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Même les gendarmes fêtent Halloween…

1 novembre 2021

Décidément, les traditions se perdent dans la Gendarmerie nationale. Dans le Vaucluse, les gendarmes n’ont pas hésité, le temps de la fête d’Halloween, à délaisser la couleur bleu profond de leur parc de fourgonnettes pour repeindre l’un de leurs véhicule d’un orange pétant et le décorer de citrouilles, de chauve-souris et de chats électrisés de peur. Le webmaster en charge du site Facebook de la gendarmerie de Vaucluse s’est même laissé aller à commenter ainsi le nouveau look de la camionnette de la brigade : « Si trouille surgit devant vous, nous serons présents »…

La camionnette-citrouille de la gendarmerie (photo © Gendarmerie de Vaucluse / France 3 régions)

Un tel humour débridé de la part de joyeux pandores en goguette ne laisse d’ailleurs pas d’interroger sur l’état d’esprit des forces de l’ordre dans ce département, peut-être victimes d’une substance illicite qui aurait été glissée par mégarde dans un lot de bonbons traînant dans les bureaux de la caserne ?

Toujours est-il que cet humour vaguement potache qui semble avoir saisi les gendarmes d’Avignon témoigne au moins de la percée que semblent faire les festivités d’Halloween dans notre société laïque à la Française. Ce rituel chrétien purement anglo-saxon dont le nom est une contraction de l’ancien anglais All Hallows’Eve, autrement dit, « la veillée de la Toussaint » est de fait introduit avec plus ou moins de succès en France depuis les années 1990, comme une illustration directe de l’influence du soft-power américain.

Comme toutes les fêtes folkloriques, celle-ci a totalement perdu au fil du temps son caractère religieux initial, surtout dans les pays où elle ne résulte d’aucune tradition ancrée. On en a retenu que les rituels les plus marquants comme cette habitude de creuser des citrouilles en forme de tête grimaçante éclairée de l’intérieur par une bougie : une belle aubaine pour les producteurs de cucurbitacées, sauf néanmoins en France où le débouché principal de ces légumes reste la soupe de potiron et les graines de courges grillées à déguster à l’apéro : chacun sa spécialité !

La citrouille sculptée, incontournable symbole d’Halloween (source © Savez-vous planter chez nous ?)

Traditionnellement d’ailleurs, les Irlandais et les Écossais, qui sont à l’origine de l’importation de la fête d’Halloween aux États-Unis, au milieu du XIXe siècle, utilisaient plutôt pour cela des navets de type rutabaga, car c’était le légume le plus répandu dans leurs contrées. Leur découverte de la citrouille à leur arrivée sur le continent américain leur a bien vite fait changer d’habitudes, tant il est plus aisé d’évider une courge qu’un navet, avec un résultat nettement plus seyant… D’ailleurs, en Belgique, ce sont des betteraves que l’on creuse ainsi pour les éclairer d’une bougie, comme quoi les traditions folkloriques savent s’adapter aux particularités locales !

Un Jack-o’-lantern traditionnel creusé dans un navet, exposé au Museum of Country Life en Irlande (source © Sciences et Avenir)

Une chose est sûre, partout où l’on fête désormais Halloween, les fournisseurs de bonbons et de chocolats se frottent les mains. De manière générale, le secteur de la confiserie est en pleine expansion un peu partout, sans doute un effet compensateur de la crise mondiale ? Mais à Halloween, la tradition qui consiste pour les enfants à faire du porte à porte, grimés en sorcières ou en squelettes effrayants, exigeant leur lot de bonbon aux cris de Trick or Treat, autrement dit « des bonbons ou un sort ! », est un excellent dopant pour les ventes de confiserie industrielle. Traditionnellement, les Irlandais se contentaient de noix, de noisettes et de pommes, mais les temps ont bien changé…

Trick or treat ! Une tradition d’Halloween fortement implantée sur le sol américain (photo © Graham Hughes / The Canadian Press / Trail Times)

La signification même de la fête a fortement évolué au fil des siècles. En France, elle a évidemment perdu tout son caractère religieux pour revêtir des aspects plutôt ludiques, inévitablement teintés de connotations purement commerciales. Le déclin de la pratique religieuse rend d’ailleurs la fête même de la Toussaint assez incongrue. Une fête qui est pourtant solidement ancrée dans le paysage catholique depuis que le pape Grégoire IV l’eut fixée, une fois pour toutes, au 1er novembre. Mais une fête que le commun des mortels confond généralement avec la fête des morts, initiée par les moines de Cluny et instaurée depuis l’an 1048 le lendemain, 2 novembre. C’est ce jour-là que les catholiques honorent leurs défunts en allant fleurir leur tombe au cimetière, faisant cette fois le bonheur des vendeurs de chrysanthèmes…

Il n’en demeure pas mois que cette soirée du 31 octobre, au cours de laquelle les Irlandais puis les Américains, ont pris l’habitude de se déguiser en fantômes ou en squelettes effrayants, fait référence clairement à un retour des morts, au point que certains y ont vu une résurgence de la fête celtique de Samhain, qui se déroulait traditionnellement à cette même époque, maquant la fin de l’année celte. Les traditions du monde celtique imaginaient une immortalité de l’âme et César lui-même l’avait noté, lors de la guerre des Gaulles, constatant que « les druides veulent surtout persuader que les âmes ne meurent point, mais que des uns elles passent à d’autres après la mort. Ils pensent que c’est par cette croyance que principalement on excite le courage en ôtant aux hommes la crainte de la mort ».

Enfants déguisés pour Halloween (source © Parents)

Une croyance bien pratique pour faire de bons petits soldats et encore en vigueur dans bien des milieux où l’on a toujours besoin d’un kamikaze prêt à se faire exploser en espérant aller directement au paradis… Toujours est-il que les Celtes qui peuplaient avant l’ère chrétienne l’Irlande, la Grande-Bretagne et le nord-ouest de la Gaulle, croyaient que lors de la fête de Samhain, les esprits des morts pouvaient revenir et communiquer avec les vivants. On se déguisait alors de manière effrayante pour passer inaperçu si l’on croisait ainsi un revenant et on se bourrait les poches de fruits secs et d’offrandes pour les lui offrir afin de l’amadouer.

Il en est resté cette atmosphère de doute et de confusion où l’on ne sait plus trop, lorsqu’on croise un véhicule affublé d’une citrouille, s’il s’agit réellement de la maréchaussée…

L. V.

Trump : du Capitole à la roche Tarpéienne

10 janvier 2021

Décidément, ces élections présidentielles américaines de 2020, tant attendues et scrutées par le monde entier après quatre années passées sous le mandat pour le moins déroutant d’un Donald Trump totalement décomplexée et prêt à tout, auront tenu leurs promesses ! Après avoir tenu en haleine toute la planète par un dépouillement interminable, voilà que l’affaire se termine par un épisode tragi-comique totalement inédit avec cette prise du Capitole par des militants trumpistes déchaînés.

C’est le journaliste Christophe Deroubaix, correspondant du journal l’Humanité à Marseille depuis 2004 et grand spécialiste des États-Unis dont il décortique la vie politique depuis près de 25 ans, qui a imaginé ce titre dans un article publié le 8 janvier 20121. A Rome, le Capitole était cette colline sacrée sur laquelle était édifié un temple consacré à Jupiter capitolin, haut-lieu symbole de puissance et d’honneur vers lequel un général romain victorieux pouvait être autorisé par le Sénat à y conduire son char en grandes pompes.

Le bâtiment du Capitole à Washington DC (source © Structurae)

Dans l’État de Washington, le Capitole est le nom du bâtiment dont la première pierre fut posée en 1793 et qui abrite le Congrès fédéral, détenteur du pouvoir législatif. Séparé par une simple place du « Temple de la Justice » qui abrite la Cour suprême de l’État, ce site prestigieux représente sans conteste un haut-lieu de la démocratie américaine.

Lorsque Donald Trump, pourtant clairement battu dans les urnes mais refusant toujours de reconnaître sa défaite, deux mois après le scrutin, chauffe à bloc des milliers de sympathisants près de la Maison Blanche en ce mercredi 6 janvier 2021, il met clairement le feu aux poudres. « Nous ne céderons jamais » clame-t-il haut et fort, dénonçant pour la n-ième fois une « élection volée » et une « fraude massive », alors même que le Congrès doit se réunir le jour même pour certifier la victoire électorale du Démocrate Joe Biden pourtant élu par plus de 81 millions d’Américains et avec près de 7 millions de voix d’avance par rapport à son adversaire Républicain. Un écart incontestable même si cela signifie que plus de 74 millions d’électeurs ont préféré voter pour Donald Trump, alors qu’ils n’étaient que 63 millions à avoir fait ce choix en 2016. Rarement la grande démocratie américaine n’aura été autant polarisée en deux camps inconciliables…

Donald Trump en meeting en Georgie le 4 janvier 2021 (photo © Mandel Ngan / AFP / France Inter)

Il n’a donc pas fallu à Donald Trump beaucoup d’efforts pour que les militants les plus virulents de sa cause, sitôt son discours terminé, se rendent au Capitole situé à 2 km seulement, bien décidés à en découdre avec les Congressistes pour les empêcher de reconnaître officiellement le résultat du vote américain. Et le monde entier a assisté, médusé, à un spectacle que l’on aurait jamais imaginé, avec le Capitole, à peine gardé par un dispositif de sécurité a minima, alors que les lieux sont habituellement sécurisés par une armada de la Garde nationale, mobilisée pour la moindre manifestation.

Des sympathisants de Trump prenant d’assaut le Capitole le 6 janvier 2021 (photo © Shannon Stapleton / Reuters / Ouest-France)

La centaine de militants déterminés n’a eu aucun mal à sauter les barrières et à pénétrer dans le bâtiment, certains en brisant des fenêtres, d’autres tout simplement en entrant par la grande porte. Les putschistes en herbe se sont rués à travers les couloirs et les escaliers du bâtiment officiel, alternant coup de force et selfies rigolards. On les a vu pourchasser des gardes armés isolés, bravant les gaz lacrymogènes et assiégeant la Chambre des Représentants défendue, arme au point par des agents de sécurité acculés. Des coups de feu ont été tirés et deux morts sont à déplorer dont un parmi les forces de l’ordre. Les manifestants ont fini par pénétrer de force dans les deux Chambres du Congrès, se faisant photographier hilares au perchoir du Sénat ou les bottes sur le bureau de la présidente démocrate de la Chambre des Représentants. Des bombes artisanales ont aussi été retrouvées dans des immeubles voisins et il a fallu instaurer le couvre feu pour permettre le retour au calme. Une situation digne d’une véritable tentative de coup d’État !


Militants pro-Trump dans l’enceinte du Capitole le 6 janvier 2021 : au centre, Jake Angeli avec ses cornes de vache et ses tatouages néo-nazis (photo © Saul Loeb / AFP / La Croix)

Cette intrusion de militants chauffés à blanc par un Président toujours en exercice dans une des plus anciennes démocraties du monde, jamais avare de leçon de morale à l’encontre du reste de la planète, laissera certainement des traces. Comme l’analyse Christophe Deroubaix, « l’Histoire retiendra que celui qui voulait rendre sa grandeur à l’Amérique a été l’instigateur de la profanation de ce qu’une immense majorité d’Américains considère comme un sanctuaire ».

Un épisode douloureux qui interroge sur les dérives du débat démocratique, même s’il a de fait plutôt servi d’électrochoc, incitant sans doute le vice-président Mike Pence à entériner officiellement la victoire de Joe Biden qui s’est du coup engagé à consacrer les quatre prochaines années à « la restauration de la démocratie, la décence, l’honneur, le respect, l’état de droit ». Le sénateur républicain Lindsey Graham, pourtant fervent soutien de Trump, a de son côté réclamé des poursuites contre ceux qui se sont ainsi attaqué au gouvernement, estimant que « leurs actions sont répugnantes dans une démocratie ». Même Georges Bush a condamné cette « insurrection » digne, selon lui d’une « république bananière »…

Une potence menaçante édifiée non loin du Capitole par les manifestants pro-Trump (photo © Andrew Caballero-Reynolds / AFP / Le Figaro)

Donald Trump lui-même a fini par reconnaître dans un communiqué, sans toutefois concéder sa défaite qu’il continue à contester, qu’ « il y aura cependant une transition ordonnée le 20 janvier ». C’est donc bien cette fois le début de la fin pour le trublion qui aura fait trembler la planète avec ses volte-face et ses inconséquences et qui aura donc même fait craindre pour le fonctionnement démocratique des États-Unis.

Les Romains aimaient à rappeler que le général Marcus Manlius Capitolinus qui avait courageusement sauvé la ville d’une incursion menée par les Gaulois de Brennus et avait connu pour cela les honneurs d’un défilé au Capitole, s’était retrouvé peu après accusé de complotisme à visée populiste et avait été condamné à mort puis exécuté en étant précipité du haut de la roche Tarpéienne, laquelle se trouve justement à faible distance du Capitole : un sort auquel Donald Trump devrait du moins pourvoir échapper, autres temps, autres mœurs…

L. V.

Dans le Pacifique, les affaires se portent bien…

21 décembre 2020

L’annonce est passée quasiment inaperçue. Le dimanche 15 novembre 2020, alors que venait enfin de prendre fin le suspens insoutenable qui tenait le monde entier en haleine en attendant la confirmation de la victoire électorale de Joe Biden, tous les médias français étaient focalisés sur les morts de la seconde vague de Covid-19, chacun guettant une amorce de décroissance des chiffres macabres égrenés jour après jour tandis que l’économie du pays était en berne.

Un accord signé à l’issue du sommet virtuel de l’ASEAN, le 15 novembre 2020 (source © french-china.org)

Pendant ce temps-là, quinze pays de la zone Asie-Pacifique, réunis depuis 4 jours en visioconférence pour un sommet virtuel de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ASEAN), annonçaient tranquillement la signature du plus important accord commercial jamais conclu dans le monde en termes de produit intérieur brut, concernant pas moins de 2 milliards d’habitants : une broutille à l’échelle planétaire !

Ce « Partenariat régional économique global » ainsi que les Asiatiques l’ont dénommés (RCEP dans sa version anglaise qui est devenue celle de la communication mondiale), vise ni plus ni moins qu’à instaurer une gigantesque zone de libre-échange entre les 10 pays membres de l’ASEAN (parmi lesquels la Birmanie, le Cambodge, l’Indonésie, Singapour, la Thaïlande ou encore le Vietnam qui était justement l’hôte de ce sommet) et 5 puissances économiques régionales majeures disposant déjà d’un accord de libre-échange bilatéral avec l’ASEAN : la Chine bien sûr, mais aussi le Japon, la Corée du Sud, l’Australie et la Nouvelle-Zélande. Un ensemble de pays qui représentent à eux quinze pas moins de 30 % du PIB mondial, soit bien davantage que les États-Unis (24 %) ou que l’Europe (22 %).

L’isolationnisme de Trump a finalement favorisé l’expansionnisme chinois dans le Pacifique : un dessin de Françoise Ménager publié en 2016 dans Les Échos

Cet accord n’est bien entendu pas tombé du ciel puisque les négociations ont débuté en novembre 2012. Mais sa forme actuelle résulte de l’abandon de l’Accord de partenariat transpacifique signé en 2016 en vue d’une meilleure intégration des économies américaines et de la zone Asie-Pacifique. Donald Trump ayant décidé en janvier 2017, immédiatement après son accession à la présidence américaine, de retirer son pays du dispositif, un nouvel accord avait été signé en mars 2018. Entré en vigueur fin 2018 sous le nom de Comprehensive and Progressive Agreement for Trans-Pacific Partnership, il concerne un abaissement global des droits de douanes mais seuls 8 pays l’ont ratifié à ce jour.

En Chine, l’activité d’import-export de nouveau florissante, ici le port de Qingdao le 13 septembre 2020 (photo © STR / AFP / Le Monde)

Le RCEP a donc bien été conçu comme une alternative à cette initiative et intéresse exclusivement les pays de la zone Asie-Pacifique, à l’exception notable de l’Inde qui a choisi de se retirer des négociations en 2019, craignant de subir un afflux des importations en provenance de son rival historique qu’est la Chine. C’est donc cette dernière qui est le leader incontestable et le grand vainqueur de cet accord hors-norme qui constitue le premier traité de libre-échange jamais signé entre l’Empire du Milieu et ses voisins japonais et sud-coréens.

Dans son état actuel, l’accord vise principalement à réduire les droits de douane et les formalités administratives pour faciliter les échanges commerciaux entre les pays signataires. Plus de 90 % des biens sont concernés par l’accord qui n‘intègre cependant pas les services ni les produits agricoles. Son impact est difficile à prévoir mais il y a fort à parier que la Chine en sera le principal bénéficiaire avec un niveau de salaire de ses ouvriers qui reste trois fois plus faible que ceux de leurs homologues sud-coréens ou japonais et quatre fois plus faibles que ceux des Australiens.

La Chine a rapidement retrouvé dès le troisième trimestre 2020 son niveau de croissance d’avant la crise sanitaire (source © Bureau national de statistiques / Les Échos)

Déjà que la Chine devrait être pour l’année 2020 le seul des pays du G20 à afficher une croissance économique positive, estimée pour l’heure à + 1,8 % alors qu’elle est en moyenne de – 4,1 % pour l’ensemble des autres pays du groupe, nul doute que cet accord historique va encore doper ses ventes à l’export dans un marché asiatique particulièrement dynamique. Les projections annoncent d’ores et déjà une croissance chinoise de 8 % pour 2021 tandis que les pays européens s’enfoncent dans la récession : le retour des jours heureux n’est peut-être pas pour tout de suite…

L. V.

A la recherche des monolithes perdus

14 décembre 2020

C’est devenu le nouveau sport à la mode en cette période de confinement partiel qui commence à taper sur le système de nombre de nos congénères et pousse certains vers un mysticisme inquiétant : traquer le monolithe le soir au fond des bois… Pour les fêtes de Pâques, la tradition est plutôt à la chasse aux œufs. Mais en cette fin d’année 2020 si particulière et à l’approche de Noël, on en est plutôt à guetter l’apparition d’étranges structures métalliques dressées qui surgissent aux endroits les plus improbables.

Tout à commencé le 18 novembre 2020, alors qu’un groupe de biologistes américains survole en hélicoptère les contrées désertiques qui s’étendent près de la ville de Moab, dans l’Utah, pour dénombrer des hardes de mouflons sauvages qui se cachent dans un décor de rochers rougeâtres digne des meilleurs westerns. Un objet brillant planté dans le sol attire leur attention. Ils repèrent sa position et viennent voir de plus près de quoi il retourne.

Une mystérieuse borne métallique plantée en plein désert de l’Utah… (photo © AFP / La Dépêche)

Surprise ! Il s’agit d’un élément prismatique en métal poli, de 3,50 m de hauteur qui se dresse comme une énigme dans le sol sableux du désert. Une image qui rappelle furieusement à tous les amateurs de science-fiction le mystérieux monolithe qui apparaît soudainement au début du film de Stanley Kubrick, 2001, Odyssée de l’Espace, sorti en 1968. Une référence pour le moins étrange et de nature à attiser les conjectures les plus folles en cette année où même les esprits les moins complotistes ne peuvent s’empêcher de s’interroger sur le climat délétère qui traverse la planète victime de pandémie mondialisée. Faut-il y voir la matérialisation d’un message extraterrestre sous la forme d’un objet provenant du tréfonds de l’Univers et planté ainsi à l’insu de tous dans ce lieu reculé du désert américain pour servir de vecteur de communication à des forces mystérieuses venues d’ailleurs ?

Le fameux monolithe du film de Stanley Kubrick 2001, Odyssée de l’espace (photo © DR / Télérama)

En ce monde où l’information diffuse instantanément via les réseaux sociaux, il a suffi que les biologistes compteurs de mouflons fassent part de leur découverte étrange pour que aussitôt toute la planète se mette en émoi. Alors même qu’ils avaient soigneusement tenu secret le lieu de leur découverte, chacun se précipite sur ses cartes et part en chasse pour aller voir de plus près la mystérieuse borne métallique. De quoi se rendre compte au passage qu’elle était en réalité en place depuis un certain temps déjà puisque certains affirment l’avoir repérée sur des clichés Google Earth de 2016 et d’autres qu’il s’agirait de l’œuvre de l’artiste minimaliste californien John McCracken, qui aurait fait part avant sa mort en 2011 de sa volonté de « laisser des œuvres dans des endroits isolés pour que celles-ci soient découvertes plus tard ».

Toujours est-il que les curieux ont commencé à affluer du monde entier pour venir se rendre compte par eux-même, déboulant par avion ou en 4 x 4 en pleine zone désertique. De quoi faire fuir les derniers mouflons qui auraient pu se réfugier dans ce qui était jusque-là un havre de paix. Et brusquement, le mystérieux monolithe a disparu… Jusqu’à ce qu’on apprenne qu’il avait été purement et simplement démonté, une nuit de pleine lune, le 27 novembre 2020, par un commando de quatre défenseurs de la nature estimant que cette attraction n’avait pas sa place dans un parc naturel où elle ne faisait qu’attirer des hordes de curieux prêts à tout dévaster sur leur passage, sans égard pour la faune sauvage. La scène a d’ailleurs été immortalisée par un photographe qui a assisté, ébahi, à l’évacuation des vestiges de la sculpture métallique, sur une simple brouette à la lueur des lampes frontales…

Un nouveau monolithe orné de spirales, implanté sur les hauteurs de Bâtca Doamnei en Roumanie (photo © Newflash / La Dépêche)

Mais l’histoire ne pouvait bien évidemment pas s’arrêter là. La veille de ce démontage musclé, un autre monolithe comparable, mais dont la surface, au lieu d’être soigneusement polie, est couverte de fines gravures en spirale, est découvert, le 26 novembre 2020, en Moldavie, au nord-ouest de la Roumanie cette fois sur la colline de Bâtca Doamnei, non loin de la forteresse de Petrodava, vestige de la civilisation Dace qui peuplait la région dans l’Antiquité. Le monument planté là ressemble vaguement à celui découvert dans l’Utah et il disparaît mystérieusement à son tour le 1er décembre…

Stèle de 3 m de hauteur plantée au sommet de la montage Pine à Atascadero en Californie (photo © Twitter / CNews)

Dès le lendemain, 2 décembre, un troisième obélisque métallique prismatique de 3 m de haut, similaire à celui de l’Utah, fait son apparition sur la montagne Pine, à Atascadero, en Californie. Une apparition là aussi très éphémère puisque l’objet, simplement planté en terre est très rapidement vandalisé par un groupe de complotistes allumés qui le remplacent par une croix en bois tout en chantant des cantiques et en se livrant à des exorcismes contre d’éventuels extraterrestres malveillant. Un acte qui fait sortir du bois un collectif d’artistes, The Most Famous Artist, lequel revendique la paternité de l’œuvre via des messages sibyllins sur les réseaux sociaux et la propose même à la vente sur son site Instagram au prix d’ami de 45 000 dollars : business is business !

Toujours est-il que le dimanche 6 décembre, ce sont trois nouveaux monolithes du même style qui sont découverts fortuitement par des promeneurs. Le premier se trouve aux Pays-Bas, près d’une mare gelée dans la réserve naturelle du Kriekenberg, dans la province de Frise. Aucune trace de pas n’est visible aux alentours, comme si l’objet était mystérieusement descendu du ciel pour se planter dans le sol. Le second quant à lui a surgi sur une petite plage de l’île de Wight, dans le sud de l’Angleterre et le troisième a été découvert par des promeneurs dans le site sauvage du Puits d’enfer, au cœur de la forêt d’Exireuil près de Saint-Maixent, dans les Deux-Sèvres.

Le monolithe métallique installé dans la forêt d’Exireuil au Puits d’Enfer (photo © Romuald Goudeau / France Info)

Pour ce qui est de ce dernier, on sait en tout cas qui en est l’auteur puisqu’il s’agit d’un chaudronnier local, un certain Ludovic Laigre, artiste à ses heures perdues, et qui voulait témoigner par ce geste que la création artistique, mise à mal en ces temps de confinement, était toujours vivante. Là encore, l’œuvre éphémère, de 3 m de hauteur et de section triangulaire, a été rapidement démontée dans la semaine, d’autant que l’on annonçait de fortes pluies et un risque de débordement de la rivière…

Mais la série ne s’arrête pas pour autant. Dès le mercredi 9 décembre, les joggers matinaux qui déambulent sur les hauteurs du quartier de Pech-David, au dessus de Toulouse, découvrent ébahis une grande borne métallique à la surface soigneusement polie, fichée dans le sol à la faveur de la nuit. Un nouveau monolithe qui disparaît subitement la nuit suivante, non sans que des milliers de curieux ne soient venus défiler en s’interrogeant sur les inscriptions énigmatiques visibles sur le monument.

Monolithe métallique implanté brièvement sur les hauteurs de Toulouse (photo © Simon Olivier / France 3 Régions)

Opération de communication réussie donc pour les instigateurs du canular, à savoir les organisateurs du Bricks Festival, un rendez-vous de musique électronique, désireux de rappeler à tous la date du prochain festival, ainsi que sa localisation, dont les coordonnées GPS ont ainsi été mémorisées par tous ceux qui sont venus inspecter l’étrange objet tombé du ciel.

Le dernier monolithe en date, surgi une rive de la Vistule, à Varsovie (photo © Wojtek Radwanski / AFP via Getty Images / The Epoch Times)

La série ne s’arrêtera certainement pas en si bon chemin et l’on a d’ailleurs déjà signalé, dès le jeudi 10 décembre un nouvel obélisque métallique de 3 m de hauteur fiché sur les berges de la Vistule, en plein centre de Varsovie, en Pologne, après que les Suisses aient eux-mêmes signalé l’implantation d’une stèle très comparable, disposée dans la nuit du 8 au 9 décembre, dans l’enceinte du château Liebegg à Gränichen, lequel abrite un musée de la sorcellerie, ce qui explique sans doute que le mystérieux monument ait subitement disparu dès le lendemain…

Assurément une nouvelle mode est lancée. A quand un monolithe géant en acier poli, planté en pleine nuit sur le rond-point des Barles pour annoncer furtivement la date du prochain conseil municipal de Carnoux ?

L. V.

Présidentielles américaines : alors ?…

7 novembre 2020

Décidément, ces élections présidentielles américaines entretiennent un suspens incroyable… Tous les sondages annonçaient que l’éviction du trublion Donald Trump était pliée d’avance et que les Américains allaient enfin exprimer un choix plus raisonnable en faveur d’un dirigeant suprême plus en phase avec les valeurs de démocratie, de solidarité et de responsabilité que le Monde attend d’une démocratie aussi puissante et influente que celle des États-Unis.

« Ça y est : il est parti ? » (source © Pinterest)

Mais c’était sans compter l’esprit individualiste, ultra-nationaliste et, disons-le, égoïste, qui fait des ravages dans le Peuple américain tout comme dans la plupart des autres pays y compris la France. Quand les frustrations économiques et sociales s’accumulent alors que les médias, la publicité et les réseaux sociaux nous font miroiter à longueur de journée un idéal d’hédonisme, d’opulence, de liberté et d’oisiveté, il est bien difficile de résister aux sirènes de ces discours populistes qui promettent la lune pour tout de suite en se moquant bien des conséquences à long terme de leurs décisions : pourquoi se gêner à exploiter le gaz de schiste au prix d’une catastrophe écologique sans doute irréversible si cela peut nous permettre de continuer à rouler sans entrave au volant d’une belle voiture ? Et tant pis pour ceux qui n’ont pas la chance d’être né dans un pays aussi riche et gaspilleur, il suffit de s’en protéger en construisant des murs…

Un match serré entre Joe Biden et Donald Trump (source © BBC)

Force est en tout cas de constater que rarement sans doute l’Amérique n’a été autant divisée en deux camps aussi inconciliable. Malgré la crise sanitaire, le taux de participation à ces élections présidentielles a atteint partout des valeurs très élevées. Et partout, les deux candidats se retrouvent au coude à coude. Le système électoral américain si particulier qui pousse la logique majoritaire à son extrême en faisant dans le tout ou rien, donne l’illusion d’une Amérique coupée en deux avec des États ruraux ou en déclin économique acquis au candidat Républicain et d’autres, plus urbains et plus opulents, délibérément Démocrates.

Carte provisoire des résultats de l’élection présidentielle américaine du 3 novembre 2020, mise à jour le 6 novembre 2020 à 23 h (source infographie © Le Figaro)

Mais cette carte en rouge et bleu masque une réalité bien différente avec des écarts en réalité très faibles entre les deux candidats dans la quasi totalité des États. Les catégories sociales plus aisées et mieux éduquées ont massivement voté pour Joe Biden et on les retrouve dans toutes les villes du pays, mais partout aussi les Américains adeptes du repli sur soi, nostalgiques d’une Amérique triomphante et opulente, ont voté avec enthousiasme pour un Donald Trump capable de tenir tête aux élites mondialisée et à la Chine arrogante, avec sa promesse de « make America great again ».

Un dessin signé Kak, en novembre 2018, mais toujours d’actualité (source © L’Opinion)

Au gré de ces élections, les États-Unis sont devenus bipolaires et c’est peut-être cette scission inédite qui a abouti à ce scénario catastrophe d’une grande démocratie, habituée à donner des leçons de morale à la planète entière, désormais ridiculisée par un Président sortant qui, après s’être autoproclamé un peu prématurément, vainqueur de ces élections, accuse sa propre administration de fraudes massives et demande tout simplement d’arrêter de compter les bulletins de votes qui ne sont toujours pas dépouillés, quatre jours après le scrutin du 3 novembre 2020…

Le Monde entier se délecte de ce feuilleton pathétique et retient son souffle pendant que les États traditionnellement Républicains que sont le Nevada ou l’Arizona se sont lancés dans une course de lenteur pour faire durer le dépouillement des derniers bulletins pour ne pas risque de faire basculer la situation en faveur du candidat Démocrate. Bref, samedi 7 novembre, on ne sait toujours pas qui sortira vainqueur de ces élections à suspens, sans compter le risque que le résultat, quel qu’il soit, se retrouve contesté devant les tribunaux et qu’il fasse l’objet, in fine, d’un arbitrage des juges de la Cour suprême…

En tout cas, ces élections qui se prolongent au-delà du raisonnable pour faire émerger un vainqueur, dans une ambiance de frustration et de soupçons de fraude, ne va sans doute pas favoriser la cohésion de la Nation américaine et risque de laisser des traces, même si, dans l’immédiat, c’est surtout la faillite d’un processus électoral inadapté qui est mise en évidence.

Un duel électoral serré, qui pourrait donner l’idée de recourir à d’autres méthodes plus efficaces ? Un dessin signé Chapatte (source © Le Temps)

Une faillite qui n’est pas sans rappeler celle qu’a connu il y a quelques mois seulement la ville de Marseille à l’occasion du second tour des élections municipales. Comme aux États-Unis et pour les mêmes raisons, la ville a bien failli se retrouver avec à sa tête un maire ayant recueilli au global, moins de voix que son adversaire. Comme aux États-Unis, le choix du responsable de l’exécutif s’est fait attendre pendant plusieurs jours après les élections et à l’issue d’une séance mémorable et interminable au cours de laquelle chacun s’est laissé allé aux spéculations les plus folles. Comme aux États-Unis, chaque camp s’est renvoyé à la figure des accusations de fraudes et le résultat de ce scrutin reste toujours suspendu à des décisions de justice qui tardent à venir, plusieurs mois après la fin des opérations électorales…

Winston Churchill aimait à dire que « La démocratie est la pire forme de gouvernement à l’exception de toutes celles qui ont été essayées au fil du temps », un aphorisme qu’il est toujours imprudent de sortit du contexte dans lequel il a été exprimé mais qui a au moins le mérite de rappeler que son usage n’est pas aussi simple qu’il n’y paraît et que l’affaire peut vite déraper si l’on n’y prend pas garde…

L. V.

Les États-Unis dans l’ère du pyrocène ?

27 octobre 2020

Les scientifiques, et plus encore les journalistes et autres vulgarisateurs, adorent parer de mots complexes les choses les plus simples. On évoque depuis des années la notion d’anthropocène pour caractériser notre période industrielle, dans laquelle nous vivons, en gros depuis le milieu du XIXe siècle, et au cours de laquelle l’empreinte humaine s’est mise progressivement à modeler notre milieu naturel dans des proportions jamais imaginées jusque-là.

Un dessin signé Cambon publié par Urtikan

Les facteurs naturels qui ont fait évoluer la Terre à l’échelle des temps géologiques sont de plus en plus influencés par l’action humaine. Les émissions de gaz à effets de serre issues de l’activité industrielle mais aussi de nos modes de vie quotidiens sont devenues, en quelques décennies, source de changements climatiques rapides, à un rythme probablement jamais connu jusqu’à présent. Les évolutions que connaît la biodiversité du fait de l’impact des actions humaines (déforestation, agriculture intensive, pollution atmosphérique, urbanisation galopante, etc.) se font de manière sans doute bien plus rapide que lors des grandes extinctions majeures que notre planète a déjà connu.

Et voilà qu’un autre vocable tend déjà à se juxtaposer à ce concept d’anthropocène : celui de « pyrocène ». Les amateurs d’apocalypse peuvent se réjouir: voilà que nous entrerions dans l’ère des grandes catastrophes et notamment des incendies dantesques capables de ravager, des mois durant, des milliers d’hectares, brûlant tout sur leur passage et ne laissant plus que cendres, ruines et désolation. La forêt amazonienne, les zones boisées de la zone tropicale africaine, le bush australien, et même la végétation clairsemée du Groenland ont connu ainsi récemment des incendies gigantesques. Mais l’opinion publique a surtout été frappée, ces dernières années par les incendies spectaculaires qui ont frappé l’Ouest américain et notamment l’État de Californie qui a payé un lourd tribut aux flammes.

Les pompiers impuissant face à la violence du feu le 9 décembre 2017 à l’Est de Santa Barbara, Californie (photo © Gene Blevins / Reuters / L’Express)

Dans cette région où l’urbanisation s’est développée de manière quelque peu anarchique, souvent à l’interface avec les zones boisées, et où les étés peuvent être brûlants, les incendies ne sont pas rares mais ceux de ces dernières années atteignent des records inimaginables. On se souvient de ceux de 2018 et notamment de celui dénommé Camp Fire qui avait dévasté 90 % du territoire de la commune de Paradise, au nord de la Californie, faisant 85 morts entre le 8 et le 26 novembre 2018 et détruisant pas moins de 13 500 maisons. Mais cette année là, l’équivalent local de l’ONF avait recensé pour le seul État de Californie 5 616 feux et ceci à la date du 8 août 2018, bien avant donc la fin de la période critique. On estimait alors à 4 346 km² la superficie ainsi partie en fumée, soit davantage que l’étendue d’un département comme celui des Alpes-Maritimes !

Pompier luttant contre les flammes à Paradise, Californie, le 9 novembre 2018
(photo © Josh Edelson / AFP / Science et Avenir)

Et voilà que l’année 2020 bat tous les records avec des incendies encore plus gigantesques dans tout l’Ouest américain… Entre le 16 et le 17 août 2020, à l’occasion d’une période de forte chaleur et de vents violents, de nombreux impacts de foudres ont provoqué des départs de feu dans la zone côtière nord de la Californie, alimentant de gigantesques incendies qui ont brûlé plus de 3500 km² dans la zone de vignobles au nord de San Francisco, près de la Silicon Valley et dans le secteur de Santa Cruz. Près de 240 000 personnes ont dû être évacuées et plus de 1000 bâtiments ont été détruits par les flammes même si le bilan humain se limite à 5 victimes.

Incendie en cours le long de la route de Butts Canyon en Californie, le 23 août 2020 (photo ©
Noah Berger / AP Photo / Calmatters)

Mais bien d’autres incendies se sont succédé depuis, y compris dans d’autres États dont celui de l’Oregon et celui de Washington . Au 14 septembre, un bilan provisoire faisait ainsi état de 35 morts péris dans les flammes et de 15 000 km² partis en fumée, soit l’équivalent de la totalité des Bouches-du-Rhône, du Var et des Alpes-Maritimes réunis ! Dans le seul État de l’Oregon, ce sont près de 500 000 personnes qui ont ainsi reçu l’ordre d’évacuer, souvent dans des délais très brefs ne leur permettant d’emporter que le strict nécessaire avant de fuir sur des routes encombrées, dans un décor d’apocalypse, poursuivis par d’âcres fumées noires et sous un ciel rougeoyant.

Une habitante de l’Oregon face aux ruines de son habitation détruite par les flammes (photo © Robyn Beck / AFP / France Culture)

Dans le Colorado, les incendies qui ont aussi débuté depuis le mois d’août, ne sont pas terminés. Le 23 octobre 2020, un gigantesque brasier était encore à l’œuvre, ayant déjà consumé de l’ordre de 830 km² et ayant obligé à évacuer plus de 3000 personnes selon Reporterre. Plusieurs parcs nationaux proches de Denver ont ainsi été la proie des flammes.

Incendie en Alaska (DR / source : Journal de l’environnement)

Même l’Alaska est soumis ces dernières années à des incendies gigantesques qui dévastent ses forêts. En 2004, la surface brûlée avait ainsi été estimée à 2,7 millions de km², soit près de 5 fois la superficie totale de la France métropolitaine ! Et en 2015, selon le Journal de l’environnement, on avait également dépassé les 2 millions de km² partis en fumée dans ce seul État. Une situation d’autant plus préoccupante que les sols gelés en permanence à ces latitudes sont alors exposés directement au dégel lorsqu’ils ne sont plus protégés par un couvert forestier, ce qui risque d’aggraver encore l’émission de gaz à effets de serre du fait des grosses quantités de méthane piégé dans le pergélisol, lesquels s’ajoutent aux énormes volumes de CO2 qui sont dégagés dans l’atmosphère lors d’incendies de cette ampleur…

C’est donc à un véritablement emballement auquel on assiste, le réchauffement climatique étant lui-même accéléré par les incendies dont il est l’un des facteurs déclenchant ! Ce pyrocène dans lequel nous serons désormais entré a bien un petit côté apocalyptique : l’Homme serait-il à son corps défendant retourné à l’âge du feu ?

L.V.

Le prochain maire de Rennes sera-t-il un chat ?

2 mars 2020

C’est Edwy Plenel, en observateur assidu de la vie politique française qui le rappelait avec sa grande finesse habituelle au micro de LCI entre les deux tours des dernières législatives de juin 2017, face au raz de marée annoncé en faveur des candidats se présentant au nom de la majorité présidentielle juste après l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron : « Un âne aurait l’étiquette En Marche, il aurait été élu« . De fait, les députés se présentant avec l’étiquette LREM ont trusté les bancs de l’assemblée quelques jours plus tard, mais force est de constater qu’aucun âne n’a néanmoins été élu député, même si certains peuvent encore avoir des doutes sur la question…

Statue probable de Caligula à cheval (source © British Museum)

Ce ne serait pourtant pas la première fois qu’un équidé assure une fonction de représentation politique de premier plan. Sans remonter jusqu’à Alexandre le Grand qui n’avait pas hésité à élever son fameux cheval Bucéphale au rang de divinité, l’Histoire a quand même retenu que l’empereur romain Caligula avait envisagé fort sérieusement, selon l’écrivain Suétone, d’accorder à son cheval Incitatus le rang de consul, lui qui bénéficiait déjà, du fait de son statut de vedette des courses de chars, d’une écurie en marbre avec râtelier en ivoire, couverture pourpre et collier incrusté de pierres précieuses.

Le cochon Pigasus confronté à une campagne militante parfois houleuse (source © Lexiconangel)

Plus près de nous, en 1968, une bande de jeunes aux idées larges et à l’esprit quelque peu embrumé par la marijuana, représentant le Youth International Party (autrement dit, les Yippies), n’avait rien trouvé de mieux que de soutenir comme candidat à la présidence des États-Unis un cochon nommé Pigasus. Le jeu de mot était audacieux, allusion à un porc (pig) à qui aurait poussé des ailes comme à Pégase, le défunt cheval fabuleux de la mythologie grecque. Annoncée durant les émeutes qui ont émaillé la convention démocrate de Chicago en août 1968, la candidature du cochon Pigasus amena ce digne représentant de la race porcine à mener campagne au cours d’une tournée valeureuse mais qui ne lui permis cependant pas d’accéder à la magistrature suprême.

François Mitterrand avec sa chienne Baltique.(photo © Vincent Amalvy / René Jean / AFP / France Soir)

François Mitterrand lui-même avait paraît-il envisagé, par dérision naturellement, de nommer au Conseil économique et social sa fidèle chienne Labrador Baltique, celle-là même que Michel Charasse, qui vient de disparaître à son tour, a dû tenir en laisse sur le perron de l’église de Jarnac pendant tout le temps que dura la cérémonie religieuse de funérailles de l’ancien Président de la République, le 11 janvier 1996. La grande proximité du célèbre labrador noir présidentiel avec les arcanes du pouvoir ont d’ailleurs conduit la chienne à publier ses mémoires en 4 tomes, aux éditions Hachette sous le titre Les Aboitim. En réalité, un pastiche du Verbatim de Jacques Attali, dont les deux premiers tomes ont été rédigés par Patrick Girard et Stéphane Benhamou, tandis qu’un autre ouvrage de confidences était publié en 1996 sous le titre : Baltique, Le gros secretpropos recueillis par Patrick Rambaud.

Le chat Subbs, en juillet 2006, dans l’exercice de ses fonctions de maire de son village en Alaska (photo © Jenni Konrad / BFM TV)

Aux États-Unis toujours, certains n’ont pas hésité à élire un animal comme maire de leur commune. L’affaire a commencé en 1997 dans le localité de Talkeetna, en Alaska. Mécontents des candidats en lice, les habitants de ce bourg ont préféré voter en masse pour un petit chaton roux dénommé Stubbs, découvert quelques jours plus tôt dans les rues de la ville. Le poste est honorifique car en réalité Talkeetna est rattaché à une autre commune où siège le véritable conseil municipal. Mais le chat Stubbs a donné entière satisfaction à ses administré et a été constamment réélu jusqu’à sa mort en 2017, ses concitoyens constatant que « il n’augmentait pas les impôts et ne se mêlait pas du commerce« . Un édile parfait en somme…

Lincoln, élue maire de Fair Haven aux États-Unis (photo © Robert Layman / Rutland Herald / AFP / RTL)

Du coup, d’autres communes ont pris exemple sur cette pratique et l’on a vu ainsi récemment, en mars 2019, une chèvre se faire élire maire de Fair Haven, une petite ville de 2500 habitants, située dans le Vermont, au nord-est des États-Unis. Pompeusement dénommée Lincoln, la jeune chèvre l’a emporté d’un cheveu (d’un poil ?) sur son challenger, le chien Sammie, dans un scrutin qui comptait pas moins de 16 candidats dont de nombreux chats et chiens, mais aussi une gerbille. Certes, le poste est, là encore, surtout honorifique puisque la gestion de la ville est entre les mains d’un « town manager », mais la chèvre Lincoln devra néanmoins se farcir les manifestations officielles affublée de son écharpe de maire taillée sur mesure, depuis le défilé du Memorial Day jusqu’au festival des pommes, une attraction festive locale…

Serge Scotto avec le chien Saucisse (photo © F. Speich / La Provence)

Mais voilà que la France se met à son tour de la partie. Il faut dire qu’il y a eu un précédent célèbre, à Marseille même où, lors des élections municipales de 2001, le chien Saucisse était tête de liste dans le 1er secteur de la ville. En réalité, le teckel en question, un chien errant recueilli tout jeune par la maison d’édition L’Écailler du Sud et adopté par l’écrivain Serge Scotto qui en avait fait le héros de plusieurs de ses romans policiers, était simplement la mascotte d’une liste alternative portant son nom et qui avait pour slogan : « pour une sauciété plus humaine, contre une vie de chien !« … Un programme qui permit quand même de réunir 4,5 % des suffrages exprimés, soit davantage que la liste du mouvement gaulliste, le RPF ! Un beau succès donc, au point que le chien Saucisse, grisé par sa notoriété politique, chercha à se présenter à la présidentielle de 2002, mais il ne put malheureusement recueillir les 500 signatures nécessaires…

Après un tel précédent, c’est maintenant un chat qui fait parler de lui à l’occasion des prochaines élections municipales de mars 2020 où il est officiellement candidat sur la liste de La France Insoumise à Rennes. Une liste menée par Enora Le Pape qui, à 34 ans, avait éliminé au premier tour des législatives de 2017 le président socialiste de Rennes Métropole, Emmanuel Couet, avant de s’incliner au second tour face au candidat de la République en marche (qui n’était pourtant pas un âne mais un certain Florent Bachelier). La voila maintenant à la tête de la liste LFI pour les municipales et cette liste présente donc en 61ème position, un candidat mystère dont le nom n’a été révélé que le 22 février dernier par le quotidien local, Le Télégramme. Il s’agit du chat REC (comme le nom de la liste, intitulée Rennes en commun).

Enora Le Pape et le chat REC lors de la présentation des candidats pour les municipales à Rennes

Bien entendu, c’est un humain qui lui servira officiellement de prête-nom et dont l’identité figure sur la liste déposée officiellement en Préfecture car, même en Bretagne, les chats ne sont pas encore éligibles aux municipales. Mais c’est bien le chat qui figurera sur toute la communication et les affiches de campagne. Il ne sera d’ailleurs pas en position éligible même si ses colistiers sont optimistes sur leurs chances de succès. Le codirecteur de campagne, Félix Boulanger (à ne pas confondre avec Félix le chat) justifie ce choix par le fait qu’il existe 200 000 animaux de compagnie à Rennes et que REC méritait donc bien une place sur la liste pour séduire cet électorat qui certes, n’a pas (encore) le droit de vote mais ne manque pas d’une certaine influence sur ses propriétaires.

Choisir un chat comme représentant politique ne manque d’ailleurs pas de pertinence car, comme l’avait déjà observé l’historien Hippolyte Taine, « J‘ai étudié beaucoup de philosophes et de nombreux chats. La sagesse des chats est infiniment supérieure« . Et ne parlons même pas de celle de certains de nos élus

L. V.

Julian Assange : l’homme à abattre ?

29 février 2020

Même en démocratie, les lanceurs d’alerte ont rarement la vie facile… La législation a beau essayer de les protéger, certains gouvernements (pour ne pas dire la grande majorité d’entre eux) n’apprécient guère que des citoyens trop curieux viennent se mêler de ce qui ne les regarde pas et se piquent de dénoncer certains agissements qui iraient à l’encontre des grands principes démocratiques ou du respect des droits de l’Homme auxquels tout le monde se dit naturellement très attaché, du moins en théorie…

Écran d’accueil de Wikileaks (la vérité triomphera toujours…)

Rarement cependant, un lanceur d’alerte aura été autant persécuté que Julian Assange. Ce journaliste Australien n’avait pourtant pas précisément le profil de l’ennemi public n°1. Précurseur en matière de technologies de l’information, il avait participé dès 1993 au lancement d’un des premiers services internet grand public en Australie avant de se lancer dans l’édition de logiciels libres. En 2006, il fonde avec d’autres l’organisation non gouvernementale Wikileaks (le mot « leaks » signifiant « fuites » en anglais). Celle-ci se donne pour mission de publier, à l’échelle mondiale, des analyses politiques et sociales ainsi que des données transmises par des lanceurs d’alerte pour lesquels le site garantit la protection de la source. Plusieurs millions de documents relatifs à des scandales de corruption, d’espionnage et de violations des droits de l’Homme ont ainsi été publiés sur le site internet depuis sa création.

Julian Assange lors d’une interview au Danemark en novembre 2009 (photo © Peter Erichsen / New Media Day / Public Radio International)

Depuis juillet 2010, les informations publiées par Wikileaks ont été très largement relayées par de grands médias internationaux comme Le Monde, der Spiegel, El Pais, The Guardian ou encore le New York Times. Une telle audience devenant manifestement gênante pour certains intérêts, le site a dû faire face à partir de décembre 2010 à un véritable blocus financier organisé par la Bank of America, Visa, Mastercard, Pay Pal et autres Western Union

Extrait d’une vidéo avec la bande son tournée depuis un hélicoptère Apache de l’armée américaine en juillet 2007 à Bagdad : 2 journalistes de Reuters abattus car les soldats ont pris leurs caméras pour des armes… (source © Wikileaks / Le Figaro)

Il faut dire que depuis avril 2010, Wikileaks s’est attaché à diffuser un certain nombre de documents classifiés sur l’intervention américaine en Irak. Plusieurs vidéos dont celle qui montre les effets de l’attaque aérienne menée par des hélicoptères de l’armée américaine à Bagdad le 18 juillet 2007 et le meurtre d’au moins 18 civils dont deux journalistes de l’agence Reuters. La diffusion mondiale de ces documents qui donnent une image très dégradée de la violence avec laquelle l’armée américaine s’est comportée sur ce théâtre d’opération a mis en fureur le Pentagone qui commence aussitôt à enquêter sur Wikileaks et son porte-parole, Julian Assange, en s’appuyant sur une loi américaine de 1917 punissant des faits d’espionnage.

Dès juillet 2010, lorsque les documents compromettant sont publiés avec l’aide de Wikileaks, Julian Assange devient persona non grata aux États-Unis où il risque des poursuites judiciaires. Mais la traque déborde largement du territoire américain puisque les autorités demandent immédiatement à tous leurs alliés d’inonder Julian Assange de toutes les accusations criminelles possibles pour les 25 ans à venir !

Le Suisse Nils Melzer, rapporteur des Nations Unis sur la torture (photo © Keystone / SOTT)

Et les choses ne traînent pas… En août 2010, alors qu’il se rend en Suède pour une série de conférences, Julian Assange se retrouve pris au piège d’une accusation de viol portée par une femme. Une affaire qui, après coup, s’avère montée de toute pièce par la police suédoise comme le relate avec forces détails le rapporteur spécial des Nations unies sur la torture, Nils Melzer, dans un témoignage glaçant publié sur le site du journal belge militant Le Grand soir, mais relayé également par de nombreux autres médias dont Médiapart.

Selon ce spécialiste qui a eu à intervenir sur de multiples théâtres de guerre et de violations répétées des droits de l’Homme, « En 20 ans de travail avec les victimes de guerre, de violence et de persécution politique, je n’ai jamais vu un groupe d’États démocratiques s’unir pour isoler, diaboliser et maltraiter délibérément un seul individu… ». De fait, son analyse rétrospective de tout ce qu’a enduré Julian Assange depuis 2010 fait vraiment froid dans le dos.

Julian Assange, alors réfugié à l’ambassade équatorienne de Londres (photo © David G Silvers / Ambassade Equateur / L’Usine Nouvelle)

Sans rentrer dans les détails de l’affaire dont le scénario est digne des meilleurs histoires d’espionnage, le fait est que Julian Assange a été accusé pendant 9 ans d’avoir commis deux viols et ceci sur la base d’un simple témoignage de deux femmes qui avaient eu des relations sexuelles consenties avec lui à l’occasion de son séjour en Suède, où elles faisaient partie de son comité d’accueil. Sauf que aucune des deux femmes ne l’a jamais accusé de viol mais que la police suédoise a délibérément falsifié les compte-rendus d’interrogatoire.

Lorsque Julian Assange a appris, par la presse, qu’il était sous le coup d’une telle accusation, il a lui-même demandé à être entendu par la police. Le procureur avait souhaité clôturer l’affaire dès septembre 2010, mais le gouvernement suédois a fait pression pour qu’elle soit réouverte. Julian Assange a alors insisté à plusieurs reprises pour pouvoir être de nouveau entendu et se défendre de ces accusations, mais sans pouvoir jamais obtenir satisfaction. Lorsqu’il a demandé à pouvoir quitter le territoire suédois pour se rendre à Berlin puis à Londres, la justice lui a donné officiellement son accord. Une fois à Londres, Julian Assange s’est néanmoins retrouvé sous le coup d’un mandat d’arrêt international délivré par la justice suédoise ! A une trentaine de reprises, ses avocats ont offert qu’il se rende en Suède pour répondre de ces accusations totalement infondées, mais en exigeant la garantie qu’il ne soit pas extradé vers les États-Unis, ce que la Suède s’est toujours refusée à promettre, au prétexte qu’il n’y avait pas de demande officielle d’extradition formulée par ce dernier pays. Le Royaume-Uni cherchant de son côté à extrader de force Julian Assange vers la Suède, ce dernier n’a au d’autre choix que de se réfugier en 2012 à l’Ambassade d’Équateur à Londres, où il s’est retrouvé comme prisonnier pendant 7 longues années. Bien que naturalisé citoyen équatorien en 2017, Julian Assange est de fait victime de détention arbitraire, surveillé en permanence par Scotland Yard et la CIA, et ne pouvant sortir de l’ambassade sans être aussitôt extradé vers les USA où l’attend le camp de Guantanamo.

Alors que la justice suédoise avertissait les autorités britanniques qu’elle ne voyait plus très bien comment maintenir ses poursuites contre Julian Assange, ces dernières répliquaient « surtout, ne vous dégonflez-pas ». Car l’enjeu dans cette affaire, pour les Américains comme pour leurs alliés britanniques est bien de réduire définitivement au silence un citoyen australien qui a eu le courage de diffuser des éléments factuels qui les accusent ouvertement de torture et de crime de guerre. Une situation inacceptable aux yeux de l’armée américaine qui souhaite juger Julian Assange devant un tribunal aux ordres, lequel pourrait le condamner jusqu’à 175 ans de prison (alors même que les pires criminels de guerre de l’ex-Yougoslavie ont été condamnés à des peines nettement plus légères et que les responsables des crimes de guerre commis par des Américains en Irak ou en Afghanistan n’ont jamais été le moins du monde inquiétés).

Julian Assange lors de son arrestation à l’ambassade d’Équateur à Londres le 11 avril 2019 (extrait vidéo © RTL / M6)

En 2017, à l’issue d’élections en Équateur, le nouveau gouvernement a finalement accepté, à la demande des États-Unis, de déchoir Assange de sa nouvelle nationalité et de le livrer aux Britanniques qui l’ont sorti manu militari de l’ambassade le jour-même et jeté immédiatement en prison, condamné en quelques heures pour violation de liberté sous caution, et enfermé pour au moins 50 semaines dans une prison de haute sécurité, le temps que les Américains finalisent leur demande d’extradition. Du coup, les Suédois ont soudainement décidé de clore leur procédure engagée pour viol et qui n’avait que pour seul objectif de refermer le piège duquel le citoyen Julian Assange n’avait aucune chance de s’échapper. Pas très glorieux pour des pays qui se prétendent tous être des États de droit, attachés à la démocratie et au respect des libertés individuelles…

L. V.

Actualité internationale : petite séance de rattrapage

9 septembre 2019

Vous étiez en vacances cet été, sur une île perdue du Pacifique, en randonnée dans les Andes péruviennes, en méharée au Tadjikistan ou, plus prosaïquement dans la maison de campagne de votre grande tante, perdue au fin fond de la Creuse, dans le désert numérique de la France profonde. Bref, pour une raison ou pour une autre, vous êtes resté quelque peu à l’écart de l’actualité internationale. Oui, mais voilà, c’est la rentrée et, curiosité aidant, vous aimeriez bien savoir en quelques mots ce qu’il a bien pu se passer dans le monde pendant les mois de juillet-août.

Axelle Degans, rédactrice de la rubrique mensuelle d’actualité internationale sur le site Diploweb

Pas de panique, Axelle Degans, agrégée d’histoire et enseignante en classes préparatoires au lycée Faidherbe à Lille, a veillé sur le monde pour vous et il suffit de consulter ses excellentes synthèses mensuelles sur le site Diploweb.com, spécialisé en géopolitique. Pour l’été 2019, les mois de juillet-août sont rassemblés en un seul article qui permet en quelques lignes de retenir l’essentiel des faits marquants de l’été.

Petit florilège donc, pour ceux qui ont préféré musarder au soleil plutôt que de se tenir informé de l’actualité mondiale estivale.

Le nouveau Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, le soir des élections législatives le 7 juillet 2019 à Athènes (photo © Louisa Gouliamaki / AFP)

En Grèce, rappelons-nous, le 7 juillet 2019, ont eu lieu des élections législatives anticipées suite au revers subi par le parti d’Aléxis Tsipras lors des Européennes de mai. Et bien évidemment, le parti Syriza a de nouveau été battu, arrivant en deuxième position derrière le parti de droite, Nouvelle Démocratie qui obtient (de justesse néanmoins) la majorité des sièges après avoir déjà remporté haut la main les élections locales début juin. C’est donc le conservateur Kyriákos Mitsotakis, issu d’une famille habituée à gouverner le pays, qui est le nouveau premier ministre grec.

Au Moyen-Orient, les tensions s’aggravent notamment en Iran où le gouvernement a annoncé ne plus se conformer à ses engagements sur la limitation de l’enrichissement de l’uranium après que l’accord multilatéral signé en 2015 a été dénoncé par Donald Trump. La guerre des tankers se poursuit dans le Golfe persique où Téhéran a arraisonné un pétrolier britannique, alimentant la hausse du cours de l’or noir tandis que les bombardements se poursuivent au Yémen et que l’Arabie Saoudite annonce l’accueil prochain de troupes américaines sur son sol, une première depuis la guerre d’Irak en 2003.

Pétrolier battant pavillon britannique arraisonné par les Gardiens de la Révolution iraniens en juillet 2019 (photo © Hasan Shirvani / AFP)

En Inde, le premier ministre nationaliste, Narendra Modi, a mis brutalement fin à l’autonomie de la partie indienne du Cachemire, le Jammu-et-Cachemire, revenant ainsi sur l’article 370 de la constitution indienne qui confère à cette région un statut spécial et aggravant encore, s’il en était besoin, les tensions avec ses voisins pakistanais.

Aux États-Unis, le président fantasque Donald Trump insiste à plusieurs reprises durant l’été, sur sa proposition d’acheter le Groenland dont il convoite la position stratégique dans le contexte du changement climatique qui donne la possibilité d’ouvrir de nouvelles voies maritimes dans le Grand Nord et surtout d’exploiter un jour les immenses richesses minérales de ce vaste territoire. La requête a été accueillie plutôt fraichement par les Danois…

Réunion des chefs d’Etats du G7 à Biarritz, avec le secrétaire général de l’ONU et le président du Conseil européen (photo © M. Kappeler / DPA Picture-Alliance / AFP)

La réunion du G7 à Biarritz, fin août, n’a guère permis d’apaiser les tensions internationales. L’absence de la Russie, exclue du dispositif depuis son annexion de la Crimée en 2014, de la Chine, de l’Inde, du Brésil (dont il a été question à cause des incendies en Amazonie) et de la plupart des pays émergents, ajoutée à l’insouciance des Américains et aux préoccupations des Britanniques toujours concentrés sur le Brexit ne pouvaient de toute façon guère laisser espérer de grandes décisions…

Démonstration de force de la police chinoise aux portes de Hongkong le 7 août 2019 (photo © AFP / Le Parisien)

Les manifestations se poursuivent à Hongkong où la police montre les muscles et où Pékin prépare ses troupes pour intervenir en cas de besoin, tandis que la contestation continue en Algérie où le Président du Parlement a présenté sa démission alors que la rue réclame le départ de l’exécutif qui gère l’intérim en attendant l’organisation de nouvelles élections. En Russie, des manifestions ont été organisées, malgré de violentes répressions, pour protester contre l’éviction de nombre de candidats aux élections prévues en septembre tandis que Vladimir Poutine fête ses 20 ans au pouvoir.

Inondation en Inde le 16 juillet 2019 (photo © AFP / STR / Sciences et Avenir)

En Afrique centrale et notamment en République démocratique du Congo, une épidémie liée au virus Ebola sévit, qui a déjà causé la mort d’au moins 1800 personnes en un an. En Asie du Sud-Est, les pluies de mousson et les inondations qui s’en sont suivi ont causé au moins 1500 décès et de graves dégâts matériels, tandis que le mois de juillet 2019 est d’ores et déjà considéré comme le plus chaud jamais observé à l’échelle planétaire, changement climatique oblige.

Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Tout compte fait, il eut peut-être cependant mieux valu que vous restiez encore un peu chez votre grande tante de la Creuse ou sur le dos de votre chameau Tadjik car le mois de septembre ne s’annonce pas forcément plus réjouissant…

L. V.

A Las Vegas, les criquets s’invitent au casino

31 juillet 2019

Las Vegas fait partie de ces villes mythiques, constitutives du rêve américain. Créée en 1855, dans une vaste cuvette entourée de chaînes montagneuses, par une poignée de Mormons venus évangéliser les Indiens, son emplacement a justement été choisi car s’y trouvaient quelques prairies arrosées par des sources d’eau artésiennes, un vrai miracle en plein désert des Mojaves, le plus aride des États-Unis.

Depuis, la ville s’est fortement développée grâce en particulier à l’industrie du jeu et à l’implantation de multiples casinos, surtout lorsque l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro à Cuba en 1959 a conduit la Mafia américaine à rapatrier ses actifs dans une région plus accueillante pour ses propres affaires.

Le Club Arizona, un des premiers lieux de jeux implanté à Las Vegas au début du XXe siècle (source © casinospielen)

La ville est devenue depuis la principale destination touristique du pays et attire chaque année pas moins de 40 millions de touristes qui s’ajoutent aux quelques 2 millions de résidents permanents de l’agglomération, eux même en croissance très rapide puisqu’ils augmentent en moyenne de 8 000 nouveaux arrivants chaque année. Nourrir et abreuver autant de monde en climat aride, surtout dans les conditions de luxe et de confort auxquels aspire une population de riches touristes en goguette, sachant qu’à Las Vegas on consomme pas moins de 1000 litres d’eau par jour, soit quatre fois plus qu’un Français moyen, voilà qui n’est pas une sinécure.

Barrage de Hoover, édifié en 1932 sur le Colorado, près de La Vegas (source © Visiter Las Vegas)

Il a fallu construire de nombreux barrages dont celui qui alimente le lac Mead, sur le Colorado, un immense plan d’eau artificiel mais qui peine désormais à répondre aux exigences de la population puisque le débit naturel du Colorado ne représente plus que les deux-tiers des besoins de l’agglomération. Les sources artésiennes qui jaillissaient autrefois à l’emplacement de la ville sont taries depuis belle lurette. Les pompages toujours plus nombreux dans les nappes souterraines, destinés aussi à irriguer les cultures intensives nécessaires à l’alimentation de la ville mais très gourmandes en eau dans un climat aussi impropre à l’agriculture, induisent désormais un lent mais inexorable tassement des sols.

La « ville du péché » que certains se plaisent à vilipender pour ses temples du jeu, son essor de la prostitution, ses centres commerciaux démesurés, la ville où l’on vient pour divorcer et se remarier en un tournemain, est aussi une ville qui s’enfonce peu à peu et où l’on vit désormais avec la crainte de devoir un jour manquer d’eau alors qu’on vit en plein désert…

Las Vegas, capitale du jeu… (source © Visit Las Vegas)

Et voilà que ce tableau apocalyptique vient se renforcer par l’arrivée de nuées de criquets qui rappellent furieusement les descriptions bibliques des sept plaies de l’Égypte. Le 26 juillet 2019 en effet, ce sont des nuages compacts de criquets venus du désert alentours qui se sont soudainement abattus sur la ville. Ces nuées de criquets grégaires qui ravagent tout sur leur passage ne sont certes pas une spécificité locale et les populations sahéliennes les observent régulièrement sans que l’on sache très bien pourquoi ces insectes se mettent brutalement à se multiplier pour former ces gigantesques nuées si spectaculaires.

Nuée de criquets au-dessus d’un parking de Las Vegas (source © TWITTER / Business Plan City)

Un hiver et un printemps légèrement plus humides qu’à l’accoutumée suffisent semble-t-il à obtenir une telle multiplication des criquets pour arriver à des masses telles que rien ne semble y résister. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un tel phénomène est observé dans la région et généralement les nuées d’insectes migrateurs finissent par se déplacer vers le nord et laisser de nouveau la ville à ses habitants, après y avoir néanmoins grignoté à peu près toute la végétation comestible…

Amas de criquets sur des voitures à Las Vegas (source © LCI)

Depuis plusieurs jours, ainsi que les médias américains mais aussi européens s’en sont fait l’écho, il devient difficile de se promener dans les rues de Las Vegas sans se heurter à ces nuages de criquets qui comme par hasard se concentrent précisément le long de l’artère principale, là où se trouvent la majorité des casinos et des restaurants… De nuit, le spectacle est particulièrement impressionnant quand on voit tournoyer ces millions d’insectes de belle taille (plus de 5 cm de longueur !) à la lueur des éclairages qui les attirent inexorablement.

Un spectacle sur lequel ne manquent évidemment pas de gloser les prédicateurs de toute obédience, et pas seulement les Mormons de l’église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, ceux-là mêmes qui ont fondé la ville de Las Vegas au milieu du XIXe siècle sans se douter qu’elle deviendrait un jour, aux yeux de certains, un des symboles mondiaux de la décadence et du vice, et assurément un bel exemple d’un développement bien peu durable.

L. V.

La nouvelle richesse des nations…

29 mai 2019

Comparer la richesse des pays est un exercice difficile tant les situations sont complexes, les contextes variables et les chiffres pas toujours disponibles voire parfois volontairement biaisés pour d’évidentes raisons politiques.

Angus Maddison (photo © archives familiales / The New York Times)

Comparer l’évolution de cette richesse sur de longues durées relève donc de la gageur. C’est pourtant l’exercice auquel s’est livré toute sa vie l’économiste britannique Angus Maddison. Un temps directeur adjoint de la Division du développement économique de l’OCDE, il a aussi été conseiller économique du Ghana et du Pakistan, puis professeur à l’université néerlandaise de Goningue entre 1978 et 1996. C’est à lui que l’on doit notamment d’avoir évalué le PIB de l’empire romain ou d’avoir étudié, sur plus de 1000 ans, l’évolution de la puissance économique de la Chine. Son ouvrage, publié en 1998 et qui porte sur la période 960 à 2030 a même fait l’objet d’une actualisation par l’OCDE en 2007.

Ses travaux sont d’ailleurs jusqu’à présent poursuivis par ses ex-collègues de l’université de Goningue dans le cadre du projet Maddison, qui vise à recueillir et consolider des données sur l’évolution de la population mondiale, pays par pays, depuis l’an 1 après J.-C. (il faut bien commencer quelque part !) ainsi que sur l’évolution de la richesse mondiale sur la même période. Le PIB, ou produit intérieur brut, qui mesure le niveau de richesses produites à un endroit donné et sur une période donnée, par ailleurs si souvent décrié, est le paramètre utilisé pour évaluer cette richesse.

Les résultats de cette analyse ne manquent pas d’intérêt et sont largement consultables sur le site de l’université. Quelques éléments ont d’ailleurs été repris récemment dans un article du Point intitulé pompeusement « Quand l’Europe dominait le monde ». On y constate pourtant que cette domination est toute relative sur le temps long lorsqu’on tente d’analyser (avec toutes les précautions nécessaires liées à la manipulation de telles données, nécessairement sujettes à critique) l’évolution dans le temps de la part des grands blocs géographiques dans la richesse mondiale.

Évolution globale de la répartition du PIB mondial entre les principaux contributeurs nationaux (source © Université de Groningue / Atlantric)

Au 1er siècle, le poids économique de l’empire romain, qui regroupait alors tout le monde occidental, débordant d’ailleurs souvent très au-delà des seules frontières européennes, n’était, tous compte fait, pas si différente de la part qui lui revient au début des années 2000, à savoir de l’ordre de 20 % de la richesse mondiale. A l’époque romaine, les deux autres mastodontes de l’économie mondiale étaient… la Chine et l’Inde, qui, à elles-deux, trustaient plus de la moitié de la richesse mondiale !

A fil des siècles, les choses ont naturellement beaucoup évolué. L’Inde en particulier, qui représentait encore près d’un quart de la richesse mondiale vers 1700, a vu son influence fortement régresser, jusqu’à ne représenter plus que 3 % du PIB mondial en 1973. Mais sa part dans la richesse mondiale est en train de remonter fortement et les prédictions des analystes la situe autour de 11 % vers 2030. Le classement des 30 pays les plus riches en 2018, accessible notamment via le Journal du net, situe désormais l’Inde à la 5e place des pays les plus riches du monde, derrière l’Allemagne mais devant le Royaume-Uni, son ancien colonisateur, et devant la France qui occupe la 7e place dans ce classement. La différence est que le PIB de l’Inde s’est accru de 9,4 % en 2018, alors que celui de la France a diminué de 0,5 %…

Répartition du PIB mondial entre les principaux pays jusqu’en 1820 (source © The Maddison project, université de Groningue / Le Point)

Quant à la Chine, sa part dans la richesse mondiale est restée assez stable, autour de 25 %, jusqu’au début du 18e siècle, avant de s’effondrer à 5 % dans les années 1970. Elle a d’ores et déjà retrouvé son niveau historique et pourrait même le dépasser prochainement puisque les projections estiment que sa part de la richesse mondiale pourrait atteindre 28 % vers 2030. C’est d’ailleurs actuellement le deuxième pays le plus riche du monde, juste derrière les États-Unis mais avec un taux de croissance plus dynamique qui atteint 6 % en 2018 contre 4,2 % pour son rival américain.

Les États-Unis justement ont connu une évolution spectaculaire sur le long terme : pesant moins de 1 % de la richesse mondiale jusqu’au début du 19e siècle, ce pays a participé pour plus de 20 % du PIB de la planète à partir des années 1950, mais cette part est probablement amenée à décliner, sans doute vers un taux de l’ordre de 14 % d’ici 2030.

La croissance, le saint Graal de tous les politiques… Dessin publié dans Les crises en 2012

Quant à l’Europe, après avoir connu une baisse de régime durant le Moyen-Age, sa contribution à la richesse mondiale a connu une hausse substantielle à partir de la Renaissance, atteignant 20 % vers 1500 puis 25 % deux siècles plus tard et culminant à 40 % à la veille de la première guerre mondiale. Les deux guerres mondiales, la décolonisation, l’essor spectaculaire des cousins d’Amérique, puis la mondialisation, bien qu’heureuse pour certains, ont mis un coup d’arrêt fatal à cette suprématie économique européenne qui ne pesait déjà plus que 29 % de la richesse mondiale en 1973, moins de 19 % actuellement et probablement autour de 12 % demain.

Cette vision historique de long terme permet donc de relativiser la part respective des grandes nations dans le partage des richesses. Le classement des pays par PIB en 2018 montre d’ailleurs que la plupart des pays européens voient leur PIB s’effriter régulièrement tandis que les pays asiatiques montent en ligne, et pas seulement la Chine et l’Inde, mais aussi le Japon (3e pays le plus riche du monde avec un taux de croissance de 4,1 % en 2018), la Corée du Sud (11e économie mondiale avec un taux de croissance de 2,1 %) ou encore l’Indonésie, classée en 16e position avec une croissance record de 7,7 % en 2018, qui lui a permis de passer devant les Pays-Bas, la Suisse et même l’Arabie Saoudite…

D’autres pays tirent également bien leur épingle du jeu, dont le Brésil, classé désormais à la 9e place des pays les plus riches, entre l’Italie et le Canada, mais avec un taux de croissance de 4,9 % en 2018. On voit même apparaître dans le classement des 30 nations les plus riches, des pays comme la Thaïlande (en 25e position, juste derrière la Belgique), l’Iran, certes à la 26e place mais avec un taux de croissance enviable de 7,3 %, ou encore le Nigeria, première puissance économique africaine, classée en 29e position mais qui a affiché en 2018 une croissance de son PIB de 12,1 %, qui dit mieux ?

Dessin signé Mix & Remix, publié dans Courrier international

Bien sûr, le PIB ne fait pas tout et lorsqu’on ramène cette richesse nationale au nombre d’habitants, des pays comme la Chine se retrouvent, selon les classements entre la 82e et la 106e position, sensiblement au même niveau que l’Algérie ou le Brésil, très loin derrière les petits paradis dorés que sont le Qatar, le Luxembourg ou le Liechtenstein. La France, quant à elle, se situerait entre la 29 et la 39e place selon les classements, légèrement au dessus de la moyenne des pays européens pris dans leur ensemble.

Mais le PIB n’est pas le seul critère pour évaluer la richesse d’un pays : l’indice du bonheur est une autre approche, humainement plus séduisante, qui prend en compte de multiples autres critères liés notamment à la paix, la sécurité, la liberté, le respect des droits humains, la qualité de la vie ou encore l’accès à l’éducation et à la culture. Là aussi, de multiples classements existent. Celui du site Globeco est rassurant car il montre une évolution régulière à la hausse de l’indice du bonheur mondial depuis 2005, malgré quelques régressions inquiétantes, liées en particulier au changement climatique, à la déforestation et à la nouvelle augmentation du nombre de déplacés dans le monde.

Toujours est-il que sur la base des critères, nécessairement subjectifs et incomplets, pris en compte, la France se situerait en 18e position, loin derrière les champions mondiaux du bonheur collectif que sont les pays scandinaves (Suède, Norvège et surtout Danemark), derrière également la Corée du Sud, la Suisse, la Belgique, l’Allemagne et peut-être même aussi les États-Unis, mais devant la Grèce, le Brésil, la Chine ou encore l’Inde qui ne pointe qu’à la 49e place tandis que le Nigeria s’enfonce dans les profondeurs du classement : on se rassure comme on peut…

L. V.

Les gilets jaunes vus de loin…

14 janvier 2019

Après une nette accalmie pendant les fêtes de fin d’année, le mouvement des gilets jaunes vient de reprendre de l’ampleur avec plus de 80 000 manifestants mobilisés sur toute la France samedi 12 janvier 2019 dont sans doute autour de 2 500 à Marseille et 3000 à Toulon où l’autoroute A50 a été temporairement bloquée tandis que le péage de La Ciotat reste entre les mains des Gilets jaunes. Pour cette neuvième manifestation nationale d’ampleur du mouvement, c’est un succès incontestable qui confirme que la mobilisation se poursuit.

Manifestation des Gilets jaunes à Marseille le 12 janvier 2019 (photo © Jean-Louis Boudart / France 3 Provence Alpes)

Depuis la mi-novembre 2018, date des premiers blocages de routes et de ronds-points en réaction à l’annonce de l’augmentation programmée des taxes sur les carburants, le mouvement de grogne sociale s’est nettement amplifié et élargi. Tout a déjà été dit sur ce mouvement qui fait parler de lui bien au-delà de nos frontières, suscitant selon les interlocuteurs craintes, mépris, incompréhension mais parfois aussi sentiment de solidarité.

Barricade improvisée par des Gilets jaunes sur les Champs Elysées à Paris, le 24 novembre 2018 (photo © François Guillot / AFP)

Globalement, les images de violence, les dégradations auxquelles se sont livrés certains casseurs notamment sur l’Arc de Triomphe, et les scènes de pillage près des Champs Elysées, en particulier lors de la manifestation parisienne du 24 novembre 2018 ont beaucoup choqué dans certains pays étrangers, où les médias ont tendance à mettre en avant le côté révolutionnaire et indiscipliné du peuple français en rappelant les précédents de 1968 voire 1848 ou 1789. C’est notamment le cas en Chine où la France est présentée par certains journalistes, comme « le centre de la révolution en Europe », ainsi que l‘a rappelé Libération.

Selon certains commentateurs chinois, ce mouvement qui traduit le mécontentement des classes moyennes face à une société inégalitaire et dans une contexte économique peu favorable ne peut qu’inciter la Chine à renforcer sa propre trajectoire visant toujours davantage de stabilité politique et de développement économique, comme le laisse entendre cet éditorialiste : « Alors que les Français descendent dans les rues, leurs semblables dans les pays asiatiques comme la Chine, le Vietnam et l’Inde se trouvent dans les salles de classe ou les usines et se battent pour leur futur ».

Fresque peinte sur un mur rue d’Aubervilliers (XIXème arrondissement de Paris) par l’artiste Pascal Boyart (photo Julien Duffé / Le Parisien)

Une analyse du quotidien Zhongguo Jingyingbao, rapportée par le Petit Journal, évoque quant à elle les errements politiques d’un Emmanuel Macron décrit comme « un jeune homme trop pressé qui n’a pas su garder les pieds sur terre » et lui rappelle doctement que si ses réformes suscitent autant de mécontentement, c’est parce que « pour réformer, il ne suffit pas d’avoir un projet. Il faut également de l’intelligence politique et une vision globale pour en maîtriser le rythme. »

Et les donneurs de leçon ne se limitent pas à l’Empire du Milieu… En Egypte, toujours selon Libération, un journal proche du gouvernement du maréchal Al-Sisi dénonce ainsi le « chaos » et la « sédition » qui gagnent la France comme au plus fort des printemps arabes, y voyant même la main des Frères musulmans en Europe voire une manipulation de Daech… Quant aux proches du régime syrien d’Al-Assad, certains n’hésitent pas à dénoncer « le régime de Macron qui réprime sauvagement les manifestants pacifiques » !  Même son de cloche en Iran où des médias pro-gouvernementaux dénoncent « le poing de fer de Macron qui frappe les Français à la tête, dans un Paris transformé en zone de guerre » et où certains n’hésitent pas à suggérer au Président Rohani de téléphoner à son homologue français pour « l’appeler à la modération » face à ses opposants…

Véhicule incendié sur les Champs-Elysées, samedi 24 novembre à Paris, lors de la manifestation des Gilets jaunes (photo © Bertrand Gay / AFP)

Quant aux Etats-Unis, on y admire le côté marketing du mouvement car, comme l’a noté le New York Times, « il n’y a pas eu de symbole de révolte vestimentaire aussi efficace depuis que les sans-culottes se sont saisis de leur pantalon pour se démarquer de l’aristocratie pendant la Révolution française ». Le Président Trump, observe de son côté avec beaucoup d’intérêt cette révolte populaire contre l’augmentation des prix de l’essence, n’hésitant pas à twitter : « Je suis heureux que mon ami Emmanuel Macron et les manifestants à Paris soient tombés d’accord sur la conclusion à laquelle j’avais abouti il y a deux ans. L’accord de Paris est fondamentalement mauvais car il provoque une hausse des prix de l’énergie pour les pays responsables ».

De quoi donner raison aux médias russes qui dénient tout caractère spontané à cette révolte populaire et y voient forcément la main de Trump qui chercherait une fois de plus à déstabiliser un pays pour y défendre ses propres intérêts, comme cela aurait été le cas lors de la révolution orange en Ukraine. C’est en tout cas l’analyse du quotidien officiel Rossiiskaïa Gazeta, cité par le Nouvel Obs, expliquant que  « l’affaiblissement de Macron, et avec un peu de chance sa démission, va dans l’intérêt de Trump ». CQFD…

Dessin signé Herrmann, publié dans La Tribune de Genève (source : Courrier international)

En Argentine en revanche, où le Président Mauricio Macri, élu en 2015, fait face lui aussi à une situation économique délicate et à des mouvements de contestation parfois violents, la correspondante de Libération a recueilli des témoignages de compréhension face au mouvement des gilets jaunes : « Les questions de pouvoir d’achat en berne, la violence d’un gouvernement libéral pour les riches, on connaît bien ça, malheureusement. Et la répression des forces de l’ordre aussi. Macron et Macriils se ressemblent beaucoup. Alors ils nous sont plutôt très sympathiques, ces gilets jaunes » !

Un dessin signé Zaïtchick (source : Blagues et dessins)

Une compréhension que l’on retrouve dans d’autres pays européens et pas seulement en Belgique, en Allemagne ou aux Pays-Bas, où le mouvement des Gilets jaunes trouve un certain écho. En Grèce, bien sûr, où la presse estime que le mouvement exprime un « mécontentement général qui dépasse la hausse des carburants » et qui rappelle furieusement les manifestations populaires parfois violentes qu’a connu le pays entre 2010 et 2014, alors étranglé et aux prises avec une crise politique et économique de grande ampleur.

En Italie, où le leader du Mouvement 5 étoiles a appelé les Gilets jaunes à « ne rien lâcher » et, ainsi que le souligne le Courrier International, le mouvement de protestation qui embrase la France depuis plusieurs mois, bénéficie d’une indéniable compréhension. Il faut dire qu’il rappelle furieusement celui dit des forconi (les fourches) qui avait surgi en Italie en 2013. Un mouvement qui n’était lié ni aux syndicats ni aux partis représentés au Parlement, né principalement sur les réseaux sociaux, et qui formulait également une série de revendications très larges et très confuses.

Manifestation des Forconi en 2013 (photo © Reuters / Europe 1)

A croire que les politiques menées à l’échelle européennes produisent finalement les mêmes types de réaction d’un pays à l’autre, ce qui n’étonnera personne…

L.V. 

Pipi, caca : les matériaux du futur ?

23 novembre 2018

Bill Gates et son pot de merde lors de son discours à Pékin, le 6 novembre 2018 (photo © Nicolas Asfouri / AFP)

Bill Gates, co-fondateur de Microsoft, vient encore de faire le buzz en animant une conférence internationale à Pékin, le 6 novembre 2018, devant un aréopage de personnalités et de businessmen, en ayant posé, à côté de son pupitre, un bocal en verre contenant… des excréments humains ! L’affaire, reprise en boucle par les médias dont le Huffington Post, a déclenché comme il se doit de nombreuses réactions plus ou moins offusquées, y compris sur les pauvres collaborateurs du milliardaire excentrique, chargés de préparer le bocal pour leur patron…

Le message que cherchait à faire passer Bill Gates par ce geste quelque peu spectaculaire à défaut d’être de très bon goût, n’avait, on s’en doute, rien à voir avec un parallélisme éventuel quant à la qualité des logiciels distribués par Microsoft et que certains pourraient parfois être tentés d’assimiler à de la « merde ». L’objectif n’était pas non plus de rappeler que les excréments ont parfois rendu de grands services à l’humanité qui les utilise traditionnellement comme amendement agricole ou comme matière première dans la confection du banco, ce mélange à base d’argile, d’eau, de paille coupée et de bouse de vache ou d’autres déjections selon les habitudes locales et les coutumes traditionnelles.

Prototype de l’Omniprocessor, développé en 2014 par la firme américaine Janicki Bioenergy

On était loin également de la machine du futur qu’avait présenté le même Bill Gates début 2015 sous le nom d’Omniprocessor, destinée à valoriser non seulement nos déjections mais l’ensemble des boues issues des stations d’épuration, en les chauffant à très haute température (plus de 1000 °C) pour transformer la matière en un produit cendreux inodore susceptible de servir d’engrais dans les champs, tout en produisant à la fois de la vapeur d’eau qui génère de l’électricité via une turbine, et de l’eau potable pure après condensation de la vapeur.

Un dessin d’Olivier Lascar publié dans Sciences et Avenir

En l’occurrence, le message que cherchait à faire passer ce jour-là le milliardaire américain était plutôt d’ordre sanitaire, à l’occasion de ce salon des toilettes du futur organisé par sa fondation. Il s’agissait en effet d’attirer l’attention sur l’absence de lieux d’aisance appropriés dans de nombreux endroits de la planète, exposant les enfants à entrer en contact avec des germes fécaux porteurs de très nombreuses maladies infectieuses. Comme l’a doctement expliqué Bill Gates à son auditoire ébahi, « ce petit tas de matière fécale contient environ mille milliards de cellules du rotavirus, vingt milliards de bactéries de shigellose, et cent mille œufs de vers parasites », de quoi en effet refiler une bonne gastro-entérite à toute l’assemblée… Une bonne entrée en matière en tout cas pour faire la publicité de toilettes révolutionnaires conçues par Firmenich SA, une entreprise basée à Genève, n° 2 mondial de la parfumerie et des arômes alimentaires…

Ce spécialiste suisse des vaporisateurs et de la lutte contre les mauvaises odeurs a en effet investi le champ des latrines et, à l’issue d’une vaste enquête de terrain et d’études approfondies menées de l’Inde jusqu’au Kenya, est désormais en mesure de proposer, sur le marché, des toilettes sèches, qui fonctionnent sans eau donc sans nécessité de raccordement sur le réseau d’eaux usées, un concept particulièrement adapté à des pays comme la Chine où le réseau d’eau usées reste à développer dans bien des endroits.

Toilettes permettant la collecte séparée des urines (source © Lovely Toilettes)

Des toilettes qui pourraient permettent aussi de récupérer séparément les urines, le futur or jaune du futur, pour lequel on réfléchit désormais un peu partout dans le monde à la meilleure manière d’imaginer sa valorisation. Tout indique en effet que cette substance particulièrement riche en azote et en phosphore, qui empoisonne la vie de tous les gestionnaires de stations d’épuration et qui explique largement les difficultés à atteindre un jour la bonne qualité des milieux aquatiques en aval de nos grandes agglomérations, va devoir à plus ou moins brève échéance, être collectée et valorisée.

L’affaire pourrait d’ailleurs devenir d’autant plus intéressante qu’une équipe de chercheurs sud-africains vient d’annoncer, comme l’a relayé récemment Le Monde, avoir découvert un nouveau procédé révolutionnaire pour créer, à partir de l’urine humaine… des briques !  L’idée n’est pas totalement nouvelle puisque les Américains l’avaient déjà testée avec de l’urine de synthèse mais les chercheurs du Cap ont montré que cela pouvait fonctionner aussi avec de la simple urine humaine, recueillie dans les urinoirs de l’université.

Vukheta Mukhari, l’un des inventeurs des briques fabriquées à partir d’urine, à l’Université du Cap, le 2 novembre 2018 (photo © Rodger Bosch / AFP)

Le principe est tout simple et rappelle celui qui permet naturellement au sable de se transformer en calcaire au fond des océans grâce à la diagénèse, sauf que le processus est beaucoup plus rapide puisqu’il suffit de 6 à 8 jours pour transformer un petit tas de sable, 30 litres d’urine et quelques bactéries adéquates en une brique prête à l’emploi et sans odeur… Contrairement aux briques de terre cuite qui exigent de grosses quantités d’énergie puisqu’il faut chauffer l’argile à 1400 °C, et qui émettent de fortes quantités de gaz carbonique, le processus est nettement plus vertueux puisqu’il se fait à froid, qu’il absorbe au contraire du CO2 pour le transformer en carbonate qui va souder progressivement les grains de sable, et qu’en plus il permet de valoriser un sous-produit actuellement traité comme un déchet aussi encombrant que polluant.

Autant dire que l’on commence à voir arriver le moment où nos urines et nos excréments vont devenir des ressources naturelles à haute valeur ajoutée, susceptibles peut-être de remplacer les matières premières fossiles sur lesquelles nous avons assis jusque-là notre développement industriel… Nous vivons décidément une époque formidable !

L. V.

Enquêtes de satisfaction, en quête de gratification…

14 octobre 2018

Enquête de satisfaction, évaluation, qu’est-ce qui se cache derrière ces demandes consécutives à des achats dans des grandes chaînes commerciales ou à des interventions de spécialistes ?

C’est devenu chose courante que de recevoir, après un achat ou l’intervention d’un réparateur, un courriel qui sollicite notre avis sur le produit ou sur le service.

Prenons pour illustrer cela quelques exemples locaux récents.

Enseigne du magasin Cultura à Aubagne (photo © MM / CPC)

Vous achetez un livre dans le magasin Cultura d’Aubagne et, si vous avez une carte de fidélité, vous recevez dans les jours qui suivent une enquête qui porte sur la satisfaction du produit acquis et du service : Correspond-t-il à votre envie ? Avez-vous été bien reçu ? Avez-vous trouvé facilement cet ouvrage ? Avez-vous fait appel à un conseiller ? ….

Vous souhaitez acquérir une paire de chaussures de marche et vous rendez au magasin Décathlon d’Aubagne. Après avoir bénéficié des conseils d’un vendeur vous rentrez chez vous et recevez une enquête de satisfaction dont le renseignement, si vous l’acceptez, nécessitera quelques minutes. Cette enquête comporte un ensemble de questions similaires à celles de Cultura auxquelles s’ajoute une demande concernant d’éventuelles suggestions.

Vous souhaitez acquérir une paire de chaussures de marche et vous rendez au magasin Décathlon d’Aubagne. Après avoir bénéficié des conseils d’un vendeur vous rentrez chez vous et recevez une enquête de satisfaction dont le renseignement, si vous l’acceptez, nécessitera quelques minutes. Cette enquête comporte un ensemble de questions similaires à celles de Cultura auxquelles s’ajoute une demande concernant d’éventuelles suggestions.

Enseigne du magasin Norauto à Aubagne (photo © MM / CPC)

Vous rencontrez un problème avec votre voiture ou avez besoin d’un produit pour son entretien et vous vous rendez au magasin Norauto. La même démarche est proposée afin de recueillir votre appréciation sur le produit et la qualité du service.

Vous faites vos courses au magasin Auchan d’Aubagne et achetez par exemple du fromage à la coupe. Dans les deux jours qui suivent, vous recevez un courriel vous demandant de porter appréciation sur le produit, le service et de formuler des suggestions sur le rayon.

Enquête de satisfaction : image et texte capture d’écran © AUCHAN

Signalons que ces enseignes font toutes partie intégrante du groupe Mulliez (Association familiale Mulliez).

Votre box internet Orange est en panne. Vous appelez le service client. Un conseiller que vous parvenez à joindre, après souvent un temps d’attente conséquent, effectue des tests sur votre ligne téléphonique, puis vous propose d’effectuer quelques manipulations et, si besoin,  vous oriente vers la boutique Orange du centre commercial d’Aubagne, non sans avoir au préalable précisé, si vous êtes satisfait de ses interventions et conseils, qu’il serait nécessaire pour lui que vous donniez une évaluation positive de sa gestion de votre problème.

Comme nous le constatons, cette démarche est de plus en plus fréquente.

Ainsi, vous circulez sur l’autoroute et vous arrêtez pour une pause sur une aire comportant des toilettes. Au sortir de ces dernières, vous êtes sollicité pour choisir, parmi quatre « émoticônes » de couleur, celle qui correspond à votre appréciation sur l’hygiène du lieu. Mieux vaut alors appuyer avec votre coude au cas où de précédents utilisateurs n’auraient pas lavé leurs mains !

Ces différentes situations concernent les commerces et les services, mais cette pratique est étendue au domaine de la santé comme en témoignent les quelques exemples qui suivent.

Dessin signé Jicé, paru sur le site du Décideur hospitalier pour illustrer un article sur l’hôpital de Vierzon

Ainsi, le mari d’une patiente, récemment décédée après avoir subi une très lourde intervention chirurgicale cardiaque suivie de complications fatales, vient de recevoir d’une clinique une lettre qui, outre l’adresse de condoléances et l’envoi d’une facture pour reste à payer, comporte une enquête de satisfaction à bien vouloir renseigner. Quelle absence d’empathie ! Quel cynisme !

L’évaluation des services de santé par les patients ou ayants droits est une pratique nouvelle en France alors qu’elle est largement installée dans d’autres pays comme le montrent deux situations observées aux Etats Unis, et plus précisément en Californie.

Cet hôpital de Californie est accrédité par l’Institut pour la qualité médicale (I.M.Q. Institute for Medical Quality). Avant tout examen ou intervention vous pouvez, via son site, consulter les qualifications des équipes médicales et leurs résultats puis, en fonction de ces derniers, choisir le médecin que vous souhaitez consulter. L’hôpital affiche notamment pour des interventions sur les coronaires des performances excellentes.

Au terme de votre consultation ou de votre séjour, vous êtes invité à renseigner un questionnaire portant appréciation sur le parking, le valet (on prend en charge votre voiture), l’accueil, l’enregistrement, le ou les médecins avec en particulier la qualité de l’écoute, les retards… et les infirmier(e)s.

Extrait du site du Palo Alto Medical Foundation

Si vous souffrez des dents et vous adressez à un cabinet dentaire, après la consultation et l’intervention, votre avis sur le déroulement des actes, leur qualité et la communication sont sollicités.

Quel sont les attendus de ces demandes ?

Les enquêtes de satisfactions visent deux objectifs.

Le premier concerne la qualité et la notoriété des institutions, hôpitaux, cliniques, centres dentaires…, tout cela dans un contexte médical libéral très concurrentiel.

Le second permet à l’hôpital ou à la clinique de calculer les bonus financiers qui seront ensuite attribués aux médecins libéraux et autres personnels médicaux.

Que retenir de ces constats ?

L’évaluation est une composante de la démarche de qualité qui vise à mesurer des écarts de performance afin d’augmenter cette dernière.

Un dessin signé Alex

Associer les utilisateurs au bon fonctionnement d’un service manifeste le souci de mieux les satisfaire. On peut ici parler de démarche participative. Et puis associer, c’est fidéliser, objectif majeur dans un cadre concurrentiel !

Mais les usagers sont-ils tous à même de porter des avis éclairés sur des prestations de spécialistes, en dépassant le simple niveau du ressenti ? Tout un chacun peut-il être évaluateur ? Imagine-ton, dans un autre contexte, solliciter les parents d’élèves pour évaluer avec discernement la formation dispensée par un enseignant ? Il existe des corps qualifiés et compétents pour cela ! Mais certains n’y seraient pas opposés !

Dans le cas des services de santé, du fait que cohabitent évaluations de la qualité par un organisme habilité et appréciation par les usagers, ce sont des éléments plus objectifs qui fondent ce que l’on nomme une réputation.

Le marketing : une pratique en pleine évolution…. Un dessin de Cheney publié sur Le blog de la relation client

Les enquêtes de satisfaction des marques, des distributeurs et des grandes enseignes n’émergent pas spontanément. Elles ont été devancées par les différentes associations de consommateurs qui ont été les premières à effectuer des évaluations comparatives, d’abord sur les produits puis sur les services. Pour les restaurants, les hôtels et d’autres services, les sites comme Yelp constituent des bases d’évaluation fréquemment consultées par les consommateurs, mais les avis en ligne sont subjectifs, même dans le cas de médecins !

Des implications sur le personnel

Ces enquêtes de satisfaction, au-delà du fonctionnement des services, concernent aussi les personnels.

Hormis dans la grande distribution où les contacts directs avec les employés sont réduits, sauf pour les stands spécialisés et les caisses (tant qu’il reste des hôtes ou des hôtesses), les responsables des ressources humaines des enseignes de service ou des structures de santé sont soucieux de recueillir des appréciations sur le professionnalisme des personnels.

Ce que l’on ignore souvent, c’est qu’une appréciation positive, voire très positive, peut être déterminante pour l’octroi d’un CDI, d’une prime ou de bonus importants comme pour les personnels de santé aux USA. On imagine alors l’impact d’une appréciation négative sur la carrière et/ou les revenus des personnes. Les chauffeurs des véhicules de transport (V.T.C.) Uber ou autres sont hautement concernés par les appréciations des usagers.

Mesure-t-on alors tous les enjeux lorsque nous renseignons, ou pas, une enquête de satisfaction ?

La question est d’importance d’autant qu’en parallèle, elle peut aussi croiser les rapports réalisés par les « clients mystères » qui, à l’instar des inspecteurs de certains guides gastronomiques, sont mandatés en toute discrétion par des directions de chaînes hôtelières, de voyagistes ou de commerçants pour évaluer la qualité des prestations !

Pour conclure, reprenons le titre d’un des recueils de chroniques de Philippe Meyer, publié aux éditions Le Seuil, « Nous vivons une époque moderne », celle du libéralisme triomphant !

MM

Enceintes connectées : Big Brother s’invite à la maison…

27 septembre 2018

Innombrables sont les œuvres de science-fiction qui ont décrit ces scènes de la vie quotidienne où tous nos objets obéissent au moindre de nos désirs qu’il suffit de formuler tout haut. Une situation qui est en train de devenir réalité avec l’arrivée massive, à la maison, des objets connectés. Il est désormais devenu banal de commander à distance non seulement l’ouverture de son portail de garage, mais aussi son système de chauffage, d’éclairage ou de surveillance. Et désormais, ce sont les enceintes connectées qui sont en train d’envahir nos salons…

Un dessin de Luc Tesson

Ces objets, dont les dernières versions commercialisées ne dépassent guère la taille d’une canette de soda, sont déjà largement répandues à travers le monde puisqu’on considère que 200 millions de personnes s’en servent au quotidien, une bonne moitié d’entre elles résidant aux Etats-Unis, comme toujours en pointe en matière d’innovations technologiques et de gadgets. Les deux-tiers des utilisateurs américains interrogés affirment d’ailleurs ne plus pouvoir s’en passer tellement ils se sont habitués à leur usage quotidien. De quoi imaginer donc que les Européens ne devraient pas tarder à succomber à leurs charmes d’autant que l’offre est en train d’arriver en masse et que 500 000 foyers français en seraient déjà équipés…

Les enceintes Google Home et Amazon Echo (photo © Nicolas Six / Le Monde)

En août 2017, c’est l’enceinte Google Home qui a ainsi débarqué sur le marché français, commercialisé à 149 € et désormais accessible dans sa version miniaturisée Home Mini à partir de 49 € seulement, une offre très comparable à celle de son concurrent direct, Amazon et son enceinte Echo Spot, tandis qu’Apple se distingue avec son produit HomePod vendu à près de 350 €. Des coûts très accessibles donc, qui laissent penser que la pénétration de ces nouveaux gadgets dans les foyers européens devrait se faire à grande vitesse.

Le principe de ces dispositifs à installer dans le salon est très simple puisqu’il s’agit d’assistants domestiques obéissants à la voix. Leur micro est supposé être tout le temps ouvert pour leur permettre d’entendre le moindre de nos désirs, même s’ils sont désormais pourvus d’un bouton permettant de couper cet enregistrement permanent. Il suffit donc de formuler un ordre ou une question à voix haute pour permettre à ce robot miniature de lancer le morceau de musique ou la série de notre choix, de faire sonner son propre smartphone qu’on a égaré dans la maison, de nous indiquer le temps qu’il fera dans l’après-midi, d’ouvrir les volets électriques, de déclencher le minuteur du micro-onde, de commander une pizza ou de nous rappeler la date de naissance de notre Président de la République, parmi bien d’autres fonctionnalités évidemment.

L’enceinte Google Home Mini

Bien sûr, tout ceci ne peut fonctionner que si l’on dispose dans la maison d’objets de domotique eux-mêmes connectés et d’un minimum d’abonnements notamment à des plateformes musicales payantes. On peut alors envisager des programmations relativement élaborées permettant de lancer un « Alexa, me voici » en arrivant à la maison ce qui permet à son enceinte Amazon de monter instantanément le chauffage, d’allumer l’éclairage des différentes pièces et de lancer un morceau de musique d’ambiance adapté.

Pour éviter toute ambiguïté dans le fonctionnement de ces objets qui vous écoutent en permanence, il faut naturellement assortir ses demandes d’un sésame : « Alexa » pour Amazon tandis que sa concurrente Home exige le mot de passe « OK Google » pour exécuter un ordre. Des mots qu’il vaut donc mieux éviter d’employer dans la conversation pour éviter toute méprise. Car même pourvue d’une intelligence artificielle remarquable, qui apprend au fur et à mesure et s’adapte donc de mieux en mieux à votre style et à vos besoins, cela ne reste que des machines.

Le monde merveilleux des objets connectés (dessin signé Fix)

Même si les versions commercialisées sont désormais adaptées à d’autres langues que l’Anglais, elles ne comprennent pas forcément toutes nos demandes, surtout si elles sont formulées de manière plus ou moins alambiquées, et les incompréhensions sont nécessairement aussi nombreuses qu’agaçantes !

Si les questions portant sur la météo du jour sont généralement plutôt bien traitées, aux dires des utilisateurs, inutile pour autant espérer tenir une conversation soutenue avec ces enceintes qui ont en permanence le nez dans le cloud. Comme le relate un journaliste du Monde qui les a testées en juin dernier, totalement dénuées d’empathie, elles répondent maladroitement aux questions délicates. Lorsqu’on prononce « je me sens terriblement seul », l’enceinte d’Amazon répond : « pour trouver des entreprises locales, vous devrez indiquer votre adresse dans les paramètres. » L’enceinte Google donne un peu d’espoir, en répondant : « Je suis là… et si vous vous changiez les idées ? » Mais quand on la relance avec un : « Comment ? », elle répond : « désolé, je ne comprends pas. »

Il faudra donc sans doute patienter encore un peu avant d’espérer voir ces enceintes connectées se transformer en aimables dames de compagnies, aussi brillantes qu’attentionnées. En attendant, il n’est peut-être pas inutile de s’interroger sur la vulnérabilité qui nous guette lorsque l’on ne saura plus se passer de ces assistants électroniques. Il suffit de se souvenir du nombre de malheureux qui ont péri noyés dans leur habitation en pleine nuit à La Faute-sur-Mer en 2010, tout simplement parce que la tempête avait occasionné une coupure d’électricité et qu’ils n’avaient dès lors plus aucune possibilité d’actionner l’ouverture de leurs volets roulants…

Sans vouloir être paranoïaque, on peut se demander aussi s’il est bien sain de se fier à des outils de ce type qui se contentent de fournir des réponses uniques et plus ou moins pertinentes à nos questions sans préciser leurs sources : la moindre recherche sur internet permet au moins de confronter des points de vue différents et de recouper des données d’origines diverses qui ne présentent pas toutes le même niveau de fiabilité, loin s’en faut. Et ceci sans compter l’aspect commercial : lorsque l’on commande un produit, que ce soit via Amazon ou via Google (qui s’est allié pour cela avec la chaîne de grande distribution Walmart), il faut nécessairement se contenter du réseau de distributeurs référencé, ce qui, à terme, ne pourra qu’avoir un effet délétère sur le petit commerce local et les circuits courts.

Dessin de Jiho publié dans Marianne le 7 septembre 2018

Et accessoirement, il n’est pas inutile non plus de s’interroger sur les risques que font peser sur nos libertés individuelles ces outils qui permettent d’enregistrer en permanence nos conversations les plus intimes au cœur même du foyer familial, et de transmettre en direct ces données aux serveurs de Google et d’Amazon. En août 2017, une étude publiée par un chercheur en cybersécurité a ainsi montré comment on peut pirater une enceinte connectée Echo d’Amazon et la transformer en un micro de surveillance permettant d’écouter à distance toutes nos conversations. En mai 2018, c’est un couple de Portland qui a vécu cette mésaventure lorsqu’un de leurs amis les a appelés pour les prévenir qu’il venait de recevoir un enregistrement audio d’une de leurs conversations privées, enregistrée à leur insu par leur enceinte Echo branchée à leur domicile et qui, ayant captée le nom de ce contact avait compris par erreur qu’il convenait de lui transmettre cet enregistrement.

On imagine déjà les ravages que pourraient faire ce type de diffusion tous azimuts de nos entretiens les plus intimes, y compris les risques d’intrusion par des hackers qui pourront ainsi, en prenant le contrôle de ces enceintes, piloter à distance nos systèmes d’alarme et accéder à nos comptes bancaires pour y passer toutes les commandes de leur choix, sans compter bien entendu les risques en cas de tentation de surveillance par des régimes plus ou moins autoritaires : on n’est plus très loin du moment où l’ambiance glauque du roman de Georges Orwell, 1984, pourrait devenir réalité… Bienvenue dans le monde ultra-connecté de Big Brother !

L. V.

La Chine ne veut plus être la poubelle du Monde

22 septembre 2018

Qui, en France, s’inquiète de savoir ce que deviennent les déchets qu’il jette machinalement dans la poubelle, même après un tri plus ou moins consciencieux ? Dans les pays développés, la majeure partie des déchets produits est purement et simplement éliminée, par simple enfouissement ou par incinération, avec ou sans valorisation de l’énergie produite. Mais la part qui est triée et valorisée par recyclage, reste minoritaire. Pour les plastiques par exemple, seulement 30 % des déchets (en moyenne pour l’Europe) sont effectivement recyclés. Et les circuits de ce recyclage sont loin d’être aussi vertueux qu’on l’imagine…

Depuis des années en effet, les pays européens et, plus encore, les Américains ont pris l’habitude d’expédier en Chine une grande partie des déchets qu’ils ont triés en vue d’un éventuel recyclage. En 2015, ce sont ainsi près de 50 millions de tonnes de déchets qui ont traversé la moitié de la planète en direction des usines chinoises de recyclage, de quoi ne pas laisser repartir à vide les navires qui viennent inonder les marchés européens et américains de produits made in China….

Ouvrière chinoise triant manuellement des bouteilles à recycler (photo © Reuters / source Ouest France)

Ainsi, un rapport de l’Agence européenne de l’environnement datant de 2012 évaluait les quantités de déchets européens exportés chaque année en Chine à 5,5 millions de tonnes pour le plastique, 45 millions de tonnes pour l’acier et la ferraille, 6,1 millions de tonnes pour le cuivre, l’aluminium et le nickel et enfin 0,07 millions de tonnes pour les métaux précieux. La France, comme d’ailleurs l’ensemble des pays européens se contente en réalité d’exporter vers la Chine environ 50 % du plastique récupéré via le tri sélectif, plastique qui est ensuite valorisé par des entreprises chinoises comme matière première pour la confection de nouveaux produits. A l’échelle mondiale, selon une étude récente, c’est même plus de 70 % du plastique récupéré qui est ainsi expédié directement en Chine !

Un ouvrier chinois dans une usine de recyclage des plastiques à Dong Xiao Kou en 2015 (photo © Fred Dufour / AFP)

Sauf que les Chinois commencent à en avoir assez de jouer ce rôle de poubelle du Monde, surtout lorsque la qualité du tri réalisé en Europe, au Japon ou aux États-Unis laisse fortement à désirer. Maintenant que le marché intérieur chinois est suffisamment développé pour produire ses propres déchets en grande masse, les autorités chinoises ont donc décidé de durcir le ton. Dès 2013, la campagne baptisée Barrière verte avait conduit les douanes chinoise à se montrer nettement plus tatillonnes et à contrôler plus soigneusement la qualité des balles de déchets importés à grande échelle.

En juillet 2017, la Chine a ainsi annoncé son intention d’interdire, à compter de janvier 2018, l’importation de 24 types de déchets, principalement des plastiques, papiers et cartons, alliages métalliques ou textiles. Et le 11 janvier effectivement, les autorités chinoises ont publié les nouveaux standards à respecter pour l’importation de déchets. Pour les plastiques, seuls les rebuts issus de la fabrication sont désormais considérés comme acceptables. Du coup, tous les plastiques déjà utilisés et issus des filières de tri ne sont plus les bienvenus…

Destruction par les douanes de déchets illégalement importés dans une zone portuaire de Shenzhen (Chine), en novembre 2016 (photo © AFP / source Le Point)

Une véritable catastrophe pour les Européens et les Américains qui en 2016 avaient expédié en Chine pas moins de 7,3 millions de tonnes de plastique plus ou moins bien triés. C’est toute la filière du recyclage qui se trouve ainsi menacée par cette nouvelle campagne chinoise baptisée Ciel bleu… Dans l’Oregon et dans certaines villes de Floride, les entreprises de collecte et de tri des déchets n’ont ainsi eu d’autre choix que de mettre en décharge la totalité de leur stock de plastique récupéré, voire d’annuler purement et simplement la pratique du tri sélectif, ce qui n’est sans doute pas le meilleur moyen pour convaincre les citoyens de faire un effort pour la planète…

Balle de déchets plastiques triés et compactés en vue de leur recyclage (Centre d’Ivry-sur-Seine / source : écologie sur le web)

En France aussi, on a du souci à se faire car la quantité de déchets plastiques collectés sur le territoire augmente d’année en année, d’environ 2 à 3 %. En 2016, ce sont ainsi 3,4 millions de tonnes de déchets plastiques qui ont été collectées par les centres de tri. Un tiers de cette masse énorme est purement et simplement mis en décharge : dommage pour ceux qui ont fait l’effort de la trier… Une bonne partie du reste permet au moins de produire de l’énergie sous forme de chaleur en étant brûlée dans des fours de cimenteries ou dans des incinérateurs équipés de récupérateurs de chaleur qui alimentent des réseaux de chauffage urbain.

Finalement, seuls 22 % de ces plastiques triés servent effectivement à alimenter les filières de recyclage. Ce pourcentage augmente régulièrement mais reste encore ridiculement faible, très inférieur en tout cas à celui de la moyenne européenne qui s’élève à un peu plus de 31 %. Certes, le Premier ministre a annoncé en juillet dernier que l’objectif était désormais de diviser par deux les déchets mis en décharge et de recycler 100 % des plastiques collectés sur tout le territoire d’ici à 2025. Mais cet objectif ambitieux risque fort d’être bien difficile à tenir, surtout maintenant qu’il ne suffit plus d’expédier dans un bateau les volumes collectés en laissant les Chinois s’en débrouiller…

Stock de plastique à recycler chez Paprec Limay (photo © Laurent Rousselle / L’Usine nouvelle)

Ce pourrait naturellement être l’occasion de développer en France des filières de recyclage. Mais dans ce domaine, le chemin à parcourir parait ardu. La France consomme chaque année 4,5 millions de tonnes de plastique, ce qui représente quand même 1,3 % des 348 millions de tonnes qui ont été produites en 2017 sur la planète (dont 30 % en Chine). Des chiffres qui ne cessent d’augmenter, année après année et qui laissent rêveurs quand on les compare aux 3,5 millions de tonnes de déchets plastiques qui finissent chaque année dans nos poubelles françaises…

Les 350 000 tonnes de plastique recyclé qui sont utilisés annuellement par les industries plasturgiques en France, l’une des plus développée d’Europe derrière l’Allemagne, ne représentent donc qu’une petite partie de la matière première utilisée, le reste étant directement issu de produits pétroliers bruts, sachant qu’il faut en gros un peu plus d’un litre de pétrole pour produire un kilo de plastique…

Il est bien question d’envisager imposer l’incorporation d’un taux de plastique recyclé plus élevé dans certains produits et il serait assez aisé d’introduire ce type de pratique via une évolution des normes ou dans les cahiers des charges des commandes publiques, par exemple pour le mobilier urbain. Mais il y a fort à parier, en attendant, qu’une part croissante de nos déchets plastiques ne vienne alimenter nos incinérateurs, et tant pis pour l’environnement…

L. V. 

Coca-Cola se jette à l’eau…

14 avril 2018

Un dessin signé Nagy

Décidément, ces commerciaux sont vraiment trop forts, ou les consommateurs trop crédules ! Voilà que le géant de l’agro-alimentaire, la firme créée à Atlanta en 1885, The Coca-Cola Company, à l’origine de moult scandales de corruption, d’actions musclées de lobbying et d’études pseudo-scientifiques mensongères, voilà que cette société multinationale s’apprête à vouloir vendre aux Français de l’eau en bouteille au prix astronomique de 2,80 € le litre !

Voyant en effet les ventes de ses sodas stagner dans les pays européens où le marché est depuis longtemps saturé, la société cherche à se diversifier. Elle a déjà investi dans le domaine du bio avec les thés et infusions Honest et Fuze Tea. Mais son calcul vise surtout le marché de l’eau en bouteille, particulièrement florissant notamment en France où la consommation par habitant d’eau en bouteille est la deuxième du monde ! En 2015, la vente d’eau embouteillée en France représentait un chiffre d’affaire colossal de 2 milliards d’euros, avec une croissance estimée à 4,9 % pour l’année 2017, tant en volume qu’en valeur.

Un dessin d’Olivero

C’est incontestablement une victoire impressionnante des rois du marketing que d’avoir ainsi réussi à instiller aux Français l’idée que les eaux vendues dans des bouteilles en plastiques sont meilleures que celle qui sort du robinet alors que cette dernière est nettement plus contrôlée et infiniment moins chère.

En tout cas, Coca-Cola a bien repéré qu’il y avait là des bénéfices à engranger et s’apprête donc à venir tailler des croupières aux trois grands groupes qui se partagent actuellement 80 % de ce marché juteux. Nestlé Waters caracole en tête des ventes avec notamment ses marques d’eaux minérales Perrier, Vittel, Hépar ou encore Contrex, suivi de près par Danone, propriétaire entre autres des marques Evian, Badoit ou Volvic. Le troisième larron est le groupe Neptune qui commercialise par exemple Vichy Célestins, Saint-Yorre ou Pierval.

Mais Coca-Cola, troisième producteur mondial d’eau en bouteille, est prêt à en découdre et il met donc un pied sur le marché hexagonal en lançant la commercialisation de son eau en bouteille Smartwater après trois ans d’étude de marché. Lancée en 1996 aux États-Unis, puis en 2014 au Royaume Uni, cette marque, bien que vendue 5 fois plus cher que ses concurrents, s’est rapidement imposée sur le marché américain où elle truste 63 % des ventes, tandis que chez nos voisins anglais elle a déjà conquis 11 % de parts du marché en moins de 4 ans.

Un succès commercial d’autant plus étonnant qu’il s’agit d’une eau captée à la source de Morpeth, une ville du Northumberland, dans le nord de l’Angleterre, mais cette eau naturelle est ensuite distillée par évaporation puis reconstituée en y introduisant des sels minéraux, ceux-là même que le processus de distillation a éliminés. Une véritable aberration en matière de traitement d’eau, qui explique d’ailleurs le coût particulièrement élevé de cette eau totalement artificielle. Mais cela ne semble guère gêner les consommateurs qui retiennent seulement l’argument commercial de la purification à outrance…

Dès le mois d’avril, les consommateurs français qui ne regardent pas à la dépense trouveront donc, pour l’instant uniquement dans les magasins de la chaîne Monoprix, les bouteilles étiquetées Smartwater. De contenance 600 ml, ces bouteilles seront vendues au prix exorbitant de 1,40 € le flacon pour l’eau plate, et jusqu’à 1,75 € pour l’eau gazeuse. Un vrai luxe quand on compare avec l’eau du robinet qui revient en moyenne à moins de 4 € le mètre cube, soit 0,4 centimes le litre…

Dasani, l’eau en bouteille de Coca-Cola qui a fait un flop en Europe

Rien ne dit que le succès commercial sera au rendez-vous, d’autant que Coca-Cola a déjà subi un échec cuisant sur le marché européen. C’était en mars 2004. La firme d’Atlanta venait de dépenser 20 millions d’euros en budget publicitaire pour préparer l’ouverture du marché français à accueillir son eau en bouteille vendue sous la marque Dasani.

Un beau succès commercial aux USA où cette marque introduite en 1999 avait réussi à se placer parmi les eaux les plus vendues, mais un véritable accident industriel au Royaume Uni où la compagnie américaine se trouvait alors confrontée à une levée de bouclier totalement inattendue malgré le matraquage publicitaire qui avait accompagné l’arrivée de Dasani Outre-Manche. Il faut dire que les commerciaux américains ne faisaient pas dans la dentelle, présentant leur « pure eau plate » vendue en petite bouteille bleu clair comme un véritable concentré de pureté, contrairement aux eaux douteuses distribuées au robinet.

Le hic, c’est que l’eau en question, vendue 1,40 € la bouteille de 500 ml, n’était ni plus ni moins que de l’eau du robinet acheminée directement à l’usine Coca-Cola de Sidcup, située dans la banlieue londonienne, par le réseau public géré par Thames Water, une compagnie britannique de distribution d’eau, laquelle facture cette même eau à 0,4 centimes le demi-litre. La compagnie de service public en question ne s’est bien entendu pas privée de faire remarquer que le procédé frisait l’escroquerie…

Coca-Cola a certes fait valoir que l’eau en question subissait une purification supplémentaire par osmose inverse avant ajout de sels minéraux. Mais quand, de surcroît, la firme a été contraint de retirer de la vente 500 000 bouteilles en raison d’un taux de bromates supérieur aux normes britanniques autorisées, elle a alors préféré jeter l’éponge et renoncer à introduire son eau en bouteille Dasani tant en France qu’en Allemagne, se limitant à y commercialiser l’eau minérale issue de la source belge de Chaudfontaine acquise par les Américains en 2003.

A l’époque, la firme Coca-Cola s’était même vu décerner le prix Ig Nobel (prononcez « ignoble » en anglais, un prix satirique attribué chaque année par le magazine scientifique Annals of Improbable Research) de chimie 2004 « pour son usage de la technologie avancée pour convertir l’eau contaminée de la Tamise en Dasani, une eau minérale embouteillée… qu’il a fallu finalement retirer des étalages, pour présence d’un produit cancérigène ». Une distinction dont la firme d’Atlanta se serait sans doute bien passée mais que chacun a déjà oubliée… Vive le marketing !

L.V. 

La Lune comme une déchetterie !

28 mars 2018

L’information n’est pas nouvelle mais elle resurgit périodiquement tant elle fait honte à notre habitude de laisser traîner partout nos déchets, même sur le sol de notre satellite lunaire qui est devenue une véritable déchetterie. Eh oui, la Lune elle-même que le poète venait « voir à la brune / Sur le clocher jauni, / La lune / Comme un point sur un i », la lune donc, toute « pâle et morne », ne serait plus qu’un vaste dépotoir sous son « masque blafard »…

Module lunaire du programme Apollo (source © NASA)

Ouest France en a remis une couche récemment, mais c’est le site internet du magazine américain The Atlantic qui avait levé le lièvre en 2012, révélant que l’on estimait à l’époque à 180 tonnes la masse de déchets accumulés sur la Lune depuis 1959. Le premier de ces débris est d’ailleurs la carcasse du premier engin fabriqué de la main de l’homme qui a réussi à atteindre la Lune, à savoir la sonde soviétique Luna 2 qui s’y est écrasée lamentablement le 14 septembre 1959.

La sonde soviétique Luna 2, première à avoir atteint la Lune, où elle s’est écrasée comme une crêpe…

Il faudra attendre Luna 9 en 1966 pour qu’une première sonde parvienne à se poser en douceur sur le sol lunaire, toutes celles du programme américain Ranger, mis en œuvre entre 1961 et 1965, ayant échoué à atteindre leur but, à l’exception des trois dernières qui s’y sont aussi définitivement scratchées.

180 tonnes de déchets pour un lieu où à ce jour seulement 12 hommes ont mis le pied, à la suite de Neil Amstrong, le capitaine de la mission Apollo 11 qui en a foulé le sol pour la première fois le 20 juillet 1969, c’est quand même beaucoup ! Depuis les 6 missions du programme Apollo qui ont permis à ces rares élus de marcher sur la Lune, la dernière (Apollo 17) s’étant déroulée en décembre 1972, plus personne n’a donc remis les pieds là-haut. Mais cela n’empêche pas les déchets de continuer à s’y accumuler…

Neil Amstrong, décédé récemment à 82 ans, premier homme à marcher sur la Lune en 1969 (source © NASA)

Car les agences spatiales de tous les pays, et elles sont de plus en plus nombreuses maintenant qu’Européens, Japonais, Chinois et Indiens se targuent eux-aussi d’aller voir de plus près ce qui se passe dans l’Espace, ont pris la mauvaise habitude d’utiliser notre satellite comme une vaste décharge. Plutôt que d’organiser le rapatriement sur Terre de tous les engins spatiaux devenus inutiles une fois leur mission accomplie, le plus simple et surtout le plus économique est en effet de les programmer pour qu’ils aillent s’écraser sur le sol de notre satellite naturel où ils viennent grossir la masse de déchets accumulés.

En 2012, la NASA recensait ainsi pas moins de 809 objets abandonnés à la surface de la Lune, les plus volumineux étant les modules lunaires et autres sondes spatiales dont les épaves jonchent désormais la surface de la Lune. Mais les souvenirs abandonnés par les quelques passages de l’homme à l’occasion des missions Apollo sont loin d’être négligeables. Certains ont été laissé en place à bon escient, comme le réflecteur lunaire installé par l’équipage d’Apollo 11, qui renvoie les rayons lasers émis depuis la Terre et permet de calculer à tout moment la distance qui sépare les deux corps célestes, ou encore le télescope doré déposé par la mission Apollo 16 et qui est l’unique télescope à pouvoir observer l’espace à partir d’un autre astre.

Plusieurs de ces objets abandonnés sur la Lune l’ont aussi été en toute connaissance de cause pour une raison symbolique voire sentimentale. C’est le cas notamment d’un micro disque de silicone renfermant les messages de 73 chefs d’état, mais aussi des cendres du géologue de la NASA, Eugene Shoemaker, lequel aura rêvé toute sa vie de se rendre sur la Lune, mais a dû se contenter d’attendre sa mort pour faire le voyage en kit.

La photo de la famille de Charles Duke que l’astronaute n’a pas pu s’empêcher de laisser traîner sur le sol lunaire (source © NASA)

Ces témoignages divers dont certains redoutent qu’ils n’attirent désormais des touristes lunaires venus les recolter comme vestiges historiques, sont de nature très diverse. On y retrouve ainsi, outre 5 drapeaux américains et l’inévitable Bible, une photo de la famille de l’astronaute Charles Duke, dédicacée et abandonnée à l’occasion de la mission Apollo 16 en 1972. On doit y retrouver aussi avec un peu de chance les deux balles de golf que le facétieux Alan Shepard, contre-amiral de l’US Navy, n’a pas pu s’empêcher de lancer avec l’aide d’un club de golf transporté clandestinement…

La plume et le marteau abandonnés après une expérience de physique assez basique (source © NASA)

Même les objets utilisés à des fins scientifiques sont restés sur place. Aucun des membres de l’équipage de la mission Apollo 15 ne s’est ainsi donné la peine de ramasser le marteau et la plume de faucon qu’ils avaient laissés tomber à la surface de la Lune pour vérifier ce que tout lycéen a pourtant pu observer de visu en TP de physique et sans pour autant déployer un tel arsenal de technologie, à savoir que dans le vide deux objets tombent à la même vitesse, quelle que soit leur masse et leur forme.

Mais il faut bien reconnaître que la plupart de ces détritus jetés sans vergogne, parmi lesquels des objectifs photographiques, une caméra, mais aussi 12 paires de bottes, des sacs à dos, de vieux magazines et pas moins de 96 sacs d’excréments, d’urine et de vomi, auraient quand même mérité d’être rapatriés ou au moins détruits pour ne pas polluer prématurément le sol de notre satellite. Manifestement, les astronautes américains n’avaient à l’époque guère plus de savoir-vivre et de préoccupation pour l’environnemnt que le touriste lambda en arrêt pique-nique au bord d’une route nationale un jour de départ en vacances…

C’est d’ailleurs ce que reconnaît sans ambages l’historien en chef de la Nasa, un certain William Barry, interviewé il y a quelques années par le site Live Science : « La préoccupation principale de la Nasa, c’était : les membres de l’équipage peuvent-ils arriver sur la Lune sans encombre ? Peuvent-ils prélever les échantillons dont ils ont besoin ? Et peut-on les ramener sur Terre en un seul morceau ? Les ingénieurs n’ont pas pensé à grand-chose d’autre… ». Voilà qui n’est certes pas le versant le plus glorieux de l’aventure spatiale, mais on veut bien le croire en effet…

L.V. 

États-Unis : une morale très élastique

30 décembre 2017

C’est bien connu, et La Fontaine n’a certainement pas été le premier à s’en rendre compte, « la raison du plus fort est toujours la meilleure »… Dans ce domaine, les États-Unis ne sont jamais les derniers à montrer l’exemple ! Considérant que leur juridiction s’applique en tout point du globe où leurs intérêts pourraient être concernés, ils n’hésitent pas à traîner devant leurs tribunaux tout contrevenant aux lois qu’ils ont eux-mêmes édictées, surtout s’il s’agit d’un client solvable et encore plus si c’est une entreprise profitable dont ils pourraient s’emparer.

On en a encore vu un exemple avec Alstom, fleuron industriel français créé en 1928 et champion de la fabrication des turbines à vapeur qui équipent les bâtiments de la Marine nationale ainsi que les centrales nucléaires. Accusée par les juridictions américaines de corruption internationale à la suite d’une enquête menée par le FBI dans le plus grand secret, de 2010 à 2014, sur des marchés conclus en Indonésie, au Brésil et en Arabie Saoudite, l’entreprise française a été conduite à négocier un accord amiable pour un montant record de 772 millions de dollars. L’un de ses dirigeants a même été incarcéré pendant 14 mois dans une prison de haute sécurité aux USA, histoire de faire monter la pression tandis que General Electric cherchait à prendre le contrôle de la branche énergie qui représente les trois-quarts du chiffre d’affaire d’Alstom.

Bon prince, General Electric s’est engagé publiquement à régler le montant de l’amende sous réserve du rachat effectif de l’entreprise française. C’est finalement chose faite en novembre 2015, pour un montant de 9,7 milliards d’euros et pour le plus grand bénéfice du PDG d’Alstom, Patrice Kron, qui empoche au passage un bonus de 4 millions…

(photo © thefullcourtpress.org)

Et le cas n’est pas isolé puisque le Crédit Agricole, accusé de son côté d’avoir violé les lois américaines sur les embargos économiques imposés à Cuba, à l’Iran, au Soudan et à la Birmanie, a dû également procéder fin 2015 à une transaction avec les autorités judiciaires américaines et s’acquitter d’une amende d’un montant de 787 millions de dollars. En l’espèce, les USA s’appuient sur une loi interne de 1977,
l’International emergency economic powers act, qui autorise le président des États-Unis à limiter les relations commerciales avec certains pays de son choix, sans demander bien entendu l’avis de ses alliés ni des Nations-Unies.

Si le Crédit Agricole a accepté aussi facilement de négocier, c’est parce qu’il avait sous les yeux l’exemple de BNP Paribas, autre géant bancaire français, lui aussi pris dans la nasse des rétorsions américaines pour avoir fait des affaires à Cuba et au Soudan, en toute légalité selon les critères européens et de l’ONU, mais pas aux yeux des Américains qui considèrent que toute transaction effectuée en dollars tombe sous le coup des lois fédérales. La BNP ayant décidé de plaider coupable avait écopé en 2014 d’une amende de près de 9 milliards de dollars, la plus forte sanction jamais infligée à une banque, à titre d’exemple bien entendu.

(source : Les Echos)

Le plus grotesque dans cette affaire est que, depuis, les sanctions économiques contre Cuba et contre le Soudan ont été levées unilatéralement par les États-Unis. Dans les deux cas, c’est à Barak Obama que l’on doit cette évolution, confirmée tout récemment par Donald Trump pour ce qui est du Soudan. Dans ce dernier pays, l’affaire est d’autant plus étonnante que cet embargo avait été décidé en 1997, en représailles à l’aide apportée ouvertement par le gouvernement d’Omar el-Bechir à certains mouvements fondamentalistes islamistes tels qu’Al-Qaida dont le chef, Oussama Ben Laden avait justement séjourné à Khartoum en toute quiétude de 1992 à 1996.

Arrivé au pouvoir en juin 1989 à la faveur d’un coup d’État militaire, le colonel el-Bechir était devenu officiellement chef de l’État en 1995 et avait alors entrepris d’interdire tous les partis politiques et d’instaurer la Charia.

Le président soudanais Omar el-Bechir (photo © DR / Le Point Afrique)

Engagé dans une guerre civile sans merci contre les sécessionnistes du sud Soudan, au Darfour, le colonel el-Bechir est accusé en 2008, par la Cour pénale internationale, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Un mandat d’arrêt international est donc émis à son encontre en mars 2009, sur la base de ces chefs d’accusation. En juillet 2010, un second mandat d’arrêt international lui est signifié, qui englobe cette fois et pour faire bonne mesure des accusations pour génocide contre trois ethnies persécutées du Darfour, les Fours, les Masalit et les Zaghawa.30

Mais près de 20 ans plus tard, force est de constater que cette décision forte de la Cour pénale internationale, la première émise à l’encontre d’un chef d’État en exercice, est restée lettre morte. Omar el-Bechir a été réélu triomphalement à la tête du Soudan le 26 avril 2010 avec plus de 68 % des suffrages exprimés, et de nouveau le 27 avril 2015, avec cette fois 94,5 % des voix : qui dit mieux ? Recherché officiellement par toutes les polices du monde, il s’est rendu depuis en visite officielle en Libye, au Qatar, en Égypte, au Tchad, à Djibouti, au Kenya, en Afrique du Sud et même en Chine en 2011, reçu partout avec les honneurs dû à son rang de chef d’État et sans jamais être le moins du monde inquiété. Le 23 novembre dernier, il était en visite à Sotchi, en Russie, où il a été reçu fort aimablement par Vladimir Poutine qui lui a promis son aide pour renforcer les forces militaires soudanaises.

Omar el-Bechir reçu officiellement par Vladimir Poutine le 23 novembre 2017 à Sotchi (source © Sputnik) Mikhail Klimentyev via Reuters)

A croire finalement que tout le monde se moque ouvertement des jugements de la Cour pénale internationale créée en 1998 par le Statut de Rome, un traité qui, il est vrai, n’a pas été signé par la Chine et jamais ratifié ni par les États-Unis ni par la Russie. En revanche, braver les embargos économiques décidés unilatéralement par les USA au mépris de toute règle internationale peut coûter très cher… Ce qui confirme une fois de plus qu’en matière de géopolitique, et plus encore sans doute dans le domaine économique, la morale est assez élastique et que le Droit n’est jamais qu’une arme parmi d’autres. Comme le disait déjà Blaise Pascal : « la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique ». Une analyse qui s’applique somme toute assez bien aux politiques menées ces dernières années de part et d’autre de l’Atlantique…

L.V.  

Au Texas, Houston sous les eaux

30 août 2017

Le sud du Texas est en train de connaître une des pires inondations de son histoire récente. En cause, l’ouragan Harvey, né à la mi-août d’une onde tropicale en Afrique de l’Ouest, et dont les météorologues ont suivi l’évolution à travers tout l’Océan atlantique jusqu’aux côtes vénézuéliennes.


L’ouragan Harvey a tout balayé sur son passage dans les zones côtières (photo © Gabe Hernandez / AP)

Arrivé sur le golfe du Mexique, l’ouragan s’est brusquement intensifié au-dessus des eaux chaudes et a abordé la côte texane vendredi 25 août, classé en catégorie 4 avant de se transformer en simple tempête tropicale à partir du samedi après-midi. Depuis, du fait de l’absence de vent en altitude, la tempête Harvey fait quasiment du sur-place et se déplace très lentement vers l’Est tout en se rechargeant en permanence avec les eaux chaudes du Golfe du Mexique tout proche.

Carte de situation publiée dans Le Monde (source NOAA, New York Times), montrant les cumuls de précipitation et la trajectoire de la tempête au 30 août 2017

Le résultat est assez effrayant puisque on comptabilise désormais en 5 jours un cumul de précipitations tout à fait inhabituel qui pourrait atteindre localement, d’ici jeudi, 1270 mm, bien davantage que ce qui peut tomber sur Marseille en une année entière ! La ville littorale de Corpus Christi, qui compte 300 000 habitants, a été une des premières dévastées par l’ouragan Harvey avec des vents soufflant en pointe à 215 km/h, et à partir du dimanche 27 août c’est la ville de Houston, quatrième plus grande ville des Etats-Unis avec 2,3 millions d’habitants, qui a été à son tour noyée sous des trombes d’eau continues.

Maisons d’habitation ravagées par l’ouragan Harvey à Rockport (photo © Mark Ralston / AFP)

De nombreux axes routiers ont été inondés parfois sous plusieurs mètres d’eau et on a vu des habitants attraper à main nue des poissons passant devant leur porte tandis que les épaves de voitures partent à la dérive dans une eau boueuse qui envahit peu à peu toute la ville.

Au moins 10 personnes ont déjà trouvé la mort depuis le déclenchement de ces inondations, dont une personne qui est décédée dans l’incendie de sa maison à Rockport tandis qu’une femme s’est noyée à Houston en sortant de sa voiture dans une zone où la vitesse d’écoulement était rapide. L’état de catastrophe naturelle a été déclaré dès vendredi et la population est invitée à rester confinée chez elle pour limiter les risques de noyades dans des rues totalement submergées par les eaux.

A Corpus Christi comme en plusieurs autres endroits, des consignes d’évacuation volontaires ont été données, tandis que 4500 prisonniers du centre de détention de la ville de Rosharon, au sud de Houston, ont dû être évacués en catastrophe. Au moins 230 000 foyers étaient privés d’électricité dès dimanche et la situation ne fait qu’empirer depuis. Quant aux deux aéroports de Houston dont les pistes étaient sous les eaux, ils ont dû fermer l’un après l’autre.

Autoroute submergée à Houston dimanche 27 août 2017 (photo © Richard Carson / Reuters)

Le niveau de la mer s’est élevé de près de 4 m au plus fort de la tempête, alors même que la côte texane accueille près d’un tiers des capacités de raffinerie de pétrole des Etats-Unis et le Golfe du Mexique 20 % de la production américaine. Au moins 112 plateformes ont été évacuées, représentant environ un quart de la production quotidienne de brut et de gaz, et de nombreuses installations à terre ont fermé. Il est encore trop tôt pour évaluer le coût de cette catastrophe d’autant que la tempête se déplace désormais vers la Louisiane voisine, encore sous le traumatisme du cyclone Katrina qui avait provoqué en 2005 la rupture de plusieurs digues, ravageant des quartiers entiers de La Nouvelle Orléans, provoquant plus de 1800 morts et laissant une ardoise estimée à 118 milliards de dollars. A ce jour, les estimations pour la tempête Harvey font état d’un bilan qui pourrait néanmoins s’élever autour de 42 milliards de dollars, ce qui est tout à fait considérable et s’explique largement par l’importance économique du Texas dont le PIB dépasse celui d’un pays comme le Canada.

Le Bayou Buffalo en crue dans la traversée de Houston (photo © Carole Enarn / Reuters)

Le président Donald Trump ne s’y est d’ailleurs pas trompé. Contrairement à son prédécesseur Georges W. Bush qui avait été accusé d’indifférence en ne se rendant que tardivement à la Nouvelle Orléans où il s’était contenté d’un rapide survol en hélicoptère, le Président s’est rendu dès mardi 29 août sur place, accompagné de son épouse dont les talons aiguilles n’étaient pas des plus adaptés pour une telle visite de terrain…

A Houston, le maire a décrété le couvre-feu dès mardi pour tenter de sauvegarder la ville des risques de pillage car beaucoup d’habitants ont fui pour se mettre à l’abri, et le gouverneur du Texas a fini par mobiliser l’ensemble des 12 000 soldats de la Garde nationale texane. Mardi, 10 000 habitants étaient déjà hébergés dans le Centre des conventions de Houston et le flux de réfugiés continuait à enfler. Les autorités les dirigeaient alors vers d’autres villes de l’intérieur, moins exposées, dont Dallas, située à 400 km de là et dont les 3 centres d’accueil ont été rapidement saturés.

Evacuation de sinistrés à Houston (photo © Texas Military Department)

A Houston, une des plus grosses inquiétudes a trait à l’état de deux vastes réservoirs endigués construits dans les années 1930 à l’ouest de la ville, précisément pour la protéger contre les inondations, et qui approchent depuis mardi de leur niveau de saturation. Dès la création de la ville en 1836, à la confluence entre deux rivières, le bayou Buffalo et le bayou du Chêne blanc, il est apparu en effet que le site était particulièrement vulnérable au risque d’inondation. En un siècle, la ville a connu 16 inondations majeures, avec parfois jusqu’à 12 m d’eau dans les points bas de la ville !

Après la crue de 1935, particulièrement dévastatrice et qui avait fait 7 morts, une structure spécifique a été mise en place pour développer la prévention du risque inondation, ce qui n’empêche pas qu’on dénombre 30 crues importantes depuis, dont celle liée au passage de la tempête tropicale Allison, le 5 juin 2001, qui a causé 22 victimes et endommagé 95 000 véhicules et 73 000 habitations dans cette région texane.

Les deux réservoirs Addicks et Barker, dont l’état inquiète au plus haut point les ingénieurs de l’US Army Corps of Engineers en charge de leur exploitation, ont été mis en service en 1938 et font l’objet d’un programme de confortement entamé en 2014 mais dont l’achèvement n’est prévu qu’en 2019. Ces vastes cuvettes, dont la capacité de stockage cumulée atteint 510 millions de m3, soit près de la moitié du barrage de Serre-Ponçon, sont fermées par des digues en terre dont la hauteur maximale atteint respectivement 34 et 37 m. Ils interceptent plusieurs affluents en amont du bassin versant du Bayou Buffalo qui ensuite traverse toute l’agglomération de Houston. Ces cuvettes, aménagées en parcs urbains et espaces verts récréatifs, ne servent à retenir l’eau qu’en cas de crue, afin de protéger les zones urbanisées en aval.

Zones résidentielles inondées par les lâchers d’eau du réservoir Addicks, mardi 29 août 2017 (photo © David J. Phillip)

Mais les deux vastes réservoirs ont atteint leur cote maximale autorisée de remplissage dès le lundi 28 août au matin. Il a donc fallu alors commencé à délester avant que le niveau de l’eau ne monte trop haut et ne menace la stabilité des digues elles-mêmes. C’est en effet le point faible de ce type d’ouvrage qui, en cas de submersion peut se rompre, provoquant alors une onde qui se propage très rapidement en aval, dévastant tout sur son passage. C’est donc pour éviter ce risque que les autorités ont préféré ouvrir les vannes, inondant de ce fait l’ensemble des quartiers situés en contrebas, et venant rappeler à tous qu’une protection contre les inondations est toujours dimensionnée pour un niveau de crue donné : au-delà, il faut bien que l’eau s’écoule et reprenne son chemin naturel, en l’occurrence la vaste plaine alluviale dans laquelle les hommes ont choisi, peut-être un peu imprudemment, de bâtir une ville de 2,3 millions d’habitants !

Vue aérienne du réservoir d’Addicts lors d’une inondation récente (photo © US Army Corps of Engineers)

L’histoire n’est certes pas terminée et l’heure des comptes n’est pas encore arrivée. Après le passage de Katrina à la Nouvelle-Orléans, ce sont environ 1 million d’habitants qui ont dû faire appel aux services sociaux de l’Agence fédérale de gestion des situations d’urgence et on estime déjà que ce nombre pourrait avoisiner les 450 000 après le passage de la tempête Harvey, de nombreux Américains n’étant pas assurés contre ce type de risque naturel. La seule bonne nouvelle, si l’on peut dire, c’est que les assureurs ne sont pas inquiets puisque leur secteur dégage un bénéfice confortable évalué actuellement à 700 milliards de dollars, de quoi largement voir venir…

L.V.