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Vente d’armes : la France se porte très bien, merci…

5 septembre 2015

Blog225_PhRapportParlementC’est le dernier rapport annuel au Parlement qui l’affirme : les exportations d’armes françaises sont en plein boom : 8,2 milliards d’euros pour l’année 2014 et vraisemblablement plus du double pour l’année 2015 qui devrait être un crû exceptionnel selon les informations de Libération qui s’appuie en particulier sur le travail remarquable effectué par le SIPRI, l’institut international de recherche sur la paix, basé à Stockholm.

D’après ce dernier, le volume mondial des dépenses militaires pour l’année 2014 était estimé à 1776 milliards de dollars, ce qui représente de l’ordre de 2,3 % du PIB mondial soit environ 245 $ par personne. Le plus gros budget militaire reste de très loin celui des États-Unis avec 661 milliards de dollars, soit près de 40 % des dépenses mondiales militaires pour à peine 4,5 % de la population mondiale, un record.

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Quant au volume des ventes d’armes, il est nettement reparti à la hausse depuis une dizaine d’années, ce qui n’a rien de rassurant, et s’établit actuellement autour de 100 milliards d’euros par an. Les statistiques établies par le SIPRI pour la période 2010-14 montrent que la France se place ainsi au cinquième rang des pays les plus gros vendeurs d’armes, juste après la Chine et l’Allemagne, loin derrière la Russie et surtout les États-Unis qui couvrent à eux-seuls plus de 30 % du marché mondial. Selon le magazine Challenges, la France aurait même perdu deux places dans ce classement du fait de l’annulation de la vente à la Russie en 2014 : c’est ballot, mais notre pays devrait largement se rattraper en 2015 comme s’en enorgueillit le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian qui, pour un peu, se féliciterait du regain de tensions internationales si favorable à notre balance commerciale dopée par nos ventes d’armement tous azimuts.

Comme l’analyse le blog BastaMag, blindés, missiles, frégates, avions et hélicoptères de combat made in France se vendent bien et un peu partout, surtout au Proche et au Moyen-Orient ainsi qu’en Asie. La France a ainsi livré des missiles et des frégates au Maroc, des blindés et des canons d’artillerie à l’Indonésie ou au Gabon, et un peu de tout à l’Arabie Saoudite et aux Émirats arabes unis… Elle a même enfin réussi à vendre à l’Égypte et au Qatar les fameux avions de combat Rafale construits par Dassault mais dont personne ne voulait jusqu’à présent. Sans oublier un contrat à plus de deux milliards d’euros pour livrer divers équipements au Liban, financé par l’Arabie Saoudite, ainsi que de gros contrats en perspective pour la vente d’hélicoptères de combats et de transport de troupes en Pologne et au Koweit.

Frégates Mistral en construction à Saint-Nazaire (photo ©SIPA)

Frégates Mistral en construction à Saint-Nazaire (photo ©SIPA)

Quant aux frégates Mistral que la France a finalement refusé de vendre à la Russie pour cause de comportement belliqueux en Ukraine, il semble que leur revente soit d’ores et déjà assurée. Comme le précise Le Monde, cette vente serait quasiment acquise suite à la visite effectuée début août par François Hollande pour inaugurer l’extension du Canal de Suez, aux côtés du président soudanais Omar al-Bechir, pourtant sous le coup d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale. L’Égypte du maréchal-président Abdel Fattah al-Sissi, qui, depuis son arrivée au pouvoir en 2013, ne s’embarrasse guère de respect des droits de l’homme et a déjà envoyé à la mort ou en prison des milliers de militants d’opposition, est en passe de devenir un excellent client pour la production d’armement français, ayant déjà acquis, outre les Rafale, une frégate multimission Fremm et des corvettes Gowind.

Avion Rafale commercialisé par Dassault aviation

Avion Rafale commercialisé par Dassault aviation

Il faut dire que l’Égypte bénéficie d’une aide financière particulièrement généreuse de la part de l’Arabie saoudite depuis qu’elle a accepté de participer, sous sa bannière, à la coalition arabe qui, le 26 mars dernier, a lancé son offensive aérienne « Tempête décisive » contre les miliciens houthistes au Yémen. Une histoire déjà retombée dans les oubliettes médiatiques alors que sur place rien n’a été réglé selon une analyse de l’IRIS. Intervenue pour tenter de remettre en selle le président yéménite en exil, Abd Rabbo Mansour Hadi, la coalition cherche surtout à contrer l’avancée iranienne qui soutient la rébellion, se préoccupant assez peu des combattants islamistes d’Al-Qaïda pourtant également à l’œuvre dans ce pays. Après 14 semaines de bombardement intense, ayant causé plus de 2000 morts et d’innombrables blessés et réfugiés parmi la population civile, l’échec militaire de l’opération semble total et son bilan humanitaire désastreux. Mais pour les marchands d’armes c’est assurément un théâtre d’opération fructueux qui participe à ce climat économique florissant malgré les nombreux embargos qui sévissent un peu partout sur la planète.

Car la France n’est pas la seule à se féliciter de ce climat favorable aux bonnes affaires pour les marchands de canons, dans un domaine où la morale et la cohérence politique ne tiennent pas beaucoup de place comme en témoigne la position de l’Allemagne qui continue à pourvoir largement la Grèce en matériel militaire (pour plus de 400 millions d’euros pour la seule année 2010 !) tout en lui reprochant âprement de ne rien faire pour résorber ses déficits publics… Certains députés de gauche allemands se sont certes alarmés de savoir si leur pays continuait à approvisionner l’Arabie saoudite (deuxième importateur mondial d’armement) pendant que celle-ci bombardait allégrement les populations yéménites et la réponse est positive : les avions Tornado et Eurofighter utilisés ont été livrés par le Royaume-Uni mais une partie de leurs composants est allemande, ainsi que les missiles Iris et les fusils d’assaut G36 Heckler & Koch. En avril 2015, Berlin a ainsi autorisé la livraison à l’Arabie Saoudite pour plus de 12 millions d’euros d’équipements militaires en pleine opération au Yémen…

Après un bombardement au Yemen à Sana'a le 26 mars 2015 (photo Khales Abdullah / Reuters)

Après un bombardement au Yemen à Sana’a le 26 mars 2015 (photo Khales Abdullah / Reuters)

En principe, les exportations d’armes sont soumises à un contrôle de la part des États et bien sûr au respect des règles internationales. En France, les décisions d’exporter sont prises par le Premier ministre, sur avis de la commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre, composée des ministères des Affaires étrangères, de la Défense et de l’Économie. Mais cela n’a pas empêché la France de fournir des armes aux rebelles syriens en 2013, ni de livrer pour plus de 500 millions d’euros d’armements à Pékin entre 2010 et 2014 malgré l’embargo européen toujours en vigueur suite à la répression de Tiananmen en 1989. L’Union européenne stipule certes que les États « refusent l’autorisation d’exportation s’il existe un risque manifeste que la technologie ou les équipements militaires dont l’exportation est envisagée servent à la répression interne », mais l’interprétation de ce texte est souvent très subjective… La France n’a d’ailleurs toujours pas transposé dans sa législation une recommandation de l’ONU datant de 1998 qui vise à punir la violation des embargos sur les ventes d’armes !

Pays actuellement concernés par des embargos sur les ventes d'armes (rapport au Parlement 2014)

Pays actuellement concernés par des embargos sur les ventes d’armes (rapport au Parlement 2014)

Un nouveau traité international sur le commerce des armes a bien été adopté en avril 2013. Signé par 130 pays et désormais ratifié par 69 d’entre eux dont une bonne partie de l’Union européenne, il est entré en vigueur en décembre 2014 mais son effet risque d’être limité car il a simplement pour but de faciliter la régulation et de limiter la corruption, mais pas de réduire véritablement le commerce des armes. La France est d’ailleurs clairement dans une logique de soutien à l’industrie d’armement, l’État restant le principal actionnaire de plusieurs acteurs majeurs du secteur tels qu’Airbus, Thalès ou Safran.

Comme le rappelle le dernier rapport au parlement, « les exportations de défense sont nécessaires à la préservation de notre base industrielle et technologique de défense » et, de fait, les ventes aux pays tiers contribuent à réduire les coûts de développement d’équipements militaires, donc à équilibrer le budget de la Défense nationale. Quant à l’argument de l’impact social, il n’est pas négligeable avec 27 500 emplois directs et indirects qui seraient concernés, un argument auquel nombre d’élus locaux sont très sensibles et qui aide aussi à fermer les yeux sur les conséquences de notre petit commerce sur les nombreux conflits dans le monde. Décidément, l’industrie de l’armement française a encore de beaux jours devant elle…

L.V.  LutinVertPetit

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Les Grecs disent non à l’austérité !

6 juillet 2015

Le résultat du référendum qui s’est déroulé en Grèce ce dimanche 5 juillet 2015 est sans appel : avec plus de 61 % de non, les Grecs ont clairement choisi leur camp et renforcé sans détour la position de leur gouvernement dirigé par Aléxis Tsípras. C’est une victoire éclatante de la démocratie qui fait écho au résultat du référendum de 2005, lorsque les Français, comme les Néerlandais, s’étaient opposés à l’adoption du traité constitutionnel européen, garant d’une « concurrence libre et non faussée ». Dans les deux cas, le Peuple a largement voté contre les injonctions de l’élite économique, relayées sans nuance par les médias.

Scène de liesse à Athène après la victoire du non au référendum du 5 juillet (photo L. Gouliamaki / AFP)

Scène de liesse à Athène après la victoire du non au référendum du 5 juillet (photo L. Gouliamaki / AFP)

Les Grecs ne se sont pas pliés aux multiples pressions qu’ils subissent depuis des mois pour les inciter à rejeter le choix démocratique qu’ils avaient faits en portant au pouvoir le parti Syriza le 25 janvier dernier. Et pourtant, toutes les manœuvres politiques les plus ignobles ont été tentées pour dénigrer et humilier les représentants grecs élus démocratiquement. Ainsi, Xavier Bertrand, ancien ministre du travail de Nicolas Sarkozy n’a pas hésité à traiter Aléxis Tsípras de « menteur » qui aurait commis « un vol à main armé contre les créanciers européens ».

La Droite française toute entière d’ailleurs se déchaîne contre le gouvernement grec accusé de tous les maux, et ses réactions suite au référendum de ce week-end sont proprement glaçantes. Hervé Morin estime ainsi que la Grèce a choisi délibérément de sortir de la zone Euro (alors que les sondages confirment que près de trois-quart des Grecs souhaitent fermement y rester !) et promet ce pays au chaos sans le moindre état d’âme. Christian Estrosi, avec toute la finesse qui le caractérise, estime lui aussi qu’il n’est pas question d’exprimer la moindre solidarité envers le peuple grec et n’hésite pas à assimiler la gauche radicale grecque au Front National de Marine Le Pen : comprenne qui pourra… Même tonalité du côté d’Alain Juppé qui ne pense qu’à sortir la Grèce au plus vite de l’Europe tout en réfléchissant déjà à la suppression de l’Impôt sur le fortune en France dès que la Droite reviendra au pouvoir, confirmant une fois de plus que sa fibre sociale reste pour le moins limitée…

Quant aux institutions européennes, elles n’ont pas arrêté de jeter de l’huile sur le feu, allant jusqu’à interdire aux représentants grecs de participer à la dernière réunion de l’Eurogroupe, le 27 juin dernier, un coup de force totalement antidémocratique, dénoncé par de nombreux observateurs politiques dont l’économiste Jacques Sapir, ce qui a poussé Aléxis Tsípras à organiser en catastrophe ce référendum qui s’est tenu 8 jours plus tard. Il faut dire que la situation avait été dramatisée à souhait avec ce fameux ultimatum du 30 juin à minuit, date à laquelle la Grèce devait rembourser un prêt de 1,6 milliard d’euros au FMI, sauf à se retrouver en défaut de paiement.

La chancelière allemande Angela Merkel et le premier ministre grec Aléxis Tsípras (photo A. Jocard / AFP)

La chancelière allemande Angela Merkel et le premier ministre grec Aléxis Tsípras (photo A. Jocard / AFP)

Pourtant, même le FMI s’était montré beaucoup moins intransigeant que les dirigeants européens, Angela Merkel en tête. Son rapport, dont la Commission européenne a tenté en vain d’empêcher la publication, confirmait en effet ce que répètent depuis des mois nombres d’économistes tels que les prix Nobel Paul Krugman et Joseph Stiglitz, mais aussi des spécialistes reconnus internationalement comme James Galbraith ou Thomas Piketty, à savoir que, sans une restructuration de la dette accompagnée d’une annulation d’une partie de cette dernière, la Grèce ne pourrait retrouver le chemin de la croissance. Il serait donc logique d’accorder à la Grèce ce qui fut, en 1953, accordé à l’Allemagne. Ce n’est pas autre chose que ce que réclament depuis leur arrivée au gouvernement Aléxis Tsípras et son ministre de l’économie Yanis Varoufakis ! Certains experts reconnaissent d’ailleurs bien volontiers que « la Grèce est le pays qui a mené le plus de réformes pendant la crise ».

Mais l’objectif des dirigeants européens, surtout en Allemagne, n’est pas de sauver la Grèce, seulement de limiter la casse pour les banques privées européennes et d’imposer une nouvelle cure d’austérité à ce pays qui est pourtant dans un état de récession jugé pire que celui qu’ont connu les États-Unis en 1930 ! Les manœuvres de la Banque centrale européenne dirigée par Mario Draghi, ont contribué à cette situation catastrophique en gelant le plafond de l’accès des banques grecques à la liquidité d’urgence, ce qui a conduit à la mise en place d’un contrôle des capitaux et à la fermeture des banques, de manière à peser sur le scrutin en faveur du « oui ». Une véritable ingérence dans la vie politique d’un État membre de la part d’une institution qui est clairement sorti de son strict rôle monétaire !

Joseph Stiglitz, ancien chef économiste de la Banque Mondiale et prix Nobel d'économie

Joseph Stiglitz, ancien chef économiste de la Banque Mondiale et prix Nobel d’économie

De ce point de vue, l’analyse de Joseph Stiglitz est sans ambiguïté : « Les dirigeants européens commencent enfin à révéler la vraie nature du débat sur la dette, et la réponse n’est pas plaisante : il s’agit de pouvoir et de démocratie, bien plus que de monnaie et d’économie […] Soyons clairs : la Grèce n’a profité de presque aucune des sommes qui lui ont été prêtées. Elles ont servi à rembourser les créanciers du secteur privé – dont les banques allemandes et françaises. La Grèce a obtenu guère mieux que des miettes, mais a payé un énorme prix pour préserver les systèmes bancaires de ces pays. Le Fonds monétaire international et les autres créanciers « officiels » n’ont pas besoin de l’argent qui est demandé. Dans un schéma de commerce classique, l’argent qu’ils récupèrent serait probablement prêté à nouveau à la Grèce. […] Ce que l’on voit aujourd’hui, 16 ans après que l’eurozone a institutionnalisé les relations entre ses membres, est l’antithèse de la démocratie : de nombreux leaders européens veulent voir la fin du gouvernement de gauche mené par Aléxis Tsípras ».

Les dernières propositions de la Commission européenne, telles qu’elles sont connues au travers des éléments rendus publics lors du référendum, n’augurent en effet rien de bon pour l’avenir des Grecs, exigeant notamment une nouvelle hausse de la TVA, une baisse de 900 millions d’euros de l’aide sociale, une limitation des pré-retraites et l’abolition progressive de la retraite complémentaire, une augmentation de 4 à 6 % des prélèvements pour soins de santé sur les pensions, le gel des retraites jusqu’en 2021, une nouvelle législation sur les licenciements collectifs, une réduction des salaires dans le secteur public et la poursuite de la privatisation du secteur de l’électricité : un véritable programme d’ajustement structurel qui s’ajoute à des années de cures d’austérité qui ont déjà mis le pays à genoux !

Yanis Varoufakis, le 28 juin à Athènes (photo M. Djurica / Reuters)

Yanis Varoufakis, le 28 juin à Athènes (photo M. Djurica / Reuters)

Que va t-il maintenant se passer après ce non retentissant du peuple grec qui fait s’étrangler de fureur la plupart des dirigeants européens ? Il est sans doute trop tôt pour le dire, mais la démission du turbulent ministre des finances, Yanis Varoufakis, constitue sans conteste un geste d’apaisement stratégique très intelligent de la part du gouvernement grec qui ouvre ainsi la porte à une réouverture des négociations dans un climat plus apaisé. Espérons que nos responsables politiques, François Hollande en tête, sauront se montrer à la hauteur d’un tel enjeu et sauront faire retrouver à l’Europe la voie d’un comportement un peu plus solidaire et moins dogmatique !

L.V. LutinVertPetit

Crise grecque : petite réflexion personnelle…

1 juillet 2015

Ce matin, lundi 29 juin 2015, le cours d’Euronext, le principal opérateur financier de la zone euro, a chuté de 6,16 % (actualisé à 13h30). La capitalisation boursière totale d’Euronext est de 2 600 milliards d’euros : 160 milliards d’euros sont donc partis en fumée. Les autres fonds européens étaient, à la même heure, dans la même tourmente. Par exemple, Deutsche Börse (bourse de Francfort), avec -2,54 % a perdu en une matinée 50 de ses 2 000 milliards d’euros.

La Bourse de Francfort, en Allemagne (photo D. Roland AFP)

La Bourse de Francfort, en Allemagne (photo D. Roland AFP)

Il est vraisemblable que sur la totalité de la capitalisation de la zone euro, la perte de ce matin soit supérieure au montant total de la dette grecque qui est de 320 milliards d’euros. Elle est même nettement supérieure si l’on rajoute le London Stock Echange Group, essentiellement en Livres Sterling, bien sûr, mais qui gère aussi la Borsa Italiana (en euros). Le London SE avait perdu 1,84 % soit 83 milliards d’euros quand-même.

Depuis la « prise en mains » de la dette grecque par l’Europe, le PIB de la Grèce a perdu 25 % et la dette grecque a continué d’augmenter. Par idéologie et faiblesse politique, aucune action efficace n’a été menée. Oui, une : les dettes privées ont été rachetées en 2010 par les fonds publics (BCE, États, …), pour le plus grand bénéfice des banques privées européennes (57 milliards de dette transférées pour les banques françaises, 30 milliards pour les allemandes).  Merci aux contribuables ! Et les politiques de rigueur n’ont fait qu’empirer la crise.

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Cette situation est pénalisante pour les Grecs, qui n’ont pas d’issue économique. Elle l’est aussi pour l’Europe. Lorsque les valeurs boursières baissent, ainsi que celle de l’euro (1,10 $ aujourd’hui), les entreprises européennes sont vulnérables, pouvant être rachetées par les Américains, les Chinois ou d’autres à des prix intéressants (Alstom, Alcatel-Lucent, Dentressangle, etc.). Quant aux Grecs, les Russes ou les Chinois, se feront un plaisir de les maintenir la tête hors de l’eau. Les dirigeants européens ont vraiment une compétence géostratégique subtile…

En résumé, les bourses européennes ont perdu en une matinée autant que la dette cumulée grecque. Cela permet de méditer sur l’affirmation selon laquelle les déficits doivent être comblés avant tout investissement. Nous n’avons ni l’équilibre budgétaire, ni les investissements, ni la croissance. Au contraire, la politique européenne, soutenue par la France, appauvrit l’Europe. Depuis 3 ans, nous sommes le seul continent sans croissance. Il serait quand-même temps de regarder la vérité en face et de changer le fusil d’épaule ?

JBx

Petite leçon d’économie… (Partie 2 – une impuissance politique voulue)

29 janvier 2015

AfficheConfBeitone_A4coulLes économies du sud ont été dopées par le passage à l’euro, car elles ont eu des entrées de capitaux peu coûteux en termes de taux d’intérêt réel. C’est grâce à ces capitaux bon marché qu’est apparue la bulle immobilière en Espagne

Avant la crise, il n’y a pas de divergence de la dette publique. Mais la dette des pays du sud s’envole avec la crise alors que les pays du nord arrivent à contrôler leur dette. Les pays du sud ont une forte dette nette par rapport au reste du monde. Ceux du nord ont de plus en plus de créances nettes. La divergence commence – puis s’accentue – avec le passage à l’euro.

Pourquoi est-on arrivé à cette situation puisque tous les pays industrialisés ont connu la même situation du point de vue de la crise mondiale ? C’est à cause des politiques d’austérité, mais aussi de l’absence de solidarité qui sévit au sein de la coordination des instances européennes.

Les processus de financement

Il faut emprunter à l’étranger pour rembourser, pour payer ce que vous achetez. Mais la nature du déficit grec produit de la richesse ailleurs. Une partie de la féta que l’on mange dans la salade grecque est importée du Danemark, et la Grèce est un importateur de citrons de Californie. Par ailleurs à la veille de la crise, la Grèce était le troisième acheteur d’armes mondial derrière la Chine, la Corée du Nord (tensions avec la Turquie). Elle les achetait aux Allemands et aux Français. Ainsi le déficit de ce pays n’est pas perdu pour tout le monde : les banques françaises prêtent aux acheteurs d’armes. Du coup les dettes s’accumulent et le déficit se creuse !

Blog146_DessinPoulet

Quand la crise de 2007 se déclenche, tous les pays décident de faire quelque chose entre 2007 et 2009. A l’époque, Nicolas Sarkozy préside le Conseil européen qui se réunit en France et qui annonce une relance. Mais la nature de cette relance est bien peu vigoureuse. Elle consiste pour l’essentiel en des mesures adoptées par les différents pays, avec un petit supplément de fonds structurels européens voté par la Commission. Au total, on aura une relance d’environ 1,5 % du PIB de la zone euro.

A la même époque le secrétaire d’état des États-Unis déplore que les Européens ne fassent pas une relance adéquate ! Par contraste, les États-Unis procèdent à une relance qui est au niveau de 8 à 9 % du PIB. Et la Chine fait une relance de 15 % du PIB. Donc, la zone euro face à la crise mondiale de 2007 a eu une réaction nettement sous dimensionnée en termes de relance, et ceci avant le déclenchement de la crise propre à la zone euro.

Blog146_DessinDivergenceFaiblesses de la construction

Deux autres éléments d’information aident à comprendre la faiblesse de la réponse. Tout d’abord l’UE a choisi de plafonner son budget à 1,1 % du PIB de la zone euro (c’est-à-dire l’équivalent de ce que pourrait être un budget fédéral). Par comparaison les États-Unis ont un budget fédéral qui représente 25 % du PIB du pays. Ce qui signifie que lorsque surgit un problème dans un état de la fédération, alors la fédération a une possibilité d’action à hauteur de 25 % du PIB. L’Europe, quant à elle, a une possibilité d’action réduite à 1,1 % du PIB. Cette distorsion manifeste permet de pointer un énorme problème, à la base de la construction européenne.

Notons que, quand la zone euro a été mise en place, on a fait le choix d’assumer une asymétrie entre un espace monétaire totalement intégré (puisque le pouvoir monétaire est concentré dans la BCE) et un pouvoir budgétaire qui est quasi inexistant (il y a des budgets nationaux et un minuscule budget de l’UE). Une politique mixte qui associerait politique budgétaire et politique monétaire est impossible dans la zone euro puisqu’on a une seule politique monétaire et autant de politiques budgétaires que l’on a de pays. Coordonner tout cela est extrêmement compliqué.

Par ailleurs, le passage à l’euro est en partie lié à un contexte politique particulier. C’est celui de l’effondrement du bloc de l’est et de la crainte qu’il y avait de voir l’Allemagne rompre les amarres de l’Europe et de se trouver en position centrale en Europe. Une des raisons du passage à l’euro était d’arrimer l’Allemagne autour d’un projet politique unificateur. Et pour cela il a fallu donner des gages à l’Allemagne en créant une monnaie commune.

Or l’Allemagne a construit son identité économique après la guerre sur une doctrine appelée l’ordolibéralisme, construite par des chrétiens démocrates anti-nazis. L’expérience nazie leur montrait que l’intervention de l’État dans l’économie était nuisible pour les libertés et qu’il fallait trouver une solution qui ne soit ni l’État, ni le marché. Le mot d’ordre de cette doctrine – économie sociale de marché – a été  « autant de marché que possible, autant d’état que nécessaire ». C’est une position centriste qui conduit à privilégier la coordination par des règles et non par une coordination discrétionnaire.

Dans une politique discrétionnaire, le gouvernement dit ce qu’il pense être bon et le fait. Cette conception est très dangereuse pour plusieurs raisons. D’abord l’État ne fait pas toujours ce qu’il faut faire et peut être amené à prendre de mauvaises décisions. Pour éviter cela, l’idée est donc d’imposer des règles. Ainsi, les critères de convergence de Maastricht sont des règles ; le Pacte de Stabilité d’un gouvernement produit de nouvelles règles qui se rajoutent aux précédentes. On a ainsi constaté qu’à chaque fois qu’une crise survient, sous l’influence allemande, on a cherché à renforcer les règles !

Blog146_DessinRigueur

On entend parfois l’argument qui consiste à dire que si on n’a pas de règles assez strictes, des passagers clandestins (pays mauvais joueurs) vont apparaître. Argument qui provient de raisonnements fallacieux tels que : « Si on garantit une aide en cas de difficultés des gens du sud (Grecs, Italiens, qui sont enclins à une certaine paresse)  ils vont vivre sur les efforts des autres. » Il faut donc un système de règles qui les sanctionnent s’ils se comportent mal. D’où le système de gouvernance qui a été mis en place.

Sur le plan politique, le Traité d’Amsterdam a institué le Pacte de Stabilité et de Croissance. Lionel Jospin a renégocié le Pacte de Stabilité et, de haute lutte, a obtenu qu’on l’appelle Pacte de Stabilité et de Croissance. Le couple Chirac-Jospin a prétendu avoir ainsi emporté une grande victoire. Le traité a de fait été ratifié par Parlement. Deux ans plus tard, Romano Prodi président de la Commission européenne jugeait que ce pacte était stupide, mais qu’il fallait le … respecter ! Quant au Traité sur la Stabilité et la Gouvernance, il a été adopté juste après l’élection de François Hollande, lequel voulait le renégocier : ce n’est toujours pas fait à l’heure actuelle. Et pourtant, environ 80 % des économistes considèrent que ce pacte est une mauvaise chose.

Le consensus des économistes

Lorsque le traité simplifié de Lisbonne est adopté à l’automne 2007, la crise mondiale a débuté avec le crash des premières structures financières, mais on n’est pas encore au plus fort de la crise. Eloi Laurent, économiste français de l’OFCE, publie alors un commentaire sur le Traité de Lisbonne, sous le titre « En attendant la crise» où il décrit pourquoi ce traité nous désarme dans notre possibilité de mettre en œuvre une politique qui permettrait de répondre à une dégradation de la situation économique.

Blog146_DessinTalonEn 2002 Jean Paul Fitoussi, qui est président de l’OFCE à l’époque, professeur à l’IEP de Paris, publie un livre : « La règle et le choix » dans lequel il montre clairement où est le débat. Ou bien nous appliquons les règles et cela signifie que nous renonçons au débat démocratique. Ou bien nous assumons la démocratie et alors il faut dire que les pouvoirs politiques font des choix et qu’ils doivent les soumettre aux citoyens. Il constate de plus, qu’en privilégiant la régulation de la zone euro par les règles, on limite la démocratie puisqu’il n’y a plus rien à débattre et qu’on se prive des outils qui nous permettraient de réponde à une situation de crise.

Et c’est exactement ce que nous avons vu ! Face à la crise qui s’est déclenchée, il a fallu des négociations infinies pour obtenir le déblocage de plans d’aide à la Grèce. La Troïka (CE, BCE, FMI) se rendait à Athènes jouer les gendarmes avec des scénarios de ce style : « Qu’avez-vous prévu pour votre croissance dans les 5 ans à venir ? » Ces inspecteurs sortaient leurs statistiques et leurs calculatrices pour contester les propositions grecques « Là vous avez mis 9,01. Vous vous êtes trompés à la première décimale. Cela ne va pas, c’est 9,5 ! » Et ils repartaient en reportant le déblocage l’aide financière attendue à une visite ultérieure. Cette attitude vexatoire inouïe a été absolument insupportable pour les Grecs.

Blog146_Damocles

Avec l’épée de Damoclès de ces règles, on a été dans l’incapacité totale, pour des raisons techniques et politiques, de répondre à la situation. Voila ce que déclarait au Monde le 2 janvier 2011 Axel Weber, qui était à l’époque à la tête de la Bundesbank, et qui a démissionné du conseil de la BCE lorsqu’on a mis en place les premières mesures d’intervention de la BCE sur les marchés financiers : « Il est impossible de justifier auprès des électeurs qu’on aide un autre pays afin que ce dernier puisse s’épargner les douloureux efforts d’adaptation qu’on a soi-même endurés ». Cette déclaration éclaire la logique qui est à l’œuvre à l’intérieur de l’UE. C’est une logique de non solidarité.

Alain Beitone lors de sa conférence à Carnoux le 19 janvier 2015

Alain Beitone lors de sa conférence à Carnoux le 19 janvier 2015

Il est bien évident qu’on ne peut pas « vendre » la construction européenne en disant « Attention, on ne sera pas solidaires » d’autant que le creusement des déficits macroéconomiques est dû à un certain nombre de choix politiques (opérés ou évités) par les gouvernements concernés. On a appris par exemple que, jusqu’à la crise, les biens d’église, y compris les biens fonciers et immobiliers, n’étaient pas imposés en Grèce. Des choix contestables ont ainsi été soulignés, mais l’essentiel du déséquilibre est lié à ce défaut de construction de la zone euro qui a provoqué la divergence. Et, qui plus est, a laissé des mouvements de capitaux privés gérer cette divergence. Tant que les mouvements de capitaux privés ont compensé le déficit, tout allait bien. Mais le jour où tout a craqué, on ne disposait pas ni des instruments ni de la volonté politique d’y répondre. Et ce qui aggrave cette double incapacité, c’est qu’on a répondu à la crise par un renforcement de cette logique de règles avec le Traité sur la Stabilité et la Gouvernance. On a même ajouté une contrainte budgétaire : aux 3 % de déficit sur le PIB courant, on a rajouté une contrainte de 0,5 % de déficit structurel par rapport au PIB…

Des économistes comme Irving Fisher – qui n’avait rien d’un gauchiste – ont aussi montré que les économies de marché sont instables de façon endogène, puisque les mécanismes de marché produisent nécessairement de l’instabilité et des phénomènes cumulatifs. Irving Fisher a aussi montré que lorsqu’on rentre dans une logique déflationniste, on a énormément de difficultés à en sortir parce que plus on a de déflation, plus c’est coûteux de rembourser. C’est ce cercle vicieux  que la BCE cherche a éviter actuellement.

Les économies de marché ont beaucoup d’avantages. Mais elles ont un gros inconvénient : elles produisent beaucoup d’inégalités (cf le rapport d’Oxfam) et elles produisent de l’instabilité. Pour contrer ces effets négatifs, on a imaginé l’existence d’une structure extérieure au marché qui joue un rôle régulateur, c’est-à-dire qui redistribue les revenus pour compenser l’inégalité et qui stabilise l’économie puisqu’elle est endogènement instable. Mais à partir du moment où vous avez un budget réduit à 1,1 % du PIB, vous ne pouvez plus redistribuer dans la zone, et à partir du moment où vous avez un équilibre structurel des finances publiques vous ne pouvez plus stabiliser. On se trouve dans une construction économique bancale.

Les replis nationalistes existent partout. Aux USA, il a aussi des citoyens qui veulent reconquérir leur souveraineté nationale, en « poussant les mexicains dehors » par exemple. Leurs discours sont de même nature que ceux qu’on entend chez nous. Mais la construction européenne ne peut être démocratique et efficace – les deux choses sont liées – que si on redonne à la politique les possibilités d’agir sur le réel. Et sur les questions évoquées ici, on a été très largement privé d’agir sur le réel.

Blog146_DessinGrecRetour au cas de la Grèce

On a appliqué cette politique en Grèce. Quelles en sont les conséquences à l’heure actuelle ? Le PIB a baissé, le revenu moyen des Grecs a baissé, il y a 25 % de fonctionnaires en moins, et le taux d’endettement de la Grèce est plus fort qu’avant la crise. Entre temps, 60 % de la dette a été annulée, mais elle correspond désormais à 174 % du PIB ! Donc, cette politique d’austérité n’est pas efficace. Certains pensent que ceux qui ont péché et qui n’ont pas fait assez d’efforts, doivent maintenant expier. Mais les chiffres donnés sur les comparaisons zone euro / Union européenne, ou zone euro / Grande-Bretagne montrent tous que cette politique ne fonctionne pas.  La Grèce n’en sortira pas si des mesures nouvelles ne sont pas prises.

(A suivre)

Notes inspirées par la conférence, prises par Jacques Tonnelle

Petite leçon d’économie… (Partie 1 – la crise grecque)

28 janvier 2015

AfficheConfBeitone_A4coulQuelle politique économique en Europe ? Peut-on échapper à l’austérité ?

Tel était le titre de la conférence organisée par le Cercle Progressiste de Carnoux le 19 janvier. Alain Beitone, professeur de sciences économiques et sociales en classes préparatoires au lycée Thiers à Marseille s’est livré à une analyse historique des prémisses de la crise économique et de la crise de l’euro. Chacun pourra d’ailleurs apprécier la qualité pédagogique de ses productions en se rendant sur son site. Il y défend depuis des années une vision de l’enseignement des SES qui cherche à donner du sens à ces concepts parfois opaques parce que peu interrogés par les médias alors qu’ils devraient éclairer la lanterne du citoyen au lieu de contribuer à le noyer.

Alain Beitone à Carnoux le 19 janvier 2015

Alain Beitone à Carnoux le 19 janvier 2015

Un historique est nécessaire

Le 4 octobre 2009, la Droite a perdu les élections en Grèce : G. Papandréou arrive au pouvoir et dévoile que le déficit de la Grèce n’est pas de 6 % comme l’a prétendu son prédécesseur mais de 12 %. Cette déclaration, révélant des comptes grecs inexacts et dénués de transparence, provoque une nouvelle crise, qui fait suite à celle des subprimes, terrible crise financière de 2007-2008 dont l’Europe n’est toujours pas sortie à ce jour.

Dès lors trois questions se posent :

* Pourquoi y a-t-il eu cette deuxième crise ?

* Quelles sont les politiques qui ont été mises en œuvre face à cette deuxième crise ?

* Comment peut-on analyser ces politiques ?

Lorsque l’euro est mis en place, les responsables politiques, les économistes, les techniciens de la Commission européenne et les banques centrales savent très bien que les conditions pour qu’il y ait une monnaie unique dans cet espace ne sont pas réunies. Mais ils font le pari que le processus d’intégration des économies européennes va être amplifié par le passage à la monnaie unique. Ce passage devait entraîner un phénomène de convergence des économies. A l’époque, l’entrée de l’Espagne et du Portugal était critiquée, car on pointait leur éloignement de l’Europe. Une réelle convergence s’est pourtant réalisée. On a assisté à un rétrécissement de l’écart des niveaux de vie, des situations économiques et de différents indicateurs permettant d’évaluer les pays. Ceux-ci ne sont pas devenus égaux, mais les écarts mentionnés se sont réduits.

Pendant la conférence d'Alain Beitone

Pendant la conférence d’Alain Beitone

Les responsables politiques ont aussi fait le pari d’une intégration par le marché. Puisqu’on fait un seul marché en lieu et place de marchés séparés, l’hypothèse était que la mécanique du marché allait favoriser la convergence, à partir d’une l’idée simple (mais fausse) : le capital qui est abondant dans certains endroits va se diriger vers d’autres endroits où il est rare. Par exemple, le travail qualifié abondant à certains endroits ira là où il est rare. C’est une illustration du principe des vases communicants. Toujours dans cette hypothèse, les pays devraient aussi jouer sur leurs spécialisations. L’ensemble de ces facteurs devait accentuer le phénomène de convergence.

La divergence

Malheureusement, ce postulat est faux car un facteur a été sous-estimé – pourtant pris en compte par la théorie économique depuis longtemps – qui est un facteur lié à l’espace. Cet espace est hétérogène. Au lieu d’avoir un phénomène de convergence des économies, on a assisté à une concentration du capital et du travail qualifié là où ils existaient déjà. Par voie de conséquence, la situation des pays en recul, moins développés, s’est aggravée. On a finalement observé non pas le phénomène de convergence attendu, mais un phénomène de divergence des économies. C’est-à-dire que les écarts entre les situations économiques ont augmenté. Cette divergence est la cause fondamentale de la crise de la zone euro.

Crise de la zone euro et non crise de la dette

Il est préférable de ne pas parler de crise de la dette car lorsque la crise se déclenche, la Grèce est endettée certes, mais l’Espagne ne l’est pas et l’Italie a un excédent primaire de son budget (hors remboursement de la dette, le budget de l’Italie est excédentaire). On entend parfois dire que la crise tient au fait qu’il y a des pays laxistes, trop endettés et qui ont mal géré leurs finances publiques, etc. Cette explication est fausse, il suffit de regarder les données statistiques. On observe que le creusement des déficits est consécutif à la crise. Ce n’est pas la cause puisque ça se produit après !

Blog145_DessinVenus

De plus si on prend la zone euro globalement, on constate qu’elle était dans une situation macroéconomique bien meilleure que dans tous les pays du monde. En 2009, lorsque la crise grecque se déclenche, l’économie mondiale se contracte. Le commerce mondial baisse de 9 % en valeur absolue. A cette période, les États-Unis ont une dette publique plus forte que la zone euro. C’est aussi le cas du Japon qui, actuellement, a encore un endettement de 200 % de son PIB. Prétendre que la crise vient de la dette est inexact puisque des pays soumis à la même crise mondiale et qui sont plus endettés que la zone euro, ne subissent pas la même crise que la zone euro. D’un point de vue strictement logique, l’explication ne peut pas fonctionner. Si c’était la dette qui provoquait la crise, le Japon serait plus en crise que la zone euro, puisqu’il est deux fois plus endetté !

La convergence des débuts de l’euro

Au début du fonctionnement de la zone euro, on constate que le pari fait par les concepteurs du passage à l’euro fonctionne sur la convergence nominale, celle qui concerne les taux d’intérêt et les taux d’inflation (pour les économistes ce qui est nominal c’est ce qui a rapport aux prix et à la monnaie, et ce qui est réel c’est le chômage, la production,…) De fait la convergence nominale fonctionne jusqu’en 2009 malgré la divergence des économies. Pourquoi ?

Cela fonctionne pour deux raisons : il y a des zones, des pays, des territoires qui sont dans une situation économique déséquilibrée. La seule façon pour que ces territoires fonctionnent sans situation de crise, c’est qu’il y ait un système de redistribution des richesses. En effet, si la Corrèze ne devait vivre qu’avec la production de la Corrèze, elle ne pourrait pas vivre. Et si on avait une balance des paiements entre la Corrèze et le Val de Marne, on verrait que la balance des paiements de la Corrèze est absolument déficitaire. De même, le PIB par habitant va du simple au triple dans les états américains. Par exemple cette hétérogénéité est très marquée entre le Wyoming et le Texas.

Blog145_DessinAusteritéLa convergence nominale fonctionne jusqu’en 2009 parce que les services de la Commission européenne ont opéré un certain nombre de transferts au bénéfice des pays du sud, sous forme de fonds structurels (vers les pays du sud et aussi vers les pays de l’est). Mais cette aide est beaucoup moins généreuse qu’elle ne l’a été lors de l’intégration de l’Espagne et du Portugal. Après son entrée dans la zone euro, la Grèce a reçu des aides. On pouvant y voir le long des routes ou des aéroports de grands panneaux indiquant le montant du financement venant de la Commission européenne. Mais l’essentiel de l’argent n’est pas venu de l’UE. Des capitaux privés se sont déplacés du nord de la zone euro (là où il y avait beaucoup d’activité économique, de production, de capital, de main d’œuvre) vers le sud de la zone euro. Un facteur important de la crise espagnole est lié au fait qu’il y a eu une spéculation immobilière venue essentiellement des banques françaises et allemandes qui ont prêté aux banques espagnoles et aux promoteurs immobiliers lesquels ont lancé des chantiers. De plus ces banques ont aussi prêté aux acheteurs des immeubles construits.

La confiance n’est pas toujours au rendez-vous

Il y a donc eu à la fois des transferts publics (pas très importants, mais ils ont joué un rôle) et surtout des transferts privés. Pourquoi ces derniers ? Parce que les opérateurs sur les marchés financiers ont eu confiance dans la construction européenne. Ils ont considéré que finalement prêter en euros c’était bien, et peu importe à qui on prêtait ! Avant le passage à l’euro, quand on prêtait à la Grèce, ou à l’Espagne, il y avait un risque de change, le risque que ces pays dévaluent. Les prêteurs devaient estimer le risque de dévaluation avant de prêter. On a donc eu une convergence des taux d’intérêt, les taux d’inflation sont restés un peu différents, mais grosso modo, on a prêté en se disant que la solidarité européenne allait jouer

Blog145_DessinHercule

Mais la crise grecque de 2009 provoque une réaction notamment en Allemagne qui estime : « Puisque la Grèce est endettée, on ne veut plus les aider ! Ils n’ont qu’à vendre des îles, le Parthénon … » A partir de ce moment-là, ce qui se produit, c’est un phénomène classique de disparition de la confiance. Car la confiance est extrêmement volatile. Une maxime court à propos des marchés financiers : « Les marchés financiers ont une mémoire d’éléphant et ils sont courageux comme des lièvres ». Ils vous font payer ce que vous avez fait il y a 15 ans, et à la moindre alerte, ils détalent. Si on met les deux affirmations bout-à-bout, la situation devient explosive. Et à partir du moment où naît le moindre doute sur la crédibilité de la solidarité dans la zone euro, les prêts s’arrêtent immédiatement. C’est ce qu’on appelle le sudden stop : les crédits s’arrêtent brutalement.

Défaut de fonctionnement du crédit

Un crédit est accordé pour une durée donnée, et le remboursement s’enclenche jusqu’à épuisement de la dette. Puis le procédé recommence. Des flux continus d’apports en capitaux sont nécessaires pour que le niveau d’endettement soit constant ou s’accroisse. Le jour où on n’accorde pas de nouveau crédit, comme les débiteurs remboursaient avec les nouveaux crédits qu’on leur apportait, le système s’effondre. C’est exactement ce qui s’est produit.

Au pire moment de la crise, si la Grèce avait voulu emprunter sur les marchés internationaux, elle aurait emprunté à 29%. Comme elle ne pouvait pas s’endetter à ce niveau-là, il a fallu trouver une solution qui a été compliquée à mettre en œuvre

L’entrée de la Grèce dans la zone euro

Blog145_DessinGreceDans la zone euro l’inflation s’est alignée sur un taux moyen d’environ 2 %. C’était l’objectif de la BCE, le même que celui de la banque centrale des Etats-Unis. Mais entre les pays de la zone, les taux d’inflation ont été très différents. Les pays tels que l’Allemagne et la France ont mené des politiques de désinflation très tôt (ils avaient un taux d’inflation qui était autour de 2 %). Ce n’était pas le cas des pays du sud de la zone qui étaient partis de taux très élevés. Quand elle rentre dans la zone euro, la Grèce a un taux d’inflation qui est au dessus de la norme des taux d’inflation. Mais à l’époque les comptes ont été un peu maquillés. Ce fait a été rendu public. Mais Goldman Sachs, qui a modifié ces comptes à travers une opération connue de la Commission, a réalisé une opération appelée un « accord de swap ». Ils ont fait un prêt à la Grèce dans des conditions telles qu’elle pouvait baisser sa dette et en contrepartie la Grèce rembourserait plus tard. Schématiquement, ils ont échangé des « rentrées tout de suite » et des « sorties plus tard ». Mais de façon tout-à-fait connue des autorités européennes, car il y avait une volonté politique de faire entrer la Grèce dans la zone euro et donc les comptes de la Grèce ont « convergé ». Il se trouve que le traité de Maastricht précisait qu’il y avait, certes, des critères de convergence à respecter (les fameux 3 %, 60 % etc.) pour rentrer dans la zone euro. Mais il était aussi indiqué que la Commission apprécierait « en tendance » le respect des critères. C’est ce qu’ considéré la Commission pour la Grèce…

(A suivre)

Notes inspirées par la conférence, prises par Jacques Tonnelle