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Fraude fiscale : l’État ferme les yeux…

16 septembre 2018

C’est un pavé dans la mare que vient de lancer le syndicat Solidaires Finances publiques en publiant, le 13 septembre 2018 son dernier rapport sur l’ampleur de la fraude fiscale en France. Cette dernière édition, révélée par Marianne puis reprise par d’autres médias, indique en effet que jamais sans doute la fraude fiscale n’a atteint une telle ampleur en France.

En janvier 2013, lors de l’édition précédente de ce même rapport, le montant de la fraude fiscale, hors fraude sur les prélèvements sociaux, était évalué entre 60 et 80 milliards d’euros par an. Or en septembre 2018, et sur la base de la même méthodologie, que le syndicat affirme avoir d’ailleurs exposée à plusieurs reprises devant le Conseil des prélèvements obligatoires dès 2006, et plus récemment devant la mission d’information de la Commission des finances de l’Assemblée nationale portant sur l’optimisation et l’évasion fiscales, ce montant est désormais évalué, dans sa fourchette haute à 100 milliards d’euros !

Jérôme Cahuzac, lors de son jugement en appel à Paris en février 2018 (photo © Philippe Lavieille / Le Parisien)

Un bond en avant colossal d’au moins 20 milliards d’euros en l’espace de 5 ans, qui laisse pantois… Certes, entre temps, l’ancien ministre du Budget de François Hollande, Jérôme Cahuzac, a reconnu, en avril 2013, avoir détenu illégalement un compte caché en Suisse, et il vient tout juste d’être condamné en appel, le 15 mai dernier, à 2 ans de prison ferme, 300 000 euros d’amende et 5 ans d’inéligibilité. Alors, si même le ministre du Budget donne l’exemple, pourquoi se gêner…

Et tout indique que les chiffres fournis par le syndicat, d’autant bien informé qu’il est majoritaire au sein de l’administration fiscale, sont fiables. Ils sont en tout état de cause corroborés par ceux de différentes ONG dont Oxfam, qui avance de son côté une fourchette de 60 à 80 milliards d’euros tandis que l’association Task Justice Network, mandatée en 2012 par le groupe socialiste au Parlement européen a évalué à 200 milliards d’euros le montant cumulé de la fraude fiscale et de la fraude sociale.

Ce chiffre très symbolique de 100 milliards d’euros, même s’il n’est sans doute qu’approximatif, est en tout cas tout sauf anodin puisqu’il représente une fois et demi le montant global de l’impôt sur le revenu payé par la totalité des Français ! Comme le souligne Marianne, c’est plus que les 82 milliards du déficit budgétaire… Et de rappeler avec une certaine cruauté, qu’en comparaison, le montant des besoins estimés pour assurer la transition énergétique, moyens que le gouvernement juge impossible d’investir dans la situation actuelle du pays, ne représente qu’environ 7 milliards d’euros !

La réticence des citoyens à payer l’impôt ne date certes pas d’hier, même si la fraude fiscale a tendance à se concentrer désormais chez les plus aisés de nos compatriotes comme le mettait en évidence un travail universitaire récent. Pour autant, les conclusions de l’enquête du syndicat Solidaires interrogent. L’essentiel de ce manque à gagner pour les finances publiques provient en effet d’une sous-déclaration frauduleuse des revenus. Or les contrôles opérés par les services fiscaux n’ont jamais été aussi peu nombreux !

Un dessin signé Xavier Lacombe, publié dans Marianne le 14 septembre 2018

En 2008, une entreprise soumise à la TVA se voyait contrôler en moyenne tous les 84 ans, une périodicité qui n’a cessé d’augmenter depuis et qui s’établit désormais autour de 130 ans ! Pour ce qui est de l’imposition des entreprises elles-mêmes, la périodicité moyenne des contrôles est passée de 32 à 50 ans en l’espace de 10 ans, de quoi largement espérer passer entre les gouttes…

Quant aux particuliers, la probabilité de se faire contrôler qui était déjà très faible (de l’ordre de 0,011 %) a elle-aussi fortement diminué depuis : le nombre de contrôles fiscaux qui était de 4 166 en 2008 est ainsi tombé à 3 613 en 2017, pour une raison purement mécanique puisque pas moins de 3 100 emplois ont été supprimés depuis 2010 dans les services en charge de ces contrôles. Et la tendance n’est pas prête de s’inverser puisque le rapport d’orientation budgétaire des services de Bercy précise que la réduction du nombre d’agents en charge de ces contrôles devrait encore s’accélérer en 2019 et 2020.

Il faut dire que la priorité n’est plus, loin de là, à la lutte contre l’évasion et la fraude fiscale, ce qui explique sans doute que les entreprises et les riches particuliers y recourent de plus en plus massivement. C’est ce que montrent notamment les travaux du jeune économiste Gabriel Zucman, un élève de Thomas Piketty, actuellement enseignant à l’université de Berkeley en Californie.

Gabriel Zucman, lauréat de la 19e édition du Prix du meilleur jeune économiste 2018 (photo © Bruno Arbesu / REA)

Dans une interview au Monde, il explique ainsi que, selon ses estimations, 8 % du patrimoine financier mondial serait détenu dans les paradis fiscaux, soit près de 7 900 milliards d’euros ! Et 50 % de ce montant fabuleux, dont une grande partie est non déclarée, appartient en réalité à une toute petite minorité de personnes, les ultra-riches, ceux dont le patrimoine est supérieur à 50 millions d’euros et qui représentent 0,01 % de la population mondiale. Il serait donc très facile de cibler les contrôles fiscaux si la volonté politique existait, mais cette minorité est aussi celle qui bénéficie de solides appuis politiques, d’une grande proximité avec les banquiers d’affaire et d’une expertise juridique de haut niveau via des bataillons d’avocats fiscalistes renommés…

C’est d’ailleurs la même chose en France où 50 % du patrimoine off shore détenu légalement ou pas et dont le montant total est estimé à 300 milliards d’euros, appartient à seulement 3 500 ménages, et serait à lui seul responsable d’un manque à gagner fiscal d’au moins 5 milliards d’euros par an. Le contrôle d’un tel nombre de ménages serait donc en apparence aisé. Il suffit d’ailleurs pour s’en convaincre de constater que les guichets du Ministère des Finances qui avaient été ouverts pour permettre aux Français de régulariser leurs avoirs détenus illégalement à l’étranger ont permis de rapporter 8 milliards d’euros en 4 ans. Sauf que le gouvernement actuel a préféré les fermer au 31 décembre 2017…

Un dessin signé Mykolas, publié dans Blagues et dessins

Quant aux multinationales, elles échappent de plus en plus à l’imposition, 40 % de leurs profits étant désormais déclarés dans des paradis à fiscalité faible ou nulle, soit près de 650 milliards de dollars chaque année. Ainsi, Google, en 2016, a enregistré près de 20 milliards de recettes aux Bermudes, un pays où l’entreprise n’a quasiment aucune activité, et ceci grâce à des jeux d’écriture. Les entreprises n’ont en effet même plus besoin de dissimuler leurs profits puisqu’il leur suffit de les déclarer là où les taux d’imposition sont nuls, en se facturent des prestations fictives à elles-mêmes, d’une filiale à une autre : pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ?

L. V. 

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Les cars Macron roulent encore à perte…

5 septembre 2018

Voilà une réforme qui porte le nom de l’actuel chef de l’État, du temps où il n’était encore que ministre de l’économie de François Hollande : c’est bien Emmanuel Macron en effet qui, en 2015, a lancé en France le système de transport librement autorisé par autocars, rendant possible la mise en place d’un système alternatif de transport interurbain dans un pays où le réseau ferroviaire reste encore très largement structuré en étoile centrée sur la capitale.

Emmanuel Macron sortant d’un car Isilines le 31 juillet 2015 (photo © Miguel Medina / AFP)

A l’époque, le fringant ministre de l’économie prévoyait la création de 22 000 emplois grâce à cette nouvelle ouverture à la concurrence. Trois ans plus tard, on est loin du compte puisque ce sont environ 2400 postes qui ont été effectivement créés dans les trois principales compagnies qui se partagent l’essentiel du marché : Ouibus, filiale de la SNCF qui a assuré en 2017, selon Les Echos, 49 % des départs mais transporté seulement un tiers des passagers, Flixbus, filiale de Transdev adossé au groupe Caisse des Dépôts qui s’est positionnée sur 34 % des liaisons effectuées mais avec près de 50 % du flux de passagers, et Isilines-Eurolines qui s’est contenté d’environ 14 % des départs pour un peu plus de 20 % du trafic passagers.

Un dessin signé Deligne

Trois compagnies qui continuent à se mener une féroce guerre des prix et qui toutes sont très largement déficitaires, là où en Allemagne Flixbus dispose désormais d’un véritable monopole de fait, ce qui lui permet d’engranger de plus confortables bénéfices. En 2016, selon Le Monde, Ouibus avait frappé les esprits en annonçant en fin d’année un déficit record de 45 millions d’euros, sensiblement équivalent à son chiffre d’affaire. Fin 2017, le chiffre d’affaire global du secteur était évalué à 180 millions d’euros mais le déficit cumulé des trois principaux acteurs s’élevait encore à la somme colossale de 60 millions d’euros.

Cala n’empêche pas l’ARAFER (Autorité de régulation des activités ferroviaires et routières en France), de se montrer plutôt optimiste dans son dernier rapport annuel sur le marché du transport par autocar publié début juillet 2018. Certes, les bénéfices sont loin d’être au rendez-vous comme le montre ce graphique réalisé par Alternatives économiques sur la base des chiffres de ce rapport, et il faudra sans doute attendre au moins 2019 pour se rapprocher enfin de l’hypothétique zone de rentabilité tant convoitée…

Une profitabilité qui s’améliore peu à peu mais qui reste loin de la rentabilité (infographie © Alternatives économiques)

Mais en tout cas, la progression est indéniable et la profitabilité s’améliore peu à peu ! Côté demande, il est incontestable que le nombre de voyageurs s’accroit avec environ 7,1 millions de voyageurs transportés en 2017 et une progression du flux de près de 30 % au cours du premier trimestre 2018.

Quant à l’offre, elle s’améliore et colle de mieux en mieux à la demande même si le taux de remplissage des cars laisse encore parfois à désirer, surtout chez Ouibus qui avait opté d’emblée pour de grands formats. En 2017, toujours selon le rapport de l’ARAFER, le réseau s’est densifié avec 67 villes desservies et 419 liaisons de plus qu’en 2016 : ce sont désormais 303 villes qui sont reliées par autocars et 1666 liaisons qui sont proposées aux voyageurs, avec 707 départs quotidiens.

Autocar Ouibus (photo © Claude Prigent / Le Télégramme de Morlaix)

On ne peut donc pas dire que les autocars Macron ne répondent pas à un besoin, d’autant que 17 % des voyageurs interrogés affirment qu’ils n’auraient pas fait leur déplacement en l’absence de ce moyen de transport, faute d’alternative compétitive. Le prix du trajet est bien évidemment l’argument principal qui joue en faveur des cars Macron, car la rapidité n’est pas vraiment au rendez-vous.

Pour rallier Marseille à Paris, il faut compter une douzaine d’heures, là où le TGV n’a besoin que d’un peu plus de 3 heures pour peu qu’il soit direct. Parti vers 18 h de la gare routière à Saint-Charles, le car fait de longs détours pour ses deux premiers arrêts à Aix-en-Provence puis à Avignon afin de charger des passagers, puis il fait une longue pause sur une aire d’autoroute avant de s’arrêter de nouveau à Lyon, histoire de changer de chauffeur et charger de nouveaux passagers, et ce n’est pas fini puisque les pauses s’enchaînent toutes les deux heures avant l’arrivée sur Paris au petit matin, où l’on s’extrait fourbu d’un siège qui n’a rien de confortable.

Mais le prix reste imbattable, même si les tarifs augmentent progressivement pour tenter d’atteindre la fameuse zone de rentabilité : 15 à 25 € sur ce trajet Marseille-Paris quand le billet TGV est à 116 € en plein tarif et rarement à moins de 50 € à moins de l’acheter 3 mois à l’avance sans possibilité de modification. Les chiffres de l’ARAFER font d’ailleurs état d’un coût moyen de 15,90 € pour un trajet de 325 km en moyenne également, ce qui est ultra compétitif par rapport à d’autres systèmes de transport.

Selon des propos d’Hugo Roncal, directeur général d’Isilines, rapportés dans Le Parisien, « L’autocar est 30 % moins cher que le covoiturage, quatre à cinq fois moins élevé que le TGV et deux fois moins que les trains Intercités ». On trouve de fait, pour un trajet Paris-Lille acheté en dernière minute avec un départ un vendredi en fin d’après-midi, des billets à 5 euros pour effectuer le trajet en autocar, alors que le déplacement via BlaBlaCar, le leader du covoiturage, revient au minimum à 15 euros, et à plus de 50 euros en TGV. Des arguments plus que convaincants en période de crise et du fait de la saturation chronique de certaines lignes du réseau ferré à grande vitesse les jours de grands départs.

Un autocar de la compagnie Flixbus (photo © Olivier Boitet / Le Parisien)

Du coup et malgré les pertes abyssales accumulées jusque-là par ce secteur, les trois opérateurs commencent à entrevoir des jours meilleurs. Le taux de remplissage, bien qu’il plafonne encore autour de 50 % pour l’année 2017, est en hausse par rapport aux 36 % observés en 2016 et la croissance devrait se faire sans augmentation excessive des prix au vu de ce qu’il se passe en Allemagne où les tarifs sont supérieurs de 5 % seulement malgré la position monopolistique de Flixbus. On n’a donc pas fini de voir sur nos routes les cars aux couleurs flashy rouges, verts, bleus et roses…

L. V. 

La Grèce toujours sous surveillance ?

12 juillet 2018

La Grèce va-t-elle enfin sortir la tête de l’eau après 8 années de réformes brutales et de politiques de rigueur imposées, bien malgré elle, par la Commission européenne et le FMI ? C’est en tout cas ce qu’ont claironné la plupart des médias à l’issue de l’accord qui a été trouvé le vendredi 22 juin aux petites heures du matin après 6 heures d’âpres négociations.

Alexis Tsipras et Jean-Claude Juncker en 2015 (photo ©AFP)

Le premier ministre Alexis Tsipras avait promis qu’il s’astreindrait à porter une cravate si un accord était trouvé sur la gestion de la dette grecque : c’est désormais chose faite et il va donc devoir en tirer les conséquences vestimentaires qui s’imposent à lui… Au vu de cet accord et selon le Courrier international, le journal grec de gauche Efimerida ton Syntakon, a en effet titré « Un bol d’air pour la dette », estimant que « La Grèce tourne la page, elle va retrouver sa souveraineté budgétaire et a obtenu un délai de dix ans pour rembourser les échéances de la dette arrivant à maturité. C’est une étape déterminante qui montre que la dette sera bientôt supportable ».

Une tutelle du FMI difficile à supporter par les Grecs (dessin signé Ysope)

Après neuf années de récession, la Grèce renoue effectivement avec une amorce timide de croissance, ce qui a permis aux nombreux médecins orthodoxes européens qui se penchaient sur son cas de réduire un peu la posologie du traitement de cheval qu’ils administraient. La Grèce a ainsi obtenu un délai de grâce de 10 ans pour commencer à rembourser une partie des prêts qui lui ont été accordés et elle recevra prochainement une toute dernière tranche d’aide pour un montant de 15 milliards d’euros dont 5,5 destinés à assurer le service de la dette, le reste permettant de constituer un « matelas financier » destiner à accompagner en douceur la sortie du programme d’ajustement structurel.

Finie donc, à compter du 20 août prochain, la mise sous tutelle de la Grèce qui avait dû l’accepter, contre son gré et malgré les véhémentes protestations de son ex ministre des finances, Yanis Varoufakis, lequel avait démissionné bruyamment du gouvernement au lendemain du référendum du 6 juillet 2015. La Grèce serait donc sauvée aux yeux de la plupart des analystes européens…

Une crise qui laisse de lourdes traces (dessin signé Lasserpe repris dans Les crises)

Dans quel état cependant ? Le taux d’endettement de la Grèce reste le plus élevé de tous les pays de la zone européenne, représentant 180 % de son PIB, et continue de croître d’année en année : passé de 109 % en 2008, lors du déclenchement de la crise grecque, il atteignait 172 % en 2011 au moment où le pays a dû de nouveau faire appel aux créancier du FMI et de l’UE, et 177 % l’an dernier…

Socialement, la Grèce reste bien mal en point. Il semblerait que le taux de chômage ait effectivement commencé à baisser depuis 2013, après avoir atteint des sommets effrayants : il était passé de 7,4 % de la population active en juillet 2008 à 27,9 % cinq ans plus tard, atteignant même 59,6 % chez les jeunes de moins de 25 ans. Depuis, le taux de chômage a diminué mais il reste supérieur à 20 %, le plus élevé de toute l’Union européenne, et encore au-dessus de 40 % pour les jeunes qui continuent de s’exiler massivement. Avec plus de 1 millions de chômeurs pour une population totale qui n’atteint pas les 11 millions d’habitants, la Grèce détient un bien peu enviable record !

Un plan d’austérité impitoyable (dessin signé Deligne)

Entre 2008 et 2013, les salaires ont baissé en moyenne de 32 % et le pouvoir d’achat a subi une érosion sans précédent de 40 %. Les retraités grecs ont subi leur 11ème réforme des retraites, se traduisant toujours par des baisses de revenus, et le nombre de fonctionnaires a été diminué d’un tiers. La plupart des biens de l’État ont été privatisés, même le port du Pirée ayant été refourgué aux Chinois. Les impôts et taxes ont subi des hausses successives spectaculaires.

Heureusement, il reste le tourisme… (dessin signé Chapatte)

Mais à part ça, tout va bien, comme s’en sont bruyamment félicité la plupart des dirigeants européens, notre ministre des finances, Bruno Le Maire en tête, estimant « que le problème de la dette grecque est désormais derrière nous ». De fait, le taux de croissance en Grèce a atteint 1,4 % en 2017 tandis que le budget grec affiche pour cette même année et pour la première fois depuis bien longtemps, un léger excédent de 0,8 % alors qu’il était en déficit de 15,1 % en 2009.

Un plan de sauvetage (légèrement) intéressé (dessin signé Mix & Remix)

La Grèce est donc officiellement guérie et va retrouver l’insigne privilège de pouvoir librement emprunter sur les marchés financiers mondiaux comme tout pays souverain qui se respecte…Le commissaire européen Pierre Moscovici l’a d’ailleurs clairement explicité en précisant bien qu’il serait désormais « indécent » d’imposer aux dirigeants grecs un dispositif « tatillon et intrusif ».

Pour autant, il a quand même cru bon d’indiquer, à toutes fins utiles, que l’Union européenne devra « s’assurer que les réformes sont mises en œuvre et que les politiques budgétaires continuent d’être saines ». Ce à quoi le Néerlandais Hans Vijibrief, tout nouveau président du Groupe de travail de l’Eurogroupe, a précisé que les responsables grecs devaient rester « stables politiquement et éviter de remettre en cause les réformes agréées ».

Au moins le message est clair : la Grèce vient de retrouver sa souveraineté économique et budgétaire mais reste pour le moins sous surveillance : pas question de refaire des bêtises…

L. V. 

La Mède : la raffinerie de tous les dangers…

26 juin 2018

Mise en route en juin 1935, en bordure de l’étang de Berre, sur la commune de Châteauneuf-les-Martigues, la raffinerie de La Mède, qui n’en finit pas de faire parler d’elle, fait partie de ces monstres technologiques engendrés par notre société de consommation empêtrée dans ses contradictions et ses choix technologiques hasardeux !

Raffinerie de La Mède, en bordure de l’étang de Barre (photo © MaxPPP)

Lors de sa construction, par ce qui s’appelait alors la Compagnie française de raffinage et qui s’est fondu depuis dans le groupe pétrolier Total, la raffinerie dite alors « de Provence » était alimentée par un port pétrolier dédié, désormais désaffecté, et disposait d’une capacité de raffinage de 400 000 t de pétrole brut par an, une misère à l’aune des standards actuels, mais largement suffisant à une époque où l’automobile commençait tout juste à se démocratiser.

Le 9 novembre 1992, alors que la raffinerie de la Mède, qui emploie alors 430 personnes et dont la capacité de raffinage dépasse désormais les 6,6 millions de tonnes tourne à plein régime, malgré un état de délabrement et de vétusté sans cesse dénoncé, une forte explosion se produit à 5h20 du matin. Entendue à 30 km à la ronde, cette explosion, qui provoque l’embrasement des unités de traitement les plus proches, est suivie de plusieurs autres. Deux réservoirs d’hydrocarbure et plusieurs canalisations prennent feu, ainsi qu’un réservoir de soude usée et d’essence qui explose à son tour vers 9h50.

Vue de la salle de contrôle de la raffinerie lors de l’accident de 1992 (source DGPR / BARPI)

Il faut attendre 13h pour que les pompiers parviennent tant bien que mal à maîtriser le sinistre, laissant néanmoins plusieurs brasiers se poursuivre pour achever de brûler les gaz et réduire la pression. Le bilan est sévère puisqu’il fait état de 6 morts et un blessé grave parmi le personnel, mais aussi 37 blessés plus légers dont 2 pompiers. La raffinerie est dévastée sur au moins 2 ha et il faudra attendre 2 ans avant que son activité puisse reprendre.

Le voisinage a été sérieusement atteint avec des bris de vitres constatés dans un rayon de 1 km et, ponctuellement jusqu’à 8 km du site. Lors du procès, qui intervient en 2002, quelques mois après la catastrophe d’AZF et alors que Total Fina annonce des bénéfices records, le procureur juge accablante la responsabilité des dirigeants de Total, mais se contente de simples condamnations avec sursis.

Vue aérienne des traces de relâchement d’hydrocarbure à la raffinerie de La Mède en 2005 (source DGPR / IMPEL)

Le 7 août 2005, rebelote avec cette fois un nuage de 10 à 20 tonnes d’hydrocarbures liquides et gazeux qui s’échappent accidentellement de la raffinerie. Un vent fort pousse ce nuage vers la commune de Sausset-les-Pins, à 7 km de là, endommageant une centaine d’habitations mais évitant une nouvelle catastrophe qui se serait inévitablement produite si les vapeurs d’hydrocarbures avaient stagné sur le site à proximité des torchères… Total sera d’ailleurs lourdement condamné en 2007 pour négligence et non-respect des procédures suite à cet accident.

Et en novembre 2014, le site fait de nouveau parler de lui, suite cette fois au débordement de deux bassins d’hydrocarbures qui se déversent directement dans l’étang de Berre, souillant sa rive sud.

En avril 2015, le site est paralysé par des grèves suite à l’annonce d’un plan de restructuration qui prévoit la disparition de 180 postes, alors que les capacités de raffinage sur le sol français sont jugées excédentaires. La raffinerie de la Mède, lourdement déficitaire, est fermée par Total fin 2015 mais reconvertie afin d’y sauvegarder 250 emplois.

Il s’agit alors de transformer, d’ici mi-2018, le site en « bio-raffinerie » pour y produire 500 000 tonnes par an de biodiesel à partir d’un tiers d’huiles alimentaires usagées recyclées et de deux-tiers d’huile végétale, projet consacré par la délivrance en mars 2018 d’une autorisation préfectorale, imposant le recours à au moins 25 % d’huile recyclée.

Vue des nouvelles installations de production de bio-carburant à la raffinerie de La mède (photo © IMRE Nedim / TOTAL)

Un projet qui déclenche la fureur des associations environnementales, dont l’ONG Les amis de la Terre, qui dénonce l’importation massive, pour alimenter la raffinerie, de 300 à 400 000 t d’huile de palme par an, en provenance de Malaisie et d’Indonésie, où ces plantations industrielles de palmiers à huile se font en rognant sans cesse davantage sur les forêts tropicales primaires : pour produire de telles quantités d’huile de palme, on considère qu’il faut détruire 1500 km2 de forêt, ce qui revient à hâter d’autant plus la disparition de la faune associée, sachant qu’il faut par exemple 1 km2 de forêt pour permettre à un orang outang de survivre.

Mais curieusement, ce ne sont pas les défenseurs de l’environnement qui se sont fait le plus entendre dans ce dossier polémique à souhait, mais plutôt les agriculteurs de la FNSEA qui ont défrayé la chronique en venant manifester en juin 2018 contre ce projet, n’hésitant pas à bloquer 13 raffineries et dépôts de carburant sur toute la France.

Manifestation d’agriculteurs de la FNSEA devant la raffinerie Total La Mède, le 11 juin 2018 (photo © Jean-Paul Pelissier / Reuters)

Plus que le sort de l’orang outang et du tigre de Sumatra, ces agriculteurs chantres de l’agro-industrie, venaient en réalité défendre les intérêts des producteurs d’oléagineux, colza et tournesol en tête, qui servent aussi à produire du biodiesel. Une filière industrielle dominée par le géant de l’agro-business, la société Avril, dont le regretté patron était l’ex-président de la FNSEA, le richissime Xavier Beulin, récemment disparu. Peu connue du grand public, cette société dont le chiffre d’affaire atteint pourtant 7 milliards d’euros et qui emploie pas moins de 8200 salariés, est le premier producteur et transformateur européen d’oléagineux, un concurrent direct de Total donc, propriétaire accessoirement des marques Lessieur et Puget, mais aussi leader français de la nutrition animale et qui commercialise un quart des œufs vendus sur le territoire national…

Une petite entreprise, en pointe donc contre la déforestation en Indonésie, mais qui n’hésite pas à importer, pour son compte 200 000 t d’huile de palme chaque année, garantie « zéro déforestation », cela va de soi, car, pour des raisons économiques fort respectables, le biodiesel produit intègre une forte proportion d’huile de palme, nettement moins chère sur le marché mondial que le colza français. D’ailleurs le groupe Avril détient, selon le Canard enchaîné, 34 % des actions de la société PalmElit, leader mondial des semences de palmier à huile.

Plantations de palmiers à huile en Indonésie (photo © François de Sury / voir-et-agir CH)

Et n’allez surtout pas vous demander s’il est bien raisonnable de développer ainsi des « carburants verts » pour alimenter le réservoir de votre voiture, tandis que les terres arables nécessaires à l’alimentation humaine se dégradent à vue d’œil. Une étude récente commandée par la Commission européenne et publiée par Transport et environnement, indique qu’utiliser du biodiesel à base d’huile de palme revient à émettre trois fois plus de gaz à effet de serre que d’utiliser du diesel classique !

Encore un choix technologique manifestement soigneusement réfléchi et qui devrait nous permettre d’avancer à grande vitesse vers le mur où l’humanité ne devrait pas tarder à s’écraser en klaxonnant bien fort…

L. V.

Écho de conférence : Pourquoi se focaliser sur la dette publique ? Quel modèle économique pour le service public ?

3 juin 2018

Le conférencier invité par le Cercle Progressiste Carnussien, ce 24 mai 2018, pour ce sujet d’actualité, était Alain Beitone, déjà invité en janvier 2015. Michel Motré, Président du CPC, a rappelé en introduction le parcours de notre invité : professeur de sciences économiques et sociales en classes préparatoires au lycée Thiers de Marseille, formateur à l’IUFM d’Aix-Marseille, chargé de cours à l’Institut d’études politiques d’Aix-en-Provence, et rédacteur de manuels d’économie, en collaboration avec d’autres auteurs.

L’auditoire, très attentif, a ainsi été immédiatement séduit par le côté pédagogique et la clarté de l’exposé d’Alain Beitone, sur un sujet pourtant d’un abord complexe pour les non initiés aux subtilités des processus économiques.

Alain Beitone en conférence à Carnoux le 24 mai 2018 (photo © Cercle progressiste carnussien)

Le mot «dette» engendre des réactions souvent vives, auprès d’un public pas toujours bien informé par les médias ou influencé par les partis politiques et responsables gouvernementaux qui tentent de justifier leurs orientations concernant la dépense publique, à des fins peu en rapport avec l’intérêt général. Mais de quoi parlons-nous lorsque nous évoquons la «dette» ?

– Une dette est un engagement, d’un État ou d’un particulier, à rembourser, à terme, un créancier, moyennant en général le paiement d’un intérêt.

– Il faut distinguer la dette «brute», qui est le total dû, d’une dette «nette» qui est la différence entre la dette brute et le total des créances détenues sur d’autre agents économiques et qui pourraient, dans certains cas annuler cette dette.

– A l’origine, une dette résulte d’un transfert monétaire à partir d’une épargne ou est le résultat d’une création monétaire. Ainsi, le billet de banque est une créance qui sert aux échanges économiques. L’économie repose donc sur une dette liée au flux de cette monnaie.

– Qu’est-ce que le taux d’intérêt ? C’est le prix du risque et du temps, c’est le prix d’un service.

– Qu’est-ce que le déficit public ? Dans le budget d’un État c’est le résultat (solde négatif) de la différence entre ses recettes et ses dépenses publiques. C’est donc un flux.

– Ne pas confondre ce déficit avec la dette publique qui est une accumulation, au cours du temps, de la totalité des engagements d’un État (les administrations centrales, locales et de sécurité sociale), à une date déterminée, et qui est donc un stock.

Pour comparer et suivre l’évolution de cette dette publique, il est communément admis d’utiliser un indicateur qui est le rapport entre le montant de la dette publique et celui du produit intérieur brut (PIB). Cet indicateur est cependant discutable car il rapporte le stock de dettes (remboursable sur plusieurs années) au flux annuel de production de l’économie.

Crise bancaire : un dessin de Lasserre

Il convient aussi de faire la différence entre la dette publique, qui est contractée par les agents publics agissant pour l’État, les collectivités locales ou la sécurité sociale, et la dette privée, qui est contractée par les entreprises et les particuliers (auprès des banques ou sur les marchés financiers). Il faut distinguer aussi la dette intérieure (contractée auprès d’agents résidents sur le territoire) et la dette extérieure qui appel à l’épargne d’organismes financiers de pays étrangers.

Ce dernier élément est illustré par l’attitude des États-Unis qui, depuis des décennies du fait de la faiblesse de leur d’épargne intérieure, ont emprunté au Japon et maintenant à la Chine, via l’émission de bons du trésor, afin de financer leur activité économique.

Le problème de la dette a pris une ampleur exceptionnelle, en 2007-2008, à l’occasion de la crise des subprime aux États Unis, qui est le résultat d’une crise de la dette privée où des prêts (immobiliers essentiellement) ont été consentis à des personnes insolvables. Suite aux saisies en grand nombre effectuées par les banques pour se rembourser, le marché s’est écroulé, les prix ont baissé et les banques n’ont plus réussi à couvrir leurs actifs, impactant toutes les banques mondiales par effet dominos.

Cela illustre le fait que l’économie suit des cycles en fonction de mouvements spéculatifs perturbant la capacité des États à rembourser les intérêts et le capital de la dette. Il est à noter que, pour les créanciers, la capacité des tats (ou des particuliers) à rembourser les intérêts est une garantie primordiale ce qui explique le fait qu’ils continuent à leurs accorder du crédit.

Un autre fait majeur, lié à la variation des taux d’intérêts, est la crise de la zone Euro en 2010, qui a touché cruellement la zone sud de l’Europe, et la Grèce d’une manière catastrophique. Mais cette crise n’est pas non plus une crise de la dette publique. Elle résulte d’une divergence des taux d’intérêts entre pays européens, alors que ces taux avaient pourtant convergé au moment de la création de l’Euro, mais sans qu’il soit tenu compte de la polarisation des zones économiques dans l’espace commun (pays du nord plus riches que ceux du sud). La crise déclenchée en 2010 est donc une crise de la crédibilité de la zone euro. L’arrêt de flux de capitaux en provenance du nord de la zone a précipité ces pays dans une situation inextricable. Il apparaît donc que cette crise est le résultat de choix collectifs, basés sur des décisions politiques, en relation avec une construction européenne imparfaite (absence de solidarité économique).

Évolution de la dette publique brute de différents pays en pourcentage du PIB

Une fois les éléments de vocabulaire et de contexte liés à la notion de dette précisés, Alain Beitone a commenté une série de graphiques retraçant sur plusieurs périodes, depuis la fin de la guerre et plus précisément sur les 10 et 20 dernières années, l’évolution des dettes publiques et privées en fonction du PIB, des taux d’intérêts réels sur les emprunts d’État, ceci dans les différents pays industrialisés tels que les États Unis, le Japon et la zone Euro.

Il en ressort ainsi qu’à part le Japon confronté depuis des années à un phénomène déflationniste, la dette publique de la France, en pourcentage du revenu national net, évolue au même rythme que les autres pays de la zone Euro, mais elle reste supérieure à la dette moyenne des pays de la zone européenne.

Évolution de la dette publique de différents pays en pourcentage du revenu national net (source F. Avaredo, L. Chancel, Th. Piketty, E. Saez, G. Zucman, Rapport sur les inégalités mondiales, éd. Seuil, 2018)

Cette situation est-elle acceptable pour autant ? Qu’est-ce qui explique qu’avec des taux réels d’emprunt proches de 0 % la France a des difficultés à rembourser sa dette ? Il faut remarquer que la France emprunte sur des durées courtes à des taux négatifs qui augmentent après cinq ans pour atteindre 1,5 % à 50 ans.

Pourquoi cette dette publique a-t-elle augmenté ?

Il faut remonter au premier choc pétrolier de 1974 qui a ralenti la croissance, entraînant une montée du chômage, accroissant les dépenses d’indemnisation ainsi que d’autres dépenses sociales. C’était encore la période bénéficiant de l’effet des « 30 glorieuses » où les taux d’intérêts réels étaient réduits par l’inflation, favorisant un effet de levier sur la consommation et de la production : on s’enrichissait en s’endettant !

Dette publique de différents pays européens en pourcentage du PIB (source INSEE)

Mais, à partir des années 80, la politique de désinflation provoque une hausse des taux d’intérêt réel, ce qui a un effet négatif sur la croissance, effet amplifié par la désindexation des salaires sur les prix, ce qui nuit à la consommation des ménages. Durant les années 80 et 90, une certaine stabilité n’a pas pour autant permis d’endiguer le phénomène face aux dépenses sociales accrues dans une période à faible croissance.

A partir des années 2000, l’émission de produits titrisés sur des emprunts liés à la dette privée aux US, annonçant la crise des subprime, a déconnecté le marché financier de l’économie réelle, plongeant les États comme la France, à partir de 2007, à faire des choix délicats dans leurs politiques sociales (financement des retraites, du chômage, aides sociales, etc) et fiscales, avec en particulier une volonté de baisser les impôts (exonérations diverses et baisses de cotisations) pour les plus riches, dans l’espoir (non garanti) d’une reprise des investissements et de l’emploi donc de la croissance (théorie du ruissellement).

Alain Beitone insiste sur le fait que la dette publique n’est pas la dette privée et qu’elle suit un flux quotidien d’emprunts et de remboursements, par l’État français, ce qui permet à chaque emprunt d’être remboursé en moyenne en 7 ans. L’État a donc la maîtrise de ce mécanisme dans le temps, sous condition de gestion équilibrée permettant de s’endetter pour acquérir des actifs et procéder à une redistribution sociale, résultat d’engagements politiques.

Il faut noter que l’administration centrale de l’État n’est pas soumise à un équilibre budgétaire alors que les collectivités locales le sont. La dette publique et la croissance sont liées, les dépenses d’infrastructures de l’État ayant un impact sur l’activité industrielle et les offres créatrices d’activités. Ainsi, en France, en dessous d’un taux de 1,5 % de croissance, on observe que le nombre d’emplois ne croît pas.

Alors comment réduire la dette publique ?

Pour Alain Beitone, la dette publique est soutenable si le taux d’intérêt réel sur la dette est inférieur ou égale au taux de croissance en volume de l’économie, ceci en jouant sur les taux nominaux, sur l’inflation,sur la croissance, et sur la restructuration de la dette.

La Banque Centrale Européenne pourrait ainsi racheter la dette des pays du Sud, ou donner la possibilité aux pays endettés concernés de ne pas rembourser les intérêts (pas de profits à faire), ou leur permettre de rembourser le capital sur une période plus longue. Il s’agit donc de revoir la logique de la construction européenne pour une meilleure solidarité dans la zone Euro et sa réindustrialisation.

C’est donc dans la poursuite de ce raisonnement que notre conférencier s’interroge sur le modèle économique à suivre pour financer les services publics dans notre société ?

Sur quels principes se définit un service public ?

Un article de P. Bauby et J. Boual (« les services publics entre l’État et le marché »), en 1994, met en avant trois principes :

– « la continuité, car la prise en charge d’une activité par le service public tient à l’existence d’un besoin social ou stratégique à satisfaire et implique que l’activité soit régulière et continue.

Un dessin de Thierry Alberti (source © SNEPFSU Toulouse)

– l’égalité, qui repose sur l’extension du principe d’égalité juridique devant la loi et le règlement de la Déclaration de 1789 et exige que les usagers soient placés dans une position égale, sans discrimination ni avantages particuliers ; principe qui entraîne celui de la péréquation des tarifs dans le cadre de la zone couverte par le service public. Se rattachent à ce principe celui de la neutralité des services publics à l’égard de tous les usagers quelles que soient leurs caractéristiques, ainsi que l’obligation de fourniture et l’objectif de minimisation des coûts, un service d’intérêt général n’ayant pas comme but d’être régi par la loi du profit,

la mutabilité, selon laquelle les prestations sont adaptées aux besoins et évoluent en quantité et en qualité. La notion de service public n’est pas statique, mais est une conception dynamique.

En vertu de ces principes, les services publics doivent être au service de l’intérêt général. Ils sont associés à l’idée de monopole, qui en fonde la légitimité : censé être seul capable de satisfaire certains besoins collectifs, le service public tend à un monopole de fait ou de droit »

Si l’on reconnaît la nature spécifique des objectifs des services publics pour certaines activités sociales, alors ils doivent être gérés d’une manière particulière et échapper à une logique marchande. Il s’agit bien d’un choix politique qui peut découler soit d’un intérêt stratégique commun, soit d’une nécessité de solidarité ou d’équité.

Ces choix ne peuvent être faits qu’avec le consentement des citoyens et des responsables politiques, tous devant en assumer les conséquences via le consentement à en payer le coût (cotisations, prélèvements) et la volonté de réduire les inégalités. Le sentiment d’efficacité des services publics sera d’autant plus partagé si la situation s’améliore par une gestion rigoureuse et une coordination des différents acteurs impliqués.

Le public, resté attentif durant l’exposé, profita de cet instant pour poser de nombreuses questions à notre conférencier, interrogé notamment sur les contraintes des directives de l’Union Européenne sur les services non-économiques d’intérêt général. Il existe de fait un protocole annexé au traité de Lisbonne (2007) qui reconnaît « le rôle essentiel et le large pouvoir discrétionnaire des autorités nationales, régionales et locales pour fournir, faire exécuter et organiser les services d’intérêt économique général d’une manière qui réponde autant que possible aux besoins des utilisateurs ». Donc les dispositions des traités européens « ne portent en aucune manière atteinte à la compétence des États membres»

Un public particulièrement attentif aux explications d’Alain Beitone (photo © Cercle progressiste carnussien)

Interpellé sur le contrôle des budgets, Alain Beitone reconnaît que son efficacité est discutable et que des « anomalies » sont constatées. Il se fait ainsi l’écho des propos du public, choqué par de trop nombreux gaspillages et les inégalités de traitement fiscal faites aux entreprises au sein de l’Europe, en particulier en faveur des GAFA, les géants du web. C’est donc bien l’approfondissement de la construction Européenne qui pourrait répondre à ce besoin d’amélioration de nos conditions de vie, souhaitée par beaucoup, en faisant converger de nombreux critères tel que la fiscalité, le traitement du chômage ou les minimum sociaux.

C’est finalement à une heure tardive que tous les participants ont partagé un apéritif, offert par le Cercle, durant lequel Alain Beitone se prêta avec disponibilité et pédagogie pour répondre à toutes les sollicitations. Encore une soirée particulièrement enrichissante pour le public d’une quarantaine de personnes venues à l’invitation du Cercle Progressiste Carnussien.

CM

Va bene in Italia ?

27 mai 2018

Décidément, la vie politique italienne n’en finit pas de surprendre : rien n’est simple dans ce pays héritier d’une longue tradition démocratique, où les joutes politiques ont toujours su mobiliser les foules, mais dont les dernières péripéties électorales interpellent toute l’Europe.

Matteo Renzi annonçant sa démission de la présidence du Conseil, le 4 décembre 2016 (photo © Andreas Solaro / AFP)

Les récentes élections générales qui se sont tenues en mars 2018 pour renouveler les 630 membres de la Chambre des Députés et les 315 sénateurs, suite à une dissolution anticipée du Parlement fin 2017, confirment en tout cas ce sentiment de complexité. Le Parti démocrate de centre-gauche, dirigé par Matteo Renzi, qui avait démissionné fin 2016 de son poste de Président du Conseil à la suite d’un référendum perdu, laissant alors la place à Paolo Gentiloni, a subi un revers sévère avec moins de 23 % des suffrages exprimés.

C’est la coalition de centre-droit qui est arrivée en tête de ce scrutin, avec 37 % des voix, mais avec des fortunes très diverses entre sa composante Forza Italia de l’inoxydable Silvio Berlusconi, sortie très affaiblie de ce scrutin, et sa composante de la Ligue, classée à l’extrême-droite et dirigée par le nationaliste et europhobe Matteo Salvini, qui a fait un carton, lui qui considérait en 2016 l’euro comme « un crime contre l’humanité », rien de moins…

Ceci étant, le parti qui a obtenu le plus de voix à lui seul, avec près d’un tiers des suffrages exprimés et un très fort ancrage électoral dans la moitié sud du pays, est l’inclassable Mouvement 5 étoiles ou M5S (Movimento cinque stelle). Créé en 2009 par l’ancien humoriste Beppe Grillo et dirigé depuis 2017 par le jeune député de Campanie Luigi Di Maio, ce « non-parti » anti-système, qui prône la démocratie participative, la lutte contre la corruption et s’inquiète fortement des vagues migratoires auxquelles fait face l’Italie, remporte ainsi un succès incontestable.

Classé a priori plutôt à gauche malgré ses positions vaguement xénophobes et souvent franchement démagogiques, on aurait pu s’attendre à ce que le M5S s’allie naturellement avec le Parti Démocrate pour former une coalition de gouvernement. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Dessin de Plantu publié dans Le Monde le 24 mai 2018

Après de longues tractations, les parlementaires italiens ont finalement élu, le 24 mars dernier, les présidents des deux Chambres, ouvrant la voie aux consultations pour la formation du futur gouvernement. C’est ainsi un membre historique du M5S, Roberto Fico, qui a accédé à la présidence de la Chambre des députés tandis que le Sénat est revenu à une proche de Silvio Berlusconi, Elisabetta Alberti Casellati, une catholique traditionaliste experte en droit ecclésiastique, devenue ainsi la première femme présidente du Sénat italien.

Dès lors pouvaient commencer les tractations pour la formation d’un gouvernement, sous l’égide du Président de la République, Sergio Mattarella. Toutes les autres hypothèses ayant été écartées, c’est finalement un attelage assez hétéroclite constitué du M5S et de la Ligue qui est chargé de former ce nouveau gouvernement, sur la base d’un accord qui repose principalement sur une aversion commune de la politique économique européenne, des promesses de baisses d’impôts, d’abaissement de l’âge de la retraite et de mise en place d’un revenu minimum, ainsi qu’une volonté partagée de mettre un coup d’arrêt à l’immigration.

Giuseppe Conte, le nouveau Président du Conseil italien (photo © Vincenzo Pinto / AFP)

C’est le juriste Giuseppe Conte, un avocat et professeur de droit novice en politique, qui est ainsi chargé depuis le 23 mai 2018, après 80 jours d’intenses tractations et 48 heures d’hésitation de la part du Président de la République, de former le nouveau gouvernement italien, sous le regard plutôt inquiet des autres pays européens, guère rassurés de voir arriver aux commandes de la troisième puissance économique de la zone euro, un attelage aussi hétéroclite d’eurosceptiques assumés et dont le programme consiste pour l’essentiel à creuser les déficits par des dépenses non financées.

Comme l’écrit Libération, « après le Brexit, les velléités d’indépendance de la Catalogne, l’affaiblissement de la chancelière allemande pour cause de trop grande générosité à l’égard de réfugiés fuyant la guerre et la misère, l’essor des nationalistes et des xénophobes en Hongrie et en Pologne, (…) voici que l’extrême droite arrive au pouvoir en Italie dans un improbable attelage (…). On a beau avoir l’optimisme chevillé au corps, l’avenir paraît soudain bien sombre. Le seul espoir, c’est que cette nouvelle entaille dans le projet commun serve d’électrochoc. »

Dessin de Kak, publié dans l’Opinion

Le verdict est sans doute excessif et à tout le moins prématuré. Il n’en reste pas moins que l’arrivée au pouvoir en Italie d’un parti d’extrême-droite, viscéralement opposé aux politiques d’austérité et d’accueil migratoire prônées par l’Union européenne, annonce de forts risques de tangage à un an des prochaines élections européennes, d’autant que cette arrivée a été bruyamment applaudie par des partis ouvertement nationalistes comme celui de Viktor Orban, au pouvoir en Hongrie depuis 2010.

Dessin de Gros, publié dans Marianne le 25 mai 2018

Ce petit séisme politique italien a aussi de quoi inquiéter les économistes orthodoxes européens car le pays est l’un des plus endettés d’Europe avec une dette publique évaluée en 2017 à 2263 milliards d’euros, soit un peu plus que la France mais pour un PIB sensiblement inférieur, ce qui représente un taux d’endettement de 131 % du PIB, presque autant que la Grèce… Et l’on se souvient encore du bras de fer lors de l’arrivée au pouvoir de Syriza en 2015 puis des vains efforts d’Alexis Tsipras pour desserrer le joug de la politique d’austérité ! Nul doute donc que les relations entre Rome et Bruxelles risquent de se tendre dans les mois qui viennent.

Espérons du moins que cette nouvelle crise, qui vient encore fissurer la construction du fragile équilibre européen, se traduira par un sursaut de la part des autres pays européens afin d’infléchir les politiques menées ces dernières années et qui se traduisent, à chaque élection, par un rejet de plus en plus marqué de la part des populations…

L.V.  

Vers une privatisation des barrages hydroélectriques ?

21 avril 2018

Voilà une information qui a fait le buzz dans tous les médias, de Libération à La Dépêche du midi, en passant par le blogger Ludo Torbey dont la vidéo d’Osons causer sur le sujet fait un tabac : Macron ose s’attaquer à notre patrimoine hydroélectrique et veut privatiser les barrages d’EDF, pour le plus grand bénéfice des multinationales, Total en tête, mais aussi les Allemands EON et Vattenfall, l’Italien Enel, le Canadien Hydro-Québec, voire des entreprises chinoises qui vont donc s’emparer de nos grands barrages, fleurons du génie industriel français.

Un véritable cauchemar pour les 160 000 salariés d’EDF dont 21 000 dans le secteur de l’hydroélectricité, et principalement les syndicalistes de la CGT qui ont été les premiers à monter au créneau après avoir appris, à l’occasion d’une réunion intersyndicale à Matignon le 7 février dernier, de la bouche de Thibaud Normand et Antoine Peillon, conseillers énergie du Premier ministre, que la France avait fini par céder aux exigences de la Commission européenne et acceptait d’ouvrir à la concurrence certaines des 433 concessions hydroélectriques françaises, et ceci dès 2018.

Barrage EDF de Sainte-Croix sur le Verdon, mis en service en 1974 (source © photothèque EDF)

On dénombre en France de l’ordre de 2300 installations hydroélectriques dont 433 donc qui relèvent du régime de la concession car d’une puissance supérieure à 4,5 MW. Elles totalisent à elles-seules 95 % de la puissance installée, soit de l’ordre de 24 GW. La part de l’hydroélectricité dans le mix énergétique français est relativement modeste, autour de 12 % (deux fois moins qu’au Portugal par exemple), même si l’hydroélectricité représente plus des deux tiers de l’énergie renouvelable produite en France.

Quoi qu’on en dise, la France reste totalement dépendante de la filière nucléaire pour son alimentation électrique et EDF fait tout pour que cette situation perdure, s’opposant de toutes ses forces à la volonté politique de réduire la part du nucléaire, refusant obstinément de fermer ces centrales même en fin de vie.

Or sur ces 433 concessions hydroélectriques, l’entreprise EDF en gère près de 85 %, le reste se partageant entre la CNR (Compagnie nationale du Rhône) et la SHEM (Société hydro-électrique du Midi). La CNR, créée en 1933, privatisée en 2001 et premier producteur français d’énergie exclusivement renouvelable est détenue principalement par le groupe public Caisse des Dépôts et des collectivités territoriales, avec comme actionnaire de référence minoritaire ENGIE (ex GDF-Suez). La SHEM, également producteur d’énergie 100 % renouvelable et lointaine héritière de la Compagnie des chemins de fer du Midi est aussi une filiale d’ENGIE.

C’est cette position dominante, quasi exclusive, d’EDF sur le parc hydroélectrique français, que l’Union européenne conteste depuis des années, prônant pour une ouverture à la concurrence. Car, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les barrages en question n’appartiennent pas à EDF mais à l’État qui en a financé la construction (un gros investissement puisque l’on considère qu’il faut de l’ordre de 1 milliard d’euros pour aménager de quoi produire 1 GW).

Marcel Paul, syndicaliste et résistant, ministre de la production industrielle dans le gouvernement de Charles de Gaulle et instigateur de la création d’EDF-GDF en 1946

A l’époque où la plupart de ces barrages ont été construits, juste après la guerre, EDF était un service public, créé en 1946 sous l’impulsion du ministre et ancien résistant Marcel Paul avec un statut d’établissement public à caractère industriel et commercial. Bénéficiant alors d’un régime de monopole, EDF a pu s’arroger la quasi-totalité des concessions hydroélectriques, pour des durées de 75 ans.

Depuis, on s’est rendu compte que les situations de monopole jouaient rarement en faveur de l’usager ou du consommateur. La loi Sapin, adoptée en 2013 pour tenter de lutter contre les pratiques de corruption, a réduit la durée des délégations de services publics précisément pour éviter les dérives liées aux rentes de situation. En parallèle, l’ouverture progressive du marché de l’électricité à la concurrence sous l’impulsion politique de l’Union européenne et la transformation du statut d’EDF, devenue en 2004 une société anonyme cotée en bourse, ont radicalement changé la donne.

Certes, EDF reste détenue à près de 85 % par l’État français, ses autres actionnaires étant pour l’essentiel des investisseurs institutionnels (majoritairement étrangers). Mais l’entreprise se comporte désormais comme un champion de l’ultralibéralisme qui semble avoir totalement tourné le dos à ses valeurs initiales, ouvrant des filiales dans des paradis fiscaux, refusant de développer les énergies renouvelables, confiant la maintenance de ses centrales nucléaires à près de 20 000 sous-traitants en situation de grande précarité, exigeant sans cesse de nouvelles hausses des tarifs de l’électricité tout en amassant de juteux bénéfices.

EDF, fortement critiquée pour la gestion peu durable de son parc électronucléaire

Et l’hydroélectricité participe pour beaucoup à la constitution de ces bénéfices puisqu’on estime qu’ils s’élèvent à 1,25 milliards par an du seul fait de l’exploitation des concessions hydroélectriques depuis longtemps amorties, au point que l’électricité produite ainsi ne coûte de 20 à 30 € le MWh, contre 50 € le MWh d’origine nucléaire. Ces bénéfices sont principalement réinvestis à l’étranger et notamment au Royaume Uni où EDF a racheté British Energy en 2008 et lancé fin 2016 la construction des deux réacteurs nucléaires très controversés d’Hinkley Point, pour la modique somme d’au moins 21 milliards d’euros.

En 2010, l’État français avait annoncé une première vague d’appels d’offres pour la reprise de certaines concessions hydroélectriques mais sans jamais y donner suite. Au contraire, les concessions d’EDF déjà arrivées à échéance avaient été subrepticement rallongées moyennant quelques menus travaux supplémentaires de maintenance des ouvrages, au point qu’en octobre 2015, la commissaire européenne chargée de la concurrence, Margrethe Vestager, a adressé à Laurent Fabius, alors ministre des affaires étrangères et responsable à ce titre des questions européennes, un courrier pour l’informer de l’ouverture d’une enquête sur les concessions hydrauliques accordées en France à EDF.

Travaux de rénovation sur le barrage de Sarrans sur la Truyère en 2014 après vidange complète de la cuvette (source © L’Usine nouvelle)

Depuis, les acteurs français jouaient la montre alors que d’autres pays européens dont l’Allemagne avaient dès 2011 obtenu de sortir leurs barrages hydroélectriques du champ de la directive européenne sur les concessions, au même titre que les centrales nucléaires sont exclues du domaine concurrentiel car relevant d’activités « d’importante vitale ».

A l’époque, la France était déjà en position de faiblesse à cause de son taux d’endettement colossal totalement dérogatoire aux critères de Maastricht. Et désormais il se murmure que si le gouvernement a été contraint de céder aux injonctions de Bruxelles c’est pour faire baisser la pression contre le maintien des aides publiques françaises à l’agriculture…

Barrage de Bort-les-Orgues, sur la haute vallée de la Dordogne, mis en service en 1952 (source © Corrèze tourisme)

Toujours est-il que l’on annonce dès 2018 la remise en concurrence de certaines concessions hydroélectriques dont les barrages de Haute-Dordogne, celui de Beaufortain en Savoie et celui du Lac Mort en Isère. Les autres concessions suivront progressivement jusqu’en 2050, au fur et à mesure que les concessions initiales arriveront à échéance, conformément aux conventions signées initialement mais qu’EDF espérait bien ne jamais voir appliquer : dura lex, sed lex…

L.V. 

Coca-Cola se jette à l’eau…

14 avril 2018

Un dessin signé Nagy

Décidément, ces commerciaux sont vraiment trop forts, ou les consommateurs trop crédules ! Voilà que le géant de l’agro-alimentaire, la firme créée à Atlanta en 1885, The Coca-Cola Company, à l’origine de moult scandales de corruption, d’actions musclées de lobbying et d’études pseudo-scientifiques mensongères, voilà que cette société multinationale s’apprête à vouloir vendre aux Français de l’eau en bouteille au prix astronomique de 2,80 € le litre !

Voyant en effet les ventes de ses sodas stagner dans les pays européens où le marché est depuis longtemps saturé, la société cherche à se diversifier. Elle a déjà investi dans le domaine du bio avec les thés et infusions Honest et Fuze Tea. Mais son calcul vise surtout le marché de l’eau en bouteille, particulièrement florissant notamment en France où la consommation par habitant d’eau en bouteille est la deuxième du monde ! En 2015, la vente d’eau embouteillée en France représentait un chiffre d’affaire colossal de 2 milliards d’euros, avec une croissance estimée à 4,9 % pour l’année 2017, tant en volume qu’en valeur.

Un dessin d’Olivero

C’est incontestablement une victoire impressionnante des rois du marketing que d’avoir ainsi réussi à instiller aux Français l’idée que les eaux vendues dans des bouteilles en plastiques sont meilleures que celle qui sort du robinet alors que cette dernière est nettement plus contrôlée et infiniment moins chère.

En tout cas, Coca-Cola a bien repéré qu’il y avait là des bénéfices à engranger et s’apprête donc à venir tailler des croupières aux trois grands groupes qui se partagent actuellement 80 % de ce marché juteux. Nestlé Waters caracole en tête des ventes avec notamment ses marques d’eaux minérales Perrier, Vittel, Hépar ou encore Contrex, suivi de près par Danone, propriétaire entre autres des marques Evian, Badoit ou Volvic. Le troisième larron est le groupe Neptune qui commercialise par exemple Vichy Célestins, Saint-Yorre ou Pierval.

Mais Coca-Cola, troisième producteur mondial d’eau en bouteille, est prêt à en découdre et il met donc un pied sur le marché hexagonal en lançant la commercialisation de son eau en bouteille Smartwater après trois ans d’étude de marché. Lancée en 1996 aux États-Unis, puis en 2014 au Royaume Uni, cette marque, bien que vendue 5 fois plus cher que ses concurrents, s’est rapidement imposée sur le marché américain où elle truste 63 % des ventes, tandis que chez nos voisins anglais elle a déjà conquis 11 % de parts du marché en moins de 4 ans.

Un succès commercial d’autant plus étonnant qu’il s’agit d’une eau captée à la source de Morpeth, une ville du Northumberland, dans le nord de l’Angleterre, mais cette eau naturelle est ensuite distillée par évaporation puis reconstituée en y introduisant des sels minéraux, ceux-là même que le processus de distillation a éliminés. Une véritable aberration en matière de traitement d’eau, qui explique d’ailleurs le coût particulièrement élevé de cette eau totalement artificielle. Mais cela ne semble guère gêner les consommateurs qui retiennent seulement l’argument commercial de la purification à outrance…

Dès le mois d’avril, les consommateurs français qui ne regardent pas à la dépense trouveront donc, pour l’instant uniquement dans les magasins de la chaîne Monoprix, les bouteilles étiquetées Smartwater. De contenance 600 ml, ces bouteilles seront vendues au prix exorbitant de 1,40 € le flacon pour l’eau plate, et jusqu’à 1,75 € pour l’eau gazeuse. Un vrai luxe quand on compare avec l’eau du robinet qui revient en moyenne à moins de 4 € le mètre cube, soit 0,4 centimes le litre…

Dasani, l’eau en bouteille de Coca-Cola qui a fait un flop en Europe

Rien ne dit que le succès commercial sera au rendez-vous, d’autant que Coca-Cola a déjà subi un échec cuisant sur le marché européen. C’était en mars 2004. La firme d’Atlanta venait de dépenser 20 millions d’euros en budget publicitaire pour préparer l’ouverture du marché français à accueillir son eau en bouteille vendue sous la marque Dasani.

Un beau succès commercial aux USA où cette marque introduite en 1999 avait réussi à se placer parmi les eaux les plus vendues, mais un véritable accident industriel au Royaume Uni où la compagnie américaine se trouvait alors confrontée à une levée de bouclier totalement inattendue malgré le matraquage publicitaire qui avait accompagné l’arrivée de Dasani Outre-Manche. Il faut dire que les commerciaux américains ne faisaient pas dans la dentelle, présentant leur « pure eau plate » vendue en petite bouteille bleu clair comme un véritable concentré de pureté, contrairement aux eaux douteuses distribuées au robinet.

Le hic, c’est que l’eau en question, vendue 1,40 € la bouteille de 500 ml, n’était ni plus ni moins que de l’eau du robinet acheminée directement à l’usine Coca-Cola de Sidcup, située dans la banlieue londonienne, par le réseau public géré par Thames Water, une compagnie britannique de distribution d’eau, laquelle facture cette même eau à 0,4 centimes le demi-litre. La compagnie de service public en question ne s’est bien entendu pas privée de faire remarquer que le procédé frisait l’escroquerie…

Coca-Cola a certes fait valoir que l’eau en question subissait une purification supplémentaire par osmose inverse avant ajout de sels minéraux. Mais quand, de surcroît, la firme a été contraint de retirer de la vente 500 000 bouteilles en raison d’un taux de bromates supérieur aux normes britanniques autorisées, elle a alors préféré jeter l’éponge et renoncer à introduire son eau en bouteille Dasani tant en France qu’en Allemagne, se limitant à y commercialiser l’eau minérale issue de la source belge de Chaudfontaine acquise par les Américains en 2003.

A l’époque, la firme Coca-Cola s’était même vu décerner le prix Ig Nobel (prononcez « ignoble » en anglais, un prix satirique attribué chaque année par le magazine scientifique Annals of Improbable Research) de chimie 2004 « pour son usage de la technologie avancée pour convertir l’eau contaminée de la Tamise en Dasani, une eau minérale embouteillée… qu’il a fallu finalement retirer des étalages, pour présence d’un produit cancérigène ». Une distinction dont la firme d’Atlanta se serait sans doute bien passée mais que chacun a déjà oubliée… Vive le marketing !

L.V. 

Grande braderie sur les aéroports français !

4 avril 2018

L’affaire avait fait un peu de bruit à l’époque : en avril 2015, l’État avait vendu à un consortium chinois 49,9 % des parts qu’il détenait sur l’aéroport de Toulouse-Blagnac. Ni les protestations du collectif qui s’était formé pour tenter d’empêcher cette privatisation du troisième aéroport régional français, ni même l’affaire rocambolesque de la disparition temporaire de l’homme d’affaires qui servait d’intermédiaire n’avait pu empêcher que la vente se fasse, laissant un arrière-goût de gâchis.

A l’époque, le consortium bénéficiaire de l’opération, regroupement du groupe étatique chinois Shandong High Speed et du fonds d’investissement hongkongais Friedmann Pacific Asset Management avançait masqué derrière une société écran de droit français créée pour l’occasion sous le nom de Casil Europe, avec un capital dérisoire de 10 000 euros seulement, et l’intermédiaire désigné pour piloter le rachat, un certain Mike Poon, avait pris la fuite au cours des négociations car, selon Le Monde, son nom apparaissait dans une affaire de corruption où il était mis en cause suite à une enquête touchant la China Southern Airlines.

L’homme d’affaire Mike Poon devant le Capitole de Toulouse en avril 2015

Une affaire ténébreuse à souhait et qui aurait pu inciter Bercy à davantage de prudence. Mais l’appât du gain et le besoin de cash étaient les plus forts et rien n’a pu alors faire fléchir la volonté du ministre de l’économie d’alors, un certain Emmanuel Macron. Pour apaiser les craintes, Bercy répétait alors à l’envie qu’il n’avait pas la moindre intention de céder aux Chinois les 10,01 % d’actions lui restant en propre, et ceci alors que le contrat prévoyait explicitement la possibilité pour ces derniers de s’en porter acquéreurs dans un délai de 3 ans, qui s’ouvrira donc très prochainement, le 18 avril 2018.

A l’approche de cette échéance, l’inquiétude monte chez les actionnaires locaux qui se partagent les 40 % restant de l’aéroport et qui risqueraient donc de se retrouver minoritaire face aux Chinois si Bercy donne suite à la cession de ses dernières parts. Une inquiétude d’autant plus justifiée que le discours du nouveau ministre de l’économie, Bruno Le Maire, laisse la porte ouverte à toutes les interprétations, lui qui répondait en ces termes sur le sujet en octobre 2017 suite à une interpellation d’un député : « Ce qui compte au final n’est pas de savoir si l’aéroport est public ou privé, mais qu’il puisse avoir de l’activité et des investissements afin de rester moderne et innovant. L’État conserve d’autres moyens d’intervention : les normes, les règles et la distribution des créneaux pour les compagnies aériennes ».

Un dessin de Na !

Certes, mais de là à laisser un consortium chinois prendre le contrôle de la plateforme aéroportuaire de Toulouse-Blagnac qui a franchi l’an dernier le cap des 9 millions de passagers par an et dont une activité importante est liée à la présence d’Airbus Industrie, voilà qui nous éloigne fortement du rôle d’État stratège auquel les Français sont habitués.

D’autant que le bilan de l’exercice 2016 a laissé un goût amer aux autres actionnaires minoritaires, à savoir la Chambre de commerce et d’industrie de Toulouse (qui détient 25 % des parts), le Département de Haute-Garonne, la Région et la Métropole (à raison de 5 % chacun). A l’instigation de Casil Europe, ce sont en effet 100 % des bénéfices (soit la bagatelle de 5,8 millions d’euros) qui ont été redistribués aux actionnaires, lesquels se sont de surcroît partagés le trésor de guerre accumulé depuis des années, soit 15 millions d’euros dont la moitié est donc revenue aux Chinois, lesquels expliquent benoîtement que ce « pillage de réserves » n’est que le juste retour sur investissement normal, histoire de récompenser les investisseurs qui ont le bon goût de vouloir investir en France…

Une telle pratique de prédateur qui relève davantage de la recherche du rendement immédiat que de la logique d’intérêt général en vue de développer les infrastructures à long terme, pourrait d’ailleurs amener Bercy à revoir sa stratégie quant à la cession des dernières parts qui lui restent. Mais rien n’est moins sûr, d’autant que le consortium chinois exprime désormais son souhait de se désengager, le tout dans une ambiance pour le moins délétère puisque le président du Directoire, Jean-Luc Vernhes a été débarqué par les Chinois en septembre dernier et que la présidente du Conseil de surveillance, l’ex-ministre Anne-Marie Idrac, vient d’annoncer qu’elle quittera ses fonctions en mai prochain.

L’aéroport de Nice, privatisé en 2016, malgré l’opposition de Christian Estrosi

Et pourtant, cette expérience pour le moins malheureuse, suivie par la privatisation en 2016 des aéroports de Lyon-Saint-Exupéry (où les parts de l’État ont été cédées à Atlantia et EDF Invest) et de Nice (vendu au consortium Vinci – CDC – Predica), n’empêche pas Bercy de continuer à travailler activement au désengagement de l’État dans d’autres structures, et en particulier Aéroports de Paris dont il détient 50,8 % des parts qu’il envisage très sérieusement de céder à Vinci pour 8 milliards d’euros, lequel Vinci est déjà actionnaire minoritaire à hauteur de 8 %. Une opération qui rappelle furieusement la privatisation des autoroutes préparée en 2006 par Dominique de Villepin et dont une bonne moitié (ASF et Cofiroute) avait déjà atterri dans l’escarcelle de Vinci.

Aéroport de Paris, un magot qui fait saliver Vinci… (photo © Dominique Faget / AFP)

Une opération des plus profitables pour le groupe de BTP, qui n’avait alors déboursé en tout et pour tout que 7,5 milliards d’euros. Douze ans plus tard et alors que la durée de sa concession ne cesse de s’allonger, négociation après négociation, Vinci a déjà engrangé au moins 10 milliards d’euros du fait de l’exploitation de ce réseau autoroutier, une belle culbute sachant que la valeur de ce même réseau est désormais estimée à 16,5 milliards d’euros net de dettes : on se demande bien pourquoi l’État toujours en mal de liquidités a pu laisser partir au privé une telle poule aux œufs d’or…

On peut comprendre dans ces conditions que le groupe de BTP, devenu entre-temps le quatrième opérateur mondial de plateformes aéroportuaires rêve de refaire la même opération avec Aéroports de Paris, dont les plateformes ont franchi en 2017 le cap des 100 millions de passagers, affichant une croissance de 4,5 % par an, et qui détient pas moins de 66 km2 de foncier en plein cœur de la région francilienne, de quoi bâtir des centaines de milliers de mètres carrés de bureaux et de logements, promesses de juteux bénéfices pour un opérateur comme Vinci.

Augustin de Romanet, PDG d’Aéroports de Paris (photo © Eric Piermont / AFP)

Le président d’Aéroports de Paris, Augustin de Romanet, a beau tempêter : « Vous serez comptables devant l’Histoire d’avoir fait la même connerie qu’avec les autoroutes ! », nul doute qu’après l’abandon du projet de Notre-Dame-des-Landes, voilà un joli lot de consolation qui devrait réjouir Xavier Huillard, le PDG de Vinci !

L.V. 

La France, troisième exportateur mondial d’armes…

20 mars 2018

Carte des conflits armés en cours dans le monde en février 2018 (source : Wikipedia)

La fin des conflits armés dans le monde n’est certainement pas pour demain. On peut le regretter, surtout si l’on habite au Yemen, en Syrie, en Afghanistan, au Sud-Soudan, en Lybie ou en Somalie mais une chose est sûre, c’est une excellente nouvelle pour ceux qui font le commerce des armes. Et il se trouve que c’est justement une spécialité de la France. Depuis 2013, les exportations françaises d’armement ont bondi de 27 % alors qu’elles ont augmenté en moyenne de 10 % dans le monde. Le chiffre d’affaire des grands groupes d’armement français, qui emploient de l’ordre de 200 000 personnes, serait ainsi passé de 4,8 milliards d’euros en 2012 à 16,9 milliards en 2015 selon la Direction générale de l’armement (DGA) : voilà au moins des entreprises qui ne connaissent pas la crise…

La France était autrefois connue pour ses exportations de produits agricoles, vin et camembert en tête, mais tout cela semble bien oublié depuis et tout compte fait, le commerce des armes s’avère bien plus lucratif, même s’il présente le léger inconvénient de contribuer à alimenter les conflits armés un peu partout dans le monde. Mais comme le dit si bien notre ministre des Armées, Florence Parly, « beaucoup de pays sont confrontés à cette situation d’avoir, le cas échéant, livré des armes à d’autres pays alors que ces armes n’étaient pas censées être utilisées ». C’est vrai qu’après tout on n’est pas obligé de vérifier ce que nos clients peuvent bien faire avec la marchandise qu’on leur fourgue, sinon c’est la mort du petit commerce…

Le général André Lanata, chef d’état-major de l’armée de l’Air, présente des systèmes de bombes aéroportées à la ministre Florence Parly (photo © Frédéric Lert / Aerobuzz.fr)

Mais heureusement, nos entreprises nationales d’armement ne s’embarrassent pas de tels scrupules hors de propos, et du coup les affaires sont florissantes. Alors qu’en 2015 la France se classait à la cinquième place des pays exportateurs d’armes, derrière les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Allemagne, voilà qu’elle a devancé l’Allemagne en 2016 et qu’elle se classe même en troisième position juste derrière la Russie pour l’année 2017. Elle pourrait même dépasser cette dernière dès 2018.

Selon le magazine Challenges, c’est une étude du cabinet IHS Markit, cabinet qui scrute 40 000 programmes d’armement dans 65 pays, qui l’affirmait en août 2017 et depuis les affaires marchent très bien, merci. La récente visite en Inde du Président Macron l’a encore confirmé avec à la clé de nouvelles ventes de Rafale et de sous-marins, à un pays qui, malgré les relents nationalistes de son gouvernement actuel, est devenu depuis 5 ans notre meilleur client en matière de vente d’armes. Juste devant l’Arabie saoudite, un autre pays quelque peu belliqueux qui bombarde allègrement depuis quelques années les populations yéménites, mais qui a le bon goût de nous acheter sans compter de l’artillerie, des missiles, des hélicoptères et des frégates, sans qu’on s’interroge trop sur la finalité de ces investissements…

Le maréchal al-Sissi (au centre) en 2015 (photo © Fady Fares / SIPA)

Et en troisième position de nos fidèles clients vient l’Égypte du maréchal Abdel Fattah al-Sissi, au pouvoir depuis 2012 suite à un coup d’État, qui a déjà largement rempli les prisons avec des islamistes, mais aussi de nombreux journalistes, des intellectuels, des homosexuels et de manière générale tous les démocrates qui s’opposent à sa politique musclée, allant jusqu’à écarter des prochaines élections présidentielles du 26 mars le seul autre candidat crédible, Khaled Ali. Voilà en tout cas une valeur sûre avec qui nos exportations de Mistral, de Rafale, d’hélicoptères, de véhicules blindés et de canons a augmenté de 215 % en 5 ans : une belle progression qui fait honneur au savoir-faire de nos ingénieur, à défaut de mettre en valeur leurs valeurs éthiques, mais on ne peut pas être bon partout !

Un dessin de Deligne

Seule ombre au tableau : il se murmure dans les milieux bien informés que le marché mondial de l’armement, en hausse constante depuis 2009, pourrait pour la première fois connaître une légère contraction en 2018. Non pas – que l’on se rassure ! – à cause d’une baisse d’intensité des conflits régionaux que nombre de dirigeants s’emploient à attiser allègrement, mais tout simplement parce que plusieurs pays ont considérablement renforcé leur propre capacité de production, ce qui rend moins nécessaire d’importer.

Selon l’IHS cependant, il reste encore de beaux jours devant nous. Le Moyen-Orient, porté par l’Arabie saoudite, décidément une valeur sûre, devrait continuer d’importer pour 22 milliards de dollars de matériel militaires au moins jusqu’en 2020 et d’autres pays comme l’Inde mais aussi l’Indonésie voire l’Algérie devraient devenir de solides clients dans les années à venir. Voilà qui n’est pas forcément rassurant pour la stabilité dans le monde mais c’est au moins une bonne nouvelle pour l’avenir de notre balance commerciale : on ne peut pas gagner sur tous les tableaux…

L.V.  

France-Allemagne : l’analyse de Thomas Piketty

27 février 2018

Thomas Piketty en conférence à Washington le 15 avril 2014 (crédit photo © Ivan Couronne / AFP)

Est-il besoin de présenter Thomas Piketty ? Docteur en économie de l’École des hautes études en sciences sociales et directeur d’études dans cette même institution après avoir été fondateur et premier directeur de l’École d’économie de Paris en 2006, cet économiste engagé, spécialiste des inégalités économiques, s’est notamment fait mondialement connaître pour la parution en 2013 de son ouvrage intitulé Le Capital au XXIe siècle, une somme de plus de 1000 pages qui le conduisit à donner de nombreuses conférences mondiales très remarquées y compris aux États-Unis.

Proche du Parti socialiste, il s’était engagé comme conseiller économique de Ségolène Royal lors de la campagne présidentielle de cette dernière en 2007, avant de soutenir François Hollande en 2012, pour reconnaître néanmoins sa forte déception a posteriori, allant jusqu’à estimer que « le gouvernement fait exactement le contraire de ce qu’il faudrait ». En 2015, il fait partie, avec Joseph Stiglitz des économistes qui conseillent le candidat du Labour britannique Jeremy Corbyn, et en 2017 on le retrouve dans l’équipe de campagne de Benoît Hamon, favorable à « un revenu universel crédible et audacieux ».

Les idées que soutient Thomas Piketty, en faveur notamment d’une réduction des inégalités par une réforme fiscale ambitieuse via une imposition progressive basée sur l’ensemble des revenus effectifs, ne font certes pas l’unanimité et suscitent même un rejet viscéral de la part des tenants du néolibéralisme, allergiques à toute idée de redistribution des richesses. Une chose est sûre pourtant, rares sont ceux qui contestent la compétence de cet économiste reconnu et ses analyses font souvent autorité.

Ainsi, l’un des articles publiés sur son blog en janvier 2017 et intitulé « De la productivité en France et en Allemagne » a conservé toute son actualité et mérite d’être lu en détail pour préciser certaines de nos idées reçues quant au fameux différentiel de compétitivité entre les deux pays moteurs de la construction européenne. Il n’est pas question ici d’évoquer toute la richesse du raisonnement mais on retiendra néanmoins à titre d’illustration trois ou quatre idées parmi d’autres.

Première affirmation, qui heurtera sans doute certains adeptes du déclinisme à la française : la productivité des économies mesurées en rapportant le PIB (c’est-à-dire la valeur totale des biens et services produits dans un pays au cours d’une année) au nombre total d’heures travaillées (salariés et non-salariés confondus) est quasiment identique en France et en Allemagne, comme d’ailleurs aux États-Unis. Elle représente environ 55 euros par heure travaillée en 2015, et est de plus de 25 % supérieure à celle enregistrée au Royaume-Uni ou en Italie, et près de trois fois plus élevée qu’en 1970 (après prise en compte de l’inflation et du niveau des prix dans les différents pays).

PIB par heure travaillée en parité de pouvoir d’achat et en euros 2015 (source © T. Piketty)

Contrairement à ce que certains voudraient faire croire, la France fait donc partie des quelques pays à forte productivité, de tels taux n’étant en effet dépassés que dans certaines économies très spécifiques basées sur la rente pétrolière (Norvège ou Émirats Arabes Unis par exemple) ou sur les paradis fiscaux (comme le Luxembourg).

Plus instructif encore, on observe que jusque dans les années 1970, la productivité américaine était très supérieure à celle des économies européennes, France comprise. Si la France et l’Allemagne ont pu grosso modo rattraper leur retard dès la fin des années 1980, c’est pour l’essentiel en ayant investi massivement dans l’éducation de leur population en généralisant l’accès à l’enseignement secondaire puis supérieur, avec plus de réussite que nos voisins britanniques et italiens, et davantage d’équité aussi que nos concurrents américains… Comme quoi, miser sur l’éducation est une nécessité absolue !

Nombre d’heures travaillées par an et par emploi (source © T. Piketty)

Deuxième idée intéressante qui ressort de cette analyse de Thomas Piketty : si le PIB par habitant est supérieur aux États-Unis qu’en Europe où il est finalement très comparable entre la France, l’Allemagne et le Royaume Uni (de l’ordre de 3000 € par mois et par personne), c’est parce que le volume d’heures travaillées y est très différent.

Thomas Piketty (crédit photo © Ekko von Schwichow)

Si l’on rapporte le nombre d’heures travaillées au nombre d’emplois, on observe ainsi que ce chiffre est en diminution régulière depuis les années 1970 en France et plus encore en Allemagne (où le phénomène est encore accentué par le développement du temps partiel imposé) alors qu’il est resté nettement plus élevé au Royaume Uni et surtout aux États-Unis. Les 1500 heures travaillées actuellement en moyenne par an en France correspondent peu ou prou à 35 heures hebdomadaires pendant 44 semaines alors que la durée des congés aux USA n’a quasiment pas augmenté depuis les années 1980, ce qui traduit une différence notable de choix de société.

Troisième notion évoquée dans cette analyse : le taux d’emploi par habitant qui, en France, stagne autour de 42 % alors qu’en Allemagne il s’accroit régulièrement depuis le début des années 2000 pour s’approcher désormais de la barre des 50 %. Ce décrochage très significatif de l’emploi en France depuis une quinzaine d’années est particulièrement significatif chez les moins de 25 ans et les plus de 55 ans, reflétant des faiblesses manifestes et inquiétantes en matière de formation professionnelle, de structuration du tissu industriel, de gouvernance des entreprises, mais aussi de financement de la protection sociale.

Dernier point qui mérite aussi d’être cité, sans prétendre tout dévoiler de cette analyse comparative très complète développée ici par Thomas Piketty : la question de l’excédent commercial allemand qui depuis les années 2000 représente toujours plus de 5 % de son PIB, atteignant même jusqu’à 8 % en 2015. Une situation totalement inédite pour un grand pays développé.

Le port à containers d’Hambourg, porte ouverte vers l’exportation

Le Japon a connu lui aussi dans les années 1980 des périodes d’excédent commercial qui lui ont permis d’accumuler des liquidités destinées à anticiper le vieillissement de sa population mais est depuis revenu à l’équilibre et présente même actuellement de nouveau une situation de léger déficit. Au même titre que la France d’ailleurs qui oscille régulièrement entre léger excédent et déficit modéré, alors que les États-Unis se distinguent depuis les années 1980 par un déficit chronique rendu possible par le rôle particulier de leur monnaie qui leur permet de rendre tolérable leur situation d’endettement financier permanent.

Reste que cette situation très particulière d’excédent commercial paraît peu durable à terme car elle suppose d’une part que les autres pays puissent absorber un tel excédent et d’autre part que l’Allemagne soit capable d’investir de manière judicieuse les liquidités ainsi accumulées, ce qui ne semble guère être le cas. La logique voudrait que le pays investisse désormais de manière plus significative dans les salaires (longtemps gelés), dans la consommation et dans l’investissement en Allemagne, afin de rééquilibrer son économie : un véritable défi pour la chancelière Angela Merkel qui peine toujours à former un gouvernement de coalition, cinq mois après les dernières élections législatives, mais un défi aussi pour la construction européenne et la solidité du tandem moteur franco-allemand !

L.V.  

Alimentation : les consommateurs passent à l’action !

12 février 2018

Dessin signé JM

En France, un tiers des adultes sont en surpoids et 7 millions de Français sont considérés comme obèses, ce qui représente quand même 15 % de la population. Et le phénomène n’arrête pas de s’aggraver : en 1965, seuls 3 % des enfants d’âge scolaire étaient obèses alors que cette proportion atteignait 13,3 % en 2000 et ne cesse de croître depuis. Une situation d’autant plus inquiétante que l’obésité acquise avant l’âge de 5 ans persiste ensuite à l’âge adulte. On reste certes loin des chiffres de nos amis canadiens où 26 % des enfants sont considérés en surpoids tandis que 36 % des adultes présentent de l’embonpoint et 25 % sont classés obèses. Reconnue comme maladie chronique depuis 1997 par l’OMS, l’obésité est devenue un problème majeur de santé publique.

Pourtant, en matière nutritionnelle, les principes à respecter sont simples et identifiés depuis bien longtemps. Sur le plan quantitatif, il s’agit de fournir à son corps de quoi équilibrer les dépenses énergétiques qui dépendent de différents facteurs dont l’activité physique, mais qui correspondent grosso modo à 2500 Cal/jour pour un homme et autour de 2000 pour une femme. Et sur le plan qualitatif, il est bien connu qu’il convient d’éviter de grignoter entre les repas et qu’il vaut mieux privilégier la consommation de fruits et légumes et limiter les apports en lipides, sel et sucres. Des règles de base que l’école comme les messages de santé publique n’arrêtent pas de rabâcher.

Composition des plats préparés : des listes de composants à rallonge… (source © Bien-être et fitness)

Seulement voilà : autant il est facile de faire des choix alimentaires sains lorsque l’on achète des produits bruts pour les cuisiner soi-même, autant la tendance est désormais de consommer pour l’essentiel (à 70 % dans un pays comme la France) des produits transformés, issus de l’industrie agro-alimentaire, et préparés principalement à base d’ingrédients peu coûteux et présentant des caractéristiques nutritionnelles déplorables : riches en calories, en graisses, en sucres et en sel, mais pauvres en fibres, en vitamines et en sels minéraux…

Le professeur Serge Hercberg (source © Observatoire des aliments)

Pour faire face à ce véritable fléau de santé publique et guider les consommateurs dans leurs achats, l’épidémiologiste Serge Hercberg, expert en nutrition à l’INSERM et président du Plan national nutrition santé, lancé en 2006, préconise depuis 2014 d’adopter un code couleur ultra simple permettant de classer de A (produit le plus favorable sur le plan nutritionnel) à E des aliments transformés, en se basant sur l’analyse de la composition de 100 g du produit, analyse qui prend en compte d’une part les nutriments jugés favorables (fibres, protéines, fruits et légumes) et d’autre part ceux à limiter (acides gras saturés, éléments caloriques, sucres, sel).

Ce code couleur ultra simple et très pédagogique pour les consommateurs, dénommé Nutri-Score, permet de comparer d’un seul coup d’œil dans les rayons du supermarché, la pizza surgelée ou le paquet de céréales qui présente la meilleure qualité nutritionnelle.

Une véritable hérésie pour les entreprises de l’agro-alimentaire et la grande distribution qui se battent bec et ongles depuis des années pour empêcher l’adoption d’un tel dispositif. Il faut lire les discours du président de l’ANIA, l’Association nationale des industries agro-alimentaires, pour voir avec quelle mauvaise foi les industriels du secteur s’acharnent à démonter une telle approche de santé publique afin de préserver leurs intérêts : « l’ANIA maintient son opposition à tout dispositif d’étiquetage nutritionnel simpliste reposant uniquement sur un code de couleurs et une approche médicalisée et théorique de l’alimentation. L’équilibre alimentaire d’un individu ne peut pas se réduire à une pastille de couleur sur un produit. Ces systèmes de notation nutritionnelle stigmatisent injustement les aliments car ils reposent sur des calculs théoriques prenant en compte 100 g de produit sans en distinguer la consommation réelle  par les consommateurs. »

Dessin signé Esclandre, publié dans Le querelleur

Comme toujours en la matière, les patrons du secteur préfèrent mettre en avant des démarches volontaristes basées sur la communication. Comparer la valeur nutritionnelle de deux produits en analysant la composition d’une même masse de référence de 100 g est une catastrophe à leurs yeux car le résultat est évidemment incontestable et pas forcément à leur avantage. En revanche, laisser libre cours à l’imagination de leurs équipes d’experts en marketing pour démontrer que, ramené à une « portion », leur produit est parfaitement adapté aux besoins du consommateur, voilà qui leur plaît davantage car laissant la porte ouverte à toutes les interprétations…

Histoire de gagner du temps en espérant que la pression retombe, les industriels ont donc réussi à bloquer le dispositif en 2015 et imposé aux pouvoirs publics une expérimentation en vraie grandeur et en conditions réelles d’achat, dans une soixantaine de points de vente répartis dans 4 régions. Cette expérimentation, qui s’est déroulé au dernier trimestre 2016, a porté sur 1200 produits référencés et a mis en concurrence 4 dispositifs différents d’affichage, dont deux très synthétiques basés sur un code à 4 (Sens) ou 5 couleurs (Nutri-Score) et deux autres plus analytiques et plus complexes, ayant la préférence des industriels et de la grande distribution car incompréhensibles pour le commun des mortels !

Les codes couleurs expérimentés fin 2016 (source Isa-conso)

Cette expérimentation s’est bien entendu accompagnée d’une vaste campagne d’information menée dans les magasins concernés, mais surtout d’analyses en continu à base d’enquêtes qualitatives et quantitatives conduites auprès des consommateurs et complétées par des études précises pour évaluer l’évolution des ventes, produit par produit. Ces résultats particulièrement riches ont permis à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) de proposer finalement au ministère de la Santé d’adopter le système Nutri-Score, ainsi que l’a annoncé la ministre Marisol Touraine en mars 2017, en précisant que l’avantage de ce dispositif très simple « est plus marqué encore lorsqu’on observe spécifiquement le comportement des consommateurs qui achètent les produits les moins chers », justement le cœur de cible dans la lutte contre le surpoids.

Dessin de Xavier Delucq publié dans le Huffington Post

Comme il fallait s’y attendre, les industriels, par la voix de l’ANIA, comme la grande distribution via celle de la FCD (Fédération du commerce et de la distribution) ont aussitôt crié au scandale, prétextant que l’analyse de cette expérimentation aurait sans doute mérité d’être poursuivie plus longtemps, avec d’autant plus de conviction que la loi ne rend pas obligatoire l’apposition du nouveau logo sur les produits car la législation européenne ne le permet pas

Certes, en mai 2017, quelques mastodontes du secteur dont les firmes Auchan, Fleury-Michon, Intermarché et Leclerc, suivies par Danone et Mac Cain, se sont finalement engagées à jouer le jeu, même si jusqu’à présent le consommateur lambda n’en a encore guère vu les effets. Mais les 6 géants du secteur agro-alimentaire, à savoir Coca-Cola, Nestlé, Mars, Mondelez (ex Kraft food), Unilever et Pepsi-Co, ont décidé de concocter leur propre logo, histoire de bien embrouiller le chaland !

Mais les consommateurs ont de la ressource et il convient de saluer une initiative citoyenne qui vient d’émerger sous le nom d’Open Food Facts, et qui constitue une base de données ouverte et collaborative sur les produits alimentaires « faite par tout le monde, pour tout le monde ».

Exemple d’analyse nutritionnelle de yaourts brassés aux fruits, emballés à Aubagne (source © Open Food Facts)

Sur le même principe que Wikipédia, chaque consommateur peut y contribuer en aidant à répertorier la composition de produits alimentaires. Aidé de son smartphone, chacun est ainsi invité à photographier la liste des ingrédients et les informations nutritionnelles figurant sur les étiquettes des produits, afin de rendre les données facilement accessibles et aisément comparables. Plus de 420 000 produits auraient ainsi déjà été rendus transparents dans le monde : un vrai cauchemar pour l’industrie agro-alimentaire !

Comme l’explique Stéphane Gigandet, ex employé de Yahoo à l’origine de ce projet : « Tout est fait pour que l’on ne sache pas exactement ce que l’on mange, le type d’additifs, la quantité de sel, de graisses saturées, de sucres, ce qui se cache derrière un additif, l’origine du produit et son lieu de transformation. Notre but est de rendre les étiquettes intelligibles, pour que le consommateur reprenne le contrôle de son assiette ».

Pas sûr que cette initiative soit vraiment du goût des industriels de la malbouffe…

L.V.  

Trafic de faux médicaments : comment lutter ?

22 janvier 2018

Le trafic de médicaments, un marché très lucratif… (photo © Douglas Sacha / Getty)

Après un documentaire publié en novembre 2017 sur France 5, c’est un récent article du Monde qui met une nouvelle fois l’accent sur la recrudescence des trafics de faux médicaments via un reportage auprès d’une équipe de douaniers basés à l’aéroport de Roissy. En 2016, ce sont pas moins de 41 800 colis de médicaments importés illégalement qui auraient ainsi été saisis par les douaniers de Roissy, soit la bagatelle de 1,5 millions de comprimés, sur un total de 4,2 millions sur toute la France. Et sur les dix premiers mois de l’année 2017, même si les chiffres sont en baisse (les douaniers seraient-ils fatigués?), plus de 22 000 colis avaient déjà été repérés et confisqués, ce qui correspond, là encore, à un nombre assez vertigineux de 800 000 comprimés…

Des médicaments commandés sur internet et expédiés en toute illégalité, en provenance pour l’essentiel de Chine, d’Inde et de Thaïlande. Le produit phare de ces trafics ? Des copies de Viagra et autres substances supposés pallier les troubles de l’érection, mais aussi de nombreux autres médicaments dont des anticancéreux ou des pilules abortives, vendus uniquement sur ordonnance et que certains jugent préférables de commander sur internet.

On trouve même dans le lot le fameux Levothyrox, administré en France à plus de trois millions de personnes souffrant de dysfonctionnements de la thyroïde, et qui a défrayé la chronique cet été lorsque sa formule a été modifiée, nourrissant de très nombreuses critiques de la part de certains des patients traités. Du coup, certains n’ont pas hésité à commander des lots de l’ancienne formule via internet au risque de se voir fourguer des produits sans aucune garantie quant à leur fiabilité et leur non toxicité…

Des prises opérées régulièrement par les services de douane, y compris à Marseille…

Et ne parlons pas de tous ces produits plus ou moins suspects qui arrivent sous des emballages de toute sorte, destinés aux sportifs et culturistes du dimanche pour les aider à augmenter artificiellement leur masse musculaire. Souvent interdits à la vente, ces stéroïdes anabolisant dont on se passe le nom sous le manteau dans toutes les salles de musculation font l’objet d’un trafic mondial très lucratif. C’est ainsi que le 14 juillet 2016, les douaniers sont tombés par hasard sur une camionnette transportant 400 000 comprimés de fioles de produits dopant illicites en provenance de Bulgarie. Et encore, les trafiquants avaient déjà déchargé une bonne partie de leur cargaison à Nice et à Marseille…

A priori, ces médicaments contrefaits ou illicites ne se retrouvent pas dans les officines pharmaceutiques françaises. Ceux qui les consomment le font donc à leurs risques et périls en commandant sur internet des produits qu’ils n’arrivent pas à se faire prescrire par leur médecin traitant. Ils n’ont donc guère de recours en cas d’effets secondaires indésirables, tout comme celui qui préfère acheter, pour entretenir son véhicule, des pièces détachées à la provenance douteuse et dont rien ne garantit la fiabilité. Selon l’Agence nationale de sécurité du médicament, aucune étude n’a d’ailleurs jamais été réalisée en vue d’évaluer l’impact des millions de comprimés falsifiés avalés chaque année par les Français, alors qu’on estime que ce trafic serait à l’origine d’environ 700 000 décès chaque année de par le monde…

Un douanier présente de faux médicaments issus d’une saisie, le 8 décembre 2011 dans un entrepôt en Normandie (photo © Jean-François Monier / AFP)

Et pourtant, de nombreux indices montrent que ce trafic de faux médicaments est en plein essor à l’échelle mondiale. En 2017, après la découverte d’un trafic de Subutex entre la France (où était acheté en pharmacie ce médicament à l’aide d’ordonnances de complaisance) et la Finlande (où il était revendu à prix d’or comme substitut de l’héroïne), une vaste enquête transfrontalière avait été engagée par Europol et les polices de 9 pays européens. En quelques mois, cette opération avait ainsi permis de saisir pas moins de 75 millions de médicaments et substances dopantes pour une valeur marchande estimée à 230 millions d’euros, et d’identifier 277 suspects dont la moitié seulement a pu être arrêtée.

Ce coup de projecteur vient confirmer s’il en était besoin que le trafic de médicaments ne se cantonne plus aux pays en développement où il continue de faire des ravages puisque l’OMS estime que dans ces contrées, un médicament sur dix au moins serait falsifié, les plus contrefaits étant les antipaludéens et les antibiotiques, fortement consommés. Le marché noir de médicaments est ainsi évalué à environ 30 milliards de dollars dans les pays en voie de développement mais à 200 milliards à l’échelle mondiale. Une étude publiée en 2016 par l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle révèle que la contrefaçon de médicaments coûterait plus de 10 milliards d’euros par an au secteur pharmaceutique européen.

Dans nombre de pays africains, les médicaments sont vendus dans les échoppes sans grande garantie de traçabilité…

Si ce trafic a été longtemps cantonné aux seuls pays en développement (en 2005, une enquête avait ainsi révélé que 30 % des médicaments vendus au Kenya étaient contrefaits, pour certains simplement à base de craie), c’est parce que les systèmes de protection sociale sont un garde-fou efficace contre ces pratiques : à quoi bon prendre le risque d’acheter un produit à l’origine et à l’efficacité douteuses si la Sécurité sociale me rembourse un médicament acheté en pharmacie avec toutes les garanties de traçabilité ? Sauf que les dérégulations en cours et le délitement progressif des systèmes de protection sociale poussent de plus en plus de malades à recourir à des circuits d’approvisionnement parallèles, plus risqués mais moins coûteux.

Il n’en faut pas davantage pour que le trafic se développe car il est très lucratif. Un médicament est un produit dont le développement coûte cher en matière grise (95 % de son coût sert à rémunérer les frais de recherche) mais dont l’apparence finale est des plus banales et aisée à falsifier. Selon la Fédération internationale de l’industrie du médicament, un investissement initial de 1000 dollars dans une chaîne de production industrielle de faux médicaments peut rapporter jusqu’à 500 000 dollars : le jackpot pour les trafiquants en tous genre et moyennant un risque pénal finalement limité car traité dans un grand nombre de pays comme une simple infraction à la réglementation sur la propriété intellectuelle, au même titre que les tee shirts de contrefaçon ! Le trafic de médicaments rapporterait ainsi 20 fois plus que celui de la drogue et 10 fois plus que la fabrication de fausse monnaie…

Le développement d’internet, facteur d’expansion du trafic, vue par le dessinateur Deligne pour la Lettre de l’Ordre national des pharmaciens

Le développement d’internet qui permet de commander en ligne de manière anonyme est aussi un facteur important du développement de ces trafics, de même que la grande porosité des frontières et la libre circulation des marchandises rendue possible par la mondialisation. Une étude citée par l’Institut international de recherche anti-contrefaçon des médicaments indique ainsi que le nombre de médicaments contrefaits passant les frontières de l’Europe serait passé de moins de 500 000 à plus de 4 millions entre 2005 et 2007, et le mouvement s’accélère depuis… Cette même source révèle qu’en 2010 un Européen sur 10 (soit de l’ordre de 77 millions de personnes) reconnaissait acheter en dehors des circuits autorisés des médicaments normalement délivrés sur ordonnance.

Comme dans beaucoup d’autres domaines, on voit bien que la dérégulation des échanges économiques mondiaux, l’appât individuel du gain et le démantèlement des dispositifs de protection sociale, toutes conséquences du modèle de développement choisi collectivement depuis plusieurs années, ne peuvent que favoriser ce type de dérives à haut risque non seulement pour la santé publique mais aussi pour la sécurité et la cohésion de notre société. Pas facile pour autant de trouver un juste équilibre entre la structuration d’un marché dominé par quelques empires pharmaceutiques qui profitent souvent de leur position pour de juteux bénéfices et une jungle de trafiquants près à tout pour s’immiscer dans les failles du dispositif. Un beau sujet de société à débattre…

L.V.  

USA : le sapin de Noël détrôné par le cannabis

10 janvier 2018

Voilà une nouvelle qui a fait le buzz juste avant les fêtes de Noël mais dont on ne se lasse pas tant elle est emblématique des circuits de la mondialisation ! Cette année, les producteurs canadiens de sapins de Noël se frottent les mains, eux qui exportent plus de la moitié de leurs sapins vers les États-Unis voisins. Leurs ventes vers les USA ont en effet connu un bond en avant spectaculaire : + 40 % par rapport à 2015 ! Cette année, selon le Journal du Québec, ce sont près de 1,5 million de conifères qui ont ainsi été exportés vers les USA, soit un marché de plus de 35 millions de dollars. Pour le Canada, c’est Noël avant l’heure…

La raison de ce succès commercial inespéré ne réside pas dans un engouement inhabituel des Américains pour une tradition festive ancrée de longue date dans les mœurs locales, mais traduit simplement une pénurie de sapins dans les États américains traditionnellement producteurs. Comme souvent, plusieurs facteurs viennent expliquer cette pénurie.

Plantation de sapin dans l’Oregon (source RFI ; photo © UIG via Getty Images)

La sécheresse qui a sévi dans l’État de Washington mais aussi les incendies qui ont ravagé la Californie à plusieurs reprises cette année ont quelque peu contribué à cette situation. En octobre dernier, celui qui s’était déclaré dans la région de Santa Rosa, détruisant près de 6000 bâtiments et causant la mort de 42 personnes, avait en effet réduit en cendres pas moins de 864 km2 de zones résidentielles et de forêts, dont quelques pépinières.

Mais c’est un autre phénomène, de nature plus prosaïque, qui explique pour l’essentiel cette pénurie de sapins de Noël dans l’Ouest américain. En fait, les producteurs se sont tout simplement tournés vers une activité nettement plus lucrative, à savoir la culture du cannabis. Ainsi, dans l’Oregon, petit État de 4 millions d’habitants qui fut longtemps l’un des grands producteurs de sapins de Noël mais où la production de marijuana est en train de prendre de l’ampleur, la production de sapins ne cesse de chuter : de 6,4 millions de plants en 2013, elle devrait passer sous les 5 millions cette année. Le nombre de producteurs aurait, selon le département de l’agriculture de l’Oregon, diminué de 30 % entre 2010 et 2015.

Plantation de cannabis aux USA (crédit photo © The Lane Report)

Aux États-Unis, ce sont les États de Washington et du Colorado qui ont adopté les premiers, dès novembre 2012, une législation légalisant l’usage récréatif du cannabis. Depuis le 1er janvier 2014, un utilisateur de cannabis du Colorado est ainsi autorisé à cultiver librement pour ses propres besoins. Depuis le mois de juin de la même année, il en est de même dans l’État de Washington où des producteurs de marijuana sont désormais habilités à cultiver à titre commercial. L’Alaska leur a emboîté le pas à partir de novembre 2014. En Oregon, la consommation à usage récréatif est devenue licite en juillet 2015 mais il a fallu attendre début 2016 pour que soient autorisées les premières plantations.

Depuis, le mouvement s’est accéléré. A partir du 1er janvier 2018, la Californie est ainsi devenue le huitième État américain à légaliser le cannabis à usage récréatif alors que son utilisation à but thérapeutique y est déjà licite depuis 1996, comme désormais dans une vingtaine d’autres États américains. La décision y avait été prise par référendum, en novembre 2016 : en même temps que les Américains choisissaient en la personne de Donald Trump leur 45ème président fédéral, les habitants de la Californie, mais aussi leurs voisins du Nevada ainsi que ceux du Maine et du Massachusetts, sur la côte Est des États-Unis, décidaient de rendre légale la consommation de cannabis. La cohérence entre ces deux décisions prises simultanément confirme, s’il en était besoin, que dans une démocratie les avis peuvent être multiples…

Carte de la situation selon les États américains (infographie © Le Figaro)

Toujours est-il que les enjeux économiques d’une telle décision ne sont pas anodins et risquent d’avoir des répercussions au-delà du seul marché des sapins de Noël canadiens… Ainsi, dans le Colorado où la marijuana est en vente légale depuis 2014, on considère que le marché du cannabis a créé 18 000 emplois à temps plein en trois ans, ce qui n’est pas si mal pour un État peuplé de 5 millions d’habitants. L’afflux touristique s’est considérablement accru et surtout les rentrées fiscales ont été telles qu’il a fallu reverser aux contribuables le trop-perçu. En effet, la constitution du Colorado fixe un plafond aux contributions fiscales de chaque citoyen. L’État ayant décidé de taxer à hauteur de 30 % les ventes de cannabis s’est ainsi retrouvé à la tête d’un pactole inattendu de 50 millions de dollars supplémentaires, soit 30 de trop par rapport au plafond autorisé par la constitution, si bien que chaque habitant s’est vu crédité d’un chèque de 7,63 $…

Projection des ventes de cannabis à usage récréatif et thérapeutique d’ici 2021 (source © Arcview market research)

En 2016, selon une étude du Arcview market research, les Américains auraient ainsi dépensé de l’ordre de 6,7 milliards de dollars pour l’achat de cannabis légal, soit une augmentation de 34 % depuis 2015. Et le mouvement ne fait sans doute que commencer puisque les projections estiment que ce marché devrait atteindre de l’ordre de 22 milliards d’ici 2021, la plus forte croissance étant liée à l’usage récréatif du cannabis, dont le marché pourrait passer de 1,9 milliards en 2016 à près de 15 milliards d’ici 2021.

Le principal bénéficiaire de cette croissance juteuse en sera probablement la Californie qui devrait s’adjuger une part importante de ce marché en pleine expansion. Les producteurs de cannabis y seront taxés à hauteur de 15 % et les ventes à hauteur de 10 %, auxquels s’ajouteront des taxes communales variant entre 2 et 10 %, soit de belles rentrées fiscales supplémentaires en perspectives. De quoi peut-être donner des idées à notre gouvernement dans sa volonté de réduire le déficit de l’État sans forcément trop rogner sur les dépenses publiques ?

L.V.  

États-Unis : une morale très élastique

30 décembre 2017

C’est bien connu, et La Fontaine n’a certainement pas été le premier à s’en rendre compte, « la raison du plus fort est toujours la meilleure »… Dans ce domaine, les États-Unis ne sont jamais les derniers à montrer l’exemple ! Considérant que leur juridiction s’applique en tout point du globe où leurs intérêts pourraient être concernés, ils n’hésitent pas à traîner devant leurs tribunaux tout contrevenant aux lois qu’ils ont eux-mêmes édictées, surtout s’il s’agit d’un client solvable et encore plus si c’est une entreprise profitable dont ils pourraient s’emparer.

On en a encore vu un exemple avec Alstom, fleuron industriel français créé en 1928 et champion de la fabrication des turbines à vapeur qui équipent les bâtiments de la Marine nationale ainsi que les centrales nucléaires. Accusée par les juridictions américaines de corruption internationale à la suite d’une enquête menée par le FBI dans le plus grand secret, de 2010 à 2014, sur des marchés conclus en Indonésie, au Brésil et en Arabie Saoudite, l’entreprise française a été conduite à négocier un accord amiable pour un montant record de 772 millions de dollars. L’un de ses dirigeants a même été incarcéré pendant 14 mois dans une prison de haute sécurité aux USA, histoire de faire monter la pression tandis que General Electric cherchait à prendre le contrôle de la branche énergie qui représente les trois-quarts du chiffre d’affaire d’Alstom.

Bon prince, General Electric s’est engagé publiquement à régler le montant de l’amende sous réserve du rachat effectif de l’entreprise française. C’est finalement chose faite en novembre 2015, pour un montant de 9,7 milliards d’euros et pour le plus grand bénéfice du PDG d’Alstom, Patrice Kron, qui empoche au passage un bonus de 4 millions…

(photo © thefullcourtpress.org)

Et le cas n’est pas isolé puisque le Crédit Agricole, accusé de son côté d’avoir violé les lois américaines sur les embargos économiques imposés à Cuba, à l’Iran, au Soudan et à la Birmanie, a dû également procéder fin 2015 à une transaction avec les autorités judiciaires américaines et s’acquitter d’une amende d’un montant de 787 millions de dollars. En l’espèce, les USA s’appuient sur une loi interne de 1977,
l’International emergency economic powers act, qui autorise le président des États-Unis à limiter les relations commerciales avec certains pays de son choix, sans demander bien entendu l’avis de ses alliés ni des Nations-Unies.

Si le Crédit Agricole a accepté aussi facilement de négocier, c’est parce qu’il avait sous les yeux l’exemple de BNP Paribas, autre géant bancaire français, lui aussi pris dans la nasse des rétorsions américaines pour avoir fait des affaires à Cuba et au Soudan, en toute légalité selon les critères européens et de l’ONU, mais pas aux yeux des Américains qui considèrent que toute transaction effectuée en dollars tombe sous le coup des lois fédérales. La BNP ayant décidé de plaider coupable avait écopé en 2014 d’une amende de près de 9 milliards de dollars, la plus forte sanction jamais infligée à une banque, à titre d’exemple bien entendu.

(source : Les Echos)

Le plus grotesque dans cette affaire est que, depuis, les sanctions économiques contre Cuba et contre le Soudan ont été levées unilatéralement par les États-Unis. Dans les deux cas, c’est à Barak Obama que l’on doit cette évolution, confirmée tout récemment par Donald Trump pour ce qui est du Soudan. Dans ce dernier pays, l’affaire est d’autant plus étonnante que cet embargo avait été décidé en 1997, en représailles à l’aide apportée ouvertement par le gouvernement d’Omar el-Bechir à certains mouvements fondamentalistes islamistes tels qu’Al-Qaida dont le chef, Oussama Ben Laden avait justement séjourné à Khartoum en toute quiétude de 1992 à 1996.

Arrivé au pouvoir en juin 1989 à la faveur d’un coup d’État militaire, le colonel el-Bechir était devenu officiellement chef de l’État en 1995 et avait alors entrepris d’interdire tous les partis politiques et d’instaurer la Charia.

Le président soudanais Omar el-Bechir (photo © DR / Le Point Afrique)

Engagé dans une guerre civile sans merci contre les sécessionnistes du sud Soudan, au Darfour, le colonel el-Bechir est accusé en 2008, par la Cour pénale internationale, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Un mandat d’arrêt international est donc émis à son encontre en mars 2009, sur la base de ces chefs d’accusation. En juillet 2010, un second mandat d’arrêt international lui est signifié, qui englobe cette fois et pour faire bonne mesure des accusations pour génocide contre trois ethnies persécutées du Darfour, les Fours, les Masalit et les Zaghawa.30

Mais près de 20 ans plus tard, force est de constater que cette décision forte de la Cour pénale internationale, la première émise à l’encontre d’un chef d’État en exercice, est restée lettre morte. Omar el-Bechir a été réélu triomphalement à la tête du Soudan le 26 avril 2010 avec plus de 68 % des suffrages exprimés, et de nouveau le 27 avril 2015, avec cette fois 94,5 % des voix : qui dit mieux ? Recherché officiellement par toutes les polices du monde, il s’est rendu depuis en visite officielle en Libye, au Qatar, en Égypte, au Tchad, à Djibouti, au Kenya, en Afrique du Sud et même en Chine en 2011, reçu partout avec les honneurs dû à son rang de chef d’État et sans jamais être le moins du monde inquiété. Le 23 novembre dernier, il était en visite à Sotchi, en Russie, où il a été reçu fort aimablement par Vladimir Poutine qui lui a promis son aide pour renforcer les forces militaires soudanaises.

Omar el-Bechir reçu officiellement par Vladimir Poutine le 23 novembre 2017 à Sotchi (source © Sputnik) Mikhail Klimentyev via Reuters)

A croire finalement que tout le monde se moque ouvertement des jugements de la Cour pénale internationale créée en 1998 par le Statut de Rome, un traité qui, il est vrai, n’a pas été signé par la Chine et jamais ratifié ni par les États-Unis ni par la Russie. En revanche, braver les embargos économiques décidés unilatéralement par les USA au mépris de toute règle internationale peut coûter très cher… Ce qui confirme une fois de plus qu’en matière de géopolitique, et plus encore sans doute dans le domaine économique, la morale est assez élastique et que le Droit n’est jamais qu’une arme parmi d’autres. Comme le disait déjà Blaise Pascal : « la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique ». Une analyse qui s’applique somme toute assez bien aux politiques menées ces dernières années de part et d’autre de l’Atlantique…

L.V.  

Auchan, une affaire de famille, un peu envahissante

17 décembre 2017

Une enseigne bien connue localement… (photo © Rémy Gabalda / AFP)

L’empire Auchan, qui figure à la deuxième place de la Grande distribution en France, derrière Carrefour, et à la douzième place à l’échelle mondiale, a été créé en 1961 par Gérard Mulliez, lorsque ce dernier a ouvert son premier magasin à Roubaix dans les locaux désaffectés d’une usine Phildar. A l’époque, l’entreprise familiale, dirigée par son père et homonyme, était déjà florissante puisque le groupe comptait pas moins de 1 400 salariés et en emploiera 3 000 à son apogée en 1973, 30 ans seulement après l’ouverture du premier magasin dénommé initialement Au fil d’art à Poitiers.

Lorsque le jeune Gérard Mulliez décide d’ouvrir son pemier magasin dans le quartier des Hauts-Champs à Roubaix en 1961, il travaille déjà depuis quelques années dans l’entreprise familiale et rentre d’un séjour aux États-Unis où il a découvert les techniques de la Grande distribution dont le modèle est alors Marcel Fournier, fondateur de Carrefour. Mais les débuts sont difficiles et ce sont les bénéfices de l’empire Phildar qui permettent de tenir, au point que Mulliez finit par aller demander conseil à l’un de ses concurrents, Edouard Leclerc, lequel lui explique que le secret est de vendre le moins cher possible mais en grandes quantités…

Le premier supermarché Auchan en 1964, à une période où l’essence ne coûtait rien… (photo © Nord Eclair, source : Ateliers Mémoire de Roubaix)

En appliquant ce précepte, Gérard Mulliez parvient enfin à décoller et à ouvrir son deuxième magasin à Roncq en 1967, et ceci en se gardant bien de faire appel au système bancaire dont la famille Mulliez se méfie comme de la peste. Le développement du groupe (qui ouvre également son premier magasin Pimkie à Lille en 1971) est basé entièrement sur l’actionnariat familial au travers de l’Association familiale Mulliez, un groupement d’intérêt économique créé en 1955 pour gérer la succession du grand-père, Louis Mulliez.

Dès 1971, Auchan ouvre ses premiers magasins en dehors de son berceau d’origine et, à partir de 1981 s’attaque au marché européen avec les premiers Alcampo en Espagne. Depuis 2015, le groupe a pris le nom d’Auchan Holding et est désormais composé de trois entreprises autonomes qui sont Auchan Retail, Immochan et Oney Banque Accord.

Bienvenue dans le monde merveilleux d’Auchan !

Auchan Retail gère les magasins avec pas moins de 962 hypermarchés dont 144 en France (où le groupe gère également 455 supermarchés sous enseigne) et est présent dans seize pays, employant 337 800 salariés dont plus de 50 000 en France. Immochan, filiale immobilière du groupe créée en 1976, est chargée d’assurer la maîtrise foncière de l’environnement commercial des hypermarchés et est à la manœuvre pour les extensions et les créations de nouveaux projets comme sur le site des Gargues à Aubagne ou dans le cadre d’Europa City.

Quant à la banque Accord, créée en 1983 et devenue Oney en 2016, elle est spécialisée dans le crédit à la consommation, la monétique, la gestion des moyens de paiement et la connaissance des clients. Elle est notamment à l’origine en 1993 des premiers crédits à la consommation proposés au clients directement lors de leur passage en caisse, une prodigieuse incitation au surendettement…

C’est bien entendu cette branche de la holding qui est chargée des opérations d’optimisation fiscale auxquelles se livre le groupe au travers de ses filiales maltaises Oney Insurance Limited (pour les activités d’assurance dommages) et Oney Life Limited (pour les activités d’assurance-vie), un montage financier qui a permis au groupe d’économiser 21 millions d’euros d’impôts entre 2014 et 2016, en toute légalité bien entendu !

Une activité globalement florissante en tout cas pour ce groupe dont le chiffre d’affaire annuel avoisine les 40 milliards d’euros et qui permet à la famille Mulliez, actionnaire à près de 90 % du goupe (le reste du capital étant désormais détenu par les salariés, ce qui met la holding à l’abri de toute OPA hostile), de se placer à la troisième place des grandes fortunes hexagonales.

Et bien entendu, le nombre de marques contrôlées par la holding familiale, outre celles déjà citées, est innombrable : Saint-Maclou, Décathlon, Pimkie, Alinéa, Norauto, Simply Market, Flunch, Midas, Boulanger, Pizza Paï, Cabesto, Leroy-Merlin, Quechua, Kiabi, Kiloutou, Les 3 Suisse, Surcouf, Cultura, et bien d’autres encore…

La galaxie Mulliez en 2014 (source : Altermonde sans frontière)

Et l’on apprend désormais que l’un des membres de l’Association familiale Mulliez, un certain Matthieu Leclercq s’intéresse de près au développement des circuits courts. Son père, Michel Leclercq, était en 1961 boucher dans le premier magasin de son cousin germain, Gérard Mulliez. Un voyage d’études aux USA le convainc de lancer un magasin de sport et il ouvre en 1976 son premier Decathlon dans la zone commerciale Auchan à Englos, près de Lille. Là aussi, les débuts sont difficiles mais dès 2008 la nouvelle enseigne se retrouve en position hégémonique sur la quasi totalité du territoire national, avec désormais plus de 300 magasins en France et 1100 dans le monde entier.

Le magasin Decathlon de la zone des Paluds à Aubagne (source : Decathlon)

Olivier Leclerc, fils aîné du fondateur de Decathlon, remplace en 2009 son père à la tête du réseau Oxylane qui regroupe désormais l’ensemble des activités de sports et loisirs rattachées initialement à Décathlon. Mais en 2012, il cède les rênes de la société et la destinée de ses 55 000 salariés à son frère cadet, Matthieu, lequel a d’ailleurs en 2015 débaptisé le groupe pour lui redonner son nom initial de Décathlon

Or il se trouve que ce même Matthieu Leclerc, flairant la nouvelle appétence du public pour les produits de terroirs et les circuits paysans courts, « de la fouche à la fouchette », avait créé en 2006, son premier magasin dénommé La Ferme du Sart : un concept commercial (comme on dit chez ces gens-là) basé sur la vente de produits frais produits sur place, avec des animaux de la ferme sur le parking, histoire d’attirer le chaland familial.

Un concept en tout cas fermement dénoncé par de nombreux producteurs locaux et la Confédération paysanne qui flairent l’arnaque. Lorsque l’héritier Mulliez veut ouvrir son second magasin en 2009 à Wambrechies, une commune de 10 000 habitants située à 7 km de Lille, cinq exploitants agricole du crû qui ont déjà développé leurs propres circuits courts de vente, se rebiffent et décident de mettre en place leur propre point de vente.

Quelques-uns des producteurs qui alimentent le magasin Talents de fermes

Regroupés en association sous le nom L’Union fait la ferme, ils finissent par concrétiser leur projet et ouvrent enfin en 2014, après 5 années de réflexion, de formations et de démarches administratives leur magasin de 600 m², partagé entre la surface de vente et un atelier de transformation des produits. Fonctionnant désormais depuis plus de 3 ans, ce nouveau supermarché paysan à l’enseigne Talents de fermes, est désormais alimenté par une douzaine d’exploitants agricoles et un boulanger, et fournit une large gamme de produits issus du terroir local.

Guillaume Steffe, directeur de la Ferme du Sart (source : La Voix du Nord)

Quant à la Ferme du Sart, le patron de Decathlon l’a rebaptisée O’Tera pour éviter les critiques de la profession agricole mais n’en a pas moins poursuivi son expansion avec l’ouverture d’un second magasin à Avelin, toujours dans le Nord, en 2011, suivi d’un troisième à Saint-André, dans la banlieue lilloise en 2014, et d’un quatrième en 2016 près de Valencienne. Sur les 450 références vendues, 60 % seulement sont réellement issues de producteurs locaux selon le directeur du site du Sart, Guillaume Steffe, interrogé par La Voix du Nord, et une seule a le label bio. Mais le succès est néanmoins au rendez-vous et le PDG de Decathlon annonce désormais un objectif de 10 000 nouvelles implantations à travers toute la France : les paysans français adeptes des circuits courts sont prévenus…

L.V. 

Payer l’impôt ? Quelle drôle d’idée !

7 décembre 2017

Qui a eu cette idée folle un jour d’inventer l’impôt ? A priori, ce sacré Charlemagne n’y est pour rien et d’ailleurs, à vrai dire, on ne sait pas très bien… Mais il semblerait que la notion d’impôt, ce tribut que l’on paye à l’État pour alimenter le budget de la Nation et permettre le fonctionnement des services publics, soit une notion ancienne, instauré sous une forme ou sous une autre depuis que l’Homme vit en société. Dès l’instant où la vie en communauté fait émerger des castes spécialisées, de guerriers destinés à défendre le clan contre les razzias ennemies, ou de religieux permettant d’intercéder avec les Dieux, il faut bien subvenir à leurs besoins et l’instauration de l’impôt devient nécessaire.

Dans l’Égypte antique, les paysans étaient déjà lourdement taxés par l’impôt et dans la France du Moyen-Age, la situation de ces derniers n’est guère meilleure. A la corvée, un impôt en nature qui consiste à donner du temps de travail en échange de la protection du seigneur local, succède, surtout à partir du XIe siècle, la taille qui se paye en espèce et à laquelle s’ajoute bientôt la dîme, un autre impôt en nature payé à l’Église ou au seigneur, puis la gabelle, un impôt indirect payé sur certaines denrées de première nécessité comme les draps, le vin ou sel, sans compter bien sûr les droits d’octroi de péage ou de douane…

Le Paiement de la dîme (tableau de Pierre Bruegel le Jeune / musée des Beaux-Arts de Bruges)

Face à cette pression fiscale croissante, les gueux se révoltent, comme l’a rappelé un certain professeur Raymond Butcher, enseignant à la Harvard Business School, dans une conférence intitulée « Les révoltes fiscales, toujours ? », présentée devant le Département d’Histoire de l’Université de Cergy-Pontoise et dont Médiapart s’est fait l’écho.

Le sujet ne manque pas d’intérêt car il montre à quel point le rapport à l’impôt a évolué dans la société française depuis l’Ancien Régime. Une des premières révoltes fiscales que notre pays ait connues et que fait revivre cet érudit est celle des Cabochiens en 1413. A l’époque, le Roi Charles VI qui venait de convoquer les États Généraux pour obtenir de lever de nouveaux impôts permettant de faire face au train de vie dispendieux de la cour, se heurte à une révolte populaire, menée par un certain Simon Caboche, à la tête de la toute puissante corporation des bouchers. Prélude à la Révolution de 1789, les insurgés s’emparent de la Bastille, comme avant eux, en 1382, l’avait déjà fait le Peuple de Paris à l’occasion de la révolte des Maillotins, déjà en rébellion contre un taux d’imposition jugé exorbitant.

La révolte des Nu-pieds (gravure éditée à Rouen)

Et ceci n’est que l’un des épisodes d’une longue série de révoltes populaires contre le poids jugé exorbitant des impôts. En 1637, sous le règne de Louis XIII, ce sont les Croquants du Périgord qui se soulèvent : une véritable jacquerie paysanne contre laquelle il faudra mobiliser plus de 3000 soldats pour en venir à bout. Et deux ans plus tard, ce sont les Nu-pieds de Normandie, ces ancêtres des Sans-dents, qui se révoltent à leur tour contre l’instauration de la gabelle sur le sel. Là encore, la répression est sanglante et sans pitié.

Il y aura bien d’autres révoltes populaires par la suite, contre une fiscalité jugée excessive. On pourrait même entrevoir une lointaine filiation entre ces soulèvements plus ou moins spontanés et le mouvement des Bonnets Rouges qu’a connu récemment la Bretagne pour protester, avec succès, contre l’instauration de l’écotaxe pour les poids lourds.

Manifestation violente des Bonnets Rouges devant le portique écotaxe de la RN12 (photo © Eric Rannou / Le Télégramme de Brest)

Mais la thèse que développe le professeur Butcher est quelque peu différente. Selon lui, le peuple s’est désormais résigné à payer l’impôt et n’en est plus à rassembler fourches et gourdins pour aller affronter les forces de l’ordre afin de protester contre la pression fiscale. En revanche, et toujours selon lui, « les réticents, les contestataires et les pourfendeurs de l’impôt sont aujourd’hui les actionnaires, les milliardaires, les banques, le CAC 40, les fonds d’investissement et leur partie la plus mystérieuse, les hedge funds, en français les fonds spéculatifs ».

Les Pigeons, un mouvement de défense des entrepreneurs français qui maîtrise bien sa communication… (source : Le Monde)

Certes, comme le souligne le conférencier, ces privilégiés ne se rebellent pas ouvertement contre la pression fiscale, encore que les exemples soient nombreux de mouvements de protestations de la sorte : qu’on se rappelle les fameux Pigeons, ces patrons qui avaient réussi à faire reculer le gouvernement Ayrault dans sa tentative de rééquilibrer la taxation des revenus du capital, ou encore le Rassemblement des contribuables français du poujadiste boursicoteur Nicolas Miguet dont les affiches fleurissent régulièrement dans nos rues pour hurler à la spoliation d’État.

Mais selon R. Butcher, la pratique de ceux qui refusent l’impôt est devenue plus insidieuse : plutôt que de protester contre la taxation, le plus efficace, pour ces hommes d’affaires, généralement proches du pouvoir, est plutôt d’user de leur influence et de leurs réseaux pour faire en sorte d’échapper à la pression fiscale en toute légalité.

Dessin de Deligne publié dans La Croix

Il cite pour exemple, en appui à sa démonstration, le dossier LuxLeaks, ce scandale financier dénoncé en novembre 2014 à la suite des investigations du Consortium international des journalistes d’investigation du Center for Public Integrity : des milliards d’euros de recettes fiscales évaporées grâce à des accords fiscaux conclus de gré à gré entre le gouvernement du Grand-Duché du Luxembourg et plus de 300 multinationales, parmi lesquelles Apple, Amazon, Ikéa, Pepsi, mais aussi BNP Paribas, Crédit Agricole, Axa, et bien d’autres encore.

Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg de 1995 à 2013 et président de la Commission européenne depuis 2014, se rit de la lutte contre les paradis fiscaux… (photo © Francois Lenoir / Reuters)

Le principe de cette fraude fiscale à grande échelle était des plus simples puisqu’il reposait tout simplement sur des accords secrets passés entre l’État du Luxembourg, dont le premier ministre n’était autre que Jean-Claude Juncker, l’actuel président de la Commission européenne, et des centaines de multinationales afin de faire bénéficier à ces dernières de taux d’imposition dérisoires, parfois inférieurs à 1 %. Libre ensuite à ces entreprises de gérer leur organisation interne de manière à rapatrier au Luxembourg l’essentiel de leurs recettes européennes, grâce à des jeux d’écritures, et les voilà quasiment exemptes d’imposition grâce au bon docteur Juncker qui a alors beau jeu de pointer du doigt les États en déficit budgétaire pour cause de rentrées fiscales insuffisantes…

Tout le monde peut constater l’ampleur de cette évasion fiscale massive que pratiquent les multinationales, mais aussi la timidité avec laquelle sont pointés du doigts les paradis fiscaux sans qui ne pourrait se faire ce détournement de fonds qui siphonne les rentrées fiscales des États et rend si difficile la mise en œuvre de politique publiques ambitieuses.

Dessin de Bar (source : BarActu)

L’Union européenne vient d’ailleurs tout juste de publier une nouvelle liste noire de 17 pays considérés comme paradis fiscaux parmi lesquels les Émirats Arabes Unis, Bahreïn, la Corée du Sud, Panama ou encore la Tunisie et la Mongolie. Aucun pays européen ne figure sur cette liste bien évidemment, pas même l’île de Jersey et encore moins le Luxembourg, la Suisse ou l’Irlande. L’honneur est donc sauf, même si certaines mauvaises langues ont la désagréable impression qu’on se moque du monde. Même le très libéral commissaire européen à la fiscalité Pierre Moscovici considère que cette liste reste « une réponse insuffisante face à l’ampleur de l’évasion fiscale à l’échelle mondiale ». On ne saurait mieux dire en effet…

L.V.

Velos Decaux : la fin d’un modèle ?

5 décembre 2017

Les sucettes Decaux, même à Carnoux

Décédé en mai 2016, le milliardaire autodidacte Jean-Claude Decaux avait réussi à bâtir en quelques années un véritable empire industriel, leader mondial du marché des fabricants et installateurs de mobilier urbain. Son idée de génie : installer à ses frais du mobilier urbain en obtenant des collectivités qu’elles lui cèdent les droits publicitaires correspondant. Il avait commencé en 1964 par les abribus, posés gratuitement mais dont la location des espaces publicitaires lui a rapporté une fortune. Il a continué avec les panneaux d’affichage déroulant et les fameuses « sucettes Decaux », tout en consolidant son empire via notamment le rachat de l’annonceur Avenir, cédé en 1999 par Vivendi.

En 2005, Decaux a eu une nouvelle idée : celle de proposer au maire de Lyon, un certain Gérard Collomb, de mettre à disposition un réseau de vélos en libre-service, toujours en se rémunérant pour l’essentiel sur les recettes des espaces publicitaires du mobilier urbain. A l’époque, l’entreprise JCDecaux jouissait de contrats particulièrement lucratifs avec les collectivités territoriales qui, par naïveté ou par complicité, lui abandonnaient ces recettes en échange d’une redevance dérisoire payée par l’entreprise pour pouvoir installer sur l’espace public ses panneaux d’affichage.

Quand les collectivités ont commencé à comprendre qu’elles se faisaient plumer depuis des années par cet opérateur, il a bien fallu lâcher un peu de lest et c’est alors que Decaux s’est mis à proposer de nouveaux services pour éviter que les collectivités n’aient l’idée saugrenue d’augmenter le montant de sa redevance. Le 19 mai 2005 donc, Gérard Collomb a eu l’insigne privilège d’inaugurer le Vélo’v, premier vélo en libre-service à la française : 4 000 bicyclettes, réparties dans 300 stations à Lyon et à Villeurbanne.

Jean-Claude Decaux et Gérard Collomb lors de l’inauguration des Vélo’v à Lyon en 2005 (source © archives du Grand Lyon / revue Métropoles)

L‘idée du vélo en libre service n’était pas nouvelle puisqu’en 1976 déjà, l’emblématique maire de La Rochelle, Michel Crépeau, avait mis à disposition de ses administrés 300 vélos jaunes gratuits, suivi dans les années 1990 par d’autres villes dont Copenhague, Vienne ou Rennes. Mais forcément, la force de frappe de JCDecaux fait passer l’expérience à une dimension très supérieure, d’autant que l’implantation lyonnaise est suivie rapidement par d’autres.

Station Vélib’ (source © JCDecaux)

Dès 2007, la filiale Cyclocity de JCDecaux se présente comme le n°1 mondial du vélo en libre service en revendiquant la mise disposition de près de 30 000 vélos dans 10 villes dont Paris et ses 16 000 Vélib’, mais aussi Toulouse, Orléans ou Montpellier. Comme tout partenariat public-privé le dispositif est en effet particulièrement séduisant pour les élus locaux puisqu’il permet d’offrir à la population un service quasi gratuit sans avoir besoin d’investir, simplement en abandonnant des recettes publicitaires.

Pour l’usager, le coût est minime puisque, à Lyon comme à Paris, l’abonnement annuel ne dépasse pas 30 € et donne droit à une utilisation quasi illimitée des vélos, sous réserve de ne pas dépasser la durée de location de 30 mn qui est gratuite. Pour peu que les stations soient suffisament rapprochées et effectivement achalandées, cela permet de réaliser sans débourser davantage la quasi totalité des déplacements urbains du quotidien.

Pour autant, un tel dispositif a un coût qui est loin d’être négligeable. Il faut bien entendu de lourds investissements pour fabriquer les vélos eux-mêmes qui coûtent 600 € pièce, avec leur système sophistiqué d’antivol, qui n’empêche pas qu’à Paris la quasi totalité des 20 000 Vélib’ est volée chaque année : même si on retrouve la plupart d’entre eux, il en manque quand même 2 500 à l’appel tous les ans… Et il faut aussi installer les stations et leur bornes d’appel, assurer la maintenance de l’ensemble qui s’avère particulièrement exposé au vandalisme, et bien entendu participer à la gestion de la clientèle et surtout du parc de bicyclettes.

Cadavre de Vélib’ (source © Chroniques de Paname)

A l’usage, on se rend compte en effet rapidement que certaines stations se vident très rapidement tandis que d’autres débordent. A Paris, les touristes trouvent très agréables de prendre un vélo près du Sacré-Coeur et de dévaler les rues de Montmartre pour rejoindre leur hôtel, mais il ne leur viendrait pas à l’idée de suer sang et eau pour faire le trajet inverse : il faut donc que le personnel de Cyclocity remonte chaque jour des centaines de vélos pour réalimenter les stations les plus prisées.

Un véritable travail de Sysyphe donc, qui explique en partie pourquoi les vélos en libre service coûtent en réalité une fortune : de l’ordre de 2 000 €/an pour chaque vélo selon les chiffres communiqués par JCDecaux, plus probablement de l’ordre du double selon l’économiste Frédéric Héran. Un article du Monde paru en 2015 faisait d’ailleurs état d’un coût annuel par vélo estimé à 2 250  à Orléans, 2 413  à Rennes, et 3 267  à Marseille 1000 Vélo ont été mis en place fin 2007, uniquement dans les quartiers sud de la ville, pour un taux d’utilisation dérisoire du fait de la très déplorable qualité du service, régulièrement critiquée par le Collectif cyclistes enragés.

Face à de tels coûts, certaines collectivités ont rapidement jeté l’éponge. C’est le cas d’Aix-en-Provence où 200 V’Hello avaient été installés en mai 2007 par JCDecaux. Pointé en 2010 par un rapport de la Chambre régionale des comptes, le contrat passé avec la société JCDecaux a été dénoncé un an plus tard, moyennant une confortable indemnisation de l’opérateur, et l’ensemble des 16 stations qui n’avaient quasiment pas été utilisées a été démonté dès juillet 2011 : un beau gâchis !

Vélo marseillais (source © Collectif cyclistes enragés)

Il y a d’ailleurs fort à parier que le réseau installé sur Marseille sous la sobre appellation Vélo connaisse prochainement le même sort du fait de son taux d’utilisation en constante décroissance, les utilisateurs ayant été rapidement découragés par la mauvaise gestion de la régulation des stocks et le niveau de maintenance très insuffisant des bicyclettes : à quoi bon emprunter un vélo pour un trajet de 20 mn s’il faut 15 mn pour chercher un vélo disponible en état de fonctionner et tourner ensuite pendant aussi longtemps à la recherche d’une place libre où le déposer ?

A Paris même, après 10 ans de contrat passé avec JCDecaux, le syndicat Autolib’ Velib’ Métropole, désormais en charge du dossier, vient de lancer un nouvel appel d’offre sur un modèle radicalement différent puisque cette nouvelle délégation de service public concerne exclusivement la gestion des vélos en libre service, totalement déconnectée désormais de l’affichage publicitaire. Et curieusement, JCDecaux s’est avéré incapable de faire une offre à la hauteur de son concurrent direct, un groupement d’entreprises mené par la start up montpelliéraine Smoove qui a donc emporté le morceau. Un marché qu’elle a estimé à la bagatelle de 478 millions d’euros pour le coût de l’investissement et de l’exploitation du parc de vélos sur 15 ans.

Le pari est loin d’être gagné car l’opérateur va devoir désormais se rémunérer uniquement sur les recettes du Vélib’, moyennant un taux d’intéressement compris entre 15 et 20 %. Encore faut-il que les quelques 300 000 abonnés du dispositif actuel restent fidèles au service, dont la qualité s’est fortement dégradée depuis que JCDecaux sait qu’il n’est plus dans la course malgré ses tentatives de recours judiciaire. En attendant la construction des 1400 stations prévues par Smoove et la mise en service des 24 000 nouveaux vélos, il devient en effet bien difficile de trouver encore une place pour accrocher son vieux Vélib’ dans les quelques stations pas encore démontées et qui sont désormais encombrées d’épaves de vélos inutilisables mais que Cyclocity se garde bien de remettre en état.

Vélib’ hors d’usage (photo © Martine Bréson / Radio France)

Et la concurrence pointe déjà le bout de son nez avec de très nombreux opérateurs qui profitent de la situation pour imposer leur propre modèle. Une start up de Hong Kong a ainsi commencé à envahir les trottoirs parisiens avec ses vélos verts Gobee qu’on déverrouille simplement en flashant un QR code sous la selle avec son smartphone et qu’on peut ensuite laisser n’importe où, de même que ceux de son concurrent singapourien oBike qui lui a rapidement emboîté le pas, en attendant l’arrivée du géant chinois Ofo.

La mairie de Paris commence à s’arracher les cheveux en voyant cette invasion de bycyclettes en libre service qui risquent de ruiner le renouvellement de la flotte que Smoove s’apprête à opérer. Elle réfléchit donc à l’instauration d’une redevance d’occupation de l’espace public pour ces nouveaux opérateurs, tandis que certains lorgnent du côté du Velhop de Strasbourg qui a opté, comme d’ailleurs l’agglomération de Grenoble avec son Métrovélo, pour un dispositif très différent de location de longue durée qui rend l’usager responsable du vélo et se doit de le rapporter là où il l’a emprunté. Un système nettement moins coûteux puisqu’il revient à 400 € par an et par vélo, soit dix fois moins que les Vélib’ parisiens ou les Vélo marseillais : de quoi alimenter en effet la réflexion…

L.V.  

Lidl ou l’enfer du décor !

20 novembre 2017

Elise Lucet, présentatrice de l’émission Cash investigation (source : France Télévision)

L’émission Cash Investigation, produite par l’agence de presse Premières Lignes et présentée sur France 2 depuis 2012 par la journaliste Elise Lucet, n’a pas l’habitude de faire dans la dentelle. Les entreprises qui se trouvent piégées dans le feu des projecteurs y passent généralement un mauvais quart d’heure… Ce fut le cas lors de l’émission diffusée le mardi 26 septembre 2017 qui a atteint des records historiques d’audience avec pas moins de 3,8 millions de téléspectateurs ! Intitulée « Travail, ton univers impitoyable », elle dénonçait notamment les conditions de travail au sein des groupes Free et Lidl.

Chez Free, société créée en 2006 par Xavier Niel et fournisseur low cost d’accès internet, c’est son centre d’appel Mobipel, une filiale de l’opérateur basée à Colombes, près de Paris, qui était dans le viseur des journalistes d’investigation. Les licenciements s’y sont multipliés depuis un débrayage de quelques heures organisé en 2014 : l’émission en a dénombré 248, sur un site qui comptait environ 650 emplois ! Même si le numéro deux du groupe dément tout lien de cause à effet entre les deux, difficile de ne pas y voir la manifestation d’un management pour le moins expéditif…

Extrait de l’émission Cash investigation diffusée le 26 septembre 2017

D’autant que l’entreprise se distingue par un recours très fréquent au licenciement pour faute grave, donc sans versement d’indemnités ni préavis, et ceci pour des motifs « régulièrement jugés abusifs par les tribunaux de prud’hommes ». L’émission cite notamment le cas d’une responsable des ressources humaines elle-même licenciée pour faute grave, au motif qu’elle aurait eu le tort de procéder à des licenciements classiques pour « cause réelle et sérieuse », ouvrant donc droit à des paiements d’indemnités ! Une approche jugée totalement inappropriée par la Direction : depuis quand faudrait-il respecter les procédures et le droit des salariés ?

Quant au groupe de distribution alimentaire Lidl, il en prend sérieusement pour son grade dans cette émission à charge ! La société Lidl est pourtant une vénérable insitution puisque créée en 1930 par un certain Josef Schwarz sous la forme initiale d’un commerce de fruits exotiques aquel il a préféré donner le nom de son associé, Ludwig Lidl, car l’enseigne « Schwarzmarkt », qui signifie « marché noir », aurait pu prêter à confusion…

Enseigne du magasin Lidl de Carnoux-en-Provence

Depuis 1972, le groupe s’est spécialisé dans le hard-discount et possède désormais de l’ordre de 8 000 magasins répartis dans 26 pays. Implanté en France en 1988, Lidl y détient désormais plus de 1 500 points de vente, dont un à Carnoux ouvert en 2013 au Moulin des Calanques, et s’est quelque peu éloigné de son créneau du hard-discount initial, même si l’enseigne mise davantage sur les prix que sur la qualité des produits vendus pour attirer sa clientèle.

Toujours est-il que les conditions de travail pour les quelques 30 000 salariés de la société Lidl France, ne semblent guère enviables : harcèlement, pénibilité, licenciement et même suicide, bienvenue dans l’univers impitoyable du monde de la grande distribution… Une séquence en particulier a choqué les téléspectateurs : dans une conversation enregistrée entre un chef de magasin Lidl et son manager, ce dernier se met à hurler des menaces à l’attention de son subordonné : « Si je viens et que le magasin est mal tenu, je te promets que toi et moi on se verra toutes les semaines. Ça va être à feu et à sang. Je te mettrai six jours de mise à pied à longueur de temps, tu vas mourir ». Voilà qui dénote incontestablement une ambiance de saine émulation et de franche camaraderie au sein de l’entreprise…

Chez Lidl, comme dans de nombreuses autres entreprises sans doute, tout est fait pour augmenter la productivité, sans trop se préoccuper du bien-être des salariés, considérés avant tout comme des ressources jetables. On y excelle ainsi dans la polyvalence imposée aux caissières, ce qui permet d’éradiquer les temps morts et de réduire au strict minimum le personnel.

Dans les coulisses du monde du travail (source : Premières lignes)

On y a aussi développé la commande vocale qui règne en maître dans les entrepôts où une machine dicte aux préparateurs de commandes les tâches à effectuer, ce qui les transforme en robots qui s’épuisent à tenter de suivre les cadences infernales dictées par la machine. L’émission a ainsi constaté que le poids total des marchandises manipulées chaque jour par ces préparateurs de commande était proprement ahurissant, pouvant atteindre jusqu’à 8 tonnes ! De quoi générer lumbago et tassements de vertèbres à brève échéance.

Mais ce n’est pas très grave puisque le marché du travail actuel permet de licencier rapidement le personnel devenu inapte et de le remplacer par de la chair fraîche. Cash investigation a ainsi relevé que pas moins de 2196 salariés de l’enseigne ont été licenciés pour inaptitude sur les 5 dernières années alors que seuls 22 ont été recasés en interne à un poste de travail moins pénible. En parallèle, l’enseigne se vante d’avoir créé 8000 emplois en France sur cette même période, mais on comprend à quel prix…

Le ton incisif de la journaliste Elise Lucet et les révélations apportées lors de cette émission ont sans aucun doute fait du tort à l’enseigne. Les commentaires ont aussitôt fusé sur les réseaux sociaux, du style : « Un avertissement pour tentative de suicide… En gros, la prochaine fois, te rate pas, ou on te vire ». De nombreux téléspectateurs se sont souvenus de la publicité diffusée par Lidl, mettant en scène un employé d’une marque concurrente qui se rend dans un magasin Lidl et qui appelle son patron pour lui annoncer sa consternation face à la qualité et au prix des produits en vente chez Lidl. Chacun s’en est donc donné à cœur joie pour détourner cette publicité fort malvenue : « Allo patron, y a Elise Lucet chez Lidl. On est mal, patron, on est très mal… ».

Détournement de publicité sur Twitter (source : Huffington post)

Et de fait, la direction de Lidl France a manifestement accusé le coup, au point de se sentir obligée de faire paraître un communiqué de presse dès le lendemain 27 septembre, alors que des salariés d’un entrepôt du distributeur dans les Bouches-du-Rhône se mettaient en grève et que le député LREM Daniel Labaronne déposait une question écrite au gouvernement sur ce sujet ! Il fallait donc au plus vite éteindre l’incendie et la direction de Lidl s’est mobilisée en catastrophe pour tenter de rectifier le tir et rétablir auprès de ses clients une image plus présentable.

Il est bien difficile de déterminer à ce stade si ce coup de projecteur dont le distributeur se serait bien passé va affecter significativement ses ventes. Rien n’est moins sûr car, comme le soulignent nombre de spécialistes du marketing, en la matière, « c‘est la loi du porte-monnaie qui prime ». Autrement dit, le consommateur se moque bien des conditions de travail dans les entreprises, du moment qu’il a accès à des marchandises à prix abordables…

Faut-il contribuer à alimenter le système ?

Dans leur communiqué, les dirigeants de Lidl insistent sur leur souci de transparence et estiment avoir été piégés par les journalistes à qui ils ont ouvert leurs entrepôts et leurs magasins sans restriction. De son côté, un représentant syndical de la CGT juge que l’émission « dit exactement ce que l’on dénonce depuis des années, les mauvaises conditions de travail, le management ». La vérité est probablement entre les deux. Espérons en tout cas que le choc amènera responsables et salariés à approfondir le dialogue social au sein du groupe. Il semble qu’il subsiste une certaine marge de progrès dans ce sens…

L.V.    

Qui organise la pénurie de beurre ?

5 novembre 2017

Certains se souviennent peut-être encore de ce temps pas si lointain où les chambres froides de ce qui était encore la Commission économique européenne débordaient de beurre, stocké pour éviter que les cours de cette matière première ne s’effondrent. Le stockage avait commencé en 1964 afin de venir en aide aux agriculteurs européens alors en pleine surproduction et, en 1986, on avait atteint le volume incroyable de 1,28 millions de tonnes de beurre stockés dans les réserves de l’Europe.

Pour remédier à cet excédent structurel, des quotas laitiers ont fini par être instaurés en 1984 et, peu à peu, les « montagnes de beurre » ont commencé à se résorber. Il a quand même fallu près de 20 ans pour y parvenir et c’est en 2007 seulement qu’ont été écoulés les dernières 6000 tonnes de beurre encore stockés, pour l’essentiel d’origine espagnole à cette date. A l’époque, le prix du marché s’élevait à 2 400 € la tonne. Le système des quotas laitiers a été finalement abandonné en avril 2015 et depuis, c’est le marché mondial qui régit la commercialisation des produits laitiers sans aucun filet de sécurité.

Le résultat ne s’est pas fait attendre puisque dès 2016, le prix du lait payé au producteur est descendu en dessous du coût de production et le revenu moyen d’un éleveur en France aurait baissé de plus de 26 % entre 2015 et 2016 selon l’INSEE. Il ne reste déjà plus que 70 000 fermes laitières en France, un tiers d’entre elles ayant disparu au cours des 10 dernières années. Avec la fin des quotas laitiers qui fixaient des volumes plafond de production par pays, la production européenne a fortement augmenté, du fait principalement des grosses fermes industrielles du nord de l’Europe, ce qui tire les prix à la baisse et étrangle les derniers éleveurs laitiers encore en activité en France.

Manège de traite à la ferme industrielle dite des 1000 vaches, à Ducrat, près d’Abbeville dans la Somme (source © La Voix du Nord)

Et l’on apprend désormais que le beurre, qui jadis encombrait les frigos de Bruxelles, est devenue une denrée rare. Les rayons des supermarchés se vident et les boulangers industriels qui en sont de gros consommateurs (sachant qu’un croissant est composé à 50 % de beurre…) se retrouvent en chômage partiel faute de matière première. Le prix du beurre est ainsi passé en dix-huit mois de 2 500 à 6 500 € la tonne : un bond spectaculaire et qui pourrait encore se poursuivre. Mais comment a t-on bien pu en arriver là ? Le Marché aurait-il perdu la main, sa fameuse « main invisible » si chère aux économistes libéraux ?

Vache de race Prim’Holstein

On pourrait d’abord s’étonner que les cours du lait soient au plus bas alors que ceux du beurre, qui en dérivent directement n’ont jamais atteint de tels sommets. Certains invoquent des raisons techniques liées non pas à une météo qui aurait été défavorable à la production laitière comme certains le prétendent, mais qui découlent effectivement d’une politique menée depuis des années par la filière : en France, plus des deux-tiers du cheptel laitier sont constitués de Prim’Holstein, ces vaches laitières qui constituent l’essentiel des troupeaux européens et qui fournissent jusqu’à 10 000 litres de lait par tête et par an. Depuis des décennies, les chercheurs de l’INRA comme leurs collègues européens ont orienté la sélection de cette race dans le seul but de produire davantage de lait et moins de matière grasse. Or, sans matière grasse dans le lait, il est plus difficile de faire du beurre : il faut en moyenne 22 l de lait pour produire un kg de beurre, mais cela peut varier fortement sachant qu’un litre de lait contient selon les cas entre 35 et 45 g/l de matière grasse.

Couverture du Time de 2014 vantant les mérites du beurre

Or la consommation mondiale de beurre est désormais en hausse. Avec 8 kg par an et par habitant, la France se place au premier rangs des gros consommateurs, mais la demande est en train d’exploser dans d’autres pays, notamment asiatiques où l’on commence à prendre goût aux viennoiseries. Même aux USA, les diététiciens sont en train de revenir sur leur jugement très négatif concernant la consommation des corps gras en général et du beurre en particulier, ainsi que l’a rappelé le Time à sa Une en 2014.

Dans ce supermarché Cora, des rayons de beurre quasi vide (photo © Aurélien Laudy pour l’Union)

Beurre dans la baratte (source © Agrilait)

Mais la pénurie de beurre ne frappe curieusement que la France. Or la production de beurre français est plutôt en croissance, avec un volume global de 368 000 tonnes produit en 2015 contre 341 000 en 2010. Notre pays est actuellement le 6ème producteur mondial de beurre et le 2ème en Europe derrière l’Allemagne. De 2006 à 2010, la production mondiale de beurre a ainsi augmenté de 14 % et dépasse actuellement les 10 millions de tonnes, le premier producteur étant désormais l’Inde. Mais le géant de la production laitière est la Nouvelle-Zélande qui produit pas moins de 27 % du lait mondial, exporté principalement sous forme de poudre de lait. D’ailleurs, la France importe chaque année deux fois plus de beurre qu’elle n’en exporte, et sa principale source d’approvisionnement est justement la Nouvelle-Zélande.

Un dessin de Na !

En réalité, on se retrouve confrontés à deux phénomènes qui se surimposent. Le premier est un mouvement de fond, d’ampleur mondial et qui reflète une demande accrue de beurre, du fait de l’émergence de nouveaux marchés, notamment en Chine, alors même que la production de beurre a été volontairement freinée depuis des années parce que les consommateurs s’étaient orientés plutôt, pour des raisons diététiques, vers la consommation d’huiles végétales et de margarines. Ce mouvement de fond explique donc que les prix mondiaux du beurre soient en forte hausse, alors que ceux du lait n’augmentent que de manière modérée, du fait des stocks importants de poudre de lait encore disponibles, en particulier en Europe qui a en réserve plus de 350 000 tonnes, de quoi peser significativement sur les cours mondiaux.

A cela vient s’ajouter un élément conjoncturel spécifiquement français. On se souvient qu’en 2016, à l’issue d’une crise agricole comme la France en connaît régulièrement, le principal industriel du secteur, Lactalis, avait accepté de payer un peu plus cher le lait, à 290 € la tonne, ce qui lui permettait de s’aligner sur le prix des autres acteurs (Bongrain, SODIAAL ou Danone) tout en restant très en deçà des coûts réels de production que la profession agricole évalue entre 330 et 380 € la tonne selon les exploitations.

Mais en France, ce sont les 4 centrales d’achat de la grande distribution (Intermarché/Casino, Carrefour/Dia, Auchan/Système U et Leclerc) qui font la pluie et le beau temps en matière de fixation des prix des produits alimentaires. Les négociations avec les producteurs et les industriels de l’agro-alimentaire ont lieu une fois par an et la grande distribution s’y emploie à imposer à ses fournisseurs les prix les plus bas.

C’est la raison pour laquelle, le prix du beurre en grande surface n’a jusqu’à ce jour quasiment pas augmenté, contrairement à ce qu’on observe en Allemagne par exemple où le prix de la plaquette de beurre a plus que doublé. Comme vient de le reconnaître, après une semaine de tergiversations, le ministre de l’agriculture et de l’alimentation, Stéphane Travert, la pénurie de beurre dans les rayons des magasins s’explique en réalité principalement par un nouveau bras de fer entre industriels et géants de la grande distribution.

Faute de pouvoir vendre leur beurre en France à un prix rémunérateur, les acteurs de la filière préfèrent donc l’exporter, tout simplement. Bienvenue dans le monde de la mondialisation heureuse !

L.V.