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Sempé, for ever…

14 août 2022

Le dessinateur humoristique et poète, Jean-Jacques Sempé, nous a quitté ce jeudi 11 août 2022, décédé paisiblement à près de 90 ans, dans sa résidence de vacances à Draguignan, dans le Var, selon un communiqué de son épouse. Une fin de vie banale pour un homme dont tous ceux qui l’ont approché retiennent la grande gentillesse et l’humanité simple. Porté ni sur l’actualité ni sur la politique, il a pourtant réussi l’exploit de dessiner pas moins de 113 fois la couverture du prestigieux magazine américain The New-Yorker, avec lequel il a collaboré pendant 40 ans à partir de 1978, et il restera sans doute comme l’un des dessinateurs français les plus illustres dont tout le monde connaît les dessins et leur style inimitable.

Le dessinateur Jean-Jacques Sempé à sa table de travail à Montparnasse, en 2019 (photo © LP / Arnaud Dumontier / Connaissance des arts)

Il était pourtant bien mal parti dans la vie. Enfant né hors mariage en 1932, à Pessac, il subit durant toute son enfance les terribles scènes de ménage de ses parents et se réfugie dès l’âge de 12 ans dans le dessin humoristique avant de quitter l’école à 14 ans pour son premier métier de livreur à bicyclette, à une période où la profession était bien représentée avant une longue éclipse. En 1954, il rencontre René Goscinny dans une agende de presse belge où il dépose régulièrement ses dessins pour un hebdomadaire intitulé Le Moustique. C’est le début d’une longue amitié qui débouche rapidement sur les premiers scénarios du Petit Nicolas, publié dans Pilote à partir de 1959, en même temps que les premières aventures d’Astérix.

Un album du Petit Nicolas réédité par IMAV éditions

C’est en voyant une publicité du célèbre caviste Nicolas que Sempé a eu l’idée de nommer ainsi son petit écolier turbulent des années 1950, tandis que Goscinny invente pour sa bande de copains les noms les plus extravagants, Rufus, Alceste ou Clotaire. Un univers de cours de récréation qui connaîtra en tout cas un succès immense et durable, publié à partir de 1960 et réédité depuis 2004 par Anne Goscinny, la propre fille de René, elle-même éditrice. Un succès que Sempé expliquait à sa façon : «  Le Petit Nicolas est indémodable car lorsque nous l’avons créé il était déjà démodé » : bien vu en effet !

A partir de 1965, Sempé collabore régulièrement avec l’Express où paraissent ses dessins toujours très fouillis dans lesquels se perdent ses personnages, parfois ridicules et pétris de convenance et de vanité, mais souvent profondément sincères sous le regard du dessinateur qu’on devine aussi espiègle que bienveillant. Des dessins plein de poésie et totalement intemporels, généralement en décalage complet avec l’actualité, centrés sur le comportement et les rapports humains plus que sur l’écume des modes et des événements.

Un dessin de Sempé à la une du New-Yorker (source © The Huffington post)

Il dessine également pour le Figaro et le Nouvel Observateur, puis Télérama à partir de 1980, tout en développant son activité pour le New Yorker qui lui assure une notoriété internationale. Les aventures du Petit Nicolas ont d’ailleurs été traduits dans une quarantaine de pays et ses autres publications de dessins d’humour dans une bonne vingtaine. Les cinq premiers volumes du Petit Nicolas, publiés entre 1960 et 1964, se sont d’ailleurs vendus au total à 15 millions d’exemplaires !

Ses dessins de cyclistes, de musiciens d’orchestre, de richissimes hommes d’affaires blasés ou de belles désœuvrées en villégiature à Saint-Tropez, resteront gravés dans les mémoires de chacun : on y reconnaît du premier coup d’œil sa patte tout en rondeur et son style inimitable, plein de poésie.

Connaisseur de vin, un dessin de Jean-Jacques Sempé, à admirer parmi bien d’autres sur le site de sa galeriste et épouse, Martine Gossieaux

Son dernier dessin est à lui seul est représentatif de l’artiste. Publié la semaine dernière dans Paris Match, quelques jours seulement avant son décès, on y voit une muse perdue dans un immense paysage pittoresque et verdoyant bien que dessiné en noir et blanc, comme souvent chez Sempé. Elle s’adresse à celui qui s’efforce de peindre la scène sur son chevalet, consciente sans doute que face à une telle beauté du paysage naturel qui l’entoure elle risque de paraître bien insignifiante : « Pense à ne pas oublier ».

Le dernier dessin de Jean-Jacques Sempé, publié dans Paris-Match du 4 au 10 août 2022 (source © Paris Match / Twitter)

Mais il n’y a aucun risque qu’on oublie le dessinateur qu’était Sempé avec ses dessins qui ne seront jamais démodés tant ils reflètent la complexité de l’âme humaine et ses petits travers intemporels, les petites joies du quotidien et les grandes émotions de toujours. A croire que son nom qui rappelle furieusement le semper latin, qui désigne justement ce mot de toujours, alors qu’il traduit simplement son origine basque, était prémonitoire pour ce dessinateur poétique et élégant de l’intemporel…

L. V.

Carnoux : l’Artea toujours englué dans l’ALG

2 août 2022

Plus de vingt ans que ça dure ! Voilà plus de vingt ans que l’Artea, la salle de spectacle municipale de Carnoux-en-Provence, un écrin de culture magnifique composé d’une salle de spectacle remarquable avec sa jauge de 308 places assises et 450 debout et sa scène toute équipée assortie d’un vaste hall de 200 m2 et d’un théâtre de verdure en forme d’amphithéâtre doté de 300 places assises supplémentaires, ce bel équipement que bien des communes nous envient, vivote dans les mains d’une société privée chargée de son exploitation, largement subventionnée par la collectivité.

L’entrée de l’Artea, la salle de spectacle municipale de Carnoux (source © My Provence)

C’est en effet en 2000 que la gestion de cette salle de spectacle municipale a été confiée en délégation de service public à la société Arts et loisirs gestion (ALG), une SARL créée pour l’occasion et dont le siège social est d’ailleurs domicilié dans les locaux même de l’Artea. Le directeur de cette société, Gérard Pressoir, ancien conseiller financier à la Barclay’s Bank et ex directeur d’antenne de Fun Radio à Aix-en-Provence, s’était fait la main en gérant à partir de 1994, déjà en délégation de service publique (DSP), le Stadium de Vitrolles, une salle polyvalente de 4500 places conçue en 1990 par l’architecte Rudy Ricciotti pour la modique somme d’un peu plus de 7 millions d’euros, sous forme d’un gros cube de béton brut égaré en pleine campagne sur les remblais toxiques d’un ancien terril de boues rouges issues de la fabrication locale d’alumine.

Le Stadium de Vitrolles, à l’état d’abandon sur les hauteurs de Vitrolles, au milieu des déchets toxiques de boues rouges (source © Maritima)

Mauvais pioche pour Gérard Pressoir car après quelques années de succès relatif, assuré surtout grâce aux matchs de handball de l’équipe montée par Jean-Claude Tapie, le frère de Bernard, la polémique fait rage autour de cette salle de spectacle excentrée et atypique. Dès 1997, l’élection de la candidate Front National Catherine Mégret à la mairie de Vitrolles attise les tensions. A la suite de l’échec d’un concert de rock identitaire français prévu le 7 novembre 1997, le Stadium, déjà fragilisé par le dépôt de bilan de l’OM Handball en 1996, ferme ses portes en 1998, la municipalité refusant de renouveler la DSP. Il faut dire qu’un attentat à la bombe avait eu lieu une semaine avant pour empêcher le déroulement de ce spectacle de rock, donnant à la municipalité Front national le prétexte rêvé pour tirer le rideau, les installations techniques ayant été gravement endommagées.

Depuis, le Stadium est à l’abandon, victime des pillards et autres squatteurs. Récupéré en 2003 par la Communauté d’agglomération du Pays d’Aix, cette dernière a préféré y stocker des ordures ménagères et construire une autre salle de spectacle à Luynes, comprenne qui pourra… Reprise en 2015 par la commune de Vitrolles désormais dirigée par le socialiste Loïc Gachon, il a fallu attendre fin 2021 pour que le Festival lyrique d’Aix-en-Provence envisage de rouvrir la salle mais rien n’est encore fait tant le coût des travaux de remise en état est effrayant !

Gérard Pressoir (à droite), exploitant de l’Artea depuis plus de 20 ans, ici avec le chanteur et humoriste Yves Pujol (source © L’ARTEA)

Toujours est-il que c’est fort de cette expérience quelque peu mitigée que la SARL ALG, dans laquelle Gérard Pressoir est associé à parts égales avec la société Delta Conseil de Dominique Cordier, a remporté le marché de l’exploitation de l’Artea, dans le cadre d’une DSP par voie d’affermage. Un marché renouvelé à de multiples reprises depuis, étendu en 2018 à la gestion du Centre culturel de Carnoux, et qui vient encore d’être attribué, pour la n-ième fois à la société ALG et pour une durée de 5 ans jusqu’en septembre 2027, à l’issue d’une commission d’appel d’offre qui s’est déroulée en toute discrétion le 22 juillet 2022. Comme à l’accoutumée, aucune autre offre que celle de la société ALG n’avait été déposée, ce qui limite de fait grandement les aléas de la concurrence et a donc permis à Gérard Pressoir, dont la propre fille siège désormais au conseil municipal de Carnoux, de convaincre aisément et sans beaucoup d’arguments, qu’il était le mieux placé pour se succéder une nouvelle fois à lui-même dans la gestion de cet équipement culturel public : « il faut que tout change pour que rien ne change »…

La salle de spectacle de l’Artea, à Carnoux, avec ses 308 places assises (source © L’ARTEA)

Pourtant, le bilan de cette exploitation, jusqu’à présent soigneusement tenu à l’abri de la curiosité des habitants de Carnoux, bien que propriétaires et principaux bénéficiaires de l’Artea, n’est pas des plus brillants si l’on s’en réfère aux quelques feuillets assez indigents qui tiennent lieu de bilan annuel pour les trois dernières années d’exploitation. En 2019, la société ALG se targuait d’ouvrir 150 jours par an, principalement pour la diffusion de films, et d’accueillir plus de 20 000 spectateurs dans l’année, tout en louant la salle 30 jours par an à des écoles de danse. Avec le confinement, en mars 2020, la salle est restée fermée pendant quasiment un an, jusqu’en avril 2021. Et pour la saison 2021-2022, le nombre de jours d’ouverture par an ne dépasse pas 105, avec de nombreux spectacles annulés ou reportés faute de spectateurs, une baisse du nombre de location de la salle et une faible fréquentation du cinéma avec moins de 15 spectateurs par séance en moyenne.

Concert de Bella Ciao au théâtre de verdure de l’Artea, le 2 août 2018 dans le cadre des Estivales de Carnoux (source © Mairie de Carnoux-en-Provence)

Ces bilans posent une fois de plus la question de la manière dont un équipement culturel aussi ambitieux que l’Artea pour une petite commune de 7000 habitants peut être exploité de manière optimale. Le principe même de la DSP pour un tel équipement culturel est de décharger la commune de l’exploitation de la salle en la confiant à un professionnel jugé mieux à même de la rentabiliser au maximum, sachant que l’activité est par nature déficitaire. De fait, le coût annuel d’exploitation d’une telle salle en année normale est de l’ordre de 430 000 € qui se partage, grosso modo à parts égales, entre les frais de personnel (4 salariés déclarés dont le gérant lui-même et des techniciens souvent payés à la prestation) et les charges liées à la commande et l’organisation des spectacles. Les recettes en année normale tournent autour de 200 000 € et la commune verse donc au délégataire une subvention d’équilibre qui était de 258 000 € en 2018 et de 244 000 € en 2019, considérées comme années de référence avant le confinement.

Le maire de Carnoux sur la scène de l’Artea (vide) le 7 janvier 2022 pour ses vœux à la population (source © Mairie de Carnoux-en-Provence)

Les équipements sont mis gratuitement à disposition de l’exploitant par la commune qui se charge par ailleurs du gros entretien et qui subventionne donc le prestataire pour lui permettre de se rémunérer tout en assurant l’exploitation du site. Celle-ci pourrait donc très bien être confiée directement à des agents municipaux spécialisés, comme choisissent de le faire bon nombre de communes dans la même configuration. Cela permettrait une gestion beaucoup plus souple, moyennant davantage d’implication dans le choix de la programmation, en partenariat direct avec les associations locales. Une gestion mutualisée, assurée à l’échelle métropolitaine, du réseau de salles municipales implantées dans quasiment chacune des communes, pourrait sans doute aussi contribuer à en rationaliser la gestion et à optimiser l’exploitation de ces équipement qui nécessitent de lourds investissements et des frais d’entretien élevés.

On est en tout cas, dans ce cas de figure de l’Artea, très éloigné de la notion même d’affermage qui est pourtant officiellement le mode de dévolution retenu pour cette DSP et qui suppose que « le délégataire se rémunère substantiellement des recettes de l’exploitation, augmentées d’une participation communale en compensation des contraintes imposées par la collectivité ». En l’occurrence, les contraintes imposées par la commune sont très faibles puisqu’elles se limitent à la fourniture de places gratuites (120 par an dont 8 au maximum par spectacle, ce qui n’est guère une contrainte pour une salle qui peine généralement à se remplir) et à la mise à disposition de la salle pour 8 manifestations par an. La salle peut aussi être utilisée par des associations mais dans ce cas la location est facturée par l’exploitant…

Dans la nouvelle version de la DSP renouvelée en 2022, la subvention d’équilibre a été fixée à 195 000 € par an, ce qui reste très généreux et devrait encore excéder largement les recettes escomptées, celles-ci se limitant à 76 000 € pour l’exercice 2020-21 et même à 26 000 € seulement cette année ! De quoi fragiliser juridiquement la validité de cette nouvelle DSP puisque la subvention sera vraisemblablement la principale source de rémunération de l’exploitant : espérons que la Chambre régionale des Comptes ne viendra pas y fourrer son nez, comme elle l’avait fait dans la gestion du Centre culturel, et que personne ne s’avisera de déposer un recours contre cette attribution, comme cela a été le cas avec la DSP du Zénith de Toulon, également attribué à ALG en juillet 2020 mais suspendu trois mois plus tard sur ordonnance du Tribunal administratif…

L. V.

Le Maire et le Pharaon…

10 juillet 2022

Nous n’avons pu assister à l’inauguration de l’hôtel de ville de Carnoux, le 2 juillet 2022, en raison d’un engagement de longue date, la visite de l’exposition « Pharaons Superstars » au MUCEM. Magnifique matinée au cœur d’une exposition remarquable : 5000 ans d’Histoire et 300 pièces issues des plus grandes collections françaises et européennes. Comme le rappelle le musée, les Pharaons « peuvent servir de parabole pour illustrer la nature et les voies de la célébrité, rappelant que la renommée est éphémère, versatile et n’a pas toujours à voir avec le mérite historique. »

L’exposition Pharaons superstars au MUCEM (source © Facebook)

Rien à voir avec Carnoux donc… Sauf que des esprits apparemment mal intentionnés ont voulu nous indiquer que, ce matin-là, le télescopage de l’inauguration et notre visite n’était certainement pas fortuit, sous entendant le côté surdimensionné, voire pharaonique de la réalisation municipale.

Les degrés de la pyramide conduisant au parvis majestueux de l’hôtel de ville de Carnoux (source © Facebook)

Ceci nous semble tout à fait injustifié. Une commune a le devoir de disposer d’une mairie fonctionnelle à la hauteur des besoins locaux. Ce n’est pas parce que la commune a vu transférer la plupart de ses prérogatives administratives et politiques à la métropole que le bâtiment municipal doit être riquiqui. Ce n’est pas parce que les communes avoisinantes de même importance ont de petites mairies que l’on doit afficher la même modestie. Cassis, Roquefort-la-Bédoule ou Roquevaire n’ont ni la même histoire, ni le même rayonnement que Carnoux. Et évidemment, ce n’est pas parce que leurs élus n’ont pas la même ambition que nous devrions suivre le même sillon.

Un extrait de La Provence du dimanche 3 juillet 2022

Les mauvais coucheurs raillent ainsi la superficie de l’ édifice (1400 m2) à leurs yeux inhabituelle pour une commune de 6500 habitants. S’appuyant sur des calculs débiles, ils font remarquer que cela correspondrait, pour la population de Marseille, à une surface de près de 200 000 m2, c’est-à-dire une mairie équivalente à 12 fois le MUCEM, 8 fois le centre Bourse, 2 fois l’hôtel du département à Saint-Just qui est déjà un symbole évident de grandeur. Effectivement, une mairie de cette taille ferait certainement jaser. Mais Marseille est Marseille et Carnoux est Carnoux et on ne peut comparer des pommes et des fraises des bois.

Le Maire de Carnoux, à droite,, lors de l’inauguration de l’hôtel de ville, le 2 juillet 2022, avec Jean-Claude Gaudin et Martine Vassal (photo © CPC)

Une autre critique concerne le coût du projet. Elle est tout aussi absurde. Oui, plus de 5 000 € le mètre carré. Mais, même s’il faut rajouter 50 % pour les espaces extérieurs, ce n’est quand-même pas la mer à boire ! Cela fait guère plus que 2 fois le coût du mètre carré du dernier collège construit par le Département à Lançon… Mais ce n’est pas comparable. Oui, ils se sont payé là-bas un architecte internationalement connu, Rudy Ricciotti, mais rien ne prouve que ce collège soit aussi fonctionnel et agréable que l’hôtel de ville de Carnoux. Tout ceci n’est que chicane.

Nous sommes d’accord. On ne peut comparer les coûts de construction des monuments de l’Égypte ancienne avec ceux de l’hôtel de ville de Carnoux. Une pyramide n’a rien à voir avec un cube. Et puis, l’espace de vie et de travail quotidien des habitants évolue vite et il faudra aussi mieux le prendre en compte à l’avenir, non ? Afin de réduire les dépenses injustifiées, nous devrons mutualiser, voire fusionner nos communes. Le nouveau bâtiment pourrait alors devenir le centre administratif de ce nouvel espace… C’est alors, et alors seulement, que nous mesurerons à sa juste valeur l’esprit visionnaire de notre maire.

Marianne et Ramsès

Cet article a été publié le 3 juillet 2022 sur le site Carnoux citoyenne, écologiste et solidaire

Compte-rendu de conférence : du ciel à l’Univers, le long cheminement de la pensée humaine…

6 juillet 2022

C’est dans la salle du Clos Blancheton, totalement occupée par un public à l’écoute que cette conférence a eu lieu, le 27 juin 2022, après une brève présentation de notre conférencier, par le Président du Cercle, qui nous rappela que Jacques Boulesteix, en plus de ses compétences scientifiques en astronomie, a été aussi membre fondateur du Cercle.

Jacques Boulesteix, lors de sa conférence du 27 juin 2022 (photo © CPC)

C’est dans la suite de la précédente conférence sur l’astronomie, en 2018, où JG Cuby nous présenta les outils nécessaires pour observer les phénomènes célestes et la complexité technologique de ceux-ci pour pouvoir explorer les confins de l’univers, que durant cette nouvelle conférence, Jacques Boulesteix nous proposa par une démarche originale de faire un retour sur vingt-cinq siècles d’observation du ciel et des étoiles.

En effet, on constate chez les jeunes (et les moins jeunes) un intérêt particulier sur le besoin de compréhension de notre lointain environnement céleste, où l’imaginaire prend aussi sa place. C’est donc en suggérant une suite de questions simples que se posent en général les enfants que notre conférencier y répond précisément, réponses illustrées par des vues d’astres, d’étoiles, de galaxies, d’une beauté et d’une qualité exceptionnelles. Un exposé étayé par de nombreux diagrammes et animations permettant de mieux comprendre les phénomènes régissant les lois qui sont à l’origine de la création de l’univers et les méthodes scientifiques qui ont permis de les comprendre.

C’est une fausse impression de croire que l’on aurait toujours connu la composition de l’univers. Pourtant toutes les civilisations depuis 25 siècles se sont intéressées à l’observation du ciel mais par manque d’outils mathématiques et de technologies adaptées, l’avancement des connaissances dans ce domaine a été chaotique. Déjà, dans l’antiquité, les Égyptiens, et les Grecs surtout avaient, par la simple observation des solstices, éclipses et autres phénomènes visibles, pu déterminer par la géométrie (trigonométrie), avec une approximation certes relative mais proche de la réalité, la distance de la Terre à la lune ou de la Terre au soleil, ainsi que la rotondité de la terre et avaient commencé à poser les bases de la conception héliocentrique de la course des astres.

Extrait du diaporama présenté en support de la conférence de Jacques Boulesteix

Mais ces débuts prometteurs dans la compréhension des phénomènes astronomiques ont été quasiment stoppés durant 18 siècles à cause du blocage idéologique que le pouvoir religieux a imposé. En effet, les religions monothéistes comme le catholicisme, mettent Dieu créateur du monde, de la Terre comme de l’homme au centre de celui-ci. Dès lors, on ne peut être qu’un hérétique à contester cet argument, d’autant que lorsque nous nous déplaçons sur Terre, celle-ci paraît toujours plate alors que le soleil décrit un parcours bien visible dans le ciel ! Certains y perdirent leur vie à vouloir persister dans leurs théories visionnaires et rationalistes, tel Giordano Bruno, mort sur le bûcher en 1600.

Notre conférencier nous fait remarquer que la terre bénéficie d’une atmosphère propice à l’observation du ciel et de l’espace car si nous étions sur Vénus ou Jupiter, leur atmosphère est constamment troublée par des nuages denses qui nous rendraient aveugles à toute observation lointaine…

Une présentation didactique accessible à tout public

Ce n’est donc qu’à partir du 16e siècle, avec Galilée et Copernic, puis la mise au point de la première lunette astronomique permettant des observations plus précises, modélisées avec des outils mathématiques, que la théorie de l’héliocentrisme a commencé à contrebalancer les conceptions erronées de l’époque. Cependant, de nombreux progrès auront encore été nécessaires pour perfectionner les outils d’observation et interpréter les enregistrements venant de l’espace, afin de concevoir des théories cohérentes régissant les mécanismes célestes.

À partir du 17 ème siècle, la création de télescopes dont le diamètre des objectifs n’a pas cessé de croître jusqu’à aujourd’hui, pour obtenir une précision extrême, ont permis une exploration de plus en plus lointaine de l’univers. Mais cette vision, par cette méthode, ne nous permet d’obtenir une image qu’en deux dimensions, dans le même plan, et les distances séparant les astres ne sont pas déterminables entre eux. Il faut remarquer, qu’hier comme aujourd’hui, nous ne pouvons observer les galaxies, formant l’univers, par l’extérieur de celles-ci.

Les avancées technologiques du 20e siècle ont été prodigieuses et ont permis grâce aux télescopes terrestres, aux radiotélescopes et surtout aux télescopes sur orbite comme Hubble (en fin de vie) ou Webb (récemment mis en service), d’observer les amas de galaxies les plus éloignées : c’est une étape nouvelle dans la compréhension de la formation des étoiles et de leur disparition.

Ainsi il est possible de permettre une observation de l’univers à une distance de 12 milliards d’années-lumière, se rapprochant de l’instant du « big bang ». Les diverses diapositives proposées en support des propos de notre conférencier sur ce dernier point, sont d’une qualité stupéfiante et nous donnent l’impression de naviguer dans l’espace et le temps, une illusion car comment se déplacer à la vitesse de la lumière ?

C’est sur cette question et bien d’autres, qu’un nouveau chapitre est abordé au cours de cette conférence : la lumière a-t-elle une vitesse finie ? Comment déterminer la composition chimique des astres ? Leurs mouvements ? Le sens de l’expansion de l’univers ? L’espace a-t-il une forme particulière ? Difficile d’apporter des réponses précises et définitives car l’astronomie n’est pas une science expérimentale comme les autres. Elle comprend une part d’exercice mental à prendre en compte. Aucune expérience ou vérification en laboratoire n’est possible.

Quelques avancées physiques notoires vers la compréhension de l’Univers

Jacques Boulesteix nous fait un résumé exhaustif de toutes les avancées mathématiques depuis le 16e jusqu’au 20e siècle, qui ont permis de produire des théories modélisant les lois de l’univers. Les premiers pas, dans la compréhension des lois qui interagissent dans l’univers, ont été faits par Ole Roemer, astronome danois (1644-1710) qui, en 1676, a calculé la vitesse de la lumière. Au 19e siècle, c’est Maxwell, physicien et mathématicien écossais (1831-1879), qui a déterminé le caractère ondulatoire de la lumière. Ces lois ont permis ensuite à Georges Lemaître, astronome belge (1894-1966), ainsi qu’à Henrietta Leavitt, astronome américaine (1868-1921), puis à Antoon Lorentz, physicien néerlandais (1853-1928) d’avancer et de déterminer que l’univers était en expansion.

C’est, bien sûr, la théorie de la relativité générale publiée par Albert Einstein en 1915 qui bouleversa les connaissances dans le domaine de l’astronomie, entre autres, en confirmant la théorie de l’expansion de l’univers où le temps et l’espace interagissent selon la vitesse à laquelle on s’y déplace. Toutes ces avancées, obtenues par la simple observation et l’élaboration de lois mathématiques, nous permettent aujourd’hui de bénéficier d’avantages technologiques dans la vie quotidienne comme l’utilisation d’un GPS ou de l’énergie atomique (carburant des étoiles).

Jacques Boulesteix nous fait remarquer qu’il reste encore de nombreuses questions à élucider concernant la matière noire (constituant principal de l’univers) ou les ondes gravitationnelles (dont il reste encore à comprendre la nature). En définitive, nous ne connaissons qu’une partie de la constitution de l’Univers et d’autres théories peuvent expliquer sa création.

En conclusion de cette conférence captivante, notre conférencier par le truchement d’une animation vidéo époustouflante qui simule un voyage à la vitesse de la lumière dans la galaxie où nous remontons l’espace-temps, qui ne s’élargit pas, comme on pourrait le supposer, mais dans lequel l’univers se concentre en un seul amas lumineux !

Une assistance nombreuse et très attentive (photo © CPC)

Cette soirée, alliant science de l’observation et science humaine, fut conclue par un apéritif offert par le Cercle Progressiste aux nombreux participants à cette conférence.

C. Marcarelli

Ce soir à Carnoux, des étoiles dans les yeux…

26 juin 2022

Ce lundi soir, 27 juin 2022 à 18h30, la conférence organisée par le Cercle Progressiste Carnussien dans la salle du Clos BLANCHETON (derrière la mairie) nous incitera à lever les yeux vers le ciel et à nous plonger dans cet immense cosmos qui nous entoure et qui a, de tout temps, fasciné l’esprit humain.

Du ciel à l’univers, le long cheminement de la pensée humaine, tel est le titre de cette conférence où il sera notamment question de cette longue évolution scientifique et intellectuelle qui a poussé les hommes de toujours à s’intéresser aux étoiles accrochées à la voûte céleste et à leurs mouvements complexes et changeants. Des bergers aux navigateurs, tous ont observé et se sont interrogés, suscitant tant d’interrogations que l’astronomie a pris, dès l’Antiquité la plus ancienne, une place majeure dans la curiosité humaine, devenant rapidement l’une des disciplines scientifiques importantes, où l’intelligence a pu exercer ses talents et faire rapidement progresser la connaissance globale.

Cette conférence sera animée par Jacques BOULESTEIX, astrophysicien, ancien directeur de recherches au CNRS, issu du Laboratoire d’astrophysique de Marseille dont les travaux sont justement à l’honneur dans un article récent publié cette semaine par La Provence.

Car Marseille fait partie de ces lieux où l’astronomie rejoint l’Histoire. C’est de là que serait parti l’explorateur grec Pyhéas, quelques 3 siècles avant J.-C. dans son voyage vers les mers du Nord dont le manuscrit s’est malheureusement perdu au fil du temps, peut-être dans l’incendie de la bibliothèque d’Alexandrie. Son périple le long des côtes scandinaves et sans doute jusqu’à celles de la lointaine Islande a permis de découvrir bien des nouveautés à une période où les frontières habituelles du « monde civilisés » s’arrêtaient aux Colonnes d’Hercule, notre détroit de Gibraltar actuel.

Portrait de l’explorateur massaliote Pythéas, par le sculpteur Auguste Ottin, en 1959, sur la façade du palais de la Bourse à Marseille (source © Tourisme Marseille)

Ses observations du soleil de minuit et ses descriptions très précises des marées océaniques qu’il est l’un des premiers à relier aux mouvements de la Lune, feront date. De même d’ailleurs que ces calculs très précis de la latitude terrestre à l’aide d’un gnomon, autrement dit un simple piquet en bois dont il mesure les ombres portées grâce au théorème de Pythagore ! Ses calculs de la latitude de Marseille s’avèrent d’une justesse remarquable pour l’époque, comme le confirmera au XVIIe siècle son lointain successeur, l’astronome français Pierre Gassendi !

Au XVIIe siècle justement, Marseille voit l’édification du premier observatoire dans l’arsenal des galères, sur le Vieux-Port, déplacé peu après dans l’enceinte du collège des jésuites, montée des Accoules. C’est là qu’en 1789 est embauché comme concierge un jeune Marseillais né dans les Hautes-Alpes, du nom de Jean-Louis Pons. Curieux de nature et doté d’une excellente acuité visuelle, il construit sa propre lunette astronomique en observant ses nouveaux collègues.

Jean-Louis Pons, le découvreur de comètes… (source © Aix-Planetarium)

Et en 1801, il découvre ainsi une nouvelle comète ! Il se prend au jeu et finira pas découvrir au total pas moins de 37 comètes, dont 23 depuis Marseille : un record mondial qui ne sera sans doute jamais égalé et qui lui vaut d’ailleurs, d’être nommé directeur adjoint de l’Observatoire impérial de Marseille en 1813…

Un observatoire qui, en 1864 s’est replié sur le site du palais Longchamp pour y être moins gêné par la pollution lumineuse de la Ville, avant que ne soit installé en 1937 le site de Saint-Michel l’Observatoire, en Haute-Provence, à une centaine de kilomètre au nord de Marseille.

Télescope géant au Chili, de 39 m de diamètre, dans le désert d’Atacama (source © Chile excepcion)

Même il faut aller de plus en plus loin de l’activité humaine pour espérer retrouver de nous jours des conditions d’observations correctes de l’Espace… C’est désormais au fin fond du désert d’Atacama, au Chili, que l’Homme installe ses télescopes géants, quand il ne les embarque pas à bord de sondes spatiales pour se rapprocher au plus prêt de la source.

Assurément, le chemin parcouru depuis Pythéas, notre lointain ancêtre massaliote, est long et mérite d’être retracé : ce sera chose faite ce soir à Carnoux, pour cette conférence inédite, tout public et en accès libre : alors, n’oubliez-pas de venir !

L. V.

Téléthon 2021 : Katulu joue sur le suspense…

13 décembre 2021

Cette année, comme à son habitude, le club de lecture « KATULU ? », composante du Cercle Progressiste Carnussien, a organisé dans le cadre de ses activités une séance publique, le 3 décembre 2021, consacrée à la présentation de romans sélectionnés par les lectrices sur le thème original : « Le suspense dans le roman ». Le détail des analyses est accessible : .

Présentation de Katulu ? le 3 décembre 2021 par Marie-Antoinette Ricard (photo © CPC)

En plus de l’intérêt littéraire de cette manifestation, le public a pu exprimer sa générosité au profit de l’AFM-Téléthon car cette séance était inscrite au programme des manifestations 2021 organisées par le Lions Club en collaboration avec la ville de Carnoux-en-Provence, suivie le lendemain par une vente publique de livres d’occasion, toujours au profit de l’AFM Téléthon.

Au cours de cette séance publique les lectrices de Katulu ? ont su faire partager les émotions esthétiques que révèlent ces romans à énigmes, romains noirs ou thrillers, pas forcément catalogués comme « romans policiers », qui questionnent sur notre identité, avec un style souvent direct ou décrivant des personnages originaux, nous entraînant dans des milieux interlopes aux langages particuliers, parfois même où l’auteur est un personnage du récit (reportage d’investigation) dont l’épilogue reste inquiétant.

Un public venu partager avec Katulu ? son goût pour le suspense dans les romans (photo © CPC)

Les six ouvrages suivants qui ont servi de support à cette lecture publique sont les suivants :

Trois jours et une vie de Pierre Lemaître (prix Goncourt 2013), présenté par Nicole Bonardo ;

Article 353 du Code Pénal de Tanguy Viel (Grand prix RTL-LIRE, prix François Mauriac), présenté par Marie Antoinette Ricard, également un roman à énigmes sur un suspens juridique ;

La Police de fleurs et de la forêt de Romain Puértolas (prix Jules Verne), présenté par Mireille Barbero, un roman à suspens loufoque ;

Paname underground de Zarca, présenté par Roselyne Salle, un roman noir argotique ;

Pars vite et reviens tard de Fred VARGAS (prix des libraires),présenté par Annie Monville San Nicolas, un roman policier d’atmosphère ;

Dans la peau d’une Djihadiste de Anna Erelle, présenté par Cécile Tonnelle, un récit, un reportage d’investigation qui se lit comme un thriller.

A l’issue de cette séance, un apéritif offert au public a permis de commenter, à loisir, les impressions sur ces romans et récits dans une ambiance conviviale.

Trois jours et une vie

Pierre Lemaitre

C’est Antoine, le héros de ce roman, il a douze ans et il vient de tuer Rémi son ami sept ans… La force du roman est dans cetragique. Il a suffi de trois jours : la mort d’un chien, un orage violent, une catastrophe naturelle l’événement grain de sable, pour que tout bascule, que le destin tranquille d’Antoine s’efface.

Ce roman opère sur nous le charme de son genre. Il s’agit d’un polar, un roman noir, à la facture originale car nous détenons le secret dès les premières pages. L’auteur installe une complicité entre nous et le héros. Il nous plonge dans la sidération parfaite face à ce mal absolu, ce crime qui s’incarne dans un enfant à la gueule d’ange et la mort injuste du petit Rémi. Le suspense ici n’est pas de trouver l’auteur du crime mais de côtoyer, regarder, juger Antoine et le monde qui l’entoure.

Lemaître nous met face aux limites de nos choix, à l’ambiguïté de nos sentiments, aux paradoxes de nos opinions, il ajoute dans son récit le poids des secrets et des hasards qui justifient autant nos conduites que nos jugements. A travers « Trois jours et une vie » il éveille donc tour à tour indulgence, pardon, sanction, doute, émotion. Il nous plonge ainsi dans un suspense psychologique.

Le roman décrit l’ennui, la misère d’une ville de province. Il pose son regard sur les conflits de classes d’une société étriquée au fond d’une province pauvre, cancanière. Il jette un œil ironique sur les autorités locales : maire, médecin, curé, gendarmes, tous empêtrés dans leurs rôles et aveugles finalement devant la vérité qui est là tout près d’eux : ils ne découvrent pas le criminel ! Comment soupçonner Antoine élevé sans père, bon élève, bon fils d’une mère besogneuse, la sage Mme Courtin. Comment le condamner ?

Ce roman présente donc un criminel très ordinaire dans petite ville banale. Le roman à travers sa galerie de portraits montre ici toute sa richesse réaliste et ironique et nous tend un miroir de nos sociétés. L’art de Pierre Lemaître est de semer tels des petits cailloux, les détails, les faits petits et grands qui causent en cascade une série de troubles et de rebondissements. Il relate des actes de la vie quotidienne qui ailleurs seraient sans conséquence et qui ici déclenchent des tragédies. L’auteur tout au long du récit va ainsi faire surgir péripéties et incidents, autant d’obstacles à l’éclosion de la vérité. Antoine finira-t-il par être confondu, puni ? La force de ce roman est dans ce mouvement lent des rebondissements inattendus. Cette curiosité bouleversée par l’ordre du monde qui nous échappe.

A travers cette histoire Lemaître pose non seulement un regard sombre sur nos défaillances : Police, Justice, Église, Morale, nos petits arrangements, nos lâchetés, nos compromissions. Mais aussi notre fragilité avec cette part irréductible de hasards qui pèse sur nos destins, cette part de fatalités, de déterminisme. Il nous rappelle qu’il suffit de peu, de rien pour nous faire basculer vers l’insondable, vers l’irrésistible. La conscience veille mais la justice est-elle passée pour autant ?

Nicole B

Article 353 du Code Pénal

Tanguy Viel

Le décor est posé dès les premières pages : le meurtre… ou l’accident ? Un bateau de 9 m, à 5 milles des côtes. A son bord deux hommes dans la cinquantaine relèvent des casiers à homard. L’un d’eux tombe à l’eau. L’autre Martial Kermeur pousse la manette des gaz, rentre au port… et attend la gendarmerie.

Le récit est vif, direct et le lecteur s’investit dans l’histoire. Puis c’est l’accusé face au juge : un long monologue. A la première personne il parle au juge, il se parle à lui-même. Il explique, il constate, se dévoile, garde ses secrets. Une écriture adaptée au personnage : un quinquagénaire, ouvrier licencié des chantiers navals, courageux, bosseur. Par petites touches et longues phrases on découvre le pourquoi et le comment des usures quotidiennes.

Ce roman, on pourrait le qualifier de roman social dans la France des années 80, les années « fric » et la question : la violence physique est-elle légitime face à la violence des puissances de l’argent ? Pour comprendre l’épilogue, il faut lire la narration de la désindustrialisation d’une région, de la lutte des ouvriers, le marasme, la déchéance, la honte collective et personnelle. Cet épilogue c’est l’impression de la marée montante qui avance calmement mais inexorablement balayant tout sur son passage, comme une revanche, la revanche sur le monde de l’argent, sur le capitalisme aveugle broyeur des hommes et des âmes.

« Quand je regarde la mer depuis la fenêtre de ma cuisine, quand je respire l’air libre de la mer qui se prosterne en contrebas, je récite à voix haute les lignes de l’art. 353, comme un psaume de la bible écrit par Dieu lui-même, avec la voix du juge qui résonne encore à mes oreilles, lui, me regardant plus fixement que jamais, disant, un accident, Kermeur, un malheureux accident. »

Un livre d’une force et d’une intensité impressionnantes non seulement par les idées qu’il défend mais aussi par son style d’écriture.

Marie-Antoinette

La police des fleurs, des arbres et des forêts

Romain Puértolas

Romain Puértolas est capitaine de police. Son premier roman « L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire » a tenu, plusieurs semaines, la première place des livres les plus vendus. Publié dans 50 pays il a été adapté au cinéma en 2018.

Il ne faut pas se fier au titre de « La police des fleurs, des arbres et des forêts », publié en 2020, titre qui s’annonce comme le premier alexandrin d’un sonnet bucolique. Il est préférable de se concentrer sur le mot police, car il s’agit bien d’une enquête ouverte suite à la découverte du corps démembré d’un certain Joël, 16 ans, retrouvé dans la cuve d’une usine de confiture, seule industrie d’un petit village perdu quelque part en France.

Dès le départ on est étonné par la placidité et l’émotion mesurée des villageois face à un crime aussi affreux. Joël était un être atypique ! Il fuguait souvent, habitait chez l’un chez l’autre, disparaissait, reparaissait. On évoque une certaine maltraitance de la part de l’un de ses hébergeurs. L’assistant du jeune policier n’est autre que le garde-champêtre, amateur d’herbier plutôt que d’enquêtes criminelles. On apprend que c’est le vétérinaire qui a réalisé l’autopsie et qui a fait enterrer Joël.

Techniquement, sur le déroulement de l’enquête rien ne choque. On sent le policier percer sous l’écrivain, cela donnant une certaine crédibilité à l’affaire plutôt déroutante, en augmentant la perplexité du lecteur. Grâce à la vitalité et à la spontanéité des personnages, on se plaît de plus en plus dans cette enquête burlesque, dans ce village perdu sans nom, comme le pauvre Joël, sans parents et sans nom de famille. L’inspecteur tombera sous le charme de la fleuriste qui va lui donner quelques leçons de botanique, entre autres. L’amour sèmera des pétales de gaillarde, belle fleur rouge sombre à pointes jaunes qui, par le fruit du hasard savamment dirigé, sera la pièce à conviction qui permettra à l’inspecteur de dénouer l’affaire.

L’auteur a semé des indices volatiles tout au long d’une histoire déroutante, ambiguë, d’une enquête improbable, brouillant les cartes sans cesse. Cependant dès les premières pages on était prévenu : une histoire policière pas comme les autres… la découverte du coupable n’est pas… disons… le plus important… il y a une grande surprise à la fin. Oui il y a une surprise qui ne tient pas dans un pochette mais plutôt dans un chaudron de confiture. Attention si vous y mettez le doigt vous irez jusqu’au bout sans répit.

Mireille

Paname underground

Zarca

Paname underground paraît en 2017 aux éditions La Goutte d’Or sous une couverture élégante, jaquette noire et bande rouge, qui évoque la couverture de la célèbre série noire Gallimard. L’année suivante, le prix de Flore attribué à un jeune écrivain prometteur assure le succès du livre et de la nouvelle maison d’édition créée pour la circonstance par trois copains. L’un d’eux est l’auteur. Il a trente ans et s’appelle Johann Zarca.

A vingt ans, il a quitté sa banlieue bourgeoise de Bry-sur-Marne pour une école parisienne de journalisme qu’il l’abandonne rapidement. Il vit de petits boulots, fréquente le Bois de Boulogne by night et y trouve la matière de son premier roman en langue argotique : Le Boss de Boulogne paru aux éditions Don Quichotte en 2013. Et pourquoi pas un guide des quartiers chauds de Paname?

A l’instar de ses prédécesseurs et « pour palper du blé en scratchant vite fait un petit guide » Zarca plonge dans ce Paris des travailleurs ou des loosers, ce « Paname underground » sans arrondissement défini. Il est à l’écoute d’une population bigarrée causant l’argot parisien. Il part de Saint-Denis street où marnent des gagneuses surveillées par leurs macs. Il loge un temps au Love Hôtel où le rejoint parfois la jolie tapineuse Dina, « sa pote, son amie et plus que ça ». Puis en cémer, en bécane, en tromé, il trace avec ses soces, s’arrache, jacte avec ses potos et enfin les interroge parce qu’« un man a essaye de le fumer! Il s’est arrêté en bécane a sorti un brelic et lui a tiré dessus ».

Il s’inquiète plus encore en apprenant que Dina est aux urgences. Se précipite à Lariboisière où Dina agonise d’une overdose, à cause d’une piquouze dans le bras. Impossible ! Elle ne touchait pas à l’héroïne ! Alors qui a voulu sa mort ? Il part pécho des renseignement. Il traîne à Belleville chez les lascars ennemis des vendeurs de fringues de Besbar, prolonge vers la Chapelle où zonent les toxicos et où s’approvisionnent les drogués des beaux quartiers. Seul, il va chercher le coupable.

Il traverse la Seine et pénètre dans les backrooms de Montpar et de Saint-Mich où, grâce à Seb, un vieux copain du Val de Marne, il visite les fachos et les néonazis qui s’encanaillent dans leurs vestes cossues et avec leur « portecase » de luxe. Il repart rive droite pour assister à Auber à un combat interdit au milieu d’un cercle de fans. Les parieurs sont des renois, des rebeus et des toubabs. Du nord au sud et même aux Catacombes, il chasse l’indice, mais rien.

Enfin dans son cerveau embrumé se fait un lien. Pour Zarca, c’est la déglingue, l’écœurement ! Il a pas besoin des Keufs. Il tient la vérité, veut rendre justice. Alors au calibre, au surin, en combat singulier, « l’écrivain » dessoude tous les responsables de la disparition de Dina. C’est glauque, voir bien dégueu… Mais on est prévenu au début du roman.

L’auteur ne fait pas de psychologie fine, pas de sentimentalisme. L’histoire de Dina n’est que le fil rouge qui introduit une déambulation dans la capitale. Les faits bruts s’accompagnent de dialogues sommaires entre des individus appartenant à un groupe. Chaque groupe humain est une entité subissant les aléas chaotiques d’une vie marginalisée. Leur langage argotique très naturel et très moderne adoucit la brutalité du récit. C’est un voile jeté sur la dureté d’une vie difficile sans possibilité et sans espoir. Le vrai sujet d’un livre qui attire sans séduire. Cimer Zarca pour ce renouvellement du roman noir. Tu as bien mérité ta parution en Poche. Bravo, Mec.

Roselyne

Pars vite et reviens tard

Fred Vargas

Fred Vargas est le pseudonyme, évoquant Ava Gardner dans la « Comtesse aux pieds nus », de Frédérique Audoin-Rouzeau. Elle écrit depuis 35 ans. En 2008 elle battait un record : plus d’un million de ses ouvrages étaient vendus. «Pars vite et reviens tard », paru en 2001, a reçu le prix des lectrices de Elle et le prix des Libraires.

L’histoire se passe sur la place Edgard Quinet à Montparnasse. Un vieux marin, Joss Le Guern, y a pris l’habitude de lire des nouvelles qu’on lui glisse dans une boite aux lettres fixée à un tronc d’arbre. Les gens du quartier y proposent des trucs à vendre (œufs, meubles, livres…). On y pose des questions, on s’engueule entre voisins, on y fait des développements pseudo-philosophiques.

Soudainement le ton des nouvelles change : on y sent une angoisse qui monte. Les textes parfois en latin ou en ancien français prédisent des catastrophes imminentes. La police va s’en mêler et c’est là qu’on va découvrir un commissariat parisien avec ses flics plus ou moins originaux :(personnages principaux de tous les romans suivants de Fred Vargas). A sa tête, Jean-Baptiste Adamsberg, rêveur pyrénéen, à la vie sentimentale déglinguée qui flaire la solution de l’enquête en flânant sur les bords de Seine. Son adjoint, Adrien Danglard, un veuf, père de cinq enfants qui noie sa solitude dans le vin blanc. Et puis tous les autres, Violette Retancourt la fidèle enquêtrice, Veyrenc qui s’exprime en alexandrins etc…

L’enquête se poursuit avec ses innombrables digressions entre Provence, Normandie ou Québec. L’angoisse monte encore avec l’apparition de signes cabalistiques sur les portes de certains immeubles dont un 4 inversé qui inquiète le quartier.

Je ne veux pas vous en dire plus ni déflorer la conclusion qui, je vous l’assure, sera cataclysmique, mais je vous conseille de commencer par ce roman si vous ne connaissez pas encore Fred Vargas qui a le don de croquer une série de marginaux, clodos, misanthropes de la plus belle eau ! Ce qui fait selon moi, le charme essentiel de son écriture.

Annie

Dans la peau d’une djihadiste

Anna Erelle

Anna Erelle est l’auteur de ce livre, mais ce n’est pas sa vraie identité. Elle est journaliste ou plus exactement pigiste dans deux journaux parisiens. Elle est chargée de rendre compte de ce que vivent les familles dont les enfants sont partis en Syrie. A la suite d’un échec de diffusion d’un article qu’elle avait écrit, cette journaliste décide d’essayer elle-même de se faire passer pour une jeune fille convertie récemment à l’Islam sous le nom de Mélodie et de prendre contact avec Daech par Internet, ceci en accord avec la direction de son journal.

Elle va tomber de façon extrêmement rapide et facile par Internet sur un chef djihadiste qui va la harceler, nuit et jour, la féliciter pour sa beauté, lui promettre très rapidement le mariage et la vie facile en Syrie en accord avec l’Islam, avec la soumission de la femme et évidemment la guerre contre les impies. Elle se dédouble : Mélodie, la jeune fille en mal de trouver une raison de vivre qui va très vite être dominée par ce garçon et la journaliste Anna qui cherche à approfondir la technique de recrutement d’une jeune fille par un djihadiste chevronné, imbu de lui-même et sûr de lui dans sa faculté de séduction.

Le livre détaille les relations qui se nouent par skype entre cette pseudo jeune fille de 20 ans et cet homme de 38 ans. Les rendez vous se passent en présence d’un photographe du journal qui se tient en dehors du champ de la caméra de Mélodie. Le récit se déroule pendant un mois très intense que la journaliste va vivre de façon schizophrène. A plusieurs reprises, son photographe veut la persuader d’arrêter ce reportage. Elle refuse et veut aller jusqu’au bout. Comme on s’en doute, Bilel découvre qu’il a été roulé et entre en furie noire contre Mélodie à qui il envoie des messages de haine. Anna devra donc se cacher, pour éviter de possibles représailles.

Un livre qui se lit très vite comme un thriller, avec des moments très intenses pour ne pas soulever de soupçons du côté de Bilel, la chambre, les bruits divers et surtout quand elle est à Amsterdam pour rejoindre la Syrie où tout doit être improvisé avec les mesures nécessaires pour ne pas pas être repéré  : les téléphones, les réseaux… Ce livre met bien en évidence le rôle de première importance que jouent les réseaux sociaux auprès des jeunes prêts à vivre une aventure qui va les sortir de la morosité de leur vie, de leur non reconnaissance par leur entourage, répondant à des arguments finalement relativement peu convaincants pour des personnes adultes… Comment lutter contre ces enrôlements que l’on sait très importants, quand on voit aujourd’hui qui sont les auteurs des attentats de ces dernières années ?

Cécile

Z : de Jean Zay à Costa-Gavras, l’Histoire zozote

4 décembre 2021

Avec la lettre Z, l’Histoire zozote souvent. Cette lettre, la dernière de notre alphabet, a toujours posé problème. Son exotisme, qui lui vaut d’être épelée Zoulou dans l’alphabet international, ne masque pas une certaine inquiétude due à son aspect acéré, aussi tranchant qu’une dent de scie, aussi inquiétant qu’une signature de la pointe d’une épée.

Z comme don Diego, une bande dessinée parodique de Zorro écrite par Fabcaro et illustrée par Fabrice Erre (source © éditions Dargaud)

Et si elle traîne en dernière place, c’est évidemment parce qu’elle a fait polémique. Les romains, qui s’étaient inspirés de l’alphabet grec (caractère ζήτα), l’ont supprimée durant trois siècles, puis rajoutée par commodité, avec le Y, pour les mots empruntés au grec et contenant un phonème étranger au latin.

Martianus Capella (III 261) rapporte que c’est Appius Claudius Caecus (censeur romain en 312 av. J.-C.) qui aurait donné l’ordre de supprimer cette lettre : « z uero idcircuo Appius Claudius detestatur, quod dentes mortui, dum exprimitur, imitatur » [Appius Claudius repoussa ce Z, parce que, quand il était prononcé, il imitait les dents d’un mort]. Tout est dit. Le Z faisait déjà peur.

Après ça, même si zéro est le seul nombre qui ne puisse être négatif, il ne faut pas s’étonner que le Zirconium soit si toxique, que le Zeppelin ait explosé, et que le gaz Zyclon B ait contribué d’une manière aussi efficace et criminelle à la Shoah.

DVD du film réalisé par Costa-Gavras en 1969 avec Yves Montand et Jean-Louis Trintignant

Mais la lettre Z, c’est aussi autre chose. C’est d’abord ce remarquable roman au sobre titre « Z » de l’écrivain grec Vassílis Vassilikós, paru en 1967 et porté à l’écran par Costa-Gavras en 1969. Ce livre passionnant raconte l’assassinat du député grec de gauche Grigoris Lambrakis en mai 1963 à Tessalonique, organisé par des éléments de la police et de la gendarmerie et camouflé au départ en accident. Ce triste fait réel n’était que l’avant-goût d’un épisode encore plus dramatique pour la Grèce, le coup d’état militaire qui plongea le pays dans l’ombre fasciste de 1967 à 1974. La dictature s’installe. Des tribunaux militaires extraordinaires sont créés dans dix grandes villes de Grèce. Les partis politiques et syndicats sont interdits, les opposants politiques, pourchassés, sont placés en résidence surveillée, emprisonnés, déportés sur des îles désertes de l’Égée. Plus de six mille détenus sont envoyés à Yaros «l’île du Diable» où la torture est alors une pratique courante.

La lettre Z, c’est aussi Jean Zay, ministre de l’éducation nationale du Front Populaire, assassiné en 1944 par la milice de Pétain. Afin qu’il ne soit pas identifié, les tueurs le déshabillent, lui ôtent son alliance, jettent sa dépouille dans la crevasse du Puits-du-Diable et y lancent quelques grenades pour cacher le corps par des éboulis.

Le ministre Jean Zay dans son bureau (source © Archives nationales)

Résistant, républicain et humaniste, Jean Zay entrera en 2015 au Panthéon. Il aura créé le CNRS, le musée de l’Homme, le festival de Cannes, le musée d’Art moderne et a été l’initiateur de l’ENA. Il favorisa la création artistique et défendit les droits des écrivains. Il fut sans relâche violemment attaqué par l’extrême-droite française, comme anti-français, anti-munichois, juif et franc-maçon.

La lettre Z n’est certainement pas condamnée à la tragédie. Mais, alors que certains tentent toujours de réhabiliter Pétain et excusent les putsch militaires, l’actualité politique nous rappelle que l’histoire peut toujours se répéter.

Sans une grande vigilance, l’avenir pourrait aussi ressembler à un mauvais film de série Z…

J. Boulesteix

Cet article est issu du site Carnoux citoyenne, écologiste et solidaire

Même les gendarmes fêtent Halloween…

1 novembre 2021

Décidément, les traditions se perdent dans la Gendarmerie nationale. Dans le Vaucluse, les gendarmes n’ont pas hésité, le temps de la fête d’Halloween, à délaisser la couleur bleu profond de leur parc de fourgonnettes pour repeindre l’un de leurs véhicule d’un orange pétant et le décorer de citrouilles, de chauve-souris et de chats électrisés de peur. Le webmaster en charge du site Facebook de la gendarmerie de Vaucluse s’est même laissé aller à commenter ainsi le nouveau look de la camionnette de la brigade : « Si trouille surgit devant vous, nous serons présents »…

La camionnette-citrouille de la gendarmerie (photo © Gendarmerie de Vaucluse / France 3 régions)

Un tel humour débridé de la part de joyeux pandores en goguette ne laisse d’ailleurs pas d’interroger sur l’état d’esprit des forces de l’ordre dans ce département, peut-être victimes d’une substance illicite qui aurait été glissée par mégarde dans un lot de bonbons traînant dans les bureaux de la caserne ?

Toujours est-il que cet humour vaguement potache qui semble avoir saisi les gendarmes d’Avignon témoigne au moins de la percée que semblent faire les festivités d’Halloween dans notre société laïque à la Française. Ce rituel chrétien purement anglo-saxon dont le nom est une contraction de l’ancien anglais All Hallows’Eve, autrement dit, « la veillée de la Toussaint » est de fait introduit avec plus ou moins de succès en France depuis les années 1990, comme une illustration directe de l’influence du soft-power américain.

Comme toutes les fêtes folkloriques, celle-ci a totalement perdu au fil du temps son caractère religieux initial, surtout dans les pays où elle ne résulte d’aucune tradition ancrée. On en a retenu que les rituels les plus marquants comme cette habitude de creuser des citrouilles en forme de tête grimaçante éclairée de l’intérieur par une bougie : une belle aubaine pour les producteurs de cucurbitacées, sauf néanmoins en France où le débouché principal de ces légumes reste la soupe de potiron et les graines de courges grillées à déguster à l’apéro : chacun sa spécialité !

La citrouille sculptée, incontournable symbole d’Halloween (source © Savez-vous planter chez nous ?)

Traditionnellement d’ailleurs, les Irlandais et les Écossais, qui sont à l’origine de l’importation de la fête d’Halloween aux États-Unis, au milieu du XIXe siècle, utilisaient plutôt pour cela des navets de type rutabaga, car c’était le légume le plus répandu dans leurs contrées. Leur découverte de la citrouille à leur arrivée sur le continent américain leur a bien vite fait changer d’habitudes, tant il est plus aisé d’évider une courge qu’un navet, avec un résultat nettement plus seyant… D’ailleurs, en Belgique, ce sont des betteraves que l’on creuse ainsi pour les éclairer d’une bougie, comme quoi les traditions folkloriques savent s’adapter aux particularités locales !

Un Jack-o’-lantern traditionnel creusé dans un navet, exposé au Museum of Country Life en Irlande (source © Sciences et Avenir)

Une chose est sûre, partout où l’on fête désormais Halloween, les fournisseurs de bonbons et de chocolats se frottent les mains. De manière générale, le secteur de la confiserie est en pleine expansion un peu partout, sans doute un effet compensateur de la crise mondiale ? Mais à Halloween, la tradition qui consiste pour les enfants à faire du porte à porte, grimés en sorcières ou en squelettes effrayants, exigeant leur lot de bonbon aux cris de Trick or Treat, autrement dit « des bonbons ou un sort ! », est un excellent dopant pour les ventes de confiserie industrielle. Traditionnellement, les Irlandais se contentaient de noix, de noisettes et de pommes, mais les temps ont bien changé…

Trick or treat ! Une tradition d’Halloween fortement implantée sur le sol américain (photo © Graham Hughes / The Canadian Press / Trail Times)

La signification même de la fête a fortement évolué au fil des siècles. En France, elle a évidemment perdu tout son caractère religieux pour revêtir des aspects plutôt ludiques, inévitablement teintés de connotations purement commerciales. Le déclin de la pratique religieuse rend d’ailleurs la fête même de la Toussaint assez incongrue. Une fête qui est pourtant solidement ancrée dans le paysage catholique depuis que le pape Grégoire IV l’eut fixée, une fois pour toutes, au 1er novembre. Mais une fête que le commun des mortels confond généralement avec la fête des morts, initiée par les moines de Cluny et instaurée depuis l’an 1048 le lendemain, 2 novembre. C’est ce jour-là que les catholiques honorent leurs défunts en allant fleurir leur tombe au cimetière, faisant cette fois le bonheur des vendeurs de chrysanthèmes…

Il n’en demeure pas mois que cette soirée du 31 octobre, au cours de laquelle les Irlandais puis les Américains, ont pris l’habitude de se déguiser en fantômes ou en squelettes effrayants, fait référence clairement à un retour des morts, au point que certains y ont vu une résurgence de la fête celtique de Samhain, qui se déroulait traditionnellement à cette même époque, maquant la fin de l’année celte. Les traditions du monde celtique imaginaient une immortalité de l’âme et César lui-même l’avait noté, lors de la guerre des Gaulles, constatant que « les druides veulent surtout persuader que les âmes ne meurent point, mais que des uns elles passent à d’autres après la mort. Ils pensent que c’est par cette croyance que principalement on excite le courage en ôtant aux hommes la crainte de la mort ».

Enfants déguisés pour Halloween (source © Parents)

Une croyance bien pratique pour faire de bons petits soldats et encore en vigueur dans bien des milieux où l’on a toujours besoin d’un kamikaze prêt à se faire exploser en espérant aller directement au paradis… Toujours est-il que les Celtes qui peuplaient avant l’ère chrétienne l’Irlande, la Grande-Bretagne et le nord-ouest de la Gaulle, croyaient que lors de la fête de Samhain, les esprits des morts pouvaient revenir et communiquer avec les vivants. On se déguisait alors de manière effrayante pour passer inaperçu si l’on croisait ainsi un revenant et on se bourrait les poches de fruits secs et d’offrandes pour les lui offrir afin de l’amadouer.

Il en est resté cette atmosphère de doute et de confusion où l’on ne sait plus trop, lorsqu’on croise un véhicule affublé d’une citrouille, s’il s’agit réellement de la maréchaussée…

L. V.

Katulu ? n° 64

23 octobre 2021

Le cercle de lecture carnussien Katulu ? est en pleine activité et publie ses dernières notes de lecture, issues de ses réunions de juin à septembre dernier. Un retour sous forme de commentaire sur un livre déjà redécouvert dans le numéro précédent de Katulu ? et des analyses sur de nouveaux livres, récents ou non, que nos lecteurs de Katulu ? ont plaisir à vous faire partager.

Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (Katulu-64). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos derniers coups de cœur de lecteur, venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence !

Quatrevingt-treize

Victor Hugo

Le titre du livre lui-même ou plutôt l’orthographe du titre est, depuis un siècle et demi un vrai sujet pour les spécialistes de Hugo : « Quatrevingt-treize » pour Hugo (il est le seul à utiliser cette graphie). En fait la graphie de Victor Hugo, dont on ignore encore la raison, est un « hugolisme », une coquetterie littéraire, pourrions-nous dire. Car envers et contre tous, Victor Hugo, dans toute sa correspondance et toute sa vie, s’est accroché à cette orthographe qui lui est propre et qui n’était déjà pas commune à son époque.

Certains historiens estiment que cette coquetterie est un pied de nez à l’Académie Française (qu’il intégra en 1841) puisque la graphie est postérieure à 1850 et qu’elle est absente des 15 premiers tomes de ses œuvres publiés à l’origine par Charles Furne. Hugo, rancunier, n’aurait pas oublié que, vainqueur d’un concours de poésie organisé par l’Académie en 1817, il en eut été écarté en raison de son jeune âge. D’autres rapprochent cela des messages subliminaux dont Hugo aimait parsemer ses ouvrages, souvent humoristiques (il aurait voulu se moquer l’Académie).Voici donc comment un simple titre peut révéler la personnalité d’un auteur connu pour son irrévérence, son humour et son non-conformisme.

Notes de Jacques B.

Marina A

Eric Fottorino

En 2017 Eric Fottorino, lors d’un voyage à Florence, a découvert, un peu par hasard, une exposition consacrée à la vie et l’art corporel de Marina Abramovic, phare du « Body Art », héroïne de la « performance ». L’auteur transforme ce qui fut pour lui une expérience personnelle en un roman fascinant.

La première partie est un reportage journalistique sur Marina A. Ses actions radicales explorant et repoussant les limites physiques sont « un art unique et éphémère ». Elle risque sa vie, elle lance des alertes avec son corps. Dans la deuxième partie, l’auteur par le biais de personnages romanesques fait part de sa démarche émotionnelle face à ces performances : l’art peut-il changer, bouleverser la vie de quelqu’un ?

Marina A d’origine serbe, qui a vécu l’oppression communiste, a voulu, par la fragilité du corps, par sa vulnérabilité, par la mise en danger de soi, prouver que l’on est rien sans l’autre. L’essentiel : avoir besoin, avoir peur, avoir confiance en l’autre, le fascinant cheminement l’un vers l’autre.

« Chaque performance me rappelait ce que j’avais trop longtemps oublié : l’existence de multiples chemins pour atteindre une vérité, des chemins qu’on devait emprunter en enfilade sans jamais renoncer ni se décourager… et tant pis si certains nous réservaient de douloureuses épreuves.

Elle me disait… qu’il existait une façon baroque de vivre sa vie … L’existence parce qu’elle était incertaine, était d’abord une aventure. »

Marie-Antoinette

BECOMING

DEVENIR

Michèle OBAMA

Après une préface qui annonce son retrait de la vie politique, l’ancienne Première dame des États-Unis d’Amérique raconte son parcours dans un livre parfaitement structuré en trois parties :

– Devenir moi : de Chicago, quartier de South Side, où Michèle Robinson naît et grandit dans le cocon d’une famille noire middle-class, jusqu’à l’université de Princeton puis Harvard. Puis le travail d’avocate dans un gros cabinet d’affaires de Chicago et la rencontre avec un stagiaire hyper diplômé, un type avec un drôle de nom : Barak Obama.

– Devenir nous : L’histoire d’un couple aux deux fortes personnalités complémentaires, rencontre d’un pur intellectuel avec une femme d’action ; leur entente, leurs concessions, leurs visions communes ou personnelles. Le soutien inconditionnel de Michèle à Barak pour la campagne politique sénatoriale puis la présidentielle.

– Devenir plus : La conquête et l’élection. La vie sous cloche de verre à la Maison Blanche. Le rôle et les actions de la Première dame dans la voie étroite laissée à une épouse de Président : actions pour les femmes, pour les enfants et contre la discrimination.

Le récit est émaillé des anecdotes vécues, et des réflexions contrôlées « d’une personne ordinaire qui s’est trouvée embarquée dans une aventure extraordinaire » et désire conserver sa foi optimiste en l’humanité en retournant à la vie privée.

Roselyne

mais la vie continue

Bernard Pivot

Il s’agit d’une réflexion sur le 3-4ème âge. Guillaume Jurus un éditeur de 82 ans a perdu sa femme, il y a plusieurs années. Il a une amoureuse plus jeune que lui. Ils ne vivent pas ensemble, mais s’appellent et sortent ensemble souvent : c’est son rayon de soleil. Le roman est écrit à la première personne. Il fait intervenir d’autres personnes autour de lui entre autre un groupe : les « Jeunes Octogénaires Parisiens ».

C’est une réflexion sur le temps de la retraite où on peut enfin prendre le temps: « il m’arrive, calé dans un fauteuil, une eau ou une bière devant moi de rêver… pour construire des chimères qui font du bien ». C’est aussi l’importance que prend la santé, les maux des uns et des autres. Les personnes à qui on peut en parler et les autres. Les réflexions sur la mort, à l’occasion de la mort subite d’un de ses amis.

C’est une réflexion aussi sur la sexualité des vieux ou vendanges tardives. La sexualité est alors liée à l’amour « le cœur agit comme un secourable et puissant intermédiaire entre le cerveau et le sexe légitimement fatigués. Il les requinque, il les stimule. L’amour prolonge le permis de chasse au plaisir… »…

Le livre qui est une succession de réflexions d’un octogénaire, n’est pas une œuvre littéraire mais est très agréable à lire… Pas sûr qu’un tel livre pourrait plaire à des quinquagénaires !!!

Cécile

« LA LOI DU RÊVEUR »

Daniel Pennac

L’auteur, depuis ses dix ans, note ses rêves sur un petit carnet. Où commence le merveilleux et où reprend la réalité. La vie vraie ou la vie rêvée dans la création romanesque, l’enseignement, la famille, les amis. Comme Frederico Fellini qui lui aussi notait ses rêves et en imprégnait les images de ses films. Comme le maestro dont il connaît tous films par cœur, Pennac coule une prose fluide du royaume du rêve à celui du vécu journalier dans un style naturel et maîtrisé…

Roselyne

La Rencontre

Charles Pépin

Dans ce livre de philosophie à l’attention du public, on découvre les effets prodigieux de la Rencontre. « Le hasard n’est que le point de départ, ce n’est pas lui qui préside à nos destinées ; il se provoque». S’il paraît simple et accessible, il interroge « les penseurs du XXe siècle qui dans le sillage de Hégel ont étudié le rapport à l’autre, les liens fondamentaux qui peuvent se tisser entre deux êtres » Freud, Sartre, Simone Weil la philosophe…

Il nous raconte ainsi tout à fait simplement ce que certaines œuvres d’Art doivent à la rencontre de deux personnes. Les aspects très positifs de « la Rencontre », d’après l’auteur :

– elle nous révèle à nous-mêmes : elle donne droit de cité au moi profond

– elle modèle notre personnalité

– elle nous fait découvrir l’Amitié et l’Amour

– elle peut être déclencheur d’un projet.

Josette J.

Un animal doué de raison

Robert Merle

Roman politique d’anticipation paru en 1967. Écrit durant la guerre du Vietnam, en pleine opposition Est-Ouest, dans la crainte d’une 3ème guerre mondiale, dans le contexte de l’élection de Johnson après l’assassinat de Kennedy. Aux USA de nombreux scientifiques travaillent sur la communication avec les dauphins, dans le cadre de recherches militaires. Il en va de même dans d’autres pays comme l’Union Soviétique, la Chine, la France.

L’enjeu est de taille : ces animaux ne sont pas détectés par les appareils militaires. Ils peuvent donc s’approcher des bateaux, des sous-marins et de côtes pour y déposer des bombes sans être interceptés. L’auteur se base en partie sur des faits réels tant scientifiques que géopolitiques, au moment de la rédaction du livre. Le fait militaire et le contexte idéologique prennent le dessus face au risque palpable d’une troisième guerre mondiale.

Une fois encore Robert Merle dissèque le comportement humain dont il a une grande connaissance. Dans la réalité, comment les dauphins auraient-ils agi ? L’hypothèse qui nous est présentée peut-elle arriver ?

Josette M.

La théorie des nuages

Stéphane Audeguy

Écriture précise, vocabulaire riche et simple à la fois, inspiration poétique et inclassable. « La théorie des nuages » est-il un roman ?

A Paris, de nos jours, une jeune bibliothécaire, Virginie Latour, est engagée pour classer la collection de livres rares d’un couturier japonais fort âgé, Akira Kumo. Il parle de son plaisir à regarder passer les nuages. Avant lui, Luke Howard, en 1802, proposa dans sa société savante leurs noms latins de cirrus, cumulus, stratus et cumulo-cirro-stratus pour la forme mixte. La météorologie naît et va évoluer jusqu’au perfectionnement numérique actuel.

Mais une autre approche est fixée sur toile de lin par les peintres « Nuagistes » comme J.W.Carmichael ou J.Constable. Et en 1887 Sir R. Abercrombie, avec un important matériel, part en tour du monde prouver la constance des formes nuageuses sous toutes latitudes. Épuisé, il revient à Londres avec un énorme album « Le protocole Abercrombie ». Non publié, ce livre secret devient le désir, la concupiscence de tous les bibliophiles…Virginie Latour parviendra-t elle à le négocier pour Akira Kumo ?

Au lecteur de découvrir où nous entraînent infiniment « les merveilleux nuages » comme les nommait Françoise Sagan.

Roselyne

Un cadeau du ciel…

Françoise Hardy

L’auteure, la maman de Thomas, la femme de Jacques Dutronc, dont on a aimé la grâce discrète de sa fine silhouette et sa voix flutée, on admire maintenant l’expression naturelle de son grand sourire sous ses cheveux blancs. Sait-on combien elle a lutté avec une grande dignité dans l’épreuve de la longue maladie ? Un lymphome et quelques années plus tard un cancer du pharynx. C’est cela qu’elle tente d’exprimer en rendant hommage aux soignants qui accompagnent de telles angoisses.

Elle dit aussi le soutien de son amie D. Sur ses conseils, elle se tourne vers la méditation, l’ésotérisme, la symbolique, l’astrologie qu’elle pratique depuis de longues années et aussi vers la médecine quantique du bio-physicien Fritz-Albert Popp, mise à la mode dans les années 1970.

Où est la réponse, le vrai soutien ? Sans doute dans sa volonté de vivre pour son fils et même pour Jacques qui reste si proche. Et Dieu ???? sait-il qui lui accorde cette rémission ?

Roselyne

Fille

Camille Laurens

Roman écrit au scalpel. Quatre mots en exposent le sujet « C’est une fille » …Une nouvelle fille… encore une fille… déception du père, le docteur Baraqué, qui déclare en mairie la naissance de Laurence, du latin « laurus » l’éternel lauréat qu’il aurait désiré voir grandir après la fille aînée Claude.

C’est l’apprentissage de la vie de fille avec toutes les contraintes sociales d’avant mai 68. Patriarcat envahissant, fuite d’une mère dépressive, humour d’une grand-mère et dynamisme d’une arrière-grand-mère. Avec le soutien un peu vache de sa sœur aînée, l’héroïne va approcher et juger les garçons. Le récit à la première personne donne une teinte autobiographique qui adoucit le répertoire des griefs de la guerre des sexes jusqu’à la mise en situation de Laurence, pleinement femme avec sa propre fille Alice.

A lire et à savourer pour la magie des mots. Car… Camille Laurens est une manipulatrice jubilatoire des mots.

Roselyne

Retour de service

John Le Carré

De son vrai nom David Cornwell, John Le Carré est né le 19 octobre 1931 à Poole et décédé le 12 décembre 2020, en Cornouailles. « Une enfance sur le qui vive » de son propre aveu, avec un père qu’il qualifie « d’escroc magnifique » et sans mère dès l’âge de cinq ans car elle a brutalement quitté son époux. Des études dans des écoles privées, à Berne pour étudier l’allemand et le français, retour à Oxford puis à Eton où il enseignera. Foreign Office, secrétaire d’ambassade à Hambourg puis consul à Bonn.

Il est alors approché par l’Intelligence Service et publie en 1961 « L’appel du mort » son premier roman. Suivront « L’espion qui venait du froid », « La taupe », « La constance du jardinier », « Kim Philby » etc…

Il quitte le Service à la suite du scandale de la révélation de noms d’espions anglais par un collègue, Kim Philby et se consacre alors à la carrière littéraire. Dans ses œuvres, la lecture du premier chapitre donne la tonalité du roman, tout comme l’ouverture dans un opéra classique annonce ce qui va se passer.

Puis le texte est travaillé, peaufiné jusqu’à l’épure. C’est un styliste utilisant son expérience personnelle pour un rendu exact. C’est un analyste avec des convictions politiques profondes d’Anglais humaniste. Dans ce dernier roman, il se révèle aussi un européen convaincu, contre le Brexit et le dirigisme de Trump.

Un grand du romancier d’espionnage, qui était ainsi un homme d’action et d’opinion.

Roselyne

Un festival de la connerie à Marseille…

18 octobre 2021

Décidemment, Marseille fait le buzz en ce moment, et pas seulement pour la mode pittoresque du règlement de comptes entre caïds des cités ou pour ses grèves dantesques des poubelles. La semaine dernière, la cité phocéenne était ainsi le théâtre, entre l’enterrement grandiose de Bernard Tapie et un n-ième voyage présidentiel d’Emmanuel Macron venu au chevet d’une métropole en phase terminale, d’un événement culturel exceptionnel, du genre de ceux que le monde entier nous envie et qui a fait les choux gras de tous les humoristes branchés, à la manière d’un Guillaume Meurisse déchaîné sur France Inter.

C’est en effet à Marseille que s’est déroulé, du 11 au 16 octobre 2021 la Semaine de la Pop Philosophie consacrée à une réflexion approfondie rassemblant les meilleurs spécialistes français d’un sujet qui touche tout un chacun puisqu’il s’agissait de débattre des « Constellations de la connerie ». Au programme de cette semaine studieuse et d’une très haute tenue intellectuelle, philosophes, sociologues, universitaires, journalistes mais aussi psychologues, linguistes, politologues ou encore historiens étaient ainsi invités à disséquer les ressorts de la connerie humaine sous tous ses aspects.

Pas moins de 15 conférences-débats étaient ainsi organisées sur différents lieux de Marseille et des environs, à l’initiative de Jacques Serrano, fondateur de cette Semaine de la Pop Philosophie qui se déroule chaque année depuis 2009 à Marseille. Artiste lauréat de la Villa Médicis Hors les Murs et réalisateur de films publicitaires, Jacques Serrano est aussi l’initiateur des rencontres Place Publique entre intellectuels et professionnels du monde artistique.

Maxime Rovere et Jacques Serrano (source © Frequence Mistral)

Cette saison XIII de la pop philosophie était centrée comme les précédentes sur un objet iconoclaste issu de la culture populaire et médiatique, en l’occurrence la connerie humaine, celle qu’Albert Einstein, fin connaisseur, jugeait infinie, davantage peut-être même que l’étendue de l’Univers. Un objet d’étude dont chacun forcément fait l’expérience au quotidien, comme victime parfois, comme acteur bien souvent.

La conférence inaugurale de ce cycle, qui avait lieu lundi 11 octobre au théâtre de La Criée traitait ni plus ni moins que de la « psychologie de la connerie en politique ». Vaste sujet de débat entre spécialistes reconnus du sujet, parmi lesquels une ancienne ministre, Najat Vallaud-Belkacem, mais aussi un psychiatre, un professeur de sciences politiques et un psychologue, Jean-François Marmion, auteur notamment en 2019 d’une Histoire universelle de la connerie qui fera date dans les annales de la pensée.

Najat Vallaud-Belkacem, intervenante experte en psychologie de la connerie en politique (photo © Sandrine Thesillat / Panoramic / Bestimage / Gala)

Le lendemain, la réflexion intellectuelle sur la connerie humaine s’est encore approfondie avec une conférence animée par le philosophe Maxime Rovere qui a tenté de répondre à cette question angoissante : « Que faire des cons ? ». Vaste sujet de débat pour celui qui a écrit dans un précédent ouvrage : « Les cons sont partout, mais aucun philosophe n’en a jusqu’à présent formulé le concept (…) Le problème n’est pas la connerie, ce sont les cons. En effet, qui peut dire sérieusement qu’on doit les anéantir – à part peut-être les plus dangereux, les pires des cons eux-mêmes ? Il s’agit d’une maladie extrêmement contagieuse, ou plus exactement, d’une pathologie des interactions, apte à faire déchoir n’importe qui de sa propre intelligence : et c’est ainsi que chacun se retrouve être le con ou la conne d’un autre » : terrible constat…

Une pathologie contagieuse donc, et dont la transmission mondialisée passe en partie par les réseaux sociaux mais aussi peut-être par les médias eux-mêmes. C’est en tout cas l’objet de cet autre débat sur « la médiaconnerie » animée par Isabelle Barbéris, chercheuse associée au CNRS et Alain Léauthier, de Marianne, journal partenaire de ces Constellations de la connerie, lequel n’hésite pas à se remettre en question en s’interrogeant ainsi : « Si l’Internet rend con, comme il est d’usage de le répéter, les médias ont peut-être leur responsabilité dans cet affaissement de l’intelligence collective ».

Des conférences d’une haute tenue sur la connerie dans tous ses états (source © Semaine de la pop philosophie / Made in Marseille)

L’histoire de la connerie humaine a été largement disséquée au cours de cette semaine de débats intellectuels intense, avec notamment une conférence qui s’est tenue jeudi 14 octobre au MUCEM sur « la connerie, un moteur de l’Histoire » au cours de laquelle le sociologue Jean-François Dortier s’est interrogé doctement sur le rôle incontestable de la connerie dans les grandes évolutions historiques des sociétés humaines, s’appuyant sur l’analyse d’un illustre penseur Winston Churchill, persuadé en son temps que « la part de bêtise est toujours plus grande que celle de la malice dans les affaires humaines ».

Une indulgence que ne partage pas forcément le journaliste scientifique Laurent Testot, auteur de l’essai intitulé Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, qui s’interroge ainsi : « le propre de l’humain n’est-il pas, à la réflexion, sa prodigieuse propension à la connerie et conséquemment sa capacité à s’auto-illusionner ? ». De quoi en effet alimenter sa conférence qui s’est tenue vendredi 15 octobre dans les murs du Museum d’histoire naturelle et qui portait ni plus ni moins que sur « une histoire globale de la connerie ».

Laurent Testot, annonciateur de cataclysmes liés à la connerie humaine… (source © Le Télégramme)

Une réflexion d’ailleurs largement confortée par celle de Jean-Paul Demoule, un archéologue, qui s’est penché le lendemain sur « la préhistoire de la connerie », prolongeant une analyse historique déjà amorcée en 1986 par le regretté François Cavanna dans son ouvrege de référence Et le singe devint con. Avec le recul que permet désormais l’analyse historique, « c’est bien la connerie, en effet, qui a permis à un primate, parmi 181 autres, de prendre possession de la planète au point d’agir sur son climat et d’enclencher la sixième extinction massive des espèces ». Un magnifique triomphe de la connerie humaine donc, d’autant plus remarquable que cette même espèce de « primates réputés intelligents » est capable, dans le même temps, de porter sur elle-même ce regard rempli d’humour et d’auto-dérision pour analyser, avec autant de finesse que de rigueur dialectique, cette catastrophe annoncée à laquelle nous conduit cette connerie humaine dont nous sommes si fiers !

L. V.

Noyade quotidienne à Bilbao

14 octobre 2021

Les artistes ont de l’imagination. Encore plus lorsqu’ils sont animés par la conviction d’avoir un message à faire passer. C’est le cas du sculpteur d’origine mexicaine, Ruben Orozco Loza qui vient d’immerger, le 23 septembre 2021, une de ses œuvres dans le fleuve Nervion qui traverse la ville. La sculpture en question, réalisée en fibres de verre pèse pas moins de 120 kg et représente la tête d’une jeune fille, au visage triste et inexpressif, tournée vers le ciel. Lestée sur une structure métallique ancrée au fond du lit de la rivière, près de son embouchure.

L’artiste mexicain Ruben Orozco Loza peaufinant sa sculpture Bihar (source © Ruben Orozco Loza / Creapills)

A cet endroit, l’estuaire du Nervion est soumis au rythme des marées du Golfe de Gascogne. Lorsque la mer est haute, la tête géante est entièrement sous l’eau, mais quand la marée descend, l’eau découvre peu à peu le visage grave de la statue. Dès que la mer remonte, les passants peuvent donc assister en direct au spectacle saisissant de l’eau qui peu à peu engloutit les traits de la jeune fille, donnant l’impression désagréable de la voir inexorablement se noyer sous nos yeux impuissants.

ABilbao, la jeune fille qui se noie en direct… (source © Ruben Orozco Loza / Euroweekly)

Bien évidemment, le message de l’artiste est transparent, plus limpide encore que les eaux troubles de la Ria de Bilbao. Le nom même de l’œuvre, baptisée Bihar, ce qui signifie demain en langue basque, me laisse aucune place au doute : c’est bien l’annonce de la montée des eaux sous l’effet du changement climatique global que l’artiste a voulu ainsi matérialiser. A chaque marée montante, les passants assistent donc à cette noyade en direct de la jeune fille triste de Bilbao…

L’effet est d’autant plus saisissant que la tête en question, que Ruben Orozco Loza a mis trois mois à réaliser, est hyper réaliste. C’est d’ailleurs la marque de fabrique de cet artiste autodidacte qui a notamment réalisé, toujours à Bilbao une autre sculpture troublante : celle d’une vieille femme assise sur un banc, dans un jardin public de la ville. Réalisée en grandeur réelle, cette statue ressemble à s’y méprendre à un être humain en chair et en os.

Une vieille femme seule sur un banc de Bilbao, plus vraie que nature (source © Ruben Orozco Loza / Curioctopus)

Elle a d’ailleurs été conçue comme le sosie d’une personne réelle, une vieille dame de 89 ans, prénommée Mercedes, qui vit seule depuis des années. Là encore, le message de l’artiste est transparent puisqu’il s’agit d’attirer l’attention des passants sur la solitude et la tristesse de ces personnes âgées qui n’ont plus de famille proche et n’ont d’autre occupation que de méditer tristement sur leur banc.

Si les œuvres de Ruben Orozco Loza sont si troublantes, c’est en grande partie parce qu’on croirait ses personnages vivants tant leur exécution est hyper réaliste. Sa représentation du pape François ou celle de l’artiste peintre mexicaine Frida Kahlo sont criantes de vérité.

Sculpture de Frida Kahlo par Ruben Orozco Loza (source © Ruben Orozco Loza / Chrystale)

Les têtes de ses personnages sont réalisées en silicone, poli et repoli par des heures d’un patient travail dont on peut se rendre compte sur les nombreuses vidéos le montrant à l’œuvre. Chacun des cheveux, cils, poils est implanté manuellement, un par un, à l’aide d’un dispositif de sa conception et il faut vraiment regarder de près pour discerner que ses personnages ne sont pas en chair et en os…

Au delà de son style inimitable et de la qualité de ses œuvres qui sont de véritables bijoux de réalisme, la démarche de cet artiste qui s’engage ainsi à mettre son talent artistique au service de la sensibilisation du public au changement climatique est loin d’être unique. Citons ainsi, parmi bien d’autres exemples, et pour rester sur le sol espagnol, la campagne initiée en 2019 à l’occasion de la COP 25 qui s’était déroulée à Madrid et qui avait amené le WWF à détournée quelques tableaux célèbres exposés au musée du Prado.

On y voit notamment Philippe IV à cheval, peint par Diego Velasquez en 1636, chevauchant toujours aussi fièrement, bien que l’air vaguement inquiet, dans les flots tumultueux d’une mer dont le niveau ne cesse de monter.

Philippe IV à cheval, vu par Velasquez, et par le WWF… (source © WWF / Dans ta pub)

Un autre de ces chef d’œuvre ainsi détourné est le célèbre parasol, El quitasol, peint par Francisco de Goya en 1777 pour orner la salle à manger du prince des Asturies, le futur Charles IV et qui représente une jeune femme de bonne famille, son éventail à la main, et dont le beau visage est galamment abrité du soleil brûlant par un serviteur zélé tenant une ombrelle.

Le parasol, peint par Goya et imaginé par le WWF (source © WWF et Musée du Prado / Huffington Post)

La vision d’avenir représentée par le WWF est nettement plus sombre, la belle Hidalgo au visage renfrogné étant désormais enveloppé d’une couverture miteuse et perdue dans l’immensité d’un camp de fortune pour réfugiés, même si son fidèle soutien est toujours à ses côtés pour l’abriter, grâce à un solide parapluie généreusement offert par l’Agence pour les réfugiés climatiques : à défaut d’avenir radieux, l’art et l’humour peuvent aider à supporter les aléas climatiques…

L. V.

Ontario : les autodafés de la bêtise

12 octobre 2021

Brûler des livres dont on juge le contenu offensant, après en avoir fait une sélection soigneuse et pour le moins orientée au vu des croyances dominantes du moment, voilà une démarche digne des grandes heures de l’Inquisition et que l’on espérait ne plus revoir de sitôt dans nos démocraties occidentales éclairées. La dernière fois que cela avait été mis en pratique en Europe, c’était le 10 mai 1933 à minuit, lorsque l’Union des étudiants allemands nationaux-socialistes, encadrée par une troupes de SA d’Adolf Hitler qui venait tout juste d’accéder au pouvoir, initiait un grand feu de joie en brûlant en grandes pompes devant l’Opéra de Berlin des milliers d’ouvrages jugés néfastes à la santé morale des Aryens.

Autodafé de triste mémoire à Berlin en 1933 (source © Wikimedia commons / NARA / Le Point)

Des temps que l’on pensait donc bien révolus, même si le 12 août 1998, les talibans arrivés au pouvoir en Afghanistan remettaient le couvert en brûlant publiquement plus de 50 000 volumes de la bibliothèque publique de Kaboul dont certains manuscrits anciens comme une version du XIIe siècle du Livre des rois qui raconte les mythes fondateurs de la culture perse.

Mais il faut croire que certains occidentaux sont tout à fait capables de rivaliser, en matière de bêtise et d’étroitesse d’esprit, avec les fondamentalistes islamistes les plus obtus. C’est peut-être en tout cas la conclusion qu’on ne peut s’empêcher de tirer en repensant à ce nouvel autodafé qui s’est déroulé dans la belle province canadienne de l’Ontario, il y a deux ans seulement, en 2019, à l’initiative du Conseil scolaire catholique Providence, qui gère 23 écoles primaires et 7 collèges dans les secteurs de Windsor, London et Sarnia, au sud-ouest de l’Ontario.

Parmi les initiateurs de ce brillant projet, on trouve une certaine Suzy Kies, gardienne autoproclamée du « savoir autochtone » et coprésidente de la Commission des peuples autochtones du Parti libéral du canada, nommée à ce poste par l’actuel premier ministre canadien, Justin Trudeau. Une fonction d’ailleurs largement usurpée puisqu’une enquête récente de Radio-Canada vient de révéler, début septembre 2021, que la porte-parole des Amérindiens du Canada n’avait, contrairement à ses affirmation, pas la moindre ascendance liée à ces fameux peuples autochtones et que son nom ne figure pas dans les registres du peuple Abénaquis dont elle se revendiquait pourtant, se présentant comme « la petite fille des pins, du clan de la Tortue » alors que son père est né au Luxembourg et que sa mère est d’origine française.

Suzy Kies, adepte d’une lutte un peu trop zélée de la cancel culture (photo © Crestwood.on.ca / Radio Canada)

L’affaire a fait tellement de bruit que cette proche de Justin Trudeau a dû démissionner illico de son poste officiel ! Mais cela ne justifie en rien cette démarche pour le moins discutable et pourtant typique de cette « cancel culture » qui se développe Outre-Atlantique et qui a tendance à s’insinuer de plus en plus dans certains milieux intellectuels et universitaires, y compris en France qui se réclame pourtant de l’esprit des Lumières et du cartésianisme…

En l’occurrence, l’autodafé qui s’est déroulé en Ontario en 2019 s’est résumé à brûler une trentaine de livres. Des cérémonies similaires étaient prévues dans la trentaine d’écoles du groupe, mais l’épidémie de Covid-19 n’a pas permis de mener à bien le projet, d’autant que des voix se sont rapidement élevées pour contester cette démarche consistant à brûler en public des livres jugés impurs pour la jeunesse. Surtout lorsqu’il s’agit de bandes dessinées comme Tintin en Amérique, Pocahontas ou Astérix et les Indiens…

Tintin et Astérix, victimes d’un autodafé… Un dessin signé Ygreck

Et pourtant, le choix de ces livres a été mûrement réfléchi puisqu’il résulte du travail d’une commission ad hoc constituée de représentants du Conseil scolaire et des peuples autochtones, lesquels ont identifié, à l’issue de leurs travaux pas moins de 155 œuvres à détruire irrémédiablement, soit 4716 livres au total qui ont été retirés des rayonnages des bibliothèques scolaires et qui étaient donc destinés à être brûlés publiquement devant les étudiants, histoire de marquer les esprits. Le Ministère de l’Éducation de l’Ontario n’a pas directement participé à cette sélection mais était bel et bien représenté lors de la première « cérémonie de purification par les flammes » organisée en ce sens…

Obélix séduit par une belle autochtone : shocking ? (source © Les éditions Albert René / Radio Canada)

Le critère de sélection de ces ouvrages jugés néfastes pour la jeunesse canadienne était simple puisqu’il s’agissait d’expurger toutes les œuvres présentant des personnages autochtones jugés « pas fiables, paresseux, ivrognes, stupides », ou simplement aguicheuse comme la belle Indienne dont le pauvre Obélix est tombé éperdument amoureux… Même des biographies pourtant très documentées de Jacques Cartier ou de l’explorateur français Étienne Brûlé, interprète de Samuel de Champlain dès 1608 et premier Européen à avoir cohabité avec des tribus de Hurons, ont été censurés sans pitié car ils feraient mention d’une vision désuète et déséquilibrée des rapports entre explorateurs et autochtones.

Tableau représentant Étienne Brûlé avec des Indiens Hurons à l’embouchure de la rivière Humber, peint en 1956 par Frederik Sposton Chellener (source © The french canadian genealogist)

La censure ainsi mise à l’œuvre dans ces bibliothèques scolaires canadienne, selon des principes qui rappelle furieusement « l’index », cette liste des manuels jugés autorisés par l’Église catholique jusque dans les années 1960, va jusqu’à exclure des livres comme celui qui raconte une légende indienne liée à la création de l’Ile-du-Prince-Edouard au prétexte que seul un autochtone issu de la tribu des Mi’kmaq aurait pu être autorisé à raconter une telle histoire. C’est en effet une constante de cette « cancel culture » qui anime de nombreux intellectuels à l’image de Suzy Kies, que d’estimer qu’il devrait être interdit à un non autochtone d’écrire un ouvrage sur les autochtones, de la même manière que seuls des Noirs peuvent parler de ce qui regarde les Noirs et que seule une femme peut imaginer un personnage féminin.

Une vision bien morcelée et réductrice qui risque, si elle devait se développer, conduire tout droit, au nom d’une logique de haine et de repli communautaire, à renforcer le racisme et la guerre des clans, dressant les hommes contre les femmes, les Blancs contre les Noirs, les bien portants contre les handicapés… Une démarché qui prône un idéal de pureté et n’hésite pas à réécrire l’histoire comme savent si bien le faire les régimes totalitaires. « On commence par brûler les livres, on finit par les personnes » avait déjà observé finement le grand humaniste hollandais Érasme à l’époque de la Renaissance…

L. V.

Steiner : spiritualisme intuitif ou fumisterie sectaire ?

30 septembre 2021

Il est des noms qui provoquent inévitablement la controverse. Celui de Rudolph Steiner et de ses fameuses écoles en fait assurément partie. Régulièrement, les médias de tous pays s’interrogent sur les fondement de ces fameuses écoles Steiner-Waldorf qui ne touchent pourtant qu’une infime minorité d’élèves. On compterait ainsi en France pas plus de 22 écoles affiliées à ce mouvement, avec de l’ordre de 2500 élèves concernées, 3 seulement de ces établissements étant sous contrat avec l’État et la plupart d’entre eux s’arrêtant au stade de l’enseignement primaire voire du jardin d’enfant. Au Québec, où l’enseignement Steiner fait l’objet de vives polémiques, seules 4 écoles sont concernées, tandis qu’on en recense 119 aux États-Unis et jusqu’à 232 en Allemagne où elles sont plutôt bien intégrées dans le système éducatif officiel.

Dans les écoles Steiner, l’accent est mis sur les activités artistiques et ludiques (source © Fédération des écoles Rudolf Steiner de Suisse / Le Courrier)

En 2000, un rapport de la Mission interministérielle de lutte contre les sectes, se basant sur une inspection des écoles françaises qui se réclament de cette approche pédagogique, pointait notamment des risques d’endoctrinement ainsi qu’un taux de vaccination anormalement bas au sein de ces établissements. Un ancien professeur d’une école Steiner, Grégoire Perra, publie de son côté depuis 2009 un blog critique sur l’approche anthroposophique et ses « délires cosmologiques » qui sous-tendent les enseignements dispensés dans ces écoles, dont la dimension spirituelle, qui mélange allégrement concepts hindous, influence chrétienne et théories new age, n’est pas forcément explicite pour les parents d’élèves.

Rudolf Steiner sur la colline de Dornach lors de la construction du Goetheanum (source © Société anthroposophique de France)

Pour comprendre l’origine de ce mouvement anthroposophique dont l’influence va bien au-delà des seuls écoles Steiner, il faut sans doute remonter à l’histoire même de son fondateur, Rudolf Steiner, né en 1961 en Croatie, alors partie intégrante de l’empire austro-hongrois. Étudiant à l’École supérieure technique de Vienne, il ne termine pas ses études, s’intéresse à la philosophe, puis s’attache à l’exégèse des œuvres scientifiques de Goethe avant de soutenir en 1891 son doctorat de philosophe sous le titre pompeux de « Vérité et science ». Installé à Berlin comme journaliste et conférencier, il s’imprègne des milieux littéraires bohèmes d’avant-garde, du mouvement ouvrier naissant et des approches religieuses réformatrices au sein de la Société théosophique, devenant en 1907 le dirigeant du rite de Memphis-Misraïm en Allemagne.

C’est en 1913 que le docteur Steiner, qui multiplie les conférences un peu partout dans le monde, quitte ce mouvement pour fonder la Société anthroposophique, dont le siège se trouve, aujourd’hui encore au Goetheanum à Dornach, près de Bâle en Suisse, dans une sorte de temple en béton armé, reconstruit à partir de 1925 sur la base de plans dessinés par Steiner lui-même, après que le premier bâtiment ait été détruit par un incendie criminel. C’est d’ailleurs à Dornach que Steiner s’est éteint, en mars 1925, laissant inachevée le rédaction de son autobiographie…

Façade du Goetheanum à Dornach en Suisse (source © Société d’histoire de Mutzig)

Il est bien difficile aujourd’hui de faire abstraction dans l’approche anthroposophique de ce qui relève des croyances et connaissances de l’époque, la dimension raciste par exemple n’étant pas absente de la pensée de Steiner et certaines de ses affirmations pseudoscientifiques faisant forcément sourire. Chez Steiner, la dimension spirituelle, qui est très marquée, découle principalement de la réalité perceptible par les organes sensoriels de l’homme mais est prédominante sur la rationalité matérielle. Il est persuadé qu’il existe, derrière le monde visible, un monde invisible, de prime abord inaccessible aux sens, et il croit fermement en la réincarnation, au karma, et à l’unité du cosmos. Selon lui, la nature de l’homme est une combinaison de son corps physique, soumis au lois mécaniques du règne minéral, de son corps de vie, où opèrent les forces de la croissance et de la reproduction comme dans le règne végétal, de son corps astral occulte, animé par les pulsions, désirs et passions du règne animal, et enfin son corps individuel qui se réincarne.

Steiner était notamment persuadé que chacun peut, par la méditation, accéder aux mondes supérieurs de la pensée. Au cours de son apprentissage, l’élève abandonne la forme conceptuelle de la pensée ordinaire et atteint le stade intuitif de la « vision claire et exacte ». C’est cette intuition qui a guidé Rudolf Steiner dans tous les domaines où il a tenté de s’investir, la pédagogie n’étant que l’un d’entre eux. C’est en 1919, dans l’ambiance révolutionnaire qui règne alors dans l’Allemagne en crise, qu’il inaugure ainsi un établissement scolaire mixte à Stuttgart, pour 256 élèves issus principalement des familles ouvrières de la fabrique de cigarettes Waldorf-Astoria.

Projet de nouvelle école Steiner à Saint-Genis-Laval près de Lyon (source © Pierre Piessat – Tectus Architectes / La Tribune)

Cet établissement, dont la première promotion prépare le baccalauréat lorsque Steiner disparaît en 1925, connaîtra finalement un incontestable succès. Les premières années sont basées sur un enseignement avant tout oral, symbolique et artistique, l’apprentissage de la lecture et de l’écriture étant volontairement repoussés à plus tard et les notions abstraites dont les mathématiques pas introduites avant l’âge de 12 ans alors que l’apprentissage des langues étrangères débute dès 7 ans. Les matières scientifiques sont abordées principalement par l’observation et le vécu, mais il est couramment reproché à cet enseignement de ne pas accorder la place nécessaire à certaines théories scientifiques de base comme le modèle physique de l’atome, la théorie de l’évolution ou la tectonique des plaques.

Mais Rudolf Steiner a abordé bien d’autres domaines que l’élaboration de cette approche pédagogique particulière et qui fait débat, beaucoup y voyant une pratique plutôt fructueuse basée sur des bases théoriques très douteuses. Il est notamment à l’origine d’une véritable médecine anthroposophique non conventionnelle, dans laquelle les maladies infantiles sont considérées comme « dette karmique », ce qui justifie le refus de la vaccination. Le cancer y est traité à l’aide d’un extrait de gui blanc, sur la foi d’une intuition de Rudolf Steiner, produit commercialisé par l’entreprise suisse Weleda, fondée en 1921, qui continue à développer des produits cosmétiques mais aussi à visée pharmaceutique et diététique, toujours selon les préceptes de l’anthroposophie.

Champ de vigne en biodynamie (source © Bio à la une)

Steiner s’est aussi aventuré dans le domaine de l’agriculture en inventant la biodynamie, système de production agricole dont il a posé les bases dogmatiques en 1924. Réfutant a priori toute vérification expérimentale, la biodynamie se contente d’ajouter à l’agriculture biologique classique certains principes ésotériques liés notamment à l’influence supposée des rythmes lunaires et planétaire, qui relèvent simplement de la pensée magique et dont nul n’a jamais pu démonter l’efficacité. Cela n’empêche pas qu’en France, l’association Demeter, créée en 1979, annonce avoir certifié en 2019 pas moins de 400 exploitations en biodynamie, dont les deux-tiers en viticulture : un beau succès pour ce qui ne repose que sur de simples intuitions d’un philosophe autrichien du siècle dernier, largement autodidacte en la matière, et dont les conceptions spirituelles paraissent pour le moins étranges à un esprit rationnel contemporain…

L. V.

Rocher Mistral : des chauves-souris un peu encombrantes

6 juillet 2021

Le village de La Barben, petite commune de 836 habitants, située à proximité de Salon-de-Provence, entre Luberon et Alpilles, était jusque-là surtout connu pour son zoo, créé en 1969 et géré comme une entreprise familiale, qui héberge 130 espèces animales de toute la planète et accueille jusqu’à 300 000 visiteurs par an. Mais La Barben est aussi le lieu d’un ancien castrum, jadis propriété de l’abbaye de Saint-Victor, vendu en 1474 par le roi René à la famille des marquis de Forbin qui l’ont conservé dans leur patrimoine pendant quasiment cinq siècles.

Le château de La Barben, vu du ciel, perché sur son rocher (source © Château de La Barben / France 3)

En 1630, lors de la révolte des Cascavéus, dirigée contre la centralisation des impôts décidée par Richelieu, le château est incendié. Soumise par les armées du prince de Condé, la population aixoise est condamnée à verser une amende colossale pour réparer les dommages subis et cela permettra de reconstruire largement le château de La Barben selon les canons du classicisme alors à la mode avec des jardins que l’on dit dessinés par Le Nôtre, le jardinier de Louis XIV. En 1806, la sœur de Napoléon, Pauline Borghèse y vécut des amours tumultueuses avec le maître des lieux, Auguste de Forbin, ami du peintre aixois François-Marius Granet qui décora le château de belles fresques murales.

Le château de La Barben, une forteresse médiévale totalement réhabilitée au XVIIe siècle (source © So châteaux)

En 1963, le domaine change de mains, racheté par un ingénieur agricole, André Pons, justement pour y fonder ce fameux zoo. Et voilà que le 31 décembre 2019, c’est un jeune entrepreneur, Vianney Audemard d’Alençon qui rachète à son tour le château dans le but d’y monter des spectacles historiques, comme il l’a déjà fait sur le site de Saint-Vidal en Haute-Loire et selon le modèle à succès du parc d’attraction du Puy-du-Fou.

Pour se couler dans les thématiques à la mode, le projet, baptisé Rocher Mistral, en l’honneur bien sûr du grand félibrige et prix Nobel de littérature, Frédéric Mistral, se veut un parc à thème centré sur l’environnement, l’agriculture et les traditions provençales. Des sujets qui forcément rencontrent l’assentiment enthousiaste des politiques locaux, Renaud Muselier et Martine Vassal en tête et ça tombe bien puisque Vianney d’Alençon évalue à environ 30 millions d’euros l’investissement nécessaire pour réhabiliter le château et remettre en état les 400 ha du domaine. Les subventions publiques des collectivités pleuvent, au moins 7 millions apportés par la Région et le Département dès la première année !

Vianney d’Alençon, nouveau propriétaire du château de La Barben et promoteur du projet Rocher Mistral (source © Echo du Mardi)

Une affaire rondement menée donc et qui a permis, heureux hasard du calendrier, d’inaugurer le nouveau parc à thème ce mercredi 30 juin 2021, en présence de Jean-Baptiste Lemoyne, Secrétaire d’État au Tourisme, et de Renaud Muselier qui vient tout juste d’être réélu haut la main à la tête du Conseil Régional. Désormais ouvert au public, le château offre sept spectacles quotidiens sous forme de reconstitutions historiques en costume local, mais donne aussi accès à l’inévitable marché provençal et à deux restaurants au nom évocateur « l’auberge Daudet » et « la guinguette de Marius » : difficile de faire davantage couleur locale…

Danses folkloriques provençales lors de l’inauguration du Rocher Mistral (photo © Alexandre Vella / 20 Minutes)

Quant au domaine alentours, des terres agricoles à l’abandon et qui, pour partie, ont servi de décharges au fil du temps, il est en train d’être remis en culture, replanté en vignes sur 8 ha et destiné au maraîchage sur une quinzaine d’hectares, pour alimenter justement le marché des touristes. Une partie du domaine verra pâturer des chèvres du Rove et des brebis mérinos d’Arles, tandis qu’un apiculteur a déjà installé une cinquantaine de ruches pour produire du miel de lavande et de romarin, ainsi que de l’hydromel.

Une collaboration a été initiée avec la Ligue de protection des oiseaux pour participer à la sauvegarde de l’unique couple d’aigles de Bonelli encore présent sur place. Par ailleurs, un travail est mené avec le Groupe Chiroptères de Provence car il se trouve que les souterrains du château abritent l’une des plus importantes colonies régionales de 600 à 700 individus de Murins à oreilles échancrées, qui, comme chacun sait, sont des chauves-souris qui, la nuit, viennent gober les mouches, chenilles et autres araignées, jouant ainsi un rôle important dans la régulation de la biodiversité.

Les souterrains du château, un refuge pour les chauves-souris (source © L’estrangié e li santoun)

Comme de nombreuses espèces de chiroptères, sur les 26 actuellement répertoriées dans la région, ces chauves-souris sont menacées de disparition, sous la conjonction de multiples facteurs liés à l’anthropisation de leur habitat, au développement des pesticides, à l’éclairage nocturne ou encore au développement des éoliennes, la liste étant loin d’être limitative… Avec l’ancien propriétaire du site, les naturalistes avaient trouvé un terrain d’entente qui avait peu a peu permis à ces petits mammifères peureux de s’habituer à la présence humaine dans les souterrains qui servaient de refuge saisonnier à la colonie. Ils ont donc naturellement poursuivi leur collaboration pour étudier comment adapter au mieux le nouveau projet d’aménagement du Rocher Mistral afin de sauvegarder la colonie de Murins à oreilles échancrées malgré l’afflux attendu de visiteurs.

Murins à oreilles échancrées au repos (photo © David Aupermann / Plan actions chiroptères)

Mais il semble que la coexistence entre défenseurs de l’environnement et promoteurs du projet ne soit pas aussi fluide qu’espérée, d’autant que le Puy-du-Fou sauce provençale n’est pas du goût de tous les habitants du petit village de La Barben, soucieux de leur tranquillité et qui voient d’un mauvais œil cet afflux prévisible de touristes en goguette. La branche départementale de France Nature Environnement a donc déposé un recours contre le projet, mettant en cause notamment la menace qui pèserait sur la survie des chauves-souris, mais aussi la réalisation de travaux sans permis pour aménager un parking de 400 places et les aires d’accueil du public et des spectacles dans le potager, sur des terres agricoles.

Cette plainte, déposée le 28 mai devant le tribunal judiciaire d’Aix-en-Provence, pour destruction d’espèces protégées, altération d’habitat d’espèces protégées et réalisation de travaux sans autorisation d’urbanisme, fait un peu tâche sur ce projet qui se revendique en faveur de la protection de l’environnement et de la valorisation du patrimoine local. La SAS Rocher Mistral est invitée à comparaître le 13 juillet 2021 devant le tribunal dans ce cadre mais cela n’a pas empêché son inauguration en grandes pompes ni bien sûr son ouverture au public et il serait bien étonnant que ce recours en justice ait la moindre chance de freiner un projet qui bénéficie de tels soutiens…

L. V.

Katulu ? n° 63

26 juin 2021

Après quelques mois de silence et de confinement, tout revit et le cercle de lecture carnussien Katulu ? publie une nouvelle compilation de notes de lecture. De quoi découvrir ou retrouver de nouvelles œuvres, émouvantes, innovantes, surprenantes, captivantes, envoûtantes, passionnantes ou barbantes, c’est selon…

Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (Katulu_63). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos derniers coups de cœur de lecteur, venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence !

Embrasser l’eau et la lumière

Catherine Ecole-Boivin

L’histoire de ce livre se situe à la limite de la Vendée, dans les environs du Collet, autrefois grand port de la « Baye de Bretagne », la Baie du Sel. Ce livre est passionnant car il nous raconte l’histoire du sel, le travail du sel, des saulniers. On se laisse porter par un récit lent et paisible, très bien écrit. Une découverte.

La première partie, le ventre du marais, nous fait découvrir, en nous racontant l’histoire d’Agnès, la Saulnière et d’une petite fille Lucille (Lulu, la narratrice) qui ne la quitte pas, ce que fut le travail du sel pendant plusieurs siècles. Les habitants récoltaient le sel par évaporation… ils ont eu l’idée de brasser l’eau d’une certaine manière, pour récolter le sel qui se formait naturellement dans la saumure du marais.

L’histoire du sel c’est aussi l’histoire des guerres de Vendée (1793-94), des massacres, des rancunes familiales, l’impossibilité du pardon donc l’impossibilité d’épousailles entre les familles, la malédiction : un fils perdu à chaque génération.

La mémoire du marais, deuxième partie, c’est l’histoire de la narratrice Lucille, sa lutte comme femme pour s’occuper d’une saline, pour devenir saulnière, une tâche réservé aux garçons. Lulu, l’adolescente envoyée à la ville par son père pour « être placée » (cela se situe dans les années 1950) va découvrir le monde après une enfance dans une famille rurale et pauvre. Mais le marais « l’appellera » et elle finira par vaincre les résistances multiples et devenir « la saulnière » comme lui avait enseigné la vieille Agnès.

Marie-Antoinette

Philipe Delerm (photo © Hervé Quelle / MaxPPP / France Inter)

La vie en relief

Philippe Delerm

« Je ne suis pas de mon temps, je suis tout mon temps ». Des souvenirs d’enfance à la pandémie actuelle, l’auteur « met des mots sur ce qu’on a cessé de voir alors qu’on est entouré de toutes ces choses là. » C’est le talent de Philippe Delerm l’inventeur d’un genre « l’instantané littéraire ».

« Vivre par les toutes petites choses. Des sensations infimes, des phrases du quotidien, des gestes, des bruits, des odeurs, des atmosphères. Écrire sur tout cela. Car écrire et vivre c’est la vie en relief… Transformer en sujet ce qui n’en est pas un, la perspective est délicieuse. »

L’auteur qui se dévoile en chantre de l’inquiétude : « si on ne s’inquiète pas pour les autres, si on aime pas les autres, il n’y a pas de bonheur. » « Le malheur c’est de perdre quelqu’un. Le bonheur, c’est d’avoir quelqu’un à perdre. » C’est le goût du bonheur et son inquiétude qui fait le relief de la vie.

Un livre plein d’amour, de douceur… une poésie pour chaque instant… le plaisir de parcourir ces lignes comme celui de la fraîcheur au bord d’une rivière, comme le murmure de l’eau sur les pierres polies… la vie s’écoule…

Marie-Antoinette

La vie mensongère des adultes

Elena Ferrante

La vie mensongère des adultes est une histoire qui se passe à Naples actuellement. C’est la description de ce que vit une adolescente entre 13 et 16 ans : Giovanna, dans un milieu intellectuel, bourgeois, dans un quartier huppé de Naples. Elle ne manque de rien, les parents enseignants sont présents, sont aimants. Jusqu’au jour où elle découvre la vérité sur sa tante Vittoria, la sœur de son père, qui vit dans les bas quartiers populaires de Naples, femme de ménage, parlant essentiellement le napolitain. C’est un séisme pour Giovanna. Giovanna va tout faire pour prendre contact avec Vittoria, elle veut la connaître pour comprendre ce qu’elle est et ce qu’elle est en train de devenir.

C’est aussi le moment où le père de Giovanna va quitter sa famille pour vivre avec la femme de son ami… et avec ses filles les grandes amies de Giovanna. ; Giovanna n’a plus de référence ou plutôt elle se rend compte que finalement les adultes ne sont pas fiables et particulièrement hypocrites.

L’analyse de l’adolescente qui a été choyée, reconnue et qui tout d’un coup se retrouve très seule, avec la découverte de sa tante qui lui insuffle désormais tout ce qu’elle a comme ressentiment contre son frère. Pour Giovanna c’est sa tante Vittoria qui a raison, jusqu’à ce qu’elle se rende compte que Vittoria est particulièrement vulgaire, sans culture, souvent méchante… Tout cela lui a permis d’élargir son champ d’intérêt et de connaître des jeunes et des adultes en dehors du milieu feutré dans lequel elle vivait auparavant. De découvrir des valeurs de solidarité dans ce monde où la vie de tous les jours est difficile.

Le livre est facile à lire mais il dégage en permanence un malaise général dont j’ai eu du mal à me défaire… c’est peut être le génie de ce livre…

Cécile

La voyageuse de nuit

Laure Adler

L’auteure, Laure Adler, dont on a pu garder le souvenir de la jeune et brillante animatrice sur France-Culture qui, en 1976, participait à certaines émissions littéraires et artistiques (Pollak, Pivot ),un temps chargée de mission à l’Elysée, elle revient à la direction de France-Culture de 1999 à 2005 et organise maintenant sa retraite vers tout ce qu’elle n’a pas pu faire pendant sa vie active.

Maintenant, à 70 ans, Laure Adler s’interroge sur « la vérité de l’âge » et ironise sur les expressions « on prend de l’âge… on fait son âge… on ne fait pas son âge ». Qu’est ce que la vieillesse dont parlèrent si bien Beauvoir et Duras ? Une avancée vers la fin qu’elle a suivie chez ses parents, ses amis, dans les villes, dans les campagnes.

« L’âge opposé à jeune… Tu es jeune, tu es vieux… le racisme des âges, de tous les âges » dont parle Roland Barthes. L’âge marque-t- il plus durement les femmes que les hommes, selon le métier ? Et de citer nombre d’acteurs, écrivains, artistes, peintres, musiciens, hommes et femmes politiques : la vieillesse leur fait la part belle.

« L‘âge est un laché prise qui autorise une forme de dépassement ». Il est vrai qu’à ces âges-là on perd parfois la boule ou la santé ! Il est vrai aussi que les EHPAD et même les établissements de luxe n’apportent pas la tendresse nécessaire au confort moral des pensionnaires, faute de moyens humains, une « ghettoïsation » indigne accentuée par la crise du coronavirus…

Observant l’approche de la mort chez les mamifères, dont l’homme, mort subie ou choisie, il importe de « Garder le goût du monde, trouver chaque jour le sel de la vie » alors qu’à l’instar de Beauvoir « moi je suis devenue une autre, alors que je demeure moi-même ». Voilà le sentier souple rempli d’anecdotes, de citations, que Laure Adler nous propose pour faire route vers la finitude.

Roselyne

Hervé Le Tellier (photo © Joël Saget / AFP / France Inter)

L’ANOMALIE

Herve Le Tellier

Prix Goncourt 2020

L’auteur nous place face à un miroir convexe qui réfléchit le temps, le tord, en éliminant la notion du réel et nous enfonçant dans le vertige du virtuel si proche de nous. La vérité si elle existe perd ses limites et s’invente. On peut détester cette Anomalie pour son caractère invraissemblable ou l’apprécier justement pour le plaisir de la science fiction.

L’histoire nous raconte un avion, vol régulier Paris – New York, parti le 10 mars, rencontrant une turbulence. Cent six jours après, le 24 Juin, le même avion atterrit à nouveau transportant à son bord les mêmes 250 passagers. Il s’agit du double parfait du vol précédent. Le lecteur soudainement se trouve tour à tour captivé, horrifié, admiratif mais perdu côté raison !

On peut trouver virtuose ce paradigme osé du trou noir, cette photocopieuse de nous-mêmes ; l’auteur n’insinue-t-il pas que « Toute réalité est une construction et même une reconstruction » ?

Une théorie qui ouvre le champ à des digressions scientifiques, religieuses ou des propositions psycho philosophiques qui peuvent d’ailleurs agacer le lecteur et le perdre dans une certaine dissonance cognitive !

L’auteur nous met ainsi face à notre miroir interne, notre double narcissique à la manière de Freud et devant nos inquiétantes étrangetés. Face à nos doubles chacun s’accomode ou pas, y croit ou pas, s’accepte ou pas. Aussi faut-il admettre que parfois :« l’ignorance est bonne camarade et (que) la vérité ne fabrique jamais du bonheur ».

Le roman par son style et son sujet, mêlant à la fois poésie et réalisme, magie et science, mélancolie et positivisme ne peut que nous toucher. Lorsqu’il nous enjoint : « il faut toujours préférer l’obscurité à la science », il faut entendre dans ce chant de l’obscur la gloire de l’imaginaire. Son hommage au non-dit est la consécration de l’imagination, sa délicatesse et sa puissance, la supériorité de l’homme sur la nature et un appel à la complicité et à l’émotion de ses lecteurs.

Nicole

Franck Bouysse (source © Librairie Le Failler)

Né d’aucune femme

Franck Bouysse

Ce roman m’a tenue en haleine par l’enchaînement rapide des actions ; on ne s’y ennuie jamais ! C’est un mélange de tendresse et d’horreur. C’est un conte fantastique dans un style poétique rondement mené pour entraîner le lecteur dans les péripéties du roman !

Cette histoire est celle de Rose, jeune fille de 14 ans dans la France profonde, vendue par son père, pour pouvoir faire vivre ses autres enfants, à un Maître des Forges. Désormais elle devra vivre entre cet homme cruel et sa vieille mère tout aussi perfide : la sorcière. Sa vie sera une suite d’épisodes malheureux, même dramatiques ! Son père qui regrettera son geste sera assassiné purement et simplement dans une atroce violence ! Elle sera violée dans des souffrances insoutenables pour donner un héritier au Maître : « Ce soir là j’ai compris que c’était vraiment le diable ».

Pour supporter cette odieuse vie, Rose sentit en elle le besoin de raconter sa terrible histoire. A travers cette soif d’écrire on devine l’auteur qui semble obéir à l’héroïne pour laisser vagabonder son imagination : «les mots passent de ma tête à ma main avec une facilité que j’aurais jamais crue possible… même ceux que je pensais pas posséder… Les mots représentent la seule liberté qu’on ne peut pas me retirer… »

« Après coup, en fait, je m’aperçois qu’évidemment, il y a un message, il y a une révolte. Cela devient quelque chose de très actuel, contemporain. C’est une femme debout et c’est vraiment un hymne à la force de cette femme-là et peut-être des femmes en général ». A lire , c’est passionnant !

Josette J.

Paris Mille vies

Laurent Gaudé

Entre art poétique et récit fantastique, Laurent Gaudé célèbre Paris, sa ville, et se souvient. Il nous entraîne dans une déambulation, la nuit, dans cette ville. Il semble avoir traversé les siècles. Il nous fait vivre la vibration, qui le connecte au monde des morts notamment par le biais de ces plaques qui sont parfois sur les façades des immeubles : les frontières sont abolies, entre le passé et le présent, les morts et les vivants. Comment une ville a envie d’être lue et de se créer une mémoire dont elle est fière, et dont elle a envie de garder trace. C’est d’abord ça la présence des morts, c’est d’être à un coin de rue, et de se rendre compte qu’un poète ou un écrivain a vécu dans cet immeuble, qu’un résistant est tombé…

Mille vies entrent dans la nôtre et dansent avec nous les morts sur le pavé comme ceux de la rue Gay Lussac et la rue St Jacques : les mêmes rues de François Villon ou de mai 68.

Un livre fantastique, aux récits innombrables, aux évocations historiques multiples, aux confidences intimes, aux réflexions métaphysiques et une écriture poétique qui vous porte page après page.

Marie-Antoinette

Quatre vingt-treize

Victor Hugo (1873)

Il s’agit d’un roman historique situé au moment où la Convention est aux mains de Robespierre et de Danton (le comité de salut public) et où le royalisme, profitant de ces discordes néfastes, joue en Vendée sa dernière partie. C’est en Vendée que Victor Hugo a placé le nœud de son récit. L’insurrection a pris de l’ampleur, grâce au marquis de Lantenac ; les petites colonnes républicaines se sont fait écraser.

L’épopée se poursuit au milieu des sacs de villages, fermes incendiées, femmes éventrées ou fusillées, horreurs commises de part et d’autre. À la reprise de la ville de Dol par les bleus (les révolutionnaires), le proconsul Cimourdain, arrivé de Paris, amène avec lui la guillotine, pour Lantenac : il interdit qu’on le fusille, il faut qu’il monte sur l’échafaud.

Finalement, après un acte de bravoure du marquis sauvant au prix de sa vie 3 orphelins, le choix devient cornélien pour Gauvain, neveu du marquis, devenu commandant en chef des armées républicaines « la république est-elle plus sauvage que les royalistes ?» Il n’y avait qu’une issue possible. Gauvain prend la place de son oncle sur l’échafaud. Au moment où le couperet s’abat, un coup de pistolet se fait entendre : Cimourdain s’est brûlé la cervelle. Il n’a pas pu survivre à la disparition de son protégé.

Un livre extraordinaire relu avec beaucoup de plaisir. C’est Victor Hugo et son écriture extraordinaire, avec en permanence une précision de sa pensée qui passe par une succession d’adjectifs, de locutions… on est loin des SMS…

Cécile

Une vie française

Jean-Paul Dubois

Prix Femina en 2004 – Prix Goncourt en 2019

Ce roman s’incarne dans notre histoire politique contemporaine qui s’égrène de De Gaulle (1958) à Chirac (après 2002) et se déroule à Toulouse.

Il est à la fois un autre MOI et le miroir de SOI avec ses personnages, les Blick, les Villandreux, les Milo, Anna, Paul et les autres. Tous servent de paysage social et politique plus ou moins proche de nous et représentent les différentes marches de l’échelle sociétale. L’écriture de l’auteur est faite d’un trait personnel très simple, ce qui rend le roman authentique et l’histoire vivante.

Les événements historiques, familiers à nous tous, jalonnent l’Histoire (avec un grand H) sans romance, sans jugement, sans explication, sans certitude ni vérité. Du récit se dégage à la fois une petite musique tantôt bravache, admirative, mélancolique et nostalgique au gré des rides du temps qui passe. Dans ce livre il y a aussi une ode à la nature, un parti pris écolo, ce rêve d’immuabilité de beauté majestueuse de lumière.

Je ne vous dirai pas ces plates-formes insouciantes et ses bas-fonds de l’âme. Cet effort de vivre ou cet épuisement. Ce perpétuel mouvement de retrait ou de mouvement. Ces bas-fonds ou cette crête. Je retiens surtout ce regard empreint d’une douceur mélancolique, sans pathos mais pénétrante et si la beauté ne résiste pas plus au temps que la force, s’il n’y a aucune certitude sur soi ou sur l’autre, il reste ce mystérieux et tenace instinct de survie.

« Ce quelque chose plutôt que rien » et cette LOI qui tient à l’Ordalie ce jugement de DIEU ou de la nature qu’il nous faut accepter !

Nicole

Carnoux : le règne de l’entre-soi

8 juin 2021

Le 8 mai fait partie de ces dates de commémorations nationales qui permettent de partager un moment de recueillement non partisan, en l’occurrence destiné à célébrer la fin de la Seconde guerre mondiale et la victoire des Alliés contre le nazisme. Considérée en France comme un jour férié depuis une loi de 1953, le statut de cette date a quelque peu évolué au fil du temps. Son caractère férié avait été aboli en 1959 à l’instigation du général de Gaulle, dans un souci de rapprochement avec nos voisins allemands, rétabli en 1968, de nouveau supprimé par Valéry Giscard d’Estaing en 1975 et finalement confirmé en 1981 par François Mitterrand.

A Carnoux-en-Provence, on ne rate jamais une occasion de célébrer une victoire militaire et les éditions successives du Messager, l’organe d’information officiel de la municipalité, contiennent des pleines pages de photos de cérémonies avec uniformes militaires et porte-drapeaux devant le monument aux morts d’une des rares communes françaises qui ne déplore pourtant aucun soldat tombé au combat.

Commémoration du 8 mai 1945 à Carnoux-en-Provence, en 2017 (source © Messager n°48)

Mais on choisit aussi un peu les cérémonies. Le Messager d’octobre 2020 listait les cérémonies qui n’avaient pu être honorées en 2020 en raison du Covid : 8 mai (victoire sur les nazis), 8 juin (militaires morts en Indochine), 18 juin (appel de de Gaulle). En 2021, le souvenir de la déportation (dernier dimanche d’avril) a été commémoré pour la première fois depuis 5 ans. La journée nationale de la Résistance (27 mai), n’a en revanche pas été honorée.

De même, les restrictions dues au Covid ont certainement bon dos, les conseillers de l’opposition, notamment ceux de la liste Carnoux citoyenne, écologiste et solidaire, n’ont pas été conviés, sauf pour le 11 novembre. Les commémorations à Carnoux sont très strictement organisées. D’une façon excessive, quasi militaire, ce qui n’est pas le cas notamment à Marseille ou même Aubagne, où ce qui est recherché est la participation du plus grand nombre d’habitants. Le protocole est adapté et n’y reste pas dans une stricte rigidité.

Moment de recueillement à l’occasion de la Journée nationale du souvenir des victimes et héros de la déportation, le 25 avril 2021 à Carnoux (source © Carnoux citoyenne)

Le 8 mai dernier, l’ensemble des élus municipaux n’avaient pas été conviés, notamment ceux de l’opposition, mais la plupart des élus de la majorité étaient présents. Alors que le protocole sanitaire était inchangé, ces derniers avaient donc préféré venir à la commémoration du 8 mai plutôt qu’à celle de la déportation.

A Carnoux, l’entre-soi est une figure imposée de la municipalité dirigée par Jean-Pierre Giorgi depuis 2001. Même une cérémonie officielle célébrant un événement aussi consensuel que la victoire sur l’Allemagne nazie se transforme en un happening organisé en cercle restreint où seuls les amis proches sont invités. Les conseillers municipaux d’opposition, qui représentent pourtant une part non négligeable de l’électorat carnussien (33 % lors des municipales de 2020) ne font manifestement pas partie des personnes que le maire juge nécessaire de prévenir et encore moins d’associer à ce type de rassemblement républicain pourtant sans la moindre connotation partisane.

Jean-Pierre Giorgi, élu à Carnoux depuis 1983 et maire inamovible depuis 2001 (source © Facebook)

Cette tendance à s’approprier ainsi les affaires publiques, même les plus symboliques d’entre elles, au profit de son seul cercle d’affidés, est révélatrice d’une pratique confiscatoire du pouvoir de la part d’un élu en place depuis si longtemps qu’il en oublie les principes de base d’une démocratie représentative où les élus ne sont que des gestionnaires temporaires au service de l’ensemble de la collectivité. Pour notre maire, seuls ses amis et électeurs ont droit à une certaine considération.

Ainsi, à Carnoux la pratique en vigueur veut que tous les conseillers municipaux de la majorité perçoivent une rémunération, à l’exception des seuls 4 élus de l’opposition. Cette répartition des indemnités de fonction entre les élus siégeant au conseil municipal est régie par un article du Code général des collectivités territoriales, lequel précise que les indemnités des membres du conseil sont fixées par délibération. La loi prévoit de fait que « dans les communes de moins de 100 000 habitants, il peut être versé une indemnité pour l’exercice effectif des fonctions de conseiller municipal ». Il est donc légitime que ces indemnités, qui constituent une dépense obligatoire pour la collectivité, soient versées à chaque conseiller élu, sous réserve qu’une délégation lui ait été confiée, et non pas au seul maire et aux 8 adjoints qu’il a désignés.

Les indemnités de fonction des conseillers municipaux, mode d’emploi (source © Association des maires de France)

C’est ce qui a été délibéré lors du conseil municipal du 18 juin 2020, à l’issue duquel a été adoptée la répartition des indemnités entre les 25 élus de la majorité, à l’exception donc des 4 élus d’opposition. Un dispositif parfaitement légal mais qui traduit assez bien le peu de considération du maire envers ceux qui ne partagent pas ses idées, même s’ils se dévouent eux aussi pour représenter leurs concitoyens et gérer au mieux les intérêts de la collectivité.

Une telle répartition sélective des indemnités de fonction (qui n’est pas propre à la ville de Carnoux-en-Provence, loin s’en faut !) a un petit côté féodal, dans lequel le chef de clan répartit le butin entre ses fidèles, histoire de s’attacher leur loyauté, tout en se gardant bien de faire le moindre geste en faveur des représentants des autres clans. Pas vraiment une conception très ouverte d’une démocratie représentative moderne et apaisée, mais n’en demandons pas trop…

L. V.

Angleterre : un géant bien énigmatique

22 mai 2021

Le géant de Cerne Abbas fait partie de ces immenses tracés réalisés au sol et visibles surtout depuis le ciel. Le Land Art a mis à la mode ces figures gravées à même le sol, qui leur valent le nom pédant de géoglyphes. Le plus grand connu à ce jour, l’homme de Marree, découvert en 1998 par un pilote survolant les plateaux semi-désertiques de l’Australie méridionale, mesure pas moins de 4,2 km de longueur. Gravé à même le sol sous forme de tranchées de 20 à 30 cm de profondeur, il représente une forme humaine d’aborigène chassant à l’aide d’un bâton à lancer. Nul ne sait qui en est l’auteur et l’accès à la zone est désormais interdit, mais vue du ciel, l’image est spectaculaire.

L’Homme de Marree en Australie (photo © Peter Campbell / Futura Science)

Et bien d’autres exemples de figures comparables sont répertoriées de par le monde. Les lignes de Nazca, gravés au sol dans un secteur désertique au sud du Pérou font sans doute partie des plus connues. Leur dessin a été simplement réalisé en enlevant les cailloutis rougeâtres qui recouvrent le sol à cet endroit, laissant apparaître le sol gypseux de couleur grisâtre qui se trouve en dessous, mais l’effet vu du ciel ne manque pas d’allure. Réalisés entre 200 ans avant J.-C. et l’an 600 de notre ère, ces géoglyphes sont inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1994. Ils avaient déjà été repérés en 1553 mais n’ont été redécouverts qu’en 1927 et étudiés de manière approfondie à partir de 1941 par l’Allemande Maria Reiche qui y a consacré toute sa vie.

Figure géante de colibri (50 m de longueur) tracée dans le désert de Nazca, au Pérou (photo © Mathess / 123RF / Alibabuy)

Mais on connaît aussi en Europe bien des œuvres comparables, parmi lesquelles donc, celle du géant de Cerne Abbas qui a fait coulé beaucoup d’encre et enflammé bien des imaginations. Situé à proximité d’un petit village du Dorset, sur les collines crayeuses du sud de l’Angleterre, il représente une sorte d’Hercule nu brandissant une énorme massue bosselée. Les scientifiques, qui aiment bien se payer de mots, le désignent comme une figure « ithyphallique et clavigère », ce qui fait référence, en langage commun, à son sexe en érection bien visible et à la massue qu’il brandit d’un air menaçant…

Le dessin est assez fruste mais les dimensions sont colossales : 55 m de hauteur pour 51 m de largeur ! Les lignes ont été tracées sous forme de tranchées de 30 cm de largeur et autant en profondeur, remplies de craie broyée qui empêchent l’herbe de repousser si bien que le tracé est parfaitement visible au sol et encore plus depuis la colline opposée ou vu d’avion.

Le géant de Cerne Abbas (photo © National Trust)

L’existence de cette figure tracée au sol est connue au moins depuis 1742, date à laquelle un guide du Dorset mentionne cette curiosité, mais on retrouve une référence encore plus ancienne, datée de 1694 qui mentionne le coût de son entretien. En 1764, un antiquaire indique qu’il est connu localement sous le nom d’Helith, ce qui renvoie à une figure mythologique pré-chrétienne révérée jadis dans le Dorset et à laquelle Walter de Coventry fait mention dans un écrit daté du XIIIe siècle.

Les légendes locales se sont bien entendu emparées de cette forme singulière et spectaculaire que les habitants du cru se plaisent à évoquer comme étant le tracé du corps d’un géant qui aurait été tué par les habitants du village, lesquels auraient ensuite matérialisé le contour de sa dépouille comme le fait la police scientifique sur une scène de crime. Mais comme il fallait s’y attendre, c’est surtout le gigantesque et impudique phallus en érection qui attire tous les regards et draine depuis des siècles les couples en mal de fertilité qui viennent danser à proximité…

Il n’en reste pas moins que les historiens se déchirent depuis des années entre les tenants d’une origine antérieure à la conquête romaine et les partisans d’une datation plus moderne, persuadés que le tracé date de la guerre civile anglaise, dans les années 1640, et que cet Hercule britannique n’est qu’une caricature d’Oliver Cromwell.

Le cheval blanc d’Uffington, tracé aux flancs d’une colline crayeuse de l’Oxfordshire (photo © Yann Arthus-Bertrand)

Un autre géoglyphe est d’ailleurs présent dans la région, représentant un immense cheval blanc de 110 m de longueur, lui aussi tracé dans la craie et dont la présence est attestée dans des écrits des moines bénédictins d’Abington Abbey depuis 1190. Le nom de White Horse Hill, attribué à la colline sur laquelle a été tracée cette figure géante, se retrouve quant à lui dans des archives depuis 1070, ce qui laisse donc penser à une réalisation encore antérieure. De fait, une datation effectuée dans les années 1990 démontre que cette œuvre remonterait à la fin de l’âge du bronze, le dessin rappelant d’ailleurs fortement des représentations schématiques visibles sur des pièces de monnaies celtiques de cette époque.

Il n’en est pas de même pour ce qui concerne le géant à la massue de Cerne Abbas, et il a fallu attendre avril 2020 pour qu’une équipe d’archéologues de l’Université de Gloucester se lancent dans une campagne de prélèvements dans le sol des tranchées qui en délimitent le tracé. Une analyse microscopique y a d’abord mis en évidence des coquilles d’escargots terrestres dont la variété ne serait arrivée en Angleterre qu’au XIIIe siècle, ce qui suggère une réalisation plus récente, mais cette période pourrait correspondre à des travaux ultérieurs sur le site.

Prélèvements en vue de la datation du géant de Cerne Abbas (photo © Ben Thomas / National Trust)

Mais une étude plus poussée par luminescence simulée optiquement réalisée sur des grains de sable prélevés dans le fond des tranchées, à près d’un mètre de profondeur, ont permis de dater assez précisément à quelle date ces éléments ont été pour la dernière fois exposés à la lumière du soleil avant d’être enfouis. Les résultats de ces analyses scientifiques pointues ont tardé à arriver du fait de la pandémie de Covid-19 qui a désorganisé les laboratoires de recherche universitaire comme tout le reste de la planète.

Une publication datée du 12 mai 2021 vient finalement conclure que la gravure daterait de la fin de l’époque saxonne, sans doute réalisée entre 700 et 1100 ap. J.-C., juste avant donc la conquête normande. Il s’agirait donc bien de la représentation du dieu saxon Helith qui aurait été tracé à l’instigation des Anglo-Saxons qui ont occupé la Grande-Bretagne à partir du Ve siècle après J.-C., à une période où la région avait déjà été partiellement christianisée sous le Bas-Empire romain. Ces cultes païens perdurent pendant plusieurs siècles malgré les missions de conversion organisées à partir du VIe siècle par le pape Grégoire Le Grand.

Ce n’est qu’en 987 qu’un monastère s’implante précisément à Cerne Abbas, à moins de 300 m de la colline du géant. Même si les archives du monastère ne mentionnent pas la gravure du géant à la massue, il est très probable que ce soit les moines qui aient recouvert les tranchées pour cacher ce vestige de culte païen qu’ils s’efforçaient de combattre et dont les restes n’ont donc été redécouverts que quelques siècles plus tard. En matière artistique comme religieuse, les modes vont et viennent…

L. V.

Katulu ? n°62

26 avril 2021

Après quelques mois de silence, le cercle de lecture Katulu ? rattaché au Cercle Progressiste Carnussien vient de sortir une nouvelle compilation de notes de lecture de ses membres qui ont servi d’échange au cours des séances de l’année 2020. De quoi retrouver ou découvrir une quinzaine d’œuvres qui ont retenu l’attention de nos amis lecteurs de Katulu ? et les ont accompagnés en période de confinement.

Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (katulu_62). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos derniers coups de cœur de lecteur, venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence !

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Jean Paul Dubois

Cela fait deux ans que Paul Hansen purge sa peine dans la prison provinciale de Montréal, où il partage une cellule avec Horton, un Hells Angel (un ange de l’enfer : un club de motards) incarcéré pour meurtre. Paul est le fils d’un pasteur danois et d’une exploitante de cinéma d’art et d’essai à Toulouse. Ses parents dont les prises de position sociales et politiques sont radicalement différentes vont se séparer.

C’est la description de la vie en prison, dans des conditions très précaires en particulier l’hiver quand il fait très froid, les conditions de promiscuité permanente avec un autre prisonnier qu’on n’a pas choisi, mais avec qui va s’installer une reconnaissance réciproque de ces deux être humains très éloignés dans leur éducation, mais où l’estime va l’emporter.

C’est l’histoire d’une vie. Tout au long du roman, on aura une alternance entre la description de la vie de Paul dans le temps long et celle de sa vie présente en prison. On va sentir tout au long de ce récit la tension monter pour aboutir à l’inexorable, qu’on ne peut décrire sans déflorer le livre…

On y découvre un écrivain possédant au plus haut point le sens de la fraternité et animé par un sentiment de révolte à l’égard de toutes les formes d’injustice.

Un très beau livre, une écriture fluide, facile à lire, le prix Goncourt n’est pas usurpé.

Cécile

Théâtre intime

Jérome Garcin

Théâtre intime est un livre édité en 2003. C’est essentiellement, la vision de la vie de sa femme Anne-Marie Philippe, la fille de Gérard Philippe, elle-même comédienne, que Jérôme Garcin nous livre avec beaucoup de pudeur.

Le livre démarre avec la propre jeunesse de l’auteur, à la fois parisienne et rurale pendant les vacances. Il perd son père écrivain 45 ans d’une chute de cheval. Il a alors 15 ans. Sa relation à la mort va être déterminante dans sa maturité et sa relation à la littérature.

Un an après la mort de son père, il écrit à Anne Philippe pour lui dire son admiration d’un de ses livres en particulier : « Le temps d’un soupir ». Il va faire la connaissance d’Anne Marie, un jour qu’il est avec Anne et que sa fille passe en coup de vent : une apparition conquérante à la Jeanne d’Arc… Il en tombe amoureux !

C’est le partage de la vie avec une comédienne, par un admirateur amoureux. Dans le prologue, analyse du temps qui passe, de ses propres réactions vis-à-vis du théâtre, de la littérature, en fonction de ce qu’on a vécu, de ce qu’on connaît de l’intérieur, de l’envers du décor. L’analyse de l’immense différence entre lui et sa femme, l’importance du passé pour lui, celle du futur pour elle, leur complémentarité qui alimente leur amour.

Une écriture précise, légère on ne s’ennuie jamais. Un très bon livre

Cécile

Samarcande

Amin Maalouf

Dans Samarcande, (édité en 1988) l’histoire entière tourne autour du manuscrit d’Omar Khayyam un savant, poète du XI siècle. Le début de ce roman se déroule en 1072 à Samarcande, à une période où la Perse et la Turquie essaient de dominer tout le Moyen Orient, de la Méditerranée à Kaboul avec des guerres réelles ou d’influence entre les deux puissances.

Cette première moitié de l’histoire se déroule donc en Perse (aujourd’hui l’Iran) et tourne autour d’un sage, Omar Khayyam, poète mais aussi scientifique, savant en médecine, mathématiques, astronomie ou astrologie. Ces deux dernières sciences n’en font d’ailleurs qu’une : c’est dans les astres que l’on peut prévoir l’avenir pour les dirigeants des pays. Omar Khayyam est donc admis rapidement dans le cercle des dirigeants de ce pays où il règne une violence endémique. Il peut ainsi interagir avec les sultans, les vizirs, dans une région où le chiisme commence à se répandre en Perse.

Pendant plusieurs années la paix règne sur Samarcande. Omar écrit « le manuscrit de Samarcande ». La troisième et quatrième parties de ce livre racontent l’histoire de la recherche de ce manuscrit par un jeune homme franco américain : Benjamin Omar Lesage, à la fin du XIXème siècle, début XXème. C’est l’occasion pour l’auteur de décrire la situation politique de l’Iran vers 1910, avec la mise en place douloureuse d’une nouvelle constitution sous l’autorité du Shah mais avec un parlement sachant que le pays est sous la coupe de la Russie au nord et de la Grande Bretagne au sud.

Ce livre m’a beaucoup plu. J’y ai appris beaucoup de choses concernant la religion musulmane et des différences très importantes entre les sunnites, les chiites et les préceptes soit disant dictés par le prophète surtout en ce qui concerne les femmes… C’est aussi le rôle qu’ont joué les puissances occidentales pour maintenir ces pays du Moyen-Orient sous leur domination… C’est encore le cas aujourd’hui… malheureusement.

Cécile

Rien n’est noir

Claire Bérest

Claire Bérest, l’auteur, est l’arrière petite fille du peintre Francis Picabia et de Gabrielle. Elle est passionnée par Frida Kahlo. On ressent cet attachement profond entre ses lignes, d’un style coloré et captivant, l’artiste la fascine, la femme l’émeut !

Chaque page de ce livre porte le nom d’une couleur ! Bleu , rouge, jaune, noir, gris, couleurs aux multiples facettes ! Ces couleurs marquent à chaque chapitre l’idée que « Rien n’est noir » et que Frida a malgré tout l’amour de la vie et que c’est une artiste Peintre !

L’artiste est passionnante parce que marquée par une vie de souffrances et de douleurs. C’est cette vie et celle de celui qui fut son compagnon et son mari Diego Rivera, peintre muraliste, de 21 ans son aîné, que l’auteure nous conte. « Une passion brûlante les réunira… mais les dévorera aussi». Couple mythique et tumultueux dira-t-on d’eux. Magnifique roman qui m’a enchantée !

Josette J.

Miss Islande

Auöur Ava OLAFSDOTTIR

En exergue, cette phrase de Nietzsche dans Zarathoustra : « Il faut porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile qui danse ». L’héroïne du roman, jeune fille d’une vingtaine d’année, a été prénommée Hekla par un père passionné de volcanologie. A sa naissance, il lui a donné le nom du volcan actif le plus proche de leur ferme isolée dans le vallon des Dalir.

Mais un jour, Hekla quitte cet isolement et part travailler à Reykjavik. Elle brûle d »assouvir sa passion de l’écriture dans la capitale riche en librairies, bibliothèques, éditeurs et poètes. Hekla trouve un engagement de serveuse au bar d’un hôtel chic. Dès qu’elle est libre, elle rentre composer sur sa vieille machine à écrire. Elle a déjà publié nouvelles et poèmes sous un nom d’emprunt et cherche maintenant un éditeur pour son dernier roman. Peine perdue, elle comprend que la dure condition féminine est un obstacle : « Les hommes naissent poètes. Ils ont à peine fait leur communion qu’ils endossent le rôle qui leur est inéluctablement assigné : être des génies. Peu importe qu’ils écrivent ou non. Tandis que les femmes se contentent de devenir pubères et d’avoir des enfants, ce qui les empêchent d’écrire. »

Qu’importe elle porte le nom d’un volcan. Elle explose de force créatrice. Alors commence une sorte de promenade dans la société de cette grande île isolée par son climat, avec des rapports humains plein d’empathie, de discrétion ou de réserve.

Roselyne

L’Obsession Vinci

Sophie Chauveau

L’Année 2019 est l’année du quintuple centenaire de l’anniversaire de la mort de Léonard de Vinci : 15 Avril 1452 – 02 Mai 1519. « Peintre inventeur, ingénieur scientifique, humaniste, philosophe, il est pour beaucoup un esprit universel qui fascine encore cinq cents ans plus tard. Au passage du quinzième siècle au seizième, il illustre, et parfois incarne, la Renaissance, avec ses avancées dans le domaine artistique mais aussi dans les sciences et, avant tout, dans l’approche scientifique ».

Cette biographie raconte donc la vie de Léonard de Vinci , parfois mal connue mais bénéficiant d’une grande renommée du fait de son tableau « La Joconde » que les Français sont fiers de détenir. Il est également reconnu pour ses découvertes scientifiques, son ingéniosité. L’auteure s’interroge : « Qui est véritablement Léonard de Vinci? » Un homme qui ne s’est jamais contraint en rien, poursuivi par le syndrome de l’échec alors même qu’il était considéré comme un génie par ses contemporains. Il n’a eu qu’une patrie « son art ».

Ce livre m’a permis de mieux le connaître, de savoir qui il était, son époque, l’histoire de l’Italie et de la France qui l’accueille au bout de sa vie grâce à François 1er le mécène qu’il a enfin trouvé ! Une vie royale lui a été offerte, le château de Lucé, il y meurt et il sera enterré… Sans nom, juste des mots tracés « ET CAETERA » signifiant l’espoir infini chevillé au cœur !

Josette J.

Les Idéaux

Aurélie Filippetti

Un pavé de près de 500 pages au titre court, Les Idéaux, Ce mot avait été au cœur de la lettre de démission de l’auteure, envoyée à François Hollande et ­Manuel Valls, au lendemain de l’éviction d’Arnaud Montebourg qui partageait alors sa vie. Sur papier à en-tête du ministère, elle avait expliqué que « l’alternative » n’était pas « entre la loyauté et le départ ». « Il y a un devoir de solidarité mais il y a aussi un devoir de responsabilité vis-à-vis de ceux qui nous ont fait ce que nous sommes, poursuivait-elle. Je choisis pour ma part la loyauté à mes idéaux. » La missive, en date du 25 août 2014, se terminait par un « bien à toi » manuscrit, comme solde de tout compte avec « Manuel » et « François ».

Aurélie Filipetti revient au roman pour raconter une histoire d’amour entre un homme de droite et une femme de gauche. Entre convictions, combats et désillusions. Une fois oublié l’aspect secondaire du petit jeu des personnages réels cachés derrière les protagonistes, il faut d’abord lire cet roman comme un témoignage, un compte-rendu détaillé et vécu des rouages du pouvoir, car on ne peut dissocier la ministre de la culture de la romancière.

Il faut lire ces pages qui racontent le quotidien, la confrontation avec les fonctionnaires des cabinets ministériels pour comprendre ce qu’est l’usure du pouvoir. Et trouver entre les lignes quelles souffrances peuvent endurer celles et ceux qui entendent ne pas renier leurs idéaux, fut-ce au prix d’une demi-victoire. En saluant la romancière, on ne peut toutefois s’empêcher de lire entre les lignes le constat d’un grand gâchis.

Josette J

Le silence de la mer

Vercors

Le Silence de la mer est une nouvelle de Vercors (pseudonyme de Jean Bruller), publiée clandestinement aux Éditions de Minuit en février 1942, devenue depuis un ouvrage « classique », qui aborde des thèmes centraux comme la vie ou la guerre. Vercors, son nom de résistant, restera son nom d’écrivain.

En 1941, au début de l’Occupation, un officier allemand, réquisitionne la maison d’une famille comprenant un homme âgé et sa nièce. C’est un homme, musicien, très cultivé, épris de culture française. À travers des monologues prônant le rapprochement des peuples et la fraternité, il tente, sans succès, de rompre le mutisme de ses hôtes dont le patriotisme ne peut s’exprimer que par ce silence actif qu’il admire d’ailleurs. Ses monologues seront des déclarations d’amour à la France et à la jeune fille de la maison, dans un langage admirable.

Sous le mutisme se développent des sentiments qui ne pourront jamais s’exprimer mais la prise de conscience que l’idée de rapprochement des peuples sont à l’opposé de la mission de l’armée hitlérienne en France.

Une nouvelle à remettre dans le contexte de la défaite de 1940. Le peuple français faisait ce qu’il pouvait pour manifester la résistance à cette situation, avec des soldats allemands qui n’avaient pas tous une position nazie. D’où mélange de méfiance et d’admiration éventuellement d’amour.

Une écriture superbe.

Le pays des autres

Leila Slimani

Ce roman retrace la vie des grands parents maternels de l’auteur. L’histoire de 10 ans de la vie d’un couple : l’homme est arabe musulman, la femme est alsacienne catholique ; ils se rencontrent pendant la guerre en 1944 en Alsace, ils s’aiment, se marient et viennent s’installer au Maroc dans une ferme où tout est à faire.

Mathilde ne tarde pas à déchanter de cette vie rude, sans argent, sans le confort qu’elle avait connu dans sa famille et de la relation avec Amine son mari qui l’aime, mais qui regrette qu’elle n’ait pas l’attitude de soumission de la femme marocaine.

Mathilde va trouver une alliée dans sa petite belle sœur, plus jeune que ses frères ; Selma enseignait à Mathilde les rites, les traditions, les formules de politesse…l’art de faire semblant et celui de se tenir tranquille.

Le livre est une suite d’incompréhensions entre Mathilde et son mari. Mathilde se sent piégée dans ce pays qui n’est pas le sien. Elle ne se sent pas de la communauté des colons ni celle des indigènes. Mathilde va perdre son père et retourne un mois en Alsace. Elle se pose la question de repartir ou pas… mais sa place n’est plus là. « à présent qu’aucun retour en arrière n’était possible, elle se sentait forte. Forte de ne pas être libre… comme le vers d’Andromaque : je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne »

Un livre attachant, qui décrit cette difficulté de partager une vie dans un couple où tout est différent : la culture, l’éducation, les préjugés. Comment alors se sentir autrement qu’étranger dans le pays des autres.

Une écriture fluide, facile à lire, accrocheuse pas facile de lâcher le livre. Je le conseille.

Cécile

Le Japon n’existe pas

Alberto Torres-Blandina

traduit de l’espagnol par François Gaudry.

Un balayeur a fait presque toute sa carrière dans un grand aéroport et fait part de ses observations sur la vie, ses rencontres vraies ou imaginaires, sa philosophie d’une existence de pousseur de balai dans un milieu remuant et hors norme puisque en mouvement perpétuel.

Pour lui, le Japon n’est qu’un affichage sur écran lumineux… les autres pays aussi.

Chaque chapitre forme une nouvelle jolie, jolie, jolie.

Bas la place y’a personne

Dolores Prato (1892-1983)

Il s’agit d’un récit d’enfance d’une petite fille – 890 pages.

Sa mère, aristocratie piémontaise, mère de quatre enfants, donne naissance à un bébé, issu de sa liaison avec un avocat napolitain.

Pour dissimuler l’erreur, l’enfant est confié à un cousin ecclésiastique et à sa sœur, célibataire, habitant à Treja, antique village fortifié de la région de Lorette.

 » Je suis née sous une table  » dit la toute petite fille, comptant les miettes de pain à l’abri du lourd nappage tombant d’une grande table. Son enfance et son adolescence décrivent la pieuse Italie à l’époque charnière de l’Unité où la loi du prince honnis Victor Emmanuel se substitue à l’autorité de Rome.

Un style remarquable de nouveauté pour l’époque.

Nous habitons la Terre

Christiane Taubira

Édition Philippe Rey, 2017

Dans une écriture remarquable, l’ancienne Garde des sceaux s’indigne des inégalités et trace une voie d’espérance pour l’humanité sur une Terre refondée.

Roselyne

Le bal des folles

Victoria MAS

L’auteure raconte sa fascination, au cours de recherches historiques, pour l’hospice de la Salpêtrière. Sous Louis XIII, ce lieu de traitement du salpêtre, la poudre noire ou poudre à canon, était un arsenal militaire. En 1656, Louis XIV ordonna sa transformation en hôpital pour les pauvres. On en fit surtout le lieu enfermement des clochardes et des putains. Par extensions successives, il devint le lieu de traitement des maladies nerveuses, épileptiques, hystériques, et hypnotiques pour femmes.

Victoria Mas choisit de situer l’action de son roman en 1887. La Salpêtrière est alors dirigée par le professeur Jean-Martin Charcot, futur père de l’océanographe Jean-Bernard Charcot.

La description est soutenue par l’histoire romanesque d’Eugénie Cléry dont le père, un notaire rigoureux, ne supporte pas le don de médium. Elle est donc enfermée subrepticement à la Salpêtrière d’où elle s’évadera, profitant de la complicité de la surveillante générale, le jour du Bal des Folles.

Le bal des folles fut une distraction très parisienne qui permettait à des notables triés sur le volet d’assister à la soirée déguisée donnée pour la distraction des recluses et des malades.

Condition des femmes, travail des femmes, traitement des maladies mentales, suprématie virile du monde médical. La médecine psychiatrique à ses débuts ne s’encombre pas de délicatesse envers les patientes !

Frisson d’horreur et de pitié… Dur à entamer… passionnant à poursuivre…apaisant à terminer.

Roselyne

Je suis Pilgrim

Terry HAYES

Prix des lecteurs policier du livre de poche

Nous sommes peu après les attentats du 11 septembre 2001. Dans un hôtel sordide de Manhattan, une jeune femme est assassinée dans des conditions très particulières. « Aucune empreinte » constate Pilgrim qui a été enlevé par ses anciens collègues et emmené là pour des raisons bien précises. Démissionne-t-on jamais des services secrets ! ?

Il est donc chargé de l’enquête qui l’emmènera en Turquie, en Grèce, en Arabie Saoudite sur la trace d’un homme qui vit la rage au cœur… il est le Sarrasin, disciple de Ben Laden. La traque passera par la Syrie, l’Allemagne et retour en Amérique.

Pilgrim nous emmène dans ses bagages, avec ce roman qui nous tient en haleine en nous racontant en 900 pages, par bribes, les vies de l’agent secret, du Sarrasin, d’un héros du 11 septembre et bien d’autres personnages tous intéressants.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce pavé au style fluide qui met en scène des personnes et des situations dont je pense qu’ils ne sont pas si fictifs qu’on pourrait le croire.

Josette M.

Encre Sympathique

Patrick MODIANO

Un jeune homme de vingt ans débute dans l’agence de détectives Hutte. Une première enquête le met sur la piste « d’une certaine Noëlle Lefèbvre. » Son seul point de départ est une carte de poste restante, avec nom; adresse et photo. Dans le bar en face du domicile de la disparue, il fait la connaissance de Gérard Mourade, jeune comédien étonné aussi de la disparition de Noëlle qui est une copine. Ensemble, ils visitent l’appartement abandonné où le narrateur subtilise un agenda oublié. « Ecrire noir sur blanc les paroles échangées »… c’est fait pour cela un calepin.

Les années passent. « Il y a des blancs dans une vie. » Notre narrateur a dix ans de plus, il a fait d’autres choses, mais, le hasard d’une lecture chez son coiffeur lui remet en mémoire le comédien. Il hésite, puis reprend la piste… Et dans son esprit, les images s’organisent avec les connaissances retrouvées de Noëlle.

Le flou, toujours le flou des souvenirs qui apparaissent soudain, comme une encre sympathique bleutée peut se révéler sur une feuille jaunie retrouvée… un jour. Ceci l’amène à Rome, dans la Galerie d’art « Gaspard de la nuit » où une femme apporte son éclairage sur cette histoire à moitié effacée… Demain, il dîne avec elle.

Est-ce enfin un début de roman? Car nous avons compris que ce livre est simplement une recherche élémentaire, un long synopsis, une réflexion sur l’échafaudage d’un ouvrage littéraire, s’écrivant avec brio, au fil des jours, « noir sur blanc », dans la tête de Patrick Modiano. »cela me permettra peut-être de mieux me comprendre moi-même »…

Roselyne

SEIOBO est descendue sur terre

Làszlo Krasznaorkai

Si SEIOBO, qui est une déesse, est descendue sur terre, vous pouvez, vous lecteurs lire ce livre sans désespérer. Pourtant si l’auteur à travers ses œuvres exprime par petites touches de la mélancolie il reste avant tout un conteur singulier au style dépaysant, aux accents analytiques, philosophiques, mystiques et poétiques.

Dans ce livre, l’auteur parle de notre tragédie d’homme mais en la parant des beaux habits traditionnels et des masques de l’art, sous toutes ses formes : Théâtre, Peinture, Sculpture, Écriture, Chants.

L’auteur ne se lamente pas il se contente de nous bercer et de nous plonger dans une douce mélancolie et nous fondre dans une forme de sublime résistance. Il établit l’universalité des cultures. Il cite toutes les cultures indiennes, perse, chinoise, égyptienne, arabe. Il plaide par là la non hiérarchie, la non hégémonie, la tolérance absolue à l’ouverture.

Il interroge notre quête de l’art, notre aspiration au divin. L’art c’est une quête de perfection, une méticulosité, une discipline qui conduit à la fusion parfaite du réel et de l’imaginaire. Il reste cependant au-dessus du rationnel et de la logique « l’imaginaire devance la pensée ». La beauté restera toujours « secrète dans son essence » même si « révélée dans son apparence ». L’art est mystique, transcendance.

Krasznaorkai en faisant l’éloge des rituels, des cérémonies, des traditions perpétuées, en magnifiant nos liens secrets avec la nature parle à notre sens de la fragilité, à notre humilité devant le grand TOUT. Il nous oblige à partager ce secret de temporalité « qui ne va ni en avant, ni en arrière mais tourbillonne dans nulle part ».

Et même si ce monde a un fin, même si l’art reflète un monde disparu SEIOBO est descendue sur terre et « un instant peut contenir tant de choses »

Nicole

Sapiens face à Sapiens

la splendide et tragique histoire de l’humanité

Pascal Picq

Pascal Picq paléoanthropologue, spécialiste du comportement des primates et de l’évolution humaine, revient aux origines de l’humanité pour expliquer les mutations actuelles. Il retrace l’histoire de Sapiens afin de nous montrer que l’humanité est dépendante de la biologie, des choix techniques et culturels de ses lointains ancêtres.

Une histoire longuement développée depuis l’émergence des vrais hommes située entre les premiers hominidés et l’apparition de Sapiens entre 500 000 et 300 000 ans en passant par l’Homo Erectus, la première espèce capable de façonner sa propre niche écologique et de s’adapter à tous les écosystèmes terrestres.

Les Erectus, selon les analyses phylogénétiques, se seraient divisés : les Sapiens vers 800 000 ans, en Afrique et Proche-Orient puis vers 400 000 ans, les Néandertaliens en Europe et les Dénisoviens en Asie occidentale. A partir de ce constat d’une pluralité d’espèces dans le passé, comment expliquer qu’une seule ait survécu ? Il s’est écoulé plusieurs millions d’années entre Erectus et les premières espèces de Sapiens alors qu’il n’y a eu que quelques millénaires entre les premières agricultures et les premiers empires.

En retraçant la surprenante épopée de Sapiens, Pascal Picq a voulu souligner le poids de l’évolution naturelle puis celle de la culture qui se sont combinées dans un phénomène complexe de coévolution afin de balayer toute vision progressiste et téléologique de l’histoire de l’humanité. Selon lui, l’humanité a pris un tournant. Tout ce qui a fait le succès de la lignée humaine à savoir sa sexualité, sa mobilité et sa curiosité, est aujourd’hui menacé par la ville et le numérique. Ainsi, pour la première fois dans son histoire, Sapiens est menacé par sa propre évolution.

Il conclut qu’au-delà de la résilience de chaque société et de l’espèce humaine en général, c’est la capacité à remettre en cause l’idéologie du progrès et du solutionnisme qui demeurera la clé pour inventer, changer de paradigme et inventer une nouvelle humanité…

Antoinette M.

Le coût de pouce de César

3 mars 2021

Le premier janvier 2021, le sculpteur marseillais César Baldaccini aurait eu cent ans. Malheureusement pour lui, il est mort douze ans plus tôt, le 6 décembre 1998. Mais ses œuvres lui survivent, en particulier ses fameuses compressions en bronze dont celle qu’il a créée en 1976 pour récompenser les plus méritants professionnels du cinéma français, un trophée baptisé en toute modestie de son propre prénom, au point que la cérémonie elle-même porte désormais cette appellation de César du cinéma.

Le trophée des César du cinéma, 3 kg de bronze compressé (photo © Patrick Kovarik / AFP / RTL)

Homme à la faconde méridionale, aussi médiatique que sûr de son génie créateur, l’homme était de fait un touche à tout. Fils de cafetiers italiens du quartier de la Belle-de-Mai, il quitte l’école à 12 ans mais s’inscrit ensuite à l’École des Beaux-Arts de Marseille où il remporte plusieurs prix de dessin, gravure et même architecture. Il poursuit sa formation à Paris où il ouvre en 1946 son premier atelier dans un ancien bordel transformé en résidence pour étudiants. Initié à la soudure dans une menuiserie industrielle de Trans-en-Provence, près de Draguignan, il récupère dans des décharges les matières premières métalliques qu’il assemble pour donner corps à d’étranges sculptures, dont un poisson que l’État lui achète 100 000 francs en 1955 pour le Musée national d’art moderne.

Le sculpteur-ferrailleur César devant l’une de ses œuvres (source © Weculte)

C’est alors le début de la notoriété, que César n’hésite pas à entretenir en menant une vie nocturne particulièrement active. Dès 1958, le sculpteur découvre le principe des compressions dans une casse automobile et fait l’acquisition d’une presse hydraulique avec laquelle il aplatit soigneusement sa première Dauphine. Un véritable défi à la société de consommation que César exploite jusqu’à exposer en 1968 à la Biennale de Venise une œuvre quelque peu monumentale intitulée justement 520 tonnes

Après les compressions, les expansions. Quand on vise la reconnaissance universelle, voilà en effet une autre voie que César, qui voit les choses en grand, ne tarde pas à explorer selon le principe de l’agrandissement pantographique. A l’occasion d’une exposition sur La main, de Rodin à Picasso, le sculpteur a ainsi l’idée de réaliser un moulage de son propre pouce en résine polyester rose translucide agrandi jusqu’à 40 cm de hauteur. Un effet bœuf qui incite César à exploiter cette veine en testant divers matériaux : résine, bronze, cristal et même sucre.

Moulages de pouce en résine et sculpture de pouce en bronze, œuvres de César (source ©
César Baldaccini)

En 1965, il réalise ainsi une première œuvre de son pouce en bronze géant de 1,85 m de hauteur. Mais ce n’est que le début ! Une bonne vingtaine de ces pouces monumentaux sont ainsi créés, les uns après les autres, toujours à partir de l‘empreinte du doigt de l’artiste. Celui qui est exposé à Marseille, sur un rond-point de Bonneveine, à deux pas du centre commercial et en face du Musée d’art contemporain, mesure ainsi 6 m de hauteur. Réalisé en 1988 en bronze et pesant plus de 4 tonnes, ce pouce géant a d’abord été expédié en Corée pour y être installé dans un parc à l’occasion des Jeux olympiques de Séoul avant d’être rapatrié à la Vieille Charité en 1993 puis de trouver finalement sa place sur ce rond-point un an plus tard.

Le pouce de César sur le rond-point Pierre Guerre à Bonneveine (source © Made in Marseille)

Mi-2015, l’éventuel déplacement de cette sculpture avait d’ailleurs déclenché une belle polémique comme on les adore à Marseille. A l’époque, ce qui n’était pas encore la Métropole mais seulement la communauté urbaine Marseille Provence Métropole, venait de lancer, en pleine période d’austérité budgétaire, un concours de maîtrise d’œuvre pour installer une œuvre monumentale sur le rond-point du Prado appelé à être restructuré en prévision de la mise en service du futur bus à haut niveau de service vers Luminy. Le budget prévisionnel de l’opération était de 1,5 millions d’euros, une somme qui avait fait bondir le chef de l’opposition socialiste de l’époque, un certain Benoît Payan, lequel suggérait donc plutôt de déplacer le pouce de César pour le faire changer de rond-point et lui donner ainsi davantage de visibilité, ce qui permettait au passage une économie substantielle.

Le 1er avril 2016, La Provence se permettait d’ailleurs d’annoncer que ce serait finalement une copie de la Tour Eiffel de 30 m de hauteur qui trônera en majesté sur le rond-point du Prado qui venait d’être reconfiguré. Une galéjade bien entendu à laquelle il ne sera pas donné suite, pas plus d’ailleurs qu’à la proposition de Benoît Payan, pourtant frappée de bon sens. Aux dernières nouvelles, l’appel d’offres à 1,5 millions a fait flop, les esquisses présentées fin 2017 par les cinq finalistes n’ayant convaincu personne. En février 2019, Made in Marseille croyait savoir que ce serait finalement une figure des cinq anneaux olympiques qui serait érigée sur le fameux rond-point, histoire de montrer l’attachement de Marseille à l’organisation des JO de 2024, le tout pour la modique somme de 100 k€. Mais tout compte fait, le rond-point attend toujours de recevoir un ornement…

Le pouce géant de César sur le parvis de La Défense (photo © Olivier / Le Parisien)

Toujours est-il que César, quant à lui, n’a pas attendu pour procéder à la multiplication de ses pouces de toutes tailles. Un autre de 6 m de haut a été déplacé en 2018 pour être installé devant le bâtiment de la Seine musicale, sur l’île Seguin à Boulogne-Billancourt tandis que le plus monumental de tous, qui mesure pas moins de 12 m de hauteur, trône encore sur le parvis de La Défense, pas très loin du CNIT. Et César ne sait pas arrêté au seul pouce puisqu’il a aussi commis des sculptures de ses autres doigts faisant le V de la victoire comme pour cette œuvre visible à Epinal, mais aussi une main complète exposée au collège Henri Bosco à La Valette-du-Var, voire un poing fermé vaguement révolutionnaire que l’on peut admirer à Monaco mais aussi à Djeddah.

Les doigts de la Victoire, sculpture de César installée en 1989 rue des Minimes à Epinal (source © Transvosges)

En octobre 2007, un pouce géant de César, de 6 m de haut comme celui qui figure à Bonneveine, a été vendu aux enchères pour 1,219 millions d’euros. Un bon prix si l’on considère que la tonne de bronze se négocie actuellement à 6 300 €… De quoi rassurer ceux qui craignent que le marché de l’art contemporain ne finisse par s’essouffler. Et de quoi confirmer le génie de César qui, sous ses airs de pourfendeurs de la société de consommation, a su jouer avec habileté des règles du système, n’hésitant pas à fabriquer en série ses œuvres monumentales, pour le plus grand profit de tous puisqu’on peut ainsi les admirer en différentes tailles un peu partout sur la planète : une stratégie payante assurément !

L. V.

La grotte Cosquer prépare sa réplique

20 janvier 2021

A Marseille tout le monde se demande depuis des années, en réalité depuis sa construction, à quoi allait bien pouvoir servir cette Villa Méditerranée bizarrement conçue avec son immense porte-à-faux en forme d’équerre juste à côté du Mucem. Après bien des tergiversations, il semble bien cette fois que les dés soient jetés et que la Région, propriétaire du bâtiment, ne reviendra pas sur son projet d’en faire un centre d’interprétation de la Grotte Cosquer.

Le futur centre d’interprétation de la Grotte Cosquer à la Villa Méditerranée (extrait vidéo Région PACA)

Découverte en 1985 par le plongeur cassidain Henri Cosquer, cette grotte sous-marine dont l’entrée s’ouvre par 37 m de fond, à proximité du Cap Morgiou, dans la calanque de la Triperie, est un long boyau noyé de 175 m de long qui remonte progressivement jusqu’à déboucher dans des salles hors d’eau où le plongeur avait eu la surprise, lors de ses premières explorations en solitaire, de découvrir des empreintes de main et des silhouettes d’animaux peints sur les parois.

Officiellement déclarée en 1991 seulement, après que trois plongeurs y aient trouvé accidentellement la mort, et classée dès lors comme monument historique, la grotte est depuis 1992 totalement inaccessible en dehors des besoins de recherche scientifique.

Des traces de main sur une paroi ornée de draperies dans la grotte Cosquer (
photo © Michel Olive / DRAC / Archéologie.culture.fr)

Une quarantaine de datations au carbone 14 ont été effectuées sur des fragments de charbon de bois retrouvés sur place. Il en ressort que le site semble avoir connu deux périodes successives de fréquentation humaine. La première qui date d’il y a plus de 27 000 ans a laissé un grand nombre d’empreintes de mains dont les contours apparaissent en noir ou en ocre selon la technique du pochoir. La seconde, plus récente, datée d’environ 19 000 ans, comporte surtout des gravures et peintures figuratives représentant principalement des animaux : un bestiaire exceptionnellement riche puisqu’on y a dénombré au moins 177 figures issues de 11 espèces différentes, principalement des chevaux, des bouquetins, des cerfs, des chamois, des bisons, des aurochs, des mégaceros, mais aussi des phoques, des grands pingouins, des méduses ou encore des cétacés.

A l’époque préhistorique, les hommes qui fréquentaient le site n’y habitaient pas mais semblaient l’utiliser plutôt comme un sanctuaire. Le climat était alors périglaciaire, ce qui explique la présence de nombreuses espèces aujourd’hui disparues mais plutôt typiques des régions froides. Surtout, le niveau de la mer Méditerranée se trouvait au moins 120 m plus bas et le rivage était donc à plusieurs kilomètres de l’entrée par laquelle on pénétrait à pied sec. La remontée du niveau de la mer à l’issue de la dernière glaciation, il y a environ 10 000 ans a noyé une bonne partie du réseau et fait perdre sans doute les quatre cinquièmes des représentations pariétales qui se sont définitivement effacées sous les dépôts algaires et les encroûtements.

Des peintures menacées par la montée des eaux… (photo © Michel Olive / DRAC / Marsactu)

Malgré ces vicissitudes, la grotte Cosquer reste l’une des principales grottes ornées de France, au même titre que Lascaux (en Dordogne) ou la grotte Chauvet (en Ardèche). Totalement inaccessible au public et inéluctablement vouée à disparaître sous l’effet de la pollution et de la montée des eaux (évaluée à 3 mm par an en moyenne dans le secteur mais qui peut atteindre plusieurs dizaines de centimètres lors de certains épisodes atmosphériques), la grotte fait l’objet de campagnes périodiques de fouilles et va surtout être l’objet de l’établissement d’une réplique, comme ses deux homologues, réplique qui sera donc visible dans les sous-sols de la Villa Méditerranée à partir de 2022.

C’est d’ailleurs la société Kléber Rossillon, qui exploite, parmi une douzaine de sites touristiques, la réplique de la grotte Chauvet à Vallon-Pont d’Arc, qui a obtenu le contrat de concession du futur centre d’interprétation de la grotte Cosquer. L’investissement projeté est colossal puisqu’il s’élève à 23 millions d’euros dont 9 millions apportés par la Région PACA. Le site espère recevoir 500 000 visiteurs par an, ce qui paraît ambitieux mais pas irréaliste, comparé aux 350 000 qui se pressent chaque année pour visiter la réplique de la grotte Chauvet.

Vue du futur hall d’entrée du centre d’interprétation de la grotte Cosquer avec son ponton dans le hall de la Villa Méditerranée (source © Kléber Rossillon)

Les futurs visiteurs traverseront sur un ponton le bassin d’eau de mer qui occupe le hall du bâtiment avant de s’immerger dans l’ambiance du club de plongée d’Henri Cosquer à Cassis puis d’embarquer, casque audio sur les oreilles, à bord de petits véhicules électriques guidés qui les feront cheminer en 40 minutes à travers les parties reconstituées de la grotte Cosquer pour admirer ses ornements pariétaux mais aussi ses gours d’eau limpide et ses stalactites somptueuses, avant de déambuler dans des salles du centre d’interprétation archéologique consacré à l’art pariétal préhistorique et à la montée du niveau de la mer.

Une reconstitution totalement artificielle bien entendu, qui est en cours de réalisation, dispersées dans trois ateliers distincts, à partir d’un relevé numérique complet de la grotte. A Montignac, près de la grotte de Lascaux, la société créée par le plasticien Alain Dalis et joliment nommée Arc&Os fabrique des panneau de polystyrène armé de résine pour reconstituer fidèlement les différentes parties de la grotte avec une précision de l’ordre du dixième de millimètre. Les représentations pariétales sont dessinées en partie dans l’atelier d’Arc&Os et en partie par la société Déco Diffusion, située à l’Union, au nord de Toulouse. Dans les deux cas, il s’agit de reproduire à l’identique des dessins réalisés par nos ancêtres en retrouvant la même dynamique des tracés et du rendu, ce qui demande parfois plusieurs tentatives.

L’archéologue et préhistorien Gilles Tosello en train de reproduire des peintures de la grotte Cosquer sur un panneau de la future réplique, dans l’atelier de la société toulousaine Déco Diffusion (photo © Corentin Belard / FranceTélévision)

Les éléments de coques ainsi décorés seront ensuite assemblés les uns et autres et accrochés à une armature en béton destinée à reconstituer l’ouvrage. Pour restituer l’ambiance générale de la grotte, il reste à reproduire les stalactites, stalagmites, et autres spéléothèmes de la galerie souterraine. C’est l’œuvre de Stéphane Gérard, installé dans l’ancienne friche industrielle des Frigos, dans le 13e arrondissement de Paris. Ancien sculpteur du musée Grévin, lui aussi s’est fait la main pendant 4 ans sur la réplique de la grotte Chauvet et il a mis au point ses recettes personnelles à base de polymères et de composés organiques pour rendre l’éclat particulier d’une paroi rocheuse mouillée ou d’une concrétion de calcite.

Chacun pourra constater de visu, à partir de juin 2022 si le calendrier prévisionnel est respecté, le résultat de cette œuvre titanesque et minutieuse. Nul doute en tout cas que cette réplique de la grotte Cosquer devrait attirer les curieux et permettre de justifier, enfin, l’édification de cette Villa Méditerranée qui intrigue tant.

L. V.