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Conseil de sécurité de l’ONU : un droit de veto problématique

23 septembre 2022

La réforme du Conseil de sécurité des Nations unies, fait partie de ces serpents de mer qui resurgissent régulièrement. Créé au lendemain de la Seconde guerre mondiale, le Conseil de sécurité est l’organe exécutif de l’Organisation des Nations unies et a pour responsabilité principale, selon les termes de la Charte des Nations unies, « le maintien de la paix et de la sécurité internationale », rien de moins…

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’exprime devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le 24 août 2022 à New York (photo © Timothy A. Clary / AFP / L’Express)

Cet organe, qui peut se réunir à tout moment, à New York, y compris en urgence pour traiter de crises imprévues, est désormais composé de 15 membres dont 10 non permanents élus pour 2 ans par groupes géographiques de pays, avec un renouvellement par moitié chaque année. Actuellement, l’Irlande et la Norvège y représentent l’Europe occidentale et l’Albanie l’Europe de l’Est, tandis que le continent africain est représenté par le Gabon, le Ghana et le Kenya. Le bloc Asie-Pacifique est actuellement représenté par l’Inde et les Émirats arabes unis, et l’Amérique latine par le Brésil et le Mexique.

Quant aux 5 membres permanent, malgré les nombreux projets de réformes tous avortés à ce jour, ce sont toujours les principaux vainqueurs de la seconde guerre mondiale qui ont conservé leur siège, à savoir les États-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni et la France. Et ils disposent toujours du droit de veto qu’ils se sont eux-mêmes arrogés dès l’origine, ce qui leur permet de bloquer n’importe quelle résolution qui, sinon, doit avoir l’aval de 9 des membres du Conseil de sécurité pour être adoptée.

Première réunion du Conseil de sécurité des Nations unies à Londres, le 17 janvier 1946 (photo © Marcel Bolomey / ONU)

La récente invasion russe en Ukraine a, une fois de plus, remis sur la table la question du maintien de ce droit de veto d’un autre âge, Vladimir Poutine ayant bien évidemment utilisé une fois de plus cet outil pour bloquer le 26 février 2022 une résolution déplorant l’agression, tout en notant avec satisfaction que 3 autres membres (Chine, Inde et Émirats arabes unis) préféraient s’abstenir… De quoi énerver passablement l’ambassadrice américaine à l’ONU, Linda Thomas-Greenfield, considérant que « les États membres responsables n’envahissent pas leur voisin » et l’amenant à faire des propositions pour limiter le droit de veto, estimant que « tout membre permanent qui use de son droit de veto pour défendre ses propres actions perd toute autorité morale et doit être tenu pour responsable ».

L’ambassadrice des États-Unis auprès des Nations unies, Linda Thomas-Greenfield, en conférence de presse au siège de l’Onu, le 1er mars 2021 (photo © Mary Altaffer / The Associated Press / Voice of America)

Une leçon de morale qui ne peut bien entendu que faire sourire, voire ricaner, les autres pays, habitués de longue date à voir les États-Unis n’en faire qu’à leur tête et se soucier comme d’une guigne de ce que peut bien penser le reste du monde lorsque leurs propres intérêts économiques ou stratégiques sont en jeu… De fait, depuis la création de l’ONU, les États-Unis ont utilisé à 83 reprises leur droit de veto, dans plus de la moitié des cas pour défendre leur allié israélien contre l’opprobre international, mais force est de constater que depuis 2009, ils n’ont dégainé cette arme redoutable qu’à 4 reprises alors que dans le même temps la Russie l’a brandie pas moins de 26 fois ! C’est d’ailleurs ce pays, et avant elle la défunte URSS qui détient le record d’utilisation avec pas moins de 117 veto apposés, dont 29 depuis la fin de l’empire soviétique en 1991.

Par comparaison, le Royaume-Uni a utilisé 29 fois son droit de veto, souvent de manière concomitante avec les USA, la Chine 18 fois et la France 16 fois seulement, la dernière fois en 1989 pour éviter de condamner l’invasion américaine à Panama. Il s’agissait alors d’une position de solidarité avec son allié américain, mais la dernière fois que la France a utilisé ce droit de veto pour défendre ses propres intérêts, c’était en 1976 au sujet du référendum sur l’indépendance de Mayotte. En 2013, la France s’est d’ailleurs engagée, par la voix de François Hollande, à ne jamais utiliser son droit de veto quand sont en jeu des génocides ou des crimes de masse, et a souhaité que les autres pays en fassent de même, mais sans succès jusqu’à présent…

L’invasion américaine à Panama, en décembre 1989, la dernière occasion où la France a fait usage de son droit de veto (photo © US Army)

Le 26 avril 2022, l’Assemblée générale des Nations unis a adopté par consensus, à l’initiative du Liechtenstein, une résolution qui oblige désormais un pays utilisant son droit de veto à justifier sa décision. Une mesure qui vient justement en réaction au récent veto russe destiné à empêcher toute condamnation de son aventure ukrainienne. Cela ne changera pas fondamentalement les choses car un pays qui fait usage de son droit de veto a toujours de bonnes raisons personnelles pour cela, mais le fait que celles-ci soient plus ou moins avouables le place néanmoins dans une situation moralement plus délicate.

On se doute néanmoins que ce n’est pas ce genre de mesure qui arrêtera un dirigeant comme Donald Trump, Vladimir Poutine ou Xi Jin Ping qui n’ont cure de ce que pense l’opinion internationale à leur égard, obsédés qu’ils sont de défendre l’idée qu’ils se font de la puissance de leur propre pays. La démarche pourrait même gêner davantage les États-Unis qui sont amenés régulièrement à utiliser leur droit de veto pour éviter que la politique israélienne de colonisation des Territoires occupés ne soit trop fermement condamnée par le reste du monde.

Vladimir Poutine reçoit (à distance) le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, au Kremlin, le 26 avril 2022 (photo © Vladimir Astapkovich / Sputnik via Associated Press / Le Devoir)

C’est bien le paradoxe de ce type de posture : quand on est sûr de son bon droit, on trouve toujours que les sanctions ne sont pas assez sévères et on enrage de voir l’impunité dont bénéficient ceux qu’on considère comme délinquants. Mais quand on se place soit même en délicatesse avec la loi ou la bonne gouvernance, on est généralement très agacé par les leçons de morales que certains ne peuvent s’empêcher de donner… Pas sûr que l’on arrive à sortir aussi facilement de ce droit de veto pour le moins archaïque et profondément injuste que se sont arrogé les grandes puissances du moment !

L. V.

Suède : l’extrême droite au gouvernement

20 septembre 2022

La Suède fait partie de ces pays scandinaves longtemps considérés comme les modèles les plus aboutis de la social-démocratie européenne, dotés d’un État très protecteur, d’une vie politique plutôt apaisée et consensuelle, et d’un niveau de prélèvement fiscal élevé. La réforme du système de retraite, dont les principes avaient été fixés dès 1991 par un gouvernement social-démocrate et qui a finalement été adoptée en 1999 à l’issue d’un très long processus de dialogue social est l’exemple même de cette capacité de certains pays à dégager des compromis politiques solides et relativement équilibrés qui évitent le conflit.

A partir des années 2010, la Suède s’est montrée très accueillante envers les mouvements migratoires, bénéficiant de sa bonne réputation de pays ouvert, au système de protection social généreux et à l’activité économique plutôt florissante. En 2014, 80 000 réfugiés ont ainsi été accueillis, venant principalement de Syrie et en 2016, ce nombre s’est élevé à 120 000 environ. Entre 2000 et 2022, le nombre de résidents nés à l’étranger a doublé en Suède, atteignant 2 millions, ce qui représente un cinquième de la population.

Manifestation en septembre 2015 à Stockholm en faveur de l’accueil des réfugiés politiques… (photo © Jonathan Nackstrand / AFP / L’Express)

Dès 2010, des émeutes survenues dans la banlieue de Stockholm attisent une amorce de discours xénophobe, permettant à un nouveau parti de faire son entrée au Parlement : les Démocrates de Suède, qui comme son nom ne l’indique pas est clairement marqué à l’extrême droite et est même, à l’origine ouvertement néofasciste. Élection après élection, ce parti ouvertement xénophobe a grignoté du terrain, passant de 5,7 % des suffrages exprimés en 2010 à 20,5 % lors des dernières législatives qui avaient lieu le 11 septembre 2022, le jour anniversaire de l’attaque islamiste contre le World Trade Center, comme par un fait exprès, faisant ainsi entrer au Parlement pas moins de 73 députés sur les 349 sièges du Riksdag, le Parlement suédois…

Jimmie Åkesson, le leader du parti d’extrême droite les Démocrates Suédois (photo © Maja Suslin / TT News Agency / Reuters / Yahoo)

Un petit séisme politique et une incontestable victoire pour son porte-parole, Jimmie Åkesson, qui est à la tête des Démocrates de Suède depuis 17 ans maintenant et qui a progressivement amené ce parti néo-nazi vers la normalisation, allant jusqu’à refuser de siéger au Parlement européen dans le même groupe que Marine Le Pen et ses élus frontistes, c’est dire ! Ce résultat électoral place de fait ce parti d’extrême droite en deuxième position, derrière le Parti social-démocrate du Premier ministre sortant, Magdalena Andersson, crédité de 30,3 % des voix.

Cette dernière avait accédé à ce poste, occupé pour la première fois en Suède par une femme, le 29 novembre 2021, il y a moins d’un an donc, à la faveur d’une crise qui confirme, s’il en était besoin, que la vie politique, même en Suède, n’est jamais un long fleuve tranquille ! En 2018, le premier ministre social-démocrate, Stefan Löfven, avait été reconduit dans ses fonctions, grâce à une coalition (minoritaire) de centre gauche dans laquelle il s’appuyait aussi sur les Verts et le Parti de gauche. En juin 2021, ce dernier avait retiré sa confiance et fait chuter le gouvernement, non pas sur la gestion du la crise du Covid, pour laquelle le pays s’était singularisé par un confinement a minima, mais sur une question d’encadrement des loyers pour les logements neufs. Revenu malgré tout à la barre en juillet, Stefan Löfven avait néanmoins démissionné quelques mois plus tard, en novembre 2021 après qu’une élection interne du Parti social-démocrate a choisi de le remplacer à sa tête par Magdalena Andersson.

 
Magdalena Andersson, Premier ministre socio-démocrate sortant de Suède (source © Terra Femina)

Celle-ci n’est pas une débutante, elle qui était déjà ministre des finances dans le premier gouvernement de Stefan Löfven dès 2014, avant d’être élue, en 2020 présidente du comité monétaire et financier du Fonds monétaire international. Son élection comme Premier ministre, le 24 novembre 2021 se fait in extremis, après un ralliement de dernière minute du Parti de gauche. Mais elle est contrainte à la démission avant même de se présenter au roi, suite à la défection des Verts, qui refusent toute alliance avec le Parti du centre, pourtant appoint indispensable pour adopter le budget… Qu’à cela ne tienne, elle s’accroche et se fait réélire Premier ministre le 29 novembre : toute comparaison avec Borgen, la série qui se déroule au Danemark, serait bien entendu purement fortuite, est-il besoin de le préciser ?

Depuis son accession au pouvoir, Magdalena Andersson est obsédée par les effets de l’invasion russe en Ukraine et a conduit un changement majeur en matière de politique étrangère, tournant le dos à des décennies de neutralité pour demander l’adhésion de son pays à l’OTAN. Mais c’est à un autre sujet qu’elle doit sa défaite (relative) aux dernières législatives, à savoir la question de l’immigration. Le pays a en effet dû faire face, en avril 2022 à de violentes émeutes dans plusieurs villes du pays, en réponse à des provocations organisées par Rasmus Paludan, leader du parti d’extrême droite Stram Kurs (« ligne dure ») qui s’amuse à brûler des exemplaires du coran en public dans des quartiers à forte proportion d’immigrés de confession musulman. L’effet est garanti et les émeutes qui en ont résulté ont fait pas moins de 40 blessés dont 26 policiers, provoquant un débat houleux à travers le pays et faisant le jeu de la droite qui a axé toute la campagne des législatives sur la question sécuritaire et la place des immigrés dans la société suédoise.

Émeutes à l’issue d’une manifestation contre l’extrême droite, le 15 avril 2022, à Örebro, en Suède (photo © Kicki Nilsson / AFP / L’Express)

Les partis traditionnels de droite, Modérés, Chrétiens-démocrates et Libéraux, ont donc largement emboité le pas des Démocrates de Suède de Jimmie Åkesson, ce qui explique finalement le bon score de ce dernier qui a pu surfer sur ses thèmes de campagne de prédilection, la question de l’Ukraine ou du changement climatique étant quasiment passées à la trappe… Globalement, les partis de droite ont perdu du terrain à l’issue de ces élections, contrairement aux sociaux-démocrates qui en ont plutôt gagné. Mais pas suffisamment pour que la coalition sortante de gauche puisse se maintenir au pouvoir, elle qui finit avec 173 députés alors que la majorité est fixée à 175… Magdalena Andersson a donc été contrainte de démissionner bien que son parti finisse en tête de ces élections et c’est le chef des Modérés, Ulf Kristersson, dont le parti finit à la troisième place et perd deux sièges avec à peine 19,10 % des suffrages exprimés, qui pourrait former le prochain gouvernement en s’appuyant sur une coalition de droite dans laquelle l’extrême droite des Démocrates de Suède sera le parti dominant… Une situation explosive mais qui vient couronner les efforts de Jimmie Åkesson qui a tout fait pour banaliser l’image de son part et se rapprocher de la droite classique tandis que celle-ci dérivait de plus en plus vers ses thèses sécuritaires et nationalistes.

Le chef des Modérés, Ulf Kristersson, fêtant la victoire de la coalition de droite et d’extrême-droite, le soir des élections du 11 septembre 2022 (photo © Fredrik Sandberg / TT News Agency / AFP / RTL)

Un schéma qui n’est pas sans rappeler ce qu’il se passe en Italie où les élections générales sont justement prévue cette semaine, le 25 septembre 2022 : le centre-droit de Forza Italia pourrait ainsi revenir au pouvoir à la faveur d’une alliance avec les forces de droite voire d’extrême droite de la Ligue et de Frères d’Italie. Et la situation française n’est pas non plus très éloignée de cette configuration au vu de la stratégie portée par Éric Ciotti qui brigue la présidence des Républicains (LR) afin d’opérer un rapprochement avec l’extrême droite et espérer ainsi faire accéder en 2027 son champion, Laurent Wauquiez, à la Présidence de la République. En politique comme ailleurs, le pire n’est jamais sûr mais il est parfois bon de regarder ce qui se passe chez nos voisins pour s’en prémunir…

L. V.

Pakistan : des inondations meurtrières

16 septembre 2022

Le Pakistan, ce pays de 220 millions d’habitants, fait face depuis le début de l’année à une crise climatique de grande ampleur. En mars, le pays commençait déjà à suffoquer sous l’effet d’une forte vague de chaleur avec des températures supérieures à 40 °C. En avril, le mercure a continué à grimper pour atteindre localement jusqu’à 51 °C le 14 mai 2022 à Jacobabad, près de la frontière avec l’Inde : un record mondial sans précédent ! La ville voisine de Calcutta, en Inde, a aussi connu cette année sa plus longue séquence sans pluie : 57 jours consécutifs.

En 2022, le Pakistan en proie à une canicule record (photo © Prakash Singh / AFP / Radio France)

Des records de chaleur qui rendent la vie quasi insupportable et qui ont fait au moins 25 victimes directes en Inde et 65 au Pakistan, l’organisme humain étant mis à rude épreuve durant ces épisodes de canicule prolongée lorsque le thermomètre ne descend pas en dessous de 30 °C même au cœur de la nuit.  Cette vague de canicule, que les scientifiques relient sans hésiter au réchauffement climatique mondial, s’est bien évidemment accompagnée d’un déficit sévère en eau, les cours d’eau s’asséchant les uns après les autres et le débit du fleuve Indus, principale source d’alimentation en eau du Pakistan a vu son niveau d’étiage fondre de 65 %.

La population a aussi eu à subir en parallèle de multiples coupures d’électricité liées à une surconsommation pour alimenter réfrigérateurs et climatiseurs, mais aussi des vagues de pollution due notamment à plusieurs incendies majeurs de décharges, dont celle de New Delhi qui s’est enflammée à trois reprises. Au nord du Pakistan, un lac glaciaire a rompu sa digue sous l’effet de la fonte accélérée des neiges d’altitude. Les rendements agricoles se sont effondrés, y compris au Pendjab, grenier à blé de l’Inde, au point que ce pays a annoncé suspendre totalement ses exportations, pour privilégier sa propre sécurité alimentaire.

Rivière en crue dans le district de Swat où des milliers de personnes ont dû évacuer leur habitation le 27 août 2022 (photo © Abdul Majeeb / AFP / La Dépêche)

Et voilà que début juin, à la période où débute habituellement la mousson, des pluies diluviennes se sont abattues notamment sur la région, se poursuivant quasiment sans discontinuer jusqu’en septembre et atteignant des cumuls inhabituels au Pakistan qui a dû décréter l’état d’urgence le 26 août. Le pays est certes habitué à ces fortes pluies de mousson et aux inondations meurtrières qui en résulte. Ici, chacun a encore en tête l’année 2010, pas si lointaine, où près de 20%de la superficie du pays s’était retrouvée sous les eaux, avec un bilan final estimé à environ 2000 morts. Mais le cru 2022 est très comparable puisque la dernière semaine d’août, les autorités annonçaient déjà un bilan de 1400 morts, autour de 13 000 blessés, plus de 250 000 maisons détruites, 1,8 millions d’hectares de terres agricoles submergées, de l’ordre de 700 000 têtes de bétail emportées, 3000 km de routes hors d’usage et au moins 130 ponts effondrés…

Inondations dans les rues d’Hyderabad le 26 juillet 2022 (photo © Jan Ali Laghari / Anadolu Agency / AFP / La Croix / Reporterre)

Presque tout le pays est touché par ces inondations historiques qui concerneraient directement de l’ordre de 33 millions d’habitants selon Sherry Rehman, la ministre du changement climatique (eh oui, le poste existe au Pakistan !). Et au-delà des victimes directes de l’inondation, la population n’a pas fini de souffrir de cette situation apocalyptique : l’eau qui recouvre une bonne partie du pays et qui risque de stagner pendant des mois risque en effet d’accroître fortement les risques liés aux maladies hydriques telles que le paludisme, la bilharziose ou la dysenterie voire le choléra. L’accès à l’eau potable devient vite un problème de santé publique dans les secteurs durablement inondés, les puits d’étant plus protégés contre la contamination des eaux de surface.

Evacuation sur un radeau de fortune dans le district de Jaffarabad, le 8 septembre 2022 (photo © Fida Hussain / AFP / TV5 monde)

Les conséquences économiques d’une telle situation risquent d’être lourdes du fait des impacts de ces inondations majeures sur les cultures de riz et surtout de coton, qui contribuent largement à la balance commerciale du pays. Et ceci advient dans un pays en crise politique puisque le Premier ministre du Pakistan, Imran Khan, a été renversé en avril dernier par un vote de défiance du Parlement et que le gouvernement de coalition qui dirige depuis le pays doit faire face aux attaques verbales incessantes de l’ancien dirigeant qui a gardé un fort pouvoir de mobilisation : affronter ainsi en même temps une crise politique, économique et sociale tout en faisant face à une des pires catastrophe naturelle que le Pakistan ait connu, n’est pas une partie de plaisir pour le gouvernement actuel, conduit par Shehbaz Sharif, par ailleurs président de la Ligue musulmane du Pakistan et frère de Nahwaz Sharif qui a été lui-même à trois reprises Premier ministre : au Pakistan, l’instabilité politique est coutumière et aucun Premier ministre n’a réussi, depuis l’indépendance du pays en 1947, à aller jusqu’au bout de son mandat…

Le Secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres (à gauche) et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif (au centre) en visite dans un camp de réfugiés à Usta Muhammad, le 10 septembre 2022 (photo © Pakistan Prime Minister’s Office / AFP / Le Matin)

Il n’en reste pas moins que ce nouvel épisode d’inondation au Pakistan est assez inédit par son ampleur, au point que le secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, de visite dans le pays a déclaré samedi 10 septembre 2022à Karachi : « J’ai vu de nombreux désastres humanitaires dans le monde, mais je n’ai jamais vu de carnage climatique de cette ampleur. Je n’ai simplement pas de mots pour décrire ce que j’ai vu aujourd’hui ». Manifestement révulsé par le spectacle d’horreur auquel il a ainsi assisté, il a exhorté l’ensemble des pays émetteurs de gaz à effet de serre à modifier enfin leurs pratiques pour protéger les populations contre ces désastres qui se tendent à se multiplier. Pas sûr qu’il ait été bien entendu…

L. V.

Gaz : la Russie se débarrasse de ses excédents

14 septembre 2022

Le gaz serait-il devenu la nouvelle arme de dissuasion massive ? Non pas le gaz comme arme chimique toxique, généreusement utilisée dans bien des conflits, mais le gaz naturel, constitué pour l’essentiel de méthane, qui sert à se chauffer et à cuisiner, et que la Russie est en train d’ériger en outil de chantage redoutablement efficace…

Il faut dire que la Russie est devenue désormais le premier producteur mondial de gaz naturel, regroupant à elle-seule 20 % de la production mondiale qui était de 3.388 milliards de m³ en 2011, et surtout le premier exportateur de ce précieux combustible, qui plus est presque entièrement entre les mains du géant Gazprom, une société détenue majoritairement par l’État russe et qui, avec plus de 400 000 salariés, contribue pour 8 % du PIB national et 20 % des recettes budgétaires du pays. Un véritable mastodonte, dont le PDG depuis maintenant 21 ans, Alexeï Miller, est un homme de confiance du président Poutine, originaire, comme lui, de Saint-Petersbourg.

Vladimir Poutine aux côtés du PDG de Gazprom, Alexeï Miller, en février 2022 (photo © Sergeï Karpukhin / AFP / La Croix)

Le volume de gaz extrait aux États-Unis est certes presque aussi important que celui produit en Russie, mais les USA en consomment beaucoup plus, si bien qu’ils en importent chaque année 55 milliards de m³, ce qui en fait le quatrième plus gros importateur mondial ! Les autres gros producteurs sont le Canada (qui exporte la plupart de ses excédents vers les USA), le Qatar (gros exportateur également), l’Iran, la Norvège, la Chine (par ailleurs gros importateur), l’Arabie saoudite et l’Algérie. Mais au fil des années, les pays européens, Allemagne en tête, sont devenus dangereusement dépendants pour leur approvisionnement en gaz naturel, de leur grand voisin russe qui les livre directement par pipeline.

On considère ainsi que près de la moitié des importations européennes de gaz naturel proviennent de Russie, l’Europe important chaque jour pour plus de 300 millions d’euros de gaz russe dont l’essentiel est acheminé via 4 gazoducs principaux. Ainsi, selon un calcul de la CREA, depuis le 24 février 2022, date du début de l’invasion russe en Ukraine, l’Europe a importé de Russie pour pas moins de 93 milliards d’euros d’énergie fossile dont 51 milliards pour du gaz naturel.

Gazoduc Nord Stream 1, long de 1200 km, en service depuis 2012 (photo © Pixabay / L’Indépendant)

L’autre source d’approvisionnement majeure est la Norvège mais qui fournit à peine 24 % des importations européennes, également par gazoduc, puis l’Algérie, pour 11 % seulement et exclusivement par bateaux, ce qui suppose des opérations préalables lourdes de liquéfaction du gaz. C’est en effet une des caractéristiques de ce produit : comme tout gaz, il prend beaucoup de volume ! C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on s’est longtemps contenté de n’exploiter que les gisements de gaz proches des lieux de consommation…

Lorsque le transport par gazoduc n’est pas possible, la seule alternative est de le liquéfier pour en réduire le volume et le transporter, généralement par méthaniers, ces tankers géants qui sillonnent les mers. Mais la filière exige de très gros investissements, pour la liquéfaction initiale mais aussi pour le transport et pour le stockage et la vaporisation à l’arrivée. Du fait de la position des gisements russes dont les principaux se situent désormais en Sibérie et en mer de Barents, l’essentiel des exportations de gaz russe se fait donc par gazoducs, via un réseau qui comprend les anciens Brotherhood, datant de l’URSS et qui passent par le territoire ukrainien (à qui la Russie est donc obliger d’acquitter un droit de péage !), le pipeline Yamal qui traverse la Pologne et désormais les 2 Nord Stream posés au fond de la mer Baltique, le second ayant été achevé juste au début de l’invasion en Ukraine, ce qui a retardé sa mise en service.

Réseau de gazoducs existants et en projet permettant d’acheminer le gaz russe en Europe (source © Planète énergie)

Pendant tout le premier trimestre 2022, malgré la guerre en Ukraine et en contradiction avec son discours politique, l’Europe a importé massivement du gaz russe en exploitant au maximum les contrats de livraison de longue durée qui la lient à la Russie, afin de reconstituer les stocks après une période où les Européens faisaient la fine bouche, préférant s’approvisionner sur le marché mondial où les cours étaient plus attractifs.

Dès le 27 avril 2022, la Pologne et la Bulgarie ont totalement stoppé leurs importations de gaz russe, refusant, contrairement à la France ou à l’Allemagne, de se plier aux exigences russes de payer désormais en roubles, en dérogation de ce que prévoient les contrats. Ils sont été suivi le 21 mai par la Finlande, puis, le 30 mai, par le Danemark et les Pays-Bas. Les autres pays européens, de crainte de devoir affronter une opinion politique davantage préoccupée de son confort quotidien que du sort du peuple ukrainien dont ils ignoraient même l’existence jusque-là, ont poursuivi leurs importations comme si de rien n’était…

Installation gazière de Gazprom (photo © Tass / Abaca / Les Échos)

Mais ils doivent désormais affronter les provocations directes de la Russie qui décide d’elle-même de fermer le robinet pour faire pression sur les pays européens et éviter qu’ils ne soutiennent trop ouvertement son adversaire ukrainien. L’Autriche et l’Italie ont ainsi vu leurs livraisons de gaz russe réduites, de même que la France qui a annoncé que depuis le 15 juin 2022 son principal point d’entrée du gaz russe , situé en Moselle, était désormais tari, ce qui n’empêche pas la France d’être devenue en parallèle le premier importateur mondial de gaz naturel liquéfié russe ! Toujours est-il que le gouvernement russe joue de cette situation qui inquiète tant les opinions publiques européennes. Tout en organisant une réduction des livraisons du gazoduc Nord Stream 1, au prétexte d’une opération imaginaire de maintenance, Gazprom est allé jusqu’à diffuser une vidéo montrant un de ses employés tourner la vanne pour couper le flux de gaz vers l’Europe en suggérant que l’hiver sera très long…

Il n’en reste pas moins que cette arme est à double tranchant car la Russie a besoin de ces exportations de gaz pour alimenter son budget… Or la situation actuelle qui voit malgré tout les pays européens se préparer à réduire leurs importations de gaz russe en se tournant vers d’autres fournisseurs plus compréhensifs, n’est pas forcément un bon calcul à long terme pour la Russie. Ses capacités actuelles de stockage sont totalement saturées et elle ne sait plus que faire de ses excédents de gaz naturel, faute de disposer des infrastructures nécessaires pour les vendre à d’autres pays. On ne construit pas en quelques semaines un nouveau gazoduc ou un terminal méthanier !

Le torchage du gaz, une pratique courante, mais pas sans impact environnemental… (photo © kampee patisena / Géo)

Du coup, la Russie est contrainte de brûler une partie de son gaz excédentaire. Les Finlandais se sont en effet rendus compte que depuis le mois de juin 2022, une torchère gigantesque est apparue à Portovaïa, au nord-ouest de Saint-Pétersbourg, là où se trouve la station de compression du gazoduc Nord Stream 1. Des images tournées par la télévision finlandaise confirment cette observation également visible sur des images satellite et qui semble bel et bien reliée à la décision russe de réduire le débit du gazoduc géant à 40 % de sa capacité mi-juin, puis à 20 % le 26 juillet… Chaque jour, ce serait ainsi plus de 4 millions de m³ de gaz, soit l’équivalent de 10 millions de dollars, qui partirait en fumée, contribuant encore un peu plus au réchauffement climatique : encore un bel exemple des absurdités auxquelles les subtilités de la géopolitique conduisent l’humanité dans sa grande sagesse…

L. V.

Gorbatchev : un dirigeant qui laisse un souvenir ambigu

8 septembre 2022

Dernier dirigeant de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev s’est éteint le 30 août 2022 à plus de 91 ans, et vient d’être inhumé à Moscou ce samedi 3 septembre, aux côtés de son épouse Raïssa, disparue en 1999, dans une relative indifférence de la part de ses compatriotes, alors que, paradoxalement, nombre de dirigeants occidentaux lui rendent un hommage appuyé.

Mikhaïl Gorbatchev à la tribune du Soviet suprême à Moscou, lors de sa session extraordinaire du 27 août 1991 photo © Vitaly Armand / AFP / Le Monde)

L’actuel Président de la Russie, Vladimir Poutine, ne s’est même pas déplacé pour assister à ses obsèques, officiellement pour cause d’agenda trop chargé. Une belle marque de muflerie de la part de celui qui préfère effectivement bombarder les villes ukrainiennes plutôt que d’œuvrer à la paix dans le monde, ce qui avait valu à son prédécesseur l’attribution du prix Nobel de la paix en 1990 : chacun son domaine de compétence ! Poutine l’a d’ailleurs reconnu sans détour en admettant d’un ton neutre que Mikhaïl Gorbatchev avait eu « une grande influence sur l’histoire du monde » et qu’il s’était « efforcé de proposer ses propres solutions aux problèmes », sous-entendant clairement qu’ils ne partageaient pas la même vision des choses et que les solutions en question avaient lamentablement échoué

De fait, le bilan de Mikhaïl Gorbatchev reste mitigé, surtout dans le contexte ultra nationaliste qui règne dans la Russie de Poutine, lequel ne rêve que de reconstituer l’ex empire soviétique, par la force au besoin, et qui n’a que faire des lubies de transparence démocratique auxquelles Gorbatchev était attaché. Certes, des milliers de Russes sont venus rendre un dernier adieu à Mikhaïl Gorbatchev le jour de ses obsèques, souvent en hommage au vent de liberté qui a soufflé lorsqu’il était au pouvoir. Une impression confirmée par la présence du journaliste Dmitri Mouratov, prix Nobel de la paix en 2021 et directeur de la rédaction du journal d’opposition Novaïa Gazeta dont plusieurs collaborateurs ont été récemment assassinés du fait de leurs investigations gênantes dans des affaires de corruption impliquant l’armée russe.

Le prix Nobel de la paix, Dmitri Mouratov, portant le portrait de Mikhaïl Gorbatchev lors des obsèques de ce dernier (photo © Alexander Zemlianichenko / AFP / Le Devoir)

Pourtant, rien ne prédisposait cet apparatchik à acquérir cette réputation de défenseur des libertés et des droits de l’homme. Né en 1931 dans un petit village du nord du Caucase dans une famille de communistes fervents dont le grand-père s’était engagé dans le mouvement de collectivisation des terres et dirigeait le kolkhoze local, il reçoit à 18 ans le Drapeau rouge du travail pour ses talents de chauffeur de tracteur en parallèle de ses études au lycée. Dirigeant de l’organisation du Parti pendant ses études universitaires à Moscou, il revient dans son village en 1955 et se retrouve dès 1970 nommé gouverneur de la région de Stavropol. Il profite allègrement de sa situation pour se faire bien voir des vieux caciques du parti qui viennent en cure thermale dans le secteur et rejoint dès 1979 le Politburo comme suppléant.

Un dessin publié le 1er septembre 2022, signé Zaïtchick (source © Blagues et dessins)

La mort de Leonid Brejnev en 1982, suivi de celle rapide de ses deux successeurs, Youri Andropov et Konstantin Tchernenko lui permet d’accéder à la tête de l’URSS le 10 mars 1985. L’empire soviétique est alors à bout de souffle, dominé par un complexe militaro-industriel tout puissant, mais confronté à d’énormes difficultés de production des biens de consommation courantes. A tout juste 54 ans, Gorbatchev tranche avec l’inertie de ses prédécesseurs et lance les vaste chantiers de la perestroïka et de la glasnost. Le premier, qui vise à refondre totalement le système économique et politique de l’URSS est un échec total et ne fait qu’aggraver la situation en désorganisant tout le système. En parallèle, le souci de transparence et de liberté d’expression que cherche à instaurer Gorbatchev donne un véritable souffle démocratique mais heurte de front les intérêts et les habitudes des apparatchiks du régime tandis que ses campagnes de lutte contre la consommation d’alcool ne contribuent guère à sa popularité….

Le contexte est d’autant plus difficile que Mikhaïl Gorbatchev doit en outre se confronter à de réelles difficultés dont l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986 alors qu’il est en pleine négociations avec Ronald Reagan pour tenter de réduire enfin les arsenaux nucléaires. La fin de la course aux armements et la fin de la guerre froide sont sans conteste à mettre au crédit de Mikhaïl Gorbatchev qui était persuadé que l’URSS n’était plus en mesure de suivre le rythme imposé par les généraux de l’Armée rouge et qu’il valait mieux se concentrer sur la relance de l’économie en vue d’améliorer le niveau de vie de la population russe. Il est d’ailleurs l’artisan du retrait des troupes russes d’Afghanistan décidé en 1988 et, lors de la chute du mur de Berlin, en 1989, c’est lui qui décide de ne pas envoyer les chars russes rétablir l’ordre soviétique. Une attitude qui lui vaut l’attribution du prix Nobel de la Paix en 1990, après qu’il ait entériné fin 1989 la fin officielle de la guerre froide en accord avec Georges Bush.

Mikhaïl Gorbatchev, prix Nobel de la paix en 1990 et signataire des accord Start de désarmement en 1991 (photo © Olav Olsen / AFP / BMFTV)

En 1991, l’économie soviétique était à bout de souffle et l’aide que Gorbatchev escompte des pays occidentaux pour sa bonne volonté en faveur de la détente internationale, ne se concrétise pas. Au mois d’août, alors que Gorbatchev vient de partir en vacances, des putschistes nationalistes, inquiets de ses réformes institutionnelles, tentent de prendre le pouvoir à Moscou et lui demandent de démissionner. Il s’y refuse et finit par rentrer à Moscou alors que le putsch tourne à la débandade, quelques jours plus tard. Mais c’est Boris Eltsine, nouvellement élu au suffrage universel président de la République de Russie, qui tire les marrons du feu, après s’être mis en scène juché sur un des chars de l’armée. Gorbatchev quitte le 24 août la direction du Parti communiste qui finit par être dissous début novembre. Les accords d’Alma-Ata, signés le 21 décembre 1991, créent la Communauté des États indépendants qui remplacent purement et simplement l’URSS moribonde. Gorbatchev démissionne de son poste de président de l’URSS le 25 décembre 1991 et le Soviet suprême dissout l’URSS dès le lendemain.

Boris Eltsine exigeant de Mikhaïl Gorbatchev qu’il lise un texte devant le Parlement, le 23 août 1991 (photo © Piko / AFP / La Dépêche)

Rarement dirigeant d’une aussi grande puissance aura connu une fin de règne aussi peu glorieuse et ceci explique largement que Gorbatchev soit alors aussi détesté des Russes qui voient leur empire disparaître pour le plus grand profit de l’ennemi juré américain et qui constatent que leur niveau de vie et même leur espérance de vie déclinent tandis que des oligarques décomplexés amassent des fortunes immenses en dépeçant les anciennes structures d’État. En juin 1996, lorsque Mikhaïl Gorbatchev se présente à l’élection présidentielle de la Fédération de Russie, il n’obtient que 0,5 % des suffrages, ce qui donne une idée de sa popularité du moment face à un Boris Eltsine triomphalement réélu…

Le comble est atteint lorsque, en 1997, Mikhaïl Gorbatchev, alors à court d’argent, accepte de tourner dans une publicité du géant américain de la malbouffe, Pizza Hut. On y voit des Russes débattre, dans un restaurant moscovite, de l’évolution de la Russie, un jeune s’extasiant des libertés nouvelles, de l’ouverture au monde et des opportunité économiques qui en découlent, tandis qu’un autre regrette le temps du communisme, de l’ordre et de la stabilité. Mais tous sont unanimes pour apprécier que, grâce à Gorbatchev, chacun a désormais accès à la bonne pizza occidentale… Une scène bouffonne, qui achève de discréditer l’ancien dirigeant soviétique aux yeux de nombre de ses concitoyens.

Mikhaïl Gorbatchev avec sa petite fille tournant dans une publicité pour Pizza Hut en 1997 ( source © Eater)

Un ressentiment qui s’était encore accentué avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine qui a pris le contre-pied exact de son prédécesseur, n’hésitant pas à lancer de nouveau son pays dans des guerres d’expansion pour surfer sur l’esprit nationaliste. Gorbatchev s’était d’ailleurs ému des tendances dictatoriales du nouveau maître du Kremlin et avait même confié un jour en évoquant leur popularité respective aux yeux des Russes : « « S’ils nous pendent tous les deux, assurez-vous qu’ils ne le fassent pas au même arbre que moi ». Il aura finalement eu la chance d’échapper un un tel châtiment mais il faudra du temps sans doute pour que les Russes finissent par reconnaître, un jour peut-être, le rôle positif qu’il aura malgré tout joué en faveur de la paix et de la stabilité dans le Monde…

L. V.

Un barrage pour fermer la Méditerranée ?

31 août 2022

Le détroit de Gibraltar, c’est cette porte étroite ouverte entre le Maroc et l’Espagne, par laquelle les eaux de l’Atlantique communiquent avec celle de la Méditerranée. Connue sous le nom de Colonnes d’Hercule dans l’Antiquité, elle doit son nom actuel à une déformation de l’Arabe Djebel Tariq, autrement dit, la montagne de Tariq, en référence au général Tariq ibn Ziyad, ce stratège militaire berbère qui, en avril 711, fit traverser ses troupes omeyyades pour partir à l’assaut de la péninsule espagnole.

Les côtes marocaines vues depuis le littoral espagnol à Gibraltar (photo © Pierre-Philippe Marcou / AFP / France TV info)

Large tout juste de 14 km dans sa partie la plus étroite, mais profond d’environ 800 m, ce détroit s’est ouvert il y a seulement 5,3 millions d’années, à la faveur d’une faille sismique qui s’est peu à peu élargie entre la plaque ibérique et le nord de l’Afrique. Il y a un peu moins de 6 millions d’années, à la fin du Miocène, la mer Méditerranée s’était en effet progressivement asséchée, sous l’effet conjugué de l’émergence d’un arc volcanique et de la glaciation alors en cours. Les apports d’eau des principaux fleuves méditerranéens (le Nil, le Rhône et le Pô notamment) étant insuffisants pour compenser l’évaporation de la Méditerranée, le niveau de celle-ci va baisser d’environ 1500 m ! Les cours d’eau côtiers voient leur lit s’inciser de plus en plus profondément, créent progressivement de véritables canyons à leur embouchure, dont les calanques sont les vestiges actuels.

A la fin du Miocène, la réouverture du détroit de Gibraltar se serait traduite par le déferlement assez brutal des eaux de l’Atlantique dans la Méditerranée alors quasi totalement asséchée et recouverte d’épaisses couches de sel. Une belle chute d’eau comme en rêvent tous les concepteurs d’ouvrages hydroélectriques ; Et d’ailleurs, justement, dès 1928, l’architecte allemand Herman Sörgel, projetait très sérieusement d’édifier un immense barrage hydroélectrique de 35 km de long et 300 m de hauteur à l’emplacement du détroit de Gibraltar, pour créer une dénivelée entre les deux masses d’eau et produire du courant.

Croquis du projet Atlantropa avec ses principaux ouvrages imaginés par l’Allemand Herman Sörgel (source © La marmite du 20e siècle)

Son idée, très utopique, était non seulement de fournir de l’électricité mais de baisser ainsi artificiellement le niveau de la Méditerranée, d’environ 100 m dans sa partie occidentale et même de 200 m dans sa partie orientale, grâce à deux autres ouvrages, également sources de production hydroélectrique, l’un formant un seuil entre la Sicile et les côtes tunisiennes, et l’autre barrant le détroit des Dardannelles pour retenir l’eau de la mer de Marmara. Un projet totalement pharaonique, baptisé du nom d’Atlantropa et que Sörgel défendra avec beaucoup d’enthousiasme jusqu’à sa mort en 1952, qui se serait traduit par l’assèchement de plus de 660 000 km² de terres ainsi gagnées sur la mer, soit plus que la superficie totale de la France.

Herman Sörgel avait pensé à tout, même à creuser un canal artificiel permettant de relier Venise, désormais loin dans les terres, ou à prolonger le canal de Suez autant que nécessaire. Il avait même prévu de doubler ce projet d’un gigantesque barrage hydroélectrique sur le fleuve Congo pour développer en parallèle ce continent désormais rendu plus accessible. Effrayé par la montée du nazisme et face à l’impuissance de la Société des Nations à réguler les conflits naissants, son idée était de rapprocher les pays européens (avec leurs possessions coloniales africaines d’alors) dans une communauté de destin liée à la mise en œuvre et à la gestion (par un organisme supranational) de ce vaste projet. Sörgel avait ainsi calculé que la construction du supercontinent nouveau exigerait de chaque membre de tels investissements que ces derniers n’auraient plus assez de moyens pour financer une guerre. Et en cas de menace d’un des pays membre, il suffirait pour le calmer de lui couper l’alimentation en électricité depuis la centrale de Gibraltar : redoutable !

Curieusement, les pays européens n’ont pas mis en œuvre le projet de Sörgel et ont préféré se faire la guerre… Mais voilà que l’idée d’ériger un barrage à Gibraltar revient sur le tapis, justifiée désormais par la montée du niveau des mers ! Aux dernières nouvelles, en 2016, le niveau de la Méditerranée s’était déjà élevé de 16 cm depuis le début du XXe siècle, et celui de l’Atlantique d’environ 31 cm, mais le mouvement est en train de s’accélérer et on s’attend désormais sur les côtes méditerranéennes à une élévation d’environ 30 cm d’ici 2050 et au moins 60 cm voire 1 m d’ici la fin du siècle…

Le détroit de Gibraltar vu du ciel (source © Article 19)

De quoi inquiéter sérieusement les populations des villes côtières qui se retrouvent ainsi exposées à une érosion accrue à chaque nouvelle tempête. Chacune entreprend ainsi des travaux de plus en plus titanesques, érigeant pour se protéger des digues toujours plus hautes, des épis en enrochements et même, comme à Venise, des systèmes de portes pour se protéger de la mer. Une course contre la montre aussi coûteuse que vaine, que certains imaginent donc désormais de remplacer par des investissements communs, un peu comme l’avait proposé Herman Sörgel en son temps…

Et l’on voit donc resurgir l’idée d’un barrage à Gibraltar, pour protéger de manière globale la Méditerranée contre l’élévation du niveau moyen des océans. C’est notamment le biologiste marin, Alexandre Meinesz, qui, dans son dernier ouvrage intitulé Protéger la biodiversité marine, publié aux éditions Odile Jacob, s’inquiète des effets dévastateurs sur la flore et la faune méditerranéenne de l’augmentation de la température mais aussi de l’acidité de l’eau, sous l’effet de nos émissions de gaz à effet de serre.

Alexandre Meinesz et son dernier ouvrage (source © Twitter / La Terre au Carré)

Il propose, pour y remédier, d’édifier en travers du détroit de Gibraltar un barrage muni d’écluses pour la navigation, afin de réguler les apports de l’Atlantique de manière à compenser l’évaporation tout en maintenant le niveau de la Méditerranée à celui du siècle dernier, c’est à dire 20 cm en dessous de sa cote actuelle. Le raisonnement n’est pas absurde puisque cela permettrait d’économiser d’innombrables ouvrages de protection disséminés tout le long du littoral et sans cesse rehaussés dans une course perdue d’avance contre le réchauffement climatique. Il faudrait d’ailleurs prévoir aussi un dispositif similaire au niveau du canal de Suez pour limiter l’intrusion des eaux de la mer Rouge.

Ha-Phong Nguyen a planché pendant son master sur la faisabilité d’un barrage à Gibraltar (source © EPFL)

En 2014, un jeune élève-ingénieur de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, Ha-Phong Nguyen, a étudié la faisabilité d’un tel projet, prévoyant d’implanter un barrage dans la partie la moins profonde du détroit de Gibraltar, longue de 27 km et qu’il suffirait de fermer partiellement pour maintenir le niveau actuel de la Méditerranée malgré l’élévation attendue de l’Atlantique, tout en laissant le passage sur 1 km pour la navigation et la faune marine. Cerise sur le gâteau, l’ouvrage permettrait, en accélérant les courants, de produire autant d’électricité qu’une petite centrale nucléaire…

Un projet repris en 2016 par Jim Gower, de l’Institut des sciences de la mer du Canada, qui publiait dans la revue Natural Hazards le fruit de ses études, estimant le coût d’un tel ouvrage de 25 km de long, implanté à 284 m sous la mer, à la bagatelle de 45 milliards d’euros.

Exemples de réalisations actuelles de plus de 30 km de long dont s’est inspiré l’étude sur la fermeture de la mer du Nord, respectivement en Corée du Sud et aux Pays-Bas (source © Bull. of the American Meteorological Society)

De quoi titiller l’esprit inventif de nos voisins hollandais toujours à l’affût d’un projet d’aménagement hydraulique et inciter le docteur Sjoerd Groeskamp, océanographe à l’Institut royal néerlandais pour la recherche en mer, à publier en février 2020 avec son collègue suédois Joakim Kjellson de GEOMAR, dans le Bulletin of the American Meteorological Society, une étude imaginant cette fois la construction de 2 barrages : l’un de 161 km de long entre les côtes bretonnes et le sud de l’Angleterre, et l’autre de 475 km entre le nord de l’Écosse et les côtes norvégiennes. Ces ouvrages permettraient d’empêcher l’élévation du niveau de la mer du Nord et de protéger ainsi les côtes, souvent très urbanisées, de tous les pays concernés, pour la modique somme de 250 à 500 milliards d’euros, soit à peine 0,1 % du PNB de l’ensemble de ces pays sur 20 ans : qui a dit que l’adaptation au changement climatique allait nous coûter cher ?

L. V.

Les Français, ignares en matière de changement climatique ?

27 août 2022

En matière de politique publique, l’adhésion des populations est un point essentiel, surtout dans un pays comme la France qui se targue de démocratie et où la mauvaise humeur du peuple a plus d’une fois conduit nos responsables politiques à une piteuse reculade, voire à une fuite éperdue lorsque la révolte devenait trop violente…La crise des gilets jaunes, fin 2018, tout comme celle des bonnets rouges en 2013, sont là pour nous rappeler que l’esprit insurrectionnel n’est jamais très loin lorsque le gouvernement s’attaque à certains sujets qui fâchent.

Manifestation des Gilets Jaunes à Paris le 1er décembre 2018 (photo © AFP / La Dépêche)

C’est d’ailleurs peut-être ce qui explique l’extrême prudence de nos dirigeants, voire leur frilosité que beaucoup jugent excessive, à imposer des mesures qui permettraient de lutter plus efficacement contre l’aggravation du changement climatique et ceci malgré l’urgence de la situation. L’été 2022, comme plusieurs autres ces dernières années, vient pourtant encore nous rappeler que le réchauffement climatique global n’est pas qu’une lubie de spécialiste mais a des effets désormais bien visibles sur notre vie quotidienne.

En juin 2020, la Convention citoyenne pour le climat, composée de 150 personnes tirées au sort dans un échantillon représentatif de la population française, avait mené à bien un travail intense de débats et de réflexion et établi une série de 149 propositions de bon sens, destinées à adapter nos modes de consommation, de production, de déplacement, de nourriture et de logement, en vue de limiter notre impact climatique et se donner une chance de ne pas trop dépasser les seuils au-delà duquel on sait d’ores et déjà que le réchauffement global risque de conduire au chaos généralisé.

Intervention d’Emmanuel Macron lors de la Convention citoyenne pour le climat (photo © Lemouton / SIPA / 20 minutes)

Mais le gouvernement, qui s’était engagé à ce que ces propositions soient soumisse « sans filtre » à adoption directe ou à référendum, s’est bien vite empressé de remiser ce brûlot au fond d’un placard, estimant manifestement que l’opinion publique n’était pas prête à mettre en œuvre des mesures pourtant identifiées comme nécessaires par un groupe de citoyen lambda pour peu qu’il prenne la peine de creuser un minimum le sujet.

De fait, une étude récente, publiée le 27 juin 2022 par l’OCDE, vient conforter cette impression que la population française dans son ensemble est loin d’être convaincue par la nécessité de prendre des mesures volontaristes pour tenter de réduire enfin nos émissions de gaz à effet de serre. Certes, les pseudo-scientifiques climato-sceptiques à la Claude Allègre ont désormais quasiment disparu du paysage médiatique et les médias eux-mêmes peuvent difficilement se voir reproché de ne pas en faire assez sur le problème de la perte de biodiversité et sur les effets délétères du changement climatique.

Comment concilier politiques climatiques et justice sociale ? Un dessin signé Notto

Cette vaste enquête de l’OCDE a été menée auprès de plus de 40 000 citoyens du monde entier, issus de 20 pays différents, les plus concernés puisque émettant à eux seuls de l’ordre de 72 % des gaz à effet de serre de la planète. Et ses résultats sont assez consternant pour les Français qui se classent parmi les plus climato-sceptiques, au-delà même des États-Unis ou de l’Australie. Malgré tout le battage médiatique auquel nous sommes soumis, seule une petite moitié des Français (57 %) se dit effectivement persuadée de l’existence d’un lien entre le réchauffement climatique observé et l’activité humaine ! Pire encore, 12 % des Français se disent même convaincus que le réchauffement climatique est une pure chimère… Par comparaison, 84 % des Chinois et des Japonais ont parfaitement intégré ce lien entre activité humaine et changement climatique, de même que 80 % des Espagnols et des Anglais. En France, manifestement, la vulgarisation des sujets scientifiques a encore des marges de progression…

Selon cette enquête, plus de 80 % des Français ont bien intégré que le réchauffement climatique allait se traduire par une aggravation des périodes de sécheresse et une montée du niveau de la mer, même si cette proportion est plutôt de l’ordre de 90 % dans bon nombre de pays, voire supérieure en Indonésie par exemple. Mais curieusement ils ne sont pas moins de 63 % à penser que ce changement climatique est lié à des éruptions volcaniques plus fréquentes ! Force est de constater que la plupart des Danois, des Allemands ou même des Sud Coréens sont, ce ce point de vue, nettement moins crédules que nous…

Des stratégies personnelles liées à une mauvaise compréhension des mécanismes du changement climatique… Un dessin signé Wingz

Quant à déterminer les facteurs qui permettent de caractériser la source des gaz à effets de serre (GES) responsable de ce changement climatique, les Français sont systématiquement ceux des pays développés qui fournissent le plus fort taux de mauvaises réponses. Ainsi ils ne sont que 72 % à avoir intégré que produire de la viande de bœuf émet davantage de GES que produire des pâtes ou du poulet. Seuls 62 % des Français interrogés sont en capacité d’affirmer que l’empreinte environnementale de l’avion est supérieur à celle du train ou du bus. Et seuls 50 % ont compris que l’émission de GES de l’énergie nucléaire était inférieure à celle du gaz ou du charbon : étonnant dans un pays champion du monde du recours à l’électricité d’origine nucléaire et dont le gouvernement se bat pour tenter d’imposer cette réalité à ses voisins européens…

Dans un autre registre, un Français sur deux ignore que les USA sont le pays du monde qui émet le plus de GES par tête d’habitant et 40 % d’entre eux ne savent pas que c’est la Chine qui est le plus gros émetteur mondial de GES. Un niveau d’information aussi faible sur un sujet dont on nous rebat pourtant les oreilles à longueur de journée interroge de fait sur la capacité de notre pays à prendre les décisions qui s’imposent en la matière et surtout à les faire accepter par l’opinion publique. Nombre de scientifiques se sont d’ailleurs émus de ce constat, parmi lesquels François Gemenne, spécialiste des questions de migrations environnementales et climatique qui déplore qu’en France, la science soit devenue « affaire de croyance et d’opinion politique, ce qui est dramatique pour la démocratie ».

Toute l’ambiguïté de la lutte contre le changement climatique, un dessin d’Alexandre Magnin

Pas très rassurant en effet quant à l’acceptation collective de politiques publiques plus volontaristes en matière environnementale, d’autant que, sur ce point, les Français rejoignent les autres, comme le souligne l’OCDE qui constate que « dans tous les pays, le soutien aux politiques climatiques dépend des perceptions des citoyens concernant trois facteurs clés : l’efficacité perçue des politiques en matière de réduction des émissions, leur impact distributif présumé sur les ménages à faibles revenus (préoccupations en matière d’inégalité), et leur impact direct anticipé (gains et pertes) sur le revenu disponible du ménage ». Autrement dit, chacun est d’accord pour s’investir mais à condition que cela soit efficace, que l’effort soit équitablement réparti et que les conséquences sur son pouvoir d’achat et son niveau de confort personnel soit minimes. Une équation pas si facile à résoudre…

L. V.

Salvador : le mirage du bitcoin ?

20 août 2022

Premier pays au monde à avoir adopté le bitcoin comme devise officielle, en septembre 2021, suivi en avril 2022 par la Centrafrique qui l’a adopté comme monnaie légale aux côtés du franc CFA, le Salvador est peut-être en train de s’en mordre les doigts…

Le symbole du bitcoin sur fond de drapeau salvadorien, une alliance ambiguë… (source © Clubic)

Il faut dire que cette cryptomonnaie, la première à avoir vu le jour, en novembre 2008, à l’initiative d’un certain Satoshi Nakamoto, un avatar dont on ne connaît toujours pas la véritable identité, a connu récemment quelques faiblesses. L’aventure semblait pourtant bien partie et l’idée même des cryptomonnaies, basée sur le principe d’un échange de valeurs totalement décentralisé qui s’affranchit des organismes financiers, paraît séduisante, bien qu’un peu obscure pour le non initié. Tout repose en effet sur un logiciel qui rétribue en bitcoin les « mineurs », des usagers qui mettent à disposition la puissance de calcul de leur ordinateur pour traiter des transactions de manière sécurisée en les inscrivant dans un registre virtuel, la « blockchain » qui permet de retracer chaque mouvement. C’est un peu comme si, sur un billet de banque on pouvait retrouver tout l’historique des utilisateurs qui l’ont eu précédemment en main !

Un des avantages de cette cryptomonnaie est bien sûr de s’émanciper des organismes bancaires, dans une démarche « de pair à pair ». C’est d’ailleurs ce qui a fait son succès initial parmi les utilisateurs du Darknet qui se sont rapidement emparés de cet outil un peu utopique pour s’en servir de monnaie d’échange pour l’achat d’armes, les jeux d’argent et le trafic de stupéfiant, jusqu’à ce que le FBI s’efforce en 2013-14 d’y mettre fin en bloquant le vecteur du marché, Silky road, la Route de la soie du marché noir…

Le bitcoin, une cryptomonnaie aussi mythique que mystérieuse… (source © 123photos / Trust my science)

D’une valeur quasi nulle à sa création, le bitcoin a atteint la parité avec le dollar dès 2011 et a connu depuis une histoire assez mouvementée qui lui a quand même permis d’atteindre en novembre 2021 le niveau record (à ce jour) de quasiment 69 000 dollars ! Sauf que en juin 2022, sa valeur avait été divisée par 4 en quelques mois pour retomber à environ 17 000 $ US… Une valeur assez fluctuante donc, qui dépend uniquement de son usage et des volumes d’échange, sans garantie puisque non liée à un stock physique d’actif traditionnel.

C’est d’ailleurs pour cette raison (et d’autres) que le pari du Salvador d’utiliser le bitcoin comme monnaie officielle a été tant décriée en cette période de chute des cours de la cryptomonnaie. Il faut dire qu’elle repose sur une initiative fortement médiatisée du Président de la République, Nayib Bukele, lui-même assez décrié. Fils d’un homme d’affaire d’origine palestinienne, lui-même ex publiciste et propriétaire d’un magasin de motos, il avait été élu maire de la capitale, San Salvador, en 2015, à tout juste 34 ans, avant de se voir exclu en 2017 de son parti, le Front Farabundo Marti de libération nationale, un ancien mouvement révolutionnaire de gauche, pour avoir lancé une pomme à la tête d’une conseillère municipale !

Nayib Bukele aux côtés de son épouse Gabriela Rodriguez, saluant ses partisans après sa victoire électorale en février 2019 (photo © Luis Acosta / AFP / Libération)

Mais qu’à cela ne tienne, Nayib Bukele se présente 2 ans plus tard, en 2019, à la Présidence de la République au nom d’un micro parti conservateur de centre droit et se fait élire à 37 ans à la tête de ce pays de 6,5 millions d’habitant, gangrené par une guerre des gangs de narcotrafiquants qui fait des ravages, en portant un discours populiste axé sur la lutte contre la criminalité et la corruption des élites politiques. Depuis, il gouverne ce pays d’une main de fer en pratiquant une politique ultra-sécuritaire qui lui vaut un taux de popularité record de 80 % en 2020… Il n’hésite pas en février 2020 à faire entrer des soldats en arme dans les travées du Parlement pour intimider les députés qui rechignent à voter un emprunt colossal pour renforcer le budget des forces de l’ordre !

Soldats en armes au Parlement du Salvador le 10 janvier 2020 (photo © Víctor Peña / journal El Faro / Mr Mondialisation)

Son nouveau parti, intitulé justement Nouvelles idées, sort largement vainqueur des élections législatives de février 2021, ce qui permet au jeune président, qui aime à se dépeindre comme « le dictateur le plus cool du monde » de faire le ménage en mettant d’office à la retraite certains juges trop regardant, en arrêtant nombre de parlementaires et anciens ministres peu coopératifs, et en amendant la Constitution pour lui permettre d’enchaîner plusieurs mandats.

Communiquant principalement via les réseaux sociaux, il affirme en janvier 2022 à qui veut l’entendre être persuadé que la valeur du bitcoin atteindra prochainement les 100 000 $, alors même que la cryptomonnaie est en pleine dégringolade. Nayib Bukele n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour faire du bitcoin une monnaie phare, annonçant même sur Twitter acheter des bitcoins sur son propre téléphone portable avec l’argent du Trésor national, en espérant fonder un hôpital avec le futurs bénéfices de cette spéculation. Un portefeuille électronique, Chivo wallet, a été créé pour permettre à chaque habitant du pays d’effectuer ses transactions monétaires et financières en bitcoins depuis son smartphone sans passer par le système bancaire, tout en bénéficiant au passage d’une dotation gratuite de 30 $ en bitcoins, histoire d’inciter chacun à utiliser la nouvelle monnaie.

L’arrivée de l’avatar du président Nayib Bukele, mise en scène à la fête des bitcoiners : du grand spectacle ! (photo © Salvador Melendez / AP / Le Grand Continent)

Une gigantesque fête des bitcoiners a même été organisée sur une plage du Salvador, où l’avatar du président est descendu sur la scène dans une soucoupe volante au milieu de lumières et de fumées blanches. L’occasion pour le président d’annoncer en grandes pompes que le Salvador allait émettre des obligations d’une valeur d’un milliard de dollars (les Volcano Bonds), dont la moitié serait utilisée pour acheter des bitcoins, et l’autre moitié pour créer une ville entière en forme de bitcoin, appelée Bitcoin City autour du volcan salvadorien de Conchagua, conçue spécialement pour les mineurs de cette cryptomonnaie.

La fièvre salvadorienne du bitcoin est un peu retombée depuis, du fait de l’effondrement des cours. Si plus de 70 % de la population a bien téléchargé l’application pour récupérer et dépenser les 30 dollars offerts par le gouvernement, la plupart n’ont pas poussé plus loin leur expérience des transactions via la cryptomonnaie. Même pour les transferts de fonds depuis l’étranger de la diaspora émigrée, qui représentent autour de 25 % du PIB salvadorien, seul 1,7 % aurait été fait via le Chivo wallet, alors que c’était un des principaux arguments pour utiliser le bitcoin en limitant les frais de transaction bancaire… La République du Salvador a déjà perdu plus de 40 millions d’euros du fait de la dépréciation récente du bitcoin et le pays se rapproche dangereusement du défaut de paiement.

Le Président de la République du Salvador, twitteur invétéré… (source © Portalcripto)

Le recours au bitcoin, finalement assez marginal, est loin d’être la cause principale de cette dette abyssale du pays mais il ne facilite pas les discussions avec le Fonds monétaire international qui juge que la volatilité excessive de la cryptomonnaie menace la stabilité financière de l’État comme des petits épargnants. Nayib Bukele va devoir twitter frénétiquement pour convaincre ses électeurs de continuer à faire confiance au bitcoin…

L. V.

Taïwan ou le règne de l’ambiguïté stratégique

9 août 2022

Comment faut-il donc interpréter la récente visite à Taïwan, mardi 2 août 2022, de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis ? Et surtout la démonstration de force qui s’en est suivie de la part de la Chine dont le ministre des affaires étrangères a déclaré sans ambages : « Ceux qui offensent la Chine devront être punis, de façon inéluctable » ? On a connu dialogue plus diplomatique entre les deux grandes puissances mondiales… D’autant que cet échange d’amabilités s’est accompagné d’une intrusion directe de 21 avions de chasse chinois dans l’espace aérien taïwanais, de rétorsions économiques à l’encontre de l’île de Taïwan et d’un déploiement de force sans précédent de la marine militaire chinoise dans le cadre de prétendus « exercices » avec tirs à balles réelles…

Nancy Pelosi (en tailleur rose) à son arrivée à l’aéroport de Taipe, mardi 2 août 2022 (photo © AP / Libération)

Une tension largement avivée par une réaction menaçante de la part de Moscou, le ministre russe des affaires étrangères affirmant haut et fort que « la partie chinoise a le droit de prendre les mesures nécessaires pour protéger sa souveraineté et son intégrité territoriale concernant le problème de Taiwan », tout en qualifiant la visite de Nancy Pelosi de « provocation évidente ». Mais que diable allait donc faire celle-ci dans cette galère taïwanaise, surtout à un moment où la planète est déjà au bord de l’explosion, du fait de l’agression russe en Ukraine ?

Il faut dire qu’un déplacement officiel, dans un Boeing de l’US Air Force, de Nancy Pelosi, troisième personnage des États-Unis qui, a 82 ans, n’en est pas à sa première provocation envers le gouvernement chinois, ne pouvait pas passer inaperçue, bien qu’annoncée à la dernière minute et peu médiatisée par le gouvernement de Taïwan. Elle a d’ailleurs annoncé clairement la couleur en déclarant dès son arrivée : « La visite de notre délégation du Congrès honore l’engagement indéfectible de l’Amérique à soutenir la démocratie dynamique de Taïwan. La solidarité de l’Amérique avec les 23 millions d’habitants de Taïwan est plus importante aujourd’hui que jamais, alors que le monde est confronté à un choix entre autocratie et démocratie ».

Manœuvres de l’armée chinoise dans le détroit de Taïwan début août 2022 (photo © Lin Jian / Chine nouvelle / SIPA / Les Echos)

Une véritable gifle pour Pékin qui considère Taïwan comme une simple province rebelle qu’il lui revient de ramener dans le giron du Parti communiste chinois et qui n’a jamais digéré le geste de Nancy Pelosi qui, en 1991, s’était rendue sur la place Tian’anmen, deux ans après le massacre des étudiants chinois protestataires, et y avait déployé une petite banderole noire en hommage aux plusieurs centaines de manifestants tués à la mitrailleuse et écrasés par les chars de l’armée chinoise.

Il faut dire aussi que la question du sort de Taïwan est un sujet particulièrement sensible aux yeux des dirigeants chinois. Rappelons pour mémoire que l’île de Taïwan, que les Portugais avaient appelé Formose lorsqu’ils l’ont abordée pour la première fois en 1542, était peuplée, depuis sans doute au moins 4000 ans par des populations austronésiennes venues du sud-est de la Chine. Colonisée par les Hollandais, ceux-ci encouragent la migration chinoise pour développer l’agriculture, mais sont chassés de l’île en 1633 par Zheng Chenggong, un fidèle de la dynastie Ming, alors que l’empire chinois est en passe de tomber entre les mains de la dynastie Qing, d’origine Mandchoue. Cinquante ans plus tard, celle-ci s’empare à son tour de l’île qui est donc intégrée à l’empire chinois, puis érigée en province en 1887.

Un dessin signé Bauer, publié dans Le Progrès le 4 août 2022

En 1895, après sa défaite contre le Japon, la Chine est contrainte de lui céder Taïwan qui sera donc partie intégrante de l’empire colonial japonais jusqu’en 1945, date à laquelle les États-Unis, sortis victorieux de la seconde guerre mondiale, se voient accorder la tutelle de l’île et aident les troupes du Parti nationaliste chinois, le Kuomintang, à s’y installer dès le retrait de l’armée japonaise. La République nationaliste de Tchang Kaï-chek gouverne alors le territoire de manière assez brutale, provoquant rapidement des émeutes réprimées dans le sang et qui auraient fait pas moins de 30 000 morts. En octobre 1949, le Kuomintang est défait piteusement par l’armée populaire de libération de Mao Zedong, puissamment soutenue par l’URSS, et ne conserve que ce territoire de Taïwan ainsi que quelques îles alentours.

Le mémorial à la gloire de Tchang Kaï-chek à Taïwan (source © Easy Voyage)

Jusqu’en 1971, c’est la République de Chine, établie sur ce confettis de Taïwan qui représente officiellement le pays à l’ONU, jusqu’à ce que les autres nations finissent par accepter que le pays soit enfin représenté par la République populaire de Chine. Jusqu’en 1978, Tchang Kaï-chek, avec le soutien des États-Unis, fait régner un régime dictatorial et corrompu à Taïwan. Son fils qui lui succède alors procède à une libéralisation progressive du régime et finit par lever, en 1987 seulement, la loi martiale qui étouffait le pays. Depuis, le régime s’est très largement démocratisé avec la première élection présidentielle au suffrage universel direct en 1996. L’actuelle présidente de la République, Tsai Ing-wen, issue du Parti démocrate progressiste, a été élue en 2016 et réélue en janvier 2020.

Tsai Ing-wen, actuelle présidente de Taïwan, ici en mai 2020, prononçant son discours d’investiture (source © Taïwan Info)

Le pays, qui compte désormais plus de 23 millions d’habitants, est l’un des plus libres du monde, classé 19e selon l’indice de liberté humaine en 2018, loin devant la France qui figure en 31e position pour les libertés individuelles et au 52e rang pour les libertés économiques… Le PIB par habitant se rapproche des 50 000 dollars, ce qui classe le pays au 21e rang mondial selon les données du FMI en 2017, juste derrière l’Allemagne et l’Australie, mais devant la France et le Royaume-Uni. Comme Singapour, Hongkong et la Corée du Sud, Taïwan a connu une industrialisation et un décollage économique très rapide au cours des dernières décennies et est désormais à la pointe de la technologie dans le domaine de l’informatique, des communications ou de la biotechnologie.

On comprend dans ces conditions, que la Chine de Xi Jinping n’a pas la moindre envie de voir ce joyau de son empire se détacher. Historiquement, il est bien difficile de lui donner tort, d’autant que Taïwan n’est reconnu officiellement que par une poignée de petits pays et que les États-Unis, bien qu’alliés inconditionnels, s’en sont toujours bien gardés, entretenant cette « ambiguïté stratégique » qui consiste à apporter une aide militaire à Taïwan tout en ne reconnaissant pas le pays. Pour parler crûment, les Occidentaux soutiennent ouvertement le régime libéral et démocratique qui s’est (récemment) installé à Taïwan mais sont bien mal placés pour faire la leçon à la Chine qui revendique ce territoire alors qu’ils ont soutenu pendant des années le régime autoritaire et corrompu du Kuomingtang. Chacun aimerait bien, en Occident, que le géant chinois s’imprègne de l’esprit démocratique qui règne désormais à Taïwan, mais c’est rarement de l’extérieur, surtout à coup de provocations de ce type et face à un régime aussi autoritaire et susceptible que celui de Xi Jinping, que l’on incite à une telle évolution : en géopolitique, les leçons de morales sont rarement très efficaces…

L. V.

Droit à l’avortement : la menace américaine

8 juillet 2022

Le droit des femmes à l’avortement est un long combat qui s’est toujours heurté au conservatisme et au fondamentalisme religieux, qu’il soit catholique, protestant, orthodoxe, juif ou musulman… Aux États-Unis d’Amérique, pays conservateur par excellence, l’avortement était interdit partout en 1973, jusqu’à la publication de ce fameux arrêt Roe vs Wade, rendu par la Cour suprême, avec l’accord de sept des neuf juges qui la composaient à l’époque.

Un dessin signé de l’Algérien Dilem (source © Cartooning for Peace)

Jane Roe était une jeune Texane de 21 ans qui souhaitait avorter de son troisième enfant après avoir abandonné le précédent et qui avait donc engagé une procédure judiciaire pour cela, l’interruption volontaire de grossesse étant alors totalement illégale et quasi impossible aux USA. Après trois ans de bataille judiciaire acharnée contre l’État du Texas, représenté par l’avocat Henry Wade, la Cour suprême avait donc tranché le 22 janvier 1973, en reconnaissant que le 14e amendement de la Constitution américaine garantissait un droit des femmes à avorter et que les États ne pouvait pas les en priver.

Depuis, la même Cour avait précisé, en 1992, que ce droit était valable tant que le fœtus n’est pas considéré comme « viable », soit jusqu’à 22 à 24 semaines de grossesse. Mais malgré cet arrêt, le droit à l’avortement aux USA reste fragile et soumis à de multiples attaques de la part des lobbies fondamentalistes. Le 1er septembre 2021, le Texas a ainsi adopté une nouvelle loi qui interdit l’IVG quatre semaines après la fécondation, et ceci même en cas d’inceste ou de viol. A ce jour, ce sont pas moins de 31 États sur les 50 que compte les USA qui ont ainsi introduit des propositions de lois restreignant le droit à l’avortement.

Un dessin signé Large (source © Twitter)

Et voila que le 3 mai 2022, une fuite délibérée a révélé que la Cour suprême était en train de concocter une décision remettant en cause ce fameux arrêt de 1973 et laissant chaque État décider de sa position en matière de droit à l’avortement. Une décision qui a finalement été confirmée le 24 juin dernier, votée par cinq des neufs juges, dont le fameux juge Clarence Thomas, 74 ans, nommé à ce poste en 1991 par Georges W. Bush, et qui ne cache pas sa volonté de revoir toutes les jurisprudences un tant soit peu libérales, y compris celles autorisant les rapports entre personnes du même sexe. Son collègue, Samuel Alito, également nommé par Bush, l’a rejoint dans cette décision, de même que les trois juges nommés par Donald Trump, à savoir l’ultra religieuse Amy Coney Barett, le conservateur Neil Gorsuch et le juge Brett Kavanaugh, lui-même accusé d’agression sexuelle. Le président de la Cour suprême, John Roberts, ne les a pas suivis mais avait lui-même approuvé une loi du Mississippi, interdisant l’avortement au-delà de 15 semaines…

Le président des États-Unis, Joe Biden, en visioconférence le 1er juillet 2022 avec des gouverneurs après la décision de la Cour suprême révoquant le droit à l’avortement (photo © Tom Brenner / Reuters / RFI)

Cette offensive conservatrice contre le droit des femmes à disposer de leur corps a bien entendu déclenché de nombreuses protestations indignées. Le président Joe Biden lui-même a dénoncé sans équivoque cette « décision terrible et extrême » qui « chamboulera des vies », tout en reconnaissant son impuissance, dans le rapport de forces actuel, à s’y opposer faute de majorité progressiste suffisante au Sénat et à la Chambre des représentants. Il appelle d’ailleurs ses compatriotes à profiter des élections de mid-term qui se profilent en novembre prochain, pour conforter sa majorité et lui permettre de revenir sur cette décision.

En attendant, trois nouveaux États se sont déjà appuyés sur l’arrêt du 24 juin pour interdire l’avortement et 19 avaient déjà anticipé la décision des juges suprêmes. On estime désormais que plus de la moitié des États, principalement dans le sud et le centre du pays, le plus conservateur, devraient restreindre fortement le droit à l’IVG à très court terme. Pourtant, l’on considère qu’environ 25 % des femmes américaines ont eu recours un jour à l’avortement et que un million d’entre elles en bénéficie chaque année pour différentes raisons, suite à un viol, à une grossesse non désirée ou pour des raisons de pathologie.

Un dessin de Chapatte, publié dans le Canard enchaîné

Il est donc étonnant qu’il puisse ainsi se dégager une telle majorité politique pour imposer à ces femmes des conditions qui vont totalement à l’encontre de leur souhait le plus profond, et ceci pour des raisons purement idéologiques voire strictement religieuses. A l’instar d’autres nations, les États-Unis d’Amérique, malgré leur long attachement à un parcours démocratique, libéral et progressiste, ont bien du mal à lutter contre ces vieux démons du fondamentalisme le plus obtus et le plus rétrograde qui constitue une menace permanente contre les avancées, même les plus intimes, de la société humaine. Et tout laisse à penser que d’autres pays ne sont pas à l’abri d’un tel risque de retour en arrière : «Rien n’est jamais acquis à l’Homme… » rappelait le poète !

L. V.

Forages profonds : creuse toujours, tu m’intéresses…

28 juin 2022

Il est beaucoup question du retour de la Guerre froide en cette nouvelle période de tension internationale consécutive à la brutale invasion de l’Ukraine par la Russie et à une recrudescence des sanctions économiques et des passes d’armes entre démocraties occidentales et régimes forts asiatiques. Malgré les livraisons militaires de plus en plus importantes de la part des États-Unis et de l’Europe aux forces armées ukrainiennes en guerre, on est loin pourtant du climat de conflit ouvert des années 1960.

A la sortie de la Seconde guerre mondiale, l’affrontement entre bloc occidental et camp soviétique était généralisé et se traduisait par de multiples crises politiques un peu partout dans le monde. En 1948, il se cristallise en particulier autour de Berlin où Staline instaure un premier blocus auquel les Alliés répondent par l’organisation d’un pont aérien. Mais rebelote en 1961, lorsque l’URSS de Khrouchtchev lance la construction d’un véritable mur pour empêcher les Allemands de la RDA de rejoindre l’Allemagne de l’Ouest.

Travaux d’édification du mur de Berlin par l’armée est-allemande en 1961 (photo © picture-alliance / DPA / AKG-images / DW)

Une crise fortement aggravée par les événements qui se déroulent au même moment sur l’île de Cuba où Fidel Castro signe en septembre 1962, après le fiasco de la tentative de débarquement américain pour le renverser, une alliance militaire avec l’URSS, celle-ci s’engageant à lancer une riposte nucléaire en cas de nouvelle attaque occidentale contre son allié cubain. Une menace qui se concrétise rapidement puisque dès le mois d’octobre, les Américains repèrent des rampes de lancement de missiles nucléaires en cours d’installation, pointées vers leur territoire. Il s’en est sans doute fallu d’un cheveu pour que l’affrontement diplomatique ne dégénère alors en holocauste nucléaire…

La crise des missiles de Cuba en 1962, à l’origine d’un bras de fer entre Nikita Khrouchtchev et John Fitzgerald Kennedy, caricature de Leslie Gilbert Ilingsworth, parue dans le Daily Mail (source © Actualité internationale)

Depuis, on avait réussi à passer à une logique un peu plus coopérative entre blocs géopolitiques antagonistes, mais il reste de cette période un climat d’intense compétition, bien au-delà des seuls domaines militaires. C’était alors la course pour savoir qui, des Russes ou des Américains enverrait le premier homme dans l’Espace ou se poserait le premier sur la lune. Mais la compétition consistait aussi à déterminer qui allait creuser le plus profond…

Les techniques de forage, issues de pratiques séculaires des puisatiers allant chercher dans les profondeur du sol l’eau indispensable à la vie mais parfois rare en surface, avaient connu au début du XXe siècle un important développement technique grâce à l’exploration pétrolière. Les développements de la géophysique avaient amené à formuler différentes hypothèses quant à la constitution de la croûte terrestre, marquée par des discontinuités qui se traduisent par une modification assez brusque des vitesses de propagation des ondes électromagnétiques à certaines profondeurs. Bref, les scientifiques brûlaient d’envie d’aller voir de plus près à quoi ressemblaient les roches à plusieurs kilomètres sous nos pieds…

Équipe internationale de scientifiques sur le site de Vostok le 24 décembre 1991 (photo © Jean-Marc Barnola / CC BY-NC-ND / The Conversation)

La compétition avait aussi été lancée sur glace, les Américains ayant procédé à la fin des années 1960 à un premier forage au Groenland, suivi en 1970 par le forage de Byrd, percé jusqu’à la profondeur de 2138 m à travers la calotte glaciaire de l’Antarctique. Il n’en fallait pas davantage pour aiguillonner les scientifiques russes qui lancent aussitôt leurs équipes de foreurs en Antarctique. Après plusieurs tâtonnements, le troisième forage réalisé, sur le site de Vostok, atteint 2082 m en 1982. Il sera progressivement approfondi jusqu’à 3683 m de profondeur en 1998, et servira de support à une fructueuse coopération scientifique, notamment avec les équipes de glaciologues français de Claude Lorius puis Jean Jouzel et d’autres, qui reconstitueront, à partir de ces carottes glaciaires, plusieurs cycles climatiques sur les 400 000 dernières années !

Mais l’enjeu des scientifiques était surtout de percer le mystère de la constitution de la croûte terrestre. Pour cela, les Américains avaient lancé, dès 1958, le projet Mohole, destiné à atteindre la fameuse discontinuité entre la croûte et le manteau terrestre, mise en évidence par le géologue croate Andrija Mohorovičić qui lui a donné son nom. L’objectif était de percer la croûte terrestre depuis le plancher de l’océan pacifique, là où elle est la moins épaisse. Mais les premières tentatives sérieuses ont commencé en mars 1961 à Guadalupe, au Mexique, où un forage réalisé depuis un bateau traversa 170 m de sédiments avant d’atteindre le basalte et de s’arrêter quelques mètres plus bas, à 3 560 m sous le niveau de la mer. L’expérience a permis de faire de gros progrès techniques en matière de stabilisation en mer des plateformes de forage pétrolier, mais s’est arrêté dès 1964, faute de crédits pour poursuivre l’aventure…

Tour de forage utilisée pour le forage profond de Kola (source © Pechenga)

Ne voulant pas être en reste, les Soviétiques ont lancé, le 24 mai 1970, leur propre forage profond, mais à terre, sur la presqu’île de Kola, dans une région isolée du district de Pechengsky, avec pour objectif affiché d’atteindre la profondeur incroyable de 15 000 m jusqu’au Moho. Rapidement doublés par les Américains dont la Lone Star Producing Company annonce en 1974 avoir atteint la profondeur de 9 500 m au puits Bertha Rogers (sans toutefois trouver le pétrole recherché…), les Russes ne se découragent pas pour autant et poursuivent leur lente progression jusqu’à atteindre à leur tour cette même profondeur dans le forage SG-3. En 1983, ce même forage, d’un diamètre de 10 cm seulement, atteint ainsi la profondeur de 12 000 m !

Il faut dire que, malgré les difficultés techniques extrêmes rencontrées, le forage apporte des enseignements scientifiques intéressants. Alors que les chercheurs pensaient rencontrer du basalte vers 3 à 4 km de profondeur, au niveau d’une discontinuité géophysique bien marquée, ils se rendent compte que celle-ci est due en réalité à une simple différence de faciès dans les roches granitiques et métamorphiques qui constituent le bouclier scandinave, où l’épaisseur de la croûte terrestre atteint en réalité sans doute de l’ordre de 35 km. A 6 km de profondeur, les géologues y découvrent même de minuscules fossiles de plantes marines âgées de plus de 2 milliards d’années…

Tête du forage profond de Kola désormais refermée en surface (source © Greedy Finance)

Mais plus le forage avance, plus les difficultés techniques s’ajoutent. L’augmentation de la température y est beaucoup plus élevée que prévu, atteignant les 180 °C, dans une roche dont la densité diminue et qui devient très difficile à extraire, avec une abondance d’hydrogène gazeux. Les équipes font de nouvelles tentatives mais finissent par abandonner à 12 226 m de profondeur, en 1992, alors que la guerre froide a pris fin et que l’intérêt de la compétition a baissé. Le projet sera finalement totalement clôturé au début des années 2000, après obstruction de la tête de forage, et toutes les installations sont laissées à l’abandon…

État des installations de forage de Kola totalement abandonnées en 2012 (source © Pechenga)

Depuis, d’autres forages de plus grande longueur ont été réalisés, à des fins d’exploration pétrolière, avec un puits foré en 2008 jusqu’à 12 289 m au Qatar sur le champ pétrolier off shore d’Al Shaheen, exploité depuis 1994 et où Total est désormais partie prenante depuis 2016. Mais le forage profond de Kola SG-3 reste le point le plus bas jamais atteint par l’homme sur Terre. Avec la guerre froide, l’homme est finalement tombé bien bas…

L. V.

Géopolitique : le double jeu de la Turquie

24 juin 2022

Décidément, le nouveau sultan d’Ankara, le président turc Recep Tayyip Erdogan, élu à ce poste depuis août 2014, n’en fini pas de faire des siennes ! En plein conflit entre l’Ukraine et la Russie, voilà que le ministre turc des Affaires étrangères a reçu son homologue russe, Sergueï Lavrov, en grandes pompes à Ankara, pour évoquer le dossier des exportations de blé ukrainien bloquées par Moscou, même si certains en Ukraine accusent les Russes de s’accaparer tout simplement par la force ces stocks de céréales pour les exporter à leur profit. L’image de Sergueï Lavrov tout sourire en visite officielle dans un des 30 pays membres de l’Alliance atlantique alors même qu’il est sous le coup de graves sanctions internationales et persona non grata en Occident, a de quoi interroger…

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, en visite officielle à Ankara le 8 juin 2022 (photo ©
Adem Altan / AFP / L’Orient le jour)

Surtout quand on voit en parallèle la Turquie opposer tranquillement son veto à la demande d’adhésion de la Suède et de la Finlande, toutes deux désireuses désormais de rejoindre les rangs de l’OTAN. Erdogan profite en effet des procédures d’adhésion qui exigent l’unanimité pour accepter de nouveaux membres, comme s’il ne reculait devant aucune provocation pour imposer de manière brutale ses desiderata. Prenant prétexte de la bienveillance suédoise envers les réfugiés politiques kurdes du PKK, persécutés en Turquie, Erdogan est prêt à user de toutes les armes pour imposer son point de vue par la force.

Son mépris affiché pour la diplomatie traditionnelle policée vient d’ailleurs de se manifester par une nouvelle convocation, fin mai 2022 des ambassadeurs français et allemands à Ankara, histoire de leur rappeler fermement que la Turquie ne peut tolérer aucune manifestation en Occident de membres du PKK considérés en Turquie comme des terroristes que le régime d’Erdogan s’emploie à exterminer sans pitié, sur son sol comme en Syrie voisine.

Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine, ici en 2018, après la dernière réélection du président turc (photo © Umit Bektas / Reuters / Paris Match)

Déjà en juin 2016, Ankara avait ostensiblement rappelé son ambassadeur en Allemagne pour protester violemment contre l’adoption, par le Bundestag d’une résolution sur le génocide arménien de 1915 que la Turquie se refuse toujours officiellement à reconnaître. Et en octobre 2020, c’est la France qui avait dû rappeler son propre ambassadeur à Ankara, à la suite des propos injurieux de Recep Tayyip Erdogan envers le Président de la République, Emmanuel Macron, à la suite de la décapitation en pleine rue de l’enseignant français Samuel Paty. Erdogan s’était alors interrogé ouvertement sur la santé mentale de notre président, sur son attitude envers les musulmans et sur sa « propre mort cérébrale » en référence aux interrogations de Macron sur l’avenir de l’OTAN. Un climat de forte tension alors exacerbé par les nombreuses incursions de la Turquie dans les eaux grecques et chypriotes pour y explorer les ressources en hydrocarbures, en faisant fi des traités maritimes internationaux.

Autant de provocations de la part du président turc qui ne craint pas de donner des coups de poignards dans le dos de ses alliés de l’OTAN, et de s’afficher aussi ouvertement avec son grand voisin russe, ne manque pas d’interroger sur la fiabilité de cet amis un peu encombrant. Ainsi, en mars 2019, les Américains avaient été contraints de sommer la Turquie de choisir entre le système de défense anti-aérienne S-400 russe que le pays venait d’acquérir, et le maintien de sa participation au programme de fabrication du nouvel avion furtif F-35 américain. Les USA craignaient en effet que les puissants radars du dispositif russe S-400 ne viennent déchiffrer les secrets de ses propres appareils technologique dernier-cri. Mais la Turquie ne s’est pas laissé intimider et a persisté dans son équipement avec le système russe S-400 tout en continuant à bénéficier de l’entraînement de ses pilotes sur les F-35 américains…

Le système russe de défense anti-missiles S-400, acquis par la Turquie, pourtant membre de l’OTAN (photo © Sergeï Malgavko / RIA Novosti / Russia Beyond)

Et tout ceci n’empêche pas Ankara de laisser ouvertement transiter par le Bosphore, des navires commerciaux russes soupçonnés de transporter du matériel militaire à destination de la Syrie, tout en bafouant sans complexe l’État de droit et en réprimant la moindre contestation sur son propre sol, ce qui lui vaut d’être régulièrement rappelé à l’ordre par ses alliés occidentaux. Le 7 juin 2022, le Parlement européen a ainsi, une fois de plus, retardé les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, regrettant la détérioration continue de la situation des droits humains dans le pays, ainsi que les pressions juridiques et administratives continues exercées sur la société civile, les défenseurs des droits humains, les avocats et les journalistes.

Arrestation musclée de manifestants près de la place Taksim, à Istanbul, le 1er mai 2022 (photo © Kemal Aslan / Reuters / Le Figaro)

Mais la Turquie n’a cure de ces critiques occidentales pour la bonne et simple raison qu’elle est au centre du jeu diplomatique. Partenaire incontournable des Occidentaux en tant que deuxième force militaire de l’OTAN, fournisseur de l’Ukraine à qui elle livre ses drones qui ont déjà fait permis à son allié azéri d’écraser les forces arméniennes dans le conflit du Haut-Karabagh, la Turquie s’affiche donc aussi comme partenaire solide de la Russie car elle a besoin de son gaz et de son blé…

Erdogan, qui se positionne clairement comme héritier du tout puissant empire ottoman, profite à fond de sa position centrale entre l’Orient et l’Occident, entre le nord et le sud de la Méditerranée, entre l’Europe et la Russie, capable de dialoguer aussi bien avec Israël qu’avec les pays du Golfe, n’hésitant pas à recourir à la force et au chantage géopolitique pour affirmer sa toute puissance et souffler sur les braises du nationalisme turc pour compenser les piètres résultats économiques de son gouvernement confronté à une inflation galopante. Une politique machiavélique dont les Européens n’ont pas finir de faire les frais mais qui peut aussi contribuer à apaiser la situation tant il est vrai que pour sortir d’un conflit armé, le recours à un médiateur est souvent indispensable, quelles que soient les intentions plus ou moins avouables de ce dernier…

L. V.

Pacifique sud : les îles se rebiffent contre la Chine !

7 juin 2022

Pendant que le monde entier a les yeux tournés vers la Russie, laquelle suscite une vague de rejet suite à son invasion musclée sur les terres de son voisin ukrainien, la Chine pousse tranquillement ses pions dans son aire d’influence, multipliant les provocations via des incursions massives et répétées de ses avions de chasse dans l’espace aérien de Taïwan, cette île de 23 millions d’habitants, ancien fief du gouvernement nationaliste et autoritaire de Tchang Kaï-Chek, et que Pékin revendique comme faisant partie de son territoire historique.

Le président chinois Xi Jinping passe en revue les gardes d’honneur de l’Armée populaire de libération le 23 avril 2019 au large du port de Qingdao (source © SCMP / Asialyst)

Un accroissement des tensions qui s’explique aussi en partie par un grave revers diplomatique que vient de subir la Chine, dans le Pacifique sud où elle cherche également à accroître son emprise. Lundi 30 mai 2022, en effet, pas moins de 10 pays insulaires de cette région, réunies aux îles Fidji en présence du ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, ont carrément rejeté un ambitieux accord proposé par Pékin. Celui-ci faisait portant miroiter des millions de dollars d’aide financière concernant l’entraînement des forces de l’ordre de ces nations insulaires, la cybersécurité, mais aussi la cartographie fine des fonds marins et une meilleure exploitation des ressources naturelles maritimes et terrestres, ainsi que la perspective d’un accord de libre-échange entre les îles du Pacifique et la Chine, et surtout l’accès au vaste marché chinois.

Le ministre des affaires étrangères et la délégation chinoise le 30 mai 2022 lors de la conférence avec les pays insulaires du Pacifique sud aux îles Fidji (photo © Zhang Yongxing / Xinhuanet)

C’est David Panuelo, le président de la Micronésie, qui a entraîné ses homologues à rejeter cet accord qui, bien qu’alléchant sur le plan économique, entraînerait, selon lui, un risque pour la sécurité et la paix dans cette région. Les États fédérés de Micronésie, que dirige David Panuelo, c’est ce minuscule archipel de 607 îles réparties sur 2860 km dans l’archipel des îles Caroline et dont la surface totale des terres émergées couvre à peine plus de 700 km², soit à peu près l’équivalent de Singapour et à peine plus qu’Andorre…

Aéroport de Kolonia, près de l’île de Pohnpei, l’un des États confédérés de Micronésie, où se trouve la capitale fédérale, Palikir (source © Cruisemapper)

Environ 100 000 personnes y habitent, ce qui relativise fortement la puissance de ce pays face à 1,4 milliards de Chinois. Passé tour à tour sous le contrôle des Portugais, des Espagnols, des Allemands, des Japonais puis des Américains qui ont administré ce territoire depuis 1947 jusqu’à l’indépendance accordée en 1990, cet État fédéral ne pèse guère. Mais cela n’a pas empêché son président de tancer vigoureusement Donald Trump dans une lettre ouverte retentissante où il lui reproche d’« avoir ouvertement sollicité des actes de terrorisme intérieur » à l’occasion de l’attaque contre le Capitole, tout en étant, en février 2022, le premier pays à rompre officiellement ses relations diplomatiques avec la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine. Un petit pays donc, mais qui n’hésite pas à dire son fait à ses voisins, dussent-ils être plus gros que lui…

David Panuelo, président des États fédérés de Micronésie (source © Pacific Islands Development Program)

En tout cas, David Panuelo a réussi à convaincre ses homologues de le suivre pour rejeter vigoureusement l’accord proposé récemment par la Chine et qui concernait, outre la Micronésie, les îles Fidji, la Papouasie-Nouvelle Guinée ou encore les îles Samoa ou les Palaos. Autant de petites nations dépourvues de richesses économiques et fortement vulnérables au risque de montée des eaux suite au réchauffement climatique, mais qui ne souhaitent pas pour autant tomber dans le giron du grand voisin chinois un peu trop entreprenant à leur goût.

Bien entendu, Pékin a tenté de sauver la face en laissant entendre que les discussions allaient se poursuivre de manière bilatérale avec chacun de ces pays et que par ailleurs la coopération se renforçait en matière d’infrastructures dans le cadre du développement des « Nouvelles routes de la soie ». Il faut dire aussi que les États-Unis, tout comme l’Australie toute proche, ont mis tout leur poids dans la balance pour convaincre ces petites nations insulaires du Pacifique sud qu’il valait mieux se montrer méfiantes vis-à-vis des promesses d’un État chinois tout puissant et qui cherche ostensiblement à étendre son aire d’influence, ici comme en Afrique.

Entre le déclenchement d’un nouveau conflit armé en Europe, le retour aux tensions dignes de la Guerre froide et les velléités d’expansion chinoise dans la zone du Pacifique, on assiste à un incontestable refroidissement des relations diplomatiques mondiales, qui va de paire avec les menaces accrues du réchauffement climatique mondial : attention au risque de choc thermique qui pourrait bien faire craquer notre mince vernis de civilisation…

L. V.

Sarkozy et Sarkisov sont sur un bateau…

2 mai 2022

Non, ce n’est pas un canular : il existe bien un oligarque russe du nom de Nikolaï Sarkisov et qui n’a, bien entendu, aucun rapport avec notre ancien Président de la République française, notre Nicolas Sarkozy national, quoique…

Comme son nom le laisse penser, Nikolaï Sarkisov est de nationalité russe, mais d’origine arménienne, et il fait partie de ces oligarques qui, bien que pour l’instant absents de la liste de ceux dont les avoirs peuvent être gelés suite à l’invasion de l’Ukraine, n’ont pas trop à se plaindre de l’évolution de leur pays depuis l’effondrement du régime soviétique. Issu d’une famille d’apparatchik de l’ex URSS et ayant effectué son service militaire au sein du KGB, il suit son frère aîné Sergey, alors représentant d’une compagnie d’assurance à Cuba, lorsque ce dernier se voit proposer en 1991 la direction de la compagnie d’assurance russo-européenne RESO, issue de la fusion de plusieurs compagnies importantes. En 2004, Sergey prend la présidence du groupe tandis que son frère Nikolaï vend des contrats d’assurance à l’armée russe.

Les frères Nikolaï (à gauche) et Sergey Sarkisov (source © Mediapart)

Un business manifestement lucratif et qui sert de tremplin à Sergey, devenu un temps député à la Douma, président de l’Union russe des assurances et même producteur de cinéma, tout en pointant avec son frère, selon les années, dans les 50 à 100 hommes les plus riches du monde d’après le classement Forbes qui estime leur fortune à 1,7 milliards de dollars.

Son petit frère Nikolaï partage cette bonne fortune qu’il a pour sa part investie notamment en France où il posséderait pour environ 500 millions d’euros de propriétés immobilières. Son modeste appartement parisien de 600 m², situé avenue Foch avait d’ailleurs défrayé la chronique lorsqu’il avait fait l’objet d’un cambriolage audacieux, en plein jour, en octobre 2020. S’étonnant de trouver la porte ouverte, une voisine avait donné l’alerte et le préjudice global du vol avait été estimé à la bagatelle de 500 000 € : montres personnalisées, manteaux de fourrure, statuettes en bronze, bijoux et maroquinerie de luxe, rien n’était manifestement trop beau pour la famille Sarkisov.

Le château de Saint-Amé, à Ramatuelle, l’une des nombreuses résidences françaises de Nikolaï Sarkisov (source © Lieux de cinéma)

Heureusement pour lui, le propriétaire des lieux était absent lors de ce cambriolage qui aurait pu mal tourner. Il était alors en villégiature dans le Var, sur la presqu’île de Saint-Tropez où il est également propriétaire de plusieurs pied-à-terre du côté de Saint-Tropez, dont le somptueux château de Saint-Amé à Ramatuelle. Il possède aussi quatre chalets luxueux à Courchevel, évalués à une cinquantaine de millions chacun, et il est tellement bien intégré en France qu’il exerça, de 2014 à 2019 la fonction de consul général d’Arménie dans la bonne ville de Lyon.

Nikolaï Sarkisov (à droite) avec Gérard Collomb en 2014 lors de l’inauguration du Consulat général d’Arménie à Lyon (source © Bibliothèque municipale de Lyon)

En 2008, le géant français de l’assurance, Axa, rachète 37 % de Reso Garantia, alors la deuxième compagnie d’assurances de Russie, pour la somme rondelette de 810 millions d’euros, et Axa fait une promesse d’achat de 100 % dans les années à venir. A l’issue du délai requis, les frères Sarkisov revienent néanmoins sur leur promesse de vente et décident de garder leurs parts majoritaires dans la société Reso, ce qui déclenche un conflit feutré avec l’assureur français. Il faut dire que le montage financier qui avait été élaboré par les frères Sarisov pour organiser cette cession était particulièrement opaque et tortueux…

Selon Médiapart en effet, ils avaient créé, dès 2006, une société basée à Chypre, Stanpeak, elle-même contrôlée par une autre société off shore immatriculée dans le paradis fiscal des îles Vierges britanniques. Stanpeak a par ailleurs créé une autre société au Luxembourg, RGI Holdings SARL, laquelle contrôle une seconde holding située, elle, aux Pays-Bas, dans laquelle les frères Sarkisov ont logé leurs parts de Reso, via un système complexe de certificats émis par une fondation néerlandaise. C’est de cette holding néerlandaise qu’Axa est devenue actionnaire, tout en prêtant généreusement 1 milliard de dollars aux frères Sarkisov via leur société chypriote Stanpeak, prêt étrange qui aurait été remboursé en 2012…

Nikolaï Sarkisov avec sa seconde épouse, Julia Sarkisova, avec qui il a rompu en 2013 (source © Arhub)

Et voila qu’en 2020, Tracfin, le service de renseignement placé sous l’autorité du Ministère des Finances, s’étonne de voir passer un transfert de 500 000 € depuis le compte de l’oligarque russe Nikolaï Sarkisov vers celui ouvert à la banque Rothschild par l’ancien Président redevenu avocat d’affaire, Nicolas Sarkozy. Un virement qui fait tiquer le service de contrôle financier et sur lequel le milliardaire russe reste assez évasif, expliquant avoir sollicité en 2019 les service de son quasi homonyme pour une prestation de conseil alors qu’une compagnie étrangère cherchait à racheter sa société d’assurance Reso Garantia. Une prestation qui s’élevait quand même à 3 millions d’euros, ce qui en dit long sur l’entregent de notre ancien Président dont les milliardaires du monde entier s’arrachent les conseils qu’il accepte de distiller à prix d’or.

Nul ne sait qui était ce mystérieux acheteur présumé, sachant que finalement la transaction n’a pas eu lieu, si bien que personne n’est en mesure de savoir à quoi cette rémunération plutôt généreuse a bien pu servir, d’autant que l’avocat Nicolas Sarkozy n’est pas particulièrement connu pour sa connaissance fine du monde de l’assurance… En revanche, le cabinet d’avocats Claude & Sarkozy, d’ailleurs récemment rebaptisé Realyze, travaille très assidument pour Axa Banque dont il aurait traité plus de 800 dossiers entre 1994 et 2015, des dossiers généralement gérés en direct par l’ancien associé de Nicolas Sarkozy, Arnaud Claude, lequel dirigeait le cabinet jusqu’à sa retraite forcée, juste avant d’être condamné, en octobre 2019, à 3 ans de prison avec sursis pour avoir aidé leur amis commun, Patrick Balkany, à frauder le fisc…

Nicolas Sarkozy au Tribunal judiciaire de Paris, en mars 2021, condamné à 3 ans de prison dont 1 an ferme (photo © Anne-Christine Poujoulat / La Montagne)

Alors pour quelle raison Nikolaï Sarkisov a-t-il bien fait appel à Nicolas Sarkozy en juillet 2019 ? Face au silence obstiné des principaux protagonistes de cette affaire, certains subodorent qu’il s’agissait de revoir le montage financier alambiqué mis en place en 2006 par les frères Sarkisov pour gérer leur participation dans Reso garantia. De fait, ce montage a été entièrement revu quelques mois plus tard, permettant à Axa de devenir directement actionnaire de la Holding luxembourgeoise qui contrôle désormais en direct l’assureur russe. Un déverrouillage qui vaudrait bien un chèque de 3 millions d’euros à l’avocat d’affaire Nicolas Sarkozy, même si l’on n’ose imaginer à quoi peut bien servir un tel montage financier, aussi complexe qu’opaque : le secret des affaires a bon dos…

L. V.

Ces Français qui ont découvert l’Australie

27 avril 2022

Terra australis incognita : la terre australe inconnue, fait partie de ces idées plus ou moins mythiques, issues de l’Antiquité, introduite notamment par Aristote puis développée par Ptolémée, ce scientifique grec du 1er siècle après J.-C. dont la Géographie est une remarquable compilation des connaissances mondiales de l’époque et qui était persuadé de l’existence d’un vaste continent entre le pôle sud et l’Océan indien. Dès la Renaissance, ce continent apparaît sur plusieurs cartes et en 1504, le Français Binot Paulmier de Gonneville, parti justement à la recherche de ces terres australes fut peut-être l’un des premiers Européens à accoster sur les côtes brésiliennes.

Toujours est-il qu’à partir de 1515, on voit apparaître sur la mappemonde du cartographe allemand Johan Schröner un véritable continent positionné au sud du détroit de Magellan et dont les contours rappellent vaguement ceux de l’Australie. De cette époque date une étrange confusion entre ces terres australes de l’Antarctique et le continent australien lui-même dont la connaissance originelle se serait transmise à partir des expéditions chinoises du XVe siècle, dont auraient eu vent certains commerçants arabes et européens.

Bateaux de James Cook, explorant les îles Kerguelen en 1776 (source © Bibliothèque nationale de France / Assemblée nationale)

Rien de tel en tout cas pour attiser la curiosité des marins les plus intrépides dont celle du navigateur français Yves Joseph Kerguelen de Trémarec qui, en mars 1771, se voit confier par le ministre de la marine de Louis XV, la mission d’aller découvrir ce « très grand continent dans le sud des îles Saint-Paul et Amsterdam, et qui doit occuper une partie du globe depuis les 45 degré de latitude sud jusqu’aux environs du pôle ». Deux vaisseaux sont affrétés pour cela. A bord de La Fortune, Kerguelen découvrira effectivement en février 1772 un archipel qu’il retournera explorer en 1776 et à qui il donne le nom d’Australasie.

Vue satellite de l’archipel des Kerguelen (source © Mapcarta)

Une irruption bien peu durable d’ailleurs puisqu’il fallu attendre 1893 pour que la France en prenne officiellement possession et même 1949 pour que l’Assemblée nationale décide enfin de faire acte de souveraineté sur ces îles Kerguelen, alors que d’autres îles du secteur, pourtant découvertes par les Français s’étaient vues accaparer par d’autres nations. C’est d’ailleurs un certain François Mitterrand, alors jeune ministre de l’Outre-mer, qui, en 1955, créa l’administration des Terres australes et antarctiques françaises qui englobent toujours, outre les îles Kerguelen, les îles Crozet, les îles Amsterdam et Saint-Paul, la terre Adélie et, depuis 2007, les îles Éparses.

Mais lors de l’expédition de 1772, un second vaisseau, Le Gros Ventre, commandé par un autre Breton, Louis Aleno de Saint-Alloüarn avait accompagné La Fortune jusqu’aux abords des îles Kerguelen, permettant à l’enseigne Charles-Marc du Boisguéhenneuc, de débarquer le 13 avril 1772 sur l’île de la Possession. Gêné par le brouillard et la tempête de neige qui s’abattait alors sur ces terres hostiles, Le Gros Ventre avait alors perdu de vue La Fortune dont le capitaine Kerguelen avait levé l’ancre sans tarder, pressé qu’il était de rentrer à Paris annoncer au roi la bonne nouvelle de sa découverte.

Plage de la Possession, sur les îles Kerguelen, où accosta la chaloupe du Gros Ventre en 1772 (source © Iles Kerguelen / TAAF)

Après avoir vainement cherché son alter ego, Le Gros Ventre décide alors de poursuivre sa route comme prévu initialement et cingle vers l’Est où il arrive le 17 mars 1772 en vue des côtes occidentales de l’Australie, alors désignée sous le nom de Nouvelle-Hollande depuis que le navigateur Abel Tasman en avait cartographie la côte septentrionale en 1644. Peu auparavant, en 1768, le navigateur français Louis-Antoine de Bougainville, dans son tour du monde à bord de La Boudeuse, avait repéré la grande barrière de corail mais ses explorations s’étaient limité aux îles Tuamotu, à Tahiti, à l’archipel des Samoa, à celui de Vanuatu et aux îles Salomon. Saint-Alloüarn est dont bien le premier Français à accoster le 30 mars 1772 sur cette côte de l’ouest australien, alors largement inconnue.

Comme le veut la coutume, il envoie une chaloupe à terre, avec à son bord un certain Jean Mengaud de la Hage qui prend possession de la terre au nom du roi de France en enfouissant un message dans une bouteille avec deux louis d’or. Le bateau reprend sa route et cingle vers l’île indonésienne de Timor, alors portugaise, puis vers le port de Djakarta, aux mains des Hollandais et connu sous le nom de Batavia. Le capitaine comme son équipage sont épuisés et soufrent cruellement du scorbut. Ils finissent néanmoins par rallier Port-Louis, sur l’île Maurice, où Saint-Alloüarn rend l’âme le 27 octobre 1772, à 35 ans, après avoir écrit une longue lettre à Yves Kerguelen pour rendre compte de sa mission.

Côte sableuse de Turtle Bay sur l’île de Dirk Hartog, où le Gros Ventre accosta en 1772 (photo © Adams Family Travels / Camps Australia Wide)

Mais cela ne l’empêchera pas de tomber dans les oubliettes de l’Histoire tandis que 16 ans plus tard, le 18 janvier 1788, le Britannique Arthur Phillip, à la tête de 11 navires transportant près de 800 repris de justice, débarque à Botanic Bay, dans le golfe de Sidney pour y fonder une colonie pénitentiaire, là même où l’explorateur anglais James Cook avait débarqué en avril 1770 après avoir été le premier à longer la côte Est de l’Australie.

Le 16 janvier 1998, une expédition archéologique franco-australienne menée par Philippe Godard et Max Cramer, découvre un bouchon de bouteille en plomb et une pièce d’un écu datant de 1767, dans le sable de l’île Dirk Hartog, à Turtle Bay, à l’endroit même où Jean Mengaud les avait déposés le 30 mars 1772 pour prendre officiellement possession au nom du roi de France, de cette côte ouest de l’Australie qui aurait donc pu devenir colonie française !

Bouteille enfouie en 1772 sur l’île de Dirk Hartog et retrouvée en 1998 (source © Western Australian Museum)

Curieusement, les Français n’étaient d’ailleurs alors pas les premiers à débarquer sur cette île la plus occidentale de l’Australie, qui borde l’actuelle baie de Shark. C’est un navigateur hollandais, celui-là même qui a laissé à cette île dunaire son nom de Dirk Hartog, qui y a débarqué le premier, le 25 octobre 1616, alors qu’il se rendait du Cap au port de Batavia. Il y avait même laissé, en souvenir de son passage, une assiette en étain, suspendue à un arbre.

Assiette laissée sur l’île de Dirk Hartog en 1616 (photo © Rijksmuseum)

Et en 1697, un autre capitaine hollandais, Willem de Vlamingh, fit à son tour escale sur cette île, découvrit la fameuse assiette, la remplaça par l’une des siennes, et rapporta l’autre à Amsterdam où l’on peut encore l’observer au Rijksmuseum… Quant à celle de Vlamingh, c’est une expédition française, dirigée par Emmanuel Hamelin, qui l’a retrouvée en 1801, enfouie dans le sable après que son support en bois ait pourri au fil du temps. Remise en place, elle est finalement récupérée en 1818 par un autre Français, le cartographe Louis de Freycinet, à l’origine de la première carte complète des contours du continent australien. Perdue pendant des années, l’assiette de Vlamingh est finalement retrouvée à Paris en 1940, et restituée en 1947 à l’Australie où elle trône désormais au musée maritime de Fremantle.

Toujours est-il que la découverte de 1998 des vestiges de l’expédition de 1772 a fait beaucoup de bruit, au point de déclencher de nouvelles investigations qui ont abouti, le 1er avril de la même année, à la découverte d’une seconde bouteille, intacte celle-là et toujours cachetée avec son bouchon de plomb et un autre écu à l’intérieur. Aucun document n’attestant d’une volonté officielle d’annexion de l’Australie par la France n’a cependant été retrouvé à ce jour, et il en est sans doute aussi bien ainsi : on n’a pas besoin d’une nouvelle crise diplomatique en ce moment…

L. V.

Sri Lanka : au bord du gouffre ?

21 avril 2022

Longtemps connu sous le nom de Ceylan, le Sri Lanka est un petit pays de 65 000 km², situé dans l’Océan indien, à une trentaine de kilomètres seulement du sous-continent indien. Ses 22 millions d’habitants se partagent, comme en Belgique, en deux communautés linguistiques irréconciliables. Une guerre civile qui a fait au moins 70 000 morts et 20 000 disparus a opposé pendant des années la majorité cinghalaise et la minorité tamoule qui se considère comme discriminée depuis l’indépendance du pays, acquise en 1948 après des siècles de domination portugaise, puis hollandaise et enfin britannique.

Une véritable guerre civile a ravagé le pays à partir de 1983, opposant l’armée et le gouvernement à un mouvement rebelle identitaire très organisé, les Tigres de libération de l’Îlam tamoul. Malgré une courte trêve en 2002-2005, période au cours de laquelle le Sri Lanka a notamment été frappé de plein fouet par le tsunami meurtrier du 31 décembre 2004 qui a fait au moins 31 000 morts et d’énormes dégâts matériel, le conflit a repris et a atteint son paroxysme à partir de 2009, sous l’impulsion du président Mahinda Rajapaksa, élu sur un programme ultra sécuritaire axé principalement sur la guerre à outrance contre le « terrorisme » tamoul.

Scène de guerre en 2009 à Mulaitivu, ancien bastion des Tigres tamouls (source © Courrier International)

Issu d’une famille de l’oligarchie et lui-même fils de ministre, Mahinda Rajapaksa était déjà premier ministre en 2004 et a été président pendant deux mandats successifs de 2005 à 2015. Certains l’accusent d’ailleurs directement d’avoir tenté de fomenter un coup d’État, avec l’aide de son frère, Gotabaya Rajapaksa, alors ministre de la défense, lorsqu’il a vu qu’il ne pourrait pas conserver son mandat présidentiel à l’issue des élections de 2015…

En 2018, le pays connaît une crise politique sans précédent après que le nouveau président a cru bon de nommer de nouveau Mahinda Rajapaksa comme premier ministre tandis que celui déjà en poste refuse de démissionner. La situation est particulièrement tendue pendant plusieurs mois consécutifs, jusqu’à ce que la Cour suprême finisse par démettre Rajapaksa de ses fonctions avant qu’il ne finisse par démissionner. Mais le 21 novembre 2019, c’est son propre frère, ce même Gotabaya Rajapaksa, pourtant accusé de tentative de coup d’État 4 ans plus tôt qui est élu à la tête du pays et qui s’empresse de nommer comme premier ministre, son frère, l’inamovible Mahinda Rajapaksa !

Mahinda Rajapaksa (à gauche) et son frère Gotabaya (à droite) en novembre 2019 (photo © Ishara S. Kodikara / AFP / La Croix)

Au Sri Lanka, chez les Rakapaksa, on a le goût du pouvoir mais aussi le sens de la famille. Le gouvernement actuel compte ainsi deux autres frères Rajapaksa comme ministres : Basil, ministre des Finances et Chamal, ministre de l’Agriculture. Sans compter un neveu, Namal, ministre des Sports.

Du coup, pour les opposants qui manifestent régulièrement leur mécontentement dans la rue, la cible est toute trouvée puisque c’est toute la famille Rajapaksa qui personnifie ce pouvoir ultra nationaliste et même une politique économique qui est en train de ruiner le pays. Paradoxalement, Gotabaya Rajapaksa s’est en effet fait élire sur la base d’une promesse de forte baisse des impôts qu’il a bien fallu tenir et qui grève le budget de l’État, alors même que le gouvernement s’est lancé dans une démarche de dépenses somptuaires totalement disproportionnées avec les ressources nationales. L’aéroport international inauguré en 2013 à Mattala, deuxième ville du pays, et qui porte opportunément le nom de la famille Rajapaksa, est ainsi une immense coquille vide totalement déserte la plupart du temps, desservi par 2 compagnies aériennes seulement !

La tour Lotus à Colombo (source © Xinhua)

De même, la tour Lotus à Colombo, haute de 350 m, la 19ème tour la plus haute du monde a été achevée en 2019 pour la modique somme de 104 millions de dollars mais son utilité reste encore à prouver car seuls les premiers étages sont utilisés comme musée et centre de conférence, le reste ne servant que de support à des antennes de télécommunication… On se pose les même questions pour bien d’autres chantiers pharaoniques lancés par un pouvoir quelque peu déconnecté des réalités. Il en est ainsi du site de Port City, une presqu’île artificielle de 269 ha dont l’édification a débuté en 2014 en bordure de la capitale Colombo, et qui s’insère dans le projet des nouvelles routes de la soie chinoises. Les promoteurs immobiliers rêvent d’en faire un quartier d’affaire d’envergure mondiale et le géant chinois China Communications Construction Company y a investi 1,4 milliard de dollars. Classée zone économique spéciale pour y attirer les investisseurs étrangers, le chantier est à l’arrêt et son avenir paraît pour le moins sombre.

Vue aérienne du chantier de Port City à Colombo (photo © Tang Lu / Chine nouvelle / SIPA / Les Echos)

Le Sri Lanka, au travers de tels projets gigantesques, largement financés par des capitaux chinois, se retrouve de fait extrêmement dépendant de son voisin ombrageux. L’exemple du port d’Hambantota, aménagé par la Chine est là pour le monter : faute d’avoir pu rembourser l’énorme prêt consenti pour cela par le gouvernement chinois, le Sri Lanka a dû se résoudre à lui louer la totalité de l’infrastructure portuaire pour une durée de 99 ans, avec même une option pour une prolongation à 198 ans… Une démarche dans laquelle la Chine est passée maître, s’accaparant ainsi un peu partout dans le monde les infrastructures de transport de fret dont elle a besoin pour devenir la reine du commerce international.

Le problème est que, du fait de cette politique quelque peu erratique du clan Rajapaksa, c’est toute l’économie du pays qui est en train de sombrer. L’inflation y a atteint 20 % en mars 2022. Les coupures d’électricité sont quotidiennes et durent parfois jusqu’à 13 heures d’affilée ! La population fait face quotidiennement à des pénuries d’essence, de produits alimentaires, de médicaments. Faute d’équipement en état de marche, les hôpitaux déprogramment les opérations tandis que les écoles suspendent les examen fautes de fournitures pour imprimer les sujets… Comme l’explique dans le Courrier International ce boulanger de Colombo : « L’activité a chuté de plus de moitié. Quand je trouve du carburant pour ma camionnette, il n’y a plus de gaz pour la boulangerie. Quand on trouve du gaz, il n’y a plus d’électricité. Si l’électricité marche, il manque des ingrédients ou de l’eau. Et, quand on se débrouille pour trouver tout ce qu’il faut et avoir du pain et des pâtisseries à vendre, les gens disent qu’ils n’ont plus de quoi payer. C’est ça, la situation, aujourd’hui ».

Violentes manifestations à Colombo, jeudi 31 mars 2022, près du domicile du président Gotabaya Rajapaksa, malgré l’instauration d’un couvre feu (source © AP / la Libre Belgique)

La situation est si tendue que le 3 avril 2022, l’ensemble des 26 ministres du gouvernement Rajapaksa ont dû démissionner en bloc alors que le pays faisait face à de violentes émeutes. Et le 12 avril 2022, le Sri Lanka s’est carrément mis en défaut de paiement en suspendant unilatéralement le remboursement de sa dette extérieure qui s’élève quand même à 51 milliards de dollars, en attendant une éventuelle aide du Fonds monétaire international. Il faut dire que cette année, le pays devait payer 7 milliards de dollars pour le seul service de sa dette alors que les réserves nationales de change ne dépassaient pas 1,9 milliards !

Une véritable impasse donc pour ce pays asiatique qui tente désespérément de négocier un allégement de la dette auprès de ses grands voisins indiens et chinois, lesquels répondent en augmentant leurs lignes de crédit pour lui fourguer leurs produits manufacturés… Il ne fait pas bon être dans le camp des perdants du grand marché mondialisé !

L. V.

Australie : après le feu, le déluge…

27 mars 2022

L’Australie n’en finit pas de subir catastrophe naturelle sur catastrophe naturelle. Entre juin 2019 et février 2020, le sud-est du pays avait été littéralement ravagé par une série d’incendies. Des feux de brousse habituels en cette saison mais dont l’ampleur avait été catastrophique du fait de l’extrême sécheresse et des fortes températures qui régnaient alors. Les bilans font état de pas moins de 186 000 km² partis en fumée en quelques mois, soit l’équivalent d’un tiers de la superficie de la France ! Près de 6000 bâtiments ont été détruits dont 2800 maisons d’habitation et le bilan humain fait état d’au moins 34 morts carbonisés directement auxquels s’ajoutent quelques 445 décès consécutifs aux inhalations de fumées…

Incendie en Australie en janvier 2020 (source © capture écran Twitter / Australia-Australie)

Le bilan environnemental de ces gigantesques incendies est catastrophique également puisqu’on estime que de l’ordre de 3 milliards d’animaux ont péri tandis que la NASA estime la quantité de C02 émise dans l’atmosphère par ces seuls feux de forêt à 306 millions de tonnes, ce qui est quasiment du même ordre de grandeur que l’empreinte carbone annuelle d’un pays comme la France.

Et la série continue depuis avec de nouveau de gigantesques incendies qui ont touché fin 2021 la côte ouest de l’Australie, dans la région très touristique de Margaret River où l’on avait enregistré des températures assez inhabituelles dépassant les 40 °C, tandis que, dans le même temps, la côte orientale de l’Australie subissait des inondations cataclysmiques. La zone sud-est de l’Australie, au sud de Sidney, celle-là même qui, il a a deux ans à peine, était la proie de flammes gigantesque ; a vu s’abattre un véritable déluge avec localement jusqu’à 400 mm de pluie en 24 h. En trois jours, Brisbane a enregistré un cumul de précipitation équivalent à 80 % de ce qui tombe en moyenne sur toute l’année ! A Lismore, une ville particulièrement touchée où la rivière a atteint une cote historique de 14 m, on a enregistré des pluies d’intensité exceptionnelle atteignant 181 mm en 30 mn.

Maisons inondées à Lismore, en Nouvelles-Galles du Sud, le 28 février 2022 (photo © Bradley Richardson / AFP / Le Monde)

Du coup, les dégâts liés à ce déluge de pluie qui a atteint son paroxysme début mars 2022, sont considérables. Plus de 200 000 personnes ont dû être évacuées en catastrophe de leurs maisons et beaucoup ont tout perdu. Le 9 mars 2022, le bilan officiel et encore provisoire était déjà de 22 morts tandis que 60 000 personnes étaient priées fermement d’évacuer leur habitation dans la ville même de Sidney. Le toit d’un supermarché s’est effondré et le barrage de Manly, situé au nord de la ville de Sidney, menaçait de céder. De nombreuses routes et infrastructures ont été endommagées par ces inondations cataclysmiques et on ne compte pas le nombre d’habitations noyées sous des déluges d’eau boueuse.

Déplacement en kayak dans les rues de Milton, dans la banlieue de Brisbane, près d’un bus submergé, le 28 février 2022 (source © Défi Média)

Cette série de catastrophes est incontestablement liée au dérèglement climatique en cours qui se manifeste actuellement via le phénomène que les météorologues appellent La Niňa, liée à une anomalie thermique de l’Océan pacifique et qui avait déjà causé des inondations dévastatrices en 2010-2011. Ce lien entre catastrophes naturelles et réchauffement climatique global est particulièrement net en Australie.

Ainsi, une étude publiée en novembre 2021 par des chercheurs de l’organisme public CSIRO (Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation) analyse les feux de brousse survenus en Australie au cours des 90 dernières années. Elle met ainsi en évidence que sur les 11 années où plus de 500 000 km² de forêt sont partis en fumée sous l’effet de méga feux de brousse, 9 se sont produites depuis 2020, à une période donc où le réchauffement climatique est le plus manifeste. Certes, de multiples facteurs expliquent l’origine et le développement de ces gigantesques incendies, mais les chercheurs confirment que le facteur climatique est celui qui explique cette accélération du phénomène.

Des incendies de plus en plus fréquents avec le réchauffement climatique, ici à Charmhaven (Nouvelle-Galles du Sud), le 30 décembre 2019 (photo © Twitter NSW Rural Fire Service / AP / SIPA / 20 minutes)

Pourtant, le gouvernement australien continue de nier cette évidence et maintient que ces feux de brousse ont toujours existé et que leur aggravation serait uniquement lié à un débroussaillement insuffisant, tout comme les inondations ne seraient que le fruit du hasard climatique. Paradoxalement, alors que l’Australie est peut-être l’un des pays où les effets du changement climatique sont les plus évidents, sans même parler du blanchiment de la Grande barrière de corail qui meurt à petit feu sous l’effet de l’augmentation incessante de la température marine, c’est aussi l’un de ceux dont les dirigeants persistent à nier l’évidence du lien avec nos propres émissions de gaz à effet de serre.


Le Premier ministre australien Scott Morrison (à gauche) aux côtés de Donald Trump à la Maison Blanche en septembre 2019 (photo © AAP Image / The Kidsnews)

Il faut dire que le premier ministre actuel, Scott Morrison, un chrétien évangéliste pentecôtiste ultra conservateur issu de l’aile la plus à droite du Parti libéral, est un climato-sceptique notoire. Entré au gouvernement en 2013 comme Ministre de l’immigration et de la protection des frontières, il est devenu chef du gouvernement fin août 2018, après que son prédécesseur a été renversé pour avoir annoncé sa volonté de respecter les termes de l’Accord de Paris sur le climat ! Dès le mois de septembre 2018, son pays fat face à une canicule et une sécheresse exceptionnelles : le thermomètre atteint 49,5 °C à Adelaïde et l’État du Queensland est ravagé par des incendies auxquels succèdent des inondations dévastatrices qui entraînent des pertes importante de cheptel dans cette zone d’élevage.

Seulement voilà : l’Australie est le quatrième plus gros producteur de charbon et le deuxième pays exportateur mondial : le charbon fournit 80 % de l’électricité nationale et rapporte chaque année 50 milliards de dollars à l’export, vers les pays asiatiques pour l’essentiel. Depuis 1990, l’Australie peut ainsi se targuer d’avoir augmenté ses propres émissions de gaz à effet de serre de 46,7 % !

Exploitation de charbon par le groupe Rio Tinto sur le Mont Thorley, dans la Vallée de l’Hunter en 2014 (source © Flickr / Global Voices)

Malgré les manifestations d’une partie de la jeunesse en faveur d’une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux, le gouvernement de Scott Morrison bénéficie d’un large soutien de l’opinion qui voit d’abord les bénéfices économiques de cette exploitation minière du charbon qui contribue largement à la prospérité du pays. Les médias, détenus à 70 % par le climato-sceptique revendiqué, Rupert Murdoch, contribuent d’ailleurs largement à façonner cette popularité. Ainsi, en novembre 2019, alors que les incendies faisaient rage dans le Queensland et en Nouvelle-Galles du Sud, le vice-Premier ministre Michael McCormack déclarait publiquement que le changement climatique ne préoccupe guère que des « tarés de gauche dans les centres urbains »… C’est dit !

A l’occasion de la COP 26 pour le climat, l’Australie s’était vaguement engagée, sous la pression internationale, à viser la neutralité carbone d’ici 2059, mais s’est fermement opposée à l’idée d’un accord pour réduire l’exploitation du charbon qui assure sa prospérité. Un choix largement conforté par les électeurs au moins dans le secret de l’isoloir, à défaut de l’assumer tous publiquement dans les sondages d’opinion, comme tous les votes un peu honteux, d’abord guidés par l’intérêt individuel : ainsi va le Monde…

L. V.

La guerre des yachts a commencé…

7 mars 2022

Le lancement de l’offensive russe contre le territoire ukrainien, le 24 février 2022, avec ses attaques coordonnées sur toutes les frontières du pays et ses débarquements de commandos aguerris sur l’aéroport international aux portes de Kiev, laissaient a priori présager une invasion rapide du pays. Pourtant, plus d’une semaine plus tard, Kiev n’est toujours pas tombée aux mains des Russes. L’armée ukrainienne, forte de 200 000 hommes et de 900 000 réservistes, épaulée par des livraisons d’armes occidentales, tient le choc, galvanisée par son président, l’ancien humoriste Volodymyr Zelensky, et aidée surtout par les déboires logistiques de l’armée russe qui peine à faire avancer sa colonne de blindés lourds qui s’étire sur plus de 60 km aux environs de la capitale ukrainienne, bien visible sur les images satellite.

Colonne de blindés russes en Ukraine (photo © Alexey Sergeev / Radio Canada)

Et pendant que la guerre fait rage en Ukraine, une autre guerre, plus feutrée, est menée partout dans le monde, contre les intérêts économiques des oligarques russes, proches de Poutine. De nombreuses sanctions ont été prises qui viennent renforcer celles déjà en vigueur depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Depuis le 27 février, tout l’espace aérien européen est désormais interdit aux avions russes, une mesure qui s’étend même à la Suisse depuis le 28 février et aux États-Unis depuis le 1er mars. Dès le lendemain de l’invasion russe en Ukraine, l’Allemagne avait gelé, sous la pression américaine, la mise en service du gazoduc Nord Stream 2, tandis que l’Union européenne décidait, dans les jours suivants, de stopper toute importation de pétrole depuis la Russie et certaines exportations de matériel stratégique susceptibles d’être utilisés par l’industrie d’armement russe, gelant également les avoirs de nombreuses personnalités, tout en gênant les transactions financières des principaux établissements bancaires russes.

Le gel des avoirs russes : même la Suisse s’y met… Un dessin signé Alex, publié dans La Liberté de Fribourg (source © Courrier International)

Ces mesures de rétorsion visent très précisément une liste de personnalité, dont Vladimir Poutine lui-même et son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, mais aussi tous les députés de la Douma qui ont voté l’invasion de l’Ukraine, ainsi que plusieurs hauts gradés de l’armée russe et certains acteurs économiques de premier plan. Une première liste de 488 noms a ainsi été publiée au journal officiel de l’Union européenne dès le 28 février, et cette liste ne cesse de s’allonger depuis. Elle comprend nombre d’oligarques qui ont réussi à capter une partie des richesses du pays lors de la dislocation de l’URSS et à la faire fructifier à leur profit. En 2013, le Crédit Suisse estimait ainsi que 110 personnalités russes détenaient à elles seules 35 % de la richesse privée de la Russie, un niveau d’inégalité que l’on ne retrouve que dans quelques paradis fiscaux pour milliardaires…

La stratégie de Vladimir Poutine est pourtant limpide et cohérente… Un dessin signé Tartrais (source © Pinterest)

Depuis 2014, la plupart de ces oligarques ont réinvesti leur fortune plutôt au pays, rachetant à tour de bras des chaînes de magasins, des usines, des immeubles de bureaux et des restaurants, et se délestant de leurs châteaux en Espagne jugés trop vulnérables aux sanctions internationales. Pour autant, les avoirs détenus en dehors de la Russie par ces différentes personnalités restent variés, allant de la villa somptueuse au club de foot en passant par des dépôts bancaires, des participations dans différentes sociétés, des jets privé et des yacht de luxe…

Du coup, depuis quelques jours, ceux qui sont ainsi touchés par ces sanctions économiques cherchent tant bien que mal à rapatrier leurs biens pour les mettre à l’abri des saisies. Les yachts de luxe, généralement ancrés dans des ports de prestige, sont ainsi discrètement déplacés dans des eaux plus clémentes comme le Monténégro ou les Maldives qui ne disposent pas de traité d’extradition vers les États-Unis. Dès le 10 février, Vladimir Poutine a ainsi fait lever l’ancre à son propre yacht, le Graceful, un modeste navire de 82 m avec piste de danse et piscine intérieure, alors stationné à Hambourg et qui a quitté discrètement les eaux allemandes pour le port russe de Kaliningrad, jugé plus sûr.

Vladimir Poutine, sur le pont de son yacht, le Graceful, doté d’une piscine se transformant en piste de danse (source © Afrikbuzz)

A Majorque, un marin ukrainien de 55 ans, Taras Ostapchuk, travaillant à bord du Lady Anastasia, un yacht de 48 m de long et dont la valeur est estimé à 7 millions d’euros, a vu rouge le samedi 26 février 2022, en visionnant un reportage sur le bombardement par hélicoptère d’un immeuble d’habitation à Kiev. Les roquettes utilisées sont en effet produites par la société d’armement Rosoboronexport dont le patron n’est autre que le milliardaire Alexander Mikheev, également propriétaire du yacht et donc son employeur. Il s’est donc précipité à bord du yacht et a ouvert plusieurs vannes dans la salle des machines pour tenter de couler le navire. Ses collègues ont réussi à l’en empêcher à temps et l’Ukrainien a volontiers reconnu son geste devant le tribunal, avant d’être expulsé du pays, bien décidé à retourner en Ukraine pour prendre part à la défense de son pays.

Le Lady Anastasia qui a failli couler à Majorque (photo © Yacht Charter Fleet / Stuttgarter Zeitung)

C’est le 28 février que les douanes française ont arraisonné en mer puis dérouté vers le port de Boulogne-sur-Mer, un premier navire russe, le Baltic Leader, propriété de la banque Promsvyazbank, qui est ciblée par les sanctions européennes et américaines. Le lendemain, 1er mars, rebelote, cette fois dans le port de Fos-sur-mer, où un vraquier russe, dénommé Victor Andryukhin, a été intercepté puis immobilisé pour des contrôles renforcés. Et les douanes françaises immobilisent aussi, cette fois dans le port de Lorient, un cargo russe, le Pola Ariake, immatriculé au Panama mais qui appartiendrait à une compagnie ministérielle de transport russe.

Le yacht russe Amore Vero, amarré dans le port de La Ciotat (photo © Nicolas Turcat / AFP / Sud Ouest)

Dans la nuit du 2 au 3 mars 2022, les douanes française ont aussi procédé à la saisi d’un yacht russe de 88 m, l’Amore Vero, dont la valeur est estimée à 120 millions d’euros, cette fois dans le port de La Ciotat. Propriété d’une société dont le principal actionnaire est le milliardaire russe Igor Setchine, dirigeant du producteur de pétrole Rosneft, et ancien vice-Premier ministre de Vladimir Poutine, ce yacht avait accosté à La Ciotat le 3 janvier dernier pour des réparations qui devaient durer jusqu’au 1er avril. Mais constatant que le navire prenait des dispositions pour appareiller en urgence avant même la fin des travaux programmés, les douaniers ont préféré prendre les devants et bloquer son départ.

Dans le même temps, leurs collègues monégasques s’intéressaient au Quantum Blue, un yacht luxueux de plus de 100 m de long, propriété de l’oligarque russe Sergeï Galitsky, dont le nom ne figure portant pas sur la liste visée par les sanctions, mais qui s’apprêtait à lever discrètement l’ancre de Monaco.

Le Dilbar, considéré comme le plus grand yacht du monde en 2017 (photo © Lurssen / Bateaux)

Et les Français ne sont pas les seuls à regarder de près les allers et venues de ces yachts de luxe puisque leurs collègues allemands d’Hambourg ont de leur côté immobilisé un bateau encore plus gros. Il s’agit du Dilbar, un superyacht de 156 m de longueur qui était de passage, également pour des travaux. D’une valeur de 600 millions de dollars, il appartient à Alicher Ousmanov, un milliardaire russe d’origine ouzbèke dont la fortune est estimée à 14 milliards de dollars. Il ne fait décidément pas très beau temps actuellement pour les sorties en mer des milliardaires russes…

L. V.

Ukraine : peut-on laisser faire Poutine ?

27 février 2022

La guerre est donc de nouveau à nos portes depuis le jeudi 24 février 2022 au petit matin, lorsque le président russe, Vladimir Poutine, a annoncé au monde entier, médusé, avoir lancé une « opération militaire spéciale » destinée à « démilitariser et dénazifier l’Ukraine ». Une opération militaire tellement spéciale que certains considèrent qu’il s’agit probablement du plus important conflit armé en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Dès le premier jour du conflit, des milliers d’Ukrainiens se sont jetés sur les routes pour tenter de fuir le théâtre des opérations, tandis que le chef de l’État ukrainien décrétait la mobilisation générale, empêchant les hommes de 18 à 60 ans de quitter le territoire et distribuant même des armes à la population pour tenter de s’opposer par tous les moyens à l’avancée des chars russes.

Immeubles endommagés par les bombardement à Kiev le 25 février 2022 (photo © Daniel LEAL / AFP / Orange)

Certes, on se doutait depuis plusieurs mois déjà que ce conflit ne risquait pas de s’apaiser du jour au lendemain, malgré tous les efforts diplomatiques déployés. L’affaire remonte en réalité à 2004. Jusque-là, l’Ukraine était resté dans la sphère d’influence de l’empire soviétique et avait été l’un des membres fondateurs de la Communauté des États indépendants lors de sa création en 1991. En 2004, la Révolution orange fait déjà apparaître une scission profonde entre la partie occidentale du pays, de plus en plus pro-européenne, et sa partie orientale restée très russophile.

Fin novembre 2013, la foule manifeste à Kiev, sur la place Maïdan, suite au refus du président pro-russe, Viktor Ianoukovytch, de conclure un traité d’association avec l’Europe. En février 2014, les affrontements font plus de 80 morts mais aboutissent à la fuite du président. C’en est trop pour la Russie de Poutine qui organise le rattachement de la péninsule de Crimée à la Russie, après un référendum, tandis qu’elle soutient quasi ouvertement les mouvements séparatistes qui éclatent alors dans les provinces orientales du pays, dans les Oblasts de Donetz et de Lougansk. Une véritable guerre civile fait depuis rage dans cette région du Donbass, qui aurait déjà fait plus de 10 000 morts et provoqué le déplacement d’environ 1,5 millions de personnes.

Vladimir Poutine annonçant par vidéo la déclaration de guerre contre l’Ukraine (source © Reuters / JDD)

Et voilà que le 21 février 2022, Vladimir Poutine reconnaît officiellement les républiques autoproclamées du Donetz et de Lougansk, multipliant les provocations et les cyber-attaques pour tenter de déstabiliser au maximum le président ukrainien, l’ancien comédien et humoriste Volodymyr Zelensky, élu en 2019 face au président sortant Porochenko, affaibli par cinq années de guerre et un haut niveau de corruption.

Malgré une gestion plutôt habile de la situation par les Américains qui ont tout fait pour désamorcer les pièges que les Russes cherchaient à monter pour créer un prétexte à l’invasion, Vladimir Poutine a donc fini par lancer à l’assaut les dizaines de milliers de soldats massés depuis des semaines à la frontière du pays, après avoir évoqué un véritable « génocide » imaginaire dont seraient victimes les populations pro-russes du Donbass. L’invasion a été massive et brutale, lancée simultanément par voies terrestres, maritimes et aériennes, depuis la Crimée, au sud, en de nombreux points de la frontière russe à l’est, mais aussi depuis la Biélorussie, au nord, laquelle appuie militairement la Russie dans cette aventure, de même que la Tchétchénie d’ailleurs.

Les attaques russes se sont concentrées sur les systèmes de défense anti-aérienne et les infrastructures militaires, se rendant maîtres dès le premier jour de l’aéroport international de Hostomel, pourtant âprement défendu par l’armée ukrainienne et d’où des commandos russes sont partis à l’assaut de la capitale Kiev , toute proche. Dans le nord du pays, la centrale nucléaire de Tchernobyl et sa zone d’exclusion radioactive de triste mémoire, ont été également rapidement conquises par l’armée russe. Plusieurs missiles ont touché des immeubles d’habitations, y compris à Kiev où un couvre-feu a dû être instauré dès le 26 février au soir.

Carte montrant les points d’attaque des Russes en Ukraine ces derniers jours (source infographie © Courrier international)

Le président Zelensky tente d’organiser la défense de son pays mais se sent bien seul face au rouleau compresseur des chars russes. Des livraisons d’armes défensives ont bien été organisées par les Américains et certains pays européens, dont la France. Mais il n’existe pas de traité permettant d’accorder une aide militaire à l’Ukraine en cas d’invasion. C’était d’ailleurs justement l’objet d’une éventuelle adhésion à l’OTAN, éventualité qui a précisément mis le feu aux poudres et déclenché l’ire de Vladimir Poutine, lequel ne cherche même plus à faire bonne figure en traitant ouvertement l’entourage du président ukrainien de « néonazis » et de « drogués »…

Soldats ukrainiens partant pour le front dans la région de Lougansk le 24 février 2022 (photo © AFP / L’Express)

Que faire alors, face à une agression aussi brutale d’un pays européen qui se trouve à nos portes ? De nombreuses sanctions économiques ont bien été mises en place, voire renforcées à cette occasion. Il est question de bloquer les transactions bancaires avec la Russie. Mais tout le monde s’accorde à reconnaître que leur effet reste limité, surtout à court terme. Les populations sont souvent les premières à en souffrir et un régime autoritaire comme celui de Poutine saura jouer à merveille d’un tel blocus pour renforcer l’esprit nationaliste déjà fortement cultivé. Et à long terme, on sait déjà que la Chine se fera un plaisir d’offrir un coup de main pour pallier l’approvisionnement en produits et services qui pourraient faire défaut…

Bien entendu, ce n’est pas une raison pour ne rien faire, voire critiquer ces sanctions économiques par peur des effets néfastes qu’elles pourraient avoir en retour sur notre approvisionnement en gaz ou notre pouvoir d’achat, comme certains responsables politiques français se sont laissé aller à le faire… A défaut de se mobiliser militairement pour aller prêter main forte aux Ukrainiens assiégés, on peut au moins se serrer un peu la ceinture par solidarité, en espérant qu’un comportement aussi brutal et irresponsable de la part de Vladimir Poutine, finira par se retourner contre lui…

L. V.

Des résidus médicamenteux dans nos cours d’eau…

23 février 2022

On le savait depuis longtemps mais voilà qu’une étude mondiale vient de le caractériser : les cours d’eau charrient de très nombreuses molécules chimiques issues de médicaments de synthèse, et la présence massive de ces produits dans l’écosystème n’est pas vraiment rassurante…

C’est l’université britannique d’York qui a supervisé cette vaste étude à laquelle ont participé plus de 80 instituts de recherche internationaux, dont l’INRAE, l’Institut national de recherche agronomique et environnementale. Au total, ce sont 258 cours d’eau répartis dans une centaine de pays sur toute la planète qui ont fait l’objet de prélèvements (pas moins de 1052 au total, tous selon le même protocole pour permettre des comparaisons fiables) et d’analyses particulièrement complètes puisqu’elles portaient sur l’identification de 61 substances médicamenteuses, là où on se contente habituellement d’en rechercher une vingtaine au maximum.

Des résidus de médicaments présents un peu partout en rivière… (source © Santecool)

Les cours d’eau ainsi investigués sont d’ampleur très variable mais incluent certains géants comme l’Amazone, le Mississippi ou le Mékong, tandis que les sites d’échantillonnage englobent aussi bien de grandes mégapoles comme New-York ou Dehli, que des zones reculées telles ce village Yanomami en pleine jungle vénézuélienne, voire des zones en guerre comme en Irak. Et le résultat n’est pas brillant puisque partout, les chercheurs ont retrouvé quantités de molécules médicamenteuses présentes dans les cours d’eau, parfois en quantités impressionnantes comme au Pakistan ou en Bolivie. Un quart des sites étudiés présentent de fait une concentration potentiellement dangereuse pour l’environnement, notamment pour certains antibiotiques, un antihistaminique et un produit utilisé contre l’hypertension.

Prélèvement d’eau en rivière pour une analyse chimique (source © SIPIBEL)

Le tableau est particulièrement sombre pour certains pays du Sud, en Afrique subsaharienne, en Amérique du Sud et en Asie, où les concentrations relevées sont inquiétantes et s’expliquent par la faiblesse des moyens de traitement des eaux usées. Ce sont en effet principalement par ce canal qu’arrivent les résidus médicamenteux qui se retrouvent dans nos urines et fèces. Mais les élevages industriels sont aussi un gros contributeur du fait des traitements vétérinaires utilisés en masse (en 1999, la consommation de médicaments à usage animal était du même ordre de grandeur que celle destinée aux humains!), sans compter les rejets issus des centres de pisciculture et certains rejets industriels des sites de productions de médicaments. Les médicaments périmés et usagés jetés en décharge, contribuent aussi à cette contamination des eaux, même si cette source est désormais mieux maîtrisée dans certains pays où la collecte est organisée.

Les rejets d’eaux usées même partiellement retraitées, une source majeure d’apport de micropolluants (source © Futura Science)

La généralisation des stations d’épuration des eaux a certes permis d’améliorer la situation dans nombre de pays. On constate cependant que leur efficacité reste limitée pour éliminer la plupart des résidus médicamenteux, notamment certaines molécules telle l’aspirine, pour lesquelles il est nécessaire de recourir à des procédés de traitement tertiaires coûteux à base d’osmose inverse ou de charbon actif. En France, ces traitements ne sont pas encore obligatoires et rares sont les stations qui sont équipées pour traiter correctement ces micropolluants même si la tendance est désormais d’encourager les collectivités à adopter des procédés de traitement de plus en plus performant.

La qualité physico-chimique des cours d’eau impacte directement la vie aquatique et peut être à l’origine de mortalités piscicoles (photo © SOS LRC / Humus)

Car l’enjeu est de taille pour le milieu naturel, voire directement pour la santé humaine. La prolifération des antibiotiques rejetés en masse dans les cours d’eau et les nappes, contribue fortement à développer des phénomène de résistance des bactéries, ce qui limite à terme l’efficacité même de ces traitements pharmaceutiques. Mais ces molécules issues de médicaments ont bien d’autres effets néfastes sur la faune, notamment aquatique, perturbant leurs capacités de reproduction et pouvant même se traduire par des changements de sexe sous l’effet d’œstrogènes. Des changements de comportement ont aussi été observées chez des perches devenues fortement agressives du fait de la présence dans l’eau d’un résidu d’antidépresseur. Sans même évoquer les effets d’interférences liées à la présence simultanée de plusieurs molécules dont on connaît mal les effets indésirables…

Dessin publié sur le site Méli Mélo du Graie (Groupe de recherche, d’animation technique et d’information sur l’eau)

Une des voies à explorer, outre l’amélioration des stations de traitement des eaux usées, est certainement la réduction de la consommation de médicaments. Dans les élevages français, on est ainsi arrivé à réduire de 30 % la consommation d’antibiotiques vétérinaires entre 2006 et 2011, ce qui va dans le bon sens. Mais l’on consommait encore en 2011 pas moins de 750 tonnes d’antibiotiques en France, nettement plus que dans le reste de l’Europe, une consommation qui tend à baisser progressivement depuis. Il est temps si l’on veut limiter la pollution irréversible de nos cours d’eau…

L. V.