Archive for the ‘Economie’ Category

Vers une privatisation des barrages hydroélectriques ?

21 avril 2018

Voilà une information qui a fait le buzz dans tous les médias, de Libération à La Dépêche du midi, en passant par le blogger Ludo Torbey dont la vidéo d’Osons causer sur le sujet fait un tabac : Macron ose s’attaquer à notre patrimoine hydroélectrique et veut privatiser les barrages d’EDF, pour le plus grand bénéfice des multinationales, Total en tête, mais aussi les Allemands EON et Vattenfall, l’Italien Enel, le Canadien Hydro-Québec, voire des entreprises chinoises qui vont donc s’emparer de nos grands barrages, fleurons du génie industriel français.

Un véritable cauchemar pour les 160 000 salariés d’EDF dont 21 000 dans le secteur de l’hydroélectricité, et principalement les syndicalistes de la CGT qui ont été les premiers à monter au créneau après avoir appris, à l’occasion d’une réunion intersyndicale à Matignon le 7 février dernier, de la bouche de Thibaud Normand et Antoine Peillon, conseillers énergie du Premier ministre, que la France avait fini par céder aux exigences de la Commission européenne et acceptait d’ouvrir à la concurrence certaines des 433 concessions hydroélectriques françaises, et ceci dès 2018.

Barrage EDF de Sainte-Croix sur le Verdon, mis en service en 1974 (source © photothèque EDF)

On dénombre en France de l’ordre de 2300 installations hydroélectriques dont 433 donc qui relèvent du régime de la concession car d’une puissance supérieure à 4,5 MW. Elles totalisent à elles-seules 95 % de la puissance installée, soit de l’ordre de 24 GW. La part de l’hydroélectricité dans le mix énergétique français est relativement modeste, autour de 12 % (deux fois moins qu’au Portugal par exemple), même si l’hydroélectricité représente plus des deux tiers de l’énergie renouvelable produite en France.

Quoi qu’on en dise, la France reste totalement dépendante de la filière nucléaire pour son alimentation électrique et EDF fait tout pour que cette situation perdure, s’opposant de toutes ses forces à la volonté politique de réduire la part du nucléaire, refusant obstinément de fermer ces centrales même en fin de vie.

Or sur ces 433 concessions hydroélectriques, l’entreprise EDF en gère près de 85 %, le reste se partageant entre la CNR (Compagnie nationale du Rhône) et la SHEM (Société hydro-électrique du Midi). La CNR, créée en 1933, privatisée en 2001 et premier producteur français d’énergie exclusivement renouvelable est détenue principalement par le groupe public Caisse des Dépôts et des collectivités territoriales, avec comme actionnaire de référence minoritaire ENGIE (ex GDF-Suez). La SHEM, également producteur d’énergie 100 % renouvelable et lointaine héritière de la Compagnie des chemins de fer du Midi est aussi une filiale d’ENGIE.

C’est cette position dominante, quasi exclusive, d’EDF sur le parc hydroélectrique français, que l’Union européenne conteste depuis des années, prônant pour une ouverture à la concurrence. Car, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les barrages en question n’appartiennent pas à EDF mais à l’État qui en a financé la construction (un gros investissement puisque l’on considère qu’il faut de l’ordre de 1 milliard d’euros pour aménager de quoi produire 1 GW).

Marcel Paul, syndicaliste et résistant, ministre de la production industrielle dans le gouvernement de Charles de Gaulle et instigateur de la création d’EDF-GDF en 1946

A l’époque où la plupart de ces barrages ont été construits, juste après la guerre, EDF était un service public, créé en 1946 sous l’impulsion du ministre et ancien résistant Marcel Paul avec un statut d’établissement public à caractère industriel et commercial. Bénéficiant alors d’un régime de monopole, EDF a pu s’arroger la quasi-totalité des concessions hydroélectriques, pour des durées de 75 ans.

Depuis, on s’est rendu compte que les situations de monopole jouaient rarement en faveur de l’usager ou du consommateur. La loi Sapin, adoptée en 2013 pour tenter de lutter contre les pratiques de corruption, a réduit la durée des délégations de services publics précisément pour éviter les dérives liées aux rentes de situation. En parallèle, l’ouverture progressive du marché de l’électricité à la concurrence sous l’impulsion politique de l’Union européenne et la transformation du statut d’EDF, devenue en 2004 une société anonyme cotée en bourse, ont radicalement changé la donne.

Certes, EDF reste détenue à près de 85 % par l’État français, ses autres actionnaires étant pour l’essentiel des investisseurs institutionnels (majoritairement étrangers). Mais l’entreprise se comporte désormais comme un champion de l’ultralibéralisme qui semble avoir totalement tourné le dos à ses valeurs initiales, ouvrant des filiales dans des paradis fiscaux, refusant de développer les énergies renouvelables, confiant la maintenance de ses centrales nucléaires à près de 20 000 sous-traitants en situation de grande précarité, exigeant sans cesse de nouvelles hausses des tarifs de l’électricité tout en amassant de juteux bénéfices.

EDF, fortement critiquée pour la gestion peu durable de son parc électronucléaire

Et l’hydroélectricité participe pour beaucoup à la constitution de ces bénéfices puisqu’on estime qu’ils s’élèvent à 1,25 milliards par an du seul fait de l’exploitation des concessions hydroélectriques depuis longtemps amorties, au point que l’électricité produite ainsi ne coûte de 20 à 30 € le MWh, contre 50 € le MWh d’origine nucléaire. Ces bénéfices sont principalement réinvestis à l’étranger et notamment au Royaume Uni où EDF a racheté British Energy en 2008 et lancé fin 2016 la construction des deux réacteurs nucléaires très controversés d’Hinkley Point, pour la modique somme d’au moins 21 milliards d’euros.

En 2010, l’État français avait annoncé une première vague d’appels d’offres pour la reprise de certaines concessions hydroélectriques mais sans jamais y donner suite. Au contraire, les concessions d’EDF déjà arrivées à échéance avaient été subrepticement rallongées moyennant quelques menus travaux supplémentaires de maintenance des ouvrages, au point qu’en octobre 2015, la commissaire européenne chargée de la concurrence, Margrethe Vestager, a adressé à Laurent Fabius, alors ministre des affaires étrangères et responsable à ce titre des questions européennes, un courrier pour l’informer de l’ouverture d’une enquête sur les concessions hydrauliques accordées en France à EDF.

Travaux de rénovation sur le barrage de Sarrans sur la Truyère en 2014 après vidange complète de la cuvette (source © L’Usine nouvelle)

Depuis, les acteurs français jouaient la montre alors que d’autres pays européens dont l’Allemagne avaient dès 2011 obtenu de sortir leurs barrages hydroélectriques du champ de la directive européenne sur les concessions, au même titre que les centrales nucléaires sont exclues du domaine concurrentiel car relevant d’activités « d’importante vitale ».

A l’époque, la France était déjà en position de faiblesse à cause de son taux d’endettement colossal totalement dérogatoire aux critères de Maastricht. Et désormais il se murmure que si le gouvernement a été contraint de céder aux injonctions de Bruxelles c’est pour faire baisser la pression contre le maintien des aides publiques françaises à l’agriculture…

Barrage de Bort-les-Orgues, sur la haute vallée de la Dordogne, mis en service en 1952 (source © Corrèze tourisme)

Toujours est-il que l’on annonce dès 2018 la remise en concurrence de certaines concessions hydroélectriques dont les barrages de Haute-Dordogne, celui de Beaufortain en Savoie et celui du Lac Mort en Isère. Les autres concessions suivront progressivement jusqu’en 2050, au fur et à mesure que les concessions initiales arriveront à échéance, conformément aux conventions signées initialement mais qu’EDF espérait bien ne jamais voir appliquer : dura lex, sed lex…

L.V. 

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Coca-Cola se jette à l’eau…

14 avril 2018

Un dessin signé Nagy

Décidément, ces commerciaux sont vraiment trop forts, ou les consommateurs trop crédules ! Voilà que le géant de l’agro-alimentaire, la firme créée à Atlanta en 1885, The Coca-Cola Company, à l’origine de moult scandales de corruption, d’actions musclées de lobbying et d’études pseudo-scientifiques mensongères, voilà que cette société multinationale s’apprête à vouloir vendre aux Français de l’eau en bouteille au prix astronomique de 2,80 € le litre !

Voyant en effet les ventes de ses sodas stagner dans les pays européens où le marché est depuis longtemps saturé, la société cherche à se diversifier. Elle a déjà investi dans le domaine du bio avec les thés et infusions Honest et Fuze Tea. Mais son calcul vise surtout le marché de l’eau en bouteille, particulièrement florissant notamment en France où la consommation par habitant d’eau en bouteille est la deuxième du monde ! En 2015, la vente d’eau embouteillée en France représentait un chiffre d’affaire colossal de 2 milliards d’euros, avec une croissance estimée à 4,9 % pour l’année 2017, tant en volume qu’en valeur.

Un dessin d’Olivero

C’est incontestablement une victoire impressionnante des rois du marketing que d’avoir ainsi réussi à instiller aux Français l’idée que les eaux vendues dans des bouteilles en plastiques sont meilleures que celle qui sort du robinet alors que cette dernière est nettement plus contrôlée et infiniment moins chère.

En tout cas, Coca-Cola a bien repéré qu’il y avait là des bénéfices à engranger et s’apprête donc à venir tailler des croupières aux trois grands groupes qui se partagent actuellement 80 % de ce marché juteux. Nestlé Waters caracole en tête des ventes avec notamment ses marques d’eaux minérales Perrier, Vittel, Hépar ou encore Contrex, suivi de près par Danone, propriétaire entre autres des marques Evian, Badoit ou Volvic. Le troisième larron est le groupe Neptune qui commercialise par exemple Vichy Célestins, Saint-Yorre ou Pierval.

Mais Coca-Cola, troisième producteur mondial d’eau en bouteille, est prêt à en découdre et il met donc un pied sur le marché hexagonal en lançant la commercialisation de son eau en bouteille Smartwater après trois ans d’étude de marché. Lancée en 1996 aux États-Unis, puis en 2014 au Royaume Uni, cette marque, bien que vendue 5 fois plus cher que ses concurrents, s’est rapidement imposée sur le marché américain où elle truste 63 % des ventes, tandis que chez nos voisins anglais elle a déjà conquis 11 % de parts du marché en moins de 4 ans.

Un succès commercial d’autant plus étonnant qu’il s’agit d’une eau captée à la source de Morpeth, une ville du Northumberland, dans le nord de l’Angleterre, mais cette eau naturelle est ensuite distillée par évaporation puis reconstituée en y introduisant des sels minéraux, ceux-là même que le processus de distillation a éliminés. Une véritable aberration en matière de traitement d’eau, qui explique d’ailleurs le coût particulièrement élevé de cette eau totalement artificielle. Mais cela ne semble guère gêner les consommateurs qui retiennent seulement l’argument commercial de la purification à outrance…

Dès le mois d’avril, les consommateurs français qui ne regardent pas à la dépense trouveront donc, pour l’instant uniquement dans les magasins de la chaîne Monoprix, les bouteilles étiquetées Smartwater. De contenance 600 ml, ces bouteilles seront vendues au prix exorbitant de 1,40 € le flacon pour l’eau plate, et jusqu’à 1,75 € pour l’eau gazeuse. Un vrai luxe quand on compare avec l’eau du robinet qui revient en moyenne à moins de 4 € le mètre cube, soit 0,4 centimes le litre…

Dasani, l’eau en bouteille de Coca-Cola qui a fait un flop en Europe

Rien ne dit que le succès commercial sera au rendez-vous, d’autant que Coca-Cola a déjà subi un échec cuisant sur le marché européen. C’était en mars 2004. La firme d’Atlanta venait de dépenser 20 millions d’euros en budget publicitaire pour préparer l’ouverture du marché français à accueillir son eau en bouteille vendue sous la marque Dasani.

Un beau succès commercial aux USA où cette marque introduite en 1999 avait réussi à se placer parmi les eaux les plus vendues, mais un véritable accident industriel au Royaume Uni où la compagnie américaine se trouvait alors confrontée à une levée de bouclier totalement inattendue malgré le matraquage publicitaire qui avait accompagné l’arrivée de Dasani Outre-Manche. Il faut dire que les commerciaux américains ne faisaient pas dans la dentelle, présentant leur « pure eau plate » vendue en petite bouteille bleu clair comme un véritable concentré de pureté, contrairement aux eaux douteuses distribuées au robinet.

Le hic, c’est que l’eau en question, vendue 1,40 € la bouteille de 500 ml, n’était ni plus ni moins que de l’eau du robinet acheminée directement à l’usine Coca-Cola de Sidcup, située dans la banlieue londonienne, par le réseau public géré par Thames Water, une compagnie britannique de distribution d’eau, laquelle facture cette même eau à 0,4 centimes le demi-litre. La compagnie de service public en question ne s’est bien entendu pas privée de faire remarquer que le procédé frisait l’escroquerie…

Coca-Cola a certes fait valoir que l’eau en question subissait une purification supplémentaire par osmose inverse avant ajout de sels minéraux. Mais quand, de surcroît, la firme a été contraint de retirer de la vente 500 000 bouteilles en raison d’un taux de bromates supérieur aux normes britanniques autorisées, elle a alors préféré jeter l’éponge et renoncer à introduire son eau en bouteille Dasani tant en France qu’en Allemagne, se limitant à y commercialiser l’eau minérale issue de la source belge de Chaudfontaine acquise par les Américains en 2003.

A l’époque, la firme Coca-Cola s’était même vu décerner le prix Ig Nobel (prononcez « ignoble » en anglais, un prix satirique attribué chaque année par le magazine scientifique Annals of Improbable Research) de chimie 2004 « pour son usage de la technologie avancée pour convertir l’eau contaminée de la Tamise en Dasani, une eau minérale embouteillée… qu’il a fallu finalement retirer des étalages, pour présence d’un produit cancérigène ». Une distinction dont la firme d’Atlanta se serait sans doute bien passée mais que chacun a déjà oubliée… Vive le marketing !

L.V. 

Grande braderie sur les aéroports français !

4 avril 2018

L’affaire avait fait un peu de bruit à l’époque : en avril 2015, l’État avait vendu à un consortium chinois 49,9 % des parts qu’il détenait sur l’aéroport de Toulouse-Blagnac. Ni les protestations du collectif qui s’était formé pour tenter d’empêcher cette privatisation du troisième aéroport régional français, ni même l’affaire rocambolesque de la disparition temporaire de l’homme d’affaires qui servait d’intermédiaire n’avait pu empêcher que la vente se fasse, laissant un arrière-goût de gâchis.

A l’époque, le consortium bénéficiaire de l’opération, regroupement du groupe étatique chinois Shandong High Speed et du fonds d’investissement hongkongais Friedmann Pacific Asset Management avançait masqué derrière une société écran de droit français créée pour l’occasion sous le nom de Casil Europe, avec un capital dérisoire de 10 000 euros seulement, et l’intermédiaire désigné pour piloter le rachat, un certain Mike Poon, avait pris la fuite au cours des négociations car, selon Le Monde, son nom apparaissait dans une affaire de corruption où il était mis en cause suite à une enquête touchant la China Southern Airlines.

L’homme d’affaire Mike Poon devant le Capitole de Toulouse en avril 2015

Une affaire ténébreuse à souhait et qui aurait pu inciter Bercy à davantage de prudence. Mais l’appât du gain et le besoin de cash étaient les plus forts et rien n’a pu alors faire fléchir la volonté du ministre de l’économie d’alors, un certain Emmanuel Macron. Pour apaiser les craintes, Bercy répétait alors à l’envie qu’il n’avait pas la moindre intention de céder aux Chinois les 10,01 % d’actions lui restant en propre, et ceci alors que le contrat prévoyait explicitement la possibilité pour ces derniers de s’en porter acquéreurs dans un délai de 3 ans, qui s’ouvrira donc très prochainement, le 18 avril 2018.

A l’approche de cette échéance, l’inquiétude monte chez les actionnaires locaux qui se partagent les 40 % restant de l’aéroport et qui risqueraient donc de se retrouver minoritaire face aux Chinois si Bercy donne suite à la cession de ses dernières parts. Une inquiétude d’autant plus justifiée que le discours du nouveau ministre de l’économie, Bruno Le Maire, laisse la porte ouverte à toutes les interprétations, lui qui répondait en ces termes sur le sujet en octobre 2017 suite à une interpellation d’un député : « Ce qui compte au final n’est pas de savoir si l’aéroport est public ou privé, mais qu’il puisse avoir de l’activité et des investissements afin de rester moderne et innovant. L’État conserve d’autres moyens d’intervention : les normes, les règles et la distribution des créneaux pour les compagnies aériennes ».

Un dessin de Na !

Certes, mais de là à laisser un consortium chinois prendre le contrôle de la plateforme aéroportuaire de Toulouse-Blagnac qui a franchi l’an dernier le cap des 9 millions de passagers par an et dont une activité importante est liée à la présence d’Airbus Industrie, voilà qui nous éloigne fortement du rôle d’État stratège auquel les Français sont habitués.

D’autant que le bilan de l’exercice 2016 a laissé un goût amer aux autres actionnaires minoritaires, à savoir la Chambre de commerce et d’industrie de Toulouse (qui détient 25 % des parts), le Département de Haute-Garonne, la Région et la Métropole (à raison de 5 % chacun). A l’instigation de Casil Europe, ce sont en effet 100 % des bénéfices (soit la bagatelle de 5,8 millions d’euros) qui ont été redistribués aux actionnaires, lesquels se sont de surcroît partagés le trésor de guerre accumulé depuis des années, soit 15 millions d’euros dont la moitié est donc revenue aux Chinois, lesquels expliquent benoîtement que ce « pillage de réserves » n’est que le juste retour sur investissement normal, histoire de récompenser les investisseurs qui ont le bon goût de vouloir investir en France…

Une telle pratique de prédateur qui relève davantage de la recherche du rendement immédiat que de la logique d’intérêt général en vue de développer les infrastructures à long terme, pourrait d’ailleurs amener Bercy à revoir sa stratégie quant à la cession des dernières parts qui lui restent. Mais rien n’est moins sûr, d’autant que le consortium chinois exprime désormais son souhait de se désengager, le tout dans une ambiance pour le moins délétère puisque le président du Directoire, Jean-Luc Vernhes a été débarqué par les Chinois en septembre dernier et que la présidente du Conseil de surveillance, l’ex-ministre Anne-Marie Idrac, vient d’annoncer qu’elle quittera ses fonctions en mai prochain.

L’aéroport de Nice, privatisé en 2016, malgré l’opposition de Christian Estrosi

Et pourtant, cette expérience pour le moins malheureuse, suivie par la privatisation en 2016 des aéroports de Lyon-Saint-Exupéry (où les parts de l’État ont été cédées à Atlantia et EDF Invest) et de Nice (vendu au consortium Vinci – CDC – Predica), n’empêche pas Bercy de continuer à travailler activement au désengagement de l’État dans d’autres structures, et en particulier Aéroports de Paris dont il détient 50,8 % des parts qu’il envisage très sérieusement de céder à Vinci pour 8 milliards d’euros, lequel Vinci est déjà actionnaire minoritaire à hauteur de 8 %. Une opération qui rappelle furieusement la privatisation des autoroutes préparée en 2006 par Dominique de Villepin et dont une bonne moitié (ASF et Cofiroute) avait déjà atterri dans l’escarcelle de Vinci.

Aéroport de Paris, un magot qui fait saliver Vinci… (photo © Dominique Faget / AFP)

Une opération des plus profitables pour le groupe de BTP, qui n’avait alors déboursé en tout et pour tout que 7,5 milliards d’euros. Douze ans plus tard et alors que la durée de sa concession ne cesse de s’allonger, négociation après négociation, Vinci a déjà engrangé au moins 10 milliards d’euros du fait de l’exploitation de ce réseau autoroutier, une belle culbute sachant que la valeur de ce même réseau est désormais estimée à 16,5 milliards d’euros net de dettes : on se demande bien pourquoi l’État toujours en mal de liquidités a pu laisser partir au privé une telle poule aux œufs d’or…

On peut comprendre dans ces conditions que le groupe de BTP, devenu entre-temps le quatrième opérateur mondial de plateformes aéroportuaires rêve de refaire la même opération avec Aéroports de Paris, dont les plateformes ont franchi en 2017 le cap des 100 millions de passagers, affichant une croissance de 4,5 % par an, et qui détient pas moins de 66 km2 de foncier en plein cœur de la région francilienne, de quoi bâtir des centaines de milliers de mètres carrés de bureaux et de logements, promesses de juteux bénéfices pour un opérateur comme Vinci.

Augustin de Romanet, PDG d’Aéroports de Paris (photo © Eric Piermont / AFP)

Le président d’Aéroports de Paris, Augustin de Romanet, a beau tempêter : « Vous serez comptables devant l’Histoire d’avoir fait la même connerie qu’avec les autoroutes ! », nul doute qu’après l’abandon du projet de Notre-Dame-des-Landes, voilà un joli lot de consolation qui devrait réjouir Xavier Huillard, le PDG de Vinci !

L.V. 

La France, troisième exportateur mondial d’armes…

20 mars 2018

Carte des conflits armés en cours dans le monde en février 2018 (source : Wikipedia)

La fin des conflits armés dans le monde n’est certainement pas pour demain. On peut le regretter, surtout si l’on habite au Yemen, en Syrie, en Afghanistan, au Sud-Soudan, en Lybie ou en Somalie mais une chose est sûre, c’est une excellente nouvelle pour ceux qui font le commerce des armes. Et il se trouve que c’est justement une spécialité de la France. Depuis 2013, les exportations françaises d’armement ont bondi de 27 % alors qu’elles ont augmenté en moyenne de 10 % dans le monde. Le chiffre d’affaire des grands groupes d’armement français, qui emploient de l’ordre de 200 000 personnes, serait ainsi passé de 4,8 milliards d’euros en 2012 à 16,9 milliards en 2015 selon la Direction générale de l’armement (DGA) : voilà au moins des entreprises qui ne connaissent pas la crise…

La France était autrefois connue pour ses exportations de produits agricoles, vin et camembert en tête, mais tout cela semble bien oublié depuis et tout compte fait, le commerce des armes s’avère bien plus lucratif, même s’il présente le léger inconvénient de contribuer à alimenter les conflits armés un peu partout dans le monde. Mais comme le dit si bien notre ministre des Armées, Florence Parly, « beaucoup de pays sont confrontés à cette situation d’avoir, le cas échéant, livré des armes à d’autres pays alors que ces armes n’étaient pas censées être utilisées ». C’est vrai qu’après tout on n’est pas obligé de vérifier ce que nos clients peuvent bien faire avec la marchandise qu’on leur fourgue, sinon c’est la mort du petit commerce…

Le général André Lanata, chef d’état-major de l’armée de l’Air, présente des systèmes de bombes aéroportées à la ministre Florence Parly (photo © Frédéric Lert / Aerobuzz.fr)

Mais heureusement, nos entreprises nationales d’armement ne s’embarrassent pas de tels scrupules hors de propos, et du coup les affaires sont florissantes. Alors qu’en 2015 la France se classait à la cinquième place des pays exportateurs d’armes, derrière les États-Unis, la Russie, la Chine et l’Allemagne, voilà qu’elle a devancé l’Allemagne en 2016 et qu’elle se classe même en troisième position juste derrière la Russie pour l’année 2017. Elle pourrait même dépasser cette dernière dès 2018.

Selon le magazine Challenges, c’est une étude du cabinet IHS Markit, cabinet qui scrute 40 000 programmes d’armement dans 65 pays, qui l’affirmait en août 2017 et depuis les affaires marchent très bien, merci. La récente visite en Inde du Président Macron l’a encore confirmé avec à la clé de nouvelles ventes de Rafale et de sous-marins, à un pays qui, malgré les relents nationalistes de son gouvernement actuel, est devenu depuis 5 ans notre meilleur client en matière de vente d’armes. Juste devant l’Arabie saoudite, un autre pays quelque peu belliqueux qui bombarde allègrement depuis quelques années les populations yéménites, mais qui a le bon goût de nous acheter sans compter de l’artillerie, des missiles, des hélicoptères et des frégates, sans qu’on s’interroge trop sur la finalité de ces investissements…

Le maréchal al-Sissi (au centre) en 2015 (photo © Fady Fares / SIPA)

Et en troisième position de nos fidèles clients vient l’Égypte du maréchal Abdel Fattah al-Sissi, au pouvoir depuis 2012 suite à un coup d’État, qui a déjà largement rempli les prisons avec des islamistes, mais aussi de nombreux journalistes, des intellectuels, des homosexuels et de manière générale tous les démocrates qui s’opposent à sa politique musclée, allant jusqu’à écarter des prochaines élections présidentielles du 26 mars le seul autre candidat crédible, Khaled Ali. Voilà en tout cas une valeur sûre avec qui nos exportations de Mistral, de Rafale, d’hélicoptères, de véhicules blindés et de canons a augmenté de 215 % en 5 ans : une belle progression qui fait honneur au savoir-faire de nos ingénieur, à défaut de mettre en valeur leurs valeurs éthiques, mais on ne peut pas être bon partout !

Un dessin de Deligne

Seule ombre au tableau : il se murmure dans les milieux bien informés que le marché mondial de l’armement, en hausse constante depuis 2009, pourrait pour la première fois connaître une légère contraction en 2018. Non pas – que l’on se rassure ! – à cause d’une baisse d’intensité des conflits régionaux que nombre de dirigeants s’emploient à attiser allègrement, mais tout simplement parce que plusieurs pays ont considérablement renforcé leur propre capacité de production, ce qui rend moins nécessaire d’importer.

Selon l’IHS cependant, il reste encore de beaux jours devant nous. Le Moyen-Orient, porté par l’Arabie saoudite, décidément une valeur sûre, devrait continuer d’importer pour 22 milliards de dollars de matériel militaires au moins jusqu’en 2020 et d’autres pays comme l’Inde mais aussi l’Indonésie voire l’Algérie devraient devenir de solides clients dans les années à venir. Voilà qui n’est pas forcément rassurant pour la stabilité dans le monde mais c’est au moins une bonne nouvelle pour l’avenir de notre balance commerciale : on ne peut pas gagner sur tous les tableaux…

L.V.  

Classement Forbes : les milliardaires vont bien, merci

17 mars 2018

Bernard Arnault, première fortune française et quatrième mondiale, à la une de l’édition française du magazine Forbes

Cela fait partie des marronniers traditionnels de la presse mondiale qui adore publier des classements de toutes sortes. La liste des milliardaires mondiaux, que le magazine économique américain Forbes édite chaque année, fait partie des références qui font toujours couler beaucoup d’encre. Celle qui vient d’être diffusée pour l’année 2018 et qui prend pour référence la date du 9 février, dénombre exactement 2043 milliardaires en dollars, détenant à eux seuls une fortune cumulée de près de 7 700 milliards de dollars, soit trois fois le PIB de la France… Le chiffre a doublé depuis 2010, tant en montant qu’en nombre, ce qui traduit une remarquable progression dans l’art de concentrer la fortune mondiale aux mains d’une poignée d’heureux élus. Et comme les précédents, ce classement par nature arbitraire et incomplet fait jaser.

Le Monde mais aussi Arrêt sur image se sont ainsi empressés de critiquer ce classement 2018 qui, comme les précédents, passe « à côté de fortunes gigantesques dissimulées par leurs propriétaires dans des juridictions discrètes et des structures opaques, comme les sociétés écran, les fondations ou les trusts ».

Par nature, le classement proposé ne peut guère représenter fidèlement la répartition mondiale de la richesse, quelle que soit la qualité des enquêtes journalistiques, tout simplement parce que les plus riches s’ingénient à masquer une partie de leur fortune pour s’épargner des prélèvements fiscaux trop importants. C’est ainsi que l’enquête sur les Paradise Papers, publiée en novembre 2017, avait révélé que l’homme d’affaires américain Jim Simons, fondateur et gérant du fonds spéculatif new-yorkais Renaissance Technologies, avait dissimulé entre 7 et 15 milliards de dollars qui s’ajoutent donc a minima à sa fortune estimée en 2017 par Forbes à 18,5 milliards, ce qui change quand même significativement la donne…

Le prince saoudien Mohamed ben Slaman (photo © Reuters)

On reproche souvent aussi au magazine Forbes de ne volontairement prendre en compte qu’une partie seulement des magnats de la planète, excluant délibérément tous les dirigeants politiques et les monarques alors que plusieurs d’entre eux auraient largement leur place dans cette liste d’heureux privilégiés. C’est ainsi que, contre toute attente, le prince héritier et nouvel homme fort d’Arabie saoudite, Mohamed ben Salman, qui s’était offert en 2015 la maison la plus chère du monde, pour la modique somme de 275 millions d’euros et qui est également l’heureux propriétaire d’un yacht estimé à 420 millions d’euros, ne fait pas partie de la liste Forbes des milliardaires mondiaux. Pas plus d’ailleurs que les nombreux autres milliardaires saudiens dont la fortune est pour le moins menacée dans le cadre de la récente campagne anti-corruption qui s’est traduite, depuis novembre 2017, par l’arrestation de 381 hauts dignitaires du régime dont une cinquantaine dort encore en prison et qui ont déjà dû verser à l’État la bagatelle de 107 milliards de dollards !

On ne trouvera pas non plus dans la liste de Forbes des dirigeants comme Vladimir Poutine alors que les Panama Papers ont révélé qu’il détenait des actifs conséquents dans certains paradis fiscaux, pas plus d’ailleurs que la famille royale d’Angleterre. Il faut dire que le classement de Forbes a quelques difficulté à rendre compte de la gestion familiale des grandes fortunes. Il fait ainsi apparaître de manière groupée les deux frères Martin et Olivier Bouygues, à la tête du groupe de BTP et de médias du même nom, avec une fortune globale de 4 milliards d’euros.

Emmanuel Besnier, dirigeant du groupe Lactalis et 5ème fortune française (photo © Eric Dessons/JDD)

Mais il dissocie d’une part le PDG de Lactalis, Emmanuel Besnier (5ème fortune de France avec un joli pactole de 11,3 milliards d’euros, malgré les déboires de son usine de lait infantile de Caen contaminée depuis des années à la salmonelle, et surtout grâce à ses pratiques commerciales qui étranglent les éleveurs laitiers) et d’autre part l’un de ses frères, Jean-François, et sa sœur, Marie, qui figurent tous deux également dans le classement Forbes en 14ème position des fortunes française avec 4 milliards d’euros chacun, excusez du peu...

Forbes ne cite pas en revanche des entrepreneurs comme Christian Courtins-Clarins, possesseur avec sa famille d’un empire du cosmétique qui réalisait, en 2016, 4,5 milliards de chiffre d’affaire. Il ne cite pas non plus les PDG de grosses sociétés de spiritueux tels que Pierre Castel ou Alexandre Ricard, ni même Benjamin de Rothschild, le président du groupe financier du même nom, pourtant crédité par Challenges de 4,5 milliards d’euros. Pas de trace non plus dans ce classement des familles Peugeot ou Michelin, ni même de la famille Mulliez dont la fortune est pourtant évaluée autour de 40 milliards d’euros, un oubli sans doute...

Dessin de Gros publié dans Marianne

Ces approximations incitent donc à traiter avec prudence un tel classement. Il présente néanmoins le mérite de montrer qu’il existe en France au moins de 40 milliardaires en dollars. Le magazine économique Challenges en avait dénombré 88 en 2017 et son prochain classement attendu en juillet sera probablement plus proche de la vérité. Quoi qu’il en soit, la bonne nouvelle, pour ceux qui s’inquiéteraient éventuellement de la bonne santé financière des grandes fortunes françaises, c’est que nombre de ceux qui figurent dans ce classement ont vu leur fortune s’accroître confortablement depuis l’an dernier.

A l’exception de quelques maladroits comme Patrick Drahi dont la fortune est passée de 13 milliards en 2017 à 6 milliards cette année du fait des difficultés que rencontre Altice, la maison-mère de SFR, nombre d’entre eux ont vu leurs actifs s’étendre de manière assez spectaculaire. Félicitations en particulier à Bernard Arnault, l’heureux patron du groupe LVMH qui, avec une fortune estimée à 72,2 milliards de dollars, occupe désormais la première place du classement français et est considéré par Forbes comme la quatrième fortune mondiale, certes derrière Jeff Bezos (Amazon) et Bill Gates (Apple), mais devant Mark Zuckerberg, le patron de Facebook. En un an, sa fortune a tout simplement doublé, passant de 30 à 60 milliards d’euros, de quoi rassurer les porte-parole du patronat français, toujours inquiets quant à la rentabilité de nos entreprises hexagonales et au faible taux de rémunération de leurs dirigeants…

Tout ceci est d’autant plus encourageant que le cas n’est pas isolé puisque la troisième fortune de France (derrière la fille de Liliane Bettencourt, désormais 18ème fortune mondiale et détentrice d’un beau magot évalué à 42,2 milliards de dollars : on comprend mieux a posteriori pourquoi certains s’étaient donnés tant de mal pour tenter de capter l’héritage de l’empire l’Oréal…), le délicieux François Pinault, a lui aussi quasiment doublé son capital en un an grâce à la bonne santé de son groupe Kering, ex Pinault-Printemps-Redoute, dont le chiffre d’affaires a augmenté de près de 45 % depuis 2017 et les bénéfices de 120 % : merci patron ! Citons aussi au passage l’inénarrable Serge Dassault, patron du Figaro et vendeur de Rafale à ses heures perdues, dont la fortune s’est nettement consolidée, passant en un an de 16,1 à 22 milliards de dollars.

Dessin publié dans le Canard enchaîné du 14 mars 2018

Voilà certainement qui devrait mettre du baume au cœur au reste des Français, certes moins fortunés et qui n’ont pas nécessairement connu une progression aussi fulgurante de leur fortune personnelle, mais c’est en tout cas sans doute la première fois que le classement Forbes fait état de 2 Français dans le Top 20 des plus grandes fortunes mondiales : la preuve assurément que l’économie du pays est sur la bonne voie…

L.V.  

Biomasse bois : 3 projets retenus en PACA

3 mars 2018

Le bois, source renouvelable d’énergie (photo © Frédéric Douard)

C’est un communiqué du Ministère de la transition écologique et solidaire qui l’a annoncé, le 28 février 2018 : la deuxième tranche de l’appel à projets lancé en vue de soutenir, via un complément de rémunération, des projets de développement d’unités de production de biomasse, a retenu 11 projets dont trois qui se situent en région PACA : un beau succès pour le développement de la production énergétique à partir de la biomasse forestière dans notre région !

La première tranche de cet appel à projets lancé en février 2016 visait explicitement à encourager à la fois les projets de méthanisation, autrement dit la production de biogaz à partir de déchets ou de matière végétale brute, mais aussi la production directe d’électricité à partir de la combustion du bois. Ce développement de la biomasse en France est une nécessité comme l’affirme Nicolas Hulot : « La France a voté en décembre dernier une loi mettant fin à la recherche et à l’exploitation des hydrocarbures sur tout notre territoire. En parallèle, notre pays doit monter en puissance sur le développement des énergies renouvelables pour répondre aux objectifs fixés dans le Plan climat. Les projets annoncés aujourd’hui répondent à cette ambition de soutenir des filières créatrices d’emplois ».

Stock de copeaux de bois destinés à la filière bois énergie (photo © Richard Mayer / La Gazette)

A l’échelle mondiale, on estime que l’électricité produite à partir de la biomasse représente de l’ordre de 58 GW mais que cette puissance pourrait atteindre 86 GW d’ici 2021, ce qui représente un potentiel de croissance remarquable. En France, c’est moins de 1 % de l’électricité produite qui provient de la biomasse, même si cette fillière représentait déjà en 2014 de l’ordre de 7,5 % de la production d’électricité d’origine renouvelable (loin derrière l’hydroélectricité et l’éolien, mais devant le solaire néanmoins).

Le principe de la filière bois-énergie est des plus simples puisqu’il se limite à faire brûler le bois pour chauffer de l’eau et produire de la vapeur qui actionnera une turbine comme dans n’importe quelle centrale électrique. Il faut environ 4 tonnes de bois pour produire autant d’électricité qu’avec une tonne de pétrole, mais le CO2 qui est relâché dans l’atmosphère à cette occasion correspond à la seule quantité qui a été séquestrée durant la croissance des arbres, d’où un bilan neutre en termes d’émission de gaz à effet de serre, contrairement à ce qui se passe via l’utilisation d’un combustible fossile.

Digesteur à méthanisation de Marnay Energie à Feux dans le Cher, construite par Xergi (photo © Xergi)

Dans le cadre de la méthanisation, le procédé est plus complexe puisqu’on récupère d’abord le biogaz issu de la fermentation de la matière organique utilisée (déchets organiques, résidus végétaux, boues issues de stations d’épuration, ou déchets provenant de certaines activités agro-industrielles) et que c’est ce biogaz qui sert ensuite soit pour produire de l’électricité soit pour se chauffer.

Toujours est-il que l’on est désormais rentré dans un véritable processus visant à encourager ce type de production en France et cet appel à projets du ministère y contribue. Ce sont en effet 45 dossiers de candidatures qui ont été reçus à l’occasion de cette seconde tranche de l’appel à projet, sachant que la troisième tranche sera ouverte à compter du 29 juin 2018 et devrait permettre de sélectionner encore de nouveaux projets industiels.

Le ministre Nicolas Hulot visitant la plateforme expérimentale Gaya à Saint-Fons (production de biométhane à partie de biomasse sèche) le 26 juillet 2017 (photo © ENGIE)

Sur les 11 projets ainsi retenus, 2 correspondent à des installations de méthanisation prévues respectivement en Bretagne et dans le Médoc. Tous les autres sont des projet bois-énergie pour des puissances installées unitaires supérieures à 300 kW, l’ensemble des projets totalisant une puissance globale installée de près de 53 MW (à comparer avec une tranche de réacteur nucléaire de type Fessenheim dont la puissance nominale est de 900 MW).

La plus ambitieuse de ces installations est justement prévue dans les Bouches-du-Rhône, à Tarascon, portée par la société marseillaise Bio-Watt, pour une puissance totale de 25 MW. Les deux autres projets implantés en région PACA sont d’ampleur nettement plus limitée avec des puissances visées oscillant entre 1MW pour le projet de Campus SAG Sud Luberon à Villelaure, dans le Vaucluse, et 1,2 MW pour celui porté par la société Pérénia à Clans, une commune forestière située dans la vallée de la Tinée, dans les Alpes-Maritimes.

Ces désignations interviennent alors que le projet de plus grande centrale biomasse de France prévu à Gardanne, porté initialement par le groupe énergétique allemand E.ON puis repris par sa filiale, la société Uniper France Power, continue à faire polémique. Pour rappel, le Tribunal administratif de Marseille avait annulé le 8 juin 2017 l’autorisation d’exploitation accordée par l’État en 2012, au motif que l’étude d’impact n’analysait pas « les effets négatifs indirects et permanents du projet sur les espaces forestiers de la zone d’approvisionnement » de la centrale, située dans un rayon de 400 km.

Vue de l’unité de la centrale thermique de Provence, à Gardanne destinée à produire de l’électricité à partir de la biomasse (photo © Serge Guéroult / La Provence)

Il faut dire que le projet était particulièrement ambitieux, voire totalement démesuré pour ses détracteurs qui évoquent « un véritable aspirateur à forêts » destiné à raser les châtaigneraies des Cévennes et à faire disparaître toute la forêt méditerranéenne… Il consistait à transformer, moyennant un investissement de 265 millions d’euros, la tranche 4 de l’ancienne centrale à lignite de Gardanne, en une vaste centrale à biomasse, d’une puissance de 150 MW (soit 6 % de la consommation totale de la région PACA), capable de brûler d’ici 2024, 850 000 tonnes de bois par an, dont 445 000 tonnes provenant de boisements locaux, le reste étant a priri constitué de déchets verts et de bois recyclé.

Les deux parcs naturels régionaux du Luberon et du Verdon sont vent debout contre ce projet de centrale à biomasse, au grand dam du Président de la Région, Renaud Muselier, qui menace du coup de leur couper les vivres, estimant dans un communiqué que « l’écologie doit être mise au service de l’économie pour faire de la croissance verte un atout ». Mettre l’écologie au service de l’économie, les écologistes apprécieront certainement…

En juillet 2017, Nicolas Hulot a malgré tout décidé de faire appel du jugement du Tribunal administratif. Quant aux parcs naturels régionaux, ils ont fini par rentrer dans le rang. Comme l’a raconté Reporterre, le 29 septembre dernier, les deux PNR réunis à Valensole ont accepté de signer un protocole d’accord avec Uniper, décidant de l’abandon de leurs poursuites devant le Tribunal administratif et de l’accompagnement de la nouvelle étude d’impact qui s’est du coup déroulé fin 2017 dans la plus grande discrétion. L’association France Nature Environnement PACA, elle-même très opposée au projet a aussi rendu les armes, effrayée par les baisses de subvention annoncées par la Région. Un passage en force donc et qui a déjà permis à l’unité de biomasse de produire 250 MWh au cours de 2200 heures de fonctionnement accumulés pendant les phases d’essais en 2017.

Pour l’instant, 55 % de la ressource utilisée à Gardanne est importée, pour l’essentiel de plantations d’eucalyptus situées en Espagne et au Brésil, 20 % étant issu de la production forestière locale, le reste provenant de déchets de récupération et de bois en fin de vie. Un progrès sans doute par rapport au charbon qui alimentait jusque là cette centrale thermique, l’une des 4 dernières encore en activité dans l’hexagone, mais qui est encore loi d’apaiser toutes les craintes des défenseurs locaux de l’environnement !

L.V.  

La voiture électrique est-elle écologique ?

1 mars 2018

Jenatzy au volant de sa voiture électrique La jamais contente, en 1899

La voiture électrique n’est pas une invention récente. En 1899, c’est d’ailleurs un véhicule électrique, la fameuse Jamais contente du Belge Camille Jenatzy, qui dépasse pour la première fois la vitesse alors fabuleuse de 100 km/h ! En 1900, sur un peu plus de 4000 véhicules alors fabriqués aux États-Unis plus de 1500 sont des voitures électriques, les véhicules à essence étant alors encore nettement minoritaires, y compris par rapport aux moteurs à vapeur.

Depuis, la tendance s’est nettement inversée et les motorisations diesel et essence ont largement pris le dessus. Mais les fortes contraintes liées désormais à la pollution de l’air et aux nuisances sonores en ville commencent à remettre au goût du jour les véhicules électriques. Les dernières directives européennes en cours d’adoption et qui visent précisément à renforcer, pour des raisons sanitaires, les exigences en matière de qualité de l’air dans les agglomérations urbaines, pourraient d’ailleurs rendre plus attractif le recours aux véhicules électriques comme mode de déplacement urbain.

Dessin de presse de Dilem

En France, Nicolas Hulot avait d’ailleurs fait sensation en annonçant, en juillet 2017, la fin programmée pour 2040 de la commercialisation des véhicules diesel, appelés selon lui à être remplacés par des véhicules électriques pour lesquels l’État français offre un bonus écologique fiscal pouvant aller jusqu’à 6300 € et auquel s’ajoute de surcroît une prime de conversion de 2500 € (en 2018) pour l’abandon d’une voiture diesel. Mais malgré ces fortes incitations et la multiplication des bornes de recharge électriques que les collectivités s’efforcent d’installer un peu partout, le marché est encore bien timide. Avec un peu plus de 30 000 voitures électriques immatriculées en 2017 (sur un total de moins de 100 000 véhicules électriques en circulation), la France fait moins bien que la Norvège où la part des véhicules électriques dépasse désormais 17 % du marché des véhicules neufs : remarquable pour un pays producteur de pétrole !

Il faut dire qu’un parc automobile français composé entièrement de véhicules électriques consommerait à lui seul la bagatelle de 90 TWh par an, soit 20 % de la consommation totale d’électricité française, de quoi booster la filière électronucléaire, mais pas de quoi réjouir forcément les écologistes… D’où d’ailleurs les interrogations que se posent beaucoup quant à l’intérêt écologique de la voiture électrique.

De ce point de vue, la référence à ce jour reste la très complète étude réalisée en 2012 à la demande de l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) par Ginkgo 21 et PE International, un rapport rendu public en 2013 et dont le résumé décrit très précisément les différents impacts environnementaux tout au long de son cycle de vie d’un véhicule électrique comparé à un autre à moteur thermique, et ceci pour un véhicule particulier comme pour un utilitaire.

La voiture électrique revue et dessinée par Gaston Lagaffe (© Franquin)

Cette analyse très exhaustive ne manque pas d’intérêt car elle indique que la comparaison dépend fortement du mode d’usage. Grosso modo, et sans vouloir dévoiler toutes les subtilités d’une telle étude, il se confirme en tout cas que la fabrication d’un véhicule électrique (et en particulier de sa batterie) constitue un investissement fort en consommation d’énergie primaire, ce qui explique que sur la durée de vie complète du véhicule, l’empreinte carbone globale reste finalement très proche de celle d’un véhicule diesel. Par rapport à un véhicule essence, on arrive à un bilan global légèrement plus favorable pour le véhicule électrique mais à condition de raisonner sur la durée de vie totale et d’avoir parcouru plus de 75 000 km sans changement de la batterie, ce qui n’est pas si évident pour un véhicule électrique…

Contribution au potentiel de changement climatique d’un véhicule électrique fabriqué en France et d’un véhicule à motorisation thermique (données 2012 – source ADEME)

Certes, d’autres critères pris en compte dans cette étude se montrent plus favorables aux voitures électriques. C’est le cas en particulier si l’on s’intéresse au potentiel de changement climatique, lié pour l’essentiel à l’émission de CO2. Là aussi, c’est la fabrication initiale et en particulier celle de la batterie qui constituent les principaux points faibles de la voiture électrique. En revanche, les émissions induites par l’utilisation de la voiture sont moins impactantes que celles d’un moteur thermique, diesel ou essence, mais ces émissions dépendent elles-même fortement de la composition du mix énergétiqe utilisé. Ainsi, en France où les trois-quart de l’électricité sont produits à partir d’énergie nucéaire, le facteur d’émission est de l’ordre de 88 g CO2/éq kWh, alors que ce facteur d’émission est en moyenne de 489 en Europe et atteint 636 en Allemagne où plus de 40 % de l’électricité est issue de centrales thermiques au charbon.

Du coup, les résultats seront légèrement variables d’un pays à l’autre. Globalement toutefois, on constate que vis-à-vis de ce critère de l’impact sur le changement climatique, il faut là aussi qu’une voiture électrique ait roulé au moins 50 000 km durant toute sa vie pour que son bilan environnemental commence à être compétitif par rapport à un véhicule à moteur thermique classique. On retrouve d’ailleurs des résultats assez comparables si l’on s’intéresse au potentiel d’épuisement des ressources fossiles, avec, là encore, un avantage à la voiture électrique mais au-delà d’un certain kilométrage seulement et encore sans qu’il n’ait été possible de prendre en compte l’épuisement à terme des ressources en uranium, matière fossile s’il en est !

Domaines de pertinence environnementale d’un véhicule électrique fabriqué en France par rapport à un véhicule à motorisation thermique selon les différents indicateurs analysés (données 2012 – source ADEME)

Quant à prendre en compte d’autres critères comme l’a fait l’étude publiée par l’ADEME, la comparaison risque d’être encore plus défavorable pour la voiture électrique… C’est le cas en particulier d’un indicateur lié au potentiel d’acidification atmosphérique, du fait des fameuses « pluies acides » causées par les rejets atmosphériques de certaines substances telles que le dioxyde de soufre (SO2), les oxydes d’azote (Nox), l’ammoniac, l’acide chlorhydrique ou encore l’acide fluorhydrique, toutes substance nocives émises en quantité non négligeables lors de la fabrication des batteries de voitures

Sans commentaire…

Bref, même si l’étude se veut la plus objective possible et met bien en évidence des différents éléments qui pourraient permettre de rendre la situation plus favorable à terme à la voiture électrique au gré des amélioration technologiques déjà entrevues à l’horizon 2020, il n’en reste pas moins qu’elle ne soulève pas un enthousiasme délirant en faveur de la motorisation électrique…

La voiture électrique individuelle n’est certainement pas la solution miracle que chaque automobiliste appelle de ses vœux et tout indique que les solutions tant vis à vis d’une limitation de nos émissions de gaz à effet de serre que eu égard à une réduction des pollutions sonores et olfactives en site urbain sont à rechercher plutôt dans le développement des modes doux de déplacement et des transports en commun, que via la généralisation des véhicules électriques. Chacun s’en doutait déjà inconsciemment, mais cette étude parmi d’autres vient opportunément le rappeler : en matière de déplacement urbain comme dans d’autres domaines, les solutions miracles sont rarement au rendez-vous…

L.V. 

France-Allemagne : l’analyse de Thomas Piketty

27 février 2018

Thomas Piketty en conférence à Washington le 15 avril 2014 (crédit photo © Ivan Couronne / AFP)

Est-il besoin de présenter Thomas Piketty ? Docteur en économie de l’École des hautes études en sciences sociales et directeur d’études dans cette même institution après avoir été fondateur et premier directeur de l’École d’économie de Paris en 2006, cet économiste engagé, spécialiste des inégalités économiques, s’est notamment fait mondialement connaître pour la parution en 2013 de son ouvrage intitulé Le Capital au XXIe siècle, une somme de plus de 1000 pages qui le conduisit à donner de nombreuses conférences mondiales très remarquées y compris aux États-Unis.

Proche du Parti socialiste, il s’était engagé comme conseiller économique de Ségolène Royal lors de la campagne présidentielle de cette dernière en 2007, avant de soutenir François Hollande en 2012, pour reconnaître néanmoins sa forte déception a posteriori, allant jusqu’à estimer que « le gouvernement fait exactement le contraire de ce qu’il faudrait ». En 2015, il fait partie, avec Joseph Stiglitz des économistes qui conseillent le candidat du Labour britannique Jeremy Corbyn, et en 2017 on le retrouve dans l’équipe de campagne de Benoît Hamon, favorable à « un revenu universel crédible et audacieux ».

Les idées que soutient Thomas Piketty, en faveur notamment d’une réduction des inégalités par une réforme fiscale ambitieuse via une imposition progressive basée sur l’ensemble des revenus effectifs, ne font certes pas l’unanimité et suscitent même un rejet viscéral de la part des tenants du néolibéralisme, allergiques à toute idée de redistribution des richesses. Une chose est sûre pourtant, rares sont ceux qui contestent la compétence de cet économiste reconnu et ses analyses font souvent autorité.

Ainsi, l’un des articles publiés sur son blog en janvier 2017 et intitulé « De la productivité en France et en Allemagne » a conservé toute son actualité et mérite d’être lu en détail pour préciser certaines de nos idées reçues quant au fameux différentiel de compétitivité entre les deux pays moteurs de la construction européenne. Il n’est pas question ici d’évoquer toute la richesse du raisonnement mais on retiendra néanmoins à titre d’illustration trois ou quatre idées parmi d’autres.

Première affirmation, qui heurtera sans doute certains adeptes du déclinisme à la française : la productivité des économies mesurées en rapportant le PIB (c’est-à-dire la valeur totale des biens et services produits dans un pays au cours d’une année) au nombre total d’heures travaillées (salariés et non-salariés confondus) est quasiment identique en France et en Allemagne, comme d’ailleurs aux États-Unis. Elle représente environ 55 euros par heure travaillée en 2015, et est de plus de 25 % supérieure à celle enregistrée au Royaume-Uni ou en Italie, et près de trois fois plus élevée qu’en 1970 (après prise en compte de l’inflation et du niveau des prix dans les différents pays).

PIB par heure travaillée en parité de pouvoir d’achat et en euros 2015 (source © T. Piketty)

Contrairement à ce que certains voudraient faire croire, la France fait donc partie des quelques pays à forte productivité, de tels taux n’étant en effet dépassés que dans certaines économies très spécifiques basées sur la rente pétrolière (Norvège ou Émirats Arabes Unis par exemple) ou sur les paradis fiscaux (comme le Luxembourg).

Plus instructif encore, on observe que jusque dans les années 1970, la productivité américaine était très supérieure à celle des économies européennes, France comprise. Si la France et l’Allemagne ont pu grosso modo rattraper leur retard dès la fin des années 1980, c’est pour l’essentiel en ayant investi massivement dans l’éducation de leur population en généralisant l’accès à l’enseignement secondaire puis supérieur, avec plus de réussite que nos voisins britanniques et italiens, et davantage d’équité aussi que nos concurrents américains… Comme quoi, miser sur l’éducation est une nécessité absolue !

Nombre d’heures travaillées par an et par emploi (source © T. Piketty)

Deuxième idée intéressante qui ressort de cette analyse de Thomas Piketty : si le PIB par habitant est supérieur aux États-Unis qu’en Europe où il est finalement très comparable entre la France, l’Allemagne et le Royaume Uni (de l’ordre de 3000 € par mois et par personne), c’est parce que le volume d’heures travaillées y est très différent.

Thomas Piketty (crédit photo © Ekko von Schwichow)

Si l’on rapporte le nombre d’heures travaillées au nombre d’emplois, on observe ainsi que ce chiffre est en diminution régulière depuis les années 1970 en France et plus encore en Allemagne (où le phénomène est encore accentué par le développement du temps partiel imposé) alors qu’il est resté nettement plus élevé au Royaume Uni et surtout aux États-Unis. Les 1500 heures travaillées actuellement en moyenne par an en France correspondent peu ou prou à 35 heures hebdomadaires pendant 44 semaines alors que la durée des congés aux USA n’a quasiment pas augmenté depuis les années 1980, ce qui traduit une différence notable de choix de société.

Troisième notion évoquée dans cette analyse : le taux d’emploi par habitant qui, en France, stagne autour de 42 % alors qu’en Allemagne il s’accroit régulièrement depuis le début des années 2000 pour s’approcher désormais de la barre des 50 %. Ce décrochage très significatif de l’emploi en France depuis une quinzaine d’années est particulièrement significatif chez les moins de 25 ans et les plus de 55 ans, reflétant des faiblesses manifestes et inquiétantes en matière de formation professionnelle, de structuration du tissu industriel, de gouvernance des entreprises, mais aussi de financement de la protection sociale.

Dernier point qui mérite aussi d’être cité, sans prétendre tout dévoiler de cette analyse comparative très complète développée ici par Thomas Piketty : la question de l’excédent commercial allemand qui depuis les années 2000 représente toujours plus de 5 % de son PIB, atteignant même jusqu’à 8 % en 2015. Une situation totalement inédite pour un grand pays développé.

Le port à containers d’Hambourg, porte ouverte vers l’exportation

Le Japon a connu lui aussi dans les années 1980 des périodes d’excédent commercial qui lui ont permis d’accumuler des liquidités destinées à anticiper le vieillissement de sa population mais est depuis revenu à l’équilibre et présente même actuellement de nouveau une situation de léger déficit. Au même titre que la France d’ailleurs qui oscille régulièrement entre léger excédent et déficit modéré, alors que les États-Unis se distinguent depuis les années 1980 par un déficit chronique rendu possible par le rôle particulier de leur monnaie qui leur permet de rendre tolérable leur situation d’endettement financier permanent.

Reste que cette situation très particulière d’excédent commercial paraît peu durable à terme car elle suppose d’une part que les autres pays puissent absorber un tel excédent et d’autre part que l’Allemagne soit capable d’investir de manière judicieuse les liquidités ainsi accumulées, ce qui ne semble guère être le cas. La logique voudrait que le pays investisse désormais de manière plus significative dans les salaires (longtemps gelés), dans la consommation et dans l’investissement en Allemagne, afin de rééquilibrer son économie : un véritable défi pour la chancelière Angela Merkel qui peine toujours à former un gouvernement de coalition, cinq mois après les dernières élections législatives, mais un défi aussi pour la construction européenne et la solidité du tandem moteur franco-allemand !

L.V.  

A Paris comme à Marseille, le Préfet qui s’attaque aux cas d’eau

25 février 2018

En France, selon une tradition républicaine solidement établie, les Préfets restent rarement très longtemps au même poste, histoire d’éviter qu’ils s’engluent dans le réseau de notabilité locale au risque de perdre le recul nécessaire à ceux qui sont d’abord chargés de faire appliquer localement les règles de la Nation et les orientations du Gouvernement. Rares sont donc sans doute ceux qui se souviennent encore du nom de celui qui fut Préfet des Bouches-du-Rhône et Préfet de Région à Marseille entre juin 2013 et juillet 2015.

Martine Vassal à La Ciotat le 17 juin 2015 en présence de Patrick Boré (au centre) et de Michel Cadot (à droite), encore préfet des Bouches-du-Rhône (source © TPBM)

Gageons néanmoins que la Présidente du Conseil Départemental des Bouches-du-Rhône, Martine Vassal, élue à ce poste prestigieux en remplacement de l’inénarrable Jean-Noël Guérini, s’en souvient parfaitement. Car c’est bel et bien le Préfet Michel Cadot, haut fonctionnaire austère, issu de la promotion Voltaire de l’ENA, tout comme François Hollande, et qui fut un temps directeur de cabinet de Michèle Alliot-Marie au Ministère de l’Intérieur, qui est à l’origine des ennuis judiciaires dans lesquels elle est désormais empêtrée.

Petit retour en arrière, pour ceux qui l’auraient oublié : en 2013, après avoir confié pendant 53 ans sans discontinuer (un record !) la distribution de l’eau potable à la SEM (Société des Eaux de Marseille, désormais entièrement entre les mains de Véolia), la Communauté urbaine Marseille Provence Métropole avait remis en jeu cette délégation de service publique, pour se mettre enfin en conformité avec la loi. Et surprise, le 31 octobre 2013, trois des 4 lots (un pour l’eau potable et deux concernant l’assainissement, représentant quand même la bagatelle de 3,2 milliards d’euros) ont été attribués de nouveau à la SEM pour 15 ans supplémentaires, au terme d’une procédure manifestement entachée de très nombreuses irrégularités, ainsi que nous l’avions déjà évoqué ici.

Outré par de telles pratiques, le Préfet Cadot a donc saisi immédiatement la Cour Régionale des Comptes qui avait rendu très rapidement ses conclusions, totalement accablantes. Rendu public après les élections municipales de mars 2014, le rapport met tout particulièrement en cause le rôle de Martine Vassal, alors simple conseillère départementale mais déjà adjointe au maire de Marseille et surtout présidente de la commission Agglomération éco-responsable de MPM. A ce titre, c’est elle qui a présenté devant les élus de la commission d’examen des offres les conclusions de l’analyse des offres après avoir participé en direct aux négociations avec les entreprises, orientant sans difficulté la décision en faveur de la SEM.

Or la Cour Régionale des Comptes pointe un conflit d’intérêt manifeste puisque Martine Vassal était à l’époque trésorière du Forum mondial de l’eau, une association destinée à défendre les intérêts des multinationales françaises de l’eau au premier rang desquelles Véolia, et dont le président, un certain Loïc Fauchon, lui-même ancien secrétaire général de la Ville de Marseille, est par ailleurs PDG de la SEM. Pendant la précédente réunion du Forum mondial de l’eau qui s’était comme par hasard tenue à Marseille en mars 2012, en pleine phase de renégociation du contrat de la SEM, Martine Vassal s’était montrée particulièrement proche de Loïc Fauchon…

Eugène Caselli, Jean-Claude Gaudin, Loïc Fauchon (de gauche à droite) et Martine Vassal lors de la clôture du Forum mondial de l’eau en 2012 (crédit photo © Christophe Taamourte / 6th Water World Forum)

L’affaire avait été jugée alors si grave et susceptible d’être constitutive d’infractions pénales, que le Procureur de la République avait été saisi. On avait finalement appris, en 2015, que ce dernier avait transféré le dossier au Parquet national financier, créé suite à l’affaire Cahuzac pour juger les faits d’évasion fiscale et de corruption. Ceci n’avait pas empêché Martine Vassal de devenir entre temps 2ème adjointe au maire de Marseille, puis Présidente du Conseil Départemental des Bouches-du-Rhône, et finalement première Vice-Présidente de la Métropole Aix-Marseille-Provence : des postes clés dans le cadre de la réorganisation territoriale de l’agglomération marseillaise et qui la placent en position idéale pour succéder, peut-être même avant la fin de son mandat, à un Jean-Claude Gaudin vieillissant.

Le nouveau siège social de Véolia à Aubervilliers (crédit photo © C. Majani / Véolia)

Sauf que depuis, l’affaire a prospéré… Le 12 janvier 2015, le Parquet national financier ouvre donc une enquête préliminaire pour favoritisme et prise illégale d’intérêt, complicité et recel de ces délits. Le siège parisien de Véolia est perquisitionné en avril et le 10 novembre de la même année, un procureur accompagné d’enquêteurs de la Division économique et financière de la Police Judiciaire de Marseille, frappent à la porte du bureau de Martine Vassal pour une perquisition en bonne et due forme, avant d’aller visiter son domicile dans l’après-midi, puis de s’intéresser au bureau du Directeur général des services de MPM et au siège de la Société des Eaux de Marseille.

Et les choses ne s’en arrêtent pas là puisque le 22 juin 2017, la présidente du Conseil Départementale est placée en garde à vue pendant 15 heures dans les locaux de la Brigade financière, ainsi d’ailleurs que son grand ami Loïc Fauchon. Le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin en personne, est lui-même longuement entendu par les enquêteurs ce même jour, comme simple témoin car une mise en garde à vue aurait nécessité la levée préalable de son immunité parlementaire alors qu’il détenait encore à cette date un mandat de sénateur.

Depuis, rien n’a filtré quant aux suites judiciaires de cette affaire qui risque de déboucher sur un renvoi devant le tribunnal correctionnel, à moins que le dossier ne soit finalement classé sans suite… Quoi qu’il arrive, l’image de vertu que voulait donner Martine Vassal en arrivant à la tête du Département risque d’en être quelque peu écornée, elle qui disait vouloir en finir avec « le clientélisme » de son prédécesseur et déclarait vouloir placer son mandat « sous le signe de la transparence et de l’équité »…

Le Préfet Michel Cadot (crédit photo © P. Magnien / 20 minutes)

Et pendant ce temps là, le Préfet Cadot, à l’origine de ce coup de pied rageur dans la fourmilière, poursuivait sa carrière comme Préfet de Police de Paris. Le 17 avril 2017, il chute malencontreusement de son Vélib et se déboîte la hanche, au point de demander à être remplacé à son poste par son collègue Michel Delpuech qui venait pourtant tout juste d’être nommé Préfet de Région Ile de France en remplacement de Jean-François Carenco. Et c’est donc finalement Michel Cadot lui-même qui est nommé le 14 juin 2017 à ce poste de Préfet de Paris, Préfet de Région, et qui se retrouve illico confronté aux nouvelles frasques de Véolia, cette fois dans le cadre d’un contrat lié à l’exploitation de la station d’épuration de Valenton pour le compte du SIAAP, le Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne, qui gère les eaux usées de près de 9 millions de Franciliens.

En l’occurrence, le contrat d’exploitation de cette immense station d’épuration représente 397 millions d’euros sur 12 ans et, curieusement, le marché a été remporté par Véolia face à son éternel concurrent Suez, alors que son offre était pourtant plus chère (de 37 millions quand même !).

Vue de l’usine du SIAAP à Valenton (crédit photo © Emmanuel Riche / ODYSEE pour le SIAAP)

Cette fois, c’est le Tribunal administratif qui a été saisi de l’affaire, avec du coup une réaction beaucoup plus rapide que dans l’affaire marseillaise. Une première ordonnance a été rendue le 15 novembre 2017 par le Tribunal administratif qui met bien en évidence des éléments constitutifs d’un délit de favoritisme dans l’attribution de ce marché dont l’application a donc été suspendue par les juges à compter du 28 novembre, le temps pour le SIAAP de remédier aux irrégularités constatées.

Mais le Préfet Cadot n’a pas accepté d’en rester là et a fait appel, afin d’obtenir l’annulation du contrat et permettre de relancer l’appel d’offre sur des bases plus saines. En l’occurrence, la stratégie du Préfet est plus globale et vise la reconfiguration complète de la gouvernance territoriale du Grand Paris, encore en plein chantier. Il n’en demeure pas moins que ses attaques insistantes contre les bonnes vieilles habitudes de Véolia et sa proximité avec certains élus locaux ne doivent pas manquer d’en agacer certains…

L.V.  

Sainte-Baume : le PNR nouveau est né !

17 février 2018

Rencontre le 21 décembre 2017 entre le premier ministre Edouard Philippe et le président du PNR Sainte-Baume en présence du président de la Région PACA, Renaud Muselier (source © PNR Sainte-Baume)

Ce n’est pas vraiment une surprise mais plutôt l’aboutissement d’un long et patient processus d’élaboration concertée qui a permis d’aboutir, le 20 décembre 2017 à la naissance officielle, via un décret signé par le premier ministre Edouard Philippe, du parc naturel régional (PNR) de la Sainte-Baume, le 52ème parc ainsi créé en France. Cinquante ans après la création du concept de « parc naturel régional » en 1967 par le Général de Gaulle, ces 52 PNR couvrent désormais 15 % du territoire national et 6 % de la population française y habite.

En effet, contrairement aux parc nationaux qui existent en France depuis 1963 mais qui ont plutôt vocation à protéger des espaces naturels peu habités, les PNR ont été créés sous l’impulsion de la DATAR dans une perspective d’aménagement d’espaces ruraux dans des secteurs qui présentent non seulement un patrimoine environnemental remarquable mais aussi un patrimoine culturel voire un cadre de vie et d’activités qu’il importe de préserver en vue de favoriser le développement économique et touristique local.

La région PACA possède désormais 8 parc naturels régionaux dont le plus emblématique est sans doute celui de Camargue, mais parmi lesquels on peut citer aussi ceux du Queyras, du Luberon, du Verdon ou encore des Alpilles. Autant de lieux d’une grande richesse écologique et qui présentent des paysages hors du commun, mais qui sont avant tout des espaces de vie structurés autour d’une charte qui traduit un véritable projet de développement territorial.

Pour ce qui concerne le PNR de la Sainte-Baume, le projet était en gestation depuis une dizaine d’années, même si certains pionniers en soutenaient l’idée depuis les années 1970, et a fait l’objet ces derniers temps d’une intense concertation entre les collectivités locales, les services de l’État, les partenaires associatifs et les acteurs économiques. Présidé par Michel Gros, par ailleurs maire de La Roquebrussane, le nouveau PNR couvre une superficie de 810 km² et s’étend sur le territoire de 26 communes du Var et des Bouches-du-Rhône. 80 % de ce territoire est constitué d’espaces naturels mais 58 500 habitants y vivent, avec des activités économiques variées.

Limites du périmètre du PNR Sainte-Baume

Le parc est situé aux portes de Carnoux puisque la commune tout proche de Cuges-les-Pins est entièrement située dans le périmètre du nouveau PNR qui s’étend au nord jusqu’à Saint-Maximin et à l’est jusqu’à Brignoles. L’inauguration du nouveau parc n’est pas encore fixée mais devrait avoir lieu au cours du premier trimestre 2018.

En attendant, le syndicat mixte du PNR anime déjà depuis un an les deux sites Natura 2000 partiellement juxtaposés au cœur du parc : Massif de la Sainte-Baume (zone spéciale de conservation, définie au titre de la directive européenne Habitats) et Sainte-Baume occidentale (zone de protection spéciale, définie au titre de la directive européenne Oiseaux). Des inventaires biologiques et une étude socio-économique ont déjà été conduits en 2017 dans ce cadre, en vue de définir les enjeux et les objectifs de conservation. Une fois ce diagnostic posé, un programme d’action sera élaboré d’ici 2019, afin de définir les axes d’intervention pour préserver ce patrimoine naturel remarquable qui contient notamment la fameuse hêtraie historique de la Sainte-Baume ainsi que des sources pétrifiantes spectaculaires dans des formations de travertins, et qui abrite de nombreuses espèces animales et végétales rares.

Entablements de travertins à la source de l’Huveaune (source © Les balades de Gecko)

Le processus de concertation engagé depuis des années avec de nombreux acteurs du territoire en vue de l’émergence de ce nouveau PNR est détaillé sur le site du nouveau syndicat mixte. On y retrouve, outre de nombreux éléments de présentation du projet, dont un film grand public qui met en avant les atouts et caractéristiques de ce territoire, un rappel de la genèse de cette aventure qui s’est concrétisée en 2012 par la création d’un syndicat de préfiguration du futur PNR. L’année suivante a été mis sur pied un Conseil de développement, rassemblant de nombreux acteurs locaux fédérés autour du projet, et a été lancée la concertation en vue d’élaborer un diagnostic partagé et de dessiner les grandes lignes de la future charte du parc.

Un document de synthèse qui présente les grandes lignes de la charte

Il a fallu ensuite attendre 2015 pour que soit finalisée cette charte destinée à fixer pour les 15 ans à venir les grandes orientation du nouveau PNR. L’année 2016 a été mise à profit pour lancer la consultation auprès du Conseil national de protection de la nature et auprès des habitants (enquête publique), ainsi que pour permettre aux collectivités concernées de délibérer pour exprimer leur volonté d’adhésion. Et c’est donc en 2017 seulement que le syndicat mixte de préfiguration s’est transformé en syndicat mixte du parc tandis que le décret ministériel de labellisation du nouveau PNR était signé officiellement le 20 décembre dernier.

C’est donc à l’issue d’un long processus de co-construction que voit le jour cette nouvelle structure qui est désormais destinée à protéger et valoriser le patrimoine naturel, culturel et humain de ce vaste espace remarquable, via la mise en œuvre d’une politique cohérente d’aménagement et de développement économique, social et culturel, respectueuse de l’environnement.

La grotte de Ste Marie Madeleine à Plans d’Aups, un des sites emblématique du nouveau PNR (source © Provence verte)

Tout un programme qui va demander beaucoup de diplomatie et de pédagogie pour arriver à concilier les impératifs de préservation d’un écosystème fragile avec les ambitions légitimes des acteurs locaux en matière de développement économique et touristique, où comment marier en bonne intelligence les exploitations de carrières avec la préservation durable des ressources en eau du massif, les nuisances sonores du circuit automobile du Castellet avec le maintien d’une faune d’aigles de Bonelli et de chauve-souris endémiques, l’afflux de touristes avec les nécessités de recueillement autour de la grotte de Sainte Marie-Madeleine, les soucis de préservation du paysage avec le souhait de développer des sites de production d’électricité par centrales photovoltaïques, ou encore l’extension de la viticulture avec le développement d’une agriculture biologique adepte des circuits courts ?

Autant de défis passionnants auxquels le nouveau PNR de la Sainte-Baume va se trouver confronté au jour le jour et qui donnent un aperçu des difficultés de la tâche qui l’attend !

L.V.  

Alimentation : les consommateurs passent à l’action !

12 février 2018

Dessin signé JM

En France, un tiers des adultes sont en surpoids et 7 millions de Français sont considérés comme obèses, ce qui représente quand même 15 % de la population. Et le phénomène n’arrête pas de s’aggraver : en 1965, seuls 3 % des enfants d’âge scolaire étaient obèses alors que cette proportion atteignait 13,3 % en 2000 et ne cesse de croître depuis. Une situation d’autant plus inquiétante que l’obésité acquise avant l’âge de 5 ans persiste ensuite à l’âge adulte. On reste certes loin des chiffres de nos amis canadiens où 26 % des enfants sont considérés en surpoids tandis que 36 % des adultes présentent de l’embonpoint et 25 % sont classés obèses. Reconnue comme maladie chronique depuis 1997 par l’OMS, l’obésité est devenue un problème majeur de santé publique.

Pourtant, en matière nutritionnelle, les principes à respecter sont simples et identifiés depuis bien longtemps. Sur le plan quantitatif, il s’agit de fournir à son corps de quoi équilibrer les dépenses énergétiques qui dépendent de différents facteurs dont l’activité physique, mais qui correspondent grosso modo à 2500 Cal/jour pour un homme et autour de 2000 pour une femme. Et sur le plan qualitatif, il est bien connu qu’il convient d’éviter de grignoter entre les repas et qu’il vaut mieux privilégier la consommation de fruits et légumes et limiter les apports en lipides, sel et sucres. Des règles de base que l’école comme les messages de santé publique n’arrêtent pas de rabâcher.

Composition des plats préparés : des listes de composants à rallonge… (source © Bien-être et fitness)

Seulement voilà : autant il est facile de faire des choix alimentaires sains lorsque l’on achète des produits bruts pour les cuisiner soi-même, autant la tendance est désormais de consommer pour l’essentiel (à 70 % dans un pays comme la France) des produits transformés, issus de l’industrie agro-alimentaire, et préparés principalement à base d’ingrédients peu coûteux et présentant des caractéristiques nutritionnelles déplorables : riches en calories, en graisses, en sucres et en sel, mais pauvres en fibres, en vitamines et en sels minéraux…

Le professeur Serge Hercberg (source © Observatoire des aliments)

Pour faire face à ce véritable fléau de santé publique et guider les consommateurs dans leurs achats, l’épidémiologiste Serge Hercberg, expert en nutrition à l’INSERM et président du Plan national nutrition santé, lancé en 2006, préconise depuis 2014 d’adopter un code couleur ultra simple permettant de classer de A (produit le plus favorable sur le plan nutritionnel) à E des aliments transformés, en se basant sur l’analyse de la composition de 100 g du produit, analyse qui prend en compte d’une part les nutriments jugés favorables (fibres, protéines, fruits et légumes) et d’autre part ceux à limiter (acides gras saturés, éléments caloriques, sucres, sel).

Ce code couleur ultra simple et très pédagogique pour les consommateurs, dénommé Nutri-Score, permet de comparer d’un seul coup d’œil dans les rayons du supermarché, la pizza surgelée ou le paquet de céréales qui présente la meilleure qualité nutritionnelle.

Une véritable hérésie pour les entreprises de l’agro-alimentaire et la grande distribution qui se battent bec et ongles depuis des années pour empêcher l’adoption d’un tel dispositif. Il faut lire les discours du président de l’ANIA, l’Association nationale des industries agro-alimentaires, pour voir avec quelle mauvaise foi les industriels du secteur s’acharnent à démonter une telle approche de santé publique afin de préserver leurs intérêts : « l’ANIA maintient son opposition à tout dispositif d’étiquetage nutritionnel simpliste reposant uniquement sur un code de couleurs et une approche médicalisée et théorique de l’alimentation. L’équilibre alimentaire d’un individu ne peut pas se réduire à une pastille de couleur sur un produit. Ces systèmes de notation nutritionnelle stigmatisent injustement les aliments car ils reposent sur des calculs théoriques prenant en compte 100 g de produit sans en distinguer la consommation réelle  par les consommateurs. »

Dessin signé Esclandre, publié dans Le querelleur

Comme toujours en la matière, les patrons du secteur préfèrent mettre en avant des démarches volontaristes basées sur la communication. Comparer la valeur nutritionnelle de deux produits en analysant la composition d’une même masse de référence de 100 g est une catastrophe à leurs yeux car le résultat est évidemment incontestable et pas forcément à leur avantage. En revanche, laisser libre cours à l’imagination de leurs équipes d’experts en marketing pour démontrer que, ramené à une « portion », leur produit est parfaitement adapté aux besoins du consommateur, voilà qui leur plaît davantage car laissant la porte ouverte à toutes les interprétations…

Histoire de gagner du temps en espérant que la pression retombe, les industriels ont donc réussi à bloquer le dispositif en 2015 et imposé aux pouvoirs publics une expérimentation en vraie grandeur et en conditions réelles d’achat, dans une soixantaine de points de vente répartis dans 4 régions. Cette expérimentation, qui s’est déroulé au dernier trimestre 2016, a porté sur 1200 produits référencés et a mis en concurrence 4 dispositifs différents d’affichage, dont deux très synthétiques basés sur un code à 4 (Sens) ou 5 couleurs (Nutri-Score) et deux autres plus analytiques et plus complexes, ayant la préférence des industriels et de la grande distribution car incompréhensibles pour le commun des mortels !

Les codes couleurs expérimentés fin 2016 (source Isa-conso)

Cette expérimentation s’est bien entendu accompagnée d’une vaste campagne d’information menée dans les magasins concernés, mais surtout d’analyses en continu à base d’enquêtes qualitatives et quantitatives conduites auprès des consommateurs et complétées par des études précises pour évaluer l’évolution des ventes, produit par produit. Ces résultats particulièrement riches ont permis à l’Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (Anses) de proposer finalement au ministère de la Santé d’adopter le système Nutri-Score, ainsi que l’a annoncé la ministre Marisol Touraine en mars 2017, en précisant que l’avantage de ce dispositif très simple « est plus marqué encore lorsqu’on observe spécifiquement le comportement des consommateurs qui achètent les produits les moins chers », justement le cœur de cible dans la lutte contre le surpoids.

Dessin de Xavier Delucq publié dans le Huffington Post

Comme il fallait s’y attendre, les industriels, par la voix de l’ANIA, comme la grande distribution via celle de la FCD (Fédération du commerce et de la distribution) ont aussitôt crié au scandale, prétextant que l’analyse de cette expérimentation aurait sans doute mérité d’être poursuivie plus longtemps, avec d’autant plus de conviction que la loi ne rend pas obligatoire l’apposition du nouveau logo sur les produits car la législation européenne ne le permet pas

Certes, en mai 2017, quelques mastodontes du secteur dont les firmes Auchan, Fleury-Michon, Intermarché et Leclerc, suivies par Danone et Mac Cain, se sont finalement engagées à jouer le jeu, même si jusqu’à présent le consommateur lambda n’en a encore guère vu les effets. Mais les 6 géants du secteur agro-alimentaire, à savoir Coca-Cola, Nestlé, Mars, Mondelez (ex Kraft food), Unilever et Pepsi-Co, ont décidé de concocter leur propre logo, histoire de bien embrouiller le chaland !

Mais les consommateurs ont de la ressource et il convient de saluer une initiative citoyenne qui vient d’émerger sous le nom d’Open Food Facts, et qui constitue une base de données ouverte et collaborative sur les produits alimentaires « faite par tout le monde, pour tout le monde ».

Exemple d’analyse nutritionnelle de yaourts brassés aux fruits, emballés à Aubagne (source © Open Food Facts)

Sur le même principe que Wikipédia, chaque consommateur peut y contribuer en aidant à répertorier la composition de produits alimentaires. Aidé de son smartphone, chacun est ainsi invité à photographier la liste des ingrédients et les informations nutritionnelles figurant sur les étiquettes des produits, afin de rendre les données facilement accessibles et aisément comparables. Plus de 420 000 produits auraient ainsi déjà été rendus transparents dans le monde : un vrai cauchemar pour l’industrie agro-alimentaire !

Comme l’explique Stéphane Gigandet, ex employé de Yahoo à l’origine de ce projet : « Tout est fait pour que l’on ne sache pas exactement ce que l’on mange, le type d’additifs, la quantité de sel, de graisses saturées, de sucres, ce qui se cache derrière un additif, l’origine du produit et son lieu de transformation. Notre but est de rendre les étiquettes intelligibles, pour que le consommateur reprenne le contrôle de son assiette ».

Pas sûr que cette initiative soit vraiment du goût des industriels de la malbouffe…

L.V.  

Jura : la consigne remise au goût du jour

5 février 2018

Consigner les bouteilles en verre : voilà une pratique autrefois très courante et qui a quasiment disparu de notre environnement quotidien. Dans les années 1960, le geste était pourtant des plus banal, qui consistait à rapporter à son épicier où dans les grandes surfaces alors en plein expansion ses bouteilles vides de lait, de vin ou de bière, et ceci en échange de quelques pièces de monnaie ou d’un bon d’achat de valeur modique.

La pratique ne date d’ailleurs pas d’hier puisqu’elle aurait été initiée, dit-on, en 1799 à Dublin par un vendeur d’eau minérale gazeuse, imité dès 1800 par la marque Schweppes. En 1884, la Suède a généralisé le dispositif à grande échelle, allant jusqu’à imposer une standardisation des bouteilles pour en faciliter le recyclage.

Stockage de verre brisé issu du recyclage (source © Verre avenir)

Car le dispositif de la consigne ne présente que des avantages, tant écologiques qu’économiques. Une bouteille consignée (conçue spécifiquement à cet effet pour être plus résistante) peut être réutilisée une cinquantaine de fois moyennant un simple lavage. Ce qui permet d’économiser, selon une étude menée en Alsace et reprise par la fondation Nicolas Hulot, jusqu’à 75 % d’énergie et 33 % d’eau par rapport au recyclage classique qui nécessite de broyer les bouteilles, de débarraser le verre de ses impuretés puis de le fondre dans un four à 1 500 °C afin de fabriquer de nouveaux flacons…

Et pourtant, la France a presque complètement abandonné cette démarche dans les années 1980, alors que la filière des bouteilles en verre se trouvait fortement déstabilisée du fait du développement massif des emballages jetables en plastique. En 1992, lorsqu’a été créé en France le principe de « la responsabilité élargie du producteur », l’objectif prioritaire des industriels était d’éviter qu’on lui impose un système de consigne et ceci pour des raisons purement commerciales. La directive européenne adoptée en 1994 rend en effet désormais obligatoire la reprise ou la collecte des emballages ménagers en vue de leur réutilisation ou leur recyclage.

Récolte sélective du verre : ça déborde parfois… (source © Ouest-France)

La dispositif français oblige quant à lui les entreprises produisant ce qui deviendra des déchets, de verser une contribution financière à des organismes chargés d’organiser les filières de collecte et de traitement de ces déchets, en l’occurrence l’Adelphe, créée en 1993 à l’initiative des opérateurs industriels du secteur des vins et spiritueux. Or le verre pèse pour près de la moitié dans les déchets ménagers des Français, avec environ 2,3 millions de tonnes collectées chaque année par les collectivités. Et les sommes versées par les industriels pour la collecte et le traitement de ces déchets, de l’ordre de 60 millions d’euros par an, ne couvrent qu’une partie du coût, le reste étant pris en charge par les collectivités locales et payé par le contribuable via la taxe d’enlèvement des ordures ménagères.

Automate pour la collecte des bouteilles consignées en Allemagne

Un modèle imposé par les industriels donc, mais qui coûte cher au consommateur comme au contribuable et dont le bilan énergétique est déplorable ! Mais un modèle qui pourrait facilement être changé, à l’exemple de nombreux pays européens dont l’Allemagne où près des trois quarts des bouteilles sont consignées. Il est d’ailleurs cocasse de constater que Verallia, ancienne filiale conditionnement en verre de Saint-Gobain, produit justement des bouteilles consignées destinées au marché allemand

En France, la pratique de la consigne n’a cependant pas totalement disparu puisqu’elle est toujours pratiquée dans les hôtels, cafés et restaurants, ce qui permet ainsi de réutiliser directement environ 500 000 tonnes de verre par an, ce qui représente pas loin d’un milliard de bouteilles, sachant qu’on en produit chaque année de l’ordre de 3,4 milliards…

Et l’Alsace, peut-être en raison de sa proximité culturelle et géographique avec l’Allemagne, n’a jamais abandonné non plus le principe de la consigne, au point de faire des émules puisque l’on assiste depuis quelques années à l’émergence d’un mouvement de réutilisation des bouteilles dans le Jura.

L’initiative date de 2015 et est à porter au crédit de Clus’Ter Jura, une société coopérative d’intérêt collectif, elle-même issue de Juratri, une entreprise d’insertion créée en 1993 à Lons-le-Saunier et spécialisée dans le tri sélectif des déchets. Lauréate de l’appel à projet « Territoire zéro gaspillage, zéro déchet » organisé depuis 2014 par le ministère de l’environnement, l’initiative sobrement intitulée « J’aime mes bouteilles » commence à faire parler d’elle dans les médias.

Aude Weiss, responsable de la filière J’aime mes bouteilles (photo © Laëtitia Achilli)

Une animatrice, Aude Weiss, a été recrutée en septembre dernier pour piloter le projet qui consiste à collecter les bouteilles de vin issus de la production locale et qui sont consommés à 60 % dans le Jura, ce qui rend d’autant plus aisée et rentable leur réutilisation. Depuis un an, ce sont ainsi déjà plus de 50 000 bouteilles de vin qui ont été récupérées dans 25 points de collecte (Biocoop, cavistes, épiceries, etc.) où les clients les rapportent (gratuitement pour l’instant). La structure revend ensuite ces bouteilles aux viticulteurs, au prix de 18 à 20 centimes la bouteille, contre 24 à 27 centimes pour une neuve, ce qui leur permet de les réutiliser moyennant une économie substantielle supérieure à 20 %.

Dispositif de collecte des bouteilles mis en place dans le Jura par J’aime mes bouteilles

Le mouvement ainsi initié est en plein essor et espère augmenter significativement son impact en visant la collecte de 500 000 bouteilles d’ici 2020, avec une extension à d’autres productions locales telles que la bière et les jus de fruits. La mise en place d’une gratification pour inciter davantage les consommateurs à rapporter leurs bouteilles vides est aussi envisagée, comme en Allemagne où les bouteilles sont vendues un peu plus chères, mais où l’acompte est ensuite redonné aux consommateurs qui rapportent les bouteilles : 8 centimes pour une canette de bière, 15 pour une bouteille en plastique recyclable et 25 centimes pour les contenants non recyclables – sous forme de bons en magasin ou via des automates collecteurs.

Non seulement cette pratique est vertueuse sur le plan environnemental en contribuant à diminuer les volumes de déchets, mais de surcroît elle offre aux plus démunis la possibilité d’arrondir leurs fins de mois en ramassant les bouteilles et canettes vides laissées à l’abandon. Comme quoi, bénéfices économiques, sociaux et environnementaux arrivent parfois à se rejoindre !

L.V.  

Trafic de faux médicaments : comment lutter ?

22 janvier 2018

Le trafic de médicaments, un marché très lucratif… (photo © Douglas Sacha / Getty)

Après un documentaire publié en novembre 2017 sur France 5, c’est un récent article du Monde qui met une nouvelle fois l’accent sur la recrudescence des trafics de faux médicaments via un reportage auprès d’une équipe de douaniers basés à l’aéroport de Roissy. En 2016, ce sont pas moins de 41 800 colis de médicaments importés illégalement qui auraient ainsi été saisis par les douaniers de Roissy, soit la bagatelle de 1,5 millions de comprimés, sur un total de 4,2 millions sur toute la France. Et sur les dix premiers mois de l’année 2017, même si les chiffres sont en baisse (les douaniers seraient-ils fatigués?), plus de 22 000 colis avaient déjà été repérés et confisqués, ce qui correspond, là encore, à un nombre assez vertigineux de 800 000 comprimés…

Des médicaments commandés sur internet et expédiés en toute illégalité, en provenance pour l’essentiel de Chine, d’Inde et de Thaïlande. Le produit phare de ces trafics ? Des copies de Viagra et autres substances supposés pallier les troubles de l’érection, mais aussi de nombreux autres médicaments dont des anticancéreux ou des pilules abortives, vendus uniquement sur ordonnance et que certains jugent préférables de commander sur internet.

On trouve même dans le lot le fameux Levothyrox, administré en France à plus de trois millions de personnes souffrant de dysfonctionnements de la thyroïde, et qui a défrayé la chronique cet été lorsque sa formule a été modifiée, nourrissant de très nombreuses critiques de la part de certains des patients traités. Du coup, certains n’ont pas hésité à commander des lots de l’ancienne formule via internet au risque de se voir fourguer des produits sans aucune garantie quant à leur fiabilité et leur non toxicité…

Des prises opérées régulièrement par les services de douane, y compris à Marseille…

Et ne parlons pas de tous ces produits plus ou moins suspects qui arrivent sous des emballages de toute sorte, destinés aux sportifs et culturistes du dimanche pour les aider à augmenter artificiellement leur masse musculaire. Souvent interdits à la vente, ces stéroïdes anabolisant dont on se passe le nom sous le manteau dans toutes les salles de musculation font l’objet d’un trafic mondial très lucratif. C’est ainsi que le 14 juillet 2016, les douaniers sont tombés par hasard sur une camionnette transportant 400 000 comprimés de fioles de produits dopant illicites en provenance de Bulgarie. Et encore, les trafiquants avaient déjà déchargé une bonne partie de leur cargaison à Nice et à Marseille…

A priori, ces médicaments contrefaits ou illicites ne se retrouvent pas dans les officines pharmaceutiques françaises. Ceux qui les consomment le font donc à leurs risques et périls en commandant sur internet des produits qu’ils n’arrivent pas à se faire prescrire par leur médecin traitant. Ils n’ont donc guère de recours en cas d’effets secondaires indésirables, tout comme celui qui préfère acheter, pour entretenir son véhicule, des pièces détachées à la provenance douteuse et dont rien ne garantit la fiabilité. Selon l’Agence nationale de sécurité du médicament, aucune étude n’a d’ailleurs jamais été réalisée en vue d’évaluer l’impact des millions de comprimés falsifiés avalés chaque année par les Français, alors qu’on estime que ce trafic serait à l’origine d’environ 700 000 décès chaque année de par le monde…

Un douanier présente de faux médicaments issus d’une saisie, le 8 décembre 2011 dans un entrepôt en Normandie (photo © Jean-François Monier / AFP)

Et pourtant, de nombreux indices montrent que ce trafic de faux médicaments est en plein essor à l’échelle mondiale. En 2017, après la découverte d’un trafic de Subutex entre la France (où était acheté en pharmacie ce médicament à l’aide d’ordonnances de complaisance) et la Finlande (où il était revendu à prix d’or comme substitut de l’héroïne), une vaste enquête transfrontalière avait été engagée par Europol et les polices de 9 pays européens. En quelques mois, cette opération avait ainsi permis de saisir pas moins de 75 millions de médicaments et substances dopantes pour une valeur marchande estimée à 230 millions d’euros, et d’identifier 277 suspects dont la moitié seulement a pu être arrêtée.

Ce coup de projecteur vient confirmer s’il en était besoin que le trafic de médicaments ne se cantonne plus aux pays en développement où il continue de faire des ravages puisque l’OMS estime que dans ces contrées, un médicament sur dix au moins serait falsifié, les plus contrefaits étant les antipaludéens et les antibiotiques, fortement consommés. Le marché noir de médicaments est ainsi évalué à environ 30 milliards de dollars dans les pays en voie de développement mais à 200 milliards à l’échelle mondiale. Une étude publiée en 2016 par l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle révèle que la contrefaçon de médicaments coûterait plus de 10 milliards d’euros par an au secteur pharmaceutique européen.

Dans nombre de pays africains, les médicaments sont vendus dans les échoppes sans grande garantie de traçabilité…

Si ce trafic a été longtemps cantonné aux seuls pays en développement (en 2005, une enquête avait ainsi révélé que 30 % des médicaments vendus au Kenya étaient contrefaits, pour certains simplement à base de craie), c’est parce que les systèmes de protection sociale sont un garde-fou efficace contre ces pratiques : à quoi bon prendre le risque d’acheter un produit à l’origine et à l’efficacité douteuses si la Sécurité sociale me rembourse un médicament acheté en pharmacie avec toutes les garanties de traçabilité ? Sauf que les dérégulations en cours et le délitement progressif des systèmes de protection sociale poussent de plus en plus de malades à recourir à des circuits d’approvisionnement parallèles, plus risqués mais moins coûteux.

Il n’en faut pas davantage pour que le trafic se développe car il est très lucratif. Un médicament est un produit dont le développement coûte cher en matière grise (95 % de son coût sert à rémunérer les frais de recherche) mais dont l’apparence finale est des plus banales et aisée à falsifier. Selon la Fédération internationale de l’industrie du médicament, un investissement initial de 1000 dollars dans une chaîne de production industrielle de faux médicaments peut rapporter jusqu’à 500 000 dollars : le jackpot pour les trafiquants en tous genre et moyennant un risque pénal finalement limité car traité dans un grand nombre de pays comme une simple infraction à la réglementation sur la propriété intellectuelle, au même titre que les tee shirts de contrefaçon ! Le trafic de médicaments rapporterait ainsi 20 fois plus que celui de la drogue et 10 fois plus que la fabrication de fausse monnaie…

Le développement d’internet, facteur d’expansion du trafic, vue par le dessinateur Deligne pour la Lettre de l’Ordre national des pharmaciens

Le développement d’internet qui permet de commander en ligne de manière anonyme est aussi un facteur important du développement de ces trafics, de même que la grande porosité des frontières et la libre circulation des marchandises rendue possible par la mondialisation. Une étude citée par l’Institut international de recherche anti-contrefaçon des médicaments indique ainsi que le nombre de médicaments contrefaits passant les frontières de l’Europe serait passé de moins de 500 000 à plus de 4 millions entre 2005 et 2007, et le mouvement s’accélère depuis… Cette même source révèle qu’en 2010 un Européen sur 10 (soit de l’ordre de 77 millions de personnes) reconnaissait acheter en dehors des circuits autorisés des médicaments normalement délivrés sur ordonnance.

Comme dans beaucoup d’autres domaines, on voit bien que la dérégulation des échanges économiques mondiaux, l’appât individuel du gain et le démantèlement des dispositifs de protection sociale, toutes conséquences du modèle de développement choisi collectivement depuis plusieurs années, ne peuvent que favoriser ce type de dérives à haut risque non seulement pour la santé publique mais aussi pour la sécurité et la cohésion de notre société. Pas facile pour autant de trouver un juste équilibre entre la structuration d’un marché dominé par quelques empires pharmaceutiques qui profitent souvent de leur position pour de juteux bénéfices et une jungle de trafiquants près à tout pour s’immiscer dans les failles du dispositif. Un beau sujet de société à débattre…

L.V.  

USA : le sapin de Noël détrôné par le cannabis

10 janvier 2018

Voilà une nouvelle qui a fait le buzz juste avant les fêtes de Noël mais dont on ne se lasse pas tant elle est emblématique des circuits de la mondialisation ! Cette année, les producteurs canadiens de sapins de Noël se frottent les mains, eux qui exportent plus de la moitié de leurs sapins vers les États-Unis voisins. Leurs ventes vers les USA ont en effet connu un bond en avant spectaculaire : + 40 % par rapport à 2015 ! Cette année, selon le Journal du Québec, ce sont près de 1,5 million de conifères qui ont ainsi été exportés vers les USA, soit un marché de plus de 35 millions de dollars. Pour le Canada, c’est Noël avant l’heure…

La raison de ce succès commercial inespéré ne réside pas dans un engouement inhabituel des Américains pour une tradition festive ancrée de longue date dans les mœurs locales, mais traduit simplement une pénurie de sapins dans les États américains traditionnellement producteurs. Comme souvent, plusieurs facteurs viennent expliquer cette pénurie.

Plantation de sapin dans l’Oregon (source RFI ; photo © UIG via Getty Images)

La sécheresse qui a sévi dans l’État de Washington mais aussi les incendies qui ont ravagé la Californie à plusieurs reprises cette année ont quelque peu contribué à cette situation. En octobre dernier, celui qui s’était déclaré dans la région de Santa Rosa, détruisant près de 6000 bâtiments et causant la mort de 42 personnes, avait en effet réduit en cendres pas moins de 864 km2 de zones résidentielles et de forêts, dont quelques pépinières.

Mais c’est un autre phénomène, de nature plus prosaïque, qui explique pour l’essentiel cette pénurie de sapins de Noël dans l’Ouest américain. En fait, les producteurs se sont tout simplement tournés vers une activité nettement plus lucrative, à savoir la culture du cannabis. Ainsi, dans l’Oregon, petit État de 4 millions d’habitants qui fut longtemps l’un des grands producteurs de sapins de Noël mais où la production de marijuana est en train de prendre de l’ampleur, la production de sapins ne cesse de chuter : de 6,4 millions de plants en 2013, elle devrait passer sous les 5 millions cette année. Le nombre de producteurs aurait, selon le département de l’agriculture de l’Oregon, diminué de 30 % entre 2010 et 2015.

Plantation de cannabis aux USA (crédit photo © The Lane Report)

Aux États-Unis, ce sont les États de Washington et du Colorado qui ont adopté les premiers, dès novembre 2012, une législation légalisant l’usage récréatif du cannabis. Depuis le 1er janvier 2014, un utilisateur de cannabis du Colorado est ainsi autorisé à cultiver librement pour ses propres besoins. Depuis le mois de juin de la même année, il en est de même dans l’État de Washington où des producteurs de marijuana sont désormais habilités à cultiver à titre commercial. L’Alaska leur a emboîté le pas à partir de novembre 2014. En Oregon, la consommation à usage récréatif est devenue licite en juillet 2015 mais il a fallu attendre début 2016 pour que soient autorisées les premières plantations.

Depuis, le mouvement s’est accéléré. A partir du 1er janvier 2018, la Californie est ainsi devenue le huitième État américain à légaliser le cannabis à usage récréatif alors que son utilisation à but thérapeutique y est déjà licite depuis 1996, comme désormais dans une vingtaine d’autres États américains. La décision y avait été prise par référendum, en novembre 2016 : en même temps que les Américains choisissaient en la personne de Donald Trump leur 45ème président fédéral, les habitants de la Californie, mais aussi leurs voisins du Nevada ainsi que ceux du Maine et du Massachusetts, sur la côte Est des États-Unis, décidaient de rendre légale la consommation de cannabis. La cohérence entre ces deux décisions prises simultanément confirme, s’il en était besoin, que dans une démocratie les avis peuvent être multiples…

Carte de la situation selon les États américains (infographie © Le Figaro)

Toujours est-il que les enjeux économiques d’une telle décision ne sont pas anodins et risquent d’avoir des répercussions au-delà du seul marché des sapins de Noël canadiens… Ainsi, dans le Colorado où la marijuana est en vente légale depuis 2014, on considère que le marché du cannabis a créé 18 000 emplois à temps plein en trois ans, ce qui n’est pas si mal pour un État peuplé de 5 millions d’habitants. L’afflux touristique s’est considérablement accru et surtout les rentrées fiscales ont été telles qu’il a fallu reverser aux contribuables le trop-perçu. En effet, la constitution du Colorado fixe un plafond aux contributions fiscales de chaque citoyen. L’État ayant décidé de taxer à hauteur de 30 % les ventes de cannabis s’est ainsi retrouvé à la tête d’un pactole inattendu de 50 millions de dollars supplémentaires, soit 30 de trop par rapport au plafond autorisé par la constitution, si bien que chaque habitant s’est vu crédité d’un chèque de 7,63 $…

Projection des ventes de cannabis à usage récréatif et thérapeutique d’ici 2021 (source © Arcview market research)

En 2016, selon une étude du Arcview market research, les Américains auraient ainsi dépensé de l’ordre de 6,7 milliards de dollars pour l’achat de cannabis légal, soit une augmentation de 34 % depuis 2015. Et le mouvement ne fait sans doute que commencer puisque les projections estiment que ce marché devrait atteindre de l’ordre de 22 milliards d’ici 2021, la plus forte croissance étant liée à l’usage récréatif du cannabis, dont le marché pourrait passer de 1,9 milliards en 2016 à près de 15 milliards d’ici 2021.

Le principal bénéficiaire de cette croissance juteuse en sera probablement la Californie qui devrait s’adjuger une part importante de ce marché en pleine expansion. Les producteurs de cannabis y seront taxés à hauteur de 15 % et les ventes à hauteur de 10 %, auxquels s’ajouteront des taxes communales variant entre 2 et 10 %, soit de belles rentrées fiscales supplémentaires en perspectives. De quoi peut-être donner des idées à notre gouvernement dans sa volonté de réduire le déficit de l’État sans forcément trop rogner sur les dépenses publiques ?

L.V.  

États-Unis : une morale très élastique

30 décembre 2017

C’est bien connu, et La Fontaine n’a certainement pas été le premier à s’en rendre compte, « la raison du plus fort est toujours la meilleure »… Dans ce domaine, les États-Unis ne sont jamais les derniers à montrer l’exemple ! Considérant que leur juridiction s’applique en tout point du globe où leurs intérêts pourraient être concernés, ils n’hésitent pas à traîner devant leurs tribunaux tout contrevenant aux lois qu’ils ont eux-mêmes édictées, surtout s’il s’agit d’un client solvable et encore plus si c’est une entreprise profitable dont ils pourraient s’emparer.

On en a encore vu un exemple avec Alstom, fleuron industriel français créé en 1928 et champion de la fabrication des turbines à vapeur qui équipent les bâtiments de la Marine nationale ainsi que les centrales nucléaires. Accusée par les juridictions américaines de corruption internationale à la suite d’une enquête menée par le FBI dans le plus grand secret, de 2010 à 2014, sur des marchés conclus en Indonésie, au Brésil et en Arabie Saoudite, l’entreprise française a été conduite à négocier un accord amiable pour un montant record de 772 millions de dollars. L’un de ses dirigeants a même été incarcéré pendant 14 mois dans une prison de haute sécurité aux USA, histoire de faire monter la pression tandis que General Electric cherchait à prendre le contrôle de la branche énergie qui représente les trois-quarts du chiffre d’affaire d’Alstom.

Bon prince, General Electric s’est engagé publiquement à régler le montant de l’amende sous réserve du rachat effectif de l’entreprise française. C’est finalement chose faite en novembre 2015, pour un montant de 9,7 milliards d’euros et pour le plus grand bénéfice du PDG d’Alstom, Patrice Kron, qui empoche au passage un bonus de 4 millions…

(photo © thefullcourtpress.org)

Et le cas n’est pas isolé puisque le Crédit Agricole, accusé de son côté d’avoir violé les lois américaines sur les embargos économiques imposés à Cuba, à l’Iran, au Soudan et à la Birmanie, a dû également procéder fin 2015 à une transaction avec les autorités judiciaires américaines et s’acquitter d’une amende d’un montant de 787 millions de dollars. En l’espèce, les USA s’appuient sur une loi interne de 1977,
l’International emergency economic powers act, qui autorise le président des États-Unis à limiter les relations commerciales avec certains pays de son choix, sans demander bien entendu l’avis de ses alliés ni des Nations-Unies.

Si le Crédit Agricole a accepté aussi facilement de négocier, c’est parce qu’il avait sous les yeux l’exemple de BNP Paribas, autre géant bancaire français, lui aussi pris dans la nasse des rétorsions américaines pour avoir fait des affaires à Cuba et au Soudan, en toute légalité selon les critères européens et de l’ONU, mais pas aux yeux des Américains qui considèrent que toute transaction effectuée en dollars tombe sous le coup des lois fédérales. La BNP ayant décidé de plaider coupable avait écopé en 2014 d’une amende de près de 9 milliards de dollars, la plus forte sanction jamais infligée à une banque, à titre d’exemple bien entendu.

(source : Les Echos)

Le plus grotesque dans cette affaire est que, depuis, les sanctions économiques contre Cuba et contre le Soudan ont été levées unilatéralement par les États-Unis. Dans les deux cas, c’est à Barak Obama que l’on doit cette évolution, confirmée tout récemment par Donald Trump pour ce qui est du Soudan. Dans ce dernier pays, l’affaire est d’autant plus étonnante que cet embargo avait été décidé en 1997, en représailles à l’aide apportée ouvertement par le gouvernement d’Omar el-Bechir à certains mouvements fondamentalistes islamistes tels qu’Al-Qaida dont le chef, Oussama Ben Laden avait justement séjourné à Khartoum en toute quiétude de 1992 à 1996.

Arrivé au pouvoir en juin 1989 à la faveur d’un coup d’État militaire, le colonel el-Bechir était devenu officiellement chef de l’État en 1995 et avait alors entrepris d’interdire tous les partis politiques et d’instaurer la Charia.

Le président soudanais Omar el-Bechir (photo © DR / Le Point Afrique)

Engagé dans une guerre civile sans merci contre les sécessionnistes du sud Soudan, au Darfour, le colonel el-Bechir est accusé en 2008, par la Cour pénale internationale, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Un mandat d’arrêt international est donc émis à son encontre en mars 2009, sur la base de ces chefs d’accusation. En juillet 2010, un second mandat d’arrêt international lui est signifié, qui englobe cette fois et pour faire bonne mesure des accusations pour génocide contre trois ethnies persécutées du Darfour, les Fours, les Masalit et les Zaghawa.30

Mais près de 20 ans plus tard, force est de constater que cette décision forte de la Cour pénale internationale, la première émise à l’encontre d’un chef d’État en exercice, est restée lettre morte. Omar el-Bechir a été réélu triomphalement à la tête du Soudan le 26 avril 2010 avec plus de 68 % des suffrages exprimés, et de nouveau le 27 avril 2015, avec cette fois 94,5 % des voix : qui dit mieux ? Recherché officiellement par toutes les polices du monde, il s’est rendu depuis en visite officielle en Libye, au Qatar, en Égypte, au Tchad, à Djibouti, au Kenya, en Afrique du Sud et même en Chine en 2011, reçu partout avec les honneurs dû à son rang de chef d’État et sans jamais être le moins du monde inquiété. Le 23 novembre dernier, il était en visite à Sotchi, en Russie, où il a été reçu fort aimablement par Vladimir Poutine qui lui a promis son aide pour renforcer les forces militaires soudanaises.

Omar el-Bechir reçu officiellement par Vladimir Poutine le 23 novembre 2017 à Sotchi (source © Sputnik) Mikhail Klimentyev via Reuters)

A croire finalement que tout le monde se moque ouvertement des jugements de la Cour pénale internationale créée en 1998 par le Statut de Rome, un traité qui, il est vrai, n’a pas été signé par la Chine et jamais ratifié ni par les États-Unis ni par la Russie. En revanche, braver les embargos économiques décidés unilatéralement par les USA au mépris de toute règle internationale peut coûter très cher… Ce qui confirme une fois de plus qu’en matière de géopolitique, et plus encore sans doute dans le domaine économique, la morale est assez élastique et que le Droit n’est jamais qu’une arme parmi d’autres. Comme le disait déjà Blaise Pascal : « la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique ». Une analyse qui s’applique somme toute assez bien aux politiques menées ces dernières années de part et d’autre de l’Atlantique…

L.V.  

Paris : la bataille de l’eau s’engage !

20 décembre 2017

L’agglomération parisienne fait partie de ces grandes métropoles mondiales pour lesquelles la gestion de l’eau ne va pas de soi. Nos ancêtres les Gaulois de la tribu des Parisii, en installant leurs cabanes de torchis sur l’île de la Cité (à moins que ce ne soit à Nanterre comme le laissent à penser certaines fouilles récentes), en bordure de la Seine, croyaient pourtant s’être prémunis contre cette question de l’approvisionnement en eau potable.

Le lac du Der, en dérivation de la Marne, un des 4 lacs réservoirs en amont de Paris

Mais ils n’imaginaient pas que leur petite cité deviendrait un jour une métropole de 7 millions d’habitants. Or la Seine n’est somme toute qu’un petit fleuve dont le débit en plein été peut devenir ridiculement bas. C’est d’ailleurs pour cette raison qu’ont été construits, après la grande sécheresse de 1921, les quatre grands lacs-réservoirs qui stockent, très en amont du Bassin parisien, sur les cours de la Seine, de la Marne, de l’Aube et de l’Yonne, plus de 800 millions de m3 d’eau qui sont ensuite relâchés progressivement pendant tout l’été et l’automne afin de soutenir le débit d’étiage de la Seine à Paris, tout en contribuant également à la protection de l’agglomération contre les crues d’hiver.

Eugène Belgrand, concepteur du réseau d’eau et d’assainissement de Paris (source © Ecole Polytechnique)

C’est en 1776, sous le règne de Louis XVI, que les frères Perrier créent la première Compagnie des eaux et installent une pompe sur la Seine pour alimenter un réseau de fontaines. Et c’est Napoléon qui fait creuser le canal de l’Ourcq, imaginé jadis par Colbert, et qui alimente encore de nos jours le réseau d’eau non potable qui sert notamment à nettoyer à grandes eaux les rues de la capitale.

Mais c’est à partir de 1854 que, sous l’impulsion du baron Haussmann et de l’ingénieur Eugène Belgrand, se met en place l’essentiel du réseau actuel d’alimentation en eau potable (et du réseau d’assainissement) de la ville. En 1865, les eaux de la Dhuis permettent d’approvisionner les quartiers les plus hauts de Belleville et de Ménilmontant.

Un des ponts aqueducs acheminant les eaux de la Vanne à Paris

Dix ans plus tard, ce sont les eaux de la Vanne, captées à plus de 170 km au sud de Paris, qui sont dérivées vers la capitale, au prix d’aqueducs interminables. En 1893, ce sont les sources de l’Avre, de la Vigne et du Breuil, dans l’Eure à plus de 100 km de Paris, qui sont à leur tour acheminées vers Paris. A l’occasion de l’Exposition universelle de 1900, elles sont grossies par les eaux prélevées sur le Loing et le Lunain, et en 1925 par celles de la Voulzie. En parallèle sont construites deux usines de pompage des eaux de la Seine (à Ivry) et de la Marne (à Saint-Maur). Une troisième, implantée à Orly, les renforcera en 1969.

Célia Blauel, présidente d’Eau de Paris

Et c’est la Compagnie générale des eaux, créée en 1852 sous Napoléon III et rejointe en 1880 par son principal concurrent, la Lyonnaise des Eaux, qui se partagent rapidement la gestion du dispositif. Sur Paris, il a fallu une décision politique du maire Bertrand Delanoë en 2008 pour sortir de ce face-à-face et mettre en place une régie municipale, Eaux de Paris, actuellement présidée par Célia Blauel et qui assure depuis le 1er janvier 2010 l’approvisionnement et la distribution de l’eau potable pour trois millions de Parisiens.

Mais dans le reste de l’agglomération, c’est encore Véolia et Suez, les deux mastodontes héritiers de la Générale et de la Lyonnaise, qui se partagent le gâteau. Suez s’occupe comme délégataire du Syndicat des eaux de la presqu’île de Gennevilliers (SEPG) de la distribution d’eau auprès de 600 000 abonnés de l’ouest parisien, tandis que Véolia gère les 4,5 millions d’usagers du SEDIF, le Syndicat des eaux d’Ile de France, qui règne sur pas moins de 150 communes en Petite et Grande Couronne. Et dans les deux cas depuis 1923 : un record de longévité !

André Santini, président du SEDIF (photo © SIPA)

Certes, la loi Sapin a mis un terme à ces délégations de service public qui s’éternisent et dont la durée légale ne peut désormais excéder 12 années. En 2008, André Santini, maire inamovible d’Issy-les-Moulineaux et président du SEDIF sans discontinuer depuis 1983, a donc été contraint de remettre en jeu le contrat de Véolia. Un appel d’offre a été lancé qui a rapidement tourné à l’affrontement sans pitié entre les deux géants du secteur, jusqu’à ce que Suez se retire de la course, à l’issue d’un combat homérique que relate un savoureux article du Point. Dans l’affaire, Véolia a été contraint de réduire sa marge de 20 % mais le fromage reste alléchant puisque ce contrat représenterait 37 % des 600 millions d’euros de chiffre d’affaire de Véolia Eau.

La Chambre régionale des comptes, qui vient tout juste d’analyser la gestion de ces trois grands services d’eau franciliens sur la période 2010-2014, n’a pas manqué, une fois de plus, de tresser des lauriers à la Ville de Paris qui a parfaitement réussi son pari du retour à une régie municipale et qui offre à ses abonnés le prix de l’eau le moins cher tout en assurant une qualité du service et un niveau d’investissement irréprochables.

Usine de potabilisation de l’eau à Neuilly-sur-Marne (source © SEDIF)

Inversement, les critiques pleuvent sur les délégations de services publics du SEDIF et du SEPG pour lesquels la CRC passe en revue nombre d’irrégularités, de manquements, d’abus et de dérives de toutes sortes, conduisant à une déconnexion totale entre les montants facturés à l’usager et la réalité des dépenses effectives d’investissement, comme l’analyse notamment Marc Laimé sur son site très documenté Les eaux glacées du calcul égoïste.

Ce qui n’empêche pas le SEDIF de fanfaronner et de promouvoir partout son projet de « grand ring de l’eau ». Un concept qui vise à mailler encore davantage les différentes sources d’approvisionnement de l’agglomération parisienne et qui s’est traduit notamment par l’acquisition en février dernier de 6 km de conduites, en vue de relier deux des trois principales usines de pompage et de potabilisation du SEDIF, celle de Méry-sur-Oise et celle de Neuilly-sur-Marne (la troisième étant celle de Choisy-le-Roi, sur la Seine). En fait, une formidable offensive pour étouffer Eau de Paris et viser à terme le monopole de la distribution d’eau potable sur l’ensemble du territoire métropolitain dont les contours restent encore un peu flous.

Unité de nano-filtration dans l’usine du SEDIF à Méry-sur-Oise (source © Véolia)

Du coup, la bataille entre le SEDIF (dont le contrat actuel prend fin en 2022) et Eau de Paris a repris de plus belle, à la faveur des dernières évolutions institutionnelles et notamment de la loi NOTRe qui prévoit qu’à compter du 1er janvier 2020 ce sont désormais aux intercommunalités de prendre la compétence de la production et de la distribution de l’eau potable (comme d’ailleurs de l’assainissement). Sur le territoire de la Métropole du Grand Paris, ce sont désormais les EPT (établissements publics territoriaux) qui sont donc aux manettes, s’étant substitués automatiquement aux communes ou aux intercommunalités. A eux donc de décider s’ils souhaitent ou non adhérer au SEDIF pour lui déléguer cette compétence, et ceci avant le 31 décembre 2017.

Le collectif citoyen Coordination Eau Ile de France, milite donc auprès des élus de certains EPT de Seine-Saint-Denis et du Val-de-Marne en les incitant à profiter de cette fenêtre de tir inespérée pour tenter de sortir du SEDIF et reprendre la gestion de l’eau en régie, ce qui est totalement impossible en temps normal car les statuts du SEDIF empêchent tout départ unilatéral. Et c’est ainsi que 24 des 36 communes des trois EPT Plaine-Commune, Est-Ensemble et Grand Orly-Seine-Bièvre, ont délibéré pour décider de ne pas réadhérer au SEDIF pour les deux ans qui viennent, jusqu’à cette fameuse date butoir du 1er janvier 2020.

Le SEDIF avait bien tenté de bloquer toute initiative en ce sens en laissant entendre qu’en cas de décision de la sorte il se verrait contrait de fermer le robinet sans autre forme de procès le 31 décembre 2017 à minuit et que les élus récalcitrants devront alors se débrouiller pour expliquer leur décision politique malheureuse à leurs électeurs assoiffés. Mais André Santini a fini par reconnaître que cela ressemblait un peu trop à du chantage et avait accepté le 20 octobre dernier le principe de signer des conventions provisoires pour les deux ans à venir, le temps pour les EPT concernés de mener les études nécessaires en vue de déterminer leur position pour 2020. Est-ce un premier pas vers le retour à une extension des régies en Ile de France ? L’avenir le dira…

L.V.

Auchan, une affaire de famille, un peu envahissante

17 décembre 2017

Une enseigne bien connue localement… (photo © Rémy Gabalda / AFP)

L’empire Auchan, qui figure à la deuxième place de la Grande distribution en France, derrière Carrefour, et à la douzième place à l’échelle mondiale, a été créé en 1961 par Gérard Mulliez, lorsque ce dernier a ouvert son premier magasin à Roubaix dans les locaux désaffectés d’une usine Phildar. A l’époque, l’entreprise familiale, dirigée par son père et homonyme, était déjà florissante puisque le groupe comptait pas moins de 1 400 salariés et en emploiera 3 000 à son apogée en 1973, 30 ans seulement après l’ouverture du premier magasin dénommé initialement Au fil d’art à Poitiers.

Lorsque le jeune Gérard Mulliez décide d’ouvrir son pemier magasin dans le quartier des Hauts-Champs à Roubaix en 1961, il travaille déjà depuis quelques années dans l’entreprise familiale et rentre d’un séjour aux États-Unis où il a découvert les techniques de la Grande distribution dont le modèle est alors Marcel Fournier, fondateur de Carrefour. Mais les débuts sont difficiles et ce sont les bénéfices de l’empire Phildar qui permettent de tenir, au point que Mulliez finit par aller demander conseil à l’un de ses concurrents, Edouard Leclerc, lequel lui explique que le secret est de vendre le moins cher possible mais en grandes quantités…

Le premier supermarché Auchan en 1964, à une période où l’essence ne coûtait rien… (photo © Nord Eclair, source : Ateliers Mémoire de Roubaix)

En appliquant ce précepte, Gérard Mulliez parvient enfin à décoller et à ouvrir son deuxième magasin à Roncq en 1967, et ceci en se gardant bien de faire appel au système bancaire dont la famille Mulliez se méfie comme de la peste. Le développement du groupe (qui ouvre également son premier magasin Pimkie à Lille en 1971) est basé entièrement sur l’actionnariat familial au travers de l’Association familiale Mulliez, un groupement d’intérêt économique créé en 1955 pour gérer la succession du grand-père, Louis Mulliez.

Dès 1971, Auchan ouvre ses premiers magasins en dehors de son berceau d’origine et, à partir de 1981 s’attaque au marché européen avec les premiers Alcampo en Espagne. Depuis 2015, le groupe a pris le nom d’Auchan Holding et est désormais composé de trois entreprises autonomes qui sont Auchan Retail, Immochan et Oney Banque Accord.

Bienvenue dans le monde merveilleux d’Auchan !

Auchan Retail gère les magasins avec pas moins de 962 hypermarchés dont 144 en France (où le groupe gère également 455 supermarchés sous enseigne) et est présent dans seize pays, employant 337 800 salariés dont plus de 50 000 en France. Immochan, filiale immobilière du groupe créée en 1976, est chargée d’assurer la maîtrise foncière de l’environnement commercial des hypermarchés et est à la manœuvre pour les extensions et les créations de nouveaux projets comme sur le site des Gargues à Aubagne ou dans le cadre d’Europa City.

Quant à la banque Accord, créée en 1983 et devenue Oney en 2016, elle est spécialisée dans le crédit à la consommation, la monétique, la gestion des moyens de paiement et la connaissance des clients. Elle est notamment à l’origine en 1993 des premiers crédits à la consommation proposés au clients directement lors de leur passage en caisse, une prodigieuse incitation au surendettement…

C’est bien entendu cette branche de la holding qui est chargée des opérations d’optimisation fiscale auxquelles se livre le groupe au travers de ses filiales maltaises Oney Insurance Limited (pour les activités d’assurance dommages) et Oney Life Limited (pour les activités d’assurance-vie), un montage financier qui a permis au groupe d’économiser 21 millions d’euros d’impôts entre 2014 et 2016, en toute légalité bien entendu !

Une activité globalement florissante en tout cas pour ce groupe dont le chiffre d’affaire annuel avoisine les 40 milliards d’euros et qui permet à la famille Mulliez, actionnaire à près de 90 % du goupe (le reste du capital étant désormais détenu par les salariés, ce qui met la holding à l’abri de toute OPA hostile), de se placer à la troisième place des grandes fortunes hexagonales.

Et bien entendu, le nombre de marques contrôlées par la holding familiale, outre celles déjà citées, est innombrable : Saint-Maclou, Décathlon, Pimkie, Alinéa, Norauto, Simply Market, Flunch, Midas, Boulanger, Pizza Paï, Cabesto, Leroy-Merlin, Quechua, Kiabi, Kiloutou, Les 3 Suisse, Surcouf, Cultura, et bien d’autres encore…

La galaxie Mulliez en 2014 (source : Altermonde sans frontière)

Et l’on apprend désormais que l’un des membres de l’Association familiale Mulliez, un certain Matthieu Leclercq s’intéresse de près au développement des circuits courts. Son père, Michel Leclercq, était en 1961 boucher dans le premier magasin de son cousin germain, Gérard Mulliez. Un voyage d’études aux USA le convainc de lancer un magasin de sport et il ouvre en 1976 son premier Decathlon dans la zone commerciale Auchan à Englos, près de Lille. Là aussi, les débuts sont difficiles mais dès 2008 la nouvelle enseigne se retrouve en position hégémonique sur la quasi totalité du territoire national, avec désormais plus de 300 magasins en France et 1100 dans le monde entier.

Le magasin Decathlon de la zone des Paluds à Aubagne (source : Decathlon)

Olivier Leclerc, fils aîné du fondateur de Decathlon, remplace en 2009 son père à la tête du réseau Oxylane qui regroupe désormais l’ensemble des activités de sports et loisirs rattachées initialement à Décathlon. Mais en 2012, il cède les rênes de la société et la destinée de ses 55 000 salariés à son frère cadet, Matthieu, lequel a d’ailleurs en 2015 débaptisé le groupe pour lui redonner son nom initial de Décathlon

Or il se trouve que ce même Matthieu Leclerc, flairant la nouvelle appétence du public pour les produits de terroirs et les circuits paysans courts, « de la fouche à la fouchette », avait créé en 2006, son premier magasin dénommé La Ferme du Sart : un concept commercial (comme on dit chez ces gens-là) basé sur la vente de produits frais produits sur place, avec des animaux de la ferme sur le parking, histoire d’attirer le chaland familial.

Un concept en tout cas fermement dénoncé par de nombreux producteurs locaux et la Confédération paysanne qui flairent l’arnaque. Lorsque l’héritier Mulliez veut ouvrir son second magasin en 2009 à Wambrechies, une commune de 10 000 habitants située à 7 km de Lille, cinq exploitants agricole du crû qui ont déjà développé leurs propres circuits courts de vente, se rebiffent et décident de mettre en place leur propre point de vente.

Quelques-uns des producteurs qui alimentent le magasin Talents de fermes

Regroupés en association sous le nom L’Union fait la ferme, ils finissent par concrétiser leur projet et ouvrent enfin en 2014, après 5 années de réflexion, de formations et de démarches administratives leur magasin de 600 m², partagé entre la surface de vente et un atelier de transformation des produits. Fonctionnant désormais depuis plus de 3 ans, ce nouveau supermarché paysan à l’enseigne Talents de fermes, est désormais alimenté par une douzaine d’exploitants agricoles et un boulanger, et fournit une large gamme de produits issus du terroir local.

Guillaume Steffe, directeur de la Ferme du Sart (source : La Voix du Nord)

Quant à la Ferme du Sart, le patron de Decathlon l’a rebaptisée O’Tera pour éviter les critiques de la profession agricole mais n’en a pas moins poursuivi son expansion avec l’ouverture d’un second magasin à Avelin, toujours dans le Nord, en 2011, suivi d’un troisième à Saint-André, dans la banlieue lilloise en 2014, et d’un quatrième en 2016 près de Valencienne. Sur les 450 références vendues, 60 % seulement sont réellement issues de producteurs locaux selon le directeur du site du Sart, Guillaume Steffe, interrogé par La Voix du Nord, et une seule a le label bio. Mais le succès est néanmoins au rendez-vous et le PDG de Decathlon annonce désormais un objectif de 10 000 nouvelles implantations à travers toute la France : les paysans français adeptes des circuits courts sont prévenus…

L.V. 

Payer l’impôt ? Quelle drôle d’idée !

7 décembre 2017

Qui a eu cette idée folle un jour d’inventer l’impôt ? A priori, ce sacré Charlemagne n’y est pour rien et d’ailleurs, à vrai dire, on ne sait pas très bien… Mais il semblerait que la notion d’impôt, ce tribut que l’on paye à l’État pour alimenter le budget de la Nation et permettre le fonctionnement des services publics, soit une notion ancienne, instauré sous une forme ou sous une autre depuis que l’Homme vit en société. Dès l’instant où la vie en communauté fait émerger des castes spécialisées, de guerriers destinés à défendre le clan contre les razzias ennemies, ou de religieux permettant d’intercéder avec les Dieux, il faut bien subvenir à leurs besoins et l’instauration de l’impôt devient nécessaire.

Dans l’Égypte antique, les paysans étaient déjà lourdement taxés par l’impôt et dans la France du Moyen-Age, la situation de ces derniers n’est guère meilleure. A la corvée, un impôt en nature qui consiste à donner du temps de travail en échange de la protection du seigneur local, succède, surtout à partir du XIe siècle, la taille qui se paye en espèce et à laquelle s’ajoute bientôt la dîme, un autre impôt en nature payé à l’Église ou au seigneur, puis la gabelle, un impôt indirect payé sur certaines denrées de première nécessité comme les draps, le vin ou sel, sans compter bien sûr les droits d’octroi de péage ou de douane…

Le Paiement de la dîme (tableau de Pierre Bruegel le Jeune / musée des Beaux-Arts de Bruges)

Face à cette pression fiscale croissante, les gueux se révoltent, comme l’a rappelé un certain professeur Raymond Butcher, enseignant à la Harvard Business School, dans une conférence intitulée « Les révoltes fiscales, toujours ? », présentée devant le Département d’Histoire de l’Université de Cergy-Pontoise et dont Médiapart s’est fait l’écho.

Le sujet ne manque pas d’intérêt car il montre à quel point le rapport à l’impôt a évolué dans la société française depuis l’Ancien Régime. Une des premières révoltes fiscales que notre pays ait connues et que fait revivre cet érudit est celle des Cabochiens en 1413. A l’époque, le Roi Charles VI qui venait de convoquer les États Généraux pour obtenir de lever de nouveaux impôts permettant de faire face au train de vie dispendieux de la cour, se heurte à une révolte populaire, menée par un certain Simon Caboche, à la tête de la toute puissante corporation des bouchers. Prélude à la Révolution de 1789, les insurgés s’emparent de la Bastille, comme avant eux, en 1382, l’avait déjà fait le Peuple de Paris à l’occasion de la révolte des Maillotins, déjà en rébellion contre un taux d’imposition jugé exorbitant.

La révolte des Nu-pieds (gravure éditée à Rouen)

Et ceci n’est que l’un des épisodes d’une longue série de révoltes populaires contre le poids jugé exorbitant des impôts. En 1637, sous le règne de Louis XIII, ce sont les Croquants du Périgord qui se soulèvent : une véritable jacquerie paysanne contre laquelle il faudra mobiliser plus de 3000 soldats pour en venir à bout. Et deux ans plus tard, ce sont les Nu-pieds de Normandie, ces ancêtres des Sans-dents, qui se révoltent à leur tour contre l’instauration de la gabelle sur le sel. Là encore, la répression est sanglante et sans pitié.

Il y aura bien d’autres révoltes populaires par la suite, contre une fiscalité jugée excessive. On pourrait même entrevoir une lointaine filiation entre ces soulèvements plus ou moins spontanés et le mouvement des Bonnets Rouges qu’a connu récemment la Bretagne pour protester, avec succès, contre l’instauration de l’écotaxe pour les poids lourds.

Manifestation violente des Bonnets Rouges devant le portique écotaxe de la RN12 (photo © Eric Rannou / Le Télégramme de Brest)

Mais la thèse que développe le professeur Butcher est quelque peu différente. Selon lui, le peuple s’est désormais résigné à payer l’impôt et n’en est plus à rassembler fourches et gourdins pour aller affronter les forces de l’ordre afin de protester contre la pression fiscale. En revanche, et toujours selon lui, « les réticents, les contestataires et les pourfendeurs de l’impôt sont aujourd’hui les actionnaires, les milliardaires, les banques, le CAC 40, les fonds d’investissement et leur partie la plus mystérieuse, les hedge funds, en français les fonds spéculatifs ».

Les Pigeons, un mouvement de défense des entrepreneurs français qui maîtrise bien sa communication… (source : Le Monde)

Certes, comme le souligne le conférencier, ces privilégiés ne se rebellent pas ouvertement contre la pression fiscale, encore que les exemples soient nombreux de mouvements de protestations de la sorte : qu’on se rappelle les fameux Pigeons, ces patrons qui avaient réussi à faire reculer le gouvernement Ayrault dans sa tentative de rééquilibrer la taxation des revenus du capital, ou encore le Rassemblement des contribuables français du poujadiste boursicoteur Nicolas Miguet dont les affiches fleurissent régulièrement dans nos rues pour hurler à la spoliation d’État.

Mais selon R. Butcher, la pratique de ceux qui refusent l’impôt est devenue plus insidieuse : plutôt que de protester contre la taxation, le plus efficace, pour ces hommes d’affaires, généralement proches du pouvoir, est plutôt d’user de leur influence et de leurs réseaux pour faire en sorte d’échapper à la pression fiscale en toute légalité.

Dessin de Deligne publié dans La Croix

Il cite pour exemple, en appui à sa démonstration, le dossier LuxLeaks, ce scandale financier dénoncé en novembre 2014 à la suite des investigations du Consortium international des journalistes d’investigation du Center for Public Integrity : des milliards d’euros de recettes fiscales évaporées grâce à des accords fiscaux conclus de gré à gré entre le gouvernement du Grand-Duché du Luxembourg et plus de 300 multinationales, parmi lesquelles Apple, Amazon, Ikéa, Pepsi, mais aussi BNP Paribas, Crédit Agricole, Axa, et bien d’autres encore.

Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg de 1995 à 2013 et président de la Commission européenne depuis 2014, se rit de la lutte contre les paradis fiscaux… (photo © Francois Lenoir / Reuters)

Le principe de cette fraude fiscale à grande échelle était des plus simples puisqu’il reposait tout simplement sur des accords secrets passés entre l’État du Luxembourg, dont le premier ministre n’était autre que Jean-Claude Juncker, l’actuel président de la Commission européenne, et des centaines de multinationales afin de faire bénéficier à ces dernières de taux d’imposition dérisoires, parfois inférieurs à 1 %. Libre ensuite à ces entreprises de gérer leur organisation interne de manière à rapatrier au Luxembourg l’essentiel de leurs recettes européennes, grâce à des jeux d’écritures, et les voilà quasiment exemptes d’imposition grâce au bon docteur Juncker qui a alors beau jeu de pointer du doigt les États en déficit budgétaire pour cause de rentrées fiscales insuffisantes…

Tout le monde peut constater l’ampleur de cette évasion fiscale massive que pratiquent les multinationales, mais aussi la timidité avec laquelle sont pointés du doigts les paradis fiscaux sans qui ne pourrait se faire ce détournement de fonds qui siphonne les rentrées fiscales des États et rend si difficile la mise en œuvre de politique publiques ambitieuses.

Dessin de Bar (source : BarActu)

L’Union européenne vient d’ailleurs tout juste de publier une nouvelle liste noire de 17 pays considérés comme paradis fiscaux parmi lesquels les Émirats Arabes Unis, Bahreïn, la Corée du Sud, Panama ou encore la Tunisie et la Mongolie. Aucun pays européen ne figure sur cette liste bien évidemment, pas même l’île de Jersey et encore moins le Luxembourg, la Suisse ou l’Irlande. L’honneur est donc sauf, même si certaines mauvaises langues ont la désagréable impression qu’on se moque du monde. Même le très libéral commissaire européen à la fiscalité Pierre Moscovici considère que cette liste reste « une réponse insuffisante face à l’ampleur de l’évasion fiscale à l’échelle mondiale ». On ne saurait mieux dire en effet…

L.V.

Velos Decaux : la fin d’un modèle ?

5 décembre 2017

Les sucettes Decaux, même à Carnoux

Décédé en mai 2016, le milliardaire autodidacte Jean-Claude Decaux avait réussi à bâtir en quelques années un véritable empire industriel, leader mondial du marché des fabricants et installateurs de mobilier urbain. Son idée de génie : installer à ses frais du mobilier urbain en obtenant des collectivités qu’elles lui cèdent les droits publicitaires correspondant. Il avait commencé en 1964 par les abribus, posés gratuitement mais dont la location des espaces publicitaires lui a rapporté une fortune. Il a continué avec les panneaux d’affichage déroulant et les fameuses « sucettes Decaux », tout en consolidant son empire via notamment le rachat de l’annonceur Avenir, cédé en 1999 par Vivendi.

En 2005, Decaux a eu une nouvelle idée : celle de proposer au maire de Lyon, un certain Gérard Collomb, de mettre à disposition un réseau de vélos en libre-service, toujours en se rémunérant pour l’essentiel sur les recettes des espaces publicitaires du mobilier urbain. A l’époque, l’entreprise JCDecaux jouissait de contrats particulièrement lucratifs avec les collectivités territoriales qui, par naïveté ou par complicité, lui abandonnaient ces recettes en échange d’une redevance dérisoire payée par l’entreprise pour pouvoir installer sur l’espace public ses panneaux d’affichage.

Quand les collectivités ont commencé à comprendre qu’elles se faisaient plumer depuis des années par cet opérateur, il a bien fallu lâcher un peu de lest et c’est alors que Decaux s’est mis à proposer de nouveaux services pour éviter que les collectivités n’aient l’idée saugrenue d’augmenter le montant de sa redevance. Le 19 mai 2005 donc, Gérard Collomb a eu l’insigne privilège d’inaugurer le Vélo’v, premier vélo en libre-service à la française : 4 000 bicyclettes, réparties dans 300 stations à Lyon et à Villeurbanne.

Jean-Claude Decaux et Gérard Collomb lors de l’inauguration des Vélo’v à Lyon en 2005 (source © archives du Grand Lyon / revue Métropoles)

L‘idée du vélo en libre service n’était pas nouvelle puisqu’en 1976 déjà, l’emblématique maire de La Rochelle, Michel Crépeau, avait mis à disposition de ses administrés 300 vélos jaunes gratuits, suivi dans les années 1990 par d’autres villes dont Copenhague, Vienne ou Rennes. Mais forcément, la force de frappe de JCDecaux fait passer l’expérience à une dimension très supérieure, d’autant que l’implantation lyonnaise est suivie rapidement par d’autres.

Station Vélib’ (source © JCDecaux)

Dès 2007, la filiale Cyclocity de JCDecaux se présente comme le n°1 mondial du vélo en libre service en revendiquant la mise disposition de près de 30 000 vélos dans 10 villes dont Paris et ses 16 000 Vélib’, mais aussi Toulouse, Orléans ou Montpellier. Comme tout partenariat public-privé le dispositif est en effet particulièrement séduisant pour les élus locaux puisqu’il permet d’offrir à la population un service quasi gratuit sans avoir besoin d’investir, simplement en abandonnant des recettes publicitaires.

Pour l’usager, le coût est minime puisque, à Lyon comme à Paris, l’abonnement annuel ne dépasse pas 30 € et donne droit à une utilisation quasi illimitée des vélos, sous réserve de ne pas dépasser la durée de location de 30 mn qui est gratuite. Pour peu que les stations soient suffisament rapprochées et effectivement achalandées, cela permet de réaliser sans débourser davantage la quasi totalité des déplacements urbains du quotidien.

Pour autant, un tel dispositif a un coût qui est loin d’être négligeable. Il faut bien entendu de lourds investissements pour fabriquer les vélos eux-mêmes qui coûtent 600 € pièce, avec leur système sophistiqué d’antivol, qui n’empêche pas qu’à Paris la quasi totalité des 20 000 Vélib’ est volée chaque année : même si on retrouve la plupart d’entre eux, il en manque quand même 2 500 à l’appel tous les ans… Et il faut aussi installer les stations et leur bornes d’appel, assurer la maintenance de l’ensemble qui s’avère particulièrement exposé au vandalisme, et bien entendu participer à la gestion de la clientèle et surtout du parc de bicyclettes.

Cadavre de Vélib’ (source © Chroniques de Paname)

A l’usage, on se rend compte en effet rapidement que certaines stations se vident très rapidement tandis que d’autres débordent. A Paris, les touristes trouvent très agréables de prendre un vélo près du Sacré-Coeur et de dévaler les rues de Montmartre pour rejoindre leur hôtel, mais il ne leur viendrait pas à l’idée de suer sang et eau pour faire le trajet inverse : il faut donc que le personnel de Cyclocity remonte chaque jour des centaines de vélos pour réalimenter les stations les plus prisées.

Un véritable travail de Sysyphe donc, qui explique en partie pourquoi les vélos en libre service coûtent en réalité une fortune : de l’ordre de 2 000 €/an pour chaque vélo selon les chiffres communiqués par JCDecaux, plus probablement de l’ordre du double selon l’économiste Frédéric Héran. Un article du Monde paru en 2015 faisait d’ailleurs état d’un coût annuel par vélo estimé à 2 250  à Orléans, 2 413  à Rennes, et 3 267  à Marseille 1000 Vélo ont été mis en place fin 2007, uniquement dans les quartiers sud de la ville, pour un taux d’utilisation dérisoire du fait de la très déplorable qualité du service, régulièrement critiquée par le Collectif cyclistes enragés.

Face à de tels coûts, certaines collectivités ont rapidement jeté l’éponge. C’est le cas d’Aix-en-Provence où 200 V’Hello avaient été installés en mai 2007 par JCDecaux. Pointé en 2010 par un rapport de la Chambre régionale des comptes, le contrat passé avec la société JCDecaux a été dénoncé un an plus tard, moyennant une confortable indemnisation de l’opérateur, et l’ensemble des 16 stations qui n’avaient quasiment pas été utilisées a été démonté dès juillet 2011 : un beau gâchis !

Vélo marseillais (source © Collectif cyclistes enragés)

Il y a d’ailleurs fort à parier que le réseau installé sur Marseille sous la sobre appellation Vélo connaisse prochainement le même sort du fait de son taux d’utilisation en constante décroissance, les utilisateurs ayant été rapidement découragés par la mauvaise gestion de la régulation des stocks et le niveau de maintenance très insuffisant des bicyclettes : à quoi bon emprunter un vélo pour un trajet de 20 mn s’il faut 15 mn pour chercher un vélo disponible en état de fonctionner et tourner ensuite pendant aussi longtemps à la recherche d’une place libre où le déposer ?

A Paris même, après 10 ans de contrat passé avec JCDecaux, le syndicat Autolib’ Velib’ Métropole, désormais en charge du dossier, vient de lancer un nouvel appel d’offre sur un modèle radicalement différent puisque cette nouvelle délégation de service public concerne exclusivement la gestion des vélos en libre service, totalement déconnectée désormais de l’affichage publicitaire. Et curieusement, JCDecaux s’est avéré incapable de faire une offre à la hauteur de son concurrent direct, un groupement d’entreprises mené par la start up montpelliéraine Smoove qui a donc emporté le morceau. Un marché qu’elle a estimé à la bagatelle de 478 millions d’euros pour le coût de l’investissement et de l’exploitation du parc de vélos sur 15 ans.

Le pari est loin d’être gagné car l’opérateur va devoir désormais se rémunérer uniquement sur les recettes du Vélib’, moyennant un taux d’intéressement compris entre 15 et 20 %. Encore faut-il que les quelques 300 000 abonnés du dispositif actuel restent fidèles au service, dont la qualité s’est fortement dégradée depuis que JCDecaux sait qu’il n’est plus dans la course malgré ses tentatives de recours judiciaire. En attendant la construction des 1400 stations prévues par Smoove et la mise en service des 24 000 nouveaux vélos, il devient en effet bien difficile de trouver encore une place pour accrocher son vieux Vélib’ dans les quelques stations pas encore démontées et qui sont désormais encombrées d’épaves de vélos inutilisables mais que Cyclocity se garde bien de remettre en état.

Vélib’ hors d’usage (photo © Martine Bréson / Radio France)

Et la concurrence pointe déjà le bout de son nez avec de très nombreux opérateurs qui profitent de la situation pour imposer leur propre modèle. Une start up de Hong Kong a ainsi commencé à envahir les trottoirs parisiens avec ses vélos verts Gobee qu’on déverrouille simplement en flashant un QR code sous la selle avec son smartphone et qu’on peut ensuite laisser n’importe où, de même que ceux de son concurrent singapourien oBike qui lui a rapidement emboîté le pas, en attendant l’arrivée du géant chinois Ofo.

La mairie de Paris commence à s’arracher les cheveux en voyant cette invasion de bycyclettes en libre service qui risquent de ruiner le renouvellement de la flotte que Smoove s’apprête à opérer. Elle réfléchit donc à l’instauration d’une redevance d’occupation de l’espace public pour ces nouveaux opérateurs, tandis que certains lorgnent du côté du Velhop de Strasbourg qui a opté, comme d’ailleurs l’agglomération de Grenoble avec son Métrovélo, pour un dispositif très différent de location de longue durée qui rend l’usager responsable du vélo et se doit de le rapporter là où il l’a emprunté. Un système nettement moins coûteux puisqu’il revient à 400 € par an et par vélo, soit dix fois moins que les Vélib’ parisiens ou les Vélo marseillais : de quoi alimenter en effet la réflexion…

L.V.  

Vous reprendrez bien un peu de glyphosate ?

30 novembre 2017

« L’homme est un animal doué de raison », disait le philosophe Aristote. C’est parfois à se demander. Prenons l’affaire du glyphosate. Voilà un produit miracle, mis sous le marché en 1974 sous le doux nom de Roundup et qui a fait la fortune de la firme Monsanto, devenant en quelques années le pesticide le plus vendu au monde : pas moins de 800 000 tonnes par an dont plus de 10 000 tonnes rien qu’en France. Le brevet est tombé dans le domaine public en 2000 mais il continue à rapporter la bagatelle de 5 milliards de dollars chaque année à la firme Monsanto, désormais tombée dans l’escarcelle du géant allemand Bayer.

Les agriculteurs affiliés à la FNSEA ne jurent que par lui et considèrent qu’il est désormais impossible à l’agriculture française de se passer du glyphosate. Comme l’a affirmé Eric Thirouin, secrétaire général de la FNSEA à un journaliste du Monde, interdire l’utilisation de cet herbicide, reviendrait « à poser un boulet à l’agriculture française » et coûterait pas moins de 2 milliards d’euros à une filière nationale déjà bien mal en point. La raison d’un tel surcoût : il faudrait que les céréaliers en reviennent à la charrue et se remettent à labourer leurs terres, ce qui les obligerait « à augmenter leur consommation de gas oil et leurs émissions de CO2 ».

Un véritable scénario catastrophe qui laisse pantois. Certes, nous voilà partiellement rassurés, nos agriculteurs ne seront pas obligés d’en revenir pour autant à l’araire tirée par des bœufs, voire à la daba. Mais tout de même, de là à prétendre que le glyphosate est la meilleure arme qu’on ait trouvée pour protéger l’environnement et combattre le réchauffement climatique, voilà qui paraît un peu fort de café.

Pour labourer profond, il faut ce qu’il faut… (source : Massey-Fergusson)

On en vient même à se demander, lorsqu’on voit le nombre de tracteurs dernier cri, avec cabine insonorisée équipée de GPS, en train de tracer leurs sillons dans les plaines céréalières de la Beauce ou de la Brie, si certains ne seraient pas en train de pousser un peu loin le bouchon en voulant nous faire croire qu’on a arrêté depuis belle lurette de retourner les champs et que, grâce au glyphosate, tout la profession s’est convertie à la permaculture…

Voilà en tout cas une situation bien peu rationnelle en apparence. Alors qu’en Europe et singulièrement en France, la demande en produits issus de l’agriculture biologique explose, au point qu’on est obligé d’importer massivement pour y faire face, la majorité active (ou du moins la plus bruyante) de la profession agricole se bat pour conserver le droit d’utiliser des produits phytosanitaires dont l’effet sur les sols et sur l’environnement est catastrophique, avec pour principal argument que c’est le seul moyen pour produire à bas coût et répondre ainsi aux diktats de la grande distribution.

La filière agricole et le ministre de l’agriculture en tête, se sont ainsi bruyamment félicités de la décision honteuse prise le 27 novembre 2017 par les États membres de l’Union européenne à une large majorité de prolonger de 5 ans la licence d’exploitation du glyphosate malgré tous les risques qu’il représente non seulement pour l’environnement mais aussi pour la santé humaine puisqu’il est désormais considéré comme « cancérogène probable » suite à une étude publiée en mars 2015 par le Centre international de recherche contre le cancer qui dépend de l’OMS.

Un dessin de Deligne (source : Urtikan)

La déclassification en mars 2017 des fameux « Monsanto papers » indique d’ailleurs que la firme américaine a découvert ce pouvoir mutagène du glyphosate dès 1999 et a tout fait depuis, grâce à son réseau d’influence auprès d’experts internationaux reconnus, pour semer le doute à ce sujet et publier nombre de résultats d’études qui tendent à prouver le contraire pour renforcer sa position.

Voilà en tout cas qui montre, une fois de plus, à quel point il est difficile, sur des dossiers aussi complexes et qui comportent de tels enjeux économiques, de prendre des décisions qui seraient conformes à l’intérêt général. Difficile d’ailleurs de ne pas faire le parallèle avec le cas de l’amiante dont on connait les dangers depuis les années 1890 mais pour laquelle il a fallu attendre 1997 pour que son utilisation soit enfin interdite en France.

Monument dédié aux victimes de l’amiante à Condé-sur-Noireau

Les propriétés de ce matériau étaient telles qu’il a été massivement utilisé dans l’industrie et la construction, sous forme d’amiante-ciment, en renforcement des enrobés routiers, comme isolant thermique ou encore dans les garnitures de freins. Pendant des décennies, des générations entières d’ouvriers ont été exposées à l’inhalation de fibres d’amiante dont l’accumulation dans les poumons est la cause de cancer. Rien qu’en France, 6 500 cas de maladie professionnelle liée à l’amiante ont ainsi été reconnus pour la seule année 2005 et on considérait en 2015 que chaque année de l’ordre de 2 200 personnes développent un cancer du fait de l’amiante et que 1 700 personnes en meurent.

C’est en 1899 qu’a été constaté le premier décès imputé directement à l’amiante et en 1906 déjà un inspecteur du travail s’alarmait des nombreuses pathologies des ouvriers dans une filature de Condé-sur-Noireau, là même où en 1972 Ferrodo installera une usine de garnitures de frein dans laquelle plusieurs centaines d’ouvriers seront victimes d’exposition grave aux fibres d’amiante.

Bâtiments de l’ancienne mine d’amiante de Canari en Corse (photo © Gérard Baldocchi, Corse Matin)

Mais pendant très longtemps, les syndicats de travailleurs ont milité aux côté du lobby des entreprises de l’amiante pour lutter contre toute limitation de l’utilisation de ce produit considéré lui-aussi comme indispensable, de même que les Corses se sont battus pour conserver leur mine d’amiante à Canari ou que les élus locaux un peu partout se sont démenés pour maintenir en activité les usines Eternit comme à Port-de-Bouc où le site est désormais ornée d’un monument aux morts dédié aux victimes de l’amiante.

Travaux de désamiantage dans les locaux de l’université de Jussieu (source : EPAURIF)

Il a fallu pour que l’on cesse enfin d’utiliser ce produit nocif que l’on se rende compte que ce n’était pas seulement les professionnels qui étaient touchés mais la société toute entière. Alors qu’en 1994 six enseignants exposés à l’amiante dans un lycée de Gérarmer décèdent et qu’apparaissent les premières victimes sur le site de la faculté de Jussieu, l’inénarrable Claude Allègre, toujours aussi lucide, en est encore à railler, en 1996, « un phénomène de psychose collective ». C’est sans doute ce qu’il dirait aujourd’hui de la phobie du glyphosate, s’il avait conservé un minimum de crédibilité pour qu’on lui tende encore un micro…

En 2005, un rapport parlementaire faisait état de 35 000 morts dus à l’exposition à l’amiante en France entre 1965 et 1995 et de plusieurs milliers de décès supplémentaires attendus entre 2005 et 2030. Notons également que le Fonds d’indemnisation des victimes de l’amiante a déjà déboursé plus de 2 milliards d’euros en une dizaine d’années et que le désamiantage de la seule université de Jussieu a déjà coûté de l’ordre de 2 milliards d’euros également. De quoi largement relativiser les arguments de la FNSEA qui voudrait nous faire croire que, pour le glyphosate comme pour d’autres dossiers, la meilleure solution est encore de foncer dans le mur en fermant les yeux…

L.V.