Archive for the ‘Science et techniques’ Category

Mais où sont les motocrottes d’antan ?

21 novembre 2020

On se plaint souvent que le journalisme d’investigation serait en voie de disparition, effacé au profit de médias racoleurs, versant dans le sensationnel et le superficiel. Le journaliste à l’ancienne, qui prend le temps de fouiller dans les archives, d’interroger les témoins, de croiser ses sources et de remonter pas à pas le fil de ses enquêtes, creusant sans relâche sous la surface des choses pour débusquer, sinon la Vérité, du moins des convictions : tout cela serait-il en train de s’effacer dans un monde qui ne vibre plus qu’à l’immédiateté, où le seul enjeu qui vaille est de sortir l’information plus vite que les autres et de l’exprimer en le moins de mots possible pour que chacun puisse en prendre connaissance avant tout le monde ?

Le journaliste David Castello Lopes au micro d’Europe 1 (source © Europe 1)

Heureusement, il existe encore de véritables journalistes d’investigation, capables comme David Castello-Lopes, de creuser à fond un sujet en remontant dans le temps pour bien en saisir toute la genèse et l’évolution. Responsable du développement des nouveaux formats audiovisuels pour Le Monde (tout un programme), il est aussi réalisateur de la série « Depuis quand » sur Canal +, une chronique savoureuse sur l’origine des objets, des tics de langage et des mots. Et il anime également une chronique intitulée « Les origines », dans l’émission « Historiquement votre », diffusée sur Europe1, dans laquelle il s’interroge avec délectation sur les raisons qui ont conduit à créer tel ou tel produit ou objet de notre quotidien.

Son goût immodéré de savoir et sa soif inextinguible de connaissance qui le poussent ainsi à s’interroger sur l’origine des choses l’a ainsi conduit à mener l’enquête afin de répondre à la question existentielle suivante : « Pourquoi les motocrottes parisiennes ont-elles disparu ? ». Une question qui n’est pas si futile qu’il n’y paraît. Chacun se souvient en effet de ces motos rutilantes peintes en vert et blanc, imaginées et mises en œuvre par le maire de Paris d’alors, un certain Jacques Chirac, sous forme d’une force de frappe moderne, rapide et efficace, destinée à se déployer sur les trottoirs de la capitale pour y faire disparaître en un tour de main les déjections canines en train de devenir le fléau des villes modernes.

Une motocrotte en action à Paris (source © Paris zigzag)

Ces motos, des Yamaha XT 250, avaient subi une profonde transformation pour les métamorphoser en engins futuristes d’une technicité redoutable avec leur bras articulé muni d’un aspirateur avec brosse ultra-rapide, leur réservoir embarqué destiné à servir de réceptacle pour étrons canins et leur seau d’eau propre pour rincer la chaussée après usage. De vrais petits bijoux de technologie, enfourchés par des pilotes émérites tout de vert vêtus, écologistes avant l’heure et qui pourchassaient la crotte de chien à longueur de trottoir.

Il faut dire que Jacques Chirac jouait là sa crédibilité de grand élu de la Nation, lui qui après avoir démissionné en 1976 de son poste de premier ministre et qui, bien que député de la Corrèze, s’était lancé à la conquête du fauteuil de maire de la capitale, un poste qui n’avait pas été pourvu depuis plus d’un siècle et qu’il remporta (de justesse) en mars 1977 après avoir axé l’essentiel de sa campagne sur le thème de la propreté en ville et de la résorption des quelques 20 tonnes de déjections canines qui finissent, bon an mal an, dans les rues de la capitale.

Jacques Chirac, élu maire de Paris en mars 1977 (photo © Henri Bureau / Sygma / Corbis / Getty / Le Parisien)

Les motocrottes, mises au point avec l’aide de l’incontournable Jean-Claude Decaux, l’ami intime de tout maire qui se respecte, constituent donc l’arme la plus aboutie qui soit pour mener cette guerre de reconquête contre les déjections canines qui empoisonnent la vie du promeneur parisien. Les habitants de la capitale ne s’y trompent pas, d’ailleurs, eux qui rebaptisent spontanément ces aspirateur à caca montés sur deux roues des « chiraclettes »…

Dans les années 1980, ces engins redoutables et bien visibles sont partout dans les rues de Paris, pour traquer le moindre étron intrus. Une tâche pas si facile qu’il n’y paraît et qui demande du doigté de la part du chauffeur, lequel doit positionner son aspirateur parfaitement à l’aplomb de la crotte rebelle pour bien la gober sans l’étaler. Tout un art qui fait que les candidats ne se bousculent pas pour conduire des engins aussi voyants pour mener à bien une tâche répétitive et exigeant beaucoup de concentration tout en s’attirant les quolibets de certains malappris.

La chiraclette en action, pas si facile d’usage qu’il n’y paraît… (photo © Mairie de Paris / Le Monde)

Quand le socialiste Bertrand Delanoë est élu maire de Paris en mars 2001, environ 120 motocrottes sillonnent encore les rues de la capitale. Mais la nouvelle équipe municipale se rend vite compte que cette belle opération de communication est en réalité un gouffre financier. Le dispositif coûte en effet à lui seul pas moins de 4,5 millions d’euros par an. L’écologiste Yves Contassot, devenu adjoint au maire en charge de l’environnement et de la propreté urbaine, calcule que cela revient à 12 € le kilo de caca ramassé !

Après les motocrottes, une nouvelle invention plus légère, mobile et écologique, qui reste néanmoins à tester (source © Retrouvailles 24)

Le 11 avril 2002 à minuit, l’heure du crime, un des deux hangars dans lesquels sont entreposées les précieuses motocrottes s’embrase mystérieusement et 64 engins sont réduits en cendre. Le coup est rude pour la brigade de nettoyage motorisée patiemment formée entretenue par les anciennes équipes chiraquiennes. C’est alors le coup de grâce et en 2004, la dernière motocrotte encore en action ramasse son dernier étron avant de filer dans les oubliettes de l’Histoire.

Distributeur de sacs pour déjections canine à Paris en 2001 (source © La Dépêche)

A leur place, une toute autre stratégie a été mise en place par la nouvelle municipalité : une amende de 150 € pour tout propriétaire de chien qui ne ramasserait pas les déjections de son animal familier, malencontreusement oubliées sur la voie publique. C’est beaucoup moins spectaculaire et l’effet en termes de communication électorale est sans commune mesure, mais c’est redoutablement efficace et nettement moins coûteux pour la collectivité !

Encore une fausse bonne idée dont on aurait peut-être pu faire l’économie d’un test en vraie grandeur aux frais du contribuable…

L. V.

De quoi Neom est-il le nom ?

17 novembre 2020

Tapis volants, djinn malicieux et lampe magique d’Aladin : le Moyen-Orient a toujours fait rêver les Occidentaux, bercé par les Contes des mille et une nuits. C’est peut-être cette veine que cherche à exploiter le dirigeant tout puissant d’Arabie Saoudite, le prince héritier Mohamed ben Salmane, lorsqu’il fait connaître au monde entier le 24 octobre 2017, via une vidéo promotionnelle projetée à Ryad dans le cadre du « Davos du désert », devant un aréopage de personnalités parmi lesquelles Tony Blair, Christine Lagarde et Nicolas Sarkozy, ce projet un peu fou qui consiste à créer une nouvelle mégapole dans le désert, sur une superficie équivalente à celle de la Bretagne, à l’extrémité nord-ouest de son pays, près de la Mer Rouge et de la frontière avec l’Égypte et la Jordanie.

Présentation du projet Neom à Ryad le 24 octobre 2017 (photo © Fayed Nureldine
/ AFP / France 24)

Le nom du projet lui-même annonce la couleur, amalgame du préfixe grec « neo » (nouveau) et de l’arabe « mostaqbal » (futur). C’est bien une ville on ne peut plus futuriste que veut concevoir le prince saoudien, à rebours de l’image médiévale de son pays, arc-bouté sur des pratiques sociales et religieuses d’un autre temps. Cette future mégapole sera alimentée exclusivement en énergie renouvelable avec panneaux solaires et éoliennes à tous les étages. On s’y déplacera uniquement en véhicules électriques et taxis volants. L’alimentation proviendra de fermes industrielles verticales totalement hors-sol. Une fausse lune et une plage illuminée la nuit viendront parfaire ce décor de rêve pour milliardaires avant-gardistes qui, pour se distraire, pourront se rendre dans un Jurassic park géant voir évoluer une myriade de robots dinosaures.

Neom, la ville qui devrait abriter plus de robots que d’humains selon son concepteur, le principe Mohamed ben Salman…

Dans cette ville du futur, tout sera connecté et robotisé. Le suivi médical de la population comme l’éducation se feront uniquement via l’intelligence artificielle et des robots spécialisés, tandis que les tâches ménagères seront confiées à des valets robotisés et les livraisons à des drones supersoniques. Même la météorologie y sera maîtrisée grâce à des dispositifs permettant d’ensemencer les nuages à volonté.

La reconnaissance faciale sera généralisée et un système automatisé de flicage permettra de surveiller en permanence les faits et gestes de chacun, pour la plus grande tranquillité de tous, avec l’intervention de robots gladiateurs pour assurer l’ordre en cas de besoin. Selon le bon prince héritier avant-gardiste, qui inscrit ce projet dans sa fameuse « Vision 2030 » pour préparer son pays à l’après-pétrole, « la ville doit supplanter la Silicon Valley en terme de technologie, Hollywood en terme de divertissement et la Riviera méditerranéenne en terme de tourisme », rien que ça…

Un projet futuriste qui laisse rêveur… (source © Pirate-972)

Le coût de ce projet est à la hauteur de sa démesure : 500 milliards de dollars… C’est beaucoup, même pour un pays richissime comme l’Arabie saoudite qui, grâce à la rente pétrolière, s’est constitué un fonds souverain doté de 2 000 milliards de dollars pour préparer l’avenir. D’autant que les cours du pétrole se sont effondrés et que l’Arabie saoudite est engagée, depuis 2015, à l’initiative justement de ce même Mohamed ben Salmane, par ailleurs ministre de la Défense, dans une guerre meurtrière au Yémen, qui a déjà fait plus de 100 000 morts et finit par coûter cher. Le déficit public du pays atteint d’ailleurs un niveau record de 50 milliards de dollars, financé principalement par des émissions de dette.

Et par ailleurs, le prince héritier, bien que courtisé par de nombreux dirigeants mondiaux, Donald Trump en tête, commence à inquiéter certains du fait de sa conception aussi personnelle qu’autoritaire du pouvoir. L’assassinat qu’il aurait lui-même commandité, du journaliste saoudien Jamal Khashoggi, dont le corps a été proprement découpé en morceaux dans les locaux du consulat saoudien à Istanbul en octobre 2018, a quelque peu terni la bonne réputation de ce jeune dirigeant aux idées larges, amateur de jeux vidéos mais aussi de décapitations dont le nombre s’est accru de manière très significative depuis son accession au pouvoir. On lui attribue l’enlèvement du premier ministre libanais Saad Hariri en novembre 2017, mais aussi l’arrestation musclée suivi d’un véritable racket d’un grand nombre de princes de la famille royale et de hautes personnalités. Même son père, le roi Salmane ben Abdelaziz Al Saoud, qui l’a pourtant porté au pouvoir en juin 2017, s’en méfie dit-on et craint une révolution de palais à son encontre…

Le prince Mohamed ben Salmane (photo © Fayed Nureldine / AFP / Le Point)

Bref, le prince, tout visionnaire et puissant qu’il soit, a besoin, pour mettre en œuvre ce projet pharaonesque, de l’aide financière d’investisseurs étrangers. D’où ces images pour le moins surprenantes pour qui connaît un peu la réalité de l’Arabie saoudite actuelle, de femmes dévoilées et hyperactives trinquant en souriant dans la vidéo promotionnelles, analysée notamment par Le Monde : à Neom, l’alcool sera autorisé et les femmes libérées, du moins le temps de boucler le tour de table financier… La ville elle-même sera d’ailleurs organisée et gérée comme n’importe quel projet financier, chacun devant acheter des parts en bourse pour venir s’y installer et un conseil d’administration faisant office de gouvernement local.

La vie à Neom : un bonheur de contes de fées : extrait de la vidéo promotionnelle (source © Connaissance des énergies)

Le calendrier du projet prévoyait que l’essentiel de la ville du futur serait opérationnel d’ici 2025 et pour cela, Mohamed ben Salmane en a confié les rênes à l’Allemand Klaus Kleinfield, ancien directeur général de Siemens et d’Alcoa (groupe américain, troisième producteur mondial d’aluminium), une valeur sûre de l’establishment mondialisé. On retrouve dans le conseil scientifique de Neom, des stars mondiales comme l’architecte Norman Forster, le designer d’Apple, Jonathan Ive, le fondateur d’Uber, Travis Kalanick, un ancien vice-président de la Commission européenne ou encore un ex secrétaire d’État américain à l’énergie. Que du beau monde donc et qui dispose d’un carnet d’adresse bien fourni et d’un incontestable pouvoir de persuasion auprès de la sphère financière internationale.

Un aéroport a déjà été aménagé et quelques palaces sont effectivement en cours de construction, mais le contexte économique et politique actuel risque bien de retarder quelque peu la naissance de cette ville du futur. Les critiques mondiales auxquelles doit faire face le prince Mohamed ben Salmane du fait de sa gestion assez brutale de la guerre au Yémen et de sa vision quelque peu expéditive du droit de l’opposition l’ont malgré tout fragilisé, d’autant que son pays fait désormais face à une baisse sans précédent des revenus pétroliers, suite à l’arrêt brutale des activités économiques, lié au Covid-19, mais aussi du fait de prises de positions assez hasardeuses de l’Arabie saoudite elle-même.

Pas facile dans ces conditions de continuer à attirer pour un projet aussi farfelu les investisseurs étrangers, même avec de belles histoires de tapis volants et de dinosaures high-tech. D’autant qu’un petit grain de sable vient encore de s’insinuer dans la belle machine bien huilée de propagande saoudienne. Il se trouve en effet que la région où doit être édifiée cette ville du futur, bien que désertique, abrite néanmoins de nombreux village de pêcheurs sur les côtes de la Mer Rouge et pas moins de 20 000 Bédouins de la tribu des Howeitat, installée sur ces terres depuis des temps immémoriaux.

Abdel Rahim Al-Huwaïti, abattu pour avoir exprimé sur Twitter son opposition au projet Neom (source © Twitter)

Le régime saoudien n’allait évidemment pas s’embarrasser d’un tel obstacle et a lancé, début 2020, l’expulsion de ces gêneurs. Sauf qu’une vidéo apparue le 12 avril 2020 sur Twitter, montre un de ces habitants, originaire du village d’Al-Khurayba en bordure du golfe d’Aqaba, et dénommé Abdel Rahim Al-Huwaïti, qui explique posément, le front soucieux et les yeux mi-clos, dans quelles conditions se fait le déplacement forcé de ces populations invitées à quitter les lieux pour faire place nette au futur enchanteur. « Je suis contre le déplacement forcé des gens. Je veux juste rester dans ma maison » affirme l’homme d’une voix fatiguée, tout en ajoutant : « Je ne serais pas surpris qu’ils viennent me tuer, dans ma maison, qu’ils y jettent des armes et qu’ils me qualifient de terroriste ». C’est d’ailleurs exactement ce qu’il s’est produit, l’homme en question ayant été abattu dès le lendemain par les forces de sécurité venues l’arrêter.

C’est en effet la force des régimes autoritaires qui ne laissent pas de place au doute ni à l’hésitation. Le message est clair et devrait sans doute accélérer le déménagement forcé des quelques récalcitrants qui ne seraient pas encore convaincus par cette vision futuriste et quasi prophétique que le bon prince Mohamed ben Salmane nourrit pour son pays, engagé à grands pas dans une marche accélérée vers un Progrès radieux qui ne peut que faire rêver…

L. V.

Bic : du jetable au durable ?

15 novembre 2020

La société Bic fait partie de ces entreprises symboles de la société de consommation qui a réussi à imposer comme naturel le recours à des objets en plastique jetables. Une hérésie en termes d’impact environnemental et contre laquelle on commence tout juste à réagir mais qui constitue pourtant notre quotidien depuis désormais une bonne soixantaine d’années. Fils d’un industriel italien naturalisé en France en 1930, Marcel Bich rachète en 1945 un atelier à Clichy où il fonde avec un collègue une petite société de sous-traitance pour la fabrication de porte-plumes. L’entreprise vivote jusqu’en 1950, date à laquelle elle lance, sous le nom de marque Bic, un stylo bille jetable dans un tube en plastique transparent, vendu à un prix dérisoire et qui connaît d’emblée un succès foudroyant.

Publicité pour le stylo Bic dans les années 1950 (source © Espace écriture)

Le seul hic à l’époque est que Bich a tout simplement piqué le brevet au Hongrois László Biró qui l’avait inventé en 1938 et qui lui intente donc illico un procès pour plagiat. Le problème se règle au moyen d’une transaction financière à l’amiable et en 1958 Bic rachète l’entreprise Biró, ce qui lui permet de devenir le leader mondial des stylos à bille. Un produit phare dont il s’est vendu depuis environ 100 milliards d’exemplaires sur la planète entière. Chaque année, Bic continue ainsi de vendre 6,6 milliards de stylos en plastique jetable à travers le monde, ce qui représente quand même, selon Alternatives économiques, l’équivalent en poids de trois fois la Tour Eiffel de déchets en plastique impossible à recycler !

Le stylo Bic Cristal, toujours d’actualité (source © Bureau Vallée)

Certes, au fil des années, le fabricant a un peu allégé la quantité de plastique utilisée dans ses fameux Bic Cristal, mais exclusivement pour des raisons économiques afin de ménager ses marges malgré la hausse du prix du pétrole dont on fait le plastique. Lequel est toujours fabriqué sans la moindre dose de plastique recyclé, quoi qu’en dise la publicité de la marque… En 2018, seul 6 % du plastique utilisé en papeterie est issu du recyclage et pas question non plus de vendre des recharges pour garder au moins le tube de plastique : elles coûtent plus cher que le stylo lui-même : 10 € les recharges du stylo 4 couleurs qui est vendu à 3 € : pas très incitatif en effet !

Le recyclage des stylos usagés, une opération de communication peu efficace…
(source © Bicworld)

Quant à recycler les stylos en fin de vie, Bic a également beaucoup communiqué sur ce concept et utilisant les bics usagés collectés, non pas pour créer de nouveaux stylos – trop cher !- mais pour en faire des meubles de jardin. En réalité, les points de collecte sont excessivement rares et seuls 0,03 % des stylos vendus seraient ainsi valorisés, une misère !

D’ailleurs la production elle-même a été largement délocalisée : sur les 14 000 salariés que compte le groupe, 8 900 travaillent désormais en Tunisie, au Nigéria et en Inde, ce qui laisse penser que l’entreprise reine du jetable ne se préoccupe guère de l’impact écologique du transport de ses produits autour du globe.

Usine Bic à Manaus au Brésil, l’un des 25 centres de production de la marque dans le Monde (source © Bicworld)

Une culture du jetable qui ne s’est pas limitée au seul stylo à bille puisque en 1973, la société s’est lancée aussi dans la commercialisation du briquet jetable, là encore sans l’avoir inventé puisque le concept a été créé dès 1934 par Jean Inglessi, l’inventeur de la bouteille à gaz à usage domestique… Dès 1975, Bic s’impose comme le premier producteur mondial de briquets jetables tout en développant en parallèle les rasoirs, toujours jetables. En définitive, seules les planches à voile que le groupe Bic a fabriqué à partir du début des années 1980 ne sont pas jetables, sans être recyclables pour autant.

Des briquets de toutes les couleurs, mais jetables (source © Majorsmoker)

Alors que la famille Bich est toujours actionnaire à près de 45 % du groupe Bic, celui-ci s’est largement mondialisé rachetant à tour de bras des sociétés un peu partout dans le monde. En 1997, ce sont les marques Tipp-Ex, leader européen des correcteurs et Sheaffer, le roi du stylo américain haut de gamme qui tombent ainsi dans l’escarcelle de Bic, suivies en 2006 par le spécialiste brésilien des étiquettes adhésives, Pimaco, puis en 2008 par le leader indien des produits de papeterie Cello et par l’Américain Norwood. En 2013, Bic construit en Chine une usine de fabrication de briquets puis en 2017 un centre de production de stylos en Inde, dans l’État du Gujarat, avant de racheter en 2019 la société Lucky Stationary, leader des produits d’écriture au Nigéria.

Une expansion mondiale et une diversification qui se poursuivent malgré la crise sanitaire et le confinement qui ont plombé les comptes du leader des stylos, briquets et rasoirs jetables. Bic vient en effet d’annoncer, lundi 9 novembre 2020, son rachat en cours, pour la bagatelle de 34 millions d’euros, de l’Américain Rocketbook, l’inventeur du cahier éco-responsable au nom imprononçable Econotebk. Une trouvaille bien dans l’air du temps et qui tourne ostensiblement le dos à l’ère du jetable. Ce bloc note high-tech est en effet fabriqué en recyclant des déchets plastiques issus du BTP et qui fournissent un papier spécial, résistant et imperméable, sur lequel on peut écrire avec un stylo effaçable, ce qui permet de le réutiliser (presque) à l’infini.

Le carnet écologique Econotebk (source © Pinterest)

Ce cahier innovant est d’autant plus branché qu’une application spécifique permet de transférer facilement son contenu sur support numérique. Idéal donc pour prendre des notes sur le terrain et ensuite conserver de manière numérique le texte et les dessins, tout en réutilisant le cahier de notes pour une prochaine sortie. Jamais sans doute la frontière entre l’écriture papier et le digital n’a été aussi poreuse. De quoi effectivement aiguiser l’appétit du géant du jetable, à la peine depuis le début de l’année avec une baisse mondiale de ses ventes estimée à plus de 15 % et qui tente de négocier tant bien que mal le virage de la transition écologique en passant du tout jetable au potentiellement durable : attention au risque de sortie de route…

L. V.

Culture biologique : l’exemple donné par un atelier d’insertion à Carnoux

13 novembre 2020

Quiconque s’est récemment promené le long de l’avenue de Suffren à Carnoux a pu observer un changement d’aspect du terrain de l’ESAT Arc en Ciel qui jouxte les dernières villas du quartier des Lavandes ! On y voit souvent des employés parés de leurs gilets oranges s’affairer à des travaux de plantation ou, comme quand je me suis rendu sur place, au broyage de branches et de feuillages.

Constitution des buttes de permaculture : étape 1 (source © ESAT)

Ce qui n’était qu’un espace de pierres et d’herbes, avec quelques pins, est devenu un jardin potager agrémenté d’arbres fruitiers et formé de buttes en arc qui ouvrent sur une pièce d’eau ceinte d’une clôture en bois réalisée par l’ESAT de la Valbarelle..

La localisation du jardin sur le site de l’ESAT (source © Google Earth)

Ce projet de création d’un espace de polyculture biologique sur le site du pôle Arc en Ciel (ESAT et Ateliers de Provence) est le fruit d’une équipe dirigée par Madame Anne Texier et il est piloté par Monsieur Guillaume Drouillard, chargé d’insertion et responsable clients pour les espaces verts.

Pourquoi créer un espace de polyculture biologique sur ce site ?

Le projet se fixe plusieurs objectifs dont le premier vise à fédérer les travailleurs handicapés du Pôle ESAT et des personnes en difficulté des Ateliers de Provence sur une nouvelle activité à forte valeur ajoutée pédagogique et écologique. Il valorise le site dans une démarche environnementale au travers de plusieurs activités : culture biologique (production de fruits rouges, légumes et plantes aromatiques), démarche « permaculturelle » (culture permanente, sur butte notamment) en investissant des déchets organiques. A cela s’ajoutent la plantation de haies ainsi que la construction de murets en pierre sèche, tout cela étant réalisé par une petite vingtaine d’ouvriers qui par ailleurs s’investissent dans l’entretien d’espaces verts auprès d’organismes ou de sociétés (S.T. Micro à Rousset, le CNRS, L’Institut Paoli Calmette, l’Institut Henri Gasteau à Marseille, ainsi qu’auprès d’une quinzaine de particuliers.

Vue aérienne du jardin après une année (source © Google Maps)

Un projet ouvert sur la ville, ses écoles et ses habitants

Comme l’indique M. Drouillard dans le descriptif du projet, « le projet est tout à la fois pédagogique, social, environnemental et économique. Il se veut aussi être un véritable défi, tant sur le plan humain, technique que scientifique. A long terme, ce projet en harmonie totale avec la nature pourrait bénéficier de manière directe ou indirecte aux usagers et salariés de tout le pôle Arc En Ciel (AEC), aux élèves et parents des écoles, dont le groupe scolaire voisin, à la Mairie de Carnoux et à ses habitants. »

Constitution des buttes de permaculture : étape 2 (source © ESAT)

Le projet envisage aussi des actions d’éducation à l’environnement pour les classes et les particuliers.

« La situation géographique d’AEC, initialement peu favorable au développement local et économique, devient une situation à valoriser L’emplacement du jardin en bord de route constitue un atout pour une vente en circuit court. Comme l’ESAT de la Bessonnière, le meilleur client pourrait être aussi la cuisine d’AEC et/ou celle de l’école ; la loi depuis Janvier 2016 obligeant les écoles à proposer un « repas bio » par semaine va dans ce sens.

A travers cette production, les travailleurs vieillissants pourraient se voir proposer une activité passionnante et adaptée à tous les niveaux ».

Pourquoi choisir la culture sur butte ?

« La culture sur butte se veut plus efficace, moins coûteuse, plus productive et adaptée aux travailleurs handicapés. La réalisation et la mise en culture des buttes nécessitent beaucoup de connaissances, de travail, de main d’œuvre, sur des temps forts notamment, idéal pour une dynamique de groupe ». Cela constitue pour ceux qui y œuvrent, un lieu de développement de compétences professionnelles ».

Constitution des buttes de permaculture : étape 3 (source © ESAT)

Quels autres avantages procure ce type de culture ?

« Les buttes permettent de s’affranchir des problématiques du sol, de celles du recyclage des déchets végétaux coûteux et de diminuer celles de l’eau grâce à un épais paillage organique alimenté par les déchets verts eux-mêmes.

De plus, en augmentant la hauteur du support de production avec de la matière organique (de 50 à 90 cm), les contraintes des gestes et postures inhérentes aux postes de travail se voient diminuées. Les tomates et les fraises pourront être cultivées sans avoir à trop se pencher pour la cueillette et l’entretien. Les plants pourront aussi être suspendus facilitant la cueillette debout ». A l’instar de la création du jardin partagé fondé par l’association Un jardin se crée à Carnoux sur le site de l’ancien arboretum, cette pratique constitue un exemple susceptible d’être transféré dans les jardins des Carnussiens, pour le plaisir des parents comme des enfants.

« Tout comme la recherche du recyclage d’énergie et des matériaux du milieu, la recherche de l’augmentation de la biodiversité est nécessaire pour parvenir à un écosystème fonctionnel » Notons que la pièce d’eau contribue à la biodiversité, tant pour les oiseaux que pour les insectes (libellules) et accueille des poissons qui se nourrissent des moustiques. Les pierres sur sites sont aussi utilisées pour délimiter certaines buttes et en augmenter la hauteur. ».

Constitution des buttes de permaculture : étape 4 (source © ESAT)

« Les déchets verts, augmentés des restes de cuisine, de cartons … sont recyclés sous forme de compost et de paillage nécessaires à la confection des buttes. De nombreux essais avec des types de buttes différents sont à l’œuvre (compost mature, frais, avec ou sans bois, etc.). Le BRF (Bois Raméal Fractionné) peut être utilisé en paillage sur les buttes, ou encore pour essayer de créer un sol vivant et productif. »

Quel bilan et quelles perspectives après deux années ?

Le chantier s’inscrit dans un temps long compte tenu du caractère expérimental de la démarche ainsi que du choix du type de culture, mais aussi compte tenu de la nécessaire montée en compétences des équipes.

La phase d’installation des différents espaces de culture et des équipements connexes (serre, bac de « lombricompostage », bacs de repiquage et de bouturage, aire de compostage) est quasi achevée. La création d’un environnement propice est en bonne voie avec la croissance de haies coupe-vent, la plantation d’arbres fruitiers (amandiers, pêchers, prunus…) et la pièce d’eau.

La terre après 2 ans de mise en culture (photo © M. Motré)

Au plan de la maîtrise d’œuvre, pour la première année, le jardin a bénéficié de l’expérience d’une maraîchère – la production étant destinée au public interne (ESAT et ateliers de Provence) et à quelques habitants du quartier ; la deuxième année a enregistré le recrutement sur contrat aidé d’une personne en formation « emploi de maraîcher ». Les productions ont été essentiellement à visée locale.

Les perspectives sont plurielles :

  • Achever l’aménagement paysager du site.
  • Renforcer le partage de connaissances et de compétences avec les associations locales, la coopération avec le quartier pour l’arrosage régulier et la cueillette, mais aussi le partage de plants et d’outils, et les partenariats avec l’ESAT et les écoles.
  • Accroître l’ouverture sur le quartier et la ville.
  • Bénéficier de l’aide du CETA d’Aubagne pour réaliser les objectifs de production.

Un ambitieux projet, propice à l’insertion professionnelle et à l’intégration de personnes en difficulté et handicapées, qui mérite d’être soutenu.

Il est enfin possible de suivre les activités des Ateliers de Provence en se connectant sur la page Facebook ARI les Ateliers de Provence

MM

Vieux-Port de Marseille : le grand ménage en direct

31 octobre 2020

Comme tous les bassins nautiques situés en centre-ville, le Vieux-Port de Marseille, édifié en lieu et place de l’ancienne calanque du Lacydon, est le réceptacle de tous les déchets qu’y jettent négligemment les passants depuis les quais où qui y sont poussés par le vent lorsque celui-ci balaie les rues de la cité et renverse les poubelles. Pas étonnant, dès lors, qu’on y retrouve, dans la vase du fond, des tonnes de déchets : canettes de bière et papiers gras, vélos et trottinettes, barrières de chantier et plots de signalisation, mais aussi parfois vieux canapé, lave-linge usagé et épave de voiture ou de moto…

Le Vieux-Port de Marseille, vu d’en haut et… du fond (source © Made in Marseille)

En 2016, la Fédération des sociétés nautiques des Bouches-du-Rhône (FSN 13) avait ainsi pris l’initiative de lancer une opération annuelle de nettoyage du Vieux-Port, ce qui à l’époque n’avait pas été fait depuis 2004. L’idée était bien sûr d’insister sur l’aspect pédagogique en médiatisant l’opération pour inciter les plaisanciers qui fréquentent régulièrement le site à prendre soin de leurs déchets de toute sorte pour éviter qu’ils ne finissent à la baille, même les jours de fort mistral.

Affiche de la première opération du genre, initiée en 2016 (source © FSN 13)

Organisée le 8 octobre 2016 avec l’appui de nombreuses personnalités locales et le renfort de plusieurs institutions et associations sportives et environnementales, l’opération avait connu un beau succès médiatique et est, depuis, renouvelée chaque année. Ainsi, l’an dernier, le 19 octobre 2019, des centaines de citoyens et responsables associatifs, dont environ 200 plongeurs s’étaient mobilisés selon Made in Marseille qui couvre régulièrement l’évènement.

Vers 16 h, un premier bilan dressé par l’association MerTerre qui anime également d’autres opérations du même type dont celle intitulée Calanques propres, faisait état de 45 m³ de déchets de toutes sortes sortis du Vieux-Port par cette armada de bénévoles. L’année précédente, en 2018, le volume de déchets était encore plus impressionnant et il avait fallu 21 bennes mises à disposition par la Métropole Aix-Marseille-Provence pour les évacuer en décharge.

Une trottinette sauvée des eaux lors d’une opération de nettoyage du Vieux-Port (photo © Georges Robert / La Provence)

Pas moins de 4 333 objets divers et variés avaient ainsi été extraits de la vase du Vieux-Port, parmi lesquels beaucoup de canettes et bouteilles en verre, mais aussi un chevalet de peintre, 42 vélos, 15 skate et trottinettes, 7 poussettes, un brancard (vide), plusieurs bidets et cuvettes de wc, une amphore antique (comme quoi l’habitude de jeter ses déchets dans le Vieux-Port ne date pas d’hier), et même un obus de la dernière guerre, qui n’est pas à proprement parler un vulgaire détritus mais qui a obligé à faire appel aux démineurs…

Pour 2020, crise sanitaire oblige, il n’était pas question de rassembler sur le Vieux-Port des centaines de volontaires pour aller à la quête des déchets immergés. Place donc à la technologie high tech. Et bien entendu, c’est à la start-up marseillaise Notilo Plus qu’il a été fait appel. Créée en 2016 par Benjamin Valtin et Nicolas Gambini, cette société a en effet développé des drones sous-marin autonomes déclinés en version loisirs sous le nom de IBubbles, et en version professionnelle sous l’appellation Seasam.

Le drone aquatique, un outil pour accompagner fidèlement le plongeur et assurer les prises de vue sous-marine (photo © Notilo Plus / Marcelle média)

Fruit d’un partenariat avec la compagnie maritime CMA CGM, ces drones qui sont dotés d’un dispositif de propulsion autonome sans fil et d’un système de mémorisation et de géolocalisation, sont en effet parfaitement adaptés pour effectuer un parcours pré-programmé en repérant les endroits où ils sont déjà passés et en localisant avec précision ce qu’ils observent, ce qui en fait des auxiliaires très précieux pour inspecter la coque des navires, identifier les défauts éventuels et vérifier l’état des peintures en vue de décider et d’orienter les opérations de maintenance.

Les drones aquatiques de Notilo Plus utilisés pour l’opération (source © Marcelle média)

C’est donc à un robot sous-marin de ce type, équipé de différentes caméras, qu’a été confié le soin de cartographier au préalable l’ensemble des déchets visibles au fond du port, puis de guider un plongeur afin d’aller les récupérer directement sans perdre de temps à les rechercher. Jeudi 15 octobre 2020, une opération médiatique a ainsi été organisée dans les locaux de l’Union nautique marseillaise au pied du Pharo. Deux drones de Notilo Plus filmaient dans le bassin le plongeur en train de récupérer les déchets dans son filet et les images étaient retransmises en direct sur écran géant et sur la chaîne Youtube afin que les enfants des écoles puissent suivre l’opération.

C’est la maire de Marseille, Michèle Rubirola, qui a insisté pour que les écoliers puissent ainsi suivre en direct les opérations afin de prendre conscience de tous les déchets qui finissent ainsi leur course dans le fond du port. Présente sur place, ainsi que la maire de secteur Sophie Camard qui raconte sa plongée dans le Vieux-Port à l’occasion d’une édition précédente de l’opération, elle assiste au dialogue qui s’instaure entre une dizaine de collégiens de Team 13, une association de jeunes bénévoles qui organise des opérations de protection de l’environnement, et quelques spécialistes.

Présentation en direct par Nicolas Gambini, président de Notilo plus, des images du nettoyage (source © Marcelle média)

Parmi eux, un membre de l’ONG Planète mer, qui s’est donné pour mission de préserver les milieux marins en lien avec les activités humaines associées, mais aussi une représentante de Citeo, une entreprise privée chargée par l’État d’organiser, piloter et développer le recyclage des emballages ménagers et des papiers dans le cadre de la responsabilité élargie du producteur. Une autre start-up marseillaise, au nom typiquement provençal de Green City Organisation était également présente pour vanter les mérites de son dispositif de filet D’Rain qui récupère les micro-déchets à la sortie des collecteurs d’eau pluviale pour éviter leur rejet direct en mer.

Après quelques déboires techniques liés à une transmission médiocre par wi-fi, les images filmées en direct par les drones ont permis d’assurer un incontestable succès à cette nouvelle action de nettoyage du Vieux-Port. Pas moins de 124 classes étaient connectées en direct pour suivre le déroulement des opérations et profiter des commentaires, de nombreuses autres se connectant ultérieurement pour profiter de cette séquence un peu exceptionnelle et dont la portée pédagogique est incontestable. Un jour peut être, les fonds du Vieux-Port ne ressembleront plus à un vaste dépotoir…

L. V.

La plume de l’aigle de Bonelli

29 octobre 2020

L’aigle de Bonelli doit son nom à l’ornithologue italien Franco Andrea Bonelli qui a découvert l’espèce en 1815, l’année même où une grande partie de l’Europe coalisée réglait son compte aux rêves de grandeurs de l’aigle napoléonien. Présente sur le pourtour de la Méditerranée et jusqu’en Chine méridionale, cette espèce d’aigle de taille modeste qui niche dans les secteurs montagneux à faible altitude, est considérée en France comme une espèce relique, quasi en voie de disparition.

Aigle de Bonelli en vol (photo © Peter Arras / eBird)

Alors qu’on a retrouvé des traces fossiles qui attestent de sa présence dans les falaises calcaires du sud de la France depuis au moins 200 000 ans, il ne restait plus en France que 30 couples de cette espèce, recensés en 2012, alors qu’on en comptait encore 80 dans les années 1960. Si cette espèce est aussi menacée, c’est certes parce son taux de reproduction naturel est faible et parce que ce rapace a besoin d’aires de nidification très spécifiques, typiquement des falaises avec replats à moins de 700 m d’altitude, et des zones de chasse en milieu ouvert de type garrigues et vignes. Mais les causes de sa disparition sont aussi liées à l’artificialisation des milieux où il vit, au dérangement lié à la chasse et autres activités de pleine nature, et en partie aux lignes à haute tension qui sont la principale cause de mortalité des jeunes qui ne maîtrisent pas encore bien leur environnement…

Un aigle de Bonelli, ambassadeur des Calanques (photo © J. Uriarte / Getty / France Inter)

Toujours est-il que l’aigle de Bonelli fait partie des espèces emblématiques du Parc national des Calanques, même si on ne connaît qu’un seul couple qui y réside, sur les hauteurs de Vaufrèges, tandis qu’un autre a élu domicile dans le massif de la Sainte-Baume et qu’on en recense désormais deux du côté de la Sainte-Victoire. Un bel emblème qui justifie à lui seul les efforts de conservation de ce milieu naturel fragile, entrepris bien avant la création du parc national et qui se poursuivent, même si la tâche est immense au vu de l’importance des activités humaines de toute nature qui se pratiquent sur ce territoire dont la fréquentation, cet été, a battu tous les records !

C’est en tout cas ce rapace rare que le Parc national des Calanques a choisi comme ambassadeur pour mieux faire connaître son territoire aux plus jeunes en confiant à un auteur le soin d’écrire un conte polyphonique pour y dévoiler les différentes facettes du parc. L’ouvrage, intitulé Calanques, les entretiens de l’Aigle, est paru aux éditions Glénat en juin 2020 et c’est un petit bijou. Au travers du regard de l’Aigle, personnage aussi naïf que curieux, se dévoilent tour à tour différents usagers du Parc des Calanques : randonneur, grimpeur, pêcheur, chasseur, botaniste, plaisancier mais aussi pompier, garde, écologue ou urbaniste. Chacun a sa propre vision de ce territoire où les usages se croisent, interfèrent et parfois se heurtent, reflétant la complexité à concilier autant d’intérêts différents et parfois opposés.

Somptueusement illustré par les pastels minutieux et un peu naïf d’Amandine Maria, une artiste-paysagiste de Vitrolles, sous forme de paysages vus du ciel par l’œil perçant de l’aigle, le livre se veut un message d’espoir en vue de restaurer un jour l’équilibre de ce milieu vulnérable et permettre à chacun de cohabiter, un conte moderne et pédagogique qui allie magie de la fiction et rigueur scientifique, un bel outil pour apprendre à découvrir le massif des Calanques.

La plume à qui le Parc national des Calanques a confié le soin de se faire le porte-parole de l’aigle de Bonnelli, est Karine Huet, une intrépide voyageuse qui a passé son enfance à bourlinguer d’île en île, aux côté de son père, médecin militaire en Polynésie française, et qui embarque à 18 ans à Marseille avec le peintre Yvon le Corre pour un périple en voilier qu’elle retrace dans son premier livre intitulé Heureux qui comme Iris, publié en 1978. Depuis, elle a enchaîné les voyages autour du Monde avec son compagnon, Titouan Lamazou et a publié une bonne quinzaine d’ouvrages, récits de voyage, poèmes et romans.

L’auteur, Karine Huet, dans les calanques (photo © Zoé Lamazou / Marcelle)

Calanques, les entretiens de l’Aigle est son dernier opus en date, fruit de 39 entretiens avec différents usagers du Parc mais aussi de sa propre connaissance du secteur puisque l’auteur a elle-même vécu pendant 6 ans dans un cabanon à Morgiou. Mais ce livre s’inscrit dans une longue lignée où l’on peut citer notamment Les lucubrations de la cucurbite à Markus, Comment le corbeau perdit la parole et ce qui s’ensuit, Poèmes à l’encre de sèche et d’encornet, Le vieux qui gardait la mer ou encore Onze lunes au Maroc pour ne citer que quelques uns de ses titres. Une plume qui s’imposait donc pour l’Aigle des Calanques…

L. V.

Les États-Unis dans l’ère du pyrocène ?

27 octobre 2020

Les scientifiques, et plus encore les journalistes et autres vulgarisateurs, adorent parer de mots complexes les choses les plus simples. On évoque depuis des années la notion d’anthropocène pour caractériser notre période industrielle, dans laquelle nous vivons, en gros depuis le milieu du XIXe siècle, et au cours de laquelle l’empreinte humaine s’est mise progressivement à modeler notre milieu naturel dans des proportions jamais imaginées jusque-là.

Un dessin signé Cambon publié par Urtikan

Les facteurs naturels qui ont fait évoluer la Terre à l’échelle des temps géologiques sont de plus en plus influencés par l’action humaine. Les émissions de gaz à effets de serre issues de l’activité industrielle mais aussi de nos modes de vie quotidiens sont devenues, en quelques décennies, source de changements climatiques rapides, à un rythme probablement jamais connu jusqu’à présent. Les évolutions que connaît la biodiversité du fait de l’impact des actions humaines (déforestation, agriculture intensive, pollution atmosphérique, urbanisation galopante, etc.) se font de manière sans doute bien plus rapide que lors des grandes extinctions majeures que notre planète a déjà connu.

Et voilà qu’un autre vocable tend déjà à se juxtaposer à ce concept d’anthropocène : celui de « pyrocène ». Les amateurs d’apocalypse peuvent se réjouir: voilà que nous entrerions dans l’ère des grandes catastrophes et notamment des incendies dantesques capables de ravager, des mois durant, des milliers d’hectares, brûlant tout sur leur passage et ne laissant plus que cendres, ruines et désolation. La forêt amazonienne, les zones boisées de la zone tropicale africaine, le bush australien, et même la végétation clairsemée du Groenland ont connu ainsi récemment des incendies gigantesques. Mais l’opinion publique a surtout été frappée, ces dernières années par les incendies spectaculaires qui ont frappé l’Ouest américain et notamment l’État de Californie qui a payé un lourd tribut aux flammes.

Les pompiers impuissant face à la violence du feu le 9 décembre 2017 à l’Est de Santa Barbara, Californie (photo © Gene Blevins / Reuters / L’Express)

Dans cette région où l’urbanisation s’est développée de manière quelque peu anarchique, souvent à l’interface avec les zones boisées, et où les étés peuvent être brûlants, les incendies ne sont pas rares mais ceux de ces dernières années atteignent des records inimaginables. On se souvient de ceux de 2018 et notamment de celui dénommé Camp Fire qui avait dévasté 90 % du territoire de la commune de Paradise, au nord de la Californie, faisant 85 morts entre le 8 et le 26 novembre 2018 et détruisant pas moins de 13 500 maisons. Mais cette année là, l’équivalent local de l’ONF avait recensé pour le seul État de Californie 5 616 feux et ceci à la date du 8 août 2018, bien avant donc la fin de la période critique. On estimait alors à 4 346 km² la superficie ainsi partie en fumée, soit davantage que l’étendue d’un département comme celui des Alpes-Maritimes !

Pompier luttant contre les flammes à Paradise, Californie, le 9 novembre 2018
(photo © Josh Edelson / AFP / Science et Avenir)

Et voilà que l’année 2020 bat tous les records avec des incendies encore plus gigantesques dans tout l’Ouest américain… Entre le 16 et le 17 août 2020, à l’occasion d’une période de forte chaleur et de vents violents, de nombreux impacts de foudres ont provoqué des départs de feu dans la zone côtière nord de la Californie, alimentant de gigantesques incendies qui ont brûlé plus de 3500 km² dans la zone de vignobles au nord de San Francisco, près de la Silicon Valley et dans le secteur de Santa Cruz. Près de 240 000 personnes ont dû être évacuées et plus de 1000 bâtiments ont été détruits par les flammes même si le bilan humain se limite à 5 victimes.

Incendie en cours le long de la route de Butts Canyon en Californie, le 23 août 2020 (photo ©
Noah Berger / AP Photo / Calmatters)

Mais bien d’autres incendies se sont succédé depuis, y compris dans d’autres États dont celui de l’Oregon et celui de Washington . Au 14 septembre, un bilan provisoire faisait ainsi état de 35 morts péris dans les flammes et de 15 000 km² partis en fumée, soit l’équivalent de la totalité des Bouches-du-Rhône, du Var et des Alpes-Maritimes réunis ! Dans le seul État de l’Oregon, ce sont près de 500 000 personnes qui ont ainsi reçu l’ordre d’évacuer, souvent dans des délais très brefs ne leur permettant d’emporter que le strict nécessaire avant de fuir sur des routes encombrées, dans un décor d’apocalypse, poursuivis par d’âcres fumées noires et sous un ciel rougeoyant.

Une habitante de l’Oregon face aux ruines de son habitation détruite par les flammes (photo © Robyn Beck / AFP / France Culture)

Dans le Colorado, les incendies qui ont aussi débuté depuis le mois d’août, ne sont pas terminés. Le 23 octobre 2020, un gigantesque brasier était encore à l’œuvre, ayant déjà consumé de l’ordre de 830 km² et ayant obligé à évacuer plus de 3000 personnes selon Reporterre. Plusieurs parcs nationaux proches de Denver ont ainsi été la proie des flammes.

Incendie en Alaska (DR / source : Journal de l’environnement)

Même l’Alaska est soumis ces dernières années à des incendies gigantesques qui dévastent ses forêts. En 2004, la surface brûlée avait ainsi été estimée à 2,7 millions de km², soit près de 5 fois la superficie totale de la France métropolitaine ! Et en 2015, selon le Journal de l’environnement, on avait également dépassé les 2 millions de km² partis en fumée dans ce seul État. Une situation d’autant plus préoccupante que les sols gelés en permanence à ces latitudes sont alors exposés directement au dégel lorsqu’ils ne sont plus protégés par un couvert forestier, ce qui risque d’aggraver encore l’émission de gaz à effets de serre du fait des grosses quantités de méthane piégé dans le pergélisol, lesquels s’ajoutent aux énormes volumes de CO2 qui sont dégagés dans l’atmosphère lors d’incendies de cette ampleur…

C’est donc à un véritablement emballement auquel on assiste, le réchauffement climatique étant lui-même accéléré par les incendies dont il est l’un des facteurs déclenchant ! Ce pyrocène dans lequel nous serons désormais entré a bien un petit côté apocalyptique : l’Homme serait-il à son corps défendant retourné à l’âge du feu ?

L.V.

Sur les chemins de la Barasse

21 octobre 2020

C’est une initiative remarquable qu’ont prise trois associations marseillaises, Les clés de la Cité, Robins des Villes et Les amis de l’Huveaune, en animant, avec d’autres associations locales et des habitants des quartiers de Saint-Marcel et de la Barasse, une démarche participative destinée à mettre en valeur le patrimoine industriel et naturel de ce coin de Marseille qui gagne à être connu. Ce collectif a eu l’idée de créer un carnet de ballade pour faire découvrir à tout un chacun les richesses de ce massif de toute beauté qui s’étend en limite nord du cœur du Parc National des Calanques. S’inscrivant dans le programme pédagogique Éducalanque porté par le Parc National, ce carnet a pu ainsi être édité à 4000 exemplaires et est téléchargeable gratuitement sur le site du Parc.

Cet outil permet au randonneur seul, en groupe ou en famille, de se repérer sur ce sentier qui s’étend sur un domaine dont le Département des Bouches du Rhône est en grande partie propriétaire et qui permet plusieurs variantes sous forme de boucles plus ou moins longues. L’accès est très aisé : en venant de Carnoux, il suffit de prendre l’autoroute A50 jusqu’à la Valentine puis de traverser l’Huveaune au niveau du cinéma des trois Palmes : le départ de la ballade se fait depuis le petit parking qui se trouve au pied des anciens fours à chaux, à l’extrémité du chemin du vallon de la Barasse.

En suivant le carnet de ballade dans le vallon de la Barasse (photo © CPC)

Dès le début du circuit, on se retrouve plongé dans le passé industriel de ce quartier périphérique de l’Est marseillais où s’était implanté en 1903, l’une des trois grandes usines de production d’alumine, avec celle de Saint-Louis des Aygalades et celle de Gardanne, alimentée par les mines de bauxite d’Allauch puis du Var. Les vestiges des immenses fours à chaux dont il ne reste plus que le soubassement à côté du terrain de pétanque, servaient au traitement industriel de l’alumine et étaient eux-mêmes alimentés par le calcaire extrait d’une carrière située en tête du vallon et dont on ne voit plus que les fronts de taille et les gradins enherbés.

L’usine elle-même, qui appartenait au groupe Péchiney, comme celle de Gardanne, et qui se situait en contrebas, dans la vallée de l’Huveaune, a été démantelée en 1988. Elle a notamment laissé la place au domaine de la Vallée Verte mais il subsiste toujours l’ancien site de stockage des boues rouges sous forme d’un vaste talus végétalisé coincé entre la route départementale et l’Huveaune. Jusqu’en 1948, c’est là qu’étaient mis en décharge les résidus de l’activité industrielle de l’usine, jusqu’à ce qu’une crue de l’Huveaune en 1943 ne vienne remobiliser ces déchets riches en oxydes de fer et d’aluminium, mais aussi en métaux lourds divers et en résidus de soude, provoquant une grave pollution en aval.

Vue du bassin de stockage des boues rouges dans le vallon de la Barasse avec l’usine d’alumine en contrebas (photo © Louis Scarli / Tourisme Marseille)

L’industriel a alors transféré l’entreposage de ses résidus pollués dans le vallon de la Barasse, en plein cœur du massif de Saint-Cyr, en arrière d’une digue édifiée à l’aide de scories issues des fours à charbon de l’usine et qui étaient acheminées jusqu’en haut du vallon, juste au dessus de la carrière de calcaire, à l’aide d’un téléphérique. Un tunnel avait été creusé entre l’usine et le bas du vallon. Les scories y étaient acheminées par wagonnets, lesquels étaient ensuite hissés jusqu’en haut du vallon par un téléphérique dont on repère encore quelques vestiges, puis déversés pour barrer le vallon, formant une digue qui atteint 60 m de hauteur. Les boues rouges étaient apportées sur place par une canalisation qui empruntait sensiblement le même chemin et venait se déverser en tête du vallon, venant remplir progressivement la totalité du cirque rocheux, sur 60 m d’épaisseur donc.

Vue actuelle du crassier de boues rouges de l’ancienne usine d’alumine après végétalisation (photo © CPC)

Ce n’est qu’en 1966 que ce site a finalement été abandonné lorsque Péchiney a obtenu l’autorisation de relarguer ses boues rouges directement en mer, après avoir construit sa fameuse canalisation qui part de Gardanne et rejoint la mer à Port-Miou avant de se déverser en amont du canyon de la Cassidaigne. Une branche spécifique avait été réalisée pour permettre aux rejets de la Barasse d’emprunter le même chemin, et ceci jusqu’à la fermeture de l’usine. Au début des années 1990, Péchiney a épandu 2 à 3 m de terre végétale par dessus le remblai de boues rouges et a missionné l’ONF pour y replanter différentes espèces arborées avant de revendre le terrain au Département afin de dégager sa responsabilité quant à l’entretien de ce site définitivement pollué. En 2004, de forts ravinements ont commencé à affouiller une partie du terril et il a fallu réaliser de gros travaux pour canaliser les eaux de ruissellement en amont du vallon afin d’éviter qu’elles ne viennent mettre en péril la stabilité de la digue et risquer de remobiliser les 2,5 millions de m³ de boues rouges entassées. Le site est toujours suivi via un dispositif d’auscultation et sa revégétalisation permet une intégration paysagère plutôt réussie.

Cette ballade qui nous replonge dans le passé industriel et agricole de ce quartier périphérique de Marseille, permet de repérer les traces d’autres pollutions, dont celle de l’usine Nestlé de Saint-Menet qui venait déverser dans ce même vallon ses camions chargés de marc de café, jusqu’à ce qu’un orage violent ne vienne déstabiliser tout le remblai, entraînant là aussi une grave pollution en aval… Mais ces collines du massif de Saint-Cyr ne servaient pas que de dépotoir. On y trouve aussi, au fil de la ballade les vestiges d’une ancienne bergerie, des restanques autrefois cultivées et dont certaines sont encore ensemencées par les chasseurs, mais aussi une flore méditerranéenne particulièrement riche et bien préservée.

Vue sur la vallée de l’Huveaune depuis la croix de Saint-Marcel (photo © CPC)

La vue sur la vallée de l’Huveaune et sur toute la ville de Marseille est à couper le souffle (surtout par vent violent…). Mais le passionné d’histoire y traversera aussi avec émotion le mur d’enceinte de l’ancienne propriété de la célèbre famille de Forbin dont plusieurs membres ont présidé le Parlement de Provence au XVIIe siècle et dont l’un des représentants, Claude de Forbin, officier de marine de Louis XIV, parvint à s’échapper en 1699 des geôles anglaises en compagnie de Jean Bart, avant de finir sa vie dans son château de Saint-Marcel bien visible en contrebas.

Vue du castrum de Saint-Marcel avec les tours des Néréides en contrebas (photo © CPC)

De même d’ailleurs que le castrum de Saint-Marcel sur lequel la vue est imprenable. C’est un ouvrage défensif initialement édifié par les Romains pour surveiller l’arrivée d’envahisseurs depuis la mer comme depuis la vallée de l’Huveaune. Il est resté un enjeu stratégique majeur jusqu’au XVe siècle, tout comme son vis-à-vis, bien visible également depuis la croix de Saint-Marcel, édifié sur l’autre rive de l’Huveaune, à l’emplacement d’un ancien oppidum celto-ligure. Détruit par les Sarasins en 723, le château a été reconstruit en 1059 par l’évêque de Marseille, puis de nouveau détruit, probablement en 1423 lors du sac des Catalans. On voit encore néanmoins les vestiges des trois tours d’origine, qui voisinent avec les villas modernes édifiées à la va-vite le long de l’ancien rempart et les tours des Néréides juste en contrebas. A Marseille, vestiges historiques, friches industrielles, espaces naturels et barres d’immeubles coexistent et s’entremêlent : c’est peut-être ce qui fait le charme de cette ville, tout compte fait…

L. V.

Quand les betteraviers se sucrent sur le dos des abeilles

12 octobre 2020

La date du 1er septembre 2018 était restée dans les mémoires de nombre de défenseurs de l’environnement comme celle d’une victoire importante contre les lobbies de l’agroalimentaire industriel. Depuis cette date en effet, les insecticides à base de néonicotinoïdes sont interdits en France. Selon Le Monde, celle qui était alors ministre de la santé du gouvernement d’Édouard Philippe, Agnès Buzyn, s’en félicitait chaudement en twittant : « Cette interdiction place notre pays en précurseur pour la protection des pollinisateurs, de l’environnement et de la santé ».

On connaissait l’effet de la nicotine comme protection des cultures contre certains insectes depuis les travaux de l’agronome français Jean-Baptiste de la Quintinie, vers 1690, mais il a fallu attendre le début des années 1990 pour voir la commercialisation massive par Bayer et Syngenta de molécules plus efficaces car plus stables et possédant un effet systémique sur les plantes. En quelques années, ces familles d’insecticides se sont imposées comme la panacée universelle pour débarrasser les agriculteurs de toutes les attaques de chenilles, pucerons, cochenilles et autres insectes capables de s’attaquer aux champs de blé comme aux cultures maraîchères ou même aux plants de vigne. Au point de devenir les insecticides les plus vendus dans le monde.

Quelques flacons d’insecticides à base de néonicotinoïdes (source © Environnement et énergie)

Sauf que les apiculteurs se sont très rapidement rendus compte que ces insecticides font des ravages en s’attaquant au système nerveux des insectes pollinisateurs dont les abeilles et les bourdons, provoquant, même à très faibles doses, une désorientation des abeilles, incapables de revenir vers leur ruche, mais aussi une baisse drastique de leur capacité de reproduction. Face à un véritable effondrement des colonies d’abeilles mellifères, les études scientifiques qui se sont succédé ont rapidement montré les effets nocifs de cette famille d’insecticides utilisés principalement pour enrober les semences mais dont les molécules actives se retrouvent ensuite dans le pollen qui les dissémine bien au-delà du champ, tandis que ces mêmes molécules se diffusent dans le sol et les nappes phréatiques, menaçant bien d’autres espèces vivantes qui participent à entretenir la richesse des sols.

La mortalité des abeilles au moins en partie due à l’usage immodéré des insecticides néonicotinoïdes (source © Les lignes bougent)

Cette catastrophe écologique est parfaitement documentée depuis des années par une multitude d’études scientifiques internationales qui détaillent de manière très claire les ravages que peut causer l’usage de ces insecticides sur la biodiversité déjà gravement menacée par de multiples autres facteurs. Dès 2012, l’INRA notamment avait parfaitement mis en évidence l’impact catastrophique de ces substances sur les insectes pollinisateurs, y compris les colonies d’abeilles sauvage, au point qu’en 2013, sur les recommandations de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’Union européenne restreint l’utilisation de certains néonicotinoïdes sur les cultures telles que colza, maïs ou tournesol, susceptibles d’attirer les abeilles. En avril 2018, l’Europe avait finalement consenti à décider la quasi-interdiction de trois de ces insecticides sauf dans les cultures sous serres. En France, c’est un décret du 30 juillet 2018, pris en application de la loi de 2016, dite de  « reconquête de la biodiversité », défendue par une certaine Barbara Pompili, qui fixe une liste de 5 insecticides néonicotinoïdes dont l’usage est donc totalement prohibé en plein champ à partir du 1er septembre 2018.

Barbara Pompili, actuel ministre de la transition écologique (photo © Tristan Reynaud / SIPA / L’Internaute)

Mais, comme souvent, la résistance est rude. Bayer, désormais fusionné avec Monsanto, a engagé de multiples recours en justice pour imposer à l’Europe de maintenir l’autorisation d’utiliser ses produits phares. Et maintenant, c’est le lobby de l’industrie agro-alimentaire qui monte au créneau. Confronté au printemps 2020 à une période de sécheresse, les gros agriculteurs betteraviers du nord de la France ont réussi à convaincre le gouvernement français que si leurs rendements étaient en baisse, c’était à cause de l’impossibilité qui leur était faite de recourir au traitement des semences par des néonicotinoïdes de nature à protéger leurs cultures contre la jaunisse de la betterave, un virus véhiculé par des pucerons et qui bloque la photosynthèse, freinant ainsi le développement de la plante.


Culture de betterave sucrière (source © Institut technique de la betterave)

La Confédération générale des planteurs de betterave, qui défend les intérêts des quelques 26 000 agriculteurs qui cultivent en 2020 pas moins de 423 000 hectares de betterave sucrière, a donc tiré la sonnette d’alarme, invoquant une perte de revenu de l’ordre de 10 % pour l’ensemble de la filière, avec des rendements qui seraient les plus faibles enregistrés depuis une quinzaine d’année. Un appel qui a été reçu cinq sur cinq par le gouvernement et même par l’actuelle ministre de l’écologie, Barbara Pompili, toujours elle !, par ailleurs député de la Somme, un des principaux départements de culture de la betterave, qui a donc fait une croix sur ses ambitions environnementales pour demander au Parlement d’adopter une dérogation autorisant aux betteraviers le recours aux néonicotinoïdes, au moins pour quelques années encore, et tant pis pour la biodiversité…

Une décision forte qui restera dans l’Histoire : un dessin signé Sanaga (source ©
Blagues et dessins)

Les néonicotinoïdes ? « Nous sommes tous contre » a déclaré lundi 5 octobre son collègue, Julien Denormandie, actuel ministre de l’agriculture, tout en encourageant les députés à voter comme un seul homme en faveur de leur réautorisation : ne cherchez pas la cohérence ! Officiellement, seuls les cultivateurs de betterave pourront, bien entendu, bénéficier de cette mesure d’exception qui est présentée comme une simple dérogation, un petit retour en arrière pour prendre de l’élan et tenter enfin le grand saut que réclament depuis des années tous ceux qui se préoccupent de la dégradation spectaculaire de la biodiversité. Sauf que le texte de loi ne le précise même pas, histoire d’éviter toute rupture d’égalité avec les céréaliers ou la filière oléagineuse qui risquent donc de s’engouffrer dans la brèche à leur tour…


Champ de betterave atteint de jaunisse (source ©
Institut technique pour la betterave / L’Oise agricole)

Pourtant, les quelques exploitants qui cultivent la betterave sucrière en agriculture biologique, une filière qui ne représente en France qu’à peine 0,5 % des surfaces ensemencées à cette fin et qui peine à se développer faute de débouchés adaptés, font remarquer que leurs champs n’ont pas été attaqués par la jaunisse. Un agriculteur bio du Nord, observe ainsi que son champ de betterave n’a jamais été aussi beau, même en l’absence totale d’insecticide, mettant l’absence de pucerons sur le compte de la présence de nombreux autres insectes prédateurs dont de multiples coccinelles.

Une observation évidemment battue en brèche par les porte-paroles officiels de la filière qui ne conçoivent pas qu’on puisse encore compter sur la nature pour se prémunir contre les attaques de nuisibles, ni bien sûr qu’on puisse encore tolérer, au XXIe siècle, qu’une filière agro-industrielle, soit à la merci, même a minima, des aléas climatiques ou du bon vouloir d’un simple puceron… Deux logiques qui s’affrontent, une fois encore. Heureusement, notre ministre de l’écologie, après avoir dit tout le bien qu’elle pensait du recours au néonicotinoïdes malgré leurs petits inconvénients, n’a pas hésité à signer le fameux « appel des coquelicots » dans lequel il est écrit : « Nous exigeons de nos gouvernements l’interdiction de tous les pesticides en France. Assez de discours, des actes ». Voilà qui est bien ambitieux…

L. V.

Port-Miou, le château restauré à neuf

29 septembre 2020

Entrée de la calanque de Port-Miou le long de la Presqu’île (source © JCF Boat)

La calanque de Port-Miou, la plus à l’Est du massif des Calanques, est en fait la seule calanque du massif qui se situe non pas sur le territoire marseillais mais sur celui de sa voisine Cassis. Formant un abri naturel idéal sous forme d’un long bassin étroit de 1,4 km de longueur dont l’entrée est largement protégée par le promontoire que constitue la Presqu’île, cette calanque a servi de tout temps de port. D’où son nom d’ailleurs, qui viendrait, paraît-il du latin Portum Melior, autrement dit le meilleur port, bien meilleur en tout cas que celui de Cassis même, qui, au XVIIe siècle, était tellement mal entretenu que les navires préféraient aller se charger dans la calanque voisine où les galères royales avaient aussi habitude de faire escale.

La calanque de Port-Miou et ses rangées de bateaux de plaisance (source © Sun plaisance Location)

Vers 1630 y est installée une madrague, autrement dit un filet fixe de grandes dimensions, qui servait alors pour la pêche côtière au thon. A partir de 1720, l’exploitation des carrières destinées à extraire la pierre de Cassis commence à se développer dans le secteur. Ce calcaire urgonien dur et compact, renfermant de nombreux moules de rudistes et qui forme une bonne partie des falaises du massif est alors très prisé pour la construction en pièce de taille. Ce matériau servira notamment pour l’édification du phare de Cassis ou celui du Planier à Marseille, mais aussi pour une partie des quais d’Alexandrie et la voûte du tunnel du Rove. En revanche, la légende selon laquelle le socle de la statue de la Liberté à New-York serait en pierre de Cassis est bien entendu une pure galéjade…

Vestige des trémies de chargement à la Pointe de Cacau, Cassis (source © Mapio)

A Port-Miou toutefois, l’exploitation de pierres de tailles est restée assez modeste. Des trémies de chargement de blocs de pierre y ont bien été construits vers 1850 mais c’est à partir de 1895 que le site connaît un début d’exploitation industrielle majeure avec l’arrivée du groupe belge Solvay qui se porte acquéreur de toute la rive nord de la calanque. Alors en pleine guerre économique avec les soudières locales fonctionnant selon le procédé inventé en 1791 par le chimiste français Nicolas Leblanc, le Belge Ernest Solvay, inventeur en 1860 d’un procédé concurrent de fabrication de la soude à l’ammoniac visait le marché florissant des savonneries de Marseille, mais aussi l’exportation vers les savonneries espagnoles et italiennes. Il construit une usine à Salin-de-Giraud, à proximité de celle de son concurrent Péchiney et il démarre à Port-Miou, à partir de 1907, l’exploitation du calcaire.

Manifestation contre la carrière Solvay de Port-Miou en 1910 (source © Cassis Forum)

A l’époque, le carbonate de calcium extrait à Cassis était concassé sur place puis chargé via une trémie dans des chalands qui transportaient les blocs jusqu’à l’usine de Salin-de-Giraud. Après mélange, en présence d’ammoniac, au chlorure de sodium extrait localement dans les salines de Camargue, le procédé permet d’obtenir du bicarbonate de sodium puis, après chauffage, de la soude. Cette technique, qui est toujours utilisée de nos jours, est moins polluante que le procédé Leblanc, d’autant qu’elle permet de recycler l’ammoniac et d’obtenir comme sous-produit du chlorure de calcium utilisé comme sel de déneigement.

Malgré son avantage technique, le baron Solvay se heurte néanmoins à une forte opposition locale avec même, le 13 mars 1910, une manifestation rassemblant 3000 personnes, défenseurs de l’environnement avant l’heure, l’accusant de venir saccager la beauté de ce site naturel préservé. Cela n’empêcha pas Solvay d’extraire bon an mal an, de l’ordre de 80 000 puis, mécanisation aidant, 100 000 tonnes de calcaire par an et ceci jusqu’en fin 1982. A partir de 1975 en effet, la municipalité alors dirigée par Gilbert Rastoin, fait pression pour que cesse l’exploitation jugée gênante pour les activités touristiques en plein essor.

Photo d’archive du château de Port Miou (source © Fondation du Patrimoine)

La rive nord de la calanque, qui sert de passage à des centaines de milliers de randonneurs chaque année, se rendant vers la calanque voisine de Port Pin ou vers celle d’En Vau, appartient toujours à Solvay. Mais, l’issue de longues batailles juridiques et d’une expropriation, la Ville de Cassis a finalement racheté en 2010 la vieille bâtisse qui s’y trouve et que l’on appelle localement « château » du fait de sa tour carrée arrogante. Édifié en 1810 par un ancien marquis cassidain, paraît-il dans le but d’y loger sa maîtresse, le bâtiment a longtemps servi à abriter la douzaine d’ouvriers en charge de l’exploitation de la carrière. Fortement dégradé au fil du temps, le bâtiment menaçait ruine, même s’il servait encore d’annexe à la capitainerie du port de plaisance qu’est devenue la calanque de Port-Miou avec ses 455 anneaux.

Le château avant les travaux de restauration (source © Fondation du Patrimoine)

En mai 2017, des travaux de restauration de cet étrange édifice ont donc été engagé, pilotés par Acta Vista, une association qui développe depuis 2002 des chantiers d’insertion et de formation qualifiante aux métiers du patrimoine, dédiés aux personnes les plus éloignées de l’emploi. Le projet de restauration a duré 3 ans et vient tout juste de s’achever, permettant à l’ancien château de Port-Miou de retrouver tout son éclat.

Le rez-de-chaussée du bâtiment continuera à être utilisé comme annexe de la capitainerie tandis que le premier étage entre les bureau administratifs de la capitainerie et des locaux pour différentes associations environnementales œuvrant sur place. Le deuxième étage quant à lui constituera la première maison du parc car le Parc National des Calanques, pourtant créé en 2012, n’en est toujours pas pourvu.

Travaux de rénovation du toit de la tour (source © Acta Vista)

Le coût global du chantier s’est élevé à 2, 3 millions d’euros selon TPBM, financé largement par de multiples fondations d’entreprises ainsi que la Fondation du Patrimoine qui a royalement apporté 9 000 €. Une quarantaine de salariés en formation s’est investi sur le chantier dans le cadre d’une formation qualifiante. Les deux premières années, le groupe encadré par un maçon tailleurs de pierre et un accompagnateur socio-professionnel, s’est chargé de la maçonnerie et du gros œuvre avant de s’attaquer en troisième année aux aménagement intérieur tandis que d’autres groupes se formaient sur la menuiserie et la métallerie.

Vue du château de Port Miou restauré (source © Acta Vista)

Les deux niveaux inférieurs ont été entièrement rénovés ainsi que les façades, la maçonnerie extérieure, la toiture, les portes et fenêtres, mais aussi les planchers et les ouvrages annexes. Un vrai coup de neuf donc pour le château de Port-Miou, et un beau coup de pouce pour ces stagiaires devenus de vrais professionnels à l’issue de ce chantier mené qui plus est dans un cadre idyllique !

L. V.

Les maquereaux de la pêche industrielle

27 septembre 2020

Ce vendredi 25 septembre 2020, ce sont deux visions radicalement différentes de la pêche qui se sont affrontées dans le port de Concarneau, dans le Finistère. Ce jour-là en effet avait lieu l’inauguration en grandes pompes d’un chalutier géant de 81 m de longueur et 17,50 m de largeur, un véritable mastodonte capable de traîner un chalut de 350 m de long et de 100 m d’ouverture. Un navire ultra moderne à propulsion mixte diesel et électrique, avec pont arrière semi fermé et salle de sport à bord pour l’équipage de 35 marins, équipé de la technologie dernier cri et destiné à aller aspirer les bancs de poisson pour les stocker dans ses immenses cales de congélation à -25 °C.

Le Scombrus dans le port de Concarneau en septembre 2020 (photo © Le Télégramme de Brest)

Le Scombrus, ce navire-usine tout frais sorti des chantiers navals norvégiens, tire d’ailleurs son nom de celui du maquereau commun Scomber scombrus selon son appellation scientifique. Un maquereau géant donc qui est destiné à aller écumer les bancs de maquereaux, mais aussi de sardines, harengs, merlans bleus et chinchards, dans les eaux communautaires de l’ouest de l’Écosse au golfe de Gascogne, ce que n’autorisent pas les licences des pêcheurs côtiers. Un bateau de pêche qui bat pavillon français, justement pour pouvoir se servir sur les quotas de pêche nationaux, mais d’un gabarit assez exceptionnel puisque la flotte de pêche française, composée à plus de 85 % de bateau de moins de 12 m, ne comporte qu’une petite douzaine de tels monstres des mers.

L’immense chalut du Scombrus, le 24 septembre à Concarneau (photo © Fred Tanneau / AFP / Le Monde)

De quoi inquiéter les pêcheurs plus traditionnels qui voient d’un très mauvais œil débarquer dans le port de Concarneau ce fleuron de la pêche industrielle déjà à l’œuvre dans les eaux communautaires depuis le 1er août 2020 et qui prélève en moyenne 120 tonnes de poisson par jour, jusqu’à 200 tonnes les bons jours, alors qu’un chalutier local n’est autorisé à pêcher qu’une soixantaine de tonnes par an ! Le poisson ainsi pêché est ensuite vendu, à quelques centimes le kilo, en Afrique, Asie du Sud-Est et en Europe de l’Est.

Le chalutier Sandettie dans le Golfe de Gascogne (photo © Vincent Le Breton / Pleine Mer / Pêche en mer)

L’affrontement n’est certes pas nouveau. En mars 2016, les pêcheurs du Golfe de Gascogne avaient déjà eu la désagréable surprise de voir débarquer dans leur secteur de pêche un autre de ces navires-usines, le Sandettie, battant lui aussi pavillon français et immatriculé à Fécamp. Ce bateau avait même déjà eu maille à partir en mars 2013 avec des pêcheurs opérant au large de L’île d’Oléron, exaspérés de voir ce géant de 86 m de long et capable de congeler 100 tonnes de maquereau par jour, aspirant des bancs de poissons à moins de 30 km seulement des côtes.

En octobre 2019, selon La Voix du Nord, c’était un autre mastodonte de 6 200 tonnes, le Margiris, 142,80 m de long et 18,30 m de large, qui semait l’émoi en évoluant dans la Manche, près des côtes françaises après avoir écumé les zones de pêche britanniques. Battant pavillon lituanien, ce chalutier-usine qui peut pêcher jusqu’à 250 tonnes de poisson par jour, est armé par la société néerlandaise Parveliet & Van des Plas. Le poisson ramassé sans aucune distinction dans les filets est trié à bord et congelé immédiatement puis débarqué à Harringhaven, l’avant-port d’Amsterdam.

La pêche industrielle écume les océans (source © Le Journal de l’environnement)

Le Scombrus, quant à lui, tout comme d’ailleurs le Sandettie dont il prend désormais la place, fait partie du groupe Cornelis Vrolijk, l’autre géant néerlandais de la pêche industrielle, qui accapare l’essentiel des quotas européens. En réalité, c’est la société France Pélagique, une filiale de Cornelis Vrolijk, qui est propriétaire du Scombrus. L’Armement France Pélagique a été créé en 1988, à Concarneau justement, par Antoine Dhellemes, issu d’une dynastie de marins-pêcheurs locaux mais qui s’est associé avec les financiers hollandais de Cornelis Vrolijk pour pouvoir investir dans des chalutiers congélateurs gigantesques, dont le Sandettie et le Prins Bernhard. Toujours vice-président du Comité National des Pêches, mais aussi président de l’Organisation de Producteurs FROM Nord, et président de l’association nationale des OP, Antoine Dhellemes a passé en 2018 les rênes de l’entreprise à son fils Geoffroy pour limiter quelque peu les accusation de collusion auxquelles il s’exposait en participant à toutes les négociations sur la répartition des quotas de pêche

Pêche industrielle et pêche artisanale (dessin © Tom Morgan-Jones / Greenpeace

En ce 25 septembre 2020 en tout cas, tout le gratin de la pêche industrielle financiarisée était présent pour assister à la bénédiction religieuse du nouveau chalutier congélateur géant. Pour l’occasion, Cornelis Vrolijk avait même invité, outre plusieurs ministres et le Directeur des pêches, les dirigeants de son principal concurrent Parveliet & Van des Plas, confirmant s’il en était besoin qu’au paradis de la concurrence libre et non faussée, la courtoisie est de règle avec ses principaux rivaux économiques et néanmoins alliés.

Pour ne pas gâcher les festivités, la tempête qui sévissait la veille a eu le bon goût de s’apaiser juste à temps et la Préfecture du Finistère a même cru bon d’interdire la petite manifestation que les pécheurs locaux avaient tenté d’organiser avec le soutien, une fois n’est pas coutume, de plusieurs associations qui prêchent dans le désert depuis des années en faveur d’une pêche plus durable, parmi lesquelles Bloom et Pleine Mer, qui invitaient à se recueillir en hommage à ces «  Funérailles de la pêche artisanale (40 000 ans avant J.-C. – 25 septembre 2020) ».

Manifestation devant le Scombrus le 25 septembre 2020 (photo © Fred Tanneau / AFP / Sud Ouest)

Un logo bien peu discriminant, accordé à France Pélagique…

Une petite centaine de personnes dont plusieurs pêcheurs venus de Normandie, des Hauts-de-France, de Bretagne et même des Pyrénées-Atlantiques ou du Var, a quand même tenu à manifester son attachement à une pêche artisanale moins dévastatrice, ainsi que son inquiétude face à ce triomphe de la pêche industrielle. Ses tenants étalent désormais sans vergogne leur opulence financière et se soucient comme d’une guigne de son impact sur la biodiversité marine.

Ils se contentent, comme le Scombrus, de mettre en avant le petit bijou de technologie que constitue son système d’émission acoustique ou « pinger » qui permet, paraît-il d’éloigner les dauphins et autres cétacés pour éviter qu’ils ne se retrouvent piégés dans l’immense chalut qui ramasse tout ce qui se présente sans la moindre distinction. France Pélagique se gargarise d’ailleurs de disposer du label de « Pêche durable MSC », de quoi rassurer ses détracteurs, sans aucun doute…

L. V.

Ces banques française qui financent la déforestation

25 septembre 2020

On parle beaucoup actuellement de la déforestation à l’œuvre en Amazonie, largement encouragée ces dernières années par le président brésilien Jair Bolsonaro. Selon Le Monde qui s’appuie sur les observations satellitaires de l’Institut national de recherche spatiale du Brésil, ce sont pas moins de 326 km² de forêt tropicale qui auraient ainsi été rasés au cours du seul mois de mars 2020, soit 30 % de plus que sur la même période en 2019, en profitant du fait que les patrouilles de surveillance de la police environnementale se sont relâchées du fait de la crise sanitaire de Covid-19 !

Déforestation de la forêt amazonienne au Brésil (photo © AFP / La Voix du Nord)

Durant l’année 2019, ce sont près de 10 000 km² de forêt tropicale brésilienne qui sont ainsi partis en fumée pour laisser la place à des friches agricoles, soit l’équivalent de près de deux fois la superficie des Bouches-du-Rhône. Cela représentait quasiment le double de la surface défrichée en 2018, ce qui montre bien une accélération très rapide du phénomène, sous l’effet de mesures nettement plus permissives mises en place par l’actuel gouvernement.

Élevage bovin dans le Mato Grosso au Brésil, extrait du film Alma de Patrick Rouxel (source © Une plume pour la Terre)

Dans le bassin amazonien, on considère que 80 % de cette déforestation qui détruit à grande vitesse ce qu’il reste du principal poumon vert de la planète est occasionné par des projets d’élevage extensif de viande bovine. Un secteur où les banques investissent massivement car le prix de la viande de bœuf a augmenté de 58 % ces deux dernières années, une aubaine pour les éleveurs brésiliens, alors même qu’en France la filière d’élevage bovin est à l’agonie. La banque semi publique Banco do Brasil aurait ainsi investi pas moins de 30 milliards de dollars entre janvier 2016 et avril 2020 pour des projets qui se traduisent directement par une extension de la déforestation en vue d’y implanter des fermes d’élevage bovin, mais aussi des cultures de soja, ou des plantations de palmiers à huile.

Ces chiffres proviennent d’une étude très fouillée menée par une coalition d’ONG et d’instituts de recherche regroupée sous le nom de Forests and Finance, une étude dont le magasine Marianne s’est notamment fait l’écho. Une étude d’autant plus inquiétante qu’elle a débuté au lendemain de l’accord de Paris, dans le sillage de la COP 21, alors que la planète entière s’était engagée à préserver les forêts pour tenter de lutter contre le réchauffement climatique global.

Concession de Karya Makmur Amadi à Kalimantan (Indonésie) en 2014 déboisée pour l’aménagement d’une plantation de palmiers à huile (photo © Abay Ismoyo / AFP / Asia Lyst)

Seulement voilà : depuis cette date, les grands établissements bancaires de la planète ont augmenté de 40 % le montant des crédits accordés à des sociétés qui exploitent directement la forêt tropicale ou la réduisent en cendre, et ceci dans les trois grands bassins forestiers encore existant, en Amazonie mais aussi en Afrique et en Asie du Sud-Est. Dans cette dernière région, c’est évidemment la culture du palmier à huile qui constitue la principale cause de disparition des derniers lambeaux de forêt primaire, en Indonésie mais aussi en Malaisie, en Thaïlande, au Cambodge, au Laos ou encore au Vietnam. En 20 ans, ce sont pas moins de 25 millions d’hectares de forêt tropicale qui ont ainsi été rasés dans la seule Indonésie, soit davantage que la superficie de tout le Royaume Uni !

BNP Paribs en tête des banques françaises qui continuent à financer la déforestation (photo © P Cruciatti / Shutterstock / Info Durable)

Et l’Afrique n’est pas en reste avec notamment une extension spectaculaire des plantations d’hévéas destinées à produire du caoutchouc en lieu et place de la forêt tropicale, grâce à des financement issus pour l’essentiel de banques chinoises. Mais les banques françaises sont loin d’être exemplaires en la matière puisque selon cette étude, le principal groupe bancaire français, BNP Paribas se classe à la sixième place mondiale des banques qui ont le plus investi des des activités industrielles et agricoles ayant un impact direct sur la déforestations de ces trois grands bassins forestiers menacés.

Sur la période étudiée, BNP aurait ainsi accordé pas moins de 4,9 milliards de dollars de crédits dans ces trois régions du globe et investi pour 36 millions de dollars dans des sociétés impliquées directement dans la déforestation. Cette même banque s’était d’ailleurs fait épinglé par une autre ONG, Global Witness, pour avoir coordonné en juillet 2019 une émission d’obligations à hauteur de 500 millions de dollars en faveur de Marfrig, le géant brésilien de la viande bovine.

Natixis, bien placé dans la course au financement de la déforestation… (photo © François Mori / AP / SIPA / 20 minutes)

Et les autres banques françaises ne sont pas en reste, à l’image du Crédit agricole qui a investi à hauteur de 127 millions de dollars principalement pour la production de pâte à papier et qui est également le principal soutien financier de la société Halcyon Agri, une entreprise qui exploite une plantation de caoutchouc au Cameroun sur des terres ayant fait l’objet de déforestation dans le passé. Quant au groupe BPCE (Banque populaire, Caisse d’épargne, Natixis…), il se distingue lui aussi puisque la banque d’investissement Natixis a apporté un montant considérable, à hauteur de 50 millions de dollars, pour une facilité de crédit renouvelable de trois ans destinée à Olam International, une entreprise qui, depuis 2012, a déboisé pas moins de 20 000 hectares de forêts au Gabon.

Plantations de palmiers à huile au Gabon en 2014 par le géant singapourien de l’agroalimentaire OLAM (photo © AFP / The Straits Times)

Ces pratiques bancaires sont d’autant plus inquiétantes qu’une loi française sur le devoir de vigilance a été adoptée le 27 mars 2017, obligeant les sociétés à identifier et à prévenir toute atteinte aux droits humains et à l’environnement résultant de leurs activités et de celles des sociétés qu’elles contrôlent, ainsi que des activités de leurs filiales, sous-traitants et fournisseurs. Une mesure que certains de nos grands établissements bancaires semblent avoir quelque peu oublié, sans doute emportés dans leur enthousiasme à participer ainsi au financement de cette grande activité lucrative du moment qui consiste à faire brûler les derniers arpents de forêt tropicale pour y implanter les champs de soja et les élevages bovins destinés à envahir les rayons boucherie de nos grandes surfaces, accélérant ainsi la disparition de la filière d’élevage française : une belle œuvre progressiste assurément et qui fait honneur au génie français de la finance…

L. V.

Marseille : des plongeurs qui comptent

16 septembre 2020

En ces temps de pandémie virale où certains rechignent à porter le masque alors qu’il est désormais obligatoire dans tous les espaces publics de Marseille, s’il est des Marseillais pour lequel le port du masque ne pose aucun problème, ce sont bien les plongeurs. Et tout particulièrement cette petite centaine de plongeurs bénévoles et passionnés qui viennent de participer à l’opération « Des espèces qui comptent ». Une action scientifique participative, organisée en lien avec la Fédération française d’études et de sports sous-marins, qui fait appel aux bonnes volontés et se déroule chaque année, depuis plus de 15 ans, sur le littoral marseillais, désormais dans le cœur du Parc national des Calanques.

Opération Des espèces qui comptent en 2018 (photo © Georges Robert / La Provence)

Pour cette 17e édition qui s’est déroulée samedi 5 septembre 2020 autour de l’archipel du Riou, mobilisant 95 participants répartis sur une dizaine de bateaux, les cibles visées étaient les trois espèces marqueurs, toutes protégées et emblématiques du littoral méditerranéen, à savoir le corb, le mérou brun et la grande nacre. Les deux premiers sont des poissons prédateurs emblématiques des eaux méditerranéennes.

Affiche pour la 13e édition de l‘opération en 2016 (source © Plongez)

Le corb est un poisson brun avec des reflets métalliques, de 30 à 40 cm, qu’on rencontre en petits bancs toujours près des rochers, et dont les populations ont diminué de 70 % en l’espace de 25 ans dans l’est de la Méditerranée, sous l’effet de la pêche commerciale. Le mérou brun est spectaculaire par sa tête massive et ses yeux proéminent mais surtout par sa taille qui peut atteindre jusqu’à 1,40 m et sa longévité puisque certains individus peuvent vivre jusqu’à 50 ans. Il fréquent plutôt les fonds rocheux accidentés avec de grottes ou des anfractuosité où il peut se camoufler.

Quant à la grande nacre, parfois appelée « jambonneau hérissé », c’est un coquillage bivalve de couleur rougeâtre, fiché verticalement dans les fonds sableux d’herbiers à posidonies et dont la taille peut atteindre 1 m de long. Protégée en France depuis 1992, cette espèce a été presque entièrement décimée par les effets combinés de la pollution des eaux, de la réduction des herbiers saccagés par le chalutage et les ancrages de bateaux, mais aussi par la pêche de plongeurs avides de rapporter une trouvaille originale.

Lors de la dernière édition de cette opération, en octobre 2019, seules deux grandes nacres dont une morte avaient pu être recensées, confirmant que cette espèce est en grand danger, soumise de plus aux attaques d’un parasite apparu sur les rivages espagnols en 2016 et qui fait des ravages depuis. Heureusement, selon le biologiste Nardo Vicente, il semblerait que les nacres présentes dans les étangs littoraux comme celui de Thau soient pour l’instant préservées de ces attaques parasitaires.

Grande nacre (source © FFESSM Corse)

Cette année, les enjeux de cette action d’observation scientifique participative étaient particuliers puisque les fonds marins prospectés, autour des îles du Frioul, avaient pu bénéficier d’une accalmie pendant toute la période de confinement généralisé entre mi-mars et début juillet, sans compter que le procès retentissant à l’encontre des braconniers qui pillaient ouvertement ces fonds marins à grande échelle et depuis des années, avait pu avoir aussi un effet dissuasif et calmé les ardeurs de certains plongeurs peu scrupuleux.

Les scientifiques espéraient que cette période de relative quiétude, assez inhabituelle dans un littoral aussi urbanisé et fréquenté, avait pu permettre à la faune marine de prospérer davantage. Mais ils redoutaient aussi les effets de la fréquentation exceptionnelle qu’a connue le littoral marseillais à l’occasion de cet été post-déconfinement. Entre le 15 juin et le 1er septembre, ce sont en effet pas moins de 3,5 millions de personnes qui se sont entassés sur les plages et les criques du secteur, un chiffre supérieur de 60 % à celui enregistré habituellement. Une bonne nouvelle pour les hôteliers et les restaurateurs marseillais, mais une catastrophe pour ceux qui ont eu à endiguer ce flot totalement inédit, en particulier sur les chemins du massif des calanques et dans les criques elles-mêmes, totalement prises d’assaut par une population venue faire la fête, bronzer et se baigner sans trop se soucier des impacts de sa présence dans un milieu naturel vulnérable.

Mais tout compte fait, les résultats des observations 2020 sont plutôt encourageants avec 217 mérous observés et 51 corbs. Les premiers sont en nombre comparable à ceux dénombrés en 2018, 2019 ayant été une année atypique avec un nombre de sites plus réduit. Les corbs eux semblent en nette augmentation et confirment une tendance déjà amorcée en 2019. Les plongeurs bénévoles ont aussi compté de l’ordre de 300 barracuda, une autre espèce endémique de Méditerranée et même 2 sars tambours, devenus extrêmement rares dans la zone.

Des observations précieuses qui alimenteront aussi les projets de recherche engagés pour mieux suivre les évolutions du milieu marin méditerranéen confronté au changement climatique global. C’est le cas en particulier du projet européen MPA Engage, lancé début 2020 pour 3 ans, qui vise l’adaptation des aires marines protégées, et auquel participe le Parc national des Calanques. Les enjeux sont particulièrement importants pour une mer fermée comme la Méditerranée dont les eaux se réchauffent 20 % plus vite que celles des autres océans. Une évolution aussi rapide des conditions du milieu naturel risque de se traduire par des bouleversement pour les espèces endémiques soumises notamment à des attaques parasitaires inédites ou à l’arrivée de populations invasives concurrentes.

Certaines espèces des eaux tropicales comme la rascasse volante ou le poisson-lapin, qui broute les prairies d’algues et de posidonies, sont déjà présentes en Méditerranée orientale après avoir franchi le Canal de Suez, et pourraient demain faire leur apparition sur nos côtes marseillaises. L’adaptation des colonies de corail rouge et de gorgones, est aussi un sujet d’étude et, là encore, des plongeurs citoyens sont mis à contribution pour observer ces populations et leur capacités d’adaptation en cas de transplantation, au sein cette fois de l’association Septentrion environnement.

La science participative a décidément de beaux jours devant elle et permettra peut-être de réconcilier les citoyens avec les chercheurs, pour le plus grand bien de la planète !

L. V.

Éthiopie : une Renaissance tumultueuse

14 septembre 2020

Palmeraies et champs dans la vallée du Nil (source © Voyages)

Dans l’antiquité égyptienne, le Nil, deuxième plus long fleuve du Monde après l’Amazone, était considéré comme une divinité nourricière, source d’eau et de vie. Ses crues annuelles déposaient un limon fertile, la fameuse « terre noire » qui a donné son nom de Kemet à l’Égypte antique, ce long ruban vert cultivé intensivement depuis des temps immémoriaux au cœur d’une région quasi désertique.

Depuis, les hommes ont appris à maîtriser les flots majestueux qui sont issus de la rencontre du Nil blanc et du Nil bleu, lesquels se rejoignent à Khartoum, au Soudan, avant d’entamer leur longue traversée du désert égyptien jusqu’à leur embouchure en mer Méditerranée via un immense delta. Le Nil Blanc prend sa source dans le lac Victoria, le plus grand lac d’Afrique, aux confins de l’Ouganda, du Kenya et de la Tanzanie, tandis que le Nil bleu est issu du lac Tana qui s’étend sur les hauts plateaux du nord de l’Éthiopie.

Les chutes du Nil bleu sur les hauts plateaux éthiopiens, à Tis Abay (photo © Pascal Maitre / Paris Match)

Un tel fleuve, dont les eaux constituent une ressource stratégique et vitale dans ces contrées, ne peut que faire l’objet de convoitises et de rivalités. Les puissances coloniales s’étaient déjà déchirées à son sujet à la fin du XIXe siècle et il s’en est fallu d’un cheveu que les Britanniques ne mettent en œuvre le plan diabolique qu’ils avaient conçu lors de la crise du canal de Suez, en représailles contre l’Égypte de Nasser, prévoyant ni plus ni moins que l’assèchement du fleuve à partir du barrage des chutes d’Owen en Ouganda.

Carte de localisation du barrage de la Renaissance sur le Nil bleu (source © Notre Planète Info)

Un accord signé en 1959 entre l’Égypte et le Soudan a permis à ces deux pays de se partager plus des trois-quart des ressources en eau disponibles, sans trop se préoccuper des besoins des huit autres pays riverains situés plus en amont du bassin versant. Une répartition basée sur des considérations historiques mais qui a été progressivement remise en cause à partir de 1999 au sein de la Nile Basin Initiative, aboutissant en 2010 et malgré l’opposition catégorique de l’Égypte et du Soudan, à un nouveau traité autorisant des projets d’irrigation et d’hydroélectricité, confirmant s’il en était besoin à quel point il est délicat de se partager une ressource lorsqu’elle est aussi rare que vitale.

Dès 2011, l’Éthiopie pose donc la première pierre d’un gigantesque barrage sur le Nil bleu, à 15 km seulement de la frontière avec le Soudan, dans la région de Benishangul-Gumuz, sur un site que les Américains avaient déjà repéré et étudié à la fin des années 1950. D’abord étudié sous le nom de « projet X », puis dénommé « Barrage du Millénaire », l’ouvrage est devenu depuis le « Grand barrage de la Renaissance éthiopienne » et n’a plus rien à voir avec le projet d’origine.

Il s’agit d’un barrage poids réalisé en béton compacté au rouleau, de 155 m de hauteur et 1780 m de longueur, délimitant une retenue de 74 millions de m³, soit presque l’équivalent du lac Léman et plus de la moitié du lac Nasser qui s’étend en amont du haut barrage d’Assouan. Conçu avant tout pour développer l’agriculture irriguée en Éthiopie qui en est quasi dépourvue, mais surtout pour produire de l’électricité, le projet a beaucoup évolué depuis ses débuts. La puissance électrique installée sera finalement de 6450 MW, trois fois plus que celui d’Assouan, ce qui en fait le plus gros barrage hydroélectrique d’Afrique et l’un des plus importants du monde.

Vue aérienne du chantier en avril 2017 (source capture écran video / studio Piatrangeli / Notre Planète Info)

La Banque mondiale ayant refusé de financer le projet, faute d’étude d’impact et d’entente préalable avec les pays riverains, le gouvernement éthiopien a décidé de faire cavalier seul. Il a appelé chaque citoyen à y contribuer financièrement via des souscriptions volontaires et une baisse généralisée des salaires de tous les fonctionnaires, transformant ce projet en un élément de fierté nationale. Ce sont néanmoins les banques chinoises qui financent les turbines et les équipements électriques, une bonne affaire pour Alstom qui doit fournir 8 des 16 turbines Francis de 350 MW chacune. Pour ce pays émergent, dont la moitié des habitants n’a pas accès à l’électricité alors que son taux de croissance est de l’ordre de 8 %, cet investissement considérable va coûter près de 15 % du PIB. Mais il va aussi permettre d’exporter des quantités importantes d’électricité vers les pays voisins, dont le Soudan et Djibouti, ce qui devrait générer des rentrées d’argent non négligeables pour ce pays déjà gros exportateur d’or et de café.

C’est sans doute la raison pour laquelle l’Éthiopie n’a pas hésité à financer seul cet énorme projet, chiffré à 4,8 milliards de dollars, et à en confier la réalisation à la société italienne Salini Impreglio, déjà maître d’œuvre des études de conception, sans même passer par un appel d’offre. L’ouvrage lui-même a été surdimensionné afin de produire le maximum d’électricité pendant les 3 mois de crue, au risque que la moitié des turbines installées ne servent à rien le reste de l’année lorsque le débit du fleuve est trop bas, ce qui est assez inhabituel dans le dimensionnement de ce type d’ouvrage.

En mai 2013, le cours du Nil bleu a été détourné pour permettre la poursuite des travaux alors que le chantier était déjà bien avancé avec déjà plus de 4 millions de m³ de béton coulé, soit 40 % du volume total à prévoir. Mais en 2018, les tensions avec le puissant voisin égyptien étaient devenues telles, avec des menaces de conflit armé à peine voilées, que le chantier a dû s’interrompre pour tenter de renouer le fil des négociations.

Tensions autour du partage des eaux du Nil, déjà du temps d’Hosni Moubarak, président de l’Égypte jusqu’en 2011 (dessin de Nayer, Soudan / Cartoon Movement / Courrier international)

En 2019, les discussions sont dans l’impasse car l’Égypte craint que le remplissage du barrage ne vienne assécher son approvisionnement en eau alors que plus de 80 % du flux du Nil en période de crue provient du Nil bleu. Après avoir tenté en vain de demander un arbitrage de la part de la Banque mondiale, les autorités égyptiennes proposent de se tourner vers les États-Unis comme médiateur, mais l’Éthiopie finit par calquer la porte, agacée par le positionnement très orienté des Américains.

Début juin 2020, alors que la saison des pluies s’installe, les Éthiopiens commencent à remplir le lac de retenue derrière le barrage, avec comme objectif de tester le fonctionnement des deux premières turbines les plus basses. Du coup, l’Égypte en appelle carrément au Conseil de sécurité de l’ONU. L’ Éthiopie de son côté propose la médiation de l’organisation de l’unité africaine (UA), dont le président est le Sud-Africain Cyril Ramaphosa et depuis, les négociations semblent aller grand train, ce qui représente un beau succès diplomatique pour cette organisation panafricaine souvent décriée.

Photographie aérienne prise le 21 juillet 2020 qui montre la mise en eau du Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne (source © AFP / Le Monde)

Les pluies ayant été abondantes, le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a pu annoncer dès le 22 juillet 2020, que la cote de remplissage qui avait été fixée pour cette première phase de test était désormais atteinte, déclenchant aussitôt un tonnerre de protestations côté égyptien. Pour l’instant, seuls 4,9 milliards de m³ sont ainsi stockés en amont de l’ouvrage mais la cote atteinte est suffisante pour permettre de tester les deux premières turbines et commencer à produire de l’électricité avant la fin de l’année. Un beau succès pour l’Éthiopie qui espère remplir totalement la retenue en l’espace de 7 ans, même si les tensions diplomatiques avec les pays riverains sont loin d’être apaisées et si de nombreuses interrogations demeurent quant aux impacts écologiques mais aussi hydrologiques et socio-économique d’un ouvrage aussi gigantesque et réalisé avec aussi peu de concertation. L’avenir dira si cette ouvrage est bien celui de la Renaissance éthiopienne ou une nouvelle source de catastrophe…

L. V.

Ultracrepidarianiste toi-même !

12 septembre 2020

Bon, le terme n’est pas encore franchement entré dans la langue courante et fleure bon le pédantisme. Pas si facile de glisser dans la conversation courante ce mot à rallonge qu’est l’ultracrepidarianisme. Même les joueurs les plus avertis auront bien du mal à le caser sur une grille de scrabble avec leur sept malheureuses lettres. On entendra plus fréquemment une cagole marseillaise traiter son vis-à-vis de « bouffon », mais tout compte fait, l’esprit n’est pas si différent, et elle aura nettement plus de chance de se faire comprendre de son interlocuteur…

Portrait de l’essayiste britannique William Hazlitt (source © Wikipédia)

A en croire Wikipedia, la version anglaise du terme, ultracrepidarian, aurait été utilisée pour la première fois en 1819 par le critique littéraire britannique William Hazlitt, en référence à la locution latine quelque peu tombée en désuétude depuis : « Sutor, ne ultra crepidam », autrement dit : « Cordonnier, tiens-t’en à la sandale ». Une expression un peu énigmatique mais qui renvoie à une anecdote savoureuse rapportée par Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle. Il y raconte comment le peintre grec Apelle de Cos s’est retrouvé interpellé par un cordonnier signalant qu’il avait fait une erreur dans la représentation d’une sandale, ce que le peintre corrigea aussitôt. Encouragé, le cordonnier se permit alors de critiquer d’autres éléments de la fresque, ce à quoi le peintre vexé répondit vertement « ne supra crepidam sutor judicaret », ce qu’on pourrait traduire par « un cordonnier ne devrait pas donner son avis au delà de la sandale », à l’origine de la locution latine que le bon sens paysan a transcrit de manière tout aussi imagé par : « chacun son métier et les vaches seront bien gardées ».

Alexandre le Grand et Campaspe dans l’atelier du peintre Apelle, tableau peint vers 1740 par Giambattista Tiepolo (source © Getty Center, Los Angeles)

Toujours est-il que l’actualité médiatique et le développement des réseaux sociaux n’arrêtent pas de remettre au goût du jour cette maxime antique. C’est ainsi que le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein consacrait justement sa chronique, le 3 septembre dernier, sur le média en ligne Brut, à cette notion d’ultracrepidarianisme, qui, selon lui, se répand fortement grâce au développement des réseaux sociaux et encore plus à l’occasion des débats scientifiques comme ceux qui agitent la société depuis le début de la crise sanitaire du Covid-19.

« Alors que le confinement avait commencé depuis quelques jours », témoigne ainsi le philosophe, « je voyais des tweets écrits par des personnalités politiques, parfois de très haut rang, qui commençaient par : “Je ne suis pas médecin, mais je pense…” etc. Et, après cette déclaration honnête d’incompétence, s’ensuivaient des injonctions sur ce qu’il fallait faire ou penser à propos de tel ou tel traitement au tout début de l’épidémie. Et ça m’avait étonné qu’on puisse avoir autant d’assurance alors même qu’on vient de déclarer qu’on est incompétent »…

Le philosophe des sciences Étienne Klein (source © France Inter)

Affirmer une opinion sur un sujet auquel on ne connaît pas grand-chose relève de l’activité quotidienne et de l’art même de la conversation entre amis. Il n’en reste pas moins que quand cette affirmation provient de quelqu’un qui fait autorité et qui possède une grande notoriété du fait de ses engagements politiques, de ses exploits sportifs ou de ses succès artistiques ou littéraires, la parole n’a pas le même impact et ses répercussions peuvent même faire des ravages si la personne en question se permet de dire n’importe quoi. Les saillies d’un Jair Bolsonaro ou d’un Donald Trump à l’occasion de cette crise sanitaire en sont de bons exemple, mais de nombreuses personnalités françaises se sont aussi récemment illustrées dans cet exercice…

En poussant le raisonnement, Étienne Klein met justement en avant la prudence qui, par contraste, caractérise généralement la compétence véritable. Un expert scientifique qui connaît parfaitement son sujet mettra justement un point d’honneur à exprimer ses doutes et les lacunes de connaissances ou les points qui restent à établir, tout en sachant définir de manière très précise ce qui relève de la certitude et ce qui reste à démontrer ou à déterminer.

Et force est de constater que ce qui semble évident pour le commun des mortels n’est pas forcément aussi simple qu’il n’y paraît pour qui s’astreint à approfondir le sujet. On se heurte alors rapidement, surtout en matière de risque, qu’il soit sanitaire, naturel, technologique et de tout autre nature à la notion d’incertitude. Comment définir des politiques publiques adaptées, qui soient à la fois efficaces mais aussi acceptables par la société, lorsque l’on ne connaît pas avec certitude l’ampleur du risque et encore moins l’effet des mesures qui sont envisagées ?

Même les sommités scientifiques peuvent être tentées par un peu d’ultracrepidarianisme (dessin signé Antoine Chéreau / source © Urtikan)

Dans son dernier ouvrage publié en juillet 2020, Le goût du vrai, Étienne Klein cite l’exemple d’une vérité scientifique parfaitement contre-intuitive qui explique justement pourquoi le citoyen lambda mais aussi l’homme politique en vue se laisse parfois aller à des affirmations péremptoires qui lui paraissent être basées sur le bon sens même, alors qu’elles relèvent en réalité d’une erreur d’analyse.

Ainsi qu’il l’expose dans un texte accessible sur le site Les mardis de la philo, « Imaginons que dans une population donnée apparaisse une nouvelle maladie, qui affecte une personne sur mille. Les symptômes de cette pathologie n’étant ni visibles ni ressentis, nul ne sait dire qui est malade et qui ne l’est pas. Mais les chercheurs s’activent et finissent par mettre au point un test de dépistage dont l’efficacité est de 95 %. Cela signifie que sur cent personnes positives à ce test, en moyenne quatre-vingt-quinze sont effectivement malades et cinq sont ce qu’on appelle des «faux positifs» (c’est-à-dire sont positifs au test sans être malades). Soit maintenant une personne qui se révèle positive au test : quelle est la probabilité qu’elle soit malade? Si vous réalisez un sondage dans votre entourage, vous constaterez que la proportion de ceux qui répondent «95 %» à cette question est très élevée. Or, la bonne réponse est… seulement de 2 % ! 

Test de dépistage du Covi-19 à Provins : toute ressemblance avec la situation imaginée serait bien entendu purement fortuite… (photo © Arnaud Journois / Le Parisien)

Autrement dit, une personne positive au test a quatre-vingt-dix-huit chances sur cent de ne pas être malade ! Ce résultat violemment contre-intuitif s’obtient à l’issue d’un raisonnement qui est pourtant simple : si l’on applique le test de dépistage à mille personnes, en moyenne 5 % d’entre elles – c’est-à-dire cinquante – seront des faux positifs, alors qu’une seule parmi elles est vraiment malade. La proportion de malades parmi les personnes positives au test sera donc bien égale à un cinquantième, soit 2%. Conclusion : pour le cas de figure ici envisagé (qui ne correspond pas, je le précise, à la situation actuelle), il apparaît qu’un test efficace à 95 %, ce qui semble être un bon score, en réalité ne sert à rien, contrairement à ce que notre cerveau tend à croire spontanément. Preuve que ce dernier peut être victime, ici ou ailleurs, de biais cognitifs. Preuve également que la science ne se confond ni avec la déclinaison en roue libre de l’intuition, qu’elle prend souvent à contre-pied, ni avec le fameux « bon sens », qu’elle contredit presque toujours ».

Une réflexion à méditer et à garder en mémoire lorsque l’on assiste aux débats pseudo-scientifiques qui fleurissent de nos jours sur les médias de toutes sortes…

L. V.

En 1867 déjà, un effondrement rue d’Aubagne

7 septembre 2020

A Marseille, chacun se souvient avec effroi de cette date sinistre du 5 novembre 2018 au matin, lorsque deux immeubles anciens de la rue d’Aubagne, dans le quartier de Noailles, en plein centre-ville, se sont brusquement effondrés, ensevelissant sous leurs décombres huit des occupants du n°65. L’émoi engendré par cette catastrophe a été tel que tous les médias nationaux ont immédiatement braqué leurs projecteurs sur ces quartiers paupérisés du centre-ville de Marseille.

Après les effondrements de la rue d’Aubagne en novembre 2018 (photo © Loïc Aedo / Le Moniteur)

Là où des familles vulnérables et souvent désargentées louent à prix d’or des appartements dégradés dans des immeubles mal entretenus. Là où les eaux s’infiltrent à travers la toiture, où les planchers s’affaissent, où les murs s’auréolent du fait de canalisation fuyardes, où les fils électriques pendouillent dans la montée d’escalier, où les fissures s’ouvrent un peu partout, où l’air s’engouffre autour des fenêtres mal ajustées et où les balcons menacent parfois de se détacher…

Les n°63, 65 et 67 rue d’Aubagne avant leur effondrement, des « trois fenêtres marseillais » dégradés (source © Google Street View)

Ces immeubles traditionnels du centre-ville, ces fameux « trois fenêtres marseillais » qui représenteraient de l’ordre de 20 % du bâti dans certains quartiers, correspondent pourtant à un habitat particulièrement adapté au contexte local et qui date souvent de plusieurs siècles, généralisé à partir des années 1850 pour organiser l’urbanisation sous forme de parcelles équitables d’environ 7 m de largeur sur rue et une trentaine de mètres de profondeur, cour ou jardin compris. Les appartements sont traditionnellement traversant, orientés nord-sud, avec un seul appartement par niveau, les chambres disposées côté rue et la cuisine côté cour, ce qui facilite la ventilation naturelle de ces logements.

Les murs porteurs de ces immeubles sont perpendiculaires à la voirie et généralement mitoyens. Ils sont reliés par des poutres et des pannes de 7 m qui déterminent donc la largeur des façades, lesquelles ne sont pas porteuses et constituées d’un remplissage de matériaux hétéroclites. Les cages d’escalier sont accrochées à ces mêmes poutres de liaison et généralement éclairées par des puits de lumière sous forme de verrières. Les cloisons sont en simples briques minces et les planchers sont en bois d’enfustage recouvert de mortier et de tomettes tandis que les plafonds sont un conglomérat de plâtre fixé sur des canisses.

Force est de constater que cette architecture locale, parfaitement adaptée aux conditions climatiques et au mode de vie de l’époque, et qui a globalement bien résisté aux assauts du temps, présente néanmoins des faiblesses lorsque les bâtiments souffrent d’un manque d’entretien voire d’un mode d’occupation mal adapté. Les dégâts des eaux en particulier y font des ravages. Depuis qu’on y a installé des salles d’eau dans chaque logement, il suffit en effet d’une absence de joint autour d’une baignoire pour que l’eau qui s’infiltre fasse pourrir les planchers qui finissent par s’effondrer, surtout si on les a surchargé en ajoutant quelques couches de carrelage successifs pour masquer les tommettes d’origine… Les infiltrations d’eau au pied des immeubles, du fait de canalisations fuyardes ou de descentes de toitures endommagées, sont également redoutables pour la stabilité des murs porteurs mitoyens, surtout si la charge évolue différemment de part et d’autre, au gré de la vie des immeubles voisins.

Plafond endommagé dans un immeuble marseillais de la rue Thubaneau (source © Marsactu)

Pour ce qui est du 63 et du 65 de la rue d’Aubagne qui se sont effondrés brusquement le 5 novembre 2018, après bien des signes précurseurs dont les enquêtes en cours devront déterminer s’ils ont été suffisamment pris en compte par les différents protagonistes, tous ces éléments ont joué un rôle et les infiltrations d’eau dans le n°63 alors sous arrêté de péril et inoccupé ont très certainement contribué à sa fragilisation.

Mais l’Histoire nous rappelle que les trois fenêtres marseillais ne sont pas les seules structures qui présentent localement des faiblesses. En 1822, la municipalité marseillaise lançait dans ce secteur de Notre-Dame du Mont un projet ambitieux consistant à percer une nouvelle avenue pour relier le boulevard Baille à la Canebière. Une première voie avait été ouverte dès 1789 dans la partie sud, près de la place Castellane, sur des terrains appartenant à un certain Lieutaud, fils d’un riche mercier marseillais et qui s’était retrouvé à la tête de la Garde nationale de Marseille pendant la Révolution.

Vue du Cours Lieutaud en contrebas de la rue d’Aubagne (photo d’archives © La Provence)

C’est donc le nom de cet homme qui fut donné à cette nouvelle avenue de 19 m de largeur, qui, jusqu’en 1864 s’arrêtait au niveau du boulevard Louis Salvator. Il faut dire qu’à l’époque les normes en matière d’infrastructures routières étaient déjà draconiennes et que les ingénieurs des Ponts et Chaussées exigent que la nouvelle avenue ne présente pas une pente supérieure à 2 %, afin qu’elle puisse être empruntée aisément par les lourds chariots de marchandises tirés par des chevaux,. L’objectif était en effet que cette nouvelle voie permette de désengorger la circulation devenue infernale dans la rue de Rome parallèle. Il fallait donc raboter la butte de Notre-Dame du Mont et faire passer le nouveau boulevard en tranchée sous la rue d’Aubagne et la rue Estelle.

Les travaux de terrassement nécessaires au percement de cette nouvelle avenue s’accompagnent donc de la réalisation d’un pont destiné à rétablir la continuité de la rue d’Aubagne au dessus du nouveau cours Lieutaud. En cette seconde moitié du XIXe siècle, la mode est au béton, matériau moderne par excellence et à l’origine d’une architecture qui passe du stade artisanal à l’échelle industrielle. Si la fabrication contrôlée de la chaux hydraulique date déjà de 1818, mise eu point par l’ingénieur Louis Vicat, l’utilisation du béton en architecture commence tout juste à s’imposer, sous l’influence notamment de l’industriel lyonnais François Coignet qui construit en 1853 sa maison de Saint-Denis en béton banché et dont le fils sera l’un des précurseur du béton armé et du béton précontraint. L’idée d’insérer des armatures et treillis métalliques dans du béton est à cette époque encore très innovante. C’est le jardinier Joseph-Louis Lambot qui le premier, se hasarda en 1845 à réaliser des pots de fleurs en renforçant le mortier de ciment avec du fil de fer. Brevetée en 1855 sous le nom de ferciment son invention était initialement destinée plutôt à la construction de caisses pour l’horticulture et de coques de navire mais c’est finalement en architecture que l’innovation connut ses plus grands succès.

Effondrement du pont de la rue d’Aubagne en 1867 (gravure d’archive source © Tourisme Marseille)

Un premier ponceau en béton (non armé) avait été édifié dès 1836 sur un ruisseau du Tarn-et-Garonne par l’architecte François-Martin Lebrun, lequel a finalement obtenu l’autorisation de tester sa technique (à ses frais) pour la réalisation d’un pont monolithe à Grisolles, sur le canal latéral à la Garonne. Achevée en septembre 1840, l’arche du pont, dont l’ouverture est de 12 m, reste supportée par son cintre en briques jusqu’en janvier 1841 mais reste intacte lorsque celle-ci est finalement démolie, ce qui vaudra à son concepteur les félicitations de l’Académie des Sciences.

C’est donc sur cette lancée qu’est construit à partir de 1865 le premier pont en béton armé pour permettre le franchissement du cours Lieutaud par la rue d’Aubagne désormais en surplomb. Mais sur ce chantier, les maîtres d’œuvre n’ont pas eu la patience d’attendre et lorsqu’ils procèdent au décoffrage de la voûte, le 5 juillet 1867, l’édifice s’effondre, entraînant la mort de cinq ouvriers.

Un poids-lourd renversé après avoir heurté le pont du cours Lieutaud le 24 juillet 2013 (photo © Patrick Nosetto / La Provence)

Après ce premier drame de la rue d’Aubagne, il est sagement décidé de s’en remettre à une technique plus éprouvée et de reconstruire l’ouvrage en charpente métallique. Ce sera fait dès 1869 sous forme de quatre arches métalliques jumelées de 37 m de portée. Un ouvrage qui est toujours en place mais qui ne compte plus le nombre de camions qui se sont encastrés sous son tablier, y compris un convoi de missiles nucléaires. Élargi en 1955 à 2 fois deux voies, après qu’on eut tronçonné les platanes qui le bordaient, le cours Lieutaud est en effet devenu un des principaux axes routiers de pénétration de la ville mais les travaux de requalification qui sont en cours vont peut-être enfin permettre de lui redonner un aspect urbain plus apaisé…

L. V.

Fréjus : un nouveau débarquement en Provence

5 septembre 2020

Timbre commémoratif (source © Histoire de)

Le débarquement de Provence fait d’ores et déjà parti de l’Histoire. Dans la nuit du 14 au 15 août 1944, une armada de 2200 navires, dont 880 vaisseaux de guerre anglo-américains et 34 bateaux de la marine française, débarquent des troupes alliées sur les côtes varoises. Prévue initialement en même temps que le débarquement de Normandie, l’opération avait été retardée car Winston Churchill y était opposé, préférant une percée sur le front d’Italie vers les Balkans afin de prendre en tenailles l’armée allemande et arriver à Berlin avant l’Armée rouge.

Mais Charles de Gaulle, qui visait avant tout la libération du territoire national, avait réussi à convaincre les Américains de l’opportunité de ce débarquement en Provence, qui s’est donc déroulé un peu plus de deux mois après le déclenchement de l’opération Overlord sur les côtes normandes, alors que les alliés venaient de s’emparer d’Argentan et de parvenir à traverser la Loire mais se heurtaient encore à une farouche résistance allemande notamment à Saint-Malo.

Débarquement de Provence près de Fréjus en août 1944 (photo d’archive / source © TV 83)

Programmé sous le nom de code Anvil (enclume) puis rebaptisé Dragoon par Churchill qui assiste au lancement de l’opération à bord d’un destroyer, le débarquement des troupes se répartit sur trois secteurs de Cavalaire jusqu’à Saint-Raphaël. Des commandos français sont quant à eux débarqués sur les flancs est (à Miramar) et ouest (de part et d’autre du Cap Nègre) pour empêcher l’arrivée des renforts allemands, tandis qu’un parachutage massif a lieu entre Le Muy et La Motte.

Ce débarquement a connu un succès remarquable, aidé par le fait que l’armée allemande avait été bien dégarnie sur ce secteur, occupée qu’elle était à freiner l’avancée des troupes alliées en Normandie mais aussi en Italie où les Américains venaient de s’emparer de Florence, tandis que l’armée russe progressait rapidement dans les pays baltes. Dès le 19 août, les villes de Digne et de Sisteron sont libérées et les alliés poursuivent leur progression rapide à travers les Alpes, jusqu’à Grenoble qui est reprise dès le 22 août.

Défilé célébrant la libération de Marseille, sur le Vieux Port le 29 août 1944 (photo © Julia Pirotte / Réseau Canopé)

En Provence, l’avancée est rapide également et le 20 août, les premiers combattants alliés pénètrent dans Toulon qui sera entièrement reprise le 26 août. A Marseille où les FFI de la Résistance intérieure ont lancé l’insurrection dès le 21 août mais se retrouvent rapidement en grande difficulté, ce sont des régiments de tirailleurs algériens, de tabors marocains et de zouaves qui sauvent la situation en s’emparant d’Aubagne le 22 août puis en progressant vers Marseille où les combats seront acharnés jusqu’au 26 août, en particulier autour de la gare Saint-Charles et de Notre-Dame de la Garde.

La grande plage de sable qui s’étend à l’embouchure de l’Argens et du Reyran, juste en face de la base aéronautique de Fréjus, aménagé en aérodrome depuis 1911, a été l’un des théâtres du débarquement du 15 août 1944. C’est la force Camel, commandée par le général Dahlquist, à la tête de la 36ème division d’infanterie, qui avait pour mission de s’emparer de ce site stratégique.

Tortue caouanne regagnant l’eau après sa ponte sur la plage des Sablettes, dans la nuit du 11 au 12 juillet 2020 (source © Paris Match)

Mais cette même plage a été cette année le théâtre d’un tout autre débarquement, celui d’une tortue caouanne venue y pondre ses œufs… Dans la nuit du 11 au 12 juillet 2020, une tortue marine est en effet sortie des ondes pour débarquer sur la longue plage de sable fin des Esclamandes, qui s’étend entre Fréjus et Saint-Aygulf et y a pondu ses œufs. Un événement d’autant plus remarquable que la veille, vers 1 heure du matin, la même scène s’était déjà produite à moins de 2 km de là, sur la plage des Sablettes, située en plein centre ville de Fréjus, entre la marina de Port-Fréjus et le casino.

Ce sont des policiers municipaux en maraude qui ont assisté, ébahis, à la scène plutôt insolite sur cette plage particulièrement animée et où la vie nocturne n’est pas de tout repos. Nullement impressionnée, la tortue caouanne a lentement marché sur la sable, déblayé un trou avec ses fortes nageoires et a pondu ses œufs qu’elle a soigneusement recouverts avant de repartir vers le large. Des spécialistes ont immédiatement été appelés à la rescousse, parmi lesquels Sidonie Catteau, chef de projet tortue marine à l’association Marineland, également experte du Réseau tortues marines de Méditerranée française (RTMMF).

Site de ponte sur la plage des Sablettes, à Fréjus, protégé contre le vandalisme (photo © Philippe Arnassan / Var Matin)

Un enclos a aussitôt été mis en place autour du site de ponte pour éviter que les plaisanciers ne s’en approchent de trop près et ne viennent piétiner les œufs si fragiles, enfouis sous 20 cm de sable seulement. Aux Esclamandes en revanche, il n’a pas été repéré de ponte alors que cette même plage avait déjà été choisie il y a deux ans comme berceau par une autre tortue marine qui y avait pondu ses 78 œufs le 22 juillet 2016 sous les yeux d’une touriste. Il avait fallu alors attendre 70 jours pour observer les premières éclosions et les œufs avaient dû être sortis du sable et placés en couveuse les 10 derniers jours à cause de la baisse des températures. , 7 œufs avaient ainsi éclos, libérant de petites tortues pressées de regagner le rivage pour se mettre à l’abri des prédateurs.

Après 46 jours d’incubation, les premiers nouveaux nés ont regagné la mer ! (photo © Stéphane Jamme / Association Marineland / France3 Région)

Cette année, il a fallu attendre 46 jours, pendant lesquels les agents municipaux se sont relayés pour surveiller le précieux site de ponte. Mercredi 26 août aux aurores, les premières petites tortues ont pointé le bout de leur museau et se sont extraites du sable en gigotant avant de partir pour une course effrénée vers la mer où elles se sont rapidement coulées dans les flots. En fin de matinée, une dizaine d’autres petites tortues les ont suivies, mettant fin à cet épisode dé débarquement inédit.

Il est fréquent d’observer ce type de scène sur certaines plages de Grèce ou de Turquie mais l’événement reste assez rarissime sur les côtes méditerranéennes françaises et certains se demandent si ces débarquements inopinés de tortues marines ne sont pas une conséquence supplémentaire du réchauffement climatique. Des tortues marines qui n’auront en tout cas pas attendu pour regagner le large, le lancement de l’université d’été du Rassemblement national, prévue à Fréjus, comme ces deux dernières années, ce week-end des 5 et 6 septembre, dans la ville où David Rachline a été réélu dès le premier tour le 15 mars dernier. Marine Le Pen n’aura donc pas eu l’occasion de commenter en direct le comportement de ces tortues marines venues du Sud et surgies de la Méditerranée pour déposer sur le sol français leur progéniture innombrable, mais qui a le bon goût de repartir en courant dès sa naissance vers des contrées plus accueillantes…

L. V.

Accidents de trottinettes : une publication scientifique contestée

28 août 2020

Dessin de Charb, publié dans Charlie Hebdo (source © Ma dose de science)

Qu’est-ce qu’une vérité scientifique ? Vaste débat, digne de faire transpirer plus d’un lycéen à l’occasion de l’épreuve de philosophie du Baccalauréat… La crise sanitaire du Covid-19 aura du moins permis de mettre largement le débat sur la table, à force de voir les plus éminents spécialistes de santé publique s’invectiver quant aux bienfaits supposés d’un traitement à l’hydroxychloroquine contre le coronavirus SARS-CoV-2.

Et chacun, a pu se rendre compte à cette occasion que la vérité scientifique n’est pas si figée que le profane ne l’imagine. En réalité, elle se construit au jour le jour, au fil de l’avancée des recherches, et peut faire l’objet de vigoureuses controverses tant qu’elle n’a pas été dûment prouvée et validée par la communauté scientifique dans son ensemble. C’est d’ailleurs à cela que sont supposé servir les innombrables revues scientifiques internationales qui se sont multipliées ces dernières décennies et qui permettent de diffuser en temps quasi réel les avancées scientifiques du moment et les hypothèses formulées par les équipes scientifiques du monde entier : chacun peut ainsi en prendre connaissance, les confronter avec ses propres résultats, tester par d’autres voies les hypothèses formulées et se prononcer à son tour, faisant ainsi progresser la connaissance scientifique vers un consensus globalement accepté.

Les revues internationales, nouveaux baromètres de la notoriété scientifique des chercheurs (source © Les Echos)

Sauf que, comme tous les domaines, la science n’est pas à l’abri des passions humaines et des dérives mercantiles. On a longtemps reproché au chercheur d’être un rat de laboratoire, préoccupé par des lubies qui n’intéressent personnes et totalement hermétique à la notion de rentabilité. Pour l’obliger à se montrer productif et mesurer son rendement effectif, on n’a rien trouvé de mieux que d’évaluer sa productivité à l’aune du nombre de ses publications scientifiques dans des revues internationales à comité de lecture.

Du coup, on a assisté ces dernières années à une véritable explosion du nombre des publications scientifiques. En 1990, on recensait environ 500 000 articles ainsi publiés annuellement dans le monde, et de l’ordre de 800 000 en 2000. Cinq ans plus tard, en 2015, ce nombre avait déjà grimpé à 1 800 000 publications en un an, et la production ne fait que s’accélérer ! Ce sont chaque jours plus de 5 000 publications scientifiques qui sont ainsi mises en ligne ou éditées, les Chinois étant d’ailleurs désormais en tête du classement des auteurs les plus prolixes.

La course à la publication, l’obsession actuelle des chercheurs… (source © Nexus)

Cette course à la publication, devenue le moteur des carrières scientifiques, a pris une telle parce que les chercheurs sont désormais presque obligés de payer pour pouvoir accéder à ces revues indispensables à la reconnaissance de leur travail par leurs pairs. Le principe de ces revues est en effet de disposer d’un comité de lecture composé de scientifiques reconnus qui prennent le temps de relire soigneusement les papiers qui leur sont soumis, afin d’en vérifier la qualité et dialoguent avec les auteurs jusqu’à ce que le document soit jugé suffisamment fiable, rigoureux et innovant pour justifier sa publication dans la revue.

Un processus efficace mais particulièrement lourd, qui justifie que celui qui soumet un tel article participe aux frais qu’une telle démarche ne manque pas d’occasionner. Avec bien évidemment toutes les dérives que peut engendrer un tel dispositif qui a conduit à voir fleurir dans certains pays un grand nombre de revues scientifiques, pas toujours très regardantes sur la qualité scientifique des projets qui leur sont soumis. Rien qu’en Inde, on recenserait pas moins de 300 éditeurs de revues scientifiques de toute nature !

C’est ainsi que l’obscure revue indienne Asian Journal of Medicine and Health n’a pas hésité à publier mi-juillet 2020 sur son site, un article cosigné par 8 médecins et chercheurs, français pour la plupart et membres du collectif Laissons les médecins prescrire, qui vante les mérites d’un traitement à base d’hydroxychloroquine et d’azithromycine pour soigner les formes les moins graves de Covid-19. Une publication qui a donné l’impression à nombre de praticiens et spécialistes français du sujet que l’éditeur ne s’était montré guère exigeant dans son travail de relecture.

Didier Raoult « avec ou sans qui nous ne serions rien » (photo © Gérard Julien / AFP / L’Express)

Du coup, certains de ces scientifiques ont décidé de soumettre à leur tour une proposition de publication à cette même revue scientifique spécialisée. Contrairement à celle de leurs confrères qui ne faisaient finalement que répéter ce que la professeur Raoult répétait depuis des mois sur tous les plateaux télé, leur contribution était nettement plus novatrice puisqu’elle tendait à démontrer l’efficacité d’un traitement à base d’hydroxychloroquine dans la prévention des accidents de trottinette qui sont en passe de devenir, comme chacun le sait, un véritable fléau en matière de santé publique.

Un angle d’attaque particulièrement original donc, cosigné par par moins de neuf éminents chercheurs de la communauté scientifique internationales, parmi lesquels un certain Didier Lembrouille, du Département de médecine nucléaire compliante de la SFR en Guyane, mais aussi Sylvano Trottinetta du collectif bien connu « Laissons les vendeurs de trottinettes prescrire », Otter F. Hantome, de l’Université de Melon, Manis Javanica, un spécialiste des chauves-souris au Timor oriental, ou encore Némo Macron, domicilié au Palais de l’Élysée à Paris, avec ses maître Emmanuelle et Brigitte.

Némo, le chien d’Emmanuel Macron, l’un des coauteurs de l’étude (source © Voici)

L’étude elle-même, décrite dans la publication, se réfère à une série d’expériences effectuées sur deux groupes de 6 personnes, chargés de descendre en trottinette une forte pente terminée par un mur en briques. Aucun accident à déplorer dans le groupe traité préventivement à l’hydroxychloroquine, sinon un participant décédé avant même de monter sur l’engin. En revanche, deux personnes sont décédées dans le groupe témoin, ce qui démontre, sans conteste possible, l’intérêt évident d’un tel traitement prophylactique.

Les accidents de trottinette, un nouveau fléau de société, dessin de Miss Lilou (source © Blagues et dessins)

Bref, sans même lire le contenu de l’article en détail, il apparaît assez clairement que l’opération a tout d’un canular totalement loufoque. Toute la publication est d’ailleurs un ramassis d’absurdités et de fausses références toutes aussi ineptes l’une que l’autre, les auteurs n’hésitant pas à citer Picsou Magazine comme référence bibliographique, et concluent en évoquant la fine remarque du célèbre scientifique Jean-Claude Dusse : « on ne sait jamais, sur un malentendu, ça peut marcher ».

Et pourtant, transmis le 24 juillet à la prestigieuse revue scientifique indienne, ses auteurs sont avisés six jours plus tard et après avoir versé les 85 dollars exigés, que leur texte va être soumis à un comité de relecture composé de trois scientifiques internationaux, lesquels ne demandent en fin de compte que quelques précisions mineures et totalement annexes, dont le lieu des expérimentations évoquées dans l’article. Ce à quoi, il leur est répondu qu’il s’agit en effet d’un oubli et que l’étude a eu lieu à Montcuq.

Après quelques allers-retours, la publication est définitivement acceptée le 12 août et mise en ligne trois jours plus tard sur le site de le revue médicale indienne, annonçant ainsi dans sa conclusion péremptoire, qu’au vu des résultats énoncés, la combinaison d’hydroxychloroquine et d’azithromycine mérite d’être utilisée massivement pour la prévention des accidents de trottinette partout dans le monde. Une évidence médicale parfaitement intuitive qui semble en effet relever du simple bon sens et qui n’a en tout cas pas soulevé de question de la part du trio de relecteurs chevronnés.

Début de l’article mis en ligne le 15 août 2020 par l’Asian Journal of Medicine and Health (source © Le blog de Michaêl)

Il faudra une campagne massive de messages diffusés par les auteurs de l’article sur les réseaux sociaux à l’occasion du week-end du 15 août pour que la supercherie éclate au grand jour et que la revue médicale indienne se rende compte qu’elle a été quelque peu abusée par une bande de joyeux lurons à l’esprit taquin. La publication est finalement retirée (elle a été sauvegardée par certains et sa lecture est édifiante…) mais Didier Lembrouille et Némo, le chien présidentiel, peuvent se vanter d’avoir clairement démontré que certaines revues scientifiques peu regardantes sont prête à diffuser n’importe quoi. Comme quoi, toute vérité scientifique demande à être examinée avec un minimum d’esprit critique…

L. V.

Le Costa Rica, pionnier de la transition énergétique ?

26 août 2020

Le Costa Rica fait partie de ces pays que bien peu de gens, en dehors de ceux qui ont voyagé en Amérique Centrale, savent placer correctement sur un planisphère… Coincé entre le Nicaragua, au nord, et le Panama au sud, cette mince bande de terre de 200 km seulement de largeur en moyenne qui sépare la mer des Caraïbes de l’océan Pacifique, se caractérise par plus de 1200 km de littoral, cette fameuse « côte riche » telle que Christophe Colomb lui-même l’a appelée lorsqu’il en a abordé le rivage en 1502.

Rivage du Costa Rica, sur la côte Pacifique, parc national marin Ballena (source © Yonder)

Mais les richesses naturelles de ce pays de 5 millions d’habitants, dont la superficie dépasse de peu celle de la Suisse ou des Pays-Bas, ne se sont pas révélées à la hauteur des espoirs de l’explorateur génois. Il a fallu attendre les années 1830 pour que, grâce à la production de café, le pays connaisse une certaine prospérité qui lui a permis d’accéder à l’indépendance effective en 1848.

José Figueres Ferrer, qui rétablit la république au Costa Rica en 1948 et présidé le pays à trois reprises jusqu’en 1974 (source © Sol de Medianoche)

Un siècle plus tard, alors que le pays a été durement touché par les effets de la crise économique de 1929 et que les élections de 1948 ont dû être annulées après qu’un incendie a malencontreusement détruit le bâtiment où étaient entreposés les bulletins de vote, une guerre civile éclate. José Figueres Ferrer, à la tête des Forces armées de libération nationale, prend le pouvoir, fait adopter une constitution démocratique, lutte contre la corruption, accorde au passage le droit de vote aux femmes et aux noirs, et supprime purement et simplement l’armée, tout en conservant une force de maintien de l’ordre d’environ 100 000 hommes.

Surnommé depuis lors « la Suisse de l’Amérique centrale », le Costa Rica a connu depuis cette période une relative stabilité politique, tout en traversant, dans les années 1980, une grave crise économique avec un très fort taux d’endettement. Son économie dépend beaucoup du tourisme, de l’exportation de produits agricoles, dont le café mais aussi la banane, le sucre, le cacao, l’ananas et les fleurs. Elle est boostée depuis une trentaine d’années par l’implantation, dans des zones franches, de multinationales de services et de haute technologie, qui profitent du bon niveau de formation de la population.

Exploitation de café au Costa Rica, Hacienda Espíritu Santo à Naranjo (source © Mandaley)

Les marges budgétaires dégagées par l’absence de forces armées ont permis d’investir massivement dans l’électrification du pays et le développement des aménagements hydrauliques, mais aussi de lancer une politique très volontariste en matière de préservation des ressources naturelles et de production d’énergie renouvelable. Plus de 25 % du territoire national est ainsi occupé par des réserves naturelles et des parcs nationaux, dans un pays qui concentre sur une territoire minuscule 6 % de la biodiversité mondiale et où l’on découvre quelques 160 nouvelles espèces chaque année en moyenne…

Forêt tropicale dans le parc national de Piedras Blancas au Costa Rica (source © Costa Rica Découverte)

Alors que l’élevage avait entraîné une forte déforestation du pays, le Costa Rica s’est lancé, à la fin des années 1980, dans une politique très ambitieuse de reboisement qui a permis de doubler en quelques années les superficies forestières, profitant largement, pour financer une telle stratégie, des mécanismes dits de « compensation carbone » mis en place par l’ONU. Le principe est simple : un opérateur qui reforeste permet d’absorber des gaz à effet de serre émis par un producteur d’énergie fossile et le second verse donc au premier une compensation financière pour rémunérer ce service. Selon Planète Énergie, dès 1996, le Costa Rica a ainsi vendu à des producteurs d’énergie norvégiens pour 200 000 tonnes de réduction d’émissions assurées par ses opérations de reboisement : une aubaine !

Barrage sur le lac de Cachi (source © Les ptits curieux globetrotter)

Mais le Costa Rica se distingue surtout par sa politique ambitieuse en matière de développement des énergies renouvelables. Situé dans un contexte tropical avec des reliefs escarpés, de nombreux cours d‘eau et une pluviométrie abondante, le Costa Rica exploite à fond son potentiel hydroélectrique. Le premier barrage y a été mis en service dès 1966 sur le lac de Cachi, dans la province de Cartago et sa capacité initiale de 32 MW a été portée depuis à 102 MW, en attendant un nouveau projet d’extension. Grâce à une politique très ambitieuse d’aménagements hydroélectriques, le pays couvrait, dès 1990, 97,5 % de ses besoins en électricité grâce à l’énergie hydraulique.

Depuis, les aménagements se sont très largement poursuivis puisque la production hydro-électrique du Costa Rica est passée de 3 382 GWh en 1990 à 8 026 en 2016. Un bond en avant remarquable qui a permis en quelques années d’atteindre un niveau de production comparable à celui de la région PACA, l’une des mieux équipée de France et qui, selon EDF, a produit 7 912 GWh en 2017, soit 15 % de la production hydro-électrique française, production qui stagne en France depuis des années.

Centrale géothermique au pied du volcan Miravalles (source © Coucou du Costa Rica)

Mais au Costa Rica, les besoins en électricité ont fortement augmenté et atteignent désormais de l’ordre de 11 000 GWh par an selon une analyse du site Les Smart Grids. Mais qu’à cela ne tienne, le Costa Rica a d’autres ressources et valorise depuis 1990 son formidable potentiel géothermique, estimé selon L’instituto Costarricense de Electricidad, l’opérateur public national d’électricité, à 850 MW. Cinq centrales géothermiques ont ainsi été installées sur les flancs du volcan Miravalles où 25 puits ont été forés pour aller capter la chaleur à 1600 m de profondeur. Une nouvelle centrale a encore été mise en service fin juillet 2019 sur le volcan Rincon de la Vieja, dans le nord-ouest du pays, et de nouveaux projets sont programmés dans les années à venir, ce qui devrait porter la puissance installée à 330 MW d’ici une dizaine d’années.

Quant à l’énergie éolienne, le Costa Rica s’y est lancé plus récemment, au début des années 2000, mais le terrain est également favorable, du moins sur les hauteurs du pays où les vents sont vigoureux et réguliers. En janvier 2019, le Costa Rica comptait ainsi déjà 18 fermes éoliennes pour une puissance totale installée de 414 MW. Cela paraît peu par comparaison avec les 13 600 MW installées en 2017 en France (dont 50 MW seulement pour la région PACA qui n’est guère en pointe dans ce domaine), mais c’est néanmoins la quatrième puissance éolienne de toute l’Amérique latine !

Éoliennes de Santa Ana au Costa Rica (source © Français du Monde)

Avec un tel mix énergétique, le Costa Rica s’approche désormais de la barre symbolique des 100 % de la production électrique grâce aux énergies renouvelables. En mai 2019, cette barre a été frôlée puisque 99,9 % de l’électricité produite était d’origine renouvelable (dont 80 % d’hydro-électricité, 13 % de géothermie et 7 % d’éolien, sans compter un peu de biomasse et de solaire) : qui dit mieux ? Le pays a ainsi pu arrêter ses importations de pétrole destinées à alimenter son unique centrale thermique active et s’apprête désormais à revendre à ses voisins une partie de l’électricité produite.

Carlos Alvarodo, actuel président du Costa Rica (source © El Mundo)

Une politique énergétique qui est au centre des préoccupations du pays puisque son Président, Carlos Alvarodo a déclaré lors de son élection en mai 2018 : « nous avons la tâche titanesque et magnifique de supprimer l’utilisation des énergies fossiles dans notre économie pour laisser la place à l’utilisation d’énergies propres et renouvelables ». Une ambition dont la France pourrait aussi s’inspirer, même si la vérité oblige à dire que le Costa Rica est encore très loin de la neutralité carbone… Si son électricité est remarquablement propre, elle ne représente que 22 % de l’énergie totale consommée dans le pays et le bilan est nettement moins glorieux pour les autres domaines, en particulier celui des transports qui sont largement responsables de la part importante (62 %) des produits pétroliers dans cette consommation énergétique globale, laquelle a doublé entre 1990 et 2016 : il reste un (gros) effort à faire…

L. V.

La balançoire bat des records

24 août 2020

Quoi de plus innocent qu’une balançoire ? Une planche attachée par deux cordes à une branche d’arbre, et il suffit de s’élancer ! Ce jeu, qui agrémente de nombreux jardins publics pour le grand bonheur des plus petits,n’est pas récent puisque la tradition le fait remonter à la plus haute antiquité grecque, du temps d’Œbalus, roi de Laconie et père de Pénélope (l’épouse d’Ulysse, pas celle de Fillon, bien entendu).

Satyre poussant la balançoire, dessin figurant sur un vase trouvé en 1816 à Chiusi et conservé au musée de Berlin (source © Enkidoublog)

Les jeux icariens lancèrent alors l’usage de l’escarpolette, une simple corde attachée entre deux arbres et sur laquelle on se balance. Une tradition largement reprise par les Romains lors des fêtes des vendanges, et dont l’objectif semble être de permettre une purification par l’air lors du balancement.

Au XVIIIe siècle, l’escarpolette avait perdu cette signification bacchique mais restait néanmoins un jeu empreint de frivolité comme en attestent les tableaux de Fragonard qui a représenté plusieurs situations de badinage amoureux, liées à ce qui n’était alors qu’un divertissement. Son célèbre tableau où l’on voit une jeune femme mutine, poussée par ce que l’on suppose être son mari, plus ou moins masqué par l’ombre des arbres et tirant sur les cordes pour donner de l’élan au mécanisme, s’élever jusqu’à envoyer élégamment valser sa mule, tandis que son amant, rouge d’excitation, ne perd rien du spectacle des jambes de la belle, affalé dans les buissons au pied de la balançoire.

Détail du tableau de Jean-Honoré Fragonard, « Les Hasards heureux de l’escarpolette », vers 1767 – huile sur toile, Wallace Collection, Londres (source © Wikimédia Commons)

« Jeune fille à la balançoire », huile sur bois peintre en 1845 par Paul Delaroche – Nantes, Musée d’Arts (source © Réunion des Musées Nationaux)

 

Une légèreté et un sentiment de liberté que l’on retrouve dans nombre d’œuvres artistiques représentant des enfants ou des jeunes filles se balançant nonchalamment, comme celle représentée par le peintre Paul Delaroche vers 1845, simplement suspendue sur un morceau d’étoffe attachée à la branche d’un arbre, le dispositif le plus simple qui puisse exister.

Krishna enfant sur une balançoire, miniature indienne datée vers 1755

Et l’Occident n’est pas le seul à avoir trouver de l’attrait à ce jeu de balancement. On connaît ainsi, dans la tradition indienne, de multiples représentation de Krishna enfant ou adulte, profitant des joies de la balançoire, seul ou accompagné de sa bonne amie Radha. Quel que soit le contexte culturel, il semble bien que le fait de se balancer, assis sur une planche ou sur une simple corde, ne soit jamais totalement dénué d’une certaine sensualité…

Mais les jeux de l’amour et du hasard associés à l’escarpolette d’antan ont bien souvent laissé place à une volonté de griserie et de frisson.

Balançoire russe, mieux que la roulette… (source © Circus concept)

Le cirque s’est emparé de la balançoire pour en faire un outil de propulsion permettant de faire de la voltige aérienne. La balançoire russe permet ce type d’acrobatie comme le montrent de nombreuses videos sur internet. Et chacun voudrait aller toujours plus haut, toujours plus vite. Sur une balançoire comme dans de nombreux domaines, le jeu et le divertissement badin s’effacent progressivement devant le geste sportif, la volonté de dépassement de soi, la recherche du record…

Sur la balançoire du bout du monde, à 2600 m d’altitude, face au volcan Tungurahua (photo © Mike Theiss / National Geographic / Amusing Planet)

On a ainsi aménagé des balançoires dans les lieux les plus improbables pour les amateurs de sensations fortes. L’une d’elles est la Casa del Arbol, perchée à 2600 m d’altitude au bord d’une falaise qui surplombe un canyon, près de la petite ville de Baños, en Equateur, à 180 km de la capitale Quito. Cette région volcanique très escarpée et proche de la forêt amazonienne est un haut lieu du tourisme sportif avec de nombreuses activités telles que le rafting ou le canyoning, mais la « balançoire du bout du monde » fait partie des attractions locales qui ne laissent pas indifférent. Attachées à une cabane, elle même perchée sur un arbre au bord du vide, les balançoires s’élancent directement au dessus du vide et donnent l’impression de voler en plein ciel, sans aucune sécurité spécifique : ce n’est pas le moment de lâcher les cordes !

Une balançoire dans le Wansheng Ordovician Park, près de Chongqing, pour ceux qui ont le coeur bien accroché (source © French China)

Un art de l’extrême que les Chinois semblent cultiver eux aussi puisque les visiteurs du Wansheng Ordovician Park, un site touristique près de Chongqing, dans le comté de Yunyang, au sud-ouest de la Chine, propose de son côté des balançoires accrochées à un portique de 21 m de hauteur, lui-même perché au sommet d’une falaise de plusieurs centaine de mètres de dénivelée. Une expérience qui met les nerfs à rude épreuve, au point qu’il est désormais proposé une « pilule du regret » pour ceux qui se rendent compte, mais un peu tard, alors que la balançoire est à son plus haut point au dessus du vide, que ce n’est décidément pas fait pour eux et qu’ils auraient mieux fait de faire gentiment la queue devant le stand de barbe à papa plutôt que de vouloir faire les malins en s’asseyant sur cette planche vraiment peu sécurisée…

Quoi qu’il en soit, les Chinois semblent apprécier l’exercice puisque d’autres balançoires du même type ont été installées fin 2018 au bord d’une autre falaise de 198 m de hauteur, près du mont Tianzishan à Qingyuan, dans la province du Guangdong, toujours au sud-ouest de la Chine. Après une période d’essai qui a quand même duré quatre mois, selon le média French China, les balançoires ont été ouvertes au public pour le plus grand bonheur des amateurs de sensations fortes.

La plus haute balançoire du monde, récement inaugurée en Chine (source © Euronews)

Et voilà que les Chinois, qui cherchent toujours à se démarquer pour impressionner la Terre entière, viennent de mettre en service, en juillet 2020, la plus haute balançoire du monde, homologuée par le Livre Guiness des Records. L’installation n’a, à première vue, rien d’une balançoire. C’est en réalité un immense arc de 100 m de hauteur formé d’un assemblage de tubes métalliques peints aux couleurs de l’arc en ciel et qui est perché au sommet d’une falaise. Un mât métallique peint en jaune et culminant à 108 m a été implanté à quelque distance.

Prêts pour le départ ? Et c’est parti pour un vol plané en plein ciel… (source © Euronews)

Les amateurs de sensations fortes se hissent dans la tour de lancement jusqu’à la plateforme de départ située à 88 m de hauteur. Là ils sont harnachés par groupe de trois, en position allongée, et ils sont propulsés au bout d’un câble attaché au sommet de l’arche, ce qui leur permet d’atteindre la vitesse maximale de 130 km/h et d’avoir l’impression de voler en plein ciel au dessus du vide ! On est loin de l’escarpolette de Fragonard ou de l’éléphant de la comptine enfantine « qui se balançait sur une toile d’araignée » ! Foin de la poésie et de la badinerie, la balançoire n’est plus un jeu d’enfant ni un divertissement d’amoureux, mais rentre dans le registre des sports de l’extrême : on aura tout vu…

L. V.