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Des villes menacées par la pénurie d’eau ?

15 février 2018

C’est un article publié en janvier 2018 dans la revue Nature Sustainability par deux chercheurs allemands et un collègue américain qui l’affirme : d’ici 2050, les besoins en eau dans les grandes villes vont augmenter de 80 % alors même que l’accessibilité aux ressources en eau va se réduire du fait du changement climatique, ce qui pourrait se traduire par des situations de pénurie.

Déjà aujourd’hui 3,9 milliards de personnes, soit plus de la moitié de la population mondiale, vivent en ville et cette proportion va encore s’accroître pour atteindre 60 voire 90 % de la population d’ici la fin du siècle. Cette augmentation spectaculaire de la population urbaine, couplée avec une demande accrue en confort domestique liée à l’hygiène et à la santé, va inéluctablement se traduire par une forte augmentation des besoins en eau pour approvisionner ces centres urbains.

L’étude de ces chercheurs, qui vient compléter de nombreuses projections allant déjà dans le même sens, s’est focalisée sur 482 agglomérations parmi les plus grandes du monde (dont Paris), totalisant 736 millions d’habitants. Elle a porté sur la période 1971-2000 puis s’est attachée à établir des prospectives sur la base de scénarios classiques de changement climatique et d’évolutions socio-économiques.

L’analyse montre ainsi que, même en considérant que l’approvisionnement des villes est considéré comme prioritaire par rapport à tous les autres usages et sans tenir compte des impacts éventuels sur l’environnement, 16 % des villes sont déjà sujettes à un déficit des ressources en eau de surface par rapport à leurs besoins, et que cette proportion pourrait monter à 27 % d’ici 2050 en prenant en compte les effets du changement climatique.

Situation des 482 villes étudiées : en blanc, celles qui ne sont pas considérées comme vulnérables, en rouge celles qui le sont même si l’affectation des ressources leur est prioritairement consacrée, en bleu et en vert celles qui ne le deviennent que dans des hypothèses plus sévères de priorisation des usages agricoles ou de l’environnement (source : Nature Sustainability)

Si de surcroît on s’attache à préserver les débits minimums à laisser dans les cours d’eau pour y permettre le maintien d’une vie aquatique, alors ce sont près de la moitié des villes étudiées qui risquent de connaître des difficultés d’approvisionnement en eau de surface à l’avenir. Sans surprise, ces grandes agglomérations les plus vulnérables à ce déficit en eau sont situées dans l’Ouest américain (Los Angeles en étant l’exemple emblématique) et dans le Sud de l’Asie, tout particulièrement en Inde.

Pour pallier cette insuffisance des ressources en eaux superficielles, puisées directement dans les cours d’eau, il faudra sans doute recourir davantage aux eaux souterraines. Mais les projections liées au changement climatique mettent toutes en avant un risque de baisse des niveaux des nappes phréatiques, ce qui se traduira par une raréfaction de ces ressources en eau et un renchérissement de leurs coûts d’exploitation.

Le canal de Marseille (photo © Munoz)

Il faudra donc recourir à des transferts d’eau comme on en connaît déjà dans notre région où une large partie des zones urbanisées des Bouches-du-Rhône et du Var est alimentée par de l’eau issue de la Durance et du Verdon. Mais ceci se fera nécessairement au détriment des besoins de l’agriculture locale et l’étude de ces trois chercheurs met donc en exergue le risque de conflits d’usage et la nécessité d’optimiser les procédés techniques d’irrigation (mais aussi de distribution de l’eau potable) afin de limiter autant que possible les fuites et les gaspillages dans un tel contexte de raréfaction de la ressource.

Bref, rien de bien révolutionnaire dans cette étude qui a pourtant été largement médiatisée, y compris dans des journaux comme Les Echos. Mais il n’est quand même pas inutile de rappeler ce type de constat et de tirer la sonnette d’alarme quant à un risque que l’on a tendance à oublier. D’autant que nombre de villes qui ne figurent pas dans la liste des plus menacées, connaissent déjà de sérieuses difficultés pour approvisionner leur population. C’est le cas notamment de Mexico où les coupures d’eau sont déjà monnaie courante et où l’eau est acheminée sur des distances de plus en plus élevées, avec un taux de déperdition très élevé.

« L’eau ne va pas manquer à Sao Paulo » (source © Ricardo Carlos Gaspar / Tlaxcala)

Et l’on pourrait citer bien d’autres exemples du même type, dont Sao Paulo, au Brésil, qui en 2015 a frôlé la pénurie absolue, sauvée in extremis par l’arrivée providentielles de pluies diluviennes, mais aussi Melbourne, en Australie, où les autorités estiment que, d’ici 10 ans, la ville ne sera plus en mesure de faire face aux besoins en eau de sa population.

Et l’actualité s’est fait l’écho également de la ville du Cap en Afrique du Sud, où l’approvisionnement en eau des habitants devient critique après 3 années consécutives de sécheresse qui ont fait drastiquement diminuer les réserves en eau disponibles. Les réservoirs de la ville, qui compte 4 millions d’habitants, sont actuellement à 25 % seulement de leur capacité et les autorités ont décidé que lorsque ce niveau atteindra 13,5 %, les trois-quarts de la population se verront brutalement privés d’approvisionnement en eau afin de réserver les précieuses ressources aux besoins jugés prioritaires, dont les centres de santé et les écoles.

On ne sait pas très bien quand se produira cette coupure d’eau massive mais les projections actuelles la situent pour le 11 mai, ce qui constitue une échéance assez proche ! Ce jour-là, la population privée d’eau sera invitée à se ravitailler auprès de 200 points d’eau soigneusement gardés par les forces de l’ordre et où il sera délivré un quota de 25 l par jour et par personne : à la guerre comme à la guerre…

Point d’eau préparé en prévision de la pénurie au Cap (photo © Anthony Molyneaux / TimesLIVE)

Depuis des mois, la municipalité multiplie les campagnes de sensibilisation pour inciter chacun à restreindre sa consommation, mais celle-ci ne baisse guère et reste largement supérieure au seuil qui permettrait à la ville de passer ce cap alarmant. Même l’augmentation spectaculaire du prix de l’eau qui est passé le 1er février 2018 de l’équivalent de 0,3 à plus de 2 € le m3, n’a semble-t-il guère eu d’impact, du moins jusqu’à présent…

Du coup, les techniciens s’échinent à accélérer la mise en œuvre des projets permettant d’offrir des ressources alternatives. Une première usine de désalinisation de l’eau de mer devrait ainsi entrer en production d’ici la fin du mois, permettant d’offrir 2 000 m3/jour, une goutte d’eau par rapport aux besoins de la ville qui consomme 457 000 m3/jour. D’autres usines sont en construction mais les chantiers ont pris du retard. On envisage donc désormais d’aller puiser dans plusieurs aquifères dont l’un situé sous la montagne de la Table, au risque que ces ressources s’épuisent très rapidement si les pompages excèdent les capacités de renouvellement par infiltration, faute de pluies !

On n’a probablement pas fini de parler de ces problèmes d’approvisionnement en eau de nos grandes agglomérations urbaines…

 L.V.

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Une cartographie mondiale des rivières et plans d’eau

10 février 2018

En matière scientifique, la coopération européenne présente de belles réussites qui mériteraient d’être davantage diffusées. Le programme européen Copernicus, issu d’une initiative conjointe de l’Agence spatiale européenne et de l’Agence européenne pour l’environnement, et qui permet de développer la surveillance de la Terre par imagerie satellitaire en est un bel exemple. Initié en 1998 sous le nom un peu moins communicant de GMES pour « Global monitoring for environment and security », ce programme est désormais pleinement opérationnel depuis 2014 et le lancement des premiers satellites Sentinel.

L’objectif est simple puisqu’il s’agit d’acquérir et de mettre à disposition, des chercheurs comme des entrepreneurs ou des simples citoyens, des données satellitaires utiles pour permettre une compréhension globale des phénomènes, avec des retombées dans de multiples domaines dont l’agriculture, le changement climatique, la protection civile et l’aide humanitaire en cas de catastrophe, l’environnement, la planification en matière d’aménagement du territoire ou encore le développement des énergies renouvelables.

Parmi les principales thématiques visées par ce programme, la connaissance des phénomènes climatiques et de leur évolution, mais aussi la prévention contre les risques naturels constituent des domaines pour lesquels cette observation globale des phénomènes est tout particulièrement utile. Nous avions d’ailleurs déjà illustré l’intérêt des images ainsi produites et mises à disposition de tout un chacun pour évaluer par exemple l’extension spatiale d’un feu de forêt comme celui qui a menacé Carnoux le 7 septembre dernier.

Mais on pourrait citer aussi le suivi du panache de cendres issu de l’éruption du volcan islandais Eyjafjallajökull en 2010 qui a beaucoup fait parler de lui malgré son nom imprononçable, et a cloué au sol des millions de passagers dans toute l’Europe du fait des perturbations du trafic aérien occasionnées…

Suivi du panache de cendres du volcan Eyjafjallajökull (sources © Service Copernicus de surveillance de l’atmosphère et Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme)

Bien d’autres applications, toutes plus utiles les unes que les autres, pourraient être citées dans ce domaine. Ainsi, une brochure de présentation du programme cite les cartographies de zones inondées rendues possibles par l’interprétation d’images satellite lors des inondations de mai 2014 qui ont provoqué de gros dommages dans les Balkans et tout particulièrement en Serbie et en Bosnie Herzégovine.

Cartographie de l’étendue des zones inondées en mai 2014 dans la région de Lazarevac en Serbie (source © Service Copernicus de gestion des urgences)

Suite au passage de la dépression météorologique Yvette qui s’était traduit par des précipitations très inhabituelles (l’équivalent de trois mois de pluie était tombé en 3 jours !), plus de 2000 glissements de terrain s’étaient produits et les inondations avaient causé des dommages évalués à 3 milliards d’euros, faisant 49 victimes le 20 mai 2014 et nécessitant plusieurs centaines de milliers d’évacuations. Le fait de pouvoir cartographier très rapidement et sur l’ensemble des zones touchées les secteurs urbanisés inondés constitue une aide précieuse pour guider les programmes d’aide d’urgence.

Mais cet outil présente également de multiples intérêts pour aider à la connaissance globale de notre environnement. C’est ainsi qu’a été lancé début 2017 un programme de cartographie interactive des eaux de surface à l’échelle mondiale. Depuis plus de 30 ans que les satellites tournent autour de la Terre et en photographient la surface sous toutes ses coutures, plusieurs millions d’images se sont accumulées, formant une masse de données colossales, issue en particulier des satellites américains Landsat mais destinée à s’enrichir considérablement à l’avenir avec celles issues des satellites Sentinel.

Le programme intitulé « Global water surface explorer » initié par l’Union européenne via sa politique d’open data Copernicus et en collaboration avec Google Earth Engine, vise précisément à exploiter cette masse de données concernant les cours d’eau (rivières, canaux, fleuves) et les plans d’eau (étangs, lacs, retenues de barrages). L’outil qui en résulte et qui est accessible librement permet de compiler l’ensemble de ces données depuis 1984 avec une résolution de 30 m et de suivre ainsi l’évolution de ces milieux aquatiques dans le temps et dans l’espace : une aide fabuleuse pour comprendre l’état des ressources en eau superficielle à la surface du globe !

Images prises par satellite de la Mer d’Aral en 1989 (à gauche) et en 2008 (à droite)

C’est ainsi que l’on apprend que sur les 30 dernières années pas moins de 90 000 km² de plans d’eau, soit l’équivalent de la superficie du Portugal comme l’indique Ouest-France, a purement et simplement disparu de la surface de la Terre. En parallèle, des plans d’eau autrefois permanents ne sont désormais plus que saisonniers, et ceci sur une superficie totale de 72 000 km² soit autant que celle de l’Irlande…

Curieusement, près des trois quarts de cette évolution très préjudiciable des plans d’eau évaporés au fil du temps se concentre dans seulement 5 pays : le Kazakhstan et l’Ouzbékistan (qui se partagent la défunte mer d’Aral) mais aussi l’Iran, l’Afghanistan et l’Irak, des pays déjà largement touchés par l’instabilité politique voire la guerre et qui doivent donc faire face de surcroît à une diminution drastique de leurs ressources en eau facilement accessibles.

Barrage d’Alqueva au Portugal

En Europe en revanche, la situation montre une augmentation des surfaces en eau en raison notamment de construction d’ouvrages hydrauliques qui permettent le stockage de l’eau. Citons notamment la mise en service en 2004 du barrage d’Alqueva au Portugal, qui avec 250 km² de superficie supplante désormais, comme plus grand lac artificiel d’Europe, le lac du Der aménagé en 1974 près de Saint-Dizier, en Haute-Marne, et qui s’étend sur environ 48 km².

Cet outil de cartographie interactive mis ainsi à disposition de chacun et qui sera prochainement étendu au milieu marin, constitue assurément une formidable aide à la décision pour l’analyse des ressources en eau disponibles sur le globe et dont l’existence est vitale pour bien des usages. Reste à espérer que nos responsables politiques sauront s’en emparer et anticiper les évolutions liées au changement climatique et à ses impacts directs sur les milieux aquatiques…

L.V.  

Marseille envisage le recours à la délation massive…

1 février 2018

A Marseille, on savait déjà grâce aux travaux du sociologue Laurent Mucchielli, que les caméras de vidéosurveillance servaient principalement non pas à élucider les délits de voie publique mais à verbaliser les automobilistes mal garés. Il en est d’ailleurs de même à Carnoux, depuis l’an dernier. Et voilà qu’un article très documenté paru dans la Provence du 24 janvier 2018 vient encore noircir le tableau et brouiller les pistes.

Extrait de l’article publié par La Provence, le 24 janvier 2018

Intitulé sobrement « Big Brother : un ami qui vous veut du bien », l’article décortique la politique de surenchère frénétique et de course à la technologie qui s’est emparée des édiles marseillais cherchant à tout prix à rassurer leur électorat par le déploiement à grande échelle de gadgets aussi coûteux qu’inutiles, et envisageant sérieusement d’encourager des pratiques de délation massive qui commencent à faire froid dans le dos…

Caroline Pozmentier, adjointe au maire de Marseille, déléguée à la sécurité publique

On y apprend ainsi que Caroline Pozmentier, l’adjointe au maire de Marseille en charge de la sécurité publique et de la prévention de la délinquance, attend avec impatience les résultats de l’expérimentation de la ville de Nice sur le dispositif Reporty avant d’envisager sa mise en œuvre dans la cité phocéenne. Développé en Israël, où la politique ultra-sécuritaire que mène depuis des années ce pays en guerre civile larvée fait fantasmer tous nos élus locaux de droite, ce système consiste en une application installée sur le smartphone de tout un chacun et qui permet à un citoyen lambda de dénoncer en direct toute incivilité, crime ou délit dont il serait témoin, en se contentant de filmer la scène.

Certains craignent que cela ne vienne encourager le développement d’un climat de délation générale, peu propice à renforcer le tissu social et de nature à déborder la police municipale sous un amas de plaintes futiles et relevant surtout de la jalousie de voisinage. Mais Caroline Pozmentier ne voit pas où est le risque, affirmant sans sourciller : « vous savez, la délation elle existe déjà : le maire reçoit chaque jour des dizaines de lettres anonymes dénonçant tel ou tel… Tout ça, c’est une question de culture que nous devons mettre en place peu à peu ». A croire que l’élue LR regrette le bon temps de la Collaboration où chacun n’hésitait pas à dénoncer allègrement son voisin… D’autant que l’outil qui permet de dénoncer des incivilités existe déjà, via Allo mairie, et que téléphoner au numéro d’urgence nationale (17), lorsqu’on est témoin d’un fait grave, relève déjà de l’obligation citoyenne.

Laurent Mucchielli, cité par La Provence dans son article du 24 janvier 2018

Mais on sent derrière cette stratégie, comme l’analyse Laurent Mucchielli dans le reportage de La Provence, une volonté politique de la municipalité marseillaise de s’approprier la sécurité au détriment des forces de l’ordre nationale. Avec plus de 400 policiers municipaux armés et 600 prévus d’ici 2020, la ville de Marseille bénéficie d’ores et déjà des forces de police municipale les plus importantes de France, talonnée il est vrai par la ville de Nice qui sert d’aiguillon.

Une ville de Nice qui a donc lancé l’expérimentation du dispositif Reporty et où le maire, Christian Estrosi, se dit persuadé que seul un dispositif de vidéosurveillance peut assurer la sécurité de ses concitoyens, lui qui n’hésitait pas à persifler au lendemain de l’attentat contre Charlie Hebdo (et avant celui du 14 juillet 2016 qui avait ensanglanté la Promenade des Anglais) : « Avec 999 caméras et une caméra pour 343 habitants, je suis à peu près convaincu que si Paris avait été équipé du même réseau que le nôtre, les frères Kouachi n’auraient pas passé 3 carrefours sans être netralisés et arrêtés ».

Reporty, une application en test à Nice (source : numerama.com)

La suite des événements lui a clairement prouvé qu’il avait tort mais cela ne l’empêche pas de persévérer et de faire des émules, non seulement à Marseille mais même dans des petites communes comme Sisteron où le maire LR compte installer en 2018 pas moins de 81 caméras pour 8 000 habitants, un des taux les plus élevés de France, ou encore à Châteaurenard où les 15 000 habitants disposent déjà d’une caméra pour 110 habitants.

Centre de supervision urbaine de Marseille (photo © Anne-Christine Poujoulat / AFP.com)

Et Marseille bien entendu ne compte pas être en reste puisque l’objectif est d’y installer 2 000 caméras d’ici 2020, ce qui revient quasiment à doubler le parc déjà déployé depuis 2012, mais qui jusqu’à présent est surtout disposé le long des grands axes routiers (principalement pour surveiller les infractions au code de la route) et dans les noyaux villageois, mais évite soigneusement les cités chaudes où se concentre la délinquance. A raison de coûts d’installation estimés entre 1 500 et 7 000 euros pour chaque caméra, sans compter les frais de fonctionnement liés à la maintenance du matériel et à l’exploitation des images enregistrées, on voit bien que cette politique municipale va coûter cher au contribuable marseillais.

Renaud Muselier, Président du Conseil régional PACA et roi de la surenchère sécuritaire…

Et ce n’est sans doute qu’un début puisque, dans un souci évident de surenchère, chacun y va de sa proposition. C’est ainsi que le Président du Conseil régional, Renaud Muselier, souhaite désormais installer des portiques de reconnaissance faciale devant chaque lycée, tandis que sa vice-présidente rêve de développer « la Big data de la tranquillité publique » pour faire de Marseille une « safe city », en provençal dans le texte. Autrement dit, il s’agit de croiser tous les fichiers de données numériques pour mieux les exploiter, une gageure quand on sait comment fonctionnent les services qui les gèrent, et un véritable cauchemar pour la Commission nationale de l’informatique et des libertés, la CNIL, qui croule sous les demandes et ne sait plus où donner de la tête, elle qui est sensée s’assurer que le fichage des données personnelles respecte certaines règles de base et ne vient pas mettre en péril la vie privée des Français.

Jusqu’où ira-t-on dans une telle course à la technologie destinée avant tout à permettre aux élus locaux de rassurer leurs électeurs en leur montrant qu’ils ne lésinent pas pour assurer leur sécurité ? Après le dispositif des voisins vigilants et les lotissements entièrement cloturés et sous gardiennage électronique, après les caméras de vidéosurveillance et les systèmes de reconnaissance faciale, on envisage désormais sérieusement des drones pour surveiller en permanence tout déplacement suspect et sans doute bientôt des milices armées de citoyens comme on commence à l’organiser avec les groupes de chasseurs dans l’Est de la France. Décidément, on vit une époque formidable qui devrait nous préparer un avenir radieux !

L.V.  

Dominique Tian pris la main dans le sac

27 janvier 2018

Dominique Tian (photo © Kenzo Tribouillard / AFP)

Le premier adjoint au maire de Marseille, Dominique Tian, risque fort de ne jamais succéder à Jean-Claude Gaudin comme premier magistrat de la ville. Député depuis 14 ans dans les beaux quartiers de Marseille, Dominique Tian, qui faisait partie de l’équipe de campagne de François Fillon après avoir soutenu Bruno Le Maire, avait déjà annoncé qu’il démissionnerait de son poste de premier adjoint une fois réélu député pour la quatrième fois, loi sur le non cumul des mandats oblige.

Mais pas de chance pour lui car il a été sèchement battu aux dernières élections législatives, par une parfaite inconnue de 37 ans, Claire Pitollat, ingénieur de son état. Et voilà que le pauvre Dominique Tian vient de se voir condamné en première instance à une lourde peine par le Tribunal correctionnel de Paris pour « blanchiement de fraude fiscale et déclaration mensongère de patrimoine ».

L’affaire, que nous avions déjà évoquée ici, remonte à 2012, alors que le député fraîchement réélu à l’Assemblée nationale remplit sa déclaration de patrimoine en se gardant bien de mentionner qu’il détient plus de 1,5 millions d’euros sur un compte en Suisse ainsi qu’un hôtel 3 étoiles à Bruxelles. De simples peccadilles aux yeux de celui qui se présente d’abord comme un « homme d’affaires », d’obédience ultra-libérale comme le relate Marsactu à l’issue d’une de ses visites chez ses amis de l’association libérale Contribuables associés, dénonçant à cors et à cris « l’oppression fiscale », désireux de faire disparaître le statut de la fonction publique territoriale et auteur en 2011 d’un rapport au vitriol dénonçant la fraude aux cotisations et prestations sociales.

Dessin de Soulcié, publié par Anti-K

Créée en 2013 suite à l’affaire Cahuzac qui avait menti pour dissimuler son compte en Suisse, la Haute Autorité pour la transparence de la vie publique (HATVP) est chargée de contrôler les déclarations de patrimoine et d’intérêts des responsables publics français. Dotée de pouvoirs élargis par rapport à la commission qu’elle remplace, ainsi que l’explique Le Monde, la HATVP peut croiser les déclarations de patrimoine avec les fichiers des services fiscaux, ce qui lui a permis de prendre la main dans le sac plusieurs parlementaires parmi lesquels le sénateur LR de la Haute-Marne Bruno Sido, condamné à six mois de prison avec sursis et 60 000 euros d’amende en avril 2016, pour avoir également omis de signaler l’existence de son compte bancaire en Suisse.

En avril 2015, la Haute autorité a ainsi déclenché une enquête administrative à l’encontre de Dominique Tian. Celui-ci indique pour sa défense que le compte en Suisse lui vient d’un héritage de son père, « un chef d’entreprise marseillais exerçant dans l’univers des soins et des retraites » selon les informations de La Provence et qu’il avait tenté de négocier une régularisation dans le cadre du dispositif de rapatriement des capitaux mis en place en 2013 par le ministre du budget d’alors, Bernard Cazeneuve. Quant à l’hôtel belge, l’élu prétend qu’il ne lui appartient pas en propre mais à une de ses sociétés : la nuance est subtile…

Toujours est-il que le premier adjoint de Marseille a dû comparaître devant la 11e chambre du Tribunal correctionnel de Paris le 1er décembre 2017. Après plus de cinq heures d’audience, le procureur de la République Pierre Jeanjean a alors requis une peine de prison de 12 mois avec sursis à l’encontre du 1er adjoint au maire de Marseille, ainsi qu’une amende de 300 000 euros et une peine d’inégibilité de cinq ans.

Le jugement avait été mis en délibéré et vient d’être rendu ce vendredi 26 janvier 2018, en des termes plutôt sévères pour le prévenu puisque la présidente, Bénédicte de Perthuis, tient à enfoncer le clou en précisant que « les faits commis sont d’une particulière gravité », traduisant « une violation de la loi et de l’égalité devant l’impôt » par « un élu de la République » dont le comportement aurait dû être « exemplaire ». Ces faits, a ajouté la présidente du tribunal, ne peuvent que « nourrir la méfiance des citoyens envers ceux qui les représentent ».

De fait, Dominique Tian a été condamné à douze mois de prison avec sursis, trois ans d’inéligibilité et une amende record de 1,45 million d’euros. Le jugement est sévère et bien entendu le premier adjoint au maire de Marseille a immédiatement hurlé au scandale et au lynchage politique, tout en annonçant qu’il faisait appel du jugement. Une stratégie qui lui permet de gagner du temps puisque l’appel est suspensif, ce qui lui permet de conserver son mandat électif pendant les 8 à 12 mois que vont durer les procédures, quitte à pousser ensuite le bouchon jusque devant la Cour de Cassation, de quoi tenir jusqu’aux prochaines élections municipales…

Pas sûr cependant que cela suffira pour lui permettre de rester dans la course de la succession à Jean-Claude Gaudin. Une course qui semble désormais bien lancée depuis les déclarations fracassantes du Président du Conseil régional, Renaud Muselier, qui tire désormais à l’arme lourde contre le bilan du « mauvais maire » qui a effectué « deux mandats de trop », l’accusant en vrac pour sa « politique de l’immobilisme » et sa « cohabitation politico-mafieuse » avec Jean-Noël Guérini…

Martine Vassal et Jean-Claude Gaudin, le 26 janvier 2018 (photo © Frédéric Speich pour La Provence)

« Je n’ai pas pour habitude de répondre aux insultes, aux injures et aux outrances », a aussitôt Jean-Claude Gaudin selon Le Monde. D’autres l’ont fait à sa place, parmi lesquels la Présidente du Conseil départemental, Martine Vassal, l’autre élue de droite qui brigue également le fauteuil du maire sans le dire et qui s’est donc ostensiblement affichée aux côté de Jean-Claude Gaudin vendredi dernier en lui rappelant mielleusement devant la presse, comme le rapporte La Provence : « Jean-Claude, tu as profondément transformé Marseille depuis vingt-cinq ans (…) Tu peux désormais compter sur ceux que tu as lancés dans le grand bain de la politique ».

Voilà qui a au moins le mérite de la clarté et laisse entrevoir pour les prochaines élections municipales à Marseille une bataille sanglante entre élus de la majorité républicaine… A condition du moins que Martine Vassal ait elle-même réglé ses propres ennuis judiciaires puisqu’elle est toujours en attente d’une décision dans le cadre de l’affaire sur les marchés publics de l’eau qui l’avait conduite en garde à vue en juin 2017.

L.V.  

Trafic de faux médicaments : comment lutter ?

22 janvier 2018

Le trafic de médicaments, un marché très lucratif… (photo © Douglas Sacha / Getty)

Après un documentaire publié en novembre 2017 sur France 5, c’est un récent article du Monde qui met une nouvelle fois l’accent sur la recrudescence des trafics de faux médicaments via un reportage auprès d’une équipe de douaniers basés à l’aéroport de Roissy. En 2016, ce sont pas moins de 41 800 colis de médicaments importés illégalement qui auraient ainsi été saisis par les douaniers de Roissy, soit la bagatelle de 1,5 millions de comprimés, sur un total de 4,2 millions sur toute la France. Et sur les dix premiers mois de l’année 2017, même si les chiffres sont en baisse (les douaniers seraient-ils fatigués?), plus de 22 000 colis avaient déjà été repérés et confisqués, ce qui correspond, là encore, à un nombre assez vertigineux de 800 000 comprimés…

Des médicaments commandés sur internet et expédiés en toute illégalité, en provenance pour l’essentiel de Chine, d’Inde et de Thaïlande. Le produit phare de ces trafics ? Des copies de Viagra et autres substances supposés pallier les troubles de l’érection, mais aussi de nombreux autres médicaments dont des anticancéreux ou des pilules abortives, vendus uniquement sur ordonnance et que certains jugent préférables de commander sur internet.

On trouve même dans le lot le fameux Levothyrox, administré en France à plus de trois millions de personnes souffrant de dysfonctionnements de la thyroïde, et qui a défrayé la chronique cet été lorsque sa formule a été modifiée, nourrissant de très nombreuses critiques de la part de certains des patients traités. Du coup, certains n’ont pas hésité à commander des lots de l’ancienne formule via internet au risque de se voir fourguer des produits sans aucune garantie quant à leur fiabilité et leur non toxicité…

Des prises opérées régulièrement par les services de douane, y compris à Marseille…

Et ne parlons pas de tous ces produits plus ou moins suspects qui arrivent sous des emballages de toute sorte, destinés aux sportifs et culturistes du dimanche pour les aider à augmenter artificiellement leur masse musculaire. Souvent interdits à la vente, ces stéroïdes anabolisant dont on se passe le nom sous le manteau dans toutes les salles de musculation font l’objet d’un trafic mondial très lucratif. C’est ainsi que le 14 juillet 2016, les douaniers sont tombés par hasard sur une camionnette transportant 400 000 comprimés de fioles de produits dopant illicites en provenance de Bulgarie. Et encore, les trafiquants avaient déjà déchargé une bonne partie de leur cargaison à Nice et à Marseille…

A priori, ces médicaments contrefaits ou illicites ne se retrouvent pas dans les officines pharmaceutiques françaises. Ceux qui les consomment le font donc à leurs risques et périls en commandant sur internet des produits qu’ils n’arrivent pas à se faire prescrire par leur médecin traitant. Ils n’ont donc guère de recours en cas d’effets secondaires indésirables, tout comme celui qui préfère acheter, pour entretenir son véhicule, des pièces détachées à la provenance douteuse et dont rien ne garantit la fiabilité. Selon l’Agence nationale de sécurité du médicament, aucune étude n’a d’ailleurs jamais été réalisée en vue d’évaluer l’impact des millions de comprimés falsifiés avalés chaque année par les Français, alors qu’on estime que ce trafic serait à l’origine d’environ 700 000 décès chaque année de par le monde…

Un douanier présente de faux médicaments issus d’une saisie, le 8 décembre 2011 dans un entrepôt en Normandie (photo © Jean-François Monier / AFP)

Et pourtant, de nombreux indices montrent que ce trafic de faux médicaments est en plein essor à l’échelle mondiale. En 2017, après la découverte d’un trafic de Subutex entre la France (où était acheté en pharmacie ce médicament à l’aide d’ordonnances de complaisance) et la Finlande (où il était revendu à prix d’or comme substitut de l’héroïne), une vaste enquête transfrontalière avait été engagée par Europol et les polices de 9 pays européens. En quelques mois, cette opération avait ainsi permis de saisir pas moins de 75 millions de médicaments et substances dopantes pour une valeur marchande estimée à 230 millions d’euros, et d’identifier 277 suspects dont la moitié seulement a pu être arrêtée.

Ce coup de projecteur vient confirmer s’il en était besoin que le trafic de médicaments ne se cantonne plus aux pays en développement où il continue de faire des ravages puisque l’OMS estime que dans ces contrées, un médicament sur dix au moins serait falsifié, les plus contrefaits étant les antipaludéens et les antibiotiques, fortement consommés. Le marché noir de médicaments est ainsi évalué à environ 30 milliards de dollars dans les pays en voie de développement mais à 200 milliards à l’échelle mondiale. Une étude publiée en 2016 par l’Office de l’Union européenne pour la propriété intellectuelle révèle que la contrefaçon de médicaments coûterait plus de 10 milliards d’euros par an au secteur pharmaceutique européen.

Dans nombre de pays africains, les médicaments sont vendus dans les échoppes sans grande garantie de traçabilité…

Si ce trafic a été longtemps cantonné aux seuls pays en développement (en 2005, une enquête avait ainsi révélé que 30 % des médicaments vendus au Kenya étaient contrefaits, pour certains simplement à base de craie), c’est parce que les systèmes de protection sociale sont un garde-fou efficace contre ces pratiques : à quoi bon prendre le risque d’acheter un produit à l’origine et à l’efficacité douteuses si la Sécurité sociale me rembourse un médicament acheté en pharmacie avec toutes les garanties de traçabilité ? Sauf que les dérégulations en cours et le délitement progressif des systèmes de protection sociale poussent de plus en plus de malades à recourir à des circuits d’approvisionnement parallèles, plus risqués mais moins coûteux.

Il n’en faut pas davantage pour que le trafic se développe car il est très lucratif. Un médicament est un produit dont le développement coûte cher en matière grise (95 % de son coût sert à rémunérer les frais de recherche) mais dont l’apparence finale est des plus banales et aisée à falsifier. Selon la Fédération internationale de l’industrie du médicament, un investissement initial de 1000 dollars dans une chaîne de production industrielle de faux médicaments peut rapporter jusqu’à 500 000 dollars : le jackpot pour les trafiquants en tous genre et moyennant un risque pénal finalement limité car traité dans un grand nombre de pays comme une simple infraction à la réglementation sur la propriété intellectuelle, au même titre que les tee shirts de contrefaçon ! Le trafic de médicaments rapporterait ainsi 20 fois plus que celui de la drogue et 10 fois plus que la fabrication de fausse monnaie…

Le développement d’internet, facteur d’expansion du trafic, vue par le dessinateur Deligne pour la Lettre de l’Ordre national des pharmaciens

Le développement d’internet qui permet de commander en ligne de manière anonyme est aussi un facteur important du développement de ces trafics, de même que la grande porosité des frontières et la libre circulation des marchandises rendue possible par la mondialisation. Une étude citée par l’Institut international de recherche anti-contrefaçon des médicaments indique ainsi que le nombre de médicaments contrefaits passant les frontières de l’Europe serait passé de moins de 500 000 à plus de 4 millions entre 2005 et 2007, et le mouvement s’accélère depuis… Cette même source révèle qu’en 2010 un Européen sur 10 (soit de l’ordre de 77 millions de personnes) reconnaissait acheter en dehors des circuits autorisés des médicaments normalement délivrés sur ordonnance.

Comme dans beaucoup d’autres domaines, on voit bien que la dérégulation des échanges économiques mondiaux, l’appât individuel du gain et le démantèlement des dispositifs de protection sociale, toutes conséquences du modèle de développement choisi collectivement depuis plusieurs années, ne peuvent que favoriser ce type de dérives à haut risque non seulement pour la santé publique mais aussi pour la sécurité et la cohésion de notre société. Pas facile pour autant de trouver un juste équilibre entre la structuration d’un marché dominé par quelques empires pharmaceutiques qui profitent souvent de leur position pour de juteux bénéfices et une jungle de trafiquants près à tout pour s’immiscer dans les failles du dispositif. Un beau sujet de société à débattre…

L.V.  

Au Mexique aussi les explorations se poursuivent…

20 janvier 2018

Alors que les spéléologues de l’association Cassis, les rivières mystérieuses, poursuivent leurs explorations pour tenter de remonter les deux rivières souterraines du Bestouan et de Port-Miou, envisageant désormais la réalisation d’un forage pour explorer le puits terminal situé à 3 km de l’exutoire du Bestouan, voilà que leurs collègues mexicains viennent de faire un grand pas en avant dans la connaissance de réseaux souterrains ennoyés dans la région du Yucatan.

Gran Cenote près de Tulum, site touristique très prisé…

Comme en Provence calcaire, ce secteur du Yucatan est un massif karstique dans lequel les circulations d’eau souterraines ont créé des galeries souterraines par dissolution progressive du calcaire sous l’effet de l’acidité des eaux. Lorsque le toit de ces galeries s’effondre, on observe en surface la formation de vastes puits ou avens, connus localement sous le nom de cénotes. Certains de ces effondrements se forment sous la surface d’un plan d’eau (lac, lagune ou même dans la mer), et ne sont alors visibles sur sous la forme de tâches plus foncées, trous bleus ou trous noirs selon leur perception…

Les Mayas, qui occupaient la péninsule du Yucatan avant l’arrivée des Espagnols, connaissaient bien ces puits naturels donnant accès à de vastes réserves d’eau douce (et parfois salée lorsque les réseaux karstiques communiquement avec la mer, comme c’est le cas aussi à Port-Miou). Ils les utilisaient comme source d’approvisionnement en eau potable. Mais, ils les considéraient également comme des bouches d’accès permettant d’entrer en communication avec les dieux de l’infra-monde, d’où l’origine du mot cénote qui dérive d’un ancien vocable maya signifiant « puits sacré ». Ils s’en servaient donc aussi comme lieux de sacrifice et y jetaient des offrandes et autres victimes expiatoires, ce qui, dans notre conception hygiéniste moderne, paraît bien peu approprié…

Salle ornée de concrétions dans le réseau de Sac Actun (source : Feel the planet)

Toujours est-il que ces cénotes et les réseaux de galeries souterraines noyées qui les relient constituent un immense terrain de jeu pour les spéléologues et les archéologues qui les explorent depuis des années. L’un d’entre eux, le plongeur allemand Robert Schmittner, qui réside au Yucatan depuis maintenant 20 ans et dirige le projet intitulé Gran Acuifero Maya (GAM), explore ainsi depuis des années les réseaux sub-aquatiques autour de la cité balnéaire de Tulum. Il vient de faire la une de très nombreux médias en annonçant, le 15 janvier 2018, avoir réalisé la jonction entre deux réseaux désormais reliés entre eux, ce qui en fait la plus vaste grotte noyée du monde avec pas moins de 347 km de galeries connues !

Progression de plongeurs de l’équipe du GAM dans les galeries de Sac Actun (photo © Herbert Mayrl / GAM via Reuters)

Jusque-là, le réseau de Sac Actun, situé au nord de Tulum, était le deuxième plus vaste système subaquatique exploré au monde avec déjà 262 km de galeries, juste derrière un autre réseau de 269 km, situé dans la même région mais plus au sud et dénommé Ox Bel Ha. Quant au second réseau exploré par les équipes du GAM, connu sous le nom de Dos Ojos, il s’agissait d’un vaste labyrinthe de près de 84 km de longueur cumulée, qui se classait à la quatrième place mondiale. La jonction réalisée entre ce dernier système et celui de Sac Actun montre que les deux ne constituent qu’un seul et unique réseau qui prend désormais le nom du plus grand des deux.

Et le mouvement n’est sans doute pas fini car Robert Schmittner compte bien poursuivre ses explorations. Rien que dans le nord-est de l’État de Quintana Roo où se situe le réseau karstique ennoyé de Sac Actun, on a répertorié pas moins de 358 réseaux subquatiques accessibles, représentant à ce jour un linéaire total de 1 400 kilomètres !

Plongeur de l’équipe du GAM à Sac Actun (photo © Herbert Mayrl / GAM via Reuters)

Outre l’intérêt spéléologique et hydrologique d’une telle découverte de la plus grande grotte noyée du monde, cette meilleure connaissance des réseaux souterrains du Yucatan est une aubaine pour les paléontologues, archéologues et autres anthropologues. On retrouve en effet dans ces galeries noyées et au fond des puits qui en donnent accès, de très nombreux vestiges, ossements animaux et humains, mais aussi poteries et objets sacrificiels mayas qui permettent d’en savoir toujours davantage sur l’histoire de la région et les différentes civilisations qui s’y sont succédées.

Crâne de Naia découvert en 2007 (photo © Roberto Chavez ARCE / AFP )

C’est ainsi qu’a été retrouvé en 2007, dans les eaux du gouffre de Hoyo Negro (en français « trou noir »), un aven de 43 m de profondeur qui fait partie du réseau de Sac Actun, le squelette de Naia, une jeune fille de 15 à 16 ans qui vivait dans la région il y a environ 13 000 ans, en plein âge glaciaire, et qui était malencontreusement tombée au fond du gouffre où elle s’était noyée.

A l’époque, avant la fin de la dernière glaciation, le niveau de la mer était plus bas d’environ 120 m et du coup les grottes du Yucatan n’étaient pas ennoyées à leur niveau actuel si bien que l’accès au puits se faisait à pied sec. Outre ses restes, l’aven abritait également des ossements de 26 autres mammifères terrestres dont un tigre à dents de sabre et un gomphothère, sorte d’éléphant préhistorique.

Selon Le Monde, la découverte n’avait été annoncée qu’en mai 2014 par l’Institut mexicain d’anthropologie et d’histoire, à l’issue de nombreuses analyses. De fait, la découverte des restes particulièrement bien conservés de cette jeune fille de 13 000 ans s‘est révélée très enrichissante sur le plan scientifique car les populations amérindiennes indigènes de cette période étaient des groupes nomades peu nombreux et leurs vestiges ne sont donc pas si fréquents. L’analyse génétique de l’ADN mitochondrial de Naia a permis ainsi de confirmer d’une part son origine asiatique et d’autre part son apparentement aux actuels indiens d’Amérique malgré des différences morphologiques qui traduisent simplement les évolutions génétiques subies depuis que ces peuplades, venues de Sibérie par le détroit de Behring, se sont lentement répandues sur l’immense territoire américain. Des conclusions qui corroborent d’ailleurs celles issues de l’analyse d’un autre squelette découvert dans le Montana, plus ou moins contemporain de Naia et également issu d’une souche de population sibérienne.

Une chose est sûre, les grottes ennoyées du Yucatan, tout aussi mystérieuses que celle de Cassis, n’ont pas fini de livrer tous leurs secrets…

L.V.  

Thaïlande : un dictateur en carton pâte…

13 janvier 2018

L’hologramme de Jean-Luc Mélenchon en meeting à Aubervilliers le 5 février 2017 (source : LCI)

Chacun se souvient encore du candidat Jean-Luc Mélenchon qui avait frappé les esprits pendant la dernière campagne présidentielle française en ayant recours à des hologrammes pour dupliquer son effigie et se rendre omniprésent sur la scène médiatique en multipliant les meetings sans même prendre la peine de se déplacer. Un bel exemple de saturation de l’espace médiatique qui lui avait permis de faire le buzz, à défaut de gagner les élections dont il avait été éliminé dès le premier tour, après avoir quand même réuni sur son nom un peu plus de 7 millions de voix.

Manifestement l’idée de multiplier ainsi sa personnalité pour se rendre omniprésent séduit de nombreuses autres personnalités de par le monde. On en a vu encore dernièrement un exemple en Thaïlande où le général Prayuth Chan-ocha, au pouvoir depuis son coup d’État en mai 2014, a fait installer plusieurs maquettes en carton pâte à son effigie grandeur nature dans les jardins du siège du gouvernement avant la journée des enfants pour que ces derniers, invités à visiter l’édifice, puissent se prendre en selfie aux côtés du chef de la junte.

Des enfants en visite posent à côté de l’effigie du général devant le palais du gouvernement à Bangkok le 8 janvier 2018 (source : Reuters)

Il faut dire que le général en question s’était offert un bon coup de publicité planétaire la veille, en présentant à la fin de sa communication de presse, réduite au strict minimum, sa maquette grandeur nature aux journalistes qui auraient été tenté de lui poser des questions dérangeantes. « Si vous voulez prendre une photo, ou poser des questions sur la politique ou les conflits, demandez à ce type. Bye Bye », a-t-il glissé avant de s’éclipser discrètement laissant l’assemblée de journalistes sans voix…

Le général thaïlandais Prayuth Chan-ocha présentant son effigie en carton aux journalistes le 8 janvier 2018 (photo capture Twitter – source : Cnews)

Il faut dire que le général Prayuth Chan-ocha n’est pas un adepte de la transparence en matière de communication politique, ni d’ailleurs un ardent défenseur de la démocratie. Commandant en chef de l’armée royale thaïlandaise depuis le 30 septembre 2010, ce royaliste convaincu fut l’un des principaux artisans de la destitution du Premier ministre Thaksin Shinawatra, renversé déjà par un coup d’état militaire le 21 septembre 2006, alors qu’il se trouvait en déplacement à New York pour l’Assemblée générale des Nations unies.

Yingluck Shinawatra, ici en 2012, ex premier ministre de Thaïlande, renversée par un coup d’État en 2014

En 2011, la propre sœur de l’ex Premier ministre déchu, Yingluck Shinawatra, devient à son tour chef de gouvernement après que son parti, le Front national uni pour la démocratie et contre la dictature, a remporté haut la main les élections, bien que son ancien leader soit alors sous le coup d’un mandat d’arrêt international pour « terrorisme » émis par la Cour criminelle de Bangkok.

Mais en Thaïlande l’instabilité politique est chronique, dans un pays qui a connu pas moins de 20 coups d’État depuis l’instauration en 1932 d’un régime de monarche constitutionnelle dans ce qui s’appelait alors le Royaume de Siam. S’y affrontent depuis des années deux clans irréconciliables. D’un côté les Chemises rouges, représentées surtout par les classes moyennes et populaires, qui réclament davantage de mesures en faveur du pouvoir d’achat et contre la pauvreté, plutôt favorables à une démocratie à l’occidentale et de plus en plus opposés à la monarchie. La famille Shinawatra et son parti, dénommé depuis 2008 le Pheu Thai, sont les leaders de cette tendance qui remporte toutes les élections depuis 2001.

Manifestation de Chemises rouges en mai 2014 (Photo © Reuters)

En face, le camp des Chemises jaunes, constituée d’une élite urbaine, conservatrice, hostile à la démocratie et fervente soutien de la Royauté, représentée depuis octobre 2016 par le nouveau roi Rama X. Ce dernier, fils de l’ancien roi Bhumipol qui avait régné pendant 70 ans sur le pays et était décédé en octobre 2016, a été proclamé roi le 1er décembre 2016 à l’âge de 64 ans. Mais le nouveau roi, qui passe l’essentel de son temps en Allemagne et qui s’est distingué par de nombreuses excentricités au point d’élever au rang de maréchal son fidèle chien Fufu, est tout sauf pressé d’accéder au trône. Il a d’ailleurs laissé quelques mois le pays aux mains d’un régent de 96 ans, lui-même ancien général putchiste, le temps de se préparer, et son couronnement n’est prévu qu’en mars 2018…

Rassemblement de Chemises jaunes en novembre 2008 (Photo © Pornchai Kittiwongsakul / AFP)

C’est bien entendu ce clan des Chemises jaunes que sert avec conviction le général Prayuth Chan-ocha qui n’a pas supporté l’arrivée au pouvoir de la sœur Shinawatra, après avoir éliminé le frère aîné. Le 7 mai 2014, après 7 mois d’affrontement qui avaient fait au moins 28 morts et sous la pression de la junte militaire dirigée par le général, la Cour constitutionnelle de Thaïlande a donc purement et simplement destitué le Premier ministre Yingluck Shinawatra, laquelle a été condamnée en janvier 2015 à cinq ans d’inéligibilité. En cause : son plan de subvention pour les riziculteurs, que les militaires trouvent excessivement coûteux.

Le 20 mai 2014, l’armée a donc instauré la loi martiale et établit la censure sur l’ensemble du territoire national. Deux jours après, le général Prayuth Chan-ocha a pris le pouvoir, histoire de « restaurer l’ordre et lancer les réformes ». Toute critique à l’égard du chef du gouvernement auto-proclamé, de sa politique ou de ses proches est désormais considérée comme un crime de lèse-majesté, donc une atteinte indirecte au roi et est par conséquent punissable de 3 à 15 ans d’emprisonnement. Un procédé redoutablement efficace pour museler toute opposition, bloquer des milliers de sites internet et clouer le bec aux journalistes trop entreprenant…

Affrontements à Bangkok en février 2017 (source CBSnews – Photo © Apichart Weerawog / AP)

A son arrivée au pouvoir en 2014, le général Prayuth Chan-ocha, avait promis des élections dans un délai de 1 an et trois mois. Quatre ans plus tard, les élections se font toujours attendre pour une raison assez simple comme l’analysait à l’époque une spécialiste du pays, Eugénie Mérieau, pour Le Monde : « Sauf à emprisonner les 16 millions d’électeurs du parti de Thaksin, la junte ne peut pas imaginer organiser un scrutin dont le résultat lui soit favorable, dans un avenir proche ou même lointain ».

En attendant, le général à la tête du pays fait régner la terreur auprès des opposants éventuels et des journalistes. Il s’est déjà amusé à caresser l’oreille d’un technicien à l’occasion d’une conférence de presse, de lancer une peau de banane sur un cameraman, de menacer quelqu’un avec son pupitre et même de menacer d’exécuter tous les journalistes qui se hasarderaient à critiquer son gouvernement. Des blagues de potache bien entendu, de la part d’un bout-en-train, dans un pays merveilleux où, selon l’Express, un journaliste de la BBC encourt 5 ans de prison pour avoir eu l’outrecuidance de vouloir mener un travail d’investigation sur des fraudes immobilières réalisées au détriment de retraités européens…

L.V. 

USA : le sapin de Noël détrôné par le cannabis

10 janvier 2018

Voilà une nouvelle qui a fait le buzz juste avant les fêtes de Noël mais dont on ne se lasse pas tant elle est emblématique des circuits de la mondialisation ! Cette année, les producteurs canadiens de sapins de Noël se frottent les mains, eux qui exportent plus de la moitié de leurs sapins vers les États-Unis voisins. Leurs ventes vers les USA ont en effet connu un bond en avant spectaculaire : + 40 % par rapport à 2015 ! Cette année, selon le Journal du Québec, ce sont près de 1,5 million de conifères qui ont ainsi été exportés vers les USA, soit un marché de plus de 35 millions de dollars. Pour le Canada, c’est Noël avant l’heure…

La raison de ce succès commercial inespéré ne réside pas dans un engouement inhabituel des Américains pour une tradition festive ancrée de longue date dans les mœurs locales, mais traduit simplement une pénurie de sapins dans les États américains traditionnellement producteurs. Comme souvent, plusieurs facteurs viennent expliquer cette pénurie.

Plantation de sapin dans l’Oregon (source RFI ; photo © UIG via Getty Images)

La sécheresse qui a sévi dans l’État de Washington mais aussi les incendies qui ont ravagé la Californie à plusieurs reprises cette année ont quelque peu contribué à cette situation. En octobre dernier, celui qui s’était déclaré dans la région de Santa Rosa, détruisant près de 6000 bâtiments et causant la mort de 42 personnes, avait en effet réduit en cendres pas moins de 864 km2 de zones résidentielles et de forêts, dont quelques pépinières.

Mais c’est un autre phénomène, de nature plus prosaïque, qui explique pour l’essentiel cette pénurie de sapins de Noël dans l’Ouest américain. En fait, les producteurs se sont tout simplement tournés vers une activité nettement plus lucrative, à savoir la culture du cannabis. Ainsi, dans l’Oregon, petit État de 4 millions d’habitants qui fut longtemps l’un des grands producteurs de sapins de Noël mais où la production de marijuana est en train de prendre de l’ampleur, la production de sapins ne cesse de chuter : de 6,4 millions de plants en 2013, elle devrait passer sous les 5 millions cette année. Le nombre de producteurs aurait, selon le département de l’agriculture de l’Oregon, diminué de 30 % entre 2010 et 2015.

Plantation de cannabis aux USA (crédit photo © The Lane Report)

Aux États-Unis, ce sont les États de Washington et du Colorado qui ont adopté les premiers, dès novembre 2012, une législation légalisant l’usage récréatif du cannabis. Depuis le 1er janvier 2014, un utilisateur de cannabis du Colorado est ainsi autorisé à cultiver librement pour ses propres besoins. Depuis le mois de juin de la même année, il en est de même dans l’État de Washington où des producteurs de marijuana sont désormais habilités à cultiver à titre commercial. L’Alaska leur a emboîté le pas à partir de novembre 2014. En Oregon, la consommation à usage récréatif est devenue licite en juillet 2015 mais il a fallu attendre début 2016 pour que soient autorisées les premières plantations.

Depuis, le mouvement s’est accéléré. A partir du 1er janvier 2018, la Californie est ainsi devenue le huitième État américain à légaliser le cannabis à usage récréatif alors que son utilisation à but thérapeutique y est déjà licite depuis 1996, comme désormais dans une vingtaine d’autres États américains. La décision y avait été prise par référendum, en novembre 2016 : en même temps que les Américains choisissaient en la personne de Donald Trump leur 45ème président fédéral, les habitants de la Californie, mais aussi leurs voisins du Nevada ainsi que ceux du Maine et du Massachusetts, sur la côte Est des États-Unis, décidaient de rendre légale la consommation de cannabis. La cohérence entre ces deux décisions prises simultanément confirme, s’il en était besoin, que dans une démocratie les avis peuvent être multiples…

Carte de la situation selon les États américains (infographie © Le Figaro)

Toujours est-il que les enjeux économiques d’une telle décision ne sont pas anodins et risquent d’avoir des répercussions au-delà du seul marché des sapins de Noël canadiens… Ainsi, dans le Colorado où la marijuana est en vente légale depuis 2014, on considère que le marché du cannabis a créé 18 000 emplois à temps plein en trois ans, ce qui n’est pas si mal pour un État peuplé de 5 millions d’habitants. L’afflux touristique s’est considérablement accru et surtout les rentrées fiscales ont été telles qu’il a fallu reverser aux contribuables le trop-perçu. En effet, la constitution du Colorado fixe un plafond aux contributions fiscales de chaque citoyen. L’État ayant décidé de taxer à hauteur de 30 % les ventes de cannabis s’est ainsi retrouvé à la tête d’un pactole inattendu de 50 millions de dollars supplémentaires, soit 30 de trop par rapport au plafond autorisé par la constitution, si bien que chaque habitant s’est vu crédité d’un chèque de 7,63 $…

Projection des ventes de cannabis à usage récréatif et thérapeutique d’ici 2021 (source © Arcview market research)

En 2016, selon une étude du Arcview market research, les Américains auraient ainsi dépensé de l’ordre de 6,7 milliards de dollars pour l’achat de cannabis légal, soit une augmentation de 34 % depuis 2015. Et le mouvement ne fait sans doute que commencer puisque les projections estiment que ce marché devrait atteindre de l’ordre de 22 milliards d’ici 2021, la plus forte croissance étant liée à l’usage récréatif du cannabis, dont le marché pourrait passer de 1,9 milliards en 2016 à près de 15 milliards d’ici 2021.

Le principal bénéficiaire de cette croissance juteuse en sera probablement la Californie qui devrait s’adjuger une part importante de ce marché en pleine expansion. Les producteurs de cannabis y seront taxés à hauteur de 15 % et les ventes à hauteur de 10 %, auxquels s’ajouteront des taxes communales variant entre 2 et 10 %, soit de belles rentrées fiscales supplémentaires en perspectives. De quoi peut-être donner des idées à notre gouvernement dans sa volonté de réduire le déficit de l’État sans forcément trop rogner sur les dépenses publiques ?

L.V.  

Aix-Marseille : du rififi à la métropole

3 janvier 2018

Deux ans tout juste après sa création au 1er janvier 2016, et à l’occasion de son dernier conseil métropolitain qui s’est tenu le jeudi 14 décembre au palais du Pharo, la métropole Aix-Marseille-Provence vient d’adopter son budget primitif pour l’exercice 2018, sur la base de son rapport d’orientations budgétaires. Un numéro de haute voltige et qui a bien failli tourner à l’empoignade générale. Il a fallu pas moins de 2 heures de franches discussions agrémentées de passes d’armes peu amènes pour que le projet de budget concocté par l’adjoint au budget, Jean Montagnac, par ailleurs maire de Carry-le-Rouet, et son acolyte aux finances, l’adjoint marseillais Roland Blum, finisse par être adopté, mais avec 36 abstentions et 33 votes contre, ce qui n’est pas si fréquent dans ce genre d’assemblée.

Conseil métropolitain AMP du 14 décembre 2017 pour le vote du budget (photo © Nicolas Vallauri / La Provence)

D’autant que les votes ne reflètent aucune logique politique. Certains élus socialiste dont Eugène Caselli ont voté pour, de même que des conseillers ex-Front national, tandis que les élus aixois pourtant tous LR ont voté contre. Maryse Joissains, à son habitude, était totalement déchaînée, pleurnichant une fois de plus « puisque nous sommes maltraités et mal-aimés, laissez-nous quitter cette métropole » ! Son premier adjoint, Gérard Bramoullé, a fait également dans la surenchère, affirmant avec grandiloquence : « C’est un budget mortifère économiquement, injuste territorialement et fragile légalement. Sur notre territoire, nos investissements vont s’effondrer ».

Face à tant de mauvaise foi, l’ex-sénateur Jean-Claude Gaudin s’en étranglait, tonnant en aparté, selon La Provence : « Ceux qui ont voté contre le budget sont de farouches opposants à la Métropole alors qu’ils en sont les plus grands bénéficiaires ». Il aurait même été encore plus cash dans ses échanges avec Gérard Bramoullé qui a vertement critiqué le budget et voté contre, allant jusqu’à lui dire selon Marsactu : « Vous critiquez mais vous prenez le pognon ». Du coup, les représailles n’ont pas tardé puisque dès le 24 décembre La Provence annonçait que le Président de la Métropole avait retiré à l’adjoint de Maryse Joissains sa délégation métropolitaine au territoire numérique et à l’innovation technologique. A Marseille, on a le sang chaud et la vengeance ne se fait pas attendre…

Maryse Joissains et son adjoint Gérard Bramoullé (photo © La Marseillaise)

Il faut dire que Jean-Claude Gaudin avait quelques raisons de se sentir agacé par les jérémiades des riches Aixois qui refusent toute solidarité avec le reste de l’agglomération et ont tout fait en 2016 pour plomber d’avance la future métropole en engageant pendant qu’ils en avaient encore la possibilité de très lourds investissements dont la somptueuse Arena à 70 millions d’euros et la salle des musiques actuelles (pour 20 millions supplémentaires), sachant pertinemment qu’il reviendrait à la Métropole d’assumer ces coups partis.

Pas évident dans ces conditions de dégager des marges de manœuvre pour investir enfin dans les grands équipements structurants qui justifient effectivement d’agir à l’échelle métropolitaine. D’autant que 53 % du budget de fonctionnement de la Métropole est purement et simplement reversé aux communes membres, sous forme d’attributions de compensation, soit un montant énorme de 705 millions d’euros auquel s’ajoutent 90 millions de fonds de concours. C’est deux fois plus que dans les autres métropoles et cela plombe le budget en attendant que la métropole intègre effectivement les compétences correspondantes, ce qui devrait être le cas dès 2018 pour certaines d’entre elles.

Jean-Claude Gaudin, président de la Métropole AMP jusqu’à quand ? (photo © Charles Platiau / Reuters)

Jusqu’à fin 2019 en effet, et contrairement aux autres métropoles françaises, la plupart des compétences normalement dévolues à la métropole, sont en fait déléguées aux anciennes intercommunalités, désormais dénommées Conseils de territoire. Cette situation transitoire résulte en effet des fortes réticences des anciennes intercommunalités à se fondre dans un ensemble métropolitain et, de fait, rend la structure métropolitaine quasi inopérante, chaque Conseil de territoire raisonnant à sa propre échelle et cherchant seulement à se tailler une part du gâteau supérieure à celle du voisin. Ceci explique largement l’attitude des élus aixois, même s’ils ne sont pas les plus mal servis puisque leur dotation globale (fonctionnement + investissement) s’élève pour 2018 à 175 millions d’euros contre 210 millions pour l’ancienne CUM pourtant nettement plus peuplée et 28 millions pour l’ex Pays d’Aubagne.

Du fait de cette priorité donnée par chacun des maires des 92 communes membres aux équipements de proximité, il ne reste pas grand-chose pour mettre en branle les grands chantiers métropolitains et en particulier celui des transports publics. Le budget d’investissement pour 2018 a finalement été arrêté à la somme ridiculement faible de 400 millions d’euros (hors budgets annexes), ce qui représente une baisse de 22 % par rapport à 2017 ! Sur ce montant, seuls 86 millions sont destinés aux transports alors que l’agenda de la mobilité métropolitain avait chiffré les besoins à 3,5 milliards d’euros d’ici 2025 : on est loin du compte !

Bien entendu, Jean-Claude Gaudin soutient que tout le problème vient de l’État qui ne se montre pas assez généreux, lui dont la dotation devrait être amputée de 10,3 millions en 2018 dans le cadre de l’effort demandé aux collectivités pour participer au redressement des comptes de la Nation. Mais on voit bien que ce n’est pas là le nœud du problème, d’autant que la Région a prévu d’injecter pas moins de 120 millions d’euros via le Contrat régional d’équilibre territorial, tandis que le Département (dont la Présidente, Martine Vassal, ambitionne désormais de remplacer dès 2018 Jean-Claude Gaudin à la tête de la Métropole, ainsi que l’a affirmé Marsactu) devrait prendre en charge plus de la moitié des 390 millions d’euros nécessaires aux différents chantiers de contournement routier de Marseille.

Le plan du futur réseau de transports collectifs issu de l’Agenda de la mobilité métropolitaine adopté en décembre 2016 (source : AGAM)

Difficile en tout cas de donner un signal plus négatif pour l’avenir de la Métropole Aix-Marseille-Provence dont les ressources financières ne sont manifestement pas à la hauteur de ses ambitions et dont le montant de la dette devrait atteindre 1,9 milliards d’euros dès 2020. De quoi alimenter les critiques du sénateur FN, Stéphane Ravier, qui ironisait en plein débat budgétaire : « Nous avons déjà sombré dans le ridicule et prochainement dans les abysses des déficits budgétaires »… Heureusement, en juin 2017, l’agence de notation Fitch a attribué à la Métropole la note A+ qui lui permet d’emprunter à bon compte : on respire !

L.V.  

États-Unis : une morale très élastique

30 décembre 2017

C’est bien connu, et La Fontaine n’a certainement pas été le premier à s’en rendre compte, « la raison du plus fort est toujours la meilleure »… Dans ce domaine, les États-Unis ne sont jamais les derniers à montrer l’exemple ! Considérant que leur juridiction s’applique en tout point du globe où leurs intérêts pourraient être concernés, ils n’hésitent pas à traîner devant leurs tribunaux tout contrevenant aux lois qu’ils ont eux-mêmes édictées, surtout s’il s’agit d’un client solvable et encore plus si c’est une entreprise profitable dont ils pourraient s’emparer.

On en a encore vu un exemple avec Alstom, fleuron industriel français créé en 1928 et champion de la fabrication des turbines à vapeur qui équipent les bâtiments de la Marine nationale ainsi que les centrales nucléaires. Accusée par les juridictions américaines de corruption internationale à la suite d’une enquête menée par le FBI dans le plus grand secret, de 2010 à 2014, sur des marchés conclus en Indonésie, au Brésil et en Arabie Saoudite, l’entreprise française a été conduite à négocier un accord amiable pour un montant record de 772 millions de dollars. L’un de ses dirigeants a même été incarcéré pendant 14 mois dans une prison de haute sécurité aux USA, histoire de faire monter la pression tandis que General Electric cherchait à prendre le contrôle de la branche énergie qui représente les trois-quarts du chiffre d’affaire d’Alstom.

Bon prince, General Electric s’est engagé publiquement à régler le montant de l’amende sous réserve du rachat effectif de l’entreprise française. C’est finalement chose faite en novembre 2015, pour un montant de 9,7 milliards d’euros et pour le plus grand bénéfice du PDG d’Alstom, Patrice Kron, qui empoche au passage un bonus de 4 millions…

(photo © thefullcourtpress.org)

Et le cas n’est pas isolé puisque le Crédit Agricole, accusé de son côté d’avoir violé les lois américaines sur les embargos économiques imposés à Cuba, à l’Iran, au Soudan et à la Birmanie, a dû également procéder fin 2015 à une transaction avec les autorités judiciaires américaines et s’acquitter d’une amende d’un montant de 787 millions de dollars. En l’espèce, les USA s’appuient sur une loi interne de 1977,
l’International emergency economic powers act, qui autorise le président des États-Unis à limiter les relations commerciales avec certains pays de son choix, sans demander bien entendu l’avis de ses alliés ni des Nations-Unies.

Si le Crédit Agricole a accepté aussi facilement de négocier, c’est parce qu’il avait sous les yeux l’exemple de BNP Paribas, autre géant bancaire français, lui aussi pris dans la nasse des rétorsions américaines pour avoir fait des affaires à Cuba et au Soudan, en toute légalité selon les critères européens et de l’ONU, mais pas aux yeux des Américains qui considèrent que toute transaction effectuée en dollars tombe sous le coup des lois fédérales. La BNP ayant décidé de plaider coupable avait écopé en 2014 d’une amende de près de 9 milliards de dollars, la plus forte sanction jamais infligée à une banque, à titre d’exemple bien entendu.

(source : Les Echos)

Le plus grotesque dans cette affaire est que, depuis, les sanctions économiques contre Cuba et contre le Soudan ont été levées unilatéralement par les États-Unis. Dans les deux cas, c’est à Barak Obama que l’on doit cette évolution, confirmée tout récemment par Donald Trump pour ce qui est du Soudan. Dans ce dernier pays, l’affaire est d’autant plus étonnante que cet embargo avait été décidé en 1997, en représailles à l’aide apportée ouvertement par le gouvernement d’Omar el-Bechir à certains mouvements fondamentalistes islamistes tels qu’Al-Qaida dont le chef, Oussama Ben Laden avait justement séjourné à Khartoum en toute quiétude de 1992 à 1996.

Arrivé au pouvoir en juin 1989 à la faveur d’un coup d’État militaire, le colonel el-Bechir était devenu officiellement chef de l’État en 1995 et avait alors entrepris d’interdire tous les partis politiques et d’instaurer la Charia.

Le président soudanais Omar el-Bechir (photo © DR / Le Point Afrique)

Engagé dans une guerre civile sans merci contre les sécessionnistes du sud Soudan, au Darfour, le colonel el-Bechir est accusé en 2008, par la Cour pénale internationale, de crimes de guerre et de crimes contre l’humanité. Un mandat d’arrêt international est donc émis à son encontre en mars 2009, sur la base de ces chefs d’accusation. En juillet 2010, un second mandat d’arrêt international lui est signifié, qui englobe cette fois et pour faire bonne mesure des accusations pour génocide contre trois ethnies persécutées du Darfour, les Fours, les Masalit et les Zaghawa.30

Mais près de 20 ans plus tard, force est de constater que cette décision forte de la Cour pénale internationale, la première émise à l’encontre d’un chef d’État en exercice, est restée lettre morte. Omar el-Bechir a été réélu triomphalement à la tête du Soudan le 26 avril 2010 avec plus de 68 % des suffrages exprimés, et de nouveau le 27 avril 2015, avec cette fois 94,5 % des voix : qui dit mieux ? Recherché officiellement par toutes les polices du monde, il s’est rendu depuis en visite officielle en Libye, au Qatar, en Égypte, au Tchad, à Djibouti, au Kenya, en Afrique du Sud et même en Chine en 2011, reçu partout avec les honneurs dû à son rang de chef d’État et sans jamais être le moins du monde inquiété. Le 23 novembre dernier, il était en visite à Sotchi, en Russie, où il a été reçu fort aimablement par Vladimir Poutine qui lui a promis son aide pour renforcer les forces militaires soudanaises.

Omar el-Bechir reçu officiellement par Vladimir Poutine le 23 novembre 2017 à Sotchi (source © Sputnik) Mikhail Klimentyev via Reuters)

A croire finalement que tout le monde se moque ouvertement des jugements de la Cour pénale internationale créée en 1998 par le Statut de Rome, un traité qui, il est vrai, n’a pas été signé par la Chine et jamais ratifié ni par les États-Unis ni par la Russie. En revanche, braver les embargos économiques décidés unilatéralement par les USA au mépris de toute règle internationale peut coûter très cher… Ce qui confirme une fois de plus qu’en matière de géopolitique, et plus encore sans doute dans le domaine économique, la morale est assez élastique et que le Droit n’est jamais qu’une arme parmi d’autres. Comme le disait déjà Blaise Pascal : « la justice sans la force est impuissante, la force sans la justice est tyrannique ». Une analyse qui s’applique somme toute assez bien aux politiques menées ces dernières années de part et d’autre de l’Atlantique…

L.V.  

Les inondations irriguent aussi la photographie

9 décembre 2017

Certains sujets semblent davantage que d’autres inspirer les artistes, à moins qu’il ne s’agisse d’effets de mode. Les peintres d’antan se délectaient de natures mortes et de batailles navales. Les photographes d’aujourd’hui s’inspirent beaucoup des inondations, certes devenues de plus en plus spectaculaires à force de construire toujours davantage en zone inondable…

Nous avions déjà cité ici le travail remarquable de Jérôme Knez qui avait eu l’idée de juxtaposer à des photos d’archives de la grande crue parisienne de janvier 1910 d’autres clichés pris exactement au même endroit pendant l’inondation de juin 2016. Il faut croire que ce dernier événement a frappé les imaginations. Bien que modeste par son impact sur Paris, il avait quand même occasionné pour environ 1,4 milliards d’euros de dommages selon les assureurs si on totalise l’ensemble des dégâts observés durant toute la durée de cet événement météorologique, plutôt rare pour la saison et qui s’était traduit sur certains cours d’eau dont le Loing par une crue au moins centennale. Un tel montant en fait d’ailleurs l’inondation la plus coûteuse depuis 35 ans qu’existe le dispositif d’indemnisation des catastrophes naturelles en France !

Le Grand Palais et le pont Alexandre III (photo © Benoît Lapray)

En tout cas, cet événement a inspiré d’autres artistes dont Benoit Lapray qui s’était déjà fait connaître notamment pour ces photos de superhéros « en quête d’absolu ». La série d’images intitulées « when te night falls » et qui est notamment consultable dans le magazine The Photo Academy, est constituée également de doublons de clichés, pris exactement au même endroit et selon un cadrage rigoureusement identique.

Les immeubles du quai André Citroën dans le 15e arrondissement (photo © Benoît Lapray)

Mais pour chacun des sites, les deux images sont le jour et la nuit. Tous les clichés nocturnes ont été pris de nuit, au plus fort de la crue de juin 2016. Quant à leurs équivalents diurnes, ils ont été pris sous un soleil radieux, un an plus tard, alors que la crue de 2016 n’était plus qu’un lointain souvenir.

Quai de la Rapée (photo © Benoît Lapray)

Du coup, le contraste est saisissant entre les clichés pris à la lueur des réverbères en juin 2016 alors que l’eau noire de la Seine submergeait les voies sur berges et venait lécher le tablier de certains ponts, et ceux pris en plein jour un an plus tard et pour lesquels on a bien du mal à imaginer que les promenades verdoyantes et les jardins publics en bordure de Seine puissent être recouverts par 1 m d’eau voire bien davantage.

Au pied du pont Alexandre III (photo © Benoît Lapray)

Une série de clichés en tout cas très pédagogique et qui incite les Parisiens à conserver en tête cette idée que le coeur de la capitale et notamment certains quartiers en bord de Seine sont particulièrement vulnérables en cas de crue majeur du fleuve qui les traverse.

Et ce photographe n’est pas le seul à mettre ainsi en scène l’impact des inondations sur notre quotidien. Citons aussi son collègue sud-africain Gideon Mendel dont les clichés ont fait le tour du monde et ont été repris par de très nombreux médias. Depuis 2007, cet artiste a sillonné le monde, de la Caroline du Sud au Pakistan, en passant par le Brésil, l’Allemagne ou le Nigéria, pour témoigner visuellement de la manière dont les habitants sont impactés dans leur intimité par des inondations.

Un cliché de la série Portraits submergés (photo © Gideon Mendel)

Il en a tiré quatre séries rassemblées sous le titre accrocheur « Un monde qui se noie » et qui ont été notamment exposées aux Rencontres d’Arles en septembre dernier. La première de ces séries, « Portraits submergés », peut-être la plus spectaculaire, met en scène de simples habitants, souvent des couples, qui posent sur le pas de leur porte ou dans leur salon envahi d’eau boueuse dans laquelle ils disparaissent parfois jusqu’à mi-corps voire jusqu’aux épaules.

Dans une maison inondée du Yorkshire (Royaume-Uni) en 2007 (photo © Gideon Mendel, extraite de la série Portaits submergés)

On lit dans le regard de ces victimes des intempéries un certain fatalisme, mais aussi beaucoup de désarroi et de désespoir devant la perte de leur propre habitat devenu totalement inutilisable du fait de l’eau boueuse qui s’est engouffrée partout. On repense au slogan choc qu’avait mis en avant l’établissement public Loire pour rappeler aux populations riveraines que le risque inondation est toujours présent même si les populations l’ont largement oublié depuis les fortes crues qui s’étaient succédé en 1846, 1856, 1866 et 1907 notamment : « parce que la Loire est mieux dans son lit que dans le vôtre… ».

Maison inondée au Royaume-Uni (photo © Gideon Mendel, extraite de la série Lignes de crue)

Sauf que pour ces victimes d’inondation, l’eau s’est bel et bien répandue dans leur salon et leur chambre à coucher, tranformant à jamais ce qui était leur cadre de vie quotidien en un milieu hostile dans lequel leurs effets personnels sont en train de pourrir lentement. La série de clichés intitulée « Ligne d’eau » insiste justement sur les marques laissées par l’eau dans un décor vide de ses habitants mais tout aussi poignant de désolation.

Photo délavée récupérée dans une maison au Bengladesh (photo © Gideon Mendel, extraite de la série Trace d’eau)

Quant à la série dénommée « Traces d’eau », le photographe Gideon Mendel montre des agrandissements des photos personnelles définitivement altérées par le séjour prolongé dans l’eau boueuse et que leurs propriétaires ont soigneusement repêchées pour tenter de conserver un peu des souvenirs de leur vie, gâchée à tout jamais par la catastrophe qui les a touchés. On y voit des visages à moitié effacés, révélateurs de la fragilité de tout ce qui fait notre vie quotidienne face à un risque naturel.

Un beau travail esthétique et pédagogique qui mérite d’être salué en espérant qu’il pourra aider certains à prendre conscience qu’il vaut mieux se préparer à toute éventualité quand on vit en zone inondable : le fait d’avoir conscience du risque permet en effet de réduire fortement sa propre vulnérabilité. Une crue n’est jamais qu’un événement naturel récurrent et il dépend largement de notre comportement et de notre niveau d’adaptation qu’il ne se transforme pas en un drame personnel. Une chose est sûre : faire l’autruche en se persuadant que cela n’arrive qu’aux autres n’est certainement pas la meilleure façon de s’y préparer…

L.V.  

Payer l’impôt ? Quelle drôle d’idée !

7 décembre 2017

Qui a eu cette idée folle un jour d’inventer l’impôt ? A priori, ce sacré Charlemagne n’y est pour rien et d’ailleurs, à vrai dire, on ne sait pas très bien… Mais il semblerait que la notion d’impôt, ce tribut que l’on paye à l’État pour alimenter le budget de la Nation et permettre le fonctionnement des services publics, soit une notion ancienne, instauré sous une forme ou sous une autre depuis que l’Homme vit en société. Dès l’instant où la vie en communauté fait émerger des castes spécialisées, de guerriers destinés à défendre le clan contre les razzias ennemies, ou de religieux permettant d’intercéder avec les Dieux, il faut bien subvenir à leurs besoins et l’instauration de l’impôt devient nécessaire.

Dans l’Égypte antique, les paysans étaient déjà lourdement taxés par l’impôt et dans la France du Moyen-Age, la situation de ces derniers n’est guère meilleure. A la corvée, un impôt en nature qui consiste à donner du temps de travail en échange de la protection du seigneur local, succède, surtout à partir du XIe siècle, la taille qui se paye en espèce et à laquelle s’ajoute bientôt la dîme, un autre impôt en nature payé à l’Église ou au seigneur, puis la gabelle, un impôt indirect payé sur certaines denrées de première nécessité comme les draps, le vin ou sel, sans compter bien sûr les droits d’octroi de péage ou de douane…

Le Paiement de la dîme (tableau de Pierre Bruegel le Jeune / musée des Beaux-Arts de Bruges)

Face à cette pression fiscale croissante, les gueux se révoltent, comme l’a rappelé un certain professeur Raymond Butcher, enseignant à la Harvard Business School, dans une conférence intitulée « Les révoltes fiscales, toujours ? », présentée devant le Département d’Histoire de l’Université de Cergy-Pontoise et dont Médiapart s’est fait l’écho.

Le sujet ne manque pas d’intérêt car il montre à quel point le rapport à l’impôt a évolué dans la société française depuis l’Ancien Régime. Une des premières révoltes fiscales que notre pays ait connues et que fait revivre cet érudit est celle des Cabochiens en 1413. A l’époque, le Roi Charles VI qui venait de convoquer les États Généraux pour obtenir de lever de nouveaux impôts permettant de faire face au train de vie dispendieux de la cour, se heurte à une révolte populaire, menée par un certain Simon Caboche, à la tête de la toute puissante corporation des bouchers. Prélude à la Révolution de 1789, les insurgés s’emparent de la Bastille, comme avant eux, en 1382, l’avait déjà fait le Peuple de Paris à l’occasion de la révolte des Maillotins, déjà en rébellion contre un taux d’imposition jugé exorbitant.

La révolte des Nu-pieds (gravure éditée à Rouen)

Et ceci n’est que l’un des épisodes d’une longue série de révoltes populaires contre le poids jugé exorbitant des impôts. En 1637, sous le règne de Louis XIII, ce sont les Croquants du Périgord qui se soulèvent : une véritable jacquerie paysanne contre laquelle il faudra mobiliser plus de 3000 soldats pour en venir à bout. Et deux ans plus tard, ce sont les Nu-pieds de Normandie, ces ancêtres des Sans-dents, qui se révoltent à leur tour contre l’instauration de la gabelle sur le sel. Là encore, la répression est sanglante et sans pitié.

Il y aura bien d’autres révoltes populaires par la suite, contre une fiscalité jugée excessive. On pourrait même entrevoir une lointaine filiation entre ces soulèvements plus ou moins spontanés et le mouvement des Bonnets Rouges qu’a connu récemment la Bretagne pour protester, avec succès, contre l’instauration de l’écotaxe pour les poids lourds.

Manifestation violente des Bonnets Rouges devant le portique écotaxe de la RN12 (photo © Eric Rannou / Le Télégramme de Brest)

Mais la thèse que développe le professeur Butcher est quelque peu différente. Selon lui, le peuple s’est désormais résigné à payer l’impôt et n’en est plus à rassembler fourches et gourdins pour aller affronter les forces de l’ordre afin de protester contre la pression fiscale. En revanche, et toujours selon lui, « les réticents, les contestataires et les pourfendeurs de l’impôt sont aujourd’hui les actionnaires, les milliardaires, les banques, le CAC 40, les fonds d’investissement et leur partie la plus mystérieuse, les hedge funds, en français les fonds spéculatifs ».

Les Pigeons, un mouvement de défense des entrepreneurs français qui maîtrise bien sa communication… (source : Le Monde)

Certes, comme le souligne le conférencier, ces privilégiés ne se rebellent pas ouvertement contre la pression fiscale, encore que les exemples soient nombreux de mouvements de protestations de la sorte : qu’on se rappelle les fameux Pigeons, ces patrons qui avaient réussi à faire reculer le gouvernement Ayrault dans sa tentative de rééquilibrer la taxation des revenus du capital, ou encore le Rassemblement des contribuables français du poujadiste boursicoteur Nicolas Miguet dont les affiches fleurissent régulièrement dans nos rues pour hurler à la spoliation d’État.

Mais selon R. Butcher, la pratique de ceux qui refusent l’impôt est devenue plus insidieuse : plutôt que de protester contre la taxation, le plus efficace, pour ces hommes d’affaires, généralement proches du pouvoir, est plutôt d’user de leur influence et de leurs réseaux pour faire en sorte d’échapper à la pression fiscale en toute légalité.

Dessin de Deligne publié dans La Croix

Il cite pour exemple, en appui à sa démonstration, le dossier LuxLeaks, ce scandale financier dénoncé en novembre 2014 à la suite des investigations du Consortium international des journalistes d’investigation du Center for Public Integrity : des milliards d’euros de recettes fiscales évaporées grâce à des accords fiscaux conclus de gré à gré entre le gouvernement du Grand-Duché du Luxembourg et plus de 300 multinationales, parmi lesquelles Apple, Amazon, Ikéa, Pepsi, mais aussi BNP Paribas, Crédit Agricole, Axa, et bien d’autres encore.

Jean-Claude Juncker, premier ministre du Luxembourg de 1995 à 2013 et président de la Commission européenne depuis 2014, se rit de la lutte contre les paradis fiscaux… (photo © Francois Lenoir / Reuters)

Le principe de cette fraude fiscale à grande échelle était des plus simples puisqu’il reposait tout simplement sur des accords secrets passés entre l’État du Luxembourg, dont le premier ministre n’était autre que Jean-Claude Juncker, l’actuel président de la Commission européenne, et des centaines de multinationales afin de faire bénéficier à ces dernières de taux d’imposition dérisoires, parfois inférieurs à 1 %. Libre ensuite à ces entreprises de gérer leur organisation interne de manière à rapatrier au Luxembourg l’essentiel de leurs recettes européennes, grâce à des jeux d’écritures, et les voilà quasiment exemptes d’imposition grâce au bon docteur Juncker qui a alors beau jeu de pointer du doigt les États en déficit budgétaire pour cause de rentrées fiscales insuffisantes…

Tout le monde peut constater l’ampleur de cette évasion fiscale massive que pratiquent les multinationales, mais aussi la timidité avec laquelle sont pointés du doigts les paradis fiscaux sans qui ne pourrait se faire ce détournement de fonds qui siphonne les rentrées fiscales des États et rend si difficile la mise en œuvre de politique publiques ambitieuses.

Dessin de Bar (source : BarActu)

L’Union européenne vient d’ailleurs tout juste de publier une nouvelle liste noire de 17 pays considérés comme paradis fiscaux parmi lesquels les Émirats Arabes Unis, Bahreïn, la Corée du Sud, Panama ou encore la Tunisie et la Mongolie. Aucun pays européen ne figure sur cette liste bien évidemment, pas même l’île de Jersey et encore moins le Luxembourg, la Suisse ou l’Irlande. L’honneur est donc sauf, même si certaines mauvaises langues ont la désagréable impression qu’on se moque du monde. Même le très libéral commissaire européen à la fiscalité Pierre Moscovici considère que cette liste reste « une réponse insuffisante face à l’ampleur de l’évasion fiscale à l’échelle mondiale ». On ne saurait mieux dire en effet…

L.V.

Échangeur routier ou casse-tête chinois ?

24 novembre 2017

Vue aérienne du centre de la paisible bourgade de Chongqing

Située dans la zone montagneuse du Sichuan, en bordure du Yangzi Jiang, un peu en amont du barrage des Trois-Gorges, la ville chinoise de Chongqing, dont l’agglomération regroupe quelque 12 millions d’habitants, à un ou deux millions près, fait partie de ces zones urbaines en pleine expansion.

En 2010, le gouvernement y a lancé la construction d’une zone économique de 1200 km² qui s’étend entre le fleuve Yangzi Jiang et la rivière Jialing. Les capacités d’accueil de l’aéroport ont été multipliées par cinq et le linéaire des lignes de métro par six. Huit ponts supplémentaires ont été construits pour traverser les deux voies navigables qui drainent de la ville. En Chine, quand on parle d’aménagement du territoire, on ne fait pas les choses à moitié…

Quelques-uns des ponts construits sur le Yangzi Jiang à Chongqing

Et bien entendu, le réseau routier destiné à desservir une telle conurbation tentaculaire, surnommée « ville brouillard » en raison de sa pollution chronique légendaire, s’est considérablement développé. En 2009 a ainsi été entrepris la construction d’un gigantesque échangeur routier situé au croisement d’une multitude de voies qui desservent globalement huit directions, parmi lesquelles l’île de Guangyang, l’aéroport international de Chongqing Jiangbei, le pont du Grand Temple du Bouddha, le pont Chaotianmen, Danzishi, Sigongli et la zone du jardin du thé.

L’échangeur routier de Huangjuewan

Il a fallu pas moins de huit années de travaux pour mener à bien un chantier aussi titanesque et l’ouvrage qui en résulte, finalement mis en service le 29 mai 2017, est pour le moins effrayant ! Cet échangeur, au nom imprononçable de Huangjuewan, qui rassemble au total 15 bretelles différentes, superpose en effet pas moins de cinq voies de circulation dont la plus haute culmine à 37 mètres au dessus du sol. Une vidéo diffusée par l’Express permet de se faire une petite idée de l’ouvrage.

Un véritable entrelacs de routes qui se croisent dans tous les sens comme un plat de spaghettis géants et qui a de quoi faire peur à l’automobiliste le plus aguerri. Un vrai cauchemar en tout cas pour les GPS les plus sophistiqués qui risquent d’avoir bien du mal à se repérer dans cette superposition de voies en tous sens…

Mais pas de panique : il paraît que si on se trompe de sortie il est possible de revenir au point de départ en moins de 10 mn. Voilà qui devrait rassurer les automobilistes de passage pas encore totalement familiarisés avec ce drôle d’échangeur quelque peu intimidant…

L.V.  

Les derniers rebuts de Thulé

18 novembre 2017

Au printemps 1948, à l’issue de ses études à l’Institut de Géographie de l’Université de Paris, le jeune Jean Malaurie, embarque à 26 ans pour participer à la première expédition polaire conduite par Paul-Emile Victor au Groenland. Il renouvellera l’expérience l’année suivante mais se détourne très vite de ce programme d’exploration scientifique qui ne s’intéresse nullement à la vie des habitants du cru, les Inuits.

Jean Malaurie en avril 1951 (photo © Collection personnelle Jean Malaurie)

En juillet 1950, Jean Malaurie repart donc seul au Groenland pour y conduire, pour le compte du CNRS, la première expédition polaire française à visée à la fois géographique et ethnographique. Il ne s’intéresse pas seulement à la géomorphologie des terres arctiques qui sera le sujet de sa thèse, mais aussi et surtout aux hommes qui y vivent. Il établit ainsi des liens d’amitiés avec le groupe de chasseurs de phoques de Thulé avec qui il passe un hiver entier, dressant pour la première fois et sur quatre générations, l’arbre généalogique de la petite communauté isolée dans des conditions extrèmes.

Avec l’Inuit Kutsikitsoq et deux traineaux à chiens, sans radio ni boussole (inexploitable à ces latitudes), ils seront ainsi les deux premiers hommes au monde à atteindre le pôle nord magnétique, le 29 mai 1951.

Le 16 juin 1951, il découvre fortuitement à Thulé, une base militaire américaine construite secrètement pour accueillir des bombardiers nucléaires. Il observe avec consternation, de ses yeux d’ethnologue, le choc culturel auquel sont confrontés les Inuits dont la civilisation relève alors quasiment de l’âge de la pierre, et qui se retrouvent brutalement face à une débauche de moyens matériels déversés par la puissance militaire américaine. Le choc est brutal et Jean Malaurie saisit rapidement les enjeux culturels et politiques de cette rencontre, au point qu’il décide de prendre publiquement position contre l’implantation de cette base.

C’est cette découverte qui sera une des principales motivations de la publication de son livre intitulé Les derniers rois de Thulé, un best seller qui paraît en 1955 aux éditions Plon, et qui inaugure une nouvelle collection, baptisée Terre humaine, que dirigera désormais Jean Malaurie, une collection prestigieuse qui éditera notamment Tristes Tropiques de Claude Lévi-Strauss, Le cheval d’orgueil de Pierre Jakez Hélias, ou encore Pour l’Afrique, j’accuse de René Dumont. Élu en 1957, sur recommandation de Fernand Braudel et de Claude Lévi-Strauss, à la première chaire de géographie polaire de l’histoire de l’Université française, créée pour l’occasion à l’École pratique des hautes études, Jean Malaurie fonde en 1958 le Centre d’études arctiques, et lance, en 1960, Inter-Nord, la grande revue arctique du CNRS.

Cette base militaire américaine de Thulé, dont les premières installations datent de 1941, a subi une importante extension en 1951, avec l’accord des autorités danoises et dans le cadre de l’OTAN, mais sans la moindre consultation des populations autochtones. Pire, en 1953, les 187 Inuits qui vivaient à proximité ont été purement et simplement expulsés et contraints en quelques jours seulement d’abandonner leurs campements et leurs territoires de pêche et de chasse qu’ils occupaient depuis des millénaires, pour s’exiler 150 km plus au nord, à Qaanaaq. Il leur faudra attendre 1999 pour qu’ils reçoivent enfin un dédommagement pour cet exil forcé !

Inuits déménagés à Qaanaaq après la construction de la base de Thulé (photo de presse source Yonder)

Avion de chasse américain à Thulé en 1960 (source © United States Air Force)

C’est que la base américaine de Thulé est devenue hautement stratégique puisqu’elle accueille dans le plus grand secret des bombardiers stratégiques et un personnel militaire pléthorique allant jusqu’à 10 000 personnes. C’est depuis cette base que durant l’hiver 1956-57, en pleine guerre froide, des Boeing B-47 Stratojet effectuèrent des vols de reconnaissance pour aller inspecter les défenses soviétiques. En 1954, l’armée US y procède à l’édification de la Globecom Tower, un mât radio d’une hauteur de 378 mètres qui, lors de sa construction, constituait la troisième plus haute construction humaine sur terre…

Vue aérienne de la base de Thulé

Le 21 janvier 1968, alors que l’activité de la base a connu un certain ralentissement mais abrite encore près de 4 000 agents, un bombardier B-52 Stratofortress s’abîme dans l’océan Arctique, près du Groenland. Ce bombardier transportait quatre bombes nucléaires, dont trois ont été pluvérisées sur la banquise et en mer, la quatrième n’ayant jamais pu été repêchée. De nombreux Inuits, réquisitionnés pour participer aux opérations de nettoyage après la catastrophe, ont développé des maladies du fait des radiations auxquelles ils ont été exposés et ont eu toutes les peines du monde à obtenir des indemnisations après des années de combat juridique.

En 1959, c’est depuis la base de Thulé qu’a été entreprise, toujours dans le plus grand secret, la construction d’une autre base militaire, dénommée Camp Century et située au nord du Groenland, à 240 km de la côte. Il s’agissait officiellement d’une simple base de recherche, constituée de tunnels creusés sous la calotte glaciaire, de laboratoires scientifiques et d’un hôpital alimenté en électricité par un petit réacteur nucléaire acheminé sur place en pièces détachées et mis en service en octobre 1960. C’est d’ailleurs depuis cette base qu’ont été extraites les carottes de glace à partir desquelles le géophysicien danois Willi Dansgaard a réalisé les premières études sur l’évolution du climat depuis 100 000 ans.

Tunnel en construction à Camp Century (source © Frank J. Leskovitz)

Mais Camp Century abritait aussi une base militaire top secret construite dans le cadre du projet Iceworm (« ver de glacier ») et dont l’objectif était d’installer 600 missiles balistiques capable de frapper l’URSS. Pas moins de 21 tunnels ont ainsi été creusés sous la glace et jusqu’à 200 personnes travaillaient sur place en période estivale. Mais en 1964, les mouvements de la banquise se sont révélés tels qu’il a bien fallu se rendre à l’évidence et abandonner le projet. Le réacteur nucléaire a été démantelé et la base est tombée à l’abandon. Faute d’entretien, les tunnels se sont effondrés les uns après les autres et la base a été peu à peu ensevelie. Il a d’ailleurs fallu attendre janvier 1997 pour que le projet soit rendu public, lorsque l’Institut danois de la politique étrangère publia un rapport, à la demande du Parlement danois, concernant l’histoire des armes nucléaires au Groenland. Ce rapport provoqua un véritable scandale, puisqu’il montrait qu’à l’époque le gouvernement danois avait autorisé tacitement le transport d’armes nucléaires au Groenland, en violation avec la déclaration officielle du Premier ministre, Hans Christian Hansen, qui affirmait en 1957 que le Danemark était une zone totalement exempte d’armes nucléaires.

Etat de la base lors d’une inspection en 1969 (source © Frank J. Leskovitz)

Le problème est que, 50 ans après l’abandon du projet, le réchauffement climatique qui touche particulièrement les hautes latitudes terrestres et provoque désormais des feux de brousse jusqu’au Groenland, menace la stabilité de ces vestiges qui à l’époque étaient enfouis sous 30 m de neige et qui s’étendent sur 55 hectares. Si la fonte de la glace se poursuit au rythme actuel, elle ne sera bientôt plus compensée par les chutes de neige, et les vestiges enterrés vont peu à peu être exhumés. Or il reste encore sur place plus de 200 000 l de fuel stocké dans des cuves sans doute percées depuis belle lurette par la rouille, ainsi de 20 000 l de produits chimiques divers et variés, 240 000 l d’eaux usées jamais traitées et 9 200 t de déchets de nature diverses, ainsi que des générateurs et transformateurs contenant des PCB, sans compter l’enceinte de confinement du réacteur nucléaire, toujours radioactive…

Voilà, s’il en était besoin, un exemple supplémentaire des conséquences potentielles de certaines des idées géniales qui ont germé un jour dans l’esprit de nos dirigeants et de nos élites militaires empreintes de la plus grande confiance dans leur toute puissance technologique, mais peu regardantes sur les risques que leurs élucubrations hasardeuses pouvaient faire courir aux générations futures…

L.V.  

11 novembre 1918 : un siècle déjà…

11 novembre 2017

Devant le wagon, après la signature de l’Armistice (source © photo d’archive anonyme)

C’était il y a tout juste un siècle, ou presque : le 11ème jour du 11ème mois de l’année 1918, à 11h du matin : les dernières salves de la Grande guerre débutée 4 ans plus tôt, début août 1914, s’arrêtaient enfin, tandis que, sur tout le territoire national français, se déclenchaient des sonneries de clairons et que les cloches se mettaient à carillonner à tue tête, pour annoncer à chacun la fin de cette immense boucherie qui venait de coûter la vie à 18,6 millions de personnes, dont près de 9 millions de civils (en comptant les pertes liées au génocide arménien).

Cette date symbolique, destinée à marquer la fin des combats entre les troupes françaises et allemandes, résulte d’un choix imposé par l’État-major français puisqu’elle coïncide avec la fête de Saint-Martin, l’ancien légionnaire romain, fondateur du monastère de Ligugé près de Poitiers et devenu malgré lui évèque de Tours. C’est lui en effet que les Francs s’étaient choisis comme saint patron, après que le Mérovingien Clovis, venu se recueillir sur sa tombre, eut remporté en 507 à Vouillé une victoire décisive contre les Wisigoths d’Alaric II.

source © exposition BNF

On frémit en pensant à ces pauvres soldats morts dans les dernières heures de la guerre alors qu’il eut été tout à fait possible de l’abréger de quelques jours sans attendre la date fatidique, mais l’Histoire se nourrit aussi de ces symboles et parfois de ces absurdités… On considère ainsi que pas moins de 11 000 soldats ont été tués au cours du dernier jour de la guerre, dont un Américain abattu 60 secondes avant l’entrée en vigueur de l’armistice, alors qu’il s’échinait à charger un peloton d’Allemands s’apprêtant à fêter la fin des hostilités. Les historiens ont aussi gardé en mémoire l’obstination du général américain William M. Wright qui tenait absolument à reprendre la petite ville de Stenay dans la Meuse, afin d’avoir la certitude de pouvoir s’y établir et profiter de ses installations balnéaires une fois l’armistice signé : 365 soldats de la 89ème division d’infanterie américaine y ont laissé la vie, mais le général a pu prendre son bain en terrain reconquis, ouf !

L’armistice lui-même avait été signé le jour-même, dès poltron minet, à 5h15 du matin, dans le fameux wagon-restaurant réquisitionné auprès de la Compagnie des wagons lits et qui servait de poste de commandement au maréchal Foch, alors commandant en chef des forces alliées sur le front de l’ouest. Mais en réalité, le sort de la guerre était déjà scellé depuis début août 1918.

Arrivée de troupes de renforts à Faverolles (Somme) lors de la seconde bataille de Picardie en août 1918 (source © archives ECPAD)

Depuis la signature du traité de Brest-Litovsk, en mars 1918, actant le retrait de la Russie de la guerre suite à la révolution bolchévique, les Allemands avaient pu replier l’essentiel de leurs troupes sur le front ouest et repasser à l’offensive après des années de guerres de tranchées. Face à ce revirement de situation, beaucoup pensent que la guerre est perdue et de nombreux Parisiens fuient la capitale en mars-avril 1918, pour se mettre à l’abri. Les Allemands franchissent la Marne pour la seconde fois le 15 juillet 1918. Mais des contre-attaques victorieuses rétablissent la situation et le 8 août 1918 a lieu une grande offensive décisive menée par les forces alliées, d’une part en Picardie, par des forces canadiennes soutenues par des soldats australiens, français et britanniques, et d’autre part en Argonne par des forces américaines et françaises.

A partir de cette date, Erich Ludendorff, alors général en chef des armées allemandes, sait que la guerre est perdue et il organise le recul des forces allemandes sur tout le front franco-belge, au prix de lourdes pertes. Dès septembre, État-major allemand fait savoir à l’empereur Guillaume II qu’il n’y a plus d’espoir, mais ce dernier n’est pas prêt à assumer la défaite… Pourtant, les autres fronts orientaux s’effondrent les uns après les autres. Le 29 septembre, un armistice est signé avec la Bulgarie et le 30 octobre avec l’empire ottoman (qui ne survivra pas à cette guerre) suite à la lourde défaite de ses armées face aux Britanniques. Enfin, le 4 novembre, c’est l’empire austro-hongrois, lui aussi voué à disparaître dans les oubliettes de l’Histoire, qui signe à son tour un armistice après la percée des armées italiennes et alliées.

Philipp Scheidemann proclamant la République allemande depuis le Reichstag le 9 novembre 1918 (source © Bundesarchiv)

Face à cette accélération de l’Histoire, le chancelier allemand adresse dès le 4 octobre une demande d’armistice au Président américain Woodrow Wilson, mais ce dernier la rejette, exigeant d’abord l’abdication du Kaiser Guillaume II. Une nouvelle constitution impériale à caractère parlementaire est alors adoptée le 28 octobre tandis que le général Ludendorff démissionne. Dès le lendemain, des mutineries éclatent dans la Marine à Kiel, avant de se propager dans d’autres villes. Des conseils ouvriers se forment à Stuttgart le 4 novembre, puis en Bavière. Le climat insurrectionnel s’étend, entraînant la fuite du roi de Bavière puis de celui de Saxe, mais l’empereur, alors à Spa, en Belgique, ne veut rien entendre.

Le mouvement gagne Berlin le 9 novembre où la troupe fraternise avec les comités ouvriers. Face à la tournure des événements, Guillaume II accepte finalement d’abdiquer ce même jour à 11 h et l’annonce par téléphone à son chancelier et cousin, Maximilien de Bade. C’est le social-démocrate Friedrich Ebert qui accepte alors de devenir chancelier et entame des négociations pour stopper le mouvement révolutionnaire en pleine ébullition, tandis que son collègue Philipp Scheidemann proclame la République allemande depuis une fenêtre du Reichstag, pour prendre de vitesse le spartakiste Karl Liebknecht.

C’est donc un représentant civil du gouvernement de la toute jeune République allemande, Mathias Erzberger, qui signera l’armistice, dans le fameux wagon-restaurant stationné à Rethondes, en forêt de Compiègne, alors que la partie française est représentée par le maréchal Foch et son chef d’état-major, le général Weygand. Le texte de l’armistice en soi n’a que pour but de mettre fin aux hostilités pour une période limitée à 36 jours, mais il contient de nombreuses clauses organisant non seulement l’arrêt des combats mais aussi les conditions de l’évacuation des territoires occupés et le retour aux frontières initiales. C’est le radical-socialiste Georges Clémenceau, alors Président du Conseil depuis un an, qui en lira le texte devant l’Assemblée nationale le jour-même à 16 h.

Les signataires de l’Armistice de 1918 (source © ABECASIS/SIPA)

Clemenceau dans les tranchées fin 1917 (source © collection du Musée Clemenceau)

Et c’est d’ailleurs à ce même Georges Clémenceau que le Président de la République, Emmanuel Macron, a rendu aujourd’hui un hommage appuyé, celui-là même à qui la droite nationaliste de l’époque avait donné le sobriquet de « Perd la victoire » parce qu’il avait préféré hâter la signature de l’armistice pour mettre fin dans les meilleurs délais à ce carnage devenu inutile, tandis que certains souhaitaient poursuivre les troupes allemandes jusqu’à Berlin pour pouvoir imposer des conditions de capitulation encore plus humiliantes.

On sait pourtant désormais, avec le recul du temps, que celles qui furent imposées à l’Allemagne lors de la signature du traité de Versailles en juin 1919, portaient en germe les conditions qui déboucheront quelques années plus tard sur l’arrivée au pouvoir du parti hitlérien national-socialiste et le déclenchement de la seconde guerre mondiale, prouvant une fois de plus à quel point il est toujours plus difficile de bâtir la paix que de déclarer la guerre…

L.V.  

Qui organise la pénurie de beurre ?

5 novembre 2017

Certains se souviennent peut-être encore de ce temps pas si lointain où les chambres froides de ce qui était encore la Commission économique européenne débordaient de beurre, stocké pour éviter que les cours de cette matière première ne s’effondrent. Le stockage avait commencé en 1964 afin de venir en aide aux agriculteurs européens alors en pleine surproduction et, en 1986, on avait atteint le volume incroyable de 1,28 millions de tonnes de beurre stockés dans les réserves de l’Europe.

Pour remédier à cet excédent structurel, des quotas laitiers ont fini par être instaurés en 1984 et, peu à peu, les « montagnes de beurre » ont commencé à se résorber. Il a quand même fallu près de 20 ans pour y parvenir et c’est en 2007 seulement qu’ont été écoulés les dernières 6000 tonnes de beurre encore stockés, pour l’essentiel d’origine espagnole à cette date. A l’époque, le prix du marché s’élevait à 2 400 € la tonne. Le système des quotas laitiers a été finalement abandonné en avril 2015 et depuis, c’est le marché mondial qui régit la commercialisation des produits laitiers sans aucun filet de sécurité.

Le résultat ne s’est pas fait attendre puisque dès 2016, le prix du lait payé au producteur est descendu en dessous du coût de production et le revenu moyen d’un éleveur en France aurait baissé de plus de 26 % entre 2015 et 2016 selon l’INSEE. Il ne reste déjà plus que 70 000 fermes laitières en France, un tiers d’entre elles ayant disparu au cours des 10 dernières années. Avec la fin des quotas laitiers qui fixaient des volumes plafond de production par pays, la production européenne a fortement augmenté, du fait principalement des grosses fermes industrielles du nord de l’Europe, ce qui tire les prix à la baisse et étrangle les derniers éleveurs laitiers encore en activité en France.

Manège de traite à la ferme industrielle dite des 1000 vaches, à Ducrat, près d’Abbeville dans la Somme (source © La Voix du Nord)

Et l’on apprend désormais que le beurre, qui jadis encombrait les frigos de Bruxelles, est devenue une denrée rare. Les rayons des supermarchés se vident et les boulangers industriels qui en sont de gros consommateurs (sachant qu’un croissant est composé à 50 % de beurre…) se retrouvent en chômage partiel faute de matière première. Le prix du beurre est ainsi passé en dix-huit mois de 2 500 à 6 500 € la tonne : un bond spectaculaire et qui pourrait encore se poursuivre. Mais comment a t-on bien pu en arriver là ? Le Marché aurait-il perdu la main, sa fameuse « main invisible » si chère aux économistes libéraux ?

Vache de race Prim’Holstein

On pourrait d’abord s’étonner que les cours du lait soient au plus bas alors que ceux du beurre, qui en dérivent directement n’ont jamais atteint de tels sommets. Certains invoquent des raisons techniques liées non pas à une météo qui aurait été défavorable à la production laitière comme certains le prétendent, mais qui découlent effectivement d’une politique menée depuis des années par la filière : en France, plus des deux-tiers du cheptel laitier sont constitués de Prim’Holstein, ces vaches laitières qui constituent l’essentiel des troupeaux européens et qui fournissent jusqu’à 10 000 litres de lait par tête et par an. Depuis des décennies, les chercheurs de l’INRA comme leurs collègues européens ont orienté la sélection de cette race dans le seul but de produire davantage de lait et moins de matière grasse. Or, sans matière grasse dans le lait, il est plus difficile de faire du beurre : il faut en moyenne 22 l de lait pour produire un kg de beurre, mais cela peut varier fortement sachant qu’un litre de lait contient selon les cas entre 35 et 45 g/l de matière grasse.

Couverture du Time de 2014 vantant les mérites du beurre

Or la consommation mondiale de beurre est désormais en hausse. Avec 8 kg par an et par habitant, la France se place au premier rangs des gros consommateurs, mais la demande est en train d’exploser dans d’autres pays, notamment asiatiques où l’on commence à prendre goût aux viennoiseries. Même aux USA, les diététiciens sont en train de revenir sur leur jugement très négatif concernant la consommation des corps gras en général et du beurre en particulier, ainsi que l’a rappelé le Time à sa Une en 2014.

Dans ce supermarché Cora, des rayons de beurre quasi vide (photo © Aurélien Laudy pour l’Union)

Beurre dans la baratte (source © Agrilait)

Mais la pénurie de beurre ne frappe curieusement que la France. Or la production de beurre français est plutôt en croissance, avec un volume global de 368 000 tonnes produit en 2015 contre 341 000 en 2010. Notre pays est actuellement le 6ème producteur mondial de beurre et le 2ème en Europe derrière l’Allemagne. De 2006 à 2010, la production mondiale de beurre a ainsi augmenté de 14 % et dépasse actuellement les 10 millions de tonnes, le premier producteur étant désormais l’Inde. Mais le géant de la production laitière est la Nouvelle-Zélande qui produit pas moins de 27 % du lait mondial, exporté principalement sous forme de poudre de lait. D’ailleurs, la France importe chaque année deux fois plus de beurre qu’elle n’en exporte, et sa principale source d’approvisionnement est justement la Nouvelle-Zélande.

Un dessin de Na !

En réalité, on se retrouve confrontés à deux phénomènes qui se surimposent. Le premier est un mouvement de fond, d’ampleur mondial et qui reflète une demande accrue de beurre, du fait de l’émergence de nouveaux marchés, notamment en Chine, alors même que la production de beurre a été volontairement freinée depuis des années parce que les consommateurs s’étaient orientés plutôt, pour des raisons diététiques, vers la consommation d’huiles végétales et de margarines. Ce mouvement de fond explique donc que les prix mondiaux du beurre soient en forte hausse, alors que ceux du lait n’augmentent que de manière modérée, du fait des stocks importants de poudre de lait encore disponibles, en particulier en Europe qui a en réserve plus de 350 000 tonnes, de quoi peser significativement sur les cours mondiaux.

A cela vient s’ajouter un élément conjoncturel spécifiquement français. On se souvient qu’en 2016, à l’issue d’une crise agricole comme la France en connaît régulièrement, le principal industriel du secteur, Lactalis, avait accepté de payer un peu plus cher le lait, à 290 € la tonne, ce qui lui permettait de s’aligner sur le prix des autres acteurs (Bongrain, SODIAAL ou Danone) tout en restant très en deçà des coûts réels de production que la profession agricole évalue entre 330 et 380 € la tonne selon les exploitations.

Mais en France, ce sont les 4 centrales d’achat de la grande distribution (Intermarché/Casino, Carrefour/Dia, Auchan/Système U et Leclerc) qui font la pluie et le beau temps en matière de fixation des prix des produits alimentaires. Les négociations avec les producteurs et les industriels de l’agro-alimentaire ont lieu une fois par an et la grande distribution s’y emploie à imposer à ses fournisseurs les prix les plus bas.

C’est la raison pour laquelle, le prix du beurre en grande surface n’a jusqu’à ce jour quasiment pas augmenté, contrairement à ce qu’on observe en Allemagne par exemple où le prix de la plaquette de beurre a plus que doublé. Comme vient de le reconnaître, après une semaine de tergiversations, le ministre de l’agriculture et de l’alimentation, Stéphane Travert, la pénurie de beurre dans les rayons des magasins s’explique en réalité principalement par un nouveau bras de fer entre industriels et géants de la grande distribution.

Faute de pouvoir vendre leur beurre en France à un prix rémunérateur, les acteurs de la filière préfèrent donc l’exporter, tout simplement. Bienvenue dans le monde de la mondialisation heureuse !

L.V.  

Cumul des mandats, ou l’art des contorsions…

2 novembre 2017

En matière de cumul des mandats, la messe était dite depuis le 22 janvier 2014, date à laquelle avait été votée la dernière loi en vigueur, sous l’impulsion de François Hollande : sans doute un des points positifs incontestables qui restera dans l’histoire de ce quinquennat tant décrié… A l’époque, l’opposition LR était vent debout contre une telle réforme et avait tout fait pour la bloquer, promettant haut et fort de revenir en arrière si elle obtenait la majorité en 2017.

Car, preuve de sagesse ou aveu de faiblesse, les parlementaires n’avaient pas été jusqu’à prévoir une mise en application de la loi dès les municipales, alors en préparation. Ils avaient même prévu un sursis de 3 ans, jusqu’en 2017, avant de rendre effectif cette mesure qui interdit désormais toute possibilité de cumul entre une fonction de parlementaire (député, sénateur ou élu au Parlement européen) et de président d’exécutif local (commune, intercommunalité, département ou région).

C’est donc cette année, à l’occasion des dernières législatives, que la loi a commencé à s’appliquer. Les Républicains n’ayant pas réussi à gagner l’élection présidentielle, après que leur champion a été éliminé dès le premier tour, ils ont dû renoncer à leur rêve de faire abroger ce texte et se plier, eux-aussi et la mort dans l’âme, à la loi de la démocratie…

Un dessin de Pat Thiébaut (l’agité du local)

Selon les décomptes du Monde, pas moins de 170 députés sortants étaient directement concernés par ce type de cumul de mandats. Certains d’entre eux, les plus lucides sans doute, ont choisi de s’en tenir au vieil adage « un tien vaut mieux que deux tu l’auras » et ont préféré conserver leur poste d’élu local en évitant de se représenter aux législatives où leurs chances de réélection étaient de toute façon incertaines.

Un dessin de Deligne, publié dans Var matin

C’est le cas notamment de Carole Delga, présidente de la Région Occitanie, ou d’Hevé Gaymard, président du Département de Savoie, mais aussi de Christian Estrosi qui a préféré se replier sur la mairie de Nice, d’Edouard Philippe, resté maire du Havre et Premier ministre quand même, de Xavier Bertrand, toujours président des Hauts-de-France, ou encore de Jean-François Copé, Monsieur 3 % aux Primaires de la droite et éternel maire de Meaux. Certains en ont d’ailleurs profité pour réclamer des compensations financières, tel le maire d’Orléans, Olivier Carré, qui a obtenu une augmentation de 400 % de ses indemnités suite à son renoncement à la députation…

D’autres néanmoins (on ne se refait pas) ont préféré faire comme d’habitude et se sont présenté aux législatives comme si de rien n’était, tout en sachant qu’en cas d’élection ils seraient alors obligés de se défaire, dans un délai de 30 jours, de tous leurs mandats de président d’exécutif local. Pas moins de 125 députés se sont ainsi retrouvés dans ce cas de figure, ce qui en dit long sur l’atavisme de notre classe politique !

Sitôt l’élection passée, on a d’ailleurs pu assister à un ballet de stratégies toutes plus subtiles les unes que les autres pour gérer au mieux cette règle bien ennuyeuse. On a vu ainsi Jean-Christophe Lagarde, président de l’UDI et fraîchement réélu député, imposer au Conseil municipal de Drancy sa femme pour le remplacer désormais dans le fauteuil de maire de Drancy : une pratique qui rappelle vaguement la période du Front National à Vitrolles…

Un dessin de Babouse

Dans la Haute-Marne, le député François Cornut-Gentille, a choisi soigneusement les amis qu’il a installés dans ses anciens fauteuils de maire de Saint-Dizier et de président de la communauté d’agglomération. Mais pour être certain de continuer à tirer les ficelles de ces deux collectivités bien que la loi le lui interdise désormais, il a créé de toutes pièces un comité stratégique avec ces deux marionnettes, comité qu’il préside en personne et qui aura la haute main sur toutes les décisions importantes concernant le fonctionnement de la commune et de l’agglo !

Un dessin signé Lieutenant Colombo, pour le blog Fresnes 2020

Au passage, rappelons aussi que certains professionnels de la politique qui présentent systématiquement leur candidature dès qu’une élection se profile, se sont également retrouvés, à l’occasion des dernières législatives, en situation de cumul illégal avec leur fonction de député européen. C’est le cas notamment de Marine Le Pen, Louis Aliot, Marielle de Sarnez ou encore de Jean-Luc Mélenchon, qui ont donc dû tous démissionner de leur poste au Parlement européen pourtant fraîchement acquis, deux ans avant seulement.

Et voilà que l’histoire vient de se renouveler avec les récentes élections sénatoriales. Cette fois, les choses étaient un peu plus compliquées puisque seule une partie des sénateurs voyaient leur mandat remis en jeu. Du coup, les autres ont tout tenté, y compris un recours devant le Conseil constitutionnel pour essayer de repouser de 2 ans au moins l’heure du choix. Mais peine perdue : il n’ont obtenu qu’un petit répit d’un mois supplémentaire, jusqu’à aujourd’hui 2 novembre…

Un dessin de Vissecq (source : Pointamine)

Il a donc fallu se résoudre à partager le gâteau et à renoncer à certaines fonctions électives… Sur les 138 sénateurs concernés par le cumul des mandats, seuls 41 d’entre eux ont préféré conserver leur mandat local. C’est le cas notamment de Jean-Claude Gaudin qui a choisi de rester maire de Marseille et président de la Métropole, ce qui lui évite des allers-retours parfaitement inutiles sur Paris. C’est désormais Anne-Marie Bertrand, ancienne maire de Rognonas et fervente supporter de Laurent Wauquiez qui le remplacera sur les bancs du Sénat.

C’est le cas aussi de François Baroin, qui a préféré rester maire de Troyes pour pouvoir conserver son siège de président de la très influente Association des Maires de France, tout comme Caroline Cayeux, maire de Beauvais et présidente de Villes de France. Citons aussi dans cette catégorie le jeune maire FN de Fréjus, David Rachline, qui a préféré consolider son implantation locale plutôt que de continuer à siéger au Sénat.

Un dessin de Rhodo (source : Ma commune)

Grâce à ces démissions en cascade pour lesquelles les partants sont remplacés par leur suppléant ou leur suivant de liste (selon les départements), le Sénat s’est quelque peu féminisé puisque la part des femmes y est passée de 25 à 32 % : un grand pas en avant !

Ceci dit, la plupart des sénateurs concernés par le cumul des mandats ont préféré renoncer à leur mandat local et continuer à siéger au Palais du Luxembourg. Dans les Bouches-du-Rhône, on a assisté ainsi à un repli général sur Paris. Stéphane Ravier, maire Front National des 13ème et 14ème arrondissements, a préféré confier son fauteuil à sa première adjointe qui est aussi sa nièce (au FN, la politique se fait volontiers en famille…), Sandrine d’Angio. Samia Ghali, quant à elle, qui fait actuellement l’objet d’une enquête du parquet national financier sur son patrimoine, quitte elle aussi son siège de maire des 15ème et 16ème arrondissements, de même que Bruno Gilles, qui a choisi de céder son poste de maire des 4ème et 5ème arrondissements à sa première adjointe Marine Pustorino.

De même, aux Pennes-Mirabeau, Michel Amiel a confié à son adjointe Monique Slissa les clés de la mairie qu’il détenait depuis 16 ans pour se replier sur son poste de sénateur, et Mireille Jouve en a fait autant pour son fauteuil de maire de Meyrargues, après bien des hésitations semble-t-il. Dura lex, sed lex… Heureusement pour lui, le sénateur toujours en poste, Jean-Noël Guérini, n’a pas eu à trancher un tel cas de conscience, lui qui ne détient plus de mandat électif d’exécutif local…

L.V.  

Cancale : un accueil contre vents et marées

5 octobre 2017

Cancale, paisible cité côtière bretonne de 5 400 habitants, vient de vivre une expérience très forte et passablement déstabilisante en accueillant par deux fois des groupes de réfugiés. En 2015, son maire, Pierre Yves Mahieu, LR tendance gaulliste, exprime son accord pour héberger une famille de réfugiés dans sa commune. Le projet avorte mais quelques mois plus tard, en janvier 2016, ce sont les services de l’État qui le sollicitent pour mettre en place, dans les locaux d’un ancien hôpital gériatrique en cours de désaffection, un CAO (Centre d’Accueil et d’Orientation pour migrants) destiné à héberger des migrants de Calais.

Pierre-Yves Mahieu, maire de Cancale, avec un réfugié soudanais (photo © Olivier Laban-Mattei / Myop pour Le Monde)

Le maire prend une semaine pour réfléchir seul, lister les arguments pour ou contre, ce qui, dans un premier temps, l’amène à refuser. Une discussion avec le préfet finit cependant par le convaincre d’accepter, mais il pose ses conditions, réclame des garanties de la part de l’État et exige que les migrants « auront quitté Cancale avant la fin du mois de juin, avant la période touristique », ainsi qu’il l’expose auprès des reporters de Breizh-info.

Il va alors partager l’idée du projet autour de lui, en commençant par ses adjoints et les responsables communaux de la sécurité et des services sociaux. Chacun est invité à mettre sur la table toutes les questions susceptibles de bloquer la réalisation de l’accueil. Aucune inquiétude ou peur ne doit rester sans réponse face à l’arrivée de ces migrants. Puisque Cancale est un port, comment sécuriser les 700 bateaux qui mouillent dans le port ? Les migrants voulaient aller en Angleterre, ne vont-ils pas s’emparer d’un bateau pour atteindre les îles anglaises les plus proches de la France, Jersey ou Guernesey ?  S’il y a des enfants parmi les migrants ne vont-ils pas ralentir la progression des petits Français à l’école ?

Des réfugiés soudanais découvrent les rues de Cancale, le 25 octobre 2016 (photo © Olivier Laban-Mattei / Myop pour Le Monde)

La discussion entre élus municipaux est vive et nécessite une réunion spécifique à huis clos en présence du Préfet de région. Enfin une réunion publique est organisée qui rassemble plus de 300 personnes et au cours de laquelle s’expriment de très violentes oppositions de la part d’une partie des habitants. La population considère que cette solution lui est imposée et menace ouvertement de sanctionner politiquement les élus s’ils l’acceptent.

Les discours de rejet se font violents : « L’invasion continue, avec l’accord de la droite. Ils sont en train d’étaler le problème, mais ça n’est pas une solution, il en arrive tous les jours. Il faut tout bloquer et aider la Hongrie et les pays de l’Est ! On a rien contre ces gens, mais on ne veut ni vivre avec eux, ni partager notre ville ou notre pays. Les frontières, ça sert à quelque chose bon sang ! On a rien demandé. Le droit d’asile, c’est l’excuse désormais pour ouvrir les frontières à tout le monde. Où sont les déboutés ? Où sont les charters de recalés ? Il n’y en a pas ». On annonce des soulèvements populaires : « ça va péter. Les gens en ont ras le bol, et pas que de l’immigration. Le grand coup de balai est pour bientôt, il faut simplement que les gens arrêtent d’obéir et d’avaler la soupe qu’on leur sert au journal de 20 h ».

Premières rencontres dans les rues de Cancale (photo © Olivier Laban-Mattei / Myop pour Le Monde)

Heureusement, certains sont plus mesurés, des personnes âgées en particulier qui y voient « de l’ouverture », et une « solidarité nécessaire pour bien vivre ensemble ».

Un contrat est finalement signé avec la Préfecture et l’opération est gérée via un budget distinct pour ne pas amputer le budget du service social de la commune. Un comité d’accueil se constitue, pour favoriser l’hébergement dans le respect de la dignité humaine, animé par l’association Coallia, qui devient l’interlocuteur de la directrice du Centre. Deux médecins bénévoles interviennent dans le cadre du suivi médical des migrants. Plus d’une cinquantaine de bénévoles assurent l’alphabétisation et l’apprentissage du français, ainsi que la gestion d’un vestiaire pour habiller les migrants, mais aussi l’accueil dans les associations sportives de la ville.

Ce sont ainsi 25 migrants qui sont accueillis à Cancale jusqu’en juillet 2016, puis de nouveau un groupe de 60 migrants d’octobre 2016 à mars 2017, originaires pour la plupart de pays en guerre, principalement du Soudan et d’Erythrée. Par nature, un CAO est un dispositif temporaire pris en charge par l’Etat. Son objectif premier est d’accorder à ces migrants un temps de répit pour leur permettre de préparer la suite de leur parcours. Il s’agit de favoriser l’apprentissage du français et l’aide aux démarches nécessaires pour permettre un examen de leur situation en vue de leur admission ensuite dans un Centre d’Accueil de Demandeur d’Asile (CADA), ou comment passer de la jungle de Calais à la jungle des acronymes propres à l’administration française…

Un réfugié soudanais montre ses documents administratifs à Armelle Musellec, de l’association Coallia (photo © Olivier Laban-Mattei / Myop pour Le Monde)

Peu à peu, les habitants s’habituent à rencontrer des inconnus bien bronzés qui marchent dans leurs rues pour se rendre au local d’alphabétisation, chez le boulanger où ils achètent leur pain à tour de rôle, mais aussi à la bibliothèque où ils ont accès au wifi pour leur téléphone ou dans leur club de sport. Un coiffeur de Cancale partage son salon avec un migrant qui se charge de couper les cheveux de ses collègues.

Pour des raisons de sécurité chaque migrant doit noter chacune de ses entrées et sorties du centre. Ainsi il a été facile de tordre le coup à la rumeur qui s’amplifiait vite, le jour où l’on s’est aperçu qu’il manquait un bateau dans le port. Tous les migrants étaient là, et le bateau s’était échoué après une fausse manœuvre à l’entrée du port !

Le maire veille à ne pas laisser dégénérer les incidents, à faire de la pédagogie et à couper court aux rumeurs injustifiée. Il considère que la dignité humaine n’est pas discutable, que la fraternité inscrite à nos frontons s’applique aussi aux inconnus. Il assume l’idée que l’humanitaire n’est pas une politique et qu’il ne doit pas y avoir de confrontation mais un travail commun.

En mars 2017, comme le relate une enquête du Monde, la quasi-totalité des 60 migrants hébergés à Cancale a introduit une demande d’asile politique en France et 14 d’entre eux ont déjà intégré un CADA. Deux seulement ont choisi volontairement de repartir au Soudan, tandis que les autres sont orientés provisoirement vers d’autres CAO. Tous quittent la ville de Cancale avec un pincement au cœur et tiennent à remettre à la cinquantaine de bénévoles qui les ont accompagnés un « certificat de remerciement » : « La Terre est ma patrie, et l’humanité ma famille. Cancale restera toujours dans nos cœurs. Même lorsque nous aurons 90 ans, nous garderons ce joli mot de Cancale dans notre mémoire. Merci pour tout ».

Pour ceux qui les ont côtoyés pendant de longs mois, ces migrants ne sont plus des anonymes mais des hommes qui avaient momentanément besoin de compassion et de protection. Plus de 400 CAO ont ainsi été ouverts en France, permettant d’accueillir 13 300 personnes depuis fin 2015, une goutte d’eau à l’échelle des besoins, mais un dispositif qui suscite une forte mobilisation locale et garantie l’émergence de débats animés au sein de la population et des élus, de quoi redonner vigueur au débat de société et à la vie démocratique communale. Encore faut-il l’ambition d’entreprendre et aussi d’affronter les préjugés des électeurs : avis aux amateurs !

CJTG

Les îles Poubelles, une nouvelle nation émergente ?

1 octobre 2017

Que retiendra t-on de la 72ème assemblée générale des Nations-Unies qui vient de se tenir à New-York, du 12 au 25 septembre 2017 ? Le discours belliciste de Donald Trump, menaçant de rayer de la carte la Corée du Nord et de déchirer l’accord obtenu sur le nucléaire iranien, après 12 ans d’âpres négociations ? Celui de son homologue Emmanuel Macron, chantre du multilatéralisme, héraut de la lutte contre le réchauffement climatique et porte-parole des sans-voix et des opprimés ?

Source Plastic Oceans Foundation

Ou peut-être la campagne médiatique qui a beaucoup fait jaser dans les couloirs et qui vise la reconnaissance officielle d’un 196e État baptisé Trash Isles, autrement dit, Les îles Poubelles ? Une pétition toujours en ligne et qui a déjà recueilli plus de 125 000 signatures a en effet été remise au nouveau secrétaire général des Nations-Unies, António Guterres. Elle cherche, de manière quelque peu symbolique, à faire reconnaître comme un nouvel État, le gigantesque amas de déchets flottants, grand comme la France, qui s’étend au centre du Pacifique Nord.

La campagne est pilotée par le site américain LADbible soutenu par l’ONG Plastic Oceans Foundation. L’idée qu’ils mettent en avant paraît saugrenue mais ne manque pas de panache. On connaît depuis 1997, et leur découverte fortuite par le navigateur Charles Moore, l’existence de ces vastes amas de déchets qui dérivent dans tous les océans de la planète mais dont les principaux se regroupent sous forme d’immenses vortex concentrés par les courants marins circulaires dans le Pacifique nord mais aussi dans le Pacifique sud, l’Atlantique nord et sud et bien sûr l’Océan indien. La Méditerranée elle-même n’est pas épargnée par le phénomène, comme toutes les étendues marines bordées de zone densément urbanisées.

Situation des principales plaques de déchets flottants (infographie © Le Monde)

Les expéditions scientifiques se sont multipliées ces 15 dernières années pour explorer ce que certains ont dénommé « Le septème continent ». En décembre 2014, une vaste étude internationale, parue dans la revue PLOS ONE, à l’issue de 24 campagnes effectuées entre 2007 et 2013, non seulement sur les cinq grands gyres océaniques, mais aussi près des côtes australiennes, dans le golfe du Bengale et en Méditerranée, avait ainsi estimé à 269 000 tonnes la quantité de détritus flottant sur les mers du globe. On a plus récemment évalué à environ 8 millions de tonnes la quantité de déchets plastiques qui auraient été rejetés directement en mer au cours de la seule année 2010.

Des miliiers de déchets plastiques flottant (photo © Christophe Launay / Race for Water)

Nous avons tous en tête ces images de milliers de déchets flottants de toutes sortes qui s’amassent sur les plages et près des côtes, que certains essaient tant bien que mal de récupérer et de valoriser. Mais les études montrent que les vortex de déchets qui dérivent au milieu des océans ressemblent en réalité plutôt à une soupe compacte constituée de milliards de microdéchets de polyéthylène, de polypropylène et de polyéthylène téréphtalate (PET) dont la taille ne dépasse guère quelques millimètres et qui ne sont pas détruits par les micro-organismes..

Les gros éléments en plastique ont tendance en effet à se fragmenter sous l’action des vagues et du rayonnement solaire, mais aussi parce qu’ils rencontrent de nombreux oiseaux et mammifères marins qui les croient comestibles et qui en meurent bien souvent comme en attestent leurs cadavres. En revanche, ces minuscules fragments de plastique eux ne disparaissent pas et continuent de flotter entre deux eaux pendant des siècles, constituant d’immenses radeaux de la taille d’un pays européen voire bien davantage, et dont on a encore du mal à évaluer l’ampleur du volume immergé. On commence en revanche à mieux identifier les nombreux effets néfastes de ces micro-résidus non seulement sur la faune marine mais aussi comme vecteurs de la prolifération de certaines espèces invasives.

C’est pour tenter d’attirer l’attention sur cette situation inacceptable que certains ont eu l’idée de faire reconnaître comme un nouveau pays le plus vaste de ces continents de déchets, celui que l’on surnomme le « Great Pacific Garbage Patch » (la grande poubelle du Pacifique). L’ancien candidat aux élections présidentielles américaines, Al Gore, fait ainsi partie des tous premiers signataires de cette pétition et aspire à devenir citoyen de ce nouvel État en voie d’émergence qui possède déjà son drapeau, son passeport et même sa monnaie, le « débris », bien entendu…

Un billet du futur Etat en gestation ? (photo © Mario Kerkstra)

Pour pouvoir être reconnu comme nation, il faut en effet disposer d’un territoire, former un gouvernement, avoir une population permanente et être capable d’interagir avec les autres nations. D’où l’idée de cette pétition qui vise à recenser tous les volontaires désireux de devenir citoyen de ce futur État. 

Le passeport du futur pays ? (photo © Mario Kerkstra)

Si d’aventure le processus arrivait à son terme, ce radeau flottant de déchets serait en mesure de solliciter l’application de la charte de l’environnement édictée par les Nations-Unies et qui postule : « tous les membres doivent coopérer dans un esprit de partenariat global pour conserver, protéger et restaurer la santé et l’intégrité de l’écosystème planétaire ». Autrement dit, cela obligerait les autres nations à s’engager à venir nettoyer ce continent de déchets.

Une démarche pour le moins originale donc, qui, bien évidemment, n’a aucune chance d’aboutir, mais qui ne manque pas d’interpeller. Voilà que des dizaines de milliers de citoyens du monde, Américains pour beaucoup, se revendiquent citoyens d’un nouvel État en voie d’émergence et s’échinent à le faire reconnaître par les autres nations non pas pour le coloniser mais tout simplement pour le faire disparaître. A côté d’un tel casse-tête juridique, la crise de la Corée du Nord ressemble à de la petite bière…

L.V.  

Au Cameroun, des bouteilles à la mer…

28 septembre 2017

Alors que tous les médias sont focalisés sur les inondations récentes qui se sont produites dans le sud des États-Unis et aux Antilles suite au passage des derniers cyclones Harvey puis Irma, on aurait presque tendance à oublier que bien d’autres régions du monde ont été meurtries récemment par des événements climatiques tout aussi spectaculaires. Fin août 2017, on estime ainsi que plus de 1500 personnes ont péri du fait des inondations consécutives à la mousson en Asie du Sud-Est, principalement en Inde, au Népal, au Bengladesh et au Pakistan.

Inondations à Freetown, Sierra Leone, en août 2017 (photo © Jamie Hitchen / Twitter)

Mais l’Afrique est aussi régulièrement touchée par les inondations. Cet été, c’est notamment le Sierra Leone qui a été cruellement frappé par de terribles inondations qui ont dévasté plusieurs quartiers de la capitale Freetown où un bilan provisoire établi par la Croix-Rouge faisait état, mi-août, d’au moins 312 victimes recensées tandis que de spectaculaires coulées de boues ravageaient tout sur leur passage, éventrant de nombreuses maisons et ensevelissant des dizaines de personnes.

Le Cameroun fait partie de ces pays de l’Afrique subtropicale régulièrement touché par les fortes pluies qui s’abattent en été. Le 14 septembre dernier, le site Cameroon-info, faisait ainsi état de graves inondations qui paralysent la capitale Douala après trois jours de pluies particulièrement intenses tombant sans discontinuer, tandis que le 11 septembre, la ville de Yaoundé avait déjà essuyé des inondations dévastatrices.

C’est à l’occasion d’un tel déluge qu’un jeune étudiant camerounais avait constaté, en 2011, que son quartier pouvait être envahi en moins de 30 minutes, non seulement par des eaux plus ou moins chargées, mais surtout par une véritable marée de bouteilles en plastique ! Jetées partout dans les rues et sur les dépotoirs, les bouteilles en plastique sont en effet remobilisées dès que les flots se déversent dans la ville et viennent s’accumuler dans les points bas.

Face à une telle invasion, le jeune Ismaël Essome s’est lancé le défi de trouver des débouchés à toutes ces bouteilles en plastique indésirables. Une fois obtenu son diplôme d’ingénieur en gestion environnementale, et alors qu’il travaille pour une ONG internationale à la mise en valeur du littoral camerounais, il se met en tête d’essayer de construire des pirogues en assemblant des centaines de bouteilles en plastique.

En 2014, le gouvernement camerounais a pourtant pris la décision courageuse d’interdire les emballages non biodégradables sur l’ensemble du territoire : dorénavant, les producteurs et distributeurs de liquides vendus dans des bouteilles en plastique doivent assurer leur recyclage après usage. Pourtant, force est de constater que, trois ans plus tard, des millions de bouteilles encombrent toujours les villes du pays et s’amassent dans tous les cours d’eau et fossés de drainage.

Démonstration de navigation avec une pirogue (crédit photo © Madiba et Nature)

En août 2016, comme le raconte Le Monde Afrique, et après moult essais, Ismaël Essome réussit à construire une première pirogue constituée d’un millier de bouteilles en plastique de récupération, soigneusement rebouchées, et attachées entre elles par un lien en nylon. Deux planches forment l’ossature de la pirogue et vogue la galère…

Pour piloter ce projet un peu fou, Ismaël a fondé sa propre association, dénommée Madiba et Nature, destinée à promouvoir de manière très pragmatique la préservation de l’environnement et l’économie circulaire. Aidé de son neveu, il sillonne les rues pour collecter les bouteilles usagées et améliore sans cesse la structure de ses pirogues en plastique qu’il teste sur les plages pour démontrer aux pêcheurs professionnels leur efficacité.

Une pirogue ainsi assemblée peut transporter jusqu’à trois personnes et une charge de 90 kg. Elle est plus stable qu’une pirogue en bois traditionnelle, coûte deux à trois fois moins cher et s’avère plus durable car, contrairement au bois, le plastique met très longtemps à se dégrader. Sans compter que leur construction, non seulement ne contribue pas à la déforestation du pays mais participe au contraire à assainir l’environnement de ces déchets qui l’encombrent.

Une fois son prototype au point, le jeune Camerounais a formé une équipe de cinq personnes et fait appel à des volontaires, ce qui lui a permis de construire six pirogues en un an, qu’il utilise pour faire des démonstrations et convaincre les acheteurs potentiels. Il a déjà enregistré une cinquantaine de commandes destinées à la pêche artisanale et à l’écotourisme.

Les pirogues écologiques d’Ismaël Essome sur la plage de Londji, au Cameroun (crédit photo © Josiane Kouagheu)

Ainsi, à Londji, petit village de pêcheurs situé près de Kribi, dans une zone côtière touristique du Sud-Cameroun réputée pour ses plages de sable fin et ses mangroves, le président de la coopérative tente de monter, avec l’aide d’Ismaël Essome, un projet de centre d’accueil pour le moins original : les touristes y seront hébergés dans des cases construites à l’aide de bouteilles en plastique recyclées et ils pourront déguster du poisson pêché avec les pirogues conçues par Madiba et Nature : une vraie success story à la Camerounaise…

L.V.