Archive for avril 2018

Vaincu par les protestations, Sarkissian a démissionné !

28 avril 2018

A l’instar de son homonyme, le major Sarkissian, qui dirige depuis des années la brigade de gendarmerie nationale de Carnoux en s’asseyant ouvertement sur les règles de déontologie et le devoir de réserve pourtant en vigueur dans cette institution, le premier ministre arménien Serge Sarkissian, a toujours affiché un certain mépris pour les règles institutionnelles de nature à brider sa liberté d’agir comme bon lui semble.

Serge Sarkissian en février 2007, alors Premier ministre et candidat à l’élection présidentielle (photo © Misha Japaridze / AP)

Né en 1954 dans la province du Haut-Karabagh, alors rattachée à la République socialiste soviétique d’Azerbaïdjan, Serge Sarkissian a servi dans l’armée soviétique avant de gravir tous les échelons du Parti communiste. Nommé ministre de la Défense peu après l’indépendance du pays survenue en 1991, il est en première ligne dans la guerre qui oppose Arméniens et Azéris pendant des années à propos du statut de cette région du Haut-Karabagh dont le sort n’est toujours pas fixé malgré une trêve négociée en 1994.

Ministre de l’intérieur puis ministre de la Sécurité nationale jusqu’en 1999, Sarkissian est nommé ensuite chef d’Etat-major par le nouveau chef de l’État Robert Kotcharian, puis à nouveau ministre de la Défense en 2000. En mai 2007, c’est lui qui est choisi pour remplacer Andranik Margarian au poste de Premier ministre avant de remporter, dès le premier tour, l’élection présidentielle du 19 février 2008, une élection pour laquelle l’opposition crie au scandale et à la fraude massive.

Réélu Président de la République en 2013, Serge Sarkissian se heurte à la fin de son second mandat présidentiel qui s’est terminé le 9 avril dernier, à un petit obstacle, la constitution arménienne lui interdisant formellement de briguer un troisième mandat. Mais qu’à cela ne tienne ! Prenant l’exemple sur son grand ami, Vladimir Poutine, qui avait déjà montré l’exemple en échangeant provisoirement les rôles avec son Premier ministre, Dimitri Medvedev, histoire de contourner ouvertement la constitution russe pour se maintenir au pouvoir, Sarkissian a pris les devants et fait adopter dès 2015 une réforme constitutionnelle taillée à sa mesure.

Le dirigeant arménien Serge Sarkissian et le président russe Vladimir Poutine, le 15 mars 2017 à Moscou (photo © Sergei Chririkov / AFP)

Bien décidé à rester à vie au pouvoir, il avait en effet préparé la transformation du poste de Président de la République en une fonction purement honorifique, transférant l’essentiel des pouvoirs au futur Premier ministre, tout en jurant bien entendu que jamais, au grand jamais, il ne briguerait lui-même ce poste. Dès le 17 avril 2018, une semaine seulement après la fin de son mandat présidentiel, il ne lui restait donc plus qu’à se faire désigner Premier ministre, une simple formalité, et le tour était joué…

L’opposant Nikol Pachinian (source © Public radio of Armenia)

C’était cependant sans compter sur la détermination d’une poignée d’opposants qui ont organisé des rassemblements quotidiens de protestation, et ceci depuis le 12 avril. A leur tête, un certain Nikol Pachinian : 42 ans, barbe grisonnante et casquette sur la tête, cet opposant opiniâtre est l’ancien rédacteur en chef d’un journal contestataire, élu député depuis 2007 au nom du parti qu’il a lui-même créé sous le nom de Contrat civil, et dont le cheval de bataille est la lutte contre la pauvreté et la corruption qui ravagent le pays.

En 2008, Pachinian faisait déjà partie de ceux qui contestaient la victoire de Serge Sarkissian à l’élection présidentielle. Les manifestations d’alors avaient été violemment réprimées, 10 personnes ayant trouvé la mort à l’issue des affrontements avec les forces armées. Nikol Pachinian n’avait eu alors d’autre choix que de passer dans la clandestinité pour échapper à la répression avant de finalement se rendre à la police en 2009. Condamné à 7 ans de prisons, il est finalement libéré en 2011 à la faveur d’une amnistie générale.

Cette fois, cet orateur hors-pair, parfois comparé à Jean-Luc Mélenchon pour sa force de conviction et son franc-parler, a mobilisé ses troupes en n’hésitant pas à parcourir, à pied, les 200 km qui séparent Gioumri, seconde ville du pays, à la capitale Erevan, dormant à la belle étoile et haranguant les militants, juché depuis le toit d’un garage.

Manifestants rassemblés à Erevan le 13 avril 2018 pour protester contre la nomination de Sarkissian au poste de Premier ministre (photo © Karen Minasyan / AFP)

La manœuvre a été payante puisque, après 11 jours seulement de manifestations, la révolution de velours a triomphé, poussant Serge Sarkissian à démissionner le 23 avril 2018. Une bien mauvaise nouvelle pour son mentor, Vladimir Poutine, à quelques jours de l’investiture de ce dernier, prévue le 7 mai prochain, pour un nouveau mandat de 6 ans…

Serge Sarkissian annonçant sa démission le 23 avril 2018 (source © Sputnik)

D’autant que, contrairement à ce qui s’était passé en Ukraine en 2014 et à ce qui alimente la rhétorique russe depuis des années, cette révolution ne peut en aucun cas être accusée d’avoir été fomentée depuis l’étranger, l’opposition ne se réclamant ni du camp russe ni du clan occidental.

Il n’en reste pas moins que rien n’est encore joué. Nikol Pachinian a en effet très peu de chance de remporter l’élection, prévue le 1er mai, pour être nommé Premier ministre car le Parti républicain de Serge Sarkissian détient une majorité écrasante au Parlement. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’opposition réclame des élections législatives anticipées, mais sans avoir été entendue jusqu’à présent. Rien ne dit donc que Sarkissian, malgré sa démission, ne va pas revenir au pouvoir une fois de plus : la justice sociale et l’état de droit, en Arménie, comme dans bien d’autres contrées, risquent de se faire encore attendre un peu…

L.V. 

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Le CRIF en voie de radicalisation ?

25 avril 2018

Théo Klein, ancien président du CRIF jusqu’en 1989

Le Conseil représentatif des institutions juives de France, plus connu sous son acronyme de CRIF, a beaucoup évolué depuis sa création en 1944 dans le but de contribuer au sauvetage des Juifs menacés par la Shoah. Autrefois espace de dialogue sous la présidence du modéré Théo Klein, entre 1983 et 1989, lequel a d’ailleurs claqué la porte en 2012, le CRIF est devenu, pour reprendre l’expression de Jean Daniel exprimée en 2009 un lieu de « solidarité inconditionnelle et aveugle avec l’extrême droite de l’État israélien ».

C’est une fédération qui regroupe de nombreuses associations juives mais pas toutes, loin s’en faut. Même le Consistoire central israélite de France, créé en 1808 par Napoléon et qui nomme le Grand Rabbin de France, s’en est retiré en 2004, de même d’ailleurs que de nombreuses autres associations dont l’Union des Juifs pour la résistance et l’entraide, plutôt marquée à gauche, qui en est parti bruyamment en 2009. Sans même parler de l’Union juive française pour la paix, présidée par Pierre Stamboul, et qui est carrément traitée d’« imposture » par le CRIF…

Il faut dire que depuis 2001, la ligne du CRIF s’inscrit dans une défense indéfectible du gouvernement israélien, toute critique envers la politique menée par ce pays étant considérée comme un acte d’antisémitisme caractérisé. Et l’actuel président du CRIF, Francis Kalifat, un ancien militant du Betar, mouvement sioniste radical qui prône l’autodéfense, a encore accentué cette tendance depuis sa désignation à ce poste en mai 2016. On se retrouve un peu dans la même situation que lorsque le PCF défendait sans la moindre nuance la politique de l’URSS, la moindre analyse un tant soit peu critique étant considérée comme un acte déviationniste lourdement suspect.

La Président de la République Emmanuel Macron avec le Président du CRIF, Francis Kalifat, le 7 mars 2018 (photo © Erez Lichtfeld / CRIF)

Depuis les années 2000, il est incontestable que les actes individuels antisémites se sont développés en France. Le CRIF n’arrête pas de se lamenter de cette situation pour le moins inquiétante mais s’en prend violemment à ceux qui voudraient exprimer leur solidarité avec les Juifs de France.

C’est encore ce qui s’est produit le 28 mars dernier à l’occasion de la marche blanche organisée en mémoire de Mirelle Knoll, une octogénaire assassinée le 23 mars, de même que l’avait été Sarah Halimi le 3 avril 2017, défenestrée par un voisin totalement allumé, sous les yeux de la police qui a assisté impuissante à la scène, n’osant pas intervenir car craignant l’acte d’un terroriste djihadiste qui aurait pu se faire exploser. Avec des forces de l’ordre aussi timorées, il devient inutile de les appeler en renfort…

Manifestation en mémoire de Mireille Knoll à Paris le 28 mars 2018 (photo © Alain Jocard / AFP)

Toujours est-il que les leaders d’extrême gauche comme ceux d’extrême droite qui ne sont pour rien dans cette querelle de voisinage et qui avaient exprimé leur souhait de montrer leur solidarité face à cet acte ignoble ont été vertement rabroués par le président du CRIF qui a annoncé clairement la couleur la veille : « soyons clairs : ni Jean-Luc Mélenchon et les insoumis, ni Marine Le Pen et le FN ne seront les bienvenus demain ». Et le geste a suivi la parole puisque Marine Le Pen a dû être exfiltrée en catastrophe sous les huées d’une bande d’excités tandis que le leader de la France insoumise était violemment pris à partie par les nervis de la Ligue de défense juive.

Le CRIF crie sans cesse à la victimisation des Juifs de France, mais choisit ses défenseurs de manière très sélective, à l’exemple de ses invitations au fameux repas annuel du CRIF : il ne fait pas bon vouloir exprimer sa solidarité au peuple juif si l’on ne respecte pas les canons politiques du CRIF…

Ceci est d’autant plus inquiétant que ce durcissement de la position du CRIF se calque sur la droitisation de la politique menée depuis des années par l’État hébreux, sous l’impulsion du gouvernement de Benyamin Netanyahou. La répression aveugle et meurtrière exercée le 2 avril dernier contre un rassemblement de jeunes Palestiniens à la frontière entre la bande de Gaza et Israël en est encore un exemple.

Manifestation le 2 avril 2018 à la frontière entre Israël et la bande de Gaza

Ce jour-là, des milliers de citoyens de Gaza mobilisés par de nombreuses associations avaient organisé une grande marche pour protester contre le blocus économique imposé depuis des années par l’État d’Israël et réclamer une fois de plus le droit au retour pour les 700 000 Palestiniens chassés de leurs terres en 1948. Mais l’armée israélienne était en embuscade de l’autre côté de la frontière et n’a pas hésité à tirer sur la foule des manifestants, tuant 17 d’entre eux et en blessant 1400 dont 750 touchés par des tirs à balles réelles.

De tels actes de violence ne peuvent bien entendu que renforcer la détermination des jeunes Gazaoui désespérés, d’autant que le gouvernement israélien a immédiatement rejeté toute idée d’une enquête indépendante sur ces événements sanglants, Benyamin Netanyahou allant jusqu’à lancer un tonitruant : « Bravo à nos soldats ! ». Un tel niveau de provocation totalement irresponsable est confondant et on a vraiment du mal à suivre la position du CRIF qui approuve bruyamment cette véritable politique de la terre brûlée, renforçant jour après jour le désespoir des familles palestiniennes acculées par l’extension de la colonisation et rejetées dans les mains des extrémistes du Hamas qui rêvent d’en découdre. On a décidément connu des dirigeants du CRIF plus inspirés et meilleurs défenseurs de leur cause…

L.V.

Totalitarisme numérique : Pékin montre la voie…

23 avril 2018

Depuis quelques semaines, tous ceux qui gèrent de près ou de loin des données numériques n’ont que cet acronyme à la bouche : RGPD. Ce qui signifie bien sûr, comme chacun l’aura deviné, règlement général pour la protection des données. Un nouveau règlement européen qui entrera en vigueur simultanément dans tous les pays de l’Union européenne le 25 mai 2018, et que les parlementaires français s’efforcent d’examiner en urgence en vue de sa transposition dans le droit français.

Ce nouveau corpus réglementaire, qui abroge la directive de 1995 sur les données personnelles, nécessite en effet d’adapter la loi dite Informatique et liberté, adoptée en 1978 et révisée en 2004. Il permettra de conforter les droits individuels par rapport à leur fichage informatique, avec un niveau d’information plus élevé et la création d’un droit à l’effacement pour ceux qui souhaitent voir leurs données personnelles retirées de certains fichiers.

Un dessin de François Cointe

Il vise aussi à alléger certaines formalités administratives en matière de déclaration des fichiers auprès de la CNIL, la Commission nationale informatique et liberté, en favorisant un contrôle a posteriori assorti de lourdes sanctions financières pouvant aller jusqu’à 20 millions d’euros voire 4 % du chiffre d’affaire mondial, de quoi faire trembler Facebook et Google

Tous les acteurs publics qui gèrent des fichiers contenant des données personnelles vont devoir en tout cas se mettre à la page en commençant par désigner un délégué à la protection des données qui sera le garant de la bonne mise en œuvre de cette nouvelle directive plus exigeante en matière de protection des données individuelles, et tout particulièrement celles dite sensibles, car concernant les orientations politiques, religieuses ou sexuelles d’une personne, voire les données à caractère médical, judiciaire ou ethnique.

Un dessin de Denis Boutant (source © Les Echos Publishing Experts infos – 2017)

Et pendant ce temps-là, les Chinois non seulement ne s’embarrassent pas de ce type de précautions, mais sont en train de mettre en place une situation de totalitarisme numérique à côté de laquelle celle imaginée par le romancier Georges Orwell dans son célèbre roman d’anticipation 1984, passe pour une aimable bleuette.

Ainsi que l’a révélé le Washington Post fin 2016, le Parti communiste chinois a développé un système, dit de « crédit social » permettant de collecter de manière systématique les données personnelles des 1,4 milliards d’habitants du pays, afin de noter ces derniers. Le dispositif est des plus simples et relève du flicage classique mais appliqué à une échelle jamais imaginée jusqu’alors.

Un dessin de Gros, publié dans Marianne le 6 avril 2018

Monsieur Li, citoyen lambda, se risque à griller un feu rouge. Au vu des millions de caméras qui fleurissent à chaque coin de rue, ce n’est guère prudent et le voilà qui perd 50 points sur son compte individuel, initialement crédité de 1000 points. Pour peu qu’il oublie de payer l’amende dans les délais, c’est encore 100 points en moins… Si de surcroît il se permet d’aller consulter sur internet des sites qui ne sont pas du goût du gouvernement, voire d’acheter via internet des livres qui ne s’inscrivent pas dans la ligne du parti, sans même aller jusqu’à dialoguer avec des citoyens considérés comme opposants au régime, voilà son crédit de points qui s’effrite dangereusement.

Et Monsieur Li s’aperçoit alors qu’il n’est plus autorisé à voyager en première classe où à acheter un billet d’avion pour un séjour à l’étranger. La promotion qu’il attendait depuis des années est brusquement refusée, il n’a plus accès au crédit immobilier et ses enfants qui ambitionnaient d’intégrer une université reconnue voient leur inscription rejetée.

Le Président de la République populaire de Chine, Xi Jinping, désormais élu à vie (photo © Michael Clement – RIA Novosti/Camera Press/Redux)

Il ne reste plus d’autre solution à Monsieur Li pour récupérer des points lui permettant de retrouver une vie sociale normale, qu’à aller sur les sites officiels pour approuver bruyamment les dernières réformes du gouvernement et de son chef bien aimé, Xi Jinping, Président de la République populaire de Chine depuis 2013 et désormais assuré depuis la toute récente modification de la constitution adoptée le 17 mars 2018, de rester à vie à ce poste.

Avec un tel système, on se doute bien que de toute façon il ne doit plus grand-chose avoir à craindre d’éventuels opposants. Selon l’agence de presse Chine nouvelle, ce dispositif qui se met en place progressivement jusqu’en 2020, permettra dès le 1er mai prochain, de bloquer l’achat par les citoyens les moins bien notés, d’un billet d’avion ou de train.

La base de données gigantesque qui se constitue ainsi sera alimentée par les fichiers de l’administration, les banques, les hôpitaux, les réseaux de caméras de surveillance urbaine à reconnaissance faciale mais aussi par les plateformes privées qui gèrent les réseaux sociaux et les sites d’achat en ligne. Un dispositif imparable de contrôle social qui devrait permettre de traquer le moindre comportement déviant et transformer le peuple chinois en un troupeau de moutons, aussi conformistes que dociles.

De quoi réaliser le vieux rêve de Mao Tsé-toung qui plaçait le « contrôle de la pensée » au cœur de son système politique, et de quoi donner des idées à bien d’autres dirigeants dans le monde…

L.V. 

Vers une privatisation des barrages hydroélectriques ?

21 avril 2018

Voilà une information qui a fait le buzz dans tous les médias, de Libération à La Dépêche du midi, en passant par le blogger Ludo Torbey dont la vidéo d’Osons causer sur le sujet fait un tabac : Macron ose s’attaquer à notre patrimoine hydroélectrique et veut privatiser les barrages d’EDF, pour le plus grand bénéfice des multinationales, Total en tête, mais aussi les Allemands EON et Vattenfall, l’Italien Enel, le Canadien Hydro-Québec, voire des entreprises chinoises qui vont donc s’emparer de nos grands barrages, fleurons du génie industriel français.

Un véritable cauchemar pour les 160 000 salariés d’EDF dont 21 000 dans le secteur de l’hydroélectricité, et principalement les syndicalistes de la CGT qui ont été les premiers à monter au créneau après avoir appris, à l’occasion d’une réunion intersyndicale à Matignon le 7 février dernier, de la bouche de Thibaud Normand et Antoine Peillon, conseillers énergie du Premier ministre, que la France avait fini par céder aux exigences de la Commission européenne et acceptait d’ouvrir à la concurrence certaines des 433 concessions hydroélectriques françaises, et ceci dès 2018.

Barrage EDF de Sainte-Croix sur le Verdon, mis en service en 1974 (source © photothèque EDF)

On dénombre en France de l’ordre de 2300 installations hydroélectriques dont 433 donc qui relèvent du régime de la concession car d’une puissance supérieure à 4,5 MW. Elles totalisent à elles-seules 95 % de la puissance installée, soit de l’ordre de 24 GW. La part de l’hydroélectricité dans le mix énergétique français est relativement modeste, autour de 12 % (deux fois moins qu’au Portugal par exemple), même si l’hydroélectricité représente plus des deux tiers de l’énergie renouvelable produite en France.

Quoi qu’on en dise, la France reste totalement dépendante de la filière nucléaire pour son alimentation électrique et EDF fait tout pour que cette situation perdure, s’opposant de toutes ses forces à la volonté politique de réduire la part du nucléaire, refusant obstinément de fermer ces centrales même en fin de vie.

Or sur ces 433 concessions hydroélectriques, l’entreprise EDF en gère près de 85 %, le reste se partageant entre la CNR (Compagnie nationale du Rhône) et la SHEM (Société hydro-électrique du Midi). La CNR, créée en 1933, privatisée en 2001 et premier producteur français d’énergie exclusivement renouvelable est détenue principalement par le groupe public Caisse des Dépôts et des collectivités territoriales, avec comme actionnaire de référence minoritaire ENGIE (ex GDF-Suez). La SHEM, également producteur d’énergie 100 % renouvelable et lointaine héritière de la Compagnie des chemins de fer du Midi est aussi une filiale d’ENGIE.

C’est cette position dominante, quasi exclusive, d’EDF sur le parc hydroélectrique français, que l’Union européenne conteste depuis des années, prônant pour une ouverture à la concurrence. Car, contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les barrages en question n’appartiennent pas à EDF mais à l’État qui en a financé la construction (un gros investissement puisque l’on considère qu’il faut de l’ordre de 1 milliard d’euros pour aménager de quoi produire 1 GW).

Marcel Paul, syndicaliste et résistant, ministre de la production industrielle dans le gouvernement de Charles de Gaulle et instigateur de la création d’EDF-GDF en 1946

A l’époque où la plupart de ces barrages ont été construits, juste après la guerre, EDF était un service public, créé en 1946 sous l’impulsion du ministre et ancien résistant Marcel Paul avec un statut d’établissement public à caractère industriel et commercial. Bénéficiant alors d’un régime de monopole, EDF a pu s’arroger la quasi-totalité des concessions hydroélectriques, pour des durées de 75 ans.

Depuis, on s’est rendu compte que les situations de monopole jouaient rarement en faveur de l’usager ou du consommateur. La loi Sapin, adoptée en 2013 pour tenter de lutter contre les pratiques de corruption, a réduit la durée des délégations de services publics précisément pour éviter les dérives liées aux rentes de situation. En parallèle, l’ouverture progressive du marché de l’électricité à la concurrence sous l’impulsion politique de l’Union européenne et la transformation du statut d’EDF, devenue en 2004 une société anonyme cotée en bourse, ont radicalement changé la donne.

Certes, EDF reste détenue à près de 85 % par l’État français, ses autres actionnaires étant pour l’essentiel des investisseurs institutionnels (majoritairement étrangers). Mais l’entreprise se comporte désormais comme un champion de l’ultralibéralisme qui semble avoir totalement tourné le dos à ses valeurs initiales, ouvrant des filiales dans des paradis fiscaux, refusant de développer les énergies renouvelables, confiant la maintenance de ses centrales nucléaires à près de 20 000 sous-traitants en situation de grande précarité, exigeant sans cesse de nouvelles hausses des tarifs de l’électricité tout en amassant de juteux bénéfices.

EDF, fortement critiquée pour la gestion peu durable de son parc électronucléaire

Et l’hydroélectricité participe pour beaucoup à la constitution de ces bénéfices puisqu’on estime qu’ils s’élèvent à 1,25 milliards par an du seul fait de l’exploitation des concessions hydroélectriques depuis longtemps amorties, au point que l’électricité produite ainsi ne coûte de 20 à 30 € le MWh, contre 50 € le MWh d’origine nucléaire. Ces bénéfices sont principalement réinvestis à l’étranger et notamment au Royaume Uni où EDF a racheté British Energy en 2008 et lancé fin 2016 la construction des deux réacteurs nucléaires très controversés d’Hinkley Point, pour la modique somme d’au moins 21 milliards d’euros.

En 2010, l’État français avait annoncé une première vague d’appels d’offres pour la reprise de certaines concessions hydroélectriques mais sans jamais y donner suite. Au contraire, les concessions d’EDF déjà arrivées à échéance avaient été subrepticement rallongées moyennant quelques menus travaux supplémentaires de maintenance des ouvrages, au point qu’en octobre 2015, la commissaire européenne chargée de la concurrence, Margrethe Vestager, a adressé à Laurent Fabius, alors ministre des affaires étrangères et responsable à ce titre des questions européennes, un courrier pour l’informer de l’ouverture d’une enquête sur les concessions hydrauliques accordées en France à EDF.

Travaux de rénovation sur le barrage de Sarrans sur la Truyère en 2014 après vidange complète de la cuvette (source © L’Usine nouvelle)

Depuis, les acteurs français jouaient la montre alors que d’autres pays européens dont l’Allemagne avaient dès 2011 obtenu de sortir leurs barrages hydroélectriques du champ de la directive européenne sur les concessions, au même titre que les centrales nucléaires sont exclues du domaine concurrentiel car relevant d’activités « d’importante vitale ».

A l’époque, la France était déjà en position de faiblesse à cause de son taux d’endettement colossal totalement dérogatoire aux critères de Maastricht. Et désormais il se murmure que si le gouvernement a été contraint de céder aux injonctions de Bruxelles c’est pour faire baisser la pression contre le maintien des aides publiques françaises à l’agriculture…

Barrage de Bort-les-Orgues, sur la haute vallée de la Dordogne, mis en service en 1952 (source © Corrèze tourisme)

Toujours est-il que l’on annonce dès 2018 la remise en concurrence de certaines concessions hydroélectriques dont les barrages de Haute-Dordogne, celui de Beaufortain en Savoie et celui du Lac Mort en Isère. Les autres concessions suivront progressivement jusqu’en 2050, au fur et à mesure que les concessions initiales arriveront à échéance, conformément aux conventions signées initialement mais qu’EDF espérait bien ne jamais voir appliquer : dura lex, sed lex…

L.V. 

Al-Ula, la future Mecque du tourisme ?

19 avril 2018

Emmanuel Macron avec le prince Mohammed ben Salman à Paris le 10 avril 2018 (photo © Yoan Valat / AFP)

On en a beaucoup parlé à l’occasion de la toute récente visite en France de Mohammed ben Salman, prince héritier du Royaume d’Arabie saoudite, cet immense pays islamique qui couvre plus de 80 % de la péninsule arabique, le plus vaste État du Moyen-Orient : non pas du droit des femmes, placée dès leur naissance sous la tutelle d’un homme, en application stricte de la charia et qui n’ont le droit que depuis 2016 d’obtenir copie de leur contrat de mariage « pour en prendre connaissance ».

Pas plus d’ailleurs du respect des libertés individuelles et des droits d’expression qui sont des plus limités dans cette monarchie absolue de droit islamique aux mains de la famille régnante Al Saoud depuis sa création en 1932, qui ne s’encombre même pas d’une constitution et qui cherche, année après année, à battre son propre record du nombre de lapidations et décapitations au sabre, avec, rien qu’en 2015, pas moins de 153 exécutions connues.

Après un bombardement à Sanaa le 25 août 2017, une petite fille seule survivante de sa famille (photo © Khaled Abdullah / Reuters)

Il n’y a guère été question non plus de la guerre civile qui fait rage depuis 2004 au Yémen et dans laquelle l’armée saoudienne, conduite justement par le prince Salman, nommé ministre de la Défense en janvier 2015, s’efforce d’écraser la rébellion houthiste, au prétexte qu’elle serait soutenue par son ennemi héréditaire : l’Iran. Les bombardements de populations civiles depuis 2004 sont tels que l’Arabie saoudite avait été inscrite en octobre 2017 par les Nations-Unies sur la liste noire des pays qui ne respectent pas les lois internationales visant à protéger les enfants, après qu’il a été dénombré au moins 638 enfants victimes en 2016 des bombardements saoudiens sur des écoles et des hôpitaux.

Mais tout ceci n’est que broutilles et n’a bien entendu pas sa place dans une rencontre au sommet entre deux pays amis entre lesquels il est surtout question de commercer en bonne intelligence. En matière de diplomatie comme ailleurs, les affaires sont les affaires !

Dessin de Jiho publié dans Marianne le 13 avril 2018

Certes, le marché de l’armement y tient une place privilégiée, l’Arabie saoudite étant de longue date un client fidèle de la France qui s’est hissé récemment à la troisième place mondiale des vendeurs d’armes. Mais le sujet est plus sensible qu’il n’y paraît car lorsqu’un pays achète des armes à un autre, il achète d’abord une garantie stratégique, celle d’un soutien sans faille en cas de conflit. Et de ce point de vue, l’Arabie saoudite préfère de loin faire son marché aux États-Unis où le prince Salman vient d’ailleurs de passer trois semaines (contre 3 jours en France…) et où il a signé des contrats mirifiques avec Donald Trump, sans doute pour des dizaines de milliards de dollars.

Du coup, Macron et Salman ont préféré parler tourisme et culture ! Un sujet pour le moins saugrenu avec la monarchie wahhabite qui jusqu’en 2017 ne délivrait même pas de visa de tourisme, se contentant de gérer, de manière très encadrée, les flux de pèlerins (2 millions par an tout de même !) se rendant sur les lieux saints de l’Islam, principalement à La Mecque. Mais les temps changent et le prince Salman, voyant décliner ses réserves pétrolières, cherche à diversifier les sources de revenus du royaume, pourquoi pas dans le tourisme qui permet en même temps d’atténuer un peu l’image ultra-conservatrice du pays…

Un des vestiges de la région d’Al-Ula (photo © Nadine Epstain – Radio France)

Or il se trouve que la région d’Al-Ula, localité de 40 000 habitants située au nord-ouest de Médine, à une centaine de kilomètres à vol d’oiseau des côtes de la Mer Rouge, se trouve près du site archéologique antique d’Al-Hijr, connu des Européens au moins depuis 1907, où s’étendent sur environ 500 hectares de désert les ruines de la cité antique d’Hégra, premier site du pays à être inscrit par l’UNESCO sur la liste du patrimoine mondial de l’Humanité en 2008 et qui fait l’objet depuis cette date de campagnes de fouilles archéologiques franco-saoudiennes : une destination de choix pour y développer un tourisme féru de découverte culturelle et de dépaysement, dans un secteur désertique et peu peuplé, même si un groupe d’expatriés français y a été attaqué le 26 février 2007 par des combattants d’Al-Quaida qui ont abattu 4 des membres du groupe.

Tombes nabatéennes sur le site archéologique de Madâin Sâlih (photo © Kazuyoshi Nomachi / Getty Images)

Jusque-là, l’Arabie saoudite avait toujours exprimé un souverain mépris pour ces ruines préislamiques, vestiges d’une cité antique édifiée il y a plus de 2000 ans (bien avant l’Hégire donc !) par les Nabatéens, sur une piste reliant Pétra (actuellement en Jordanie) au Hedjaz, l’ancien royaume bordant les côtes arabiques de la Mer Rouge. Comme à Pétra, les Nabatéens ont creusé dans la roche des centaines de tombeaux rupestres monumentaux, sculptés de haut en bas, la plateforme de travail étant progressivement détruite au fur et à mesure de la progression.

Des paysages d’oasis au milieu du désert, de quoi attirer le touriste en mal d’exotisme…

Et comme Pétra est devenue le principal centre d’attraction touristique de la Jordanie avec pas moins de 600 000 visiteurs par an, forcément cela donne des idées au prince Salman… D’autant que la zone, située à seulement 1h30 d’avion de Riyad, compte, outre les fameuses ruines nabatéennes d’Hégra, à Madâin Sâlih, mais aussi celles de Dadab à Al-Khuraybah, des paysages d’une grande variété, avec des parois de grès noir et des canyons ocre rouge, des étendues de sable blanc et des palmeraies, de quoi fasciner le touriste occidental en mal d’exotisme.

Campagne de fouilles archéologiques à Madâin Sâlih (photo © Mission archéologique de Madâin Sâlih)

Pour mettre en valeur une telle destination, une commission royale a donc été créée mi-2017, présidée par le prince Bader Ben Abdullah Ben Mohammed, celui-là même qui, selon le New York Times se serait porté acquéreur du tableau Salvator Mundi, attribué à Léonard de Vinci et destiné à enrichir la collection du Louvre des sables d’Abu Dhabi, pour lequel la France avait justement fait preuve de tout son savoir-faire en matière d’aménagement de site culturel. Et c’est donc naturellement vers la France, « référence internationale incontestée de la culture et du bon goût », selon les termes d’un diplomate saoudien, que l’Arabie saoudite s’est tournée pour mettre en place ce projet qui vise ni plus ni moins qu’à transformer la ville actuellement sinistre d’Al-Ula en une destination touristique de premier plan à l’exemple de Marrakech.

Gérard Mestrallet, le PDG d’Engie, à la manœuvre (photon © Pascal Guittet)

En 2017, Emmanuel Macron a missionné à cette fin, pour négocier un accord, Gérard Mestrallet, président du conseil d’administration d’Engie (ex GDF-Suez) et familier de l’Arabie saoudite où son groupe produit entre 10 et 15 % de l’électricité du pays. Le bon Mestrallet a donc invité ses homologues saoudiens à visiter Gordes, dans le Luberon, ainsi que le site des Baux-de-Provence où la société Cultures espaces (une filiale d’Engie, cela tombe bien) exploite les Carrières de lumière, de quoi en mettre plein la vue à ses invités et vanter la maestria française en matière de sons et lumière.

On ne connaît pas dans le détails le calendrier et le budget qui sera dévolu à ce projet, même si l’on évoque un investissement de l’ordre de 50 à 100 milliards de dollars à mettre en œuvre dans les 10 ans à venir, avec pour les entreprises françaises une part du gâteau qui pourrait s’avérer appétissante, plus juteuse même que les 12 milliards d’euros engrangés sur le marché des ventes d’armes à l’Arabie saoudite entre 2007 et 2016, et un tantinet plus flatteur pour l’égo national qui se targue de rayonnement culturel et de soutien au patrimoine historique antique du Moyen-Orient. On parle déjà d’ouvrir un musée, présentant l’histoire des tombes nabatéennes et les inscriptions visibles à Al-Ula, mais aussi de programmes de recherche universitaire et aussi du développement de l’agro-tourisme et des activités sportives de plein air dont des balades à cheval, arabe bien entendu…

L.V.

Les rivières mystérieuses de Cassis s’invitent au JT de TF1 !

16 avril 2018

C’est une belle consécration pour l’association de spéléologues qui travaille depuis des années à améliorer la connaissance des rivières souterraines du Bestouan et de Port-Miou qui débouchent en mer dans la baie de Cassis : le 12 avril 2018, un reportage tourné le 31 mars par une équipe de reporters de TF1 était diffusé au journal télévisé de 20h dans la rubrique Découverte.

Le reportage dure moins de 5 mn mais, diffusé à une heure de grande écoute, c’est un bel hommage pour cette équipe de passionnés qui passe tous ses week-end à poursuivre pas à pas ses explorations, en particulier dans la galerie noyée de Port-Miou qui fait l’objet de ce reportage.

Comme le président de l’association, Gérard Acquaviva, l’avait lui-même expliqué devant une assemblée très nourrie de Carnussiens à l’occasion d’une conférence organisée par le CPC en octobre 2015, cette source d’eau douce qui débouche en mer à l’entrée de la calanque de Port-Miou est en réalité l’exutoire d’une galerie souterraine karstique désormais noyée que les plongeurs ont pu remonter à contre-courant sur une distance supérieure à 2 km.

Dans les années 1960, la SEM s’était intéressée de très près à cette source sous-marine comme ressource potentielle d’eau douce pour l’approvisionnement de Cassis et avait été jusqu’à investir dans la construction d’un barrage souterrain situé dans une cloche d’air à 500 m en amont de l’exutoire en mer. L’objectif de ce barrage était d’empêcher les remontées d’eaux salines dans la galerie. Mais depuis, on a compris que les communications avec l’eau de mer se faisaient surtout par d’autres conduits naturels plus profonds, vestiges d’un ancien réseau karstique développé lorsque le niveau marin se situait nettement plus bas.

Infographie TF1

Le puits creusé à l’époque pour le chantier du barrage facilite néanmoins les explorations sous-marines qui se font à l’aide d’un matériel aussi encombrant et lourd que sophistiqué. Le lendemain du passage des reporters de TF1, l’équipe de plongeurs conduite par Xavier Meniscus s’est ainsi offert le luxe de progresser d’une vingtaine de mètres en terrain jamais exploré jusque-là.

Plongeur à Port-Miou (extrait du reportage de TF1 – source Xavier Meniscus)

A l’extrémité amont de la galerie s’ouvre en effet un immense puits qui descend jusqu’à 232 m sous le niveau de la mer, en limite des capacités actuelles de la plongée souterraine. Le 1er avril dernier, l’équipe de plongeurs est descendue jusque-là et s’est avancé jusqu’à un nouveau carrefour ouvrant sur deux galeries, l’une se dirigeant vers la mer et l’autre sous forme d’une diaclase par où proviennent vraisemblablement les eaux du bassin versant amont. La zone de contact entre l’eau douce, issue des écoulements souterrains amont et une eau très salée, proche de la concentration de l’eau de mer, a d’ailleurs été bien repérée, ce qui confirme que l’eau salée remonte depuis la mer par des conduits plus profonds.

A de telles profondeurs et dans des conditions d’accès aussi périlleuses, la progression des explorations sous-marines devient délicate. C’est pourquoi les spéléologues travaillent en parallèle à rechercher des accès depuis la surface du plateau calcaire, comme cela a déjà été exposé ici et comme l’indique le reportage. Les essais de colorations effectués en 2015 sur deux gouffres situés tout près de Carnoux avaient connu des fortunes diverses. Celui des Gorguettes, situé en contrebas de la descente de Cassis, n’avait pas mis en évidence de jonction avec la galerie de Port-Miou alors que la coloration effectuée sur le gouffre du Mussuguet 3 s’était révélée nettement plus prometteuse.

Entrée du puits Mussuguet 3

Depuis, les membres de l’association s’acharnent donc à tenter de désobstruer le fond de ce puits naturel, initialement comblé d’éboulis. Le travail, bien que fastidieux et harassant, est payant puisque le fond du puits approche désormais de la profondeur de 50 m ! On est encore très au-dessus du niveau de la galerie de Port-Miou qui court plus bas, mais les spéléologues gardent bon espoir…

D’autant qu’un autre trou est identifié à quelques centaines de mètres de là, présentant en outre l’avantage de se situer de l’autre côté de la limite du périmètre du Parc national des Calanques, ce qui en facilite l’exploration. Dans les deux cas, la présence en profondeur d’une forte concentration de gaz carbonique toxique complique la tâche des spéléologues et exige de prendre des précautions spécifiques pour extraire le gaz avant toute pénétration.

Ce second puits, baptisé Sumac, fait également l’objet d’un gros travail de désobstruction depuis plusieurs années et atteint désormais une profondeur comparable. Une nouvelle coloration est d’ailleurs prévue la semaine prochaine dans ce dernier gouffre, avec le secret espoir que la fluorescéine débouche bien dans la galerie de Port-Miou, où des capteurs très précis permettent de la repérer même à de faibles concentrations. Si tel est le cas, nul doute que cela regonflera le moral des spéléologues de Cassis, les rivières mystérieuses, qui redoubleront d’efforts pour parvenir un jour, qui sait ?, à la jonction entre ces conduits karstiques qui drainent le plateau calcaire, et cette galerie noyée qui débouche en mer. De quoi entretenir la fièvre de ceux qui explorent l’inconnu, à deux pas de chez nous !

L.V.  

Plonger au fond du gouffre, Enfer ou Ciel, qu’importe ?

Au fond de l’inconnu, pour trouver du nouveau.

Baudelaire, in Les Fleurs du mal

Coca-Cola se jette à l’eau…

14 avril 2018

Un dessin signé Nagy

Décidément, ces commerciaux sont vraiment trop forts, ou les consommateurs trop crédules ! Voilà que le géant de l’agro-alimentaire, la firme créée à Atlanta en 1885, The Coca-Cola Company, à l’origine de moult scandales de corruption, d’actions musclées de lobbying et d’études pseudo-scientifiques mensongères, voilà que cette société multinationale s’apprête à vouloir vendre aux Français de l’eau en bouteille au prix astronomique de 2,80 € le litre !

Voyant en effet les ventes de ses sodas stagner dans les pays européens où le marché est depuis longtemps saturé, la société cherche à se diversifier. Elle a déjà investi dans le domaine du bio avec les thés et infusions Honest et Fuze Tea. Mais son calcul vise surtout le marché de l’eau en bouteille, particulièrement florissant notamment en France où la consommation par habitant d’eau en bouteille est la deuxième du monde ! En 2015, la vente d’eau embouteillée en France représentait un chiffre d’affaire colossal de 2 milliards d’euros, avec une croissance estimée à 4,9 % pour l’année 2017, tant en volume qu’en valeur.

Un dessin d’Olivero

C’est incontestablement une victoire impressionnante des rois du marketing que d’avoir ainsi réussi à instiller aux Français l’idée que les eaux vendues dans des bouteilles en plastiques sont meilleures que celle qui sort du robinet alors que cette dernière est nettement plus contrôlée et infiniment moins chère.

En tout cas, Coca-Cola a bien repéré qu’il y avait là des bénéfices à engranger et s’apprête donc à venir tailler des croupières aux trois grands groupes qui se partagent actuellement 80 % de ce marché juteux. Nestlé Waters caracole en tête des ventes avec notamment ses marques d’eaux minérales Perrier, Vittel, Hépar ou encore Contrex, suivi de près par Danone, propriétaire entre autres des marques Evian, Badoit ou Volvic. Le troisième larron est le groupe Neptune qui commercialise par exemple Vichy Célestins, Saint-Yorre ou Pierval.

Mais Coca-Cola, troisième producteur mondial d’eau en bouteille, est prêt à en découdre et il met donc un pied sur le marché hexagonal en lançant la commercialisation de son eau en bouteille Smartwater après trois ans d’étude de marché. Lancée en 1996 aux États-Unis, puis en 2014 au Royaume Uni, cette marque, bien que vendue 5 fois plus cher que ses concurrents, s’est rapidement imposée sur le marché américain où elle truste 63 % des ventes, tandis que chez nos voisins anglais elle a déjà conquis 11 % de parts du marché en moins de 4 ans.

Un succès commercial d’autant plus étonnant qu’il s’agit d’une eau captée à la source de Morpeth, une ville du Northumberland, dans le nord de l’Angleterre, mais cette eau naturelle est ensuite distillée par évaporation puis reconstituée en y introduisant des sels minéraux, ceux-là même que le processus de distillation a éliminés. Une véritable aberration en matière de traitement d’eau, qui explique d’ailleurs le coût particulièrement élevé de cette eau totalement artificielle. Mais cela ne semble guère gêner les consommateurs qui retiennent seulement l’argument commercial de la purification à outrance…

Dès le mois d’avril, les consommateurs français qui ne regardent pas à la dépense trouveront donc, pour l’instant uniquement dans les magasins de la chaîne Monoprix, les bouteilles étiquetées Smartwater. De contenance 600 ml, ces bouteilles seront vendues au prix exorbitant de 1,40 € le flacon pour l’eau plate, et jusqu’à 1,75 € pour l’eau gazeuse. Un vrai luxe quand on compare avec l’eau du robinet qui revient en moyenne à moins de 4 € le mètre cube, soit 0,4 centimes le litre…

Dasani, l’eau en bouteille de Coca-Cola qui a fait un flop en Europe

Rien ne dit que le succès commercial sera au rendez-vous, d’autant que Coca-Cola a déjà subi un échec cuisant sur le marché européen. C’était en mars 2004. La firme d’Atlanta venait de dépenser 20 millions d’euros en budget publicitaire pour préparer l’ouverture du marché français à accueillir son eau en bouteille vendue sous la marque Dasani.

Un beau succès commercial aux USA où cette marque introduite en 1999 avait réussi à se placer parmi les eaux les plus vendues, mais un véritable accident industriel au Royaume Uni où la compagnie américaine se trouvait alors confrontée à une levée de bouclier totalement inattendue malgré le matraquage publicitaire qui avait accompagné l’arrivée de Dasani Outre-Manche. Il faut dire que les commerciaux américains ne faisaient pas dans la dentelle, présentant leur « pure eau plate » vendue en petite bouteille bleu clair comme un véritable concentré de pureté, contrairement aux eaux douteuses distribuées au robinet.

Le hic, c’est que l’eau en question, vendue 1,40 € la bouteille de 500 ml, n’était ni plus ni moins que de l’eau du robinet acheminée directement à l’usine Coca-Cola de Sidcup, située dans la banlieue londonienne, par le réseau public géré par Thames Water, une compagnie britannique de distribution d’eau, laquelle facture cette même eau à 0,4 centimes le demi-litre. La compagnie de service public en question ne s’est bien entendu pas privée de faire remarquer que le procédé frisait l’escroquerie…

Coca-Cola a certes fait valoir que l’eau en question subissait une purification supplémentaire par osmose inverse avant ajout de sels minéraux. Mais quand, de surcroît, la firme a été contraint de retirer de la vente 500 000 bouteilles en raison d’un taux de bromates supérieur aux normes britanniques autorisées, elle a alors préféré jeter l’éponge et renoncer à introduire son eau en bouteille Dasani tant en France qu’en Allemagne, se limitant à y commercialiser l’eau minérale issue de la source belge de Chaudfontaine acquise par les Américains en 2003.

A l’époque, la firme Coca-Cola s’était même vu décerner le prix Ig Nobel (prononcez « ignoble » en anglais, un prix satirique attribué chaque année par le magazine scientifique Annals of Improbable Research) de chimie 2004 « pour son usage de la technologie avancée pour convertir l’eau contaminée de la Tamise en Dasani, une eau minérale embouteillée… qu’il a fallu finalement retirer des étalages, pour présence d’un produit cancérigène ». Une distinction dont la firme d’Atlanta se serait sans doute bien passée mais que chacun a déjà oubliée… Vive le marketing !

L.V. 

Sous les ponts d’Ispahan coule…plus rien !

11 avril 2018

Vue de la ville d’Ispahan et de la rivière Zayandeh

La ville d’Ispahan, troisième d’Iran par sa population, avec plus de 2 millions d’habitants, fait partie de ces grandes métropoles urbaines qui se sont développées autour d’un cours d’eau, en l’occurrence le Zayandeh Rud, « le fleuve qui donne la vie » en persan. Prenant sa source dans les Monts Zagros, ce cours d’eau, l’un des rares permanents du pays, parcourt plus de 400 km avant de se jeter dans le lac Gavkhuni, un grand lac salé saisonnier perdu dans le désert.

Le madi Farshadi, canal d’irrigation destiné à répartir l’eau du Zayandeh

Située à plus de 1500 m d’altitude sur le plateau iranien aride, la ville est une oasis où la vie n’est possible que grâce au fleuve et aux multiples canaux d’irrigation, les madis, aménagés dès le 17e siècle qui distribuent l’eau à travers toute la ville et ses environs, y compris dans chaque maison organisée traditionnellement autour d’un patio intérieur cultivé et arboré. Avec une pluviométrie moyenne de 130 mm par an alors que l’évapotranspiration potentielle y atteint 1500 mm, aucune culture n’est en effet possible dans un tel contexte climatique sans irrigation.

C’est donc la rivière Zayandeh qui a permis à cette ville de se développer, au moins depuis le 4e siècle de notre ère puisque elle était un des centres urbains de l’empire sassanide avant la conquête musulmane, et de prospérer. C’est Malik Chah, un sultan seldjoukide qui en fait sa capitale après son accession au pouvoir en 1072.

La place meydān-e Naghsh-e Jahān au coeur de la ville d’Ispahan

Mise à sac par les troupes de Tamerlan en 1387, la ville redevient capitale à partir de 1597, à l’instigation de Chah Abbas, fondateur de la dynastie des Safavides, lequel transforme en profondeur la cité, aménageant notamment une grande place de 510 m de longueur, meydān-e Naghsh-e Jahān, une des plus grandes du monde, d’ailleurs classée au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO depuis 1979.

C’est de cette époque que date également la construction des grands ponts d’Ispahan, qui sont aujourd’hui au nombre de 11, permettant de franchir la rivière Zayandeh. Le plus ancien d’entre eux est probablement le pont Sharestan, dont les piles datent précisément de cette période sassanide entre le 3e et le 7e siècle après J.-C., mais dont les arches actuelles ont été reconstruites sous la dynastie des Seldjoukides aux alentours du 11e siècle.

Au pied du Si-o-Se Pol, l’un des plus célèbres ponts d’Ispahan, en 2002 (photo © Behrouz Mehri / AFP)

Le Si-o-Seh Pol, ou pont aux trente-trois arches, porte aussi le nom de son commanditaire Allahverdi Khan, un ministre de Chah Abbas, d’origine géorgienne, qui le fit construire vers 1608. Cet ouvrage sert non seulement pour le franchissement du cours d’eau mais a aussi une fonction de seuil, permettant de rehausser le niveau de l’eau à l’amont, pour permettre d’alimenter des prises d’eau qui irriguent les jardins de part et d’autre.

Le pont Khadju à Ispahan (photo © Kelly Cheng Travel Photography /Getty Images)

Comme le précédent, le pont Khadju, édifié cinquante ans plus tard sur les fondations d’un ouvrage préexistant, remplit également ce double office de pont et de barrage et sa structure est comparable, avec deux niveaux superposés, le second étant destiné à la promenade avec une allée centrale pour le passage des chevaux et des charrettes, et des allées latérales voûtées pour les piétons, mais aussi des cafés et des loggias permettant d’admirer le paysage. Pourvu de 23 arches, il présente une longueur totale de 133 m, pour une largeur de 12 m, ce qui en fait un ouvrage d’art remarquable pour cette période.

Ces ponts d’Ispahan, très prisés comme lieux de promenade, constituent un attrait touristique majeur. Sauf que la belle carte postale de l’eau coulant majestueusement entre les arches, formant au passage de joyeuses cascades, relève désormais du passé. Périodiquement asséchée au plus fort de l’été, la rivière Zayandeh a en effet purement et simplement disparu du paysage, ne laissant aux yeux du visiteur ébahi qu’un paysage aride de sable et de gravier ! A se demander même pourquoi l’empire perse a dépensé une telle énergie pour édifier de pareils ouvrages d’art alors que le lit de la rivière se traverse désormais à pied sec quasiment toute l’année…

Le pont Khadju dans son état actuel (source © Le site de Madeleine et Pascal)

La disparition du cours d’eau qui alimente depuis toujours la ville d’Ispahan date du début des années 2000. A l’époque, chacun accusait la sécheresse qui bien sûr n’est pas totalement étrangère au phénomène. Mais la vérité est que l’essentiel de l’eau du Zayandeh Rud est, depuis cette date, détournée en amont vers la région de Yadz qui se trouve être la ville natale de l’ancien président Mohammad Khatami.

Musée antique de l’eau à Yadz

Une ville oasis également, sans doute une des plus anciennes cités du monde puisque fondée aux alentours du troisième millénaire avant J.-C., située dans l’ancien empire des Mèdes, un des foyers de la religion zoroastrienne, puis une étape caravanière sur la Route de la Soie. Le canal qui détourne l’eau du Zarendeh vers cette zone désertique alimente d’ailleurs aussi la ville de Kerman, région natale d’un autre président, Hachemi Rafsandjani, lequel possède des champs de pistache qui en font un des premiers exportateurs du pays et pour lesquels les besoins d’irrigation sont prioritaires.

Cette disparition du fleuve détourné au profit d’autres régions alimente la colère des habitants d’Ispahan et surtout des agriculteurs de la région qui se désespèrent de voir leurs récoltes se dessécher sur pied. Plusieurs émeutes ont ainsi éclaté, les dernières datant de février 2013 selon Le Monde : les habitants du village de Varzaneh ont alors détruit les installations d’eau dans leur village, amenant les prêcheurs publics de la ville à les traiter d’« opportunistes égarés » et à les accuser de « collaboration avec l’ennemi ». La police n’a pas hésité à tirer, blessant trois manifestants avec des balles en caoutchouc, mais les habitants ont du moins obtenu, suite à ces incidents, la reconnaissance, par le procureur du tribunal révolutionnaire d’Ispahan, de la mauvaise gestion de certains anciens responsables du ministère de l’énergie dans la répartition de l’eau.

Manifestation d’agriculteurs devant le pont Khadju au centre d’Ispahan, le 7 avril 2018 (source : France Mojahedin)

De nouvelles émeutes se sont encore produites tout récemment, depuis le 16 février 2018, selon un communiqué du Conseil national de la résistance iranienne, les habitants de plusieurs quartiers périphériques d’Ispahan défilant en scandant « Rohani le menteur, où est notre rivière ? ». Le 18 mars dernier, un camion transportant des munitions a d’ailleurs pris feu alors qu’il venait ravitailler les forces spéciales anti-émeutes de la police à Varzaneh, de nouveau engagées contre les manifestations d’agriculteurs en colère.

Encore un exemple qui prouve à quel point les batailles de l’eau deviennent un enjeu majeur, surtout dans des régions en forte croissance démographique et confrontées à un climat aride pour lequel les effets du réchauffement climatique global ne vont certainement pas arranger les choses…

L.V.  

Pass intégral : comme un parfum de métropole…

8 avril 2018

Un dessin d’Ysope (source : Conseil de Développement de MPM)

C’était l’un des objectifs ouvertement affichés de la création de la Métropole Aix-Marseille-Provence : faire en sorte que les 1,8 millions habitants de l’aire métropolitaine puissent enfin disposer un jour d’un réseau de transports en communs structuré et cohérent permettant à chacun de se déplacer de manière acceptable de son domicile vers les principaux lieux d’activité économique, sociale et culturelle de l’agglomération.

Un rêve qui paraît encore bien lointain au rythme où vont les choses dans cette métropole que les élus locaux ont tout fait pour saboter et en retarder autant que possible la mise en place avec plusieurs faux départs et tous les recours juridiques possibles et imaginables. La métropole AMP, désormais unique autorité organisatrice des transports sur son territoire, a quand même fini par voir le jour début 2016 comme la loi le prévoyait.

Depuis cette date cependant, force est de constater que la population n’a pas encore vu d’amélioration très significative de la qualité des transports en commun qui aurait même plutôt tendance à se dégrader, certains projets tels que celui du Val’Tram, pourtant déjà quasiment sur les rails, ayant même été remis en cause.

Il convient donc de saluer comme il se doit la formidable avancée qui s’est opérée le 1er février dernier avec l’arrivée du « Pass intégral », un abonnement unique valable sur l’ensemble du réseau de transports en commun du territoire métropolitain, pour le prix de 73 € par mois, un tarif très comparable à celui du Pass Navigo proposé aux Franciliens pour un coût variant entre 65 et 75 € par mois selon le zonage. Un abonnement mensuel d’autant plus accessible que son coût est pris en charge à 50 % par l’employeur pour tous les salariés.

Ce dispositif a été adopté le 19 octobre 2017 par les conseillers métropolitains et offre ainsi la possibilité de circuler sans contrainte sur le territoire des 92 communes du territoire métropolitain, aussi bien en métro qu’en train TER, en bus, en tramway, en autocar, et même en utilisant les vélos en libre-service.

Le Pass est le fruit d’une collaboration avec la Région puisque c’est cette dernière qui gère les transports ferroviaires régionaux. Une région qui a d’ailleurs changé de nom puisqu’une délibération de ses élus le 15 décembre dernier l’a rebaptisée Région Sud Provence Alpes Côte d’Azur, son Président actuel, Renaud Muselier, ne supportant plus l’acronyme PACA, et qu’il convient donc désormais d’appeler Région Sud : un geste de rapprochement que ne devraient pas manquer d’apprécier, en cette période de revendication sociale à la SNCF, les nombreux cheminots syndiqués chez Sud-Rail…

Jean-Pierre Serrus (à gauche) et Renaud Muselier (à droite) inaugurant le dispositif Pass intégral, le 30 mars 2018 en gare de La Blancarde (photo © Marine Stromboni / La Provence)

Renaud Muselier était d’ailleurs présent aux côtés de Jean-Pierre Serrus, vice-président de la Métropole en charge des transports, ce 30 janvier 2018, pour inaugurer le nouveau Pass intégral en gare de La Blancarde et en vanter les mérites, en attendant la mise en place d’un abonnement à l’année qui reviendra encore moins cher, à 68 € par mois.

On peut ainsi, avec ce tout nouveau sésame, prendre le bus à Carnoux jusqu’au pôle d’échange d’Aubagne, poursuivre son trajet vers Marseille soit en TER soit avec la navette par car, prendre ensuite le métro et finir son trajet en vélo, le tout accessible librement grâce au Pass intégral payé mensuellement, qui est valable également sur les lignes Cartreize ou pour la navette desservant l’aéroport de Marignane.

Le pôle d’échange d’Aubagne où se croisent bus et tramways des Lignes de l’Agglo, TER et autocars Cartreize (photo © Sylvain Fournier / La Marseillaise)

L’avenir dira si cette belle avancée suffira à désengorger un peu l’agglomération marseillaise engluée dans les bouchons et asphyxiée par la pollution atmosphérique. En tout cas, c’est un bel outil qui devrait faciliter grandement la vie des habitants et leur permettre de faire de substantielles économies, surtout pour ceux qui font des longs trajets quotidiens avec différents modes de transports en commun successifs. Ainsi, pour un usager circulant chaque jour entre La Ciotat et Marseille via Ciotabus et le réseau RTM, l’économie mensuelle sera de 14,60 €. Elle atteindra même 34,50 € pour un usager se déplaçant quotidiennement entre Martigues et Aix-en-Provence via les réseaux Ulysse et Aix en Bus, ce qui n’est pas négligeable.

Ce précieux Pass est en vente dans 8 boutiques mobilité métropolitaines dont la gare Saint-Charles à Marseille ou la gare d’Aubagne, mais également dans l’agence Ciotabus de La Ciotat ou celle des Bus de l’Etang à Vitrolles, ainsi que dans toutes les gares SNCF et les points de vente de Cartreize ou de Pays d’Aix Mobilité, et bien sûr via internet sur les sites de RTM et Le Pilote. De quoi assurer une large distribution à ce premier dispositif opérationnel dont a accouché la nouvelle métropole, pour la plus grande satisfaction de son délégué aux transports qui n’hésite pas à se présenter comme « métropolitano-optimiste », une catégorie encore fort peu répandue dans le paysage politique local…

L.V.  

A Bangalore, il y a le feu au lac !

6 avril 2018

La ville de Bangalore, créée au 16ème siècle sur les plateaux du Dekkan, au sud de l’Inde, a longtemps gardé sa réputation de cité-jardin, plutôt verdoyante, baignée par pas moins de 285 lacs qui lui ont toujours fourni de l’eau en abondance. Devenue en 1956 capitale du nouvel État de Karnataka, la ville ne comptait alors que 800 000 habitants. Mais à partir des années 1990, Bangalore est devenu le pôle indien des nouvelles technologies, la Silicon Valley locale, et sa population a littéralement explosé sous l’effet d’un boom démographique peu courant puisqu’elle est passée de 3 millions d’habitants en 1991 à 10 millions actuellement.

Centre d’affaire UB City à Bangalore, mégapole de 10 millions d’habitants

Bien évidemment, cet afflux de population s’est traduit par une urbanisation foudroyante. De nombreux lacs ont été comblés et les espaces naturels bétonnés pour laisser place aux immeubles de bureaux et d’habitation, si bien qu’on ne compte plus que 192 plans d’eau désormais, mais qui sont devenus de véritables cloaques, réceptacles des eaux usées insuffisamment traitées et des déchets de toutes sortes.

A la surface du lac Bellandur, le plus grand de la ville, dont la surface est partiellement masquée par les plantes invasives qui s’y développent, et sur les canaux qui l’alimente, flotte régulièrement une espèce de mousse blanchâtre, issue d’un mélange entre les eaux usées qui se déversent directement dans le milieu naturel, et des produits toxiques provenant des usines chimiques proches de la ville. Lorsque le vent se lève, cette mousse se désagrège et vient retomber sur les habitants de Bangalore, comme une neige toxique qui irrite la peau et les bronches des plus fragiles.

Piétons sur un pont traversant le chenal d’entrée du Lac Bellandur recouvert de mousse en 2015 (photo © Manjunath Kiran/AFP/Getty Images)

Les autorités ont bien essayé de se prémunir de ce phénomène en posant des filets destinés à empêcher les envols de mousse, et en arrosant périodiquement la surface des eaux polluées pour disperser la mousse toxique, mais l’effet de ces mesures reste limité.

Le 19 janvier dernier, alors que la température ambiante dépassait allègrement les 30 °C, cette mousse a purement et simplement pris feu, dégageant une épaisse fumée blanche peu rassurante qui se répand au milieu des immeubles d’habitation tout proches. Les pompiers ont mis plusieurs heures pour éteindre cet incendie inhabituel se propageant à la surface du lac.

Incendie à la surface du lac Bellandur près de Bangalore, le 16 février 2017 (photo © Aaditya Sood / The Gardian)

Et cet incendie n’est que le quatrième en trois ans ! Un article très documenté publié dans The Guardian en mars 2017 rapporte en effet qu’un phénomène similaire s’était déjà produit le 16 février 2017, toujours sur le même lac Bellandur, les pompiers ayant alors mis plus de 12 heures pour en venir à bout. Ce même article rapporte qu’un autre incendie du même type avait aussi été observé en mai 2015.

D’après certains chercheurs qui observent depuis plus de 20 ans l’évolution des lacs Bellandur et Varthur, ce sont de l’ordre de 400 à 600 millions de litres d’eaux usées non traitées qui se déversent chaque jour dans ces lacs, entretenant un milieu particulièrement enrichi en matière organique. La surface des lacs étant recouverte par une épaisse couche de jacinthes d’eau qui empêche l’oxygénation des eaux, du méthane se développe dans les couches superficielles du lac, ce qui explique l’inflammabilité de ce dernier, le feu étant ensuite alimenté par la présence de pétrole et de phosphore flottant sur l’eau au milieu des nombreux déchets.

Poissons morts à la surface d’un lac de Bangalore en mars 2016 (source © L’Express)

De tels incendies à la surface de lacs lourdement pollués étaient d’ailleurs monnaie courante dans les années 1960 aux États-Unis, comme le rappelle Yann Quero sur son blog. Ce phénomène avait notamment été observé à plusieurs reprises à Cleveland (Ohio) dans la rivière Cuyahoga qui traverse la ville avant de se jeter dans le lac Érié. Dans ce cours d’eau, la concentration en produits chimiques a provoqué au moins une douzaine d’incendies et d’explosions, les plus graves ayant eu lieu en 1952 et en 1969.

A l’époque, cela avait amené les Américains à mettre en place, dans les années 1970, des normes plus sévères destinées à limiter la pollution des milieux aquatiques. Mais c’est aussi un des facteurs qui a poussé les Américains comme d’ailleurs les Européens à délocaliser leurs industries polluantes et dangereuses vers les pays du Sud, notamment en Inde et en Chine, qui ont connu à leur tour le spectacle pittoresque de la neige en été et des lacs qui prennent feu spontanément…

A Bangalore, cette pollution des eaux est d’autant plus inquiétante qu’elle concerne désormais non seulement les eaux superficielles où l’on ne compte plus les mortalités piscicoles, mais aussi les nappes souterraines dans lesquelles la ville s’approvisionne en eau potable. Science et Avenir relevait ainsi en mars dernier que près de la moitié de l’agglomération doit désormais être approvisionnée par des milliers de camions citernes qui transportent de l’eau pour les besoins quotidiens de la ville.

Camions citernes fournissant de l’eau à des logements de Bangalore, le 27 février 2018 (photo © Manjunath Kiran / AFP)

Il y a un mois, la Cour suprême a même dû intervenir pour arbitrer un accord de partage des eaux de la rivière Cauvery entre le Karnataka, région de Bangalore, et l’État voisin du Tamil Nadu. Ce cours d’eau qui traverse le Karnataka puis le Tamil Nadu avant de s’écouler dans le golfe du Bengale est en effet un enjeu majeur, âprement disputé entre les besoins de la ville de Bangalore et ceux des agriculteurs voisins. Il y a deux ans, une décision judiciaire ordonnant au Karnataka de lâcher de l’eau pour pallier une sécheresse qui menaçait les cultures du TamilNadu avait déclenché des émeutes mortelles à Bangalore et provoqué une situation de troubles quasi insurrectionnels.

C’est dire à quel point la bataille de l’eau a déjà commencé à cet endroit comme en de nombreux autres points du globe… La ville de Bangalore, dont la survie à moyen terme est désormais menacée du fait de ces difficultés d’approvisionnement en eau, n’est assurément pas la seule agglomération menacée ainsi de pénurie. Reste à savoir si ses habitants arriveront à réagir et à reconstituer des milieux aquatiques plus sains avant qu’il ne soit trop tard…

L.V. 

Grande braderie sur les aéroports français !

4 avril 2018

L’affaire avait fait un peu de bruit à l’époque : en avril 2015, l’État avait vendu à un consortium chinois 49,9 % des parts qu’il détenait sur l’aéroport de Toulouse-Blagnac. Ni les protestations du collectif qui s’était formé pour tenter d’empêcher cette privatisation du troisième aéroport régional français, ni même l’affaire rocambolesque de la disparition temporaire de l’homme d’affaires qui servait d’intermédiaire n’avait pu empêcher que la vente se fasse, laissant un arrière-goût de gâchis.

A l’époque, le consortium bénéficiaire de l’opération, regroupement du groupe étatique chinois Shandong High Speed et du fonds d’investissement hongkongais Friedmann Pacific Asset Management avançait masqué derrière une société écran de droit français créée pour l’occasion sous le nom de Casil Europe, avec un capital dérisoire de 10 000 euros seulement, et l’intermédiaire désigné pour piloter le rachat, un certain Mike Poon, avait pris la fuite au cours des négociations car, selon Le Monde, son nom apparaissait dans une affaire de corruption où il était mis en cause suite à une enquête touchant la China Southern Airlines.

L’homme d’affaire Mike Poon devant le Capitole de Toulouse en avril 2015

Une affaire ténébreuse à souhait et qui aurait pu inciter Bercy à davantage de prudence. Mais l’appât du gain et le besoin de cash étaient les plus forts et rien n’a pu alors faire fléchir la volonté du ministre de l’économie d’alors, un certain Emmanuel Macron. Pour apaiser les craintes, Bercy répétait alors à l’envie qu’il n’avait pas la moindre intention de céder aux Chinois les 10,01 % d’actions lui restant en propre, et ceci alors que le contrat prévoyait explicitement la possibilité pour ces derniers de s’en porter acquéreurs dans un délai de 3 ans, qui s’ouvrira donc très prochainement, le 18 avril 2018.

A l’approche de cette échéance, l’inquiétude monte chez les actionnaires locaux qui se partagent les 40 % restant de l’aéroport et qui risqueraient donc de se retrouver minoritaire face aux Chinois si Bercy donne suite à la cession de ses dernières parts. Une inquiétude d’autant plus justifiée que le discours du nouveau ministre de l’économie, Bruno Le Maire, laisse la porte ouverte à toutes les interprétations, lui qui répondait en ces termes sur le sujet en octobre 2017 suite à une interpellation d’un député : « Ce qui compte au final n’est pas de savoir si l’aéroport est public ou privé, mais qu’il puisse avoir de l’activité et des investissements afin de rester moderne et innovant. L’État conserve d’autres moyens d’intervention : les normes, les règles et la distribution des créneaux pour les compagnies aériennes ».

Un dessin de Na !

Certes, mais de là à laisser un consortium chinois prendre le contrôle de la plateforme aéroportuaire de Toulouse-Blagnac qui a franchi l’an dernier le cap des 9 millions de passagers par an et dont une activité importante est liée à la présence d’Airbus Industrie, voilà qui nous éloigne fortement du rôle d’État stratège auquel les Français sont habitués.

D’autant que le bilan de l’exercice 2016 a laissé un goût amer aux autres actionnaires minoritaires, à savoir la Chambre de commerce et d’industrie de Toulouse (qui détient 25 % des parts), le Département de Haute-Garonne, la Région et la Métropole (à raison de 5 % chacun). A l’instigation de Casil Europe, ce sont en effet 100 % des bénéfices (soit la bagatelle de 5,8 millions d’euros) qui ont été redistribués aux actionnaires, lesquels se sont de surcroît partagés le trésor de guerre accumulé depuis des années, soit 15 millions d’euros dont la moitié est donc revenue aux Chinois, lesquels expliquent benoîtement que ce « pillage de réserves » n’est que le juste retour sur investissement normal, histoire de récompenser les investisseurs qui ont le bon goût de vouloir investir en France…

Une telle pratique de prédateur qui relève davantage de la recherche du rendement immédiat que de la logique d’intérêt général en vue de développer les infrastructures à long terme, pourrait d’ailleurs amener Bercy à revoir sa stratégie quant à la cession des dernières parts qui lui restent. Mais rien n’est moins sûr, d’autant que le consortium chinois exprime désormais son souhait de se désengager, le tout dans une ambiance pour le moins délétère puisque le président du Directoire, Jean-Luc Vernhes a été débarqué par les Chinois en septembre dernier et que la présidente du Conseil de surveillance, l’ex-ministre Anne-Marie Idrac, vient d’annoncer qu’elle quittera ses fonctions en mai prochain.

L’aéroport de Nice, privatisé en 2016, malgré l’opposition de Christian Estrosi

Et pourtant, cette expérience pour le moins malheureuse, suivie par la privatisation en 2016 des aéroports de Lyon-Saint-Exupéry (où les parts de l’État ont été cédées à Atlantia et EDF Invest) et de Nice (vendu au consortium Vinci – CDC – Predica), n’empêche pas Bercy de continuer à travailler activement au désengagement de l’État dans d’autres structures, et en particulier Aéroports de Paris dont il détient 50,8 % des parts qu’il envisage très sérieusement de céder à Vinci pour 8 milliards d’euros, lequel Vinci est déjà actionnaire minoritaire à hauteur de 8 %. Une opération qui rappelle furieusement la privatisation des autoroutes préparée en 2006 par Dominique de Villepin et dont une bonne moitié (ASF et Cofiroute) avait déjà atterri dans l’escarcelle de Vinci.

Aéroport de Paris, un magot qui fait saliver Vinci… (photo © Dominique Faget / AFP)

Une opération des plus profitables pour le groupe de BTP, qui n’avait alors déboursé en tout et pour tout que 7,5 milliards d’euros. Douze ans plus tard et alors que la durée de sa concession ne cesse de s’allonger, négociation après négociation, Vinci a déjà engrangé au moins 10 milliards d’euros du fait de l’exploitation de ce réseau autoroutier, une belle culbute sachant que la valeur de ce même réseau est désormais estimée à 16,5 milliards d’euros net de dettes : on se demande bien pourquoi l’État toujours en mal de liquidités a pu laisser partir au privé une telle poule aux œufs d’or…

On peut comprendre dans ces conditions que le groupe de BTP, devenu entre-temps le quatrième opérateur mondial de plateformes aéroportuaires rêve de refaire la même opération avec Aéroports de Paris, dont les plateformes ont franchi en 2017 le cap des 100 millions de passagers, affichant une croissance de 4,5 % par an, et qui détient pas moins de 66 km2 de foncier en plein cœur de la région francilienne, de quoi bâtir des centaines de milliers de mètres carrés de bureaux et de logements, promesses de juteux bénéfices pour un opérateur comme Vinci.

Augustin de Romanet, PDG d’Aéroports de Paris (photo © Eric Piermont / AFP)

Le président d’Aéroports de Paris, Augustin de Romanet, a beau tempêter : « Vous serez comptables devant l’Histoire d’avoir fait la même connerie qu’avec les autoroutes ! », nul doute qu’après l’abandon du projet de Notre-Dame-des-Landes, voilà un joli lot de consolation qui devrait réjouir Xavier Huillard, le PDG de Vinci !

L.V. 

Marseille : retour douloureux vers la légalité ?

1 avril 2018

Non, ce n’est pas un poisson d’avril : les 12 000 agents municipaux de la Ville de Marseille devraient se rapprocher prochainement de la durée légale du temps de travail… Car, depuis toujours ou presque, puisque cela remonte à 1980, du temps où Gaston Deferre était maire de la ville, et Jean-Claude Gaudin déjà conseiller municipal depuis une bonne quinzaine d’années, les employés de la Ville bénéficient d’une semaine de congés supplémentaire. Prise entre octobre et avril, pour leur permettre de bénéficier des joies des sports d’hiver, cette semaine du maire avait été généreusement accordée à une période où les congés payés légaux se limitaient à 4 semaines.

Dessin de Deligne paru dans Var-Matin

Depuis, la durée du temps de travail annuel s’est considérablement réduite, mais ces 40 heures de congés supplémentaires généreusement accordées aux agents municipaux de Marseille sont entrées dans les mœurs. Au point même qu’en 2002, Jean-Claude Gaudin a fait acter cette dérogation par une délibération du Conseil municipal, régulièrement reconduite depuis et encore confirmée en décembre 2017. A l’époque, cette dérogation inédite était justifiée (cela ne s’invente pas) par des « contraintes fortes propres aux grandes agglomérations » ainsi que par « la complexité et la diversité du milieu urbain marseillais ».

A Marseille et contrairement à ce que prévoit la loi nationale, les employés municipaux ne travaillent que 1567 heures par an alors que la durée légale du temps de travail dans la fonction publique s’élève à 1607 heures : une exception qui coûte au bas mot 10 millions d’euros chaque année au contribuable marseillais et représente l’équivalent de 280 emplois à temps plein, selon les calculs de la Chambre régionale des comptes qui avait dénoncé cette situation dans un rapport au vitriol et ceci dès 2013, sans le moindre impact jusqu’à présent !

Manifestation du syndicat Force ouvrière à Marseille en novembre 2016 (photo © Boris Horvat / AFP)

Une telle situation, régulièrement dénoncée depuis des années, s’explique par la place très particulière accordée depuis 50 ans au syndicat Force Ouvrière,  traditionnellement majoritaire (avec 56 % des voix aux dernières élections de 2014), et qui se targue d’une véritable co-gestion des ressources humaines à la mairie de Marseille, selon une répartition des rôles soigneusement étudiée, consistant pour l’Administration à « acheter la paix sociale, voire un soutien électoral, à coups de recrutements et de petits arrangements avec la réglementation » comme le relevait encore récemment La Provence, au point d’ailleurs que Jean-Claude Gaudin s’est vu décerner une carte de membre d’honneur du syndicat FO en remerciement de sa largesse d’esprit.

Cette situation explique d’ailleurs non seulement cette faiblesse très spécifique de la durée annuelle du temps de travail mais bien d’autres dérives dont le taux d’absentéisme particulièrement élevé dans certains services, le maintien du « fini-parti » pour certaines tâches, l’explosion des heures supplémentaires pour certains agents, ou encore l’extension des jours de congés pour enfants malades à tous les agents, même sans enfants : une pratique qui répond à un fort louable souci d’éviter toute discrimination…

Jean-Claude Gondard, DGS de la Ville de Marseille, aux côtés du maire (photo © Esther Griffe / Marsactu)

Mais de telles libéralités avec la loi commune finissent forcément par faire jaser et par susciter certaines interrogations. Déjà en décembre 2017, la Métropole avait bien été obligé d’aligner le temps de travail de ses agents sur la durée légale de 1607 heures alors que certains services dont ceux issus du SAN Ouest-Provence en étaient à 1550, voire 1530 heures, comme le reconnaît Jean-Claude Gondard, Directeur général des services à la Ville de Marseille comme à la Métropole AMP.

Mais à Marseille, c’est le contrôle de légalité de la Préfecture qui a toussé en refusant d’acter la dernière délibération prolongeant une fois de plus la dérogation pour 40 heures de congés annuel supplémentaire. Et c’est surtout une enquête judiciaire, diligentée par le Parquet national financier auprès du SAMU social de Marseille, qui a accéléré les choses.

A Marseille, le SAMU social municipal est un objet de fierté pour Jean-Claude Gaudin qui en vantait encore les mérites le 16 janvier dernier lors de ses vœux à la presse, comme le rapporte ironiquement Marsactu. Créé il y a 20 ans, ce service entièrement municipal, qui dispose de 16 véhicules pour les maraudes et emploie pas moins de 80 agents, distribue repas et couvertures auprès des sans-abris. Une activité exigeant une forte implication et une grande disponibilité du personnel, comme se plaît à le rappeler le maire.

Manifestation du syndicat Force ouvrière à Marseille en novembre 2016 (photo © Boris Horvat / AFP)

Le hic c’est que cette belle entreprise altruiste a fait l’objet trois jours plus tard, le 19 janvier 2018, d’une perquisition en règle, à l’issue de laquelle les enquêteurs ont jugé que cette disponibilité passait légèrement les bornes avec des agents travaillant seulement une semaine sur deux et des décalages manifestes entre les heures effectivement travaillées et les décomptes remis au service des ressources humaines, voire des soupçons d’emplois fictifs…

Et ce n’est pas tout puisque le 30 janvier 2018, ce sont les locaux de la direction du personnel ainsi que les services informatiques de la Ville de Marseille qui ont été à leur tour perquisitionnés car les enquêteurs du Parquet national financier se sont rendus compte que ces dispositifs quelque peu laxistes de gestion des ressources humaines, loin de se cantonner au seul SAMU social relevaient manifestement de pratiques assez répandues dans la collectivité.

Depuis, c’est le branle-bas de combat car le Préfet menace de saisir le Tribunal administratif si la Ville de Marseille ne se met pas enfin en conformité avec la loi dans un délai de 2 mois. Du coup, des négociations ont été engagées avec les organisations syndicales et le Conseil municipal devrait adopter lors de sa prochaine séance du 9 avril une délibération prévoyant le passage à la durée légale du temps de travail annuel, et ceci à compter du 1er janvier 2019.

C’est du moins ce qui a été acté lors du dernier Comité technique qui s’est tenu cette semaine, comme l’a rapporté Marsactu. La durée hebdomadaire de travail devrait ainsi être fixée à 38,25 heures sur 5 jours, la fameuse semaine d’hiver et les 5 jours du maire étant désormais intégrées au stock annuel de 19 jours de RTT, libre ensuite à chaque service de décliner ces horaires en fonction de son mode d’organisation. Le syndicat FO a refusé de prendre part au vote tandis que les représentants de la CGT, de la FSU et de l’UNSA votaient contre, posture logique à quelques mois des prochaines élections professionnelles, mais qui n’a pas permis de bloquer le processus à ce stade.

Patrick Rué aux côtés de Jean-Claude Gaudin et de Martine Vassal (photo DR)

Les syndicats n’ont cependant pas dit leur dernier mot puisque les négociations vont se poursuivre dans les mois qui viennent afin de définir toutes les catégories d’agents municipaux qui devraient échapper au dispositif. En effet, la loi permet de déroger au plancher légal en cas de travail de nuit, en horaires décalés, ou de travail pénible ou dangereux. Selon Patrick Rué, secrétaire général de FO Territoriaux, entré à la Ville de Marseille comme émondeur mais récemment promu ingénieur territorial au mérite, en récompense de sa longue carrière de syndicaliste, ce sont ainsi de nombreux agents qui pourraient rester à 1567 heures annuelles, des policiers municipaux aux employés de crèches, des écoles, des piscines, des musées et des parcs et jardins, en passant par les fossoyeurs : de belles discussions en perspective !

L.V.