Archive for the ‘Actualités’ Category

A Marseille, le métro craint que les immeubles ne lui tombent sur la tête…

15 juillet 2019

Nos ancêtres les Gaulois, lithographie du XIXe siècle (photo © Selva / Leemage)

La légende de nos ancêtres les Gaulois ne craignant qu’une chose, que le ciel ne leur tombe sur la tête, est tenace bien que sans doute largement excessive. Popularisée par les bandes dessinées d’Astérix, cette croyance a néanmoins un fond de vérité, puisqu’elle résulte du témoignage d’un historien grec, Arrien, auteur de l’Anabase d’Alexandre, qui relate les campagnes d’Alexandre le Grand en s’appuyant notamment sur les mémoires d’un de ses généraux, Ptolémée.

Selon ce témoignage, l’histoire se passe en 335 avant J. C., plusieurs siècles donc avant la conquête de la Gaule par Jules César. Les Gaulois dont il est question sont en réalité des Celtes de la Gaule cisalpine, autrement dit du nord de l’Italie, plus précisément de la petite ville d’origine étrusque nommée Adria, située à l’embouchure du Pô et qui a donné son nom à la mer Adriatique toute proche. Ces farouches guerriers sont des mercenaires habitués à louer leurs services à Denys l’Ancien, tyran de Syracuse, qui avait établi à cet endroit une garnison militaire devenue centre de recrutement.

Alexandre le Grand à la bataille d’Issos, détail d’une mosaïque de Pompéi, conservée au musée de Naples

Quelque peu désœuvrés depuis la chute de son fils, Denys le Jeune, quelques années auparavant, ces guerriers gaulois viennent en fait dans l’idée de se faire recruter par le nouveau roi de Macédoine qui s’apprête à partir à l’assaut de l’empire Perse et de conquérir l’Asie. Alexandre les invite à un banquet et leur demande ce qu’ils craignent le plus, persuadé qu’ils répondront diplomatiquement en indiquant qu’ils redoutent avant tout les foudres du souverain tout puissant Alexandre le Grand.

C’est pourquoi la réponse des guerriers celtes, indiquant qu’ils n’ont peur que d’une chose, à savoir que le ciel leur tombe sur la tête, est restée dans les mémoires et dans les chroniques historiques. Faut-il cependant y voir l’expression d’une véritable croyance propre à la cosmogonie celtique qui se traduirait par une réelle peur que les puissances célestes viennent s’abattre sur les fiers guerriers gaulois ? En réalité et vu le contexte, Alexandre et son général Ptolémée traduisent plutôt cette affirmation ambiguë comme un acte de provocation de leurs invités, une manière de dire qu’ils n’ont peur de personne, pas même du roi de Macédoine… Ils en déduisent que ces Gaulois ne sont que des vantards, mais que leur vaillance mérite de les incorporer dans l’armée d’Alexandre…

Malgré la tradition qui prétendrait que nous serions tous lointains descendants de ces guerriers arrogants, la crainte que le ciel ne nous tombe sur la tête, n’est plus guère répandue de nos jours dans ce qui était autrefois le territoire de la Gaule transalpine.

Population réfugiée à la station de métro Lamarck pendant une alerte aérienne en 1944 (photo © Doisneau / coll. J. Robert / Ktakafka)

Certes, les circonstances nous rappellent parfois que le danger peut venir du ciel. Lors des bombardements allemands, puis surtout alliés, qui ont durement meurtri plus d’une ville française durant la dernière guerre mondiale, la population française avait pris l’habitude de se réfugier dans les caves et, à Paris, dans les stations de métro en espérant y être à l’abri des bombes. Cela ne sera pas toujours suffisant à en juger par le nombre incroyable de victimes civiles du fait de ces bombardements, y compris d’ailleurs dans les stations de métro comme celle de Pont-de-Sèvres, où 80 personnes ont trouvé la mort début 1943 suite à un raid audacieux de la Royal Air Force visant les usines Renault à Boulogne-Billancourt mais ayant arrosé un peu large.

Civils tués par un bombardement anglais le 4 avril 1943 à la station de métro Pont-de-Sèvres (photo Berliner Verlag archives ; source © Alamy Images)

Mais voilà que de nos jour certaines stations de métro non seulement ne constituent plus des abris sûrs contre les menaces venues du ciel, mais doivent même être fermées à cause de ces mêmes menaces. En l’occurrence, c’est le cas de la station Jules Guesde, située dans le 2e arrondissement de Marseille, laquelle a fait l’objet d’un arrêté municipal de police, le mercredi 19 juin 2019, ordonnant l’évacuation de 42 habitants et la fermeture sine die de la station de métro. La raison évoquée est que 3 immeubles vétustes de la rue de la Butte, située à deux pas de la Porte d’Aix et de l’Hôtel de Région, menacent de s’effondrer, sur l’entrée de la station de métro !

Périmètre de sécurité déployé place Jules-Guesde (photo © Emilio Guzman / Marsactu)

Une partie des immeubles branlants qui bordent la place avaient pourtant déjà été démolis en 2017 dans le cadre de l’opération Euroméditerranée qui intègre ce secteur, mais ceux des numéros 4, 6 et 8 de la rue de la Butte, menacent désormais ruine, d’où la prise de ce nouvel arrêté de péril imminent par les services de la Ville de Marseille, sérieusement échaudés depuis l’effondrement de la rue d’Aubagne qui avait fait 8 morts le 5 novembre 2018 et provoqué un véritable séisme politique.

Les derniers habitants ont donc été évacués dans l’urgence et les entrées des trois immeubles soigneusement cadenassées voire murées comme le relate La Provence. Un périmètre de sécurité a été mis en place tout autour de la zone jugée dangereuse, qui inclut donc l’entrée de la station de métro, interdisant tout accès à cette dernière. Le site de la RTM (Régie des transports marseillais) confirme laconiquement que la station est fermée au public mais que les rames de la ligne 2 continuent d’y circuler normalement, sans toutefois marquer l’arrêt.

L’entrée du n°4 rue de la Butte murée à côté de la station Jules Guesdes (photo © La Provence)

Quant à savoir combien de temps durera une telle situation sans doute très handicapante pour tous ceux qui habitent ou travaillent aux alentours, bien malin qui pourrait le dire. « Nous vous tiendrons informés de sa réouverture » assure aimablement la RTM sur son site, ce qui est bien en effet la moindre des choses, et on l’en remercie chaleureusement par avance.

Un nouveau drame a en tout cas peut-être été évité à Marseille grâce à cette mesure de sécurité préventive. A quelques mois des élections municipales, l’effondrement de ces immeubles sur une bouche de métro à la sortie des bureaux du Conseil Régional aurait sans doute été quelque peu malvenue…

L. V.

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La finance au secours du climat ?

11 juillet 2019

Pierre Larroutorou (extrait vidéo © ThinkerView)

Parmi les 74 députés français élus le 26 mais 2019 au Parlement européen, figure un ardent défenseur de la lutte contre le changement climatique. Placé en cinquième position sur la liste justement intitulée Envie d’Europe écologique et sociale, dirigée par Raphaël Glucksmann, il a été élu de justesse puisque le score de 6,19 % obtenu par la liste pourtant soutenue par le Parti socialiste, ne lui a permis d’avoir que 5 élus. Voilà donc que Pierre Larrouturou accède à 54 ans à son deuxième mandat électif, après avoir été un temps conseiller régional d’Ile de France, entre 2010 et 2015, sous l’étiquette des Verts.

Agronome de formation, cet économiste est un disciple de René Dumont, persuadé depuis toujours que le Monde ne peut se développer de manière harmonieuse sans davantage de justice sociale. Longtemps militant au PS, il avait créé en mars 2012 le Collectif Roosevelt aux côtés de nombreuses personnalités parmi lesquelles Edgard Morin, Michel Rocard ou encore Stéphane Hessel, dont il était très proche.

Pierre Larroutorou et Stéphane Hessel présentent une motion au congrès du Parti socialiste à Toulouse en 2012 (source © Daily Motion)

Ayant claqué à trois reprises la porte du PS qu’il juge trop timide dans ses volontés réformatrices, Pierre Larrouturou a toujours milité pour la réduction du temps de travail, un meilleur partage des richesse, une Europe plus démocratique et qui fut dès 2005 un des rares économistes à prédire la survenance de la crise économique majeure de 2008, s’attirant les moqueries acerbes d’un Dominique Strauss-Kahn alors au sommet de sa gloire.

Son aventure à la tête de son propre parti, Nouvelle Donne, créé fin 2013, ne lui a pas attiré que des amitiés comme il le raconte lui-même dans une longue interview qu’il a accordé en juin 2018 au média internet Thinkerview, qui fait un tabac d’audience sur YouTube.

En novembre 2017, Pierre Larrouturou publie un livre intitulé en toute modestie Pour éviter le chaos climatique et financier, un ouvrage coécrit avec Jean Jouzel, ancien vice-président du GIEC, et dont les recherches en tant que glaciologue ont contribué à mettre en évidence, dès les années 1980, l’impact du réchauffement climatique mondial.

Depuis lors, l’économiste Pierre Larrouturou a un peu mis de côté son combat contre le chômage pour se concentrer sur ce nouveau cheval de bataille qui, de son propre aveu, l’empêche de dormir. L’association qu’il a créée avec l’ex-glaciologue climatologue Jean Jouzel et dont il a été un temps le salarié, s’appelle Pacte Finance Climat.

L’économiste Pierre Larrouturou et le climatologue Jean Jouzel (photo © Stéphane Geufroi / Ouest-France)

Tout un programme que cet économiste passionné expose avec infiniment de pédagogie, partant d’un constat largement partagé et que les projections du GIEC résument de manière très visuelle : même en supposant que les engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris lors de la COP 21 soient scrupuleusement respectés (ce qui est loin d’être le cas, surtout depuis que ces mêmes accords ont été piétinés par Donald Trump, pourtant à la tête d’un des principaux pays émetteurs de gaz à effet de serre), le réchauffement climatique atteindrait plus de 3 °C d’ici la fin du siècle, avec sans doute des effets irréversibles et des emballements incontrôlables perceptibles dans les quelques années à venir. On est vraiment très proches désormais du point de rupture et seules des politiques ambitieuses et coordonnées de réduction des émissions de gaz à effet de serre pourraient peut-être encore permettre d’éviter le chaos généralisé.

Les trajectoires du probable : quel scénario pour le futur (source © Pacte Climat)

L’objectif visé est clair : faire en sorte que l’Europe joue un rôle moteur en démontrant, par une politique volontariste, qu’il est possible de diviser par quatre d’ici 2050 ses émissions de gaz à effet de serre tout en créant des millions d’emplois, grâce à des investissements massifs notamment dans l’isolation des bâtiments, dans le développement des énergies renouvelables, dans des transports publics propres et dans des politiques d’économie d’énergie à grande échelle.

Un dessin signé Wingz (source © CFDT)

Les études montrent que le pari vaut la peine d’être tenté avec 6 millions de nouveaux emplois à la clé et une réduction significative des dépenses d’énergie, mais aussi une diminution des dommages liés aux catastrophes naturelles voire à terme aux tensions politiques provoquées par l’inévitable immigration de réfugiés climatiques.

Comment amorcer la pompe pour financer un chantier aussi colossal ? En fait la réponse est simple et les outils pour y arriver existent déjà : les banques centrales, américaines comme européennes, ont créé massivement de la monnaie lors de la crise de 2008 pour sauver les banques commerciales menacées de faillite, et la Banque centrale européenne continue à le faire discrètement mais à grande échelle. Depuis 2015, ce sont pas moins de 2500 milliards d’euros qui ont ainsi été injectés par la BCE auprès des banques commerciales, l’essentiel de cette masse monétaire servant uniquement à la spéculation financière puisqu’on estime que seulement 300 millions d’euros ont été prêtés au secteur privé pour des investissements productifs, une misère !

Un dessin signé Nawaq (source © Jolyday)

Dans ces conditions, même le FMI en fait le constat : ces énormes sommes d’argent créées de manière totalement artificielle ne font qu’alimenter la bulle spéculative et nous rapprochent chaque jour davantage d’une nouvelle crise économique que le journal Les Échos prédit déjà comme 10 fois plus grave que celle de 20008 : « l’économie mondiale est comme le Titanic, elle accélère avant le choc »…

La proposition est donc évidente : il suffirait d’affecter cette création monétaire à des investissements en faveur de la transition énergétique. Pour cela, pas besoin de créer de nouvelles usines à gaz. Il suffit de s’appuyer sur la Banque européenne d’investissement (BEI) en lui adossant une nouvelle filiale, une Banque du développement durable, qui, dans le cadre d’un nouveau Traité européen à négocier entre les États les plus engagés, attribuerait à chacun d’entre eux un droit de tirage correspondant à 2 % de son PIB. De quoi investir 45 milliards en France sous forme de prêt à taux zéro pour financement massivement l’isolation des logements et le développement de transports publics propres.

Pierre Larroutorou sur ThinkerView

A cela s’ajoutent bien sûr d’autres leviers à actionner sous la forme d’une taxe sur les transactions financière et une taxe sur les émissions de CO2, mais surtout une contribution climat sous forme d’une taxe à hauteur de 5 % sur les bénéfices des entreprises, bien entendu dégressive en fonction du bilan carbone de chacun. Cette taxe, susceptible de rapporter 100 millions d’euros par an, alimenterait un Fonds européen pour le climat et le développement permettant de soutenir l’effort de recherche, les investissements pour la transition énergétique et l’aide au développement en faveur de nos voisins africains les plus exposés aux effets du dérèglement climatique. Une taxation évidemment peu populaire auprès des milieux d’affaire mais qui permettrait de compenser la chute régulière observée depuis le milieu des années 1990, avec un taux moyen d’imposition sur les bénéfices proche de 20 % en Europe alors qu’il est resté autour de 35 % aux États-Unis, jusqu’aux décision récentes de Donald Trump.

Reste à savoir désormais si ce pacte finance-climat a une chance d’être mis en œuvre, ce qui suppose que les chefs d’États européens, Emmanuel Macron et Angela Merkel en tête, s’en emparent de manière volontariste. Nombreux sont en tout cas les élus locaux de tous bords qui soutiennent la démarche : c’est peut-être le moment ou jamais pour nos responsables politiques, nouvellement élus à la tête des instances européennes, de faire preuve de clairvoyance et de courage, avant qu’il ne soit trop tard…

L. V.

Chaux-Bouilland : on a raté la marche…

5 juillet 2019

La lycéenne suédoise Greta Thunberg à la marche pour le climat du 22 février 2019 à Paris (photo © François Mori / AP / Le Monde)

Attention : chaud devant ! Le réchauffement climatique s’emballe, les épisodes de canicule se succèdent, notre maison brûle, et on regarde ailleurs… Pas tous, heureusement. Et pas seulement la jeunesse, notamment suédoise, qui organise manifestation sur manifestation pour attirer l’attention des responsables politiques sur ce dérèglement planétaire dont l’homme est responsable et sur lequel il est encore temps d’agir, mais dont les effets sont d’ores et déjà pour la plupart irréversibles.

Tous les militants que compte l’Europe enchainent campagnes de sensibilisation, démarches médiatiques, procédures juridiques et marches pour le climat, histoire de rappeler que tous ne se résignent pas et qu’il existe peut-être d’autres solutions que celle prônée par la mairie de Paris qui, face au réchauffement climatique, ambitionne de doubler l’offre parisienne en matière de climatisation…

Une bande dessinée Birds publiée dans Ouest France le 20 juin 2019

Et lorsqu’il s’agit de militer pour sauver, sinon la planète, qui elle n’est pas en danger, mais les espèces végétales et animales qui l’occupent (dont l’espèce humaine qui risque de payer un lourd tribu face aux conséquences attendues du dérèglement climatique global), les citoyens ne manquent pas d’imagination. En l’espèce, la palme revient peut-être à l’association Les Amis de la Terre de Nuits-Saint-Georges, en Côte-d’Or, qui appelaient mercredi 19 juin 2019 sur leur site Facebook à une marche festive pour le climat, prévue le dernier week-end de juin entre deux villages bourguignons au nom évocateur : Chaux et Bouilland !

Les organisateurs de la marche Chaux – Bouilland (photo © Le Bien public)

Les 13 km qui séparent ces deux villages des Hautes-Côtes, un terroir viticole béni des Dieux, étaient de fait un beau parcours à offrir à tous les militants soucieux de préserver l’avenir de notre écosystème et désireux d’appeler à des politiques publiques plus ambitieuses en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, tout en contemplant de magnifiques paysages ruraux largement préservés.

Oui, mais voilà… La réalité est venue confirmer, s’il en était besoin, que l’urgence climatique n’est pas un simple canular comme Donald Trump persiste à le croire. Suite à la vague de chaleur qui sévit en France depuis le 24 juin, des records datant de la canicule de 2003 ont été battus : on a ainsi enregistré la température extrême de 45,9 °C dans la commune de Gaillargues-le-Montueux, dans le Gard, vendredi 28 juin à 16h20, du jamais vu !

La Bourgogne n’a pas atteint de tels sommets, mais le mercure est quand même monté très haut. Des records de chaleur ont été enregistrés dès le jeudi 27 juin avec 37,3 °C à Dijon, 38,5 °C à Montbard et même 38,9 °C à Nicey. Les prévisions météorologiques annonçant une nouvelle hausse des températures pour le week-end et le niveau 3 du Plan canicule ayant été déclenché, le Préfet de Côte d’Or n’a eu d’autre choix que d’annoncer, vendredi 28 juin, qu’il annulait un certain nombre de manifestations sportives prévues dans le département, dont la fameuse marche pour le climat Chaux-Bouilland, programmée pour le samedi 29…

Au-delà de Chaux, la canicule… (photo © GoogleStreet / France Bleu)

Une marche contre le réchauffement climatique annulée pour cause de température caniculaire, voilà qui ne peut que conforter ses organisateurs dans leur conviction qu’il serait grand temps de se préoccuper du problème. Ces derniers ne s’en sont d’ailleurs pas cachés et à défaut d’une marche un peu trop chaude au goût du Préfet, ils ont appelé à un simple rassemblement lundi 1er juillet à 19h30 devant le panneau d’entrée de la commune de Bouillant. Un choix largement justifié par les circonstances, celui de Chaux aurait été à juste titre considéré comme très en deçà de la réalité !

L. V.

Hécatombe sur le Bolmon…

3 juillet 2019

Le maire de Marignane commentant la mortalité piscicole en bordure du Bolmon à l’Estéou (source © extrait vidéo Maritima media)

Très mauvaise surprise pour le maire de Marignane, Eric Le Dissès, dimanche 30 juin 2019, vers 7 h du matin, lorsqu’il apprend que des milliers de poissons morts flottent le ventre en l’air sur l’étang de Bolmon, alors que la canicule règne depuis plusieurs jours et que le mercure était monté à 39,6 °C l’avant-veille. Le spectacle, filmé notamment par Maritima médias n’est effectivement pas très ragoûtant et les témoignages recueillis auprès des riverains confirment que l’odeur est à l’avenant…

Le maire s’inquiète surtout pour les cygnes qui s’ébattent au bord de l’étang pour la plus grande joie des enfants, pour lesquels la commune a aménagé une aire de jeu dans ce secteur autrefois naturel de l’Estéou, où la Cadière vient se jeter dans l’étang de Bolmon.

Un tas de cadavres de poissons sur le bord de l’étang du Bolmon (photo © Adrien Max / 20 Minutes)

Des lances à incendies sont mises en place pour tenter d’apporter aux cygnes un peu d’eau pure tandis que les employés municipaux s’affairent, toute la journée du 1er juillet à ramasser les cadavres d’anguilles, carpes et autres muges qui sont entassés sur la berge en attendant d’être évacués pour l’équarrissage : près de 3  tonnes de poissons morts à éliminer selon un témoignage recueilli auprès du guide nature Jean-François Lion par Sciences et Avenir.

Ce n’est certes pas la première fois qu’une telle mortalité piscicole se produit sur cet étang. C’est même un phénomène quasi récurrent même si cet épisode surprend par sa précocité dans la saison. Le Bolmon est en réalité une lagune, séparée de l’étang de Berre par le cordon littoral du Jaï. Le site est complexe et largement transformé par la main de l’Homme, à commencer peut-être par celle des Romains qui auraient déjà aménagé le chenal naturel entre l’étang de Berre et la mer Méditerranée. En 1847, le chenal est creusé à 3 m puis approfondi à 9 m à partir de 1863, avant d’être de nouveau élargi et rectifié au tout début du XXe siècle puis encore en 1925.

Carte montrant la configuration des étangs de Berre, de Vaïne et de Bolmon (source © GIPREB)

A la même époque, en 1926 est creusé le tunnel du Rove, qui relie sous le massif de la Nerthe, le port de Marseille à l’étang de Berre en longeant la rive sud du Bolmon. Sous l’effet de cette circulation marine intense, ces étangs qui étaient jusque là principalement alimentés en eau douce car réceptacles des eaux de la Cadière mais aussi de l’Arc et de la Touloubre, se sont transformés en lagunes marines salées. Mais l’effondrement brutal du tunnel du Rove en 1963 suivi en 1966 de l’arrivée du déversement des eaux douces de la Durance, via le canal usinier EDF et l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas, ont profondément transformé le milieu.

Usine hydroélectrique de Saint-Chamas qui déverse depuis 1966 ses eaux douces limoneuses dans l’étang de Berre

L’arrivée massive de cette eau douce chargée de sédiments, à raison de 3,3 milliards de m3 chaque année jusqu’en 1994, et de 680 000 t de limon par an, a par ailleurs coïncidé avec le développement d’activités industrielles particulièrement polluantes, combinée à une urbanisation mal maîtrisée du secteur : les rejets d’eau usées domestiques et industrielles ainsi que le ruissellement et le lessivage des berges ne tardent pas à transformer ce milieu naturel en un gigantesque égout à ciel ouvert. Dès 1957, la pêche doit y être interdite pour des raisons sanitaires, ce qui n’empêche pas le braconnage.

A partir de 1994, une timide reconquête de ce milieu écologique dégradé s’est amorcée avec la réouverture de la pêche en même temps que se faisaient les premières restrictions de rejets d’eau douce en provenance de l’usine de Saint-Chamas. Alors qu’on y recensait en 1949 101 espèces benthiques et que les fonds de l’étang étaient couverts sur environ 6000 ha d’herbiers, on ne compte plus depuis 1995 qu’une quinzaine d’espèces benthiques et les herbiers ne s’étendent pas au-delà de 1,5 ha sur quelques poches résiduelles. Même les tentatives de recolonisation des fonds par des herbiers à zostères, menées par le GIPREB (Groupement d’intérêt public pour la réhabilitation de l’étang de Berre, créé en 2000) ont échoué et la qualité de ces milieux aquatiques reste désespéramment mauvaise.

Herbier à zostères dans l’étang de Berre (source © vidéo YouTube)

Au-delà de l’héritage industriel particulièrement lourd qui se traduit par des sédiments très largement chargés en métaux lourds, PCB et autres joyeusetés, ces milieux lagunaires méditerranéens sont en réalité d’une grande fragilité. Les eaux de lessivage et celles charriées par les petits fleuves côtiers sont riches en nitrates et phosphates malgré les efforts récents pour traiter les effluents domestiques. Un phytoplancton abondant se développe donc en surface, selon le phénomène classique de l’eutrophisation, se traduisant périodiquement par des accumulations d’algues vertes nauséabondes sur les rives.

L’étang de Berre, un milieu naturel menacé par l’urbanisation et les industries polluantes (source © blog Monique Cisello)

Faute de faune adaptée pour consommer le phytoplancton, ce dernier empêche le développement de plantes aptes à la photosynthèse, donc à l’oxygénation de l’eau, tandis que sa décomposition consomme l’oxygène dissous disponible. L’eau salée ayant une densité supérieure, tend à à se concentrer à la base de la colonne d’eau, ce qui se traduit par une stratification des eaux, également nuisible à la qualité du milieu, et qui explique ces crises fréquentes d’anoxie : les poissons n’ayant plus assez d’oxygène dissous dans l’eau meurent…

Pour le maire de Marignane, la solution est évidente. Il est vrai qu’on en parle depuis une bonne vingtaine d’années et que sa mise en œuvre a reçu un aval du Ministère de l’environnement dès 2003. Elle consisterait à rouvrir le canal du Rove en provoquant par pompage un apport permanent d’eau de mer propre et riche en oxygène qui, par brassage, redonnerait toute sa vitalité à l’étang de Bolmon. Les études scientifiques se succèdent depuis des années pour étudier les impacts potentiels d’une telle solution et un rapport spécifique a même été commandé au Conseil général de l’environnement et du développement durable en février 2017 par Ségolène Royal pour tenter de faire le point sur ce dossier complexe pour lequel les acteurs s’écharpent depuis des années sans arriver à trouver de solution viable.

Vue de l’intérieur du tunnel du Rove (photo © Thibaut Vergoz/Zeppelin Network / Chasse marée)

L’affaire est d’autant moins simple que c’est le Conservatoire du Littoral qui est propriétaire de l’étang de Bolmon et des milieux humides associés, et que ce dernier s’oppose farouchement à la réouverture du canal du Rove, estimant notamment que le brassage occasionné pourrait remettre en suspension les polluants accumulés depuis des années dans les sédiments. Quant aux études techniques pilotées par le Service annexe des voies navigables, rattaché au Grand port maritime de Marseille et gestionnaire du canal du Rove, elles ont surtout mis en évidence l’ampleur des investissements nécessaires pour remettre en circulation l’eau de mer via une galerie qui contourne la partie effondrée du tunnel.

Mortalité piscicole à l’étang de Bolmon le 1er juillet 2019

Il faudrait pour cela mobiliser des débits de pompage très élevés, non seulement pour assurer un courant suffisant dans le canal lui-même mais aussi entre le canal et l’étang de Bolmon, afin de permettre une réoxygénation significative de ce dernier. Inutile d’y songer en revanche pour l’étang de Berre lui-même car les volumes en jeu sont bien trop conséquents pour espérer un résultat visible. Et en cas de crue de la Cadière, déversant en quelques heures de gros volumes d’eau douce dans l’étang de Bolmon, ce serait rapidement l’hécatombe pour les espèces développées dans un milieu nettement plus salé que dans son état actuel. Au point que certains songent plutôt à d’autres alternatives telles que l’injection d’oxygène dans le milieu, comme le fait le SIAAP dans la Seine en aval de Paris en insufflant localement de l’oxygène dans l’eau pour constituer des îlots de survie pour la faune piscicole lorsque les conditions physico-chimiques du milieu deviennent critique.

Nul ne sait quand on arrivera enfin à trouver les bonnes solutions pour que les étangs de Berre et de Bolmon redeviennent des milieux naturels de qualité dans lesquels les poissons pourront évoluer sans risquer à tout moment l’asphyxie ou l’intoxication. Le maire de Marignane n’a sans doute pas fini de se mettre en colère devant les caméras…

L. V.

Cela aussi concerne le Monde !!

29 juin 2019

Un dessin signé Chrib

« On est chez nous » ! « On est chez nous » ! Nous l’avons entendu maintes fois ce mot d’ordre lors des meetings de campagne du Rassemblement National, de Marine Le Pen à Jordan Bardella ! Mais parmi tous ces gens qui criaient, certains ignorants et de bonne foi, d’autres moins et carrément politiciens et démagogues, combien d’entre eux possèdent un patronyme qui se termine en « a », « i », « ez », « off », « ian » « ski » ou « poulos » ? Ils sont les descendants de parents ou grands-parents qui venaient de loin et qui ont dû subir à l’époque de leur arrivée en France, les mêmes arguments bêtes et méchants : « on est chez nous », « on est chez nous » !! Alors, ignorance de l’histoire ? Mémoire courte ?

Un dessin signé Visant

Le problème des migrations est complexe. On ne peut pas y répondre de manière simpliste comme le font certains politiciens et certains penseurs de « l’invasion » ou du « grand remplacement ». Ils sont continuellement invités sur les chaînes télé et y déversent n’importe quels chiffres, pourvu qu’ils impressionnent !

Pourquoi ne pas inviter plus fréquemment des scientifiques, historiens, sociologues, démographes dont l’objectivité et le sérieux de leurs recherches scientifiques viendraient sûrement remettre les pendules à l’heure ?

Le droit de quitter un pays ou son pays est inscrit dans la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et depuis les années 1990, le monde est entré dans une ère de migrations de masse. Ces migrations aux origines diverses (inégalités de développement économique, crises politiques, guerres, démographie galopante) ne concernent pour le moment que 3,4 % de la population de la planète mais elles représentent une tendance profonde de l’humanité qui évolue plus rapidement que les actions de régulation.

Un dessin de l’Algérien Ghir Hak, (source © GAG)

Toutes les politiques de dissuasion, de répression mises en place n’ont aucunement inversé le sens des flux migratoire Sud-Nord.

Un dessin signé Deligne (source © Pinterest)

En Europe, la fermeture des frontières à l’immigration de travail entre 1974 et 2004 a eu pour effet l’accélération du regroupement familial et le développement de l’immigration irrégulière. Une vision exclusivement sécuritaire de la gestion à court terme de ce phénomène migratoire a abouti aux morts aux frontières et en mer, aux camps, aux murs, au maintien en situation irrégulière de millions de migrants. Les États, désireux de garder leur souveraineté pour rassurer leurs opinions publiques semblent ne pas avoir compris qu’aujourd’hui, la mobilité est devenue un facteur essentiel du développement humain.

Face à cette incompétence des États, de l’Europe, une gouvernance mondiale des migrations devrait pouvoir se mettre en place. Pour le moment, le seul et unique droit universel à la mobilité mis en œuvre concerne les réfugiés (convention de Genève en 1951) instaurant le droit d’asile.

Quand instaurera-t-on de véritables politiques du vivre ensemble ?

Quand reconnaitra-t-on que la mobilité est le droit de l’homme du 21e siècle ?

Quand prendra-t-on en compte les intérêts des migrants, les intérêts des pays de départ et les intérêts des pays d’accueil ?

Un dessin signé Lounis (source © GAG)

Le pacte mondial sur l’immigration et l’asile adopté en septembre 2016 par l’Assemblée générale des Nations Unies tend à aller dans ce sens. Il comporte des dispositions relatives aux migrations et à l’asile. Il propose une meilleure gestion et sécurisation des parcours migratoires. Il propose une contrainte juridique et morale aux États.

Cela ouvre une perspective plus sereine pour les générations futures que l’exacerbation de la haine de l’autre, le racisme et l’ouverture de camps comme seule politique.

Ceux qui racontent que par miracle, on va arrêter l’immigration vous mentent. Ne les croyez plus. Ils sont à contre-courant de l’histoire. Ils sont sans perspective politique viable à moyen et long terme.

                                                                                                                                              AB

Drapeau violet et alerte rouge sur les plages de Marseille

25 juin 2019

La Ville de Marseille revendique pas moins de 21 sites de baignade en mer dont 15 plages surveillées. Contrairement à sa voisine Cassis qui arbore sans discontinuer le Pavillon bleu depuis 2009, Marseille n’a pas souhaité demander ce label qui atteste de la bonne qualité des eaux de baignade. Officiellement, c’est pour ne pas attirer davantage de touristes sur ses plages déjà bien chargées l’été. Mais en réalité, c’est surtout pour masquer les réelles difficultés de la ville pour arriver à maintenir tout au long de l’été une qualité d’eau de baignade correcte.

La plage de Pointe Rouge, un exemple de plage marseillaise en milieu urbain (photo © Getty / Elle)

A sa décharge, l’exercice n’est pas facile pour des plages souvent exiguës, situées en site très urbanisé et exutoires naturels de toutes les déjections et détritus qui jonchent le sol et qui sont facilement lessivés en cas de fortes précipitations. A chaque orage, c’est le même scénario : les réseaux d’eaux usées saturent, sous l’effet des très nombreux branchements illicites des eaux pluviales, et les déversoirs d’orage rejettent dans le milieu des eaux brutes tandis que le lessivage des sols charrie en mer tout ce qui s’est accumulé sur la chaussée. Quand ce ne sont pas des canalisations d’eau usée qui se rompent, voire des particuliers et parfois des industriels qui rejettent discrètement dans les avaloirs du réseau pluvial des produits polluants qui se retrouvent directement en mer.

La calanque de Sormiou, une des belles plages de Marseille (source © Marseille Tourisme)

Certes de gros efforts ont été faits depuis des décennies pour améliorer le traitement des effluents et mieux gérer les eaux pluviales, y compris dans le cadre du Contrat de baie lancé en 2015 pour 6 ans et qui concerne tout le littoral de Martigues à La Ciotat. Mais la tâche est ardue et les résultats encore bien peu satisfaisants : en 2018, les plages marseillaises ont ainsi fait l’objet de 153 interdictions de baignade du fait de la qualité insuffisante des eaux de baignade.

Prélèvements effectuées pour la Ville de Marseille, à 5 m du rivage et à 30 cm de profondeur (photo © Sophie Pironnet / Made in Marseille)

Et la saison estivale qui débute tout juste a bien mal commencé comme le relevait 20 minutes le 20 juin dernier, avec déjà 15 fermetures de plages, une information largement reprise par la presse, de Marsactu jusqu’à Libération. Outre les analyses réalisées par l’Agence régionale de la santé (ARS) et dont les résultats ne sont connus que dans un délai de 48 à 72 heures, la Ville de Marseille a missionné le SERAMM (Service d’assainissement Marseille Métropole, délégué à l’entreprise Suez) pour procéder sur ses plages à des prélèvements quotidiens dès poltron minet, suivis d’analyses accélérées qui permettent de savoir dans un délai de 3 heures si la présence de bactéries fécales de type Escherichia coli et autres entérocoques sont en nombre suffisant pour justifier une fermeture préventive du site. Grâce à cette forte réactivité, il est ainsi possible de gérer au jour le jour fermeture et réouverture des plages sans être soumis au diktat de l’ARS qui pourrait sinon être amenée à interdire durablement l’accès à certaines plages trop souvent contaminées.

La plage du Prophète à Marseille (source © Made in Marseille)

Une réactivité plutôt rassurante donc pour le baigneur marseillais intrépide. Mais la fréquence de ces drapeaux violets qui alertent sur la pollution des plages et interdisent la baignade ne manque pas d’interroger malgré tout. En particulier sur la plage du Prophète qui a déjà été fermée pendant 5 jours depuis le 1er juin ! Un record peu enviable, d’autant que les taux de colibacilles y ont parfois atteint des sommets, comme ce 12 juin 2019 où il a été mesuré pour Escherichia coli le chiffre faramineux de 15 199 UFC (unités formant colonies) pour 100 ml d’eau, soit 150 fois plus que la norme pour définir une eau de bonne qualité. Quant à la concentration d’entérocoques, un autre marqueur de la présence de déjections humaines et animales, elle y a été évaluée à 5 198 UFC/100 ml, ce qui correspond à 370 fois la valeur tolérée pour une eau de baignade. Des valeurs qui sont du même ordre de grandeur de ce qu’on peut mesurer à la sortie de l’émissaire de Cortiou : autant se baigner dans une fosse septique !

Arrêté d’interdiction de baignade sur la plage de l’Huveaune à Marseille (photo © Laurence Mildonian / La Provence)

Et les valeurs mesurées le même jour sur la plage de l’Huveaune, malicieusement surnommée « Epluchures beach » par certains mauvais plaisants, ne sont guère plus rassurantes avec, pour E. coli, une valeur de 1642 UFC/100 ml. Bien que ponctuelles et vraisemblablement liées à des déversements accidentels d’eaux usées non traitées, ces valeurs sont néanmoins révélatrices d’une situation qui se dégrade. Comme le souligne La Provence, 8 des 21 plages marseillaise ont vu leur qualité déclassée en 2018, seules 12 d’entre elles pouvant être considérées comme d’excellente qualité, alors qu’elles étaient entre 17 et 18 à pouvoir se targuer d’une telle qualification les années précédentes. La plupart d’entre elles restent classées comme « bonnes » mais celle de Borely est désormais passée dans la catégorie inférieure et celle de l’Huveaune, décidément mise à l‘index, est désormais considérée, depuis 2017, comme de qualité « insuffisante ».

Monique Daubet, conseillère municipale de Marseille, déléguée à l’hygiène (source : Ville de Marseille)

De quoi attiser les échanges entre élus locaux puisque, selon Libération, le sujet s’est invité à la table du Conseil municipal de ce mois de juin 2019, provoquant de belles passes d’armes entre l’élue socialiste Samia Ghali, regrettant « la situation catastrophique de nos plages » et la conseillère municipale LR déléguée à l’hygiène, Monique Daubet, qui suspecte le déversement malencontreux d’une piscine et insinue qu’il s’agit peut-être même de celle de sa collègue d’opposition, ambiance !.

Les internautes quant à eux se déchaînent sur le site de 20 minutes où il est question d’un système de traitement des eaux usées « aussi vétuste que Gaudin » et d’une recommandation à tous les Marseillais de « ne plus tirer la chasse durant l’été » tandis que d’autre évoquent « Marseille, capitale européenne de la culture 2013 et capitale mondiale de la pollution des eaux 2019 ». Des galéjades bien entendu, qui pourraient même prêter à sourire, mais qui confirment en tout cas, qu’il reste du pain sur la planche avant de retrouver sur le littoral marseillais une eau de baignade irréprochable : un beau défi en perspective…

L. V.

A Manosque, on mise sur l’énergie verte

24 juin 2019

Loin de tout miser sur le projet ITER et ses promesses d’accéder un jour peut-être à la maîtrise de la fusion nucléaire, le maire LR de Manosque, Bernard Jeanmet-Péralta, par ailleurs président de la communauté d’agglomération Durance Luberon Verdon Agglomération (DLVA), se débat depuis des années pour tenter de mettre en œuvre une autre voie de la transition énergétique, l’hydrogène vert.

C’est tout l’enjeu du projet Hygreen (pour « Hydrogène vert », en Provençal dans le texte), en gestation depuis 2 ans mais sur lequel la collectivité DLVA n’hésite plus désormais à communiquer largement. La Provence s’en était fait largement l’écho dans un article en février 2019 et le maire de Manosque n’a pas hésité à interpeller en direct à ce sujet le Président de la République Emmanuel Macron, lors de son passage à Gréoux-les-Bains, le 7 mars 2019, à l’occasion du Grand débat post Gilets jaunes.

A Gréoux, le maire de Manosque, Bernard Jeanmet-Péralta, interpellant Emmanuel Macron sur la filière de l’hydrogène vert (photo © Frédéric Speich / La Provence)

L’idée n’est pas nouvelle mais elle s’inscrit bien dans l’air du temps de la transition énergétique, et dans les ambitions du plan national Hydrogène dévoilé par Nicolas Hulot, du temps où il était encore ministre de la transition écologique. Elle consiste à développer la production locale d’électricité par panneaux photovoltaïques, puis à utiliser cette énergie verte pour fabriquer de l’hydrogène par électrolyse d’eau distillée. Un procédé très gourmand en électricité et actuellement peu compétitif face aux filières classiques de production d’hydrogène par voie chimique à partir d’hydrocarbures, mais qui a l’avantage d’être totalement décarboné et ne ne pas rejeter de gaz à effet de serre.

L’hydrogène ainsi produit constitue un excellent moyen de stocker l’énergie puisqu’il peut ensuite être restitué sous forme d’électricité via des piles à combustibles pour alimenter des véhicules à moteur électrique. L’avantage est que ces véhicules, qui disposent de leur propre réservoir d’hydrogène sous pression, peuvent faire le plein en quelques minutes seulement, comme avec une pompe à carburant traditionnelle, et disposer ensuite d’une autonomie de plusieurs centaines de kilomètres.

Toyota Miraï faisant le plein d’hydrogène (DR)

A Manosque, on ne sait pas encore très bien comment tout ceci va se concrétiser, mais les choses se précisent. Le pari du président de la DLVA, une communauté d’agglomération qui regroupe 25 communes du sud des Alpes de Haute-Provence (et une du Var) entre Durance et Verdon, est que son territoire dispose pour cela de nombreux atouts : un ensoleillement très favorable, de l’espace et même des cavités naturelles exploitées depuis 1969 pour le stockage d’hydrocarbures et qui pourraient être réemployées pour y conserver l’hydrogène ainsi produit.

Ces cavités sont réalisées artificiellement par dissolution du sel dans des couches géologiques profondes et permettent de stocker de grandes quantités d’hydrocarbure liquide en toute sécurité. Le site exploité par la société Géostock comprend ainsi 28 cavités pour une capacité de stockage de plus de 9 millions de m3, la plus importante de France, en plein cœur du Parc naturel régional du Luberon. Le groupement d’intérêt économique Géométhane, qui stocke du gaz naturel à plus de 1000 m de profondeur, près de Manosque, devrait être le partenaire associé au projet Hygreen.

A ce jour, un comité scientifique a été mis sur pied, ainsi qu’un comité stratégique de pilotage du projet, associant, outre les élus locaux, la Région PACA et les services de l’État. Les communes ont été sollicitées pour mettre à disposition les terrains sur lesquels seront installés les panneaux photovoltaïques, sachant que le territoire de la DLVA compte déjà près de 500 installations fonctionnelles pour une production annuelle supérieure à 12 GWh.

Parc solaire de Gréoux-les-Bains sur 180 ha, mis en service en juin 2017 par Solairedirect (source ENGIE)

Le projet dans son état actuel envisage la production d’électricité via plusieurs sites distincts équipés de panneaux photovoltaïques pour une puissance totale visée de 900 MWc. De quoi produire plus de 10 000 tonnes d’hydrogène vert chaque année. Dix commune de la DLVA ont déjà proposé des terrains pour l’implantation des premières installations au sol, soit l’équivalent de 650 ha à ce jour, l’objectif à terme étant de couvrir environ 1600 ha. Elles percevront en échange un loyer qui pourrait correspondre à environ 30 % de la recette, le reste revenant aux acteurs publics et privés qui apporteront l’essentiel de l’investissement tandis que la communauté d’agglomération DLVA percevra les recettes fiscales et que le territoire bénéficiera des retombées en matière d’emploi, les projections les plus optimistes faisant état d’un millier de postes créés sur 10 ans et de recettes pour le territoire évaluées à 10 millions d’euros par an pendant 30 ans : une véritable manne pour DLVA !

Le coût de l’opération n’est cependant pas négligeable puisqu’il est estimé actuellement  à près d’un milliard d’euros dont environ 600 millions pour les installations solaires de production d’électricité et le reste pour produire et stocker l’hydrogène. De l’hydrogène vert dont le sort n’est pas encore totalement fixé : il pourrait soit être injecté directement dans le réseau de gaz, soit être revendu à des sites industriels locaux, soit servir à la mise en place d’un réseau de transport public et au ravitaillement de flottes captives de voitures électriques.

Kangoo à hydrogène achetée par le Conseil départemental de la Manche en 2015 (source © Breez Car)

L’idée est en effet de promouvoir l’hydrogène comme carburant des véhicules décarbonés du futur, même si jusqu’à présent la filière reste encore très expérimentale malgré les initiatives de nombreuses collectivités qui mettent en place, qui leurs bus, qui leurs vélos à hydrogène. On trouve désormais sur le marché des voitures électriques Renault Kangoo équipés de piles à combustible à hydrogène par la société grenobloise Symbio FCell, rachetée par Michelin en février 2019. Et il existe même un train à hydrogène, le Coradia iLint, développé par Alstom et dont les premières rames roulent depuis fin 2018 pour le réseau régional de transport de Basse-Saxe en Allemagne.

Pour autant, le nombre de véhicules à hydrogène en service était estimé en 2018 à 6 500 tout au plus à travers le monde. A Paris, une flotte d’une centaine de taxis est exploitée depuis 2015 sous la marque Hype. Mais le marché reste encore très balbutiant du fait des coûts très élevés de ces véhicules et des craintes qui existent quant à la sécurité des réservoirs à hydrogène sous pression. L’hydrogène est en effet un gaz très volatile et qui s’enflamme facilement au contact de l’air.

Explosion d’une station de distribution d’hydrogène le 10 juin 2019 près d’Oslo, en Norvège le (source © Automobile propre)

Deux explosions ont d’ailleurs déjà eu lieu coup sur coup sur des usines de production et de distribution d’hydrogène, la première le 1er juin 2019 à Santa Clara en Californie, et la seconde le 10 juin 2019 près d’Oslo en Norvège. Dans les deux cas, tout le réseau de distribution d’hydrogène du pays a été mis à l’arrêt en attendant de diagnostiquer les causes réelles du sinistre, confirmant que la technologie, bien que très prometteuse dans le cadre de la transition énergétique, n’est peut-être pas encore totalement mature, ce qui bien sûr n’enlève rien aux rêves ensoleillés de la communauté d’agglomération DLVA…

L. V.

Marseille : un BUS nommé Désir

22 juin 2019

Tracé d’ensemble du futur Boulevard urbain Sud, dans le prolongement de la L2 (source : plaquette Aix Marseille Provence Métropole)

La ville de Marseille, la deuxième plus grande ville de France, et par ailleurs la plus ancienne, est aussi l’une des rares à ne pas disposer d’un boulevard périphérique. Ceci n’est sans doute pas totalement étranger au fait que c’est aussi l’une des plus embouteillées, à quasi égalité avec la capitale : au cours de l’année 2018, un automobiliste marseillais lambda a ainsi passé en moyenne 146 heures coincé dans les bouchons, soit l’équivalent d’un mois de travail !

Et pourtant, ce ne sont pas les projets de contournement qui ont fait défaut. Celui d’une rocade périphérique permettant de contourner l’agglomération par l’Est est inscrit dans les plans d’urbanisme depuis 1933, qui dit mieux ?

Vue aérienne du chantier de la L2 (source © Bouygues TP)

La partie nord de ce contournement, la fameuse rocade L2, en réalité A507, était ainsi inscrite au contrat de plan État-Région dès 1979. Mais il a fallu attendre le 25 octobre 2018 pour assister à l’ouverture complète à la circulation de ce tronçon de 9,7 km d’autoroute urbaine à 2 x 2 voies, permettant de relier l’autoroute A7 au nord à l’autoroute A50 qui joint Marseille à Aubagne par la vallée de l’Huveaune. Débuté en 1992 sous l’égide des services de l’État, le chantier, qualifié par Jean-Claude Gaudin de « chantier le plus lent de l’Histoire », avait végété jusqu’à sa relance en 2009 dans le cadre d’un partenariat public-privé (PPP), mais il a fallu attendre 2014 pour que les travaux avancent enfin à un rythme normal.

C’est maintenant le prolongement sud de ce contournement, lui aussi dans les cartons depuis plus d’un demi-siècle qui est entré dans sa phase active de travaux. Il concerne 8,5 km entre l’échangeur Florian au nord, au niveau du raccordement avec la L2 et l’A50, et le secteur de Pointe-Rouge au sud. L’extrémité sud a d’ailleurs déjà été ouverte à la circulation sur environ 600 m, depuis une vingtaine d’années sous forme d’un boulevard urbain entre Pointe-rouge et la traverse Parangon.

Caractéristique des principaux tronçons du futur Boulevard urbain Sud (source : plaquette Aix Marseille Provence Métropole)

Pour ce qui est du chaînon manquant, la Ville de Marseille a sérieusement pensé à en confier le financement et la réalisation au privé, selon la formule du PPP qu’elle affectionne tant. Mais c’est finalement la Métropole Aix-Marseille-Provence qui a hérité de la patate chaude et qui s’est lancé dans la voie plus classique de la maîtrise d’ouvrage publique pour ce chantier conséquent dont le montant est évalué à plus de 300 millions d’euros TTC. Pour ce qui est du plan de financement, la présidente de la Métropole, Martine Vassal, a obtenu que le Département des Bouches-du-Rhône, présidé par une certaine Vassal Martine, subventionne les deux-tiers du projet, sans doute l’effet d’une certaine proximité entre les deux exécutifs…

Les travaux ont donc pu être lancés dès l’été 2017 pour ce qui est désormais qualifié de « Boulevard urbain sud », BUS pour les intimes. C’est le groupement EGIS-INGEROP qui a été chargé de la conception globale du projet et qui vient de se voir confier de surcroît, début avril 2019, la maîtrise d’œuvre du tronçon central.

Vue aérienne de la trémie d’entrée du BUS au niveau du raccordement avec l’échangeur Florian en avril 2019 (source © Boulevard urbain sud)

La première tranche de travaux, débutée en juillet 2017, se concentre sur le raccordement avec la L2 au niveau de l’échangeur Florian et prévoit notamment la réalisation de 3 tranchées couvertes qui permettront le passage de ce boulevard urbain en 2 X 2 voies jusqu’à la rue Verdillon. Des parcs urbains et paysagers seront aménagés au dessus des tranchées couvertes. Plus au sud, le BUS se prolongera à ciel ouvert jusqu’à son extrémité sud, en intégrant une voie pour les bus à haut niveau de service ainsi que 2 voies dans chaque sens pour la circulation routière jusqu’au vallon de Toulouse, une seule au-delà. Des trottoirs et pistes cyclables séparées de la chaussée principale sont également prévus de part et d’autre.

Réalisation de la tranchée couverte entre le rond-point Haddad et la rue Verdillon en octobre 2018 (source © Boulevard urbain sud)

Le chantier bat actuellement son plein, y compris désormais sur les parties de la section 3, située entre le Vallon de Toulouse et Sainte-Marguerite, où les travaux ont débuté fin 2018. Le génie civil des tranchées couvertes ainsi que les bassins de rétention prévus sont maintenant achevés et les travaux d’aménagement se poursuivent donc à l’intérieur. Deux ouvrages de franchissement sur l’Huveaune sont également programmés, le plus long (102 m pour 21 m de largeur), conçu par l’architecte Rudy Ricciotti, étant en cours de construction par Bouygues TP depuis début 2019, pour une mise en service prévue fin 2020. Bref, les travaux avancent à un bon rythme

Esquisse des futurs ponts sur l’Huveaune pour le passage du BUS (source © Agence Rudy Ricciotti / Le Moniteur)

Si tout va bien, le premier tronçon d’environ 3 km situé entre l’échangeur Florian et le boulevard Sainte-Marguerite devrait être achevé et ouvert à la circulation en 2021. La partie sud, qui s’étend sur environ 5 km mais présente moins de complexité technique, devrait être réalisée en 3 ans, à partir de 2020, pour une mise en service du contournement Est dans sa totalité en 2022. Il aura finalement fallu moins d’un siècle pour passer de la programmation et l’inscription de ce tronçon routier de moins de 18 km dans les documents d’urbanisme, à son ouverture à la circulation…

L. V.

Qui se préoccupe des biens communs ?

7 juin 2019

La salle du Clos Blancheton de Carnoux a réuni, jeudi 23 mai 2019, une assistance composée des adhérents du Cercle Progressiste Carnussien et de personnes intéressées par les questions économiques et de société, toutes et tous venus pour écouter notre conférencier apporter des réponses à la question « Mais où est donc passé le bien commun ? » et proposer une démarche de valorisation de ce capital.

Le conférencier, Thierry Fellmann, à Carnoux le 23 mai 2019 (photo © CPC)

C’est Thierry FELLMANN, chercheur en Économie du Bien Commun, qui nous a éclairé sur le bien commun pour lequel, en introduction, il a demandé aux personnes présentes de bien vouloir énoncer ce qui pour elles le constituaient : climat, eau, air, santé, patrimoine biologique, éthique de la vérité, liberté, fraternité, paix, temps, parmi d’autres, ont été cités.

De cet échange sur le bien commun et ses enjeux, Thierry Fellmann propose dans un premier temps, des dispositifs pour dynamiser ces derniers dans « une économie de solutions ».

Le bien commun renvoie à la notion d’intérêt général qui peine à rendre compte des enjeux actuels. Sa prise en compte est liée aux risques de dégradation ou de perte d’un acquis collectif. Le bien commun peut se rattacher à trois composantes : l’environnement, le sociétal et le souci des générations futures.

Pour chaque composante, le conférencier met ensuite en évidence qu’à chacun des maux communs correspond un bien commun. Ainsi, au dérèglement climatique est associé son versant positif le climat, au stress hydrique c’est l’eau, à la manipulation génétique il associe le patrimoine biologique, à la pauvreté et l’exclusion, l’égalité, aux conflits, la paix….

Il existe des initiatives pour renforcer le bien commun. Parmi eux, nous retiendrons les financements responsables, l’économie du partage, l’économie circulaire et la croissance verte, ainsi que l’économie de fonctionnalité qui valorise l’usage plutôt que la propriété, la mobilisation citoyenne…

Ces initiatives peuvent être concentrées pour générer des processus voire des écosystèmes, générateurs de bien commun.

Reste posée la question de la gouvernance.

Les réponses peuvent être mondiales comme le proposent les Nations Unies :

source © ONU Femmes France

Les réponses peuvent être aussi et en priorité locales :

  • Les projets de territoire, les villes durables, la consommation responsable …
  • Les actions publiques exemplaires pour le développement de « communs » : association culturelle, village vert, pôle petite enfance, maison du livre, jardins partagés …
  • Des « communs » reliés à l’écosystème économique : espace de travail en commun, relations d’entreprises, label « Village vert » …
  • Un pilotage stratégique et opérationnel exemplaire : une vision stratégique, des ressources dynamiques, une gouvernance partenariale, un management relationnel et des projets.

Exemple de modèle vertueux de gouvernance « LS »

Au terme de la première partie de l’exposé, Thierry Fellmann propose une typologie de biens communs :

Dans un deuxième temps, le conférencier envisage une phase plus conceptuelle dans laquelle il montre la nécessité de remettre en question la pensée économique classique à partir d’une intention : l’économie du bien commun constitue un référentiel à partager….

Pourquoi renouveler l’analyse économique ?

La pensée économie classique montre ses limites :

  • Nous traversons une crise générale (écologique, sociale, politique, économique, financière) qui manifeste un déséquilibre structurel.
  • Les critiques pointent une économie essentiellement fondée sur la croissance de la production et un consumérisme exacerbé.
  • Les conséquences se manifestent en terme de dégradation des ressources naturelles et des écosystèmes, de production de pauvreté et d’inégalité, de gaspillage et de marchandisation généralisée.
  • Le PIB comme unique critère d’évaluation de la situation est insuffisant et requiert d’adjoindre des indicateurs de développement humain, de bien être…

Il en est de même pour l’économie publique classique :

  • Nous vivons un moment de « fragilité démocratique» avec l’émergence de problèmes complexes à long terme
  • Des urgences économiques et sociales appellent des réponses immédiates
  • Le fossé se creuse entre la notion d’intérêt général présentée comme finalité de l’action publique et la vie politique caricaturée par le tourbillon médiatique.
  • Enfin, une tension croissante existe dans nos sociétés occidentales avec la manifestation d’une diversité qui peine à croire à son unité.

Comment alors retrouver une pertinence de l’action publique ?

  • En décentrant le regard, en passant d’une logique de réalisations à une logique de résultats, en retrouvant les enjeux clés du bien vivre en société.
  • En dépassant le hors-sol et en pensant le futur, en associant les parties-prenantes et enfin en intégrant les biens communs.

Le conférencier, Thierry Fellmann, à Carnoux le 23 mai 2019 (photo © CPC)

Pour éclairer son propos, Thierry Fellmann évoque quelques exemples dont le projet Alpes de Lumière qui développe le partage des ressources du territoire dans le Luberon et les Alpes de Haute-Provence. Il cite aussi l’encyclopédie en ligne Wikipedia qui emploie 300 personnes et bénéficie de 2,4 millions de contributeurs ayant écrit 40 millions d’articles lus par 500 millions de visiteurs.

Pour conclure la deuxième partie de son exposé, il rappelle que

  • Trois composantes clés sont indispensables pour passer des biens communs aux « communs » : une ressource, un faisceau de droits et d’obligations et enfin une gouvernance.
  • Quatre dynamiques de conceptualisation et d’action sont nécessaires : l’apport déterminant d’Elinor Ostrom, l’investissement collectif et des villes en transition vers les communs.
  • Huit communs sont distingués : les communs fonciers, les communs environnementaux, les communs informationnels, les communs de la connaissance, les communs scientifiques, les communs numériques, les communs économiques et enfin les communs urbains.

La dernière partie de la conférence aborde la question du marché et de l’innovation à travers notamment du rôle que joue le digital dans les transformations sociétales.

C’est à partir de six entrées que Thierry Fellmann termine son développement en montrant comment le digital transforme la chaîne de valeur, comment la concurrence est accélératrice d’innovation, comment on observe une généralisation du modèle de l’innovation ouverte et parallèlement le développement d’une innovation frugale dans les zones de pauvreté, le rôle de la diffusion d’une culture du design et enfin la mutation des organisations.

Au terme de son exposé, le conférencier nous propose des éléments de synthèse et tout d’abord les quatre pôles majeurs pour une économie du bien commun :

source © T. Fellmann

Il insiste sur les leviers de la gouvernance qui mobilisent les territoires (mondial, international, national, régional, métropolitain, urbain, rural …), les stratégies (vision, régulation, coopération) et enfin les méthodes (prospective, management de projets, appui aux communs…) avant de développer l’axe central de l’économie du bien commun : LA RELATION

L’économie ne peut exister sans la relation, elle ne peut être soutenable sans prendre soin du futur, elle ne peut se développer sans intégrer les besoins de la société et l’économie du bien commun ne peut exister sans gouvernance qui prend soin de la relation. Enfin, les bonnes méthodes intègrent la relation.

Pour ce faire, il est nécessaire de développer des valeurs d’engagement : conviction, initiative, responsabilité, mobilisation des citoyens et engagement collectif.

Ces valeurs d’engagement s’exerceront dans différents lieux en fonction d’enjeux démocratiques :

  • Enjeux environnementaux pour les biens écologiques et les biens territoriaux,
  • Enjeux sociaux pour les biens matériels et les biens politiques,
  • Enjeux technologiques pour les biens immatériels, les biens culturels et les biens de connaissance

L’ensemble contribuant au renforcement des biens moraux au service de l’humain.

Un public carnussien conquis par l’enjeu des biens communs (photo © CPC)

C’est sur ces propos dynamisants que s’engage un large échange avec la salle, partage de questions et de relations d’expériences qui se poursuit autour du traditionnel pot de l’amitié qui conclut chaque conférence proposée par le Cercle Progressiste Carnussien.

Michel Motré

La lessive au glyphosate ?

31 mai 2019

Le sénateur Pierre Médevielle (photo © Didier Goupy / Site P. Médevielle)

Sénateur UDI de Haute-Garonne, Pierre Médevielle est aussi maire de Boulogne-sur-Gesse, une commune rurale de 1600 habitants située près de Saint-Gaudens, en limite du Gers. Peu connu du grand public en dehors de son Sud-Ouest natal, ce pharmacien est pourtant membre de la Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire du Sénat, mais aussi vice-président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques.

Présidé par Gérard Longuet et composé de 18 députés et 18 sénateurs, ce dernier organisme a pour mission, « d’informer le Parlement des conséquences des choix de caractère scientifique et technologique afin, notamment, d’éclairer ses décisions ». Il permet ainsi au Parlement de disposer d’une expertise pour éclairer des choix politiques de long terme. C’est dans ce cadre que quatre parlementaires dont Pierre Médevielle ont déposé le 2 mai 2019, à l’issue de 15 mois d’enquête, un rapport intitulé « Évaluation des risques sanitaires et environnementaux par les agences : trouver le chemin de la confiance ».

La mission qui leur avait été confiée avait pour objet, à partir de l’exemple emblématique du glyphosate, de comprendre comment travaillent les agences chargées d’évaluer la dangerosité des produits chimiques à risque, de passer en revue leurs protocoles d’investigations, et de suggérer, par une harmonisation des pratiques en France et en Europe par exemple, des pistes d’amélioration de nature à restaurer la confiance entre ces instituts scientifiques et l’opinion publique. Un véritable travail de fond, sur un sujet brûlant d’actualité qui déchaîne facilement les passions et pour lequel toute la sagesse et l’expérience de notre pharmacien sénateur était attendue afin de débrouiller avec prudence et objectivité un dossier aussi ardu et sujet à controverses.

Épandage de glyphosate dans la Sarthe en mai 2018 (photo © Jean-François Monier / Archives AFP / Géo)

Apprenant que le rapport allait être rendu public, la Dépêche du Midi a naturellement contacté le sénateur le 12 mai dernier, afin de l’interroger sur les conclusions de ces travaux. Et là, surprise ! Pensant sans doute à ne pas froisser ses électeurs issus pour beaucoup du monde agricole, Pierre Médevielle tient en effet au journaliste qui le questionne des propos assez tranchés, affirmant « qu’aucune preuve scientifique ne démontre formellement aujourd’hui la cancérogénité du glyphosate. A la question : le glyphosate est-il cancérogène : la réponse est non ! ». Voilà qui contredit ouvertement les conclusions du Centre international de recherche sur le cancer et relève vaguement de la provocation, surtout quand le sénateur précise que « le glyphosate est moins cancérogène que la charcuterie ou la viande rouge qui, pourtant, ne sont pas interdites ». Les agriculteurs victimes de graves intoxications pour avoir manipulé ce produit apprécieront…

Un dessin signé Xavier Delucq, publié dans le Huffington Post

Mais le sénateur décidément en verve lors de cet entretien avec la presse locale, a fait une autre confidence des plus étrange, affirmant sans ciller et toujours en parlant du glyphosate, le produit actif du Roundup commercialisé par Monsanto, que « cette molécule est ajoutée à nos lessives pour nettoyer les canalisations ». De quoi rendre perplexe le moins averti des citoyens face à une affirmation énoncée avec un tel aplomb par un parlementaire scientifique faisant nécessairement autorité.

On ignorait en effet jusque là que les fabricants de lessive se préoccupaient non seulement de la propreté de notre linge mais également de celles de nos canalisations d’évacuation des eaux usées. On savait certes que le Coca Cola est un excellent déboucheur liquide, mais pas que que Monsanto se positionnait comme auxiliaire des égoutiers et fournisseur d’adjuvant pour lessive multi-usage. A se demander comment de tels secrets de fabrication avaient pu restés cachés jusqu’ici…

Face au tollé soulevé par ses propos, alors même que Pierre Médevielle n’était pas autorisé à s’exprimer publiquement sur le contenu de ce rapport qui n’est toujours pas accessible sur le site de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, le sénateur a prétendu avoir été piégé par les journalistes de la Dépêche du Midi qui auraient grossièrement déformé ses propos au mépris de toute déontologie. L’argument est convaincant car on sait que certains journalistes, surtout non spécialisés sur des sujets techniques aussi pointus, peuvent parfois se méprendre et traduire mal à propos les propos qu’on leur a tenus, croyant bien faire en les exprimant dans un langage plus simple sans se rendre compte qu’ils en modifient le sens.

Cédric Villani (en 2015)

Sauf que la totalité de l’entretien a été soigneusement enregistré par le journaliste qui a réalisé l’interview, lequel se propose bien volontiers de transmettre l’enregistrement à qui le souhaite. Au point que le premier vice président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, le mathématicien Cédric Villani, a été obligé de se livrer à un délicat exercice de rétropédalage diplomatique pour tenter de venir en aide à son confrère accusé du coup de rouler pour Monsanto : « Je ne vois, à ce stade, aucune raison de douter de l’intégrité de Pierre Médevieille qui, comme ses collègues tout au long des quinze mois de leur mission, a réalisé un excellent travail. Je veux croire qu’il s’agit d’une maladresse : au cours de son entretien, il s’est probablement laissé aller à exprimer des convictions personnelles ».

Reste que la question du glyphosate dans la lessive intrigue… En réalité, il semble que le bon pharmacien de Boulogne-sur-Gesse se soit un peu mélangé les burettes en pensant sans doute à l’acide aminométhylphosphonique, AMPA de son petit nom, qui constitue l’un des composés chimiques les plus fréquemment retrouvé dans les cours d’eau et les nappes souterraines, issu principalement de la dégradation en milieu naturel, du glyphosate utilisé comme herbicide. Mais l’AMPA a aussi une autre origine car il est aussi le résultat de la dégradation des aminométhylène-phosphonates, produits industriels utilisés dans les systèmes de réfrigération et de refroidissement des moteurs, mais aussi dans certains détergents industriels et domestiques (comme adjuvants anticalcaires).

L’eutrophisation des cours d’eau sous l’effet des rejets de phosphates

Ironie de l’histoire, ces phosphonates dans les lessives se sont fortement développés à partir de 2007, lorsqu’a été définitivement interdit l’usage des phosphates dans les détergents textiles ménagers, justement pour limiter les risques d’eutrophisation des cours d’eau. Or les AMPA, qui sont issus de la dégradation de ces phosphonates, ne sont pas éliminés dans les stations de traitement des eaux usées, ce qui explique qu’on les retrouve en proportion croissante dans le milieu naturel. Mais cela n’enlève rien au risque que constitue le glyphosate, non seulement pour la santé humaine, mais aussi pour la qualité de nos milieux aquatiques. Et cela incite en tout état de cause notre sénateur adepte du Roundup à réviser quelque peu ses cours de chimie et ses traités de déontologie…

L. V.

En Europe, l’écologie a le vent en poupe !

27 mai 2019

Les élections européennes se suivent et ne se ressemblent pas. Alors que la campagne électorale avait été plutôt amorphe pour cette dernière édition qui a pris fin dimanche 26 mai 2019, le taux de participation a atteint un niveau plutôt inespéré. En France en particulier où l’abstention gagnait inexorablement du terrain, élection après élection, le taux de participation a dépassé le seuil fatidique de 50,1 %, alors qu’il était tombé à 42,4 % seulement en 2014. Voilà qui constitue un sérieux démenti à tous ceux qui prétendent que la politique n’intéresse plus personne et que l’Europe technocratique est le cadet des soucis des Français.

Taux de participation par pays (résultats provisoires) aux élections européennes du 26 mai 2019 (source © Statista)

D’autant que cet engouement démocratique n’est pas l’apanage de notre seul pays. Le taux de participation constaté en France est sensiblement le même que dans la moyenne des 28 pays concernés par cette élection simultanée alors qu’il dépassait à peine 43 % en 2014. Bien sûr, ce chiffre moyen masque de fortes disparités entre les scores soviétiques de la Belgique où 89 % des électeurs se sont déplacés, le vote y étant obligatoire, et celui moins glorieux de la Slovaquie où moins de 23 % des citoyens inscrits sur les listes ont jugé nécessaire de s’exprimer. Mais on saluera quand même la forte mobilisation des Espagnols dont le taux de participation, qui n’était que de 43,8 % en 2014 a grimpé à 64,3 % en 2019, ou encore celle des Polonais où le taux de participation a bondi de 24 à 43 %.

Et pendant ce temps là, le Brexit… Un dessin signé Plantu

Certes, seuls 37 % de nos voisins britanniques se sont déplacés pour élire leurs représentants au Parlement européen, mais comment leur en vouloir alors que les négociations pour le Brexit s’éternisent et que cette élection a été décidée à la dernière minute, faute de trouver un accord à temps et sans laisser guère de latitude aux partis traditionnels pour trouver des candidats et encore moins faire campagne…

Il n’en reste pas moins que ces élections européennes, si elles ont provoqué une mobilisation citoyenne plutôt salutaire, viennent quelque peu chambouler le statu quo bruxellois. Il serait sans doute imprudent d’en tirer des conclusions hâtives d’autant que chaque pays présente un contexte différent qui interfère nécessairement avec une élection, toute européenne fut-elle. La victoire écrasante de la liste souverainiste soutenue par Viktor Orban qui a remporté plus de 53 % des suffrages en Hongrie, ou encore le large succès de la Ligue de Matteo Salvini en Italie avec plus de 34 % des voix sont sans doute des indices qui confirment une poussée des mouvements nationalistes et populistes en Europe, mais qui s’expliquent aussi par la situation politique intérieure de ces pays.

Un dessin signé Chappatte

En France, la liste soutenue par Marine Le Pen est arrivée en tête avec 23,3 % des suffrages exprimés, mais c’était déjà le cas en 2014 où le score de la liste Front National était même supérieur. La surprise vient plutôt des autres partis. En 2014, la liste FN était suivie dans l’ordre par celle de l’UMP qui engrangeait près de 21 % des voix, puis par celle du PS (14 %) et celle de l’UDI (à quasiment 10 %).

En 2019, l’ouragan Macron est passé par là et c’est la liste LREM qui talonne celle du Rassemblement national, à 22,4 %, tandis que les trois piliers traditionnels de la droite et de la gauche française finissent atomisés. Pour la première fois depuis que l’écologie a fait son entrée dans le paysage politique français, à l’occasion de la candidature de l’agronome René Dumont lors de l’élection présidentielle de 1974, c’est en effet la liste EELV, conduite par Yannick Jadot, qui passe en tête devant celles des partis traditionnels que sont les Républicains (qui finit à 8,5 %, du jamais vu dans une élection nationale !), le PS, ou encore l’UDI et le PC qui n’auront même pas réussi à sauver un seul représentant au Parlement européen.

Yannick Jadot, euphorique après son bon résultat aux élections européennes, dimanche 26 mai 2019 (photo © Stéphane de Sakutin / AFP)

Ce succès incontestable de la liste écologique qui a remporté 13,5 % des suffrages exprimés, même s’il n’atteint pas le score record obtenu en 2009 (plus de 16 %) est d’autant plus remarquable que la France n’est pas la seule dans ce cas. En Allemagne, le parti die Grünen arrive en deuxième position avec 20,5 % des voix, juste derrière la CDU d’Angela Merckel, de même qu’en Finlande notamment où la Ligue verte prend également la deuxième place avec 16 % des suffrages exprimés. Les écologistes devraient se retrouver à 69 dans le futur Parlement à Strasbourg, ce qui leur permettra peut-être de peser davantage sur les politiques européennes.

C’est en tout cas une bonne surprise pour Yannick Jadot qui, lors des dernières élections présidentielles, il y a deux ans seulement, avait été contraint de s’effacer au profit du candidat du PS, Benoît Hamon, alors que la liste de ce dernier vient de recueillir moins de 3,3 % des voix à l’occasion de ces élections européennes, juste assez pour se faire rembourser ses frais de campagne, mais pas suffisamment pour prétendre être représentée à Strasbourg.

La gauche multi-pluri-personnelle vue par le dessinateur Bésot

A gauche de l’échiquier politique, cette élection, comme d’ailleurs nombre de celles qui l’ont précédé, vient confirmer, s’il en était encore besoin, à quel point la gauche française se ridiculise en persistant à se présenter en ordre dispersé aux suffrages des électeurs. Les deux frères ennemis que sont la France insoumise et le PS, ce dernier revigoré par les forces nouvelles que sont Place publique et la Nouvelle donne, finissent au coude à coude avec 6,3 et 6,2 % des voix chacun, tandis que le PC est laminé avec moins de 2,5 % des voix. La recomposition d’une gauche plurielle, à l’image de ce qu’avaient réussi à faire François Mitterrand en 1981 où Lionel Jospin en 1997 va peut-être redevenir à l’ordre du jour, dans une configuration néanmoins totalement inédite puisqu’à l’issue de ces élections nationales ce sont les écologistes qui constituent désormais la force dominante : un beau challenge en perspective !

L. V.

Petit rappel : conférence sur les biens communs…

22 mai 2019

Ce jeudi 23 mars 2019 se tiendra à Carnoux une nouvelle conférence organisée par le Cercle progressiste carnussien. Ouverte à tous et volontairement conviviale, elle sera animée par Thierry Fellmann, chercheur en économie, et portera sur la gestion du bien commun : enjeux de la transition énergétique et numérique, innovations sociétales alternatives au tout marché, nouvelles formes d’économies axées sur le partage et la solidarité, la notion de « biens communs » autour de ressources partagées interroge sur les finalités du développement et renvoie à des modalités d’action reposant sur des coopérations entre acteurs divers.

De quoi s’interroger sur notre vision même de la société, basée sur un cadre éthique plus coopératif. Un échange intellectuellement stimulant et qui amène nécessairement à envisager des approches concrètes à mettre en œuvre tant au niveau local qu’à une échelle plus globale.

La conférence, qui se tiendra dans la salle communale du Clos Blancheton, rue Tony Garnier à Carnoux, jeudi 23 mai 2019 à partir de 18h30, est d’accès libre et gratuit : n’hésitez-pas à venir nombreux !

Balkany et Sarkozy rattrapés par la Justice

20 mai 2019

Décidément, le temps se gâte pour les gros bonnets de l’ex RPR, maquillé depuis en UMP avant de se couler dans le moule de la droite conservatrice américaine en lui empruntant son nom actuel des Républicains : ils ont beau courir vite et la Justice avancer à un train d’escargot, cette dernière finit quand même par les rattraper…

Alain Juppé condamné avant Jacques Chirac : un dessin signé Chapatte

Ce n’est bien sûr pas une nouveauté et on se souvient de l’ancien premier ministre Alain Juppé, qui, après avoir échappé de peu à une condamnation pour un usage personnel abusif d’appartements de la Ville de Paris, avait été mis en examen en 1999 pour abus de confiance, recel d’abus de biens sociaux, et prise illégale d’intérêt, puis condamné définitivement, après appel, en 2004 à 14 mois de prison avec sursis et une peine d’inéligibilité. Une condamnation liée à l’époque à des détournements de fonds publics pour payer des emplois fictifs au RPR, affaire pour laquelle son mentor, l’ancien Président de la République, Jacques Chirac, sera à son tour condamné à deux ans de prison avec sursis, mais en 2011 seulement…

Un dessin signé Paul Baringou, publié sur le site de Mediapart

C’est maintenant au tour de son successeur à l’Élysée, Nicolas Sarkozy, d’être rattrapé par la Justice avec laquelle il joue au chat et à la souris depuis des années, multipliant les arguties judiciaires, en bon avocat d’affaire qu’il est, pour tenter de gagner du temps. Mis en examen depuis juillet 2014 pour corruption active et trafic d’influence pour avoir tenté de corrompre l’ex avocat général Gilbert Azibert, mis en cause dans l’affaire des sondages financés par l’Élysée pour son propre compte en dehors de tout respect des règles de la commande publique, mis en examen depuis mars 2018 pour corruption passive, financement illicite de campagne électorale et recel de détournement de fonds publics libyens, c’est finalement pour l’affaire Bygmalion qu’il risque d’être jugé en premier.

Rappelons, pour ceux qui l’auraient déjà oublié, que cette dernière affaire se rapporte à sa campagne présidentielle (perdue) de 2012. Alors Président de la République et persuadé d’être réélu triomphalement, Nicolas Sarkozy avait donné pour consigne à son équipe de campagne de ne pas compter à la dépense. Bygmalion, une société de communication créée par des proches de Jean-François Copé, alors président de l’UMP, est donc chargée d’organiser une série de grands événements médiatiques sous forme d’immenses meeting de campagne rassemblant des milliers de fans, avec musique composée spécialement pour l’occasion et régie technique digne des plus grands événements mondiaux. Au total, 44 meeting seront organisés de la sorte, là où son principal rival, François Hollande, peine à en réaliser 10.

Bien sûr, tout ceci a un coût : 42,8 millions d’euros au total alors même que les dépenses de campagne des candidats sont plafonnées à 22,5 M€, histoire de conserver un minimum d’équité entre eux. Qu’à cela ne tienne ! Pour éviter que ces dépenses démesurées n’apparaissent dans les comptes de l’association de financement de la campagne, l’entourage du candidat demande à Bygmalion de tenir une double comptabilité et de facturer à l’UMP une bonne partie des dépenses excédentaires, sous forme de fausses factures pour des prestations fictives.

Nicolas Sarkozy prépare sa défense en vue du procès Bygmalion : un dessin signé Kurtman

Rattrapé par la patrouille car, malgré ce stratagème, ces comptes de campagne restent excédentaires et sont rejetés par la commission chargée de leur vérification, obligeant l’UMP à lancer une grande souscription auprès des militants pour combler le déficit, Nicolas Sarkozy est mis en examen depuis février 2016 pour financement illégal de campagne électorale. Dans le cadre de cette affaire, le juge a ordonné en février 2017 son renvoi (ainsi que celui de 13 autres prévenus) devant le tribunal correctionnel.

Mais depuis lors, l’affaire était en suspens car N. Sarkozy avait déposé une question prioritaire de constitutionnalité pour éviter un tel renvoi. Ce qui lui a permis de tenir encore 2 ans, jusqu’au 17 mai 2019, date à laquelle le Conseil constitutionnel a finalement sifflé la fin de la partie en décidant de renvoyer l’ex Président de la République devant le tribunal correctionnel où il risque une peine d’un an d’emprisonnement en vue de « sanctionner les éventuels manquements à la probité des candidats et des élus ».

La Justice s’invite dans les primaires de l’UMP en 2016 : un dessin signé Wingz

Et pendant ce temps là, son ancien premier ministre, François Fillon, voit lui aussi son horizon judiciaire s’assombrir puisque les juges d’instruction ont annoncé, le 23 avril 2019, son renvoi devant le tribunal correctionnel. Les révélations fracassantes du Canard enchaîné, le 25 janvier 2017, alors que F. Fillon faisait la course en tête pour les Présidentielles, avaient en effet conduit le Parquet national financier à ouvrir une enquête. Celle-ci avait révélé que l’ancien député de la Sarthe ainsi que son successeur à ce poste, avaient fait bénéficier Mme Pénélope Fillon et même ses enfants, de rémunérations conséquentes pour ce qui s’apparente largement à des emplois fictifs. Mis en examen en mars 2017, notamment pour détournement de fonds publics, il va devoir bientôt affronter un procès.

Une épreuve qu’est justement en train de vivre une autre figure du parti, le maire de Levallois-Perret, Patrick Balkany, un proche de Nicolas Sarkozy dont il a été longtemps le complice dans le département des Hauts-de-Seine. Maire de sa commune depuis 1983 et député à plusieurs reprises entre 1988 et 2017, il avait déjà été condamné en 1996 à 15 mois de prison avec sursis et 2 ans d’inéligibilité pour prise illégale d’intérêt, pour avoir employé comme personnel de maison et aux frais de la mairie trois employés communaux qui travaillaient en fait à son service chez lui et dans son moulin de Giverny.

Patrick Balkany au tribunal de grande instance de Paris, le 13 mai 2019 (photo © ACau / SIPA / 20 minutes)

Une condamnation qui ne l’a pas empêché d’être réélu à la mairie en 2001 et à l’Assemblée nationale en 2002. Il est même réélu en 2014 après avoir eu le privilège d’être désigné en 2012 comme le maire de la commune la plus endettée de France et alors qu’un rapport de la Chambre régionale des comptes avait dressé en 2009 un bilan au vitriol de la gestion communale de Levallois-Perret, évoquant, outre une hausse non maîtrisée de l’endettement, l’explosion des dépenses festives et des anomalies dans le contrôle des frais et la gestion des véhicules de fonction. Ce qui ne l’empêche pas de se faire voter par son conseil municipal en septembre 2018 une augmentation de 56 % de son indemnité de maire !

Mis en examen à plusieurs reprises, il est enfin jugé ainsi que son épouse Isabelle dans le cadre d’un double procès qui a débuté le 13 mai 2019. Le premier acte judiciaire, pour lequel le couple encours 5 ans de prison, concerne des accusations de fraude fiscale au titre des impôts sur le revenu et sur la fortune, le fisc lui reprochant d’avoir dissimulé de l’ordre de 13 millions d’euros en acquérant, via des montages financiers opaques, plusieurs propriétés en particulier à Saint-Martin et à Marrakech.

Le couple Balkany et son fameux riad à Marrakech (source H24info)

Une caricature signée Alain Goutal

Le second procès qui débute le 20 mai concerne les mêmes faits mais sous l’angle non plus de la fraude fiscale mais pour corruption passive et prise illégale d’intérêt, la Justice s’intéressant cette fois à l’origine de l’argent ayant permis l’acquisition d’un patrimoine immobilier aussi impressionnant.

Le jugement pour le premier procès a été mis en délibéré mais le Paquet national financier a d’ores et déjà requis une peine de 4 ans de prison ferme envers Patrick Balkany et 2 ans ferme pour son épouse, ainsi que 10 ans d’inéligibilité pour tous les deux, sachant qu’ils risquent 10 ans de prison supplémentaires dans le cadre du deuxième procès à venir. Un message peut-être à l’attention de ces élus locaux multirécidivistes, grisés par le pouvoir et l’impunité dont ils jouissent depuis des années et qui se croient tout permis, se plaçant d’emblée au dessus des lois qu’ils s’évertuent à faire appliquer souvent avec une extrême sévérité, à leur concitoyens…

L. V.

Écoles de Marseille : affaires sensibles…

18 mai 2019

Charlotte Magri, lanceuse d’alerte sur l’état de délabrement de certaines écoles de Marseille (source SNU IPP)

A Marseille, le sujet des écoles primaires, pour nombre d’entre elles vétustes, mal entretenues ou carrément délabrées n’a pas fini de faire parler. On se souvient de l’ex enseignante, Charlotte Magri, qui, désespérée par l’inertie des services techniques communaux et révoltée par l’état de délabrement de sa classe des quartiers nord de Marseille, avait rédigée fin 2015 une lettre ouverte à la ministre de l’Éducation nationale pour dénoncer le manque d’entretien des écoles marseillaises.

L’affaire avait fait du bruit et avait mis Jean-Claude Gaudin en fureur, ulcéré qu’on ose critiquer l’efficacité de ses 12 000 fonctionnaires municipaux dans la gestion des bâtiments scolaires, une compétence exclusive de la commune. Sous la pression des médias, dont Libération qui titre alors « Marseille : école primaire, gestion secondaire », la ministre, Najat Vallaud-Belkacem, déclenche immédiatement un audit sur l’état des écoles marseillaises afin d’identifier les risques sanitaires, d’hygiène et de sécurité.

Le rapport, resté longtemps soigneusement rangé mais auquel Libération a finalement pu avoir accès en mars 2019, dresse la liste des 444 écoles élémentaires publiques de la commune, en mentionnant les problèmes constatés : présence de rats et de cafards dans les classes, suspicion d’amiante, chauffage défectueux, huisseries bloquées, infiltrations, fissures structurelles, escaliers dangereux, toilettes bouchées, faux plafond instables, on en passe et des pires…

A Marseille, attention aux chutes de dalles des faux plafonds dans les salles de classe ! (photo © Flickr / Le Parisien)

Et il a fallu attendre le lancement du fameux partenariat public-privé imaginé en octobre 2017 par la municipalité de Marseille qui comptait endetter la ville pour plus d’un milliard d’euros afin de reconstruire une trentaine d’écoles, pour relancer de nouveau la polémique, aggravée il est vrai par l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne le 5 novembre 2018, accident qui mettait en lumière une fois de plus l’impéritie des services municipaux de la deuxième ville de France.

Manifestation en juin 2018 devant la mairie de Marseille contre le recours à un partenariat public-privé pour la rénovation des écoles (photo © Patrick Gherdoussi / Libération)

Le nouveau ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, déclenche alors, illico, un nouvel audit, histoire de vérifier que la situation ne se serait pas miraculeusement améliorée d’elle-même en deux ans. Mais il n’en est rien, comme en attestent les listes de problèmes que font remonter les directeurs d’écoles interrogés. Et pour faire bonne mesure, histoire de montrer que la ville n’est pas en reste, Jean-Claude Gaudin annonce à son tour le lancement d’un troisième audit, pour un coût de 6 millions d’euros, un budget conséquent qui aurait peut-être été mieux employé à commencer à reboucher les fissures les plus grosses. Mais qui permet surtout au maire de reprendre la main dans un dossier où la galéjade ne suffit plus à apaiser la colère des enseignants et des parents d’élèves.

Jean-Claude Gaudin, ici en octobre 2017, dans le déni face au problème d’entretien des écoles de certains quartiers marseillais (photo © Bernard Langlois / AFP / L’Humanité)

Car l’affaire commence à enfler, à tel point que rabâcher que tout cela n’est que le reflet de la vindicte parisienne de bobos en mal de « Marseille basching » commence par devenir un peu court… Même France Inter s’en mêle au travers de l’émission Affaires sensibles animée chaque jour de 15 h à 16 h par Fabrice Drouelle et habituellement plutôt centrée sur des affaires politico-mafieuses où se croisent affairisme et raison d’État.

Diffusée en deux parties, les 3 et 10 mai 2019 et encore accessible en podcast, l’émission titrée « Écoles marseillaises : attention travaux ! » est une fiction rédigée par la scénariste Mariannick Bellot, en résidence l’an dernier dans le 3ème arrondissement de Marseille avec l’association La Marelle. On y croise parents d’élèves angoissés, enfants inquiets, enseignants catastrophés et collectifs organisés, tous mobilisés pour essayer de faire bouger des services techniques municipaux plus ou moins réactifs et pas toujours très compétents ni très efficaces.

L’interview de Stéphanie Harounyan, la correspondante locale du journal Libération, lequel vient de créer une newsletter spécifique à Marseille, vient éclairer la fiction en deuxième partie de l’émission. Une manière divertissante mais très efficace d’attirer l’attention sur un véritable problème de gestion publique qui ne fait guère honneur à la municipalité dirigée depuis tant d’années par Jean-Claude Gaudin : à écouter sans aucune modération !

L. V.

Métropole lyonnaise : modèle ou exception ?

16 mai 2019

L’organisation territoriale française n’en finit pas d’évoluer et semble encore bien loin de se stabiliser. Initiées en 2009 à l’initiative de François Fillon alors premier ministre de Nicolas Sarkozy, les métropoles étaient supposées devenir des collectivités territoriales à part entière, regroupant sur leur territoire les compétences de l’intercommunalité, du Département et même partiellement de la Région. Une vision particulièrement intégratrice donc, mais largement mise à mal dans sa traduction législative au travers des lois finalement adoptées en 2010, 2014, 2015 et 2017.

Carte des métropoles française au 1er janvier 2018 (source : Wikipedia)

Dix ans plus tard, la situation est pour le moins confuse… On dénombre à ce jour 22 métropoles françaises, soit plus du double de ce qui était imaginé à l’époque. La première d’entre elles, créée au 31 décembre 2011, celle de Nice, a été la seule à se constituer de manière volontaire en application de la loi de 2010, par fusion entre la communauté urbaine et 3 communautés d’agglomération. Neuf autres ont suivi en 2015, créée automatiquement dans des pôles urbains de plus de 650 000 habitants, à Bordeaux, Grenoble, Lille, Nantes, Rennes, Rouen, Strasbourg, Montpellier, Toulouse. La loi de 2017 a permis d’élargir cette création à des pôles urbains plus modestes et de créer 9 métropoles supplémentaires qui concernent les agglomérations de Dijon, Orléans, Saint-Étienne, Toulon, Clermont-Ferrand, Metz, Tours, Brest et Nancy.

Territoires respectifs de la Métropole de Lyon et du Département résiduel du Rhône

A ces 19 métropoles de droit commun, s’est ajoutée à partir du 1er janvier 2015 celle de Lyon, la seule qui possède le statut de collectivité territoriale à part entière car créée par fusion entre un établissement public de coopération intercommunale, l’ancienne Communauté urbaine du Grand Lyon, et une large partie du Département du Rhône, ce dernier se réduisant désormais à sa portion congrue limitée aux seuls territoires restés en dehors de la métropole lyonnaise. Cette métropole de Lyon est pour l’instant la seule à rassembler, sur son territoire, un aussi large panel de compétences puisqu’elle a récupéré toutes celles qu’exerçait l’ancien Conseil départemental avant son repli territorial.

Ce n’est pas du tout les cas des deux dernières métropoles existantes, créées toutes les deux au 1er janvier 2016 et qui pour l’instant font figures de bricolage inachevé, à savoir celles du Grand Paris et celle d’Aix-Marseille-Provence. Dans les deux cas en effet, de fortes résistances se sont exprimées pour maintenir un échelon supplémentaire, sous forme d’établissements publics territoriaux, niveau intermédiaire entre les Communes et la Métropole, tandis que les Départements comme la Région gardaient toutes leurs prérogatives.

Sur l’aire marseillaise où le Conseil départemental des Bouches-du Rhône et la Métropole sont désormais dirigés par la même personne, en l’occurrence Martine Vassal, une fusion des deux structures commence à se dessiner, même si cela suppose de régler le sort des 29 communes de la partie arlésienne du Département, jusqu’à présent hors Métropole, soit en envisageant de réduire le Département à cette seule zone sur le modèle lyonnais, soit en la rattachant à l’aire métropolitaine qui engloberait dans cette hypothèse la totalité de l’actuel Département des Bouches-du-Rhône.

Les communes des Bouches-du-Rhône hors territoire métropolitain (source infographie © La Provence)

C’est dire si le modèle lyonnais est scruté à la loupe même si la plupart des autres métropoles refusent catégoriquement jusqu’à présent et pour différentes raisons, une éventuelle fusion avec leur Département. En novembre 2017, la Cour des Comptes s’était déjà penchée sur le sujet dans son rapport sur les finances publiques locales dont tout un chapitre était consacré à l’état d’avancement de la réforme territoriale, les magistrats conseillant d’ « évaluer le caractère reproductible de la création de la métropole de Lyon à partir d’un bilan en termes d’efficacité  et d’efficience des politiques publiques métropolitaines et départementales ». La Cour des Comptes regrettait le caractère très inachevé de la réforme puisque la quasi-totalité des métropoles ne sont que des communautés urbaines modifiées qui continuent de cohabiter avec toutes les autres strates territoriales préexistantes.

Michel Mercier et Gérard Collomb en 2014 (source © Lyon Mag)

Son souci d’évaluation en tout cas a été exaucé puisque le sujet a fait l’objet d’un rapport d’information sénatorial qui vient d’être rendu public, le 10 avril 2019 et qui analyse précisément ce qu’a apporté le processus de métropolisation à Lyon avec 4 ans de recul. Fruit de la volonté politique de deux hommes, Michel Mercier et Gérard Collomb, alors respectivement président du Département et de la Métropole, cette fusion apparaît, au yeux des sénateurs comme ayant été très positive pour le territoire puisque les finances des deux collectivités sont particulièrement saines après 4 ans d’activité. La Métropole a pu faire des économies significatives sur sa masse salariale et ses dépenses de fonctionnement. De son côté, le Département qui était empêtré dans des problème de fort endettement et d’emprunts toxiques à gérer, a pu retrouver une forte capacité d’autofinancement et de réelles marges de manœuvre.

Dessin de Lasserpe paru dans La lettre du cadre territorial en février 2019

Une opération plutôt bénéfique pour le territoire donc, mais qui n’est pas forcément reproductible ailleurs. En effet, les sénateurs mettent en évidence plusieurs éléments particulièrement favorables qui expliquent largement ce succès. Les deux collectivités jouissent d’une démographie très dynamique avec une augmentation de la population d’environ 10 % pour chacune d’elles entre 2006 et 2016, et un revenu fiscal par ménage sensiblement supérieur à celui de la moyenne nationale. Chacune des deux collectivité est plus riche que la moyenne des départements français et ses recettes fiscales ont fortement progressé durant les dernières années, ce qui constitue incontestablement un facteur très positif et explique largement la bonne santé financière de ces deux structures.

Réunion de l’Assemblée des Départements de France le 17 octobre 2018 à Paris (source © Public Sénat)

Rien ne prouve donc qu’une opération de fusion entre le Département des Bouches-du-Rhône et la Métropole marseillaise aboutirait à un résultat aussi favorable. Il n’en reste pas moins qu’une telle opération, sous réserve qu’elle soit aussi bien préparée et accompagnée qu’elle l’a été dans le Rhône, outre qu’elle présente l’avantage d’une réelle simplification et d’une rationalisation de l’organisation territoriale locale, n’est pas non plus forcément synonyme de chaos comme le hurlent sur tous les tons et à qui veut l’entendre les élus de l’Assemblée des Départements de France qui craignent pour l’avenir de leurs structures et de leur pouvoir…

L. V.

Des ruches sur le palais des Papes

14 mai 2019

Vendanges d’automne au Moyen Age (Source : Tacuinum sanitatis, manuel médiéval sur la santé)

On savait les Papes en Avignon grands consommateurs de vins issus de toute la Vallée du Rhône mais aussi de Bourgogne, au point d’ailleurs d’avoir développé leur propre vignoble dès le début du XIVe siècle, à l’initiative de Jean XXII et avec l’aide de vignerons venus de Cahors. Devenu AOC en 1936, ce vignoble désormais connu sous le nom justement de Châteauneuf-du-Pape, reste réputé et l’onction papale n’est sans doute pas pour rien dans sa renommée qui dépasse les frontières.

Le Palais des Papes à Avignon, plus grande construction gothique du Moyen-Age et classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, contient non seulement ce qui fut un temps la plus grande bibliothèque d’Europe, mais aussi une Bouteillerie installée dans l’ancienne salle d’artillerie du palais et qui est devenue un lieu reconnu de dégustation et de vente des Côtes-du-Rhône.

Mais la vigne n’est pas le seul élément emblématique de ce terroir car voilà que la Ville, labellisée depuis 4 ans « territoire d’excellence de la transition énergétique et écologique » et qui a banni depuis 2015 l’usage de tout produit phytosanitaire, vient d’installer sur le toit du Palais des Papes six ruches destinées à produire du miel qui devrait être récolté dès cet automne. L’installation s’est faite en grandes pompes le 21 mars 2019 pour fêter l’arrivée du printemps, et l’information a bien entendu été largement relayée par les médias locaux dont France 3.

Le Palais des Papes à Avignon

C’est l’apiculteur Thierry Azzolin, installé à Eyguières, dans le nord des Bouches-du-Rhône, où il possède déjà 600 ruches et organise de nombreuses animations pédagogiques qui est à la manœuvre pour l’installation et l’exploitation de ces ruches et des 90 000 abeilles déjà en place. Des ruches lestées pour résister au mistral et calorifugées pour limiter les excès d’insolation : on n’est jamais trop prudent !

Juchée sur le toit de la tour Saint-Laurent, sur la façade sud du monument, dans un secteur interdit au public et à l’écart des circuits de visite, la colonie est amenée à se développer rapidement car la reine peut pondre jusqu’à 2000 œufs par jour à la belle saison, en mai-juin. Il est d’ailleurs prévu également l’installation d’une ruche pédagogique dans les jardins du Palais des Papes qui sont en cours de réhabilitation jusqu’en 2020 et qui devraient être largement plantés en espèces mellifères.

Trois des six ruches installées sur le toit du Palais des Papes d’Avignon (photo © Sylvie Garat / France3 Provence Alpes)

Pour l’apiculteur et au-delà de la vue imprenable sur la ville qui se déploie depuis la toiture du Palais, le lieu est en effet idéal en partie justement du fait de son caractère très urbanisé : « en milieu urbain et surtout sur la ville d’Avignon, il y a zéro pesticide. C’est très arboré et très humide du côté du Rhône, donc il y a forcément beaucoup de fleurs, et les abeilles peuvent en profiter aisément ».

Un vrai coin de paradis donc pour les abeilles qui de plus en plus viennent chercher refuge en ville, loin des pesticides qui sont désormais omniprésents en milieu rural et qui déciment les colonies malgré l’interdiction récente des fameux néonicotinoïdes depuis le 1er septembre 2018, et en attendant celle du glyphosate qui tarde un peu… La pratique se développe d’ailleurs de plus en plus et on peut désormais observer des ruches sur l’Opéra de Paris, les Invalides, le Musée d’Orsay ou encore l’Académie Française. Trois ruches avaient même été installées en 2013 sur le toit de la sacristie attenante à la cathédrale Notre-Dame de Paris, produisant chacune 25 kg de miel par an en moyenne. La bonne nouvelle est que les 200 000 abeilles qui y cohabitent ont semble-t-il survécu à l’incendie de la toiture !

Plus de 700 ruches recensées sur les toits de Paris ! (photo © Patrick Kovarik / AFP / Le Point)

En Avignon, c’est l’entreprise Melvita, une société de cosmétiques bio créée en 1983 précisément par un apiculteur et basée en Ardèche, qui a financé l’opération via une donation de 40 000 € au Fonds de mécénat du Palais des papes. Et c’est l’office de tourisme de la Ville qui se charge des animations pour valoriser et faire connaitre le projet, prévoyant même d’installer très prochainement une webcam sur le toit de la tour pour que chacun puisse suivre en direct l’évolution des abeilles et la progression de la colonie. En Avignon, même les abeilles sont sous vidéo-surveillance…

L. V.

Conférence du CPC : où est passé le bien commun ?

12 mai 2019

La prochaine conférence organisée à Carnoux-en-Provence par le Cercle progressiste carnussien, sera animée par Thierry Fellmann, chercheur en économie du Bien Commun. En voici les grandes lignes :

Thierry Fellmann, en 2013 (photo © Philippe Laurenson / La Provence)

Nous sommes définitivement entrés dans une ère d’incertitudes, avec des risques écologiques, économiques, technologiques, sociaux, éthiques et politiques qui rendent notre avenir et celui de nos enfants, voire de nos petits-enfants particulièrement inquiétants. Comment dans ces conditions avancer collectivement vers une société où la recherche du bien commun soit un moteur de projets et d’actions de régulation des excès d’une économie débridée ?

Nous partirons d’un échange sur les enjeux d’un bien commun, mais aussi sur les dynamiques à différentes échelles qui s’inscrivent dans « une économie de solutions ». Nous nous appuierons ensuite sur quelques apports issus de la recherche pour décrire les fondamentaux d’une « économie du bien commun ». Nous poserons les jalons d’un cadre éthique et terminerons par un échange autour d’approches concrètes de « communs » pouvant être développés au niveau local ou dans une perspective large de réseaux.

Cette conférence, qui se déroulera dans la salle du Clos Blancheton à Carnoux, le jeudi 23 mai à 18h30, est comme d’habitude libre d’accès et ouverte gratuitement à tous. N’hésitez-pas à venir nombreux pour y assister !

Et pour ceux qui voudraient défricher le sujet avant la conférence, quelques références bibliographiques :

Marie Cornu, Fabienne Orsi, Judith Rochfeld. Dictionnaire des biens communs. PUF

Benjamin Coriat. Le retour des communs. La crise de l’idéologie propriétaire. Les liens qui libèrent.

Jean Tirole. Economie du bien commun. PUF

Yuval Noah Harari. 21 leçons pour le XXIème siècle. Albin Michel

Et pour les plus curieux, quelques sites à explorer sur internet :

Nations Unies : objectifs de développement durable

Les Communs d’abord, média web indépendant

Le Labo de l’économie sociale et solidaire : des exemples d’initiatives concrètes, innovantes et inspirantes issues des territoires.

Novethic, le média expert de l’économie responsable.

Bonne lecture à tous et rendez-vous à Carnoux le 23 mai 2019…

Élection européenne : comment peut-on s’abstenir ?

11 mai 2019

Les pays membres de l’Union européenne en fonction de leur date d’adhésion (source © Toute l’Europe)

Dimanche 26 mai prochain auront donc lieu en France métropolitaine les prochaines élections au Parlement européen, 20 ans tout juste après les premières d’entre elles, qui s’étaient déroulée le 10 juin 1979 et avaient permis d’élire, pour la première fois, au suffrage universel direct, les 410 députés représentant les 9 pays qui constituaient l’Europe d’alors.

Depuis, bien du chemin a été parcouru. L’Union européenne comprend désormais 28 pays membres, même si le sort du Royaume-Uni reste encore bien incertain, un pied dehors depuis son choix du Brexit, mais le reste du corps encore coincé dans la porte faute de se mettre d’accord sur les conditions de sortie.

Le Parlement européen, dont le dernier renouvellement date du 25 mai 2014, compte actuellement 751 députés, dont 73 britanniques. Faute d’accord trouvé dans les délais, les élections européennes auront bel et bien lieu en Grande-Bretagne, mais chacun se prépare néanmoins à la suite et il a d’ores et déjà été convenu que le nombre d’eurodéputés sera alors réduit à 705 : 27 sièges seront donc redistribués à certains pays jugés sous-représentés du fait de leur poids démographique.

C’est le cas notamment de la France qui devrait ainsi récupérer 5 sièges supplémentaires. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les listes déposées comportent 79 noms alors qu’il n’y a que 74 eurodéputés français sortant et que seuls 74 d’entre eux sont appelés à siéger aux lendemain des élections, en attendant que les Anglais veulent bien laisser la place…

 

Le Parlement européen à Strasbourg (photo © Adrian Hancu / iStock / Toute l’Europe)

En 2014, le taux de participation à ces élections européennes, bien qu’en légère hausse par rapport aux précédentes de 2009, avait à peine dépassé 42 % en France, et encore en comptant les près de 800 000 bulletins blancs déposés dans l’urne. C’est nettement mieux que chez certains de nos voisins pourtant fortement europhiles et très largement bénéficiaires des fonds de redistribution mis en place par les institutions européennes : seuls 13 % des Slovaques et 18 % de leurs voisins Tchèques avaient jugé utiles d’aller voter à cette occasion, ainsi que 21 % des Slovènes ou 22 % des Polonais, alors qu’inversement 90 % des Belges ou des Luxembourgeois mais aussi 60 % des Italiens et 58 % des Grecs s’étaient mobilisés pour ce même scrutin. En matière de participation citoyenne aussi, l’Europe est encore loin de l’harmonisation rêvée par certains…

La construction européenne : un débat animé… Dessin signé Rousso (source © Cartooning for peace / France TV Info)

Qu’en sera-t-il du prochain scrutin de mai 2019 ? L’avenir proche le dira mais les sondages laissent d’ores et déjà entrevoir une participation peu enthousiaste, comme si l’Europe cristallisait une partie des frustrations qui s’expriment dans la population, voire symbolisait ce néolibéralisme mondialisé des multinationales et ce triomphe de la financiarisation à outrance que beaucoup rejettent.

Et pourtant, le Parlement européen constitue précisément un des rares espaces démocratiques opérationnel au sein des institutions européennes, même si son pouvoir est limité face à la Commission européenne et surtout aux politiques nationales des États. Le paradoxe est que cet outil qui pourrait constituer un formidable espace de dialogue démocratique pour faire valoir les aspirations politiques des peuples, est de fait dominé par la droite libérale du PPE, le Parti populaire européen, dont le représentant, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, a été élu Président de la Commission européenne, avec l’appui de l’Alliance des libéraux et démocrates, et ceci alors que les candidats qui se réclament de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen, bien qu’ayant obtenu davantage de voix que ceux du PPE, ont au final moins de députés.

En 2014, le suffrage en France avait été organisé par grandes régions. Cette année, il se fera sur la base de listes nationales. Il s’agit toujours d’un scrutin à la proportionnelle intégrale, pour lequel seules les listes ayant obtenu plus de 5 % des suffrages exprimés sont néanmoins qualifiées. Un dispositif qui devrait logiquement éviter l’éparpillement des candidatures, d’autant que seuls ceux ayant dépassé la barre des 3 % pourront se faire rembourser leurs frais de campagne.

Mais c’est complètement raté puisque ce sont pas moins de 34 listes qui ont finalement été enregistrées en France, après validation sur le fil de celle de l’Union des démocrates musulmans français, pourtant déposée en retard. 34 listes ! Un véritable case-tête pour nombre de petites communes qui ont dû aller en catastrophe au magasin de bricolage le plus proche acheter des panneaux de contreplaqué afin de bricoler in extremis les panneaux d’affichage qui leur manquaient…

Panneaux d’affichage électoraux à Carnoux-en-Provence le 11 mai 2019 : beaucoup de place pour pas grand-chose ! (photo © CPC)

Un tel éparpillement n’augure rien de bon quant au poids des futurs eurodéputés français déjà largement inaudibles au sein du Parlement actuel, en dehors des 20 élus LR soigneusement rangés sous la bannière du PPE. Rappelons pour mémoire que le Front National, qui était le grand gagnant des élections de 2014, avec 28 élus, n’en a plus que 15 qui se revendiquent encore de ce parti, dont 14 regroupés au sein du groupe d’extrême-droite intitulé l’Europe des nations et des libertés. La République en Marche qui détient pourtant la majorité en France depuis les élections législatives de 2017 et dirige le gouvernement, ne possède qu’un seul élu qui s’en revendique au Parlement européen.

Un dessin de Chapatte après les élections européennes de mai 2014 (publié dans l’International New York Times)

Les sondages actuels donnent comme en 2014 la liste du Rassemblement national gagnante, devant celle des Républicains ou celle de LREM. Les écologistes tirent habituellement bien leur épingle du jeu lors des élections européennes, mais ils sont désormais tellement dispersés dans les différentes listes que les projections semblent bien hasardeuses. En fait, à gauche comme à droite, l’éclatement entre les listes concurrentes est tel qu’on a toutes les chances d’observer un véritable jeu de neutralisation mutuelle qui diminuera d’autant le poids des eurodéputés français au sein du futur Parlement européen.

Un dessin signé Wingz

Pour autant, comment peut-on envisager de s’abstenir ou de voter blanc face à un tel choix démocratique ? Avec autant de listes qui vont du Parti révolutionnaire communiste jusqu’aux royalistes en passant par le Parti pirate, les adeptes de la décroissance, les défenseurs de l’espéranto ou le Parti animaliste, on voit mal comment l’électeur le plus exigeant ne pourrait pas trouver chaussure à son pied ! Même le mouvement des Gilets jaunes est représenté par deux de ses tendances, l’une portée par le chanteur Francis Lalanne, sous le nom d’Alliance jaune, la révolte par le vote, l’autre par Christophe Chalençon, marquée davantage à l’extrême droite et intitulée Évolution citoyenne, tandis que l’on retrouve des figures du mouvement dans les listes menée par Florian Phillipot (Les Patriotes), par Ian Brossat (PCF), François Asselineau (UPR) ou encore Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France), prouvant d’ailleurs au passage à quel point ce mouvement était hétéroclite…

Alors que chacun voudrait instaurer plus de démocratie dans la construction européenne et que jamais l’offre politique n’a été aussi large, ce serait toute de même un comble que les électeurs ne se déplacent pas pour une telle consultation électorale !

L. V.

A l’école Jules Ferry, les moutons préparent leur rentrée…

9 mai 2019

Manifestation parfaitement réussie et scène quelque peu surréaliste en ce mardi 7 mai 2019 devant l’école Jules Ferry de Crêts-en-Belledonne, une commune qui surplombe le Grésivaudan, entre Uriage et Allevard, en Isère : à 8 heures du matin, 65 moutons conduits par leur berger ont débarqué avec force bêlements dans la cour de l’école devant des enfants qui tenaient des pancartes indiquant notamment : « On ne gère pas une école comme on gère un troupeau », « On ne nous tondra pas » ou encore « On n’est pas des moutons ». Une action lancée par les parents d’élèves et les élus locaux pour protester contre la fermeture annoncée de l’une des 11 classes de l’école du village.

Les futurs inscrits devant l’école (photo © Serge Pueyo / Le Parisien)

Cette fermeture de classe est bien entendue justifiée par l’Éducation nationale par une baisse des effectifs qui passerait à la rentrée 2019 de 266 à 261 élèves. Mais qu’à cela ne tienne ! Le maire, Jean-Louis Maret a trouvé la solution : faute d’enfants, il n’y a qu’à inscrire quelques moutons à la place, histoire de gonfler les effectifs. L’éleveur local, Michel Girerd, a immédiatement donné son accord, pas mécontent de voir certains de ses meilleurs éléments accéder à un enseignement scolaire de qualité, de nature à améliorer le niveau intellectuel du troupeau.

A Crêt-en-Belledonne, les élèves font connaissance avec leurs futurs camarades… (source © France Bleu)

Les enfants n’y sont pas hostiles non plus, trop contents de se faire quelques copains de classe un peu atypiques : « Avoir des moutons dans l’école, c’est super ! Je suis prêt à en prendre un ou deux dans ma classe. Je suis sûr qu’ils vont bien travailler », confie une petite fille de 8 ans aux médias venus en nombre assister au spectacle.

Et l’inscription des nouveaux impétrants a donc eu lieu en public : micro en main, une mère de famille a invité 15 des heureux élus à venir présenter au maire leur extrait de naissance pour que soient officiellement inscrits, en prévision de la prochaine rentrée scolaire, Panurge, Jason Toison d’or, Saute-Mouton ou encore Mouton noir. Une inscription validée dans les registres de la commune et qui devrait sans nul doute convaincre l’inspection d’académie de maintenir en l’état les 11 classes de l’établissement scolaire, dans la mesure où, comme l’analyse finement l’un des parents d’élèves : « L’Éducation nationale, ce n’est malheureusement que des chiffres. Et donc maintenant, avec cette remontée subite des effectifs, on est bon. On peut aller voir la directrice d’académie pour faire valoir nos droits et sauver notre classe ».

Devant l’école, une manifestation bon enfant (photo © Valentine Letesse / Radio France)

On verra bien à l’usage si les responsables locaux de l’Académie de Grenoble se laisseront convaincre mais on ne pourra pas dire en tout cas que les élus locaux sont restés sans rien faire, eux qui avaient déjà eu le courage de fusionner leurs deux communes rurales de Saint-Pierre d’Allevard et de Morêtel-de-Mailles pour créer au 1er janvier 2016 cette commune nouvelle de Crêt-en-Belledonne, avec déjà pour souci principal ce projet d’école de taille suffisante pour en assurer la pérennité.

L’école des moutons (source © Short Edition)

Une belle initiative citoyenne en tout cas, menée dans la bonne humeur et qui a connu un retentissement exceptionnel, la plupart des médias nationaux et même la BBC s’en étant fait l’écho. Il reste désormais aux technocrates du ministère de l’Éducation nationale à faire preuve d’imagination pour trouver comment insérer dans le système éducatif français ces quelques brebis égarées du Grésivaudan si désireuses d’acquérir les rudiments d’une instruction élémentaire de base. Depuis le temps que les pédagogues de tous poils répètent à l’envie que l’élève doit être au cœur du dispositif éducatif et que c’est à l’enseignement de s’adapter à son rythme d’apprentissage, c’est le moment ou jamais de prouver que la démarche fonctionne, y compris pour des moutons en âge d’être scolarisés… Bon courage quand même à l’enseignant qui devra gérer ces recrues supplémentaires !

L. V.

Notre-Dame de Paris : un toit tout de suite ?

7 mai 2019

Lundi 15 avril 2019 : les Français stupéfaits découvrent en direct au JT de 20 heures les images saisissantes de la cathédrale Notre-Dame de Paris en flammes. La toiture de cet édifice emblématique dont la charpente dans son état actuel a été posée entre 1220 et 1240, part en fumée sous les yeux médusés de millions de Français. Et dès le lendemain, au même JT de 20 h, le Président de la République, Emmanuel Macron, depuis son bureau de l’Élysée, annonce en direct que la cathédrale ravagée par le feu sera reconstruite : « Nous rebâtirons Notre-Dame plus belle encore. Je veux que ce soit achevé d’ici cinq année ».

La cathédrale ND de Paris en flammes lundi 15 avril 2019 (photo © SIPA Press)

Cinq ans ! Le temps d’un quinquennat… Le symbole est fort L’annonce ne manque pas de panache et on en perçoit bien tout l’intérêt politique dans un monde où les annonces comptent plus que les faits, où la posture et la communication ont plus d’importance que l’action. Est-ce bien sérieux pour autant ? Honnêtement, quel maître d’ouvrage digne de ce nom peut ainsi programmer en moins de 24 heures la durée prévisionnelle d’un chantier d’une telle ampleur ? Et d’ailleurs, pourquoi 5 ans sinon pour que l’inauguration de la cathédrale ressuscitée coïncide avec l’ouverture des Jeux Olympiques de 2024 ? Encore un symbole qui en dit long sur l’ordre des priorités en matière de communication politique !

Emmanuel Macron et le Premier ministre, Edouard Philippe, devant la cathédrale Notre-Dame, lundi 15 avril 2019 (photo © Philippe Wojazer / AFP)

Et ceci alors même que le bâtiment n’a pas encore pu être expertisé, que l’ampleur des dégâts réels n’est pas connue et que nul à cette date n’est capable d’assurer avec certitude que les murs chauffés à blanc durant l’incendie ne vont pas s’effondrer, au point d’ailleurs qu’il a fallu évacuer par sécurité un certain nombre d’immeubles avoisinant…

Le général Jean-Louis Georgelin le 26 avril 2016 à Paris (photo © Etienne Laurent / AFP.com)

Mais qu’à cela ne tienne ! L’exécutif n’a pas le temps de s’embarrasser de l’avis d’experts. C’est d’ailleurs à un militaire galonné, le général d’armée Jean-Louis Georgelin, ancien chef des opérations extérieures sur différents champs de bataille dans les Balkans comme en Afghanistan, que le Président de la République a confié la lourde tâche de mener à la baguette le chantier de reconstruction. Un homme à poigne, qui n’a pas l’intention de se laisser marcher sur les pieds par les historiens de l’art et autres architectes des Bâtiments de France.

Quant à la fameuse flèche construite lors de la rénovation de l’édifice par Viollet-le-Duc en 1859, le premier ministre, Édouard Philippe, annonce que son sort sera tranché par un concours international d’architecture. Le recours aux techniques les plus modernes et aux formes architecturales les plus novatrices n’est donc pas exclu pour la reconstruction de la toiture de Notre-Dame de Paris : une preuve de plus que ce gouvernement progressiste en diable, ne reculera devant rien pour montrer qu’il est prêt à tout oser et que rien ne l’arrêtera…

Un tel volontarisme force le respect, d’autant qu’il est accompagné d’une véritable surenchère dans la course aux dons pour financer les travaux. Pour autant, on ne peut totalement s’empêcher de douter quant au réalisme d’un tel calendrier : est-il bien raisonnable de vouloir ainsi agir avec autant de précipitation et de brûler les étapes dans le seul souci de montrer son efficacité ? Certes, on se doute que les procédures réglementaires habituellement si tatillonnes dès qu’il s’agit d’intervenir sur un monument historique d’une telle importance, seront rapidement allégées et que le général 5 étoiles qui sera à la manœuvre ne se laissera pas intimidé par quelques fonctionnaires zélés.

Vue de l’intérieur de la cathédrale ND de Paris après l’incendie du 15 avril (photo © Christophe Petit Tesson / MaxPPP)

Et pourtant, on ne peut éviter de faire le parallèle avec le temps qu’il a fallu pour construire cet édifice. Décidée en 1160, lors de l’élection de Maurice de Sully comme évêque de Paris, la pose de la première pierre n’a eu lieu que trois ans plus tard, en présence du pape Alexandre III. Il fallu alors près de 20 ans pour édifier le chœur et son double déambulatoire, puis encore 10 ans pour construire les trois dernières travées de la nef et les bas-côtés, avant d’attaquer les assises de la façade et les deux premières travées de la nef. En 1250 enfin sont achevées la galerie haute et les deux tours en façade, mais les travaux se poursuivront jusqu’au début du XIVe siècle, avec notamment l’achèvement des portails, l’aménagement des chapelles du chœur et la mise en place des grands arcs-boutants du chœur et du chevet.

ND de Paris et l’ile de la Cité : extrait d’un plan de Paris vers 1510 (source © Archives nationales)

Certes, les techniques de construction ont beaucoup évolué depuis cette époque et les matériaux modernes que certains envisagent pour remplacer les milliers de poutres en chêne de la charpente et les tuiles de plomb qui constituaient la couverture de l’édifice, autorisent désormais des cadences d’approvisionnement et de mise en œuvre infiniment plus rapides. Il n’en reste pas moins qu’on peut s’interroger sur cette volonté du politique de vouloir à tout prix imprimer un rythme d’enfer dans la réalisation d’un tel chantier comme dans la mise en œuvre de réformes structurelles de nature à bouleverser certaines catégories sociales.

« Il faut qu’on laisse le temps au temps » disait François Mitterrand en 1981, répétant un vieux proverbe déjà cité par Cervantes, « Personne ne passe du jour au lendemain des semailles aux récoltes, et l’échelle de l’histoire n’est pas celle des gazettes ». Une maxime que certains jeunes énarques pressés semblent avoir quelque peu oubliée…

L. V.