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Droit à l’avortement : la menace américaine

8 juillet 2022

Le droit des femmes à l’avortement est un long combat qui s’est toujours heurté au conservatisme et au fondamentalisme religieux, qu’il soit catholique, protestant, orthodoxe, juif ou musulman… Aux États-Unis d’Amérique, pays conservateur par excellence, l’avortement était interdit partout en 1973, jusqu’à la publication de ce fameux arrêt Roe vs Wade, rendu par la Cour suprême, avec l’accord de sept des neuf juges qui la composaient à l’époque.

Un dessin signé de l’Algérien Dilem (source © Cartooning for Peace)

Jane Roe était une jeune Texane de 21 ans qui souhaitait avorter de son troisième enfant après avoir abandonné le précédent et qui avait donc engagé une procédure judiciaire pour cela, l’interruption volontaire de grossesse étant alors totalement illégale et quasi impossible aux USA. Après trois ans de bataille judiciaire acharnée contre l’État du Texas, représenté par l’avocat Henry Wade, la Cour suprême avait donc tranché le 22 janvier 1973, en reconnaissant que le 14e amendement de la Constitution américaine garantissait un droit des femmes à avorter et que les États ne pouvait pas les en priver.

Depuis, la même Cour avait précisé, en 1992, que ce droit était valable tant que le fœtus n’est pas considéré comme « viable », soit jusqu’à 22 à 24 semaines de grossesse. Mais malgré cet arrêt, le droit à l’avortement aux USA reste fragile et soumis à de multiples attaques de la part des lobbies fondamentalistes. Le 1er septembre 2021, le Texas a ainsi adopté une nouvelle loi qui interdit l’IVG quatre semaines après la fécondation, et ceci même en cas d’inceste ou de viol. A ce jour, ce sont pas moins de 31 États sur les 50 que compte les USA qui ont ainsi introduit des propositions de lois restreignant le droit à l’avortement.

Un dessin signé Large (source © Twitter)

Et voila que le 3 mai 2022, une fuite délibérée a révélé que la Cour suprême était en train de concocter une décision remettant en cause ce fameux arrêt de 1973 et laissant chaque État décider de sa position en matière de droit à l’avortement. Une décision qui a finalement été confirmée le 24 juin dernier, votée par cinq des neufs juges, dont le fameux juge Clarence Thomas, 74 ans, nommé à ce poste en 1991 par Georges W. Bush, et qui ne cache pas sa volonté de revoir toutes les jurisprudences un tant soit peu libérales, y compris celles autorisant les rapports entre personnes du même sexe. Son collègue, Samuel Alito, également nommé par Bush, l’a rejoint dans cette décision, de même que les trois juges nommés par Donald Trump, à savoir l’ultra religieuse Amy Coney Barett, le conservateur Neil Gorsuch et le juge Brett Kavanaugh, lui-même accusé d’agression sexuelle. Le président de la Cour suprême, John Roberts, ne les a pas suivis mais avait lui-même approuvé une loi du Mississippi, interdisant l’avortement au-delà de 15 semaines…

Le président des États-Unis, Joe Biden, en visioconférence le 1er juillet 2022 avec des gouverneurs après la décision de la Cour suprême révoquant le droit à l’avortement (photo © Tom Brenner / Reuters / RFI)

Cette offensive conservatrice contre le droit des femmes à disposer de leur corps a bien entendu déclenché de nombreuses protestations indignées. Le président Joe Biden lui-même a dénoncé sans équivoque cette « décision terrible et extrême » qui « chamboulera des vies », tout en reconnaissant son impuissance, dans le rapport de forces actuel, à s’y opposer faute de majorité progressiste suffisante au Sénat et à la Chambre des représentants. Il appelle d’ailleurs ses compatriotes à profiter des élections de mid-term qui se profilent en novembre prochain, pour conforter sa majorité et lui permettre de revenir sur cette décision.

En attendant, trois nouveaux États se sont déjà appuyés sur l’arrêt du 24 juin pour interdire l’avortement et 19 avaient déjà anticipé la décision des juges suprêmes. On estime désormais que plus de la moitié des États, principalement dans le sud et le centre du pays, le plus conservateur, devraient restreindre fortement le droit à l’IVG à très court terme. Pourtant, l’on considère qu’environ 25 % des femmes américaines ont eu recours un jour à l’avortement et que un million d’entre elles en bénéficie chaque année pour différentes raisons, suite à un viol, à une grossesse non désirée ou pour des raisons de pathologie.

Un dessin de Chapatte, publié dans le Canard enchaîné

Il est donc étonnant qu’il puisse ainsi se dégager une telle majorité politique pour imposer à ces femmes des conditions qui vont totalement à l’encontre de leur souhait le plus profond, et ceci pour des raisons purement idéologiques voire strictement religieuses. A l’instar d’autres nations, les États-Unis d’Amérique, malgré leur long attachement à un parcours démocratique, libéral et progressiste, ont bien du mal à lutter contre ces vieux démons du fondamentalisme le plus obtus et le plus rétrograde qui constitue une menace permanente contre les avancées, même les plus intimes, de la société humaine. Et tout laisse à penser que d’autres pays ne sont pas à l’abri d’un tel risque de retour en arrière : «Rien n’est jamais acquis à l’Homme… » rappelait le poète !

L. V.

ITER : y a t-il un risque de dérapage ?

9 mars 2022

Le projet ITER, de réacteur thermonucléaire expérimental international, initié depuis 2006 sur le site de Cadarache, dans le nord des Bouches-du-Rhône, à une quarantaine de kilomètres d’Aix-en-Provence, est souvent présenté comme l’un des plus ambitieux projets de recherche internationaux, comparable à celui de la Station spatiale internationale. Rassemblant pas moins de 35 nations, dont l’Europe, les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud ou encore le Japon, le projet consiste ni plus ni moins qu’à mettre en œuvre un vieux rêve prométhéen qui consiste à reconstituer expérimentalement les conditions de la fusion thermonucléaire contrôlée dans une sorte de soleil miniature.

Vue aérienne du site d’ITER à Saint-Paul-les-Durance en 2020 (photo © drone Riche / France 3 Région)

Une miniature toute relative d’ailleurs car tout est gigantesque sur ce site de 42 ha équipé d’un bâtiment-réacteur pesant 440 000 tonnes, soit 40 fois le poids de la Tour Eiffel ! Le mélange deutérium-tritium doit y être porté à une température dépassant les 150 millions de °C, soit 10 fois la température qui règne dans notre soleil ! Ce plasma profondément instable devra être maintenu en fusion sous une pression énorme dans une chambre torique, le tokamak, équipée d’aimants supraconducteurs permettant de générer un champ magnétique colossal. Le plasma qui s’y formera est une sorte de soupe dans laquelle les atomes voient leurs noyaux s’individualiser, permettant leur fusion pour créer de l’hélium, ce qui libère une énergie considérable, les neutrons venant irradier l’enceinte du réacteur qui emmagasine l’énergie thermique ainsi créée. Le principe est le même que celui de la bombe H que les États-Unis ont fait exploser pour la première fois en 1952, sauf qu’ici la fusion thermonucléaire est supposée être contrôlée et maîtrisée.

Schéma de principe du tokamak d’ITER : vue en coupe montrant la chambre à vide, le cryostat et les bobines de champ magnétique (source © ITER / The Conversation)

Mais, comme tout projet expérimental, rien ne se passe exactement comme prévu… ITER devait initialement être mis en service en 2020 pour un coût global qui avait été estimé à 4,5 milliards d’euros. Lors du lancement effectif du projet, en 2006, le coût prévisionnel avait déjà été réévalué à 10 milliards d’euros, et on l’estime désormais à 44 milliards d’euros dont 20 milliards apportés par l’Union européenne. Les Américains, plus réalistes, le chiffrent même à 54 milliards d’euros en y intégrant son coût de fonctionnement et de démantèlement, une fois l’expérience achevée.

Car tout ceci n’est qu’un dispositif expérimental, destiné, au mieux, à démontrer, vers 2035 si tout va bien, une fois achevé l’assemblage du tokamak et après s’être assuré de sa parfaite étanchéité, la capacité à produire effectivement de l’énergie par fusion thermonucléaire contrôlée. Il restera ensuite à passer à la phase du démonstrateur, dont la construction est d’ores et déjà prévue au Japon et dont on espère la première production vers 2050, avant d’envisager ensuite, peut-être, le passage au stade industriel avec la réalisation des premiers prototypes.

Assemblage d’éléments de la future chambre à vide en août 2021 (source © ITER Organization / CERN courrier)

Bref, la fourniture d’électricité à base de fusion thermonucléaire n’est pas pour demain, et certains se demandent même si elle existera un jour. Pour que le dispositif présente un intérêt, il faut en effet que l’énergie produite, à savoir une puissance de 500 MW escomptée pour ITER, soit très supérieure à celle nécessaire pour alimenter le dispositif. Or cette puissance pour les tirs de plasma est évaluée à 50 MW, ce qui représente en effet un ratio particulièrement favorable. Sauf que la puissance totale consommée par l’installation, du fait de son fonctionnement global et des pertes énergétiques, est en réalité plutôt comprise entre 300 et 500 MW qui devront dont être injectés depuis le réseau, ce qui fait douter certains scientifiques de l’intérêt même du procédé…

Ces chiffres, relevés notamment par Reporterre, sont issus directement des données communiquées lors du débat public organisé en 2006, qui précisait que la machine consommera 120 MW en régime de veille puis montera à 620 MW pour chauffer le plasma et redescendra à 450 MW pendant la phase principale de l’opération (prévue pour durer quelques minutes seulement) : des puissances effectivement très proches de la production escomptée et auxquelles il faudra ajouter tout le reste de l’installation environnante. A titre indicatif, une puissance de 600 MW correspond sensiblement aux besoins en électricité d’une agglomération comme Aix-en-Provence.

Outre cette question de fond, certains s’interrogent sur l’impact environnemental d’une telle filière pourtant classiquement présentée comme exempte de tout déchet nucléaire. A titre d’exemple, les 10 000 tonnes des aimants supraconducteurs prévus pour ITER (sans parler donc d’une éventuelle exploitation industrielle à venir) nécessitent à eux-seuls 450 tonnes de niobium, un métal rare extrait pour l’essentiel de quelques mines en Amazonie brésilienne, soit 20 % de la production mondiale actuelle ! La production mondiale d’alliage niobium-étain a d’ailleurs dû être multipliée par 6 pour les seuls besoins d’ITER…

Extraction de niobium à Araxà dans le Minas Gerais au Brésil (source © Revista Decifra-me / Global voice)

Autre point d’inquiétude : le recours massif au béryllium, un métal réfractaire excellent conducteur thermique et ultra résistant, choisi pour recouvrir toute la paroi interne du Tokamak, au contact direct avec le plasma thermonucléaire. Un choix qui interroge quand on sait que ce matériau naturel est l’un des plus toxiques, comparable à l’arsenic et au mercure, fortement cancérigène et s’accumulant à long terme dans l’organisme humain. Alors que la consommation mondiale est de l’ordre de 300 t/an, on a prévu d’en utiliser pas moins de 12 tonnes sur le site d’ITER ! Et cette couverture de béryllium exposée au bombardement de neutrons va s’user rapidement, ce qui suppose d’évacuer, après chaque expérience, la poussière de béryllium fortement radioactive et par ailleurs explosive. Des aspirateurs géants sont imaginés pour cela, conduisant ces poussière dans un four avant de les agglomérer à du ciment pour les fixer dans des fûts.

Un choix technique qui a conduit la toxicologue américaine Kathryn Creek, experte du béryllium, à démissionner d’ITER en février 2020, après avoir tenté en vain de faire évoluer vers davantage de sécurité la conception des cellules où seront traités à la fois les poussières de béryllium irradié et le tritium radioactif. Et elle n’est pas la seule à se heurter ainsi à une sorte d’aveuglement qui semble caractériser le management de ce projet scientifique. Entendu le 28 février 2022 par la Commission de contrôle budgétaire du Parlement européen, l’ex-directeur de la communication d’ITER, Michel Claessens, s’est ainsi montré très critique, estimant, selon Reporterre, que « l’organisation ITER a instauré un mode de management par la peur », évoquant notamment le suicide, en 2021, d’un ingénieur italien de 38 ans au sein de l’agence Fusion 4 Energy qui coordonne le projet, ainsi qu’une tentative de suicide et deux décès par crise cardiaque sur le site même.

Un dessin signé Red (source © L’Âge de faire)

Ces accusations sont plutôt inquiétantes car elle mettent en avant un climat qui empêche toute tentative d’alerte de la part des experts de haut niveau qui interviennent sur ce site expérimental. Les interrogations portent en particulier sur l’étanchéité réelle du bouclier de protection situé autour du tokamak, dont l’efficacité serait moindre que prévu. Un point d’autant plus crucial que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), a constaté, lors d’une inspection en juillet 2021, des falsifications portant sur les certifications des soudures effectuées sur la chambre à vide du réacteur. Fin janvier 2022, le journaliste américain Steven Krivit, révélait d’ailleurs que les travaux d’assemblage étaient interrompus à la demande de l’ASN qui jugeait que « la maîtrise de la limitation de l’exposition aux rayonnements ionisants, enjeu majeur pour une installation de fusion nucléaire », n’était pas démontrée.

Où l’on voit que les projets scientifiques, même les plus prometteurs et les plus collaboratifs, ne sont pas exempts de doute quant à la manière dont ils sont mis en œuvre…

L. V.

Des résidus médicamenteux dans nos cours d’eau…

23 février 2022

On le savait depuis longtemps mais voilà qu’une étude mondiale vient de le caractériser : les cours d’eau charrient de très nombreuses molécules chimiques issues de médicaments de synthèse, et la présence massive de ces produits dans l’écosystème n’est pas vraiment rassurante…

C’est l’université britannique d’York qui a supervisé cette vaste étude à laquelle ont participé plus de 80 instituts de recherche internationaux, dont l’INRAE, l’Institut national de recherche agronomique et environnementale. Au total, ce sont 258 cours d’eau répartis dans une centaine de pays sur toute la planète qui ont fait l’objet de prélèvements (pas moins de 1052 au total, tous selon le même protocole pour permettre des comparaisons fiables) et d’analyses particulièrement complètes puisqu’elles portaient sur l’identification de 61 substances médicamenteuses, là où on se contente habituellement d’en rechercher une vingtaine au maximum.

Des résidus de médicaments présents un peu partout en rivière… (source © Santecool)

Les cours d’eau ainsi investigués sont d’ampleur très variable mais incluent certains géants comme l’Amazone, le Mississippi ou le Mékong, tandis que les sites d’échantillonnage englobent aussi bien de grandes mégapoles comme New-York ou Dehli, que des zones reculées telles ce village Yanomami en pleine jungle vénézuélienne, voire des zones en guerre comme en Irak. Et le résultat n’est pas brillant puisque partout, les chercheurs ont retrouvé quantités de molécules médicamenteuses présentes dans les cours d’eau, parfois en quantités impressionnantes comme au Pakistan ou en Bolivie. Un quart des sites étudiés présentent de fait une concentration potentiellement dangereuse pour l’environnement, notamment pour certains antibiotiques, un antihistaminique et un produit utilisé contre l’hypertension.

Prélèvement d’eau en rivière pour une analyse chimique (source © SIPIBEL)

Le tableau est particulièrement sombre pour certains pays du Sud, en Afrique subsaharienne, en Amérique du Sud et en Asie, où les concentrations relevées sont inquiétantes et s’expliquent par la faiblesse des moyens de traitement des eaux usées. Ce sont en effet principalement par ce canal qu’arrivent les résidus médicamenteux qui se retrouvent dans nos urines et fèces. Mais les élevages industriels sont aussi un gros contributeur du fait des traitements vétérinaires utilisés en masse (en 1999, la consommation de médicaments à usage animal était du même ordre de grandeur que celle destinée aux humains!), sans compter les rejets issus des centres de pisciculture et certains rejets industriels des sites de productions de médicaments. Les médicaments périmés et usagés jetés en décharge, contribuent aussi à cette contamination des eaux, même si cette source est désormais mieux maîtrisée dans certains pays où la collecte est organisée.

Les rejets d’eaux usées même partiellement retraitées, une source majeure d’apport de micropolluants (source © Futura Science)

La généralisation des stations d’épuration des eaux a certes permis d’améliorer la situation dans nombre de pays. On constate cependant que leur efficacité reste limitée pour éliminer la plupart des résidus médicamenteux, notamment certaines molécules telle l’aspirine, pour lesquelles il est nécessaire de recourir à des procédés de traitement tertiaires coûteux à base d’osmose inverse ou de charbon actif. En France, ces traitements ne sont pas encore obligatoires et rares sont les stations qui sont équipées pour traiter correctement ces micropolluants même si la tendance est désormais d’encourager les collectivités à adopter des procédés de traitement de plus en plus performant.

La qualité physico-chimique des cours d’eau impacte directement la vie aquatique et peut être à l’origine de mortalités piscicoles (photo © SOS LRC / Humus)

Car l’enjeu est de taille pour le milieu naturel, voire directement pour la santé humaine. La prolifération des antibiotiques rejetés en masse dans les cours d’eau et les nappes, contribue fortement à développer des phénomène de résistance des bactéries, ce qui limite à terme l’efficacité même de ces traitements pharmaceutiques. Mais ces molécules issues de médicaments ont bien d’autres effets néfastes sur la faune, notamment aquatique, perturbant leurs capacités de reproduction et pouvant même se traduire par des changements de sexe sous l’effet d’œstrogènes. Des changements de comportement ont aussi été observées chez des perches devenues fortement agressives du fait de la présence dans l’eau d’un résidu d’antidépresseur. Sans même évoquer les effets d’interférences liées à la présence simultanée de plusieurs molécules dont on connaît mal les effets indésirables…

Dessin publié sur le site Méli Mélo du Graie (Groupe de recherche, d’animation technique et d’information sur l’eau)

Une des voies à explorer, outre l’amélioration des stations de traitement des eaux usées, est certainement la réduction de la consommation de médicaments. Dans les élevages français, on est ainsi arrivé à réduire de 30 % la consommation d’antibiotiques vétérinaires entre 2006 et 2011, ce qui va dans le bon sens. Mais l’on consommait encore en 2011 pas moins de 750 tonnes d’antibiotiques en France, nettement plus que dans le reste de l’Europe, une consommation qui tend à baisser progressivement depuis. Il est temps si l’on veut limiter la pollution irréversible de nos cours d’eau…

L. V.

A Mycène, le détartrage des dents laissait à désirer…

12 janvier 2022

Votre dentiste vous l’a certainement déjà rappelé plus d’une fois : même réalisé consciencieusement deux fois par jour, un bon brossage des dents ne suffit pas à éliminer totalement la plaque dentaire, surtout dans les endroits difficiles d’accès. Les bactéries finissent toujours par s’y accumuler et, en se minéralisant, sous l’effet de la précipitation des ions carbonate et phosphate de la salive, à y former un dépôt solide, le tartre dentaire, qu’une simple brosse à dents ne suffit pas à éliminer et qui vient peu à peu fragiliser les dents, surtout à la limite avec la gencive. C’est pourquoi, un détartrage au moins une fois par an chez le dentiste est fortement recommandé par tous les praticiens. Un mauvais moment à passer, mais qui permet d’éliminer ce dépôt peu esthétique et qui vient fragiliser les dents à long terme.

Le tartre dentaire, un dépôt qui se minéralise à la base des dents… (source © Le courrier du dentiste)

Forcément, nos ancêtres, les Gaulois comme tous les autres, ne pouvaient bénéficier de soins dentaires tels qu’ils sont pratiqués de nos jours et la qualité de leur dentition s’en ressentait inévitablement. Pour autant, l’émail des dents est un matériau particulièrement solide qui résiste au temps, si bien que les paléontologues en ont fait depuis longtemps un objet d’étude privilégié, dont l’observation permet de reconstituer les cas de malnutrition mais aussi les conséquences de maladies infantiles dont les traces restent gravées dans l’émail de nos dents.

Depuis quelques années cependant, ils s’intéressent aussi au tartre dentaire, dont l’analyse optique, couplée à des datations au Cabone 14, donne de précieux renseignements sur les habitudes culinaires de ceux qui nous ont précédé. Le tartre dentaire, une fois minéralisé, conserve en effet l’ADN humain mais aussi celui des protéines et les bactéries d’origine salivaire, permettant de reconstituer ce que nos ancêtres avaient l’habitude d’ingérer. Des grains d’amidon et des pollens se retrouvent ainsi fossilisés au sein du tartre dentaire : leur identification permet donc de savoir quelles étaient les habitudes alimentaires du propriétaire des dents…

Fragment de mâchoire humaine du Moyen-Âge présentant des résidus de tartre (photo © Christina Warinner / Sciences et Avenir)

Ainsi, en 2016, des échantillons de tartre prélevés sur des dents humaines découvertes dans la grotte de Qesem, en Israël, datées du Paléolithique, entre 420 000 et 200 000 ans av. J.C., avaient permis d’identifier des micro fragments de charbon de bois et des grains de pollen de pin : de quoi conclure que ces populations vivaient dans une atmosphère perpétuellement enfumée au fond de leur grotte. La même année, d’autres archéologues avaient analysé le tartre dentaire prélevé sur de nombreux restes humains datés de 1450 à 700 ans av. J.C. sur un site mexicain : ils y avaient découvert des grains d’amidon, mais aussi des diatomées (révélant une alimentation en eau potable dans un étang proche), des spores fongiques du charbon de blé (confirmant que ces populations consommaient déjà du blé) et du pollen de pin (fréquent dans la région).

Site de la grotte de Qesem, en Israël, où nos ancêtres du Paléolithique souffraient déjà d’un air domestique pollué (photo © Jack Guez / AFP / Cnews)

Aux États-Unis, des dents appartenant à 8 individus ayant vécu entre 880 et 1020 av. J.C. sur le site de Danbury, dans l’Ohio, avaient permis d’identifier la présence, dans le tartre dentaire, de microfibres de coton, suggèrent que ces populations utilisaient leurs dents comme outils de tissage pour la confection de textiles ou de cordes en coton.

Dernièrement, une étude publiée dans Scientific reports le 17 décembre 2021, et dont Sciences et Avenir notamment s’est fait l’écho, rapporte comment une équipe internationale d’archéologues, sous la direction de l’Allemand Philipp Stockhammer, s’est intéressée au tartre dentaire prélevé sur 67 individus retrouvés sur différents sites mycéniens, afin de reconstituer les habitudes alimentaires de cette civilisation qui s’est développée dans le sud de la Grèce et en Crête à l’âge du bronze, entre 1600 et 1100 avant notre ère.

Mycène : les murs cyclopéens autour de la porte des lionnes (source © Voyage away)

Connues dès l’antiquité, les ruines de la cité de Mycène et de son vaste palais ceinturé de murs cyclopéens ont notamment été fouillées à la fin du XIXe siècle par Heinrich Schliemann qui y a en particulier découvert, dans un des cercles de tombes situées près de la porte des lionnes, le fameux masque mortuaire en or, dit d’Agamemnon, du nom du roi de Mycène qui s’était illustré lors de la guerre de Troie, selon Homère. Cette civilisation antique, remarquable pour ses palais monumentaux, l’était aussi pour la qualité de sa production en masse d’objets en bronze et en céramique. Une telle production, il y a plus de 3000 ans, a d’ailleurs toujours étonné les archéologues, car elle suppose le recours à d’énormes quantités de combustible pour alimenter les fours de cuisson et les forges pour la fusion du métal.

Masque funéraire en or retrouvé dans une tombe à Mycène et daté de 1500 av. J.C. (source © Chercheurs de vérités)

En examinant le tartre dentaire d’individus issus de cette période, les archéologues y ont retrouvé des protéines et des micro résidus caractéristiques du régime alimentaire de l’époque, mais aussi de la suie issue des dispositifs de combustion alors utilisés. Sans surprise, cette suie provient pour l’essentiel de la combustion des espèces les plus fréquentes dans cette zone méditerranéenne : pin noir, pin pignon et sapin de Céphalonie. Ils ont retrouvé aussi, mais en moindre quantité, des suies révélant l’utilisation de quelques feuillus dont le chêne et l’olivier, ainsi que le fumier séché, un combustible encore traditionnellement utilisé en Afrique ou en Inde notamment, lorsque le bois vient à manquer.

Mais grande a été leur surprise de constater, sur les restes d’individus provenant du palais mycénien de Tirynthe et du port crétois de La Canée, des suies révélatrices de la combustion de lignite, ce charbon jadis extrait à Gardanne et dont on sait, par les écrits de Théophraste, qu’il était en effet utilisé dans la Grèce antique pour l’industrie métallurgique, mais beaucoup plus tardivement, vers 300 av. J.C. Certes, les Chinois utilisaient déjà le lignite vers 1600 avant notre ère, mais cette étude montre donc que les Mycéniens et les Crétois l’employaient déjà eux-mêmes au 13e voire au 14e siècle av. J.C., manifestement pour alimenter les fours de cuisson et de fusion destinés à la fabrication du métal et des poteries, dans un environnement où le bois commençait sans doute déjà à se faire rare autour des grands palais mycéniens.

Coupe à boire réalisée par des artisans mycéniens à l’âge du bronze, témoignant d’un savoir faire remarquable pour l’époque (source © Royal Ontario Museum)

Le lignite utilisé à Tirynthe était alors extrait à 150 km de là, près d’Olympie, ce qui suppose l’organisation de méthodes d’extraction et d’acheminement sophistiquées. Les objets artisanaux produits par les artisans mycéniens en grande quantité, sous forme de récipients, de vases, d’épées, étaient principalement destinés à l’exportation puisqu’on les retrouve dans une vaste zone allant de l’Espagne jusqu’à la Syrie : les prémices d’une mondialisation en marche, à une époque où l’on ne souciait guère de son impact sur le changement climatique…

L. V.

Vaccination : certains ne savent pas calculer !

28 décembre 2021

On dit souvent que les Français manquent de formation en économie et qu’ils ont parfois du mal à calculer, ce qui expliquerait leurs réticences à se couler dans le moule de la mondialisation heureuse et de la spéculation financière débridée… Foutaises, bien entendu ! En revanche, l’actualité récente vient, une fois encore, de démontrer que certains de nos responsables politiques ont un peu de mal à jongler avec les réalités mathématiques, au point que leurs manipulations des données statistiques relève plutôt de la manipulation mentale, pour ne pas dire de la malhonnêteté intellectuelle !

Contexte sanitaire aidant, la dernière polémique en date ne porte pas sur les chiffres cachés du chômage ou ceux de l’immigration clandestine comme à l’accoutumée, mais sur le nombre de malades du Covd-19. C’est Philippe de Villiers qui a dégainé le premier, à l’occasion d’une intervention sur Europe 1 le 20 décembre 2021, dans une diatribe déchaînée où le tribun de la droite conservatrice affirme, ni plus ni moins : « le pass sanitaire, c’est de l’apartheid » avant de s’en prendre à l’efficacité même de la vaccination, estimant que «  le vaccin ne marche pas (…). Le gouvernement fait n’importe quoi, ce sont des amateurs (…). Ils veulent le contrôle total de la population »…

Philippe de Villiers au micro d’Europe 1 le 20 décembre 2021 (source © Europe 1)

Et à l’appui de sa démonstration, le désormais soutien d’Eric Zemmour, brandit une fiche Bristol sur laquelle sont scrupuleusement notés les chiffres qu’il assènent à l’antenne pour confirmer sa théorie selon laquelle le vaccin ne sert à rien : « 63 % des décès sont des vaccinés (…). On nous ment (…). Si on est dans la situation où on est aujourd’hui, c’est que le vaccin n’a pas marché ». Un chiffre qu’un autre responsable politique de droite, Nicolas Dupont-Aignan, candidat à l’élection présidentielle de 2022 et que le maire de Carnoux juge « extrêmement sympathique », au point de lui accorder régulièrement son parrainage, a repris à l’identique 2 jours plus tard, au micro de RTL, pour appuyer sa propre théorie selon laquelle le vaccin devrait être strictement réservé aux seules personnes à risque.

Une analyse du dessinateur algérien Karim (source © Pinterest)

Pourtant, ce n’est pas tant le chiffre lui-même qui est contestable que l’interprétation un peu hâtive qui en est faite par des personnages dont l’audience publique est importante, ce qui mériterait de leur part sans doute un peu plus de circonspection. Le chiffre ainsi mis en avant est de fait, à une petite exagération près, issu directement d’une étude publiée le 17 décembre 2021 par la DARES, la direction des études statistiques du Ministère de la Santé et qui porte justement sur l’analyse de l’efficacité du vaccin contre le Covid sur la période toute récente qui court du 8 novembre au 5 décembre 2021.

Sur cette période en effet, ce sont bel et bien 62 % des personnes décédées du Covid-19 qui étaient vaccinées, et même, pour quelques-uns d’entre elles avec une troisième dose de rappel. Faut-il pour autant en déduire, comme le suggèrent avec beaucoup d’aplomb ces deux politiciens, que le vaccin ne sert strictement à rien ? En réalité, ces chiffres traduisent simplement le fait que la vaccination s’est généralisée dans la population malgré l’existence de quelques réfractaires, puisqu’à ce jour il ne reste plus que 9 % des plus de 20 ans qui n’ont encore reçu aucune dose de vaccin. Le jour où toute la population française sera vaccinée, gageons sans aucun risque de se tromper, que 100 % des morts du Covid seront à jour de leur vaccination et que ces chiffres traduiront simplement le fait que toute vaccination n’est jamais efficace à 100 %. Il est donc pour le moins réducteur de s’en tenir à ce seul indicateur !

Répartition entre juin et décembre 2021 des décès liés au Covid en fonction de leur parcours vaccinal (source des données © DARES ; Infographie © Datawrapper / Marianne)

L’évolution de ces mêmes chiffres montre d’ailleurs qu’entre juin et septembre, les décès liés au Covid étaient presque exclusivement le fait de personnes encore non vaccinées. La généralisation de la vaccination, alliée au fait que l’efficacité de la protection vaccinale s’érode au fil du temps (d’où l’importance de la dose de rappel), ont fait que désormais les victimes du Covid se rencontrent aussi parmi des personnes vaccinées, surtout lorsqu’elles souffrent de comorbidité où sont fragilisées par le grand âge.

Pour autant, il n’est reste pas moins que, statistiquement et quoi qu’en pensent nos deux trublions, une personne non vaccinée, est nettement plus exposée à décéder du Covid-19 qu’une personne comparable vaccinée. Il suffit pour s’en convaincre de rapporter ces chiffres de décès constatés à la taille de ces deux populations. Si 38 % des décès observés concernent des non-vaccinés alors que seule 9 % de la population française n’est pas vaccinée, cela signifie mathématiquement que sur cette période, un individu non vacciné a quand même six fois plus de risque de mourir du Covid que s’il était vacciné. Il suffit d’ailleurs de rapporter les chiffres de la DARES à chacune des populations correspondantes pour s’en convaincre : sur 10 millions de personnes, le nombre de décès du Covid dépasse désormais 60 parmi les non-vaccinés alors qu’il atteint à peine 10 pour les vaccinés après avoir oscillé autour de 5 au cours des 6 derniers mois.

Nombre de décès liés au Covid en fonction du parcours vaccinal, rapportés à une population de 10 millions de personnes de plus de 20 ans (source des données © DARES ; Infographie © Datawrapper / Marianne)

Et encore, la DARES fait totalement abstraction, dans son analyse, des cas pourtant manifestement fréquents, de faux pass sanitaires qui viennent perturber ces statistiques, nombre de malades étant enregistrés comme vaccinés alors qu’on se rend compte, parfois après leur décès et sans que cela puisse être pris en compte dans les statistiques officielles, qu’en réalité ils ne l’étaient pas…

En réalité, le bénéfice statistique du vaccin est encore plus flagrant quant on élargit l’analyse au nombre de personnes hospitalisées en soins intensifs et pas seulement aux décès. Malgré une proportion croissante de personnes désormais vaccinés, il est flagrant de constater que l’essentiel des malades graves qui viennent encombrer les services de réanimation et désorganiser notre système hospitalier restent, pour une large part, des personnes qui ont refusé de se faire vacciner malgré le travail intense de mise à disposition d’une couverture vaccinale facilement accessible et gratuite. Comme le rappelle la DARES, sur cette période de novembre-décembre 2021, pourtant peu favorable à sa démonstration, les 9 % de personnes encore non-vaccinées parmi les plus de 20 ans en France, représentent à elles seules 25 % des tests PCR positifs, 41 % des hospitalisations pour Covid, 52 % des admissions en soins critiques et 38 % des décès.

Répartition entre juin et décembre 2021 des entrées en soin critique liés au Covid en fonction de leur parcours vaccinal (source des données © DARES ; Infographie © Datawrapper / Marianne)

Des chiffres qui traduisent néanmoins une baisse indéniable d’efficacité de l’injection au fil du temps. Sur leur base, la DARES en déduit que, pour les adultes de plus de 40 ans pour lesquels on dispose de davantage de recul, la protection vaccinale contre le risque de décès reste élevée, de l’ordre de 90 à 95 % dans les premiers mois, pour redescendre ensuite progressivement autour de 80 %, la dose de rappel permettant de remonter vers 98 %.

Au delà de ces données statistiques assez convaincantes, l’actualité regorge d’exemples concrets qui ne peuvent que confirmer l’intérêt d’une telle couverture vaccinale, non seulement comme outil de politique publique, mais aussi à l’échelle du bénéfice individuel. Ainsi, aux Antilles où les manifestations, parfois violentes, se poursuivent contre l’obligation vaccinale faite aux professionnels de santé et à la généralisation du pass sanitaire.

Stanislas Cazelles, Préfet de la Martinique (source © France TV info)

Le 6 décembre 2021, le Préfet de la Martinique, Stanislas Cazelles, annonçait ainsi avoir été testé positif au Covid après une réunion de travail avec plusieurs représentants de l’intersyndicale, suite aux manifestations monstres du 22 novembre 2021 à l’issue desquelles un appel à la grève générale avait été lancée. Mis à l’isolement pendant quelques jours, le préfet qui était dûment vacciné, avait continué d’assumer ses fonctions en télétravail et n’avait ressenti que quelques légers symptômes peu invalidants. En revanche, deux représentants syndicaux contaminés en même temps, Alain Decaille, président de la fédération des taxis indépendants de Martinique, et Aimé Agat, président du syndicat pour la défense des artistes martiniquais, qui protestaient contre le pass sanitaire et refusaient obstinément l’idée même de vaccination, sont décédés le 20 décembre 2021. Puisse cet exemple, parmi tant d’autres, contribuer à convaincre les derniers récalcitrants…

L. V.

Grippe espagnole de 1918 : la grande oubliée

17 novembre 2021

Publié en 2018, aux éditions Vendémiaire, l’ouvrage de Freddy Vinet, universitaire spécialisé dans la gestion des catastrophes et des risques naturels, a fait du bruit. Intitulé « La Grande grippe », il revenait en effet sur les raisons qui ont fait de cette « pire épidémie du siècle » une des grandes oubliées de l’Histoire, alors même que l’expérience montre que c’est en s’appuyant sur les leçons du passé que l’on gère le mieux les catastrophes du présent, par nature imprévisibles. Le déclenchement peu après, de la pandémie de Covid-19, alors même que l’humanité entière s’était persuadée que ces grandes épidémies mondiales n’étaient plus que de lointains souvenirs, venait pourtant à point nommé rappeler à tout un chacun que « rien n’est jamais acquis en matière de lutte anti-infectieuse »…

Comment en effet peut-on avoir à ce point perdu la mémoire d’une telle pandémie qui aurait causé, en à peine plus d’un an, d’avril 2018 à juin 2019, probablement de l’ordre de 50 à 100 millions de morts, qui plus est principalement des adultes dans la force de l’âge, soit 2 à 5 % de la population mondiale de l’époque ? Il faut remonter à la Peste noire de 1348 pour retrouver des bilans aussi effroyables, c’est dire ! Même la pandémie de Covid-19 dont on nous rebat quotidiennement les oreilles depuis bientôt 2 ans, n’a pas encore atteint officiellement les 5 millions de morts, même si ce chiffre est très probablement sous-évalué, dans un monde où la population mondiale est néanmoins passée, grosso modo de 1,8 à 7,8 milliards d’habitants.

Pourtant quand la grippe fait son apparition dans les médias de l’époque, à partir de mai 2018 (alors même qu’elle fait déjà des ravages depuis mars-avril dans nombre de camps d’instruction militaire, surtout aux États-Unis, où le transfert de troupes vers les champs de bataille européens vire parfois à l’hécatombe), on la traite par la dérision. L’Espagne faisant partie des pays affectés, à l’image de son roi, Alphonse XIII, contaminé comme ses ministres à la suite d’un office religieux, les journaux commencent à parler de « la grippe espagnole » que les chansonniers surnomment même « l’espagnolette », sans même se rendre compte que dans le même temps, certaines unités combattantes française sont décimées par cette grippe particulièrement contagieuse.

Un entrepôt utilisé en 1918 aux États-Unis pour garder des malades de la grippe en quarantaine (source © Universal History Archive / Getty images / France Culture)

Mais c’est surtout à l’automne 1918 que la Grande grippe fait des ravages en France, frappant village après village, au gré des déplacements des personnes contaminées. En octobre, la surmortalité est partout manifeste et on commence par endroits à manquer de cercueils. Après un troisième pic de l’épidémie en mars-avril 2019 et malgré quelques répliques jusqu’en 2021, le spectre de la Grande grippe finit par s’éloigner mais le bilan est lourd. En France, on estime ainsi à 250 000 le nombre de personnes fauchées, souvent de jeunes adultes, alors que le bilan de la dernière grande épidémie de choléra qui avait sévi en 1832, était d’environ 100 000 décès.

Et, comme pour la pandémie actuelle de Covid-19, l’impact est mondial. Toute l’Europe est touchée, l’Allemagne comme la France, et même la Suisse, pays neutre, où deux-tiers des soldats tombés pendant la Grande Guerre sont morts de la grippe. Aux États-Unis, on considère désormais que la grippe a alors tué plus de 600 000 personnes, et dans le grand nord canadien, certains villages sont été fortement décimés. Les chiffres manquent de précision pour de nombreux pays dont la Chine ou l’ancien empire ottoman, mais en Inde par exemple, l’administration coloniale a estimé le nombre de décès à environ 18,5 millions, pour une population totale de 308 millions d’habitants.

Un médecin militaire suisse examinant un malade en 1918 (photo © Keystone / Photopress archive / Le Temps)

Du fait de la généralisation des déplacements, renforcée encore par le conflit mondial alors en cours, rares sont les pays qui ont pu échapper à l’épidémie. Dès le mois d’août 2018, la ville de Dakar est contaminée par l’arrivée d’un navire brésilien et celle de Freetown, en Sierra Leone, par un bâtiment britannique. La propagation de l’épidémie se fait par les bateaux sur les côtes puis par le trafic ferroviaire et par les déplacements quotidiens de ville en ville. Le Japon, qui avait fermé ses ports aux navires européens est contaminé par un bateau russe. En novembre 1918, un navire en provenance de Nouvelle-Zélande, introduit le virus dans tout l’archipel des Fidji avant de contaminer les Samoas occidentales où un quart de la population meurt en quelques semaines !

A l’échelle mondiale, on estime désormais qu’un tiers de la population a alors été contaminé par la grippe. Heureusement, le taux de létalité reste modeste, sans doute de l’ordre de 8 %, et même très en deçà en Europe ou aux États-Unis où l’on considère que 2 à 4 % des personnes malades sont décédées, souvent en quelques jours seulement, du fait de complications respiratoires liées à des surinfections par pneumocoques, mais aussi du fait de surréactions immunitaires.

En 1918 déjà, aux États-Unis, le port du masque commence à se généraliser pendant l’épidémie de grippe espagnole (photo © C. Raymond / Médiapart)

A l’époque, le virus de la grippe n’est pas encore identifié et il a fallu attendre 1933 pour que des chercheurs britanniques arrivent à l’isoler chez l’homme, ouvrant la voix au développement de la vaccination pour la grippe saisonnière. Il a fallu ensuite que les chercheurs aillent exhumer des cadavres de soldats américains morts de la grippe espagnole pendant la grande guerre, après avoir vainement tenté d’exploiter ceux de villages inuits décimés à plus de 80 % par l’épidémie, pour enfin arriver à reconstituer, à la fin des années 1990, le virus grippal à l’origine de l’hécatombe de 1918. Il s’agissait d’une souche de type A (H1N1), née de la combinaison d’une souche humaine (H1) et d’une souche aviaire de type N1. Ce virus s’est avéré particulièrement dangereux car la population, alors exposée à une grippe saisonnière de type H3N8 n’était pas immunisée, mais bien entendu, les conditions d’hygiène, de promiscuité et de désorganisation des services de santé civils, liées à la guerre mondiale alors en vigueur ont constitué un facteur aggravant incontestable.

En 1918 déjà, certains ne jurent que par la quinine pour combattre la grippe, mais l’alcool a aussi ses adeptes… (caricature parue dans le Pêle-mêle le 2 février 1919 – source © Gallica)

Curieusement, cette souche H1N1, présente dans la grippe saisonnière jusqu’en 1957, a quitté la scène à cette date au profit d’une souche de type A (H2N2) à l’origine de la grippe dite « asiatique » qui aurait fait de l’ordre de 100 000 morts en France. Depuis, bien d’autres alertes se sont produites parmi lesquelles le grippe de Hong Kong en 1969, la grippe porcine en 1976, le SARS en 2003 qui marque l’arrivée des coronavirus qui nous sont désormais si familiers, la grippe aviaire en 2006, ou encore la grippe « mexicaine » de 2009, marquée en France par un beau fiasco médiatico-politique à l’origine de bien des difficultés prophylactiques actuelles.

Malgré les progrès de la science, nous n’avons pas fini d’être confrontés à de nouvelles maladies infectieuses et il est essentiel d’apprendre des errements du passé pour mieux se préparer à gérer les crises de demain. Encore faut-il ne pas perdre la mémoire des catastrophes d’hier…

L. V.

1958 : des sujets scientifiques toujours d’actualité

13 novembre 2021

1958 : c’était au siècle dernier, il y a une éternité… Le général De Gaulle revenait au pouvoir à l’occasion du climat insurrectionnel algérien et mettait en place la constitution de la VIe République, tandis que le Traité de Rome entrait en vigueur, instituant la Communauté européenne.

René Coty, Président de la République, fait appel en mai 1958 à Charles De Gaulle comme nouveau Président du Conseil (source © Fondation Charles De Gaulle)

A l’époque, le développement de l’électroménager est en plein essor mais les ordinateurs n’existent pas encore, sauf à considérer que la machine à calculer inventée par Blaise Pascal en 1642, ou le système de programmation par carte des métiers à tisser de Joseph-Marie Jacquard, mis au point en 1801 sont les ancêtres de l’informatique dont le vocable même ne verra le jour qu’en 1964…

1958 : l’électroménager en pleine expansion… (source © ebay)

Et pourtant, quant on lit des extraits de la revue scientifique Diagrammes parue en janvier 1958, on ne peut être que frappé par l’actualité de certains des thèmes qui y sont développés. Le dossier principal de la revue était consacré à « l’énergie H », à une époque où le terme renvoyait à l’énergie produite par la fission nucléaire et où la France en était encore à programmer ses premiers essais de bombe H et lançait tout juste les bases d’un programme civil de développement de l’énergie nucléaire. Mais la revue s’intéresse aussi à la concentration en gaz carbonique dans l’atmosphère…

A l’époque, les géologues avaient déjà compris que la composition de l’atmosphère terrestre avait fortement évolué depuis le Précambrien, période où la concentration en gaz carbonique était très supérieure à ce qu’elle est actuellement. C’est l’apparition des organismes végétaux, pourvus de chlorophylle qui a permis, en décomposant le gaz carbonique grâce à l’énergie des rayons solaires, de libérer l’oxygène et de modifier la composition chimique de l’air, rendant ainsi possible la respiration des animaux terrestres supérieurs.

Mais dès 1958, les scientifiques s’inquiètent des évolutions récentes observées et la revue écrit : « Depuis les débuts de la civilisation industrielle, ce processus séculaire tend à se renverser. La plus grande partie de l’énergie que nous consommons provient de l’oxydation du carbone (houille et pétrole). Les cheminées des foyers domestiques et industriels déversent dans l’atmosphère des torrents de gaz carbonique. La Société américaine de chimie vient d’entendre à ce sujet une communication inquiétante du Dr Edward Teller. D’après cet éminent physicien, l’atmosphère contiendrait déjà 2 % de plus d’acide carbonique qu’il y a un siècle. Si cet accroissement continue, il atteindra un point où il aura les conséquences les plus graves pour l’équilibre des climats. Lorsque l’atmosphère contient davantage d’acide carbonique, elle laisse moins facilement passer le rayonnement calorifique venu de la terre, pendant les heures nocturnes; par contre elle absorbe tout aussi bien celui du soleil. Il en résulte un réchauffement sen­sible. Selon le Dr Teller, lorsque la teneur en gaz carbonique aura augmenté de 10 %, les banquises polaires se mettront à fondre et la mer gagnera sur les continents ».

Concentration de CO2 dans l’atmosphère : une augmentation spectaculaire ! (source © Futura-science)

Il y a donc 63 ans désormais, alors même que l’exploitation industrielle du pétrole était en plein essor et que les ménages des pays occidentaux commençaient tout juste à s’équiper à grande échelle de voitures et de matériel électroménager, à l’aube des trente glorieuses où l’augmentation du niveau de vie et de confort a connu un développement exceptionnel, certains scientifiques lucides avaient déjà parfaitement anticipé les conséquences dramatiques de l’augmentation des gaz à effet de serre et le réchauffement climatique qui en est la conséquence directe. Difficile de prétendre désormais qu’on découvre seulement ce phénomène et qu’on n’a rien vu venir…

Autre sujet abordé dans la revue Diagrammes de janvier 1958 : les débats (déjà !) sur les risques liés à la vaccination… Pas question bien entendu de coronavirus, à l’époque, mais de la variole, dont la vaccin est obligatoire en France depuis 1902. Le pays vient de connaître, en 1955, une épidémie sérieuse qui a causé de nombreux décès, notamment en Bretagne, mais aussi dans bien d’autres villes, y compris à Marseille. C’est donc l’occasion de relancer l’effort de vaccination qui tend à se relâcher.

En 1955, une épidémie de variole touche la France (source © Vivement Lundi ! / Blink Productions / TVR / TyTélé / Tébéo / Le Télégramme)

Seulement voilà, même en 1958, la population ne se laisse pas convaincre si facilement et les autorités sanitaires doivent faire face à des campagnes virulentes d’opposants : « Au Conseil de la République, le professeur Portmann, sénateur de la Gironde et doyen de la Faculté de Médecine de Bordeaux, s’est élevé contre les campagnes de dénigrement qui attaquent les vaccinations. Au nom de l’Académie de Médecine, qui s’est émue à plusieurs reprises de cette situation, le professeur Portmann a demandé au gouvernement de prendre des mesures « pour protéger la santé publique menacée par ces campagnes qui risquent d’entraver l’appli­cation des lois rendant obligatoires certaines vaccinations bienfaisantes ». Les campagnes que dénonce l’Académie de Médecine risquent d’encourager certains parents à frauder la loi rendant l’inoculation jennérienne obligatoire ».

Toute ressemblance avec la situation actuelle serait, bien entendu, purement fortuite…

J. T.

Steiner : spiritualisme intuitif ou fumisterie sectaire ?

30 septembre 2021

Il est des noms qui provoquent inévitablement la controverse. Celui de Rudolph Steiner et de ses fameuses écoles en fait assurément partie. Régulièrement, les médias de tous pays s’interrogent sur les fondement de ces fameuses écoles Steiner-Waldorf qui ne touchent pourtant qu’une infime minorité d’élèves. On compterait ainsi en France pas plus de 22 écoles affiliées à ce mouvement, avec de l’ordre de 2500 élèves concernées, 3 seulement de ces établissements étant sous contrat avec l’État et la plupart d’entre eux s’arrêtant au stade de l’enseignement primaire voire du jardin d’enfant. Au Québec, où l’enseignement Steiner fait l’objet de vives polémiques, seules 4 écoles sont concernées, tandis qu’on en recense 119 aux États-Unis et jusqu’à 232 en Allemagne où elles sont plutôt bien intégrées dans le système éducatif officiel.

Dans les écoles Steiner, l’accent est mis sur les activités artistiques et ludiques (source © Fédération des écoles Rudolf Steiner de Suisse / Le Courrier)

En 2000, un rapport de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes, se basant sur une inspection des écoles françaises qui se réclament de cette approche pédagogique, pointait notamment des risques d’endoctrinement ainsi qu’un taux de vaccination anormalement bas au sein de ces établissements. Un ancien professeur d’une école Steiner, Grégoire Perra, publie de son côté depuis 2009 un blog critique sur l’approche anthroposophique et ses « délires cosmologiques » qui sous-tendent les enseignements dispensés dans ces écoles, dont la dimension spirituelle, qui mélange allégrement concepts hindous, influence chrétienne et théories new age, n’est pas forcément explicite pour les parents d’élèves.

Rudolf Steiner sur la colline de Dornach lors de la construction du Goetheanum (source © Société anthroposophique de France)

Pour comprendre l’origine de ce mouvement anthroposophique dont l’influence va bien au-delà des seuls écoles Steiner, il faut sans doute remonter à l’histoire même de son fondateur, Rudolf Steiner, né en 1961 en Croatie, alors partie intégrante de l’empire austro-hongrois. Étudiant à l’École supérieure technique de Vienne, il ne termine pas ses études, s’intéresse à la philosophe, puis s’attache à l’exégèse des œuvres scientifiques de Goethe avant de soutenir en 1891 son doctorat de philosophe sous le titre pompeux de « Vérité et science ». Installé à Berlin comme journaliste et conférencier, il s’imprègne des milieux littéraires bohèmes d’avant-garde, du mouvement ouvrier naissant et des approches religieuses réformatrices au sein de la Société théosophique, devenant en 1907 le dirigeant du rite de Memphis-Misraïm en Allemagne.

C’est en 1913 que le docteur Steiner, qui multiplie les conférences un peu partout dans le monde, quitte ce mouvement pour fonder la Société anthroposophique, dont le siège se trouve, aujourd’hui encore au Goetheanum à Dornach, près de Bâle en Suisse, dans une sorte de temple en béton armé, reconstruit à partir de 1925 sur la base de plans dessinés par Steiner lui-même, après que le premier bâtiment ait été détruit par un incendie criminel. C’est d’ailleurs à Dornach que Steiner s’est éteint, en mars 1925, laissant inachevée le rédaction de son autobiographie…

Façade du Goetheanum à Dornach en Suisse (source © Société d’histoire de Mutzig)

Il est bien difficile aujourd’hui de faire abstraction dans l’approche anthroposophique de ce qui relève des croyances et connaissances de l’époque, la dimension raciste par exemple n’étant pas absente de la pensée de Steiner et certaines de ses affirmations pseudoscientifiques faisant forcément sourire. Chez Steiner, la dimension spirituelle, qui est très marquée, découle principalement de la réalité perceptible par les organes sensoriels de l’homme mais est prédominante sur la rationalité matérielle. Il est persuadé qu’il existe, derrière le monde visible, un monde invisible, de prime abord inaccessible aux sens, et il croit fermement en la réincarnation, au karma, et à l’unité du cosmos. Selon lui, la nature de l’homme est une combinaison de son corps physique, soumis au lois mécaniques du règne minéral, de son corps de vie, où opèrent les forces de la croissance et de la reproduction comme dans le règne végétal, de son corps astral occulte, animé par les pulsions, désirs et passions du règne animal, et enfin son corps individuel qui se réincarne.

Steiner était notamment persuadé que chacun peut, par la méditation, accéder aux mondes supérieurs de la pensée. Au cours de son apprentissage, l’élève abandonne la forme conceptuelle de la pensée ordinaire et atteint le stade intuitif de la « vision claire et exacte ». C’est cette intuition qui a guidé Rudolf Steiner dans tous les domaines où il a tenté de s’investir, la pédagogie n’étant que l’un d’entre eux. C’est en 1919, dans l’ambiance révolutionnaire qui règne alors dans l’Allemagne en crise, qu’il inaugure ainsi un établissement scolaire mixte à Stuttgart, pour 256 élèves issus principalement des familles ouvrières de la fabrique de cigarettes Waldorf-Astoria.

Projet de nouvelle école Steiner à Saint-Genis-Laval près de Lyon (source © Pierre Piessat – Tectus Architectes / La Tribune)

Cet établissement, dont la première promotion prépare le baccalauréat lorsque Steiner disparaît en 1925, connaîtra finalement un incontestable succès. Les premières années sont basées sur un enseignement avant tout oral, symbolique et artistique, l’apprentissage de la lecture et de l’écriture étant volontairement repoussés à plus tard et les notions abstraites dont les mathématiques pas introduites avant l’âge de 12 ans alors que l’apprentissage des langues étrangères débute dès 7 ans. Les matières scientifiques sont abordées principalement par l’observation et le vécu, mais il est couramment reproché à cet enseignement de ne pas accorder la place nécessaire à certaines théories scientifiques de base comme le modèle physique de l’atome, la théorie de l’évolution ou la tectonique des plaques.

Mais Rudolf Steiner a abordé bien d’autres domaines que l’élaboration de cette approche pédagogique particulière et qui fait débat, beaucoup y voyant une pratique plutôt fructueuse basée sur des bases théoriques très douteuses. Il est notamment à l’origine d’une véritable médecine anthroposophique non conventionnelle, dans laquelle les maladies infantiles sont considérées comme « dette karmique », ce qui justifie le refus de la vaccination. Le cancer y est traité à l’aide d’un extrait de gui blanc, sur la foi d’une intuition de Rudolf Steiner, produit commercialisé par l’entreprise suisse Weleda, fondée en 1921, qui continue à développer des produits cosmétiques mais aussi à visée pharmaceutique et diététique, toujours selon les préceptes de l’anthroposophie.

Champ de vigne en biodynamie (source © Bio à la une)

Steiner s’est aussi aventuré dans le domaine de l’agriculture en inventant la biodynamie, système de production agricole dont il a posé les bases dogmatiques en 1924. Réfutant a priori toute vérification expérimentale, la biodynamie se contente d’ajouter à l’agriculture biologique classique certains principes ésotériques liés notamment à l’influence supposée des rythmes lunaires et planétaire, qui relèvent simplement de la pensée magique et dont nul n’a jamais pu démonter l’efficacité. Cela n’empêche pas qu’en France, l’association Demeter, créée en 1979, annonce avoir certifié en 2019 pas moins de 400 exploitations en biodynamie, dont les deux-tiers en viticulture : un beau succès pour ce qui ne repose que sur de simples intuitions d’un philosophe autrichien du siècle dernier, largement autodidacte en la matière, et dont les conceptions spirituelles paraissent pour le moins étranges à un esprit rationnel contemporain…

L. V.

C’est la Covid qui redémarre…

2 août 2021

Décidément, tout le monde ne parle plus que de ça. La quatrième vague de Covid-19 est là et les Français se déchirent entre ceux qui estiment que tout le monde doit se faire vacciner le plus rapidement possible et mieux respecter les gestes barrières qui ont fait leurs preuve, et les complotistes de tout poil, persuadés – c’est selon- que tout ceci n’est qu’une pure invention du lobby technico-pharmaceutique pour fourguer sa marchandise et engranger des bénéfices, que l’on profite des injections forcées pour nous inoculer une puce 5G, ou que le gouvernement prend prétexte de la situation sanitaire pour faire disparaître les dernières libertés individuelles qu’il nous reste et obliger les récalcitrants à rentrer dans le rang.

Manifestation contre le pass sanitaire à Paris le 31 juillet 2021 entre la gare Montparnasse et le Ministère de la Santé (photo © Delphine Goldsztejn / MaxPPP / France Info)

Ce samedi 31 juillet 2021, plus de 200 000 personnes se sont rassemblées en France pour protester, sans masque bien entendu, contre l’extension du pass sanitaire, comme si rejeter en bloc toutes les mesures de santé publique prises pour tenter d’enrayer le plus rapidement possible cette pandémie mondiale était la solution ! Rarement pourtant une telle épidémie a connu une réponse aussi massive et aussi rapide, et ceci à une échelle mondiale, à la mesure d’une pandémie qui a déjà fait près de 112 000 morts en France et 4,2 millions dans le monde entier.

En quelques mois, grâce à une coopération internationale remarquable, plusieurs vaccins ont été élaborés, produits en grande quantité et mis à disposition de tous, grâce à une mobilisation sans précédent de la communauté scientifique, des industriels, des États mais aussi des collectivités locales qui n’ont pas hésiter comme à Marseille à mettre à disposition des espaces publics et du personnel pour vacciner à tour de bras mais aussi traquer le virus jusque dans les eaux usées comme le font les marins-pompiers.

Et pourtant, malgré tous ces efforts, voilà la Covid qui redémarre comme le chantent avec leur humour grinçant les chansonniers du groupe Les Goguettes, en trio mais à quatre, dans une reprise parodique irrésistible de la célèbre chanson festive popularisée en 1977 par la Bande à Basile.

Il faut dire que les projections qui avaient été rendues publiques début juillet 2021 par un groupe de chercheurs de l’Institut Pasteur et sur lesquelles le Président de la République, Emmanuel Macron, s’est appuyé pour justifier les mesures annoncées le 12 juillet, ne sont guère optimistes. On y apprend ainsi que la dynamique de propagation du variant Delta du virus, désormais ultra majoritaire en France, est telle qu’il faut en moyenne entre 5 et 6 jours pour voir doubler le nombre de cas. Sur la base de différents scénarios évalués, les chercheurs avaient ainsi estimé que le nombre de nouveaux cas par jour pourrait varier entre 10 000 et 40 000 d’ici le 1er août, ce qui pourrait amener en septembre un pic d’hospitalisation supérieur à celui de la première vague (mars 2020) et comparable à celui de la seconde (novembre 2020). De fait, le nombre de nouveaux cas enregistrés pour la journée du 31 juillet 2021 s’élève à 24 471 nouveaux cas en 24 h, ce qui correspond bien à la valeur médiane des estimations faites il y a un mois.

Attention à la prochaine vague : un dessin signé Zaïtchick publié le 6 juillet 2021 (source © Blagues et dessins)

Des chiffres qui ne sont guère rassurants et qui confirment que la crise sanitaire est loin d’être terminée, quoi qu’en pensent ceux qui aspirent à profiter de la période estivale pour se relâcher et qui ressentent comme une atteinte intolérable à leur liberté individuelle les mesures de santé publique prônées par le gouvernement sur la foi des conseils de la communauté scientifique.

Le point positif néanmoins est que l’appel au civisme lancé par Emmanuel Macron le 12 juillet pour inciter davantage de Français à se faire vacciner semble avoir été entendu. Plus de 35 millions de Français, soit un peu plus d’un Français sur deux, est désormais vacciné, ce qui est plutôt encourageant, d’autant que cela représente près des deux tiers des Français de plus de 18 ans, sachant que la vaccination n’est pas encore accessible aux enfants de moins de 12 ans. Le taux de couverture vaccinale dépasse dorénavant les 80 % chez les plus de 60 ans. Ce taux s’abaisse à 70 % dans la tranche d’âge des 50 à 60 ans et descend en dessous de 60 % pour les quarantenaires. En dessous de 40 ans, plus d’un Français sur deux n’est pas encore vacciné et l’on sent bien que c’est auprès de cette catégorie de population qu’il va falloir faire preuve de pédagogie pour tenter d’accroître encore la couverture vaccinale nationale.

Evolution des taux d’incidence Covid-19 par tranche d’âge depuis début 2021 (source © Santé publique France / France TV Info)

L’enjeu est d’autant plus important que les derniers chiffres montrent que les taux d’incidence sont en train de grimper en flèche parmi les plus jeunes. Pour les 20 à 29 ans, ce taux d’incidence atteint désormais 620 pour 100 000 habitants, en moyenne nationale, très au-delà du seuil d’alerte de 250 et avec des valeurs localement encore nettement supérieures. En revanche, pour les plus de 50 ans, ce taux d’incidence est désormais modeste, bien qu’à nouveau en hausse, évalué à 137 pour 100 000 habitants fin juillet 2021, et même deux fois moindre, autour de 60 pour 100 000 habitants pour les plus de 80 ans alors que cette tranche d’âge était particulièrement touchée en début d’année.

Une nouvelle guerre de génération ? Un dessin signé Préhel, publié dans la Nouvelle République le 15 février 2021

Le fait que la couverture vaccinale augmente significativement avec l’âge de la population est manifestement le facteur explicatif principal de ces chiffres. Les personnes les plus âgées, bien que les plus vulnérables et qui ont payé un lourd tribu au virus au début de l’épidémie, sont désormais mieux protégées, par le vaccin mais aussi sans doute par les protections qu’elles prennent au quotidien. Tout l’enjeu est donc désormais d’arriver à convaincre les moins de 60 ans et plus encore peut-être les moins de 30 ans, de se faire vacciner en masse et de maintenir le respect des gestes barrières le temps nécessaire pour venir à bout de cette épidémie. L’enjeu est de taille, d’autant que c’est souvent parmi les plus jeunes que l’on trouve les plus rétifs aux messages de santé publique et les plus réceptifs aux rumeurs complotistes de tous ordres !

L. V.

Après le pass sanitaire, le pass calanques ?

28 juillet 2021

Les Calanques de Marseille sont victimes de leur succès ! En 8 ans, le nombre de visiteurs a triplé, atteignant désormais les 2 500 personnes par jour pendant la saison estivale, avec même des pointes à 3 500 personnes. L’an dernier, près de 3 millions de touristes ont été dénombrés sur le territoire marseillais pour les seuls mois de juillet et août 2020 : un record d’affluence qui se traduit par une surfréquentation dramatique sur les sites naturels vulnérables qui constituent le massif des Calanques.

Les sols fragiles à la végétation clairsemée sont piétinés sans vergogne par des bataillons de vacanciers, tongs aux pieds et glacière à la main, croyant se rendre à la plage et souvent mal équipés pour arpenter les chemins caillouteux et escarpés qui conduisent aux calanques. Attirés par des images de criques paradisiaques où l’eau est couleur turquoise, ils s’engagent parfois imprudemment sur des sentiers de montagne exposés aux chutes de pierres et au soleil qui cogne, jetant négligemment leurs papiers gras derrière les buissons de cistes, faute de poubelles installées le long des chemins.

La calanque d’En-Vau, prise d’assaut en période estivale (photo © Z. Bruyas / Parc national des Calanques)

Une surfréquentation qui se traduit aussi par des embouteillages sur les rares routes d’accès, des batailles homériques pour la moindre place de parking et de nombreux accidents qui obligent à mobiliser les services de secours au-delà du raisonnable. Bref, tout le monde en est conscient : il est temps de réguler un minimum l’accès à ce milieu naturel préservé mais particulièrement exposé, pour ne pas voir ce patrimoine magnifique se dégrader inexorablement. Les responsables du Parc national des Calanques le clament haut et fort depuis plusieurs années déjà et son président, Didier Réault, affirme que les calanques « ne pourront pas supporter longtemps une telle surfréquentation ».

Un avis que la Ville de Marseille partage désormais. Le 21 avril 2021, l’adjoint en charge du tourisme durable, Laurent Lhardit, a ainsi estimé qu’il « faut amplifier les moyens dévolus à l’accueil des touristes et réduire ceux dévolus à la promotion de la ville ». Une position qui va clairement à l’encontre de celle de l’Office métropolitain du tourisme, aux mains de la Métropole, qui a prévu pour 2021 un budget de plus d’un million d’euros pour des actions de communication destinées à attirer encore davantage de touristes… Au contraire, le site officiel du Parc national des Calanques affiche la couleur et cherche à dissuader le chaland, photos à l’appui, en dépeignant d’entrée les calanques comme un « massif montagneux en bord de mer qui offre peu de plages. Situées au creux des criques, dénuées d’équipements, elles sont souvent difficiles d’accès, exiguës et prises d’assaut pendant la période estivale »…

Surfréquentation en été dans la calanque de Sugiton (photo © Valérie Vrel / La Provence)

Mais les messages de prévention sont manifestement insuffisants pour dissuader l’afflux de visiteurs qui a doublé à En-Vau et Sormiou au cours de l’été 2020 et qui n’en finit pas de croître. Depuis le mois de mai 2021, le mouillage des embarcations dans les calanques d’En-Vau et de Port Pin est dorénavant interdit. Et le 13 juillet 2021, le Parc national des Calanques a annoncé que, dès 2022, il sera désormais nécessaire de réserver sa place pour pouvoir accéder au massif, via une application en ligne qui permettra de limiter à tout moment la jauge de fréquentation entre 400 et 500 personnes.

L’accès restera gratuit (pour le moment !) et la réservation sera possible jusqu’à 4 semaines à l’avance mais c’est quand même un rude coup porté à la liberté des amoureux de ce massif naturel et l’on entend déjà les commentaires outrés hurlant à l’atteinte intolérable contre les libertés individuelles fondamentales et se déchaînant contre les oukases des ayatollahs de l’environnement qui prendraient prétexte de la nécessité de préserver le patrimoine naturel pour en interdire l’accès de manière abusive…

Ballade dans le massif des Calanques (photo © Sylvain Paret / Trekking et voyage)

Les adeptes des ballades dans ce milieu naturel exceptionnel qu’est le massif des Calanques ne pourront bien évidemment que regretter qu’il faille passer par des mesures de régulation aussi draconiennes pour endiguer l’afflux de visiteurs. Mais il faut raison garder et admettre que la préservation de cet espace fragile mérite bien quelques contraintes individuelles. A force de déclamer que « le client est roi », que chacun doit pouvoir « jouir sans entrave » et que le respect des libertés personnelles est la première des valeurs, notre monde consumériste et libéral nous ferait presque oublier que la vie en société exige aussi que l’on respecte certaines règles communes qui peuvent être perçues comme des contraintes mais qui sont nécessaires pour assurer le bien être de tous et la survie de notre environnement que nous léguons aux générations futures…

Une évidence que la plupart des sociétés humaines, souvent dépeintes comme primitives, avaient pourtant parfaitement intégrée mais que certains d’entre nous ont parfois tendance à oublier. Accepter ce qui est perçu comme une contrainte individuelle parce que cela participe de l’intérêt général ne va plus de soi pour tout le monde…

Manifestation à Marseille contre le pass sanitaire le 24 juillet 2021 (photo © Clément Mahoudeau / AFP / Info TV5 Monde)

Il en est d’ailleurs de même dans le domaine sanitaire. Malgré la pandémie de Covid-19 et ses conséquences dramatiques pourtant largement mises en avant par les médias, certains individus continuent à vouloir privilégier leur confort individuel en s’opposant à toute contrainte imposée par l’État, depuis le port du masque et le respect des gestes barrières jusqu’à la vaccination qui est par essence une mesure de prophylaxie collective et ne peut être efficace que si elle est pratiquée à grande échelle et non pas soumis aux caprices et aux croyances personnelles.

Garder son libre arbitre et faire preuve d’esprit critique face aux décisions politiques qui peuvent relever d’un certain arbitraire, voila qui est tout à l’honneur d’un citoyen éclairé et vigilant. Attention cependant à ne pas tomber dans l’excès inverse en perdant de vue le sens de l’intérêt général à force de vouloir trop mettre en avant sa propre liberté individuelle !

L. V.

Élections à Lima : c’est pas le Pérou…

19 juin 2021

Cette année, les Péruviens votaient, comme c’est de coutume tous les cinq ans dans ce pays, pour renouveler leur Président de la République et les 130 députés du Congrès de la République. Une échéance électorale un peu particulière dans ce pays andin qui avait conquis son indépendance de haute lutte contre les colons espagnols en 1821, avec l’aide du Vénézuélien Simón Bolivar.

Funérailles officielles en août 2015 de victimes d’un accrochage entre l’armée péruvienne et le Sentier lumineux (photo © Max Cabello / AFP / Le Point)

L’histoire récente du Pérou a été marquée dans les années 1970 par la contestation radicale du Sentier lumineux, un mouvement de guérilla réprimé par l’armée et à l’origine d’un climat d’instabilité politique récurrente. En 1990, c’est le mathématicien d’origine japonaise, Alberto Fujimori, qui est ainsi élu à la tête du pays, alors miné par les attaques terroristes du Sentier lumineux et de nombreux scandales de corruption. Réélu en 1995 malgré la dérive autoritariste de son régime Fujimori est destitué en 2000 et doit s’enfuir en catastrophe au Japon. Tenté par un retour aux affaires à l’occasion des élections suivantes de 2006, il est arrêté au Chili, extradé et finalement condamné en 2009 à 25 ans de prison.

Alberto Fujimori, ancien Président du Pérou entre 1990 et 2000, actuellement emprisonné (photo © Marie Hippenmeyer / AFP / Justice Info)

En 2006, c’est Alan García Pérez, ancien président de 1985 à 1990, qui est réélu, face au chef du parti national péruvien, Ollanta Humala Tasso, lequel accède à la Présidence en 2011 dans un duel serré face à Keiko Fujimori, la propre fille du Président déchu Alberto Fujimori. Cette dernière était la favorite des milieux d’affaire et sa défaite se solde par une chute spectaculaire de la Bourse du Pérou ! En 2016, Keiko Fujimori est de nouveau qualifiée pour le second tour de l’élection présidentielle et elle perd de nouveau, pour quelques dizaines de milliers de voix, face à Pedro Pablo Kuczynski qui l’avait pourtant soutenue au second tour en 2011.

En 2017, le scandale politique de corruption lié à l’entreprise brésilienne Odebrecht est à deux doigts d’entraîner sa destitution tandis que son prédécesseur, Ollanta Humala, est placé en détention pour blanchiment d’argent. Kuczynski sera à son tour contraint à la démission en mars 2018, remplacé par son vice-président, Martin Vizcarra. C’est en effet une des particularités de la constitution péruvienne d’élire, en même temps que le Président de la République, deux vice-présidents, pour aller au bout du mandat en cas de décès ou de destitution, une sage précaution au vu des récentes vicissitudes que cette démocratie a rencontrées.

Alan Garcia, Président du Pérou de 1985 à 1990 puis de 2006 à 2011, suicidé en avril 2019 alors que les policiers venaient l’arrêter pour soupçon de corruption (photo © Oscar Farje / MaxPPP / France Culture)

Soumis à de fortes turbulences suite à sa dissolution du Congrès, Martin Vizcarra est à son tour destitué le 9 novembre 2020, dans un climat de corruption endémique qui a même vu l’ancien président Alan Garcia se suicider en avril 2019, juste avant d’être arrêté et traduit en justice pour corruption. En même temps, le pays doit faire face à une situation sanitaire catastrophique liée à la pandémie mondiale. Le Pérou est en effet, record peu enviable, le pays qui a été le plus touché au monde en nombre de décès du Covid par million d’habitants !

Son successeur, Manuel Merino, démissionne après quelques jours seulement, finalement remplacé le 17 novembre 2020 par Francisco Sagasti. Le Pérou aura ainsi connu la rare expérience de voir se succéder trois présidents différents à sa tête en une semaine : à côté, la ville de Marseille qui a connu trois maires successifs en 6 mois fait figure de grande stabilité politique…

Lors du premier tour de cette dernière élection générale péruvienne qui intervient dans un contexte aussi mouvementé, le 11 avril 2021, pas moins de 18 candidats se présentent aux suffrages du peuple péruvien pour accéder à la magistrature suprême, parmi lesquels notamment un ancien footballeur professionnel, George Forsyth, et une anthropologue d’origine française, Verónika Mendoza, considérée comme proche des actuels dirigeants vénézuéliens.

Pedro Castillo, le 10 juin 2021, encore dans l’attente du résultat officiel de l’élection présidentielle, 4 jours après le second tour (photo © Gian Masko / AFP / Le Monde)

Celui qui arrive en tête du premier tour, avec moins de 19 % des suffrages, s’appelle Pedro Castillo et se présente au nom du parti marxiste-léniniste Pérou libre, dont il n’est cependant pas membre. Porté à la tête d’un mouvement de grève d’enseignants en 2017, ce quasi inconnu coiffé d’un éternel chapeau de paille a bénéficié à plein de son image d’enseignant pauvre et intègre face à une élite politique riche et corrompue.

Accusé de sympathies avec le Sentier lumineux et partisan de nationaliser de larges pans de l’économie péruvienne pour investir massivement dans l’agriculture, la santé et l’éducation, ses adversaires politiques le classent à l’extrême gauche. Même le prix Nobel de littérature, Mario Vargas Llosa, opposant historique d’Alberto Fujimori, a préféré soutenir la fille de ce dernier, manifestement effrayé par les idées révolutionnaires de Pedro Castillo en matière économique, mais aussi par son conservatisme sociétal d’un autre âge, caractérisé notamment par ses prises de positions en faveur du rétablissement de la peine de mort et en opposition à l’avortement, au mariage homosexuel et aux droits de l’homme.

Keiko Fujimori, une pierre à la main en plein débat pour les élections présidentielles, le 30 mai 2021 (photo © AFP / Le Matin)

Un positionnement qui explique largement que Keiko Fujimori, à la tête du parti de droite radicale Force populaire, avait reçu lors de ces élections un large soutien de la part des médias nationaux et des milieux d’affaire, malgré sa propre mise en examen pour corruption qui lui a valu un séjour en détention préventive entre 2018 et 2020. Toujours est-il que, comme en 2011 et en 2016 et selon le vieil adage « jamais deux sans trois », Keiki Fujimori a raté de peu son élection au second tour qui s’est déroulé le 6 juin 2021. Sur un peu moins de 18 millions de suffrages exprimés et avec un taux de participation plus qu’honorable de 74,5 %, il a manqué 45 000 voix à Keiko Fujimori pour accéder enfin à la Présidence de la République !

Comme on s’en doute, la candidate battue a tout fait pour contester un résultat aussi serré, mobilisant des bataillons d’avocats pour tenter de faire annuler les votes de certaines zones rurales qui s’étaient portés massivement en faveur de son adversaire. Il a donc fallu attendre une bonne dizaine de jours pour que la victoire de Pedro Castillo soit enfin officialisée avec un score final de 50,12 %, délai au cours duquel près de 800 recours ont été analysés et finalement rejetés.


Pedro Castillo et Keiko Fujimori, à Lima, le 17 mai 2021 : deux visions idéologiques qui s’affrontent radicalement… (photo © Martin Mejia / AP / Le Monde)

Malgré son acharnement désespéré, la candidate des élites qui voulait à tout prix remporter cette élection pour maintenir le statu quo économique et accessoirement sortir son père de prison et s’assurer sa propre immunité judiciaire, a donc laissé la place à une extrême gauche idéologique qui rêve de renverser la table. Un duel entre deux visions sociétales radicalement opposées et qui laisse dubitatif sur l’avenir de ce pays d’Amérique latine caractérisé par des inégalités sociales particulièrement fortes, une violence politique inquiétante et une corruption élevée : autant d’ingrédients qui ne laissent guère augurer d’un avenir radieux pour les prochaines années. Comme quoi, la démocratie, même pluraliste, ne peut pas tout résoudre…

L. V.

Petit couac dans la gestion des eaux usées à Marseille

28 mai 2021

La gestion des eaux usées a toujours été un casse-tête en agglomération urbaine. Que faire de tous ces fluides pollués générés en grandes quantités dans une ville où s’entassent des milliers d’habitants ? Les Grecs qui avaient fondé la colonie de Massalia avaient mis en place, probablement dès le IIIe siècle avant J.-C., un système d’égouts enterrés dont on a retrouvé des vestiges sous la place de Lenche et dans le secteur de la Bourse. Ce dispositif permettait de collecter une partie des eaux grises pour les rejeter ensuite dans la calanque du Lacydon, le Vieux-Port actuel, qui s’apparentait alors plutôt à un marais salant.

Maquette de Massalia antique (source © Musée d’Histoire de Marseille / Tout sur Marseille)

Ce dispositif, particulièrement sophistiqué pour l’époque, a été bien vite abandonné, faute d’entretien, dès le déclin de l’influence grecque puis romaine. Pendant une bonne quinzaine de siècles, la ville s’est purement et simplement passée de tout système de collecte de ses eaux usées. Chacun se contentait tout bonnement de balancer ses ordures et de vider ses pots de chambre par la fenêtre après avoir jeté, pour la forme, le cri d’alarme convenu : « Passa rès ! ». Une alerte bienvenue pour le passant sur ses gardes qui avait tout juste le temps de s’abriter dans un renfoncement…

A l’époque , la plupart des rues étaient munies d’une sorte de rigole centrale qui recueillaient ces eaux usées et les drainaient plus ou moins dans le sens de la pente. Il était d’ailleurs fortement recommandé de marcher sur les bords de la chaussée (d’où l’expression « tenir le haut du pavé ») pour ne pas trop se salir les pieds. Au fil des ans, la collecte s’est un peu modernisée et on a vu apparaître le « torpilleur des rues », une citerne fixée sur une charrette, dans laquelle les habitants pouvaient venir verser directement leur tinette, un seau muni d’un couvercle servant de réceptacle aux pots de chambre de la maison.

Passage du torpilleur qui permettait de vider les pots de chambre… (source © Gombert story)

Toujours est-il que toutes ces eaux polluées finissaient leur course directement dans le Vieux-Port. Ce dernier devait donc être curé régulièrement, à l’aide d’une drague à godet, connue sous le doux nom de « Marie-salope » qui allait ensuite déverser en mer un peu plus loin sa vase malodorante.

A partir de l’arrivée des eaux de la Durance via le Canal de Marseille, en 1869, tout change. Il faut dire que la ville de Marseille avait dû faire face à pas moins de 9 épidémies de choléra entre 1835 et 1884, la dernière ayant fait près de 2 000 morts ! C’est Félix Baret, un avocat, élu maire de Marseille en 1887, qui lance les travaux du collecteur principal, réalisé au début des années 1890, et qui déverse l’essentiel des eaux usées de la ville, toujours dans le Vieux-Port, et ceci sans le moindre traitement jusqu’à la réalisation de la station d’épuration qui voit enfin le jour, un siècle plus tard, en 1987.

Visite du grand émissaire de Marseille (source © Made in Marseille)

Désormais, la ville dispose d’un réseau de 1750 km de canalisations permettant de collecter les eaux usées, acheminées vers la station d’épuration, Géolide, enterrée à côté du stade Vélodrome et dont la gestion a été déléguée depuis 2013 par la Communauté urbaine, devenue Métropole, au SERAMM, une filiale du groupe Suez, via un marché quelque peu contesté par la Justice.

Mais la gestion des eaux usées d’une agglomération de cette taille n’est pas une sinécure. Ce sont en effet chaque année environ 78 millions de m³ d’eaux usées domestiques et industrielles provenant de Marseille et de 16 autres communes de l’agglomération (dont Carnoux) qui sont traitées par la station Géolide et dont les boues atterrissent ensuite dans l’usine de la Cayolle à Sormiou. Après traitement, les eaux résiduelles sont, elles, rejetées en mer via l’exutoire de Cortiou en plein Parc des Calanques.

La Ville de Marseille fait d’ailleurs partie des 364 agglomérations françaises que la Commission européenne avait, une nouvelle fois, pointées du doigt en octobre 2017 pour non conformité à la Directive européenne sur les eaux urbaines résiduaires (qui date quand même de 1991 !). Une procédure précontentieuse avait alors été lancée contre la France après d’innombrables rappels à l’ordre restés lettre morte. Cette mise en demeure était suivie, le 14 mai 2020, d’un avis motivé portant sur 169 agglomérations, de quoi inciter le gouvernement à diffuser, le 18 décembre 2020, une instruction spécifique relative à la collecte et au traitement des eaux usées dans l’espoir d’échapper aux lourdes sanctions financières qui pèsent sur la France, en cas de persistance dans ses manquements à ses obligations réglementaires.

Les eaux du Vieux-Port, réceptacle du plus gros déversoir d’orage de Marseille (photo © L. A. / Marsactu)

C’est dans ce contexte que, selon Marsactu, le Préfet des Bouches-du-Rhône s’est fendu, le 29 avril 2021, d’un arrêté préfectoral rageur qui vient rappeler à l’ordre la Métropole Aix-Marseille-Provence pour son laxisme en matière de surveillance du gros déversoir d’orage situé justement sur le Vieux-Port et qui permet, en cas de fortes précipitations, de rejeter directement en mer, sans le moindre traitement, toutes les eaux usées collectées que la station d’épuration n’est pas en capacité de traiter.

Tel est en effet le talon d’Achille de ce réseau dit unitaire, que nous a légué le brave Félix Baret : comme il collecte indifféremment, dans tout le centre-ville, les eaux usées comme les eaux pluviales, les flux à traiter deviennent rapidement ingérables en cas de forte pluie et on n’a alors d’autre solution que de rejeter tout le surplus en mer, à l’ancienne, en espérant que les dégâts sur l’environnement ne se verront pas trop… C’est d’ailleurs ce petit détail qui explique que les plages de Marseille doivent être régulièrement fermées pour cause de pollution bactérienne, du fait de ces déversoirs d’orage qui sont autant de soupapes de sécurité pour le réseau de collecte.

Les plages, première victimes des rejets d’eaux usées non traitées en cas de fortes pluies (source © Fréquence Sud)

En l’occurrence, si le Préfet s’est ainsi permis de taper du poing sur la table et de rappeler à l’ordre pour négligence les services de la Métropole et leur délégataire, le SERAMM, c’est parce que le bilan 2019 faisait état d’un déversement en mer d’eau usée non traitée, de 3 millions de m³ via le déversoir d’orage du Vieux-Port, de quoi attirer les foudres de la Commission européenne ! Un tel volume représente en effet pas moins de 10 % de toute l’eau que charrie l’Huveaune à Roquevaire chaque année en moyenne !

Après vérification, le SERAMM considère que le chiffre avancé est en fait probablement erroné car le capteur qui mesure ces déversements inopportuns serait placé trop haut, renvoyant même la faute à l’Agence de l’Eau et aux services de l’État qui en aurait validé l’emplacement. Bref, on ne sait plus très bien quelle quantité d’eau usée s’est déversée dans le Vieux-Port cette année-là, mais de toute façon le capteur a été repositionné depuis et le problème est donc réglé : circulez, il n’y a rien à voir !

L’affaire donne néanmoins l’occasion au Préfet de demander à la Métropole de revoir la totalité de son dispositif d’autosurveillance du réseau de collecte des eaux usées. D’autant que les flux qui sont rejetés par ce gros déversoir d’orage ne sont pas les seuls qui suscitent des interrogations. Au cours du premier semestre 2019, le SERAMM fait également état de débits douteux en sortie de la station d’épuration, au point que la Métropole avait pris l’habitude de les remplacer purement et simplement par les débits d’entrée, réputés plus fiables. Sur les injonctions des services de l’État, elle a fini par remplacer ses capteurs par une technologie plus sûre, en attendant que la Police de l’Eau ne soulève un autre lièvre ?

L. V.

Martine Vassal : demain, on boit gratis !

26 mai 2021

La Présidente sortante LR des Bouches-du-Rhône, par ailleurs à la tête de la Métropole Aix-Marseille-Provence, est décidément prête à tout pour se faire réélire. Récemment récipiendaire d’une Marianne d’or destinée à saluer la gestion de la crise sanitaire du Covid-19 par le Département, Martine Vassal ne pouvait bien évidemment pas rater l’occasion, en pleine campagne électorale pour sa réélection, de faire un petit cadeau, aux frais du contribuable, selon une stratégie clientéliste dont elle est coutumière et qui lui a plutôt bien réussi jusqu’à présent.

Martine Vassal au micro de RMC, le 19 mai 2021 à 8h30, annonçant comme un scoop le maintien des aides aux bars-restaurants (photo © RMC)

Ainsi qu’elle l’exposait avec enthousiasme au micro de RMC, mercredi 19 mai 2021, le jour de la réouverture des terrasses, « On va profiter de nos terrasses, et je peux vous annoncer un scoop : on a décidé avec la Métropole et le Département pour toute l’année 2021 d’exonérer l’ensemble des terrasses pour aider les restaurateurs. On l’avait fait jusqu’en mai, on va jusqu’en décembre parce que les restaurateurs on les aime beaucoup, ils en valent la peine et on compte sur eux pour tout respecter ».

Une annonce fort généreuse en apparence mais qui a quelque peu agacé certains élus de la municipalité de Marseille, au point qu’ils se sont sentis obligés de rappeler gentiment à la Présidente du Département et de la Métropole que la gestion de la redevance perçue pour l’occupation temporaire du domaine public par les terrasses des bars et des restaurants relevait d’une compétence exclusive de la commune…

Terrasse de restaurant sur le Vieux-Port à Marseille (photo © Frédéric Speich / La Provence)

Il est vrai qu’il existe quelques exceptions. Le contraire serait beaucoup trop simple, le législateur ayant considéré avec sagesse que la question du partage des compétences entre collectivités territoriales était une affaire beaucoup trop sérieuse pour qu’on puisse se permettre de la rendre compréhensible par le commun des mortels.

Comme l’a précisé France 3, il existe en effet une particularité à Marseille puisque le Département, au titre de sa compétence portuaire (qui, faut-il le rappeler ne porte pas sur la gestion du port de Marseille, laquelle relève d’une autre entité le Grand Port Maritime de Marseille, vous suivez ?), le Département donc est la collectivité gestionnaire de l’espace public situé à proximité immédiate du Vieux-Port. A ce titre, c’est donc lui et non pas la mairie qui perçoit les redevances pour une petite centaine d’établissements situés dans ce secteur, de même d’ailleurs qu’à Cassis ou La Ciotat notamment. De la même manière, c’est la Métropole qui est gestionnaire de certaines zones industrielles et commerciales, ce qui lui permet de gérer à ce titre certaines conventions d’occupation temporaires du domaine public dans ces secteurs.

La réouverture des bars, un événement majeur, attendu avec impatience… Un dessin signé Glez

De fait, ces quelques établissements, qui sont exonérés de taxe depuis octobre 2020, pourront donc, grâce à l’extrême générosité de Martine Vassal, continuer à bénéficier de cette mesure jusqu’à la fin de l’année, ce qui devrait représenter un manque à gagner que Mme Vassal elle-même estime à 800 000 € pour la Métropole et à 700 000 € pour le Département. Bien entendu, cela est sans commune mesure avec les 1700 établissements qui sont du ressort de la Ville de Marseille, même si cette dernière a aussi accordé une exonération des taxes pendant la période de confinement pour un montant qu’elle chiffre à 1,2 millions d’euros.

Le maire de Marseille, Benoît Payan, à la rencontre des cafetiers et restaurateurs (photo © Ville de Marseille / Destimed)

Le maire de Marseille en personne, Benoît Payan, est donc monté au créneau et s’est porté à la rencontre des restaurateurs pour faire connaître le dispositif proposé par la municipalité et destiné à faciliter la réouverture des terrasses en autorisant les cafetiers et restaurateurs marseillais à doubler gratuitement leur emprise sur l’espace public, quitte à créer de nouvelles terrasses là où les conditions de circulation le permettent. Une démarche qui a connu un vif succès puisque 500 commerces s’étaient déjà inscrits au jour de la réouverture !

Cette mesure, qui a fait l’objet d’une délibération présentée en conseil municipal vendredi 21 mai, reste valable au moins jusqu’au 30 septembre prochain, et sa prolongation éventuelle semble même envisagée, même si Roland Cazzola, conseiller municipal délégué à l’espace public, reconnaît volontiers à Marsactu : « Je serais favorable à l’exonération pour 20 ans si les finances de la Ville le permettaient, mais ce n’est pas le cas ». Un discours de responsabilité qui tranche quelque peu avec les annonces démagogiques de Martine Vassal… La politique est décidément un métier !

L. V.

Les vaccins constituent des Biens communs

11 mai 2021

Bientôt la sortie du tunnel ?

Les dernières annonces gouvernementales permettent d’envisager un allègement progressif jusqu’à leur suppression fin juin des mesures drastiques de protection sanitaire. Depuis le 3 mai, finies les limites de déplacement et réouverture des collèges et des lycées (en demi-jauge pour les départements dont le taux d’incidence est supérieur à 400 pour 100 000 habitants). 19 mai, couvre-feu fixé à 21H et réouverture des terrasses, des commerces et des lieux culturels, 9 juin couvre-feu reporté à 23h et réouverture des cafés, des restaurants et des salles de sport, enfin 30 juin, fin du couvre-feu et des restrictions ainsi que levée des jauges.

Un dessin signé Mutio (source © Urtikan)

Ce programme libérateur ne doit cependant pas cacher la forte pression qui subsiste dans les hôpitaux et le nombre important de personnes contaminées par la Covid et les nouveaux variants.

A ce propos, au 6 mai 2021, le site TousAntiCovid dénombrait en France 17,16 millions de personnes ayant au moins reçu une dose de vaccin et en PACA 1,41 million. Si on se réfère aux données de l’Insee, le nombre d’adultes est de plus de 49 millions en France et 3,8 millions en région PACA. Actuellement, seulement un tiers des adultes a reçu au moins une dose de vaccin et parmi-eux surtout ceux de 60 ans et plus. Or on sait que la transmission du virus n’est pas corrélée à l’âge même si les personnes en activité et parmi eux les plus jeunes, souvent porteurs asymptomatiques, sont des vecteurs particulièrement actifs.

Bientôt une extension aux enfants de la vaccination contre le Covid-19 ? ( photo © Getty images / Forbes)

S’ajoute le fait que les hôpitaux enregistrent, notamment depuis la détection du variant anglais, un accroissement sensible de personnes plus jeunes nécessitant des soins intensifs. Il apparaît donc indispensable d’élargir dans les plus brefs délais la vaccination à tous les adultes, non seulement à ceux qui sont atteints de comorbidités, mais aussi à ceux qui sont en contact avec des personnes potentiellement porteuses de la Covid (enfants et adultes) : les agents des fonctions publiques (soignants, enseignants, policiers, employés des transports et des services …).

Reste, à l’instar de ce qui se met en place dans certains pays comme aux États-Unis, à envisager rapidement la vaccination des adolescents puis des enfants. Pour cela, les autorisations de recourir aux vaccins avec ARN adaptés à ces tranches d’âge (Pfizer et Moderna) doivent être obtenues. En France, le ministère de la Solidarité et de la Santé envisage de vacciner avec le vaccin Pfizer les enfants de plus de 12 ans qui souffrent de maladies. L’extension à tous les enfants semble se profiler.

File d’attente devant le stade Vélodrome pour la vaccination contre la Covid-19 (photo © Christophe Simon / AFP / Le Monde)

A Carnoux, au 9 mai 2021, selon Santé Publique France, le taux d’incidence est au plus bas après être descendue en début de mois sous la barre des 250/100 000. Pour maintenir ce taux, il est primordial d’être vacciné et pour cela, en plus des deux centres de vaccination proches à Aubagne (Espace des Libertés) et à La Ciotat (Salle Paul Eluard), les médecins et les pharmaciens sont mobilisés.

Stopper la pandémie constitue un enjeu qui concerne chaque citoyen. C’est une question majeure de santé, de solidarité (se protéger pour protéger les autres) et aussi un gage de liberté.

A ce jour, en plus des gestes barrière, seule la vaccination du plus grand nombre de personnes peut endiguer le développement d’une pandémie qui se joue des frontières et enregistre des évolutions du virus.

La réponse ne peut être nationale, elle est mondiale. Pour cela, l’accès aux vaccins doit être possible pour chaque habitant, qu’il habite un pays riche comme un pays pauvre.

Les vaccins constituent des biens communs.

Plusieurs pays fortement touchés par la pandémie, dont l’Inde et l’Afrique du Sud, ont effectué depuis plusieurs mois une demande de dérogation temporaire aux accords sur les droits de propriété des vaccins, demande récemment relayée par Joe Biden. Cette disposition, si elle était adoptée par L’Organisation Mondiale du Commerce (OMC) permettrait aux entreprises pharmaceutiques de produire les précieux vaccins. Cette position est d’autant plus juste que les fabricants ont bénéficié d’aides publiques ainsi que de décennies de recherches académiques financées sur fonds publics. Six mois ont été perdus. C’est d’autant plus dommageable que des sociétés pharmaceutiques de pays comme l’Inde, le Bangladesh ou l’Afrique du Sud ont la capacité de produire en quelques mois des centaines de millions de doses si les fabricants occidentaux acceptent de partager leur technologie.

Les pays riches doivent avoir conscience que s’ils ne veulent plus être menacés par la circulation incontrôlée du virus, c’est à l’ensemble de la population mondiale qui doit être vaccinée.


Carte des pays favorables ou opposés à la levée des brevets sur les vaccins contre la Covid-19 (source © Datawrapper)

Si les États-Unis ont effectué un premier pas, il reste à convaincre d’autres pays dont l’Allemagne, la France, le Danemark ou le Japon qui disposent d’une importante industrie pharmaceutique afin qu’ils mettent tout en œuvre pour que la population mondiale puisse bénéficier de vaccins.

Alors pourra-t-on espérer voir enfin le bout du tunnel !

M. M.

Carvativir, ou le miracle vénézuélien ?

20 avril 2021

La France vient de franchir le seuil symbolique de 100 000 morts décédés de l’épidémie de Covid-19 tandis que le nombre de victimes déclarées à l’échelle mondiale a déjà dépassé les 3 millions. Bien sûr, la situation est très différente d’un pays à l’autre. Ainsi, le Royaume-Uni, pays européen qui a payé le plus lourd tribut avec plus de 127 000 décès comptabilisés, connaît désormais le meilleur taux européen de vaccination et ne déplore plus qu’une trentaine de morts par jour, soit 10 fois moins qu’en France. A l’inverse, le Brésil assiste actuellement à une redoutable flambée de l’épidémie avec quelques 3000 morts annoncés quotidiennement. Et on observe une recrudescence de l’épidémie dans des pays aussi variés que l’Inde, le Canada, la Thaïlande ou même l’Allemagne.

Manifestation d’activistes brésiliens sur la plage de Copacabana en juin 2020, protestant contre l’absence de réponse politique adaptée à l’épidémie de Covid-19 (photo © Carl de Souza / AFP / France 24)

Et pourtant certains pays paraissent bizarrement épargnés par cette pandémie dévastatrice. C’est le cas notamment du Venezuela, dont le bilan officiel fait état de seulement 1800 morts du Covid-19 pour une population totale de plus de 28 millions d’habitants. A titre de comparaison, son voisin, la Colombie, qui compte certes 49 millions d’habitants, reconnaît plus de 67 000 victimes de l’épidémie, soit un taux de près de 1 400 morts par million d’habitant, presque équivalent à celui de la France.

Le Président du Venezuela, Nicolás Maduro, lors d’une cérémonie à Caracas, le 21 janvier 2021 (photo © Manaure Quintero / Reuters / Le Monde)

Sauf à penser que les autorités vénézuéliennes mentent effrontément sur leurs statistiques de santé publique, c’est donc à un véritable miracle que l’on doit cette immunité naturelle si étonnante. Plus précisément, si l’on en croit la propagande du régime de Nicolás Maduro, ces chiffres tout à fait étonnants s’expliqueraient par la large diffusion d’un véritable remède miracle, accessible gratuitement dans tous les hôpitaux et toutes les pharmacies du pays.

Son voisin cubain, quant à lui, a étonné le monde entier en développant pas moins de 5 vaccins contre le Convid-19, deux étant en phase avancée de test, dont un en particulier, le fameux Soberana 2, qui semble très prometteur. Mais un tel résultat n’est pas le fruit du hasard car Cuba compte pas moins de 20 000 employés qui produisent et exportent la plupart des vaccins administrés sur l’île. Rien de tel cependant au Venezuela, même si ce dernier espère recevoir gratuitement des doses du vaccin cubain lorsqu’il sera opérationnel, pour compléter l’effet des millions de dose de Spoutnik V importées en masse de Russie.

Lancement des essais cliniques du Soberana 2, vaccin contre le Covid-19 mis au point à Cuba (photo © AFP / La Libre Belgique)

En fait, le médicament miracle, sur lequel compte le régime vénézuélien pour enrayer l’épidémie, s’appelle le Carvativir, administré à raison de 10 gouttes sous la langue toutes les 4 heures. Un pur produit de l’ingéniosité locale, mélange, selon le journaliste de France Inter, Anthony Bellanger, de plantes aromatiques à base de thym et d’origan, dont le chef de l’État, Nicolás Maduro, ne manque pas de vanter « l’énorme charge antivirale » tout en assurant que 9 mois de test sur des malades très graves et intubés avaient permis de montrer que son efficacité était de 100 %.

Flacon de Carvativir distribué depuis le 21 mars dans toutes les pharmacies du Venezuela (source © Que noticias)

Le caractère miraculeux de ce médicament « made in Venezuela » fait si peu de doute aux yeux du Président que ce dernier le compare aux « petites gouttes miraculeuses de José Gregorio Hernández », un médecin catholique des pauvres du XIXe siècle, bientôt canonisé par le Vatican et dont le culte est très populaire au Venezuela.

De fait, il semble qu’il faille en effet croire très fort à ce remède pour qu’il présente quelque efficacité. Car, contrairement à ce que laisse entendre la propagande officielle qui assure que le produit a été testé avec la plus grande rigueur scientifique, la communauté scientifique vénézuélienne est bien obligée de reconnaître, à l’instar de l’Académie nationale de médecine, qu’il n’existe « aucune étude démontrant l’efficacité de ce traitement ». Cette dernière a même été jusqu’à exiger du gouvernement de ne plus communiquer sur ce produit, mais en vain…

Nicolás Maduro expliquant les bienfaits du Carvativir le 24 janvier 2021 (photo © Miraflores Palace / Reuters / NBC News)

Il est vrai qu’au Venezuela, on n’arrête pas aussi facilement la propagande officielle, même lorsque des journalistes indépendants se sont étonnés du fait que le laboratoire pharmaceutique qui produit cette substance miraculeuse, la société Labfarven, était jusqu’il y a peu, spécialisée dans un tout autre domaine, celui de la distribution de pièces de rechange automobiles !

Il faut dire cependant, à la décharge du Président Maduro, que la nécessité de remonter le moral de sa population est une priorité, dans un pays où l’inflation a atteint 1 000 000 % en 2018, où la monnaie nationale actuelle s’est dépréciée de 90 % depuis sa création en août 2018, au point que le salaire minimum équivaut désormais à 3 dollars par mois, et où le PIB a reculé de 40 % en 4 ans. La production de pétrole, principale source de richesse du pays, a été divisée par 3 ces dernières années et le Venezuela fait partie de ces rares pays où la mortalité infantile est repartie à la hausse, alors que le service public de santé et d’éducation, pourtant très développé, est en pleine déliquescence. Dans un tel contexte, on conçoit que la population ait besoin de croire au remède miracle du bon docteur Maduro…

L.V.

Tanzanie : une femme remplace un bulldozer

7 avril 2021

Le très controversé Président de la République unie de Tanzanie, John Pombe Magufuli, est décédé le 17 mars 2021, à l’âge de 61 ans, officiellement des suites de problèmes cardiaques, mais plus vraisemblablement du Covid-19, dont il niait pourtant l’ampleur, contre toute évidence. Depuis le début de la pandémie, cet ancien enseignant, pourtant détenteur d’un doctorat en chimie mais fervent chrétien, s’était rangé ouvertement dans le clan des coronasceptiques indécrottables, affirmant sans sourciller : « le virus a été totalement éliminé par Dieu, grâce aux prières des Tanzaniens ».

John Magufuli, lors de l’une de ses dernières apparitions en public, le 24 février 2021 à Dar es Salaam (photo © Stringer – Reuters / RFI)

Se proclamant ouvertement anti-masque, anti-vaccin et même anti-test, il n’hésitait pas à nier l’évidence et à falsifier la réalité en allant jusqu’à demander aux forces de l’ordre de pratiquer des tests PCR à l’aveugle sur des échantillons prélevés sur des chèvres, des cailles, des papayes et même sur de l’huile moteur, résultats tous proclamés positifs, histoire de bien accréditer l’idée que tout ceci n’est que pure invention. Fin avril 2020, le pays n’affichait que 21 décès liés au Covid-19 pour 509 personnes officiellement contaminées pour une population de 58 millions d’habitants et, depuis, la diffusion des chiffres de l’épidémie s’est tout simplement arrêtée, accréditant l’idée que le virus avait disparu du paysage. Et pourtant, l’épidémie progressait à grands pas dans le pays, notamment parmi les élites dirigeantes, jusqu’à emporter le Président lui-même qui n’était plus paru en public depuis le 27 février 2021.

Le président tanzanien enterrant la confiance, un dessin signé du Kenyan Gado (source © Courrier international)

Ministre des Travaux publics de 2010 à 2015, Magufuli y avait tiré son surnom de Tingatinga, autrement dit, le bulldozer en swahili. Un surnom qui lui allait comme un gant, non seulement pour sa politique ambitieuse de grands travaux, mais aussi pour ses méthodes radicales en matière de lutte contre la corruption et pour sa capacité à terrasser impitoyablement toute voix dissidente. Élu à la Présidence de la République le 29 octobre 2015 à l’issue d’une primaire comptant pas moins de 38 candidats, sa lutte implacable contre les dépenses publiques et son action contre la corruption sont incontestablement à porter à son crédit, même si cela a eu pour effet d’effrayer quelque peu les investisseurs habitués à des règles de fonctionnement plus souples, à l’africaine…

Tout ceci n’a pas empêché la Tanzanie d’afficher un des taux de croissance les plus élevés du continent, de l’ordre de 6 % en 2018 comme en 2019. Fidèle à sa méthode, « le bulldozer » s’est lancé dans un vaste programme d’investissement pour développer les infrastructures, portuaires, hydroélectriques et ferroviaires notamment, tout en n’hésitant pas à se rapprocher de la Chine pour bénéficier de son soutien économique.

Le pont Julius Nyerere construit avec l’aide des Chinois et inauguré en 2016 par John Magufuli, relie le quartier des affaires de Dar es Salaam à Kigamboni (source © Wikipedia)

Confronté, à partir de 2016, à une opposition qui se renforce, dans un pays où son parti, Chama cha Mapinduzi, ou Parti de la Révolution, est au pouvoir sans discontinuer depuis l’indépendance de la Tanzanie en 1962, John Magufuli, n’hésite pas, là aussi à jouer les bulldozers en limitant drastiquement la liberté d’expression, en suspendant les médias trop critiques et en jetant en prison ses opposants les plus virulents. En quelques années, la Tanzanie perd plus de 50 places dans le classement des nations établi par Reporters sans frontières et, en 2019, Amnesty International s’inquiète de « la destruction sans vergogne du cadre de défense des droits humains établis par le pays ».

Le bulldozer n’en a cure et en octobre 2020 il est réélu sans difficulté avec un score officiel fort honorable de 84 % des suffrages tandis que son parti remporte 99 % des sièges au parlement. Son rival malheureux, Tundu Lissu, dénonce des résultats « complètement fabriqués » mais seul le coronavirus a donc finalement réussi à mettre fin au pouvoir solidement établi de John Magufuli.

Samia Suluhu Hassan prêtant serment pour devenir Présidente de la République de Tanzanie (photo © Stringer – Reuters / DW)

Conformément à la constitution tanzanienne, c’est le Vice-Président qui a annoncé la mort du chef de l’État et qui a pris les rênes du pays jusqu’à la prochaine élection présidentielle, prévue en 2025 seulement. En l’occurrence, il s’agit d’une femme, Samia Suluhu Hassan, qui devient donc, de ce fait, la première femme présidente de l’histoire de la Tanzanie, et par ailleurs la première à accéder à ce poste en étant originaire de l’archipel semi-autonome de Zanzibar, dont les relations avec la partie continentale du pays sont traditionnellement houleuses.

Cette musulmane de 61 ans, mère de 4 enfants, devient du coup l’une des très rares femmes à accéder au rang de chef d’État sur le continent africain. Elle rejoint sur cette liste l’Éthiopienne Sahle-Work Zewde, élue Présidente de la République démocratique fédérale d’Éthiopie en octobre 2018, mais dont les fonctions sont largement honorifiques.

Sahle-Work Zewde, Présidente de la République d’Ethiopie (photo © Audrey Rolland / La libre Belgique)

Sans remonter à Cléopâtre ou à la Reine de Saba, d’autres les ont précédées, parmi lesquelles Ellen Johnson Sirleaf, présidente du Libéria de 2006 à 2018 et surnommé « la Dame de fer », mais aussi Joyce Banda qui dirigea le Malawi de 2012 à 2014 ou encore Catherine Samba-Panza qui accéda à la présidence de la République centrafricaine entre 2014 et 2016. Des fonctions qui restent encore beaucoup trop rarement accessibles aux femmes sur un continent où celles-ci jouent pourtant un rôle économique majeur…

L. V.

Nucléaire : l’effet Fukushima s’estompe

25 mars 2021

C’était il y a tout juste 10 ans : le vendredi 11 mars 2011, à 14 h 46 heure locale, un séisme majeur, de magnitude 9,1 se produit se situe à 300 km au nord-est de Tokyo, au large de l’île de Honshu. Une fois de plus, l’excellente qualité des constructions parasismiques japonaise est démontrée et ce tremblement de terre ne fait que peu de dégâts malgré son intensité particulièrement élevée. En revanche, le tsunami qu’il déclenche crée des vagues atteignant localement près de 30 m de hauteur. Celles-ci, qui font des ravages sur près de 600 km de côtes, se propageant jusqu’à 10 km à l’intérieur des terres. On compte ainsi plus de 18 000 morts et disparus et les destructions sont considérables.

Le 11 mars 2011, des vagues géantes frappent la côte nord-est du Japon suite à un violent séisme (photo © Sadatsugu Tomizawa / AFP / Sud Ouest)

A Fukushima Daiichi, la centrale nucléaire, exploitée par l’opérateur Tepco est de type réacteur à eau bouillante : les turbo-alternateurs sont actionnés par la vapeur d’eau issue de l’ébullition d’eau déminéralisée au contact des barres de combustible dans le cœur. A cette date, 3 des 6 réacteurs sont arrêtés pour raison de maintenance. Les réacteurs 1 à 3, qui tournent à pleine puissance, se mettent automatiquement à l’arrêt du fait des secousses sismiques et la coupure du réseau électrique qui en résulte déclenche la mise en route des groupes électrogènes de secours. Le tsunami, qui se produit 50 mn plus tard, provoque une vague qui, à cet endroit atteint 15 m de hauteur et submerge allégrement la digue de protection qui ce fait que 7 m de haut.

La centrale nucléaire de Fukushima Daiichi envahie par les eaux le 11 mars 2011 (photo © Reuters / Ça m’intéresse)

Cette vagues et celles qui la suivent endommagent les prises d’eau en mer, destinées au refroidissement de la centrales, et noient les groupes électrogènes des réacteurs 1 à 4, les deux autres, plus récents, ayant été construits sur une plateforme surélevée. Le refroidissement de la centrale n’est dés lors plus possible que par un ultime dispositif de secours qui s’arrête dès que les batteries électriques se déchargent. Le cœur des 3 réacteurs se met à fondre et le samedi 12 mars à 15h36 le toit du réacteur 1 explose violemment sous l’effet de la pression d’hydrogène accumulée, suivie le 14 mars par l’explosion du réacteur 3, et le 15 mars par celle du réacteur 2 et l’incendie partie du réacteur 4. Dès lors, d’énormes quantités de produits radioactifs sont relâchés dans l’atmosphère tandis que l’exploitant arrose le site avec 200 m³ d’eau de mer par jour, eau qui se charge en produits radioactifs et qu’il faut ensuite stocker.

Vue aérienne de la centrale nucléaire de Fukushima Daiichi endommagée le 20 mars 2011 (photo © Ho New / Reuters / Radio Canada)

Face à l’émoi international, dès le 11 mars au soir, les autorités japonaises décident l’évacuation des populations environnantes, dans un rayon qui sera porté progressivement à 30 km. Ce sont au total environ 160 000 personnes qui ont dû fuir dans l’urgence, tandis que tout le bétail et les animaux de compagnie sont abandonnés sur place et partiellement abattus. Toute consommation d’aliment produit localement est rigoureusement interdite.

En janvier 2019, il restait encore près de 60 000 personnes relogés temporairement sans avoir pu regagner leur domicile. Une opération drastique qui a permis d’éviter a priori tout risque de contamination létale mais qui s’est soldée par un traumatisme fort puisque environ 2200 personnes, souvent âgées ou malades ont perdu la vie dans le feu de l’action effectuée dans la panique et avec des conditions sanitaires nécessairement dégradées.

Dix ans après l’accident, un rapport très documenté établi par l’UNSCEAR, un comité scientifique indépendant créé en 1955 par l’ONU, confirme que ces effets indirects, y compris les dépressions et les suicides sont les principales causes de mortalité induites par l’explosion des réacteurs de Fukushima. Aucune augmentation significative des cancers n’aurait été observée à ce jour parmi les populations les plus exposées, y compris d’ailleurs au sein des 24 832 travailleurs qui ont été amenés à intervenir sur le site même de la catastrophe : six d’entre eux seulement ont à ce jour développé un cancer reconnu comme maladie professionnelle et un est mort d’un crise cardiaque pendant les opérations de crise.

Dépistage sanitaire des enfants de la province de Fukushima (photo © Wally Santana / AP / NouvelsObs)

Les habitants qui sont revenus sur zone seraient désormais exposés à une dose de radioactivité inférieure à celle à laquelle un Français est exposé en moyenne du fait de la seule radioactivité naturelle. Il faut dire que les autorités n’ont pas lésiné sur les moyens en ordinant la décontamination des terres soumises aux retombées de Césium 137 en particulier. Toutes les surfaces exposées ont été nettoyées au jet haute pression. D’énormes travaux de terrassement ont été entrepris entre 2013 et 2019, pour décaper plus de 20 millions de m³ de terre qui devront être stockés pendant des dizaines d’années, tandis qu’une couche de granite concassé était répandue localement pour remplacer les terres arables excavées.

Le coût de l’opération est évalué à 24 milliards d’euros et les impacts agricoles notamment risquent d’être durables. Une enceinte en sol congelé a même dû être édifiée tout autour du site pour tenter de limiter la contamination des eaux souterraines et limiter les échanges avec le milieu marin où la décontamination des sédiments reste encore un vaste chantier, de même d’ailleurs que le démantèlement des 4 réacteurs accidentés qui recèlent encore de l’ordre de 900 tonnes de corium hautement radioactif dont nul ne sait encore très bien comment le retirer, tandis que l’on commence à envisager le rejets en mer de toute l’eau radioactive accumulée depuis 2011 dans des installations de stockage qui arrivent à saturation.

Près de 10 millions de sacs géants contenant de la terre contaminés entreposés près de Fukushima (source © Japanization)

Une telle opération de démantèlement va durer probablement encore 30 ou 40 ans et personne ne se hasarde encore à en chiffrer le coût. Celui des conséquences directes de l’accident, y compris les frais de prise en charge et d’indemnisation des victimes mais aussi de gestion de la crise et de décontamination, était évalué à 193 milliards en 2017 par le gouvernement japonais, mais l’addition ne cesse d’augmenter. Qui a dit que le nucléaire était une source d’énergie sûre et peu coûteuse ?

D’autant que l’accident de Fukushima a eu des conséquences économique fortes sur tout le pays, se traduisant par une baisse de fréquentation de 30 % des touristes en 2011 et une chute des exportation de produits alimentaires, mais aussi une forte augmentation du ressentiment contre l’industrie nucléaire elle-même. En 2011, Le Japon comptait 54 réacteurs nucléaires dont 42 étaient en activité, assurant plus de 30 % de la production électrique du pays. Tous ont été mis à l’arrêt suite à la catastrophe, le temps de renforcer drastiquement les mesures de sécurité, et seuls 9 d’entre eux ont redémarré depuis. En 2019, la part du nucléaire dans la production électrique japonaise était remontée péniblement à 6,2 % mais le gouvernement envisageait, dès juillet 2018, d’atteindre 20 à 22 % d’ici 2030, tandis que Tepco se voyait déjà lancer la construction d’une nouvelle centrale.

Manifestation contre le nucléaire à Tokyo le 5 mai 2012 (photo © AFP / CNews)

Mais comme en France, le nucléaire ne fait plus l’unanimité. Certes, le 25 mars 2021, c’est de Fukushima que la flamme olympique des Jeux de Tokyo, a débuté son parcours, pour symboliser la renaissance de cette région dévastée en mars 2011, mais même Tepco commence à annoncer qu’il compte investir pas moins de 16 milliards d’euros sur 10 ans dans les énergies renouvelables : la page du nucléaire serait-elle en train de se tourner discrètement au Pays du soleil levant ?

L. V.

Deep time, ou le confinement nec plus ultra

23 mars 2021

Et voila, c’est reparti ! Un an tout juste après le premier confinement qui avait mis toute la France à l’arrêt, obligeant chacun à rester chez soi et à ne sortir que muni d’une attestation en bonne et due forme, et uniquement pour une raison valable, les habitants de 16 départements soit plus du tiers de la population française se trouvent de nouveau confinée depuis vendredi 19 mars 2021 à minuit. Décidément, cette crise de Covid-19 n’en finira donc jamais ?

Tous confinés à la même enseigne, ou presque : un dessin signé Kristian (source © France TV Infos)

Certes, contrairement à mars 2020, ce confinement qui ne touche pas la totalité du territoire national, n’est instauré que pour une durée de 4 semaines, en espérant bien sûr que l’amélioration de la situation sanitaire permettra effectivement d’y mettre fin à la date prévue. Certes aussi, les écoles resteront ouvertes cette fois, de même que certains commerces qui avaient été obligés de fermer en 2020, et l’autorisation de déplacement sera acceptée dans un rayon de 30 km autour de son domicile : c’est royal !

Bien sûr, les Bouches-du-Rhône sont (pour l’instant) épargnées par ce nouveau confinement, contrairement aux Alpes-Maritimes voisine, et nul ne s’en plaindra. Car bien rares sont ceux qui semblent trouver du plaisir à cette situation d’auto-enfermement qui oblige chacun à tourner en rond entre son salon et sa cuisine, à installer provisoirement son bureau dans un coin de la chambre à coucher pour s’y livrer à d’innombrables visioconférences et à limiter ses échanges sociaux à son plus proche entourage familial.

Deep Time, une mission très médiatisée (source © Human Adaptation Institute)

Et c’est pourtant cette période qu’a choisie l’explorateur Christian Clot pour lancer une expérience de confinement extrême consistant à se faire enfermer dans une grotte pendant 40 jours et 40 nuits, comme au temps du déluge, avec 14 autres volontaires, 7 hommes et 7 femmes triées sur le volet, parmi pas moins de 1500 volontaires ! Deep Time : tel est le nom de cette nouvelle aventure qui est présentée comme première mondiale destinée à observer, de manière scientifique, le comportement d’un groupe humain en situation de confinement dans un milieu clos où toute notion du temps qui s’écoule a complètement disparu.

A l’entrée de la grotte de Lombrives (photo © Bruno Mazodier / Human Adaptation Institute / Actu.fr)

Le 14 mars 2021 à 20h, le groupe de 15 personnes est donc entré dans la grotte de Lombrives, en Ariège, pour y séjourner pendant 40 jours sans montre ni ordinateur permettant de conserver le moindre repère temporel, mais avec un éclairage artificiel alimenté par des générateurs d’électricité actionnés par pédalage. Les observations issues de cette mission pendant laquelle les participants seront filmés en permanence et soumis à des batteries de tests, alimenteront plusieurs programmes de recherche scientifique, dans différents domaine d’expertise, pour mieux comprendre les effets de la désorientation spatio-temporelle sur un groupe d’individus et analyser ses effets sur la santé, les rythmes de sommeil, le comportement individuel mais aussi les interactions de groupe.

Le Franco-suisse Christian Clot, à l’origine de cette mission, connu pour ses expéditions en Patagonie et dans la Cordillère des Andes, dirige d’ailleurs un institut de recherche axé sur l’adaptation humaine aux situations extrêmes et aux changements. Il est persuadé que les observations issues de cette mission seront de la plus grande utilité pour comprendre les évolutions comportementales en situation de confinement comme en connaissent actuellement nombre de personnes confrontées à la pandémie mondiale, mais aussi pour préparer les explorations planétaires de longue durée du futur ou aider à mieux gérer certaines situations professionnelles de vie en vase clos à bord de sous-marins et de plateformes pétrolières par exemple.

Christian Clot, entouré des 14 volontaires de Deep Time (source © Twitter)

Certains esprits chagrins feront certes remarquer que l’expérience n’est pas si inédite que ne le prétend la communication bien léchée du projet ultra médiatisé. En 1962 déjà, le spéléologue Michel Siffre s’était enfermé volontairement pendant près de 2 mois à 100 m sous terre dans le gouffre de Scarasson au nord des Alpes-Maritimes pour étudier l’altération des rythmes chronobiologiques dans un milieu dénué de tout repère temporel. Une expérience qui avait attiré l’attention de la NASA et du cosmonaute russe Youri Gagarine. Il avait ensuite supervisé en 1988 une autre expérience du même type, réalisée par une jeune spéléologue de 32 ans, Véronique Le Guen, restée 111 jours seule dans l’aven de Valat-Nègre, près de Millau.

Le projet Deep Time n’est pas si original qu’il ne le prétend, d’autant que de multiples expériences comparables ont déjà été organisées. Même la télé réalité s’est emparée du concept d’enfermer un groupe dans un espace confiné et de laisser les conflits internes se développer pour la plus grande joie du spectateur voyeur, toujours ébahi de constater, après Jean-Paul Sartre, que « l’enfer, c’est les autres ».

Mais on s’interroge surtout sur le parallèle qui est fait par ses instigateurs avec la vie confinée que nous impose la crise sanitaire de Covid-19 depuis maintenant un an. Contrairement au citoyen lambda confiné dans son deux-pièces cuisine ou, pire, dans sa chambre d’étudiant de 9 m², ou au sein d’un EHPAD délabré entouré de personnes séniles et impotentes, les membres de l’expédition Deep Time auront la chance de découvrir une grotte magnifique, l’une des plus vastes d’Europe, dont une partie d’ailleurs est ouverte aux visiteurs, et dont la plus grande salle à la taille de la cathédrale Notre-Dame de Paris. On peut trouver pire comme lieu de confinement qui aurait pu être un simple bunker exigu !

La grotte de Lombrives en Ariège (photo © Philippe Crochet)

En l’occurrence, la grotte de Lombrives constitue un espace naturel particulièrement stimulant à découvrir et « qui permet l’émerveillement » comme le reconnaît bien volontiers Christian Clot, le tout au sein d’un groupe sélectionné pour sa richesse et sa diversité, confronté qui plus est à une batterie de programmes d’expérience scientifiques pointues. De quoi rendre le séjour des 14 volontaires nettement plus intéressant que le confinement banal qui provoque ennui, morosité et déficit de vie sociale…

L. V.

Calanques : une mer de déchets…

27 février 2021

Notre littoral et la mer sont envahis de déchets plastiques : tout le monde le sait et pourtant chacun assiste impuissant à cette dégradation inexorable de notre environnement proche. Récemment, c’est une vidéo tournée par le photojournaliste spécialiste du monde sous-marin, Alexis Rosenfeld, et publiée par le magazine d’information Brut qui a encore tiré la sonnette d’alarme, histoire d’éveiller les conscience face à une situation jugée catastrophique et pour laquelle il n’existe d’autre solution qu’une évolution de nos comportements individuels de consommateurs…

Passionné de plongée depuis tout petit et devenu scaphandrier professionnel pour la Comex, Alexis Rosenfeld a eu la chance de participer comme photographe du Figaro Magazine à la dernière expédition du commandant Jacques-Yves Cousteau. En 1998 il fonde sa propre agence Photocéans et surprend en montrant des photos étonnantes de rencontres sous-marines avec des espèces animales rarement observées et en participant à des reportages rares à bord de sous-marins nucléaire notamment. En 2000 il s’engage aux côtés de Luc Vanrell à la recherche de l’épave de l’avion de Saint-Exupéry, abîmé en 1944 au large de Cassis.

Alexis Rosenfeld sur le littoral des Calanques (extrait © video Brut)

Ayant la chance de résider dans le petit port des Goudes, au cœur de la baie de Marseille qu’il d’écrit comme « un des plus beaux endroits au monde », il ne peut s’empêcher de s’inquiéter pour tous ces déchets qui s’accumulent au fond de l’eau, et pas seulement dans le Vieux-Port de Marseille où on le voit évoluer au milieu d’un amoncellement de canettes, de trottinettes, de vieux caddies, de cônes de signalisation, de sacs en plastique, de gants et de masques usagés…

Mais les ports ne sont pas les seuls endroits à ressembler à des décharges sous-marines. A l’entrée de la calanque de Port-Miou, en plein cœur du Parc national des Calanques, le spectacle n’est pas si différent avec des milliers de déchets le plus souvent à base de plastique qui s’amoncellent dans la vase. Alexis Rosenfeld remonte du fond des filins tombés des bateaux qui vont mettre des siècles à se désagréger lentement, libérant des milliers de microfibres que la faune marine va petit à petit ingérer et qui rentrent ainsi dans la chaîne alimentaire.

A la pêche aux déchets dans la calanque de Port-Miou…(extrait © video Brut)

Même par 2 000 mètres de fond, dans la rade de Toulon, le spectacle n’est pas plus ragoûtant comme le montrent les images filmées en 2018 par l’IFREMER. Le fond de la mer est littéralement tapissé de déchets de tous ordres, bidons et sacs en plastique, bouteilles en verre et canettes en aluminium, fragments d’emballage en voie de décomposition, etc. On jurerait une décharge non pas à ciel ouvert mais bel et bien au fond de la mer. Et partout, cette omniprésence du plastique, un matériau qui se caractérise avant tout par sa durabilité et sa très faible dégradabilité, alors qu’on en a fait par excellence la matière de base pour tous nos besoins à usage unique : cherchez l’erreur !

Des fonds marins jonchés de déchets par 2000 m de fond au large de Toulon (photo IFREMER / extrait © video Brut)

Quant à l’origine de tous ces déchets qui jonchent le fond de la Méditerranée, outre ce qu’y déversent les plaisanciers et autres marins peu scrupuleux, nul besoin d’être grand expert pour en comprendre la source. Il suffit, comme le fait Alexis Rosenfeld de se promener entre les Goudes et Callelongue, sur la petite route qui serpente en bord de mer, dans ce paysage somptueux et dépouillé du littoral des Calanques, au cœur du Parc National, pour observer ces accumulations de papiers gras, emballages de chips, bouteilles d’eau minérales, canettes de bière, sacs en plastique et même boîtes de médicaments, qui jonchent partout les maigres buissons.

Des déchets partout le long des chemins des Calanques (extrait © video Brut)

Aucune poubelle à l’horizon mais de toute façon certains de ces déchets n’ont même pas été jetés ici. Ils ont simplement été poussé par le vent, les jours de fort mistral, quant toutes les poubelles du quartier finissent par se renverser. Et tout ces déchets terminent nécessairement leur course dans la mer où ils finissent par s’entasser dans la vase des fonds marins quand ils n’ont pas été gobés au passage par un animal aquatique à la vue basse et qui finira étouffé. Une situation pas très glorieuse pour l’Homme qui se dit civilisé mais qui est en train d’empoisonner inéluctablement son propre environnement pourtant le plus protégé. Arrivera-t-on un jour à réduire enfin le volume de nos déchets et surtout à les gérer de manière plus satisfaisante pour la santé de notre cadre de vie ? Un défi qu’il ne faudrait pas trop tarder à relever…

L. V.

La décroissance ou la mort : joyeux dilemme…

20 février 2021

On dirait une réminiscence de la devise des Révolutionnaires de 1789 ou de celle qu’avait choisi pour son pays le charismatique Thomas Sankara : « La patrie ou la mort, nous vaincrons ». Devenu premier ministre à 33 ans, début 1983, à la suite d’une série de coups d’État suivi de manifestations populaires, celui qui est resté dans les mémoires comme le Che Guevara africain pour ses idées révolutionnaires, anti-impérialistes, panafricanistes et tiers-mondistes, a changé jusqu’au nom de son pays, transformant la Haute-Volta en Burkina Faso : « le pays des hommes intègres » en moré. Pas tous si intègres que cela d’ailleurs, puisque il a été proprement assassiné le 15 octobre 1987 avec une douzaines de membres de son cabinet et de sa garde rapprochée, à l’initiative de son frère d’armes, Blaise Compaoré qui a récupéré le pouvoir à son profit.

Thomas Sankara, un président charismatique et utopiste (photo © CC BY-NC / The Conversation)

Mais l’on voit bien que la pandémie qui ravage le monde entier depuis plus d’un an et qui vient s’ajouter à un océan d’incertitudes liées aux bouleversements géopolitiques de la planète, à une perte massive de la biodiversité et à un changement climatique global, pose de toutes autres questions que celle de l’avenir politique d’un État africain, fusse-t-il celui de l’ancien royaume mossi. Ces questions cruciales qui touchent à l’avenir même de l’humanité, sont justement au cœur d’un ouvrage publié récemment chez Flammarion et modestement intitulé « Futur : notre avenir de A à Z ».

Son auteur, Antoine Buéno, qui n’avait pas 10 ans quand Thomas Sankara a été assassiné et qui enseigne la notion d’utopie à Science-Po, est chargé de suivre, au Sénat, les travaux de la Commission du Développement durable et de la délégation à la Prospective. Il est donc plutôt bien placé pour répondre à quelques-unes des questions basiques suivantes : « Notre civilisation va-t-elle s’effondrer ? », «  La croissance peut-elle être durable ? », « Le travail va-t-il disparaître ? » , «  Serons-nous immortels ? » etc.

Antoine Buéno, futurologue et humoriste… (photo © Getty / Foc Kan / France Inter)

Nous laisserons bien entendu le lecteur curieux rechercher dans l’ouvrage les réponses à ces quelques questions existentielles. Le point de vue de l’auteur sur la crise sanitaire qui nous occupe tant depuis des mois, n’est toutefois pas dénué d’intérêt dans la mesure où elle constitue, pour l’auteur, une véritable « crise de civilisation ». Notre civilisation, qui se prétend celle des Lumières, repose en effet selon lui sur deux piliers : le progrès et l’humanisme.

Or ces deux notions sont quelque peu battues en brèche par la gestion de cette pandémie. Le progrès, qui s’est jusqu’à présent surtout matérialisé par une maîtrise sans cesse accrue des forces de la nature, n’a pas su empêcher et a sans doute même favorisé l’apparition et surtout la transmission rapide de l’épidémie. L’origine même du virus, issu d’une gestion hasardeuse d’un monde animal saccagé, et sa diffusion rendue inéluctable sous l’effet d’une économie mondialisée, traduisent ces failles du progrès. Quant à l’humanisme qui veut que rien n’est plus précieux qu’une vie humaine et que toutes méritent la même attention, c’est un concept qu’il devient difficile à respecter lorsque les services d’urgence sont surchargés et que l’on en vient à trier les patients, au risque de réduire les chances de guérir de certains.

Un dessin signé Micaël

Antoine Buéno craint donc que cette crise sanitaire ne provoque à terme, si elle devait se prolonger, une véritable crise systémique, ne laissant le choix qu’entre la décroissance ou la mort… Décider de confiner et de surprotéger toute la population « quoi qu’il en coûte », en mettant sous cloche toute activité, même celle des populations actives les plus jeunes, pourtant très peu concernés par le risque de mortalité du fait de ce virus, c’est renier la notion de progrès et accepter une décroissance, quels que soient les dégâts psychologiques et économiques induits par ce choix. Inversement, décider de vouloir de nouveau vivre normalement malgré la présence insidieuse du virus, c’est remettre en cause ce dogme de l’humanisme en acceptant le risque qu’une fraction de la population soit victime de la maladie.

Bien entendu, force est de constater que le choix entre ces deux propositions est trop engageant pour que nul ne s’y hasarde. La version officielle est donc que le progrès, via le développement de la vaccination, permettra de nouveau de vivre normalement, sans risque de décroissance, et sans remettre en cause cet humanisme qui est le socle de notre société et qui sera respecté grâce à une couverture vaccinale totale, en commençant justement par les plus vulnérables. L’honneur est donc sauf !

Un dessin signé Claire Robert

Ce n’est cependant pas nécessairement l’avis d’Antoine Buéno qui pense quant à lui que nos responsables politiques, Emmanuel Macron en tête, sont plutôt en train de faire pencher la balance du côté de la mort en refusant un nouveau confinement que nombre d’épidémiologistes appelaient pourtant de leurs vœux. Autrement dit, entre deux maux, nous serions peut-être en train de choisir le moindre, à savoir accepter le sacrifice de quelques uns pour éviter que toute la société se retrouve aliénée et déstructurée, au risque de connaître une récession durable et un appauvrissement massif.

Antoine Buéno semble partager globalement cette aversion de la décroissance qui fait horreur aux milieux économiques. Mais en bon utopiste il prône une croissance décarbonée qui permette d’accroître le niveau de vie en réconciliant progrès et humanisme, sans pour autant continuer à saccager notre environnement. La crise sanitaire que nous vivons actuellement et qui plonge nos responsables politiques dans une sorte de sidération, pourrait-elle constituer une opportunité pour enclencher enfin une spirale plus vertueuse, permettent de mettre réellement le progrès au service de l’humanisme en prônant, sinon une croissance bien hasardeuse, du moins un développement plus durable et surtout plus justement réparti ? C’est le propre des utopies de nous faire rêver, tout comme Sankara a fait rêver des générations de jeunes Africains…

L. V.