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Algérie : Macron met les pieds dans le plat de couscous…

16 février 2017

A moins de trois mois de l’élection présidentielle française et alors que le candidat Emmanuel Macron est crédité de scores assez inattendus dans les sondages, voila qu’une nouvelle polémique vient de naître, comme les médias en raffolent. En visite en Algérie depuis la fin de la semaine dernière, l’ancien ministre de l’économie, le seul des candidats à la présidentielle qui ait jugé utile de se déplacer dans ce pays, a en effet tenu des propos sur la colonisation qui ont fait bondir la droite et encore plus l’extrême droite !

Emmanuel Macron interviewé par la chaîne algérienne Echorouk News

Emmanuel Macron interviewé par la chaîne algérienne Echorouk News

Tout heureux de faire oublier momentanément ses petits déboires avec la justice et surtout ses grands écarts avec la morale, François Fillon est aussitôt monté sur ses grands chevaux, jugeant indignes les propos tenus par Emmanuel Macron qui avait qualifié de crime contre l’humanité et de barbarie la colonisation française en Algérie. Sur ce plan, le clivage entre les deux candidats est flagrant, François Fillon ayant exprimé sa volonté en août dernier de réécrire l’Histoire de France sous forme d’un grand roman destiné à glorifier uniquement les grandeurs de la Nation et n’hésitant pas à affirmer que « la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique ».

Quant au Front National, il se déchaîne, accusant Macron de tirer dans le dos de la France depuis l’Algérie et le jugeant indigne de représenter la France à partir du moment où il ose dénigrer certains pans de son histoire.

Mais qu’a donc bien pu dire Emmanuel Macron pour déclencher de telles passions sur un sujet qui, jusqu’à preuve du contraire, n’est pas franchement au cœur de la campagne électorale ni au centre des préoccupations du Français moyen ? Il suffit pour s’en rendre compte de surfer sur le site d’information particulièrement bien fait de TSA (pour « Tout sur l’Algérie », tout simplement…). On peut y voir in extenso l’interview télévisée donnée par Emmanuel Macron et diffusée mardi 14 février 2017 à la chaîne algérienne Echorouk News.

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Et le moins qu’on puisse dire, c’est que le candidat à la présidentielle fait preuve d’un ton éminemment mesuré et responsable, très éloigné de celui qu’emploient ses adversaires pour le dénigrer. L’essentiel de son discours porte d’ailleurs sur des aspects plus généraux liés au renforcement de la coopération entre la France et l’Algérie, qu’il appelle de ses vœux dans de nombreux domaines culturels, mais aussi économiques et diplomatiques voire sécuritaires mais aussi linguistiques.

Sur la colonisation française en Algérie, Emmanuel Macron commence par citer une phrase qu’il avait lui-même employée la veille lors d’une intervention précédente : « La France a apporté la déclaration des droits de l’Homme en Algérie, mais elle a oublié de la lire ». Le propos résume finalement assez bien la position de Macron qui ne nie pas les effets bénéfiques de la colonisation mais ne cherche pas non plus à en masquer les effets délétères et les excès auxquels elle a donné lieu : « La colonisation fait partie de l’histoire française. C’est un crime, c’est un crime contre l’humanité, c’est une vraie barbarie et ça fait partie de ce passé que nous devons regarder en face en présentant aussi nos excuses à l’égard de celles et ceux envers lesquels nous avons commis ces gestes », a-t-il ainsi expliqué.

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On le voit, le propos n’est pas aussi caricatural que certains voudraient le faire croire. Il est d’ailleurs cocasse qu’on lui ait fait exactement le procès inverse, comme le lui rappelle le journaliste qui l’interroge, pour avoir déclaré en novembre dernier dans une interview au Point : « Oui, en Algérie, il y a eu la torture, mais aussi l’émergence d’un État, de richesses, de classes moyennes, c’est la réalité de la colonisation. Il y a eu des éléments de civilisation et des éléments de barbarie ».

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Serait-on encore, plus de soixante ans après la fin de la guerre d’Algérie, dans un tel climat passionnel qu’il ne serait pas possible d’envisager avec la sérénité et le recul de l’historien, les deux faces antagonistes de la colonisation comme s’efforce de l’exprimer Emmanuel Macron lorsqu’il déclare : « La colonisation est un acte de domination et de non reconnaissance de l’autonomie d’un peuple. Tout en reconnaissant ce crime, je ne veux pas qu’on tombe dans la culture de la culpabilisation sur laquelle, on ne construit rien. C’est ce chemin de crête que je veux que nous prenions ensemble » ?

Combien de temps faudra t-il encore pour que Français et Algériens puissent enfin regarder en face ce passé qui décidément a bien du mal à passer ? Il n’est finalement peut-être pas inutile que certains, de temps à autre, mettent un peu les pieds dans le plat pour rappeler des vérités que l’on aimerait tellement oublier après les avoir discrètement glissées sous le tapis. Ce n’est pas dénigrer son pays que de rappeler que ses responsables n’ont pas toujours été irréprochables ! Un regard lucide et objectif sur les erreurs du passé n’est jamais inutile et vaut sans doute mieux qu’une réécriture aveugle et orientée de notre histoire commune…

Ceci dit, Emmanuel Macron n’imaginait sans doute pas soulever un tel tollé en exprimant en Algérie ses réflexions sur la colonisation et il s’est du coup senti obligé, de retour sur le sol français et face à la polémique naissante, d’enregistrer un message vidéo spécifique pour expliquer et justifier sa position. C’est le problème quand on met les pieds dans le plat de couscous : un risque ensuite de pédaler quelque temps dans la semoule…

L.V. lutinvert1small

Croisière autour du monde : 8ème escale

12 février 2017

Des nouvelles de nos deux croisiéristes en vadrouille autour du monde à bord du Queen Elisabeth, après leur dernière halte à San Francisco.

Mercredi 8 février :

Sur le bateau, quelque part dans l’Océan Pacifique entre San Francisco et Hawaï…

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A bord, la musique est partout et c’est toujours de la musique vivante et non un enregistrement. Ici vous avez le quatuor à cordes Tiffany, mais aussi un orchestre de jazz et un piano solo…

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Ici deux duos très performants : flûte traversière et guitare par 2 jeunes Allemands, piano et violon par deux Anglais.

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blog394_phhonolulu3Jeudi 9 février :

Quelques mots sur Hawaï que nous atteignons aujourd’hui. C’est un archipel de 6 îles appartenant aux USA qui les ont annexées en 1898. Hawaï est la plus grand île de l’archipel, Ohau la plus peuplée, les autres étant Honolulu et Pearl Harbour où nous feront escale demain, puis Mauï où nous ferons escale ensuite, mais aussi Lauai, Molokai et Kauaï.

Elles ont été découvertes par Cook, le grand homme de la région dont le nom revient à chaque fois ! Il y avait La Perouse aussi bien sûr mais il a été probablement tué et peut-être même mangé dans les Samoa… Des traces retrouvées récemment laissent à penser que les Espagnols avaient peut être trouvé ces îles 200 ans avant Cook mais qu’il ne s’y étaient pas intéressés…

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Les îles sont une grande destination pour le tourisme avec un climat très agréable toute l’année. On y pratique tous les sports nautiques et en particulier le surf. Deux vues de la plage de Waikiki à Honolulu…

Voilà, ce sera tout pour aujourd’hui !

blog394_phhawai3Vendredi 10 février :

Quelques mots sur Pearl Harbour où nous avons débarqué aujourd’hui. C’est un excellent mouillage à 11 km au nord ouest d’Honolulu et dont le nom vient du fait qu on y a élevé des huîtres perlières.

En décembre 1941, 150 avions japonais détruisent presque toute la flotte US et précipitent les USA dans la seconde guerre mondiale, faisant des milliers de morts.

Aujourd hui c’est un lieu de recueillement pour les Américains. On y évoque la mémoire de 3 bateaux en particulier, le SS Arizona, le SS Missouri et le SS Bowfin, un sous-marin.

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A Pearl Harbour, le sous marin Bowfin, la plaque d’accueil et des canons embarqués sur les sous marins.

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Une scène qui m’a évoqué irrésistiblement un plan du film culte de Fred Zinnemann, avec Burt Lancaster et Frank Sinatra, « Tant qu’il y aura des hommes »…

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blog394_phmaui2Samedi 11 février :

Hello, nous venons d’apprendre qu’il y a une modification par rapport à l’itinéraire prévu : avant d’aborder aux îles Tonga, nous nous arrêterons un jour (le 16 mars) à Apia, dans les îles Samoa, là où Robert Louis Stevenson a vécu les dernières années de sa vie et où il est enterré.

Par contre on est vraiment au bout du monde et je ne sais pas si les communications seront faciles ! Je ferai pour le mieux..…

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blog394_phmaui3Nous étions aujourd’hui sur l’île de Mauï. Dans le patio du Pioneer inn, le plus ancien hôtel de l’île. Une pirogue polynésienne et un bouquet de fleurs qui sont naturelles je vous le jure !

Pas grand chose à faire sur l’île de Mauï… Il faisait gris et donc prendre un bain n’était pas très tentant.  Des inondations avaient coupé la route menant aux volcans. Alors on s’est contenté de flâner dans le centre de la petite bourgade, sorte de super marché pour touriste proposant les inévitables tee shirts, magnets, colliers de fleurs en soie…

Sur la grand place nous avons admiré un banian géant, planté en 1870. Nous avons vu l’ancien tribunal et la maison du missionnaire Baldwin. Nous avons bu un verre dans le très charmant Pioneer Inn, premier hôtel construit à Mauï, et puis nos chaloupes nous ont ramenés au bateau.

En effet Mauï ne possède pas de port et on effectue le transport avec des canots appelés tenders. De retour à bord, une belle surprise nous attendait: des baleines s’ébattaient dans la baie et nous avons vu un festival de sauts, souffle projeté très haut, acrobaties de toute sorte effectuées par ces mastodontes qui sont en même temps si légers dans leurs déplacements dans l’eau…

Cinq jours de mer à présent pour rejoindre, en franchissant l’équateur, les îles Samoa. La mer est très calme et la température voisine de 25 degrés, fort agréable.

A bientôt !

Annie

Un chant d’espoir en Israël ?

11 janvier 2017

Les médias n’en ont pas forcément beaucoup parlé, encore que Le Monde notamment s’en soit fait largement l’écho : des milliers de femmes israéliennes du mouvement Women Wage Peace, qui rassemble plus de 20 000 adhérents, se sont mobilisées fortement pour la paix en organisant de multiples rassemblements en Israël mais aussi en Cisjordanie.

Des femmes du Women Wage Peace

Des femmes du Women Wage Peace

Cette formidable « marche de l’espoir » s’est achevée par une prière juive et musulmane pour la paix prononcée par 4000 femmes en bord de la Mer morte, mais aussi par une manifestation de 15 000 femmes, vêtues majoritairement en blanc, devant la demeure du Premier ministre Benjamin Netanyahou, le 19 octobre dernier, pour réclamer la fin du conflit.

Le mouvement est né en 2014, pendant l’opération « Bordure protectrice » menée dans la bande de Gaza et qui causa en cinquante jours la mort de près de 2 100 Palestiniens et de 73 Israéliens (dont 66 militaires). Une des fondatrices de ce mouvement modéré et pragmatique, Marie-Lyne Smadja, universitaire à Tel-Aviv, a pris conscience, à l’occasion de ce conflit sanglant, de la nécessité de dépasser les postures politiciennes pour tenter de remettre en marche le processus de paix.

Le cortège de la Marche pour la Paix (photo A. Momani / AFP/Getty Image)

Le cortège de la Marche pour la Paix (photo A. Momani / AFP/Getty Image)

La vidéo qui rend compte de cet événement sans précédent qu’a constitué cette marche des femmes en faveur de la paix est à voir et à partager sans limite. Outre les images de la marche pacifique et joyeuse de ces femmes de tous âges et de tous horizons, on y voit une magnifique chanson d’espoir, « Prayer of the Mothers » interprétée en arabe et en hébreu par 10 femmes juives et 10 musulmanes, sous la direction de la chanteuse israélienne Yael Deckelbaum.

La Prière des mères conduite par la chanteuse Yael Deckelbaum

La Prière des mères conduite par la chanteuse Yael Deckelbaum

Jean-Claude Guillebaud, a écrit un très beau papier paru dans Sud-Ouest pour attirer l’attention sur cette vidéo pleine d’espoir. En voici quelques extraits :

Tout le monde le dit depuis longtemps : les médias aiment tant les mauvaises nouvelles qu’ils oublient souvent de donner les bonnes. À un journaliste débutant, on expliquera qu’un train qui arrive à l’heure, ce n’est pas une « information ». En revanche, s’il déraille au prix d’une trentaine de morts, alors on en fera la une. Chacun convient, bien sûr, qu’il faut donner TOUTES les nouvelles, même mauvaises. Seules les dictatures aimeraient qu’on publie exclusivement les informations « positives ». Alors ?

Le soldat israélien Elor Azaria reconnu coupable d’homicide sur un Palestinien, le 4 janvier à Tel-Aviv (photo H. Levine / AFP)

Le soldat israélien Elor Azaria reconnu coupable d’homicide sur un Palestinien, le 4 janvier à Tel-Aviv (photo H. Levine / AFP)

Alors, il se trouve que cette semaine nous avons vécu une séquence exemplaire de ce dilemme. Cela concerne Israël. La presse européenne a beaucoup brodé sur deux « affaires » plutôt malodorantes. D’abord, le Premier ministre, Benyamin Netanyahou, a été entendu deux fois par la police, qui le soupçonne d’avoir reçu des cadeaux suspects d’hommes d’affaires israéliens. Dans le même temps, la justice a condamné un soldat de Tsahal, le sergent Elor Azaria, pour avoir tiré une balle dans la tête d’un Palestinien gisant au sol et apparemment hors d’état de nuire après avoir attaqué au couteau des militaires israéliens à Hébron.

Les deux affaires sont indirectement liées, car Netanyahou, qui est proche de l’extrême droite, cherche à obtenir la grâce de ce sergent que les extrémistes juifs présentent déjà comme un héros. Beaucoup de commentateurs européens en conviennent : l’État Hébreu, qui est militairement plus fort que jamais, traverse une des plus graves crises morales de son histoire. Voilà pour les mauvaises nouvelles.

Or, cette même semaine s’est produit en Israël un événement qui, à mes yeux, aurait mérité la première place, surtout à la télévision : une initiative féminine propre à redonner espoir. Elle est le fait d’une association, les Mères pour la paix. En octobre dernier, elles avaient lancé la Marche de l’espoir. Or, un film montre les différentes phases de cette Marche de l’espoir. C’est ce film qui vient d’être diffusé et qu’on peut voir en ligne. Je l’ai visionné plusieurs fois avec la même émotion.

Leymah Gbowee, militante pacifiste libérienne, Prix Nobel de la Paix 2003

Leymah Gbowee, militante pacifiste libérienne, Prix Nobel de la Paix 2003

Dans cette vidéo joyeuse, déterminée, courageuse, on entend un message de Leymah Gbowee, une femme du Liberia qui a obtenu le prix Nobel de la paix en 2003 pour avoir contribué à la fin de l’atroce guerre civile dans ce pays. S’adressant à ces « mères pour la paix », elle les encourage à poursuivre la lutte. « La paix est possible, ajoute-t-elle, quand des femmes intègres et décidées se lèvent pour le futur de leurs enfants. »

Il faudra certainement encore beaucoup de manifestations de la sorte pour que la paix progresse dans cette région, mais ne boudons pas notre plaisir en voyant de telles images, et faisons-les circuler !

SJ

Accueil des réfugiés et des migrants : en débat à Carnoux

31 octobre 2016

Réfugiés, migrants : comment dépasser l’émotion et envisager l’avenir ? Pourquoi migrants et réfugiés ont-ils mauvaise presse ? De quoi avons-nous réellement peur ? Pourquoi quittent-ils leur pays au risque de leur vie ? Comment les accueillir dignement ? Autant de questions que l’actualité nous incite à nous poser sur un sujet délicat où se mêlent considérations politiques, culturelles, morales et économiques. Un sujet délicat où les a priori et les préjugés jouent un rôle non négligeable…

Jean-Pierre Cavalié, lors d'une précédente intervention à Carnoux le 18 mai 2009

Jean-Pierre Cavalié, lors d’une précédente intervention à Carnoux le 18 mai 2009

Pour éclairer ces phénomènes et en débattre nous avons invité Jean-Pierre Cavalié de la Cimade, une association de solidarité active avec les migrants, les réfugiés et les demandeurs d’asile, qui interviendra, à l’invitation du Cercle Progressiste Carnussier, dans la salle du Clos Blancheton, le jeudi 8 décembre 2016, à partir de 18h30, pour une conférence-débat destinée à apporter un éclairage humaniste et positif sur ces questions difficiles et qui suscitent inévitablement la polémique.

Depuis la nuit des temps, les migrations sont pour l’homme une manière courageuse de manifester sa volonté de surmonter l’adversité et d’avoir une vie meilleure. Aujourd’hui, en raison de la mondialisation et des progrès des communications et des transports, le nombre de personnes qui désirent s’installer dans d’autres régions et qui en ont les moyens a considérablement augmenté. Et l’exil provoqué par la guerre provoque un afflux qui inquiète et génère de nouvelles peurs.

Cette nouvelle ère est porteuse aussi bien de problèmes que de possibilités pour les sociétés du monde entier. Elle met aussi en relief la relation entre les migrations et le développement de même que les possibilités de co-développement qu’offrent les migrations, c’est-à-dire les possibilités d’amélioration concertée de la situation économique et sociale aussi bien dans les régions d’origine que dans celles de destination. Un exemple : ne faisant presque plus d’enfants, les Allemands seraient plus naturellement accueillants, selon leurs intérêts bien compris !

Mais les dynamiques de mobilité humaine se sont complexifiées ces dernières années et les mouvements de migrants et de réfugiés se recoupent désormais de plusieurs manières (exil économique, nécessité de sauver sa peau). Afin d’endiguer les migrations « irrégulières » et de limiter les abus des systèmes d’asile, de nombreux Etats ont introduit une série de mesures destinées à prévenir et à dissuader les ressortissants étrangers d’arriver sur leur territoire et de soumettre des demandes d’asile.

Pour le cas français, en revanche, on ne peut nier qu’existent chez nous une misère, une précarité accrue et un sentiment d’abandon d’une partie de la population. Même si de nombreux anonymes ont été d’une générosité exemplaire dans l’aide aux réfugiés, cette misère ambiante n’est pas pour rien dans une crainte qui vaut ses succès au Front national.

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D’autres questions que celles évoquées plus haut n’ont pas de réponses satisfaisantes : Le mouvement de réfugiés va-t-il se tarir ? Les mesures prises face à la crise migratoire sont-elles à la hauteur des besoins ? Comment penser et multiplier les capacités d’accueil ? Y a-t-il une politique européenne satisfaisante face aux migrations ? Comment les droits de l’homme, et en particulier de droit d’asile sont-ils respectés ? Comment répondre à notre désir d’hospitalité, avec quel accompagnement et quelle issue ? Quelle part l’hospitalité peut-elle avoir dans les programmes politiques ?

En adhérant aux appels de générosité, ne risquons-nous pas de faire prévaloir les « bonnes intentions » de façon un peu irréfléchie ?

Nul doute que le débat sera riche à l’occasion de cet échange le 8 décembre prochain !

S.J.

La guerre de l’eau aura bien lieu !

22 septembre 2016
Franck Vogel lors du festival Partances en 2012

Franck Vogel lors du festival Partances en 2012

Ingénieur agronome de formation et passionné de photographie, Franck Vogel fait partie de ces témoins infatigables qui consacrent leur vie à essayer d’attirer l’attention du grand public sur les grands défis environnementaux et géopolitiques qui menacent directement la stabilité de notre petite planète bleue. Ses photo-reportages sur le massacre des Albinos de Tanzanie, la disparition du peuple Aroumain en Albanie ou la situation des Tatars de Crimée, ainsi que ses photos du Rajasthan exposées sur les grilles du Jardin du Luxembourg ont largement contribué à le faire connaître.blog345_phlivre

Franck Vogel s’intéresse actuellement aux tensions liées à l’accès à l’eau sur les fleuves transfrontaliers et a déjà pu réaliser des reportages sur le Nil, le Brahmapoutre et le Colorado, qui ont donné lieu à de multiples publications et des expositions. Il vient aussi d’en tirer un livre dont le premier tome vient de sortir en septembre 2016 aux éditions de La Martinière et dont les médias ont largement rendu compte, en particulier au travers d’un article d’Anne-Sophie Nouvelle dans le Monde.

Le cas du Colorado ne manque pas d’intérêt en effet. Véritable artère vitale du Sud-ouest américain où il alimente pas moins de 27 millions d’habitants, ce fleuve puissant qui a su façonner à sa guise les gorges majestueuses du Grand Canyon, n’arrive même plus jusqu’à son embouchure dans la Mer de Cortez. La quasi-totalité de l’eau qui reste dans son lit est en effet captée juste avant la frontière avec le Mexique via le canal All American (tout un programme !) qui achemine toute l’eau restante vers l’Imperial Valley, une zone d’agriculture intensive dans le Sud de la Californie où 300 fermiers s’accaparent 70 % du débit du fleuve…

Le Colorado à la sortie du Grand Canyon (©F. Vogel)

Le Colorado à la sortie du Grand Canyon (©F. Vogel)

Le delta du Colorado n’est plus désormais qu’une vaste étendue boueuse dans un paysage semi-désertique. Toute l’eau du fleuve est exploitée et souvent gaspillée pour alimenter en eau potable les nombreuses villes qui ont poussé comme des champignons dans le désert, parfois autour de lacs artificiels comme celui de Lake Vegas, mais aussi pour arroser les golfs et surtout irriguer les cultures. Comme dans de nombreuses régions françaises, c’est de l’ordre de 80 % des ressources en eau qui servent ainsi à l’irrigation agricole, dans un climat soumis à une très forte évaporation.

Golf le long du lac artificiel de Lake Vegas alimenté par les eaux du Colorado (©F. Vogel)

Golf le long du lac artificiel de Lake Vegas alimenté par les eaux du Colorado (©F. Vogel)

Avec l’impact du réchauffement climatique, ce modèle de développement commence à voir ses limites et on assiste de plus en plus à des tempêtes de poussières qui ravagent le secteur, lorsque ce ne sont pas des incendies gigantesques qui détruisent des villes entières. Mais les agriculteurs que Franck Vogel a rencontrés ne voient que leur propre intérêt économique. On trouve en effet dans l’Imperial Valley des fermes d’élevage de 90 000 vaches en plein désert, mais aussi des champs de luzerne dont la production est exportée au Japon pour nourrir le bœuf de Kobé : un business très rentable qui se moque éperdument du gaspillage inouï des ressources locales en eau !

Delta du Colorado (©F. Vogel)

Delta du Colorado (©F. Vogel)

Autre lieu, autre fleuve. Un géant de 6 500 km de long, tout aussi mythique mais bien davantage chargé d’histoire : le Nil.  Alimenté par ses deux principaux contributeurs, le Nil Blanc et le Nil Bleu, il traverse au total 11 pays dont le Soudan et l’Égypte, deux anciennes colonies britanniques aux paysages largement désertiques dès que l’on s’éloigne des rives du fleuve nourricier. Ce sont justement les Anglais  qui, en 1929 ont décidé du partage des eaux entre les différents pays. Amendé en 1959, cet accord est particulièrement favorable pour l’Égypte qui s’arroge ainsi 55,5 milliards de m3 par an tandis que le Soudan s’en réserve 18,2 milliards, ne laissant aux autres pays riverains que 13 % du volume d’eau qui s’écoule annuellement dans le fleuve !

Cet accord pour le moins inégal contient de surcroît une clause qui accorde à l’Égypte un droit de veto pour empêcher tout projet de barrage en amont du fleuve. Une situation intenable que les pays de l’amont tentent désespérément de faire évoluer au travers de l’Initiative du Bassin du Nil lancée en 1999. Mais l’Égypte s’accroche à son privilège qu’elle juge inaliénable car il en va de la survie de sa population qui approche des 100 millions d’habitants.

Gorges du Nil Bleu près de Tissisat en Ethiopie (©F. Vogel)

Gorges du Nil Bleu près de Tissisat en Ethiopie (©F. Vogel)

En mai 2010, les pays de l’amont passent outre et décident de lancer la construction à la frontière de l’Éthiopie d’un nouveau barrage en amont du fleuve : le Barrage du Millénaire dont l’achèvement est programmé pour 2017. Un chantier pharaonique qui permettra de retenir 63 milliards de m3 d’eau et de produire de l’électricité grâce à une centrale de 6 000 MW, soit trois fois la puissance du barrage d’Assouan. Ce gigantesque chantier, dont l’accès est totalement interdit dans un rayon de 50 km à la ronde, a créé de très fortes tensions entre l’Éthiopie et ses voisins égyptiens qui ont été jusqu’à menacer de bombarder le futur barrage, au risque de déclencher une nouvelle guerre impliquant même Israël à qui les Éthiopiens proposent de louer les terres environnantes pour leur mise en valeur agricole. C’est en effet de cette région que viennent les Falachas, ces fameux Juifs noirs qui ont tant défrayé la chronique.

L’accord de Khartoum, signé en 2015, semble avoir quelque peu apaisé les tensions et écarté le spectre de la guerre. Mais on ne peut oublier qu’en 1983 un conflit sanglant avait déjà éclaté au sujet du barrage du canal de Jongleï, situé sur le Nil Blanc, au Sud Soudan, un autre chantier titanesque destiné à détourner une partie du fleuve pour limiter l’évaporation et qui a dû être abandonné en catastrophe, mais qui a largement alimenté la guerre civile, aboutissant à la partition de ce pays.

Ferme en Egypte, propriété d’un prince saoudien (©F. Vogel)

Ferme en Egypte, propriété d’un prince saoudien (©F. Vogel)

Comme dans le Colorado, l’ex agronome qu’est Franck Vogel s’interroge sur la durabilité du modèle agricole qui se développe dans ces terres largement désertiques de la vallée du Nil. Les immenses fermes irriguées en plein désert posent question en effet, comme celle de Kadco, propriété d’un riche prince saoudien, où l’on cultive du trèfle destiné à nourrir les purs-sangs arabes des pays du Golfe, mais aussi du raisin de table exporté dans le monde entier.

L’eau est un bien précieux et rare, qui risque de le devenir de plus en plus avec les effets du réchauffement climatique et de l’augmentation démographique. « A l’échelle cosmique, l’eau est plus rare que l’or » rappelle Hubert Reeves sur la couverture du livre de Franck Vogel, une réflexion qui mérite en effet d’être méditée…

L.V.  LutinVert1Small

Au Gabon, les élections mettent le feu aux poudres

3 septembre 2016

Alors qu’en France les prochaines élections présidentielles approchent à grands pas, aiguisant l’appétit de toute la classe politique qui commence déjà à se déchirer, l’élection qui vient de se dérouler au Gabon est en train de virer à la tragédie. Contrairement à la présidentielle française, la gabonaise se joue à un seul tour. Le président sortant, Ali Bongo Ondimba, briguait tout naturellement un second mandat de 7 an, histoire de prolonger au moins jusqu’en 2023 une tradition familiale bien ancrée.

Omar Bongo et Jacques Foccart

Omar Bongo et Jacques Foccart

Rappelons en effet pour mémoire que son défunt père, l’ex employé des PTT de Libreville Omar Bongo, avait dirigé ce pays de 1967 jusqu’à sa mort en juin 2009, date à laquelle les Gabonais avaient tout naturellement élu son fils pour le remplacer à la tête du pays : la force de l’habitude sans doute… « En Afrique, le pouvoir se prend et ne se rend pas », disait Omar Bongo. Le fils a bien retenu la leçon !

Il n’est peut-être pas inutile non plus de rappeler que feu Omar Bongo a toujours été très proche des cercles dirigeants de l’ancienne puissance coloniale française. C’est Jacques Foccart en personne, éminence grise du général de Gaulle pour les affaires africaines, qui avait eu l’idée en 1965 de désigner cet ancien membre des services secrets français comme héritier du premier président gabonais Léon Mba, tombé gravement malade en 1965. Un petit toilettage de la constitution avait alors été opéré pour créer un poste de vice-président et des élections avaient été organisées à la va vite en mars 1967 pour que le président soit réélu avec son nouveau dauphin désigné, histoire de le légitimer juste avant la mort du président en exercice, quelques mois plus tard.

Omar Bongo avec l'ancien président Léon Mba

Omar Bongo avec l’ancien président Léon Mba

Du cousu main qui permet au nouveau président de s’installer au pouvoir pour plus de 40 ans. En 1973, il remporte haut la main (avec 99,6 % des suffrages) une première élection présidentielle après que son principal opposant ait été -heureux hasard- assassiné par deux mercenaires français. C’est le début du « miracle gabonais » grâce à la hausse des prix du pétrole dont le pays est producteur. En 1977, son nouvel opposant, le poète Ndouna Depenaud, est assasiné à son tour, ce qui permet à Omar Bongo de se faire réélire triomphalement avec cette fois 99,8 % des voix…

Forcé à mettre en place une amorce de multipartisme à partir de 1990, après que les légionnaires français aient été appelés en renfort pour mater un début de révolte populaire, il est néanmoins constamment réélu depuis lors, avec encore plus de 79 % des voix lors de son dernier scrutin en 2005, contesté par l’opposition. C’est en Espagne qu’il décède en juin 2009 car il se méfiait depuis quelque temps des risques judiciaires encourus sur le territoire français où plusieurs membres de sa famille étaient poursuivis dans le cadre de l’affaire des « biens mal acquis » : plus de 150 millions d’euros investis en France sous forme de biens immobiliers, dont 33 appartements et hôtels particuliers.

L’ex juge Eva Joly, qui avait d’ailleurs placé sous sequestres l’un de ses comptes en Suisse, lui reprochait de s’être largement servi au détriment de sa population, s’étonnant que le Gabon dont le PIB est équivalent à celui du Portugal, ne construise que 5 km de route par an et possède un des taux de mortalité infantile parmi les plus élevés au monde, tandis que les avoirs de son président dans la seule Citybank de New York ont été évalués, dans le cadre d’une enquête du Sénat américain, à 130 millions de dollars…

Nicolas Sarkozy accueilli chaleureusement à Libreville par son ami Omar Bongo le 27 juillet 2007 (photo P. Kovarik / AFP)

Nicolas Sarkozy accueilli chaleureusement à Libreville par son ami Omar Bongo le 27 juillet 2007 (photo P. Kovarik / AFP)

En 2007, Nicolas Sarkozy avait fait le voyage à Libreville pour demander à Omar Bongo des « conseils » pour sa propre campagne présidentielle, ce qui l’avait amené à nouer des relations très étroites avec son aîné, au point de lui donner satisfaction en limogeant son ministre de la coopération, Jean-Marie Bockel, tout comme l’avait fait François Mitterrand avec Jean-Pierre Cot quelques années auparavant.

En 2009, c’est donc tout naturellement que Nicolas Sarkozy avait approuvé l’arrivée à la Présidence gabonaise de l’un des fils d’Omar Bongo (lequel a reconnu pas moins de 54 enfants, ce qui rend sa succession quelque peu complexe…). Ali Bongo, qui était déjà ministre de la Défense de son père avait été élu avec officiellement 41 % des voix, contre plusieurs opposants dont André Mba Obame qui conteste ce résultat et revendique lui aussi la victoire. Selon certaines sources, Obame aurait effectivement été crédité de 42 % des suffrages, mais le Conseil constitutionnel gabonais, à la botte du clan Bongo valide le résultat officiel tandis que Nicolas Sarkozy se précipite pour féliciter chaudement son ami Ali Bongo malgré les émeutes qui embrasent alors la capitale gabonaise.

Le président sortant Ali Bongo (photo G. Fuentes / REUTERS)

Le président sortant Ali Bongo (photo G. Fuentes / REUTERS)

Lors des dernières présidentielles qui viennent de se dérouler, le président sortant avait failli être invalidé du fait des révélations montrant qu’il n’est pas de nationalité gabonaise, étant né au Nigéria et ayant en fait été adopté par Omar Bongo. Mais les faux certificats de naissance successifs fournis ont finalement suffi à le qualifier malgré les polémiques.

Pour cette élection, les principaux opposants s’étaient rangés sous la bannière de Jean Ping qui se présente au nom du Front uni de l’opposition pour l’alternance. Ancien ministre d’Omar Bongo, dont il fut le gendre, ce diplomate de haut vol a même présidé l’Assemblée générale des Nations-Unies en 2004-2005. A l’issue des élections qui se sont tenues le samedi 27 août, les premiers résultats donnent Jean Ping largement vainqueur avec environ 67 000 voix d’avance. Mais le 30 août, trois jours après le scrutin, il manque encore les résultats d’une des 10 provinces, celle du Haut-Ogooué, le fief de la famille Bongo. Cette province compte un nombre d’inscrits qui varie selon les versions mais qui tourne autour de 71 000.

Jean Ping, candidat de l'opposition contre Ali Bongo (photo T. Monasse/Xinhua/Sipa Press)

Jean Ping, candidat de l’opposition contre Ali Bongo (photo T. Monasse/Xinhua/Sipa Press)

Et là, miracle : alors que le taux de participation dans le reste du pays s’établit autour de 53 %, il atteint 99,93 % dans cette province particulièrement civique, avec bien entendu une nette préférence pour Ali Bongo qui recueille pas moins de 95,5 % des suffrages exprimés. Un heureux retournement de situation pour le président sortant qui se proclame donc vainqueur avec quelques milliers de voix d’avance !

Bien sûr, l’opposition a aussitôt crié au tripatouillage électoral et les débats ont été rudes au sein de la commission électorale, au point que les observateurs étrangers dépêchés par l’Union européenne ont été priés de sortir le 31 août au matin lors de l’analyse des résultats fraîchement arrivés du Haut-Ogooué…

Manifestations d'opposants à Libreville après l'annonce des résultats (photo M. Longari / AFP)

Manifestations d’opposants à Libreville après l’annonce des résultats (photo M. Longari / AFP)

Sitôt ces résultats proclamés, l’opposition a hurlé au scandale et depuis la situation est des plus confuses. Dès l’après-midi du 31 des manifestants se sont répandus dans les rues de Libreville où l’Assemblée nationale a été partiellement incendiée dans la nuit, provoquant de violents heurts avec l’armée qui s’était déployée en masse. On dénombre déjà au moins 5 morts suite à ces affrontements qui semblent se poursuivre et se propager à d’autres villes dont la capitale économique Port-Gentil.

Les États-Unis comme l’Union européenne appuient la demande de l’opposition de préciser les résultats par bureau de vote, quitte à procéder à un recomptage des bulletins dans les bureaux litigieux, ce dont le pouvoir en place ne veut même pas entendre parler. Même les ténors de la Droite française, à l’exception notable de Nicolas Sarkozy qui ne s’est pas exprimé, semblent reconnaître que le clan Bongo est peut-être cette fois allé un peu loin dans le tripatouillage électoral, c’est dire… En attendant, la situation reste pour l’instant bloquée et potentiellement explosive.

L.V.  LutinVert1Small

Après l’attentat de Nice, les odieuses surenchères de la Droite

23 juillet 2016

Après l’attaque sanglante contre les journalistes de Charlie Hebdo, le 7 janvier 2015 et malgré certaines réactions pour le moins inappropriées, la classe politique française avait globalement su faire bloc et appeler à l’unité nationale contre de tels agissements manifestement tournés contre la liberté de pensée et d’expression qui caractérisent notre démocratie. Des citoyens s’étaient rassemblé en masse, faisant fi de leurs divergences politiques, pour exprimer ensemble leur attachement à ces valeurs communes.

Curieusement, la cote de popularité du Chef de l’État, pourtant au plus bas dans les sondages, était même remontée de manière très significative, reflet de ce souhait d’unité nationale soudée autour des institutions nationales. « Certains me prenaient pour un Charlot. Ils me soutiendront désormais en tant que Charlie » aurait alors pronostiqué François Hollande, jamais à court d’un bon mot…

Dessin publié dans le Canard enchaîné du 20 juillet 2016

Dessin publié dans le Canard enchaîné du 20 juillet 2016

Mais après le spectaculaire attentat du 14 juillet 2016 qui a fait 84 morts à Nice, la configuration semble bien différente. Il est vrai que l’échéance des présidentielles et, plus encore, celle des primaires de la Droite, approchent. Mais on se s’attendait pas pour autant à des réactions aussi impulsives et irresponsables de la part d’un Alain Juppé, pourtant ancien Premier ministre et ancien ministre des Affaires étrangères, fustigeant les incuries du gouvernement et déclarant dès le lendemain matin au micro de RTL, alors même que les circonstances du drame étaient loin d’être parfaitement connues, « Je ne suis pas enquêteur mais si tous les moyens avaient été pris, le drame n’aurait pas eu lieu ». On n’a pas souvenir qu’il tenait des discours aussi simplistes lorsqu’il faisait face, alors en poste à Matignon, à une précédente vague d’attentats qui avaient déjà meurtri la France entre juillet et octobre 1995…

Quels moyens ? Rien de plus simple, comme l’a si bien détaillé dès le 15 juillet également et toujours sur RTL, un autre candidat éventuel à la primaire des Républicains, Henri Guaino, expliquant à plusieurs reprises : « il suffit de mettre à l’entrée de la Promenade des Anglais un militaire avec un lance-roquette et puis il arrête le camion de 15 tonnes, voila c’est tout ! ». On se demande bien pourquoi nos responsables de la sécurité intérieure n’y ont pas pensé plus tôt…

On attend maintenant avec impatience de voir les trois pauvres paras qui déambulent toute la journée au milieu de la foule à la gare Saint-Charles se trimbaler, en plus de leur attirail déjà aussi impressionnant qu’encombrant, un bazooka de 1,55 m sur l’épaule. Voilà qui aurait de la gueule et serait de nature à sécuriser les touristes en goguette. Dans l’hypothèse de l’arrivée inopinée d’un camion kamikaze déboulant via la dépose-minute, on imagine d’avance le beau feu d’artifice si d’aventure le camion est bourré d’explosif et qu’il est la cible d’une roquette. Mais l’imaginatif Henri Guaino a certainement une parade innovante en réserve…

Manuel Valls et Christian Estrosi hués lors de la cérémonie de recueillement après l'attentat de Nice (photo AFP)

Manuel Valls et Christian Estrosi hués lors de la cérémonie de recueillement après l’attentat de Nice (photo AFP)

Il est vraiment désespérant de voir à quel point un événement aussi tragique peut susciter des réactions aussi irresponsables. Passons sur le groupe de Niçois déchainés qui ont copieusement hué le Premier ministre Manuel Valls, lors de sa visite officielle, n’hésitant pas à le traiter d’assassin, les sifflets étant d’ailleurs tout autant destinés à l’ancien maire de la Ville, Christian Estrosi qui se trouvait à ses côtés. Il s’agissait semble t-il de militants FN que la député Marion Maréchal-Le Pen est d’ailleurs allé gentiment saluer, tout sourire, après la cérémonie.

Blog325_DessinDaechUn tel déchaînement de violence verbale n’est pas si anodin qu’il n’y paraît et sans doute pas de nature à apaiser les tensions. L’extrême-droite bien sûr se réjouit d’une telle situation, se félicitant d’enregistrer depuis l’attentat de Nice une augmentation significative des demandes d’adhésion au Front National. Ses dirigeants n’hésitent pas à attiser cette colère, à l’image de Marion Maréchal-Le Pen, encore elle !, proclamant au lendemain de l’attentat de Nice : « si nous ne tuons pas l’islamisme, c’est lui qui nous tuera ». On n’est pas très loin des slogans les plus extémistes qui fleurissent ici ou là, du style « L’Islam tue, tuons l’Islam », alors même qu’on a vu à quelles extrémités conduisaient ce genre d’amalgames… Aux attentats revendiqués par Daech va t-il bientôt se succéder d’autres attaques comparables menées par des extrémistes tout aussi radicalisés mais agissant au nom de la sauvegarde des racines chrétiennes de l’Occident comme on l’a déjà vécu en Norvège où le militant d’extême-droite Anders Breivik avait tué sauvagement 77 personnes ?

Blog325_DessinSarkoClownLa Droite des Républicains en tout cas n’a pas fait dans la dentelle non plus, en réaction à l’attentat de Nice, à l’image d’un Nicolas Sarkozy hargneux, attribuant tout les torts au gouvernement au prétexte que « tout ce qui aurait dû être fait depuis dix-huit mois ne l’a pas été ». Le ministre de l’Intérieur a beau rappeler qu’il s’efforce tant bien que mal de reconstituer depuis 2012 les effectifs de police amputés de près de 13 000 agents durant le quinquennat de Sarkozy et de réorganiser les services de renseignement mis à mal par ses prédécesseurs, cela n’empêche pas les outrances des ténors de la Droite. L’ancien juge antiterroriste Marc Trévidic, pourtant expert en la matière, a beau s’échiner à expliquer que « face à un fou soutenu par une idéologie », « aucune loi ne peut empêcher cela », rien n’empêche la Droite de réclamer un arsenal législatif toujours plus répressif bien que de portée purement symbolique.

Dans cette affaire, l’ancien maire de Nice, Christian Estrosi, qui se vante depuis des années d’avoir mis en place la plus forte densité de police municipale et de caméras de surveillance qui puisse exister, aurait pu se trouver quelque peu déstabilisé par un tel attentat. Comment expliquer en effet que seulement 10 % des effectifs de la police municipale étaient mobilisés en ce jour du 14 juillet pour un rassemblement d’une telle importance ? Comme justifier que l’auteur de l’attentat ait pu en toute impunité rouler avec son camion sans se faire inquiéter sur une artère pourtant interdite aux poids-lourds et truffée de caméras, non seulement le soir de l’attentat mais aussi les deux jours qui ont précédé afin d’effectuer tranquillement les reconnaissances nécessaires ?

Dessin publié dans le Canard enchaîné du 20 juillet 2016

Dessin publié dans le Canard enchaîné du 20 juillet 2016

Certes, Christian Estrosi a cédé, depuis peu et pour cause de cumul de mandat, son fauteuil de maire à un homme de paille, un certain Philippe Pradal, que personne n’a entendu au cours de cet épisode désastreux, silence que l’intéressé a d’ailleurs justifié sans ambage et en toute spontanéité : « c’est simple, je fais ce qu’Estrosi me demande. Et il ne me demande rien ». Il faut dire que l’ancien maire est resté premier adjoint de Nice, délégué à la Sécurité, aux Ressources humaines, aux Finances, aux Transports, aux Travaux, à la Voirie et au Stationnement (on se demande bien d’ailleurs ce qui peut rester comme délégations aux autres élus : le fleurissement des monument aux morts peut-être ?).Blog325_DessinSarko

Dans ces conditions, en politique avisé qu’il est et pour éviter d’avoir à répondre aux critiques éventuelles, M. Estrosi préfère attaquer les autres plutôt que justifier ses propres errements. Il n’a ainsi pas hésité, dès le lendemain de l’attentat, à évoquer « un mensonge d’État » quant aux effectifs de la police nationale déployée ce jour-là à Nice, alors que la liste en est parfaitement connue et vérifiable, et que de toute façon une fouille éventuelle de chacun des badauds n’aurait bien évidemment pas empêché le camion fou de se jeter dans la foule…

On a beaucoup polémiqué aussi sur l’absence de blocs de béton posés à l’entrée de la zone afin de bloquer le passage de tout véhicule. Les Israéliens, que le président de la Région PACA Christian Estrosi considère comme un modèle indépassable en matière de sécurité publique, prônent ce type d’approche. Il y a fort à parier néanmoins que si elle avait été préconisée par les services du Préfet, il aurait été le premier à la critiquer au prétexte que ces blocs de béton auraient gêné l’arrivée des secours et l’évacuation des blessés après l’attentat !

La situation actuelle mérite peut-être, de la part de nos dirigeants politiques, un peu moins de mauvaise foi et de surenchères, mais un peu plus de sang-froid et de sens des responsabilités…

L.V.  LutinVert1Small

North Sentinel : une île qui cherche à se faire oublier

7 juillet 2016

C’est un petit ilot d’apparence paradisiaque, de 72 km2 seulement, perdu dans le Golfe du Bengale, magnifiquement boisé, bordé d’une admirable plage de sable blanc et entourée d’une barrière de corail et d’un lagon bleu turquoise. Une destination de rêve pour touristes en mal d’exotisme. Sauf que le tourisme n’y est guère conseillé car les habitants du lieu y sont franchement hostiles.

Vue aérienne de l'île North Sentinel en 2005 (photo G. Singh / AP / SIPA)

Vue aérienne de l’île North Sentinel en 2005 (photo G. Singh / AP / SIPA)

Les derniers étrangers qui se sont risqués à approcher les côtes de cette petite île de l’archipel des Andaman-et-Nicobar, proche de la Birmanie mais rattachée administrativement à l’Inde, ont été proprement massacrés à coups de lances en 2006. Il faut dire à la décharge des indigènes qu’il s’agissait en l’occurrence de braconniers quelque peu avinés, venus pêcher la tortue dans un périmètre pourtant strictement interdit d’accès. Mais même l’hélicoptère des gardes côtes indiens venu en reconnaissance après le tsunami de décembre 2004 pour constater les dégâts avait été pris pour cible par les flèches des habitants du lieu.

Habitants de l'île North Sentinel menaçant face à l’arrivée d’intrus (Documentary Channel)

Habitants de l’île North Sentinel menaçant face à l’arrivée d’intrus

En fait, tout intrus qui s’approche un tant soit peu de cet ilot se voit menacé par quelques dizaines d’hommes quasiment nus,  brandissant arcs et flèches et hurlant des imprécations de nature à effrayer les plus téméraires. Un réalisateur du National Geographic venu tourner un documentaire sur cette île en 1974 s’est vu ainsi gratifier d’une flèche dans la cuisse qui a quelque peu calmé sa soif de découverte et l’a incité à rebrousser chemin sans entrer plus avant dans la prise de contact avec les autochtones.

En mars 2014, la disparition mystérieuse du vol MH 370 de la Malaysia Airlines dans les parages avait conduit les équipes de recherche à effectuer de nombreux vols de reconnaissance au dessus de l’ilot hostile d’où s’élevait une fumée suspecte, mais en prenant bien garde de ne pas y poser les pieds pour ne pas se prendre une flèche perdue.

Vue aérienne de l’île (photo NASA)

Vue aérienne de l’île (photo NASA)

Un des seuls contacts récents avec la tribu qui occupe les lieux date de 1991, à l’initiative d’un anthropologue britannique, Trilokinath Pandit, qui avait fait moult tentatives infructueuses depuis des années avant d’arriver finalement à débarquer sans se faire agresser. Comme le montre un document filmé à cette occasion, les premières offrandes débarquées sur la plage pour tenter d’amadouer les occupants ont été diversement appréciées : les noix de coco (qui ne poussent pas sur l’île) et les objets en cuivre ont eu un succès certain, mais pas le cochon qui a été tué et aussitôt enterré sur place sans être consommé. Manifestement pas du goût des autochtones qui d’ailleurs, contrairement à ce que certains ont voulu faire croire, ne sont pas anthropophages non plus et se nourrissent plus prosaïquement des poissons et des tortues du lagon.

Les tentatives d’approche du Britannique ont en tout cas fini par payer : sans qu’il comprenne très bien pourquoi, les guerriers ont décidé un jour de baisser la garde et de le laisser prendre pied sur leur territoire, non sans l’avoir obligé au préalable à se dévêtir et à enlever ses lunettes. Il ressort ainsi de ses observations que les habitants seraient entre 50 et 250 au maximum. Il s’agirait d’une population d’origine africaine, installée sur l’archipel depuis environ 60 000 ans, et initialement apparentée aux Jarawa qui peuplent l’île Adaman voisine (où ils sont sérieusement menacés par les intrusions des touristes et des braconniers, sans compter les tentatives de sédentarisation du gouvernement indien, comme le dénonce régulièrement Survival).

Sentinelle menaçant un hélicoptère avec son arc en 2004 (© Indian Coastguard/Survival)

Sentinelle menaçant un hélicoptère avec son arc en 2004 (© Indian Coastguard/Survival)

Mais les Sentinelles, contrairement à leurs lointains cousins des îles voisines, ont coupé tous les ponts avec le reste de l’humanité et vivent comme au Néolithique, parlant même leur propre dialecte différent de celui de leurs voisins. Il faut dire qu’ils auraient quelques bonnes raisons de se méfier du reste de l’humanité. Il se raconte en effet qu’en 1880, des navigateurs britanniques de passage, se seraient emparés de force d’une famille d’autochtones pour aller les exhiber dans le vaste monde. Les adultes déracinés seraient décédés très rapidement et du coup, nos explorateurs intrépides seraient revenus sur l’île pour se débarrasser des plus jeunes, sans doute trop remuants à leur goût. Une décision funeste qui se serait traduite par une épidémie dévastatrice sur l’île du fait des virus introduits. On comprend que les indigènes rescapés soient devenus méfiants…

Dieu seul sait jusqu’à quand les Sentinelles parviendront à conserver la paix sur leur ilot isolé soumis comme le reste du monde aux convoitises et aux incursions de toute sorte…

L.V.  LutinVert1Small

Loi travail : opération décryptage…

4 juin 2016
La ministre du Travail, Myriam El Khomri (photo © R.Meigneux / Sipa)

La ministre du Travail, Myriam El Khomri (photo © R.Meigneux / Sipa)

Alors que le débat fait rage depuis des semaines autour du projet de loi sur le travail, défendue par la ministre Myriam El Khomri, les commentaires médiatiques et politiques nous abreuvent de considérations absconses sur une obscure question d’ « inversion de la hiérarchie des normes »… Une expression qui fleure bon le jargon technocratique et qui nécessite une petit « décryptage » pour rester dans le registre des expressions dont raffolent nos médias préférés…

Qu’est-ce que « la hiérarchie des normes » ?

Pour l’histoire du « jargon », on doit ce concept à un juriste austro-américain, Hans Kelsen. L’auteur de la Théorie pure du droit (1959) explique que des normes valent plus que d’autres et que toute norme inférieure doit respecter celle qui se situe au-dessus d’elle. Exemples : une loi doit être conforme à la Constitution et, de même, un accord entre deux parties (entre partenaires sociaux ou bien un contrat de travail entre un salarié et sa direction) doit être conforme à la loi. D’où ce qu’on appelle le « principe de faveur » : une norme inférieure (le contrat) ne peut déroger à une norme supérieure (la loi) que si, et seulement si, elle lui est plus favorable.Blog309_DessinLasserpe

Que dit le projet de loi Travail ?

La loi indique clairement dès ses premières lignes son objectif : « une refondation du Code du travail ». L’article 2 (le plus controversé) réécrit ainsi les dispositions du Code portant sur la durée du travail, l’aménagement et la répartition des horaires, le repos quotidien, les jours fériés et les congés payés.

Le nouveau principe (effectivement appelé « inversion de la hiérarchie des normes ») est que des accords d’entreprises peuvent déroger aux règles de branche, voire, pour certain points, au cadre national. Prenons un exemple précis tiré du projet de loi adapté en première lecture sans débat (par application de l’article 49.3 de la Constitution) par l’Assemblée Nationale le 12 mai dernier : le paiement des heures supplémentaires.

« Art. L. 3121-32. – I. – Une convention ou un accord collectif d’entreprise ou d’établissement ou, à défaut, une convention ou un accord de branche […] prévoit le ou les taux de majoration des heures supplémentaires accomplies au delà de la durée légale ou de la durée considérée comme équivalente. Ce taux ne peut être inférieur à 10 % »

« Art. L. 3121-35. – À défaut d’accord, les heures supplémentaires accomplies au delà de la durée légale hebdomadaire fixée à l’article L. 3121-26 ou de la durée considérée comme équivalente donnent lieu à une majoration de salaire de 25 % pour chacune des huit premières heures supplémentaires. Les heures suivantes donnent lieu à une majoration de 50 % ».

Ainsi le nouveau cadre général permettrait de déroger, dans le cadre d’un accord d’entreprise, à la règle commune de majoration de 25 à 50 % du paiement des heures supplémentaires pour autoriser un taux de 10%.

Blog309_DessinMacronQuelles en seraient les conséquences ?

Dans le cas ci-dessus, le paiement des heures supplémentaires varierait donc d’une entreprise à l’autre. Même si, bien sûr, un accord d’entreprise pourrait prévoir une majoration (100 %, 200 % ?), il est vraisemblable que la majorité des accords se fera au rabais. Les interventions de la ministre et du premier ministre insistent d’ailleurs sur le fait que l’objectif premier de la loi est d’abord d’améliorer la compétitivité des entreprises.

Blog309_DessinRing

La conséquence la plus immédiate, notamment pour notre exemple des heures supplémentaires, serait, dans les entreprises où les employés refuseraient de réduire les majorations d’heures supplémentaires, un chantage progressif à l’emploi au nom de la concurrence (c’est ce qui a motivé les routiers). A terme, l’alignement pour tous sur 10 % et le nivellement de fait par le bas…

Blog309_DessinLicenciementAutre conséquence, un affaiblissement encore plus grand des syndicats. Privés de négociations globales ou de branches, l’activité syndicale, organisée autour des accords d’entreprises, relèverait plus d’un comité local, voire d’une amicale. Car le système syndical français ne bénéficierait pas, bien évidemment, de la cotisation syndicale obligatoire des pays germains ou nordiques, ni de l’exclusivité de représentation par entreprises américaine.

Blog309_DessinEntretienUn dernier point, plus éloigné, mais qui me semble essentiel dans l’esprit républicain : si, dans notre pays, l’accord privé est reconnu, il ne permet cependant jamais de déroger aux règles communes. Le consommateur, l’emprunteur, l’employé, le malade hospitalisé, le citoyen, sont ainsi protégés des dérives qui établiraient des inégalités dans ses droits fondamentaux. De ce point de vue, « l’inversion de la hiérarchie des normes » ne me semble pas acceptable.

Il y a dans cette affaire, à mon sens, une grande hypocrisie de la part du gouvernement et du patronat. A la limite, la diminution légale à 10 % de la majoration des heures supplémentaires pour tous respecterait au moins les principes. Mais justifier à terme une telle évolution par le besoin de « négociation collective », comme indiqué dans la Loi, n’est intellectuellement pas honnête.

Jbx

Israël : modèle ou repoussoir ?

14 mai 2016

Depuis les récents attentats de djihadistes en Europe, nombre de nos élus politiques se précipitent en Israël considéré comme un modèle de lutte anti-terroriste qui a su instaurer un régime particulièrement efficace de surveillance et de repression qui permet de contrer les menaces des militants islamistes en tout genre. « Il faut terroriser les terroristes » avait déjà théorisé l’inénarrable Charles Pasqua et c’est cette recette que nos responsables politiques viennent chercher auprès des forces de sécurité israéliennes, de la même manière que les militaires américains empétrés dans la guerre du Vietnam ou plus tard les régimes militaires dictatoriaux d’Argentine ou du Chili des années 1970 venaient s’enquérir auprès de l’armée française des méthodes de torture et de terreur mises en place lors de la bataille d’Alger.

Arrestations musclées à Jérusalem (crédit photo AFP)

Arrestations musclées à Jérusalem (crédit photo AFP)

L’expertise semble avoir changé de camp et Israël est devenu aux yeux du monde occidental le modèle abouti qui permet de contenir la violence plutôt que d’en limiter les causes par une action politique, sociale ou diplomatique. On a vu ainsi le maire de Nice, Christian Estrosi déclarer lors d’un déplacement en Israël le 16 juin 2014 : «  Je suis fier d’être un ami d’Israël. A peine arrivé sur la Terre d’Israël, je souhaite m’exprimer afin de marquer mon engagement dans la lutte contre l’anti-judaïsme, qui gagne partout du terrain, et contre l’odieuse campagne internationale de Boycott, Désinvestissement et Sanctions (BDS) qui sévit au plan international ».

Christian Estrosi et le ministre israélien de la défense Moshe Ya’alon en février 2016

Christian Estrosi et le ministre israélien de la défense Moshe Ya’alon en février 2016

A peine élu à la tête de la région PACA, le même Christian Estrosi s’est aussitôt précipité en Israël pour y effectuer son premier voyage à l’international. Il y a rencontré des leaders de la sécurité ainsi que les ministres de l’Intérieur et de la Défense, avec comme objectif affiché de venir prendre des leçons en matière de lutte au quotidien contre les actions terroristes. « Être à la pointe de la lutte par le renseignement contre la cybercriminalité est un objectif majeur lorsqu’on sait que la radicalisation se fait par le biais des réseaux sociaux » a-t-il ainsi déclaré tout en estimant que : « Il est temps que la France comprenne que nous ne gagnerons pas la guerre avec les lois de la Paix ! » .

Martine Vassal à Jérusalem le 3 mai 2016 avec Reuven Rivlin, président d'Israël (photo M. Neiman / GPO)

Martine Vassal à Jérusalem le 3 mai 2016 avec Reuven Rivlin, président d’Israël (photo M. Neiman / GPO)

Depuis, la présidente du Conseil départemental des Bouches-du-Rhône, Martine Vassal, s’est également empressée de réaliser son premier déplacement officiel à l’étranger justement en Israël, à Jérusalem, avec comme objectif affiché d’apprendre comment combattre le terrorisme : « la France peut tant apprendre d’Israël » s’exclamait-elle ainsi tout en s’affichant avec le président de l’État israélien, Reuven Rivlin, considéré comme un faucon du Likoud.

A croire que l’État répressif d’Israël que certains, à l’instar de Pierre Stamboul, co-président de l’Union Juive Française pour la Paix, n’hésitent pas à qualifier de lieu d’apartheid, serait un modèle pour nos démocraties occidentales… Pourtant, quand on lit certains témoignages dont celui du Français François-Xavier Gilles sur son blog Palestine.Katinfo, de retour d’un voyage en Israël, cette répression policière à outrance, venant en appui à des militants sionistes décomplexés qui poursuivent sans vergogne leur œuvre de colonisation, on se sent pour le moins mal à l’aise face à cette « horreur au quotidien ».

Evolution des territoires palestiniens depuis 1947

Evolution des territoires palestiniens depuis 1947

FX. Gilles et son groupe en visite à Al Khalil (Hébron) en avril 2016

FX. Gilles et son groupe en visite à Al Khalil (Hébron) en avril 2016

Quelques extraits de ce témoignage : « Israël avance tel un rouleau compresseur: il ne s’arrête pas; il accélère. Le quartier musulman de la vieille ville de Jérusalem est envahi de drapeaux israéliens au premier étage des maisons toujours plus nombreuses à être colonisées. La police et l’armée israéliennes, auxquelles s’ajoutent maintenant des milices à pied ou à moto en gilet pare balle, sont omniprésentes tout au long du trajet, pourtant musulman, de la porte de Damas au mur des lamentations. Les colons israéliens, tous plus ridicules les uns que les autres dans leurs accoutrements invraisemblables, y déambulent sans vergogne, pistolets à la ceinture pour certains ».

Contrôles au faciès par des policiers israéliens à Jérusalem Est  (crédit photo AFP)

Contrôles au faciès par des policiers israéliens à Jérusalem Est (crédit photo AFP)

Le représentant de France Palestine Solidarité décrit les arrestations arbitraires et les contrôles musclés permanents destinés à intimider, les fouilles au corps brutales en pleine rue et les commentaires désabusés des vieilles femmes qui observent ces violences policières quotidiennes : « C’est une honte, ça n’arrête pas, ils n’ont rien fait, on ne peut rien, c’est tous les jours comme ça ». Il évoque les spoliations des maisons dans Jérusalem Est qui n’a toujours pas de statut défini mais où la colonisation juive se poursuit insidieusement, avec l’aide d’intermédiaires véreux. Il décrit l’asphyxie organisée de toute l’économie palestinienne dont les produits agricoles sont bloqués tandis que les fruits et légumes israéliens inondent les marchés, les check point qui changent sans arrêt et dont le seul but semble être de rendre la vie impossible aux résidents palestiniens.

« Si les fruits et légumes ne passent pas, les palestiniens des territoires occupés comme on appelle précieusement la Cisjordanie d’à côté, et encore moins les palestiniens de Gaza, ne passent pas non plus. Ils leur faut un permis, délivré par l’autorité israélienne, pour se rendre à Jérusalem. Une fois l’an et encore, pas pour tout le monde. Certains n’y sont jamais allés.

Check point de Qalandia entre Ramallah et Jérusalem

Check point de Qalandia entre Ramallah et Jérusalem

Maram, une jeune femme palestinienne de 24 ans, enceinte et mère de deux enfants, en avait obtenu un de ces laisser-passer, pour la première fois de sa vie. Le mercredi 27 avril, venant de son village de Beit Surik voisin, elle s’est avancée au check-point de Qalandiya en empruntant innocemment l’accès réservé aux voitures ; elle ne comprenait pas l’hébreu, langue dans laquelle les soldats lui ordonnaient de loin de rebrousser chemin. Les soldats l’ont assassinée. Son frère Ibrahim, 16 ans, qui l’accompagnait et qui a tenté de lui porter secours a été abattu lui aussi.

Nous sommes passés au check-point une heure plus tard, en revenant de Ramallah. Deux reporters de télévision étaient présents. C’était bourré de jeeps et de militaires. Obligés de changer de bus, nous avons demandé à des palestiniens présents sur les lieux ce qu’il se passait. « Deux palestiniens ont été tués; l’un tentait de passer le check-point alors qu’il n’avait pas d’autorisation (par le mauvais accès); l’autre a tenté de l’aider ». Les voitures continuent d’avancer au pas, les passagers présentent leurs papiers aux soldats surarmés; comme d’habitude à Qalandiya, un long fleuve tranquille… »

Point de passage de Qalandia après la mort de deux Palestiniens, le 27 avril 2016 (photo A. Gharabli  / AFP)

Point de passage de Qalandia après la mort de deux Palestiniens, le 27 avril 2016 (photo A. Gharabli / AFP)

Le communiqué officiel précisera : « Les policiers israéliens ont tué mercredi matin deux Palestiniens qui s’approchaient d’eux armés de couteau et ont refusé de s’arrêter malgré des injonctions répétées au point de passage de Qalandiya entre Jérusalem et la Cisjordanie occupée ». Mais de nombreux témoignages de passants, repris notamment par Le Parisien, confirment bien qu’il s’agit d’une simple méprise et que les couteaux retrouvés près des corps ont été déposés après coup par les soldats israéliens pour masquer leur bévue. Des dérives pour le moins inquiétantes dans une démocratie modèle !

A l’issue de ce témoignage, François-Xavier Gilles évoque aussi ce mur de séparation en béton construit pour protéger les colonies israéliennes et que certains ont baptisé le mur de la honte. De nombreuses fresques ont été peintes sur ce mur comme sur celui qui coupait jadis en deux la ville de Berlin, plusieurs étant l’oeuvre de l’artiste britannique anonyme Bansky.

Quelques fresques peintes par l'artiste de rue Bansky sur le mur de la honte à Bethléem

Quelques fresques peintes par l’artiste de rue Bansky sur le mur de la honte à Bethléem

F.-X. Gilles évoque en particulier un dessin peint sur le mur à Bethléem, « montrant un seul enfant d’un côté du mur tenant un cerf-volant au couleur de la Palestine et, de l’autre côté de ce mur, plusieurs enfants tenant chacun un cerf-volant aux couleurs des drapeaux des pays de l’occident – Oui, la phrase inscrite en arabe est terrible: Votre silence nous tue ».

Fresque à Bethléem : qui s'intéresse encore aux souffrances des Palestiniens ?

Fresque à Bethléem : qui s’intéresse encore aux souffrances des Palestiniens ?

Difficile en effet de ne pas se sentir interpellé par le développement de cette politique d’apartheid et par le renforcement de la violence qui ne fait que s’accroître des deux côtés du mur de séparation. L’histoire a maintes fois prouvé qu’accroître la répression aveugle dans une situation d’injustice ne pouvait que renforcer la détermination de ceux qui se sentent victimes et qui du coup se lancent dans des actions terroristes de plus en plus violentes. Il n’y a bien entendu aucun lien entre les actions djihadistes de DAECH et le conflit israélo-palestinien, raison de plus pour ne pas aller chercher en Israël des solutions inadaptées au contexte qui est le notre…

L.V.  LutinVertPetit

Métropole Aix-Marseille : on efface tout et on recommence !

10 mars 2016
Jean-Claude Gaudin lors de son élection mouvementée le 9 novembre 2015 (photo F. Launette / La Provence)

Jean-Claude Gaudin lors de son élection mouvementée le 9 novembre 2015 (photo F. Launette / La Provence)

Élu le 9 novembre dernier premier président de la toute nouvelle métropole Aix-Marseille-Provence (AMP), Jean-Claude Gaudin, par ailleurs sénateur, maire de Marseille et alors encore président de la défunte communauté urbaine Marseille-Provence-Métropole, vient déjà de démissionner, le 7 mars dernier ! Il faut dire que son élection s’était faite dans des conditions totalement rocambolesques comme nous l’avions déjà évoqué ici, avec 119 voix seulement sur 240 membres du tout nouveau Conseil métropolitain (mais dont 169 seulement avaient participé au vote, les autres ayant quitté la salle dans le sillage d’une Maryse Joissains déchaînée).

Pourquoi une telle démission alors que le Conseil d’État lui avait permis de conserver son poste contesté en justice et qu’une décision récente du Conseil constitutionnel vient tout juste de valider le mode de représentation des 92 communes membres au sein du Conseil métropolitain, mettant fin à des mois de flottement pendant lesquels la métropole, officiellement créée le 1er janvier 2016, était dans l’incapacité de réellement fonctionner ? Maintenant que la bataille juridique lancée par un quarteron de maires mauvais coucheurs était enfin achevée, on aurait pu penser que les nouveaux responsables élus à la tête de la métropole allaient mettre les bouchées doubles et rattraper au plus vite ces quelques mois de blocage institutionnel.

Jean-Claude Gaudin (photo ©Citizenside / AFP / C. Bonnet)

Jean-Claude Gaudin (photo ©Citizenside / AFP / C. Bonnet)

Mais en vieux renard de la politique, Jean-Claude Gaudin, voulait avant tout consolider son assise électorale. Il ne pouvait courir le risque que sa légitimité soit entachée par les modalités contestables de son élection et le climat délétère dans lequel s’était tenue la première séance du Conseil métropolitain le 9 novembre 2015, à l’issue de laquelle 6 maires avaient déposé un recours devant le Tribunal administratif pour demander (et obtenir) l’annulation de cette élection pour le moins houleuse.

Il a donc préfèré démissionner tout en précisant bien qu’il se représentait et que son retrait temporaire ne relèvait que d’une « volonté de clarification aussi bien politique que juridique ». Une simple formalité donc qui devrait se traduire par une nouvelle convocation du Conseil métropolitain, a priori dès le 21 mars, afin de procéder à une nouvelle élection, en espérant qu’elle se traduise par un plébiscite clair en sa faveur.

En parallèle, le vieux briscard se livre à de multiples tractations en coulisse pour rallier à sa cause l’ensemble des élus, y compris certains maires de Gauche à qui il a promis quelques-unes des 21 vice-présidence à distribuer. Une fois sa position affermie à la tête de la métropole AMP, il compte bien en effet faire adopter dans la foulée et avant le 30 avril le premier budget de la nouvelle métropole et désigner les délégations afin que la toute nouvelle structure puisse enfin se mettre en marche et faire mieux que de traiter les affaires courantes comme elle y est contrainte depuis sa création.

Jean-Claude Gaudin et le préfet Stéphane Bouillon le 11 novembre 2015 (photo D. Rossi / La Provence)

Jean-Claude Gaudin et le préfet Stéphane Bouillon le 11 novembre 2015 (photo D. Rossi / La Provence)

Le préfet des Bouches-du-Rhône, Stéphane Bouillon, est bien entendu de la partie et a non seulement accepté cette démission surprenante, mais a de surcroît chargé Jean-Claude Gaudin de « continuer d’assurer les missions d’ordonnateur pour les actes d’administration conservatoire et urgente de la métropole », comme l’explique La Gazette des Communes, autrement dit de faire en sorte que les 7500 fonctionnaires territoriaux désormais rattachés à la métropole, continuent de percevoir leur salaire pour éviter tout risque de dérapage.

Placé désormais dans la situation un peu surréaliste de candidat à sa propre succession après avoir été confronté à une situation assez inédite de blocage total depuis son élection contestée, le maire de Marseille va donc de nouveau devoir affronter les élus dont un certain nombre reste farouchement opposé à la nouvelle métropole, à l’image de la maire d’Aix-en-Provence qui « conseille à monsieur Gaudin d’avoir la sagesse de ne pas se représenter et de proposer un candidat qui saura mettre en place une gouvernance démocratique », ainsi que le rapporte Le Monde. On voit que le climat est encore loin d’être aussi apaisé qu’on voudrait l’espérer… Nul doute que la prochaine séance du Conseil métropolitain devrait être scrutée à la loupe par les médias de tout poil : spectacle garanti a priori !

M.V.  LutinVertPetit

SNCF : les cheminots disent leurs quatre vérités !

3 novembre 2015

Blog244_PhAfficheVoila une manière originale de communiquer pour les cheminots : brocardés sans arrêt par les médias qui les accusent à chaque mouvement de grève de prendre la France en otage, ils ont décidé de répliquer. Avec l’aide du cabinet d’expertise Émergences, ils ont demandé au réalisateur Gilles Balbastre de faire un film pour expliquer leur point de vue et tenter de contrer celui de la Direction, largement invitée sur les plateaux télévisés. C’est le comité d’entreprise du Nord-Pas de Calais qui est à l’initiative de l’exercice et le résultat est plutôt réussi. Accessible sur internet depuis le 2 septembre 2015, le film de 56 mn a déjà été visionné 54 000 fois dès les deux premières semaines…

Le journaliste et réalisateur Gilles Balbastre

Le journaliste et réalisateur Gilles Balbastre

Le point de départ de l’aventure est le débat avorté qui a eu lieu au cœur de l’été 2014, lorsque le gouvernement de Manuel Valls a fait voter une nouvelle réforme ferroviaire, créant deux nouvelles entités, SNCF Mobilités et SNCF Réseau, regroupées sous la houlette de la SNCF, établissement public à caractère industriel et commercial (EPIC) dit « de tête », pour remplacer les structures qui résultaient de la scission décidée en 1997 entre la SNCF et Réseau ferré de France (RFF). SNCF Mobilités regroupe toutes les activités liées au transport de voyageurs : Intercités, TER, Transilien, SNCF Voyages et SNCF Geodis, tandis que SNCF Réseau assure les missions du gestionnaire d’infrastructures.

A l’époque, cette réforme a été présentée par la direction de l’entreprise et par les médias dominants comme un moyen d’atteindre l’excellence dans le transport ferroviaire pour les voyageurs comme pour le fret, d’améliorer la ponctualité et de garantir la sécurité, dans le cadre d’un engagement d’objectifs qui passe par un engagement sans faille du personnel, en vue de la satisfaction des clients. Une démarche qualité moderne destinée à tirer le maximum du monde des cheminots dont le goût du travail bien fait est déjà légendaire. C’est du moins le discours que le président de la SNCF, Guillaume Pepy, a clamé sur toutes les ondes de France et de Navarre.

Une manière sans doute de faire oublier l’histoire des trains trop larges pour passer sur les voies, qui a fait se tordre de rire la France entière, et surtout les récentes catastrophes ferroviaires dont celle de Brétigny-sur-Orge qui a fait 7 morts et 70 blessés le 12 juillet 2013. Ce jour-là, le train Corail Paris-Limoges s’est brusquement couché au passage dans cette petite gare de l’Essonne, suite à un déraillement occasionné par un aiguillage défectueux pourtant déjà signalé par les cheminots.

Accident ferroviaire à Brétigny-sur-Orge le 12 juillet 2013

Accident ferroviaire à Brétigny-sur-Orge le 12 juillet 2013

Or les témoignages de cheminots qu’a recueillis le cabinet Émergences et qui sont mis en scène dans le film montrent l’envers du décor : la souffrance au travail et le désarroi de cheminots entièrement dévoués à leur mission de service public et qui se trouvent confrontés à des conditions de travail dégradées, au triomphe de la productivité et de la logique commerciale, aux mensonges de la Direction, et à une lente mais inexorable détérioration d’un matériel de moins en moins bien entretenu.

Aiguillage défectueux à l'origine de l'accident de Brétigny-sur-Orge

Aiguillage défectueux à l’origine de l’accident de Brétigny-sur-Orge

Il faut voir la séquence montrant ce cheminot, en gilet orange fluo et le visage flouté, schootant d’un air désabusé dans les fixations de rail dont les tire-fonds ont disparu, recollant avec un rouleau de chatterton un candélabre en train de s’effondrer sur le quai ou constatant la présence de traverses pourries et jamais remplacées malgré les multiples signalements. L’image de sécurité absolue de la SNCF en prend un coup et on comprend mieux les multiples causes de retards et d’incidents qui émaillent le quotidien de l’usager lambda… On n’est pas très loin de la situation des trains britanniques après leur privatisation, telle que la dénonçait Ken Loach en 2011 dans son film The Navigators

Guillaume Pepy, président de la SNCF (photo Matthieu Alexandre / AFP)

Guillaume Pepy, président de la SNCF (photo Matthieu Alexandre / AFP)

Certains sans doute ne manqueront pas d’être quelque peu agacés par le discours revendicateur et très négatif de certains des syndicalistes qui s’expriment dans le film, mais il est difficile de ne pas être frappé en parallèle par les paroles outrageusement lénifiantes du président de la SNCF, omniprésent à la télévision sur l’air de « tout va très bien, Madame la Marquise », ainsi que par le libéralisme débridé et affiché sans complexe de certains journalistes qui n’apparaissent pas sous leur jour le plus objectif dans ce film…

Une belle réussite en tout cas que ce documentaire pédagogique au ton enlevé, rythmé par le passage des TER du Nord-Pas-de-Calais qui se croisent. Mieux sans doute que ne pourra le faire n’importe quel rapport d’expertise même le mieux documenté, il nous fait toucher du doigt la détresse de ces cheminots qui voient leur outil de travail se dégrader, au risque de mettre en péril la sécurité des voyageurs qu’ils sont chargés de transporter.

Blog244_PhEcranA regarder absolument par quiconque prend le train tous les matins pour se rendre au travail et qui s’interroge parfois sur ce qui se cache derrière les messages sibyllins qui fleurissent sur les écrans pour justifier les retards quotidiens, oscillant entre « mauvaise gestion du trafic », « réutilisation d’une rame arrivée tardivement en gare », « difficulté d’acheminement du personnel », « signalisation défectueuse », « incident de voyageur », « attente du conducteur », « affluence inhabituelle de voyageurs » ou « recherche infructueuse de la locomotive ». C’est au moins la preuve qu’il reste un peu d’humanité et de poésie dans cette entreprise, malgré ses difficultés manifestes d’organisation interne !

L.V.  LutinVertPetit

Colonisation et migrations : que nous enseigne l’histoire ?

30 octobre 2015
Le philosophe Edgar Morin

Le philosophe Edgar Morin

Cet article est issu des échanges entre Edgar Morin (sociologue et philosophe) et Régis Debray (universitaire) lors de l’émission Les Grandes Questions du 15 octobre dernier au cours de laquelle F.O. Gisbert invitait à débattre sur un sujet d’actualité : « Peut-on s’affranchir des frontières ? »

Outre la qualité des réflexions tenues qui ont laissé Gisbert à distance, c’est la hauteur de vue des propos des deux invités qui invite à aborder la question des réfugiés et des mouvements de migration en la reliant à celle de la naissance du monde contemporain suite au démantèlement du système colonial.

Petit rappel historique

Comme le développe Jean Bruhat dans l’article qu’il consacre à la colonisation dans l’Encyclopedia Universalis, le monde a connu deux grands systèmes coloniaux.

Le premier dont l’Espagne et le Portugal sont les initiateurs, marque le début du partage du monde et de ses ressources. Ces deux états sont ensuite suivis par la France, l’Angleterre et la Hollande qui font commerce avant d’installer des compagnies. Le cas de l’Allemagne est un peu différent car elle s’est unifiée bien plus tard alors que le partage du monde était déjà bien avancé.

Si le XIXème siècle voit apparaître les premières indépendances, la révolution industrielle, en Angleterre notamment, bouleverse l’organisation en compagnies qui ne suffisent plus pour satisfaire les besoins en matières premières et en débouchés pour les ventes de produits manufacturés.

Blog242_PhColonisationDébute alors, dans les années 1880-1890, le second système colonial et la création des empires. Cette époque de fièvre expansionniste et de distribution du monde, avec la création de l’empire britannique et de l’empire colonial français, s’achèvera avec la première guerre mondiale.

Durant cette période, de nouveaux concurrents apparaissent : l’Allemagne qui intervient en Afrique et dans les îles du Pacifique, l’Italie avec la Tripolitaine (Lybie) et des îles grecques, la Belgique au Congo (1908), et les USA à partir de 1888. Une nouvelle forme d’empire économique naît après la première guerre mondiale : l’URSS intervient en Chine, en Iran, en Amérique du Sud et dans l’empire Ottoman ; en 1930 le Japon se tourne vers la Chine.

Notons enfin le rôle joué par les puissances européennes (France et Grande-Bretagne) au Proche-Orient.

La décolonisation

La colonisation implique une occupation territoriale et une dépendance des pays occupés. Comme nous venons de le voir, il existe différentes formes de colonisation, de commerce avec les comptoirs, de peuplement avec la réception d’immigrants, de ressource avec la recherche et la production de produits de base, et enfin la colonisation stratégique. Cela s’accompagne par la mise en place d’administrations incorporées ou protégées qui toutes manifestent un souci de domination économique, politique et culturelle. La France s’est toutefois caractérisée par son hésitation entre assimilation et association.

Au-delà de jugements moraux, l’œuvre colonisatrice a été à la fois destructive et constructive, mais toujours au profit de la métropole.

Le Moyen-Orient en 1914 et 1923...

Le Moyen-Orient en 1914 et 1923…

Le démantèlement du système colonial a eu plusieurs conséquences dont une qui nous intéresse dans le contexte actuel et que l’auteur de l’article cité nomme une « balkanisation territoriale « (en Afrique comme au Proche-Orient) dont la caractéristique est l’absence de pleine prise en compte des réalités ethniques et géographiques.

...et les frontières actuelles du Moyen-Orient

…et les frontières actuelles du Moyen-Orient

La création de ces nouveaux états aux frontières souvent artificielles n’a pas réglé les questions économiques et politiques locales. Les peuples qui les composent, dans une économie mondialisée, ne parviennent pas à satisfaire les besoins d’autosubsistance.

Près d’un siècle après la seconde phase de décolonisation, nous sommes confrontés en Europe à la venue de ceux que l’on a colonisés.

M. M.

Vente d’armes : la France se porte très bien, merci…

5 septembre 2015

Blog225_PhRapportParlementC’est le dernier rapport annuel au Parlement qui l’affirme : les exportations d’armes françaises sont en plein boom : 8,2 milliards d’euros pour l’année 2014 et vraisemblablement plus du double pour l’année 2015 qui devrait être un crû exceptionnel selon les informations de Libération qui s’appuie en particulier sur le travail remarquable effectué par le SIPRI, l’institut international de recherche sur la paix, basé à Stockholm.

D’après ce dernier, le volume mondial des dépenses militaires pour l’année 2014 était estimé à 1776 milliards de dollars, ce qui représente de l’ordre de 2,3 % du PIB mondial soit environ 245 $ par personne. Le plus gros budget militaire reste de très loin celui des États-Unis avec 661 milliards de dollars, soit près de 40 % des dépenses mondiales militaires pour à peine 4,5 % de la population mondiale, un record.

Blog225_DessinLibe

Quant au volume des ventes d’armes, il est nettement reparti à la hausse depuis une dizaine d’années, ce qui n’a rien de rassurant, et s’établit actuellement autour de 100 milliards d’euros par an. Les statistiques établies par le SIPRI pour la période 2010-14 montrent que la France se place ainsi au cinquième rang des pays les plus gros vendeurs d’armes, juste après la Chine et l’Allemagne, loin derrière la Russie et surtout les États-Unis qui couvrent à eux-seuls plus de 30 % du marché mondial. Selon le magazine Challenges, la France aurait même perdu deux places dans ce classement du fait de l’annulation de la vente à la Russie en 2014 : c’est ballot, mais notre pays devrait largement se rattraper en 2015 comme s’en enorgueillit le ministre de la Défense Jean-Yves Le Drian qui, pour un peu, se féliciterait du regain de tensions internationales si favorable à notre balance commerciale dopée par nos ventes d’armement tous azimuts.

Comme l’analyse le blog BastaMag, blindés, missiles, frégates, avions et hélicoptères de combat made in France se vendent bien et un peu partout, surtout au Proche et au Moyen-Orient ainsi qu’en Asie. La France a ainsi livré des missiles et des frégates au Maroc, des blindés et des canons d’artillerie à l’Indonésie ou au Gabon, et un peu de tout à l’Arabie Saoudite et aux Émirats arabes unis… Elle a même enfin réussi à vendre à l’Égypte et au Qatar les fameux avions de combat Rafale construits par Dassault mais dont personne ne voulait jusqu’à présent. Sans oublier un contrat à plus de deux milliards d’euros pour livrer divers équipements au Liban, financé par l’Arabie Saoudite, ainsi que de gros contrats en perspective pour la vente d’hélicoptères de combats et de transport de troupes en Pologne et au Koweit.

Frégates Mistral en construction à Saint-Nazaire (photo ©SIPA)

Frégates Mistral en construction à Saint-Nazaire (photo ©SIPA)

Quant aux frégates Mistral que la France a finalement refusé de vendre à la Russie pour cause de comportement belliqueux en Ukraine, il semble que leur revente soit d’ores et déjà assurée. Comme le précise Le Monde, cette vente serait quasiment acquise suite à la visite effectuée début août par François Hollande pour inaugurer l’extension du Canal de Suez, aux côtés du président soudanais Omar al-Bechir, pourtant sous le coup d’un mandat d’arrêt de la Cour pénale internationale. L’Égypte du maréchal-président Abdel Fattah al-Sissi, qui, depuis son arrivée au pouvoir en 2013, ne s’embarrasse guère de respect des droits de l’homme et a déjà envoyé à la mort ou en prison des milliers de militants d’opposition, est en passe de devenir un excellent client pour la production d’armement français, ayant déjà acquis, outre les Rafale, une frégate multimission Fremm et des corvettes Gowind.

Avion Rafale commercialisé par Dassault aviation

Avion Rafale commercialisé par Dassault aviation

Il faut dire que l’Égypte bénéficie d’une aide financière particulièrement généreuse de la part de l’Arabie saoudite depuis qu’elle a accepté de participer, sous sa bannière, à la coalition arabe qui, le 26 mars dernier, a lancé son offensive aérienne « Tempête décisive » contre les miliciens houthistes au Yémen. Une histoire déjà retombée dans les oubliettes médiatiques alors que sur place rien n’a été réglé selon une analyse de l’IRIS. Intervenue pour tenter de remettre en selle le président yéménite en exil, Abd Rabbo Mansour Hadi, la coalition cherche surtout à contrer l’avancée iranienne qui soutient la rébellion, se préoccupant assez peu des combattants islamistes d’Al-Qaïda pourtant également à l’œuvre dans ce pays. Après 14 semaines de bombardement intense, ayant causé plus de 2000 morts et d’innombrables blessés et réfugiés parmi la population civile, l’échec militaire de l’opération semble total et son bilan humanitaire désastreux. Mais pour les marchands d’armes c’est assurément un théâtre d’opération fructueux qui participe à ce climat économique florissant malgré les nombreux embargos qui sévissent un peu partout sur la planète.

Car la France n’est pas la seule à se féliciter de ce climat favorable aux bonnes affaires pour les marchands de canons, dans un domaine où la morale et la cohérence politique ne tiennent pas beaucoup de place comme en témoigne la position de l’Allemagne qui continue à pourvoir largement la Grèce en matériel militaire (pour plus de 400 millions d’euros pour la seule année 2010 !) tout en lui reprochant âprement de ne rien faire pour résorber ses déficits publics… Certains députés de gauche allemands se sont certes alarmés de savoir si leur pays continuait à approvisionner l’Arabie saoudite (deuxième importateur mondial d’armement) pendant que celle-ci bombardait allégrement les populations yéménites et la réponse est positive : les avions Tornado et Eurofighter utilisés ont été livrés par le Royaume-Uni mais une partie de leurs composants est allemande, ainsi que les missiles Iris et les fusils d’assaut G36 Heckler & Koch. En avril 2015, Berlin a ainsi autorisé la livraison à l’Arabie Saoudite pour plus de 12 millions d’euros d’équipements militaires en pleine opération au Yémen…

Après un bombardement au Yemen à Sana'a le 26 mars 2015 (photo Khales Abdullah / Reuters)

Après un bombardement au Yemen à Sana’a le 26 mars 2015 (photo Khales Abdullah / Reuters)

En principe, les exportations d’armes sont soumises à un contrôle de la part des États et bien sûr au respect des règles internationales. En France, les décisions d’exporter sont prises par le Premier ministre, sur avis de la commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre, composée des ministères des Affaires étrangères, de la Défense et de l’Économie. Mais cela n’a pas empêché la France de fournir des armes aux rebelles syriens en 2013, ni de livrer pour plus de 500 millions d’euros d’armements à Pékin entre 2010 et 2014 malgré l’embargo européen toujours en vigueur suite à la répression de Tiananmen en 1989. L’Union européenne stipule certes que les États « refusent l’autorisation d’exportation s’il existe un risque manifeste que la technologie ou les équipements militaires dont l’exportation est envisagée servent à la répression interne », mais l’interprétation de ce texte est souvent très subjective… La France n’a d’ailleurs toujours pas transposé dans sa législation une recommandation de l’ONU datant de 1998 qui vise à punir la violation des embargos sur les ventes d’armes !

Pays actuellement concernés par des embargos sur les ventes d'armes (rapport au Parlement 2014)

Pays actuellement concernés par des embargos sur les ventes d’armes (rapport au Parlement 2014)

Un nouveau traité international sur le commerce des armes a bien été adopté en avril 2013. Signé par 130 pays et désormais ratifié par 69 d’entre eux dont une bonne partie de l’Union européenne, il est entré en vigueur en décembre 2014 mais son effet risque d’être limité car il a simplement pour but de faciliter la régulation et de limiter la corruption, mais pas de réduire véritablement le commerce des armes. La France est d’ailleurs clairement dans une logique de soutien à l’industrie d’armement, l’État restant le principal actionnaire de plusieurs acteurs majeurs du secteur tels qu’Airbus, Thalès ou Safran.

Comme le rappelle le dernier rapport au parlement, « les exportations de défense sont nécessaires à la préservation de notre base industrielle et technologique de défense » et, de fait, les ventes aux pays tiers contribuent à réduire les coûts de développement d’équipements militaires, donc à équilibrer le budget de la Défense nationale. Quant à l’argument de l’impact social, il n’est pas négligeable avec 27 500 emplois directs et indirects qui seraient concernés, un argument auquel nombre d’élus locaux sont très sensibles et qui aide aussi à fermer les yeux sur les conséquences de notre petit commerce sur les nombreux conflits dans le monde. Décidément, l’industrie de l’armement française a encore de beaux jours devant elle…

L.V.  LutinVertPetit

Turquie : Erdogan jette de l’huile sur le feu…

16 août 2015

En Turquie, le gouvernement encore en place de Recep Tayyip Erdogan, élu en août 2014, dès le premier tour et au suffrage universel, à la présidence de la République mais dont le parti a subi une sévère déroute lors des récentes élections législatives du 7 juin 2015, est en train de se livrer à un double-jeu très dangereux dont le cynisme laisse rêveur…

Le président Recep Tayyip Erdogan avec sa nouvelle garde présidentielle d'opérette (photo AFP)

Le président Recep Tayyip Erdogan avec sa nouvelle garde présidentielle d’opérette (photo AFP)

Membre de l’OTAN depuis 1952 et deuxième armée (en effectifs) de cette organisation après les États-Unis, la Turquie s’était déjà fortement désolidarisée de l’intervention américaine en Irak, craignant que l’autonomie accordée aux Kurdes irakiens ne vienne renforcer les velléités d’indépendance de sa propre population kurde : depuis 1984 et jusqu’au cessez-le-feu obtenu en 2010, les affrontements armés contre le PKK d’Abdullah Öcalan ont fait en effet plus de 45 000 morts dans le pays et l’armée turque n’a eu de cesse de réprimer dans le sang cette volonté d’autonomie des Kurdes. Le leader historique du PKK a d’ailleurs été condamné à la prison à vie en 1999 et les négociations de paix entamées en 2012 restent timides.

Abdullah Öcalan, ex leader du PKK

Abdullah Öcalan, ex leader du PKK

Avec l’entrée en scène des mouvements djihadistes puis la proclamation, le 29 juin 2014, du califat par l’organisation de l’État islamique en Irak et au Levant, souvent désignée par son acronyme en lettres arabes DAESH, la situation se complique dans la région. Les armées de Daesh, réunies sous la bannière du nouveau calife Abou Bakr al-Baghdadi, s’emparent rapidement de secteurs importants dans le nord de l’Irak et dans le Kurdistan syrien, jusqu’aux frontières de la Turquie. En août 2014, les Américains sont contraints d’intervenir de nouveau en Irak pour bombarder les positions de Daesh dont l’expansion semble irrésistible. Une nouvelle coalition se forme, avec l’intervention armée de plusieurs pays européens dont la France, puis l’engagement, à partir de septembre 2014, de pays arabes, dont l’Arabie Saoudite (qui est pourtant largement à l’origine de ces mouvements jihadistes qu’elle n’a pas cessé de soutenir et de financer !), mais aussi les Émirats Arabes Unis, le Qatar ou la Jordanie, qui bombardent les positions de Daesh en Syrie.

Le monde entier a alors les yeux rivés sur la ville de Kobané, à la frontière turco-syrienne, défendue par des forces kurdes du mouvement YPG, branche armée du Parti de l’union démocratique (le PYD, proche du PKK mais côté syrien), qui comportent dans leurs rangs de nombreuses combattantes féminines et ont obtenu le renfort d’étrangers à l’image des fameuses brigades internationales de la guerre d’Espagne. Les Kurdes sont épaulés par des unités de l’armée syrienne libre qui s’était constituée pour tenter de renverser le régime de Bachar el-Assad et leur action est largement aidée par les bombardements alliés. Autour de Kobané, dont Daesh s’est emparé des quartiers sud, les combats font rage dans les premiers jours d’octobre 2014. Le siège de la ville s’enlise pendant l’hiver et, le 27 janvier 2015, les combattants kurdes reprennent enfin le contrôle de la ville.

Combattantes kurdes

Combattantes kurdes

Et la Turquie dans tout ça ? Force est de constater que sa position est parfaitement claire depuis le début. Son but est de renverser le pouvoir de Bachar el-Assad tout en cherchant à affaiblir autant que possible les forces armées kurdes : elle soutient donc sans états d’âme les djihadistes de Daesh, laissant passer (pour ne pas dire facilitant le passage) des volontaires étrangers venus d’Europe grossir les rangs de l’État islamique en Irak et au Levant, et permettant aux djihadistes blessés de venir se soigner dans ses hôpitaux, parfois avec l’aide discrète de l’armée turque. En revanche, le pays ne fait aucun cadeau aux peshmergas kurdes du PKK, bloquant hermétiquement sa frontière pour éviter tout renfort susceptible d’aider la ville de Kobané à résister aux assauts de Daesh…

Combattant kurde dans les ruines de Kobané le 30 janvier 2015 (photo B. Kilic, AFP)

Combattant kurde dans les ruines de Kobané le 30 janvier 2015 (photo B. Kilic, AFP)

Dans ce contexte, le revirement apparent de la Turquie qui s’est finalement rallié à la coalition internationale, autorisant enfin, le 23 juillet 2015, les Américains à utiliser les bases militaires d’Incirlik et Diyarbakir, et procédant à quelques incursions contre les positions djihadistes dans le nord de la Syrie. Officiellement, la Turquie serait prête à collaborer avec les Américains pour tenter de créer, au nord-est d’Alep, une zone tampon de 25 km de largeur, libérée des forces jihadistes et où pourraient venir se réfugier les civils syriens. Cela permettrait à la Turquie de faire meilleure figure vis-à-vis du camp occidental tout en lui permettant de se débarrasser des centaines de milliers de réfugiés syriens qui encombrent le sol turc.

Carte des territoires contrôles par DAESH en Syrie et en Irak (source : France 24, avril 2015)

Carte des territoires contrôles par DAESH en Syrie et en Irak (source : France 24, avril 2015)

Mais le véritable enjeu pour la Turquie semble surtout d’affaiblir durablement les mouvements kurdes de part et d’autre de sa frontière. Pour cela, et en même temps qu’elle lançait quelques offensives parcimonieuses contre les positions de Daesh, l’armée turque n’a pas hésité à bombarder copieusement les bases kurdes dans le nord de l’Irak mais aussi sur son propre territoire, au risque de porter un coup d’arrêt définitif aux négociations de paix avec le PKK et de relancer une véritable guerre civile.

L’événement qui semble avoir déclenché cette nouvelle escalade est un attentat-suicide qui s’est produit le 20 juillet dernier à Suruc, petite bourgade kurde où s’étaient rassemblés de nombreux jeunes turcs souhaitant apporter leur aide à la reconstruction de la ville de Kobané. 32 d’entre eux ont été tués dans cet attentat que le gouvernement turc attribue aux djihadistes mais dont il serait le véritable commanditaire selon le PKK. Cet événement a soulevé les passions, d’autant que 2 jours plus tard deux policiers turcs ont été assassinés par des activistes kurdes, tandis que des soldats turcs étaient tués lors d’un accrochage avec des combattants de Daesh.

Dès le 25 juillet, l’armée turque s’est donc lancée dans une vague d’intenses frappes aériennes contre des positions du PKK dans les montages situées de part et d’autre de la frontière irako-turque, faisant semble t-il de nombreuses victimes civiles. En même temps, plus de 1300 arrestations ont été opérées dans les milieux islamistes, kurdes et d’extrême-gauche. Le gouvernement turc fait ainsi passer le message qu’à ses yeux, djihadistes de Daesh et militants kurdes font peser la même menace contre la Turquie et doivent être combattus de la même manière. Cette attitude est facilitée par le fait que le PKK reste considéré comme une organisation terroriste, pas seulement en Turquie mais aussi en Europe et aux États-Unis.

Le premier ministre turc et leader de l’AKP, Ahmet Davutoglu le 13 août 2015 (photo A. Altan AFP)

Le premier ministre turc et leader de l’AKP, Ahmet Davutoglu le 13 août 2015 (photo A. Altan AFP)

Ce double-jeu est dangereux et incroyablement machiavélique car il risque forte de déboucher sur le chaos, mais tel semble bien être l’objectif d’Erdogan. Lors des récentes élections législatives en juin dernier, ce dernier, au pouvoir depuis 2002 et désigné en Turquie comme « le nouveau sultan », espérait bien obtenir une large majorité lui permettant de faire évoluer la constitution vers un pouvoir présidentiel. Mais l’AKP, son parti, d’obédience très conservatrice, n’a réuni qu’à peine plus de 40 % des voix, un désaveu cinglant pour cet habile politicien en pleine dérive autocratique. Pire, ces élections ont vu l’entrée au Parlement de la branche légale du mouvement kurde, le parti HDP qui a obtenu 13 % des suffrages grâce à son leader charismatique, l’avocat défenseur des minorités Salahatin Demirtas.

Salahatin Demirtas, un des leaders du HDP

Salahatin Demirtas, un des leaders du HDP

Depuis, la situation est bloquée. Le gouvernement démissionnaire dirigé par Ahmet Davutoglu est toujours en place faute d’arriver à réunir une coalition pour gouverner le pays. Les négociations avec les autres partis ayant échoué, tout indique que de nouvelles élections anticipées vont être prochainement organisées. Recep Erdogan compte bien évidemment sur son récent coup de force contre les kurdes du PKK pour mobiliser en sa faveur les nationalistes de tout poil afin de rafler cette fois la majorité absolue et réaliser son rêve de devenir le nouveau sultan de la Turquie, un cauchemar pour les démocrates turcs…

Quelques références (non exhaustives) d’articles parus dans Libération, Le Monde, La Croix, Marianne, le Huffington Post, l’excellent blog Opinion internationale, et un rapport du Sénat

L.V. LutinVertPetit

Fralib à Gemenos : la renaissance !

30 mai 2015

Il est des sites industriels menacés de fermeture où les luttes sociales ont tellement défrayé la chronique que chacun les garde en tête, longtemps après que les caméras et les micros des médias s’en soient définitivement détournés. Continental dans l’Oise, Arcelor-Mittal à Florange, Lejaby à Bourg-en-Bresse, Moulinex à Alençon ou, plus près de chez nous, Nestlé à Saint-Menet, autant de jalons dont nous avons écouté jour après jour les revendications des syndicats, les provocations ou le silence des dirigeants patronaux, et les cris de détresse des employés désemparés, parfois acculés à des actes de désespoir pour essayer de se faire entendre.

Rares sont néanmoins les sites qui, comme Lip à Besançon dans les années 1970, ont connu un épilogue heureux avec la reprise de l’activité par les salariés eux-mêmes sous forme de coopérative ouvrière. Fralib, à Gemenos, s’inscrit dans cette tradition et vient d’annoncer sa renaissance après quatre années de lutte !

Des années d'occupation de l'usine, ponctuées de manifestations...

Des années d’occupation de l’usine, ponctuées de manifestations…

Petit retour en arrière pour rappeler l’histoire de cette entreprise, issue d’une société d’importation de thé, créée en 1892 à Marseille par les frères Digonnet. Devenue Société des Thés de l’Éléphant à partir de 1927, elle est rachetée par le puissant groupe anglo-néerlandais Unilever en 1975. Deux ans plus tard, la marque Éléphant est intégrée à la société Fralib (Française d’Alimentation et de Boissons), une filiale d’Unilever qui regroupe également la société Lipton et qui deviendra en 2001 Unilever Bestfoods après l’absorption, entre autres, d’Astra Calvé et d’Amora Maille : un joyeux mélange d’infusion et de moutarde dont l’industrie agro-alimentaire a le secret…

Depuis la fermeture de l’usine du Havre en 1998, l’essentiel de la production du thé et des infusions se fait à l’usine Fralib de Gemenos. Mais le 28 septembre 2010, mondialisation et recherche de la rentabilité obligent, Unilever annonce son projet de fermeture de l’usine de Gemenos et le transfert de sa production en Pologne. C’est le début d’une longue lutte syndicale avec occupation des locaux par ses 182 employés. Le combat durera 3 ans et demi, et par trois fois le plan social concocté par la direction d’Unilever sera annulé par la Justice. Un sérieux encouragement pour les salariés qui restent persuadés que l’activité est viable et mérite d’être poursuivie.

L'éléphant, mascotte des salariés de Fralib, ici à Marseille en octobre 2012

L’éléphant, mascotte des salariés de Fralib, ici à Marseille en octobre 2012

Un accord est finalement signé le 26 mai 2014 avec Unilever qui conserve la marque Éléphant dont elle ne voulait pas se défaire (confirmant ainsi qu’un nom commercial a, aux yeux d’une multinationale de l’agro-alimentaire, infiniment plus de valeur que le savoir faire professionnel de ses employés…) mais qui accepte de céder ses machines pour 1 euro symbolique. Dans sa grande mansuétude et pour se débarrasser de ce dossier gênant, elle accorde même une aide de 19,3 millions d’euros pour le financement de la nouvelle SCOOP (société coopérative de production) baptisée ScopTi (Société coopérative provençale des thés et infusions).

Les 76 salariés encore mobilisés reçoivent chacun une prime de 100 000 euros et 57 d’entre eux choisissent de la réinvestir dans la nouvelle coopérative. Les locaux ont été préemptés par la Communauté urbaine de Marseille pour que le site puisse continuer à les exploiter et Unilever finance la modernisation de la chaîne de production ainsi que des formations, une étude de marché et la création d’une nouvelle marque, le reste de l’enveloppe étant remis sous forme d’une avance de trésorerie pour permettre le redémarrage. Une belle victoire donc pour les salariés de Fralib, largement saluée dans la presse, dont Libération qui titre sur « le temps des reprises »…

Un an plus tard, le 26 mai 2015 à 13h36, les nouveaux coopérateurs de ScopTi viennent de dévoiler aux médias leur nouvelle marque : « 1336 », en référence au nombre de jours de grève avec occupation du site qu’ils ont dû mener pour faire plier le géant de l’agro-alimentaire… Les 7 premiers contrats de travail ont été signés le 11 mai et 22 autres sont prévus d’ici l’été pour relancer la production. C’est l’ancien délégué syndical CGT, Gérard Cazorla, qui est le nouveau président de la SCOOP : tout un symbole ! Un autre ancien délégué CFE-CGC, désormais retraité, présidera lui l’association Force et bon thé dont l’objet sera de soutenir et de faire connaître la coopérative. Montant de la cotisation annuelle pour adhérer à l’association  : 13,36 €, évidemment…

Annonce de la nouvelle marque 1336 à Gémenos le 26 mai 2015

Annonce de la nouvelle marque 1336 à Gémenos le 26 mai 2015

ScopTi espère pouvoir procéder progressivement à d’autres embauches jusqu’à reprendre 51 des 57 coopérateurs mais préfère un démarrage prudent et a opté pour une fourchette de rémunération très resserrée (entre 1500 et 1900 euros en salaire net mensuel), bien éloignée des standards d’Unilever où les écarts de salaires allaient de 1 à 210…

Pour l’année 2015, l’usine se contentera d’ensacher 250 tonnes de menthe, camomille, tilleul et verveine, partiellement importées du Portugal et d’Algérie, pour un chiffre d’affaire évalué à 3,3 millions d’euros. On est bien loin des 6000 tonnes ensachées en 2010 par les 182 employés de Fralib alors sous pavillon Unilever et qui inondait toute l’Europe avec sa production à base d’arômes artificiels. La nouvelle marque 1336 au logo pastel et au slogan révolutionnaire (« éveille les consciences, réveille les papilles ») est plutôt destinée à la vente en grandes surfaces, tandis qu’une partie de la production, entièrement bio et pour l’essentiel issue de produits français (sauf pour le thé) sera commercialisée sous le nom de ScopTi (« engagé sur l’humain, engagé sur le goût »), dans les Biocoop. Dans l’immédiat, l’usine participe aussi à la production de marques distributeurs pour assurer sa rentabilité et vise un quart de ce marché très spécifique.

Nouvelle chaine de production chez ScopTi

Nouvelle chaine de production chez ScopTi

L’objectif est de monter en puissance pour atteindre l’équilibre financier fixé à 9,6 millions d’euros, soit une production d’environ 1000 tonnes a priori d’ici 2019. Mais pour cela, il faudrait relancer la filière de production locale de certaines plantes, largement mise à mal par des décennies de suprématie des arômes artificiels. Ainsi, selon Gérard Cazorla, « Il y a une vingtaine d’années, la production de tilleul des Baronnies se montait à 400 tonnes. Son déclin a commencé au milieu des années 80 quand Fralib a privilégié les arômes artificiels. Elle atteint aujourd’hui une dizaine de tonnes à peine ».

Au delà du simple redémarrage de l’usine de Gemenos, déjà certifiée Ecocert, le projet vise donc une relance des filières de production et de cueillette du tilleul de la Drôme plutôt que de faire venir ces feuilles de Chine où elles arrivent par bateau à Hambourg avant d’être conditionnées à Katowice en Pologne, moyennant un bilan carbone assez déplorable. Les feuilles de thé quant à elles, proviendront d’exploitations centenaires du Vietnam, en cours de certification biologique. D’autres sources d’approvisionnement sont aussi envisagées, en recherchant le meilleur équilibre possible entre qualité des produits, équité envers les producteur et coût final pour le consommateur : une équation difficile à résoudre et qui promet bien des discussions passionnés au sein des nouveaux coopérateurs de ScopTi !…

L.V. LutinVertPetit

 

Israël contre les Juifs

19 février 2015

AfficheConfStambul_A4coulLe 23 septembre 2013, le Cercle progressiste carnussien avait invité Pierre Stambul à animer une conférence intitulée « La guerre israélo-palestinienne : quelles causes ? Quelle issue ? ». Se décrivant lui-même comme juif, athée et antisioniste (après avoir vécu en Israël), il milite à l’Union juive française pour la paix, sur le site de laquelle il vient de publier le texte suivant que nous reproduisons in extenso car il soulève plusieurs questions intéressantes en cette période où l’on parle beaucoup d’antisémitisme en France…

C’est un refrain bien établi. Vous critiquez Israël et le sionisme ? Vous êtes antisémite ! Un Juif français veut pouvoir « vivre son judaïsme » ? On l’invite à faire son « alyah » et à apporter sa pierre à la colonisation de la Palestine.

On essaie de nous marteler que l’histoire des Juifs s’est achevée et qu’Israël en est l’aboutissement. Israël fonctionne comme un effaceur de l’histoire, de la mémoire, des langues, des traditions et des identités juives. La politique israélienne n’est pas seulement criminelle contre le peuple palestinien. Elle se prétend l’héritière de l’histoire juive alors qu’elle la travestit et la trahit. Elle met sciemment en danger les Juifs, où qu’ils se trouvent. Et elle les transforme en robots sommés de justifier l’injustifiable.

Pierre Stambul à Carnoux le 23 septembre 2013

Pierre Stambul à Carnoux le 23 septembre 2013

Retour sur un passé récent

L’histoire des Juifs français n’a strictement rien à voir avec Israël. Régulièrement spoliés, massacrés ou expulsés par différents rois très chrétiens, les Juifs ont acquis la citoyenneté française avec l’Abbé Grégoire pendant la Révolution. Ces deux derniers siècles ont été marqués par une quête de la citoyenneté et de l’égalité des droits. L’affaire Dreyfus a révélé que, si une partie de la société française était antisémite, une autre partie, finalement majoritaire, considérait que l’acquittement et la réhabilitation de Dreyfus étaient l’objectif de tous ceux qui étaient épris de liberté et refusaient le racisme.

L’histoire des Juifs français a été marquée par leur participation importante à la résistance contre le nazisme et le régime de Vichy, puis par l’engagement de nombre d’entre eux dans des luttes progressistes et/ou anticoloniales. Les intellectuels juifs de cette époque s’appelaient Raymond Aubrac, Marc Bloch, Laurent Schwartz, Pierre Vidal-Naquet, Stéphane Hessel. C’était une époque où beaucoup de Juifs pensaient que leur propre émancipation passait par celle de tou-te-s. C’était une époque où le racisme, le fascisme et la haine de l’autre étaient considérés comme des abjections à combattre. Les enfants juifs allaient à l’école publique, jamais il ne leur serait venu à l’idée de se séparer des autres dans des écoles confessionnelles.

Stéphane Hessel en 2011 © EPA/H. Villalobos

Stéphane Hessel en 2011 © EPA/H. Villalobos

On s’efforce aujourd’hui en Israël d’effacer l’histoire des Juifs dans les différents pays où ils ont vécu. Si les Juifs ont longtemps été considérés par les antisémites en Europe comme des parias inassimilables et s’ils ont été persécutés parce qu’ils constituaient un obstacle aux nationalismes fous qui rêvaient de sociétés ethniquement pures, ils n’ont jamais recherché la séparation mais au contraire l’insertion à l’intérieur des sociétés dans lesquels ils vivaient.

Une assignation à la désertion

On fait un saut de quelques années. En tête d’une gigantesque manifestation parisienne censée dénoncer le terrorisme, on trouve trois criminels de guerre, Nétanyahou, Lieberman et Bennet qui viennent de s’illustrer dans le massacre de plus de 2000 Palestinien-ne-s (essentiellement des civil-e-s) à Gaza pendant l’été 2014. Profitant de l’émotion causée par l’attentat antisémite de la Porte de Vincennes, Nétanyahou est autorisé (par le gouvernement français) à déclarer aux Juifs français qu’ils sont en insécurité en France et qu’ils doivent partir dans leur « vrai » pays, Israël.

A gauche, le premier ministre israélien en tête de cortège de la marche républicaine à Paris le 11 janvier 2015 © E. Feferberg (AFP)

A gauche, le premier ministre israélien en tête de cortège de la marche républicaine à Paris le 11 janvier 2015 © E. Feferberg (AFP)

En fait, le sionisme n’a jamais combattu l’antisémitisme. Il s’en est toujours nourri avec en permanence un seul et unique but : faire immigrer le maximum de Juifs en Israël. Du coup, Nétanyahou n’hésite pas à mettre en danger les Juifs français. Il en fait des étrangers dans leur propre pays, des « touristes » qui n’ont pas compris que leur « patrie » est là-bas. Les Juifs sont sommés d’être des « traîtres » (à la seule et unique cause, celle du Grand Israël de la mer au Jourdain) ou des complices. La France a toujours été un échec pour Israël : à peine 80000 Juifs sont partis depuis 1948 et une moitié est revenue. Alors la propagande se fait assourdissante. Pourtant, s’il y a bien un pays où les Juifs sont en insécurité, c’est Israël et il sera ainsi tant que la destruction de la Palestine se poursuivra.

À « l’alyah » (la montée) des vivants vers Israël, s’ajoute à présent celle des morts. Les autorités israéliennes incitent vivement les Juifs français à faire enterrer leurs proches en Israël. Ainsi les victimes de la tuerie de la porte de Vincennes ont été inhumées au cimetière de Givat Shaul. Ce « quartier » de Jérusalem, c’est l’ancien Deir Yassine, le village martyr de la guerre de 1948 où les milices de l’Irgoun dirigées par Menachem Begin ont massacré toute la population avant que le village ne soit, comme tant d’autres, rayé de la carte. Quel symbole !

Israël à l’avant-garde de l’islamophobie

Les Juifs ont vécu pendant des centaines d’années dans le monde musulman. Ils ont même été accueillis par l’empire ottoman après leur expulsion d’Espagne en 1492. Aujourd’hui, Israël participe à la diabolisation des Arabes et des musulmans en se comportant en élève modèle du « choc des civilisations ». Le racisme anti-arabe et l’islamophobie s’expriment ouvertement, des politiciens en ont fait leur fond de commerce et les passages à l’acte sont fréquents. Les crimes de masse comme à Gaza ou la multiplication des propos racistes (Pour le rabbin Rosen, les Palestiniens sont des Amalécites et la Torah autorise qu’on les tue ainsi que leurs femmes, leurs enfants, leurs troupeaux) laisseront des traces. Comment imaginer que ce qui est infligé aux Palestiniens sera sans conséquences ?

Colons israéliens s'attaquant à une vieille femme palestinienne à Hébron © N. Shyoukhi (AP)

Colons israéliens s’attaquant à une vieille femme palestinienne à Hébron © N. Shyoukhi (AP)

En Israël, des propagandistes rivalisent pour expliquer que les Juifs ont vécu l’enfer dans le monde musulman, masquant le fait que l’antisémitisme a été avant tout une invention européenne et chrétienne. Les Juifs orientaux subissent en Israël des discriminations sociales et un mépris raciste. Ils ont souvent été humiliés et discriminés à leur arrivée. Ils sont coupés de leurs racines et poussés à renier leur identité. L’expulsion des Palestiniens de 1948 est présentée comme un « échange de population » alors que le sionisme est le principal responsable, et de la Nakba, et du départ des Juifs orientaux de leurs pays.

Qu’y a-t-il de juif en Israël ?

Les sionistes ont théorisé l’idée que les Juifs et les non-Juifs ne peuvent pas vivre ensemble. C’est totalement contraire à tout ce qui s’est passé pendant des centaines d’années. Cela va à l’encontre de l’aspiration des Juifs à sortir des ghettos, des mellahs et des juderias pour devenir des citoyens normaux.
Blog158_PhUltraorthodoxesLes Juifs religieux qui émigrent en Israël y rencontreront rarement la religion telle qu’elle a été pratiquée pendant des siècles. Le courant national-religieux s’est imposé. Ce courant intégriste a totalement révisé la religion. Le « peuple élu », ça n’a jamais voulu dire qu’il a plus de droit que les autres mais au contraire qu’il a plus de devoirs. Parmi les préceptes, il y a
« ne fais pas à autrui ce que tu ne veux pas qu’on te fasse » et « tu aimeras ton prochain comme toi-même ». « L’an prochain à Jérusalem », ça n’a jamais voulu dire qu’il faut réaliser le nettoyage ethnique en cours, mais « vivement que le Messie vienne ». L’hébreu a toujours été une langue religieuse interdite à l’usage profane. La religion juive est une religion de « l’exil ». L’installation sur cette terre (d’Israël/Palestine) avant l’arrivée du Messie et a fortiori l’établissement d’un Etat juif étaient interdits. D’ailleurs les Juifs expulsés d’Espagne en 1492 ne sont pas allés à Jérusalem. Herzl a rencontré une hostilité quasi unanime des rabbins contre le projet sioniste dès qu’il a été question d’établir un État juif en Palestine.

Pour les Juifs laïques, les valeurs dominantes d’Israël sont à l’antithèse de ce que sont pour eux les valeurs du judaïsme. Où trouve-t-on dans la tradition juive le racisme, le chauvinisme, le militarisme, le négationnisme de l’existence et de la dignité de l’autre ? Qu’y a-t-il de commun entre ce qu’ont représenté les grands intellectuels juifs (Einstein, Freud, Arendt, Kafka, Benjamin …) et les criminels de guerre qui dirigent Israël ? Qu’est devenue en Israël la mémoire de celles et ceux qui ont lutté contre le fascisme et le colonialisme (Marek Edelman, Abraham Serfaty, Henri Curiel…) ? De quel héritage juif peuvent se prévaloir les colons et les militaires qui justifient à l’avance les violences et les crimes commis contre les Palestiniens ?

Affrontements entre manifestants palestiniens et soldats israéliens en 2013 à Hébron © N. Shyoukhi (AP)

Affrontements entre manifestants palestiniens et soldats israéliens en 2013 à Hébron © N. Shyoukhi (AP)

Comme l’écrit l’historien israélien Shlomo Sand à propos du livre de Yakov Rabkin Comprendre l’État d’Israël, « celui qui voit dans le sionisme une continuation du judaïsme ferait bien de lire ce livre. Mais celui qui croit que l’État d’Israël est un État juif est obligé de le lire ».

Certains Juifs pensent qu’après le génocide nazi, Israël est l’ultime refuge. Au nom de quoi les dirigeants israéliens peuvent-ils brandir partout l’antisémitisme et le souvenir du génocide ? Les sionistes n’ont joué qu’un rôle marginal dans la lutte contre l’antisémitisme et la résistance au nazisme. Certains dirigeants sionistes ont même eu un comportement honteux pendant la montée du fascisme (Ben Gourion avec les accords de Haavara, 1933) et à l’époque de l’extermination (le groupe Stern assassinant des soldats et des dignitaires britanniques). Comment ne pas comprendre que la mémoire du génocide signifie « que cela n’arrive plus jamais » et pas « que cela ne NOUS arrive plus jamais », ce qui correspond à une vision tribale de l’humanité totalement contraire à toutes les formes d’héritage juif.

Refuser l’assignation et la peur, refuser toutes les formes de racisme et de discrimination

Il y a des confrontations qui ont du sens : les luttes contre l’oppression, la domination, le colonialisme, pour l’égalité des droits. On nous vend aujourd’hui une guerre qui n’est pas la nôtre : celle d’un monde dit « civilisé » contre le « terrorisme islamique ». Dans cette « guerre », les musulmans sont considérés comme des terroristes en puissance et sont sommés de « prouver » qu’ils ne sont pas des complices de Daesh. Et les Juifs sont assignés à soutenir sans réserve une politique israélienne criminelle contre les Palestiniens et suicidaire pour les Juifs.

Blog158_PhCartes

Cette fuite en avant criminelle tient par la peur. Ce syndrome assure le consensus à un point tel qu’un négociateur palestinien (le professeur Albert Aghazarian) a pu dire que les Israéliens ont peur de ne plus avoir peur. Cette peur irrationnelle a gagné beaucoup de Juifs français.

Dans le contexte du « choc des civilisations », prétexte des dominants pour ensanglanter le monde, il y a en France une montée générale de toutes les formes de racisme. Contrairement à l’image fabriquée par les principaux médias, le racisme frappe essentiellement tous les « dominés », toutes les victimes de l’apartheid social : Arabes, Noirs, Roms. Il prend une nouvelle tournure en se masquant derrière l’islamophobie. Comme il n’est plus politiquement correct de dire « sale arabe », on diabolise l’islam. Il y a aussi une incontestable et détestable montée de l’antisémitisme. Mais les différentes formes de racisme ne sont pas traitées de la même façon.

Les dirigeants israéliens et en France le CRIF, participent activement à la stigmatisation des musulmans. Ils affirment contre toute évidence qu’il n’y a qu’un seul racisme à dénoncer (l’antisémitisme) et qu’on est à la veille d’une nouvelle « nuit de cristal ». Ils font apparaître les Juifs comme ceux que le pouvoir protège alors que l’idéologie sécuritaire, les déclarations des principaux dirigeants et le travail nauséabond de pseudo intellectuels, visent une seule population déclarée dangereuse.

Les stéréotypes antisémites se nourrissent aussi de la complicité du CRIF avec la politique israélienne et de la partialité évidente du pouvoir. À l’heure des confusions, l’indignation légitime contre les crimes israéliens fait monter l’antisémitisme et les quelques paumés attirés par la violence effroyable de Daesh commettent des attentats criminels contre les Juifs parce que Juifs.

La lutte contre le racisme ne peut pas être découpée. Choisir certaines « bonnes » victimes contre d’autres est à l’antithèse du combat antiraciste. La politique israélienne et la négation totale des droits du peuple palestinien ne protègent absolument pas les Juifs. Au contraire. Pour créer l’Israélien nouveau, il a fallu « tuer le Juif », celui qui pensait que son émancipation passait par celle de l’humanité. Comme le dit le militant israélien anticolonialiste Eitan Bronstein : « nous ne serons jamais libres tant que les Palestiniens ne le seront pas ». En refusant le tribalisme, les Juifs français réaffirmeront une histoire dont ils peuvent être fiers.

C’est tou-te-s ensemble qu’il faut combattre tous les racismes, toutes les stigmatisations, toutes les discriminations. C’est tou-te-s ensemble qu’il faut défendre le droit, en Palestine comme ici.

Pierre Stamboul

Roms : la difficile cohabitation…

8 novembre 2014

Blog116_PhRom« On est en France depuis 2007, on a été expulsé huit fois et, plusieurs fois, on n’a rien pu prendre du tout de nos affaires. Ici, sur ce campement, on est là depuis un an et on va nous casser nos baraques encore, dans deux jours. Depuis qu’on est en France, jamais on nous a proposé quelque chose pour l’intégration… On ne veut pas que nos enfants grandissent à faire la manche comme nous on fait. On veut s’intégrer parce que c’est bon pour nos enfants, pour faire grandir nos enfants exactement comme les autres enfants, pour avoir une vie normale… On ne veut pas que nos enfants grandissent jusqu’à vingt ans dans la forêt… »

Ce texte écrit par des familles roumaines et publié dans la revue Résistances, est révélateur des difficultés que rencontrent au quotidien les familles de Roms dans notre pays qui ne brille pas par ses qualités d’accueil et de solidarité face à ces populations…

Blog116_RomCitons aussi ce point de vue de Christine et Yves Vandamme, publié sur le site de l’association aubagnaise Ballon Rouge, en date du 30 octobre 2014, et intitulé « Des pauvres qui encombrent » :

Lundi 27 octobre 2014, un article paru dans le journal « La Provence » sous le titre « Ces camps de Roms illégaux qui créent des tensions » révèle les nuisances subies par les propriétaires et les riverains et expose la position du maire d’Aubagne qui a interpellé la préfecture pour obtenir l’expulsion. Le journaliste conclut son article en précisant que si l’expulsion satisfera les riverains, elle déplacera sûrement le problème ailleurs.

Les Roms sont majoritairement des citoyens de l’Union Européenne depuis 2007 (Bulgares et Roumains). Ils ont le droit de circuler, mais sept pays de l’union européenne (dont la France) ont choisi de limiter leur accès au travail. Ils devraient avoir le même statut que les centaines de milliers de français expatriés au sein de la communauté européenne. Sauf qu’ils demeurent, éternels bannis de l’histoire, dans une extrême pauvreté. Ils sont considérés comme des populations de seconde zone, après avoir été pourchassés et massacrés par le nazisme.

Riches et pauvres : une cohabitation toujours délicate...

Riches et pauvres : une cohabitation toujours délicate…

Actuellement, environ 20 000 Roms se trouvent en France. Ce sont des populations sédentaires (à la différence des gens du voyage) qui ne demandent qu’à trouver une modeste place pour vivre dignement. Installer ces familles, garantir la scolarisation des enfants, l’enjeu est-il vraiment démesuré pour notre pays et ses 36 000 communes ?

S’y refuser pour d’obscures raisons politiciennes, se contenter de faire expulser ces errants, c’est reporter ce drame humain sur la collectivité voisine. Cette inertie, de l’État jusqu’aux mairies, relève de la non assistance à personnes dans l’extrême misère, adultes et enfants.

Fermer les yeux ne fait pas disparaitre le problème. Cela contribue au contraire à développer des difficultés, des nuisances et des tensions pour l’ensemble de la population environnante.

Squoten

« Libérez-vous en libérant la Palestine »

27 août 2014

Une nouvelle salve de violences vient d’éclater entre Israël et la Palestine et une fois encore, des enfants meurent. Voici venu le temps de l’action non-violente pour mettre fin à ce cauchemar. Nos États et entreprises financent, profitent et investissent dans la violence, mais nous pouvons y mettre fin en appelant les grandes banques, fonds de pension et entreprises à cesser leurs investissements. Comment cela ? En faisant connaître par exemple la lettre de l’archevêque émérite sud-africain Desmond Tutu, prix Nobel de la paix. Dans un article exclusif pour le journal israélien Haaretz, publié en français sur le site d’Avazz, il appelle à un boycott mondial d’Israël et demande aux Israéliens et aux Palestiniens de réfléchir, au delà de leurs dirigeants, à une solution durable à la crise en Terre Sainte. Il adresse aussi au peuple israélien le plaidoyer suivant :

Desmond Tutu, prix Nobel de la Paix (photo Reuters)

Desmond Tutu, prix Nobel de la Paix (photo Reuters)

Les dernières semaines, des membres de la société civile du monde entier ont lancé des actions sans précédent contre les ripostes brutales et disproportionnées d’Israël au lancement de roquettes depuis la Palestine. Si l’on fait la somme de tous les participants aux rassemblements du week-end dernier exigeant justice en Israël et en Palestine – à Cape Town, Washington, New-York, New Delhi, Londres, Dublin et Sydney, et dans toutes les autres villes – cela représente sans aucun doute le plus important tollé de l’opinion citoyenne jamais vu dans l’histoire de l’humanité autour d’une seule cause.

Manifestation de soutien au peuple palestinien à Lyon (juillet 2014) _ photo Joël Philippon

Manifestation de soutien au peuple palestinien à Lyon (juillet 2014) _ photo Joël Philippon

Il y a un quart de siècle, j’ai participé à des manifestations contre l’apartheid qui avaient rassemblé beaucoup de monde. Je n’aurais jamais imaginé que nous assisterions de nouveau à des manifestations d’une telle ampleur, mais celle de samedi dernier à Cape Town fut au moins aussi importante. Les manifestants incluaient des gens jeunes et âgés, musulmans, chrétiens, juifs, hindous, bouddhistes, agnostiques, athées, noirs, blancs, rouges et verts… C’est ce à quoi on pourrait s’attendre de la part d’une nation vibrante, tolérante et multiculturelle.

J’ai demandé à la foule de chanter avec moi : « Nous sommes opposés à l’injustice de l’occupation illégale de la Palestine. Nous sommes opposés aux assassinats à Gaza. Nous sommes opposés aux humiliations infligées aux Palestiniens aux points de contrôle et aux barrages routiers. Nous sommes opposés aux violences perpétrées par toutes les parties. Mais nous ne sommes pas opposés aux Juifs. »

Plus tôt dans la semaine, j’ai appelé à suspendre la participation d’Israël à l’Union Internationale des Architectes qui se tenait en Afrique du Sud. J’ai appelé les sœurs et frères israéliens présents à la conférence à se dissocier activement, ainsi que leur profession, de la conception et de la construction d’infrastructures visant à perpétuer l’injustice, notamment à travers le mur de séparation, les terminaux de sécurité, les points de contrôle et la construction de colonies construites en territoire palestinien occupé. « Je vous implore de ramener ce message chez vous : s’il vous plaît, inversez le cours de la violence et de la haine en vous joignant au mouvement non violent pour la justice pour tous les habitants de la région », leur ai-je dit.

Quartier de Shujayea à Gaza le 26 juillet 2014 après des bombardements israéliens

Quartier de Shujayea à Gaza le 26 juillet 2014 après des bombardements israéliens

Au cours des dernières semaines, plus de 1,7 million de personnes à travers le monde ont adhéré au mouvement en rejoignant une campagne d’Avaaz demandant aux compagnies tirant profit de l’occupation israélienne et/ou impliquées dans les mauvais traitements et la répression des Palestiniens de se retirer. La campagne vise spécifiquement le fonds de pension des Pays-Bas ABP, la Barclays Bank, le fournisseur de systèmes de sécurité G4S, les activités de transport de la firme française Véolia, la compagnie d’ordinateurs Hewlett-Packard et le fournisseur de bulldozers Caterpillar.

Le mois dernier, 17 gouvernements européens ont appelé leurs citoyens à ne plus entretenir de relations commerciales ni investir dans les colonies israéliennes illégales. Récemment, on a pu voir le fonds de pension néerlandais PGGM retirer des dizaines de millions d’euros des banques israéliennes, la fondation Bill et Melinda Gates désinvestir de G4S, et l’église presbytérienne américaine se défaire d’un investissement d’environ 21 millions de dollars dans les entreprises HP, Motorola Solutions et Caterpillar. C’est un mouvement qui prend de l’ampleur.

Maisons du village de Khouza'a touchées par des tirs israéliens

Maisons du village de Khouza’a touchées par des tirs israéliens

La violence engendre la violence et la haine, qui à son tour ne fait qu’engendrer plus de violence et de haine. Nous, Sud-Africains, connaissons la violence et la haine. Nous savons ce que cela signifie d’être les oubliés du monde, quand personne ne veut comprendre ou même écouter ce que nous exprimons. Cela fait partie de nos racines et de notre vécu.

Blog98_PhTutu2Mais nous savons aussi ce que le dialogue entre nos dirigeants a permis, quand des organisations qu’on accusait de « terroristes » furent à nouveau autorisées, et que leurs meneurs, parmi lesquels Nelson Mandela, furent libérés de prison ou de l’exil. Nous savons que lorsque nos dirigeants ont commencé à se parler, la logique de violence qui avait brisé notre société s’est dissipée pour ensuite disparaître. Les actes terroristes qui se produisirent après le début ces échanges – comme des attaques sur une église et un bar – furent condamnés par tous, et ceux qui en étaient à l’origine ne trouvèrent plus aucun soutien lorsque les urnes parlèrent.

L’euphorie qui suivit ce premier vote commun ne fut pas confinée aux seuls Sud-Africains de couleur noire. Notre solution pacifique était merveilleuse parce qu’elle nous incluait tous. Et lorsqu’ensuite, nous avons produit une constitution si tolérante, charitable et ouverte que Dieu en aurait été fier, nous nous sommes tous sentis libérés.

Bien sûr, le fait d’avoir eu des dirigeants extraordinaires nous a aidés. Mais ce qui au final a poussé ces dirigeants à se réunir autour de la table des négociations a été la panoplie de moyens efficaces et non-violents qui avaient été mis en œuvre pour isoler l’Afrique du Sud sur les plans économique, académique, culturel et psychologique. A un moment charnière, le gouvernement de l’époque avait fini par réaliser que préserver l’apartheid coûtait plus qu’il ne rapportait. L’embargo sur le commerce infligé dans les années 80 à l’Afrique du Sud par des multinationales engagées fut un facteur clé de la chute, sans effusion de sang, du régime d’apartheid. Ces entreprises avaient compris qu’en soutenant l’économie sud-africaine, elles contribuaient au maintien d’un statu quo injuste.

Ceux qui continuent de faire affaire avec Israël, et qui contribuent ainsi à nourrir un sentiment de « normalité » à la société israélienne, rendent un mauvais service aux peuples d’Israël et de la Palestine. Ils contribuent au maintien d’un statu quo profondément injuste. Ceux qui contribuent à l’isolement temporaire d’Israël disent que les Israéliens et les Palestiniens ont tous autant droit à la dignité et à la paix.

A Gaza pendant le cessez-le-feu du 26 juillet 2014

A Gaza pendant le cessez-le-feu du 26 juillet 2014

A terme, les évènements qui se sont déroulés à Gaza ce dernier mois sont un test pour ceux qui croient en la valeur humaine. Il devient de plus en plus clair que les politiciens et les diplomates sont incapables de trouver des réponses, et que la responsabilité de négocier une solution durable à la crise en Terre Sainte repose sur la société civile et sur les peuples d’Israël et de Palestine eux-mêmes.

Outre la dévastation récente de Gaza, des personnes honnêtes venant du monde entier – notamment en Israël – sont profondément perturbées par les violations quotidiennes de la dignité humaine et de la liberté de mouvements auxquelles les Palestiniens sont soumis aux postes de contrôle et aux barrages routiers. De plus, les politiques israéliennes d’occupation illégale et la construction d’implantations en zones tampons sur le territoire occupé aggravent la difficulté de parvenir à un accord qui soit acceptable pour tous dans le futur. L’Etat d’Israël agit comme s’il n’y avait pas de lendemain. Ses habitants ne connaîtront pas l’existence calme et sécuritaire à laquelle ils aspirent, et à laquelle ils ont droit, tant que leurs dirigeants perpétueront les conditions qui font perdurer le conflit.

J’ai condamné ceux qui en Palestine sont responsables de tirs de missiles et de roquettes sur Israël. Ils attisent les flammes de la haine. Je suis opposé à toute forme de violence. Mais soyons clairs, le peuple de Palestine a tous les droits de lutter pour sa dignité et sa liberté. Cette lutte est soutenue par beaucoup de gens dans le monde entier.

Nul problème créé par l’homme n’est sans issue lorsque les humains mettent en commun leurs efforts sincères pour le résoudre. Aucune paix n’est impossible lorsque les gens sont déterminés à l’atteindre. La paix nécessite que le peuple d’Israël et le peuple de Palestine reconnaissent l’être humain qui est en eux et se reconnaissent les uns les autres afin de comprendre leur interdépendance. Les missiles, les bombes et les invectives brutales ne sont pas la solution.

Banlieue de Shujayea pendant le cessez-le-feu du 26 juillet 2014

Banlieue de Shujayea pendant le cessez-le-feu du 26 juillet 2014

Il n’y a pas de solution militaire. La solution viendra plus probablement des outils non violents que nous avons développés en Afrique du Sud dans les années 80 afin de persuader le gouvernement sud africain de la nécessité de changer sa politique. La raison pour laquelle ces outils – boycott, sanctions et retraits des investissements – se sont finalement avérés efficaces, est qu’ils bénéficiaient d’une masse critique de soutien, aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. Le même type de soutien envers la Palestine dont nous avons été témoins de par le monde durant ces dernières semaines.

Mon plaidoyer envers le peuple d’Israël est de voir au-delà du moment, de voir au-delà de la colère d’être perpétuellement assiégé, de concevoir un monde dans lequel Israël et la Palestine coexistent – un monde dans lequel règnent la dignité et le respect mutuels. Cela demande un changement de paradigme. Un changement qui reconnaisse qu’une tentative de maintenir le statu-quo revient à condamner les générations suivantes à la violence et l’insécurité. Un changement qui arrête de considérer une critique légitime de la politique de l’Etat comme une attaque contre le judaïsme. Un changement qui commence à l’intérieur et se propage à travers les communautés, les nations et les régions – à la diaspora qui s’étend à travers le monde que nous partageons. Le seul monde que nous partageons !

Quand les gens s’unissent pour accomplir une cause juste, ils sont invincibles. Dieu n’interfère pas dans les affaires humaines, dans l’espoir que la résolution de nos différends nous fera grandir et apprendre par nous-mêmes. Mais Dieu ne dort pas. Les textes sacrés juifs nous disent que Dieu est du côté du faible, du pauvre, de la veuve, de l’orphelin, de l’étranger qui a permis à des esclaves d’entamer leur exode vers une Terre Promise. C’est le prophète Amos qui a dit que nous devrions laisser la justice couler telle une rivière.

À la fin, le bien triomphera. Chercher à libérer le peuple de Palestine des humiliations et des persécutions que lui inflige la politique d’Israël est une cause noble et juste. C’est une cause que le peuple d’Israël se doit de soutenir. Nelson Mandela a dit que les Sud Africains ne se sentiraient pas complètement libres tant que les Palestiniens ne seraient pas libres. Il aurait pu ajouter que la libération de la Palestine serait également la libération d’Israël.

Desmond TUTU

Les photos de Gaza sont issues du site electrinicintifada.net.

La grotte Chauvet inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO

28 juin 2014

C’est une belle promotion pour la Grotte Chauvet qui vient d’être inscrite dimanche 22 juin 2014 sur la liste très convoitée du patrimoine mondial de l’UNESCO après une longue période d’instruction. Cette grotte ornée contient d’admirables peintures et gravures pariétales dont la plupart sont datées de l’Aurignacien, il y a 35 000 ans, bien plus anciennes donc que celles de Lascaux. La découverte de ce joyau a eu lieu le 18 décembre 1994, il y a maintenant tout juste 20 ans. C’est l’occasion de revenir sur les conditions de sa découverte, qui continue à faire polémique alors que le projet d’un espace de restitution avance à grands pas.

Jean-Marie Chauvet, Christian Hillaire et Eliette Brunel dans la grotte

Jean-Marie Chauvet, Christian Hillaire et Eliette Brunel dans la grotte

La grotte en question s’ouvre dans le cirque d’Estre, une falaise bordant un ancien méandre de l’Ardèche, sur la commune de Vallon-Pont d’Arc. La découverte a été faite par trois spéléologues amateurs, Éliette Brunel, Christian Hillaire et Jean-Marie Chauvet, mais comme bien souvent dans pareil cas, ce sont d’autres spéléologues qui avaient commencé à prospecter ce site et découvert le petit courant d’air annonciateur d’une cavité souterraine, que guette passionément tout spéléologue en quête d’un nouveau Graal. Jean-Marie Chauvet, spéléologue chevronné, ayant déjà découvert plusieurs grottes ornées et gardiens de sites pour la Direction régionale de l’action culturelle, est à l’origine de cette découverte et c’est lui qui a incité ses deux amis à poursuivre les investigations dans ce petit boyau émanant un souffle d’air prometteur.

En ce dimanche 18 décembre 1994, c’est Éliette Brunel qui s’engage la première dans le boyau d’accès qui débouche sur une galerie inférieure conduisant à une première salle. Les trois spéléologues progressent et c’est dans la deuxième salle, dont le sol est jonché d’ossements, qu’Éliette aperçoit dans le faisceau de sa lampe les premières peintures pariétales. Au fur et à mesure de leur avancée, les trois spéléologues vont de surprise en surprise et s’émerveillent devant la richesse des ornements : lions, rhinocéros, mammouth, bisons et ces fabuleuses empreintes de main émergeant dans un halo d’oxyde de cuivre…

Blog82_Ph1SculptureLe choc passé, le trio prend aussitôt les mesures qui s’imposent pour protéger leur découverte fabuleuse. Avec l’aide d’autres spéléologues, ils reviennent dérouler des films plastiques sur le sol et camouflent soigneusement l’accès. Ce n’est que 10 jours plus tard qu’ils signalent la découverte aux autorités, et c’est là que la machine s’emballe !

Les premiers visiteurs officiels sont les scientifiques et notamment Jean Clottes, préhistorien imminent et spécialiste mondial de l’art pariétal, qui au début croit à un canular et se fait tirer l’oreille pour se déplacer en cette pleine période de fêtes de fin d’année. Il prend Jean-Marie Chauvet de haut mais accepte finalement de le suivre dans la chatière et reste éberlué devant la qualité des dessins qu’il observe… Le 18 janvier 1995, Jacques Toubon, alors ministre de la culture organise une conférence de presse pour annoncer la découverte de la Grotte Chauvet, éclipsant au passage Édouard Balladur qui déclarait ce jour-là sa candidature à l’élection présidentielle !

Jean Clottes dans la grotte Chauvet

Jean Clottes dans la grotte Chauvet

Lors de cette annonce officielle, c’est la famille Coulange qui est présentée comme l’heureux propriétaire du terrain sous lequel s’étend la cavité souterraine. Les trois découvreurs signent avec elle un contrat d’exclusivité pour la diffusion via l’agence Sygma des photos prises dans la grotte mais très vite ils s’aperçoivent que d’autres photos, prises par Jean Clottes et diffusées par le ministère de la culture sont mises en circulation. Ce n’est là que la première des désillusions ! Un examen plus attentif du cadastre révèle que la propriété des Coulange ne concerne en fait que le chemin d’accès. La grotte elle-même appartient de fait à trois autres familles, dont le maire de Vallon Pont d’Arc, Pierre Peschier. L’État leur propose de racheter les terrains au prix dérisoire de 0,25 F du m2 après avoir rapidement classé le site d’utilité publique dès le 22 janvier 1995 afin de pouvoir lancer les fouilles. S’ensuit alors une longue bataille judiciaire menée par les ayant-droits qui s’estiment lésés par cette transaction et qui réclament une indemnité plus conséquente. Après 12 ans de procédure et un premier jugement en leur faveur mais dont l’État fera appel, la Cour d’appel de Lyon finit par leur donner raison et oblige l’État à les indemniser à hauteur de 780 000 €.

Blog82_Ph5ChevauxDe leur côté, les trois découvreurs se sentent également dépossédés. Ayant découvert ce trésor par hasard, ils sont censés en partager la propriété avec ceux qui détiennent le terrain. Seulement voilà : la Direction régionale des affaires culturelles exhibe un document daté du 14 décembre 1994, 4 jours avant la découverte, conférant à son agent Jean-Marie Chauvet une autorisation temporaire de prospection, ce qui indique que son agent a découvert la grotte dans l’exercice de ses fonctions ! Les trois acolytes sont outrés par le procédé et portent plainte en 1996 pour faux en écriture publique. Le parquet de Lyon ouvre une enquête qui met en cause plusieurs fonctionnaires dont la directrice du Patrimoine, proche de Jacques Toubon et qui est accusée de complicité de faux et usage de faux. Elle sera finalement relaxée mais le tribunal confirme qu’il y a bien eu faux en écriture et que la découverte est d’origine privée, obligeant l’État à associer  » de manière convenable  » les trois découvreurs à l’exploitation du site. Une transaction leur permet ainsi d’empocher 3 millions de francs en juillet 2000.

Entre temps en effet, a germé l’idée d’une valorisation commerciale de la grotte sous forme d’un espace de restitution. Pas question bien entendu de refaire les erreurs qui ont conduit à une dégradation alarmante de la grotte de Lascaux. Des passerelles en inox ont bien été installées pour préserver l’intégrité du sol de la cavité et permettre le travail des scientifiques mais dès l’origine il a été convenu que la grotte ne serait jamais accessible au grand public. Depuis 2012, un syndicat mixte regroupant la Région Rhône-Alpes et le Conseil général de l’Ardèche travaille donc à la conception d’un fac-similé de la grotte dans un vaste espace de restitution intitulé La Caverne du Pont d’Arc. Blog82_Ph2MainLes bâtiments, qui abriteront aussi un espace de découverte, un restaurant et une boutique, seront en forme d’empreinte d’ours, histoire de rappeler le fameux ours des cavernes dont le crâne a été retrouvé exposé sur le sol de la grotte… Ce site culturel, co-financé par l’État et l’Europe, mais aussi par des fonds privés, devrait couvrir ses portes au printemps 2015, moyennant un investissement évalué à 54 millions d’euros. On le voit, les enjeux financiers sont de taille et les trois découvreurs là aussi réclament leur part du gâteau ! C’est d’ailleurs à la suite d’une nouvelle décision judiciaire du tribunal correctionnel de Paris que le syndicat mixte a dû renoncer en juillet 2013 au nom de  » grotte Chauvet « .

En 2010, Frédéric Mitterrand, alors ministre de la culture, a nommé un médiateur pour tenter de trouver avec les trois découvreurs de la grotte une porte de sortie mais la mission qui a duré plus d’un an n’a pas permis d’aboutir et les tensions restent vives, au point qu’ Éliette Brunel a déclaré récemment :  » Si c’était à refaire, je reboucherais ce trou sans rien dire avec deux sacs de ciment. Et on serait comme avant, bien tranquilles… « . Avouons que c’eût été bien dommage de ne pas faire partager au reste de l’humanité ce témoignage exceptionnel du talent de nos lointains ancêtres !

L. V. LutinVertPetit