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Pakistan : des inondations meurtrières

16 septembre 2022

Le Pakistan, ce pays de 220 millions d’habitants, fait face depuis le début de l’année à une crise climatique de grande ampleur. En mars, le pays commençait déjà à suffoquer sous l’effet d’une forte vague de chaleur avec des températures supérieures à 40 °C. En avril, le mercure a continué à grimper pour atteindre localement jusqu’à 51 °C le 14 mai 2022 à Jacobabad, près de la frontière avec l’Inde : un record mondial sans précédent ! La ville voisine de Calcutta, en Inde, a aussi connu cette année sa plus longue séquence sans pluie : 57 jours consécutifs.

En 2022, le Pakistan en proie à une canicule record (photo © Prakash Singh / AFP / Radio France)

Des records de chaleur qui rendent la vie quasi insupportable et qui ont fait au moins 25 victimes directes en Inde et 65 au Pakistan, l’organisme humain étant mis à rude épreuve durant ces épisodes de canicule prolongée lorsque le thermomètre ne descend pas en dessous de 30 °C même au cœur de la nuit.  Cette vague de canicule, que les scientifiques relient sans hésiter au réchauffement climatique mondial, s’est bien évidemment accompagnée d’un déficit sévère en eau, les cours d’eau s’asséchant les uns après les autres et le débit du fleuve Indus, principale source d’alimentation en eau du Pakistan a vu son niveau d’étiage fondre de 65 %.

La population a aussi eu à subir en parallèle de multiples coupures d’électricité liées à une surconsommation pour alimenter réfrigérateurs et climatiseurs, mais aussi des vagues de pollution due notamment à plusieurs incendies majeurs de décharges, dont celle de New Delhi qui s’est enflammée à trois reprises. Au nord du Pakistan, un lac glaciaire a rompu sa digue sous l’effet de la fonte accélérée des neiges d’altitude. Les rendements agricoles se sont effondrés, y compris au Pendjab, grenier à blé de l’Inde, au point que ce pays a annoncé suspendre totalement ses exportations, pour privilégier sa propre sécurité alimentaire.

Rivière en crue dans le district de Swat où des milliers de personnes ont dû évacuer leur habitation le 27 août 2022 (photo © Abdul Majeeb / AFP / La Dépêche)

Et voilà que début juin, à la période où débute habituellement la mousson, des pluies diluviennes se sont abattues notamment sur la région, se poursuivant quasiment sans discontinuer jusqu’en septembre et atteignant des cumuls inhabituels au Pakistan qui a dû décréter l’état d’urgence le 26 août. Le pays est certes habitué à ces fortes pluies de mousson et aux inondations meurtrières qui en résulte. Ici, chacun a encore en tête l’année 2010, pas si lointaine, où près de 20%de la superficie du pays s’était retrouvée sous les eaux, avec un bilan final estimé à environ 2000 morts. Mais le cru 2022 est très comparable puisque la dernière semaine d’août, les autorités annonçaient déjà un bilan de 1400 morts, autour de 13 000 blessés, plus de 250 000 maisons détruites, 1,8 millions d’hectares de terres agricoles submergées, de l’ordre de 700 000 têtes de bétail emportées, 3000 km de routes hors d’usage et au moins 130 ponts effondrés…

Inondations dans les rues d’Hyderabad le 26 juillet 2022 (photo © Jan Ali Laghari / Anadolu Agency / AFP / La Croix / Reporterre)

Presque tout le pays est touché par ces inondations historiques qui concerneraient directement de l’ordre de 33 millions d’habitants selon Sherry Rehman, la ministre du changement climatique (eh oui, le poste existe au Pakistan !). Et au-delà des victimes directes de l’inondation, la population n’a pas fini de souffrir de cette situation apocalyptique : l’eau qui recouvre une bonne partie du pays et qui risque de stagner pendant des mois risque en effet d’accroître fortement les risques liés aux maladies hydriques telles que le paludisme, la bilharziose ou la dysenterie voire le choléra. L’accès à l’eau potable devient vite un problème de santé publique dans les secteurs durablement inondés, les puits d’étant plus protégés contre la contamination des eaux de surface.

Evacuation sur un radeau de fortune dans le district de Jaffarabad, le 8 septembre 2022 (photo © Fida Hussain / AFP / TV5 monde)

Les conséquences économiques d’une telle situation risquent d’être lourdes du fait des impacts de ces inondations majeures sur les cultures de riz et surtout de coton, qui contribuent largement à la balance commerciale du pays. Et ceci advient dans un pays en crise politique puisque le Premier ministre du Pakistan, Imran Khan, a été renversé en avril dernier par un vote de défiance du Parlement et que le gouvernement de coalition qui dirige depuis le pays doit faire face aux attaques verbales incessantes de l’ancien dirigeant qui a gardé un fort pouvoir de mobilisation : affronter ainsi en même temps une crise politique, économique et sociale tout en faisant face à une des pires catastrophe naturelle que le Pakistan ait connu, n’est pas une partie de plaisir pour le gouvernement actuel, conduit par Shehbaz Sharif, par ailleurs président de la Ligue musulmane du Pakistan et frère de Nahwaz Sharif qui a été lui-même à trois reprises Premier ministre : au Pakistan, l’instabilité politique est coutumière et aucun Premier ministre n’a réussi, depuis l’indépendance du pays en 1947, à aller jusqu’au bout de son mandat…

Le Secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres (à gauche) et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif (au centre) en visite dans un camp de réfugiés à Usta Muhammad, le 10 septembre 2022 (photo © Pakistan Prime Minister’s Office / AFP / Le Matin)

Il n’en reste pas moins que ce nouvel épisode d’inondation au Pakistan est assez inédit par son ampleur, au point que le secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, de visite dans le pays a déclaré samedi 10 septembre 2022à Karachi : « J’ai vu de nombreux désastres humanitaires dans le monde, mais je n’ai jamais vu de carnage climatique de cette ampleur. Je n’ai simplement pas de mots pour décrire ce que j’ai vu aujourd’hui ». Manifestement révulsé par le spectacle d’horreur auquel il a ainsi assisté, il a exhorté l’ensemble des pays émetteurs de gaz à effet de serre à modifier enfin leurs pratiques pour protéger les populations contre ces désastres qui se tendent à se multiplier. Pas sûr qu’il ait été bien entendu…

L. V.

La mer Morte est-elle menacée de mort ?

4 août 2022

Cléopâtre et la reine de Saba déjà l’avaient remarqué en leur temps : la mer Morte est particulièrement riche en sels minéraux et notamment en potassium, si bien que les boues issues de ses rives étaient déjà réputées pour leurs bienfaits thérapeutiques et cosmétiques dès l’Antiquité. Une tradition qui perdure et qui continue à drainer des milliers de touristes venus faire des cures thermales et surtout flotter comme un bouchon en faisant la planche tout en lisant le journal. Une capacité portante exceptionnelle liée à cette forte teneur en sels qui peut atteindre jusqu’à 340 g/l alors que celle de la Méditerranée ne dépasse pas 38 à 40 g/l et que celle de la mer Rouge atteint tout au plus 50 à 58 g/l. Aucun animal marin ni même les algues ne peuvent survivre dans un tel milieu, ce qui lui vaut d’ailleurs son nom de mer Morte…

Les eaux turquoise de la mer Morte, tellement salées qu’on y flotte sans peine (source © Get your guide)

Sauf que rien n’est totalement immuable et que la reine de Saba ne reconnaîtrait pas les rives de la mer Morte si d’aventure elle devait repasser par là… En l’espace de 50 ans, cette mer fermée a perdu un tiers de sa superficie, tout comme la mer d’Aral ou le lac Tchad, et son niveau baisse en moyenne de 70 cm par an, une baisse qui s’est encore accélérée depuis et peut atteindre jusqu’à 1,45 m par an ! En 1900, la surface de l’eau était à – 390 m sous le niveau des mers et elle se trouve désormais à – 426 m, soit une baisse de près de 40 m depuis…

Le lac de Tibériade et ses berges verdoyantes (photo © AFP / i24)

Bien entendu, le réchauffement climatique n’améliore pas la situation en augmentant les périodes de forte chaleur qui accentuent l’évaporation, la mer Morte n’étant que l’exutoire ultime du Jourdain, ce fleuve biblique issu du lac de Tibériade et dont les eaux viennent se perdre dans la mer Morte où elles s’évaporent naturellement. Mais la cause de cet assèchement brutal est principalement liée à l’activité humaine. Dans les années 1960, l’État d’Israël, en plein expansion a eu besoin d’énormes quantités d’eau pour alimenter ses colonies de peuplement et assurer la mise en culture du désert du Néguev. Un barrage a alors été construit au sud du lac de Tibériade et plus des trois-quarts de son débit est depuis purement et simplement détourné pour les besoins des Israéliens, ne laissant plus qu’un débit qui ne dépasse pas celui de la Seine à Paris !

Vue aérienne de la mer Morte en voie d’assèchement, avec à gauche la partie sud exploitée en bassins de décantation pour extraire la potasse (source © France TV Info)

Depuis lors, les apports du Jourdain ne suffisent plus à compenser l’évaporation de la mer Morte qui s’assèche à vue d’œil. En parallèle, Israéliens et Jordaniens se sont mis à exploiter la potasse contenue dans les eaux de la mer Morte pour en faire des engrais agricoles. Toute la partie sud de la mer Morte a été transformée en gigantesques bassins de décantation pour extraire le précieux minerai, ce qui accentue fortement la vitesse de réduction du plan d’eau qui rétrécit comme peau de chagrin.

En se retirant, la mer laisse des dépôts souterrains de sols riches en sels. Le ruissellement sur les rives vient dissoudre peu à peu ces poches souterraines de sels et on assiste depuis des années à d’innombrables effondrements qui viennent miner les berges : plus de 6000 cratères d’effondrement, dont certains atteignent plusieurs kilomètres de diamètre, se sont ainsi formés, transformant les abords de la mer Morte, en de nombreux endroits, en un paysage lunaire traversé de multiples crevasses, routes et infrastructures étant peu à peu englouties au fur et à mesure que la mer se retire et que les berges s’effondrent.

Cratères d’effondrement et recul du rivage sur les berges de la mer Morte (source © Pour la science)

Pour pallier cette situation catastrophique, personne n’envisage de réduire les prélèvements en eau dans une région qui en manque déjà cruellement. En 2006, sous l’égide de la Banque Mondiale, c’est un autre projet pharaonique qui a vu le jour, consistant à construire une immense usine de dessalement d’eau de mer sur les rives de la mer Rouge, puis à creuser un gigantesque canal à travers le désert pour conduire vers la mer Morte les saumures issues du traitement, espérant que ces eaux permettraient de réalimenter suffisamment le plan d’eau en cours d’assèchement.

Les bords de la mer Morte devenue un haut lieu du tourisme également fort gourmand en eau potable (photo © You matter)

Les études ont néanmoins permis de cerner les coûts pharamineux d’un tel projet estimé à près de 10 milliards de dollars, et surtout les risques écologiques majeurs induits. Il aurait fallu pomper l’eau à plus de 120 m de profondeur pour ne pas aspirer toute la vie organique excessivement riche associée aux récifs coralliens de la mer Rouge, et sans garantie que les saumures déversées dans la mer Morte ne viennent rapidement faire virer au blanc (du fait de précipités de gypse) ou au rouge (par suite du développement de micro-algues associées aux milieux lagunaires sursaturés) les eaux de la mer Morte réputées pour leur belle couleur turquoise… Par ailleurs, la canalisation souterraine de 180 km de long envisagée pour transporter les saumures vers la mer Morte risquait fort de se rompre en cas de séisme, fréquent dans la région, au risque de rendre définitivement impropre à tout usage la nappe souterraine exploitée le long de son tracé !

La ville israélienne d’Eilat et sa voisine jordanienne d’Aqaba, au bord de la mer Rouge (photo © Hadas Parush / Flash 90 / Times of Israel)

En juin 2021, les apprentis sorciers ont finalement renoncé au projet mais la Jordanie a alors annoncé officiellement qu’elle lançait le projet de construction d’une usine de dessalement sur les rives de la mer Rouge, dans le golfe d’Aqaba, afin de fournir au pays 250 à 300 millions de m³ d’eau potable par an d’ici 2026. Un projet chiffré à 1 milliard de dollars en comptant tout le réseau de distribution d’eau à réaliser, la ville d’Aqaba étant situé à l’extrémité sud du pays, à plus de 300 km de la capitale Amman… En parallèle, la Jordanie va tenter de limiter l’urbanisation sur les zones côtières et Israël envisage de taxer les industries minières pour freiner l’extraction de la potasse.

Reste à mettre en point le dispositif pour développer une usine de dessalement d’une telle ampleur en essayant de privilégier le recours à l’énergie solaire car les conditions d’ensoleillement sont idéales pour cela en Jordanie qui par ailleurs manque de ressources énergétiques propres et produit déjà 20 % de ses besoins énergétiques à base de renouvelable. A défaut de freiner l’évaporation des eaux de la mer Morte, le soleil contribuera du moins à favoriser l’approvisionnement des Jordaniens en eau potable…

L. V.

Restriction d’eau à Carnoux

28 juillet 2022

Le mois de juillet 2022 restera sans doute dans les annales météorologiques comme l’un des plus chauds que la France ait jamais connu. Il est en tout cas bien parti pour être le plus sec observé en France depuis 1958, selon un communiqué diffusé par Météo-France dès le 26 juillet. Il est tombé en moyenne 8 mm seulement entre le 1er et le 25 juillet : une misère ! C’est deux fois moins que durant tout le mois de juillet 2020, le plus sec jamais observé en France, pour lequel on avait enregistré un cumul annuel moyen de 16 mm sur le territoire national…

Le lit de la Loire à Ancenis en mai 2020 (photo © Franck Dubray / Ouest France)

Certes, l’été est souvent une période plutôt sèche, surtout en climat méditerranéen, et ces pluies estivales ne servent guère à recharger les réserves, à une période où l’évaporation est forte et la végétation avide d’eau. Mais cette année, ce déficit pluviométrique couplé à de fortes chaleurs vient couronner une longue période de faibles précipitations. A tel point que le 26 juillet 2022, pas moins de 87 départements français étaient soumis, sur tout ou partie de leur périmètre, à des mesures préfectorales de restriction d’eau et de limitation de l’irrigation, auxquels s’ajoutaient 3 département placés en vigilance : du jamais vu à l’échelle nationale !

Carte des communes françaises soumis à des mesures de restriction de l’usage de l’eau au 27 juillet 2022 : vigilance en gris, alerte en jaune, alerte renforcée en orange et crise en rouge (source © Propluvia)

On trouve des départements en alerte renforcée jusque dans le Finistère ou les Vosges, régions pourtant habituellement plutôt réputées pour leurs paysages verdoyants. Quant aux départements classés en crise, on les retrouve quasiment sur tout le territoire national jusqu’en Normandie, en Bretagne ou dans le Val de Loire. Voies Navigables de France, qui gère 6700 km de rivières et de canaux constate ainsi que le taux de remplissage de ses réserves ne dépassait pas 60 % globalement début juillet, alors qu’à cette date ce taux tourne plutôt autour de 80 % en moyenne sur les 10 dernières années…

Carte de vigilance sécheresse dans le département des Bouches-du-Rhône au 22 juillet 2022 (source © DDTM 13)

Forcément, les Bouches-du-Rhône, comme d’ailleurs le Var voisin où certaines communes voient leurs sources tarir, font partie de ces département en tension, du fait de cette situation de sécheresse inhabituelle. Sur l’ensemble du département, 85 communes ont été placées en état d’alerte et 31 en alerte renforcées tandis que 19 sont en état de crise, le niveau le plus élevé, qui se traduit par des restrictions d’usage fortes. Carnoux-en-Provence fait partie de ce dernier groupe, comme la totalité des communes du bassin versant de l’Huveaune, et ceci sans discontinuer depuis le 19 mai 2022, ce qui traduit bien l’ampleur inhabituelle de la situation hydrométéorologique de cette année.

Le lit de l’Huveaune quasi sec entre Aubagne et La Penne-sur-Huveaune dès le mois de mai 2022 (photo © C. Matias / La Provence)

Un tiers du cours de l’Huveaune est désormais totalement à sec et il devient donc vital de limiter autant que possible les prélèvements dans ce cours d’eau et ses affluents pour tenter d’y préserver un minimum de vie biologique. C’est pourquoi les différents arrêtés préfectoraux pris depuis le mois de mai restreignent de manière drastique les usages de l’eau sur ce bassin, interdisant tout prélèvement en nappe ou en rivière sauf pour des usages considérés comme vitaux.

Le lavage des voitures, le remplissage des piscines ou l’arrosage des espaces verts ou des jardins potagers sont interdits sauf de nuit, à partir de 20 h, et uniquement à partir de « ressources maîtrisée ». Une expression typiquement technocratique qui en réalité vient totalement dénaturer la réalité de ces restrictions. En effet, rappelons qu’à Carnoux-en-Provence comme sur la majeure partie du département, l’alimentation en eau ne se fait plus à partir de ressources locales mais par importation et transfert sur de longues distances de l’eau de la Durance et du Verdon, via le Canal de Marseille et le Canal de Provence, selon un maillage désormais interconnecté.

Un dessin signé Na !

Par conséquent, les mesures de restriction décidées par les services de l’État sont assez symboliques puisqu’elles ne s’appliquent pas vraiment à l’usage de l’eau du robinet qui continue allègrement à couler, étant prélevée dans les Alpes, bien loin des zones où elle est consommée, jusque sur la presqu’île de Saint-Tropez. Comment dans ces conditions faire véritablement œuvre pédagogique en incitant tout un chacun à ne pas gaspiller cette ressource en eau inestimable en période de sécheresse et vitale pour maintenir la fonction biologique de nos cours d’eau ?

A partir du moment où il suffit de tourner le robinet pour bénéficier à très bas coût d’une eau de qualité quasiment inépuisable, pourquoi se préoccuper de maintenir dans le ruisseau de Carnoux comme dans le fleuve Huveaune, un débit d’eau suffisant pour permettre à nos cours d’eau de rester vivants toute l’année ? C’est bien là tout le paradoxe de notre système régional d’alimentation en eau qui repose sur un import massif d’eau prélevée sur d’autres bassins versants alpins très éloignés, au risque de puiser au-delà des capacités de ces derniers et sans même se rendre compte des impacts de nos prélèvements sur les besoins écologiques et économique de ces zones d’apport…

L. V.

Feux de forêts et fonte des glaciers, fléaux des temps modernes ?

24 juillet 2022

Pour les quelques récalcitrants qui n’auraient pas encore bien saisi les impacts concrets et désormais bien visibles du réchauffement climatique global en train de s’accélérer sous nos yeux, les récents épisodes climatiques de cet été 2022 pourraient peut-être avoir valeur pédagogique. Contribueront-ils à faire enfin réagir nos responsables politiques et, il faut bien le dire, la grosse majorité de nos concitoyens, qui semblent toujours faire comme si rien n’était ?

Un dessin de Gilles Macagno (source © Le Bien public)

Les alertes de tous les scientifiques ont beau se multiplier et les rapports du GIEC se succéder, chaque fois plus alarmants, rares sont ceux qui semblent avoir vraiment pris la mesure des changements climatiques radicaux en train de se produire sous nos yeux, à une vitesse probablement jamais observée sur la Terre, couplés, qui plus est, à un effondrement massif et tout aussi brutal de la biodiversité qui nous entoure…

En juin puis en juillet 2002, les températures ont atteint des records en plusieurs endroits du globe et notamment en France. Le 19 juillet 2022, on a par exemple enregistré 40,2 °C à l’aéroport londonien d’Heathrow, dans un pays habituellement plutôt réputé pour ses brumes et son crachin persistant. En France, dès le 16 juin, le thermomètre grimpait déjà à 40 °C dans l’Hérault, ce qui ne s’était jamais vu aussi tôt dans la saison. Le 18 juin, le mercure indiquait jusqu’à 43 °C dans le bassin d’Arcachon ! Et une semaine plus tard, rebelote avec une nouvelle vague de chaleur qui s’est amplifiée jusqu’au 18-19 juillet. La station de Biscarosse, dans les Landes, a ainsi battu ses records de température à deux reprises cet été, avec 41 °C en juin puis 42,6 °C en juillet ! Et c’est loin d’être la seule, celle de Nantes ayant battu de près de 2 degrés son précédent record qui datait de 1949… Même la ville normande de Dieppe a vu le thermomètre dépasser 40 °C en juillet 2022, tandis qu’il frôlait les 43 °C à Biarritz comme à Paris !

Pins brûlés le 26 mars 2022, sur le versant nord de la colline de Carnoux, au dessus de l’A50 (photo © CPC)

Avec de telles températures, pas étonnant que les feux de forêts aient été catastrophiques en ce début d’été 2022 qui est encore bien loin d’être terminé. Comme à l’accoutumée, la région PACA fait partie des victimes avec déjà 213 incendies recensés à cette date dans le seul département des Bouches-du-Rhône. A Carnoux même, un feu de forêt s’était déclaré dès le samedi 26 mars 2022, en bordure de l’autoroute A50, dans un secteur très escarpé où les pompiers avaient dû batailler pendant plusieurs heures avant d’arriver à fixer l’incendie attisé par un fort vent de mistral. Et bien d’autres départs de feux ont eu lieu depuis dans tout le département, notamment à Velaux début juillet, puis à Martigues, quelques jours plus tard, ou encore dans le massif de la Montagnette, pour le 15 juillet.

Feu de forêt dans les landes bretonnes des Monts d’Arrée, à Brasparts le 19 juillet 2022 (photo © Mathieu Rivrin / France 3 Régions)

Mais ce qui a surtout frappé les esprits cet été, c’est la localisation plus improbable de feux de forêts majeurs dans le nord de la Gironde ou encore dans les Monts d’Arrée, en Bretagne. Dans cette région de landes habituellement humides du Centre Bretagne, la canicule avait complètement desséché la végétation qui s’est embrasée en plusieurs endroits, probablement sous l’effet d’une mise à feu volontaire sur la commune de Brasparts, dans le Finistère, le 18 juillet 2022. Les pompiers ont dû lutter plusieurs jours avec une forte mobilisation pour venir à bout de ce feu qui a ravagé plus de 1700 hectares, du jamais vu dans cette région, même si des feux de ce type avaient déjà eu lieu, lors de la sécheresse historique de 1976.

En Gironde, ce sont deux incendies majeurs qui se sont déclarés dès le 12 juillet, l’un dans la forêt de Landiras, l’autre dans celle de La Teste de Buch, nécessitant l’évacuation de plus de 37 000 personnes et de plusieurs campings directement menacés sous les pins. Le 19 juillet, on recensait déjà plus de 19 000 hectares partis en fumée sur ces deux secteurs où les dégâts, matériels et écologiques, sont considérables.

Incendie en cours dans la forêt de la Teste de Buch, près de la dune du Pilat (photo © Guillaume Bonnaud / Sud-Ouest / Le Parisien)

Et voilà qu’en parallèle on observe aussi des mouvements inquiétants du côté des glaciers alpins qui soufrent directement des effets de la canicule. Chacun a pu voir les images effrayantes de la propagation de blocs issus de l’effondrement d’une partie du sérac du glacier de la Marmolada, dans les Dolomites italiennes, le dimanche 3 juillet 2022. La coulée de blocs et de glace a dévalé la pente à une vitesse prodigieuse, estimée à environ 300 km/h, balayant tout sur son passage et emportant plusieurs cordées d’alpinistes, faisant au moins 11 morts.

Un événement spectaculaire et plus fréquent qu’on ne l’imagine, à l’image de celui qui s’est produit une semaine plus tard au Kirghizistan, dans les gorges du Juuku, à l’ouest de la Chine et qui a été filmé par une cordée d’alpinistes britanniques. On y voit, là-aussi, une véritable avalanche de blocs et de neige dévaler la pente à une allure prodigieuse, parcourant une distance incroyable et remontant même sur le versant opposé où les observateurs, qui se croyaient bien abrités et filmaient goulûment la scène, se sont retrouvés brusquement enfouis sous une nuée de blocs lancés à pleine vitesse. Heureusement, ils ont pu s’abriter suffisamment pour n’écoper que de blessures et d’entailles non létales…

Avalanche issue de la fonte d’un glacier au Kirghizistan le 11 juillet 2022, filmée depuis le versant opposé par des alpinistes britanniques (source © YouTube)

Dans les dolomites en tout cas, le glacier de la Marmolada, qui culmine à 3.343 m d’altitude, avait enregistré un record de température avec 10 °C la veille de l’effondrement, ce qui n’arrive jamais à une telle altitude où la température reste toujours proche de 0 °C, même en plein été. A 2.000 m d’altitude, le thermomètre était même monté à 24 °C. Des conditions idéales pour faire fondre le glacier et en détacher d’énormes blocs, lorsque de l’eau se met à couler dans les interstices et sous la glace.

Point de départ de l’effondrement de sérac sur le glacier de la Marmolada, près de Punta Rocca, dans les Dolomites italiennes (photo © Soccorso alpino / MaxPPP / France TV info)

Ces conditions n’étaient pas limitées à ce secteur des dolomites puisqu’on a relevé également 10,4 °C au sommet du Mont Blanc, à 4.807 m d’altitude, le 18 juin 2022, du jamais vu ! Sur le versant autrichien aussi, les alpinistes ont constaté que début juillet, toute la neige qui recouvre habituellement le mont Sonnblick, lequel culmine à 3.105 m, avait déjà disparu alors qu’une telle fonte n’avait jusque-là jamais été observée avant le 13 août, lors de la précédente canicule de 2003. Autant d’indices qui confirment, s’il en était besoin, que nos glaciers alpins sont en sursis et ne devraient pas tarder à disparaître définitivement, les scientifiques estimant que celui de la Marmolada n’en a plus que pour 25 ou 30 ans au mieux.

Mais ces considérations ne semblent guère émouvoir ceux qui considèrent encore que tout ceci n’est qu’une élucubration de scientifiques déjantés à tendance écologiste et que rien surtout ne doit venir entraver notre business as usual : les Cassandre d’aujourd’hui ne sont pas plus écoutées que celles d’hier…

L. V.

Une forêt souterraine en Chine !

15 mai 2022

La Terre a beau avoir été explorée dans ses moindres recoins, elle réserve parfois encore d’agréables surprises à ceux qui s’aventurent dans ses régions restées les plus sauvages. C’est notamment le cas de cette expédition chinoise dirigée par un certain Chen Lixin, qui vient de rendre publique, le 7 mai 2022, la découverte d’un immense gouffre karstique perdu dans une zone montagneuse et entièrement boisée de la région autonome du Guangxi Zhuang, à l’extrême sud de la Chine, près de la frontière vietnamienne.

Vue aérienne de l’entrée d’un gouffre karstique, prise en avril 2020, dans la région du Guangxi (photo © Zhou Hua / Xinhua)

Ce gouffre, exploré par une armada de scientifiques chinois, présente des dimensions exceptionnelles puisque, selon le témoignage de Zhang Yuanhai, un ingénieur de l’Institut de géologie du karst, rattaché au Service géologique chinois, ce gouffre immense, situé près du village de Ping ‘e, au sud de Luoxi, s’étend sur 306 m de longueur et 150 m de largeur, pour une profondeur maximale de 192 m ! C’est la surface de 10 terrains de football, mais situé à une profondeur par rapport au sol quasi équivalente à la hauteur de la tour Montparnasse à Paris …

Un gouffre gigantesque, découvert en 2019 dans les mêmes conditions, perdu au milieu d’une forêt quasi inexplorée (Capture image vidéo © China Daily)

Et le plus étonnant est que le fond de ce gouffre gigantesque, où ont été identifiées trois entrées de grottes, abrite une forêt primaire luxuriante parfaitement préservée. Certains arbres, ainsi enracinés au fond de la zone d’effondrement, s’élèvent jusqu’à 40 m de hauteur. Mais ils ont encore de la marge pour atteindre simplement le niveau du sol environnant, vu la hauteur des parois subverticales qui entourent cette forêt quasi souterraine…

Une forêt luxuriante bien protégée au fond d’un gouffre d’effondrement karstique exploré en 2019 dans le même secteur du Guangxi (Capture image vidéo © China Daily)

Ces dolines gigantesques sont nombreuses dans la région et celle-ci n’est que la trentième ainsi découverte dans le secteur. Il faut dire que les Chinois explorent méthodiquement cette région depuis plusieurs années et ont déjà communiqué sur de précédentes découvertes, notamment en 2019, lorsqu’ils avaient exploré, à partir d’une autre zone d’effondrement karstique, un vaste réseau de galeries souterraines qui reliaient pas moins de 19 dolines.

Du fond de ces gigantesques dolines karstiques du Guangxi partent d’innonbrables galeries souterraines creusées par le passage de l’eau et ornées de magnifiques concrétions calcaires (Capture image vidéo © China Daily)

Un réseau particulièrement étendu, creusé au fil des siècles par les circulations souterraines de l’eau qui s’infiltre à travers le massif calcaire, se charge en acide carbonique au contact du sol, et vient dissoudre la roche calcaire, élargissant peu à peu les fissures naturelles du massif jusqu’à former d’immenses goulots où l’eau circule librement au milieu de magnifiques concrétions formées par la recristallisation à l’air libre du carbonate de calcium, selon un cycle naturel qui défie les lois du temps.

En Chine, ces gouffres d’effondrement karstiques de grandes dimensions sont dénommés « tiankeng ». Mais on en trouve également de taille remarquable notamment au Mexique ou en Papousie-Nouvelle Guinée. Le volume de celle qui vient d’être découverte près de Ping ‘e dépasserait les 5 millions de m³, ce qui est considérable. Mais on en connaît de bien plus gigantesques encore. Celle qui est connue sous le nom de « Garden of Eden », en Malaisie ferait ainsi de l’ordre de 150 millions de m³, et renferme elle-aussi une forêt tropicale luxuriante en son sein, ainsi que des départs de galeries souterraines fort prisées des touristes.

Forêt luxuriante au fond du Garden of Eden, en Malaisie (source © Tripadvisor)

En Europe, la plus grande doline karstique répertoriée, dot le volume est estimé à environ 30 millions de m³, serait celle du Lac Rouge, situé en Croatie près d’Imotski. Ses hautes falaises rougeâtres qui délimitent les bords de la zone d’effondrement, mesurent au plus haut 241 m de hauteur !

Vue aérienne du Lac Rouge en Croatie (source © La Provence)

Bien entendu, il n’existe pas de forêt tropicale luxuriante au fond de ce gouffre gigantesque, mais un magnifique lac d’un bleu profond, qu’un robot avait exploré en 2003 jusqu’à plus de 200 m de profondeur, sans en atteindre le fond. Le plongeur marseillais Frédéric Swiercynski, un habitué des plongées dans les rivières souterraines de Cassis, avait lui-même tenté de l’explorer en mai 2017 en descendant jusqu’à 300 m pour tenter de repérer les jonctions éventuelles par galeries souterraines qui pourraient mener jusqu’à la mer, mais le Lac Rouge n’a pas encore livré tous ses secrets…

L. V.

Afrique du Sud : Durban sous les flots

23 avril 2022

Le GIEC vient tout juste de publier, le 4 avril 2022, le troisième volet de son sixième rapport d’évaluation sur le changement climatique global, s’efforçant une nouvelle fois de mettre en avant les solutions qu’il faudrait mettre enfin en œuvre pour tenter, pendant qu’il en est encore temps, de se conformer aux engagements de la COP 21, à savoir limiter le réchauffement planétaire à 1,5 °C en moyenne, sachant que ce réchauffement ne fait que s’accélérer et a d’ores et déjà dépassé la barre fatidique de 1 °C… Vu l’inertie du dispositif et la torpeur sinon le scepticisme de la plupart des dirigeants économiques et politiques, l’affaire devient de plus en plus délicate et on approche à grand pas du point où, quoi qu’on fasse, il sera de toute façon impossible de limiter ce réchauffement climatique au niveau visé lors de l’Accord de Paris.

Dégâts liés à la crue de la rivière Ahr à Schuld, en Allemagne (photo © Michael Probst / AP / Le Monde)

Et forcément, dans un tel contexte de réchauffement planétaire global, les événements climatiques extrêmes s’enchaînent. On se souvient des inondations exceptionnelles qui avaient fait plus de 200 morts et des dégâts matériels considérables, évalués à 30 milliards d’euros, en Allemagne et en Belgique, en juillet 2021. En janvier-février 2022, c’était l’île de Madagascar qui était ravagée par pas moins de cinq cyclones successifs, occasionnant de nombreuses victimes et d’énormes dommages.

Route nationale 2 coupée par les inondations en janvier 2022 entre Moramanga et Antananarivo fin janvier 2022 (source © Témoignages)

Dernièrement, c’est la région du Kwazulu-Natal, au nord-est de l’Afrique du Sud, qui vient de subir une catastrophe comparable, tout aussi exceptionnelle au vu des statistiques météorologiques, mais que l’effet du réchauffement climatique ne fait que rendre plus probable de jour en jour. A partir du 8 avril 2022, des pluies diluviennes se sont abattues dans la région de Durban : plus de 450 mm d’eau en 48 heures, soit quasiment la moitié de ce qui tombe localement sur une année entière en moyenne ! Un phénomène que les météorologues dénomment joliment « goutte froide », que l’on rencontre parfois aussi en Europe, et qui se traduit par le blocage d’une masse d’aire polaire venue s’égarer sous cette latitude subtropicale.

Temple Vishnou au bord du fleuve Mhlathuzana, à Chatsworth, près de Durban, endommagé par la crue le 12 avril 2022 (source © Associated Press / TV5 Monde)

A Durban même, une ville portuaire de 3,5 millions d’habitants, la deuxième du pays derrière Johannesburg, les dégâts ont été considérables. Sur l’ensemble de la région, un premier bilan provisoire, établi le 19 avril, faisait état d’au moins 448 morts, alors que les hélicoptères survolaient encore la ville à la recherche de nombreuses personnes toujours portées disparues. Plus de 4000 maisons ont été détruites par ces violentes intempéries et au moins 13 500 ont été endommagées. De nombreux hôpitaux et plus de 550 écoles ont également subi des dégâts parfois sévères et des zones entières restent encore inaccessibles à cause des routes et des ponts qui ont été emportés. Le port de Durban lui-même a été totalement dévasté avec des milliers de containers qui se sont éparpillés un peu partout…


Empilement de containers emportés par les inondations dans le port de Durban le 12 avril 2022 (photo © Rogan Ward / Reuters / Le Monde)

Dès le lundi 18 avril, l’armée a été mobilisée et plus de 10 000 soldats ont été déployés dans les zones sinistrées pour aider au sauvetage des victimes mais surtout au rétablissement des infrastructures, la priorité étant, paradoxe fréquent après une inondation dévastatrice, de fournir les populations en eau car tout le réseau de canalisations a été sévèrement endommagé. Le réseau ferré a lui aussi été fortement touché et les déplacements ont dû être interrompus à cause de multiples glissements de terrain qui ont coupé les voies. Un peu partout, les fortes précipitations ont fait tomber les murs de soutènement, affouillé les ouvrages et fait glisser des pans entiers de collines.

Pont emporté par les inondations dans la région de Durban en avril 2022 (photo © AP / SIPA / Les Echos)

En de nombreux endroits, les habitations précaires, parfois construites de bric et de broc avec des matériaux de récupération, sans véritable plan d’urbanisme ni de réseau bien organisé pour la collecte des eaux pluviales, ont été emportées par des coulées de boues dévastatrices.

Après les inondations, chacun se mobilise pour fouiller les décombres et remonter l’habitat précaire qui a été endommagé. Ici les ruines d’une église qui s’est effondrée sur une maison à Clermont, près de Durban (photo © Rogan Ward / Reuters / Ici Radio Canada)

La ville de Durban avait déjà été le théâtre de violences urbaines sanglantes en juillet 2021, et avait connu 5 nuits de manifestations et de pillages consécutives à l’emprisonnement de l’ex président, Jacob Zuma, figure historique de la lutte anti-apartheid, d’origine zoulou. Élu Président de la République en 2009 et réélu en 2014, il avait dû démissionner en 2018 et s’est donc retrouvé en prison en 2021 après avoir refusé de comparaître devant les juges qui l’accusaient de corruption politique aggravée. Une situation explosive qui avait donc déclenché une vague d’émeutes à travers le pays, provoquant pas moins de 337 morts dont 258 dans la seule province du Kwazulu-Natal.

Centre-ville de Durban ravagé par des émeutes ayant conduit au pillage de près de 40 000 commerces en juillet 2021 (photo © AFP / BBC)

La ville de Durban avait alors connu une vague sans précédent de destructions et de pillages avec de nombreux incendies criminels provoquant la destructions de magasins et d’entrepôts autour du port. Et voila donc qu’après la folie meurtrière des hommes, ce sont les forces de la nature qui se déchaînent contre la ville et la noie sous des trombes d’eau. Il est décidément des lieux où il vaut mieux de pas se trouver dans ces moments-là…

L. V.

Alerte sur les abeilles au Maroc !

14 avril 2022

Le Maroc ne fait pas partie des principaux producteurs mondiaux de miel. Avec une production annuelle estimée à un peu moins de 7500 tonnes de miel en 2021, on est bien loin des 450 000 tonnes de la Chine, premier producteur mondial devant la Turquie et l’Argentine ! Même la production française, qui dépasse les 17 000 tonnes par an, est très nettement supérieure. Pourtant le potentiel apicole de ce pays caractérisé par une très grande variété de paysages, des conditions climatiques favorables et une grande richesse floristique, est incontestable.

Apiculteurs marocains dans la forêt de Mesguina, près d’Agadir (source © Good planet)

La pratique de l’apiculture y est ancienne et bien implantée dans les traditions séculaires de nombreuses régions marocaines, tandis que la consommation de miel y est forte : il suffit de voir les pâtisseries traditionnelles en cette période de Ramadan pour s’en convaincre… Différents systèmes de ruches traditionnelles en roseaux, en vannerie, en liège voire en poterie se retrouvent selon les régions, même si les ruches modernes à cadres sont désormais prépondérantes.

Le miel, un ingrédient indispensable de la pâtisserie marocaine (source © apiculture.net)

On y trouve même, notamment dans la région d’Argana, au sud de Marrakech, des ruchers collectifs en pisé et en bois constitués de multiples étagères dans lesquelles sont entreposées les ruches cylindriques et qui sont recouvertes de terre et de branchage pour militer l’effet de l’insolation. Un des plus spectaculaires est celui d’Inzerki, un village chleuh de la province de Taroudant. Construit au XVIe siècle et toujours actif, il comporte environ 1000 alvéoles, disposées sur un versant orienté au sud, à près de 1000 m d’altitude, dans un secteur très riche en arganiers, chênes verts, genévriers, acacias, lavande et thym.

Fortement endommagé par des crues violentes en 1990 et 1996, ce rucher collectif emblématique est désormais gravement menacé par les effets de la sécheresse et les colonies d’abeilles ont perdu 30 % de leurs effectifs en quelques années. Une évolution qui reflète malheureusement l’état général de l’apiculture marocaine, qui a observé cette année un véritable effondrement de ses populations d’abeilles, alors qu’il était jusqu’à présent plutôt préservé de ce phénomène qui touche l’ensemble des régions mellifères.

Le rucher collectif d’Inzerki, menacé par la mortalité des abeilles (source © Argana 92 / Le Progrès)

Dans le nord du pays, le fief des abeilles noires, réputées plus agressives et davantage propices à l’essaimage, ce sont incontestablement les effets de l’agriculture intensive et du développement des pesticides, qui constituent une des causes de cette disparition des abeilles. Mais les effets du réchauffement climatique, avec son lot de canicules accentuées, sont aussi largement évoqués comme l’une des causes de cette catastrophe écologique et économique, en particulier dans la bande située au sud et à l’est du pays, là où est prépondérante la race endémique d’abeilles jaune d’or,  Apis mellifica sahariensis.

Mais bien d’autres facteurs contribuent sans doute à expliquer ces difficultés de l’apiculture marocaine. Pratiquée de manière traditionnelle ou selon des techniques modernes importées mais pas toujours bien maîtrisées, la pratique soufre trop souvent d’un manque de formation pour faire face à des contraintes de plus en plus fortes. La tendance à regrouper les ruches dans des espaces retreints accentue ces difficultés lorsqu’il faut faire face à des conditions climatiques plus sévères qui se traduisent par une forte compétition entre colonies. C’est aussi un facteur défavorable lorsque les ruches sont attaquées par des parasites comme le Varroa, désormais très présent au Maroc malgré les températures estivales élevées, et contre lequel les apiculteurs locaux utilisent des traitements chimiques à base d’Amitraz, une molécule cancérigène qui a tendance à provoquer des phénomènes de résistance…

Nettoyage de cadres dans une coopérative apicole à Tizi Ntakoucht, au sud Maroc (source © PPI Oscan)

Dans certains pays, ce sont les agriculteurs qui incitent les apiculteurs à venir installer leurs ruches à proximité de leurs plantations fruitières pour y favoriser la pollinisation. Mais au Maroc, il faut souvent dédommager les agriculteurs, pour pouvoir y implanter des ruches, en particulier près des vergers d’orangers pour un produire un miel particulièrement prisé. Or les arboriculteurs imposent de regrouper les ruches en périphérie des plantations pour que leurs ouvriers ne soient pas gênés par les abeilles, ce qui réduit considérablement les possibilités de production car le rayon d’action de ces insectes reste très limité, et cette pratique favorise la concentration des ruches avec les risques associés de concurrence et de transmission des parasites.

Le gouvernement marocain a réagi, dans le cadre du Plan Maroc Vert, pour tenter d’améliorer les conditions de production apicole, via des formations et des financements mais le chantier est vaste et, en attendant, on assiste à un véritable effondrement des colonies d’abeilles, constaté officiellement fin janvier 2022 par l’Office national de sécurité sanitaire des produits alimentaires, ce qui a déclenché un plan d’aide à hauteur de 130 millions de dirhams.

La mortalité des abeilles, un problème préoccupant au Maroc désormais (source © Maroc hebdo)

Pas sûr que cette aide soit suffisante pour faire face à une crise manifestement systémique et dont une des causes majeure semble bien être le réchauffement climatique, à l’origine de sécheresses plus intenses et plus fréquentes comme celle qu’a justement connu le Maroc en 2021, à l’issue de laquelle les abeilles n’ont pas été en mesure de reconstituer des réserves de pollen suffisantes pour passer l’hiver. Malheureusement, ce n’est pas une simple conférence ministérielle, même assortie d’une aide financière ponctuelle qui pourront résoudre un problème de cette ampleur…

L. V.

Australie : après le feu, le déluge…

27 mars 2022

L’Australie n’en finit pas de subir catastrophe naturelle sur catastrophe naturelle. Entre juin 2019 et février 2020, le sud-est du pays avait été littéralement ravagé par une série d’incendies. Des feux de brousse habituels en cette saison mais dont l’ampleur avait été catastrophique du fait de l’extrême sécheresse et des fortes températures qui régnaient alors. Les bilans font état de pas moins de 186 000 km² partis en fumée en quelques mois, soit l’équivalent d’un tiers de la superficie de la France ! Près de 6000 bâtiments ont été détruits dont 2800 maisons d’habitation et le bilan humain fait état d’au moins 34 morts carbonisés directement auxquels s’ajoutent quelques 445 décès consécutifs aux inhalations de fumées…

Incendie en Australie en janvier 2020 (source © capture écran Twitter / Australia-Australie)

Le bilan environnemental de ces gigantesques incendies est catastrophique également puisqu’on estime que de l’ordre de 3 milliards d’animaux ont péri tandis que la NASA estime la quantité de C02 émise dans l’atmosphère par ces seuls feux de forêt à 306 millions de tonnes, ce qui est quasiment du même ordre de grandeur que l’empreinte carbone annuelle d’un pays comme la France.

Et la série continue depuis avec de nouveau de gigantesques incendies qui ont touché fin 2021 la côte ouest de l’Australie, dans la région très touristique de Margaret River où l’on avait enregistré des températures assez inhabituelles dépassant les 40 °C, tandis que, dans le même temps, la côte orientale de l’Australie subissait des inondations cataclysmiques. La zone sud-est de l’Australie, au sud de Sidney, celle-là même qui, il a a deux ans à peine, était la proie de flammes gigantesque ; a vu s’abattre un véritable déluge avec localement jusqu’à 400 mm de pluie en 24 h. En trois jours, Brisbane a enregistré un cumul de précipitation équivalent à 80 % de ce qui tombe en moyenne sur toute l’année ! A Lismore, une ville particulièrement touchée où la rivière a atteint une cote historique de 14 m, on a enregistré des pluies d’intensité exceptionnelle atteignant 181 mm en 30 mn.

Maisons inondées à Lismore, en Nouvelles-Galles du Sud, le 28 février 2022 (photo © Bradley Richardson / AFP / Le Monde)

Du coup, les dégâts liés à ce déluge de pluie qui a atteint son paroxysme début mars 2022, sont considérables. Plus de 200 000 personnes ont dû être évacuées en catastrophe de leurs maisons et beaucoup ont tout perdu. Le 9 mars 2022, le bilan officiel et encore provisoire était déjà de 22 morts tandis que 60 000 personnes étaient priées fermement d’évacuer leur habitation dans la ville même de Sidney. Le toit d’un supermarché s’est effondré et le barrage de Manly, situé au nord de la ville de Sidney, menaçait de céder. De nombreuses routes et infrastructures ont été endommagées par ces inondations cataclysmiques et on ne compte pas le nombre d’habitations noyées sous des déluges d’eau boueuse.

Déplacement en kayak dans les rues de Milton, dans la banlieue de Brisbane, près d’un bus submergé, le 28 février 2022 (source © Défi Média)

Cette série de catastrophes est incontestablement liée au dérèglement climatique en cours qui se manifeste actuellement via le phénomène que les météorologues appellent La Niňa, liée à une anomalie thermique de l’Océan pacifique et qui avait déjà causé des inondations dévastatrices en 2010-2011. Ce lien entre catastrophes naturelles et réchauffement climatique global est particulièrement net en Australie.

Ainsi, une étude publiée en novembre 2021 par des chercheurs de l’organisme public CSIRO (Commonwealth Scientific and Industrial Research Organisation) analyse les feux de brousse survenus en Australie au cours des 90 dernières années. Elle met ainsi en évidence que sur les 11 années où plus de 500 000 km² de forêt sont partis en fumée sous l’effet de méga feux de brousse, 9 se sont produites depuis 2020, à une période donc où le réchauffement climatique est le plus manifeste. Certes, de multiples facteurs expliquent l’origine et le développement de ces gigantesques incendies, mais les chercheurs confirment que le facteur climatique est celui qui explique cette accélération du phénomène.

Des incendies de plus en plus fréquents avec le réchauffement climatique, ici à Charmhaven (Nouvelle-Galles du Sud), le 30 décembre 2019 (photo © Twitter NSW Rural Fire Service / AP / SIPA / 20 minutes)

Pourtant, le gouvernement australien continue de nier cette évidence et maintient que ces feux de brousse ont toujours existé et que leur aggravation serait uniquement lié à un débroussaillement insuffisant, tout comme les inondations ne seraient que le fruit du hasard climatique. Paradoxalement, alors que l’Australie est peut-être l’un des pays où les effets du changement climatique sont les plus évidents, sans même parler du blanchiment de la Grande barrière de corail qui meurt à petit feu sous l’effet de l’augmentation incessante de la température marine, c’est aussi l’un de ceux dont les dirigeants persistent à nier l’évidence du lien avec nos propres émissions de gaz à effet de serre.


Le Premier ministre australien Scott Morrison (à gauche) aux côtés de Donald Trump à la Maison Blanche en septembre 2019 (photo © AAP Image / The Kidsnews)

Il faut dire que le premier ministre actuel, Scott Morrison, un chrétien évangéliste pentecôtiste ultra conservateur issu de l’aile la plus à droite du Parti libéral, est un climato-sceptique notoire. Entré au gouvernement en 2013 comme Ministre de l’immigration et de la protection des frontières, il est devenu chef du gouvernement fin août 2018, après que son prédécesseur a été renversé pour avoir annoncé sa volonté de respecter les termes de l’Accord de Paris sur le climat ! Dès le mois de septembre 2018, son pays fat face à une canicule et une sécheresse exceptionnelles : le thermomètre atteint 49,5 °C à Adelaïde et l’État du Queensland est ravagé par des incendies auxquels succèdent des inondations dévastatrices qui entraînent des pertes importante de cheptel dans cette zone d’élevage.

Seulement voilà : l’Australie est le quatrième plus gros producteur de charbon et le deuxième pays exportateur mondial : le charbon fournit 80 % de l’électricité nationale et rapporte chaque année 50 milliards de dollars à l’export, vers les pays asiatiques pour l’essentiel. Depuis 1990, l’Australie peut ainsi se targuer d’avoir augmenté ses propres émissions de gaz à effet de serre de 46,7 % !

Exploitation de charbon par le groupe Rio Tinto sur le Mont Thorley, dans la Vallée de l’Hunter en 2014 (source © Flickr / Global Voices)

Malgré les manifestations d’une partie de la jeunesse en faveur d’une meilleure prise en compte des enjeux environnementaux, le gouvernement de Scott Morrison bénéficie d’un large soutien de l’opinion qui voit d’abord les bénéfices économiques de cette exploitation minière du charbon qui contribue largement à la prospérité du pays. Les médias, détenus à 70 % par le climato-sceptique revendiqué, Rupert Murdoch, contribuent d’ailleurs largement à façonner cette popularité. Ainsi, en novembre 2019, alors que les incendies faisaient rage dans le Queensland et en Nouvelle-Galles du Sud, le vice-Premier ministre Michael McCormack déclarait publiquement que le changement climatique ne préoccupe guère que des « tarés de gauche dans les centres urbains »… C’est dit !

A l’occasion de la COP 26 pour le climat, l’Australie s’était vaguement engagée, sous la pression internationale, à viser la neutralité carbone d’ici 2059, mais s’est fermement opposée à l’idée d’un accord pour réduire l’exploitation du charbon qui assure sa prospérité. Un choix largement conforté par les électeurs au moins dans le secret de l’isoloir, à défaut de l’assumer tous publiquement dans les sondages d’opinion, comme tous les votes un peu honteux, d’abord guidés par l’intérêt individuel : ainsi va le Monde…

L. V.

Sinistres sécheresse : la Cour des Comptes s’en mêle…

17 février 2022

Contrairement à d’autres phénomènes naturels comme les séismes, les inondations, les coulées de boue ou les éboulements de falaises rocheuses par exemple, les mouvements de terrain liés au retrait-gonflement des sols argileux sont plus insidieux car ils évoluent lentement dans le temps, au fil des saisons, mais peuvent finir par faire des dégâts importants.

Un sol argileux présente en effet, selon la nature des minéraux qu’il renferme, la caractéristique d’absorber, par infiltration naturelle, des quantités d’eau qui le font gonfler, à la manière d’une éponge. Inversement, en période sèche, l’évaporation naturelle et surtout l’effet de la végétation dont les racines vont pomper l’eau du sol par capillarité, amène ce type de sol à se rétracter progressivement. Un tel phénomène n’est pas perceptible à l’œil nu. Mais lorsqu’une structure rigide comme une maison est posée sur ce type de sol, elle est soumise à ces mouvements saisonniers qui, à la longue, finissent par la fragiliser, provoquant l’apparition de fissures et de déformations, pouvant aller jusqu’à la ruine du bâtiment.

Schéma de principe des tassements différentiels liés au retrait-gonflement des sols argileux (source © BRGM / ORRM PACA)

En effet, ces tassements du sol d’assise sont rarement homogènes, ne serait-ce que parce que le sol reste plus humide sous la maison qu’à sa périphérie. Pour un peu que le sol d’assise soit hétérogène, ce qui est très fréquent, l’amplitude des mouvements sera variable d’un point à un autre et la maison, si elle n’est pas assez solide, aura bien du mal à résister à ces tassements différentiels. Si en plus on a eu la mauvaise idée de planter des arbres à proximité, l’assèchement du sol sera amplifié dans la zone d’influence de leur système racinaire, et le risque de tassement différentiel est alors maximal.

Bien entendu, si la maison a été bien construite, ancrée suffisamment en profondeur, là où les différences d’humidité sont faibles, et suffisamment rigidifiée avec des chaînages en béton armé à chaque niveau et autour des ouvertures, il ne se passera rien et la construction encaissera sans dommage ces tassements différentiels du sol d’assise. Mais trop souvent, surtout pour des maisons individuelles construites à l’économie, on se contente de fondations très superficielles, aux armatures mal liaisonnées, et les mesures élémentaires de respect des règles de l’art sont loin d’être toujours bien observées.

Schéma de principe des mesures à respecter pour construire sur sol argileux (source © BRGM / repris par le Moniteur)

C’est pourquoi on assiste, depuis des années, à une forte augmentation des sinistres liées à ce phénomène de retrait-gonflement des sols argileux, la plupart des désordres se manifestant pendant les périodes de sécheresse, lorsque les sols se tassent, et les dégâts se poursuivant ensuite à chaque nouveau cycle de dessiccation/humidification. Indemnisés en France depuis 1989 au titre du régime des catastrophes naturelles, ces sinistres ont déjà coûté la bagatelle de 13,8 milliards d’euros en 30 ans et représentent en moyenne 36 % des indemnisations versées dans ce cadre, juste derrière le risque inondation.

Fissuration d’une maison sous l’effet du retrait-gonflement des sols argileux, dans le Nord de la France (source © Cour des Comptes)

Chaque année, désormais, des milliers de communes font une demande de reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle pour des sinistres sécheresse : plus de 6000 communes par exemple pour la seule année 2019, et presque autant en 2018 ! Toutes les régions de France sont concernées, même si certaines sont davantage touchées selon la nature géologique des sols et selon les conditions climatiques. Une cartographie nationale des zones les plus exposées a été dressée par le BRGM (service géologique national) entre 1997 et 2010, actualisée en 2018, qui considère que 48 % du territoire métropolitain est exposé à un aléa fort ou moyen.

Or on dénombre plus de 10 millions de maisons individuelles, soit plus de la moitié du parc de maisons individuelles françaises, sur ces zones a priori les plus exposées. En région PACA, ce sont même 90 % des maisons individuelles qui se situées sur ces zones d’aléa moyen à élevé ! Et avec le réchauffement climatique, toutes les projections montrent que l’intensité et la fréquence des périodes de sécheresse est en train d’augmenter, ce qui va se traduire immanquablement par une forte augmentation de la sinistralité dans les années à venir. Les assureurs ont fait tourner leurs modèles et estiment que pour les 30 prochaines années, le coût des dommages à indemniser dans ce cadre pourrait atteindre 43 milliards d’euros, plus de trois fois plus qu’au cours des 30 dernières années…

Carte nationale d’aléa retrait-gonflement des sols argileux actualisée en 2018 (source © BRGM)

Dans ce contexte, on comprend que chacun s’inquiète et que les rapports sur le sujet s’enchaînent. Même la Cour des Comptes s’est penchée sur la question, à la demande du Comité d’évaluation et de contrôle des politiques publiques de l’Assemblée nationale et vient de publier, le 15 février 2022, un n-ième rapport sur ce dossier explosif. Elle s’alarme en particulier des risques financiers que pourrait faire courir à terme cette sinistralité sur l’équilibre du régime des catastrophes naturelles, même si elle reconnaît que ce dernier se porte plutôt bien, merci pour lui, et qu’il rapporte même de l’argent à la Caisse centrale de réassurance comme à l’État, lequel n’a eu à abonder les caisses qu’une seule fois, à l’occasion de la tempête de 1999.

Pour autant, la tentation de sortir le risque sécheresse du régime des catastrophes naturelle en démange plus d’un et on sent que la Cour des Comptes le verrait d’un bon œil même si elle ne se prononce pas ouvertement. D’ailleurs, l’adoption de la loi ELAN, en 2018, avait ouvert la voie à une telle évolution en inscrivant la prévention de ce risque dans les réglementations constructives, rendant obligatoire la réalisation d’une étude de sol lorsqu’on vend un terrain à bâtir et lorsqu’on veut y construire, sauf à respecter les règles forfaitaires permettant de construire une maison individuelle sur sol argileux de manière à résister aux tassements différentiels éventuels. Cette nouvelle réglementation, assise sur la carte d’aléa actualisée en 2018, vient du coup se surimposer aux Plans de prévention des risques liés au retrait-gonflement des sols argileux qui existaient déjà dans près de 2000 communes françaises, dont celle de Carnoux-en-Provence qui dispose d’un tel PPR depuis 2014.

Zonage réglementaire du PPR retrait-gonflement des sols argileux de Carnoux-en-Provence (source © Préfecture des Bouches-du-Rhône)

Le fait que la carte d’aléa qui avait alors servi de base à l’élaboration de ce PPR ait évolué depuis ne facilite certes pas la compréhension d’une politique de prévention qui reste encore très insuffisante comme le reconnaît bien volontiers la Cour des Comptes. On sait pourtant depuis des années comment construire sans risques sur des sols argileux, mais trop souvent les constructeurs passent outre les mesures préventives, comptant sur le fait que leur responsabilité n’est de fait engagée que durant les 10 ans de la garantie décennale alors que, bien souvent, les dommages n’apparaissent que plus tard, après plusieurs cycles de sécheresses et ré-humidification.

Carte actualisée d’aléa retrait-gonflement des sols argileux de Carnoux-en-Provence (source © georisques)

Les propriétaires des maisons ainsi impactées se retrouvent alors face à un véritable parcours du combattant pour tenter de se faire indemniser les dommages qui apparaissent au fil du temps et dont les réparations peuvent coûter très cher lorsqu’il s’agit de reprendre les fondations en sous-œuvre. La reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle est une condition nécessaire pour prétendre à une telle indemnisation, sous réserve d’une expertise favorable et après déduction d’une franchise qui s’élève quand même à 1520 € pour ce type de sinistre. Mais cette reconnaissance ne va pas de soi puisque moins de 50 % des demandes reçoivent une réponse favorable, sur la base de critères météorologiques par nature très difficiles à élaborer et du coup fortement contestés.

Pour le risque sécheresse comme pour beaucoup d’autres, il vaut toujours mieux prévenir que guérir, car les surcoûts occasionnés par une construction initiale selon les règles de l’art sont infimes par rapport à ceux d’une réparation après sinistre, mais la prévention des risques reste bien difficile à intégrer : sans doute l’esprit humain est-il trop joueur pour accepter de se plier de bonne grâce aux règles de prudence élémentaires ?

L. V.

Du géocorail pour stabiliser le littoral ?

10 janvier 2022

Avec le réchauffement climatique global, le niveau moyen des océans s’élève progressivement, sous le simple effet de la dilatation thermique de l’eau. Mais tout laisse à penser que le phénomène risque fort de s’aggraver dans un proche avenir, sous l’effet de phénomènes complexes et plus difficiles à modéliser, la fonte des glaces polaires pouvant contribuer de manière significative à cette élévation progressive du niveau des mers. Mécaniquement, plus ce niveau s’élève, plus les zones côtières sont menacées, surtout dans les zones de côte sableuse, déjà soumises à une érosion naturelle du fait de l’action de la houle.

L’érosion côtière grignote lentement mais sûrement les infrastructures littorales (photo © Matthew J. Thomas / Actu-Environnement)

Ces phénomènes d’érosion côtière et de recul du trait de côte ne sont pas simples à modéliser car ils dépendent fortement des conditions locales et l’érosion se fait souvent par à-coups, à l’occasion de fortes tempêtes, si bien que la notion même de vitesse moyenne d’érosion du trait de côte n’a pas forcément grande signification et peut être très variable d’un point à un autre. Les analyses disponibles montrent néanmoins que 20 % du littoral national, y compris dans les territoires d’outre-mer (hors Guyane), est désormais en phase de recul et qu’environ 30 km² de terre a déjà été engloutie par la mer au cours des seules 50 dernières années.

L’immeuble Signal, à Soulac-sur-mer, menacé par l’érosion côtière, ici en 2014 lors de son évacuation (photo © Laurent Theillet / MaxPPP / Le Monde)

Chacun a vu notamment les images du Signal, cet immeuble d’habitation de 4 étages construit à la fin des années 1960 sur la côte landaise, dans la commune de Soulac-sur-Mer, en Gironde, à environ 200 m du littoral. Grignotée par les avancées de l’océan, l’immeuble est désormais directement menacé par les vagues et a dû être évacué par ses occupants en 2014. Il va désormais être démoli par la Communauté de communes dans le cadre d’un projet plus global de renaturation du littoral. Mais ce bâtiment n’est qu’un exemple parmi beaucoup d’autres des constructions faites un peu imprudemment dans des secteurs menacés par l’érosion côtière. Ainsi, le CEREMA a publié en 2019 une étude estimant entre 5 000 et 50 000 (selon les hypothèse retenues) le nombre de logements qui seront directement menacées par ce recul du trait de côte d’ici 2100.

Des maisons directement menacées par l’érosion du littoral, ici sur la côte atlantique (photo © David Ademas / Ouest France)

La côte méditerranéenne est directement touchée par ce risque, tant sur les côtes sableuses, notamment dans le Languedoc et en Camargue, que sur les zones de falaises côtière. Ces dernières sont en effet soumises elles-aussi à des phénomènes chroniques d’érosion, sous l’effet principalement de la circulation d’eau dans les fissures des massifs rocheux, provoquant petit à petit la désagréqation de ces fronts rocheux qui s’éboulent périodiquement. La houle déblayant au fur et à mesure les matériaux issus de ces éboulements et accumulés en pied de falaise, le littoral recule inexorablement, finissant par menacer les maisons construites près du rivage.

Face à cette menace désormais bien caractérisée, une stratégie nationale de gestion du recul du trait de côte a été élaborée et la loi climat adoptée en août 2021 prévoit une liste de communes qui devront intégrer dans leur plan local d’urbanisme les zones potentiellement soumises à cette érosion littorale. Marseille sera directement concerné par cette menace, s’étant largement urbanisée en bordure même de la mer, dans des secteurs soumis à des éboulements récurrents.

A Marseille, de nombreuses constructions sont directement menacées par l’érosion littorale : ici le CIRFA (centre d’information et de recrutement des forces armées près des Catalans (source © Tourisme Marseille)

Si la logique consiste à limiter les constructions dans ces zones et à supprimer progressivement les bâtiments les plus menacés, des stratégies de protection sont aussi mises en œuvre, via des ouvrages de défense édifiés soit en haut de plage (sous forme de digues ou de murs), soit en pied de plage (sous forme de brise-lames et d’épis en enrochements), soit en immersion.

Pour limiter l’impact et le coût de tels ouvrages qui nécessitent de gros moyens de terrassement, une société implantée à Marseille depuis 2012 sous le nom de Géocorail, a mis au point un procédé innovant assez astucieux et d’ailleurs breveté. En injectant du courant électrique, à partir d’une cathode reliée à un générateur, et d’une anode en titane, on provoque une électrolyse de l’eau de mer qui permet de précipiter le calcium et le magnésium, lesquels se déposent sur le substratum sous la forme d’un liant naturel solide à base d’aragonite et de brucite, selon un mode de dépôt assez semblable à celui qui permet la construction naturelle de récifs coralliens.

Philippe Andréani, dirigeant de la société Géocorail, avec un fragment de grille recouverte de son liant déposé in situ (photo © Stéphanie Têtu / Le Moniteur)

Ce dépôt qui vient se former sur une armature de grillage métallique agglomère également tous les sédiments marins et débris en suspension dans l’eau, débris de coquillage, grains de sables et même déchets plastiques, formant un encroutement calcaire qui s’épaissit de 5 à 10 cm par an jusqu’à constituer une coque protectrice qui permet de renforcer naturellement les pieds de digues ou d’enrochement, de colmater les brèches en pied de quai ou de consolider les pieds de plage menacés d’érosion. Dès que l’ouvrage a atteint le niveau de protection recherche, il suffit de couper l’alimentation et le matériau ainsi généré devient inerte comme un dépôt calcaire naturel.

Formation de Géocorail en place pour renforcer un ouvrage de protection (source © Géocorail / La Gazette des Communes)

Dès 2016, une première application de ce procédé ingénieux a été testée à Châtelaillon-Plage, près de La Rochelle, pour renforcer une digue de protection. D’autres ont suivi depuis, notamment à Mèze, dans l’Hérault, où la société a imaginé, avec le syndicat mixte du bassin de Thau, de réaliser des cages en gabions remplies de coquilles d’huîtres pour recycler les quelques 8 500 tonnes générées chaque année par l’activité conchylicole locale. Immergés dans l’eau pendant un an, ces blocs se solidifient et peuvent ensuite remplacer des enrochements à moindre coût et faible impact environnemental. A Cannes, le béton naturel de Géocorail a aussi permis de renforcer des chaussettes brise houle immergées devant la Croisette.

Matériau biomimétique, le Géocorail offre de multiples applications, y compris pour remplacer des gabions ou des enrochements, voire pour agglomérer des sédiments pollués (source © Géocorail / Le Moniteur)

En 2021, le fonds d’investissement Truffle Capital, qui soutient cette entreprise depuis sa création, a levé 2,7 millions d’euros pour les injecter dans cette société en pleine croissance qui envisage aussi d’utiliser son procédé pour encapsuler directement au fond de l’eau des sédiments sous-marins pollués, pour éviter qu’ils ne soient remis en suspension par les hélice des bateaux ou lors de leur extraction. Un bel avenir en perspective pour cette entreprise qui mise sur une meilleure prise en compte par les collectivités de ces phénomènes d’érosion marine pour développer son carnet de commande…

L. V.

Vaccination : certains ne savent pas calculer !

28 décembre 2021

On dit souvent que les Français manquent de formation en économie et qu’ils ont parfois du mal à calculer, ce qui expliquerait leurs réticences à se couler dans le moule de la mondialisation heureuse et de la spéculation financière débridée… Foutaises, bien entendu ! En revanche, l’actualité récente vient, une fois encore, de démontrer que certains de nos responsables politiques ont un peu de mal à jongler avec les réalités mathématiques, au point que leurs manipulations des données statistiques relève plutôt de la manipulation mentale, pour ne pas dire de la malhonnêteté intellectuelle !

Contexte sanitaire aidant, la dernière polémique en date ne porte pas sur les chiffres cachés du chômage ou ceux de l’immigration clandestine comme à l’accoutumée, mais sur le nombre de malades du Covd-19. C’est Philippe de Villiers qui a dégainé le premier, à l’occasion d’une intervention sur Europe 1 le 20 décembre 2021, dans une diatribe déchaînée où le tribun de la droite conservatrice affirme, ni plus ni moins : « le pass sanitaire, c’est de l’apartheid » avant de s’en prendre à l’efficacité même de la vaccination, estimant que «  le vaccin ne marche pas (…). Le gouvernement fait n’importe quoi, ce sont des amateurs (…). Ils veulent le contrôle total de la population »…

Philippe de Villiers au micro d’Europe 1 le 20 décembre 2021 (source © Europe 1)

Et à l’appui de sa démonstration, le désormais soutien d’Eric Zemmour, brandit une fiche Bristol sur laquelle sont scrupuleusement notés les chiffres qu’il assènent à l’antenne pour confirmer sa théorie selon laquelle le vaccin ne sert à rien : « 63 % des décès sont des vaccinés (…). On nous ment (…). Si on est dans la situation où on est aujourd’hui, c’est que le vaccin n’a pas marché ». Un chiffre qu’un autre responsable politique de droite, Nicolas Dupont-Aignan, candidat à l’élection présidentielle de 2022 et que le maire de Carnoux juge « extrêmement sympathique », au point de lui accorder régulièrement son parrainage, a repris à l’identique 2 jours plus tard, au micro de RTL, pour appuyer sa propre théorie selon laquelle le vaccin devrait être strictement réservé aux seules personnes à risque.

Une analyse du dessinateur algérien Karim (source © Pinterest)

Pourtant, ce n’est pas tant le chiffre lui-même qui est contestable que l’interprétation un peu hâtive qui en est faite par des personnages dont l’audience publique est importante, ce qui mériterait de leur part sans doute un peu plus de circonspection. Le chiffre ainsi mis en avant est de fait, à une petite exagération près, issu directement d’une étude publiée le 17 décembre 2021 par la DARES, la direction des études statistiques du Ministère de la Santé et qui porte justement sur l’analyse de l’efficacité du vaccin contre le Covid sur la période toute récente qui court du 8 novembre au 5 décembre 2021.

Sur cette période en effet, ce sont bel et bien 62 % des personnes décédées du Covid-19 qui étaient vaccinées, et même, pour quelques-uns d’entre elles avec une troisième dose de rappel. Faut-il pour autant en déduire, comme le suggèrent avec beaucoup d’aplomb ces deux politiciens, que le vaccin ne sert strictement à rien ? En réalité, ces chiffres traduisent simplement le fait que la vaccination s’est généralisée dans la population malgré l’existence de quelques réfractaires, puisqu’à ce jour il ne reste plus que 9 % des plus de 20 ans qui n’ont encore reçu aucune dose de vaccin. Le jour où toute la population française sera vaccinée, gageons sans aucun risque de se tromper, que 100 % des morts du Covid seront à jour de leur vaccination et que ces chiffres traduiront simplement le fait que toute vaccination n’est jamais efficace à 100 %. Il est donc pour le moins réducteur de s’en tenir à ce seul indicateur !

Répartition entre juin et décembre 2021 des décès liés au Covid en fonction de leur parcours vaccinal (source des données © DARES ; Infographie © Datawrapper / Marianne)

L’évolution de ces mêmes chiffres montre d’ailleurs qu’entre juin et septembre, les décès liés au Covid étaient presque exclusivement le fait de personnes encore non vaccinées. La généralisation de la vaccination, alliée au fait que l’efficacité de la protection vaccinale s’érode au fil du temps (d’où l’importance de la dose de rappel), ont fait que désormais les victimes du Covid se rencontrent aussi parmi des personnes vaccinées, surtout lorsqu’elles souffrent de comorbidité où sont fragilisées par le grand âge.

Pour autant, il n’est reste pas moins que, statistiquement et quoi qu’en pensent nos deux trublions, une personne non vaccinée, est nettement plus exposée à décéder du Covid-19 qu’une personne comparable vaccinée. Il suffit pour s’en convaincre de rapporter ces chiffres de décès constatés à la taille de ces deux populations. Si 38 % des décès observés concernent des non-vaccinés alors que seule 9 % de la population française n’est pas vaccinée, cela signifie mathématiquement que sur cette période, un individu non vacciné a quand même six fois plus de risque de mourir du Covid que s’il était vacciné. Il suffit d’ailleurs de rapporter les chiffres de la DARES à chacune des populations correspondantes pour s’en convaincre : sur 10 millions de personnes, le nombre de décès du Covid dépasse désormais 60 parmi les non-vaccinés alors qu’il atteint à peine 10 pour les vaccinés après avoir oscillé autour de 5 au cours des 6 derniers mois.

Nombre de décès liés au Covid en fonction du parcours vaccinal, rapportés à une population de 10 millions de personnes de plus de 20 ans (source des données © DARES ; Infographie © Datawrapper / Marianne)

Et encore, la DARES fait totalement abstraction, dans son analyse, des cas pourtant manifestement fréquents, de faux pass sanitaires qui viennent perturber ces statistiques, nombre de malades étant enregistrés comme vaccinés alors qu’on se rend compte, parfois après leur décès et sans que cela puisse être pris en compte dans les statistiques officielles, qu’en réalité ils ne l’étaient pas…

En réalité, le bénéfice statistique du vaccin est encore plus flagrant quant on élargit l’analyse au nombre de personnes hospitalisées en soins intensifs et pas seulement aux décès. Malgré une proportion croissante de personnes désormais vaccinés, il est flagrant de constater que l’essentiel des malades graves qui viennent encombrer les services de réanimation et désorganiser notre système hospitalier restent, pour une large part, des personnes qui ont refusé de se faire vacciner malgré le travail intense de mise à disposition d’une couverture vaccinale facilement accessible et gratuite. Comme le rappelle la DARES, sur cette période de novembre-décembre 2021, pourtant peu favorable à sa démonstration, les 9 % de personnes encore non-vaccinées parmi les plus de 20 ans en France, représentent à elles seules 25 % des tests PCR positifs, 41 % des hospitalisations pour Covid, 52 % des admissions en soins critiques et 38 % des décès.

Répartition entre juin et décembre 2021 des entrées en soin critique liés au Covid en fonction de leur parcours vaccinal (source des données © DARES ; Infographie © Datawrapper / Marianne)

Des chiffres qui traduisent néanmoins une baisse indéniable d’efficacité de l’injection au fil du temps. Sur leur base, la DARES en déduit que, pour les adultes de plus de 40 ans pour lesquels on dispose de davantage de recul, la protection vaccinale contre le risque de décès reste élevée, de l’ordre de 90 à 95 % dans les premiers mois, pour redescendre ensuite progressivement autour de 80 %, la dose de rappel permettant de remonter vers 98 %.

Au delà de ces données statistiques assez convaincantes, l’actualité regorge d’exemples concrets qui ne peuvent que confirmer l’intérêt d’une telle couverture vaccinale, non seulement comme outil de politique publique, mais aussi à l’échelle du bénéfice individuel. Ainsi, aux Antilles où les manifestations, parfois violentes, se poursuivent contre l’obligation vaccinale faite aux professionnels de santé et à la généralisation du pass sanitaire.

Stanislas Cazelles, Préfet de la Martinique (source © France TV info)

Le 6 décembre 2021, le Préfet de la Martinique, Stanislas Cazelles, annonçait ainsi avoir été testé positif au Covid après une réunion de travail avec plusieurs représentants de l’intersyndicale, suite aux manifestations monstres du 22 novembre 2021 à l’issue desquelles un appel à la grève générale avait été lancée. Mis à l’isolement pendant quelques jours, le préfet qui était dûment vacciné, avait continué d’assumer ses fonctions en télétravail et n’avait ressenti que quelques légers symptômes peu invalidants. En revanche, deux représentants syndicaux contaminés en même temps, Alain Decaille, président de la fédération des taxis indépendants de Martinique, et Aimé Agat, président du syndicat pour la défense des artistes martiniquais, qui protestaient contre le pass sanitaire et refusaient obstinément l’idée même de vaccination, sont décédés le 20 décembre 2021. Puisse cet exemple, parmi tant d’autres, contribuer à convaincre les derniers récalcitrants…

L. V.

Chute de météorite ou l’accident improbable

10 décembre 2021

Comme chacun sait, nos ancêtres les Gaulois ne craignaient qu’une chose, que le ciel leur tombe sur la tête. Une crainte a priori pas totalement injustifiée quand on sait que plusieurs dizaines de milliers de météorites d’une masse supérieure à 10 g viennent percuter annuellement le sol de notre planète, ce qui représente en moyenne une masse totale de l’ordre de 40 tonnes susceptible de s’abattre sur notre tête chaque année. Sans compter bien évidemment les micrométéorites, ces poussières d’étoiles qui ressemblent à de la cendre de cigarettes, qui croisent en permanence la trajectoire de la terre mais dont l’essentiel est consumé dans l’atmosphère.

Un dessin signé Besse, publié par Marianne le 18 novembre 2021

Bien évidemment, la plupart de ces météorites ou astéroïdes qui viennent ainsi régulièrement heurter notre planète ne présentent pas de danger, même s’il ne soit pas exclu qu’ils aient été à l’origine d’événements cataclysmiques par le passé, car ils ont toutes les chances de s’abattre dans la mer, qui couvre les deux-tiers de la surface terrestre, ou sur des zones désertiques puisque les espaces urbanisés ne représentent finalement qu’environ 3 % de la superficie du globe. On dénombre pourtant, bon an mal an, entre 5 et 25 chutes de météorites dûment observées et qui sont donc susceptibles de causer des dégâts.

De là à recevoir une telle météorite sur la tête, ce serait vraiment jouer de malchance… Mais pourtant, il semble que le cas se soit déjà produit, et sans doute même à de multiples reprises. L’exemple le plus récent, bien que faisant l’objet de controverses, notamment de la part de la NASA, remonte au 6 février 2016. Un chauffeur de bus indien, du nom de Kamaraj, a été tué ce jour là alors qu’il se promenait sur le campus d’une université près de Natrampalli, dans l’État indien du Tamil Nadu, et trois autres personnes ont été blessées aux alentours où les vitres des bâtiments les plus proches et celles d’un bus scolaire ont été brisées par le souffle.

Investigation autour du cratère d’impact où un homme a été tué le 6 février 2016 (source © KK Productions / ABC news)

Il n’a pas été retrouvé de traces d’explosif sur le site, ce qui exclut a priori la thèse de l’attentat, et les témoins racontent avoir entendu un bruit strident et vu un objet volant « ressemblant à un drone ». Les enquêteurs ont aussi retrouvé sur les lieux de l’accident, dans le cratère de 60 cm de profondeur, des pierres étranges, dont un fragment de 11 g, qui pourraient s’apparenter à des restes de météorites. Un impact similaire avait d’ailleurs été signalé peu auparavant, le 26 janvier 2016 à Alangayam, un autre village du même district de Vellore.

Sur la base des calculs statistiques faits par les spécialistes, être ainsi frappé par une météorite est très improbable. Mais il semble bien que ce chauffeur indien ait été victime d’un karma particulièrement défavorable…

Pour autant, l’histoire récente fait état d’autres personnes qui ont été percutées par un bout de météorite. C’est le cas notamment d’Ann Elizabeth Hodges qui avait été réveillée en sursaut alors qu’elle faisait tranquillement la sieste sur son canapé dans sa maison de Oak Grove, un faubourg de Sylacauga, en Alabama. Ce 30 novembre 1954, par une belle après-midi d’automne, de nombreux témoins observent la boule de feu qui traverse le ciel et se fragmente. Un des morceaux, de la taille d’un ananas de près de 4 kg traverse le toit de la maison de Mme Hodges, vient rebondir sur un meuble avant de réveiller en sursaut la propriétaire des lieux qui s’en tire avec de graves contusions. Le fragment de météorite, réquisitionné par l’United States Air Force, est désormais exposé au Museum d’histoire naturelle de l’Alabama, après avoir fait l’objet d’un contentieux avec les propriétaires des lieux qui voulaient le vendre aux enchères pour payer les réparation de leur toit…

Ann Hodges avec le morceau de météorite qui l’a percutée dans son canapé (source © Alabama Museum of Natural History)

On cite aussi dans les annales le cas d’une malheureuse vache tuée net le 15 octobre 1972 sur les terres de la ferme El Tinajero, près de Valera, au Vénézuela. Ce jour-là, les témoins observent une lumière brillante accompagnée d’une déflagration, et le lendemain matin, le fermier découvre sa vache morte à proximité de trois fragments de météorites dont le plus gros pèse pas moins de 38 kg. De là à penser que le pauvre Karamaj, décédé en 2016, serait une réincarnation de la vache d’El Tinajero, l’hypthèse ne semble même pas avoir été examinée par les scientifiques…

En revanche, des chercheurs ont découvert, en avril 2020 selon la revue Meteoritics & Planetory Science, en fouillant dans des archives de la Présidence de la République de Turquie, trois vieux manuscrits qui font état de rapports très circonstanciés adressés par le gouverneur de Sulaymaniiyah, actuellement en Irak, à Abdul Hamid II, alors sultan de l’empire ottoman. Ces documents expliquent que le 22 août 1888, une boule de feu a embrasé le ciel à proximité de la ville, sans doute du fait de l’explosion dans l’atmosphère d’une météorite. Pendant quelques minutes, les témoins ont vu une pluie de météorites s’abattre sur une colline. Un homme en est mort et un autre est resté paralysé, touchés par les impacts car au mauvais endroit, au mauvais moment… Les champs aux alentours auraient aussi subi des dégâts importants mais l’échantillon de météorite qui était supposé accompagner le rapport manuscrit reste introuvable à ce jour.

Des boules de feu dans le ciel… (photo © Aliaksandr Marko / Adobe Stock / Futura Science)

L’Histoire a aussi retenu le cas d’un chien qu’un marchand aurait vu se faire pulvériser en 1911 à Nakhla en Egypte, probablement sous l’impact d’une petite météorite. En juin 2009,un jeune Allemand de 14 ans, Gerrit Blank, a aussi raconté avoir vu une boule de feu dans le ciel avant de ressentir une violente douleur à la main où un fragment de météorite de la taille d’un petit pois l’a frôlé, lui laissant une petite cicatrice, avant de finir sa course dans le bitume où les scientifiques ont pu le récupérer pour l’analyser.

Des événements bien anodins comparés à celui qui s’est produit le 15 février 2013, dans le sud de l’Oural, lorsqu’un météore de 15 à 17 m de diamètre, pesant probablement autour de 12 000 tonnes, s’est fragmenté dans l’atmosphère, créant une onde de choc qui a causé de nombreux dégâts dans la ville de Tcheliabinsk, une métropole de plus d’un million d’habitants. Le toit d’une usine a été fortement endommagé et des milliers de vitres ont été soufflées, blessant plus de 1 000 personnes, principalement du fait des éclats de verre.

Trace dans le ciel du passage de la météorite de Tcheliabinsk, en Russie, le 15 février 2013 (photo © Alex Alishevskikh / Futura Science)

Un siècle plus tôt, le 30 juin 1908, une gigantesque explosion avait été observée dans la taïga sibérienne, dans un secteur de collines boisées drainées par la Toungouska pierreuse, un affluent de l’Ienisseï. Quelques éleveurs de rennes autochtones ont vu passer une énorme boule de feu dans le ciel, peu avant l’explosion qui s’est produite à une soixantaine de kilomètres de Vanavara.

Arbres soufflés par la comète de la Toungounska en 1908 (source © Astrosurf / Luxorion)

L’absence de cratère observé laisse encore planer des doutes sur la nature de cet évènement qui pourrait cependant être lié à l’impact d’une comète s’étant désagrégée dans la basse atmosphère. Toujours est-il que la déflagration qui s’en est suivie est estimée à 1000 fois celle de la bombe d’Hiroshima et qu’elle a totalement détruit la forêt sur un rayon de 20 km.

De quoi alimenter les fantasmes de ceux qui redoutent la chute inopinée d’une météorite géante sur une mégapole : c’est peu probable, mais pas totalement exclu…

L. V.

Balmes de Lyon : les arêtes de poisson sont restées coincées…

25 novembre 2021

C’est le problème des sites urbains occupés de longue date : les projets d’aménagement sont parfois tributaires des vestiges que nous ont laissés nos lointains prédécesseurs. A Marseille, les maires successifs jusqu’à présent ne se sont guère encombrés de telles considérations, n’hésitant pas à sacrifier au développement de la ville les vestiges antiques de toute nature sur lesquels butent régulièrement les pelleteuses, saccageant encore récemment sans vergogne tel oppidum celto-ligure, telle carrière datant de l’installation de la colonie phocéenne et ne conservant que contraints et forcés, de maigres reliquats de l’ancien port antique autour du Centre Bourse.

Mais Marseille n’est pas la seule à se heurter ainsi à la gestion des traces de nos anciens. A Lyon aussi, la question se pose, même si la ville est d’implantation plus récente, fondée en 43 avant J.C. par le gouverneur Lucius Munatius Planctus, sous le nom de Lugdunum, sur un site certes occupé depuis au moins 600 ans par des tribus gauloises, mais qui a connu alors un essor spectaculaire puisqu’elle est est devenue capitale des Gaules une quinzaine d’années seulement après sa création.

Reconstitution de la ville de Lyon à la fin de l’époque gallo-romaine (source © Lyonnitude active)

Alors que les Gaulois étaient alors installés sur la colline de la Croix-Rousse et au niveau de la confluence, à Condate, la ville romaine initiale s’étend principalement sur la colline de Fourvière, avant d’englober la colline voisine de la Croix-Rousse puis la Presqu’île qui s’étend entre Saône et Rhône. Sur ces « balmes », un ancien mot gaulois faisant référence aux grottes d’ermites et qui désigne ces collines aux versants escarpés surplombant la Saône et sur lesquelles les Romains ont choisi d’édifier la cité, le substratum de granite et de gneiss est recouvert d’une épaisse couche d’argile, elle-même surmontée de sables et de cailloutis par dessus lesquels s’est déposée une moraine glaciaire argilo-caillouteuse, puis des limons de loess apportés par le vent après la dernière glaciation.

Du fait de cette nature géologique, l’eau s’infiltre et circule en abondance dans le sol avant de se heurter en profondeur à ces formations argileuses imperméables, ce qui conduit à la formation de nombreuses sources à flancs de colline. Dès leur installation, les Romains ont non seulement mis en place un réseau d’aqueducs pour approvisionner la ville en eau potable depuis le Gier ou l’Yzeron, mais aussi un réseau souterrain de drainage, sous forme de vastes galeries maçonnées dont la plupart sont encore en parfait état.

Aqueduc romain du Gier à Chaponost (photo © Jacques Mossot / Structurae)

Après avoir périclité pendant plusieurs siècle, la ville de Lyon connaît une nouvelle prospérité à la Renaissance où elle s’impose comme capitale financière et économique de la France. Les réseaux sophistiqués de l’époque romaine ayant été quelque peu oublié, chacun creuse son puits et ses propres galeries pour assurer son alimentation en eau, créant ainsi un réseau anarchique de galeries souterraines qui s’enfoncent sous les collines. Les couvents et congrégations religieuses puissantes qui investissent la colline de Fourvière, tombent d’ailleurs parfois sur d’anciens ouvrages romains à l’occasion de leurs propres travaux d’infrastructures hydrauliques.

Réseau souterrain antique sous la colline de Fourvière, photo empruntée au magnifique site La Taupe vous guette

A partir des années 1850, le progrès technique permet d’installer les premières pompes pour alimenter la Croix-Rousse directement avec l’eau des fleuves, avant que le percement du canal de Jonage, achevé en 1899, ne vienne régler à la fois la question de l’alimentation de l’agglomération en eau potable et en électricité. Les puits qui étaient encore utilisés et sans doute à l’origine des dernières épidémies de choléra qui touchent la ville à la fin du XIXe siècle, sont dès lors abandonnés.

Et forcément, la mémoire collective oublie tous ces ouvrages souterrains creusés au fil des siècles sous les balmes de Lyon pour drainer et capter les écoulements d’eau. Mais si la mémoire des hommes est fragile, la Nature est souvent là pour la leur rafraîchir. Le 6 novembre 1930, un cantonnier signale ainsi des suintements inhabituels à travers les fissures d’un mur de soutènement juste en dessous de l’hôpital de l’Antiquaille. On interdit l’accès de la rue aux poids-lourds mais les infiltrations s’accentuent et dans la nuit du 12 au 13 novembre, le mur de soutènement cède brutalement tandis qu’une coulée de boue vient s’abattre contre l’immeuble d’en face. Les pompiers viennent constater les dégâts et prendre en charge les blessés, mais c’est alors qu’un pan entier de la colline cède et vient tout ensevelir, coupant en deux les immeubles. On dénombre 39 victimes dont 19 pompiers, soit 20 % des effectifs de l’époque !

Photo d’archive de l’effondrement du 13 novembre 1930 à Fourvière (source © Le Progrès)

L’émoi est grand et l’on commence à prendre conscience de la fragilité de ces collines parcourues de multiples circulations d’eaux souterraines plus ou moins bien drainées par un réseau anarchiques de galeries qui ne sont plus entretenues depuis des années. Une Commission des Balmes est créée dans la foulée, d’abord sous la forme d’un collège d’experts pour analyser les causes de l’accident, puis, à partir de 1951 pour donner un avis consultatif sur les projets de construction dans des sites à risque géotechnique.

Ce qui n’empêchera pas la survenance d’autres catastrophes comme celle du 14bis cours d’Herbouville où l’effondrement d’un immeuble de 5 étages sous l’effet d’un glissement de terrain fera 3 morts le 31 juillet 1977, dans une rue du pied de la Croix-Rousse qui avait déjà fait l’objet d’un éboulement majeur le 8 mai 1932 avec un bilan particulièrement lourds d’au moins 30 morts. En 1977, le bilan humain avait pu être limité grâce à la présence d’esprit des sapeurs-pompiers qui avaient réussi à faire évacuer en urgence l’immeuble avant qu’il ne s’effondre brusquement, mais plusieurs autres bâtiments s’étaient à leur tour effondrés dans les jours suivants, laissant un trou béant qui ne fut comblé qu’à partir de 1988.

Photo d’archive de l’effondrement du 31 juillet 1977 cours d’Herbouville, désormais cours Aristide Briand (source © Le Progrès)

Il a fallu à Lyon les travaux gigantesques de doublement du tunnel sous la Croix-Rousse pour que la ville prenne enfin conscience de l’importance de ce patrimoine historique que constituent toutes ces galeries souterraines qui ont été creusées sous les collines. Ouvert à la circulation en 1952, le tunnel de la Croix-Rousse, dont les 1752 m de longueur sont parcourus quotidiennement par 50 000 véhicules, nécessitait une rénovation d’urgence, finalement décidée en 2007 : des travaux gigantesques, estimés à 220 millions d’euros, et qui exigeaient notamment le percement d’un second tube dédié en temps normal aux déplacements en mode doux, mais permettant de servir de voie d’évacuation en cas d’accident.

Mis en service début 2014, ce nouveau tunnel a aussi été l’occasion d’un remarquable travail archéologique initié par les services de la ville et dont les conclusions avaient été rendues publiques en 2009. Les « cataphiles », ces passionnés qui parcourent en tous sens les galeries souterraines du cru pourtant interdites au public depuis 1989, s’inquiétaient en effet des dommages irréparables que pouvaient causer ce chantier pharaonique qui devait recouper un des réseaux souterrains emblématique de la ville, connu sous le nom de réseau fantasque ou arêtes de poissons, mal connu et non répertorié dans les archives locales.

Extrémité d’une galerie du réseau en arêtes de poisson (photo © L’influx)

A l’issue de ce gros travail d’investigation archéologique, on en sait désormais un peu plus sur ce réseau mystérieux, beaucoup plus étendu qu’on ne l’imaginait, depuis les rives du Rhône jusqu’au plateau de la Croix-Rousse et dont la construction remonte au XVIe siècle. Ces galeries, soigneusement maçonnées avaient en réalité une fonction purement militaire, servant aux soldats à entreposer vivres et munitions tout en leur permettant de circuler ni vus ni connus. Elles ont été creusées suite à l’édification de la citadelle Saint-Sébastien, édifiée en 1564 sur ordre de Charles IX et dont la fonction était de surveiller la population lyonnaise et de se défendre contre elle en cas de besoin.

Le jeune roi Charles IX en 1561 avec sa mère Catherine de Médicis et ses frères et sœurs Henri, François et Marguerite (source © Atelier François Clouet / Hérodote)

Intronisé roi en 1560 à l’âge de 10 ans, après la mort prématurée de son frère François II, le jeune Charles IX et sa mère Catherine de Médicis qui assure la régence jusqu’à sa majorité, doivent faire face au début des guerres de religion qui commencent à ensanglanter le pays et déboucheront en 1572 sur le massacre de la Saint-Barthélémy. Dans ce climat trouble, Marie de Médicis entreprend avec le jeune roi un véritable tour de France du royaume qui le conduit à Lyon durant l’été 1564, le temps d’y interdire le culte protestant avant de fuir la ville suite à l’arrivée d’une épidémie de peste.

C’est d’ailleurs non pas à Lyon, mais à Turin que les historiens ont retrouvé dans les archives la seule mention d’époque du fameux réseau en arrêtes de poisson construit sous la citadelle et dont fait état un espion dans son rapport. La citadelle elle-même sera démantelée dès 1585, à la demande de la ville et aux frais du pouvoir royal qui l’avait édifiée de manière très vexatoire.

Galerie en eau du réseau dit en arêtes de poisson sous la Croix-Rousse (photo © Davis Patin / Le Bonbon)

Une telle brièveté d’usage ajoutée au caractère confidentiel de l’édifice expliquent pourquoi il a fallu attendre près d’un demi-millénaire pour que les Lyonnais apprennent enfin l’existence et la raison de ce patrimoine architectural militaire absolument remarquable, au point d’ailleurs que certains militent en faveur de son aménagement pour une ouverture au public. Ce qui serait peut-être une bonne idée, non seulement pour permettre à tout un chacun de découvrir ces vestiges si particuliers, mais aussi pour mieux prendre conscience de l’importance de ces réseaux souterrains historiques qui minent les collines de Fourvière et de la Croix-Rousse…

L. V.

Grippe espagnole de 1918 : la grande oubliée

17 novembre 2021

Publié en 2018, aux éditions Vendémiaire, l’ouvrage de Freddy Vinet, universitaire spécialisé dans la gestion des catastrophes et des risques naturels, a fait du bruit. Intitulé « La Grande grippe », il revenait en effet sur les raisons qui ont fait de cette « pire épidémie du siècle » une des grandes oubliées de l’Histoire, alors même que l’expérience montre que c’est en s’appuyant sur les leçons du passé que l’on gère le mieux les catastrophes du présent, par nature imprévisibles. Le déclenchement peu après, de la pandémie de Covid-19, alors même que l’humanité entière s’était persuadée que ces grandes épidémies mondiales n’étaient plus que de lointains souvenirs, venait pourtant à point nommé rappeler à tout un chacun que « rien n’est jamais acquis en matière de lutte anti-infectieuse »…

Comment en effet peut-on avoir à ce point perdu la mémoire d’une telle pandémie qui aurait causé, en à peine plus d’un an, d’avril 2018 à juin 2019, probablement de l’ordre de 50 à 100 millions de morts, qui plus est principalement des adultes dans la force de l’âge, soit 2 à 5 % de la population mondiale de l’époque ? Il faut remonter à la Peste noire de 1348 pour retrouver des bilans aussi effroyables, c’est dire ! Même la pandémie de Covid-19 dont on nous rebat quotidiennement les oreilles depuis bientôt 2 ans, n’a pas encore atteint officiellement les 5 millions de morts, même si ce chiffre est très probablement sous-évalué, dans un monde où la population mondiale est néanmoins passée, grosso modo de 1,8 à 7,8 milliards d’habitants.

Pourtant quand la grippe fait son apparition dans les médias de l’époque, à partir de mai 2018 (alors même qu’elle fait déjà des ravages depuis mars-avril dans nombre de camps d’instruction militaire, surtout aux États-Unis, où le transfert de troupes vers les champs de bataille européens vire parfois à l’hécatombe), on la traite par la dérision. L’Espagne faisant partie des pays affectés, à l’image de son roi, Alphonse XIII, contaminé comme ses ministres à la suite d’un office religieux, les journaux commencent à parler de « la grippe espagnole » que les chansonniers surnomment même « l’espagnolette », sans même se rendre compte que dans le même temps, certaines unités combattantes française sont décimées par cette grippe particulièrement contagieuse.

Un entrepôt utilisé en 1918 aux États-Unis pour garder des malades de la grippe en quarantaine (source © Universal History Archive / Getty images / France Culture)

Mais c’est surtout à l’automne 1918 que la Grande grippe fait des ravages en France, frappant village après village, au gré des déplacements des personnes contaminées. En octobre, la surmortalité est partout manifeste et on commence par endroits à manquer de cercueils. Après un troisième pic de l’épidémie en mars-avril 2019 et malgré quelques répliques jusqu’en 2021, le spectre de la Grande grippe finit par s’éloigner mais le bilan est lourd. En France, on estime ainsi à 250 000 le nombre de personnes fauchées, souvent de jeunes adultes, alors que le bilan de la dernière grande épidémie de choléra qui avait sévi en 1832, était d’environ 100 000 décès.

Et, comme pour la pandémie actuelle de Covid-19, l’impact est mondial. Toute l’Europe est touchée, l’Allemagne comme la France, et même la Suisse, pays neutre, où deux-tiers des soldats tombés pendant la Grande Guerre sont morts de la grippe. Aux États-Unis, on considère désormais que la grippe a alors tué plus de 600 000 personnes, et dans le grand nord canadien, certains villages sont été fortement décimés. Les chiffres manquent de précision pour de nombreux pays dont la Chine ou l’ancien empire ottoman, mais en Inde par exemple, l’administration coloniale a estimé le nombre de décès à environ 18,5 millions, pour une population totale de 308 millions d’habitants.

Un médecin militaire suisse examinant un malade en 1918 (photo © Keystone / Photopress archive / Le Temps)

Du fait de la généralisation des déplacements, renforcée encore par le conflit mondial alors en cours, rares sont les pays qui ont pu échapper à l’épidémie. Dès le mois d’août 2018, la ville de Dakar est contaminée par l’arrivée d’un navire brésilien et celle de Freetown, en Sierra Leone, par un bâtiment britannique. La propagation de l’épidémie se fait par les bateaux sur les côtes puis par le trafic ferroviaire et par les déplacements quotidiens de ville en ville. Le Japon, qui avait fermé ses ports aux navires européens est contaminé par un bateau russe. En novembre 1918, un navire en provenance de Nouvelle-Zélande, introduit le virus dans tout l’archipel des Fidji avant de contaminer les Samoas occidentales où un quart de la population meurt en quelques semaines !

A l’échelle mondiale, on estime désormais qu’un tiers de la population a alors été contaminé par la grippe. Heureusement, le taux de létalité reste modeste, sans doute de l’ordre de 8 %, et même très en deçà en Europe ou aux États-Unis où l’on considère que 2 à 4 % des personnes malades sont décédées, souvent en quelques jours seulement, du fait de complications respiratoires liées à des surinfections par pneumocoques, mais aussi du fait de surréactions immunitaires.

En 1918 déjà, aux États-Unis, le port du masque commence à se généraliser pendant l’épidémie de grippe espagnole (photo © C. Raymond / Médiapart)

A l’époque, le virus de la grippe n’est pas encore identifié et il a fallu attendre 1933 pour que des chercheurs britanniques arrivent à l’isoler chez l’homme, ouvrant la voix au développement de la vaccination pour la grippe saisonnière. Il a fallu ensuite que les chercheurs aillent exhumer des cadavres de soldats américains morts de la grippe espagnole pendant la grande guerre, après avoir vainement tenté d’exploiter ceux de villages inuits décimés à plus de 80 % par l’épidémie, pour enfin arriver à reconstituer, à la fin des années 1990, le virus grippal à l’origine de l’hécatombe de 1918. Il s’agissait d’une souche de type A (H1N1), née de la combinaison d’une souche humaine (H1) et d’une souche aviaire de type N1. Ce virus s’est avéré particulièrement dangereux car la population, alors exposée à une grippe saisonnière de type H3N8 n’était pas immunisée, mais bien entendu, les conditions d’hygiène, de promiscuité et de désorganisation des services de santé civils, liées à la guerre mondiale alors en vigueur ont constitué un facteur aggravant incontestable.

En 1918 déjà, certains ne jurent que par la quinine pour combattre la grippe, mais l’alcool a aussi ses adeptes… (caricature parue dans le Pêle-mêle le 2 février 1919 – source © Gallica)

Curieusement, cette souche H1N1, présente dans la grippe saisonnière jusqu’en 1957, a quitté la scène à cette date au profit d’une souche de type A (H2N2) à l’origine de la grippe dite « asiatique » qui aurait fait de l’ordre de 100 000 morts en France. Depuis, bien d’autres alertes se sont produites parmi lesquelles le grippe de Hong Kong en 1969, la grippe porcine en 1976, le SARS en 2003 qui marque l’arrivée des coronavirus qui nous sont désormais si familiers, la grippe aviaire en 2006, ou encore la grippe « mexicaine » de 2009, marquée en France par un beau fiasco médiatico-politique à l’origine de bien des difficultés prophylactiques actuelles.

Malgré les progrès de la science, nous n’avons pas fini d’être confrontés à de nouvelles maladies infectieuses et il est essentiel d’apprendre des errements du passé pour mieux se préparer à gérer les crises de demain. Encore faut-il ne pas perdre la mémoire des catastrophes d’hier…

L. V.

Haïti s’enfonce dans le chaos

27 octobre 2021

Qui s’intéresse encore à Haïti ? Ce pays minuscule qui n’occupe que le tiers de l’île d’Hispaniola et s’étend sur seulement 27 750 km² (moins que la superficie de la région PACA, mais avec plus du double d’habitants !) constitue pourtant l’unique État francophone indépendant des Caraïbes, devenue en 1804, après une défaite napoléonienne, la première république noire du monde et le deuxième État indépendant du continent américain après les États-Unis. Mais ce territoire que l’on a longtemps surnommé « la perle des Antilles » a quelque peu raté sa transition démocratique après la chute, en 1986, du régime dictatorial des Duvalier père et fils. Exilé en France, Jean-Claude Duvalier avait été reconnu coupable, par un tribunal de Miami, d’avoir détourné pas moins de 504 millions de dollars d’argent public à son profit !

Rue de Port-au-Prince après le séisme de 2010 (photo © Jorge Saenz / Keystone / AP / RTS)

Mais depuis, on ne peut pas dire que les choses se soient beaucoup améliorées pour Haïti qui a l’honneur d’occuper la 15e place des pays les plus pauvres du monde : c’est mieux que le Burundi ou le Soudan du Sud, mais à peine mieux que l’Afghanistan : on se console comme on peut… Depuis 1987, les coups d’état s’enchaînent et l’instabilité politique est quasi permanente. Le second mandat d’Aristide, réélu en 2000 avec un taux d’abstention évalué par l’ONU à 90 % (comme quoi, la démocratie en France a encore de beaux restes…), son second mandat avait été marqué par des inondations en mai 2004 (2000 morts) puis par une tempête tropicale en septembre de la même année (2200 morts et disparus), l’obligeant finalement à fuir le pays en catastrophe avec l’aide d’un commando des forces spéciales américaines !

Scènes d’émeutes à Port-au-Prince le 12 février 2019 (photo © Hector Retamal / AFP / France 24)

Le 12 janvier 2010, un tremblement de terre ravage le pays, faisant même s’écrouler le palais présidentiel et obligeant les États-Unis à dépêcher sur place plus de 16 000 militaires. Le bilan de la catastrophe est estimé à environ 300 000 morts et 1 million de sans abris, suivie en octobre 2016 par le passage d’un nouveau cyclone faisant encore un bon millier de victimes, puis en août 2021 par un nouveau séisme avec encore son cortège de destruction et ses 2200 morts supplémentaires. Dans un pays en proie à la pauvreté endémique, la corruption règne en maître. Le dernier Président de la République, Jovenel Moïse, élu en novembre 2016, a dû faire face à de fortes émeutes d’une population aux abois, désemparée face à la hausse des prix, 80 % du riz consommé étant importé dans le cadre d’un marché contrôlé par une poignée de commerçants richissimes.

Inondations dans les rues de Gonaïves (photo © Keystone / RTS)

Impliqué comme son entourage dans plusieurs scandales de corruption, le Président lui-même a d’ailleurs été assassiné par un commando dans la nuit du 6 au 7 juillet 2021, alors que règne depuis des années un véritable climat de terreur, tout particulièrement dans la capitale, Port-au-Prince, en proie à une véritable guerre des gangs qui font régner leur loi face à un État en pleine déliquescence. Les enlèvements crapuleux contre rançon (plus de 600 depuis le début de l’année! ) sont devenus un véritable business pour les malfrats qui n’hésitent pas à s’attaquer également aux enfants. Un rapport officiel recense pas moins de 162 groupes armés qui sévissent ainsi dans le pays, dont le gang « 400 Mawazo » qui vient de se distinguer en kidnappant d’un seul coup pas moins de 17 missionnaires américains et canadiens…

Une anecdote récente illustre bien cette faiblesse de l’État constitué face à la toute puissance des gangs armés. Le 17 octobre, Haïti commémore traditionnellement l’anniversaire de la mort de l’empereur Jacques 1er, allias Jean-Jacques Dessalines, abattu en 1806 sur le Pont-Rouge, près de Port-au-Prince après un règne aussi bref que tyrannique. Celui-ci fut en effet l’artisan de l’indépendance du pays, lui qui s’était fait couronné empereur le 8 octobre 1804, quelques mois avant Napoléon Bonaparte dont il avait réussi à chasser les troupes après des combats sanglants et de multiples revirement politiques, provoquant notamment la déportation en France du général Toussaint Louverture.

Jean-Jacques Dessalines, couronné empereur d’Haïti, assassiné le 17 octobre 1806 (source © Référence Haïti)

Mais en ce 8 octobre 2021, pour pouvoir accéder au monument du Pont-Rouge et y tenir l’habituelle cérémonie officielle, le gouvernement du Premier ministre Ariel Henry, a dû payer pas moins de 20 millions de gourdes aux gangs armés qui tiennent le secteur. Malheureusement, il semble que les membres de la coalition « G9 an fanmi e alye » à qui était destiné cet argent n’ont pas réussi à s’entendre sur le partage, tant et si bien que le cortège officiel a été accueilli sur place par des rafales de tirs automatiques et a dû rebroussé chemin en catastrophe.

Le chef des gangs du G9, Barbecue, entouré de ses hommes lors de la cérémonie du 17 octobre 2021 (source © Gazette Haïti)

C’est le chef de la fédération des gangs, un certain Jimmy Chérizier, plus connu sous le doux nom de « Barbecue », vêtu de blanc et cravaté comme un chef de l’État, qui a donc procédé lui-même au dépôt de gerbes, entouré de dizaines d’hommes lourdement armés, avant d’haranguer la foule en dénonçant « Ariel Henry et les Syro-libanais qui contrôlent toutes les richesses du pays ».

Déjà le 17 octobre 2018, le dernier Président de la République, Jovenel Moïse, celui-là même qui vient d’être assassiné en juillet, avait dû renoncer à la cérémonie et prendre ses jambes à son cou pour échapper à la fureur de la population et des groupes armés. Les images du leader des gangs remplaçant le chef du gouvernement pour une cérémonie officielle après l’avoir mis en fuite sont en tout cas un véritable révélateur du chaos qui s’est installé dans ce pays qui finit par désespérer tout le monde et fait fuir ses habitants.

Le long de la frontière mexicaine, un garde-frontières américain s’en prend violemment à des réfugiés haïtiens (photo © Paul Ratje / AFP / France-Inter)

Mais même l’exil est un chemin de croix pour les Haïtiens dont personne ne veut. Parcourant des milliers de kilomètres via la Colombie et l’Amérique centrale, ils se retrouvent par milliers sur le Rio Grande, à la frontière entre le Mexique et les États-Unis, pour se voir refoulés sans ménagement comme on a pu le voir récemment sur ces images spectaculaires d’un reportage de l’Agence France Presse montrant des gardes américains à cheval qui ont tout l’air de cowboys avec leurs jambières de cuir, leur Stenson et leur foulard autour du cou, faisant tournoyer leurs rênes pour fouetter violemment de pauvres réfugiés haïtiens terrorisés et armés de simples misérables sacs en plastiques dans lesquels ils emportent tout ce qu’il possèdent. Une image redoutable de l’indifférence yankee face à la misère noire dans laquelle se débat le peuple haïtien et dont on ne voit pas vraiment venir le bout…

L. V.

Martine Vassal s’est pris les pieds dans les poubelles

10 octobre 2021

Encore une fois, l’agglomération marseillaise a réussi à faire le buzz en exposant au monde entier la manière admirable dont elle gère ses ordures ménagères au cœur d’une rade naturelle d’une telle richesse patrimoniale que certains songent à la classer au Patrimoine mondial de l’UNESCO. Les images des tonnes de déchets accumulés depuis plus d’une semaine pour cause de grève des éboueurs métropolitains, dévalant soudainement les rues en pente de la cité phocéenne, bouchant au passage les grilles d’avaloir et finissant leur course dans le bassin du Vieux-Port et sur les plages, ont en effet de quoi faire frémir…

A Marseille, sur le boulevard Michelet, après la pluie, les poubelles… (photo © France 3 Provence / France bleu)

Les élus écologiste à la tête de la mairie de Marseille s’en sont bien entendu aussitôt émus, comme Christine Juste, adjointe à l’environnement qui a y a vu « des images d’horreur » tandis que son collègue, adjoint en charge du littoral et de la biodiversité, Hervé Menchon, dénonçait « un scandale écologique » et même un véritable « écocide ».

Bien entendu, le principal responsable de cette catastrophe est, comme il se doit, d’origine naturelle, puisque ce sont les fortes pluies qui se sont abattues sur Marseille et ses environs dans la nuit du dimanche 3 au lundi 4 octobre 2021, pas loin de 200 mm en 24 heures, quand même, pour cet épisode classé par Météo France en alerte rouge !, qui sont à l’origine de cette mobilisation des déchets accumulés un peu partout dans les rues, sans même parler de l’effet complémentaire du fort Mistral qui s’est levé le mercredi 6 octobre, histoire de bien disperser tous les déchets qui n’avaient pas encore été emportés à la baille…

Des rues inondées à Marseille le 4 octobre 2021 (source © Victor Fatalis / Twitter / Midi Libre)

Pour autant, si ces intempéries, qui n’ont rien d’exceptionnel en climat méditerranéen à cette période de l’année, ont fait autant de dégâts, c’est bien sûr toujours pour les mêmes raisons, parfaitement analysées par l’adjointe à l’urbanisme, Mathilde Chaboche, rappelant que l’on a pendant des décennies « continué à bétonner de partout, oubliant complètement que la nature avait besoin d’espace où l’eau puisse s’écouler », et pointant du doigt les défaillances de la gestion des eaux pluviales par la Métropole.

Globalement, c’est bien la Métropole qui se retrouve en bout de course la principale accusée de ce désastre écologique qui a amené l’association Clean my calanque, à mobiliser des centaines de volontaires pour aller ramasser sur les plages marseillaises canettes, bouteilles en plastique, vieux pneus et déchets en tous genre, tandis que la Préfète de Police réquisitionnait, fait exceptionnel, des agents grévistes pour reprendre illico les tournées de collecte des ordures ménagères.

Accumulation de déchets sur le littoral marseillais après les fortes pluies du 4 octobre 2021 (photo © Nicolas Tucat / AFP / Bourse directe)

Pourtant, la Métropole avait annoncé deux jours auparavant, vendredi 1er octobre 2021, par la voix de Roland Mouren, son vice-président en charge du traitement des déchets, la fin de cette grève des éboueurs qui durait depuis une semaine et qui avait permis au syndicat FO de se prévaloir d’une nouvelle décote de 9,5 % du temps de travail officiel par rapport aux exigences réglementaires nationales. Seulement voila : fin de la grève ne signifie pas reprise du travail. Les agents CGT, qui n’avaient pas accepté de participer aux négociations, poursuivaient bien entendu leur mouvement de grève ainsi que plusieurs chauffeurs de benne FO, même si leur leader syndical, Patrick Rué, faisait plutôt état d’agents malencontreusement tombés malades juste au moment de reprendre le travail, c’est ballot…

Des employés de la société Ortec chargés de ramasser les déchets dans le quartier Saint-Just à Marseille le 6 octobre 2021 (photo © Georges Robert / MaxPPP / France TV info)

Toujours est-il que, malgré la mobilisation, par la Métropole, d’agents extérieurs issus d’entreprises privées, pour commencer à s’attaquer, dès samedi, aux immenses tas de déchets accumulés sur la chaussée de certains arrondissements marseillais, le reste ne pouvait qu’être irrémédiablement emporté par les flots lorsque la pluie s’est abattue sur la région dans la nuit de dimanche à lundi. De quoi donner des arguments au maire de Marseille, Benoît Payan, qui, excédé par une situation qu’il juge « apocalyptique » a immédiatement écrit au Président de la République, attendu de nouveau à Marseille les 15 et 16 octobre prochains, pour dénoncer « l’immobilisme » de la Métropole et réclamer le retour à la Ville des compétences de proximité transférées à l’échelon métropolitain. « Puisque personne ne veut s’occuper des déchets, je vais le faire » annonce-t-il ainsi l’air bravache et le doigt accusateur, dans les colonnes de La Provence.

Benoît Payan, maire de Marseille, interviewé par La Provence le 5 octobre 2021

Du coup, le ton monte entre les élus de la majorité municipale de Marseille et Martine Vassal. Dès mercredi 6 octobre, le Conseil de territoires Marseille-Provence, qui regroupe les 18 communes de l’ancienne communauté urbaine, s’est transformé en foire d’empoigne avant de tourner court dans une atmosphère houleuse : face à la désinvolture du maire de Châteauneuf-les-Martigues, Roland Mouren, tout fier d’avoir stoppé aussi vite la grève des éboueurs, et alors même que Martine Vassal twittait frénétiquement des images de nettoyage de certaines plages, Sophie Camard évoquait les « rivières de déchets » et Mathilde Chaboche s’inquiétait des 3000 tonnes d’ordures encore éparpillés dans les rues et sur le littoral.

Séance du 6 octobre 2021 du Conseil de Territoire Marseille-Provence (photo © Sylvain Pignol / La Provence)

Et le lendemain, le Conseil métropolitain du jeudi 7 octobre virait au cauchemar pour une Martine Vassal manifestement dépassée, d’autant plus à la peine qu’elle se devait de rendre public, à cette même séance, un nouveau rapport de la Chambre régionale des comptes portant précisément sur la gestion des déchets de la Métropole entre 2016 et 2020 ! Un rapport au vitriol qui fait suite aux précédents et qui pointe notamment une gestion des ressources humaines totalement défaillante, laquelle ne permet pas de respecter les horaires de travail minimaux tout en attribuant des forfaits d’heures supplémentaires illégales. L’efficacité de la gestion métropolitaine des déchets est sérieusement mise à mal par les magistrats de la CRC qui s’inquiètent du coût exorbitant de ce service public tout en constatant un réel déficit de valorisation et de recyclage.

Conférence de presse de Martine Vassal, jeudi 7 octobre 2021 au Pharo (photo © Rémi Liogier / GoMet)

Une véritable claque pour Martine Vassal, à la tête de l’institution depuis le 4 septembre 2018, qui a vainement tenté de déminer le terrain en réunissant la presse quelques heures avant le Conseil métropolitain pour faire croire qu’elle n’était en poste que depuis 2019 et que le rapport traitait de faits remontant à…2013 ! La ficelle était un peu grosse, surtout quand la Présidente a tenté de minimiser le problème en assurant que la grève était finie depuis longtemps alors qu’elle se poursuit encore à certains endroits, que la mise en place du pointage n’est qu’un « point de détail » et que la CRC laisse à la Métropole « un an pour travailler sur ce rapport ».

Une méthode Coué qui n’a pas suffi à calmer les esprits lors de ce Conseil métropolitain mémorable, jeudi 7 octobre après-midi, au cours duquel le simple fait que Benoit Payan s’absente quelque temps pour une rencontre avec la veuve de Bernard Tapie, a suffit à rendre Martine Vassal folle de rage à la tribune de l’hémicycle. Une séance où il a été beaucoup question du devenir de la Métropole Aix-Marseille-Provence que certains décrivent « au bord de l’explosion » et qui n’échappera plus, sans doute, à certaines réformes institutionnelles. Même la Présidente l’a concédé en affirmant « cette Métropole, personne n’en est content, ni les élus, ni les habitants, ni l’État », c’est dire…

Martine Vassal à la tribune du Conseil métropolitain, le 7 octobre 2021 (source © Made in Marseille)

Ce terrible aveu d’impuissance augure donc forcément des changements mais le curseur ne sera pas facile à fixer tant la situation et les exigences des 92 communes qui composent la Métropole sont variées. Rien de commun en effet entre d’une part les communes périphériques qui dirigent politiquement la Métropole et profitent à plein de la manne de l’intercommunalité vie les attributions de compensation pour les compétences qui n’ont pas été transférées, et d’autre part la ville de Marseille qui ne peut que constater la piètre qualité du service public pour la gestion des compétences de proximité aux mains de la Métropole tout en déplorant l’absence totale de politique publique métropolitaine pour les compétences stratégiques comme les transports et le logement. Une équation qui ne sera sans doute pas résolue du jour au lendemain mais qui devrait bien occuper l’esprit de nos responsables politiques locaux pour les semaines à venir…

L. V.

Éruption à La Palma : une menace pour le climat ?

26 septembre 2021

Un volcan vient d’entrer en éruption à nos portes et, pour une fois ce n’est ni en Islande ni en Italie, même si l’Etna, en Sicile, qui en est déjà à plus de 50 éruptions successives depuis le début de l’année 2021, était encore surmonté, le 21 septembre 2021, d’un impressionnant panache de cendres qui s’élevait à 4500 m d’altitude, tandis que des fontaines de laves étaient observées près du sommet.

Panache de fumée au dessus de l’Etna en Sicile, le 21 septembre 2021 (photo © Reuters / Paris Match)

Mais l’Etna n’est pas le seul volcan européen à offrir en ce moment un tel spectacle. Dans l’archipel espagnol des Canaries, qui se situe en réalité au large des côtes de l’ancien Sahara espagnol, désormais revendiqué par le Maroc, le volcan Cumbre Vieja, sur l’île de La Palma, est lui aussi le siège d’une éruption spectaculaire depuis le 19 septembre 2021. Cette île de La Palma, la plus humide et la plus boisée des 7 îles principales qui constituent l’archipel des Canaries, est formée de trois volcans dont les racines plongent dans le plancher océanique, à plusieurs milliers de mètres de profondeur. Plus de 80 000 habitants résident sur l’île dont l’activité principale, outre le tourisme, est liée à la culture de la banane, mais aussi des tomates, des amandes, du tabac…

Progression d’une coulée de lave sur l’île de La Palma le 21 septembre 2021 (photo © Emilio Morenatti / AP / SIPA / 20 minutes)

Le Cumbre Vieja, autrement dit « le vieux sommet », situé au sud de l’île, est un stratovolcan qui culmine à 2 426 m d’altitude. Ses éruptions sont plutôt espacées puisque l’Histoire, depuis l’installation des Espagnols au XVe siècle n’en a retenu qu’une petite dizaine. La dernière en date remonte à 1971. Cinquante ans plus tard, le 11 septembre 2021 donc, l’Institut volcanologique des Canaries, commence à enregistrer de très nombreux séismes en cascade qui déclenchent l’alerte. Le lendemain, 12 septembre, ce sont pas moins de 315 tremblements de terre qui sont ainsi enregistrés en 24 heures, tous provenant d’une profondeur située entre 8 et 13 km, nettement plus superficielle que ce qui est observé habituellement. Deux jours plus tard, le 14 septembre, le nombre de séismes recensés dans la journée atteint 2935 et les mesures topographiques montrent une déformation du dôme volcanique de 1,5 cm.

Le 19 septembre, on en est à plus de 25 000 séismes en 24 heures, avec une magnitude maximale enregistrée qui atteint 4,2. Aucun doute n’est plus permis et les volcanologues à ce stade savent qu’ils assistent à une remontée d’environ 11 millions de m³ de magna, de quoi préparer une belle éruption ! C’est à 15h15 ce jour-là que de la lave commence à apparaître en surface, surgissant d’une fissure au dessus du village d’El Paraíso, au nord-ouest du volcan, près du col qui le sépare de son voisin de la Cumbre Nueve.


Fontaine de lave sur l’île de Palma sur les flancs du Cumbre Vieja (photo ©
Carlos de Saa / EPA / MaxPPP / La Dépêche)

Des fontaines de lave de plusieurs dizaines de mètres de hauteur se forment rapidement, alimentant une coulée de lave qui progresse à grande vitesse dans la pente. En quelques heures, la coulée atteint les routes et les premières habitations en contrebas, toutes déjà évacuées préventivement. .

Dès le lendemain, lundi 20 septembre, une seconde coulée apparaît un peu plus au nord, au dessus du village de Tancande, obligeant les autorités à évacuer 500 personnes supplémentaires. A cette date, ce sont plus de 6000 habitants qui ont déjà dû être évacués et, le 20 septembre au soir, on dénombre déjà une centaine d’habitations détruites par les coulées de lave. Jeudi 23 septembre, les scientifiques constatent que l’une des deux coulées a cessé d’avancer, mais l’autre, dont la largeur atteint désormais 500 m, continue sa lente progression vers la mer, avec un risque d’émission et de projection de vapeurs nocives chargées en acide chlorhydriques et en gouttelettes de verre auxquelles il est considéré comme dangereux de s’exposer.

Arrivée d’une coulée de lave sur des maisons de Los Lianos de Aridane, sur l’île de La Palma, le 20 septembre 2021 (photo © Reuters / France 24)

Le 24 septembre, on dénombre un total de 390 bâtiments détruits par la lave et les dégâts sont d’ores et déjà estimés à plus de 400 millions d’euros, même si l’on ne déplore toujours aucune victime. Et l’activité éruptive ne faiblit toujours pas, avec un panache de cendre et de gaz qui s’élève jusqu’à 4500 m d’altitude, tandis que les volcanologues estiment que l’éruption pourrait durer plus d’un mois. Chaque jour, on estime qu’il se dégage ainsi dans l’atmosphère entre 6 000 et 12 000 tonnes de dioxyde de soufre, un gaz irritant et potentiellement toxique susceptible de provoquer de graves brûlures de la peu et des yeux.

Un pompier face au panache de fumées provoqué par l’éruption du Cumbre Vieja le 21 septembre 2021 (photo © Andres Gutierrez / Anadolu Agency / France TV info)

Chacun fait donc tourner ses modèles de simulation numérique pour déterminer comment ce panache de gaz se disperse dans l’atmosphère. Le Maroc et le sud de l’Espagne sont naturellement les plus exposés aux risques induits par la propagation de ces particules poussées sur de longues distances par les vents d’altitude. Le nuage a atteint le sud de la France à partir du samedi 25 septembre mais les dilutions sont telles que l’impact pour la santé humaine reste du même ordre de grandeur que celui de la pollution ordinaire liée à l’activité industrielle et aux transports. Les pluies survenues ce week-end ont d’ailleurs contribué à faire retomber au sol le soufre ainsi maintenu en suspension à haute altitude.

Pas de quoi s’inquiéter outre mesure donc avec cette propagation jusqu’à chez nous de ce panache volcanique. Mais il n’en est pas toujours ainsi et l’Histoire, même récente, a gardé le souvenir de panaches de cendres et de gaz d’origine volcanique nettement plus impactant. Beaucoup ont ainsi encore en mémoire l’éruption de ce volcan islandais au nom imprononçable d’Eyjafjallajökull qui, en avril 2010, avait éjecté dans l’atmosphère à 10 km d’altitude une masse monstrueuse de cendres volcaniques à raison 100 000 tonnes par seconde, de quoi bloquer pendant une semaine entière tout le trafic aérien au dessus de l’Europe…

Panache de cendres au dessus du volcan Eyjafjallajökull en Islande le 14 avril 2010 (photo © Jon Gustafsson / Reuters / L’Express)

La même année d’ailleurs, en octobre 2010, une forte éruption du volcan Mérapi en Indonésie, avait déclenché non seulement des coulées pyroclastiques occasionnant la mort de plus de 150 personnes, mais avait aussi été à l’origine d’émission d’un panache éruptif qui avait aussi fortement perturbé le trafic aérienne, jusqu’à Jakarta, situé pourtant à plus de 400 km de là. Si aucun crash aérien dû à un panache volcanique n’est recensé, plusieurs incidents graves ont déjà été répertoriés, notamment lors de l’éruption plinienne du Galunggung, sur l’île de Java en 1982, au cours de laquelle deux Boeing 747 ont vu leurs réacteurs se bloquer lors de la traversée du nuage de cendres.

Panache de cendres au dessus du mont Saint Helens, aux États-Unis le 18 mai 1980 (source © Universetoday / Futura Science)

Le panache géant observé lors de l’éruption volcanique du mont Saint Helens le 18 mai 1980 aux États-Unis s’était ainsi élevée à environ 19 km d’altitude, retombant sur pas moins de 11 États américains avant de parcourir une partir du globe. Et l’Histoire a retenu bien d’autres effets atmosphériques majeurs liés à des éruptions volcaniques comme celle survenue en Islande en 1783, connue sous le nom de Laki, qui avait entraîné la formation sur une bonne partie de l’Europe d’un brouillard sec à l’odeur sulfureuse, avec, au cours de l’été 1783, une coloration rouge sang du ciel au lever et au coucher du soleil. Le dioxyde de soufre émis en grande quantité du fait de l’activité effusive islandaise jusqu’à une altitude de 9 à 12 km s’est propagé sous l’effet du jet polaire et a stationné au dessus de l’Europe du faut de conditions anticycloniques exceptionnelles.

Flint Castle, huile sur toile peinte par le Britannique William Turner alors que l’atmosphère mondiale était perturbée par les suites de l’éruption du Tambura (source © Slate)

Plus près de nous, en 1883, c’est un autre volcan indonésien, le Krakatoa, dont l’éruption brutale a fait plus de 35 000 morts dans ce qui était alors les Indes orientales indonésienne, qui a permis aux scientifiques de constater à quel point l’impact de tels phénomènes naturels pouvait se faite sentir dans le monde entier, avec, là encore, des teinte inhabituelles et des couchers de soleil exceptionnellement colorés observés en Amérique comme en Europe. C’est d’ailleurs à une autre éruption antérieure, celle du volcan Tambora, survenue également en Indonésie, en avril 1815, que l’on attribue l’inspiration qui a guidé le peintre britannique Turner pour certaines de ses toiles aux couleurs de ciel extravagantes : au moins un effet positif de tels événements traumatisants…

L. V.

Les chèvres déboulent à Septèmes-les-Vallons

22 septembre 2021

Le feu qui s’est déclaré le 16 août 2021 sur la commune de Gonfaron, à proximité d’une aire d’autoroute et qui a ravagé une partie du département du Var, détruisant plus de 7000 ha de forêts et de cultures, causant deux morts, obligeant à évacuer plus de 10 000 personnes en urgence et mobilisant pendant 10 jours plus de 1000 pompiers, n’a pas laissé que des cendres et des carcasses d’arbres calcinés. Il a aussi provoqué une belle polémique comme on les adore en France, déclenchant la colère de certains habitants et élus locaux toujours prompts à dénoncer les excès de zèle de l’administration et des écologistes qui s’acharnent depuis des années à préserver ce qu’il subsiste des zones naturelles du Massif des Maures.

Incendie d’août 2021 près de Gonfaron, dans le massif des Maures (photo © Nicolas Tucat / AFP / France TV Info)

Ce massif, qui doit son nom à la forêt sombre qui le recouvre, s’étend sur une soixantaine de kilomètres entre Hyères et Fréjus. Faiblement habité sinon par quelques villages comme Collobrières, et bien que très régulièrement ravagé par des feux de forêt dont celui de 2003 qui a réduit en cendres de l’ordre de 17 000 ha, le massif forestier a su conserver une végétation arborée dense où dominent notamment le chêne-liège et le châtaigner, mais aussi de nombreux pins d’Alep et pins maritimes, beaucoup plus vulnérables aux incendies.

Créée en 2009, la Réserve nationale naturelle de la Plaine des Maures, qui s’étend sur plus de 5000 ha au nord du massif dans des habitats très variés, dont ceux de la fameuse tortue d’Hermann, est gérée depuis cette date par le Conseil départemental du Var sous la responsabilité de l’État. Et forcément, les gestionnaires de la réserve se retrouvent désormais sous le feu roulant des critiques des riverains, des agriculteurs et de certains élus locaux qui dénoncent les règlements tatillons et les contrôles sévères opérés sur le territoire de la réserve pour protéger la flore locale au détriment des activités économiques.

Zone boisée dans la Plaine des Maures (photo © V. Damourette / Cœur de nature / SIPA / Réserves Naturelles de France)

Dans ce contexte, l’incendie du mois d’août ne pouvait que mettre le feu aux poudres, chacun s’épanchant dans Var-Matin contre ces défenseurs de l’environnement qui rendent le débroussaillement « ultra-limité, voire interdit », s’opposent au pastoralisme hivernal et freinent l’entretien des pare-feu et des pistes de défense contre les incendies. Comme toute polémique, l’affaire a du moins le mérite d’amener les gestionnaires de massifs forestiers en zone méditerranéenne, traditionnellement fortement vulnérables au risque de feu de forêt, a fortiori dans le contexte actuel de réchauffement climatique, à s’interroger sur la recherche de cet équilibre nécessaire entre préservation de l’environnement et travaux de débroussaillement pour faciliter la lutte contre l’incendie.

Après le passage du feu dans le massif des Maures (photo © Florian Escoffier / ABACA / Paris Match)

La réponse est loin d’être simple. Certes, le pastoralisme est une réponse intéressante, chèvres et moutons pouvant contribuer à maintenir ouverts certains milieux forestiers, à condition qu’il soit pratiqué de manière contrôlée. Mais le contexte économique de l’élevage en France ne rend pas la choses aussi simple qu’on pourrait le croire. De ce point de vue, l’expérience menée depuis quelques années sur la commune de Septèmes-les-Vallons, aux portes de Marseille, mérite d’être soulignée.

En 2002, un premier chevrier, Guy Chauvelot, s’était installé dans le vallon de Freyguières alors que la Ville réfléchissait depuis des années à l’idée de relancer le pastoralisme dans ce secteur, suite au gigantesque incendie de 1989, suivi en 1997 par un autre incendie, parti également de la même décharge de Septèmes-les-Vallons et qui ravage 4650 ha de forêts en 3 jours. Dès cette époque, une étude du CERPAM, le Centre d’études et de réalisation pastorales Alpes-Méditerranée, s’intéresse à la faisabilité de développer l’élevage caprin dans le secteur. L’intérêt économique du projet n’est pas démontré et, dix ans plus tard, lorsque le chevrier passe la main à son successeur, Eric Prioré, la ville en profite pour confier à ce dernier un troupeau de chèvres du Rove, mises à disposition pour faciliter l’écopâturage du massif.

En 2014, la municipalité décide d’aller plus loin en lançant la construction d’une chèvrerie municipale, sur une parcelle appartenant au comité d’entreprise de la RTM et mis à disposition dans le cadre d’un bail de longue durée. Pour un budget global de 380 000 €, très largement subventionné par la région et le Département, la Ville mène à bien la construction du bâtiment édifié à base de pins d’Alep, en faisant participer les jeunes de la commune dans le cadre de chantiers participatifs.

La chèvrerie de Septèmes-les-Vallons et une partie du troupeau de chèvres du Rove (source © Ville de Septèmes-les-Vallons)

Les objectifs du projet sont multiples. Il s’agit bien sûr de contribuer à l’entretien des ouvrages de défense contre les incendies dans ce secteur forestier particulièrement exposé en bordure du massif de l’Étoile, mais aussi de participer au maintien de milieux ouverts qui favorisent la biodiversité et l’entretien des paysages. Au delà, l’objectif est aussi économique, en facilitant le développement de l’activité fromagère, le lait produit étant principalement transformé en brousse du Rove et en fromages vendus pour l’essentiel en circuits courts sur place et via plusieurs AMAP locales. Enfin, le but est pédagogique, la chèvrerie servant de vitrine pour permettre aux enfants des écoles de découvrir le fonctionnement d’une fromagerie et les enjeux liés au pastoralisme en zone périurbaine boisée.

Les chèvres du vallon de Freyguières, sur les chemins du massif de l’Étoile (source © Département des Bouches-du-Rhône)

Depuis 2017, la chèvrerie de Septèmes-les-Vallons abrite ainsi un troupeau de 130 chèvres et accueille chaque année une vingtaine de classes. Cette année, une extension des bâtiments a même vu le jour, édifiée à l’aide de pins d’Alep issus de la forêt locale, pour stocker le foin et abriter les boucs et les chèvres malades. Et la commune ne compte pas en rester là puisqu’elle envisage désormais de développer aussi le maraîchage sur son territoire où cette activité avait quasi totalement disparu dans les années 1980, souhaitant participer ainsi, via une production locale relancée, à l’approvisionnement des cantines de la Ville.

Un bel exemple qui pourrait aisément être suivi par notre commune de Carnoux, soumise aux mêmes contraintes, et qui pourrait également développer, sur le terrain de l’ancien arboretum en déshérence, et à côté du jardin partagé déjà aménagé, une activité agricole et pastorale, permettant de participer à l’entretien de la forêt aux alentours, en lieu et place des coûteux marchés d’entretien confiés à l’ONF : une idée à creuser pour les années à venir ?

L. V.

Var : le mégot qui tue ?

21 août 2021

Conséquence direct du réchauffement climatique global, les feux de forêt n’arrêtent pas de faire des ravages malgré les moyens financiers, matériels et humains gigantesques accordés depuis des années à la prévention. En Amérique du Nord, après les incendies meurtriers qui se sont déclenchés début juillet dans le nord-ouest du continent à l’issue d’une vague de chaleur totalement inédite, c’est maintenant au tour de la Californie, régulièrement en proie aux flammes, de se battre contre des incendies gigantesques. On se souvient du feu de Paradise qui, en 2018, avait déjà fait 85 morts dans cette région fortement boisée. Cette année, c’est Dixie qui tient la vedette : déclenché le 13 juillet 2021, il a complètement rasé en quelques heures la petite ville de Greenville le 3 août et continue depuis sa course inexorable, ayant déjà réduit en cendre plus de 275 000 hectares et détruit plus de 1200 habitation !

La petite ville de Greenville, en Californie, ravagée par les flammes du gigantesque feu de forêt Dixie, dans la nuit du 4 au 5 août 2021
(photo © Keystone / Le Nouvelliste)

Le pourtour méditerranéen paye lui aussi cette année un lourd tribut aux feux de forêt qui s’en sont donné à cœur joie, début août notamment en Grèce et en Turquie, faisant au moins une dizaine de victimes, sans même compter l’équipage d’un hydravion bombardier d’eau de la marine russe qui s’est écrasé au sol le 14 août en pleine intervention. Plus de 220 000 hectares seraient ainsi partis en fumée cette année sur le sol turc tandis que plus de 100 000 ha ont été ravagés par les flammes en seulement deux semaines, en Grèce.

Des volontaires aux côtés des pompiers pour lutter contre les flammes dans l’île d’Eubée, en Grèce, le 9 août 2021, près de Kamatriades (photo © Angelos Tzortzinis / AFP / France TV info)

Le Maghreb est également fortement touché cette année par ces feux de forêts, là encore du fait des chaleurs exceptionnelles qui y sont actuellement enregistrées. Autour du 15 août, c’est le Maroc qui a dû faire face à d’impressionnants feux de forêt dans la partie nord du pays, dans la région de Chefchaouen en particulier. Mais la situation est nettement plus dramatique encore en Algérie qui a été confronté à deux vagues successives d’incendies meurtriers, début juillet d’abord, puis entre le 9 et le 14 août, faisant pas moins de 90 morts parmi la population des villages souvent isolés de Kabylie mais aussi au sein des militaires envoyés combattre le feu sans moyens aériens vraiment appropriés.

Des hommes tentent d’éteindre un incendie près de leur village d’Iboudraren, en Algérie (photo © Abdelaziz Boumzar / Reuters / Radio-Canada)

Et voilà que depuis lundi 16 août 2021 en fin d’après-midi, le département du Var est à son tour en proie à un gigantesque incendie comme le département n’en avait plus connu depuis la vague de 2003 qui avait vu partir en fumée près de 19 000 ha dans ce département et avait causé la mort de 7 personnes dont 3 pompiers. Cette année, le feu qui a déjà brûlé 7100 ha de forêt, de vignes et de garrigues, et réduit en cendre la moitié de la Réserve nationale naturelle de la Plaine des Maures, un havre de biodiversité particulièrement vulnérable, faisant au moins deux victimes retrouvées carbonisées dans leur maison de Grimaud, près de Saint-Tropez, est parti de l’aire d’autoroute des Sigues, sur l’A57, près de Gonfaron au nord de Toulon.

Propagation de l’incendie près de Gonfaron, dans le Var, le 17 août 2021 (photo © Nicolas Tucat / AFP / RTL)

Bien entendu, une enquête est en cours et il est encore trop tôt pour connaître la cause exacte de ce sinistre alors même que les pompiers continuent à empêcher les reprises de feu sur les bordures encore fumantes. Portant, de nombreux indices laissent penser qu’il s’agit ni plus ni moins qu’un mégot lancé négligemment par un automobiliste de passage sur cette aire d’autoroute… Après des décennies de campagnes d’information, des générations complètes de scolaires sensibilisées au risque de feu de forêt, des millions de dépliants distribués pour expliquer les ravages que peut causer un jet de mégot ou une utilisation inappropriée de barbecue, et des milliers de panneaux d’avertissement déployés le long des routes forestières du pays, on peine à croire qu’il existe encore des inconscients qui persistent à jeter leur cigarette incandescente par la fenêtre de leur véhicule, un jour de mistral en traversant un massif forestier…

Jeter son mégot depuis sa fenêtre de voiture peut avoir des conséquences dramatiques… (source © MMA)

Et pourtant, il suffit de rouler quelques minutes sur n’importe quelle route un peu passante pour repérer un individu jetant son mégot par la portière, comme si de rien n’était ! Un geste machinal voire inconscient, qui est pourtant source de pollution de l’environnement et qui peut avoir des conséquences dramatiques si le mégot met le feu à la végétation du talus routier… Pourtant, jeter un mégot sur la voie publique est bel et bien une infraction, passible d’une amende qui, depuis un récent décret de décembre 2020, est passé à 135 € (minorée à 90 € si on paye dans les 15 jours, mais qui peut être portée à 750 € par voie judiciaire).

Voitures calcinées à Grimaud après le passage du feu, le 18 août 2021 (photo © Nicolas Tucat / AFP / France TV info)

Mais c’est à la police municipale de verbaliser ce type d’infraction et il est encore assez exceptionnel que les contrevenants soient sanctionnés pour ce type de geste, alors même qu’on estime à 90 000 € le coût annuel de ramassage des mégots par kilomètre de voirie pour la seule ville de Marseille, et ceci sans même compter les impacts en cas de départ de feu ! C’est d’ailleurs au vu de ces enjeux environnementaux que certains pays ont décidé de durcir le ton. Ainsi, à Singapour, une personne, surprise par les caméras de vidéosurveillance à jeter ses mégots par la fenêtre de son appartement, a écopé d’une contravention de 12 400 € assortie d’une peine de travaux d’intérêt général. En Australie, la Nouvelle-Galles-du-Sud a décidé début 2020 d’une amende de 7 100 € pour les conducteurs qui jettent leur mégot en période sèche, et d’un retrait de 10 points sur le permis de conduire…

Des campagnes de sensibilisation pourtant offensives : ici sur une aire d’autoroute (photo © Clémence Fulleda / Radio France / France Bleu)

Il paraît navrant de devoir être obligé de durcir ainsi les sanctions pour faire enfin évoluer certains comportements irresponsables, mais la nature humaine étant ce qu’elle est, force est de constater qu’une campagne de sensibilisation, même pédagogique et répétée, suffit rarement. Chaque automobiliste est parfaitement conscient qu’il prend davantage de risques pour sa vie et celle de ses passagers lorsqu’il roule trop vite et sans sa ceinture de sécurité. Pour autant, il a fallu une multiplication des radars automatiques pour que la vitesse, et par conséquent le nombre de tués, baisse enfin de manière significative sur les routes de France : c’est triste à dire, mais en matière de prévention, l’information seule suffit rarement si elle n’est pas accompagnée d’un minimum de répression…

L. V.

Ces régions qui deviennent invivables

16 août 2021

Le nouveau rapport du GIEC, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat, rendu public le 9 août 2021, mais dont le contenu avait déjà largement fuité dans la presse, en fait état, même si l’information était déjà connue : certaines régions du globe sont d’ores et déjà considérées comme dangereuses pour la vie humaine du fait des conditions climatiques qui y règnent lors des périodes de canicule, de plus en plus fréquentes et de plus en plus sévères.

Des canicules de plus en plus fréquentes et de plus en plus sévères à l’avenir…

Comme chacun sait, l’homme est un animal à sang chaud qui régule la température interne de son corps entre 36,5 et 37 °C. Lorsque cette température augmente, notre organisme est soumis à rude épreuve : au-delà de 41 °C, les protéines se dénaturent et nos cellules commencent à se détériorer sérieusement. L’homme en bonne santé supporte assez bien une forte chaleur lorsqu’elle ne se prolonge pas trop longtemps. De ce point de vue, les zones désertiques comme le Sahara, où les nuits sont fraîches car l’atmosphère est très sèche et le ciel habituellement dégagé, ne sont pas les plus éprouvantes.

En revanche, lorsque les fortes chaleurs se prolongent pendant plusieurs jours et que la température ne redescend pas la nuit, l’organisme est soumis à rude épreuve, surtout lorsque l’air ambiant est moite. De fortes chaleurs supérieures à 31 voire 35 °C pendant plus de trois jours consécutifs avec des températures nocturnes qui restent supérieures à 21 °C et ne permettent pas à l’organisme de récupérer, peuvent avoir des conséquences graves pour l’organisme qui s’épuise et se déshydrate, avec des dégâts sur le métabolisme rénal et cardiaque. C’est ce qui a été observé lors de la canicule de 2003 qui avait engendré une surmortalité de près de 20 000 personnes en France et sans doute de l’ordre de 70 000 personnes sur l’ensemble de l’Europe. En 2020 encore, l’effet des vagues de chaleur observées durant l’été serait responsable de 1924 décès selon les estimations de Santé publique France.

Le 25 juillet 2019, le thermomètre indique 42,6 °C à Paris, au plus fort de la canicule (source © Le Parisien)

Lorsque le corps humain est soumis à une forte chaleur, il maintient la régulation de sa température intérieure grâce à la transpiration : l’eau de la sueur, en s’évaporant, refroidit naturellement le corps. C’est la raison pour laquelle on supporte assez bien une chaleur sèche, à condition de s’hydrater régulièrement. Mais lorsque l’air est humide, ce mécanisme de régulation naturelle ne fonctionne plus et le corps s’épuise à essayer de maintenir sa température corporelle à un niveau acceptable.

Selon les experts, l’être humain ne peut survivre longtemps à une température humide supérieure à 35 °C, lorsque l’air ambiant est plus chargé d’humidité que la sueur humaine. Selon une étude conduite par un chercheur de la NASA en 2020, une exposition de plus de 6 heures à de telles conditions en l’absence de rafraîchissement artificiel peut entraîner la mort, surtout si la personne fait des efforts et ne s’hydrate pas suffisamment. Lorsque l’humidité de l’air ne dépasse pas 5 %, il faut une température réelle de 44,4 °C pour atteindre ces 35 ° de température humide. Mais avec une humidité relative de 85 %, ce seuil est atteint dès 37,8 °C

La transpiration le mécanisme qui permet de lutter naturellement contre l’élévation de température du corps (source © Santé science)

Jusqu’à présent, on pensait que de telles conditions atmosphériques n’étaient que très rarement atteintes. Lors de la canicule de 2003 en France ou lors de celle de 2010 en Russie, la température humide n’a jamais excédé 28 °. On a localement déjà observé des températures humides de 31 à 33 °, en Asie du Sud et sur les côtes du Moyen-Orient, ainsi que dans le golfe du Mexique. Mais ce n’est que tout récemment que des chercheurs américains se sont rendus compte que des températures humides atteignant ce seuil létal de 35 ° ont déjà été observées alors que les modélisations ne prévoyaient que ce seuil ne serait pas atteint avant 2100 du fait du réchauffement climatique…

Dans leur étude, publiée dans Science Advances le 8 mai 2020, les chercheurs affirment que cette valeur fatale de 35 ° de température humide a déjà dans le passé été dépassée, pendant quelques heures seulement jusqu’à présent, dans deux stations météorologiques. La première est située sur le littoral sud du golfe Persique, à Ras al Khaimah, dans les Émirats arabes unis, un secteur peu peuplé où les deux-tiers des habitants sont concentrés dans la capitale où l’air conditionné est largement présent, ce qui rend les conditions de vie plus acceptables.

Le fort de Dhayah, dans l’émirat de Ras al Khaimah, en pleine chaleur… (source © Visit Ras al Khaimah)

La seconde zone en revanche, située au Pakistan, dans le district de Jacobabad qui compte plus d’un million d’habitants et où on enregistre fréquemment des températures supérieures à 52 °C, les conditions de développement sont plus frustres avec une population majoritairement rurale, des systèmes de climatisation rares et une alimentation électrique elle-même parfois défaillante.

A Jacobabad, les vendeurs d’eau font le plein tout en se rafraîchissant (photo © Salyna Bashir / The Telegraph)

A terme, c’est toute la vallée de l’Indus qui est menacée par cette augmentation des températures et sans doute bien d’autres régions du globe. En effet, selon les études récentes mises en avant par le GIEC, si la Terre se réchauffe encore de 0,4 °C supplémentaires, ce qui ne saurait tarder au vu de la trajectoire actuelle, c’est pas moins de 14 % de la population mondiale qui va se retrouver exposée à de fortes vagues de chaleur, au moins une fois tous les 5 ans. Les grandes mégapoles comme Karachi (Pakistan), Mumbai (Inde), Manille (Philippines), Lagos (Nigeria) ou encore Manaus (Brésil) seront particulièrement impactées par ces conditions climatiques extrêmes qui risquent de se traduire par une forte surmortalité pour des populations qui vivent déjà majoritairement dans des conditions très précaires. De quoi alimenter encore davantage les flux migratoires vers l’Eldorado européen déjà bien en peine de faire face : bienvenue dans le monde de demain…

L. V.