinvert1small

Exercices attentat-intrusion : entre panique et rigolade…

17 octobre 2016

blog352_phvigipirateDepuis les récents attentats de Paris et de Nice, l’affaire est entendue : nous sommes en guerre! Le Premier ministre en personne l’a affirmé et les candidats à la primaire de la Droite ne cessent de le répéter tous les jours, histoire d’entretenir la peur, toujours bonne conseillère pour élire des représentants conservateurs. Si un jour le pays devait se retrouver soumis aux bombardements de l’aviation ennemie où à l’assaut de troupes aux sol, comme cela a déjà été le cas dans un passé pas si lointain et comme cela se produit en ce moment même à Alep ou au Yémen, il faudra sans doute inventer un nouveau concept pour décrire une véritable situation de guerre, mais passons…

Toujours est-il que face à une situation de guerre, les populations doivent se préparer. Les professionnels de la protection civile tentent depuis des décennies de développer en milieu scolaire l’établissement de PPMS (plans particuliers de mise en sécurité) et la réalisation d’exercices de prévention pour aider élèves et enseignants à acquérir les bons réflexes en cas de crise face à un risque extérieur tel qu’une inondation, un séisme ou l’explosion d’un site industriel proche, à l’image de ce qui se fait dans de nombreux autres pays.

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Jusqu’à présent, le bilan de cette politique de prévention en milieu scolaire était resté très mitigé et rares sont les parents à en accepter les règles de base. On l’a encore vu lors des inondations du Var en 2010, lorsque certains principaux de collèges ont failli se faire molester par des parents d’élèves qui refusaient d’admettre que leur enfant était plus en sécurité dans l’établissement que sur les routes inondées. On l’a revu en 2014 dans ce même département lorsqu’une petite fille s’est noyée avec sa mère après que celle-ci l’a arrachée à son école en signant une décharge au personnel enseignant…

blog352_phafficheToujours est-il que lorsque le risque concerne le terrorisme, le niveau d’acceptation de la population semble nettement supérieur. Dès le lendemain des attentats du 13 novembre 2015, des exercices avaient eu lieu pour inciter les élèves à se barricader dans leur classe en cas d’intrusion. Le site du Ministère de l’Éducation nationale détaille à l’envie, plaquettes pédagogiques à l’appui, les consignes de sécurité à appliquer dans tous les établissements scolaires placés en « vigilance renforcée » et même en « alerte attentat » pour ceux d’Ile-de-France et des Alpes-Maritimes.

Le risque d’attentat semble désormais être devenu la priorité numéro 1 de tous les établissements scolaires et des exercices attentat-intrusion se sont déroulés dans la plupart des écoles, collèges et lycées du pays mi-octobre, histoire de frapper les esprits juste avant les vacances de la Toussaint !blog352_phreunion

Le bilan de ces exercices sera, n’en doutons-pas, examiné à la loupe par les technocrates du Ministère et leurs multiples conseillers techniques en prévention et en communication. La Presse s’est néanmoins fait échos de certains exercices manifestement mal maîtrisés comme celui qui s’est déroulé au collège Lise Ophion en Guyane où les forces de l’ordre n’avaient pas été prévenues. L’arrivée de faux terroristes cagoulés, en réalité des agents du personnel enseignant, a déclenché une belle panique et il a fallu toute la persuasion des gendarmes arrivés en renfort pour calmer les élèves devenus hystériques et soigner ceux qui s’étaient blessés en voulant s’enfuir : manifestement, les consignes de prévention avaient été mal assimilées et il va falloir réviser… Un autre exercice organisé le 4 octobre par le Port de Calais (hors milieu scolaire donc) avait lui-aussi failli tourner au drame suite à l’intervention inopinée des forces de l’ordre prêts à tirer dans le tas en croyant à une véritable attaque terroriste. Être dans un pays en guerre comporte effectivement certains dangers, même quand on se contente de faire des exercices…

Ceci dit, les exercices attentat-intrusion qui se sont déroulés cette semaine, ont plutôt dans l’ensemble tourné à la franche rigolade, même si certains élèves en sont sortis légèrement ébranlés. Un reportage de La Voix du Nord raconte ainsi comment s’est déroulé l’exercice au collège Jean Moulin. Tout y avait été soigneusement préparé par l’équipe enseignante. Élèves et parents d’élèves étaient prévenus pour éviter toute réaction inappropriée mais le signal de déclenchement avait été codé « L’élève Myriam Dupont est arrivée au bureau de la CPE ».

blog351_dessinexerciceAu signal, chaque enseignant était tenu de fermer la porte de la classe, de la bloquer avec un bureau, d’éteindre la lumière et de demander aux élèves de se mettre au sol sans bouger en attendant la fin de l’alerte. Certains ne peuvent s’empêcher de ricaner mais la prof les recadre et la tension monte d’un cran quand des pas se font entendre dans le couloir, que quelqu’un tente d’ouvrir la porte. Là, on ne rigole plus et celui qui ne peut s’empêcher de tousser se fait tancer par ses camarades apeurés…

L’exercice a duré 20 minutes et manifestement, les élèves de ce collège en sont sortis vaguement inquiets. Les enseignants aussi, qui ont constaté à cette occasion que les portes de deux des salles de classe ne fermaient pas à clé… Certains des élèves affirment d’ailleurs qu’en cas de véritable attaque ils n’auraient certainement pas pu s’empêcher de paniquer et de tenter de sauter par la fenêtre plutôt que de rester sagement allongé dans le noir et en silence, à attendre que tout se termine. Acquérir les bons réflexes et les appliquer en cas de crise n’est pas si naturel qu’on pourrait le croire…

Après l'exercice, le défoulement sur les réseaux sociaux… (photo Fotolia)

Après l’exercice, le défoulement sur les réseaux sociaux… (photo Fotolia)

Dans l’Eure et en Seine-Maritime, où la plupart des établissements scolaires ont procédé à l’exercice attentat-intrusion le jeudi 13 octobre, les réflexions recueillies auprès des élèves par Normandie Actu sur les réseaux sociaux ne manque pas d’intérêt non plus, ainsi que celles émises par un groupe de collégiens sur le blog du Monde des collégiens. On y retrouve le côté potache des élèves qui confirment que l’exercice avait été suffisamment annoncé pour ne créer aucune surprise lors de son déclenchement, sinon par le choix du signal utilisé : « Au début, on a cru qu’un chat maléfique s’était emparé du micro et s’était mis à miauler. Mais non, c’était l’alarme en cas d’intrusion ».

Le début amuse tout le monde : c’est le branle-bas de combat, il faut éteindre la lumière, bloquer les portes en poussant les tables, se coucher par terre ou sous les tables : « Nous sommes assis par terre. Chacun veut choisir sa place (nos chances de survie diminuent) », « Ce matin à l’alerte attentat on rigolait tous on prenait des snaps », « Nous apercevons notre professeur en train de ramper par terre. Il faut fermer les yeux et respirer profondément plusieurs minutes pour ne pas céder au besoin irrésistible de rire ».

En cours d'exercice (photo parue dans La Voix du Nord)

En cours d’exercice (photo parue dans La Voix du Nord)

Ensuite, c’est l’ennui qui gagne car l’exercice se prolonge : « On joue à pierre-feuille-ciseau. La prof nous toise de son regard de fer », « Il ne se passe rien. C’est pas très intéressant, là non plus. Ah, si : sous les tables, coincés dans une position très peu confortable, nous avons une vue imprenable sur tous les chewing-gums en décomposition des années 2000 (il paraît même que quelqu’un est resté collé à la table par les cheveux) », « je me suis tapé une sieste de 30min pdt le PPMS c‘est plutôt cool », « Déjà le truc de ppms, rien foutre pendant une heure c’était grave long », « On commence à s’impatienter. Forte envie de faire des bruitages (dans la salle à côté, il ont dépassé le stade de l’envie) ».

Confinement des élèves pendant l'exercice (photo I. Louvrier / Sud-Ouest)

Confinement des élèves pendant l’exercice (photo I. Louvrier / Sud-Ouest)

Manifestement, tous les enseignants n’ont pas mis le même zèle pour préparer l’exercice : « Mdr en #ppms le directeur à enfoncer la porte », « La prof nous fait sauter par la fenêtre pour faire le ppms », « Dans tous les snaps ya tlm en #ppms et nous on est assis le prof nous raconte sa vie, et cherche les directives sur internet bah ». « Pendant le PPMS le lycée a coupé tout le réseau c’était galère » mais ailleurs : « je tweet en direct de sous une table, le PPMS c’est beau ».

En tout cas, l’angoisse n’est jamais très loin, surtout quand l’exercice devient un peu trop réaliste : « Quelqu’un se cogne la tête contre une chaise (dans un jeu, on aurait perdu une vie). Sous la porte, nous voyons l’ombre de pas dans le couloir », « On fait l’exercice d’alerte attentat au lycée, on est tous silencieux et là t’a une meuf elle pète en plein ppms et qui dit désolée, c’est le stress », « Au ppms on avait tellement peur avec Mathilde qu’on se donnait la main ». Entre angoisse et fous rires, l’intrusion de l’état de guerre en milieu scolaire ne va pas de soi…

L.V.  LutinVert1Small

Faut-il remplir ou vider les prisons ?

3 octobre 2016

Chacun naturellement connaît la célèbre injonction de Victor Hugo : « Ouvrez des écoles, vous fermerez des prisons ». Un programme généreux qui part du principe, maintes fois vérifié, qu’un individu instruit et socialement intégré a infiniment moins de raison de se livrer au crime ou à un délit qu’un être aux abois, livré à lui-même et condamné à voler pour survivre.

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Certes, l’instruction ne conduit pas automatiquement à la vertu et l’on ne compte pas le nombre d’escroqueries de haut vol, perpétrées par la classe dirigeante qui malgré ou grâce à sa parfaite connaissance des lois se livre aux pires turpitudes. En la matière, les exemples abondent, y compris parmi la classe politique, si souvent moraliste mais qui est parfois bien réticente à s’appliquer à elle-même les règles qu’elle impose aux autres. On ne reviendra pas ici sur le cas de ces élus toujours prompts à dénoncer le laxisme de la Justice et à exiger la plus extrême sévérité dans l’application des peines mais qui font tout pour échapper à ses griffes alors même qu’ils ont été pris la main dans le sac. Le cas de Nicolas Sarkozy, empêtré dans moult affaires judiciaires, est emblématique à cet égard, tout comme celui de son ami Patrick Balkany, mis quatre fois en examen, notamment pour fraude fiscale, et toujours député depuis bientôt 30 ans !

Cellule de prison (photo F. Dubray – archives Ouest France)

Cellule de prison (photo F. Dubray – archives Ouest France)

Mais faut-il vraiment vider les prisons ? On pourrait penser qu’une société saine est une société dans laquelle les déviances sont rares et du coup les établissements carcéraux dépeuplés. Sauf que la classe politique joue la surenchère, partant du principe que son électorat, avide de sécurité, se sent davantage rassuré lorsque les prisons débordent.

Du coup, les chiffres parlent d’eux-mêmes. En 1957, il y avait en France 20 000 détenus, soit environ 45 détenus pour 100 000 habitants. Ce chiffre est resté sous la barre des 50 000 jusqu’en 2001 mais n’a cessé d’augmenter depuis, au fur et à mesure que le thème de l’insécurité prenait de l’importance dans le débat public.

Evolution de la population carcérale en France depuis 1980 (statistiques du Ministère de la Justice)

Evolution de la population carcérale en France depuis 1980 (statistiques du Ministère de la Justice)

Au 1er juillet 2016, les derniers chiffres communiqués par l’administration pénitentiaire font état d’un nombre record de 69 375 détenus effectivement incarcérés, soit plus de 105 détenus pour 100 000 habitants, presque autant qu’au sortir de la dernière guerre, alors que l’épuration battait son plein et que la moitié des détenus étaient emprisonnés pour cause de collaboration…

blog348_dessinbizForcément, avec de tels masses, les prisons sont pleines à craquer et les conditions de détention en France sont régulièrement dénoncées tant par les associations que par les instances européennes, et ceci malgré les programmes de construction et de réhabilitation des bâtiments pénitentiaires. Toujours selon les chiffres du Ministère, il existe actuellement en France 187 établissements pénitentiaires dont 86 maisons d’arrêt avec de l’ordre de 12 000 détenus en surnombre par rapport au nombre de places disponibles. Dans certains établissements, le taux de remplissage dépasse les 200 % ! Comment dans ces conditions éviter que les prisons ne deviennent des lieux de violence et de radicalisation pour certains, de véritables écoles du crime pour d’autres ?blog348_dessinyacine

Il a beaucoup été question ces derniers temps d’atteindre enfin l’objectif de limiter le nombre de détenus à un seul par cellule, un objectif louable inscrit dans la loi depuis 1875 tout de même, mais qu’il n’a jamais été possible de respecter. Le Premier ministre, Manuel Valls, a évoqué la nécessité de créer 10 000 nouvelles places de prison dans les 10 ans, ce qui représenterait un investissement de l’ordre de 3 milliards d’euros. Rappelons au passage que, avec près de 38 000 agents (dont les trois quart sont des personnels de surveillance), l’administration pénitentiaire dépense déjà 2,7 milliards d’euros chaque année, ce qui représente quasiment 40 % du budget total de la Justice.

Dessin de Lasserpe, paru dans Marianne

Dessin de Lasserpe, paru dans Marianne

Comme à l’accoutumé, les ténors de la Droite pratiquent la surenchère et Nicolas Sarkozy se targue de vouloir créer 20 000 places de prisons supplémentaires s’il revient au pouvoir. Une perspective que dénoncent de manière unanime l’Observatoire international des prisons, le Syndicat de la magistrature et la Ligue des droits de l’Homme, qui évoquent une « fuite en avant carcérale » pas vraiment de nature à résoudre le problème de l’insécurité. Emprisonner tout ceux qui font peur à la société ou que l’on a du mal à insérer socialement ne constitue certainement pas une solution à long terme, même si cette tentation est largement mise en œuvre dans d’autres pays, États-Unis en tête.

Comment gérer la surpopulation carcérale ?

Comment gérer la surpopulation carcérale ?

Pour éviter de remplir les prisons, certains ont imaginé d’autres méthodes encore plus radicales et l’on s’étonne presque que nos responsables politiques, dans leur tentative de se déborder mutuellement par la droite en cherchant à « terroriser les terroristes », n’en viennent pas à prôner le retour aux bonnes vieilles méthodes des milices armées et des escadrons de la mort qui ont fait leurs preuves dans plus d’une dictature sud-américaine dans les années 1970 et 1980.

Ils pourraient dans ce domaine prendre exemple sur le nouveau président des Philippines, Rodrigo Duterte, qui vient d’accéder à la tête de l’État en mai 2016, après avoir été maire pendant plus de 20 ans de la ville de Davao, sur l’île de Mindanao. Dans cette ville, ce sont plus de 1 400 personnes qui ont été assassinées en pleine rue, entre 1998 et 2015, par des escadrons de la mort circulant à moto. Pour la plupart, ces victimes d’une justice pour le moins expéditive étaient de jeunes délinquants, pickpocket ou revendeurs de drogue, mais avec bien entendu un lot de bavures, plusieurs adolescents ayant été tués par erreur. Chacun sait bien que la Justice est aveugle et il arrive parfois que son bras armé se trompe de cible…

Rodrigo Duterte, le nouveau président populiste des Philippines (photo N. Celis / AFP)

Rodrigo Duterte, le nouveau président populiste des Philippines (photo N. Celis / AFP)

Le nouveau chef de l’État, ancien procureur de son état, s’est d’ailleurs vanté durant sa campagne électorale d’avoir ainsi fait exécuter sans le moindre jugement 1700 personnes. Et depuis qu’il est à la tête du pays, les statistiques de la police font état d’au moins 3 140 délinquants, violeurs et dealers présumés, qui ont été « éliminés » en quelques mois, au nom de la « guerre contre la drogue » lancée par le président populiste. Le président Duterte annonce d’ailleurs sans ambages la couleur, promettant l’exécution de « dizaines de milliers de criminels » pendant sa présidence, au risque de partir « à la retraite avec la réputation d’Idi Amin Dada », l’un des plus sanguinaires dictateurs africains dont le régime causa la mort de 300 000 personnes dans les années 1970.

Espérons que nos propres candidats aux prochaines élections présidentielles ne prennent pas exemple sur un tel modèle pour résoudre l’équilibre délicat entre répression sécuritaire et surpopulation carcérale… Car pour être honnête, il semble que le modèle se heurte à une limite : effrayés par cette vague massive d’exécutions arbitraires, des milliers de petits trafiquants philippins et consommateurs occasionnels de stupéfiants se sont rendues à la police à travers tout le pays afin de se mettre à l’abri, à tel point que le taux de remplissage des prisons est cinq fois supérieur à leur capacité d’accueil ! Est-ce vraiment le but recherché ?

L.V.  LutinVert1Small