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Alerte : les gorgones se meurent !

25 septembre 2022

Le réchauffement climatique a encore fait une nouvelle victime ! Depuis la mi-août 2022 les alertes se multiplient dans le milieu des plongeurs méditerranéens : les gorgones, ces magnifiques ramifications colorées qui tapissent les tombants du Parc national des Calanques sont en train de dépérir de manière spectaculaire. Les premières observations ont été faites après les gros orages du 17 août 2022 qui ont balayé la région et fait, une nouvelle fois déborder le Vieux-Port de Marseille, faute de gestion des eaux pluviales adaptée au régime méditerranéen.

Bouquet de gorgone en train de dépérir dans le Parc des Calanques (photo © Patrick Bonhomme / Parc national des Calanques)

Dès le lendemain, des plongeurs se sont inquiétés d’observer un blanchissement inexorable des branches de gorgone, ces bouquets admirables de couleur vive qui constituent un des principaux attraits des fonds méditerranéens. Dès lors, les scientifiques ont commencé à multiplier les observations sur les différentes aires marines protégées de la côte provençale où les gorgones pourpres Paramuricea clavata forment de larges colonies qui se fixent sur les substrats rocheux des fonds marins situés entre 7 et 110 mètres de profondeur.

Le plus souvent pourpre, parfois jaune, les gorgones comme les coraux sont des colonies constituées d’un squelette souple en forme de ramification arborée que se partagent les polypes, de petits animaux munis de tentacules, rattachés à la grande famille des cnidaires qui comprend aussi les méduses ou les anémones de mer. Grâce à cette disposition en éventail le long des branches de l’arborescence généralement disposée perpendiculairement au courant dominant, les polypes filtrent l’eau avec leurs tentacules et se nourrissent ainsi de micro-organismes.

Colonie de gorgone pourpre dans les calanques marseillaises (photo © H Thédy / Parc national des Calanques)

Ces colonies qui tapissent le talus continental en Méditerranée occidentale ont une croissance excessivement lente de l’ordre de 2 à 3 cm par an, mais leur longévité peut atteindre une cinquantaine d’années. Elles forment ainsi une véritable forêt sous-marine qui, à l’instar des grandes barrières de corail qui ceignent les atolls polynésiens, constituent un biotope particulièrement favorable, servant de refuge à une grande variété d’espèces sous-marines. On considère ainsi que pas moins de 15 à 20 % des espèces connues en Méditerranée se concentre à proximité de ces forêts de gorgones, ce qui explique que les plongeurs en soient aussi friands.

Justement, depuis un mois maintenant, les plongeurs ne cessent de multiplier les alertes, constatant avec désespoir que les gorgones de Méditerranée commencent par se nécroser, blanchissent et deviennent cassantes puis finissent par mourir sur pied. Les chercheurs du Parc national des Calanques et de nombreuses associations locales dont Septentrion Environnement, qui œuvre pour la sauvegarde des richesses sous-marines de la Méditerranée, se relaient pour inspecter l’ensemble des spots où ces gorgones sont particulièrement développées.

Un plongeur inspecte des gorgones en train de dépérir dans le Parc national des Calanques (photo © Olivier Bianchimani / 20 minutes)

Et partout le constat est le même : un véritable spectacle de désolation, comme lorsque, au lendemain d’un feu de forêt, on inspecte avec tristesse et dans un silence de mort, le sol couvert de cendre et les moignons noircis de ce qui était la veille encore une magnifique forêt verdoyante, bruissant du chant des oiseaux.

De nombreux prélèvements ont été réalisés pour analyser en laboratoire les causes sans doute multiples de ce véritable massacre qui s’est produit en l’espace de quelques semaines et qui a déjà décimé, selon les premières estimations, 90 % des colonies de gorgones dans les Calanques et plus largement depuis la Côte bleue jusque sur les rivages du Var. Plusieurs facteurs peuvent en effet se combiner pour expliquer cette mortalité inhabituelle : processus biologiques complexes, modification du microbiote associé, survenue d’agents pathogènes, facteurs génétiques de résistance plus ou moins grande au stress thermique, etc.

Prélèvement de gorgones jaunes Eunicella cavolinii pour analyse génétique (photo © T. de Bettignies / MNHN)

Mais la raison principale de ce dépérissement soudain est d’ores et déjà parfaitement identifiée et ne fait aucun doute pour les scientifiques. C’est bien une fois de plus le réchauffement climatique qui en est le responsable, car les gorgones sont extrêmement sensibles aux variations de température. Or cet été, la température de l’eau sur nos côtes méditerranéennes a atteint des records jamais enregistrés, jusqu’à 27 °C à 30 m de profondeur ! C’est trop pour les gorgones qui ont littéralement séché sur pied…

Ce n’est certes pas la première fois que de telles canicule sont observées dans nos régions et l’on avait déjà constaté des épisodes sévères de dépérissement des gorgones pourpres dans les aires marines protégées de Méditerranée où elles font l’objet d’un suivi scientifique, notamment en 1999, 2003, 2006 et 2009, justement à l’occasion de périodes marquées par de fortes canicules prolongées.

Mais lors de ces épisodes antérieurs, le taux de mortalité n’avait guère dépassé 10 à 15 %, ce qui permet une survie des colonies. Il n’en sera peut-être pas de même après cet été 2022 excessivement meurtrier… Sachant qu’il faut une cinquantaine d’années pour reconstituer une colonie ainsi décimée, il est probable que l’on n’est pas près de revoir le doux frémissement des ramures pourpres de gorgones sur les tombants des Calanques, d’autant que toutes les modélisations annoncent une accentuation de la fréquence et de la sévérité des épisodes de canicules dans les années à venir : on commence à assister aux premiers effets probablement irréversibles du changement climatique…

L. V.

Orange : le théâtre romain à la loupe numérique

10 septembre 2022

La ville d’Orange, dans le Vaucluse, est heureusement davantage connue pour les vestiges de son théâtre antique et de son arc de triomphe, inscrits depuis 1981 au répertoire des monuments mondiaux de l’UNESCO, que pour sa propension durable à voter à l’extrême-droite : Jacques Bompard s’y est pourtant fait élire maire à cinq reprises depuis 1995, d’abord sous l’étiquette du Front National, puis du Mouvement pour la France de Philippe de Villiers en 2008, et finalement depuis 2014 sous l’appellation de la Ligue du Sud. Une longévité qui traduit un ancrage incontestable à la droite de la droite des 28 000 habitants de la commune qui fut jadis, au Moyen-Age la capitale de la principauté d’Orange et le resta jusqu’à son annexion au royaume de France en 1773, à la suite des traités d’Utrecht, signés par Louis XIV avec l’Espagne et la Grande-Bretagne.

L’arc de triomphe romain d’Orange (photo © Falco / Pixabay / Provence 7)

Placé à un carrefour stratégique, en bordure de la vallée du Rhône, à 120 km au nord de Marseille, la zone fut le théâtre, en 105 avant J.-C. d’une belle déculottée des légions romaines, écrasées par des hordes de Teutons et de Cimbres. Mais 70 ans plus tard, changement de décor : des vétérans de la IIe légion gallique de Jules César y fondent la colonie d’Arausio après avoir conquis la région à la tribu gauloise des Tricastini.

En quelques années, sous le règne de l’empereur Auguste, la future ville d’Orange connaît un important développement. Le théâtre antique, qui date de cette époque et a été adossé à la colline de Saint-Eutrope, est de nos jours l’un des mieux conservés et impressionne par les dimensions de son mur de façade, le postscaenum, de 104 m de longueur et 35 m de hauteur, dont Louis XIV dira : « c’est la plus belle muraille de mon royaume » !

Vue aérienne du théâtre antique d’Orange (source © theatre antique)

Sa façade intérieure constitue un mur de scène (frons scenae) qui à l’époque était peint et orné de statues, frises et colonnes de marbre, dont subsistent quelques vestiges, dont une belle frise de centaures qui surmontent l’ouverture principale, dite porte royale. Une immense niche abritant une statue colossale, réputée, à tort sans doute, être une représentation de l’empereur Auguste en personne, attire les regards en partie haute de cet immense façade qui surmonte la scène du théâtre.

Statue monumentale dans la niche du mur de scène du théâtre antique d’Orange (source © theatre antique)

Achevé en 50 après J.-C., ce théâtre antique capable d’accueillir environ 10 000 spectateurs répartis entre la fosse d’orchestre en demi-lune et les différentes rangées de gradins, a certainement beaucoup fait pour la transmission locale de la culture latine durant les premiers siècles de notre ère. Mais l’établissement n’est plus exploité comme tel à partir de 391 après J.-C. Pillée par les Wisigoths en 412, puis par les Ostrogoths en 508, la ville d’Orange perd de sa superbe avant d’être élevée au rang de principauté en 1163 par l’empereur du Saint-Empire romain germanique Frédéric Barberousse. Les vestiges du théâtre antique sont alors peu à peu intégrés dans les ouvrages de défense du château des princes d’Orange.

A partir de 1562, la ville est le théâtre de sanglantes guerres de religion et une partie de la population trouve alors refuge dans les murs du théâtre antique, n’hésitant pas à ce servir des pierres de l’édifice pour y construire des maisons dont les poutre viennent s’encastrer directement dans l’ouvrage romain. En 1814, on dénombrait ainsi pas moins de 91 maisons bâties directement dans l’enceinte du théâtre antique, maisons qui seront progressivement démolies à partir de 1823. On découvre alors à quel point les vestiges du magnifique monument ont été dégradées et Prosper Mérimée, nommé en 1834 inspecteur général des monuments historique s’en émeut, craignant que ces ruines antiques ne disparaissent à jamais.

Le théâtre romain d’Orange en 2008 (photo © Benh Lieu Song / CC BY-SA 2.0 / Flickr / Wikimedia)

A partir de 1856 sont lancées de vastes opérations de restauration, accompagnées de fouilles archéologiques. Les gradins, qui avaient quasi entièrement disparu, sont totalement reconstitués. En 2006, on ajoute carrément un toit de scène en verre et métal pour protéger la partie supérieure du mur de scène et y accrocher les éclairages. Depuis 1869, l’ancien théâtre antique ainsi largement modernisé accueille chaque année les « fêtes romaines » devenues depuis 1902 les « Chorégies d’Orange ».

Et ce n’est pas fini puisque en 2016 a été entrepris, à l’initiative de la Ville qui en porte la maîtrise d’ouvrage, un nouveau programme de restauration particulièrement ambitieux, étalé sur 8 ans, et qui porte sur la rénovation successive du mur de scène, des deux basiliques latérales qui le flanquent, des gradins mais aussi des galeries et des grottes attenantes, ainsi que les voûtes des vomitorium par lesquels s’engouffrait la foule des spectateurs antiques.

Ce chantier, qui se déroule par tranches annuelles entre septembre et avril pour ne pas gêner l’organisation des spectacles, s’appuie sur l’immense fond documentaire amassé depuis des années par l’Institut de recherche sur l’architecture antique, basé à Aix-en-Provence, mais aussi sur une campagne impressionnante d’acquisition de photographies numériques du monument sous toutes ses facettes, selon la technique de lasergrammétrie. Des photos de très haute résolutions sont prises à l’aide de perches jusqu’à 8 m de hauteur et par drone pour couvrir la moindre parcelle du bâtiment, des photos qui sont ensuite assemblées et traitées numériquement pour constituer un véritable modèle numérique 3D de l’ouvrage.

Représentation en 3D du théâtre antique à partir des ortho-photos montrant la texture et la couleur de chaque pierre, celles d’origine et celles des restaurations des XIXe et XXe siècles (source © Muséum d’Aix-en-Provence / TPBM)

Ce projet, dénommé TAIC, pour Théâtre antique intelligent connecté (ça ne s’invente pas…), mené un an avant la mise en place des premiers échafaudages, permet de guider le travail des archéologues et des entreprises en charge de la restauration, en permettant d’identifier à l’avance et dans les moindres détail, les zones les plus dégradées qui devront être restaurées, mais aussi de géolocaliser avec précision sur la maquette paramétrique numérique du bâtiment chaque observation d’intérêt archéologique.

Reconstitution du théâtre antique du temps de sa splendeur (source © Culturespaces AGP / Culture & Patrimoine / Écho du mardi)

A l’issue de ce chantier ambitieux, qui s’achèvera en 2024, le théâtre antique d’Orange disposera ainsi d’une doublure numérique sous forme de maquette tridimensionnelle que l’on pourra orienter sous toutes ses coutures et dans laquelle on pourra faire toutes les vues en coupe souhaitées, ce qui ne pourra que faciliter la compréhension du bâtiment et sa gestion patrimoniale pour les siècles à venir, tout en fournissant un support pédagogique précieux pour les touristes qui bénéficient déjà d’une visite virtuelle du site. Quand les technologies de l’information numérique se mettent au service de la restauration du patrimoine antique, le spectacle est assuré…

L. V.

Exploration spatiale : une image piquante…

29 août 2022

Nos capacités d’investigation de l’espace céleste ne cessent de se développer et notre connaissance de l’immensité intergalactique progresse à grands pas, comme l’évoquait encore récemment la conférence de Jacques Boulesteix le 27 juin dernier. La capacité des sondes spatiales et la résolution des télescopes géants installés dernièrement dans le désert d’Atacama ont permis de repousser de manière extraordinaire les limites de notre vision de l’espace et d’obtenir des clichés d’une extrême précision et parfois d’une lumineuse beauté de notre environnement stellaire.

C’est ainsi que le 31 juillet 2022, le scientifique reconnu Étienne Klein, physicien et philosophe des sciences, fondateur et directeur depuis 2006 du Laboratoire de recherche sur les sciences de la matière au CEA, à ses heures perdues professeur de physique quantique à l’École Centrale de Paris, et animateur d’un blog sur la vulgarisation scientifique, a diffusé sur son compte Twitter un cliché fabuleux de l’étoile Proxima du Centaure, l’étoile la plus proche du soleil, située à la bagatelle de 4,2 années lumière de la Terre.

Le physicien et philosophe des sciences, Étienne Klein (photo © Gérard Cambon / SIPA / Sciences et Avenir)

Cette photo d’une grande netteté et d’une esthétique troublante, est présentée comme prise par le télescope de la NASA James Webb, lancé fin 2021 pour prendre la suite du télescope spatial Hubble, avec des capacité d’investigation accrue dans le domaine de l’infrarouge, et dont les premiers clichés sont justement rendus publics en ce mois de juillet 2022. Le grand physicien Étienne Klein commente d’ailleurs avec délectation cette image fabuleuse de Proxima du Centaure, s’émouvant de « ce niveau de détails » et s’extasiant devant « ce nouveau monde qui s’ouvre à nous ».

Un extrait du compte Twitter d’Étienne Klein à la date du 31 juillet 2022 (source © RTL)

Sauf qu’en fait d’étoile Proxima du Centaure, le cliché en question ne représente pas exactement le dispositif stellaire voisin de notre propre système solaire mais plus prosaïquement une… vulgaire tranche de chorizo. C’est Étienne Klein lui-même qui s’est senti obligé de faire ce rectificatif dès le lendemain après avoir constaté que son cliché avait été repris et diffusé par de nombreux médias, guère préoccupés par le souci de vérifier leur sources, et était en train de faire un tabac sur les réseaux sociaux…

Il était donc urgent de rectifier le tir et de reconnaître que tout ceci n’était qu’un canular un brin potache, ce que le philosophe des sciences a fait avec toute la pédagogie qui le caractérise, précisant à l’attention de ses lecteurs que, bien entendu « nul objet relevant de la charcuterie espagnole n’existe ailleurs que sur Terre ». Cela méritait en effet d’être noté car plus d’un lecteur du Tweet original s’était fait berné par la nature de cette image présentée pour tout autre que ce qu’elle représentait réellement.

Le vulgarisateur scientifique qu’est Étienne Klein en a d’ailleurs profité pour rappeler aux internautes un peu trop crédules ou simplement distraits ce conseil jamais inutile : « Apprenons à nous méfier des arguments d’autorité autant que de l’éloquence spontanée de certaines images ». Reconnaissons en effet que, présenté ainsi, cette banale photo d’une tranche de chorizo, que n’importe quel enfant de 7 ans, pour peu qu’il soit amateur de charcuterie espagnole, identifierait immédiatement comme tel, passe aisément, avec un minimum d’enrobage scientifique comme Étienne Klein a su le faire, pour un magnifique cliché de la NASA pris à des années lumières de nous : la magie de l’imagination humaine sans doute…

L. V.

Les Français, ignares en matière de changement climatique ?

27 août 2022

En matière de politique publique, l’adhésion des populations est un point essentiel, surtout dans un pays comme la France qui se targue de démocratie et où la mauvaise humeur du peuple a plus d’une fois conduit nos responsables politiques à une piteuse reculade, voire à une fuite éperdue lorsque la révolte devenait trop violente…La crise des gilets jaunes, fin 2018, tout comme celle des bonnets rouges en 2013, sont là pour nous rappeler que l’esprit insurrectionnel n’est jamais très loin lorsque le gouvernement s’attaque à certains sujets qui fâchent.

Manifestation des Gilets Jaunes à Paris le 1er décembre 2018 (photo © AFP / La Dépêche)

C’est d’ailleurs peut-être ce qui explique l’extrême prudence de nos dirigeants, voire leur frilosité que beaucoup jugent excessive, à imposer des mesures qui permettraient de lutter plus efficacement contre l’aggravation du changement climatique et ceci malgré l’urgence de la situation. L’été 2022, comme plusieurs autres ces dernières années, vient pourtant encore nous rappeler que le réchauffement climatique global n’est pas qu’une lubie de spécialiste mais a des effets désormais bien visibles sur notre vie quotidienne.

En juin 2020, la Convention citoyenne pour le climat, composée de 150 personnes tirées au sort dans un échantillon représentatif de la population française, avait mené à bien un travail intense de débats et de réflexion et établi une série de 149 propositions de bon sens, destinées à adapter nos modes de consommation, de production, de déplacement, de nourriture et de logement, en vue de limiter notre impact climatique et se donner une chance de ne pas trop dépasser les seuils au-delà duquel on sait d’ores et déjà que le réchauffement global risque de conduire au chaos généralisé.

Intervention d’Emmanuel Macron lors de la Convention citoyenne pour le climat (photo © Lemouton / SIPA / 20 minutes)

Mais le gouvernement, qui s’était engagé à ce que ces propositions soient soumisse « sans filtre » à adoption directe ou à référendum, s’est bien vite empressé de remiser ce brûlot au fond d’un placard, estimant manifestement que l’opinion publique n’était pas prête à mettre en œuvre des mesures pourtant identifiées comme nécessaires par un groupe de citoyen lambda pour peu qu’il prenne la peine de creuser un minimum le sujet.

De fait, une étude récente, publiée le 27 juin 2022 par l’OCDE, vient conforter cette impression que la population française dans son ensemble est loin d’être convaincue par la nécessité de prendre des mesures volontaristes pour tenter de réduire enfin nos émissions de gaz à effet de serre. Certes, les pseudo-scientifiques climato-sceptiques à la Claude Allègre ont désormais quasiment disparu du paysage médiatique et les médias eux-mêmes peuvent difficilement se voir reproché de ne pas en faire assez sur le problème de la perte de biodiversité et sur les effets délétères du changement climatique.

Comment concilier politiques climatiques et justice sociale ? Un dessin signé Notto

Cette vaste enquête de l’OCDE a été menée auprès de plus de 40 000 citoyens du monde entier, issus de 20 pays différents, les plus concernés puisque émettant à eux seuls de l’ordre de 72 % des gaz à effet de serre de la planète. Et ses résultats sont assez consternant pour les Français qui se classent parmi les plus climato-sceptiques, au-delà même des États-Unis ou de l’Australie. Malgré tout le battage médiatique auquel nous sommes soumis, seule une petite moitié des Français (57 %) se dit effectivement persuadée de l’existence d’un lien entre le réchauffement climatique observé et l’activité humaine ! Pire encore, 12 % des Français se disent même convaincus que le réchauffement climatique est une pure chimère… Par comparaison, 84 % des Chinois et des Japonais ont parfaitement intégré ce lien entre activité humaine et changement climatique, de même que 80 % des Espagnols et des Anglais. En France, manifestement, la vulgarisation des sujets scientifiques a encore des marges de progression…

Selon cette enquête, plus de 80 % des Français ont bien intégré que le réchauffement climatique allait se traduire par une aggravation des périodes de sécheresse et une montée du niveau de la mer, même si cette proportion est plutôt de l’ordre de 90 % dans bon nombre de pays, voire supérieure en Indonésie par exemple. Mais curieusement ils ne sont pas moins de 63 % à penser que ce changement climatique est lié à des éruptions volcaniques plus fréquentes ! Force est de constater que la plupart des Danois, des Allemands ou même des Sud Coréens sont, ce ce point de vue, nettement moins crédules que nous…

Des stratégies personnelles liées à une mauvaise compréhension des mécanismes du changement climatique… Un dessin signé Wingz

Quant à déterminer les facteurs qui permettent de caractériser la source des gaz à effets de serre (GES) responsable de ce changement climatique, les Français sont systématiquement ceux des pays développés qui fournissent le plus fort taux de mauvaises réponses. Ainsi ils ne sont que 72 % à avoir intégré que produire de la viande de bœuf émet davantage de GES que produire des pâtes ou du poulet. Seuls 62 % des Français interrogés sont en capacité d’affirmer que l’empreinte environnementale de l’avion est supérieur à celle du train ou du bus. Et seuls 50 % ont compris que l’émission de GES de l’énergie nucléaire était inférieure à celle du gaz ou du charbon : étonnant dans un pays champion du monde du recours à l’électricité d’origine nucléaire et dont le gouvernement se bat pour tenter d’imposer cette réalité à ses voisins européens…

Dans un autre registre, un Français sur deux ignore que les USA sont le pays du monde qui émet le plus de GES par tête d’habitant et 40 % d’entre eux ne savent pas que c’est la Chine qui est le plus gros émetteur mondial de GES. Un niveau d’information aussi faible sur un sujet dont on nous rebat pourtant les oreilles à longueur de journée interroge de fait sur la capacité de notre pays à prendre les décisions qui s’imposent en la matière et surtout à les faire accepter par l’opinion publique. Nombre de scientifiques se sont d’ailleurs émus de ce constat, parmi lesquels François Gemenne, spécialiste des questions de migrations environnementales et climatique qui déplore qu’en France, la science soit devenue « affaire de croyance et d’opinion politique, ce qui est dramatique pour la démocratie ».

Toute l’ambiguïté de la lutte contre le changement climatique, un dessin d’Alexandre Magnin

Pas très rassurant en effet quant à l’acceptation collective de politiques publiques plus volontaristes en matière environnementale, d’autant que, sur ce point, les Français rejoignent les autres, comme le souligne l’OCDE qui constate que « dans tous les pays, le soutien aux politiques climatiques dépend des perceptions des citoyens concernant trois facteurs clés : l’efficacité perçue des politiques en matière de réduction des émissions, leur impact distributif présumé sur les ménages à faibles revenus (préoccupations en matière d’inégalité), et leur impact direct anticipé (gains et pertes) sur le revenu disponible du ménage ». Autrement dit, chacun est d’accord pour s’investir mais à condition que cela soit efficace, que l’effort soit équitablement réparti et que les conséquences sur son pouvoir d’achat et son niveau de confort personnel soit minimes. Une équation pas si facile à résoudre…

L. V.

Mais où sont passées les cigales de Provence ?

16 août 2022

Ah, vous aussi, vous l’avez remarqué ? En ce début de mois d’août pourtant remarquablement ensoleillé, on n’entend guère les cigales à Carnoux-en-Provence et dans les environs. De temps en temps, l’oreille attentive perçoit la stridulation caractéristique d’une cigale mâle (car chez les cigales, contrairement à d’autres espèces, sans vouloir viser personne en particulier, seuls les mâles se font entendre, les femelles étant d’une discrétion absolue…). Mais globalement, nos chaudes après-midi de ce mois d’août sont d’un calme inhabituel : une véritable incitation permanente à la sieste. Mais où sont donc passées les milliers de cigales qui bruissent habituellement dans une cacophonie pittoresque que tous les nordistes nous envient ?

La cigale grise de Provence sur un tronc de pin (source © Quel est cet animal ?)

Encore une fois, le coupable est tout trouvé : le changement climatique ! Comme d’habitude aurait-on presque envie d’ajouter… C’est devenue une vraie litanie, un peu comme le médecin de Molière qui, à chaque symptôme qu’on lui décrit, s’écrit « Le poumon ! ». Mais c’est malheureusement une réalité : le changement climatique est bien la raison principale qui explique que les cigales soient si étrangement silencieuses en cet été provençal.

En cherchant bien, ou pourrait certainement lui trouver un complice, l’autre fléau de nos temps modernes qui est en train de s’allier à son comparse pour donner à notre XXe siècle un petit air d’apocalypse à donner le frisson. Avec le changement climatique, la perte de biodiversité est en effet en train de se rappeler à notre bon souvenir de fourmi besogneuse qui a force de défricher, travailler la terre à coups de pesticides, de construire un peu partout et de creuser ses galeries à travers le monde entier pour y extraire du minerai, du gaz et du pétrole, non seulement a fini par dérégler irréversiblement le climat de la planète, mais est en passe de faire disparaître massivement la plupart des espèces animales et végétales qui la peuplent et dont les habitats naturels se réduisent comme peau de chagrin.

Le traitement des vignobles à coup de pesticides contribue à la perte de biodiversité (photo © Fred Speich / La Provence)

De fait, la disparition progressive des garrigues pour laisser place au béton de nos lotissements et aux plantations de vignes laisse de moins en moins de place aux insectes locaux comme au reste de la faune sauvage en voie de disparition accélérée. Mais dans le cas des cigales, cette menace est encore accrue par l’effet des traitements phytochimiques mis en place pour protéger certaines cultures, en particulier le vignoble attaqué par une cicadelle qui cause la flavescence dorée. Cette maladie, qui connaît depuis les années 1980, une forte recrudescence à caractère pandémique, a conduit les autorités sanitaires à rendre les traitements préventifs obligatoires, sous peine de sanctions ! Des traitements à base de produits chimiques de type pyréthrines et pyréthrinoïdes notamment, mais dont les effets secondaires sur une partie de la faune locale sont terribles, en particulier pour les cigales qui sont justement des cousines éloignées de la cicadelle dorée, des homoptères de la famille des cicadidae, de ces insectes suceurs qui se nourrissent exclusivement de la sève des végétaux avec leur drôle de museau en forme de paille.

Comme chacun sait, sauf peut-être un certain La Fontaine, les cigales passent l’essentiel de leur existence sous terre, à l’état de larve, à se nourrir de la sève des racines de végétaux. Une espèce de cigale américaine, au doux nom de Magicicada septendecim, patiente ainsi jusqu’à 17 ans à manger les pissenlits par la racine avant de voir enfin le jour, de muer rapidement sous les premiers rayons de soleil du mois de mai puis de se reproduire pendant l’été, tout en stridulant joyeusement, produisant un son qui peut atteindre 100 décibels, de quoi rivaliser avec une bonne discothèque. Mais après avoir « chanté tout l’été », la cigale meurt rapidement.

Éclosion en masse de cigales « zombies » aux USA, après 17 ans passés sous terre (source © OVNI-vidéos)

Et il en est de même pour ses cousines provençales, dont on dénombre une bonne quinzaine d’espèces, sur les quelques 4500 dénombrées de par le monde, la cigale étant connue sur Terre depuis pas moins de 365 millions d’années, bien avant l’homme qui n’y est apparu qu’il y a 3 ou 4 millions d’années et qui lui cause désormais tant de souci. Mais pour la cigale grise, la plus commune dans nos contrées, le cycle de vie souterraine est plus court, de l’ordre de 2 à 5 ans, si bien que chaque année des myriades de nouvelles larves de cigales viennent poindre à la surface de la terre au début de l’été, contrairement à ce qu’on observe sur la côte Est des USA notamment où les cigales ne se voient que par cycles, tous les 13 à 17 ans, un peu comme les nuées de criquets.

Exuvie de larve de cigale (photo © Jean-Pierre Lavigne / ONEM)

Mais une fois devenu adulte, le mâle n’a de cesse de se faire entendre pour attirer la femelle à féconder durant leurs quelques semaines de vie adulte qui leur sont accordées. Le terme de stridulation, souvent employé à tort par analogie avec le bruit que fait le criquet en frottant ses élytres, n’est d’ailleurs pas approprié pour la cigale qui rentre plutôt dans la catégorie des joueurs de cymbales. Le ventre du mâle est creux et fait office de caisse de résonance pour les deux grosses écailles qui se déforment, actionnées par l’action des muscles de l’animal, claquant d’un coup sec à chaque fois qu’elles passent de la forme convexe à la forme concave.

Une mécanique de précision mais qui demande, pour une bonne orchestration, de fonctionner à la température idéale pour disposer d’une élasticité adaptée, pas moins de 17 °C, mais pas plus de 36°C non plus. C’est la raison pour laquelle on n’entend pas les cigales les jours de pluie où à la fraîche. Mais c’est aussi pour cette raison qu’elles sont étrangement muettes cette années, durant les périodes de canicules où l’on a vu se succéder des températures extrêmes supérieures à 35°C pendant plusieurs jours de suite.

Une cigale mâle avec son ventre creux servant de caisse de résonance (source © Luberon)

Mais il y a une autre raison à cet étrange mutisme des cigales carnussiennes en ce mois d’août, alors que déboulent les hordes de touristes avide d’entendre leur musique si pittoresque. Du fait du réchauffement climatique, l’éclosion des œufs de cigales se fait désormais 10 à 15 jours plus tôt et c’est tout le cycle qui est en avance. Les larves sortent plus tôt de terre et la période de reproduction, qui incite le mâle à se montrer aussi bruyant pour faire son intéressant, débute donc plus tôt dans la saison. Au lieu de battre son plein pour le 15 août et même jusqu’en septembre, cette année, la fête est déjà finie pour bon nombre de cigales…

A ce compte, c’est toute la Provence qui risque de se retrouver orpheline de ces cigales qui font sa notoriété. On trouve déjà cet insecte de plus en plus au nord jusque dans la Drôme et du côté de Toulouse où il est en train de trouver des conditions climatiques plus adaptées à son mode de vie. Avec la poursuite du changement climatique et l’augmentation de la fréquence des périodes de sécheresse et de canicule qui nous attend, les cigales pourraient très rapidement disparaître complètement de notre écosystème provençal. Une disparition qui ne passera pas inaperçu, même pour le pékin moyen peu à l’écoute du monde des insectes qui nous entoure, car les cigales savent se faire entendre. Mais une disparition qui s’accompagnera de celle de milliers d’autres espèces animales plus discrètes, à l’image de notre biodiversité du quotidien en phase de mutation dramatique…

L. V.

Compte-rendu de conférence : du ciel à l’Univers, le long cheminement de la pensée humaine…

6 juillet 2022

C’est dans la salle du Clos Blancheton, totalement occupée par un public à l’écoute que cette conférence a eu lieu, le 27 juin 2022, après une brève présentation de notre conférencier, par le Président du Cercle, qui nous rappela que Jacques Boulesteix, en plus de ses compétences scientifiques en astronomie, a été aussi membre fondateur du Cercle.

Jacques Boulesteix, lors de sa conférence du 27 juin 2022 (photo © CPC)

C’est dans la suite de la précédente conférence sur l’astronomie, en 2018, où JG Cuby nous présenta les outils nécessaires pour observer les phénomènes célestes et la complexité technologique de ceux-ci pour pouvoir explorer les confins de l’univers, que durant cette nouvelle conférence, Jacques Boulesteix nous proposa par une démarche originale de faire un retour sur vingt-cinq siècles d’observation du ciel et des étoiles.

En effet, on constate chez les jeunes (et les moins jeunes) un intérêt particulier sur le besoin de compréhension de notre lointain environnement céleste, où l’imaginaire prend aussi sa place. C’est donc en suggérant une suite de questions simples que se posent en général les enfants que notre conférencier y répond précisément, réponses illustrées par des vues d’astres, d’étoiles, de galaxies, d’une beauté et d’une qualité exceptionnelles. Un exposé étayé par de nombreux diagrammes et animations permettant de mieux comprendre les phénomènes régissant les lois qui sont à l’origine de la création de l’univers et les méthodes scientifiques qui ont permis de les comprendre.

C’est une fausse impression de croire que l’on aurait toujours connu la composition de l’univers. Pourtant toutes les civilisations depuis 25 siècles se sont intéressées à l’observation du ciel mais par manque d’outils mathématiques et de technologies adaptées, l’avancement des connaissances dans ce domaine a été chaotique. Déjà, dans l’antiquité, les Égyptiens, et les Grecs surtout avaient, par la simple observation des solstices, éclipses et autres phénomènes visibles, pu déterminer par la géométrie (trigonométrie), avec une approximation certes relative mais proche de la réalité, la distance de la Terre à la lune ou de la Terre au soleil, ainsi que la rotondité de la terre et avaient commencé à poser les bases de la conception héliocentrique de la course des astres.

Extrait du diaporama présenté en support de la conférence de Jacques Boulesteix

Mais ces débuts prometteurs dans la compréhension des phénomènes astronomiques ont été quasiment stoppés durant 18 siècles à cause du blocage idéologique que le pouvoir religieux a imposé. En effet, les religions monothéistes comme le catholicisme, mettent Dieu créateur du monde, de la Terre comme de l’homme au centre de celui-ci. Dès lors, on ne peut être qu’un hérétique à contester cet argument, d’autant que lorsque nous nous déplaçons sur Terre, celle-ci paraît toujours plate alors que le soleil décrit un parcours bien visible dans le ciel ! Certains y perdirent leur vie à vouloir persister dans leurs théories visionnaires et rationalistes, tel Giordano Bruno, mort sur le bûcher en 1600.

Notre conférencier nous fait remarquer que la terre bénéficie d’une atmosphère propice à l’observation du ciel et de l’espace car si nous étions sur Vénus ou Jupiter, leur atmosphère est constamment troublée par des nuages denses qui nous rendraient aveugles à toute observation lointaine…

Une présentation didactique accessible à tout public

Ce n’est donc qu’à partir du 16e siècle, avec Galilée et Copernic, puis la mise au point de la première lunette astronomique permettant des observations plus précises, modélisées avec des outils mathématiques, que la théorie de l’héliocentrisme a commencé à contrebalancer les conceptions erronées de l’époque. Cependant, de nombreux progrès auront encore été nécessaires pour perfectionner les outils d’observation et interpréter les enregistrements venant de l’espace, afin de concevoir des théories cohérentes régissant les mécanismes célestes.

À partir du 17 ème siècle, la création de télescopes dont le diamètre des objectifs n’a pas cessé de croître jusqu’à aujourd’hui, pour obtenir une précision extrême, ont permis une exploration de plus en plus lointaine de l’univers. Mais cette vision, par cette méthode, ne nous permet d’obtenir une image qu’en deux dimensions, dans le même plan, et les distances séparant les astres ne sont pas déterminables entre eux. Il faut remarquer, qu’hier comme aujourd’hui, nous ne pouvons observer les galaxies, formant l’univers, par l’extérieur de celles-ci.

Les avancées technologiques du 20e siècle ont été prodigieuses et ont permis grâce aux télescopes terrestres, aux radiotélescopes et surtout aux télescopes sur orbite comme Hubble (en fin de vie) ou Webb (récemment mis en service), d’observer les amas de galaxies les plus éloignées : c’est une étape nouvelle dans la compréhension de la formation des étoiles et de leur disparition.

Ainsi il est possible de permettre une observation de l’univers à une distance de 12 milliards d’années-lumière, se rapprochant de l’instant du « big bang ». Les diverses diapositives proposées en support des propos de notre conférencier sur ce dernier point, sont d’une qualité stupéfiante et nous donnent l’impression de naviguer dans l’espace et le temps, une illusion car comment se déplacer à la vitesse de la lumière ?

C’est sur cette question et bien d’autres, qu’un nouveau chapitre est abordé au cours de cette conférence : la lumière a-t-elle une vitesse finie ? Comment déterminer la composition chimique des astres ? Leurs mouvements ? Le sens de l’expansion de l’univers ? L’espace a-t-il une forme particulière ? Difficile d’apporter des réponses précises et définitives car l’astronomie n’est pas une science expérimentale comme les autres. Elle comprend une part d’exercice mental à prendre en compte. Aucune expérience ou vérification en laboratoire n’est possible.

Quelques avancées physiques notoires vers la compréhension de l’Univers

Jacques Boulesteix nous fait un résumé exhaustif de toutes les avancées mathématiques depuis le 16e jusqu’au 20e siècle, qui ont permis de produire des théories modélisant les lois de l’univers. Les premiers pas, dans la compréhension des lois qui interagissent dans l’univers, ont été faits par Ole Roemer, astronome danois (1644-1710) qui, en 1676, a calculé la vitesse de la lumière. Au 19e siècle, c’est Maxwell, physicien et mathématicien écossais (1831-1879), qui a déterminé le caractère ondulatoire de la lumière. Ces lois ont permis ensuite à Georges Lemaître, astronome belge (1894-1966), ainsi qu’à Henrietta Leavitt, astronome américaine (1868-1921), puis à Antoon Lorentz, physicien néerlandais (1853-1928) d’avancer et de déterminer que l’univers était en expansion.

C’est, bien sûr, la théorie de la relativité générale publiée par Albert Einstein en 1915 qui bouleversa les connaissances dans le domaine de l’astronomie, entre autres, en confirmant la théorie de l’expansion de l’univers où le temps et l’espace interagissent selon la vitesse à laquelle on s’y déplace. Toutes ces avancées, obtenues par la simple observation et l’élaboration de lois mathématiques, nous permettent aujourd’hui de bénéficier d’avantages technologiques dans la vie quotidienne comme l’utilisation d’un GPS ou de l’énergie atomique (carburant des étoiles).

Jacques Boulesteix nous fait remarquer qu’il reste encore de nombreuses questions à élucider concernant la matière noire (constituant principal de l’univers) ou les ondes gravitationnelles (dont il reste encore à comprendre la nature). En définitive, nous ne connaissons qu’une partie de la constitution de l’Univers et d’autres théories peuvent expliquer sa création.

En conclusion de cette conférence captivante, notre conférencier par le truchement d’une animation vidéo époustouflante qui simule un voyage à la vitesse de la lumière dans la galaxie où nous remontons l’espace-temps, qui ne s’élargit pas, comme on pourrait le supposer, mais dans lequel l’univers se concentre en un seul amas lumineux !

Une assistance nombreuse et très attentive (photo © CPC)

Cette soirée, alliant science de l’observation et science humaine, fut conclue par un apéritif offert par le Cercle Progressiste aux nombreux participants à cette conférence.

C. Marcarelli

Forages profonds : creuse toujours, tu m’intéresses…

28 juin 2022

Il est beaucoup question du retour de la Guerre froide en cette nouvelle période de tension internationale consécutive à la brutale invasion de l’Ukraine par la Russie et à une recrudescence des sanctions économiques et des passes d’armes entre démocraties occidentales et régimes forts asiatiques. Malgré les livraisons militaires de plus en plus importantes de la part des États-Unis et de l’Europe aux forces armées ukrainiennes en guerre, on est loin pourtant du climat de conflit ouvert des années 1960.

A la sortie de la Seconde guerre mondiale, l’affrontement entre bloc occidental et camp soviétique était généralisé et se traduisait par de multiples crises politiques un peu partout dans le monde. En 1948, il se cristallise en particulier autour de Berlin où Staline instaure un premier blocus auquel les Alliés répondent par l’organisation d’un pont aérien. Mais rebelote en 1961, lorsque l’URSS de Khrouchtchev lance la construction d’un véritable mur pour empêcher les Allemands de la RDA de rejoindre l’Allemagne de l’Ouest.

Travaux d’édification du mur de Berlin par l’armée est-allemande en 1961 (photo © picture-alliance / DPA / AKG-images / DW)

Une crise fortement aggravée par les événements qui se déroulent au même moment sur l’île de Cuba où Fidel Castro signe en septembre 1962, après le fiasco de la tentative de débarquement américain pour le renverser, une alliance militaire avec l’URSS, celle-ci s’engageant à lancer une riposte nucléaire en cas de nouvelle attaque occidentale contre son allié cubain. Une menace qui se concrétise rapidement puisque dès le mois d’octobre, les Américains repèrent des rampes de lancement de missiles nucléaires en cours d’installation, pointées vers leur territoire. Il s’en est sans doute fallu d’un cheveu pour que l’affrontement diplomatique ne dégénère alors en holocauste nucléaire…

La crise des missiles de Cuba en 1962, à l’origine d’un bras de fer entre Nikita Khrouchtchev et John Fitzgerald Kennedy, caricature de Leslie Gilbert Ilingsworth, parue dans le Daily Mail (source © Actualité internationale)

Depuis, on avait réussi à passer à une logique un peu plus coopérative entre blocs géopolitiques antagonistes, mais il reste de cette période un climat d’intense compétition, bien au-delà des seuls domaines militaires. C’était alors la course pour savoir qui, des Russes ou des Américains enverrait le premier homme dans l’Espace ou se poserait le premier sur la lune. Mais la compétition consistait aussi à déterminer qui allait creuser le plus profond…

Les techniques de forage, issues de pratiques séculaires des puisatiers allant chercher dans les profondeur du sol l’eau indispensable à la vie mais parfois rare en surface, avaient connu au début du XXe siècle un important développement technique grâce à l’exploration pétrolière. Les développements de la géophysique avaient amené à formuler différentes hypothèses quant à la constitution de la croûte terrestre, marquée par des discontinuités qui se traduisent par une modification assez brusque des vitesses de propagation des ondes électromagnétiques à certaines profondeurs. Bref, les scientifiques brûlaient d’envie d’aller voir de plus près à quoi ressemblaient les roches à plusieurs kilomètres sous nos pieds…

Équipe internationale de scientifiques sur le site de Vostok le 24 décembre 1991 (photo © Jean-Marc Barnola / CC BY-NC-ND / The Conversation)

La compétition avait aussi été lancée sur glace, les Américains ayant procédé à la fin des années 1960 à un premier forage au Groenland, suivi en 1970 par le forage de Byrd, percé jusqu’à la profondeur de 2138 m à travers la calotte glaciaire de l’Antarctique. Il n’en fallait pas davantage pour aiguillonner les scientifiques russes qui lancent aussitôt leurs équipes de foreurs en Antarctique. Après plusieurs tâtonnements, le troisième forage réalisé, sur le site de Vostok, atteint 2082 m en 1982. Il sera progressivement approfondi jusqu’à 3683 m de profondeur en 1998, et servira de support à une fructueuse coopération scientifique, notamment avec les équipes de glaciologues français de Claude Lorius puis Jean Jouzel et d’autres, qui reconstitueront, à partir de ces carottes glaciaires, plusieurs cycles climatiques sur les 400 000 dernières années !

Mais l’enjeu des scientifiques était surtout de percer le mystère de la constitution de la croûte terrestre. Pour cela, les Américains avaient lancé, dès 1958, le projet Mohole, destiné à atteindre la fameuse discontinuité entre la croûte et le manteau terrestre, mise en évidence par le géologue croate Andrija Mohorovičić qui lui a donné son nom. L’objectif était de percer la croûte terrestre depuis le plancher de l’océan pacifique, là où elle est la moins épaisse. Mais les premières tentatives sérieuses ont commencé en mars 1961 à Guadalupe, au Mexique, où un forage réalisé depuis un bateau traversa 170 m de sédiments avant d’atteindre le basalte et de s’arrêter quelques mètres plus bas, à 3 560 m sous le niveau de la mer. L’expérience a permis de faire de gros progrès techniques en matière de stabilisation en mer des plateformes de forage pétrolier, mais s’est arrêté dès 1964, faute de crédits pour poursuivre l’aventure…

Tour de forage utilisée pour le forage profond de Kola (source © Pechenga)

Ne voulant pas être en reste, les Soviétiques ont lancé, le 24 mai 1970, leur propre forage profond, mais à terre, sur la presqu’île de Kola, dans une région isolée du district de Pechengsky, avec pour objectif affiché d’atteindre la profondeur incroyable de 15 000 m jusqu’au Moho. Rapidement doublés par les Américains dont la Lone Star Producing Company annonce en 1974 avoir atteint la profondeur de 9 500 m au puits Bertha Rogers (sans toutefois trouver le pétrole recherché…), les Russes ne se découragent pas pour autant et poursuivent leur lente progression jusqu’à atteindre à leur tour cette même profondeur dans le forage SG-3. En 1983, ce même forage, d’un diamètre de 10 cm seulement, atteint ainsi la profondeur de 12 000 m !

Il faut dire que, malgré les difficultés techniques extrêmes rencontrées, le forage apporte des enseignements scientifiques intéressants. Alors que les chercheurs pensaient rencontrer du basalte vers 3 à 4 km de profondeur, au niveau d’une discontinuité géophysique bien marquée, ils se rendent compte que celle-ci est due en réalité à une simple différence de faciès dans les roches granitiques et métamorphiques qui constituent le bouclier scandinave, où l’épaisseur de la croûte terrestre atteint en réalité sans doute de l’ordre de 35 km. A 6 km de profondeur, les géologues y découvrent même de minuscules fossiles de plantes marines âgées de plus de 2 milliards d’années…

Tête du forage profond de Kola désormais refermée en surface (source © Greedy Finance)

Mais plus le forage avance, plus les difficultés techniques s’ajoutent. L’augmentation de la température y est beaucoup plus élevée que prévu, atteignant les 180 °C, dans une roche dont la densité diminue et qui devient très difficile à extraire, avec une abondance d’hydrogène gazeux. Les équipes font de nouvelles tentatives mais finissent par abandonner à 12 226 m de profondeur, en 1992, alors que la guerre froide a pris fin et que l’intérêt de la compétition a baissé. Le projet sera finalement totalement clôturé au début des années 2000, après obstruction de la tête de forage, et toutes les installations sont laissées à l’abandon…

État des installations de forage de Kola totalement abandonnées en 2012 (source © Pechenga)

Depuis, d’autres forages de plus grande longueur ont été réalisés, à des fins d’exploration pétrolière, avec un puits foré en 2008 jusqu’à 12 289 m au Qatar sur le champ pétrolier off shore d’Al Shaheen, exploité depuis 1994 et où Total est désormais partie prenante depuis 2016. Mais le forage profond de Kola SG-3 reste le point le plus bas jamais atteint par l’homme sur Terre. Avec la guerre froide, l’homme est finalement tombé bien bas…

L. V.

A Carnoux, on lorgne sur l’Univers…

22 juin 2022

Ne manquez pas la nouvelle conférence proposée par le Cercle Progressiste Carnussien qui aura lieu

Lundi 27 juin à 18h30, à Carnoux,

dans la salle du Clos BLANCHETON (derrière la mairie)

La conférence sera animée par Jacques BOULESTEIX, astrophysicien, ancien directeur de recherches au CNRS

Le thème est le suivant : Du ciel à l’Univers, le long cheminement de la pensée humaine

Que serait la pensée humaine sans cette infime lumière qui nous vient des étoiles ?

C’est dans ce long cheminement de l’astronomie depuis l’antiquité jusqu’aux découvertes les plus récentes que nous entraînera Jacques Boulesteix. La conférence nous montrera comment la découverte d’un Univers en mouvement a bouleversé nos connaissances et notre imaginaire. Étoiles, nébuleuses, galaxies, big bang, mirages gravitationnels, trous noirs, masse noire, expansion, c’est un voyage de 25 siècles d’observations et de connaissances dans notre Univers âgé de presque 14 milliards d’années.

Nous vous attendons nombreux pour cette soirée tout public et en accès libre.

ITER : y a t-il un risque de dérapage ?

9 mars 2022

Le projet ITER, de réacteur thermonucléaire expérimental international, initié depuis 2006 sur le site de Cadarache, dans le nord des Bouches-du-Rhône, à une quarantaine de kilomètres d’Aix-en-Provence, est souvent présenté comme l’un des plus ambitieux projets de recherche internationaux, comparable à celui de la Station spatiale internationale. Rassemblant pas moins de 35 nations, dont l’Europe, les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud ou encore le Japon, le projet consiste ni plus ni moins qu’à mettre en œuvre un vieux rêve prométhéen qui consiste à reconstituer expérimentalement les conditions de la fusion thermonucléaire contrôlée dans une sorte de soleil miniature.

Vue aérienne du site d’ITER à Saint-Paul-les-Durance en 2020 (photo © drone Riche / France 3 Région)

Une miniature toute relative d’ailleurs car tout est gigantesque sur ce site de 42 ha équipé d’un bâtiment-réacteur pesant 440 000 tonnes, soit 40 fois le poids de la Tour Eiffel ! Le mélange deutérium-tritium doit y être porté à une température dépassant les 150 millions de °C, soit 10 fois la température qui règne dans notre soleil ! Ce plasma profondément instable devra être maintenu en fusion sous une pression énorme dans une chambre torique, le tokamak, équipée d’aimants supraconducteurs permettant de générer un champ magnétique colossal. Le plasma qui s’y formera est une sorte de soupe dans laquelle les atomes voient leurs noyaux s’individualiser, permettant leur fusion pour créer de l’hélium, ce qui libère une énergie considérable, les neutrons venant irradier l’enceinte du réacteur qui emmagasine l’énergie thermique ainsi créée. Le principe est le même que celui de la bombe H que les États-Unis ont fait exploser pour la première fois en 1952, sauf qu’ici la fusion thermonucléaire est supposée être contrôlée et maîtrisée.

Schéma de principe du tokamak d’ITER : vue en coupe montrant la chambre à vide, le cryostat et les bobines de champ magnétique (source © ITER / The Conversation)

Mais, comme tout projet expérimental, rien ne se passe exactement comme prévu… ITER devait initialement être mis en service en 2020 pour un coût global qui avait été estimé à 4,5 milliards d’euros. Lors du lancement effectif du projet, en 2006, le coût prévisionnel avait déjà été réévalué à 10 milliards d’euros, et on l’estime désormais à 44 milliards d’euros dont 20 milliards apportés par l’Union européenne. Les Américains, plus réalistes, le chiffrent même à 54 milliards d’euros en y intégrant son coût de fonctionnement et de démantèlement, une fois l’expérience achevée.

Car tout ceci n’est qu’un dispositif expérimental, destiné, au mieux, à démontrer, vers 2035 si tout va bien, une fois achevé l’assemblage du tokamak et après s’être assuré de sa parfaite étanchéité, la capacité à produire effectivement de l’énergie par fusion thermonucléaire contrôlée. Il restera ensuite à passer à la phase du démonstrateur, dont la construction est d’ores et déjà prévue au Japon et dont on espère la première production vers 2050, avant d’envisager ensuite, peut-être, le passage au stade industriel avec la réalisation des premiers prototypes.

Assemblage d’éléments de la future chambre à vide en août 2021 (source © ITER Organization / CERN courrier)

Bref, la fourniture d’électricité à base de fusion thermonucléaire n’est pas pour demain, et certains se demandent même si elle existera un jour. Pour que le dispositif présente un intérêt, il faut en effet que l’énergie produite, à savoir une puissance de 500 MW escomptée pour ITER, soit très supérieure à celle nécessaire pour alimenter le dispositif. Or cette puissance pour les tirs de plasma est évaluée à 50 MW, ce qui représente en effet un ratio particulièrement favorable. Sauf que la puissance totale consommée par l’installation, du fait de son fonctionnement global et des pertes énergétiques, est en réalité plutôt comprise entre 300 et 500 MW qui devront dont être injectés depuis le réseau, ce qui fait douter certains scientifiques de l’intérêt même du procédé…

Ces chiffres, relevés notamment par Reporterre, sont issus directement des données communiquées lors du débat public organisé en 2006, qui précisait que la machine consommera 120 MW en régime de veille puis montera à 620 MW pour chauffer le plasma et redescendra à 450 MW pendant la phase principale de l’opération (prévue pour durer quelques minutes seulement) : des puissances effectivement très proches de la production escomptée et auxquelles il faudra ajouter tout le reste de l’installation environnante. A titre indicatif, une puissance de 600 MW correspond sensiblement aux besoins en électricité d’une agglomération comme Aix-en-Provence.

Outre cette question de fond, certains s’interrogent sur l’impact environnemental d’une telle filière pourtant classiquement présentée comme exempte de tout déchet nucléaire. A titre d’exemple, les 10 000 tonnes des aimants supraconducteurs prévus pour ITER (sans parler donc d’une éventuelle exploitation industrielle à venir) nécessitent à eux-seuls 450 tonnes de niobium, un métal rare extrait pour l’essentiel de quelques mines en Amazonie brésilienne, soit 20 % de la production mondiale actuelle ! La production mondiale d’alliage niobium-étain a d’ailleurs dû être multipliée par 6 pour les seuls besoins d’ITER…

Extraction de niobium à Araxà dans le Minas Gerais au Brésil (source © Revista Decifra-me / Global voice)

Autre point d’inquiétude : le recours massif au béryllium, un métal réfractaire excellent conducteur thermique et ultra résistant, choisi pour recouvrir toute la paroi interne du Tokamak, au contact direct avec le plasma thermonucléaire. Un choix qui interroge quand on sait que ce matériau naturel est l’un des plus toxiques, comparable à l’arsenic et au mercure, fortement cancérigène et s’accumulant à long terme dans l’organisme humain. Alors que la consommation mondiale est de l’ordre de 300 t/an, on a prévu d’en utiliser pas moins de 12 tonnes sur le site d’ITER ! Et cette couverture de béryllium exposée au bombardement de neutrons va s’user rapidement, ce qui suppose d’évacuer, après chaque expérience, la poussière de béryllium fortement radioactive et par ailleurs explosive. Des aspirateurs géants sont imaginés pour cela, conduisant ces poussière dans un four avant de les agglomérer à du ciment pour les fixer dans des fûts.

Un choix technique qui a conduit la toxicologue américaine Kathryn Creek, experte du béryllium, à démissionner d’ITER en février 2020, après avoir tenté en vain de faire évoluer vers davantage de sécurité la conception des cellules où seront traités à la fois les poussières de béryllium irradié et le tritium radioactif. Et elle n’est pas la seule à se heurter ainsi à une sorte d’aveuglement qui semble caractériser le management de ce projet scientifique. Entendu le 28 février 2022 par la Commission de contrôle budgétaire du Parlement européen, l’ex-directeur de la communication d’ITER, Michel Claessens, s’est ainsi montré très critique, estimant, selon Reporterre, que « l’organisation ITER a instauré un mode de management par la peur », évoquant notamment le suicide, en 2021, d’un ingénieur italien de 38 ans au sein de l’agence Fusion 4 Energy qui coordonne le projet, ainsi qu’une tentative de suicide et deux décès par crise cardiaque sur le site même.

Un dessin signé Red (source © L’Âge de faire)

Ces accusations sont plutôt inquiétantes car elle mettent en avant un climat qui empêche toute tentative d’alerte de la part des experts de haut niveau qui interviennent sur ce site expérimental. Les interrogations portent en particulier sur l’étanchéité réelle du bouclier de protection situé autour du tokamak, dont l’efficacité serait moindre que prévu. Un point d’autant plus crucial que l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN), a constaté, lors d’une inspection en juillet 2021, des falsifications portant sur les certifications des soudures effectuées sur la chambre à vide du réacteur. Fin janvier 2022, le journaliste américain Steven Krivit, révélait d’ailleurs que les travaux d’assemblage étaient interrompus à la demande de l’ASN qui jugeait que « la maîtrise de la limitation de l’exposition aux rayonnements ionisants, enjeu majeur pour une installation de fusion nucléaire », n’était pas démontrée.

Où l’on voit que les projets scientifiques, même les plus prometteurs et les plus collaboratifs, ne sont pas exempts de doute quant à la manière dont ils sont mis en œuvre…

L. V.

Des résidus médicamenteux dans nos cours d’eau…

23 février 2022

On le savait depuis longtemps mais voilà qu’une étude mondiale vient de le caractériser : les cours d’eau charrient de très nombreuses molécules chimiques issues de médicaments de synthèse, et la présence massive de ces produits dans l’écosystème n’est pas vraiment rassurante…

C’est l’université britannique d’York qui a supervisé cette vaste étude à laquelle ont participé plus de 80 instituts de recherche internationaux, dont l’INRAE, l’Institut national de recherche agronomique et environnementale. Au total, ce sont 258 cours d’eau répartis dans une centaine de pays sur toute la planète qui ont fait l’objet de prélèvements (pas moins de 1052 au total, tous selon le même protocole pour permettre des comparaisons fiables) et d’analyses particulièrement complètes puisqu’elles portaient sur l’identification de 61 substances médicamenteuses, là où on se contente habituellement d’en rechercher une vingtaine au maximum.

Des résidus de médicaments présents un peu partout en rivière… (source © Santecool)

Les cours d’eau ainsi investigués sont d’ampleur très variable mais incluent certains géants comme l’Amazone, le Mississippi ou le Mékong, tandis que les sites d’échantillonnage englobent aussi bien de grandes mégapoles comme New-York ou Dehli, que des zones reculées telles ce village Yanomami en pleine jungle vénézuélienne, voire des zones en guerre comme en Irak. Et le résultat n’est pas brillant puisque partout, les chercheurs ont retrouvé quantités de molécules médicamenteuses présentes dans les cours d’eau, parfois en quantités impressionnantes comme au Pakistan ou en Bolivie. Un quart des sites étudiés présentent de fait une concentration potentiellement dangereuse pour l’environnement, notamment pour certains antibiotiques, un antihistaminique et un produit utilisé contre l’hypertension.

Prélèvement d’eau en rivière pour une analyse chimique (source © SIPIBEL)

Le tableau est particulièrement sombre pour certains pays du Sud, en Afrique subsaharienne, en Amérique du Sud et en Asie, où les concentrations relevées sont inquiétantes et s’expliquent par la faiblesse des moyens de traitement des eaux usées. Ce sont en effet principalement par ce canal qu’arrivent les résidus médicamenteux qui se retrouvent dans nos urines et fèces. Mais les élevages industriels sont aussi un gros contributeur du fait des traitements vétérinaires utilisés en masse (en 1999, la consommation de médicaments à usage animal était du même ordre de grandeur que celle destinée aux humains!), sans compter les rejets issus des centres de pisciculture et certains rejets industriels des sites de productions de médicaments. Les médicaments périmés et usagés jetés en décharge, contribuent aussi à cette contamination des eaux, même si cette source est désormais mieux maîtrisée dans certains pays où la collecte est organisée.

Les rejets d’eaux usées même partiellement retraitées, une source majeure d’apport de micropolluants (source © Futura Science)

La généralisation des stations d’épuration des eaux a certes permis d’améliorer la situation dans nombre de pays. On constate cependant que leur efficacité reste limitée pour éliminer la plupart des résidus médicamenteux, notamment certaines molécules telle l’aspirine, pour lesquelles il est nécessaire de recourir à des procédés de traitement tertiaires coûteux à base d’osmose inverse ou de charbon actif. En France, ces traitements ne sont pas encore obligatoires et rares sont les stations qui sont équipées pour traiter correctement ces micropolluants même si la tendance est désormais d’encourager les collectivités à adopter des procédés de traitement de plus en plus performant.

La qualité physico-chimique des cours d’eau impacte directement la vie aquatique et peut être à l’origine de mortalités piscicoles (photo © SOS LRC / Humus)

Car l’enjeu est de taille pour le milieu naturel, voire directement pour la santé humaine. La prolifération des antibiotiques rejetés en masse dans les cours d’eau et les nappes, contribue fortement à développer des phénomène de résistance des bactéries, ce qui limite à terme l’efficacité même de ces traitements pharmaceutiques. Mais ces molécules issues de médicaments ont bien d’autres effets néfastes sur la faune, notamment aquatique, perturbant leurs capacités de reproduction et pouvant même se traduire par des changements de sexe sous l’effet d’œstrogènes. Des changements de comportement ont aussi été observées chez des perches devenues fortement agressives du fait de la présence dans l’eau d’un résidu d’antidépresseur. Sans même évoquer les effets d’interférences liées à la présence simultanée de plusieurs molécules dont on connaît mal les effets indésirables…

Dessin publié sur le site Méli Mélo du Graie (Groupe de recherche, d’animation technique et d’information sur l’eau)

Une des voies à explorer, outre l’amélioration des stations de traitement des eaux usées, est certainement la réduction de la consommation de médicaments. Dans les élevages français, on est ainsi arrivé à réduire de 30 % la consommation d’antibiotiques vétérinaires entre 2006 et 2011, ce qui va dans le bon sens. Mais l’on consommait encore en 2011 pas moins de 750 tonnes d’antibiotiques en France, nettement plus que dans le reste de l’Europe, une consommation qui tend à baisser progressivement depuis. Il est temps si l’on veut limiter la pollution irréversible de nos cours d’eau…

L. V.

En Israël, les poissons rouges apprennent à conduire

19 janvier 2022

C’est une publication scientifique de la revue Behavioral Brain Research qui nous l’apprend : une équipe de chercheurs de l’Université Ben Gourion, en Israël, donne des leçons de conduite à des poissons rouges pour leur apprendre à piloter une plate-forme robotisée montée sur roues et supportant leur aquarium.

Un poisson rouge aux commandes de son engin… (photo © Ronen Zvulun / Reuters / Yahoo !)

Vidéo à l’appui, on découvre ainsi que certains poissons rouges sont capables, moyennant un apprentissage d’au moins une dizaine d’heures de conduite, soit plutôt moins tout compte fait que pour un jeune humain qui prépare son permis de conduire, à piloter leur plateforme vers une cible bien visible. S’ils atteignent leur but, ils sont bien entendu récompensés par une bonne ration de nourriture, de quoi renforcer leur motivation et solliciter leur intelligence.

Car contrairement à certains de nos préjugés habituels et, il faut bien le dire, à ce que peut observer quiconque regardant un poisson rouge faire des ronds dans son bocal tout en nous fixant de ses yeux de merlan frit, le poisson rouge est plus intelligent qu’il n’y paraît. Au point de finir par comprendre que l’aquarium dans lequel il barbote se déplace dans la pièce, dans la même direction que lui. Le support sur lequel est posé l’aquarium est en effet monté sur roues, équipées d’un système automatisé de conduite guidé par ordinateur selon les déplacements du poisson rouge, déplacement sui sont eux-mêmes détectés par Lidar. Lorsque le poisson se déplace, c’est donc tout l’aquarium qui se déplace dans la même direction. Ce qui permet de constater que le poisson est finalement capable de se diriger dans une pièce vers une cible peinte sur un mur, tout en restant dans son aquarium.

Enfin pas tous car, comme chez les humains, certains sont plus piètres conducteurs que d’autres et ont bien du mal à coordonner leurs mouvements pour arriver à piloter correctement la plate-forme mobile jusqu’à lui faire atteindre la cible visée. A moins qu’ils ne soient tout simplement pas suffisamment attirés par la nourriture qui leur est servie en cas de succès, allez savoir…

On pourrait certes s’interroger sur ce qui peut bien conduire des neuroscientifiques de haut niveau à s’amuser ainsi à ce type de bêtise qui ressemble de prime abord à un canular de potache désireux de renouveler le concept des courses d’escargots en les remplaçant par des rallyes de poissons rouges motorisés. D’autant que les biologistes de l’Université Ben Gourion ne sont pas les premiers à explorer ainsi la capacité des poissons rouges à se déplacer en dehors de leur environnement aquatique habituel. En 2014 déjà, une équipe de designers néerlandais avait conçu le go-kart, un petit véhicule sur roues surmonté d’un aquarium servant de cabine de pilotage à Dory, un poisson rouge dont les mouvements servait à faire avancer l’engin, lui permettant ainsi d’explorer tranquillement son environnement sans quitter son bocal.

Dory le poisson rouge néerlandais dans son go-kart en pleine exploration entre le bureau et le radiateur (source © The Verge)

Il en ressort donc qu’un poisson rouge n’est pas plus bête qu’un quidam lambda pour apprendre à conduire et à se déplacer, y compris sur la terre ferme, n’hésitant pas, pour les plus habiles d’entre eux, à contourner les obstacles pour atteindre leur cible. Reste à savoir à quoi une telle expérience peut-elle bien servir. A l’heure où les constructeurs de véhicules automobiles cherchent à rendre ces derniers totalement autonomes, capables de se déplacer seuls dans la circulation sans la moindre action humaine, on se doute bien que l’objectif n’est pas de remplacer les chauffeurs par des poissons rouges, encore que…

L. V.

A Mycène, le détartrage des dents laissait à désirer…

12 janvier 2022

Votre dentiste vous l’a certainement déjà rappelé plus d’une fois : même réalisé consciencieusement deux fois par jour, un bon brossage des dents ne suffit pas à éliminer totalement la plaque dentaire, surtout dans les endroits difficiles d’accès. Les bactéries finissent toujours par s’y accumuler et, en se minéralisant, sous l’effet de la précipitation des ions carbonate et phosphate de la salive, à y former un dépôt solide, le tartre dentaire, qu’une simple brosse à dents ne suffit pas à éliminer et qui vient peu à peu fragiliser les dents, surtout à la limite avec la gencive. C’est pourquoi, un détartrage au moins une fois par an chez le dentiste est fortement recommandé par tous les praticiens. Un mauvais moment à passer, mais qui permet d’éliminer ce dépôt peu esthétique et qui vient fragiliser les dents à long terme.

Le tartre dentaire, un dépôt qui se minéralise à la base des dents… (source © Le courrier du dentiste)

Forcément, nos ancêtres, les Gaulois comme tous les autres, ne pouvaient bénéficier de soins dentaires tels qu’ils sont pratiqués de nos jours et la qualité de leur dentition s’en ressentait inévitablement. Pour autant, l’émail des dents est un matériau particulièrement solide qui résiste au temps, si bien que les paléontologues en ont fait depuis longtemps un objet d’étude privilégié, dont l’observation permet de reconstituer les cas de malnutrition mais aussi les conséquences de maladies infantiles dont les traces restent gravées dans l’émail de nos dents.

Depuis quelques années cependant, ils s’intéressent aussi au tartre dentaire, dont l’analyse optique, couplée à des datations au Cabone 14, donne de précieux renseignements sur les habitudes culinaires de ceux qui nous ont précédé. Le tartre dentaire, une fois minéralisé, conserve en effet l’ADN humain mais aussi celui des protéines et les bactéries d’origine salivaire, permettant de reconstituer ce que nos ancêtres avaient l’habitude d’ingérer. Des grains d’amidon et des pollens se retrouvent ainsi fossilisés au sein du tartre dentaire : leur identification permet donc de savoir quelles étaient les habitudes alimentaires du propriétaire des dents…

Fragment de mâchoire humaine du Moyen-Âge présentant des résidus de tartre (photo © Christina Warinner / Sciences et Avenir)

Ainsi, en 2016, des échantillons de tartre prélevés sur des dents humaines découvertes dans la grotte de Qesem, en Israël, datées du Paléolithique, entre 420 000 et 200 000 ans av. J.C., avaient permis d’identifier des micro fragments de charbon de bois et des grains de pollen de pin : de quoi conclure que ces populations vivaient dans une atmosphère perpétuellement enfumée au fond de leur grotte. La même année, d’autres archéologues avaient analysé le tartre dentaire prélevé sur de nombreux restes humains datés de 1450 à 700 ans av. J.C. sur un site mexicain : ils y avaient découvert des grains d’amidon, mais aussi des diatomées (révélant une alimentation en eau potable dans un étang proche), des spores fongiques du charbon de blé (confirmant que ces populations consommaient déjà du blé) et du pollen de pin (fréquent dans la région).

Site de la grotte de Qesem, en Israël, où nos ancêtres du Paléolithique souffraient déjà d’un air domestique pollué (photo © Jack Guez / AFP / Cnews)

Aux États-Unis, des dents appartenant à 8 individus ayant vécu entre 880 et 1020 av. J.C. sur le site de Danbury, dans l’Ohio, avaient permis d’identifier la présence, dans le tartre dentaire, de microfibres de coton, suggèrent que ces populations utilisaient leurs dents comme outils de tissage pour la confection de textiles ou de cordes en coton.

Dernièrement, une étude publiée dans Scientific reports le 17 décembre 2021, et dont Sciences et Avenir notamment s’est fait l’écho, rapporte comment une équipe internationale d’archéologues, sous la direction de l’Allemand Philipp Stockhammer, s’est intéressée au tartre dentaire prélevé sur 67 individus retrouvés sur différents sites mycéniens, afin de reconstituer les habitudes alimentaires de cette civilisation qui s’est développée dans le sud de la Grèce et en Crête à l’âge du bronze, entre 1600 et 1100 avant notre ère.

Mycène : les murs cyclopéens autour de la porte des lionnes (source © Voyage away)

Connues dès l’antiquité, les ruines de la cité de Mycène et de son vaste palais ceinturé de murs cyclopéens ont notamment été fouillées à la fin du XIXe siècle par Heinrich Schliemann qui y a en particulier découvert, dans un des cercles de tombes situées près de la porte des lionnes, le fameux masque mortuaire en or, dit d’Agamemnon, du nom du roi de Mycène qui s’était illustré lors de la guerre de Troie, selon Homère. Cette civilisation antique, remarquable pour ses palais monumentaux, l’était aussi pour la qualité de sa production en masse d’objets en bronze et en céramique. Une telle production, il y a plus de 3000 ans, a d’ailleurs toujours étonné les archéologues, car elle suppose le recours à d’énormes quantités de combustible pour alimenter les fours de cuisson et les forges pour la fusion du métal.

Masque funéraire en or retrouvé dans une tombe à Mycène et daté de 1500 av. J.C. (source © Chercheurs de vérités)

En examinant le tartre dentaire d’individus issus de cette période, les archéologues y ont retrouvé des protéines et des micro résidus caractéristiques du régime alimentaire de l’époque, mais aussi de la suie issue des dispositifs de combustion alors utilisés. Sans surprise, cette suie provient pour l’essentiel de la combustion des espèces les plus fréquentes dans cette zone méditerranéenne : pin noir, pin pignon et sapin de Céphalonie. Ils ont retrouvé aussi, mais en moindre quantité, des suies révélant l’utilisation de quelques feuillus dont le chêne et l’olivier, ainsi que le fumier séché, un combustible encore traditionnellement utilisé en Afrique ou en Inde notamment, lorsque le bois vient à manquer.

Mais grande a été leur surprise de constater, sur les restes d’individus provenant du palais mycénien de Tirynthe et du port crétois de La Canée, des suies révélatrices de la combustion de lignite, ce charbon jadis extrait à Gardanne et dont on sait, par les écrits de Théophraste, qu’il était en effet utilisé dans la Grèce antique pour l’industrie métallurgique, mais beaucoup plus tardivement, vers 300 av. J.C. Certes, les Chinois utilisaient déjà le lignite vers 1600 avant notre ère, mais cette étude montre donc que les Mycéniens et les Crétois l’employaient déjà eux-mêmes au 13e voire au 14e siècle av. J.C., manifestement pour alimenter les fours de cuisson et de fusion destinés à la fabrication du métal et des poteries, dans un environnement où le bois commençait sans doute déjà à se faire rare autour des grands palais mycéniens.

Coupe à boire réalisée par des artisans mycéniens à l’âge du bronze, témoignant d’un savoir faire remarquable pour l’époque (source © Royal Ontario Museum)

Le lignite utilisé à Tirynthe était alors extrait à 150 km de là, près d’Olympie, ce qui suppose l’organisation de méthodes d’extraction et d’acheminement sophistiquées. Les objets artisanaux produits par les artisans mycéniens en grande quantité, sous forme de récipients, de vases, d’épées, étaient principalement destinés à l’exportation puisqu’on les retrouve dans une vaste zone allant de l’Espagne jusqu’à la Syrie : les prémices d’une mondialisation en marche, à une époque où l’on ne souciait guère de son impact sur le changement climatique…

L. V.

Grippe espagnole de 1918 : la grande oubliée

17 novembre 2021

Publié en 2018, aux éditions Vendémiaire, l’ouvrage de Freddy Vinet, universitaire spécialisé dans la gestion des catastrophes et des risques naturels, a fait du bruit. Intitulé « La Grande grippe », il revenait en effet sur les raisons qui ont fait de cette « pire épidémie du siècle » une des grandes oubliées de l’Histoire, alors même que l’expérience montre que c’est en s’appuyant sur les leçons du passé que l’on gère le mieux les catastrophes du présent, par nature imprévisibles. Le déclenchement peu après, de la pandémie de Covid-19, alors même que l’humanité entière s’était persuadée que ces grandes épidémies mondiales n’étaient plus que de lointains souvenirs, venait pourtant à point nommé rappeler à tout un chacun que « rien n’est jamais acquis en matière de lutte anti-infectieuse »…

Comment en effet peut-on avoir à ce point perdu la mémoire d’une telle pandémie qui aurait causé, en à peine plus d’un an, d’avril 2018 à juin 2019, probablement de l’ordre de 50 à 100 millions de morts, qui plus est principalement des adultes dans la force de l’âge, soit 2 à 5 % de la population mondiale de l’époque ? Il faut remonter à la Peste noire de 1348 pour retrouver des bilans aussi effroyables, c’est dire ! Même la pandémie de Covid-19 dont on nous rebat quotidiennement les oreilles depuis bientôt 2 ans, n’a pas encore atteint officiellement les 5 millions de morts, même si ce chiffre est très probablement sous-évalué, dans un monde où la population mondiale est néanmoins passée, grosso modo de 1,8 à 7,8 milliards d’habitants.

Pourtant quand la grippe fait son apparition dans les médias de l’époque, à partir de mai 2018 (alors même qu’elle fait déjà des ravages depuis mars-avril dans nombre de camps d’instruction militaire, surtout aux États-Unis, où le transfert de troupes vers les champs de bataille européens vire parfois à l’hécatombe), on la traite par la dérision. L’Espagne faisant partie des pays affectés, à l’image de son roi, Alphonse XIII, contaminé comme ses ministres à la suite d’un office religieux, les journaux commencent à parler de « la grippe espagnole » que les chansonniers surnomment même « l’espagnolette », sans même se rendre compte que dans le même temps, certaines unités combattantes française sont décimées par cette grippe particulièrement contagieuse.

Un entrepôt utilisé en 1918 aux États-Unis pour garder des malades de la grippe en quarantaine (source © Universal History Archive / Getty images / France Culture)

Mais c’est surtout à l’automne 1918 que la Grande grippe fait des ravages en France, frappant village après village, au gré des déplacements des personnes contaminées. En octobre, la surmortalité est partout manifeste et on commence par endroits à manquer de cercueils. Après un troisième pic de l’épidémie en mars-avril 2019 et malgré quelques répliques jusqu’en 2021, le spectre de la Grande grippe finit par s’éloigner mais le bilan est lourd. En France, on estime ainsi à 250 000 le nombre de personnes fauchées, souvent de jeunes adultes, alors que le bilan de la dernière grande épidémie de choléra qui avait sévi en 1832, était d’environ 100 000 décès.

Et, comme pour la pandémie actuelle de Covid-19, l’impact est mondial. Toute l’Europe est touchée, l’Allemagne comme la France, et même la Suisse, pays neutre, où deux-tiers des soldats tombés pendant la Grande Guerre sont morts de la grippe. Aux États-Unis, on considère désormais que la grippe a alors tué plus de 600 000 personnes, et dans le grand nord canadien, certains villages sont été fortement décimés. Les chiffres manquent de précision pour de nombreux pays dont la Chine ou l’ancien empire ottoman, mais en Inde par exemple, l’administration coloniale a estimé le nombre de décès à environ 18,5 millions, pour une population totale de 308 millions d’habitants.

Un médecin militaire suisse examinant un malade en 1918 (photo © Keystone / Photopress archive / Le Temps)

Du fait de la généralisation des déplacements, renforcée encore par le conflit mondial alors en cours, rares sont les pays qui ont pu échapper à l’épidémie. Dès le mois d’août 2018, la ville de Dakar est contaminée par l’arrivée d’un navire brésilien et celle de Freetown, en Sierra Leone, par un bâtiment britannique. La propagation de l’épidémie se fait par les bateaux sur les côtes puis par le trafic ferroviaire et par les déplacements quotidiens de ville en ville. Le Japon, qui avait fermé ses ports aux navires européens est contaminé par un bateau russe. En novembre 1918, un navire en provenance de Nouvelle-Zélande, introduit le virus dans tout l’archipel des Fidji avant de contaminer les Samoas occidentales où un quart de la population meurt en quelques semaines !

A l’échelle mondiale, on estime désormais qu’un tiers de la population a alors été contaminé par la grippe. Heureusement, le taux de létalité reste modeste, sans doute de l’ordre de 8 %, et même très en deçà en Europe ou aux États-Unis où l’on considère que 2 à 4 % des personnes malades sont décédées, souvent en quelques jours seulement, du fait de complications respiratoires liées à des surinfections par pneumocoques, mais aussi du fait de surréactions immunitaires.

En 1918 déjà, aux États-Unis, le port du masque commence à se généraliser pendant l’épidémie de grippe espagnole (photo © C. Raymond / Médiapart)

A l’époque, le virus de la grippe n’est pas encore identifié et il a fallu attendre 1933 pour que des chercheurs britanniques arrivent à l’isoler chez l’homme, ouvrant la voix au développement de la vaccination pour la grippe saisonnière. Il a fallu ensuite que les chercheurs aillent exhumer des cadavres de soldats américains morts de la grippe espagnole pendant la grande guerre, après avoir vainement tenté d’exploiter ceux de villages inuits décimés à plus de 80 % par l’épidémie, pour enfin arriver à reconstituer, à la fin des années 1990, le virus grippal à l’origine de l’hécatombe de 1918. Il s’agissait d’une souche de type A (H1N1), née de la combinaison d’une souche humaine (H1) et d’une souche aviaire de type N1. Ce virus s’est avéré particulièrement dangereux car la population, alors exposée à une grippe saisonnière de type H3N8 n’était pas immunisée, mais bien entendu, les conditions d’hygiène, de promiscuité et de désorganisation des services de santé civils, liées à la guerre mondiale alors en vigueur ont constitué un facteur aggravant incontestable.

En 1918 déjà, certains ne jurent que par la quinine pour combattre la grippe, mais l’alcool a aussi ses adeptes… (caricature parue dans le Pêle-mêle le 2 février 1919 – source © Gallica)

Curieusement, cette souche H1N1, présente dans la grippe saisonnière jusqu’en 1957, a quitté la scène à cette date au profit d’une souche de type A (H2N2) à l’origine de la grippe dite « asiatique » qui aurait fait de l’ordre de 100 000 morts en France. Depuis, bien d’autres alertes se sont produites parmi lesquelles le grippe de Hong Kong en 1969, la grippe porcine en 1976, le SARS en 2003 qui marque l’arrivée des coronavirus qui nous sont désormais si familiers, la grippe aviaire en 2006, ou encore la grippe « mexicaine » de 2009, marquée en France par un beau fiasco médiatico-politique à l’origine de bien des difficultés prophylactiques actuelles.

Malgré les progrès de la science, nous n’avons pas fini d’être confrontés à de nouvelles maladies infectieuses et il est essentiel d’apprendre des errements du passé pour mieux se préparer à gérer les crises de demain. Encore faut-il ne pas perdre la mémoire des catastrophes d’hier…

L. V.

Le Monde sans fin ou la fin du Monde ?

15 novembre 2021

Jean-Marc Jancovici fait partie de ces scientifiques indécrottables qui ne s’en laissent pas compter, poursuivant leurs intuitions sans se laisser influencer par les doxa dominantes et les idées du moment, à la manière d’un Gallilée ne pouvant s’empêcher de marmonner « E pur si muove ! » alors même que le tribunal de l’Inquisition venait de le convaincre d’abjurer sa théorie fumeuse selon laquelle la Terre tournerait autour du soleil.

Jean-Marc Jancovici (source © Now you know)

Polytechnicien et diplômé de Télécom Paris, ce pur produit des Grandes écoles à la Française qui donne depuis 2008 des cours à Mines ParisTech est aussi un militant éclairé de la lutte contre le réchauffement climatique, actif depuis 2001 au sein du comité scientifique de la fondation Nicolas Hulot et fondateur en 2010 de l’association The Shift Project, qui alimente responsables politiques et grandes entreprises en notes de référence sur la transition énergétique.

Il faut dire qu’il s’est intéressé au réchauffement climatique dès les années 1990, développant pour l’ADEME une méthode inédite (et d’ailleurs brevetée) de réalisation de Bilan carbone, avant de fonder en 2007, avec Alain Grandjean, un autre polytechnicien spécialiste du sujet, le bureau d’études Carbone 4, un cabinet de conseil qui vend aux entreprises des plans d’action pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Mais si Jean-Marc Jancovici connaît une notoriété croissante depuis une dizaine d’années, c’est surtout grâce à ses talents de vulgarisateur hors-pair et à ses multiples conférences et interventions médiatiques sur les questions de la transition énergétique et de l’adaptation au changement climatique global.

Comment Jean-Marc Jancovici en est arrivé à s’intéresser au changement climatique, vu par le dessinateur Christophe Blain (source © Le Monde sans fin / éditions Dargaud)

C’est d’ailleurs dans ce domaine qu’il vient de tester un nouvel outil de communication grand public en publiant, en pleins travaux de la COP 26, un ouvrage de 196 pages, sous forme d’une bande dessinée éditée par Dargaud sous le titre énigmatique Le Monde sans fin. Dessinée par Christophe Blain, créateur de Gus et dessinateur de la BD Quai d’Orsay, cette bande dessinée met en scène les deux co-auteurs dans un dialogue où le dessinateur joue les naïfs face au professeur Jancovici. Celui-ci déroule de manière imagée ses explications limpides sur le rôle central des flux d’énergie dans notre société moderne et les enjeux majeurs de ne plus recourir aux combustibles fossiles si l’humanité veut espérer survivre aux effets de nos émissions massives de gaz à effet de serre.

Son analyse, largement développée dans les cours qu’il prodigue aux étudiants de Mines ParisTech et qui sont accessibles en ligne sur son site, se base sur des constats physiques basiques mais trop souvent ignorés, en particulier des milieux économiques et des financiers. Premier constat : l’importance de l’énergie ne se résume pas à son poids économique : le coût de l’énergie ne pèse que quelques % des dépenses mondiales, des ménages comme des entreprises ou des États, alors que toute notre société en dépend puisque c’est cette énergie qui nous sert à transformer notre environnement et que la croissance du PIB mondial est historiquement directement proportionnelle à notre utilisation croissante des ressources énergétiques exploitées.

Autre constatation : historiquement, l’Homme se contentait d’utiliser l’énergie des aliments et du soleil pour alimenter sa seule force physique. Ensuite, il a eu recours à d’autres convertisseurs énergétiques : le feu, bien sûr, mais aussi les esclaves pour démultiplier sa force de travail, les animaux de trait, les moulins à eau puis à vent, etc. Mais ce n’est que tout récemment, au milieu du XIXe siècle, avec le recours massif aux énergies fossiles, charbon, puis gaz et pétrole, qu’on est sorti de cette société basée sur les énergies renouvelables pour rentrer dans l’ère industrielle. Désormais, tout se fait par des machines dont la puissance est sans commune mesure avec celle des humains.

Des courbes complexes expliquées de manière limpide et attrayante : une belle réussite pédagogique… (source © Le Monde sans fin de JM. Jancovici et C. Blain / éd. Dargaud / Le Figaro littéraire)

C’est le recours à cette énergie hyper-concentrée et facile à transporter qu’est le pétrole qui a permis à l’humanité de connaître ce développement spectaculaire pendant un siècle et demi. Le moindre tracteur ayant une puissance équivalente à celle de 600 hommes, les rendements agricoles ont tellement augmenté qu’ils ont permis à la population mondiale d’exploser alors même que la proportion des actifs agricoles diminuait fortement. Nous sommes devenus, selon Jean-Marc Jancovici, des Iron Men, dopés par un exosquelette constitué de ces milliers de machines gourmandes en énergie, sans lesquelles notre société moderne n’existerait pas…

Parallèlement à cet accroissement hyperbolique de la population, la quantité d’énergie utilisée par personne a ainsi doublé entre 1850 et 1950, grâce principalement au recours accru au charbon (au détriment du bois dont l’utilisation baisse au fil du temps) puis du pétrole. Et elle a encore doublé entre les années 50 et les années 80, grâce aussi à l’exploitation du gaz. Il a fallu le choc pétrolier des années 1973-79 pour mettre un coup d’arrêt à cette expansion incroyable, même si la consommation d’énergie par personne a encore augmenté depuis, bien que de manière plus lente et semble désormais stagner depuis le début des années 2010.

Alors, est-ce la fin du Monde qui s’annonce ? (source © Le Monde sans fin de JM. Jancovici et C. Blain / éd. Dargaud / L’Usine nouvelle)

Seulement voilà, même les meilleurs choses ont une fin… Le recours sans limite à ces stocks d’énergie gratuite (mais aussi aux ressources limitées en matières premières, dont les métaux et autres Terres rares) a conduit à ce que les économistes nomment pudiquement « des externalités négatives », autrement dit la pollution, le réchauffement climatique, la stérilisation des sols et la perte de biodiversité, qui entament même notre potentiel de ressources pourtant en principe renouvelables.

Alors, la fin du Monde est-elle pour demain ? Ce n’est pas le message que cherche à faire passer le professeur Jancovici dans cette bande dessinée comme dans ses conférences. Comme tout bon scientifique, sa démarche est de chercher quelles sont les moins mauvaises solutions pour permettre à l’Homme de s’en sortir malgré tout, et le recours à l’énergie nucléaire en fait clairement partie selon lui, au grand dam de nombre de ses détracteurs.

Mais les chiffres comme les lois de la physique sont têtus et il est parfois plus raisonnables de les regarder en face plutôt que de se cacher derrière certains dogmes à la mode…

L. V.

1958 : des sujets scientifiques toujours d’actualité

13 novembre 2021

1958 : c’était au siècle dernier, il y a une éternité… Le général De Gaulle revenait au pouvoir à l’occasion du climat insurrectionnel algérien et mettait en place la constitution de la VIe République, tandis que le Traité de Rome entrait en vigueur, instituant la Communauté européenne.

René Coty, Président de la République, fait appel en mai 1958 à Charles De Gaulle comme nouveau Président du Conseil (source © Fondation Charles De Gaulle)

A l’époque, le développement de l’électroménager est en plein essor mais les ordinateurs n’existent pas encore, sauf à considérer que la machine à calculer inventée par Blaise Pascal en 1642, ou le système de programmation par carte des métiers à tisser de Joseph-Marie Jacquard, mis au point en 1801 sont les ancêtres de l’informatique dont le vocable même ne verra le jour qu’en 1964…

1958 : l’électroménager en pleine expansion… (source © ebay)

Et pourtant, quant on lit des extraits de la revue scientifique Diagrammes parue en janvier 1958, on ne peut être que frappé par l’actualité de certains des thèmes qui y sont développés. Le dossier principal de la revue était consacré à « l’énergie H », à une époque où le terme renvoyait à l’énergie produite par la fission nucléaire et où la France en était encore à programmer ses premiers essais de bombe H et lançait tout juste les bases d’un programme civil de développement de l’énergie nucléaire. Mais la revue s’intéresse aussi à la concentration en gaz carbonique dans l’atmosphère…

A l’époque, les géologues avaient déjà compris que la composition de l’atmosphère terrestre avait fortement évolué depuis le Précambrien, période où la concentration en gaz carbonique était très supérieure à ce qu’elle est actuellement. C’est l’apparition des organismes végétaux, pourvus de chlorophylle qui a permis, en décomposant le gaz carbonique grâce à l’énergie des rayons solaires, de libérer l’oxygène et de modifier la composition chimique de l’air, rendant ainsi possible la respiration des animaux terrestres supérieurs.

Mais dès 1958, les scientifiques s’inquiètent des évolutions récentes observées et la revue écrit : « Depuis les débuts de la civilisation industrielle, ce processus séculaire tend à se renverser. La plus grande partie de l’énergie que nous consommons provient de l’oxydation du carbone (houille et pétrole). Les cheminées des foyers domestiques et industriels déversent dans l’atmosphère des torrents de gaz carbonique. La Société américaine de chimie vient d’entendre à ce sujet une communication inquiétante du Dr Edward Teller. D’après cet éminent physicien, l’atmosphère contiendrait déjà 2 % de plus d’acide carbonique qu’il y a un siècle. Si cet accroissement continue, il atteindra un point où il aura les conséquences les plus graves pour l’équilibre des climats. Lorsque l’atmosphère contient davantage d’acide carbonique, elle laisse moins facilement passer le rayonnement calorifique venu de la terre, pendant les heures nocturnes; par contre elle absorbe tout aussi bien celui du soleil. Il en résulte un réchauffement sen­sible. Selon le Dr Teller, lorsque la teneur en gaz carbonique aura augmenté de 10 %, les banquises polaires se mettront à fondre et la mer gagnera sur les continents ».

Concentration de CO2 dans l’atmosphère : une augmentation spectaculaire ! (source © Futura-science)

Il y a donc 63 ans désormais, alors même que l’exploitation industrielle du pétrole était en plein essor et que les ménages des pays occidentaux commençaient tout juste à s’équiper à grande échelle de voitures et de matériel électroménager, à l’aube des trente glorieuses où l’augmentation du niveau de vie et de confort a connu un développement exceptionnel, certains scientifiques lucides avaient déjà parfaitement anticipé les conséquences dramatiques de l’augmentation des gaz à effet de serre et le réchauffement climatique qui en est la conséquence directe. Difficile de prétendre désormais qu’on découvre seulement ce phénomène et qu’on n’a rien vu venir…

Autre sujet abordé dans la revue Diagrammes de janvier 1958 : les débats (déjà !) sur les risques liés à la vaccination… Pas question bien entendu de coronavirus, à l’époque, mais de la variole, dont la vaccin est obligatoire en France depuis 1902. Le pays vient de connaître, en 1955, une épidémie sérieuse qui a causé de nombreux décès, notamment en Bretagne, mais aussi dans bien d’autres villes, y compris à Marseille. C’est donc l’occasion de relancer l’effort de vaccination qui tend à se relâcher.

En 1955, une épidémie de variole touche la France (source © Vivement Lundi ! / Blink Productions / TVR / TyTélé / Tébéo / Le Télégramme)

Seulement voilà, même en 1958, la population ne se laisse pas convaincre si facilement et les autorités sanitaires doivent faire face à des campagnes virulentes d’opposants : « Au Conseil de la République, le professeur Portmann, sénateur de la Gironde et doyen de la Faculté de Médecine de Bordeaux, s’est élevé contre les campagnes de dénigrement qui attaquent les vaccinations. Au nom de l’Académie de Médecine, qui s’est émue à plusieurs reprises de cette situation, le professeur Portmann a demandé au gouvernement de prendre des mesures « pour protéger la santé publique menacée par ces campagnes qui risquent d’entraver l’appli­cation des lois rendant obligatoires certaines vaccinations bienfaisantes ». Les campagnes que dénonce l’Académie de Médecine risquent d’encourager certains parents à frauder la loi rendant l’inoculation jennérienne obligatoire ».

Toute ressemblance avec la situation actuelle serait, bien entendu, purement fortuite…

J. T.

Le réchauffement climatique, c’est aussi à Carnoux !

11 novembre 2021

Pour la grande majorité d’entre nous, la notion de réchauffement climatique global est un concept totalement abstrait dont on ne perçoit que très mal les implications concrètes sur notre vie quotidienne et surtout sur notre environnement quotidien. Chacun s’apitoie, bien sûr sur le sort des ours polaires dont la banquise en fondant rend les conditions de chasse plus difficile. On compatit évidemment sur ces populations, plus nombreuses chaque année, victimes d’inondations effroyables, voire de feux de forêts catastrophiques, tout en sachant bien que ces fléaux aléatoires ont existé de tout temps. On se désole aussi sur le recul de la Mer de glace, bien visible, et sur ces stations de sport d’hiver qui ont de plus en plus de mal à maintenir l’enneigement de leurs pistes malgré leurs canons à neige, tout en se disant qu’il y a toujours eu des hivers doux…

Un dessin signé Ganaga (source © Blagues et dessins)

Rien de plus difficile, pour les mortels que nous sommes, que d’appréhender une dérive climatique globale concernant des phénomènes météorologiques par nature saisonniers et aléatoires. Et pourtant, quand on raisonne sur des moyennes de température annuelle, même si la notion est totalement abstraite, il est bien difficile de se voiler la face, d’autant que l’on dispose désormais de données nombreuses et précises avec des projections qui s’appliquent même à notre commune de Carnoux-en-Provence, comme le montre cet article publié sur le site Carnoux citoyenne

Le réchauffement climatique est une préoccupation mondiale. Mais quels sont ses effets dès aujourd’hui à Carnoux et quelle peut être son évolution dans les prochaines décennies ? Depuis peu, nous disposons d’estimations commune par commune, tenant compte de l’altitude, de la végétation et de l’urbanisation.

Les + 1,5 degrés déjà observés depuis 1970, c’est déjà beaucoup…

Déjà 1,5°C supplémentaire depuis 1975 en moyenne annuelle sur Carnoux (source © Carnoux citoyenne)

A Carnoux, la température annuelle moyenne entre 1970 et 1980 était de 13,7 °C. Dans la décennie 2009-2018, elle était de 14,9 °C, atteignant 15,2 °C dans les deux dernières années.

Trois scenarii envisagés

  • Le plus optimiste imagine une diminution rapide, mondiale et immédiate des émissions globales de gaz à effet de serre. Il est aujourd’hui abandonné.
  • Le scénario intermédiaire suppose leur stabilisation vers le milieu du siècle. Il correspond aux politiques annoncées par certains pays, dont la France.
  • L’hypothèse pessimiste prédit quant à elle une hausse continue de nos rejets sur le rythme actuel.

Des projections qui prévoient encore 2 °C supplémentaires d’ici la fin du siècle, selon le scénario intermédiaire le plus optimiste (source © Carnoux citoyenne)

Un réchauffement estimé entre 2 et 3,5 °C d’ici la fin du siècle

Pour Carnoux-en-Provence, le scenario intermédiaire donnerait, par rapport à 2021, une augmentation 2,1 °C, portant la température à 17,3 °C. Le scenario pessimiste serait de + 3,5 °C, soit une température moyenne de 19 °C, plus de 5 degrés supérieure à la température moyenne enregistrée en 1970… De quoi perturber toute la nature végétale et animale et compléter grandement la vie humaine.

On s’attend plutôt à 3,5 °C supplémentaires d’ici la fin du siècle, selon le scénario pessimiste, le plus probable désormais (source © Carnoux citoyenne)

4 à 6 fois plus de jours anormalement chauds en 2050

L’une des conséquences sera l’augmentation du nombre de jours « anormalement chauds » (jours où la température est supérieure de 5° C à la normale saisonnière). Ces jours « anormalement chauds » étaient au nombre de 13 par an entre 1976 et 2005. Rien que dans le scenario intermédiaire, ils seraient multipliés par 3,5 pour atteindre 47 jours chaque année, rien qu’au milieu du siècle… et 82 à 101 (6 fois plus) dans le scenario pessimiste, bien loin des 13 par an des années 2000…

3 fois plus de nuits caniculaires en 2050

Carnoux fait déjà partie des 10 % des communes françaises les plus touchées par les « nuits caniculaires », où la température ne redescend pas sous les 20 °C, empêchant alors le corps humain de correctement se reposer. Entre 1975 et 2005, elles étaient au nombre de 33 par an en moyenne. Elles pourraient être de 50 à 75 au milieu du siècle.

La disparition des jours de gel

Quant aux journées de gel, elles étaient, en moyenne, de 5 par an entre 1976 et 2005. Elles pourraient complètement disparaître.

J. Bx.

Mozambique : des éléphants sans défenses

9 novembre 2021

Le Mozambique, c’est ce vaste pays de la côte Est de l’Afrique qui s’étend de l’Afrique du Sud jusqu’à la Tanzanie, en face de Madagascar. Fréquentée dès avant l’an mil par de nombreux navires marchands arabes, mais aussi perses voire indonésiens, la région n’a vu débarquer les premiers Européens qu’en 1498, date de l’arrivée du Portugais Vasco de Gama. La présence portugaise y a duré pas moins de cinq siècles, faisant du Mozambique le deuxième plus grand pays lusophone d’Afrique, derrière l’Angola.

Lancée dès 1964 par le FRELIMO, la guerre d’indépendance y a duré 10 ans, et la nouvelle République populaire du Mozambique, proclamée le 25 juin 1975 a dû faire face dès 1976 à un nouveau conflit armé qui a rapidement dégénéré en guerre civile sanglante entre les partisans du régime au pouvoir, d’obédience socialiste tendance marxiste-léniniste, et la guérilla du ReNaMo, puissamment armée et soutenue par l’Afrique du Sud et les États-Unis.

Accolade entre le président du Mozambique, Filipe Nyusi, et le chef de la Renamo, Ossufo Momade, après la signature d’un accord de paix, le 6 août 2019 à Maputo, 27 ans après la fin de la guerre civile… (photo © Stringer / AFP / L’Express)

Cette guerre civile, qui n’a pris fin qu’en 1992, a saigné le pays, l’un des plus pauvres du monde, causant plus de 900 000 morts et des millions de déplacés. Mais elle a aussi fait d’énormes dégâts collatéraux, en particulier parmi la population des éléphants, victimes d’un braconnage de masse de la part des deux camps, chacun comptant sur le trafic de l’ivoire pour financer ses achats d’armes lourdes, tout en nourrissant ses recrues avec la viande des animaux abattus à grande échelle.

Dans le Parc national de Gorongosa, à l’extrémité sud du Grand Rift africain, qui abritait plusieurs milliers de pachydermes dans les années 1980, moins de 200 éléphants ont ainsi survécu au massacre généralisé qui s’est poursuivi pendant toute la guerre civile, et même au delà. Le parc revit progressivement depuis 2008, sous l’impulsion d’un entrepreneur américain, Greg Carr, qui a promis d’investir 40 millions de dollars sur 30 ans afin de reconstruire cette réserve naturelle dévastée et d’y développer l’écotourisme.

Une mare dans le parc national de Gorongosa, en fin de saison sèche (photo © Charlie Hamilton James / National Geographic)

Une étude scientifique publiée dans la revue Science le 22 octobre 2021, vient néanmoins de confirmer à quel point les populations d’éléphants de Gorongosa ont souffert de ce massacre ininterrompu et ont été obligées de s’adapter pour tenter de survivre. Ces observations ne font d’ailleurs que compléter et analyser plus finement des faits qui avaient déjà été constatés depuis plusieurs années, y compris parmi d’autres populations animales, à savoir que les espèces chassées en masse par l’homme, sont conduites, de fait, à développer des stratégies d’adaptation.

Ceci avait déjà été observé au Canada auprès de populations de mouflons, dont la taille des cornes s’est significativement abaissée au fil des ans alors qu’ils étaient chassés uniquement pour servir de trophées. Et l’on constate la même mécanisme pour les éléphants, exterminés principalement pour l’ivoire de leurs défenses : alors que, du fait d’une anomalie génétique, 2 à 4 % des éléphantes sont naturellement dépourvues de défenses, cette proportion peut désormais atteindre désormais 98 % dans le parc national des éléphants d’Addo, en Afrique du Sud.

Une femelle éléphant sans défenses dans le parc Elephant Abbo en Afrique du Sud (photo © Peter Chadwick / Getty Image / Géo)

Et il en est de même à Gorongosa où la moitié des femelles éléphants nées depuis la fin de la guerre civile est dépourvue de défenses, ce qui leur assure une certaine protection contre le braconnage généralisé. On constate par ailleurs que les deux-tiers des nouvelles naissances dans le parc sont des femelles, ce qui a attiré l’attention des chercheurs.

Ils ont donc analysé le patrimoine génétique de 18 éléphantes du parc de Gorongosa, dont 11 dépourvues de défenses et ont fini par repérer deux gènes déjà connus pour jouer un rôle dans le développement des incisives chez les mammifères. L’un d’entre eux étant situé sur le chromosome sexuel X, les chercheurs en ont déduit que la présence de ce gène pourrait, chez les mâles, être fatal à leur développement, ce qui expliquerait que la quasi totalité des individus nés sans défenses serait des femelles, et que, du coup celles-ci soient plus nombreuses à naître désormais, mettant par conséquent en péril la survie même de l’espèce.

Les éléphants du Mozambique payent un lourd tribut au braconnage avec plus de 1000 bêtes tuées en moyenne chaque année (photo © Tony Karumba / AFP / L’Express)

Et risquant par ailleurs d’engendrer par contrecoup des changement dans leur écosystème puisque les éléphants dépourvus de défenses sont obligés d’adapter leur régime alimentaire en se nourrissant davantage d’herbes quand leurs congénères s’attaquent aux fruits et aux branches d’arbres.

Cette analyse est d’autant plus instructive qu’elle illustre parfaitement les mécanismes de l’évolution en montrant à quelle vitesse celle-ci peut se mettre en œuvre. Dans le cas des éléphants de Gorongosa, on observe ainsi une évolution très significative des populations du fait d’une pression extérieure qui a duré pendant moins de 30 ans. Une période qui a néanmoins suffi, selon Shane Campbell-Staton, une des biologistes de l’université de Princeton co-auteur de l’étude, à « changer la trajectoire de l’évolution dans cette population ».

Un garde du parc de Niassa, dans le nord du Mozambique, devant le crâne d’un éléphant tué par des braconniers : dans cette réserve, le nombre d’éléphants est passé de 12 000 à 4 400 entre 2011 et 2014 ! (photo © Valérie Hirsch / RTBF)

Ces observations scientifiques illustrent en tout cas de manière très pédagogiques les mécanismes même de l’évolution à l’œuvre sous nos yeux et à une échelle de temps aussi rapide, de quoi peut-être convaincre les quelques ignares qui réfutent encore toute idée même d’évolution, pourtant établie de longue date depuis Darwin… Mais cette étude vient aussi apporter encore un peu d’eau au moulin déjà bien inondé de ceux qui alertent depuis des décennies sur les impacts négatifs de l’Homme sur la biodiversité, ce massacre des animaux sauvages recherché pour leurs défenses ou leurs cornes n’étant que l’une de ses manifestations parmi d’autres. Elle confirme s’il en était besoin que la nature est capable de s’adapter, mais jusqu’à un certain point et avec des conséquences qui peuvent être dramatiques. La disparition des derniers éléphants d’Afrique avec leurs défenses spectaculaires ne semble plus être qu’une question d’années…

L. V.

Un festival de la connerie à Marseille…

18 octobre 2021

Décidemment, Marseille fait le buzz en ce moment, et pas seulement pour la mode pittoresque du règlement de comptes entre caïds des cités ou pour ses grèves dantesques des poubelles. La semaine dernière, la cité phocéenne était ainsi le théâtre, entre l’enterrement grandiose de Bernard Tapie et un n-ième voyage présidentiel d’Emmanuel Macron venu au chevet d’une métropole en phase terminale, d’un événement culturel exceptionnel, du genre de ceux que le monde entier nous envie et qui a fait les choux gras de tous les humoristes branchés, à la manière d’un Guillaume Meurisse déchaîné sur France Inter.

C’est en effet à Marseille que s’est déroulé, du 11 au 16 octobre 2021 la Semaine de la Pop Philosophie consacrée à une réflexion approfondie rassemblant les meilleurs spécialistes français d’un sujet qui touche tout un chacun puisqu’il s’agissait de débattre des « Constellations de la connerie ». Au programme de cette semaine studieuse et d’une très haute tenue intellectuelle, philosophes, sociologues, universitaires, journalistes mais aussi psychologues, linguistes, politologues ou encore historiens étaient ainsi invités à disséquer les ressorts de la connerie humaine sous tous ses aspects.

Pas moins de 15 conférences-débats étaient ainsi organisées sur différents lieux de Marseille et des environs, à l’initiative de Jacques Serrano, fondateur de cette Semaine de la Pop Philosophie qui se déroule chaque année depuis 2009 à Marseille. Artiste lauréat de la Villa Médicis Hors les Murs et réalisateur de films publicitaires, Jacques Serrano est aussi l’initiateur des rencontres Place Publique entre intellectuels et professionnels du monde artistique.

Maxime Rovere et Jacques Serrano (source © Frequence Mistral)

Cette saison XIII de la pop philosophie était centrée comme les précédentes sur un objet iconoclaste issu de la culture populaire et médiatique, en l’occurrence la connerie humaine, celle qu’Albert Einstein, fin connaisseur, jugeait infinie, davantage peut-être même que l’étendue de l’Univers. Un objet d’étude dont chacun forcément fait l’expérience au quotidien, comme victime parfois, comme acteur bien souvent.

La conférence inaugurale de ce cycle, qui avait lieu lundi 11 octobre au théâtre de La Criée traitait ni plus ni moins que de la « psychologie de la connerie en politique ». Vaste sujet de débat entre spécialistes reconnus du sujet, parmi lesquels une ancienne ministre, Najat Vallaud-Belkacem, mais aussi un psychiatre, un professeur de sciences politiques et un psychologue, Jean-François Marmion, auteur notamment en 2019 d’une Histoire universelle de la connerie qui fera date dans les annales de la pensée.

Najat Vallaud-Belkacem, intervenante experte en psychologie de la connerie en politique (photo © Sandrine Thesillat / Panoramic / Bestimage / Gala)

Le lendemain, la réflexion intellectuelle sur la connerie humaine s’est encore approfondie avec une conférence animée par le philosophe Maxime Rovere qui a tenté de répondre à cette question angoissante : « Que faire des cons ? ». Vaste sujet de débat pour celui qui a écrit dans un précédent ouvrage : « Les cons sont partout, mais aucun philosophe n’en a jusqu’à présent formulé le concept (…) Le problème n’est pas la connerie, ce sont les cons. En effet, qui peut dire sérieusement qu’on doit les anéantir – à part peut-être les plus dangereux, les pires des cons eux-mêmes ? Il s’agit d’une maladie extrêmement contagieuse, ou plus exactement, d’une pathologie des interactions, apte à faire déchoir n’importe qui de sa propre intelligence : et c’est ainsi que chacun se retrouve être le con ou la conne d’un autre » : terrible constat…

Une pathologie contagieuse donc, et dont la transmission mondialisée passe en partie par les réseaux sociaux mais aussi peut-être par les médias eux-mêmes. C’est en tout cas l’objet de cet autre débat sur « la médiaconnerie » animée par Isabelle Barbéris, chercheuse associée au CNRS et Alain Léauthier, de Marianne, journal partenaire de ces Constellations de la connerie, lequel n’hésite pas à se remettre en question en s’interrogeant ainsi : « Si l’Internet rend con, comme il est d’usage de le répéter, les médias ont peut-être leur responsabilité dans cet affaissement de l’intelligence collective ».

Des conférences d’une haute tenue sur la connerie dans tous ses états (source © Semaine de la pop philosophie / Made in Marseille)

L’histoire de la connerie humaine a été largement disséquée au cours de cette semaine de débats intellectuels intense, avec notamment une conférence qui s’est tenue jeudi 14 octobre au MUCEM sur « la connerie, un moteur de l’Histoire » au cours de laquelle le sociologue Jean-François Dortier s’est interrogé doctement sur le rôle incontestable de la connerie dans les grandes évolutions historiques des sociétés humaines, s’appuyant sur l’analyse d’un illustre penseur Winston Churchill, persuadé en son temps que « la part de bêtise est toujours plus grande que celle de la malice dans les affaires humaines ».

Une indulgence que ne partage pas forcément le journaliste scientifique Laurent Testot, auteur de l’essai intitulé Cataclysmes. Une histoire environnementale de l’humanité, qui s’interroge ainsi : « le propre de l’humain n’est-il pas, à la réflexion, sa prodigieuse propension à la connerie et conséquemment sa capacité à s’auto-illusionner ? ». De quoi en effet alimenter sa conférence qui s’est tenue vendredi 15 octobre dans les murs du Museum d’histoire naturelle et qui portait ni plus ni moins que sur « une histoire globale de la connerie ».

Laurent Testot, annonciateur de cataclysmes liés à la connerie humaine… (source © Le Télégramme)

Une réflexion d’ailleurs largement confortée par celle de Jean-Paul Demoule, un archéologue, qui s’est penché le lendemain sur « la préhistoire de la connerie », prolongeant une analyse historique déjà amorcée en 1986 par le regretté François Cavanna dans son ouvrege de référence Et le singe devint con. Avec le recul que permet désormais l’analyse historique, « c’est bien la connerie, en effet, qui a permis à un primate, parmi 181 autres, de prendre possession de la planète au point d’agir sur son climat et d’enclencher la sixième extinction massive des espèces ». Un magnifique triomphe de la connerie humaine donc, d’autant plus remarquable que cette même espèce de « primates réputés intelligents » est capable, dans le même temps, de porter sur elle-même ce regard rempli d’humour et d’auto-dérision pour analyser, avec autant de finesse que de rigueur dialectique, cette catastrophe annoncée à laquelle nous conduit cette connerie humaine dont nous sommes si fiers !

L. V.

Végétalisation, phylogénie et Charlemagne…

7 septembre 2021

Pourquoi ces termes hétéroclites rassemblés dans ce titre ? Car un lien existe bien entre ces sujets, rattachant le présent, la botanique et le passé.

Végétalisation : un récent article paru sur ce blog évoquait un aspect d’une reconquête des espaces urbains afin de répondre à la prise de conscience des enjeux de développement durable, liés en particulier au dérèglement climatique et à la perte de biodiversité en milieu urbain. Les arguments écologistes prennent un relief nouveau avec ces tentatives de végétalisation. De New York à Marseille, de Madrid à Milan, dans de nombreuses métropoles on assiste à un verdissement des villes sous l’impulsion des municipalités, des collectivités ou d’initiatives d’associations locales. C’est même le cas à Carnoux-en-Provence avec « Un jardin se crée à Carnoux » qui contribue à l’initiation des jeunes élèves, à la découverte des plantes de notre région, en plantant divers végétaux faisant découvrir, avec les enseignants de l’école élémentaire, à l’occasion d’ateliers, les vertus de la permaculture et des différentes techniques de jardinage.

Exemple d’agriculture urbaine en toiture, la ferme Nature Urbaine (photo © Remon Haazen / SIPA / Madame Figaro)

Pour les citadins il est difficile de s’adonner au jardinage, l’espace foncier étant limité, mais des solutions ont été trouvées et nombreux sont les toits terrasses, toits de parkings, balcons, bacs dans les cours d’immeubles qui permettent des cultures hors sol, pour un simple agrément personnel ou exploiter un potager ou fournir des herbes aromatiques.

Mais, savons-nous comment nos plantes actuelles sont apparues et ont évolué pour fleurir nos jardins ou participer à notre alimentation?

Phylogénie : c’est l’étude des liens de parenté (relations phylogénétiques ou phylétiques) entre les êtres vivants et ceux qui ont disparu. C’est ainsi que les botanistes, à partir du classement des familles de végétaux par leurs caractéristiques, ont pu remonter le temps et estimer l’apparition des premiers végétaux terrestres à environ 500 millions d’années. Une équipe scientifique britannique fonde ses hypothèses sur l’horloge moléculaire, c’est-à-dire sur le fait que les génomes de différentes espèces divergent en raison des mutations génétiques à une vitesse constante. C’est en combinant les données génétiques des espèces actuelles et en reliant leur histoire à celles des fossiles, connus et datés, que les chercheurs ont été conduits à revoir la chronologie des plantes terrestres. Ainsi selon Mark Puttick, biologiste évolutionniste, « nos résultats montrent que l’ancêtre des plantes terrestres était vivant au milieu de la période cambrienne, ce qui correspond à un âge similaire à celui des premiers animaux terrestres connus ».

Une liste exhaustive classe selon une hiérarchie codifiée (ordre, famille, genre, espèce) les végétaux qui existent sur notre terre. Dès l’Antiquité les hommes ont accordé une grande importance aux végétaux qui assurent leur nourriture. Dans la Bible, le livre des Nombres – chapitre 11, verset 5 – évoque ainsi « les concombres, les melons, les poireaux, les oignons et l’ail ».

Détail d’une fresque murale égyptienne datée du XIII au XIe siècle avant notre ère, évoquant les premières cultures céréalières (source © Le Point)

Des vertus autres que nourricières sont accordées aux plantes. Le poireau était cultivé dans l’Égypte ancienne où il symbolisait la victoire : le pharaon Kheops en offrait à ses meilleurs guerriers. Hérodote rapporte que le premier conflit social connu de l’histoire de l’humanité fut provoqué par la ration d’ail supprimée aux ouvriers égyptiens construisant la pyramide de Khéops.

La joubarbe ou « barbe de Jupiter » (plante à fleurs roses), d’après une croyance populaire suggérait que la plante éloignait la foudre, attribut de Jupiter; c’est pourquoi la joubarbe des toits était plantée sur les toits des habitations autrefois.

La Joubarbe des toits, Sempervivum tectorum (source © Wikipedia)

L’histoire démontre que les hommes ont toujours voulu, par nécessité, au cours du temps développer l’agriculture, que se soit dans les champs ou dans de simples potager, leur survie en dépendait. Certains monarques éclairés, dans le passé ont encouragé le perfectionnement des techniques agricoles tandis que bien des responsables politiques contemporains modernes cherchent désormais à favoriser le « verdissement » des villes. Ainsi, à Lyon, dans l’entre-deux-guerres, les architectes Tony Garnier (bien connu à Carnoux) et Le Corbusier prônent un verdissement massif et indifférencié de l’environnement des villes, dans le cadre d’une politique sociale visant à améliorer les conditions de vie des classes populaires.

Beaucoup plus loin dans le passé Charlemagne fut un de ces monarques attaché au bien-être de ses sujets en assurant leur subsistance…

Charlemagne, l’empereur à la barbe fleurie, selon un portait de Louis-Félix Amiel peint en 1837 (source © L’Histoire par l’image)

Charlemagne : empereur à « la barbe fleurie ». Serait-ce là son seul lien à la végétalisation des espaces, celle de sa pilosité ? Non, « fleurie » signifiait dans les textes anciens « blanche ». Alors quel rapport avec nos espaces contemporains à verdir ?

Charlemagne est aussi le nom de l’un des quatre prestigieux lycées d’État créés en 1804 sur ordre de Bonaparte (loi du 11 floréal an X -1er mai 1802). Les bâtiments du lycée sont ceux de l’ancienne maison professe des Jésuites, construite à partir de la fin du XVIe siècle et qui fut le quartier général de la Ligue ainsi qu’un foyer d’intrigues contre Henri III. Située dans le Marais, rue Saint-Antoine, dans le 4ème arrondissement de Paris, cette bâtisse a ainsi été le témoin du passage d’illustres ecclésiastiques qui ont marqué l’Histoire de France au temps de l’Ancien régime et, depuis le début du XIXe siècle, a vu passer de nombreux élèves qui ont ensuite laissé leur nom dans la politique, les lettres, l’art, la science….

Le lycée Charlemagne dispose d’une grande cour, très minérale, avec peu, voire pas d’espaces verts. Dans le cadre des orientations pédagogiques visant à favoriser les initiatives d’éducation au développement durable, la direction du lycée a contacté l’association Veni Verdi afin d’accompagner les élèves dans un projet de végétalisation du lycée, à travers la construction de bacs de culture et la plantation de végétaux comestibles et d’ornement. Ces ateliers consisteront en la construction et l’aménagement de 6 bacs de culture dans la cour principale.

Simulation du volume des bacs prévus dans la cour du lycée Charlemagne (source © VeniVerdi)

Informé de ce projet, un ancien élève du Lycée, issu du Muséum d’Histoire naturelle de Paris, s’est proposé de s’associer à ce projet en suggérant de réintroduire les plantes cultivées à l’époque Carolingienne. Un retour vers futur en quelque sorte !

En effet Charlemagne fit promulguer le Capitulaire de Villis, ou plus exactement le Capitulare de Villis vel curtis imperii qui est un acte législatif datant de la fin du VIIIe siècle ou du début du IXe siècle contenant la liste d’une centaine de plantes, arbres, arbustes ou simples herbes dont la culture est préconisée, ordonnée, dans les jardins du domaine royal. C’est une longue énumération de plantes, d’herbes, d’arbres fruitiers, de plantes textiles et tinctoriales (pour la teinture) que les domaines royaux se doivent de cultiver.

Jardin médiéval de Castelnaud en Dordogne (source © perigord.com)

Pour en citer quelques unes : genévrier sabine, échalote, oignon, ciboule, poireau, ail, ciboulette, scille maritime, glaïeul & iris, lis, ammi élevé, aneth, cerfeuil, céleri, carvi, coriandre, cumin, carotte, fenouil, livèche, panais, persil, anis vert, chervis, maceron, bardane, aurone, estragon, balsamite, tanaisie, souci, chicorée, cardon, laitue, camomille, chou, chou-rave, roquette, cresson, radis & raifort, moutarde, sisymbre, bette, brède, arroche, coloquinte, melon, concombre, gourde, pois chiche, pois, fenugrec, fève, mongette, garance, menthes (mentha & mentastrum), pouliot (peludium), cataire, dictame de Crète, sauge, romarin, sauge sclarée, sarriette, épurge, lin cultivé, guimauve, mauve, mauve musquée, cabaret, pavot, nigelle, roses, rue, joubarbe des toits.

Ce projet de végétalisation de la cour du lycée Charlemagne est l’un des nombreux qui voient le jour dans le monde et dans notre environnement proche. En plus de son intérêt écologique et pédagogique, il nous permet de voyager dans le temps et dans notre histoire, enrichissant nos connaissances d’une façon ludique.

La Couronne de Charlemagne, près de Cassis, et un pied d’Origanum dictamnus

Pour ceux qui auraient l’opportunité de faire une balade au pied de « la Couronne de Charlemagne » (ou « Bau Redon », montagne située dans les Bouches-du-Rhône au dessus de Cassis), ils pourront certainement y trouver une des plantes citées dans le capitulaire de Villis, dont le dictame (Origanum dictamnus) proche de l’origan et de la marjolaine, plante emblématique de la Méditerranée.

C. M.

Les références scientifiques de cet article ont été aimablement fournies par Monsieur Louis Justin Joseph, retraité du Muséum d’Histoire naturelle.

Les lecteurs curieux de connaître la totalité des végétaux cités dans le Capitulaire, et les plantes des jardins médiévaux, peuvent inscrire un commentaire à la fin de cet article et il leur sera répondu.

Les Chinois, nouveaux rois de l’atome ?

31 juillet 2021

L’énergie nucléaire n’a plus le vent en poupe. Depuis l’accident de Fukushima, en mars 2011, la part du nucléaire dans la production électrique mondiale ne cesse de baisser. Alors qu’elle représentait 17,5 % en 1996, elle est tombée à 10 % seulement en 2017. Sur les 54 réacteurs nucléaires que comptait alors le Japon, seuls 9 ont été remis en activité depuis, tandis que des pays comme l’Allemagne, la Belgique ou encore la Suisse ont annoncé leur désengagement progressif du nucléaire. Les États-Unis de leur côté ont aussi mis à l’arrêt plusieurs chantiers de nouvelles centrales nucléaires, préférant investir massivement dans l’extraction du gaz de schiste.

Même la France patine. Avec ses 58 réacteurs opérationnels, elle reste certes l’un des champions mondiaux du secteur, où le nucléaire fournit encore plus de 70 % de l’électricité nationale. Mais les multiples déboires rencontrés pour construire l’EPR de Flamanville, pour lequel EDF vient encore d’annoncer des retards et des surcoûts supplémentaires, amènent vraiment à douter de la pertinence de poursuivre les investissement dans une telle filière de moins en moins compétitive par rapport aux sources d’énergie renouvelables.

Réacteur EPR de Flamanville dont la construction a débuté en 2007 et toujours pas opérationnel (photo © Laure Ghannam / La Manche Libre)

Et pourtant, pendant ce ce temps là, la Chine investit massivement et avec succès dans l’industrie nucléaire dont elle commence à posséder une maîtrise technique remarquable. Sur les 50 réacteurs qui étaient en construction dans le monde en 2018, 16 se situent en Chine et d’autres sont construits par des acteurs chinois notamment au Pakistan. Sur les 5 réacteurs nucléaires nouvellement raccordés au réseau cette même année, 3 se situent en Chine, dont le nouvel EPR de Taishan, construit par les Chinois sur la base d’un transfert de technologie d’EDF mais dont la mise en œuvre a été incomparablement plus rapide et plus efficace que celle de ses homologues de Flamanville et de Finlande…

Il faut dire que la Chine avait bien besoin de diversifier son mix énergétique qui reste très dépendant des énergies fossiles. 71 % de son électricité reste encore issue de combustibles carbonés, dont principalement le charbon. Conscient des effets particulièrement néfastes de ce recours massif au charbon qui pollue gravement l’environnement et rend l’air des mégapoles irrespirables, la Chine mise tout sur le développement des énergies renouvelables et du nucléaire pour faire face à l’accroissement de ses besoins en électricité afin d’accompagner sa croissance démographique et économique.

Réacteurs EPR de Taishan (photo © China Géneral Nuclear Power / La Tribune)

Comme dans bien d’autres pays, y compris la France, la Chine a d’abord développé la filière pour des fins militaires, en procédant à son premier tir nucléaire dès 1964. Sa première centrale nucléaire n’est opérationnelle que depuis 1991. Mais ces dernière années, le pays développe à marche forcée cette filière. Déjà dotée de 50 réacteurs en service à ce jour, la Chine mène actuellement 14 chantiers de nouveaux réacteurs et devrait donc très prochainement supplanter la France quant au nombre de centrales nucléaires en activité. La part de l’électricité produite par l’énergie nucléaire en Chine reste modeste, de l’ordre de 5 %, mais elle devrait rapidement doubler selon les prévisions nationales.

Les Chinois se sont bien entendu appuyés sur la technologie étrangère pour développer aussi rapidement un tel parc électronucléaire. Framatome a ainsi contribué à la construction de 9 des premiers réacteurs mis en service en 2007 et les Français ont largement participé à la conception des 2 premiers EPR mis en service en 2018 et 2019 à Taishan. Mais les Chinois se sont aussi appuyés sur la société américaine Westinghouse pour la construction de 4 autres réacteurs nucléaires de troisième génération à Sanmen et Haiyang.

Installation de la cuve de pression, le 17 janvier 2018, dans la première centrale nucléaire entièrement chinoise de type Hualong-1 à Fuqing 5 (source © CNNC / Nuklearforum)

Depuis 2000, la Chine a multiplié par 10 le nombre de ses centrales nucléaires et prévoit de construire 30 à 40 réacteurs supplémentaires d’ici 2025, ce qui représente un rythme d’investissement colossal ! Fort de ses capacités remarquables à mener à bride abattue de gros chantiers de génie civil, et sans doute moins bridée que d’autres pays par des contrôles de sécurité tatillons, la Chine a surtout réussi à mettre au point son propre produit technologique, le Hualong-1, une version hybride du réacteur américain de Westinghouse et de l’EPR français, dont tous les composants sont désormais produits en Chine et que les Chinois exportent d’ores et déjà au Pakistan et peut-être demain en Grande-Bretagne.

Construction d’un réacteur chinois de type Hualong-1 à Karachi au Pakistan, entré en fonction en mars 2021 (photo © China National Nuclear Corporation / French-China)

Cette ambition chinoise s’applique désormais à l’ensemble de la filière puisque la Chine a réussi à faire certifier par l’Autorité de sûreté nucléaire américaine son propre système de contrôle-commande numérique des réacteurs NuPAC, qui repose uniquement sur des brevets et des composants chinois. Dépendant encore fortement du Kazakhstan pour son approvisionnement en uranium, la Chine exploite désormais ses propres mines sur son territoire et a mis la main sur plusieurs gros gisements en Namibie.

La production des combustibles nucléaires, encore dépendante d’Orano (ex AREVA) pour les EPR de Taishan et du Russe Rosatom, est en passe de devenir autonome, avec des usines chinoises dans le Sichuan et en Mongolie intérieure. Quant à la filière de traitement et de stockage des déchets radioactifs, les Chinois se sont largement inspirés de l’approche française, créant plusieurs sites de stockage de déchets de faible radioactivité et lançant la construction d’un laboratoire souterrain en vue du stockage géologique souterrain profond des déchets à plus longue vie.

Chambre de confinement magnétique à Hefei où les Chinois ont réussi récemment à atteindre la température de 120 millions de degrés pendant plus de 100 secondes : un pas vers la fusion nucléaire ? (source © Institut of Plasma / Chinese Academy of Science / Novethic)

Tout récemment, une équipe de chercheurs de Shangaï vient par ailleurs d’annoncer que la Chine devrait disposer, d’ici 2030, de son premier réacteur nucléaire à sels fondus, fonctionnant à l’aide de thorium, un élément plus répandu que l’uranium, selon une technologie connue de longue date mais jamais exploitée commercialement. L’approche est d’autant plus prometteuse que ce type de filière ne produit pas de déchets radioactifs à longue vie, présente beaucoup moins de risques d’exploitation et surtout ne nécessite pas d’eau pour son refroidissement. Une aubaine dans un contexte de réchauffement climatique où les ressources en eau risquent de se raréfier. De tels réacteurs pourraient ainsi être implantés même dans des régions semi-désertiques et la Chine commence déjà à en faire la promotion dans les pays voisins.

Tout laisse désormais penser que l’avenir du nucléaire, s’il existe, passe par la Chine qui annonce en parallèle de solides avancées technologiques dans le domaine de la fusion nucléaire, alors même que le projet ITER n’est toujours pas opérationnel. Il devient décidemment de plus en plus difficile pour la recherche opérationnelle occidentale de ne pas se faire distancer par la concurrence chinoise…

L. V.