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Conseil de sécurité de l’ONU : un droit de veto problématique

23 septembre 2022

La réforme du Conseil de sécurité des Nations unies, fait partie de ces serpents de mer qui resurgissent régulièrement. Créé au lendemain de la Seconde guerre mondiale, le Conseil de sécurité est l’organe exécutif de l’Organisation des Nations unies et a pour responsabilité principale, selon les termes de la Charte des Nations unies, « le maintien de la paix et de la sécurité internationale », rien de moins…

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’exprime devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le 24 août 2022 à New York (photo © Timothy A. Clary / AFP / L’Express)

Cet organe, qui peut se réunir à tout moment, à New York, y compris en urgence pour traiter de crises imprévues, est désormais composé de 15 membres dont 10 non permanents élus pour 2 ans par groupes géographiques de pays, avec un renouvellement par moitié chaque année. Actuellement, l’Irlande et la Norvège y représentent l’Europe occidentale et l’Albanie l’Europe de l’Est, tandis que le continent africain est représenté par le Gabon, le Ghana et le Kenya. Le bloc Asie-Pacifique est actuellement représenté par l’Inde et les Émirats arabes unis, et l’Amérique latine par le Brésil et le Mexique.

Quant aux 5 membres permanent, malgré les nombreux projets de réformes tous avortés à ce jour, ce sont toujours les principaux vainqueurs de la seconde guerre mondiale qui ont conservé leur siège, à savoir les États-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni et la France. Et ils disposent toujours du droit de veto qu’ils se sont eux-mêmes arrogés dès l’origine, ce qui leur permet de bloquer n’importe quelle résolution qui, sinon, doit avoir l’aval de 9 des membres du Conseil de sécurité pour être adoptée.

Première réunion du Conseil de sécurité des Nations unies à Londres, le 17 janvier 1946 (photo © Marcel Bolomey / ONU)

La récente invasion russe en Ukraine a, une fois de plus, remis sur la table la question du maintien de ce droit de veto d’un autre âge, Vladimir Poutine ayant bien évidemment utilisé une fois de plus cet outil pour bloquer le 26 février 2022 une résolution déplorant l’agression, tout en notant avec satisfaction que 3 autres membres (Chine, Inde et Émirats arabes unis) préféraient s’abstenir… De quoi énerver passablement l’ambassadrice américaine à l’ONU, Linda Thomas-Greenfield, considérant que « les États membres responsables n’envahissent pas leur voisin » et l’amenant à faire des propositions pour limiter le droit de veto, estimant que « tout membre permanent qui use de son droit de veto pour défendre ses propres actions perd toute autorité morale et doit être tenu pour responsable ».

L’ambassadrice des États-Unis auprès des Nations unies, Linda Thomas-Greenfield, en conférence de presse au siège de l’Onu, le 1er mars 2021 (photo © Mary Altaffer / The Associated Press / Voice of America)

Une leçon de morale qui ne peut bien entendu que faire sourire, voire ricaner, les autres pays, habitués de longue date à voir les États-Unis n’en faire qu’à leur tête et se soucier comme d’une guigne de ce que peut bien penser le reste du monde lorsque leurs propres intérêts économiques ou stratégiques sont en jeu… De fait, depuis la création de l’ONU, les États-Unis ont utilisé à 83 reprises leur droit de veto, dans plus de la moitié des cas pour défendre leur allié israélien contre l’opprobre international, mais force est de constater que depuis 2009, ils n’ont dégainé cette arme redoutable qu’à 4 reprises alors que dans le même temps la Russie l’a brandie pas moins de 26 fois ! C’est d’ailleurs ce pays, et avant elle la défunte URSS qui détient le record d’utilisation avec pas moins de 117 veto apposés, dont 29 depuis la fin de l’empire soviétique en 1991.

Par comparaison, le Royaume-Uni a utilisé 29 fois son droit de veto, souvent de manière concomitante avec les USA, la Chine 18 fois et la France 16 fois seulement, la dernière fois en 1989 pour éviter de condamner l’invasion américaine à Panama. Il s’agissait alors d’une position de solidarité avec son allié américain, mais la dernière fois que la France a utilisé ce droit de veto pour défendre ses propres intérêts, c’était en 1976 au sujet du référendum sur l’indépendance de Mayotte. En 2013, la France s’est d’ailleurs engagée, par la voix de François Hollande, à ne jamais utiliser son droit de veto quand sont en jeu des génocides ou des crimes de masse, et a souhaité que les autres pays en fassent de même, mais sans succès jusqu’à présent…

L’invasion américaine à Panama, en décembre 1989, la dernière occasion où la France a fait usage de son droit de veto (photo © US Army)

Le 26 avril 2022, l’Assemblée générale des Nations unis a adopté par consensus, à l’initiative du Liechtenstein, une résolution qui oblige désormais un pays utilisant son droit de veto à justifier sa décision. Une mesure qui vient justement en réaction au récent veto russe destiné à empêcher toute condamnation de son aventure ukrainienne. Cela ne changera pas fondamentalement les choses car un pays qui fait usage de son droit de veto a toujours de bonnes raisons personnelles pour cela, mais le fait que celles-ci soient plus ou moins avouables le place néanmoins dans une situation moralement plus délicate.

On se doute néanmoins que ce n’est pas ce genre de mesure qui arrêtera un dirigeant comme Donald Trump, Vladimir Poutine ou Xi Jin Ping qui n’ont cure de ce que pense l’opinion internationale à leur égard, obsédés qu’ils sont de défendre l’idée qu’ils se font de la puissance de leur propre pays. La démarche pourrait même gêner davantage les États-Unis qui sont amenés régulièrement à utiliser leur droit de veto pour éviter que la politique israélienne de colonisation des Territoires occupés ne soit trop fermement condamnée par le reste du monde.

Vladimir Poutine reçoit (à distance) le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, au Kremlin, le 26 avril 2022 (photo © Vladimir Astapkovich / Sputnik via Associated Press / Le Devoir)

C’est bien le paradoxe de ce type de posture : quand on est sûr de son bon droit, on trouve toujours que les sanctions ne sont pas assez sévères et on enrage de voir l’impunité dont bénéficient ceux qu’on considère comme délinquants. Mais quand on se place soit même en délicatesse avec la loi ou la bonne gouvernance, on est généralement très agacé par les leçons de morales que certains ne peuvent s’empêcher de donner… Pas sûr que l’on arrive à sortir aussi facilement de ce droit de veto pour le moins archaïque et profondément injuste que se sont arrogé les grandes puissances du moment !

L. V.

Gaz : la Russie se débarrasse de ses excédents

14 septembre 2022

Le gaz serait-il devenu la nouvelle arme de dissuasion massive ? Non pas le gaz comme arme chimique toxique, généreusement utilisée dans bien des conflits, mais le gaz naturel, constitué pour l’essentiel de méthane, qui sert à se chauffer et à cuisiner, et que la Russie est en train d’ériger en outil de chantage redoutablement efficace…

Il faut dire que la Russie est devenue désormais le premier producteur mondial de gaz naturel, regroupant à elle-seule 20 % de la production mondiale qui était de 3.388 milliards de m³ en 2011, et surtout le premier exportateur de ce précieux combustible, qui plus est presque entièrement entre les mains du géant Gazprom, une société détenue majoritairement par l’État russe et qui, avec plus de 400 000 salariés, contribue pour 8 % du PIB national et 20 % des recettes budgétaires du pays. Un véritable mastodonte, dont le PDG depuis maintenant 21 ans, Alexeï Miller, est un homme de confiance du président Poutine, originaire, comme lui, de Saint-Petersbourg.

Vladimir Poutine aux côtés du PDG de Gazprom, Alexeï Miller, en février 2022 (photo © Sergeï Karpukhin / AFP / La Croix)

Le volume de gaz extrait aux États-Unis est certes presque aussi important que celui produit en Russie, mais les USA en consomment beaucoup plus, si bien qu’ils en importent chaque année 55 milliards de m³, ce qui en fait le quatrième plus gros importateur mondial ! Les autres gros producteurs sont le Canada (qui exporte la plupart de ses excédents vers les USA), le Qatar (gros exportateur également), l’Iran, la Norvège, la Chine (par ailleurs gros importateur), l’Arabie saoudite et l’Algérie. Mais au fil des années, les pays européens, Allemagne en tête, sont devenus dangereusement dépendants pour leur approvisionnement en gaz naturel, de leur grand voisin russe qui les livre directement par pipeline.

On considère ainsi que près de la moitié des importations européennes de gaz naturel proviennent de Russie, l’Europe important chaque jour pour plus de 300 millions d’euros de gaz russe dont l’essentiel est acheminé via 4 gazoducs principaux. Ainsi, selon un calcul de la CREA, depuis le 24 février 2022, date du début de l’invasion russe en Ukraine, l’Europe a importé de Russie pour pas moins de 93 milliards d’euros d’énergie fossile dont 51 milliards pour du gaz naturel.

Gazoduc Nord Stream 1, long de 1200 km, en service depuis 2012 (photo © Pixabay / L’Indépendant)

L’autre source d’approvisionnement majeure est la Norvège mais qui fournit à peine 24 % des importations européennes, également par gazoduc, puis l’Algérie, pour 11 % seulement et exclusivement par bateaux, ce qui suppose des opérations préalables lourdes de liquéfaction du gaz. C’est en effet une des caractéristiques de ce produit : comme tout gaz, il prend beaucoup de volume ! C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on s’est longtemps contenté de n’exploiter que les gisements de gaz proches des lieux de consommation…

Lorsque le transport par gazoduc n’est pas possible, la seule alternative est de le liquéfier pour en réduire le volume et le transporter, généralement par méthaniers, ces tankers géants qui sillonnent les mers. Mais la filière exige de très gros investissements, pour la liquéfaction initiale mais aussi pour le transport et pour le stockage et la vaporisation à l’arrivée. Du fait de la position des gisements russes dont les principaux se situent désormais en Sibérie et en mer de Barents, l’essentiel des exportations de gaz russe se fait donc par gazoducs, via un réseau qui comprend les anciens Brotherhood, datant de l’URSS et qui passent par le territoire ukrainien (à qui la Russie est donc obliger d’acquitter un droit de péage !), le pipeline Yamal qui traverse la Pologne et désormais les 2 Nord Stream posés au fond de la mer Baltique, le second ayant été achevé juste au début de l’invasion en Ukraine, ce qui a retardé sa mise en service.

Réseau de gazoducs existants et en projet permettant d’acheminer le gaz russe en Europe (source © Planète énergie)

Pendant tout le premier trimestre 2022, malgré la guerre en Ukraine et en contradiction avec son discours politique, l’Europe a importé massivement du gaz russe en exploitant au maximum les contrats de livraison de longue durée qui la lient à la Russie, afin de reconstituer les stocks après une période où les Européens faisaient la fine bouche, préférant s’approvisionner sur le marché mondial où les cours étaient plus attractifs.

Dès le 27 avril 2022, la Pologne et la Bulgarie ont totalement stoppé leurs importations de gaz russe, refusant, contrairement à la France ou à l’Allemagne, de se plier aux exigences russes de payer désormais en roubles, en dérogation de ce que prévoient les contrats. Ils sont été suivi le 21 mai par la Finlande, puis, le 30 mai, par le Danemark et les Pays-Bas. Les autres pays européens, de crainte de devoir affronter une opinion politique davantage préoccupée de son confort quotidien que du sort du peuple ukrainien dont ils ignoraient même l’existence jusque-là, ont poursuivi leurs importations comme si de rien n’était…

Installation gazière de Gazprom (photo © Tass / Abaca / Les Échos)

Mais ils doivent désormais affronter les provocations directes de la Russie qui décide d’elle-même de fermer le robinet pour faire pression sur les pays européens et éviter qu’ils ne soutiennent trop ouvertement son adversaire ukrainien. L’Autriche et l’Italie ont ainsi vu leurs livraisons de gaz russe réduites, de même que la France qui a annoncé que depuis le 15 juin 2022 son principal point d’entrée du gaz russe , situé en Moselle, était désormais tari, ce qui n’empêche pas la France d’être devenue en parallèle le premier importateur mondial de gaz naturel liquéfié russe ! Toujours est-il que le gouvernement russe joue de cette situation qui inquiète tant les opinions publiques européennes. Tout en organisant une réduction des livraisons du gazoduc Nord Stream 1, au prétexte d’une opération imaginaire de maintenance, Gazprom est allé jusqu’à diffuser une vidéo montrant un de ses employés tourner la vanne pour couper le flux de gaz vers l’Europe en suggérant que l’hiver sera très long…

Il n’en reste pas moins que cette arme est à double tranchant car la Russie a besoin de ces exportations de gaz pour alimenter son budget… Or la situation actuelle qui voit malgré tout les pays européens se préparer à réduire leurs importations de gaz russe en se tournant vers d’autres fournisseurs plus compréhensifs, n’est pas forcément un bon calcul à long terme pour la Russie. Ses capacités actuelles de stockage sont totalement saturées et elle ne sait plus que faire de ses excédents de gaz naturel, faute de disposer des infrastructures nécessaires pour les vendre à d’autres pays. On ne construit pas en quelques semaines un nouveau gazoduc ou un terminal méthanier !

Le torchage du gaz, une pratique courante, mais pas sans impact environnemental… (photo © kampee patisena / Géo)

Du coup, la Russie est contrainte de brûler une partie de son gaz excédentaire. Les Finlandais se sont en effet rendus compte que depuis le mois de juin 2022, une torchère gigantesque est apparue à Portovaïa, au nord-ouest de Saint-Pétersbourg, là où se trouve la station de compression du gazoduc Nord Stream 1. Des images tournées par la télévision finlandaise confirment cette observation également visible sur des images satellite et qui semble bel et bien reliée à la décision russe de réduire le débit du gazoduc géant à 40 % de sa capacité mi-juin, puis à 20 % le 26 juillet… Chaque jour, ce serait ainsi plus de 4 millions de m³ de gaz, soit l’équivalent de 10 millions de dollars, qui partirait en fumée, contribuant encore un peu plus au réchauffement climatique : encore un bel exemple des absurdités auxquelles les subtilités de la géopolitique conduisent l’humanité dans sa grande sagesse…

L. V.

Gorbatchev : un dirigeant qui laisse un souvenir ambigu

8 septembre 2022

Dernier dirigeant de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev s’est éteint le 30 août 2022 à plus de 91 ans, et vient d’être inhumé à Moscou ce samedi 3 septembre, aux côtés de son épouse Raïssa, disparue en 1999, dans une relative indifférence de la part de ses compatriotes, alors que, paradoxalement, nombre de dirigeants occidentaux lui rendent un hommage appuyé.

Mikhaïl Gorbatchev à la tribune du Soviet suprême à Moscou, lors de sa session extraordinaire du 27 août 1991 photo © Vitaly Armand / AFP / Le Monde)

L’actuel Président de la Russie, Vladimir Poutine, ne s’est même pas déplacé pour assister à ses obsèques, officiellement pour cause d’agenda trop chargé. Une belle marque de muflerie de la part de celui qui préfère effectivement bombarder les villes ukrainiennes plutôt que d’œuvrer à la paix dans le monde, ce qui avait valu à son prédécesseur l’attribution du prix Nobel de la paix en 1990 : chacun son domaine de compétence ! Poutine l’a d’ailleurs reconnu sans détour en admettant d’un ton neutre que Mikhaïl Gorbatchev avait eu « une grande influence sur l’histoire du monde » et qu’il s’était « efforcé de proposer ses propres solutions aux problèmes », sous-entendant clairement qu’ils ne partageaient pas la même vision des choses et que les solutions en question avaient lamentablement échoué

De fait, le bilan de Mikhaïl Gorbatchev reste mitigé, surtout dans le contexte ultra nationaliste qui règne dans la Russie de Poutine, lequel ne rêve que de reconstituer l’ex empire soviétique, par la force au besoin, et qui n’a que faire des lubies de transparence démocratique auxquelles Gorbatchev était attaché. Certes, des milliers de Russes sont venus rendre un dernier adieu à Mikhaïl Gorbatchev le jour de ses obsèques, souvent en hommage au vent de liberté qui a soufflé lorsqu’il était au pouvoir. Une impression confirmée par la présence du journaliste Dmitri Mouratov, prix Nobel de la paix en 2021 et directeur de la rédaction du journal d’opposition Novaïa Gazeta dont plusieurs collaborateurs ont été récemment assassinés du fait de leurs investigations gênantes dans des affaires de corruption impliquant l’armée russe.

Le prix Nobel de la paix, Dmitri Mouratov, portant le portrait de Mikhaïl Gorbatchev lors des obsèques de ce dernier (photo © Alexander Zemlianichenko / AFP / Le Devoir)

Pourtant, rien ne prédisposait cet apparatchik à acquérir cette réputation de défenseur des libertés et des droits de l’homme. Né en 1931 dans un petit village du nord du Caucase dans une famille de communistes fervents dont le grand-père s’était engagé dans le mouvement de collectivisation des terres et dirigeait le kolkhoze local, il reçoit à 18 ans le Drapeau rouge du travail pour ses talents de chauffeur de tracteur en parallèle de ses études au lycée. Dirigeant de l’organisation du Parti pendant ses études universitaires à Moscou, il revient dans son village en 1955 et se retrouve dès 1970 nommé gouverneur de la région de Stavropol. Il profite allègrement de sa situation pour se faire bien voir des vieux caciques du parti qui viennent en cure thermale dans le secteur et rejoint dès 1979 le Politburo comme suppléant.

Un dessin publié le 1er septembre 2022, signé Zaïtchick (source © Blagues et dessins)

La mort de Leonid Brejnev en 1982, suivi de celle rapide de ses deux successeurs, Youri Andropov et Konstantin Tchernenko lui permet d’accéder à la tête de l’URSS le 10 mars 1985. L’empire soviétique est alors à bout de souffle, dominé par un complexe militaro-industriel tout puissant, mais confronté à d’énormes difficultés de production des biens de consommation courantes. A tout juste 54 ans, Gorbatchev tranche avec l’inertie de ses prédécesseurs et lance les vaste chantiers de la perestroïka et de la glasnost. Le premier, qui vise à refondre totalement le système économique et politique de l’URSS est un échec total et ne fait qu’aggraver la situation en désorganisant tout le système. En parallèle, le souci de transparence et de liberté d’expression que cherche à instaurer Gorbatchev donne un véritable souffle démocratique mais heurte de front les intérêts et les habitudes des apparatchiks du régime tandis que ses campagnes de lutte contre la consommation d’alcool ne contribuent guère à sa popularité….

Le contexte est d’autant plus difficile que Mikhaïl Gorbatchev doit en outre se confronter à de réelles difficultés dont l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986 alors qu’il est en pleine négociations avec Ronald Reagan pour tenter de réduire enfin les arsenaux nucléaires. La fin de la course aux armements et la fin de la guerre froide sont sans conteste à mettre au crédit de Mikhaïl Gorbatchev qui était persuadé que l’URSS n’était plus en mesure de suivre le rythme imposé par les généraux de l’Armée rouge et qu’il valait mieux se concentrer sur la relance de l’économie en vue d’améliorer le niveau de vie de la population russe. Il est d’ailleurs l’artisan du retrait des troupes russes d’Afghanistan décidé en 1988 et, lors de la chute du mur de Berlin, en 1989, c’est lui qui décide de ne pas envoyer les chars russes rétablir l’ordre soviétique. Une attitude qui lui vaut l’attribution du prix Nobel de la Paix en 1990, après qu’il ait entériné fin 1989 la fin officielle de la guerre froide en accord avec Georges Bush.

Mikhaïl Gorbatchev, prix Nobel de la paix en 1990 et signataire des accord Start de désarmement en 1991 (photo © Olav Olsen / AFP / BMFTV)

En 1991, l’économie soviétique était à bout de souffle et l’aide que Gorbatchev escompte des pays occidentaux pour sa bonne volonté en faveur de la détente internationale, ne se concrétise pas. Au mois d’août, alors que Gorbatchev vient de partir en vacances, des putschistes nationalistes, inquiets de ses réformes institutionnelles, tentent de prendre le pouvoir à Moscou et lui demandent de démissionner. Il s’y refuse et finit par rentrer à Moscou alors que le putsch tourne à la débandade, quelques jours plus tard. Mais c’est Boris Eltsine, nouvellement élu au suffrage universel président de la République de Russie, qui tire les marrons du feu, après s’être mis en scène juché sur un des chars de l’armée. Gorbatchev quitte le 24 août la direction du Parti communiste qui finit par être dissous début novembre. Les accords d’Alma-Ata, signés le 21 décembre 1991, créent la Communauté des États indépendants qui remplacent purement et simplement l’URSS moribonde. Gorbatchev démissionne de son poste de président de l’URSS le 25 décembre 1991 et le Soviet suprême dissout l’URSS dès le lendemain.

Boris Eltsine exigeant de Mikhaïl Gorbatchev qu’il lise un texte devant le Parlement, le 23 août 1991 (photo © Piko / AFP / La Dépêche)

Rarement dirigeant d’une aussi grande puissance aura connu une fin de règne aussi peu glorieuse et ceci explique largement que Gorbatchev soit alors aussi détesté des Russes qui voient leur empire disparaître pour le plus grand profit de l’ennemi juré américain et qui constatent que leur niveau de vie et même leur espérance de vie déclinent tandis que des oligarques décomplexés amassent des fortunes immenses en dépeçant les anciennes structures d’État. En juin 1996, lorsque Mikhaïl Gorbatchev se présente à l’élection présidentielle de la Fédération de Russie, il n’obtient que 0,5 % des suffrages, ce qui donne une idée de sa popularité du moment face à un Boris Eltsine triomphalement réélu…

Le comble est atteint lorsque, en 1997, Mikhaïl Gorbatchev, alors à court d’argent, accepte de tourner dans une publicité du géant américain de la malbouffe, Pizza Hut. On y voit des Russes débattre, dans un restaurant moscovite, de l’évolution de la Russie, un jeune s’extasiant des libertés nouvelles, de l’ouverture au monde et des opportunité économiques qui en découlent, tandis qu’un autre regrette le temps du communisme, de l’ordre et de la stabilité. Mais tous sont unanimes pour apprécier que, grâce à Gorbatchev, chacun a désormais accès à la bonne pizza occidentale… Une scène bouffonne, qui achève de discréditer l’ancien dirigeant soviétique aux yeux de nombre de ses concitoyens.

Mikhaïl Gorbatchev avec sa petite fille tournant dans une publicité pour Pizza Hut en 1997 ( source © Eater)

Un ressentiment qui s’était encore accentué avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine qui a pris le contre-pied exact de son prédécesseur, n’hésitant pas à lancer de nouveau son pays dans des guerres d’expansion pour surfer sur l’esprit nationaliste. Gorbatchev s’était d’ailleurs ému des tendances dictatoriales du nouveau maître du Kremlin et avait même confié un jour en évoquant leur popularité respective aux yeux des Russes : « « S’ils nous pendent tous les deux, assurez-vous qu’ils ne le fassent pas au même arbre que moi ». Il aura finalement eu la chance d’échapper un un tel châtiment mais il faudra du temps sans doute pour que les Russes finissent par reconnaître, un jour peut-être, le rôle positif qu’il aura malgré tout joué en faveur de la paix et de la stabilité dans le Monde…

L. V.

Forages profonds : creuse toujours, tu m’intéresses…

28 juin 2022

Il est beaucoup question du retour de la Guerre froide en cette nouvelle période de tension internationale consécutive à la brutale invasion de l’Ukraine par la Russie et à une recrudescence des sanctions économiques et des passes d’armes entre démocraties occidentales et régimes forts asiatiques. Malgré les livraisons militaires de plus en plus importantes de la part des États-Unis et de l’Europe aux forces armées ukrainiennes en guerre, on est loin pourtant du climat de conflit ouvert des années 1960.

A la sortie de la Seconde guerre mondiale, l’affrontement entre bloc occidental et camp soviétique était généralisé et se traduisait par de multiples crises politiques un peu partout dans le monde. En 1948, il se cristallise en particulier autour de Berlin où Staline instaure un premier blocus auquel les Alliés répondent par l’organisation d’un pont aérien. Mais rebelote en 1961, lorsque l’URSS de Khrouchtchev lance la construction d’un véritable mur pour empêcher les Allemands de la RDA de rejoindre l’Allemagne de l’Ouest.

Travaux d’édification du mur de Berlin par l’armée est-allemande en 1961 (photo © picture-alliance / DPA / AKG-images / DW)

Une crise fortement aggravée par les événements qui se déroulent au même moment sur l’île de Cuba où Fidel Castro signe en septembre 1962, après le fiasco de la tentative de débarquement américain pour le renverser, une alliance militaire avec l’URSS, celle-ci s’engageant à lancer une riposte nucléaire en cas de nouvelle attaque occidentale contre son allié cubain. Une menace qui se concrétise rapidement puisque dès le mois d’octobre, les Américains repèrent des rampes de lancement de missiles nucléaires en cours d’installation, pointées vers leur territoire. Il s’en est sans doute fallu d’un cheveu pour que l’affrontement diplomatique ne dégénère alors en holocauste nucléaire…

La crise des missiles de Cuba en 1962, à l’origine d’un bras de fer entre Nikita Khrouchtchev et John Fitzgerald Kennedy, caricature de Leslie Gilbert Ilingsworth, parue dans le Daily Mail (source © Actualité internationale)

Depuis, on avait réussi à passer à une logique un peu plus coopérative entre blocs géopolitiques antagonistes, mais il reste de cette période un climat d’intense compétition, bien au-delà des seuls domaines militaires. C’était alors la course pour savoir qui, des Russes ou des Américains enverrait le premier homme dans l’Espace ou se poserait le premier sur la lune. Mais la compétition consistait aussi à déterminer qui allait creuser le plus profond…

Les techniques de forage, issues de pratiques séculaires des puisatiers allant chercher dans les profondeur du sol l’eau indispensable à la vie mais parfois rare en surface, avaient connu au début du XXe siècle un important développement technique grâce à l’exploration pétrolière. Les développements de la géophysique avaient amené à formuler différentes hypothèses quant à la constitution de la croûte terrestre, marquée par des discontinuités qui se traduisent par une modification assez brusque des vitesses de propagation des ondes électromagnétiques à certaines profondeurs. Bref, les scientifiques brûlaient d’envie d’aller voir de plus près à quoi ressemblaient les roches à plusieurs kilomètres sous nos pieds…

Équipe internationale de scientifiques sur le site de Vostok le 24 décembre 1991 (photo © Jean-Marc Barnola / CC BY-NC-ND / The Conversation)

La compétition avait aussi été lancée sur glace, les Américains ayant procédé à la fin des années 1960 à un premier forage au Groenland, suivi en 1970 par le forage de Byrd, percé jusqu’à la profondeur de 2138 m à travers la calotte glaciaire de l’Antarctique. Il n’en fallait pas davantage pour aiguillonner les scientifiques russes qui lancent aussitôt leurs équipes de foreurs en Antarctique. Après plusieurs tâtonnements, le troisième forage réalisé, sur le site de Vostok, atteint 2082 m en 1982. Il sera progressivement approfondi jusqu’à 3683 m de profondeur en 1998, et servira de support à une fructueuse coopération scientifique, notamment avec les équipes de glaciologues français de Claude Lorius puis Jean Jouzel et d’autres, qui reconstitueront, à partir de ces carottes glaciaires, plusieurs cycles climatiques sur les 400 000 dernières années !

Mais l’enjeu des scientifiques était surtout de percer le mystère de la constitution de la croûte terrestre. Pour cela, les Américains avaient lancé, dès 1958, le projet Mohole, destiné à atteindre la fameuse discontinuité entre la croûte et le manteau terrestre, mise en évidence par le géologue croate Andrija Mohorovičić qui lui a donné son nom. L’objectif était de percer la croûte terrestre depuis le plancher de l’océan pacifique, là où elle est la moins épaisse. Mais les premières tentatives sérieuses ont commencé en mars 1961 à Guadalupe, au Mexique, où un forage réalisé depuis un bateau traversa 170 m de sédiments avant d’atteindre le basalte et de s’arrêter quelques mètres plus bas, à 3 560 m sous le niveau de la mer. L’expérience a permis de faire de gros progrès techniques en matière de stabilisation en mer des plateformes de forage pétrolier, mais s’est arrêté dès 1964, faute de crédits pour poursuivre l’aventure…

Tour de forage utilisée pour le forage profond de Kola (source © Pechenga)

Ne voulant pas être en reste, les Soviétiques ont lancé, le 24 mai 1970, leur propre forage profond, mais à terre, sur la presqu’île de Kola, dans une région isolée du district de Pechengsky, avec pour objectif affiché d’atteindre la profondeur incroyable de 15 000 m jusqu’au Moho. Rapidement doublés par les Américains dont la Lone Star Producing Company annonce en 1974 avoir atteint la profondeur de 9 500 m au puits Bertha Rogers (sans toutefois trouver le pétrole recherché…), les Russes ne se découragent pas pour autant et poursuivent leur lente progression jusqu’à atteindre à leur tour cette même profondeur dans le forage SG-3. En 1983, ce même forage, d’un diamètre de 10 cm seulement, atteint ainsi la profondeur de 12 000 m !

Il faut dire que, malgré les difficultés techniques extrêmes rencontrées, le forage apporte des enseignements scientifiques intéressants. Alors que les chercheurs pensaient rencontrer du basalte vers 3 à 4 km de profondeur, au niveau d’une discontinuité géophysique bien marquée, ils se rendent compte que celle-ci est due en réalité à une simple différence de faciès dans les roches granitiques et métamorphiques qui constituent le bouclier scandinave, où l’épaisseur de la croûte terrestre atteint en réalité sans doute de l’ordre de 35 km. A 6 km de profondeur, les géologues y découvrent même de minuscules fossiles de plantes marines âgées de plus de 2 milliards d’années…

Tête du forage profond de Kola désormais refermée en surface (source © Greedy Finance)

Mais plus le forage avance, plus les difficultés techniques s’ajoutent. L’augmentation de la température y est beaucoup plus élevée que prévu, atteignant les 180 °C, dans une roche dont la densité diminue et qui devient très difficile à extraire, avec une abondance d’hydrogène gazeux. Les équipes font de nouvelles tentatives mais finissent par abandonner à 12 226 m de profondeur, en 1992, alors que la guerre froide a pris fin et que l’intérêt de la compétition a baissé. Le projet sera finalement totalement clôturé au début des années 2000, après obstruction de la tête de forage, et toutes les installations sont laissées à l’abandon…

État des installations de forage de Kola totalement abandonnées en 2012 (source © Pechenga)

Depuis, d’autres forages de plus grande longueur ont été réalisés, à des fins d’exploration pétrolière, avec un puits foré en 2008 jusqu’à 12 289 m au Qatar sur le champ pétrolier off shore d’Al Shaheen, exploité depuis 1994 et où Total est désormais partie prenante depuis 2016. Mais le forage profond de Kola SG-3 reste le point le plus bas jamais atteint par l’homme sur Terre. Avec la guerre froide, l’homme est finalement tombé bien bas…

L. V.

Géopolitique : le double jeu de la Turquie

24 juin 2022

Décidément, le nouveau sultan d’Ankara, le président turc Recep Tayyip Erdogan, élu à ce poste depuis août 2014, n’en fini pas de faire des siennes ! En plein conflit entre l’Ukraine et la Russie, voilà que le ministre turc des Affaires étrangères a reçu son homologue russe, Sergueï Lavrov, en grandes pompes à Ankara, pour évoquer le dossier des exportations de blé ukrainien bloquées par Moscou, même si certains en Ukraine accusent les Russes de s’accaparer tout simplement par la force ces stocks de céréales pour les exporter à leur profit. L’image de Sergueï Lavrov tout sourire en visite officielle dans un des 30 pays membres de l’Alliance atlantique alors même qu’il est sous le coup de graves sanctions internationales et persona non grata en Occident, a de quoi interroger…

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, en visite officielle à Ankara le 8 juin 2022 (photo ©
Adem Altan / AFP / L’Orient le jour)

Surtout quand on voit en parallèle la Turquie opposer tranquillement son veto à la demande d’adhésion de la Suède et de la Finlande, toutes deux désireuses désormais de rejoindre les rangs de l’OTAN. Erdogan profite en effet des procédures d’adhésion qui exigent l’unanimité pour accepter de nouveaux membres, comme s’il ne reculait devant aucune provocation pour imposer de manière brutale ses desiderata. Prenant prétexte de la bienveillance suédoise envers les réfugiés politiques kurdes du PKK, persécutés en Turquie, Erdogan est prêt à user de toutes les armes pour imposer son point de vue par la force.

Son mépris affiché pour la diplomatie traditionnelle policée vient d’ailleurs de se manifester par une nouvelle convocation, fin mai 2022 des ambassadeurs français et allemands à Ankara, histoire de leur rappeler fermement que la Turquie ne peut tolérer aucune manifestation en Occident de membres du PKK considérés en Turquie comme des terroristes que le régime d’Erdogan s’emploie à exterminer sans pitié, sur son sol comme en Syrie voisine.

Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine, ici en 2018, après la dernière réélection du président turc (photo © Umit Bektas / Reuters / Paris Match)

Déjà en juin 2016, Ankara avait ostensiblement rappelé son ambassadeur en Allemagne pour protester violemment contre l’adoption, par le Bundestag d’une résolution sur le génocide arménien de 1915 que la Turquie se refuse toujours officiellement à reconnaître. Et en octobre 2020, c’est la France qui avait dû rappeler son propre ambassadeur à Ankara, à la suite des propos injurieux de Recep Tayyip Erdogan envers le Président de la République, Emmanuel Macron, à la suite de la décapitation en pleine rue de l’enseignant français Samuel Paty. Erdogan s’était alors interrogé ouvertement sur la santé mentale de notre président, sur son attitude envers les musulmans et sur sa « propre mort cérébrale » en référence aux interrogations de Macron sur l’avenir de l’OTAN. Un climat de forte tension alors exacerbé par les nombreuses incursions de la Turquie dans les eaux grecques et chypriotes pour y explorer les ressources en hydrocarbures, en faisant fi des traités maritimes internationaux.

Autant de provocations de la part du président turc qui ne craint pas de donner des coups de poignards dans le dos de ses alliés de l’OTAN, et de s’afficher aussi ouvertement avec son grand voisin russe, ne manque pas d’interroger sur la fiabilité de cet amis un peu encombrant. Ainsi, en mars 2019, les Américains avaient été contraints de sommer la Turquie de choisir entre le système de défense anti-aérienne S-400 russe que le pays venait d’acquérir, et le maintien de sa participation au programme de fabrication du nouvel avion furtif F-35 américain. Les USA craignaient en effet que les puissants radars du dispositif russe S-400 ne viennent déchiffrer les secrets de ses propres appareils technologique dernier-cri. Mais la Turquie ne s’est pas laissé intimider et a persisté dans son équipement avec le système russe S-400 tout en continuant à bénéficier de l’entraînement de ses pilotes sur les F-35 américains…

Le système russe de défense anti-missiles S-400, acquis par la Turquie, pourtant membre de l’OTAN (photo © Sergeï Malgavko / RIA Novosti / Russia Beyond)

Et tout ceci n’empêche pas Ankara de laisser ouvertement transiter par le Bosphore, des navires commerciaux russes soupçonnés de transporter du matériel militaire à destination de la Syrie, tout en bafouant sans complexe l’État de droit et en réprimant la moindre contestation sur son propre sol, ce qui lui vaut d’être régulièrement rappelé à l’ordre par ses alliés occidentaux. Le 7 juin 2022, le Parlement européen a ainsi, une fois de plus, retardé les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, regrettant la détérioration continue de la situation des droits humains dans le pays, ainsi que les pressions juridiques et administratives continues exercées sur la société civile, les défenseurs des droits humains, les avocats et les journalistes.

Arrestation musclée de manifestants près de la place Taksim, à Istanbul, le 1er mai 2022 (photo © Kemal Aslan / Reuters / Le Figaro)

Mais la Turquie n’a cure de ces critiques occidentales pour la bonne et simple raison qu’elle est au centre du jeu diplomatique. Partenaire incontournable des Occidentaux en tant que deuxième force militaire de l’OTAN, fournisseur de l’Ukraine à qui elle livre ses drones qui ont déjà fait permis à son allié azéri d’écraser les forces arméniennes dans le conflit du Haut-Karabagh, la Turquie s’affiche donc aussi comme partenaire solide de la Russie car elle a besoin de son gaz et de son blé…

Erdogan, qui se positionne clairement comme héritier du tout puissant empire ottoman, profite à fond de sa position centrale entre l’Orient et l’Occident, entre le nord et le sud de la Méditerranée, entre l’Europe et la Russie, capable de dialoguer aussi bien avec Israël qu’avec les pays du Golfe, n’hésitant pas à recourir à la force et au chantage géopolitique pour affirmer sa toute puissance et souffler sur les braises du nationalisme turc pour compenser les piètres résultats économiques de son gouvernement confronté à une inflation galopante. Une politique machiavélique dont les Européens n’ont pas finir de faire les frais mais qui peut aussi contribuer à apaiser la situation tant il est vrai que pour sortir d’un conflit armé, le recours à un médiateur est souvent indispensable, quelles que soient les intentions plus ou moins avouables de ce dernier…

L. V.

D’où sortent ces Sarmates qui s’abattent sur nos têtes ?

29 mai 2022

Les plus âgés se souviennent peut-être de ces fameux SS-20 qui ont fait trembler l’Europe dans les années 1980. Ces missiles nucléaires de moyenne portée, déployées en URSS à partir de 1977, en pleine guerre froide, avaient déchiré les Européens quant à la meilleure attitude à adopter pour y répondre, entre les pacifistes bêlant et les va-t-en guerre de l’OTAN, lesquels ont finalement répondu en installant, sur le sol allemand, des fusées Pershing 2, de portée équivalente.

Missile à moyenne portée SS20, désormais démantelé (source © Boulevard extérieur)

On pensait terminé ce temps de la course stérile aux armements. Mais voila qu’on y retombe avec le déploiement annoncé de nouveaux missiles russes, les RS-28 Sarmat, surnommés Satan 2 par les experts de l’OTAN. Sauf que cette fois il s’agit de missiles balistiques intercontinentaux, capables de faire tout le tour de la Terre en un rien de temps, en passant par les pôles pour éviter tout risque d’interception. Pesant de l’ordre de 200 tonnes et capable d’emporter jusqu’à 12 charges thermonucléaires mais aussi des leurres pour tromper les boucliers anti-missiles, chacun de ces missiles est en capacité de détruire un pays de taille moyenne, comme, au hasard, la France ou le Texas, selon la propagande officielle russe.

Missile balistique intercontinental SR-28 Sarmat (photo © Kackad.com / Red Samovar)

« C’est véritablement une arme unique qui va renforcer le potentiel militaire de nos forces armées, assurera la sécurité de la Russie face aux menaces extérieures et fera réfléchir à deux fois ceux qui essayent de menacer notre pays avec une rhétorique déchaînée et agressive », s’est d’ailleurs félicité Vladimir Poutine après le premier tir d’essai réussi de lancement d’un missile hypersonique Sarmat, mercredi 20 avril 2022. Tiré depuis la base de lancement de Plessetsk, dans la région d’Arkhangelsk, au nord-ouest de la Russie, le missile en question a détruit sa cible sur un terrain militaire du Kamtchatka, à plus de 5000 km de là…

Lancement d’un missile Sarmat le 20 avril 2022 (source © extrait vidéo MaxPPP / Russian Defence Ministry Press Service / La Dépêche)

De quoi donner des sueurs froides, en cette période de guerre sanglante sur le sol ukrainien, à tout ceux qui s’inquiètent de la rhétorique pour le moins agressive de notre voisin russe. Le nom même donnée par l’armée russe à ce missile d’un nouveau genre, le plus gros jamais construit sur la planète, n’est pas du genre à rassurer quant aux intentions belliqueuses d’un régime russe aux abois. Il fait en effet directement référence aux Sarmates, cette population de redoutables cavaliers nomades issus des steppes eurasiatiques, voisins des Scythes, et que l’historien grec Hérodote évoquait sous le nom de « Sauromates » en les associant au mythe des Amazones.

Reconstitution artistique de cavaliers sarmates de l’Antiquité (source © Abb-zenit)

Entre le IVe et le IIe siècle avant notre ère, ils s’étendent progressivement de l’Oural jusqu’à l’Ukraine, finissant même par coloniser les bords de la mer Caspienne comme de la Baltique. Les lecteur du dernier album d’Astérix le Gaulois, n’ont pas manqué d’ailleurs de suivre les traces de ces fameux Sarmates, dans les steppes de l’Europe centrale, aux confins de l’empire romain, découvrant les figures attachantes du chaman Cékankondine et de la guerrière amazone Kalachnikovna.

Extrait de l’album Astérix et le griffon publié en 2021 aux éditions Albert René / Goscinny – Uderzo (source © Huffingtonpost)

Cette question de la place des femmes dans les armées sarmates semble bien d’ailleurs reposer sur un fond de vérité puisqu’on a retrouvé, près de Samarkand, en Ouzbékistan, sur le site de Koktepe, une tombe princière datée du 1er siècle après J.-C. contenant les restes d’une femme richement parée. De telles découvertes se sont multipliées depuis, ce qui tend à confirmer l’importance du rôle des femmes dans la classe dirigeante de l’époque.

Fouille archéologique en 2013 d’une chambre funéraire contenant la dépouille d’une aristocrate Sarmate, découverte près du village de Filippovka, dans la région d’Orenbourg, en Russie (source © Terre énigmatique)

Mais les guerriers sarmates étaient surtout réputés pour la puissance de leur cavalerie cuirassée, hommes et chevaux se protégeant le corps de plaques métalliques articulées en écailles de poissons, ce qui rendait redoutables ces régiments de lanciers.

Intégrés dès le 2e siècle de notre ère dans les armées romaines, avec le statuts de fédérés, certains de ces vétérans s’installent en Gaule et l’on retrouve encore de nos jours des traces de leur implantation dans l’étymologie des communes de Sermaise, dans l’Essonne, ou de ses quasi homonymes de Sermaises dans le Loiret ou de Sermaize-les-Bains, dans la Marne. Sous la pression des Goths, puis des Huns, les Sarmates s’installent toujours davantage à l’ouest, jusque dans le Poitou ou en Grande-Bretagne.

Guerriers sarmates avec leur armure caractéristique en écailles de poisson, représentés sur un bas-relief de la colonne de Trajan, au cours de la guerre des Daces (source © Wikipedia)

Mais le berceau de leur civilisation reste cette partie de l’Europe centrale que les géographes nomment d’ailleurs « Sarmatie », et qui regroupe les grandes plaines de Pologne orientale, de Biélorussie et d’Ukraine, aux confins justement de la Russie actuelle, dans ces secteurs que Vladimir Poutine considère comme une chasse gardée de la Russie. L’allusion à cette caste de redoutables guerriers nomades venus en découdre avec un empire romain décadent, pour nommer ses derniers missiles intercontinentaux, n’est donc bien évidemment pas le fruit du hasard mais le résultat d’une propagande mûrement réfléchie de la part du Kremlin : nous voila prévenus…

L. V.

Sarkozy et Sarkisov sont sur un bateau…

2 mai 2022

Non, ce n’est pas un canular : il existe bien un oligarque russe du nom de Nikolaï Sarkisov et qui n’a, bien entendu, aucun rapport avec notre ancien Président de la République française, notre Nicolas Sarkozy national, quoique…

Comme son nom le laisse penser, Nikolaï Sarkisov est de nationalité russe, mais d’origine arménienne, et il fait partie de ces oligarques qui, bien que pour l’instant absents de la liste de ceux dont les avoirs peuvent être gelés suite à l’invasion de l’Ukraine, n’ont pas trop à se plaindre de l’évolution de leur pays depuis l’effondrement du régime soviétique. Issu d’une famille d’apparatchik de l’ex URSS et ayant effectué son service militaire au sein du KGB, il suit son frère aîné Sergey, alors représentant d’une compagnie d’assurance à Cuba, lorsque ce dernier se voit proposer en 1991 la direction de la compagnie d’assurance russo-européenne RESO, issue de la fusion de plusieurs compagnies importantes. En 2004, Sergey prend la présidence du groupe tandis que son frère Nikolaï vend des contrats d’assurance à l’armée russe.

Les frères Nikolaï (à gauche) et Sergey Sarkisov (source © Mediapart)

Un business manifestement lucratif et qui sert de tremplin à Sergey, devenu un temps député à la Douma, président de l’Union russe des assurances et même producteur de cinéma, tout en pointant avec son frère, selon les années, dans les 50 à 100 hommes les plus riches du monde d’après le classement Forbes qui estime leur fortune à 1,7 milliards de dollars.

Son petit frère Nikolaï partage cette bonne fortune qu’il a pour sa part investie notamment en France où il posséderait pour environ 500 millions d’euros de propriétés immobilières. Son modeste appartement parisien de 600 m², situé avenue Foch avait d’ailleurs défrayé la chronique lorsqu’il avait fait l’objet d’un cambriolage audacieux, en plein jour, en octobre 2020. S’étonnant de trouver la porte ouverte, une voisine avait donné l’alerte et le préjudice global du vol avait été estimé à la bagatelle de 500 000 € : montres personnalisées, manteaux de fourrure, statuettes en bronze, bijoux et maroquinerie de luxe, rien n’était manifestement trop beau pour la famille Sarkisov.

Le château de Saint-Amé, à Ramatuelle, l’une des nombreuses résidences françaises de Nikolaï Sarkisov (source © Lieux de cinéma)

Heureusement pour lui, le propriétaire des lieux était absent lors de ce cambriolage qui aurait pu mal tourner. Il était alors en villégiature dans le Var, sur la presqu’île de Saint-Tropez où il est également propriétaire de plusieurs pied-à-terre du côté de Saint-Tropez, dont le somptueux château de Saint-Amé à Ramatuelle. Il possède aussi quatre chalets luxueux à Courchevel, évalués à une cinquantaine de millions chacun, et il est tellement bien intégré en France qu’il exerça, de 2014 à 2019 la fonction de consul général d’Arménie dans la bonne ville de Lyon.

Nikolaï Sarkisov (à droite) avec Gérard Collomb en 2014 lors de l’inauguration du Consulat général d’Arménie à Lyon (source © Bibliothèque municipale de Lyon)

En 2008, le géant français de l’assurance, Axa, rachète 37 % de Reso Garantia, alors la deuxième compagnie d’assurances de Russie, pour la somme rondelette de 810 millions d’euros, et Axa fait une promesse d’achat de 100 % dans les années à venir. A l’issue du délai requis, les frères Sarkisov revienent néanmoins sur leur promesse de vente et décident de garder leurs parts majoritaires dans la société Reso, ce qui déclenche un conflit feutré avec l’assureur français. Il faut dire que le montage financier qui avait été élaboré par les frères Sarisov pour organiser cette cession était particulièrement opaque et tortueux…

Selon Médiapart en effet, ils avaient créé, dès 2006, une société basée à Chypre, Stanpeak, elle-même contrôlée par une autre société off shore immatriculée dans le paradis fiscal des îles Vierges britanniques. Stanpeak a par ailleurs créé une autre société au Luxembourg, RGI Holdings SARL, laquelle contrôle une seconde holding située, elle, aux Pays-Bas, dans laquelle les frères Sarkisov ont logé leurs parts de Reso, via un système complexe de certificats émis par une fondation néerlandaise. C’est de cette holding néerlandaise qu’Axa est devenue actionnaire, tout en prêtant généreusement 1 milliard de dollars aux frères Sarkisov via leur société chypriote Stanpeak, prêt étrange qui aurait été remboursé en 2012…

Nikolaï Sarkisov avec sa seconde épouse, Julia Sarkisova, avec qui il a rompu en 2013 (source © Arhub)

Et voila qu’en 2020, Tracfin, le service de renseignement placé sous l’autorité du Ministère des Finances, s’étonne de voir passer un transfert de 500 000 € depuis le compte de l’oligarque russe Nikolaï Sarkisov vers celui ouvert à la banque Rothschild par l’ancien Président redevenu avocat d’affaire, Nicolas Sarkozy. Un virement qui fait tiquer le service de contrôle financier et sur lequel le milliardaire russe reste assez évasif, expliquant avoir sollicité en 2019 les service de son quasi homonyme pour une prestation de conseil alors qu’une compagnie étrangère cherchait à racheter sa société d’assurance Reso Garantia. Une prestation qui s’élevait quand même à 3 millions d’euros, ce qui en dit long sur l’entregent de notre ancien Président dont les milliardaires du monde entier s’arrachent les conseils qu’il accepte de distiller à prix d’or.

Nul ne sait qui était ce mystérieux acheteur présumé, sachant que finalement la transaction n’a pas eu lieu, si bien que personne n’est en mesure de savoir à quoi cette rémunération plutôt généreuse a bien pu servir, d’autant que l’avocat Nicolas Sarkozy n’est pas particulièrement connu pour sa connaissance fine du monde de l’assurance… En revanche, le cabinet d’avocats Claude & Sarkozy, d’ailleurs récemment rebaptisé Realyze, travaille très assidument pour Axa Banque dont il aurait traité plus de 800 dossiers entre 1994 et 2015, des dossiers généralement gérés en direct par l’ancien associé de Nicolas Sarkozy, Arnaud Claude, lequel dirigeait le cabinet jusqu’à sa retraite forcée, juste avant d’être condamné, en octobre 2019, à 3 ans de prison avec sursis pour avoir aidé leur amis commun, Patrick Balkany, à frauder le fisc…

Nicolas Sarkozy au Tribunal judiciaire de Paris, en mars 2021, condamné à 3 ans de prison dont 1 an ferme (photo © Anne-Christine Poujoulat / La Montagne)

Alors pour quelle raison Nikolaï Sarkisov a-t-il bien fait appel à Nicolas Sarkozy en juillet 2019 ? Face au silence obstiné des principaux protagonistes de cette affaire, certains subodorent qu’il s’agissait de revoir le montage financier alambiqué mis en place en 2006 par les frères Sarkisov pour gérer leur participation dans Reso garantia. De fait, ce montage a été entièrement revu quelques mois plus tard, permettant à Axa de devenir directement actionnaire de la Holding luxembourgeoise qui contrôle désormais en direct l’assureur russe. Un déverrouillage qui vaudrait bien un chèque de 3 millions d’euros à l’avocat d’affaire Nicolas Sarkozy, même si l’on n’ose imaginer à quoi peut bien servir un tel montage financier, aussi complexe qu’opaque : le secret des affaires a bon dos…

L. V.

Après l’Ukraine, Paris sous les bombes ?

22 mars 2022

Un mois après le début de l’offensive militaire russe en Ukraine, les habitants de plusieurs viles vivent sous la terreur permanente des bombardements. Selon les Nations-Unies, plus de 6,5 millions d’Ukrainiens auraient déjà fui leur foyer pour se réfugier dans d’autres régions jugée moins exposées tandis que 3,3 millions de femmes et d’enfants auraient quitté le pays pour se réfugier à l’étranger depuis le début du conflit. Mais tous n’ont pas pu se résoudre à quitter leur foyer et nombre d’entre eux se retrouvent, jour après jour, exposés aux bombardements russes.

Incendie de l’école de Merefa, près de Kharkiv, après un bombardement le 17 mars 2022 (photo © AFP/State Emergency Service of Ukraine / Le Parisien)

Selon le gouvernement ukrainien, plus de 1400 raids aériens ont déjà été dénombrés et près de 300 tirs de missiles, faisant de nombreux morts parmi les populations civiles. A Kiev même, des immeubles d’habitation ont été touchés par des tirs de missiles dès les premiers jours de l’offensive. A Marioupol, port stratégique sur la Mer d’Azov, assiégé depuis le premier jour de la guerre, le 24 février 2022, l’artillerie russe a déjà fait des dégâts considérables. Privés d’eau et d’électricité depuis le 1er mars, les habitants se terrent dans les caves. La maternité a été bombardée le 9 mars et l’université touchée le 13 mars.

Explosion dans un immeuble après le tir d’un tank russe à Marioupol le 11 mars 2022 (photo © Evgeniy Maloletka / AP / SIPA / 20 minutes)

A cette date, on dénombrait déjà plus de 2000 civils morts sous les décombres des frappes russes. Le 16 mars une bombe larguée par un avion russe détruisait le théâtre d’art dramatique où des centaines d’habitants avaient trouvé refuge. Le dimanche 20 mars, c’était au tour d’une école d’art où plus de 400 civils avaient trouvé refuge d’être bombardée par l’aviation russe. Le même jour, un bombardement ciblé prenait pour cible une des plus grande usine sidérurgique d’Europe, le complexe industriel Azovstal, situé en périphérie de Marioupol.

Des scènes d’horreur qui se reproduisent dans d’autres villes du pays comme à Tchernihiv, dans le nord de l’Ukraine, où me maire déplore une « catastrophe humanitaire absolue » dans sa ville où « les tirs d’artillerie indiscriminés dans les quartiers résidentiels se poursuivent, des dizaines de civils sont tués ». Dans la ville de Mykolaïev, à une centaine de kilomètres à l’Est d’Odessa, des bombardements ont notamment détruit un centre de cancérologie et un hôpital d’ophtalmologie. La deuxième ville du pays, Kharkiv, dans le nord-est de l’Ukraine, a également fait l’objet d’intenses bombardements russes, et ceci depuis le 1er mars.

Après un bombardement dans les rues de Kharkiv, deuxième plus grade vile d’Ukraine, le 3 mars 2022 (photo © Sergey Bobok / AFP / Le Devoir)

On apprend même que l’armée russe a utilisé à plusieurs reprises des missiles hypersoniques de type Kinjal, quasiment indétectables, pour détruire un stock souterrain d’armement et important dépôt de carburant, tandis que des missiles ont détruit une usine d’armement le 18 mars, près de Lviv, une ville située pourtant à l’extrémité ouest du pays, près de la frontière polonaise : un message clair pour affirmer que tout le pays est désormais à la portée de l’artillerie de Vladimir Poutine…

Dans ce contexte, le gouvernement ukrainien appelle désespérément à l’aide, par l’intermédiaire notamment de son président, Volodymir Zelenski, que l’on voit sur tous les fronts. Et il n’hésite pas à faire appel à tous les moyens de communication pour frapper les esprits et mobiliser la solidarité internationale. Une de ses initiative est cette courte vidéo très étonnante de 45 secondes, postée le 11 mars 2022 au nom du Parlement ukrainien, et qui montre la ville de Paris touchée par des bombardements aériens spectaculaires !

Une vidéo choc saisissante de réalisme, présentée comme un montage de scènes prises sur le vif par des habitants eux-mêmes, avec des impacts sur la Tour Eiffel elle-même, mais aussi notamment dans le quartier de l’Opéra d’où s’élèvent d’impressionnantes volutes de fumée… Le réalisateur qui revendique ce montage spectaculaire est un Français vivant à Kiev, Olia Barco, scénariste et producteur de cinéma, persuadé que cette invasion de l’Ukraine n’est que le prélude à une troisième guerre mondiale, et que l’opinion occidentale doit se préparer à vivre sur son sol ces scènes de dévastation qui sont devenu le quotidien des Ukrainiens depuis bientôt un mois.

Images extraites de la vidéo postée sur Twitter par le Parlement ukrainien le 11 mars 2022 (source © France Inter)

Le message qui accompagne ces images choc est limpide puisque la vidéo se termine par cette interrogation : « Demandez-vous ce qu’il se passerait si cela se passait dans une autre capitale européenne ? », suivie de cette injonction qui ne fait que reprendre les suppliques du président ukrainien : « Fermez le ciel au-dessus de l’Ukraine, ou donnez-nous des avions de combat. Si nous tombons, vous tombez ». Les députés du Parlement ukrainien, qui ont largement contribué à la diffusion de cette vidéo, insistent d’ailleurs lourdement sur cette idée que le sort des autres pays européens dépend de ce qui se joue actuellement sur le sol ukrainien, affirmant : « Aujourd’hui c’est l’Ukraine, demain ce sera toute l’Europe. La Russie ne reculera devant rien ». Un message sans doute excessif au vu de la situation géopolitique de l’Ukraine, mais l’Histoire a déjà montré que la lâcheté était rarement bonne conseillère face aux régimes à visée impérialiste…

L. V.

Ukraine : un conflit religieux ?

16 mars 2022

Et si le conflit qui fait rage en Ukraine depuis le début de l’invasion russe le 24 février 2022 et aurait déjà fait plus de 2,5 millions de réfugiés et sans doute déjà plusieurs milliers de morts de civils, avait aussi des répercussions, voire des racines religieuses ? Selon des enquêtes menées par le centre ukrainien d’études Razoumkov, 70 % des 44 millions d’habitants de l’Ukraine se déclarent croyants, quand cette proportion est désormais inférieure à 40 % en France. Et la très grosse majorité de ces croyants ukrainiens dit adhérer à l’église chrétienne orthodoxe.

À Irpin, près de Kiev, des personnes fuient après la destruction d’un pont par l’armée russe, mercredi 9 mars 2022 (photo © Mikhail Palinchak / Reuters / Ouest France)

Une tradition ancienne puisqu’elle remonte à Vladimir 1er, qui, devenu en 980 « Grand prince de toute la Russie kiévienne » se fait baptiser en 988 avant de convertir tout son peuple au christianisme de rite byzantin. Au XVe siècle, les métropoles de Kiev et de Moscou se séparent et la première tente de se rapprocher de Rome. Mais l’élite cosaque reste fidèle à l’orthodoxie orientale et, au XIXe siècle, le Tsar finit par interdire cette Église gréco-catholique qui tentait de s’émanciper.

Baptême de Vladimir 1er : peinture murale de 1880 dans la cathédrale de Kiev (source © Eglise russe)

Après la période soviétique et depuis le renouveau religieux qui a caractérisé les anciens pays slaves, une nouvelle Église orthodoxe ukrainienne a émergé à partir de 1991, en opposition à l’Église orthodoxe russe. Considérée comme schismatique, il lui a fallu attendre jusqu’en 2018 pour pouvoir s’ériger en église autocéphale, rattachée au patriarcat de Constantinople, dirigée par Bartholomée 1er. Il existe de fait pas moins de 16 Églises orthodoxes autocéphales de par le monde, la plupart rattachées au patriarcat œcuménique de Constantinople. Une situation qui crée des tensions entre les différentes Églises orthodoxes qui balancent entre le patriarcat de Moscou et celui de Constantinople…

Bartholomée 1er, patriarche de l’Église orthodoxe de Constantinople, à Istanbul (photo © Tolga Bozoglu / EPA / La Croix)

Un schisme qui n’est bien évidement pas dénué d’intention politiques, on s’en doute… D’autant que le « patriarche de Moscou et de toute la Russie », Kirill, intronisé depuis février 2009 après avoir été agent du KGB dans les années 1970, est un très proche de Vladimir Poutine, qui se déclare ouvertement en faveur de l’intervention militaire en Ukraine, affirmant publiquement que « la Russie ne conduit pas en Ukraine un combat physique mais métaphysique contre les forces du mal », rien de moins… Obsédé par la grandeur de son Église qui revendique plus de 100 millions de fidèles, le patriarche Kirill s’est souvent fait remarqué pour son train de vie assez ostentatoire et ses prises de positions très conservatrices.

Le patriarche Kirill, primat de l’Église russe orthodoxe à Moscou, le 27 février 2022 (photo © Igor Palkin Russian orthodox church presse SE via AFP / France TV Info)

Pour autant, ses positions belliqueuses envers l’Ukraine trouvent un écho très favorable parmi les dignitaires de l’Église serbe et de celle d’Albanie, où l’on se refuse clairement de parler d’invasion ou même de guerre pour désigner les « opérations militaires spéciales » qui se déroulent actuellement sur le sol ukrainien. Il en est d’ailleurs de même au sein de l’Église orthodoxe de Jérusalem où l’on évoque une simple « crise » sans jamais citer la Russie tant on craint de froisser les très nombreux Russes orthodoxes qui viennent en pèlerinage en Terre sainte et constituent une manne touristique non négligeable.

En revanche, cette guerre provoque de véritables remous au sein du clergé ukrainien, y compris parmi ceux qui avaient choisi de rester fidèles à l’Église orthodoxe russe et dont certains commencent à se détourner pour se rapprocher du patriarcat de Kiev. Cet affrontement militaire est donc en train d’alimenter des dissensions d’ordre religieux, et ceci se répercute même en dehors des frontières ukrainienne, notamment au sein de l’Église orthodoxe grecque.

Filaret, le patriarche de Kiev et de toute la Rus’ Ukraine (photo © Ganya Savilov / AFP / L’Orient – Le Jour)

Traditionnellement proche du patriarcat de Moscou, cette dernière a tardé à condamner l’invasion russe, alors même que le gouvernement grec avait réagi immédiatement en fustigeant justement « des bombes orthodoxes qui tuent des civils orthodoxes ». L’unanimité est loin de régner à ce sujet entre les différents popes de l’Église orthodoxe grecque, mais celle-ci s’est finalement ouvertement rangée du côté du patriarcat de Kiev, rejoignant en cela ses consœurs de Roumanie, du Monténégro, des États-Unis ou même d’Alexandrie en Afrique.

Une position qui rejoint finalement celle de l’Église catholique puisque le pape François a dénoncé d’emblée cette guerre qui « sème la mort » et provoque « des flots de larmes et de sang », tout en apportant son soutien au peuple ukrainien et en proposant ses services pour une médiation diplomatique.

Au delà de cet affrontement militaire, le conflit en Ukraine laissera très certainement des traces profondes au sein du monde orthodoxe déjà profondément divisé, la religion n’étant, comme souvent, que l’un des aspects qui traduit les divisions politiques et territoriales à l’œuvre dans tous les conflits depuis que l’humanité existe…

L. V.

La guerre des yachts a commencé…

7 mars 2022

Le lancement de l’offensive russe contre le territoire ukrainien, le 24 février 2022, avec ses attaques coordonnées sur toutes les frontières du pays et ses débarquements de commandos aguerris sur l’aéroport international aux portes de Kiev, laissaient a priori présager une invasion rapide du pays. Pourtant, plus d’une semaine plus tard, Kiev n’est toujours pas tombée aux mains des Russes. L’armée ukrainienne, forte de 200 000 hommes et de 900 000 réservistes, épaulée par des livraisons d’armes occidentales, tient le choc, galvanisée par son président, l’ancien humoriste Volodymyr Zelensky, et aidée surtout par les déboires logistiques de l’armée russe qui peine à faire avancer sa colonne de blindés lourds qui s’étire sur plus de 60 km aux environs de la capitale ukrainienne, bien visible sur les images satellite.

Colonne de blindés russes en Ukraine (photo © Alexey Sergeev / Radio Canada)

Et pendant que la guerre fait rage en Ukraine, une autre guerre, plus feutrée, est menée partout dans le monde, contre les intérêts économiques des oligarques russes, proches de Poutine. De nombreuses sanctions ont été prises qui viennent renforcer celles déjà en vigueur depuis l’annexion de la Crimée par la Russie en 2014. Depuis le 27 février, tout l’espace aérien européen est désormais interdit aux avions russes, une mesure qui s’étend même à la Suisse depuis le 28 février et aux États-Unis depuis le 1er mars. Dès le lendemain de l’invasion russe en Ukraine, l’Allemagne avait gelé, sous la pression américaine, la mise en service du gazoduc Nord Stream 2, tandis que l’Union européenne décidait, dans les jours suivants, de stopper toute importation de pétrole depuis la Russie et certaines exportations de matériel stratégique susceptibles d’être utilisés par l’industrie d’armement russe, gelant également les avoirs de nombreuses personnalités, tout en gênant les transactions financières des principaux établissements bancaires russes.

Le gel des avoirs russes : même la Suisse s’y met… Un dessin signé Alex, publié dans La Liberté de Fribourg (source © Courrier International)

Ces mesures de rétorsion visent très précisément une liste de personnalité, dont Vladimir Poutine lui-même et son ministre des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, mais aussi tous les députés de la Douma qui ont voté l’invasion de l’Ukraine, ainsi que plusieurs hauts gradés de l’armée russe et certains acteurs économiques de premier plan. Une première liste de 488 noms a ainsi été publiée au journal officiel de l’Union européenne dès le 28 février, et cette liste ne cesse de s’allonger depuis. Elle comprend nombre d’oligarques qui ont réussi à capter une partie des richesses du pays lors de la dislocation de l’URSS et à la faire fructifier à leur profit. En 2013, le Crédit Suisse estimait ainsi que 110 personnalités russes détenaient à elles seules 35 % de la richesse privée de la Russie, un niveau d’inégalité que l’on ne retrouve que dans quelques paradis fiscaux pour milliardaires…

La stratégie de Vladimir Poutine est pourtant limpide et cohérente… Un dessin signé Tartrais (source © Pinterest)

Depuis 2014, la plupart de ces oligarques ont réinvesti leur fortune plutôt au pays, rachetant à tour de bras des chaînes de magasins, des usines, des immeubles de bureaux et des restaurants, et se délestant de leurs châteaux en Espagne jugés trop vulnérables aux sanctions internationales. Pour autant, les avoirs détenus en dehors de la Russie par ces différentes personnalités restent variés, allant de la villa somptueuse au club de foot en passant par des dépôts bancaires, des participations dans différentes sociétés, des jets privé et des yacht de luxe…

Du coup, depuis quelques jours, ceux qui sont ainsi touchés par ces sanctions économiques cherchent tant bien que mal à rapatrier leurs biens pour les mettre à l’abri des saisies. Les yachts de luxe, généralement ancrés dans des ports de prestige, sont ainsi discrètement déplacés dans des eaux plus clémentes comme le Monténégro ou les Maldives qui ne disposent pas de traité d’extradition vers les États-Unis. Dès le 10 février, Vladimir Poutine a ainsi fait lever l’ancre à son propre yacht, le Graceful, un modeste navire de 82 m avec piste de danse et piscine intérieure, alors stationné à Hambourg et qui a quitté discrètement les eaux allemandes pour le port russe de Kaliningrad, jugé plus sûr.

Vladimir Poutine, sur le pont de son yacht, le Graceful, doté d’une piscine se transformant en piste de danse (source © Afrikbuzz)

A Majorque, un marin ukrainien de 55 ans, Taras Ostapchuk, travaillant à bord du Lady Anastasia, un yacht de 48 m de long et dont la valeur est estimé à 7 millions d’euros, a vu rouge le samedi 26 février 2022, en visionnant un reportage sur le bombardement par hélicoptère d’un immeuble d’habitation à Kiev. Les roquettes utilisées sont en effet produites par la société d’armement Rosoboronexport dont le patron n’est autre que le milliardaire Alexander Mikheev, également propriétaire du yacht et donc son employeur. Il s’est donc précipité à bord du yacht et a ouvert plusieurs vannes dans la salle des machines pour tenter de couler le navire. Ses collègues ont réussi à l’en empêcher à temps et l’Ukrainien a volontiers reconnu son geste devant le tribunal, avant d’être expulsé du pays, bien décidé à retourner en Ukraine pour prendre part à la défense de son pays.

Le Lady Anastasia qui a failli couler à Majorque (photo © Yacht Charter Fleet / Stuttgarter Zeitung)

C’est le 28 février que les douanes française ont arraisonné en mer puis dérouté vers le port de Boulogne-sur-Mer, un premier navire russe, le Baltic Leader, propriété de la banque Promsvyazbank, qui est ciblée par les sanctions européennes et américaines. Le lendemain, 1er mars, rebelote, cette fois dans le port de Fos-sur-mer, où un vraquier russe, dénommé Victor Andryukhin, a été intercepté puis immobilisé pour des contrôles renforcés. Et les douanes françaises immobilisent aussi, cette fois dans le port de Lorient, un cargo russe, le Pola Ariake, immatriculé au Panama mais qui appartiendrait à une compagnie ministérielle de transport russe.

Le yacht russe Amore Vero, amarré dans le port de La Ciotat (photo © Nicolas Turcat / AFP / Sud Ouest)

Dans la nuit du 2 au 3 mars 2022, les douanes française ont aussi procédé à la saisi d’un yacht russe de 88 m, l’Amore Vero, dont la valeur est estimée à 120 millions d’euros, cette fois dans le port de La Ciotat. Propriété d’une société dont le principal actionnaire est le milliardaire russe Igor Setchine, dirigeant du producteur de pétrole Rosneft, et ancien vice-Premier ministre de Vladimir Poutine, ce yacht avait accosté à La Ciotat le 3 janvier dernier pour des réparations qui devaient durer jusqu’au 1er avril. Mais constatant que le navire prenait des dispositions pour appareiller en urgence avant même la fin des travaux programmés, les douaniers ont préféré prendre les devants et bloquer son départ.

Dans le même temps, leurs collègues monégasques s’intéressaient au Quantum Blue, un yacht luxueux de plus de 100 m de long, propriété de l’oligarque russe Sergeï Galitsky, dont le nom ne figure portant pas sur la liste visée par les sanctions, mais qui s’apprêtait à lever discrètement l’ancre de Monaco.

Le Dilbar, considéré comme le plus grand yacht du monde en 2017 (photo © Lurssen / Bateaux)

Et les Français ne sont pas les seuls à regarder de près les allers et venues de ces yachts de luxe puisque leurs collègues allemands d’Hambourg ont de leur côté immobilisé un bateau encore plus gros. Il s’agit du Dilbar, un superyacht de 156 m de longueur qui était de passage, également pour des travaux. D’une valeur de 600 millions de dollars, il appartient à Alicher Ousmanov, un milliardaire russe d’origine ouzbèke dont la fortune est estimée à 14 milliards de dollars. Il ne fait décidément pas très beau temps actuellement pour les sorties en mer des milliardaires russes…

L. V.

Ukraine : peut-on laisser faire Poutine ?

27 février 2022

La guerre est donc de nouveau à nos portes depuis le jeudi 24 février 2022 au petit matin, lorsque le président russe, Vladimir Poutine, a annoncé au monde entier, médusé, avoir lancé une « opération militaire spéciale » destinée à « démilitariser et dénazifier l’Ukraine ». Une opération militaire tellement spéciale que certains considèrent qu’il s’agit probablement du plus important conflit armé en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Dès le premier jour du conflit, des milliers d’Ukrainiens se sont jetés sur les routes pour tenter de fuir le théâtre des opérations, tandis que le chef de l’État ukrainien décrétait la mobilisation générale, empêchant les hommes de 18 à 60 ans de quitter le territoire et distribuant même des armes à la population pour tenter de s’opposer par tous les moyens à l’avancée des chars russes.

Immeubles endommagés par les bombardement à Kiev le 25 février 2022 (photo © Daniel LEAL / AFP / Orange)

Certes, on se doutait depuis plusieurs mois déjà que ce conflit ne risquait pas de s’apaiser du jour au lendemain, malgré tous les efforts diplomatiques déployés. L’affaire remonte en réalité à 2004. Jusque-là, l’Ukraine était resté dans la sphère d’influence de l’empire soviétique et avait été l’un des membres fondateurs de la Communauté des États indépendants lors de sa création en 1991. En 2004, la Révolution orange fait déjà apparaître une scission profonde entre la partie occidentale du pays, de plus en plus pro-européenne, et sa partie orientale restée très russophile.

Fin novembre 2013, la foule manifeste à Kiev, sur la place Maïdan, suite au refus du président pro-russe, Viktor Ianoukovytch, de conclure un traité d’association avec l’Europe. En février 2014, les affrontements font plus de 80 morts mais aboutissent à la fuite du président. C’en est trop pour la Russie de Poutine qui organise le rattachement de la péninsule de Crimée à la Russie, après un référendum, tandis qu’elle soutient quasi ouvertement les mouvements séparatistes qui éclatent alors dans les provinces orientales du pays, dans les Oblasts de Donetz et de Lougansk. Une véritable guerre civile fait depuis rage dans cette région du Donbass, qui aurait déjà fait plus de 10 000 morts et provoqué le déplacement d’environ 1,5 millions de personnes.

Vladimir Poutine annonçant par vidéo la déclaration de guerre contre l’Ukraine (source © Reuters / JDD)

Et voilà que le 21 février 2022, Vladimir Poutine reconnaît officiellement les républiques autoproclamées du Donetz et de Lougansk, multipliant les provocations et les cyber-attaques pour tenter de déstabiliser au maximum le président ukrainien, l’ancien comédien et humoriste Volodymyr Zelensky, élu en 2019 face au président sortant Porochenko, affaibli par cinq années de guerre et un haut niveau de corruption.

Malgré une gestion plutôt habile de la situation par les Américains qui ont tout fait pour désamorcer les pièges que les Russes cherchaient à monter pour créer un prétexte à l’invasion, Vladimir Poutine a donc fini par lancer à l’assaut les dizaines de milliers de soldats massés depuis des semaines à la frontière du pays, après avoir évoqué un véritable « génocide » imaginaire dont seraient victimes les populations pro-russes du Donbass. L’invasion a été massive et brutale, lancée simultanément par voies terrestres, maritimes et aériennes, depuis la Crimée, au sud, en de nombreux points de la frontière russe à l’est, mais aussi depuis la Biélorussie, au nord, laquelle appuie militairement la Russie dans cette aventure, de même que la Tchétchénie d’ailleurs.

Les attaques russes se sont concentrées sur les systèmes de défense anti-aérienne et les infrastructures militaires, se rendant maîtres dès le premier jour de l’aéroport international de Hostomel, pourtant âprement défendu par l’armée ukrainienne et d’où des commandos russes sont partis à l’assaut de la capitale Kiev , toute proche. Dans le nord du pays, la centrale nucléaire de Tchernobyl et sa zone d’exclusion radioactive de triste mémoire, ont été également rapidement conquises par l’armée russe. Plusieurs missiles ont touché des immeubles d’habitations, y compris à Kiev où un couvre-feu a dû être instauré dès le 26 février au soir.

Carte montrant les points d’attaque des Russes en Ukraine ces derniers jours (source infographie © Courrier international)

Le président Zelensky tente d’organiser la défense de son pays mais se sent bien seul face au rouleau compresseur des chars russes. Des livraisons d’armes défensives ont bien été organisées par les Américains et certains pays européens, dont la France. Mais il n’existe pas de traité permettant d’accorder une aide militaire à l’Ukraine en cas d’invasion. C’était d’ailleurs justement l’objet d’une éventuelle adhésion à l’OTAN, éventualité qui a précisément mis le feu aux poudres et déclenché l’ire de Vladimir Poutine, lequel ne cherche même plus à faire bonne figure en traitant ouvertement l’entourage du président ukrainien de « néonazis » et de « drogués »…

Soldats ukrainiens partant pour le front dans la région de Lougansk le 24 février 2022 (photo © AFP / L’Express)

Que faire alors, face à une agression aussi brutale d’un pays européen qui se trouve à nos portes ? De nombreuses sanctions économiques ont bien été mises en place, voire renforcées à cette occasion. Il est question de bloquer les transactions bancaires avec la Russie. Mais tout le monde s’accorde à reconnaître que leur effet reste limité, surtout à court terme. Les populations sont souvent les premières à en souffrir et un régime autoritaire comme celui de Poutine saura jouer à merveille d’un tel blocus pour renforcer l’esprit nationaliste déjà fortement cultivé. Et à long terme, on sait déjà que la Chine se fera un plaisir d’offrir un coup de main pour pallier l’approvisionnement en produits et services qui pourraient faire défaut…

Bien entendu, ce n’est pas une raison pour ne rien faire, voire critiquer ces sanctions économiques par peur des effets néfastes qu’elles pourraient avoir en retour sur notre approvisionnement en gaz ou notre pouvoir d’achat, comme certains responsables politiques français se sont laissé aller à le faire… A défaut de se mobiliser militairement pour aller prêter main forte aux Ukrainiens assiégés, on peut au moins se serrer un peu la ceinture par solidarité, en espérant qu’un comportement aussi brutal et irresponsable de la part de Vladimir Poutine, finira par se retourner contre lui…

L. V.

Chute de météorite ou l’accident improbable

10 décembre 2021

Comme chacun sait, nos ancêtres les Gaulois ne craignaient qu’une chose, que le ciel leur tombe sur la tête. Une crainte a priori pas totalement injustifiée quand on sait que plusieurs dizaines de milliers de météorites d’une masse supérieure à 10 g viennent percuter annuellement le sol de notre planète, ce qui représente en moyenne une masse totale de l’ordre de 40 tonnes susceptible de s’abattre sur notre tête chaque année. Sans compter bien évidemment les micrométéorites, ces poussières d’étoiles qui ressemblent à de la cendre de cigarettes, qui croisent en permanence la trajectoire de la terre mais dont l’essentiel est consumé dans l’atmosphère.

Un dessin signé Besse, publié par Marianne le 18 novembre 2021

Bien évidemment, la plupart de ces météorites ou astéroïdes qui viennent ainsi régulièrement heurter notre planète ne présentent pas de danger, même s’il ne soit pas exclu qu’ils aient été à l’origine d’événements cataclysmiques par le passé, car ils ont toutes les chances de s’abattre dans la mer, qui couvre les deux-tiers de la surface terrestre, ou sur des zones désertiques puisque les espaces urbanisés ne représentent finalement qu’environ 3 % de la superficie du globe. On dénombre pourtant, bon an mal an, entre 5 et 25 chutes de météorites dûment observées et qui sont donc susceptibles de causer des dégâts.

De là à recevoir une telle météorite sur la tête, ce serait vraiment jouer de malchance… Mais pourtant, il semble que le cas se soit déjà produit, et sans doute même à de multiples reprises. L’exemple le plus récent, bien que faisant l’objet de controverses, notamment de la part de la NASA, remonte au 6 février 2016. Un chauffeur de bus indien, du nom de Kamaraj, a été tué ce jour là alors qu’il se promenait sur le campus d’une université près de Natrampalli, dans l’État indien du Tamil Nadu, et trois autres personnes ont été blessées aux alentours où les vitres des bâtiments les plus proches et celles d’un bus scolaire ont été brisées par le souffle.

Investigation autour du cratère d’impact où un homme a été tué le 6 février 2016 (source © KK Productions / ABC news)

Il n’a pas été retrouvé de traces d’explosif sur le site, ce qui exclut a priori la thèse de l’attentat, et les témoins racontent avoir entendu un bruit strident et vu un objet volant « ressemblant à un drone ». Les enquêteurs ont aussi retrouvé sur les lieux de l’accident, dans le cratère de 60 cm de profondeur, des pierres étranges, dont un fragment de 11 g, qui pourraient s’apparenter à des restes de météorites. Un impact similaire avait d’ailleurs été signalé peu auparavant, le 26 janvier 2016 à Alangayam, un autre village du même district de Vellore.

Sur la base des calculs statistiques faits par les spécialistes, être ainsi frappé par une météorite est très improbable. Mais il semble bien que ce chauffeur indien ait été victime d’un karma particulièrement défavorable…

Pour autant, l’histoire récente fait état d’autres personnes qui ont été percutées par un bout de météorite. C’est le cas notamment d’Ann Elizabeth Hodges qui avait été réveillée en sursaut alors qu’elle faisait tranquillement la sieste sur son canapé dans sa maison de Oak Grove, un faubourg de Sylacauga, en Alabama. Ce 30 novembre 1954, par une belle après-midi d’automne, de nombreux témoins observent la boule de feu qui traverse le ciel et se fragmente. Un des morceaux, de la taille d’un ananas de près de 4 kg traverse le toit de la maison de Mme Hodges, vient rebondir sur un meuble avant de réveiller en sursaut la propriétaire des lieux qui s’en tire avec de graves contusions. Le fragment de météorite, réquisitionné par l’United States Air Force, est désormais exposé au Museum d’histoire naturelle de l’Alabama, après avoir fait l’objet d’un contentieux avec les propriétaires des lieux qui voulaient le vendre aux enchères pour payer les réparation de leur toit…

Ann Hodges avec le morceau de météorite qui l’a percutée dans son canapé (source © Alabama Museum of Natural History)

On cite aussi dans les annales le cas d’une malheureuse vache tuée net le 15 octobre 1972 sur les terres de la ferme El Tinajero, près de Valera, au Vénézuela. Ce jour-là, les témoins observent une lumière brillante accompagnée d’une déflagration, et le lendemain matin, le fermier découvre sa vache morte à proximité de trois fragments de météorites dont le plus gros pèse pas moins de 38 kg. De là à penser que le pauvre Karamaj, décédé en 2016, serait une réincarnation de la vache d’El Tinajero, l’hypthèse ne semble même pas avoir été examinée par les scientifiques…

En revanche, des chercheurs ont découvert, en avril 2020 selon la revue Meteoritics & Planetory Science, en fouillant dans des archives de la Présidence de la République de Turquie, trois vieux manuscrits qui font état de rapports très circonstanciés adressés par le gouverneur de Sulaymaniiyah, actuellement en Irak, à Abdul Hamid II, alors sultan de l’empire ottoman. Ces documents expliquent que le 22 août 1888, une boule de feu a embrasé le ciel à proximité de la ville, sans doute du fait de l’explosion dans l’atmosphère d’une météorite. Pendant quelques minutes, les témoins ont vu une pluie de météorites s’abattre sur une colline. Un homme en est mort et un autre est resté paralysé, touchés par les impacts car au mauvais endroit, au mauvais moment… Les champs aux alentours auraient aussi subi des dégâts importants mais l’échantillon de météorite qui était supposé accompagner le rapport manuscrit reste introuvable à ce jour.

Des boules de feu dans le ciel… (photo © Aliaksandr Marko / Adobe Stock / Futura Science)

L’Histoire a aussi retenu le cas d’un chien qu’un marchand aurait vu se faire pulvériser en 1911 à Nakhla en Egypte, probablement sous l’impact d’une petite météorite. En juin 2009,un jeune Allemand de 14 ans, Gerrit Blank, a aussi raconté avoir vu une boule de feu dans le ciel avant de ressentir une violente douleur à la main où un fragment de météorite de la taille d’un petit pois l’a frôlé, lui laissant une petite cicatrice, avant de finir sa course dans le bitume où les scientifiques ont pu le récupérer pour l’analyser.

Des événements bien anodins comparés à celui qui s’est produit le 15 février 2013, dans le sud de l’Oural, lorsqu’un météore de 15 à 17 m de diamètre, pesant probablement autour de 12 000 tonnes, s’est fragmenté dans l’atmosphère, créant une onde de choc qui a causé de nombreux dégâts dans la ville de Tcheliabinsk, une métropole de plus d’un million d’habitants. Le toit d’une usine a été fortement endommagé et des milliers de vitres ont été soufflées, blessant plus de 1 000 personnes, principalement du fait des éclats de verre.

Trace dans le ciel du passage de la météorite de Tcheliabinsk, en Russie, le 15 février 2013 (photo © Alex Alishevskikh / Futura Science)

Un siècle plus tôt, le 30 juin 1908, une gigantesque explosion avait été observée dans la taïga sibérienne, dans un secteur de collines boisées drainées par la Toungouska pierreuse, un affluent de l’Ienisseï. Quelques éleveurs de rennes autochtones ont vu passer une énorme boule de feu dans le ciel, peu avant l’explosion qui s’est produite à une soixantaine de kilomètres de Vanavara.

Arbres soufflés par la comète de la Toungounska en 1908 (source © Astrosurf / Luxorion)

L’absence de cratère observé laisse encore planer des doutes sur la nature de cet évènement qui pourrait cependant être lié à l’impact d’une comète s’étant désagrégée dans la basse atmosphère. Toujours est-il que la déflagration qui s’en est suivie est estimée à 1000 fois celle de la bombe d’Hiroshima et qu’elle a totalement détruit la forêt sur un rayon de 20 km.

De quoi alimenter les fantasmes de ceux qui redoutent la chute inopinée d’une météorite géante sur une mégapole : c’est peu probable, mais pas totalement exclu…

L. V.

Afghanistan : la fin des illusions occidentales

24 août 2021

La prise de Kaboul par les Talibans en ce dimanche 15 août 2021, quelques jours seulement après le retrait de l’essentiel des troupes américaines, a été ressentie comme une véritable claque par la plupart des démocraties occidentales, États-Unis en tête, après autant d’efforts pour essayer d’imposer la paix et un régime démocratique durable dans ce pays. Les images de l’aéroport pris d’assaut par des Afghans paniqués, cherchant à tout prix à fuir le pays dans le sillage des occidentaux rapatriés en catastrophe par leurs chancelleries respectives, rappelaient furieusement celles de la déroute consécutive à la chute de Saïgon, en 1975, après la débâcle américaine au Vietnam.

Le tarmac de l’aéroport de Kaboul envahi dès lundi 16 août 2021 par des Afghans cherchant à fuir le pays par tous les moyens (photo © Wakil Kohsar / AFP / Libération)

Quant aux vidéos diffusées par les Talibans, nouveaux maîtres du pays rassemblés avec armes et turbans dans le bureau présidentiel de l’ancien chef de l’État, Ashraf Ghani, parti précipitamment le 18 août avec sa famille chercher refuge aux Émirats arabes unis, elles ont fait le tour du monde et confirment, s’il en était besoin, la fierté du nouveau pouvoir à avoir ainsi repris les rênes du pays, 20 ans après en avoir été chassé par une coalition occidentale rassemblée sous l’égide des USA.

Combattants Talibans prenant la pose dans le palais présidentiel à Kaboul le 15 août 2021 (photo © Zabi Karimi / AP Photo / Euronews)

Au lendemain des attentats du 11 septembre 2001 à New York et Washington, rares étaient en effet les voix qui s’opposaient à la guerre contre le terrorisme enclenchée par l’administration de Georges Bush pour aller traquer dans leur fief les combattants islamistes d’Al-Qaïda et leur chef charismatique Oussama ben Laden, qui avaient installé en Afghanistan de nombreuses bases d’entraînement avec la bénédiction des Talibans alors au pouvoir à Kaboul depuis 1996, à la tête de l’Émirat islamique d’Afghanistan.

Enfants afghans montrant un paquet de chewing-gum à l’effigie de ben Laden à Kandahar le 14 décembre 2001, au début de l’intervention américaines (photo © John Macdougall / AFP photo / NouvelObs)

Sous commandement militaire de l’OTAN, la coalition qui débarque alors en Afghanistan sous le nom de Force internationale d’assistance à la sécurité, dans le cadre d’une résolution du Conseil de sécurité de l’ONU, quelques mois seulement après le déclenchement de l’opération militaire américaine, comprend de fait des ressortissant de plus de 40 pays dont certains ne faisant même pas partie de l’Organisation atlantique. Jusqu’à 150 000 hommes ont ainsi été mobilisés au plus fort des opérations, en juin 2011, avec jusqu’en 2006, un commandement confié à des généraux de nationalité britannique, française, allemande, italienne, canadienne ou même turque.

Soldat de la coalition internationale en opération sur le sol afghan (photo © DR / Midi Libre)

La quasi totalité des pays européens ont participé à ces opérations militaires. La France y a mobilisé jusqu’à 4 000 hommes en 2011 et 89 d’entre eux y ont perdu la vie. La Grande-Bretagne en a engagé plus du double mais l’Italie a également mobilisé plus de 3 500 soldats en 2011 et l’Allemagne près de 3 000. Australiens, Canadiens, Néo-Zélandais, Finlandais, Belges, Hollandais, Polonais, Albanais, Danois, Norvégiens, mais aussi Géorgiens, Ukrainiens, et même des Suisses ont ainsi participé à cette force armée internationale. Des ressortissants d’Azerbaïdjan, de Corée du Sud, de Singapour, des Émirats arabes unis ou encore de Mongolie ont également contribué à la coalition. Celle-ci a même reçu le soutien du Pakistan, pourtant engagé dans un jeu très ambigu, fournissant des armes aux Talibans avant de se retourner contre eux à partir de 2007 et payant un lourd tribut avec plus de 3 000 soldats tués.

Cérémonie aux Invalides le 21 août 2008 en hommage à 10 soldats français tués dans une embuscade en Afghanistan trois jours plus tôt (photo © Michel Euler / AFP com / l’Express)

Il paraît donc bien délicat, 20 ans plus tard, d’affirmer que cette intervention qui se termine en fiasco, reflète uniquement l’aveuglement de la toute puissance américaine, persuadée de son rôle messianique d’aller remettre de l’ordre dans le chaos afghan et de conduire ce pays aux mœurs tribales vers les lumières d’une démocratie moderne à l’occidentale. D’autant plus que l’URSS s’y était déjà essayé, certes dans un contexte et selon un corpus idéologique différent, et s’y était également cassé les dents après 10 ans d’occupation militaires qui n’avaient fait que forger, contre l’envahisseur étranger, des alliances militaires entre chefs de guerre et tribus traditionnellement rivales. Force est aussi de reconnaître que c’est durant cette période que les occidentaux ont joué la carte du fondamentalisme islamique en n’hésitant pas à soutenir les mouvements traditionalistes contre les velléités laïques de Moscou. Même les ONG françaises, très présentes dans les années 1980, aux côtés des chefs de guerre afghans en lutte contre l’armée rouge, se sont retrouvées à encourager cet islamiste conservateur qui formait alors le ciment de la rébellion contre les Russes.

Intervention de Médecins sans frontières en Afghanistan en 1989 (photo © Kees Schaap / MSF)

Avec du recul, il apparaît que cette nouvelle prise du pouvoir par les Talibans est bel et bien un échec cuisant pour tous les démocrates occidentaux qui ont cru pouvoir faire évoluer ce pays vers plus de démocratie, de rationalité et de modernité. Les élites intellectuelles sur lesquelles les occidentaux se sont appuyés pour mettre en œuvre ce projet se retrouvent désormais en situation de grand danger, accusés par les nouveaux maîtres de Kaboul d’avoir trahi les valeurs fondamentales de leur pays, et plus ou moins abandonnés à leur triste sort par des démocraties occidentales peu désireuses de leur offrir l’asile politique.

Des démocraties qui sont d’ailleurs surtout préoccupées de mettre à l’abri leurs propres ressortissants et qui donnent le spectacle d’une vaste débandade peu glorieuse. La quasi totalité des pays européens a décidé illico de fermer sa représentation diplomatique à Kaboul et s’occupe avant tout de rapatrier son personnel. Par comparaison, la calme détermination affichée par la Russie comme la Chine, le Pakistan ou encore l’Iran de maintenir ouvertes leurs représentations diplomatiques, ne fait que renforcer ce sentiment que c’est bien l’Occident qui sort affaibli et discrédité par ce fiasco retentissant. Russes comme Chinois visent avant tout à nouer de bonnes relations avec le nouveau régime en place à Kaboul afin d’éviter l’effondrement du pays, de préserver leurs intérêts économiques dans la région, de limiter l’afflux de migrants sur leur sol ou celui de leurs satellites proches tels que l’Ouzbékistan et le Tadjikistan, et surtout d’éviter que le nouveau régime ne s’avise d’encourager les mouvements de rébellion islamiques sur leur propre territoire.

Une position très pragmatique dont l’Occident semble avoir un peu de mal à s’inspirer : faire le deuil de ses illusions perdues, surtout lorsqu’elles touchent à des valeurs aussi profondément ancrées, n’est jamais chose aisée…

L. V.

Le tanker qui a bouché le canal de Suez

28 mars 2021

Vu de la Canebière, cela ressemble plutôt à une grosse galéjade qui rappelle beaucoup la fameuse histoire de la sardine tellement grosse, peuchère, qu’elle avait bouché le port de Marseille. Bien sûr, comme chacun sait, l’histoire s’est un peu embellie au fil des ans et au gré des verres de pastis éclusés par les générations successives qui se la sont racontée.

Ancienne carte postale satyrique (source © Made in Marseille)

Il faut dire que les faits remontent au XVIIIe siècle, en 1779 pour être précis. Dans le contexte de la guerre d’indépendance américaine, Anglais et Français se battent alors pour un autre port considéré comme stratégique, le comptoir commercial de Pondichéry situé au sud-est de la péninsule indienne. La ville, qui avait déjà été ravagée par les Britannique en 1761, capitule de nouveau en octobre 1778. A la suite de ces combats, un groupe de prisonniers français est libéré par les Anglais et embarque en direction de la France à bord d’une frégate baptisée du nom d’Antoine de Sartine, alors secrétaire d’État à la Marine de Louis XIV.

Carte d’époque illustrant le siège de Pondichéry en 1778 (source © Wikiwand)

Après 10 mois de navigation, la Sartine arrive en vue du détroit de Gibraltar où elle s’engage pour rejoindre son port de destination, Marseille. En ces temps troublés, les Britanniques sont les maîtres de la Méditerranée et ils torpillent sans pitié tout navire ennemi. En vertu de l’accord signé à Pondichéry, la Sartine bat donc pavillon anglais. Mais cela ne l’empêche pas d’être prise pour cible. En mai 1780, un navire de guerre britannique ouvre le feu et tue le capitaine de la Sartine ainsi que deux hommes d’équipage. Après moult explications, les Anglais laissent repartir la frégate. Mais sans son capitaine, celle-ci rate son entrée dans le port de Marseille et vient se fracasser sur les rochers, bloquant, du fait de la haute taille de ses mâts, le chenal du Vieux-Port. L’épave empêche pendant un certain temps tout accès au port de Marseille jusqu’à ce qu’on parvienne enfin à la dégager. Il en est resté, par déformation, la fameuse histoire de la « sardine » qui a bouché le port de Marseille…

Combat naval en 1783 entre le vaisseau britannique Argo et deux frégates françaises, la Nymphe et l’Amphitrite, comparables à la Sartine ou à l’Hermione – Huile peinte par Pierre-Julien Gilbert en 1837, conservée au château de Versailles (photo © G. Arnaudet et H. Lewandowski / RMN / pop culture)

Et voila qu’une histoire comparable vient de se produire sur une autre route maritime particulièrement fréquentée, qui n’existait pas à l’époque d’Antoine de Sartine. C’est en effet un siècle plus tard, en 1867, que fut achevé le percement du canal de Suez, long de 162 km entre Port-Saïd et Suez, et financé par une levée de fonds organisée à la Bourse de Paris par le diplomate retraité Ferdinand de Lesseps. L’idée de ce canal n’était pas nouvelle puisque les pharaons égyptiens avaient déjà fait creuser, dès le XIIIe siècle avant J.-C., un canal reliant l’extrémité de la mer Rouge au Nil. Restauré à plusieurs reprises, notamment par Darius puis Ptolémée, ce chenal antique est finalement détruit par le calife abbasside Al-Mansur pour protéger la ville de Médine d’une attaque vers l’an 760.

En 2014, un second canal, parallèle au précédent, a été creusé sur 72 km de longueur, afin de supprimer la circulation alternée des navires sur ce tronçon. Achevés depuis juillet 2015, les travaux auraient coûté la bagatelle de 7,6 milliards d’euros mais ils permettent de réduire considérablement le temps d’attente maximal des navires, de 11h à 3h. Et l’investissement est très rentable car le péage du canal de Suez, qui rapporte chaque année à l’État égyptien pas moins de 5,3 milliards de dollars, pourrait grâce à ces améliorations et selon les projections de l’augmentation de trafic espéré, passer à 13,2 milliards de dollars d’ici 2023. Une belle manne pour le gouvernement égyptien !

Vue aérienne du porte-conteneurs Ever Given et des tentatives de désencastrement (source © France 24)

Sauf que depuis le 24 mars 2021, le canal de Suez est totalement bloqué à la circulation maritime à cause de l’échouage malencontreux d’un énorme porte-conteneurs de 399 m de long et 59 m de large, qui est venu s’encastrer dans la berge à la suite d’une erreur de navigation, sous l’effet d’un violent vent de sable, fréquent dans ces contrées.

Mis en service en 2018, ce mastodonte des mers du nom d’Ever Given, capable de transporter pas moins de 20 000 conteneurs et dont le poids en charge atteint 220 000 tonnes, est affrété par la société de transport maritime taïwanaise Evergreen Marine Corporation. Parti le 4 mars 2021 du port chinois de Ningbo, il a fait escale à Taïwan puis en Malaisie avant de tracer sa route vers Rotterdam, en passant par le canal de Suez, où il est donc resté coincé.

Vue du porte-conteneurs Ever Given coincé en travers du canal de Suez mercredi 24 mars 2021, prise depuis un autre porte-conteneurs bloqué derrière (photo © STR / EPA-EFE / Ouest-France)

Le problème est que ce navire qui rend momentanément impossible la traversée du canal de Suez provoque de gigantesques embouteillages aux deux extrémités du chenal qui est devenu une voie majeure pour le transport de marchandises. Chaque jour, ce sont en effet 1,9 millions de barils de pétrole qui transitent par le canal. D’ailleurs, dès le 24 mars, le cours du baril de pétrole a bondi de 6 % ! Et chaque année, ce sont environ 1,2 milliards de tonnes de marchandises qui passent par le canal de Suez, soit plus de 10 % du trafic maritime mondial ! Tous les jours, une cinquantaine de navires, généralement de grande taille, super-tankers et porte-conteneurs géants, emprunte le chenal, ce qui a représenté pour l’année 2020 très exactement 18 829 bâtiments…

Remorqueurs, peut-être un poil sous-dimensionnés, venus en aide du mastodonte bloqué dans le canal de Suez (photo ©
Reuters / Libération)

Dès le lendemain de l’accident qui s’est produit au petit matin, deux remorqueurs ont été dépêchés sur zone pour tenter de remettre le mastodonte dans les rails du canal. Mais l’opération a lamentablement échoué. Depuis, de multiples autres tentatives ont eu lieu et on a même vu une pelleteuse tenter de creuser la berge où le proue du navire s’est échoué, mais pour l’instant, en vain. On a bien envisagé de faire venir une grue géante pour sortir, un à un, les quelques 20 000 conteneurs entassés sur le pont du navire, histoire de l’alléger un peu pour le manœuvrer plus aisément. Mais l’opération prendrait sans doute des semaines et les autres navires bloqués dans le chenal commencent à s’impatienter sérieusement !

La pelleteuse en action, ou comment décoincer un porte-conteneur avec une petite cuillère… (source © Apk9to5)

Il faut dire que le coût d’immobilisation de tels navires géants avec leur cargaison coûte une fortune. C’est bien d’ailleurs pour cette raison que le canal de Suez a autant de succès malgré un tarif de péage prohibitif puisque le coût moyen de transit d’un bateau par le canal revient à 416 000 €. A côté, le prix du péage imposé par Vinci ferait presque sourire… Du coup, nombre de navires ont préféré reprendre la route traditionnelle qui oblige à contourner toute l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance, malgré le petit détour de près de près de 6 000 km qui en résulte.

Et l’affaire amène les Russes à se réjouir, eux qui cherchent à développer la «Route maritime du Nord », qui traverse l’Arctique et permet de raccourcir fortement les distances entre l’Asie et l’Occident. Autrefois rarement praticable sous l’effet de la banquise, cette voie d’eau bénéficie à plein de la fonte des glaces liée au réchauffement climatique. Grâce à sa flotte de brise-glace à propulsion nucléaire, la Russie se fait fort d’assister les navires qui tenteraient d’emprunter cette voie périlleuse mais qui permet de gagner beaucoup de temps pour le transport des marchandises produites à l’autre bout du monde.

La route maritime du nord, nettement plus courte pour relier l’Asie à l’Europe, mais encore périlleuse du fait de la banquise (source © BFM TV)

En 2020, année qui a enregistré un nouveau record de chaleur accompagné d’un recul historique de la banquise, on a vu des navires chinois réaliser une dizaine d’allers-retours par cette voie du Nord et le volume de fret qui y a transité a atteint 33 millions de tonnes. C’est encore bien peu par rapport au corridor encombré du canal de Suez qui ne désemplit pas. Mais avec le dérèglement climatique en marche, qui va accélérer la fonte des glaces et rendre plus violents les mouvements de l’atmosphère et les vents de sable, les Russes sont déjà en train de se frotter les mains…

L. V.

Alexeï Navalny, l’opposant qui n’a pas froid aux yeux

25 janvier 2021

Comme chacun sait, la Fédération de Russie est une démocratie présidentielle dont la constitution, adoptée en 1993, garantit l’égalité de tous les citoyens devant la loi, l’indépendance des juges et et la pluralité des partis politiques. Cette même constitution prévoit que le Président est élu au suffrage universel pour une période de 4 ans renouvelable une seule fois.

Par un heureux hasard de l’Histoire, il se trouve que le Président en exercice, un certain Vladimir Poutine, élu triomphalement en 2018 dès le premier tour avec 76,7 % des voix est en réalité au pouvoir depuis 22 ans. Il y avait en effet été nommé en 1999 suite à la démission de Boris Eltsine, élu une première fois en 2000 puis confortablement réélu en 2004. Resté président du gouvernement de 2008 à 2012, le temps de faire semblant de laisser le pouvoir officiel à son ami et obligé Dimitri Medvedev, il reprend sa place en 2012, en profite pour allonger de deux ans la durée de son mandat et est donc reconduit à cette fonction en 2018.

Vladimir Poutine, nouveau tsar de l’empire russe (photo © Sergueï Ilnitsky / AFP / Europe 1)

Cette longévité exceptionnelle force l’admiration quand on voit à quelle vitesse nos propres dirigeants politiques des autres démocraties occidentales sont discrédités et voient leur potentiel de confiance s’éroder face à l’exercice du pouvoir. Il faut dire à sa décharge que Vladimir Poutine n’a jamais laissé beaucoup de place à son opposition politique qui n’a quasiment aucun accès aux médias officiels et ne peut que rarement se présenter aux élections. En 2015, son principal opposant, Boris Nemtsov, qui s’apprêtait à publier un brûlot contre le rôle de l’armée russe en Ukraine, est ainsi malencontreusement assassiné à quelques pas du Kremlin, sans que l’enquête officielle n’ait pu en déterminer les raisons.

Quant à l’autre opposant le plus déterminé à Vladimir Poutine, l’avocat Alexeï Navalny, il n’avait tout simplement pas été autorisé à se présenter à l’élection présidentielles de 2018 : on n’est jamais trop prudent ! Il faut dire que cet ancien gouverneur de Kirov, agace les autorités ruses depuis un certain temps déjà. Animateur d’un blog qui dénonce des faits de corruption en Russie, il s’était illustré dès 2010 en accusant la société Transneft d’avoir détourné la bagatelle de 2,9 milliards d’euros lors de la construction d’un oléoduc en Sibérie : un pinailleur, doublé d’un insolent qui avait eu le culot en 2011 de dénoncer l’irrégularité des élections législatives de février 2011, gagnées haut la main par le parti Russie unie de Vladimir Poutine, que Navalny avait osé qualifié de « parti des voleurs et des escrocs ».

Alexeï Navalny en juillet 2019 à Moscou (photo © Pavel Golovkin / AP / La Croix)

Bien que réputé pour sa magnanimité et son flegme imperturbable d’ancien officier du KGB, Poutine n’avait pas apprécié et avait jeté l’avocat en prison. Arrêté de nouveau en mai 2012 à la suite d’une manifestation, il est condamné en septembre 2013 à 5 ans de camp avec sursis, par prévention car il avait eu l’outrecuidance de se porter candidat à l’élection municipale de Moscou et avait bien failli mettre en ballottage le candidat de Poutine. Assigné à résidence en février 2014, il est de nouveau condamné en avril puis libéré début 2015, sans toutefois être autorisé à participer aux obsèques de son amis Boris Nemtsov. Arrêté de nouveau en mars 2017 alors qu’il avait annoncé sa candidature à l’élection présidentielle de 2018, il retourne en prison en juin puis en septembre et de nouveau en mai 2018.

Condamné une nouvelle fois en août 2018, il se trouve opportunément derrière les barreaux lors des manifestions timides contre la réforme des retraites et il est d’ailleurs arrêté dès sa sortie de prison pour prolonger de quelques semaines sa détention. Rebelote en juin 2019 alors même que la Cour européenne des droits de l’Homme avait condamné la Russie pour sa détention arbitraire et injustifiée de 2014. Condamné à un mois de prison, il sort de prison fin août 2019, et en août 2020 le monde entier apprend avec stupéfaction la tentative d’empoisonnement dont il a été victime alors qu’il se rendait en avion à Omsk.

Sauvé in extremis après 24 jours de coma grâce à un transfert médicalisé organisé par une ONG allemande, Alexeï Navalny a bel et bien été victime d’une tentative d’empoisonnement par le FSB à l’aide de l’agent neurotoxique Novitchok comme le confirment les analyses réalisées par plusieurs laboratoires indépendants, allemands mais aussi français et suédois. Une allégation que nie bien sûr farouchement Vladimir Poutine, lequel a affirmé le 14 septembre dernier à son homologue Emmanuel Macron, que cela ne pouvait être qu’une tentative d’auto empoisonnement, bien dans le style en effet d’un opposant aussi acharné…

Alexeï Navalny escorté par la police moscovite le 18 janvier 2021, après sa dernière arrestation (photo © Evgeny Feldman / Meduza / Reuters / Le Monde)

Un acharnement qui l’a conduit à retourner en Russie sitôt rétabli. Embarqué le 13 janvier 2021 à bord d’un vol régulier pour Moscou, Navalny voit son avion détourné à l’arrivée et il est immédiatement arrêté et jeté en prison où il croupit toujours. Il faut dire que la justice russe, dont on ne louera jamais assez l’indépendance, lui avait adressé le 28 novembre une convocation exigeant qu’il se présente dès le lendemain pour satisfaire aux exigences de sa libération conditionnelle et que cette forte tête de Navalny, luttant alors contre la mort sur son lit d’hôpital berlinois devant les caméras du monde entier, avait eu la mauvaise grâce de ne pas obtempérer immédiatement…

Alexeï Navalny dans la vidéo qu’il a postée sur YouTube

Malheureusement pour le Kremlin, ce retors d’Alexeï Navalny, avait tourné avant son retour à Moscou, une vidéo que ses amis de sa Fondation anti-corruption, ont publié sur YouTube le 19 janvier 2021. Cette vidéo, en russe sous-titrée en anglais, connaît un beau succès puisqu’elle a été visionnée par pas moins de 53 millions de personnes en 2 jours. L’avocat Navalny y expose avec force détails et preuves à l’appui comment Vladimir Poutine a profité de son accession au pouvoir depuis tant d’années pour s’enrichir avec ses proches et certains de ses amis qu’il traîne depuis son séjour à Dresde dans les années 1980.

Une démarche qui se résume en trois préceptes simples : « le mensonge et l’hypocrisie sont les méthodes les plus efficaces », « la base de la confiance, c’est la corruption : tes meilleurs amis sont ceux qui volent depuis des années à tes côtés » et « on n’est jamais trop riche ». Navalny décortique la démarche avec force pédagogie : « dès que Poutine s’est consolidé au pouvoir, c’est à dire qu’il a assujetti les chaînes de télévision et les tribunaux, et a mis en place un système de falsification des élections, alors a commencé (et dure encore) la plus grande opération de partage et d’appropriation de la Russie ».

La modeste datcha de Vladimir Poutine sur les bords de la mer Noire (capture video YouTube / A. Navalny / FBK)

Les révélations de l’enquête de Navalny qui se succèdent dans cette vidéo de près de 2 heures sont vertigineuses. Elles mettent notamment en exergue le beau palais que Poutine s’est fait construire à partir de 2005 à Guelendjik, sur les bords de la mer Noire et dont on découvre avec effarement la magnificence. Un projet à 1,2 milliards d’euros selon les estimations de la Fondation anti-corruption de Navalny, s’étendant sur un vaste domaine grand comme 39 fois la principauté de Monaco, dans une zone interdite de survol et d’approche maritime avec un palais époustouflant, assorti à proximité d’un immense domaine viticole avec héliport et dépendances luxueuses.

Des révélations qui ne sont pas vraiment du goût de Vladimir Poutine car ces accusations de corruption et d’enrichissement personnel éhonté heurtent de nombreux Russes, lesquels n’ont pas hésité à se rassembler dans les rues, ce samedi 23 janvier 2021, pour manifester leur soutien à Navalny et leurs protestation contre les méthodes mafieuses du pouvoir. Des manifestations évidemment interdites et qui se sont soldées par de multiples arrestations, parfois violentes comme à Vladivostok. La plupart des sympathisants de Navalny, dont sa porte-parole Kira Yarmysh, se sont d’ailleurs immédiatement retrouvés sous les barreaux. Alexeï Navalny fait vraiment partie de ces gêneurs qui ont le don d’agacer les responsables politiques…

L. V.

Haut-Karabagh, un conflit d’un autre âge ?

8 octobre 2020

En ces temps de pandémie mondiale, de crise économique généralisée et de menace majeure quant à la survie même de l’humanité du fait du changement climatique global et de la perte sévère de biodiversité, on ne peut que s’étonner de voir surgir, dans cette contrée lointaine et reculée du Haut-Karabagh, un conflit nationaliste qui paraît d’un autre âge…


Monastère arménien de Tatev, dans le Haut-Karabagh (source © Explo)

La Haut-Karabagh, c’est grosso-modo 4400 km², soit la taille d’un petit département français comme les Alpes-Maritimes, avec une population estimée à 146 000 habitants, soit moins que la Haute-Corse, c’est tout dire…Cette région de hauts-plateaux dont l’altitude moyenne est de 1100 m, soit probablement davantage que les Hautes-Alpes, avec des sommets culminant à plus de 3700 m d’altitude, ne fait pas partie des plus hospitalières du monde même si elle bénéficie d’un climat sensiblement plus tempéré que celui de l’Arménie voisine.

Carte de situation (source © Wikipédia)

Quant à son histoire, elle n’est pas des plus simples, d’autant que l’occupation humaine y est ancienne avec des vestiges d’hominidés datant du Pléistocène moyen, soit il y a environ 300 000 ans ! Les historiens s’accordent pour considérer que la région a été rattachée entre le 4e et le 2e siècle avant Jésus-Christ au royaume d’Arménie, au sein de la province historique d’Artsakh. Vers 450 ap. JC, alors que le christianisme est bien implanté localement, la région se trouve en butte aux attaques du royaume Perse avant de tomber sous la domination du Califat. Disputé au 18e siècle entre Russes et Iraniens, la région est finalement annexée en 1805 par l’Empire russe, puis disputée après la révolution russe de 1917, entre la République démocratique d’Arménie et celle voisine d’Azerbaïdjan.

Quartiers arméniens de Shusha totalement détruits par les soldats azerbaïdjanais en 1920 (photo archive source © Wikipédia)

A l’époque, les Britanniques qui sont maîtres du secteur, arbitrent en faveur de l’Azerbaïdjan, lequel déclenche des massacres d’Arméniens dès 1919, entraînant l’intervention armée de l’Arménie voisine et la création d’une brève République arménienne de la montagne. L’armée rouge de Staline vient y mettre bon ordre et décide en 1921 le rattachement du Nagorny Karabagh à la République socialiste soviétique de l’Azerbaïdjan, une situation qui gèlera le conflit pendant 65 ans, jusqu’à l’éclatement de l’URSS.

Dès 1988, profitant de la Pérestroika, la région s’autoproclame république à part entière, tandis que l’Azerbaïdjan réclame à Gorbatchev le retour dans le giron azerbaïdjanais bien que le recensement de 1989 montre que la région est peuplée de seulement de seulement 41 000 Azéris pour 141 000 Arméniens. Des progroms éclatent, y compris à Bakou, et depuis lors, la paix n’est jamais vraiment revenue. Le 2 septembre 1991, le Haut-Karabagh proclame de nouveau son indépendance et organise un référendum qui confirme très largement cette volonté d’autonomie. Mais les troupes d’Azerbaïdjan entrent en action et la guerre fait fureur avec les voisins arméniens venus au secours de la jeune république, faisant au moins 25 000 morts et plus d’un million de réfugiés, et se traduisant par une avancée significative de l’armée aménienne en territoire azéri.


Pendant la guerre du Haut-Karabagh entre 1991 et 1994 (photo © Armineh Johannes / Le Journal International)

Un cessez-le-feu est proclamé en 1994 grâce aux efforts diplomatiques du groupe de Minsk auquel participe la France aux côtés de la Russie et des États-Unis. En 2016, les hostilités reprennent suite à une initiative armée de l’Azerbaïdjan et le 27 septembre 2020 donc, tout recommence avec de nouveau bombardements azéris sur la capitale régionale Stepanakert. Le président d’Azerbaïdjan, Ilham Alyev, signe le même jour une déclaration de guerre, fort du soutien inconditionnel de l’armée turque de Recep Tayyip Erdogan, ravi d’en découdre sur tous les fronts, et renforcé par les investissements massifs d’armement effectués ces dernières années, grâce à la manne pétrolière dont dispose ce pays. Israël en particulier reconnaît être un gros pourvoyeur d’armes modernes à l’Azerbaïdjan, voyant en lui un allié contre l’ennemi iranien…

Une guerre meurtrière avec les armements les plus modernes engagés (source © Ministère de la défense de l’Azerbaïdjan / Reuters / RFI)

Les dirigeants du Haut-Karabagh, devenu en 2017 au détour d’une réforme constitutionnelle, la République d’Artsakh, un pays que personne n’a reconnu officiellement, décrètent à leur tour la loi martiale et la mobilisation générale, suivi dans la foulée par l’Arménie qui en fait autant. Depuis, c’est l’escalade et les combats font rage, attisés qui plus est par la présence de mercenaires syriens recrutés par Ankara. Selon Le Monde, des vols d’avions gros porteurs se sont succédé ces derniers jours pour approvisionner Bakou en matériel militaire depuis la Turquie et Israël qui se vante en particulier d’avoir fourni des drones kamikaze derniers cris qui font des ravages sur le terrain.

Des soldats azerbaidjanais en action le 28 septembre 2020 dans le Haut-Karabagh (source © Ministère de la défense de l’Azerbaïdjan / France TV Info)

L’avenir dira si la diplomatie et la raison arriveront de nouveau à calmer les esprits sur ce bout de confetti du Caucase qui vient de s’embraser pour la n-ième fois sous l’effet de pulsions nationalistes qui paraissent d’un autre âge mais sur lesquelles nombre de régimes continuent de s’appuyer fermement et avec succès pour asseoir leur pouvoir. Et pendant ce temps-là, « notre maison brûle » comme disait l’autre…

L. V.

Le pétrole vaut moins que rien…

24 avril 2020

Un dessin signé Lounis

L’information, largement relayée par tous les médias a frappé les esprits : le baril de pétrole ne vaut plus rien ! Et même moins que rien puisque sur certains contrats spécifiques, les cotations lundi 20 avril 2020 se sont faites à un prix négatif : – 37,60 $ le baril, du jamais vu ! Les producteurs doivent payer pour arriver à trouver preneur afin qu’on les débarrasse de leurs stocks d’or noir… Même de vulgaires déchets ont désormais plus de valeur qu’un baril qui contient quand même près de 159 litres de pétrole brut !

En réalité, ce record historique négatif qui a été atteint cette semaine ne concerne qu’un seul indice, le WTI (West Texas Intermediate), une référence mondiale mais qui concerne surtout les USA puisque correspondant à la cotation d’un pétrole brut américain, un peu plus léger que le Brent, issu lui des gisements de la Mer du Nord et qui est resté la référence classique.

Un dessin signé Na!

Si des taux aussi caricaturaux ont été atteints, ce 20 avril, c’est que les contrats à échéance arrivaient à leur terme le lendemain et que les acheteurs devaient donc choisir soit de conserver leurs stocks dont personne n’avait besoin, soit de les céder à n’importe quel prix, ce que de nombreux spéculateurs ont préféré faire… Dès le lendemain, mardi 21 avril, le prix du brut WTI est d’ailleurs remonté à 4 $ le baril, ce qui reste néanmoins un niveau exceptionnellement faible pour un pétrole qui se vendait traditionnellement plus cher que le Brent. Sachant que le coût de production du pétrole de schiste aux États-Unis avoisine les 25 $ le baril, on se doute bien que de nombreuses compagnies pétrolières américaines doivent commencer à se faire du souci…

Le cours du Brent, justement, atteint lui aussi des niveaux qui ont rarement été aussi bas. Alors que le baril de Brent était encore coté à près de 70 $ le baril début janvier 2020, après avoir atteint des sommets à plus de 125 $ début 2012, il a clôturé la séance de cotation du 21 avril 2020 à moins de 20 $ le baril ! On se rapproche dangereusement du minimum historique qui avait été observé en 1998 à 9,55 $…

Réservoirs pétroliers à perte de vue à Cushing dans l’Oklahoma (photo © Daniel Acker / Bloomberg News / Arkansas online)

Si l’on assiste à une baisse aussi spectaculaire du cours du pétrole, c’est que la demande s’est effondrée et que l’on ne sait plus où le stocker en attendant une hypothétique reprise économique. C’est en tout cas ce qui explique pourquoi les cours américains sont tombés aussi bas ce 20 avril, lors de cette fameuse cotation du WTI qui se passe dans une ville minuscule de l’Oklahoma, du nom de Cushing, un bourg de 8000 habitants, perdu dans le désert mais situé au terminus d’un gigantesque pipeline venant du Texas. Ce nœud pétrolier, est aussi un gigantesque site de stockage de pétrole brut.

Le trafic aérien fortement ralenti pendant la crise sanitaire… (photo © Nick Oxford / Reuters / Radio Canada)

Sauf que, du fait de la crise sanitaire du Covid-19, l’économie mondiale est à l’arrêt. La consommation mondiale de pétrole a baissé de plus de 30 % en quelques semaines. Aux États-Unis, la consommation de carburant pour les véhicules a chuté de 48 % du fait des effets du confinement ! La semaine dernière on estimait à environ 21 millions de barils la capacité de stockage encore disponible dans les réservoirs de Cushing et dans le même temps, l’Agence américaine d’information sur l’énergie (EIA) a fait état d’une hausse de 19,2 millions de barils de brut sur une seule semaine, la plus forte hausse hebdomadaire depuis que ces statistiques sont publiées. Les réserves sont donc pleines et jamais autant de supertankers remplis à ras bord de pétrole brut n’ont été mobilisés pour stocker l’or noir en mer en attendant que les cours remontent…ou qu’une marée noire se produise !

Or cette chute brutale et totalement inédite de la consommation mondiale de pétrole survient en plein milieu d’un contexte de guerre des prix. Il faut dire que les Américains ont longtemps joué avec le feu en voulant à tout prix devenir le premier producteur mondial de pétrole, ce qui est le cas depuis 2018 avec plus de 12 millions de barils produits chaque jour, grâce à des investissements colossaux effectués pour extraire le pétrole de schiste, dont l’exploitation est pourtant nettement plus coûteuse que celle des grands champs du Moyen-Orient ou même de la Mer du Nord.

La Russie et l’Arabie Saoudite ont bien essayé de s’entendre en réduisant toujours davantage leur production pour tenter de préserver les prix du brut. Mais peine perdue ! Plus ils réduisaient leur production, plus les Américains en profitaient pour augmenter la leur afin de leur piquer des parts de marché… Mi-mars, Riyad a tenté de négocier un nouvel accord de réduction de la production au sein des pays de l’OPEP, mais la Russie a brusquement claqué la porte. Du coup, l’Arabie Saoudite a décidé de jouer la politique du pire en ouvrant grand les vannes, au moment même où l’économie mondiale était à l’arrêt, ce qui a provoqué cette chute inédite des cours mondiaux du brut.

Exploitation pétrolière en Californie (photo © Saral Leen / National Geographic)

Depuis, les principaux protagonistes ont essayé de revenir à des positions plus raisonnables, sous la pression des Américains qui craignent désormais de devoir fermer certains de leurs puits puisqu’ils ne savent plus quoi faire du pétrole qu’ils extraient et dont personne ne veut. Un accord a été conclu pour réduire de 10 millions de barils par jour la production de brut, ce qui est énorme puisque cela représente de l’ordre de 10 % de la production mondiale, mais sera néanmoins très insuffisant pour compenser la baisse de consommation qu’on estime à environ trois fois plus !

Assurément, ce n’est pas encore la fin de la civilisation de l’or noir mais nombre de producteurs pétroliers vont y laisser des plumes et cette crise majeure du secteur va peut-être aider les investisseurs mondiaux à réorienter leurs placements dans des domaines plus prometteurs : de là à en déduire que l’on progresse un peu vers la mise en œuvre de la transition énergétique et la réorientation vers des sources d’énergies renouvelables et décarbonées, c’est sans doute un peu optimiste, mais on peut toujours rêver…

L. V.

Actualité internationale : petite séance de rattrapage

9 septembre 2019

Vous étiez en vacances cet été, sur une île perdue du Pacifique, en randonnée dans les Andes péruviennes, en méharée au Tadjikistan ou, plus prosaïquement dans la maison de campagne de votre grande tante, perdue au fin fond de la Creuse, dans le désert numérique de la France profonde. Bref, pour une raison ou pour une autre, vous êtes resté quelque peu à l’écart de l’actualité internationale. Oui, mais voilà, c’est la rentrée et, curiosité aidant, vous aimeriez bien savoir en quelques mots ce qu’il a bien pu se passer dans le monde pendant les mois de juillet-août.

Axelle Degans, rédactrice de la rubrique mensuelle d’actualité internationale sur le site Diploweb

Pas de panique, Axelle Degans, agrégée d’histoire et enseignante en classes préparatoires au lycée Faidherbe à Lille, a veillé sur le monde pour vous et il suffit de consulter ses excellentes synthèses mensuelles sur le site Diploweb.com, spécialisé en géopolitique. Pour l’été 2019, les mois de juillet-août sont rassemblés en un seul article qui permet en quelques lignes de retenir l’essentiel des faits marquants de l’été.

Petit florilège donc, pour ceux qui ont préféré musarder au soleil plutôt que de se tenir informé de l’actualité mondiale estivale.

Le nouveau Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, le soir des élections législatives le 7 juillet 2019 à Athènes (photo © Louisa Gouliamaki / AFP)

En Grèce, rappelons-nous, le 7 juillet 2019, ont eu lieu des élections législatives anticipées suite au revers subi par le parti d’Aléxis Tsipras lors des Européennes de mai. Et bien évidemment, le parti Syriza a de nouveau été battu, arrivant en deuxième position derrière le parti de droite, Nouvelle Démocratie qui obtient (de justesse néanmoins) la majorité des sièges après avoir déjà remporté haut la main les élections locales début juin. C’est donc le conservateur Kyriákos Mitsotakis, issu d’une famille habituée à gouverner le pays, qui est le nouveau premier ministre grec.

Au Moyen-Orient, les tensions s’aggravent notamment en Iran où le gouvernement a annoncé ne plus se conformer à ses engagements sur la limitation de l’enrichissement de l’uranium après que l’accord multilatéral signé en 2015 a été dénoncé par Donald Trump. La guerre des tankers se poursuit dans le Golfe persique où Téhéran a arraisonné un pétrolier britannique, alimentant la hausse du cours de l’or noir tandis que les bombardements se poursuivent au Yémen et que l’Arabie Saoudite annonce l’accueil prochain de troupes américaines sur son sol, une première depuis la guerre d’Irak en 2003.

Pétrolier battant pavillon britannique arraisonné par les Gardiens de la Révolution iraniens en juillet 2019 (photo © Hasan Shirvani / AFP)

En Inde, le premier ministre nationaliste, Narendra Modi, a mis brutalement fin à l’autonomie de la partie indienne du Cachemire, le Jammu-et-Cachemire, revenant ainsi sur l’article 370 de la constitution indienne qui confère à cette région un statut spécial et aggravant encore, s’il en était besoin, les tensions avec ses voisins pakistanais.

Aux États-Unis, le président fantasque Donald Trump insiste à plusieurs reprises durant l’été, sur sa proposition d’acheter le Groenland dont il convoite la position stratégique dans le contexte du changement climatique qui donne la possibilité d’ouvrir de nouvelles voies maritimes dans le Grand Nord et surtout d’exploiter un jour les immenses richesses minérales de ce vaste territoire. La requête a été accueillie plutôt fraichement par les Danois…

Réunion des chefs d’Etats du G7 à Biarritz, avec le secrétaire général de l’ONU et le président du Conseil européen (photo © M. Kappeler / DPA Picture-Alliance / AFP)

La réunion du G7 à Biarritz, fin août, n’a guère permis d’apaiser les tensions internationales. L’absence de la Russie, exclue du dispositif depuis son annexion de la Crimée en 2014, de la Chine, de l’Inde, du Brésil (dont il a été question à cause des incendies en Amazonie) et de la plupart des pays émergents, ajoutée à l’insouciance des Américains et aux préoccupations des Britanniques toujours concentrés sur le Brexit ne pouvaient de toute façon guère laisser espérer de grandes décisions…

Démonstration de force de la police chinoise aux portes de Hongkong le 7 août 2019 (photo © AFP / Le Parisien)

Les manifestations se poursuivent à Hongkong où la police montre les muscles et où Pékin prépare ses troupes pour intervenir en cas de besoin, tandis que la contestation continue en Algérie où le Président du Parlement a présenté sa démission alors que la rue réclame le départ de l’exécutif qui gère l’intérim en attendant l’organisation de nouvelles élections. En Russie, des manifestions ont été organisées, malgré de violentes répressions, pour protester contre l’éviction de nombre de candidats aux élections prévues en septembre tandis que Vladimir Poutine fête ses 20 ans au pouvoir.

Inondation en Inde le 16 juillet 2019 (photo © AFP / STR / Sciences et Avenir)

En Afrique centrale et notamment en République démocratique du Congo, une épidémie liée au virus Ebola sévit, qui a déjà causé la mort d’au moins 1800 personnes en un an. En Asie du Sud-Est, les pluies de mousson et les inondations qui s’en sont suivi ont causé au moins 1500 décès et de graves dégâts matériels, tandis que le mois de juillet 2019 est d’ores et déjà considéré comme le plus chaud jamais observé à l’échelle planétaire, changement climatique oblige.

Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Tout compte fait, il eut peut-être cependant mieux valu que vous restiez encore un peu chez votre grande tante de la Creuse ou sur le dos de votre chameau Tadjik car le mois de septembre ne s’annonce pas forcément plus réjouissant…

L. V.

ITER : où en est-on ?

3 juin 2019

A Cadarache, situé dans le nord des Bouches-du-Rhône, près de la confluence du Verdon et de la Durance, à une quarantaine de kilomètres d’Aix-en-Provence, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) est chez lui depuis 1959. L’écrivain du cru, Jean Giono, s’était opposé en vain à cette installation qui avait pour objectif premier le développement du réacteur Rapsodie destiné à la propulsion des sous-marins nucléaires.

Le site du chantier d’ITER filmé par drone en février 2019 (photo © EJF Riche / ITER Organization)

Le 28 juin 2005, c’est pourtant bien loin de là, à Moscou, qu’à été prise la décision d’y construire le projet international ITER. Un acronyme qui signifie, comme chacun sait, International Thermonuclear Experimental Reactor, même si le nom évoque plutôt pour les latinistes le chemin, l’itinéraire vers le nouveau graal de la science moderne, rien de moins que le rêve prométhéen de reconstituer en laboratoire les forces cosmiques qui donnent l’énergie du soleil.

Contrairement à la fission nucléaire, à l’œuvre dans les réacteurs nucléaires classiques et qui consiste schématiquement à briser un atome lourd (l’uranium) pour dégager de l’énergie, la fusion nucléaire revient au contraire à fusionner, dans des conditions de pression et de température extrêmes comme celles qui règnent à la surface des étoiles, des atomes légers d’hydrogène pour créer de l’hélium. L’intérêt d’une telle démarche est multiple, d’une part parce que les quantités d’énergie produite peuvent être (en théorie) colossales, d’autre part du fait que la matière première est nettement plus abondante et surtout parce que le processus ne produit pas de déchet radioactif ingérable et ne présente pas de risque d’emballement incontrôlable : avec la fusion, la difficulté n’est pas d’arrêter les réactions en chaîne mais plutôt d’arriver à les amorcer…

Principe de fonctionnement d’une usine électrique à fusion par confinement magnétique (source © Ph. Magaud / CEA-IRFM)

L’idée de départ est russe et on doit les premières avancées en la matière au physicien Andreï Sakharov, inventeur de la bombe H, au travers de la construction d’une chambre de confinement magnétique de forme toroïdale, baptisée Tokamak et dont le premier modèle est entré en service en 1958. Dans les années 1970, le système a été développé un peu partout dans le monde, y compris en France à Fontenay-aux-Roses, puis à l’échelle européenne avec le Joint European Torus (JET) de Culham au Royaume-Uni, entré en service en 1983 et qui fut le premier à créer une fusion contrôlée à partir d’un mélange deutérium-tritium en 1991. Celui installé à Cadarache en 1988 (Tore Supra) est le premier à avoir été équipé d’aimants supraconducteurs permettant de créer de puissants champs magnétiques en continu, et il détient depuis 2003 le record de durée de fonctionnement (6 minutes et 30 secondes).

Vue de l’enceinte plasma du tokamak Tore Supra (photo © P. Stroppa / CEA)

Mais les difficultés à surmonter en vue de créer des conditions favorables à la fusion nucléaire pendant assez longtemps et de manière à produire plus d’énergie qu’on en consomme, sont telles que les scientifiques ont compris depuis des années que les nations avaient tout intérêt à coopérer entre elles plutôt que d’agir de manière concurrente. C’est tout l’intérêt du projet ITER, dont l’idée a été suggérée en 1983 par Mikhaïl Gorbatchev à François Mitterrand, et qui mobilise pas moins de 35 pays puisque se sont associés aux 28 de l’Union européenne, les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud, le Japon, et même la Suisse.

Si le site de Cadarache a finalement été retenu pour cette première phase du projet, c’est au Japon que devrait se produire l’étape suivante. L’objectif d’ITER est en effet de démontrer uniquement la faisabilité du processus en chauffant à 150 millions de degrés Celsius un plasma composé de deutérium et de tritium (deux isotopes de l’hydrogène), de quoi produire une énergie de 500 MW, soit dix fois plus que l’énergie théoriquement nécessaire pour chauffer le plasma à cette température. Si tout va bien, cette étape devrait être atteinte en 2025 et la pleine exploitation n’est prévue qu’en 2035. C’est alors qu’entrera en scène le versant japonais du projet, DEMO (pour Demonstration Power Plant), un réacteur qui devrait lui fonctionner en continu et alimenter directement le réseau électrique en produisant, d’ici 2048, une énergie de 2 GW, en attendant la prise de relai par des prototypes industriels qui préfigureront peut-être nos générateurs électriques de demain.

Bâtiment de conversion électrique (à gauche) destiné à alimenter les aimants du réacteur et (à droite) usine cryogénique avec les réservoirs de stockage d’hélium (photo © EJF Riche / ITER Organization)

D’ici là, l’assemblage du monstre ITER se poursuit sur le site de Cadarache. L’entreprise est gigantesque et l’on considère qu’il s’agit d’ailleurs du plus ambitieux projet scientifique du monde. Il consiste à assembler avec des moyens de levage monstrueux et avec une précision d’horlogerie des pièces qui ont été construites aux quatre coins du monde et qui sont acheminés par une route spécialement aménagée à cet effet depuis le port de Fos-sur-Mer. Bien entendu, le chantier a pris du retard et a déjà subi de nombreux aléas qui ont fait explosé la facture de 5 à probablement 19 milliards d’euros…

Lancé en 2010, le chantier, qui s’étend sur 42 ha, connaît actuellement un pic d’activité avec pas moins de 5000 personnes mobilisées, ouvriers, ingénieurs, scientifiques, administratifs… Le Tokamak lui-même pèse 400 000 tonnes. Monté sur patins anti-sismique et pourvu d’un bouclier en béton armé de 3 m d’épaisseur pour protéger contre les radiations, il mesure pas moins de 80 m de hauteur. Il est entouré par les tours de refroidissement, les pompes à vide, la salle de contrôle et un dispositif de maintenance robotisé permettant de monter et démonter à distance les éléments de la chambre de combustion. De nombreux ateliers ont été érigés sur le site même pour assembler les composants, dont les cryostats (fabriqués en Inde) ou pour réaliser le bobinage des aimants (dans un bâtiment de 257 m de long !). En mars de cette année ont ainsi eu lieu les premiers essais de fonctionnement du portique de sous-assemblage pour la chambre à vide et en juin sont attendues les premières livraisons des éléments du bouclier thermique fabriqué en Corée.

Vue aérienne du chantier d’ITER sur le site de Cadarache en novembre 2018 (source © ITER Organization)

Depuis le début des travaux, 4 km de galeries ont déjà été creusées uniquement pour faire passer les câblages destinés à l’alimentation électrique (équivalent à celle d’une ville de 12 000 habitants) et aux télécommunications. Des canalisations pour la gestion des eaux pluviales du site ont été installées sur 3,9 km et 36 km de canalisations pour l’acheminement des eaux industrielles et sanitaires sont en cours de déploiement. Plusieurs bâtiments dont celui qui abrite les bassins des tours aéroréfrigérantes ont déjà été livrés ou sont en cours d’achèvement. Vu de haut, le chantier fait figure d’une immense fourmilière en pleine activité.

Espérons désormais que cet ambitieux projet de coopération scientifique internationale comme on en a peu réalisé dans l’histoire de l’humanité et qui se déroule à nos portes tiendra ses promesses et contribuera à fournir l’énergie dont l’on aura besoin pour remplacer rapidement combustibles fossiles et centrales nucléaires d’un autre âge…

L. V.

Jeanne Calment, l’Arlésienne des records ?

17 février 2019

Née le 21 février 1875 à Arles, Jeanne Calment fait partie de ces casaniers qui sont décédés dans leur ville de naissance après y avoir passé toute la vie. Une vie particulièrement longue puisqu’elle a duré exactement 122 ans, 5 mois et 14 jours.

Jeanne Calment lors de son 121ème anniversaire (photo © AFP)

C’est même très officiellement le record mondial de longévité pour un être humain dont la date de naissance a été enregistrée avec une fiabilité raisonnable dans un registre d’état-civil. Un record qui a d’ailleurs été enregistré deux fois dans le Livre Guinness des Records : en 1988, alors qu’elle est âgée de 112 ans, elle est désignée comme doyenne de l’humanité suite au décès à 114 ans de l’Américaine Florence Knapp. Mais ce titre lui est retiré en 1990 car une autre Américaine, Carrie White, qui prétend être née en 1874, lui conteste cette gloire. Il fallut donc, à l’Arlésienne plus que centenaire, patienter jusqu’à la mort de sa rivale en 1991 pour reconquérir ce titre et figurer de nouveau dans le Livre Guinness des Records à partir de 1993, reconnue même à partir de 1995 comme la personne la plus âgée ayant probablement vécu sur Terre à ce jour.

Tombe de Jeanne Calment dans le cimetière de Trinquetaille à Arles (photo © J. Saint-Marc / 20 minutes)

Une véritable gloire internationale donc pour cette Arlésienne qui est apparue pour la première fois à la télévision à l’occasion d’une interview où elle évoque ses souvenirs de la visite de Vincent Van Gogh à Arles en 1988, alors qu’elle avait 12 ou 13 ans, mais dont les apparitions médiatiques se sont ensuite multipliées, chacun de ses anniversaires étant fêté comme il se doit ainsi que l’évoquera devant les caméras de France 2, Michel Vauzelle, alors maire d’Arles, lors de sa disparition en août 1997 :  « On s’était fait à l’idée que Jeanne Calment ne nous quitterait jamais. Chaque année, on se retrouvait autour d’elle, sa grande famille arlésienne, et elle était notre grande sœur. Elle nous montrait le chemin de la vie, de la curiosité, de l’appétit de vivre, de la force de vivre ».

Née dans une famille aisée et ayant épousé à 21 ans un cousin, riche marchand à Arles et portant comme elle le patronyme de Calment, Jeanne n’a jamais eu besoin de travailler et a pu s’adonner à ses différentes passions parmi lesquelles le tennis, le vélo, le piano, l’opéra, ou encore, paraît-il le patin à roulettes. Sa fille Yvonne décède en 1934 et son mari en 1942, suivis en 1963 par son gendre et son unique petit-fils, le docteur Frédéric Billot.

Sans famille proche ni descendance, elle-même vivra donc seule dans sa maison d’Arles jusqu’à l’âge de 110 ans avant d’intégrer la Maison de retraite du Lac, toujours à Arles, où elle passera les dernières années de sa vie, répétant à qui voulait l’entendre que « Dieu l’avait oublié » tout en sirotant son verre quotidien de porto et en s’enfilant son kg de chocolat hebdomadaire si l’on en croit certains témoignages.

Carte d’identité de Jeanne Calment (source : Jeanne Calment, l’oubliée de Dieu, France Cavalié / Centenaires français)

La vente de son appartement en viager à son notaire, maître André-François Raffray, en 1965, alors qu’elle est déjà âgée de 90 ans, fait partie de ces histoires que tous les notaires ne peuvent s’empêcher d’évoquer avec angoisse : alors âgé de 47 ans, celui-ci était persuadé d’avoir fait une excellente affaire, s’engageant à verser à la quasi-centenaire et jusqu’à la mort de cette dernière une rente de 2 500 francs par mois en vue de devenir ensuite propriétaire de son bien. Sauf que lorsque le notaire est lui-même décédé en 1995 à l’âge de 77 ans, Jeanne Calment était toujours vivante et qu’il a fallu que l’épouse du notaire poursuive les versements pendant encore près de 2 ans avant de pouvoir enfin entrer en possession de l’appartement si longtemps attendu et finalement payé plus de deux fois sa valeur réelle !

Toujours est-il que l’image de cette aimable « plus-que centenaire », vénérée du côté de Saint-Trophime, se retrouve depuis quelque temps au centre d’une polémique dont même Le Monde s’est fait l’écho. Un gérontologue russe, Valeri Novosselov, qui s’intéresse depuis longtemps au cas de Jeanne Calment, a en effet publié début 2019, avec l’aide du mathématicien Nikolay Zak une étude sur le réseau social international scientifique ResearchGate, qui sème le doute sur cette belle histoire de longévité.

Selon ce spécialiste, dont les thèses ont notamment été largement reprises par l’agence de presse russe Sputnik, souvent accusée de complotisme et de propagande, de très nombreux indices concordant laissent en effet penser que, lors de son décès en 1997, Jeanne Calment est plus jeune qu’elle ne le prétendait, ainsi que le montrent l’analyse de son maintien exceptionnel à cet âge, de son absence totale de démence ou encore de la faiblesse d’indices d’ostéoporose.

Jeanne Calment et sa fille Yvonne (source : Les 120 ans de Jeanne Calment, Michel Allard et Jean-Marie Robine)

Mais les soupçons de ces chercheurs russes se trouvent surtout renforcés par l’analyse de certains faits troublants qui les amènent à penser qu’en 1934, ce n’est pas la fille de Jeanne, Yvonne alors âgée de 36 ans qui est décédée d’une pleurésie, mais sa mère qui avait alors 59 ans. Les arguments qu’ils mettent en avant sont multiples, allant de la ressemblance frappante entre les deux femmes sur les (rares) photos existantes, jusqu’à une incohérence dans la couleur des yeux en passant par l’absence de certificat médical produit en 1934 et surtout par le fait que Jeanne Calment a brûlé elle-même tous ses papiers et photos de famille alors que la Ville d’Arles envisageait les transférer aux archives municipales. Une substitution qui aurait pu être motivée par un souci de minimiser des frais de transmission et qui aurait d’ailleurs déjà attiré les doutes d’un expert d’assurance du vivant de Jeanne Calment si l’on en croit les investigations du Monde.

Une accusation qui bien sûr soulève de forts doutes de la part de deux spécialistes qui ont eu à examiner la plus-que centenaire avant sa disparition, en l’occurrence Jean-Marie Robine, directeur de recherche à l’INSERM, et Michel Allard, médecin spécialiste en gérontologie. Leur témoignage, publié notamment par France-Inter, montre néanmoins que au moins le second n’exclut pas totalement l’hypothèse d’une telle substitution, reconnaissant en tout cas n’avoir jamais abordé le sujet avec Jeanne Calment et admettant qu’il arrivait souvent à cette dernière de se tromper en évoquant son mari qu’elle appelait « mon père ». Mais quand on atteint un grand âge, ce type de confusion n’est pas rare.

Comparaison entre une photo de Jeanne Calment âgée (à droite) et de sa fille Yvonne (à gauche) et tentative de superposition (source : Nikolay Zak / RessearchGate)

Faudra-t-il alors exhumer les restes de l’Arlésienne et procéder aux analyses ADN de vigueur pour lever enfin le doute qui titille l’humanité toute entière, à savoir s’il on est bien en droit d’espérer pouvoir encore faire du vélo à 100 ans passés et savourer des chocolats à 115 ans révolus ? Tout compte-fait, peut-être vaut-il mieux laisser planer le doute sur le sujet et laisser quelque espoir à ceux qui escomptent encore vivre quelques années supplémentaires en bonne santé…

L. V.