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Alteo : entre le marteau de la mondialisation et l’enclume de l’environnement

28 juin 2020

A Gardanne, l’usine de production d’alumine existe depuis 1894 et c’est là qu’a été utilisé pour la première fois au monde le procédé industriel mis au point en 1887 par le chimiste autrichien Bayer, lequel permet d’extraire de l’oxyde d’aluminium de la bauxite, alors produite localement dans le sud-est de la France. Ce procédé industriel qui utilise de grosses quantités de soude concentrée à haute température, n’est cependant pas sans impact sur l’environnement dans lequel sont rejetées les énormes quantités de résidus solides produits, les fameuses « boues rouges », riches en produits toxiques de toutes sortes.

Vue aérienne de l’usine Alteo à Gardanne :« une vieille dame usée et fatiguée » selon le professeur Henri Augier (source © La Provence)

Stockés initialement à terre dans de vastes bassins de décantation que la pluie continue de lessiver régulièrement tandis que le vent en disperse les particules fines et toxiques dans tout le voisinage, ces boues rouges ont été ensuite déversées directement en mer grâce à une immense conduite qui traverse tout Carnoux et s’écoule au large des calanques de Cassis.

Ancienne mine de Bauxite à Cabasse dans le Var (carte postale source © Genanet)

Rachetée à Péchiney par le groupe minier anglo-australien Rio Tinto, l’usine est depuis 2012 aux mains d’un fonds d’investissement américain HIG Capital et a été depuis lors rebaptisée Alteo. Cette usine, plus que centenaire, reste un des fleurons mondiaux de la production d’alumines de spécialité, même si les raisons de son implantation initiale à Gardanne, au plus près des sites de production de lignite et de bauxite a perdu tout son sens, maintenant que toutes les activités minières locales ne sont plus qu’un vieux souvenir et que la totalité du minerai de bauxite arrive par bateau après avoir parcouru la moitié de la planète.

La production locale de ces alumines spéciales sert de réfractaire dans la sidérurgie et l’industrie automobile, mais entre aussi dans la fabrication de céramiques et de nombreux produits high tech comme des prothèses médicales, des écrans de smartphone et d’ordinateurs ou encore des batteries lithium-ions. Un marché florissant donc, avec plus de 630 clients répartis dans le monde entier, et une activité très rentable qui permet de faire vivre 480 salariés et de nombreux sous-traitants.

Usine Alteo à Gardanne sous son vernis habituel de dépôt rougeâtre (photo © Boris Horvat / AFP / 20 minutes)

Mais voilà que l’usine se trouve prise entre deux contraintes qui la fragilisent. D’un côté, les exigences environnementales s’accroissent. Après avoir fermé les yeux pendant plus d’un demi-siècle sur les rejets en mer de produits hautement toxiques, l’État a fini par admettre que cela faisait un peu tâche dans le tout nouveau Parc national des Calanques. Depuis début 2016, il a donc fallu qu’Alteo retraite un minimum ses effluents pour les débarrasser au moins de ses métaux lourds, tout en continuant à déverser au large de Cassis et à raison de 270 m³/heure, un liquide encore bien peu ragoûtant et qui dépasse allégrement les normes environnementales.

Alteo, qui revendique un chiffre d’affaire de 242 millions d’euros, affirme avoir investi 8 millions d’euros en 2018 pour tenter d’assainir quelque peu la nature de ses rejets dans le milieu naturel, un investissement d’ailleurs très largement subventionné notamment par l’Agence de l’Eau. Mais qui reste encore insuffisant puisque la date de mise en service de la station d’épuration destinée à traiter les effluents avant rejet en mer, fixée au 31 décembre 2019 par le Tribunal administratif n’a pas été respectée. Il avait donc fallu que le Préfet reporte une première fois jusqu’au 8 juin la date limite autorisée pour la mise en conformité de l’installation. Un report qui s’est avéré insuffisant et qu’il a fallu allonger encore jusqu’au 30 juin et désormais probablement jusqu’au 31 août..

Filtres presses installés sur le site de Mange-Garri à Bouc-Bel-Air (source © Atmosud PACA)

Car dans le même temps, le site de Gardanne est soumis aux aléas économiques de la mondialisation. En l’occurrence, cette pression n’a pas de rapport avec la crise sanitaire que le monde vient de connaître et avec le ralentissement économique qui s’en est ensuivi. Pour Alteo, les ennuis sont antérieurs et dateraient selon ses dirigeants, de l’année 2019. L’opacité qui règne traditionnellement dans le monde des affaires ne permet pas d’en savoir davantage, sinon qu’Alteo est en cessation de paiement depuis le 15 novembre 2019 et que la société a été mise en liquidation judiciaire fin 2019.

Une décision que beaucoup ont jugé très opportuniste puisque les dirigeants d’Alteo étaient alors engagés dans un bras de fer contre les services de l’État pour négocier des délais supplémentaires afin de respecter les exigences environnementales. Ceci, alors même que l’usine fait l’objet d’une information judiciaire pour mise en danger de la vie d’autrui, du fait des émanations toxiques de ses sites de stockage qui empoisonnent tout le voisinage.

Vue aérienne des bassin de stockage des boues rouges près de Gardanne (source © Analytika)

On le voit, dans ce dossier, concilier respect de l’environnement (mais aussi de la santé des populations) et compétitivité économique n’est pas des plus simples dans un système mondialisé où chacun joue sa partition selon ses propres intérêts à court terme. Curieusement pourtant, depuis qu’Alteo a réussi à obtenir les reports de délais qu’elle souhaitait pour différer ses investissements, les repreneurs se pressent pour racheter ce fleuron industriel dans un marché qui semble d’un seul coup être redevenu particulièrement fleurissant. Selon Le Monde, ce sont pas moins de 5 repreneurs potentiels qui sont en train de peaufiner leur offre qu’ils ont jusqu’au 24 juillet 2020 pour déposer.

Il n’en reste pas moins que même si l’avenir économique du site de production d’alumine de Gardanne semble plutôt serein malgré ce jeu de poker menteur auquel se livrent ses dirigeants pour faire monter les enchères, l’impact environnemental, lui, reste bien incertain. En supposant même que la fameuse station d’épuration, promise depuis des années, finisse par voir le jour cet été comme finalement annoncé, il restera à gérer la question du stockage des déchets solides actuellement entreposés à l’air libre sur le site de Mange-Garri dont l’autorisation d’exploiter prend fin le 8 juin 2021. L’industriel prévoit d’agrandir considérablement l’emprise de ces bassins de stockage mais devra pour cela déposer un dossier de demande d’autorisation et bien entendu s’assurer que ces dépôts ne provoquent pas des dégâts environnementaux inacceptables.

Site de stockage de Mange-Garri (photo © AFP / La Croix)

Une opération à haut risque d’autant que l’extension envisagée nécessite ni plus ni moins qu’une modification du Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUI) de la Métropole Aix-Marseille-Provence : un sujet sensible, qu’Alteo ne veut surtout pas se risquer à porter dans le contexte actuel et qui annonce bien des débats en perspective au sein du prochain conseil métropolitain qui devrait se mettre en place début juillet, après le second tour des élections municipales. Il reviendra aux responsables politiques nouvellement élus de trouver à quel niveau placer le curseur entre protection de l’environnement local et compétitivité économique dans un système mondialisé : un beau cas d’école en perspective !

L. V.

Biélorussie : une révolution en pantoufles…

26 juin 2020

En Europe, la démocratie s’est peu à peu imposée comme le modèle dominant, même si les comportements dictatoriaux et les dérives autoritaires ne sont pas totalement absentes de certaines pratiques locales du pouvoir. Il subsiste cependant au moins un pays, officiellement républicain, que chacun s’accorde à classer au rang des véritables dictatures : la Biélorrussie, ou Bélarus selon son nom officiel imposé par les autorités au monde entier…

On en parle peu, mais ce pays de près de 10 millions d’habitants, n’a vraiment rien d’un havre de démocratie républicaine. Coincé entre la Pologne, la Lituanie, la Lettonie, la Russie et l’Ukraine, ce pays plus étendu que la Grèce et presque autant que le Royaume Uni, est une vaste plaine continentale sans débouché maritime mais couverte en partie de forêts. Une partie de ces dernières, au nord de l’Ukraine, reste d’ailleurs partiellement inaccessible à cause de l’irradiation rémanente consécutive à l’explosion de Tchernobyl…

Vue de Minsk, la capitale biélorusse (source © Kayak)

L’indépendance du pays date du 25 août 1991, après l’effondrement de l’URSS mais l’intermède démocratique n’est que de courte durée. Son président actuel, Alexandre Loukachenko, y a été élu pour la première fois en juillet 1994, avec alors 80 % des suffrages, contre son prédécesseur, Stanislas Chouchkievitch qu’il avait réussi à faire chuter suite à des accusations, apparemment infondées, de corruption.

Le président biélorusse Alexandre Loukachenko le 9 mai 2020 à Minsk (photo © Sergueï Gapon / EPA / MAXPPP / La Croix)

En novembre 1996, après une campagne où les médias ont été fortement muselés, Loukachenko remporte haut la main un référendum qui lui permet d’étendre son mandat présidentiel de 4 à 7 ans et lui donne la possibilité de fermer le Parlement, ce qu’il s’empresse de faire. La police occupe le Parlement et emprisonne 89 des 110 députés considérés comme « déloyaux » et qui sont remplacés dans la foulée par des homes des main, tandis que les pouvoirs des services de renseignement, qui s’appellent toujours KGB en Biélorussie, sont considérablement renforcés.

L’Europe et les États-Unis protestent et refusent de reconnaître la légitimité d’un tel scrutin, d’autant que Loukachenko multiplie les provocations, jugeant en 1995 qu’Adolf Hitler n’avait pas eu que des mauvais côtés, et explusant à tour de bras en 1998 les ambassadeurs de la plupart des pays occidentaux ainsi qu’une délégation du FMI dont il avait traité les membres d’escrocs.

Réélu dès le premier tour en 2001, il l’est également en 2006, officiellement avec 82,6 % des voix, aux termes de campagnes tronquées et très éloignées des standards démocratiques internationaux. Sa quatrième réélection en décembre 2010 passe également comme une lettre à la poste avec un score officiel de 79,67 %, mais suscite néanmoins quelques manifestations populaires. Dès le lendemain, des centaines d’opposants sont arrêtés tandis que sept des neufs candidats à la Présidentielle sont purement et simplement jetés en prison.

Arrestation d’un manifestant le 19 juin 2020 à Minsk (photo © Sergueï Gapon / AFP / Le Monde)

A partir de 2011, des sanctions économiques sous forme de gels d’avoirs sont mises en œuvre par la communauté internationale à l’encontre des dirigeants biélorusses, mais cela n’empêche pas Loukachenko d’être réélu pour la cinquième fois en octobre 2015 avec plus de 80 % des voix. En novembre 2019, un simulacre d’élections législatives permet de purger du Parlement les deux seuls et uniques opposants à qui il a été tout simplement interdit de se représenter.

Et voilà qu’une nouvelle élection présidentielle se profile dans ce pays, prévue pour le 9 août 2020. Bien entendu, Loukachenko y fait figure de grand favori pour son sixième mandat consécutif. Depuis un an, un blogueur du nom de Sergueï Tikhanovski, dénonçait sur internet les dysfonctionnements d’un pays en voie de délabrement, n’hésitant pas à haranguer les passants lors de rassemblements improvisés et publiant des vidéo où il appelle à dire « Stop au cafard ». Bien entendu, le Président ne pouvait pas tolérer un tel désordre et il a fait jeter en prison, le 29 mai dernier ce trublion qui envisageait justement de présenter sa candidature à la Présidentielle. Une candidature désormais écartée puisque le casier judiciaire du citoyen Tikhanovski n’étant plus vierge, sa candidature est irrecevable : tout est tellement simple en dictature !

Le blogueur Sergueï Tikhanovski lors d’un rassemblement populaire le 24 mai 2020, 5 jours avant son arrestation (photo © Vasily Fedosenko / Reuters / Ouest France)

Le blogueur turbulent ne constitue cependant pas la seule menace potentielle pour le pouvoir en place qui craint aussi l’un des candidats déclaré à cette prochaine élection, un certain Viktar Babaryka, qui dirigea pendant 20 ans la banque russe Belgazprombank et qui avait recueilli sans difficulté quelque 400 000 signatures en appui de sa candidature aux Présidentielles, là où il en suffisait de 100 000. De quoi inquiéter suffisamment le Président Loukachenko qui, par précaution élémentaire, a donc fait arrêter son adversaire politique en l’accusant de corruption, profitant au passage de l’occasion pour prendre le contrôle de la banque : il n’y a pas de petit profit quand on est au pouvoir…

Cette fois cependant, une partie de la population a réagi et des manifestations se sont organisées, notamment dans les rues de la capitale Minsk, pour protester contre l’arrestation du blogueur Sergueï Tikhanovski qui avait manifestement réussi à acquérir une certaine popularité et à soulever quelques espoirs. Pour éviter la répression, selon France-Inter, ils se sont simplement massés silencieusement le long des trottoirs plutôt que de défiler dans les rues, certains d’entre eux brandissant des tongs ou des pantoufles et faisant mine d’écraser le cafard, conformément au mot d’ordre imagé de Sergueï Tikhanovski…

Manifestation de soutien aux potentiels candidats d’opposition, à Minsk le 31 mai 2020 (photo © Vasily Fedosenko / Reuters / Courrier International)

Bien entendu, le pouvoir ne pouvait rester inactif face à cette « révolution des pantoufles » et la répression contre les manifestants est impitoyable .140 d’entre aux ont été arrêtés et jetés en prison vendredi dernier, y compris, selon Le Monde un opposant notoire, Mikalay Statkevich, qui avait déjà purgé 5 ans de prison et qui se retrouve de nouveau sous les barreaux.

Étant donné le rapport de force, il n’est pas exclu que le Président Loukachenko parvienne à ses fins avec une n-ième réélection triomphale en août prochain, à condition de mater d’ici là toute velléité de révolte populaire. Il semble cependant que la jeunesse biélorusse soit cette fois bien décidée à ne pas s’en laisser conter, l’épisode de Covid-19 ayant poussé la population à comprendre à quel point le pouvoir était inconséquent. Pendant toute la crise sanitaire, le Président Loukachenko a traité le sujet avec désinvolture et minimisé le risque, au point que chacun a pu se rendre compte qu’il n’était guère crédible. Peut-être un espoir pour le retour vers un régime plus démocratique dans ce trou noir de l’Europe ?

L. V.

Carnoux : ceci n’est pas une décharge !

21 juin 2020

Depuis maintenant 18 mois au moins, les habitants de Carnoux-en-Provence ont constaté la présence sur le territoire communal d’un énorme tas de gravats, qui plus est sur une parcelle communale, située au cœur même de l’arboretum.

Contrairement aux apparences, ceci n’est pas une décharge… (photo © CPC)

Certes, ce dernier n’est pas le havre de verdure arborée qu’imaginait le Lions Club lors de son aménagement, à deux pas du cimetière et en lisière de la forêt. Les rares arbres qui ont survécu aux conditions pédologiques particulièrement défavorables de cette parcelle, jadis remblayée sur plus d’un mètre d’épaisseur par des déblais de chantier, ont bien du mal à résister au mistral qui balaye et assèche tout sur son passage…

Une mare et des ruches dans le jardin de l’arboretum (photo © Un jardin se crée à Carnoux)

Une partie de la parcelle a néanmoins été confiée depuis 2017 à l’association Un jardin se crée à Carnoux, laquelle a réussi tant bien que mal et à force de terrassements et d’apport de compost, à faire reverdir une petite partie de cette parcelle pour y faire pousser des arbres fruitiers et s’y adonner au maraîchage. Une petit mare artificielle y a même été creusée et deux ruches viennent d’y être implantées.

Le jardin, un oasis de biodiversité au cœur de l’arboretum (photo © Un jardin se crée à Carnoux)

Il est donc pour le moins surprenant qu’un tel terrain communal, où les habitants du quartier viennent quotidiennement se promener ou jardiner, serve ainsi de dépotoir depuis bientôt deux ans, pour des déchets de chantiers issus des travaux d’enfouissement des réseaux dans le cadre de la dernière tranche en cours : gravats, plaques de goudrons et autres déchets de toutes sortes s’entassent ainsi sur plusieurs mètres de hauteur à l’entrée de l’arboretum, sous forme de décharge aussi disgracieuse que polluante.

Bien évidemment, l’entreprise Eiffage qui est à l’origine de ces apports de déchets de chantier, l’a fait avec le plein accord de la commune puisque c’est cette dernière qui est le maître d’ouvrage des travaux et donc son donneur d’ordre.

La pratique est d’ailleurs classique en matière de travaux publics : lorsqu’il s’agit de creuser des tranchées et d’arracher des poteaux en vue de tels travaux d’enfouissement, les entreprises ont tout intérêt à disposer à faible distance d’un terrain permettant d’entreposer provisoirement les matériaux ainsi extraits et les trier pour en réutiliser une partie avant d’évacuer tout ce qui reste en fin de chantier vers une décharge agréée.

Vue aérienne du site avant l’aménagement du jardin en 2017 (source © Google maps)

Généralement et lorsqu’il s’agit comme ici d’une parcelle du domaine public, la collectivité signe avec l’entreprise bénéficiaire une convention d’occupation temporaire, qui précise les modalités de mise à disposition du terrain et surtout de remise en état en fin de chantier, cette convention pouvant même prévoir le versement d’une indemnité pour compenser la perte temporaire de jouissance de la parcelle et les nuisances occasionnées par le stockage temporaire.

Mais à Carnoux où ce dépôt sauvage n’est pas le premier du genre, il semble que rien de tout cela n’ait été prévu et que l’on s’est contenté d’un simple « arrangement » avec l’entreprise qui a donc pu, en toute liberté, déposer régulièrement et stocker ainsi pendant plus d’un an un énorme tas de gravats et de déchets de chantier en plein milieu de l’arboretum.

Pour lui faciliter la tâche, la barrière située à l’entrée du site a même été laissée ouverte, tant et si bien que tout le voisinage, et sans doute quelques entrepreneurs locaux peu regardants, en a déduit qu’une nouvelle décharge gratuite et non réglementée avait vu le jour sur Carnoux, bien pratique pour venir déposer discrètement déchets verts et déblais de démolition, ni vu ni connu.

Après l’enlèvement des déblais par Eiffage, le 19 juin 2020 : et le reste ? (photo © CPC)

Le chantier de terrassement est désormais terminé et Eiffage a replié son chantier. Les services techniques de la mairie lui ayant quand même rappelé que le stockage de ses déchets n’était pas supposé définitif, l’entreprise a fait l’effort de venir récupérer une partie de ses matériaux, après s’être quelque peu fait tirer l’oreille. Mais elle refuse catégoriquement de tout reprendre et a laissé plus de la moitié du tas sur place, considérant que tout les apports ne sont pas de son fait, ce qui est effectivement difficilement contestable, surtout lorsque rien n’a été contractualisé ni surveillé en cours de chantier. Il flotte sur la gestion de cette décharge sauvage, autorisée par la commune, comme un léger parfum d’amateurisme…

L. V.

A Marseille, l’incertitude règne

12 juin 2020

Au premier tour, une guerre d’affichage sans pitié… (photo © Gérard Julien / AFP / Le Monde)

Après 25 ans d’un règne sans partage de la droite sur la deuxième ville de France, aux mains d’un Jean-Claude Gaudin désormais largement discrédité et à bout de souffle, on se doutait bien que la succession ne serait pas des plus sereines. Le premier tour des municipales, organisé le 15 mars en pleine crise sanitaire du Covid-19 n’avait pas déçu les amateurs de sensations fortes avec ses bagarres de rues entre colleurs d’affiches et même une tentative de vol de l’urne dans un bureau de vote de la rue Félix Pyat par 5 hommes armés de kalachnikov. A Marseille, on a jamais peur d’en faire trop quand il s’agit de marquer les esprits…

Comme on pouvait s’y attendre au vu du contexte sanitaire dans lequel s’était déroulé ce premier tour en pleine période de pandémie mondiale et de psychose généralisée, le taux d’abstention y a atteint des records, dépassant partout les 60 % et même les 70 % dans les quartiers nord de la ville. Avec un tiers seulement des électeurs qui a jugé bon de se déplacer, les résultats de ce premier tour n’ont bien évidemment guère de valeur et laissent escompter bien des surprises lors du second, prévu dans 15 jours, le dimanche 28 juin 2020, plus de trois mois après, du jamais vu sous la Cinquième République !

Résultats d’un sondage réalisé par Ipsos-Sopra Steria pour franceinfo, France Bleu et La Provence, en janvier 2020 le score du FN et des écologistes a été quelque peu surestimé, celui du Printemps marseillais manifestement sous-évalué… (source © France TV Info)

Ceci dit, le premier tour avait quand même révélé son lot de surprises inédites. Tous les sondages et surtout les pronostics généreusement publiés par La Provence, donnaient Martine Vassal largement en tête, elle qui disposait du soutien indéfectible de son parrain et mentor en politique, le maire sortant Jean-Claude Gaudin. Déjà Présidente de la Métropole Aix-Marseille-Provence et du Conseil Départemental des Bouches-du-Rhône, elle se voyait bien désormais aussi dans le fauteuil du Maire. Et pourtant, elle n’est arrivée qu’en deuxième position avec seulement 22,3 % des suffrages exprimés et à peine plus de 36 000 voix, là où les listes de Gaudin en avaient recueilli plus de 96 000 en 2014.

Les résultats du premier tour : une vision globale quelque peu trompeuse dans une élection qui se joue par secteur (source © France TV Info)

Mais rien n’est encore joué pour autant, surtout dans une élection qui se déroule sur 8 secteurs, le maire lui-même étant finalement élu ultérieurement parmi les 101 conseillers municipaux, lesquels correspondent au premier tiers des conseillers élus secteur par secteur. Un mode électif indirect donc, qui peut réserver de nombreuses surprises encore, surtout dans un paysage aussi éclaté.

L’affiche de campagne du Printemps marseillais dans les 1er et 7e arrondissements (source © site Sophie Camard)

Chaque secteur est en effet une élection à part entière et rien n’indique que l’on aura la moindre idée, au soir du second tour, de qui finira dans le fauteuil du Maire. Les listes du Printemps marseillais, conduites par Michèle Rubirola, sont certes arrivées en tête du premier tour en nombre de voix global. Dans le premier secteur (1er et 7e arrondissements) et au vu des résultats du premier tour, sa candidate, Sophie Camard, suppléante du député Jean-Luc Mélenchon, semble avoir de bonnes chances de l’emporter face à la maire sortante LR Sabine Bernasconi, dans une triangulaire où le RN ne devrait faire que de la figuration, d’autant que l’écologiste Sébastien Barles s’est désisté en sa faveur.

Benoît Payan, tête de liste du Printemps marseillais dans les 2e et 3e arrondissements (source © Parti socialiste)

Il en sera probablement de même dans le deuxième secteur du centre-ville (2e et 3e arrondissements), où le socialiste Benoît Payan est en bonne posture dans une quadrangulaire avec le RN, la LR Solange Biaggi et la maire sortante Lisette Narducci, ancienne guériniste ralliée à Gaudin puis à Bruno Gilles et qui, jamais avare d’un revirement, vient de créer la surprise en recevant le soutien de LREM.

Bruno Gilles, quelque peu amer après un premier tour qui ne lui a pas permis de percer face aux listes de Martine Vassal (photo © Olivier Monge / Myop / Libération)

La situation est sans conteste plus ouverte dans le troisième secteur, le fief de Bruno Gilles, un ancien soutien de Gaudin, désormais dissident LR et que même son ami Renault Muselier ne peut plus soutenir trop ouvertement par peur de perdre l’investiture LR pour les prochaines Régionales de 2021. Contre toute attente, c’est Michèle Rubirola qui y est arrivée en tête du premier tour. Ils s’affronteront donc le 28 juin, avec un candidat RN en arbitre spectateur. Mais rien n’est joué à ce stade en raison du fort taux d’abstention initial et du jeu des reports de voix, toujours incertain. Certes le Printemps marseillais reçoit le soutien des écologistes, éliminés d’emblée et le candidat LREM, également hors course, a appelé à voter pour cette liste, mais Bruno Gilles a reçu de son côté le soutien officiel de l’ex candidat LR…

Dans le quatrième secteur (6e et 8e arrondissements), l’ex fief LR de Jean-Claude Gaudin, où Martine Vassal en personne est tête de liste, cette dernière est arrivée gagnante au premier tour, mais elle est talonnée par la candidate du Printemps marseillais, Olivia Fortin, laquelle a pu fusionner sa liste avec celle de l’écologiste Christine Juste, tandis que le candidat de Bruno Gilles a retourné sa veste dans l’entre-deux tours pour venir rallier Martine Vassal. Mais leur duel risque d’être entravé par le maintien de deux autres candidats, l’un RN et l’autre LREM puisque Yvon Berland a finalement décidé de maintenir sa liste dans le seul secteur où il avait réussi à dépasser le seuil fatidique des 10 % : de quoi rendre le résultat quelque peu incertain et donner des sueurs froides à la candidate LR…

Lionel Royer-Perreault (à droite) assuré de remporter le 5e secteur avec le député Guy Tessier (à gauche), sur les listes de Martine Vassal (au centre) (source © Made in Marseille)

Dans les cinquième et sixième secteurs, les jeux semblent en revanche déjà faits. Dans les 9e et 10e arrondissements, le maire sortant LR, Lionel Royer-Perrault, un proche de Guy Tessier, fait la course en tête devant son challenger RN et ne devrait donc pas être inquiété par la candidate du Printemps marseillais même confortée par le soutien des écologistes. Quant au maire sortant des 11e et 12e arrondissements, Julien Ravier, LR également, il sera opposé au second tour au RN qui a fait un gros score, mais aussi à la liste du Printemps marseillais, menée par Yannick Ohanessian et à celle de Robert Assante, soutenue par Bruno Gilles, une configuration qui devrait assurer au maire sortant de garder son fauteuil.

Stéphane Ravier, en bonne voie pour conserver la mairie de secteur des 13e et 14e arrondissements (source © Rassemblement National)

Le septième secteur (13 et 14e arrondissements) est depuis 2014 entre les mains du RN Stéphane Ravier et pourrait bien le rester puisque ce dernier était largement en tête du premier tour, devant le général David Galtier, le candidat de Martine Vassal. Le second tour se résumera en effet à un duel entre ces deux candidats, tous les deux classés très à droite. Contre toute attente, le Printemps marseillais a en effet décidé de jeter l’éponge et de ne pas présenter de liste au second tour alors que les voix de gauche étaient majoritaires par rapport à celles recueillies par LR. Un suicide politique dont la gauche marseillaise est coutumière et qui risque d’obérer définitivement ses chances d’accéder à la mairie de Marseille puisque ce secteur est celui qui élit le plus de conseillers municipaux et que la gauche est d’ores et déjà assurée, avant même l’élection, de n’en remporter aucun !

Quant au dernier secteur (15e et 16e arrondissements, dans les quartiers Nord), celui tenu par la dissidente ex-socialiste et surtout clientéliste Samia Ghali, il a lui aussi de bonnes chances de basculer au RN dont la liste est très bien placée en deuxième position. Curieusement, la liste écologiste s’est ralliée non pas à celle du Printemps marseillais, menée par le communiste Jean-Marc Coppola, mais bien à celle de Samia Ghali. Le candidat soutenu par Martine Vassal, quant à lui, ne figurera pas au second tour.

Qui demain à la tête de la Mairie de Marseille ? (photo © Bertrand Langlois / AFP / 20 minutes)

Dans une telle configuration, on voit bien que rien n’est donc encore joué. La seule certitude est que, sauf énorme surprise personne ne devrait disposer, à l’issue du second tour d’une majorité absolue. Cela signifie que le maire sera vraisemblablement élu à la majorité relative, dans le cadre d’un jeu d’alliances et de compromis qui risque fort de le fragiliser pour toutes les décisions importantes qu’il aura à prendre, dont le vote du budget qui devra intervenir avant fin juillet et qui ne sera sans doute pas une partie de plaisir…

Les listes LR seront probablement celles qui auront le plus grand nombre de conseillers élus mais risquent d’avoir bien du mal à trouver un consensus sur le choix d’un candidat du fait des tensions fortes entre Martine Vassal et Bruno Gilles, ce qui pourrait bien favoriser l’émergence d’un troisième homme tel que Guy Tessier. Au vu des scores du premier tour, le RN, qui détenait déjà 20 % des sièges dans le Conseil municipal actuel et qui est le seul à se maintenir dans tous les secteurs, devrait engranger un nombre de sièges très conséquent et jouera probablement un rôle d’arbitre majeur au sein du futur conseil municipal. Quant au Printemps marseillais, dans l’hypothèse où il arriverait à faire élire un maire de son bord, Michèle Rubirola ou Benoît Payan, celui-ci se retrouverait en tout état de cause face à un conseil municipal composé peu ou prou de deux tiers d’élus RN et LR, ce qui ne lui rendra pas la tâche facile. Marseille n’est décidément pas au bout de ses peines…

L .V.

Covid-19 : Panoramix et la potion magique

29 mars 2020

En ces temps de confinement généralisé pour cause d’immobilisation générale, les Français ont la chance de vivre en direct un combat de titans, un duel enflammé entre deux druides aux pouvoirs surnaturels, une épopée qui fera date dans l’Histoire, une bataille homérique, de celles qui frappent les esprits et divisent la Nation entre deux clans irréductibles et irréconciliables.

Un dessin signé Chapatte

Il faut dire que le contexte s’y prête. En ces temps troublés où notre Président de la République n’arrête pas de répéter que « nous sommes en guerre« , alors que la peur ancestrale des grandes épidémies qui déciment périodiquement l’humanité resurgit brusquement de la nuit des temps, chacun a les nerfs à fleur de peau et la période est propice à déchaîner ce type de passion.

Cette querelle qui embrase les Français depuis plusieurs jours alors que les chiffres des victimes du Covid-19 n’arrêtent pas d’augmenter inexorablement, jour après jour, opposent deux scientifiques, deux médecins, chacun bien au fait de son sujet mais qui n’ont manifestement pas la même vision des choses.

Pour faire simple, et sans être manichéen ni prétendre à quelque analogie que ce soit avec le monde footballistique, disons qu’il y a d’un côté les Marseillais et de l’autre les Parisiens, pour ne pas dire un petit village d’irréductibles gaulois massaliotes en guerre contre le pouvoir central de Lutèce, du moins si l’on en croit les médias qui montent l’affaire en épingle.

Didier Raoult, dans son bureau de l’hôpital de la Timone (photo © Georges Robert / La Provence / Maxppp)

Comme il se doit, le héraut du clan gaulois de province est une sorte de druide tout droit sorti d’un monde mythologique révolu, aux faux airs du Gandalf de la Terre du milieu imaginé par Tolkien, une sorte de Panoramix aux longs cheveux et à la barbe blanche. Sa potion magique à lui s’appelle la chloroquine. Une molécule de synthèse dérivée de la quinine, commercialisée depuis 1947 comme antipaludéen et vendu en France depuis 1949 sous le nom de Nivaquine. Longtemps utilisée en prophylaxie du paludisme, cette molécule est néanmoins considérée comme potentiellement mortelle même à dose relativement faible et ses effets secondaires, cardiaques comme neurologiques, sont importants.

Depuis les années 1960, les chercheurs ont remarqué que la chloroquine et son dérivé moins dangereux l’hydroxychloroquine présentaient un effet antiviral intéressant mais difficile à reproduire in vitro et encore moins à expliquer. Les médecins chinois de Wuhan, confrontés au nouveau coronavirus, ont donc naturellement testé cette molécule, apparemment efficace sur une culture de cellule. Leur essai clinique mené sur 15 personnes s’est néanmoins révélé plutôt décevant puisque 13 patients traités ont vu leur charge virale diminuée mais un a vu son état s’aggraver alors que, dans le groupe témoin à qui avait été administré un placébo, 14 patients ont vu leur état s’améliorer.

Un dessin signé Alex

Mais le professeur Didier Raoult, professeur en microbiologie à l’Institut hospitalier universitaire (IHU) de Marseille, qu’il a lui-même fondé avec l’aide d’une subvention de 72,3 millions d’euros, la plus élevée jamais accordée en France pour la recherche médicale, est persuadé que l’association azithromycine – hydroxychloroquine, est la panacée pour guérir le Covid-19 et il le clame haut et fort sur tous les plateaux télés, largement relayé par de nombreux responsables politiques qui sont justement passés entre ses mains.

Il a même écrit, en quelques semaines seulement, un livre de circonstance qu’il vient de publier, le 23 mars 2020 aux éditions Michel Lafon et qu’il a intitulé sobrement Épidémies : vrais dangers et fausses alertes. Il y expose les résultats de son propre essai clinique qui concerne 20 patients seulement, sans contre-indication connue à la chloroquine.

Des résultats qu’il présente comme « prometteurs » bien que l’un des patients soit décédé et 5 sortis de l’essai pour passage en soins intensifs, mais des résultats qui sont fortement contestés par une large partie de la communauté scientifique française. Depuis, une nouvelle salve de résultats cliniques ont été rendus publics, sur 80 patients cette fois, dont 78 ont pu quitter les soins intensifs au bout de 5 jours, selon un article du Parisien en date du 28 mars 2020. Ce qui permet au professeur marseillais de plastronner dans la presse, notamment dans le Parisien, se permettant même de remettre en cause la stratégie nationale de lutte contre le Covid-19, affirmant par exemple que le confinement ne sert à rien et est peut-être même contre-productif : «  jamais on n’a pratiqué ainsi à l’époque moderne. On faisait ça au XIXe siècle pour le choléra à Marseille. L’idée du cantonnement des gens pour bloquer les maladies infectieuses n’a jamais fait ses preuves. On ne sait même pas si ça fonctionne. C’est de l’improvisation sociale et on n’en mesure pas du tout les effets collatéraux ». De quoi faire grincer les dents des responsables de la politique publique de prévention…

Il faut bien reconnaître qu’avec ce genre de propos, notre Panoramix marseillais n’a pas que des amis dans le milieu médical national. Il a notamment un ennemi intime et de longue date, un certain Yves Lévy, qui n’est autre que l’époux d’Agnès Buzyn, l’ancienne ministre de la santé, laquelle a brusquement laissé tombé sa fonction en pleine crise sanitaire de pandémie mondiale pour se présenter comme candidate à la mairie de Paris où elle s’est d’ailleurs pris une veste mémorable à l’issue du premier tour…

Yves Lévy avec son épouse Agnès Buzyn (photo © Frédéric Dugit / Le Parisien)

Yves Lévy est un immunologue spécialisé dans le VIH et qui a passé une bonne partie de sa carrière à rechercher un vaccin contre le sida, ce qui lui a attiré les sarcasmes de son confrère Didier Raoult, persuadé que les spécificités mêmes du VIH rendent cette quête impossible et qui l’a fait savoir bruyamment : « C’est un fantasme qui a coûté des milliards et qui n’arrivera pas »...

Il faut dire que le professeur Raoult, sous ses faux airs de sage Gandalf, a une assez haute opinion de lui-même et n’est pas forcément très charitable avec ses confrères surtout parisiens. Selon Marianne, « le Marseillais, qui ne cultive pas la modestie et se targue d’être le numéro un mondial dans sa catégorie selon un classement du site Expert scape, a un « goût prononcé pour l’irrévérence et l’affrontement, souffle l’un de ses proches ». Pour le dire vite, Didier Raoult ne supporte pas les instances en charge de la recherche médicale en France et ne se gêne pas pour le dire haut et fort en termes peu diplomatiques : « Ce pays a un problème depuis quelques années, pas avec moi, mais avec les stars en général. Il fait chier les bons. C’est un vrai problème. Moi je m’en fiche, ma cour de jeu n’est pas la France mais le monde ».

Un Panoramix moderne qui ne brille donc pas par sa modestie, et qui, même dans le domaine des microbes, s’intéresse d’abord à ce qui sort du lot, s’étant notamment fait une spécialité de l’étude des virus géants, dont le fameux Marseillevirus que son équipe a découvert… Un expert en tout cas qui a son avis sur tout, y compris sur l’actualité politique et même le changement climatique, estimant, dans un article du point en 2014, qu’« après une poussée thermique notable dans les années 1990, la Terre a globalement arrêté de se réchauffer depuis 1998 » et concluant allègrement que «le réchauffement climatique est incertain et la responsabilité de l’homme discutable ».

On se gardera bien de prendre parti dans cette récente querelle d’experts au sujet du rôle potentiel de l’hydrochloraquine dans le traitement du Covid-19, d’autant qu’il est trop tôt pour trancher puisque les résultats des essais cliniques lancés au niveau européen ne seront connus que dans plusieurs semaines, ce qui a d’ailleurs le don d’agacer notre druide phocéen qui, toujours selon Marianne envoie balader magistralement les sommités de la recherche médicale française : « l‘Inserm, aujourd’hui, je m’en fous » tout comme celles qui participent au fameux Conseil scientifique : « Je suis trop occupé pour passer deux heures à écouter des couillonnades. Il faut faire des choses efficaces si c’est une guerre. Faire une étude dont on aura les résultats dans six semaines, nous sommes avec des fous ».

L’institut hospitalo-universitaire Méditerranée Infection, inauguré en 2018, après de sombres attaques pour harcèlement en son sein (photo © Gomet)

Ambiance, ambiance… En réalité, si les tensions sont aussi fortes entre ces deux hommes que tout oppose, c’est que leurs intérêts se sont heurtés. Nommé en 2014 directeur général de l’INSERM, Yves Lévy s’est en effet efforcé de faire revenir dans le giron de cet organisme national les Instituts hospitalouniversitaires (IHU) qui avaient été créés sous la forme de fondations afin de pouvoir drainer d’importants fonds privés. Didier Raoult s’est trouvé alors en première ligne pour défendre ce modèle des IHU indépendants des instances nationales de recherche et notamment celui de Marseille qu’il a fondé et dans lequel il a transféré ses laboratoires en 2018, un IHU auquel Yves Lévy a retiré le label du CNRS en 2018, juste avant de quitter la tête de l’INSERM pour venir pantoufler au Conseil d’État, de quoi agacer encore un peu plus son cher confrère marseillais, si cela pouvait encore être possible.

La France est en guerre, mais il est rassurant de constater que cela n’empêche pas nos compatriotes, même aux plus hautes responsabilités, de se livrer à quelques petites chamailleries de bon aloi, signe que l’atavisme gaulois garde une certaine vitalité…

L. V.

Méditerranée : il y a du gaz dans l’eau…

22 février 2020

Le gouvernement français vient d’annoncer, via un communiqué commun des ministres de l’écologie et de l’économie, l’arrêt définitif des forages d’hydrocarbures en mer dans les eaux françaises. La décision mérite d’être saluée car, une fois n’est pas coutume, elle traduit un souci louable de cohérence à l’heure où la Convention citoyenne pour le climat s’efforce de finaliser ses propositions en faveur d’une transition énergétique ambitieuse, et alors qu’un appel, signé par plus de 1000 scientifiques de toutes disciplines et publié dans Le Monde, tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme en reprochant à nos dirigeants leur inactivité face à l’urgence du changement climatique.

Le dessinateur Erik Tartrais, témoin privilégié (et un tantinet ironique) des débats de la Convention citoyenne pour le climat (source : site de la Convention Citoyenne pour le Climat)

On se souvient qu’en juin 2012, Nicole Bricq s’était fait éjectée du Ministère de l’écologie, un mois seulement après sa nomination, pour s’être heurtée au lobby pétrolier en cherchant à réglementer les forages. Un de ses successeurs, François de Rugy, avait réussi, lui, à signer la suspension des permis de forage au large de la Guyane, juste avant de démissionner à son tour de ce poste maudit. Depuis 2017, la délivrance de tout nouveau permis de recherche d’hydrocarbure est désormais interdite en France. Et maintenant, c’est donc la fin officielle des forages pétroliers français en mer, après que le gouvernement a refusé de prolonger un permis exclusif de recherche accordé antérieurement, au large des îles Éparses, un archipel français méconnu, situé dans le canal du Mozambique, véritable petit paradis de biodiversité, vestige d’un empire colonial désuet et désormais ouvertement revendiqué par Madagascar.

L’île de Grande Glorieuse, dans l’archipel des Éparses, un paradis de bidiversité menacé par l’exploration pétrolière (photo © Sophie Lautier / AFP / France Inter)

Mais pendant que la France se range peu à peu dans le camps de ceux qui admettent enfin que les hydrocarbures fossiles ne sont plus l’avenir de l’humanité, voilà que nombre de nos voisins se mettent à rêver d’un nouvel essor de la production en Mer Méditerranée. Depuis 2009 en effet, les découvertes de gaz naturel s’enchaînent en Méditerranée orientale. Ce sont d’abord les champs Tamar et Leviathan qui ont été explorés au large des côtes israéliennes, suivis par un champ gazier de taille modeste, joliment dénommé Aphrodite, au large de la côte sud de Chypre. A partir de 2015, c’est une réserve de taille nettement supérieure, estimée à 850 milliards de m3 qui a été découverte par la compagnie pétrolière italienne ENI au large des côtes égyptiennes, baptisée Zohr et mise en exploitation dès 2017. D’autres gisements ont depuis été mis à jour, au large de l’Égypte, dans les zones dénommées West Nile Delta et Greater Nooros, tandis que de nouvelles explorations ont été couronnées de succès en 2018 au sud de Chypre, dans le Bloc 6 (Calypso-1) et dans le Bloc 10 (Glaucus-1).

Carte des principaux champs d’exploration gazière en Méditerranée (infographie © Institut Français des relations internationales)

Le volume exploitable de toutes ces réserves reste encore à préciser. On l’estime à environ 3000 milliards de m3 au total, ce qui est du même ordre de grandeur que les réserves exploitées en Mer du Nord et qui ont fait la fortune de la Norvège depuis des années. Reste que le contexte économique a évolué. Du fait d’une surproduction, le prix du gaz a chuté de 40 % en 2019 en Europe et en Asie tandis qu’il est au plus bas depuis 30 ans aux États-Unis où l’exploitation du gaz de schiste a dopé la production, et ceci alors même que les politiques de transition énergétique que prônent (timidement) les Européens visent à limiter progressivement la dépendance aux énergies fossiles.

Malgré ce contexte économique pour le moins incertain et malgré le coût très élevé des investissements nécessaires pour récupérer ce gaz off shore à plus de 2000 m de profondeur, sans compter les risques d’atteinte à la biodiversité dans une mer fermée et déjà très polluée, la mise en production a débuté sans tarder. Pour l’Égypte, les choses étaient relativement simples, d’autant que le pays était, jusqu’à il y a peu, déjà producteur de gaz naturel et dispose donc d’installations de liquéfaction, à Idku et Damiette, ainsi que de gazoducs la reliant à Israël et à la Jordanie. C’est ce qui lui a permis d’entreprendre aussi rapidement la mise en exploitation du champ gazier de Zohr, d’autant que le pays doit faire face à une forte demande intérieure. Les débouchés sont donc tout trouvés et le pays commence même de nouveau à exporter depuis 2019.

Exploitation de gaz off shore au large de Port Saïd en Égypte (photo © Guillaume Perrin / Total / Planète énergie)

Mais les choses sont plus compliquées aux alentours et déjà les tensions se font jour entre les différents pays riverains pour se partager le gâteau. Le Liban en particulier revendique une partie des réserves gazières repérées au large des côtes israéliennes, au prétexte que la frontière maritime et la délimitation des zones économiques exclusives entre les deux pays, toujours officiellement en guerre, restent à tracer, ce que l’ONU se garde bien de faire dans une telle poudrière. La demande intérieure d’Israël étant très faible, la mise en production des champs Léviathan et Tamar 2 n’aurait de sens que moyennant l’exportation d’une partie du gaz vers l’Égypte, la Palestine ou la Jordanie, mais cela ne va pas de soi pour l’opinion publique israélienne qui préférerait privilégier une exportation vers l’Europe par gazoduc pour éviter de faire appel aux terminaux gaziers égyptiens déjà bien occupés par la production locale.

Il en est de même pour les champs gaziers découverts au sud de Chypre et qui pourraient également alimenter le marché européen, rendant ce dernier un peu moins dépendant du gaz russe. C’est tout l’intérêt du projet de gazoduc géant qui permettrait de relier les futures zones d’exploitations israéliennes et chypriotes aux côtes grecques. Dénommé EastMed (East Mediterranean Natural Gas Pipeline), ce projet gigantesque, dont le coût est estimé autour de 9 milliards d’euros et dont la pertinence pose question à l’heure où l’Europe vise la neutralité carbone pour 2050, a aussi le don de mettre en fureur la Turquie qui revendique sa part des réserves de gaz.

Comme son nom le suggère, Aphrodite est en effet fortement convoitée et attise les tensions entre ses principaux prétendants que sont la République de Chypre, pays membre de l’Union européenne, et la partie nord de l’île où s’étend la République turque de Chypre du nord, reconnue par la seule Turquie depuis l’invasion militaire de cette dernière en 1974. Erdogan maintient plus de 30 000 soldats turcs sur la partie nord de l’île de Chypre et n’a pas hésité à montrer ses muscles, allant jusqu’à dépêcher des bateaux de guerre et des avions militaires pour entraver les campagnes d’exploration au large de la côte sud de l’île et n’hésitant pas à faire réaliser, par des navires turcs soigneusement escortés militairement, des forages d’explorations à l’intérieur de la zone économique exclusive de la République de Chypre, quitte à encourir les molles protestations de l’Union européenne et ses menaces de sanctions économiques.

Le ministre turc des ressources naturelles devant un navire de forage gazier (photo © Bulent Kilic / AF / Libération)

Une situation qui est donc loin d’être apaisée et qui pourrait même rapidement devenir explosive, surtout maintenant que la Turquie se mêle aussi d’avancer ses pions en Libye. Au point d’ailleurs de s’interroger sur l’opportunité de mettre un jour en exploitation ces réserves gazières dans un tel contexte. Outre le fait que cela risque d’attiser les conflits déjà pendants entre ces différentes nations voisines, une telle exploitation va mobiliser de très gros investissements qui pourraient probablement être mieux employés dans le développement des énergies renouvelables, tout en accroissant les risques environnementaux inhérents à ce type d’industrie extractive, surtout dans une région aussi instable où les risques d’attentats sont fréquents. Et si on laissait le gaz là où il est et qu’on se concentre sur d’autres priorités ?

L. V.

Les gendarmes et les éleveurs…

14 janvier 2020

La voiture où l’éleveur a été abattu en mai 2017 (photo © E. Bouland / LSL / Le Bien Public)

Un agriculteur abattu dans le dos par des gendarmes comme s’il était un dangereux terroriste, voilà qui aurait paru inimaginable il y a quelques décennies alors que la maréchaussée était plutôt là pour protéger les propriétaires terriens contre d’éventuels voleurs et que s’étaient instaurés des liens de proximité souvent très étroits entre gendarmes et agriculteurs dans le moindre village de campagne.

C’est pourtant ce qu’il s’est passé il y a un peu plus de deux ans, le 20 mai 2017, dans le petit village de Sailly, en Saône-et-Loire. Ce jour-là, Jérôme Laronze, un jeune éleveur bio de 36 ans, ancien porte-parole de la Confédération Paysanne, en délicatesse avec l’administration pour de sombres histoires de non déclaration de certains de ces veaux, a été abattu de trois balles tirées intentionnellement par un gendarme qui, au lieu d’appeler les pompiers, a immédiatement demandé du renfort et l’aide de sa hiérarchie pour tenter de maquiller la scène du drame et masquer ainsi sa propre responsabilité.

Jérôme Laronze, l’éleveur de Trivy abattu en 2017 (source : Le journal de Saône-et-Loire)

Une scène qui depuis hante la famille de l’éleveur, dont l’une de ses quatre sœurs aînées, elle-même avocate de profession et qui tente d’obtenir justice, comme le relate en détail une série d’articles parus sur le site Reporterre. Mais une situation qui paraît surtout totalement inconcevable dans un état de droit où la priorité semblerait plutôt de venir en aide à une filière d’élevage en pleine décomposition.

Survenue au lendemain de l’élection présidentielle, l’affaire, considérée comme un simple fait divers, n’avait guère retenu l’attention médiatique à l’époque. Elle a pourtant donné lieu à des manifestations de soutien de la part de certains éleveurs qui se retrouvent dans le cauchemar qu’a vécu Jérôme Laronze, à l’occasion notamment d’une journée organisée par la Confédération Paysanne le 19 mai dernier à Cluny.

Neuf mouvements pour une cavale, la pièce de Guillaume Cayet, compagnie Le Désordre des choses, septembre 2018 (photo © Aurelia Lüscher / blog de Guillaume Lasserre)

Et l’histoire tragique de cet éleveur est à l’origine d’une pièce de théâtre mise en scène par Aurélia Lüsher et jouée de manière itinérante sous le titre Neuf mouvements pour une cavale. Une pièce bouleversante, écrite en hommage à ce jeune agriculteur atypique, lui-même passionné de théâtre et de littérature, jouant dans une troupe amateur. L’auteur, Guillaume Cayet, a écrit son texte après de multiples entretiens avec un éleveur bio auvergnat, Jean-Paul Ozon, et avec la sœur du disparu, Marie-Pierre Laronze, dont le personnage d’Antigone moderne à la recherche de la vérité et de la justice est mis en scène dans une suite de monologues aux accents de tragédie grecque.

Aux dernières nouvelles, on ne sait pas encore sous quelle forme la Justice sera amenée à se prononcer sur cette affaire encore pendante, qui mêle soupçon de bavure policière et situation de harcèlement administratif, mais les faits, tels qu’ils semblent établis à ce jour, ne laissent pas d’interroger sur la manière dont notre société gère les situations dramatiques dans lesquelles se débattent certains éleveurs.

La ferme familiale que le jeune Jérôme Laronze a reprise, perchée sur les hauteurs du village de Trivy, était initialement plutôt prospère avec ses 120 hectares de pâturages en plein pays charolais. Comme son père avant lui, et contrairement à la coutume locale, il a préféré se constituer un cheptel de vaches Limousines, une race sans doute moins productive que les Charolaises, mais plus rustiques et capables de rester toute l’année en plein air. Esprit curieux et ouvert, assistant à de nombreuses conférences, Jérôme Laronze était convaincu des vertus d’un retour à des pratiques d’élevage plus traditionnelles, ce qui l’avait amené à convertir, dès 2010 son exploitation en bio, à commercialiser ses produits en circuit court, et à développer les mélanges fourragers sur ses parcelles enherbées.

La ferme de Jérôme Laronze à Trivy (photo © Le journal de Saône-et-Loire / Le Parisien)

Cultivé et s’exprimant avec aisance, le jeune éleveur avait adhéré dès 2014 à la Confédération Paysanne dont il était devenu un des porte-parole locaux en février 2016, s’attirant les foudres de nombre de ses collègues et voisins, plutôt adeptes du syndicat majoritaire, la FDSEA (Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles) à la fibre nettement plus productiviste.

Son engagement militant et ses idées iconoclastes ne manquent pas néanmoins de le mettre rapidement en porte-à-faux avec les exigences d’une administration tatillonne. En septembre 2014, les agents de l’ASP (Agence des services de paiement, en charge des contrôles pour le versement des aides de la Politique agricole commune), lui reprochent de n’avoir pas notifié à temps la naissance de 45 bovins. Les veaux en question portaient bien à l’oreille la boucle numérotée réglementaire mais n’avaient pas déclarés dans les registres de l’administration.

Manifestant en hommage à Jérôme Laronze à Cluny le 20 mai 2019 (source : Montceau-news)

C’est le début des ennuis pour l’éleveur militant mais trop laxiste aux yeux de la Direction départementale de la protection des populations (DDPP). Début 2015, celle-ci demande à l’éleveur, pour prouver la filiation des bêtes, d’effectuer des tests génétiques à ses frais. Le refus d’obtempérer de Jérôme Laronze l’entraîne dès lors dans une spirale infernale. Dans un texte de six pages écrit peu avant sa mort sous le titre Chroniques et états d’âmes ruraux, le jeune éleveur se dit « submergé de menaces, de mises en demeure, d’injonctions, d’intimidations et de contrôles sur ma ferme avec, à chaque fois, toujours plus de gens en armes ». Un acharnement qu’il vit comme une injustice alors que les mêmes services vétérinaires ferment complaisamment les yeux sur les dérives du système de commercialisation par la grande distribution de viande bovine à l’origine douteuse.

Dès février 2015, la DPPR confisque à l’éleveur les papiers de son cheptel et lui interdit toute vente d’animaux, le menaçant d’abattre les bêtes mal répertoriées. Plusieurs contrôles de l’administration se passent mal, dont l’un, le 6 juin 2016, au cours duquel plusieurs vaches, effrayées par les cris des agents et les mouvements des gendarmes venus en renfort, se noient en tentant de s’échapper.

Se sentant persécuté, et déçu par le manque de mobilisation de ses amis syndicalistes, Jérôme Laronze en vient peu à peu à délaisser son troupeau pour tenter de régler ses difficultés administratives. Le 11 mai 2017, l’éleveur se voit ainsi confisquer son cheptel dans un déploiement impressionnant de force armée tandis qu’il est lui-même menacé d’internement. Il s’enfuit et sera traqué pendant 9 jours par les forces de l’ordre. Deux gendarmes le retrouvent sur un chemin de terre à quelques kilomètres de sa ferme, alors qu’il somnolait dans son véhicule. Il tente de s’enfuir de nouveau et c’est alors qu’il est abattu.

Six balles sont tirées dont trois qui l’atteignent, mais les gendarmes attendent 25 mn avant d’appeler les pompiers, préférant réclamer d’abord des renforts dont celui de leur hiérarchie. Seules deux douilles seront retrouvées sur place, montrant à quel point la scène du crime a été saccagée par les gendarmes, rendant bien difficiles les expertises balistiques ultérieures. Une instruction est en cours au tribunal de grande instance de Chalon-sur-Saône pour « violence avec arme ayant entraîné la mort sans intention de la donner », étendue désormais à des faits d’omission de porter secours et d’altération de scène de crime.

Manifestation en hommage à Jérôme Laronze à Cluny le 20 mai 2019 (source : Montceau-news)

L’avenir dira comment se prononcera la Justice, alors même que la chambre d’instruction de la Cour d’appel de Toulouse vient tout juste de confirmer le non-lieu accordé au gendarme qui avait tué Rémi Fraisse en 2014, lors des manifestation contre le projet de barrage de Sivens dans le Tarn. Pas sûr que le procès du jeune éleveur bio, aussi convaincu qu’impulsif, ne fasse la une des médias lorsqu’il se tiendra…

L. V.

Peut-on encore laisser sortir son chat ?

15 décembre 2019

On le sait depuis des années : le chat, même domestique, adore chasser et tuer de petites proies, parfois pour le seul plaisir de jouer avec et de les rapporter fièrement à la maison, quitte à les abandonner à côté de la gamelle de croquettes. C’est même d’ailleurs pour ses talents de chasseurs, de souris en particuliers et d’autres prédateurs des cultures céréalières, que le chat a été domestiqué, il y a au mois 10 000 ans de cela, probablement dans le Croissant fertile mésopotamien.

Le chat à l’affût… (photo © zsv3207 / stock.adobe.com / Zooplus magazine)

Ce n’est certes pas la seule raison qui explique le succès phénoménal de cette espèce comme animal de compagnie préféré de bien des humains sur terre. Son caractère indépendant mais souvent câlin, sa grande capacité d’adaptation et son aptitude à vivre en bonne harmonie à l’intérieur de nos foyers justifient sans doute sa grande popularité. Rien qu’en France, on dénombrerait 13,5 millions de chats et bien rares sont les pays où les chats ne font pas partie du paysage familier domestique.

Sauf que d’un point de vue froidement biologiste, le chat domestique qui d’ailleurs est capable aussi de vivre en toute indépendance sans être nourri par l’homme, n’est rien d’autre qu’une espèce invasive, de nature à mettre en péril une partie de la faune locale déjà plus ou moins menacée par d’autres facteurs. Et de ce point de vue, les chiffres font froid dans le dos.

Les chats seraient ainsi responsables à eux seuls de 26 % des extinctions d’espèces animales contemporaines parmi les reptiles (2 espèces), les mammifères (21 espèces) et surtout les oiseaux (40 espèces concernées) ! Et ils menacent très directement d’extinction pas moins de 367 autres espèces actuellement considérées en danger… Les chats seraient de ce point de vue la troisième espèce animale (sans compter l’homme…) responsable du plus grand nombre de disparition d’espèces de vertébrés.

Du fait de ses talents de prédateur, le chat serait à l’origine au Canada de 100 à 350 millions d’oiseaux décimés chaque année : la fourchette est large car les chats ne déclarent pas leur tableau de chasse mais l’ordre de grandeur est impressionnant. En Australie, on estime qu’ils tuent à eux seuls chaque année environ 377 millions d’oiseaux (manifestement moins habiles à s’enfuir que leurs cousins canadiens) et 649 millions de reptiles. Aux USA, les estimations des ravages causés par les chats porteraient sur 100 à 300 millions d’amphibiens, 260 à 800 millions de reptiles, entre 1,3 et 4 milliards d’oiseaux et probablement entre 6 et 22 milliards de mammifères, ce qui ferait des chats probablement la pire cause de disparition des petits vertébrés, loin devant les sources évoquées habituellement, que ce soit les pesticides ou les collisions avec les lignes à haute tension, les vitres ou les véhicules.

Le chat, une menace pour la biodiversité (source © La Libre Belgique)

Une étude réalisée en France et en Belgique aurait ainsi mis en évidence une augmentation de 50 % entre 2000 et 2015 de la mortalité des oiseaux causée par les chats, avec au minimum 75 millions d’oiseaux tués chaque année par les chats dans notre pays. Au Pays-Bas, les animaux domestiques feraient 141 millions de victimes chaque année, les deux-tiers d’entre elles du fait des seuls chats. En Pologne, les estimations porteraient sur 136 millions d’oiseaux et 583 millions de mammifères tués chaque année par les chats.

Et à cette prédation directe viennent s’ajouter bien d’autres effets néfastes causés par les chats qui viennent effrayer et déranger certaines espèces particulièrement vulnérables, voire les déciment simplement par transmission de certaines maladies. Les chats ne sont bien évidemment pas la seule cause de perte de biodiversité dramatique que l’on observe ces dernières années et qui ne fait que s’accélérer, mais c’est sans doute l’une de celle sur laquelle on pourrait le plus aisément agir comme le rappellent fort opportunément Arie Trouwborst et Han Somsen, deux juristes de l’université néerlandaise Tilburg Law School, dans un article publié dans le Journal of Environment de novembre 2019, qui a eu un grand retentissement mondial.

Dans leur analyse, les deux juristes estiment que le fait de laisser divaguer son chat domestiques revient de fait à enfreindre les directives européennes sur les oiseaux et les habitats qui s’évertuent à offrir de meilleures conditions de protection de nombreuses espèces menacées. Très pragmatiques, les deux chercheurs reconnaissent que l’opinion publique n’est probablement pas mûre pour changer son comportement vis-à-vis des chats domestiques dont les populations sont en pleine croissance et qui jouissent d’un capital de sympathie très fort. Mais leur article présente du moins le mérite d’attirer l’attention sur ce qui est devenu un facteur non négligeable d’atteinte à la biodiversité.

Un chasseur hors-pair… (source © Koreus.com)

Ils amènent ainsi chacun à réfléchir sur le bon équilibre à trouver pour que le monde de demain ne se résume pas à celui des humains et de leur animaux domestiques fétiches. « Les dégâts causés par le chat sont trop importants pour rester une exception à la loi » estiment les deux juristes qui appellent de leur vœux une approche pédagogique en direction des maîtres de chats afin de mieux en contrôler les populations (via notamment des mesures de stérilisation plus systématiques), de limiter leur divagation, surtout dans les milieux les plus vulnérables, et de développer des techniques permettant de limiter les dégâts qu’ils peuvent faire (le grelot pour prévenir les oiseaux de leur arrivée étant l’une des solutions classique en la matière…).

Assurément, vous ne regarderez plus votre chat de la même manière après avoir pris conscience de son impact sur la biodiversité environnante !

L. V.

Municipales 2020 à Marseille : c’est le souk !

25 novembre 2019

Le premier tour des élections municipales aura lieu dans moins de quatre mois, le 15 mars 2020, mais la situation est loin d’être claire dans la deuxième ville de France, c’est le moins que l’on puisse dire… La seule chose dont on est sûr c’est que le maire sortant, Jean-Claude Gaudin, élu municipal à Marseille depuis bientôt 55 ans et maire de la ville sans discontinuer depuis près de 25 ans, ne se représentera pas.

Jean-Claude Gaudin, le 4 novembre 2018 (photo © Christophe Simon / AFP / L’Express)

Il serait d’ailleurs bien en peine de le faire, vu le discrédit qui le frappe depuis l’effondrement des immeubles de la rue d’Aubagne, le 5 novembre 2018, lui qui n’ose même plus sortir de l’hôtel de ville pour aller apposer sur place la plaque commémorative pourtant toute prête, et qui vient encore de se faire étriller par un reportage peu amène diffusé cette semaine par FR3 sous le titre « Élu public n°1 – Gaudin, l’heure de l’inventaire ».

Il y est notamment question du dernier rapport rédigé par la Chambre Régionale des Comptes, portant sur la gestion de la Ville de Marseille entre 2012 et 2017. Un rapport qui n’est pas encore rendu public mais qui a fait l’objet d’un débat en conseil municipal ce lundi 25 novembre 2019 et dont les médias se sont déjà largement fait l’écho, à l’exemple du site GoMet. Le maire sortant a beau se défendre comme un beau diable contre des accusations infondées et qui ne seraient que du vulgaire « Marseille bashing » selon son expression favorite, n’hésitant pas à reporter ses difficultés sur un héritage défavorable laissé par ses lointains prédécesseurs, il y a plus de 25 ans, le tableau est sombre…

On y apprend entre autres que la masse salariale constituée de 12 000 agents municipaux, qui grève lourdement le budget de fonctionnement de la ville, non seulement n’a pas diminué malgré le transfert de multiples compétences à la Communauté Urbaine puis à la Métropole, mais a même augmenté de 11 % entre 2012 et 2017. Très au-delà de ce qui est observé sur la même période dans les autres grandes villes françaises. La CRC s’étonne d’une « rémunération brute moyenne des agents au-dessus de la moyenne nationale », d’un « temps de travail inférieur à la durée légale » ou encore d’un « système de badgeage des personnels, opérationnel que dans un nombre restreint de services ».

Elle déplore aussi que « la ville ne dispose toujours pas d’une base de données exhaustive permettant de connaître de manière très fine la consistance de son patrimoine». Un patrimoine pourtant conséquent comprenant près de 450 écoles et plus de 5 000 bâtiments au total. Et la CRC de pointer un certain nombre d’irrégularités dans l’exploitation de ce patrimoine ainsi qu’un défaut de vision stratégique cohérente dans sa gestion et son entretien. De quoi apporter largement de l’eau au moulin des critiques développées récemment dans l’ouvrage de Philippe Pujol, intitulé « La chute du monstre » et qui n’est pas tendre non plus avec l’organisation du système Gaudin.

Dans un tel décor de fin de règne plutôt sombre, on se doutait bien que la succession du vieux maire ne serait pas des plus simples. La cacophonie qui sévit dans ce début de campagne électorale et à quelques mois seulement des élections, montre que la réalité est encore bien pire que ce que l’on pouvait imaginer. La situation devrait sans doute décanter dans les prochaines semaines, mais pour l’instant c’est un bazar innommable, de nature à dérouter le citoyen le plus averti !

Dans le camp Les Républicains du maire sortant, deux candidats s’opposent frontalement. D’un côté, Bruno Gilles, lancé en campagne depuis bien longtemps, initialement avec le soutien de Jean-Claude Gaudin, et de l’autre Martine Vassal, déjà Présidente du Conseil Départemental des Bouches-du-Rhône et de la Métropole Aix Marseille Provence, et qui se targue désormais du soutien de son mentor, Jean-Claude Gaudin, pour briguer un troisième fauteuil.

Martine Vassal et Bruno Gilles, en compétition pour l’investiture LR (photo © Nicolas Vallauri / La Provence)

Tous les deux sont membres de la majorité sortante depuis maintenant 18 ans, mais veillent soigneusement à ne pas assumer trop ouvertement l’héritage du passé, un exercice d’équilibrisme complexe dans lequel Bruno Gilles peut compter sur le soutien sans faille de son ami Renaud Muselier, Président de la Région PACA, qui y voit là l’occasion d’une revanche contre Jean-Claude Gaudin, responsable à ses yeux de sa déconfiture face au socialiste Eugène Caselli en 2008 lors de l’élection à la présidence de la Communauté urbaine aujourd’hui disparue : les politiques ont la rancune tenace…

Une réunion de conciliation s’est tenue à Paris le 13 novembre dernier pour tenter de départager les deux candidats mais la faconde de Gaudin n’a pas suffi et c’est la commission d’investiture qui tranchera le 27 novembre, sachant que les deux candidats en lice ont déjà prévenu qu’ils iraient jusqu’au bout de leur démarche, quel que soit le choix du parti LR : ambiance, ambiance…

Jean-Philippe Agresti, en lice pour les municipales de Marseille ? (source GoMet)

Du côté de La République en Marche, la situation est encore plus obscure avec au moins 4 candidats potentiels dont 3 se sont déclarés ouvertement. Le premier à l’avoir fait, le député Saïd Ahmada, a annoncé, selon Le Monde, le 19 novembre 2019, qu’il sera candidat « quoi qu’il arrive » tandis que son challenger, Yvon Berland, attend toujours désespérément qu’une décision soit prise par la commission d’investiture du parti présidentiel. Emmanuel Macron, qui escomptait une alliance LR-LREM, a dépêché sur place un fidèle, Jean-Marc Borello, pour tenter de constituer une liste LREM cohérente malgré cette empoignade. Mais le seul effet jusqu’à ce jour a été de faire sortir du bois un autre candidat plus ou moins déclaré en la personne de Jean-Philippe Agresti, doyen de la faculté de droit d’Aix-en-Provence, qui se sent pousser des ailes et compte sur le soutien présidentiel, comme l’a relaté le site Made in Marseille, lui qui s’affichait encore le 4 juillet dernier comme soutien de Martine Vassal…

On a même vu surgir, dans ce paysage pour le moins incertain, un candidat venu de nulle part, un certain Michel Pinard, diplomate retraité, expert en trafic de drogues et en géopolitique du Maghreb, comme il l’a détaillé à 20 Minutes, et qui ne doute pas une seconde de créer la surprise en remportant le fauteuil de maire au nez et à la barbe de ses concurrents malgré son absence d’engagement politique.

Il faut dire qu’à gauche, le tableau n’est pas des plus clairs non plus. Les différentes initiatives citoyennes pour tenter de fédérer les courants qui se disent progressistes, entre Printemps marseillais et Pacte démocratique, ont bien du mal à se concrétiser et à composer avec les égos des uns et des autres. Les écologistes d’EELV, rassemblés autour de Sébastien Barles, ont déjà claqué la porte en septembre, comme nous l’avions évoqué ici, et iront seuls à la bataille.

Jean-Luc Mélenchon en novembre 2019 à Marseille (photo © Clément Mahoudeau / AFP / 20 Minutes)

Jean-Luc Mélenchon a bien essayé de jouer les médiateurs et est venu à Marseille jeudi 13 novembre pour tenter de mettre tout le monde d’accord, si possible avec une tête de liste issue de la France Insoumise, mais a dû jeter l’éponge et repartir illico à Paris en jetant un « Débrouillez-vous ! » désabusé, comme l’a raconté Marsactu. Le Pacte démocratique, issu principalement de la société civile et des milieux associatifs avait menacé début novembre d’interrompre les négociations dans lesquelles les partis traditionnels avaient tendance à reprendre leurs petites habitudes et à tirer la couverture à eux. Une nouvelle réunion aurait été fixée au 30 novembre, toujours selon Marsactu, mais rien ne dit qu’une candidature commune pourra émerger ni comment elle se positionnera face à une multitude de listes de gauche, la position de certains, tels Samia Ghali, restant encore bien floue à ce stade.

Stéphane Ravier présente ses têtes de liste RN le 19 septembre 2019 (photo © Xavier Cherica / La Provence)

Finalement, dans cet océan d’incertitudes, force est de constater que le seul bloc en ordre de marche est celui du Rassemblement National dont toutes les listes par arrondissement sont d’ores et déjà constituées, sous la bannière du sénateur Stéphane Ravier, lequel ne manque jamais une occasion de rappeler que, sur la ville de Marseille, c’est son parti qui a fait, de très loin, le meilleur score lors des dernières élections européennes en mai dernier. Voilà qui sonne quelque peu comme un avertissement pour tous les autres candidats, tous chantres de la démocratie, mais qui tardent un chouïa à se mettre d’accord pour constituer leurs listes…

L. V.

Aux morts, la Patrie reconnaissante… à qui au juste ?

12 novembre 2019

En ce 11 novembre 2019, un peu plus d’un siècle après la fin de la première Guerre mondiale, le geste d’Emmanuel Macron inaugurant un monument aux soldats français morts en opération depuis 1963 a beaucoup mobilisé les médias, à juste titre car il attire l’attention des Français sur l’engagement de nos forces armées sur différents théâtre d’opérations extérieures.

Emmanuel Macron inaugurant le monument aux soldats morts au combat en opération extérieure, le 11 novembre 2019 (photo © Johanna Geron / Maxppp / France Bleu)

Le monument en question, implanté dans le parc André Citroën à Paris, près du nouveau siège de l’État-Major, est constitué de six militaires (dont une femme) en bronze portant un cercueil invisible, lequel symbolise ces soldats disparus au combat. Le monument est accompagné d’un mur couvert de plaques dorées portant les noms de 549 soldats français tués ainsi depuis 1963.

Les ruines du Drakkar à Beyrouth le 25 octobre 1983 (photo © Philippe Bouchon / AFP / Le Monde)

549 : tel est en effet le nombre des soldats tués par l’ennemi ou décédés à la suite de blessures de guerre, d’accident ou de maladies au cours d’opérations extérieures, ces fameuses OPEX dans le jargon militaire, depuis la fin de la guerre d’Algérie. Car, on a un peu tendance à l’oublier, mais l’Armée française s’est fortement engagée au cours de ces 50 dernières années : au Tchad où 129 de nos soldats ont laissé leur vie, au Liban aussi où le bilan est le plus lourd avec 141 morts dont 58 le 23 octobre 1983, lors de l’attaque du Drakkar à Beyrouth, mais aussi en Afghanistan où 85 soldats français ont péri, ainsi que dans les Balkans où 78 d’entre eux ont laissé la vie, dont l’une des deux femmes dont le nom figure sur le monument, tuée au Kosovo.

La liste des noms égrenés sur ces plaques commémoratives confirme, s’il en était besoin, que les opérations militaires françaises de ces dernières années se sont beaucoup concentrées sur le continent africain où nos troupes sont intervenues notamment en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Congo, en Centrafrique et même au Burkina Faso où deux commandos de marine ont trouvé la mort le 10 mai 2019 en cherchant à délivrer des touristes pris en otage par un groupe de djihadistes affiliés à Al Qaïda au Maghreb islamique.

Soldat français de l’opération Barkhane au Mali (photo © Benoît Tessier / Reuters / Le Parisien)

Le Mali aussi bien sûr, où environ 4 000 militaires français sont encore engagés dans le cadre de l’opération Barkhane, a coûté la vie à 22 de nos soldats dont le dernier, inscrit in extremis sur une plaque juste avant l’inauguration du monument, est décédé le 2 novembre 2019 suite à l’explosion d’un engin piégé au passage d’un convoi de véhicules blindés près de Ménaka, dans le nord du pays.

Certes, les chiffres paraissent finalement modestes si on les compare à l’hécatombe subie par l’armée française durant la première Guerre mondiale au cours de laquelle près de 5,7 millions de Français avaient été mobilisés dont au moins 1,3 millions sont morts en 4 ans lors des combats, selon le décompte officiel publié par le Ministère des Armées sur son site Mémoire des Hommes. En comparaison, la seconde Guerre mondiale fit d’ailleurs nettement moins de victimes parmi les forces françaises avec une estimation d’environ 217 000 tués pour 1,2 million de soldats engagés, alors que les victimes civiles étaient significativement plus nombreuses, évaluées à 350 000 en France seulement.

Offensive française en 1915 dans le Pas-de-Calais (source © archives AFP / France TV Info)

Vinrent ensuite les guerres de décolonisation et notamment la guerre d’Algérie où plus de 1,1 millions de Français furent mobilisés et où le nombre de pertes est estimé par l’Armée française à environ 25 000 dont 15 000 soldats tués au combat ou lors d’attentats.

Depuis, les forces militaires françaises ont considérablement évolué et se sont fortement professionnalisées. La fin de la conscription en 2002 s’est traduite par une nette diminution des effectifs. Alors qu’en 1991 l’Armée française comptait encore environ 670 000 personnes dont 300 000 militaires de carrière et 242 000 appelés, auxquels s’ajoutaient 128 000 civils, les effectifs en 2018 sont tombés à 270 000 personnes environ dont seulement 206 000 militaires.

549 morts depuis 1963, sur une période de près de 60 ans, voilà qui est finalement assez peu, surtout rapporté à l’importance des effectifs concernés. Moins de 10 morts par an, cela pourrait même interpeller certaines professions où les accidents du travail font davantage de ravages, sans même parler des quelques centaines d’agriculteurs qui se suicident chaque année, souvent en lien direct avec les difficultés de leur activité professionnelle.

Ruines d’une cathédrale serbe détruite en 1999 au Kosovo (source © Mondialisation.ca)

Mais bien entendu une telle comparaison macabre n’a pas de sens, d’autant que la profession militaire paye en réalité un plus lourd tribut que les seuls soldats morts sur le théâtre des opérations extérieures. Le Bilan social des armées recense en effet chaque année entre 100 et 200 décès (103 en 2018) toutes causes confondues (y compris par maladie ou accident hors service). L’actualité récente a même mis en évidence le cas de ce gendarme français envoyé au Kosovo en février 2000 et décédé en 2015 d’une forme de cancer très rare dont il a été établi, à l’issue d’une longue procédure en justice menée par sa veuve, qu’il était dû aux effets des munitions à uranium appauvri utilisées en grandes quantités lors des bombardements de l’OTAN.

Ce constat confirme toutefois à quel point les doctrines en matière d’engagement militaire ont évolué, accordant une place prépondérante à la sécurité des troupes. On est bien loin des traditions qui prévalaient à l’État-Major lors de la première guerre mondiale où les fantassins étaient encore considérés comme de la vulgaire chair à canon et où certains officiers faisaient bien peu de cas de la vie de leurs hommes, à l’image du général Nivelle qui s’est entêté à poursuivre en avril 1917 l’offensive sanglante du Chemin des Dames pourtant vouée à l’échec et qui fit pas moins de 50 000 morts dans les rangs français en moins d’un mois…

Soldats français lors de l’offensive du Chemin des Dames au printemps 1917 (source © Leemage / Le Figaro)

Même comparé au nombre de morts civils, victimes en France du terrorisme que combattent justement nos soldats au Mali notamment, le chiffre de 549 parait relativement faible. Selon un décombre macabre du Figaro, ce sont en effet pas moins de 263 personnes qui ont été tuées en France à la suite des seuls attentats islamistes commis sur notre sol au cours des sept années seulement, depuis l’attaque commise en Toulouse en 2012 par Mohamed Merah. Mais il y a eu bien d’autres attentats précédemment en France depuis les années 1960 et tout laisse penser que le nombre de victimes civiles de ces différents conflits dans lesquels la France s’est trouvée impliquée plus ou moins malgré elle, dépasse probablement celui des morts militaires sur la même période.

On l’oublie vite, mais les attentats ne sont pas l’apanage des seuls islamistes et la France des années 1980 n’était pas épargnée loin s’en faut avec les 4 morts de la rue Copernic en 1980, les 5 morts du train Paris-Toulouse en 1982 (attribué à Carlos, de même que les 5 victimes des attentats de 1983 à la gare Saint-Charles et dans le TGV Marseille-Paris) ou encore les 6 morts de la rue des Rosiers ou les 8 de l’attentat opéré à Orly par un groupe terroriste arménien la même année.

Après l’attentat de la gare Saint-Charles à Marseille le 31 décembre 1983 qui fit 2 morts et 33 blessés (photo © Pierre Ciot / AFP / C NEWS)

Une nouvelle vague d’attentats en 1985-86, dont celui de la rue de Rennes, fera encore 13 morts (et près de 300 blessés) tandis que les attentats revendiqués par le GIA en 1995 et surtout celui de la gare RER Saint-Michel ajouteront encore 8 victimes à la liste… Et on pourrait y ajouter les 170 victimes de l’attentat contre le DC 10 d’UTA attribué au pouvoir libyen en septembre 1989.

Une telle comptabilité n’a bien évidemment aucune valeur, chaque cas individuel étant d’abord une tragédie personnelle et familiale, mais se commémorer ces personnes, civiles ou militaires, victimes de violence et de terrorisme n’est pas inutile pour que chacun ait bien conscience de la réalité de ce risque et de la nécessité de le combattre collectivement. Se souvenir pour mieux faire face et ne pas occulter le danger, tel est le sens de ces monuments et cérémonies commémoratives…

L. V.

TER en région PACA : un rapport saignant de la CRC…

4 novembre 2019

Jean-Pierre Farandou, nouveau président du directoire de la SNCF depuis le 1er novembre 2019 (photo © Jacques Demarthon / AFP / RTL)

La SNCF n’est pas au meilleur de sa forme en ce moment : après 11 ans de règne de Guillaume Pepy qui vient de passer la main à Jean-Pierre Farandou, ex patron de la filiale florissante Keolis et alors que la SNCF se transformera au 1er janvier 2020 en société anonyme à capitaux publics, les coups durs n’arrêtent pas de s’enchaîner : grèves surprises du personnel qui paralysent la totalité du trafic, incidents à répétition et défaillances techniques multiples, intempéries se traduisant par des interruptions prolongées de lignes, annonce de mouvements de grève à partir de début décembre, on en passe…

Mais ce sont surtout les trains régionaux, les TER, qui sont le plus à la peine et ceux de la région PACA ne sont pas les mieux lotis, loin s’en faut. C’est la Cour des comptes qui vient de s’en rendre compte, dans le cadre d’une enquête national inter-juridiction qui a mobilisé l’ensemble des Chambres régionales des comptes dont la CRC PACA. Le rapport que cette dernière a rendu en juin 2019 a alimenté l’étude nationale rendue public par la Cour des comptes le 23 octobre 2019, et le moins que l’on puisse dire est que son analyse n’est pas des plus bienveillantes…

TER PACA en gare de Marseille Saint-Charles

On y apprend notamment que le service des TER est le plus gros poste de dépense pour la Région PACA, avec 295 millions d’euros pour l’année 2018, ce qui représente 12,5 % de son budget annuel de 2,4 milliards d’euros, davantage même que la gestion des lycées. Cela permet de faire circuler en moyenne 560 TER chaque jour, sur 16 lignes, parcourant en 2016 la bagatelle de 14 millions de kilomètres, ce qui représente quand même 18 fois l’aller-retour entre la Terre et la Lune !

Dessin signé Pascal Gros publié dans Marianne le 1er novembre 2019

Les recettes tarifaires générées par le fonctionnement des TER ne sont pas négligeables puisqu’elles se sont élevées à 85,8 M€ pour cette même année 2016, mais cela ne couvre quand même que moins d’un quart du coût, tout le reste étant donc supporté par le budget de la collectivité. Or, selon les calculs de la CRC, le coût d’exploitation des TER de la région PACA est « le plus cher de France », évalué par la SNCF elle-même à 29,46 € par train et par km parcouru alors que la moyenne nationale est plutôt de 23,8 €, soit 19 % de plus.

Le train de la Côte Bleue entre Marseille et Miramas (source © SNCF)

Le rapport de la CRC PACA pointe en particulier certaines lignes totalement déficitaires telles que Marseille-Miramas et Nice-Tende dont les charges d’exploitation ne sont couvertes qu’à 7 % par la billetterie, laissant entendre que le résultat serait probablement meilleur si la Région abandonnait ces petites lignes à d’autres modes de transport probablement mieux adaptés pour concentrer ses efforts sur les axes principaux à très fort trafic et où la qualité de service n’est manifestement pas à la hauteur des attentes des voyageurs, au point d’ailleurs que nombre d’entre eux se détournent d’un service aussi peu fiable et préfèrent utiliser leur voiture personnelle malgré les embouteillages…

Certes le constat n’est pas nouveau et l’équation est bien connue… Les TER en région PACA souffrent de très nombreux dysfonctionnements que tous les voyageurs réguliers ont identifiés depuis bien longtemps : retards fréquents, information défaillante, matériel inadapté et parfois vétuste ou mal entretenu, manque de ponctualité, nombreux trains annulés, parkings relais insuffisants, etc.

Dessin signé Yakana, publié dans Le Ravi le 26 novembre 2016

Il faut dire aussi que le bras de fer qu’a mené l’actuelle équipe aux commandes de la Région PACA avec la SNCF n’a pas amélioré les choses. Comme le souligne la CRC, la Région avait commandé en 2015 une étude à la société CFTA, une filiale de Transdev qui était sur les rangs pour proposer une gestion alternative des TER dans le cadre de l’ouverture à la concurrence. Il s’en est suivie une confrontation tendue avec la SNCF à qui la Région demandait de justifier chacun de ses coûts, jusqu’à amputer sa subvention d’équilibre pour tordre le bras à la SNCF.

Tous les trains supprimés ne sont pas le fait de la SCNF… (source © Blog de Christian Salque : Ma vie dans le TER PACA)

Cas unique en France, lorsque la convention pluriannuelle d’exploitation est arrivée à son terme fin 2016, et faute d’arriver à trouver un nouvel accord, la région PACA a décidé d’édicter, de manière unilatérale, des prescriptions d’exécution d’obligations de service public qu’elle a purement et simplement imposées à la SNCF. On imagine bien qu’un tel climat de défiance réciproque n’est pas des plus favorables pour trouver ensemble les meilleures manières de redresser la pente et améliorer enfin la qualité du service public ferroviaire régional !

Heureusement, les deux protagonistes ont réussi à s’entendre début 2019 sur un nouveau projet de convention pluriannuelle adoptée par l’exécutif régional en date du 15 mars 2019. La CRC s’en félicite et exprime dans son rapport avec toute la diplomatie qui la caractérise, son espoir que cela permettra « d’offrir aux usagers du TER PACA le niveau de service qu’ils sont en droit d’attendre, que ce soit en termes de ponctualité et de régularité des trains, de confort et de sécurité lors de leurs voyages ». Les usagers réguliers des TER régionaux partagent indéniablement le même espoir, même s’ils l’expriment généralement de manière sensiblement moins diplomatique chaque fois qu’ils apprennent que leur train vient d’être supprimé…

L. V.

EDF bientôt terrassé par Hercule ?

19 octobre 2019

Créé le 8 avril 1946 sous forme d’un établissement public à caractère industriel et commercial, EDF découle directement de la loi de nationalisation de l’électricité et du gaz, elle-même inspirée par la volonté du Conseil national de la Résistance de permettre à la Nation française de reprendre le contrôle de la production et de la distribution de l’énergie, alors aux mains de 1450 entreprises privées attirées par l’appât du gain lié au développement de l’hydroélectricité en plein essor à cette époque.

Les différents logos d’EDF depuis sa création… (source © Fournisseurs d’électricité)

En 1950, des conseillères ménagères enseignent dans les écoles l’usage de l’électricité dont la consommation vient de doubler en 10 ans (source © EDF)

Cette unification du marché de l’énergie sous la houlette d’un puissant opérateur public a  sans conteste permis un développement massif de la production électrique dont la France avait besoin pour son redressement économique d’après-guerre. Cela a aussi facilité la généralisation de sa distribution standardisée pour une utilisation en 220 V. De gros investissement ont ainsi été opérés d’abord dans les ouvrages hydroélectriques et dans les centrales thermiques à charbon puis, à partir des années 1970, dans le nucléaire, où l’ingénierie française a su acquérir une place de premier plan tout en réduisant fortement sa dépendance aux énergies fossiles importées.

Pourtant, à partir des années 1990, ce modèle a été fortement remis en cause. La situation de monopole d’EDF et son discours très arrogant sur la sécurité de la filière nucléaire avaient déjà cristallisé de fortes craintes au fur et à mesure que les événements mettaient en évidence les failles du système, parmi lesquels une insuffisante prise en compte de la gestion à long terme des déchets nucléaires, mais aussi la vulnérabilité de telles installations face aux risques de toutes sortes. Les révoltes populaires qui ont eu raison progressivement du projet de centrale à Erdeven dans le Morbihan en 1975, de Superphénix à Creys-Malville en 1977 puis de Plogoff en 1981, traduisent cette défiance croissante envers le discours lénifiant des technocrates de l’atome qui dirigent alors EDF.

Manifestation contre le projet de centrale nucléaire à Plogoff en 1980 (source © blog Matthieu Lepine)

Mais c’est surtout la directive européenne de 1996, transposée en droit français en 2000, qui commence à fissurer la machine en traduisant la volonté nouvelle de dérégulation européenne du marché de l’énergie, ouvrant le secteur progressivement à une concurrence totale, « libre et non faussée » comme les aiment les eurocrates ultralibéraux. En 2004, EDF se transforme en société anonyme à capitaux public et introduit en 2005 15 % de son capital en bourse. Vendues à 32 € l’unité à l’époque, les actions d’EDF ont connu une forte chute à partir de 2009 et n’en valent plus que 10 actuellement, ce qui traduit un effondrement spectaculaire…

Une caricature signée Piga en 2016

Il faut dire que depuis une dizaine d’années, EDF a accumulé les déboires, pris en tenaille entre deux injonctions contradictoires : d’un côté, l’État lui impose de garder un prix de l’électricité peu élevé pour maintenir la paix sociale, mais de l’autre l’oblige à s’ouvrir à la concurrence pour répondre aux injonctions du dogme libéral européen. L’arrivée progressive sur le marché d’une soixantaine de fournisseurs alternatifs, parmi lesquels des mastodontes comme Total, Engie (ex GDF) voire Leclerc, font perdre à EDF de l’ordre de 100 000 clients chaque mois en moyenne…

Et l’instauration à partir de 2011 de l’ARENH (accès régulé à l’énergie nucléaire historique) prend EDF littéralement à la gorge. Pour que les concurrents puissent développer leur business, la Commission européenne oblige EDF à leur vendre une partie de sa production hydroélectrique et nucléaire au prix fixé jusqu’en 2025 de 42 €/MWh. Lorsque les prix du marché sont plus élevés, les concurrents sont gagnants puisqu’ils bénéficient d’une électricité qui leur est réservée à un tarif avantageux. Lorsqu’il y a surproduction et que les prix du marché (qui fluctuent d’heure en heure) s’effondrent, les autres s’approvisionnent ailleurs à moindre coût et EDF est encore perdant puisqu’il doit se débrouiller pour céder sa production à vil prix…

Un dessin de Placide en 2013 illustrant les bienfaits de l’ouverture du capital d’EDF (source © PCF du Gard)

Pour tenter de surnager dans cet environnement inconfortable, EDF a cherché à se développer à l’international, rachetant à tour de bras en Argentine, au Grande-Bretagne et surtout aux États-Unis. Mais EDF a fait de bien mauvaises affaires au point d’accumuler une dette abyssale, encore plombée par ses déboires industriels sur les chantiers de l’EPR de Flamanville qui accuse un retard énorme et s’avère un véritable gouffre financier, et bientôt sur celui d’Hinkley Point au Royaume-Uni, sans compter qu’il lui faut reprendre sous le nom de Framatome l’ex Areva, fracassée par son expérience désastreuse sur le chantier de l’EPR finlandais d’Okiluoto. A se demander si EDF, jadis en pointe dans le domaine du nucléaire civil, est encore à la hauteur alors que les Chinois maîtrisent désormais avec brio les différentes technologies du secteur et ont mis en route dans les délais leur propre EPR.

La centrale nucléaire de Flamanville et son réacteur EPR à gauche (photo © La Presse de la Manche / Actu.fr)

Et voilà que l’État s’apprête à asséner à EDF un dernier coup de massue baptisé ironiquement « Plan Hercule » du nom de ce héros grec qui jadis terrassa à mains nues le redoutable lion de la forêt de Némée.

Hercule terrassant le lion de la forêt de Némée, en attendant de s’attaquer à EDF… (gravure de Hans Sebald Beham, 1548 © Musée des Beaux-Arts de la Ville de Paris / Paris Musée)

En bon énarque qu’il est, Emmanuel Macron rêve en effet de créer deux entreprises distinctes là où il n’y en a qu’une seule : la future branche « EDF bleu », nationalisée à 100 % conserverait la filière nucléaire et l’hydroélectricité, ainsi que l’ingénierie nucléaire portée par Framatome, et sans doute le réseau RTE en charge du transport de l’électricité, tandis que la branche « EDF vert », dont le capital sera ouvert aux investisseurs privés au moins à hauteur de 33 %, regrouperait les énergies renouvelables et le réseau de distribution d’électricité ENEDIS.

Un mécano bien étrange a première vue mais qui fait d’ores et déjà saliver les banques d’affaire à l’affût car les activités « vertes » ainsi identifiées, étant de fait largement subventionnées, sont celles qui présentent le moins de risque et le plus d’opportunités de gain juteux. En revanche, chacun sait bien que dans le domaine du nucléaire, EDF finit de manger son pain blanc et que les ennuis ne vont pas tarder à arriver avec un parc vieillissant et surdimensionné pour lequel le fameux « Grand carénage » tant annoncé mais jamais correctement provisionné se présente de plus en plus comme un mur infranchissable, au moment où le nucléaire apparait de plus en plus en Europe comme une voie de garage. Quant à l’hydroélectricité, EDF ne pourra plus très longtemps continuer à vivre sur la rente acquise via les grands équipements des années 1950-60 alors même que leur exploitation va pouvoir revenir à d’autres opérateurs au fur et à mesure du renouvellement des concessions.

Un dessin de Didier Marandin repris par le syndicat CFE-CGC

L’avenir s’annonce donc assez sombre pour EDF où les syndicats sont vent debout contre ce fameux plan Hercule. Premier producteur mondial d’électricité de par sa puissance totale installée jusqu’en 2017, date de la fusion des deux plus gros producteurs chinois, EDF est en train de faire les frais de sa gestion chaotique des dernières décennies et d’une volonté politique défaillante, davantage à l’écoute des banquiers d’affaires que des stratèges industriels.

Une chose est sûre, le consommateur devrait voir sa facture encore grossir : après une hausse de 7 % en 2019, on parle d’une nouvelle augmentation de l’ordre de 4 % début 2020… L’électricité produite en France reste moins chère que la moyenne européenne, d’environ 17 % en 2016, mais l’écart se réduit et la transition énergétique vers une électricité décarbonée s’annonce riche en turbulences de toutes sortes !

L. V.

A Villecresnes, une association ostracisée se rebelle

14 octobre 2019

La commune de Villecresnes, située dans le Val-de-Marne, en bordure ouest du plateau briard, compte un peu moins de 10 000 habitants et fait désormais partie du périmètre de la Métropole du Grand Paris. Autrefois secteur de maraîchage et de vignoble, la commune s’est aussi illustrée un temps comme zone de production de roses, mais le développement de l’urbanisation y a depuis largement marginalisé l’activité agricole. Traversée par le Réveillon, un petit ruisseau affluent de l’Yerres, la commune se revendique un lointain passé gaulois dont serait d’ailleurs tiré son patronyme, initialement Villa Crana, autrement dit, le village aux huttes de branchages.

Hôtel de ville de Villecresnes (source © Commune de Villecresnes)

Les huttes ont disparu depuis belle lurette du paysage mais les débats qui agitent la démocratie locale continuent de rappeler vaguement les empoignades viriles qui prévalaient du temps de nos ancêtres les Gaulois. En 2014, la liste Villecresnes Ambition, menée par le maire sortant, divers droite se présentant sans étiquette, Daniel Wappler, est battue sèchement, dès le premier tour par sa rivale, baptisée Bien vivre à Villecresnes. Conduite par Gérard Guille, un ingénieur ayant obtenu l’investiture de l’UMP, cette dernière remporte 54,2 % des suffrages et l’équipe du maire sortant se contente depuis de 7 élus sur les 29 membres du nouveau conseil municipal.

Le maire LR de Villecresnes, Gérard Guille (photo © Le Parisien)

Le maire sortant lui-même ne siège plus au conseil. Mais les nouveaux opposants ne désarment pas pour autant. L’ancien maire obtient gain de cause devant le tribunal administratif de Melun qui condamne son successeur pour refus de communication d’un audit sur les comptes malgré l’avis de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA).

En décembre 2016, l’AELO (Association nationale des élus d’opposition) qui s’est donnée pour mission de défendre le rôle de contre-pouvoir des élus minoritaires dans les conseils municipaux, décerne pour cette raison un bonnet d’âne au maire de Villecresnes. Une distinction qui caractérise les maires indélicats responsables de comportements autoritaires, illégaux ou d’incorrection vis-à-vis de leur opposition, et qui ont fait preuve de méconnaissance de la législation sur les droits des élus ou de mauvaise foi dans son application.

Gérard Guille a d’ailleurs l’honneur de partager cette haute distinction avec 8 autres élus parmi lesquels Jacques Bompard, le maire d’Orange (qui avait limité à 71 caractères par élu d’opposition, pas un de plus, l’espace d’expression attribué dans le bulletin municipal), mais aussi Patrick Balkany en personne, le maire de Levallois-Perret, actuellement emprisonné pour des faits bien plus graves et qui avait, lui, carrément refusé de publier la tribune de l’opposition.

Le 15 septembre 2015, les élus d’opposition et l’ancien maire Daniel Wappler avaient porté plainte pour diffamation contre Gérard Guille, lequel les avait accusé, lors du conseil municipal du 30 juin 2015, d’avoir fait main basse sur l’ensemble des dossiers avant la passation de pouvoir, une accusation que les élus d’opposition avaient estimée comme « portant gravement atteinte à leur image publique et à leur honneur ». Après 2 ans de procédure et selon les informations du Parisien, le juge d’instruction vient de prononcer le renvoi de cette affaire devant le tribunal correctionnel.

L’ancien maire, Daniel Wappler, lors de la campagne des municipales de 2014 (source © Villecresnes Ambition)

Et ce n’est pas tout puisque le 17 janvier 2018, le maire de Villecresnes et son adjoint Thierry Debarry, en charge des associations, ont été condamnés par le tribunal administratif de Melun. Ils devront réexaminer les demandes de l’association locale AVESF (Agir à Villecresnes pour des Échanges Sans Frontières), refusées depuis trois ans. Il faut dire que cette association, créée en octobre 2014 pour développer les échanges interculturels et accompagner les jumelages de la ville, n’est pas en odeur de sainteté à la mairie car l’ancien maire, Daniel Wappler, en est l’un des administrateurs.

Son objet social est pourtant bien anodin et le site officiel de la commune présente lui-même les jumelages passés avec les Italiens de Zibido San Giacomo et les Allemands de Weissenhorn comme « l’occasion de brassage de population permettant de développer des liens d’amitié avec des villes jumelles, dans un climat de confiance et dans une ambiance de convivialité ». Quant à l’AVESF, son activité consiste simplement à donner des cours d’italien et d’allemand aux habitants de Villecresnes qui le souhaitent et à organiser des voyages de découverte ainsi que des soirées culturelles et gastronomiques.

Les jumelages de Villecresnes : attention, terrain glissant…

Rien de bien subversif donc mais depuis 2014, le maire de Villecresnes refuse obstinément de faire figurer l’AVESF dans l’annuaire des associations de la commune, lui interdit de participer au forum annuel des associations (toute ressemblance avec ce qu’il se passe dans la commune de Carnoux-en-Provence serait bien entendu purement fortuite…) et refuse de mettre une salle à sa disposition pour les cours de langue qu’elle dispense. C’est pour se plaindre de cet ostracisme flagrant et après avoir épuisé tous les recours amiables possibles, que le conseil d’administration de l’AVESF a décidé d’introduire une requête auprès du tribunal administratif de Melun, afin de faire « constater l’attitude discriminatoire de la municipalité et de lui enjoindre de respecter l’égalité de traitement avec les autres associations culturelles et sportives de la ville ».

Selon un article du Parisien, le jugement rendu par le tribunal est sans appel : « Prétendre que l’AVESF serait une association politique au motif que l’ancien maire en est administrateur, ne constitue pas un motif pouvant justifier les refus. Aucun principe ne fait obstacle à ce qu’une association se donne pour objet social d’intervenir en son nom propre, dans le domaine des relations avec les communes jumelées. En refusant la mise à disposition d’une salle, l’inscription dans l’annuaire des associations et l’octroi d’un stand au forum des associations, le maire a méconnu le principe d’égalité. En conséquence, les décisions du maire et de son adjoint sont annulées car contraires à la loi. Ils ont désormais l’obligation de réexaminer les demandes de l’AVESF dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement ».

L’ancien maire de Villecresnes se réjouit bien évidemment de cette décision de justice sur le blog de son ancienne liste, rebaptisé depuis Villecresnes Avenir. Après de tels épisodes, nul doute que les prochaines élections municipales à Villecresnes se dérouleront dans un climat parfaitement convivial et apaisé…

L. V.

TCE : le traité qui nous envoie dans le mur !

23 septembre 2019

Qui a déjà entendu parler du TCE, le Traité sur la charte de l’énergie ? Bien peu de citoyens sans doute… Et pourtant, c’est sur ce traité que s’appuient nombre d’entreprises internationales pour attaquer des États européens qui tentent, tant bien que mal, d’élaborer des politiques publiques en faveur de la protection de l’environnement pour essayer de lutter, même timidement, contre le réchauffement climatique. Il s’agit même du traité international qui a généré le plus de contentieux entre États et investisseurs privés avec notamment 84 affaires recensées impliquant des pays européens qui ont ainsi été sommés de verser au total des sommes colossales : on parle de plus de 50 milliards de dollars en jeu !

Un dessin emprunté à l’illustrateur et dessinateur de presse Luc Tesson

De fait, à l’heure où certaines entreprises tentent de verdir, du moins leur image, sinon leurs pratiques, histoire de répondre à une attente sociétale de plus en plus préoccupée par les questions environnementales, d’autres multinationales ne s’embarrassent pas de tels scrupules et n’hésitent pas à attaquer frontalement toute législation qui viendrait gêner leurs investissements industriels y compris dans les secteurs les plus polluants.

On a vu ainsi, selon un article très documenté de Mathilde Dupré dans Alternatives économiques, l’énergéticien allemand Uniper, celui-là même qui exploite la centrale à charbon de Gardanne, annoncer début septembre 2019, qu’il comptait attaquer les Pays-Bas devant un tribunal d’arbitrage à cause d’un projet de loi en cours de discussion, envisageant l’interdiction des centrales à charbon. Le piège se resserre sur ce pays européen, déjà condamné pour inaction en faveur de la lutte contre le changement climatique mais qui se retrouve désormais sous le feu des entreprises du secteur énergétique lorsqu’il tente de prendre des mesures en ce sens…

Et le cas n’est pas isolé puisque l’entreprise publique suédoise Vattenfall, producteur et distributeur d’électricité et de gaz, qui se présente en France comme un champion de l’électricité verte, a porté plainte à deux reprises contre l’Allemagne, d’abord à cause des exigences environnementales fixées par la ville de Hambourg pour l’exploitation d’une centrale à charbon, puis lorsque ce pays a décidé de sortir progressivement du nucléaire : elle a obtenu gain de cause dans le premier cas et elle réclame 4,7 milliards d’euros de compensation dans la deuxième affaire encore en examen.

Un dessin signé Hub (source © Resistance Inventerre)

L’entreprise pétrolière et gazière britannique, Rockhopper Exploration, s’est attaquée quant à elle à l’Italie en 2017, comme l’explique le magazine Basta !, lorsque ce pays a décidé de protéger son littoral contre les risques de marée noire en interdisant tout nouvelle activité de forage ou de production d’hydrocarbure à moins de 12 miles nautiques de ses côtes. L’Italie s’était pourtant retiré un an plus tôt du Traité de la charte européenne pour l’énergie, mais c’est néanmoins en s’appuyant sur une clause de ce traité que la multinationale pétrolière réclame de lourdes compensations financières, non pas pour des pertes constatées mais pour d’hypothétiques bénéfices futurs qu’elle escomptait !

L’Union européenne elle-même est soumise à une menace de recours de la part du géant gazier russe Gazprom suite à la modification récente en 2019 de sa directive gaz et du fait des implications potentielles quant au projet de gazoduc Nord Stream 2. Mais c’est l’Espagne qui est la plus attaquée pour avoir voulu réviser son dispositif d’incitations au développement d’énergies renouvelables, elle qui fait l’objet de pas moins de 45 plaintes déposées par de gros investisseurs internationaux et qui a déjà été condamnée à verser plus de 700 millions d’euros dans le cadre de 7 affaires jugées.

Un dessin signé Patrick Chapatte

C’est en 1998 qu’est entré officiellement en vigueur cet accord signé à Lisbonne par 49 États après 3 ans de discussions serrées. Conçu à l’origine pour sécuriser l’approvisionnement énergétique des pays européens après l’éclatement du bloc soviétique et favoriser le libre transit de l’énergie à travers les pays, il vise à encourager et sécuriser les investissements et le commerce en matière de production énergétique. Étendu à l’ensemble de la planète, il regroupe désormais 59 pays signataires, dont tous les membres de l’Union européenne à l’exception de l’Italie qui s’en est retirée, sans pour autant parvenir à se mettre à l’abri des effets délétères de ce traité qui permet aux investisseurs privés d’attaquer les États devant un tribunal arbitral lorsqu’elles estiment que les politiques énergétiques publiques mises en œuvre vont à l’encontre de leurs intérêts financiers présents et futurs.

En juillet 2019, les États membres de l’UE ont délivré à la Commission européenne un mandat pour faire évoluer ce traité en y intégrant un objectif de lutte contre le changement climatique et d’engagement dans une voie de transition énergétique vers des énergies décarbonées, mais sans remettre en cause les mécanismes actuels qui visent à favoriser les investissements en matière d’exploitation des énergies fossiles.

Certains dont nombre de militants associatifs plaident pour davantage d’ambition et une remise à plat totale de ce traité international qui constitue un frein puissant à toutes les politiques publiques de lutte contre le réchauffement climatique déjà bien difficile à adopter. Ils peuvent s’appuyer pour cela sur une analyse très convaincante publiée le 4 septembre 2016 par Yamina Saheb, ancienne responsable de l’unité énergétique du Secrétariat international du TCE, qui conclut que la persistance de ce traité est tout simplement incompatible avec les objectifs de lutte contre le changement climatique affichés lors des COP successives : les investissements protégés par ce traité concernent pour plus de la moitié d’entre eux des combustibles fossiles (gaz, pétrole et charbon) !

Yamina Saheb, experte internationale en politique énergétique (source © YouTube)

Réviser ce traité pour limiter ses effets pervers en faveur du développement des énergies fossiles est quasiment impossible car toute réforme exige un accord à l’unanimité des pays membres parmi lesquels figurent de gros producteurs d’hydrocarbures comme la Norvège, le Turkménistan, le Kazakhstan ou encore l’Azerbaïdjan.  Yamina Saheb plaide donc plutôt en faveur d’un retrait collectif des signataires qui se sont engagés à atteindre l’objectif de neutralité carbone puisqu’il est manifestement incompatible d’atteindre un tel objectif dans le cadre du traité actuel qui place les États les plus volontaristes sous la menace permanentes de sanctions financières très lourdes de la part d’un tribunal arbitral à la solde des multinationales du pétrole et du charbon.

Le dossier est d’ailleurs à l’ordre du jour de la prochaine réunion des ministres européens de l’énergie prévue mardi 24 septembre 2019, en espérant qu’ils arrivent à définir rapidement une position commune alors que les représentants des pays signataires du TCE ont convenu le 10 septembre dernier de lancer de nouvelles négociations dès le mois de décembre, en toute opacité bien entendu. On avait pourtant cru lire, dans le programme de campagne du candidat Emmanuel Macron, l’engagement suivant : « Nous proposerons la mise en place des comités de vigilance associant des représentants d’associations et d’ONG au cours de la négociation, puis pour l’application des accords commerciaux et l’évaluation de leur impact »…

L. V.

Sarkozy rattrapé par le fantôme de Khadafi

10 septembre 2019

Un dessin signé Wingz, publié le 22 mars 2018

Le 21 mars 2018, l’ancien Président de la République française, Nicolas Sarkozy, a été mis en examen après 24 heures de garde à vue, pour corruption passive, financement illégal de campagne électorale et recel de fonds publics libyens. Placé sous contrôle judiciaire, il a aussitôt saisi la Cour d’appel de Paris, qui examinera le 17 octobre 2019 sa requête pour demander l’annulation de sa mise en examen.

Qui se souvient d’ailleurs de cette nouvelle mise en cause de notre ancien Président, lui qui cumule désormais les démêlées avec la Justice comme un vulgaire délinquant récidiviste ? Renvoyé devant le tribunal correctionnel pour financement illégal de campagne électoral (en 2012 cette fois, dans le cadre de l’affaire Bygmalion), mis en examen pour trafic d’influence et corruption active (pour avoir tenté de corrompre le haut magistrat Glibert Azibert), Nicolas Sarkozy est aussi dans le collimateur des juges pour bien d’autres affaires dont celles des sondages de l’Elysée et de l’attentat de Karachi, même s’il a bénéficié de non-lieu dans plusieurs dossiers scabreux dont celui de Liliane Bettencourt.

Et pourtant, l’affaire qui l’a conduit à cette mise en examen en mars 2018 est tout sauf banale, même si l’ancien chef de l’État a, jusqu’à présent toujours refusé de reconnaitre les faits. Il revient bien entendu aux juges de trancher, mais pour le citoyen lambda qui veut comprendre de quoi il retourne, on ne peut que conseiller la lecture d’un ouvrage passionnant qui vient d’être publié aux éditions Delcourt sous forme d’une bande dessinée intitulée « Sarkozy – Khadafi : des billets et des bombes ».

Mise en dessin par la plume de Thierry Chavant, la BD relate dans un style alerte une véritable saga policière qui paraîtrait totalement invraisemblable si elle ne s’appuyait sur des faits avérés et recoupés, issus d’investigations étayées soigneusement établis par une brochette de journalistes parmi lesquels Fabrice Arfi (Mediapart), Benoît Collombat et Elodie Gueguen (Radio France) et deux indépendants, Michel Despratx et Geoffrey Le Guilcher.

Benoît Collombat et Fabrice Arfi, invités de TV5 Monde (source © YouTube)

Certes les principaux mis en cause dans cette affaire, dont Nicolas Sarkozy mais aussi son ancien ministre de l’Intérieur Claude Guéant ou encore Eric Woerth, actuel président de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale, sont tous présumés innocents en attendant que la Justice se prononce. Mais les indices graves et concordants réunis à leur encontre par les juges en charge de ce dossier et qui viennent corroborer les investigations des journalistes sont suffisamment lourds pour que les Français s’interrogent sur la vulnérabilité de notre démocratie face à de tels agissements.

On laissera bien entendu à chacun le soin de prendre connaissance par lui-même des faits par ailleurs relatés dans de nombreux médias et dans plusieurs livres, mais la lecture de cette BD, qui d’ailleurs présente en annexe de multiples pièces à conviction très documentées, est vraiment un exercice aussi plaisant qu’instructif, qui se lit d’une traite mais donne le vertige.

Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, le 25 juillet 2007, à Tripoli (photo © Patrick Kovarik / AFP / Courrier International)

Petit retour en arrière quand même pour ceux qui auraient oublié le contexte : l’histoire commence pour l’essentiel en octobre 2005, lorsque Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac, vient rendre visite en Libye à Muammar Khadafi alors en quête de reconnaissance internationale et qui voit en Sarkozy un allié objectif avec qui il tente d’ailleurs de négocier l’annulation de la condamnation de l’organisateur de l’attentat contre le DC10 d’UTA qui avait fait 170 morts.

Khadafi témoigne auprès d’un de ses cousins de sa rencontre avec Sarkozy en octobre 2005 : extrait de la BD « Sarkozy Kadhafi » (Ed. Delcourt)

Khadafi décide de miser sur le candidat Sarkozy et, selon les témoignages de l’intermédiaire franco-libanais Ziad Takieddine, les remises de billets par le gouvernement libyen débutent en novembre 2006, six mois avant les élections présidentielles. Ce sont plusieurs millions qui transitent ainsi dans des valises, par liasses de billets de 500 €, et plusieurs indices laissent à penser que tout cet argent n’a pas servi qu’à financer la campagne politique qui a permis à Nicolas Sarkozy d’accéder à l‘Élysée en mai 2007. Claude Guéant, mis en examen pour faux, usage de faux et blanchiment de fraude fiscale en bande organisée, semble s’être généreusement servi au passage, lui qui a pris l’habitude de sortir régulièrement des grosses coupures de ses poches alors que les enquêteurs ont constaté qu’il n’avait en tout et pour tout retiré que 800 € en liquide entre 2005 et 2013 !

L’intermédiaire Ziad Takieddine se fait remettre une nouvelle valise de billets par le chef du renseignement militaire libyen, Abdallah Senoussi, fin 2006 : extrait de la BD « Sarkozy Kadhafi » (Ed. Delcourt)

On se souvient de l’épisode rocambolesque de Cécilia Sarkozy en juillet 2007, mettant en scène la libération des infirmières bulgares, détenues depuis 1999 dans les geôles libyennes, ou encore l’accueil grandiose réservé en décembre 2007 au Guide de la Révolution de la Grande Jamahiriya arabe libyenne, en visite officielle à Paris où il installe sa tente bédouine dans le parc de l’hôtel Marigny.

Mais en février 2011, un vent de révolte souffle en Lybie comme dans bien d’autres pays arabes. Des insurgés prennent les armes à Benghazi. En France, Bernard Henri-Lévy se démène pour convaincre qu’il faut déclencher la guerre préventive contre le régime libyen pour venir en aide à l’opposition démocratique. Des rumeurs font état de pseudo bombardements contre les populations civiles à Tripoli. A Paris, c’est le branle-bas de combat dans les cercles du pouvoir car Khadafi, qui comprend qu’il a été joué par Sarkozy commence à faire savoir que c’est lui qui a largement financé sa campagne de 2007. Son fils Saïf Al-Islam relaie les mêmes informations. En catastrophe, Nicolas Sarkozy dépêche Alain Juppé, son ministre des Affaires étrangères à l’ONU pour faire voter en toute urgence une résolution des Nations-Unies en vue d’attaquer le régime libyen.

Khadafi félicite Sarkozy au lendemain de sa victoire électorale en mai 2007 : extrait de la BD « Sarkozy Kadhafi » (Ed. Delcourt)

En mars 2011, c’est un tapis de bombes qui s’abat sur la Libye. Le palais de Bab Al-Aziza, à Tripoli, où Khadafi stockait ses archives et notamment ses enregistrements de conversations avec des chefs d’État étrangers, est pulvérisé, ce qui n’empêche pas les forces spéciales françaises d’aller en fouiller les décombres pour vérifier qu’il ne reste plus aucun indice compromettant. En octobre 2011, le convoi de véhicules dans lequel se trouvait Muammar Khadafi est lui-même pris en chasse et bombardé. Réfugié dans un tunnel, il est finalement achevé sans que l’on sache très bien qui l’a abattu, mais alors que des soldats français se trouvent sur le théâtre des opérations.

Nicolas Sarkozy a toujours affirmé que les allégations du régime libyen quant au financement massif de sa campagne de 2007, ne sont que pure invention d’un dictateur aux abois. Sauf que, en mars 2012, de nombreux éléments factuels viennent corrobore les échanges de fin 2006 et début 2007 ayant conduit Khadafi à décider de financer la campagne de son ami français.

Un dessin signé Rhodo, publié dans le Nouvel Obs en 2012

Ce sont notamment les notes manuscrites de Choukri Ghanem, ministre du pétrole, datées d’avril 2007 et désormais entre les mains de la Justice française. Leur auteur, malheureusement, est décédé en avril 2012, malencontreusement noyé dans le Danube à Vienne où il s’était réfugié. Un autre intermédiaire, qui avait en sa possession des enregistrements d’entretiens de Khadafi authentifiés par la DGSE, est lui aussi mort accidentellement en avril 2012 et les mystérieux enregistrements ont disparu… Même le fidèle Bachir Saleh, ancien directeur de cabinet de Khadafi et maître d’œuvre des opérations financières occultes du régime, lui que l’armée française avait soigneusement exfiltré avec toute sa famille pendant la révolution libyenne en août 2011 a miraculeusement échappé à la mort en février 2018 au moment même où il commençait à vouloir s’exprimer sur le sujet…

Bien entendu, il faut lire la bande dessinée pour comprendre tous les tenants et aboutissants de cette histoire rocambolesque dont le dénouement judiciaire n’est pas encore connu mais qui est d’autant plus captivante que la plupart des personnages que l’on y croise nous sont terriblement familiers, eux qui ont occupé et qui pour certains occupent encore les plus hautes fonctions de l’État. C’est bien d’ailleurs l’objectif recherché par ce livre enquête qui précise en préambule : « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait non fortuite. Et pour cause, tout ce que vous lirez est réel ». De quoi donner des sueurs froides à certains des protagonistes de ce thriller incroyable…

L. V.

Actualité internationale : petite séance de rattrapage

9 septembre 2019

Vous étiez en vacances cet été, sur une île perdue du Pacifique, en randonnée dans les Andes péruviennes, en méharée au Tadjikistan ou, plus prosaïquement dans la maison de campagne de votre grande tante, perdue au fin fond de la Creuse, dans le désert numérique de la France profonde. Bref, pour une raison ou pour une autre, vous êtes resté quelque peu à l’écart de l’actualité internationale. Oui, mais voilà, c’est la rentrée et, curiosité aidant, vous aimeriez bien savoir en quelques mots ce qu’il a bien pu se passer dans le monde pendant les mois de juillet-août.

Axelle Degans, rédactrice de la rubrique mensuelle d’actualité internationale sur le site Diploweb

Pas de panique, Axelle Degans, agrégée d’histoire et enseignante en classes préparatoires au lycée Faidherbe à Lille, a veillé sur le monde pour vous et il suffit de consulter ses excellentes synthèses mensuelles sur le site Diploweb.com, spécialisé en géopolitique. Pour l’été 2019, les mois de juillet-août sont rassemblés en un seul article qui permet en quelques lignes de retenir l’essentiel des faits marquants de l’été.

Petit florilège donc, pour ceux qui ont préféré musarder au soleil plutôt que de se tenir informé de l’actualité mondiale estivale.

Le nouveau Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, le soir des élections législatives le 7 juillet 2019 à Athènes (photo © Louisa Gouliamaki / AFP)

En Grèce, rappelons-nous, le 7 juillet 2019, ont eu lieu des élections législatives anticipées suite au revers subi par le parti d’Aléxis Tsipras lors des Européennes de mai. Et bien évidemment, le parti Syriza a de nouveau été battu, arrivant en deuxième position derrière le parti de droite, Nouvelle Démocratie qui obtient (de justesse néanmoins) la majorité des sièges après avoir déjà remporté haut la main les élections locales début juin. C’est donc le conservateur Kyriákos Mitsotakis, issu d’une famille habituée à gouverner le pays, qui est le nouveau premier ministre grec.

Au Moyen-Orient, les tensions s’aggravent notamment en Iran où le gouvernement a annoncé ne plus se conformer à ses engagements sur la limitation de l’enrichissement de l’uranium après que l’accord multilatéral signé en 2015 a été dénoncé par Donald Trump. La guerre des tankers se poursuit dans le Golfe persique où Téhéran a arraisonné un pétrolier britannique, alimentant la hausse du cours de l’or noir tandis que les bombardements se poursuivent au Yémen et que l’Arabie Saoudite annonce l’accueil prochain de troupes américaines sur son sol, une première depuis la guerre d’Irak en 2003.

Pétrolier battant pavillon britannique arraisonné par les Gardiens de la Révolution iraniens en juillet 2019 (photo © Hasan Shirvani / AFP)

En Inde, le premier ministre nationaliste, Narendra Modi, a mis brutalement fin à l’autonomie de la partie indienne du Cachemire, le Jammu-et-Cachemire, revenant ainsi sur l’article 370 de la constitution indienne qui confère à cette région un statut spécial et aggravant encore, s’il en était besoin, les tensions avec ses voisins pakistanais.

Aux États-Unis, le président fantasque Donald Trump insiste à plusieurs reprises durant l’été, sur sa proposition d’acheter le Groenland dont il convoite la position stratégique dans le contexte du changement climatique qui donne la possibilité d’ouvrir de nouvelles voies maritimes dans le Grand Nord et surtout d’exploiter un jour les immenses richesses minérales de ce vaste territoire. La requête a été accueillie plutôt fraichement par les Danois…

Réunion des chefs d’Etats du G7 à Biarritz, avec le secrétaire général de l’ONU et le président du Conseil européen (photo © M. Kappeler / DPA Picture-Alliance / AFP)

La réunion du G7 à Biarritz, fin août, n’a guère permis d’apaiser les tensions internationales. L’absence de la Russie, exclue du dispositif depuis son annexion de la Crimée en 2014, de la Chine, de l’Inde, du Brésil (dont il a été question à cause des incendies en Amazonie) et de la plupart des pays émergents, ajoutée à l’insouciance des Américains et aux préoccupations des Britanniques toujours concentrés sur le Brexit ne pouvaient de toute façon guère laisser espérer de grandes décisions…

Démonstration de force de la police chinoise aux portes de Hongkong le 7 août 2019 (photo © AFP / Le Parisien)

Les manifestations se poursuivent à Hongkong où la police montre les muscles et où Pékin prépare ses troupes pour intervenir en cas de besoin, tandis que la contestation continue en Algérie où le Président du Parlement a présenté sa démission alors que la rue réclame le départ de l’exécutif qui gère l’intérim en attendant l’organisation de nouvelles élections. En Russie, des manifestions ont été organisées, malgré de violentes répressions, pour protester contre l’éviction de nombre de candidats aux élections prévues en septembre tandis que Vladimir Poutine fête ses 20 ans au pouvoir.

Inondation en Inde le 16 juillet 2019 (photo © AFP / STR / Sciences et Avenir)

En Afrique centrale et notamment en République démocratique du Congo, une épidémie liée au virus Ebola sévit, qui a déjà causé la mort d’au moins 1800 personnes en un an. En Asie du Sud-Est, les pluies de mousson et les inondations qui s’en sont suivi ont causé au moins 1500 décès et de graves dégâts matériels, tandis que le mois de juillet 2019 est d’ores et déjà considéré comme le plus chaud jamais observé à l’échelle planétaire, changement climatique oblige.

Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Tout compte fait, il eut peut-être cependant mieux valu que vous restiez encore un peu chez votre grande tante de la Creuse ou sur le dos de votre chameau Tadjik car le mois de septembre ne s’annonce pas forcément plus réjouissant…

L. V.

Hongkong : des manifestations à haut risque

19 août 2019

Ce dimanche 18 août 2019 a encore été marqué par d’impressionnantes manifestations dans le centre-ville de Hongkong. Plusieurs dizaines de milliers de Hongkongais se sont ainsi rassemblés dans les allées de Victoria Park, sous une pluie battante. Abrités sous autant de parapluies, cette foule pacifique mais déterminée répondait à l’appel du Front civil des droits de l’Homme, une organisation prônant la non-violence et réclamant davantage de libertés civiques sur ce territoire redevenu chinois le 1er juillet 1997 après 150 ans d’occupation britannique.

Des dizaines de milliers de manifestants à Victoria Park, au centre-ville de Hongkong, dimanche 18 août 2019 (photo © AP / Le Monde)

Disposant désormais d’un statut un peu particulier de « Région administrative spéciale » comme sa voisine Macao, l’ancienne colonie portugaise qui lui fait face, sur l’autre rive à l’embouchure de la Rivière des Perles, en aval de Canton, ce territoire de Hongkong, devenu l’une des trois principales places financières mondiales avec Londres et New York, a une histoire bien particulière qui explique la situation assez inédite dans laquelle il se trouve actuellement.

Hongkong, à l’embouchure de la Rivière des Perles (source © GoogleMaps)

Le premier Européen à parvenir à Honkong, est l’explorateur portugais Jorge Álvares qui y débarque en 1513 et ce sont donc les Portugais qui s’y installent pour établir une tête de pont commerciale. Ce sont eux aussi qui introduisent en Chine dès le XVIIe siècle l’opium produit en Inde et pourtant interdit en Chine par un édit impérial de 1729. Au XVIIIe siècle, les ports chinois sont ouverts aux Européens mais les règles du commerce y sont très strictes, l’empire chinois pratiquant un protectionnisme qui lui permet d’exporter largement ses produits dont le thé, la soie ou la porcelaine, très prisés en Europe.

C’est pour rééquilibrer cette balance commerciale qui ne leur est guère favorable que les Britanniques se mettent, au tout début du XIXe siècle, à exporter massivement l’opium en provenance de leur colonie indienne pour inonder le marché chinois, tout en essayant de forcer la main aux autorités chinoise pour signer un traité de libre-échange plus en leur faveur. Mais les Chinois s’y opposent et les Britanniques décident donc d’utiliser la manière forte.

Prenant prétexte d’une tentative des Chinois de réguler le commerce de la drogue qui prend des proportions alarmantes avec plus de 10 000 tonnes d’opium débarquant chaque année, les Anglais passent à l’attaque pour défendre leur juteux commerce. En 1840, une flotte de guerre lourdement armée attaque le nord de la Chine et menace directement Pékin. Les Chinois sont contraints de signer en 1842 le traité de Nankin qui prévoit notamment la cession de Hongkong à la Grande-Bretagne, et l’ouverture de nouveaux ports au commerce britannique.

Le sac du Palais d’été à Pékin en 1859 (illustration d’époque / La Télé libre)

Mais les Européens en veulent toujours davantage, d’autant que les Français, les Russes et les Américains se mettent aussi sur les rangs, et déclenchent en 1856 une nouvelle guerre de l’opium avec leurs alliés anglais. Un nouveau traité très inégal est signé à Tianjin, mais qui ne suffira pas encore aux appétits commerciaux occidentaux, lesquels conduisent Français et Britanniques à occuper en 1859 la capitale impériale, allant jusqu’à piller et incendier le Palais d’été, un acte honteux dénoncé avec force par Victor Hugo…

La convention de Pékin, signée en 1860, avait déjà permis à la Grande-Bretagne d’élargir considérablement son territoire de Hongkong, mais en 1898, une nouvelle convention avec la Chine lui donne accès, via un bail emphytéotique de 99 ans, à de vastes étendues connues sous le nom de « Nouveaux territoires » autour du port de Hongkong, y compris sur les îles voisines. C’est l’échéance de ce bail en 1997 qui a conduit la Chine à reprendre la main sur cette zone de son ex-empire.

Entre temps, la petite colonie de pêcheurs de Hongkong qui comptait 7500 habitants en 1830 a beaucoup évolué. Avec déjà 1,6 millions d’habitants en 1941, la ville grossit d’au moins 150 000 personnes rentrés illégalement au début des années 1960 pour échapper à la grande famine qui sévit alors dans la Chine communiste de Mao. L’industrie textile s’y développe et, à partir des années 1970, Hongkong devient une place financière prépondérante. La HSBC (Hongkong and Shanghai Banking Corporation), à l’origine de multiples scandales financiers, y a d’ailleurs été créée, par un trafiquant d’opium justement.

Le quartier des affaires à Hongkong, une cité prospère…

A partir de 1979, la proximité de la zone commerciale de Shenzhen créée à l’initiative de Deng Xiaoping, favorise encore le rôle commercial déjà prépondérant de Hongkong qui compte désormais plus de 7 millions d’habitants, dont encore 34 000 résidents britanniques et près de 20 000 de nationalité française. Une ville moderne, dynamique, symbole du libéralisme économique mondialisé et qui bénéficie, depuis 1997 et en principe au moins jusqu’en 2047, d’un statut à part au sein de la République populaire de Chine, selon le principe « Un pays, deux systèmes », qui lui permet de conserver notamment sa monnaie et l’accès à un multipartisme.

Manifestants dans les rues de Hongkong le dimanche 16 juin 2019 (photo © Sam Tsang / SCMP)

Mais 30 ans plus tard, la Chine dont la puissance économique et militaire s’est considérablement renforcée et qui a de nouveau des visées expansionnistes dans son environnement proche, commence à préparer la normalisation du statut de Hongkong. C’est d’ailleurs en réaction à un projet de loi sur l’extradition vers la Chine des opposants politiques que se sont déclenchées, le 9 juin dernier, les premières manifestations qui ont rassemblé de l’ordre d’un million de personnes, du jamais vu dans ce pays peu politisé. Des manifestations qui prennent peu à peu de l’ampleur avec sans doute près de 2 millions de manifestants dans les rues de Hongkong le 16 juin et même une intrusion dans les bâtiments du Conseil législatif le 1er juillet.

Il va sans dire que les autorités de Pékin peuvent difficilement tolérer une telle mobilisation populaire qui réclame explicitement davantage d’autonomie et moins d’ingérence du pouvoir chinois dans la vie démocratique locale. Dès le 13 août, Pékin a fait savoir que des troupes en nombre et des chars d’assaut de l’Armée populaire de libération avaient été massés dans les stades de Shenzhen, aux portes de Hongkong, rappelant au passage, sous forme de menace à peine voilée, qu’ils pouvaient être sur place en seulement 10 minutes.

L’arrivée des chars sur la place Tian’anmen à Pékin en 1989 (photo © Jeff Widener / AP)

On sent désormais que Pékin n’attend plus qu’un prétexte pour intervenir et ramener l’ordre dans cette « Région administrative spéciale », n’hésitant pas à monter en épingle les heurts qui se sont produits à l’issue de l’occupation de l’aéroport et qualifiant les manifestants de terroristes. Pour ceux qui ont raté les images de l’entrée des chars russes à Budapest en 1956 ou à Prague en 1968, voire l’écrasement des manifestants sur la place Tian’anmen en 1989 qui aurait fait de l’ordre de 10 000 morts, une séance de rattrapage est peut-être en préparation…

L. V.

 

Hécatombe sur le Bolmon…

3 juillet 2019

Le maire de Marignane commentant la mortalité piscicole en bordure du Bolmon à l’Estéou (source © extrait vidéo Maritima media)

Très mauvaise surprise pour le maire de Marignane, Eric Le Dissès, dimanche 30 juin 2019, vers 7 h du matin, lorsqu’il apprend que des milliers de poissons morts flottent le ventre en l’air sur l’étang de Bolmon, alors que la canicule règne depuis plusieurs jours et que le mercure était monté à 39,6 °C l’avant-veille. Le spectacle, filmé notamment par Maritima médias n’est effectivement pas très ragoûtant et les témoignages recueillis auprès des riverains confirment que l’odeur est à l’avenant…

Le maire s’inquiète surtout pour les cygnes qui s’ébattent au bord de l’étang pour la plus grande joie des enfants, pour lesquels la commune a aménagé une aire de jeu dans ce secteur autrefois naturel de l’Estéou, où la Cadière vient se jeter dans l’étang de Bolmon.

Un tas de cadavres de poissons sur le bord de l’étang du Bolmon (photo © Adrien Max / 20 Minutes)

Des lances à incendies sont mises en place pour tenter d’apporter aux cygnes un peu d’eau pure tandis que les employés municipaux s’affairent, toute la journée du 1er juillet à ramasser les cadavres d’anguilles, carpes et autres muges qui sont entassés sur la berge en attendant d’être évacués pour l’équarrissage : près de 3  tonnes de poissons morts à éliminer selon un témoignage recueilli auprès du guide nature Jean-François Lion par Sciences et Avenir.

Ce n’est certes pas la première fois qu’une telle mortalité piscicole se produit sur cet étang. C’est même un phénomène quasi récurrent même si cet épisode surprend par sa précocité dans la saison. Le Bolmon est en réalité une lagune, séparée de l’étang de Berre par le cordon littoral du Jaï. Le site est complexe et largement transformé par la main de l’Homme, à commencer peut-être par celle des Romains qui auraient déjà aménagé le chenal naturel entre l’étang de Berre et la mer Méditerranée. En 1847, le chenal est creusé à 3 m puis approfondi à 9 m à partir de 1863, avant d’être de nouveau élargi et rectifié au tout début du XXe siècle puis encore en 1925.

Carte montrant la configuration des étangs de Berre, de Vaïne et de Bolmon (source © GIPREB)

A la même époque, en 1926 est creusé le tunnel du Rove, qui relie sous le massif de la Nerthe, le port de Marseille à l’étang de Berre en longeant la rive sud du Bolmon. Sous l’effet de cette circulation marine intense, ces étangs qui étaient jusque là principalement alimentés en eau douce car réceptacles des eaux de la Cadière mais aussi de l’Arc et de la Touloubre, se sont transformés en lagunes marines salées. Mais l’effondrement brutal du tunnel du Rove en 1963 suivi en 1966 de l’arrivée du déversement des eaux douces de la Durance, via le canal usinier EDF et l’usine hydroélectrique de Saint-Chamas, ont profondément transformé le milieu.

Usine hydroélectrique de Saint-Chamas qui déverse depuis 1966 ses eaux douces limoneuses dans l’étang de Berre

L’arrivée massive de cette eau douce chargée de sédiments, à raison de 3,3 milliards de m3 chaque année jusqu’en 1994, et de 680 000 t de limon par an, a par ailleurs coïncidé avec le développement d’activités industrielles particulièrement polluantes, combinée à une urbanisation mal maîtrisée du secteur : les rejets d’eau usées domestiques et industrielles ainsi que le ruissellement et le lessivage des berges ne tardent pas à transformer ce milieu naturel en un gigantesque égout à ciel ouvert. Dès 1957, la pêche doit y être interdite pour des raisons sanitaires, ce qui n’empêche pas le braconnage.

A partir de 1994, une timide reconquête de ce milieu écologique dégradé s’est amorcée avec la réouverture de la pêche en même temps que se faisaient les premières restrictions de rejets d’eau douce en provenance de l’usine de Saint-Chamas. Alors qu’on y recensait en 1949 101 espèces benthiques et que les fonds de l’étang étaient couverts sur environ 6000 ha d’herbiers, on ne compte plus depuis 1995 qu’une quinzaine d’espèces benthiques et les herbiers ne s’étendent pas au-delà de 1,5 ha sur quelques poches résiduelles. Même les tentatives de recolonisation des fonds par des herbiers à zostères, menées par le GIPREB (Groupement d’intérêt public pour la réhabilitation de l’étang de Berre, créé en 2000) ont échoué et la qualité de ces milieux aquatiques reste désespéramment mauvaise.

Herbier à zostères dans l’étang de Berre (source © vidéo YouTube)

Au-delà de l’héritage industriel particulièrement lourd qui se traduit par des sédiments très largement chargés en métaux lourds, PCB et autres joyeusetés, ces milieux lagunaires méditerranéens sont en réalité d’une grande fragilité. Les eaux de lessivage et celles charriées par les petits fleuves côtiers sont riches en nitrates et phosphates malgré les efforts récents pour traiter les effluents domestiques. Un phytoplancton abondant se développe donc en surface, selon le phénomène classique de l’eutrophisation, se traduisant périodiquement par des accumulations d’algues vertes nauséabondes sur les rives.

L’étang de Berre, un milieu naturel menacé par l’urbanisation et les industries polluantes (source © blog Monique Cisello)

Faute de faune adaptée pour consommer le phytoplancton, ce dernier empêche le développement de plantes aptes à la photosynthèse, donc à l’oxygénation de l’eau, tandis que sa décomposition consomme l’oxygène dissous disponible. L’eau salée ayant une densité supérieure, tend à à se concentrer à la base de la colonne d’eau, ce qui se traduit par une stratification des eaux, également nuisible à la qualité du milieu, et qui explique ces crises fréquentes d’anoxie : les poissons n’ayant plus assez d’oxygène dissous dans l’eau meurent…

Pour le maire de Marignane, la solution est évidente. Il est vrai qu’on en parle depuis une bonne vingtaine d’années et que sa mise en œuvre a reçu un aval du Ministère de l’environnement dès 2003. Elle consisterait à rouvrir le canal du Rove en provoquant par pompage un apport permanent d’eau de mer propre et riche en oxygène qui, par brassage, redonnerait toute sa vitalité à l’étang de Bolmon. Les études scientifiques se succèdent depuis des années pour étudier les impacts potentiels d’une telle solution et un rapport spécifique a même été commandé au Conseil général de l’environnement et du développement durable en février 2017 par Ségolène Royal pour tenter de faire le point sur ce dossier complexe pour lequel les acteurs s’écharpent depuis des années sans arriver à trouver de solution viable.

Vue de l’intérieur du tunnel du Rove (photo © Thibaut Vergoz/Zeppelin Network / Chasse marée)

L’affaire est d’autant moins simple que c’est le Conservatoire du Littoral qui est propriétaire de l’étang de Bolmon et des milieux humides associés, et que ce dernier s’oppose farouchement à la réouverture du canal du Rove, estimant notamment que le brassage occasionné pourrait remettre en suspension les polluants accumulés depuis des années dans les sédiments. Quant aux études techniques pilotées par le Service annexe des voies navigables, rattaché au Grand port maritime de Marseille et gestionnaire du canal du Rove, elles ont surtout mis en évidence l’ampleur des investissements nécessaires pour remettre en circulation l’eau de mer via une galerie qui contourne la partie effondrée du tunnel.

Mortalité piscicole à l’étang de Bolmon le 1er juillet 2019

Il faudrait pour cela mobiliser des débits de pompage très élevés, non seulement pour assurer un courant suffisant dans le canal lui-même mais aussi entre le canal et l’étang de Bolmon, afin de permettre une réoxygénation significative de ce dernier. Inutile d’y songer en revanche pour l’étang de Berre lui-même car les volumes en jeu sont bien trop conséquents pour espérer un résultat visible. Et en cas de crue de la Cadière, déversant en quelques heures de gros volumes d’eau douce dans l’étang de Bolmon, ce serait rapidement l’hécatombe pour les espèces développées dans un milieu nettement plus salé que dans son état actuel. Au point que certains songent plutôt à d’autres alternatives telles que l’injection d’oxygène dans le milieu, comme le fait le SIAAP dans la Seine en aval de Paris en insufflant localement de l’oxygène dans l’eau pour constituer des îlots de survie pour la faune piscicole lorsque les conditions physico-chimiques du milieu deviennent critique.

Nul ne sait quand on arrivera enfin à trouver les bonnes solutions pour que les étangs de Berre et de Bolmon redeviennent des milieux naturels de qualité dans lesquels les poissons pourront évoluer sans risquer à tout moment l’asphyxie ou l’intoxication. Le maire de Marignane n’a sans doute pas fini de se mettre en colère devant les caméras…

L. V.

A l’école Jules Ferry, les moutons préparent leur rentrée…

9 mai 2019

Manifestation parfaitement réussie et scène quelque peu surréaliste en ce mardi 7 mai 2019 devant l’école Jules Ferry de Crêts-en-Belledonne, une commune qui surplombe le Grésivaudan, entre Uriage et Allevard, en Isère : à 8 heures du matin, 65 moutons conduits par leur berger ont débarqué avec force bêlements dans la cour de l’école devant des enfants qui tenaient des pancartes indiquant notamment : « On ne gère pas une école comme on gère un troupeau », « On ne nous tondra pas » ou encore « On n’est pas des moutons ». Une action lancée par les parents d’élèves et les élus locaux pour protester contre la fermeture annoncée de l’une des 11 classes de l’école du village.

Les futurs inscrits devant l’école (photo © Serge Pueyo / Le Parisien)

Cette fermeture de classe est bien entendue justifiée par l’Éducation nationale par une baisse des effectifs qui passerait à la rentrée 2019 de 266 à 261 élèves. Mais qu’à cela ne tienne ! Le maire, Jean-Louis Maret a trouvé la solution : faute d’enfants, il n’y a qu’à inscrire quelques moutons à la place, histoire de gonfler les effectifs. L’éleveur local, Michel Girerd, a immédiatement donné son accord, pas mécontent de voir certains de ses meilleurs éléments accéder à un enseignement scolaire de qualité, de nature à améliorer le niveau intellectuel du troupeau.

A Crêt-en-Belledonne, les élèves font connaissance avec leurs futurs camarades… (source © France Bleu)

Les enfants n’y sont pas hostiles non plus, trop contents de se faire quelques copains de classe un peu atypiques : « Avoir des moutons dans l’école, c’est super ! Je suis prêt à en prendre un ou deux dans ma classe. Je suis sûr qu’ils vont bien travailler », confie une petite fille de 8 ans aux médias venus en nombre assister au spectacle.

Et l’inscription des nouveaux impétrants a donc eu lieu en public : micro en main, une mère de famille a invité 15 des heureux élus à venir présenter au maire leur extrait de naissance pour que soient officiellement inscrits, en prévision de la prochaine rentrée scolaire, Panurge, Jason Toison d’or, Saute-Mouton ou encore Mouton noir. Une inscription validée dans les registres de la commune et qui devrait sans nul doute convaincre l’inspection d’académie de maintenir en l’état les 11 classes de l’établissement scolaire, dans la mesure où, comme l’analyse finement l’un des parents d’élèves : « L’Éducation nationale, ce n’est malheureusement que des chiffres. Et donc maintenant, avec cette remontée subite des effectifs, on est bon. On peut aller voir la directrice d’académie pour faire valoir nos droits et sauver notre classe ».

Devant l’école, une manifestation bon enfant (photo © Valentine Letesse / Radio France)

On verra bien à l’usage si les responsables locaux de l’Académie de Grenoble se laisseront convaincre mais on ne pourra pas dire en tout cas que les élus locaux sont restés sans rien faire, eux qui avaient déjà eu le courage de fusionner leurs deux communes rurales de Saint-Pierre d’Allevard et de Morêtel-de-Mailles pour créer au 1er janvier 2016 cette commune nouvelle de Crêt-en-Belledonne, avec déjà pour souci principal ce projet d’école de taille suffisante pour en assurer la pérennité.

L’école des moutons (source © Short Edition)

Une belle initiative citoyenne en tout cas, menée dans la bonne humeur et qui a connu un retentissement exceptionnel, la plupart des médias nationaux et même la BBC s’en étant fait l’écho. Il reste désormais aux technocrates du ministère de l’Éducation nationale à faire preuve d’imagination pour trouver comment insérer dans le système éducatif français ces quelques brebis égarées du Grésivaudan si désireuses d’acquérir les rudiments d’une instruction élémentaire de base. Depuis le temps que les pédagogues de tous poils répètent à l’envie que l’élève doit être au cœur du dispositif éducatif et que c’est à l’enseignement de s’adapter à son rythme d’apprentissage, c’est le moment ou jamais de prouver que la démarche fonctionne, y compris pour des moutons en âge d’être scolarisés… Bon courage quand même à l’enseignant qui devra gérer ces recrues supplémentaires !

L. V.

En Écosse, la guerre des écureuils fait rage

5 mai 2019

Chaque pays a sa ligne de démarcation. Pendant longtemps, c’est le mur d’Hadrien, longue fortification de plus de 100 km et flanquée d’environ 300 tours de défense, érigée à partir de 122 après J.C., qui servit de frontière physique entre la province romaine de Bretagne (pas celle d’Astérix, qui était alors l’Armorique, mais celle qui constitue l’Angleterre actuelle) et l’Écosse avec ses redoutables tribus guerrières dont les Calédoniens.

Un écureuil roux (photo © Helen Haden / Flickr.com / BFMTV)

Mais c’est une nouvelle guerre qui fait désormais rage dans cette région : celle qui oppose les écureuils roux autochtones à une population d’envahisseurs, leurs cousins gris américains. Et la frontière mouvante qui sépare les lignes des deux armées en campagne s’appelle la Highland Red Squirrel Protection Line, autrement dit, la ligne de protection des écureuils roux des Highlands. Située au Sud de l’Écosse, cette démarcation fait l’objet de soigneuses observations de la part d’un consortium d’associations menées par le Scottisch Wildlife Trust et le Red Squirrel Survival Trust qui ont pris fait et cause pour protéger les 120.000 écureuils roux de la région présents principalement au nord de l’Écosse, dans les Highlands et à l’état résiduel dans quelques poches des Lowlands.

Autrefois très présents sur tout le territoire britannique, les écureuils roux ont en effet quasiment disparu du paysage en dehors du nord de l’Écosse, puisque leur population totale sur l’ensemble de la Grande-Bretagne est désormais estimée à moins de 140 000 individus. Inversement, la population des écureuils gris, en pleine expansion, dépasse désormais les 2,5 millions et il suffit de se promener dans n’importe quel jardin public, à Londres comme à Édimbourg pour en apercevoir de nombreux spécimens qui viennent manger dans la main des touristes émerveillés.

Écureuil gris à Saint-James Park à Londres (source © Un pied dans les nuages)

L’écureuil roux, Sciurus vulgaris, encore très présent en France où on peut l’observer sur l’ensemble du territoire sauf en Corse et sur les îles méditerranéennes, a une aire de répartition qui couvre l’ensemble de l’Europe et en Asie, et ceci depuis environ 3 millions d’année. On l’observe depuis le Japon jusqu’en Sibérie et en Chine, ainsi que dans la plupart des pays européens à l’exception de quelques zones comme l’Islande ou la Sicile, et désormais l’Angleterre où il a été complètement décimé en quelques années, supplanté par les cohortes d’envahisseurs gris…

La concurrence entre les deux espèces est en effet largement inégale. L’écureuil gris, Sciurus carolinensis, venu des forêts américaines, est beaucoup plus adapté aux forêts de feuillus où il tire notamment profit des glands et se reproduit plus vite, y compris pendant les périodes de disette relative, ce qui lui permet de coloniser très rapidement les milieux forestiers européens où il provoque d’ailleurs des ravages en rongeant l’écorce des jeunes arbres.

Carte de répartition des observations d’écureuils gris et roux en Ecosse (source © Saving Scotland’s Red Squirrels)

Il est de plus porteur sain d’un virus mortel pour son congénère roux, le parapox-virus, si bien que le contact entre les deux espèces se traduit pour l’écureuil roux par la transmission d’une maladie mortelle, dite aussi variole de l’écureuil. Toute ressemblance historique avec la manière dont les populations amérindiennes ont été décimées par l’arrivée des colons espagnols au XVIe siècle serait bien entendu purement fortuite…

Toujours est-il qu’en Grande-Bretagne et désormais surtout sur le front écossais, la guerre à l’écureuil gris fait rage comme l’a bien relaté un documentaire récent diffusé sur Arte et qui montre un garde-chasse s’échinant à piéger et abattre les centaines d’écureuils gris qui pullulent dans le massif forestier dont il a la charge, tandis que certains restaurateurs se font une spécialité de cuisiner ce nouveau gibier très prisé par leurs clients. Comme s’en faisait l’écho récemment Ouest France, croquettes et lasagnes à l’écureuil sont devenues un must de la gastronomie Outre-Manche !

Une situation en réalité quelque peu paradoxale quand on apprend, au détour d’une interview diffusée dans ce reportage aussi pédagogique qu’objectif, que la disparition des écureuils roux en Grande-Bretagne, a été en réalité largement amorcée avant l’invasion de leurs cousins américains. Au XIXe siècle, la population d’écureuils roux dans le pays dépassait les 3,5 millions d’individus. Mais l’animal faisait alors l’objet d’une chasse impitoyable avec des sociétés de chasse qui s’en faisaient une spécialité. Le Club des écureuils des Highlands aurait ainsi à lui seul exterminé pas moins de 150 000 écureuils roux en une cinquantaine d’années !

Un écureuil gris (photo © Ian Prestin / Flickr.com / Ouest France)

Toujours est-il que c’est précisément pour repeupler leurs parcs désertés par ces petites bêtes d’apparence si sympathique que de riches propriétaires terriens britanniques ont importé vers 1870 des écureuils gris d’Amérique, avec le succès que l’on connaît… Et l’histoire est en train de se reproduire en Italie où les populations d’écureuils gris, introduits de la même manière, sont en train de se propager rapidement dans le nord du pays, laissant présager une arrivée probable en France un jour ou l’autre.

D’ailleurs, il existe déjà en France deux espèces d’écureuils considérées comme invasives. La première est l’écureuil à ventre rouge, originaire de Taïwan et observé dans la nature à partir de la fin des années 1960 après avoir été introduit par le propriétaire d’une maison du Cap d’Antibes. Cette espèce est désormais implantée sur une aire qui s’étend sur les communes voisines mais dont l’extension semble pour l’instant contenue par l’autoroute A8. En revanche, le seconde espèce, qui est celle du Tamia de Sibérie ou écureuil de Corée, vendue en animalerie depuis les années 1970, est désormais présente dans une bonne douzaine de sites principalement en région Ile-de-France.

Une martre des pins (photo © University of Aberdeen / Sciences et Avenir)

La bonne nouvelle pour les écureuils roux d’Écosse, est paradoxalement que se développe de nouveau l’un de leurs prédateurs naturels, la martre des pins… C’est en effet ce qu’ont mis en évidence des chercheurs de l’Université d’Aberdeen, à l’issue de patientes observations scientifiques dans le Highlands. Leur publication, astucieusement intitulée Les ennemis de mes ennemis sont mes amis, parue en mars 2018 dans la revue Proceedings of the Royal Society, montre en effet que le retour de ce petit mustélidé, qui fait l’objet de programmes de protection depuis les années 1980 après avoir été décimé, chassé pour sa fourrure et pourchassé pour sa mauvaise réputation de préleveur de gibier, favorise les écureuils roux dans leur combat inégal contre leurs cousins américains.

Ces derniers, moins méfiants car provenant d’un milieu où la martre n’est pas présente, constituent un mets de choix pour leur prédateur comme l’ont bien montré les chercheurs en observant des boîtes à nourriture servant d’appât. Les écureuils gris s’y attardent sans méfiance et sont croqués en priorité par les martres comme l’attestent les poils d’écureuils retrouvés dans les déjections de ces dernières.

Corrélations observées entre les population de martres et d’écureuils gris et roux (source © Sheehy and al., The enemy of my enemy is my friend: native pine marten recovery reverses the decline of the red squirrel by suppressing grey squirrel populations, mars 2018)

Du coup, les écureuils roux s’en portent mieux et on observe une corrélation très nette entre les populations de ces 3 espèces : là où la martre des pins prolifère, l’écureuil gris décline et l’écureuil roux relève la tête : une belle histoire, détaillé notamment sur le site Zoom Nature, à méditer pour quiconque se pique de vouloir réguler les espèces animales dans leur milieu naturel…

L. V.