Archive for the ‘Société’ Category

Solidarité : des frigos sur le trottoir…

9 juin 2018

En France, selon l’ADEME, chaque Français jetterait 20 kg de nourriture consommable par an dont 7 kg encore sous emballage, sans compter les volumes énormes que les distributeurs détruisent, faute d’arriver à les transmettre via le circuit associatif. Ce sont ainsi neuf millions de tonnes de nourriture qui seraient gaspillées chaque année, jetées à la poubelle et détruites alors même que, effrayant paradoxe, plus de huit millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté et, pour nombre d’entre elles, peinent à se nourrir correctement chaque jour.

Des militants anti-gaspillage récupèrent de la nourriture jetée dans les poubelles d’un supermarché (photo © Thierry Lopez / MAXPPP)

En matière de répartition des richesses, la théorie des vases communiquant, comme celle du « ruissellement » n’est jamais très facile à mettre en œuvre. Une initiative toute simple mais efficace mérite néanmoins d’être saluée, et largement diffusée. Elle consiste à disposer des réfrigérateurs en libre-service dans des quartiers très passant et à forte mixité sociale : les commerçants y déposent leurs invendus du jour et les habitants du quartier leurs propres surplus, par exemple avant un départ en vacances, tandis que les plus démunis viennent se servir gratuitement.

Réfrigérateur People’s Fridge à Londres

Le concept était déjà largement en vigueur à Londres, dans le quartier de Brixton, sous le nom de People’s Fridge, où une jeune restauratrice française, Dounia Metboul, l’a découvert en 2012. Séduite par le principe, celle-ci s’est alors aperçu que ce dispositif de frigos solidaires est également largement développé en Allemagne, alimenté par des milliers de bénévoles qui récupèrent les invendus des commerçants, mais aussi au Québec, en Belgique ou encore en Espagne.

Il ne restait donc plus qu’à importer l’idée en France et c’est ce qu’a fait Dounia Metboul qui tient, avec sa mère un restaurant rue Ramey, dans le XVIIIe arrondissement de Paris, « La cantine du 18 ». Elle mobilise deux associations : Le Carillon, qui rassemble les commerçants du 18e arrondissement soucieux des sans-abri, et Cap ou pas cap, déjà à l’origine de boîtes à dons. Le 8 juin 2017, après appel à financement participatif, le premier réfrigérateur en partage de Paris est ainsi inauguré sur la terrasse de son restaurant.

Et le système fonctionne : chaque jour, une trentaine de personnes, particuliers et commerçants, alimentent le frigo dont le contenu est récupéré par une cinquantaine de sans-abris, retraités, chômeurs, familles nombreuses et étudiants. Celui qui le peut dépose des aliments. Celui qui en a besoin se sert librement. Comme le dit Dounia Mebtoul dans Le Monde, « C’est devenu un emblème, dans le quartier. Ce frigo fédère. C’est la bonne action que l’on fait facilement dans la journée. Beaucoup plus concret qu’un don à une asso ! »

Le premier frigo solidaire a été inauguré le 8 juin 2017 devant le restaurant de Dounia Mebtoul : « La cantine du 18 » à Paris (photo © Bigger Band)

A tel point que le dispositif a déjà commencé à essaimer. En décembre 2017, un second frigo solidaire a ainsi été inauguré par l’association Cap ou pas cap au 212 avenue Daumesnil dans le XIIe arrondissement de Paris, devant le magasin bio Les nouveaux Robinson. En en février 2018, un troisième a été installé devant Le Bar Commun, situé 135 rue des Poissonniers, toujours dans le XVIIIe arrondissement.

Le frigo solidaire installé devant Le Bar commun, rue des Poissonniers à Paris

Les élus municipaux du XVIIIe voient d’ailleurs d’un très bon œil cette initiative citoyenne qui permet à la fois de lutter contre le gaspillage alimentaire, de venir en aide aux plus démunis et de créer du lien social. Ils l’encouragent donc fortement en relayant les informations de l’association sur les réseaux sociaux et en facilitant les relations avec les services communaux.

Car la réglementation actuelle sur l’occupation de l’espace publique prévoit en principe que les commerçants qui installent un frigo, même solidaire, sur le trottoir devant chez eux, payent une redevance, ce qui pourrait constituer un frein au développement du dispositif comme le reconnait Jean-Philippe Daviaud, adjoint au maire du XVIIIe en charge de la vie associative, de la démocratie locale et de la participation citoyenne, qui soutient le projet.

Une charte pédagogique a été rédigée pour faciliter la mise en place de tels frigos solidaires que l’on retrouve déjà un peu partout, à Lille comme à Grenoble. Grâce à l’appui du blogueur Baptiste Lorber puis de l’influenceuse Natoo dont la vidéo postée sur YouTube a été visionnée par 2 millions de visiteurs en une semaine, le projet de l’association Les Frigos solidaires, créée en partenariat avec Identités mutuelles, a connu un formidable écho sur les réseaux sociaux. Une quinzaine d’initiatives seraient ainsi en train de voir le jour depuis le début de l’année sur le territoire national.

La youtubeuse Natoo a relayé, dans une vidéo particulièrement remarquée, le concept des frigos solidaires (source © YouTube / Natoo)

La démarche à suivre est finalement assez simple : les bénévoles associatifs démarchent les commerçants pour leur expliquer le concept et leur préciser leurs responsabilités et engagements, dont celui de sortir le frigo dans la journée pour le rendre aisément visible et accessible à chacun. Il revient aussi aux commerçants de vérifier le bon fonctionnement de la chaîne du froid et la nature des produits qui y sont déposés. Ceux qui récupèrent les denrées pour les consommer sont seuls responsable de leur usage mais la liste des produits admis est restreinte pour limiter autant que possible les risques d’intoxication alimentaire : viande, poisson et plats faits maison sont en particulier interdits, de même que les produits avec date de péremption dépassée.

L’achat des frigos, qui reviennent à 1300 € pièce, se fait sur la base d’une cagnotte en ligne et pour l’instant l’association ne bénéficie pas de subvention mais nul doute qu’un tel système est appelé à se développer. Le frigo du futur sera sans doute connecté, intelligent et muni d’un écran tactile, comme en rêvent les designers de l’électro-ménager, mais il sera peut-être aussi collectif et solidaire, comme le prouve cette belle initiative citoyenne…

L.V. 

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Écho de conférence : Pourquoi se focaliser sur la dette publique ? Quel modèle économique pour le service public ?

3 juin 2018

Le conférencier invité par le Cercle Progressiste Carnussien, ce 24 mai 2018, pour ce sujet d’actualité, était Alain Beitone, déjà invité en janvier 2015. Michel Motré, Président du CPC, a rappelé en introduction le parcours de notre invité : professeur de sciences économiques et sociales en classes préparatoires au lycée Thiers de Marseille, formateur à l’IUFM d’Aix-Marseille, chargé de cours à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, et rédacteur de manuels d’économie, en collaboration avec d’autres auteurs.

L’auditoire, très attentif, a ainsi été immédiatement séduit par le côté pédagogique et la clarté de l’exposé d’Alain Beitone, sur un sujet pourtant d’un abord complexe pour les non initiés aux subtilités des processus économiques.

Alain Beitone en conférence à Carnoux le 24 mai 2018 (photo © Cercle progressiste carnussien)

Le mot «dette» engendre des réactions souvent vives, auprès d’un public pas toujours bien informé par les médias ou influencé par les partis politiques et responsables gouvernementaux qui tentent de justifier leurs orientations concernant la dépense publique, à des fins peu en rapport avec l’intérêt général. Mais de quoi parlons-nous lorsque nous évoquons la «dette» ?

– Une dette est un engagement, d’un État ou d’un particulier, à rembourser, à terme, un créancier, moyennant en général le paiement d’un intérêt.

– Il faut distinguer la dette «brute», qui est le total dû, d’une dette «nette» qui est la différence entre la dette brute et le total des créances détenues sur d’autre agents économiques et qui pourraient, dans certains cas annuler cette dette.

– A l’origine, une dette résulte d’un transfert monétaire à partir d’une épargne ou est le résultat d’une création monétaire. Ainsi, le billet de banque est une créance qui sert aux échanges économiques. L’économie repose donc sur une dette liée au flux de cette monnaie.

– Qu’est-ce que le taux d’intérêt ? C’est le prix du risque et du temps, c’est le prix d’un service.

– Qu’est-ce que le déficit public ? Dans le budget d’un État c’est le résultat (solde négatif) de la différence entre ses recettes et ses dépenses publiques. C’est donc un flux.

– Ne pas confondre ce déficit avec la dette publique qui est une accumulation, au cours du temps, de la totalité des engagements d’un État (les administrations centrales, locales et de sécurité sociale), à une date déterminée, et qui est donc un stock.

Pour comparer et suivre l’évolution de cette dette publique, il est communément admis d’utiliser un indicateur qui est le rapport entre le montant de la dette publique et celui du produit intérieur brut (PIB). Cet indicateur est cependant discutable car il rapporte le stock de dettes (remboursable sur plusieurs années) au flux annuel de production de l’économie.

Crise bancaire : un dessin de Lasserre

Il convient aussi de faire la différence entre la dette publique, qui est contractée par les agents publics agissant pour l’État, les collectivités locales ou la sécurité sociale, et la dette privée, qui est contractée par les entreprises et les particuliers (auprès des banques ou sur les marchés financiers). Il faut distinguer aussi la dette intérieure (contractée auprès d’agents résidents sur le territoire) et la dette extérieure qui appel à l’épargne d’organismes financiers de pays étrangers.

Ce dernier élément est illustré par l’attitude des États-Unis qui, depuis des décennies du fait de la faiblesse de leur d’épargne intérieure, ont emprunté au Japon et maintenant à la Chine, via l’émission de bons du trésor, afin de financer leur activité économique.

Le problème de la dette a pris une ampleur exceptionnelle, en 2007-2008, à l’occasion de la crise des subprime aux États Unis, qui est le résultat d’une crise de la dette privée où des prêts (immobiliers essentiellement) ont été consentis à des personnes insolvables. Suite aux saisies en grand nombre effectuées par les banques pour se rembourser, le marché s’est écroulé, les prix ont baissé et les banques n’ont plus réussi à couvrir leurs actifs, impactant toutes les banques mondiales par effet dominos.

Cela illustre le fait que l’économie suit des cycles en fonction de mouvements spéculatifs perturbant la capacité des États à rembourser les intérêts et le capital de la dette. Il est à noter que, pour les créanciers, la capacité des tats (ou des particuliers) à rembourser les intérêts est une garantie primordiale ce qui explique le fait qu’ils continuent à leurs accorder du crédit.

Un autre fait majeur, lié à la variation des taux d’intérêts, est la crise de la zone Euro en 2010, qui a touché cruellement la zone sud de l’Europe, et la Grèce d’une manière catastrophique. Mais cette crise n’est pas non plus une crise de la dette publique. Elle résulte d’une divergence des taux d’intérêts entre pays européens, alors que ces taux avaient pourtant convergé au moment de la création de l’Euro, mais sans qu’il soit tenu compte de la polarisation des zones économiques dans l’espace commun (pays du nord plus riches que ceux du sud). La crise déclenchée en 2010 est donc une crise de la crédibilité de la zone euro. L’arrêt de flux de capitaux en provenance du nord de la zone a précipité ces pays dans une situation inextricable. Il apparaît donc que cette crise est le résultat de choix collectifs, basés sur des décisions politiques, en relation avec une construction européenne imparfaite (absence de solidarité économique).

Évolution de la dette publique brute de différents pays en pourcentage du PIB

Une fois les éléments de vocabulaire et de contexte liés à la notion de dette précisés, Alain Beitone a commenté une série de graphiques retraçant sur plusieurs périodes, depuis la fin de la guerre et plus précisément sur les 10 et 20 dernières années, l’évolution des dettes publiques et privées en fonction du PIB, des taux d’intérêts réels sur les emprunts d’État, ceci dans les différents pays industrialisés tels que les États Unis, le Japon et la zone Euro.

Il en ressort ainsi qu’à part le Japon confronté depuis des années à un phénomène déflationniste, la dette publique de la France, en pourcentage du revenu national net, évolue au même rythme que les autres pays de la zone Euro, mais elle reste supérieure à la dette moyenne des pays de la zone européenne.

Évolution de la dette publique de différents pays en pourcentage du revenu national net (source F. Avaredo, L. Chancel, Th. Piketty, E. Saez, G. Zucman, Rapport sur les inégalités mondiales, éd. Seuil, 2018)

Cette situation est-elle acceptable pour autant ? Qu’est-ce qui explique qu’avec des taux réels d’emprunt proches de 0 % la France a des difficultés à rembourser sa dette ? Il faut remarquer que la France emprunte sur des durées courtes à des taux négatifs qui augmentent après cinq ans pour atteindre 1,5 % à 50 ans.

Pourquoi cette dette publique a-t-elle augmenté ?

Il faut remonter au premier choc pétrolier de 1974 qui a ralenti la croissance, entraînant une montée du chômage, accroissant les dépenses d’indemnisation ainsi que d’autres dépenses sociales. C’était encore la période bénéficiant de l’effet des « 30 glorieuses » où les taux d’intérêts réels étaient réduits par l’inflation, favorisant un effet de levier sur la consommation et de la production : on s’enrichissait en s’endettant !

Dette publique de différents pays européens en pourcentage du PIB (source INSEE)

Mais, à partir des années 80, la politique de désinflation provoque une hausse des taux d’intérêt réel, ce qui a un effet négatif sur la croissance, effet amplifié par la désindexation des salaires sur les prix, ce qui nuit à la consommation des ménages. Durant les années 80 et 90, une certaine stabilité n’a pas pour autant permis d’endiguer le phénomène face aux dépenses sociales accrues dans une période à faible croissance.

A partir des années 2000, l’émission de produits titrisés sur des emprunts liés à la dette privée aux US, annonçant la crise des subprime, a déconnecté le marché financier de l’économie réelle, plongeant les États comme la France, à partir de 2007, à faire des choix délicats dans leurs politiques sociales (financement des retraites, du chômage, aides sociales, etc) et fiscales, avec en particulier une volonté de baisser les impôts (exonérations diverses et baisses de cotisations) pour les plus riches, dans l’espoir (non garanti) d’une reprise des investissements et de l’emploi donc de la croissance (théorie du ruissellement).

Alain Beitone insiste sur le fait que la dette publique n’est pas la dette privée et qu’elle suit un flux quotidien d’emprunts et de remboursements, par l’État français, ce qui permet à chaque emprunt d’être remboursé en moyenne en 7 ans. L’État a donc la maîtrise de ce mécanisme dans le temps, sous condition de gestion équilibrée permettant de s’endetter pour acquérir des actifs et procéder à une redistribution sociale, résultat d’engagements politiques.

Il faut noter que l’administration centrale de l’État n’est pas soumise à un équilibre budgétaire alors que les collectivités locales le sont. La dette publique et la croissance sont liées, les dépenses d’infrastructures de l’État ayant un impact sur l’activité industrielle et les offres créatrices d’activités. Ainsi, en France, en dessous d’un taux de 1,5 % de croissance, on observe que le nombre d’emplois ne croît pas.

Alors comment réduire la dette publique ?

Pour Alain Beitone, la dette publique est soutenable si le taux d’intérêt réel sur la dette est inférieur ou égale au taux de croissance en volume de l’économie, ceci en jouant sur les taux nominaux, sur l’inflation,sur la croissance, et sur la restructuration de la dette.

La Banque Centrale Européenne pourrait ainsi racheter la dette des pays du Sud, ou donner la possibilité aux pays endettés concernés de ne pas rembourser les intérêts (pas de profits à faire), ou leur permettre de rembourser le capital sur une période plus longue. Il s’agit donc de revoir la logique de la construction européenne pour une meilleure solidarité dans la zone Euro et sa réindustrialisation.

C’est donc dans la poursuite de ce raisonnement que notre conférencier s’interroge sur le modèle économique à suivre pour financer les services publics dans notre société ?

Sur quels principes se définit un service public ?

Un article de P. Bauby et J. Boual (« les services publics entre l’État et le marché »), en 1994, met en avant trois principes :

– « la continuité, car la prise en charge d’une activité par le service public tient à l’existence d’un besoin social ou stratégique à satisfaire et implique que l’activité soit régulière et continue.

Un dessin de Thierry Alberti (source © SNEPFSU Toulouse)

– l’égalité, qui repose sur l’extension du principe d’égalité juridique devant la loi et le règlement de la Déclaration de 1789 et exige que les usagers soient placés dans une position égale, sans discrimination ni avantages particuliers ; principe qui entraîne celui de la péréquation des tarifs dans le cadre de la zone couverte par le service public. Se rattachent à ce principe celui de la neutralité des services publics à l’égard de tous les usagers quelles que soient leurs caractéristiques, ainsi que l’obligation de fourniture et l’objectif de minimisation des coûts, un service d’intérêt général n’ayant pas comme but d’être régi par la loi du profit,

la mutabilité, selon laquelle les prestations sont adaptées aux besoins et évoluent en quantité et en qualité. La notion de service public n’est pas statique, mais est une conception dynamique.

En vertu de ces principes, les services publics doivent être au service de l’intérêt général. Ils sont associés à l’idée de monopole, qui en fonde la légitimité : censé être seul capable de satisfaire certains besoins collectifs, le service public tend à un monopole de fait ou de droit »

Si l’on reconnaît la nature spécifique des objectifs des services publics pour certaines activités sociales, alors ils doivent être gérés d’une manière particulière et échapper à une logique marchande. Il s’agit bien d’un choix politique qui peut découler soit d’un intérêt stratégique commun, soit d’une nécessité de solidarité ou d’équité.

Ces choix ne peuvent être faits qu’avec le consentement des citoyens et des responsables politiques, tous devant en assumer les conséquences via le consentement à en payer le coût (cotisations, prélèvements) et la volonté de réduire les inégalités. Le sentiment d’efficacité des services publics sera d’autant plus partagé si la situation s’améliore par une gestion rigoureuse et une coordination des différents acteurs impliqués.

Le public, resté attentif durant l’exposé, profita de cet instant pour poser de nombreuses questions à notre conférencier, interrogé notamment sur les contraintes des directives de l’Union Européenne sur les services non-économiques d’intérêt général. Il existe de fait un protocole annexé au traité de Lisbonne (2007) qui reconnaît « le rôle essentiel et le large pouvoir discrétionnaire des autorités nationales, régionales et locales pour fournir, faire exécuter et organiser les services d’intérêt économique général d’une manière qui réponde autant que possible aux besoins des utilisateurs ». Donc les dispositions des traités européens « ne portent en aucune manière atteinte à la compétence des États membres»

Un public particulièrement attentif aux explications d’Alain Beitone (photo © Cercle progressiste carnussien)

Interpellé sur le contrôle des budgets, Alain Beitone reconnaît que son efficacité est discutable et que des « anomalies » sont constatées. Il se fait ainsi l’écho des propos du public, choqué par de trop nombreux gaspillages et les inégalités de traitement fiscal faites aux entreprises au sein de l’Europe, en particulier en faveur des GAFA, les géants du web. C’est donc bien l’approfondissement de la construction Européenne qui pourrait répondre à ce besoin d’amélioration de nos conditions de vie, souhaitée par beaucoup, en faisant converger de nombreux critères tel que la fiscalité, le traitement du chômage ou les minimum sociaux.

C’est finalement à une heure tardive que tous les participants ont partagé un apéritif, offert par le Cercle, durant lequel Alain Beitone se prêta avec disponibilité et pédagogie pour répondre à toutes les sollicitations. Encore une soirée particulièrement enrichissante pour le public d’une quarantaine de personnes venues à l’invitation du Cercle Progressiste Carnussien.

CM

Services publics / Dette bientôt en débat à Carnoux

23 mai 2018

Ce jeudi 24 mai 2018, à Carnoux, Alain BEITONE, économiste et enseignant honoraire de chaire supérieure en Économie à Marseille et à l’Université d’Aix-Marseille abordera deux questions d’actualité : « Pourquoi se focaliser sur la dette publique ? » et « Quel modèle économique pour le service public ? »

Il développera une réflexion sur l’État, sa place dans l’économie, son financement, sa gestion de la dette publique, mais aussi sur les services publics, sujets décisifs pour l’avenir.

Cette conférence organisée par le Cercle progressiste carnussien, accessible gratuitement à tous, se tiendra dans la salle du Clos Blancheton à partir de 18h30. Elle sera suivie d’un échange avec le public et d’un apéritif convivial pour poursuivre les échanges autour d’un verre.

Aux armes, citoyens ?

19 mai 2018

Serait-ce l’esprit de Mai 1968 qui anime la société française et lui insuffle un goût pour l’insurrection ? 50 ans sans une petite révolution, voilà qui commence à faire long… En tout cas les images diffusées récemment dans les médias montrent que certains travaillent activement à réveiller, sinon les consciences, du moins cet esprit révolutionnaire qui sommeille en chaque Français, râleur et rétif à l’ordre par habitude.

Un véhicule en feu devant une concession Renault attaquée le 1er mai 2018 à Paris (Photo © Christian Hartmann / Reuters)

Les troupes de casseurs soigneusement entraînées et parfaitement préparées, ces fameux Black blocs, se sont ainsi livrées, en marge des manifestations syndicales du 1er mai, à des actes de violence et de destruction urbaine assez spectaculaires, n’hésitant pas à saccager une trentaine de commerce, à incendier des véhicules et à provoquer les forces de l’ordre.

Scènes de guérilla urbaine initiée par les Black blocs à Paris le 1er mai 2018 (Photo © Julien Mattia / Le Pictorium / MAXPPP)

Les affrontements dans les facs occupées entre groupuscules d’extrême gauche et d’extrême-droite se caractérisent également par des actions d’une violence parfois inouïe entre individus cagoulés, et profondément déterminés. A Montpellier, le 14 avril, une manifestation d’étudiants s’est ainsi achevée par un déchaînement de violences urbaines avec, là encore des affrontements particulièrement violents entre un groupe de Black blocs et les CRS.

Violence urbaine dans le centre-ville de Nantes le 7 avril 2018 (Photo © Stéphane Mahé / Reuters)

La contestation du projet d’aéroport sur le site de Notre-Dame des Landes et les évacuations en cours de la fameuse ZAD ont également donné lieu à des scènes de véritable guérilla. Une manifestation courant avril dans les rues de Nantes s’est ainsi soldée par des violences de rue assez effrayantes tandis que les opérations d’évacuation de la ZAD ont vu des militants aguerris et très déterminés, tout de noir vêtus, masqués et protégés avec casques, lunettes de ski, masques à gaz et gants ignifugés, monter au front contre les forces de l’ordre, n’hésitant pas à les bombarder de blocs de ballast, billes d’acier, mortiers de feux d’artifice, cocktails Molotov, fusées de détresse, bouteilles d’acide et autres joyeusetés.

Des zadistes à Notre-Dame-des-Landes le 10 avril 2018 (Photo © Loïc Venance / AFP)

Une telle explosion de violence reste paradoxalement contenue du fait de l’évolution des stratégies policières qui, traumatisées par les bavures comme celles ayant causé la mort de Malik Oussekine en 1986 ou celle de Rémi Fraisse à Sivens en 2014, font en sorte que la répression se fasse autant que possible sans blessé grave et surtout sans mort. Cela les conduit à ces mobilisations démesurées consistant par exemple à engager 2500 policiers pour expulser 250 zadistes à Notre-Dame des Landes ou pour évacuer le campus de l’université de Tolbiac, mais du coup les manifestants, qui ne sont retenus par aucune consigne de prudence, sont d’autant plus en position de force et ne reculent devant aucune provocation.

Une telle escalade de la violence et des affrontements est d’autant plus inquiétante dans une société démocratique comme la nôtre, où justement il existe de nombreux outils de débats et de dialogues social et politique destinés à réguler ces conflits, que les sources de différents entre groupes sociaux semblent s’accumuler.

C’est en tout cas la thèse que développe le philosophe Yves Michaux, auteur de Changements dans la violence (2002) et qui vient de publier un livre de dialogue avec le journaliste Denis Lafay, justement intitulé Aux armes, citoyens !

Il constate que les fossés se creusent dans notre société entre riches et pauvres, entre urbains et ruraux, entre personnes éduquées et qualifiées et celles qui ne disposent pas d’un tel niveau de qualification, mais aussi entre populations précaires (chômeurs et salariés précaires, à temps partiel subi ou intérimaires) et ceux qui ont acquis une situation stable (fonctionnaires ou retraités notamment). Des fractures apparaissent aussi entre ceux qui sont exposés au quotidien à l’insécurité (gardiens de prison, travailleurs de nuit, soignants mais aussi enseignants ou policiers intervenant dans certains quartiers sensibles) et ceux qui en sont globalement à l’abri.

Le philosophe Yves Michaud (Photo © Hannah Assouline)

Il relève aussi un fossé de plus en plus profond entre une majorité croyante ou indifférente à la religion mais avant tout tolérante, et une minorité d’activistes religieux en voie de radicalisation et qui rejette toute valeur républicaine jugée incompatible avec ses croyances.

La société se retrouve donc confrontée à de multiples fractures et revendications catégorielles de clientèles séparées, qui généralement s’ignorent mutuellement, mais qui n’hésitent pas à recourir à une action violente pour exprimer leurs revendications. L’État, supposé être le garant de la cohésion du corps social et dont le rôle d’arbitre protecteur est parfois reconnu comme cela a été le cas après les derniers attentats islamistes, est trop souvent perçu comme un ennemi répressif que ce soit par les zadistes de Notre-Dame des Landes, les étudiants grévistes ou encore les Bonnets rouges qui avaient mis à sacs les portiques de la défunte écotaxe.

Que faire face à un tel morcellement des revendications corporatistes pour redonner davantage de cohésion à une société traversée de multiples fractures identitaires ? Les discours extrémistes de droite (avec en particulier la revendication identitaire voire religieuse en décalage complet avec le multiculturalisme qui caractérise désormais la société française, qu’on le veuille ou non) comme de gauche (avec l’émergence d’un populisme radicalisé qui agite des menaces violentes contre le gouvernement, contre les riches et contre la classe médiatique) ne peuvent que renforcer cet éclatement de la société.

Yves Michaud propose au contraire, comme il l’explique dans un entretien à Marianne, de mettre en avant les valeurs républicaines pour redonner de la cohérence à notre société et de séparer davantage les croyances religieuses de la vie politique. Il suggère notamment l’organisation d’un court service civique obligatoire à 16 ans, débouchant sur une prestation individuelle de serment républicain, ouvrant des droits à la citoyenneté et à la responsabilité juridique, mais exposant aussi à la perte éventuelle de ces nouveaux droits civiques : une piste parmi d’autre pour recréer un nouveau contrat social dans une démocratie en crise ?

L.V. 

Marseille : poubelle la ville !

11 mai 2018

Déchets abandonnés sur un trottoir de Marseille dans le centre-ville (source © MPLV)

Qu’on le veuille ou non, Marseille a la réputation bien établie d’être une ville salle. Il suffit de la quitter et de voyager dans d’autres cités pour s’en rendre compte. C’est ce qui est arrivé à Sarah Bourgeois qui vit à Marseille depuis 18 ans : de retour de vacances au Japon en août 2017, le constat lui saute à la figure ! Difficile de marcher sur un trottoir à Marseille, même dans l’hyper-centre, sans slalomer entre canettes de bière, papiers gras, déjections canines et amoncellement de détritus, de vieux cartons et d’encombrants accumulés autour des poubelles et des containers à ordures qui débordent.

Excédée, la jeune femme s’épanche sur les réseaux sociaux en demandant à la cantonade : « c’est normal cette odeur d’égout et cette sensation de vivre au milieu d’une poubelle ? ». Et là, surprise : ses réflexions outrées suscitent des réactions, beaucoup de réactions : plus de 400 commentaires en quelques jours ! Chacun y va de son témoignage, souvent accompagné d’une photo montrant, qui une poubelle éventrée sur le trottoir, qui un amoncellement de gravats sur la chaussée, qui des matelas ou de vieux réfrigérateurs déposés à même la voie publique et jamais ramassés.

Une internaute, Karine, lui conseille de créer un groupe dédié et en quelques semaines ce sont plusieurs milliers d’interlocuteurs qui se mobilisent. Le mouvement est baptisé « Marseille : poubelle la vie ! » en référence à la célèbre série télévisée tournée à Marseille et diffusée sous le nom de Plus belle la vie

Une pétition est bientôt lancée sur le site Change.org. Elle recueille plus de 11 000 signatures et surtout des milliers de témoignages visuels des nuisances liées à une gestion défaillante des ordures dans la cité phocéenne. En octobre 2017, à l’issue d’une n-ième grève des éboueurs comme la ville en connaît régulièrement et qui voit les déchets s’entasser sur les trottoirs tandis que les rats prolifèrent, la pétition est adressée à Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille et Président de la métropole Aix-Marseille-Provence, en charge de la compétence de gestion des ordures ménagères et de la propreté.

Extrait du livre noir publié par Marseille : poubelle la vie ! en octobre 2017 (source © MPLV)

Elle est accompagnée d’un livre noir rassemblant plus de 3000 photos révélatrices de l’ampleur du désastre, même en dehors des périodes de grève des éboueurs. Le tableau décrit dans le courrier adressé au maire est sombre mais réaliste : « Notre célèbre cité ressemble à une poubelle. Les encombrants et les dépôts illicites jonchent les rues. L’odeur ambiante des égouts se mélange à celle de l’urine et des déjections canines. Les rats envahissent la ville. Les tags sauvages et les façades des immeubles noircies par la pollution pèsent lourdement sur l’image de Marseille. Les arbres sont asphyxiés sous le ciment et les espaces verts ont disparus sous les déchets. Les plages sont souillées de détritus qui polluent la mer en détruisant la faune et la flore ».

Et la pétition ne parle même pas de ces montagnes de déchets qu’on peut voir à la fin des marchés comme celui de la Plaine qui se tient trois fois par semaine et qui fait l’objet d’un nettoyage pour le moins sommaire, laissant s’envoler dans les rues avoisinantes son lot de sacs plastiques que le mistral s’ingénie ensuite à disperser dans toute la ville, transformant les arbres d’alignement en sapins de Noël décorés de toutes les couleurs, au point qu’une marque de bière brassée à Marseille a même repris l’image sur son logo tant il fait partie du folklore local…

Avec désormais 15 000 personnes ayant adhéré en quelques mois au groupe Facebook dont la presse locale s’est largement fait l’écho, le mouvement s’est structuré et érigé en véritable association en février 2018, se dotant d’un site internet sur lequel on peut admirer d’édifiantes photos de déchets éparpillés dans les rues de la ville, tous quartiers confondus.

Bien que se définissant comme apolitique, l’initiative agace fortement la mairie qui a bien été obligée de réagir en convoquant, fin novembre 2017, une réunion des différents acteurs impliqués. Monique Cordier, l’adjointe au maire depuis 2014 et vice-présidente de la métropole, en charge de la propreté et de la gestion des déchets, reconnaît que « tout n’est pas parfait » et que « la propreté, c’est les douze travaux d’Hercule ».

Essai du robot-méduse dans le Vieux-Port à Marseille le 14 octobre 2017 (source © société IADYS)

Quelques initiatives ont été prises pour tenter d’améliorer la collecte des déchets avec notamment l’emploi de bennes plus volumineuses en centre-ville. Il est même envisagé l’emploi d’un petit robot muni d’un aspirateur à déchets pour nettoyer les eaux du Vieux-Port, le Jellyfishboat, conçu à Aubagne par la société Iadys !

Sur la ville, la collecte est effectuée aux deux-tiers par des employés municipaux, recrutés pour la plupart davantage par clientélisme que pour leur engagement au travail, et dont les tournées continuent à battre des records de vitesse, même si le système du « fini-parti » est désormais officiellement abandonné. De fait, force est de constater que les secteurs où le ramassage des ordures est confié au privé, comme c’est le cas à Carnoux par exemple, mais aussi, depuis septembre 2017, dans le secteur de l’hyper-centre autour du Vieux-Port, le ramassage des ordures ménagères est nettement plus soigneux.

Amoncellement de déchets pendant une grève des éboueurs à Marseille en octobre 2017 (source © MPLV)

Les relevés effectués par les membres du collectif MPLV (Marseille poubelle la vie !), comme les signalements effectués via l’application Engagés au quotidien, mise en place par les services de la métropole, confirment d’ailleurs ce que chacun pressentait : même si les ordures sont présentes partout, globalement les arrondissements des quartiers les plus défavorisés, aux mains d’élus de gauche voire du FN, sont encore plus mal traités. Sans doute les incivilités y sont-elles aussi pires que dans les quartiers bourgeois, mais on constate aussi que la saleté appelle la saleté : à quoi bon faire l’effort de se rendre dans une déchetterie quand on a un tas de gravats jamais ramassés en bas de chez soi ?

Monceau de déchets au pied d’un container de tri sélectif à Marseille (source © MPLV)

C’est d’ailleurs sur ce point que la métropole Aix-Marseille-Provence a encore été épinglée via un rapport au vitriol de la Chambre régionale des comptes (CRC) publié en décembre 2017 et qui pointe le coût exorbitant de la propreté : 53 millions d’euros par an, soit 92 000 € au km de voirie alors que ce chiffre est en moyenne 7 fois moins élevé dans des agglomérations comparables. Or la CRC considère qu’une partie de cet écart s’explique par un volume très excessif de déchets produits, deux fois plus élevé qu’à Lyon par exemple. Elle incite donc les élus locaux à mettre enfin l’accent sur la sensibilisation et le développement du tri sélectif pour faire baisser ce volume de déchets comme dans toutes les autres grandes villes françaises.

Mais changer les comportements ne se fera pas du jour au lendemain : le chantier est immense et mérite d’être attaqué de tous les côtés, à la fois via un service public plus réactif et plus efficace, mais aussi via des actions de sensibilisation, de prévention et aussi de répression plus nombreuses et soutenues. Le succès de l’initiative Marseille : poubelle la vie ! montre que nombre de citoyens marseillais sont prêts à se mobiliser en ce sens : chiche ?

L.V. 

Dette et services publics : une conférence du CPC

5 mai 2018

Le Cercle Progressiste Carnussien organise une nouvelle conférence sur l’économie qui se tiendra à 18h30 le jeudi 24 mai 2018 dans la salle du Clos Blancheton à Carnoux-en-Provence.

 

Alain BEITONE, économiste et enseignant honoraire de chaire supérieure en Économie à Marseille et à l’Université d’Aix-Marseille abordera deux questions d’actualité :

« Pourquoi se focaliser sur la dette publique ? »

« Quel modèle économique pour le service public ? »

Il développera une réflexion sur l’État, sa place dans l’économie, son financement, sa gestion de la dette publique, mais aussi sur les services publics, sujets décisifs pour l’avenir.

Cette conférence sera suivie d’un échange avec le public présent que nous souhaitons nombreux compte-tenu de l’importance des questions traitées.

M.M.

Où est passé l’esprit de Mai 1968 ?

1 mai 2018

C’était il y a tout juste 50 ans… Ceux qui avaient entre 20 et 30 ans en mai 1968, ont désormais pour la plupart quitté la vie active. Et pourtant il se murmure que le mois de mai 2018 pourrait bien, comme en 1968, cristalliser les frustrations et les revendications pour une nouvelle explosion sociale, comme la France en connaît périodiquement.

1968 – 2018 : même combat ? (source Twitter / Le Parisien)

Comme en mai 1968, les étudiants occupent bruyamment les facs. Les cheminots de la SNCF entament leur deuxième mois de grève perlée qui paralyse, semaine après semaine, les déplacements quotidiens des Français. Même les pilotes d’Air France, pourtant parmi les salariés les mieux payés du pays, ont arrêté le travail pour défendre leurs revendications salariales. S’achemine-t-on de nouveau vers une convergence des luttes, la grève générale et la « chienlit » que déplorait le Général de Gaulle en mai 1968 ? Emmanuel Macron, que beaucoup présentent comme le « Président des riches » sera-t-il confronté à une nouvelle explosion sociale que certains redoutent et que d’autres appellent de leurs vœux ?

 

Un dessin de Charmag

L’avenir le dira, mais objectivement, force est de constater que le contexte n’est pas exactement le même qu’en 1968. Les rigidités du corps social contre lesquelles protestaient les étudiants en mai 1968 se sont nettement assouplies. Les progrès des libertés individuelles, voire de l’individualisme, ajoutés à l’ancrage d’un certain hédonisme, rendent plus difficile la mobilisation collective. On le voit dans les affrontements qui ont eu lieu dans plusieurs universités où la minorité agissante qui déclare l’occupation des locaux en assemblée générale, se retrouve confrontée à une majorité d’étudiants d’abord soucieux de valider leurs partiels et de ne pas perdre leur année de scolarité.

En mai 1968, c’est le mouvement ouvrier, mobilisé par la révolte étudiante (mais qui dans certains cas l’avait aussi précédé), qui a conduit à de véritables changements via les accords de Grenelle. En 2018, que reste-il de cette mobilisation ouvrière ? Après des décennies de désindustrialisation consécutive à la mondialisation, le monde du travail a profondément changé et jamais sans doute le syndicalisme n’a été aussi peu représentatif des salariés français. Le réformisme n’est plus de mise et les syndicats qui pilotent le mouvement des cheminots, en s’accrochant aux avantages acquis ont une vision plus conservatrice que réellement progressiste.

Un dessin de Vomorin paru dans la Tribune Hebdo Orléans

Certes, jamais les inégalités de richesses n’ont été aussi fortes en France (comme d’ailleurs dans le reste du monde) entre une frange d’ultra-riches toujours plus riches et la masse des salariés (et, bien pires encore, des chômeurs pour certains éloignés du monde du travail depuis des années et sans guère de perspective d’y revenir un jour). Cela suffira-t-il à permettre cette fameuse convergence des luttes sociales comme en mai 1968 ? Rien n’est moins sûr dans une France où la droite reste largement majoritaire et où l’extrême-droite est plus ancrée que jamais, témoin d’un repli sur soi et d’une peur de l’autre qui se traduit par un rejet non seulement de l’immigration et de la mondialisation mais aussi de l’Europe, de l’universalisme et même de toute idée de mobilisation collective.

Un dessin de Lardon

Un dessin de Rémi Malingrëy pour 01Net magazine

Un dessin de Kroll pour le Soir

Alors, à défaut de se hasarder à prédire une réédition prochaine de mai 1968, prenons au moins le temps de sourire au vu de ces quelques dessins piochés dans la presse et qui évoquent tous les 50 ans de mai 1968…

L.V. 

Totalitarisme numérique : Pékin montre la voie…

23 avril 2018

Depuis quelques semaines, tous ceux qui gèrent de près ou de loin des données numériques n’ont que cet acronyme à la bouche : RGPD. Ce qui signifie bien sûr, comme chacun l’aura deviné, règlement général pour la protection des données. Un nouveau règlement européen qui entrera en vigueur simultanément dans tous les pays de l’Union européenne le 25 mai 2018, et que les parlementaires français s’efforcent d’examiner en urgence en vue de sa transposition dans le droit français.

Ce nouveau corpus réglementaire, qui abroge la directive de 1995 sur les données personnelles, nécessite en effet d’adapter la loi dite Informatique et liberté, adoptée en 1978 et révisée en 2004. Il permettra de conforter les droits individuels par rapport à leur fichage informatique, avec un niveau d’information plus élevé et la création d’un droit à l’effacement pour ceux qui souhaitent voir leurs données personnelles retirées de certains fichiers.

Un dessin de François Cointe

Il vise aussi à alléger certaines formalités administratives en matière de déclaration des fichiers auprès de la CNIL, la Commission nationale informatique et liberté, en favorisant un contrôle a posteriori assorti de lourdes sanctions financières pouvant aller jusqu’à 20 millions d’euros voire 4 % du chiffre d’affaire mondial, de quoi faire trembler Facebook et Google

Tous les acteurs publics qui gèrent des fichiers contenant des données personnelles vont devoir en tout cas se mettre à la page en commençant par désigner un délégué à la protection des données qui sera le garant de la bonne mise en œuvre de cette nouvelle directive plus exigeante en matière de protection des données individuelles, et tout particulièrement celles dite sensibles, car concernant les orientations politiques, religieuses ou sexuelles d’une personne, voire les données à caractère médical, judiciaire ou ethnique.

Un dessin de Denis Boutant (source © Les Echos Publishing Experts infos – 2017)

Et pendant ce temps-là, les Chinois non seulement ne s’embarrassent pas de ce type de précautions, mais sont en train de mettre en place une situation de totalitarisme numérique à côté de laquelle celle imaginée par le romancier Georges Orwell dans son célèbre roman d’anticipation 1984, passe pour une aimable bleuette.

Ainsi que l’a révélé le Washington Post fin 2016, le Parti communiste chinois a développé un système, dit de « crédit social » permettant de collecter de manière systématique les données personnelles des 1,4 milliards d’habitants du pays, afin de noter ces derniers. Le dispositif est des plus simples et relève du flicage classique mais appliqué à une échelle jamais imaginée jusqu’alors.

Un dessin de Gros, publié dans Marianne le 6 avril 2018

Monsieur Li, citoyen lambda, se risque à griller un feu rouge. Au vu des millions de caméras qui fleurissent à chaque coin de rue, ce n’est guère prudent et le voilà qui perd 50 points sur son compte individuel, initialement crédité de 1000 points. Pour peu qu’il oublie de payer l’amende dans les délais, c’est encore 100 points en moins… Si de surcroît il se permet d’aller consulter sur internet des sites qui ne sont pas du goût du gouvernement, voire d’acheter via internet des livres qui ne s’inscrivent pas dans la ligne du parti, sans même aller jusqu’à dialoguer avec des citoyens considérés comme opposants au régime, voilà son crédit de points qui s’effrite dangereusement.

Et Monsieur Li s’aperçoit alors qu’il n’est plus autorisé à voyager en première classe où à acheter un billet d’avion pour un séjour à l’étranger. La promotion qu’il attendait depuis des années est brusquement refusée, il n’a plus accès au crédit immobilier et ses enfants qui ambitionnaient d’intégrer une université reconnue voient leur inscription rejetée.

Le Président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, désormais élu à vie (photo © Michael Clement – RIA Novosti/Camera Press/Redux)

Il ne reste plus d’autre solution à Monsieur Li pour récupérer des points lui permettant de retrouver une vie sociale normale, qu’à aller sur les sites officiels pour approuver bruyamment les dernières réformes du gouvernement et de son chef bien aimé, Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine depuis 2013 et désormais assuré depuis la toute récente modification de la constitution adoptée le 17 mars 2018, de rester à vie à ce poste.

Avec un tel système, on se doute bien que de toute façon il ne doit plus grand-chose avoir à craindre d’éventuels opposants. Selon l’agence de presse Chine nouvelle, ce dispositif qui se met en place progressivement jusqu’en 2020, permettra dès le 1er mai prochain, de bloquer l’achat par les citoyens les moins bien notés, d’un billet d’avion ou de train.

La base de données gigantesque qui se constitue ainsi sera alimentée par les fichiers de l’administration, les banques, les hôpitaux, les réseaux de caméras de surveillance urbaine à reconnaissance faciale mais aussi par les plateformes privées qui gèrent les réseaux sociaux et les sites d’achat en ligne. Un dispositif imparable de contrôle social qui devrait permettre de traquer le moindre comportement déviant et transformer le peuple chinois en un troupeau de moutons, aussi conformistes que dociles.

De quoi réaliser le vieux rêve de Mao Tsé-toung qui plaçait le « contrôle de la pensée » au cœur de son système politique, et de quoi donner des idées à bien d’autres dirigeants dans le monde…

L.V. 

Classement Forbes : les milliardaires vont bien, merci

17 mars 2018

Bernard Arnault, première fortune française et quatrième mondiale, à la une de l’édition française du magazine Forbes

Cela fait partie des marronniers traditionnels de la presse mondiale qui adore publier des classements de toutes sortes. La liste des milliardaires mondiaux, que le magazine économique américain Forbes édite chaque année, fait partie des références qui font toujours couler beaucoup d’encre. Celle qui vient d’être diffusée pour l’année 2018 et qui prend pour référence la date du 9 février, dénombre exactement 2043 milliardaires en dollars, détenant à eux seuls une fortune cumulée de près de 7 700 milliards de dollars, soit trois fois le PIB de la France… Le chiffre a doublé depuis 2010, tant en montant qu’en nombre, ce qui traduit une remarquable progression dans l’art de concentrer la fortune mondiale aux mains d’une poignée d’heureux élus. Et comme les précédents, ce classement par nature arbitraire et incomplet fait jaser.

Le Monde mais aussi Arrêt sur image se sont ainsi empressés de critiquer ce classement 2018 qui, comme les précédents, passe « à côté de fortunes gigantesques dissimulées par leurs propriétaires dans des juridictions discrètes et des structures opaques, comme les sociétés écran, les fondations ou les trusts ».

Par nature, le classement proposé ne peut guère représenter fidèlement la répartition mondiale de la richesse, quelle que soit la qualité des enquêtes journalistiques, tout simplement parce que les plus riches s’ingénient à masquer une partie de leur fortune pour s’épargner des prélèvements fiscaux trop importants. C’est ainsi que l’enquête sur les Paradise Papers, publiée en novembre 2017, avait révélé que l’homme d’affaires américain Jim Simons, fondateur et gérant du fonds spéculatif new-yorkais Renaissance Technologies, avait dissimulé entre 7 et 15 milliards de dollars qui s’ajoutent donc a minima à sa fortune estimée en 2017 par Forbes à 18,5 milliards, ce qui change quand même significativement la donne…

Le prince saoudien Mohamed ben Slaman (photo © Reuters)

On reproche souvent aussi au magazine Forbes de ne volontairement prendre en compte qu’une partie seulement des magnats de la planète, excluant délibérément tous les dirigeants politiques et les monarques alors que plusieurs d’entre eux auraient largement leur place dans cette liste d’heureux privilégiés. C’est ainsi que, contre toute attente, le prince héritier et nouvel homme fort d’Arabie saoudite, Mohamed ben Salman, qui s’était offert en 2015 la maison la plus chère du monde, pour la modique somme de 275 millions d’euros et qui est également l’heureux propriétaire d’un yacht estimé à 420 millions d’euros, ne fait pas partie de la liste Forbes des milliardaires mondiaux. Pas plus d’ailleurs que les nombreux autres milliardaires saudiens dont la fortune est pour le moins menacée dans le cadre de la récente campagne anti-corruption qui s’est traduite, depuis novembre 2017, par l’arrestation de 381 hauts dignitaires du régime dont une cinquantaine dort encore en prison et qui ont déjà dû verser à l’État la bagatelle de 107 milliards de dollards !

On ne trouvera pas non plus dans la liste de Forbes des dirigeants comme Vladimir Poutine alors que les Panama Papers ont révélé qu’il détenait des actifs conséquents dans certains paradis fiscaux, pas plus d’ailleurs que la famille royale d’Angleterre. Il faut dire que le classement de Forbes a quelques difficulté à rendre compte de la gestion familiale des grandes fortunes. Il fait ainsi apparaître de manière groupée les deux frères Martin et Olivier Bouygues, à la tête du groupe de BTP et de médias du même nom, avec une fortune globale de 4 milliards d’euros.

Emmanuel Besnier, dirigeant du groupe Lactalis et 5ème fortune française (photo © Eric Dessons/JDD)

Mais il dissocie d’une part le PDG de Lactalis, Emmanuel Besnier (5ème fortune de France avec un joli pactole de 11,3 milliards d’euros, malgré les déboires de son usine de lait infantile de Caen contaminée depuis des années à la salmonelle, et surtout grâce à ses pratiques commerciales qui étranglent les éleveurs laitiers) et d’autre part l’un de ses frères, Jean-François, et sa sœur, Marie, qui figurent tous deux également dans le classement Forbes en 14ème position des fortunes française avec 4 milliards d’euros chacun, excusez du peu...

Forbes ne cite pas en revanche des entrepreneurs comme Christian Courtins-Clarins, possesseur avec sa famille d’un empire du cosmétique qui réalisait, en 2016, 4,5 milliards de chiffre d’affaire. Il ne cite pas non plus les PDG de grosses sociétés de spiritueux tels que Pierre Castel ou Alexandre Ricard, ni même Benjamin de Rothschild, le président du groupe financier du même nom, pourtant crédité par Challenges de 4,5 milliards d’euros. Pas de trace non plus dans ce classement des familles Peugeot ou Michelin, ni même de la famille Mulliez dont la fortune est pourtant évaluée autour de 40 milliards d’euros, un oubli sans doute...

Dessin de Gros publié dans Marianne

Ces approximations incitent donc à traiter avec prudence un tel classement. Il présente néanmoins le mérite de montrer qu’il existe en France au moins de 40 milliardaires en dollars. Le magazine économique Challenges en avait dénombré 88 en 2017 et son prochain classement attendu en juillet sera probablement plus proche de la vérité. Quoi qu’il en soit, la bonne nouvelle, pour ceux qui s’inquiéteraient éventuellement de la bonne santé financière des grandes fortunes françaises, c’est que nombre de ceux qui figurent dans ce classement ont vu leur fortune s’accroître confortablement depuis l’an dernier.

A l’exception de quelques maladroits comme Patrick Drahi dont la fortune est passée de 13 milliards en 2017 à 6 milliards cette année du fait des difficultés que rencontre Altice, la maison-mère de SFR, nombre d’entre eux ont vu leurs actifs s’étendre de manière assez spectaculaire. Félicitations en particulier à Bernard Arnault, l’heureux patron du groupe LVMH qui, avec une fortune estimée à 72,2 milliards de dollars, occupe désormais la première place du classement français et est considéré par Forbes comme la quatrième fortune mondiale, certes derrière Jeff Bezos (Amazon) et Bill Gates (Apple), mais devant Mark Zuckerberg, le patron de Facebook. En un an, sa fortune a tout simplement doublé, passant de 30 à 60 milliards d’euros, de quoi rassurer les porte-parole du patronat français, toujours inquiets quant à la rentabilité de nos entreprises hexagonales et au faible taux de rémunération de leurs dirigeants…

Tout ceci est d’autant plus encourageant que le cas n’est pas isolé puisque la troisième fortune de France (derrière la fille de Liliane Bettencourt, désormais 18ème fortune mondiale et détentrice d’un beau magot évalué à 42,2 milliards de dollars : on comprend mieux a posteriori pourquoi certains s’étaient donnés tant de mal pour tenter de capter l’héritage de l’empire l’Oréal…), le délicieux François Pinault, a lui aussi quasiment doublé son capital en un an grâce à la bonne santé de son groupe Kering, ex Pinault-Printemps-Redoute, dont le chiffre d’affaires a augmenté de près de 45 % depuis 2017 et les bénéfices de 120 % : merci patron ! Citons aussi au passage l’inénarrable Serge Dassault, patron du Figaro et vendeur de Rafale à ses heures perdues, dont la fortune s’est nettement consolidée, passant en un an de 16,1 à 22 milliards de dollars.

Dessin publié dans le Canard enchaîné du 14 mars 2018

Voilà certainement qui devrait mettre du baume au cœur au reste des Français, certes moins fortunés et qui n’ont pas nécessairement connu une progression aussi fulgurante de leur fortune personnelle, mais c’est en tout cas sans doute la première fois que le classement Forbes fait état de 2 Français dans le Top 20 des plus grandes fortunes mondiales : la preuve assurément que l’économie du pays est sur la bonne voie…

L.V.  

Biomasse bois : 3 projets retenus en PACA

3 mars 2018

Le bois, source renouvelable d’énergie (photo © Frédéric Douard)

C’est un communiqué du Ministère de la transition écologique et solidaire qui l’a annoncé, le 28 février 2018 : la deuxième tranche de l’appel à projets lancé en vue de soutenir, via un complément de rémunération, des projets de développement d’unités de production de biomasse, a retenu 11 projets dont trois qui se situent en région PACA : un beau succès pour le développement de la production énergétique à partir de la biomasse forestière dans notre région !

La première tranche de cet appel à projets lancé en février 2016 visait explicitement à encourager à la fois les projets de méthanisation, autrement dit la production de biogaz à partir de déchets ou de matière végétale brute, mais aussi la production directe d’électricité à partir de la combustion du bois. Ce développement de la biomasse en France est une nécessité comme l’affirme Nicolas Hulot : « La France a voté en décembre dernier une loi mettant fin à la recherche et à l’exploitation des hydrocarbures sur tout notre territoire. En parallèle, notre pays doit monter en puissance sur le développement des énergies renouvelables pour répondre aux objectifs fixés dans le Plan climat. Les projets annoncés aujourd’hui répondent à cette ambition de soutenir des filières créatrices d’emplois ».

Stock de copeaux de bois destinés à la filière bois énergie (photo © Richard Mayer / La Gazette)

A l’échelle mondiale, on estime que l’électricité produite à partir de la biomasse représente de l’ordre de 58 GW mais que cette puissance pourrait atteindre 86 GW d’ici 2021, ce qui représente un potentiel de croissance remarquable. En France, c’est moins de 1 % de l’électricité produite qui provient de la biomasse, même si cette fillière représentait déjà en 2014 de l’ordre de 7,5 % de la production d’électricité d’origine renouvelable (loin derrière l’hydroélectricité et l’éolien, mais devant le solaire néanmoins).

Le principe de la filière bois-énergie est des plus simples puisqu’il se limite à faire brûler le bois pour chauffer de l’eau et produire de la vapeur qui actionnera une turbine comme dans n’importe quelle centrale électrique. Il faut environ 4 tonnes de bois pour produire autant d’électricité qu’avec une tonne de pétrole, mais le CO2 qui est relâché dans l’atmosphère à cette occasion correspond à la seule quantité qui a été séquestrée durant la croissance des arbres, d’où un bilan neutre en termes d’émission de gaz à effet de serre, contrairement à ce qui se passe via l’utilisation d’un combustible fossile.

Digesteur à méthanisation de Marnay Energie à Feux dans le Cher, construite par Xergi (photo © Xergi)

Dans le cadre de la méthanisation, le procédé est plus complexe puisqu’on récupère d’abord le biogaz issu de la fermentation de la matière organique utilisée (déchets organiques, résidus végétaux, boues issues de stations d’épuration, ou déchets provenant de certaines activités agro-industrielles) et que c’est ce biogaz qui sert ensuite soit pour produire de l’électricité soit pour se chauffer.

Toujours est-il que l’on est désormais rentré dans un véritable processus visant à encourager ce type de production en France et cet appel à projets du ministère y contribue. Ce sont en effet 45 dossiers de candidatures qui ont été reçus à l’occasion de cette seconde tranche de l’appel à projet, sachant que la troisième tranche sera ouverte à compter du 29 juin 2018 et devrait permettre de sélectionner encore de nouveaux projets industiels.

Le ministre Nicolas Hulot visitant la plateforme expérimentale Gaya à Saint-Fons (production de biométhane à partie de biomasse sèche) le 26 juillet 2017 (photo © ENGIE)

Sur les 11 projets ainsi retenus, 2 correspondent à des installations de méthanisation prévues respectivement en Bretagne et dans le Médoc. Tous les autres sont des projet bois-énergie pour des puissances installées unitaires supérieures à 300 kW, l’ensemble des projets totalisant une puissance globale installée de près de 53 MW (à comparer avec une tranche de réacteur nucléaire de type Fessenheim dont la puissance nominale est de 900 MW).

La plus ambitieuse de ces installations est justement prévue dans les Bouches-du-Rhône, à Tarascon, portée par la société marseillaise Bio-Watt, pour une puissance totale de 25 MW. Les deux autres projets implantés en région PACA sont d’ampleur nettement plus limitée avec des puissances visées oscillant entre 1MW pour le projet de Campus SAG Sud Luberon à Villelaure, dans le Vaucluse, et 1,2 MW pour celui porté par la société Pérénia à Clans, une commune forestière située dans la vallée de la Tinée, dans les Alpes-Maritimes.

Ces désignations interviennent alors que le projet de plus grande centrale biomasse de France prévu à Gardanne, porté initialement par le groupe énergétique allemand E.ON puis repris par sa filiale, la société Uniper France Power, continue à faire polémique. Pour rappel, le Tribunal administratif de Marseille avait annulé le 8 juin 2017 l’autorisation d’exploitation accordée par l’État en 2012, au motif que l’étude d’impact n’analysait pas « les effets négatifs indirects et permanents du projet sur les espaces forestiers de la zone d’approvisionnement » de la centrale, située dans un rayon de 400 km.

Vue de l’unité de la centrale thermique de Provence, à Gardanne destinée à produire de l’électricité à partir de la biomasse (photo © Serge Guéroult / La Provence)

Il faut dire que le projet était particulièrement ambitieux, voire totalement démesuré pour ses détracteurs qui évoquent « un véritable aspirateur à forêts » destiné à raser les châtaigneraies des Cévennes et à faire disparaître toute la forêt méditerranéenne… Il consistait à transformer, moyennant un investissement de 265 millions d’euros, la tranche 4 de l’ancienne centrale à lignite de Gardanne, en une vaste centrale à biomasse, d’une puissance de 150 MW (soit 6 % de la consommation totale de la région PACA), capable de brûler d’ici 2024, 850 000 tonnes de bois par an, dont 445 000 tonnes provenant de boisements locaux, le reste étant a priri constitué de déchets verts et de bois recyclé.

Les deux parcs naturels régionaux du Luberon et du Verdon sont vent debout contre ce projet de centrale à biomasse, au grand dam du Président de la Région, Renaud Muselier, qui menace du coup de leur couper les vivres, estimant dans un communiqué que « l’écologie doit être mise au service de l’économie pour faire de la croissance verte un atout ». Mettre l’écologie au service de l’économie, les écologistes apprécieront certainement…

En juillet 2017, Nicolas Hulot a malgré tout décidé de faire appel du jugement du Tribunal administratif. Quant aux parcs naturels régionaux, ils ont fini par rentrer dans le rang. Comme l’a raconté Reporterre, le 29 septembre dernier, les deux PNR réunis à Valensole ont accepté de signer un protocole d’accord avec Uniper, décidant de l’abandon de leurs poursuites devant le Tribunal administratif et de l’accompagnement de la nouvelle étude d’impact qui s’est du coup déroulé fin 2017 dans la plus grande discrétion. L’association France Nature Environnement PACA, elle-même très opposée au projet a aussi rendu les armes, effrayée par les baisses de subvention annoncées par la Région. Un passage en force donc et qui a déjà permis à l’unité de biomasse de produire 250 MWh au cours de 2200 heures de fonctionnement accumulés pendant les phases d’essais en 2017.

Pour l’instant, 55 % de la ressource utilisée à Gardanne est importée, pour l’essentiel de plantations d’eucalyptus situées en Espagne et au Brésil, 20 % étant issu de la production forestière locale, le reste provenant de déchets de récupération et de bois en fin de vie. Un progrès sans doute par rapport au charbon qui alimentait jusque là cette centrale thermique, l’une des 4 dernières encore en activité dans l’hexagone, mais qui est encore loi d’apaiser toutes les craintes des défenseurs locaux de l’environnement !

L.V.  

France-Allemagne : l’analyse de Thomas Piketty

27 février 2018

Thomas Piketty en conférence à Washington le 15 avril 2014 (crédit photo © Ivan Couronne / AFP)

Est-il besoin de présenter Thomas Piketty ? Docteur en économie de l’École des hautes études en sciences sociales et directeur d’études dans cette même institution après avoir été fondateur et premier directeur de l’École d’économie de Paris en 2006, cet économiste engagé, spécialiste des inégalités économiques, s’est notamment fait mondialement connaître pour la parution en 2013 de son ouvrage intitulé Le Capital au XXIe siècle, une somme de plus de 1000 pages qui le conduisit à donner de nombreuses conférences mondiales très remarquées y compris aux États-Unis.

Proche du Parti socialiste, il s’était engagé comme conseiller économique de Ségolène Royal lors de la campagne présidentielle de cette dernière en 2007, avant de soutenir François Hollande en 2012, pour reconnaître néanmoins sa forte déception a posteriori, allant jusqu’à estimer que « le gouvernement fait exactement le contraire de ce qu’il faudrait ». En 2015, il fait partie, avec Joseph Stiglitz des économistes qui conseillent le candidat du Labour britannique Jeremy Corbyn, et en 2017 on le retrouve dans l’équipe de campagne de Benoît Hamon, favorable à « un revenu universel crédible et audacieux ».

Les idées que soutient Thomas Piketty, en faveur notamment d’une réduction des inégalités par une réforme fiscale ambitieuse via une imposition progressive basée sur l’ensemble des revenus effectifs, ne font certes pas l’unanimité et suscitent même un rejet viscéral de la part des tenants du néolibéralisme, allergiques à toute idée de redistribution des richesses. Une chose est sûre pourtant, rares sont ceux qui contestent la compétence de cet économiste reconnu et ses analyses font souvent autorité.

Ainsi, l’un des articles publiés sur son blog en janvier 2017 et intitulé « De la productivité en France et en Allemagne » a conservé toute son actualité et mérite d’être lu en détail pour préciser certaines de nos idées reçues quant au fameux différentiel de compétitivité entre les deux pays moteurs de la construction européenne. Il n’est pas question ici d’évoquer toute la richesse du raisonnement mais on retiendra néanmoins à titre d’illustration trois ou quatre idées parmi d’autres.

Première affirmation, qui heurtera sans doute certains adeptes du déclinisme à la française : la productivité des économies mesurées en rapportant le PIB (c’est-à-dire la valeur totale des biens et services produits dans un pays au cours d’une année) au nombre total d’heures travaillées (salariés et non-salariés confondus) est quasiment identique en France et en Allemagne, comme d’ailleurs aux États-Unis. Elle représente environ 55 euros par heure travaillée en 2015, et est de plus de 25 % supérieure à celle enregistrée au Royaume-Uni ou en Italie, et près de trois fois plus élevée qu’en 1970 (après prise en compte de l’inflation et du niveau des prix dans les différents pays).

PIB par heure travaillée en parité de pouvoir d’achat et en euros 2015 (source © T. Piketty)

Contrairement à ce que certains voudraient faire croire, la France fait donc partie des quelques pays à forte productivité, de tels taux n’étant en effet dépassés que dans certaines économies très spécifiques basées sur la rente pétrolière (Norvège ou Émirats Arabes Unis par exemple) ou sur les paradis fiscaux (comme le Luxembourg).

Plus instructif encore, on observe que jusque dans les années 1970, la productivité américaine était très supérieure à celle des économies européennes, France comprise. Si la France et l’Allemagne ont pu grosso modo rattraper leur retard dès la fin des années 1980, c’est pour l’essentiel en ayant investi massivement dans l’éducation de leur population en généralisant l’accès à l’enseignement secondaire puis supérieur, avec plus de réussite que nos voisins britanniques et italiens, et davantage d’équité aussi que nos concurrents américains… Comme quoi, miser sur l’éducation est une nécessité absolue !

Nombre d’heures travaillées par an et par emploi (source © T. Piketty)

Deuxième idée intéressante qui ressort de cette analyse de Thomas Piketty : si le PIB par habitant est supérieur aux États-Unis qu’en Europe où il est finalement très comparable entre la France, l’Allemagne et le Royaume Uni (de l’ordre de 3000 € par mois et par personne), c’est parce que le volume d’heures travaillées y est très différent.

Thomas Piketty (crédit photo © Ekko von Schwichow)

Si l’on rapporte le nombre d’heures travaillées au nombre d’emplois, on observe ainsi que ce chiffre est en diminution régulière depuis les années 1970 en France et plus encore en Allemagne (où le phénomène est encore accentué par le développement du temps partiel imposé) alors qu’il est resté nettement plus élevé au Royaume Uni et surtout aux États-Unis. Les 1500 heures travaillées actuellement en moyenne par an en France correspondent peu ou prou à 35 heures hebdomadaires pendant 44 semaines alors que la durée des congés aux USA n’a quasiment pas augmenté depuis les années 1980, ce qui traduit une différence notable de choix de société.

Troisième notion évoquée dans cette analyse : le taux d’emploi par habitant qui, en France, stagne autour de 42 % alors qu’en Allemagne il s’accroit régulièrement depuis le début des années 2000 pour s’approcher désormais de la barre des 50 %. Ce décrochage très significatif de l’emploi en France depuis une quinzaine d’années est particulièrement significatif chez les moins de 25 ans et les plus de 55 ans, reflétant des faiblesses manifestes et inquiétantes en matière de formation professionnelle, de structuration du tissu industriel, de gouvernance des entreprises, mais aussi de financement de la protection sociale.

Dernier point qui mérite aussi d’être cité, sans prétendre tout dévoiler de cette analyse comparative très complète développée ici par Thomas Piketty : la question de l’excédent commercial allemand qui depuis les années 2000 représente toujours plus de 5 % de son PIB, atteignant même jusqu’à 8 % en 2015. Une situation totalement inédite pour un grand pays développé.

Le port à containers d’Hambourg, porte ouverte vers l’exportation

Le Japon a connu lui aussi dans les années 1980 des périodes d’excédent commercial qui lui ont permis d’accumuler des liquidités destinées à anticiper le vieillissement de sa population mais est depuis revenu à l’équilibre et présente même actuellement de nouveau une situation de léger déficit. Au même titre que la France d’ailleurs qui oscille régulièrement entre léger excédent et déficit modéré, alors que les États-Unis se distinguent depuis les années 1980 par un déficit chronique rendu possible par le rôle particulier de leur monnaie qui leur permet de rendre tolérable leur situation d’endettement financier permanent.

Reste que cette situation très particulière d’excédent commercial paraît peu durable à terme car elle suppose d’une part que les autres pays puissent absorber un tel excédent et d’autre part que l’Allemagne soit capable d’investir de manière judicieuse les liquidités ainsi accumulées, ce qui ne semble guère être le cas. La logique voudrait que le pays investisse désormais de manière plus significative dans les salaires (longtemps gelés), dans la consommation et dans l’investissement en Allemagne, afin de rééquilibrer son économie : un véritable défi pour la chancelière Angela Merkel qui peine toujours à former un gouvernement de coalition, cinq mois après les dernières élections législatives, mais un défi aussi pour la construction européenne et la solidité du tandem moteur franco-allemand !

L.V.  

Changement climatique : pourquoi personne ne bouge ?

22 février 2018

Depuis maintenant des années que les scientifiques du monde entier tirent la sonnette d’alarme, chacun sait que la température moyenne à la surface du globe s’élève progressivement, que le niveau moyen des mers monte petit à petit, et que les répercussions de cette évolution inéluctable risquent d’être dramatiques, en particulier dans les pays les moins développés, avec une recrudescence des vagues de sécheresses et d’aléas climatiques aux conséquences potentiellement dévastatrices, y compris avec des recrudescences d’épidémies voire de guerres.

Chacun sait bien désormais aussi que le principal moteur de ce changement climatique global, perceptible depuis le début du XXe siècle mais qui s’est dangereusement accéléré ces derniers temps et qui va encore s’aggraver dans les années qui viennent, quoi qu’on fasse, est l’activité humaine qui s’est traduite depuis plus d’un siècle par une consommation massive d’énergie fossile et une émission jamais égalée de gaz à effets de serre (CO2 et méthane pour les principaux).

Il y a belle lurette que les climatosceptiques, chantres de l’industrie pétrolière ou charlatans irresponsables, ont perdu toute crédibilité. Les publications scientifiques du GIEC, qui décrivent année après année une situation de plus en plus alarmante et de moins en moins réversible, ne sont plus contestées et les grands raouts internationaux tels que les COP s’enchaînent sans discontinuer, au cours desquels chacun y va de son discours grandiloquent sur la nécessité et l’urgence d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

Un dessin d’Olivier Ménégol publié par Buzzly

Et pourtant, malgré cette prise de conscience planétaire incontestable, il ne se passe rien ou presque. Les États-Unis, deuxième émetteur mondial de gaz à effet de serre derrière la Chine, se sont choisi un président qui préfère développer l’extraction des huiles de schistes et relancer l’industrie pétrolière plutôt que de s’embarrasser de considérations environnementales. Et les belles promesses prises à l’occasion de la COP 21 ne se sont guère concrétisées depuis, aucune décision notable n’ayant été prisse à l’issue de la COP 23 qui vient de se terminer à Bonn. Tout se passe comme si chacun était conscient du risque et avait bien intégré les mesures à prendre pour le contrer mais préférait faire l’autruche comme si de rien n’était…

Contrairement à d’autres menaces comme celle de l’attentat terroriste ou de l’immigration mal contrôlée, pour lesquelles tout le monde se mobilise et qui incitent même nos responsables politiques à la surenchère, faire face au changement climatique semble beaucoup moins mobilisateur. C’est cette situation paradoxale qu’a parfaitement analysée le sociologue et philosophe américain George Marshall dans son livre intitulé justement Le syndrome de l’autruche : pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique ?

En réalité, cette inaction collective face à la menace pourtant avérée du changement climatique relève de ressorts liés à la psychologie sociale. Ce ne sont pas tant les campagnes de désinformation menées par certains lobbies industriels qui nous empêchent de nous mobiliser à la hauteur des enjeux, mais plus profondément la nature même de ce risque face auquel « notre cerveau évolué est incapable de réagir » selon Daniel Gilbert, professeur de psychologie à Harvard.

Contrairement à d’autres risques plus tangibles, le changement climatique se caractérise en effet par une menace diffuse, à long terme, qui n’est pas rattachable à un adversaire aisément identifié, mais qui provient de notre propre mode de vie… On est volontiers capable de se mobiliser contre une menace directe telle que l’implantation d’une centrale nucléaire ou d’un incinérateur d’ordures ménagères, surtout si elle se produit à côté de chez soi. En revanche, décider de moins utiliser sa voiture ou son smartphone, de ne pas prendre l’avion pour partir en vacances ou de baisser sa chaudière, tout cela pour faire en sorte que le climat reste vivable pour les générations à venir, voilà qui ne fait pas partie de nos gènes !

« Tout le monde contribue aux émissions à l’origine du problème ; tout le monde a donc une bonne raison d’ignorer le problème ou de s’inventer un alibi » estime ainsi George Marshall dans son ouvrage. Personne n’a envie qu’on lui rappelle la menace mondiale qui pèse sur chacun d’entre nous en cas d’inactivité prolongée. Même ceux qui ont subi un cataclysme pourtant assez directement rattaché au changement climatique, comme c’est le cas des victimes de l’ouragan Sandy dans le New Jersey, que George Marshall a interrogés, même eux préfèrent voir dans cet événement un aléa exceptionnel contre lequel on ne peut rien, mais n’envisagent pas pour autant de modifier leur mode de vie pour éviter que ce type de phénomène ne devienne monnaie courante.

En 2012, l’ouragan Sandy ravage la côte Est des États-Unis (photo © Shannon Stapleton / Reuters paru dans Geopolis)

On retrouve là le syndrome classique du responsable politique face à tout risque naturel. Les maires que l’on voit s’épandre devant toutes les caméras de télévision après chaque inondation pour déplorer un phénomène cataclysmique « jamais vu de mémoire d’homme » et implorer des aides à la reconstruction, sont les mêmes qui ensuite accordent des permis de construire en zone inondable en toute bonne foi, justement parce qu’ils sont persuadés qu’il s’agit là d’événements exceptionnels qui ne sont pas destinés à se reproduire, en tout cas pas pendant la durée de leur mandat électif…

Un dessin d’Ysope

C’est donc toute la difficulté à laquelle on se heurte pour faire face au changement climatique. Même si la plupart des gens sont convaincus de la réalité du phénomène, il n’en reste pas moins une menace floue, difficile à quantifiée du fait de ses manifestations aléatoires, et dont les conséquences concerneront principalement les habitants d’autres contrées voire des générations futures que l’on ne connaîtra jamais. Il est donc bien difficile pour chacun d’entre nous de se mobiliser face à un tel risque, d’autant plus lorsque cela implique de devoir renoncer à une certaine part de son confort personnel et à modifier ses habitudes de vie au quotidien…

En d’autres termes, les ressorts psychologiques à actionner pour mobiliser l’opinion publique sur ce dossier restent largement à explorer. Comme l’explique bien Marion Rousset dans un article paru dans Marianne, il ne suffit pas de faire appel à la rationalité de chacun mais il convient aussi de mobiliser une certaine charge émotionnelle : défendre la nature de manière générale n’a jamais été très mobilisateur ; en revanche, défendre son territoire contre un envahisseur quel qu’il soit a toujours constitué un mobile fortement fédérateur !

Reste donc à explorer d’autres modes de communication pour faire en sorte que la lutte contre le changement climatique global implique davantage. La littérature et le cinéma ont peut-être un rôle à jouer dans un tel combat. C’est ce que suggère Claire Perrin, doctorante en littérature américaine, dans un article consacré à ce nouveau genre littéraire de la cli-fi, la fiction climatique qui s’apparente souvent à des récits post-apocalyptiques où les personnages évoluent dans un monde ravagé par les effets du changement climatique. Depuis le succès des Raisins de la colère qui évoquait déjà les impacts sociaux d’une catastrophe climatique, nombre d’auteurs s’emparent de ce thème, parmi lesquels Paolo Bacigalupi, dont le roman The Water Knife, met en scène un combat homérique dans le Sud-Ouest américain pour l’accès à l’eau…

Faut-il donc encourager la production littéraire et cinématographique pour faciliter la mobilisation collective contre le réchauffement climatique ? Les talents artistiques peuvent-ils venir au secours des scientifiques, prompts à identifier les phénomènes, en analyser les causes et à proposer des panels de solutions techniques, mais peu outillés pour mobiliser l’imaginaire collectif ? Peut-être des pistes à explorer, pendant qu’il en est encore temps…

L.V.  

Des villes menacées par la pénurie d’eau ?

15 février 2018

C’est un article publié en janvier 2018 dans la revue Nature Sustainability par deux chercheurs allemands et un collègue américain qui l’affirme : d’ici 2050, les besoins en eau dans les grandes villes vont augmenter de 80 % alors même que l’accessibilité aux ressources en eau va se réduire du fait du changement climatique, ce qui pourrait se traduire par des situations de pénurie.

Déjà aujourd’hui 3,9 milliards de personnes, soit plus de la moitié de la population mondiale, vivent en ville et cette proportion va encore s’accroître pour atteindre 60 voire 90 % de la population d’ici la fin du siècle. Cette augmentation spectaculaire de la population urbaine, couplée avec une demande accrue en confort domestique liée à l’hygiène et à la santé, va inéluctablement se traduire par une forte augmentation des besoins en eau pour approvisionner ces centres urbains.

L’étude de ces chercheurs, qui vient compléter de nombreuses projections allant déjà dans le même sens, s’est focalisée sur 482 agglomérations parmi les plus grandes du monde (dont Paris), totalisant 736 millions d’habitants. Elle a porté sur la période 1971-2000 puis s’est attachée à établir des prospectives sur la base de scénarios classiques de changement climatique et d’évolutions socio-économiques.

L’analyse montre ainsi que, même en considérant que l’approvisionnement des villes est considéré comme prioritaire par rapport à tous les autres usages et sans tenir compte des impacts éventuels sur l’environnement, 16 % des villes sont déjà sujettes à un déficit des ressources en eau de surface par rapport à leurs besoins, et que cette proportion pourrait monter à 27 % d’ici 2050 en prenant en compte les effets du changement climatique.

Situation des 482 villes étudiées : en blanc, celles qui ne sont pas considérées comme vulnérables, en rouge celles qui le sont même si l’affectation des ressources leur est prioritairement consacrée, en bleu et en vert celles qui ne le deviennent que dans des hypothèses plus sévères de priorisation des usages agricoles ou de l’environnement (source : Nature Sustainability)

Si de surcroît on s’attache à préserver les débits minimums à laisser dans les cours d’eau pour y permettre le maintien d’une vie aquatique, alors ce sont près de la moitié des villes étudiées qui risquent de connaître des difficultés d’approvisionnement en eau de surface à l’avenir. Sans surprise, ces grandes agglomérations les plus vulnérables à ce déficit en eau sont situées dans l’Ouest américain (Los Angeles en étant l’exemple emblématique) et dans le Sud de l’Asie, tout particulièrement en Inde.

Pour pallier cette insuffisance des ressources en eaux superficielles, puisées directement dans les cours d’eau, il faudra sans doute recourir davantage aux eaux souterraines. Mais les projections liées au changement climatique mettent toutes en avant un risque de baisse des niveaux des nappes phréatiques, ce qui se traduira par une raréfaction de ces ressources en eau et un renchérissement de leurs coûts d’exploitation.

Le canal de Marseille (photo © Munoz)

Il faudra donc recourir à des transferts d’eau comme on en connaît déjà dans notre région où une large partie des zones urbanisées des Bouches-du-Rhône et du Var est alimentée par de l’eau issue de la Durance et du Verdon. Mais ceci se fera nécessairement au détriment des besoins de l’agriculture locale et l’étude de ces trois chercheurs met donc en exergue le risque de conflits d’usage et la nécessité d’optimiser les procédés techniques d’irrigation (mais aussi de distribution de l’eau potable) afin de limiter autant que possible les fuites et les gaspillages dans un tel contexte de raréfaction de la ressource.

Bref, rien de bien révolutionnaire dans cette étude qui a pourtant été largement médiatisée, y compris dans des journaux comme Les Echos. Mais il n’est quand même pas inutile de rappeler ce type de constat et de tirer la sonnette d’alarme quant à un risque que l’on a tendance à oublier. D’autant que nombre de villes qui ne figurent pas dans la liste des plus menacées, connaissent déjà de sérieuses difficultés pour approvisionner leur population. C’est le cas notamment de Mexico où les coupures d’eau sont déjà monnaie courante et où l’eau est acheminée sur des distances de plus en plus élevées, avec un taux de déperdition très élevé.

« L’eau ne va pas manquer à Sao Paulo » (source © Ricardo Carlos Gaspar / Tlaxcala)

Et l’on pourrait citer bien d’autres exemples du même type, dont Sao Paulo, au Brésil, qui en 2015 a frôlé la pénurie absolue, sauvée in extremis par l’arrivée providentielles de pluies diluviennes, mais aussi Melbourne, en Australie, où les autorités estiment que, d’ici 10 ans, la ville ne sera plus en mesure de faire face aux besoins en eau de sa population.

Et l’actualité s’est fait l’écho également de la ville du Cap en Afrique du Sud, où l’approvisionnement en eau des habitants devient critique après 3 années consécutives de sécheresse qui ont fait drastiquement diminuer les réserves en eau disponibles. Les réservoirs de la ville, qui compte 4 millions d’habitants, sont actuellement à 25 % seulement de leur capacité et les autorités ont décidé que lorsque ce niveau atteindra 13,5 %, les trois-quarts de la population se verront brutalement privés d’approvisionnement en eau afin de réserver les précieuses ressources aux besoins jugés prioritaires, dont les centres de santé et les écoles.

On ne sait pas très bien quand se produira cette coupure d’eau massive mais les projections actuelles la situent pour le 11 mai, ce qui constitue une échéance assez proche ! Ce jour-là, la population privée d’eau sera invitée à se ravitailler auprès de 200 points d’eau soigneusement gardés par les forces de l’ordre et où il sera délivré un quota de 25 l par jour et par personne : à la guerre comme à la guerre…

Point d’eau préparé en prévision de la pénurie au Cap (photo © Anthony Molyneaux / TimesLIVE)

Depuis des mois, la municipalité multiplie les campagnes de sensibilisation pour inciter chacun à restreindre sa consommation, mais celle-ci ne baisse guère et reste largement supérieure au seuil qui permettrait à la ville de passer ce cap alarmant. Même l’augmentation spectaculaire du prix de l’eau qui est passé le 1er février 2018 de l’équivalent de 0,3 à plus de 2 € le m3, n’a semble-t-il guère eu d’impact, du moins jusqu’à présent…

Du coup, les techniciens s’échinent à accélérer la mise en œuvre des projets permettant d’offrir des ressources alternatives. Une première usine de désalinisation de l’eau de mer devrait ainsi entrer en production d’ici la fin du mois, permettant d’offrir 2 000 m3/jour, une goutte d’eau par rapport aux besoins de la ville qui consomme 457 000 m3/jour. D’autres usines sont en construction mais les chantiers ont pris du retard. On envisage donc désormais d’aller puiser dans plusieurs aquifères dont l’un situé sous la montagne de la Table, au risque que ces ressources s’épuisent très rapidement si les pompages excèdent les capacités de renouvellement par infiltration, faute de pluies !

On n’a probablement pas fini de parler de ces problèmes d’approvisionnement en eau de nos grandes agglomérations urbaines…

 L.V.

Alimentation : les consommateurs passent à l’action !

12 février 2018

Dessin signé JM

En France, un tiers des adultes sont en surpoids et 7 millions de Français sont considérés comme obèses, ce qui représente quand même 15 % de la population. Et le phénomène n’arrête pas de s’aggraver : en 1965, seuls 3 % des enfants d’âge scolaire étaient obèses alors que cette proportion atteignait 13,3 % en 2000 et ne cesse de croître depuis. Une situation d’autant plus inquiétante que l’obésité acquise avant l’âge de 5 ans persiste ensuite à l’âge adulte. On reste certes loin des chiffres de nos amis canadiens où 26 % des enfants sont considérés en surpoids tandis que 36 % des adultes présentent de l’embonpoint et 25 % sont classés obèses. Reconnue comme maladie chronique depuis 1997 par l’OMS, l’obésité est devenue un problème majeur de santé publique.

Pourtant, en matière nutritionnelle, les principes à respecter sont simples et identifiés depuis bien longtemps. Sur le plan quantitatif, il s’agit de fournir à son corps de quoi équilibrer les dépenses énergétiques qui dépendent de différents facteurs dont l’activité physique, mais qui correspondent grosso modo à 2500 Cal/jour pour un homme et autour de 2000 pour une femme. Et sur le plan qualitatif, il est bien connu qu’il convient d’éviter de grignoter entre les repas et qu’il vaut mieux privilégier la consommation de fruits et légumes et limiter les apports en lipides, sel et sucres. Des règles de base que l’école comme les messages de santé publique n’arrêtent pas de rabâcher.

Composition des plats préparés : des listes de composants à rallonge… (source © Bien-être et fitness)

Seulement voilà : autant il est facile de faire des choix alimentaires sains lorsque l’on achète des produits bruts pour les cuisiner soi-même, autant la tendance est désormais de consommer pour l’essentiel (à 70 % dans un pays comme la France) des produits transformés, issus de l’industrie agro-alimentaire, et préparés principalement à base d’ingrédients peu coûteux et présentant des caractéristiques nutritionnelles déplorables : riches en calories, en graisses, en sucres et en sel, mais pauvres en fibres, en vitamines et en sels minéraux…

Le professeur Serge Hercberg (source © Observatoire des aliments)

Pour faire face à ce véritable fléau de santé publique et guider les consommateurs dans leurs achats, l’épidémiologiste Serge Hercberg, expert en nutrition à l’INSERM et président du Plan national nutrition santé, lancé en 2006, préconise depuis 2014 d’adopter un code couleur ultra simple permettant de classer de A (produit le plus favorable sur le plan nutritionnel) à E des aliments transformés, en se basant sur l’analyse de la composition de 100 g du produit, analyse qui prend en compte d’une part les nutriments jugés favorables (fibres, protéines, fruits et légumes) et d’autre part ceux à limiter (acides gras saturés, éléments caloriques, sucres, sel).

Ce code couleur ultra simple et très pédagogique pour les consommateurs, dénommé Nutri-Score, permet de comparer d’un seul coup d’œil dans les rayons du supermarché, la pizza surgelée ou le paquet de céréales qui présente la meilleure qualité nutritionnelle.

Une véritable hérésie pour les entreprises de l’agro-alimentaire et la grande distribution qui se battent bec et ongles depuis des années pour empêcher l’adoption d’un tel dispositif. Il faut lire les discours du président de l’ANIA, l’Association nationale des industries agro-alimentaires, pour voir avec quelle mauvaise foi les industriels du secteur s’acharnent à démonter une telle approche de santé publique afin de préserver leurs intérêts : « l’ANIA maintient son opposition à tout dispositif d’étiquetage nutritionnel simpliste reposant uniquement sur un code de couleurs et une approche médicalisée et théorique de l’alimentation. L’équilibre alimentaire d’un individu ne peut pas se réduire à une pastille de couleur sur un produit. Ces systèmes de notation nutritionnelle stigmatisent injustement les aliments car ils reposent sur des calculs théoriques prenant en compte 100 g de produit sans en distinguer la consommation réelle  par les consommateurs. »

Dessin signé Esclandre, publié dans Le querelleur

Comme toujours en la matière, les patrons du secteur préfèrent mettre en avant des démarches volontaristes basées sur la communication. Comparer la valeur nutritionnelle de deux produits en analysant la composition d’une même masse de référence de 100 g est une catastrophe à leurs yeux car le résultat est évidemment incontestable et pas forcément à leur avantage. En revanche, laisser libre cours à l’imagination de leurs équipes d’experts en marketing pour démontrer que, ramené à une « portion », leur produit est parfaitement adapté aux besoins du consommateur, voilà qui leur plaît davantage car laissant la porte ouverte à toutes les interprétations…

Histoire de gagner du temps en espérant que la pression retombe, les industriels ont donc réussi à bloquer le dispositif en 2015 et imposé aux pouvoirs publics une expérimentation en vraie grandeur et en conditions réelles d’achat, dans une soixantaine de points de vente répartis dans 4 régions. Cette expérimentation, qui s’est déroulé au dernier trimestre 2016, a porté sur 1200 produits référencés et a mis en concurrence 4 dispositifs différents d’affichage, dont deux très synthétiques basés sur un code à 4 (Sens) ou 5 couleurs (Nutri-Score) et deux autres plus analytiques et plus complexes, ayant la préférence des industriels et de la grande distribution car incompréhensibles pour le commun des mortels !

Les codes couleurs expérimentés fin 2016 (source Isa-conso)

Cette expérimentation s’est bien entendu accompagnée d’une vaste campagne d’information menée dans les magasins concernés, mais surtout d’analyses en continu à base d’enquêtes qualitatives et quantitatives conduites auprès des consommateurs et complétées par des études précises pour évaluer l’évolution des ventes, produit par produit. Ces résultats particulièrement riches ont permis à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) de proposer finalement au ministère de la Santé d’adopter le système Nutri-Score, ainsi que l’a annoncé la ministre Marisol Touraine en mars 2017, en précisant que l’avantage de ce dispositif très simple « est plus marqué encore lorsqu’on observe spécifiquement le comportement des consommateurs qui achètent les produits les moins chers », justement le cœur de cible dans la lutte contre le surpoids.

Dessin de Xavier Delucq publié dans le Huffington Post

Comme il fallait s’y attendre, les industriels, par la voix de l’ANIA, comme la grande distribution via celle de la FCD (Fédération du commerce et de la distribution) ont aussitôt crié au scandale, prétextant que l’analyse de cette expérimentation aurait sans doute mérité d’être poursuivie plus longtemps, avec d’autant plus de conviction que la loi ne rend pas obligatoire l’apposition du nouveau logo sur les produits car la législation européenne ne le permet pas

Certes, en mai 2017, quelques mastodontes du secteur dont les firmes Auchan, Fleury-Michon, Intermarché et Leclerc, suivies par Danone et Mac Cain, se sont finalement engagées à jouer le jeu, même si jusqu’à présent le consommateur lambda n’en a encore guère vu les effets. Mais les 6 géants du secteur agro-alimentaire, à savoir Coca-Cola, Nestlé, Mars, Mondelez (ex Kraft food), Unilever et Pepsi-Co, ont décidé de concocter leur propre logo, histoire de bien embrouiller le chaland !

Mais les consommateurs ont de la ressource et il convient de saluer une initiative citoyenne qui vient d’émerger sous le nom d’Open Food Facts, et qui constitue une base de données ouverte et collaborative sur les produits alimentaires « faite par tout le monde, pour tout le monde ».

Exemple d’analyse nutritionnelle de yaourts brassés aux fruits, emballés à Aubagne (source © Open Food Facts)

Sur le même principe que Wikipédia, chaque consommateur peut y contribuer en aidant à répertorier la composition de produits alimentaires. Aidé de son smartphone, chacun est ainsi invité à photographier la liste des ingrédients et les informations nutritionnelles figurant sur les étiquettes des produits, afin de rendre les données facilement accessibles et aisément comparables. Plus de 420 000 produits auraient ainsi déjà été rendus transparents dans le monde : un vrai cauchemar pour l’industrie agro-alimentaire !

Comme l’explique Stéphane Gigandet, ex employé de Yahoo à l’origine de ce projet : « Tout est fait pour que l’on ne sache pas exactement ce que l’on mange, le type d’additifs, la quantité de sel, de graisses saturées, de sucres, ce qui se cache derrière un additif, l’origine du produit et son lieu de transformation. Notre but est de rendre les étiquettes intelligibles, pour que le consommateur reprenne le contrôle de son assiette ».

Pas sûr que cette initiative soit vraiment du goût des industriels de la malbouffe…

L.V.  

Marseille envisage le recours à la délation massive…

1 février 2018

A Marseille, on savait déjà grâce aux travaux du sociologue Laurent Mucchielli, que les caméras de vidéosurveillance servaient principalement non pas à élucider les délits de voie publique mais à verbaliser les automobilistes mal garés. Il en est d’ailleurs de même à Carnoux, depuis l’an dernier. Et voilà qu’un article très documenté paru dans la Provence du 24 janvier 2018 vient encore noircir le tableau et brouiller les pistes.

Extrait de l’article publié par La Provence, le 24 janvier 2018

Intitulé sobrement « Big Brother : un ami qui vous veut du bien », l’article décortique la politique de surenchère frénétique et de course à la technologie qui s’est emparée des édiles marseillais cherchant à tout prix à rassurer leur électorat par le déploiement à grande échelle de gadgets aussi coûteux qu’inutiles, et envisageant sérieusement d’encourager des pratiques de délation massive qui commencent à faire froid dans le dos…

Caroline Pozmentier, adjointe au maire de Marseille, déléguée à la sécurité publique

On y apprend ainsi que Caroline Pozmentier, l’adjointe au maire de Marseille en charge de la sécurité publique et de la prévention de la délinquance, attend avec impatience les résultats de l’expérimentation de la ville de Nice sur le dispositif Reporty avant d’envisager sa mise en œuvre dans la cité phocéenne. Développé en Israël, où la politique ultra-sécuritaire que mène depuis des années ce pays en guerre civile larvée fait fantasmer tous nos élus locaux de droite, ce système consiste en une application installée sur le smartphone de tout un chacun et qui permet à un citoyen lambda de dénoncer en direct toute incivilité, crime ou délit dont il serait témoin, en se contentant de filmer la scène.

Certains craignent que cela ne vienne encourager le développement d’un climat de délation générale, peu propice à renforcer le tissu social et de nature à déborder la police municipale sous un amas de plaintes futiles et relevant surtout de la jalousie de voisinage. Mais Caroline Pozmentier ne voit pas où est le risque, affirmant sans sourciller : « vous savez, la délation elle existe déjà : le maire reçoit chaque jour des dizaines de lettres anonymes dénonçant tel ou tel… Tout ça, c’est une question de culture que nous devons mettre en place peu à peu ». A croire que l’élue LR regrette le bon temps de la Collaboration où chacun n’hésitait pas à dénoncer allègrement son voisin… D’autant que l’outil qui permet de dénoncer des incivilités existe déjà, via Allo mairie, et que téléphoner au numéro d’urgence nationale (17), lorsqu’on est témoin d’un fait grave, relève déjà de l’obligation citoyenne.

Laurent Mucchielli, cité par La Provence dans son article du 24 janvier 2018

Mais on sent derrière cette stratégie, comme l’analyse Laurent Mucchielli dans le reportage de La Provence, une volonté politique de la municipalité marseillaise de s’approprier la sécurité au détriment des forces de l’ordre nationale. Avec plus de 400 policiers municipaux armés et 600 prévus d’ici 2020, la ville de Marseille bénéficie d’ores et déjà des forces de police municipale les plus importantes de France, talonnée il est vrai par la ville de Nice qui sert d’aiguillon.

Une ville de Nice qui a donc lancé l’expérimentation du dispositif Reporty et où le maire, Christian Estrosi, se dit persuadé que seul un dispositif de vidéosurveillance peut assurer la sécurité de ses concitoyens, lui qui n’hésitait pas à persifler au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo (et avant celui du 14 juillet 2016 qui avait ensanglanté la Promenade des Anglais) : « Avec 999 caméras et une caméra pour 343 habitants, je suis à peu près convaincu que si Paris avait été équipé du même réseau que le nôtre, les frères Kouachi n’auraient pas passé 3 carrefours sans être netralisés et arrêtés ».

Reporty, une application en test à Nice (source : numerama.com)

La suite des événements lui a clairement prouvé qu’il avait tort mais cela ne l’empêche pas de persévérer et de faire des émules, non seulement à Marseille mais même dans des petites communes comme Sisteron où le maire LR compte installer en 2018 pas moins de 81 caméras pour 8 000 habitants, un des taux les plus élevés de France, ou encore à Châteaurenard où les 15 000 habitants disposent déjà d’une caméra pour 110 habitants.

Centre de supervision urbaine de Marseille (photo © Anne-Christine Poujoulat / AFP.com)

Et Marseille bien entendu ne compte pas être en reste puisque l’objectif est d’y installer 2 000 caméras d’ici 2020, ce qui revient quasiment à doubler le parc déjà déployé depuis 2012, mais qui jusqu’à présent est surtout disposé le long des grands axes routiers (principalement pour surveiller les infractions au code de la route) et dans les noyaux villageois, mais évite soigneusement les cités chaudes où se concentre la délinquance. A raison de coûts d’installation estimés entre 1 500 et 7 000 euros pour chaque caméra, sans compter les frais de fonctionnement liés à la maintenance du matériel et à l’exploitation des images enregistrées, on voit bien que cette politique municipale va coûter cher au contribuable marseillais.

Renaud Muselier, Président du Conseil régional PACA et roi de la surenchère sécuritaire…

Et ce n’est sans doute qu’un début puisque, dans un souci évident de surenchère, chacun y va de sa proposition. C’est ainsi que le Président du Conseil régional, Renaud Muselier, souhaite désormais installer des portiques de reconnaissance faciale devant chaque lycée, tandis que sa vice-présidente rêve de développer « la Big data de la tranquillité publique » pour faire de Marseille une « safe city », en provençal dans le texte. Autrement dit, il s’agit de croiser tous les fichiers de données numériques pour mieux les exploiter, une gageure quand on sait comment fonctionnent les services qui les gèrent, et un véritable cauchemar pour la Commission nationale de l’informatique et des libertés, la CNIL, qui croule sous les demandes et ne sait plus où donner de la tête, elle qui est sensée s’assurer que le fichage des données personnelles respecte certaines règles de base et ne vient pas mettre en péril la vie privée des Français.

Jusqu’où ira-t-on dans une telle course à la technologie destinée avant tout à permettre aux élus locaux de rassurer leurs électeurs en leur montrant qu’ils ne lésinent pas pour assurer leur sécurité ? Après le dispositif des voisins vigilants et les lotissements entièrement cloturés et sous gardiennage électronique, après les caméras de vidéosurveillance et les systèmes de reconnaissance faciale, on envisage désormais sérieusement des drones pour surveiller en permanence tout déplacement suspect et sans doute bientôt des milices armées de citoyens comme on commence à l’organiser avec les groupes de chasseurs dans l’Est de la France. Décidément, on vit une époque formidable qui devrait nous préparer un avenir radieux !

L.V.  

Trafic de faux médicaments : comment lutter ?

22 janvier 2018

Le trafic de médicaments, un marché très lucratif… (photo © Douglas Sacha / Getty)

Après un documentaire publié en novembre 2017 sur France 5, c’est un récent article du Monde qui met une nouvelle fois l’accent sur la recrudescence des trafics de faux médicaments via un reportage auprès d’une équipe de douaniers basés à l’aéroport de Roissy. En 2016, ce sont pas moins de 41 800 colis de médicaments importés illégalement qui auraient ainsi été saisis par les douaniers de Roissy, soit la bagatelle de 1,5 millions de comprimés, sur un total de 4,2 millions sur toute la France. Et sur les dix premiers mois de l’année 2017, même si les chiffres sont en baisse (les douaniers seraient-ils fatigués?), plus de 22 000 colis avaient déjà été repérés et confisqués, ce qui correspond, là encore, à un nombre assez vertigineux de 800 000 comprimés…

Des médicaments commandés sur internet et expédiés en toute illégalité, en provenance pour l’essentiel de Chine, d’Inde et de Thaïlande. Le produit phare de ces trafics ? Des copies de Viagra et autres substances supposés pallier les troubles de l’érection, mais aussi de nombreux autres médicaments dont des anticancéreux ou des pilules abortives, vendus uniquement sur ordonnance et que certains jugent préférables de commander sur internet.

On trouve même dans le lot le fameux Levothyrox, administré en France à plus de trois millions de personnes souffrant de dysfonctionnements de la thyroïde, et qui a défrayé la chronique cet été lorsque sa formule a été modifiée, nourrissant de très nombreuses critiques de la part de certains des patients traités. Du coup, certains n’ont pas hésité à commander des lots de l’ancienne formule via internet au risque de se voir fourguer des produits sans aucune garantie quant à leur fiabilité et leur non toxicité…

Des prises opérées régulièrement par les services de douane, y compris à Marseille…

Et ne parlons pas de tous ces produits plus ou moins suspects qui arrivent sous des emballages de toute sorte, destinés aux sportifs et culturistes du dimanche pour les aider à augmenter artificiellement leur masse musculaire. Souvent interdits à la vente, ces stéroïdes anabolisant dont on se passe le nom sous le manteau dans toutes les salles de musculation font l’objet d’un trafic mondial très lucratif. C’est ainsi que le 14 juillet 2016, les douaniers sont tombés par hasard sur une camionnette transportant 400 000 comprimés de fioles de produits dopant illicites en provenance de Bulgarie. Et encore, les trafiquants avaient déjà déchargé une bonne partie de leur cargaison à Nice et à Marseille…

A priori, ces médicaments contrefaits ou illicites ne se retrouvent pas dans les officines pharmaceutiques françaises. Ceux qui les consomment le font donc à leurs risques et périls en commandant sur internet des produits qu’ils n’arrivent pas à se faire prescrire par leur médecin traitant. Ils n’ont donc guère de recours en cas d’effets secondaires indésirables, tout comme celui qui préfère acheter, pour entretenir son véhicule, des pièces détachées à la provenance douteuse et dont rien ne garantit la fiabilité. Selon l’Agence nationale de sécurité du médicament, aucune étude n’a d’ailleurs jamais été réalisée en vue d’évaluer l’impact des millions de comprimés falsifiés avalés chaque année par les Français, alors qu’on estime que ce trafic serait à l’origine d’environ 700 000 décès chaque année de par le monde…

Un douanier présente de faux médicaments issus d’une saisie, le 8 décembre 2011 dans un entrepôt en Normandie (photo © Jean-François Monier / AFP)

Et pourtant, de nombreux indices montrent que ce trafic de faux médicaments est en plein essor à l’échelle mondiale. En 2017, après la découverte d’un trafic de Subutex entre la France (où était acheté en pharmacie ce médicament à l’aide d’ordonnances de complaisance) et la Finlande (où il était revendu à prix d’or comme substitut de l’héroïne), une vaste enquête transfrontalière avait été engagée par Europol et les polices de 9 pays européens. En quelques mois, cette opération avait ainsi permis de saisir pas moins de 75 millions de médicaments et substances dopantes pour une valeur marchande estimée à 230 millions d’euros, et d’identifier 277 suspects dont la moitié seulement a pu être arrêtée.

Ce coup de projecteur vient confirmer s’il en était besoin que le trafic de médicaments ne se cantonne plus aux pays en développement où il continue de faire des ravages puisque l’OMS estime que dans ces contrées, un médicament sur dix au moins serait falsifié, les plus contrefaits étant les antipaludéens et les antibiotiques, fortement consommés. Le marché noir de médicaments est ainsi évalué à environ 30 milliards de dollars dans les pays en voie de développement mais à 200 milliards à l’échelle mondiale. Une étude publiée en 2016 par l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle révèle que la contrefaçon de médicaments coûterait plus de 10 milliards d’euros par an au secteur pharmaceutique européen.

Dans nombre de pays africains, les médicaments sont vendus dans les échoppes sans grande garantie de traçabilité…

Si ce trafic a été longtemps cantonné aux seuls pays en développement (en 2005, une enquête avait ainsi révélé que 30 % des médicaments vendus au Kenya étaient contrefaits, pour certains simplement à base de craie), c’est parce que les systèmes de protection sociale sont un garde-fou efficace contre ces pratiques : à quoi bon prendre le risque d’acheter un produit à l’origine et à l’efficacité douteuses si la Sécurité sociale me rembourse un médicament acheté en pharmacie avec toutes les garanties de traçabilité ? Sauf que les dérégulations en cours et le délitement progressif des systèmes de protection sociale poussent de plus en plus de malades à recourir à des circuits d’approvisionnement parallèles, plus risqués mais moins coûteux.

Il n’en faut pas davantage pour que le trafic se développe car il est très lucratif. Un médicament est un produit dont le développement coûte cher en matière grise (95 % de son coût sert à rémunérer les frais de recherche) mais dont l’apparence finale est des plus banales et aisée à falsifier. Selon la Fédération internationale de l’industrie du médicament, un investissement initial de 1000 dollars dans une chaîne de production industrielle de faux médicaments peut rapporter jusqu’à 500 000 dollars : le jackpot pour les trafiquants en tous genre et moyennant un risque pénal finalement limité car traité dans un grand nombre de pays comme une simple infraction à la réglementation sur la propriété intellectuelle, au même titre que les tee shirts de contrefaçon ! Le trafic de médicaments rapporterait ainsi 20 fois plus que celui de la drogue et 10 fois plus que la fabrication de fausse monnaie…

Le développement d’internet, facteur d’expansion du trafic, vue par le dessinateur Deligne pour la Lettre de l’Ordre national des pharmaciens

Le développement d’internet qui permet de commander en ligne de manière anonyme est aussi un facteur important du développement de ces trafics, de même que la grande porosité des frontières et la libre circulation des marchandises rendue possible par la mondialisation. Une étude citée par l’Institut international de recherche anti-contrefaçon des médicaments indique ainsi que le nombre de médicaments contrefaits passant les frontières de l’Europe serait passé de moins de 500 000 à plus de 4 millions entre 2005 et 2007, et le mouvement s’accélère depuis… Cette même source révèle qu’en 2010 un Européen sur 10 (soit de l’ordre de 77 millions de personnes) reconnaissait acheter en dehors des circuits autorisés des médicaments normalement délivrés sur ordonnance.

Comme dans beaucoup d’autres domaines, on voit bien que la dérégulation des échanges économiques mondiaux, l’appât individuel du gain et le démantèlement des dispositifs de protection sociale, toutes conséquences du modèle de développement choisi collectivement depuis plusieurs années, ne peuvent que favoriser ce type de dérives à haut risque non seulement pour la santé publique mais aussi pour la sécurité et la cohésion de notre société. Pas facile pour autant de trouver un juste équilibre entre la structuration d’un marché dominé par quelques empires pharmaceutiques qui profitent souvent de leur position pour de juteux bénéfices et une jungle de trafiquants près à tout pour s’immiscer dans les failles du dispositif. Un beau sujet de société à débattre…

L.V.  

USA : le sapin de Noël détrôné par le cannabis

10 janvier 2018

Voilà une nouvelle qui a fait le buzz juste avant les fêtes de Noël mais dont on ne se lasse pas tant elle est emblématique des circuits de la mondialisation ! Cette année, les producteurs canadiens de sapins de Noël se frottent les mains, eux qui exportent plus de la moitié de leurs sapins vers les États-Unis voisins. Leurs ventes vers les USA ont en effet connu un bond en avant spectaculaire : + 40 % par rapport à 2015 ! Cette année, selon le Journal du Québec, ce sont près de 1,5 million de conifères qui ont ainsi été exportés vers les USA, soit un marché de plus de 35 millions de dollars. Pour le Canada, c’est Noël avant l’heure…

La raison de ce succès commercial inespéré ne réside pas dans un engouement inhabituel des Américains pour une tradition festive ancrée de longue date dans les mœurs locales, mais traduit simplement une pénurie de sapins dans les États américains traditionnellement producteurs. Comme souvent, plusieurs facteurs viennent expliquer cette pénurie.

Plantation de sapin dans l’Oregon (source RFI ; photo © UIG via Getty Images)

La sécheresse qui a sévi dans l’État de Washington mais aussi les incendies qui ont ravagé la Californie à plusieurs reprises cette année ont quelque peu contribué à cette situation. En octobre dernier, celui qui s’était déclaré dans la région de Santa Rosa, détruisant près de 6000 bâtiments et causant la mort de 42 personnes, avait en effet réduit en cendres pas moins de 864 km2 de zones résidentielles et de forêts, dont quelques pépinières.

Mais c’est un autre phénomène, de nature plus prosaïque, qui explique pour l’essentiel cette pénurie de sapins de Noël dans l’Ouest américain. En fait, les producteurs se sont tout simplement tournés vers une activité nettement plus lucrative, à savoir la culture du cannabis. Ainsi, dans l’Oregon, petit État de 4 millions d’habitants qui fut longtemps l’un des grands producteurs de sapins de Noël mais où la production de marijuana est en train de prendre de l’ampleur, la production de sapins ne cesse de chuter : de 6,4 millions de plants en 2013, elle devrait passer sous les 5 millions cette année. Le nombre de producteurs aurait, selon le département de l’agriculture de l’Oregon, diminué de 30 % entre 2010 et 2015.

Plantation de cannabis aux USA (crédit photo © The Lane Report)

Aux États-Unis, ce sont les États de Washington et du Colorado qui ont adopté les premiers, dès novembre 2012, une législation légalisant l’usage récréatif du cannabis. Depuis le 1er janvier 2014, un utilisateur de cannabis du Colorado est ainsi autorisé à cultiver librement pour ses propres besoins. Depuis le mois de juin de la même année, il en est de même dans l’État de Washington où des producteurs de marijuana sont désormais habilités à cultiver à titre commercial. L’Alaska leur a emboîté le pas à partir de novembre 2014. En Oregon, la consommation à usage récréatif est devenue licite en juillet 2015 mais il a fallu attendre début 2016 pour que soient autorisées les premières plantations.

Depuis, le mouvement s’est accéléré. A partir du 1er janvier 2018, la Californie est ainsi devenue le huitième État américain à légaliser le cannabis à usage récréatif alors que son utilisation à but thérapeutique y est déjà licite depuis 1996, comme désormais dans une vingtaine d’autres États américains. La décision y avait été prise par référendum, en novembre 2016 : en même temps que les Américains choisissaient en la personne de Donald Trump leur 45ème président fédéral, les habitants de la Californie, mais aussi leurs voisins du Nevada ainsi que ceux du Maine et du Massachusetts, sur la côte Est des États-Unis, décidaient de rendre légale la consommation de cannabis. La cohérence entre ces deux décisions prises simultanément confirme, s’il en était besoin, que dans une démocratie les avis peuvent être multiples…

Carte de la situation selon les États américains (infographie © Le Figaro)

Toujours est-il que les enjeux économiques d’une telle décision ne sont pas anodins et risquent d’avoir des répercussions au-delà du seul marché des sapins de Noël canadiens… Ainsi, dans le Colorado où la marijuana est en vente légale depuis 2014, on considère que le marché du cannabis a créé 18 000 emplois à temps plein en trois ans, ce qui n’est pas si mal pour un État peuplé de 5 millions d’habitants. L’afflux touristique s’est considérablement accru et surtout les rentrées fiscales ont été telles qu’il a fallu reverser aux contribuables le trop-perçu. En effet, la constitution du Colorado fixe un plafond aux contributions fiscales de chaque citoyen. L’État ayant décidé de taxer à hauteur de 30 % les ventes de cannabis s’est ainsi retrouvé à la tête d’un pactole inattendu de 50 millions de dollars supplémentaires, soit 30 de trop par rapport au plafond autorisé par la constitution, si bien que chaque habitant s’est vu crédité d’un chèque de 7,63 $…

Projection des ventes de cannabis à usage récréatif et thérapeutique d’ici 2021 (source © Arcview market research)

En 2016, selon une étude du Arcview market research, les Américains auraient ainsi dépensé de l’ordre de 6,7 milliards de dollars pour l’achat de cannabis légal, soit une augmentation de 34 % depuis 2015. Et le mouvement ne fait sans doute que commencer puisque les projections estiment que ce marché devrait atteindre de l’ordre de 22 milliards d’ici 2021, la plus forte croissance étant liée à l’usage récréatif du cannabis, dont le marché pourrait passer de 1,9 milliards en 2016 à près de 15 milliards d’ici 2021.

Le principal bénéficiaire de cette croissance juteuse en sera probablement la Californie qui devrait s’adjuger une part importante de ce marché en pleine expansion. Les producteurs de cannabis y seront taxés à hauteur de 15 % et les ventes à hauteur de 10 %, auxquels s’ajouteront des taxes communales variant entre 2 et 10 %, soit de belles rentrées fiscales supplémentaires en perspectives. De quoi peut-être donner des idées à notre gouvernement dans sa volonté de réduire le déficit de l’État sans forcément trop rogner sur les dépenses publiques ?

L.V.  

A Carnoux, la mairie se referme…

7 janvier 2018

C’est un bref communiqué affiché sur le site officiel de la commune qui l’apprend aux habitants de Carnoux-en-Provence : à partir du 1er janvier 2018, « la permanence d’accueil du samedi matin sera supprimée », et ceci « en raison de l’évolution des missions de proximité de la commune ».

Bien entendu, comme l’affirme avec force le communiqué officiel, « le personnel d’accueil de la mairie se tient à votre disposition pour tout renseignement que vous souhaiteriez obtenir ou toute démarche que vous devriez entreprendre concernant l’état civil, les élections, le recensement militaire, le pacte civil de solidarité. Il saura également vous fournir les explications nécessaires, vous conseiller et vous assister dans les nouvelles procédures de demande de délivrance des titres réglementaires (carte nationale d’identité, passeport, permis de conduire et certificat d’immatriculation) ».

Pour un peu, on pourrait croire que l’extension et la complexification de toutes ces démarches administratives justifierait un renforcement de l’accueil de proximité en mairie, par du personnel chargé de guider les administrés dans la jungle de ces tracasseries du quotidien. Sauf que dans la pratique, il va falloir désormais jongler avec les horaires pour procéder à toutes ces démarches administratives pourtant indispensables.

Un dessin signé Charmag

A moins d’être retraité, on ne voit pas très bien en effet comment une personne ayant des horaires de travail habituels pourrait être en mesure de se rendre en mairie aux heures d’ouverture qui se limitent désormais aux seules plages horaires de 8h30 à 12h et de 13h30 à 17h, du lundi au vendredi exclusivement…

Si le but de la manœuvre était de diminuer la masse salariale du personnel municipal, on aurait pu imaginer qu’il lui soit accordé une demi-journée de congé hebdomadaire en l’échange de la permanence du samedi matin, et il serait d’ailleurs étonnant que ceci ne soit pas déjà le cas jusqu’à présent. En revanche, décider délibérément de rendre la mairie inaccessible à tout habitant de Carnoux disposant d’une activité salariée, relève d’une volonté manifeste d’exclusion difficilement compréhensible.

C’est en tout cas un bien mauvais signal, pour le moins contradictoire, à l’heure où la commune investit une somme non négligeable dans la rénovation et l’extension de l’hôtel de ville en affichant comme objectif que « les travaux vont permettre une amélioration notable du service rendu à l’usager grâce à une meilleure fonctionnalité des locaux et à un cadre plus qualitatif ».

« Les locaux destinés à l’accueil du public gagneront en volume, en fonctionnalité et en esthétique » était-il annoncé fièrement dans le Messager n°47. De quoi se réjouir en effet pour le citoyen-usager, mais à quoi bon un cadre aussi somptueux si son accès est désormais impossible pour le Carnussien qui travaille ? A moins que l’objectif soit de confirmer que Carnoux doit devenir une simple cité dortoir pour population vieillissante, dans laquelle seuls les retraités sont les bienvenus et peuvent bénéficier des services publics municipaux ?

L.V. 

Logement social : encore un petit effort !

5 janvier 2018

C’est un vieux serpent de mer qui resurgit périodiquement : en région PACA où le foncier est cher, la plupart des maires préfèrent privilégier les villas cossues et les immeubles de grand standing plutôt que de favoriser la construction de logement social. Face à ce constat qui ne date pas d’hier, il a fallu attendre le gouvernement de Lionel Jospin pour qu’enfin soit votée une loi, dite SRU, adoptée le 13 décembre 2000, dont l’article 55 impose aux communes de plus de 3 500 habitants (1 500 en Ile-de-France) situées dans une grosse agglomération (plus de 50 000 habitants avec une ville centre de plus de 15 000 habitants) de disposer d’une proportion d’au moins 20 % de logement social.

Un dessin publié dans Témoignage chrétien

L’objectif paraît modeste quand on sait que plus de 50 % de la population est éligible au logement social et peine de plus en plus à se loger dans ces agglomérations. Dans une commune comme La Ciotat, ce pourcentage dépasse même 70 % comme le reconnait volontiers le maire Patrick Boré pour La Provence. D’où la nécessité de rehausser encore cet objectif qui est passé en janvier 2013 à 25 % sous l’impulsion de Cécile Duflot, alors ministre du logement.

Mais les élus locaux ne sont pas tous très respectueux de la loi et nombre d’entre eux préfèrent payer les amendes prévues plutôt que de se conformer à des textes qu’ils jugent trop contraignants et défavorables à leurs intérêts, partant du principe que leur électorat traditionnel voit d’un mauvais œil le développement de logements sociaux, qui s’accompagne nécessairement d’un rajeunissement de la population, donc d’une demande accrue de services publics à assurer, voire d’un brassage social qui fait peur.

Chantier en cours (photo © Reuters)

C’est ainsi que la région PACA s’était distinguée lors du bilan triennal 2011-2013 en accueillant pas moins de 88 communes carencées selon les critères de la loi SRU, ce qui représentait 40 % des communes épinglées à l’échelle nationale ! Et les élus locaux ne comptaient pas s’arrêter en si bon chemin, sautant sur l’opportunité offerte par un nouveau texte de loi afin de tenter de s’affranchir de leurs obligations réglementaires. C’est ainsi qu’en juillet dernier, comme nous l’avions déjà évoqué ici, la métropole Aix-Marseille-Provence avait adopté une liste de 28 communes carencées qu’elle estimait devoir être exemptées de toute obligation au prétexte que leur desserte en transports publics était insuffisante pour y implanter des logements sociaux supplémentaires…

Pierre Dartout, nouveau Préfet de Région (source : Made in Marseille)

La ficelle était manifestement un peu trop grosse et le nouveau Préfet de Région, Pierre Dartout, l’a rappelé dès sa prise de fonction le 11 décembre, après deux mois de vacance à ce poste suite au départ précipité de Stéphane Bouillon, muté à Lyon en remplacement de son collègue à qui était reproché le cafouillage ayant conduit au double assassinat de la gare Saint-Charles. Du fait de la forte attractivité de la région PACA où la démographie est en hausse, les priorités de l’État telle que les a rappelées le nouveau Préfet sont « Le logement et l’accessibilité, la mobilité et les transports, ainsi que la cohésion sociale ».

Pas question donc de laisser les élus se faufiler entre les mailles du filet de la loi SRU. Selon TPBM, le nouveau ministre de la cohésion des territoires, Jacques Mézard, avait ainsi transmis au Préfet de Région, dès le 8 novembre, une liste de 72 communes jugées carencées, en recommandant d’y renforcer les sanctions financières et de reprendre en main la délivrance des permis de construire dans les secteurs à plus forts enjeux. A l’échelle nationale, ce serait ainsi 269 communes qui seraient désormais considérées comme carencées, dont 79 pour la région Ile-de-France, l’autre mauvais élève de la classe…

A Neuilly non plus, on n’est pas très favorable au logement social : un dessin signé Cambon, publié par Urtikan

Ce chiffre est légèrement inférieur à celui issu du bilan précédent, ce qui tend à montrer que les choses vont en s’améliorant. De fait, sur les 183 communes de la région PACA qui sont concernées par cet article de la loi SRU, 13 disposent déjà du taux légal de logement social et 4 en sont exemptées car plus de la moitié de leur territoire est inconstructible du fait de risques naturels ou technologiques (c’est notamment le cas de Saint-Victoret, fortement impactée par les nuisances de l’aéroport de Marignane). Parmi les autres, 24 ont effectivement atteint les objectifs fixés pour la période considérée, objectifs à la fois quantitatifs (en nombre de logements sociaux produits) mais aussi qualitatifs (pour respecter en particulier les objectifs de logements destinés aux catégories de population à plus faibles revenus).

Quant aux 142 communes restantes, les préfets des départements concernés les ont examinées au cas par cas et ont fait preuve d’indulgence pour 70 d’entre elles, en s’appuyant sur le fait que des contrats de mixité sociale ou des conventions en vue d’acquérir des terrains pour la constructions de logements avaient été signés, gages d’un minimum de bonne volonté. Carnoux, qui avait demandé à être exemptée au titre du critère d’insuffisance de desserte en transports publics se trouve ainsi écartée de la liste des communes carencées, bien que n’ayant pas atteint les objectifs fixés. La commune pourrait même désormais être considérée comme ne relevant plus de la loi SRU, de même que trois autres communes des Bouches-du-Rhône, si les informations avancées par Marsactu sont confirmées par le décret attendu pour fin 2017.

Carnoux : désormais exempté malgré un taux de logements sociaux très insuffisant ?

Même si le ministre s’est montré un poil plus exigeant que la commission nationale chargée du suivi de la loi SRU en ajoutant in extremis 8 communes supplémentaires dont Ceyreste et Peypin, cette liste de 72 communes considérées comme carencées est donc loin de refléter l’application stricte des critères de la loi. En atteste notamment le fait que des communes comme Cassis, qui est pourtant très loin d’atteindre l’objectif fixé, ne figure pas sur la liste, pas plus que Nice (où le taux de logement social ne dépasse pas 13 %), Toulon, Aix ou même Marseille (qui n’a atteint que 13 % de son objectif fixé pour la dernière période triennale).

Quant aux 72 communes considérées comme carencées, dont la liste a été publiée à l’occasion du Comité régional de l’habitat et de l’hébergement qui s’est tenu à Marseille le 22 décembre, 24 d’entre elles se situent dans les Bouches-du-Rhône dont 22 sur le territoire de la Métropole où 72 000 demandes de logements sociaux sont en souffrance alors qu’on n’y a construit en 2016, pourtant considéré comme un crû exceptionnel, que 5 000 nouveaux logements de ce type. C’est en tout cas toujours les Alpes-Maritimes qui tiennent la corde, avec 25 communes carencées, mais les Bouches-du-Rhône font néanmoins pire que le Var où seules 15 communes ont finalement été épinglées !

Un dessin signé Delucq, publié dans le Huffington Post

Sur ces 24 communes, certaines verront leurs sanctions financières fortement renforcées. C’est le cas notamment d’Éguilles dont le montant des pénalités sera multiplié par 5 tandis qu’il sera multiplié par 3,5 pour Carry-le-Rouet, le montant de ces pénalités étant reversé soit à l’intercommunalité soit à l’Établissement foncier régional. De plus, le Préfet pourra désormais se substituer au maire pour la délivrance des permis de construire au bénéfice d’organismes HLM dans certains secteurs à enjeux, et il pourra même se réserver le droit d’attribuer lui-même la majeure partie des logements ainsi construits pour limiter la tendance de nombreux élus locaux à détourner l’esprit de la loi en distribuant les nouveaux logements selon des critères plus clientélistes que réellement sociaux.

Comme quoi, la mixité sociale, dans l’agglomération marseillaise comme ailleurs, mais manifestement plus ici que dans la majeure partie du pays, ne va pas de soi…

L.V.  

La couverture de Noël, petit conte des temps modernes…

27 décembre 2017

Était-ce l’approche des fêtes de Noël avec ses illuminations qui fleurissent dans toutes les rues de la ville et ce vague relent de sentiment chrétien qui vient réveiller les consciences ? Où était-ce l’effet de ces reportages diffusés par vagues à la télévision, montrant comment le mobilier urbain est conçu pour rendre la vie impossible à tous les SDF qui tentent tant bien que mal de survivre dans la rue ?

Dispositif anti-SDF (source : Morbleu)

Faux cactus qui empêchent de s’asseoir, accoudoirs intempestifs qui rendent les bancs publics impropres à s’y allonger, baïonnettes posées comme des pics anti-pigeons géants, et même douches glacées se déclenchant automatiquement pour arroser quiconque resterait une minute de trop à l’abri sous un porche d’immeuble ou une entrée de garage : l’imagination des concepteurs et des gestionnaires de l’espace public ne connait pas de limite quand il s’agit de se protéger contre les indésirables…

SDF devant un distributeur bancaire (source : Algérie focus)

Toujours est-il que, depuis quelques temps, Marie ne regardait plus du même œil le vieil ivrogne hirsute qui campait à demeure avec son chien tout galeux devant le distributeur automatique de billets en bas de sa rue. Non pas qu’elle ne soit pas toujours autant dégouttée par son aspect repoussant, son odeur fétide et ses manières agressives. Mais elle ne pouvait pas non plus s’empêcher de le prendre parfois en pitié quand elle le voyait endormi, emmitouflé dans ses vêtements trop minces pour le protéger du froid mordant et blotti contre son chien qui grelottait en levant sur les passants un regard larmoyant.

Et depuis une semaine, le vieil homme n’était plus à son poste. Lui qui n’avait pas bougé de son repaire depuis des mois, des années peut-être, avait brusquement disparu. Le bout de trottoir devant l’agence bancaire était de nouveau nickel, rendu à sa vocation première d’espace public pour citadins pressés de venir se réapprovisionner en petites coupures pour leurs achats de Noël. Et Marie ne cessait de s’interroger sur ce qu’il avait bien pu advenir du vieil SDF et de son chien tout déplumé.

C’en était presque devenu une obsession. Elle qui avait plutôt l’habitude de tourner la tête ou de baisser les yeux chaque fois qu’elle croisait sur son chemin l’un de ses rebuts de la société condamné à errer dans la rue, voilà qu’elle se mettait à fureter dans les petites ruelles de son quartier et à jeter des regards inquisiteurs dans les recoins sombres susceptibles de servir d’abri pour un SDF aux abois. Mais pas de trace du vieil ivrogne : disparu, envolé !

En revanche, ce brusque intérêt pour ses semblables rejetés l’amenait à regarder d’un œil un peu plus bienveillant toute cette misère humaine survivant au jour le jour dans les interstices de la jungle urbaine. A plus de 70 ans, Marie découvrait que la famille de Roms et ses prières insistantes, nichée devant le porche de l’église, ou l’obèse handicapé qui s’installait tous les soirs dans l’abribus, le long du boulevard bruyant, étaient des hommes et des femmes avant d’être des menaces et une gêne pour les habitants.

Maraude de la Croix-Rouge française (source Buzzles)

Du coup, Marie aurait voulu faire un geste pour eux, leur témoigner de cette sympathie qu’elle ressentait pour eux. A bien y penser, ce n’était d’ailleurs pas vraiment de la sympathie. Comment se sentir en phase avec ces gens à qui, pour rien au monde elle n’aurait osé adresser la parole ! Pour dire quoi d’ailleurs ? Marie ne voyait pas vraiment ce qu’elle aurait eu à partager avec tous ces SDF qui ne pensent qu’à se battre pour un bout de trottoir où le fond d’une bouteille de mauvaise piquette et qui ont perdu toute dignité, au point d’uriner directement dans la rue comme elle avait pu le constater furtivement…

Mais pour autant, Marie aurait bien aimé faire un geste à leur égard, surtout envers ce jeune au teint basané et à l’air résigné qu’elle avait repéré depuis quelques jours car il venait régulièrement trouver refuge devant le magasin de farces et attrapes où il arrivait à s’allonger à l’abri de la devanture. Bien sûr, Marie aurait pu aller grossir les rangs des bénévoles du Secours catholique ou de la Croix-Rouge française qu’elle voyait parfois déambuler le soir pour distribuer un bol de soupe fumant aux cabossés de la vie. Mais Marie n’avait jamais eu beaucoup de goût pour les associations et les groupes…

En y repensant, Marie s’est dit qu’elle pourrait au moins offrir à ce jeune SDF basané, sans doute un réfugié syrien ou afghan ou que sais-je encore ?, un vêtement chaud pour l’aider à endurer les nuits glaciales. Elle avait donc fouillé dans ses placards à la recherche d’une des vestes de son défunt mari, qu’elle n’avait pas pu se résoudre à jeter bien que celui-ci soit décédé depuis plusieurs années déjà.

Et elle était tombée sur cette superbe couverture berbère qu’ils avaient acheté ensemble, jadis, dans un souk de Marrakech. Une vague d’émotion la saisit tandis qu’elle déplie lentement la couverture et admire ses dessins géométriques admirablement tissés et ses bandes parallèles multicolores. Elle se souvient de ces moments merveilleux passés avec son mari à déambuler dans les petites ruelles de la médina du sud marocain, de leurs échanges complices tandis qu’ils fouillaient allègrement dans les amoncellement de théières et de poteries à la recherche d’une pièce un peu originale. Elle revoit ce vieillard vénérable avec qui ils avaient marchandé cette couverture devant laquelle ils étaient tombés en admiration, tout en sirotant lentement leurs verres de thé à la menthe. Une couverture qu’ils avaient sans doute payé bien trop cher au vu de tous les menus cadeaux que leur avait fait le vieux tout en emballant soigneusement la couverture dans un papier kraft retenu par une vieille ficelle.

Marie apprécie une dernière fois la finesse des décorations et la douceur de la laine tissée très serré, puis descend l’escalier en serrant contre elle la précieuse couverture. Le jeune réfugié est bien là, blotti dans l’encoignure de la devanture, dans le recoin le moins éclairé pour essayer de se fondre dans la façade sombre. Marie s’approche et lui tend timidement son présent. D’abord effrayé, le jeune lui sourit et son visage s’illumine tandis qu’il s’empare de la couverture et apprécie la douce chaleur qui s’en dégage.

Dessin de Gros paru dans Marianne n°1084-1085

Marie remonte chez elle toute irradiée de son geste généreux et s’endort apaisée. Au petit matin, alors que le jeune réfugié s’est enfin endormi, blotti dans la couverture berbère qui le protège d’un crachin glacial, une voiture de police s’arrête à sa hauteur. Les fonctionnaires de police s’approchent et l’un d’eux actionne sa bombe lacrymogène en direction du jeune encore à moitié endormi. Affolé, il se lève d’un bond tout en tentant de se protéger le visage contre le produit irritant qui lui brûle les yeux. Les policiers hilares le regardent s’enfuir sans demander son reste. L’un d’entre eux saisit la couverture d’un air dégoutté et la jette dans la poubelle la plus proche. Un dernier regard sur la devanture du magasin qui a retrouvé son état normal et la patrouille de police remonte dans le véhicule de service : mission accomplie !

L.V.