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Canicule : c’est reparti comme en 2003 ?

10 août 2020

La une du Parisien du jeudi 14 août 2003 (source © Le Parisien)

Déjà en juin 2019, alors que les services météorologiques annonçaient une forte vague de chaleur, les journaux titraient, à l’instar du Parisien, « Canicule : une semaine pire qu’en 2003 ? ». Et voilà que l’on voit refleurir dans les médias exactement la même alerte à l’occasion du nouvel épisode caniculaire qui s’est installé sur la France, alors que Météo France plaçait, samedi 8 août 2020, 14 départements en alerte rouge canicule. Le site tameteo.com titre ainsi : « Doit-on craindre la même canicule qu’en 2003 ? ».

Il faut dire que cette canicule qui a sévi pendant 15 jours début août 2003, bien que passée relativement inaperçue dans les médias à l’époque comme le relève fort justement André Larané, sur le site Herodote.net, a fait des dégâts et a laissé des traces. La température y a atteint des records avec 44,1 °C notamment enregistré le 12 août 2003 à Conqueyrac dans le Gard, plus de 40 °C à Auxerre à sept reprises et 9 jours au-delà de 35 °C à Paris même, où les nuits ont été particulièrement étouffantes en centre ville.

Pièce climatisée ou chambre froide : l’arme fatale des EHPAD contre la canicule…(dessin © Félé-dessin Blog)

Des conditions très éprouvantes pour les organismes et qui se sont traduites par une véritable hécatombe auprès des personnes âgées avec probablement près de 20 000 décès supplémentaires liés plus ou moins directement à cette vague de chaleur inhabituelle. Dès le 8 août, la Direction Générale de la Santé publie un communiqué sur les risques de déshydratation encourus par les vieillards, les nourrissons et les personnes vulnérables tandis que le surlendemain, le médecin urgentiste Patrick Pelloux, alors inconnu du public, alarme les médias en avançant le chiffre d’une cinquantaine de morts par déshydratation en île-de-France au cours de la semaine précédente. Il s’avérera que les jours les plus meurtriers ont été les 11 et 12 août 2003, alors que le pic de chaleur se conjugue à des concentrations excessivement élevées en dioxyde d’azote et en ozone dans l’atmosphère des grandes villes.

Le gouvernement à l’époque avait tardé à prendre conscience de cette situation, comme d’ailleurs dans d’autres pays européens, notamment en Italie où il fallu attendre 2005 pour que le pays reconnaisse une surmortalité comparable à celle de la France. Les images du ministre de la santé de l’époque, le médecin marseillais Jean-François Mattei, interviewé au bord de sa piscine le 10 août 2003, lui coûteront d’ailleurs son poste et il ne sera pas reconduit dans le nouveau gouvernement Raffarin constitué en mars 2004.

Campagne municipale d’information durant la canicule de 2019 (source © Commune de Veauche, dans la Loire)

Depuis, l’été 2019 a fait tomber bien d’autres records de température. Météo France n’a pas hésité ainsi à placer 78 départements en alerte canicule orange le 26 juin 2019. La session du Brevet des collèges, prévue les 27 et 28 juin a été reportée à cause de la chaleur. Le 28 juin 2019, le thermomètre indique 46 °C à Vérargues, dans l’Hérault, record absolu de température jamais enregistré en France. Il atteint le même jour 43,5 °C à Montpellier et 44,3 °C à Carpentras, tandis que l’on enregistre, le 25 juillet de la même année, un autre record de 42,6 °C à Paris et de 40,5 °C à Lille…

Contrairement à 2003, le risque sanitaire concernant les personnes les plus fragiles a été mieux pris en compte et il semble que, depuis l’épisode de 2003, l’on n’ait pas enregistré une telle surmortalité liée aux épisodes de canicule en particulier dans les établissements accueillant des personnes âgées. Cette surmortalité ne dépasserait pas 1500 personnes durant l’été 2019. Mais l’analyse historique réalisée notamment par Emmanuel Le Roy Ladurie dans son célèbre ouvrage Histoire du climat depuis l’an mil, montre que les canicules historiques qui ont frappé notre pays bien avant 2003 n’étaient pas indolores, loin s’en faut.

A l’époque, on pourrait penser que le risque principal causé par les pics de chaleur estivaux était surtout la perte des récoltes dû à la sécheresse. Mais avec le recul, il semble en réalité que les faibles rendements à l’origine de véritables disettes étaient beaucoup plus consécutifs aux étés pourris et pluvieux qu’aux périodes de canicules. Un terrible orage comme celui du 13 juillet 1788 faisait alors beaucoup plus de dégâts qu’une vague de chaleur en détruisant une part significative des récoltes de céréales et sa survenance explique en partie le climat de révolte qui préside la période révolutionnaire.

Famine consécutive à une période de sécheresse : gravure du XIXe siècle (source © DeuxSèvres79)

En revanche, les vagues de canicules, provoquant le tarissement des puits et des cours d’eau, avaient alors des connaissances sanitaires redoutables : l’eau devenue rare et souvent croupie permet le développement des germes pathogènes et la dysenterie fait alors des ravages en particulier chez les nourrissons et les jeunes enfants. En 1636, l’année où Corneille écrit Le Cid, Paris et tout le nord de la France sont frappés par un été caniculaire particulièrement torride dont on estime qu’il serait à l’origine d’environ 500 000 morts : une véritable hécatombe, sans comparaison avec ce qu’on a connu en 2003, d’autant qu’à l’époque la France comptait trois fois moins d’habitants que de nos jours !

La canicule parisienne, caricature à la une du Petit Journal le 9 septembre 1895 (source © BNF Paris / Hérodote)

En 1718 et 1719, deux étés très secs se succèdent et on estime le nombre de morts à 700 000 dont 450 000 pour la seule année 1719 où les vagues de chaleurs se succèdent sans discontinuer de juin à septembre et où les chroniqueurs signalent même des nuées de criquets qui ravagent les cultures jusqu’en Normandie. La Seine atteint alors son niveau le plus bas à Paris. Et d’autres été caniculaires surviennent en 1747 et 1779, faisant chacun encore de l’ordre de 200 000 morts, toujours principalement parmi les enfants en bas âge.

Plus près de nous, en 1911, une forte vague de chaleur sévit en France du 5 juillet au 13 septembre. En août, les 35 °C sont dépassés plusieurs jours consécutifs à Paris. Selon la démographe Catherine Rollet, on observe durant cette canicule une surmortalité de 40 000 personnes dont 29 000 nourrissons, alors particulièrement suivis par les inspecteurs des enfants du premier âge, chargés de la surveillance des enfants placés en nourrice à la campagne. Un biais cognitif qui met en exergue ces décès liés notamment aux insolations et aux diarrhées des plus jeunes, lesquelles restent encore redoutables pour les nouveaux nés, mais aussi les effets indirects d’une épidémie de fièvre aphteuse dans les régions d’élevage laitier, entraînant des pénuries de lait qui sont à l’origine de nombreux décès d’enfants en bas âge que l’on nourrit alors avec des produits de substitution mal adaptés.

Une victime d’insolation à la une du Petit Journal le 13 août 1911 (source © Leemage / Le Parisien)

A l’issue de ces observations, une vaste campagne de sensibilisation axée sur la prévention des maladies infantiles est lancée, laquelle portera ses fruits puisque la vague de canicule de l’été 1947 ne met pas en évidence de forte surmortalité infantile. Mais il faudra attendre 2003 pour que les pouvoirs publics prennent conscience que désormais les canicules sont aussi très dangereuses pour les personnes âgées avec des risques de déshydratation mortelle, un phénomène qui était jusque-là sans doute resté masqué par les effets nettement prédominants sur les nourrissons. A chaque crise son enseignement…

L. V.

Beyrouth : l’insoutenable légèreté du port

8 août 2020

La formidable explosion qui a ravagé les abord du port de Beyrouth, mardi 4 août vers 18 h, a frappé les esprits. Le monde entier a vu les images du panache de fumée et surtout des immeubles ravagés par la déflagration, du verre brisé jonchant les rues en plein centre ville de la capitale libanaise, et des blessés ensanglantés transportés en urgence à travers les rues dévastées.

Dégâts dans le quartier de Gemmayzé à Beyrouth le 5 août 2020 (photo © Mohamed Azakir / Reuters / France 24)

Des scènes de guerre comme après un bombardement, au point que certains, dont le président américain Donald Trump, toujours prompt à afficher des jugements péremptoires et bien souvent prématurés, ont affirmé que ce ne pouvait être que l’effet d’un acte terroriste. Exactement comme le 21 septembre 2001, lorsque l’usine AZF a explosé à Toulouse, 10 jours seulement après les attentats du World Trade Center et que les soi-disant experts venaient expliquer doctement sur les plateaux télévisés que l’un des ouvriers décédés dans l’explosion portait toutes les marques vestimentaires d’un kamikaze djihadiste.

Mais à Beyrouth comme à Toulouse, il semble bien qu’il ne s’agisse en aucun cas d’un acte volontaire criminel, mais bien d’un simple accident technologique comme il s’en produit malheureusement trop fréquemment. Il faudra du temps pour analyser en détail les causes d’une telle catastrophe dont le bilan encore provisoire fait déjà état de 154 morts et d’une soixantaine de disparus, mais aussi de 5 000 blessés et d’environ 300 000 personnes sans abri.

A Toulouse, près de 20 ans après la catastrophe qui avait causé la mort de 31 personnes, fait 2 500 blessés mais avait aussi créé des traumatismes durables à plus de 14 000 personnes encore sous traitement 18 mois plus tard, et engendré pour environ 2 milliards d’euros de dégâts, les nombreuses enquêtes qui se sont succédé et ont abouti en 2017 à la condamnation définitive des dirigeants de la société La Grande Paroisse, filiale du groupe Total, n’ont pas vraiment permis de conclure de manière définitive sur les causes exactes.

Le site de l’usine AZF quelques heures après l’explosion du 21 septembre 2001 (photo © MaxPPP / France 3 Occitanie)

Il est acquis que l’explosion est celle d’un stock de 300 à 400 tonnes de nitrate d’ammonium entreposé en vrac dans un hangar, mais les raisons de cette explosion restent controversées. Il a beaucoup été question d’erreur de manipulation avec la mise en contact de produits chlorés. Mais d’autres hypothèses ont été avancées, liées au fait qu’il y aurait eu une première explosion quelques secondes avant celle qui a soufflé le hangar d’AZF. La nature de cette première explosion ne sera sans doute jamais élucidée avec certitude, mais son siège potentiel pourrait être Ie site tout proche de la SNPE (Société nationale des poudres et explosif), spécialisée notamment dans la fabrication de propergols solides pour la propulsion de fusée et engins balistiques militaires et civils), même si les expertises n’ont pu le démontrer.

A Beyrouth, on mettra sans doute aussi beaucoup de temps pour analyser en détail les raisons de cette explosion. Mais comme à Toulouse, la cause principale du désastre vient de ce qu’on y stockait en site très urbanisé des produits particulièrement dangereux. Selon les premiers éléments diffusés dans les médias, le stock de nitrate d’ammonium qui est à l’origine de l’explosion est considérablement plus volumineux que celui du hangar d’AZF puisqu’il est question de 2 750 tonnes. L’explosion a d’ailleurs été entendue à Chypre, à plus de 200 km de là et les spécialistes considèrent qu’elle est l’équivalent d’une explosion de 1000 à 1500 t de TNT, soit un dixième de la puissance de la bombe d’Hiroshima. Par comparaison, selon Le Monde, l’explosion d’AZF, comme d’ailleurs celle de Tianjin en 2015, dont le bilan officiel est de 173 morts et 800 blessés, ne dépassait pas 20 à 40 t d’équivalent de TNT.

Maison d’Halifax après l’explosion du 6 décembre 1917 (photo © Wallace R. MacAskill / Bibliothèque et Archives du Canada / Wikipedia)

En revanche, on a déjà connu pire avec l’explosion accidentelle, le 6 décembre 1917, d’un cargo français chargé de 2 400 t de munitions et explosifs, le Mont-Blanc, au large du port canadien d’Halifax. Une collision avec un navire norvégien dans le chenal d’entrée du port, chacun refusant de céder la priorité, a transformé un banal accident de la circulation en formidable feu d’artifice. La puissance de l’explosion avait alors été évaluée à 2 900 t d’équivalent TNT, causant au moins 2 000 morts et 9 000 blessés et rasant une partie de la ville toute proche.

Comme à Brest en 1947, lorsqu’un bateau contenant plus de 3 000 t de nitrate d’ammonium s’était échoué avant d’exploser, soufflant les bâtiments sur des kilomètres à la ronde, c’est dans le port de Beyrouth que s’est passée l’explosion en ce mois d’août 2020. Le stock d’engrais qui est en cause y avait été transporté par bateau, à bord d’un cargo russe battant pavillon moldave et qui se rendait initialement au Mozambique. Selon le New York Time, le bateau en question, le Rhosus, était une épave flottante qui, à la suite d’une escale imprévue à Beyrouth, s’y est trouvée bloquée en 2013 après un contrôle technique des autorités portuaires. Après 11 mois d’attente et faute de réaction du propriétaire du navire, la cargaison aurait finalement été déchargée mi-2014 et stockée depuis dans un hangar où sont conservées les marchandises saisies.

Mais 6 ans plus tard et malgré, semble-t-il, plusieurs alertes de la part du service des douanes, le stock de nitrate d’ammonium pourtant hautement explosif est toujours là, sans surveillance particulière, alors que le Rhosus, lui, aurait purement et simplement coulé dans le port de Beyrouth depuis déjà plusieurs années.

L’explosion filmée en direct depuis un immeuble de bureaux (photo © Gaby Salem / ESN / AFP / Le Journal de Saône-et-Loire)

Reste à déterminer pourquoi ce nitrate d’ammonium a brusquement explosé ce mardi 4 août. Une chose semble acquise : l’explosion est consécutive à un incendie qui se serait déclaré suite à des travaux de soudure dans un entrepôt voisin, où étaient stockées des fusées de feu d’artifice. Différentes observations concordantes font état de cet incendie contre lequel les pompiers ont lutté pendant une dizaine de minutes sans pouvoir le maîtriser, et plusieurs vidéos ont été tournées alors qu’une épaisse fumée noire s’élevait des hangars du port, et ceci avant même qu’une première puis une seconde explosions ne se produisent, à 18 h, ce qui explique que l’on dispose de nombreux témoignages filmés de l’événement, analysés notamment par Le Monde.

Visite d’Emmanuel Macron à Beyrouth le 6 août 2020 sur les lieux de l’explosion, entouré de militaires libanais (photo © Thibault Camus / AFP / RTL)

Des éléments qui seront sans doute précieux pour analyser les causes et les responsabilités de cet accident technologique majeur. Une enquête internationale est d’ailleurs évoquée, réclamée notamment par Emmanuel Macron qui s’est distingué en se rendant sur place dès le surlendemain de la catastrophe, même si son ton quelque peu paternaliste a pu agacer certains.

Outre la prise en charge des nombreuses victimes et la reconstruction des quartiers endommagés, c’est une grande partie des infrastructures urbaines et portuaires qu’il va falloir reconstruire. Toute la zone des hangars où a eu lieu l’explosion a été soufflée, un cratère de 150 m de diamètre envahi par l’eau de mer s’est formé à la place du quai et les immenses silos à grains où étaient stockées les réserves stratégiques du pays ont été totalement détruits, ce qui laisse craindre un risque de pénurie alimentaire à court terme.

La zone portuaire détruite par l’explosion : au premier plan le cratère qui s’est formé à la place des entrepôts et à côté les silos à grain totalement éventrés (photo © AFP / L’Express)

Un événement qui devrait faire réfléchir les responsables politiques sur le risque, malheureusement présent un peu partout sur la planète, que fait courir en milieu urbanisé la présence d’installations industrielles, de sites de stockage et d’infrastructures de transports de matières dangereuses. Un risque trop souvent minimisé mais qui se rappelle parfois très brutalement à notre souvenir…

L. V.

Fessenheim : ça y est, on ferme !

4 août 2020

Voilà des années que certains l’espéraient, mais voilà qui est fait depuis le 29 juin 2020 à 23h. Alors que la France entamait son déconfinement sanitaire, le réacteur n°2 de la centrale nucléaire de Fessenheim a enfin tiré le rideau. Le réacteur n°1 quant à lui, avait été définitivement mis à l’arrêt le 20 février 2020. C’est incontestablement une page qui se tourne puisque Fessenheim est la première des 19 centrales nucléaires françaises à être ainsi fermée en vue de son démantèlement et alors que nombre de spécialistes, surtout au sein d’EDF, plaidaient pour en prolonger l’exploitation.

Les deux réacteurs nucléaires de Fessenheim en bordure du Grand canal d’Alsace (photo © Sébastien Bozon /AFP / France Bleu)

Lorsque sa construction a été décidée, en 1967, sous la présidence du Général de Gaulle, l’objectif était de recourir à la filière française dite uranium naturel graphite gaz. Mais deux ans plus tard, en novembre 1969, alors que Georges Pompidou a remplacé le Général à la tête du pays, on assiste à un revirement de situation : il est finalement décidé qu’il serait plus économique de recourir à la technologie des réacteurs à eau pressurisée commercialisés sous licence de la firme américaine Westinghouse Electric : à l’époque déjà il était bien difficile de résister aux sirènes de la mondialisation…

Autorisée en 1970, la construction de la centrale de Fessenheim, premier prototype industriel d’une longue série, débute en 1971 mais se heurte alors à une forte opposition citoyenne. En 1975, un attentat à l’explosif interrompt même le chantier pendant plusieurs mois tandis que les manifestations se multiplient, en France mais aussi en Allemagne et en Suisse toutes proches. Implantée au bord du Grand canal d’Alsace, la centrale est en effet à proximité immédiate de ces deux pays qui participent d’ailleurs au financement du projet et disposent depuis cette date d’un droit de tirage de l’électricité produite, à hauteur de leur investissement initial, à savoir 15 % pour le consortium suisse et 17,5 % pour la société allemande EnBW.


Chantier de construction de la centrale de Fessenheim dans les années 1970 (source DR / Les Dernières nouvelles d’Alsace)

Les oppositions au projet sont d’ailleurs telles que sur les 4 réacteurs initialement prévus, deux seulement seront construits, d’une puissance de 900 MW chacun. Mise en service en 1977, la centrale aura coûté au final de l’ordre de 1 milliard d’euros en valeur de l’époque. Un montant bien moindre que le chantier en cours de l’EPR de Flamanville désormais évalué à au moins 12,4 milliards d’euros. A l’époque, EDF avait calculé que cet investissement pourrait être amorti sur la durée d’exploitation de la centrale qui était estimée à 20 ans. Mais ses calculs, qui supposaient un fonctionnement à 75 % du temps, se sont révélés exagérément optimistes. Sur les 30 premières années de fonctionnement, ce taux de disponibilité n’a été atteint que 4 fois !

Salle de commande de la centrale de Fessenheim (photo © Gilles Varela / 20 minutes)

Les arrêts et les pannes se sont en effet multipliés sur les réacteurs de Fessenheim comme d’ailleurs sur la totalité des autres sites exploités. En 2002 par exemple, il a fallu remplacer les 3 générateurs de vapeur du réacteur n°1. Coût de la facture : 104 millions d’euros selon Greenpeace, et 210 jours d’arrêt consécutifs, soit un manque à gagner de 32 millions d’euros. Il a fallu 2 ans et demi de production supplémentaire pour rentabiliser un tel investissement.

Ce sont les visites décennales organisées sous l’égide de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) qui déterminent, tous les 10 ans et pour chacun des deux réacteurs, la poursuite de l’exploitation pour les 10 ans à venir. Après l’accident de Tchernobyl et plus encore après celui de Fukushima, les autorités se sont inquiétés de la légèreté initiale de la construction de ces deux réacteurs dont l’épaisseur du radier ne dépasse pas 1,20 m contre 4 m pour les centrales plus récentes. En cas de fusion du cœur de la centrale comme à Tchernobyl, le corium percerait ce radier en moins de 24 h et se retrouverait très rapidement en contact avec la nappe phréatique du Rhin dans laquelle baigne le site.

Implantation des 58 réacteurs nucléaires et autres installations connexes en France (source : Greenpeace)

Un scénario catastrophe qui a été au centre de bien des débats, notamment lors de l’inspection décennale de 2009 au cours de laquelle est également mise en évidence une très grave insuffisance quant à la prise en compte du risque sismique. En cas de tremblement de terre majeur, comme on en recense fréquemment dans le sillon alsacien, les digues de protection contre les inondations risqueraient d’être sérieusement endommagées et la centrale pourrait alors se retrouver exposée en cas de crue. C’est déjà ce qui avait failli se produire lors de la tempête de 1999 sur la centrale du Blayais qui avait été à deux doigt de se retrouver submergée par les flots, selon un scénario assez proche de ce qu’on a connu à Fukushima, avec les conséquences que chacun a pu constater… Depuis cette inspection de 2009, EDF a d’ailleurs dû investir la bagatelle de 380 millions d’euros de travaux pour obtenir l’autorisation de poursuivre l’exploitation du site.

En septembre 2012, François Hollande réaffirme sa volonté de fermer la centrale de Fessenheim d’ici 2016, conformément à sa promesse de campagne. Les lobbies nucléaires s’activent alors, EDF prétendant ne pas pouvoir envisager une telle éventualité sauf à devoir verser une indemnité dissuasive aux actionnaires minoritaires de la centrale, à savoir les Suisses et les Allemands, tant et si bien qu’en septembre 2015, Ségolène Royal, alors Ministre de l’écologie, annonce que la fermeture du site est repoussée à fin 2018, le temps que s’achève le chantier de l’EPR de Flamanville qui va de déboires en déboires.

Dialogue (fictif) au sommet entre Ségolène Royal et Cécile Duflot (dessin signé KAK publié en 2015 sur le site l’Opinon)

En mars 2017, la Commission européenne valide le protocole d’indemnisation proposé par EDF à ses partenaires en cas de fermeture anticipée de Fessenheim, mais en octobre 2018, le Conseil d’État annule le décret signé par Ségolène Royal, au prétexte qu’il aurait été pris sans que l’exploitant, en l’occurrence EDF, n’ait demandé officiellement cette fermeture : une argutie juridique qui permet de gagner encore un peu de temps et autorise Emmanuel Macron à annoncer finalement, un mois plus tard, que la fermeture du site n’aura lieu qu’à l’été 2020. Un calendrier finalement confirmé en septembre 2019 par Emmanuelle Wargon, alors Secrétaire d’État à la transition écologique et qui a donc bien été respecté, alors même que la mise en service de l’EPR de Flamanville reste toujours aussi hypothétique.

Dessin signe Besse, publié dans Marianne le 3 juillet 2020

Après 43 ans d’activité, le démantèlement de ces deux réacteurs ne s’annonce pas comme une partie de plaisir d’autant qu’il servira de laboratoire d’essais pour les 56 autres réacteurs encore en service et dont certains sont quasiment aussi obsolètes que ceux de Fessenheim. Un démantèlement qui n’a jamais vraiment été prévu et qui risque en effet de réserver son lot de mauvaises surprises. Jusqu’en 2023, la priorité est d’évacuer le combustible hautement radioactif avant de commencer, en 2025 seulement, le démantèlement proprement dit des deux réacteurs, opération qui devrait durer au moins jusqu’en 2040 selon le calendrier officiel actuel…

Cette fermeture définitive des deux premiers réacteurs nucléaires exploités commercialement par la France constitue en tout cas un signal fort, le premier depuis bien longtemps, que le pragmatisme économique, sinon l’ambition écologique voire la sécurité des populations, pouvaient finir par convaincre les plus zélés défenseurs de l’idéologie techniciste du lobby nucléaire français que d’autres voies étaient à explorer pour assurer l’indépendance énergétique nationale. Alors que tous les calculs confirment, année après année, que la filière nucléaire n’est pas si compétitive qu’EDF ne l’affirme et qu’elle constitue une véritable impasse technologique du fait de l’extrême difficulté à gérer dans le temps les déchets radioactifs qu’elle produit et à assurer au quotidien la sécurité des populations et de ses agents d’exploitation, voilà peut-être enfin un premier geste raisonnable vers des choix énergétiques plus adaptés et plus durables ?

L. V.

L’Huveaune bientôt à sec ?

22 juillet 2020

L’autoroute entre Aubagne et Marseille sous les eaux lors de la crue de l’Huveaune 1978 (archive du Provençal / Syndicat du bassin de l’Huveaune)

Le fleuve côtier qu’est l’Huveaune et dont Carnoux-en-Provence fait partie du bassin versant, est parfois connu pour ses crues soudaines et dévastatrices. Celle du 17 janvier 1978 est restée dans les mémoires car on en possède quelques clichés dont celui publié par Le Provençal qui montre un tronçon de l’autoroute alors récemment inaugurée entre Aubagne et Marseille, complètement recouverte par les eaux de l’Huveaune à la hauteur de La Pomme et bien entendu interdite à la circulation.

Avant cet épisode, bien d’autres étaient déjà venus semer la désolation sur les berges de l’Huveaune à Auriol ou Aubagne, notamment le 11 novembre 1935 ou le 3 octobre 1960. Mais à l’époque, la vaste plaine agricole des Paluds avait joué à plein son rôle de champ naturel d’expansion des crues, permettant un net écrêtage des débits en aval. Et depuis, d’autres inondations, nettement moins spectaculaires, dont celle de décembre 2008 qui n’a pas généré de réels débordements, sont venues chasser ces souvenirs douloureux et donner à chacun l’illusion rassurante que tout cela appartient au passé et que la modernité nous met désormais à l’abri de ces débordements incontrôlés.

L’Huveaune en crue en décembre 2008, à l’entrée d’Aubagne, en amont de son passage en souterrain sous la place du marché (source © Syndicat du bassin de l’Huveaune)

Un sentiment trompeur face à des phénomènes aussi imprévisibles que récurrents, mais contre lequel un Plan de prévention des risques d’inondation a désormais été adopté afin de limiter et d’adapter autant que possible le développement de l’urbanisme dans les zones à risques, tandis que le Syndicat du bassin versant de l’Huveaune finalise l’élaboration d’un Plan d’actions de prévention des inondations en vue de mieux préparer le territoire et le rendre moins vulnérable en cas de nouvelle inondation majeure.

Mais si les fortes crues de l’Huveaune restent des phénomènes rares et aléatoires, ses étiages estivaux, lorsqu’il ne coule plus qu’un mince filet d’eau dans la rivière, sont quasi systématiques, chaque été. Nul ouvrage de régulation ne permet en effet de venir renforcer son débit lorsque la pluie se fait attendre. Les riverains voient alors le niveau d’eau baisser inexorablement et la qualité du milieu aquatique se dégrader. L’eau s’échauffe car elle a tendance à stagner, ce qui finit par compromettre la survie d’une partie de la faune aquatique d’autant que l’oxygénation se fait mal lorsque l’eau ne s’écoule plus. Et les rejets d’eau usées et de polluants divers, qui passent inaperçus lorsque le débit est suffisant pour en diluer la concentration prennent alors rapidement des proportions dramatiques pour toute la microfaune qui vit et se développe dans la rivière…

Le lit de l’Huveaune à sec en 2006 (photo © N.V. / La Provence)

En été, le débit de l’Huveaune, qui est en moyenne de l’ordre de 360 l/s à Saint-Zacharie, dans sa partie amont, devient quasi insignifiant, de l’ordre de 50 à 60 l/s comme c’est le cas en ce mois de juillet 2020. Par comparaison, il atteignait de l’ordre de 56 m³/s lors du pic de la dernière crue en 2008, soit 1000 fois plus !

Lors des années sèches comme en 2003 mais aussi en 2006 ou en 2015, on observe des tronçons entiers du cours amont de l’Huveaune où l’eau a complètement disparu. Comme beaucoup de cours d’eau du Sud de la France, l’Huveaune se présente alors comme un oued qui peut être totalement sec à certaines périodes. Lorsqu’il ne pleut pas pendant plusieurs mois consécutifs, ce qui n’est pas une situation rare en Provence entre juin et septembre, le fleuve n’est en effet plus alimenté que par les résurgences des écoulements souterrains.

Source du Fauge à Saint-Pons (source © Mapio.net)

Certaines de ces sources sont pérennes et fournissent donc une source d’alimentation permanente, régurgitant lentement et avec une forte inertie toute l’eau qui s’est infiltrée durant l’hiver et le printemps et qui a lentement percolé à travers les moindres fissures des massifs calcaires, finissant par s’accumuler dans les conduits karstiques et débordant lorsque l’eau se bloque sur un matériau imperméable. C’est le cas notamment de la source du Fauge, un affluent de l’Huveaune, qui sourd dans le parc de Saint-Pons à Gémenos.

Entrée de la grotte de la Castellette, l’une des sources de l’Huveaune (source © Les copaines randonneurs 04)

Mais ce n’est pas le cas de la source principale de l’Huveaune, située dans le massif de la Sainte-Baume, sur la commune de Nans-les-Pins, dans le vallon de la Castellette. La grotte de la Castellette elle-même, qui constitue l’une des principales résurgences karstique alimentant l’Huveaune ne coule que rarement en été. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le site est surtout fréquenté par les visiteurs au printemps lorsque le débit est abondant et que les cyanobactéries viennent colorer d’un bleu flashy les eaux de l’Huveaune qui s’écoule de vasque en vasque, dans un décor de rêve avec ces ornements de travertins qui délimitent de vastes piscines étagées en cascade au milieu de la forêt.

Les vasques bleutées des sources de l’Huveaune (source © Trip Advisor)

Vue du cours amont de l’Huveaune à sec dans le Vallon de la Castellette en juillet 2020 (source © F. V.)

Un décor tellement enchanteur qu’il est devenu victime de son succès depuis certains week-end pascal de mars 2019, se transformant en cauchemar pour ces milliers de randonneurs qui ne trouvent plus à se garer, se marchent sur les pieds et finissent par mettre en péril un milieu naturel aussi fragile.

Mais en été, tout est sec dans le cours amont de l’Huveaune et les vasques montrent un aspect désolé et sinistre. Aucun filet d’eau ne s’écoule dans un lit où seuls émergent les cailloux et quelques débris végétaux.

Certaines années, comme c’était le cas encore en 2017 et comme cela risque de devenir de plus en plus fréquent dans les années à venir sous l’effet du changement climatique global, le lit amont de l’Huveaune était ainsi resté totalement sec jusqu’au mois d’octobre !

Vue des sources de l’Huveaune au printemps et en fin d’été, en octobre 2017 (source © Le Blog de Fred)

De quoi se souvenir à quel point l’eau est précieuse en Provence et ces milieux aquatiques naturels particulièrement vulnérables…

L. V.

Pourquoi autant de morts du Covid-19 en EHPAD ?

18 mai 2020

Il est sans doute bien trop tôt pour tirer un premier bilan de cette pandémie de Covid-19 qui a totalement bouleversé nos vie depuis maintenant plus de 2 mois en France et qui continue à faire des ravages dans d’autres pays. En France cependant, et sauf mauvaise surprise suite au déconfinement progressif mis en œuvre depuis le 11 mai 2020, le pic de l’épidémie semble bel et bien derrière nous. Certes, 372 nouveaux cas de Covid-19 étaient encore déclarés pour la journée du samedi 16 mai, mais ce chiffre atteignait 7 578 le 31 mars dernier, ce qui atteste que le pire est bien derrière nous ! Sur un total de plus de 142 000 personnes infectées en un peu plus de 2 mois, on voit bien que les chiffres actuels sont plutôt caractéristiques d’un phénomène résiduel en cours de normalisation.

Évolution du nombre quotidien de nouveaux cas de Covid-19 en France (source © Wikipedia)

Tous les indicateurs confirment ce diagnostic. Le nombre quotidien de morts attribués à l’épidémie est repassé sous la barre des 100 depuis le 15 mai alors qu’on a enregistré jusqu’à 1 438 décès par jour le 14 avril 2020 et qu’on approche désormais le chiffre effrayant de 28 000 morts consécutifs à l’épidémie, même si ce type de données est par nature imprécise et sujette à caution. Les personnes décédées à leur domicile ne sont en effet pas répertoriées dans ces statistiques qui, inversement, intègrent de nombreux cas de décès de personnes non testées et pour lesquels existe simplement une présomption de contamination.

Le nombre de personnes hospitalisées pour cause de Covid-19 est aussi en baisse, se situant désormais à un peu plus de 19 000 après avoir dépassé 32 000 mi-avril. Parmi elles, il n’en reste plus que 2 132 encore en soins intensifs au 16 mai 2020 alors que ce chiffre est monté jusqu’à 7 148 début avril, au moment où les autorités craignaient d’être localement débordées et devaient organiser des transferts de malades pour désengorger certains établissements. Les guérisons de personnes infectées ayant dû être hospitalisées se multiplient également, évaluées désormais à plus de 61 000.

Comparaison de la mortalité enregistrée en France en 2020 par rapport à celle constatée à la même période en 2019 (source © Wikipedia)

L’évolution des chiffres de surmortalité enregistrée est elle aussi encourageante, d’autant que cet indicateur présente l’avantage d’être plus exhaustif puisque basé sur la mortalité nationale effective, toutes causes confondues, établie à partir des données de l’État civil. Par comparaison à l’année de référence 2019, pour laquelle, comme en temps ordinaire, on observe une mortalité qui décroît progressivement de 1 800 par jour début mars (fin de la période hivernale) vers 1 600 début mai, l’année 2020 a été caractérisée par un pic très marqué de mortalité qui a atteint jusqu’à 2 800 décès par jour fin mars mais les chiffres actuels sont repassés, depuis fin avril, en dessous de ceux observés à la même époque en 2019, ce qui confirme bien ce retour à la normale tant attendu : malgré l’épidémie encore en cours ces deux dernières semaines, on meurt moins qu’en 2019 à la même période, ce qui pourrait même laisser supposer que le confinement a épargné des vies, indépendamment de son effet sur la propagation du coronavirus…

Evolution du nombre cumulé de décès liés au Covid-19 en France, à l’hôpital et en EHPAD (source © Wikipedia)

Reste que la répartition de ces décès selon les établissements interroge. Les décès survenus à l’hôpital s’élèvent ainsi à 17 412 à ce jour (points rouges sur la courbe ci-dessus). A la même date, on en compte 10 213 dans les EHPAD (les établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes, que l’on appelait jadis les maisons de retraite, avant que ne s’impose un langage technocratique édulcoré) et dans les centres médico-éducatifs (autrement dit des établissements pour enfants et adolescents atteints de déficience mentale). En d’autres termes, plus du tiers des personnes décédées en France du Covid-19 dans des structures d’accueil spécialisées sont mortes sans même avoir été hospitalisées !

Il serait bien entendu hasardeux d’en tirer des conclusions hâtives, d’autant que les caractéristiques des EHPAD diffèrent fortement d’un établissement à l’autre, certains étant médicalisés et parfois même équipés de matériel lourds d’aide respiratoire. Mais quand même, on s’étonne un peu de constater que plus de 10 000 personnes âgées atteintes du Covid-19 sont ainsi décédées en l’espace de 2 mois dans des centres spécialisés, entourés généralement d’un personnel qualifié qui les suit quotidiennement, sans qu’il leur soit proposé une prise en charge adaptée en milieu hospitalier…

Un trait d’humour du dessinateur Seb (source © Le Journal de Saône-et-Loire)

Il ne s’agit bien évidemment pas de faire le procès de ces structures d’accueil dont le personnel fait généralement preuve d’un extrême dévouement au jour le jour, comme il l’a justement montré tout au long de cette crise sanitaire avec de nombreux exemples d’équipes qui se sont volontairement confinées sur leur lieu de travail pendant plusieurs semaines d’affilée, précisément pour éviter d’être les vecteurs involontaires du virus qui aurait pu mettre en danger la vie des résidents les plus fragiles.

L’EHPAD de Mougins où 38 résidents sont décédés du Covid-19 (photo © Sébastien Botella / MAXPPP / France 3 Régions)

Mais certains témoignages individuels ne laissent pas d’interroger. Le cas de l’EHPAD La Riviera, à Mougins, géré par le groupe Korian, a été particulièrement relayé par la presse. Il hébergeait 109 résidents début mars, parmi lesquels 38 seraient décédés du Covid-19, sans même qu’il soit proposé des tests de dépistage pour les survivants. Beaucoup se sont interrogés sur le fait qu’en cas d’engorgement des services d’urgence et surtout de soins intensifs, les personnes âgées risquaient d’être considérées comme non prioritaires et ainsi de ne pas bénéficier de soins adaptés alors qu’on relate au moins deux cas de patients âgés de 101 ans qui ont vaincu la maladie, une femme aux Pays-Bas et un homme à Rimini, en Italie, ainsi qu’une femme de 97 ans hébergée en EHPAD dans le département du Nord.

Mais Libération rapporte notamment le cas d’un homme de 85 ans, atteint de la maladie d’Alzheimer, admis en octobre 2019 dans un EHPAD du Val d’Oise, atteint du Covid-19 début mars 2020, peu après l’interruption des visites autorisées aux familles. Sa fille se plaint alors de ne pouvoir même pas le joindre par téléphone et finit par forcer la porte de l’EHPAD pour se rendre compte que son père est enfermé toute la journée dans sa chambre de 10 m², sans téléphone ni télévision et sans aucun contact donc avec l’extérieur, sans bien entendu en comprendre les raisons du fait de son état psychologique. Un confinement qui s’apparente fort à une séquestration… Début avril, le vieil homme décède, seul, sans avoir pu revoir sa fille alors que celle-ci venait justement de trouver enfin le moyen de lui apporter un téléphone portable, mais trop tard… Le corps serait ensuite resté 2 jours dans la chambre en attendant qu’une place se libère en chambre mortuaire mais sa fille n’a pas été autorisé à le voir et a dû se recueillir sur le parking de l’EHPAD.

Le pape Benoît XVI visitant une maison de retraite le 12 novembre 2012 (photo © AFP / Osservatore romano / La Croix)

Des conditions plutôt rudes et qui méritent effectivement qu’on s’interroge sur les conditions de traitement de nos aînés dans certains de ces établissements, lorsque la crise sanitaire vient s’ajouter à un contexte qui n’est déjà par forcément simple au quotidien. Gandhi avait coutume de dire : « On reconnaît le degré de civilisation d’un peuple à la manière dont il traite les animaux ». Le pape Benoît XVI avait justement élargi la réflexion à l’occasion d’une visite dans une maison de retraite en 2012 en déclarant : « La qualité d’une société, je dirais d’une civilisation, se juge aussi à la façon dont les personnes âgées sont traitées et à la place qui leur est réservée dans la vie commune ». A méditer…

L. V.

Après la pandémie, le changement climatique ?

12 mai 2020

La pandémie mondiale de coronavirus qui bouleverse notre vie quotidienne depuis maintenant des semaines va-t-elle nous servir de leçon et nous aider à prendre enfin à bras le corps les autres défis écologiques qui nous menacent, dont le changement climatique global et son cortège de catastrophes naturelles annoncées ? Nombreux sont ceux qui s’interrogent à ce sujet en ce moment…

Sans vouloir minimiser les conséquence de la pandémie de Covid-19, force est en effet de constater que le mode de réaction n’est pas du tout le même. Et ce n’est pas une simple question de gravité. Malgré le chiffre effrayant de 26 000 morts enregistrés à ce jour sur le territoire national du fait de cette épidémie, on est encore loin des 48 000 décès prématurés enregistrés chaque année en France du fait de la seule pollution atmosphérique qui n’est que l’une des composante du changement climatique global et de la crise écologique que nous traversons...

François Gemenne, spécialiste de géopolitique de l’environnement

Parmi d’autres, François Gemenne se demande ainsi, dans une interview publiée par Alternatives économiques, en date du 9 mai 2020, pourquoi nous sommes capables de prendre des mesures aussi drastiques contre le coronavirus alors que nous faisons preuve d’une très large impuissance face à cette autre crise mondiale qu’est le changement climatique…

Spécialiste des questions de gouvernance de l’environnement et des migrations, François Gemenne participe au GIEC et enseigne à Sciences Po. Il vient notamment de publier, avec d’autres chercheurs, un ouvrage très remarqué intitulé Atlas de l’anthropocène, une véritable somme qui rassemble de nombreuses données scientifiques sur la crise écologique majeure à laquelle se trouve désormais confrontée l’humanité : changement climatique, érosion de la biodiversité, évolution démographique, urbanisation, pollution atmosphérique, détérioration des sols, catastrophes naturelles, accidents industriels, crises sanitaires, mobilisations sociales, sommets internationaux, rien n’est épargné dans cet atlas illustré de manière remarquablement pédagogique.

En fait, François Gemenne fait le constat que la crise sanitaire actuelle a brusquement rendu possible la prise de décisions radicales que chacun, responsable politique comme acteur économique, jugeait totalement inenvisageables jusqu’alors. Confiner un pays entier, mettre au chômage technique des millions de concitoyens et débloquer d’un seul coût plus de 110 milliards d’euros d’argent public en balayant d’un revers de main les conséquences sur les déficits publics alors que l’austérité budgétaire était considérée comme l’alpha et l’oméga de toute politique économique, voilà en effet qui surprend et ouvre bien des perspectives.

La lutte contre le Covid-19 : un dessin de Patrick Chappatte daté du 9 mars 2020

Si l’on est capable de faire ainsi passer l’état sanitaire des habitants et la solidarité avant toute considération économique et monétaire, alors on devrait pouvoir s’attaquer enfin aux défis de la crise écologique autrement plus inquiétante a priori que cette simple épidémie virale. Puisque le Chef de l’État n’hésite plus à parler de changement radical de paradigme, voilà peut-être le moment venu de prendre enfin les mesures radicales qui s’imposent pour faire face à ces défis planétaires sur lesquels les scientifiques tirent la sonnette d’alarme en vain depuis des années ?

Mais voilà qui n’est sans doute pas gagné selon l’analyse de François Gemenne car ces crises ne sont pas de même nature. Si la crainte du coronavirus a généré un tel consensus dans la mise en œuvre de mesures aussi fortes, y compris en termes de restriction des libertés individuelles, c’est que chacun s’est senti menacé à titre personnel et à très court terme. L’effet anxiogène des bulletins d’information annonçant quotidiennement la progression du nombre de morts a joué à plein.

Un dessin signé Laserre, publié pour la COP 21…

Bien évidemment, chacun est loin de se sentir aussi concerné par les effets du changement climatique dont on annonce les effets prévisibles pour 2050 voire 2100, lorsque la plupart d’entre nous ne seront plus sur cette Terre. C’est d’ailleurs toute la difficulté de communiquer sur un phénomène insidieux qu’il faudrait combattre dès à présent alors qu’il s’installe progressivement de manière de moins en moins réversible, mais dont les conséquences les plus dommageables commencent tout juste à être observées dans notre environnement proche et iront en s’aggravant dans les années à venir.

François Gemenne estime néanmoins que certaines des réactions que nous avons pu avoir à l’occasion de cette crise sanitaire majeure pourraient nous aider à mieux appréhender la lutte nécessaire contre le changement climatique mais aussi contre l’érosion de la biodiversité. Face à une telle pandémie, même si la tentation est d’abord celle du repli sur soi, de la fermeture des frontières et du confinement, force est de constater que la solidarité est aussi nécessaire. Si ceux qui sont exclus de la société tombent malades, c’est toute la population qui peut être contaminée. C’est ce même ressort qu’il conviendrait d’actionner pour lutter contre les effets du changement climatique, en aidant en priorité les pays les plus touchés, notamment pour éviter les transferts massifs de populations vers les zones les plus favorisées.

Le monde d’après le Covid-19 ? Un dessin de Plantu publié dans Le Monde du 31 janvier 2020

Il n’en reste pas moins que cette crise sanitaire nous interpelle sur la grande vulnérabilité de notre économie nationale fortement dépendante d’un mode de production mondialisé, et a tendance à pousser de nombreux pays à un certain repli nationaliste. Une telle attitude serait catastrophique alors qu’il faudrait au contraire développer la coopération internationale pour gérer à la bonne échelle les défis écologiques qui sont face à nous. La crise a démontré que face à de tels défis, les considérations économiques et monétaires qui nous guidaient jusque là peuvent être mises au second plan. Il ne faudrait pas pour autant qu’elle nous conduise à un repli identitaire nationaliste comme on l’observe actuellement, car alors il deviendrait impossible de trouver ensemble les moyens de s’attaquer à des problèmes planétaires : comme le fait observer François Gemenne, on sait désormais à quelle date s’élancera le prochain Tour de France, mais on n’a pas encore réussi à s’entendre pour fixer la date de la prochaine COP 26, tout un symbole de notre sens des priorités…

L. V .

Des foyers de Covid dans les quartiers Nord de Marseille ?

8 mai 2020

Tout compte fait, l’épidémie de Covid-19 aura fait beaucoup pour accroître de manière significative la notoriété mondiale de la ville de Marseille. Davantage sans doute que les croisières qui font escale à la Joliette ou que l’équipe de foot de l’OM, les deux piliers sur lesquels Jean-Claude Gaudin a bâti l’essentiel de sa stratégie de communication, c’est finalement au professeur Didier Raoult et à son art inimitable de mettre les pieds dans le plat en éclaboussant bien fort, que Marseille doit cette mise en lumière inattendue.

Les Birds, experts en confinement…

Le 3 avril dernier, le professeur désormais mondialement connu, se vantait dans un tweet d’autosatisfaction que, grâce aux efforts de l’IHU Méditerranée Infection qu’il a fondé et qu’il dirige, « depuis le début de l’épidémie, 2,5% des Marseillaises et Marseillais ont été dépistés. Ceci en fait la population la plus testée au Monde ». Une affirmation illustrée par de belles courbes montrant qu’avec 25 000 tests réalisés par million d’habitant, Marseille a fait trois fois mieux que l’Italie ou que la Corée pourtant souvent citée en exemple.

En réalité, comme l’a décortiqué Libération, la situation est un peu moins flatteuse, même si le cas de Marseille est effectivement très singulier par rapport aux autres ville françaises, du fait de cette stratégie mise en place par l’IHU de Marseille. Ayant décidé d’accepter de tester quasiment toute personne se présentant à ses portes, ce dernier avait réalisé à lui seul, au 27 mars 2020, un cinquième de tous les tests de dépistage du Covid effectués en France à cette date, ce qui constitue un bel exploit !

Personnes attendant de se faire dépister devant l’IHU Marseille le 23 mars 2020 (photo © Gérard Julien / AFP / Libération)

Le 3 avril, les chiffres annoncés étaient de 29 613 patients testés (pour un peu plus de 54 000 tests pratiqués car certains patients subissent plusieurs tests successifs dans le cadre du suivi de leur traitement) dont 20 987 Marseillais, d’où ce chiffre de 2,5 % communiqué par le professeur Raoult. Depuis cette date, la situation a un peu évolué et la proportion de population testée a nettement augmenté dans d’autres pays, en Italie en particulier qui avance à marche forcée.

Et certains esprits malveillants font même observer que les comparaisons de notre Panoramix local passent un peu vite sous silence l’exploit de petits pays comme le Luxembourg qui annonce avoir pratiqué près de 23 000 tests sur ses résidents dont le nombre n’est que de 626 000 habitants, ce qui représente effectivement un taux de dépistage très supérieur à celui de Marseille. Le nombre de cas positifs détectés serait d’ailleurs assez comparable avec un chiffre de 3115 annoncé au Luxembourg et de 3846 à Marseille si l’on en croit un article de La Provence, lequel fait état de 26 morts seulement à Marseille contre 52 au Luxembourg.

Une tente de dépistage à la Timone, où un marin-pompier accueille une habitante, le 2 avril 2020 (photo © Giacomo Italiano / MAXPPP / France TV Info)

D’autres pays ont même été encore plus loin, à l’instar de l’Islande qui annonce un taux record de 85 000 tests par million d’habitant avec 1616 cas positifs détectés et seulement 6 morts à ce jour, mais pour une population totale qui n’est que de 364 000 habitants, soit moins de la moitié de la cité phocéenne. Et l’on ne parle même pas des Îles Féroé, un territoire autonome du Danemark, grand massacreur de dauphins à ses heures, mais champion mondial du dépistage du Covid-19, se vantant fin mars 2020 d’avoir testé 10 % de sa population (de 52 000 habitants, faut-il le préciser ?) avec 196 cas positifs seulement.

Toujours est-il que l’exploit médiatique du professeur Raoult a fait des envieux et que chaque élu marseillais a voulu ouvrir son propre centre local de dépistage, histoire de rassurer ses concitoyens en attendant la fin du processus électoral toujours en cours. Selon Gomet, le 3 avril 2020, Yves Moraine, le maire LR des 6e et 8e arrondissement annonçait ainsi l’ouverture d’un autre centre de dépistage dans les locaux de la Villa Bagatelle, suivi quelques jours plus tard par sa collègue LR Sabine Bernasconi, maire des 1er et 7e arrondissements, qui ouvrait un autre centre de dépistage dans les locaux du Centre municipal d’animation.

Centre de dépistage Nord-Covid installé à Malpassé le 16 avril 2020 (photo © Gilles Bader / MaxPPP / France 3 Regions)

L’opposition RN ne pouvant rester inactive, le sénateur Stéphane Ravier annonçait alors, le 13 avril l’ouverture d’un nouveau local de dépistage dans son fief des 13e et 14e arrondissements, talonné par son challenger LREM, le député Saïd Ahamada, qui informait les Marseillais de l’ouverture, à partir du 16 avril, d’un centre de dépistage à l’Espace santé situé boulevard du Capitaine Gèze, dans les quartiers nord de Marseille, à quelques pas du marché aux puces, sous une tente gonflable prêtée par la Ville de Marseille et gérée par une équipe du Bataillon des marins Pompiers. De son côté, La Provence annonçait le 15 avril l’ouverture d’un autre centre de dépistage constitué de deux tentes dressées sur la parking de la Maison régionale de Santé dans le 13e arrondissement, à Malpassé, géré par Médecins sans frontières, l’hôpital Nord et des associations locales.

Annie Levy-Mozziconacci (source © PS Marseille)

Une initiative louable puisque ces différents centres de dépistage délocalisés au cœur des quartiers défavorisés de la Ville, et auquel les habitants peuvent se rendre sans ordonnance ont rapidement mis en évidence l’existence de nombreux foyers épidémiques, ce qui n’a rien d’étonnant dans des familles dont les conditions de logement facilitent la promiscuité. Une situation dénoncée notamment par la conseillère municipale socialiste, Annie Levy-Mozziconacci, candidate sur la liste de Stéphane Barles mais aussi médecin à l’hôpital Nord de Marseille et impliquée dans le dispositif de dépistage Nord-Covid installé à Malpassé. Ses cris d’alarme ont été largement relayés dans la presse début mai. Elle suggère de créer des lieux d’hébergement spécifiques pour permettre de confiner en dehors de leur milieu familial les personnes malades dont les conditions de vie habituelles ne peuvent que favoriser la propagation du virus à leur entourage. Une proposition qui bénéficie de l’appui de l’Agence Régionale de Santé mais qui ne semble pas encore avoir permis de convaincre les services préfectoraux de débloquer les budgets et surtout les autorisations administratives en vue d’une telle organisation. La Préfecture annonce attendre pour cela les instructions nationales qui devraient s’inscrire dans le plan de déconfinement en cours de finalisation. Simple affaire de patience donc…

L. V.  

Au Laos, les cochons touchés par la peste porcine

1 mai 2020

Agronomes et Vétérinaires Sans Frontière (AVSF) tire la sonnette d’alarme. Au Laos, les petits paysans ont développé l’élevage porcin pour améliorer leurs conditions de vie précaires. Cet élevage est une source de revenu importante pour les familles. Or, le virus de la Peste porcine africaine, apparu sur le continent depuis 2018, met en danger la pérennité de ces élevages, jugés peu sûrs sur le plan sanitaire.

Élevage familial au Laos (source © AVSF)

D’après l’OIE (Organisation Mondiale de la santé animale), depuis la première apparition de la Peste porcine africaine (PPA) au Laos le 20 juin, 141 foyers ont été signalés dans dix-sept divisions administratives différentes. Toutes les flambées sont toujours en cours. Il s’agit d’une maladie virale hémorragique qui touche exclusivement les porcs domestiques et les sangliers et n’est pas contagieuse pour l’Homme. Elle n’est pas apparente chez les suidés sauvages africains (potamochères et phacochères), mais elle présente un taux de mortalité élevé dans les élevages. La maladie se transmet par contact direct d’un animal malade à un animal sain ou par contact d’un animal sain avec un aliment ou un environnement contaminé par le virus. Ce virus est très résistant dans les sécrétions, les excrétions et les produits issus des porcs contaminés. La persistance du virus dans la viande est en général à l’origine de contaminations à distance par distribution aux animaux de déchets de cuisine.

Les élevages industriels sont réputés plus à même de mettre en place les mesures qui s’imposent. Ce sont pourtant dans ces élevages que des campagnes d’abattages massifs ont lieu lorsque le virus s’y introduit.

Les principaux foyers de peste porcine en Asie (source © OIE)

Les élevages paysans doivent aussi pouvoir bénéficier de l’assistance technique nécessaire pour se protéger contre la diffusion de la maladie. C’est ce que AVSF tente de faire avec les petits paysans du Laos. C’est un enjeu important car, comme le dit l’association, c’est toute une activité économique qui est en jeu et par là même les conditions des familles rurales qui en dépendent.

– L’élevage est une source de revenu pour les familles afin d’acheter de la nourriture et prendre en charge les autres dépenses. Cet élevage vient en complément de la culture du riz qui ne suffit pas à elle seule à assurer l’autosuffisance alimentaire des familles.

– L’élevage familial évite aux familles de devoir acheter les protéines animales consommées et les rend ainsi moins dépendantes des variations de cours de la viande. En période de pénurie, les prix montent et les familles ont du mal à acheter de la viande. Avoir un élevage propre est donc la garantie de pouvoir mieux s’alimenter.

– L’élevage s’insère dans le système d’exploitation des paysans. Il apporte les fertilisants nécessaires et évite ainsi l’achat d’engrais.

Cochon noir dans une ferme au Laos (source © Freepick)

AVSF propose ainsi de développer plusieurs axes d’intervention afin d’aider les paysans à préserver un système de production plus à même d’assurer leur autosuffisance alimentaire. Selon elle, les actions importantes à mener sont les suivantes :

– la formation d’auxiliaires vétérinaires afin de détecter la maladie le plus rapidement possible,

– l’information des paysans grâce au développement des échanges d’expériences,

– la protection des races locales de porcs, car ce sont les mieux à même à résister dans cet l’environnement,

la mise en place d’abattoirs sécurisés,

– la fourniture d’équipements de protection pour les éleveurs et de produits de désinfection,

A l’heure où la pandémie du Coronavirus dévoile un peu plus les dangers d’une économie mondialisée, il est urgent de soutenir l’agriculture paysanne. Elle permet à chaque famille de subvenir à ses besoins tout en assurant le maintien de circuits d’approvisionnement de proximité. Cela est vrai en France comme dans tous les pays, et notamment dans les pays pauvres dont la majeure partie de la population vit de l’agriculture.

E. S. 

Criquets : chronique d’une catastrophe annoncée

5 avril 2020

En ces temps de pandémie mondiale de coronavirus, les apôtres de malheur connaissent un beau regain d’activité, certains n’hésitant pas à inventer de toutes pièces des prédictions qu’aurait écrit Nostradamus, le célèbre apothicaire de Salon-de-Provence et auteur à ses heures perdues de prédictions astrologiques qui enflamment toujours l’imagination près de 500 ans après sa mort.

Mais la pandémie de Covid-19 qui défraye les chroniques et occupe tous nos esprits au point de mettre à l’arrêt toute l’économie mondiale après que la moitié de l’humanité se retrouve en confinement forcé, cache peut-être une autre catastrophe qui, elle-aussi, fait échos à des peurs ancestrales : une invasion de criquets fait actuellement des ravages en Afrique de l’Est, rappelant furieusement les passages les plus sombres des textes bibliques, entre la 8ème plaie d’Égypte, dont Moïse menace Pharaon, et les nuées de sauterelles qui sortent du puits au signal de trompette du 5ème ange de l’Apocalypse…

Vol de criquets pélerins (photo © Ben Curtis / AP / National Geographic)

Sauf que, en l’occurrence, cette nouvelle invasion de criquets pèlerins n’est pas qu’une simple vision, même biblique, mais une réalité qui risque de faire encore davantage de victimes que l’épidémie de coronavirus. Arrivés lundi 16 mars 2020 au Soudan du Sud, à l’heure où se mettaient en place les mesures de confinement sur notre sol, d’immenses nuées de criquets ont commencer à grignoter la végétation de ce pays, dans une région où, selon la FAO, pas moins de 12 millions de personnes sont déjà chroniquement sous-alimentées et ne survivent que grâce aux récoltes vivrières désormais menacées.

Chacun de ces criquets dévore quotidiennement l’équivalent de son poids en grignotant les feuilles qui l’entourent, soit environ 2 g. Cela paraît peu, mais on a observé tout récemment, au Kenya, un essaim dont la superficie s’étendait sur 2 400 km2, soit quasiment la surface du Luxembourg. Une telle nuée d’insecte comprendrait, selon les scientifiques, environ 200 milliards d’individus, qui prélèveront donc une masse de 400 000 tonnes de végétation chaque jour, soit l’équivalent de ce qui est nécessaire pour nourrir de l’ordre de 85 millions de personnes !

Un criquet pèlerin, Locusta migratoria (source Wikipédia)

Face à un tel fléau, on comprend donc l’inquiétude des autorités locales… En Ouganda, c’est actuellement l’armée qui s’est déployée dans les champs et aux alentours pour asperger toute la végétation d’insecticide. Seules les branches basses des arbres sont touchées et l’action a surtout pour effet de faire fuir les nuées d’insectes vers d’autres cieux, d’autant que la crainte vient surtout de ce qui se passera dans deux mois lorsque vont éclore les œufs pondus par ces nuages de criquets, au moment même où les récoltes arriveront à maturité… Un criquet pèlerin vit 3 mois en moyenne et, lorsque les conditions sont réunies, une génération de criquets peut donner naissance à l’âge adulte à un groupe de criquets 20 fois plus nombreux que le précédent, ce qui explique que la croissance de ces populations d’insectes sont aussi spectaculaire !

A la chasse aux criquets pour protéger les récoltes à Samburu, au Kenya (photo © AP / Le Monde)

Pas moins de 9 pays de l’Est africain sont désormais menacés par ces nuées de ravageurs, de Djibouti jusqu’au Soudan et de l’Érythrée jusqu’en Tanzanie, avec un risque que la propagation se poursuive à travers le Sahel jusqu’en Afrique de l’Ouest, tandis que, plus à l’Est, le Pakistan est subit également sa plus grave invasion de criquets depuis plus de 30 ans.

Chamelier sous la pluie en Arabie Saoudite début novembre 2018 (source RT France)

L’origine de ces nuées d’insectes vient des zones désertiques, du Balouchistan, près de la frontière iranienne pour ceux qui ravagent actuellement la péninsule indienne, et de l’Arabie Saoudite pour les nuées qui sévissent désormais en Afrique de l’Est. En mai 2018, la zone désertique de la péninsule arabique, le Rub al-Khali, autrement dit « le quart vide » était en effet arrosé de manière très inhabituelle sous l’effet du cyclone Mekunu, permettant l’éclosion de nombreux œufs de criquets.

Quelques mois plus tard, en octobre, c’est un autre cyclone, Luban, qui est à l’origine de pluies torrentielles entre le Yémen et le sultanat d’Oman. Sous l’effet de ces précipitations successives, peu courantes en ces contrées, trois générations successives de criquets ont ainsi connu des conditions particulièrement favorables pour se reproduire et se multiplier de manière exponentielle. Devenus grégaires, les criquets ont pu entamer leur migration à l’été 2019, s’élançant par nuées successives au dessus de la Mer Rouge et Golfe d’Aden pour s’abattre sur l’Éthiopie et la Somalie où, là encore ils ont pu trouver des conditions climatiques plutôt favorables.

Le désert a refleuri en décembre 2018 en Arabie Saoudite (source La Terre du Futur)

Et, fait exprès, les pluies anormalement intenses qui ont arrosé l’Afrique de l’Est durant l’automne 2019, suivies d’un cyclone exceptionnel survenu en décembre en Somalie, ont permis à ces populations de criquets de continuer à se multiplier de plus belles, leur permettant d’envahir le Kenya dès le mois de décembre 2019, avec un niveau d’infestation que le pays n’avait pas connu depuis 70 ans ! Depuis début février, c’est donc désormais l’Ouganda et le nord de la Tanzanie qui croulent sous les assauts de ces insectes voraces alors même que mars-avril est le début de la petite saison des pluies en Afrique de l’Est, la période où l’on sème et où les plantes commencent à pousser, autrement dit la période idéale pour que les criquets puissent se nourrir et continuer à se développer.

Pulvérisation d’insecticides par des soldats en Ouganda (photo © Sumy Sadurni / AFP / Futura Science)

Le cycle des invasions a dont toutes les chances de se poursuivre et de s’amplifier, ce qui explique l’inquiétude des agronomes et des responsables politiques locaux qui en appellent à l’aide internationale. D’autant que tout laisse penser que ces cyclones et ces précipitations inhabituelles qui sont à l’origine de ces invasions de criquets pourraient devenir encore plus fréquents et plus extrêmes au cours des années à venir, sous l’effet du réchauffement climatique global. Le phénomène est en effet largement gouverné par les écarts de températures de part et d’autre de l’Océan Indien. Lorsque les eaux s’échauffent à l’ouest, les vents d’ouest qui apportent la mousson et poussent les eaux chaudes et les précipitations vers les côtes australiennes, baissent d’intensité, ce qui se traduit par des sécheresses en Australie (avec les incendies que cette dernière a connu récemment) et de fortes pluies en Afrique de l’Est, ce qui favorise les criquets.

Un cercle infernal qui n’est pas nécessairement annonciateur de l’Apocalypse que certains redoutent mais qui risque d’aggraver fortement les difficultés économiques et sanitaires d’un continent déjà en mauvaise posture et qui devrait mobiliser notre vigilance, voire nous inciter à agir davantage pour lutter contre ce réchauffement climatique global dont on découvre chaque jour de nouveaux effets néfastes…

L. V.

Covid-19 : Panoramix et la potion magique

29 mars 2020

En ces temps de confinement généralisé pour cause d’immobilisation générale, les Français ont la chance de vivre en direct un combat de titans, un duel enflammé entre deux druides aux pouvoirs surnaturels, une épopée qui fera date dans l’Histoire, une bataille homérique, de celles qui frappent les esprits et divisent la Nation entre deux clans irréductibles et irréconciliables.

Un dessin signé Chapatte

Il faut dire que le contexte s’y prête. En ces temps troublés où notre Président de la République n’arrête pas de répéter que « nous sommes en guerre« , alors que la peur ancestrale des grandes épidémies qui déciment périodiquement l’humanité resurgit brusquement de la nuit des temps, chacun a les nerfs à fleur de peau et la période est propice à déchaîner ce type de passion.

Cette querelle qui embrase les Français depuis plusieurs jours alors que les chiffres des victimes du Covid-19 n’arrêtent pas d’augmenter inexorablement, jour après jour, opposent deux scientifiques, deux médecins, chacun bien au fait de son sujet mais qui n’ont manifestement pas la même vision des choses.

Pour faire simple, et sans être manichéen ni prétendre à quelque analogie que ce soit avec le monde footballistique, disons qu’il y a d’un côté les Marseillais et de l’autre les Parisiens, pour ne pas dire un petit village d’irréductibles gaulois massaliotes en guerre contre le pouvoir central de Lutèce, du moins si l’on en croit les médias qui montent l’affaire en épingle.

Didier Raoult, dans son bureau de l’hôpital de la Timone (photo © Georges Robert / La Provence / Maxppp)

Comme il se doit, le héraut du clan gaulois de province est une sorte de druide tout droit sorti d’un monde mythologique révolu, aux faux airs du Gandalf de la Terre du milieu imaginé par Tolkien, une sorte de Panoramix aux longs cheveux et à la barbe blanche. Sa potion magique à lui s’appelle la chloroquine. Une molécule de synthèse dérivée de la quinine, commercialisée depuis 1947 comme antipaludéen et vendu en France depuis 1949 sous le nom de Nivaquine. Longtemps utilisée en prophylaxie du paludisme, cette molécule est néanmoins considérée comme potentiellement mortelle même à dose relativement faible et ses effets secondaires, cardiaques comme neurologiques, sont importants.

Depuis les années 1960, les chercheurs ont remarqué que la chloroquine et son dérivé moins dangereux l’hydroxychloroquine présentaient un effet antiviral intéressant mais difficile à reproduire in vitro et encore moins à expliquer. Les médecins chinois de Wuhan, confrontés au nouveau coronavirus, ont donc naturellement testé cette molécule, apparemment efficace sur une culture de cellule. Leur essai clinique mené sur 15 personnes s’est néanmoins révélé plutôt décevant puisque 13 patients traités ont vu leur charge virale diminuée mais un a vu son état s’aggraver alors que, dans le groupe témoin à qui avait été administré un placébo, 14 patients ont vu leur état s’améliorer.

Un dessin signé Alex

Mais le professeur Didier Raoult, professeur en microbiologie à l’Institut hospitalier universitaire (IHU) de Marseille, qu’il a lui-même fondé avec l’aide d’une subvention de 72,3 millions d’euros, la plus élevée jamais accordée en France pour la recherche médicale, est persuadé que l’association azithromycine – hydroxychloroquine, est la panacée pour guérir le Covid-19 et il le clame haut et fort sur tous les plateaux télés, largement relayé par de nombreux responsables politiques qui sont justement passés entre ses mains.

Il a même écrit, en quelques semaines seulement, un livre de circonstance qu’il vient de publier, le 23 mars 2020 aux éditions Michel Lafon et qu’il a intitulé sobrement Épidémies : vrais dangers et fausses alertes. Il y expose les résultats de son propre essai clinique qui concerne 20 patients seulement, sans contre-indication connue à la chloroquine.

Des résultats qu’il présente comme « prometteurs » bien que l’un des patients soit décédé et 5 sortis de l’essai pour passage en soins intensifs, mais des résultats qui sont fortement contestés par une large partie de la communauté scientifique française. Depuis, une nouvelle salve de résultats cliniques ont été rendus publics, sur 80 patients cette fois, dont 78 ont pu quitter les soins intensifs au bout de 5 jours, selon un article du Parisien en date du 28 mars 2020. Ce qui permet au professeur marseillais de plastronner dans la presse, notamment dans le Parisien, se permettant même de remettre en cause la stratégie nationale de lutte contre le Covid-19, affirmant par exemple que le confinement ne sert à rien et est peut-être même contre-productif : «  jamais on n’a pratiqué ainsi à l’époque moderne. On faisait ça au XIXe siècle pour le choléra à Marseille. L’idée du cantonnement des gens pour bloquer les maladies infectieuses n’a jamais fait ses preuves. On ne sait même pas si ça fonctionne. C’est de l’improvisation sociale et on n’en mesure pas du tout les effets collatéraux ». De quoi faire grincer les dents des responsables de la politique publique de prévention…

Il faut bien reconnaître qu’avec ce genre de propos, notre Panoramix marseillais n’a pas que des amis dans le milieu médical national. Il a notamment un ennemi intime et de longue date, un certain Yves Lévy, qui n’est autre que l’époux d’Agnès Buzyn, l’ancienne ministre de la santé, laquelle a brusquement laissé tombé sa fonction en pleine crise sanitaire de pandémie mondiale pour se présenter comme candidate à la mairie de Paris où elle s’est d’ailleurs pris une veste mémorable à l’issue du premier tour…

Yves Lévy avec son épouse Agnès Buzyn (photo © Frédéric Dugit / Le Parisien)

Yves Lévy est un immunologue spécialisé dans le VIH et qui a passé une bonne partie de sa carrière à rechercher un vaccin contre le sida, ce qui lui a attiré les sarcasmes de son confrère Didier Raoult, persuadé que les spécificités mêmes du VIH rendent cette quête impossible et qui l’a fait savoir bruyamment : « C’est un fantasme qui a coûté des milliards et qui n’arrivera pas »...

Il faut dire que le professeur Raoult, sous ses faux airs de sage Gandalf, a une assez haute opinion de lui-même et n’est pas forcément très charitable avec ses confrères surtout parisiens. Selon Marianne, « le Marseillais, qui ne cultive pas la modestie et se targue d’être le numéro un mondial dans sa catégorie selon un classement du site Expert scape, a un « goût prononcé pour l’irrévérence et l’affrontement, souffle l’un de ses proches ». Pour le dire vite, Didier Raoult ne supporte pas les instances en charge de la recherche médicale en France et ne se gêne pas pour le dire haut et fort en termes peu diplomatiques : « Ce pays a un problème depuis quelques années, pas avec moi, mais avec les stars en général. Il fait chier les bons. C’est un vrai problème. Moi je m’en fiche, ma cour de jeu n’est pas la France mais le monde ».

Un Panoramix moderne qui ne brille donc pas par sa modestie, et qui, même dans le domaine des microbes, s’intéresse d’abord à ce qui sort du lot, s’étant notamment fait une spécialité de l’étude des virus géants, dont le fameux Marseillevirus que son équipe a découvert… Un expert en tout cas qui a son avis sur tout, y compris sur l’actualité politique et même le changement climatique, estimant, dans un article du point en 2014, qu’« après une poussée thermique notable dans les années 1990, la Terre a globalement arrêté de se réchauffer depuis 1998 » et concluant allègrement que «le réchauffement climatique est incertain et la responsabilité de l’homme discutable ».

On se gardera bien de prendre parti dans cette récente querelle d’experts au sujet du rôle potentiel de l’hydrochloraquine dans le traitement du Covid-19, d’autant qu’il est trop tôt pour trancher puisque les résultats des essais cliniques lancés au niveau européen ne seront connus que dans plusieurs semaines, ce qui a d’ailleurs le don d’agacer notre druide phocéen qui, toujours selon Marianne envoie balader magistralement les sommités de la recherche médicale française : « l‘Inserm, aujourd’hui, je m’en fous » tout comme celles qui participent au fameux Conseil scientifique : « Je suis trop occupé pour passer deux heures à écouter des couillonnades. Il faut faire des choses efficaces si c’est une guerre. Faire une étude dont on aura les résultats dans six semaines, nous sommes avec des fous ».

L’institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection, inauguré en 2018, après de sombres attaques pour harcèlement en son sein (photo © Gomet)

Ambiance, ambiance… En réalité, si les tensions sont aussi fortes entre ces deux hommes que tout oppose, c’est que leurs intérêts se sont heurtés. Nommé en 2014 directeur général de l’INSERM, Yves Lévy s’est en effet efforcé de faire revenir dans le giron de cet organisme national les Instituts hospitalouniversitaires (IHU) qui avaient été créés sous la forme de fondations afin de pouvoir drainer d’importants fonds privés. Didier Raoult s’est trouvé alors en première ligne pour défendre ce modèle des IHU indépendants des instances nationales de recherche et notamment celui de Marseille qu’il a fondé et dans lequel il a transféré ses laboratoires en 2018, un IHU auquel Yves Lévy a retiré le label du CNRS en 2018, juste avant de quitter la tête de l’INSERM pour venir pantoufler au Conseil d’État, de quoi agacer encore un peu plus son cher confrère marseillais, si cela pouvait encore être possible.

La France est en guerre, mais il est rassurant de constater que cela n’empêche pas nos compatriotes, même aux plus hautes responsabilités, de se livrer à quelques petites chamailleries de bon aloi, signe que l’atavisme gaulois garde une certaine vitalité…

L. V.

Faut-il avoir peur du coronavirus ?

7 mars 2020

L’affaire est en train de tourner à la psychose collective. La pandémie de coronavirus qui s’étend peu à peu génère des comportements de panique et de repli sur soi. Ce qui n’était perçu il y a quelques mois encore que comme un gros rhume un peu spécifique centré sur la ville chinoise de Wuhan, est en passe de devenir un fléau mondial qui incite certains à cesser toute activité sociale, à faire des stocks de pâtes au supermarché puis à se calfeutrer chez soi…

Un dessin du Canadien Côté (source © Le Monde)

A ce stade, début mars 2020, on recense désormais plus de 100 000 cas déclarés de personnes touchées par cette épidémie dénommé COVID-19 (pour coronavirus desease 2019) dont la majorité apparaissent désormais dans d’autres pays que la Chine, foyer initial mais qui a très rapidement essaimé sur toute la planète grâce aux bienfaits de la mondialisation des échanges. A ce jour, ce sont au moins 96 pays qui sont concernés, le premier cas d’infection hors territoire chinois ne datant que du 13 janvier 2020, ce qui atteste en tout cas de la vitesse de propagation du phénomène.

Les symptômes du Coronavirus (infographie © Le Parisien)

A ce jour, on considère qu’un peu plus de 3400 personnes sont décédés suite à cette maladie dont plus de 3000 sur le seul territoire chinois, même si d’autres foyers importants ont été identifiés notamment en Corée du Sud, en Iran ou en Italie. La France fait désormais partie des pays européens les plus concernés. On recense à ce jour 613 cas déclarés, un chiffre qui augmente de jour en jour. On dénombre à ce jour 9 morts sur le territoire national et une petite quarantaine de cas considérés dans un état grave. La totalité des régions métropolitaines est désormais concernée avec au moins sept cas dans le département des Bouches-du-Rhône.

Faut-il pour autant céder à la panique ? Certains s’en défendent et préfèrent utiliser l’humour, comme ce commerçant belge qui a organisé une campagne de promotion originale destinée à doper les ventes de la bière de marque Corona, dont les ventes ont chuté de 38 % aux États-Unis par le seul fait de l’homonymie avec le virus… Le Shop and go de Bruxelles a trouvé la parade en offrant à ses clients des lots attractifs : « 2 Corona achetées = 1 Mort subite offerte« . Un humour belge qui a ravi les réseaux sociaux mais que n’a guère goûté la Direction du groupe de distribution Delhaize qui a fait rapidement retirer les affiches !

De l’humour belge qui ne fait pas rire tout le monde…. (source © RTBF)

Pourtant, les coronavirus ne sont pas des inconnus. Il s’agit d’une famille de virus spécifiques à nombre de mammifères et d’oiseaux, qui provoquent, chez l’homme, des infections des voies respiratoires, simples rhumes la plupart du temps, mais avec des formes parfois plus graves comme lors de l’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) qui avait déjà sévi en 2002-2003, provoquant près de 800 morts en Chine, Hong Kong et Singapour. La pneumopathie qui a atteint plusieurs patients à Wuhan en décembre 2019 avant de se répandre un peu partout, est issue d’une forme pathogène spécifique de coronavirus, identifié sous le nom de SARS-CoV 2 et dont on découvre peu à peu les caractéristiques.

Le professeur Eric Caumes (source © Edimark)

Selon un article très pédagogique rédigé par le journaliste médecin Jean-Yves Nau, à partir d’éléments communiqués par le professeur Eric Caumes, expert en infectiologie à la Pité-Salpêtrière, le taux de mortalité de cette infection reste très faible et concentré sur les personnes âgées et fragiles : les enfants et jeunes adultes en bonne santé ne meurent pas de cette pathologie. Le taux de contagion est du même ordre que celui d’une grippe classique : une personne infectée en contamine en moyenne 2 à 3. Mais certains font beaucoup mieux, sans qu’on sache très bien à quoi sont dues ces capacités de « super-propagateurs » : un Britannique, pourtant désormais en pleine forme, a ainsi contaminé à lui tout seul au moins une quinzaine de personnes, dont des Français croisés à la station de ski des Contamines-Montjoie…

La difficulté principale liée à cette infection est que 35 à 50 % des patients contaminés sont porteurs sains et ne présentent aucune pathologie. Ce taux, qui varie selon les études, reste encore à préciser, mais il est en tout cas très élevé, ce qui complique fortement les politiques publiques de prévention. Une telle épidémie est tout simplement impossible à arrêter par des méthodes classiques de prévention… Pour l’instant, on soigne les symptômes mais aucun traitement n’est encore disponible pour éradiquer l’infection. Ce n’est pas forcément très grave puisque le taux de mortalité reste relativement faible. La principale crainte des épidémiologistes n’est pas que la pandémie provoque de nombreuses victimes, mais surtout qu’elle ne vienne engorger nos établissements de santé déjà complètement débordés et à bout de souffle…

Un dessin signé Picou publié dans le Petit Bleu des Côtes d’Armor (source © Actu insolite)

Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi les consignes diffusés par les autorités sanitaires ont évolué aussi rapidement. Contenir la diffusion de la maladie en mettant en quarantaine (en fait en isolant pendant 14 jours seulement puisque la durée d’incubation est assez brève) ceux qui revenaient d’un pays jugé à risque n’avait de sens que pendant une certaine période. Dès lors que l’épidémie est installée en France avec des foyers un peu partout, rien ne sert de maintenir de telles consignes. L’objectif actuel est donc d’éviter que les personnes infectées, et qui pour la plupart ne s’en rendent même pas compte, ne contaminent d’autres jugés fragiles. D’où les conseils visant à se laver fréquemment les mains, à conserver autant que possible une distance de sécurité avec les autres et de ne pas rendre visite plus que nécessaire aux personnes âgées et en mauvaise santé, afin de les protéger de toute contamination inopportune.

Bref, l’épidémie COVID-19 n’est pas la peste du XXIe siècle ! Rien ne sert de s’affoler face à une épidémie qui se propage très vite mais qui n’est pas si dangereuse en termes de santé publique. Les conséquences sociales et économiques liées à la gestion de la crise seront sans aucun doute plus graves que les dommages sanitaires proprement dits, surtout si viennent se manifester des peurs irrationnelles et des fantasmes irraisonnés, sources de comportements inadaptés. Une bonne occasion de vérifier si, comme le disait le philosophe, l’Homme est bien un animal doué de raison….

L. V.

En Australie, faucons pyromanes et araignées tueuses…

27 janvier 2020

Décidément, les Australiens ont bien du souci à se faire. Cette année, toute la côte sud-est du pays, qui s’étend de Brisbane à Melbourne en passant par Sydney et Camberra, a fait l’objet de gigantesques feux de brousse. Après les tempêtes de neige du mois d’août, c’est la sécheresse qui s’est abattue sur toute la région, avec son corollaire habituel de feux de brousse, aussi fréquent là-bas que dans notre climat méditerranéen.

Camion de pompiers battant en retraite devant un feu devenu incontrôlable près de Torninbuk, à 125 km de Melbourne (photo © AP Photo / Swissinfo)

Sauf que l’ampleur des incendies dans ce pays n’a rien de commun avec celle que nous pouvons connaître ici ! La faible densité de l’habitat permet en effet aux feux de forêt de se propager très rapidement sur d’immenses étendues, laissant les pompiers relativement impuissants pour y faire face, malgré toute leur technicité qui n’a rien à envier à la notre, comme a pu le constater le colonel Grégory Allione, chef du Service départemental d’incendie et de secours des Bouches-du-Rhône, de retour d’une mission d’expertise en Australie.

Débutés tôt dans la saison, dès la fin du mois d’août, les feux ont déjà détruit 64 habitations en octobre tandis qu’un feu, considéré d’ampleur catastrophique faisait rage dans le Grand Sydney autour du 12 novembre. Et ce n’était que le début… Le 18 décembre, le pays enregistrait la journée la plus chaude de son histoire avec une température record de 41,9 °C en moyenne nationale, tandis que le thermomètre grimpait, le lendemain, jusqu’à 49,9 °C dans la plaine de Nullarbor.

Incendie dans une zone résidentielle de Harrington, au nord-est de Sydney, le 8 novembre 2019 (photo © Kelly-Ann Oosterbeek / AFP / Sud-Ouest)

De telles conditions météorologiques n’ont fait qu’attiser le risque d’incendies et les services de secours font face jour après jour à de multiples départs de feux qui se poursuivent encore malgré les quelques jours de pluie survenues localement vers le 17 janvier. A ce jour, on estime à près de 19 millions d’hectares les surfaces parties en fumées en l’espace de quelques mois sous l’effet de ces incendies gigantesques : c’est plus que la superficie totale occupée par des espaces forestiers sur toute la France, que l’on estime à un peu moins de 17 millions d’hectares !

Et les dégâts collatéraux sont gigantesques, même si l’Australie a l’habitude de ces feux de brousse saisonniers qui contribuent, comme pour la forêt méditerranéenne, à la régénération naturelle de la végétation qui fait preuve d’une résilience spectaculaire et présente des repousse souvent très rapides. Selon les bilans encore provisoires qui circulent à cette date, ce sont pas moins de 6 500 bâtiments qui ont déjà été détruits par ces incendies violents, dont 2 683 maisons d’habitation qui seraient parties en fumées. Le bilan humain, quant à lui, fait état de 33 morts en comptant les trois pilotes américains d’un avion bombardier d’eau qui s’est écrasé le 23 janvier 2020.

Maison en feu à Balmoral, à 150 kilomètres de Sydney, le 19 décembre 2019 (photo © Peter Park / AFP / FranceTVinfo)

L’impact de ces feux de brousse exceptionnels sur la faune et la flore est d’autant plus difficile à évaluer que nombre de postes d’observation ont été détruits ou endommagés, ce qui freine l’analyse scientifique des dégâts. Mais certains chercheurs avancent déjà le chiffre colossal d’un milliard d’animaux qui auraient péri dans les flammes, dont de nombreux koalas, mais aussi de multiples autres espèces. 32 espèces en danger critique d’extinction auraient ainsi vu leur habitat totalement ou partiellement détruit. Le Figaro évoque même une mission secrète destinée à sauver le dernier site naturel de pins de Wollemi, un arbre préhistorique découvert en 1994 et dont l’emplacement exact est maintenu caché pour éviter tout risque de détérioration accidentelle.

Un wallaby sur l’île Kangourou dans un spectacle de désolation le 19 janvier 2020 (photo © Tracey Nearmy / Reuters / Le Figaro)

Les conséquences sur l’économie australienne de ces incendies et de la longue période de sécheresse qui les a rendu possibles restent encore à chiffrer mais on évoque déjà des pertes lourdes pour l’agriculture avec de nombreux pâturages partis en fumée et de gros manques à gagner pour le tourisme, évalué à près de 3 milliards d’euros par le Conseil australien des exportations touristiques, lequel constate depuis le mois de septembre une baisse de fréquentation de 10 à 20 % par rapport aux années antérieures.

La plupart de ces incendies ont probablement été initiés de manière involontaire, les jeteurs de mégots mal éteints restant les principaux responsables de ces imprudences, même si quelques pyromanes ont aussi été identifiés et arrêtés. Mais voilà que les scientifiques viennent de se rendre compte que certains feux de forêt sont en réalité allumés volontairement par des oiseaux !

L’affaire est connue de tout temps par les Aborigènes qui ont à maintes reprises observé des rapaces tournoyer autour des feux de brousse afin de se repaître des petites proies, mulots ou lézards, qui fuient leur cachette à l’approche des flammes et tentent de se mettre à l’abri en s’enfuyant au plus vite des zones en feu. Lorsque la concurrence devient trop rude, certains de ces rapaces n’hésitent pas alors à se saisir, avec leurs serres ou dans leur bec, de tisons enflammés qu’ils emportent sur des distances assez longues et relâchent alors sur un autre secteur boisé, lequel s’embrase rapidement, ce qui leur fournit une nouvelle réserve de proies affolées et devenues subitement très vulnérables. Il arrive aussi que ces oiseaux viennent se servir directement dans les foyers domestiques des Aborigènes et n’hésitent à relarguer leur bombe incendiaire un peu plus loin pour les besoins de leur propre chasse.

Rapaces tournoyant aux alentours d’un feu de forêt à la recherche de proies (photo © Dick Eussen / Trustmyscience)

Plusieurs chercheurs ont parfaitement documenté ces observations et ont publié, en décembre 2017, un article scientifique dans le Journal of Ethnobiology. Ils y décrivent précisément ces comportements assez inattendus qui concerneraient au moins trois espèces de rapaces présentes localement : le Milan noir, le Milan siffleur et le Faucon bérigora. Les autorités australiennes ont longtemps exprimé un grand scepticisme face à ces histoire des firehawks, les « faucons de feu », persuadées que seul l’homme possédait une maîtrise suffisante du feu pour arriver ainsi à le propager. Mais les recherche de ces ethno-ornithologues viennent bel et bien conforter une observation que les Aborigènes ont eux-mêmes intégré depuis des millénaires…

Araignée Atrax robustus, considérée comme l’une des plus venimeuses au monde (photo © James van des Broek / Getty Images / Geo)

Et voilà que l’on évoque désormais, selon CNN, parmi les conséquences indirectes de cette exceptionnelle vague de sécheresse prolongée, outre les gigantesques feux de forêts et les fumées gênantes voire toxiques qui en émanent, les vents de sables et maintenant les orages et les tempêtes de grêle qui commencent, mais aussi l’arrivée de nombreuses araignées à toile-entonnoir, dont la redoutable Atrax robustus, qui se multiplient à l’occasion des premières pluies. Originaires des forêts humides de l’Est australien, ces araignées se déplacent et sont susceptibles de s’introduire dans les maisons où elles constituent un danger réel pour les humains puisqu’elles sont considérées comme l’une des espèces les plus dangereuses de la planète, leur morsure étant généralement considérée comme mortelle : welcome in Australia !

L. V.

Aux Mées, la chute d’un pénitent…

29 décembre 2019

L’affaire a fait du bruit en ce lundi 2 décembre 2019 dans la petite commune des Mées en bordure de la vallée de la Durance. Vers 16h15, les habitants présents sur place entendent une énorme déflagration, comme le bruit d’un avion de chasse. En l’occurrence, c’est plutôt un pan de la falaise qui vient de s’écrouler. L’un des fameux pénitents qui surplombe le village sur une centaine de mètres de hauteur vient tout simplement de s’effondrer sur les habitations en contrebas. Trois maisons sont totalement détruites sous le choc et deux autres partiellement endommagées.

Vue de la zone éboulée (photo © Nathalie Chevance / Europe 1)

Heureusement, en ce lundi après-midi la plupart des habitants sont au travail et l’éboulement, bien que particulièrement spectaculaire, ne cause que deux blessés légers. Le Préfet du département des Alpes-de-Haute-Provence est immédiatement prévenu par les premiers secours qui arrivent rapidement sur place et un poste de commandement opérationnel est installé tandis qu’une cinquantaine de pompiers accompagnés de maîtres-chiens recherchent d’éventuelles victimes sous les décombres.

Dégâts spectaculaires sur les maisons et les voitures en contrebas (photo © Emilie Briffod / Radio France)

En s’écroulant, le pan de falaise dont le volume est évalué à 3000 m3, a aussi provoqué la rupture de la canalisation d’eau potable qui alimente la commune ainsi que celle du gaz. L’alimentation en eau, en gaz et en électricité est coupée sur la commune qui organise une distribution de bouteilles d’eau. La circulation est interrompue sur la départementale qui traverse le village tandis qu’une cinquantaine d’habitants est évacuée par précaution et hébergée provisoirement dans une salle communale.

Pénitent éboulé avec son écaille encore potentiellement instable (photo © Philippe Bouvet / CEREMA)

Dès le lendemain, un survol en hélicoptère et des inspections pédestres sont organisés par des équipes spécialisées du service RTM (restauration des terrains en montagne, rattaché à l’ONF) et du CEREMA (centre d’études et d’expertise sur les risques, l’environnement, la mobilité et l’aménagement). Celles-ci confirment qu’il subsiste un risque résiduel portant sur 2000 m3 de rocher encore instable qui devra faire l’objet d’un minage, mais que le reste de la falaise ne présente pas de risque apparent d’instabilité.

Les gestionnaires de réseaux ERDF, Orange et ENEDIS restaurent progressivement l’alimentation en gaz et en électricité ainsi que les lignes de télécommunication, ce qui permet de restreindre peu à peu le périmètre de sécurité autour de la zone éboulée. Le jeudi 5 décembre, il reste encore une trentaine d’habitants relogés provisoirement et le réseau d’alimentation en eau potable est en passe d’être rétabli même si l’approvisionnement des 1500 habitants de la commune se fait toujours par camions-citerne et distribution de bouteilles en plastique.

Les blocs éboulés ont fini leur course dans les maisons (source capture d’écran France 2 / L’Indépendant)

Reste que la chute d’un pan de falaise de cette dimension sur les maisons qui s’agglutinaient depuis des siècles au pied de la montagne ne manque pas de susciter des interrogations et certaines angoisses parmi les habitants. Bien entendu, comme à chaque événement naturel de ce type, chacun répète à l’envie que « de mémoire d’homme, on n’avait jamais vu cela ». En l’occurrence, c’est d’ailleurs très probable, même si un plan de prévention des risques, approuvé en 2004, mentionnait très précisément le risque de chute de blocs à cet endroit.

Vue de l’éboulement en falaise (photo © Philippe Bouvet / CEREMA)

Étant donnée l’ancienneté du village dont on retrouve des références dans des chartes datant de la fin du XIème siècle, on peut en effet imaginer que si cette falaise était sujette à de fréquents éboulements rocheux, les maisons se seraient très probablement établies un peu plus à l’écart plutôt que de se masser juste à son pied.

Vue aérienne des pénitents des Mées (capture video / Géoparc de Haute-Provence / Youtube)

De fait, on ne peut pas dire que cette falaise aux formes déchiquetées si caractéristiques et qui, vue d’avion, ressemble à une véritable dentelle, soit passée inaperçue des habitants, au point d’ailleurs d’être à l’origine du nom du village, orthographié initialement Metas ou Las Medas, en référence au mot latin Metae qui désigne des bornes de forme coniques.

Ces fragments de falaise de forme conique qui se détachent de la paroi rocheuse et qui donnent ce paysage si typique du site des Mées, sont connus localement sous le nom de Pénitents par référence à une ancienne légende qui remonterait aux années 800, lorsque le comte Raimbaud ramena de ses combats contre les Sarrasins sept jeunes femmes magnifiques qu’il comptait bien conserver en souvenir, pour son usage personnel. Menacé d’excommunication pour son comportement peu orthodoxe, le comte dut néanmoins se résoudre à relâcher ses affriolantes prisonnières et à les conduire dans un monastère près d’Arles.

Les Pénitents surplombant le village des Mées (source © Provenceweb)

A l’occasion de ce transfert, les moines de la montagne de Lure furent chargés de former une longue haie pour protéger les belles infidèles jusqu’à la Durance, où une embarcation devait les accueillir. Les moines portaient de vastes capuchons rabattus sur leur visage, histoire de ne pas succomber au désir… Mais la légende soutient que le diable fit souffler un tel mistral que les capuchons se soulevèrent au passage des belles Sarrasines, offrant l’occasion aux moines de se délecter du spectacle. Furieux, l’ermite de Lure décida de les punir de manière exemplaire : le tonnerre frappa les religieux et les pétrifia, les transformant en un long cortège figé pour toujours dans la roche. La légende ajoute d’ailleurs que lorsque miséricorde sera accordée, le temps reprendra ses droits, et les moines, sous leurs capuchons de pierre, redeviendront poussières, entraînant avec eux ce flan de montagne si particulier.

Les pénitents des Mées (photo © Loïc Lagarde / AD04 / Tourisme 04)

Ce n’est cependant pas l’explication qui a été retenue par les experts du CEREMA pour expliquer l’effondrement de ce pan de falaise, consécutif à plusieurs semaines de fortes précipitations qui ont saturé d’eau la roche relativement perméable qui constitue la falaise des Mées et mis sous pression le réseau de fissures qui découpent le massif. Il faut dire que cette falaise si caractéristique est constituée de poudingue, un peu comme la falaise du Bec de l’aigle qui surplombe La Ciotat. A l’occasion du soulèvement alpin, il y a une quinzaine de millions d’années, le compartiment situé à l’est de la faille de la Durance s’est abaissé, formant une vaste dépression dans laquelle se déversent plusieurs cours d’eau puissants, issus du massif Esterel-Corso-Sarde et charriant d’énormes quantités de matériaux détritiques grossiers. Ces conglomérats se sont ainsi accumulés sur plusieurs centaines de mètres d’épaisseur, formant ce qui constitue maintenant le plateau de Valensole.

Il y a 8 millions d’années, ce massif montagneux situé plus au sud s’effondre progressivement et les cours d’eau se dirigent désormais vers la Méditerranée, y compris la Durance, qui charrie ses galets jusqu’en plaine de Crau avant de changer de cours il y a environ 11 000 ans pour rejoindre le Rhône. Soumise à de fortes variations climatiques entre périodes glaciaires et interglaciaires, la Durance érode progressivement et entaille cet épais dépôt conglomératique. Au niveau des Mées, ses eaux tumultueuses, enrichies de celles de la Bléone, butent contre une couche de poudingue dur et bien cimenté qu’elle sculpte progressivement jusqu’à lui donner sa configuration actuelle. Une configuration de pénitents en procession, qui nous paraît figée pour l’éternité, mais qui n’est jamais qu’un état provisoire, précaire, en attendant le prochain éboulement massif, dans quelques siècles peut-être… Que vaut le temps des hommes à l’échelle des temps géologiques ?

L. V.

Climat : une COP de retard ?

20 décembre 2019

Renaud Muselier inaugurant une station d’autopartage à Drommel en février 2019 (source Région PACA)

C’est le nouveau cheval de bataille de Renaud Muselier : le Président de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, après avoir tenté de faire rentrer dans les têtes que sa région ne s’appelle plus PACA mais Région Sud, tente de faire croire que sa collectivité a désormais « une COP d’avance ». Un beau slogan qui ne veut pas dire grand chose mais qui fait simplement référence au Plan climat territorial adopté en 2017 et qui comprend 100 mesures ciblées plus ou moins en fonction de la préservation du cadre naturel et de la transition énergétique.

Un premier bilan établi à l’issue de l’exercice 2018 indique qu’un peu plus de la moitié des actions identifiées auraient déjà été réalisées et la quasi totalité déjà engagées pour un montant de 400 millions d’euros, correspondant à 20 % du budget de la collectivité. Les mauvais esprits y verraient la démonstration que 80 % du budget de la Région s’inscrit en dehors de cette stratégie vertueuse de transition écologique en faveur d’un moindre impact environnemental, notant par exemple que seul « 29 % du Fonds d’Investissement aux Entreprises Régionales est attribué à des entreprises identifiées comme respectueuses de l’environnement » , ce qui laisse entendre que l’essentiel des subventions régionales bénéficie à des entreprises qui se soucient comme d’une guigne de leur impact environnemental…

Les plus critiques pourraient même se demander en quoi la volonté de la Région d’investir 576 millions d’euros en 20 ans pour développer l’irrigation agricole des domaines viticoles relève bien d’une transition écologique plus respectueuse d’une saine gestion des ressources naturelles renouvelables. Des esprits chagrins pourraient aussi s’interroger sur l’impact écologique des 400 000 € investis pour améliorer l’aménagement touristique des plages, ou sur celui des 25 millions d’euros qui seront dépensés par la Région pour déployer le très haut débit et qui font partie des mesures phares affichées par la Région en faveur de la lutte contre le changement climatique mondial…

Notre Terre sombre, mais l’orchestre continue à jouer…

Mais ne boudons pas notre plaisir d’avoir la chance de vivre dans une région aussi en pointe dans la lutte contre le réchauffement climatique et qui a même poussé l’innovation jusqu’à prôner « la guerre du feu », laquelle consiste, contrairement à ce que les plus exaltés pourraient imaginer, non pas à mettre le feu à l’ancien Monde, mais plus modestement à recruter 110 jeunes pendant les vacances scolaires pour surveiller les massifs forestiers et alerter en cas de fumée suspecte.

Même rapportée à ses véritables proportions, cette initiative régionale a du moins le mérite de montrer qu’en matière de lutte contre le réchauffement climatique, les collectivités territoriales ont un rôle important à jouer, surtout pour pallier l’inaction des États et des multinationales qui nous gouvernent. Car, du côté de ces derniers acteurs, il ne faut malheureusement pas s’attendre à des miracles. Quatre ans après la tenue de la COP 21 et de l’accord de Paris qui l’a conclue, le bilan de la dernière COP 25, organisée par le Chili et qui vient de se clôturer en Espagne est totalement désespérant.

Une COP 25 qui restera dans les annales pour sa durée plus que pour ses résultats (photo © Ccnucc / actu-environnement)

Les engagements qui avaient été pris en 2016 pour tenter de réduire les émissions de gaz à effet de serre afin de contenir autant que possible sous la barre des 2 °C l’augmentation de la température mondiale moyenne, ont tous volé en éclat. Force est désormais de constater que ces émissions sont allègrement repartis à la hausse dans la majorité des pays, y compris en France et que nos gouvernants s’en moquent éperdument, à l’image de notre Président, Emmanuel Macron, qui n’a même pas jugé utile de faire le déplacement à Madrid, estimant pour se justifier qu’ « il s’agit juste d’une COP purement technique et de transition » !

Manifestation à Madrid pendant la tenue de la COP 25, en présence de Greta Thunberg (photo © Gabriel Bouys / AFP / Le Devoir)

On se demande bien pourquoi un événement aussi insignifiant a autant mobilisé les foules, et notamment les jeunes, alors qu’il n’a débouché sur aucune décision sinon de vagues ébauches de proposition pour essayer de bidouiller un marché carbone permettant à tout un chacun de spéculer sur les émissions de CO2 en rachetant à ses voisins le droit de polluer allègrement tout en laissant les autres compenser à sa place. Et pourtant, ce sont pas moins de 500 000 personnes qui se mobilisées et ont manifesté durant ces deux semaines qu’a duré la COP 25 pour essayer d’attirer l’attention sur les enjeux planétaires en cause.

Les pays insulaires directement menacés par l’élévation du niveau des océans ont bien tenté de se faire entendre pour demander une aide de la part des pays les plus émetteurs. Mais peine perdue. Malgré le délai de 42 heures supplémentaires que se sont octroyé les organisateurs de ce sommet raté, rien de concret n’en est sorti.

Un dessin signé Hervé Pinel publié dans Les Echos

Les nations les plus productrices de gaz à effet de serre que sont la Chine, les États-Unis, l’Inde, l’Australie, le Canada ou le Brésil n’ont rien lâché et tout porte à croire que l’on est désormais bien ancré sur une trajectoire qui se traduira par une augmentation d’au moins 3,2 °C de la température moyenne à l’échelle mondiale.

De grandes décisions ont malgré tout été prises… (dessin signé Ysope)

« La communauté internationale a perdu une occasion importante de faire preuve d’une ambition plus grande », a déploré avec euphémisme le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres. Une belle catastrophe écologique et humaine en prospective mais que, promis, juré, tout le monde se targue de conjurer lors de la prochaine COP prévue à Glasgow en 2026. Encore une année de perdue dans cette course contre la montre où chacun craint avant tout de prendre un faux départ…

L. V.

Peut-on encore laisser sortir son chat ?

15 décembre 2019

On le sait depuis des années : le chat, même domestique, adore chasser et tuer de petites proies, parfois pour le seul plaisir de jouer avec et de les rapporter fièrement à la maison, quitte à les abandonner à côté de la gamelle de croquettes. C’est même d’ailleurs pour ses talents de chasseurs, de souris en particuliers et d’autres prédateurs des cultures céréalières, que le chat a été domestiqué, il y a au mois 10 000 ans de cela, probablement dans le Croissant fertile mésopotamien.

Le chat à l’affût… (photo © zsv3207 / stock.adobe.com / Zooplus magazine)

Ce n’est certes pas la seule raison qui explique le succès phénoménal de cette espèce comme animal de compagnie préféré de bien des humains sur terre. Son caractère indépendant mais souvent câlin, sa grande capacité d’adaptation et son aptitude à vivre en bonne harmonie à l’intérieur de nos foyers justifient sans doute sa grande popularité. Rien qu’en France, on dénombrerait 13,5 millions de chats et bien rares sont les pays où les chats ne font pas partie du paysage familier domestique.

Sauf que d’un point de vue froidement biologiste, le chat domestique qui d’ailleurs est capable aussi de vivre en toute indépendance sans être nourri par l’homme, n’est rien d’autre qu’une espèce invasive, de nature à mettre en péril une partie de la faune locale déjà plus ou moins menacée par d’autres facteurs. Et de ce point de vue, les chiffres font froid dans le dos.

Les chats seraient ainsi responsables à eux seuls de 26 % des extinctions d’espèces animales contemporaines parmi les reptiles (2 espèces), les mammifères (21 espèces) et surtout les oiseaux (40 espèces concernées) ! Et ils menacent très directement d’extinction pas moins de 367 autres espèces actuellement considérées en danger… Les chats seraient de ce point de vue la troisième espèce animale (sans compter l’homme…) responsable du plus grand nombre de disparition d’espèces de vertébrés.

Du fait de ses talents de prédateur, le chat serait à l’origine au Canada de 100 à 350 millions d’oiseaux décimés chaque année : la fourchette est large car les chats ne déclarent pas leur tableau de chasse mais l’ordre de grandeur est impressionnant. En Australie, on estime qu’ils tuent à eux seuls chaque année environ 377 millions d’oiseaux (manifestement moins habiles à s’enfuir que leurs cousins canadiens) et 649 millions de reptiles. Aux USA, les estimations des ravages causés par les chats porteraient sur 100 à 300 millions d’amphibiens, 260 à 800 millions de reptiles, entre 1,3 et 4 milliards d’oiseaux et probablement entre 6 et 22 milliards de mammifères, ce qui ferait des chats probablement la pire cause de disparition des petits vertébrés, loin devant les sources évoquées habituellement, que ce soit les pesticides ou les collisions avec les lignes à haute tension, les vitres ou les véhicules.

Le chat, une menace pour la biodiversité (source © La Libre Belgique)

Une étude réalisée en France et en Belgique aurait ainsi mis en évidence une augmentation de 50 % entre 2000 et 2015 de la mortalité des oiseaux causée par les chats, avec au minimum 75 millions d’oiseaux tués chaque année par les chats dans notre pays. Au Pays-Bas, les animaux domestiques feraient 141 millions de victimes chaque année, les deux-tiers d’entre elles du fait des seuls chats. En Pologne, les estimations porteraient sur 136 millions d’oiseaux et 583 millions de mammifères tués chaque année par les chats.

Et à cette prédation directe viennent s’ajouter bien d’autres effets néfastes causés par les chats qui viennent effrayer et déranger certaines espèces particulièrement vulnérables, voire les déciment simplement par transmission de certaines maladies. Les chats ne sont bien évidemment pas la seule cause de perte de biodiversité dramatique que l’on observe ces dernières années et qui ne fait que s’accélérer, mais c’est sans doute l’une de celle sur laquelle on pourrait le plus aisément agir comme le rappellent fort opportunément Arie Trouwborst et Han Somsen, deux juristes de l’université néerlandaise Tilburg Law School, dans un article publié dans le Journal of Environment de novembre 2019, qui a eu un grand retentissement mondial.

Dans leur analyse, les deux juristes estiment que le fait de laisser divaguer son chat domestiques revient de fait à enfreindre les directives européennes sur les oiseaux et les habitats qui s’évertuent à offrir de meilleures conditions de protection de nombreuses espèces menacées. Très pragmatiques, les deux chercheurs reconnaissent que l’opinion publique n’est probablement pas mûre pour changer son comportement vis-à-vis des chats domestiques dont les populations sont en pleine croissance et qui jouissent d’un capital de sympathie très fort. Mais leur article présente du moins le mérite d’attirer l’attention sur ce qui est devenu un facteur non négligeable d’atteinte à la biodiversité.

Un chasseur hors-pair… (source © Koreus.com)

Ils amènent ainsi chacun à réfléchir sur le bon équilibre à trouver pour que le monde de demain ne se résume pas à celui des humains et de leur animaux domestiques fétiches. « Les dégâts causés par le chat sont trop importants pour rester une exception à la loi » estiment les deux juristes qui appellent de leur vœux une approche pédagogique en direction des maîtres de chats afin de mieux en contrôler les populations (via notamment des mesures de stérilisation plus systématiques), de limiter leur divagation, surtout dans les milieux les plus vulnérables, et de développer des techniques permettant de limiter les dégâts qu’ils peuvent faire (le grelot pour prévenir les oiseaux de leur arrivée étant l’une des solutions classique en la matière…).

Assurément, vous ne regarderez plus votre chat de la même manière après avoir pris conscience de son impact sur la biodiversité environnante !

L. V.

Venise : le Conseil Régional prend l’eau…

21 novembre 2019

A Venise, les inondations sont monnaie courante. Celle que la Cité des Doges a subi en novembre 2019 restera cependant dans les mémoires comme un des pires phénomènes de ces dernières années, une « acqua alta » historique. Mardi 12 novembre, le niveau de l’eau au plus fort de la marée haute a atteint la cote remarquable de 1,87 m, pas très loin du record de 1,94 m enregistré en 1966, l’année ou la ville toscane de Florence subissait les inondations dévastatrices de l’Arno, causant une centaine de morts et détruisant irrémédiablement nombre de chefs d’œuvres de la Renaissance.

Traversée périlleuse sur la place Saint-Marc, samedi 17 novembre 2019 (photo © Luca Bruno / AP)

Cette semaine de novembre 2019 a été particulièrement éprouvante pour les habitants de Venise pris au piège de ces eaux qui envahissent toute la ville à la faveur des marées, la dernière en date atteignant encore 1,50 m, dimanche 17 novembre. Depuis, l’eau a cessé de monter et les habitants se mobilisent pour tout nettoyer et remettre de l’ordre dans la cinquantaine d’églises, dont la basilique Saint-Marc, qui ont subi l’assaut des flots. Ils essayent de ne pas céder au découragement, à l’instar de leur maire, Luigi Brugnaro, qui s’est laissé aller à tweeter « les Vénitiens ne sont à genoux que lorsqu’ils prient. Venise va repartir… »

Ballade en kayak dans les rues de Venise inondée le 15 novembre 2019 (photo © Manuel Silvestri / AFP / France TV Info)

Car des inondations de ce type, il y en aura d’autres dans une ville construite sur la lagune en creusant des canaux pour drainer les eaux et en édifiant des remblais sur pilotis. On en dénombre 118 îles et îlots, pour beaucoup artificiels et reliés les uns aux autres. Mais au fil des ans, la ville s’enfonce inexorablement, d’au moins 26 cm déjà depuis 1870, tandis que le niveau de la mer s’élève peu à peu sous l’effet du changement climatique et que les immenses bateaux de croisière contribuent à l’érosion des berges.

A Venise, les marchands de bottes ont fait fortune… (photo © Manuel Silvestri / Reuters / Business Insider)

Entre les flots de la mer et le flot des 36 millions de touristes qui déferlent chaque année à Venise, les 50 000 habitants de la ville ne savent plus où donner de la tête. Quelques-uns espèrent encore que le fameux projet MOSE viendra sauver la ville des eaux tel Moïse ouvrant les flots de la Mer Rouge. Ce « module expérimental électromécanique », constitué de 78 éléments de digues flottantes qui se relèveront pour barrer les trois passes donnant sur la rade, est à l’étude depuis 1984 et les travaux de construction sont en cours depuis 2003.

Essai de soulèvement des digues flottantes du projet MOSE en mai 2016 (source © site du projet)

Ils devaient se terminer en 2016 mais on parle désormais plutôt de 2021 et le budget prévisionnel, initialement arrêté à 2 milliards d’euros, devrait atteindre au moins le triple de cette somme. Difficultés techniques, malfaçons et malversations en tout genre se cumulent pour expliquer un tel retard et pareille dérive financière. Précisons au passage que toute ressemblance avec le projet de l’EPR de Flamanville serait bien entendu purement fortuite…

Nul ne sait encore si le dispositif pourra bel et bien fonctionner un jour et empêcher des phénomènes tels que celui vécu ces dernières semaines. Ce qu’on commence à entrevoir en revanche, et qu’ont souligné les océanographes Carlos Amos et Georg Umgiesser dans The Conversation, c’est qu’avec l’élévation attendue du niveau de la mer, qui pourrait atteindre 50 cm dans les prochaines décennies, le dispositif devra quasiment se fermer à chaque marée pour protéger Venise du naufrage.

Or, les eaux usées non traitées qui s’évacuent quotidiennement via les canaux dans la lagune et vont ensuite rejoindre la mer, seront alors bloquées. L’afflux de nutriments qui en résultera provoquera une eutrophisation de la lagune et sa détérioration irréversible. Sans compter que le dispositif ne pourra éviter les remontées phréatiques d’eau salée qui rongent peu à peu les monuments de la Sérénissime.

Un véritable casse-tête donc pour les autorités locales. Réunis dans la salle de délibération du Conseil Régional de Vénétie, les élus régionaux débattaient justement des effets du changement climatique à l’occasion du vote du budget 2020 ce mardi 12 novembre en soirée. Situé en bordure du Grand Canal, le palais Ferro Fini qui abrite le Conseil Régional n’avait jusque-là jamais été inondé.

Salle de réunion du Conseil Régional envahie par les eaux mardi 12 novembre 2019 (photo © Andrea Zanoni / CNN)

Mais ce mardi vers 22 h, les élus ont dû évacuer en catastrophe les locaux face à l’arrivée des eaux comme l’a longuement raconté le conseiller du Parti démocrate, Andrea Zanoni, vice-président du comité de l’environnement, dans un message publié sur Facebook et repris par CNN. Selon lui, « ironiquement, la chambre a été inondée deux minutes après que la Ligue, Forza Italia et Fratelli d’Italia aient rejeté nos amendements visant à lutter contre le changement climatique ». Faut-il y voir un avertissement du ciel pour inciter les responsables politiques locaux à prendre un peu plus au sérieux les menaces réelles du changement climatique ?

L. V.

Les risques industriels sont-ils bien maîtrisés ?

24 octobre 2019

Incendie du site de l’usine Lubrizol à Rouen en septembre 2019 (photo © Beaufils / SIPA / 20 minutes)

L’incendie qui a ravagé le site de fabrication d’additifs lubrifiants Lubrizol à Rouen, le 26 septembre 2019 a fortement frappé les esprits avec son spectaculaire panache de fumée noire qui a traversé toute la ville et ses retombées de suie sur des kilomètres à la ronde.

La Préfecture de Seine-Maritime a beau afficher jour après jour sur son site tous les résultats d’analyses et une multitude d’informations particulièrement détaillées, le doute s’installe dans la population, surtout chez ceux qui sont directement situés dans le périmètre de l’accident.

Jamais probablement on a été autant transparent sur les conséquences potentielles d’une telle catastrophe industrielle et sur les mesures qui ont été prises pour la gérer tant bien que mal. Et pourtant, nombre de citoyens et même d’élus locaux restent persuadés que les autorités leur cachent délibérément des informations cruciales, qu’on leur ment pour ne pas les affoler comme on l’a fait en 1986 lorsque le nuage radioactif provoqué par l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl a traversé le territoire national.

Une chose est sûre en tout cas : faire cohabiter des sites de production industrielle avec des agglomérations urbanisées ne peut que se traduire par des catastrophes de ce type même si celle-ci n’a causé à ce jour aucune victime. Ce n’est pas le cas, loin s’en faut, des innombrables catastrophes industrielles qui ont jalonné le cours de l’Histoire. Les historiens citent souvent en exemple l’explosion de la poudrière de Grenelle, survenue le 31 août 1794 en plein Paris et qui fit environ un millier de victimes parmi les ouvriers du site comme parmi les riverains.

A la une du Petit Provençal du 18 novembre 1936… (source © Randomania)

Les premières réglementations françaises en matière de sécurité des installations industrielles, adoptées en 1810, se basent d’ailleurs sur les enseignements tirés de ce feu d’artifice impromptu. Ce qui n’empêchera pas deux accidents majeurs survenus sur la poudrerie installée à Saint-Chamas, dans les Bouches-du-Rhône (laquelle a fermé définitivement en 1974), à l’origine de 53 décès en 1936 et de 11 autres en 1940…

Au XIXème siècle et jusqu’à la première guerre mondiale, ce sont surtout les coups de grisou dans les mines de charbon qui endeuillent régulièrement le monde du travail et font la une des journaux avec notamment la catastrophe de Courrières, dans le Pas-de-Calais, qui causa plus de 1000 morts. Mais rapidement, l’essor des industries chimiques est venu prendre le relai.

Catastrophe survenue en 1966 à la raffinerie de Feyzin (source © spdu 10 / espace.yh)

On retiendra par exemple les pollutions graves au mercure qui ont fait plus de 3000 victimes dans la baie de Minamata au Japon du fait des rejets mal maîtrisés d’une usine de fabrication d’engrais entre 1932 et 1968. Mais on pourrait citer aussi l’explosion survenue à la raffinerie de Feyzin, au sud de Lyon, en janvier 1966, qui a causé 18 morts dont 11 pompiers, ou encore celle qui a affecté un réacteur chimique à Seveso en 1976 et qui sera à l’origine d’une directive européenne sur les installations classées.

Les réglementations en matière de sécurité industrielle se sont considérablement renforcées depuis. L’explosion d’un stock de nitrate d’ammonium survenu le 21 septembre 2001 à l’usine AZF de Toulouse et qui avait entraîné la mort de 31 personnes tout en causant d’énormes dégâts matériels, avait d’ailleurs conduit à adopter deux nouveaux textes : la loi relative à la prévention des risques technologiques et naturels et à la réparation des dommages, datée du 30 juillet 2003 et suivie le 13 août 2004 par la loi de modernisation de la sécurité civile.

Intervention des pompiers après l’explosion de l’usine AZF de Toulouse en septembre 2001 (source © AFP / Sud-Ouest)

De nets progrès ont incontestablement été réalisés en matière de prévention des risques, d’information du public et de préparation à la gestion de crise. Ce sont pas moins de 388 plans de prévention des risques technologiques (PPRT) qui ont été prescrit dont 380 d’ores et déjà approuvés, qui limitent le développement de l’urbanisation à proximité des sites les plus dangereux et permettent de financer les travaux de mise en sécurité de l’habitat existant, exposé en cas d’accident sur ces sites.

De très nombreux plans particuliers d’intervention (PPI) prescrits par les préfets et élaborés par les exploitants ont été adoptés, couvrant la quasi-totalité des installations potentiellement dangereuses telles que les centrales nucléaires, les barrages, les sites de stockage de gaz ou les installations de traitement de déchets. Destinés à anticiper et caractériser le danger, à identifier les enjeux potentiellement concernés, à informer la population et à préparer les services de secours, ils s’accompagnent d’une obligation, pour les communes du périmètre, d’élaborer un plan communal de secours (PCS), afin d’organiser par avance les modalités de gestion de crise en cas d’événement.

Usine Arkema de Saint-Menet en bordure de l’Huveaune (source © Arkema)

La commune de Carnoux-en-Provence est d’ailleurs directement concernée par la démarche puisqu’elle se situe dans le panache potentiel en cas d’accident touchant l’usine Arkema de Saint-Menet, basée dans la vallée de l’Huveaune à l’entrée de Marseille. Ce site industriel, implanté ici depuis 1955 et qui emploie 317 salariés, produit, à partir de l’huile de ricin, de l’acide amino undécanoïque, matière première du Rilsan, un plastique technique qui possède de multiples usages dans l’industrie automobile ou pétrolière mais aussi dans le domaine alimentaire, médical ou sportif. Classé Seveso seuil haut (comme l’usine de Lubrizol), ce site avait fait l’objet en juillet 2019 d’une mise en demeure du Préfet pour avoir, selon Marsactu, rejeté en 2018 dans l’atmosphère 27,6 tonnes de benzène, un produit considéré comme hautement cancérigène.

Toujours est-il que l’usine d’Arkema a fait l’objet en mars 2018 d’une révision de son PPI qui datait de 2014. A cette occasion, le périmètre concerné en cas d’accident a été considérablement élargi puisqu’il s’étend désormais sur 12,6 km et qu’il englobe donc la commune de Carnoux, directement touchée par le panache sous l’effet des vents dominants. Mis à l’enquête publique en février 2019, dans la plus grande discrétion, le document a été approuvé par le Préfet le 8 avril 2019 et la ville de Carnoux modifie actuellement son document d’information communale sur les risques majeurs (DICRIM) afin d’intégrer ce nouveau risque affiché.

Usine Arkema de Saint-Menet (source © PPRT)

Nul doute que le prochain bulletin municipal, toujours très riche en informations à destination des citoyens, évoquera en détail les mesures de prévention à adopter en cas d’accident survenant à l’usine Arkema. Car paradoxalement, malgré les effets des délocalisations qui ont entraîné la fermeture de très nombreux sites industriels en France et malgré ces gros efforts entrepris pour développer la prévention des risques technologiques, on assiste à une recrudescence des incidents et accidents déclarés sur des installations classées pour la protection de l’environnement (ICPE) : + 34 % en deux ans avec 1112 événements recensés en 2018 selon La Gazette des Communes, dont un quart sur des établissements classés Seveso. Voilà qui explique peut-être pourquoi les citoyens français sont aussi attentifs et parfois inquiets sur ces questions, malgré les incontestables efforts de transparence qui sont réalisés par les services de l’État : on doit sans doute encore progresser sur le sujet…

L. V.

Le pin d’Alep enfin réhabilité ?

21 octobre 2019

 

Ce n’est certes pas l’affaire Dreyfus. Mais quand même… Le pin d’Alep qui couvre l’essentiel des espaces naturels boisés de Carnoux et d’une bonne partie de la région PACA, vient enfin d’être réhabilité en accédant au statut de bois d’œuvre.

Pins d’Alep dans les calanques (photo © CPC)

Il faut dire que cette essence de pin a mauvaise réputation chez les forestiers. Considérée comme une espèce pionnière, elle se satisfait des sols argilo-calcaires rustiques et peu épais de la garrigue méditerranéenne et des conditions de sécheresse estivale même sévère. Ses cônes sérotineux, soigneusement cachetés de résine, ne s’ouvrent que sous l’effet de la chaleur intense et brutale des incendies, libérant alors une pluie de graines qui germent en quelques jours et contribuent à reboiser les terrains ravagés par les feux de forêt.

Pins d’Alep en flammes sur les hauts de Carnoux le 19 août 2027 (photo © CPC)

Mais, revers de la médaille, si le pin d’Alep est si résilient, c’est aussi parce qu’il constitue une espèce hautement inflammable. Ses branches mortes ne s’élaguent pas naturellement, favorisant la propagation des incendies. Son houppier lui-même est particulièrement inflammable avec ses cônes riches en résine, sa fable densité d’aiguilles qui facilite la circulation de l’air et ses rameaux très chargés en terpènes et autres essences extrêmement volatiles. On l’a encore vu lors du dernier feu de forêt qui a menacé Carnoux en août 2017 avec les pins d’Alep transformés en torches surmontés de flammes s’élevant à deux fois leur hauteur…

Contrairement à ce que son nom pourrait faire croire, ce pionnier n’est pas pour autant un ancien réfugié syrien. C’est un botaniste écossais, Philip Miller, sans doute piètre géographe, qui lui a donné ce nom de Pinus halepensis, tandis que d’autres le nomment parfois pin de Jérusalem. Mais bien entendu, le pin d’Alep ne pousse naturellement ni en Israël ni en Syrie où l’on retrouve néanmoins son cousin proche, Pinus brutia. Il s’épanouit néanmoins aussi en Afrique du Nord et en Espagne, mais c’est bien une espèce endémique de nos collines provençales où il occupe actuellement de l’ordre de 240 000 hectares principalement en région PACA, présent jusqu’à 800 m d’altitude, mais aussi en Languedoc-Roussillon ainsi que dans la Drôme et en Ardèche. Une belle progression d’ailleurs, puisque cette espèce ne couvrait que 50 000 ha en 1978.

Rameau de pin d’Alep avec des cônes femelles (source © SNV Jussieu)

On l’appelle d’ailleurs aussi plus justement pin blanc de Provence en raison de ses fines aiguilles vert clair légèrement argentées qui permettent de le distinguer du pin parasol. Mais le port de l’arbre est aussi assez différent, les pins d’Alep ayant souvent un tronc plus tortueux, sculpté par le vent et les embruns.

On utilisait jadis ce bois comme étais pour le boisage des mines et même en charpente, mais aussi pour des menuiseries extérieures et pour confectionner des caisses et des douelles en tonnellerie, voire dans le domaine des infrastructures portuaires du fait de son abondance sur le rivage méditerranéen. Mais ces usages nobles se sont perdus avec le temps et le pin d’Alep n’est plus devenu bon qu’à faire de la pâte à papier par trituration, ou des palettes de manutention, voire des pellets pour la combustion dans les chaudières à bois et les unités de cogénération.

Il a donc fallu que certains retroussent leurs manches pour tenter de réhabiliter ce bois si présent dans nos forêts méditerranéennes et si négligé. Déjà en 1998, une étude menée par le Centre régional de la propriété forestière (CRPF) Rhône-Alpes avait permis de tester l’aptitude au sciage puis à la menuiserie intérieure et extérieure d’une centaine de pins d’Alep de belle taille prélevés dans la Drôme, près de Nyons. L’essai avait été particulièrement positif mais il a pourtant fallu attendre 2014 pour que d’autres prennent le relai, sous l’égide de France Forêt PACA, une association qui regroupe les principaux producteurs de bois de la région Sud à savoir Fransylva, l’ONF, le CRPF PACA, la Coopérative Provence Forêt, et les Communes forestières.

Sélection en forêt de pins d’Alep pour la valorisation en bois d’œuvre (photo © Communes forestières / Forestopic)

Pour cela, une soixantaine de pins d’Alep bien droits de diamètre compris entre 30 et 50 cm ont été abattus et débités en 1200 éléments de taille et de forme bien précises, confiés au laboratoire spécialisés Céribois, pour y subir toute une batterie d’essais en laboratoire, dont de nombreux essais mécaniques de résistance en flexion, lesquels ont montré que le pin d’Alep présentait en définitive un comportement mécanique plutôt meilleur que nombre de ses concurrents.

Après d’âpres discussions, l’AFNOR (Agence française de normalisation) a finalement intégré le pin d’Alep dans sa norme NF B52-001, relative aux règles d’utilisation du bois dans la construction, à l’occasion de l’actualisation de ce document de référence, publié le 14 avril 2918. Depuis cette date, cette espèce autochtone emblématique de nos forêts provençales a retrouvé ses lettres de noblesse et peut donc à nouveau être utilisée en charpente, comme bois de structure pour la construction bois en plein essor, ou en agencement et bardage intérieur.

Menuiseries réalisées en pin d’Alep (source © Fransylva)

Un récent ouvrage : Le pin d’Alep en France, 17 fiches pour connaître et gérer, sous la coordination de Bernard Prévosto, éditions Quae, 2013 (source © Fransylva)

Une belle victoire donc pour les exploitants forestiers de la région, qui ouvre désormais la voie à une meilleure valorisation des forêts méditerranéennes à condition de conduire ces exploitations de manière plus rationnelle afin de favoriser les sujets les plus beaux et produire en 80 ans des pins de 35 à 45 cm de diamètre pour ces nouveaux débouchés commerciaux comme bois d’œuvre. Au-delà du changement de regard porté sur le pin d’Alep, c’est peut-être l’opportunité de développer une nouvelle filière économique qui permette à la fois de valoriser les ressources naturelles locales tout en gérant ce patrimoine forestier de manière plus durable…

L. V.

Des punaises de livres à l’Alcazar…

5 octobre 2019

Des punaises de lit, nouveau fléau des temps modernes ? (photo © Allen Brisson-Smith / NYT-REDUX-RE / Les Echos)

C’est un communiqué de la ville de Marseille qui l’a annoncé ce jeudi 3 octobre 2019 : l’Alcazar, la majestueuse bibliothèque municipale à vocation régionale située sur le cours Belsunce a été fermée à partir de 17 h et ne devrait pas rouvrir avant au moins le 11 octobre prochain. La raison de cette fermeture inopinée : on a trouvé des punaises de lits « involontairement apportées par des visiteurs » selon le communiqué officiel, ces insectes ayant même « contaminé certains livres, lieu propice à leur développement, à la suite des échanges avec le public ».

C’est du coup le branle-bas de combat à l’Alcazar où les équipes municipales spécialisées s’activent pour éradiquer ce fléau qui pullule dans certains quartiers du centre-ville de Marseille et dont il est si difficile de se débarrasser. Depuis le début de l’année 2019, ces mêmes équipes ont d’ailleurs déjà dû intervenir dans 11 écoles marseillaises où les enfants se plaignaient de piqûres répétées.

Le troisième étage de l’Alcazar, le plus gravement infesté, où les punaises ont élu domicile dans les fauteuils et les banquettes, il faudra utiliser des désinfectants chimiques avec deux traitements à 10 jours d’intervalle, ce qui oblige à prévoir une fermeture totale de cet étage pendant au moins 3 semaines. Des agents volontaires s’emploient dès à présent à désinsectiser de manière systématique l’ensemble des livres sous des tentes chauffantes adaptées spécifiquement. L’ensemble des rideaux et des banquettes sera changé en privilégiant des assises en plastiques dans lesquelles les punaises ne puissent plus trouver refuge, histoire d’éviter que la mésaventure ne se reproduise trop souvent, comme à Montréal où la bibliothèque a été contaminée à trois reprises la même année !

Accès principal à l’Alcazar avec sa fameuse marquise d’époque (source © Marsactu)

Il a donc été demandé à tous ceux qui ont emprunté récemment des livres à la bibliothèque de l’Alcazar de les rendre au plus vite afin qu’ils soient traités. Un message reçu cinq sur cinq, à tel point qu’une longue file d’attente était visible dès le lendemain, devant les portes de l’Alcazar, formée des clients de la bibliothèque qui se hâtaient de venir déposer dans la boîte automatique prévue à cet effet les livres empruntés, de peur qu’ils ne viennent contaminer leur intérieur s’ils les conservaient trop longtemps chez eux.

Dessin de Ben 8 croqué à l’Alcazar et publié par Le Ravi (source © Marsactu)

L’Alcazar, transformée en bibliothèque en 2004 et qui compte près d’un million de documents disponibles à la consultation, dont 350.000 en libre accès et des fonds précieux tels que des manuscrits médiévaux, est une ancienne salle de spectacle jadis très populaire. Ouverte en 1857 et aménagée dans un style mauresque vaguement inspiré de l’Alhambra de Grenade, l’Alcazar lyrique pouvait accueillir jusqu’à 2000 spectateurs qui assistaient alors aux spectacles attablés en buvant et fumant, une autre époque !

Affiches à l’entrée de l’Alcazar à la fin des années 1930 (source © Marseille Hello)

En juin 1873, un incendie détruit entièrement cette première salle de spectacle, sans heureusement faire la moindre victime. La salle rouvre ses portes 4 mois plus tard et bénéficie ensuite, en 1889, d’une rénovation en profondeur. C’est alors qu’est construite la fameuse marquise qui abrite toujours l’entrée principale sur le cours Belsunce et qui est classée au titre des Bâtiments de France. La salle de spectacle devient dès-lors un haut-lieu du music-hall et de grands artistes populaires comme Tino Rossi, Dalida, Maurice Chevallier, Yves Montand ou Fernandel, y font leurs débuts.

En 1930, les lieux sont reconvertis en un cinéma mais en 1949, la salle de spectacle retrouve sa vocation de music-hall, recevant de nouvelles gloires de l’époque tels que Charles Aznavour, Line Renaud, Henri Salvador, Jacques Brel, Sacha Distel ou encore Johny Hallyday. En 1964, la concurrence de la télévision a raison de la salle de spectacle qui ferme définitivement ses portes en 1966. Rachetée par un marchand de meubles, le bâtiment restera exploité pendant près de 40 ans à des fins commerciales avant d’être transformé en bibliothèque municipale à vocation régionale en 2004, dans le cadre d’un projet ambitieux de rénovation culturelle

L’Alcazar transformée en commerce à la fin des années 1960 (source © Made in Marseille)

L’arrivée des punaises de lit dans ce lieu emblématique souvent présenté comme une des rares réussites d’une politique culturelle marseillaise bien timide dans les quartiers paupérisés du centre-ville est assurément un coup dur pour cet équipement culturel qui, dès 2013, a dépassé le chiffre de 1 million de visiteurs annuels, un score tout à fait honorable pour un établissement de cette ampleur. Espérons que sa réouverture prochaine sans punaises de lit ni dans les salles de lecture ni dans les livres, lui permettra de retrouver ces bons chiffres de fréquentation…

L.V.

A quand la réutilisation des eaux usées ?

12 septembre 2019

La France va-t-elle prochainement manquer de ressources en eau ? On pourrait en effet le craindre à voir les arrêtés de restriction qui s’accumulent cet été comme c’était d’ailleurs déjà le cas l’an dernier : le 5 septembre 2019, le site ministériel Propluvia recensait pas moins de 201 arrêtés préfectoraux sécheresse en vigueur, répartis dans 87 départements, soit la quasi-totalité du territoire national, avec néanmoins une plus forte concentration dans 45 départements en situation de crise avec interdiction totale ou partielle de l’irrigation, notamment dans le Loiret, l’Eure-et-Loir, la Vendée, l’Indre, l’Allier, le Lot ou encore le Tarn.

Cartes des arrêtés de sécheresse en France métropolitaine le 10 septembre 2019 (source © Propluvia)

Les projections prenant en compte les impacts du changement climatique n’incitent guère à l’optimisme. Elles convergent en effet pour indiquer que les débits d’étiage des cours d’eau et surtout le niveau des nappes souterraines sont amenés à baisser de manière très significative dans les décennies à venir, aggravant très probablement les situations de sécheresse chronique, lorsqu’il faut se réduire à limiter certains usages pour ne pas voir s’assécher totalement les cours d’eau.

Le petit cycle de l’eau (source © Office International de l’Eau)

Dans un tel contexte, beaucoup songent à réutiliser davantage les eaux usées traitées, celles qui sont rejetées dans le milieu naturel en sortie des stations d’épuration. Contrairement à ce que croient 52 % des Français (selon les chiffres du dernier baromètre réalisé par le Centre d’information sur l’eau), ces eaux usées traitées ne sont en effet pas réinjectées directement dans les réseaux d’eau potable : la notion de « cycle de l’eau » est parfois imaginée de manière excessivement réductrice…

Encore que, les techniques modernes les plus abouties de traitement des eaux, par nano-filtration ou par osmose inverse, associées à des méthodes de désinfection par rayons ultra-violets et par ozonation, permettent désormais d’envisager une telle réutilisation directe. La station de Windhoek, en Namibie, exploitée depuis 2002 par Véolia, utilise une telle approche et réinjecte directement les eaux traitées pour approvisionner 300 000 habitants en eau potable. La ville de Singapour, quant à elle, qui doit gérer une forte demande en eau sur un territoire très densément peuplé mais particulièrement exigu, réinjecte également une bonne partie des eaux usées traitées dans les circuits de potabilisation.

Usine de traitement des eaux de Windhoek en Namibie (source © Paris Match)

Sans forcément aller jusqu’à utiliser ces eaux usées traitées pour la boisson, cette technique de leur réutilisation (« reuse » en anglais) est particulièrement développée dans certains pays où les ressources en eau sont rares. En Californie, au Koweit ou en Israël, la part des eaux usées traitées qui est utilisée pour l’irrigation, l’arrosage des golfs, le refroidissement des installations industrielles, la lutte contre les incendies ou encore le nettoyage des voiries atteint ainsi des proportions très significatives (jusqu’à 70 % en Israël par exemple, et de l’ordre de 10 % en Espagne).

Les eaux usées traitées idéales pour arroser les golfs, sauf en France… (photo © Mongpro / Actu-Environnement)

En France, cette proportion se situe plutôt autour de 0,1 % ! Autant dire qu’il existe dans notre pays un véritable frein qui bloque manifestement le processus… Et ce n’est certes pas l’Union européenne qui est à l’origine de ce blocage, elle qui a adopté en 1991 une directive on ne peut plus vague, se contentant d’indiquer que « les eaux usées seront réutilisées lorsque cela se révèle approprié ». Sauf que la France a introduit, via un arrêté de 2010, des conditions excessivement contraignantes qui rendent quasiment impossible, principalement pour des raisons sanitaires, la réutilisation des eaux usées traitées pour l’irrigation, que ce soit pour l’agriculture ou pour les espaces verts.

Les Assises de l’Eau, qui se sont tenues cette année, pourraient peut-être permettre de faire évoluer la situation, puisque l’un des objectifs affiché est de « tripler les volumes d’eaux non conventionnelles réutilisées d’ici 2025 en facilitant leurs usages ». Les mauvaises langues ironiseront que trois fois zéro, cela fait toujours zéro. Mais les plus optimistes pourront mettre en avant quelques projets qui commencent à se développer sur le territoire national.

Bassin de stockage et installation de traitement des eaux usées de Roquefort-des-Corbières réutilisées pour l’irrigation des vignes (photo © Dronestudio / Le Moniteur)

Ainsi, le golf de Sainte-Maxime, dans le Var, est arrosé depuis 2006 par les eaux issues de la station d’épuration de la ville, laquelle a été équipée d’un traitement supplémentaire par filtre à sable et désinfection UV. De même, les eaux usées traitées de Clermont-Ferrand sont utilisées pour irriguer plus de 700 ha de terres dans la Limagne. Tout récemment, à Roquefort-des-Corbières, dans l’Aude, ce sont 15 ha de vignes qui sont désormais arrosées avec l’eau issue de la station d’épuration communale.

Lac de retenue de Jaunay en Vendée, bientôt réalimenté en eaux usées traitées (source © Département de Vendée)

En Vendée, la ville des Sables d’Olonne est particulièrement exposée au manque d’eau et connait depuis plusieurs années de réelles difficultés d’approvisionnement, aggravées par l’affluence touristique estivale. C’est pourquoi la ville s’est attelé depuis 2012 à étudier une alternative consistant à recueillir les eaux usées traitées en sortie de la station du Petit-Plessis, au Château d’Olonne et à les acheminer, après traitement complémentaire par ultrafiltration ou par électrodialyse jusqu’au lac de barrage du Jaunay, à 25 km de là, qui constitue la principale réserve d’eau potable pour toute la ville. Le coût du projet a été évalué à 17 millions d’euros et les travaux pour la construction d’un démonstrateur sont programmés prochainement.

Il y a fort à parier qu’avec le changement climatique et l’accroissement des pressions de toutes sortes sur les ressources en eau, ce genre de projet risque de se multiplier dans les années à venir : santé !…

L. V.