Boues rouges dans la Grande bleue

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un cocktail sulfureux…

Le fameux déversement des « boues rouges » dans la mer, au large de Cassis, revient sous les feux de l’actualité. Il constitue en effet, avec notamment l’émissaire de Cortiou qui rejette en mer après traitement les eaux d’assainissement de Marseille et de 15 autres communes (dont Carnoux), l’un des nombreux points délicats que devra intégrer le futur Parc National des Calanques en cours de constitution. Un véritable casse-tête qui dure depuis de longues années et qui pousse certains écologistes à refuser l’idée même d’un parc national dans les calanques tant que ce problème n’aura pas été définitivement réglé…

Pour mieux comprendre le contexte de cet imbroglio, un petit retour en arrière s’impose. Chacun connaît la part de l’activité portuaire et des savonneries dans l’essor économique de la région marseillaise à partir de la seconde moitié du XIXème siècle. On connaît moins en revanche la contribution qu’a apportée localement l’industrie de l’alumine qui a pourtant créé entre 1908 et 1970 plus de 3000 emplois en Provence, dont la moitié sur Marseille (soit davantage que la fabrication du Savon de Marseille qui elle est restée dans les mémoires…). Il faut dire que l’aluminium est devenu au cours du XXème siècle le premier métal utilisé en dehors du fer, avec une production mondiale de plus de 30 millions de tonnes en 2005 et de très nombreux usages dans la construction automobile, aéronautique, ferroviaire mais aussi l’emballage, les huisseries, l’électronique, etc.

Localement, la ville des Baux-de-Provence est à l’origine du nom de bauxite, donné en 1822 par le chimiste Berthier au principal minerai d’aluminium, lequel a ensuite été trouvé en quantité abondante dans le Var où il a été activement exploité : en 1914, les trois-quarts de la production mondiale de bauxite proviennent de Provence et la France est alors le principal producteur mondial d’aluminium.

L’usine toujours en activité

L’usine de Gardanne, toujours en activité à ce jour, est en 1894 le premier établissement à mettre en œuvre le procédé Bayer pour la fabrication de l’alumine, produit de base dont l’électrolyse conduit à la production de l’aluminium. Cette étape d’électrolyse, qui nécessite de grosses quantités d’électricité, se fait principalement dans les vallées alpines où l’alumine est ensuite acheminée. En revanche, l’agglomération marseillaise constitue un lieu favorable pour la production d’alumine car bien desservie par le chemin de fer et à proximité des lieux de production du minerai mais aussi du charbon et de la soude nécessaire au traitement.

Il faut environ 2 tonnes de bauxite pour obtenir 1 t d’alumine (oxyde d’aluminium Al2O3), sachant qu’il faut ensuite environ 2 t d’alumine pour extraire 1 t d’aluminium. Dans le procédé Bayer, le minerai, après broyage, est attaqué à chaud (d’où la nécessité du charbon) et sous pression par une solution de soude. Les résidus insolubles, surtout riches en fer, d’où leur forte coloration rougeâtre, sont les fameuses « boues rouges » qui ne peuvent plus être valorisées industriellement. Pendant de nombreuses années, ces résidus ont été stockés dans des bassins de décantation obtenus en barrant les vallons, d’abord à proximité des usines, puis de plus en plus loin. Ceux

les eaux du Ravin d’Aix

produits par l’usine de Saint-Louis-des-Aygalades ont ainsi été stockés pendant longtemps dans une ancienne carrière des hauteurs de Vitrolles, au niveau de l’actuel Stadium, et ces dépôts continuent de

L’ancienne carrière de Vitrolles

colorer en rouge les eaux du Ravin d’Aix affluent du Bondon plusieurs dizaines d’années plus tard. A Gardanne, ils ont été évacués pendant plus de 60 ans par téléphérique vers deux vallons de Bouc-Bel-Air, mais dans les années 1960 la saturation progressive de ces sites a obligé la société Péchiney à rechercher une nouvelle solution.

A cette époque, la production d’1 t d’alumine entrainait le rejet de 1,5 t de résidus dont il convenait de se débarrasser. C’est alors que Péchiney a eu l’idée de rejeter ces boues rouges en mer à grande profondeur. Les études préliminaires ont duré 3 ans, à partir de 1961, afin de s’assurer de la faisabilité du projet et de vérifier notamment l’innocuité de ces déchets sur la faune et la flore marine, mais aussi l’absence de mélange des boues avec l’eau de mer pour éviter tout risque de coloration massive de la mer en surface. De nombreux organismes scientifiques ont été associés à ces recherches et plusieurs déversements expérimentaux ont été conduits pour observation tandis qu’un dossier de demande de déclaration d’utilité publique était constitué dès 1963.

Dès le début de l’enquête publique en 1963, ce projet a rencontré de très fortes oppositions de la part de la population et des pêcheurs de Cassis et La Ciotat. Relayée par de nombreuses personnalités, dont Emmanuel Agostini, alors maire de Cassis, mais aussi Alain Bombard et Paul Ricard, cette opposition a obligé la société Péchiney à mener un intense travail de lobbying, mélange de relations publiques, de pression politique et de chantage à l’emploi, afin d’imposer ce projet et d’obtenir toutes les autorisations administratives nécessaires à sa mise en œuvre.

Opérationnelle depuis 1966, cette conduite, d’un diamètre de 30 cm, suit un parcours terrestre, en partie enterré et en partie aérien, de 47 km entre Gardanne et Cassis. Arrivée à la calanque de Port-Miou, la canalisation s’enfonce à une profondeur de 40 m au niveau des ouvrages de captage de la source. Puis une conduite en acier de 7 km de longueur, posée sur le fond de la mer, conduit les rejets jusqu’à une profondeur de 320 m, au débouché du canyon sous-marin de la Cassidaigne, qui s’enfonce jusqu’à 2 400 m sous le niveau de la mer. Au débouché de cette conduite, les boues rouges se déversent sur le fond marin par gravité du fait de la forte déclivité du sol.

Soumis depuis 1978 au régime des installations classées au titre de la protection de l’environnement, cet ouvrage a fait l’objet de plusieurs arrêtés préfectoraux depuis 1994, exigeant la création d’un comité scientifique de suivi et la réalisation d’études périodiques en vue d’évaluer son impact sur l’environnement. Les différentes investigations menées depuis dans ce cadre montrent que le front de sédimentation se situe désormais à plus de 60 km de l’émissaire avec une extension importante vers l’Ouest sous l’effet des courants marins. L’effet mécanique de l’écoulement turbulent des résidus boueux provoque un incontestable appauvrissement de la faune dans le chenal du canyon, même si le peuplement

extension des rejets à Cassis

est principalement gouverné par la profondeur des fonds marins et si la conduite sert elle-même de refuge pour certaines espèces jusque vers 250 m de fond. Globalement, les  matériaux apportés tendent à sédimenter au fond du canyon, mais les observations et les modélisations confirment que ce schéma général peut être fortement perturbé, en particulier en cas de fort mistral hivernal, provoquant des remontées de résidus jusque vers 120 m de profondeur. Enfin, les différentes études semblent confirmer que les matériaux rejetés, malgré de fortes teneurs en métaux lourds (titane et chrome notamment) ne présentent pas de toxicité significative sur la vie biologique, même si certains tests sur les huîtres et les embryons d’oursins paraissent relativement inquiétants.

Depuis 1995, la Convention de Barcelone, qui vise à réduire la pollution en Mer Méditerranée, impose une réduction progressive des rejets d’alumine à Cassis. Les volumes autorisés doivent être désormais inférieurs à 250 000 t par an et ces rejets devront être totalement stoppés au 31 décembre 2015. Le recours progressif depuis 1987 à des bauxites tropicales (de Guinée), plus riches en alumine, s’est déjà traduit par une réduction relative des rejets, mais le volume déversé en 2008 atteint encore 237 000 t  (alors que la capacité actuelle de l’usine de Gardanne est de 700 000 t d’alumine par an). Par ailleurs, Péchiney, devenu désormais Rio Tinto Alcan, a installé en 2007 un système de filtre-presse qui permet de conditionner une partie des résidus sous forme de galettes solides, dénommées « Bauxalite », qui sont désormais stockées sur le site de Mange Garri, une ancienne carrière de Bouc-Bel-Air. Alcan cherche ainsi à valoriser industriellement ce matériau, en particulier pour la réhabilitation d’anciennes décharges.

Dans un tel contexte et même si ces rejets sont en cours de réduction progressive, on conçoit que l’avenir de cette conduite et des millions de tonnes de résidus riches en métaux lourds déversées depuis plus de 40 ans au large de Cassis constitue une épine majeure dans le pied du projet de futur Parc National des Calanques. En tout cas, la gestion de ce dossier fera partie des points délicats qui rendent si difficile l’élaboration de ce projet de parc national…

L. V.

Références :

Alcan bauxite et alumine (2005) : « Gestion des résidus du traitement de la bauxite – Synthèse des travaux du Comité Scientifique de Suivi 1995-2004 », [En ligne], consulté le 18 août 2010. URL : http://www.alcan-gardanne-environnement.fr/File/AlcSynt10y.pdf

Alcan bauxite et alumine (2003) : « Rapport annuel 2003 du Comité Scientifique de Suivi – Résidus de traitement de bauxite (Bauxaline) », [En ligne], consulté le 18 août 2010. URL : http://www.alcan-gardanne-environnement.fr/File/RAPPORT%20ANNUEL%202003.pdf

GIP des Calanques (2009) : « Ateliers de la Concertation – Atelier thématique : Organisation des usages en mer – Compte-rendu de l’atelier : Gestion des pollutions – 4ème réunion 24 septembre 2009 », [En ligne], consulté le 18 août 2010. URL : http://www.gipcalanques.fr/content/download/5858/55604/file/CR_AtOUM4_corrig%C3%A9_SENT.pdf

Loison M.-C., Pezet A. (2006) : « L’entreprise verte et les boues rouges – Les pratiques controversées de la responsabilité sociale à l’usine d’alumine de Gardanne (1960-1966) », publié dans Entreprises et Histoire 45 (2006) 97-115, [En ligne], consulté le 18 août 2010. URL : http://halshs.archives-ouvertes.fr/docs/00/15/05/17/PDF/e_h_pezet_loison_3_.pdf

Mioche P. (2005) : « Pourquoi l’alumine a-t-elle été effacée de Marseille ? », Rives méditerranéennes [En ligne], 4 | 2000, consulté le 18 août 2010. URL : http://rives.revues.org/73

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20 Réponses to “Boues rouges dans la Grande bleue”

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  20. Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] où Alteo entrepose ses résidus industriels. Le site servait déjà de lieu de stockage des boues rouges avant que l’usine, alors aux mains de Péchiney, décide en 1966 de s’en débarrasser en les […]

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