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Que nous enseigne l’histoire ?

6 décembre 2021

Au XIXe siècle, l’Afrique constitue l’enjeu principal de la rivalité coloniale franco-britannique. Le contrôle du haut Nil dans l’actuel Soudan provoque l’incident de Fachoda à l’automne 1898. A cette date, la France s’est lancée dans la « course au Tchad », pour relier le Maghreb aux territoires conquis en Afrique équatoriale et occidentale. Jusqu’en 1914, les deux puissances constituent en Afrique deux blocs quasi continus. Les autres nations européennes se partagent ce qui reste du continent africain. En 1914, seul le Liberia constitue un état indépendant car l’Éthiopie est placée depuis la fin du XIXe siècle sous protectorat italien.

Carte de l’Afrique en 1914 (source © Jacques Leclerc, 2014)

Pourquoi afficher ces cartes en 2021 ? Parce que quand certaines personnes, souhaitant candidater à de hautes fonctions comme la Présidence de la République, disent, en parlant des Africains, qu’« ils devraient rester dans leur pays », il est difficile de ne pas se rappeler qui a commencé à aller dans le pays des autres !

Comme le développe l’historien Pascal Blanchard, « jusqu’en 1870, la France est un pays qui se construit surtout dans son hexagone ; elle est en train de fédérer l’idée de nation, de citoyenneté et les frontières de son rayonnement. La question coloniale est certes présente, mais pas omniprésente, malgré la conquête de l’Algérie en 1830, et celle de plusieurs autres territoires, associés notamment sous le Second Empire aux vieilles colonies. Depuis la Révolution de 1789, la France essaie de bâtir ce qu’on pourrait appeler l’identité française. Et puis arrivent la défaite de Sedan (1870) et la nécessité de trouver une nouvelle forme de nationalisme et de grandeur de la France pour les tenants de la IIIe République naissante. C’est la période de l’apogée des empires coloniaux européens, c’est le moment où il y a une forme de concurrence entre la France, l’Allemagne, la Belgique, l’Angleterre, l’Italie. On peut y voir, pour la France une sorte de revanche après la défaire de Sedan en 1870 !

Composition de géographie dans une classe de fin d’études du Premier degré, samedi 25 février 1933. Sujet : La carte de l’Afrique du Nord

Se fabrique alors une forme d’idéal national, de grandeur patriotique qui peut se construire ailleurs, dans les espaces coloniaux. La IIIe République, non sans de vrais débats, engage une politique coloniale. La Première Guerre mondiale est un déclencheur absolu : c’est la preuve que l’Empire (grâce à ses richesses, mais surtout grâce aux combattants qui peuvent être mobilisés) permet de prendre sa revanche face à l’Allemagne et qu’il peut apporter une puissance économique à la Nation. Cela donne naissance à une nouvelle forme de nationalisme. La victoire de la Grande Guerre donne raison à ceux qui prônaient l’expansion coloniale ».

Les populations de l’Empire colonial ont contribué à la victoire de la Guerre de 1914-1918

L’Armée d’Afrique était l’un des plus importants contingents, principalement avec ses unités militaires venues d’Algérie, du Maroc et de Tunisie. Le recrutement concernait aussi l’Afrique noire. Ces hommes vaillants et courageux étaient souvent envoyés en première ligne. Ils ont participé à de nombreuses batailles historiques, comme celles de la Somme ou de Verdun, et leur sacrifice mérite d’être honoré. De 1914 à 1918, un peu plus de 800.000 indigènes ont été enrôlés comme soldats ou comme travailleurs dans l’ensemble des territoires constituant l’empire colonial français (Afrique, Indochine, notamment). Près de 57.000 d’entre eux ont été tués et plus de 14.000 portés disparus.

Tirailleurs sénégalais en 1914-18 (source © carte postale Phot-Express 1915 / Gusmann / Leemage / France TV Info)

L’Armée d’Afrique dépendait de l’armée française et était composée de plusieurs corps d’armée. Parmi les plus célèbres, il y avait les Tirailleurs algériens et marocains, les Spahis, les Zouaves, les Goumiers marocains, la Légion étrangère ou encore les Chasseurs d’Afrique. L’Armée d’Afrique est une force de l’armée française au même titre que la Coloniale (troupes coloniales).

Tirailleurs sénégalais au campement pendant la guerre de 1914-18 (source © Senenews)

Ainsi, les tirailleurs algériens et marocains étaient pour l’essentiel des musulmans encadrés par des officiers français. Les spahis étaient à l’origine des cavaliers indigènes mis au service de la France dès 1830 (conquête de l’Algérie). Les zouaves étaient des soldats algériens originaires de Kabylie qui constituaient des unités d’infanterie légère au sein de l’Armée d’Afrique. Il existait aussi un régiment d’infanterie coloniale du Maroc composé de goumiers et de tabors. Le terme Goum signifie compagnie et Tabor signifie bataillon. Les tirailleurs sénégalais, contrairement à ce que l’appellation pourrait supposer, étaient recrutés dans plusieurs pays de l’Afrique Occidentale française, qui regroupe les actuels Sénégal, Côte d’Ivoire, Bénin, Guinée, Mali, Burkina Faso, Niger, Mauritanie et Madagascar. Tous ces contingents étaient placés sous commandement français.

Troupes de tirailleurs sénégalais en compagne pendant la guerre de 1914-18 (source © Pierre Pansier / ECPAD / Défense / Paris Match)

L’Afrique du Nord n’a pas seulement contribué à l’effort de guerre dans les tranchées mais a aussi fourni des milliers de bras pour les usines. « Durant quatre ans, l’Afrique du Nord va envoyer 180 000 travailleurs en métropole, dont beaucoup vont rester sur place après la fin des hostilités. 100 000 Algériens et 40 000 Marocains ont été envoyés en France métropolitaine, essentiellement dans les grandes villes comme Paris, Marseille, Lyon et Saint-Etienne, mais aussi quelquefois dans les campagnes, afin de remplacer la main-d’œuvre masculine partie au front. Les premiers quartiers historiques maghrébins de France se sont constitués à cette époque : la Goutte-d’Or à Paris ou encore Vénissieux à Lyon. C’est de la Première guerre mondiale que date l’immigration maghrébine en France ».

Une contribution majeure lors de la deuxième guerre mondiale (1939-1945)

Vingt ans plus tard, en mai 1940, ce sont environ 300 000 soldats nord-africains et autant des autres « colonies » qui sont engagés sur plus de 5 millions de soldats qui composent l’armée française, dont en métropole, 85 000 soldats nord-africains et 50 000 « coloniaux ».

Ces combattants se sont battus avec acharnement dans tous les secteurs du front en y subissant des pertes sévères. Ils subissent aussi les crimes ennemis sous la forme d’exécutions sommaires de prisonniers sur le théâtre même des combats : Sénégalais du 53e régiment d’infanterie coloniale mixte sénégalais (RICMS) à Airaines et à Dromesnil (Somme), Sénégalais du 25e RTS à Chasselay (Rhône), Marocains à Febvin-Palfart (Pas-de-Calais) pour n’en citer que quelques exemples. De plus, dès le 19 août 1940, l’occupant édicte un ordre interdisant « de toucher aux tombes des soldats noirs, d’orner leurs sépultures, de déplacer leurs corps… ».

Tirailleurs sénégalais à l’instruction le 4 décembre 1939 (source © Archives / 20 Minutes)

De nombreux soldats originaires d’Afrique sont aussi intégrés à l’Armée de la France Libre constituée sous l’autorité du général de Gaulle et participent ainsi, après le débarquement allié de novembre 1942 en Afrique du Nord, à la campagne de Tunisie aux cotés des Anglo-Américains. Ces forces comprennent des troupes de l’armée d’Afrique, placées sous les ordres du général Juin, et des forces françaises libres (1ère DFL du général de Larminat et force L commandée par le général Leclerc).

Durant la campagne d’Italie, deux divisions marocaines, une division d’infanterie algérienne et deux groupes de tabors marocains sont partie intégrante du corps expéditionnaire avec la 1ère division de la France Libre et luttent aux côtés des Alliés. Après la prise de Rome, le 4 juin 1944, et de Sienne le 3 juillet, les troupes sont relevées et retirées du front courant juillet pour être intégrées au sein de l’armée B (future 1ère armée française) commandée par le général de Lattre de Tassigny, pour débarquer en Provence en août 1944. Au sein de cette armée forte de 260 000 hommes, on estime qu’environ la moitié était des combattants provenant de toutes les possessions françaises d’Afrique du Nord, d’Afrique subsaharienne, des Antilles, des territoires français du Pacifique… La majorité d’entre eux foulaient le sol de France pour la première fois de leur vie.

Troupes coloniales sur le sol français après le débarquement de Provence en 1944 (source © Ministère de la Défense)

Les troupes coloniales débarquées en Provence ont notamment participé à la prise de Toulon et de Marseille, avec un mois d’avance, en subissant de lourdes pertes. Comme le rappelle Nicolas Bouland, ce sont ces troupes, avec en particulier « le 6ème Goum qui s’empare de la colline de Carnoux, avant d’occuper le camp de Carpiagne, point d’appui pour filer vers Marseille par le col de la Gineste, tandis que des unités de génie s’emploient à déminer la route Aubagne-cassis qui traverse le vallon de Carnoux (…) Le 17ème Tabor, commandé par le colonel Jacques Masset du Biest, est chargé de nettoyer les abords de La Ciotat et de Cassis ».

Une participation active à l’effort de reconstruction et d’industrialisation

Dès la Libération, la reconstruction et l’industrialisation du pays mobilisent un nombre croissant d’étrangers. Le Conseil National de la Résistance instauré par le général de Gaulle est favorable à leur venue. L’opinion publique s’estime redevable à leur égard. Quant aux industriels, ils manquent désespérément de bras. Les responsables politiques et les acteurs économiques s’accordent sur la nécessité de faire appel à un million et demi d’immigrants, dont on planifie l’arrivée sur cinq ans.

Travailleur nord-africain sur le chantier de construction de la Tour Maine-Montparnasse à Paris en 1971 (source © CB cours)

Pour éviter de laisser au secteur privé des marges de manœuvre dont il a pu bénéficier dans l’entre-deux guerres, L’État crée deux organismes : le Haut comité de la population et de la famille, d’une part, et d’autre part le Secrétariat général à la famille et à la population. Deux ordonnances sont promulguées en octobre et novembre 1945 qui définissent, pour la première, les conditions d’accès à la nationalité française, et pour la seconde, les conditions d’entrée et de séjour en France. Ces ordonnances n’évoquent cependant pas les conditions d’accueil de ces travailleurs. Ainsi, dans certaines villes comme, par exemple dans le quartier des Bigarelles à Bourges (Cher), les ouvriers natifs d’Algérie étaient cantonnés dans l’ancien camp de prisonnier pour les soldats allemands.

Un des bidonvilles de Nanterre dans les années 1960 où logent majoritairement des travailleurs immigrés nord-africains (source © Archives / Défense-92)

Les évènements qui marquent l’histoire de notre pays dans la première moitié du XXème siècle, dont les plus tragiques, les deux guerres mondiales et leurs conséquences, montrent qu’il est indispensable de se rappeler la contribution des personnes originaires de territoires colonisés dans les combats militaires mais aussi dans la production industrielle durant et après la fin des conflits.

Sauf à considérer comme négligeable l’apport des troupes issues des territoires colonisés et aussi celui des travailleurs dans les usines d’armement ou les entreprises industrielles, comment ne pas être choqué par l’ingratitude de ceux qui prônent le retour dans leur pays de tout migrant et surtout qui passent sous silence le fait qu’à l’origine, les peuples d’Afrique n’avaient pas sollicité d’être colonisés !

M. Motré

L’armée française critiquée au Sahel

2 décembre 2021

Souvenons-nous de ce début d’année 2013 qui avait bien mal commencé au Mali, alors soumis à un conflit armé qui, depuis un an, était en train de s’intensifier de manière inquiétante entre les forces armées maliennes et les rebelles touaregs du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). Ce conflit larvé ne datait pas d’hier même si le MNLA n’avait été créé qu’en 2010, mais il prenait la suite d’autres mouvements indépendantistes touaregs déjà très actifs dans le nord Mali, entre Tombouctou, Gao et Kidal, dès le début des années 1990.

Combattants djihadistes d’Ansar Dine près de Tombouctou le 24 avril 2012 (photo © Romaric Ollo Hien / AFP / L’Express)

En 2013 cependant, ces rebelles indépendantistes ont reçu d’importants renforts et stocks d’armes issus de la chute du régime libyen de Kadhafi, et surtout ils se sont désormais alliés à différents mouvements islamistes dont le groupe salafiste Ansar Dine qui revendique l’installation d’un régime islamique et l’instauration de la charia.

Le 10 janvier 2013 à l’aube, les rebelles djihadistes attaquent la ville de Konna, un gros bourg du delta intérieur du Niger, situé à une soixantaine de kilomètres seulement au nord de Mopti. Dans la journée, l’armée malienne lâche prise et se replie en hâte vers Mopti et sa voisine Sévaré, ville aéroportuaire stratégique située sur la route de la capitale Bamako. La France est immédiatement appelée à la rescousse par le président malien Dioncounda Traoré qui saisit en parallèle le conseil de sécurité de l’ONU. Dès le lendemain, le président François Hollande réunit un conseil de défense et donne immédiatement son accord pour intervenir militairement.

Soldats de l’opération Serval en opération au nord Mali (source © EMA / Ministère des Armées)

C’est le début de l’opération Serval. Les premiers bombardements ont lieu dans la nuit du 11 au 12 janvier par des Mirages de l’opération Épervier, déjà déployée au Tchad depuis 1986, rapidement épaulés par des avions Rafale partis de leur base de Saint-Dizier. Les djihadistes poursuivent néanmoins leur progression et s’emparent, le 14 janvier, de la ville de Diabaly, se rapprochant encore de Bamako. Dès lors, le déploiement rapide des forces armées françaises permet de regagner du terrain. Gao, qui était aux mains des islamistes depuis mars 2012, est reprise le 26 janvier 2013, Tombouctou le 28 janvier et Kidal le 31. La président Hollande peut alors se permettre une visite de terrain à Tombouctou où il est accueilli en héros le 2 février 2013 dans une ville en liesse.

François Hollande en visite à Tombouctou le 2 février 2013 (source © aBamako.com)

Le 13 juillet 2014, considérant les opérations militaires terminées mais face à une menace terroriste toujours très présente, Jean-Yves Le Drian annonce la fin de l’opération Serval et le début de la mission Bakhane. Une annonce saluée dès le lendemain par une attaque meurtrière menée par un kamikaze contre une patrouille blindée française…

Cette nouvelle opération Bakhane, dirigée contre des groupes islamistes liés à Al-Qaïda ou à l’État islamique, a été conçue en partenariat avec les 5 pays du G5 Sahel (Mali, Mauritanie, Niger, Tchad, Burkina Faso) et son poste de commandement est d’ailleurs basé à N’Djaména. Les effectifs français mobilisés sont importants, dépassant les 5 000 hommes à partir de février 2020 alors que le nombre de combattants islamistes ne dépasse probablement pas quelques milliers dont peut-être 1 000 à 1 400 tout au plus sur le territoire malien. La fin de l’opération Barkhane a d’ailleurs été annoncée le 10 juin 2021 par le président Emmanuel Macron, alors même que les combats se poursuivent avec encore un chasseur alpin français tombé au combat le 24 septembre 2021 près de Gossi.

Soldats français de l’opération Barkhane patrouillant dans le village malien d’In-Tillit en novembre 2017 (photo © Daphné Benoit / AFP / L’Express)

Il semble temps en effet de reconsidérer cet engagement des forces armées françaises qui draine le mécontentement d’une partie des Maliens, surtout dans la moitié sud du pays, plus éloignée du théâtre des affrontements. Dès le 23 novembre 2013, une première manifestation avait rassemblée un bon millier de personnes à Bamako pour demander le retrait de l’armée française. Le 12 décembre 2015, l’imam Mahmoud Dicko, président du Haut Conseil islamique malien, n’hésite pas à affirmer que le djihadisme est une « création des Occidentaux » pour « recoloniser le Mali »…

En 2019, des tensions interethniques se développent dans le centre du pays, opposant notamment éleveurs peuls et cultivateurs dogons, sur fond de rivalité pour la terre, à laquelle se mêle la religion, sous l’influence du prédicateur peul Amadou Kouffa qui a fondé le Front de libération du Macina et a prêté allégeance à Al-Qaïda en mars 2017. Le conflit prend de l’ampleur et le 23 mars 2019, des chasseurs dozos attaquent sauvagement le village peul d’Ogassagou, près de Bankas, assassinant plus de 160 personnes et déclenchant de multiples autres attaques en représailles.

Soldat malien sur les lieux de la tuerie d’Ogasagou en mars 2019 (source © Présidence malienne / Jeune Afrique)

Un tel climat de violence exacerbée ne fait qu’animer le sentiment anti-français, chacun se demandant bien à quoi servent ces militaires surarmés et surprotégés dans leurs engins blindés, mais incapables de venir à bout d’une poignée de terroristes aux abois et d’une insécurité endémique.

Certains n’hésitent pas à mettre de l’huile sur le feu comme ce Groupe des patriotes du Mali qui manifeste régulièrement contre la présence française et produit une pétition signée par 8 millions de Maliens réclamant le départ de la France et le recours à l’armée russe, considérée comme plus fiable et dépourvue de l’ambition néocolonialiste qu’ils prêtent à Paris. L’empressement avec lequel Emmanuel Macron s’est rendu aux obsèques du président tchadien Idris Déby pour adouber son fils, ne fait que renforcer cette impression que l’influence française n’est pas dépourvue d’arrières pensées…

Le 22 septembre 2021, des milliers de manifestants étaient encore rassemblés à Bamako pour protester contre ce qu’ils considèrent être une « ingérence extérieure » insupportable, alors même que le nouveau président de transition, le colonel Assimi Goïta, responsable du deuxième coup d’État militaire en 9 mois au Mali, négocie un accord d’intervention avec la société militaire privée russe Wagner, de plus en plus entreprenante sur le sol africain.

Manifestation contre la France à Bamako le 22 septembre 2021 (photo © AFP / SIPA / Jeune Afrique)

Le 27 novembre dernier, un convoi militaire français ralliant la Côte d’Ivoire au nord Mali s’est retrouvé bloqué pendant une semaine au Burkina Faso, en butte à de violentes manifestations anti-françaises, avant de faire face, dans l’ouest du Niger à une nouvelle attaque de la population, l’obligeant même à faire usage de la force pour se dégager, au prix de 2 morts et 18 blessés : un nouvel incident qui ne peut qu’exacerber encore ce sentiment anti-français latent qui est en train de se développer dans tout le Sahel du fait de cette présence militaire prolongée.

Toute intervention armée dans un pays souverain, même justifiée par les meilleures intentions du monde, reste un exercice à haut risque et les exemples historiques ne manquent pas pour le confirmer. Reste qu’un retrait n’est pas non plus dénué de risques, y compris et surtout pour les autochtones qui ont coopéré durant l’intervention, comme l’a illustré encore récemment le retrait des troupes alliées d’Afghanistan : un fragile numéro d’équilibriste en perspective…

L. V.

Mozambique : des éléphants sans défenses

9 novembre 2021

Le Mozambique, c’est ce vaste pays de la côte Est de l’Afrique qui s’étend de l’Afrique du Sud jusqu’à la Tanzanie, en face de Madagascar. Fréquentée dès avant l’an mil par de nombreux navires marchands arabes, mais aussi perses voire indonésiens, la région n’a vu débarquer les premiers Européens qu’en 1498, date de l’arrivée du Portugais Vasco de Gama. La présence portugaise y a duré pas moins de cinq siècles, faisant du Mozambique le deuxième plus grand pays lusophone d’Afrique, derrière l’Angola.

Lancée dès 1964 par le FRELIMO, la guerre d’indépendance y a duré 10 ans, et la nouvelle République populaire du Mozambique, proclamée le 25 juin 1975 a dû faire face dès 1976 à un nouveau conflit armé qui a rapidement dégénéré en guerre civile sanglante entre les partisans du régime au pouvoir, d’obédience socialiste tendance marxiste-léniniste, et la guérilla du ReNaMo, puissamment armée et soutenue par l’Afrique du Sud et les États-Unis.

Accolade entre le président du Mozambique, Filipe Nyusi, et le chef de la Renamo, Ossufo Momade, après la signature d’un accord de paix, le 6 août 2019 à Maputo, 27 ans après la fin de la guerre civile… (photo © Stringer / AFP / L’Express)

Cette guerre civile, qui n’a pris fin qu’en 1992, a saigné le pays, l’un des plus pauvres du monde, causant plus de 900 000 morts et des millions de déplacés. Mais elle a aussi fait d’énormes dégâts collatéraux, en particulier parmi la population des éléphants, victimes d’un braconnage de masse de la part des deux camps, chacun comptant sur le trafic de l’ivoire pour financer ses achats d’armes lourdes, tout en nourrissant ses recrues avec la viande des animaux abattus à grande échelle.

Dans le Parc national de Gorongosa, à l’extrémité sud du Grand Rift africain, qui abritait plusieurs milliers de pachydermes dans les années 1980, moins de 200 éléphants ont ainsi survécu au massacre généralisé qui s’est poursuivi pendant toute la guerre civile, et même au delà. Le parc revit progressivement depuis 2008, sous l’impulsion d’un entrepreneur américain, Greg Carr, qui a promis d’investir 40 millions de dollars sur 30 ans afin de reconstruire cette réserve naturelle dévastée et d’y développer l’écotourisme.

Une mare dans le parc national de Gorongosa, en fin de saison sèche (photo © Charlie Hamilton James / National Geographic)

Une étude scientifique publiée dans la revue Science le 22 octobre 2021, vient néanmoins de confirmer à quel point les populations d’éléphants de Gorongosa ont souffert de ce massacre ininterrompu et ont été obligées de s’adapter pour tenter de survivre. Ces observations ne font d’ailleurs que compléter et analyser plus finement des faits qui avaient déjà été constatés depuis plusieurs années, y compris parmi d’autres populations animales, à savoir que les espèces chassées en masse par l’homme, sont conduites, de fait, à développer des stratégies d’adaptation.

Ceci avait déjà été observé au Canada auprès de populations de mouflons, dont la taille des cornes s’est significativement abaissée au fil des ans alors qu’ils étaient chassés uniquement pour servir de trophées. Et l’on constate la même mécanisme pour les éléphants, exterminés principalement pour l’ivoire de leurs défenses : alors que, du fait d’une anomalie génétique, 2 à 4 % des éléphantes sont naturellement dépourvues de défenses, cette proportion peut désormais atteindre désormais 98 % dans le parc national des éléphants d’Addo, en Afrique du Sud.

Une femelle éléphant sans défenses dans le parc Elephant Abbo en Afrique du Sud (photo © Peter Chadwick / Getty Image / Géo)

Et il en est de même à Gorongosa où la moitié des femelles éléphants nées depuis la fin de la guerre civile est dépourvue de défenses, ce qui leur assure une certaine protection contre le braconnage généralisé. On constate par ailleurs que les deux-tiers des nouvelles naissances dans le parc sont des femelles, ce qui a attiré l’attention des chercheurs.

Ils ont donc analysé le patrimoine génétique de 18 éléphantes du parc de Gorongosa, dont 11 dépourvues de défenses et ont fini par repérer deux gènes déjà connus pour jouer un rôle dans le développement des incisives chez les mammifères. L’un d’entre eux étant situé sur le chromosome sexuel X, les chercheurs en ont déduit que la présence de ce gène pourrait, chez les mâles, être fatal à leur développement, ce qui expliquerait que la quasi totalité des individus nés sans défenses serait des femelles, et que, du coup celles-ci soient plus nombreuses à naître désormais, mettant par conséquent en péril la survie même de l’espèce.

Les éléphants du Mozambique payent un lourd tribut au braconnage avec plus de 1000 bêtes tuées en moyenne chaque année (photo © Tony Karumba / AFP / L’Express)

Et risquant par ailleurs d’engendrer par contrecoup des changement dans leur écosystème puisque les éléphants dépourvus de défenses sont obligés d’adapter leur régime alimentaire en se nourrissant davantage d’herbes quand leurs congénères s’attaquent aux fruits et aux branches d’arbres.

Cette analyse est d’autant plus instructive qu’elle illustre parfaitement les mécanismes de l’évolution en montrant à quelle vitesse celle-ci peut se mettre en œuvre. Dans le cas des éléphants de Gorongosa, on observe ainsi une évolution très significative des populations du fait d’une pression extérieure qui a duré pendant moins de 30 ans. Une période qui a néanmoins suffi, selon Shane Campbell-Staton, une des biologistes de l’université de Princeton co-auteur de l’étude, à « changer la trajectoire de l’évolution dans cette population ».

Un garde du parc de Niassa, dans le nord du Mozambique, devant le crâne d’un éléphant tué par des braconniers : dans cette réserve, le nombre d’éléphants est passé de 12 000 à 4 400 entre 2011 et 2014 ! (photo © Valérie Hirsch / RTBF)

Ces observations scientifiques illustrent en tout cas de manière très pédagogiques les mécanismes même de l’évolution à l’œuvre sous nos yeux et à une échelle de temps aussi rapide, de quoi peut-être convaincre les quelques ignares qui réfutent encore toute idée même d’évolution, pourtant établie de longue date depuis Darwin… Mais cette étude vient aussi apporter encore un peu d’eau au moulin déjà bien inondé de ceux qui alertent depuis des décennies sur les impacts négatifs de l’Homme sur la biodiversité, ce massacre des animaux sauvages recherché pour leurs défenses ou leurs cornes n’étant que l’une de ses manifestations parmi d’autres. Elle confirme s’il en était besoin que la nature est capable de s’adapter, mais jusqu’à un certain point et avec des conséquences qui peuvent être dramatiques. La disparition des derniers éléphants d’Afrique avec leurs défenses spectaculaires ne semble plus être qu’une question d’années…

L. V.

Rwanda : le génocide refait parler de lui

24 mai 2021

Il est des événements historiques qui frappent les esprits et continuent à hanter les mémoires, des années plus tard. Assurément, le génocide qui fit environ de l’ordre de 800 000 morts au Rwanda en à peine trois mois, entre le 7 avril et le 17 juillet 1994 en fait partie et n’a pas fini d’empoisonner les relations entre ce petit État africain et la France, longtemps accusée par le gouvernement de Paul Kagame de s’être faite le complice de ces massacres.

Réfugiés rwandais fuyant vers le Tanzanie le 30 mai 1994 (photo © Jeremiah Kamau / Reuters / Le Monde)

Comme pour la guerre d’indépendance en Algérie, pour laquelle les blessures de part et d’autres restent vives, bien des années après la fin des événements, les historiens ont encore du mal à analyser les faits de manière totalement objective tant les passions restent fortes. On l’a encore vu récemment avec la publication en janvier dernier du rapport de Benjamin Stora, destiné à ouvrir des pistes pour la réconciliation entre les peuples français et algériens mais qui a été reçu plus que fraîchement, tant par les autorités gouvernementale algériennes héritières du FLN que par les associations qui entretiennent la mémoire pied-noir. Cette analyse historique est pourtant indispensable pour porter un regard plus distancié sur les faits du passé et faciliter leur analyse dépassionnée par les différentes parties, en vue de retisser des liens de confiance pour l’avenir.

C’est à un exercice assez comparable que s’est livré l’historien Vincent Duclert, en réponse à une lettre de mission du Président de la République française, qui lui avait confié le 5 avril 2019, 25 ans seulement après le début du génocide rwandais, le pilotage d’une commission chargé d’explorer les archives françaises de cette période pour mieux analyser le rôle de la France dans ce drame et permettre aux jeunes générations de comprendre les ressorts et le déroulement de ce génocide.


Remise officielle du rapport sur le génocide au Rwanda par la commission présidée par Vincent Duclert (photo © SIPA / Le JDD)

L’exercice n’était pas des plus aisés dans le climat de tension qui règne depuis cette date entre les deux pays, mais la publication du rapport, rendu public deux ans plus tard, le 26 mars 2021, a été plutôt bien accueillie à Kigali qui a apprécié l’objectivité de la commission concluant que si « rien ne vient démontrer » que la France s’est rendue complice, elle porte néanmoins des « responsabilités lourdes et accablantes » dans la tragédie en étant « demeurée aveugle face à la préparation du génocide ». Un mois plus tard, le 19 avril 2021, un second rapport, commandé par le gouvernement rwandais à un cabinet d’avocats américain, ne dit d’ailleurs pas autre chose.

Incontestablement, cette analyse historique objective et convergente, réalisée par les deux pays, devrait grandement faciliter le rapprochement entre la France et le Rwanda et l’on ne peut que se réjouir de voir les deux régimes abandonner le terrain des poursuites judiciaires et des représailles diplomatiques pour accepter enfin de regarder les faits avec la lucidité nécessaire qui permet d’objectiver le passé pour mieux construire l’avenir.

Les présidents Paul Kagame et Emmanuel Macron à New York, le 18 septembre 2020 (photo © Twitter Présidence du Rwanda / Jeune Afrique)

Pourtant, le sujet était particulièrement sensible comme en témoigne la réaction de certains responsables politiques français, à l’instar de celui qui était alors Premier ministre, Édouard Balladur, lequel s’obstine à se dire en désaccord total avec l’analyse de la commission présidée par Vincent Duclert et continue d’affirmer haut et fort que la France n’a pas à s’excuser pour cela…

Il est vrai que la situation à l’époque n’était pas des plus simples et que décortiquer les multiples raisons qui ont conduit à une telle situation génocidaire demande de se replonger dans le contexte historique. Pour ceux qui hésiteraient à se farcir la lecture des 992 pages du rapport de la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsie, on ne pourra que recommander la lecture du 16e chapitre d’un petit ouvrage disponible en livre de poche et qui décortique de manière limpide en 20 pages seulement et sous forme d’une « conférence sur le Rwanda » les tenants et les aboutissants de cet épisode tragique.

Publié en 1998 et traduit en français en 2000, cet opuscule, sobrement titré Ebène – Aventures africaines est une remarquable introduction pour qui cherche à connaître l’histoire récente de l’Afrique, vue par un journaliste polonais, Ryszard Kapuściński, qui a sillonné les pistes africaines, du Ghana à l’Éthiopie, assistant en direct aux soubresauts politiques de ce vaste continent depuis la fin des années 1950 et contant avec talent ses multiples rencontres au hasard de ses périples.

Son exposé sur la situation rwandaise revient sur la singularité de ce pays minuscule, isolé par son relief montagneux, et qui a la particularité de ne comporter qu’une seule ethnie, alors que le Nigéria en compte 250 et le Congo pas moins de 300 ! Cette tribu des Banyaruandas est néanmoins structurée, comme en Inde, sous forme de castes. On en compte trois : celle des Hutus, constituée d’agriculteurs et qui forment 85 % de la population, celle des Tutsis, qui sont des propriétaires de bétail, et celle des Twas, ouvriers et domestiques, qui ne représentent que 1 % de la population.

Les colons belges, qui ont hérité du pays à l’issue de la Première guerre mondiale, se sont naturellement appuyés sur la caste des Tutsis qui était celle de l’élite politique du royaume préexistant, avant de se heurter aux aspirations à l’indépendance de cette dernière dans les années 1950. L’administration coloniale se met alors à soutenir les Hutus, traditionnellement vassalisés et considérés comme plus dociles. En 1959, attisée par le pouvoir colonial, la révolution éclate et les paysans Hutus massacrent des dizaines de milliers de Tutsis, ce qui leur permet de prendre naturellement le pouvoir lors de l’indépendance en 1962.

Les colons belges s’appuient sur l’aristocratie traditionnelle Hutu (archive / extrait YouTube)

De nombreux Tutsis se sont enfuis dans les pays environnants où ils se regroupent dans des camps de fortune. En 1963 puis en 1965, ils tentent des incursions depuis le Burundi voisin (où la classe dominante tutsie a pu conserver le pouvoir lors de l’indépendance), ce qui se solde par de nouveaux massacres de leurs frères restés au pays, avec un bilan d’au moins 20 000 morts, quasiment sans témoins… En représailles, les Tutsis au pouvoir au Burundi se déchaînent contre les Hutus après que ces derniers aient tenté de faire leur propre révolution. On estime alors à environ 100 000 le nombre de Hutus tués au Burundi en 1972, tandis que près d’un million d’entre eux viennent chercher refuge au Rwanda.

Une situation explosive qui permet au général rwandais Juvénal Habyarimana de prendre le pouvoir par un putsch en 1973 et d’instaurer un régime de fer tout en privatisant les richesses nationales au profit de son clan. Pendant ce temps, les descendants des milliers de Tutsis qui s’étaient enfuis du pays en 1959 et vivaient dans des camps de réfugiés à l’étranger s’enrôlent dans différents mouvements militaires et aident notamment Yoweri Museveni à prendre le pouvoir en Ouganda en 1986. Le 30 septembre 1990, cette diaspora militaire tutsie, organisée sous le nom de Front patriotique du Rwanda (FPR), bien formée et fortement motivée, quitte ses casernes pour attaquer le Rwanda.

Paniqué, le Président Habyarimana appelle à l’aide François Mitterrand, expliquant que des troupes anglophones venues d’Ouganda menacent les frontières de son petit pays francophone. Les parachutistes français débarquent à Kigali et les attaquants tutsis se retirent illico dans le nord-est du Rwanda pour éviter l’affrontement. Une situation de statut quo qui va durer 3 ans et demi, pendant lesquels certains partisans du compromis envisagent de créer un gouvernement de coalition avec les adversaire tutsis tandis que le clan du dictateur fanatique Habyarimana monte la population contre les Tutsis, qualifiés de cancrelats par les médias gouvernementaux, en inculquant dans toutes les têtes la nécessité d’un génocide pour en finir une fois pour toute avec ceux qui sont présentés comme une race étrangère d’origine nilotique.

Miliciens Hutus à l’entraînement, le 27 juillet 1994 à Butare (photo © Hocine Zaourar / AFP / RFI)

L’armée gouvernementale se prépare et ses effectifs passent de 5 000 à 35 000 hommes, largement armée et équipée par l’allié français, tandis que se constitue une milice paramilitaire sous le nom d’Interhamwe (signifiant « frappons ensemble »), fortement encadrée idéologiquement et surexcitée par les messages vengeurs de la Radio des Mille Collines. En 1993, les pays africains voisins forcent le Président Habyarimana à lancer des négociations, mais le 6 avril 1994, son avion présidentiel est abattu au retour d’une réunion internationale, ce qui donne le signal de départ pour le massacre des Tutsis, préparé de longue date et mis en œuvre par la population elle-même, chauffée à blanc par l’idéologie politique gouvernementale.

Jeune Rwandais sur les lieux d’un massacre, le 19 juillet 1994 (photo © Corinne Dufka / Reuters / LICRA)

Le 4 juillet 1994, les troupes du FPR, à l’issue d’une progression rapide (au cours de laquelle de nombreuses exactions ont aussi été commises), s’emparent de Kigali, forçant les militaires et les miliciens hutus à battre en retraite dans le Zaïre voisin (devenu depuis la République démocratique du Congo) où environ 2 millions de Hutus trouvent également refuge pour éviter les représailles. La Mission des Nations-Unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR), pourtant présente sur place, se révèle incapable d’intervenir, faute de consignes adaptées, et le contingent belge, qui constitue la moitié des effectifs, finit par se retirer le 21 avril 1994.

Militaires français de l’opération Turquoise protégeant un convoi humanitaire le 4 juillet 1994 (photo © Nicolas José / SIPA / Le Point)

La France pousse pour la mise sur pied d’une nouvelle mission et envoie en attendant, à partir du 22 juin 1994, ses propres troupes sous le nom d’opération Turquoise. Une intervention militaire très critiquée, du fait de la proximité de l’État français avec les génocidaires, de même que celle d’autres pays, dont Israël, accusé d’avoir fourni des armes à l’armée rwandaise pendant toute la durée du génocide.

On comprend que, dans un tel contexte, les relations entre la France et le gouvernement rwandais, toujours aux mains du FPR, ne puissent être totalement apaisées, même 25 ans après ce génocide dramatique qui a traumatisé durablement tout un peuple. Après le temps de la politique, celui de l’Histoire est néanmoins peut-être en train de prendre le relai grâce à ce travail de réflexion et d’analyse, et cela mérite d’être souligné…

L. V.

Tchad : mort d’un autocrate combattant

3 mai 2021

La nouvelle n’est pas si banale que cela : le 20 avril 2021, un chef d’État est mort des suites de ses blessures en combattant à la tête de son armée pour défendre l’intégrité territoriale de son pays. Tout occupés que nous sommes par la lutte contre un simple virus, on aurait presque tendance à l’oublier, mais pendant que les Français s’étripent à propos des normes sanitaires à mettre en place pour accueillir les enfants à l’école ou envisager la réouverture des salles de spectacles, d’autres peuples pourtant proches de nous connaissent les affres de la guerre, des bombardements, des massacres de civils et de l’exode forcé pour fuir les zones de combat où il arrive, comme dans la plus lointaine Antiquité, que des chefs de guerre meurent au combat…

Patrouille de l’armée tchadienne en opération militaire contre des rebelles, le 19 avril 2021 à Ziguey (photo © Abdoulaye Adoum Mahamat / AFP / France TV Info)

En l’occurrence, ce chef d’État, militaire de formation était le Président de la République du Tchad et venait tout juste d’être réélu à la tête de son pays. Un habitué du poste, incontestablement, puisque Idriss Deby occupait cette fonction depuis 1991 : 30 ans tout juste, un beau record, sinon un gage de respect des règles démocratiques les plus élémentaires…

Ce fils de berger Zaghawa, une ethnie du Nord tchadien, proche des nomades noirs Toubous, avait fait l’école d’officiers de N’Djamena avant d’obtenir une licence de pilote professionnelle en France. Rentré au Tchad en 1979, il est rapidement nommé commandant en chef des forces armées du Nord par Hissène Habré, alors en rébellion contre son éternel rival, Goukouni Oueddei. Devenu chef des armées adjoint, une fois Hissène Habré au pouvoir, et après une nouvelle formation militaire en France, le voilà bientôt en disgrâce puis en fuite en Libye après une tentative manquée de coup d’État le 1er avril 1989.

Le maréchal président Idriss Deby lors d’une opération militaire fin mars 2020 (source : Présidence tchadienne / Jeune Afrique)

Il crée à son tour un mouvement rebelle et, avec l’aide active de la France, de la Libye et du Soudan (en géopolitique, les alliances sont toujours mouvantes…), il prend le pouvoir par la force en décembre 1990. En 1996, l’organisation d’élections lui permet de se maintenir au poste de Président de la République, avant d’être réélu pour un second mandat en 2001.Dès 2004, ayant pris goût au pouvoir, il fait modifier la Constitution pour pouvoir se présenter de nouveau à ce poste. Après avoir échappé de peu à deux tentatives de renversement par les forces rebelles et grâce au soutien appuyé de l’armée française, il est réélu en 2006.

En 2008, de nouveau assiégé dans son palais présidentiel par des troupes rebelles, il appelle à l’aide son ami Sarkozy qui lui sauve la mise une fois de plus, ce qui lui permet de remporter un nouveau mandat présidentiel en 2011… Et en 2016, il est de nouveau réélu, dès le premier tour de l’élection présidentielle avant de recommencer l’exploit en avril 2021, à l’occasion de ce que Le Monde décrit comme « une mascarade démocratique de plus » et après avoir « écarté, légalement ou par la violence ou l’intimidation, les ténors d’une opposition divisée ».

Idriss Deby avec Nicolas Sarkozy à Élysée le 16 octobre 2009 (photo © Philippe Wojazer / Reuters / Tchadoscopie)

Il faut dire que le Tchad présente la particularité que, dans certaines régions du Nord, là justement d’où les Zaghawa sont originaires, le candidat Idriss Deby engrange régulièrement, comme en 2016, des résultats qui dépassent 100 % des inscrits. Des scores qui feraient rêver n’importe quel homme politique et que l’on explique par le « vote nomade » qui permet aux populations nomadisantes de voter là où elles se trouvent, même si elles ne sont pas inscrites sur les listes électorales. Une pratique bien commode qui permet de bourrer allègrement les urnes et de compenser plus que largement les résultats un peu moins flatteurs obtenus dans d’autres régions plus hostiles.

Mais en ce mois d’avril 2021, le Président, nouvellement réélu dès le premier tour avec un score plus qu’honorable de 79,32 %, n’a pas le temps de fêter sa nouvelle victoire car, au même moment, les rebelles du FACT (Front pour l’alternance et la concorde au Tchad, groupe à dominante Gorane, créé en 2016 par Mahamat Mahdi Ali) lancent une nouvelle attaque depuis le sol libyen dans le Nord-Ouest du pays. Le maréchal Idriss Deby prend donc aussitôt, comme il se doit, la tête de son armée et est mortellement blessé sur le front, sans que l’on sache très bien les circonstances exactes de sa mort.

Le président du Tchad, Idriss Deby, intronisé maréchal, en toute modestie, le 11 août 2020 (photo © Renaud Masbeye Boybeye / AFP / Courrier International)

Une chose est sûre, la Constitution tchadienne, révisée en 2005, précise clairement qu’en cas de vacance de la présidence de la République, il revient au président de l’Assemblée nationale d’assumer ses attribution et il est procédé à de nouvelles élections présidentielles dans un délai qui ne doit pas dépasser 90 jours. Sauf que ce n’est pas du tout le scénario qui se dessine, à l’initiative de l’armée qui est toute puissante dans ce pays, au point d’ailleurs que nul n’est capable de déterminer le nombre exact de ses membres, au moins 40 000 mais plus vraisemblablement 65 000.

C’est d’ailleurs cette toute puissance de l’armée tchadienne qui explique en partie la grande mansuétude de la France à l’égard de ce pays et les innombrables coups de pouce apportés depuis des années au pouvoir en place, car la France a besoin de ces forces pour lutter contre les groupes djihadistes au Sahel. Une constatation qui explique sans doute pourquoi Emmanuel Macron se tenait au premier rangs lors des obsèques d’Idriss Deby, seul dirigeant occidental à avoir fait le déplacement, et ceci malgré le coup de force constitutionnel qui a porté à la tête du Tchad un Conseil militaire de transition, présidé par le propre fils du défunt, Mahamat Idriss Deby, qui à 37 ans et après un passage au lycée militaire d’Aix-en-Provence, devient donc de fait le nouveau Président de la République, au mépris de toute considération démocratique.

Emmanuel Macron aux côtés de Mahamat Idriss Deby à N’Djamena le 23 avril 2021 lors des funérailles du père de ce dernier (photo © Christophe Petit Tesson / AFP / SIPA / 20 minutes)

A circonstances exceptionnelles, mesures exceptionnelles. Histoire de bien frapper les esprits et faire taire toute velléité de contestation, l’armée a immédiatement dissous l’Assemblée nationale et le gouvernement, décrété la fermeture des frontières et l’instauration d’un couvre-feu. Quant aux prochaines élections, elles ne sont pas envisagées avant au moins 18 mois, ce qui laisse un peu de temps au nouveau chef de l’État pour asseoir son pouvoir.

Une chose est sûre, il ne sera pas le premier fils de Président africain à prendre le relai de son père, à l’image de Joseph Kabila, arrivé au pouvoir en 2001 en République démocratique du Congo et qui s’y est maintenu jusqu’en 2019, Fauré Gnassimgbé qui a succédé à son père en 2005 au Togo, ou encore Ali Bongo qui a repris les rênes du Gabon en 2009. Une nouvelle forme de démocratie qui ne semble guère avoir suscité de protestations de la part de la communauté internationale…

L. V.

Tanzanie : une femme remplace un bulldozer

7 avril 2021

Le très controversé Président de la République unie de Tanzanie, John Pombe Magufuli, est décédé le 17 mars 2021, à l’âge de 61 ans, officiellement des suites de problèmes cardiaques, mais plus vraisemblablement du Covid-19, dont il niait pourtant l’ampleur, contre toute évidence. Depuis le début de la pandémie, cet ancien enseignant, pourtant détenteur d’un doctorat en chimie mais fervent chrétien, s’était rangé ouvertement dans le clan des coronasceptiques indécrottables, affirmant sans sourciller : « le virus a été totalement éliminé par Dieu, grâce aux prières des Tanzaniens ».

John Magufuli, lors de l’une de ses dernières apparitions en public, le 24 février 2021 à Dar es Salaam (photo © Stringer – Reuters / RFI)

Se proclamant ouvertement anti-masque, anti-vaccin et même anti-test, il n’hésitait pas à nier l’évidence et à falsifier la réalité en allant jusqu’à demander aux forces de l’ordre de pratiquer des tests PCR à l’aveugle sur des échantillons prélevés sur des chèvres, des cailles, des papayes et même sur de l’huile moteur, résultats tous proclamés positifs, histoire de bien accréditer l’idée que tout ceci n’est que pure invention. Fin avril 2020, le pays n’affichait que 21 décès liés au Covid-19 pour 509 personnes officiellement contaminées pour une population de 58 millions d’habitants et, depuis, la diffusion des chiffres de l’épidémie s’est tout simplement arrêtée, accréditant l’idée que le virus avait disparu du paysage. Et pourtant, l’épidémie progressait à grands pas dans le pays, notamment parmi les élites dirigeantes, jusqu’à emporter le Président lui-même qui n’était plus paru en public depuis le 27 février 2021.

Le président tanzanien enterrant la confiance, un dessin signé du Kenyan Gado (source © Courrier international)

Ministre des Travaux publics de 2010 à 2015, Magufuli y avait tiré son surnom de Tingatinga, autrement dit, le bulldozer en swahili. Un surnom qui lui allait comme un gant, non seulement pour sa politique ambitieuse de grands travaux, mais aussi pour ses méthodes radicales en matière de lutte contre la corruption et pour sa capacité à terrasser impitoyablement toute voix dissidente. Élu à la Présidence de la République le 29 octobre 2015 à l’issue d’une primaire comptant pas moins de 38 candidats, sa lutte implacable contre les dépenses publiques et son action contre la corruption sont incontestablement à porter à son crédit, même si cela a eu pour effet d’effrayer quelque peu les investisseurs habitués à des règles de fonctionnement plus souples, à l’africaine…

Tout ceci n’a pas empêché la Tanzanie d’afficher un des taux de croissance les plus élevés du continent, de l’ordre de 6 % en 2018 comme en 2019. Fidèle à sa méthode, « le bulldozer » s’est lancé dans un vaste programme d’investissement pour développer les infrastructures, portuaires, hydroélectriques et ferroviaires notamment, tout en n’hésitant pas à se rapprocher de la Chine pour bénéficier de son soutien économique.

Le pont Julius Nyerere construit avec l’aide des Chinois et inauguré en 2016 par John Magufuli, relie le quartier des affaires de Dar es Salaam à Kigamboni (source © Wikipedia)

Confronté, à partir de 2016, à une opposition qui se renforce, dans un pays où son parti, Chama cha Mapinduzi, ou Parti de la Révolution, est au pouvoir sans discontinuer depuis l’indépendance de la Tanzanie en 1962, John Magufuli, n’hésite pas, là aussi à jouer les bulldozers en limitant drastiquement la liberté d’expression, en suspendant les médias trop critiques et en jetant en prison ses opposants les plus virulents. En quelques années, la Tanzanie perd plus de 50 places dans le classement des nations établi par Reporters sans frontières et, en 2019, Amnesty International s’inquiète de « la destruction sans vergogne du cadre de défense des droits humains établis par le pays ».

Le bulldozer n’en a cure et en octobre 2020 il est réélu sans difficulté avec un score officiel fort honorable de 84 % des suffrages tandis que son parti remporte 99 % des sièges au parlement. Son rival malheureux, Tundu Lissu, dénonce des résultats « complètement fabriqués » mais seul le coronavirus a donc finalement réussi à mettre fin au pouvoir solidement établi de John Magufuli.

Samia Suluhu Hassan prêtant serment pour devenir Présidente de la République de Tanzanie (photo © Stringer – Reuters / DW)

Conformément à la constitution tanzanienne, c’est le Vice-Président qui a annoncé la mort du chef de l’État et qui a pris les rênes du pays jusqu’à la prochaine élection présidentielle, prévue en 2025 seulement. En l’occurrence, il s’agit d’une femme, Samia Suluhu Hassan, qui devient donc, de ce fait, la première femme présidente de l’histoire de la Tanzanie, et par ailleurs la première à accéder à ce poste en étant originaire de l’archipel semi-autonome de Zanzibar, dont les relations avec la partie continentale du pays sont traditionnellement houleuses.

Cette musulmane de 61 ans, mère de 4 enfants, devient du coup l’une des très rares femmes à accéder au rang de chef d’État sur le continent africain. Elle rejoint sur cette liste l’Éthiopienne Sahle-Work Zewde, élue Présidente de la République démocratique fédérale d’Éthiopie en octobre 2018, mais dont les fonctions sont largement honorifiques.

Sahle-Work Zewde, Présidente de la République d’Ethiopie (photo © Audrey Rolland / La libre Belgique)

Sans remonter à Cléopâtre ou à la Reine de Saba, d’autres les ont précédées, parmi lesquelles Ellen Johnson Sirleaf, présidente du Libéria de 2006 à 2018 et surnommé « la Dame de fer », mais aussi Joyce Banda qui dirigea le Malawi de 2012 à 2014 ou encore Catherine Samba-Panza qui accéda à la présidence de la République centrafricaine entre 2014 et 2016. Des fonctions qui restent encore beaucoup trop rarement accessibles aux femmes sur un continent où celles-ci jouent pourtant un rôle économique majeur…

L. V.

Au Mali, l’hydrogène coule de source

8 décembre 2020

Depuis quelques années, on entend plus souvent parler du Mali pour la fréquence de ses coups d’État ou pour la violence des accrochages entre les rebelles djihadistes et les forces armées régulières épaulées par de nombreux militaires français, que pour l’excellence de son industrie de haute technologie. Il semble bien loin le temps de l’Empire mandingue du Mali, fondé au XIIIe siècle par Soundiata Keita et dont la renommée internationale était alors considérable. Les chroniqueurs arabes ont en particulier retenu le voyage fastueux que fit l’empereur Kankou Moussa à la Mecque en 1324, accompagné de 60 000 porteurs et d’environ 10 tonnes d’or, généreusement distribuées en route, au point de faire baisser durablement le cour mondial du métal précieux…

Représentation du roi Kankou Moussa sur une carte nautique catalane du XIIIe siècle (source © Atlas catalan d’Abraham Cresques, Majorque, 1375 / Bibliothèque nationale de France / Héritage Images / Leemage / Citeco)

Depuis ces époques fastueuses, et l’indépendance du pays en 1960, le Mali s’est heurté à bien des vicissitudes du fait de son instabilité politique et surtout du climat semi-désertique qui règne sur les deux tiers de son territoire actuel. Le développement de l’exploitation aurifère a certes permis au Mali de devenir le troisième exportateur africain d’or. La production de coton constitue également une importante source de devises, mais depuis 2005 les cours mondiaux de la fibre textile sont en baisse et les agriculteurs produisent trop souvent à perte. Dans un pays où 80 % de la population vit encore de l’agriculture et de l’élevage, qui est confronté depuis des années à des violences interethniques attisées par les mouvements djihadistes et dont l’indice de développement humain est l’un des plus bas de la planète, l’espérance de vie ne dépasse pas 53 ans et le produit intérieur brut par habitant n’excède pas 827 dollars par habitant selon la Banque mondiale, à peine plus qu’en Éthiopie et 5 fois moins qu’en France.

Visite du président de Petroma sur le champ captant de Bourakebougou (source © Maliweb)

Et pourtant, c’est dans ce pays encore largement rural et arriéré par bien des égards, qu’a été développée une technologie unique au monde et qui consiste à exploiter directement de l’hydrogène naturel comme source d’énergie : le graal auquel aspire tout énergéticien en marche vers une transition écologique durable !

Rappelons en effet que l’hydrogène, dans lequel chacun place désormais les espoirs les plus fous pour s’orienter vers l’énergie décarbonée de demain, est classiquement produit selon deux méthodes très différentes. La plus plus couramment utilisée jusqu’à présent consiste à gazéifier du charbon ou à procéder au vaporeformage de gaz naturel (méthane) à haute température et forte pression : une opération gourmande en énergie et qui surtout libère d’énormes quantités de CO2, ce qui n’est guère favorable dans un contexte de réchauffement climatique par effet de serre… L’alternative existante est de procéder à l’électrolyse de l’eau, ce qui diminue l’impact environnemental mais nécessite beaucoup d’électricité avec un rendement très discutable et n’a d’intérêt que si l’on utilise pour cela une source d’énergie renouvelable.

Mais voilà que au Mali, dans le village de Bourakebougou, situé à une soixantaine de kilomètres au nord de la capitale Bamako, un forage réalisé en 2011 pour chercher de l’eau (en vain) est tombé sur une source naturelle d’hydrogène à 110 m de profondeur. Un gaz pur à 98 %, emprisonné dans les interstices d’une roche gréseuse très poreuse, et que la société malienne Petroma, rebaptisée depuis Hydroma, dirigée par l’homme d’affaires Aliou Boubacar Diallo, a décidé d’exploiter directement pour produire de l’électricité qui, depuis 2013, éclaire la mosquée et la place du village tout en alimentant les habitations d’une centaine de famille. Depuis cette trouvaille miraculeuse, ce sont en effet pas moins de 25 puits qui ont été forés sur ce site et tous se sont révélés productifs, sans montrer de baisse de rendement après plusieurs années d’exploitation, ce qui est très encourageant,

Aliou Boubakar Diallo, le dirigeant de la société malienne Petroma (photo © CC BY-SA 3.0 / Actu-Mag)

C’est la première unité au monde qui exploite ainsi une source naturelle d’hydrogène pour produire de l’électricité en alimentant un groupe électrogène. Et la société Petroma est persuadée que ce site n’est pas un cas particulier puisqu’elle a obtenu début 2016 un permis d’exploration sur une vaste zone où s’étend en profondeur cette couche géologique du craton africain, protégée par une couverture imperméable qui permet de piéger le gaz en profondeur.

Deux géologues français issus de l’Institut français du pétrole et des énergies nouvelles, Alain Prinzhofer et Eric Deville, ont d’ailleurs publié en mai 2015, un ouvrage à ce sujet qui a fait beaucoup de bruit. Intitulé L’hydrogène naturel, la prochaine révolution énergétique ?, il rappelle que les sources naturelles d’hydrogène sont connues depuis les explorations menées par l’IFREMER dans les années 1970 à 4 000 m de profondeur.

Alain Prinzhofer, le scientifique qui traque les sources d’hydrogène natif (source
© YouTube)

Les scientifiques étaient jusque-là persuadés que de telles émanations n’étaient pas possibles en milieu continental. Jusqu’à ce qu’en 2010, des collègues russes signalent aux deux géologues français qu’ils avaient observé des flux conséquents d’hydrogène s’échappant du sol : un débit estimé à quelques 40 000 m³ par jour sur l’un des sites observés ! Ce gaz serait produit en profondeur par une réaction de réduction de l’eau en hydrogène, l’oxydant en action étant le fer sous forme ferreuse Fe2+, mais pouvant être aussi le magnésium, la réaction étant fortement facilitée lorsque la température augmente, ce qui est le cas en profondeur. Contrairement au pétrole, l’hydrogène gazeux est très volatil et s’échappe rapidement du sous-sol au fur et à mesure de sa formation, sauf lorsqu’il reste emprisonné dans des poches à la configuration favorable comme à Bourakebougou…

De quoi donner des idées à de nombreux géologues à la recherche permanente de l’Eldorado, d’autant que l’hydrogène ainsi produit serait quasi inépuisable puisque ces réactions se produisent en temps réel : il s’agit d’exploiter un flux et non pas un stock fossile comme avec le pétrole… Une compagnie américaine NH2E a ainsi foré un premier puits au Kansas en 2019 en vue d’une exploitation potentielle. Une société française 45-8 Energy recherche de son côté à le fois de l’hydrogène et de l’hélium. Quant à Alain Prinzhofer, il est désormais directeur scientifique de l’entreprise brésilienne GEO4U, qui tente de monter un consortium avec le géant pétrolier brésilien Petrobras pour développer l’exploration, tout en nouant en parallèle des contacts avec Total. Sa lubie actuelle ? Détecter par voie aérienne des formations circulaires où la végétation peine à se développer, des sortes de « ronds de sorcière » géants qui pourraient être la signature de points d’émanation naturelle de l’hydrogène du sous-sol…

« Rond de sorcière » d’environ 800 m de diamètre, d’où s’échappe de l’hydrogène dans le Minas Gerais, au Brésil (photo © A. Prinzhofer / Connaissance des énergies)

Cette découverte d’hydrogène présent à l’état pur dans le sous-sol est peut-être à l’origine d’une véritable révolution. De la même manière qu’on a commencé à extraire le méthane du charbon, dans les fameuses « usines à gaz » dont on peine encore à se débarrasser des vestiges et de leurs sols pollués en profondeur, avant de s’apercevoir qu’il était beaucoup plus simple d’extraire directement le gaz naturel des gisements fossiles présents dans le sous-sol, de même nous sommes peut-être au tournant d’une évolution comparable pour l’hydrogène. Plutôt que de l’extraire du charbon ou de l’eau via des procédés industriels complexes, polluants et/ou à faible rendement énergétique, il sera peut-être possible demain d’aller le chercher directement à la source. Avec un avantage certain par rapport aux gisements fossiles de gaz naturel puisque cette source pourrait bien être renouvelable.

Une telle source d’énergie serait d’autant plus intéressante à exploiter qu’elle ne rejette pas de gaz à effet de serre. Mais elle risque surtout de changer notre rapport à l’énergie, au même titre d’ailleurs que le solaire ou l’éolien. Comme dans le village de Bourakebougou, en pays Mandingue, un tel flux naturel d’énergie est à consommer sur place : nul besoin donc de chercher à la stocker ou à la transporter sur des milliers de kilomètres via d’immenses réseaux interconnectés nécessitant une très lourde gestion centralisée : on n’arrête pas le progrès…

L. V.

L’Afrique va-t-elle perdre sa corne ?

30 novembre 2020

La corne de l’Afrique, c’est cet immense territoire qui s’étend au sud de la mer Rouge et du golfe d’Aden jusqu’à la côte ouest de la mer d’Arabie, englobant notamment l’Éthiopie et la Somalie, sous la forme d’une corne de rhinocéros ou d’une oreille de cheval qui viendrait surmonter une tête d’animal vue de profil. Ce sont les Britanniques qui auraient les premiers utilisé cette expression qui s’est généralisée tant l’image est frappante, même si le paléontologue français Yves Coppens préfère comparer cette excroissance de l’Afrique à une hanche : chacun ses références…

Vallée du rift en Ethiopie (photo © Philippe Goachet / Trésors du monde)

Cette région de l’Est africain évoque irrésistiblement pour le géologue la notion de rift qui en anglais signifie fissure ou crevasse. C’est le géologue écossais John Walter Gregory qui en 1893, visitant les régions situées plus au sud, du côté du Kenya, a popularisé cette appellation de Rift Valley en publiant en 1896 son récit d’exploration. Mais le géologue autrichien Eduard Suess avait déjà avant lui, dès 1891, reconnu dans la suite de dépressions bordées de hauts plateaux qui constituent la suite des grands lacs de l’Est africain, un système de fossés d’effondrement, dénommés graben en allemand, et dont on retrouve des formes comparables dans la plaine de la Limagne ou dans le fossé rhénan en Alsace.

Ce n’est donc pas d’hier que l’on sait que cette vaste zone qui s’étend en définitive de la mer Rouge jusqu’au Mozambique est en fait le siège d’une intense activité géologique qui se traduit par une ouverture progressive qui sépare peu à peu la corne de l’Afrique du reste du continent, selon un jeu de failles successives, qui se dédoublent dans sa partie centrale, mais qui courent depuis Djibouti jusqu’au canal de Mozambique, sur 3 000 km de longueur.

Carte du rift est-africain et des principales failles découpant le secteur (source © Le Rift est-africain)

Ce qu’on observe à cet endroit, ce sont les plaques continentales qui sont tout simplement en train de s’écarter les unes des autres selon une vaste déchirure tellurique en forme de Y. Les deux branches supérieures sont déjà largement ouvertes, séparant la plaque africaine de la plaque arabique via la mer Rouge et le golfe d’Aden, selon deux vastes dépressions déjà envahies par la mer dans la continuité de l’océan indien. Mais la branche inférieure qui part de ce point triple que constitue Djibouti et qui s’étend à travers les terres, pourrait aussi être un futur océan en formation dont on observe au jour le jour l’ouverture et qui est en train de préparer la scission entre la plaque africaine à l’ouest et la plaque somalienne à l’est…

Pour être honnête, le phénomène n’est pas nouveau puisqu’il a débuté il y a quelques 30 millions d’années, selon un mouvement d’ouverture latérale qui se produit à une vitesse moyenne de l’ordre de 1 à 2 cm par an, plus rapide d’ailleurs au nord qu’un sud. C’est cet écartement progressif qui a formé peu à peu ces immenses dépressions allongées que sont les grands lacs Malawi, Tanganyika, Kivu, Albert ou Turkana.

Vue satellite du lac Tanganyika (photo © Planet Observer / Getty Images / Peapix)

Le moteur de cette intense activité géophysique est bien connu puisqu’il s’agit des mouvements de convection qui se produisent dans le manteau terrestre sous l’effet de la chaleur émise dans le noyau par la désintégration des éléments radioactifs. Cette chaleur fait fondre ponctuellement le manteau qui s’évacue sous forme de lave au droit des volcans et des dorsales océaniques.

Ailleurs, le flux de chaleur se contente d’entretenir ces mouvements de convection qui poussent les plaques à se mouvoir les unes par rapport aux autres, ces plaques correspondant à la partie superficielle de la Terre, la plus froide et donc la plus cassante. La poussée du manteau chaud soulève la croûte terrestre, provoquant des bombements qui correspondent ici aux dômes d’Éthiopie, du Nyragongo où du Kenya, lesquels se fracturent et deviennent le siège d’activité volcanique avec des intrusions sous forme de dykes qui contribuent à fracturer et amincir la croûte continentale.

Lac de lave du volcan Erta Ale, très actif en Éthiopie (source © Aventure volcans)

Les phénomènes en jeu sont complexes et font encore l’objet de controverses scientifiques, certains estimant que le rift africain n’arrivera pas jusqu’à son terme en se transformant en zone de dorsale océanique du même type que celle qui traverse l’océan atlantique et coupe en deux l’Islande. Pour autant, l’activité tellurique reste très intense dans ce rift est-africain.

Lac Assal à Djibouti (source © Tripadvisor)

C’est le cas en particulier autour de la dépression Afar qui correspond à un point chaud par où se sont épanchées d’énormes quantités de laves, formant les hauts plateaux basaltiques éthiopiens, avant que ne s’ouvrent, il y a environ 20 millions d’années, la mer Rouge puis le golfe d’Aden qui se rejoignent progressivement, précisément à cet endroit. Tout laisse donc penser qu’un jour, dans quelques millions d’années peut-être, la dépression Afar sera à son tour envahie par les eaux de l’océan, d’autant qu’elle comprend des points particulièrement bas, au niveau du lac Assal qui se trouve à 153 m sous le niveau de la mer.

Faille de Dabbahu apparue en 2005 dans le triangle d’Afar dans le sillage d’une éruption volcanique (photo © Rupert Smith / Revue Horizons)

Des failles apparaissent régulièrement dans cette partie éthiopienne du rift, comme cela a notamment été le cas en 2005, généralement à la suite d’éruptions volcaniques, les remontées de magma dans cette zone où la croûte terrestre est amincie et fortement disloquée, contribuant à ces mouvements qui s’accompagnent d’une activité sismique plus ou moins intense. Une activité d’autant mieux étudiée que l’on cherche désormais à tirer profit de ces sources chaudes, deux centrales géothermiques étant déjà en fonctionnement en Éthiopie.

Cette hantise de voir un jour la corne de l’Afrique se détacher totalement du reste du continent africain fait même voir des ouvertures de failles un peu partout comme cette crevasse spectaculaire qui s’est ouverte le 18 mars 2018 au sud-ouest du Kenya, coupant en deux la route commerciale qui relie les villes de Maai Mahiu et de Narok, à l’ouest de Nairobi.

Vue aérienne de la crevasse spectaculaire qui a coupé la route de Narok en mars 2018 (source © The weather channel)

Atteignant une quinzaine de mètres de profondeur et jusqu’à 20 m de largeur, cette fracture colossale qui se prolonge sur plusieurs kilomètres de long, a suscité de nombreuses inquiétudes, même si tout laisse à penser qu’il ne s’agit que d’une ravine comme il en apparaît régulièrement dans ce type de matériaux sous l’effet de fortes pluies. Ce n’est pas demain que l’autoroute vers Nairobi sera rendue impraticable par le déferlement impétueux des flots de la mer Rouge, s’écoulant depuis Djibouti, mais un jour peut-être…

L. V.

Aide au développement : le compte n’y est pas

28 novembre 2020

Le 24 octobre 1970, il y a tout juste 50 ans, dans un bel élan de générosité, l’ensemble des pays industrialisés s’engageaient à consacrer, au plus tard à partir de 1975, 0,7 % de leur revenu national brut à l’aide internationale au développement en faveur des pays les plus pauvres de la Planète. Un engagement consigné dans une résolution des Nations-Unies et qui ne pouvait que susciter un formidable espoir : on allait enfin pouvoir dégager les fonds nécessaires pour aider les pays les moins avancés à scolariser leur population et mettre à disposition du plus grand nombre l’accès à l’eau potable, à l’assainissement, à des dispositifs de santé plus efficaces. De quoi voir enfin reculer la pauvreté dans le monde et peut-être réduire ces inégalités criantes qui ne peuvent qu’être sources de tensions et d’émigration.

La pauvreté dans le monde, une réalité toujours vivace, ici sur les trottoirs de Manille… (photo © Noël Cellis / AFP / Le Devoir)

A l’époque, les débats étaient homériques sur la manière de fixer ce montant, même si cet objectif de solidarité faisait globalement l’objet d’un consensus. Dès 1958, le Conseil œcuménique des églises avait ainsi considéré qu’une répartition plus juste des richesses mondiales exigeait que les pays les plus développés accordent au moins 1 % de leur revenu aux pays les moins avancés. En 1969, le rapport de la commission Pearson, avait calculé pour sa part qu’il fallait investir de l’ordre de 8 milliards de dollars pour faciliter la convergence des économies, ce qui représentait de l’ordre de 0,62 % du PIB des pays membres de l’OCDE, d’où ce chiffre de 0,7 % du PNB des pays riches qui a été retenu comme objectif, en partant de l’hypothèse que l’aide publique au développement représente environ les trois quart des flux de capitaux dirigés des pays les plus riches vers les plus pauvres.

Un dessin signé Damien Glez (source © Ici Abidjan)

Cinquante ans plus tard et bien que cette cible ait été inlassablement rappelée, y compris dans les Objectifs du Millénaire par l’ONU en 2000, force est malheureusement de constater qu’on est loin du compte… Seuls cinq pays dans le monde ont respecté durablement leur engagement. Selon les chiffres de l’OCDE, en 2019, le Luxembourg était ainsi en tête des pays les plus généreux avec un peu plus de 1 % de son revenu annuel brut consacré effectivement à l’aide internationale au développement après avoir atteint la barre des 0,7 % en 2000. Il est suivi de très près par deux pays scandinaves, la Norvège et la Suède, ainsi que par le Danemark, ces trois nations étant les seules à respecter leur engagement dans la durée, depuis la deuxième moitié des années 1970. Un dernier pays européens frôle la barre fatidique des 0,7 %. Il s’agit contre toute attente, du Royaume-Uni qui s’est hissé à cette place en 2013 après une intense campagne de mobilisation citoyenne qui a fini par être entendue.

La France tout juste dans la moyenne des donateurs en 2018 en proportion de son revenu national brut (source © Ministère de l’économie)

A côté, la France est vraiment à la traîne avec une aide publique au développement qui ne dépasse pas 0,44 % de son revenu national brut, même si elle est le cinquième contributeur mondial, avec un montant d’un peu plus de 10 milliards d’euros, derrière les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni et le Japon. La comparaison avec nos voisins britanniques n’est de ce point de vue guère flatteuse pour la France car les deux pays présentent un niveau de richesse très comparable. Emmanuel Macron s’était d’ailleurs engagé en août 2017 à porter cette part à 0,55 % d’ici 2022, mais c’était avant la crise sanitaire…

Force est en tout cas de constater que la France est toujours restée très en deçà des objectifs qu’elle s’était elle-même fixée à l’unisson des autres pays riches. En 2010, sa part du revenu annuel brut consacrée à l’aide publique au développement avait ainsi atteint un sommet en frôlant la barre des 0,5 %, mais pour retomber à 0,37 % dès 2014 ! Et en tout état de cause, les montants consacrés à cette aide n’ont que très rarement dépassé les 10 milliards d’euros par an depuis une quinzaine d’année. C’est deux fois moins que nos voisins britanniques ou allemands et trois à quatre fois mois que les États-Unis.

Evolution de l’aide publique au développement de la France depuis 2008 (source © Ministère de l’économie)

Et encore, la France a souvent été accusée d’intégrer dans ses calculs et pour gonfler artificiellement les chiffres, les montants qu’elle investit dans ses propres territoires d’outre-mer… Même les bourses accordées aux étudiants étrangers qui viennent étudier en France y sont comptabilisées ! Une pratique qui n’est d’ailleurs pas isolée puisque l’Allemagne, qui intègre dans ses calculs l’aide qu’elle verse sur son sol aux réfugiés étrangers, est ainsi devenue la principale bénéficiaire de sa propre aide au développement !

Le montant global de l’aide publique mondiale au développement tel qu’il est calculé par l’OCDE, ne concerne finalement qu’une petite trentaine de pays et n’intègre donc pas les montants importants qui sont accordés, sous forme de prêts ou de dons par des partenaires comme la Chine, pourtant fortement investie dans les économies de nombreux pays africains notamment. De fait, on considère désormais que l’aide publique au développement ne représente plus qu’un tiers des flux de capitaux qui bénéficient aux pays les plus pauvres, alors que c’était les trois-quarts dans les années 1960.

En 2018, l’aide publique au développement pour l’ensemble des pays donateurs de l’OCDE s’élevait ainsi à 153 milliards de dollars, soit moins que la fortune personnelle de l’homme considéré comme le plus riche du Monde, Jeff Bezos… Un chiffre qui paraît important, très supérieur aux 8 à 10 milliards qui étaient attendus dans les années 1960, mais les apparence sont trompeuses car les 8,6 milliards de dollars calculés en 1963 représentaient de l’ordre de 200 milliards de dollars en 2003. Il est donc paradoxal de constater que l’aide publique au développement augmente d’année en année (en 2011 l’OCDE considérait ainsi que son volume avait été multiplié par 3 entre 1960 et 2010), tout en traduisant une baisse globale de la part du revenu consacré par les pays riches à cette aide. Les pays développés, bien que de plus en plus riches sont globalement de moins en moins partageurs, même si leur obole augmente…

Evolution des montants de l’aide publique mondiale au développement entre 1960 et 2010 (source © OCDE 2011 / Thèse Miriam Cué Rio, 2013)

C’est ce qui explique que l’Oxfam a récemment calculé dans un rapport publié en octobre 2020 que la dette cumulée depuis 1970 par l’ensemble des pays riches qui n’ont pas tenu leur promesse de verser 0,7 % de leur revenu annuel brut en aide publique au développement représentait le montant colossal de 5 000 milliards d’euros, dont 200 milliards rien que pour la France !

L’éducation, une arme pour le développement : dans une école de Dakar en 2018 (photo ©
Seyllou / AFP / Le Monde)

Un manque à gagner qui freine considérablement le développement de ces pays et incite les populations à venir tenter leur chance en émigrant ailleurs. Pourtant, comme le souligne Oxfam, il suffirait de 520 milliards d’euros supplémentaires pour permettre de scolariser la totalité des enfants du monde dans le primaire et dans le secondaire pendant 15 ans : de quoi permettre aux pays les moins avancés de connaître un véritable décollage économique et d’assurer à leurs population un avenir bien plus enviable…

L. V.

Pendant la crise, les guerres continuent…

23 novembre 2020

La France comme le reste du Monde est polarisée depuis des mois sur cette crise sanitaire qui paralyse son activité, délite peu à peu son économie et sape le moral de ses habitants, menacés de déprime, même si le second pic de l’épidémie semble désormais passé ou sur le point de l’être sur notre territoire national. Une situation qui mobilise toute notre attention et celle de nos médias, à peine distraite par la récente élection présidentielle américaine, les déboires du Liban ou les frictions avec notre turbulent voisin turc.

Et pourtant, pendant ce temps-là, on continue allégrement à s’entre-tuer de par le monde, sans même que cela ne vienne troubler les informations télévisées de notre JT quotidien. Certes, nul ne peut ignorer les développements du conflit armé qui a repris fin septembre 2020 dans la région du Haut-Karabakh, à l’initiative de l’Azerbaïdjan, ouvertement soutenu par la Turquie, et qui a permis à ce pays de reprendre la majeure partie du territoire conquis par l’Arménie voisine en 1991 jusqu’à ce que le Russe Vladimir Poutine ne vienne finalement siffler la fin de la partie en imposant, le 9 novembre 2020, un cessez-le-feu. Aussitôt qualifié de « capitulation » par l’Azerbaïdjan triomphant, cet arrêt des combats permet de fait d’acter la supériorité militaire incontestable de l’Azerbaïdjan et de son allié turc tout en figeant la situation avant qu’elle ne tourne à la catastrophe pour l’Arménie.

Combat d’artillerie dans le Haut-Karabagh (photo © Aris Messinis / AFP / Républicain Lorrain)

Mais ce conflit encore tout chaud du Haut-Karabagh, qui aurait fait pas loin de 5 000 morts et qu’on espère désormais clos, cache une multitude d’autres conflits armés dans le monde, dont certains perdurent depuis des décennies et qui ont plus ou moins disparu des radars de notre actualité quotidienne. A titre indicatif, Wikipédia recense à ce jour pas moins de 37 guerres en cours actuellement sur la planète et qui font chacune plus de 1 000 morts par an !

Le chiffre peut surprendre et, de fait, ce décompte est par nature sujet à caution, la notion même de conflit armé étant parfois bien difficile à caractériser car la frontière peut être discutable entre ce qui relève d’une crise politique interne voire d’un climat de révolte sociale, et ce qu’on peut considérer comme une guerre civile armée, un conflit inter-éthnique, un différent territorial ou une action terroriste concertée de déstabilisation. Tous les critères pour qualifier chacun de ces conflits comme une véritable guerre peuvent donc être discutés. Il n’en demeure pas moins que, parmi ces 37 conflits ainsi identifiés, 14 sont considérés comme faisant plus de 10 000 morts par an, soit plus du double donc de celui du Haut-Karabagh.

Militaires éthiopiens en déplacement vers les zones de combat au Tigré (photo © Reuters / JDD)

Et encore ne compte-on pas dans cette liste de 14 conflits majeurs celui dont la presse commence à se préoccuper et qui oppose le gouvernement fédéral éthiopien au Front de libération du peuple du Tigré. Un conflit qui trouve sa source dans la politique menée par l’actuel Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, arrivé au pouvoir en avril 2018 et qui a été honoré du Prix Nobel de la Paix en octobre 2019 pour avoir mis fin au conflit armé qui opposait son pays à l’Érythrée voisine. Les Tigréens, qui ne représentent que 6 % de la population mais bénéficiaient jusque-là d’une importante représentation politique, se sentant marginalisés par la politique actuelle du Premier ministre ont lancé l’offensive le 4 novembre contre l’armée régulière et l’on parle déjà de plusieurs centaines de morts, de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés et de plus de 2 millions d’enfants nécessitant une assistance humanitaire…

Démonstration de force de talibans dans un village afghan en mars 2020 (photo ©
AFP / Libération)

Certes, tous ces conflits recensés évoluent dans le temps avec des périodes de relative accalmie et des pics d’activité plus meurtriers. C’est le cas de la guerre d’Afghanistan qui dure quand même, rappelons-le, au moins depuis 2015 (et bien davantage s’il l’on souhaite remonter à l’invasion russe de 1979 !). Depuis cette date, qui correspond au retrait de la Force internationale d’assistance de sécurité, le conflit qui oppose les talibans et autres groupes islamistes insurgés aux forces de la République islamique d’Afghanistan, auraient déjà fait plus de 80 000 morts dont un très grand nombre de civils, tués par l’un ou l’autre camp…

Membres d’une milice antigouvernementale au Darfour en 2004 (photo ©
Minkoh Desirey / AFP / Getty image / Ici Radio Canada)

La guerre du Darfour qui sévit dans l’ouest du Soudan depuis février 2003 fait aussi partie de ces conflits qui s’enkystent puisqu’elle fait suite à un premier épisode qui avait débuté en 1987. La baisse d’intensité est effective depuis quelques années, le nouveau gouvernement soudanais mis en place en 2019 après le renversement de l’autocrate Omar el-Béchir, ayant entamé en octobre 2019 des pourparlers de paix avec des groupes rebelles. Mais en juillet 2020, plusieurs attaques violentes ont encore fait des dizaines de morts, le dernier en date ayant vu 500 hommes armés prendre d’assaut un village du Darfour occidental où 60 personnes ont trouvé la mort et 54 autres ont été blessées.

Bombardement dans la Ghouta orientale en 2018 en Syrie (photo © Reuters / TDG)

Comment ne pas citer également la guerre civile qui fait rage en Syrie depuis 2011, largement attisée par le jeux des puissances étrangères, dont la coalition menée par les États Unis qui y est intervenue à partir de 2014 à la suite de l’organisation salafiste Daech. Depuis 2011, on estime à plus de 500 000 le nombre de victimes occasionnées par ce conflit largement internationalisé qui a entraîné le déplacement de près de la moitié de la population du pays, un quart des Syriens ayant même choisi de fuir la Syrie.

Des habitants creusent des tombes pour enterrer des enfants tués dans le bombardement de leur bus scolaire à Dahyan, au Yémen en août 2018 (photo © AFP / France 24)

Difficile également de ne pas évoquer la guerre civile qui fait rage depuis 2014 au Yémen et aurait déjà fait plus de 100 000 morts. Opposant initialement des rebelles chiites houthis aux forces armées du gouvernement mis en place en 2012 suite au départ du Président Saleh, le conflit s’est là aussi rapidement internationalisé avec l’entrée en lice, depuis mars 2015, d’une coalition armée sunnite menée par l’Arabie saoudite avec l’appui de l’Égypte, du Soudan et du Maroc, tandis que l’Iran mais aussi la Corée du Nord soutiennent activement le camp houthis.

On pourrait égrener ainsi pendant des heures cette liste interminable de conflits ouverts depuis parfois des décennies et qui menacent la vie quotidienne de millions de personnes à travers le monde. Certains sont relativement récents comme la crise des Rohingyas, dans l’État d’Arakan en Birmanie, surtout actif depuis octobre 2016, ou comme le dernière guerre civile qui fait rage en Libye depuis 2014.

Garde frontière birman surveillant des réfugiés Rohingyas à la frontière avec le Bangladesh (photo © Nyen Chan Naing / EPA / La Roche sur Yon)

D’autres s’enlisent depuis plusieurs générations, à l’image de l’insurrection Moro aux Philippines qui oppose depuis 1969 les forces gouvernementales à des groupes armés indépendantistes islamistes, même si la situation semble plus calme depuis 2017. Certains semblent au contraire s’intensifier d’année en année, telle l’insurrection du groupe djihadiste Boko Haram, née en 2009 dans le nord du Nigéria et qui depuis 2015 a largement étendu ses coups de force au Cameroun, puis au Tchad et au Niger. En mars 2020, plus de 200 soldats tchadiens ont ainsi trouvé la mort à l’issue de deux attaques suivies d’une vaste contre-offensive de l’armée qui revendique un millier de mort dans les rangs djihadistes.

Il n’y a décidément pas que le virus SARS-CoV-2 qui tue actuellement dans le monde entier…

L. V.

Ces banques française qui financent la déforestation

25 septembre 2020

On parle beaucoup actuellement de la déforestation à l’œuvre en Amazonie, largement encouragée ces dernières années par le président brésilien Jair Bolsonaro. Selon Le Monde qui s’appuie sur les observations satellitaires de l’Institut national de recherche spatiale du Brésil, ce sont pas moins de 326 km² de forêt tropicale qui auraient ainsi été rasés au cours du seul mois de mars 2020, soit 30 % de plus que sur la même période en 2019, en profitant du fait que les patrouilles de surveillance de la police environnementale se sont relâchées du fait de la crise sanitaire de Covid-19 !

Déforestation de la forêt amazonienne au Brésil (photo © AFP / La Voix du Nord)

Durant l’année 2019, ce sont près de 10 000 km² de forêt tropicale brésilienne qui sont ainsi partis en fumée pour laisser la place à des friches agricoles, soit l’équivalent de près de deux fois la superficie des Bouches-du-Rhône. Cela représentait quasiment le double de la surface défrichée en 2018, ce qui montre bien une accélération très rapide du phénomène, sous l’effet de mesures nettement plus permissives mises en place par l’actuel gouvernement.

Élevage bovin dans le Mato Grosso au Brésil, extrait du film Alma de Patrick Rouxel (source © Une plume pour la Terre)

Dans le bassin amazonien, on considère que 80 % de cette déforestation qui détruit à grande vitesse ce qu’il reste du principal poumon vert de la planète est occasionné par des projets d’élevage extensif de viande bovine. Un secteur où les banques investissent massivement car le prix de la viande de bœuf a augmenté de 58 % ces deux dernières années, une aubaine pour les éleveurs brésiliens, alors même qu’en France la filière d’élevage bovin est à l’agonie. La banque semi publique Banco do Brasil aurait ainsi investi pas moins de 30 milliards de dollars entre janvier 2016 et avril 2020 pour des projets qui se traduisent directement par une extension de la déforestation en vue d’y implanter des fermes d’élevage bovin, mais aussi des cultures de soja, ou des plantations de palmiers à huile.

Ces chiffres proviennent d’une étude très fouillée menée par une coalition d’ONG et d’instituts de recherche regroupée sous le nom de Forests and Finance, une étude dont le magasine Marianne s’est notamment fait l’écho. Une étude d’autant plus inquiétante qu’elle a débuté au lendemain de l’accord de Paris, dans le sillage de la COP 21, alors que la planète entière s’était engagée à préserver les forêts pour tenter de lutter contre le réchauffement climatique global.

Concession de Karya Makmur Amadi à Kalimantan (Indonésie) en 2014 déboisée pour l’aménagement d’une plantation de palmiers à huile (photo © Abay Ismoyo / AFP / Asia Lyst)

Seulement voilà : depuis cette date, les grands établissements bancaires de la planète ont augmenté de 40 % le montant des crédits accordés à des sociétés qui exploitent directement la forêt tropicale ou la réduisent en cendre, et ceci dans les trois grands bassins forestiers encore existant, en Amazonie mais aussi en Afrique et en Asie du Sud-Est. Dans cette dernière région, c’est évidemment la culture du palmier à huile qui constitue la principale cause de disparition des derniers lambeaux de forêt primaire, en Indonésie mais aussi en Malaisie, en Thaïlande, au Cambodge, au Laos ou encore au Vietnam. En 20 ans, ce sont pas moins de 25 millions d’hectares de forêt tropicale qui ont ainsi été rasés dans la seule Indonésie, soit davantage que la superficie de tout le Royaume Uni !

BNP Paribs en tête des banques françaises qui continuent à financer la déforestation (photo © P Cruciatti / Shutterstock / Info Durable)

Et l’Afrique n’est pas en reste avec notamment une extension spectaculaire des plantations d’hévéas destinées à produire du caoutchouc en lieu et place de la forêt tropicale, grâce à des financement issus pour l’essentiel de banques chinoises. Mais les banques françaises sont loin d’être exemplaires en la matière puisque selon cette étude, le principal groupe bancaire français, BNP Paribas se classe à la sixième place mondiale des banques qui ont le plus investi des des activités industrielles et agricoles ayant un impact direct sur la déforestations de ces trois grands bassins forestiers menacés.

Sur la période étudiée, BNP aurait ainsi accordé pas moins de 4,9 milliards de dollars de crédits dans ces trois régions du globe et investi pour 36 millions de dollars dans des sociétés impliquées directement dans la déforestation. Cette même banque s’était d’ailleurs fait épinglé par une autre ONG, Global Witness, pour avoir coordonné en juillet 2019 une émission d’obligations à hauteur de 500 millions de dollars en faveur de Marfrig, le géant brésilien de la viande bovine.

Natixis, bien placé dans la course au financement de la déforestation… (photo © François Mori / AP / SIPA / 20 minutes)

Et les autres banques françaises ne sont pas en reste, à l’image du Crédit agricole qui a investi à hauteur de 127 millions de dollars principalement pour la production de pâte à papier et qui est également le principal soutien financier de la société Halcyon Agri, une entreprise qui exploite une plantation de caoutchouc au Cameroun sur des terres ayant fait l’objet de déforestation dans le passé. Quant au groupe BPCE (Banque populaire, Caisse d’épargne, Natixis…), il se distingue lui aussi puisque la banque d’investissement Natixis a apporté un montant considérable, à hauteur de 50 millions de dollars, pour une facilité de crédit renouvelable de trois ans destinée à Olam International, une entreprise qui, depuis 2012, a déboisé pas moins de 20 000 hectares de forêts au Gabon.

Plantations de palmiers à huile au Gabon en 2014 par le géant singapourien de l’agroalimentaire OLAM (photo © AFP / The Straits Times)

Ces pratiques bancaires sont d’autant plus inquiétantes qu’une loi française sur le devoir de vigilance a été adoptée le 27 mars 2017, obligeant les sociétés à identifier et à prévenir toute atteinte aux droits humains et à l’environnement résultant de leurs activités et de celles des sociétés qu’elles contrôlent, ainsi que des activités de leurs filiales, sous-traitants et fournisseurs. Une mesure que certains de nos grands établissements bancaires semblent avoir quelque peu oublié, sans doute emportés dans leur enthousiasme à participer ainsi au financement de cette grande activité lucrative du moment qui consiste à faire brûler les derniers arpents de forêt tropicale pour y implanter les champs de soja et les élevages bovins destinés à envahir les rayons boucherie de nos grandes surfaces, accélérant ainsi la disparition de la filière d’élevage française : une belle œuvre progressiste assurément et qui fait honneur au génie français de la finance…

L. V.

René Dumont, un précurseur de l’écologie politique

13 juillet 2020

Les dernières élections municipales ont montré un réel succès de l’écologie politique puisque sur les 10 plus grandes villes françaises, 4 ont désormais un maire qui se revendique écologiste, à Marseille, Lyon, Bordeaux et Strasbourg. Les écologistes sont aussi partie intégrante des majorités qui gèrent la ville de Paris (où ils sont désormais à la tête d’une mairie de secteur) mais aussi Nantes, Montpellier, Lille et Rennes notamment tandis que des villes majeures comme Grenoble, Poitiers, Tours, Besançon ou Annecy se sont également choisi un maire écologiste.

Michel Rubirola, nouvelle maire écologiste de Marseille (photo © France Keyser / Le Monde / The World news)

Une situation qui était totalement inimaginable en 1974, à une période où l’économie française tournait à plein régime et que les Français étaient, dans leur immense majorité, complètement fascinés par la société de consommation, chacun s’équipant à tour de bras en voiture individuelle, électro-ménager ou téléviseur.

C’est l’époque de l’opulence en Europe et de l’explosion des loisirs alors que les voyages en avion à l’autre bout de la planète se démocratisent à grande vitesse, même si le premier choc pétrolier, qui voit le prix du pétrole multiplier par quatre en quelques mois à partir d’octobre 1973, constituait déjà un sujet d’inquiétude. Les remises en cause de mai 1968 et les réflexions du Club de Rome qui commençait à s’interroger sur les limites d’une telle croissance économiques dans une planète aux ressources limitées, n’émouvaient pas grand monde à cette époque…

Et c’est pourtant précisément en 1974, à l’occasion des élections présidentielles qui succèdent à la mort de Georges Pompidou, qu’émerge sur la scène politique française un acteur qui se revendique ouvertement de l’écologie. Les partis écologistes d’alors ont une audience totalement marginale et le candidat qu’ils se choisissent pour essayer de porter leurs idées à l’occasion de cette échéance nationale est un inconnu du grand public. Il ne fera d’ailleurs qu’un score symbolique de 1,32 % lors du premier tour de ces élections : pas de quoi inquiéter Valéry Giscard d’Estaing qui sera élu chef de l’État à l’issue du suffrage !

Et pourtant, ce candidat voué à l’échec a fortement marqué les esprits grâce à son talent inné de la communication, et a réussi à imposer de manière durable l’écologie dans le paysage politique français, non seulement comme un enjeu sectoriel à prendre en compte, mais d’abord comme une vision globale et cohérente de la société, selon des valeurs très différentes de celles en vigueur dans les partis traditionnels.

René Dumont lors de la campagne présidentielle de 1974 (source © Médias citoyens)

René Dumont, premier candidat écologiste à une élection présidentielle en France, ne passait pas inaperçu avec ses yeux bleus, sa longue crinière blanche et son éternel pull over rouge… Né en 1904, il intègre en 1922 l’institut national agronomique de Paris-Grignon où il deviendra enseignant à partir de 1933 et y dirigera dès 1953 la chaire d’agronomie comparée et de développement agricole qu’il occupera jusqu’à sa retraite, précisément en 1974, mais dont il restera professeur honoraire jusqu’à sa mort, en 2001.

René Dumont à Paris en 1993 (photo © Ulf Andersen / SIPA / Nouvel Obs)

Pacifiste convaincu, le service militaire est pour lui une véritable épreuve. Au lieutenant qui l’interroge sur son premier réflexe s’il se trouve face à une mitrailleuse ennemie, il répond du tac au tac : « je cours mettre les chevaux à l’abri » : pas vraiment la bonne réponse… Il vivra très mal cette épreuve au contact des militaires et ce sentiment pacifiste guidera toute sa vie, lui qui a signé la Déclaration sur le droit à l’insoumission lors de la guerre d’Algérie et qui anima plus tard le Mouvement pour le désarmement, la paix et la liberté. Fortement opposé, comme Théodore Monod, à l’utilisation de la force de frappe nucléaire, il réclamera, durant la campagne présidentielle de 1974, la fin des essais nucléaires et la démilitarisation du plateau du Larzac. Lors de son enterrement en 2001, conformément à l’une de ses dernières volontés, l’on entendit ainsi Boris Vian chanter Le Déserteur

C’est en 1929 que le jeune agronome René Dumont s’embarque pour le Tonkin où il découvre les techniques paysannes locales de culture du riz et se heurte de plein fouet aux autorités coloniales persuadées que ces techniques ancestrales ne valent pas un clou et qu’il faut imposer des approches plus rationnelles pour augmenter la production et alimenter la métropole. Démissionnaire dès 1932, il en tire un ouvrage intitulé La culture du riz dans le delta du Mékong. Le premier d’une très longue série puisque cet auteur prolifique publiera jusqu’à sa mort une quarantaine d’ouvrages et en cosignera de nombreux autres ainsi que d’innombrables notes, rapports et compte-rendus de voyages.

Certains de ses écrits sont devenus des grands classiques comme l’Afrique noire est mal partie, publiée en 1962, Paysans écrasés, terres massacrées (en 1978) ou encore Pour l’Afrique, j’accuse ! (en 1986). Trois de ses ouvrages, dont Terres vivantes. Voyage d’un agronome autour du monde, en 1961, sont publiées dans la collection Terre Humaine, dirigée par l’explorateur polaire Jean Malaurie, ce qui assure une grande audience de ses idées auprès d’un large public.

Agronome mondialement reconnu, René Dumont s’est passionné pour les techniques de cultures adaptées aux différents contextes sociaux, culturels, climatiques, pédologiques, observant sans relâche comment les paysans du monde entier avaient pu adapter leurs pratiques culturales au contexte local afin d’en tirer leur subsistance. Membre éphémère du cabinet de Georges Monet en 1937, alors ministre de l’agriculture du Front populaire, René Dumont réalisera, sa vie durant, d’innombrables missions officielles pour le gouvernement français mais aussi pour plusieurs institutions internationales dont la FAO où il fut expert. Alors qu’il est membre du Comité de direction du Fonds d’aide et de coopération, entre 1959 et 1961, sa liberté de pensée lui vaut une demande de sanction de la part du Premier ministre d’alors, Michel Debré, sanction que son ministre de tutelle, Edgar Pisani, refusera d’ailleurs d’appliquer…

C’est son observation des techniques culturales dans le monde et surtout dans les pays en voie de développement, qui a conduit René Dumont à remettre en cause ce qui ne s’appelait pas encore la mondialisation mais dont les conséquences étaient déjà visibles : productivisme à outrance avec ses effets dévastateurs sur la dégradation des sols, la pollution des eaux, les inégalités de revenus, l’explosion démographique, la désertification des campagnes et le développement des bidonvilles dans les mégapoles.

René Dumont à la télévision en 1974 avec son verre d’eau (source © archives INA / ARTE TV / Agter)

En 1974, alors que les écologistes cherchaient vainement un porte parole pour défendre leurs idées devant l’opinion publique à l’occasion de l’élection présidentielle, Théodore Monod et Jacques-Yves Cousteau ayant décliné, ainsi que le syndicaliste de LIP Charles Piaget, c’est donc cet agronome qui est allé au charbon et qui a su trouver les mots simples pour expliquer aux Français, avec une pomme et un verre d’eau, à quel point nous courrions à notre perte en cherchant toujours plus de croissance économique dans un monde où les ressources naturelles sont par nature limitées. Appuyé par son directeur de campagne, Brice Lalonde, qui reprendra le flambeau plus tard, René Dumont a su alors semé une graine dont on commence seulement à voir les fruits, plus de 45 ans après, à l’occasion de ces récentes élections municipales : le cheminement des idées, même dans une démocratie éclairée, prend assurément du temps…

L. V.

Criquets : chronique d’une catastrophe annoncée

5 avril 2020

En ces temps de pandémie mondiale de coronavirus, les apôtres de malheur connaissent un beau regain d’activité, certains n’hésitant pas à inventer de toutes pièces des prédictions qu’aurait écrit Nostradamus, le célèbre apothicaire de Salon-de-Provence et auteur à ses heures perdues de prédictions astrologiques qui enflamment toujours l’imagination près de 500 ans après sa mort.

Mais la pandémie de Covid-19 qui défraye les chroniques et occupe tous nos esprits au point de mettre à l’arrêt toute l’économie mondiale après que la moitié de l’humanité se retrouve en confinement forcé, cache peut-être une autre catastrophe qui, elle-aussi, fait échos à des peurs ancestrales : une invasion de criquets fait actuellement des ravages en Afrique de l’Est, rappelant furieusement les passages les plus sombres des textes bibliques, entre la 8ème plaie d’Égypte, dont Moïse menace Pharaon, et les nuées de sauterelles qui sortent du puits au signal de trompette du 5ème ange de l’Apocalypse…

Vol de criquets pélerins (photo © Ben Curtis / AP / National Geographic)

Sauf que, en l’occurrence, cette nouvelle invasion de criquets pèlerins n’est pas qu’une simple vision, même biblique, mais une réalité qui risque de faire encore davantage de victimes que l’épidémie de coronavirus. Arrivés lundi 16 mars 2020 au Soudan du Sud, à l’heure où se mettaient en place les mesures de confinement sur notre sol, d’immenses nuées de criquets ont commencer à grignoter la végétation de ce pays, dans une région où, selon la FAO, pas moins de 12 millions de personnes sont déjà chroniquement sous-alimentées et ne survivent que grâce aux récoltes vivrières désormais menacées.

Chacun de ces criquets dévore quotidiennement l’équivalent de son poids en grignotant les feuilles qui l’entourent, soit environ 2 g. Cela paraît peu, mais on a observé tout récemment, au Kenya, un essaim dont la superficie s’étendait sur 2 400 km2, soit quasiment la surface du Luxembourg. Une telle nuée d’insecte comprendrait, selon les scientifiques, environ 200 milliards d’individus, qui prélèveront donc une masse de 400 000 tonnes de végétation chaque jour, soit l’équivalent de ce qui est nécessaire pour nourrir de l’ordre de 85 millions de personnes !

Un criquet pèlerin, Locusta migratoria (source Wikipédia)

Face à un tel fléau, on comprend donc l’inquiétude des autorités locales… En Ouganda, c’est actuellement l’armée qui s’est déployée dans les champs et aux alentours pour asperger toute la végétation d’insecticide. Seules les branches basses des arbres sont touchées et l’action a surtout pour effet de faire fuir les nuées d’insectes vers d’autres cieux, d’autant que la crainte vient surtout de ce qui se passera dans deux mois lorsque vont éclore les œufs pondus par ces nuages de criquets, au moment même où les récoltes arriveront à maturité… Un criquet pèlerin vit 3 mois en moyenne et, lorsque les conditions sont réunies, une génération de criquets peut donner naissance à l’âge adulte à un groupe de criquets 20 fois plus nombreux que le précédent, ce qui explique que la croissance de ces populations d’insectes sont aussi spectaculaire !

A la chasse aux criquets pour protéger les récoltes à Samburu, au Kenya (photo © AP / Le Monde)

Pas moins de 9 pays de l’Est africain sont désormais menacés par ces nuées de ravageurs, de Djibouti jusqu’au Soudan et de l’Érythrée jusqu’en Tanzanie, avec un risque que la propagation se poursuive à travers le Sahel jusqu’en Afrique de l’Ouest, tandis que, plus à l’Est, le Pakistan est subit également sa plus grave invasion de criquets depuis plus de 30 ans.

Chamelier sous la pluie en Arabie Saoudite début novembre 2018 (source RT France)

L’origine de ces nuées d’insectes vient des zones désertiques, du Balouchistan, près de la frontière iranienne pour ceux qui ravagent actuellement la péninsule indienne, et de l’Arabie Saoudite pour les nuées qui sévissent désormais en Afrique de l’Est. En mai 2018, la zone désertique de la péninsule arabique, le Rub al-Khali, autrement dit « le quart vide » était en effet arrosé de manière très inhabituelle sous l’effet du cyclone Mekunu, permettant l’éclosion de nombreux œufs de criquets.

Quelques mois plus tard, en octobre, c’est un autre cyclone, Luban, qui est à l’origine de pluies torrentielles entre le Yémen et le sultanat d’Oman. Sous l’effet de ces précipitations successives, peu courantes en ces contrées, trois générations successives de criquets ont ainsi connu des conditions particulièrement favorables pour se reproduire et se multiplier de manière exponentielle. Devenus grégaires, les criquets ont pu entamer leur migration à l’été 2019, s’élançant par nuées successives au dessus de la Mer Rouge et Golfe d’Aden pour s’abattre sur l’Éthiopie et la Somalie où, là encore ils ont pu trouver des conditions climatiques plutôt favorables.

Le désert a refleuri en décembre 2018 en Arabie Saoudite (source La Terre du Futur)

Et, fait exprès, les pluies anormalement intenses qui ont arrosé l’Afrique de l’Est durant l’automne 2019, suivies d’un cyclone exceptionnel survenu en décembre en Somalie, ont permis à ces populations de criquets de continuer à se multiplier de plus belles, leur permettant d’envahir le Kenya dès le mois de décembre 2019, avec un niveau d’infestation que le pays n’avait pas connu depuis 70 ans ! Depuis début février, c’est donc désormais l’Ouganda et le nord de la Tanzanie qui croulent sous les assauts de ces insectes voraces alors même que mars-avril est le début de la petite saison des pluies en Afrique de l’Est, la période où l’on sème et où les plantes commencent à pousser, autrement dit la période idéale pour que les criquets puissent se nourrir et continuer à se développer.

Pulvérisation d’insecticides par des soldats en Ouganda (photo © Sumy Sadurni / AFP / Futura Science)

Le cycle des invasions a dont toutes les chances de se poursuivre et de s’amplifier, ce qui explique l’inquiétude des agronomes et des responsables politiques locaux qui en appellent à l’aide internationale. D’autant que tout laisse penser que ces cyclones et ces précipitations inhabituelles qui sont à l’origine de ces invasions de criquets pourraient devenir encore plus fréquents et plus extrêmes au cours des années à venir, sous l’effet du réchauffement climatique global. Le phénomène est en effet largement gouverné par les écarts de températures de part et d’autre de l’Océan Indien. Lorsque les eaux s’échauffent à l’ouest, les vents d’ouest qui apportent la mousson et poussent les eaux chaudes et les précipitations vers les côtes australiennes, baissent d’intensité, ce qui se traduit par des sécheresses en Australie (avec les incendies que cette dernière a connu récemment) et de fortes pluies en Afrique de l’Est, ce qui favorise les criquets.

Un cercle infernal qui n’est pas nécessairement annonciateur de l’Apocalypse que certains redoutent mais qui risque d’aggraver fortement les difficultés économiques et sanitaires d’un continent déjà en mauvaise posture et qui devrait mobiliser notre vigilance, voire nous inciter à agir davantage pour lutter contre ce réchauffement climatique global dont on découvre chaque jour de nouveaux effets néfastes…

L. V.

Aux morts, la Patrie reconnaissante… à qui au juste ?

12 novembre 2019

En ce 11 novembre 2019, un peu plus d’un siècle après la fin de la première Guerre mondiale, le geste d’Emmanuel Macron inaugurant un monument aux soldats français morts en opération depuis 1963 a beaucoup mobilisé les médias, à juste titre car il attire l’attention des Français sur l’engagement de nos forces armées sur différents théâtre d’opérations extérieures.

Emmanuel Macron inaugurant le monument aux soldats morts au combat en opération extérieure, le 11 novembre 2019 (photo © Johanna Geron / Maxppp / France Bleu)

Le monument en question, implanté dans le parc André Citroën à Paris, près du nouveau siège de l’État-Major, est constitué de six militaires (dont une femme) en bronze portant un cercueil invisible, lequel symbolise ces soldats disparus au combat. Le monument est accompagné d’un mur couvert de plaques dorées portant les noms de 549 soldats français tués ainsi depuis 1963.

Les ruines du Drakkar à Beyrouth le 25 octobre 1983 (photo © Philippe Bouchon / AFP / Le Monde)

549 : tel est en effet le nombre des soldats tués par l’ennemi ou décédés à la suite de blessures de guerre, d’accident ou de maladies au cours d’opérations extérieures, ces fameuses OPEX dans le jargon militaire, depuis la fin de la guerre d’Algérie. Car, on a un peu tendance à l’oublier, mais l’Armée française s’est fortement engagée au cours de ces 50 dernières années : au Tchad où 129 de nos soldats ont laissé leur vie, au Liban aussi où le bilan est le plus lourd avec 141 morts dont 58 le 23 octobre 1983, lors de l’attaque du Drakkar à Beyrouth, mais aussi en Afghanistan où 85 soldats français ont péri, ainsi que dans les Balkans où 78 d’entre eux ont laissé la vie, dont l’une des deux femmes dont le nom figure sur le monument, tuée au Kosovo.

La liste des noms égrenés sur ces plaques commémoratives confirme, s’il en était besoin, que les opérations militaires françaises de ces dernières années se sont beaucoup concentrées sur le continent africain où nos troupes sont intervenues notamment en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Congo, en Centrafrique et même au Burkina Faso où deux commandos de marine ont trouvé la mort le 10 mai 2019 en cherchant à délivrer des touristes pris en otage par un groupe de djihadistes affiliés à Al Qaïda au Maghreb islamique.

Soldat français de l’opération Barkhane au Mali (photo © Benoît Tessier / Reuters / Le Parisien)

Le Mali aussi bien sûr, où environ 4 000 militaires français sont encore engagés dans le cadre de l’opération Barkhane, a coûté la vie à 22 de nos soldats dont le dernier, inscrit in extremis sur une plaque juste avant l’inauguration du monument, est décédé le 2 novembre 2019 suite à l’explosion d’un engin piégé au passage d’un convoi de véhicules blindés près de Ménaka, dans le nord du pays.

Certes, les chiffres paraissent finalement modestes si on les compare à l’hécatombe subie par l’armée française durant la première Guerre mondiale au cours de laquelle près de 5,7 millions de Français avaient été mobilisés dont au moins 1,3 millions sont morts en 4 ans lors des combats, selon le décompte officiel publié par le Ministère des Armées sur son site Mémoire des Hommes. En comparaison, la seconde Guerre mondiale fit d’ailleurs nettement moins de victimes parmi les forces françaises avec une estimation d’environ 217 000 tués pour 1,2 million de soldats engagés, alors que les victimes civiles étaient significativement plus nombreuses, évaluées à 350 000 en France seulement.

Offensive française en 1915 dans le Pas-de-Calais (source © archives AFP / France TV Info)

Vinrent ensuite les guerres de décolonisation et notamment la guerre d’Algérie où plus de 1,1 millions de Français furent mobilisés et où le nombre de pertes est estimé par l’Armée française à environ 25 000 dont 15 000 soldats tués au combat ou lors d’attentats.

Depuis, les forces militaires françaises ont considérablement évolué et se sont fortement professionnalisées. La fin de la conscription en 2002 s’est traduite par une nette diminution des effectifs. Alors qu’en 1991 l’Armée française comptait encore environ 670 000 personnes dont 300 000 militaires de carrière et 242 000 appelés, auxquels s’ajoutaient 128 000 civils, les effectifs en 2018 sont tombés à 270 000 personnes environ dont seulement 206 000 militaires.

549 morts depuis 1963, sur une période de près de 60 ans, voilà qui est finalement assez peu, surtout rapporté à l’importance des effectifs concernés. Moins de 10 morts par an, cela pourrait même interpeller certaines professions où les accidents du travail font davantage de ravages, sans même parler des quelques centaines d’agriculteurs qui se suicident chaque année, souvent en lien direct avec les difficultés de leur activité professionnelle.

Ruines d’une cathédrale serbe détruite en 1999 au Kosovo (source © Mondialisation.ca)

Mais bien entendu une telle comparaison macabre n’a pas de sens, d’autant que la profession militaire paye en réalité un plus lourd tribut que les seuls soldats morts sur le théâtre des opérations extérieures. Le Bilan social des armées recense en effet chaque année entre 100 et 200 décès (103 en 2018) toutes causes confondues (y compris par maladie ou accident hors service). L’actualité récente a même mis en évidence le cas de ce gendarme français envoyé au Kosovo en février 2000 et décédé en 2015 d’une forme de cancer très rare dont il a été établi, à l’issue d’une longue procédure en justice menée par sa veuve, qu’il était dû aux effets des munitions à uranium appauvri utilisées en grandes quantités lors des bombardements de l’OTAN.

Ce constat confirme toutefois à quel point les doctrines en matière d’engagement militaire ont évolué, accordant une place prépondérante à la sécurité des troupes. On est bien loin des traditions qui prévalaient à l’État-Major lors de la première guerre mondiale où les fantassins étaient encore considérés comme de la vulgaire chair à canon et où certains officiers faisaient bien peu de cas de la vie de leurs hommes, à l’image du général Nivelle qui s’est entêté à poursuivre en avril 1917 l’offensive sanglante du Chemin des Dames pourtant vouée à l’échec et qui fit pas moins de 50 000 morts dans les rangs français en moins d’un mois…

Soldats français lors de l’offensive du Chemin des Dames au printemps 1917 (source © Leemage / Le Figaro)

Même comparé au nombre de morts civils, victimes en France du terrorisme que combattent justement nos soldats au Mali notamment, le chiffre de 549 parait relativement faible. Selon un décombre macabre du Figaro, ce sont en effet pas moins de 263 personnes qui ont été tuées en France à la suite des seuls attentats islamistes commis sur notre sol au cours des sept années seulement, depuis l’attaque commise en Toulouse en 2012 par Mohamed Merah. Mais il y a eu bien d’autres attentats précédemment en France depuis les années 1960 et tout laisse penser que le nombre de victimes civiles de ces différents conflits dans lesquels la France s’est trouvée impliquée plus ou moins malgré elle, dépasse probablement celui des morts militaires sur la même période.

On l’oublie vite, mais les attentats ne sont pas l’apanage des seuls islamistes et la France des années 1980 n’était pas épargnée loin s’en faut avec les 4 morts de la rue Copernic en 1980, les 5 morts du train Paris-Toulouse en 1982 (attribué à Carlos, de même que les 5 victimes des attentats de 1983 à la gare Saint-Charles et dans le TGV Marseille-Paris) ou encore les 6 morts de la rue des Rosiers ou les 8 de l’attentat opéré à Orly par un groupe terroriste arménien la même année.

Après l’attentat de la gare Saint-Charles à Marseille le 31 décembre 1983 qui fit 2 morts et 33 blessés (photo © Pierre Ciot / AFP / C NEWS)

Une nouvelle vague d’attentats en 1985-86, dont celui de la rue de Rennes, fera encore 13 morts (et près de 300 blessés) tandis que les attentats revendiqués par le GIA en 1995 et surtout celui de la gare RER Saint-Michel ajouteront encore 8 victimes à la liste… Et on pourrait y ajouter les 170 victimes de l’attentat contre le DC 10 d’UTA attribué au pouvoir libyen en septembre 1989.

Une telle comptabilité n’a bien évidemment aucune valeur, chaque cas individuel étant d’abord une tragédie personnelle et familiale, mais se commémorer ces personnes, civiles ou militaires, victimes de violence et de terrorisme n’est pas inutile pour que chacun ait bien conscience de la réalité de ce risque et de la nécessité de le combattre collectivement. Se souvenir pour mieux faire face et ne pas occulter le danger, tel est le sens de ces monuments et cérémonies commémoratives…

L. V.

Actualité internationale : petite séance de rattrapage

9 septembre 2019

Vous étiez en vacances cet été, sur une île perdue du Pacifique, en randonnée dans les Andes péruviennes, en méharée au Tadjikistan ou, plus prosaïquement dans la maison de campagne de votre grande tante, perdue au fin fond de la Creuse, dans le désert numérique de la France profonde. Bref, pour une raison ou pour une autre, vous êtes resté quelque peu à l’écart de l’actualité internationale. Oui, mais voilà, c’est la rentrée et, curiosité aidant, vous aimeriez bien savoir en quelques mots ce qu’il a bien pu se passer dans le monde pendant les mois de juillet-août.

Axelle Degans, rédactrice de la rubrique mensuelle d’actualité internationale sur le site Diploweb

Pas de panique, Axelle Degans, agrégée d’histoire et enseignante en classes préparatoires au lycée Faidherbe à Lille, a veillé sur le monde pour vous et il suffit de consulter ses excellentes synthèses mensuelles sur le site Diploweb.com, spécialisé en géopolitique. Pour l’été 2019, les mois de juillet-août sont rassemblés en un seul article qui permet en quelques lignes de retenir l’essentiel des faits marquants de l’été.

Petit florilège donc, pour ceux qui ont préféré musarder au soleil plutôt que de se tenir informé de l’actualité mondiale estivale.

Le nouveau Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, le soir des élections législatives le 7 juillet 2019 à Athènes (photo © Louisa Gouliamaki / AFP)

En Grèce, rappelons-nous, le 7 juillet 2019, ont eu lieu des élections législatives anticipées suite au revers subi par le parti d’Aléxis Tsipras lors des Européennes de mai. Et bien évidemment, le parti Syriza a de nouveau été battu, arrivant en deuxième position derrière le parti de droite, Nouvelle Démocratie qui obtient (de justesse néanmoins) la majorité des sièges après avoir déjà remporté haut la main les élections locales début juin. C’est donc le conservateur Kyriákos Mitsotakis, issu d’une famille habituée à gouverner le pays, qui est le nouveau premier ministre grec.

Au Moyen-Orient, les tensions s’aggravent notamment en Iran où le gouvernement a annoncé ne plus se conformer à ses engagements sur la limitation de l’enrichissement de l’uranium après que l’accord multilatéral signé en 2015 a été dénoncé par Donald Trump. La guerre des tankers se poursuit dans le Golfe persique où Téhéran a arraisonné un pétrolier britannique, alimentant la hausse du cours de l’or noir tandis que les bombardements se poursuivent au Yémen et que l’Arabie Saoudite annonce l’accueil prochain de troupes américaines sur son sol, une première depuis la guerre d’Irak en 2003.

Pétrolier battant pavillon britannique arraisonné par les Gardiens de la Révolution iraniens en juillet 2019 (photo © Hasan Shirvani / AFP)

En Inde, le premier ministre nationaliste, Narendra Modi, a mis brutalement fin à l’autonomie de la partie indienne du Cachemire, le Jammu-et-Cachemire, revenant ainsi sur l’article 370 de la constitution indienne qui confère à cette région un statut spécial et aggravant encore, s’il en était besoin, les tensions avec ses voisins pakistanais.

Aux États-Unis, le président fantasque Donald Trump insiste à plusieurs reprises durant l’été, sur sa proposition d’acheter le Groenland dont il convoite la position stratégique dans le contexte du changement climatique qui donne la possibilité d’ouvrir de nouvelles voies maritimes dans le Grand Nord et surtout d’exploiter un jour les immenses richesses minérales de ce vaste territoire. La requête a été accueillie plutôt fraichement par les Danois…

Réunion des chefs d’Etats du G7 à Biarritz, avec le secrétaire général de l’ONU et le président du Conseil européen (photo © M. Kappeler / DPA Picture-Alliance / AFP)

La réunion du G7 à Biarritz, fin août, n’a guère permis d’apaiser les tensions internationales. L’absence de la Russie, exclue du dispositif depuis son annexion de la Crimée en 2014, de la Chine, de l’Inde, du Brésil (dont il a été question à cause des incendies en Amazonie) et de la plupart des pays émergents, ajoutée à l’insouciance des Américains et aux préoccupations des Britanniques toujours concentrés sur le Brexit ne pouvaient de toute façon guère laisser espérer de grandes décisions…

Démonstration de force de la police chinoise aux portes de Hongkong le 7 août 2019 (photo © AFP / Le Parisien)

Les manifestations se poursuivent à Hongkong où la police montre les muscles et où Pékin prépare ses troupes pour intervenir en cas de besoin, tandis que la contestation continue en Algérie où le Président du Parlement a présenté sa démission alors que la rue réclame le départ de l’exécutif qui gère l’intérim en attendant l’organisation de nouvelles élections. En Russie, des manifestions ont été organisées, malgré de violentes répressions, pour protester contre l’éviction de nombre de candidats aux élections prévues en septembre tandis que Vladimir Poutine fête ses 20 ans au pouvoir.

Inondation en Inde le 16 juillet 2019 (photo © AFP / STR / Sciences et Avenir)

En Afrique centrale et notamment en République démocratique du Congo, une épidémie liée au virus Ebola sévit, qui a déjà causé la mort d’au moins 1800 personnes en un an. En Asie du Sud-Est, les pluies de mousson et les inondations qui s’en sont suivi ont causé au moins 1500 décès et de graves dégâts matériels, tandis que le mois de juillet 2019 est d’ores et déjà considéré comme le plus chaud jamais observé à l’échelle planétaire, changement climatique oblige.

Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Tout compte fait, il eut peut-être cependant mieux valu que vous restiez encore un peu chez votre grande tante de la Creuse ou sur le dos de votre chameau Tadjik car le mois de septembre ne s’annonce pas forcément plus réjouissant…

L. V.

Afrique, Amazonie : notre maison brûle…

1 septembre 2019

Les médias l’ont suffisamment répété depuis le début de l’été : la forêt amazonienne, ce poumon de notre planète qui permet de capter, grâce à la photosynthèse, 10 % des émissions mondiales de CO2, et de fournir de l’ordre de 20 % de l’oxygène planétaire tout en abritant une part importante de la biodiversité encore présente, est en train de partir en fumée, sous l’œil jusque-là largement indifférent, sinon complice, du gouvernement de Jair Bolsonaro.

Feu de forêt en Amazonie (photo © Victor Moriyama / Greenpeace / AFP / France Inter)

L’Amazonie, plus grande forêt tropicale du monde, voit chaque année, pendant la saison sèche et principalement en juillet-août s’allumer des milliers d’incendies pour la plupart volontaires et destinés à défricher la forêt. L’exploitation du bois ou des minerais n’est guère en cause dans ce processus, pas plus d’ailleurs que les feux de forêt accidentels. La quasi-totalité de ces incendies est motivée par le souci de déforester pour étendre les cultures industrielles de soja et surtout les pâturages pour l’élevage à grande échelle de bovins destinés à l’exportation.

D’ailleurs le Brésil n’est pas le seul en cause même si 60 % de la forêt amazonienne s’étend sur son territoire. Les pays limitrophes que sont notamment la Bolivie, le Pérou ou le Paraguay ont connu également cet été de très nombreux départs de feux. Au Brésil, c’est l’Instituto nacional de pesquisas espaciais (INPE), un institut de recherche spécialisé dans l’observation spatiale, qui a tiré la sonnette d’alarme en mettant en avant le fait que la superficie de la forêt brésilienne partie en fumée durant le seul mois de juillet 2019 a dépassé les 2200 km2, ce qui représente près de 4 fois la surface brûlée en juillet 2018. Au 23 août 2019, l’INPE avait ainsi détecté pas moins de 40 000 feux de forêt depuis le début de l’année 2019, un record absolu depuis 2013, date de début des observations.

Le Président Jair Bolsonaro s’évertue à minimiser le problème de la déforestation en Amazonie , ici le 29 août 2019 (photo © Evaristo SA / AFP / 20 minutes)

Une accélération d’autant plus inquiétante que les messages du gouvernement de Jair Bolsonaro arrivé au pouvoir au début de l’année 2019, tendent justement à minimiser les enjeux environnementaux et à encourager les milieux agro-industriels à accélérer le développement économique sans trop se préoccuper des dégâts collatéraux sur la biodiversité ni d’ailleurs sur les populations indigènes forestières. Le Président a d’ailleurs immédiatement réagi en accusant les chercheurs de l’INPE de faire le jeu de l’opposition en grossissant l’effet de ces feux de forêt, et il limogé le directeur de l’INPE début août, histoire de calmer un peu ces observateurs trop zélés…

Selon des chiffres communiqués par Le Monde dans une vidéo très pédagogique, force est de constater que les superficies de la forêt amazonienne partie en fumée entre les années 1988 et 2004 variaient entre 15 000 et 30 000 km2 par an. C’est le Président Lula qui a réussi, grâce à une politique volontariste destinée à améliorer l’image de marque du Brésil face aux critiques des autres pays, à faire chuter ce taux de déforestation à 4500 km2 par an à partir de 2012, ce qui représente quand même pas loin de la superficie totale du département des Bouches-du-Rhône, un taux qui est resté à peu près stable jusqu’en 2018.

Superficie de la forêt amazonienne disparue chaque année en Brésil depuis 1988 (année 2019 incomplète) – source © vidéo Le Monde

C’est donc à l’aune de ce contexte que l’opinion internationale et les associations environnementales s’inquiètent tout particulièrement des très nombreux départs de feu observés depuis le début de l’été dans la forêt brésilienne. D’autant que dans le même temps, le Président Bolsonaro n’a pas hésité à accuser, le 22 août 2019, les ONG d’allumer elles-mêmes les incendies, pour discréditer le gouvernement. Son gouvernement a même refusé, le 27 août dernier, une aide internationale de 20 millions de dollars proposée par le G7 pour lutter contre ces gigantesques incendies hors contrôle, estimant que cette aide serait plus utile pour reboiser le continent européen…

Et le Président Bolsonaro a beau jeu de signaler que, pendant que le monde entier a les yeux braqués sur la forêt amazonienne qui brûle, l’Afrique subsaharienne est en proie à un nombre d’incendies qui, selon les chiffres de la NASA, serait deux fois plus importants.

Feu de forêts recensés depuis l’espace en Amazonie et en Afrique subsaharienne (source © vidéo Le Monde)

Selon une analyse du Monde, la situation des deux continents serait cependant bien distincte. En Afrique, ce n’est pas le bassin forestier du Congo, deuxième poumon vert de la planète derrière l’Amazonie, qui se consume, mais des territoires plus clairsemés, situés plus au Sud, en particulier en Angola, Malawi, Mozambique et Tanzanie. Dans ces pays, la culture sur brûlis reste une pratique très courante et ce sont donc ces friches agricoles qui sont brûlées périodiquement afin d’en améliorer la fertilité avant de les remettre en culture. L’effet sur l’environnement n’en est pas moins déplorable, tant pour la biodiversité que pour l’érosion et la dégradation de ces sols à long terme, mais l’impact environnemental planétaire ne semble cependant pas exactement comparable.

Parcelle agricole gagnée sur la forêt amazonienne au Brésil (photo © Carl de Souza /AFP / Getty Images / Business insider)

Toujours est-il que cet épisode met une fois de plus en évidence l’interdépendance dans laquelle vit la population mondiale : quand une entreprise agro-industrielle, parfois à capitaux européens, met le feu à une partie de la forêt amazonienne, pour dégager des superficies agricoles où seront élevés les bœufs destinés à alimenter nos supermarchés, c’est autant de notre espérance de vie qui disparaît car cela ne peut que contribuer à accélérer le réchauffement climatique de la planète par relargage massif dans l’atmosphère du carbone accumulé, sans même évoquer la perte irréversible de biodiversité qui en résulte. Il est certes pratique d’accuser le gouvernement brésilien de légèreté en la matière, mais il ne faut pas oublier pour autant que chacun, par son comportement de consommateur, est également en partie responsable de cet état de fait…

L. V.

Saint-Louis du Sénégal à l’épreuve des flots

26 août 2019

 

Souvent surnommée la Venise africaine, la ville de Saint-Louis, établie à l’embouchure du fleuve Sénégal, au nord-ouest de ce pays, près de la frontière mauritanienne, est, tout comme son homologue italienne, directement menacée par la lente mais inexorable montée du niveau moyen des océans.

Vue aérienne de la ville de Saint-Louis (photo © Laurent Gerrer / Saint-Louis du Sénégal)

Première ville fondée par les Européens, en l’occurrence des marins Dieppois, dans l’Ouest africain en 1659, la ville tient d’ailleurs son nom du roi Louis XIV alors au pouvoir, en référence à son illustre ascendant Louis IX. L’emplacement de la ville est plutôt bien choisi, sur une île d’environ 2 km de long et 300 m de large, située sur le fleuve Sénégal, à l’estuaire de ce dernier, dans une partie protégée par un long cordon sableux qui s’étire sur une trentaine de kilomètres du nord au sud parallèlement à la côte et que les Français nomment « Langue de Barbarie ».

L’emplacement de la cité était d’ailleurs tellement stratégique que Français et Anglais s’en disputèrent longtemps la propriété. Devenue à partir de 1872 capitale de la colonie française puis de toute l’Afrique occidentale française, la ville a connu un développement architectural remarquable, qui lui vaut d’ailleurs d’être classée depuis 2000 au Patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

Guet Ndar, le quartier des pêcheurs, sur le lido entre le petit bras du fleuve Sénégal et l’Océan Atlantique (source © YouTube)

L’agglomération s’étend en fait non seulement sur l’île centrale mais aussi sur la Langue de Barbarie où l’on retrouve notamment les quartiers de pêcheurs Guet Ndar et Ndar Toute (Ndar étant le nom de la ville en longue wolof) et sur le continent. Le bras principal du fleuve qui sépare l’île du continent mesurant bien 500 m de largeur, c’est d’abord un bac qui est installé en 1858, suivi par un pont flottant achevé en 1865 alors que l’Officier du Génie Louis Faidherbe est gouverneur. Le pont portera donc son nom, de même que l’ouvrage métallique qui lui succède depuis 1897 et qui est toujours en place.

Depuis l’indépendance du Sénégal en 1960, la ville a perdu beaucoup de son importance au profit de la nouvelle capitale Dakar, mais elle abrite encore pas loin de 250 000 habitants et son passé prestigieux en fait une destination touristique très prisée. Sauf que, à l’instar d’autres villes côtières, Saint-Louis est directement exposée non seulement aux crues du fleuve mais aussi à la montée du niveau de l’Océan Atlantique.

La côte sableuse sur laquelle a été fondée la ville est en effet particulièrement basse, située en moyenne à moins de 2 m au-dessus du niveau de la mer, et fortement sensible à l’érosion, d’autant que les autochtones ont pris l’habitude d’exploiter le sable pour les chantiers de construction, ce qui fragilise d’autant le cordon dunaire. En 2013, un rapport de la Banque Mondiale avait ainsi établi que le recul de la côte est de l’ordre de 5 à 6 m par an dans ce secteur…

Vestiges de l’ancien ouvrage de protection édifié en 1929 (photo © Blanche Vathonne / Carnets du Sénégal)

Les colons français avaient d’ailleurs érigé en 1929 un mur de 7 m de haut, ancré jusqu’à mi-hauteur dans le sol, afin de protéger la ville contre l’érosion marine. L’ouvrage tient toujours mais est fortement dégradé faute d’entretien adapté et risque donc de céder. En octobre 2003, alors que la ville est inondée une fois de plus par une crue du fleuve, récurrente en fin d’hivernage mais qui dure depuis plus d’un mois et exaspère les populations, le Chef de l’État Abdoulaye Wade donne son accord dans l’urgence pour ouvrir une brèche dans le cordon dunaire, au sud de la ville.

Photos satellites permettant de visualiser l’embouchure du fleuve Sénégal et la brèche ouverte en 2003 dans le cordon dunaire (source image GoogleEarth / Publication Cybergeo : Durand, Anselme et Thomas)

L’effet est spectaculaire et, depuis, la ville n’est plus autant menacée par les débordements du fleuve dont les crues s’écoulent plus rapidement en mer au travers d’une brèche qui s’est considérablement élargie depuis : de 4 m en 2003, sa largeur atteint désormais 7 km ! Deux villages entiers ont dû être évacués du fait de cette forte érosion du cordon dunaire. Mais l’effet majeur concerne la modification du régime hydrologique local : l’embouchure du fleuve Sénégal s’étant de fait déplacée nettement plus au nord, les eaux du fleuve à Saint-Louis sont désormais davantage sensibles aux effets de la marée. Les habitudes des pêcheurs s’en trouvent modifiées car le milieu est de plus en plus colonisé par des poissons marins tandis que les risques de salinisation de la nappe augmentent, mais c’est principalement l’érosion marine qui inquiète les autorités, surtout avec le changement climatique qui se traduit par une élévation inexorable du niveau de l’Océan tout proche.

Maisons du quartier de Guet Ndar détruites par l’érosion côtière (photo © Blanche Vathonne / Carnets du Sénégal)

Depuis l’été 2015, le quartier de pêcheurs de Guet Ndar subit de plein fouet l’assaut des vagues et les maisons s’effondrent les unes après les autres, une mosquée et deux écoles étant même directement menacées, obligeant les autorités à organiser des camps d’urgence pour reloger les familles concernées. Ce sont ainsi pas moins de 2600 personnes qui se sont entassées pendant plusieurs années dans le camp de Khar Yalla, dans des conditions de promiscuité et d’inconfort particulièrement pénibles. Un nouveau campement plus structuré vient tout juste d’ouvrir qui a déjà permis d’accueillir, dans des conditions plus décentes, 2000 habitants mais prévoit d’en admettre 10 000 supplémentaires par la suite, ce qui donne une idée de l’ampleur du problème.

Emmanuel Macron en visite à Saint-Louis aux côtés du maire de la ville le 3 février 2018 (photo © Ludovic Marin / AFP / Le Parisien)

Le maire de Saint-Louis, Amadou Mansour Faye, a donc lancé un appel à l’aide internationale à l’occasion de la réunion sur le changement climatique qui s’est tenue le 12 décembre 2017 à Boulogne-Billancourt sous le vocable ambitieux de One Planet Summit.

Et il a été entendu puisque notre Président Emmanuel Macron s’est déplacé en personne à Saint-Louis moins de 2 mois plus tard, le 3 février 2018, accompagné du président de la Banque Mondiale, Jim Kong Kim, pour venir promettre de mobiliser des fonds afin de mieux protéger la ville et surtout son lido sableux contre l’érosion marine.

Élément de la digue de protection, édifié fin 2018 (source © Afro Actu)

Une promesse tenue qui s’est concrétisée par le lancement d’une étude de faisabilité dès mars 2018 puis par la signature, le 6 novembre 2018 de 3 conventions avec l’Agence Française de Développement (AFD) pour un montant de 20 milliards de francs CFA en faveur de la lutte contre l’érosion, la prévention des inondations et l’adaptation au changement climatique.

L’une de ces conventions concerne précisément la construction d’un nouvel ouvrage destiné à protéger la Langue de Barbarie contre l’érosion marine, une digue de 3,5 km en 2 tronçons, dont le montant est estimé à 18,8 millions d’euros (soit 12,3 milliards de francs CFA) et pour laquelle l’AFD apportera 16 millions dont 6 sous forme de dons. Les travaux, confiés à l’entreprise Eiffage, ont déjà débuté : une course contre la montre pour tenter de sauver le cœur de la ville de Saint-Louis désormais directement exposée aux impacts de la montée des eaux. D’autres villes suivront probablement…

L. V.

Paléomusique : les idiophones de la Préhistoire…

31 octobre 2018

L’ethno-minéralogiste Erik Gonthier et ses lithophones (photo © Pierre Grosbois / Le Monde)

Erik Gonthier fait partie de ces chercheurs fascinants capables de rendre passionnants les plus austères des sujets scientifiques. Maître de conférence et ethno-minéralogiste au Museum national d’histoire naturelle, il travaillait en 2004 au Musée de l’Homme lorsqu’il y a fait une découverte étrange. Les réserves de ce musée renfermaient en effet de curieux pilons sahariens datés du Néolithique, entre 9000 et 2500 ans avant notre ère, et amassés au fil du temps et des conquêtes coloniales, notamment lors des grandes missions scientifiques Berliet au Sahara.

Les paléontologues qui s’étaient penchés sur le sujet avaient établi leur diagnostic comme en fait état par exemple cet article publié en 1968 dans le Bulletin de la Société préhistorique française et doctement intitulé Grands outils de pierre polie du Sahara nigéro-tchadien. Il y est question de « meules dormantes », de « haches boudin », de « haches à gorges » et de divers instruments aratoires ou destinés à extraire les plaques de sel, pour lesquels l’usage semble plus ou moins avéré.

Mais l’article cite aussi des pilons en pierre dure, soigneusement polis, et dont la taille peut atteindre jusqu’à 90 cm pour un diamètre de 5 à 9 cm. De belles pièces donc, dont la confection a certainement demandé des heures de travail patient, mais dont l’utilité comme pilon a longtemps laissé perplexes certains chercheurs, ne voyant pas très bien à quoi pouvaient servir des pilons aussi lourds et volumineux, sinon peut-être à casser des noix de palmier doum, particulièrement résistantes, pour en extraire une substance appréciée des chèvres.

Erik Gonthier à la baguette sur ses lithophones du Museum (photo © capture image reportage AFP mars 2014 / Youtube)

Ces doutes sont désormais définitivement levés depuis qu’Erik Gonthier, au début des années 2000 donc, a confirmé que ces objets oblongs de forme cylindrique, soigneusement taillés et polis par nos ancêtres il y a 10 000 ans, dans des roches dures souvent d’origine volcanique, comme le basalte ou la phonolite (cette pierre qu’on trouve au Mont Gerbier de Jonc, aux sources de la Loire, comme on l’a tous appris à l’école…), n’avaient certainement aucun usage alimentaire ou utilitaire mais étaient simplement des… instruments de musique, des lithophones pour utiliser le langage scientifique idoine, et même des… idiophones à en croire l’analyse très détaillée et pédagogique qu’il a publiée en 2009 sur son blog.

Par définition, les lithophones sont des instruments de musique à percussion directe, constitués de pierres sonores, posées au sol ou suspendues, et que l’on vient frapper avec une autre pierre ou une masselotte en bois ou en os par exemple. Des systèmes que l’on retrouve un peu partout à travers le monde, sous différentes formes, et qui ont très probablement été inventés bien avant les instruments de type membranophones tels que les tambours ou les tam-tam, constitués classiquement d’une peau tendue sur une caisse de résonance. La notion d’idiophone fait référence au fait que le son est produit intrinsèquement par la pierre elle-même, sans aucun rapport donc avec le célèbre Gaffophone, mis au point par un certain Gaston Lagaffe…

Concert de lithophone sur stalactites dans la grotte de Tito Bustillo, sur le site d’Altamira dans le nord de l’Espagne (source Youtube / cité par Marilyn Armagast Martorano)

Fort de sa conviction que ces curieux pilons lithiques n’étaient donc que des sortes de carillons préhistoriques, notre ethno-minéralogiste s’est mis en tête de les reconstituer et d’en étudier les propriétés acoustiques. Contrairement aux lithophones dits dormants, qui sont en réalité de simples pierres naturelles, des stalactites par exemple, que l’on frappe in situ pour les mettre en vibration et en tirer des sons plus ou moins harmonieux, les pilons sahariens ont la particularité d’être mobiles et étaient donc destinés à être transportés pour en jouer dans certaines occasions. Des lithophones manufacturés donc, mais cylindriques, contrairement à ceux très répandus sous formes de lamelles, un peu à l’image de nos xylophones.

Les expériences d’Erik Gonthier qui s’est transformé pour l’occasion en paléomusicologue, ont montré que les lithophones préhistoriques retrouvés de l’Algérie au Togo en passant par la Mauritanie et le Tchad, avaient la particularité d’être diphoniques, c’est-à-dire de pouvoir émettre deux notes distinctes à des fréquences vibratoires différentes. Sur la base de son travail, l’Orchestre national de France a décidé d’utiliser ces instruments de musique d’un autre âge dans le cadre d’une de ses animations Musicomusée destinée au jeune public et organisée en collaboration avec le Museum national d’histoire naturelle.

Les musiciens de l’Orchestre national de France jouent une création musicale de Philippe Fénelon sur des lithophones (photo © Pierre Grosbois / Le Monde)

Quatre percussionnistes de l’Orchestre national de France se sont donc mis au travail, sous la houlette du compositeur Philippe Fénelon, et le 22 mars 2014, les vieux lithophones préhistoriques sont sortis des réserves du musée pour un concert très exceptionnel, naturellement intitulé Paléomusique, sous forme de conte musical, d’ailleurs radiodiffusé un mois plus tard sur France Musique. Un événement lithophonistique tout à fait inhabituel qui marquera sans doute d’une pierre blanche l’histoire de la paléomusique. Une expérience en tout cas qui mériterait probablement d’être reconduite pour mieux faire connaître ces vestiges du passé aussi remarquables par leur sonorité que par la pureté esthétique de leurs lignes, histoire de faire d’une pierre deux coups…

L. V. 

Afrique : le piège de l’endettement ?

21 octobre 2018

C’était l’un des sujets de discussion qui a animé la réunion des ministres des finances du G20 cet été à Buenos Aires en Argentine, selon La Tribune Afrique : en cinq ans, la dette des pays africains a doublé, atteignant désormais en moyenne 57 % de leur PIB ! Un taux d’endettement qui reste certes bien inférieur à celui de nombreux pays occidentaux, dont la France où il approche, rappelons-le, 100 % du PIB, avec un montant record de quasiment 2 300 milliards d’euros. Un montant colossal, qui a lui aussi doublé depuis une quinzaine d’années et que nos enfants devront bien se débrouiller pour rembourser un jour, sauf à parier sur une implosion du système d’ici là…

Un dessin signé Dom, publié dans Le journal de l’économie sénégalaise

Pour autant, la situation de nombre de pays africains commence à devenir inquiétante de ce point de vue car du coup les remboursements de la dette qui ne représentaient que 4 % des dépenses publiques il y a 5 ans en constituent désormais 11 %. Par comparaison, en France, la charge de la dette (c’est-à-dire uniquement le remboursement des intérêts, le capital étant généralement couvert par d’autres emprunts selon la technique classique de la cavalerie budgétaire), représentait de l’ordre de 42 milliards en 2017, soit environ 13 % des dépenses publiques de l’État. C’est d’ailleurs le second poste de dépenses, derrière le budget de l’Éducation nationale…

Selon un rapport du FMI publié en mars 2018 et dont Le Monde s’est fait l’écho, sur 45 pays africains, 8 sont désormais considérés en état de surendettement, à l’image du Congo, pays exportateur de matières premières qui doit emprunter pour assurer ses dépenses publiques suite à la forte chute des cours, et 8 autres pays se rapprochent dangereusement de cette situation de déséquilibre chronique. Mais ce qui inquiète surtout le G20, c’est qu’une part croissante de cette dette est détenue, non pas par des institutions publiques internationales, mais par des investisseurs privés et des États, au premier rang desquels la Chine qui possède à elle seule 14 % de la dette totale des pays africains et même plus de 70 % de la dette bilatérale de certains pays comme le Cameroun ou le Kenya.

Cette situation est d’autant plus dangereuse pour l’Afrique que les conditions de renégociation sont nécessairement plus difficiles avec de tels acteurs. On se souvient de la situation des années 1980 où se posait même la question de la légitimité des dettes contractées par nombre de pays africains auprès de la Banque mondiale ou du FMI dans le but de favoriser l’industrialisation et l’équipement public de ces pays en voie de développement. Cet endettement massif et mal contrôlé avait induit l’imposition de plans d’ajustements structurels destinés à assainir la situation économique de ces pays mais au prix de conséquences sociales particulièrement douloureuses. Il avait donc fallu passer l’éponge, dans le milieu des années 2000 et dans le cadre du Club de Paris, sur une large partie de cette dette insolvable.

Un dessin signé Pov, à l’occasion du Sommet des chefs d’Etat Chine-Afrique en 2006 (source © L’Express dimanche et AfriBD)

Malheureusement, la situation actuelle n’est pas moins inquiétante. L’ambition de la Chine depuis 2013 de développer ses « nouvelles routes de la soie » qui se traduit de fait par la prise de contrôle progressive de l’ensemble des infrastructures de transport mondial, est particulièrement forte en Afrique. Selon Le Monde, même le FMI s’inquiète désormais de l’impact des investissements massifs de Pékin, au travers de prêts à des conditions très avantageuses, consentis directement par la Banque chinoise de développement (BAII), la Banque chinoise d’import-export (Exim Bank) et le Fonds des routes de la soie, avec la garantie de l’État chinois et ses immenses réserves de liquidité, quasiment sans aucune condition quant au contrôle de l’utilisation de ses fonds : une véritable manne pour les dictateurs de tous poils et certains dirigeants peu scrupuleux qui se servent largement au passage.

Comme le reconnait bien volontiers Li Ruogu, ex président de l’Exim Bank, « peu d’Etats africains ont la capacité de rembourser les sommes prêtées dans ce cadre ». Mais il existe bien d’autres manières pour la Chine de rentrer dans ses fonds, ne serait-ce que parce que la quasi-totalité (96,6 % à l’échelle mondiale mais quasiment 100 % sur le sol africain) des travaux réalisés grâce à ces prêts est attribuée à des opérateurs chinois. Les revenus des infrastructures créées reviennent presque entièrement dans le giron chinois, non seulement en Afrique mais aussi dans d’autres pays asiatique comme c’est le cas avec le port en eaux profondes de Gwadar au Pakistan, financé et réalisé à 85 % par la Chine et loué depuis 2015 à une entreprise publique chinoise qui récupère 91 % des recettes. Au Sri Lanka, suite à un défaut de paiement, la Chine a ainsi pris le contrôle pour 99 ans de la concession du port de Hambantota : une affaire juteuse…

Vue aérienne du port de Gwadar au Pakistan (source © finance.sina.com)

Certains pays africains producteurs de gaz ou de pétrole, tels que l’Angola, le Soudan du Sud ou le Nigéria, dont les économies ont été affaiblies par la baisse des cours, remboursent ainsi directement une partie de leur dette abyssale en nature, ce qui procure à la Chine un approvisionnement très opportun en matières premières énergétiques. Mais de plus en plus, les dirigeants africains s’inquiètent de cet impérialisme chinois qui les rend vulnérables en cas de défaut de paiement. Comme l’analyse, l’ancien secrétaire d’État éthiopien, Rex Tillerson, dans une déclaration citée par France Culture : « le modèle de financement est fait d’une telle manière que lorsque le pays a des difficultés financières, il perd le contrôle de ses propres infrastructures de ses propres ressources ».

Discours d’ouverture du président Xi Jinping lors du Forum Chine-Afrique, à Pékin, le 3 septembre 2018 (photo © Madoka Ikegami / AFP / Le Monde)

Une stratégie délibérée de mise en coupe des pays africains dont Pékin se défend naturellement, comme Xi Jinping l’a encore fait à l’occasion du sommet Chine-Afrique qui s’est tenu début septembre et au cours duquel a été promise une nouvelle enveloppe de 60 milliards de dollars de prêts aux pays africains. Mais une situation contre laquelle certains pays africains comment à réagir, à l’instar de la Sierra Leone qui vient d’annoncer, selon Le Monde du 15 octobre 2018, sa décision de renoncer au projet de nouvel aéroport que la Chine se proposait de financer, construire, exploiter et entretenir. Un projet jugé de fait sans réelle justification économique alors que l’actuel aéroport de Freetown est « gravement sous-utilisé » selon le Ministre des transports…

Convoi d’essai sur la voie ferrée en construction entre Djibouti et Addis Abeba (source © africantrain.org)

D’autres abandons de projets du même type ont déjà été annoncés tandis que certains pays évoquent des reports de dette. Ainsi, l’Ethiopie a indiqué que la Chine avait accepté de prolonger de 20 ans la période de remboursement prévue pour le prêt de 4 milliards de dollars accordé pour la construction du chemin de fer entre Djibouti et Addis Addeba, tandis que le Botswana annonçait de son côté une annulation d’une partie de sa dette auprès de la Chine et l’allongement de sa période de remboursement pour des prêts destinés à ses infrastructures routières et ferroviaires.

Une situation ambigüe donc pour le continent africain sur lequel vivent environ un million de ressortissants chinois, et qui traduit bien la place grandissante que prend dans l’économie mondiale l’ancien Empire du Milieu, à la fois source d’investissement et menace pour la souveraineté à long terme des pays africains, voire leur démocratie car, comme l’indique Le Monde, « pour Pékin, un dictateur dépensier est bien plus intéressant qu’un démocrate économe »…

L. V.

États-Unis : une morale très élastique

30 décembre 2017

C’est bien connu, et La Fontaine n’a certainement pas été le premier à s’en rendre compte, « la raison du plus fort est toujours la meilleure »… Dans ce domaine, les États-Unis ne sont jamais les derniers à montrer l’exemple ! Considérant que leur juridiction s’applique en tout point du globe où leurs intérêts pourraient être concernés, ils n’hésitent pas à traîner devant leurs tribunaux tout contrevenant aux lois qu’ils ont eux-mêmes édictées, surtout s’il s’agit d’un client solvable et encore plus si c’est une entreprise profitable dont ils pourraient s’emparer.

On en a encore vu un exemple avec Alstom, fleuron industriel français créé en 1928 et champion de la fabrication des turbines à vapeur qui équipent les bâtiments de la Marine nationale ainsi que les centrales nucléaires. Accusée par les juridictions américaines de corruption internationale à la suite d’une enquête menée par le FBI dans le plus grand secret, de 2010 à 2014, sur des marchés conclus en Indonésie, au Brésil et en Arabie Saoudite, l’entreprise française a été conduite à négocier un accord amiable pour un montant record de 772 millions de dollars. L’un de ses dirigeants a même été incarcéré pendant 14 mois dans une prison de haute sécurité aux USA, histoire de faire monter la pression tandis que General Electric cherchait à prendre le contrôle de la branche énergie qui représente les trois-quarts du chiffre d’affaire d’Alstom.

Bon prince, General Electric s’est engagé publiquement à régler le montant de l’amende sous réserve du rachat effectif de l’entreprise française. C’est finalement chose faite en novembre 2015, pour un montant de 9,7 milliards d’euros et pour le plus grand bénéfice du PDG d’Alstom, Patrice Kron, qui empoche au passage un bonus de 4 millions…

(photo © thefullcourtpress.org)

Et le cas n’est pas isolé puisque le Crédit Agricole, accusé de son côté d’avoir violé les lois américaines sur les embargos économiques imposés à Cuba, à l’Iran, au Soudan et à la Birmanie, a dû également procéder fin 2015 à une transaction avec les autorités judiciaires américaines et s’acquitter d’une amende d’un montant de 787 millions de dollars. En l’espèce, les USA s’appuient sur une loi interne de 1977,
l’International emergency economic powers act, qui autorise le président des États-Unis à limiter les relations commerciales avec certains pays de son choix, sans demander bien entendu l’avis de ses alliés ni des Nations-Unies.

Si le Crédit Agricole a accepté aussi facilement de négocier, c’est parce qu’il avait sous les yeux l’exemple de BNP Paribas, autre géant bancaire français, lui aussi pris dans la nasse des rétorsions américaines pour avoir fait des affaires à Cuba et au Soudan, en toute légalité selon les critères européens et de l’ONU, mais pas aux yeux des Américains qui considèrent que toute transaction effectuée en dollars tombe sous le coup des lois fédérales. La BNP ayant décidé de plaider coupable avait écopé en 2014 d’une amende de près de 9 milliards de dollars, la plus forte sanction jamais infligée à une banque, à titre d’exemple bien entendu.

(source : Les Echos)

Le plus grotesque dans cette affaire est que, depuis, les sanctions économiques contre Cuba et contre le Soudan ont été levées unilatéralement par les États-Unis. Dans les deux cas, c’est à Barak Obama que l’on doit cette évolution, confirmée tout récemment par Donald Trump pour ce qui est du Soudan. Dans ce dernier pays, l’affaire est d’autant plus étonnante que cet embargo avait été décidé en 1997, en représailles à l’aide apportée ouvertement par le gouvernement d’Omar el-Bechir à certains mouvements fondamentalistes islamistes tels qu’Al-Qaida dont le chef, Oussama Ben Laden avait justement séjourné à Khartoum en toute quiétude de 1992 à 1996.

Arrivé au pouvoir en juin 1989 à la faveur d’un coup d’État militaire, le colonel el-Bechir était devenu officiellement chef de l’État en 1995 et avait alors entrepris d’interdire tous les partis politiques et d’instaurer la Charia.

Le président soudanais Omar el-Bechir (photo © DR / Le Point Afrique)

Engagé dans une guerre civile sans merci contre les sécessionnistes du sud Soudan, au Darfour, le colonel el-Bechir est accusé en 2008, par la Cour pénale internationale, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Un mandat d’arrêt international est donc émis à son encontre en mars 2009, sur la base de ces chefs d’accusation. En juillet 2010, un second mandat d’arrêt international lui est signifié, qui englobe cette fois et pour faire bonne mesure des accusations pour génocide contre trois ethnies persécutées du Darfour, les Fours, les Masalit et les Zaghawa.30

Mais près de 20 ans plus tard, force est de constater que cette décision forte de la Cour pénale internationale, la première émise à l’encontre d’un chef d’État en exercice, est restée lettre morte. Omar el-Bechir a été réélu triomphalement à la tête du Soudan le 26 avril 2010 avec plus de 68 % des suffrages exprimés, et de nouveau le 27 avril 2015, avec cette fois 94,5 % des voix : qui dit mieux ? Recherché officiellement par toutes les polices du monde, il s’est rendu depuis en visite officielle en Libye, au Qatar, en Égypte, au Tchad, à Djibouti, au Kenya, en Afrique du Sud et même en Chine en 2011, reçu partout avec les honneurs dû à son rang de chef d’État et sans jamais être le moins du monde inquiété. Le 23 novembre dernier, il était en visite à Sotchi, en Russie, où il a été reçu fort aimablement par Vladimir Poutine qui lui a promis son aide pour renforcer les forces militaires soudanaises.

Omar el-Bechir reçu officiellement par Vladimir Poutine le 23 novembre 2017 à Sotchi (source © Sputnik) Mikhail Klimentyev via Reuters)

A croire finalement que tout le monde se moque ouvertement des jugements de la Cour pénale internationale créée en 1998 par le Statut de Rome, un traité qui, il est vrai, n’a pas été signé par la Chine et jamais ratifié ni par les États-Unis ni par la Russie. En revanche, braver les embargos économiques décidés unilatéralement par les USA au mépris de toute règle internationale peut coûter très cher… Ce qui confirme une fois de plus qu’en matière de géopolitique, et plus encore sans doute dans le domaine économique, la morale est assez élastique et que le Droit n’est jamais qu’une arme parmi d’autres. Comme le disait déjà Blaise Pascal : « la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique ». Une analyse qui s’applique somme toute assez bien aux politiques menées ces dernières années de part et d’autre de l’Atlantique…

L.V.