Calanques : le Parc national des déchets ?

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C’est un bien mauvais signal pour la préservation des richesses naturelles des calanques que vient de donner le conseil d’administration du Parc national en se prononçant, lundi 8 septembre 2014, à une large majorité, pour une poursuite des rejets en mer de l’usine d’alumine de Gardanne, en plein cœur marin du Parc. Même la ministre de l’Environnement, Ségolène Royal, s’est dit en désaccord avec une telle décision, ce qui ne devrait pourtant pas empêcher le Préfet, de signer l’arrêté conforme à la décision des administrateurs du Parc National.

Usine Alteo à Gardanne

Usine Alteo à Gardanne

Comme cela a été déjà évoqué sur ce blog, l’usine d’alumine de Gardanne est très ancienne puisque créée en 1893. Elle se situe alors à la pointe de l’innovation technologique en exploitant le procédé Bayer qui permet d’extraire l’alumine à partir de la bauxite, qui provenait alors des nombreuses mines de la région. Dans ce procédé industriel, le minerai est broyé puis attaqué à chaud et sous pression par de la soude. Le procédé est efficace mais produit d’énormes quantités de déchets hautement toxiques pour l’environnement, les fameuses « boues rouges », riches en fer (d’où leur coloration très intense) et en métaux lourds divers tels que titane, chrome, cadmium ou mercure.

Stockage de boues rouges à Mange Garri - photo A.C. Poujoulat (AFP)

Stockage de boues rouges à Mange Garri – photo A.C. Poujoulat (AFP)

Déversés pendant des années dans les vallons environnants et dans d’anciennes carrières à ciel ouvert, ces déchets ont fini par saturer tous les sites disponibles, jusqu’à ce que la société Péchiney, exploitant du site de Gardanne, finisse par trouver la solution la plus radicale pour s’en débarrasser en les rejetant purement et simplement au fond de la mer, dans la baie de Cassis.

Une canalisation a alors été construite qui relie sur 55 km l’usine de Gardanne à Cassis en passant par Carnoux (sous la médiathèque actuelle) et conduit ces fameuses boues rouge à quelques kilomètres du littoral où elles se déversent à plus de 200 m de profondeur, en bordure du profond canyon de la Cassidaigne. 

La canalisation permettant l'acheminement des boues depuis Gardanne (photo archives sM – La Marseillaise)

La canalisation permettant l’acheminement des boues depuis Gardanne (photo archives sM – La Marseillaise)

Depuis 1966, date de mise en service de cet émissaire et malgré les intenses protestations de nombreuses personnalités locales, on estime ainsi à environ 30 millions de tonnes  la quantité de boues rouges qui ont été déversées en mer et que l’on retrouve désormais disséminées dans toute la rade depuis Toulon jusqu’à Fos-sur-Mer.

Depuis 1995, la Convention de Barcelone, qui vise à limiter la pollution en Mer Méditerranée, impose une réduction progressive des rejets d’alumine à Cassis. Les volumes autorisés doivent être désormais inférieurs à 250 000 t par an et ces rejets devront être totalement stoppés au 31 décembre 2015. Le recours progressif depuis 1987 à des bauxites tropicales, plus riches en alumine, s’est déjà traduit par une réduction relative des rejets, et par ailleurs, l’industriel a installé en 2007 un système de filtre-presse qui permet de conditionner une partie des résidus sous forme de galettes solides, dénommées « Bauxaline », qui sont susceptibles d’être valorisées industriellement, en particulier pour la réhabilitation d’anciennes décharges.

Mais l’exploitation industrielle a ses raisons qui ne peuvent se satisfaire de contraintes environnementales, même au cœur d’un Parc National. Le problème s’était d’ailleurs posé avec force lors de la création de ce parc en avril 2012 après plus de 10 ans de gestation. De nombreuses voix s’étaient alors élevées pour demander à ce que soient d’abord réglés les rejets de déchets avant d’entreprendre un travail sérieux de préservation de ce site. Pour contourner cet obstacle, il a fallu introduire dans les statuts du Parc des dérogations spécifiques pour continuer à tolérer en plein cœur de l’aire marine protégée ce déversement de boues rouges toxiques, mais aussi les rejets de la station de traitement des eaux usées qui se déversent à Cortiou, sans parler du débouché de l’Huveaune qui apporte en mer de très nombreux effluents industriels non traités voire des eaux usées, du fait de la défaillance des systèmes de gestion des eaux pluviales sur toute l’agglomération marseillaise.

Depuis 2012, c’est un fonds d’investissement américain HIG qui a racheté l’ancienne usine Péchiney de Gardanne, laquelle s’appelle désormais Alteo, après être passé dans les mains de l’australien Rio Tinto puis d’Alcan. L’alumine produite ne sert plus à la fabrication d’aluminium mais davantage à la production de céramiques voire d’écrans d’ordinateurs ou de pâtes dentifrice…

Blog99_Calanques

L’industriel devra effectivement cesser tout rejet de boues rouges en mer au delà du 31 décembre 2015 mais la décision qui a été prise le 8 septembre par le conseil d’administration du Parc lui accorde de pouvoir poursuivre pendant encore 30 ans le rejet en mer de ses effluents liquides issus du traitement et riches en soude. Cette autorisation sera assortie d’une obligation pour l’industriel de rendre compte périodiquement des efforts accomplis pour réduire progressivement les quantités et surtout la nocivité de ses rejets.

Pour les nombreux opposants qui s’étaient réunis à Cassis le 8 septembre pour protester contre ce recul face aux intérêts industriels, c’est une occasion perdue de régler enfin ce problème qui empoisonne le littoral marseillais depuis des années. Pour le président du Parc national, Didier Réault, conseiller municipal de Marseille, c’est néanmoins une décision qui permet de sauvegarder les intérêts industriels du site de Gardanne avec ses 400 emplois tout en améliorant les contrôles sur ces rejets, un équilibre subtil entre développement économique et préservation de l’environnement qui prouve une fois de plus que la notion de « développement durable » permet une certaine souplesse d’interprétation…

L. V. LutinVertPetit

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11 Réponses to “Calanques : le Parc national des déchets ?”

  1. Boues rouges de Gardanne : le retour ! | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] l’usine Alteo de Gardanne, n’en finit pas de faire parler de lui. On se souvient de la décision surprenante prise le 8 septembre dernier à Cassis par le conseil d’administration du Parc […]

  2. Affichage grandiose et information discrète | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] terme aux rejets solides de boues rouges en mer au 31 décembre 2015 et d’autoriser le rejet des effluents liquides issus du process de fabrication à compter du 1er janvier 2016. Cette enquête avait été prévue […]

  3. Rejet des boues rouges à Cassis : entre chantage et séduction… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] septembre 2014, comme nous l’avions déjà évoqué ici, c’est le conseil d’administration du Parc national des Calanques qui, contre toute […]

  4. Rejets en mer des effluents d’Alteo : l’enquête est ouverte ! | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] il n’y a rien à voir. D’ailleurs, comme cela avait déjà été évoqué ici, le conseil d’administration du Parc national des Calanques, a déjà donné son feu vert en […]

  5. Enquête publique sur les rejets d’Alteo : c’est le moment de s’exprimer ! | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] propriétaire du site demande benoîtement, à quelques mois de l’échéance, une nouvelle dérogation pour poursuivre ses rejets pendant encore au moins 30 ans. Bien sûr, une partie des boues sera à […]

  6. Rejets d’Alteo à Cassis : la fuite en avant ? | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] fois repoussée à la demande du ministère de l’écologie après avoir pourtant reçu un avis positif de la part du conseil d’administration du Parc National des Calanques, grâce aux […]

  7. Rejets d’Alteo : une potion amère pour Ségolène Royal… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] à autoriser la poursuite de ces déversements directs en mer, surtout en plein coeur d’un Parc national, dans un secteur à forts enjeux, non seulement du fait de sa richesse en biodiversité mais aussi […]

  8. Le Brésil aussi a ses boues rouges… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] l’usine de Gardanne, et même si les résidus liquides qui sont désormais rejetés dans le Parc national des Calanques ne sont plus aussi riches en matière solide depuis le 1er janvier 2016. Au Brésil, c’est la […]

  9. A Gardanne, Alteo fait sa lessive de printemps… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] boues rouges dans la Grande Bleue, au large de Cassis, en plein coeur de ce qui est devenu le Parc national des Calanques. Voilà qu’on l’accuse désormais de vouloir laver plus blanc que blanc en aspergeant […]

  10. Après les eaux usées, Marseille s’attaque au pluvial ! | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] en 1896 et aboutissant dans l’anse isolée et peu accessible de Cortiou, en plein coeur du massif des calanques, où un vaste fleuve de déchets boueux se jette dans la mer, en attendant qu’un jour […]

  11. Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] deux mains une pétition virulente exigeant l’arrêt immédiat des rejets de boues rouges dans le Parc national des Calanques alors en cours de […]

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