Posts Tagged ‘art’

Philippe Echaroux enchante la montagne

12 septembre 2022

Le photographe marseillais Philippe Echaroux n’en finit pas de faire parler de lui. Nous avions déjà évoqué sur ce blog ses œuvres aussi spectaculaires qu’éphémères qui revêtent souvent un caractère engagé voir pédagogique. Devenu une véritable référence mondiale en matière de street art 2.0, en remplaçant les bombes de peintures qui dégradent durablement les murs tagués malgré eux, par un vidéoprojecteur surpuissant, il n’hésite pas à afficher sur les façades de Marseille, de La Havanne, de New York ou de Venise ses slogans humoristiques, profonds ou provocateurs.

Projection de Philippe Echaroux sur le Cap Canaille (source © Philippe Echaroux)

Mais Philippe Echaroux est aussi un artiste engagé qui embrasse de multiples causes. Celles des enfants des rues de Calcutta comme celle de la déforestation qui menace la forêt amazonienne. Après avoir projeté un portrait géant de Zinédine Zidane sur le pignon aveugle d’une maison marseillaise de la Corniche, Philippe Echaroux s’est rendu en 2016 au fin fond de la forêt amazonienne pour y rencontrer des représentants d’un peuple indien méconnu, les Suruis, au contact de la civilisation occidentale depuis une cinquantaine d’années seulement, et aux prises avec la déforestation qui menace leur écosystème millénaire.

Projection dans la forêt amazonienne d’un visage Surui (source © Philippe Echaroux / Destimed)

Ses portraits de membres de la tribu Suruis, projetés de nuit sur les immenses arbres qui les entourent créent un univers onirique des plus étranges qui a beaucoup amusé les Indiens assistant à la genèse et à la mise en œuvre de ce projet artistique pour le moins original. Mais cette œuvre éphémère dont les photographies témoins ont été exposées dans une galerie parisienne fin 2016, sont avant tout un acte écologique militant. Celui d’un artiste qui cherche à convaincre par l’émotion esthétique que la défense de la forêt amazonienne est une condition de la survie de l’humanité, et pas seulement des quelques tribus qui y vivent en symbiose avec le milieu naturel.

Projection de Philippe Echaroux sur les arbres de la forêt amazonienne (source © Philippe Echaroux)

« Derrière chaque arbre déraciné, c’est un homme qui est déraciné ». Tel est le message fort que cherche à faire passer Philippe Echaroux à travers ce projet spectaculaire. Et il entreprend la même démarche pour attirer l’attention sur la fonte inexorable des glaciers alpins, n’hésitant pas à crapahuter de nuit avec un guide de haute montagne, sur ce qu’il reste de la Mer de glace pour projeter sur le monde minéral qui l’entoure ses messages d’alerte sur cette glace qui hurle en fondant comme une vulgaire boule de crème glacée entre les mains d’un gamin capricieux.

Projection de Philippe Echaroux sur la Mer de Glace qui fond désespéramment (source © Philippe Echaroux)

Car Philippe Echaroux est un vrai amoureux de la montagne et de ceux qui l’habitent. Alpinistes, gardiens de refuges, bergers d’alpage ou secouristes de haute-montagne, autant de figures auxquelles l’artiste marseillais a voulu rendre hommage dans une série de portraits géants qu’il a projeté au cours de l’été 2022 et jusqu’au 30 septembre, sur les façades de plusieurs villages du Parc des Écrins, dans les Hautes-Alpes, et de l’Oisans, en Isère.

Philippe Echaroux dans le massif des Écrins (photo © Patrick Domeyne / Made in Marseille)

Une exposition in situ dans de petits villages de montage, qui attire les touristes de passages et les amoureux de la montagne, tout en rendant un hommage magnifique à ceux qui y vivent toute l’année. Photographe portraitiste reconnu, Philippe Echaroux sait mieux que personne rendre toute l’humanité de ces visages burinés par le soleil des longues courses en altitude et désireux de faire partager leur passion de ces paysages naturels dont l’accès se mérite par l’effort.

Projection sur une façade du village de Villar-d’Arène dans le Parc des Écrins (photo © Patrick Domeyne / Made in Marseille)

On ne peut que saluer cette belle initiative qui vise à réenchanter ces paysages alpins et à valoriser cette pratique d’un alpinisme authentique et respectueux de la nature, tout en faisant appel à un art à la fois original, d’une beauté esthétique incontestable, minimisant son impact environnemental par son aspect éphémère et virtuel, mais en même temps porteur d’un message humaniste fort : bravo l’artiste !

L. V.

Art Explorer : un bateau-musée à Marseille

22 mai 2022

Réduire la fracture culturelle en facilitant l’accès du plus grand nombre au monde de l’Art, telle est l’ambition affichée du fonds de dotation Art Explora, créé en 2019 par l’entrepreneur français Frédéric Jousset, doté d’un capital de 4 millions d’euros et dirigé par l’ancien président de l’UNEF puis premier adjoint démissionnaire d’Anne Hidalgo à la mairie de Paris, Bruno Julliard.

Le futur bateau-musée et son village culturel tel qu’il devrait se présenter lors de son escale dans le Vieux-Port de Marseille, en 2023 si tout va bien… (source © Art Explora / Made in Marseille)

Le dernier projet en date de ce fonds de dotation consiste ni plus ni moins qu’à construire un immense catamaran à voile de plus de 46 m de long et 55 m de hauteur, le plus grand du monde, capable d’accueillir à son bord jusqu’à 2000 visiteurs par jour, et 10 000 dans le village culturel ambulant qui sera érigé à quai, pour dialoguer avec des artistes embarqués pour une croisière tout autour de la Méditerranée, et visiter une exposition sous forme de galerie immersive.

Un projet ambitieux dont le coup d’envoi avait été donné lors de l’Exposition universelle de Dubaï qui s’est achevée le 31 mars 2022 et où la fondation Art Explora représentait les Arts et la Culture au Pavillon de la France, autour de la thématique « Connecter les esprits, construire le futur » : tout un programme ! Parmi de nombreuses productions artistiques figurait donc une présentation de ce projet, dénommé Art Explorer, de ce catamaran géant destiné à parcourir les eaux de la Méditerranée avec son exposition culturelle itinérante artistique et numérique.

La maquette du futur bateau-musée en cours d’installation à Marseille (source © Art Explora / France Bleu)

Et en attendant que ce projet devienne réalité, a priori en 2023, et s’amarre sur le quai du Vieux-Port, face à l’hôtel de ville, les Marseillais ont d’ores et déjà la possibilité de se faire une idée du projet en accédant à une exposition gratuite de la maquette du bateau, installée sur le Vieux-Port pendant 10 jours, du 19 au 29 mai. Outre la maquette du futur catamaran, les visiteurs peuvent ainsi découvrir l’itinéraire qu’empruntera le catamaran Art Explorer, à partir de l’automne 2023 et jusqu’à fin 2025 avec pas moins de 20 escales dans des ports de la Méditerranées, répartis dans 15 pays différents. Expérience immersives et sonores à bord du bateau, festival, expositions et ateliers à quai, autant d’occasion de dialoguer autour de l’art et des cultures méditerranéennes sur des thématiques allant du droit des femmes aux enjeux environnementaux et sociaux en passant par les défis migratoires ou éducatifs…

Vue d’ambiance du futur village culturel associé au projet Art Explorer (source © Jean-Michel Wilmotte architecte et associés / Art Explora)

Conçu par l’architecte naval Axel de Beaufort, le catamaran, qui sera alimenté en électricité par modules solaires, est actuellement en construction en Italie, tandis que les espaces d’exposition à quai, à la fois modulables et transportables, sont conçu par l’agence d’architecture Willmotte & associés, à base de conteneurs recyclés favorisant le transport et le stockage tout en réduisant l’empreinte environnementale du projet. A bord, une exposition montée en partenariat avec le musée du Louvre sera centrée sur la représentation des femmes dans l’art méditerranéen et le rôle des figures féminines dans la production artistique au fil des âges.

Ce projet s’inscrit dans la continuité d’une autre expérience d’exposition itinérante, également soutenue par la fondation Art Explora en association avec le Centre Georges Pompidou à Beaubourg, mais qui avait été lancée dès 2011 sous la forme d’un gros camion servant de musée mobile, le MuMo, permettant de rendre accessible l’art contemporain un peu partout au gré de ses étapes. Initié en 2011, ce musée mobile a permis de faire découvrir l’art moderne à plus de 150 000 personnes en établissement scolaire, foyers fermés, EHPAD ou centre social, surtout dans de petites villes et en quartier prioritaires de la Politique de la Ville.

Le musée mobile lors d’une étape (photo © Fany Trichet / CNAP)

Le fonds de dotation Art Explora, qui envisage de se transformer à brève échéance en fondation reconnue d’utilité publique pour augmenter ses capacité d’attraction de nouvelles sources de financement, dons privés et legs en plus des dotations généreuses de grandes entreprises, a été fondé par l’entrepreneur Frédéric Jousset, dont la mère était conservatrice en chef au musée Beaubourg, ce qui explique sans doute cette attirance pour le domaine culturel. Formé à HEC et après plusieurs expériences dans le domaine du marketing puis du conseil en stratégie, il a fondé en 2000 la société Webhelp, devenue en quelques années un leader dans le domaine des centres d’appel et solutions clients, ce qui lui a permis d’amasser une belle fortune personnelle, estimée à 250 millions d’euros.

Frédéric Jousset, l’entrepreneur mécène fondateur d’Art Explora (source © Entreprendre)

Membre depuis 2007 de la commission des acquisitions du musée du Louvre, dont il est administrateur depuis 2016, il a notamment participé au financement d’un chantier de fouille au Soudan, à l’élaboration du site Internet pour le musée consacré aux enfants, ainsi qu’à la réalisation de cycles de conférences d’histoire de l’art en prison. Il est également propriétaire de Beaux Arts magazine dont il a développé la version numérique, et concessionnaire de l’hôtel du Relais de Chambord, situé en face du château…

Un vrai mécène à l’ancienne, donc mais qui sait parfaitement jongler avec les outils d’optimisation fiscale et son réseau d’accointances politiques pour mettre en œuvre des projets artistiques permettant de favoriser la diffusion des œuvres y compris dans certains milieux qui en sont traditionnellement éloignés : nul ne s’en plaindra et les Marseillais auront certainement à cœur d’aller découvrir ce futur musée flottant dès qu’il accostera sur le Vieux-Port !

L. V.

Et si Macron avait été gilet jaune ?

9 avril 2022

Distordre la réalité pour inventer des parcours insolites à ceux qui se présentent, dimanche 10 avril 2022, au premier tour des élections présidentielles, voilà l’obsession d’un jeune artiste de rue, adepte du collage et du pochoir, qui se fait appeler Jaëraymie. « Distorsion », tel est le nom qu’il a donné à cette série d’œuvres dont il recouvre depuis le 18 février 2022 les murs de plusieurs villes, un peu partout en France.

Une démarche qu’il a initiée il y a 18 mois déjà et qui est donc l’aboutissement d’une longue réflexion avec des œuvres originales réalisées à la peinture à l’huile et à l’acrylique, dont il fait ensuite des collages sur les murs, en les assortissant d’un texte qui évoque, pour chacun des personnages ainsi mis en scène, un parcours très différent de celui qui les conduit aujourd’hui à se présenter au suffrage des Français.

Portrait d’Emmanuel Macron par Jaëraymie collé le 18 février à Amiens (source © Instagram / France TV Info)

Le premier de ces collage, qui a beaucoup fait jaser et qui a suscité moult réactions plus ou moins hostiles, au point que la toile originale, collée le 18 février 2022 sur un mur de l’ancienne vinaigrerie de la friche Benoît, dans le quartier Saint-Leu, à Amiens, a été recouverte à de multiples reprises et vandalisée. Mais l’original est visible sur Instagram où l’artiste s’explique sur ce portrait du Chef de l’État, Emmanuel Macron, affublé d’un gilet jaune et d’un impressionnant coquard à l’œil.

Car l’artiste a imaginé pour le jeune Macron, originaire justement d’Amiens, un parcours de vie quelque peu différent. « Et si Emmanuel Macron avait raté l’ENS et était revenu à Amiens chez ses parents ? » s’interroge en effet Jaëraymie. Une éventualité qui implique de fait un changement de vie radical. « Des années plus tard on le retrouve comme militant Gilet jaune qui manifeste sur les Champs Élysées », imagine ainsi l’artiste, d’où cet impact malencontreux de LBD 40 qui a laissé au jeune militant déterminé un magnifique œil au beurre noir et l’éloigne définitivement de son parcours d’homme politique en marche…

Portrait de François Hollande par Jaëraymie collé le 25 février à Tulle (source © Instagram)

Un autre ancien Président de la République s’est aussi fait tiré le portrait par Jaëraymie qui a affiché son œuvre le 25 février sur un mur de Tulle, rue d’Alverge, sur les rives de la Corrèze. Il s’agit bien sûr de François Hollande, quelque peu méconnaissable avec son marcel défraîchi et ses nombreuses dents manquantes. Un « sans-dents » né dans la pauvreté et qui bien évidemment n’aurait jamais eu la moindre chance de se présenter à l’élection présidentielle, dans la version dystopique imaginée par le street artiste.

Citons aussi Marine Le Pen dont tous les sondages prédisent la présence au second tour face à Emmanuel Macron justement, comme un mauvais remake de 2017. Son portrait qui trône depuis le 25 mars 2022 sur le mur d’un ancien poste de secours sur la plage entre Sangatte et Calais, ne manquerait certainement pas de surprendre ses militants les plus fidèles. L’artiste de rue lui a en effet imaginé un destin alternatif bien différent de celui qui la conduit à se présenter une nouvelle fois à l’élection présidentielle.

Portrait de Marine Le Pen par Jaëraymie collé le 25 mars à Sangatte (source © Instagram)

Imaginons en effet que cette avocate de profession se soit prise de passion pour la défense du droit des migrants, qu’elle se soit installée à Calais au plus près des associations qui les accompagnent, qu’elle se soit convertie à l’Islam et qu’elle porte le voile ? Voilà qui n’a rien d’impensable mais cela aurait quand même quelque peu changé la donne…

Une affiche électorale imaginée par Jaëraymie pour Eric Zemmour (source © Instagram)

Quant à Eric Zemmour, l’artiste l’affuble d’un magnifique boubou brodé et d’une barbe très islamique également, tout en lui imaginant un programme électoral bien différent pour son parti intitulé Notre France : droit de vote à toutes personnes sur le territoire national depuis plus de 18 mois, instauration de l’inéligibilité à vie pour les personnes condamnés pour incitation à la haine, reconnaissance des crimes commis lors de la colonisation, instauration de repas casher, halal et végétarien dans toutes les cantines sur demande, etc. Des propositions quasi calquées sur celles du candidats, à quelques détails près…

Pas sûr que les électeurs se laissent séduire par ces tranches de vie alternatives imaginées par le jeune artiste et n’aillent comme lui se laisser aller à croire en une Valérie Pécresse militante LBGT. Le premier tour des élections présidentielles aurait pourtant une toute autre allure avec de telles distorsions…

L. V.

Fresques murales : l’imagination au pouvoir…

6 février 2022

A Marseille, depuis peu, une nouvelle fresque murale gigantesque est visible, sur la façade en béton brut, de 60 m de long et 14 m de haut, de la Cité des arts de la rue, en bordure de l’autoroute A7 à l’entrée nord de la ville. Une nouvelle signature graphique originale qui vient compléter les immenses lettres qui égrainent depuis 2016 le nom de Marseille sur les hauteurs du Centre commercial du Grand Littoral. Cette œuvre originale qui se présente sous la forme d’un graphique en forme de bâtons se veut à vocation non seulement artistique, réalisée par le peintre muraliste Germain Prévost, alias IPIN, avec l’aide des cordistes de l’entreprise ATX, mais aussi pédagogique.

Le projet s’inscrit en effet dans le Programme d’action de prévention des inondations et a été initié par la Mission interministérielle inondations sur l’arc méditerranéen. Le graphique représente l’évolution des valeurs de débit du ruisseau des Aygalades lors d’un épisode pluvieux survenu le 13 août 2018. Long de 17 km, ce petit fleuve côtier qui s’appelle La Caravelle dans la partie amont de son cours et qui vient se jeter dans la mer à la Joliette, toute sa partie aval étant busée et régulièrement polluée par l’activité industrielle locale, en attendant des projets de renaturation…

Comme tous les cours d’eau méditerranéens, ce charmant petit ruisseau où ne coule habituellement qu’un mince filet d’eau, peut se transformer en quelques heures, à l’occasion d’un orage estival ou d’une pluie d’automne, en un flot impétueux, réceptacle des ruissellements intenses sur son bassin versant escarpé, et qui peut faire de gros dégâts en se frayant un chemin parmi les aménagements urbains qui encombrent son lit. Cette journée du 13 août 2018, mise ainsi en exergue, a par exemple vu le débit du ruisseau des Aygalades multiplié par 100 en à peine 1h30, atteignant la valeur remarquable de 30 m³/s mesurée à la station hydrométrique qui se trouve juste en aval.

Vue générale de la fresque peinte sur la façade de la Citée des arts de la rue (photo © Yann Rineau & Dominique Milherou / Tourisme-Marseille)

Pour autant, cette œuvre, joliment intitulée Ruisseau en sursaut, qui vient d’être inaugurée ce dimanche 6 février 2022, ne présente pas le caractère esthétique voire poétique qui peut caractériser certaines fresques murales qui fleurissent un peu partout sur les murs de nos cités, dans le sillage du street art qui s’est fortement développé dans les années 1970 dans les grandes villes américaines, à moins que l’on y voit une résurgence des grandes fresques pariétales de nos lointains ancêtres qui ornaient les parois de Lascaux avec leur frise de bisons et d’aurochs. L’art du graffiti mural, souvent exutoire à la colère populaire, n’est pas nouveau non plus, même si certaines périodes comme mai 1968 ont été particulièrement fécondes pour ce type d’expression graphique, avec l’émergence de véritables artistes de rue comme Ernest Pignon-Ernest.

Fresque murale peinte en 1979 par Ernest Pignon-Ernest sur le mur de la Bourse du Travail à Grenoble et restaurée en 2016 (source © Street Art Fest)

Souvent parodiques ou ironiques, ces œuvres qui fleurissent sur les murs des villes, parfois réalisées en catimini par des artistes anonymes, parfois résultant de commandes officielles de la part des maîtres d’ouvrages au bénéfice d’artistes reconnus, ne manquent pas de talent et de force évocatrice. A l’instar par exemple de ce gigantesque collage réalisé le 30 mai 2021 par celui qui se fait appelé JR, pour l’ouverture d’un festival d’art contemporain, le Parcours de Saint-Germain. Intitulée No trespassing, autrement dit, Défense d’entrer, cette peinture gigantesque en trompe l’œil représente l’artiste en train d’escalader le mur aveugle de ce bâtiment situé à l’angle du 184 boulevard Saint-Germain.

Le gigantesque collage en trompe l’oeil de Saint-Germain-des-Prés, avec l’artiste en personne donnant l’échelle (photo © JR-ART.net / Connaissance des arts)

Des œuvres qui présentent souvent un côté transgressif, comme par exemple cette fresque murale peinte par l’artiste espagnol Pejac sur un mur du 13e arrondissement à Paris, rue Edouard Manet. Intitulée Vandal-Isme, elle représente un jeune garçon projetant avec force quelque chose qui éclate contre le mur, dans une flaque de couleur représentant le fameux Déjeuner sur l’herbe du grand peintre impressionniste : le choc de « la colère et de la sensibilité esthétique à la fois », selon les termes de l’artiste lui-même…

Vandal-Isme, une œuvre signée Pejac sur un mur de la rue Édouard Manet à Paris (source © blog Stripart)

Certaines de ces fresques murales sont d’une rare qualité artistique et souvent empreintes de beaucoup de poésie, en contraste avec l’âpreté voire la laideur du paysage urbain dans lequel elles s’insèrent. Les exemples sont multiples et on pourrait citer parmi bien d’autres cette peinture qui orne le pignon d’un mur de Glasgow, sur High Street, près de la cathédrale, représentant un vieil homme attendri par le rouge-gorge qui s’est posé sur son doigt calleux. Signée Smug, un artiste d’origine australienne, il s’agit en réalité d’une référence à Saint-Mungo, l’évêque Kentigern, fondateur de la ville et qui aurait, selon la légende, ressuscité un rouge-gorge écossaise. Glasgow l’écossaise fait d’ailleurs partie de ces lieux où une visite touristique de street art est organisée, témoin de la vitalité de ce nouvel art urbain qui fleurit dans nos espaces urbains.

Peinture murale de Saint Mungo à Glasgow (photo © Finding Scotland / Glasgowlive)

La poésie et l’humour sont souvent des traits marquant de cet art urbain du graffiti et de la fresque murale. Même minimalistes, les maximes peintes au pochoir par celle qui signe ses œuvre La Dactylo, et qui se fait appelée avec un brin d’humour Lady Doigts, sont des jeux de mots astucieux, sentencieux ou vaguement coquins et qui ne peuvent manquer de faire sourire le passant même le plus indifférent au paysage qui l’entoure : « Optimisme matinal : se réveiller de bonheur », « Je ne pense Covid qui nous sépare », « Rater sa vie, c‘est déjà ça », « On va s’émécher toi ou chez moi ? », « Le me couche très tard et je me lève mytho », et le reste est à l’avenant…

Un graffiti au pochoir signé La Dactylo, sur un mur de la rue de Moussy, dans le Marais à Paris (source © Paris côté jardin)

D’autres fresques murales sont nettement plus sophistiquées et sont de véritables œuvres graphiques, à l’image de cette magnifique peinture réalisée en octobre 2021 sur un mur du centre hospitalier de Lanmeur en Bretagne, en hommage au travail des soignants, par l’artiste français Akhine. Intitulée L’éveil, elle représente la fragilité de la vie qui est entre les mains du personnel hospitalier et dégage une force remarquable, au point d’avoir été sélectionnée dans le classement 2021 de Street Art Cities qui organise chaque année un palmarès des plus belles fresques murales.

L’éveil, peint par Akhine sur l’hôpital de Lanmeur (source © Twitter / Lanmeur)

Longtemps considéré comme un art mineur et subversif, à l’image des tags souvent agressifs qui fleurissent sur les murs de nos villes, le street art est incontestablement en train de gagner ses lettres de noblesse et nombre de collectivités ont bien intégré tout l’intérêt de confier ainsi à un artiste, la décoration de façades aveugles, participant ainsi à l’embellissement de quartiers parfois bien ternes. Une pratique qui aurait pu être mise en profit à Carnoux, pour donner un peu d’humanité et de poésie aux immenses murs blancs de la nouvelle mairie, en profitant du dispositif du 1 % artistique, qui permet aux collectivités de profiter de la construction d’un édifice public pour y créer une œuvre originale. Mais sans doute le Maire n’y a t-il pas pensé…

L. V.

Eux aussi savent nous faire rire…

21 novembre 2021

Comme chaque année et pour la 19e année consécutive, le jury du Prix Press Club, humour et politique a procédé à une première sélection des sentences les plus incongrues assenées en 2021 par nos responsables politiques et, comme chaque année, la concurrence est particulièrement rude tant il se dit de bêtises en la matière. Retenons quand même, parmi les nominées, l’analyse pleine de finesse et de psychologie de François Hollande qui, commentant les relations de l’actuel Président de la République, Emmanuel Macron, avec lui-même et avec Nicolas Sarkozy, énonçait avec un tact indéniable : « C’est sans doute plus facile de consulter son lointain prédécesseur que son ancien employeur ». L’intéressé appréciera…

Tous nos responsables politiques néanmoins ne s’embarrassent pas d’un tel tact et certains n’hésitent pas à employer un style nettement plus direct, à l’instar de notre actuelle Ministre de la Culture, l’inénarrable Roselyne Bachelot, qui, en réaction au mécontentement suscité par une mission qu’elle avait constituée sur la politique de l’art lyrique en France déclarait sans ambages au Monde le 11 février 2021 : « Comme disait mon grand-père, mieux vaut avoir des gens dans sa tente et qui pissent dehors, que l’inverse ». On ne saurait mieux dire en effet…

Une Ministre de la Culture jamais avare de sentences frappée d’un solide bon sens (source © Facebook @Bachelot2022)

Mais il n’y a pas que nos responsables politiques qui sont ainsi en compétition avec leur petites phrases hilarantes. Les animaux sauvages savent eux aussi, à leur manière, nous faire sourire ou tout simplement nous surprendre et nous émouvoir, quand ils croisent la route d’un photographe talentueux, capable de saisir la bonne expression, souvent après des heures de traque inconfortable, ce qui n’en rend leur mérite que plus respectable.

Saluons donc ceux dont les photos animalières ont été sélectionnées parmi les finalistes des Comedy Wildlife Photography Awards, une compétition soutenue par l’ONG Born Free Foundation et qui récompense, depuis plusieurs années, les clichés les plus insolites d’animaux sauvages du monde entier, avec pour objectif de sensibiliser le grand public sur la situation préoccupante de la faune sauvage menacée un peu partout.

Cette année, c’est le Britannique Ken Jensen qui a remporté le premier prix avec son jeune singe mâle du Yunann, en mauvaise posture sur un câble mal placé et dont on croirait entendre le « Oups ! » de douleur.


Ouch ! Un singe à soies dorées du Yunnan photographié par Ken Jensen (source © Comedy Wildlife Photography Awards)

D’autres clichés ont été récompensés dont celui du photographe animalier singapourien Teo Chee Kee qui a su saisir l’air désespéré du bébé loutre à poil lisse que sa mère saisit sans ménagement par la peau du coup pour le forcer à prendre sa première leçon de natation.

La leçon de natation de la petite loutre photographiée par Teo Chee Kee (source © Comedy Wildlife Photography Awards)

Ne boudons pas notre plaisir non plus devant cette photo d’un pigeon écossais, saisi à Oban par le Britannique John Speirs, au moment précis où il se prend en pleine face une feuille morte poussée par une rafale de vent facétieux. « Je suppose que l’été est fini » est d’ailleurs le titre du cliché : c’est effectivement à ce genre de détail que l’on voit « que l’automne vient d’arriver » comme le chantait le regretté Jean Ferrat…

Le pigeon frappé par l’arrivée de l’automne vu par John Speirs (source © Comedy Wildlife Photography Awards)

Plus troublante est la photo de l’Américain Arthur Trevino montrant un dramatique face à face sur la neige entre un gigantesque pyrargue à tête blanche et un minuscule chien de prairie dressé sur ses pattes arrières et griffes en avant, prêt à défendre chèrement sa peau tel un David courageux face à un Goliath menaçant. Bien entendu, toute allusion à un quelconque combat contre l’impérialisme américain, auquel on ne peut s’empêcher de penser en voyant cet aigle agressif et sûr de lui, n’aurait aucun fondement…

Ninja Prairie Dog  ! Un cliché d’Arthur Trevino (source © Comedy Wildlife Photography Awards)

Notons au passage que les pyrargues à tête blanche ne sont pas présentés sous leur meilleur jour dans cette édition 2021 des Comedy Wildlife Photography Awards, qui ont également sélectionné le cliché pris par David Eppley montrant un atterrissage complètement raté de l’un de ces aigles majestueux dont on ne peut habituellement qu’admirer la dextérité en vol et la grâce avec laquelle ils se posent sur une branche. Celui-ci était manifestement fatigué ou pas dans son assiette et son dérapage incontrôlé qui lui fait se prendre une branche en pleine poire n’a rien de très gracieux !

L’atterrissage raté du majestueux pyrargue à tête blanche immortalisé par David Eppley (source © Comedy Wildlife Photography Awards)

Comment ne pas sourire également devant ce cliché du jeune photographe allemand Jan Piecha montrant trois ratons laveurs espiègles se glissant des secrets à l’oreille comme s’ils se moquaient implicitement de celui qui est en train de les espionner.

Messes basses de ratons laveurs, saisies par Jan Piecha (source © Comedy Wildlife Photography Awards)

Et bien d’autres photos auraient mérité d’être primées comme celle de ces deux manchots en pleine conversation photographiés par Carol Taylor et dont on croirait entendre le dialogue.

Conversation sur la banquise, un cliché de Carol Taylor (source © Comedy Wildlife Photography Awards)

Citons aussi pour le plaisir ce cliché de Lea Scaddan montrant un kangourou qu’on jurerait en train de déclamer des vers ou de faire des vocalises avec ses airs grandiloquents au milieu de la prairie.

Vocalises dans le bush australien, photographiés par Lea Scaddan (source © Comedy Wildlife Photography Awards)

Ou encore ce lézard élégant photographié par Aditya Kshirsagar, nonchalamment accoudé à sa branche et qui prend l’air hautain du parfait dandy. Il n’y a pas que nos responsables politiques qui savent prendre la pose…

Un lézard quelque peu nonchalant vu par Aditya Kshirsagar (source © Comedy Wildlife Photography Awards)

L. V.

Noyade quotidienne à Bilbao

14 octobre 2021

Les artistes ont de l’imagination. Encore plus lorsqu’ils sont animés par la conviction d’avoir un message à faire passer. C’est le cas du sculpteur d’origine mexicaine, Ruben Orozco Loza qui vient d’immerger, le 23 septembre 2021, une de ses œuvres dans le fleuve Nervion qui traverse la ville. La sculpture en question, réalisée en fibres de verre pèse pas moins de 120 kg et représente la tête d’une jeune fille, au visage triste et inexpressif, tournée vers le ciel. Lestée sur une structure métallique ancrée au fond du lit de la rivière, près de son embouchure.

L’artiste mexicain Ruben Orozco Loza peaufinant sa sculpture Bihar (source © Ruben Orozco Loza / Creapills)

A cet endroit, l’estuaire du Nervion est soumis au rythme des marées du Golfe de Gascogne. Lorsque la mer est haute, la tête géante est entièrement sous l’eau, mais quand la marée descend, l’eau découvre peu à peu le visage grave de la statue. Dès que la mer remonte, les passants peuvent donc assister en direct au spectacle saisissant de l’eau qui peu à peu engloutit les traits de la jeune fille, donnant l’impression désagréable de la voir inexorablement se noyer sous nos yeux impuissants.

ABilbao, la jeune fille qui se noie en direct… (source © Ruben Orozco Loza / Euroweekly)

Bien évidemment, le message de l’artiste est transparent, plus limpide encore que les eaux troubles de la Ria de Bilbao. Le nom même de l’œuvre, baptisée Bihar, ce qui signifie demain en langue basque, me laisse aucune place au doute : c’est bien l’annonce de la montée des eaux sous l’effet du changement climatique global que l’artiste a voulu ainsi matérialiser. A chaque marée montante, les passants assistent donc à cette noyade en direct de la jeune fille triste de Bilbao…

L’effet est d’autant plus saisissant que la tête en question, que Ruben Orozco Loza a mis trois mois à réaliser, est hyper réaliste. C’est d’ailleurs la marque de fabrique de cet artiste autodidacte qui a notamment réalisé, toujours à Bilbao une autre sculpture troublante : celle d’une vieille femme assise sur un banc, dans un jardin public de la ville. Réalisée en grandeur réelle, cette statue ressemble à s’y méprendre à un être humain en chair et en os.

Une vieille femme seule sur un banc de Bilbao, plus vraie que nature (source © Ruben Orozco Loza / Curioctopus)

Elle a d’ailleurs été conçue comme le sosie d’une personne réelle, une vieille dame de 89 ans, prénommée Mercedes, qui vit seule depuis des années. Là encore, le message de l’artiste est transparent puisqu’il s’agit d’attirer l’attention des passants sur la solitude et la tristesse de ces personnes âgées qui n’ont plus de famille proche et n’ont d’autre occupation que de méditer tristement sur leur banc.

Si les œuvres de Ruben Orozco Loza sont si troublantes, c’est en grande partie parce qu’on croirait ses personnages vivants tant leur exécution est hyper réaliste. Sa représentation du pape François ou celle de l’artiste peintre mexicaine Frida Kahlo sont criantes de vérité.

Sculpture de Frida Kahlo par Ruben Orozco Loza (source © Ruben Orozco Loza / Chrystale)

Les têtes de ses personnages sont réalisées en silicone, poli et repoli par des heures d’un patient travail dont on peut se rendre compte sur les nombreuses vidéos le montrant à l’œuvre. Chacun des cheveux, cils, poils est implanté manuellement, un par un, à l’aide d’un dispositif de sa conception et il faut vraiment regarder de près pour discerner que ses personnages ne sont pas en chair et en os…

Au delà de son style inimitable et de la qualité de ses œuvres qui sont de véritables bijoux de réalisme, la démarche de cet artiste qui s’engage ainsi à mettre son talent artistique au service de la sensibilisation du public au changement climatique est loin d’être unique. Citons ainsi, parmi bien d’autres exemples, et pour rester sur le sol espagnol, la campagne initiée en 2019 à l’occasion de la COP 25 qui s’était déroulée à Madrid et qui avait amené le WWF à détournée quelques tableaux célèbres exposés au musée du Prado.

On y voit notamment Philippe IV à cheval, peint par Diego Velasquez en 1636, chevauchant toujours aussi fièrement, bien que l’air vaguement inquiet, dans les flots tumultueux d’une mer dont le niveau ne cesse de monter.

Philippe IV à cheval, vu par Velasquez, et par le WWF… (source © WWF / Dans ta pub)

Un autre de ces chef d’œuvre ainsi détourné est le célèbre parasol, El quitasol, peint par Francisco de Goya en 1777 pour orner la salle à manger du prince des Asturies, le futur Charles IV et qui représente une jeune femme de bonne famille, son éventail à la main, et dont le beau visage est galamment abrité du soleil brûlant par un serviteur zélé tenant une ombrelle.

Le parasol, peint par Goya et imaginé par le WWF (source © WWF et Musée du Prado / Huffington Post)

La vision d’avenir représentée par le WWF est nettement plus sombre, la belle Hidalgo au visage renfrogné étant désormais enveloppé d’une couverture miteuse et perdue dans l’immensité d’un camp de fortune pour réfugiés, même si son fidèle soutien est toujours à ses côtés pour l’abriter, grâce à un solide parapluie généreusement offert par l’Agence pour les réfugiés climatiques : à défaut d’avenir radieux, l’art et l’humour peuvent aider à supporter les aléas climatiques…

L. V.

Éruption à La Palma : une menace pour le climat ?

26 septembre 2021

Un volcan vient d’entrer en éruption à nos portes et, pour une fois ce n’est ni en Islande ni en Italie, même si l’Etna, en Sicile, qui en est déjà à plus de 50 éruptions successives depuis le début de l’année 2021, était encore surmonté, le 21 septembre 2021, d’un impressionnant panache de cendres qui s’élevait à 4500 m d’altitude, tandis que des fontaines de laves étaient observées près du sommet.

Panache de fumée au dessus de l’Etna en Sicile, le 21 septembre 2021 (photo © Reuters / Paris Match)

Mais l’Etna n’est pas le seul volcan européen à offrir en ce moment un tel spectacle. Dans l’archipel espagnol des Canaries, qui se situe en réalité au large des côtes de l’ancien Sahara espagnol, désormais revendiqué par le Maroc, le volcan Cumbre Vieja, sur l’île de La Palma, est lui aussi le siège d’une éruption spectaculaire depuis le 19 septembre 2021. Cette île de La Palma, la plus humide et la plus boisée des 7 îles principales qui constituent l’archipel des Canaries, est formée de trois volcans dont les racines plongent dans le plancher océanique, à plusieurs milliers de mètres de profondeur. Plus de 80 000 habitants résident sur l’île dont l’activité principale, outre le tourisme, est liée à la culture de la banane, mais aussi des tomates, des amandes, du tabac…

Progression d’une coulée de lave sur l’île de La Palma le 21 septembre 2021 (photo © Emilio Morenatti / AP / SIPA / 20 minutes)

Le Cumbre Vieja, autrement dit « le vieux sommet », situé au sud de l’île, est un stratovolcan qui culmine à 2 426 m d’altitude. Ses éruptions sont plutôt espacées puisque l’Histoire, depuis l’installation des Espagnols au XVe siècle n’en a retenu qu’une petite dizaine. La dernière en date remonte à 1971. Cinquante ans plus tard, le 11 septembre 2021 donc, l’Institut volcanologique des Canaries, commence à enregistrer de très nombreux séismes en cascade qui déclenchent l’alerte. Le lendemain, 12 septembre, ce sont pas moins de 315 tremblements de terre qui sont ainsi enregistrés en 24 heures, tous provenant d’une profondeur située entre 8 et 13 km, nettement plus superficielle que ce qui est observé habituellement. Deux jours plus tard, le 14 septembre, le nombre de séismes recensés dans la journée atteint 2935 et les mesures topographiques montrent une déformation du dôme volcanique de 1,5 cm.

Le 19 septembre, on en est à plus de 25 000 séismes en 24 heures, avec une magnitude maximale enregistrée qui atteint 4,2. Aucun doute n’est plus permis et les volcanologues à ce stade savent qu’ils assistent à une remontée d’environ 11 millions de m³ de magna, de quoi préparer une belle éruption ! C’est à 15h15 ce jour-là que de la lave commence à apparaître en surface, surgissant d’une fissure au dessus du village d’El Paraíso, au nord-ouest du volcan, près du col qui le sépare de son voisin de la Cumbre Nueve.


Fontaine de lave sur l’île de Palma sur les flancs du Cumbre Vieja (photo ©
Carlos de Saa / EPA / MaxPPP / La Dépêche)

Des fontaines de lave de plusieurs dizaines de mètres de hauteur se forment rapidement, alimentant une coulée de lave qui progresse à grande vitesse dans la pente. En quelques heures, la coulée atteint les routes et les premières habitations en contrebas, toutes déjà évacuées préventivement. .

Dès le lendemain, lundi 20 septembre, une seconde coulée apparaît un peu plus au nord, au dessus du village de Tancande, obligeant les autorités à évacuer 500 personnes supplémentaires. A cette date, ce sont plus de 6000 habitants qui ont déjà dû être évacués et, le 20 septembre au soir, on dénombre déjà une centaine d’habitations détruites par les coulées de lave. Jeudi 23 septembre, les scientifiques constatent que l’une des deux coulées a cessé d’avancer, mais l’autre, dont la largeur atteint désormais 500 m, continue sa lente progression vers la mer, avec un risque d’émission et de projection de vapeurs nocives chargées en acide chlorhydriques et en gouttelettes de verre auxquelles il est considéré comme dangereux de s’exposer.

Arrivée d’une coulée de lave sur des maisons de Los Lianos de Aridane, sur l’île de La Palma, le 20 septembre 2021 (photo © Reuters / France 24)

Le 24 septembre, on dénombre un total de 390 bâtiments détruits par la lave et les dégâts sont d’ores et déjà estimés à plus de 400 millions d’euros, même si l’on ne déplore toujours aucune victime. Et l’activité éruptive ne faiblit toujours pas, avec un panache de cendre et de gaz qui s’élève jusqu’à 4500 m d’altitude, tandis que les volcanologues estiment que l’éruption pourrait durer plus d’un mois. Chaque jour, on estime qu’il se dégage ainsi dans l’atmosphère entre 6 000 et 12 000 tonnes de dioxyde de soufre, un gaz irritant et potentiellement toxique susceptible de provoquer de graves brûlures de la peu et des yeux.

Un pompier face au panache de fumées provoqué par l’éruption du Cumbre Vieja le 21 septembre 2021 (photo © Andres Gutierrez / Anadolu Agency / France TV info)

Chacun fait donc tourner ses modèles de simulation numérique pour déterminer comment ce panache de gaz se disperse dans l’atmosphère. Le Maroc et le sud de l’Espagne sont naturellement les plus exposés aux risques induits par la propagation de ces particules poussées sur de longues distances par les vents d’altitude. Le nuage a atteint le sud de la France à partir du samedi 25 septembre mais les dilutions sont telles que l’impact pour la santé humaine reste du même ordre de grandeur que celui de la pollution ordinaire liée à l’activité industrielle et aux transports. Les pluies survenues ce week-end ont d’ailleurs contribué à faire retomber au sol le soufre ainsi maintenu en suspension à haute altitude.

Pas de quoi s’inquiéter outre mesure donc avec cette propagation jusqu’à chez nous de ce panache volcanique. Mais il n’en est pas toujours ainsi et l’Histoire, même récente, a gardé le souvenir de panaches de cendres et de gaz d’origine volcanique nettement plus impactant. Beaucoup ont ainsi encore en mémoire l’éruption de ce volcan islandais au nom imprononçable d’Eyjafjallajökull qui, en avril 2010, avait éjecté dans l’atmosphère à 10 km d’altitude une masse monstrueuse de cendres volcaniques à raison 100 000 tonnes par seconde, de quoi bloquer pendant une semaine entière tout le trafic aérien au dessus de l’Europe…

Panache de cendres au dessus du volcan Eyjafjallajökull en Islande le 14 avril 2010 (photo © Jon Gustafsson / Reuters / L’Express)

La même année d’ailleurs, en octobre 2010, une forte éruption du volcan Mérapi en Indonésie, avait déclenché non seulement des coulées pyroclastiques occasionnant la mort de plus de 150 personnes, mais avait aussi été à l’origine d’émission d’un panache éruptif qui avait aussi fortement perturbé le trafic aérienne, jusqu’à Jakarta, situé pourtant à plus de 400 km de là. Si aucun crash aérien dû à un panache volcanique n’est recensé, plusieurs incidents graves ont déjà été répertoriés, notamment lors de l’éruption plinienne du Galunggung, sur l’île de Java en 1982, au cours de laquelle deux Boeing 747 ont vu leurs réacteurs se bloquer lors de la traversée du nuage de cendres.

Panache de cendres au dessus du mont Saint Helens, aux États-Unis le 18 mai 1980 (source © Universetoday / Futura Science)

Le panache géant observé lors de l’éruption volcanique du mont Saint Helens le 18 mai 1980 aux États-Unis s’était ainsi élevée à environ 19 km d’altitude, retombant sur pas moins de 11 États américains avant de parcourir une partir du globe. Et l’Histoire a retenu bien d’autres effets atmosphériques majeurs liés à des éruptions volcaniques comme celle survenue en Islande en 1783, connue sous le nom de Laki, qui avait entraîné la formation sur une bonne partie de l’Europe d’un brouillard sec à l’odeur sulfureuse, avec, au cours de l’été 1783, une coloration rouge sang du ciel au lever et au coucher du soleil. Le dioxyde de soufre émis en grande quantité du fait de l’activité effusive islandaise jusqu’à une altitude de 9 à 12 km s’est propagé sous l’effet du jet polaire et a stationné au dessus de l’Europe du faut de conditions anticycloniques exceptionnelles.

Flint Castle, huile sur toile peinte par le Britannique William Turner alors que l’atmosphère mondiale était perturbée par les suites de l’éruption du Tambura (source © Slate)

Plus près de nous, en 1883, c’est un autre volcan indonésien, le Krakatoa, dont l’éruption brutale a fait plus de 35 000 morts dans ce qui était alors les Indes orientales indonésienne, qui a permis aux scientifiques de constater à quel point l’impact de tels phénomènes naturels pouvait se faite sentir dans le monde entier, avec, là encore, des teinte inhabituelles et des couchers de soleil exceptionnellement colorés observés en Amérique comme en Europe. C’est d’ailleurs à une autre éruption antérieure, celle du volcan Tambora, survenue également en Indonésie, en avril 1815, que l’on attribue l’inspiration qui a guidé le peintre britannique Turner pour certaines de ses toiles aux couleurs de ciel extravagantes : au moins un effet positif de tels événements traumatisants…

L. V.

L’œil était sous le pont et regardait la mer…

24 juillet 2021

Certains tags ne passent pas inaperçus… C’est le cas de cet œil géant qui avait été peint sur la Corniche, à Marseille, au niveau de l’anse de la fausse monnaie. Pourtant astucieusement caché sous un ouvrage de franchissement entre deux rochers, dans un renfoncement discret, cette énorme pupille d’un bleu éclatant n’était visible que de la mer et sa présence ne pouvait être devinée par tous ceux qui empruntaient la route en encorbellement passant juste au dessus.

L’œil géant caché discrètement sous le pont de la corniche (photo © Gérald Passédat / France bleu)

Cet œil énigmatique n’avait cependant pas échappé à la vigilance des réseaux sociaux qui se répandaient en conjecture quant à sa signification. Surnommé « le cyclope du littoral » par certains, cet œil n’avait, semble-t-il, pas pour but de conseiller au passant d’ouvrir l’œil à l’approche de cette calanque minuscule située en plein cœur de Marseille, juste après la plage de Malmousque et au nom étrange d’anse de la fausse monnaie.

Abritant quelques bateaux dans son port minuscule et barrée à l’entrée par l’énorme pont à trois arches qui permet son franchissement par la route de la Corniche, cette calanques portait le nom de Lamonoy sur la carte dressée en 1736 par Jacques Ayrouard, pilote réal des Galères du Roy, réputé fin connaisseur de la rade de Marseille et soucieux du détail. C’est en 1830 seulement qu’apparaît sur une carte dessinée par Delaveau, le nom actuel d’Anse de la fausse monnaie. Quant à savoir pourquoi et comment l’on est passé à cette nouvelle appellation pittoresque et intrigante, on se perd bien évidemment en conjectures, l’imagination marseillaise ne manquant pas pour expliquer ce glissement…

Le pont qui barre l’entrée de l’anse de la fausse monnaie à Marseille (photo © Fred D. / Photos Provence)

Une des hypothèses avancée par certains serait que le nom fait allusion à la banqueroute survenue en 1720 qui laissa sur la paille le conseiller à la Cour des Comptes, Bernard de La Monnoye, poète et écrivain membre de l’Académie française depuis 1713. Séduit par le système mis au point par l’Écossais John Law qui introduit en France, sous la régence de Philippe d’Orléans, l’émission de papier-monnaie sous forme de titres boursiers, le poète, amateur de littérature grecque et latine, y place la totalité de sa fortune et se retrouve obligé de revendre jusqu’à ses médailles académiques lorsque le système s’effondre brutalement. De là à ce que le vallon de Lamonoy se transforme, sous l’effet du franc-parler marseillais, en anse de la fausse monnaie, il y a peut-être un pas, mais l’étymologie des noms de lieux a connu pire…

Toujours est-il que cet œil d’un bleu éclatant, peint sur le mur de soutènement de la route, rappelle furieusement les talismans en verroterie que l’on trouve à pleins bacs dans toutes les boutiques de souvenir autour de la Méditerranée, supposé conjurer le mauvais œil, à l’instar de la tradition turque du « Nazar boncuk ». Dans la croyance populaire ottomane, il est en effet solidement établi que les gens blonds aux yeux bleus possèdent un fort pouvoir de nuisance. L’œil bleu symbolise dont le mauvais sort et l’amulette qui le représente est sensée le combattre. Lorsqu’elle se brise malencontreusement, c’est tout simplement qu’elle a joué son rôle en repoussant le mal, et qu’il convient donc de la remplacer par une autre…

Vente d’amulettes nazar boncuk en Turquie (photo © Nathalie Ritzmann / Du bretzel au simit)

Une croyance très efficace pour faire marcher le commerce des verriers d’Izmir, les premiers à lancer cette industrie à la fin du XIXe siècle, au moment du déclin de l’empire ottoman, mais leur succès a fait des émules, d’abord dans les pays voisins, de l’Azerbaïdjan jusqu’à l’Iran sans oublier bien sûr les éternels rivaux grecs. A tel point que l’on trouve désormais dans toutes les boutiques pour touristes de la Méditerranée ces amulettes en verre de toute taille, à suspendre à son rétroviseur ou à porter autour du cou.

L’œil gigantesque peint sous la route de la corniche avait peut-être pour rôle de protéger du mauvais sort les jeunes Marseillais qui ont pris de tout temps l’habitude de plonger dans la mer depuis les rochers situés le long de la Corniche. Une pratique particulièrement périlleuse et d’ailleurs interdite depuis 2016 par un arrêté municipal, mais qui continue d’attirer les adolescents inconscients du risque.

L’œil qui surveille les plongeurs de la corniche… (photo © Dominique Milherou / Tourisme Marseille)

En tout cas, le chef étoilé Gérald Passédat, qui officie au restaurant du Petit Nice, de l’autre côté de l’anse, n’a pas apprécié la présence de cet œil gigantesque visible depuis la terrasse de son restaurant chic où le menu est à 270 €. Il a donc appelé la mairie de Marseille qui a aussitôt envoyé une équipe de techniciens, ce jeudi 22 juillet 2021, pour faire effacer ce tag qui n’était pas à son goût.

L’œil en céramique scellé depuis 1904 au dessus de la calanque de l’œil de verre (source © France Jeditoo)

Aussitôt dit, aussitôt fait et tant pis pour les amateurs de land art qui trouvaient plutôt sympathique cet œil bienveillant discrètement niché sous l’encorbellement de la Corniche. Il leur reste du moins le fameux œil de verre en céramique, scellé depuis le 13 novembre 1904 dans le rocher au niveau d’un passage délicat qui surplombe la calanque de l’œil de verre, dite aussi calanque de Saint-Jean de Dieu. Clin d’œil astucieux au nom de cette calanque qui viendrait du Provençal aigo-vèrs, désignant une ligne de crête entre deux bassins versants. Plus difficile d’accès que l’œil désormais effacé de l’anse de la fausse monnaie, cet œil de verre qui pleure des larmes de sang continue néanmoins à veiller sur les randonneurs qui s’aventurent sur ce chemin quelque peu exposé.

L. V.

Pierre qui roule n’amuse pas tous

10 juillet 2021

Dans le massif des Calanques, il arrive que des blocs se détachent des parois rocheuses et se mettent en mouvement. Le phénomène est naturel, lié à l’érosion et au travail de sape de l’eau qui lentement s’infiltre dans les microfissures, dissout le calcaire et finit par découper la roche massive en blocs disjoints soumis aux dures lois de la gravité et qui débaroulent les pentes. Des éboulements qui peuvent être dangereux pour les passants, les adeptes de l’escalade ou même les baigneurs comme ce malheureux touriste allemand, enseveli le 5 février 2006 sous plusieurs tonnes de roche à Sugiton, dans la calanque des Pierres-Tombées, qui porte bien son nom.

La calanque des Pierres-Tombées après l’éboulement du 5 février 2006 (photo © BRGM / Observatoire régional des risques PACA)

Des pierres qui roulent le long des versants montagneux, rien de plus banal donc, même si les effets peuvent être désastreux lorsque ces blocs finissent par heurter un piéton ou un automobiliste malchanceux, où lorsqu’un bâtiment se trouve malencontreusement sur leur trajectoire. Les habitants du petit village pittoresque des Mées, niché dans la vallée de la Durance au pied des pittoresques Pénitents, se souviennent ainsi avec des frissons de ce 2 décembre 2019, lorsqu’une énorme masse rocheuse de 3 000 m³ s’est soudainement éboulée sur le village, détruisant 3 maisons et nécessitant l’évacuation d’une cinquantaine d’habitants…

Eboulement rocheux au dessus du village des Mées le 2 décembre 2019 (photo © Philippe Bouvet / RTM / CEREMA)

Moins banal est le fait de voir au large du massif des Calanques flotter nonchalement une grosse masse rocheuse. Surtout lorsque ce gros rocher se met en branle et se prend à faire la course avec les bateaux qui croisent dans le secteur. Bien évidemment, ce gros rocher facétieux qui au lieu de rouler le long des versant s’amuse à fendre l’écume et à se balader à la surface des flots au large du massif montagneux n’a rien de naturel.

Un rocher flottant se déplaçant à grande vitesse dans le massif des Calanques… (photo © Thomas Mailaender / La Provence)

Son concepteur, l’artiste parisien Julien Berthier, l’a mis à l’eau le 4 juin 2021 dans le cadre du Printemps de l’art contemporain, après plusieurs mois de travail. Invité en résidence d’artiste depuis octobre 2020 au Tuba Club des Goudes par l’artiste marseillais, plasticien et photographe, Thomas Mailaender, Julien Berthier a eu l’idée de fabriquer « un morceau de Calanques, comme si un élément du paysage s’était déplacé ». Baptisée l’Invisible, cette sculpture inédite et spectaculaire se fond en effet dans le paysage et un observateur peu attentif pourrait aisément la confondre avec un petit ilot naturel, détaché des falaises alentours et tombé dans la mer

Julien Berthier, devant son rocher artificiel (source © France 3 Régions)

Car le rocher en question, bien qu’artificiel, est particulièrement réaliste. Construit à l’aide de blocs de polystyrène et de résine autour de la coque d’un vieux bateau de 4,30 m acheté localement sur Le Bon coin et toujours en état de marche, ce bloc rocheux sculpté à la main imite à la perfection un amas rocheux détaché du massif des Calanques. Ancré dans le petit port des Goudes, le rocher peut se déplacer à la demande, le bateau qu’il enveloppe n’étant guère gêné par la surcharge de son enveloppe pseudo-minérale en polystyrène.

Invisible tant il se fond dans le paysage calcaire des Calanques, camouflé par son habillage en faux rocher plus vrai que nature qui ne permet pas d’imaginer qu’il s’agit en fait d’un bateau avec son équipage, île artificielle en mouvement ou embarcation en trompe l’œil, les clés d’interprétation ne manquent pas pour évoquer cette sculpture étrange qui évolue dans l’espace naturel des Calanques. Un rocher au moins dont on ne devrait pas avoir à craindre l’éboulement…

L.V.

Bansky : l’artiste qui se moque du marché de l’art

10 juin 2021

La scène avait marqué les esprits : le 6 octobre 2018, un des tableaux les plus célèbres de l’artiste britannique anonyme Bansky, s’est autodétruit dans les locaux du célèbre commissaire-priseur Sotheby’s. L’œuvre, représentant une petite fille avec un ballon rouge en forme de cœur, s’est retrouvée lacérée par une déchiqueteuse alors même qu’elle venait tout juste d’être adjugée pour la modique somme de 1,185 millions d’euros. L’artiste iconoclaste révélait alors sur les réseaux sociaux être lui-même à l’origine de ce massacre à la déchiqueteuse. Il avait caché dans le cadre du tableau un mécanisme secret et un complice a actionné la télécommande au moment fatidique sous les yeux ébahis de l’acheteuse qui venait péniblement de remporter la mise après une surenchère acharnée face à 26 concurrents…

Des employés de Sotheby’s dévoilent « Girl with balloon » de Banksy partiellement autodétruite et rebaptisée « Love is in the bin », le 12 octobre 2018 à Londres (source © France TV Info)

Un beau pied-de-nez au marché de l’art mais qui ne semble pas avoir eu beaucoup d’effet puisque Sotheby’s exposait fièrement le tableau à demi-déchiqueté quelques jours plus tard, après que son auteur l’ait rebaptisée par dérision « l’amour est dans la poubelle » et alors même que les spécialistes estimaient que ce geste spectaculaire avait probablement fait grimper de 50 % la cote du tableau lui-même ! En matière artistique, c’est la renommée qui compte, beaucoup plus que la qualité esthétique…

« Devolved Parliament », peinture sur toile de Bansky peinte en 2009 (photo © Sotheby’s / Connaissance des arts)

Certains voient même dans cet acte extravagant un véritable coup de génie médiatique de l’artiste qui, tout en se moquant ouvertement de l’esprit mercantile et passablement absurde du marché de l’art moderne, contribue à faire monter la cote de ses œuvres. Le 3 octobre 2019, une de ses toiles satiriques représentant le Parlement britannique peuplé uniquement de chimpanzés a ainsi été adjugée pour le prix record de 11,1 millions d’euros ! Porté par l’esprit de contradiction, l’artiste est allé jusqu’à vendre certaines de ses toiles dans les rues de New York pour 60 dollars alors que leur valeur était estimée à 160 000 $… Il y a une dizaine d’années, il a même poussé la provocation jusqu’à mettre en vente un tableau portant la seule inscription : « I can’t believe you morons actually buy this », que l’on pourrait traduire, grosso mode par : « Je ne peux pas croire que vous soyez assez idiots pour acheter une telle merde ». On ne saurait être plus clair en effet…

« Flower Thrower » : le lanceur de fleurs, manifestant déterminé en faveur de la paix ? (source © Lofty Trend)

Et pourtant, les œuvres de cet artiste de rue dont on ignore toujours la véritable identité ne peuvent laisser indifférents. Son « lanceur de fleurs », peint pour la première fois au pochoir en 2003 sur le mur qui sépare Israël des territoires palestiniens, ne manque ni de force ni de poésie.

« Sweeping it under the Carpet », sur un mur de Londres (source © Cnews)

Son portrait d’une femme de chambre qui pousse la poussière sous le tapis, apparu pour la première fois en 2006 sur un mur un peu lépreux du quartier londonien de Chalk Farm, en hommage à ces employés que personne ne voit et que nul n’aurait l’idée d’immortaliser dans une œuvre d’art, ne peut laisser indifférent non plus.

Le triptyque de Banksy « Vue de la mer Méditerranée, 2017 » mis aux enchère au profit d’un hôpital pour enfants de Bethléem, en Cisjordanie (photo © Guy Bell / Shutterstock / SIPA / France TV Info)

Il en est de même de son triptyque intitulé « Vue de la Méditerranée, 2017 », qui constitue un hommage poignant au drame des migrants qui se noient en tentant la traversée sur des embarcations de fortunes. L’artiste est parti de peintures à l’huile du XIX e siècle montrant des paysages marins sur lesquelles il a ajouté de multiples gilets de sauvetage échoués sur le rivage, formant des scènes particulièrement évocatrices de la crise migratoire. Ces toiles, exposées dans un hôtel de Bethléem dont les chambres donnent directement sur le mur de séparation construit par l’État israélien, ont ensuite été vendues au profit d’un hôpital de cette même ville.

Un Brexit douloureux : peint à Douvres le 7 mai 2017 (source © Bansky)

Comment ne pas citer également cette peinture murale gigantesque apparue des mains de Bansky le 7 mai 2017 sur le pignon aveugle d’une maison de Douvres en Grande-Bretagne pour évoquer le Brexit avec un ouvrier perché sur une échelle, affairé à effacer à l’aide d’un marteau et d’un burin, une des étoiles jaunes du drapeau européen, symbolisant ainsi le retrait des Britanniques de la construction européenne, au prix d’une fracturation collatérale quelque peu douloureuse…

Artiste engagé, maniant habilement la peinture au pochoir et le street art, antisystème et provocateur, pourvu d’un sens très développé de l’humour et de l’autodérision, Bansky, dont on ne connaît toujours pas l’identité, porte un regard décalé et acéré sur l’actualité et les dérives de notre société de consommation, tout en profitant des excès d’un marché de l’art moderne pour le moins débridé. Auteur de plusieurs documentaires et de multiples expositions, son engagement en faveur des humbles et notamment des migrants lui vaut un fort capital de sympathie. Sa peinture sur une porte en hommage aux victimes du Bataclan, volée puis retrouvée en Italie, a récemment contribué encore à sa notoriété, de même que son œuvre hommage à Georges Floyd, montant une bougie qui commence à consumer le drapeau américain : des gestes forts et une esthétique qui parle à chacun et permet de faire passer des message avec sans doute plus d’efficacité qu’un simple discours…

L. V.

Angleterre : un géant bien énigmatique

22 mai 2021

Le géant de Cerne Abbas fait partie de ces immenses tracés réalisés au sol et visibles surtout depuis le ciel. Le Land Art a mis à la mode ces figures gravées à même le sol, qui leur valent le nom pédant de géoglyphes. Le plus grand connu à ce jour, l’homme de Marree, découvert en 1998 par un pilote survolant les plateaux semi-désertiques de l’Australie méridionale, mesure pas moins de 4,2 km de longueur. Gravé à même le sol sous forme de tranchées de 20 à 30 cm de profondeur, il représente une forme humaine d’aborigène chassant à l’aide d’un bâton à lancer. Nul ne sait qui en est l’auteur et l’accès à la zone est désormais interdit, mais vue du ciel, l’image est spectaculaire.

L’Homme de Marree en Australie (photo © Peter Campbell / Futura Science)

Et bien d’autres exemples de figures comparables sont répertoriées de par le monde. Les lignes de Nazca, gravés au sol dans un secteur désertique au sud du Pérou font sans doute partie des plus connues. Leur dessin a été simplement réalisé en enlevant les cailloutis rougeâtres qui recouvrent le sol à cet endroit, laissant apparaître le sol gypseux de couleur grisâtre qui se trouve en dessous, mais l’effet vu du ciel ne manque pas d’allure. Réalisés entre 200 ans avant J.-C. et l’an 600 de notre ère, ces géoglyphes sont inscrits sur la liste du patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1994. Ils avaient déjà été repérés en 1553 mais n’ont été redécouverts qu’en 1927 et étudiés de manière approfondie à partir de 1941 par l’Allemande Maria Reiche qui y a consacré toute sa vie.

Figure géante de colibri (50 m de longueur) tracée dans le désert de Nazca, au Pérou (photo © Mathess / 123RF / Alibabuy)

Mais on connaît aussi en Europe bien des œuvres comparables, parmi lesquelles donc, celle du géant de Cerne Abbas qui a fait coulé beaucoup d’encre et enflammé bien des imaginations. Situé à proximité d’un petit village du Dorset, sur les collines crayeuses du sud de l’Angleterre, il représente une sorte d’Hercule nu brandissant une énorme massue bosselée. Les scientifiques, qui aiment bien se payer de mots, le désignent comme une figure « ithyphallique et clavigère », ce qui fait référence, en langage commun, à son sexe en érection bien visible et à la massue qu’il brandit d’un air menaçant…

Le dessin est assez fruste mais les dimensions sont colossales : 55 m de hauteur pour 51 m de largeur ! Les lignes ont été tracées sous forme de tranchées de 30 cm de largeur et autant en profondeur, remplies de craie broyée qui empêchent l’herbe de repousser si bien que le tracé est parfaitement visible au sol et encore plus depuis la colline opposée ou vu d’avion.

Le géant de Cerne Abbas (photo © National Trust)

L’existence de cette figure tracée au sol est connue au moins depuis 1742, date à laquelle un guide du Dorset mentionne cette curiosité, mais on retrouve une référence encore plus ancienne, datée de 1694 qui mentionne le coût de son entretien. En 1764, un antiquaire indique qu’il est connu localement sous le nom d’Helith, ce qui renvoie à une figure mythologique pré-chrétienne révérée jadis dans le Dorset et à laquelle Walter de Coventry fait mention dans un écrit daté du XIIIe siècle.

Les légendes locales se sont bien entendu emparées de cette forme singulière et spectaculaire que les habitants du cru se plaisent à évoquer comme étant le tracé du corps d’un géant qui aurait été tué par les habitants du village, lesquels auraient ensuite matérialisé le contour de sa dépouille comme le fait la police scientifique sur une scène de crime. Mais comme il fallait s’y attendre, c’est surtout le gigantesque et impudique phallus en érection qui attire tous les regards et draine depuis des siècles les couples en mal de fertilité qui viennent danser à proximité…

Il n’en reste pas moins que les historiens se déchirent depuis des années entre les tenants d’une origine antérieure à la conquête romaine et les partisans d’une datation plus moderne, persuadés que le tracé date de la guerre civile anglaise, dans les années 1640, et que cet Hercule britannique n’est qu’une caricature d’Oliver Cromwell.

Le cheval blanc d’Uffington, tracé aux flancs d’une colline crayeuse de l’Oxfordshire (photo © Yann Arthus-Bertrand)

Un autre géoglyphe est d’ailleurs présent dans la région, représentant un immense cheval blanc de 110 m de longueur, lui aussi tracé dans la craie et dont la présence est attestée dans des écrits des moines bénédictins d’Abington Abbey depuis 1190. Le nom de White Horse Hill, attribué à la colline sur laquelle a été tracée cette figure géante, se retrouve quant à lui dans des archives depuis 1070, ce qui laisse donc penser à une réalisation encore antérieure. De fait, une datation effectuée dans les années 1990 démontre que cette œuvre remonterait à la fin de l’âge du bronze, le dessin rappelant d’ailleurs fortement des représentations schématiques visibles sur des pièces de monnaies celtiques de cette époque.

Il n’en est pas de même pour ce qui concerne le géant à la massue de Cerne Abbas, et il a fallu attendre avril 2020 pour qu’une équipe d’archéologues de l’Université de Gloucester se lancent dans une campagne de prélèvements dans le sol des tranchées qui en délimitent le tracé. Une analyse microscopique y a d’abord mis en évidence des coquilles d’escargots terrestres dont la variété ne serait arrivée en Angleterre qu’au XIIIe siècle, ce qui suggère une réalisation plus récente, mais cette période pourrait correspondre à des travaux ultérieurs sur le site.

Prélèvements en vue de la datation du géant de Cerne Abbas (photo © Ben Thomas / National Trust)

Mais une étude plus poussée par luminescence simulée optiquement réalisée sur des grains de sable prélevés dans le fond des tranchées, à près d’un mètre de profondeur, ont permis de dater assez précisément à quelle date ces éléments ont été pour la dernière fois exposés à la lumière du soleil avant d’être enfouis. Les résultats de ces analyses scientifiques pointues ont tardé à arriver du fait de la pandémie de Covid-19 qui a désorganisé les laboratoires de recherche universitaire comme tout le reste de la planète.

Une publication datée du 12 mai 2021 vient finalement conclure que la gravure daterait de la fin de l’époque saxonne, sans doute réalisée entre 700 et 1100 ap. J.-C., juste avant donc la conquête normande. Il s’agirait donc bien de la représentation du dieu saxon Helith qui aurait été tracé à l’instigation des Anglo-Saxons qui ont occupé la Grande-Bretagne à partir du Ve siècle après J.-C., à une période où la région avait déjà été partiellement christianisée sous le Bas-Empire romain. Ces cultes païens perdurent pendant plusieurs siècles malgré les missions de conversion organisées à partir du VIe siècle par le pape Grégoire Le Grand.

Ce n’est qu’en 987 qu’un monastère s’implante précisément à Cerne Abbas, à moins de 300 m de la colline du géant. Même si les archives du monastère ne mentionnent pas la gravure du géant à la massue, il est très probable que ce soit les moines qui aient recouvert les tranchées pour cacher ce vestige de culte païen qu’ils s’efforçaient de combattre et dont les restes n’ont donc été redécouverts que quelques siècles plus tard. En matière artistique comme religieuse, les modes vont et viennent…

L. V.

TeamLab : la technologie au service de l’art

28 avril 2021

La frontière entre l’art et la technologie est de plus en plus ténue et certains œuvrent pour la faire carrément disparaître ! C’est notamment le cas du Japonais Toshiyuki Inoko, ingénieur de formation, qui, en 2001, fondait avec plusieurs anciens camarades de l’université de Tokyo le collectif TeamLab. Son objectif : « libérer l’art des contraintes physiques ». Ce groupe pluridisciplinaire composé d’artistes mais aussi d’ingénieurs, d’informaticiens, de spécialistes de l’imagerie numérique, de mathématiciens et d’architectes s’est ainsi fait connaître depuis 2011 par plusieurs expositions dans le monde entier, plongeant le visiteur dans un univers poétique et irréel qui évolue de manière interactive.

Un environnement de lampes magiques au Mori Building Digital Art Museum teamLab de Tokyo (photo © TeamLab / The nomadic panda)

On est bien loin de l’art classique, figé et académique. Les œuvres de TeamLab, grâce à de complexes algorithmes, font entrer dans un univers onirique où le spectateur a l’impression de s’extraire des contingences de notre monde matériel pour pénétrer dans l’œuvre elle-même et interagir avec elle puisque celle-ci évolue en fonction de ses propres mouvements. Un art qui permet de s’abstraire des frontières du réel, en réponse au souhait de son fondateur qui l’exprime ainsi : « j’aimerais que cet espace soit un lieu où l’on puisse se rappeler que les frontières n’existent pas dans notre monde ».

Cascade virtuelle au Mori Building Digital Art Museum teamLab de Tokyo (source © Japan Kudasai)

Rien d’étonnant donc que le collectif ait appelé son propre musée le Digital Art Museum TeamLab Borderless, justement pour rappeler ce souhait de dépasser les frontières. Ouvert en juin 2018 dans le quartier quelque peu futuriste d’Odaiba, à Tokyo, en collaboration avec le promoteur japonais innovant Mori Building, ce premier espace muséal s’étend sur un hectare et rassemble une cinquantaine d’œuvres interactives. Mobilisant 520 ordinateurs et 470 projecteurs, mais aussi plusieurs centaines de techniciens hautement qualifiés qui s’activent en coulisses, cette cathédrale d’images géante constitue une véritable prouesse technologique car les images projetées ne sont pas préenregistrées mais réalisées en temps réel pour interagir avec les visiteurs qui y pénètrent !

Au milieu des nénuphars virtuels au Mori Building Digital Art Museum teamLab de Tokyo (photo © Behrouz Meri / AFP / France TV Info)

Le visiteur passe d’une salle à l’autre et se retrouve plongé dans des univers oniriques et lumineux qui changent en permanence. Il se retrouve environné de nuées de papillons qui meurent quand on les touche, se perd dans une forêt de lampes, traverse des champs qui changent d’aspect à vue d’œil, se retrouve sous une averse de pluie lumineuse, se perd au milieu de ballons virtuels multicolores, fait du trampoline dans un décor féerique et changeant.

Une expérience déconcertante, qui bien sûr attire les foules de curieux. Dès la première année d’ouverture, le musée a reçu pas moins de 2,3 millions de visiteurs, soit davantage que le musée Van Gogh à Amsterdam et plus du double que le musée Picasso à Barcelone ou que le musée Dali à Figueras… De quoi inquiéter les tenants de l’art académique qui peinent à attirer autant !

Un musée les pieds dans l’eau, au teamLab Planets (source © Moshimoshi)

Un succès tel que TeamLab a ouvert depuis un autre musée à Shanghaï en 2019 et a créé de multiples expositions dans le monde, dont une à La Vilette en septembre 2018, mais aussi une exposition permanente à Tokyo toujours ouverte, intitulée TeamLab Planets. On y pénètre pieds nus, ce qui permet de marcher dans l’eau sous une cascade virtuelle, mais aussi d’apprécier le moelleux d’une salle recouverte de coussins géants qui changent de volume au fur et à mesure que l’on s’affale dessus. Plongés dans l’eau jusqu’aux genoux, les visiteurs se retrouvent en immersion totale dans un aquarium géant, entouré de carpes koï virtuelles, tandis que, dans une autre salle, ils jouent à cache-cache au milieu de gros ballons gonflés à l’hélium. Une expérience immersive qui, elle-aussi, a connu une immense succès avec plus de 1,2 millions de visiteurs en un an !

Maquette de Tokyo réalisée par Mori Building (extrait de video © La Presse)

Des expériences que le promoteur Mori Building, sponsor du TeamLab Borderless, vient de prolonger en créant une immense maquette en 3 dimensions qui représente une grande partie de la ville de Tokyo à l’échelle 1/1 000. De dimensions imposantes (15 m de large pour 24 m de long), cette maquette impressionnante de réalisme présente la particularité de pouvoir être illuminée par une trentaine de projecteurs, ce qui permet de la transformer en carte géante particulièrement pédagogique, pour visualiser aussi bien la topographie que la densité de population ou le tracé du réseau de transports publics. Un outil de choix pour visualiser les défis de la mégapole de demain et guider les choix d’aménagement de la capitale japonaise, mais aussi une attraction particulièrement spectaculaire qui ne peut que fasciner le non professionnel.

L. V.

A défaut d’œuvres d’art, Carnoux affiche la couleur !

14 mars 2021

Début 2021, juste avant l’éclosion des inflorescences de mimosa, Carnoux-en-Provence a affiché la couleur en se parant de touches du même jaune dans le secteur qui débute au rond-point des Barles et se termine sur le boulevard Lyautey en passant par le rond-point Lou Caire.

Marquage au rond-point Lou Caire (photo © MM / CPC)

Mais là, point de végétaux, seulement des structures de métal ou de béton qui jalonnent un parcours. A l’instar du Petit Poucet de Charles Perrault qui dépose des cailloux sur son trajet afin de le retrouver ultérieurement, quel est celui qui a installé ces bornes ? La couleur utilisée n’est pas sans rappeler celle des boîtes à lettres de la Poste, mais ni la taille, ni les formes et pas plus que les usages ne correspondent à ce service.

Dans un précédent article datant d’octobre 2016 intitulé Land Art à Carnoux, nous avions attiré l’attention de nos concitoyens sur l’installation de bornes orangées qui signalaient la présence souterraine des conduites sous haute pression des eaux résiduelles provenant de l’usine Alteo de Gardanne. Dans le cas qui nous concerne, il n’est toujours pas question d’installation d’œuvres d’art dans Carnoux, mais de la pose de différentes bornes qui indiquent la présence en sous-sol de conduites de gaz sous pression du fournisseur GRT Gaz.

Pylône sur le rond-point Lou Caire (photo © MM / CPC)

Ces bornes sont destinées, comme on peut le lire sur les indications portées, à indiquer qu’une canalisation haute pression est enfouie à l’aplomb de la marque. Conformément à la réglementation CLP (Classification, Labelling et Packaging – en français : classification, étiquetage et emballage), entrée en vigueur le 1er juin 2017, qui classifie les produits chimiques par famille en fonction du danger potentiel des substances, notre ville se pare donc de signaux aux couleurs normalisées en fonction des différents fluides qui circulent dans son sous-sol.

Couleurs conventionnelles pour les canalisations (source © securinorme.com)

Le marquage des canalisations enterrées est un affichage de sécurité qui indique aux habitants et surtout aux entreprises qui œuvrent dans les secteurs ciblés la présence de conduites dangereuses. Jusqu’alors, les seules identifications colorées se trouvaient au niveau de filets en plastique colorés (cf. schéma ci-dessous) posés dans les tranchées ce qui n’évitait pourtant pas des accidents comme ce fut le cas dans le quartier Plein Soleil où lors de la pose de conduites de gaz, un engin de chantier a fêlé une conduite d’eau et provoqué une fuite lente qui a nécessité une intervention onéreuse qui aurait pu être plus dommageable s’il s’était agi de la rupture d’une conduite de gaz.

Coupe type d’un remblai avec canalisations enterrées (source © Cegibat)

Si les bornes d’incendie rouges nous sont familières, en nous référant au code de couleurs ci-dessus, nous constatons que les conduites d’eau ne sont pas signalées par des bornes vertes. A quand l’émergence de signaux verts sur le territoire de la commune ? Voilà qui ajouterait une touche nouvelle colorée notre environnement urbain !

Mais plutôt que des bornes ou des enseignes colorées dans la ville, on pourrait concevoir des créations qui ponctuent esthétiquement un trajet. Nombreux sont les artistes qui conçoivent des œuvres urbaines et il serait de bon aloi que les Carnussiens puissent bénéficier de leur présence.

L’ancienne mairie de Carnoux désormais démolie (source © Lescommunes.com)

Prenons un exemple : la destruction de l’ancien hôtel de ville a conduit à la disparition des stores jaunes et noirs des baies vitrées de la façade qui rappelaient ceux de la place et du jardin du Palais Royal à Paris, matériau dont l’artiste Daniel Buren s’est servi à la fois comme support et comme motif peint dans ses premières œuvres puis comme marque personnelle dans ses créations comme « Les Deux Plateaux », plus connu sous le nom des Colonnes de Buren, sur la place même du Palais Royal.

Trois des sept mats installés à Marseille, Avignon et Macon (source © danielburen.com)

Dans notre région, certains peuvent se rappeler qu’une partie d’une œuvre commémorative de Daniel Buren était visible à Marseille. D’abord installée en ville (cf. photographie ci-dessous) elle avait été ensuite déplacée sur la plage du Prado de Marseille. Cette œuvre aujourd’hui disparue (qu’en est-il du caractère inaliénable des commandes publiques ?) constituait le premier des sept jalons du trajet des soldats de la Révolution depuis Marseille, en passant par Avignon, Valence, Vienne, Macon, Saulieu, pour rejoindre Charenton près de Paris). Réalisée en 1989 à l’occasion du bicentenaire de la Révolution, « La Marche des Fédérés Marseillais / Aux Couleurs de la ville », était composée d’un mât et de 500 fanions.

A l’occasion du jubilé de la ville de Carnoux-en-Provence en 2016, Nicolas Bouland a publié, avec Dominique Berthout, « Carnoux-en-Provence, le vallon du retour ». Dans les premières pages, il note que quelques Carnussiens qui ont connu la création de la commune de Carnoux, en avaient déjà foulé la terre après le débarquement sur les côtes de Provence en août 1944 de l’armée d’Afrique dont ils faisaient partie. « Après avoir participé à la libération de Toulon, trois groupements de tabors marocains …. s’opposent dès le 21 août 1944 à l’armée allemande du côté d’Auriol et de la Valentine, mais aussi à Peypin et Cadolive. Le lendemain, c’est le 6ème Goum qui s’empare de la colline de Carnoux, avant d’occuper le camp de Carpiagne, point d’appui pour filer vers Marseille par le col de la Gineste, tandis que les unités du génie s’emploient à déminer la route Aubagne – Cassis qui traverse le vallon de Carnoux. En réalité, arrivées dans les environs de Carnoux, les troupes du général de Montsabert (armée de Lattre de Tassigny) et les forces de la Résistance intérieur parviennent à libérer Aubagne le 21 août 1944. »… « Le lieutenant François Santoni, carnussien de la première heure, accompagné de goumiers, a donc traversé le territoire de Carnoux, situé sur la commune de Roquefort la Bédoule en août 1944. Ses troupes ont fait une pause à la source qui jaillissait quartier du Mont-Fleuri. »

Le vallon de Carnoux en septembre 1959 (photo © J. Paris / mairie Carnoux)

Reprenant le concept de marche de la Liberté, qu’elle soit révolutionnaire comme en 1789 ou libératrice du joug nazi comme en 1944, l’épisode qui s’est déroulé sur notre commune pourrait faire l’objet d’une commande publique à un artiste afin de retracer l’itinéraire des goumiers marocains sur les terres de ce qui deviendra 62 ans plus tard la ville de Carnoux en Provence. Un projet historique et artistique à suivre !

M.M.

Le coût de pouce de César

3 mars 2021

Le premier janvier 2021, le sculpteur marseillais César Baldaccini aurait eu cent ans. Malheureusement pour lui, il est mort douze ans plus tôt, le 6 décembre 1998. Mais ses œuvres lui survivent, en particulier ses fameuses compressions en bronze dont celle qu’il a créée en 1976 pour récompenser les plus méritants professionnels du cinéma français, un trophée baptisé en toute modestie de son propre prénom, au point que la cérémonie elle-même porte désormais cette appellation de César du cinéma.

Le trophée des César du cinéma, 3 kg de bronze compressé (photo © Patrick Kovarik / AFP / RTL)

Homme à la faconde méridionale, aussi médiatique que sûr de son génie créateur, l’homme était de fait un touche à tout. Fils de cafetiers italiens du quartier de la Belle-de-Mai, il quitte l’école à 12 ans mais s’inscrit ensuite à l’École des Beaux-Arts de Marseille où il remporte plusieurs prix de dessin, gravure et même architecture. Il poursuit sa formation à Paris où il ouvre en 1946 son premier atelier dans un ancien bordel transformé en résidence pour étudiants. Initié à la soudure dans une menuiserie industrielle de Trans-en-Provence, près de Draguignan, il récupère dans des décharges les matières premières métalliques qu’il assemble pour donner corps à d’étranges sculptures, dont un poisson que l’État lui achète 100 000 francs en 1955 pour le Musée national d’art moderne.

Le sculpteur-ferrailleur César devant l’une de ses œuvres (source © Weculte)

C’est alors le début de la notoriété, que César n’hésite pas à entretenir en menant une vie nocturne particulièrement active. Dès 1958, le sculpteur découvre le principe des compressions dans une casse automobile et fait l’acquisition d’une presse hydraulique avec laquelle il aplatit soigneusement sa première Dauphine. Un véritable défi à la société de consommation que César exploite jusqu’à exposer en 1968 à la Biennale de Venise une œuvre quelque peu monumentale intitulée justement 520 tonnes

Après les compressions, les expansions. Quand on vise la reconnaissance universelle, voilà en effet une autre voie que César, qui voit les choses en grand, ne tarde pas à explorer selon le principe de l’agrandissement pantographique. A l’occasion d’une exposition sur La main, de Rodin à Picasso, le sculpteur a ainsi l’idée de réaliser un moulage de son propre pouce en résine polyester rose translucide agrandi jusqu’à 40 cm de hauteur. Un effet bœuf qui incite César à exploiter cette veine en testant divers matériaux : résine, bronze, cristal et même sucre.

Moulages de pouce en résine et sculpture de pouce en bronze, œuvres de César (source ©
César Baldaccini)

En 1965, il réalise ainsi une première œuvre de son pouce en bronze géant de 1,85 m de hauteur. Mais ce n’est que le début ! Une bonne vingtaine de ces pouces monumentaux sont ainsi créés, les uns après les autres, toujours à partir de l‘empreinte du doigt de l’artiste. Celui qui est exposé à Marseille, sur un rond-point de Bonneveine, à deux pas du centre commercial et en face du Musée d’art contemporain, mesure ainsi 6 m de hauteur. Réalisé en 1988 en bronze et pesant plus de 4 tonnes, ce pouce géant a d’abord été expédié en Corée pour y être installé dans un parc à l’occasion des Jeux olympiques de Séoul avant d’être rapatrié à la Vieille Charité en 1993 puis de trouver finalement sa place sur ce rond-point un an plus tard.

Le pouce de César sur le rond-point Pierre Guerre à Bonneveine (source © Made in Marseille)

Mi-2015, l’éventuel déplacement de cette sculpture avait d’ailleurs déclenché une belle polémique comme on les adore à Marseille. A l’époque, ce qui n’était pas encore la Métropole mais seulement la communauté urbaine Marseille Provence Métropole, venait de lancer, en pleine période d’austérité budgétaire, un concours de maîtrise d’œuvre pour installer une œuvre monumentale sur le rond-point du Prado appelé à être restructuré en prévision de la mise en service du futur bus à haut niveau de service vers Luminy. Le budget prévisionnel de l’opération était de 1,5 millions d’euros, une somme qui avait fait bondir le chef de l’opposition socialiste de l’époque, un certain Benoît Payan, lequel suggérait donc plutôt de déplacer le pouce de César pour le faire changer de rond-point et lui donner ainsi davantage de visibilité, ce qui permettait au passage une économie substantielle.

Le 1er avril 2016, La Provence se permettait d’ailleurs d’annoncer que ce serait finalement une copie de la Tour Eiffel de 30 m de hauteur qui trônera en majesté sur le rond-point du Prado qui venait d’être reconfiguré. Une galéjade bien entendu à laquelle il ne sera pas donné suite, pas plus d’ailleurs qu’à la proposition de Benoît Payan, pourtant frappée de bon sens. Aux dernières nouvelles, l’appel d’offres à 1,5 millions a fait flop, les esquisses présentées fin 2017 par les cinq finalistes n’ayant convaincu personne. En février 2019, Made in Marseille croyait savoir que ce serait finalement une figure des cinq anneaux olympiques qui serait érigée sur le fameux rond-point, histoire de montrer l’attachement de Marseille à l’organisation des JO de 2024, le tout pour la modique somme de 100 k€. Mais tout compte fait, le rond-point attend toujours de recevoir un ornement…

Le pouce géant de César sur le parvis de La Défense (photo © Olivier / Le Parisien)

Toujours est-il que César, quant à lui, n’a pas attendu pour procéder à la multiplication de ses pouces de toutes tailles. Un autre de 6 m de haut a été déplacé en 2018 pour être installé devant le bâtiment de la Seine musicale, sur l’île Seguin à Boulogne-Billancourt tandis que le plus monumental de tous, qui mesure pas moins de 12 m de hauteur, trône encore sur le parvis de La Défense, pas très loin du CNIT. Et César ne sait pas arrêté au seul pouce puisqu’il a aussi commis des sculptures de ses autres doigts faisant le V de la victoire comme pour cette œuvre visible à Epinal, mais aussi une main complète exposée au collège Henri Bosco à La Valette-du-Var, voire un poing fermé vaguement révolutionnaire que l’on peut admirer à Monaco mais aussi à Djeddah.

Les doigts de la Victoire, sculpture de César installée en 1989 rue des Minimes à Epinal (source © Transvosges)

En octobre 2007, un pouce géant de César, de 6 m de haut comme celui qui figure à Bonneveine, a été vendu aux enchères pour 1,219 millions d’euros. Un bon prix si l’on considère que la tonne de bronze se négocie actuellement à 6 300 €… De quoi rassurer ceux qui craignent que le marché de l’art contemporain ne finisse par s’essouffler. Et de quoi confirmer le génie de César qui, sous ses airs de pourfendeurs de la société de consommation, a su jouer avec habileté des règles du système, n’hésitant pas à fabriquer en série ses œuvres monumentales, pour le plus grand profit de tous puisqu’on peut ainsi les admirer en différentes tailles un peu partout sur la planète : une stratégie payante assurément !

L. V.

Pierre Cardin : feuilles, pierre, ciseaux…

3 janvier 2021

Le célèbre couturier français Pierre Cardin est donc décédé en cette fin d’année 2020, le 29 décembre, à l’âge de 98 ans et les médias du monde entier s’en sont largement fait l’écho. Dernier né d’une fratrie de 7 enfants d’un couple d’agriculteurs italiens émigrés en France pour fuir le régime fasciste de Mussolini, celui qui était devenu le doyen de la haute-couture française s’était de fait forgé une réputation internationale. « Une voyant m’avait dit que mon nom flotterait partout » avait coutume de rappeler celui dont le nom est de fait sans doute presque aussi connu à travers la planète que celui de Coca-Cola. Force est de constater que ce fils d’émigrés italiens a eu le don toute sa vie durant de faire parler de lui : on ne compte plus le nombre d’articles qui ont été écrits à son sujet et qui l’ont rendus aussi célèbre !

Pierre Cardin en novembre 2014 dans son propre musée (source © Joël Saget / AFP / France Culture)

Cette renommée internationale, il l’a doit d’abord à ses talents de couturier, un métier qu’il a appris un peu par hasard en poussant la porte à 14 ans d’un tailleur de Saint-Étienne où il est d’abord embauché comme comptable avant de commencer à toucher aux ciseaux. Des instruments qui ne le quitteront plus, pendant la guerre qu’il passe à Vichy, toujours chez un tailleur, à habiller la riche bourgeoisie locale et les occupants allemands, avant de rejoindre Paris où il débute chez Jeanne Paquin pour faire des costumes de scène destinés au film « La Belle et la Bête », auprès de Jean Cocteau.

Après un passage éclair chez une autre créatrice de mode, Elsa Schiaparelli, le voici fin 1946 premier employé recruté par Christian Dior qui vient d’ouvrir sa maison de haute-couture. Il participe au succès du style New Look avant de claquer la porte sur un coup de tête 3 ans plus tard pour racheter la maison Pacaud qui crée des costumes de scène et fonder ainsi sa propre maison de haute-couture. Dès 1953 il possède sa propre collection et devient rapidement membre de la Chambre syndicale de la couture parisienne.

Premier défilé de prêt-à-porter Pierre Cardin au Printemps en 1959 (source © Pierre Cardin)

En homme d’affaires avisé, Pierre Cardin a rapidement compris qu’il devait mener de front sa carrière de créateur de haute-couture, gage de sa renommée et de son prestige à l’international, tout en se lançant dans la diffusion de prêt-à porter beaucoup plus lucratif. Il est ainsi le premier à présenter, en 1959, un défilé de prêt-à-porter dans les allées du Printemps : succès et scandale garantis, de quoi faire parler de lui dans toutes les bonnes feuilles de l’époque…

Défilé organisé par Pierre Cardin dans le désert de Gobi en 2008, en Chine (source © Pierre Cardin)

Dès lors, Pierre Cardin jouera avec habileté de cette capacité à attirer sans cesse l’attention avec ses coups médiatiques tels que les défilés qu’il organise dans le désert de Gobi, dans la Cité interdite de Pékin ou sur la place Rouge à Moscou ou encore la première collection de vêtement masculins qu’il lance en 1960 en faisant poser des mannequins recrutés à la sortie des fac parisiennes… Son idylle avec l’actrice Jeanne Moreau qui a duré 4 ans, malgré l’homosexualité assumée de Pierre Cardin, a aussi contribué à asseoir sa notoriété internationale, lui qui n’a pas hésité en 1974 à poser torse nu en couverture du magazine Time.

Ce génie des affaires doit son immense fortune, estimée à environ 1 milliard d’euros, au système des licences qu’il a développé à l’extrême. Créateur insatiable, il faisait produire par des industriels du monde entier et se contentait d’apposer ses initiales PC sur cravates, briquets, vêtements, papiers peints mais aussi mobilier vendu un peu partout. Plutôt que d’ouvrir ses propres magasins, il vendait donc sa marque, ce qui lui a plutôt bien réussi puisqu’il a réussi à garder la tête de sa propre maison de couture jusqu’au bout, tout en exploitant plus de 700 licences allant du textile aux arts de la table en passant par l’eau minérale, les poêles à frire, les vélos, les sacs en plastiques, les briquets ou les tringles à rideaux.

Pierre Cardin signant son nom en 1978 sur le fuselage d’un avion dont il a conçu le design (source © Sputnik News)

Et l’homme, détenteur de 3 Dés d’or, ne s’est pas contenté de manier les ciseaux. Créateur de meubles et patron de théâtre, dont l’Espace Cardin qu’il a cédé à la Ville de Paris en 2016, il racheta en 1981 le restaurant Maxim’s à Paris avant d’en décliner le concept à Pékin, New York ou Rio tout en dupliquant le site parisien avec deux péniches amarrées l’une au pied de Notre-Dame de Paris (Bateau ivre Maxim’s) et l’autre près de la Tour Eiffel. En réalité, Pierre Cardin était attiré par la pierre au moins autant que par les étoffes et il n’a pas arrêté, sa vie durant, d’enchaîner les opérations immobilières sans jamais trop s’embarrasser des subtilités liées au droit de l’urbanisme.

C’est ainsi que fin 2000, Pierre Cardin rachète le château du marquis de Sade qui domine le village de Lacoste, dans le Luberon et ses 409 habitants. Une arrivée initialement plutôt bien vue par la population locale car le richissime couturier fait appel aux entreprises du coin pour rénover la bâtisse et y crée un festival d’art lyrique. Mais il se met en tête de transformer le village en Saint-Tropez du Luberon et rachète progressivement pas moins de 47 maisons ainsi que des dizaines d’hectares de terres attenantes. Au point de désertifier progressivement le village qui a même perdu sa boulangerie, transformée en lieu d’exposition de mobilier contemporain. De quoi finalement déclencher la colère de certains habitants, au point de pousser l’un d’entre eux, Cyril Montana, à se révolter contre cette fièvre acheteuse du milliardaire de la haute-couture, ce qui a même fait l’objet d’un documentaire réalisé par Thomas Bornot en avril 2020.

Affiche du film documentaire dénonçant l’interventionnisme de Pierre Cardin dans le village de Lacoste (source © Mr Mondialisation)

Mais les emplettes de Pierre Cardin ne se sont pas limitées à ce seul village du Vaucluse. Il a aussi fait ses achats dans le voisinage en s’appropriant au fil du temps le château des Quatre Tours à Goult, le château de la Falaise à Lioux ou encore le clos de Ventvert à Bonnieux. En janvier 2016, le couturier avait rencontré des élus de Bonnieux, toujours dans le Luberon, pour leur présenter son projet de réaliser un parcours de golf de 18 trous ornés de sculptures monumentales dans la plaine agricole de Bonnieux où il avait acquis, au fil des ans, une cinquantaine d’hectares, et ceci en contradiction complète avec le Plan local d’urbanisme de la commune qui interdit tout parc d’attraction, de jeux ou de sport dans cette riche plaine agricole irriguée.

Le Palais Bulles à Théoule-sur-Mer, un modeste pied-à-terre sur la Côte d’Azur (source © Palais Bulles)

En 1991, Pierre Cardin s’était aussi porté acquéreur du Palais Bulles, une œuvre architecturale contemporaine façon maison des Barbapapas, édifiée dans l’Estérel à Théoule-sur-Mer où il s’achète également une propriété en bord de mer, qu’il fait transformer sans le moindre permis de construire. Mis en vente en 2016 au prix modique de 350 millions d’euros, le Palais Bulles n’a semble-t-il jamais trouvé preneur : on se demande bien pourquoi…

Sa nostalgie de fils de paysan vénitien l’avait même poussé à s’acheter son palais à Venise, en l’occurrence le Ca’Bragandin Carabba, une demeure de laquelle Casanova en personne se serait échappé par une porte dérobée donnant sur le canal. En revanche, son projet fou de construire un « palais Lumière » sous la forme d’une tour contemporaine de 250 m de hauteur édifiée dans le port de Venise à quelques encablures de la cité des Doges n’a jamais pu se concrétiser. Comme quoi, même un créateur milliardaire qui maîtrise aussi bien les jeux du pouvoir, de la renommée et de l’argent se heurte parfois à des obstacles infranchissables…

L. V.

2020 : la page est tournée (enfin ?..)

1 janvier 2021

Ça y est, l’année 2020 est enfin terminée. Après une pandémie mondiale qui aura fait au moins 1,7 million de morts dans le monde dont plus de 60 000 en France, suivie d’une crise économique et sociale majeure, agrémentée de son lot de conflits armés et d’attentats aveugles, certains n’en seront pas fâchés… Après tout, c’est une question de point de vue. On a certes connu bien pire, mais il est incontestable que 2020 ne restera pas dans les mémoires comme une année majeure de bonheur collectif et de prospérité partagée !

Heureusement, quand tout va mal, il reste l’humour et la dérision. Les dessinateurs de presse font partie de ces métiers indispensables pour soutenir le moral et redonner le sourire. Rire de ses malheurs et se moquer des situations qui nous effraient : l‘Homme n’a jamais rien trouvé de mieux pour supporter son quotidien parfois bien morose.

Tout le monde n’a pas la largeur d’esprit nécessaire pour apprécier ce regard décalé et cette autodérision qui sont la marque des dessinateurs de presse et des caricaturistes talentueux. Certains de ces derniers l’ont d’ailleurs payé de leur vie, pas plus tard qu’en janvier 2015, à l’occasion de l’attaque contre Charlie Hebdo dont on a fait le procès des complices durant l’année 2020… Alors, profitons-en, tant que le climat le permet, pour une petite revue sélective et subjective de quelques uns des petits et grands événements qui ont fait l’année 2020 et qui ont inspiré ces dessins de presse savoureux.

Espérons que l’année 2021 qui vient de débuter apportera à chacun davantage de joie, de sérénité et de réussite que celle qui se termine. Restez connectés sur ce blog pour partager ensemble quelques réflexions plus ou moins légères au fil des évènements, et bonne année 2021 à tous !

Janvier 2020 :

Grosse colère des avocats qui manifestent vendredi 10 janvier pour protester contre l’harmonisation des régimes de retraites alors que la caisse de retraite de leur profession est excédentaire. Comme à Caen devant la Ministre de la Justice, Nicole Belloubet, venue évoquer la fusion envisagée des tribunaux d’instance et de grande instance, les avocats jettent leur robe à terre, en un geste symbolique de démission. Devant l’ampleur du mouvement de grogne, le gouvernement finit par annoncer la suspension de l’âge pivot mais les manifestations se poursuivent, en particulier le 3 février où infirmières, médecins et kinés rejoignent les troupes des avocats, pilotes de ligne et autres experts-comptables, tous opposés à cette réforme qui mettrait fin à leur régime spécifique de retraite. Une convergence des luttes qui ne va pas de soi..

Un dessin d’actualité signé Chaunu, publié dans l’Union

Février 2020 :

Le 1er février 2020 à 0 h, officiellement la Grande-Bretagne ne fait plus partie de l’Union européenne. Quatre ans après le référendum de juin 2016, à l’issue duquel une courte majorité de Britanniques avait décidé de tourner le dos à l’Europe communautaire, et alors que les négociations se poursuivent toujours en vue d’arriver à un accord de Brexit, la scission a donc eu lieu. Quelques jours auparavant, le 27 janvier, c’est l’ancien Roi des Belges, Albert II, qui, confronté aux résultats d’un test ADN positif, avait dû reconnaître officiellement sa fille illégitime Delphine Boel. Ayant abdiqué en faveur de son fils Philippe, en juillet 2013, après 20 ans de règne, voilà donc que l’étalage aux grand jour des frasques royales vient encore écorner sa crédibilité : pas suffisamment cependant pour demander l’exil politique au Royaume-Uni…

Un dessin d’actualité signé Oli

Mars 2020 :

Le 15 mars 2020, le premier tour des élections municipales est maintenu malgré la pandémie de Covid19 qui submerge la France. C’est Emmanuel Macron qui prend cette décision le 12 mars, après consultation et avis quasi unanime de tous les responsables des partis politiques. Le 14 mars au soir cependant, à la veille du 1er tour de scrutin, alors que la France compte déjà 4 500 malades atteints de Covid-19, Édouard Philippe annonce la fermeture de tous les lieux publics jugés non essentiel, écoles comprises. C’est le confinement qui commence mais qui ne sera décidé officiellement que le lundi 16 mars au soir, alors que des millions de Français sont appelés à faire leur devoir civique en se rendant dans les isoloirs. La cohérence des décisions pose question et le taux d’abstention record ne pourra que traduire cette incompréhension des citoyens français face à ces injonctions contradictoires…

Un dessin d’actualité signé Chéreau (source © Urtikan)

Avril 2020 :

Dur, dur de rester chez soi en plein confinement alors que les beaux jours reviennent… Le printemps arrive et les Français restent confinés à la maison avec les enfants qui n’en peuvent plus et le télétravail à gérer alors que chacun rêve d’un déjeuner sur l’herbe, d’aller gambader dehors sans avoir sans cesse à montrer son autorisation de sortie…

Un dessin d’actualité signé Cambon (source © Urtikan)

Mai 2020 :

Le 11 mai 2020, la France entre dans une phase de déconfinement progressif. Il n’est plus besoin de se munir d’une attestation pour s’autoriser soi-même à se déplacer et des millions de Français bloqués en chômage partiel ou en télétravail peuvent enfin reprendre le chemin du bureau. C’est le Premier Ministre, Édouard Philippe qui l’a annoncé le 7 mai, en précisant que le quart nord-est de la France, encore en tension, subira quelques mesures restrictives supplémentaires. Une stratégie de déconfinement toute en finesse élaborée par un « Monsieur Déconfinement », un certain Jean Castex que les Français apprendront bientôt à connaître, sinon à apprécier. Les entreprises se préparent à accueillir de nouveau leurs salariés sur site dans le respect des gestes-barrières avec sens unique de circulation dans les couloirs, marquage au sol, gel hydroalcoolique à tous les étages et masque obligatoire : de quoi perturber certains employés…

Un dessin d’actualité signé Wingz

Juin 2020 :

Le vendredi 12 juin au soir, la ville de Dijon est le siège de violents heurts qui opposent des membres de la communauté tchétchène à des habitants du quartier, d’origine maghrébine. Le point de départ de cette rixe qui durera pendant 3 nuits consécutives et se traduit par un déchaînement de violence sans précédent semble être le passage à tabac d’un adolescent tchétchène par des jeunes du quartier des Grésilles dans le cadre d’un différent lié au trafic de drogue. Voitures retournées et calcinées, plusieurs blessés à l’arme blanche, un gérant de pizzeria grièvement blessé par balles et des rues saccagées par des centaines de Tchétchènes déchaînés venus pour certains de Belgique ou d’Allemagne : le tableau est apocalyptique et d’autant plus saisissant que la police se voit dans l’impossibilité de s’interposer en attendant l’arrivée d’un escadron de gendarmes mobiles dépêchés sur place le lundi 15 juin au soir. Une scène de guérilla urbaine en Bourgogne qui interroge…

Un dessin d’actualité signé Zaïtchick (source © Blagues et dessins)

Juillet 2020 :

C’est les vacances mais avec la pandémie mondiale, difficile d’aller se balader à l’autre bout du monde. Chacun jongle comme il peut avec ses réservations d’avion prises à l’avance mais qu’il faut annuler à la dernière minute faute d’autorisation, en espérant arriver à se faire rembourser. Ce n’est pas le moment d’aller à Katmandou et la plupart des frontières restent fermées pour éviter d’aggraver la propagation du virus. Alors chacun se rabat sur des vacances de proximité tandis que le gouvernement invite les Français à s’inscrire sur l’application Stop Covid pour du tracking sanitaire afin de prévenir ceux qui auraient la malchance de s’approcher d’un peu trop près d’un cluster en formation. L’esprit d’aventure n’est plus ce qu’il était…

Un dessin d’actualité signé Mutio (source © Urtikan)

Août 2020 :

En Espagne, en ce mois d’août, la crise liée au Covid-19 est jugée critique. Durant la première semaine d’août, les autorités sanitaires espagnoles enregistrent près de 5 000 nouveaux cas chaque jour et comptent 108 cas pour 100 000 habitants contre 28 seulement en France à la même période. Le 20 août, on comptait ainsi 131 morts du coronavirus en une semaine. Le confinement strict avait pris fin le 21 juin mais depuis les foyers de contamination se multiplient de nouveau, obligeant à des reconfinements partiels en Catalogne, dans l’Aragon ou en Pays basque. Le port du masque se généralise, la fermeture des boîtes de nuit est décidée et il est désormais interdit de fumer dans la rue si une distance de sécurité de 2 m ne peut être respectée. Même les règles de la corrida pourraient évoluer…

Un dessin d’actualité signé Delucq (source © Est Républicain)

Septembre 2020 :

C’est la rentrée. A l’école comme au collège, le port du masque est devenu obligatoire, pour les élèves comme pour les enseignants. Pas facile pour les profs qui doivent donner de la voix pour se faire entendre au travers du masque tout en essayant d’imaginer l’expression d’un auditoire caché en permanence derrière son masque : une tenue de camouflage parfaite pour lancer des blagues potaches…

Un dessin d’actualité signé Nono (source © Le Télégramme)

Octobre 2020 :

Pour la rentrée après les vacances scolaires de la Toussaint, prévue lundi 2 novembre, les consignes transmises aux enseignants par le Ministre de l’Éducation Nationale, Jean-Michel Blanquer, manquent quelque peu de clarté. Entre respect des contraintes sanitaires et hommage rendu au professeur de collège Samuel Patty, sauvagement assassiné le vendredi 16 octobre, à la veille des vacances, c’est le cafouillage. Le Ministre avait initialement prévu de décaler la rentrée scolaire à 10 h en ce lundi matin, pour permettre aux équipes enseignantes de se concerter afin d’organiser une cérémonie d’hommage collectif dans la cour de l’école avec Marseillaise chantée en chœur. Mais à la toute dernière minute, le vendredi soir, il se ravise, conscient que tout cela n’est guère compatible avec les règles de distanciation sociale exigées par la situation sanitaire. Du coup, plus personne ne sait très bien ce qu’il doit faire, les enseignants eux-mêmes n’ayant reçu aucune consigne claire de la part du rectorat et chacun doit donc improviser le lundi matin, tenu simplement à une minute de silence en classe et la lecture d’un texte totalement incompréhensible pour les élèves. Mais qu’importe, c’est l’intention qui compte…

Un dessin signé Sanaga, publié le 30 octobre 2020 (source © Blagues et dessins)

Novembre 2020 :

Le 3 novembre 2020 a lieu l’élection présidentielle aux États-Unis. Rarement la participation a été aussi importante et le pays aussi polarisé entre un Donald Trump sortant, sûr de sa réélection et particulièrement offensif, et un Joe Biden plus discret. Du fait de la crise sanitaire, de très nombreux Américains votent par correspondance, au grand dam des Républicains qui contestent et exigent même l’arrêt du comptage. Le 7 novembre, 4 jours après la fin du scrutin, alors que les principaux médias américains annoncent la victoire du Démocrate Joe Biden, on en est encore à recompter les bulletins dans certains États indécis où l’on a l’impression d’assister à une course de lenteur pour faire durer le suspens tandis que Donald Trump refuse toujours de reconnaître sa défaite, qualifie les résultats de frauduleux, jette auprès de ses électeurs le doute sur l’intégrité de l’élection et lance des recours juridiques…

Un dessin signé Martin Vidberg publié par Le Monde

Décembre 2020 :

Après le vaccin russe Spoutnik V, le géant pharmaceutique Pfizer annonce le 9 novembre 2020 que son vaccin, développé en partenariat avec BioNTech, est efficace à 90 %, suivi le 17 novembre par l’annonce d’un autre vaccin, mis au point par Moderna. Le vaccin de Pfizer est homologué le 2 décembre par le Royaume Uni et le 11 décembre par les États-Unis. Chaque pays peaufine sa stratégie vaccinale en attendant l’homologation par l’Europe qui a déjà précommandé des millions de doses. En France, Jean Castex présente le 16 décembre la stratégie élaborée par la Haute autorité de santé, laquelle touchera en priorité les résidents et le personnel des EHPAD puis les personnes les plus âgées donc les plus vulnérables. La forte suspicion qui règne quant à l’efficacité et à l’innocuité de ces vaccins développés en un temps record fait craindre que les Français ne se montrent réticents à une campagne de vaccination massive, d’où l’idée de stratégies alternatives plus efficaces pour toucher certaines populations…

Un dessin signé Rust publié dans sortiraparis.com (source © Filpac CGT)

A la recherche des monolithes perdus

14 décembre 2020

C’est devenu le nouveau sport à la mode en cette période de confinement partiel qui commence à taper sur le système de nombre de nos congénères et pousse certains vers un mysticisme inquiétant : traquer le monolithe le soir au fond des bois… Pour les fêtes de Pâques, la tradition est plutôt à la chasse aux œufs. Mais en cette fin d’année 2020 si particulière et à l’approche de Noël, on en est plutôt à guetter l’apparition d’étranges structures métalliques dressées qui surgissent aux endroits les plus improbables.

Tout à commencé le 18 novembre 2020, alors qu’un groupe de biologistes américains survole en hélicoptère les contrées désertiques qui s’étendent près de la ville de Moab, dans l’Utah, pour dénombrer des hardes de mouflons sauvages qui se cachent dans un décor de rochers rougeâtres digne des meilleurs westerns. Un objet brillant planté dans le sol attire leur attention. Ils repèrent sa position et viennent voir de plus près de quoi il retourne.

Une mystérieuse borne métallique plantée en plein désert de l’Utah… (photo © AFP / La Dépêche)

Surprise ! Il s’agit d’un élément prismatique en métal poli, de 3,50 m de hauteur qui se dresse comme une énigme dans le sol sableux du désert. Une image qui rappelle furieusement à tous les amateurs de science-fiction le mystérieux monolithe qui apparaît soudainement au début du film de Stanley Kubrick, 2001, Odyssée de l’Espace, sorti en 1968. Une référence pour le moins étrange et de nature à attiser les conjectures les plus folles en cette année où même les esprits les moins complotistes ne peuvent s’empêcher de s’interroger sur le climat délétère qui traverse la planète victime de pandémie mondialisée. Faut-il y voir la matérialisation d’un message extraterrestre sous la forme d’un objet provenant du tréfonds de l’Univers et planté ainsi à l’insu de tous dans ce lieu reculé du désert américain pour servir de vecteur de communication à des forces mystérieuses venues d’ailleurs ?

Le fameux monolithe du film de Stanley Kubrick 2001, Odyssée de l’espace (photo © DR / Télérama)

En ce monde où l’information diffuse instantanément via les réseaux sociaux, il a suffi que les biologistes compteurs de mouflons fassent part de leur découverte étrange pour que aussitôt toute la planète se mette en émoi. Alors même qu’ils avaient soigneusement tenu secret le lieu de leur découverte, chacun se précipite sur ses cartes et part en chasse pour aller voir de plus près la mystérieuse borne métallique. De quoi se rendre compte au passage qu’elle était en réalité en place depuis un certain temps déjà puisque certains affirment l’avoir repérée sur des clichés Google Earth de 2016 et d’autres qu’il s’agirait de l’œuvre de l’artiste minimaliste californien John McCracken, qui aurait fait part avant sa mort en 2011 de sa volonté de « laisser des œuvres dans des endroits isolés pour que celles-ci soient découvertes plus tard ».

Toujours est-il que les curieux ont commencé à affluer du monde entier pour venir se rendre compte par eux-même, déboulant par avion ou en 4 x 4 en pleine zone désertique. De quoi faire fuir les derniers mouflons qui auraient pu se réfugier dans ce qui était jusque-là un havre de paix. Et brusquement, le mystérieux monolithe a disparu… Jusqu’à ce qu’on apprenne qu’il avait été purement et simplement démonté, une nuit de pleine lune, le 27 novembre 2020, par un commando de quatre défenseurs de la nature estimant que cette attraction n’avait pas sa place dans un parc naturel où elle ne faisait qu’attirer des hordes de curieux prêts à tout dévaster sur leur passage, sans égard pour la faune sauvage. La scène a d’ailleurs été immortalisée par un photographe qui a assisté, ébahi, à l’évacuation des vestiges de la sculpture métallique, sur une simple brouette à la lueur des lampes frontales…

Un nouveau monolithe orné de spirales, implanté sur les hauteurs de Bâtca Doamnei en Roumanie (photo © Newflash / La Dépêche)

Mais l’histoire ne pouvait bien évidemment pas s’arrêter là. La veille de ce démontage musclé, un autre monolithe comparable, mais dont la surface, au lieu d’être soigneusement polie, est couverte de fines gravures en spirale, est découvert, le 26 novembre 2020, en Moldavie, au nord-ouest de la Roumanie cette fois sur la colline de Bâtca Doamnei, non loin de la forteresse de Petrodava, vestige de la civilisation Dace qui peuplait la région dans l’Antiquité. Le monument planté là ressemble vaguement à celui découvert dans l’Utah et il disparaît mystérieusement à son tour le 1er décembre…

Stèle de 3 m de hauteur plantée au sommet de la montage Pine à Atascadero en Californie (photo © Twitter / CNews)

Dès le lendemain, 2 décembre, un troisième obélisque métallique prismatique de 3 m de haut, similaire à celui de l’Utah, fait son apparition sur la montagne Pine, à Atascadero, en Californie. Une apparition là aussi très éphémère puisque l’objet, simplement planté en terre est très rapidement vandalisé par un groupe de complotistes allumés qui le remplacent par une croix en bois tout en chantant des cantiques et en se livrant à des exorcismes contre d’éventuels extraterrestres malveillant. Un acte qui fait sortir du bois un collectif d’artistes, The Most Famous Artist, lequel revendique la paternité de l’œuvre via des messages sibyllins sur les réseaux sociaux et la propose même à la vente sur son site Instagram au prix d’ami de 45 000 dollars : business is business !

Toujours est-il que le dimanche 6 décembre, ce sont trois nouveaux monolithes du même style qui sont découverts fortuitement par des promeneurs. Le premier se trouve aux Pays-Bas, près d’une mare gelée dans la réserve naturelle du Kriekenberg, dans la province de Frise. Aucune trace de pas n’est visible aux alentours, comme si l’objet était mystérieusement descendu du ciel pour se planter dans le sol. Le second quant à lui a surgi sur une petite plage de l’île de Wight, dans le sud de l’Angleterre et le troisième a été découvert par des promeneurs dans le site sauvage du Puits d’enfer, au cœur de la forêt d’Exireuil près de Saint-Maixent, dans les Deux-Sèvres.

Le monolithe métallique installé dans la forêt d’Exireuil au Puits d’Enfer (photo © Romuald Goudeau / France Info)

Pour ce qui est de ce dernier, on sait en tout cas qui en est l’auteur puisqu’il s’agit d’un chaudronnier local, un certain Ludovic Laigre, artiste à ses heures perdues, et qui voulait témoigner par ce geste que la création artistique, mise à mal en ces temps de confinement, était toujours vivante. Là encore, l’œuvre éphémère, de 3 m de hauteur et de section triangulaire, a été rapidement démontée dans la semaine, d’autant que l’on annonçait de fortes pluies et un risque de débordement de la rivière…

Mais la série ne s’arrête pas pour autant. Dès le mercredi 9 décembre, les joggers matinaux qui déambulent sur les hauteurs du quartier de Pech-David, au dessus de Toulouse, découvrent ébahis une grande borne métallique à la surface soigneusement polie, fichée dans le sol à la faveur de la nuit. Un nouveau monolithe qui disparaît subitement la nuit suivante, non sans que des milliers de curieux ne soient venus défiler en s’interrogeant sur les inscriptions énigmatiques visibles sur le monument.

Monolithe métallique implanté brièvement sur les hauteurs de Toulouse (photo © Simon Olivier / France 3 Régions)

Opération de communication réussie donc pour les instigateurs du canular, à savoir les organisateurs du Bricks Festival, un rendez-vous de musique électronique, désireux de rappeler à tous la date du prochain festival, ainsi que sa localisation, dont les coordonnées GPS ont ainsi été mémorisées par tous ceux qui sont venus inspecter l’étrange objet tombé du ciel.

Le dernier monolithe en date, surgi une rive de la Vistule, à Varsovie (photo © Wojtek Radwanski / AFP via Getty Images / The Epoch Times)

La série ne s’arrêtera certainement pas en si bon chemin et l’on a d’ailleurs déjà signalé, dès le jeudi 10 décembre un nouvel obélisque métallique de 3 m de hauteur fiché sur les berges de la Vistule, en plein centre de Varsovie, en Pologne, après que les Suisses aient eux-mêmes signalé l’implantation d’une stèle très comparable, disposée dans la nuit du 8 au 9 décembre, dans l’enceinte du château Liebegg à Gränichen, lequel abrite un musée de la sorcellerie, ce qui explique sans doute que le mystérieux monument ait subitement disparu dès le lendemain…

Assurément une nouvelle mode est lancée. A quand un monolithe géant en acier poli, planté en pleine nuit sur le rond-point des Barles pour annoncer furtivement la date du prochain conseil municipal de Carnoux ?

L. V.

Le français une langue animale…

4 décembre 2020

Jean d’Ormesson, qui nous a quitté en 2017 à l’âge de 92 ans, quelques heures avant une autre icône de la culture populaire, Johnny Halliday, restera dans les mémoires comme un virtuose de la langue française et de l’art de la conversation. Élu à l’Académie française en 1973, il y siégera pendant plus de 40 ans et s’en fera l’un des porte-paroles les plus appréciés du grand public pour son aisance à s’exprimer dans les médias. Homme de droite et conservateur par nature, se définissant lui-même comme gaulliste, lui qui dirigea pendant quelques années le journal Le Figaro se voyait néanmoins comme un homme de progrès et d’ouverture.

Jean d’Ormesson en 2014 dans le jardin de son hôtel particulier, à Neuilly-sur-Seine (photo © Patrick Lafrate / Valeurs actuelles)

Auteur d’une bonne quarantaine d’ouvrages, des grandes fresques historiques comme des essais philosophiques, il serait aussi à l’origine, dit-on, de ce petit billet d’humour qui resurgit régulièrement, repris un peu partout mais que l’on ne se lasse pas de relire, pour le plaisir des mots…

« Myope comme une taupe », « rusé comme un renard », « serrés comme des sardines » … les termes empruntés au monde animal ne se retrouvent pas seulement dans les fables de La Fontaine, ils sont partout.

La preuve : que vous soyez fier comme un coq, fort comme un bœuf, têtu comme un âne, malin comme un singe ou simplement un chaud lapin, vous êtes tous, un jour ou l’autre, devenu chèvre pour une caille aux yeux de biche.

Vous arrivez à votre premier rendez-vous fier comme un paon et frais comme un gardon et là, … pas un chat ! Vous faites le pied de grue, vous demandant si cette bécasse vous a réellement posé un lapin.

Il y a anguille sous roche et pourtant le bouc émissaire qui vous a obtenu ce rancard, la tête de linotte avec qui vous êtes copain comme cochon, vous l’a certifié : cette poule a du chien, une vraie panthère ! C’est sûr, vous serez un crapaud mort d’amour.

Mais tout de même, elle vous traite comme un chien.

Vous êtes prêt à gueuler comme un putois quand finalement la fine mouche arrive. Bon, vous vous dites que dix minutes de retard, il n’y a pas de quoi casser trois pattes à un canard.

Sauf que la fameuse souris, malgré son cou de cygne et sa crinière de lion est en fait aussi plate qu’une limande, myope comme une taupe, elle souffle comme un phoque et rit comme une baleine.

Une vraie peau de vache, quoi !

Et vous, vous êtes fait comme un rat.

Vous roulez des yeux de merlan frit, vous êtes rouge comme une écrevisse, mais vous restez muet comme une carpe.

Elle essaie bien de vous tirer les vers du nez, mais vous sautez du coq à l’âne et finissez par noyer le poisson. Vous avez le cafard, l’envie vous prend de pleurer comme un veau (ou de verser des larmes de crocodile, c’est selon). Vous finissez par prendre le taureau par les cornes et vous inventer une fièvre de cheval qui vous permet de filer comme un lièvre.

C’est pas que vous êtes une poule mouillée, vous ne voulez pas être le dindon de la farce.

Vous avez beau être doux comme un agneau sous vos airs d’ours mal léché, faut pas vous prendre pour un pigeon car vous pourriez devenir le loup dans la bergerie.

Et puis, ça aurait servi à quoi de se regarder comme des chiens de faïence.

Après tout, revenons à nos moutons : vous avez maintenant une faim de loup, l’envie de dormir comme un loir et surtout vous avez d’autres chats à fouetter.

Jean d’Ormesson

La balançoire bat des records

24 août 2020

Quoi de plus innocent qu’une balançoire ? Une planche attachée par deux cordes à une branche d’arbre, et il suffit de s’élancer ! Ce jeu, qui agrémente de nombreux jardins publics pour le grand bonheur des plus petits,n’est pas récent puisque la tradition le fait remonter à la plus haute antiquité grecque, du temps d’Œbalus, roi de Laconie et père de Pénélope (l’épouse d’Ulysse, pas celle de Fillon, bien entendu).

Satyre poussant la balançoire, dessin figurant sur un vase trouvé en 1816 à Chiusi et conservé au musée de Berlin (source © Enkidoublog)

Les jeux icariens lancèrent alors l’usage de l’escarpolette, une simple corde attachée entre deux arbres et sur laquelle on se balance. Une tradition largement reprise par les Romains lors des fêtes des vendanges, et dont l’objectif semble être de permettre une purification par l’air lors du balancement.

Au XVIIIe siècle, l’escarpolette avait perdu cette signification bacchique mais restait néanmoins un jeu empreint de frivolité comme en attestent les tableaux de Fragonard qui a représenté plusieurs situations de badinage amoureux, liées à ce qui n’était alors qu’un divertissement. Son célèbre tableau où l’on voit une jeune femme mutine, poussée par ce que l’on suppose être son mari, plus ou moins masqué par l’ombre des arbres et tirant sur les cordes pour donner de l’élan au mécanisme, s’élever jusqu’à envoyer élégamment valser sa mule, tandis que son amant, rouge d’excitation, ne perd rien du spectacle des jambes de la belle, affalé dans les buissons au pied de la balançoire.

Détail du tableau de Jean-Honoré Fragonard, « Les Hasards heureux de l’escarpolette », vers 1767 – huile sur toile, Wallace Collection, Londres (source © Wikimédia Commons)

« Jeune fille à la balançoire », huile sur bois peintre en 1845 par Paul Delaroche – Nantes, Musée d’Arts (source © Réunion des Musées Nationaux)

 

Une légèreté et un sentiment de liberté que l’on retrouve dans nombre d’œuvres artistiques représentant des enfants ou des jeunes filles se balançant nonchalamment, comme celle représentée par le peintre Paul Delaroche vers 1845, simplement suspendue sur un morceau d’étoffe attachée à la branche d’un arbre, le dispositif le plus simple qui puisse exister.

Krishna enfant sur une balançoire, miniature indienne datée vers 1755

Et l’Occident n’est pas le seul à avoir trouver de l’attrait à ce jeu de balancement. On connaît ainsi, dans la tradition indienne, de multiples représentation de Krishna enfant ou adulte, profitant des joies de la balançoire, seul ou accompagné de sa bonne amie Radha. Quel que soit le contexte culturel, il semble bien que le fait de se balancer, assis sur une planche ou sur une simple corde, ne soit jamais totalement dénué d’une certaine sensualité…

Mais les jeux de l’amour et du hasard associés à l’escarpolette d’antan ont bien souvent laissé place à une volonté de griserie et de frisson.

Balançoire russe, mieux que la roulette… (source © Circus concept)

Le cirque s’est emparé de la balançoire pour en faire un outil de propulsion permettant de faire de la voltige aérienne. La balançoire russe permet ce type d’acrobatie comme le montrent de nombreuses videos sur internet. Et chacun voudrait aller toujours plus haut, toujours plus vite. Sur une balançoire comme dans de nombreux domaines, le jeu et le divertissement badin s’effacent progressivement devant le geste sportif, la volonté de dépassement de soi, la recherche du record…

Sur la balançoire du bout du monde, à 2600 m d’altitude, face au volcan Tungurahua (photo © Mike Theiss / National Geographic / Amusing Planet)

On a ainsi aménagé des balançoires dans les lieux les plus improbables pour les amateurs de sensations fortes. L’une d’elles est la Casa del Arbol, perchée à 2600 m d’altitude au bord d’une falaise qui surplombe un canyon, près de la petite ville de Baños, en Equateur, à 180 km de la capitale Quito. Cette région volcanique très escarpée et proche de la forêt amazonienne est un haut lieu du tourisme sportif avec de nombreuses activités telles que le rafting ou le canyoning, mais la « balançoire du bout du monde » fait partie des attractions locales qui ne laissent pas indifférent. Attachées à une cabane, elle même perchée sur un arbre au bord du vide, les balançoires s’élancent directement au dessus du vide et donnent l’impression de voler en plein ciel, sans aucune sécurité spécifique : ce n’est pas le moment de lâcher les cordes !

Une balançoire dans le Wansheng Ordovician Park, près de Chongqing, pour ceux qui ont le coeur bien accroché (source © French China)

Un art de l’extrême que les Chinois semblent cultiver eux aussi puisque les visiteurs du Wansheng Ordovician Park, un site touristique près de Chongqing, dans le comté de Yunyang, au sud-ouest de la Chine, propose de son côté des balançoires accrochées à un portique de 21 m de hauteur, lui-même perché au sommet d’une falaise de plusieurs centaine de mètres de dénivelée. Une expérience qui met les nerfs à rude épreuve, au point qu’il est désormais proposé une « pilule du regret » pour ceux qui se rendent compte, mais un peu tard, alors que la balançoire est à son plus haut point au dessus du vide, que ce n’est décidément pas fait pour eux et qu’ils auraient mieux fait de faire gentiment la queue devant le stand de barbe à papa plutôt que de vouloir faire les malins en s’asseyant sur cette planche vraiment peu sécurisée…

Quoi qu’il en soit, les Chinois semblent apprécier l’exercice puisque d’autres balançoires du même type ont été installées fin 2018 au bord d’une autre falaise de 198 m de hauteur, près du mont Tianzishan à Qingyuan, dans la province du Guangdong, toujours au sud-ouest de la Chine. Après une période d’essai qui a quand même duré quatre mois, selon le média French China, les balançoires ont été ouvertes au public pour le plus grand bonheur des amateurs de sensations fortes.

La plus haute balançoire du monde, récement inaugurée en Chine (source © Euronews)

Et voilà que les Chinois, qui cherchent toujours à se démarquer pour impressionner la Terre entière, viennent de mettre en service, en juillet 2020, la plus haute balançoire du monde, homologuée par le Livre Guiness des Records. L’installation n’a, à première vue, rien d’une balançoire. C’est en réalité un immense arc de 100 m de hauteur formé d’un assemblage de tubes métalliques peints aux couleurs de l’arc en ciel et qui est perché au sommet d’une falaise. Un mât métallique peint en jaune et culminant à 108 m a été implanté à quelque distance.

Prêts pour le départ ? Et c’est parti pour un vol plané en plein ciel… (source © Euronews)

Les amateurs de sensations fortes se hissent dans la tour de lancement jusqu’à la plateforme de départ située à 88 m de hauteur. Là ils sont harnachés par groupe de trois, en position allongée, et ils sont propulsés au bout d’un câble attaché au sommet de l’arche, ce qui leur permet d’atteindre la vitesse maximale de 130 km/h et d’avoir l’impression de voler en plein ciel au dessus du vide ! On est loin de l’escarpolette de Fragonard ou de l’éléphant de la comptine enfantine « qui se balançait sur une toile d’araignée » ! Foin de la poésie et de la badinerie, la balançoire n’est plus un jeu d’enfant ni un divertissement d’amoureux, mais rentre dans le registre des sports de l’extrême : on aura tout vu…

L. V.

Pompéi revisité

29 juillet 2020

Les Romains, c’est bien connu, construisaient pour durer. Contrairement à nos élus locaux qui n’hésitent pas à raser un bâtiment public quasi neuf pour en édifier un nouveau à la place, selon l’adage bien connu de tous les maîtres d’œuvre : « faire et défaire, c’est toujours des honoraires »…

Les ruines de Pompéi et le Vésuve en arrière-plan (photo © Darryl Brooks / Shutterstock.com / Dailygeekshow)

La meilleure preuve de cette construction antique déjà adepte du développement durable avant la lettre, en est peut-être la ville de Pompéi. La petite citée locale, édifiée dans la plaine côtière très fertile qui s’étend au pied du Vésuve, au sud de Naples, n’est devenue romaine que vers 290 av. J.C. Assiégée par le général romain Sylla lors d’une guerre contre les Samnites en Campanie, la ville voit s’y installer une colonie de 2000 vétérans qui renforcent le développement urbain de la petite cité déjà prospère. La mer y est poissonneuse, les sols particulièrement propices à la viticulture et à la culture de l’olivier dont l’huile est largement exportée, tandis que l’on y produit d’excellentes pierres à meules qui sont alors très recherchées.

Affiche de l’exposition sur Pompéi au Grand Palais

La ville de Pompéi subit pourtant, au début des années 60 ap. J.C. un violent tremblement de terre qui endommage une partie des édifices publics et privés, rendant quasi inutilisable le réseau d’eau courante ainsi que les établissements thermaux. De nouvelles secousses sismiques en 70 contribuent à faire fuir certains habitants alors que la ville est en pleine reconstruction. Et en 79 finalement, la ville est totalement ensevelie à l’occasion d’une éruption volcanique du Vésuve tout proche. Une éruption assez bien décrite dans des lettres de Pline le Jeune à l’historien Tacite, lequel précise même la forme du panache de fumée. Longtemps daté du 24 août sur la foi de ces lettres, on sait désormais que le drame a eu lieu en réalité le 25 octobre 79, à l’automne, comme en attestent les fruits retrouvés sur place et un graffiti du 17 octobre.

Les deux villes voisines d’Herculanum et de Stabies sont recouvertes de scories volcaniques dont l’épaisseur atteint localement jusqu’à 20 m, tandis que Pompéi est ensevelie sous plusieurs mètres de lapillis et de cendres volcaniques. Les habitants qui n’ont pas réussi à fuir à temps sont tués lors de l’écoulement de leurs maisons dont les toitures ne résistent pas à une telle accumulation de matériaux. Les autres sont asphyxiés sous l’effet des nuées ardentes, ces gaz brûlants et toxiques qui dévalent à grande vitesse du volcan.

Fouilles à Pompéi au XIXe siècle (source : Gravures anciennes)

C’est en 1592 que l’on redécouvrit la cité enfouie de Pompéi, à l’occasion des travaux de terrassement d’un canal d’irrigation, mais la tranchée fut rapidement rebouchée au vu des fresques vaguement érotiques mises au jour. En 1709, les fouilles reprennent dans le secteur, aboutissant à la découverte des vestiges d’Herculanum qui est identifiée comme telle en 1738. Dix ans plus tard, les fouilles délaissent le site d’Herculanum où les dégagements sont rendus difficiles du fait de la coulée pyroclastique épaisse et relativement dure qui a recouvert tout le site. Elles s’orientent alors vers un autre site où il est plus facile d’excaver la couche de lapilli et de cendre moins compacte. Mais ce n’est qu’en 1763 que ce nouveau site sera identifié comme étant celui de la ville antique de Pompéi.

Dès lors, les fouilles se sont rapidement développées, y compris pendant les guerres napoléoniennes qui ont conduit Joachim Murat sur le trône du Roi de Naples. Mais il a fallu attendre 1860 pour que ces fouilles, qui initialement s’apparentaient plutôt à du pillage en règle pour récupérer les plus belles pièces et saccager tout le reste, prennent un tour plus scientifique. L’un des instigateurs de cette nouvelle approche en est Giuseppe Fiorelli, alors directeur des fouilles et qui fut à l’initiative de la technique du moulage interne en plâtre.

Moulage en plâtre d’un corps retrouvé sur le perron de la maison de Fabius Rufus à Pompéi (photo © Leemage / Electa / INRAP)

Sous l’effet des cendres brûlantes, tous les tissus et matières organiques avaient été carbonisées, laissant un vide recouvert d’une croûte de cendres solidifiées : remplies de plâtre liquide, et une fois ce dernier solidifié, il ne reste plus qu’à casser la croûte pour voir réapparaître les corps ensevelis. Plus de 1150 corps humains, sans compter les chiens et les chevaux, ont ainsi pu être reconstitués, dans la position exacte où la mort les a figés.

Effondrement partiel de l’école des gladiateurs à Pompéi en novembre 2010 (photo © Franco Origlia / Getty / RFI)

En novembre 2010, l’effondrement de l’école des gladiateurs met en évidence, aux yeux du monde entier, l’état de délabrement dans lequel se trouve le site archéologique pourtant l’un des plus célèbres. L’UNESCO s’affole et envoie sur place une délégation d’experts pour évaluer l’ampleur des dégâts, menaçant de classer Pompéi sur la liste du « patrimoine mondial en péril ». Les coupes budgétaires opérées sous l’effet de la crise économique et le désengagement de l’État au bénéfice d’entreprises privées moins regardantes sont largement mises en cause, sans compter les malversations de la mafia locale. Le commissaire extraordinaire nommé par le premier ministre, Silvio Berlusconi, pour gérer le site de Pompéi sera d’ailleurs inculpé pour corruption, abus de pouvoir, fraude, factures gonflées et escroquerie aux dépens de l’État…

Peinture murale en cours de dégagement à Pompéi (source : bande annonce de l’exposition du Grand Palais)

Mais depuis 2012, un nouveau programme doté de 105 millions d’euros, dont 41,8 millions venant de l’Union européenne, est engagé pour restaurer plusieurs maisons endommagées et créer un système de drainage des eaux pluviales afin de protéger les ruines de l’humidité. A partir de 2018, de nouveaux édifices ont été dégagés comme la maison de Léda et le cygne, la maison d’Orion et la maison du Jardin. Ces fouilles récentes et très spectaculaires sont particulièrement mises en valeur dans le cadre de l’exposition actuellement ouverte au Grand Palais, à Paris, sous forme d’un véritable parcours immersif avec une reconstitution en 3D des bâtiments dans leur état actuel et tels qu’ils étaient lors de la catastrophe de l’an 79.

Vue de l’exposition du Grand Palais avec sa scénographie spectaculaire (photo © Didier Plowy / France TV info)

Prévue pour être inaugurée le 25 mars, à une période où le confinement généralisé pour cause de Covid-19 ne le permettait pas, l’exposition a dû retarder son ouverture au public et en a profité pour élaborer de fabuleux outils de vulgarisation permettant de consulter à distance une partie des éléments exposés. Une série de vidéos montre ainsi de manière très pédagogique les fouilles récentes effectuées à Pompéi. On y découvre la fabuleuse mosaïque d’Orion représenté à la fois comme chasseur combattant un scorpion puis avec ses ailes de papillon en train de s’envoler vers le ciel après que Zeus l’a transformé en constellation…

Peinture murale récemment exhumée à Pompéi (source : bande annonce de l’exposition du Grand Palais)

La démarche des fouilles conduites récemment sur le site de Pompéi y est expliquée, comparée à celle des siècles précédents dont on a retrouvé les tunnels creusés à travers les vestiges antiques, permettant aux pillards de venir récupérer en aveugle sculptures, mosaïques et monnaie romaine. Le travail minutieux de restauration d’une mosaïque y est scrupuleusement expliqué, sur le fil du rasoir entre rénovation artistique et respect absolu de l’œuvre originale. Les villas romaines reconstituées en 3D, dans lesquelles on se promène virtuellement à 360 ° sont spectaculaires, avec leur atrium accueillant, leur péristyle ombragé, leur impluvium astucieux, leur cuisine enfumée, et leur jardin où il fait bon deviser à l’ombre des oliviers.

Le thermopolium de Vetutius Placidus à Pompei (source : Guidigo)

Même le thermopolium que l’on trouvait à tous les coins de rue de Pompéi, avec son comptoir sur lequel on pouvait s’attabler pour casser la croûte et goûter le pinard local, prend ainsi un air de modernité saisissant, pas si éloigné finalement de notre bistrot moderne. Comme quoi l’art de vivre traverse les siècles et reste finalement intemporel…

L. V.