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Eau contre pétrole : le projet fou de Saint-Chamas…

4 octobre 2022

C’est Marianne qui vient de rendre public ce projet élaboré en toute discrétion et qui aurait déjà fait l’objet d’au moins deux réunions au sommet, à l’initiative de son promoteur, Xavier Houzel, négociant international d’hydrocarbures et longtemps aux manettes de la seule entreprise française indépendante de trading pétrolier, Carbonaphta. En mars 2022, il organisait en catimini une réunion à l’Élysée avec les principaux conseillers économiques d’Emmanuel Macron et en juin, au lendemain des élections présidentielles, il obtenait en quelques jours seulement un rendez-vous avec Thomas Tardiveau, à peine nommé conseiller technique électricité au cabinet de la toute nouvelle ministre de la transition énergétique, Agnès Pannier-Runacher.

Xavier Houzel, spécialiste du négoce international d’hydrocarbures (source © Trilogues)

Quel était donc l’objet de ces conciliabules manifestement de première importance ? Un projet un peu fou qui consiste à troquer contre du gaz ou du pétrole dont la France a bien besoin, de l’eau qu’elle aurait en excès. Et pas n’importe quelle eau : celle de la Durance qui approvisionne déjà via le Canal de Marseille et le Canal de Provence, une bonne partie de la région PACA et toute l’agglomération marseillaise. Mais rappelons que le barrage de Serre-Ponçon, qui barre depuis 1959 le lit de la Durance un peu en aval de sa confluence avec l’Ubaye, constitue aussi le point de départ d’un canal de 250 km qui achemine de l’eau non seulement pour l’irrigation et l’eau potable, mais aussi pour la production hydroélectrique. On dénombre ainsi pas moins de 15 centrales hydroélectriques le long de ce canal, totalisant une puissance cumulée de 2000 MW, dont 360 pour celle de Serre-Ponçon, la plus importante, et 153 pour celle qui est située à l’extrémité aval du canal qui se rejette dans l’étang de Berre, sur la commune de Saint-Chamas.

Canal EDF entre Manosque et La Roque d’Anthéron(photo © Nicolas Janberg / Structurae)

Un aménagement industriel parfaitement huilé et d’une remarquable efficacité, mais dont les impacts sur les milieux naturels sont loin d’être négligeables, comme le relève depuis des années le GIPREB qui tente, tant bien que mal, de préserver la qualité des eaux de l’étang de Berre… La France a d’ailleurs été condamnée en 2004 à cause des rejets excessifs d’eau douce et de limons en provenance de la Durance qui se déversent directement dans l’étang de Berre, une lagune dont le milieu naturel a été totalement modifié et dont la biodiversité initiale a été entièrement bouleversée. Sous la menace d’une astreinte financière significative, EDF a finalement été contraint de réduire les quantités d’eau et de limons ainsi prélevés sur la Durance et rejetés dans l’étang de Berre. La capacité de prélèvement qui est de 4 milliards de m3 par an a ainsi été réduite à 1,2 milliards, sachant que le rythme actuel est plutôt de l’ordre de 950 millions de m3, et peut même tomber à moins de 600 les années de forte sécheresse comme en 2019 ou 2022.

En matière d’exploitation de la ressource en eau, il ne suffit pas en effet d’investir massivement, mais il faut aussi respecter les potentialités du milieu naturel. Or le changement climatique se traduit par une raréfaction de la ressource en eau issue des glaciers alpins, tandis que les milieux lagunaires comme l’étang de Berre supportent de moins en moins ces apports d’eau douce qui détruisent son écosystème naturel. Mais ce n’est ce genre de considération qui anime notre expert en négoce international d’hydrocarbures Xavier Houzel. Ce dernier a seulement retenu que le canal EDF rejette en pure perte des millions de m3 d’eau douce de qualité prélevée dans la Durance et que la France pourrait avoir intérêt à exporter cette eau vers des pays qui ont en bien besoin ! Rappelons au passage que les besoins en eau d’une ville comme Marseille ne représentent qu’à peine 5 % de ce volume colossal d’eau potable ainsi rejeté par le canal EDF…

Centrale hydroélectrique de Saint-Chamas, à l’extrémité aval du canal EDF qui se jette dans l’étang de Berre (photo © EDF / Gomet)

Il prévoit ainsi de faire partir quotidiennement 19 tankers de 200 000 m3 depuis le port de Fos et 48 de 80 000 m3 depuis celui de Lavéra à Martigues, tous chargés à ras bord d’eau de la Durance, soit près de 3 milliards de m3 d’eau douce prélevée dans le bassin versant de la Durance et exportée à l’autre bout de monde, permettant ainsi à EDF de turbiner toute l’année au maximum de ses capacités. Bien entendu, l’eau est considérée comme un bien commun, indispensable à la vie, et il n’est pas très moral d’en faire ainsi une source de business international. Mais en grand philanthrope qu’il est, Xavier Houzel prévoir simplement d’en faire du troc et de l’échanger avec les pays qui en ont besoin, contre du coton par exemple, ou de préférence du gaz ou du pétrole, ce qui pourrait intéresser des partenaires comme l’Iran ou Israël.

Bien entendu, le projet ne tient aucun compte de l’impact que pourrait avoir un tel prélèvement sur le fonctionnement naturel de nos cours d’eau. Prélever ainsi des milliards de m3 d’eau n’est jamais sans incidence, même dans un pays au climat tempéré qui ne manque pas de ressources en eau. L’eau de fonte des glaciers qui donne l’impression de s’écouler en pure perte vers la mer contribue à la biodiversité et à l’équilibre écologique des cours d’eau et des milieux aquatiques mais aussi à la recharge des nappes souterraines dont on retire désormais une part importante de nos ressources en eau potable car elles sont un peu mieux préservées de la pollution que l’eau de surface…

Tracé du canal EDF entre le barrage de Serre-Ponçon et l’étang de Berre (source © L’étang nouveau)

Certes, ce projet met en avant l’impact positif qu’aurait cet export sur la qualité de l’étang de Berre actuellement gravement perturbé par les apports massifs d’eau douce et de limons de la Durance. Mais il passe totalement sous silence une alternative portée depuis des décennies par d’autres acteurs et qui vise justement à mieux valoriser ces rejets tout en limitant leur impact écologique. Il faudrait pour cela prolonger le canal EDF pour qu’il se rejette non pas dans l’étang mais dans le Rhône après avoir irrigué au passage la plaine de la Crau. Trois députés locaux ont d’ailleurs déposé en 2020 un rapport parlementaire qui détaille différentes propositions en vue de réhabiliter l’étang de Berre, parmi lesquelles figure ce projet de dérivation.

Christophe Béchu (au centre) en visite sur l’étang de Berre le 29 septembre 2022, à côté de Bérangère Couillard et de Martine Vassal (photo © Stéphane Guéroult / La Provence)

Le nouveau ministre de la transition écologique, Christophe Béchu, s’est d’ailleurs déplacé sur site le 29 septembre 2022, en compagnie de sa secrétaire d’État en charge de l’écologie, Bérangère Couillard, pour examiner ces différentes options. Une dérivation des eaux du canal vers le Rhône permettrait également de maximiser la production hydroélectrique et l’exploitation des ressources en eau tout en réduisant fortement l’impact de cet usage sur les milieux naturels. Mais le coût du projet est estimé à plus de 2 milliards d’euros. On ne parierait donc pas qu’il puisse tenir la corde face à la solution aussi simpliste que brutale proposée par Xavier Houzel : que pèse le respect de notre environnement quand le commerce international nous tend ainsi les bras ?

L. V.

Gaz : la Russie se débarrasse de ses excédents

14 septembre 2022

Le gaz serait-il devenu la nouvelle arme de dissuasion massive ? Non pas le gaz comme arme chimique toxique, généreusement utilisée dans bien des conflits, mais le gaz naturel, constitué pour l’essentiel de méthane, qui sert à se chauffer et à cuisiner, et que la Russie est en train d’ériger en outil de chantage redoutablement efficace…

Il faut dire que la Russie est devenue désormais le premier producteur mondial de gaz naturel, regroupant à elle-seule 20 % de la production mondiale qui était de 3.388 milliards de m³ en 2011, et surtout le premier exportateur de ce précieux combustible, qui plus est presque entièrement entre les mains du géant Gazprom, une société détenue majoritairement par l’État russe et qui, avec plus de 400 000 salariés, contribue pour 8 % du PIB national et 20 % des recettes budgétaires du pays. Un véritable mastodonte, dont le PDG depuis maintenant 21 ans, Alexeï Miller, est un homme de confiance du président Poutine, originaire, comme lui, de Saint-Petersbourg.

Vladimir Poutine aux côtés du PDG de Gazprom, Alexeï Miller, en février 2022 (photo © Sergeï Karpukhin / AFP / La Croix)

Le volume de gaz extrait aux États-Unis est certes presque aussi important que celui produit en Russie, mais les USA en consomment beaucoup plus, si bien qu’ils en importent chaque année 55 milliards de m³, ce qui en fait le quatrième plus gros importateur mondial ! Les autres gros producteurs sont le Canada (qui exporte la plupart de ses excédents vers les USA), le Qatar (gros exportateur également), l’Iran, la Norvège, la Chine (par ailleurs gros importateur), l’Arabie saoudite et l’Algérie. Mais au fil des années, les pays européens, Allemagne en tête, sont devenus dangereusement dépendants pour leur approvisionnement en gaz naturel, de leur grand voisin russe qui les livre directement par pipeline.

On considère ainsi que près de la moitié des importations européennes de gaz naturel proviennent de Russie, l’Europe important chaque jour pour plus de 300 millions d’euros de gaz russe dont l’essentiel est acheminé via 4 gazoducs principaux. Ainsi, selon un calcul de la CREA, depuis le 24 février 2022, date du début de l’invasion russe en Ukraine, l’Europe a importé de Russie pour pas moins de 93 milliards d’euros d’énergie fossile dont 51 milliards pour du gaz naturel.

Gazoduc Nord Stream 1, long de 1200 km, en service depuis 2012 (photo © Pixabay / L’Indépendant)

L’autre source d’approvisionnement majeure est la Norvège mais qui fournit à peine 24 % des importations européennes, également par gazoduc, puis l’Algérie, pour 11 % seulement et exclusivement par bateaux, ce qui suppose des opérations préalables lourdes de liquéfaction du gaz. C’est en effet une des caractéristiques de ce produit : comme tout gaz, il prend beaucoup de volume ! C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on s’est longtemps contenté de n’exploiter que les gisements de gaz proches des lieux de consommation…

Lorsque le transport par gazoduc n’est pas possible, la seule alternative est de le liquéfier pour en réduire le volume et le transporter, généralement par méthaniers, ces tankers géants qui sillonnent les mers. Mais la filière exige de très gros investissements, pour la liquéfaction initiale mais aussi pour le transport et pour le stockage et la vaporisation à l’arrivée. Du fait de la position des gisements russes dont les principaux se situent désormais en Sibérie et en mer de Barents, l’essentiel des exportations de gaz russe se fait donc par gazoducs, via un réseau qui comprend les anciens Brotherhood, datant de l’URSS et qui passent par le territoire ukrainien (à qui la Russie est donc obliger d’acquitter un droit de péage !), le pipeline Yamal qui traverse la Pologne et désormais les 2 Nord Stream posés au fond de la mer Baltique, le second ayant été achevé juste au début de l’invasion en Ukraine, ce qui a retardé sa mise en service.

Réseau de gazoducs existants et en projet permettant d’acheminer le gaz russe en Europe (source © Planète énergie)

Pendant tout le premier trimestre 2022, malgré la guerre en Ukraine et en contradiction avec son discours politique, l’Europe a importé massivement du gaz russe en exploitant au maximum les contrats de livraison de longue durée qui la lient à la Russie, afin de reconstituer les stocks après une période où les Européens faisaient la fine bouche, préférant s’approvisionner sur le marché mondial où les cours étaient plus attractifs.

Dès le 27 avril 2022, la Pologne et la Bulgarie ont totalement stoppé leurs importations de gaz russe, refusant, contrairement à la France ou à l’Allemagne, de se plier aux exigences russes de payer désormais en roubles, en dérogation de ce que prévoient les contrats. Ils sont été suivi le 21 mai par la Finlande, puis, le 30 mai, par le Danemark et les Pays-Bas. Les autres pays européens, de crainte de devoir affronter une opinion politique davantage préoccupée de son confort quotidien que du sort du peuple ukrainien dont ils ignoraient même l’existence jusque-là, ont poursuivi leurs importations comme si de rien n’était…

Installation gazière de Gazprom (photo © Tass / Abaca / Les Échos)

Mais ils doivent désormais affronter les provocations directes de la Russie qui décide d’elle-même de fermer le robinet pour faire pression sur les pays européens et éviter qu’ils ne soutiennent trop ouvertement son adversaire ukrainien. L’Autriche et l’Italie ont ainsi vu leurs livraisons de gaz russe réduites, de même que la France qui a annoncé que depuis le 15 juin 2022 son principal point d’entrée du gaz russe , situé en Moselle, était désormais tari, ce qui n’empêche pas la France d’être devenue en parallèle le premier importateur mondial de gaz naturel liquéfié russe ! Toujours est-il que le gouvernement russe joue de cette situation qui inquiète tant les opinions publiques européennes. Tout en organisant une réduction des livraisons du gazoduc Nord Stream 1, au prétexte d’une opération imaginaire de maintenance, Gazprom est allé jusqu’à diffuser une vidéo montrant un de ses employés tourner la vanne pour couper le flux de gaz vers l’Europe en suggérant que l’hiver sera très long…

Il n’en reste pas moins que cette arme est à double tranchant car la Russie a besoin de ces exportations de gaz pour alimenter son budget… Or la situation actuelle qui voit malgré tout les pays européens se préparer à réduire leurs importations de gaz russe en se tournant vers d’autres fournisseurs plus compréhensifs, n’est pas forcément un bon calcul à long terme pour la Russie. Ses capacités actuelles de stockage sont totalement saturées et elle ne sait plus que faire de ses excédents de gaz naturel, faute de disposer des infrastructures nécessaires pour les vendre à d’autres pays. On ne construit pas en quelques semaines un nouveau gazoduc ou un terminal méthanier !

Le torchage du gaz, une pratique courante, mais pas sans impact environnemental… (photo © kampee patisena / Géo)

Du coup, la Russie est contrainte de brûler une partie de son gaz excédentaire. Les Finlandais se sont en effet rendus compte que depuis le mois de juin 2022, une torchère gigantesque est apparue à Portovaïa, au nord-ouest de Saint-Pétersbourg, là où se trouve la station de compression du gazoduc Nord Stream 1. Des images tournées par la télévision finlandaise confirment cette observation également visible sur des images satellite et qui semble bel et bien reliée à la décision russe de réduire le débit du gazoduc géant à 40 % de sa capacité mi-juin, puis à 20 % le 26 juillet… Chaque jour, ce serait ainsi plus de 4 millions de m³ de gaz, soit l’équivalent de 10 millions de dollars, qui partirait en fumée, contribuant encore un peu plus au réchauffement climatique : encore un bel exemple des absurdités auxquelles les subtilités de la géopolitique conduisent l’humanité dans sa grande sagesse…

L. V.

Isowat : c’est la ouate qu’ils préfèrent…

23 août 2022

Pendant (trop ?) longtemps, les Français, comme du reste une bonne partie des pays occidentaux, ont trouvé bien commode d’expédier à l’autre bout du monde les matériaux recyclables issus du tri (plus ou moins) sélectif de nos déchets, tout en important massivement l’essentiel de nos produits de consommation, désormais fabriqués quasi exclusivement dans les pays asiatiques à faible coût de main d’œuvre.

Un dessin de Patrick Chapatte, à la sauce française… (source © China Hegemony)

Sauf que la Chine ne veut plus servir de poubelle du monde et refuse désormais d’importer la plupart de nos déchets. Et sauf que ce modèle de partage à l’échelle mondiale entre ceux qui produisent et ceux qui consomment, a atteint ses limites. La pandémie de Covid19 a fait prendre conscience à certains de nos responsables politiques, bien peu clairvoyants jusque-là, à quel point cette dépendance complète de nos approvisionnements même les plus vitaux avait rendu notre pays vulnérable.

Les industriels eux-mêmes commencent à percevoir les dangers d’une telle stratégie de délocalisation à outrance : explosion des contrefaçons, guerre des approvisionnements pour l’accès aux matière premières, difficulté à maîtriser la qualité de production, retard de livraisons, renchérissement et coût écologique considérable du transport massif par porte-containers géants (même si ce poste fait la fortune de certains à l’image de la CMA-CGM et de son patron, Rodolphe Saadé), sans même parler du coût social colossal du chômage de masse qui en résulte en Europe…

La délocalisation, une lubie du capitalisme mondialisé : un dessin du regretté Tignous (source © Agora vox)

Bref, l’heure pourrait être enfin à la relocalisation d’une partie de notre production, en particulier dans le domaine de la transition écologique qui semble un marché prometteur, maintenant que l’on commence (enfin !) à prendre conscience de la nécessité et de l’urgence de prendre des mesures pour réagir contre ce fléau provoqué par l’Homme.

L’isolation thermique des bâtiments constitue, de ce point de vue, une incontestable priorité, justifiée non seulement par l’importance de son impact sur le réchauffement climatique mais aussi par la nécessité d’économiser nos approvisionnements énergétiques largement importés. Les bâtiments, du fait de la déperdition de leur énergie, constituent en effet dans notre pays la deuxième principale source d’émission des gaz à effet de serre, responsables du réchauffement climatique, derrière le transport routier, quand même… Un foyer français consacre en moyenne 60 % de ses dépenses énergétiques pour simplement chauffer et climatiser son logement, ce qui en fait un poste majeur de notre consommation nationale en électricité, gaz, fuel et charbon. Et en ces temps de tension internationale sur le prix des matières premières énergétiques, l’argument économique a souvent plus de poids que celui de l’impact environnemental…

Déperdition thermique : nos maisons largement responsables du réchauffement climatique… (source © La maison Saint-Gobain)

Toujours est-il que les choses bougent (enfin !) sur le front de l’incitation à isoler les bâtiments. Dès le 25 août de cette année 2022, la loi Climat et résilience, adoptée en 2021, interdit désormais d’augmenter le loyer des logements classés dans la catégorie F ou G à l’issue du diagnostic de performance énergétique. A compter du 1er septembre 2022, ce diagnostic, dont les modalités ont été revues, devient obligatoire pour vendre des biens de ce type, considérés comme des passoires thermiques. Et à partir du 1er janvier 2023 il deviendra carrément interdit de mettre en location des logements consommant plus de 450 kWh/m² par an, en énergie finale. Une mesure qui sera étendue à partir de 2025 à l’ensemble des logements de classe G (au delà de 420 kWh/m² par an), puis, à compter de 2028 à ceux de classe F, avant d’être appliquée aussi aux classes E, mais pas avant 2034.

Un dessin signé Erik Tartrais (source © Ville de Saint-Quentin en Yvelines)

La démarche peut paraître particulièrement prudente et progressive mais son impact ne sera pas négligeable et inquiète d’ailleurs fortement les propriétaires, notamment les bailleurs sociaux, qui vont devoir se lancer dans de gros chantiers d’isolation thermique de leur parc. Pour la seule mesure applicable dès 2023, ce sont déjà pas moins de 90 000 logements qui pourraient être concernés en France selon le Ministère, tandis que le nombre de logements actuellement de classe G est estimé à 600 000 (et le double pour ceux de classe F !)…

Isolation de combles à base de ouate de cellulose (source © Isowat Provence / Fundtruck)

Face à de tels enjeux, les industriels s’organisent et on ne peut que saluer, parmi d’autres cette initiative de la société Isowat Provence, créée en 2018 par Cyril Coillot à Aix-en-Provence, un ancien spécialiste de la gestion des déchets chez Veolia. Associé avec un fabricant de savon, il s’est mis en tête de développer un isolant thermique en ouate de cellulose, entièrement à base de matériaux recyclés. Papiers, cartons, journaux et magazines, récupérés dans les poubelles jaunes ou auprès des industriels et commerçants, font l’objet d’un procédé innovant de tri-optique de défibrage qui permet d’obtenir en entrée de processus une matière première de qualité, débarrassée de toute impureté, à partir de déchets ainsi recyclés, le tout en favorisant l’insertion professionnelle, credo des fondateurs de cette jeune start-up.

Isowat Provence, un projet en devenir… ( source © Entrepreneurs pour la Planète)

Celle-ci a bénéficié depuis 2018 d’un soutien par les pouvoirs publics, dont la Région PACA et l’ADEME et est en recherche d’un partenaire industriel pour lancer une première chaîne de fabrication permettant de valoriser localement 8000 tonnes de déchets par an pour produire jusqu’à 600 000 m² de surfaces isolantes, sans consommation d’eau, faisant ainsi d’une pierre plusieurs coups : recyclage de déchets sans les exporter à l’autre bout de la planète, création d’emploi et développement d’une filière de production locale de matériaux biosourcés à faible impact écologique, nécessaires pour accompagner les besoins d’isolation thermique de nos logements. Assurément un beau projet, mais qui reste encore à concrétiser jusqu’au stade industriel : à suivre…

L. V.

Salvador : le mirage du bitcoin ?

20 août 2022

Premier pays au monde à avoir adopté le bitcoin comme devise officielle, en septembre 2021, suivi en avril 2022 par la Centrafrique qui l’a adopté comme monnaie légale aux côtés du franc CFA, le Salvador est peut-être en train de s’en mordre les doigts…

Le symbole du bitcoin sur fond de drapeau salvadorien, une alliance ambiguë… (source © Clubic)

Il faut dire que cette cryptomonnaie, la première à avoir vu le jour, en novembre 2008, à l’initiative d’un certain Satoshi Nakamoto, un avatar dont on ne connaît toujours pas la véritable identité, a connu récemment quelques faiblesses. L’aventure semblait pourtant bien partie et l’idée même des cryptomonnaies, basée sur le principe d’un échange de valeurs totalement décentralisé qui s’affranchit des organismes financiers, paraît séduisante, bien qu’un peu obscure pour le non initié. Tout repose en effet sur un logiciel qui rétribue en bitcoin les « mineurs », des usagers qui mettent à disposition la puissance de calcul de leur ordinateur pour traiter des transactions de manière sécurisée en les inscrivant dans un registre virtuel, la « blockchain » qui permet de retracer chaque mouvement. C’est un peu comme si, sur un billet de banque on pouvait retrouver tout l’historique des utilisateurs qui l’ont eu précédemment en main !

Un des avantages de cette cryptomonnaie est bien sûr de s’émanciper des organismes bancaires, dans une démarche « de pair à pair ». C’est d’ailleurs ce qui a fait son succès initial parmi les utilisateurs du Darknet qui se sont rapidement emparés de cet outil un peu utopique pour s’en servir de monnaie d’échange pour l’achat d’armes, les jeux d’argent et le trafic de stupéfiant, jusqu’à ce que le FBI s’efforce en 2013-14 d’y mettre fin en bloquant le vecteur du marché, Silky road, la Route de la soie du marché noir…

Le bitcoin, une cryptomonnaie aussi mythique que mystérieuse… (source © 123photos / Trust my science)

D’une valeur quasi nulle à sa création, le bitcoin a atteint la parité avec le dollar dès 2011 et a connu depuis une histoire assez mouvementée qui lui a quand même permis d’atteindre en novembre 2021 le niveau record (à ce jour) de quasiment 69 000 dollars ! Sauf que en juin 2022, sa valeur avait été divisée par 4 en quelques mois pour retomber à environ 17 000 $ US… Une valeur assez fluctuante donc, qui dépend uniquement de son usage et des volumes d’échange, sans garantie puisque non liée à un stock physique d’actif traditionnel.

C’est d’ailleurs pour cette raison (et d’autres) que le pari du Salvador d’utiliser le bitcoin comme monnaie officielle a été tant décriée en cette période de chute des cours de la cryptomonnaie. Il faut dire qu’elle repose sur une initiative fortement médiatisée du Président de la République, Nayib Bukele, lui-même assez décrié. Fils d’un homme d’affaire d’origine palestinienne, lui-même ex publiciste et propriétaire d’un magasin de motos, il avait été élu maire de la capitale, San Salvador, en 2015, à tout juste 34 ans, avant de se voir exclu en 2017 de son parti, le Front Farabundo Marti de libération nationale, un ancien mouvement révolutionnaire de gauche, pour avoir lancé une pomme à la tête d’une conseillère municipale !

Nayib Bukele aux côtés de son épouse Gabriela Rodriguez, saluant ses partisans après sa victoire électorale en février 2019 (photo © Luis Acosta / AFP / Libération)

Mais qu’à cela ne tienne, Nayib Bukele se présente 2 ans plus tard, en 2019, à la Présidence de la République au nom d’un micro parti conservateur de centre droit et se fait élire à 37 ans à la tête de ce pays de 6,5 millions d’habitant, gangrené par une guerre des gangs de narcotrafiquants qui fait des ravages, en portant un discours populiste axé sur la lutte contre la criminalité et la corruption des élites politiques. Depuis, il gouverne ce pays d’une main de fer en pratiquant une politique ultra-sécuritaire qui lui vaut un taux de popularité record de 80 % en 2020… Il n’hésite pas en février 2020 à faire entrer des soldats en arme dans les travées du Parlement pour intimider les députés qui rechignent à voter un emprunt colossal pour renforcer le budget des forces de l’ordre !

Soldats en armes au Parlement du Salvador le 10 janvier 2020 (photo © Víctor Peña / journal El Faro / Mr Mondialisation)

Son nouveau parti, intitulé justement Nouvelles idées, sort largement vainqueur des élections législatives de février 2021, ce qui permet au jeune président, qui aime à se dépeindre comme « le dictateur le plus cool du monde » de faire le ménage en mettant d’office à la retraite certains juges trop regardant, en arrêtant nombre de parlementaires et anciens ministres peu coopératifs, et en amendant la Constitution pour lui permettre d’enchaîner plusieurs mandats.

Communiquant principalement via les réseaux sociaux, il affirme en janvier 2022 à qui veut l’entendre être persuadé que la valeur du bitcoin atteindra prochainement les 100 000 $, alors même que la cryptomonnaie est en pleine dégringolade. Nayib Bukele n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour faire du bitcoin une monnaie phare, annonçant même sur Twitter acheter des bitcoins sur son propre téléphone portable avec l’argent du Trésor national, en espérant fonder un hôpital avec le futurs bénéfices de cette spéculation. Un portefeuille électronique, Chivo wallet, a été créé pour permettre à chaque habitant du pays d’effectuer ses transactions monétaires et financières en bitcoins depuis son smartphone sans passer par le système bancaire, tout en bénéficiant au passage d’une dotation gratuite de 30 $ en bitcoins, histoire d’inciter chacun à utiliser la nouvelle monnaie.

L’arrivée de l’avatar du président Nayib Bukele, mise en scène à la fête des bitcoiners : du grand spectacle ! (photo © Salvador Melendez / AP / Le Grand Continent)

Une gigantesque fête des bitcoiners a même été organisée sur une plage du Salvador, où l’avatar du président est descendu sur la scène dans une soucoupe volante au milieu de lumières et de fumées blanches. L’occasion pour le président d’annoncer en grandes pompes que le Salvador allait émettre des obligations d’une valeur d’un milliard de dollars (les Volcano Bonds), dont la moitié serait utilisée pour acheter des bitcoins, et l’autre moitié pour créer une ville entière en forme de bitcoin, appelée Bitcoin City autour du volcan salvadorien de Conchagua, conçue spécialement pour les mineurs de cette cryptomonnaie.

La fièvre salvadorienne du bitcoin est un peu retombée depuis, du fait de l’effondrement des cours. Si plus de 70 % de la population a bien téléchargé l’application pour récupérer et dépenser les 30 dollars offerts par le gouvernement, la plupart n’ont pas poussé plus loin leur expérience des transactions via la cryptomonnaie. Même pour les transferts de fonds depuis l’étranger de la diaspora émigrée, qui représentent autour de 25 % du PIB salvadorien, seul 1,7 % aurait été fait via le Chivo wallet, alors que c’était un des principaux arguments pour utiliser le bitcoin en limitant les frais de transaction bancaire… La République du Salvador a déjà perdu plus de 40 millions d’euros du fait de la dépréciation récente du bitcoin et le pays se rapproche dangereusement du défaut de paiement.

Le Président de la République du Salvador, twitteur invétéré… (source © Portalcripto)

Le recours au bitcoin, finalement assez marginal, est loin d’être la cause principale de cette dette abyssale du pays mais il ne facilite pas les discussions avec le Fonds monétaire international qui juge que la volatilité excessive de la cryptomonnaie menace la stabilité financière de l’État comme des petits épargnants. Nayib Bukele va devoir twitter frénétiquement pour convaincre ses électeurs de continuer à faire confiance au bitcoin…

L. V.

La dure lutte des facteurs de luths

7 août 2022

Le luth, c’est cet instrument à cordes pincées en forme de poire que l’on retrouve fréquemment sur les tableaux de la Renaissance, à l’image de ce célèbre tableau du Caravage, intitulé justement Le joueur de luth, peint à la toute fin du XVIe siècle et conservé au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Très prisé à la cour de François 1er, le luth est alors un instrument courant, particulièrement apprécié pour accompagner la voix humaine du fait de son volume sonore plutôt intimiste. Apparu en Perse puis en Égypte il y a au moins 3 000 ans, le luth était, si l’on en croit l’Ancien Testament, déjà joué à la cour du roi David.

Le joueur de luth, huile sur toile du Caravage, peint vers 1596 et conservé au musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg (source © Wikipedia)

Adopté ensuite par les Arabes qui le nomment trivialement al-oûd, autrement dit « le bout de bois », le luth fait partie de ces multiples présents de la civilisation islamique, qui diffuse en Europe depuis le royaume Andalou et que le Moyen-Age occidental s’approprie, le nom même luth n’étant qu’une déformation de l’appellation arabo-persane. Ce sont d’ailleurs les artisans arabes qui ont inventé la manière d’assembler la caisse de résonance du luth sous forme de « côtes », des lames en bois de noyer, d’if ou d’érable, courbées à la vapeur et assemblées entre elles pour former cette caisse ventrue dont l’intérieur est renforcé par des bandes de parchemin collé. La table elle-même, généralement en épicéa, est classiquement percée d’une ou plusieurs rosaces soigneusement sculptées selon des motifs géométriques qui rappellent la calligraphie arabe traditionnelle, tandis que le manche, souvent en ébène, est délicatement orné de fines incrustations en ivoire.

Un luth moderne, produit par le luthier Stephen Murphy

D’abord pourvu de 4 cordes initialement à base d’intestin de lionceau, désormais plus prosaïquement en boyau de mouton, il s’enrichit au XVe siècle d’une cinquième puis d’une sixième corde, avant que l’on ait l’idée de doubler certaines cordes, pour former des « chœurs », si bien qu’un luth peut désormais compter jusqu’à 24 cordes, qui sont pincées entre le pouce et l’index.

Le fils d’Henri IV, le futur roi Louis XIII, était paraît-il un joueur virtuose de luth dont il avait reçu un premier exemplaire dès l’âge de 3 ans et qu’il a joué toute sa vie dans son antre intimiste que constituait le pavillon de chasse de Versailles où sa femme, Anne d’Autriche, n’était pas bienvenue, elle qui, en bonne espagnole, ne jouait que de la guitare. Louis XIV, qui n’avait que 4 ans à la mort de son père, en 1643, reçoit quant à lui son premier luth pour ses 8 ans et pratique cet instrument pendant 10 ans avant de l’abandonner peu à peu au profit de la guitare tandis que la musique de Lulli impose d’autres instruments plus sonores, dont le clavecin, pour accompagner ses spectacles grandioses.

Portrait d’un luthiste français par Jean de Reyn, vers 1640 (source © Classique News)

Il fallu ensuite la fin du XIXe siècle pour que l’on redécouvre le luth grâce au Français Arnold Dolmetsch et son élève anglaise, Diana Poulton qui se replonge dans la musique de Shakespeare. Le luth est désormais un instrument qui bénéficie d’un regain d’intérêt avec une petite centaine de professeurs répertoriés en France par la Société française de luth, et pas moins de 22 luthiers recensés, dont l’Australien Stephen Murphy, installé depuis 1977 dans la Drôme, où il fabrique une quarantaine d’instruments par an, vendus entre 6 000 et 10 000 € pièce.

Pendant ce temps, les luthiers syriens, pourtant dépositaires de la tradition millénaire de fabrication de cet instrument, se morfondent en attendant vainement les clients, comme le relate un reportage diffusé dans La Croix, en 2017, selon lequel il ne resterait plus que six ateliers de luthiers dans tout le pays. Les instruments produits localement, pourtant richement ornés de véritables marqueteries en nacre et ivoire, se vendent au prix dérisoire de 500 € mais la production est menacée par la difficulté croissante à trouver des ouvriers qualifiés mais aussi à s’approvisionner en bois de noyer, venu de la Gouta orientale, ce fief de la rébellion djihadiste où la population a décimé les arbres encore debout pour en faire du bois de chauffage…

Ali Khalifeh, luthier syrien à Damas le 17 juillet 2017 (photo © Louai Beshara / AFP / La Croix)

Ali Khalifeh, descendant d’une famille de luthiers installés dans le quartier Adaoui à Damas, a pourtant réussi à moderniser la production en introduisant des machines qui permettent de cintrer plusieurs cotes simultanément et de polir un oud en un quart d’heure là où il faut cinq à six heures à la main ! Cela permet à son atelier de produire une vingtaine d’instruments chaque mois, mais ne rend pas pour autant le luthier optimiste sur l’avenir de son artisanat pourtant séculaire.

Miguel Serdoura, PDG du Luth doré, manufacture moderne de luths

De son côté, le luthiste portugais Miguel Serdoura a créé en 2015 Le Luth doré, une manufacture où les instruments sont fabriqués en série par plusieurs ouvriers, ce qui lui permet de commercialiser à partir de 1 500 € des luths Renaissance à 8 chœurs et, pour un peu plus de 2 000 € pièce des luths baroques à 13 chœurs, tout en développant des accessoires sophistiqués comme des étuis à contrôle hygrométrique. Installé à Paris, Le luth doré a sous traité la fabrication de ses instruments à des luthiers chinois qu’il a soigneusement formés, jusqu’à se rendre compte, en 2018, que ses derniers s’étaient lancés dans la contrefaçon à grande échelle et commençaient à inonder le marché européen avec des copies parfaitement identiques et arborant son propre logo !

Miguel Serdoura a vivement réagi à une pratique aussi déloyale, engageant des poursuites judiciaires contre les contrevenants, tout en rapatriant illico ses ateliers de fabrication en Europe : la vie du facteur de luths n’est pas un long fleuve tranquille, dans notre économie mondialisée en quête de luth final…

L. V.

Pacifique sud : les îles se rebiffent contre la Chine !

7 juin 2022

Pendant que le monde entier a les yeux tournés vers la Russie, laquelle suscite une vague de rejet suite à son invasion musclée sur les terres de son voisin ukrainien, la Chine pousse tranquillement ses pions dans son aire d’influence, multipliant les provocations via des incursions massives et répétées de ses avions de chasse dans l’espace aérien de Taïwan, cette île de 23 millions d’habitants, ancien fief du gouvernement nationaliste et autoritaire de Tchang Kaï-Chek, et que Pékin revendique comme faisant partie de son territoire historique.

Le président chinois Xi Jinping passe en revue les gardes d’honneur de l’Armée populaire de libération le 23 avril 2019 au large du port de Qingdao (source © SCMP / Asialyst)

Un accroissement des tensions qui s’explique aussi en partie par un grave revers diplomatique que vient de subir la Chine, dans le Pacifique sud où elle cherche également à accroître son emprise. Lundi 30 mai 2022, en effet, pas moins de 10 pays insulaires de cette région, réunies aux îles Fidji en présence du ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, ont carrément rejeté un ambitieux accord proposé par Pékin. Celui-ci faisait portant miroiter des millions de dollars d’aide financière concernant l’entraînement des forces de l’ordre de ces nations insulaires, la cybersécurité, mais aussi la cartographie fine des fonds marins et une meilleure exploitation des ressources naturelles maritimes et terrestres, ainsi que la perspective d’un accord de libre-échange entre les îles du Pacifique et la Chine, et surtout l’accès au vaste marché chinois.

Le ministre des affaires étrangères et la délégation chinoise le 30 mai 2022 lors de la conférence avec les pays insulaires du Pacifique sud aux îles Fidji (photo © Zhang Yongxing / Xinhuanet)

C’est David Panuelo, le président de la Micronésie, qui a entraîné ses homologues à rejeter cet accord qui, bien qu’alléchant sur le plan économique, entraînerait, selon lui, un risque pour la sécurité et la paix dans cette région. Les États fédérés de Micronésie, que dirige David Panuelo, c’est ce minuscule archipel de 607 îles réparties sur 2860 km dans l’archipel des îles Caroline et dont la surface totale des terres émergées couvre à peine plus de 700 km², soit à peu près l’équivalent de Singapour et à peine plus qu’Andorre…

Aéroport de Kolonia, près de l’île de Pohnpei, l’un des États confédérés de Micronésie, où se trouve la capitale fédérale, Palikir (source © Cruisemapper)

Environ 100 000 personnes y habitent, ce qui relativise fortement la puissance de ce pays face à 1,4 milliards de Chinois. Passé tour à tour sous le contrôle des Portugais, des Espagnols, des Allemands, des Japonais puis des Américains qui ont administré ce territoire depuis 1947 jusqu’à l’indépendance accordée en 1990, cet État fédéral ne pèse guère. Mais cela n’a pas empêché son président de tancer vigoureusement Donald Trump dans une lettre ouverte retentissante où il lui reproche d’« avoir ouvertement sollicité des actes de terrorisme intérieur » à l’occasion de l’attaque contre le Capitole, tout en étant, en février 2022, le premier pays à rompre officiellement ses relations diplomatiques avec la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine. Un petit pays donc, mais qui n’hésite pas à dire son fait à ses voisins, dussent-ils être plus gros que lui…

David Panuelo, président des États fédérés de Micronésie (source © Pacific Islands Development Program)

En tout cas, David Panuelo a réussi à convaincre ses homologues de le suivre pour rejeter vigoureusement l’accord proposé récemment par la Chine et qui concernait, outre la Micronésie, les îles Fidji, la Papouasie-Nouvelle Guinée ou encore les îles Samoa ou les Palaos. Autant de petites nations dépourvues de richesses économiques et fortement vulnérables au risque de montée des eaux suite au réchauffement climatique, mais qui ne souhaitent pas pour autant tomber dans le giron du grand voisin chinois un peu trop entreprenant à leur goût.

Bien entendu, Pékin a tenté de sauver la face en laissant entendre que les discussions allaient se poursuivre de manière bilatérale avec chacun de ces pays et que par ailleurs la coopération se renforçait en matière d’infrastructures dans le cadre du développement des « Nouvelles routes de la soie ». Il faut dire aussi que les États-Unis, tout comme l’Australie toute proche, ont mis tout leur poids dans la balance pour convaincre ces petites nations insulaires du Pacifique sud qu’il valait mieux se montrer méfiantes vis-à-vis des promesses d’un État chinois tout puissant et qui cherche ostensiblement à étendre son aire d’influence, ici comme en Afrique.

Entre le déclenchement d’un nouveau conflit armé en Europe, le retour aux tensions dignes de la Guerre froide et les velléités d’expansion chinoise dans la zone du Pacifique, on assiste à un incontestable refroidissement des relations diplomatiques mondiales, qui va de paire avec les menaces accrues du réchauffement climatique mondial : attention au risque de choc thermique qui pourrait bien faire craquer notre mince vernis de civilisation…

L. V.

Le bar du Titanic est ouvert…

30 août 2021

Le titre est évocateur : c’est celui d’un éditorial rédigé par Denis Clerc et publié dans le dernier numéro d’Alternatives économiques, ce journal qu’il a lui-même créé en 1980, il y a plus de 40 ans donc, à une période où le néolibéralisme triomphant de Margaret Thatcher faisait dire à cette dernière, avec force conviction : « There is no alternative ». Agrégé de techniques économiques de gestion et agrégé de sciences sociales, Denis Clerc fait partie de ces économistes engagés qui persistent au contraire à penser qu’il y a plein d’alternatives possibles et que le chemin emprunté par le capitalisme dominant n’est peut-être pas le plus prometteur pour l’humanité…

Denis Clerc, un économiste clairvoyant (photo © Vincent Arbelet / France Bleu)

Voici donc de larges extraits de sa dernière tribune de retour de congés, dans laquelle il s’étonne quelque peu de la tournure que prennent les événements, alors même que « notre maison brûle », que l’on peine à faire face à une pandémie mondiale meurtrière, que les inégalités sociales explosent, que le réchauffement climatique menace la survie même de l’humanité et que la biodiversité connaît un effondrement inédit. Le bateau coule, mais heureusement le bar du Titanic est ouvert, l’orchestre joue à fond et les riches en profitent pour se goinfrer pendant qu’il est encore temps !

L. V.

Un dessin signé de l’Algérien Karim (source © Blagues et dessins)

« (…) Je pensais, comme beaucoup d’entre vous sans doute, que la pandémie et le climat auraient pour effet positif de nous amener à réfléchir sur notre mode de vie, et donc sur nos priorités économiques. Sans être naïf, j’espérais que le « monde d’après » deviendrait plus solidaire et moins consommateur. Loupé.

Le 27 juillet, Les Échos titre, triomphant : « LVMH renoue avec une croissance exceptionnelle ». 29 milliards de ventes en un semestre et une marge opérationnelle (ce qu’il en reste après déduction des coûts de production) de 27 %. La capitalisation boursière du groupe (le prix de marché de ses actions) dépasse 345 milliards. Ce même semestre, Kering (groupe Pinault qui comprend Gucci et Saint-Laurent) bat aussi des records, tout comme Hermès. Le luxe – donc les inégalités- ne s’est jamais aussi bien porté, les dividendes à venir aussi. Du jamais vu : 57 milliards de bénéfice en un semestre pour les sociétés du CAC 40. Les banques « affichent des résultats historiques ».

Un dessin signé Lupo

(…) En un an, les profits de Microsoft, Google et Apple ont doublé tandis que Facebook a réalisé 10 milliards de dollars de bénéfice net en un trimestre. Aux États-Unis, la fortune des 1 % les plus riches a progressé de 23 % en un an, tout comme les ventes de pesticides en France. Les dividendes des sociétés minières n’ont jamais été aussi élevés.

Dessin de Philippe Geluck publié dans Le Parisien du 22 juin 2019

Oublié le 28 juillet, le « jour du dépassement » (« le jour à partir duquel nous avons pêché plus de poissons, abattu plus d’arbres, construit et cultivé sur plus de terres que ce que la nature peut nous procurer au cours d’une année » selon le WWF), presque un mois plus tôt que l’an dernier (le 20 août) : nous consommons 43 % de plus que ce que la planète produit en ressources renouvelables. Oublié aussi que pour limiter à 1,5 degré le réchauffement de la planète en 2100, il faudrait « un effort hors du commun », comme il est écrit dans Les Échos du 10 août. Oubliée enfin la note de la Banque de France déclarant que « la flexibilité du marché du travail repose essentiellement sur les salariés en CDD et intérim. Ceux-ci sont moins bien rémunérés, reçoivent moins de formations et obtiennent difficilement un CDI ».

On a retrouvé l’ordre du « monde d’avant ». Et la fête bat son plein au bar du Titanic… »

Bansky : l’artiste qui se moque du marché de l’art

10 juin 2021

La scène avait marqué les esprits : le 6 octobre 2018, un des tableaux les plus célèbres de l’artiste britannique anonyme Bansky, s’est autodétruit dans les locaux du célèbre commissaire-priseur Sotheby’s. L’œuvre, représentant une petite fille avec un ballon rouge en forme de cœur, s’est retrouvée lacérée par une déchiqueteuse alors même qu’elle venait tout juste d’être adjugée pour la modique somme de 1,185 millions d’euros. L’artiste iconoclaste révélait alors sur les réseaux sociaux être lui-même à l’origine de ce massacre à la déchiqueteuse. Il avait caché dans le cadre du tableau un mécanisme secret et un complice a actionné la télécommande au moment fatidique sous les yeux ébahis de l’acheteuse qui venait péniblement de remporter la mise après une surenchère acharnée face à 26 concurrents…

Des employés de Sotheby’s dévoilent « Girl with balloon » de Banksy partiellement autodétruite et rebaptisée « Love is in the bin », le 12 octobre 2018 à Londres (source © France TV Info)

Un beau pied-de-nez au marché de l’art mais qui ne semble pas avoir eu beaucoup d’effet puisque Sotheby’s exposait fièrement le tableau à demi-déchiqueté quelques jours plus tard, après que son auteur l’ait rebaptisée par dérision « l’amour est dans la poubelle » et alors même que les spécialistes estimaient que ce geste spectaculaire avait probablement fait grimper de 50 % la cote du tableau lui-même ! En matière artistique, c’est la renommée qui compte, beaucoup plus que la qualité esthétique…

« Devolved Parliament », peinture sur toile de Bansky peinte en 2009 (photo © Sotheby’s / Connaissance des arts)

Certains voient même dans cet acte extravagant un véritable coup de génie médiatique de l’artiste qui, tout en se moquant ouvertement de l’esprit mercantile et passablement absurde du marché de l’art moderne, contribue à faire monter la cote de ses œuvres. Le 3 octobre 2019, une de ses toiles satiriques représentant le Parlement britannique peuplé uniquement de chimpanzés a ainsi été adjugée pour le prix record de 11,1 millions d’euros ! Porté par l’esprit de contradiction, l’artiste est allé jusqu’à vendre certaines de ses toiles dans les rues de New York pour 60 dollars alors que leur valeur était estimée à 160 000 $… Il y a une dizaine d’années, il a même poussé la provocation jusqu’à mettre en vente un tableau portant la seule inscription : « I can’t believe you morons actually buy this », que l’on pourrait traduire, grosso mode par : « Je ne peux pas croire que vous soyez assez idiots pour acheter une telle merde ». On ne saurait être plus clair en effet…

« Flower Thrower » : le lanceur de fleurs, manifestant déterminé en faveur de la paix ? (source © Lofty Trend)

Et pourtant, les œuvres de cet artiste de rue dont on ignore toujours la véritable identité ne peuvent laisser indifférents. Son « lanceur de fleurs », peint pour la première fois au pochoir en 2003 sur le mur qui sépare Israël des territoires palestiniens, ne manque ni de force ni de poésie.

« Sweeping it under the Carpet », sur un mur de Londres (source © Cnews)

Son portrait d’une femme de chambre qui pousse la poussière sous le tapis, apparu pour la première fois en 2006 sur un mur un peu lépreux du quartier londonien de Chalk Farm, en hommage à ces employés que personne ne voit et que nul n’aurait l’idée d’immortaliser dans une œuvre d’art, ne peut laisser indifférent non plus.

Le triptyque de Banksy « Vue de la mer Méditerranée, 2017 » mis aux enchère au profit d’un hôpital pour enfants de Bethléem, en Cisjordanie (photo © Guy Bell / Shutterstock / SIPA / France TV Info)

Il en est de même de son triptyque intitulé « Vue de la Méditerranée, 2017 », qui constitue un hommage poignant au drame des migrants qui se noient en tentant la traversée sur des embarcations de fortunes. L’artiste est parti de peintures à l’huile du XIX e siècle montrant des paysages marins sur lesquelles il a ajouté de multiples gilets de sauvetage échoués sur le rivage, formant des scènes particulièrement évocatrices de la crise migratoire. Ces toiles, exposées dans un hôtel de Bethléem dont les chambres donnent directement sur le mur de séparation construit par l’État israélien, ont ensuite été vendues au profit d’un hôpital de cette même ville.

Un Brexit douloureux : peint à Douvres le 7 mai 2017 (source © Bansky)

Comment ne pas citer également cette peinture murale gigantesque apparue des mains de Bansky le 7 mai 2017 sur le pignon aveugle d’une maison de Douvres en Grande-Bretagne pour évoquer le Brexit avec un ouvrier perché sur une échelle, affairé à effacer à l’aide d’un marteau et d’un burin, une des étoiles jaunes du drapeau européen, symbolisant ainsi le retrait des Britanniques de la construction européenne, au prix d’une fracturation collatérale quelque peu douloureuse…

Artiste engagé, maniant habilement la peinture au pochoir et le street art, antisystème et provocateur, pourvu d’un sens très développé de l’humour et de l’autodérision, Bansky, dont on ne connaît toujours pas l’identité, porte un regard décalé et acéré sur l’actualité et les dérives de notre société de consommation, tout en profitant des excès d’un marché de l’art moderne pour le moins débridé. Auteur de plusieurs documentaires et de multiples expositions, son engagement en faveur des humbles et notamment des migrants lui vaut un fort capital de sympathie. Sa peinture sur une porte en hommage aux victimes du Bataclan, volée puis retrouvée en Italie, a récemment contribué encore à sa notoriété, de même que son œuvre hommage à Georges Floyd, montant une bougie qui commence à consumer le drapeau américain : des gestes forts et une esthétique qui parle à chacun et permet de faire passer des message avec sans doute plus d’efficacité qu’un simple discours…

L. V.

Les vaccins constituent des Biens communs

11 mai 2021

Bientôt la sortie du tunnel ?

Les dernières annonces gouvernementales permettent d’envisager un allègement progressif jusqu’à leur suppression fin juin des mesures drastiques de protection sanitaire. Depuis le 3 mai, finies les limites de déplacement et réouverture des collèges et des lycées (en demi-jauge pour les départements dont le taux d’incidence est supérieur à 400 pour 100 000 habitants). 19 mai, couvre-feu fixé à 21H et réouverture des terrasses, des commerces et des lieux culturels, 9 juin couvre-feu reporté à 23h et réouverture des cafés, des restaurants et des salles de sport, enfin 30 juin, fin du couvre-feu et des restrictions ainsi que levée des jauges.

Un dessin signé Mutio (source © Urtikan)

Ce programme libérateur ne doit cependant pas cacher la forte pression qui subsiste dans les hôpitaux et le nombre important de personnes contaminées par la Covid et les nouveaux variants.

A ce propos, au 6 mai 2021, le site TousAntiCovid dénombrait en France 17,16 millions de personnes ayant au moins reçu une dose de vaccin et en PACA 1,41 million. Si on se réfère aux données de l’Insee, le nombre d’adultes est de plus de 49 millions en France et 3,8 millions en région PACA. Actuellement, seulement un tiers des adultes a reçu au moins une dose de vaccin et parmi-eux surtout ceux de 60 ans et plus. Or on sait que la transmission du virus n’est pas corrélée à l’âge même si les personnes en activité et parmi eux les plus jeunes, souvent porteurs asymptomatiques, sont des vecteurs particulièrement actifs.

Bientôt une extension aux enfants de la vaccination contre le Covid-19 ? ( photo © Getty images / Forbes)

S’ajoute le fait que les hôpitaux enregistrent, notamment depuis la détection du variant anglais, un accroissement sensible de personnes plus jeunes nécessitant des soins intensifs. Il apparaît donc indispensable d’élargir dans les plus brefs délais la vaccination à tous les adultes, non seulement à ceux qui sont atteints de comorbidités, mais aussi à ceux qui sont en contact avec des personnes potentiellement porteuses de la Covid (enfants et adultes) : les agents des fonctions publiques (soignants, enseignants, policiers, employés des transports et des services …).

Reste, à l’instar de ce qui se met en place dans certains pays comme aux États-Unis, à envisager rapidement la vaccination des adolescents puis des enfants. Pour cela, les autorisations de recourir aux vaccins avec ARN adaptés à ces tranches d’âge (Pfizer et Moderna) doivent être obtenues. En France, le ministère de la Solidarité et de la Santé envisage de vacciner avec le vaccin Pfizer les enfants de plus de 12 ans qui souffrent de maladies. L’extension à tous les enfants semble se profiler.

File d’attente devant le stade Vélodrome pour la vaccination contre la Covid-19 (photo © Christophe Simon / AFP / Le Monde)

A Carnoux, au 9 mai 2021, selon Santé Publique France, le taux d’incidence est au plus bas après être descendue en début de mois sous la barre des 250/100 000. Pour maintenir ce taux, il est primordial d’être vacciné et pour cela, en plus des deux centres de vaccination proches à Aubagne (Espace des Libertés) et à La Ciotat (Salle Paul Eluard), les médecins et les pharmaciens sont mobilisés.

Stopper la pandémie constitue un enjeu qui concerne chaque citoyen. C’est une question majeure de santé, de solidarité (se protéger pour protéger les autres) et aussi un gage de liberté.

A ce jour, en plus des gestes barrière, seule la vaccination du plus grand nombre de personnes peut endiguer le développement d’une pandémie qui se joue des frontières et enregistre des évolutions du virus.

La réponse ne peut être nationale, elle est mondiale. Pour cela, l’accès aux vaccins doit être possible pour chaque habitant, qu’il habite un pays riche comme un pays pauvre.

Les vaccins constituent des biens communs.

Plusieurs pays fortement touchés par la pandémie, dont l’Inde et l’Afrique du Sud, ont effectué depuis plusieurs mois une demande de dérogation temporaire aux accords sur les droits de propriété des vaccins, demande récemment relayée par Joe Biden. Cette disposition, si elle était adoptée par L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) permettrait aux entreprises pharmaceutiques de produire les précieux vaccins. Cette position est d’autant plus juste que les fabricants ont bénéficié d’aides publiques ainsi que de décennies de recherches académiques financées sur fonds publics. Six mois ont été perdus. C’est d’autant plus dommageable que des sociétés pharmaceutiques de pays comme l’Inde, le Bangladesh ou l’Afrique du Sud ont la capacité de produire en quelques mois des centaines de millions de doses si les fabricants occidentaux acceptent de partager leur technologie.

Les pays riches doivent avoir conscience que s’ils ne veulent plus être menacés par la circulation incontrôlée du virus, c’est à l’ensemble de la population mondiale qui doit être vaccinée.


Carte des pays favorables ou opposés à la levée des brevets sur les vaccins contre la Covid-19 (source © Datawrapper)

Si les États-Unis ont effectué un premier pas, il reste à convaincre d’autres pays dont l’Allemagne, la France, le Danemark ou le Japon qui disposent d’une importante industrie pharmaceutique afin qu’ils mettent tout en œuvre pour que la population mondiale puisse bénéficier de vaccins.

Alors pourra-t-on espérer voir enfin le bout du tunnel !

M. M.

Des containers à la mer !

6 mai 2021

On ne louera jamais assez les bienfaits d’une mondialisation, qu’Alain Minc, tout ébahi qualifiait d’heureuse il y a une vingtaine d’années, mettant en avant l’industrialisation massive qui a permis à des millions de Chinois, et désormais d’Indiens mais aussi de nombreux autres pays émergents de produire à bas coût tout ce dont le reste du monde a besoin (ou simplement envie). Un mécanisme économiquement avantageux puisqu’il a permis à toute une partie du monde de sortir de la misère tout en autorisant les populations des pays riches à s’approvisionner à des prix défiant toute concurrence, et ceci sans même avoir le désagrément de voir leur environnement proche pollué par des nuisances industrielles de toutes sortes.

La mondialisation vue par le dessinateur Piet

Bien sûr, comme tout système humain, celui-ci a un revers et certaines conséquences dommageables. Le fait qu’il ait permis au passage d’engraisser considérablement les dirigeants et les actionnaires des multinationales reines de la délocalisation n’est peut-être pas le pire. Celui d’avoir entraîné une perte massive de compétence et une désindustrialisation très poussée notamment en France, au risque de devenir particulièrement vulnérable quand il faut importer de l’étranger ce dont on a besoin pour faire face à une épidémie, par exemple, n’a échappé à personne.

Mais une autre conséquence de cette mondialisation dans laquelle les pays européens et américains ont laissé produire la quasi totalité de leurs biens de consommation à l’autre bout de la planète, est qu’il faut bien transporter toute cette marchandise, et sur de longues distances. En 1990, le volume mondial du seul fret maritime (qui constitue 90 % du commerce mondial) représentait 4 000 tonnes par an. Vingt ans plus tard, en 2019, il avait plus que doublé pour atteindre 11 000 tonnes par an !

Un porte-conteneurs chinois de 400 m, permettant de transporter un peu plus de 19 000 conteneurs, le GSCL Globe (photo © Keith Skipper / Flickr / Industrie-techno)

Une partie de ces denrées est transportée en vrac, en particulier pour ce qui concerne les produits liquides. Mais une proportion importante de ces marchandises est transportée dans des conteneurs métalliques. Tout confondu, selon Nicolas Tamic, responsable d’opérations au CEDRE (Centre de documentation, de recherche et d’expérimentation sur les pollutions accidentelles), interviewé par Actu-Environnement, ce sont pas moins de 226 millions de conteneurs qui circulent chaque année à travers les océans, provoquant régulièrement des embouteillages lorsque l’un d’entre eux à la malchance de s’échouer dans un passage stratégique comme le canal de Suez

Ces conteneurs sont remplis à ras bord avec tout ce qui doit être transporté. Chaussettes et teeshirts fabriqués en Chine y côtoient les cartons de smartphones et d’ordinateurs, mais aussi bien des produits chimiques plus ou moins dangereux qui traversent également la planète en fonction de nos besoins. Selon le CEDRE, ce sont ainsi chaque année de l’ordre de 6 millions de conteneurs contenant des matières dangereuses ou polluantes qui transitent sur les porte-conteneurs géants, parmi lesquels un quart sans doute est mal emballé et souvent non déclaré.

Le porte-conteneurs de 316 m, MOL Comfort, brisé en deux en juin 2013 dans l’Océan Indien, avec plus de 7000 conteneurs à bord, alors qu’il faisait route vers Le Havre (photo © Ministry of Defense / AFP / CNews)

Or ces millions de conteneurs entassés de manière spectaculaire sur le pont des bateaux gigantesques qui les transportent ne sont pas toujours bien arrimés. A chaque tempête, un certain nombre d’entre eux passent purement et simplement par dessus bord et finissent dans les abysses car la plupart d’entre eux ne sont pas étanches. Seuls certains d’entre eux, dont les conteneurs frigorifiques doublés de matériaux isolants leur conférant une meilleure étanchéité et une plus grande flottabilité, arrivent à flotter entre deux eaux et finissent par s’échouer sur les côtes. Les autres coulent et leur chargement est progressivement relâché à la mer avec des risques graves de pollution.

Le porte conteneurs japonais de 364 m, ONE Apus, pris dans une tempête au large d’Hawaï le 30 novembre 2020, a perdu 1816 conteneurs en mer avant de rejoindre le port de Kobé (source © Actu Nautique)

Ainsi, fin novembre 2020, le porte-conteneurs ONE Apus, parti de Chine avec 15 000 conteneurs à bord, en a perdu pas moins de 1816 dans une tempête au large d’Hawaï et les photos de son pont ravagé avec ses piles de boîtes gigantesques toutes de guingois ont beaucoup amusé les réseaux sociaux, un peu moins sans doute les défenseurs de l’environnement maritime… Parmi les conteneurs passés par dessus-bord, 54 étaient remplis de fusées de feux d’artifice, 8 de batteries et 2 d’éthanol : un beau cocktail explosif qui a certainement fait le bonheur de la faune locale…

Officiellement, ce sont 1382 conteneurs qui passent ainsi par dessus bord chaque année en moyenne, selon le World Shipping Council, mais le CEDRE estime que l’on est sans doute plus près des 15 000 conteneurs, car il n’existe aucune obligation de déclarer les pertes et les armateurs s’en gardent bien pour ne pas avoir à engager leur responsabilité si quelqu’un devait les retrouver.

Conteneurs en vrac sur le pont du ONE Apus, le 1er décembre 2020 (source © Journal de la marine marchande)

La convention de Nairobi impose de fait de récupérer les conteneurs échoués, puisqu’ils sont considérés comme des épaves, mais l’opération peut être coûteuse et les armateurs ne le font que s’ils y sont obligés. L’an dernier, la CMA CGM dit ainsi avoir perdu 52 conteneurs et n’en a récupéré que la moitié qui s’étaient échoués sur les côtes. Il faut dire aussi que les conteneurs qui s’échouent font souvent le bonheur des populations riveraines comme on l’a vu avec le MSC Napoli, échoué en 2007 sur les côtes britanniques après avoir perdu une centaine de conteneurs dont les marchandises ont été proprement pillées par les populations côtières…

Le MSC Napoli échoué à Lyme Bay en 2007 (photo © Marine Nationale / Mer et marine)

Bien entendu, le danger que constituent ces objets dépend beaucoup de leur contenu. Le problème est que celui-ci est purement déclaratif. Si le négociant indique qu’un conteneur contient 5 tonnes de bananes et qu’en réalité il est rempli avec 15 tonnes d’acide chlorhydrique, non seulement l’impact n’est pas le même en cas de chute à la mer, mais surtout le risque d’accident est accru. En effet, les boites les plus lourdes doivent être placées en bas de la pile afin de minimiser leur accélération en cas de roulis. Si elles sont placées par erreur au sommet du chargement, elles présentent beaucoup plus de risque de rompre leur dispositif de fixation en cas de tempête, et donc de tomber à la mer…

Bien sûr, des contrôles aléatoires sont réalisés, mais en nombre très insuffisant au vu du flux concerné. Les services américains observent ainsi que 15 à 20 % des conteneurs vérifiés ne correspondent pas à ce qu’indique la déclaration : soit le poids soit le contenu, soit parfois les deux, sont erronés, ce qui donne une idée de l’ampleur du problème ! Heureusement, l’Organisation maritime internationale a engagé une réflexion sur le sujet en vue de renforcer les contrôles et d’améliorer la traçabilité : soyons patients et ayons confiance…

L. V.

Dans le Pacifique, les affaires se portent bien…

21 décembre 2020

L’annonce est passée quasiment inaperçue. Le dimanche 15 novembre 2020, alors que venait enfin de prendre fin le suspens insoutenable qui tenait le monde entier en haleine en attendant la confirmation de la victoire électorale de Joe Biden, tous les médias français étaient focalisés sur les morts de la seconde vague de Covid-19, chacun guettant une amorce de décroissance des chiffres macabres égrenés jour après jour tandis que l’économie du pays était en berne.

Un accord signé à l’issue du sommet virtuel de l’ASEAN, le 15 novembre 2020 (source © french-china.org)

Pendant ce temps-là, quinze pays de la zone Asie-Pacifique, réunis depuis 4 jours en visioconférence pour un sommet virtuel de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), annonçaient tranquillement la signature du plus important accord commercial jamais conclu dans le monde en termes de produit intérieur brut, concernant pas moins de 2 milliards d’habitants : une broutille à l’échelle planétaire !

Ce « Partenariat régional économique global » ainsi que les Asiatiques l’ont dénommés (RCEP dans sa version anglaise qui est devenue celle de la communication mondiale), vise ni plus ni moins qu’à instaurer une gigantesque zone de libre-échange entre les 10 pays membres de l’ASEAN (parmi lesquels la Birmanie, le Cambodge, l’Indonésie, Singapour, la Thaïlande ou encore le Vietnam qui était justement l’hôte de ce sommet) et 5 puissances économiques régionales majeures disposant déjà d’un accord de libre-échange bilatéral avec l’ASEAN : la Chine bien sûr, mais aussi le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Un ensemble de pays qui représentent à eux quinze pas moins de 30 % du PIB mondial, soit bien davantage que les États-Unis (24 %) ou que l’Europe (22 %).

L’isolationnisme de Trump a finalement favorisé l’expansionnisme chinois dans le Pacifique : un dessin de Françoise Ménager publié en 2016 dans Les Échos

Cet accord n’est bien entendu pas tombé du ciel puisque les négociations ont débuté en novembre 2012. Mais sa forme actuelle résulte de l’abandon de l’Accord de partenariat transpacifique signé en 2016 en vue d’une meilleure intégration des économies américaines et de la zone Asie-Pacifique. Donald Trump ayant décidé en janvier 2017, immédiatement après son accession à la présidence américaine, de retirer son pays du dispositif, un nouvel accord avait été signé en mars 2018. Entré en vigueur fin 2018 sous le nom de Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership, il concerne un abaissement global des droits de douanes mais seuls 8 pays l’ont ratifié à ce jour.

En Chine, l’activité d’import-export de nouveau florissante, ici le port de Qingdao le 13 septembre 2020 (photo © STR / AFP / Le Monde)

Le RCEP a donc bien été conçu comme une alternative à cette initiative et intéresse exclusivement les pays de la zone Asie-Pacifique, à l’exception notable de l’Inde qui a choisi de se retirer des négociations en 2019, craignant de subir un afflux des importations en provenance de son rival historique qu’est la Chine. C’est donc cette dernière qui est le leader incontestable et le grand vainqueur de cet accord hors-norme qui constitue le premier traité de libre-échange jamais signé entre l’Empire du Milieu et ses voisins japonais et sud-coréens.

Dans son état actuel, l’accord vise principalement à réduire les droits de douane et les formalités administratives pour faciliter les échanges commerciaux entre les pays signataires. Plus de 90 % des biens sont concernés par l’accord qui n‘intègre cependant pas les services ni les produits agricoles. Son impact est difficile à prévoir mais il y a fort à parier que la Chine en sera le principal bénéficiaire avec un niveau de salaire de ses ouvriers qui reste trois fois plus faible que ceux de leurs homologues sud-coréens ou japonais et quatre fois plus faibles que ceux des Australiens.

La Chine a rapidement retrouvé dès le troisième trimestre 2020 son niveau de croissance d’avant la crise sanitaire (source © Bureau national de statistiques / Les Échos)

Déjà que la Chine devrait être pour l’année 2020 le seul des pays du G20 à afficher une croissance économique positive, estimée pour l’heure à + 1,8 % alors qu’elle est en moyenne de – 4,1 % pour l’ensemble des autres pays du groupe, nul doute que cet accord historique va encore doper ses ventes à l’export dans un marché asiatique particulièrement dynamique. Les projections annoncent d’ores et déjà une croissance chinoise de 8 % pour 2021 tandis que les pays européens s’enfoncent dans la récession : le retour des jours heureux n’est peut-être pas pour tout de suite…

L. V.

Les maquereaux de la pêche industrielle

27 septembre 2020

Ce vendredi 25 septembre 2020, ce sont deux visions radicalement différentes de la pêche qui se sont affrontées dans le port de Concarneau, dans le Finistère. Ce jour-là en effet avait lieu l’inauguration en grandes pompes d’un chalutier géant de 81 m de longueur et 17,50 m de largeur, un véritable mastodonte capable de traîner un chalut de 350 m de long et de 100 m d’ouverture. Un navire ultra moderne à propulsion mixte diesel et électrique, avec pont arrière semi fermé et salle de sport à bord pour l’équipage de 35 marins, équipé de la technologie dernier cri et destiné à aller aspirer les bancs de poisson pour les stocker dans ses immenses cales de congélation à -25 °C.

Le Scombrus dans le port de Concarneau en septembre 2020 (photo © Le Télégramme de Brest)

Le Scombrus, ce navire-usine tout frais sorti des chantiers navals norvégiens, tire d’ailleurs son nom de celui du maquereau commun Scomber scombrus selon son appellation scientifique. Un maquereau géant donc qui est destiné à aller écumer les bancs de maquereaux, mais aussi de sardines, harengs, merlans bleus et chinchards, dans les eaux communautaires de l’ouest de l’Écosse au golfe de Gascogne, ce que n’autorisent pas les licences des pêcheurs côtiers. Un bateau de pêche qui bat pavillon français, justement pour pouvoir se servir sur les quotas de pêche nationaux, mais d’un gabarit assez exceptionnel puisque la flotte de pêche française, composée à plus de 85 % de bateau de moins de 12 m, ne comporte qu’une petite douzaine de tels monstres des mers.

L’immense chalut du Scombrus, le 24 septembre à Concarneau (photo © Fred Tanneau / AFP / Le Monde)

De quoi inquiéter les pêcheurs plus traditionnels qui voient d’un très mauvais œil débarquer dans le port de Concarneau ce fleuron de la pêche industrielle déjà à l’œuvre dans les eaux communautaires depuis le 1er août 2020 et qui prélève en moyenne 120 tonnes de poisson par jour, jusqu’à 200 tonnes les bons jours, alors qu’un chalutier local n’est autorisé à pêcher qu’une soixantaine de tonnes par an ! Le poisson ainsi pêché est ensuite vendu, à quelques centimes le kilo, en Afrique, Asie du Sud-Est et en Europe de l’Est.

Le chalutier Sandettie dans le Golfe de Gascogne (photo © Vincent Le Breton / Pleine Mer / Pêche en mer)

L’affrontement n’est certes pas nouveau. En mars 2016, les pêcheurs du Golfe de Gascogne avaient déjà eu la désagréable surprise de voir débarquer dans leur secteur de pêche un autre de ces navires-usines, le Sandettie, battant lui aussi pavillon français et immatriculé à Fécamp. Ce bateau avait même déjà eu maille à partir en mars 2013 avec des pêcheurs opérant au large de L’île d’Oléron, exaspérés de voir ce géant de 86 m de long et capable de congeler 100 tonnes de maquereau par jour, aspirant des bancs de poissons à moins de 30 km seulement des côtes.

En octobre 2019, selon La Voix du Nord, c’était un autre mastodonte de 6 200 tonnes, le Margiris, 142,80 m de long et 18,30 m de large, qui semait l’émoi en évoluant dans la Manche, près des côtes françaises après avoir écumé les zones de pêche britanniques. Battant pavillon lituanien, ce chalutier-usine qui peut pêcher jusqu’à 250 tonnes de poisson par jour, est armé par la société néerlandaise Parveliet & Van des Plas. Le poisson ramassé sans aucune distinction dans les filets est trié à bord et congelé immédiatement puis débarqué à Harringhaven, l’avant-port d’Amsterdam.

La pêche industrielle écume les océans (source © Le Journal de l’environnement)

Le Scombrus, quant à lui, tout comme d’ailleurs le Sandettie dont il prend désormais la place, fait partie du groupe Cornelis Vrolijk, l’autre géant néerlandais de la pêche industrielle, qui accapare l’essentiel des quotas européens. En réalité, c’est la société France Pélagique, une filiale de Cornelis Vrolijk, qui est propriétaire du Scombrus. L’Armement France Pélagique a été créé en 1988, à Concarneau justement, par Antoine Dhellemes, issu d’une dynastie de marins-pêcheurs locaux mais qui s’est associé avec les financiers hollandais de Cornelis Vrolijk pour pouvoir investir dans des chalutiers congélateurs gigantesques, dont le Sandettie et le Prins Bernhard. Toujours vice-président du Comité National des Pêches, mais aussi président de l’Organisation de Producteurs FROM Nord, et président de l’association nationale des OP, Antoine Dhellemes a passé en 2018 les rênes de l’entreprise à son fils Geoffroy pour limiter quelque peu les accusation de collusion auxquelles il s’exposait en participant à toutes les négociations sur la répartition des quotas de pêche

Pêche industrielle et pêche artisanale (dessin © Tom Morgan-Jones / Greenpeace

En ce 25 septembre 2020 en tout cas, tout le gratin de la pêche industrielle financiarisée était présent pour assister à la bénédiction religieuse du nouveau chalutier congélateur géant. Pour l’occasion, Cornelis Vrolijk avait même invité, outre plusieurs ministres et le Directeur des pêches, les dirigeants de son principal concurrent Parveliet & Van des Plas, confirmant s’il en était besoin qu’au paradis de la concurrence libre et non faussée, la courtoisie est de règle avec ses principaux rivaux économiques et néanmoins alliés.

Pour ne pas gâcher les festivités, la tempête qui sévissait la veille a eu le bon goût de s’apaiser juste à temps et la Préfecture du Finistère a même cru bon d’interdire la petite manifestation que les pécheurs locaux avaient tenté d’organiser avec le soutien, une fois n’est pas coutume, de plusieurs associations qui prêchent dans le désert depuis des années en faveur d’une pêche plus durable, parmi lesquelles Bloom et Pleine Mer, qui invitaient à se recueillir en hommage à ces «  Funérailles de la pêche artisanale (40 000 ans avant J.-C. – 25 septembre 2020) ».

Manifestation devant le Scombrus le 25 septembre 2020 (photo © Fred Tanneau / AFP / Sud Ouest)

Un logo bien peu discriminant, accordé à France Pélagique…

Une petite centaine de personnes dont plusieurs pêcheurs venus de Normandie, des Hauts-de-France, de Bretagne et même des Pyrénées-Atlantiques ou du Var, a quand même tenu à manifester son attachement à une pêche artisanale moins dévastatrice, ainsi que son inquiétude face à ce triomphe de la pêche industrielle. Ses tenants étalent désormais sans vergogne leur opulence financière et se soucient comme d’une guigne de son impact sur la biodiversité marine.

Ils se contentent, comme le Scombrus, de mettre en avant le petit bijou de technologie que constitue son système d’émission acoustique ou « pinger » qui permet, paraît-il d’éloigner les dauphins et autres cétacés pour éviter qu’ils ne se retrouvent piégés dans l’immense chalut qui ramasse tout ce qui se présente sans la moindre distinction. France Pélagique se gargarise d’ailleurs de disposer du label de « Pêche durable MSC », de quoi rassurer ses détracteurs, sans aucun doute…

L. V.

Alteo : entre le marteau de la mondialisation et l’enclume de l’environnement

28 juin 2020

A Gardanne, l’usine de production d’alumine existe depuis 1894 et c’est là qu’a été utilisé pour la première fois au monde le procédé industriel mis au point en 1887 par le chimiste autrichien Bayer, lequel permet d’extraire de l’oxyde d’aluminium de la bauxite, alors produite localement dans le sud-est de la France. Ce procédé industriel qui utilise de grosses quantités de soude concentrée à haute température, n’est cependant pas sans impact sur l’environnement dans lequel sont rejetées les énormes quantités de résidus solides produits, les fameuses « boues rouges », riches en produits toxiques de toutes sortes.

Vue aérienne de l’usine Alteo à Gardanne :« une vieille dame usée et fatiguée » selon le professeur Henri Augier (source © La Provence)

Stockés initialement à terre dans de vastes bassins de décantation que la pluie continue de lessiver régulièrement tandis que le vent en disperse les particules fines et toxiques dans tout le voisinage, ces boues rouges ont été ensuite déversées directement en mer grâce à une immense conduite qui traverse tout Carnoux et s’écoule au large des calanques de Cassis.

Ancienne mine de Bauxite à Cabasse dans le Var (carte postale source © Genanet)

Rachetée à Péchiney par le groupe minier anglo-australien Rio Tinto, l’usine est depuis 2012 aux mains d’un fonds d’investissement américain HIG Capital et a été depuis lors rebaptisée Alteo. Cette usine, plus que centenaire, reste un des fleurons mondiaux de la production d’alumines de spécialité, même si les raisons de son implantation initiale à Gardanne, au plus près des sites de production de lignite et de bauxite a perdu tout son sens, maintenant que toutes les activités minières locales ne sont plus qu’un vieux souvenir et que la totalité du minerai de bauxite arrive par bateau après avoir parcouru la moitié de la planète.

La production locale de ces alumines spéciales sert de réfractaire dans la sidérurgie et l’industrie automobile, mais entre aussi dans la fabrication de céramiques et de nombreux produits high tech comme des prothèses médicales, des écrans de smartphone et d’ordinateurs ou encore des batteries lithium-ions. Un marché florissant donc, avec plus de 630 clients répartis dans le monde entier, et une activité très rentable qui permet de faire vivre 480 salariés et de nombreux sous-traitants.

Usine Alteo à Gardanne sous son vernis habituel de dépôt rougeâtre (photo © Boris Horvat / AFP / 20 minutes)

Mais voilà que l’usine se trouve prise entre deux contraintes qui la fragilisent. D’un côté, les exigences environnementales s’accroissent. Après avoir fermé les yeux pendant plus d’un demi-siècle sur les rejets en mer de produits hautement toxiques, l’État a fini par admettre que cela faisait un peu tâche dans le tout nouveau Parc national des Calanques. Depuis début 2016, il a donc fallu qu’Alteo retraite un minimum ses effluents pour les débarrasser au moins de ses métaux lourds, tout en continuant à déverser au large de Cassis et à raison de 270 m³/heure, un liquide encore bien peu ragoûtant et qui dépasse allégrement les normes environnementales.

Alteo, qui revendique un chiffre d’affaire de 242 millions d’euros, affirme avoir investi 8 millions d’euros en 2018 pour tenter d’assainir quelque peu la nature de ses rejets dans le milieu naturel, un investissement d’ailleurs très largement subventionné notamment par l’Agence de l’Eau. Mais qui reste encore insuffisant puisque la date de mise en service de la station d’épuration destinée à traiter les effluents avant rejet en mer, fixée au 31 décembre 2019 par le Tribunal administratif n’a pas été respectée. Il avait donc fallu que le Préfet reporte une première fois jusqu’au 8 juin la date limite autorisée pour la mise en conformité de l’installation. Un report qui s’est avéré insuffisant et qu’il a fallu allonger encore jusqu’au 30 juin et désormais probablement jusqu’au 31 août..

Filtres presses installés sur le site de Mange-Garri à Bouc-Bel-Air (source © Atmosud PACA)

Car dans le même temps, le site de Gardanne est soumis aux aléas économiques de la mondialisation. En l’occurrence, cette pression n’a pas de rapport avec la crise sanitaire que le monde vient de connaître et avec le ralentissement économique qui s’en est ensuivi. Pour Alteo, les ennuis sont antérieurs et dateraient selon ses dirigeants, de l’année 2019. L’opacité qui règne traditionnellement dans le monde des affaires ne permet pas d’en savoir davantage, sinon qu’Alteo est en cessation de paiement depuis le 15 novembre 2019 et que la société a été mise en liquidation judiciaire fin 2019.

Une décision que beaucoup ont jugé très opportuniste puisque les dirigeants d’Alteo étaient alors engagés dans un bras de fer contre les services de l’État pour négocier des délais supplémentaires afin de respecter les exigences environnementales. Ceci, alors même que l’usine fait l’objet d’une information judiciaire pour mise en danger de la vie d’autrui, du fait des émanations toxiques de ses sites de stockage qui empoisonnent tout le voisinage.

Vue aérienne des bassin de stockage des boues rouges près de Gardanne (source © Analytika)

On le voit, dans ce dossier, concilier respect de l’environnement (mais aussi de la santé des populations) et compétitivité économique n’est pas des plus simples dans un système mondialisé où chacun joue sa partition selon ses propres intérêts à court terme. Curieusement pourtant, depuis qu’Alteo a réussi à obtenir les reports de délais qu’elle souhaitait pour différer ses investissements, les repreneurs se pressent pour racheter ce fleuron industriel dans un marché qui semble d’un seul coup être redevenu particulièrement fleurissant. Selon Le Monde, ce sont pas moins de 5 repreneurs potentiels qui sont en train de peaufiner leur offre qu’ils ont jusqu’au 24 juillet 2020 pour déposer.

Il n’en reste pas moins que même si l’avenir économique du site de production d’alumine de Gardanne semble plutôt serein malgré ce jeu de poker menteur auquel se livrent ses dirigeants pour faire monter les enchères, l’impact environnemental, lui, reste bien incertain. En supposant même que la fameuse station d’épuration, promise depuis des années, finisse par voir le jour cet été comme finalement annoncé, il restera à gérer la question du stockage des déchets solides actuellement entreposés à l’air libre sur le site de Mange-Garri dont l’autorisation d’exploiter prend fin le 8 juin 2021. L’industriel prévoit d’agrandir considérablement l’emprise de ces bassins de stockage mais devra pour cela déposer un dossier de demande d’autorisation et bien entendu s’assurer que ces dépôts ne provoquent pas des dégâts environnementaux inacceptables.

Site de stockage de Mange-Garri (photo © AFP / La Croix)

Une opération à haut risque d’autant que l’extension envisagée nécessite ni plus ni moins qu’une modification du Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUI) de la Métropole Aix-Marseille-Provence : un sujet sensible, qu’Alteo ne veut surtout pas se risquer à porter dans le contexte actuel et qui annonce bien des débats en perspective au sein du prochain conseil métropolitain qui devrait se mettre en place début juillet, après le second tour des élections municipales. Il reviendra aux responsables politiques nouvellement élus de trouver à quel niveau placer le curseur entre protection de l’environnement local et compétitivité économique dans un système mondialisé : un beau cas d’école en perspective !

L. V.

Les hommes malades du Covid

26 avril 2020

En cette période sombre de confinement forcé, il est temps de relire ses classiques, qui donnent parfois l’illusion d’une troublante actualité. Après Le Cid, de Corneille, Les Fables de La Fontaine, inspiré de la fable Les animaux malades de la peste

Un mal qui libère sa fureur

Gravure de Jean-Baptiste Oudry illustrant les animaux malades de la peste (source © BNF / Utpictora 18)

Plonge le monde dans la terreur.

Issu de Chine, il s’est partout répandu

Sous le nom de Covid-19, un sacré tordu,

Donnant aux hommes la fièvre et une toux carabinée.

Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient confinés.

L’activité s’était brutalement arrêtée,

Chacun craignant désormais pour sa santé.

On ne les voyait guère préoccupés

Qu’à tout faire pour ne pas l’attraper

Ne sortant qu’avec un masque et des gants

Et fuyant leur semblable comme s’il était un brigand.

Les hôpitaux étaient engorgés et chaque soir

On comptait les morts par arrêt respiratoire.

Emmanuel Macron s’exprime sur le Coronavirus COVID-19 (source © Élysée)

Macron tint conseil, et dit : Mes chers amis,

Je crois que le libre-échange a permis

Pour notre malheur cette pandémie affreuse.

Il nous faut désormais, de manière rigoureuse,

Pour permettre demain le retour des jours heureux,

Reconnaître nos erreurs et être plus généreux.

Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mon goût de la finance,

Des économies budgétaires et de la bonne gouvernance,

J’ai saigné l’hôpital, pressuré les soignants.

Que m’avaient-ils fait ? Pas plus que les enseignants…

Il m’est arrivé aussi de vendre à la découpe

Quelques usines, ce n’est pas un scoop.

Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit tout évaluer sans dispense
Pour pouvoir juger sans émoi.

– Président, dit le journaliste des Échos,

Manifestation des employés de Luxfer à Gerzat (photo © Franck Boileau / La Montagne)

Là n’est pas la source de nos ennuis médicaux.

Certes, nous devons désormais tout importer

Les masques, les tests et les bouteilles d’oxygène.

Pour autant, il n’y a pas à s’inquiéter

C’est la loi de la mondialisation !

Il n’y a bien que les Aborigènes

Qui la rejettent sans hésitation.

A ces mots, chacun d’applaudir

Sans trop chercher à approfondir…

Le patron de clinique, le banquier,

Et tous les grands boutiquiers,

Les plus gros spéculateurs

Comme le plus petit boursicoteur,

Chacun habilement se défaussa.

Pangolin à courte queue (source © Wikipedia)

Jusqu’à ce qu’on s’intéressât

A un être méconnu et pas très malin

un cuirassé sur pattes, dénommé pangolin,

Dont on fait, parait-il, commerce en Chine

Et qui aurait donc grippé la machine

En permettant la transmission

A l’Homme du coronavirus.

Chacun dès lors approuve la condamnation

Trump, l’Europe et même les Russes…

Qu’un tel animal ait pu ainsi mettre à mal

Toute l’économie mondiale

Et faire trembler la planète entière

Voilà qui mérite châtiment exemplaire !

L. V. 

Le pétrole vaut moins que rien…

24 avril 2020

Un dessin signé Lounis

L’information, largement relayée par tous les médias a frappé les esprits : le baril de pétrole ne vaut plus rien ! Et même moins que rien puisque sur certains contrats spécifiques, les cotations lundi 20 avril 2020 se sont faites à un prix négatif : – 37,60 $ le baril, du jamais vu ! Les producteurs doivent payer pour arriver à trouver preneur afin qu’on les débarrasse de leurs stocks d’or noir… Même de vulgaires déchets ont désormais plus de valeur qu’un baril qui contient quand même près de 159 litres de pétrole brut !

En réalité, ce record historique négatif qui a été atteint cette semaine ne concerne qu’un seul indice, le WTI (West Texas Intermediate), une référence mondiale mais qui concerne surtout les USA puisque correspondant à la cotation d’un pétrole brut américain, un peu plus léger que le Brent, issu lui des gisements de la Mer du Nord et qui est resté la référence classique.

Un dessin signé Na!

Si des taux aussi caricaturaux ont été atteints, ce 20 avril, c’est que les contrats à échéance arrivaient à leur terme le lendemain et que les acheteurs devaient donc choisir soit de conserver leurs stocks dont personne n’avait besoin, soit de les céder à n’importe quel prix, ce que de nombreux spéculateurs ont préféré faire… Dès le lendemain, mardi 21 avril, le prix du brut WTI est d’ailleurs remonté à 4 $ le baril, ce qui reste néanmoins un niveau exceptionnellement faible pour un pétrole qui se vendait traditionnellement plus cher que le Brent. Sachant que le coût de production du pétrole de schiste aux États-Unis avoisine les 25 $ le baril, on se doute bien que de nombreuses compagnies pétrolières américaines doivent commencer à se faire du souci…

Le cours du Brent, justement, atteint lui aussi des niveaux qui ont rarement été aussi bas. Alors que le baril de Brent était encore coté à près de 70 $ le baril début janvier 2020, après avoir atteint des sommets à plus de 125 $ début 2012, il a clôturé la séance de cotation du 21 avril 2020 à moins de 20 $ le baril ! On se rapproche dangereusement du minimum historique qui avait été observé en 1998 à 9,55 $…

Réservoirs pétroliers à perte de vue à Cushing dans l’Oklahoma (photo © Daniel Acker / Bloomberg News / Arkansas online)

Si l’on assiste à une baisse aussi spectaculaire du cours du pétrole, c’est que la demande s’est effondrée et que l’on ne sait plus où le stocker en attendant une hypothétique reprise économique. C’est en tout cas ce qui explique pourquoi les cours américains sont tombés aussi bas ce 20 avril, lors de cette fameuse cotation du WTI qui se passe dans une ville minuscule de l’Oklahoma, du nom de Cushing, un bourg de 8000 habitants, perdu dans le désert mais situé au terminus d’un gigantesque pipeline venant du Texas. Ce nœud pétrolier, est aussi un gigantesque site de stockage de pétrole brut.

Le trafic aérien fortement ralenti pendant la crise sanitaire… (photo © Nick Oxford / Reuters / Radio Canada)

Sauf que, du fait de la crise sanitaire du Covid-19, l’économie mondiale est à l’arrêt. La consommation mondiale de pétrole a baissé de plus de 30 % en quelques semaines. Aux États-Unis, la consommation de carburant pour les véhicules a chuté de 48 % du fait des effets du confinement ! La semaine dernière on estimait à environ 21 millions de barils la capacité de stockage encore disponible dans les réservoirs de Cushing et dans le même temps, l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) a fait état d’une hausse de 19,2 millions de barils de brut sur une seule semaine, la plus forte hausse hebdomadaire depuis que ces statistiques sont publiées. Les réserves sont donc pleines et jamais autant de supertankers remplis à ras bord de pétrole brut n’ont été mobilisés pour stocker l’or noir en mer en attendant que les cours remontent…ou qu’une marée noire se produise !

Or cette chute brutale et totalement inédite de la consommation mondiale de pétrole survient en plein milieu d’un contexte de guerre des prix. Il faut dire que les Américains ont longtemps joué avec le feu en voulant à tout prix devenir le premier producteur mondial de pétrole, ce qui est le cas depuis 2018 avec plus de 12 millions de barils produits chaque jour, grâce à des investissements colossaux effectués pour extraire le pétrole de schiste, dont l’exploitation est pourtant nettement plus coûteuse que celle des grands champs du Moyen-Orient ou même de la Mer du Nord.

La Russie et l’Arabie Saoudite ont bien essayé de s’entendre en réduisant toujours davantage leur production pour tenter de préserver les prix du brut. Mais peine perdue ! Plus ils réduisaient leur production, plus les Américains en profitaient pour augmenter la leur afin de leur piquer des parts de marché… Mi-mars, Riyad a tenté de négocier un nouvel accord de réduction de la production au sein des pays de l’OPEP, mais la Russie a brusquement claqué la porte. Du coup, l’Arabie Saoudite a décidé de jouer la politique du pire en ouvrant grand les vannes, au moment même où l’économie mondiale était à l’arrêt, ce qui a provoqué cette chute inédite des cours mondiaux du brut.

Exploitation pétrolière en Californie (photo © Saral Leen / National Geographic)

Depuis, les principaux protagonistes ont essayé de revenir à des positions plus raisonnables, sous la pression des Américains qui craignent désormais de devoir fermer certains de leurs puits puisqu’ils ne savent plus quoi faire du pétrole qu’ils extraient et dont personne ne veut. Un accord a été conclu pour réduire de 10 millions de barils par jour la production de brut, ce qui est énorme puisque cela représente de l’ordre de 10 % de la production mondiale, mais sera néanmoins très insuffisant pour compenser la baisse de consommation qu’on estime à environ trois fois plus !

Assurément, ce n’est pas encore la fin de la civilisation de l’or noir mais nombre de producteurs pétroliers vont y laisser des plumes et cette crise majeure du secteur va peut-être aider les investisseurs mondiaux à réorienter leurs placements dans des domaines plus prometteurs : de là à en déduire que l’on progresse un peu vers la mise en œuvre de la transition énergétique et la réorientation vers des sources d’énergies renouvelables et décarbonées, c’est sans doute un peu optimiste, mais on peut toujours rêver…

L. V.

MEDEF : les patrons découvrent les pauvres !

4 septembre 2019

La Rencontre des entrepreneurs de France, a eu lieu cette année à l’hippodrome de Longchamp (source © MEDEF)

Finalement, la révolte des Gilets jaunes depuis l’automne dernier aura quand même eu quelques effets, dont celui de faire découvrir au patronat français que malgré les niveaux records atteints par les dividendes versés cette année encore aux actionnaires des entreprises du CAC 40, certains en France ont bien du mal à joindre les deux bouts. Pour sa traditionnelle université d’été organisée cette année les 28 et 29 août à l’hippodrome de Longchamp, rebaptisée pompeusement Rencontre des entrepreneurs de France, le MEDEF, comme avant lui le G7 à Biarritz, s’est intéressé aux inégalités et n’a pas hésiter à afficher comme thématique ce slogan à la hussarde : « No(s) Futur(s), climat, inégalités, conflits… Quel capitalisme demain ? ».

Une première pour le patronat français qui n’a pas pour habitude de s’inquiéter outre mesure du sort des laissés pour compte de la mondialisation heureuse. Bien évidemment, comme pour la réunion du G7 l’exercice était purement formel et personne ne s’attendait à ce qu’il ressorte de cette enceinte la moindre proposition concrète de nature à réduire un tant soit peu les inégalités sociales. Mais quand même, l’initiative est suffisamment insolite pour ne pas la relever…

D’autant que les organisateurs, qui avaient finalement préféré inviter Nicolas Sarkozy plutôt que Marion Maréchal – Le Pen, n’ont pas lésiné sur le côté provocateur en intitulant l’une de leurs tables rondes Cuillère en argent versus valise en carton. Un débat orchestré par un des présidents délégués du MEDEF, Patrick Martin, président du groupe de distribution industrielle Martin Belaysoud, en présence de la secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances, Agnès Pannier-Runacher. Un débat qui mettait surtout face à face deux patrons ayant vécu des parcours très différents.

Table ronde sur les inégalités lors de la Rencontre des entrepreneurs de France en août 2019 (photo © Marie Bordet / Le Point)

D’un côté Laurent Dassault, fils de Serge Dassault et directeur général délégué du groupe Marcel Dassault, créé par son grand-père du même nom. Dirigeant de la propriété familiale Château Dassault, Grand cru classé Saint-Émilion, et propriétaire en association avec Benjamin de Rothschild d’un domaine de 850 ha en Argentine, ce fils de doit l’essentiel de sa position sociale très enviable à sa naissance, au point d’ailleurs d’y voir quelques inconvénients : « les portes s’ouvrent, mais ce n’est pas suffisant pour réussir. Et l’inconvénient est qu’on vous regarde d’une certaine façon… Il y a parfois une agressivité qu’il faut pardonner ».

On lui pardonnera donc et on ne manquera pas d’admirer une telle destinée qui a conduit ce joueur de golf et de polo, par ailleurs administrateur d’une dizaine de sociétés dont la Banque privée luxembourgeoise Edmond de Rothschild, à recevoir l’illustre insigne d’Officier de la Légion d’honneur.

Djamel Agaoua, PDG de Viber, dans ses bureaux à San Francisco (photo © Frédéric Neema / French Morning)

En face, Djamel Agaoua, né en 1969 à Marseille, fils d’un artisan pâtissier d’origine kabyle, n’a bien entendu pas connu de tels handicaps. N’ayant rien à prouver à une lignée d’ascendants aux parcours écrasants, il s’est contenté de bûcher et d’intégrer l’École Centrale de Paris puis de se forger une expérience en cabinet de conseil avant de créer sa propre startup pour finir directeur général de la plateforme de messagerie Viber, basée dans la Silicon Valley, et filiale du groupe international Rakuten, leader du commerce en ligne au Japon.

Le seul obstacle à son parcours : l’absence de réseau pour lui ouvrir les portes, et un entourage qui, par souci de protection, pense plutôt à le dissuader de se frotter à un monde impitoyable dont il doit apprendre les codes par lui-même. Il en est d’ailleurs parfaitement conscient, lui qui lâche « Il est évident que mes enfants auront bien plus de facilités à obtenir un stage ». On ne saurait mieux dire en effet pour expliquer une part de ces inégalités sociales qui freinent tant de bonnes volontés.

Monique Pinçon-Charlot lors de l’université d’été du MEDEF en août 2019 (source © YouTube / Widoobiz)

La sociologue Monique Pinçon-Charlot qui avec son mari Michel a passé toute sa carrière à disséquer les phénomènes de la ségrégation sociale et de la grande bourgeoisie, était également invitée à cette table ronde et s’est livrée à une critique implacable des effets du capitalisme débridé, n’hésitant pas à déclarer à l’héritier Dassault : « Votre dynastie familiale vous offre une immortalité symbolique et vous permet de continuer à capter, et pour longtemps, toutes les richesses. D’empêcher l’argent de ruisseler… Sachez aussi qu’on ne veut pas de vos donations et de votre mécénat, on veut seulement le juste partage des richesses ! »

Un plaidoyer courageux, devant une assemblée de patrons goguenards, mais qui ne lui a valu que des rires et des moqueries selon les témoins présents. La prise de conscience par le patronat français des effets délétères d’une économie néolibérale sur une société de plus en plus inégalitaire, n’est pas encore à l’ordre du jour.

Quant au porteur supposé de la valise en carton, le fils de pâtissier Djamel Agaoua, sa remarque conclusive frappée du bon sens aura sans doute davantage marqué les esprits, lui qui note finement : « Pour résoudre les problèmes d’inégalités, il faut d’abord arrêter les clichés : que les Français ne sont que des fainéants si on écoute les patrons ; que les patrons ne veulent que virer leurs salariés, selon les travailleurs ». On sent le vécu…

Et le MEDEF a récidivé avec d’autres temps forts donc ce débat intitulé « Que les gros salaires lèvent le doigt ! ». La présidente d’honneur de Care France, Arielle Malard de Rothschild (on reste dans la famille), a tenté d’expliquer au public la fameuse courbe de l’éléphant, théorisée par deux économistes de la Banque mondiale, Branko Milanovic et Christopher Lakner.

La courbe de l’éléphant montant l’évolution des revenus de la population mondiale entre 1988 et 2008, par centile de niveau de revenu (source infographie © La Tribune)

Ce graphique – qui ressemble de fait vaguement à un éléphant – montre les mutations économiques depuis la fin des années 1980 : sous l’effet de la mondialisation, l’extrême-pauvreté a fortement reculé, principalement en Asie et particulièrement en Chine, tandis que les classes populaires et moyennes des pays développés, notamment européens, ont vu leur niveau de vie stagner alors que les revenus des 1 % les plus riches connaissaient une explosion sans précédent. Une situation qui n’est pas totalement étrangère au sentiment de déclassement qui se répand dans bien des pays développés et qui explique en partie la crise des Gilets jaunes en France.

Sauf que les patrons du MEDEF ne sont manifestement pas prêts à reconnaître un tel constat, à l’image de Xavier Fontanet, ancien président d’Essilor et professeur à HEC, qui lors de cette même table ronde, balaye d’un revers de main les explications de sa collègue et conclut optimiste : « l’économie de marché, quand elle est mise en œuvre par des gens honnêtes, nous permet de faire le bien ». Faut-il alors en déduire que s’il y a quelques ratés manifestes dans la répartition actuelle des richesses et l’accroissement indéniable des écarts de revenus, c’est que certains de nos dirigeant feraient preuve d’une sorte de malhonnêteté intellectuelle ? Un esprit frondeur souffle décidément dans les rangs du patronat français…

L. V.

Afrique, Amazonie : notre maison brûle…

1 septembre 2019

Les médias l’ont suffisamment répété depuis le début de l’été : la forêt amazonienne, ce poumon de notre planète qui permet de capter, grâce à la photosynthèse, 10 % des émissions mondiales de CO2, et de fournir de l’ordre de 20 % de l’oxygène planétaire tout en abritant une part importante de la biodiversité encore présente, est en train de partir en fumée, sous l’œil jusque-là largement indifférent, sinon complice, du gouvernement de Jair Bolsonaro.

Feu de forêt en Amazonie (photo © Victor Moriyama / Greenpeace / AFP / France Inter)

L’Amazonie, plus grande forêt tropicale du monde, voit chaque année, pendant la saison sèche et principalement en juillet-août s’allumer des milliers d’incendies pour la plupart volontaires et destinés à défricher la forêt. L’exploitation du bois ou des minerais n’est guère en cause dans ce processus, pas plus d’ailleurs que les feux de forêt accidentels. La quasi-totalité de ces incendies est motivée par le souci de déforester pour étendre les cultures industrielles de soja et surtout les pâturages pour l’élevage à grande échelle de bovins destinés à l’exportation.

D’ailleurs le Brésil n’est pas le seul en cause même si 60 % de la forêt amazonienne s’étend sur son territoire. Les pays limitrophes que sont notamment la Bolivie, le Pérou ou le Paraguay ont connu également cet été de très nombreux départs de feux. Au Brésil, c’est l’Instituto nacional de pesquisas espaciais (INPE), un institut de recherche spécialisé dans l’observation spatiale, qui a tiré la sonnette d’alarme en mettant en avant le fait que la superficie de la forêt brésilienne partie en fumée durant le seul mois de juillet 2019 a dépassé les 2200 km2, ce qui représente près de 4 fois la surface brûlée en juillet 2018. Au 23 août 2019, l’INPE avait ainsi détecté pas moins de 40 000 feux de forêt depuis le début de l’année 2019, un record absolu depuis 2013, date de début des observations.

Le Président Jair Bolsonaro s’évertue à minimiser le problème de la déforestation en Amazonie , ici le 29 août 2019 (photo © Evaristo SA / AFP / 20 minutes)

Une accélération d’autant plus inquiétante que les messages du gouvernement de Jair Bolsonaro arrivé au pouvoir au début de l’année 2019, tendent justement à minimiser les enjeux environnementaux et à encourager les milieux agro-industriels à accélérer le développement économique sans trop se préoccuper des dégâts collatéraux sur la biodiversité ni d’ailleurs sur les populations indigènes forestières. Le Président a d’ailleurs immédiatement réagi en accusant les chercheurs de l’INPE de faire le jeu de l’opposition en grossissant l’effet de ces feux de forêt, et il limogé le directeur de l’INPE début août, histoire de calmer un peu ces observateurs trop zélés…

Selon des chiffres communiqués par Le Monde dans une vidéo très pédagogique, force est de constater que les superficies de la forêt amazonienne partie en fumée entre les années 1988 et 2004 variaient entre 15 000 et 30 000 km2 par an. C’est le Président Lula qui a réussi, grâce à une politique volontariste destinée à améliorer l’image de marque du Brésil face aux critiques des autres pays, à faire chuter ce taux de déforestation à 4500 km2 par an à partir de 2012, ce qui représente quand même pas loin de la superficie totale du département des Bouches-du-Rhône, un taux qui est resté à peu près stable jusqu’en 2018.

Superficie de la forêt amazonienne disparue chaque année en Brésil depuis 1988 (année 2019 incomplète) – source © vidéo Le Monde

C’est donc à l’aune de ce contexte que l’opinion internationale et les associations environnementales s’inquiètent tout particulièrement des très nombreux départs de feu observés depuis le début de l’été dans la forêt brésilienne. D’autant que dans le même temps, le Président Bolsonaro n’a pas hésité à accuser, le 22 août 2019, les ONG d’allumer elles-mêmes les incendies, pour discréditer le gouvernement. Son gouvernement a même refusé, le 27 août dernier, une aide internationale de 20 millions de dollars proposée par le G7 pour lutter contre ces gigantesques incendies hors contrôle, estimant que cette aide serait plus utile pour reboiser le continent européen…

Et le Président Bolsonaro a beau jeu de signaler que, pendant que le monde entier a les yeux braqués sur la forêt amazonienne qui brûle, l’Afrique subsaharienne est en proie à un nombre d’incendies qui, selon les chiffres de la NASA, serait deux fois plus importants.

Feu de forêts recensés depuis l’espace en Amazonie et en Afrique subsaharienne (source © vidéo Le Monde)

Selon une analyse du Monde, la situation des deux continents serait cependant bien distincte. En Afrique, ce n’est pas le bassin forestier du Congo, deuxième poumon vert de la planète derrière l’Amazonie, qui se consume, mais des territoires plus clairsemés, situés plus au Sud, en particulier en Angola, Malawi, Mozambique et Tanzanie. Dans ces pays, la culture sur brûlis reste une pratique très courante et ce sont donc ces friches agricoles qui sont brûlées périodiquement afin d’en améliorer la fertilité avant de les remettre en culture. L’effet sur l’environnement n’en est pas moins déplorable, tant pour la biodiversité que pour l’érosion et la dégradation de ces sols à long terme, mais l’impact environnemental planétaire ne semble cependant pas exactement comparable.

Parcelle agricole gagnée sur la forêt amazonienne au Brésil (photo © Carl de Souza /AFP / Getty Images / Business insider)

Toujours est-il que cet épisode met une fois de plus en évidence l’interdépendance dans laquelle vit la population mondiale : quand une entreprise agro-industrielle, parfois à capitaux européens, met le feu à une partie de la forêt amazonienne, pour dégager des superficies agricoles où seront élevés les bœufs destinés à alimenter nos supermarchés, c’est autant de notre espérance de vie qui disparaît car cela ne peut que contribuer à accélérer le réchauffement climatique de la planète par relargage massif dans l’atmosphère du carbone accumulé, sans même évoquer la perte irréversible de biodiversité qui en résulte. Il est certes pratique d’accuser le gouvernement brésilien de légèreté en la matière, mais il ne faut pas oublier pour autant que chacun, par son comportement de consommateur, est également en partie responsable de cet état de fait…

L. V.

Hongkong : des manifestations à haut risque

19 août 2019

Ce dimanche 18 août 2019 a encore été marqué par d’impressionnantes manifestations dans le centre-ville de Hongkong. Plusieurs dizaines de milliers de Hongkongais se sont ainsi rassemblés dans les allées de Victoria Park, sous une pluie battante. Abrités sous autant de parapluies, cette foule pacifique mais déterminée répondait à l’appel du Front civil des droits de l’Homme, une organisation prônant la non-violence et réclamant davantage de libertés civiques sur ce territoire redevenu chinois le 1er juillet 1997 après 150 ans d’occupation britannique.

Des dizaines de milliers de manifestants à Victoria Park, au centre-ville de Hongkong, dimanche 18 août 2019 (photo © AP / Le Monde)

Disposant désormais d’un statut un peu particulier de « Région administrative spéciale » comme sa voisine Macao, l’ancienne colonie portugaise qui lui fait face, sur l’autre rive à l’embouchure de la Rivière des Perles, en aval de Canton, ce territoire de Hongkong, devenu l’une des trois principales places financières mondiales avec Londres et New York, a une histoire bien particulière qui explique la situation assez inédite dans laquelle il se trouve actuellement.

Hongkong, à l’embouchure de la Rivière des Perles (source © GoogleMaps)

Le premier Européen à parvenir à Honkong, est l’explorateur portugais Jorge Álvares qui y débarque en 1513 et ce sont donc les Portugais qui s’y installent pour établir une tête de pont commerciale. Ce sont eux aussi qui introduisent en Chine dès le XVIIe siècle l’opium produit en Inde et pourtant interdit en Chine par un édit impérial de 1729. Au XVIIIe siècle, les ports chinois sont ouverts aux Européens mais les règles du commerce y sont très strictes, l’empire chinois pratiquant un protectionnisme qui lui permet d’exporter largement ses produits dont le thé, la soie ou la porcelaine, très prisés en Europe.

C’est pour rééquilibrer cette balance commerciale qui ne leur est guère favorable que les Britanniques se mettent, au tout début du XIXe siècle, à exporter massivement l’opium en provenance de leur colonie indienne pour inonder le marché chinois, tout en essayant de forcer la main aux autorités chinoise pour signer un traité de libre-échange plus en leur faveur. Mais les Chinois s’y opposent et les Britanniques décident donc d’utiliser la manière forte.

Prenant prétexte d’une tentative des Chinois de réguler le commerce de la drogue qui prend des proportions alarmantes avec plus de 10 000 tonnes d’opium débarquant chaque année, les Anglais passent à l’attaque pour défendre leur juteux commerce. En 1840, une flotte de guerre lourdement armée attaque le nord de la Chine et menace directement Pékin. Les Chinois sont contraints de signer en 1842 le traité de Nankin qui prévoit notamment la cession de Hongkong à la Grande-Bretagne, et l’ouverture de nouveaux ports au commerce britannique.

Le sac du Palais d’été à Pékin en 1859 (illustration d’époque / La Télé libre)

Mais les Européens en veulent toujours davantage, d’autant que les Français, les Russes et les Américains se mettent aussi sur les rangs, et déclenchent en 1856 une nouvelle guerre de l’opium avec leurs alliés anglais. Un nouveau traité très inégal est signé à Tianjin, mais qui ne suffira pas encore aux appétits commerciaux occidentaux, lesquels conduisent Français et Britanniques à occuper en 1859 la capitale impériale, allant jusqu’à piller et incendier le Palais d’été, un acte honteux dénoncé avec force par Victor Hugo…

La convention de Pékin, signée en 1860, avait déjà permis à la Grande-Bretagne d’élargir considérablement son territoire de Hongkong, mais en 1898, une nouvelle convention avec la Chine lui donne accès, via un bail emphytéotique de 99 ans, à de vastes étendues connues sous le nom de « Nouveaux territoires » autour du port de Hongkong, y compris sur les îles voisines. C’est l’échéance de ce bail en 1997 qui a conduit la Chine à reprendre la main sur cette zone de son ex-empire.

Entre temps, la petite colonie de pêcheurs de Hongkong qui comptait 7500 habitants en 1830 a beaucoup évolué. Avec déjà 1,6 millions d’habitants en 1941, la ville grossit d’au moins 150 000 personnes rentrés illégalement au début des années 1960 pour échapper à la grande famine qui sévit alors dans la Chine communiste de Mao. L’industrie textile s’y développe et, à partir des années 1970, Hongkong devient une place financière prépondérante. La HSBC (Hongkong and Shanghai Banking Corporation), à l’origine de multiples scandales financiers, y a d’ailleurs été créée, par un trafiquant d’opium justement.

Le quartier des affaires à Hongkong, une cité prospère…

A partir de 1979, la proximité de la zone commerciale de Shenzhen créée à l’initiative de Deng Xiaoping, favorise encore le rôle commercial déjà prépondérant de Hongkong qui compte désormais plus de 7 millions d’habitants, dont encore 34 000 résidents britanniques et près de 20 000 de nationalité française. Une ville moderne, dynamique, symbole du libéralisme économique mondialisé et qui bénéficie, depuis 1997 et en principe au moins jusqu’en 2047, d’un statut à part au sein de la République populaire de Chine, selon le principe « Un pays, deux systèmes », qui lui permet de conserver notamment sa monnaie et l’accès à un multipartisme.

Manifestants dans les rues de Hongkong le dimanche 16 juin 2019 (photo © Sam Tsang / SCMP)

Mais 30 ans plus tard, la Chine dont la puissance économique et militaire s’est considérablement renforcée et qui a de nouveau des visées expansionnistes dans son environnement proche, commence à préparer la normalisation du statut de Hongkong. C’est d’ailleurs en réaction à un projet de loi sur l’extradition vers la Chine des opposants politiques que se sont déclenchées, le 9 juin dernier, les premières manifestations qui ont rassemblé de l’ordre d’un million de personnes, du jamais vu dans ce pays peu politisé. Des manifestations qui prennent peu à peu de l’ampleur avec sans doute près de 2 millions de manifestants dans les rues de Hongkong le 16 juin et même une intrusion dans les bâtiments du Conseil législatif le 1er juillet.

Il va sans dire que les autorités de Pékin peuvent difficilement tolérer une telle mobilisation populaire qui réclame explicitement davantage d’autonomie et moins d’ingérence du pouvoir chinois dans la vie démocratique locale. Dès le 13 août, Pékin a fait savoir que des troupes en nombre et des chars d’assaut de l’Armée populaire de libération avaient été massés dans les stades de Shenzhen, aux portes de Hongkong, rappelant au passage, sous forme de menace à peine voilée, qu’ils pouvaient être sur place en seulement 10 minutes.

L’arrivée des chars sur la place Tian’anmen à Pékin en 1989 (photo © Jeff Widener / AP)

On sent désormais que Pékin n’attend plus qu’un prétexte pour intervenir et ramener l’ordre dans cette « Région administrative spéciale », n’hésitant pas à monter en épingle les heurts qui se sont produits à l’issue de l’occupation de l’aéroport et qualifiant les manifestants de terroristes. Pour ceux qui ont raté les images de l’entrée des chars russes à Budapest en 1956 ou à Prague en 1968, voire l’écrasement des manifestants sur la place Tian’anmen en 1989 qui aurait fait de l’ordre de 10 000 morts, une séance de rattrapage est peut-être en préparation…

L. V.

 

Hypermarchés Leclerc : le racketteur à l’amende

2 août 2019

Il fallait bien que cela arrive : à force de provocation, l’enseigne de la grande distribution E. Leclerc a fini par se faire taper sur les doigts par Bercy qui lui réclame une amende record de plus de 225 millions d’euros. De quoi énerver prodigieusement Michel-Edouard Leclerc qui cherche à se faire passer dans les médias pour un bouc émissaire, une victime collatérale de l’échec de la loi Egalim qui s’était pourtant donné pour objectif de tenter de rééquilibrer les rapports entre la grande distribution et les producteurs agricoles en faveur de ces derniers

Devenu en quelques années le leader de la grande distribution en France, le groupe E. Leclerc a affiché en 2018 un chiffre d’affaire de 37,75 milliards d’euros sans même compter les ventes de carburants, un chiffre qui marque encore une augmentation de 1,5 % par rapport à l’année précédente, bien que la fréquentation des hypermarchés ne soit plus ce qu’elle était il y a quelques années.

E. Leclerc : une enseigne leader de la grande distribution en France (photo © Morgan Leclerc / LSA Conso)

La marque truste ainsi à elle seule plus de 20 % du marché français de la grande distribution. On est bien loin des débuts d’Edouard Leclerc (décédé en 2012 à 85 ans), ouvrant en 1949 sa première petite épicerie en libre-service à Landerneau, dans sa Bretagne natale. Regroupant plus de 660 magasins en France et 126 à l’étranger, le groupe emploie pas moins de 105 000 personnes et pèse donc très lourd dans l’économie nationale puisqu’on estimait en 2014 que 18,3 millions de ménages, soit plus d’un Français sur deux avait fréquenté au moins une fois un magasin Leclerc dans l’année.

C’est sa politique particulièrement agressive de négociation avec les producteurs qui est dans le collimateur du Ministère de l’économie et cela ne date pas d’aujourd’hui puisque Leclerc avait déjà été condamné en 2011 par le Tribunal de commerce de Créteil, un jugement confirmé en appel deux ans plus tard, à cause de « clauses déséquilibrées » dans ses contrats avec ses fournisseurs à qui Leclerc a pris l’habitude d’extorquer des remises totalement extravagantes, sous la menace de leur refuser l’accès à ses rayons.

En juin 2018, l’État a une fois de plus assigné le groupe Leclerc en justice, accusant sa principale centrale d’achat, le Galec (Groupement d’achat des centres E. Leclerc), d’imposer à certains de ses fournisseurs des rabais injustifiés, non prévus dans leur contrat. Un véritable racket organisé que le géant de la grande distribution exige pour laisser ces producteurs accéder à sa clientèle qui représente un cinquième du marché français, excusez du peu ! L’affaire est encore pendante devant la justice, mais Bercy a décidé de taper fort puisqu’il réclame à Leclerc pas moins de 108 millions d’euros, dont 83 millions en remboursement des sommes indûment extorquées à ses fournisseurs mais aussi 25 millions d’euros d’amende, un joli record en la matière.

Et ce n’est pas tout car loin de rentrer dans le rang, Leclerc s’est mis en tête de contourner ouvertement la loi française en s’appuyant sur deux de ses entités, Eurelec Trading et Scabel, implantées en Belgique et qui, de ce fait, permettent d’échapper aux rigueurs de la législation nationale. Pour continuer à tordre le bras de ses fournisseurs en exigeant d’eux des ristournes illégales, Leclerc passe par ses filiales belges pour conduire les négociations.

Manifestation d’agriculteurs contre l’enseigne E. Leclerc à Allones dans la Sarthe en 2017 (photo © Ouest-France)

De quoi énerver fortement le ministère français de l’économie qui vient justement de mettre en place les paravents réglementaires pour tenter de mettre fin à ces pratiques dignes de la loi de la jungle. L’objectif de la loi Egalim votée en octobre 2018 était précisément de permettre de revenir à « un équilibre des relations commerciales dans le milieu agricole », lequel est la première victime de la course aux prix bas qui a fondé la fortune de l’ancien épicier de Landerneau. Emmanuel Macron lui-même était monté au créneau dans son discours de Rungis en 2017, estimant notamment que « stopper la guerre des prix, c’est stopper la dévalorisation permanente du revenu des agriculteurs, c’est leur permettre de vivre ou plutôt de revivre de leur travail ».

Agnès Pannier-Runacher, Secrétaire d’État auprès du ministre de l’Économie et des Finances (photo © Gouvernement)

C’est la raison pour laquelle Bercy a décidé de frapper de nouveau E. Leclerc au porte-monnaie. La secrétaire d’État à l’économie, Agnès Pannier-Runacher, a donc annoncé lundi 22 juillet sur RTL que l’État français avait une fois encore assigné en justice le groupe E. Leclerc, menacé cette fois d’une amende record supplémentaire de 117 millions d’euros du fait de ces pratiques inadmissibles d’imposition de rabais illégaux à ses fournisseurs.

Michel-Edouard Leclerc a immédiatement répliqué en expliquant que ces pratiques ne s’adressent en fait qu’à des multinationales de l’agro-alimentaire telles que Nestlé, Unilever ou encore Procter & Gamble et que ces pratiques, bien qu’illégales en France, ne le sont pas vraiment dans d’autres pays européens. Il dénonce une attitude discriminatoire et annonce d’ores et déjà qu’il fera appel de cette décision devant la Cour de Justice de l’Union Européenne, se plaçant comme à son habitude en défenseur du consommateur, oubliant un peu vite que les pratiques de la grande distribution en général et de son groupe en particulier, sont largement responsable de l’effondrement des prix des produits agricoles en France et de la crise que connait la profession depuis des années.

Michel-Edouard Leclerc, PDG de l’enseigne de magasins E. Leclerc fondée par son père (photo © Sébastien SORIANO / Le Figaro)

Même à ce niveau, l’amende exigée par Bercy reste largement symbolique pour E. Leclerc puisqu’elle ne représente même pas 0,5 % de son chiffre d’affaire annuel. Il n’est pas sûr en tout cas que le bras de fer que souhaite engager Michel-Edouard Leclerc joue en sa faveur. D’une part, parce que les faits ont été établis à la suite d’une enquête très approfondie de la Direction générale de la concurrence, de la consommation et de la répression des fraudes (DGCCRF), basée sur dix-huit mois de travail avec 5 000 messages captés, 8 000 pages de documents prélevés et une super-perquisition qui a mobilisé plus de vingt agents. Mais aussi parce que l’opinion publique commence à comprendre qu’à force d’étrangler les producteurs, la grande distribution porte une lourde responsabilité dans la crise économique que connait notre pays depuis des années. Puisse Michel-Edouard Leclerc finir par entendre enfin le message et abandonner cette course mortelle au toujours moins cher…

L. V.

Le transport maritime sur la sellette

9 juillet 2019

La transition écologique est-elle compatible avec l’économie libérale mondialisée qui domine nos modes de pensées depuis des décennies ? Vaste question qui divise nos responsables politiques. La grande majorité d’entre eux, Emmanuel Macron et son premier ministre Édouard Philippe en tête, restent persuadés qu’on peut s’engager sans dommage dans des politiques de transition écologique rendues nécessaires par l’urgence climatique et environnementale tout en restant profondément productivistes, en prônant la recherche de la croissance à tout prix et l’enrichissement des plus entreprenants.

Le premier ministre Edouard Philippe, avec à ses côtés Nicolas Hulot alors ministre de la transition écologique et solidaire, en janvier 2018 (photo © AFP / Sud Radio)

Ce dernier expliquait ainsi au lendemain des dernières élections européennes, pour annoncer  le virage vert de sa politique : « J’ai mis du temps à considérer que ces enjeux écologiques sont aussi importants que la défense de l’emploi ou la sécurité. (..) Toutefois, je ne me ferai pas passer pour un autre. Je ne suis pas un défenseur de la décroissance, j’aime l’industrie et je l’assume. » Pour un ancien lobbyiste du groupe nucléaire AREVA, il serait en effet difficile de prétendre le contraire…

Une approche que ne partagent pas du tout, bien évidemment, les militants d’une écologie politique, considérant que l’ampleur des mutations à envisager pour s’adapter au changement climatique et tenter d’enrayer la perte brutale de biodiversité et de qualité des écosystèmes qui nous entourent est telle que seule une modification assez radicale de nos modes de vie pourra permettre d’y parvenir. Même le pourtant conciliant Nicolas Hulot en est arrivé à cette conclusion après avoir tenté en vain de faire infléchir les politiques en entrant au gouvernement. Il s’élevait ainsi avec vigueur il y a quelques jours dans Le Monde en jugeant inadmissible qu’on puisse signer l’accord économique avec le Mercosur, estimant que « le libre-échange est à l’origine de toutes les problématiques écologiques. L’amplifier ne fait qu’aggraver la situation ».

Campagne de sensisibilisation lancée par France Nature Environnement alertant sur l’impact sanitaire des bateaux de croisière (source © FNE)

Cette contradiction est particulièrement évidente dans le domaine du transport maritime. Celui des croisières en est un bon exemple, un secteur en très forte croissance et qui attire un tourisme de masse, avec des navires de plus en plus monstrueux et dont l’impact sur les sites visités devient de plus en plus évident. Une étude de l’association européenne T&E (Transport et environnement) indiquait ainsi en juin 2019 que les 47 navires de croisière du groupe Carnival (qui comprend notamment les croisières Costa) ont rejeté à eux seuls 10 fois plus d’oxydes de soufre au dessus des eaux européennes que les 260 millions d’automobilistes circulant dans l’Union européenne ! A Marseille, malgré quelques mesures en cours d’aménagement, les bateaux de croisière rejettent ainsi dans l’atmosphère 3,7 fois plus de soufre que les 340 000 voitures qui circulent dans l’agglomération.

Paquebot dans le port de Marseille (photo © Sandy Dauphin / Radio France)

Le fioul lourd bon marché restant le carburant le plus utilisé tant par les bateaux de croisière que par la marine marchande, les émissions d’oxydes de soufre, d’oxydes d’azote et de particules fines par la marine commerciale qui sillonne la planète en tous sens deviennent un vrai problème non seulement pour leurs effets sur le réchauffement climatique et la pollution des océans, mais aussi en matière de santé publique. Pour ce qui est des émissions de CO2, la contribution du secteur reste relativement modeste à l’échelle mondiale, mais elle a doublé depuis 1990.

Le transport maritime et ses impacts sur la qualité de l’air : peut mieux faire… (photo © Eric Houri / Le Marin Ouest France)

Des solutions techniques existent, la plus simple étant de réduire la vitesse des navires ! Selon un article récent d’Alternatives économiques, un pétrolier qui diminuerait sa vitesse de croisière de 12 à 11 nœuds, économiserait ainsi 18 %  de sa consommation de carburant et même 30 % en passant à 10 nœuds. Un ralentissement qui ne mettrait guère en péril l’économie mondiale pour le trafic de matériaux pondéreux mais qui suppose un accord de l’Organisation maritime international et ce n’est pas gagné…

Un navire de la CMA-CGM (photo © France 3 Normandie)

Une amélioration de la conception des navires pour les rendre moins émissifs et plus sobres en énergie est aussi une voie à explorer, mais cela ne s’applique par nature qu’aux seuls bateaux neufs alors que la durée de vie d’un navire est au minimum de 20 à 30 ans. Quant à l’évolution des motorisations vers des dispositifs moins impactant, outre l’éolien  (comme rôle d’appoint), deux pistes existent, qui relèvent jusqu’à présent de la prospective.

La première serait celle du gaz naturel liquéfié (GNL), autrement dit le méthane, d’origine fossile mais qui pourrait à terme être remplacé par du biogaz (dont la production ne serait pas nécessairement un progrès, s’il est produit au détriment des cultures pour l’alimentation humaine…). L’alternative, qui présente l’avantage de ne pas émettre de gaz à effet de serre, serait celle du moteur à hydrogène, produit par hydrolyse en utilisant de l’électricité issue de panneaux photovoltaïques. L’inconvénient majeur d’une telle approche, outre son coût jugé actuellement prohibitif, vient de la faible densité énergétique de l’hydrogène (il faudrait en stocker de gros volumes à bord pour assurer l’autonomie des bateaux), ce qui incitent certains à envisager d’autres voies dont celle consistant à remplacer l’hydrogène par de l’ammoniac dont la température de liquéfaction est très supérieure (- 33 °C au lieu de – 253 °C), ce qui permet un stockage sous forme liquide qui prend beaucoup moins de place.

Porte-container chargé à bloc (photo © Pixabey / Novethic)

Reste que malgré ces évolutions technologiques envisageables et malgré les réglementations internationales qui obligent progressivement les 90 000 navires sillonnant la planète à s’équiper d’ici 2020 d’unité de traitement des gaz d’échappement, cette activité va continuer de rester une des sources majeures de pollution de la planète, 90 % du transport de marchandises lié à la mondialisation se faisant par voie maritime, selon un article du Financial Times repris dans le Courrier International.

Couverture du Courrier International n°1496 du 4 juillet 2019

D’où les interrogations légitimes quant à l’intérêt d’une relocalisation pour produire plus près de nous ce dont nous avons besoin, dans des conditions sociales et environnementale sans doute bien préférables, mais au prix d’un surcoût assuré : en tant que consommateurs, sommes-nous prêts à accepter de payer plus cher ce qui pourrait être produit plus près de nous, de manière plus durable et avec un impact écologique moindre ? La question mérite en tout cas d’être posée…

L. V.