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Glyphosate : enfin un soupçon de transparence européenne ?

19 mars 2019

A quelques mois désormais des prochaines élections au Parlement européen qui se dérouleront en métropole le dimanche 26 mai 2019, voilà une information qui ne devrait pas laisser totalement indifférents les citoyens appelés aux urnes. Surtout ceux qui reprochent à l’Union européenne ses décisions souvent considérées comme opaques et orientées, surtout soucieuses de favoriser l’intérêt des multinationales et du libre-échange, voire de céder aux sirènes des lobbies les moins avouables…

Le Tribunal de l’Union européenne (source © Toute l’Europe)

Le Tribunal de l’Union européenne vient en effet de rendre public, par un communiqué de presse en date du 7 mars 2019, sa décision de désavouer une des agences européennes, l’EFSA, qui refusait obstinément de communiquer les éléments scientifiques sur lesquels elle avait pourtant fondé son avis en novembre 2015 quant à l’absence de nocivité du glyphosate pour la santé humaine. Un avis lourd de conséquences alors que quelques mois plus tôt, en mars 2015, le Centre international de recherche contre le cancer qui dépend de l’OMS, affirmait que le glyphosate, la molécule active du Roundup, l’herbicide fétiche de Bayer-Monsanto, était un « cancérogène probable ».

C’est en tout cas sur la base de l’avis scientifique de l’EFSA, suivi en mars 2017 de celui de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), que l’Union européenne avait décidé, contre toute attente, le 27 novembre 2017, par 18 pays sur 28, de prolonger de 5 ans l’autorisation d’utilisation du glyphosate, jusqu’en décembre 2022 donc.

L’EFSA (European Food Security Authority, en français dans le texte), créée en 2002, est en effet l’agence européenne en charge d’évaluer les risques environnementaux et sanitaires de toute la chaîne alimentaire, et notamment de donner un avis scientifique, en principe impartial, sur les risques éventuels liés aux produits phytosanitaires dont fait partie le glyphosate.

Sauf que l’instance a été beaucoup critiquée pour les nombreux conflits d’intérêt qui concernent directement près de la moitié de ses membres, mais aussi pour sa très grande proximité avec les industriels de l’agro-business et l’opacité dont elle a fait preuve dans moult dossiers. En septembre 2017, de nombreux médias dont Libération rapportaient des faits troublants dénoncés notamment par La Stampa et The Guardian concernant des échanges très étroits entre l’EFSA et  la Glyphosate Task Force, un consortium de plus d’une vingtaine d’industriels utilisant ce produit et mené par Monsanto.

Le rapport final de l’EFSA comportait une centaine de pages copiées directement du dossier de demande de réautorisation émis par Monsanto. De plus, les lobbyistes de la Glyphosate Task Force ont eu accès direct au rapport de l’EFSA pour le relire et le corriger plus d’une semaine avant sa finalisation afin de bien s’assurer qu’il ne comportait aucune information gênante pour leurs affaires. Un privilège bien évidemment refusé aux associations environnementales impliquées dans le dossier…

Epandage de produit phytosanitaire (photo © Countrypixel / Stock.adobe.com / La Croix)

Plus grave encore, l’EFSA a toujours refusé de fournir les études scientifiques sur lesquelles elle avait fondé ses différents rapports certifiant que le glyphosate ne présentait aucun danger pour la santé humaine. Déjà en 2014, un chercheur indépendant, Anthony Charles Tweetdale, avait soumis à l’EFSA une demande d’accès aux deux études de toxicité sur lesquelles l’agence s’était appuyée pour déterminer la dose journalière admissible de glyphosate.

Une demande qui s’était soldée par un refus, de même que lorsque 4 députés européens, dont la Française Michèle Rivasi, ont réclamé en 2017 à l’EFSA d’accéder aux résultats et analyses des études sur la cancérogénéité du glyphosate. Dans les deux cas, l’EFSA a justifié sa décision en arguant du fait que « la divulgation de ces informations pourrait porter sérieusement atteinte aux intérêts commerciaux et financiers des entreprises ayant soumis les rapports d’étude » ou encore que « il n’existait pas d’intérêt public supérieur justifiant la divulgation ».

Michèle Rivasi, députée européenne EELV (photo © Tim Douet / Le Lanceur)

Une telle attitude ne pouvait naturellement que renforcer la suspicion de collusion, même si Michèle Rivasi reste plus mesurée, constatant simplement que « L’EFSA est une épine dans le pied du Parlement. Ils ont tellement peur des procès que peuvent leur intenter les multinationales comme Monsanto, qu’ils n’osent pas agir contre leurs intérêts ».

Le Tribunal de l’Union européenne a donc été saisi et, bonne surprise !, il vient de rendre son verdict le 7 mars 2019 donc, en donnant raison aux requérants. Son argumentaire est imparable et rejette sans la moindre ambiguïté les arguties mises en avant par l’EFSA. Selon son arrêt, «une institution de l’Union, saisie d’une demande d’accès à un document, ne peut justifier son refus de le divulguer sur le fondement de l’exception relative à la protection des intérêts commerciaux lorsque les informations contenues ont trait à des émissions dans l’environnement ».

Les juges enfoncent le clou en démontrant qu’un herbicide comme le glyphosate est, par nature, destiné à être libéré dans l’environnement, et donc sujet à émettre sa substance active dans l’environnement. Il serait d’ailleurs bien difficile de prétendre le contraire dans la mesure où les analyses effectuées depuis des années à travers toute l’Europe dans les cours d’eau comme dans les nappes souterraines révèlent la présence quasi-systématique de glyphosate et de son dérivé classique l’AMPA (acide aminométhylphosphonique).

Le siège de l’Agence européenne de sécurité des aliments à Parme

Le tribunal conclut donc sans ambage que « le public doit avoir accès non seulement aux informations sur les émissions en tant que telles, mais aussi à celles concernant les conséquences à plus ou moins long terme de ces émissions. En effet, l’intérêt du public est précisément de savoir non seulement ce qui est ou sera rejeté dans l’environnement, mais aussi de comprendre la manière dont l’environnement risque d’être affecté par les émissions en question ».

Un véritable camouflet donc pour l’agence européenne, qui a néanmoins 2 mois pour faire appel de cette décision, de même d’ailleurs que le groupe Monsanto qui est directement concerné par le sujet et s’était allié à l’EFSA pour l’occasion. Un beau succès en tout cas pour les 4 eurodéputés à l’origine de cette bataille homérique, dont l’élue Verts Michèle Rivasi qui a naturellement saluée cette « victoire historique ». Même l’EFSA a feint de s’en réjouir, estimant sans rire que cet arrêt « fournit une orientation à l’EFSA et aux autres organismes chargés d’interpréter la législation de l’UE sur l’accès du public aux documents ». Heureusement en effet que la Justice est en mesure de faire cet effort de pédagogie pour aider de pauvres experts scientifiques (sinon objectifs) à saisir les fondements de notions aussi complexes que celles touchant à l’intérêt général et au respect de l’environnement…

L. V. 

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Hommage à Ratatouille, victime du changement climatique

4 mars 2019

C’est un communiqué officiel du ministère de l’environnement australien qui a annoncé la nouvelle à la planète entière le 18 février 2019 : le rat Melomys rubicola, une espèce de rongeur endémique découvert en 1845 sur l’île de Bramble Cay a disparu à jamais, première espèce de mammifère désormais officiellement rayée de la planète, victime directe du réchauffement climatique

Feu Melomys rubicola dans son milieu naturel (photo ©️ Ian Bell / EHP / Futura Science)

Il faut dire que ce petit rat brun qui a de faux airs de Ratatouille, avec sa fourrure brune rougeâtre au-dessus et grisâtre au-dessous, avec des poils noirs sur le dos, n’avait pas forcément été très perspicace dans le choix de son habitat, en l’occurrence une bande de sable minuscule de 250 m de long située à l’extrémité nord de la Grande Barrière de corail, pas très loin des côtes de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Culminant à seulement 3 m au-dessus du niveau de la mer et s’étendant initialement sur 5 ha, l’îlot avait été peu à peu grignoté au gré des tempêtes successives et de la lente mais inexorable montée du niveau de la mer sous l’effet du réchauffement climatique.

Vue aérienne de Bramble Cay en 2008 (source Queensland EPA)

Résultat : la surface émergée de l’île a été réduite de moitié et le petit rat Melomys rubicola a disparu corps et âme. La dernière fois qu’il a été observé remonte à 2009. Une nouvelle expédition scientifique menée en 2014 l’a cherché partout mais peine perdue : le petit rongeur qui avait l’habitude de se nourrir d’œufs de tortue et de plantes succulentes n’existe plus.

En réalité, l’information date de 2016, lorsque les scientifiques ont publié le résultat de leur expédition sur l’île de Bramble Cay. Mais il a fallu plus de 2 ans pour que le gouvernement australien se décide à publier l’avis officiel de décès, une information d’ailleurs confirmée peu après par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) : Melomys rubicola est ainsi passé directement du statut d’espèce en danger et celui d’espèce éteinte.

L’îlot d’East Island avant le passage de l’ouragan Walaka (photo ©️ Chip Fletcher / Youtube / Traveller)

Paix à son âme, en attendant les suivants qui ne devraient pas tarder à le rejoindre sur cette liste, car bien d’autres îles à travers le monde sont menacées de disparition à très court terme, à l’exemple de l’îlot East Island, situé au nord-ouest de l’archipel hawaïen dans le Pacifique et qui a été à son tour rayé de la carte à l’issue du passage de l’ouragan Walaka en octobre 2018, mettant gravement en danger de nombreuses espèces qui viennent s’y réfugier.

Un caricaturiste du Guardian, Andrew Malton qui signe ses œuvres sous le pseudonyme First Dog in the Moon, s’est ému de la disparition du petit rat de Bramble Cay et en a tiré une bande dessinée en hommage au rongeur qui nous a quitté définitivement, rappelant au passage qu’un plan avait bel et bien été élaboré pour le sauver pendant qu’il était encore temps, mais que l’inertie coutumière n’avait pas permis de le mettre en œuvre dans les délais.

Dessin d’Andrew Marlton, signé First Dog on the Moon, publié dans The Guardian le 20 février 2019

Le caricaturiste feint d’imaginer qu’une minute de silence va être organisée dans chacune des écoles du pays en hommage à cette première victime du réchauffement climatique et que désormais, tous les 18 février, une journée du souvenir sera organisée pour que chacun se remémore à jamais la disparition de ce petit rongeur et se rappelle que chaque espèce qui s’éteint est une part de nous-même qui disparaît à jamais.

Mais bien sûr, le dessinateur conclut que tout cela ne se produira pas et que chacun a déjà depuis longtemps oublié cette petite bestiole sans la moindre utilité, que bien peu d’ailleurs pouvaient se vanter d’avoir vue et qui aurait sans doute été qualifiée de nuisible et pourchassée en d’autres circonstances. Il n’en reste pas moins que l’affaire mérite réflexion. On sait que les rats ont l’habitude de quitter le navire quand il y a du grabuge à bord, mais quand c’est leur habitat terrestre qui sombre dans l’indifférence générale, ils n’ont d’autre solution que de disparaître : adieu Ratatouille !

L. V.

Un musée sous-marin bientôt à Marseille ?

25 février 2019

Récif artificiel immergé dans le Parc marin de la Côte Bleue (photo © Laurent Piechegut / BIOS / PMCB)

A Marseille, on adore immerger toutes sortes de structures au fond de la mer. Les premières expériences datent de 1983 sur la Côte Bleue, même si l’idée n’est pas nouvelle : les Romains déjà immergeaient des amphores au fond de la mer pour y attirer le poulpe et les Japonais se sont fait une grande spécialité de cette approche qui consiste à mettre en place, sur les fonds marins, des structures immergées durables destinées à favoriser le développement et la fixation de nombreuses espèces animales et végétale qui s’en servent de support et d’abris.

Entre 1986 et 1990, ce sont ainsi 183 structures artificielles en béton qui ont été immergées au large de Carry-le-Rouet et Sausset-les-Pins pour y recréer un habitat favorable au développement de certaines espèces halieutiques. Puis, à l’automne 2007, ce sont pas moins de 401 récifs artificiels de toutes formes et de toutes tailles qui ont été déposés par la Ville de Marseille à 25 m de profondeur entre la Corniche et les Iles du Frioul, afin d’essayer de redonner un peu de vie aux fonds marins totalement ravagés par la construction de la plage du Prado dans les années 1970 et par des années de déversements de toutes sortes. Plus de 10 millions d’euros ont ainsi été investis pour construire et mettre en place près de 30 000 m3 de récifs artificiels sur 220 ha, mais aussi pour assurer un suivi scientifique afin d’étudier l’impact d’un projet aussi ambitieux.

Récifs artificiels immergés au large du Prado dans la rade de Marseille (photo © DR / Made in Marseille)

Dix ans plus tard, la Ville de Marseille a fêté bruyamment la réussite d’un tel pari qui, malgré de nombreuses critiques, a permis de faire revenir de nombreuses espèces qui avaient déserté ces fonds marins et d’augmenter la biodiversité de ce secteur, le nombre d’espèces de poissons ayant été multiplié par trois en 10 ans. Une réussite qui tient sans doute aussi en grande partie au fait que la zone en question est désormais protégée par arrêté préfectoral, interdisant toute pêche, plongée, ou même simple mouillage.

Des plongeurs déposent des récifs artificiels « hôtel à poissons » d’une dizaine de tonnes à 30 mètres de profondeur au large des calanques de Marseille, le 30 janvier 2018 (photo © Boris Horvat / AFP)

C’est en tout cas fort de ce succès que la Ville de Marseille s’est lancée l’an dernier dans l’immersion de nouveaux récifs artificiels, cette fois dans les Calanques, au niveau de l’exutoire de Cortiou qui rejette en mer les eaux issues de la station d’épuration de toute l’agglomération marseillaise, Carnoux y compris. Un secteur où la qualité des eaux reste très médiocre avec des concentrations en métaux lourds, mais aussi en résidus médicamenteux ou en fragments de plastiques qui n’incitent guère à la baignade, comme l’évoque Sciences et Avenir. Une situation qui explique d’ailleurs les critiques soulevées par de nombreux défenseurs de l’environnement, craignant que le fait d’attirer artificiellement la faune aquatique à se fixer dans ce secteur, ne se traduise en réalité par une fragilisation de ces espèces soumises à un environnement très pollué.

Mais cela n’a pas empêché l’immersion en février 2018 de 300 t de récifs artificiels sous forme de blocs de béton déposés par 20 m de fond, sous le pilotage de la start-up montpelliéraine Seaboost et pour un budget de 1 million d’euros. Là aussi, un programme de suivi scientifique est prévu et l’avenir dira si les résultats sont à la hauteur des espérances malgré le contexte a priori guère favorable.

Plan de situation du futur musée sous-marin de la plage des Catalans (source : enquête publique / Made in Marseille)

En tout cas, immerger des objets en béton au fond de la mer est devenue une habitude bien ancrée dans la cité phocéenne puisqu’on y étudie également la faisabilité de créer un musée sous-marin au large de la plage des Catalans, un projet qui devait voir le jour dès le printemps 2017, mais qui a été retardé le temps de recevoir toutes les autorisations réglementaires nécessaires. C’est désormais chose faite puisque le Préfet a finalement donné son accord à l’issue de l’enquête publique qui s’était déroulée entre mai et juin 2018.

En l’occurrence, il s’agit d’immerger par 5 m de fond, à une centaine de mètres du rivage, une dizaine de statues entre lesquelles les visiteurs munis de palmes et de tubas pourront librement se promener, des statues qui serviront elles-aussi de récifs artificiels puisque la faune et le flore sous-marines pourront les coloniser.

Musée subaquatique d’art de Cancun

L’idée n’est d’ailleurs pas nouvelle puisqu’un musée de ce type est ouvert depuis 2009 près de Cancún, sur la presqu’île du Yucatán au Mexique. L’artiste britannique Jason de Caires Taylor y a réalisé 400 sculptures dont certaines particulièrement spectaculaires que l’on peut découvrir au gré de ses plongées. Toutes réalisées avec du ciment alcalin, de la fibre de verre et différentes substances résistantes et écologiques, ces œuvres d’art ont été transportées sur des plateformes flottantes et immergées avec précision dans différents endroits, près de récifs naturels de manière à créer des salles de différentes thématiques.

Et ce n’est pas le seul site de ce genre puisque le même artiste, qui avait déjà créé un premier projet de ce type en 2006 sur l’île de la Grenade dans les Caraïbes, a récidivé cette fois au large de Lanzarote, dans les Canaries, où le Museo Atlántico a ouvert ses portes sous-marines début 2017 après 3 ans de travaux nécessaires pour installer ses 250 sculptures par 12 m de fond.

Lampedusa, une œuvre immergée de l’artiste Jason de Caires Taylor au Museo Atlántico de Lanzarote (photo © Jacon DeCaires Taylor / Underwater sculpture)

Le résultat est saisissant d’autant que les effigies réalisées dans un béton spécifiquement adapté ont été moulées directement sur des habitants de l’île. Certaines sculptures représentent les migrants de Lampedusa venus s’échouer sur les plages des îles Canaries : « Ce travail ne se veut pas un hommage ou un mémorial aux nombreuses vies perdues, mais un rappel brutal de notre responsabilité collective. » explique d’ailleurs l’artiste. L’installation principale, appelée Rubicon, est constituée d’un groupe de 35 personnes marchant vers une porte, un point de non-retour, qui fait référence aux menaces pesant sur les océans de la planète.

Rubicon, œuvre magistrale de l’artiste Jason de Caires Taylor au Museo Atlántico de Lanzarote (photo © Jacon DeCaires Taylor / Underwater sculpture)

Reste que le futur musée sous-marin de la plage des Catalans ne sera probablement pas constitué d’œuvres de Jason de Caires Taylor car l’artiste anglais a semble-t-il perdu patience en attendant la fameuse autorisation préfectorale que l’association des “Amis du musée subaquatique de Marseille” a finalement reçue fin novembre 2018 seulement, comme l’indique Made in Marseille, et ceci pour une durée de 15 ans. L’association qui porte le projet est donc désormais à la recherche d’un nouvel artiste pour meubler les fonds de ce qui sera le premier musée sous-marin en Méditerranée : avis aux amateurs…

L. V. 

Jeanne Calment, l’Arlésienne des records ?

17 février 2019

Née le 21 février 1875 à Arles, Jeanne Calment fait partie de ces casaniers qui sont décédés dans leur ville de naissance après y avoir passé toute la vie. Une vie particulièrement longue puisqu’elle a duré exactement 122 ans, 5 mois et 14 jours.

Jeanne Calment lors de son 121ème anniversaire (photo © AFP)

C’est même très officiellement le record mondial de longévité pour un être humain dont la date de naissance a été enregistrée avec une fiabilité raisonnable dans un registre d’état-civil. Un record qui a d’ailleurs été enregistré deux fois dans le Livre Guinness des Records : en 1988, alors qu’elle est âgée de 112 ans, elle est désignée comme doyenne de l’humanité suite au décès à 114 ans de l’Américaine Florence Knapp. Mais ce titre lui est retiré en 1990 car une autre Américaine, Carrie White, qui prétend être née en 1874, lui conteste cette gloire. Il fallut donc, à l’Arlésienne plus que centenaire, patienter jusqu’à la mort de sa rivale en 1991 pour reconquérir ce titre et figurer de nouveau dans le Livre Guinness des Records à partir de 1993, reconnue même à partir de 1995 comme la personne la plus âgée ayant probablement vécu sur Terre à ce jour.

Tombe de Jeanne Calment dans le cimetière de Trinquetaille à Arles (photo © J. Saint-Marc / 20 minutes)

Une véritable gloire internationale donc pour cette Arlésienne qui est apparue pour la première fois à la télévision à l’occasion d’une interview où elle évoque ses souvenirs de la visite de Vincent Van Gogh à Arles en 1988, alors qu’elle avait 12 ou 13 ans, mais dont les apparitions médiatiques se sont ensuite multipliées, chacun de ses anniversaires étant fêté comme il se doit ainsi que l’évoquera devant les caméras de France 2, Michel Vauzelle, alors maire d’Arles, lors de sa disparition en août 1997 :  « On s’était fait à l’idée que Jeanne Calment ne nous quitterait jamais. Chaque année, on se retrouvait autour d’elle, sa grande famille arlésienne, et elle était notre grande sœur. Elle nous montrait le chemin de la vie, de la curiosité, de l’appétit de vivre, de la force de vivre ».

Née dans une famille aisée et ayant épousé à 21 ans un cousin, riche marchand à Arles et portant comme elle le patronyme de Calment, Jeanne n’a jamais eu besoin de travailler et a pu s’adonner à ses différentes passions parmi lesquelles le tennis, le vélo, le piano, l’opéra, ou encore, paraît-il le patin à roulettes. Sa fille Yvonne décède en 1934 et son mari en 1942, suivis en 1963 par son gendre et son unique petit-fils, le docteur Frédéric Billot.

Sans famille proche ni descendance, elle-même vivra donc seule dans sa maison d’Arles jusqu’à l’âge de 110 ans avant d’intégrer la Maison de retraite du Lac, toujours à Arles, où elle passera les dernières années de sa vie, répétant à qui voulait l’entendre que « Dieu l’avait oublié » tout en sirotant son verre quotidien de porto et en s’enfilant son kg de chocolat hebdomadaire si l’on en croit certains témoignages.

Carte d’identité de Jeanne Calment (source : Jeanne Calment, l’oubliée de Dieu, France Cavalié / Centenaires français)

La vente de son appartement en viager à son notaire, maître André-François Raffray, en 1965, alors qu’elle est déjà âgée de 90 ans, fait partie de ces histoires que tous les notaires ne peuvent s’empêcher d’évoquer avec angoisse : alors âgé de 47 ans, celui-ci était persuadé d’avoir fait une excellente affaire, s’engageant à verser à la quasi-centenaire et jusqu’à la mort de cette dernière une rente de 2 500 francs par mois en vue de devenir ensuite propriétaire de son bien. Sauf que lorsque le notaire est lui-même décédé en 1995 à l’âge de 77 ans, Jeanne Calment était toujours vivante et qu’il a fallu que l’épouse du notaire poursuive les versements pendant encore près de 2 ans avant de pouvoir enfin entrer en possession de l’appartement si longtemps attendu et finalement payé plus de deux fois sa valeur réelle !

Toujours est-il que l’image de cette aimable « plus-que centenaire », vénérée du côté de Saint-Trophime, se retrouve depuis quelque temps au centre d’une polémique dont même Le Monde s’est fait l’écho. Un gérontologue russe, Valeri Novosselov, qui s’intéresse depuis longtemps au cas de Jeanne Calment, a en effet publié début 2019, avec l’aide du mathématicien Nikolay Zak une étude sur le réseau social international scientifique ResearchGate, qui sème le doute sur cette belle histoire de longévité.

Selon ce spécialiste, dont les thèses ont notamment été largement reprises par l’agence de presse russe Sputnik, souvent accusée de complotisme et de propagande, de très nombreux indices concordant laissent en effet penser que, lors de son décès en 1997, Jeanne Calment est plus jeune qu’elle ne le prétendait, ainsi que le montrent l’analyse de son maintien exceptionnel à cet âge, de son absence totale de démence ou encore de la faiblesse d’indices d’ostéoporose.

Jeanne Calment et sa fille Yvonne (source : Les 120 ans de Jeanne Calment, Michel Allard et Jean-Marie Robine)

Mais les soupçons de ces chercheurs russes se trouvent surtout renforcés par l’analyse de certains faits troublants qui les amènent à penser qu’en 1934, ce n’est pas la fille de Jeanne, Yvonne alors âgée de 36 ans qui est décédée d’une pleurésie, mais sa mère qui avait alors 59 ans. Les arguments qu’ils mettent en avant sont multiples, allant de la ressemblance frappante entre les deux femmes sur les (rares) photos existantes, jusqu’à une incohérence dans la couleur des yeux en passant par l’absence de certificat médical produit en 1934 et surtout par le fait que Jeanne Calment a brûlé elle-même tous ses papiers et photos de famille alors que la Ville d’Arles envisageait les transférer aux archives municipales. Une substitution qui aurait pu être motivée par un souci de minimiser des frais de transmission et qui aurait d’ailleurs déjà attiré les doutes d’un expert d’assurance du vivant de Jeanne Calment si l’on en croit les investigations du Monde.

Une accusation qui bien sûr soulève de forts doutes de la part de deux spécialistes qui ont eu à examiner la plus-que centenaire avant sa disparition, en l’occurrence Jean-Marie Robine, directeur de recherche à l’INSERM, et Michel Allard, médecin spécialiste en gérontologie. Leur témoignage, publié notamment par France-Inter, montre néanmoins que au moins le second n’exclut pas totalement l’hypothèse d’une telle substitution, reconnaissant en tout cas n’avoir jamais abordé le sujet avec Jeanne Calment et admettant qu’il arrivait souvent à cette dernière de se tromper en évoquant son mari qu’elle appelait « mon père ». Mais quand on atteint un grand âge, ce type de confusion n’est pas rare.

Comparaison entre une photo de Jeanne Calment âgée (à droite) et de sa fille Yvonne (à gauche) et tentative de superposition (source : Nikolay Zak / RessearchGate)

Faudra-t-il alors exhumer les restes de l’Arlésienne et procéder aux analyses ADN de vigueur pour lever enfin le doute qui titille l’humanité toute entière, à savoir s’il on est bien en droit d’espérer pouvoir encore faire du vélo à 100 ans passés et savourer des chocolats à 115 ans révolus ? Tout compte-fait, peut-être vaut-il mieux laisser planer le doute sur le sujet et laisser quelque espoir à ceux qui escomptent encore vivre quelques années supplémentaires en bonne santé…

L. V.  

Chine : on a marché sous la dune, et bientôt sur la lune…

3 février 2019

Les Chinois n’ont pas fini de faire parler d’eux… Dernièrement, c’est un musée enterré sous une dune qui vient d’ouvrir ses portes en octobre 2018 : conçu par l’équipe d’Open Architecture, basée à Pékin, l’UCCA Dune (Ullens Center for Contemporary Art) est, comme son nom le suggère, un petit musée d’art contemporain niché en grande partie sous une dune, en bordure de la côte septentrionale de la Chine à Qinhuangdao.

Vue aérienne du UCCA Dune Art Museum caché sous la dune (photo © Wu Qingshan)

Le concept est pour le moins original. L’espace bâti en béton est constitué comme un réseau de grottes aux formes arrondies organisé en 7 galeries intérieures, sur une superficie totale de 930 m2, le tout ayant ensuite été recouvert par le sable de la dune qui avait été au préalable excavée. Trois entrées à flanc de dune ainsi que plusieurs puits de lumière et des belvédères émergeant du sable donnent un peu de clarté à cet espace souterrain quelque peu atypique et qui permet au visiteur de déambuler en toute sécurité sous la dune.

Les architectes concepteurs de cette curiosité dont s’est notamment fait l’écho le Journal du design, planchent d’ailleurs désormais sur un autre projet sur le même site, le Sea Art Museum, lequel sera partiellement immergé sous l’eau et ne sera accessible qu’à marée basse.

Dans le même style, un autre projet architectural chinois, conçu par le cabinet pékinois MAD architects, avait aussi beaucoup fait parler de lui. Comme l’expliquait Le Moniteur en 2013, ce projet de musée d’art doit être implanté sur l’île de Pingtan, la cinquième plus vaste de Chine, située dans la province de Fujian, juste en face de Taïwan et destinée à devenir un important centre de développement touristique, commercial et culturel.

Maquette du Pingtan Art Musem (photo © MAD architects)

Cet édifice, dont la construction était prévue en 2016, se présente comme une presqu’île flottante en béton de 40 000 m2, implantée dans un plan d’eau et accessible depuis une jetée. Il semble bien cependant que cette structure en forme de trois dunes flottantes émergées à quelques encablures du rivage et à l’intérieur desquelles le visiteur devait se promener de salle en salle, soit à ce jour resté à l’état de maquette…

Ce n’est pas le cas en revanche des projets chinois qui visent non pas la dune mais carrément la Lune. Car l’Empire du Milieu ne cache pas ses ambitions en matière de conquête spatiale. C’est ainsi que le module d’exploration Chang’e 4, qui avait quitté le sol terrestre le 7 décembre 2018 s’est posé dans la nuit du 2 au 3 janvier 2019, sur la face cachée de la Lune, un exploit inédit qui vient prouver s’il en était encore besoin, que la Chine est désormais en pointe en matière de prouesses technologiques.

Une vue de la face cachée de la Lune prise lors de la mission Apollo 16 (source © NASA)

Si les Américains et les Russes se sont déjà posés à plusieurs reprises sur la Lune, du côté qui est tourné en permanence du côté de la Terre, personne n’avait en effet été voir de près ce qui se passait de l’autre côté de notre satellite naturel, sur le versant invisible, dont la surface est d’ailleurs constellée de profonds cratères, bien davantage que sur la face visible largement recouverte de grands épanchements tabulaires de lave. C’est un satellite russe qui avait photographié pour la première fois cet hémisphère invisible de la Lune et il avait fallu attendre 1968 pour que les premiers hommes puissent l’admirer en direct, en l’occurrence ceux de l’équipage d’Apollo 8 en rotation autour de la Lune.

Pour parvenir à guider et faire atterrir un engin spatial sur la face cachée de la Lune, il fallait prévoir un relai positionné derrière la Lune mais restant en contact avec la Terre afin de pouvoir transmettre au futur robot explorateur les ordres venant du plancher des vaches. C’est ce qu’on fait les Chinois en lançant, en mai 2018, le satellite Queqiao (qui signifie « le pont des pies » en Mandarin) placé en orbite à 65 000 km de la Lune.

Le module lunaire lui-même s’est posé au pôle sud de la face cachée de la Lune, dans le cratère Von Kármán, baptisé ainsi en l’honneur d’un astrophysicien tchèque. Tout s’est bien passé et il est même prévu qu’un robot d’exploration parcourt une dizaine de kilomètres pour investiguer la nature du sol dans le secteur. Les nouvelles arrivent au compte-goutte mais on sait déjà que les nuits lunaires sont particulièrement fraîches dans le secteur : – 190 °C, tout de même ! Une nuit lunaire qui n’en finit pas d’ailleurs puisque celle-ci a duré 14 jours, obligeant le robot Yutu-2 à se mettre en hibernation en attendant que le jour se lève enfin, le 31 janvier.

Le robot explorateur Yutu-2 quittant sa rampe de débarquement (source © CNSA / Numerama)

Les premières photos diffusées dès le 4 janvier 2019 du petit robot de 140 kg à 6 roues se dandinant sur le sol lunaire à l’extrémité de ses rails de débarquement avec ses deux ailes déployées recouvertes de panneaux solaires, obligent d’ailleurs à s’interroger sur le petit nom que lui ont octroyé les ingénieurs chinois puisque Yutu signifie « lapin de jade »… L’engin ressemble à tout sauf à un lapin, mais il porte sur ses épaules une lourde responsabilité puisque l’une de ses missions est de déposer sur la face cachée de la Lune un récepteur radio destiné à écouter l’Univers avec une longueur d’ondes que les interférences avec la Terre ne permettent pas ailleurs. « C’est une nouvelle fenêtre qui s’ouvre sur l’univers », explique ainsi aux Echos Francis Rocard, responsable du programme d’exploration du système solaire au CNES. Après les caméras à reconnaissance faciale dans les rues de Pékin et l’espionnage à grande échelle, voilà que la Chine déploie désormais ses grandes oreilles à l’échelle de l’Univers…

L’espace lunaire dans lequel s’aventure le « Lapin de Jade » : image prise depuis le module Chang’e 4 (source © CNSA / Le Figaro)

Et ce n’est pas tout car les Chinois ne comptent pas s’arrêter en si bon chemin. Dès cette année, une nouvelle mission, Chang’e 5 (Chang’e étant le nom de la divinité lunaire dans le Panthéon chinois), est prévue avec au programme le recueil d’échantillons de sol lunaire, sur la face visible de la Lune mais dans un secteur que l’on pense avoir été soumis à des éruptions volcaniques plus récentes.

En même temps, la Chine se prépare à envoyer ses taïkonautes sur la Lune vers 2036 et s’active à produire pour 2022 sa première grande station spatiale, pompeusement baptisée « Palais céleste » et qui pourrait prendre le relai de la Station spatiale internationale, l’ISS, dans laquelle Russes, Américains, Européens et Japonais sont associés mais dont la retraite est programmée en 2024. Voilà qui sent de plus en plus la course de vitesse entre puissances en quête d’hégémonie, comme au bon vieux temps de la Guerre froide, de quoi rassurer tout un chacun quant à l’avenir radieux de l’Humanité !

L. V.

Des dunes de sable dans l’Arctique : rêve ou réalité ?

3 janvier 2019

Parmi les risques liés au changement climatique en cours, celui lié à la montée du niveau des océans est sans doute celui qui a été le mieux intégré et auquel on se réfère souvent en premier, mais on ne pense pas toujours à celui de l’ensablement, qui progresse avec l’avancée des zones désertiques et qui menace bien des populations. Et pas seulement celles qui vivent en zone subtropicale, en bordure des zones désertiques déjà bien développées et en voie d’extension.

Maison enfouie sous le sable à Shoyna (photo © Sergey Ponomarev / New York Times)

Carte de situation de Shoyna au nord de la Russie (source © Wikipedia)

Il n’y a pas qu’à Tombouctou qu’on risque de se réveiller un matin dans l’incapacité de sortir de sa maison parce qu’une dune de sable s’est accumulée dans la nuit sous l’effet du vent, bloquant toutes les issues. Le risque existe aussi au niveau du cercle polaire arctique, dans le petit village de pêcheurs de Shoyna, situé à l’extrême nord de la Russie, sur la presqu’île de Kanin qui borde la Mer Blanche, au sud de la Mer de Barents.

Ce village qui abrite désormais moins de 300 habitants, les seuls quasiment à vivre à demeure sur cette péninsule peu hospitalière où la mer est couverte de glace de novembre à avril et où l’été ne dure que quelques mois, a été fondé en 1930.

 

Vue aérienne du village de Shoyna (photo © Sergey Ponomarev / New York Times)

Il a connu son apogée dans les années 1950, comptant jusqu’à 1500 habitants et une flotte de 70 bateaux de pêche qui écumaient les fonds poissonneux de la Mer Blanche. Les chalutiers ayant rapidement raclé toutes les espèces vivantes présentes dans cet écosystème particulièrement fragile, la pêcherie a dû fermer ses portes et les carcasses des bateaux finissent de pourrir sur le rivage, à demi ensevelis sous les dunes de sable qui progressent.

Epave de bateau de pêche abandonnée sur le rivage (photo © Sergey Maximishim et Dimitry Leltschuk / Moya-planeta)

Dans les années1950, les anciens du village se souviennent des pâturages qui s’étendaient encore autour du village. Mais l’écosystème a changé sous l’effet de la disparition des algues qui fixaient les fonds marins et le rivage, sous l’effet aussi sans doute de la déforestation alentours et peut-être même du détournement du cours de la rivière locale. Toujours est-il qu’une vingtaine de maisons a déjà été ensevelie sous le sable et qu’il faut recourir fréquemment au bulldozer pour dégager portes et fenêtres menacées de blocage.

Un gigantesque bac à sable pour les enfants… (photo © Sergey Maximishim et Dimitry Leltschuk / Moya-planeta)

Ce gigantesque bac à sable dans lequel le village se débat fait certes le bonheur des enfants qui y trouvent un superbe terrain de jeu. Mais lorsque le vent souffle et met en suspension les grains de sable qui alimentent le déplacement des dunes, alors chacun doit se calfeutrer en essayant d’empêcher le sable omniprésent de pénétrer à l’intérieur des maisons et en espérant que la porte d’entrée ne sera pas définitivement bloquée à la fin de la tempête. Un avant-goût du monde qui nous attend demain ?

L. V.

Tout compte fait, l’Homme ne pèse pas bien lourd…

29 décembre 2018

Un dessin signé Bar

Que pèse l’Homme sur Terre ? Une bien étrange question mais non dénuée d’intérêt à l’heure où l’on constate que l’activité humaine, surtout depuis l’accélération de l’industrialisation au milieu du XIXème siècle, après avoir largement altéré la biodiversité et les écosystèmes, est en train de bouleverser le climat mondial à une vitesse jamais connue jusque-là, entrainant un risque de dégradation irréversible des conditions de vie sur Terre.

C’est en tout cas une question à laquelle ont tenté de répondre trois chercheurs israéliens et américains qui se sont efforcé de compiler l’ensemble des données les plus récentes disponibles pour évaluer l’importance respective des différentes espèces vivantes présentes à la surface du globe terrestre. Leurs conclusions, accessibles en ligne et publiées en juin 2018 dans la revue scientifique PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America) ont été reprises récemment dans un article du Monde et ne manquent pas de sel…

L’unité de mesure retenue par ces chercheurs pour rendre compte de la masse respective des différentes espèces vivantes n’est pas des plus parlantes pour le commun des mortels puisque leurs résultats sont exprimés en gigatones de carbone (1Gt = 1 milliard de tonnes) ! Le choix peut paraître curieux mais est largement justifié par le fait que le carbone, en s’associant notamment avec l’hydrogène, l’oxygène, le phosphore ou encore l’azote, forme l’élément de base de la plupart des molécules organiques qui constituent le vivant.

L’intérêt principal de prendre un tel critère comme indicateur de comparaison est qu’il permet de faire abstraction de l’eau qui constitue une part majeure de la plupart des êtres vivants, ce qui revient plus ou moins à comparer la matière sèche globale des différentes espèces. Ainsi, un homme de 70 kg contient en moyenne de l’ordre de 45 kg d’eau et sa composition fera ressortir la présence de 43 kg d’oxygène, 7 kg d’hydrogène et 16 kg de carbone. La masse de carbone prise comme référence est donc très loin de représenter la totalité de la masse du vivant mais elle en constitue un indicateur pertinent pour comparer la part respective des différentes espèces vivantes, en particulier vis-à-vis de leur empreinte carbone.

Déforestation en Amazonie (photo © Marcelo Sayao)

A l’aune de cette référence, la biomasse totale présente à la surface du globe serait ainsi estimée à environ 550 Gt de carbone et la surprise est que 82 % de cette biomasse, soit 450 Gt est en réalité constituée par… des plantes vertes ! ce sont en effet les végétaux, présent pour l’essentiel sur les terres émergées de notre planète, qui représentent et de très loin, la majeure partie de la biomasse terrestre. Derrière viennent, seconde surprise, les bactéries qui, avec une biomasse globale évaluée à 70 Gt de carbone, forment donc le second groupe le plus représenté sur Terre…

Répartition de la biomasse terrestre par taxon en Gt carbone (infographie © Biosphoto / Le Monde d’après source PNAS)

Le diagramme ci-dessus, dessiné à partir des résultats de cette étude et qui représente la part des différents taxons (entités regroupant des organismes vivants classés dans une même catégorie) dans la biomasse totale avec pour chacun d’eux une aire proportionnelle à leur importance respective, montre que les autres espèces vivantes occupent une part relativement marginale à la surface du globe terrestre. Le troisième groupe en importance est d’ailleurs celui des champignons qui, avec une biomasse totale évaluée à 12 Gt prennent une part nettement plus importante qu’on aurait pu l’imaginer de prime abord.

Viennent ensuite, selon ce classement, les archées, des organismes unicellulaires procaryotes (dépourvus de noyaux) puis les protistes ou protozoaires, d’autres organismes également unicellulaires mais dont la cellule est munie d’un noyau comme les nôtres. L’ensemble des représentants du règne animal, ne pèse, tout compris, que 2 Gt de carbone : une misère !

Répartition de la biomasse terrestre par taxon en Gt carbone et détail sur la répartition au sein du règne animal (source © The biomass distribution on Earth / PNAS)

Et la répartition des espèces au sein de cette dernière catégorie réserve elle aussi son lot de surprise. Force est d’abord de constater que l’espèce humaine, bien qu’omniprésente, ne pèse pas lourd : à peine 60 millions de tonnes de carbone, soit plus de 1000 fois moins que les bactéries et plus de trois fois moins que les seuls virus pourtant minuscules… A l’échelle du globe, l’Homme n’est qu’un épiphénomène insignifiant !

Elevage industriel de poulets (photo © Fred Tanneau / AFP / Le Dauphiné)

Et pourtant, son empreinte est manifeste quand on regarde la répartition des espèces présentes au sein du règne animal. Ainsi, la totalité des mammifères sauvages présents à la surface de la Terre ne représenterait plus, selon cette étude, que 7 millions de tonnes de carbone (dont 3 pour les seuls mammifères terrestres), soit près de 10 fois moins que la population humaine, tandis que le bétail élevé pour les besoins de notre consommation (bovins et cochons en tête) représente à lui seul 100 millions de tonnes de carbone soit 15 fois plus que ses congénères restés à l’état sauvage ! Il en est d’ailleurs de même chez les oiseaux où les individus domestiqués (poulet principalement) représentent une biomasse près de trois fois supérieure à celle de l’ensemble des oiseaux sauvages (laquelle ne dépasse pas 2 millions de tonnes de carbone).

Chasse à la baleine au Japon (photo © Reuters / Ouest-France)

Certaines études estiment qu’avant le développement de l’activité humaine, il y a environ 50 000 ans, la biomasse des mammifères était de l’ordre de 40 Mt (en millions de tonnes de carbone), répartie à parts sensiblement égales entre les océans et les terres émergées. Ce stock a donc été divisé par 6 du fait de l’Homme, avec un impact encore plus fort sur terre qu’en mer. Quant à la biomasse végétale (dans laquelle les plantes cultivées représentent de l’ordre de 2 % du total), elle aurait été divisée par deux du fait de l’activité humaine, ce qui est considérable et amoindrit considérablement la capacité d’absorption des gaz à effets de serre dont l’émission est par ailleurs sans cesse croissante…

Termites quittant leur terrier (photo © Jean et Fred / Flickr)

Il y aurait beaucoup à dire encore de cette revue de la biomasse existante, même si celle-ci ne reflète pas, loin s’en faut, la perte de biodiversité qui se fait jour en parallèle. Ainsi, les insectes qui représentent pourtant une très large part de cette biodiversité avec plus de 1 millions d’espèces répertoriées, ne constituent qu’une partie minime de la biomasse totale même si certaines espèces comme les termites représentent à elles seules une masse comparable à celle de la population humaine dans son ensemble, avec néanmoins une empreinte nettement plus discrète sur la biodiversité globale : un exemple à méditer ?

L. V.

La biodiversité dans toute sa banale splendeur

5 décembre 2018

La salle du Clos Blancheton à Carnoux accueillait, jeudi 29 novembre 2018, ses adhérents et un public fidèle pour une conférence consacrée à la « biodiversité », animée par Madame Claude Gadbin-Henry, docteur ès- sciences. C’est en déroulant un diaporama extrêmement riche en illustrations d’espèces animales et végétales qui peuplent notre planète que la conférencière évoqua leur interdépendance, et leur contribution à la constitution de ce que l’on nomme la biodiversité.

Un public particulièrement attentif (photo © CPC)

On peut définir la biodiversité comme la diversité des organismes vivants. Elle se construit avec :

– la diversité des écosystèmes : milieux de vie et interactions entre les espèces qu’ils hébergent en un lieu donné, aux conditions édaphiques homogènes. Ce milieu est déterminé par la nature des sols, des sous-sols et des conditions climatiques locales ;

– la diversité des espèces : variété d’espèces existantes ;

– la diversité au sein de chaque espèce : on constate des variations d’origine génétique entre les individus : c’est la biodiversité génétique, liée à l’existence des allèles variables pour chaque gène, à l’intérieur d’une espèce, cette variabilité est un avantage évolutif, car il permet l’adaptation aux changement du milieu de vie.

Les différents niveaux de la biodiversité (source © Académie de Dijon)

Une analyse scientifique internationale, publiée en 2018, met en évidence que la Coccinelle asiatique, espèce introduite, devenue envahissante et mettant en péril la faune locale de coccinelles, présente une variabilité morphologique (coloration et nombre de points) exceptionnelle déterminée cependant par un seul gène, sous diverses formes alléliques.

Les multiples facettes de la coccinelle asiatique (photo © Entomart / Sciences et avenir)

La biodiversité locale dépend toujours également du milieu où se développent les espèces animales et végétales, et ce milieu est parfois modifié par l’homme.

L’adaptation des espèces animales ou végétales à ces milieux est liée à la pression de sélection au cours du temps long de l’évolution, mais on peut l’observer actuellement : à l’occasion de variations du climat, des espèces introduites accidentellement entrent en compétition avec des espèces indigènes et peuvent les faire disparaître, ou devenir des nuisances majeures car elles sont dépourvues de prédateurs ou de concurrents. Ainsi la coccinelle asiatique, introduite à des fins de lutte biologique contre les pucerons, caractérisée par son extrême variabilité génétique, pourtant reposant sur un seul gène, est devenue une espèce envahissante. De même le Frelon asiatique ou le Moustique tigre sont devenus envahissants après des introductions accidentelles.

L’introduction sans précaution d’un végétal parasité peut parfois amener la destruction de l’espèce introduite et des espèces indigènes, ainsi les palmiers porteurs du Charançon rouge, extrêmement nuisible…

Claude Gadbin-Henry, la conférencière (photo © CPC)

C’est avec une intention particulière que notre conférencière oriente son propos sur le monde des insectes. Ils constituent en effet 85 % des espèces animales, sans compter celles non encore connues ! Et ceci, même si, pour la plupart d’entre nous, la biodiversité animale évoque le plus souvent les grands mammifères, les oiseaux, les poissons, et les animaux domestiques. Jean Henri Fabre, connu pour ses « Souvenirs entomologiques », fut en plus de ses talents de conteur, un excellent observateur des insectes, et un éthologue avant que cette science ne voit le jour.

L’histoire nous apprend que l’homme a connu les insectes depuis l’aube de l’humanité : des gravures rupestres, trouvées dans l’Ariège et datant de 14 000 ans, représentent des sauterelles : elles témoignent des nuisances pour l’environnement humain (vols de crickets migrateurs dévastant les champs)…

Papillon vanesse du chardon

Par contre, on sait maintenant, que les insectes ont un rôle majeur et indispensable pour la reproduction, et la fructification des plantes à fleurs car ils permettent le processus de pollinisation, sans lequel de nombreux fruits et légumes disparaitraient de nos assiettes !

La suite du diaporama projeté nous fit rentrer dans le monde minuscule de ces espèces, visualisant ainsi la morphologie spécifique des insectes, tous hexapodes (6 pattes), leur corps étant composé d’une tête, d’un thorax et d’un abdomen. A partir d’images photographiques réalisées à différentes échelles nous avons observé :

– leur tête adaptée et modifiée en fonction du mode de nutrition : mâchoires pour broyer des végétaux (criquet) ou pour déchiqueter des proies (libellules), trompe pour absorber le nectar (papillon)…

– des yeux composés de multiples facettes, qui atteignent un champ de vision proche de 360°.

– leur déplacement est assuré par des pattes adaptées à diverses fonctions (saut, récolte du pollen) et des ailes procurant un vol spécifique pour chaque espèce, tel celui de la mouche qui peut être stationnaire.

Mante religieuse

Une autre particularité des insectes est une carapace rigide ou squelette externe protecteur. Cette peau rigide nécessite d’en changer lors de la croissance (la mue). Certaines espèces possèdent des aspects et couleurs ayant la faculté « d’effrayer » les prédateurs, tandis que d’autres permettent de se dissimuler dans l’environnement (mimétisme).

Abeille pollinisatrice (photo © Maciej Olszewski, Shutterstock / Futura Sciences)

La reproduction et la protection de la descendance ont été illustrées par des exemples spécifiques prouvant cette longue évolution adaptative, telles les antennes des papillons mâles qui détectent leurs femelles à plusieurs kilomètres de distance (antennes constituées de micros-tubes, chacun ayant fonction de récepteur moléculaire).

La diversité du monde floral fut illustrée par la projection d’une multitude de photographies caractéristiques des nombreuses couleurs et formes infinies composant l’univers des fleurs et des végétaux.

La finalité de cette conférence était de sensibiliser au monde inconnu des insectes, adapté à presque tous les milieux naturels. Leur rôle est fondamental pour la conservation de la biodiversité animale; ainsi que pour l’avenir du monde végétal, où leur rôle de pollinisateurs est garant de la variabilité génétique des graines. Cette variabilité permettra les adaptations fonctionnelles nécessaires pour la survie des espèces aux modifications en cours et à venir de notre environnement. Les insectes sont ainsi un des piliers de l’avenir du vivant. Mais l’homme prédateur au sommet de cette chaîne ne mettra-t-il pas fin à cet équilibre harmonieux ? C’est la question abordée entre les participants au cours de l’échange puis de l’apéritif offert par le Cercle à l’issue de cette présentation enrichissante.

C. M.

Une révolution de poids dans les mesures

3 décembre 2018

Les nouvelles unités de mesures adoptées à la Révolution française (gravure d’époque © DR)

C’était l’un des grands acquis de la Révolution française : le 18 Germinal de l’an II (7 avril 1795), dans son souci d’universalisme, la Convention nationale décrète que désormais, « il n’y aura qu’un seul étalon des poids et mesures pour toute la République ; ce sera une règle de platine sur laquelle sera tracée le mètre qui a été adopté pour l’unité fondamentale de tout le système des mesures ».

Contrairement à l’usage alors en vigueur qui se basait sur des étalons distincts et donc des unités de mesures variables selon les régions et les pays, les révolutionnaires français réunis en Assemblée constituante, avaient en effet décidé, dès 1790, sur proposition de Talleyrand, lui-même conseillé par Condorcet, de créer un système de poids et mesures à la fois stable et universel. L’idée n’était d’ailleurs pas nouvelle puisque c’est un religieux lyonnais, Gabriel Mouton, qui avait suggéré, dès 1670, de définir cette unité de mesure par une fraction de l’arc méridien terrestre.

C’est ce principe qui a donc été retenu en 1795, le mètre étant alors défini comme étant « la mesure de longueur égale à la dix-millionième partie de l’arc de méridien compris entre le pôle boréal et l’équateur », ce qui donnera lieu à la formidable épopée de Delambre et Méchain, deux scientifiques chargés, durant 7 ans, de procéder aux mesures géodésiques nécessaires pour évaluer précisément la distance entre Dunkerque et Barcelone

Tout le système métrique décimal, rendu obligatoire en France à partir du 23 septembre 1795, repose ainsi sur quelques unités simples et universelles dont les étalons en platine du mètre et du kilogramme sont déposés aux Archives nationales en 1799. Un siècle plus tard, en 1875, est créée la Convention du Mètre, signée alors par 17 pays et qui instaure le Bureau international des poids et mesures, première étape vers l’instauration du système international d’unités (dénommé SI dans le monde entier) adopté en 1960 et désormais en vigueur dans le monde entier sauf dans trois pays : la Birmanie, le Liberia et… les États-Unis !

La sonde spatiale Mars Climat Orbiter lancée par la NASA le 11 décembre 1998 (vue d’artiste)

Une divergence qui est encore à l’origine de certains dysfonctionnements comme celui qui a conduit la sonde spatiale Mars Climat Orbiter à s’écraser lamentablement à la surface de Mars le 23 septembre 1999 car l’équipe de navigation faisait ses calculs de correction de trajectoire dans un système métrique tout en alimentant ses logiciels avec des données sur la poussée des micro-propulseurs qui, elles, étaient exprimées en unités anglo-saxones : simple erreur de débutant…

Fondé en 1960 sur 6 unités de base (le mètre, unité de longueur, le kilogramme, unité de masse, la seconde, unité de temps, l’Ampère, unité d’intensité électrique, le Kelvin, unité de température et le candela, unité d’intensité lumineuse) auxquelles s’ajoute en 1971 la mole, unité de quantité de matière, le système est resté depuis lors solide sur ses fondements tout en faisant sans cesse progresser la définition des unités de base pour la rendre toujours plus précise et plus universelle.

C’est ainsi qu’en 1967, la seconde, définie jusque-là comme 1/86 400 de la durée d’un jour moyen, est redéfinie de manière beaucoup plus précise à partir d’un nombre d’oscillations lors de la transition entre deux niveaux d’énergie de l’atome de Césium 133. Et en 2011, la 24ème Conférence générale des poids et mesures décide de refonder totalement le Système international en se basant sur 7 constantes de la physique, parmi lesquelles la charge élémentaire e qui vaut, comme chacun l’apprend au lycée, 1,6 x 10-19 C, ou encore la vitesse de la lumière dans le vide, le fameux c de la formule d’Einstein E = mc2, qui approche les 300 000 km/s…

Adoption à l’unanimité du nouveau Système international lors de la 26ème Conférence générale des poids et mesures à Versailles le 16 novembre 2018 (source © Académie des Sciences)

Et la révolution prévue a donc eu lieu lors de la dernière Conférence générale des poids et mesures qui vient de se tenir du 13 au 16 novembre 2018 à Versailles et qui renvoie donc aux oubliettes de l’Histoire, « le grand K », ce cylindre de platine iridié d’1 kg, conservé sous trois cloches de verre au Bureau international des poids et mesures à Sèvres et qui définit depuis 1889 l’unité de masse qu’est le kilogramme. Il était temps puisque la masse de cet étalon avait lentement dérivé, accusant un écart de 50 microgrammes, certes négligeable pour le commun des mortels, mais dérangeant pour l’esprit scientifique et les besoins de l’industrie moderne entrée dans l’ère du nano-monde…

Désormais, le kg, initialement défini comme étant le poids d’un litre d’eau pure, n’est plus défini par référence à celle de l’étalon universel conservé à Sèvres, mais à partir de la valeur de la constante de Planck valant exactement h = 6,626 070 x 10-34 J.s, unité qui correspond à des kg m2 s-1. L’approche révolutionnaire vient de ce qu’on partait jusqu’à présent du kg défini à partir d’un élément de référence et qu’on mesurait la constante de Planck à partir de cet étalon au moyen d’une balance de Kibble (qui permet d’équilibrer les masses avec des forces électromagnétiques). On fera désormais l’inverse puisque cette constante universelle voit sa valeur fixée une fois pour toutes, et on en déduira la masse du kg à partir de cette valeur de référence.

Il en est de même pour le mètre qui était déjà défini depuis 1983 comme « la longueur du trajet parcouru dans le vide par la lumière pendant une durée de 1/299 792 458 de seconde » et dont la nouvelle définition est quasiment inchangée sauf qu’elle se base désormais sur une valeur explicite de la vitesse de la lumière égale exactement à 299 792 458 m/s.

Les autres unités fondamentales du Système international ont aussi subi un profond lifting. C’est le cas en particulier du degré Kelvin, qui était jusque-là défini comme une fraction de la température thermodynamique au point triple de l’eau où coexistent les trois phases solide, liquide et vapeur, définition qui dépendait fortement de la pureté et de la composition isotopique de l’eau utilisée. Il en est de même de l’Ampère, défini à partir de la force mécanique entre deux fils infiniment longs séparés d’un mètre et dans lesquels circule un courant électrique. La nouvelle approche, qui ne change rien pour la plupart des usages habituels, permettra d’obtenir des valeurs plus précises et intangibles pour les unités utilisées, y compris lorsqu’on s’éloigne du domaine de valeurs dans lequel elles ont été établies.

Expérience de spectroscopie à haute résolution au Laboratoire Kastler Brossel, contribuant à déterminer la valeur des constantes fondamentales (photo © Hubert Raguet / LKB / Journal du CNRS)

Plusieurs équipes françaises ont participé étroitement au calcul le plus précis possible des constantes de base sur lesquelles se fondent désormais le Système international. Ainsi, c’est au laboratoire de métrologie commun au LNE et au CNAM qu’a été fournie avec l’incertitude relative la plus faible la constante de Boltzmann k, si bien que la valeur retenue comme référence internationale est très proche de celle calculée par cette équipe de scientifiques français qui se situe dans la droite ligne de l’impulsion fournie sous la Révolution française et qui a permis de fournir au monde entier un système cohérent et universel d’unités de mesures.

L. V. 

Rappel : la biodiversité à Carnoux cette semaine

21 novembre 2018

C’est demain soir, jeudi 22 novembre à 18h30, que se tiendra la prochaine conférence du Cercle Progressiste Carnussien intitulée : La biodiversité comme vous ne l’avez jamais vue…

Qu’est-ce que la biodiversité ? Quelles formes diverses et variées, plus ou moins spectaculaires ou au contraire invisibles à nos yeux prend la biodiversité ? Quelles sont les menaces qui pèsent sur elle ? Faut-il sauvegarder la biodiversité et dans quel but ? La biodiversité est-elle vraiment utile à l’homme ? Autant de questions auxquelles tentera de répondre Claude GADBIN-HENRY, docteur ès Sciences et qui pourront alimenter les échanges avec le public.

Alors venez nous rejoindre nombreux pour cette conférence gratuite et ouverte à tous qui se tiendra jeudi à 18H30 dans la salle du clos Blancheton à Carnoux !

Des Prix Nobel d’économie bien optimistes…

6 novembre 2018

Dessin de Chapatte (source blog Le Monde)

Cette année, le prix de la Banque de Suède en matière d’économie, attribué depuis 1968 par la Banque centrale de Suède en mémoire d’Alfred Nobel et sur le même modèle que les prix concernant les matières scientifiques dûment identifiées par les frères Nobel dans leur testament, est venu récompenser deux économistes américains. L’affaire n’a rien d’étonnant puisque près des trois-quarts des lauréats, depuis que ce prix est décerné, sont de nationalité soit américaine, soit à la rigueur britannique, et en tout cas très largement d’obédience ultralibérale, à tout le mois orthodoxe et, pour certains, franchement réactionnaires.

Le cru 2018 n’échappe pas vraiment à la règle en venant ajouter deux Américains de plus à cette liste de 82 lauréats. Officiellement, ces deux chercheurs ont été récompensés le 8 octobre 2018 pour avoir intégré la prise en compte l’un du changement climatique et l’autre des innovations technologiques dans les analyses macroéconomiques. De véritables précurseur dotés d’une vision écologique donc ?

Attribution du 50ème prix Nobel d’économie, lors d’une conférence de presse à Stockholm le 8 octobre 2018 (photo © Henrik Montgomery / AFP / Libération)

Pas vraiment en réalité si l’on en croit les éléments biographiques que l’on peut lire à leur sujet dans la presse. Paul Romer, pur produit de l’Université de Chicago, fils d’un gouverneur du Colorado et considéré en 1997 comme l’une des 25 personnalités les plus influentes des États-Unis, s’est fait notamment connaître pour sa théorie de la croissance indéfinie. Peu importe à ses yeux que les ressources naturelles soient en nombre limité et en voie de raréfaction après des décennies de surexploitation irresponsable. Il estime en effet que le moteur principal de la croissance vient du génie humain à développer sans cesse de nouvelles inventions, surtout depuis la généralisation de l’informatique et des nouvelles technologies de l’information.

Paul Romer (source Wikipedia)

Cette notion de « croissance endogène » que soutient Paul Romer n’est pas inintéressante puisqu’elle met en avant l’importance pour un gouvernement d’investir dans la formation, la recherche et le développement technologique pour permettre de faire émerger de nouvelles innovations qui seront le moteur de la croissance de demain. Elle fait néanmoins quelque peu abstraction de la réalité qui oblige à constater que les ressources naturelles, même les plus banales comme les terres agricoles, l’air et l’eau, et a fortiori les plus rares comme le gaz, le pétrole, les minerais, sont inégalement accessibles et que tout développement humain harmonieux et durable ne peut faire totalement abstraction de leur partage et de leur gestion à long terme.

Imaginer que l’homme toujours trouvera des solutions techniques nouvelles pour continuer sa course effrénée vers davantage de confort n’est pas vraiment cohérent avec ce qu’on observe de l’histoire des civilisations qui presque toutes se sont heurtées, à un moment ou un autre, à la raréfaction des ressources dont elles avaient besoin et bien souvent aux conflits qui en ont résulté…

Quant à la thèse développée par l’autre lauréat du Prix Nobel d’économie 2018, William Nordhaus, formé au prestigieux Massachussets Institut of Technology et professeur à la non moins prestigieuse Yale University, elle est tout aussi contestable. Fervent opposant dès 1972 aux thèses écologistes du Club de Rome qui alerte, déjà à l’époque, contre les conséquences environnementales et sociales d’une croissance économique aveugle, Nordhaus s’est intéressé dès la fin des années 1980 aux impacts potentiels du changement climatique dont les scientifiques commençaient tout juste à se rendre compte des potentiels effets dévastateurs à long terme.

William Nordhaus (photo © Harold Shapiro / Yale University)

Mais nul catastrophisme dans la thèse de l’économiste américain, contrairement aux mises en garde des scientifiques du GIEC, qui détaillent, dans leur dernier rapport rendu public précisément en ce même jour du 8 octobre 2018, à quel point il est crucial pour la survie de l’humanité de tout faire pour limiter en dessous des 1,5 °C le réchauffement climatique mondial d’ici la fin du siècle. C’est d’ailleurs ce qui explique sans doute que Nordhaus est récompensé par le gratin des économistes bien-pensants par ce prestigieux Prix Nobel d’économie.

Son approche est de fait purement économique et s’appuie sur un modèle mathématique des plus simplistes : quand l’économie se développe, elle produit davantage de gaz à effets de serre. Ces derniers ont des impacts sur l’environnement, ce qui va se traduire par des coûts (davantage de catastrophes naturelles, nécessité d’adapter certains aménagements pour suivre le niveau de l’élévation des mers, ou encore réduction des rendements agricoles dans certaines régions). Pour éviter que ces coûts ne viennent réduire trop fortement la croissance, il va donc falloir investir notamment pour financer une transition énergétique progressive vers des énergies décarbonées. Les modèles développés par Nordhaus ont donc pour but de déterminer le scénario optimal de réchauffement climatique qui permet, d’un strict point de vue économique, d’opérer cette transition énergétique sans impacter la croissance mondiale.

Le résultat de cette approche revient à imaginer une action très graduelle consistant à imposer à tous les pays un prix du carbone qui augmente de manière très progressive. Une vision qui suppose un effort identique de tous les pays, bien peu réaliste et qui a conduit à l’échec tous les sommets sur le climat jusqu’aux avancées de la COP 21 basée justement sur une approche plus différenciée. Mais surtout une analyse très différente de celle du GIEC ou du rapport Stern, établi en 2006 à la demande du gouvernement britannique, et qui chiffre le coût de l’inaction face au changement climatique, préconisant au contraire une action rapide et massive pour infléchir les émissions mondiales de gaz à effet de serre avant qu’il ne soit trop tard.

Evolution des émissions de CO2 en fonction des scénarios de développement : en vert le scénario tendanciel, en rouge celui préconisé par Nordhaus, en noir celui qui permet de ne pas dépasser une augmentation de plus de 2,5 °C et en jaune celui conseillé par le rapport Stern (source © Johan Jarnestad /The ROyal Swedish Academy of Sciences in The Huffington Post)

En réalité, Nordhaus appuie sa démonstration sur des hypothèses totalement irréalistes qui considèrent qu’un réchauffement de 2 °C en 2100 ne se traduirait que par une baisse de 1 % du PIB mondial, et que cette réduction resterait de l’ordre de 10 % pour un réchauffement de 6 %. A ses yeux d’économiste, le changement climatique global n’est donc qu’un problème mineur, dont l’impact sur la croissance sera d’autant plus limité qu’il alimente ses modèles avec des taux d’actualisation tels qu’il n’y a aucun intérêt à engager dès à présent des investissements massifs pour limiter dans le futur des événements dont les impacts économiques sont fortement minorés. Autant garder les choses en l’état et laisser les générations futures se débrouiller avec un problème qui ne nous concerne guère…

Avec un tel raisonnement et en s’appuyant sur son modèle DICE (Dynamic Integrated Climate-Economy model) William Nordhaus conseille donc aux gouvernements d’adopter une stratégie d’action très modeste qui vise une augmentation « économiquement optimale » de 3,5 °C d’ici 2100, ce qui revient quasiment à laisser se dérouler le scénario tendanciel actuel. Voilà qui devrait en effet convenir parfaitement à nos responsables politiques et tant pis pour nos enfants qui risquent de subir de plein fouet les conséquences d’un tel aveuglement…

L .V. 

A la découverte de la biodiversité à Carnoux…

4 novembre 2018

La prochaine conférence du Cercle Progressiste Carnussien se tiendra le jeudi 22 novembre 2018, à 18h30, salle du Clos Blancheton à Carnoux-en-Provence, d’accès libre et gratuit comme pour les sessions précédentes.

Notre association a fait appel pour cela à une spécialiste, Mme Claude GADBIN-HENRY, docteur ès Sciences, pour traiter d’un sujet primordial, la biodiversité.

Cette conférence est intitulée La Biodiversité, avec pour sous-titre Comme vous ne l’avez jamais vue.

Qu’est-ce que la Biodiversité ?

La Biodiversité c’est la diversité du vivant.

Elle présente une infinité de formes animales et végétales inconnues.

La connaître mieux c’est mieux la protéger.

Elle englobe tous les organismes vivants : le Végétal, l’Animal et les Microorganismes, présents dans tous les milieux terrestres… Des grands mammifères connus de tous aux « minuscules », invisibles à nos regards. Sa protection déterminera la possibilité de la conservation de la vie, face aux érosions que l’homme lui impose actuellement.

Notre conférence vous présentera de nombreux organismes que vous regardez peu et que vous ne voyez pas, certains même vous effraient.

Nombre d’entre eux ont pourtant un rôle essentiel dans la survie d’autres espèces : à travers les relations de dépendances alimentaires ou parasitaires, la compétition et la collaboration qui caractérisent les rapports entre toutes les espèces.

La Biodiversité est en devenir permanent. Faire disparaître une seule espèce entraîne des réactions en chaine qui perturbent durablement l’équilibre des écosystèmes concernés.

Cependant de nouvelles espèces sont découvertes chaque jour sur notre Terre, ce sont des organismes « minuscules ou invisibles », on en parle peu, ils constitueront si nous y prenons garde une partie de la Biodiversité à venir…

Compte tenu de l’importance pour tous du sujet, nous vous attendons nombreux, jeudi 22 novembre.

Paléomusique : les idiophones de la Préhistoire…

31 octobre 2018

L’ethno-minéralogiste Erik Gonthier et ses lithophones (photo © Pierre Grosbois / Le Monde)

Erik Gonthier fait partie de ces chercheurs fascinants capables de rendre passionnants les plus austères des sujets scientifiques. Maître de conférence et ethno-minéralogiste au Museum national d’histoire naturelle, il travaillait en 2004 au Musée de l’Homme lorsqu’il y a fait une découverte étrange. Les réserves de ce musée renfermaient en effet de curieux pilons sahariens datés du Néolithique, entre 9000 et 2500 ans avant notre ère, et amassés au fil du temps et des conquêtes coloniales, notamment lors des grandes missions scientifiques Berliet au Sahara.

Les paléontologues qui s’étaient penchés sur le sujet avaient établi leur diagnostic comme en fait état par exemple cet article publié en 1968 dans le Bulletin de la Société préhistorique française et doctement intitulé Grands outils de pierre polie du Sahara nigéro-tchadien. Il y est question de « meules dormantes », de « haches boudin », de « haches à gorges » et de divers instruments aratoires ou destinés à extraire les plaques de sel, pour lesquels l’usage semble plus ou moins avéré.

Mais l’article cite aussi des pilons en pierre dure, soigneusement polis, et dont la taille peut atteindre jusqu’à 90 cm pour un diamètre de 5 à 9 cm. De belles pièces donc, dont la confection a certainement demandé des heures de travail patient, mais dont l’utilité comme pilon a longtemps laissé perplexes certains chercheurs, ne voyant pas très bien à quoi pouvaient servir des pilons aussi lourds et volumineux, sinon peut-être à casser des noix de palmier doum, particulièrement résistantes, pour en extraire une substance appréciée des chèvres.

Erik Gonthier à la baguette sur ses lithophones du Museum (photo © capture image reportage AFP mars 2014 / Youtube)

Ces doutes sont désormais définitivement levés depuis qu’Erik Gonthier, au début des années 2000 donc, a confirmé que ces objets oblongs de forme cylindrique, soigneusement taillés et polis par nos ancêtres il y a 10 000 ans, dans des roches dures souvent d’origine volcanique, comme le basalte ou la phonolite (cette pierre qu’on trouve au Mont Gerbier de Jonc, aux sources de la Loire, comme on l’a tous appris à l’école…), n’avaient certainement aucun usage alimentaire ou utilitaire mais étaient simplement des… instruments de musique, des lithophones pour utiliser le langage scientifique idoine, et même des… idiophones à en croire l’analyse très détaillée et pédagogique qu’il a publiée en 2009 sur son blog.

Par définition, les lithophones sont des instruments de musique à percussion directe, constitués de pierres sonores, posées au sol ou suspendues, et que l’on vient frapper avec une autre pierre ou une masselotte en bois ou en os par exemple. Des systèmes que l’on retrouve un peu partout à travers le monde, sous différentes formes, et qui ont très probablement été inventés bien avant les instruments de type membranophones tels que les tambours ou les tam-tam, constitués classiquement d’une peau tendue sur une caisse de résonance. La notion d’idiophone fait référence au fait que le son est produit intrinsèquement par la pierre elle-même, sans aucun rapport donc avec le célèbre Gaffophone, mis au point par un certain Gaston Lagaffe…

Concert de lithophone sur stalactites dans la grotte de Tito Bustillo, sur le site d’Altamira dans le nord de l’Espagne (source Youtube / cité par Marilyn Armagast Martorano)

Fort de sa conviction que ces curieux pilons lithiques n’étaient donc que des sortes de carillons préhistoriques, notre ethno-minéralogiste s’est mis en tête de les reconstituer et d’en étudier les propriétés acoustiques. Contrairement aux lithophones dits dormants, qui sont en réalité de simples pierres naturelles, des stalactites par exemple, que l’on frappe in situ pour les mettre en vibration et en tirer des sons plus ou moins harmonieux, les pilons sahariens ont la particularité d’être mobiles et étaient donc destinés à être transportés pour en jouer dans certaines occasions. Des lithophones manufacturés donc, mais cylindriques, contrairement à ceux très répandus sous formes de lamelles, un peu à l’image de nos xylophones.

Les expériences d’Erik Gonthier qui s’est transformé pour l’occasion en paléomusicologue, ont montré que les lithophones préhistoriques retrouvés de l’Algérie au Togo en passant par la Mauritanie et le Tchad, avaient la particularité d’être diphoniques, c’est-à-dire de pouvoir émettre deux notes distinctes à des fréquences vibratoires différentes. Sur la base de son travail, l’Orchestre national de France a décidé d’utiliser ces instruments de musique d’un autre âge dans le cadre d’une de ses animations Musicomusée destinée au jeune public et organisée en collaboration avec le Museum national d’histoire naturelle.

Les musiciens de l’Orchestre national de France jouent une création musicale de Philippe Fénelon sur des lithophones (photo © Pierre Grosbois / Le Monde)

Quatre percussionnistes de l’Orchestre national de France se sont donc mis au travail, sous la houlette du compositeur Philippe Fénelon, et le 22 mars 2014, les vieux lithophones préhistoriques sont sortis des réserves du musée pour un concert très exceptionnel, naturellement intitulé Paléomusique, sous forme de conte musical, d’ailleurs radiodiffusé un mois plus tard sur France Musique. Un événement lithophonistique tout à fait inhabituel qui marquera sans doute d’une pierre blanche l’histoire de la paléomusique. Une expérience en tout cas qui mériterait probablement d’être reconduite pour mieux faire connaître ces vestiges du passé aussi remarquables par leur sonorité que par la pureté esthétique de leurs lignes, histoire de faire d’une pierre deux coups…

L. V. 

Saoul comme un pigeon néo-zélandais…

18 octobre 2018

En France, il existe, selon les spécialistes, 570 espèces d’oiseaux. En Nouvelle-Zélande, ce nombre s’élève, paraît-il, à 168, pas une de plus ! On comprend donc que les Néo-zélandais, amoureux de la nature par tradition culturelle, soient très attachés à la préservation de leur faune ailée. Chaque année, ils votent donc en masse pour élire « l’oiseau de l’année ». Un concours organisé depuis 2005 par l’association environnementaliste Forest & Bird et qui connait traditionnellement un grand succès…

En 2018, les résultats du vote, dont le scrutin s’est clôturé dimanche 14 octobre ont été rendus publics dès le lundi matin. And the winner is… Pas le kiwi en tout cas, pourtant emblème symbolique du pays qui avait déjà été couronné de ce titre prestigieux en 2009. Non, cette année, les quelques 50 000 Néo-zélandais qui ont participé au vote ont décerné la majorité de leurs suffrages à un gros pigeon sauvage, dénommé kereru en langue Maori, Hemiphaga novaeseelandiae de son petit nom scientifique.

Le Kereru ou pigeon de Nouvelle-Zélande

Une espèce assez banale en apparence et qui n’est pas spécialement menacée d’extinction bien que son habitat soit localement en danger de régression. Mais un oiseau qui, comme tout un chacun, présente ses petites faiblesses… En l’occurrence, le pigeon de Nouvelle-Zélande se gave de fruits dont il contribue d’ailleurs à disséminer les graines, jouant un rôle très important dans la reproduction des espèces arborées.

Kereru dans une forêt de Nouvelle-Zélande (photo © Hawke’s Bay Today / South China Morning Post)

Mais il lui arrive souvent, à force d’ingurgiter des fruits très murs et partiellement fermentés, de voir son taux d’alcoolémie augmenter au-delà du raisonnable. Il n’est donc pas rare, à la fin de l’été, d’observer de gros pigeons tituber au bout de leur branche, voire carrément tomber de l’arbre faute de pouvoir maintenir leur équilibre tellement ils sont saouls… Un comportement qui les rend particulièrement vulnérables face aux prédateurs, dont les chats, qui peuvent alors facilement les attaquer. Des centres de protection animales sont donc régulièrement sollicités pour recueillir des pigeons ramassés à terre par des âmes charitables, afin de les placer en cellule de dégrisement, le temps qu’ils reprennent leurs esprits.

Grive musicienne dans une vigne (source grives.net)

On connaissait déjà l’expression « saoul comme une grive » qui fait référence au comportement des grives, grandes amatrices de raisins et qui font des ravages dans les vignes lorsque le raisin est bien mûr, se gavant de fruits au point de ne plus pouvoir s’envoler lorsque le danger guette. L’expression date, parait-il, d’un texte de 1486 où l’on peut lire « plus estourdy qu’une grive », le mot « estourdy » signifiant alors « saoul » en vieux français.

D’après l’ouvrage La mystérieuse histoire du nom des oiseaux (éditions Robert Laffont), ce verbe « étourdir » est probablement issu du bas latin « exturdire », lequel signifie agir follement. Un verbe qui dérive justement du latin « turdus », mot qui désigne la grive, à cause précisément du comportement de cet oiseau qui titube au point de ne plus pouvoir s’envoler lorsqu’il s’est gavé de raisin.

A croire finalement que, des vignes du Bordelais jusqu’aux forêts de Nouvelle-Zélande, les oiseaux ne sont finalement guère plus raisonnables que les humains et ne savent pas mieux qu’eux résister à un bon jus de fruit, un tantinet alcoolisé…

L. V.

Les punaises de lit, un nouveau fléau ?

30 septembre 2018

Une punaise de lit, Cimex lectularius

Très répandues en Europe avant la seconde guerre mondiale, les punaises de lit avaient fini par quasiment disparaître de notre paysage quotidien dans les années 1950, chassées par l’usage à grande échelle de puissants insecticides dont le fameux DDT qui a fait tant de ravages sur notre environnement. Mais elles ont fait un retour en force depuis les années 1990, grâce à leur capacité d’adaptation aux insecticides et surtout du fait de la multiplication des déplacements à travers le monde…

La manière la plus fréquente de voir son appartement infesté par ces insectes hématophages rampants, qui piquent les gens lorsqu’ils sont immobiles, généralement la nuit pendant leur sommeil, est en effet de les rapporter dans sa valise, bien cachés dans les replis de son linge. De jour, ces animaux sont très discrets et vivent cachés souvent dans les sommiers ou les matelas, les lattes de plancher, les fissures du mur et derrière les plinthes, à l’abri de la lumière et pas trop éloignés de leur proie. Ils sortent principalement la nuit et choisissent de piquer en priorité les personnes dont la peau est fine et dont le sang leur convient, ce qui explique que plusieurs personnes dormant dans le même lit ne seront pas touchées de la même manière…

Cimex lectularius, de son petit nom, est pourtant bien visible à l’œil nu. Le corps de l’adulte est ovale et aplati, de couleur brune, un peu comme un pépin de pomme de 4 à 5 mm de longueur. Mais on le voit rarement et on le repère plutôt à ses traces que sont les points noirs de ses déjections et les petites traces de sang séché laissées sur le matelas, ainsi bien sûr qu’aux boutons rouges et aux démangeaisons qu’il laisse sur la peau de ses victimes…

Pour autant, la punaise de lit n’est pas dangereuse et ne transmet pas de maladie connue à l’homme. Le seul désagrément qu’elle cause vient des démangeaisons provoquées par ses morsures car, comme la plupart des insectes suceurs de sang, elle injecte en piquant un peu de salive anticoagulante pour fluidifier le sang dont elle se nourrit, ce qui provoque chez la majorité des personnes des réactions urticantes, parfois plusieurs jours après la morsure. Rien de bien grave en réalité, mais de quoi pourrir la vie de ceux qui vivent dans un appartement infesté au point de souffrir de burn-out parce qu’ils appréhendent de s’endormir de crainte de nouvelles piqures nocturnes !

Mobilier infecté de punaises de lit dans les rues de la Belle de Mai (photo © Sarah Nedjar / Radio France)

Or, les invasions de punaises de lit deviennent de plus en plus fréquentes. A Toulon ou à Marseille, des quartiers entiers en sont envahis et on retrouve régulièrement sur les trottoirs les matelas usagers de ceux qui, ne sachant plus comment se débarrasser de ces insectes, finissent par jeter leur literie entière, ce qui contribue d’ailleurs à la propagation de ces animaux vers les immeubles voisins… Début 2018, la presse se faisait ainsi l’écho de l’exaspération des habitants de la Belle de Mai où de nombreux appartements sont envahis de ces insectes hématophages, tandis que France 3 relatait les déboires du service des urgences à l’hôpital de la Timone où cet été un tiers des chambres ont dû être momentanément fermées le temps de les désinfecter contre une invasion de punaises de lits. Même le cinéma Pathé Liberté à Toulon a dû fermer début septembre, selon France Bleu, par suite d’une invasion de punaises de lits confortablement installées dans les fauteuils de la salle !

C’est en effet une des caractéristiques de ces insectes qui recherchent avant tout la présence de l’homme et qui sont susceptibles de se développer partout, dans les hôtels 4 étoiles comme dans les taudis les plus insalubres, pourvu qu’ils y trouvent des humains à leur goût (qu’ils repèrent grâce à notre chaleur corporelle et nos émissions de CO2) et de quoi se nicher confortablement.

Cycle de vie de la punaise de lit

Pour peu que la pièce soit bien chauffée, la punaise de lit verra son cycle encore accéléré : il lui faut en effet 5 semaines en moyenne pour devenir adulte et commencer à pondre ses œufs (à raison de 3 à 8 par jour) à température ambiante de 20 °C. Mais à 30 °C, il lui suffirait de seulement 3 semaines pour atteindre un tel stade de développement ! Sachant que la durée de vie d’une punaise est généralement de 9 mois, ce sont en moyenne de l’ordre de 500 œufs qu’une femelle peut pondre au cours de son existence, de quoi entretenir largement une colonie bien installée au sein de votre matelas confortable, chaque adulte se contentant d’un repas par semaine en moyenne…

Face à un tel fléau et pour sauvegarder la qualité de leurs nuits, les hommes ont imaginé bien des stratagèmes pour se débarrasser des punaises de lits. A écouter les spécialistes tels que Pascal Delaunay, entomologiste médical et parasitologue au CHU de Nice, interviewé par Futura Sciences, ou certains professionnels de la désinsectisation qui diffusent un guide pour se débarrasser des punaises de lit, la tâche n’est pas aisée…

Piège naturel à punaises de lit, à base de poudre de diatomite

La priorité est d’abord de bien identifier les insectes à l’origine de nos maux et ensuite d’évaluer l’ampleur des dégâts par une inspection soignée des zones à risque. Des pièges mécaniques simples sous forme de scotch à double face collé sur les pieds du lit ou à base de diatomite peuvent être utiles pour une telle inspection. Des techniques de pièges plus élaborés ont aussi été développés par des chercheurs canadiens de l’université Simon Fraser, en Colombie-Britannique. Après 10 ans d’études et l’examen minutieux de plus de 10 000 punaises de lit consciencieusement nourries par une des membres de l’équipe, piquée environ 180 000 fois pour la bonne cause, ils ont identifié trois phéromones principales qui permettent d’attirer les punaises de lits (bedbugs en anglais) et ainsi d’évaluer l’importance de l’infection (mais sans détruire les œufs ni les adultes qui digèrent tranquillement leur dernier repas, bien à l’abri, pendant 10 jours et parfois bien davantage).

En cas d’invasion avérée, la lutte mécanique reste fortement conseillée pour éliminer le maximum du stock à coups d’aspirateur, de nettoyage à la vapeur, de lavage à plus de 60 °C, voire de congélation à -20 °C au minimum, tout en veillant à ce que ce grand nettoyage ne se traduise pas par une simple dispersion de la colonie et son implantation dans les autres pièces de la maison ou chez les voisins…

Au-delà, la désinfection par des sociétés spécialisées, à l’aide d’insecticides spécifiques qui ne sont pas en vente libre dans le commerce, est souvent une étape coûteuse mais indispensable. Deux passages à 15 jours d’intervalles sont d’ailleurs généralement nécessaires pour achever les larves écloses entre temps car les œufs sont globalement très résistants à tous ces traitements…

Emeline Lemarié, étudiante chercheuse au sein du projet Breaking Bugs à l’Université Aix-Marseille (photo © Jérémie Hessas / France 3 Provence-Alpes)

Une autre voie de traitement pourrait néanmoins émerger, fruit des recherches d’une équipe marseillaise composée de jeunes biologistes, bio-informaticiens et spécialistes en biologie génomique. Leur projet, baptisé du vocable typiquement provençal Breaking bugs (clin d’œil au titre d’une série américaine, bien entendu), consiste en un piège à base de phéromones qui attire les punaises et les met en contact avec un champignon pathogène, Beauveria Bassania, lequel pénètre à l’intérieur du corps de la punaise pour la faire lentement dépérir. La mort n’étant pas instantanée, la punaise infestée quitte librement le piège et infecte à son tour les autres membres de la colonie, de telle sorte que celle-ci finit par disparaître après plusieurs semaines.

Une approche ingénieuse donc, que les étudiants marseillais s’apprêtent à présenter en octobre prochain à Boston, dans le cadre de l’IGEM (International genetically engineered machine) dans l’espoir qu’elle leur vaudra, sinon une reconnaissance mondiale, du moins une audience suffisante pour assurer une large diffusion de leur invention. Les punaises de lit ont du souci à se faire…

L. V. 

Archéologie : les bienfaits de la sécheresse

19 août 2018

A Londres, des températures anormalement élevés depuis le mois de mai 2018 (photo © John Stillwell / PA Wire)

Le début de l’été a été chaud au Royaume-Uni cette année. Et pas seulement parce que les esprits s’échauffent quant aux modalités de sortie de l’Union européenne… Au point d’ailleurs, comme le relevait le Huffington Post, le 23 juillet dernier, que PaddyPower, l’un des plus grands opérateurs britanniques de paris sportifs, s’interroge : qui de cette interminable vague de chaleur ou de la Première ministre Theresa May, embourbée dans le dossier du Brexit, jettera l’éponge la première ?

Il n’est tombé que moins de 50 mm de pluie en Angleterre entre le 1er juin et le 16 juillet, du jamais vu depuis le début des enregistrements de données météorologiques, et les températures ont atteint des sommets pendant tout le mois de juillet, comme d’ailleurs dans tout le nord de l’Europe.

Un feu de broussailles inhabituel dans l’est londonien, le 15 juillet 2018 (source @MPSCannHall)

On a même vu l’herbe jaunir à Hyde Park, un crime de lèse-majesté, et il a fallu mobiliser plus de 200 pompiers pour venir à bout d’un feu de broussailles tout à fait inhabituel qui a ravagé près de 100 hectares au nord-est de Londres le 15 juillet dernier…

Les agriculteurs britanniques se font des cheveux blancs en voyant leurs cultures sécher sur pied face à une canicule d’une telle ampleur, mais les archéologues, eux se frottent les mains ! Rarement en effet les conditions n’ont été aussi favorables pour observer, depuis le ciel, les « marques de cultures » qui révèlent la présence, au milieu des prés ou des champs, de vestiges historiques même profondément enfouis et indétectables depuis le sol.

D’anciennes fondations, même totalement arasées au fil du temps et recouvertes d’une épaisse couche de limons et de terre végétale, surgissent ainsi du passé car les racines ne peuvent s’y développer aussi profondément qu’alentours, si bien que les plantes y jaunissent plus précocement en cas de conditions climatiques particulièrement sévères. Inversement, d’ancien fossés, depuis bien longtemps remblayés et dont il ne subsiste aucun vestige en surface, offrent à la végétation un surcroit de réserve d’humidité en profondeur, si bien que l’herbe y apparaitra plus verte lors d’une période de sécheresse. Des contrastes parfois très nets sur les photographies aériennes, et qui permettent de mettre en évidence des restes d’aménagements historiques invisibles sinon.

Schéma de principe des marques de culture laissées par la superposition dans le temps d’une ferme gallo-romaine sur le site d’une ancienne implantation de l’âge du fer, entourée d’un fossé circulaire (infographie © Historic England)

Les plus anciens se souviennent avec nostalgie des conditions météorologiques exceptionnelles de l’année 1976 qui avait déjà été marquée par son lot de belles découvertes, ou celles, plus récentes, de l’été 2011, au cours duquel plus de 1500 sites archéologiques avaient ainsi été découverts, principalement dans les terrains argileux de l’Est de l’Angleterre, ainsi que l’explique un responsable d’Historic England, l’organisme public en charge de la conservation du patrimoine historique britannique.

Du coup, les archéologues d’Outre-Manche ont mobilisé tout ce qui vole, bien aidé en cela par le développement des drones qui permettent d’obtenir facilement et à moindre frais des photographies aériennes de bonne qualité. Et les résultats sont à la hauteur des espérances les plus folles !

Vue aérienne des vestiges de cromlech découverts cet été en Irlande (photo © Anthony Murphy / Mythical Ireland / Twitter)

C’est ainsi que le 10 juillet 2018, deux photographes passionnés d’archéologie, Antony Murphy, fondateur du site Mythical Ireland, et Ken Williams, qui anime le blog Shadows & stone, ont mis en lumière, grâce à des survols de drone au-dessus du site de Newgrange, connu pour ses nombreux vestiges préhistoriques dans la région du Brú na Bóinne, à 50 km au nord de Dublin, un immense cromlech inconnu, un ancien cercle de menhirs de près de 200 m de diamètre, datant probablement de l’âge du bronze et totalement invisible au sol, au beau milieu d’un champ de blé. La nouvelle a vite fait le tour du monde, reprise en boucle par de nombreux médias enthousiastes.

Mais les découvertes de ce type se sont multipliés tout au long de l’été. Toujours en Irlande, les vestiges d’une ancienne garnison ont ainsi été identifiés dans un champ, à Magor, dans le sud du pays, tandis que les traces d’une ancienne ferme datant probablement de la préhistoire ont été repérés près de Newport au Pays de Galle. En Angleterre, plusieurs sites funéraires préhistoriques, ainsi que l’emplacement de deux monuments probablement érigés à l’époque néolithique, entre 3600 et 3000 avant JC, ont également été identifiés près de la ville de Milton Keynes, à une centaine de kilomètres au nord de Londres.

Vue aérienne révélant des vestiges préhistoriques de monuments funéraires et de fondations près d’Eynsham, dans l’Oxfordshire (photo © Historic England)

Une douzaine de vestiges d’habitations de forme ronde remontant à l’âge de fer, ainsi que des restes de l’âge de bronze ont aussi été observés en Cornouailles, au sud-ouest de l’Angleterre. Dans le Yorkshire, ce sont des tombes datant de l’âge du fer qui ont ainsi été repérées durant l’été par des survols aériens, tandis que dans le Suffolk, c’est un cimetière préhistorique qui a pu être ainsi retrouvé.

La liste des découvertes archéologiques inédites réalisées durant cet été de folie est longue. Elle intéresse même des périodes historiques plus récentes avec une visualisation très nette de l’aménagement des jardins et de certains bâtiments désormais disparus à Tixall Hall, dans le Staffordshire, une ancienne maison de campagne de la reine Elisabeth, construite en 1555, et de même à Gawthorpe Hall, une autre demeure élisabéthaine située dans le Lancashire.

Traces d’anciens bâtiments détruits à Tixall Hall (photo © Historic England)

Dans le Nottinghamshire, à Clumber Park, ce sont les traces d’un ancien manoir datant du 18ème siècle qui sont apparues alors que le bâtiment avait été entièrement détruit en 1938. Même d’anciens aérodromes datant de la Seconde Guerre mondiale ont été rendus visibles, notamment dans le Hampshire, où l’ancien aérodrome de Lasham, utilisé par la Royal Air Force entre 1942 et 1945, est désormais parfaitement repérable depuis le ciel, tandis que des traces d’anciens abris anti-aériens ont refait surface, notamment à Cambridge.

Pour les archéologues, cette fenêtre de tir très particulière les incite à mettre les bouchées doubles pour survoler le maximum de sites prometteurs pendant que les conditions climatiques sont favorables. Mais il a recommencé à pleuvoir au Royaume uni depuis le 9 août, permettant depuis aux températures caniculaires de revenir à des valeurs plus raisonnables, ce qui pourrait signifier, pour les archéologues, le retour au bureau afin d’exploiter leurs clichés et organiser les chantiers de fouilles qui ne devraient pas manquer de les occuper pour les années à venir…

L.V. 

Méduses en Méditerranée : un nouveau péril ?

8 août 2018

Un dessin signé Glez, dessinateur burkinabé (source : Cartooning for Peace)

Ces derniers temps, l’actualité se focalise sur les arrivées de populations qui tentent, au péril de leur vie, de traverser la Méditerranée pour fuir des situations de guerre, de misère et de désespérance sociale, en espérant trouver en Europe un avenir meilleur. Mais cette situation qui obnubile et angoisse certains ne doit pas faire oublier d’autres mouvements d’espèces naturelles, en l’occurrence véritablement invasives, et dont l’ampleur des déplacements, le plus souvent lié à l’activité humaine, pourrait s’accentuer sous l’effet du réchauffement climatique mondial.

Les exemples en Méditerranée sont innombrables. Rappelons, à titre indicatif que selon la DREAL PACA, sur les 4000 espèces végétales que comptent la région, 931 soit près d’une sur quatre sont considérées comme exotiques, certaines colonisant les fonds marins, à l’exemple de la fameuse « algue tueuse », Caulerpa taxifolia, relâchée accidentellement en 1984 par l’aquarium de Monaco et qui avait envahi en l’espace de 20 ans plus de 5000 ha avant de commencer à régresser.

Le tetraodon, cousin du Fugu, désormais présent en Méditerranée

Depuis le percement du canal de Suez, on considère que plus de 900 espèces exotiques ont pénétré en Méditerranée, dont le « poisson-lapin », Siganus luridus, qui broute les herbiers de posidonies, mettant à nu les fonds marins, ou encore le tétraodon, Lagocephalus sceleratus, cousin du Fugu des Japonais et potentiellement mortel.

Mnemiopsis leidyi (photo © Guillaume Marchessaux / IMO / LPED)

L’étang de Berre est ainsi confronté, depuis une quinzaine d’années, et après celui de Vaccarès, touché dès la fin des années 1990, à l’invasion de ce que les Anglo-Saxons appellent la « Noix de mer », Mnemiopsis leidyi, une sorte d’ovoïde gélatineux transparent muni de tentacules et qui évoque vaguement une forme de méduse sans être pour autant urticant ni dangereux.

Cette espèce est arrivée en Méditerranée en provenance de l’Atlantique nord, dans l’eau de ballast que les cargos chargent pour stabiliser leur coque et qu’ils déversent à leur arrivée, avec tous les micro et macro-organismes qu’elle contient et dont certains peuvent survivre pendant de longues semaines.

Dans l’étang de Berre, cette vaste lagune qui communique avec la Méditerranée par le chenal de Caronte, ce cténophore qui peut pondre jusqu’à 10 000 œufs par jour a proliféré à une vitesse inquiétante. Cette espèce carnivore détruit les œufs et larves des autres espèces et dévore le zooplancton, ce qui contribue à appauvrir fortement les populations de poissons. Il obstrue par ailleurs les filets des pêcheurs professionnels dont l’activité est en expansion sur cet étang dont la qualité des eaux s’améliore ces dernières années et pour lequel est désormais envisagée une inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Extrait d’une vidéo expliquant les effet de Mnemiopsis Leidyi dans l’étang de Berre

Une thèse est d’ailleurs en cours depuis 2015, à l’Institut méditerranéen d’océanologie et au Laboratoire Population Environnement Développement (LPED) de l’université d’Aix-Marseille, pour mieux comprendre les conditions de développement de cette espèce, considérée comme l’une des 50 espèces les plus invasives du monde, et en étudier les impacts socio-économiques, comme l’évoque un article de 20 minutes assorti d’une vidéo très pédagogique.

Cycle de reproduction de Mnemiopsis Leidyi

Les méduses urticantes, Pelagia noctiluca, quant à elles, sévissent périodiquement sur les côtes méditerranéennes, y compris à Marseille où elles sont portées par le courant ligure. Connues en traditionnellement selon des cycles d’une douzaine d’années (dont 9 à 10 ans de répit entre deux phases d’explosion). Toutefois, le réchauffement climatique semble avoir accéléré leur cycle en permettant leur reproduction même en période hivernale, ce qui permet aux adultes d’être bien présents pour la saison estivale.

Méduse pélagique en Italie

Leur nombre a été multiplié par 4 en Méditerranée depuis les années 2000 et on les observe désormais chaque année sur nos côtes depuis 1999. Il arrive même que leur aire de répartition s’étende très au nord, comme en novembre 2007, lorsque leur prolifération a fait des ravages dans les élevages de saumon en Irlande du Nord…

La presse se fait régulièrement l’écho de ces arrivées massives de méduses pélagiques, les « piqueurs mauves » dont la rencontre inopportune provoque de sérieuses brûlures chez les baigneurs qui, s’ils paniquent sous l’effet de la vive douleur qui en résulte, peuvent même se noyer. Près de 70.000 brûlures de méduses ont ainsi été recensées aux Baléares durant l’été 2006 et, en 2008, près de 300 baigneurs ont dû être soignés pour les mêmes raisons rien qu’à Antibes en seulement six semaines.

Echouage de méduses pélagiques sur une plage de La Ciotat en 2014 (photo © France 3)

France 3 déplorait ainsi en juillet 2014 l’arrivée massive de ces méduses sur le littoral méditerranéen de Martigues jusqu’à Menton, mentionnant même que la baignade avait dû être interdite sur les plages de La Ciotat le 16 juillet. En juillet 2016, c’était le Midi Libre qui constatait que les plages et même les canaux autour de Sète étaient complètement envahis par leur prolifération, tandis qu’en avril 2018 FranceTVinfo se faisait l’écho d’un échouage massif de vélelles, petites méduses violettes totalement inoffensives mais qui font désordre sur les plages et rebutent les touristes…

Un échouage de vélelles sur une plage près d’Ajaccio en Corse (photo © Pierre-Antoine Fournil / Corse-Matin)

De nombreuses plages tout autour de la Méditerranée s’équipent désormais de filets de protection pour empêcher que les méduses en goguette ne viennent se frotter aux baigneurs. Un réseau d’observation et de suivi a aussi été mis en place le long des côtes françaises de Méditerranée, dans le cadre du projet de recherche JELLYWATCH, initié en 2009 par l’Observatoire océanologique de Villefranche-sur-mer et co-financé par la Région PACA.

Avec l’aide du bureau d’études ACRI-ST, un portail d’observation a été élaboré, accessible sur internet et via une application pour smartphones, permettant à chacun de signaler ses observations de méduses et donc de savoir, jour par jour, où elles sont présentes. Un outil pratique et collaboratif, qui mérite d’être largement partagé pour limiter les risques de se trouver nez-à-nez avec une méduse pélagique et d’en garder un souvenir pour le moins cuisant…

L.V.

Climat : ça chauffe de plus en plus !

3 août 2018

En matière climatique, et contrairement à l’adage bien connu, les années se suivent et se ressemblent de plus en plus…

En janvier 2015, un article du site Futura Science indiquait que selon les données publiées par le NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) et par le GISS (Goddard Institut for Space Studies), un organisme scientifique rattaché à la NASA, l’année 2014 avait été la plus chaude jamais observée depuis que les mesures de température ont été généralisées dans le monde, à partir des années 1880. A cette date, les deux autres années considérées comme les plus chaudes jusque-là étaient 2005 et 2010, suivies de près par l’année 2013.

Les anomalies de température dans le monde depuis 1890 : écarts entre les températures moyennes observées (sur terre et sur mer) par rapport aux moyennes calculées sur l’ensemble du XXe siècle (infographie © Simon Malfatto / AFP)

Un an plus tard, le 22 janvier 2016, Science et Avenir, parmi d’autres, publiait un article indiquant que selon les analyses de ces mêmes organismes, issues du traitement (selon des algorithmes différents mais qui aboutissent à des conclusions convergentes) de plus de 6300 points de suivi de température répartis à la surface du globe, sur terre comme en mer, l’année 2015 avait été la plus chaude jamais observée sur Terre… La température moyenne du globe, cette année-là, a été en moyenne supérieure de 0,9 °C par rapport à la moyenne enregistrée au cours de l’ensemble du XXe siècle, et d’environ 0,23 °C par rapport à l’année précédente qui détenait jusque-là le record.

Il faut dire que cette année 2015 s’était caractérisée par un phénomène climatique El Niño particulièrement marqué, avec en particulier des températures anormalement élevées enregistrées durant le mois de décembre. Ce mécanisme de courant côtier chaud observé périodiquement (tous les 3 à 5 ans en moyenne) et qui se manifeste par une inversion des alizés sous l’effet du réchauffement des eaux du Pacifique le long des côtes américaines, explique en partie les températures moyennes très inhabituelles observées cette année-là.

Une planète en cours de réchauffement accéléré… (source © Shutterstock / Barnaby Chambers)

Sauf que le 18 janvier 2016, les lecteurs du Monde apprenaient que « Sans surprise, 2016 a été l’année la plus chaude sur la planète depuis le début des relevés de températures en 1880, marquant le troisième record annuel consécutif de chaleur, a annoncé mercredi 18 janvier l’Agence américaine océanique et atmosphérique (NOAA) ». Autrement dit, pour la troisième année consécutive, les records de chaleur en moyenne sur l’ensemble du globe étaient battus. Par rapport aux valeurs moyennes du XXe siècle, les températures étaient pour 2016 supérieures de 0,94 °C par rapport aux normales, soit encore davantage qu’en 2015 où l’écart avait été évalué à 0,9 °C. A la surface des océans, la différence est un peu moindre, de l’ordre de 0,75 °C, mais sur les continents, l’écart moyen atteint 1,43 °C, ce qui est considérable.

Certes, localement, l’année 2016 a été marquée par des températures très basses, notamment au large de l’Antarctique, mais cela a été largement compensé, à l’échelle planétaire, par de nombreux records de chaleur enregistrés en particulier dans l’est de la Russie, à l’extrême ouest du Canada, dans l’est des États-Unis, ainsi qu’en Amérique centrale, au nord de l’Amérique du Sud, en Afrique de l’Ouest ou encore en Australie. L’Alaska a ainsi connu en 2016 son année la plus chaude depuis le début des relevés dans cet État en 1925.

Températures moyennes enregistrées en 2016 dans 190 pays du globe (source : Futura Sciences)

Bien entendu, les météorologues ont expliqué que cette nouvelle année de tous les records s’expliquait en grande partie par la récurrence du courant équatorial chaud du Pacifique El Niño, qui avait largement persisté jusqu’au printemps 2016, annonçant que « l’année 2017 sera probablement moins chaude ».

Et voilà que, dès le 7 novembre 2017, le site Futura Science annonce que « 2017 s’annonce comme l’année la plus chaude jamais enregistrée en l’absence d’El Niño. Elle talonne ainsi 2016 qui, elle, fut empreinte du phénomène météorologique et conserve le record historique. Les trois dernières années ont été les plus chaudes enregistrées, confirmant une tendance de fond au réchauffement climatique global ».

Une affirmation qui a été effectivement confirmée depuis comme le détaille un article publié dans le Monde le 1er août dernier, sur la base du Rapport sur l’état du climat en 2017, publié ce même jour par la NOAA, une synthèse établie en collaboration avec l’American Meteorological Society, par compilation de plusieurs dizaines de milliers de mesures recueillies et analysées par plus de 500 scientifiques issus de 65 pays à travers la planète.

Ce nouveau record établi en l’absence de manifestation du phénomène climatique d’El Niño confirme sans conteste la tendance de fond au réchauffement climatique global, en lien avec l’activité humaine, d’autant qu’il s’accompagne d’un nouveau pic de concentration, dans l’atmosphère, de gaz à effets de serre (dioxyde de carbone, méthane, protoxyde d’azote…). La teneur moyenne en CO2 a ainsi atteint un nouveau record mondial avec 405 ppm (parties par million), soit 2,2 ppm de plus qu’en 2016 et une valeur jamais atteinte depuis au moins 800 000 ans au vu de l’étude de la composition des gaz atmosphériques conservés dans les carottes glaciaires…

Au cours de cette année 2017, plusieurs pays, comme l’Argentine, la Bulgarie, l’Espagne ou l’Uruguay ont ainsi enregistré des records absolus de températures annuelles moyennes. Des pointes de 43,4 °C ont été relevées en janvier, en Argentine, et de 53,5 °C en août, dans l’ouest du Pakistan. Les températures moyennes à la surface des océans sont certes restées légèrement en dessous de celles de 2016, mais la partie supérieure des océans qui absorbe l’essentiel de l’augmentation de température liée à l’accumulation de gaz à effets de serre poursuit son réchauffement global, ce qui se traduit notamment dans les océans Atlantique, Indien et Pacifique, par des mortalités sans précédent de certaines formations coralliennes. Quant au niveau moyen des mers, il a atteint lui aussi un nouveau record, en se situant 7,7 cm plus haut qu’en 1993, début des mesures altimétriques par satellites, ce qui correspond à une élévation de 31 cm par siècle.

Coraux morts du fait du réchauffement climatique dans la Grande barrière de corail (photo © archives AFP)

Avec une température terrestre très supérieure à la moyenne dans les régions les plus australes, l’étendue maximale de la glace en mer arctique, début mars, a été la plus faible constatée depuis le début des observations satellitaires en 1980, et son extension minimale, en septembre, était inférieure de 25 % à la moyenne de la période de référence.

Quant aux événements climatiques extrêmes survenus en 2017, ils se sont caractérisés comme on pouvait s’y attendre par de violents cyclones et des épisodes torrentiels dévastateurs en Inde, durant la saison des moussons, au Venezuela et au Nigeria, en août et septembre, tandis que les sécheresses sévères n’ont épargné aucun continent, à l’exception de l’Amérique du Nord, provoquant notamment des incendies très destructeurs en Colombie britannique, en Espagne ou au Portugal, et même au Groenland

Et tout indique que l’année 2018, avec la période caniculaire que l’on vit actuellement, pourrait tenir un rang honorable dans ce cortège d’années records : décidément, ça chauffe de plus en plus !

L.V. 

La marche des cobayes

1 juillet 2018

L’expression fait vaguement penser à cette fameuse migration des lemmings, ces petits rongeurs du nord de l’Europe qui finiraient par se jeter dans la mer du haut d’une falaise pour y nager jusqu’à mourir d’épuisement, une idée reçue, sans le moindre fondement d’ailleurs, popularisée par un documentaire truqué produit par Walt Disney en 1958, mais qui a la vie dure…

Aucun rapport donc avec cette marche des cobayes, sinon qu’il s’agit dans les deux cas d’un problème de régulation des populations menacées par des prédateurs pour les lemmings, par des pollutions environnementales pour les « cobayes », ces citoyens militants qui dénoncent l’inertie des responsables politiques face à un monde de plus en plus toxique

L’un des porte-paroles de cette initiative, le jeune écrivain Thomas Dietrich, qui avait démissionné avec fracas en 2016 de son poste de secrétaire général de la Conférence nationale de la santé, dénonce avec de nombreux autres, ce monde devenu absurde où, selon les chiffres de l’OMS, un décès prématuré sur six serait causé par la pollution de l’air, de l’eau, des sols ou du milieu professionnel !

Rien qu’en France, on compterait ainsi, selon Santé publique France, 2,6 millions de salariés exposés à des produits cancérigènes sur leur lieu de travail, et entre 8 000 et 13 000 décès chaque année à cause des médicaments, soit 2 à 3 fois plus que par les accidents de la route…

Soutenue par de nombreuses personnalités et associations, dont Michèle Rivasi, députée européenne, ou encore Gilles Nalbonne, ancien directeur de recherche à l’INSERM et représentant du Réseau Environnement Santé, cette « marche des cobayes » est partie de Fos-sur-Mer le 1er mai dernier et vient d’arriver à Paris, le 30 juin, au terme de 60 étapes, 50 villes traversées et des centaines d’heures de débats et de manifestations autour de causes environnementales locales.

Le point de départ n’est pas le fruit du hasard car le pourtour de l’étang de Berre fait partie de ces lieux emblématiques où des citoyens s’élèvent depuis des décennies pour dénoncer les impacts sanitaires d’une politique industrielle fort peu respectueuse de l’environnement. L’un de ces acteurs, Daniel Moutet, président de l’association de défense et de protection du littoral du golfe de Fos, l’a d’ailleurs martelé lors de la réunion de lancement de la marche, qui a rassemblé près de 150 personnes : « Fos-sur-Mer est l’une des villes les plus polluées d’Europe. Avec toutes ses usines, elle dégage un nombre très important de particules fines et nous observons de plus en plus de cancers et de problèmes de santé chez les riverains ».

Les marcheurs ont d’ailleurs pu le constater de visu, dès le lendemain 2 mai, en parcourant la route jusqu’à Martigues, entre la cimenterie de Kerneos, l’usine sidérurgique Arcelor Mittal, les installations portuaires de Port-de-Bouc, ou encore les raffineries de Total à La Mède ou de Lyondellbasel à Berre-l’étang, visibles en arrière-plan.

Le lendemain, la marche des cobayes les a menés jusque dans l’agglomération marseillaise où les participants se sont rassemblés devant l’école maternelle Oasis, aux Aygalades, construite sur des sols pollués aux métaux lourds par un ancien site industriel, avant de se rendre au stade Vélodrome pour alerter sur les dangers sanitaires liés à l’ingestion des minuscules particules de caoutchouc recyclé issues de pneus usagés, riches en métaux lourds et hydrocarbures, qui sont répandus entre les fibres plastiques des gazons synthétiques.

Le site de l’ancienne usine chimique Legré-Mante (photo © Florent Bonnefoi / La Provence)

Ont aussi été évoqués ce jour-là, en parcourant les berges de l’Huveaune, la question de la pollution des cours d’eau en site urbain, le sujet des déchets qui s’accumulent sur la plage du Prado (surnommée Epluchures Beach) et le dossier du projet immobilier prévu sur l’ancien site d’usine chimique de Legré Mante, près de la Madrague de Montredon, mais aussi celui de la pollution de l’eau distribuée dans la cité d’Air-Bel où un habitant est décédé en septembre 2017 pour cause de légionellose.

La marche des cobayes devant le site de Mange-Garri à Bouc-Bel-Air, le 5 mai 2018 (source © Tous cobayes)

A chaque étape, les marcheurs se trouvent ainsi confrontés à de multiples problèmes environnementaux locaux dont l’accumulation ne peut qu’effrayer. Le 5 mai, ils se sont ainsi retrouvés sur le site de Mange-Garri, près de Gardanne, où l’usine d’alumine Alteo entrepose ses résidus de boues rouges issus des filtres-presse, résidus riches en fer, aluminium, titane, chrome, cadmium, mercure, arsenic, et on en passe, tous produits potentiellement toxiques qui sont ensuite disséminés par le vent sur les lotissements alentours et dans les cours d’eau les plus proches.

Quelques jours plus tard, la marche faisait une halte sur le site d’Arkema à Saint-Auban, près de Manosque, pour évoquer la question des victimes de l’amiante, avant de s’interroger sur l’impact des ondes électromagnétiques, des nanoparticules ou du futur tunnel Lyon-Turin, au gré de leur traversée des Alpes. A Vierzon, le 15 juin, les cobayes se sont croisés avec les militants du tour d’Alternatiba, d’autres militants également engagés en vue d’une société alternative plus respectueuse de l’humain. A Belleville-sur-Loire, le groupe s’est interrogé sur les impasses et les dangers de l’industrie électronucléaire, avant de se pencher, le lendemain, sur les résultats prometteurs de la phyto-épuration pour les stations de traitements des eaux usées, dans la petite commune d’Ouzouer-sur-Trézée, ou comment allier réflexion globale et action locale…

Les marcheurs devant la centrale nucléaire du Bugey, le 27 mai 2018 (source © Tous cobayes)

Arrivés samedi 30 juin à Paris, les marcheurs ont organisé un rassemblement place Stalingrad pour rappeler l’urgence de mieux prendre en compte les impacts sanitaires des pollutions environnementales de tous ordres, en espérant être reçus en début de semaine prochaine par le cabinet du Ministre de la transition écologique et solidaire. L’écho médiatique de cette initiative est resté assez discret, surtout en cette période de Mondial de foot, raison pour laquelle il eut été dommage de ne pas l’évoquer ici !

L.V.  

Katulu ? n°54

22 juin 2018

Ce nouveau numéro du cercle de lecture Katulu ? affilié au Cercle Progressiste Carnussien vous fera découvrir de nouvelles oeuvres découvertes et partagées au cours du dernier semestre de l’année 2017, en espérant vous donner envie de les découvrir à votre tour. Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (Katulu n° 54). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos derniers coups de cœur de lecteur, venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence !

 

Votre cerveau n’a pas fini de vous étonner

Un livre au titre accrocheur, qui rassemble un collectif de « savants » à majorité psychiatres et psychologues, édité par Albin Michel :

Patrice Van Eersel a été chroniqueur scientifique, rédacteur en chef du magazine Clés.

Boris Cyrulnik est psychanalyste, psychologue, neuropsychiatre et écrivain.

Pierre Bustany est neurophysiologiste et neuropharmacologue, spécialiste de psychophysiologie.

Jean-Michel Oughourlian, neuropsychiatre et ancien professeur de psychologie à la Sorbonne, est l’un des grands spécialistes français de ces « neurones empathiques » qui constituent notre troisième cerveau, le « cerveau mimétique ».

Christophe André, médecin psychiatre à l’hôpital Sainte-Anne à Paris, spécialisée dans le traitement et la prévention des troubles émotionnels (anxieux et dépressifs), a notamment introduit l’usage de la méditation dans les pratiques de soins en France.

Thierry Janssen, d’abord médecin et chirurgie durant plusieurs années, a choisi de devenir psychothérapeute spécialisé dans l’accompagnement des patients atteints de maladies.

La forme de l’ouvrage est originale avec quatre parties traitant du cerveau plastique, social, émotionnel et enfin un cerveau qui reste une énigme. Dans chaque partie, l’auteur fait un résumé des recherches actuelles et introduit la discussion qui va suivre avec un scientifique.

Boris Cyrulnik (photo © DR)

Notre cerveau est plastique (entretien avec Boris Cyrulnik) :

Nos neurones se remodèlent et se reconnectent jusqu’à la fin de notre vie. Aujourd’hui, presque n’importe quelle zone du cerveau est modelable, au prix d’efforts certes puissants mais accessibles. L’ensemble de notre cerveau peut entièrement se réorganiser suite à un accident par exemple. Boris Cyrulnik démontre que la résilience repose sur la plasticité neuronale.

Notre cerveau est social (entretien avec Pierre Bustany et Jean-Michel Oughourlian) :

Nos neurones ont besoin d’autrui pour fonctionner car notre cerveau est neurosocial. Nos circuits neuronaux sont faits pour se mettre en phase avec ceux des autres. Nos neurones ont absolument besoin de la présence physique des autres et d’une mise en résonnance empathique avec eux. Tout cela fonctionne, entre autres, grâce aux neurones miroirs. C’est un mécanisme qui fait que dès la naissance, notre cerveau « mime » les actions qu’il voit accomplir par d’autres, comme si c’était lui qui agissait. Les neurones miroirs servent à nous préparer à l’action, en renforçant les voies neuronales de notre cerveau moteur. Ils détermineraient toutes nos relations. Si le modèle devient un rival les émotions et sentiments positifs, bonne humeur, estime, amour se changent alors agressivité. La sagesse consiste donc à apprendre à désirer ce que l’on a.

Notre cerveau est émotionnel et autonome (entretien avec Christophe André) :

Sentir, penser, agir… Tout cela ne consomme que 1 % de notre énergie cérébrale, c’est la partie consciente. Le reste est utilisé par le non-conscient. Un neurone ne devient opérationnel que si des dendrites se mettent à pousser, le reliant par des synapses à d’autres neurones. Les 6 moteurs de croissance dendritique les plus importants sont le désir, l’affection, l’interrogation, la réflexion, l’action, l’effort volontaire. Ce qui détruit les neurones: le vieillissement, le stress, la pollution, certaines maladies, et surtout la passivité. On sait maintenant que notre cerveau ne comporte pas de régions spécialisées dans le calcul, la sémantique, la vision : tout fonctionne en réseau ! Les 3 principaux créateurs de réseaux neuronaux sont l’imitation, l’émotion et la répétition. Ces 3 facteurs constituent la trame de notre vie affective et relationnelle, car notre cerveau est éminemment social.

Notre cerveau est une énigme (entretien avec Thierry Janssen) :

De quoi sont faits nos rêves ? Les neurologues croient aujourd’hui que, pendant le sommeil paradoxal, le cerveau, libéré du contrôle conscient exercé par les lobes frontaux du néocortex, remodèle les réseaux neuronaux. A quoi ressemble ce remodelage ? Mystère ! Tout ce à quoi vous avez accès, c’est la traduction qu’en a fait votre moi conscient à la dernière seconde, juste au moment éclair du réveil, à la sortie de votre rêve. L’ultime énigme est circulaire : comment s’interroger sur ce qui nous sert à poser des questions, le cerveau étant à la fois l’étudiant et l’étudié ? Répondre à cette question serait-ce découvrir la nature de la conscience et de l’âme ?

Dans l’épilogue « Mais alors qu’est-ce que la conscience ? » ce sont les travaux d’Antonio Damasio directeur de l’Institut pour l’étude neurologique de l’émotion et de la créativité de l’Université de la Californie du Sud, qui sont pris en compte. « Le cerveau crée des cartes, qui vont lui permettre de s’informer et de guider le comportement moteur, mais aussi de fabriquer des images, qu’il va traiter pour produire ce que l’on appelle l’esprit et la conscience ». La conscience est esquissée dans le tronc cérébral et le cortex assure sa floraison. Dans un tel système, l’émotion et le sentiment exercent une primauté pour la conscience.

Au cours de ces entretiens passionnants, défaisant de nombreuses idées reçues, on découvre avec émerveillement des potentialités jusqu’alors insoupçonnées de nos neurones, ainsi que le caractère « neurosocial » de notre cerveau induisant la nécessité de stimuler nos cellules nerveuses tout au long de la vie. On est captivé par cet ouvrage qui délivre des découvertes stupéfiantes sur notre cerveau, dans un langage clair, simple et enthousiasmant.

                                                                                                          Antoinette

 

ALMA

J.M.G. Le Clézio

ALMA est le journal de voyage de Jérémie Fersen à la recherche de l’héritage spirituel que son père lui a partiellement caché. Il n’y a pas de préface, mais il y a en exergue, un quatrain datant de 1786, du poète écossais Robert Burns. Et puis il y a un prologue longuement animé par les noms qui, depuis l’enfance, virevoltent autour de Jérémie, « comme des papillons affolés ».

Il part pour un retour iniatique vers le pays de ses ancêtres paternels. Une veille carte sur toile datée de 1875 et un curieux caillou blanc de la grosseur d’une balle vont lui servir de viatiques. D’autres souvenirs ? Il n’en a pas ! Son père était un taiseux ! Alors il part à la recherche de ce lien qui lui manque.

Vient alors le développement, lorsque Jérémie Fersen débarque à Maurice, sur les traces d’Axel Fersen et de son épouse Alma. Ses aieux sont arrivés sur l’Isle de France en 1796, juste à la fin de la Révolution Française.

JMG Le Clézio (photo © Catherine Hélie / Gallimard)

Maigres indices sur lesquels il va faire du zapping selon la méthode actuelle. Clic sur Krystal : jolie lycéenne noire qui sèche ses cours. Clic sur Aditi, jeune femme d’origine indienne, enceinte d’un enfant sans père. Elle a été violée.

Clic sur la Surcouve, descendante de Surcouf, elle vit dans une cabane de pêcheurs avec des étagères remplies de livres anciens et de porcelaines de la compagnie des Indes.

Clic sur Marie Madeleine Mahé de la Bourdonnais, fille naturelle d’une esclave, reconnue par son père « gouverneur des Isles de France et de Bourbon » qui lui fit donner en France une éducation de demoiselle… mais pas d’héritage. A sa mort, elle finit à l’asile de la Salpétrière, sous Louis XV.

Clic sur Emmeline, très vieille dame, cousine d’Alexandre Fersen, enrôlé à quinze ans avec de faux papiers car il désirait fuir la vie étriquée de Maurice. Il devint avocat et c’est le père de Jérémie. Merveilleuse petite nouvelle sur la société coloniale du siècle passé…

Clic sur Topsie : c’est un flash plein d’humour triste.

Clic sur une autre navigation qui raconte les conditions aberrantes du transport d’un dodo vers l’Angletere et la fin du pauvre volatile en terre saxonne en 1608.

Feuilletant un album de photos jaunies, il recueille les dernières confidences d’Emmeline sur le secret de famille : Alma furent deux maisons séparées par un rideau de bambous ; dans la grande, les bons Fersen ; dans la petite, des Fersen maudits pour double métissage, branche anéantie à la disparition du cousin Dominique. Jérémie ne retrouvera pas Alma…

Etrange composition par la succession de caractères gras et italiques : le style concis-actif de la narration de Jérémie s’opposant au vécu-présent de Dominique beaucoup plus discursif.En fait, il s’agit toujours de la même personne, J.M.G. Le Clézio, pendant un de ses voyages dans l’archipel des Mascareignes dont Maurice, entre la Réunion et Rodrigues, est l’île centrale.

Ces voyages lui ont appris à faire le point entre les différents aspects de sa personnalité tout en promenant le lecteur dans un lieu magnifique, chargé d’histoire et de résonances dramatiques ou poétiques.

Des thèmes dominants : l’anéantissement des espèces dues à des fautes humaines, le passage d’une société esclavagiste à une société de consommation, la prostitution des jeunes à grande échelle induite par le tourisme mondial, la recherche mystique et le culte des morts par suite de l’affaiblissement des religions, les flux migratoire et ce qui en découle : le racisme ; la recherche de racines familiales dans un monde qui change vite. Qui sommes nous, où allons-nous ?

                                                                                                          Roselyne

 

Bella Ciao

Marielle Gallet

L’auteur, épouse de Max Gallo, raconte le combat quotidien de ce dernier contre la maladie de Parkinson, les errances d’un homme perdu, alors qu‘elle comprend qu’elle vit les heures tragiques de leur amour.

Quand elle rencontre Max il chante Bella Ciao pour la séduire ; l’amour la politique les réunissent. C’est un homme avide de culture, un bourreau de travail, passionné par la France, engagé auprès de Jean Pierre Chevénement puis intéressé par Nicolas Sarkozy. Mais on ne peut parler de lui sans évoquer le drame de sa vie, le suicide de sa fille Mathilde en 1972.

Lui qui a écrit tant de nombreuses biographies de Napoléon à De Gaulle, devient sous la plume de Marielle un héros romanesque. « il lui arrive de parler de lui à la troisième personne comme si cela allait le protéger ; un beau retournement de voir que celui qui a écrit 150 ouvrages devient à son tour l’un des personnages du livre ».

Elle dépeint les traits de caractère de cet homme à la fois modeste et conscient de sa supériorité, mais la maladie a rétréci sa vie, son corps, son écriture, ses mouvements, ses pas sont tout petits, il n’a plus assez d’énergie pour continuer à vivre ce qui faisait son essence essentielle. Il s‘ennuie, il n’aime pas l’homme qu’il est devenu, il préfère ne pas le voir. Lorsque les médecins ont diagnostiqué la maladie de Parkinson, elle s’est beaucoup documentée, mais lui n’a pas voulu.

Marielle a écrit ce livre pour surmonter l’indicible. Elle revit les merveilleux moments de leur amour car il y a une véritable tragédie à vivre simultanément la présence et l’absence de la personne qu’on aime ; écrire est un moyen de résister.

Ce livre aurait pu s’appeler le Désarroi car elle l’évoque très souvent au cours des pages.

Elle accepte la tyrannie de Max, elle l’excuse. Elle lui lit les pages de son livre mais ce n’est pas lui ; il emploie le mot « il » pour designer mon personnage. La vérité si elle existe ne l’intéresse pas. « J’ai toujours pensé que les hommes n’anticipent pas de la même façon que les femmes ; ils n’ont pas la même appréhension de la réalité ne s’y cognent qu’au moment où elle se matérialise ».

Je vous recommande ce livre émouvant bien écrit et plein de nuances ; en fait une vie.

                                                                                               Suzanne

 

Birmanie – Les chemins de la liberté

Sylvie Brieu

Sylvie Brieu (photo © DR)

Sylvie Brieu est grand-reporter et écrivain. Ce livre est un journal de voyage. L’écriture est fluide, le sens du détail des personnalités et des atmosphères des lieux parcourus rend le récit très vivant. Il nous entraîne aux quatre coins du pays, en particulier dans des provinces très récemment ouvertes aux étrangers sans qu’on puisse parler d’ouverture au tourisme. Grâce notamment aux réseaux de l’Église catholique, il permet d’aller là où cela est encore interdit. Certains de ces séjours dans les contrées les plus excentrées n’auraient pas été possibles sans l’intermédiation d’hommes d’Église dont quelques-uns s’avèrent très liés à la France, à l’image du père Philip Za Hei Lian, un religieux chin récemment décédé.

« Un flux d’impressions contradictoires m’assaille et me tourmente… La Birmanie reste un pays en guerre avec ses camps de déplacés internes, ses violences infligées aux minorités et ses terrains minés. La souffrance de ses populations, dissimulée à l’ombre des pagodes dorées, ne semble pas en voie de se dissiper. Plus je multiplie mes expériences dans ce pays, plus sa part d’ombre s’épaissit. » dit-elle.

Le périple de Sylvie Brieu est fait de multiples rencontres sollicitées et fortuites. Un patchwork qui permet d’aborder des groupes ethniques dont on parle bien peu. Toute la quête de la journaliste montre très bien le champ associatif et politique birman qui demeure profondément morcelé, avec la participation de nombreuses femmes particulièrement engagées et courageuses.

Sylvie Brieu doit reconnaître le rôle prépondérant d’Aung San Suu Kyi dans l’avancée de ce pays dans le concert des nations et le desserrage de la junte militaire. Cela prendra du temps avant la reconnaissance des différentes ethnies, de leur culture et de leurs religions dans un pays où l’ethnie birmane et le bouddhisme restent dominants.

Le style et la fluidité de l’écriture permet d’appréhender ce pays comme une aventure tout à fait passionnante. Ce serait bien d’avoir lu ce livre avant de visiter la Birmanie !

                                                                                                          Cécile

 

Un fauteuil sur la Seine

Amin Maalouf

Amin Maalouf fut élu en juin 2011 à L’Académie Française au fauteuil laissé vacant par Claude Lévi-Strauss. Depuis le 1er occupant reçu en mars 1634, l’auteur est le 19ème à occuper ce fauteuil. Pour chacun des 18 personnages de ce 29ème fauteuil, l’auteur fait un bref rappel de ce qu’il fut, de ce qu’il a pu écrire et le motif qui a conduit à sa nomination : un chapitre de 10 et 20 pages par académicien.

Avec beaucoup d’humour il donne un intitulé à ses chapitres et l’on découvre : « celui qu’on a préféré à Corneille », « celui qui est passé devant Voltaire », « celui qui idolâtrait Molière », « celui qui fut élu contre Victor Hugo » ou bien celui que les écrivains jalousaient, celui qui n’aimait pas son prédécesseur, celui qui fut l’homme le plus insulté de France ou par contre celui que tout le monde venait entendre, sans oublier celui qui fut deux fois condamné à mort.

Amin Maalouf en habit d‘académicien (photo © DR)

Dans son épilogue l’auteur explique qu’il a vu « en chacun des titulaires successifs le témoin précieux et éphémère d’une histoire qui le dépasse… » « Certains de ces ancêtres appartiennent sans aucun doute à ceux que Jules Renard appelait «le commun des immortels » mais parmi eux, « sur ce siège en bois » se sont assis Joseph Michaud (historien des croisades), Claude Bernard, Ernest Renan, André Siegfried, Henry de Montherlant, Claude Lévi-Strauss.

Le texte sur le premier occupant, Pierre Bardin, est l’occasion d’un rappel de la genèse de l’Académie Française : Valentin Conrart, 26 ans, crée à Paris avec une dizaine d’amis un cercle littéraire en 1629. La moyenne d’âge est de 30 ans et le plus jeune a 19 ans. Pendant 3 ou 4 ans, leurs réunions restèrent confidentielles, jusqu’au jour où un familier du Cardinal de Richelieu, l’abbé de Boisrobert se fit inviter. Informé le Cardinal proposa « d’offrir à ces Messieurs sa protection pour leur Compagnie qu’il ferait établir par lettres Patentes».

Un livre passionnant qui permet de redécouvrir la destinée de grands hommes qui font partie de la grande histoire, un livre précis, allant à l’essentiel, d’une grande documentation et dont la lecture est facile car le style est fluide, agréable.

Si vous aimez l’histoire, les biographies, vous serez comblés.

                                                                                                          Marie-Antoinette

  

La confrérie des moines volants

Metin Arditi

C’est un roman en deux parties assez dissemblables. La première se passe en 1937 au nord ouest de l’union soviétique, en Carélie.  Sous la pression stalinienne, de nombreux monastères et églises sont pillés, brûlés, détruits… Les moines sont torturés dans les prisons de Staline, ils fuient dans les forêts, se cachent…

Nicodime et ses 12 compagnons vont tenter de sauver les précieuses icônes, les statues, les livres et les tissus sacrés que les communistes brûlent… Il est intéressant de voir la description de la foi de ces moines, foi violente, émaillée d’auto flagellations et de mauvais traitements de toute sorte que s’infligent volontairement ces religieux.

Et puis, brutalement, page 143, on se retrouve à Paris en mai 2000, dans une galerie d’art où Mathias Marceau expose des photographies. Mais bien sûr, il y a un fil conducteur qui, un peu plus tard, réunira ces deux histoires en une seule… Ce fil passe par Irina, une jeune fille qui est au cœur même de ce récit, Irina qui a traversé la moitié de l’Europe, est venue à Paris où elle a changé de nom et de nationalité et a donné naissance à Mathias.

Metin Arditi (photo © Martial Trezzini)

Il serait dommage de vous en dire plus et de dévoiler les tenants et aboutissants de ce conte philosophique où vous rencontrerez des personnages improbables, du moine ancien trapéziste de cirque, à André, ébéniste dans le faubourg Saint Antoine.

Métin Arditi développe dans son roman les thèmes qui lui sont chers et que l’on verra ré-apparaître très souvent dans son œuvre, à savoir la filiation, l’exil, les bouleversements dus aux conflits mondiaux et durant lesquels les hommes font de leur mieux pour survivre dans des conditions souvent inhumaines.

Nous avons là un roman très atypique dont la première partie est basée sur des faits réels puisque Nicodime avait fait signer à sa « confrérie » une charte décrivant les droits et les devoirs de chacun, et le but de leur association. Une charte qui peut être vue aujourd’hui encore au musée de l’Ermitage à Saint-Petersbourg.

                                                                                                          Annie

 

Le bureau des Jardins et des étangs

Didier Decoin

L’histoire se passe au 12ème siècle, dans l’Empire du Soleil Levant. Didier Decoin est passionné par ce Japon médiéval, admirateur d’estampes japonaises, de la littérature notamment des contes et légendes de cette civilisation. Il décide d’écrire un roman à partir de ce thème ! Son écriture a duré 12 ans vu le travail fouillé d’érudition qu’il a dû accomplir !

C’est l’histoire d’une jeune femme Miyuki, issue d’un milieu très populaire, paysanne, épouse d’un pêcheur qui vient de mourir noyé en péchant des carpes merveilleuses, d’une surprenante longévité, destinées au Bureau des Jardins et des Étangs, afin d’approvisionner l’Étang sacré de l’Empereur!

Miyuki, héroïne magnifique est persuadée que son mari défunt l’accompagne toujours et elle décide de le remplacer et de rapporter aux villageois la récompense qui les fait vivre. Elle arrive à destination à Heiankyo après de nombreuses aventures…, participera au takimono awase (concours des parfums) et le gagnera ..!

Didier Decoin (photo © DR)

Le retour au village est une autre aventure… à découvrir !

J’ai été ébloui par le vocabulaire emprunté à la civilisation de l’époque et que l’auteur a mûrement étudié. Les images, rappels d’estampes japonaises font pénétrer intimement dans cette histoire ! Scènes fantastiques réelles ou pas ? On est aussi frappé dans ce roman par l’importance des parfums et des odeurs. Didier Decoin exalte les sens, les odeurs « délicates ou triviales ».

Beau roman d’Amour entre Miyuki et Katsuro, poésie, sensualité, sexualité, une histoire née du fond des âges, où le réalisme le plus crû côtoie le fantastique. Didier Decoin est fou de sa Miyuki, petite bonne femme, courageuse, vraie et sincére qui triomphe de ces aventures et reste très attachante pour le lecteur ! C’est l’héroïne romanesque par excellence !

                                                                                                          Josette J.

 

Le rouge vif de la rhubarbe

Audur Ava Ölafsdöttir

En Islande, Augûstina, adolescente de quartorze ans, vit dans une maison rose saumon avec Nina, amie de sa grand-mère décédée. Elle a les yeux de son père, c’est tout ce qu’il lui a laissé. Sa mère, ornythologue, voyage à travers le monde pour observer la vie des oiseaux et lui écrit des lettres poétiquement décalées. Décalée est aussi la manière de penser de cette jeune fille qui rêve de grimper la montagne à l’arrière du village : 844 mètres d’altitude, c’est haut quand on a un handicap de naissance et des béquilles.

Elle a déjà réussi à glisser dans la mer glaciale malgré les brisants de rochers, à nager dans la piscine bouillante en plein hiver neigeux, à dormir à flanc de côteau au milieu des tiges rouges du champ de rhubarbe, sous la dentelle verte des grandes feuilles qui découpent le ciel bleu.

Nina s’enorgueillit de la victoire de sa protégée aux compétions d’aviron de l’école et remarque son esprit de compétition, de concentration, de résistance. Cependant, cette  » ado » surdouée en math, s’obstine à transcrire les solutions des problèmes au gré de sa pulsion manuelle, tout comme elle préfère écrire les mots en forme de montagne! Ça agace le maître.

Auður Ava Ólafsdóttir (photo © DR)

A quoi ressemble cette héroïne originale ? On glane des indices au long du récit. Ses jambes de sirène la suivent comme des nageoires de phoques ; ses épaules puissantes et ses petits seins naissants recherchent le confort des gros pulls islandais tricotés par Nina ; ses tresses noires retenues par des rubans verts suggèrent la couleurs de ses yeux. Les chaussures de marche promise par Nina soulignent son désir d’être debout.

Aucune description appuyée, mais un art de la nuance et du mot juste coule comme l’eau des sources chaudes, vers le fjord étroit au fond duquel est le village. Ce gros bourg vit au rythme hiver – été, dans l’alternance des longs jours de soleil et des nuits interminables. Confiture de rhubarbe ou ragoût d’agneau. On est entre l’acide et le sucré, le blanc et le noir, l’ombre et la lumière, l’action ou la lecture, le courrier ou l’absence de nouvelles.

Un jour un télégramme laconique annonce la naissance d’un petit frère, outre… outre mer. Alors Augûstina, prend le départ pour la montagne, au début d’une nuit, pour arriver au sommet, à l’aube de l’été arctique, au moment où un pâle soleil apparait au dessus de la mer.

Le récit qui était au présent, passe, sur les deux dernières pages, au conditionnel… Jeu de piste… interrogation… que j’ai aimé. Le style de l’auteur léger, souple et rempli d’humour subtil, m’a séduit au point de me faire rêver de l’Islande, ce pays de neige froide, de lave noire et de sources bouillonnantes.

Imaginez la vie simple et vaillante de ses habitants ! 325.000 personnes, soit 3,47 habitants au kilomètre carré. Peu nombreux, ils ont tellement besoin les uns des autres sur ce rift nordique si proche du cercle polaire ! Envie d’aller y voir… pour un voyage géographique et psychologique.

                                                                                                          Roselyne

 

Jules

Didier van Cauwelaer

Jules est un chien ! Mais un chien d’aveugle, éduqué durant quatre ans dans une famille d’accueil et sélectionné sur concours pour accompagner Alice, jeune femme aveugle, handicapée accidentellement depuis ses dix sept ans. Elle a maintenant la trentaine et, en fauteuil roulant, tenant le harnais de Jules, elle prend l’avion pour Nice où un célèbre ophtalmologue va essayer de lui rendre la vue.

Dès Orly, ce curieux binôme entre dans une cascade d’aventures. Pour commencer, la rigueur du service d’ordre à l’embarquement alerte le vendeur du stand « Macarons Ladurée » qui par son intervention musclée permet à Jules de voyager en cabine avec sa maîtresse (la loi européenne de 2008 prévalant sur la décision du commandant de bord)…

Didier van Cauwelaert (photo © DR)

L’opération a réussi. Alice voit à nouveau et perturbe son chien par son comportement redevenu normal. Elle se sent obligée de rendre son compagnon devenu inutile à l’organisme des chiens d’aveugle; mais Jules ne l’entend pas de cette oreille et, rejetant son nouvel attributaire, part truffe à l’air à la recherche et à la reconquête de sa maîtresse pour une vie digne de sa renommée de chien-guide.

L’action se passe entre Paris et Deauville, décrit un milieu vaguement intello-marginal où le flair du chien remet les existences des humains dans le bon sens et surtout renforce notre admiration pour… les possibilités du golden red river.

Un livre à croquer comme les macarons de Ladurée !

                                                                                                          Roselyne

 

L’amie prodigieuse

Elena Ferrante

Tome 2 : Le nouveau nom

Une trilogie : L’amie prodigieuse – Le nouveau nom – Celle qui fuit et celle qui reste.

Raphaella Cerullo, fille du pauvre cordonnier Fernando, vient d’épouser par choix personnel Stefano Carracci, héritier de l’épicerie et des biens de Don Achille (usurier, terreur des gamines lorsqu’elles jouaient à la poupée).

Dès le départ en voyage de noce, elle fait sentir au jeune époux son mépris pour sa faiblesse envers la famille mafieuse Solara. Mais son mari s’impose, la jette sur le lit et la force.

Elle va se déchainer, alternant haine et conciliation. Elégamment vêtue comme une dame, elle occupe toute la place dans les magasins de son mari et dans son bel appartement de l’autre côté de la voie ferrée. Insolente et décidée, elle est souvent battue par Stefano qui fut un fiancé si doux ; mais cela lui est égal car depuis l’enfance elle a vu et subi ces excès : problème de la violence faite aux femmes dans les sociétés machistes.

Donc, cette jeune Madame Carracci, douée pour les affaires, est jalousée par bien du monde dans le vieux quartier. Seule ombre à cet épanouissement traditionnel : après une fausse couche, elle n’arrive plus à être enceinte. Cela lui convient parfaitement, mais mari, belle-mère et commères s’inquiètent. Le médecin consulté conseille un séjour à la mer.

Elsa Ferrante (photo © DR)

On loue une maison à Ischia où les maris viendront chaque fin de semaine, car Lina part en compagnie de sa mère Nuncia, de sa belle-soeur Pinuccia et de son amie Elena qui vient de terminer brillamment son année scolaire et qu’elle débauche de son travail d’été (place de la femme dans le monde du travail…).

La suite : une longue histoire d’amours contrariés, d’adultères, de séparations…

Ce second tome est un ouvrage dense ; il évoque les longs romans américains de cette époque, tels ceux de Pearl Buck… Facile à lire? Pas tellement! Dans l’écheveau du vécu de nombreux protagonistes pas très attachants, la longue torsade de l’amitié des deux filles se lâche ou se resserre au fil de la vie et de leurs éventuelles retrouvailles. Joli contraste fascination-répulsion.

En parallèle, l’évolution d’une société patriarcale, ignare et démunie vers une société ouverte sur les progrès du monde est discrètement suggérée. Comme mises entre parenthèse, sans esbroufe, ni grands mots, des situations dramatiques sont traitées avec une discrétion retentissante et ça c’est « génial ».

                                                                                                                      Roselyne