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Conseil de sécurité de l’ONU : un droit de veto problématique

23 septembre 2022

La réforme du Conseil de sécurité des Nations unies, fait partie de ces serpents de mer qui resurgissent régulièrement. Créé au lendemain de la Seconde guerre mondiale, le Conseil de sécurité est l’organe exécutif de l’Organisation des Nations unies et a pour responsabilité principale, selon les termes de la Charte des Nations unies, « le maintien de la paix et de la sécurité internationale », rien de moins…

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’exprime devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le 24 août 2022 à New York (photo © Timothy A. Clary / AFP / L’Express)

Cet organe, qui peut se réunir à tout moment, à New York, y compris en urgence pour traiter de crises imprévues, est désormais composé de 15 membres dont 10 non permanents élus pour 2 ans par groupes géographiques de pays, avec un renouvellement par moitié chaque année. Actuellement, l’Irlande et la Norvège y représentent l’Europe occidentale et l’Albanie l’Europe de l’Est, tandis que le continent africain est représenté par le Gabon, le Ghana et le Kenya. Le bloc Asie-Pacifique est actuellement représenté par l’Inde et les Émirats arabes unis, et l’Amérique latine par le Brésil et le Mexique.

Quant aux 5 membres permanent, malgré les nombreux projets de réformes tous avortés à ce jour, ce sont toujours les principaux vainqueurs de la seconde guerre mondiale qui ont conservé leur siège, à savoir les États-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni et la France. Et ils disposent toujours du droit de veto qu’ils se sont eux-mêmes arrogés dès l’origine, ce qui leur permet de bloquer n’importe quelle résolution qui, sinon, doit avoir l’aval de 9 des membres du Conseil de sécurité pour être adoptée.

Première réunion du Conseil de sécurité des Nations unies à Londres, le 17 janvier 1946 (photo © Marcel Bolomey / ONU)

La récente invasion russe en Ukraine a, une fois de plus, remis sur la table la question du maintien de ce droit de veto d’un autre âge, Vladimir Poutine ayant bien évidemment utilisé une fois de plus cet outil pour bloquer le 26 février 2022 une résolution déplorant l’agression, tout en notant avec satisfaction que 3 autres membres (Chine, Inde et Émirats arabes unis) préféraient s’abstenir… De quoi énerver passablement l’ambassadrice américaine à l’ONU, Linda Thomas-Greenfield, considérant que « les États membres responsables n’envahissent pas leur voisin » et l’amenant à faire des propositions pour limiter le droit de veto, estimant que « tout membre permanent qui use de son droit de veto pour défendre ses propres actions perd toute autorité morale et doit être tenu pour responsable ».

L’ambassadrice des États-Unis auprès des Nations unies, Linda Thomas-Greenfield, en conférence de presse au siège de l’Onu, le 1er mars 2021 (photo © Mary Altaffer / The Associated Press / Voice of America)

Une leçon de morale qui ne peut bien entendu que faire sourire, voire ricaner, les autres pays, habitués de longue date à voir les États-Unis n’en faire qu’à leur tête et se soucier comme d’une guigne de ce que peut bien penser le reste du monde lorsque leurs propres intérêts économiques ou stratégiques sont en jeu… De fait, depuis la création de l’ONU, les États-Unis ont utilisé à 83 reprises leur droit de veto, dans plus de la moitié des cas pour défendre leur allié israélien contre l’opprobre international, mais force est de constater que depuis 2009, ils n’ont dégainé cette arme redoutable qu’à 4 reprises alors que dans le même temps la Russie l’a brandie pas moins de 26 fois ! C’est d’ailleurs ce pays, et avant elle la défunte URSS qui détient le record d’utilisation avec pas moins de 117 veto apposés, dont 29 depuis la fin de l’empire soviétique en 1991.

Par comparaison, le Royaume-Uni a utilisé 29 fois son droit de veto, souvent de manière concomitante avec les USA, la Chine 18 fois et la France 16 fois seulement, la dernière fois en 1989 pour éviter de condamner l’invasion américaine à Panama. Il s’agissait alors d’une position de solidarité avec son allié américain, mais la dernière fois que la France a utilisé ce droit de veto pour défendre ses propres intérêts, c’était en 1976 au sujet du référendum sur l’indépendance de Mayotte. En 2013, la France s’est d’ailleurs engagée, par la voix de François Hollande, à ne jamais utiliser son droit de veto quand sont en jeu des génocides ou des crimes de masse, et a souhaité que les autres pays en fassent de même, mais sans succès jusqu’à présent…

L’invasion américaine à Panama, en décembre 1989, la dernière occasion où la France a fait usage de son droit de veto (photo © US Army)

Le 26 avril 2022, l’Assemblée générale des Nations unis a adopté par consensus, à l’initiative du Liechtenstein, une résolution qui oblige désormais un pays utilisant son droit de veto à justifier sa décision. Une mesure qui vient justement en réaction au récent veto russe destiné à empêcher toute condamnation de son aventure ukrainienne. Cela ne changera pas fondamentalement les choses car un pays qui fait usage de son droit de veto a toujours de bonnes raisons personnelles pour cela, mais le fait que celles-ci soient plus ou moins avouables le place néanmoins dans une situation moralement plus délicate.

On se doute néanmoins que ce n’est pas ce genre de mesure qui arrêtera un dirigeant comme Donald Trump, Vladimir Poutine ou Xi Jin Ping qui n’ont cure de ce que pense l’opinion internationale à leur égard, obsédés qu’ils sont de défendre l’idée qu’ils se font de la puissance de leur propre pays. La démarche pourrait même gêner davantage les États-Unis qui sont amenés régulièrement à utiliser leur droit de veto pour éviter que la politique israélienne de colonisation des Territoires occupés ne soit trop fermement condamnée par le reste du monde.

Vladimir Poutine reçoit (à distance) le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, au Kremlin, le 26 avril 2022 (photo © Vladimir Astapkovich / Sputnik via Associated Press / Le Devoir)

C’est bien le paradoxe de ce type de posture : quand on est sûr de son bon droit, on trouve toujours que les sanctions ne sont pas assez sévères et on enrage de voir l’impunité dont bénéficient ceux qu’on considère comme délinquants. Mais quand on se place soit même en délicatesse avec la loi ou la bonne gouvernance, on est généralement très agacé par les leçons de morales que certains ne peuvent s’empêcher de donner… Pas sûr que l’on arrive à sortir aussi facilement de ce droit de veto pour le moins archaïque et profondément injuste que se sont arrogé les grandes puissances du moment !

L. V.

Gaz : la Russie se débarrasse de ses excédents

14 septembre 2022

Le gaz serait-il devenu la nouvelle arme de dissuasion massive ? Non pas le gaz comme arme chimique toxique, généreusement utilisée dans bien des conflits, mais le gaz naturel, constitué pour l’essentiel de méthane, qui sert à se chauffer et à cuisiner, et que la Russie est en train d’ériger en outil de chantage redoutablement efficace…

Il faut dire que la Russie est devenue désormais le premier producteur mondial de gaz naturel, regroupant à elle-seule 20 % de la production mondiale qui était de 3.388 milliards de m³ en 2011, et surtout le premier exportateur de ce précieux combustible, qui plus est presque entièrement entre les mains du géant Gazprom, une société détenue majoritairement par l’État russe et qui, avec plus de 400 000 salariés, contribue pour 8 % du PIB national et 20 % des recettes budgétaires du pays. Un véritable mastodonte, dont le PDG depuis maintenant 21 ans, Alexeï Miller, est un homme de confiance du président Poutine, originaire, comme lui, de Saint-Petersbourg.

Vladimir Poutine aux côtés du PDG de Gazprom, Alexeï Miller, en février 2022 (photo © Sergeï Karpukhin / AFP / La Croix)

Le volume de gaz extrait aux États-Unis est certes presque aussi important que celui produit en Russie, mais les USA en consomment beaucoup plus, si bien qu’ils en importent chaque année 55 milliards de m³, ce qui en fait le quatrième plus gros importateur mondial ! Les autres gros producteurs sont le Canada (qui exporte la plupart de ses excédents vers les USA), le Qatar (gros exportateur également), l’Iran, la Norvège, la Chine (par ailleurs gros importateur), l’Arabie saoudite et l’Algérie. Mais au fil des années, les pays européens, Allemagne en tête, sont devenus dangereusement dépendants pour leur approvisionnement en gaz naturel, de leur grand voisin russe qui les livre directement par pipeline.

On considère ainsi que près de la moitié des importations européennes de gaz naturel proviennent de Russie, l’Europe important chaque jour pour plus de 300 millions d’euros de gaz russe dont l’essentiel est acheminé via 4 gazoducs principaux. Ainsi, selon un calcul de la CREA, depuis le 24 février 2022, date du début de l’invasion russe en Ukraine, l’Europe a importé de Russie pour pas moins de 93 milliards d’euros d’énergie fossile dont 51 milliards pour du gaz naturel.

Gazoduc Nord Stream 1, long de 1200 km, en service depuis 2012 (photo © Pixabay / L’Indépendant)

L’autre source d’approvisionnement majeure est la Norvège mais qui fournit à peine 24 % des importations européennes, également par gazoduc, puis l’Algérie, pour 11 % seulement et exclusivement par bateaux, ce qui suppose des opérations préalables lourdes de liquéfaction du gaz. C’est en effet une des caractéristiques de ce produit : comme tout gaz, il prend beaucoup de volume ! C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on s’est longtemps contenté de n’exploiter que les gisements de gaz proches des lieux de consommation…

Lorsque le transport par gazoduc n’est pas possible, la seule alternative est de le liquéfier pour en réduire le volume et le transporter, généralement par méthaniers, ces tankers géants qui sillonnent les mers. Mais la filière exige de très gros investissements, pour la liquéfaction initiale mais aussi pour le transport et pour le stockage et la vaporisation à l’arrivée. Du fait de la position des gisements russes dont les principaux se situent désormais en Sibérie et en mer de Barents, l’essentiel des exportations de gaz russe se fait donc par gazoducs, via un réseau qui comprend les anciens Brotherhood, datant de l’URSS et qui passent par le territoire ukrainien (à qui la Russie est donc obliger d’acquitter un droit de péage !), le pipeline Yamal qui traverse la Pologne et désormais les 2 Nord Stream posés au fond de la mer Baltique, le second ayant été achevé juste au début de l’invasion en Ukraine, ce qui a retardé sa mise en service.

Réseau de gazoducs existants et en projet permettant d’acheminer le gaz russe en Europe (source © Planète énergie)

Pendant tout le premier trimestre 2022, malgré la guerre en Ukraine et en contradiction avec son discours politique, l’Europe a importé massivement du gaz russe en exploitant au maximum les contrats de livraison de longue durée qui la lient à la Russie, afin de reconstituer les stocks après une période où les Européens faisaient la fine bouche, préférant s’approvisionner sur le marché mondial où les cours étaient plus attractifs.

Dès le 27 avril 2022, la Pologne et la Bulgarie ont totalement stoppé leurs importations de gaz russe, refusant, contrairement à la France ou à l’Allemagne, de se plier aux exigences russes de payer désormais en roubles, en dérogation de ce que prévoient les contrats. Ils sont été suivi le 21 mai par la Finlande, puis, le 30 mai, par le Danemark et les Pays-Bas. Les autres pays européens, de crainte de devoir affronter une opinion politique davantage préoccupée de son confort quotidien que du sort du peuple ukrainien dont ils ignoraient même l’existence jusque-là, ont poursuivi leurs importations comme si de rien n’était…

Installation gazière de Gazprom (photo © Tass / Abaca / Les Échos)

Mais ils doivent désormais affronter les provocations directes de la Russie qui décide d’elle-même de fermer le robinet pour faire pression sur les pays européens et éviter qu’ils ne soutiennent trop ouvertement son adversaire ukrainien. L’Autriche et l’Italie ont ainsi vu leurs livraisons de gaz russe réduites, de même que la France qui a annoncé que depuis le 15 juin 2022 son principal point d’entrée du gaz russe , situé en Moselle, était désormais tari, ce qui n’empêche pas la France d’être devenue en parallèle le premier importateur mondial de gaz naturel liquéfié russe ! Toujours est-il que le gouvernement russe joue de cette situation qui inquiète tant les opinions publiques européennes. Tout en organisant une réduction des livraisons du gazoduc Nord Stream 1, au prétexte d’une opération imaginaire de maintenance, Gazprom est allé jusqu’à diffuser une vidéo montrant un de ses employés tourner la vanne pour couper le flux de gaz vers l’Europe en suggérant que l’hiver sera très long…

Il n’en reste pas moins que cette arme est à double tranchant car la Russie a besoin de ces exportations de gaz pour alimenter son budget… Or la situation actuelle qui voit malgré tout les pays européens se préparer à réduire leurs importations de gaz russe en se tournant vers d’autres fournisseurs plus compréhensifs, n’est pas forcément un bon calcul à long terme pour la Russie. Ses capacités actuelles de stockage sont totalement saturées et elle ne sait plus que faire de ses excédents de gaz naturel, faute de disposer des infrastructures nécessaires pour les vendre à d’autres pays. On ne construit pas en quelques semaines un nouveau gazoduc ou un terminal méthanier !

Le torchage du gaz, une pratique courante, mais pas sans impact environnemental… (photo © kampee patisena / Géo)

Du coup, la Russie est contrainte de brûler une partie de son gaz excédentaire. Les Finlandais se sont en effet rendus compte que depuis le mois de juin 2022, une torchère gigantesque est apparue à Portovaïa, au nord-ouest de Saint-Pétersbourg, là où se trouve la station de compression du gazoduc Nord Stream 1. Des images tournées par la télévision finlandaise confirment cette observation également visible sur des images satellite et qui semble bel et bien reliée à la décision russe de réduire le débit du gazoduc géant à 40 % de sa capacité mi-juin, puis à 20 % le 26 juillet… Chaque jour, ce serait ainsi plus de 4 millions de m³ de gaz, soit l’équivalent de 10 millions de dollars, qui partirait en fumée, contribuant encore un peu plus au réchauffement climatique : encore un bel exemple des absurdités auxquelles les subtilités de la géopolitique conduisent l’humanité dans sa grande sagesse…

L. V.

Gorbatchev : un dirigeant qui laisse un souvenir ambigu

8 septembre 2022

Dernier dirigeant de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev s’est éteint le 30 août 2022 à plus de 91 ans, et vient d’être inhumé à Moscou ce samedi 3 septembre, aux côtés de son épouse Raïssa, disparue en 1999, dans une relative indifférence de la part de ses compatriotes, alors que, paradoxalement, nombre de dirigeants occidentaux lui rendent un hommage appuyé.

Mikhaïl Gorbatchev à la tribune du Soviet suprême à Moscou, lors de sa session extraordinaire du 27 août 1991 photo © Vitaly Armand / AFP / Le Monde)

L’actuel Président de la Russie, Vladimir Poutine, ne s’est même pas déplacé pour assister à ses obsèques, officiellement pour cause d’agenda trop chargé. Une belle marque de muflerie de la part de celui qui préfère effectivement bombarder les villes ukrainiennes plutôt que d’œuvrer à la paix dans le monde, ce qui avait valu à son prédécesseur l’attribution du prix Nobel de la paix en 1990 : chacun son domaine de compétence ! Poutine l’a d’ailleurs reconnu sans détour en admettant d’un ton neutre que Mikhaïl Gorbatchev avait eu « une grande influence sur l’histoire du monde » et qu’il s’était « efforcé de proposer ses propres solutions aux problèmes », sous-entendant clairement qu’ils ne partageaient pas la même vision des choses et que les solutions en question avaient lamentablement échoué

De fait, le bilan de Mikhaïl Gorbatchev reste mitigé, surtout dans le contexte ultra nationaliste qui règne dans la Russie de Poutine, lequel ne rêve que de reconstituer l’ex empire soviétique, par la force au besoin, et qui n’a que faire des lubies de transparence démocratique auxquelles Gorbatchev était attaché. Certes, des milliers de Russes sont venus rendre un dernier adieu à Mikhaïl Gorbatchev le jour de ses obsèques, souvent en hommage au vent de liberté qui a soufflé lorsqu’il était au pouvoir. Une impression confirmée par la présence du journaliste Dmitri Mouratov, prix Nobel de la paix en 2021 et directeur de la rédaction du journal d’opposition Novaïa Gazeta dont plusieurs collaborateurs ont été récemment assassinés du fait de leurs investigations gênantes dans des affaires de corruption impliquant l’armée russe.

Le prix Nobel de la paix, Dmitri Mouratov, portant le portrait de Mikhaïl Gorbatchev lors des obsèques de ce dernier (photo © Alexander Zemlianichenko / AFP / Le Devoir)

Pourtant, rien ne prédisposait cet apparatchik à acquérir cette réputation de défenseur des libertés et des droits de l’homme. Né en 1931 dans un petit village du nord du Caucase dans une famille de communistes fervents dont le grand-père s’était engagé dans le mouvement de collectivisation des terres et dirigeait le kolkhoze local, il reçoit à 18 ans le Drapeau rouge du travail pour ses talents de chauffeur de tracteur en parallèle de ses études au lycée. Dirigeant de l’organisation du Parti pendant ses études universitaires à Moscou, il revient dans son village en 1955 et se retrouve dès 1970 nommé gouverneur de la région de Stavropol. Il profite allègrement de sa situation pour se faire bien voir des vieux caciques du parti qui viennent en cure thermale dans le secteur et rejoint dès 1979 le Politburo comme suppléant.

Un dessin publié le 1er septembre 2022, signé Zaïtchick (source © Blagues et dessins)

La mort de Leonid Brejnev en 1982, suivi de celle rapide de ses deux successeurs, Youri Andropov et Konstantin Tchernenko lui permet d’accéder à la tête de l’URSS le 10 mars 1985. L’empire soviétique est alors à bout de souffle, dominé par un complexe militaro-industriel tout puissant, mais confronté à d’énormes difficultés de production des biens de consommation courantes. A tout juste 54 ans, Gorbatchev tranche avec l’inertie de ses prédécesseurs et lance les vaste chantiers de la perestroïka et de la glasnost. Le premier, qui vise à refondre totalement le système économique et politique de l’URSS est un échec total et ne fait qu’aggraver la situation en désorganisant tout le système. En parallèle, le souci de transparence et de liberté d’expression que cherche à instaurer Gorbatchev donne un véritable souffle démocratique mais heurte de front les intérêts et les habitudes des apparatchiks du régime tandis que ses campagnes de lutte contre la consommation d’alcool ne contribuent guère à sa popularité….

Le contexte est d’autant plus difficile que Mikhaïl Gorbatchev doit en outre se confronter à de réelles difficultés dont l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986 alors qu’il est en pleine négociations avec Ronald Reagan pour tenter de réduire enfin les arsenaux nucléaires. La fin de la course aux armements et la fin de la guerre froide sont sans conteste à mettre au crédit de Mikhaïl Gorbatchev qui était persuadé que l’URSS n’était plus en mesure de suivre le rythme imposé par les généraux de l’Armée rouge et qu’il valait mieux se concentrer sur la relance de l’économie en vue d’améliorer le niveau de vie de la population russe. Il est d’ailleurs l’artisan du retrait des troupes russes d’Afghanistan décidé en 1988 et, lors de la chute du mur de Berlin, en 1989, c’est lui qui décide de ne pas envoyer les chars russes rétablir l’ordre soviétique. Une attitude qui lui vaut l’attribution du prix Nobel de la Paix en 1990, après qu’il ait entériné fin 1989 la fin officielle de la guerre froide en accord avec Georges Bush.

Mikhaïl Gorbatchev, prix Nobel de la paix en 1990 et signataire des accord Start de désarmement en 1991 (photo © Olav Olsen / AFP / BMFTV)

En 1991, l’économie soviétique était à bout de souffle et l’aide que Gorbatchev escompte des pays occidentaux pour sa bonne volonté en faveur de la détente internationale, ne se concrétise pas. Au mois d’août, alors que Gorbatchev vient de partir en vacances, des putschistes nationalistes, inquiets de ses réformes institutionnelles, tentent de prendre le pouvoir à Moscou et lui demandent de démissionner. Il s’y refuse et finit par rentrer à Moscou alors que le putsch tourne à la débandade, quelques jours plus tard. Mais c’est Boris Eltsine, nouvellement élu au suffrage universel président de la République de Russie, qui tire les marrons du feu, après s’être mis en scène juché sur un des chars de l’armée. Gorbatchev quitte le 24 août la direction du Parti communiste qui finit par être dissous début novembre. Les accords d’Alma-Ata, signés le 21 décembre 1991, créent la Communauté des États indépendants qui remplacent purement et simplement l’URSS moribonde. Gorbatchev démissionne de son poste de président de l’URSS le 25 décembre 1991 et le Soviet suprême dissout l’URSS dès le lendemain.

Boris Eltsine exigeant de Mikhaïl Gorbatchev qu’il lise un texte devant le Parlement, le 23 août 1991 (photo © Piko / AFP / La Dépêche)

Rarement dirigeant d’une aussi grande puissance aura connu une fin de règne aussi peu glorieuse et ceci explique largement que Gorbatchev soit alors aussi détesté des Russes qui voient leur empire disparaître pour le plus grand profit de l’ennemi juré américain et qui constatent que leur niveau de vie et même leur espérance de vie déclinent tandis que des oligarques décomplexés amassent des fortunes immenses en dépeçant les anciennes structures d’État. En juin 1996, lorsque Mikhaïl Gorbatchev se présente à l’élection présidentielle de la Fédération de Russie, il n’obtient que 0,5 % des suffrages, ce qui donne une idée de sa popularité du moment face à un Boris Eltsine triomphalement réélu…

Le comble est atteint lorsque, en 1997, Mikhaïl Gorbatchev, alors à court d’argent, accepte de tourner dans une publicité du géant américain de la malbouffe, Pizza Hut. On y voit des Russes débattre, dans un restaurant moscovite, de l’évolution de la Russie, un jeune s’extasiant des libertés nouvelles, de l’ouverture au monde et des opportunité économiques qui en découlent, tandis qu’un autre regrette le temps du communisme, de l’ordre et de la stabilité. Mais tous sont unanimes pour apprécier que, grâce à Gorbatchev, chacun a désormais accès à la bonne pizza occidentale… Une scène bouffonne, qui achève de discréditer l’ancien dirigeant soviétique aux yeux de nombre de ses concitoyens.

Mikhaïl Gorbatchev avec sa petite fille tournant dans une publicité pour Pizza Hut en 1997 ( source © Eater)

Un ressentiment qui s’était encore accentué avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine qui a pris le contre-pied exact de son prédécesseur, n’hésitant pas à lancer de nouveau son pays dans des guerres d’expansion pour surfer sur l’esprit nationaliste. Gorbatchev s’était d’ailleurs ému des tendances dictatoriales du nouveau maître du Kremlin et avait même confié un jour en évoquant leur popularité respective aux yeux des Russes : « « S’ils nous pendent tous les deux, assurez-vous qu’ils ne le fassent pas au même arbre que moi ». Il aura finalement eu la chance d’échapper un un tel châtiment mais il faudra du temps sans doute pour que les Russes finissent par reconnaître, un jour peut-être, le rôle positif qu’il aura malgré tout joué en faveur de la paix et de la stabilité dans le Monde…

L. V.

Waterloo : l’urne trop pleine s’est vidée…

4 septembre 2022

Qui n’a pas appris dans ses jeunesse ces alexandrins du grand poète Victor Hugo rendant hommage à sa manière, quelque peu dithyrambique, à cette bataille dantesque qui s’est déroulée le 18 juin 1815 et qui fut la dernière à laquelle prit part Napoléon, contraint d’abdiquer définitivement 4 jours plus tard :

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !

Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,

Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons

La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

Composé quarante ans après les événements, ce poème des Châtiments, titré L’expiation, traduit bien la fascination morbide que cette bataille homérique qui opposait la France au reste de l’Europe a suscité parmi ses contemporains. Victor Hugo lui-même a visité en 1860 le champ de bataille, situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Bruxelles, sur le plateau de Mont-Saint-Jean, après avoir écrit ces vers célèbres et pour les besoin de son roman Les Misérables.

L’infanterie française conduite par Jérôme, le frère de Napoléon, attaque le château d’Hougoumont à Waterloo, peinture de l’artiste américain Mark Churms (source © Cranston Fine Arts)

Celui-ci comprend un livre entier consacré à cette bataille mémorable dans laquelle Hugo décrit la fureur des combats lors de la charge des cuirassiers français qui se brise sur les carrés de l’infanterie britannique, avant d’évoquer le soldat Thénardier occupé à piller les cadavres au soir de la bataille et qui se retrouve récompensé pour avoir sauvé un général alors qu’il s’apprêtait à le dépouiller sans la moindre vergogne…

Comme après chaque bataille de cette ampleur, les vautours étaient nombreux à rôder une fois la mitraille apaisée, pour récupérer tout ce qu’ils pouvaient sur les cadavres encore chauds des soldats tombés au combats. Et Waterloo fut probablement une des pires boucheries de l’époque, pourtant riche en batailles sanglantes après 20 ans d’affrontements consécutifs à la Révolution française et aux guerres de conquête napoléoniennes. Selon les historiens, le bilan des 4 jours que dura la campagne de Belgique qui se solda par la bataille rangée de Waterloo, serait d’au moins 23 700 morts (certains avancent plutôt le chiffre de 40 000 tués !) et quelques 65 400 blessés toutes armées confondues, sans compter quelques 12 000 chevaux tombés au champ d’honneur.

La bataille de Waterloo, lithographie de William Holmes Sullivan datant de 1898 (source © Meisterdrucke)

Du côté français qui avait mobilisé plus de 71 000 hommes, on dénombre au minimum 11 500 tués dont 14 généraux et près de 34 000 blessés. C’est donc un véritable carnage, d’autant que les armées alliées, commandées par le duc de Wellington, sont presque aussi nombreuses et présentent des pertes encore supérieures. Cette coalition européenne mobilisée contre l’armée napoléonienne rassemble pour sa part des troupes venues de Grande-Bretagne, des États allemands de Hanovre, de Brunswick et du Nassau, mais aussi des Belges, des Néerlandais et des Prussiens (les fameux renforts commandés par Blücher, qui font basculer le sort des armes).

Charge de la cavalerie française contre les carrés anglais, tableau du peintre français Emmanuel Philippoteaux, conservé au Wellington Museum, à Londres (source © site sur la bataille de Waterloo)

Et pourtant, curieusement, les quelques fouilles qui ont été réalisées sur le champs de bataille qui a été laissé grosso modo laissé en l’état depuis 1815, ont révélé excessivement peu de restes humains. En 2015, un squelette humain a bien été mis à jour à l’occasion du chantier de construction d’un parking près du musée, et en 2019, les archéologues ont exhumé un os de jambe amputée en fouillant les vestiges de ce qui fut le principal hôpital de campagne des armées coalisées. Voilà qui paraît bien peu au vu du gigantesque charnier que tous les contemporains décrivent à l’issue de cette bataille dantesque et effroyable…

Un des carrés anglais sur lequel vient se briser la cavalerie française : le 28e régiment à Quatre Bras, peint par Elizabeth Thomson en 1875 (source © Slate)

A tel point que certains historiens s’interrogent sur le devenir de tous ces cadavres tombés dans cette morne plaine. A l’instar de l’Écossais Tony Pollard, directeur du Centre for Battlefield Archaeology à l’Université de Glasgow et qui a notamment publié en juin dernier, dans la revue scientifique Journal of Conflict Archeology une étude pour le moins surprenante. Il s’est notamment intéressé aux témoignages des très nombreux contemporains qui, souvent par simple curiosité morbide, se sont précipités sur le champ de bataille de Waterloo sitôt éteint le son de la mitraille. Leur intention n’était pas, comme la crapule de Thénardier, de venir détrousser les cadavres, mais simplement de se rendre compte par eux-mêmes de ce choc de titans qui venait de sceller le sort de l’empire napoléonien et de changer fortement le destin de l’Europe.

Plusieurs de ces témoignages émanent de Britanniques venus en nombre dans les jours qui ont suivi la bataille et qui relatent les opérations d’évacuation des blessés, dans les premiers jours, et l’ensevelissement des morts qui a pris une bonne dizaine de jours au total, sans compter le pillage qui s’est poursuivi pendant des mois.

Crémation des corps de soldats morts à Waterloo, devant le château d’Hougoumont, peint par James Rouse et publié en 1817 par William Mudford (source © Journal of Conflict Archeology)

Selon ces écrits, les innombrables cadavres d’hommes et de chevaux qui jonchaient le champ de bataille ont dû être brûlés pour tenter de réduire le volumes de corps à ensevelir. De nombreuses fosses ont été creusées à la hâte mais les monceaux de corps étaient tels que du bois était disposé au sommet de ces tas pour poursuivre la crémation et faciliter ensuite l’ensevelissement des restes, le tout en plein été, dans une puanteur que tous les témoins décrivent comme atroce…

Enterrement de soldats dans des fosses communes à la Haye sainte, peinture de James Rouse (source © Journal of Conflict Archeology)

Curieusement, malgré ces témoignages illustrés, aussi précoces que multiples, et malgré les campagnes d’investigation qui ont été menées sur le terrain, aucune de ces fosses communes n’a pu être retrouvée par les archéologues que cette disparition ne manque pas d’intriguer : que sont donc devenus les ossements des dizaines de milliers de cadavres tombés à Waterloo et enterrés sommairement sur place ?

Selon Tony Pollard, la raison principale de cette disparition étrange serait due au fait que les cadavres en question ont été en grande partie recyclés ! On savait déjà que les dents des soldats tombés à Waterloo avaient fait l’objet d’un pillage à grande échelle qui serait même à l’origine de l’essor des prothèses dentaires, les premières implantées n’étant autres que ces « dents de Waterloo » prélevées sur des cadavres…

Mais on apprend désormais que le champ de bataille de Waterloo, comme les autres lieux de confrontation majeure de l’épopée napoléonienne, ont servi en réalité dans les années 1820, de réserve de matière première pour la fabrication d’engrais agricole. Ce n’est en effet qu’en 1840 que le chimiste français Frédéric Kuhlmann a développé un procédé industriel permettant de synthétiser les superphosphates et répondre aux énormes besoins en fertilisant des gros producteurs de betterave à sucre du nord de la France. Mais, jusque-là, on avait beaucoup recours, pour la production de ces phosphates dont l’agriculture est friande, à la récupération des ossements (animaux en principe, mais aussi humains quand l’occasion se présentait), réduits en farine et exportés ensuite, notamment vers les îles britanniques.

La poudre d’os, un fertilisant naturel toujours aussi recherché… (source © Market on the web)

Un article publié dans The London Observer en novembre 1822 faisait état de ce trafic peu ragoûtant, reconnaissant qu’un soldat mort était une source de commerce des plus lucratifs puisque ses ossements, soigneusement récoltés sur les grands champs de bataille du continent étaient ensuite importées à grands frais pour être broyés et revendus aux agriculteurs du Yorkshire. Le journaliste allait même jusqu’à s’étonner que la Grande-Bretagne ait ainsi envoyé tant de jeunes soldats se faire tuer en Europe pour ensuite devoir importer leurs restes afin de fertiliser ses sols agricoles : l’économie du recyclage, qui revient fort à la mode de nos jours, ne date finalement pas d’hier…

L. V.

Taïwan ou le règne de l’ambiguïté stratégique

9 août 2022

Comment faut-il donc interpréter la récente visite à Taïwan, mardi 2 août 2022, de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis ? Et surtout la démonstration de force qui s’en est suivie de la part de la Chine dont le ministre des affaires étrangères a déclaré sans ambages : « Ceux qui offensent la Chine devront être punis, de façon inéluctable » ? On a connu dialogue plus diplomatique entre les deux grandes puissances mondiales… D’autant que cet échange d’amabilités s’est accompagné d’une intrusion directe de 21 avions de chasse chinois dans l’espace aérien taïwanais, de rétorsions économiques à l’encontre de l’île de Taïwan et d’un déploiement de force sans précédent de la marine militaire chinoise dans le cadre de prétendus « exercices » avec tirs à balles réelles…

Nancy Pelosi (en tailleur rose) à son arrivée à l’aéroport de Taipe, mardi 2 août 2022 (photo © AP / Libération)

Une tension largement avivée par une réaction menaçante de la part de Moscou, le ministre russe des affaires étrangères affirmant haut et fort que « la partie chinoise a le droit de prendre les mesures nécessaires pour protéger sa souveraineté et son intégrité territoriale concernant le problème de Taiwan », tout en qualifiant la visite de Nancy Pelosi de « provocation évidente ». Mais que diable allait donc faire celle-ci dans cette galère taïwanaise, surtout à un moment où la planète est déjà au bord de l’explosion, du fait de l’agression russe en Ukraine ?

Il faut dire qu’un déplacement officiel, dans un Boeing de l’US Air Force, de Nancy Pelosi, troisième personnage des États-Unis qui, a 82 ans, n’en est pas à sa première provocation envers le gouvernement chinois, ne pouvait pas passer inaperçue, bien qu’annoncée à la dernière minute et peu médiatisée par le gouvernement de Taïwan. Elle a d’ailleurs annoncé clairement la couleur en déclarant dès son arrivée : « La visite de notre délégation du Congrès honore l’engagement indéfectible de l’Amérique à soutenir la démocratie dynamique de Taïwan. La solidarité de l’Amérique avec les 23 millions d’habitants de Taïwan est plus importante aujourd’hui que jamais, alors que le monde est confronté à un choix entre autocratie et démocratie ».

Manœuvres de l’armée chinoise dans le détroit de Taïwan début août 2022 (photo © Lin Jian / Chine nouvelle / SIPA / Les Echos)

Une véritable gifle pour Pékin qui considère Taïwan comme une simple province rebelle qu’il lui revient de ramener dans le giron du Parti communiste chinois et qui n’a jamais digéré le geste de Nancy Pelosi qui, en 1991, s’était rendue sur la place Tian’anmen, deux ans après le massacre des étudiants chinois protestataires, et y avait déployé une petite banderole noire en hommage aux plusieurs centaines de manifestants tués à la mitrailleuse et écrasés par les chars de l’armée chinoise.

Il faut dire aussi que la question du sort de Taïwan est un sujet particulièrement sensible aux yeux des dirigeants chinois. Rappelons pour mémoire que l’île de Taïwan, que les Portugais avaient appelé Formose lorsqu’ils l’ont abordée pour la première fois en 1542, était peuplée, depuis sans doute au moins 4000 ans par des populations austronésiennes venues du sud-est de la Chine. Colonisée par les Hollandais, ceux-ci encouragent la migration chinoise pour développer l’agriculture, mais sont chassés de l’île en 1633 par Zheng Chenggong, un fidèle de la dynastie Ming, alors que l’empire chinois est en passe de tomber entre les mains de la dynastie Qing, d’origine Mandchoue. Cinquante ans plus tard, celle-ci s’empare à son tour de l’île qui est donc intégrée à l’empire chinois, puis érigée en province en 1887.

Un dessin signé Bauer, publié dans Le Progrès le 4 août 2022

En 1895, après sa défaite contre le Japon, la Chine est contrainte de lui céder Taïwan qui sera donc partie intégrante de l’empire colonial japonais jusqu’en 1945, date à laquelle les États-Unis, sortis victorieux de la seconde guerre mondiale, se voient accorder la tutelle de l’île et aident les troupes du Parti nationaliste chinois, le Kuomintang, à s’y installer dès le retrait de l’armée japonaise. La République nationaliste de Tchang Kaï-chek gouverne alors le territoire de manière assez brutale, provoquant rapidement des émeutes réprimées dans le sang et qui auraient fait pas moins de 30 000 morts. En octobre 1949, le Kuomintang est défait piteusement par l’armée populaire de libération de Mao Zedong, puissamment soutenue par l’URSS, et ne conserve que ce territoire de Taïwan ainsi que quelques îles alentours.

Le mémorial à la gloire de Tchang Kaï-chek à Taïwan (source © Easy Voyage)

Jusqu’en 1971, c’est la République de Chine, établie sur ce confettis de Taïwan qui représente officiellement le pays à l’ONU, jusqu’à ce que les autres nations finissent par accepter que le pays soit enfin représenté par la République populaire de Chine. Jusqu’en 1978, Tchang Kaï-chek, avec le soutien des États-Unis, fait régner un régime dictatorial et corrompu à Taïwan. Son fils qui lui succède alors procède à une libéralisation progressive du régime et finit par lever, en 1987 seulement, la loi martiale qui étouffait le pays. Depuis, le régime s’est très largement démocratisé avec la première élection présidentielle au suffrage universel direct en 1996. L’actuelle présidente de la République, Tsai Ing-wen, issue du Parti démocrate progressiste, a été élue en 2016 et réélue en janvier 2020.

Tsai Ing-wen, actuelle présidente de Taïwan, ici en mai 2020, prononçant son discours d’investiture (source © Taïwan Info)

Le pays, qui compte désormais plus de 23 millions d’habitants, est l’un des plus libres du monde, classé 19e selon l’indice de liberté humaine en 2018, loin devant la France qui figure en 31e position pour les libertés individuelles et au 52e rang pour les libertés économiques… Le PIB par habitant se rapproche des 50 000 dollars, ce qui classe le pays au 21e rang mondial selon les données du FMI en 2017, juste derrière l’Allemagne et l’Australie, mais devant la France et le Royaume-Uni. Comme Singapour, Hongkong et la Corée du Sud, Taïwan a connu une industrialisation et un décollage économique très rapide au cours des dernières décennies et est désormais à la pointe de la technologie dans le domaine de l’informatique, des communications ou de la biotechnologie.

On comprend dans ces conditions, que la Chine de Xi Jinping n’a pas la moindre envie de voir ce joyau de son empire se détacher. Historiquement, il est bien difficile de lui donner tort, d’autant que Taïwan n’est reconnu officiellement que par une poignée de petits pays et que les États-Unis, bien qu’alliés inconditionnels, s’en sont toujours bien gardés, entretenant cette « ambiguïté stratégique » qui consiste à apporter une aide militaire à Taïwan tout en ne reconnaissant pas le pays. Pour parler crûment, les Occidentaux soutiennent ouvertement le régime libéral et démocratique qui s’est (récemment) installé à Taïwan mais sont bien mal placés pour faire la leçon à la Chine qui revendique ce territoire alors qu’ils ont soutenu pendant des années le régime autoritaire et corrompu du Kuomingtang. Chacun aimerait bien, en Occident, que le géant chinois s’imprègne de l’esprit démocratique qui règne désormais à Taïwan, mais c’est rarement de l’extérieur, surtout à coup de provocations de ce type et face à un régime aussi autoritaire et susceptible que celui de Xi Jinping, que l’on incite à une telle évolution : en géopolitique, les leçons de morales sont rarement très efficaces…

L. V.

Assemblée nationale : la guerre des cravates

30 juillet 2022

En ce moment même, la guerre fait toujours rage à nos portes, l’armée ukrainienne tentant de défendre vaille que vaille son territoire envahi par l’armée russe qui bombarde à tout va, n’hésitant pas à tout détruire sur son passage, sous un déluge de feu d’artillerie lourde, pour poursuivre sa progression. Mais pendant que les missiles pleuvent à l’est de l’Europe, voila que nos députés tout juste élus à l’Assemblée nationale, s’étripent, quant à eux, au sujet de leur tenue vestimentaire : un combat qui en vaut bien un autre et qui a le mérite de rappeler que nos responsables politiques ont un sens aigu de la hiérarchie des problèmes…

Renaud Muselier critique la gauche « sale et débraillée »… (photo © SOPA Images / SIPA / Le Nouvel Obs)

C’est Renaud Muselier, le président de la région PACA, qui a déclenché les hostilités, jeudi 21 juillet 2022, en fustigeant sur BFMTV l’attitude des 75 députés de la France insoumise qu’il accuse de faire de l’obstruction systématique et de se faire remarquer par un comportement peu respectueux des règles de bienséance. « Vous voyez la gauche sale, débraillée, qui crie partout. C’est un problème de comportement. Vous représentez la République, c’est une charge. Vous ne pouvez pas crier, vous sortez du bac à sable et vous rejoignez les grands » a ainsi estimé M. Muselier, un rien donneur de leçons.

Un rappel à l’ordre sur lequel son ancien collègue et désormais ennemi mortel, Eric Ciotti, a aussitôt surenchéri, prenant sa plume pour écrire à la Présidente de l’Assemblée nationale, la députée macroniste Yaël Braun-Pivet, pour lui demander de rétablir illico « l’obligation du port du costume et de la cravate pour les hommes », estimant de la plus haute urgence la nécessité « d’empêcher que certains députés notamment de la France Insoumise se permettent de porter au sein de l’hémicycle, des tenues de plus en plus relâchées ».

Le député LFI Louis Boyard s’exprimant à l’Assemblée nationale le 18 juillet 2022 (photo © Stéphane Mouchmouche / Hans Lucas / AFP / France TV info)

Il faut bien reconnaître que les députés en question avaient mis un point d’honneur, depuis le début de cette législature à se faire remarquer en criant haut et fort leur mécontentement, y compris pendant le discours de politique générale de la Première Ministre, Élisabeth Borne, le 6 juillet dernier, qui avait été copieusement chahuté dans leurs rangs. Et les tenues arborées par les députés LFI sont de fait des plus ostensiblement décontractées : jean, baskets, sandales et tee shirts, pas toujours surmontés d’une veste.

Par comparaison, les 89 députés du Rassemblement National, sous la houlette de Marine Le Pen, se distinguent par leur extrême discrétion et le port systématique du costume-cravate pour la gent masculine, traduisant jusqu’à la caricature leur volonté de se démarquer de leur image de parti extrémiste. « La culture paquet de nouille et tee shirt de foot, non merci ! » avait d’ailleurs averti d’emblée la chef des file des députés RN…

Il faut dire que c’est déjà à l’initiative de l’arrivée des députés France Insoumise dans l’hémicycle en 2017, que le bureau de l’Assemblée avait dû acter officiellement le droit pour les députés de siéger sans veste ni cravate, estimant que la tenue dans l’hémicycle « doit rester neutre et s’apparenter à une tenue de ville ». Ce qui n’empêchait certains députés de siéger en tenue plus folklorique, à l’image du député de la 3e circonscription de la Polynésie française, Moetai Brotherson, un colosse élu en 2017 et réélu en 2022, qui siège en chemisette à fleurs, sandales et lavalava, une sorte de jupe traditionnelle, tandis que son collègue Paul Molac, fait sensation avec son costume breton à col bariolé…

Le député polynésien Moetai Brotherson à l’Assemblée Nationale en février 2019 (photo © C. Archambault / AFP / L’Humanité)

Il faut bien reconnaître que la question vestimentaire a toujours fortement animé les débats au sein de la représentation nationale française. Déjà le 4 mai 1789, lorsque s’ouvrent les États généraux au château de Versailles, prélude de la future Assemblée constituante, un député se singularise par son accoutrement. A l’époque, les 300 représentants de la noblesse portent tous bas blancs, culotte noire, chapeau à plume et (déjà !) cravate de dentelle. Ceux du clergé ont bien sûr revêtu l’habit ecclésiastique où l’on distingue la pourpre des cardinaux, le violet des évêques, la soutane noire des curés et la robe de bure des quelques moines.

Quant aux 600 représentant du tiers état, tous portent le costume noir de rigueur agrémenté de la cravate de mousseline exigée par le protocole, tous sauf un : un certain Michel Gérard, venu des faubourgs de Rennes et qui arbore sa tenue de cultivateur… Un geste qui le rendra particulièrement populaire, le faisant passer à la postérité sous le sobriquet de « Père Gérard », évoqué récemment en conseil municipal à Marseille, et lui valant même l’honneur de figurer au premier plan du célèbre tableau de David sur le Serment du Jeu de paume, alors même que son rôle dans le prologue de la révolution française reste bien modeste.

Le père Gérard, avec ses habits de cultivateur (photo © Alamy Stock Photo / Marianne)

Depuis, bien d’autres ont emboité ses pas, à l’instar du député socialiste et ancien mineur, Christophe Thivrier, élu en 1889 et qui se présente à l’Assemblée nationale avec sa blouse bleue d’ouvrier pour honorer la promesse faite à ses électeurs. Les huissiers, qui le prennent pour un livreur, lui interdisent l’accès au Palais Bourbon, mais il finit par arriver à ses fins à force de persuasion, acceptant néanmoins de remplacer ses sabots par une paire de bottines… En 1997, son lointain successeur, le communiste Patrice Carvalho s’était lui aussi assis sur les bancs de l’Assemblée en bleu de travail mais avec cravate, histoire de respecter au moins symboliquement le règlement intérieur. Une précaution que n’avait même pas prise le député LFI François Ruffin qui s’était présenté au Palais Bourbon en décembre 2017 revêtu d’un maillot de foot…

En 1997, le député PC de l’Oise, Patrice Carvalhlo, en bleu de travail, et en 2017, le député LFI de la Somme, François Ruffin, en maillot de foot… (source © France 3 Hauts-de-France)

En 2022, les députés de la France Insoumise font en tout cas de ce détail vestimentaire une question centrale, le jeune député du Val de Marne, Louis Boyard, écrivant à son tour dès le 22 juillet 2022 à la Présidente de l’Assemblée nationale pour lui demander d’interdire les costumes aux « prix exorbitants » portés par certains députés (une allusion sans doute à ceux jadis offerts au malheureux François Fillon, empêtré dans ses mensonges ?) , ce qui « témoigne d’un luxe indécent au regard de l’explosion de la pauvreté dans notre pays », estimant que « cela contribue à accroître le ressenti dans la population de parlementaires éloignés de la réalité du quotidien des Français ». De son côté, l’écologiste Benjamin Lucas tente d’apaiser le débat, considérant que les élus n’ont pas de temps à perdre avec ces « querelles de pressing », estimant quant à lui que « c’est à chacun d’apprécier la façon dont il s’habille. Il y a d’autres priorités pour les Français dans la période de crise. Je ne crois pas que l’habit fasse le moine, et je ne crois pas que la cravate fasse le député ».

Une belle polémique comme on les adore s’est donc développée autour de la cravate, cet accessoire de mode quelque peu démodé issu, paraît-il, d’une vielle habitude des cavaliers croates du temps de Louis XIII de nouer autour du cou une étoffe richement brodée… Une polémique qui a culminé de manière quelque peu bouffonne le 26 juillet lorsque le groupe de députés féminins de LFI est arrivée au Palais Bourbon en arborant ostensiblement une cravate autour du cou, nouée négligemment sur un col ouvert, provoquant une conférence de presse pour fustiger leurs collègues de droite qui voudraient imposer le port de la cravate sur les bancs de l’Assemblée, comme si cela était un moyen d’affirmer que seuls les hommes y ont leur place…

Les membres féminins du groupe de députés LFI au Parlement le 26 juillet 2022, toutes en cravate (source © compte Twitter Clémentine Autain)

Dans le monde de tensions et de crise internationale où l’on vit, on est finalement rassuré de constater que nos responsables politiques ne sont pas trop angoissés par les défis auxquels nous avons à faire face et qu’ils trouvent le temps de se quereller sur des sujets de cette nature !

L. V.

Géopolitique : le double jeu de la Turquie

24 juin 2022

Décidément, le nouveau sultan d’Ankara, le président turc Recep Tayyip Erdogan, élu à ce poste depuis août 2014, n’en fini pas de faire des siennes ! En plein conflit entre l’Ukraine et la Russie, voilà que le ministre turc des Affaires étrangères a reçu son homologue russe, Sergueï Lavrov, en grandes pompes à Ankara, pour évoquer le dossier des exportations de blé ukrainien bloquées par Moscou, même si certains en Ukraine accusent les Russes de s’accaparer tout simplement par la force ces stocks de céréales pour les exporter à leur profit. L’image de Sergueï Lavrov tout sourire en visite officielle dans un des 30 pays membres de l’Alliance atlantique alors même qu’il est sous le coup de graves sanctions internationales et persona non grata en Occident, a de quoi interroger…

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, en visite officielle à Ankara le 8 juin 2022 (photo ©
Adem Altan / AFP / L’Orient le jour)

Surtout quand on voit en parallèle la Turquie opposer tranquillement son veto à la demande d’adhésion de la Suède et de la Finlande, toutes deux désireuses désormais de rejoindre les rangs de l’OTAN. Erdogan profite en effet des procédures d’adhésion qui exigent l’unanimité pour accepter de nouveaux membres, comme s’il ne reculait devant aucune provocation pour imposer de manière brutale ses desiderata. Prenant prétexte de la bienveillance suédoise envers les réfugiés politiques kurdes du PKK, persécutés en Turquie, Erdogan est prêt à user de toutes les armes pour imposer son point de vue par la force.

Son mépris affiché pour la diplomatie traditionnelle policée vient d’ailleurs de se manifester par une nouvelle convocation, fin mai 2022 des ambassadeurs français et allemands à Ankara, histoire de leur rappeler fermement que la Turquie ne peut tolérer aucune manifestation en Occident de membres du PKK considérés en Turquie comme des terroristes que le régime d’Erdogan s’emploie à exterminer sans pitié, sur son sol comme en Syrie voisine.

Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine, ici en 2018, après la dernière réélection du président turc (photo © Umit Bektas / Reuters / Paris Match)

Déjà en juin 2016, Ankara avait ostensiblement rappelé son ambassadeur en Allemagne pour protester violemment contre l’adoption, par le Bundestag d’une résolution sur le génocide arménien de 1915 que la Turquie se refuse toujours officiellement à reconnaître. Et en octobre 2020, c’est la France qui avait dû rappeler son propre ambassadeur à Ankara, à la suite des propos injurieux de Recep Tayyip Erdogan envers le Président de la République, Emmanuel Macron, à la suite de la décapitation en pleine rue de l’enseignant français Samuel Paty. Erdogan s’était alors interrogé ouvertement sur la santé mentale de notre président, sur son attitude envers les musulmans et sur sa « propre mort cérébrale » en référence aux interrogations de Macron sur l’avenir de l’OTAN. Un climat de forte tension alors exacerbé par les nombreuses incursions de la Turquie dans les eaux grecques et chypriotes pour y explorer les ressources en hydrocarbures, en faisant fi des traités maritimes internationaux.

Autant de provocations de la part du président turc qui ne craint pas de donner des coups de poignards dans le dos de ses alliés de l’OTAN, et de s’afficher aussi ouvertement avec son grand voisin russe, ne manque pas d’interroger sur la fiabilité de cet amis un peu encombrant. Ainsi, en mars 2019, les Américains avaient été contraints de sommer la Turquie de choisir entre le système de défense anti-aérienne S-400 russe que le pays venait d’acquérir, et le maintien de sa participation au programme de fabrication du nouvel avion furtif F-35 américain. Les USA craignaient en effet que les puissants radars du dispositif russe S-400 ne viennent déchiffrer les secrets de ses propres appareils technologique dernier-cri. Mais la Turquie ne s’est pas laissé intimider et a persisté dans son équipement avec le système russe S-400 tout en continuant à bénéficier de l’entraînement de ses pilotes sur les F-35 américains…

Le système russe de défense anti-missiles S-400, acquis par la Turquie, pourtant membre de l’OTAN (photo © Sergeï Malgavko / RIA Novosti / Russia Beyond)

Et tout ceci n’empêche pas Ankara de laisser ouvertement transiter par le Bosphore, des navires commerciaux russes soupçonnés de transporter du matériel militaire à destination de la Syrie, tout en bafouant sans complexe l’État de droit et en réprimant la moindre contestation sur son propre sol, ce qui lui vaut d’être régulièrement rappelé à l’ordre par ses alliés occidentaux. Le 7 juin 2022, le Parlement européen a ainsi, une fois de plus, retardé les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, regrettant la détérioration continue de la situation des droits humains dans le pays, ainsi que les pressions juridiques et administratives continues exercées sur la société civile, les défenseurs des droits humains, les avocats et les journalistes.

Arrestation musclée de manifestants près de la place Taksim, à Istanbul, le 1er mai 2022 (photo © Kemal Aslan / Reuters / Le Figaro)

Mais la Turquie n’a cure de ces critiques occidentales pour la bonne et simple raison qu’elle est au centre du jeu diplomatique. Partenaire incontournable des Occidentaux en tant que deuxième force militaire de l’OTAN, fournisseur de l’Ukraine à qui elle livre ses drones qui ont déjà fait permis à son allié azéri d’écraser les forces arméniennes dans le conflit du Haut-Karabagh, la Turquie s’affiche donc aussi comme partenaire solide de la Russie car elle a besoin de son gaz et de son blé…

Erdogan, qui se positionne clairement comme héritier du tout puissant empire ottoman, profite à fond de sa position centrale entre l’Orient et l’Occident, entre le nord et le sud de la Méditerranée, entre l’Europe et la Russie, capable de dialoguer aussi bien avec Israël qu’avec les pays du Golfe, n’hésitant pas à recourir à la force et au chantage géopolitique pour affirmer sa toute puissance et souffler sur les braises du nationalisme turc pour compenser les piètres résultats économiques de son gouvernement confronté à une inflation galopante. Une politique machiavélique dont les Européens n’ont pas finir de faire les frais mais qui peut aussi contribuer à apaiser la situation tant il est vrai que pour sortir d’un conflit armé, le recours à un médiateur est souvent indispensable, quelles que soient les intentions plus ou moins avouables de ce dernier…

L. V.

D’où sortent ces Sarmates qui s’abattent sur nos têtes ?

29 mai 2022

Les plus âgés se souviennent peut-être de ces fameux SS-20 qui ont fait trembler l’Europe dans les années 1980. Ces missiles nucléaires de moyenne portée, déployées en URSS à partir de 1977, en pleine guerre froide, avaient déchiré les Européens quant à la meilleure attitude à adopter pour y répondre, entre les pacifistes bêlant et les va-t-en guerre de l’OTAN, lesquels ont finalement répondu en installant, sur le sol allemand, des fusées Pershing 2, de portée équivalente.

Missile à moyenne portée SS20, désormais démantelé (source © Boulevard extérieur)

On pensait terminé ce temps de la course stérile aux armements. Mais voila qu’on y retombe avec le déploiement annoncé de nouveaux missiles russes, les RS-28 Sarmat, surnommés Satan 2 par les experts de l’OTAN. Sauf que cette fois il s’agit de missiles balistiques intercontinentaux, capables de faire tout le tour de la Terre en un rien de temps, en passant par les pôles pour éviter tout risque d’interception. Pesant de l’ordre de 200 tonnes et capable d’emporter jusqu’à 12 charges thermonucléaires mais aussi des leurres pour tromper les boucliers anti-missiles, chacun de ces missiles est en capacité de détruire un pays de taille moyenne, comme, au hasard, la France ou le Texas, selon la propagande officielle russe.

Missile balistique intercontinental SR-28 Sarmat (photo © Kackad.com / Red Samovar)

« C’est véritablement une arme unique qui va renforcer le potentiel militaire de nos forces armées, assurera la sécurité de la Russie face aux menaces extérieures et fera réfléchir à deux fois ceux qui essayent de menacer notre pays avec une rhétorique déchaînée et agressive », s’est d’ailleurs félicité Vladimir Poutine après le premier tir d’essai réussi de lancement d’un missile hypersonique Sarmat, mercredi 20 avril 2022. Tiré depuis la base de lancement de Plessetsk, dans la région d’Arkhangelsk, au nord-ouest de la Russie, le missile en question a détruit sa cible sur un terrain militaire du Kamtchatka, à plus de 5000 km de là…

Lancement d’un missile Sarmat le 20 avril 2022 (source © extrait vidéo MaxPPP / Russian Defence Ministry Press Service / La Dépêche)

De quoi donner des sueurs froides, en cette période de guerre sanglante sur le sol ukrainien, à tout ceux qui s’inquiètent de la rhétorique pour le moins agressive de notre voisin russe. Le nom même donnée par l’armée russe à ce missile d’un nouveau genre, le plus gros jamais construit sur la planète, n’est pas du genre à rassurer quant aux intentions belliqueuses d’un régime russe aux abois. Il fait en effet directement référence aux Sarmates, cette population de redoutables cavaliers nomades issus des steppes eurasiatiques, voisins des Scythes, et que l’historien grec Hérodote évoquait sous le nom de « Sauromates » en les associant au mythe des Amazones.

Reconstitution artistique de cavaliers sarmates de l’Antiquité (source © Abb-zenit)

Entre le IVe et le IIe siècle avant notre ère, ils s’étendent progressivement de l’Oural jusqu’à l’Ukraine, finissant même par coloniser les bords de la mer Caspienne comme de la Baltique. Les lecteur du dernier album d’Astérix le Gaulois, n’ont pas manqué d’ailleurs de suivre les traces de ces fameux Sarmates, dans les steppes de l’Europe centrale, aux confins de l’empire romain, découvrant les figures attachantes du chaman Cékankondine et de la guerrière amazone Kalachnikovna.

Extrait de l’album Astérix et le griffon publié en 2021 aux éditions Albert René / Goscinny – Uderzo (source © Huffingtonpost)

Cette question de la place des femmes dans les armées sarmates semble bien d’ailleurs reposer sur un fond de vérité puisqu’on a retrouvé, près de Samarkand, en Ouzbékistan, sur le site de Koktepe, une tombe princière datée du 1er siècle après J.-C. contenant les restes d’une femme richement parée. De telles découvertes se sont multipliées depuis, ce qui tend à confirmer l’importance du rôle des femmes dans la classe dirigeante de l’époque.

Fouille archéologique en 2013 d’une chambre funéraire contenant la dépouille d’une aristocrate Sarmate, découverte près du village de Filippovka, dans la région d’Orenbourg, en Russie (source © Terre énigmatique)

Mais les guerriers sarmates étaient surtout réputés pour la puissance de leur cavalerie cuirassée, hommes et chevaux se protégeant le corps de plaques métalliques articulées en écailles de poissons, ce qui rendait redoutables ces régiments de lanciers.

Intégrés dès le 2e siècle de notre ère dans les armées romaines, avec le statuts de fédérés, certains de ces vétérans s’installent en Gaule et l’on retrouve encore de nos jours des traces de leur implantation dans l’étymologie des communes de Sermaise, dans l’Essonne, ou de ses quasi homonymes de Sermaises dans le Loiret ou de Sermaize-les-Bains, dans la Marne. Sous la pression des Goths, puis des Huns, les Sarmates s’installent toujours davantage à l’ouest, jusque dans le Poitou ou en Grande-Bretagne.

Guerriers sarmates avec leur armure caractéristique en écailles de poisson, représentés sur un bas-relief de la colonne de Trajan, au cours de la guerre des Daces (source © Wikipedia)

Mais le berceau de leur civilisation reste cette partie de l’Europe centrale que les géographes nomment d’ailleurs « Sarmatie », et qui regroupe les grandes plaines de Pologne orientale, de Biélorussie et d’Ukraine, aux confins justement de la Russie actuelle, dans ces secteurs que Vladimir Poutine considère comme une chasse gardée de la Russie. L’allusion à cette caste de redoutables guerriers nomades venus en découdre avec un empire romain décadent, pour nommer ses derniers missiles intercontinentaux, n’est donc bien évidemment pas le fruit du hasard mais le résultat d’une propagande mûrement réfléchie de la part du Kremlin : nous voila prévenus…

L. V.

Sri Lanka : au bord du gouffre ?

21 avril 2022

Longtemps connu sous le nom de Ceylan, le Sri Lanka est un petit pays de 65 000 km², situé dans l’Océan indien, à une trentaine de kilomètres seulement du sous-continent indien. Ses 22 millions d’habitants se partagent, comme en Belgique, en deux communautés linguistiques irréconciliables. Une guerre civile qui a fait au moins 70 000 morts et 20 000 disparus a opposé pendant des années la majorité cinghalaise et la minorité tamoule qui se considère comme discriminée depuis l’indépendance du pays, acquise en 1948 après des siècles de domination portugaise, puis hollandaise et enfin britannique.

Une véritable guerre civile a ravagé le pays à partir de 1983, opposant l’armée et le gouvernement à un mouvement rebelle identitaire très organisé, les Tigres de libération de l’Îlam tamoul. Malgré une courte trêve en 2002-2005, période au cours de laquelle le Sri Lanka a notamment été frappé de plein fouet par le tsunami meurtrier du 31 décembre 2004 qui a fait au moins 31 000 morts et d’énormes dégâts matériel, le conflit a repris et a atteint son paroxysme à partir de 2009, sous l’impulsion du président Mahinda Rajapaksa, élu sur un programme ultra sécuritaire axé principalement sur la guerre à outrance contre le « terrorisme » tamoul.

Scène de guerre en 2009 à Mulaitivu, ancien bastion des Tigres tamouls (source © Courrier International)

Issu d’une famille de l’oligarchie et lui-même fils de ministre, Mahinda Rajapaksa était déjà premier ministre en 2004 et a été président pendant deux mandats successifs de 2005 à 2015. Certains l’accusent d’ailleurs directement d’avoir tenté de fomenter un coup d’État, avec l’aide de son frère, Gotabaya Rajapaksa, alors ministre de la défense, lorsqu’il a vu qu’il ne pourrait pas conserver son mandat présidentiel à l’issue des élections de 2015…

En 2018, le pays connaît une crise politique sans précédent après que le nouveau président a cru bon de nommer de nouveau Mahinda Rajapaksa comme premier ministre tandis que celui déjà en poste refuse de démissionner. La situation est particulièrement tendue pendant plusieurs mois consécutifs, jusqu’à ce que la Cour suprême finisse par démettre Rajapaksa de ses fonctions avant qu’il ne finisse par démissionner. Mais le 21 novembre 2019, c’est son propre frère, ce même Gotabaya Rajapaksa, pourtant accusé de tentative de coup d’État 4 ans plus tôt qui est élu à la tête du pays et qui s’empresse de nommer comme premier ministre, son frère, l’inamovible Mahinda Rajapaksa !

Mahinda Rajapaksa (à gauche) et son frère Gotabaya (à droite) en novembre 2019 (photo © Ishara S. Kodikara / AFP / La Croix)

Au Sri Lanka, chez les Rakapaksa, on a le goût du pouvoir mais aussi le sens de la famille. Le gouvernement actuel compte ainsi deux autres frères Rajapaksa comme ministres : Basil, ministre des Finances et Chamal, ministre de l’Agriculture. Sans compter un neveu, Namal, ministre des Sports.

Du coup, pour les opposants qui manifestent régulièrement leur mécontentement dans la rue, la cible est toute trouvée puisque c’est toute la famille Rajapaksa qui personnifie ce pouvoir ultra nationaliste et même une politique économique qui est en train de ruiner le pays. Paradoxalement, Gotabaya Rajapaksa s’est en effet fait élire sur la base d’une promesse de forte baisse des impôts qu’il a bien fallu tenir et qui grève le budget de l’État, alors même que le gouvernement s’est lancé dans une démarche de dépenses somptuaires totalement disproportionnées avec les ressources nationales. L’aéroport international inauguré en 2013 à Mattala, deuxième ville du pays, et qui porte opportunément le nom de la famille Rajapaksa, est ainsi une immense coquille vide totalement déserte la plupart du temps, desservi par 2 compagnies aériennes seulement !

La tour Lotus à Colombo (source © Xinhua)

De même, la tour Lotus à Colombo, haute de 350 m, la 19ème tour la plus haute du monde a été achevée en 2019 pour la modique somme de 104 millions de dollars mais son utilité reste encore à prouver car seuls les premiers étages sont utilisés comme musée et centre de conférence, le reste ne servant que de support à des antennes de télécommunication… On se pose les même questions pour bien d’autres chantiers pharaoniques lancés par un pouvoir quelque peu déconnecté des réalités. Il en est ainsi du site de Port City, une presqu’île artificielle de 269 ha dont l’édification a débuté en 2014 en bordure de la capitale Colombo, et qui s’insère dans le projet des nouvelles routes de la soie chinoises. Les promoteurs immobiliers rêvent d’en faire un quartier d’affaire d’envergure mondiale et le géant chinois China Communications Construction Company y a investi 1,4 milliard de dollars. Classée zone économique spéciale pour y attirer les investisseurs étrangers, le chantier est à l’arrêt et son avenir paraît pour le moins sombre.

Vue aérienne du chantier de Port City à Colombo (photo © Tang Lu / Chine nouvelle / SIPA / Les Echos)

Le Sri Lanka, au travers de tels projets gigantesques, largement financés par des capitaux chinois, se retrouve de fait extrêmement dépendant de son voisin ombrageux. L’exemple du port d’Hambantota, aménagé par la Chine est là pour le monter : faute d’avoir pu rembourser l’énorme prêt consenti pour cela par le gouvernement chinois, le Sri Lanka a dû se résoudre à lui louer la totalité de l’infrastructure portuaire pour une durée de 99 ans, avec même une option pour une prolongation à 198 ans… Une démarche dans laquelle la Chine est passée maître, s’accaparant ainsi un peu partout dans le monde les infrastructures de transport de fret dont elle a besoin pour devenir la reine du commerce international.

Le problème est que, du fait de cette politique quelque peu erratique du clan Rajapaksa, c’est toute l’économie du pays qui est en train de sombrer. L’inflation y a atteint 20 % en mars 2022. Les coupures d’électricité sont quotidiennes et durent parfois jusqu’à 13 heures d’affilée ! La population fait face quotidiennement à des pénuries d’essence, de produits alimentaires, de médicaments. Faute d’équipement en état de marche, les hôpitaux déprogramment les opérations tandis que les écoles suspendent les examen fautes de fournitures pour imprimer les sujets… Comme l’explique dans le Courrier International ce boulanger de Colombo : « L’activité a chuté de plus de moitié. Quand je trouve du carburant pour ma camionnette, il n’y a plus de gaz pour la boulangerie. Quand on trouve du gaz, il n’y a plus d’électricité. Si l’électricité marche, il manque des ingrédients ou de l’eau. Et, quand on se débrouille pour trouver tout ce qu’il faut et avoir du pain et des pâtisseries à vendre, les gens disent qu’ils n’ont plus de quoi payer. C’est ça, la situation, aujourd’hui ».

Violentes manifestations à Colombo, jeudi 31 mars 2022, près du domicile du président Gotabaya Rajapaksa, malgré l’instauration d’un couvre feu (source © AP / la Libre Belgique)

La situation est si tendue que le 3 avril 2022, l’ensemble des 26 ministres du gouvernement Rajapaksa ont dû démissionner en bloc alors que le pays faisait face à de violentes émeutes. Et le 12 avril 2022, le Sri Lanka s’est carrément mis en défaut de paiement en suspendant unilatéralement le remboursement de sa dette extérieure qui s’élève quand même à 51 milliards de dollars, en attendant une éventuelle aide du Fonds monétaire international. Il faut dire que cette année, le pays devait payer 7 milliards de dollars pour le seul service de sa dette alors que les réserves nationales de change ne dépassaient pas 1,9 milliards !

Une véritable impasse donc pour ce pays asiatique qui tente désespérément de négocier un allégement de la dette auprès de ses grands voisins indiens et chinois, lesquels répondent en augmentant leurs lignes de crédit pour lui fourguer leurs produits manufacturés… Il ne fait pas bon être dans le camp des perdants du grand marché mondialisé !

L. V.

Après l’Ukraine, Paris sous les bombes ?

22 mars 2022

Un mois après le début de l’offensive militaire russe en Ukraine, les habitants de plusieurs viles vivent sous la terreur permanente des bombardements. Selon les Nations-Unies, plus de 6,5 millions d’Ukrainiens auraient déjà fui leur foyer pour se réfugier dans d’autres régions jugée moins exposées tandis que 3,3 millions de femmes et d’enfants auraient quitté le pays pour se réfugier à l’étranger depuis le début du conflit. Mais tous n’ont pas pu se résoudre à quitter leur foyer et nombre d’entre eux se retrouvent, jour après jour, exposés aux bombardements russes.

Incendie de l’école de Merefa, près de Kharkiv, après un bombardement le 17 mars 2022 (photo © AFP/State Emergency Service of Ukraine / Le Parisien)

Selon le gouvernement ukrainien, plus de 1400 raids aériens ont déjà été dénombrés et près de 300 tirs de missiles, faisant de nombreux morts parmi les populations civiles. A Kiev même, des immeubles d’habitation ont été touchés par des tirs de missiles dès les premiers jours de l’offensive. A Marioupol, port stratégique sur la Mer d’Azov, assiégé depuis le premier jour de la guerre, le 24 février 2022, l’artillerie russe a déjà fait des dégâts considérables. Privés d’eau et d’électricité depuis le 1er mars, les habitants se terrent dans les caves. La maternité a été bombardée le 9 mars et l’université touchée le 13 mars.

Explosion dans un immeuble après le tir d’un tank russe à Marioupol le 11 mars 2022 (photo © Evgeniy Maloletka / AP / SIPA / 20 minutes)

A cette date, on dénombrait déjà plus de 2000 civils morts sous les décombres des frappes russes. Le 16 mars une bombe larguée par un avion russe détruisait le théâtre d’art dramatique où des centaines d’habitants avaient trouvé refuge. Le dimanche 20 mars, c’était au tour d’une école d’art où plus de 400 civils avaient trouvé refuge d’être bombardée par l’aviation russe. Le même jour, un bombardement ciblé prenait pour cible une des plus grande usine sidérurgique d’Europe, le complexe industriel Azovstal, situé en périphérie de Marioupol.

Des scènes d’horreur qui se reproduisent dans d’autres villes du pays comme à Tchernihiv, dans le nord de l’Ukraine, où me maire déplore une « catastrophe humanitaire absolue » dans sa ville où « les tirs d’artillerie indiscriminés dans les quartiers résidentiels se poursuivent, des dizaines de civils sont tués ». Dans la ville de Mykolaïev, à une centaine de kilomètres à l’Est d’Odessa, des bombardements ont notamment détruit un centre de cancérologie et un hôpital d’ophtalmologie. La deuxième ville du pays, Kharkiv, dans le nord-est de l’Ukraine, a également fait l’objet d’intenses bombardements russes, et ceci depuis le 1er mars.

Après un bombardement dans les rues de Kharkiv, deuxième plus grade vile d’Ukraine, le 3 mars 2022 (photo © Sergey Bobok / AFP / Le Devoir)

On apprend même que l’armée russe a utilisé à plusieurs reprises des missiles hypersoniques de type Kinjal, quasiment indétectables, pour détruire un stock souterrain d’armement et important dépôt de carburant, tandis que des missiles ont détruit une usine d’armement le 18 mars, près de Lviv, une ville située pourtant à l’extrémité ouest du pays, près de la frontière polonaise : un message clair pour affirmer que tout le pays est désormais à la portée de l’artillerie de Vladimir Poutine…

Dans ce contexte, le gouvernement ukrainien appelle désespérément à l’aide, par l’intermédiaire notamment de son président, Volodymir Zelenski, que l’on voit sur tous les fronts. Et il n’hésite pas à faire appel à tous les moyens de communication pour frapper les esprits et mobiliser la solidarité internationale. Une de ses initiative est cette courte vidéo très étonnante de 45 secondes, postée le 11 mars 2022 au nom du Parlement ukrainien, et qui montre la ville de Paris touchée par des bombardements aériens spectaculaires !

Une vidéo choc saisissante de réalisme, présentée comme un montage de scènes prises sur le vif par des habitants eux-mêmes, avec des impacts sur la Tour Eiffel elle-même, mais aussi notamment dans le quartier de l’Opéra d’où s’élèvent d’impressionnantes volutes de fumée… Le réalisateur qui revendique ce montage spectaculaire est un Français vivant à Kiev, Olia Barco, scénariste et producteur de cinéma, persuadé que cette invasion de l’Ukraine n’est que le prélude à une troisième guerre mondiale, et que l’opinion occidentale doit se préparer à vivre sur son sol ces scènes de dévastation qui sont devenu le quotidien des Ukrainiens depuis bientôt un mois.

Images extraites de la vidéo postée sur Twitter par le Parlement ukrainien le 11 mars 2022 (source © France Inter)

Le message qui accompagne ces images choc est limpide puisque la vidéo se termine par cette interrogation : « Demandez-vous ce qu’il se passerait si cela se passait dans une autre capitale européenne ? », suivie de cette injonction qui ne fait que reprendre les suppliques du président ukrainien : « Fermez le ciel au-dessus de l’Ukraine, ou donnez-nous des avions de combat. Si nous tombons, vous tombez ». Les députés du Parlement ukrainien, qui ont largement contribué à la diffusion de cette vidéo, insistent d’ailleurs lourdement sur cette idée que le sort des autres pays européens dépend de ce qui se joue actuellement sur le sol ukrainien, affirmant : « Aujourd’hui c’est l’Ukraine, demain ce sera toute l’Europe. La Russie ne reculera devant rien ». Un message sans doute excessif au vu de la situation géopolitique de l’Ukraine, mais l’Histoire a déjà montré que la lâcheté était rarement bonne conseillère face aux régimes à visée impérialiste…

L. V.

Ukraine : un conflit religieux ?

16 mars 2022

Et si le conflit qui fait rage en Ukraine depuis le début de l’invasion russe le 24 février 2022 et aurait déjà fait plus de 2,5 millions de réfugiés et sans doute déjà plusieurs milliers de morts de civils, avait aussi des répercussions, voire des racines religieuses ? Selon des enquêtes menées par le centre ukrainien d’études Razoumkov, 70 % des 44 millions d’habitants de l’Ukraine se déclarent croyants, quand cette proportion est désormais inférieure à 40 % en France. Et la très grosse majorité de ces croyants ukrainiens dit adhérer à l’église chrétienne orthodoxe.

À Irpin, près de Kiev, des personnes fuient après la destruction d’un pont par l’armée russe, mercredi 9 mars 2022 (photo © Mikhail Palinchak / Reuters / Ouest France)

Une tradition ancienne puisqu’elle remonte à Vladimir 1er, qui, devenu en 980 « Grand prince de toute la Russie kiévienne » se fait baptiser en 988 avant de convertir tout son peuple au christianisme de rite byzantin. Au XVe siècle, les métropoles de Kiev et de Moscou se séparent et la première tente de se rapprocher de Rome. Mais l’élite cosaque reste fidèle à l’orthodoxie orientale et, au XIXe siècle, le Tsar finit par interdire cette Église gréco-catholique qui tentait de s’émanciper.

Baptême de Vladimir 1er : peinture murale de 1880 dans la cathédrale de Kiev (source © Eglise russe)

Après la période soviétique et depuis le renouveau religieux qui a caractérisé les anciens pays slaves, une nouvelle Église orthodoxe ukrainienne a émergé à partir de 1991, en opposition à l’Église orthodoxe russe. Considérée comme schismatique, il lui a fallu attendre jusqu’en 2018 pour pouvoir s’ériger en église autocéphale, rattachée au patriarcat de Constantinople, dirigée par Bartholomée 1er. Il existe de fait pas moins de 16 Églises orthodoxes autocéphales de par le monde, la plupart rattachées au patriarcat œcuménique de Constantinople. Une situation qui crée des tensions entre les différentes Églises orthodoxes qui balancent entre le patriarcat de Moscou et celui de Constantinople…

Bartholomée 1er, patriarche de l’Église orthodoxe de Constantinople, à Istanbul (photo © Tolga Bozoglu / EPA / La Croix)

Un schisme qui n’est bien évidement pas dénué d’intention politiques, on s’en doute… D’autant que le « patriarche de Moscou et de toute la Russie », Kirill, intronisé depuis février 2009 après avoir été agent du KGB dans les années 1970, est un très proche de Vladimir Poutine, qui se déclare ouvertement en faveur de l’intervention militaire en Ukraine, affirmant publiquement que « la Russie ne conduit pas en Ukraine un combat physique mais métaphysique contre les forces du mal », rien de moins… Obsédé par la grandeur de son Église qui revendique plus de 100 millions de fidèles, le patriarche Kirill s’est souvent fait remarqué pour son train de vie assez ostentatoire et ses prises de positions très conservatrices.

Le patriarche Kirill, primat de l’Église russe orthodoxe à Moscou, le 27 février 2022 (photo © Igor Palkin Russian orthodox church presse SE via AFP / France TV Info)

Pour autant, ses positions belliqueuses envers l’Ukraine trouvent un écho très favorable parmi les dignitaires de l’Église serbe et de celle d’Albanie, où l’on se refuse clairement de parler d’invasion ou même de guerre pour désigner les « opérations militaires spéciales » qui se déroulent actuellement sur le sol ukrainien. Il en est d’ailleurs de même au sein de l’Église orthodoxe de Jérusalem où l’on évoque une simple « crise » sans jamais citer la Russie tant on craint de froisser les très nombreux Russes orthodoxes qui viennent en pèlerinage en Terre sainte et constituent une manne touristique non négligeable.

En revanche, cette guerre provoque de véritables remous au sein du clergé ukrainien, y compris parmi ceux qui avaient choisi de rester fidèles à l’Église orthodoxe russe et dont certains commencent à se détourner pour se rapprocher du patriarcat de Kiev. Cet affrontement militaire est donc en train d’alimenter des dissensions d’ordre religieux, et ceci se répercute même en dehors des frontières ukrainienne, notamment au sein de l’Église orthodoxe grecque.

Filaret, le patriarche de Kiev et de toute la Rus’ Ukraine (photo © Ganya Savilov / AFP / L’Orient – Le Jour)

Traditionnellement proche du patriarcat de Moscou, cette dernière a tardé à condamner l’invasion russe, alors même que le gouvernement grec avait réagi immédiatement en fustigeant justement « des bombes orthodoxes qui tuent des civils orthodoxes ». L’unanimité est loin de régner à ce sujet entre les différents popes de l’Église orthodoxe grecque, mais celle-ci s’est finalement ouvertement rangée du côté du patriarcat de Kiev, rejoignant en cela ses consœurs de Roumanie, du Monténégro, des États-Unis ou même d’Alexandrie en Afrique.

Une position qui rejoint finalement celle de l’Église catholique puisque le pape François a dénoncé d’emblée cette guerre qui « sème la mort » et provoque « des flots de larmes et de sang », tout en apportant son soutien au peuple ukrainien et en proposant ses services pour une médiation diplomatique.

Au delà de cet affrontement militaire, le conflit en Ukraine laissera très certainement des traces profondes au sein du monde orthodoxe déjà profondément divisé, la religion n’étant, comme souvent, que l’un des aspects qui traduit les divisions politiques et territoriales à l’œuvre dans tous les conflits depuis que l’humanité existe…

L. V.

Ukraine : peut-on laisser faire Poutine ?

27 février 2022

La guerre est donc de nouveau à nos portes depuis le jeudi 24 février 2022 au petit matin, lorsque le président russe, Vladimir Poutine, a annoncé au monde entier, médusé, avoir lancé une « opération militaire spéciale » destinée à « démilitariser et dénazifier l’Ukraine ». Une opération militaire tellement spéciale que certains considèrent qu’il s’agit probablement du plus important conflit armé en Europe depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale.

Dès le premier jour du conflit, des milliers d’Ukrainiens se sont jetés sur les routes pour tenter de fuir le théâtre des opérations, tandis que le chef de l’État ukrainien décrétait la mobilisation générale, empêchant les hommes de 18 à 60 ans de quitter le territoire et distribuant même des armes à la population pour tenter de s’opposer par tous les moyens à l’avancée des chars russes.

Immeubles endommagés par les bombardement à Kiev le 25 février 2022 (photo © Daniel LEAL / AFP / Orange)

Certes, on se doutait depuis plusieurs mois déjà que ce conflit ne risquait pas de s’apaiser du jour au lendemain, malgré tous les efforts diplomatiques déployés. L’affaire remonte en réalité à 2004. Jusque-là, l’Ukraine était resté dans la sphère d’influence de l’empire soviétique et avait été l’un des membres fondateurs de la Communauté des États indépendants lors de sa création en 1991. En 2004, la Révolution orange fait déjà apparaître une scission profonde entre la partie occidentale du pays, de plus en plus pro-européenne, et sa partie orientale restée très russophile.

Fin novembre 2013, la foule manifeste à Kiev, sur la place Maïdan, suite au refus du président pro-russe, Viktor Ianoukovytch, de conclure un traité d’association avec l’Europe. En février 2014, les affrontements font plus de 80 morts mais aboutissent à la fuite du président. C’en est trop pour la Russie de Poutine qui organise le rattachement de la péninsule de Crimée à la Russie, après un référendum, tandis qu’elle soutient quasi ouvertement les mouvements séparatistes qui éclatent alors dans les provinces orientales du pays, dans les Oblasts de Donetz et de Lougansk. Une véritable guerre civile fait depuis rage dans cette région du Donbass, qui aurait déjà fait plus de 10 000 morts et provoqué le déplacement d’environ 1,5 millions de personnes.

Vladimir Poutine annonçant par vidéo la déclaration de guerre contre l’Ukraine (source © Reuters / JDD)

Et voilà que le 21 février 2022, Vladimir Poutine reconnaît officiellement les républiques autoproclamées du Donetz et de Lougansk, multipliant les provocations et les cyber-attaques pour tenter de déstabiliser au maximum le président ukrainien, l’ancien comédien et humoriste Volodymyr Zelensky, élu en 2019 face au président sortant Porochenko, affaibli par cinq années de guerre et un haut niveau de corruption.

Malgré une gestion plutôt habile de la situation par les Américains qui ont tout fait pour désamorcer les pièges que les Russes cherchaient à monter pour créer un prétexte à l’invasion, Vladimir Poutine a donc fini par lancer à l’assaut les dizaines de milliers de soldats massés depuis des semaines à la frontière du pays, après avoir évoqué un véritable « génocide » imaginaire dont seraient victimes les populations pro-russes du Donbass. L’invasion a été massive et brutale, lancée simultanément par voies terrestres, maritimes et aériennes, depuis la Crimée, au sud, en de nombreux points de la frontière russe à l’est, mais aussi depuis la Biélorussie, au nord, laquelle appuie militairement la Russie dans cette aventure, de même que la Tchétchénie d’ailleurs.

Les attaques russes se sont concentrées sur les systèmes de défense anti-aérienne et les infrastructures militaires, se rendant maîtres dès le premier jour de l’aéroport international de Hostomel, pourtant âprement défendu par l’armée ukrainienne et d’où des commandos russes sont partis à l’assaut de la capitale Kiev , toute proche. Dans le nord du pays, la centrale nucléaire de Tchernobyl et sa zone d’exclusion radioactive de triste mémoire, ont été également rapidement conquises par l’armée russe. Plusieurs missiles ont touché des immeubles d’habitations, y compris à Kiev où un couvre-feu a dû être instauré dès le 26 février au soir.

Carte montrant les points d’attaque des Russes en Ukraine ces derniers jours (source infographie © Courrier international)

Le président Zelensky tente d’organiser la défense de son pays mais se sent bien seul face au rouleau compresseur des chars russes. Des livraisons d’armes défensives ont bien été organisées par les Américains et certains pays européens, dont la France. Mais il n’existe pas de traité permettant d’accorder une aide militaire à l’Ukraine en cas d’invasion. C’était d’ailleurs justement l’objet d’une éventuelle adhésion à l’OTAN, éventualité qui a précisément mis le feu aux poudres et déclenché l’ire de Vladimir Poutine, lequel ne cherche même plus à faire bonne figure en traitant ouvertement l’entourage du président ukrainien de « néonazis » et de « drogués »…

Soldats ukrainiens partant pour le front dans la région de Lougansk le 24 février 2022 (photo © AFP / L’Express)

Que faire alors, face à une agression aussi brutale d’un pays européen qui se trouve à nos portes ? De nombreuses sanctions économiques ont bien été mises en place, voire renforcées à cette occasion. Il est question de bloquer les transactions bancaires avec la Russie. Mais tout le monde s’accorde à reconnaître que leur effet reste limité, surtout à court terme. Les populations sont souvent les premières à en souffrir et un régime autoritaire comme celui de Poutine saura jouer à merveille d’un tel blocus pour renforcer l’esprit nationaliste déjà fortement cultivé. Et à long terme, on sait déjà que la Chine se fera un plaisir d’offrir un coup de main pour pallier l’approvisionnement en produits et services qui pourraient faire défaut…

Bien entendu, ce n’est pas une raison pour ne rien faire, voire critiquer ces sanctions économiques par peur des effets néfastes qu’elles pourraient avoir en retour sur notre approvisionnement en gaz ou notre pouvoir d’achat, comme certains responsables politiques français se sont laissé aller à le faire… A défaut de se mobiliser militairement pour aller prêter main forte aux Ukrainiens assiégés, on peut au moins se serrer un peu la ceinture par solidarité, en espérant qu’un comportement aussi brutal et irresponsable de la part de Vladimir Poutine, finira par se retourner contre lui…

L. V.

Nucléaire : au cœur du réacteur électoral ?

13 février 2022

Depuis des années en France, la question du recours à l’énergie nucléaire était un peu tombée aux oubliettes et avait quasiment disparu du paysage des préoccupations politiques. En dehors d’une poignée de militants dont ceux de l’association Greenpeace qui se mobilisaient périodiquement pour protester contre le relâchement des mesures de sécurité sur les sites des centrales nucléaires, contre les convois de déchets radioactifs ou contre les projets d’enfouissement de ces mêmes déchets, le sujet ne passionnait plus les foules, comme si un consensus national s’était peu à peu installé autour des bienfaits de cette énergie qui alimente, en France, l’essentiel de notre consommation électrique.

Manifestation en 2011 à Saint-Vulbas, réclamant la fermeture de la centrale nucléaire de Bugey (source © France 3 Rhône-Alpes)

Alors même que la catastrophe de Fukushima en mars 2011 avait amené le Japon à fermer brutalement toutes ses centrales nucléaires et l’Allemagne à prendre la décision historique d’abandonner totalement le nucléaire d’ici 2022 (les 3 derniers réacteurs encore en activité étant toujours amenés à cesser leur activité d’ici la fin de cette année…), la France avait fait comme si rien n’était et poursuivi la construction du fameux EPR de Flamanville, débuté en 2007 et toujours pas achevé malgré le gouffre financier et le fiasco industriel que représente cette opération peu glorieuse pour le génie industriel national…

L’EPR de Flamanville, toujours en chantier depuis 2007 (source © Eco CO2)

En 1986, lors de l’accident nucléaire de Tchernobyl, dont les impacts sanitaires avaient touché directement le sol française, l’émoi avait été nettement plus important. Mais là encore, les débats politiques sur la place du nucléaire civil dans le mix énergétique national n’avaient guère agité au-delà de certains cercles militants, contrairement à l’Allemagne où l’événement avait conduit à l’abandon du projet d’une usine de traitement de combustible radioactif en Bavière, ou encore à l’Italie qui avait alors mis fin à son propre programme nucléaire.

Dans les années 1970, le petit autocollant qu’on voyait partout…

Il faut en réalité remonter aux années 1970 pour retrouver une véritable mobilisation populaire contre le recours à l’énergie nucléaire. A l’époque, on voyait fleurir un peu partout les fameux autocollants jaunes avec ce soleil goguenard qui clamait, tout sourire, « Nucléaire ? Non merci ». Au tout début des années 1980, les projets de construction de centrales nucléaires mobilisaient encore des manifestations monstres d’opposants, comme à Plogoff où le 12 décembre 1981, le gouvernement socialiste de François Mitterrand avait finalement dû jeter l’éponge et abandonner le projet de construire une centrale nucléaire sur la lande bretonne, près de la Pointe du Raz.

Manifestation anti-nucléaire sur le site de Plogoff en 1980 (photo archives © Eugène Le Droff / Le Télégramme)

Ce projet, décidé en 1974 s’inscrivait alors dans un vaste programme piloté par EDF, alors tout puissant, qui prévoyait de couvrir la France de pas moins de 400 réacteurs nucléaires, avec en général l’appui enthousiaste des élus locaux qui voyaient s’amasser une véritable manne d’argent public, permettant de construire, à proximité des centrales nucléaires, lotissements neufs, équipements sportifs surdimensionnés, salles des fêtes, piscines et voiries éclairées à gogo. Une manne à laquelle le maire de Plogoff n’avait pas été sensible, préférant, en accord avec son conseil municipal, brûler spectaculairement le dossier d’enquête publique sur la place de la mairie, donnant ainsi le signal d’une véritable révolte populaire au cours de laquelle on a vu les grands-mères bigouden aux gendarmes mobiles puis aux parachutistes dépêchés en renfort de Paris…

Quelques années auparavant, en 1977, c’était le projet de surrégénérateur Superphénix qui mobilisait contre lui des foules de militants écologistes avec notamment une manifestation rassemblant plus de 60 000 personnes en juillet 1977 sur le site de Creys-Malville, avec de violents affrontements avec les forces armées, qui causeront d’ailleurs la mort d’un militant. Ces mouvements anti-nucléaires, qui s’étaient illustrés dès avril 1971 en organisant une marche contre le projet de construction de la centrale de Fessenheim, sont alors directement issus des milieux pacifistes qui luttent depuis plusieurs années déjà contre l’armement militaire nucléaire, avec des mouvements comme le Groupe d’action et de résistance à la militarisation, mené notamment par Théodore Monod.

Explosion d’une bombe atomique dans le désert du Nevada en 1957 (source © Getty / France Culture)

Né après la guerre, en réaction aux bombardements américains de Hiroshima et Nagasaki, sous la caution d’éminents scientifiques comme Frédéric Joliot-Curie qui lance dès 1950 l’Appel de Stockholm en vue d’interdire le recours à l’arme nucléaire, ces mouvements alimentent d’autant plus naturellement les rangs des opposants au nucléaire civil qu’à l’époque les deux programmes étaient très intimement liés et que le développement des centrales nucléaires à uranium appauvri favorisait en réalité le risque de prolifération nucléaire et de banalisation du recours à la bombe atomique. Des arguments renforcés ensuite par une réflexion sur le risque lié à la sécurité des installations nucléaires elles-mêmes et à la gestion dans le temps des déchets radioactifs, un processus toujours aussi mal maîtrisé.

Alors que de nombreux pays ont peu à peu abandonné le recours à l’énergie nucléaire comme source de production d’électricité, la France fait un peu figure d’exception avec, en 2020, encore plus de 67 % de l’électricité produite d’origine nucléaire, et 37 % de l’énergie primaire consommée issue de l’atome, un record mondial sachant que cette part est en moyenne de 4 % dans le monde !

Mais voilà qu’après des années de relative indifférence vis à vis de cette énergie nucléaire dont les Français ont largement profité, laissant peu à peu vieillir leur parc de 56 réacteurs nucléaires, répartis sur 18 sites, le fermeture en 2020 des deux réacteurs de Fessenheim, décidée par François Hollande, et les déboires du chantier de Flamanville avec ses retards et ses surcoûts accumulés, ont remis progressivement le sujet dans le débat, au point de venir s’inviter dans la campagne des présidentielles 2022. Le président sortant vient justement d’annoncer, à deux mois du scrutin, sa volonté de faire construire, d’ici 2050 six nouveaux réacteurs nucléaires EPR et en envisage même huit supplémentaires, complétés par de petits réacteurs modulables de plus faibles capacités, tout en voulant prolonger au delà de 50 ans la durée de vie des réacteurs actuellement en service.

Emmanuel Macron sur le site de General Electric à Belfort, annonçant le 10 février 2022 la relance du programme nucléaire français (photo © Jean-François Badias / Reuters / Courrier International)

Un tel positionnement en faveur de la relance d’un vaste programme d’investissement nucléaire, est d’ailleurs assez conforme à ce que prônent plusieurs autres candidats depuis le communiste Fabien Roussel jusqu’à la candidate frontiste Marine Le Pen en passant par la LR Valérie Pécresse. A l’extrême droite, on va même encore plus loin puisque le Rassemblement national veut carrément rouvrir la centrale de Fessenheim, tandis que Eric Zemmour souhaite prolonger la vie des réacteurs à 60 ans au moins et construire 14 réacteurs EPR d’ici 2050, exigeant l’abandon total de l’énergie éolienne.

Des positions qui vont complètement à rebours du scénario préconisé par l’association négaWatt qui vise à atteindre la neutralité carbone de la France d’ici 2050 avec un mix énergétique issu à 96 % de sources renouvelables. Une vision que l’on retrouve en grande partie dans les propositions du candidat écologiste Yannick Jadot, lequel prône également un abandon progressif du nucléaire couplé à une forte augmentation du recours aux énergie renouvelables. Une position largement partagée par les autres candidats de gauche, Jean-Luc Mélenchon, Anne Hidalgo et Christiane Taubira, qui tous visent une sortie complète du nucléaire d’ici 2045 à 2050. Contre toute attente, la question du nucléaire fait donc de nouveau partie des points de clivage de la nouvelle campagne électorale…

L. V.

Nouvelle-Calédonie : les gros sabots de Macron

18 décembre 2021

Les Néocalédoniens ont donc décidé, le 12 décembre 2021, lors du troisième et dernier référendum prévu par l’accord de Nouméa, signé le 5 mai 1998, de rester français, à ceci à une large majorité de 96,5 % des suffrages exprimés. Le Président de la République, Emmanuel Macron, s’en est immédiatement félicité, estimant, un brin lyrique, : « Ce soir, la France est plus belle car la Nouvelle-Calédonie a décidé d’y rester », tout en reconnaissant : « nous ne pouvons ignorer que le corps électoral est resté profondément divisé ».

Emmanuel Macron lors d’un déplacement en Nouvelle-Calédonie en mai 2018 (photo © Ludovic Marin / AFP / Les Echos)

De fait, les résultats de ce troisième référendum sont bien différents des deux précédents et laissent perplexe. Certains comme Jean-Luc Mélenchon considèrent d’ailleurs carrément ce vote comme « pas légitime » car entaché par une abstention massive, plus de 56 % des 185 000 électeurs appelés à y participer ne s’étant pas déplacés. Ce taux d’abstention n’a certes plus rien d’exceptionnel par les temps qui courent, celui observé en métropole lors du second tour des dernières municipales, en juin 2020, étant encore supérieur ! Pour autant, le contexte est ici bien différent. Lors du premier référendum qui s’était déroulé le 4 novembre 2018, le non à l’indépendance l’avait déjà emporté mais avec 56,7 % seulement des suffrages exprimé et un taux de participation supérieur à 81 %. Deux ans plus tard, le second référendum, organisé le 4 octobre 2020, voyait une mobilisation encore plus forte, de 85,7 % et une légère progression du vote indépendantiste, le non ne l’emportant plus qu’avec 53,3 % des suffrages exprimés et seulement 2000 voix d’avance.

Trois référendums sur l’indépendance de la Nouvelle-Calédonie mais un dossier toujours en suspens… (photo © Charles Baudry / Outremer 360)

Pour cette troisième consultation, le scrutin s’annonçait donc particulièrement serré et nombre d’Européens vivant en Nouvelle-Calédonie s’inquiétaient sérieusement d’une victoire possible du oui, susceptible de déboucher sur une indépendance où ils n’auraient plus forcément les coudées aussi franches. Mais en septembre 2021, l’archipel, jusque-là totalement épargné par la pandémie mondiale de Covid grâce à des mesures de protection assez drastiques, se retrouve confronté à une vague brutale de cas de Covid avec près de 300 morts enregistrés en quelques mois. Les Kanak, particulièrement touchés, mettent en avant ce contexte sanitaire défavorable pour demander un report du référendum, estimant qu’il ne peut pas se tenir dans de telles conditions, alors que de nombreuses familles sont préoccupées par les cérémonies de deuil, très importantes dans la culture kanake.

Mais le gouvernement a préféré passer en force et est resté totalement sourd à cette demande de report de quelques mois qui aurait probablement permis d’organiser ce suffrage dans de meilleures conditions. Confronté à un tel bras de fer, les indépendantistes du FLNKS et d’autres mouvements ont donc appelé, dès le mois d’octobre, au boycott, lequel a été scrupuleusement respecté par leur électorat, ce qui a conduit à cette situation totalement surréaliste au soir du 12 décembre : seules ou presque les populations d’origine européenne se sont exprimées, aboutissant à ce véritable plébiscite du refus de l’indépendance. Mais que vaut un référendum binaire si seuls les partisans d’une des deux options s’expriment ?

Panneaux électoraux lors du référendum de Nouvelle-Calédonie (photo © MaxPPP / Midi Libre)

Certes, l’histoire n’est probablement pas définitive, même si nombre de représentants des Caldoches expriment désormais bruyamment leur satisfaction et considèrent que l’affaire est entendue. Pour autant, les négociations vont devoir reprendre durant la période de transition de 18 mois qui s’ouvre désormais et qui doit aider à définir les modalités de gouvernance à venir, via la rédaction d’un nouveau statut pour l’archipel, lequel devra faire l’objet d’une adoption via un nouveau référendum. Les indépendantistes ont d’ores et déjà annoncé qu’il préféraient attendre, pour reprendre les discussions, le futur gouvernement dont la France devrait se doter à l’issue de la présidentielle puis des législatives du printemps 2022.

On n’a donc pas fini d’entendre parler de l’avenir de la Nouvelle Calédonie, cet archipel situé dans le Pacifique sud, à plus de 16 000 km de la France et un peu plus de 1 400 km des côtes australiennes ou de celles de la Nouvelle-Zélande. Ce territoire ne couvre qu’un peu plus de 18 000 km², soit environ trois fois le département du Var, mais donne accès à 14 % de l’espace maritime national et abrite la plus grande base militaire française dans le Pacifique, sans compter ses richesses en nickel qui représenteraient près du quart des ressources mondiales connues alors que ce métal est très utilisé comme alliage et pour la fabrication de batteries électriques, un marché en plein essor. La Chine s’intéresse d’ailleurs de très près à ce territoire qui pourrait aussi renfermer des ressources minérales sous-marines stratégiques sous forme d’hydrocarbures (gaz naturel et hydrate de méthane) et de nodules polymétalliques.

Exploitation de nickel en Nouvelle-Calédonie (photo © AFP / Sud Ouest)

Pour autant, les conflits interethniques rendent la situation sociale fragile sur cet archipel qui compte un peu plus de 270 000 habitants dont les deux-tiers sont concentrés dans l’agglomération urbaine de Nouméa, à l’extrémité sud de l’île principale. La population autochtone kanak est issue de vagues successives de navigateurs austronésiens provenant des Philippines, d’Indonésie et de Nouvelle-Guinée, qui auraient commencé à peupler l’archipel il y a environ 3000 ans. Les premiers européens à avoir accosté sont les Britanniques de l’expédition de James Cook, en 1774, qui donne d’ailleurs ce nom de New Caledonia à l’archipel. Les premiers comptoirs y sont installés à partir des années 1820 pour les besoins de la chasse à la baleine et aux tortues, mais c’est en 1853, sous Napoléon III, que la France s’installe pour fonder une nouvelle colonie et y ouvrir un bagne où seront déportés de nombreux communards (dont Louise Michel) mais aussi plusieurs milliers d’Algériens résistants à l’occupation française.

Volontaires kanaks s’engageant en 1941 dans le Bataillon du Pacifique (carte postale © source Ville de Nouméa)

Le statut de l’indigénat, adopté en 1887, est à l’origine de la création de véritables réserves où sont parqués les autochtones tandis que les colons européens s’emparent des meilleures terres pour y développer l’agriculture. La pression accrue de la métropole qui exige de ses colonies un effort de guerre en hommes et en ressources, déclenche en 1917 une violente révolte, sévèrement réprimée et qui préfigure les affrontements des années 1980. Une embuscade tendue par des militants caldoches aboutit en 1984 au massacre de 10 indépendantistes à Hienghène, dont 2 frères du leader du FLNKS, Jean-Marie Tjibaou. L’acquittement des assassins par un jury d’Européens provoque un sursaut de colère fin 1987, qui débouchera en avril 1988, en pleine élection présidentielle, à la prise d’otage d’Ouvéa. L’assaut, décidé par Jacques Chirac malgré les réticences du Président François Mitterrand, est mené au lance-flammes et aboutit à un véritable massacre. Michel Rocard lui-même, qui sera à l’origine des accords de Matignon signés en juin 1988, confirme que des blessés kanak ont été achevés à coups de bottes après l’assaut par des militaires français.

Funérailles des militants kanaks tués suite à l’assaut de la grotte d’Ouvéa le 5 mai 1988 (photo © Rémy Moyen / AFP / Le Figaro)

Un contexte qui explique largement les tensions manifestement toujours vives entre la communauté kanak, dont se revendiquent plus de 110 000 résidents, et les européens caldoches (descendants de colons) ou « Zoreilles » (d’origine métropolitaine) qui totalisent un peu plus de 65 000 personnes, le reste de la population étant constituée de métis mais aussi d’habitants issus de nombreux autres pays, dont Wallis et Futuna, l’Indonésie, le Vietnam, la Chine et la Polynésie notamment. Un melting pot qui est encore bien loin de former une communauté unie et apaisée…

L. V.

L’armée française critiquée au Sahel

2 décembre 2021

Souvenons-nous de ce début d’année 2013 qui avait bien mal commencé au Mali, alors soumis à un conflit armé qui, depuis un an, était en train de s’intensifier de manière inquiétante entre les forces armées maliennes et les rebelles touaregs du Mouvement national pour la libération de l’Azawad (MNLA). Ce conflit larvé ne datait pas d’hier même si le MNLA n’avait été créé qu’en 2010, mais il prenait la suite d’autres mouvements indépendantistes touaregs déjà très actifs dans le nord Mali, entre Tombouctou, Gao et Kidal, dès le début des années 1990.

Combattants djihadistes d’Ansar Dine près de Tombouctou le 24 avril 2012 (photo © Romaric Ollo Hien / AFP / L’Express)

En 2013 cependant, ces rebelles indépendantistes ont reçu d’importants renforts et stocks d’armes issus de la chute du régime libyen de Kadhafi, et surtout ils se sont désormais alliés à différents mouvements islamistes dont le groupe salafiste Ansar Dine qui revendique l’installation d’un régime islamique et l’instauration de la charia.

Le 10 janvier 2013 à l’aube, les rebelles djihadistes attaquent la ville de Konna, un gros bourg du delta intérieur du Niger, situé à une soixantaine de kilomètres seulement au nord de Mopti. Dans la journée, l’armée malienne lâche prise et se replie en hâte vers Mopti et sa voisine Sévaré, ville aéroportuaire stratégique située sur la route de la capitale Bamako. La France est immédiatement appelée à la rescousse par le président malien Dioncounda Traoré qui saisit en parallèle le conseil de sécurité de l’ONU. Dès le lendemain, le président François Hollande réunit un conseil de défense et donne immédiatement son accord pour intervenir militairement.

Soldats de l’opération Serval en opération au nord Mali (source © EMA / Ministère des Armées)

C’est le début de l’opération Serval. Les premiers bombardements ont lieu dans la nuit du 11 au 12 janvier par des Mirages de l’opération Épervier, déjà déployée au Tchad depuis 1986, rapidement épaulés par des avions Rafale partis de leur base de Saint-Dizier. Les djihadistes poursuivent néanmoins leur progression et s’emparent, le 14 janvier, de la ville de Diabaly, se rapprochant encore de Bamako. Dès lors, le déploiement rapide des forces armées françaises permet de regagner du terrain. Gao, qui était aux mains des islamistes depuis mars 2012, est reprise le 26 janvier 2013, Tombouctou le 28 janvier et Kidal le 31. La président Hollande peut alors se permettre une visite de terrain à Tombouctou où il est accueilli en héros le 2 février 2013 dans une ville en liesse.

François Hollande en visite à Tombouctou le 2 février 2013 (source © aBamako.com)

Le 13 juillet 2014, considérant les opérations militaires terminées mais face à une menace terroriste toujours très présente, Jean-Yves Le Drian annonce la fin de l’opération Serval et le début de la mission Bakhane. Une annonce saluée dès le lendemain par une attaque meurtrière menée par un kamikaze contre une patrouille blindée française…

Cette nouvelle opération Bakhane, dirigée contre des groupes islamistes liés à Al-Qaïda ou à l’État islamique, a été conçue en partenariat avec les 5 pays du G5 Sahel (Mali, Mauritanie, Niger, Tchad, Burkina Faso) et son poste de commandement est d’ailleurs basé à N’Djaména. Les effectifs français mobilisés sont importants, dépassant les 5 000 hommes à partir de février 2020 alors que le nombre de combattants islamistes ne dépasse probablement pas quelques milliers dont peut-être 1 000 à 1 400 tout au plus sur le territoire malien. La fin de l’opération Barkhane a d’ailleurs été annoncée le 10 juin 2021 par le président Emmanuel Macron, alors même que les combats se poursuivent avec encore un chasseur alpin français tombé au combat le 24 septembre 2021 près de Gossi.

Soldats français de l’opération Barkhane patrouillant dans le village malien d’In-Tillit en novembre 2017 (photo © Daphné Benoit / AFP / L’Express)

Il semble temps en effet de reconsidérer cet engagement des forces armées françaises qui draine le mécontentement d’une partie des Maliens, surtout dans la moitié sud du pays, plus éloignée du théâtre des affrontements. Dès le 23 novembre 2013, une première manifestation avait rassemblée un bon millier de personnes à Bamako pour demander le retrait de l’armée française. Le 12 décembre 2015, l’imam Mahmoud Dicko, président du Haut Conseil islamique malien, n’hésite pas à affirmer que le djihadisme est une « création des Occidentaux » pour « recoloniser le Mali »…

En 2019, des tensions interethniques se développent dans le centre du pays, opposant notamment éleveurs peuls et cultivateurs dogons, sur fond de rivalité pour la terre, à laquelle se mêle la religion, sous l’influence du prédicateur peul Amadou Kouffa qui a fondé le Front de libération du Macina et a prêté allégeance à Al-Qaïda en mars 2017. Le conflit prend de l’ampleur et le 23 mars 2019, des chasseurs dozos attaquent sauvagement le village peul d’Ogassagou, près de Bankas, assassinant plus de 160 personnes et déclenchant de multiples autres attaques en représailles.

Soldat malien sur les lieux de la tuerie d’Ogasagou en mars 2019 (source © Présidence malienne / Jeune Afrique)

Un tel climat de violence exacerbée ne fait qu’animer le sentiment anti-français, chacun se demandant bien à quoi servent ces militaires surarmés et surprotégés dans leurs engins blindés, mais incapables de venir à bout d’une poignée de terroristes aux abois et d’une insécurité endémique.

Certains n’hésitent pas à mettre de l’huile sur le feu comme ce Groupe des patriotes du Mali qui manifeste régulièrement contre la présence française et produit une pétition signée par 8 millions de Maliens réclamant le départ de la France et le recours à l’armée russe, considérée comme plus fiable et dépourvue de l’ambition néocolonialiste qu’ils prêtent à Paris. L’empressement avec lequel Emmanuel Macron s’est rendu aux obsèques du président tchadien Idris Déby pour adouber son fils, ne fait que renforcer cette impression que l’influence française n’est pas dépourvue d’arrières pensées…

Le 22 septembre 2021, des milliers de manifestants étaient encore rassemblés à Bamako pour protester contre ce qu’ils considèrent être une « ingérence extérieure » insupportable, alors même que le nouveau président de transition, le colonel Assimi Goïta, responsable du deuxième coup d’État militaire en 9 mois au Mali, négocie un accord d’intervention avec la société militaire privée russe Wagner, de plus en plus entreprenante sur le sol africain.

Manifestation contre la France à Bamako le 22 septembre 2021 (photo © AFP / SIPA / Jeune Afrique)

Le 27 novembre dernier, un convoi militaire français ralliant la Côte d’Ivoire au nord Mali s’est retrouvé bloqué pendant une semaine au Burkina Faso, en butte à de violentes manifestations anti-françaises, avant de faire face, dans l’ouest du Niger à une nouvelle attaque de la population, l’obligeant même à faire usage de la force pour se dégager, au prix de 2 morts et 18 blessés : un nouvel incident qui ne peut qu’exacerber encore ce sentiment anti-français latent qui est en train de se développer dans tout le Sahel du fait de cette présence militaire prolongée.

Toute intervention armée dans un pays souverain, même justifiée par les meilleures intentions du monde, reste un exercice à haut risque et les exemples historiques ne manquent pas pour le confirmer. Reste qu’un retrait n’est pas non plus dénué de risques, y compris et surtout pour les autochtones qui ont coopéré durant l’intervention, comme l’a illustré encore récemment le retrait des troupes alliées d’Afghanistan : un fragile numéro d’équilibriste en perspective…

L. V.

Sophie Joissains claque la porte de la métropole

30 novembre 2021

Soumise à bien des turbulences depuis sa création officielle au 1er janvier 2016, il y a bientôt 6 ans, la Métropole Aix-Marseille-Provence n’en finit pas de subir de violents coups de tabac. Le dernier en date, qui vient de secouer l’hémicycle du Pharo, à l’occasion du récent Conseil métropolitain du vendredi 19 novembre 2021, était assez inattendu, d’autant qu’il vient des rangs même de la majorité de Martine Vassal qui doit en grande partie sa réélection à la tête de la Métropole, en juillet 2020, à sa grande copine, l’ancienne maire d’Aix-en-Provence, Maryse Joissains, malgré les frasques judiciaires de cette dernière.

Maryse Joissains alors soutien de Martine Vassal en vue de sa réélection à la tête de la Métropole en 2020 (photo © David Aussillou / Radio France)

Sauf que le torchon brûle désormais entre les deux femmes qui se sont échangé des courriers bien peu courtois ces derniers temps, avant que Maryse Joissains, définitivement condamnée à 8 mois de prison avec sursis et 3 ans d’inéligibilité pour prise illégale d’intérêt et détournement de fonds publics, ne finisse par démissionner, contrainte et forcée, de tous ses mandats, à la ville comme à la Métropole. Non sans avoir une dernière fois réglé ses comptes en public en s’adressant aux Aixois via le magazine municipal dont sa propre fille est la directrice de publication, tradition familiale oblige… Bien pratique pour faire passer en toute impunité un message au vitriol contre des magistrats « inspirés par une idéologie gauchiste, un esprit de corps et une rare incompétence » qui « ont trouvé du temps pour condamner un maire connu pour sa probité, sa rigueur et sa bienveillance », alertant même sur « le pouvoir des juges » qui serait, selon ses propres termes, « l’ouverture à la dictature ».

Joissains mère et fille (source © Facebook Maryse Joissains Masini)

De la part d’une femme affichant aussi ostensiblement sa foi chrétienne, on aurait pu s’attendre à un esprit de repentance plus affirmé après une condamnation si infamante, qu’elle assimile purement et simplement à « une lettre de cachet » : bigre !… Et si l’ex maire d’Aix a été ainsi condamnée, il faudrait peut-être même en chercher les raisons du côté de son combat acharné contre la réforme en cours de la Métropole, qui risque de voir disparaître les Conseils de territoires et se rééquilibrer les fameuses attributions de compensation qui font les affaires de sa commune au détriment de l’intérêt métropolitain. Elle n’hésite d’ailleurs pas à pointer du doigt le risque de chantage de la part du Département et de la Métropole, tous les deux dirigés par Martine Vassal justement, qui finance largement les communes et peut ainsi menacer de fermer le robinet en cas de désaccord…

Le 3 juillet 2020, Maryse Joissains, encore maire d’Aix-en-Provence, félicite sa fille, Sophie, qu’elle vient de nommer deuxième ajointe (photo © Serge Mercier / La Provence)

Un argument repris sans la moindre nuance par sa fille, Sophie Joissains, qui s’est donc offert le luxe de démissionner en plein conseil métropolitain, le 19 novembre dernier, de ses fonctions de deuxième vice-présidente de la Métropole. Assise au premier rang de l’hémicycle, juste en face d’une Martine Vassal passablement désarçonnée, la toute nouvelle maire d’Aix-en-Provence a pris la parole, à l’issue de la présentation des orientations budgétaires, pour s’en prendre violemment à la Présidente de la Métropole, accusée de duplicité pour avoir accepté de discuter avec l’État le réajustement de ces incontournables attributions de compensation.

Face à face entre Martine Vassal (à gauche, à la tribune) et Sophie Joissains (à droite, au premier rang) lors du Conseil métropolitain du 19 novembre 2021 (photo © Nicolas Vallauri / La Provence)

Après avoir rappelé à Martine Vassal ses engagements de la campagne municipale de 2020, Sophie Joissains a donc démissionné en direct et avec fracas, non sans avoir menacé de saisir illico le Tribunal administratif en cas de mesures de rétorsion comme elle l’a exprimé de manière très crue : « le fait que vous soyez à la fois présidente de la Métropole et du Département conduit inévitablement à des pressions sur les communes qui ont toutes besoin des subventions du Département. Cette pression institutionnelle tient évidemment la parole des uns et des autres. C’est inacceptable ».

On a connu des échanges plus feutrés dans les couloirs de cet hémicycle… D’autant que Martine Vassal a sorti à son tour l’artillerie lourde, accusant carrément la fille de Maryse Joissains de ne pas « être à la hauteur » ni même légitime : « Quant on n’a pas été élue au suffrage universel, on n’est pas là pour donner des leçons ». Une position d’ailleurs curieuse de la part de celle qui vient d’être battue lors des dernières élections municipales à Marseille et qui dirige désormais, grâce au seul soutien des élus locaux périphériques, une Métropole en guerre ouverte contre les exécutifs des deux plus grandes villes de l’aire métropolitaine qui rassemblent à elles seules plus de 60 % de la population !

L’avocat Yves Moraine, ancien proche de Jean-Claude Gaudin et désormais porte-parole de Martine Vassal, ici en mars 2020 (photo © Frédéric Speich / MaxPPP / France 3 Régions)

Et les échanges d’amabilité se sont poursuivis bien après cette séance mémorable, Martine Vassal dépêchant pour cela Yves Moraine, son vice-président du Conseil départemental et un des piliers survivants de l’ère Gaudin, lequel s’est lâché avec délectation pour fustiger cette « sortie surréaliste, décalée et irresponsable » qu’il considère comme « un énième épisode de la guerre de la famille Joissains contre la Métropole. Maryse insultait Gaudin, Sophie agresse Vassal », avant d’oser un calembours d’un goût douteux : « Décidément, à Aix, c’est de mère en pis ! ».

Les 1,9 millions d’habitants de l’aire métropolitaine apprécieront sans doute cette ambiance bon enfant et ces mots savoureux dignes de Pagnol que s’échangent nos responsables politiques en mal de reconnaissance pendant que certains, y compris au sommet de l’État tentent vainement de ramener un peu d’ordre dans cette pétaudière pour lui permettre de prendre enfin à bras le corps les compétences métropolitaines et les enjeux majeurs en termes de mobilité, de développement économique, de logement et de préservation de l’environnement pour lesquels elle avait été créée : bon courage…

L. V.

Muselier humilié, mais Muselier libéré…

28 novembre 2021

Décidément, tout va de travers en ce moment pour le Président de la Région PACA, Renaud Muselier. Déjà à l’occasion du récent congrès des Maires de France, il s’était distingué en appelant publiquement à voter contre le candidat de son propre parti Les Républicains, le maire LR de Cannes, David Lisnard, au prétexte que ce dernier avait lui-même indiqué lors des dernières élections régionales, qu’il préférait encore soutenir Thierry Mariani malgré son étiquette du Rassemblement national, plutôt que Renaud Muselier, accusé de faire le jeu d’Emmanuel Macron en ouvrant largement sa liste aux candidats En Marche.

Un positionnement bien malheureux en réalité puisque David Lisnard l’avait emporté haut la main à la tête de l’AMF, mettant le pauvre Renaud Muselier dans une situation quelque peu embarrassante. Et cela ne l’a pourtant pas empêché de refaire exactement la même erreur quelques semaines plus tard, à l’occasion cette fois de la primaire des Républicains qui devrait se dérouler dans le cadre du congrès de ce parti, du 1er au 4 décembre 2021.

Eric Ciotti, Valérie Pécresse, Michel Barnier, Philippe Juvin et Xavier Bertrand, les cinq prétendants à la primaire LR, prêts à en découdre (source © AFP / La Dépêche)

Se positionnant clairement en faveur d’une alliance stratégique avec le parti d’Emmanuel Macron au pouvoir, comme il l’a fait (avec succès) lors des élections régionales de juin 2021, Renaud Muselier justifie son choix par une opposition de principe à la frange la plus droitière du parti LR qui chasse plutôt les électeurs attirés par les thèses de Marine Le Pen et d’Eric Zemmour.

Renaud Muselier n’hésite jamais à rappeler, pour justifier sa position, qu’il est le fils du résistant Maurice Muselier, un temps déporté à Dachau, et le petit-fils de l’amiral Émile Muselier, qui rallia très tôt le Général de Gaulle. Un descendant de résistant gaulliste ne peut naturellement se positionner que contre les thèses d’extrême-droite, même si Renaud Muselier était nettement mois regardant à ses débuts en politique lorsqu’il devint le premier adjoint de Jean-Claude Gaudin en 1995, quelques années après que celui-ci se soit adjugé la présidence de la région PACA grâce à une alliance officielle avec le FN.

En 2008, sa déroute humiliante lors des élections à la Communauté urbaine de Marseille alors que son camp possédait en théorie une large majorité, suivie en 2012 d’une défaite cinglante aux législatives, puis d’une éviction sans ménagement de son poste à l’Institut du Monde arabe, l’avaient amené à se retirer officiellement de la vie politique. Il faut dire qu’à l’époque, celui qui tirait alors à boulets rouges sur « le système politico-mafieux » prétendument mis en place par Jean-Noël Guérini à la tête du Département des Bouches-du-Rhône, venait lui-même de se faire prendre la main dans le pot de confiture avec ses investissements immobiliers mirobolants à l’île Maurice dénoncés par le Canard enchaîné. Tandis que son épouse était elle-même mise en examen dans une sombre affaire de prise illégale d’intérêts liée à un marché public d’HLM à Marseille, Renaud Muselier s’efforçait vainement de faire croire que sa toute nouvelle nationalité mauricienne répondait à « des raisons administratives et non fiscales ».

Renaud Muselier en 2012, alors victime de nombreuses attaques pour avoir critiqué frontalement le « système Guérini » (photo © AFP / Le Point)

Revenu en politique dès 2014 comme tête de liste UMP aux élections européennes, ce battant prêt à tout pour gagner les élections s’était retrouvé mêlé, lors des élections départementales de 2015, à la campagne d’une fausse liste montée de toute pièce par son propre assistant parlementaire sous le nom de Solidarité verte, pour tromper les électeurs et affaiblir le camp de la gauche…

Toujours est-il que cette fois, c’est à Eric Ciotti que s’en est pris notre chevalier blanc de la morale politique. Le député des Alpes-Maritimes, lui-aussi épinglé plus d’une fois pour ses contradictions et ses dérives verbales, est de fait un adepte assumé des thèses les plus conservatrices en matière sécuritaire, réclamant à cor et à cri la création d’un Guantanamo à la française, n’hésitant pas à affirmer qu’il partage avec Marine Le Pen « une vision ethnique et identitaire de la nation » et estimant que « ce qui différencie LR du Rassemblement national, c’est notre capacité à gouverner ».

Renaud Muselier avec Eric Ciotti (source © Arte 28 minutes)

Dans cette campagne des primaires LR, Renaud Muselier soutient donc ouvertement, contre Eric Ciotti qu’il n’hésite pas à qualifier de « faux-nez de l’extrême droite », le candidat Xavier Bertrand dont le directeur de campagne n’est autre que notre député local, l’inamovible Bernard Deflesselles, pourtant lui-même réélu de justesse grâce aux voix des électeurs du RN.

Xavier Bertrand et Renaud Muselier à Marseille en décembre 2017 (photo © François Tonneau / La Provence)

Ce 23 novembre 2021, Renaud Muselier a donc envoyé à Xavier Bertrand un SMS pour le prévenir qu’il allait « officialiser un peu plus tard, dans une interview au Parisien, son soutien pour le Congrès de la semaine prochaine ». Sauf que le Président de la Région Hauts-de-France n’a pas spécialement envie d’un soutien aussi douteux que celui de son homologue de PACA, d’autant que l’alliance passée ouvertement avec LREM pour gagner la Région en juin dernier n’a pas été du goût de tous les électeurs LR, loin s’en faut… Sentant le risque de boules puantes à venir, Xavier Bertrand a aussitôt averti son propre concurrent, Eric Ciotti en lui demandant de ne pas réagir publiquement « pour ne pas fragiliser l’unité du parti ».

Les primaires de la droite : une machine infernale pour essorer les candidats ? Dessin signe Deligne (source © La Croix)

Mais c’est trop demander à un Eric Ciotti, ravi d’en découdre, qui a immédiatement réagi en demandant publiquement sur Twitter à un Xavier Bertrand déconfit s’il « accepte ce soutien et valide de telles attaques ». Ce dernier n’a alors eu d’autre choix que de désavouer l’initiative de Renaud Muselier en faisant savoir qu’il ne peut « en accepter les termes », ajoutant même que « ses attaques contre Eric Ciotti sont inacceptables ».

Renaud Muselier, libéré après avoir claqué la porte du parti LR… (photo © Alain Jocard / AFP / Le Monde)

Une véritable claque pour Renaud Muselier qui ne peut que se mordre les doigts d’avoir ainsi fait connaître son soutien à un candidat qui le rejette aussi ouvertement ! Il a bien évidemment aussitôt démissionné des Républicains, se libérant de ce parti devenu un boulet et emboîtant le pas, avec quelques mois de retard, sur ses amis Christian Estrosi et Hubert Falco, les maires de Nice et de Toulon. Il contribue ainsi, une fois de plus, à mettre en évidence les tiraillements idéologiques majeurs, au sein de la droite LR, entre tenants d’un soutien stratégique à Emmanuel Macron et adeptes d’une course populiste visant à doubler Marine Le Pen sur sa droite. Cette droite LR qui ne sait plus très bien où elle habite risque fort de se déchirer encore davantage à l’occasion de ce Congrès qui approche…

L. V.

Présidence de l’AMF : un camouflet pour l’Elysée

23 novembre 2021

Le 103e congrès de l’Association des Maires de France (AMF) vient de se clôturer avec l’élection à sa Présidence du maire de Cannes, David Lisnard, qui remplace donc à ce poste, depuis le 17 novembre 2021, le maire de Troyes, François Baroin qui occupait ce poste depuis 7 ans, l’épidémie de Covid ayant empêché l’association de tenir en 2020 son rituel congrès annuel.

David Lisnard, nouveau président de l’Association des Maires de France, le 18 novembre 2021, à la tribune du congrès (photo © Ludovic Marin / AFP / Le Monde)

Créée en 1907 à l’initiative du maire de Nantes, l’association plus que centenaire avait fusionné en 1925 avec sa concurrente d’alors et est reconnue d’utilité publique depuis 1933. Se targuant de rassembler pas moins de 34 000 maires, même si seulement un peu plus de 11 000 d’entre eux ont participé au vote du dernier congrès, il s’agit d’un acteur incontournable du lobbying des élus locaux auprès du Parlement comme du gouvernement.

Mais, depuis l’arrivée d’Emmanuel Macron à la Présidence de la République, en 2017, le torchon brûle avec les maires de France en général, et avec le président de l’association en particulier. « Avec Emmanuel Macron, on avait trop de désaccords de fond pour que ça se passe bien sur la forme » a ainsi déclaré le maire de Troyes le 15 novembre dernier sur la chaîne Public Sénat, mettant notamment en avant leurs désaccords profonds sur la suppression de la taxe d’habitation et le contrôle des dotations de fonctionnement aux communes.

François Baroin, président sortant de l’AMF (photo © Michael Baucher / Panoramic / Bestimage / Closer)

Curieusement, on assiste, au travers de ces échanges souvent tendus entre l’exécutif et les élus locaux, à une crispation des positions non plus sur des questions liées aux idées politiques des uns et des autres mais plutôt en fonction du positionnement entre État central et pouvoirs locaux. Depuis la décentralisation, les élus locaux se sont sentis poussé des ailes et ils n’hésitent pas à tirer à boulets rouge sur le pouvoir en place, quel que soit sa couleur politique, comme s’ils étaient les seuls représentants légitimes de la population face à un État retranché dans sa tour d’ivoire, reprochant sans arrêt à ce dernier de ne pas leur donner assez de moyens pour mener leur propre politique, comme si l’argent public et les subventions allouées par le pouvoir central ne venaient pas directement de la poche de tout un chacun, via le consentement à l’impôt…

Le changement de bureau qui vient de se produire à la tête de l’AMF traduit cette crispation. François Baroin avait choisi lui-même son successeur en la personne du maire de Cannes, le LR David Lisnard, déjà vice-président de l’association et ancien collaborateur de Jacques Pélissard qui présida l’AMF jusqu’en 2014. Positionné très à droite de l’échiquier politique, au point d’avoir appelé à voter pour le candidat RN Thierry Mariani contre Renaud Muselier lors des dernières élections régionales en PACA, David Lisnard a pourtant fait campagne en tandem avec l’autre vice-président de l’AMF, le maire socialiste d’Issoudun, André Laignel, ancien ministre de Michel Rocard et de Pierre Bérégovoy et instigateur en 1986 du slogan « Au secours ! La droite revient ».

André Laignel (à gauche) aux côtés de David Lisnard, au congrès de l’AMF (photo © Ludovic Marin / AFP / France 3 Régions)

Un tel attelage paraît assez curieux vu de l’extérieur mais il traduit de fait le positionnement majoritaire au sein des maires qui visent toujours plus de décentralisation et toujours plus de pouvoir donné aux élus locaux, en lutte contre le pouvoir de l’État, des institutions et de la technocratie. Un positionnement qui a d’ailleurs fait toussé certains piliers de la gauche, dont Stéphane Le Foll ou François Rebsamen, qui s’étonnent d’un tel rapprochement d’André Laignel avec un représentant de ce qu’ils qualifient de « droite dure ».

En tout cas, la manœuvre a parfaitement fonctionné puisque le maire de Cannes a été élu à la tête de l’AMF avec plus de 62 % des suffrages exprimés, en face justement d’un autre candidat, Philippe Laurent, maire UDI de Sceaux et secrétaire général sortant de l’AMF, qui incarnait davantage le rapprochement avec le gouvernement actuel. Même si Philippe Laurent s’est toujours défendu de rouler pour Macron, il ne faisait aucun doute que son élection aurait permis de nouer des relations moins conflictuelles avec l’AMF où le Chef de l’État se fait régulièrement siffler lorsqu’il y prend la parole.

Les maires en guerre contre le pouvoir central : un dessin signé Keno (source © Le Télégramme)

Le message des maires est donc clair et celui de son nouveau président encore plus, qui se veut « le garant scrupuleux de l’indépendance de l’AMF », oubliant au passage que les maires n’ont pas seulement pour rôle de représenter leurs administrés mais qu’ils sont aussi, et même d’abord, les délégués de l’État dans leur commune, chargés notamment de remplir, au nom de l’État et sous l’autorité du Préfet ou du Procureur de la République, nombre de fonctions administratives et judiciaires. Un positionnement que certains élus locaux ont parfois tendance à oublier, aveuglés par leur toute puissance de barons locaux et désireux d’en découdre face à un État central qu’ils accablent de tous les maux. Qui donc a parlé de démocratie apaisée ?

L. V.

Mozambique : des éléphants sans défenses

9 novembre 2021

Le Mozambique, c’est ce vaste pays de la côte Est de l’Afrique qui s’étend de l’Afrique du Sud jusqu’à la Tanzanie, en face de Madagascar. Fréquentée dès avant l’an mil par de nombreux navires marchands arabes, mais aussi perses voire indonésiens, la région n’a vu débarquer les premiers Européens qu’en 1498, date de l’arrivée du Portugais Vasco de Gama. La présence portugaise y a duré pas moins de cinq siècles, faisant du Mozambique le deuxième plus grand pays lusophone d’Afrique, derrière l’Angola.

Lancée dès 1964 par le FRELIMO, la guerre d’indépendance y a duré 10 ans, et la nouvelle République populaire du Mozambique, proclamée le 25 juin 1975 a dû faire face dès 1976 à un nouveau conflit armé qui a rapidement dégénéré en guerre civile sanglante entre les partisans du régime au pouvoir, d’obédience socialiste tendance marxiste-léniniste, et la guérilla du ReNaMo, puissamment armée et soutenue par l’Afrique du Sud et les États-Unis.

Accolade entre le président du Mozambique, Filipe Nyusi, et le chef de la Renamo, Ossufo Momade, après la signature d’un accord de paix, le 6 août 2019 à Maputo, 27 ans après la fin de la guerre civile… (photo © Stringer / AFP / L’Express)

Cette guerre civile, qui n’a pris fin qu’en 1992, a saigné le pays, l’un des plus pauvres du monde, causant plus de 900 000 morts et des millions de déplacés. Mais elle a aussi fait d’énormes dégâts collatéraux, en particulier parmi la population des éléphants, victimes d’un braconnage de masse de la part des deux camps, chacun comptant sur le trafic de l’ivoire pour financer ses achats d’armes lourdes, tout en nourrissant ses recrues avec la viande des animaux abattus à grande échelle.

Dans le Parc national de Gorongosa, à l’extrémité sud du Grand Rift africain, qui abritait plusieurs milliers de pachydermes dans les années 1980, moins de 200 éléphants ont ainsi survécu au massacre généralisé qui s’est poursuivi pendant toute la guerre civile, et même au delà. Le parc revit progressivement depuis 2008, sous l’impulsion d’un entrepreneur américain, Greg Carr, qui a promis d’investir 40 millions de dollars sur 30 ans afin de reconstruire cette réserve naturelle dévastée et d’y développer l’écotourisme.

Une mare dans le parc national de Gorongosa, en fin de saison sèche (photo © Charlie Hamilton James / National Geographic)

Une étude scientifique publiée dans la revue Science le 22 octobre 2021, vient néanmoins de confirmer à quel point les populations d’éléphants de Gorongosa ont souffert de ce massacre ininterrompu et ont été obligées de s’adapter pour tenter de survivre. Ces observations ne font d’ailleurs que compléter et analyser plus finement des faits qui avaient déjà été constatés depuis plusieurs années, y compris parmi d’autres populations animales, à savoir que les espèces chassées en masse par l’homme, sont conduites, de fait, à développer des stratégies d’adaptation.

Ceci avait déjà été observé au Canada auprès de populations de mouflons, dont la taille des cornes s’est significativement abaissée au fil des ans alors qu’ils étaient chassés uniquement pour servir de trophées. Et l’on constate la même mécanisme pour les éléphants, exterminés principalement pour l’ivoire de leurs défenses : alors que, du fait d’une anomalie génétique, 2 à 4 % des éléphantes sont naturellement dépourvues de défenses, cette proportion peut désormais atteindre désormais 98 % dans le parc national des éléphants d’Addo, en Afrique du Sud.

Une femelle éléphant sans défenses dans le parc Elephant Abbo en Afrique du Sud (photo © Peter Chadwick / Getty Image / Géo)

Et il en est de même à Gorongosa où la moitié des femelles éléphants nées depuis la fin de la guerre civile est dépourvue de défenses, ce qui leur assure une certaine protection contre le braconnage généralisé. On constate par ailleurs que les deux-tiers des nouvelles naissances dans le parc sont des femelles, ce qui a attiré l’attention des chercheurs.

Ils ont donc analysé le patrimoine génétique de 18 éléphantes du parc de Gorongosa, dont 11 dépourvues de défenses et ont fini par repérer deux gènes déjà connus pour jouer un rôle dans le développement des incisives chez les mammifères. L’un d’entre eux étant situé sur le chromosome sexuel X, les chercheurs en ont déduit que la présence de ce gène pourrait, chez les mâles, être fatal à leur développement, ce qui expliquerait que la quasi totalité des individus nés sans défenses serait des femelles, et que, du coup celles-ci soient plus nombreuses à naître désormais, mettant par conséquent en péril la survie même de l’espèce.

Les éléphants du Mozambique payent un lourd tribut au braconnage avec plus de 1000 bêtes tuées en moyenne chaque année (photo © Tony Karumba / AFP / L’Express)

Et risquant par ailleurs d’engendrer par contrecoup des changement dans leur écosystème puisque les éléphants dépourvus de défenses sont obligés d’adapter leur régime alimentaire en se nourrissant davantage d’herbes quand leurs congénères s’attaquent aux fruits et aux branches d’arbres.

Cette analyse est d’autant plus instructive qu’elle illustre parfaitement les mécanismes de l’évolution en montrant à quelle vitesse celle-ci peut se mettre en œuvre. Dans le cas des éléphants de Gorongosa, on observe ainsi une évolution très significative des populations du fait d’une pression extérieure qui a duré pendant moins de 30 ans. Une période qui a néanmoins suffi, selon Shane Campbell-Staton, une des biologistes de l’université de Princeton co-auteur de l’étude, à « changer la trajectoire de l’évolution dans cette population ».

Un garde du parc de Niassa, dans le nord du Mozambique, devant le crâne d’un éléphant tué par des braconniers : dans cette réserve, le nombre d’éléphants est passé de 12 000 à 4 400 entre 2011 et 2014 ! (photo © Valérie Hirsch / RTBF)

Ces observations scientifiques illustrent en tout cas de manière très pédagogiques les mécanismes même de l’évolution à l’œuvre sous nos yeux et à une échelle de temps aussi rapide, de quoi peut-être convaincre les quelques ignares qui réfutent encore toute idée même d’évolution, pourtant établie de longue date depuis Darwin… Mais cette étude vient aussi apporter encore un peu d’eau au moulin déjà bien inondé de ceux qui alertent depuis des décennies sur les impacts négatifs de l’Homme sur la biodiversité, ce massacre des animaux sauvages recherché pour leurs défenses ou leurs cornes n’étant que l’une de ses manifestations parmi d’autres. Elle confirme s’il en était besoin que la nature est capable de s’adapter, mais jusqu’à un certain point et avec des conséquences qui peuvent être dramatiques. La disparition des derniers éléphants d’Afrique avec leurs défenses spectaculaires ne semble plus être qu’une question d’années…

L. V.

Querelles de LR en région PACA

30 octobre 2021

Chez Les Républicains en ce moment, le torchon brûle et les querelles de familles commencent à transpirer en dehors du petit cercle fermé des initiés. En politique, tendresse et courtoisie ne sont pas les sentiments les mieux répandus : même lorsque l’on partage les mêmes idées, les intérêts électoraux et les ambitions personnelles finissent toujours par l’emporter et poussent bien souvent les membres d’un même parti à s’invectiver au-delà du raisonnable…

On l’a vu récemment avec les missives successives que Maryse Joissains, l’ex-maire d’Aix-en-Provence, a envoyées à sa pourtant amie et consœur Martine Vassal, LR comme elle, et fraîchement réélue à la tête de la Métropole Aix-Marseille-Provence. « La Métropole est un échec total, nous le savons tous, et toi également : tu l’as bien démontré lors de ton discours d’intronisation, à moins que cela ait été un discours de circonstance… » écrivait ainsi Maryse Joissains, avec tout le tact et le sens de la diplomatie qui la caractérisent, le 9 septembre 2021, en prenant bien soin de mettre toute la presse en copie. Et elle récidivait début octobre, lui écrivant avec toujours autant de gentillesse, teintée d’un léger soupçon de menace : « Pour le moment, avec le chéquier, tu as encore certains maires avec toi, mais je doute qu’avec la perte de leur souveraineté liée à l’exercice des compétences de proximité et d’une partie de leurs moyens financiers, tu ne perdes toute crédibilité et in fine ta légitimité » : ambiance, ambiance…

Maryse Joissains et Martine Vassal : deux copines qui s’embrouillent… (photo © Serge Mercier / La Provence)

Alors que les prochaines élections présidentielles et législatives sont prévues dans quelques mois, forcément, le climat n’est pas partout à la franche camaraderie et la loyauté sans faille. Avec ces primaires qui n’en finissent pas et qui se régleront finalement entre seuls adhérents, à l’occasion d’un congrès interne programmé en décembre, forcément les appétits s’aiguisent et certaines haines recuites ressurgissent. Vue de loin, la démarche semble au moins avoir le mérite de ressouder la famille puisqu’on a vu les deux principaux prétendants, Xavier Bertrand et Valérie Pécresse, qui avaient tous les deux claqué la porte du parti avec fracas, respectivement en décembre 2017 et en juin 2019, s’empresser de reprendre fissa leur carte d’adhérent : une intronisation vaut bien le paiement d’une cotisation…

Xavier Bertrand a finalement accepté de reprendre sa carte d’adhérent LR en prévision du congrès de décembre 2021 : un dessin signé Kak, publié dans l’Opinion

Mais au-delà de ce rapprochement familial touchant, force est de constater que les relations sont parfois tendues entre certains ténors du parti. On l’a vu encore tout récemment avec la sortie de Renaud Muselier  lequel n’a pas hésité à prendre sa plume pour écrire à Christian Jacob, actuel président des Républicains, pour lui dire tout le bien qu’il pense de son collègue, Eric Ciotti, l’un des six prétendant à l’investiture du parti. L’actuel président de la région PACA, qui est en même temps président de la fédération LR des Bouches-du-Rhône, demande ainsi expressément que soit retirée à Eric Ciotti sa fonction de président de la commission nationale d’investiture, l’accusant sans détours de « faire pression pour avoir ses parrainages ». D’ailleurs, Renaud Muselier le dit tout net : si Ciotti est désigné, « je démissionnerai immédiatement de ma famille politique », comme l’ont déjà fait récemment Hubert Falco et Christian Estrosi : à se demander s’il reste encore des responsables politiques locaux dans la grande famille LR…

Renaud Muselier et Eric Ciotti, ici en 2019, du temps où ils se parlaient encore… (photo © Vincent Isidore / MaxPPP / France Bleu)

Et les élections législatives qui se profilent également en 2022, dans la foulée des présidentielles, mettent aussi les nerfs des uns et des autres à rude épreuve. On a assisté ainsi cette semaine à un véritable psychodrame avec le retrait annoncé de Guy Tessier. A bientôt 77 ans, celui qui est le plus vieux député en exercice de l’Assemblée Nationale siège au palais Bourbon depuis 1993, soit près de 30 ans, après avoir dû renoncer à son premier mandat en 1988, battu par Bernard Tapie après que l’élection ait été annulé par le Conseil constitutionnel. Son dernier baroud d’honneur a eu lieu le 4 juillet 2020, lorsqu’il a tenté de présenter sa candidature à la Mairie de Marseille, espérant rallier à sa cause les élus du rassemblement National, lui qui avait commencé sa carrière politique comme membre du groupuscule d’extrême droite Union nationaliste.

L’opération avait tourné en jus de boudin, provoquant même la colère de son vieil « ami » et ancien attaché parlementaire, Lionel Royer-Perreaut, qui lui avait déjà soufflé la tête de liste LR dans les 9e et 10 arrondissements de Marseille et venait de se faire élire maire de secteur. Ce dernier se considère désormais comme l’homme fort des LR à Marseille, après la déconfiture de Martine Vassal lors des dernières municipales. Premier vice-président du Conseil départemental et se positionnant ostensiblement comme chef de l’opposition municipale, il est aussi président de l’office public d’HLM 13 Habitat, gros pourvoyeur de logements sociaux, ce qui permet de s’attacher quelques reconnaissances.

Entente cordiale et sourires forcés de Guy Tessier et Lionel Royer-Perreaut autour de Martine Vassal avant les élections municipale de 2020 (source © Made in Marseille)

Guy Tessier avait naïvement imaginé refiler son siège de député au très libéral Didier Réault, également vice-président du Département et de la Métropole et, accessoirement, président du parc national des Calanques. Mais Lionel Royer-Perreaut, qui est le suppléant du député sortant, a vu rouge en prenant connaissance de tels arrangements et a aussitôt déclaré haut et fort qu’il se jugeait « incontournable », affirmant à qui voulait l’entendre : « personne n’imagine que cette élection puisse se faire sans ma participation et Didier Réault l’a bien compris »…

A quelques mois des prochaines élections électorale et dans le climat de franche camaraderie et de convivialité amicale qui caractérise Les Républicains, les couteaux sont sortis !

L. V.