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Revenir à 90 km/h : est-ce judicieux ?

12 octobre 2019

Le 28 juin 2018, un agent du conseil départemental d’Ille-et-Vilaine remplace un panneau de limitation de vitesse (photo © Nicolas Legendre / Le Monde)

Le 1er juillet 2018 est entrée officiellement en vigueur une mesure qui a fait couler beaucoup d’encre et déclenché bien des passions, certains considérant même que cette disposition est l’une des causes de la révolte des Gilets jaunes qui s’en est ensuivi. Jusque-là, la vitesse maximale autorisée était de 90 km/h sur les routes à double sens sans séparateur central et hors agglomération. Désormais cette vitesse maximale a été réduite à 80 km/h, en vertu d’un nouveau plan de lutte contre l’insécurité routière qui avait été adopté en Comité interministériel le 9 janvier 2018.

La mesure partait assurément d’un bon sentiment puisqu’il s’agissait de faire baisser la mortalité routière, laquelle avait connu un recul constant jusqu’en 2013, mais était repartie à la hausse depuis 2014. De ce point de vue, la question de la vitesse autorisée est un sujet de débat qui a connu moult rebondissements et suscite bien des controverses.

Rappelons que les premières limitations de vitesse sur route datent quasiment des débuts de l’automobile avec l’ordonnance de 1893 prise par le Préfet de Police de Paris, Louis Lépine, qui fixe à 20 km/h la vitesse maximale autorisée hors agglomération. Le premier code de la route qui voit le jour en 1922 ne fixe cependant pas de vitesse maximale autorisée unique à l’échelle nationale et d’ailleurs il faudra attendre 1937 pour que le compteur de vitesse soit rendu obligatoire dans les véhicules !

Accident de la circulation survenu en août 2019 dans l’Hérault (source © SDIS 34 / France 3 Régions)

L’augmentation inexorable du nombre de tués sur les routes, avec un pic atteint en 1972 de 18 034 morts, oblige les autorités à prendre des mesures plus draconiennes. En 1973, le Premier Ministre Pierre Messmer, fixe donc à 90 km/h la vitesse maximale autorisée sur routes hors agglomération (et à 120 km/h sur autoroutes). Alliée avec la ceinture de sécurité devenue désormais obligatoire et avec des taux d’alcoolémie maximaux autorisés, la disposition est manifestement efficace puisque dès lors, la courbe des tués commence à diminuer. En 1974, les vitesses maximales sont stabilisées à 130 sur autoroute, 110 sur routes à chaussées séparées et 90 sur les autres routes, après qu’une brève expérimentation faisant passer la vitesse autorisée de 120 à 140 km/h sur autoroute se soit traduite par un doublement des accidents constatés, confirmant au passage que la vitesse est un facteur important.

Les limitations de vitesse en France (source © Legipermis)

De nombreuses recherches ont d’ailleurs permis de quantifier cette relation, les plus connues étant les travaux du chercheur suédois Goran Nilsson qui établit en 1982 une formule issue d’une analyse statistique très poussée, d’où il ressort en gros qu’une augmentation de 1 % de la vitesse maximale autorisée se traduit statistiquement par une hausse de 2 % des accidents matériels, de 3 % des accidents corporels et de 4 % des accidents mortels.

Radar de contrôle de vitesse (photo © Thomas Jouhannaud / La Montagne)

 

La formule a été depuis beaucoup discutée car elle est forcément dépendante de nombreux autres facteurs et liée au contexte local. Elle n’en reste pas moins confirmée dans ses grandes tendances, le lien entre la vitesse et le taux de mortalité sur les routes étant difficilement contestable, même si l’alcool au volant et la présence d’obstacles sur les routes sont deux autres facteurs accidentogènes majeurs, eux-mêmes cependant aggravés lorsque la vitesse est excessive. De fait, le renforcement des contrôles de vitesse à partir du début des années 2000 a fait très significativement baisser le nombre de morts sur les routes qui est passé de plus de 8 000 en 2001 à 3 250 en 2013.

Manifestation de motards contre le 80 km/h en avril 2018 à Bordeaux (photo © Guillaume Bonnaud / Maxppp / France Bleu)

 

Et pourtant, l’abaissement de la vitesse maximale hors agglomération de 90 à 80 km/h instaurée en 2018 a déclenché une mini-révolution. Les défenseurs de la mesure ont beau plaider qu’en roulant à 80 km/h, l’automobiliste perd seulement une seconde au kilomètre, soit une minute sur 60 kilomètres, ce qui rend l’impact quasi insignifiant sur les temps de parcours, l’effet psychologique a été fort et très mal perçu, surtout en milieu rural, le plus impacté par les trajets hors agglomération.

Alors qu’il était prévu d’attendre juin 2020 pour établir un bilan de cette mesure, le gouvernement a donc été obligé de faire machine arrière et d’introduire, dans le projet de loi mobilités, adopté en première lecture à l’Assemblée Nationale le 17 septembre 2019, une clause permettant aux conseils départementaux et aux maires qui le souhaitent de revenir à 90 km/h. Une quarantaine de départements annoncent être tentés par cette possibilité, à l’image de Jean-Marie Bernard, président LR des Hautes-Alpes, qui, selon La Gazette des Communes, dénonce « une décision unilatérale venue de Paris, prise sans concertation, avec des impacts important sur la vie des administrés ».

Jean-Marie Bernard (au centre) partisan du retour aux 90 km/h (source © Alpes du Sud)

Sauf qu’il ne sera peut-être pas si simple de faire jouer cette clause. L’article 15 bis B de la loi en gestation précise en effet que « cette décision prendra la forme d’un arrêté motivé, pris après avis de la commission départementale de la sécurité routière, sur la base d’une étude d’accidentalité portant sur chacune des sections de route concernées ». Pour aider les élus à prendre leur décision, ils pourront s’appuyer sur des études établies par le comité d’experts du Conseil national de la sécurité routière (CNSR), « un outil extrêmement complet, scientifique, qui pose des critères de bon sens basés sur l’historique de l’accidentologie, la géométrie de la voie, le caractère dégagé ou non des intersections, les usages de la voie ». Quant à l’avis de la Commission départementale de la sécurité routière, présidée par le Préfet, son avis n’est que consultatif et les départements pourront donc largement s’asseoir dessus ainsi que l’ont prévu les Sénateurs lors des débats.

Les élus locaux qui vont devoir prendre ces décisions commencent à se dire que leur responsabilité risque d’être engagée dans cette affaire. A partir du moment où les études factuelles d’accidentologie montrent que le fait de rehausser la vitesse limite autorisée sur des tronçons de route départementales risque de se traduire par une recrudescence de la mortalité routière, surtout sur les tronçons les plus circulés, les belles lignes droites a priori sans obstacle, et que le Préfet aura bien insisté sur l’étendue de ces risques tout en émettant un avis défavorable, les élus locaux auront-ils le courage d’augmenter malgré tout la vitesse autorisée alors que leur responsabilité pénale pourrait être mise en cause en cas d’accident ? L’avenir le dira, mais la question mérite d’être posée…

L. V.

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Des punaises de livres à l’Alcazar…

5 octobre 2019

Des punaises de lit, nouveau fléau des temps modernes ? (photo © Allen Brisson-Smith / NYT-REDUX-RE / Les Echos)

C’est un communiqué de la ville de Marseille qui l’a annoncé ce jeudi 3 octobre 2019 : l’Alcazar, la majestueuse bibliothèque municipale à vocation régionale située sur le cours Belsunce a été fermée à partir de 17 h et ne devrait pas rouvrir avant au moins le 11 octobre prochain. La raison de cette fermeture inopinée : on a trouvé des punaises de lits « involontairement apportées par des visiteurs » selon le communiqué officiel, ces insectes ayant même « contaminé certains livres, lieu propice à leur développement, à la suite des échanges avec le public ».

C’est du coup le branle-bas de combat à l’Alcazar où les équipes municipales spécialisées s’activent pour éradiquer ce fléau qui pullule dans certains quartiers du centre-ville de Marseille et dont il est si difficile de se débarrasser. Depuis le début de l’année 2019, ces mêmes équipes ont d’ailleurs déjà dû intervenir dans 11 écoles marseillaises où les enfants se plaignaient de piqûres répétées.

Le troisième étage de l’Alcazar, le plus gravement infesté, où les punaises ont élu domicile dans les fauteuils et les banquettes, il faudra utiliser des désinfectants chimiques avec deux traitements à 10 jours d’intervalle, ce qui oblige à prévoir une fermeture totale de cet étage pendant au moins 3 semaines. Des agents volontaires s’emploient dès à présent à désinsectiser de manière systématique l’ensemble des livres sous des tentes chauffantes adaptées spécifiquement. L’ensemble des rideaux et des banquettes sera changé en privilégiant des assises en plastiques dans lesquelles les punaises ne puissent plus trouver refuge, histoire d’éviter que la mésaventure ne se reproduise trop souvent, comme à Montréal où la bibliothèque a été contaminée à trois reprises la même année !

Accès principal à l’Alcazar avec sa fameuse marquise d’époque (source © Marsactu)

Il a donc été demandé à tous ceux qui ont emprunté récemment des livres à la bibliothèque de l’Alcazar de les rendre au plus vite afin qu’ils soient traités. Un message reçu cinq sur cinq, à tel point qu’une longue file d’attente était visible dès le lendemain, devant les portes de l’Alcazar, formée des clients de la bibliothèque qui se hâtaient de venir déposer dans la boîte automatique prévue à cet effet les livres empruntés, de peur qu’ils ne viennent contaminer leur intérieur s’ils les conservaient trop longtemps chez eux.

Dessin de Ben 8 croqué à l’Alcazar et publié par Le Ravi (source © Marsactu)

L’Alcazar, transformée en bibliothèque en 2004 et qui compte près d’un million de documents disponibles à la consultation, dont 350.000 en libre accès et des fonds précieux tels que des manuscrits médiévaux, est une ancienne salle de spectacle jadis très populaire. Ouverte en 1857 et aménagée dans un style mauresque vaguement inspiré de l’Alhambra de Grenade, l’Alcazar lyrique pouvait accueillir jusqu’à 2000 spectateurs qui assistaient alors aux spectacles attablés en buvant et fumant, une autre époque !

Affiches à l’entrée de l’Alcazar à la fin des années 1930 (source © Marseille Hello)

En juin 1873, un incendie détruit entièrement cette première salle de spectacle, sans heureusement faire la moindre victime. La salle rouvre ses portes 4 mois plus tard et bénéficie ensuite, en 1889, d’une rénovation en profondeur. C’est alors qu’est construite la fameuse marquise qui abrite toujours l’entrée principale sur le cours Belsunce et qui est classée au titre des Bâtiments de France. La salle de spectacle devient dès-lors un haut-lieu du music-hall et de grands artistes populaires comme Tino Rossi, Dalida, Maurice Chevallier, Yves Montand ou Fernandel, y font leurs débuts.

En 1930, les lieux sont reconvertis en un cinéma mais en 1949, la salle de spectacle retrouve sa vocation de music-hall, recevant de nouvelles gloires de l’époque tels que Charles Aznavour, Line Renaud, Henri Salvador, Jacques Brel, Sacha Distel ou encore Johny Hallyday. En 1964, la concurrence de la télévision a raison de la salle de spectacle qui ferme définitivement ses portes en 1966. Rachetée par un marchand de meubles, le bâtiment restera exploité pendant près de 40 ans à des fins commerciales avant d’être transformé en bibliothèque municipale à vocation régionale en 2004, dans le cadre d’un projet ambitieux de rénovation culturelle

L’Alcazar transformée en commerce à la fin des années 1960 (source © Made in Marseille)

L’arrivée des punaises de lit dans ce lieu emblématique souvent présenté comme une des rares réussites d’une politique culturelle marseillaise bien timide dans les quartiers paupérisés du centre-ville est assurément un coup dur pour cet équipement culturel qui, dès 2013, a dépassé le chiffre de 1 million de visiteurs annuels, un score tout à fait honorable pour un établissement de cette ampleur. Espérons que sa réouverture prochaine sans punaises de lit ni dans les salles de lecture ni dans les livres, lui permettra de retrouver ces bons chiffres de fréquentation…

L.V.

Dans le Doubs, absinthe-toi !

2 octobre 2019

Affiche créée par les frères Mourgue vers 1900 pour la distillerie d’absinthe Bourgeois à Pontarlier (source : absinthes.com)

Contrairement au Pastis de Marseille, mis au point en 1932 par Paul Ricard, l’absinthe, auquel cet alcool anisé est apparenté, garde une image quelque peu sulfureuse dans l’inconscient collectif. C’est en 1915, en pleine guerre, que la fabrication de l’absinthe a été interdite en France, au prétexte que cet alcool pouvait rendre fou, sous la pression des ligues antialcooliques, mais aussi des viticulteurs qui se plaignaient de la concurrence de cet alcool fort alors si apprécié.

Pourtant, l’usage d’extraits d’absinthe à des fins médicales est connu depuis l’Antiquité égyptienne et s’est transmis au cours des siècles. Les vins d’absinthe, obtenus par macération de raisins avec des feuilles d’absinthe (Artemisia absinthium, une plante de la famille des Astéracées) étaient appréciés pour leurs vertus médicinales au XVIe siècle. Mais c’est une rebouteuse suisse du canton de Neuchâtel, Henriette Henriod, qui est réputée avoir inventé la recette de l’absinthe distillée, recette qui a permis au major Dubied d’ouvrir en 1797 la première distillerie d’absinthe apéritive à Couvet, en Suisse, avec l’aide de son gendre Henri-Louis Pernod.

En 1805, ce dernier prend ses distances avec son beau-père et fonde sa propre société, Pernod Fils, qui ouvre une distillerie à Pontarlier, dans le Doubs. La ville devient la capitale de l’absinthe et en 1900 on compte pas moins de 25 distilleries qui font travailler plus du tiers des habitants ! Dès 1830, cet apéritif à base d’absinthe (la grande et la petite, Artemisia pontica), d’anis vert, de fenouil, de mélisse et d’hysope, qui titre entre 68 et 72° d’alcool, devient particulièrement populaire auprès des soldats qui colonisent l’Algérie, leurs officiers étant persuadés que cela aide à combattre la malaria et la dysenterie.

En 1870, c’est devenu l’apéritif de loin le plus consommé en France. On le déguste dans des verres spéciaux évasés, sur lesquels on pose une cuillère percée avec un sucre à travers duquel percole l’eau très fraîche qui sert à diluer la liqueur. Un véritable rituel auquel s’adonneront de nombreux poètes et artistes tels que Verlaine ou Van Gogh, au point que cet apéritif finira par concentrer les foudres des ligues antialcooliques jusqu’à son interdiction totale. Ce n’est qu’en 1988 qu’un décret signé par Michel Rocard, lèvera cette interdiction d’utilisation dans les produits alimentaires de la thuyone, principale molécule présente dans l’huile essentielle d’absinthe, tandis que la Suisse autorisera de nouveau la distillation de l’absinthe à partir de 2005.

L’incendie de l’usine Pernod à Pontarlier le 11 août 1901 (photo DR)

En 1910, on produisait en France 36 millions de litres d’absinthe annuellement. L’incendie causé par la foudre qui avait ravagé l’usine Pernod de Pontarlier, le dimanche 11 août 1901, n’était alors plus qu’un mauvais souvenir. Ce jour-là pourtant, la totalité de la production avait dû être rejetée pour éviter que les cuves d’alcool n’explosent sous l’effet de la chaleur. 600 000 litres d’absinthe se sont ainsi déversés dans le Doubs, pour le plus grand bonheur des riverains en aval qui remplissaient leur verre en puisant directement dans la rivière.

La source de la Loue à Ouhans

Cette catastrophe technologique et économique est d’ailleurs à l’origine d’une très belle démonstration scientifique qui est restée dans les annales de l’hydrogéologie. Elle a en effet permis de démontrer de manière magistrale ce que beaucoup pressentaient depuis longtemps, à savoir que les sources karstiques de la Loue, situés à 12 km de Pontarlier, sont alimentées principalement par une résurgence des pertes du Doubs qui se produisent dans le lit de la rivière en aval immédiat de Pontarlier. L’hydrogéologue Eugène Fournier avait déjà tenté de démontrer cette thèse par des essais de coloration, mais le sinistre de l’usine Pernod l’a confirmé puisque la source de la Loue a pris une belle teinte verte et une forte odeur anisée, 48 heures seulement après l’incendie.

Le chimiste André Berthelot en a tiré une communication à l’Académie des Sciences, dans laquelle il analyse en détail le phénomène, insistant au passage sur la vulnérabilité de ces résurgences karstiques qui fournissent une eau ayant circulé très rapidement dans des conduits souterrains sans réelle filtration et qui sont donc particulièrement sensibles à des pollutions même survenues à distance.

La grande sécheresse de l’été 1906 qui a suivi a permis à Eugène Fournier de faire des observations plus précises sur l’origine des communications entre les deux bassins versants et de repérer certaines des failles qui expliquent les pertes du Doubs. Le lit de la rivière s’était alors asséché sur plus de 2 km de long comme cela arrive périodiquement et comme cela s’est encore produit tout récemment durant l’été 2018.

Le lit du Doubs à sec en août 2018 (photo T. Martinez / France 3 Régions)

De longue date d’ailleurs, les industriels qui exploitent la force du courant le long du Doubs, se sont mobilisés pour tenter de colmater ces pertes par où l’eau s’infiltre et va se déverser vers le bassin de la Loue (qui est d’ailleurs un affluent du Doubs). C’est souvent après une forte crue que ces communications se réactivent, provoquant des assecs spectaculaires comme cela a été le cas en 2018 avec quatre tronçons concernés dont un de près de 14 km autour de Pontarlier.

Essai de coloration à la fluorescéine dans le Doubs en septembre 2018 (source : Info Routes Haut-Doubs 25 / Facebook / 20 minutes)

Des nouvelles études avec des colorations (à la fluorescéine cette fois, et non pas à la liqueur d’absinthe) ont été réalisées en septembre 2018 par les services de l’État pour mieux comprendre la géographie de ces circulations souterraines. Un ancien bras de dérivation, permettant au Doubs de contourner les zones de pertes, pourrait être réactivé et des aménagements sous forme de margelle ont été construits autour de certaines des pertes identifiées afin d’en conserver le fonctionnement naturel tout en permettant au Doubs de garder un débit d’étiage suffisant pour ne pas voir tous ses poissons se dessécher sur place dans un lit où l’on marche à pied sec. Un beau défi pour la gestion de ce cours d’eau qui risque d’être de plus en plus exposé à ce type de risque sous l’effet du changement climatique…

L. V.

A quand la réutilisation des eaux usées ?

12 septembre 2019

La France va-t-elle prochainement manquer de ressources en eau ? On pourrait en effet le craindre à voir les arrêtés de restriction qui s’accumulent cet été comme c’était d’ailleurs déjà le cas l’an dernier : le 5 septembre 2019, le site ministériel Propluvia recensait pas moins de 201 arrêtés préfectoraux sécheresse en vigueur, répartis dans 87 départements, soit la quasi-totalité du territoire national, avec néanmoins une plus forte concentration dans 45 départements en situation de crise avec interdiction totale ou partielle de l’irrigation, notamment dans le Loiret, l’Eure-et-Loir, la Vendée, l’Indre, l’Allier, le Lot ou encore le Tarn.

Cartes des arrêtés de sécheresse en France métropolitaine le 10 septembre 2019 (source © Propluvia)

Les projections prenant en compte les impacts du changement climatique n’incitent guère à l’optimisme. Elles convergent en effet pour indiquer que les débits d’étiage des cours d’eau et surtout le niveau des nappes souterraines sont amenés à baisser de manière très significative dans les décennies à venir, aggravant très probablement les situations de sécheresse chronique, lorsqu’il faut se réduire à limiter certains usages pour ne pas voir s’assécher totalement les cours d’eau.

Le petit cycle de l’eau (source © Office International de l’Eau)

Dans un tel contexte, beaucoup songent à réutiliser davantage les eaux usées traitées, celles qui sont rejetées dans le milieu naturel en sortie des stations d’épuration. Contrairement à ce que croient 52 % des Français (selon les chiffres du dernier baromètre réalisé par le Centre d’information sur l’eau), ces eaux usées traitées ne sont en effet pas réinjectées directement dans les réseaux d’eau potable : la notion de « cycle de l’eau » est parfois imaginée de manière excessivement réductrice…

Encore que, les techniques modernes les plus abouties de traitement des eaux, par nano-filtration ou par osmose inverse, associées à des méthodes de désinfection par rayons ultra-violets et par ozonation, permettent désormais d’envisager une telle réutilisation directe. La station de Windhoek, en Namibie, exploitée depuis 2002 par Véolia, utilise une telle approche et réinjecte directement les eaux traitées pour approvisionner 300 000 habitants en eau potable. La ville de Singapour, quant à elle, qui doit gérer une forte demande en eau sur un territoire très densément peuplé mais particulièrement exigu, réinjecte également une bonne partie des eaux usées traitées dans les circuits de potabilisation.

Usine de traitement des eaux de Windhoek en Namibie (source © Paris Match)

Sans forcément aller jusqu’à utiliser ces eaux usées traitées pour la boisson, cette technique de leur réutilisation (« reuse » en anglais) est particulièrement développée dans certains pays où les ressources en eau sont rares. En Californie, au Koweit ou en Israël, la part des eaux usées traitées qui est utilisée pour l’irrigation, l’arrosage des golfs, le refroidissement des installations industrielles, la lutte contre les incendies ou encore le nettoyage des voiries atteint ainsi des proportions très significatives (jusqu’à 70 % en Israël par exemple, et de l’ordre de 10 % en Espagne).

Les eaux usées traitées idéales pour arroser les golfs, sauf en France… (photo © Mongpro / Actu-Environnement)

En France, cette proportion se situe plutôt autour de 0,1 % ! Autant dire qu’il existe dans notre pays un véritable frein qui bloque manifestement le processus… Et ce n’est certes pas l’Union européenne qui est à l’origine de ce blocage, elle qui a adopté en 1991 une directive on ne peut plus vague, se contentant d’indiquer que « les eaux usées seront réutilisées lorsque cela se révèle approprié ». Sauf que la France a introduit, via un arrêté de 2010, des conditions excessivement contraignantes qui rendent quasiment impossible, principalement pour des raisons sanitaires, la réutilisation des eaux usées traitées pour l’irrigation, que ce soit pour l’agriculture ou pour les espaces verts.

Les Assises de l’Eau, qui se sont tenues cette année, pourraient peut-être permettre de faire évoluer la situation, puisque l’un des objectifs affiché est de « tripler les volumes d’eaux non conventionnelles réutilisées d’ici 2025 en facilitant leurs usages ». Les mauvaises langues ironiseront que trois fois zéro, cela fait toujours zéro. Mais les plus optimistes pourront mettre en avant quelques projets qui commencent à se développer sur le territoire national.

Bassin de stockage et installation de traitement des eaux usées de Roquefort-des-Corbières réutilisées pour l’irrigation des vignes (photo © Dronestudio / Le Moniteur)

Ainsi, le golf de Sainte-Maxime, dans le Var, est arrosé depuis 2006 par les eaux issues de la station d’épuration de la ville, laquelle a été équipée d’un traitement supplémentaire par filtre à sable et désinfection UV. De même, les eaux usées traitées de Clermont-Ferrand sont utilisées pour irriguer plus de 700 ha de terres dans la Limagne. Tout récemment, à Roquefort-des-Corbières, dans l’Aude, ce sont 15 ha de vignes qui sont désormais arrosées avec l’eau issue de la station d’épuration communale.

Lac de retenue de Jaunay en Vendée, bientôt réalimenté en eaux usées traitées (source © Département de Vendée)

En Vendée, la ville des Sables d’Olonne est particulièrement exposée au manque d’eau et connait depuis plusieurs années de réelles difficultés d’approvisionnement, aggravées par l’affluence touristique estivale. C’est pourquoi la ville s’est attelé depuis 2012 à étudier une alternative consistant à recueillir les eaux usées traitées en sortie de la station du Petit-Plessis, au Château d’Olonne et à les acheminer, après traitement complémentaire par ultrafiltration ou par électrodialyse jusqu’au lac de barrage du Jaunay, à 25 km de là, qui constitue la principale réserve d’eau potable pour toute la ville. Le coût du projet a été évalué à 17 millions d’euros et les travaux pour la construction d’un démonstrateur sont programmés prochainement.

Il y a fort à parier qu’avec le changement climatique et l’accroissement des pressions de toutes sortes sur les ressources en eau, ce genre de projet risque de se multiplier dans les années à venir : santé !…

L. V.

Le gaz hilarant ne fait pas rire tout le monde…

7 septembre 2019

Gaz hilarant : l’expression est plutôt sympathique et prête à sourire. Elle désigne le protoxyde d’azote ou oxyde nitreux N2O. Découvert en 1793 par le chimiste Joseph Priestley, connu pour avoir également isolé l’oxygène, le dioxyde de carbone ou encore l’ammoniac, ce produit a été utilisé dès le milieu du XIXe siècle comme analgésique et anesthésique dans les cabinets dentaires. On a trouvé depuis lors des produits plus efficaces pour cela, mais le protoxyde d’azote continue à être utilisé comme produit anesthésiant en milieu médical dans certains cas.

Utilisation de protoxyde d’azote comme anesthésiant (photo © Bettmann/Getty – Coll. J. Doyen – BIU Santé – Institut Pasteur / Sciences et vie)

Bien évidemment, ce n’est pas l’évocation des séances chez le dentiste qui ont conféré à ce produit chimique le surnom de gaz hilarant, mais plutôt le fait que son inhalation déforme nos différents sens et produit une sensation passagère de désinhibition et d’hystérie. On ne connait pas précisément les mécanismes neurologiques en jeu, mais c’est un fait, inhaler du protoxyde d’azote génère la bonne humeur et le rire.

Consommation de gaz hilarant en soirée (source © Psychomédia)

Au XIXe siècle, le produit était même utilisé pour cela comme attraction sur les champs de foire : les badauds n’hésitaient pas à mettre la main au portefeuille pour se payer quelques bouffées de protoxyde d’azote, histoire de se détendre les zygomatiques, au point que le poète britannique Robert Southey, qui avait participé dès 1799 à des expérimentations du chimiste Humphry Davy sur les effets du gaz hilarant écrivait : « je suis sûr que l’air au paradis doit être fait de cet extraordinaire gaz de plaisir ».

Forcément, de telles propriétés attirent et l’on observe actuellement un regain d’intérêt pour l’utilisation récréative de ce gaz, au point que plusieurs maires se sont cru obligés de prendre des arrêtés spécifiques, ces derniers mois, pour interdire sur le territoire de leur commune la vente aux mineurs de cartouches de protoxyde d’azote, ainsi que leur utilisation à des fins d’inhalation et leur abandon sur la voie publique.

Ce sont deux maires de l’agglomération lilloise qui ont ouvert le bal début juillet, mais du fait de l’emballement médiatique qui s’en est ensuivi, bien d’autres leur ont emboîté le pas, à l’image du maire de Nîmes ou celui d’Aulnay-sous-Bois. Un député du Nord a déposé une proposition de loi pour interdire la vente du N2O aux mineurs et le maire de Montpellier a écrit cet été à la ministre de la santé pour exiger une réglementation plus stricte de la distribution de ce produit.

C’est un rapport sur les tendances récentes dans le domaine des substances psychoactives, publié le 20 décembre 2018 par l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT), qui avait tiré la sonnette d’alarme. Outre une tendance très nette à l’augmentation de la consommation de cocaïne par les jeunes, ce rapport indique, sans pouvoir quantifier le phénomène, que la consommation de protoxyde d’azote est en train de faire un tabac chez les jeunes générations.

Très utilisé il y a une vingtaine d’années dans les soirées techno et les free parties, le produit s’est invité dans les soirées étudiantes et en boîte de nuit, avec un développement sensible, depuis quelques années, de la consommation chez les plus jeunes, étudiants et lycéens, souvent associé à l’alcool ou à d’autres produits psychoactifs comme la cocaïne ou l’ecstasy. Selon Clément Gérome, chargé d’études à l’OFDT et interrogé par La Croix, la raison en est simple : « C’est un gaz très facile d’accès et très bon marché. Cela séduit un certain nombre de jeunes qui n’ont pas le sentiment de consommer de la drogue et qui ignorent la dangerosité potentielle de son usage ».

Siphon à crème chantilly, l’arme du crime…

De fait, le protoxyde d’azote ne sert pas que pour les anesthésies locales. C’est aussi un produit industriel utilisé comme comburant pour améliorer le rendement des moteurs dans les fusées et les bolides de course, mais surtout comme gaz de pressurisation d’aérosol, pour des produits ménagers conditionnés en spray et notamment pour les siphons à crème chantilly. Pour ce dernier usage, on trouve très facilement dans le commerce de petites cartouches de protoxyde d’azote vendues par paquets de 10 pour la somme dérisoire de 8 ou 9 €. Il suffit de percer ces cartouches pour transférer le gaz dans un ballon de baudruche afin de faciliter son inhalation et l’on se met à planer pour pas cher…

A tel point que l’on retrouve désormais sur les plages et dans les espaces publiques lors des rassemblements festifs de jeunes, des centaines de ces cartouches vides qui jonchent le sol. C’est d’ailleurs sans doute la raison principale qui justifie la réaction ulcérée de tous ces élus locaux qui demandent une politique de répression plus rigoureuse contre ce nouvel effet de mode, même si les raisons sanitaires sont plus souvent invoquées que les impacts environnementaux.

Cartouches de protoxyde d’azote abandonnées après usage

De fait, inhaler ainsi du protoxyde d’azote n’est pas sans risque. Le danger principal est de se brûler les lèvres ou la gorge car le gaz est à très basse température. Le risque d’asphyxie n’est pas non plus exclu si l’on inhale directement le protoxyde d’azote sans le mélanger un tant soit peu avec l’oxygène de l’air. Mais l’on signale aussi de nombreux effets indésirables associés, détaillés sur le site du ministère de la santé, drogues-info-services, tels que nausées, vomissements, maux de tête, crampes abdominales, diarrhées, somnolence et baisse de la vigilance, vertiges ou encore acouphènes. A plus forte dose, le gaz peut engendrer un état de confusion et de désorientation, avec des difficultés à parler et à coordonner ses mouvements, voire des irrégularités cardiaques et des troubles moteurs.

Campagne de prévention contre l’usage du gaz hilarant à Aulnay-sous-Bois

En cas d’usage régulier et à fortes doses, le protoxyde d’azote peut aussi entraîner des pertes de mémoire, des hallucinations visuelles, des troubles du rythme cardiaque et même une carence en vitamine B12, à l’origine de troubles neurologiques tels que des engourdissements des doigts ou des orteils, une difficulté à se mouvoir et des troubles de l’équilibre voire une anémie. Ces troubles peuvent apparaître tardivement, après plusieurs mois d’utilisation mais sont généralement réversibles.

Comme tous les produits psychoactifs, des campagnes de prévention et d’information sont donc nécessaires pour éviter les abus et les risques qui y sont associés, même si la dangerosité du produit reste malgré tout assez relative par rapport à d’autres substances et certaines conduites à risques. Une question d’équilibre à trouver, entre répression hystérique et permissivité aveugle…

L. V.

Hécatombe sur le Bolmon…

3 juillet 2019

Le maire de Marignane commentant la mortalité piscicole en bordure du Bolmon à l’Estéou (source © extrait vidéo Maritima media)

Très mauvaise surprise pour le maire de Marignane, Eric Le Dissès, dimanche 30 juin 2019, vers 7 h du matin, lorsqu’il apprend que des milliers de poissons morts flottent le ventre en l’air sur l’étang de Bolmon, alors que la canicule règne depuis plusieurs jours et que le mercure était monté à 39,6 °C l’avant-veille. Le spectacle, filmé notamment par Maritima médias n’est effectivement pas très ragoûtant et les témoignages recueillis auprès des riverains confirment que l’odeur est à l’avenant…

Le maire s’inquiète surtout pour les cygnes qui s’ébattent au bord de l’étang pour la plus grande joie des enfants, pour lesquels la commune a aménagé une aire de jeu dans ce secteur autrefois naturel de l’Estéou, où la Cadière vient se jeter dans l’étang de Bolmon.

Un tas de cadavres de poissons sur le bord de l’étang du Bolmon (photo © Adrien Max / 20 Minutes)

Des lances à incendies sont mises en place pour tenter d’apporter aux cygnes un peu d’eau pure tandis que les employés municipaux s’affairent, toute la journée du 1er juillet à ramasser les cadavres d’anguilles, carpes et autres muges qui sont entassés sur la berge en attendant d’être évacués pour l’équarrissage : près de 3  tonnes de poissons morts à éliminer selon un témoignage recueilli auprès du guide nature Jean-François Lion par Sciences et Avenir.

Ce n’est certes pas la première fois qu’une telle mortalité piscicole se produit sur cet étang. C’est même un phénomène quasi récurrent même si cet épisode surprend par sa précocité dans la saison. Le Bolmon est en réalité une lagune, séparée de l’étang de Berre par le cordon littoral du Jaï. Le site est complexe et largement transformé par la main de l’Homme, à commencer peut-être par celle des Romains qui auraient déjà aménagé le chenal naturel entre l’étang de Berre et la mer Méditerranée. En 1847, le chenal est creusé à 3 m puis approfondi à 9 m à partir de 1863, avant d’être de nouveau élargi et rectifié au tout début du XXe siècle puis encore en 1925.

Carte montrant la configuration des étangs de Berre, de Vaïne et de Bolmon (source © GIPREB)

A la même époque, en 1926 est creusé le tunnel du Rove, qui relie sous le massif de la Nerthe, le port de Marseille à l’étang de Berre en longeant la rive sud du Bolmon. Sous l’effet de cette circulation marine intense, ces étangs qui étaient jusque là principalement alimentés en eau douce car réceptacles des eaux de la Cadière mais aussi de l’Arc et de la Touloubre, se sont transformés en lagunes marines salées. Mais l’effondrement brutal du tunnel du Rove en 1963 suivi en 1966 de l’arrivée du déversement des eaux douces de la Durance, via le canal usinier EDF et l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas, ont profondément transformé le milieu.

Usine hydroélectrique de Saint-Chamas qui déverse depuis 1966 ses eaux douces limoneuses dans l’étang de Berre

L’arrivée massive de cette eau douce chargée de sédiments, à raison de 3,3 milliards de m3 chaque année jusqu’en 1994, et de 680 000 t de limon par an, a par ailleurs coïncidé avec le développement d’activités industrielles particulièrement polluantes, combinée à une urbanisation mal maîtrisée du secteur : les rejets d’eau usées domestiques et industrielles ainsi que le ruissellement et le lessivage des berges ne tardent pas à transformer ce milieu naturel en un gigantesque égout à ciel ouvert. Dès 1957, la pêche doit y être interdite pour des raisons sanitaires, ce qui n’empêche pas le braconnage.

A partir de 1994, une timide reconquête de ce milieu écologique dégradé s’est amorcée avec la réouverture de la pêche en même temps que se faisaient les premières restrictions de rejets d’eau douce en provenance de l’usine de Saint-Chamas. Alors qu’on y recensait en 1949 101 espèces benthiques et que les fonds de l’étang étaient couverts sur environ 6000 ha d’herbiers, on ne compte plus depuis 1995 qu’une quinzaine d’espèces benthiques et les herbiers ne s’étendent pas au-delà de 1,5 ha sur quelques poches résiduelles. Même les tentatives de recolonisation des fonds par des herbiers à zostères, menées par le GIPREB (Groupement d’intérêt public pour la réhabilitation de l’étang de Berre, créé en 2000) ont échoué et la qualité de ces milieux aquatiques reste désespéramment mauvaise.

Herbier à zostères dans l’étang de Berre (source © vidéo YouTube)

Au-delà de l’héritage industriel particulièrement lourd qui se traduit par des sédiments très largement chargés en métaux lourds, PCB et autres joyeusetés, ces milieux lagunaires méditerranéens sont en réalité d’une grande fragilité. Les eaux de lessivage et celles charriées par les petits fleuves côtiers sont riches en nitrates et phosphates malgré les efforts récents pour traiter les effluents domestiques. Un phytoplancton abondant se développe donc en surface, selon le phénomène classique de l’eutrophisation, se traduisant périodiquement par des accumulations d’algues vertes nauséabondes sur les rives.

L’étang de Berre, un milieu naturel menacé par l’urbanisation et les industries polluantes (source © blog Monique Cisello)

Faute de faune adaptée pour consommer le phytoplancton, ce dernier empêche le développement de plantes aptes à la photosynthèse, donc à l’oxygénation de l’eau, tandis que sa décomposition consomme l’oxygène dissous disponible. L’eau salée ayant une densité supérieure, tend à à se concentrer à la base de la colonne d’eau, ce qui se traduit par une stratification des eaux, également nuisible à la qualité du milieu, et qui explique ces crises fréquentes d’anoxie : les poissons n’ayant plus assez d’oxygène dissous dans l’eau meurent…

Pour le maire de Marignane, la solution est évidente. Il est vrai qu’on en parle depuis une bonne vingtaine d’années et que sa mise en œuvre a reçu un aval du Ministère de l’environnement dès 2003. Elle consisterait à rouvrir le canal du Rove en provoquant par pompage un apport permanent d’eau de mer propre et riche en oxygène qui, par brassage, redonnerait toute sa vitalité à l’étang de Bolmon. Les études scientifiques se succèdent depuis des années pour étudier les impacts potentiels d’une telle solution et un rapport spécifique a même été commandé au Conseil général de l’environnement et du développement durable en février 2017 par Ségolène Royal pour tenter de faire le point sur ce dossier complexe pour lequel les acteurs s’écharpent depuis des années sans arriver à trouver de solution viable.

Vue de l’intérieur du tunnel du Rove (photo © Thibaut Vergoz/Zeppelin Network / Chasse marée)

L’affaire est d’autant moins simple que c’est le Conservatoire du Littoral qui est propriétaire de l’étang de Bolmon et des milieux humides associés, et que ce dernier s’oppose farouchement à la réouverture du canal du Rove, estimant notamment que le brassage occasionné pourrait remettre en suspension les polluants accumulés depuis des années dans les sédiments. Quant aux études techniques pilotées par le Service annexe des voies navigables, rattaché au Grand port maritime de Marseille et gestionnaire du canal du Rove, elles ont surtout mis en évidence l’ampleur des investissements nécessaires pour remettre en circulation l’eau de mer via une galerie qui contourne la partie effondrée du tunnel.

Mortalité piscicole à l’étang de Bolmon le 1er juillet 2019

Il faudrait pour cela mobiliser des débits de pompage très élevés, non seulement pour assurer un courant suffisant dans le canal lui-même mais aussi entre le canal et l’étang de Bolmon, afin de permettre une réoxygénation significative de ce dernier. Inutile d’y songer en revanche pour l’étang de Berre lui-même car les volumes en jeu sont bien trop conséquents pour espérer un résultat visible. Et en cas de crue de la Cadière, déversant en quelques heures de gros volumes d’eau douce dans l’étang de Bolmon, ce serait rapidement l’hécatombe pour les espèces développées dans un milieu nettement plus salé que dans son état actuel. Au point que certains songent plutôt à d’autres alternatives telles que l’injection d’oxygène dans le milieu, comme le fait le SIAAP dans la Seine en aval de Paris en insufflant localement de l’oxygène dans l’eau pour constituer des îlots de survie pour la faune piscicole lorsque les conditions physico-chimiques du milieu deviennent critique.

Nul ne sait quand on arrivera enfin à trouver les bonnes solutions pour que les étangs de Berre et de Bolmon redeviennent des milieux naturels de qualité dans lesquels les poissons pourront évoluer sans risquer à tout moment l’asphyxie ou l’intoxication. Le maire de Marignane n’a sans doute pas fini de se mettre en colère devant les caméras…

L. V.

Drapeau violet et alerte rouge sur les plages de Marseille

25 juin 2019

La Ville de Marseille revendique pas moins de 21 sites de baignade en mer dont 15 plages surveillées. Contrairement à sa voisine Cassis qui arbore sans discontinuer le Pavillon bleu depuis 2009, Marseille n’a pas souhaité demander ce label qui atteste de la bonne qualité des eaux de baignade. Officiellement, c’est pour ne pas attirer davantage de touristes sur ses plages déjà bien chargées l’été. Mais en réalité, c’est surtout pour masquer les réelles difficultés de la ville pour arriver à maintenir tout au long de l’été une qualité d’eau de baignade correcte.

La plage de Pointe Rouge, un exemple de plage marseillaise en milieu urbain (photo © Getty / Elle)

A sa décharge, l’exercice n’est pas facile pour des plages souvent exiguës, situées en site très urbanisé et exutoires naturels de toutes les déjections et détritus qui jonchent le sol et qui sont facilement lessivés en cas de fortes précipitations. A chaque orage, c’est le même scénario : les réseaux d’eaux usées saturent, sous l’effet des très nombreux branchements illicites des eaux pluviales, et les déversoirs d’orage rejettent dans le milieu des eaux brutes tandis que le lessivage des sols charrie en mer tout ce qui s’est accumulé sur la chaussée. Quand ce ne sont pas des canalisations d’eau usée qui se rompent, voire des particuliers et parfois des industriels qui rejettent discrètement dans les avaloirs du réseau pluvial des produits polluants qui se retrouvent directement en mer.

La calanque de Sormiou, une des belles plages de Marseille (source © Marseille Tourisme)

Certes de gros efforts ont été faits depuis des décennies pour améliorer le traitement des effluents et mieux gérer les eaux pluviales, y compris dans le cadre du Contrat de baie lancé en 2015 pour 6 ans et qui concerne tout le littoral de Martigues à La Ciotat. Mais la tâche est ardue et les résultats encore bien peu satisfaisants : en 2018, les plages marseillaises ont ainsi fait l’objet de 153 interdictions de baignade du fait de la qualité insuffisante des eaux de baignade.

Prélèvements effectuées pour la Ville de Marseille, à 5 m du rivage et à 30 cm de profondeur (photo © Sophie Pironnet / Made in Marseille)

Et la saison estivale qui débute tout juste a bien mal commencé comme le relevait 20 minutes le 20 juin dernier, avec déjà 15 fermetures de plages, une information largement reprise par la presse, de Marsactu jusqu’à Libération. Outre les analyses réalisées par l’Agence régionale de la santé (ARS) et dont les résultats ne sont connus que dans un délai de 48 à 72 heures, la Ville de Marseille a missionné le SERAMM (Service d’assainissement Marseille Métropole, délégué à l’entreprise Suez) pour procéder sur ses plages à des prélèvements quotidiens dès poltron minet, suivis d’analyses accélérées qui permettent de savoir dans un délai de 3 heures si la présence de bactéries fécales de type Escherichia coli et autres entérocoques sont en nombre suffisant pour justifier une fermeture préventive du site. Grâce à cette forte réactivité, il est ainsi possible de gérer au jour le jour fermeture et réouverture des plages sans être soumis au diktat de l’ARS qui pourrait sinon être amenée à interdire durablement l’accès à certaines plages trop souvent contaminées.

La plage du Prophète à Marseille (source © Made in Marseille)

Une réactivité plutôt rassurante donc pour le baigneur marseillais intrépide. Mais la fréquence de ces drapeaux violets qui alertent sur la pollution des plages et interdisent la baignade ne manque pas d’interroger malgré tout. En particulier sur la plage du Prophète qui a déjà été fermée pendant 5 jours depuis le 1er juin ! Un record peu enviable, d’autant que les taux de colibacilles y ont parfois atteint des sommets, comme ce 12 juin 2019 où il a été mesuré pour Escherichia coli le chiffre faramineux de 15 199 UFC (unités formant colonies) pour 100 ml d’eau, soit 150 fois plus que la norme pour définir une eau de bonne qualité. Quant à la concentration d’entérocoques, un autre marqueur de la présence de déjections humaines et animales, elle y a été évaluée à 5 198 UFC/100 ml, ce qui correspond à 370 fois la valeur tolérée pour une eau de baignade. Des valeurs qui sont du même ordre de grandeur de ce qu’on peut mesurer à la sortie de l’émissaire de Cortiou : autant se baigner dans une fosse septique !

Arrêté d’interdiction de baignade sur la plage de l’Huveaune à Marseille (photo © Laurence Mildonian / La Provence)

Et les valeurs mesurées le même jour sur la plage de l’Huveaune, malicieusement surnommée « Epluchures beach » par certains mauvais plaisants, ne sont guère plus rassurantes avec, pour E. coli, une valeur de 1642 UFC/100 ml. Bien que ponctuelles et vraisemblablement liées à des déversements accidentels d’eaux usées non traitées, ces valeurs sont néanmoins révélatrices d’une situation qui se dégrade. Comme le souligne La Provence, 8 des 21 plages marseillaise ont vu leur qualité déclassée en 2018, seules 12 d’entre elles pouvant être considérées comme d’excellente qualité, alors qu’elles étaient entre 17 et 18 à pouvoir se targuer d’une telle qualification les années précédentes. La plupart d’entre elles restent classées comme « bonnes » mais celle de Borely est désormais passée dans la catégorie inférieure et celle de l’Huveaune, décidément mise à l‘index, est désormais considérée, depuis 2017, comme de qualité « insuffisante ».

Monique Daubet, conseillère municipale de Marseille, déléguée à l’hygiène (source : Ville de Marseille)

De quoi attiser les échanges entre élus locaux puisque, selon Libération, le sujet s’est invité à la table du Conseil municipal de ce mois de juin 2019, provoquant de belles passes d’armes entre l’élue socialiste Samia Ghali, regrettant « la situation catastrophique de nos plages » et la conseillère municipale LR déléguée à l’hygiène, Monique Daubet, qui suspecte le déversement malencontreux d’une piscine et insinue qu’il s’agit peut-être même de celle de sa collègue d’opposition, ambiance !.

Les internautes quant à eux se déchaînent sur le site de 20 minutes où il est question d’un système de traitement des eaux usées « aussi vétuste que Gaudin » et d’une recommandation à tous les Marseillais de « ne plus tirer la chasse durant l’été » tandis que d’autre évoquent « Marseille, capitale européenne de la culture 2013 et capitale mondiale de la pollution des eaux 2019 ». Des galéjades bien entendu, qui pourraient même prêter à sourire, mais qui confirment en tout cas, qu’il reste du pain sur la planche avant de retrouver sur le littoral marseillais une eau de baignade irréprochable : un beau défi en perspective…

L. V.

La France déverse ses déchets plastiques dans la mer…

13 juin 2019

En ce 7 juin 2019, veille de la journée mondiale de l’océan, le Fonds mondial pour la nature, plus connu sous son acronyme anglo-saxon WWF, a jeté un nouveau pavé dans la mare, en l’occurrence mare nostrum, la mer Méditerranée de nos lointains ancêtres les Romains. « La mer Méditerranée sombre sous un torrent de plastique » écrit le WWF. Ce n’est pas vraiment un scoop et il faudrait débarquer inopinément d’une autre planète pour ne pas s’en douter…

Ce rapport, qui n’est pas le premier sur le sujet, loin s’en faut, rappelle que les 22 pays qui bordent cette mer intérieure quasi fermée génèrent chaque année 24 millions de tonnes de plastique dont 16 % seulement sont recyclés. Une bonne partie est enfouie ou incinérée. Mais il en reste quand même 600 000 tonnes qui finissent directement dans la mer, intoxiquant progressivement toute la faune marine qui ingère ces déchets plastiques plus ou moins déchiquetés avec le temps.

Déchets sur une plage méditerranéenne (photo archives / Ouest France)

Et la France est loin de faire figure de bon élève. Le WWF lui a même consacré un rapport spécifique intitulé « Guide à destination des décideurs français pour sauver la Méditerranée », rien de moins ! Car selon les analyses du WWF, la France est tout simplement le plus gros contributeurs de tous ces déchets plastiques qui envahissent la Méditerranée. Triste record particulièrement honteux pour un pays qui s’enorgueillit de posséder des systèmes performants de collecte et de traitement des ordures ménagères…

De fait, la France recycle plutôt plus que la moyenne de ses voisins méditerranéens avec un taux de 22 %, mais c’est aussi le plus gros producteur de déchets plastiques avec 4,5 millions de tonnes chaque année à elle seule, de telle sorte que 80 000 tonnes de déchets plastiques, non collectés, sont déversés directement dans la nature. Sur ce stock, on estime que ce sont chaque année pas moins de 11 200 tonnes de plastiques qui finissent ainsi directement dans la mer Méditerranée !

Déchets plastiques accumulés en bord de mer (photo Greece 2F © Milos Bicanski / Go Met)

L’essentiel de ces plastiques qui finissent à la baille proviennent directement des côtes littorales, soit du fait d’une gestion défaillante des dispositifs de collecte, soit du fait des activités de tourisme et de loisir balnéaire fortement génératrices de déchets sur les plages. Le reste est charrié en mer par les fleuves côtiers dont le Rhône qui est le principal exutoire en Méditerranée de tous ces déchets. Les activités nautiques enfin, dont la pêche et le transport maritime, participent au processus : ordures jetées par-dessus bord, débris de filets, casiers à crustacés et autres conteneurs tombés à la mer font partie de ce qu’on peut observer couramment, flottant entre deux eaux ou sédimentant sur les fonds marins.

Plus de 20 % de ces déchets plastiques revient d’ailleurs s’échouer sur les côtes françaises, même si ces dernières sont loin d’être les plus exposées, du fait des courants marins qui poussent plutôt ces éléments indésirables vers d’autres rivages. Cela n’empêche pas que de véritables concentrations de plastiques se retrouvent dans certains secteurs particulièrement exposés dont le delta du Rhône et les baies très urbanisées de Nice et de Marseille où la concentration de plastique dans l’eau de mer peut atteindre 20 g/m3.

Oubliés sur la plage… (photo © Milos Bicanski / Getty images / Huffington Post)

L’impact de cette pollution n’est pas négligeable, y compris paradoxalement sur le tourisme qui en est pourtant largement responsable : qui a envie de se baigner dans une mer où flottent sacs plastiques, gobelets usagés et barquettes en voie de décomposition ? La pêche et le commerce maritime sont aussi impactés avec des filets qui contiennent parfois plus de déchets que de poissons, des hélices qui se bloquent au contact de macro-détritus et des prises d’eau des systèmes de refroidissement qui sont obstruées par les accumulations de matières plastiques. Mêmes les consommateurs de fruits de mer s’en détournent, de crainte d’avoir à ingérer des micro-débris de plastiques…

Déchets de plastiques dérivant au large de la Corse en mai 2019 (photo © WWF.fr / France Bleu)

En mai dernier, France Bleu signalait ainsi une accumulation temporaire de plusieurs milliers de tonnes de plastiques dérivant sur des dizaines de km entre la Corse et l’île d’Elbe, un phénomène observé de manière récurrente dans ce secteur du fait de la disposition des courants marins locaux.

Et le nettoyage de tous ces déchets coûte cher à la collectivité : 1 300 € en moyenne, d’une rive à l’autre de la Méditerranée, la tonne de déchets plastiques ramassée et évacuée. Lorsque le nettoyage des plages est confié à des bénévoles, les coûts baissent, mais peut-on compter éternellement sur la bonne volonté d’une poignée de citoyens militants pour faire le ménage ?

Campagne de sensibilisation contre les déchets en mer, organisée par le Conseil régional Provence Alpes Côte d’Azur dans le cadre de son Plan climat régional

Le WWF ne se contente pas de dénoncer cette situation qui s’aggrave d’année en année, il propose aussi des solutions concrètes qui supposent davantage de volontarisme et des politiques publiques plus rigoureuses : réduire la production de plastique vierge, étendre le recyclage des produits plastiques usagés, généraliser l’interdiction des articles plastiques à usage unique, développer les dispositifs de responsabilité élargie aux producteurs pour renforcer les filières de recyclage, identifier et résorber les décharges illégales à ciel ouvert, inciter les pêcheurs et plaisanciers à rapporter à terre leurs déchets, etc. Ce ne sont pas les idées qui manquent, la volonté politique peut-être ?

L. V.

La lessive au glyphosate ?

31 mai 2019

Le sénateur Pierre Médevielle (photo © Didier Goupy / Site P. Médevielle)

Sénateur UDI de Haute-Garonne, Pierre Médevielle est aussi maire de Boulogne-sur-Gesse, une commune rurale de 1600 habitants située près de Saint-Gaudens, en limite du Gers. Peu connu du grand public en dehors de son Sud-Ouest natal, ce pharmacien est pourtant membre de la Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire du Sénat, mais aussi vice-président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques.

Présidé par Gérard Longuet et composé de 18 députés et 18 sénateurs, ce dernier organisme a pour mission, « d’informer le Parlement des conséquences des choix de caractère scientifique et technologique afin, notamment, d’éclairer ses décisions ». Il permet ainsi au Parlement de disposer d’une expertise pour éclairer des choix politiques de long terme. C’est dans ce cadre que quatre parlementaires dont Pierre Médevielle ont déposé le 2 mai 2019, à l’issue de 15 mois d’enquête, un rapport intitulé « Évaluation des risques sanitaires et environnementaux par les agences : trouver le chemin de la confiance ».

La mission qui leur avait été confiée avait pour objet, à partir de l’exemple emblématique du glyphosate, de comprendre comment travaillent les agences chargées d’évaluer la dangerosité des produits chimiques à risque, de passer en revue leurs protocoles d’investigations, et de suggérer, par une harmonisation des pratiques en France et en Europe par exemple, des pistes d’amélioration de nature à restaurer la confiance entre ces instituts scientifiques et l’opinion publique. Un véritable travail de fond, sur un sujet brûlant d’actualité qui déchaîne facilement les passions et pour lequel toute la sagesse et l’expérience de notre pharmacien sénateur était attendue afin de débrouiller avec prudence et objectivité un dossier aussi ardu et sujet à controverses.

Épandage de glyphosate dans la Sarthe en mai 2018 (photo © Jean-François Monier / Archives AFP / Géo)

Apprenant que le rapport allait être rendu public, la Dépêche du Midi a naturellement contacté le sénateur le 12 mai dernier, afin de l’interroger sur les conclusions de ces travaux. Et là, surprise ! Pensant sans doute à ne pas froisser ses électeurs issus pour beaucoup du monde agricole, Pierre Médevielle tient en effet au journaliste qui le questionne des propos assez tranchés, affirmant « qu’aucune preuve scientifique ne démontre formellement aujourd’hui la cancérogénité du glyphosate. A la question : le glyphosate est-il cancérogène : la réponse est non ! ». Voilà qui contredit ouvertement les conclusions du Centre international de recherche sur le cancer et relève vaguement de la provocation, surtout quand le sénateur précise que « le glyphosate est moins cancérogène que la charcuterie ou la viande rouge qui, pourtant, ne sont pas interdites ». Les agriculteurs victimes de graves intoxications pour avoir manipulé ce produit apprécieront…

Un dessin signé Xavier Delucq, publié dans le Huffington Post

Mais le sénateur décidément en verve lors de cet entretien avec la presse locale, a fait une autre confidence des plus étrange, affirmant sans ciller et toujours en parlant du glyphosate, le produit actif du Roundup commercialisé par Monsanto, que « cette molécule est ajoutée à nos lessives pour nettoyer les canalisations ». De quoi rendre perplexe le moins averti des citoyens face à une affirmation énoncée avec un tel aplomb par un parlementaire scientifique faisant nécessairement autorité.

On ignorait en effet jusque là que les fabricants de lessive se préoccupaient non seulement de la propreté de notre linge mais également de celles de nos canalisations d’évacuation des eaux usées. On savait certes que le Coca Cola est un excellent déboucheur liquide, mais pas que que Monsanto se positionnait comme auxiliaire des égoutiers et fournisseur d’adjuvant pour lessive multi-usage. A se demander comment de tels secrets de fabrication avaient pu restés cachés jusqu’ici…

Face au tollé soulevé par ses propos, alors même que Pierre Médevielle n’était pas autorisé à s’exprimer publiquement sur le contenu de ce rapport qui n’est toujours pas accessible sur le site de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, le sénateur a prétendu avoir été piégé par les journalistes de la Dépêche du Midi qui auraient grossièrement déformé ses propos au mépris de toute déontologie. L’argument est convaincant car on sait que certains journalistes, surtout non spécialisés sur des sujets techniques aussi pointus, peuvent parfois se méprendre et traduire mal à propos les propos qu’on leur a tenus, croyant bien faire en les exprimant dans un langage plus simple sans se rendre compte qu’ils en modifient le sens.

Cédric Villani (en 2015)

Sauf que la totalité de l’entretien a été soigneusement enregistré par le journaliste qui a réalisé l’interview, lequel se propose bien volontiers de transmettre l’enregistrement à qui le souhaite. Au point que le premier vice président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, le mathématicien Cédric Villani, a été obligé de se livrer à un délicat exercice de rétropédalage diplomatique pour tenter de venir en aide à son confrère accusé du coup de rouler pour Monsanto : « Je ne vois, à ce stade, aucune raison de douter de l’intégrité de Pierre Médevieille qui, comme ses collègues tout au long des quinze mois de leur mission, a réalisé un excellent travail. Je veux croire qu’il s’agit d’une maladresse : au cours de son entretien, il s’est probablement laissé aller à exprimer des convictions personnelles ».

Reste que la question du glyphosate dans la lessive intrigue… En réalité, il semble que le bon pharmacien de Boulogne-sur-Gesse se soit un peu mélangé les burettes en pensant sans doute à l’acide aminométhylphosphonique, AMPA de son petit nom, qui constitue l’un des composés chimiques les plus fréquemment retrouvé dans les cours d’eau et les nappes souterraines, issu principalement de la dégradation en milieu naturel, du glyphosate utilisé comme herbicide. Mais l’AMPA a aussi une autre origine car il est aussi le résultat de la dégradation des aminométhylène-phosphonates, produits industriels utilisés dans les systèmes de réfrigération et de refroidissement des moteurs, mais aussi dans certains détergents industriels et domestiques (comme adjuvants anticalcaires).

L’eutrophisation des cours d’eau sous l’effet des rejets de phosphates

Ironie de l’histoire, ces phosphonates dans les lessives se sont fortement développés à partir de 2007, lorsqu’a été définitivement interdit l’usage des phosphates dans les détergents textiles ménagers, justement pour limiter les risques d’eutrophisation des cours d’eau. Or les AMPA, qui sont issus de la dégradation de ces phosphonates, ne sont pas éliminés dans les stations de traitement des eaux usées, ce qui explique qu’on les retrouve en proportion croissante dans le milieu naturel. Mais cela n’enlève rien au risque que constitue le glyphosate, non seulement pour la santé humaine, mais aussi pour la qualité de nos milieux aquatiques. Et cela incite en tout état de cause notre sénateur adepte du Roundup à réviser quelque peu ses cours de chimie et ses traités de déontologie…

L. V.

Écoles de Marseille : affaires sensibles…

18 mai 2019

Charlotte Magri, lanceuse d’alerte sur l’état de délabrement de certaines écoles de Marseille (source SNU IPP)

A Marseille, le sujet des écoles primaires, pour nombre d’entre elles vétustes, mal entretenues ou carrément délabrées n’a pas fini de faire parler. On se souvient de l’ex enseignante, Charlotte Magri, qui, désespérée par l’inertie des services techniques communaux et révoltée par l’état de délabrement de sa classe des quartiers nord de Marseille, avait rédigée fin 2015 une lettre ouverte à la ministre de l’Éducation nationale pour dénoncer le manque d’entretien des écoles marseillaises.

L’affaire avait fait du bruit et avait mis Jean-Claude Gaudin en fureur, ulcéré qu’on ose critiquer l’efficacité de ses 12 000 fonctionnaires municipaux dans la gestion des bâtiments scolaires, une compétence exclusive de la commune. Sous la pression des médias, dont Libération qui titre alors « Marseille : école primaire, gestion secondaire », la ministre, Najat Vallaud-Belkacem, déclenche immédiatement un audit sur l’état des écoles marseillaises afin d’identifier les risques sanitaires, d’hygiène et de sécurité.

Le rapport, resté longtemps soigneusement rangé mais auquel Libération a finalement pu avoir accès en mars 2019, dresse la liste des 444 écoles élémentaires publiques de la commune, en mentionnant les problèmes constatés : présence de rats et de cafards dans les classes, suspicion d’amiante, chauffage défectueux, huisseries bloquées, infiltrations, fissures structurelles, escaliers dangereux, toilettes bouchées, faux plafond instables, on en passe et des pires…

A Marseille, attention aux chutes de dalles des faux plafonds dans les salles de classe ! (photo © Flickr / Le Parisien)

Et il a fallu attendre le lancement du fameux partenariat public-privé imaginé en octobre 2017 par la municipalité de Marseille qui comptait endetter la ville pour plus d’un milliard d’euros afin de reconstruire une trentaine d’écoles, pour relancer de nouveau la polémique, aggravée il est vrai par l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne le 5 novembre 2018, accident qui mettait en lumière une fois de plus l’impéritie des services municipaux de la deuxième ville de France.

Manifestation en juin 2018 devant la mairie de Marseille contre le recours à un partenariat public-privé pour la rénovation des écoles (photo © Patrick Gherdoussi / Libération)

Le nouveau ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, déclenche alors, illico, un nouvel audit, histoire de vérifier que la situation ne se serait pas miraculeusement améliorée d’elle-même en deux ans. Mais il n’en est rien, comme en attestent les listes de problèmes que font remonter les directeurs d’écoles interrogés. Et pour faire bonne mesure, histoire de montrer que la ville n’est pas en reste, Jean-Claude Gaudin annonce à son tour le lancement d’un troisième audit, pour un coût de 6 millions d’euros, un budget conséquent qui aurait peut-être été mieux employé à commencer à reboucher les fissures les plus grosses. Mais qui permet surtout au maire de reprendre la main dans un dossier où la galéjade ne suffit plus à apaiser la colère des enseignants et des parents d’élèves.

Jean-Claude Gaudin, ici en octobre 2017, dans le déni face au problème d’entretien des écoles de certains quartiers marseillais (photo © Bernard Langlois / AFP / L’Humanité)

Car l’affaire commence à enfler, à tel point que rabâcher que tout cela n’est que le reflet de la vindicte parisienne de bobos en mal de « Marseille basching » commence par devenir un peu court… Même France Inter s’en mêle au travers de l’émission Affaires sensibles animée chaque jour de 15 h à 16 h par Fabrice Drouelle et habituellement plutôt centrée sur des affaires politico-mafieuses où se croisent affairisme et raison d’État.

Diffusée en deux parties, les 3 et 10 mai 2019 et encore accessible en podcast, l’émission titrée « Écoles marseillaises : attention travaux ! » est une fiction rédigée par la scénariste Mariannick Bellot, en résidence l’an dernier dans le 3ème arrondissement de Marseille avec l’association La Marelle. On y croise parents d’élèves angoissés, enfants inquiets, enseignants catastrophés et collectifs organisés, tous mobilisés pour essayer de faire bouger des services techniques municipaux plus ou moins réactifs et pas toujours très compétents ni très efficaces.

L’interview de Stéphanie Harounyan, la correspondante locale du journal Libération, lequel vient de créer une newsletter spécifique à Marseille, vient éclairer la fiction en deuxième partie de l’émission. Une manière divertissante mais très efficace d’attirer l’attention sur un véritable problème de gestion publique qui ne fait guère honneur à la municipalité dirigée depuis tant d’années par Jean-Claude Gaudin : à écouter sans aucune modération !

L. V.

Rappel : tout sur les fake news à Carnoux…

24 avril 2019

Dans le cadre des conférences du Cercle Progressiste Carnussien, se tiendra vendredi 26 avril 2019, à 18h30, dans la salle du Clos Blancheton à Carnoux-en-Provence, un échange animé par Alain Ghiglia, portant sur les réseaux sociaux et la communication de fausses informations.

Alors qu’un sondage récent réalisé par l’IFOP en décembre 2018 pour la Fondation Jean Jaurès et Conspirancy Watch, vient de mettre en évidence l’influence préoccupante des représentations conspirationnistes dans la société française où plus de 20 % des personnes interrogées se déclarent en accord avec 5 énoncés manifestement complotistes qui leur sont présentés, il peut être pertinent de s’interroger sur la manière dont l’information plus ou moins fiable se diffuse via internet et comment se transmettent les informations plus ou moins vérifiées via les réseaux sociaux.

Ce sont ces questions qu’abordera Alain Ghiglia lors de cette prochaine conférence ainsi que la manière dont se fabriquent les rumeurs, les théories du complot et les fake news qui ont tendance à envahir notre environnement, notamment dans le domaine de la santé publique, au point de remettre en cause l’efficacité même de certaines politiques publiques de prévention.

Un sujet brûlant d’actualité, à venir découvrir vendredi soir à Carnoux : l’entrée est libre et ouverte à tous et les échanges avec le public seront suivis d’un apéritif convivial.

L’agriculture sans pesticide : fiction ou fantasme ?

27 mars 2019

C’est bien une fiction qu’a imaginée la journaliste Juliette Nouel dans ce reportage d’anticipation publié dans la revue l’Actuariel en mars 2019, édité par l’agence Accroche-Press’ et accessible sur le site LinkedIn. Nous sommes en 2029, et la scène se passe chez Lucile et Raphaël qui cultivent depuis 5 ans une dizaine d’hectares de pommiers et 1 ha de maraîchage, sans aucun engrais ni pesticide. Petits extraits du reportage (fictif) :

Entre chaque rangée de pommiers, des bandes fleuries aux tons blancs, violets et surtout jaunes égayent le verger. Lucile, la maîtresse des lieux, les couve d’un regard… technique. « Ces fleurs ne sont pas là pour faire joli, mais pour héberger ce qu’on appelle les auxiliaires, les insectes prédateurs de ceux qui ravagent nos pommiers. » Couleurs et formes des pétales, périodes de floraison… rien n’est laissé au hasard pour attirer ces précieux alliés durant toute la belle saison. Lucile pointe du doigt : « Là, ce sont des larves de chrysopes. Elles se gavent de pucerons pendant leur développement. C’est un auxiliaire préventif parfait car il s’active dès le printemps. Les larves de coccinelles prendront ensuite le relais. »

Souvenons-nous : tout comme la mobilisation pour le climat, la mobilisation pour une agriculture biologique s’est brusquement emballée en 2019. En février, une étude sur la disparition des insectes parue dans la revue Biological Conservation fait des projections terrifiantes. Un quart de la biomasse des insectes va s’éteindre dans les dix ans. Principale accusée de cette hécatombe : l’agriculture intensive. Ce même mois de février, l’ONU sort le tout premier rapport mondial sur l’état de la biodiversité, qui sous-tend nos systèmes alimentaires. Verdict : cette biodiversité disparaît de façon alarmante, ce qui met en danger notre sécurité alimentaire. L’agriculture intensive est encore sur le banc des accusés. Enfin, à la fin de l’année, un consortium d’épidémiologistes européens publie une étude prouvant l’effet cancérigène de la consommation de fruits et légumes porteurs de résidus de pesticides. « Cette étude épidémiologique, qui incluait 50 000 personnes, a joué le rôle d’un détonateur, se souvient Lucile. Jusqu’ici, on pouvait toujours critiquer la taille ou la composition de la cohorte et pointer des biais. Mais, cette fois, il n’y avait plus de polémiques possibles et, surtout, l’étude démontrait l’effet cocktail sur la santé de différents pesticides, même à faible dose. »

Manifestation contre les pesticides à Listrac dans le Médoc en 2017 (photo © Guillaume Bonnaud / Sud-Ouest)

En janvier 2020, Johanna, une Allemande de 17 ans, crée le hashtag #StopTakingThePest, qui enflamme les réseaux sociaux. Mais cette fois, ce n’est pas la grève de l’école que les jeunes Européens entament, mais la grève de la faim. « On s’allongeait sur le sol devant les institutions parlementaires pour signifier que nous allions tous mourir de leur inaction. Quand le mouvement a commencé à se propager, ça a été la panique et chaque État a dû prendre des mesures immédiates pour stopper la contagion. »

Dans toute l’Europe, les équivalents du mouvement Nous voulons des coquelicots, créé en France à l’été 2018, font pression. La Commission européenne, qui venait de mettre en route la PAC 2021-2027, doit tout remettre à plat. Elle adopte le scénario TYFA (Ten Years For Agroecology in Europe), proposé en octobre 2018 par l’Iddri et à l’origine destiné à être totalement opérationnel en… 2050. Dix ans pour se débarrasser des pesticides, mais aussi des engrais azotés : « Par volonté de cohérence, il fallait aussi s’attaquer aux engrais, précise Raphaël. Ils dégagent du protoxyde d’azote, un gaz à effet de serre au pouvoir réchauffant 300 fois plus puissant que le CO2 sur une durée d’un siècle. »

Lucile et Raphaël ont bien sûr démarré leur exploitation en bio dès l’origine. Pour se passer des pesticides de synthèse, qui s’attaquent non seulement aux insectes, mais aussi aux champignons, aux parasites et aux mauvaises herbes, ils ont mis en place un arsenal de solutions. « La lutte biologique n’est qu’un outil parmi d’autres, explique Lucile. La protection mécanique à l’aide de filets est aussi très utile, par exemple contre les carpocapses, des papillons nocturnes qui pondent leurs œufs dans les pommes. On utilise aussi la confusion sexuelle. Il s’agit de diffuser des phéromones, qui imitent la signature des femelles et déboussolent les mâles. Grâce à l’écologie chimique, on peut aussi agir sur les composés volatils émis par les plantes et brouiller les pistes des insectes ravageurs quand ils cherchent à identifier leurs cibles. »

Pour accéder chez François et Marie, les parents de Lucile, il faut passer par un chemin creux entre deux talus plantés de jeunes arbres. Le chemin débouche sur ce qui était autrefois une exploitation de 400 hectares couverts à 100 % par des céréales, principalement du blé et du maïs. Aujourd’hui, les légumineuses sont beaucoup plus présentes : luzerne, lentilles et pois. Et, surprise pour cette région qui ne pratiquait pas du tout l’élevage, une vingtaine de vaches paissent dans une vaste prairie. Pour remplacer les engrais chimiques par des engrais organiques, la reconnexion entre production animale et production végétale est en effet déterminante.

Mais pourquoi les bovins ? « Ils ont un avantage déterminant par rapport aux porcs : ils se nourrissent d’herbe et peuvent donc entretenir les prairies », souligne Raphaël. Car c’est là l’autre pilier de la transition : le redéploiement massif des prairies naturelles. « Leurs sols sont plus riches en biomasse microbienne et en biodiversité que les sols des cultures. Elles sont aussi vingt fois moins sensibles à l’érosion et filtrent mieux les eaux. Enfin, elles permettent la fixation du carbone et contribuent donc à la lutte contre le changement climatique », énumère Raphaël. En broutant l’herbe, les ruminants ont un autre atout majeur : ils ne sont pas en compétition alimentaire avec les hommes, contrairement aux porcs et même aux volailles, qui sont nourris avec des céréales. Fini les colossales importations de tourteaux de soja (dont la culture en Amérique du Sud participait, de surcroît, à la déforestation) destinés à nourrir le bétail.

Champ de lentilles

« On ne cultive presque plus de blé : une même parcelle n’en produit que tous les sept ans. Le reste du temps, c’est seigle et avoine, et des légumineuses riches en protéines et destinées à l’alimentation humaine. Les légumineuses ont un système racinaire puissant qui étouffe les mauvaises herbes vivaces et, en plus, elles fixent l’azote dans le sol, ce qui permet de se passer des engrais chimiques », détaille François. Le couple a donc réussi à casser le cercle vicieux où les engrais azotés favorisaient le développement de plantes productives mais fragiles et qui nécessitaient toujours plus de pesticides.

Tous ces bouleversements ont bien sûr eu des répercussions sur le régime alimentaire des Européens, qui contient désormais beaucoup plus de légumineuses, de fruits et de légumes. « C’était d’ailleurs le point de départ de la réflexion des chercheurs de l’Iddri, rappelle Lucile. Nous mangions trois fois trop de sucre et deux fois trop de protéines animales, ce qui avait d’énormes répercussions en santé publique. » Elle conclut: « L’Union européenne a été pionnière dans cette révolution. Nous faisons désormais figure de modèle pour tous ceux qui n’ont rien fait ou pas assez et qui voient s’effondrer tous les écosystèmes vitaux pour l’agriculture. »

A quand la mise en pratique d’un tel scénario qui ne demande qu’à devenir réalité ?

L. V. 

Glyphosate : enfin un soupçon de transparence européenne ?

19 mars 2019

A quelques mois désormais des prochaines élections au Parlement européen qui se dérouleront en métropole le dimanche 26 mai 2019, voilà une information qui ne devrait pas laisser totalement indifférents les citoyens appelés aux urnes. Surtout ceux qui reprochent à l’Union européenne ses décisions souvent considérées comme opaques et orientées, surtout soucieuses de favoriser l’intérêt des multinationales et du libre-échange, voire de céder aux sirènes des lobbies les moins avouables…

Le Tribunal de l’Union européenne (source © Toute l’Europe)

Le Tribunal de l’Union européenne vient en effet de rendre public, par un communiqué de presse en date du 7 mars 2019, sa décision de désavouer une des agences européennes, l’EFSA, qui refusait obstinément de communiquer les éléments scientifiques sur lesquels elle avait pourtant fondé son avis en novembre 2015 quant à l’absence de nocivité du glyphosate pour la santé humaine. Un avis lourd de conséquences alors que quelques mois plus tôt, en mars 2015, le Centre international de recherche contre le cancer qui dépend de l’OMS, affirmait que le glyphosate, la molécule active du Roundup, l’herbicide fétiche de Bayer-Monsanto, était un « cancérogène probable ».

C’est en tout cas sur la base de l’avis scientifique de l’EFSA, suivi en mars 2017 de celui de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), que l’Union européenne avait décidé, contre toute attente, le 27 novembre 2017, par 18 pays sur 28, de prolonger de 5 ans l’autorisation d’utilisation du glyphosate, jusqu’en décembre 2022 donc.

L’EFSA (European Food Security Authority, en français dans le texte), créée en 2002, est en effet l’agence européenne en charge d’évaluer les risques environnementaux et sanitaires de toute la chaîne alimentaire, et notamment de donner un avis scientifique, en principe impartial, sur les risques éventuels liés aux produits phytosanitaires dont fait partie le glyphosate.

Sauf que l’instance a été beaucoup critiquée pour les nombreux conflits d’intérêt qui concernent directement près de la moitié de ses membres, mais aussi pour sa très grande proximité avec les industriels de l’agro-business et l’opacité dont elle a fait preuve dans moult dossiers. En septembre 2017, de nombreux médias dont Libération rapportaient des faits troublants dénoncés notamment par La Stampa et The Guardian concernant des échanges très étroits entre l’EFSA et  la Glyphosate Task Force, un consortium de plus d’une vingtaine d’industriels utilisant ce produit et mené par Monsanto.

Le rapport final de l’EFSA comportait une centaine de pages copiées directement du dossier de demande de réautorisation émis par Monsanto. De plus, les lobbyistes de la Glyphosate Task Force ont eu accès direct au rapport de l’EFSA pour le relire et le corriger plus d’une semaine avant sa finalisation afin de bien s’assurer qu’il ne comportait aucune information gênante pour leurs affaires. Un privilège bien évidemment refusé aux associations environnementales impliquées dans le dossier…

Epandage de produit phytosanitaire (photo © Countrypixel / Stock.adobe.com / La Croix)

Plus grave encore, l’EFSA a toujours refusé de fournir les études scientifiques sur lesquelles elle avait fondé ses différents rapports certifiant que le glyphosate ne présentait aucun danger pour la santé humaine. Déjà en 2014, un chercheur indépendant, Anthony Charles Tweetdale, avait soumis à l’EFSA une demande d’accès aux deux études de toxicité sur lesquelles l’agence s’était appuyée pour déterminer la dose journalière admissible de glyphosate.

Une demande qui s’était soldée par un refus, de même que lorsque 4 députés européens, dont la Française Michèle Rivasi, ont réclamé en 2017 à l’EFSA d’accéder aux résultats et analyses des études sur la cancérogénéité du glyphosate. Dans les deux cas, l’EFSA a justifié sa décision en arguant du fait que « la divulgation de ces informations pourrait porter sérieusement atteinte aux intérêts commerciaux et financiers des entreprises ayant soumis les rapports d’étude » ou encore que « il n’existait pas d’intérêt public supérieur justifiant la divulgation ».

Michèle Rivasi, députée européenne EELV (photo © Tim Douet / Le Lanceur)

Une telle attitude ne pouvait naturellement que renforcer la suspicion de collusion, même si Michèle Rivasi reste plus mesurée, constatant simplement que « L’EFSA est une épine dans le pied du Parlement. Ils ont tellement peur des procès que peuvent leur intenter les multinationales comme Monsanto, qu’ils n’osent pas agir contre leurs intérêts ».

Le Tribunal de l’Union européenne a donc été saisi et, bonne surprise !, il vient de rendre son verdict le 7 mars 2019 donc, en donnant raison aux requérants. Son argumentaire est imparable et rejette sans la moindre ambiguïté les arguties mises en avant par l’EFSA. Selon son arrêt, «une institution de l’Union, saisie d’une demande d’accès à un document, ne peut justifier son refus de le divulguer sur le fondement de l’exception relative à la protection des intérêts commerciaux lorsque les informations contenues ont trait à des émissions dans l’environnement ».

Les juges enfoncent le clou en démontrant qu’un herbicide comme le glyphosate est, par nature, destiné à être libéré dans l’environnement, et donc sujet à émettre sa substance active dans l’environnement. Il serait d’ailleurs bien difficile de prétendre le contraire dans la mesure où les analyses effectuées depuis des années à travers toute l’Europe dans les cours d’eau comme dans les nappes souterraines révèlent la présence quasi-systématique de glyphosate et de son dérivé classique l’AMPA (acide aminométhylphosphonique).

Le siège de l’Agence européenne de sécurité des aliments à Parme

Le tribunal conclut donc sans ambage que « le public doit avoir accès non seulement aux informations sur les émissions en tant que telles, mais aussi à celles concernant les conséquences à plus ou moins long terme de ces émissions. En effet, l’intérêt du public est précisément de savoir non seulement ce qui est ou sera rejeté dans l’environnement, mais aussi de comprendre la manière dont l’environnement risque d’être affecté par les émissions en question ».

Un véritable camouflet donc pour l’agence européenne, qui a néanmoins 2 mois pour faire appel de cette décision, de même d’ailleurs que le groupe Monsanto qui est directement concerné par le sujet et s’était allié à l’EFSA pour l’occasion. Un beau succès en tout cas pour les 4 eurodéputés à l’origine de cette bataille homérique, dont l’élue Verts Michèle Rivasi qui a naturellement saluée cette « victoire historique ». Même l’EFSA a feint de s’en réjouir, estimant sans rire que cet arrêt « fournit une orientation à l’EFSA et aux autres organismes chargés d’interpréter la législation de l’UE sur l’accès du public aux documents ». Heureusement en effet que la Justice est en mesure de faire cet effort de pédagogie pour aider de pauvres experts scientifiques (sinon objectifs) à saisir les fondements de notions aussi complexes que celles touchant à l’intérêt général et au respect de l’environnement…

L. V. 

Fos-sur-Mer : silence, on meurt…

13 mars 2019

Flamands roses devant le vieux village de Fos-sur-Mer (source © Go-Met)

Le golfe de Fos, situé à une petite cinquantaine de kilomètre au nord-ouest de Marseille, entre le delta du Rhône et l’étang de Berre, pourrait être un véritable coin de paradis avec le village médiéval perché de Fos-sur-Mer qui domine l’immense plaine de la Crau, ses belles plages de sable fin, son spot de windsurf et ses étangs où se prélassent fréquemment des groupes de flamands roses.

Sauf que, depuis le début des années 1970, ce secteur admirablement situé a fait l’objet d’un développement industrialo-portuaire de grande ampleur. Le port autonome de Marseille y a creusé de multiples bassins entre Lavéra (sur la commune de Martigues, côté Est) et Port-Saint-Louis du Rhône (côté ouest, en limite de la Camargue) pour y accueillir les immenses porte-containers, mais aussi les pétroliers et les minéraliers. Cette activité portuaire intense s’est accompagnée de l’installation de nombreuses activités industrielles lourdes liées au raffinage, à la pétrochimie, à la sidérurgie ainsi que des cimenteries. Et en 2010, cerise sur le gâteau, la Communauté urbaine de Marseille a choisi d’y installer son gigantesque incinérateur d’ordures ménagères…

A Fos-sur-Mer, on compte désormais 17 usines dont 15 sont classées Seveso, parmi lesquelles l’usine sidérurgique Arcelor-Mittal qui vient d’écoper d’une amende de 15 000 € pour rejets non conformes à la réglementation. Le secteur est devenu la plus grande zone d’activité industrielle encore en activité en Europe, avec 40 000 emplois. Les 16 000 habitants de la ville de Fos bénéficient très largement de cette manne économique dont les retombées ont permis aux collectivités locales un très haut niveau d’équipement en services publics.

A Fos-sur-Mer, on se baigne sous le vent des fumées d’usine… (photon© Florian Launette / Maxppp)

Mais ils écopent aussi des nuisances et des risques sanitaires qui accompagnent nécessairement ce type d’activité. Dès 1971 y a été créé le premier Secrétariat  permanent pour la prévention des pollutions industrielles (SPPPI) de France, suivi en 1972 par la création de l’association AIRFOBEP, en charge de surveiller la qualité de l’air dans l’ouest des Bouches-du-Rhône et qui a fusionné en 2012 avec AtmoPACA pour former la nouvelle structure Air PACA, dénommée depuis 2018 AtmoSud (un véritable jeu de piste…). C’est aussi dans ce secteur qu’a été créé en 1991 le CYPRES, désormais centre d’information pour la prévention des risques majeurs, et qui s’intéresse surtout aux risques industriels particulièrement présents du fait de cette multitude et cette proximité d’activités dangereuses.

Le site d’Arcelor-Mittal à Fos-sur-Mer (photo © Jean-Paul Pelissier / Reuters / Le Monde)

Pas de quoi cependant rassurer totalement la population qui a le sentiment, depuis des années, de vivre exposée à un environnement délétère, même si le renforcement progressif de la réglementation et des contrôles a permis de réduire très significativement les rejets industriels dans l’air et surtout dans l’eau. Une crainte d’autant plus forte que les différentes études qui se succèdent depuis des années (37 jusqu’en 2017 !), engagées uniquement par les services de l’État et les industriels eux-mêmes affirment toutes qu’il n’y a aucun problème sanitaire localement : « circulez, il n’y a rien à voir ! »

Il a fallu l’action opiniâtre de certains acteurs de la société civile et d’organisations environnementales telles que l’Association de défense et de protection du littoral du golfe de Fos (ADPLGF) pour que finalement, en 2015, soit lancée l’étude FOS-EPSEAL, « étude participative en santé environnement ancrée localement », une première européenne, financée par l’ANSES (Agence nationale de sécurité de l’alimentation, de l’environnement et du travail) et conduite auprès de 816 personnes habitant à Fos-sur-Mer et Port-Saint-Louis-du-Rhône.

Carte montrant les quartiers enquêtés dans de cadre de l’EPSEAL et les principaux sites industriels du secteur (source © rapport final FOS-EPSEAL, janvier 2017)

Publié en janvier 2017, ce rapport confirme enfin l’état pour le moins préoccupant de la situation sanitaire locale avec notamment un taux de cancer deux fois plus élevé que pour la moyenne nationale (11,8 % contre 6 %) et des taux de prévalence également très inhabituels pour certaines maladies telles que l’asthme (15 % contre 10 % en moyenne nationale) ou le diabète (12,9 % contre 5,2 %) : 63 % des personnes interrogées déclarent souffrir d’une maladie chronique alors que ce taux ne dépasse pas 36 % à l’échelle nationale. Pas de quoi rassurer les populations, mais du moins de quoi renforcer leur pugnacité pour pousser les pouvoirs publics à mieux prendre en compte la situation.

Depuis, les choses s’accélèrent un peu. Le 26 janvier 2018, l’association Air PACA a ainsi dévoilé les résultats de son projet SCENARII, mené dans le cadre du Plan régional santé environnement, et destiné à quantifier, à l’aide d’indicateurs de risques, l’impact de la pollution atmosphérique sur la santé dans 66 communes du pourtour de l’étang de Berre. Pour 39 substances polluantes prises en compte ont été établies des cartes d’émission et de concentration des polluants dans l’atmosphère, ainsi que des indicateurs de risques sanitaires pour la population exposée.

Carte des excès de risque individuel liés au cumul des émissions polluantes (source © AtmoSud)

Là aussi, les résultats sont édifiants puisque 7 des 39 substances étudiées (particules diesel, dioxyde d’azote, particules fines PM10 et PM2,5, benzène, dichloroéthane et butadiène, ces trois dernières étant spécifiques de l’activité industrielle locale) présentent sur l’ensemble du secteur des concentrations supérieures aux valeurs de gestion. Pour 4 d’entre elles, cela représente, pour les effets cancérigènes, des niveaux de risques supérieurs au seuil de vigilance. Les secteurs les plus exposés, situés près des principaux axes de transport et de certains sites industriels sont clairement identifiés. Plus grave encore, l’étude met en évidence que les effets cumulés de ces différentes substances nocives concernent en réalité la totalité de la population étudiée, ce qui n’a rien de rassurant…

D’autant que le 12 février 2018, d’autres résultats d’analyses menées depuis 2015, ont été rendus publics cette fois par l’association ADPLGF. Des échantillons alimentaires de produits locaux (viande de taureau des Alpilles, mouton, fromages de chèvre, huile d’olive, moules, œufs, etc.) ont été analysés par deux laboratoires indépendants grâce au financement d’une association créée localement pour aider un petit garçon décédé à trois ans d’un cancer. Et ces analyses confirment que toute la chaîne alimentaire du secteur est largement imprégnée de PCB, métaux lourds et dioxine, certains échantillons dépassant même les normes réglementaires en dioxines/furanes et PCB-DL

Proximité des usines et des habitations à Fos-sur-Mer (extrait du documentaire Les fumées du silence / © Babel Doc)

Tout confirme donc, comme l’Agence Régionale de Santé l’avait reconnu du bout des lèvres dans les colonnes du journal Marsactu début 2018, que le secteur est « une zone inégalitaire pour la santé » par rapport au reste du territoire, « liée à l’environnement particulièrement impacté par l’industrie et le trafic routier et maritime ».

Voilà qui est dit, mais cela ne suffira sans doute pas à rassurer la population, surtout après le reportage plus qu’alarmant diffusé le 4 février 2019 par France 3. Intitulé Les fumées du silence, ce documentaire écrit par Nina Hubinet et réalisé par Pierre-Jean Perrin, insiste notamment sur les dangers des émanations riches en benzopyrène, un cancérigène très agressif, qui s’échappent des fours de l’usine Arcelor-Mittal. Il évoque aussi le cadmium, également cancérigène, qui se retrouve en fortes concentrations dans les potagers du secteur. De quoi alimenter le ressentiment des populations exposées, au point que 134 habitants de la commune de Fos-sur-Mer ont porté plainte contre X en novembre 2018, auprès du tribunal d’Aix-en-Provence pour « mise en danger de la vie d’autrui ».

Emanation de fumées toxique dans la cockerie d’Arcelor-Mittal (extrait du documentaire Les fumées du silence / © Babel Doc)

Dans un tel contexte et face à des autorités qui peinent à reconnaître l’ampleur du problème, les propositions de solutions ne manquent pourtant pas pour mieux concilier activité économique et préservation du cadre de vie. Des organisations syndicales, CFDT en tête, prônent la mise en place d’un contrat de transition écologique avec des idées innovantes telles que la capture du CO2 rejeté pour la culture d’algues ou la production locale d’hydrogène pour alimenter un train de marchandises non polluant et remplaçant les norias de camions qui sillonnent actuellement la zone, sans oublier des actions pour réduire les émissions polluantes du trafic maritime et ferroviaire dont les effets ne sont pas pour rien dans la situation dramatique actuelle.

Bref, il y a du pain sur la planche pour améliorer la situation du golfe de Fos et de quoi alimenter les échanges à venir, pour peu qu’industriels, responsables politiques, organisations syndicales, associations environnementales, experts et simples citoyens arrivent à trouver des terrains de dialogue, et pas seulement devant les tribunaux…

 L.V.

 

Changement d’heure : l’autre grand débat…

21 février 2019

Alors que le grand débat national bat son plein avec ses discussions à n’en plus finir dans la moindre salle des fêtes et des déplacements tous azimuts du Président de la République et de ses ministres pour prêcher la bonne parole auprès des Gilets jaunes et prouver qu’ils sont à l’écoute, voilà qu’on aurait presque tendance à oublier un autre débat qui porte pourtant sur un sujet crucial pour l’avenir de l’humanité : faut-il ou non revenir sur le passage à l’heure d’été ?

Un dessin signé Philippe Geluck

La question peut paraître futile, et pourtant elle fait partie de celles qui alimentent toutes les conversations et concentrent l’attention, surtout au printemps et à l’automne lorsqu’approche le moment fatidique où il s’agit d’avancer ou de retarder sa montre d’une heure. Les motifs de se plaindre ne manquent pas et on entend chaque année les mêmes récriminations contre ces changements intempestifs d’heure qui viendraient perturber le rythme biologique des vaches laitières ou celui des enfants en âge scolaire, ou encore venir compliquer inutilement la vie des voyageurs ne sachant plus à quelle heure leur train ou leur avion va bien partir…

Les affres du djihadiste : un peu d’humour noir signé Chaunu

Le sujet ne date pas d’hier puisque de nombreux pays européens ont adopté l’heure d’été à la fin des années 1960, poursuivant en cela un objectif bien précis et très louable, à savoir adapter au mieux les rythmes de vie de la majorité pour limiter la consommation énergétique. Au printemps, le dernier dimanche de mars, les horloges sont avancées d’une heure, ce qui revient à ce que, dès lors, le soleil se lève et se couche une heure plus tard. Cela ne change rien le matin puisque la plupart des gens se lèvent alors qu’il fait déjà jour. En revanche, cela se traduit par des soirées où il fait jour beaucoup plus tard, ce qui permet des gains significatifs sur l’éclairage électrique.

Soldat allemand dans une gare française en 1940 (source © Archives fédérales allemandes)

L’idée n’est d’ailleurs pas nouvelle puisque Benjamin Franklin, génial précurseur, l’a, paraît-il, évoquée dès 1784, déjà dans le but de faire des économies d’énergie. Il a fallu cependant attendre 1916 pour que l’Allemagne l’adopte, rapidement suivie de l’Angleterre puis de la France. Entre 1947 et 1949, les Allemands poussent même le zèle jusqu’à instaurer un second décalage d’une deuxième heure au cœur de l’été entre le 11 mai et le 29 juin. Sous l’occupation allemande, la France passe d’ailleurs à l’heure allemande en adoptant un décalage d’une heure par rapport au fuseau horaire de Greenwich dans lequel se situe pourtant l’essentiel du pays, à l’exception de l’Alsace.

A la Libération, en 1945, curieusement la France abandonne l’heure d’été mais conserve l’heure allemande qui reste toujours notre référence actuelle, la France étant décalée d’une heure par rapport à l’heure réelle au soleil. Il faut attendre le 28 mars 1976 pour que les Français reviennent à leur tour au principe de l’heure d’été, suite au choc pétrolier de 1973 qui avait remis au goût du jour la nécessité de faire des économies d’énergie. Jusqu’en 1995, le retour à l’heure d’hiver se faisait le dernier dimanche de septembre, mais depuis c’est le dernier dimanche d’octobre qui détermine ce passage.

Un dessin signé Goubelle, publié dans La Charente libre

A partir de 1980, l’Union européenne a jugé que l’adoption de l’heure d’été était devenue un must et depuis 2001, les dates de changement d’heure ont été harmonisées entre tous les pays européens. Sauf que désormais, on se prend à douter de tout… Les critiques se sont multipliées contre ces changements d’heure deux fois par an qui viendraient perturber les rythmes biologiques naturels et compliquer la vie quotidienne sans pour autant se traduire par des économies d’énergies aussi mirobolantes qu’on ne l’aurait imaginé.

Des dizaines d’études ont été engagées sur les incidences de ce dispositif sur le marché intérieur européen, les relations commerciales transfrontalières, l’organisation des transports, des communications et des voyages ainsi qu’en matière d’économie d’énergie, de sécurité routière, d’activités de loisirs en extérieur, de santé et d’impact sur le biorythme humain. Et tout cela pour conclure que tout compte fait, cela ne vaut finalement peut-être pas la peine de s’étriper pour si peu…

Dans sa grande sagesse, la Commission européenne a donc proposé une nouvelle directive mettant fin aux changements d’heure saisonniers dans l’Union européenne. Les ministres des transports européens, réunis le 3 décembre 2018, ont proposé la date de 2021 pour abandonner ce système : chaque État membre devra alors faire le choix de rester à l’heure d’été ou d’hiver.

Et pour préparer une telle révolution transnationale, rien de mieux qu’un bon vieux débat ! C’est dans l’air du temps et la Commission des affaires européennes de l’Assemblée nationale a décidé de lancer une grande consultation de tous les Français sur un dossier qui ne devrait pas manquer de soulever les passions. Les réponses seront bien entendu analysées, disséquées et présentées en Commission puis relayées auprès des institutions européennes afin que la décision finale puisse répondre au mieux aux attentes du bon peuple.

Infographie publiée dans Le Parisien du 31 août 2018

La consultation est en ligne sur le site de l’Assemblée nationale et chaque citoyen a jusqu’au 3 mars 2019 à minuit pour apporter une réponse aux 7 questions qui lui sont posées. A chacun désormais de s’exprimer sur un sujet aussi brûlant, de juger avec toute la nuance nécessaire si son « expérience du changement d’heure en vigueur » est « satisfaisante » ou « très négative », d’évaluer les raisons pour lesquelles il faudrait « maintenir le changement d’heure deux fois par an » ou au contraire « interdire tout changement d’heure », et même de se prononcer, en cas d’abandon du changement d’heure, quant à la pertinence de rester à l’heure allemande ou de se rapprocher de l’heure anglaise malgré le Brexit qui se profile.

Des choix stratégiques donc et fortement engageants pour la vie quotidienne des générations futures. On ne remerciera jamais assez les parlementaires à l’origine de cette initiative d’avoir eu le courage de lancer un tel débat au travers d’une aussi large consultation et sur un sujet qui tient autant à cœur de chacun d’entre nous. Quel régal que la véritable démocratie participative ! Espérons du moins que le taux de réponse à cette consultation cruciale pour l’avenir de notre pays sera à la hauteur des espérances et permettra à nos dirigeants de prendre en toute connaissance de cause les décisions éclairées qui s’imposent. N’oubliez-pas de remplir votre questionnaire…

L. V.

Jeanne Calment, l’Arlésienne des records ?

17 février 2019

Née le 21 février 1875 à Arles, Jeanne Calment fait partie de ces casaniers qui sont décédés dans leur ville de naissance après y avoir passé toute la vie. Une vie particulièrement longue puisqu’elle a duré exactement 122 ans, 5 mois et 14 jours.

Jeanne Calment lors de son 121ème anniversaire (photo © AFP)

C’est même très officiellement le record mondial de longévité pour un être humain dont la date de naissance a été enregistrée avec une fiabilité raisonnable dans un registre d’état-civil. Un record qui a d’ailleurs été enregistré deux fois dans le Livre Guinness des Records : en 1988, alors qu’elle est âgée de 112 ans, elle est désignée comme doyenne de l’humanité suite au décès à 114 ans de l’Américaine Florence Knapp. Mais ce titre lui est retiré en 1990 car une autre Américaine, Carrie White, qui prétend être née en 1874, lui conteste cette gloire. Il fallut donc, à l’Arlésienne plus que centenaire, patienter jusqu’à la mort de sa rivale en 1991 pour reconquérir ce titre et figurer de nouveau dans le Livre Guinness des Records à partir de 1993, reconnue même à partir de 1995 comme la personne la plus âgée ayant probablement vécu sur Terre à ce jour.

Tombe de Jeanne Calment dans le cimetière de Trinquetaille à Arles (photo © J. Saint-Marc / 20 minutes)

Une véritable gloire internationale donc pour cette Arlésienne qui est apparue pour la première fois à la télévision à l’occasion d’une interview où elle évoque ses souvenirs de la visite de Vincent Van Gogh à Arles en 1988, alors qu’elle avait 12 ou 13 ans, mais dont les apparitions médiatiques se sont ensuite multipliées, chacun de ses anniversaires étant fêté comme il se doit ainsi que l’évoquera devant les caméras de France 2, Michel Vauzelle, alors maire d’Arles, lors de sa disparition en août 1997 :  « On s’était fait à l’idée que Jeanne Calment ne nous quitterait jamais. Chaque année, on se retrouvait autour d’elle, sa grande famille arlésienne, et elle était notre grande sœur. Elle nous montrait le chemin de la vie, de la curiosité, de l’appétit de vivre, de la force de vivre ».

Née dans une famille aisée et ayant épousé à 21 ans un cousin, riche marchand à Arles et portant comme elle le patronyme de Calment, Jeanne n’a jamais eu besoin de travailler et a pu s’adonner à ses différentes passions parmi lesquelles le tennis, le vélo, le piano, l’opéra, ou encore, paraît-il le patin à roulettes. Sa fille Yvonne décède en 1934 et son mari en 1942, suivis en 1963 par son gendre et son unique petit-fils, le docteur Frédéric Billot.

Sans famille proche ni descendance, elle-même vivra donc seule dans sa maison d’Arles jusqu’à l’âge de 110 ans avant d’intégrer la Maison de retraite du Lac, toujours à Arles, où elle passera les dernières années de sa vie, répétant à qui voulait l’entendre que « Dieu l’avait oublié » tout en sirotant son verre quotidien de porto et en s’enfilant son kg de chocolat hebdomadaire si l’on en croit certains témoignages.

Carte d’identité de Jeanne Calment (source : Jeanne Calment, l’oubliée de Dieu, France Cavalié / Centenaires français)

La vente de son appartement en viager à son notaire, maître André-François Raffray, en 1965, alors qu’elle est déjà âgée de 90 ans, fait partie de ces histoires que tous les notaires ne peuvent s’empêcher d’évoquer avec angoisse : alors âgé de 47 ans, celui-ci était persuadé d’avoir fait une excellente affaire, s’engageant à verser à la quasi-centenaire et jusqu’à la mort de cette dernière une rente de 2 500 francs par mois en vue de devenir ensuite propriétaire de son bien. Sauf que lorsque le notaire est lui-même décédé en 1995 à l’âge de 77 ans, Jeanne Calment était toujours vivante et qu’il a fallu que l’épouse du notaire poursuive les versements pendant encore près de 2 ans avant de pouvoir enfin entrer en possession de l’appartement si longtemps attendu et finalement payé plus de deux fois sa valeur réelle !

Toujours est-il que l’image de cette aimable « plus-que centenaire », vénérée du côté de Saint-Trophime, se retrouve depuis quelque temps au centre d’une polémique dont même Le Monde s’est fait l’écho. Un gérontologue russe, Valeri Novosselov, qui s’intéresse depuis longtemps au cas de Jeanne Calment, a en effet publié début 2019, avec l’aide du mathématicien Nikolay Zak une étude sur le réseau social international scientifique ResearchGate, qui sème le doute sur cette belle histoire de longévité.

Selon ce spécialiste, dont les thèses ont notamment été largement reprises par l’agence de presse russe Sputnik, souvent accusée de complotisme et de propagande, de très nombreux indices concordant laissent en effet penser que, lors de son décès en 1997, Jeanne Calment est plus jeune qu’elle ne le prétendait, ainsi que le montrent l’analyse de son maintien exceptionnel à cet âge, de son absence totale de démence ou encore de la faiblesse d’indices d’ostéoporose.

Jeanne Calment et sa fille Yvonne (source : Les 120 ans de Jeanne Calment, Michel Allard et Jean-Marie Robine)

Mais les soupçons de ces chercheurs russes se trouvent surtout renforcés par l’analyse de certains faits troublants qui les amènent à penser qu’en 1934, ce n’est pas la fille de Jeanne, Yvonne alors âgée de 36 ans qui est décédée d’une pleurésie, mais sa mère qui avait alors 59 ans. Les arguments qu’ils mettent en avant sont multiples, allant de la ressemblance frappante entre les deux femmes sur les (rares) photos existantes, jusqu’à une incohérence dans la couleur des yeux en passant par l’absence de certificat médical produit en 1934 et surtout par le fait que Jeanne Calment a brûlé elle-même tous ses papiers et photos de famille alors que la Ville d’Arles envisageait les transférer aux archives municipales. Une substitution qui aurait pu être motivée par un souci de minimiser des frais de transmission et qui aurait d’ailleurs déjà attiré les doutes d’un expert d’assurance du vivant de Jeanne Calment si l’on en croit les investigations du Monde.

Une accusation qui bien sûr soulève de forts doutes de la part de deux spécialistes qui ont eu à examiner la plus-que centenaire avant sa disparition, en l’occurrence Jean-Marie Robine, directeur de recherche à l’INSERM, et Michel Allard, médecin spécialiste en gérontologie. Leur témoignage, publié notamment par France-Inter, montre néanmoins que au moins le second n’exclut pas totalement l’hypothèse d’une telle substitution, reconnaissant en tout cas n’avoir jamais abordé le sujet avec Jeanne Calment et admettant qu’il arrivait souvent à cette dernière de se tromper en évoquant son mari qu’elle appelait « mon père ». Mais quand on atteint un grand âge, ce type de confusion n’est pas rare.

Comparaison entre une photo de Jeanne Calment âgée (à droite) et de sa fille Yvonne (à gauche) et tentative de superposition (source : Nikolay Zak / RessearchGate)

Faudra-t-il alors exhumer les restes de l’Arlésienne et procéder aux analyses ADN de vigueur pour lever enfin le doute qui titille l’humanité toute entière, à savoir s’il on est bien en droit d’espérer pouvoir encore faire du vélo à 100 ans passés et savourer des chocolats à 115 ans révolus ? Tout compte-fait, peut-être vaut-il mieux laisser planer le doute sur le sujet et laisser quelque espoir à ceux qui escomptent encore vivre quelques années supplémentaires en bonne santé…

L. V.  

Le Conseil constitutionnel sème la colère…

16 janvier 2019

C’est à un véritable déni de démocratie auquel s’est livré cet automne, en pleine révolte des Gilets jaunes, le Conseil constitutionnel en décidant de censurer arbitrairement et sans la moindre justification 23 des 98 articles de la loi dite Egalim (de son petit nom : « pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous », ça ne s’invente pas mais c’est plutôt bien tourné…).

Le Premier ministre, Edouard Philippe et le ministre de l’agriculture, Stéphane Travert, lors du lancement des États Généraux de l’Alimentation en juillet 2017 (photo © Martin Bureau / AFP)

L’affaire avait pourtant bien commencé puisque le texte de cette loi tant attendue a été rédigé sur la base des compromis issus de longs mois de débats passionnés entre associations environnementales, représentants de la profession agricole et entreprises de l’agro-alimentaire, regroupés dans le cadre des fameux États Généraux de l’Alimentation. Une vaste consultation nationale qui résultait d’une promesse de campagne du Président Macron et que ce dernier avait lancée en juillet 2017. Clôturé fin 2017, après 14 ateliers et 75 réunions, le débat, enrichi de milliers de contributions citoyennes, a débouché en avril 2018 sur un projet de loi autour duquel députés et sénateurs se sont joyeusement étripés durant tout l’été.

Finalement adoptée par le Parlement le 2 octobre 2018, cette loi est notamment destinée à mieux assurer le revenu des exploitants agricoles tout en améliorant les conditions sanitaires et environnementales de production. Elle comporte notamment tout un volet destiné à renforcer le bien-être animal jusque dans les abattoirs, mais aussi des dispositions très attendues sur le développement des produits bio dans les cantines scolaires, l’étiquetage d’origine des miels ou encore la limitation de l’usage du plastique, interdisant notamment l’usage des bouteilles, touillettes et pailles en plastique à compter de 2020.

Améliorer le bien-être animal des filières d’élevage, un des objectifs visés par la loi Egalim (photo © Archives Ouest-France)

L’un des articles de la loi était particulièrement attendu par les défenseurs de la biodiversité et les tenants de l’agriculture paysanne puisqu’il autorisait – enfin ! – la vente aux jardiniers amateurs et aux collectivités publiques de semences anciennes du domaine public, non inscrites au Catalogue officiel. Une autorisation que réclamaient depuis des années l’association Kokopelli ou le Réseau semences paysannes, alors que plus de 99 % des semences cultivées par les agriculteurs sont désormais issues des 1600 variétés de plantes protégées par un « Certificat d’obtention végétale » et ne peuvent être vendues que par ceux qui en sont propriétaires, à savoir les quelques grandes firmes de l’agrochimie que sont les groupes Bayer-Monsanto, Dow Chemical ou encore DuPont de Nemours.

Continuer à produire et à diffuser les semences de variétés anciennes est pourtant d’autant plus important que cela contribue à entretenir une certaine biodiversité et à conserver un capital génétique varié dans lequel les générations suivantes seront bien contentes de puiser en cas de besoin. C’est notamment la thèse que défend l’écologiste Yann Arthus-Bertrand, président de la fondation GoodPlanet.

Le photographe écologiste, Yann Arthus-Bertrand (photo © Delphine Goldsztejn / Le Parisien)

Mais ce dernier ne décolère pas depuis le 25 octobre 2018, date à laquelle les huit « Sages » du Conseil constitutionnel ont décidé de censurer plus du quart du texte de loi dont cet article 78 qui autorisait enfin la vente libre de semences traditionnelles. Une décision d’autant plus incompréhensible que les « Sages » en question, parmi lesquels les anciens premiers ministres Laurent Fabius et Lionel Jospin qui ne sortent vraiment pas grandis de cette affaire, ne jugent même pas utiles de préciser les raisons d’une censure aussi surprenante !

Aussi curieux que cela puisse paraître, le Conseil constitutionnel, qui possède le pouvoir exorbitant de mettre à bas tout le travail législatif du Parlement, n’a en effet pas besoin de justifier ni même d’argumenter ses décisions. En l’occurrence, il affirme d’ailleurs n’avoir pas jugé sur le fond de l’affaire mais uniquement sur la forme, estimant que les points retoqués relèvent d’un « cavalier législatif », autrement dit n’ont aucun rapport avec le sujet principal de la loi. Il est vrai que traiter de semences agricoles dans une loi sur l’agriculture peut surprendre celui qui ne connaît rien au monde paysan… Une telle position est d’ailleurs d’autant plus étonnant que les membres du Conseil constitutionnel n’ont en revanche rien trouvé à redire à l’interdiction par cette même loi des pailles en plastique, justifiée par le souci de limiter les pollutions en mer : un souci louable et fort bienvenu mais dont le rapport avec l’agriculture est pour le coup nettement plus ténu…

Un dessin publié dans « Le Lot en action »

Mais ce serait leur faire injure que de voir dans cette péripétie législative une erreur d’appréciation grossière. Le fait d’avoir vidé de sa substance des pans aussi importants de ce projet de loi ne relève pas du simple caprice d’une poignée de politiciens aigris sur le retour, mais bien d’une attaque en règle orchestrée par la soixantaine de parlementaires qui ont saisi le Conseil constitutionnel et par les multiples lobbyistes qui ont défendu pied à pied les intérêts des multinationales de l’agro-alimentaire.

Si l’incident confirme une nouvelle fois ce que chacun savait déjà, à savoir la forte vulnérabilité de nos institutions face à ce travail de sape des lobbyistes professionnels, il met aussi en exergue l’âpreté du combat qui reste à mener pour que l’on revienne en France à une agriculture plus responsable et plus respectueuse de la biodiversité tant menacée : Yann Arthus-Bertrand n’a pas fini de se mettre en colère…

L.V.  

Pipi, caca : les matériaux du futur ?

23 novembre 2018

Bill Gates et son pot de merde lors de son discours à Pékin, le 6 novembre 2018 (photo © Nicolas Asfouri / AFP)

Bill Gates, co-fondateur de Microsoft, vient encore de faire le buzz en animant une conférence internationale à Pékin, le 6 novembre 2018, devant un aréopage de personnalités et de businessmen, en ayant posé, à côté de son pupitre, un bocal en verre contenant… des excréments humains ! L’affaire, reprise en boucle par les médias dont le Huffington Post, a déclenché comme il se doit de nombreuses réactions plus ou moins offusquées, y compris sur les pauvres collaborateurs du milliardaire excentrique, chargés de préparer le bocal pour leur patron…

Le message que cherchait à faire passer Bill Gates par ce geste quelque peu spectaculaire à défaut d’être de très bon goût, n’avait, on s’en doute, rien à voir avec un parallélisme éventuel quant à la qualité des logiciels distribués par Microsoft et que certains pourraient parfois être tentés d’assimiler à de la « merde ». L’objectif n’était pas non plus de rappeler que les excréments ont parfois rendu de grands services à l’humanité qui les utilise traditionnellement comme amendement agricole ou comme matière première dans la confection du banco, ce mélange à base d’argile, d’eau, de paille coupée et de bouse de vache ou d’autres déjections selon les habitudes locales et les coutumes traditionnelles.

Prototype de l’Omniprocessor, développé en 2014 par la firme américaine Janicki Bioenergy

On était loin également de la machine du futur qu’avait présenté le même Bill Gates début 2015 sous le nom d’Omniprocessor, destinée à valoriser non seulement nos déjections mais l’ensemble des boues issues des stations d’épuration, en les chauffant à très haute température (plus de 1000 °C) pour transformer la matière en un produit cendreux inodore susceptible de servir d’engrais dans les champs, tout en produisant à la fois de la vapeur d’eau qui génère de l’électricité via une turbine, et de l’eau potable pure après condensation de la vapeur.

Un dessin d’Olivier Lascar publié dans Sciences et Avenir

En l’occurrence, le message que cherchait à faire passer ce jour-là le milliardaire américain était plutôt d’ordre sanitaire, à l’occasion de ce salon des toilettes du futur organisé par sa fondation. Il s’agissait en effet d’attirer l’attention sur l’absence de lieux d’aisance appropriés dans de nombreux endroits de la planète, exposant les enfants à entrer en contact avec des germes fécaux porteurs de très nombreuses maladies infectieuses. Comme l’a doctement expliqué Bill Gates à son auditoire ébahi, « ce petit tas de matière fécale contient environ mille milliards de cellules du rotavirus, vingt milliards de bactéries de shigellose, et cent mille œufs de vers parasites », de quoi en effet refiler une bonne gastro-entérite à toute l’assemblée… Une bonne entrée en matière en tout cas pour faire la publicité de toilettes révolutionnaires conçues par Firmenich SA, une entreprise basée à Genève, n° 2 mondial de la parfumerie et des arômes alimentaires…

Ce spécialiste suisse des vaporisateurs et de la lutte contre les mauvaises odeurs a en effet investi le champ des latrines et, à l’issue d’une vaste enquête de terrain et d’études approfondies menées de l’Inde jusqu’au Kenya, est désormais en mesure de proposer, sur le marché, des toilettes sèches, qui fonctionnent sans eau donc sans nécessité de raccordement sur le réseau d’eaux usées, un concept particulièrement adapté à des pays comme la Chine où le réseau d’eau usées reste à développer dans bien des endroits.

Toilettes permettant la collecte séparée des urines (source © Lovely Toilettes)

Des toilettes qui pourraient permettent aussi de récupérer séparément les urines, le futur or jaune du futur, pour lequel on réfléchit désormais un peu partout dans le monde à la meilleure manière d’imaginer sa valorisation. Tout indique en effet que cette substance particulièrement riche en azote et en phosphore, qui empoisonne la vie de tous les gestionnaires de stations d’épuration et qui explique largement les difficultés à atteindre un jour la bonne qualité des milieux aquatiques en aval de nos grandes agglomérations, va devoir à plus ou moins brève échéance, être collectée et valorisée.

L’affaire pourrait d’ailleurs devenir d’autant plus intéressante qu’une équipe de chercheurs sud-africains vient d’annoncer, comme l’a relayé récemment Le Monde, avoir découvert un nouveau procédé révolutionnaire pour créer, à partir de l’urine humaine… des briques !  L’idée n’est pas totalement nouvelle puisque les Américains l’avaient déjà testée avec de l’urine de synthèse mais les chercheurs du Cap ont montré que cela pouvait fonctionner aussi avec de la simple urine humaine, recueillie dans les urinoirs de l’université.

Vukheta Mukhari, l’un des inventeurs des briques fabriquées à partir d’urine, à l’Université du Cap, le 2 novembre 2018 (photo © Rodger Bosch / AFP)

Le principe est tout simple et rappelle celui qui permet naturellement au sable de se transformer en calcaire au fond des océans grâce à la diagénèse, sauf que le processus est beaucoup plus rapide puisqu’il suffit de 6 à 8 jours pour transformer un petit tas de sable, 30 litres d’urine et quelques bactéries adéquates en une brique prête à l’emploi et sans odeur… Contrairement aux briques de terre cuite qui exigent de grosses quantités d’énergie puisqu’il faut chauffer l’argile à 1400 °C, et qui émettent de fortes quantités de gaz carbonique, le processus est nettement plus vertueux puisqu’il se fait à froid, qu’il absorbe au contraire du CO2 pour le transformer en carbonate qui va souder progressivement les grains de sable, et qu’en plus il permet de valoriser un sous-produit actuellement traité comme un déchet aussi encombrant que polluant.

Autant dire que l’on commence à voir arriver le moment où nos urines et nos excréments vont devenir des ressources naturelles à haute valeur ajoutée, susceptibles peut-être de remplacer les matières premières fossiles sur lesquelles nous avons assis jusque-là notre développement industriel… Nous vivons décidément une époque formidable !

L. V.

Les punaises de lit, un nouveau fléau ?

30 septembre 2018

Une punaise de lit, Cimex lectularius

Très répandues en Europe avant la seconde guerre mondiale, les punaises de lit avaient fini par quasiment disparaître de notre paysage quotidien dans les années 1950, chassées par l’usage à grande échelle de puissants insecticides dont le fameux DDT qui a fait tant de ravages sur notre environnement. Mais elles ont fait un retour en force depuis les années 1990, grâce à leur capacité d’adaptation aux insecticides et surtout du fait de la multiplication des déplacements à travers le monde…

La manière la plus fréquente de voir son appartement infesté par ces insectes hématophages rampants, qui piquent les gens lorsqu’ils sont immobiles, généralement la nuit pendant leur sommeil, est en effet de les rapporter dans sa valise, bien cachés dans les replis de son linge. De jour, ces animaux sont très discrets et vivent cachés souvent dans les sommiers ou les matelas, les lattes de plancher, les fissures du mur et derrière les plinthes, à l’abri de la lumière et pas trop éloignés de leur proie. Ils sortent principalement la nuit et choisissent de piquer en priorité les personnes dont la peau est fine et dont le sang leur convient, ce qui explique que plusieurs personnes dormant dans le même lit ne seront pas touchées de la même manière…

Cimex lectularius, de son petit nom, est pourtant bien visible à l’œil nu. Le corps de l’adulte est ovale et aplati, de couleur brune, un peu comme un pépin de pomme de 4 à 5 mm de longueur. Mais on le voit rarement et on le repère plutôt à ses traces que sont les points noirs de ses déjections et les petites traces de sang séché laissées sur le matelas, ainsi bien sûr qu’aux boutons rouges et aux démangeaisons qu’il laisse sur la peau de ses victimes…

Pour autant, la punaise de lit n’est pas dangereuse et ne transmet pas de maladie connue à l’homme. Le seul désagrément qu’elle cause vient des démangeaisons provoquées par ses morsures car, comme la plupart des insectes suceurs de sang, elle injecte en piquant un peu de salive anticoagulante pour fluidifier le sang dont elle se nourrit, ce qui provoque chez la majorité des personnes des réactions urticantes, parfois plusieurs jours après la morsure. Rien de bien grave en réalité, mais de quoi pourrir la vie de ceux qui vivent dans un appartement infesté au point de souffrir de burn-out parce qu’ils appréhendent de s’endormir de crainte de nouvelles piqures nocturnes !

Mobilier infecté de punaises de lit dans les rues de la Belle de Mai (photo © Sarah Nedjar / Radio France)

Or, les invasions de punaises de lit deviennent de plus en plus fréquentes. A Toulon ou à Marseille, des quartiers entiers en sont envahis et on retrouve régulièrement sur les trottoirs les matelas usagers de ceux qui, ne sachant plus comment se débarrasser de ces insectes, finissent par jeter leur literie entière, ce qui contribue d’ailleurs à la propagation de ces animaux vers les immeubles voisins… Début 2018, la presse se faisait ainsi l’écho de l’exaspération des habitants de la Belle de Mai où de nombreux appartements sont envahis de ces insectes hématophages, tandis que France 3 relatait les déboires du service des urgences à l’hôpital de la Timone où cet été un tiers des chambres ont dû être momentanément fermées le temps de les désinfecter contre une invasion de punaises de lits. Même le cinéma Pathé Liberté à Toulon a dû fermer début septembre, selon France Bleu, par suite d’une invasion de punaises de lits confortablement installées dans les fauteuils de la salle !

C’est en effet une des caractéristiques de ces insectes qui recherchent avant tout la présence de l’homme et qui sont susceptibles de se développer partout, dans les hôtels 4 étoiles comme dans les taudis les plus insalubres, pourvu qu’ils y trouvent des humains à leur goût (qu’ils repèrent grâce à notre chaleur corporelle et nos émissions de CO2) et de quoi se nicher confortablement.

Cycle de vie de la punaise de lit

Pour peu que la pièce soit bien chauffée, la punaise de lit verra son cycle encore accéléré : il lui faut en effet 5 semaines en moyenne pour devenir adulte et commencer à pondre ses œufs (à raison de 3 à 8 par jour) à température ambiante de 20 °C. Mais à 30 °C, il lui suffirait de seulement 3 semaines pour atteindre un tel stade de développement ! Sachant que la durée de vie d’une punaise est généralement de 9 mois, ce sont en moyenne de l’ordre de 500 œufs qu’une femelle peut pondre au cours de son existence, de quoi entretenir largement une colonie bien installée au sein de votre matelas confortable, chaque adulte se contentant d’un repas par semaine en moyenne…

Face à un tel fléau et pour sauvegarder la qualité de leurs nuits, les hommes ont imaginé bien des stratagèmes pour se débarrasser des punaises de lits. A écouter les spécialistes tels que Pascal Delaunay, entomologiste médical et parasitologue au CHU de Nice, interviewé par Futura Sciences, ou certains professionnels de la désinsectisation qui diffusent un guide pour se débarrasser des punaises de lit, la tâche n’est pas aisée…

Piège naturel à punaises de lit, à base de poudre de diatomite

La priorité est d’abord de bien identifier les insectes à l’origine de nos maux et ensuite d’évaluer l’ampleur des dégâts par une inspection soignée des zones à risque. Des pièges mécaniques simples sous forme de scotch à double face collé sur les pieds du lit ou à base de diatomite peuvent être utiles pour une telle inspection. Des techniques de pièges plus élaborés ont aussi été développés par des chercheurs canadiens de l’université Simon Fraser, en Colombie-Britannique. Après 10 ans d’études et l’examen minutieux de plus de 10 000 punaises de lit consciencieusement nourries par une des membres de l’équipe, piquée environ 180 000 fois pour la bonne cause, ils ont identifié trois phéromones principales qui permettent d’attirer les punaises de lits (bedbugs en anglais) et ainsi d’évaluer l’importance de l’infection (mais sans détruire les œufs ni les adultes qui digèrent tranquillement leur dernier repas, bien à l’abri, pendant 10 jours et parfois bien davantage).

En cas d’invasion avérée, la lutte mécanique reste fortement conseillée pour éliminer le maximum du stock à coups d’aspirateur, de nettoyage à la vapeur, de lavage à plus de 60 °C, voire de congélation à -20 °C au minimum, tout en veillant à ce que ce grand nettoyage ne se traduise pas par une simple dispersion de la colonie et son implantation dans les autres pièces de la maison ou chez les voisins…

Au-delà, la désinfection par des sociétés spécialisées, à l’aide d’insecticides spécifiques qui ne sont pas en vente libre dans le commerce, est souvent une étape coûteuse mais indispensable. Deux passages à 15 jours d’intervalles sont d’ailleurs généralement nécessaires pour achever les larves écloses entre temps car les œufs sont globalement très résistants à tous ces traitements…

Emeline Lemarié, étudiante chercheuse au sein du projet Breaking Bugs à l’Université Aix-Marseille (photo © Jérémie Hessas / France 3 Provence-Alpes)

Une autre voie de traitement pourrait néanmoins émerger, fruit des recherches d’une équipe marseillaise composée de jeunes biologistes, bio-informaticiens et spécialistes en biologie génomique. Leur projet, baptisé du vocable typiquement provençal Breaking bugs (clin d’œil au titre d’une série américaine, bien entendu), consiste en un piège à base de phéromones qui attire les punaises et les met en contact avec un champignon pathogène, Beauveria Bassania, lequel pénètre à l’intérieur du corps de la punaise pour la faire lentement dépérir. La mort n’étant pas instantanée, la punaise infestée quitte librement le piège et infecte à son tour les autres membres de la colonie, de telle sorte que celle-ci finit par disparaître après plusieurs semaines.

Une approche ingénieuse donc, que les étudiants marseillais s’apprêtent à présenter en octobre prochain à Boston, dans le cadre de l’IGEM (International genetically engineered machine) dans l’espoir qu’elle leur vaudra, sinon une reconnaissance mondiale, du moins une audience suffisante pour assurer une large diffusion de leur invention. Les punaises de lit ont du souci à se faire…

L. V. 

L’évêque, les coquelicots et Charlie Hebdo…

12 septembre 2018

Monseigneur Marc Stenger, évêque de Troyes (extrait vidéo © KTO)

Au premier abord, l’association d’idée paraît un peu saugrenue. Il n’est pas si courant qu’un prélat, en l’occurrence Marc Stenger, évêque de Troyes depuis 1999, soutienne une initiative du journal satirique Charlie Hebdo, dont les positions anticléricales ne font généralement guère dans la nuance. Mais l’évêque de Troyes s’intéresse non seulement à la spiritualité mais aussi à l’avenir de notre monde ici-bas, lui qui a dirigé la rédaction d’un ouvrage collectif préfacé par Nicolas Hulot et publié en 2005 sous le titre « Planète vie, planète mort : l’heure des choix ».

Et Monseigneur l’évêque s’inquiète de l’usage immodéré que les agriculteurs, pauvres pêcheurs, font des produits phytosanitaires, au point de faire partie des tous premiers signataires d’un appel lancé par le journaliste de Charlie Hebdo, Fabrice Nicolino : Stop aux pesticides, nous voulons des coquelicots !

L’appel est paru aujourd’hui, mercredi 12 septembre, dans un numéro spécial du journal satirique entièrement consacré aux pesticides. C’est dire à quel point Fabrice Nicolino, qui avait été gravement blessé lors de l’attaque de Charlie Hebdo par un commando de fanatiques islamistes le 7 janvier 2015, est animé par son sujet au point d’embarquer toute la rédaction dans son sillage.

Il n’est d’ailleurs pas un novice en la matière puisqu’il avait publié en 2007, avec François Veillerette, directeur de l’ONG Générations futures, un ouvrage très documenté et qui avait eu un certain retentissement sous le titre Pesticides, révélations sur un scandale français (éditions Fayard).

Seulement voilà, 10 ans plus tard, force est de constater que rien n’a changé et que la situation s’aggrave. Après la farce du Grenelle et l’annonce à grands sons de trompettes du plan Ecophyto qui devait, juré craché, réduire de 50 % la consommation de pesticides en France d’ici 2018, voilà qu’on constate piteusement que, non seulement les volumes de pesticides utilisés n’ont pas baissé mais qu’ils ont même augmenté de 22 % ! Et quand il est question de réduire progressivement le recours au glyphosate que toutes les expertises indépendantes s’accordent à considérer comme cancérigène pour l’homme et hautement déstabilisateur pour la biodiversité, les agriculteurs, ministre en tête, viennent expliquer doctement que cela n’est tout simplement pas envisageable…

Fabrice Nicolino, le 25 septembre 2015 (photo © Joël Saget / AFP)

Alors fin 2017, le tenace Fabrice Nicolino, qui anime par ailleurs un blog dénommé Planète sans visa, convainc toute la rédaction de Charlie Hebdo de s’intéresser à la question des pesticides. Et pour cela, rien ne vaut l’approche expérimentale. Quinze journalistes de l’équipe, Riss en tête, donnent de leur personne en offrant à la science 100 mg de leur chevelure. L’histoire ne dit pas si Nicolino, dont le crâne est lisse comme un caillou, a participé à la manip, mais toujours est-il que les résultats d’analyse sont édifiants : les cheveux contiennent tous entre 35 et 50 substances chimiques différentes (sur 140 recherchées) issues de pesticides, dont certains, tels le lindane, sont désormais interdits en France depuis maintenant 20 ans…

La couverture du dernier numéro de Charlie Hebdo (12 septembre 2018)

Le constat est donc sans appel : nous allons finir par tous mourir de cet usage immodéré et irresponsable des pesticides, et pas seulement les agriculteurs eux-mêmes, à l’image de Fabian Tomasi, cet ex-ouvrier agricole argentin qui travaillait dans sa jeunesse à l’épandage de pesticides et qui est décédé cette semaine à 53 ans, atteint de polyneuropathie toxique grave, lui qui militait ardemment pour un arrêt de l’utilisation de ces produits qui font des ravages.

C’est précisément l’interdiction totale de la plupart de ces pesticides que réclame l’appel lancé par Fabrice Nicolino et déjà relayé par de nombreuses personnalités dont l’animateur Laurent Baffie, la chanteuse Emily Loizeau, qui prépare une chanson sur ce thème, Didier Robiliard, président de l’association France-Parkinson, le sénateur écologiste breton Joël Labbé, très en pointe dans le combat contre les pesticides, ou encore le docteur Pierre-Michel Périnaud, président de l’association Alerte des médecins sur les pesticides (ALMP), forte de 1 200 membres.

Le texte en lui-même, bien que très bref, est percutant : « Nous ne reconnaissons plus notre pays ; la nature y est défigurée. Le tiers des oiseaux ont disparu en quinze ans, la moitié des papillons en vingt ans ; les abeilles et les pollinisateurs meurent par milliards. Les grenouilles et les sauterelles sont comme évanouies ; les fleurs sauvages deviennent rares. Ce monde qui s’efface est le nôtre et chaque couleur qui succombe, chaque lumière qui s’éteint est une douleur définitive. Rendez-nous nos coquelicots ! Rendez-nous la beauté du monde ! ».

Les coquelicots, tableau de Claude Monet (1873), conservé au Musée d’Orsay

Au-delà de ce numéro spécial de Charlie Hebdo, la campagne qui se lance et qui vise plusieurs millions de signatures devrait s’appuyer sur un site internet en cours de finalisation et un petit livret pédagogique en forme de plaidoyer, coécrit comme le précédent par Fabrice Nicolino et François Veillerette, et publié aux éditions Les liens qui libèrent sous ce titre « Nous voulons des coquelicots ». Une cocarde en tissu symbolisant ce fameux coquelicot, autrefois omniprésent dans nos campagnes, pourrait bientôt orner le revers de plus d’un citoyen, à l’image de la petite main jaune de Touche pas à mon pote des années 1980.

Nul doute en tout cas que les médias, ne manqueront pas de se faire l’écho de ce mouvement citoyen qui n’est pas le premier de son genre sur un tel sujet mais qui contribuera peut-être à éveiller enfin les consciences face à un danger d’une telle ampleur…

L.V.