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Révolte en Iran : l’ayatollah est nu !

14 octobre 2022

C’est une véritable révolte populaire qui est en train d’embraser l’Iran depuis quelques semaines. Une révolte qui rappelle furieusement celle qui en 1978 avait déjà agité le pays, alors dressé contre le régime répressif et corrompu du shah, jugé trop inféodé eux États-Unis, et qui avait conduit au renversement du régime puis à la prise de pouvoir, en 1979, par l’ayatollah Khomeyni, lequel s’appuie sur les Gardiens de la Révolution pour imposer une République islamique tout en s’arrogeant le titre de Guide Suprême, chargé de contrôler l’armée et les services de sécurité, et même de trier les candidats au poste de président de la République.

L’ayatollah Ali Khamenei, le 21 mars 2022 (photo © AP / La Croix)

Ce pouvoir théocratique fort, s’appuyant sur le sentiment religieux traditionnel de la population iranienne majoritairement chiite et plutôt conservatrice est toujours en place plus de 40 ans plus tard… Depuis la mort de Khomeyni en 1989, c’est l’ayatollah Ali Khamenei, lui-même ex président de la République entre 1981 et 1989, qui détient ce rôle de Guide Suprême et tient fermement les rênes du pays, au risque d’étouffer les jeunes générations qui n’en peuvent plus de cette bigoterie répressive d’un autre âge. Considéré comme totalement intransigeant, Khamenei gère directement ce qui a trait à la sécurité intérieure du pays et aux relations extérieures via ses affidés dont le Hezbollah au Liban.

Au début des années 2000, le président réformateur Mohammad Khatami avait bien tenté quelques timides ouvertures, proposant par exemple de suspendre l’interdiction des femmes iraniennes de pénétrer dans une enceinte sportive, mais l’ayatollah Khamenei y avait mit son droit de véto, répétant fermement : « la femme […] doit accoucher, allaiter, elle a un physique fragile, elle est moralement sensible, elle est affective, ne peut entrer dans tous les domaines ». Des propos misogynes et discriminatoires qui ne font qu’entériner une situation de sujétion des femmes iraniennes, soumises depuis 1979 au port du voile obligatoire dans l’espace public et qui peuvent légalement se faire confisquer leur voiture si elles se font arrêter au volant avec un voile mal ajusté…

Des milliers de manifestants dans la rue à Téhéran, le 18 juin 2009, protestant contre les fraudes massives qui ont permis d’évincer le candidat réformateur Mir Hossein Moussavi, au profit du président sortant, le conservateur Mahmoud Ahmadinejad (photo © AFP / Middle East Eye)

En 2009 déjà, le régime iranien avait dû faire face à une importante révolte populaire, suite à la réélection très contestée du conservateur Mahmoud Ahmadinejad, grâce à des fraudes massives de la part du pouvoir. Bien aidée par le recours aux réseaux sociaux, cette « révolution Twitter » conduit les autorités à fermer les universités, bloquer internet et réprimer férocement les manifestations, n’hésitant pas à tirer à balles réelles sur la foule désarmée. Des milliers de personnes sont arrêtées, parfois violées et torturées en prisons, et on relève au moins 150 morts suite à ces incidents qui embrasent le pays mais ne suffisent pas à faire vaciller le régime.

Et voila que le régime théocratique et répressif iranien fait de nouveau face, depuis plusieurs semaines, à une nouvelle révolte, menée principalement par la jeunesse de ce pays. C’est la mort d’une jeune femme de 22 ans, Mahsa Amini, arrêtée le 13 septembre 2022 à Téhéran où elle est en visite avec sa famille, qui a cette fois mis le feu aux poudres. Interpellée par la police des mœurs parce que des mèches de cheveux dépassaient de son voile mal ajustée, la jeune femme est décédée en prison après 3 jours de coma. Une mort qui a choqué et embrasé l’opinion publique, amenant de nombreuses femmes iraniennes à descendre dans la rue et, pour certaines, à brûler en public leur voile.

Manifestants à Téhéran le 20 septembre 2022, brandissant la photo de Mahsa Amini, décédée le 16 septembre 2022 après son arrestation par la police des mœurs (photo © AFP / 20 minutes)

Comme à son habitude, le régime iranien n’hésite pas à réprimer par la force ce soulèvement populaire. Selon un bilan de l’ONG Iran Human Rights, basée à Oslo, le bilan en date du 2 octobre 2022 s’élevait déjà à 92 morts, dont 41 tués vendredi 30 septembre dans la ville de Zahedan, au sud-est du pays, une ville à majorité sunnite, proche du Pakistan où des manifestants en colère ont attaqué un poste de police et plusieurs bureaux gouvernementaux. De nombreuses manifestions se sont produites dans tout le pays, y compris dans les universités des grandes villes de Téhéran, de Tabriz et de Kermanshah. De son côté, le gouvernement reconnait un bilan d’au moins 60 morts dont 12 policiers, ce qui confirme la gravité de la situation quasi insurrectionnelle, même si l’accès au pays pour les médias internationaux est quasiment fermé.

Manifestation en Iran le 21 septembre 2022 (photo © AP / Le Monde)

Déjà en 2009, de nombreuses femmes s’étaient retrouvées en première ligne pour réclamer davantage de liberté et avaient, pour plusieurs d’entre elles, payé cette revendication de peines d’emprisonnement et d’une quasi mise au ban de la société. Plus que sur la question du voile, elles militaient d’ailleurs surtout sur la question de l’égalité d’accès aux postes à responsabilité, y compris dans la fonction publique. Cette année, les jeunes qui n’hésitent plus à braver les forces de l’ordre, quitte à recevoir une volée de billes d’acier ou à finir leurs jours en prison, ne se limitent pas non plus à ce sujet du port du voile dont le caractère obligatoire est néanmoins jugé de plus en plus pesant par les jeunes générations.

Leurs revendications vont bien au-delà, dénonçant l’élite corrompue et hypocrite qui s’appuie sur le pouvoir répressif des Gardiens de la révolution, du clergé et des forces de l’ordre, pour se maintenir au pouvoir tandis que la population est confrontée à des conditions de vie de plus en plus difficile, entre restriction des libertés individuelles et situation économique catastrophique. Les slogans « Mort au dictateur », entonnés de plus en plus fréquemment par les jeunes manifestants s’adressent directement au Guide suprême, Ali Khamenei. A cela s’ajoutent d’inévitables revendications identitaires, notamment de la part de la minorité kurde (dont faisait partie Mahsa Amini), sachant que les Kurdes représenteraient déjà près de la moitié des prisonniers détenus en Iran pour atteinte à la sécurité nationale !

Un dessin en date du 3 octobre 2022, signé du Marocain Sanouni Imad (source © Cartoon Movement)

L’avenir dira si ce mouvement de protestation qui est en train d’enfler sera en mesure de faire évoluer significativement la République islamique d’Iran. Une chose est sûre : le pouvoir iranien est bien seul pour faire face à ces contestations après avoir méthodiquement annihilé tous les corps intermédiaires et réduit à néant les mouvements réformistes. Il n’a donc d’autre choix que de se maintenir par la force en accentuant sans cesse la violence répressive face à ce mouvement populaire d’émancipation : l’ayatollah est bien nu…

L. V.

Droit à l’avortement : la menace américaine

8 juillet 2022

Le droit des femmes à l’avortement est un long combat qui s’est toujours heurté au conservatisme et au fondamentalisme religieux, qu’il soit catholique, protestant, orthodoxe, juif ou musulman… Aux États-Unis d’Amérique, pays conservateur par excellence, l’avortement était interdit partout en 1973, jusqu’à la publication de ce fameux arrêt Roe vs Wade, rendu par la Cour suprême, avec l’accord de sept des neuf juges qui la composaient à l’époque.

Un dessin signé de l’Algérien Dilem (source © Cartooning for Peace)

Jane Roe était une jeune Texane de 21 ans qui souhaitait avorter de son troisième enfant après avoir abandonné le précédent et qui avait donc engagé une procédure judiciaire pour cela, l’interruption volontaire de grossesse étant alors totalement illégale et quasi impossible aux USA. Après trois ans de bataille judiciaire acharnée contre l’État du Texas, représenté par l’avocat Henry Wade, la Cour suprême avait donc tranché le 22 janvier 1973, en reconnaissant que le 14e amendement de la Constitution américaine garantissait un droit des femmes à avorter et que les États ne pouvait pas les en priver.

Depuis, la même Cour avait précisé, en 1992, que ce droit était valable tant que le fœtus n’est pas considéré comme « viable », soit jusqu’à 22 à 24 semaines de grossesse. Mais malgré cet arrêt, le droit à l’avortement aux USA reste fragile et soumis à de multiples attaques de la part des lobbies fondamentalistes. Le 1er septembre 2021, le Texas a ainsi adopté une nouvelle loi qui interdit l’IVG quatre semaines après la fécondation, et ceci même en cas d’inceste ou de viol. A ce jour, ce sont pas moins de 31 États sur les 50 que compte les USA qui ont ainsi introduit des propositions de lois restreignant le droit à l’avortement.

Un dessin signé Large (source © Twitter)

Et voila que le 3 mai 2022, une fuite délibérée a révélé que la Cour suprême était en train de concocter une décision remettant en cause ce fameux arrêt de 1973 et laissant chaque État décider de sa position en matière de droit à l’avortement. Une décision qui a finalement été confirmée le 24 juin dernier, votée par cinq des neufs juges, dont le fameux juge Clarence Thomas, 74 ans, nommé à ce poste en 1991 par Georges W. Bush, et qui ne cache pas sa volonté de revoir toutes les jurisprudences un tant soit peu libérales, y compris celles autorisant les rapports entre personnes du même sexe. Son collègue, Samuel Alito, également nommé par Bush, l’a rejoint dans cette décision, de même que les trois juges nommés par Donald Trump, à savoir l’ultra religieuse Amy Coney Barett, le conservateur Neil Gorsuch et le juge Brett Kavanaugh, lui-même accusé d’agression sexuelle. Le président de la Cour suprême, John Roberts, ne les a pas suivis mais avait lui-même approuvé une loi du Mississippi, interdisant l’avortement au-delà de 15 semaines…

Le président des États-Unis, Joe Biden, en visioconférence le 1er juillet 2022 avec des gouverneurs après la décision de la Cour suprême révoquant le droit à l’avortement (photo © Tom Brenner / Reuters / RFI)

Cette offensive conservatrice contre le droit des femmes à disposer de leur corps a bien entendu déclenché de nombreuses protestations indignées. Le président Joe Biden lui-même a dénoncé sans équivoque cette « décision terrible et extrême » qui « chamboulera des vies », tout en reconnaissant son impuissance, dans le rapport de forces actuel, à s’y opposer faute de majorité progressiste suffisante au Sénat et à la Chambre des représentants. Il appelle d’ailleurs ses compatriotes à profiter des élections de mid-term qui se profilent en novembre prochain, pour conforter sa majorité et lui permettre de revenir sur cette décision.

En attendant, trois nouveaux États se sont déjà appuyés sur l’arrêt du 24 juin pour interdire l’avortement et 19 avaient déjà anticipé la décision des juges suprêmes. On estime désormais que plus de la moitié des États, principalement dans le sud et le centre du pays, le plus conservateur, devraient restreindre fortement le droit à l’IVG à très court terme. Pourtant, l’on considère qu’environ 25 % des femmes américaines ont eu recours un jour à l’avortement et que un million d’entre elles en bénéficie chaque année pour différentes raisons, suite à un viol, à une grossesse non désirée ou pour des raisons de pathologie.

Un dessin de Chapatte, publié dans le Canard enchaîné

Il est donc étonnant qu’il puisse ainsi se dégager une telle majorité politique pour imposer à ces femmes des conditions qui vont totalement à l’encontre de leur souhait le plus profond, et ceci pour des raisons purement idéologiques voire strictement religieuses. A l’instar d’autres nations, les États-Unis d’Amérique, malgré leur long attachement à un parcours démocratique, libéral et progressiste, ont bien du mal à lutter contre ces vieux démons du fondamentalisme le plus obtus et le plus rétrograde qui constitue une menace permanente contre les avancées, même les plus intimes, de la société humaine. Et tout laisse à penser que d’autres pays ne sont pas à l’abri d’un tel risque de retour en arrière : «Rien n’est jamais acquis à l’Homme… » rappelait le poète !

L. V.

Ukraine : un conflit religieux ?

16 mars 2022

Et si le conflit qui fait rage en Ukraine depuis le début de l’invasion russe le 24 février 2022 et aurait déjà fait plus de 2,5 millions de réfugiés et sans doute déjà plusieurs milliers de morts de civils, avait aussi des répercussions, voire des racines religieuses ? Selon des enquêtes menées par le centre ukrainien d’études Razoumkov, 70 % des 44 millions d’habitants de l’Ukraine se déclarent croyants, quand cette proportion est désormais inférieure à 40 % en France. Et la très grosse majorité de ces croyants ukrainiens dit adhérer à l’église chrétienne orthodoxe.

À Irpin, près de Kiev, des personnes fuient après la destruction d’un pont par l’armée russe, mercredi 9 mars 2022 (photo © Mikhail Palinchak / Reuters / Ouest France)

Une tradition ancienne puisqu’elle remonte à Vladimir 1er, qui, devenu en 980 « Grand prince de toute la Russie kiévienne » se fait baptiser en 988 avant de convertir tout son peuple au christianisme de rite byzantin. Au XVe siècle, les métropoles de Kiev et de Moscou se séparent et la première tente de se rapprocher de Rome. Mais l’élite cosaque reste fidèle à l’orthodoxie orientale et, au XIXe siècle, le Tsar finit par interdire cette Église gréco-catholique qui tentait de s’émanciper.

Baptême de Vladimir 1er : peinture murale de 1880 dans la cathédrale de Kiev (source © Eglise russe)

Après la période soviétique et depuis le renouveau religieux qui a caractérisé les anciens pays slaves, une nouvelle Église orthodoxe ukrainienne a émergé à partir de 1991, en opposition à l’Église orthodoxe russe. Considérée comme schismatique, il lui a fallu attendre jusqu’en 2018 pour pouvoir s’ériger en église autocéphale, rattachée au patriarcat de Constantinople, dirigée par Bartholomée 1er. Il existe de fait pas moins de 16 Églises orthodoxes autocéphales de par le monde, la plupart rattachées au patriarcat œcuménique de Constantinople. Une situation qui crée des tensions entre les différentes Églises orthodoxes qui balancent entre le patriarcat de Moscou et celui de Constantinople…

Bartholomée 1er, patriarche de l’Église orthodoxe de Constantinople, à Istanbul (photo © Tolga Bozoglu / EPA / La Croix)

Un schisme qui n’est bien évidement pas dénué d’intention politiques, on s’en doute… D’autant que le « patriarche de Moscou et de toute la Russie », Kirill, intronisé depuis février 2009 après avoir été agent du KGB dans les années 1970, est un très proche de Vladimir Poutine, qui se déclare ouvertement en faveur de l’intervention militaire en Ukraine, affirmant publiquement que « la Russie ne conduit pas en Ukraine un combat physique mais métaphysique contre les forces du mal », rien de moins… Obsédé par la grandeur de son Église qui revendique plus de 100 millions de fidèles, le patriarche Kirill s’est souvent fait remarqué pour son train de vie assez ostentatoire et ses prises de positions très conservatrices.

Le patriarche Kirill, primat de l’Église russe orthodoxe à Moscou, le 27 février 2022 (photo © Igor Palkin Russian orthodox church presse SE via AFP / France TV Info)

Pour autant, ses positions belliqueuses envers l’Ukraine trouvent un écho très favorable parmi les dignitaires de l’Église serbe et de celle d’Albanie, où l’on se refuse clairement de parler d’invasion ou même de guerre pour désigner les « opérations militaires spéciales » qui se déroulent actuellement sur le sol ukrainien. Il en est d’ailleurs de même au sein de l’Église orthodoxe de Jérusalem où l’on évoque une simple « crise » sans jamais citer la Russie tant on craint de froisser les très nombreux Russes orthodoxes qui viennent en pèlerinage en Terre sainte et constituent une manne touristique non négligeable.

En revanche, cette guerre provoque de véritables remous au sein du clergé ukrainien, y compris parmi ceux qui avaient choisi de rester fidèles à l’Église orthodoxe russe et dont certains commencent à se détourner pour se rapprocher du patriarcat de Kiev. Cet affrontement militaire est donc en train d’alimenter des dissensions d’ordre religieux, et ceci se répercute même en dehors des frontières ukrainienne, notamment au sein de l’Église orthodoxe grecque.

Filaret, le patriarche de Kiev et de toute la Rus’ Ukraine (photo © Ganya Savilov / AFP / L’Orient – Le Jour)

Traditionnellement proche du patriarcat de Moscou, cette dernière a tardé à condamner l’invasion russe, alors même que le gouvernement grec avait réagi immédiatement en fustigeant justement « des bombes orthodoxes qui tuent des civils orthodoxes ». L’unanimité est loin de régner à ce sujet entre les différents popes de l’Église orthodoxe grecque, mais celle-ci s’est finalement ouvertement rangée du côté du patriarcat de Kiev, rejoignant en cela ses consœurs de Roumanie, du Monténégro, des États-Unis ou même d’Alexandrie en Afrique.

Une position qui rejoint finalement celle de l’Église catholique puisque le pape François a dénoncé d’emblée cette guerre qui « sème la mort » et provoque « des flots de larmes et de sang », tout en apportant son soutien au peuple ukrainien et en proposant ses services pour une médiation diplomatique.

Au delà de cet affrontement militaire, le conflit en Ukraine laissera très certainement des traces profondes au sein du monde orthodoxe déjà profondément divisé, la religion n’étant, comme souvent, que l’un des aspects qui traduit les divisions politiques et territoriales à l’œuvre dans tous les conflits depuis que l’humanité existe…

L. V.

Même les gendarmes fêtent Halloween…

1 novembre 2021

Décidément, les traditions se perdent dans la Gendarmerie nationale. Dans le Vaucluse, les gendarmes n’ont pas hésité, le temps de la fête d’Halloween, à délaisser la couleur bleu profond de leur parc de fourgonnettes pour repeindre l’un de leurs véhicule d’un orange pétant et le décorer de citrouilles, de chauve-souris et de chats électrisés de peur. Le webmaster en charge du site Facebook de la gendarmerie de Vaucluse s’est même laissé aller à commenter ainsi le nouveau look de la camionnette de la brigade : « Si trouille surgit devant vous, nous serons présents »…

La camionnette-citrouille de la gendarmerie (photo © Gendarmerie de Vaucluse / France 3 régions)

Un tel humour débridé de la part de joyeux pandores en goguette ne laisse d’ailleurs pas d’interroger sur l’état d’esprit des forces de l’ordre dans ce département, peut-être victimes d’une substance illicite qui aurait été glissée par mégarde dans un lot de bonbons traînant dans les bureaux de la caserne ?

Toujours est-il que cet humour vaguement potache qui semble avoir saisi les gendarmes d’Avignon témoigne au moins de la percée que semblent faire les festivités d’Halloween dans notre société laïque à la Française. Ce rituel chrétien purement anglo-saxon dont le nom est une contraction de l’ancien anglais All Hallows’Eve, autrement dit, « la veillée de la Toussaint » est de fait introduit avec plus ou moins de succès en France depuis les années 1990, comme une illustration directe de l’influence du soft-power américain.

Comme toutes les fêtes folkloriques, celle-ci a totalement perdu au fil du temps son caractère religieux initial, surtout dans les pays où elle ne résulte d’aucune tradition ancrée. On en a retenu que les rituels les plus marquants comme cette habitude de creuser des citrouilles en forme de tête grimaçante éclairée de l’intérieur par une bougie : une belle aubaine pour les producteurs de cucurbitacées, sauf néanmoins en France où le débouché principal de ces légumes reste la soupe de potiron et les graines de courges grillées à déguster à l’apéro : chacun sa spécialité !

La citrouille sculptée, incontournable symbole d’Halloween (source © Savez-vous planter chez nous ?)

Traditionnellement d’ailleurs, les Irlandais et les Écossais, qui sont à l’origine de l’importation de la fête d’Halloween aux États-Unis, au milieu du XIXe siècle, utilisaient plutôt pour cela des navets de type rutabaga, car c’était le légume le plus répandu dans leurs contrées. Leur découverte de la citrouille à leur arrivée sur le continent américain leur a bien vite fait changer d’habitudes, tant il est plus aisé d’évider une courge qu’un navet, avec un résultat nettement plus seyant… D’ailleurs, en Belgique, ce sont des betteraves que l’on creuse ainsi pour les éclairer d’une bougie, comme quoi les traditions folkloriques savent s’adapter aux particularités locales !

Un Jack-o’-lantern traditionnel creusé dans un navet, exposé au Museum of Country Life en Irlande (source © Sciences et Avenir)

Une chose est sûre, partout où l’on fête désormais Halloween, les fournisseurs de bonbons et de chocolats se frottent les mains. De manière générale, le secteur de la confiserie est en pleine expansion un peu partout, sans doute un effet compensateur de la crise mondiale ? Mais à Halloween, la tradition qui consiste pour les enfants à faire du porte à porte, grimés en sorcières ou en squelettes effrayants, exigeant leur lot de bonbon aux cris de Trick or Treat, autrement dit « des bonbons ou un sort ! », est un excellent dopant pour les ventes de confiserie industrielle. Traditionnellement, les Irlandais se contentaient de noix, de noisettes et de pommes, mais les temps ont bien changé…

Trick or treat ! Une tradition d’Halloween fortement implantée sur le sol américain (photo © Graham Hughes / The Canadian Press / Trail Times)

La signification même de la fête a fortement évolué au fil des siècles. En France, elle a évidemment perdu tout son caractère religieux pour revêtir des aspects plutôt ludiques, inévitablement teintés de connotations purement commerciales. Le déclin de la pratique religieuse rend d’ailleurs la fête même de la Toussaint assez incongrue. Une fête qui est pourtant solidement ancrée dans le paysage catholique depuis que le pape Grégoire IV l’eut fixée, une fois pour toutes, au 1er novembre. Mais une fête que le commun des mortels confond généralement avec la fête des morts, initiée par les moines de Cluny et instaurée depuis l’an 1048 le lendemain, 2 novembre. C’est ce jour-là que les catholiques honorent leurs défunts en allant fleurir leur tombe au cimetière, faisant cette fois le bonheur des vendeurs de chrysanthèmes…

Il n’en demeure pas mois que cette soirée du 31 octobre, au cours de laquelle les Irlandais puis les Américains, ont pris l’habitude de se déguiser en fantômes ou en squelettes effrayants, fait référence clairement à un retour des morts, au point que certains y ont vu une résurgence de la fête celtique de Samhain, qui se déroulait traditionnellement à cette même époque, maquant la fin de l’année celte. Les traditions du monde celtique imaginaient une immortalité de l’âme et César lui-même l’avait noté, lors de la guerre des Gaulles, constatant que « les druides veulent surtout persuader que les âmes ne meurent point, mais que des uns elles passent à d’autres après la mort. Ils pensent que c’est par cette croyance que principalement on excite le courage en ôtant aux hommes la crainte de la mort ».

Enfants déguisés pour Halloween (source © Parents)

Une croyance bien pratique pour faire de bons petits soldats et encore en vigueur dans bien des milieux où l’on a toujours besoin d’un kamikaze prêt à se faire exploser en espérant aller directement au paradis… Toujours est-il que les Celtes qui peuplaient avant l’ère chrétienne l’Irlande, la Grande-Bretagne et le nord-ouest de la Gaulle, croyaient que lors de la fête de Samhain, les esprits des morts pouvaient revenir et communiquer avec les vivants. On se déguisait alors de manière effrayante pour passer inaperçu si l’on croisait ainsi un revenant et on se bourrait les poches de fruits secs et d’offrandes pour les lui offrir afin de l’amadouer.

Il en est resté cette atmosphère de doute et de confusion où l’on ne sait plus trop, lorsqu’on croise un véhicule affublé d’une citrouille, s’il s’agit réellement de la maréchaussée…

L. V.

Steiner : spiritualisme intuitif ou fumisterie sectaire ?

30 septembre 2021

Il est des noms qui provoquent inévitablement la controverse. Celui de Rudolph Steiner et de ses fameuses écoles en fait assurément partie. Régulièrement, les médias de tous pays s’interrogent sur les fondement de ces fameuses écoles Steiner-Waldorf qui ne touchent pourtant qu’une infime minorité d’élèves. On compterait ainsi en France pas plus de 22 écoles affiliées à ce mouvement, avec de l’ordre de 2500 élèves concernées, 3 seulement de ces établissements étant sous contrat avec l’État et la plupart d’entre eux s’arrêtant au stade de l’enseignement primaire voire du jardin d’enfant. Au Québec, où l’enseignement Steiner fait l’objet de vives polémiques, seules 4 écoles sont concernées, tandis qu’on en recense 119 aux États-Unis et jusqu’à 232 en Allemagne où elles sont plutôt bien intégrées dans le système éducatif officiel.

Dans les écoles Steiner, l’accent est mis sur les activités artistiques et ludiques (source © Fédération des écoles Rudolf Steiner de Suisse / Le Courrier)

En 2000, un rapport de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes, se basant sur une inspection des écoles françaises qui se réclament de cette approche pédagogique, pointait notamment des risques d’endoctrinement ainsi qu’un taux de vaccination anormalement bas au sein de ces établissements. Un ancien professeur d’une école Steiner, Grégoire Perra, publie de son côté depuis 2009 un blog critique sur l’approche anthroposophique et ses « délires cosmologiques » qui sous-tendent les enseignements dispensés dans ces écoles, dont la dimension spirituelle, qui mélange allégrement concepts hindous, influence chrétienne et théories new age, n’est pas forcément explicite pour les parents d’élèves.

Rudolf Steiner sur la colline de Dornach lors de la construction du Goetheanum (source © Société anthroposophique de France)

Pour comprendre l’origine de ce mouvement anthroposophique dont l’influence va bien au-delà des seuls écoles Steiner, il faut sans doute remonter à l’histoire même de son fondateur, Rudolf Steiner, né en 1961 en Croatie, alors partie intégrante de l’empire austro-hongrois. Étudiant à l’École supérieure technique de Vienne, il ne termine pas ses études, s’intéresse à la philosophe, puis s’attache à l’exégèse des œuvres scientifiques de Goethe avant de soutenir en 1891 son doctorat de philosophe sous le titre pompeux de « Vérité et science ». Installé à Berlin comme journaliste et conférencier, il s’imprègne des milieux littéraires bohèmes d’avant-garde, du mouvement ouvrier naissant et des approches religieuses réformatrices au sein de la Société théosophique, devenant en 1907 le dirigeant du rite de Memphis-Misraïm en Allemagne.

C’est en 1913 que le docteur Steiner, qui multiplie les conférences un peu partout dans le monde, quitte ce mouvement pour fonder la Société anthroposophique, dont le siège se trouve, aujourd’hui encore au Goetheanum à Dornach, près de Bâle en Suisse, dans une sorte de temple en béton armé, reconstruit à partir de 1925 sur la base de plans dessinés par Steiner lui-même, après que le premier bâtiment ait été détruit par un incendie criminel. C’est d’ailleurs à Dornach que Steiner s’est éteint, en mars 1925, laissant inachevée le rédaction de son autobiographie…

Façade du Goetheanum à Dornach en Suisse (source © Société d’histoire de Mutzig)

Il est bien difficile aujourd’hui de faire abstraction dans l’approche anthroposophique de ce qui relève des croyances et connaissances de l’époque, la dimension raciste par exemple n’étant pas absente de la pensée de Steiner et certaines de ses affirmations pseudoscientifiques faisant forcément sourire. Chez Steiner, la dimension spirituelle, qui est très marquée, découle principalement de la réalité perceptible par les organes sensoriels de l’homme mais est prédominante sur la rationalité matérielle. Il est persuadé qu’il existe, derrière le monde visible, un monde invisible, de prime abord inaccessible aux sens, et il croit fermement en la réincarnation, au karma, et à l’unité du cosmos. Selon lui, la nature de l’homme est une combinaison de son corps physique, soumis au lois mécaniques du règne minéral, de son corps de vie, où opèrent les forces de la croissance et de la reproduction comme dans le règne végétal, de son corps astral occulte, animé par les pulsions, désirs et passions du règne animal, et enfin son corps individuel qui se réincarne.

Steiner était notamment persuadé que chacun peut, par la méditation, accéder aux mondes supérieurs de la pensée. Au cours de son apprentissage, l’élève abandonne la forme conceptuelle de la pensée ordinaire et atteint le stade intuitif de la « vision claire et exacte ». C’est cette intuition qui a guidé Rudolf Steiner dans tous les domaines où il a tenté de s’investir, la pédagogie n’étant que l’un d’entre eux. C’est en 1919, dans l’ambiance révolutionnaire qui règne alors dans l’Allemagne en crise, qu’il inaugure ainsi un établissement scolaire mixte à Stuttgart, pour 256 élèves issus principalement des familles ouvrières de la fabrique de cigarettes Waldorf-Astoria.

Projet de nouvelle école Steiner à Saint-Genis-Laval près de Lyon (source © Pierre Piessat – Tectus Architectes / La Tribune)

Cet établissement, dont la première promotion prépare le baccalauréat lorsque Steiner disparaît en 1925, connaîtra finalement un incontestable succès. Les premières années sont basées sur un enseignement avant tout oral, symbolique et artistique, l’apprentissage de la lecture et de l’écriture étant volontairement repoussés à plus tard et les notions abstraites dont les mathématiques pas introduites avant l’âge de 12 ans alors que l’apprentissage des langues étrangères débute dès 7 ans. Les matières scientifiques sont abordées principalement par l’observation et le vécu, mais il est couramment reproché à cet enseignement de ne pas accorder la place nécessaire à certaines théories scientifiques de base comme le modèle physique de l’atome, la théorie de l’évolution ou la tectonique des plaques.

Mais Rudolf Steiner a abordé bien d’autres domaines que l’élaboration de cette approche pédagogique particulière et qui fait débat, beaucoup y voyant une pratique plutôt fructueuse basée sur des bases théoriques très douteuses. Il est notamment à l’origine d’une véritable médecine anthroposophique non conventionnelle, dans laquelle les maladies infantiles sont considérées comme « dette karmique », ce qui justifie le refus de la vaccination. Le cancer y est traité à l’aide d’un extrait de gui blanc, sur la foi d’une intuition de Rudolf Steiner, produit commercialisé par l’entreprise suisse Weleda, fondée en 1921, qui continue à développer des produits cosmétiques mais aussi à visée pharmaceutique et diététique, toujours selon les préceptes de l’anthroposophie.

Champ de vigne en biodynamie (source © Bio à la une)

Steiner s’est aussi aventuré dans le domaine de l’agriculture en inventant la biodynamie, système de production agricole dont il a posé les bases dogmatiques en 1924. Réfutant a priori toute vérification expérimentale, la biodynamie se contente d’ajouter à l’agriculture biologique classique certains principes ésotériques liés notamment à l’influence supposée des rythmes lunaires et planétaire, qui relèvent simplement de la pensée magique et dont nul n’a jamais pu démonter l’efficacité. Cela n’empêche pas qu’en France, l’association Demeter, créée en 1979, annonce avoir certifié en 2019 pas moins de 400 exploitations en biodynamie, dont les deux-tiers en viticulture : un beau succès pour ce qui ne repose que sur de simples intuitions d’un philosophe autrichien du siècle dernier, largement autodidacte en la matière, et dont les conceptions spirituelles paraissent pour le moins étranges à un esprit rationnel contemporain…

L. V.

Afghanistan : la fin des illusions occidentales

24 août 2021

La prise de Kaboul par les Talibans en ce dimanche 15 août 2021, quelques jours seulement après le retrait de l’essentiel des troupes américaines, a été ressentie comme une véritable claque par la plupart des démocraties occidentales, États-Unis en tête, après autant d’efforts pour essayer d’imposer la paix et un régime démocratique durable dans ce pays. Les images de l’aéroport pris d’assaut par des Afghans paniqués, cherchant à tout prix à fuir le pays dans le sillage des occidentaux rapatriés en catastrophe par leurs chancelleries respectives, rappelaient furieusement celles de la déroute consécutive à la chute de Saïgon, en 1975, après la débâcle américaine au Vietnam.

Le tarmac de l’aéroport de Kaboul envahi dès lundi 16 août 2021 par des Afghans cherchant à fuir le pays par tous les moyens (photo © Wakil Kohsar / AFP / Libération)

Quant aux vidéos diffusées par les Talibans, nouveaux maîtres du pays rassemblés avec armes et turbans dans le bureau présidentiel de l’ancien chef de l’État, Ashraf Ghani, parti précipitamment le 18 août avec sa famille chercher refuge aux Émirats arabes unis, elles ont fait le tour du monde et confirment, s’il en était besoin, la fierté du nouveau pouvoir à avoir ainsi repris les rênes du pays, 20 ans après en avoir été chassé par une coalition occidentale rassemblée sous l’égide des USA.

Combattants Talibans prenant la pose dans le palais présidentiel à Kaboul le 15 août 2021 (photo © Zabi Karimi / AP Photo / Euronews)

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington, rares étaient en effet les voix qui s’opposaient à la guerre contre le terrorisme enclenchée par l’administration de Georges Bush pour aller traquer dans leur fief les combattants islamistes d’Al-Qaïda et leur chef charismatique Oussama ben Laden, qui avaient installé en Afghanistan de nombreuses bases d’entraînement avec la bénédiction des Talibans alors au pouvoir à Kaboul depuis 1996, à la tête de l’Émirat islamique d’Afghanistan.

Enfants afghans montrant un paquet de chewing-gum à l’effigie de ben Laden à Kandahar le 14 décembre 2001, au début de l’intervention américaines (photo © John Macdougall / AFP photo / NouvelObs)

Sous commandement militaire de l’OTAN, la coalition qui débarque alors en Afghanistan sous le nom de Force internationale d’assistance à la sécurité, dans le cadre d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, quelques mois seulement après le déclenchement de l’opération militaire américaine, comprend de fait des ressortissant de plus de 40 pays dont certains ne faisant même pas partie de l’Organisation atlantique. Jusqu’à 150 000 hommes ont ainsi été mobilisés au plus fort des opérations, en juin 2011, avec jusqu’en 2006, un commandement confié à des généraux de nationalité britannique, française, allemande, italienne, canadienne ou même turque.

Soldat de la coalition internationale en opération sur le sol afghan (photo © DR / Midi Libre)

La quasi totalité des pays européens ont participé à ces opérations militaires. La France y a mobilisé jusqu’à 4 000 hommes en 2011 et 89 d’entre eux y ont perdu la vie. La Grande-Bretagne en a engagé plus du double mais l’Italie a également mobilisé plus de 3 500 soldats en 2011 et l’Allemagne près de 3 000. Australiens, Canadiens, Néo-Zélandais, Finlandais, Belges, Hollandais, Polonais, Albanais, Danois, Norvégiens, mais aussi Géorgiens, Ukrainiens, et même des Suisses ont ainsi participé à cette force armée internationale. Des ressortissants d’Azerbaïdjan, de Corée du Sud, de Singapour, des Émirats arabes unis ou encore de Mongolie ont également contribué à la coalition. Celle-ci a même reçu le soutien du Pakistan, pourtant engagé dans un jeu très ambigu, fournissant des armes aux Talibans avant de se retourner contre eux à partir de 2007 et payant un lourd tribut avec plus de 3 000 soldats tués.

Cérémonie aux Invalides le 21 août 2008 en hommage à 10 soldats français tués dans une embuscade en Afghanistan trois jours plus tôt (photo © Michel Euler / AFP com / l’Express)

Il paraît donc bien délicat, 20 ans plus tard, d’affirmer que cette intervention qui se termine en fiasco, reflète uniquement l’aveuglement de la toute puissance américaine, persuadée de son rôle messianique d’aller remettre de l’ordre dans le chaos afghan et de conduire ce pays aux mœurs tribales vers les lumières d’une démocratie moderne à l’occidentale. D’autant plus que l’URSS s’y était déjà essayé, certes dans un contexte et selon un corpus idéologique différent, et s’y était également cassé les dents après 10 ans d’occupation militaires qui n’avaient fait que forger, contre l’envahisseur étranger, des alliances militaires entre chefs de guerre et tribus traditionnellement rivales. Force est aussi de reconnaître que c’est durant cette période que les occidentaux ont joué la carte du fondamentalisme islamique en n’hésitant pas à soutenir les mouvements traditionalistes contre les velléités laïques de Moscou. Même les ONG françaises, très présentes dans les années 1980, aux côtés des chefs de guerre afghans en lutte contre l’armée rouge, se sont retrouvées à encourager cet islamiste conservateur qui formait alors le ciment de la rébellion contre les Russes.

Intervention de Médecins sans frontières en Afghanistan en 1989 (photo © Kees Schaap / MSF)

Avec du recul, il apparaît que cette nouvelle prise du pouvoir par les Talibans est bel et bien un échec cuisant pour tous les démocrates occidentaux qui ont cru pouvoir faire évoluer ce pays vers plus de démocratie, de rationalité et de modernité. Les élites intellectuelles sur lesquelles les occidentaux se sont appuyés pour mettre en œuvre ce projet se retrouvent désormais en situation de grand danger, accusés par les nouveaux maîtres de Kaboul d’avoir trahi les valeurs fondamentales de leur pays, et plus ou moins abandonnés à leur triste sort par des démocraties occidentales peu désireuses de leur offrir l’asile politique.

Des démocraties qui sont d’ailleurs surtout préoccupées de mettre à l’abri leurs propres ressortissants et qui donnent le spectacle d’une vaste débandade peu glorieuse. La quasi totalité des pays européens a décidé illico de fermer sa représentation diplomatique à Kaboul et s’occupe avant tout de rapatrier son personnel. Par comparaison, la calme détermination affichée par la Russie comme la Chine, le Pakistan ou encore l’Iran de maintenir ouvertes leurs représentations diplomatiques, ne fait que renforcer ce sentiment que c’est bien l’Occident qui sort affaibli et discrédité par ce fiasco retentissant. Russes comme Chinois visent avant tout à nouer de bonnes relations avec le nouveau régime en place à Kaboul afin d’éviter l’effondrement du pays, de préserver leurs intérêts économiques dans la région, de limiter l’afflux de migrants sur leur sol ou celui de leurs satellites proches tels que l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, et surtout d’éviter que le nouveau régime ne s’avise d’encourager les mouvements de rébellion islamiques sur leur propre territoire.

Une position très pragmatique dont l’Occident semble avoir un peu de mal à s’inspirer : faire le deuil de ses illusions perdues, surtout lorsqu’elles touchent à des valeurs aussi profondément ancrées, n’est jamais chose aisée…

L. V.

Angleterre : un géant bien énigmatique

22 mai 2021

Le géant de Cerne Abbas fait partie de ces immenses tracés réalisés au sol et visibles surtout depuis le ciel. Le Land Art a mis à la mode ces figures gravées à même le sol, qui leur valent le nom pédant de géoglyphes. Le plus grand connu à ce jour, l’homme de Marree, découvert en 1998 par un pilote survolant les plateaux semi-désertiques de l’Australie méridionale, mesure pas moins de 4,2 km de longueur. Gravé à même le sol sous forme de tranchées de 20 à 30 cm de profondeur, il représente une forme humaine d’aborigène chassant à l’aide d’un bâton à lancer. Nul ne sait qui en est l’auteur et l’accès à la zone est désormais interdit, mais vue du ciel, l’image est spectaculaire.

L’Homme de Marree en Australie (photo © Peter Campbell / Futura Science)

Et bien d’autres exemples de figures comparables sont répertoriées de par le monde. Les lignes de Nazca, gravés au sol dans un secteur désertique au sud du Pérou font sans doute partie des plus connues. Leur dessin a été simplement réalisé en enlevant les cailloutis rougeâtres qui recouvrent le sol à cet endroit, laissant apparaître le sol gypseux de couleur grisâtre qui se trouve en dessous, mais l’effet vu du ciel ne manque pas d’allure. Réalisés entre 200 ans avant J.-C. et l’an 600 de notre ère, ces géoglyphes sont inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1994. Ils avaient déjà été repérés en 1553 mais n’ont été redécouverts qu’en 1927 et étudiés de manière approfondie à partir de 1941 par l’Allemande Maria Reiche qui y a consacré toute sa vie.

Figure géante de colibri (50 m de longueur) tracée dans le désert de Nazca, au Pérou (photo © Mathess / 123RF / Alibabuy)

Mais on connaît aussi en Europe bien des œuvres comparables, parmi lesquelles donc, celle du géant de Cerne Abbas qui a fait coulé beaucoup d’encre et enflammé bien des imaginations. Situé à proximité d’un petit village du Dorset, sur les collines crayeuses du sud de l’Angleterre, il représente une sorte d’Hercule nu brandissant une énorme massue bosselée. Les scientifiques, qui aiment bien se payer de mots, le désignent comme une figure « ithyphallique et clavigère », ce qui fait référence, en langage commun, à son sexe en érection bien visible et à la massue qu’il brandit d’un air menaçant…

Le dessin est assez fruste mais les dimensions sont colossales : 55 m de hauteur pour 51 m de largeur ! Les lignes ont été tracées sous forme de tranchées de 30 cm de largeur et autant en profondeur, remplies de craie broyée qui empêchent l’herbe de repousser si bien que le tracé est parfaitement visible au sol et encore plus depuis la colline opposée ou vu d’avion.

Le géant de Cerne Abbas (photo © National Trust)

L’existence de cette figure tracée au sol est connue au moins depuis 1742, date à laquelle un guide du Dorset mentionne cette curiosité, mais on retrouve une référence encore plus ancienne, datée de 1694 qui mentionne le coût de son entretien. En 1764, un antiquaire indique qu’il est connu localement sous le nom d’Helith, ce qui renvoie à une figure mythologique pré-chrétienne révérée jadis dans le Dorset et à laquelle Walter de Coventry fait mention dans un écrit daté du XIIIe siècle.

Les légendes locales se sont bien entendu emparées de cette forme singulière et spectaculaire que les habitants du cru se plaisent à évoquer comme étant le tracé du corps d’un géant qui aurait été tué par les habitants du village, lesquels auraient ensuite matérialisé le contour de sa dépouille comme le fait la police scientifique sur une scène de crime. Mais comme il fallait s’y attendre, c’est surtout le gigantesque et impudique phallus en érection qui attire tous les regards et draine depuis des siècles les couples en mal de fertilité qui viennent danser à proximité…

Il n’en reste pas moins que les historiens se déchirent depuis des années entre les tenants d’une origine antérieure à la conquête romaine et les partisans d’une datation plus moderne, persuadés que le tracé date de la guerre civile anglaise, dans les années 1640, et que cet Hercule britannique n’est qu’une caricature d’Oliver Cromwell.

Le cheval blanc d’Uffington, tracé aux flancs d’une colline crayeuse de l’Oxfordshire (photo © Yann Arthus-Bertrand)

Un autre géoglyphe est d’ailleurs présent dans la région, représentant un immense cheval blanc de 110 m de longueur, lui aussi tracé dans la craie et dont la présence est attestée dans des écrits des moines bénédictins d’Abington Abbey depuis 1190. Le nom de White Horse Hill, attribué à la colline sur laquelle a été tracée cette figure géante, se retrouve quant à lui dans des archives depuis 1070, ce qui laisse donc penser à une réalisation encore antérieure. De fait, une datation effectuée dans les années 1990 démontre que cette œuvre remonterait à la fin de l’âge du bronze, le dessin rappelant d’ailleurs fortement des représentations schématiques visibles sur des pièces de monnaies celtiques de cette époque.

Il n’en est pas de même pour ce qui concerne le géant à la massue de Cerne Abbas, et il a fallu attendre avril 2020 pour qu’une équipe d’archéologues de l’Université de Gloucester se lancent dans une campagne de prélèvements dans le sol des tranchées qui en délimitent le tracé. Une analyse microscopique y a d’abord mis en évidence des coquilles d’escargots terrestres dont la variété ne serait arrivée en Angleterre qu’au XIIIe siècle, ce qui suggère une réalisation plus récente, mais cette période pourrait correspondre à des travaux ultérieurs sur le site.

Prélèvements en vue de la datation du géant de Cerne Abbas (photo © Ben Thomas / National Trust)

Mais une étude plus poussée par luminescence simulée optiquement réalisée sur des grains de sable prélevés dans le fond des tranchées, à près d’un mètre de profondeur, ont permis de dater assez précisément à quelle date ces éléments ont été pour la dernière fois exposés à la lumière du soleil avant d’être enfouis. Les résultats de ces analyses scientifiques pointues ont tardé à arriver du fait de la pandémie de Covid-19 qui a désorganisé les laboratoires de recherche universitaire comme tout le reste de la planète.

Une publication datée du 12 mai 2021 vient finalement conclure que la gravure daterait de la fin de l’époque saxonne, sans doute réalisée entre 700 et 1100 ap. J.-C., juste avant donc la conquête normande. Il s’agirait donc bien de la représentation du dieu saxon Helith qui aurait été tracé à l’instigation des Anglo-Saxons qui ont occupé la Grande-Bretagne à partir du Ve siècle après J.-C., à une période où la région avait déjà été partiellement christianisée sous le Bas-Empire romain. Ces cultes païens perdurent pendant plusieurs siècles malgré les missions de conversion organisées à partir du VIe siècle par le pape Grégoire Le Grand.

Ce n’est qu’en 987 qu’un monastère s’implante précisément à Cerne Abbas, à moins de 300 m de la colline du géant. Même si les archives du monastère ne mentionnent pas la gravure du géant à la massue, il est très probable que ce soit les moines qui aient recouvert les tranchées pour cacher ce vestige de culte païen qu’ils s’efforçaient de combattre et dont les restes n’ont donc été redécouverts que quelques siècles plus tard. En matière artistique comme religieuse, les modes vont et viennent…

L. V.

A Marseille, Don Camillo au conseil municipal

5 avril 2021

Le 2 avril 2021, en ce jour de Vendredi saint, se tenait la réunion du Conseil municipal de Marseille. Une réunion particulièrement attendue puisqu’elle devait notamment permettre l’adoption du budget 2021, le premier élaboré par la nouvelle municipalité élue en juin dernier. Un dossier largement médiatisé et dramatisé par le maire, Benoît Payan, qui alerte depuis des mois sur l’état catastrophique dans lequel il a trouvé les finances de la Ville, acculée face à un véritable mur d’endettement.

Benoît Payan en conférence de presse le 7 janvier 2021 (photo © Christophe Simon / AFP / Challenges)

Difficile, dans ces conditions, de tenir les engagements ambitieux de la campagne menée par le Printemps marseillais, notamment en matière de rénovation des écoles et autres équipements publics municipaux, laissés en déshérence depuis des années. Mais c’est pourtant le pari de la municipalité d’essayer de concilier cette ambition rénovatrice avec l’absence d’augmentation des impôts locaux, en s’appuyant sur une large renégociation de la dette, rendue possible par la faiblesse des taux actuels.

Les plus curieux des citoyens marseillais ont pu suivre en direct ce conseil municipal fleuve qui est entièrement retranscrit sur le site de la Ville, transparence des débats oblige, et que Marsactu a également commenté en direct grâce à l’abnégation de trois de ses journalistes qui se sont relayés dès 8h30 du matin et jusqu’à un peu plus de 18h, pour conclure par la traditionnelle formule : « l’ordre du jour est épuisé, et nous avec »…

Benoît Payan, lors du Conseil municipal du 2 avril 2021 (extrait vidéo source © Ville de Marseille)

Il faut dire que, pour la première fois de son histoire et du fait de la crise sanitaire qui vient bousculer les traditions démocratiques même les mieux ancrées, ce conseil était organisé en visioconférence. Rien que l’appel des 101 conseillers en début de séance relevait déjà de la gageur, le temps que chacun se fasse rappeler à l’ordre parce qu’il avait oublié de rallumer son micro en temps opportun, ou vice-versa, au risque de partager en direct certaines conversations privées qui auraient sans doute mérité de le rester…

Un exercice démocratique de haute voltige qui a permis à tout un chacun de découvrir le bureau ou le salon des élus et leur art tout personnel de la mise en scène. L’occasion de constater le véritable capharnaüm qui règne chez l’ancienne tête de liste Bruno Gilles par exemple, avec un incroyable entassement de livres et d’objets hétéroclites jusqu’au plafond…

Bruno Gilles, intervenant lors du Conseil municipal du 2 avril 2021 (extrait vidéo source © Ville de Marseille)

L’occasion aussi de voir que certains, à l’instar de la conseillère LR Emmanuelle Charafe qui n’intervient que pour défendre le bilan médical de la Métropole et du Département, suit les débats depuis sa voiture, tout en précisant qu’elle s’est arrêtée le temps de prendre la parole. Quant à la conseillère RN, Gisèle Lelouis, sa fébrilité suite à un problème technique de larsen en direct lui fait couper carrément sa caméra après un tripotage frénétique des réglages de son ordinateur !

Dans un tel contexte, adopter dans la journée les 129 rapports inscrits à l’ordre du jour était une véritable gageur. Mais le pari a été tenu, grâce à un système de vote implicite par groupe politique, révélant un indéniable talent d’animateur du Maire, assis à la tribune et flanqué de sa première adjointe et éphémère prédécesseur, Michèle Rubirola, et de son adjoint aux finances, Joël Canicave, protégé sur ses arrière par ses deux fidèles du Cabinet, Arnaud Drouot et Lauriane Deniaud, tous masqués comme il se doit.

Germaine Poinso-Chapuis, ministre de la Santé publique en novembre 1947 (photo © Getty / France Culture)

Benoît Payan s’est même payé le luxe de dresser, à la reprise des débats en début d’après-midi, un vibrant hommage à Germaine Poinso-Chapuis, première femme ministre de plein exercice, nommée au Ministère de la Santé dès 1947. Cette avocate marseillaise de droite, élue à l’Assemblée Nationale dès 1945 et réélue à deux reprises, est restée conseillère municipale de Marseille jusqu’en 1959 et Jean-Claude Gaudin affirme que c’est elle qui lui a inspiré sa vocation d’homme politique !

Curieusement, les ténors de la droite marseillaise furent bien silencieux lors de cette réunion du Conseil municipal de Marseille au cours de laquelle ni Martine Vassal ni Lionel Royer-Perreaut, ni d’ailleurs Stéphane Ravier, ne jugèrent utiles de prendre la parole. Pourtant, cette séance fut l’occasion d’un échange savoureux entre Benoît Payan et Catherine Pila, dans un sketch qui mériterait de figurer au répertoire du Petit Monde de Don Camillo.

Rassemblement de Templiers catholiques en 2019 devant l’abbaye Saint-Victor (source © Templiers d’aujourd’hui)

En l’occurrence, c’est le père Gérard, curé de la paroisse de Saint-Victor, qui tenait le rôle de Don Camillo, par le truchement de sa porte-parole officielle, Sœur Catherine Pila, laquelle s’était déjà illustrée lors des dernières municipales en allant faire campagne à l’église entre deux sermons dominicaux. Cette dernière s’est livrée, en plein conseil municipal, à la lecture d’un texte interminable et totalement surréaliste, dans lequel elle explique par le menu en quoi le fameux père Gérard trouve louable l’initiative présentée par la mairie d’organiser, une fois par mois, un marché bio sur la place devant l’église, mais s’oppose fermement à l’idée qu’il puisse se tenir le dimanche, « jour du culte ». Elle égratigne au passage le fait d’organiser une réunion du Conseil municipal le jour du Vendredi saint et l’absence de concertation préalable avec le conseil paroissial. Selon elle, le père Gérard est même persuadé que l’installation de ce marché bio devant Saint-Victor est une véritable déclaration de guerre à sa paroisse et elle se fait longuement l’écho de ses inquiétudes, comme si tenir un marché le jour du Seigneur serait en réalité une provocation qui remet en cause la liberté du culte.

Catherine Pila, intervenant lors du Conseil municipal du 2 avril 2021 (extrait vidéo source © Ville de Marseille)

Une provocation doublée d’une autre puisque la municipalité envisage d’ouvrir au public le square Bertie Albrecht considéré comme « le jardin de la paroisse » et qui est utilisé sporadiquement pour réunir les fidèles. Benoît Payan s’impatiente de la voir égrener « la litanie de tous les saints » et de se faire le porte-parole du clergé en plein conseil municipal malgré la loi de séparation de l’Église et de l’État qui date pourtant de 115 ans ! Il tente en vain de lui couper la parole mais c’est finalement la défaillance du micro de Mme Pila qui finit par faire taire l’élue d’opposition, déterminée à lire jusqu’au bout son discours du père Gérard. Sophie Camard, maire de secteur, apaise la tension en expliquant qu’elle et ses services ont bien évidemment rencontré le fameux père Gérard et n’ont aucun mal à trouver avec lui un terrain d’entente qui devrait permettre la tenue de ce malheureux petit marché bio mensuel, sans que cela ne risque de déclencher une nouvelle guerre de religion comme le laisse entendre Catherine Pila. Le temps pour Benoît Payan de lancer un « amen » et de passer au sujet suivant, et voila que c’est le tour du député Julien Ravier de rebondir en expliquant qu’à la Valentine aussi, la municipalité a commis ce crime majeur contre le culte catholique en imaginant organiser un autre marché de producteurs un dimanche.

On en reste coi devant un tel déferlement de bigoterie d’un autre âge de la part d’une droite marseillaise dont la mauvaise foi va jusqu’à prétendre que, bien évidemment, ils défendraient avec la même vigueur l’organisation d’un marché, fusse-t-il de producteurs bios, un vendredi ou un samedi, car cela ne pourrait être interprété que comme une attaque intolérable contre le culte israélite ou musulman.

Don Camillo (interprété par Fernandel) et Peppone (Gion Cervi), ou le dialogue impossible ? (source © DR / 24 heures)

Le citoyen marseillais ne peut qu’être confondu devant de tels propos qui mettent ainsi la religion au cœur de la vie publique communale dans un État pourtant laïc. On se croirait en effet revenu à l’époque des affrontements entre Don Camillo et le maire communiste Peppone, dans l’Italie post fasciste, ou pire encore aux violents affrontements entre révolutionnaires et cléricaux du temps de la Révolution française. Rappelons d’ailleurs au passage que ce père Gérard, dont Mme Pila fait si grand cas, a eu un homonyme, qui n’était pas curé mais paysan, le seul cultivateur d’ailleurs élu à l’Assemblée constituante en 1789, et dont le révolutionnaire Collot d’Herbois se fit le porte parole, dans son célèbre Almanach du père Gérard. A Marseille, il semblerait que la Révolution couve toujours et que les affrontements entre la société civile et le clergé restent d’actualité : voila qui n’a rien de rassurant !

L. V.

Trappes : chausse-trappe de la laïcité ?

15 février 2021

Il suffit parfois de peu de choses pour faire naître dans notre pays une belle et forte polémique qui enflamme tous les esprits, met le feu aux plateaux-télé, noircit les pages de nos quotidiens et vient semer la pagaille en dressant les uns contre les autres, au sein des foyers comme entre collègues de travail, chacun s’invectivant à qui mieux mieux, comme si sa vie en dépendait. La dernière en date porte sur des sujets liés à la place de la laïcité dans l’éducation nationale, un point particulièrement sensible qui ne peut manquer de susciter polémiques et invectives.

En l’occurrence, tout est parti d’une lettre ouverte aux enseignants, publiée le 1er novembre 2020 dans le Nouvel Obs par Didier Lemaire, professeur de philosophie depuis 20 ans au lycée de La Plaine de Neauphle à Trappes dans les Yvelines. Au lendemain de l’assassinat de Samuel Patty, cet enseignant décapité par un jeune islamiste tchétchène pour avoir parlé à ses élèves de la liberté d’expression en évoquant les caricatures de Mahomet, Didier Lemaire fait part de ses difficultés croissantes face à « la progression d’une emprise communautaire toujours plus forte sur les consciences et sur les corps ».

Le professeur de philosophie Didier Lemaire sur le plateau de Cnews (source © Le JDD)

Le professeur, que certains décrivent comme obsédé par l’influence croissante de l’islamisme radical, s’est pourtant fortement investi après les attentats de 2015, pour développer des actions de prévention auprès de ses élèves, comme en témoigne notamment le politologue Rachid Benzine, enfant de Trappes lui-même et auteur d’une pièce de théâtre intitulée « Lettres à Nour », que l’enseignant a réussi à faire jouer au lycée. En 2018, Didier Lemaire avait cosigné une lettre au Président de la République pour défendre la laïcité à l’école, avec Jean-Pierre Obin, auteur en 2004 du fameux rapport sur « les signes et manifestations d’appartenance religieuse dans les établissements scolaires ».

Et voilà que le 6 février 2021, un article du Point se fait l’écho des inquiétudes persistantes de ce professeur de philo chevronné qui affirme désormais s’inquiéter pour sa propre vie du fait de l’ambiance délétère dans laquelle il exerce son métier, sous une protection assez lâche de la police, et qui dénonce une sorte de laisser-faire généralisé dont profiteraient les milieux islamistes. Un emballement médiatique généralisé s’ensuit qui conduit le professeur à exprimer ses craintes sur nombre de plateaux télé où il explique que la ville de Trappes est gangrénée par une expansion incontrôlée du salafisme.

Une situation que d’autres avant lui ont déjà dénoncé, en particulier les journalistes Raphaëlle Bacqué et Ariane Chemin, auteurs en 2018 du livre « La Communauté », une enquête particulièrement fouillée qui dénonce de fait l’emprise islamiste sur cette petite cité de 32 000 habitants qui a connu un essor démographique très rapide à partir des années 1970, du fait de sa localisation dans l’emprise de la ville nouvelle de Saint-Quentin-en-Yvelines.

Tenue par le PCF jusqu’en 2001, la ville a vu s’ériger de nombreuses barres HLM dans lesquelles sont venues s’entasser de nombreuses familles issues de l’émigration maghrébine. La plupart des familles d’origine française, italienne ou portugaise ont quitté la ville à partir des années 1980 tandis que s’installait une délinquance endémique alimentée par le trafic de drogue. Dès 1989, la ville fait partie de ces laboratoires où se développent les projets de rénovation urbaine : plus de 350 millions d’euros y ont été investis dans le cadre de la politique de la ville. L’incendie (probablement d’origine accidentelle même si cette thèse reste controversée) de la synagogue en 2000 se traduit par un départ massif de la communauté juive, jusque-là très présente.

Prière à la mosquée de Trappes (source © Trouve ta mosquée)

En 2001, la ville bascule aux mains du socialiste Guy Malandain qui promet la construction d’une mosquée. La ville compte désormais 15 mosquées et 6 salles de prières. La cellule islamiste locale Ansar-el-Fath, dont le chef avait recruté Khaled Kelkal, un des auteurs de l’attentat contre le RER B à Saint-Michel en 1995, enrôle des combattants pour l’Irak avant d’être démantelée en 2005. D’autres prennent le relai et, entre 2014 et 2016, ce sont pas moins de 77 jeunes de la ville qui partent faire le Jihad en Syrie. De fait, il est bien difficile de nier l’emprise qu’a réussi à imposer au fil du temps la mouvance salafiste dans une ville où la plupart des femmes ne sortent que voilées et où, en juillet 2013, l’arrestation d’une femme en burqa avait provoqué de violentes émeutes qui ont embrasé certains quartiers pendant 3 jours consécutifs.

Un dessin signé Plantu, paru dans Le Monde

Si le discours de cet enseignant de Trappes a suscité une telle polémique, c’est en partie parce qu’il a été plus que mollement soutenu par le préfet des Yvelines, Jean-Jacques Brot, lequel a tenu à préciser que le prof de philo n’avait à sa connaissance jamais reçu de menace de mort directe. Bref un mythomane, à qui Gérald Darmanin a quand même fini par proposer, le 11 février, de bénéficier d’une protection rapprochée. Mais si l’affaire s’est ainsi emballée, c’est surtout parce que tout ceci a coïncidé avec le vote de la loi sur les valeurs de la République et surtout avec l’annulation de l’élection municipale de Trappes qui a été décidée le 2 février 2021 par le tribunal administratif de Versailles.

En mars 2020, le premier tour de cette élection avait vu s’opposer le maire sortant socialiste, Guy Malandain qui, à 82 ans briguait un quatrième mandat, et son ancien adjoint à la jeunesse et aux sports, un certain Ali Rabeh. Ce dernier, membre de Génération.s, le mouvement de Benoît Hamon, reprochait à son mentor de se rapprocher de LREM mais surtout de ne pas lui laisser la place tant attendue. De fait, les électeurs avaient largement tranché en faveur d’Ali Rabeh qui avait donc remporté ces élections avec 40,4 % des suffrages devant son challenger de droite, Othman Nasrou qui recueillait 37,2 % des suffrages tandis que Guy Malandain arrivait en troisième position. Or le futur maire n’a pas hésité à utiliser sa propre association « Cœurs de Trappes » à « des fins de propagande et de promotion personnelle » en procédant, entre les deux tours des élections, à une distribution massive de masques anti-Covid accompagnés d’une « notice d’utilisation où figurait une photo d’Ali Rabeh identique à celle utilisée pour ses documents et affiches de campagne ». La ficelle était en effet un peu grosse, d’autant que le nouvel élu a aussi été épinglé en décembre 2020 par la Commission nationale des comptes de campagne et des financements politiques.

Ali Rabeh, élu maire de Trappes le 3 juillet 2020 (source © La Gazette de Saint-Quentin-en-Yvelines)

Bien que condamné à un an d’inéligibilité, Ali Rabeh a immédiatement fait appel en Conseil d’État afin de pouvoir conserver son siège et se représenter en attendant. Et voilà que le jeudi 11 février, le maire entouré de plusieurs de ses adjoints s’est rendu en personne à 8 h du matin devant le lycée où enseigne Didier Lemaire, pour distribuer aux élèves des tracts les assurant de son soutien indéfectible contre les propos de leur professeur, qu’il juge infamant à leur égard. Le maire n’a ainsi pas hésité à pénétrer à l’intérieur de l‘établissement pour discuter directement avec les élèves devant les autres enseignants ébahis.

Une intrusion jugée totalement démagogique et parfaitement inadaptée par l’ensemble des professeurs de l’établissement, d’autant que le proviseur du lycée avait pris la peine la veille, de préciser aux élus qu’aucun tract ne devait être distribué dans son enceinte. Les enseignants, choqués par une telle récupération politique, se sont immédiatement fendus d’un communiqué exprimant leur solidarité avec leur collègue mis en cause dont « la sincérité de son engagement ne fait aucun doute » et rappelant que « la récupération politique actuelle dont notre lycée fait l’objet est proprement insupportable et doit immédiatement cesser ».

Du coup, le ministre de l’Education nationale, Jean-Michel Blanquer a diffusé à son tour un communiqué réprouvant fermement cette intrusion politique au sein d’un établissement, tandis que toute la droite montait au créneau, Valérie Pécresse et Renaud Muselier en tête, pour dénoncer cette manœuvre visant à « attaquer un peu plus encore un professeur déjà pris pour cible et sous protection policière ».

On assiste ainsi, à travers cette nouvelle polémique qui, malheureusement vient s’ajouter à de multiples autres, à la confirmation que nos responsables politiques ne savent plus très bien où ils habitent… Pendant des décennies, la gauche a défendu bec et ongles la notion de laïcité face aux résistances du clergé catholique unanimement soutenu par la droite. Et voilà que désormais, une frange importante de cette même gauche, sous couvert de solidarité avec les minorités, quand ce n’est pas par simple calcul électoral, fait preuve d’un aveuglement coupable face à la menace islamiste tandis que la droite, et maintenant l’extrême-droite, se retrouve à défendre la notion de laïcité…

Un dessin signé Cambon, repris dans urtikan.net

Un tel aveuglement idéologique de la gauche la pousse, sans qu’elle ne s’en aperçoive, à adopter un positionnement qui va à l’encontre même de sa nature profonde et des principes de fraternité et de justice républicaine qu’elle a toujours défendue. Un piège politique majeur dans laquelle elle est en train de sauter à pieds joints et dont l’affaire de Trappes est un bon exemple. Les passionnés de toponymie ne manqueront d’ailleurs pas d’observer que le nom même de la ville est issu de l’ancien français qui désigne justement un piège en forme de fosse recouverte de branchages qui servait à attraper les jeunes loups aux dents longues : un mécanisme vieux comme le monde mais qui semble toujours fonctionner…

L. V.

De l’instruction civique à l’enseignement moral et civique

19 novembre 2020

L’assassinat de Samuel Paty, professeur d’Histoire-Géographie, perpétré après un cours d’’éducation morale et civique (EMC) portant sur la liberté d’expression dans un Etat laïc, a ébranlé la communauté éducative et l’ensemble des français attachés aux valeurs de la République.

Comment peut-on en venir à tuer un professeur qui n’a fait qu’assurer sa mission ?

La formation scolaire en France comporte quelques disciplines et enseignements qui sont le fruit de son histoire. Ainsi, l’enseignement de la philosophie, s’il ne constitue pas une exception au regard d’autres pays, diffère par sa conception basée sur la réflexion personnelle alors qu’ailleurs ce sont les cours d’histoire des idées et de religion qui tendent à remplacer la philosophie, celle aux questions existentielles que nous connaissons. C’est là un des héritages des Lumières. L’éducation morale et civique constitue aussi une spécificité française. Il nous semble alors nécessaire de réfléchir aux raisons qui ont conduit le législateur français à instaurer un enseignement moral et civique.

Cours au collège (photo © Damien Meyer / AFP / France TV info)

Les plus anciens se remémorent qu’à l’école primaire, chaque matinée de classe débutait par une séquence de morale initiée par une phrase écrite au tableau noir du type : « Tous les membres d’une famille ont des devoirs les uns envers les autres. Ils doivent s’assister mutuellement. » Cette séquence de quinze minutes permettait dans l’échange de faire émerger des expériences personnelles qui donnaient sens à un principe ou une maxime qui était ensuite recopié sur le cahier du jour. Cela participait de la constitution de repères civiques et moraux transposables dans la vie de chacun pour faire société.

Qu’indiquent les programmes actuels ?

L’objectif de l’enseignement moral et civique est d’associer dans un même mouvement la formation du futur citoyen et la formation de sa raison critique. Ainsi l’élève acquiert-il une conscience morale lui permettant de comprendre, de respecter et de partager des valeurs humanistes de solidarité, de respect et de responsabilité.

Avant d’aborder l’étude de l’Instruction civique devenue enseignement moral et civique, on peut d’abord remarquer la présence successive des substantifs Instruction, Education et enfin Enseignement pour nommer cette formation. Nous constaterons que le vocable a évolué dans le temps, tout comme celui du ministère en charge de la formation des élèves.

Pourquoi instaurer un tel enseignement  en France ?

Pour répondre à cette question, voyons d’abord les bases sur lesquelles s’est construite l’Instruction publique devenue Éducation nationale ….

Comme le note Pierre-Eugène Muller dans un article paru en 1999 et intitulé Les mots en politique et plus précisément au chapitre De l’Instruction publique à l’Education nationale, il faut remonter au XVIIIème siècle pour trouver l’expression « éducation nationale ». Elle appartient au titre d’un ouvrage de Caradeuc de La Choletais (1701-1785), procureur général au parlement de Rennes qui publie en 1763 un Essai d’éducation nationale et explique ainsi son projet : «  Je prétends revendiquer pour la nation une éducation qui ne dépende que de l’Etat, parce qu’elle lui appartient essentiellement ; parce que toute nation a un droit inaliénable et imprescriptible d’instruire ses membres ; parce qu’enfin les enfants de l’Etat doivent être élevés par des membres de l’Etat ». Pour l’auteur, il s’agit de réagir contre la mainmise du clergé sur l’enseignement. Les lois Ferry des années 1880 entérineront ce choix avec le vocable Instruction publique.

En 1932, le gouvernement d’Édouard Herriot décide de rebaptiser l’instruction publique « éducation nationale ». Cette dénomination sera remise en cause pendant les premiers mois du gouvernement de Vichy, où l’instruction publique fait sa réapparition, mais l’appellation « éducation nationale » sera rétablie dès le 23 février 1941. Elle avait d’ailleurs été conservée à Londres, puis à Alger, par les gouvernements du général De Gaulle. Depuis, elle perdure.

puis à partir de quelques repères historiques et pédagogiques comment cet enseignement s’est progressivement installé et comment il a évolué.

Dans le rapport du séminaire national des doyens des groupes (disciplinaires) de l’Inspection Générale de l’Éducation Nationale d’avril 2015 consacré à Valeurs de la République et Laïcité, les grandes étapes de la formation civique des élèves sont rappelées.

« La Révolution française affiche sa volonté, dès la Constituante, d’instaurer un enseignement à caractère civique, c’est-à-dire de développer une éducation morale et sociale se substituant à l’éducation religieuse, dans un contexte de lutte entre l’Église et l’État républicain » (projet Talleyrand, 1791). Mais ce projet n’aboutit pas et il faut attendre presque un siècle pour que soit instaurée une instruction civique.

IIIème République : Affirmer le caractère laïc de l’Instruction publique

Les années 1880 sont marquées par des changements fondamentaux dans le système éducatif français, changements essentiellement portés, du moins au début, par Jules Ferry et son principal conseiller Ferdinand Buisson. Les lois Ferry  qui rendent l’école laïque, obligatoire et gratuite sont l’aboutissement d’un mouvement de laïcisation de l’école. Ainsi, Paul Bert affirme en 1880 sa volonté de remplacer l’enseignement religieux par l’éducation civique en disant: « c’est notre église laïque à nous, où l’on enseigne des vérités scientifiques et démontrables où l’on enseigne les vertus civiques et la religion de la Patrie ». La laïcité, proclamée dès 1881 avec la suppression de l’éducation religieuse dans l’enseignement public, est renforcée par la loi Goblet (1886), qui interdit aux religieux d’enseigner dans le public. La laïcité ne fut toutefois pas appliquée à l’Alsace et la Moselle, annexées en 1871 à l’empire allemand.

L’école d’autrefois…(source © Manuels anciens)

Cette instauration de la morale laïque dans des ouvrages scolaires souvent écrits par des libre penseurs indigne les catholiques français et va déclencher en 1882 la première guerre des manuels à la suite à la mise à l’Index de quatre livres scolaires.

Les maîtres, que l’on nomme  « Hussards noirs de la République » sont les figures emblématiques de cette époque. Ces instituteurs, souvent d’origine modeste, inculquent aux écoliers les valeurs de la République par l’enseignement de l’histoire, de la morale et de l’instruction civique.

La loi du 28 mars 1882 met en place « l’instruction morale et civique », qui remplace « l’instruction morale et religieuse » prévue par la loi Guizot de 1833. Il s’agit donc à la fois de laïciser les programmes et d’asseoir la citoyenneté républicaine.

Manuel d’instruction civique datant de 1881 (photo © M. Motré)

Les Instructions de 1887 précisent le but et le caractère de l’enseignement de la morale. « L’enseignement moral est destiné à compléter et à relier, à relever et à ennoblir tous les enseignements de l’école. Tandis que les autres études développent chacune un ordre spécial d’aptitudes et de connaissances utiles, celle-ci tend à développer dans l’homme, l’homme lui-même, c’est-à-dire un cœur, une intelligence, une conscience ». A l’école primaire surtout, ce n’est pas une science, c’est un art, l’art d’incliner la volonté libre vers le bien. »

Plus loin, il est précisé que l’enseignement moral laïc se distingue donc de l’enseignement religieux sans le contredire. Cet enseignement doit insister sur les devoirs qui rapprochent les hommes et non sur les dogmes qui les divisent. Le caractère concret de l’enseignement moral est recommandé. Suite à la Loi de 1905 de séparation des églises et de l’État ces principes se trouveront renforcés..

Les instructions données aux enseignants du premier degré en 1923 reprennent en les développant ces principes qui fonderont l’instruction civique et morale jusqu’en 1940.

IVème République : Affermir la cohésion de la Nation

L’inspecteur général d’histoire-géographie Louis François porte en 1945 l’introduction de l’instruction civique dans le second degré : cette extension est fille de la Résistance.

Vème République : de Connaitre le fonctionnement de l’État et de ses services à Renforcer la compréhension et la pratique des valeurs de la République, Liberté, Egalité, Fraternité et Laïcité dans l’Education Nationale

Comme le décrit le rapport des inspecteurs généraux, « la réforme Haby, qui met en place en 1975 le collège unique, remplace l’instruction civique, fort délaissée dans les années 1960 (car limitée à des contenus descriptifs et essentiellement administratifs) par un « enseignement d’initiation à la vie économique et sociale » qui se développe autour de grands thèmes, mais n’est plus un enseignement séparé muni d’un programme. »

Les programmes scolaires en collège de 1965 (source © Ministère de l’éducation nationale)

Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, l’interrogation sur le modèle républicain aboutit en 1985 (avec le ministre Jean-Pierre Chevènement) « à l’introduction d’une Education civique confiée aux professeurs d’histoire-géographie, avec un programme auquel s’ajoute la possibilité, restée lettre morte dans les faits, de traiter de manière interdisciplinaire des thèmes transversaux (consommation, environnement…) ».

Au cours des années 1990, le ministère de l’Education nationale tente de développer une démocratie lycéenne avec la création en 1995 d’un Conseil national de la vie lycéenne (CVL) et une grande consultation des lycéens lancée en 1998, amplifiée par les manifestations lycéennes de la même année, met en avant une volonté des jeunes de pouvoir débattre de grands sujets de société. Les programmes de 1998-2000 mettent donc en place l’éducation civique, juridique et sociale. Elle doit développer la citoyenneté au lycée en trois temps : la mise en place des règles, la connaissance des institutions et enfin la mise en rapport des évolutions de la citoyenneté et des transformations du monde contemporain. L’outil pédagogique privilégié est le débat et la culture juridique est privilégiée. Les heures prévues « sont assurées par des professeurs volontaires de différentes disciplines ». Parallèlement, une épreuve d’éducation civique est créée en 1997 au brevet des collèges.

Les programmes de 2010-2011 sur l’ECJS (Education Civique, Juridique et Sociale) au lycée général opèrent un recentrage sur la République. En 2010, un enseignement de lettres-histoire-géographie-éducation civique a été introduit au lycée professionnel et est évalué au CAP, au BEP et au baccalauréat professionnel.

Mobilisation historique le 11 janvier 2015 place de la République à Paris, après l’attentat contre Charlie Hebdo (photo © Charles Platiau / Reuters / RFI)

Suite aux attentats de Paris et à l’assassinat de journalistes, de policiers et d’usagers d’un magasin casher, la grande mobilisation de l’école pour les valeurs de la République et la laïcité décidée par le Président de la République, et détaillée le 22 janvier 2015 à travers onze mesures par la ministre de l’éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, se caractérise par un ensemble de développements pédagogiques intégrés et un lien affirmé avec la recherche. Pour les premiers, il s’agit d’un triptyque articulant un enseignement moral et civique à tous les niveaux, pour toutes les voies et dans tous les degrés, un enseignement laïc des faits religieux, et une éducation à la laïcité (à laquelle s’ajoute une éducation aux média et à l’information).

La suite des étapes de la constitution d’un enseignement moral et civique met en évidence le souci de construire une solide culture civique tout en réagissant aux soubresauts voire aux défis que rencontre la société. Si la dimension laïque en constitue l’épine dorsale, on constate que les valeurs républicaines que l’on pensait acquises requièrent d’être constamment réaffirmées.

Où en est-on à ce jour et que prescrivent les programmes pour l’enseignement obligatoire ?

Le texte paru au Bulletin Officiel de l’Éducation nationale N°31 de juillet 2020 fixe les finalités (voir ci-dessous) et les contenus de l’Enseignement moral et civique:

Enseignement moral et civique Les finalités de l’enseignement moral et civique du cycle 2 au cycle 4 (de la grande section de maternelle à la 3ème)

L’enseignement moral et civique poursuit trois finalités qui sont intimement liées entre elles.

1) Respecter autrui Respecter autrui, c’est respecter sa liberté, le considérer comme égal à soi en dignité, développer avec lui des relations de fraternité. C’est aussi respecter ses convictions philosophiques et religieuses, ce que permet la laïcité.

2) Acquérir et partager les valeurs de la République Le code de l’éducation affirme « qu’outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l’école de faire partager aux élèves les valeurs de la République » (article L 111-1). Cette mission est réaffirmée dans le Socle commun de connaissances, de compétences et de culture : « L’École a une responsabilité particulière dans la formation de l’élève en tant que personne et futur citoyen. Dans une démarche de coéducation, elle ne se substitue pas aux familles, mais elle a pour tâche de transmettre aux jeunes les valeurs fondamentales et les principes inscrits dans la Constitution de notre pays … Les quatre valeurs et principes majeurs de la République française sont la liberté, l’égalité, la fraternité, et la laïcité. S’en déduisent la solidarité, l’égalité entre les hommes et les femmes, ainsi que le refus de toutes les formes de discriminations. L’enseignement moral et civique porte sur ces principes et valeurs, qui sont nécessaires à la vie commune dans une société démocratique et constituent un bien commun s’actualisant au fil des débats dont se nourrit la République.

3) Construire une culture civique La conception républicaine de la citoyenneté insiste à la fois sur l’autonomie du citoyen et sur son appartenance à la communauté politique formée autour des valeurs et principes de la République. Elle signale l’importance de la loi et du droit, tout en étant ouverte à l’éthique de la discussion qui caractérise l’espace démocratique. Elle trouve son expression dans le Socle commun de connaissances, de compétences et de culture, selon lequel l’École « permet à l’élève d’acquérir la capacité à juger par lui-même, en même temps que le sentiment d’appartenance à la société… La culture civique portée par l’enseignement moral et civique articule quatre domaines : la sensibilité, la règle et le droit, le jugement, l’engagement. –

Modalités pratiques et méthodes de l’enseignement moral et civique L’enseignement moral et civique articule des valeurs, des savoirs (littéraires, scientifiques, historiques, juridiques, etc.) et des pratiques. Il requiert l’acquisition de connaissances et de compétences dans les quatre domaines de la culture civique et donne lieu à des traces écrites et à une évaluation. L’enseignement moral et civique s’effectue, chaque fois que possible, à partir de l’analyse de situations concrètes. La discussion réglée et le débat argumenté ont une place de premier choix pour permettre aux élèves de comprendre, d’éprouver et de mettre en perspective les valeurs qui régissent notre société démocratique. Ils comportent une prise d’informations selon les modalités choisies par le professeur, un échange d’arguments dans un cadre défini et un retour sur les acquis permettant une trace écrite ou une formalisation. L’enseignement moral et civique se prête particulièrement aux travaux qui placent les élèves en situation de coopération et de mutualisation favorisant les échanges d’arguments et la confrontation des idées. L’enseignant exerce sa responsabilité pédagogique dans les choix de mise en œuvre en les adaptant à ses objectifs et à ses élèves. L’enseignement moral et civique dispose réglementairement d’un horaire dédié permettant une mise en œuvre pédagogique au service de ses finalités.

Ce texte mérite d’être connu de tous, enseignants comme parents.

Que ce soit une instruction civique, une éducation ou un enseignement moral et civique, la formation aux valeurs de la République est cruciale.

Comme le montrait déjà en 2004 le rapport OBIN ( Inspecteur Général de l’Education nationale, groupe Etablissements et Vie scolaire), en pointant du doigt les symptômes que représentaient les attaques croissantes contre le respect de la laïcité dans nos établissements, et, comme l’ont confirmé de nombreux rapports depuis, dont celui produit par le Haut conseil à l’intégration en 2011, il y a dans notre pays un malaise du « vivre ensemble », une difficulté à « faire Nation », un problème d’intégration de nombre de jeunes Français dans notre société. Et les raisons de cette non-affiliation ne sont pas à aller chercher uniquement dans les relations qu’entretiennent les religions avec la République.

Source © Café pédagogique

Ce rapport longtemps ignoré par les gouvernements successifs constitue une base de réflexion toujours actuelle et il insiste sur la nécessité de renforcer la formation des élèves aux questions de la Laïcité mais aussi et d’abord, de former tous les enseignants, et pas seulement pour le second degré ceux d’Histoire-Géographie qui sont en charge de l’EMC, ainsi que les personnels de direction, afin qu’ils soient tous intellectuellement et pédagogiquement équipés pour répondre aux atteintes à la laïcité et aux contestations portant sur des contenus d’enseignement. Les enseignants d’Education Physique et Sportive (EPS) et ceux de Biologie quand ils abordent la question de l’évolution témoignent de réactions d’élèves et de familles qui s’opposent à la mixité dans les piscines pour les premiers ou qui opposent des approchés créationnistes pour les seconds. Les Conseillers principaux d’éducation veillent aussi au respect de la loi sur le port de signes ostentatoires.

L’école républicaine est discutée par des familles, voire remise en question. Ainsi que le démontrent les incidents enregistrés dans les classes et surtout le tragique assassinat de Samuel Paty, l’École de la République n’est plus un sanctuaire, malgré l’investissement des personnels de l’Éducation nationale soutenus par des élus républicains.

Attention au risque de déformation professionnelle… (source © Pinterest)

Pour mesurer combien l’Ecole constitue un enjeu de formation pour beaucoup et un « ennemi » pour quelques-uns, on pourra se référer à l’article paru sur le site de France info le 17 novembre 2020  Assassinat de Samuel Paty : du cours sur la liberté d’expression à l’attentat, les 11 jours d’un engrenage mortel.

Le livre au titre prémonitoire Qui veut tuer la laïcité ?, récemment paru aux éditions Eyrolles, montre à partir de l’étude de nombreux exemples dont plusieurs concernent l’École, combien la tâche des éducateurs est ardue et que l’ambition citoyenne instaurée par Jules Ferry demeure un enjeu permanent !

M. M.

Qataris et Vache qui rit : la rupture ?

4 novembre 2020

Les propos tenus par Emmanuel Macron, mercredi 21 octobre 2020 dans la cour de la Sorbonne, lors de l’hommage national rendu au professeur Samuel Patty assassiné pour avoir expliqué à ses élèves ce qu’était la liberté d’expression, ont été visiblement mal entendus par certains. « Nous défendrons la liberté que vous enseigniez si bien et nous porterons haut la laïcité. Nous ne renoncerons pas aux caricatures, aux dessins, même si d’autres reculent » a-t-il affirmé avec force, ce que certains pays arabes ont aussitôt pris pour une attaque en règle contre l’Islam et un appel au blasphème organisé.

Hommage à Samuel Patty dans la cour de la Sorbonne le 21 octobre 2020 (photo © Albert Facelly / Libération)

A Tripoli, en Libye, de petits groupes de manifestants ont ostensiblement brûlé des drapeaux français, comme cela avait déjà été le cas début septembre au Pakistan, ainsi que des photos du Chef de l’État français. Le Président turc Recep Tayyip Erdogan a exprimé ouvertement ses doutes quant à la santé mentale d’Emmanuel Macron qu’il soupçonne d’avoir « un problème avec les musulmans et l’Islam » tandis que l’Organisation de coopération islamique, qui regroupe nombre de pays musulmans a déploré « les propos de certains responsables français (…) susceptibles de nuire aux relations franco-musulmanes ».

Le drapeau français et des portraits d’Emmanuel Macron brûlés par des manifestants à Tripoli le 24 octobre 2020 (source © Twitter / Infos françaises)

Il n’en fallait pas davantage pour que les réseaux sociaux aussitôt s’enflamment, appelant un peu partout au boycott des produits français. La plupart des agences de voyage au Koweit ont décidé de suspendre les réservations de vols vers la France. En Jordanie, c’est le Front d’action islamique, un parti d’opposition, qui appelle à boycotter tout ce qui vient de France. Mais c’est peut-être au Qatar que les réactions ont été les plus vives, de très nombreux produits d’origine française, dont la fameuse Vache qui rit, pourtant traditionnellement très appréciée au Proche-Orient, ayant été immédiatement retirés des rayons.

Plus de Vache qui rit dans ce magasin du Qatar samedi 24 octobre 2020 (photo © AFP / Nice Matin)

Le coup est rude pour les petits fromages triangulaires, même si l’enjeu pour la France semble être plus diplomatique qu’économique, contrairement au Danemark qui, en 2005, avait fait face, lui-aussi, à un boycott des pays arabes suite aux premières publications des caricatures de Mahomet, épisode qui avait failli ruiner l’industrie laitière du pays. Seulement 3 % des exportations françaises se feraient actuellement vers le Proche et le Moyen-Orient, ce qui permet de relativiser l’impact économique de ce coup de chaud qui pourrait néanmoins être rude pour l’industrie du luxe et des parfums.

Les spécialistes de la région considèrent d’ailleurs que le Qatar n’a rien à gagner à un boycott prolongé de la France, lui qui s’est forgé une réputation internationale notamment via le rachat en Europe de nombreux actifs, dont le principal club de foot de la capitale française, le Paris Saint-Germain.

Le PSG aux mains des Qataris… un dessin signé Dubouillon (source ©
Résistance Inventerre)

L’Islam sunnite, d’obédience wahabbite comme en Arabie saoudite y est certes religion d’État, et le pays compte plus de 1000 mosquées pour à peine plus de 2,5 millions d’habitants, principalement concentrés dans la capitale, Doha. Le Qatar est régulièrement accusé de soutenir financièrement le terrorisme islamiste, même si ces accusations sont soigneusement entretenues par son rival iranien. Il n’en demeure pas moins que le Qatar est très proche des Frères musulmans et qu’il soutient de fait de nombreux groupes rebelles sunnites. Le pays joue d’ailleurs un rôle important via sa chaîne d’informations télévisées en continu Al Jazeera, entièrement financée par l’État et qui s’est imposée dans le monde entier comme le principal canal d’influence médiatique auprès des arabophones, ce qui donne au Qatar une influence sans commune mesure avec sa taille qui ne dépasse guère celle de Chypre ou de la Jamaïque…

Grande Mosquée de Doha au Qatar (source © I love Qatar)

Les relations entre la France et le Qatar étaient jusque là plutôt bonnes. En 1974, l’émir Khalifa ben Hamad Al Thani, monarque régnant, s’illustra par un déplacement officiel en France au cours duquel il en profité pour s’acheter une belle villa sur la Côte d’Azur. Une tradition qui s’est perpétuée depuis, sous le règne de son fils, l’actuel émir Hamad bin Khalifa Al Thani, lequel a purement et simplement destitué son père en 1995.

En 2007, c’est lui qui fut le premier chef d’État étranger invité en France par Nicolas Sarkozy fraîchement élu, une belle consécration pour ce pays largement désertique et qui a bâti sa richesse sur l’exploitation de ses ressources pétrolières et surtout gazières, au point de s’enorgueillir d’être désormais le plus gros contributeur de gaz à effet de serre du monde, ramené au nombre d’habitants : 10 fois plus que la moyenne mondiale !

Le président Nicolas Sarkozy reçoit l’émir du Qatar, Hamad Ben Khalifa Al-Thani, le 1er septembre 2011 à l’Elysée (photo © Miguel Medina / AFP / Le Monde)

Cette amitié franco-qatari a été soigneusement cultivée grâce à un régime fiscal particulièrement avantageux instauré justement par Sarkozy en 2008. Une disposition privilégiée qui permet aux Qataris de ne payer aucun impôt sur leurs revenus immobiliers français ni sur leurs dividendes et d’être exonérés de l’impôt sur la fortune et des droits de mutation pour tous leurs avoirs détenus en France : un manque à gagner fiscal estimé à 150 millions d’euros par an… A ce compte, les Qataris auraient donc tort de se gêner et la France est de fait devenue en quelques années la quatrième cible mondiale pour les investissements qataris qui se sont élevés en 2016 à 25 milliards d’euros sur le territoire national. Immobilier de prestige, hôtels de luxe, châteaux et belles villas, clubs de foot et de handball, participations dans des entreprises du luxe, des services ou de l’armement, tout y passe. Même le fameux prix hippique de l’Arc de triomphe est passé sous contrôle qatari…

La crise immobilière en France : heureusement, les Qataris sont là… un dessin signé Georges (source © Le Nouvel Obs)

Gageons donc que la fièvre retombera rapidement et que le sens des affaires reprendra vite le dessus pour faire oublier aux gros investisseurs qataris en quête de dividendes juteux, le chemin de l’hexagone et le goût de la Vache qui rit…

L. V.

Liberté d’expression et fait religieux

23 octobre 2020

Les événements tragiques qui viennent de se dérouler récemment mettent en premier plan la remise en cause de la liberté d’expression. Celle-ci englobe de multiples champs permettant l’expression de nos conceptions tant politiques, que culturelles (sciences, arts, modes de vies..) ou spirituelles (croyances religieuses).

La contestation de cette liberté s’est immiscée dans la sphère de l’enseignement public, plus particulièrement dès lors que l’enseignement aborde le « fait religieux ». Car l’amalgame est très rapidement fait entre étude du « fait religieux » et « vérité religieuse ». Comment expliquer cette sensibilité de certains à faire prévaloir leurs convictions religieuses sur la tolérance que notre République laïque promeut?

Des pratiques rituelles de nos lointains ancêtres à la fondation des religions telles que nous les avons vu apparaître depuis l’Antiquité, il y a un lien commun. Le nom de religion porte en lui, de par son étymologie latine, sa définition de « relier », qui exprime un besoin de communiquer avec des forces qui dépassent l’ordre de l’univers. Les religions sont donc inhérentes aux préoccupations des hommes.

Le fait religieux ne relève pas uniquement du passé. Il est toujours présent. Il est donc indispensable que l’étude du fait religieux fasse partie du programme de l’enseignement public, laïque et obligatoire.

Enseigner les faits religieux en collège (photo © Jeff Pachoud / AFP / Le Point)

Mais qu’est-ce qui doit être enseigné ? Et à qui doit s’adresser cet enseignement qui peut être perçu différemment selon le niveau de compréhension de celui qui le reçoit et son niveau de maturité ?

Cet enseignement se doit d’être impartial, sachant qu’il existe des religions du Livre (christianisme, judaïsme, islam) et d’autres qui n’en ont pas (shinto japonais), des religions avec des fondateurs (Bouddha, Jésus, Mahomet) et des religions qui en sont dépourvues (taoïsme chinois), des religions avec des sacrements (christianisme) et la plupart qui n’en ont pas…

Alors pourquoi cette question alors que le fait religieux est déjà enseigné au sein de l’école de la République et que les principes d’application ont été abordés dans le rapport Debray en 2002 ? N’est-ce pas alors plutôt les difficultés que rencontrent les enseignants à aborder ce sujet dans une situation de remise en cause du contenu des programmes et donc de la laïcité par une partie de la population qui ne distingue pas le fait religieux de l’interprétation religieuse ?

L’enseignement du « fait religieux », en France, n’est pas un enseignement religieux comme dans d’autres pays. Il est, et doit être abordé, comme toute autre matière, avec un caractère scientifique prenant en compte tous les faits de civilisations. Ce sont les programmes d’histoire, de philosophie qui traitent principalement de ces faits dans un esprit de neutralité. Les faits religieux sont des conséquences de l’histoire, ce ne sont pas des éléments d’un « catéchisme ».

Un dessin signé Deligne (source © La Croix)

Or le système éducatif public, lorsqu’il aborde l’influence des religions, depuis leur émergence jusqu’à aujourd’hui dans différentes sociétés, en les traitant sur le même pied d’égalité, heurte certains qui voudraient faire prévaloir la supériorité de leurs interprétations religieuses. Soit le contraire du principe de laïcité qui veut que « les convictions religieuses n’ont pas à s’exprimer dans l’école publique ».

C’est avec rigueur scientifique et rationalité qu’est dispensé l’enseignement. Les croyances n’y ont pas leur place. Cependant, dispenser un enseignement en excluant toute référence au fait religieux serait contre productif, alors qu’il s’agit d’ouvrir l’esprit des élèves à une compréhension objective et diverse d’une vision du monde passé et présent.

En effet, confronter les élèves aux différentes cultures sans aborder l’influence des religions dans la création de ces cultures et les faits historiques qui en sont constitutifs, semble n’être pas objectif alors que dans le monde actuel chacun est confronté au quotidien à des influences et des interprétations partisanes, voire dogmatiques.

Régis Debray en 2017 (photo © Francesca Mantovani / Gallimard / Le Monde)

C’est ce que le rapport Debray aborde en proposant douze recommandations concernant l’évaluation et la cohérence des programmes dispensés durant la scolarité des élèves au collège et au lycée et insiste sur la formation des enseignants, dans les UIFM et au cours de stages abordant l’enseignement de la laïcité et l’histoire des religions.

Clarifier l’enseignement pour mieux comprendre le fait religieux nécessite l’apprentissage de l’histoire des religions car comment comprendre la crise du Proche-Orient si l’on ne connaît pas la rivalité qui oppose sunnites et chiites, l’histoire de l’islam, les origines de ce schisme. Les exemples abondent dans ce domaine : luttes contre les hérétiques, apparition du protestantisme avec la Réforme….

Comment ne pas évoquer la richesse historique de l’apport des religions dans la création artistique et les constructions architecturales inspirées par la foi ?

L’enseignement du fait religieux ne se justifie que s’il conduit à la tolérance, à la prise en compte de la diversité et à des attitudes pacifiques. Evidemment on ne peut pas aborder les événements historiques, politiques, économiques uniquement sous l’angle d’une interprétation religieuse. C’est donc un exercice difficile que de vouloir appliquer les principes de la laïcité dans l’approche des faits religieux à l’école dans un esprit de tolérance face à la spiritualité de chaque élève. C’est donc le plus tôt possible que doit être abordé cet enseignement afin de désamorcer toutes futures tensions autour de ce sujet.

C’est bien le respect de la liberté de conscience qui prévaut à l’école de la République, telle que le précise la charte de la laïcité en vigueur à l’école publique : « aucun sujet n’est à priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique. Aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme ».

Un dessin signé Rémi Malingrey (source © The Conversation)

Mais cela suppose aussi la formation des enseignants dans l’approche du fait religieux dans notre société où la pratique religieuse est en recul, où la majeure partie des élèves sont éduqués en dehors de toute option religieuse. Avant tout, le principe de laïcité doit dominer cet enseignement : la laïcité n’est pas l’ennemi des religions, elle garantit l’exercice des cultes mais de tous les cultes.

Aborder les faits religieux s’avère donc nécessaire, ne pas le faire serait laisser leur interprétation aux seuls tenants revendiquant le monopole de cet enseignement au domaine exclusif de la religion. Dans l’école républicaine l’épanouissement de l’élève, futur citoyen, passe par son éveil à l’universel où la dimension spirituelle de l’homme est un sujet de réflexion mais dans le respect de la paix scolaire et des principes républicains intransigeants face à l’obscurantisme.

CM

L’obscurantisme a encore frappé…

18 octobre 2020

On pensait révolus ces temps-là où le fanatisme religieux poussait certains à massacrer leur prochain. On alors, réservé à des contrées lointaines où l’éducation populaire peine encore à se généraliser et où le poids de la coutume exerce encore une emprise sociale dont il reste bien difficile de se dégager. En France, au pays de Descartes et de Voltaire, on espérait que la Raison avait fini par triompher définitivement de l’obscurantisme et du fanatisme religieux. On n’est plus à la fin du XIXe siècle, alors que les instituteurs de la République ferraillaient pour imposer une éducation laïque face au catholicisme encore solidement ancré dans les têtes, surtout en milieu rural.

Voltaire, en pointe contre le fanatisme religieux, il y a plus de 250 ans
déjà… (source © Culture access)

Jamais sans doute les Français dans leur ensemble n’ont bénéficié d’un niveau de formation et d’éducation aussi élevé. Même si beaucoup critiquent, souvent avec raison, la baisse du niveau d’exigence scolaire dans notre système éducatif, force est de constater que nous avons connu, en quelques générations, une démocratisation et un élargissement inimaginable du niveau global d’éducation. Près de 80 % d’une classe d’âge arrive désormais à décrocher le baccalauréat, alors qu’au sortir de la dernière guerre, au début des années 1950, cette proportion ne dépassait pas 5 % ! Et que dans les années 1980, elle stagnait encore autour des 30 %, avant la création des bac professionnels qui ont permis une très sensible amélioration.

L’école laïque, un combat permanent ? (source GDB blog)

Au-delà de ce niveau d’éducation qui s’est diffusé rapidement dans toute la population, jamais l’accès à l’information n’a été aussi facile. Il suffit désormais d’un clic sur son smartphone, dont les trois-quarts des Français et la quasi totalité des jeunes générations sont désormais équipés, pour avoir accès à une masse d’informations que les Encyclopédistes du Siècle des Lumières auraient été bien en peine de rassembler. Pour qui se montre un peu curieux, le savoir est à la portée de tous, ce qui devrait être un gage d’ouverture d’esprit dans un monde où chacun sait comment vit son prochain, même à l’autre bout de la planète.

Comment dès lors peut-on expliquer que l’on assiste encore en France, à des comportements aussi irrationnels et qui relèvent d’une intolérance fanatique digne de l’Inquisition, que cet acte insensé qui vient de se dérouler ce vendredi 16 octobre 2020, quand un jeune de 18 ans, réfugié russe d’origine tchétchène mais ayant grandi en France vient attendre un professeur d’histoire-géographie à la sortie de son collège pour le décapiter froidement, avant de diffuser sur son compte Twitter la photo de son forfait accompagné, selon Le Monde, d’un message dans lequel il écrit notamment : « Au nom d’Allah, le très miséricordieux, (…) à Macron, le dirigeant des infidèles, j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaissé Muhammad, calme ses semblables avant qu’on ne vous inflige un dur châtiment ».


En classe, certains enseignants s’inquiètent pour leur sécurité… Un dessin signé Emmanuel Chaunu (source © Instagram)

Une telle violence et un tel déferlement de haine envers un représentant du corps professoral que ce jeune ne connaissait même pas, justifié qui plus est au nom d’une religion, quelle qu’elle soit, voilà qui qui rappelle les heures les plus sombres de nos guerres de religion, sans remonter jusqu’aux croisades et à leur déchaînement fanatique. Un tel comportement paraît totalement anachronique dans une société comme la notre, largement sécularisée et où la liberté de pensée comme d’ailleurs la liberté de culte est totale. Quel degré d’embrigadement et de frustration peuvent ainsi pousser un jeune de 18 ans, à l’aube de sa vie d’adulte, à commettre un geste aussi absurde et aussi violent, au point d’ailleurs que les policiers venus l’arrêter ont été obligés de l’abattre ?

Couverture de Charlie Hebdo, illustrée par Cabu, le 8 février 2006 (source © L’Express)

Au delà de ce geste individuel, l’affaire, qui émeut la France entière, est d’autant plus inquiétante qu’elle s’inscrit dans une suite de forfaits qui montrent tous une poussée de radicalisation religieuse d’une partie de la jeunesse, certes souvent issue de l’immigration, mais qui pour l’essentiel a grandi et a été scolarisée en France. Elle illustre comment certains ressortissants français s’emparent de la religion, en l’occurrence islamique, comme une arme de revendication identitaire pour refuser la loi commune et imposer leur propre vision de la société.

On y a vu en effet un parent d’élève, dont la fille n’avait même pas assisté au cours incriminé, qui portait précisément sur la liberté d’expression, déposer plainte contre l’enseignant, accompagné par un militant islamiste bien connu pour ses actes de provocation. Le professeur en question, avait pourtant jugé bon de s’excuser auprès des parents d’élèves mais il avait été rappelé à l’ordre la semaine suivante par un inspecteur de l’Éducation Nationale venu lui rappeler « les règles de laïcité et de neutralité ». Même si l’enseignant n’a pas été sanctionné et qu’il bénéficiait, semble-t-il du soutien de la principale du collège et des associations locales de parents d’élèves, on aurait pu espérer un soutien un peu plus ferme de la part de sa hiérarchie.

Samuel Paty, l’enseignant sauvagement assassiné à Conflans Sainte-Honorine le 16 octobre 2020 pour avoir enseigné à ses élèves la liberté d’expression (source © Twitter / Sud Info)

Certains évoquent désormais de faire entrer au Panthéon la dépouille de Samuel Paty, ce professeur décapité le 16 octobre 2020 pour avoir tenté d’expliquer à ses élèves ce qu’est la liberté d’expression. Le symbole serait fort en effet mais, au-delà des symboles, il serait peut-être temps que chacun à son niveau se mobilise au quotidien dans ce combat éternel de la raison contre l’obscurantisme et le fanatisme religieux qui continuent à tuer. Voltaire sans doute a dû se retourner dans sa tombe en ce sombre jour d’octobre 2020…

L. V.

Erdogan, adepte de la provocation religieuse ?

22 août 2020

Le président turc Recep Tayyip Erdogan (photo © Attila Kisbenedek / AFP / DNA)

A quoi joue donc le président turc, Recep Tayyip Edogan ? Nommé Premier ministre en mars 2003 puis élu à la Présidence de la République en août 2014, cet ancien maire d’Istanbul (de 1994 à 1998) et fondateur en 2001 du parti nationaliste et conservateur AKP, semble entraîner son pays dans une dérive impérialiste et islamiste de plus en plus décomplexée.

La tentative de coup d’état à laquelle il a dû faire face en 2016 a de fait considérablement renforcé sa position, lui donnant prétexte à procéder à plus de 50 000 arrestations dont de nombreux députés d’opposition et à licencier plus de 100 000 employés du secteur public : une véritable purge qui lui a permis d’avoir les mains libres pour instaurer de nombreuses réformes sécuritaires et verrouiller son pouvoir. Réélu à l’issue des présidentielles de 2018, après un référendum constitutionnel qui lui a permis de mettre en place un régime présidentiel, il est désormais le maître incontesté du pays, même si son parti a perdu les villes d’Istanbul et d’Ankara à l’occasion des dernières municipales.

Offensive turque en Syrie contre les milices kurdes en 2019 (photo © Delil Souleiman / AFP / Le Parisien)

Une position de force qui conduit Erdogan à infléchir radicalement la position géostratégique de la Turquie, laquelle se positionne, jour après jour, dans une logique de reconstitution de l’empire ottoman, démantelé à l’issue de la Première guerre mondiale. Cela se traduit concrètement par une multiplication des partenariats avec les pays arabes voisins, des démonstrations de force tant vis-à-vis de ses voisins européens qu’envers les Russes et les Américains, une intervention militaire directe en Libye, mais aussi par une politique très engagée en Syrie où la Turquie a largement soutenu les rebelles djihadistes et profité du conflit pour affaiblir les mouvements kurdes via des incursions militaires sanglantes au-delà de ses frontières.

La récente découverte d’un important gisement de gaz naturel en Mer Noire, annoncée cette semaine à grands renforts de tambours et trompettes par Erdogan en personne, vient conforter cette position de la Turquie qui se positionne en « roi du pétrole » au sein de la région. Cela ne fait que renforcer le sentiment de toute puissance de la Turquie qui multiplie ces derniers mois les incursions agressives en Méditerranée, n’hésitant pas à envoyer ses navires d’exploration pétrolière dans les eaux territoriales grecques, lourdement escortés par des navires de guerre de la marine turque. Cette situation crée de fortes tensions en Méditerranée orientale où la Grèce a appelé l’Union européenne à organiser un sommet d’urgence tandis que la France annonçait, début août, le déploiement de forces militaires navales et aériennes en soutien de la Grèce, s’attirant aussitôt les foudres d’Erdogan, accusant la France, selon les Échos, de « dépasser les bornes » et de « chercher la guerre », et la sommant de « ne pas se croire plus grand qu’il n’est ».

Le navire de prospection pétrolière Oruc Reis, escorté par des bateaux de guerre de la marine turque, le 10 août 2020 dans les eaux territoriales grecques (source © Ministère de la Défense de la Turquie / L’Humanité)

Des menaces dont Erdogan est coutumier, lui qui n’avait pas hésité en 2008, à l’occasion d’une visite officielle en Allemagne à affirmer avec force devant des milliers de ses compatriotes immigrés dans ce pays que « l’assimilation est un crime contre l’humanité », et qui avait traité en 2017 les Pays-Bas de « pays nazi » et les dirigeants néerlandais de « fascistes » parce qu’ils s’inquiétaient de la campagne électorale agressive que menait le gouvernement turc sur son propre sol auprès des communautés turques immigrées, à l’occasion du référendum constitutionnel de 2017.

Une politique qui prend de plus en plus des allures de guerre de religion, comme si Erdogan cherchait à effacer à tout prix le virage courageux vers la laïcité que Mustafa Kemal Atatürk, premier Président de la Réublique de Turquie de 1923 à 1938, avait tenté de faire prendre à son pays. C’est sous son gouvernement que Sainte-Sophie avait perdu en 1934 son statut de lieu de culte musulman pour devenir un musée. Une décision symbolique mais lourde de sens pour cet édifice religieux, construit au VIe siècle à l’initiative de l’empereur byzantin de Constantinople, Justinien, à l’emplacement d’une précédente basilique chrétienne, incendiée en première fois en 404 puis de nouveau détruite en 532 après une nouvelle émeute qui embrasa la ville pendant 6 jours. Consacrée le 23 décembre 562, la nouvelle basilique Haghía Sophía, qui signifie « sagesse de Dieu » en grec, devint alors le siège du patriarche orthodoxe de Constantinople.

Intérieur de Sainte-Sophie (photo © Leemage / La Croix)

Gravement endommagée à plusieurs reprises par des incendies et des séismes, pillée par les croisés lors du sac de Constantinople en 1204, la basilique chrétienne fut immédiatement convertie en mosquée lors de la prise de la ville par les Ottomans en 1453. Les fresques murales ont été recouvertes de voiles puis badigeonnées d’un lait de chaux pour les masquer. L’édifice a bénéficié depuis de nombreux travaux de confortement et restaurations qui se poursuivent d’ailleurs jusqu’à ce jour. Les grands panneaux circulaires portant les noms d’Allah, de Mahomet et des califes, qui avaient été déposés par Atatürc en 1934 avaient été remis en place dès 1951, mais c’est donc Erdogan qui a franchi le pas en publiant, le 10 juillet 2020, un décret transformant Sainte-Sophie en mosquée, malgré les protestations des autorités religieuses de l’Église orthodoxe grecque et russe et les condamnations de l’UNESCO, qui l’avait classée au Patrimoine mondial de l’Humanité, des États-Unis, de la Russie et de l’Union européenne.

Le 24 juillet de cette année a donc eu lieu la première prière musulmane depuis bien longtemps dans cette ancienne basilique orthodoxe redevenue mosquée, l’accès des visiteurs y étant désormais limité. Dix jours plus tard, le 2 août 2020, le muezzin bénévole qui se chargeait de l’appel à la prière du haut du minaret de la nouvelle mosquée, un certain Osman Aslan selon le Greek City Times, décédait brutalement d’une attaque cardiaque en plein office, marquant lourdement les fidèles prompts à y voir un signe divin défavorable.

Mosaïques de l’église Saint-Sauveur in Chora à Istanboul (source © Toutistanbul)

Mais pas de quoi refroidir les ardeurs islamistes du Président Erdogan qui a ordonné par décret présidentiel, le 21 août 2020, la reconversion en mosquée d’une autre église byzantine emblématique, Saint-Sauveur in Chora. Édifiée au Ve siècle, à l’époque en dehors des murs de la ville, délimitée alors par les fameux remparts de Constantin, cette église a en réalité été largement reconstruite à la fin du XIe siècle et ornée entre 1315 et 1321 de magnifiques mosaïques qui en font un lieu tout à fait exceptionnel qui attire de très nombreux visiteurs depuis sa conversion en musée, ouvert au public depuis 1948.

Cette nouvelle transformation en mosquée d’un édifice religieux, initialement chrétien puis laïcisé depuis de nombreuses années, apparaît comme une véritable provocation qui rappelle les temps qu’on croyait révolus de la Reconquista espagnole, lorsque le roi Ferdinand de Castille consacra comme église en 1236 la grande mosquée de Cordoue édifiée en 786 à l’initiative d’Abd al-Rahman 1er, le fondateur omeyyade de l’émirat Al-Andalus.

La romancière turque Asli Erdogan, ici en 2018 à Francfort, qui était accusée de soutien au mouvement kurde du PKK, acquittée en février 2020 (photo © Daniel Roland / AFP / RTS)

Transformer églises en mosquée ou vice versa était alors pratique courante, de même que les anciens temples greco-romains avaient régulièrement servi de base à l’édifice d’église lors du développement du christianisme. Mais dans le contexte actuel de forte tension avec les voisins grecs, ces décisions successives du président turc, présentée selon Le Monde comme « la touche finale d’une conquête » et destinées à montrer à son électorat islamo-conservateur qu’il est prêt à reprendre le flambeau de l’ancien empire ottoman, apparaissent aux yeux de la romancière Asli Erdogan comme « une gifle délibérée au visage de ceux qui croient encore que la Turquie est un pays séculier ». Pas très rassurant pour l’avenir…

L. V.

Écoles maternelles privées : les communes devront payer !

6 novembre 2019

C’est une décision voulue par Emmanuel Macron et son Ministre de l’Éducation Jean-Michel Blanquer, qui est entrée en application dès la rentrée 2019 après avoir été inscrite à l’article 11 de la loi du 26 juillet 2019 intitulée pompeusement « Pour une école de la confiance » : désormais « l’instruction est obligatoire pour chaque enfant dès l’âge de trois ans et jusqu’à l’âge de seize ans ».

Emmanuel Macron et Jean-Michel Blanquer sur les bancs d’une école maternelle du 19ème arrondissement de Paris en mars 2018 (source © BFMTV)

A première vue, on ne voit pas très bien ce que cela change… L’école était déjà obligatoire jusqu’à 16 ans et 97,5 % des petits Français de 3 ans avaient déjà une place en maternelle tandis que la proportion était de quasiment 100 % à 4 ans. De fait, la rentrée 2019 ne s’est pas traduite par un afflux spectaculaire de petits bambins dans les écoles maternelles et il n’a nullement été besoin d’installer à la hâte des Algéco dans les cours de récréation pour y accueillir ces nouveaux élèves. Il y avait déjà 2,4 millions d’enfants inscrits à l’école maternelle en 2018 et on estime à 26 000 environ le nombre d’enfants supplémentaires qui ont été concernés par cette nouvelle obligation, principalement d’ailleurs dans les territoires d’Outre-mer.

La loi ne fait donc qu’entériner un état de fait parfaitement généralisé à la société française. Sauf que les débats qui ont eu lieu lors de son processus d’adoption, principalement dans les rangs du Sénat, ont montré que cette mesure d’apparence purement symbolique, entrainait un effet pervers dont les conséquences sont loin d’être négligeables pour nombre de communes françaises. Qui dit école obligatoire dit en effet prise en charge obligatoire par les collectivités, y compris lorsque cette scolarisation s’effectue dans un établissement privé.

C’est en effet une conséquence de la loi Debré qui date de 1959 et qui n’a jamais été remise en cause pour ne pas raviver la guerre scolaire. Cette loi prévoit que l’État finance le salaire des enseignants des écoles privées sous contrat, autrement dit, celles qui s’engagent à respecter les programmes fixés par l’Éducation nationale, pour l’essentiel des établissements gérés par l’Église catholique. Mais elle prévoit aussi que les collectivités territoriales, en l’occurrence les communes, prennent en charge les frais de fonctionnement de ces mêmes établissements privés.

Dessin signé Camille Besse, publié dans Marianne le 18 octobre 2019

Tant que l’école maternelle n’était pas obligatoire, cette prise en charge du privé par le public n’était donc pas une obligation légale. Ce qui n’empêchait pas nombre de communes de verser quand même religieusement leur obole en subventionnant très largement les écoles maternelles privées de leur périmètre. Mais désormais, la subvention devra couvrir l’intégralité des coûts, à parité avec les écoles publiques puisque la loi Debré oblige les collectivités à participer à la même hauteur pour le public que pour le privé.

L’addition risque d’être lourde pour certaines communes, surtout pour prendre en charge le salaire des ATSEM, les agents territoriaux spécialisés des écoles maternelles, mis à disposition par la collectivité. Pour la seule ville de Paris, Patrice Bloche, élu en charge de l’éducation interrogé par Le Monde, évalue ce coût supplémentaire à 12 millions d’euros dès la rentrée scolaire 2019, pour un budget municipal de 744 millions d’euros consacré aux affaires scolaires, sachant que sur 60 000 petits Parisiens inscrits en maternelle, on en compte 10 500 dans des écoles privées sous contrat. A Toulouse, on évoque un surcoût de 2 millions d’euros par an et probablement 2 à 3 millions sur Lyon. En Bretagne, où un tiers des enfants sont scolarisés dans le privé, la facture est proportionnellement encore plus salée : Brest l’évalue à 1,4 millions d’euros supplémentaires, à ajouter aux 2,5 millions déjà déboursés annuellement pour les enfants inscrits en maternelle.

Un dessin signé Aurel, publié dans Le Monde le 10 octobre 2019

Le sujet avait d’ailleurs fait l’objet de débats serrés au Sénat lors de la discussion du projet de loi car il avait été bien identifié dès le mois de février 2019 que cette mesure, purement symbolique en matière de scolarisation des enfants, n’était en fait qu’un moyen détourné de faire un gros chèque cadeau à l’enseignement catholique qui bénéficie d’un énorme effet d’aubaine pour payer un service déjà assuré, et ceci sans la moindre exigence de contrepartie puisque le privé n’aura pas plus d’obligation qu’avant à assurer l’accueil des enfants pour davantage de mixité sociale.

A ce soupçon de favoritisme s’ajoute une crainte d’injustice car les montants supplémentaires que devront désormais verser les communes aux écoles maternelles privées ne seront pas totalement compensés par l’État, loin s’en faut. En fait, seules les communes qui ne versaient aucune subvention jusqu’à présent se verront rembourser ces sommes. Pour les autres, seul l’éventuel surcoût par rapport aux subventions déjà versées pourra faire l’objet d’une compensation financière.

Et tout laisse à penser que les compensations de l’État ne seront pas à la hauteur des dépenses effectives des communes. Le gouvernement prévoit en effet une enveloppe de 100 millions d’euros pour ces compensations annuelles alors que les estimations des dépenses en question varient entre 150 et 200 millions d’euros à l’échelle nationale.

Collège Saint-Augustin à Carnoux reconstruit en 2014

Cette position du gouvernement est assez révélatrice d’un état d’esprit qui vise à favoriser le transfert vers le privé d’un service public au prétexte qu’il serait réalisé aussi bien et pour moins cher que par le l’Éducation nationale. Ce n’est en tout cas pas le maire de Carnoux qui se plaindra d’une telle mesure, lui qui n’a jamais hésité à subventionner largement l’enseignement catholique, allant jusqu’à imposer aux forceps en décembre 2013, à quelques mois seulement des dernières échéances municipale, une décision qui a fait tousser même la Chambre régionale des comptes et qui revenait à offrir à l’évêché pour un prix d’ami, qui plus est dans le cadre d’un crédit gratuit, la dernière réserve foncière constructible de la commune, tout en le débarrassant, à prix d’or cette fois, des bâtiments destinés à être démolis de l’ancien collège Saint-Augustin devenu trop à l’étroit. Une belle générosité qui l’honore, à défaut d’être très orthodoxe en matière de gestion des deniers publics, mais quand on aime, on ne compte pas…

L. V.

Lucetta Scaraffia claque la porte du Vatican

17 septembre 2019

Lucetta Scaraffia (photo © Kasia Strek / Ciric / La Vie)

Féministe, historienne, fervente catholique, Lucetta Scaraffia a claqué en mars dernier la porte du Vatican en démissionnant de la direction de Femme, Église, Monde, le supplément féminin de l’Osservatore Romano, qu’elle dirigeait depuis 2012. Et les dix autres femmes qui collaboraient au mensuel l’ont suivie. Une fronde féministe au cœur de la plus phallocrate des institutions : l’Église catholique.

Vexations, articles contraires à la ligne de la rédaction mais imposés par la direction, rumeurs sur d’inexistantes prises de position en faveur de l’avortement : l’air était devenu irrespirable pour Lucetta et sa bande de « pétroleuses ».

« Nous avons jeté l’éponge parce que nous nous sentions entourées par un climat de méfiance et de délégitimation progressive », explique-t-elle au journal belge Le Soir +. Mais dans les couloirs du Vatican, nul n’ignore que les scoops de Femme, Église, Monde ont donné de l’urticaire à nombre de princes de l’Église. Le premier regardait la situation des religieuses exploitées comme servantes non rémunérées et méprisées par la majorité des prélats. Le second documentait les abus sexuels commis par des prêtres contre des sœurs. « C’est encore plus dramatique pour l’Église que la pédophilie parce que de nombreux prêtres ou évêques ont fait avorter des femmes pour cacher leur faute. »

La place Saint-Pierre, à Rome

Le destin qui a conduit cette féministe de 70 ans dans les hautes sphères du Vatican tient du roman.

Catholique fervente, la mère de Lucetta Scaraffia ne voulait pas que sa fille fasse des études ni fréquente les salles de cinéma, qu’elle considérait comme des lieux de perdition. Son père franc-maçon et sa tante communiste lui ont permis d’étudier et de vivre comme une jeune fille de son époque. En 1968, Lucetta Scaraffia devient marxiste et féministe. Ce sont ses études d’historienne sur les saintes et les grandes mystiques qui lui font renouer avec la foi.

Côté vie privée, son premier mariage est annulé par le tribunal de la Rota pour couronner à l’Église sa seconde union. Mais entre-temps, elle a eu un enfant d’une autre relation. Pas exactement ce que prévoit le canon de la doctrine catholique.

C’est Benoit XVI qui lui met le pied à l’étrier dans la presse du Saint-Siège. Une rencontre entre la féministe et le rigoureux théologien allemand qu’on imagine difficile. « Pas du tout. Benoît XVI a été professeur, il a l’habitude de se confronter avec des étudiants des deux sexes. Il est curieux et n’utilise jamais l’insupportable ton paternaliste méprisant de la majorité des prêtres envers les femmes. »

Le Pape François avec les Soeurs hospitalières de la miséricorde, le 24 septembre 2016 (photo © L’Osservatore Romano / Zenit)

Pour Lucetta Scaraffia, les femmes payent dans l’Église le même retard d’émancipation que dans le monde laïc avec comme circonstance aggravante la misogynie du clergé. Dès qu’ils entrent aux séminaires, les futurs prêtres s’habituent à voir les femmes dans des rôles subalternes. Puis ils choisissent des figures masculines comme référents universitaires car elles leur permettront de faire carrière. « Une fois ordonnés, ils ne comprennent rien de l’univers féminin. Ils exercent tout leur pouvoir sur les femmes. »

La directrice de Femmes, Église, Monde a vécu la misogynie des hommes d’Église au cours du synode de la famille ou elle était une des rares femmes invitées. Devant la machine à café, où les pères synodaux se comportaient souvent comme des goujats, et dans les travaux, où les femmes n’étaient citées que comme épouses et mères et n’étaient pas autorisées à prendre la parole.

Le pape François a souvent fait l’éloge des femmes et déclaré que « l’Église est femme »« C’est très beau, mais nous voulons être écoutées, reconnues dans notre diversité, s’il le faut, contredites… pas devenir des métaphores. »

Une voix décidément trop libre pour le Vatican.

C. T.

A Carnoux, une laïcité commémorative bien singulière…

17 novembre 2018

Célébration de la Sainte-Geneviève, le 24 novembre 2017 devant l’église de Carnoux (extrait du bulletin municipal, Le Messager n°50, janvier 2018)

A chaque cérémonie de recueillement (8 mai, 11 novembre), les Carnussiens constatent cette adaptation locale très particulière de la laïcité : le maire invite la population à se rassembler devant l’hôtel de ville pour assister à la messe, avant la cérémonie civile et militaire officielle.

Evidemment, certains s’interrogent sur la nécessité d’encapsuler une cérémonie religieuse dans un hommage laïc. La grande majorité des communes, dont Marseille, Aix ou Aubagne, restent d’ailleurs fidèles au principe laïc habituel, pour lequel les initiatives religieuses ne sont pas mentionnées. Et dans les quelques communes qui les signalent, elles sont présentées comme extérieures à la commémoration municipale, comme une simple information pour les citoyens qui se sentent concernés.

Entrefilet publié dans La Provence 10 novembre 2018

Déjà, il y a 10 ans… Une « tradition laïque » à Carnoux…

A Carnoux, ce n’est pas le cas. C’est même une tradition. A chaque cérémonie, le même rituel, une certaine confusion entre le religieux et le laïc. On peut s’imaginer la complexité de la chose si la commune hébergeait un temple, une synagogue, une mosquée ou une église arménienne… Mais évidemment, cette question amène une réflexion plus particulière pour le 100ème anniversaire de 1918 pour lequel, durant des mois, il a été mis en évidence, dans les médias et dans les écoles, que toutes les religions, toutes les ethnies, toutes les opinions avaient eu leur lot de héros et de victimes, de bravoures et de drames et que la nation leur devait reconnaissance à tous. Si l’une des commémorations se doit d’une distanciation, d’une « pudeur » laïque, c’est bien celle-ci.

Certains défendront localement certainement ce mélange des genres. Après tout, le cloisonnement entre le laïc et le religieux n’est pas absolu. Un curé peut être maire et un rabbin ou un imam peuvent être secrétaires de mairie. Mais, dans leur fonctionnement, les institutions publiques et religieuses, demeurent indépendantes, séparées, depuis la loi de 1905.

Les cérémonies nationales ont d’ailleurs, encore cette année, parfaitement respecté cette règle de bon sens, initiée, rappelons-le dès la fin de la grande guerre. Le 11 novembre 1918, en effet, l’archevêque de Paris invite Clemenceau, alors président du Conseil, au Te Deum prévu à Notre-Dame de Paris, en hommage à tous les morts de la guerre qui vient de s’achever. Clemenceau dissuade le président de la République, Raymond Poincaré, de s’y rendre, et répond par un communiqué officiel dont le cadre est encore aujourd’hui respecté : « Suite à la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, le gouvernement n’assistera pas au Te Deum donné à Notre-Dame. Mmes Poincaré (femme du président de la République) et Deschanel (femme du président de la Chambre des députés) n’étant pas membres du gouvernement pourront par contre y assister ».

Procession religieuse dans les rues de Carnoux avec le maire en tête à l’occasion du cinquantenaire de l’église Notre-Dame d’Afrique, le 23 avril 2016 (source : bulletin municipal spécial Jubilé)

Alors, il est vrai, qu’en général, l’esprit de la loi de laïcité est respecté. C’est le cas à Aix, Marseille, Aubagne, La Ciotat, Gémenos, la Bouilladisse, Belcodène, Cuges-les Pins, la Destrousse, La Penne-sur-Huveaune, Peypin, Cadolive, Auriol. Seuls Saint-Cyr et Carnoux se distinguent, avec un rassemblement à la Mairie avant une cérémonie religieuse. A Cassis, Roquefort-la-Bédoule ou Saint-Zacharie, la messe est annoncée, mais précède le rassemblement laïc à la Mairie.

Procession religieuse dans les rues de Carnoux (source : bulletin municipal spécial Jubilé)

Il ne s’agit pas d’être tatillon sur l’organisation d’une cérémonie municipale. Il s’agit avant tout de réfléchir au fond de la notion de laïcité, qui est le respect de l’autre, de ses diversités, de ses opinions et la neutralité des institutions publiques. Cela n’avait pas échappé au quotidien catholique La Croix, qui, le 11 novembre 2016, s’inquiétait, dans un article intitulé « Ces mairies qui invitent à aller à la messe pour commémorer le 11 novembre » de l’incompréhension éventuellement générée et du possible inconfort des maires qui invitaient à une cérémonie religieuse.

A Carnoux comme ailleurs, l’esprit de la laïcité ne peut qu’être bénéfique à la citoyenneté locale.

J. Boulesteix

Croisière autour du monde : 21ème escale

22 mars 2017

En croisière à bord du Queen Elisabeth, nos deux reporters sont de retour à Kobe au Japon où ils étaient déjà passés lors d’une étape précédente.

Lundi 20 mars :

Aller au Japon sans voir Kyoto, c’est impardonnable !

Gare de Kobe, en partance pour Kyoto

Nous avons donc bravement pris les moyens de transport publics et sommes allés visiter cette ville ou l’on retrouve encore un peu du Japon traditionnel : temples innombrables, femmes en kimono et obi, petites rues avec maisons en bois, boutique au rez-de-chaussée et habitation au dessus.

On nous a aidés très gentiment à prendre les billets de métro puis de train, car il n’y a pas de guichets, juste des machines toutes en japonais! Mais les gens sont vraiment serviables. On a une petite chance de se faire comprendre en anglais avec les jeunes (j’ai bien dit une petite chance, ne rêvons pas…).

Une rue dans le vieux Kyoto

Enfin, après environ 1 h de trajet, nous arrivons à Kyoto par une très belle journée ensoleillée. La ville donne une impression d’entassement. Les maisons sont serrées avec parfois à peine 1 mètre entre deux voisins. On sent le manque d’espace vital, d’autant que la plaine côtière est étroite et laisse vite place à la montagne souvent escarpée…

La gare est un chef d’œuvre d’architecture moderne et c’est d’autant plus remarquable que le quartier aux alentours est plutôt ancien.

Temple de Hongwanji à Kyoto

Nous nous dirigeons vers le temple Hongwanji, un immense complexe de salles de prière et de salles de réunion. Il y a même une école et une clinique !

Intérieur du temple

Juste en face, un musée nous attire. Il est en fait associé au temple et se définit comme
« musée bouddhiste par excellence ». Nous y prenons un petit repas fort sympathique avant de nous lancer dans la visite. Nous y voyons une exposition de peintures sur soie, certaines datant du 15e siècle, ainsi que des rouleaux de papier de riz avec calligraphie au pinceau. Les photos sont interdites. Nous arrivons cependant à en faire 1 ou 2 que vous verrez donc !

Au sortir du musée, dans une salle contiguë, de jeunes peintres (élèves de seconde peut être ?) et leur professeur présentent leurs œuvres. Du talent chez certains d entre eux ! Ces jeunes japonais sont plutôt timides, surtout les jeunes filles, ils sourient beaucoup, font des courbettes et semblent tellement ravis de rencontrer des étrangers !

Vue par hasard, une exposition de jeunes étudiants en peinture

A noter que, lorsqu’ils signent leurs tableaux c’est toujours avec l’alphabet latin ! D ailleurs dans les rues les enseignes, les affiches, jonglent avec 4 alphabets différents : le latin (préféré pour tout ce qui est publicité), le chinois (que tout le monde ne sait pas lire toutefois), le japonais classique et le japonais phonétique plus simple. Seuls ces 2 derniers sont enseignés à l’école. Ça paraît bien compliqué mais ils s’y retrouvent !

Nous avons marché toute la journée et n’avons pas vu le dixième de ce qu’il y a voir à Kyoto ! Une ville immensément riche en palais, temples et autels shintô… Il faudrait y revenir, on va y penser !

Nous partons maintenant pour la Chine et le Vietnam. Pas sûr que les connections soient super. Nous ferons de notre mieux !

Mardi 21 mars :

Je vous avais promis de vous parler des toilettes au Japon. Voici donc.

Toilettes à la Japonaise

Il y a au Japon deux sortes de toilettes (voyez les photos). La toilette japonaise qui n’est qu’une toilette à la turque et la toilette qu’ils appellent « western », autrement dit occidentale, et que vous trouverez dans les grands hôtels (alors que l’hôtel à la japonaise en est dépourvu et que vous y dormirez par terre sur un futon).

Toilettes à l’Occidentale : remarquez la barrette couverte de boutons, c’est ça qui fait la différence

Revenons à cette « western ». Vous vous asseyez. La partie en contact avec vos fesses est tiède, ce qui est plutôt agréable ! Vous faites ce que les Anglais appellent votre « business ». Si ça fait du bruit (désolé, mais j’ai promis de tout expliquer !)  vous avez un bouton appelé « flush » qui va imiter le bruit de la chasse d’eau afin de couvrir tout autre bruit inconvenant… Quand vous avez terminé, vous avez deux boutons à votre disposition : un « bidet » et un « jet ». Chacun va humecter d’eau tiède un endroit différent de votre anatomie (là, je vous laisse imaginer…). Enfin le bouton situé le plus en avant et de couleur différente stoppe l’eau.
Vous sortez de là bien propre mais je trouve personnellement que le papier cul est un peu insuffisant pour essuyer tout ça !

Voilà vous savez tout sur les toilettes de ce pays décidément pas comme les autres !

Annie

Croisière autour du monde : 10ème escale

18 février 2017

blog397_phstevenson3Nos deux croisiéristes à bord du Queen Elisabeth poursuivent leur demi-tour du monde et viennent de débarquer aux îles Samoa après plusieurs jours dans l’Océan Pacifique.

Jeudi 16 février :

La journée du 16 février à marqué notre premier contact avec l’île de Upolu et sa capitale Apia. Je ne sais pas si vous penserez comme moi, mais le mot Samoa m a toujours été très évocateur de végétation luxuriante, d’indigènes au corps peint et d’aventures de toutes sortes. Or, quand on a fantasmé longtemps sur une carte du Pacifique sud, on est parfois déçu quand la réalité se présente à vous….blog397_phulopu2

Cela n’a pas été le cas du tout cette fois et l’île nous a enchantés même si les « natifs » sont pudiquement vêtus de chemises à fleurs et de longs sarongs.

blog397_phcathedraleNous avons simplement loué un taxi pour la journée (nous étions quatre, avec un couple ami : ça n’a donc pas été ruineux !). Partis d’Apia, petite ville dont nous avons vu la belle cathédrale catholique (20 % de la population est en effet catholique) consacrée tout récemment en 2016.

Nous sommes ensuite montés vers le nord pour voir Vailima, la magnifique maison construite par Robert Louis Stevenson et où l’auteur a passé les quatre dernières années de sa vie.blog397_phstevenson2

La maison contient encore la plupart de ses meubles, ses livres, des photos… C’est très émouvant.Un jardin paradisiaque et tout fleuri l’entoure. La maison, construite en bois, est entourée de coursives ombragées et délicieusement fraîches en cette matinée déjà chaude, N’oublions pas que nous sommes à l’équateur !

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blog397_phulopuToujours vers le nord nous nous sommes arrêtés pour voir la cascade de Papapapaitai, dans un écrin de verdure tropicale, puis nous avons atteint un temple un peu inhabituel : sans prêtre et consacré à la méditation toutes religions confondues. Il n’y a que 8 temples de ce genre dans le monde et un seul en Europe, en Allemagne. Là encore, un jardin magnifique entoure la propriété.

Atteignant la côte nord enfin, nous avons découvert une plage de carte postale (voyez les photos !) où nous avons déjeuné au frais puis avons pris un des bains les plus mémorables de ma vie !

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Retrouvant Apia, nous avons flâné dans le petit marché installé, commodément pour nous, au pied de notre bateau !

De retour dans notre cabine, une bonne sieste réparatrice nous a remis en forme pour la soirée !

Annie

Dom Helder Camara : paroles de sagesse

1 juin 2016

Disparu en 1999 à 90 ans, l’évêque brésilien Dom Helder Camara a fortement marqué l’Église de son temps et fut dans les années 60 à 80 une figure marquante de la Théologie de la Libération et plus largement des efforts d’émancipation des populations du Tiers-Monde. Proposé quatre ans de suite pour recevoir le Prix Nobel de la Paix, Dom Helder Camara fut aussi en butte à l’hostilité des factions les plus réactionnaires de l’Église catholique. Et pourtant, son procès en béatification ouvert en juillet 2013 est en bonne voie, sous l’impulsion de l’actuel pape François, le Saint-Siège ayant fait savoir début 2015 que « rien ne s’oppose » à l’ouverture de l’enquête en béatification qui est donc en cours.

Blog308_PhLivreAlors que l’on reparle ainsi de « l’évêque des pauvres », voici que vient de paraître aux éditions Bayard un livre passionnant qui propose une sélection de lettres écrites par Dom Helder Camara en 1964 et 1965, alors qu’il vient tout juste d’être nommé archevêque d’Olinda et de Recife et qu’il prend ses fonctions dans un contexte très particulier puisque survenant juste après le coup d’état militaire de l’armée brésilienne et en pleine préparation du Concile Vatican II.

Ces missives, traduites par le journaliste José de Broucker et soigneusement sélectionnées par Sophie Gallé-Soas, sont dites « interconciliaires » car rédigées entre deux sessions du concile, avec d’ailleurs une interruption en milieu de période, alors que l’évêque se rend à Rome pour la troisième session du concile entre le 10 septembre et le 23 novembre 1964. Rédigées de nuit, ces lettres qui reflètent l’activité et les réflexions du nouvel évèque, traduisant au jour le jour ses espoirs et ses doutes, constituent un extraordinaire témoignage d’une période d’intense engagement de sa part.

Issu d’une famile brésilienne de 13 enfants, Dom Helder Camara avait été ordonné prêtre en 1931 à Fortaleza, puis consacré en 1952 évêque de Rio de Janeiro où il s’emploie à défendre les droits des habitants les plus pauvres des favelas tout en concourrant à la création du Conseil épiscopal d’Amérique latine et à la préparation du futur concile Vatican II, ouvert en 1962 par le pape Jean XXIII et clôturé en 1965 par son successeur Paul VI dont Helder Camara était assez proche.

Dom Helder Camara en 1974

Dom Helder Camara en 1974

Violemment attaqué par certains milieux conservateurs de l’Église brésilienne, Helder Camara est écarté de Rio et nommé archevêque de Recife, la capitale du Pernambouc un des états les plus pauvre du nord-est brésilien. A 55 ans, il prend ses nouvelles fonctions en avril 1964, une dizaine de jours seulement après le coup d’état militaire qui sonne le glas de la démocratie brésilienne. Il restera à ce poste jusqu’en 1985, ce qui coîncide précisément avec la fin de la dictature militaire et l’élection du président Tancredo Neves…

Ses relations avec la junte militaire au pouvoir sont d’ailleurs parfois tendues, lui que certains n’hésitaient pas à surnommer « l’évêque rouge » et qui s’en étonnait en ces termes : « Je nourris un pauvre et l’on me dit que je suis un saint. Je demande pourquoi le pauvre n’a pas de quoi se nourrir et l’on me traite de communiste ». Dans ses premières lettres retraçant son arrivée à Recife, il évoque d’ailleurs ses démêlés avec les militaires qui pénètrent en armes jusque dans le palais épiscopal pour venir arrêter des suspects, ce dont il proteste officiellement auprès du cabinet du général.

Avec même un certain succès, au point de conclure modestement : « l’incident m’a rapproché du véritable commandant de la révolution ici ». Il relate ainsi un entretien de 2 heures avec le général de la place à qui il n’hésite pas à dire ; « Général : celui qui vous parle est votre évêque […]. Acceptez cet avis fraternel […] : la sincérité de l’anticommunisme de beaucoup de militaires a été amplifiée par l’anticommunisme d’hommes d’affaires qui voulaient seulement défendre leurs propres intérêts… ».

Favela actuelle à Recife

Favela actuelle à Recife

Les relations avec les autorités locales de la junte militaire ne seront pas toujours aussi cordiales, d’autant que l’évêque dès les premiers jours de son arrivée part à la rencontre des pauvres dans leurs baraquements des favelas locales, pataugeant dans la boue des alagados, au milieu des marécages inondables… Et l’évêque se fait géographe pour analyser : « Des 146 km² du territoire de Recife, 97 sont occupés par des bidonvilles… Seulement 9 % des taudis sont la propriété des occupants, les autres sont loués ».

Face à cet océan de misère, Dom Helder Camara s’efforce de réduire le train de vie de son Église. Il se déplace en autobus et décide d’ouvrir le palais épiscopal à la foule des fidèles, laissant les enfants des rues gambader dans les jardins, quand il ne joue pas avec eux, leur proposant des parties de billes et de lancer de fléchettes… Mais il se retrousse les manches et se coltine aux dures réalités économiques qui entretiennent la pauvreté. Il se bat pour que son diocèse accepte de libérer une partie de son patrimoine foncier afin que les plus pauvres aient accès à la terre : « Nous allons parler sérieusement des terres de l’archidiocèse. Nous avons des arguments très forts et pressants pour nous défaire d’elles : la réforme agraire a été décrétée et le geste du pape exige une réponse immédiate ».

Dom Helder Camara en 1970 avec des enfants d'un bidonville de son diocèse (photo Archives CIRIC)

Dom Helder Camara en 1970 avec des enfants d’un bidonville de son diocèse (photo Archives CIRIC)

On découvre à travers de ces pages non seulement un homme de coeur, un théologien épris de justice et de charité, mais d’abord un homme d’action, un organisateur qui jongle avec les projets, s’inquiète de trouver des débouchés aux briques ou aux sandales qu’il fait fabriquer et encourage ses séminaristes à la menuiserie ou au maraîchage aux côtés des salariés. Car le rôle d’un évêque n’est pas seulement de guider spirituellement ses ouailles : « Dans mon esprit, l’évêque d’une région sous-développée a l’obligation chrétienne et apostolique d’aider son peuple à s’arracher au sous-développement, dans lequel la vie humaine est impossible, et donc aussi, sauf miracle, la vie chrétienne ». On l’entend ainsi disserter sur les limites de l’aide au développement apportée notamment par la France, regrettant que celle-ci ne représente qu’une infime part de son PNB et estimant que « la France doit susciter de nouvelles modalités de relations économiques plus favorables au développement ».Blog308_PhCamara1964

Une analyse politique lucide qui lui vaut bien des critiques mais qu’il n’hésite pas à défendre devant ses interlocuteurs y compris étrangers et à la télévision. Car Dom Helder Camara est un homme de communication qui a saisi tout l’intérêt des médias pour diffuser ses messages. Cela lui est d’ailleurs vertement reproché par les autorités ecclésiastiques, au même titre que ses efforts oecuméniques en vue d’un rapprochement avec les églises réformées. Mais il ne se laisse pas démonter : « accuser l’évêque d’une grande ville, en plein 1964, de participer à une émission de télévision, c’est ignorer que la télévision nous porte au coeur des foyers, dans l’intimité des familles, nous permettant d’avoir partout une audience inimaginable pour qui ne la voit pas ».

Blog308_PhFemmeIndigeneTout au long de ces témoignages au ton enjoué, on découvre un homme chaleureux et épris de liberté, qui ne déteste rien de plus que de voir un oiseau en cage : « C’est ainsi que j’aime les oiseaux : lâchés, totalement libres, jouant dans les branches des arbres. Aussi grande soit-elle, aucune volière ne me paraît raisonnable ». Il y a du Saint-François d’Assises derrière le Dom… Il n’hésite pas à rendre visite aux prisonniers et va jusqu’à remettre en cause les plans proposés par ses architectes pour la construction du futur séminaire : « J’ai horreur de peiner qui que ce soit. Mais comment permettre que mes séminaristes grandissent avec l’impression d’être cloîtrés et même en prison !? ».

Un livre magnifique en tout cas qui permet de faire connaissance avec un être hors du commun, un homme visionnaire et engagé qui avait dès son intronisation en avril 1964 prononcé un véritable discours programme dans lequel il se présentait « comme un Nordestin qui s’adresse aux Nordestins avec les yeux rivés sur le Brésil, sur l’Amérique latine et sur le monde. Un être humain qui se considère frère de faiblesse et de pêché des homes de tous les coins du monde. Un évêque de l’Église catholique qui, à l’image du Christ, ne vient pas pour être servi mais pour servir ». Plus que le « Journal d’un évêque prophétique », une véritable leçon de sagesse, de détermination et d’humilité…

L. V.