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Covid-19 : la guerre…des chiffres

22 mars 2020

Nous sommes en guerre… Le Président de la République, Emmanuel Macron, l’a martelé avec gravité lors de sa dernière allocution télévisée, lundi 16 mars 2020, tout en demandant à chacun de rester soigneusement confiné à la maison. Une guerre de tranchée pour l’instant, où chacun vit retranché à domicile. Comme le titre astucieusement le Canard Enchaîné, c’est « l’immobilisation générale » ! Une guerre dans laquelle chacun a tendance à se refermer derrière ses frontières : la période n’incite guère à l’ouverture vers autrui, et tant pis pour les populations en détresse qui errent sur les routes à la recherche d’un hypothétique refuge en ces temps troublés…

Un dessin satirique signé Kanar, publié le 14 mars 2020 par Alternatives économiques

Dans de telles circonstances, l’incertitude règne. Mais une chose est sûre néanmoins, rarement crise sanitaire aura été autant commentée et documentée en temps réel, dans la plupart des pays désormais touchés. Par rapport à la grippe espagnole, qui avait pourtant fait autour de 50 millions de morts à travers le monde entre 1918 et 1920, dont 250 000 en France, la pandémie dénommée désormais Covid-19, apparue fin 2019 dans la ville chinoise de Wuhan fait en effet nettement plus couler d’encre.

Patients atteints par le H1N1 en 1918, pris en charge dans un entrepôt de l’armée américaine au Kansas (source © NYPL Science / France Culture)

Il faut dire que lorsque les premiers cas de H1N1 commencent à faire des ravages dans le Kansas, début 1918, les États-Unis sont en guerre et que la censure militaire incite plutôt au black out, surtout lorsque l’un des premiers foyers épidémiques se déclare sur une base militaire du Kansas où les jeunes recrues recevaient leur formation avant d’embarquer pour l’Europe où ils ont propagé rapidement l’épidémie dès leur débarquement à Bordeaux en avril 1918. Tous les pays en guerre seront fortement touchés par cette pandémie qui causera bien davantage de décès que la guerre elle-même. Mais si elle est restée dans l’Histoire sous le nom de grippe espagnole, c’est précisément parce que l’Espagne, non engagée dans le conflit mondial, a été l’un des rares pays à laisser ses médias parler librement de l’épidémie dont les conséquences faisaient l’objet d’une censure sévère partout ailleurs.

Rien de tel en 2019 et du coup le monde entier a pu suivre, jour après jour, le développement de l’épidémie dans tous les pays touchés, y compris en Chine où le pouvoir, bien que peu démocratique et plutôt adepte d’un contrôle strict de l’information, a malgré tout largement communiqué sur le sujet. Premier pays touché, c’est aussi celui qui a réussi le premier à enrayer totalement l’épidémie sur son sol au prix de mesures très drastiques de confinement. Depuis le 22 janvier 2020, date à laquelle a été initié le confinement de plus de 20 millions de personnes de la province de Hebei, le nombre de cas a fortement progressé pour commencer à se stabiliser environ un mois plus tard, fin février.

Évolution du nombre de cas confirmés de Covid-19 en Chine continentale (source infographie © Wikipedia)

La Chine n’enregistre, depuis plusieurs jours déjà, plus aucun nouveau cas autochtone, et s’attache désormais à se protéger contre les personnes potentiellement contaminées qui débarquent sur son sol. Un premier bilan de l’épidémie dans ce pays peut donc être considéré comme un ordre de grandeur fiable et s’élève à plus de 80 000 cas enregistrés pour 3255 morts à ce jour, mais encore plus de 5000 malades sous observation. Sur cette base statistique, on pourrait donc estimer le taux de mortalité des personnes contaminées à environ 4 %, sachant que ce taux est environ le double chez les personnes de plus de 70 ans et atteint même de l’ordre de 15 % chez les plus de 80 ans. Il vaudrait mieux d’ailleurs parler de taux de létalité car la notion de taux de mortalité se calcule en toute rigueur par rapport à la population totale et est, bien évidemment, infiniment plus faible !

En cas d’épidémie, on stocke… Humour belge, signé Oli

Maintenant que l’épidémie s’est propagée quasiment dans le monde entier, la courbe chinoise sert en quelque sorte d’étalon pour comparer la situation avec les autres pays. Certains comme la Corée du Sud, commencent aux-aussi à voir le nombre de cas se stabiliser. Mais il n’en est encore rien en France où l’épidémie s’est déclarée nettement plus tard, dans la dernière semaine du mois de février, et où on est encore dans une phase de développement très rapide de la maladie. Avec près de 13 000 cas déclarés au 20 mars 2020, on enregistre actuellement une progression de 15 à 20 % du nombre de cas chaque jour, ce qui reste considérable (mais comparable à ce qui est observé dans les autres pays au même stade. Le nombre de décès, toujours au 20 mars, atteint 450, ce qui correspond à un taux de létalité d’environ 3,5 % qui reste donc très comparable à celui observé en Chine sur un échantillon statistique plus représentatif.

Mais les chiffres disponibles d’un pays à l’autre montrent des situations somme toute assez contrastées. L’Italie en particulier fait pâle figure avec un nombre de morts (4032 le 20 mars 2020) qui dépasse désormais celui de la Chine alors que curieusement, le nombre de cas de Covid-19 confirmés est de 47 000 à cette même date, soit deux fois moins qu’en Chine. Un tel écart étonne car il signifie que le taux de létalité apparent du virus en Italie est quasiment deux fois plus important qu’en Chine. Plusieurs explications peuvent bien entendu expliquer un tel écart, et il est sans doute trop tôt pour en tirer des conclusions, mais cela pourrait signifier soit que les populations touchées sont plus vulnérables (car plus âgées ou moins bien prises en charge, surtout lorsque les structures hospitalières sont débordées), soit plus vraisemblablement que le dépistage de la contamination est moins efficace, ce qui n’a rien d’étonnant pour un virus qui se caractérise par de nombreux cas de porteurs sains asymptomatiques.

Carte mondiale des cas recensés au 20 mars 2020, compilation Johns Hopkins University CSSE (source infographie © efficiens.com)

Un tel écart se retrouve d’ailleurs lorsqu’on observe les chiffres selon les pays, comme le permet notamment le site très documenté efficiens.com. L’OMS estime actuellement ce taux de létalité à 3,4 % au niveau mondial alors qu’en Corée du Sud ce taux est actuellement de 0,7 % et même 0,2 % en Allemagne tandis qu’il atteint par exemple 4,5 % au Royaume-Uni et 7,5 % en Iran. En réalité ceci s’explique par les pratiques de santé publique qui font que certains pays, dont la Corée, ont pratiqué un dépistage systématique, maximisant donc automatiquement le nombre de cas déclarés positifs. Sachant qu’une personne sur deux en moyenne, bien que porteuse du virus, ne développe aucun symptôme, on peut en déduire que dans un pays comme la France ou l’Italie, où ce dépistage systématique n’est pas la règle, le nombre de cas est sans doute très supérieur à celui connu, ce qui signifie que le taux de létalité est en réalité nettement moindre que celui qui découle des chiffres officiels.

Le navire de croisière Diamond Princess en quarantaine dans le port de Yokohama le 17 février 2020 (photo © Kyodo news / Getty Image / insider.com)

De ce point de vue, la situation du bateau de croisière Diamond Princess, dont les passagers et l’équipage ont été mis en quarantaine, dans le port de Yokohama, dès la découverte d’un premier cas à bord, début février, constitue un cas d’école très instructif. Sur les 3711 personnes à bord, 634 ont été testées positives dont 51,7 % se sont révélées asymptomatiques pendant la période d’observation et il y a eu au total 7 décès, ce qui correspond à un taux de létalité effectif de 1,1 % seulement, mais qui aurait été plus proche de 2,3 % en cas de dépistage non systématique.

En matière de santé publique, les chiffres divulgués demandent donc, comme toujours, à être manipulés avec une grande prudence. Mais il est pour le moins réconfortant de constater que jamais sans doute une pandémie de cette nature n’a été aussi bien documentée en temps réel et n’a fait l’objet, à l’échelle mondiale, de telles mesures de prévention : à quelque chose, malheur est bon…

L. V.

Faut-il avoir peur du coronavirus ?

7 mars 2020

L’affaire est en train de tourner à la psychose collective. La pandémie de coronavirus qui s’étend peu à peu génère des comportements de panique et de repli sur soi. Ce qui n’était perçu il y a quelques mois encore que comme un gros rhume un peu spécifique centré sur la ville chinoise de Wuhan, est en passe de devenir un fléau mondial qui incite certains à cesser toute activité sociale, à faire des stocks de pâtes au supermarché puis à se calfeutrer chez soi…

Un dessin du Canadien Côté (source © Le Monde)

A ce stade, début mars 2020, on recense désormais plus de 100 000 cas déclarés de personnes touchées par cette épidémie dénommé COVID-19 (pour coronavirus desease 2019) dont la majorité apparaissent désormais dans d’autres pays que la Chine, foyer initial mais qui a très rapidement essaimé sur toute la planète grâce aux bienfaits de la mondialisation des échanges. A ce jour, ce sont au moins 96 pays qui sont concernés, le premier cas d’infection hors territoire chinois ne datant que du 13 janvier 2020, ce qui atteste en tout cas de la vitesse de propagation du phénomène.

Les symptômes du Coronavirus (infographie © Le Parisien)

A ce jour, on considère qu’un peu plus de 3400 personnes sont décédés suite à cette maladie dont plus de 3000 sur le seul territoire chinois, même si d’autres foyers importants ont été identifiés notamment en Corée du Sud, en Iran ou en Italie. La France fait désormais partie des pays européens les plus concernés. On recense à ce jour 613 cas déclarés, un chiffre qui augmente de jour en jour. On dénombre à ce jour 9 morts sur le territoire national et une petite quarantaine de cas considérés dans un état grave. La totalité des régions métropolitaines est désormais concernée avec au moins sept cas dans le département des Bouches-du-Rhône.

Faut-il pour autant céder à la panique ? Certains s’en défendent et préfèrent utiliser l’humour, comme ce commerçant belge qui a organisé une campagne de promotion originale destinée à doper les ventes de la bière de marque Corona, dont les ventes ont chuté de 38 % aux États-Unis par le seul fait de l’homonymie avec le virus… Le Shop and go de Bruxelles a trouvé la parade en offrant à ses clients des lots attractifs : « 2 Corona achetées = 1 Mort subite offerte« . Un humour belge qui a ravi les réseaux sociaux mais que n’a guère goûté la Direction du groupe de distribution Delhaize qui a fait rapidement retirer les affiches !

De l’humour belge qui ne fait pas rire tout le monde…. (source © RTBF)

Pourtant, les coronavirus ne sont pas des inconnus. Il s’agit d’une famille de virus spécifiques à nombre de mammifères et d’oiseaux, qui provoquent, chez l’homme, des infections des voies respiratoires, simples rhumes la plupart du temps, mais avec des formes parfois plus graves comme lors de l’épidémie de SRAS (syndrome respiratoire aigu sévère) qui avait déjà sévi en 2002-2003, provoquant près de 800 morts en Chine, Hong Kong et Singapour. La pneumopathie qui a atteint plusieurs patients à Wuhan en décembre 2019 avant de se répandre un peu partout, est issue d’une forme pathogène spécifique de coronavirus, identifié sous le nom de SARS-CoV 2 et dont on découvre peu à peu les caractéristiques.

Le professeur Eric Caumes (source © Edimark)

Selon un article très pédagogique rédigé par le journaliste médecin Jean-Yves Nau, à partir d’éléments communiqués par le professeur Eric Caumes, expert en infectiologie à la Pité-Salpêtrière, le taux de mortalité de cette infection reste très faible et concentré sur les personnes âgées et fragiles : les enfants et jeunes adultes en bonne santé ne meurent pas de cette pathologie. Le taux de contagion est du même ordre que celui d’une grippe classique : une personne infectée en contamine en moyenne 2 à 3. Mais certains font beaucoup mieux, sans qu’on sache très bien à quoi sont dues ces capacités de « super-propagateurs » : un Britannique, pourtant désormais en pleine forme, a ainsi contaminé à lui tout seul au moins une quinzaine de personnes, dont des Français croisés à la station de ski des Contamines-Montjoie…

La difficulté principale liée à cette infection est que 35 à 50 % des patients contaminés sont porteurs sains et ne présentent aucune pathologie. Ce taux, qui varie selon les études, reste encore à préciser, mais il est en tout cas très élevé, ce qui complique fortement les politiques publiques de prévention. Une telle épidémie est tout simplement impossible à arrêter par des méthodes classiques de prévention… Pour l’instant, on soigne les symptômes mais aucun traitement n’est encore disponible pour éradiquer l’infection. Ce n’est pas forcément très grave puisque le taux de mortalité reste relativement faible. La principale crainte des épidémiologistes n’est pas que la pandémie provoque de nombreuses victimes, mais surtout qu’elle ne vienne engorger nos établissements de santé déjà complètement débordés et à bout de souffle…

Un dessin signé Picou publié dans le Petit Bleu des Côtes d’Armor (source © Actu insolite)

Dans ces conditions, on comprend mieux pourquoi les consignes diffusés par les autorités sanitaires ont évolué aussi rapidement. Contenir la diffusion de la maladie en mettant en quarantaine (en fait en isolant pendant 14 jours seulement puisque la durée d’incubation est assez brève) ceux qui revenaient d’un pays jugé à risque n’avait de sens que pendant une certaine période. Dès lors que l’épidémie est installée en France avec des foyers un peu partout, rien ne sert de maintenir de telles consignes. L’objectif actuel est donc d’éviter que les personnes infectées, et qui pour la plupart ne s’en rendent même pas compte, ne contaminent d’autres jugés fragiles. D’où les conseils visant à se laver fréquemment les mains, à conserver autant que possible une distance de sécurité avec les autres et de ne pas rendre visite plus que nécessaire aux personnes âgées et en mauvaise santé, afin de les protéger de toute contamination inopportune.

Bref, l’épidémie COVID-19 n’est pas la peste du XXIe siècle ! Rien ne sert de s’affoler face à une épidémie qui se propage très vite mais qui n’est pas si dangereuse en termes de santé publique. Les conséquences sociales et économiques liées à la gestion de la crise seront sans aucun doute plus graves que les dommages sanitaires proprement dits, surtout si viennent se manifester des peurs irrationnelles et des fantasmes irraisonnés, sources de comportements inadaptés. Une bonne occasion de vérifier si, comme le disait le philosophe, l’Homme est bien un animal doué de raison….

L. V.

Venise : le Conseil Régional prend l’eau…

21 novembre 2019

A Venise, les inondations sont monnaie courante. Celle que la Cité des Doges a subi en novembre 2019 restera cependant dans les mémoires comme un des pires phénomènes de ces dernières années, une « acqua alta » historique. Mardi 12 novembre, le niveau de l’eau au plus fort de la marée haute a atteint la cote remarquable de 1,87 m, pas très loin du record de 1,94 m enregistré en 1966, l’année ou la ville toscane de Florence subissait les inondations dévastatrices de l’Arno, causant une centaine de morts et détruisant irrémédiablement nombre de chefs d’œuvres de la Renaissance.

Traversée périlleuse sur la place Saint-Marc, samedi 17 novembre 2019 (photo © Luca Bruno / AP)

Cette semaine de novembre 2019 a été particulièrement éprouvante pour les habitants de Venise pris au piège de ces eaux qui envahissent toute la ville à la faveur des marées, la dernière en date atteignant encore 1,50 m, dimanche 17 novembre. Depuis, l’eau a cessé de monter et les habitants se mobilisent pour tout nettoyer et remettre de l’ordre dans la cinquantaine d’églises, dont la basilique Saint-Marc, qui ont subi l’assaut des flots. Ils essayent de ne pas céder au découragement, à l’instar de leur maire, Luigi Brugnaro, qui s’est laissé aller à tweeter « les Vénitiens ne sont à genoux que lorsqu’ils prient. Venise va repartir… »

Ballade en kayak dans les rues de Venise inondée le 15 novembre 2019 (photo © Manuel Silvestri / AFP / France TV Info)

Car des inondations de ce type, il y en aura d’autres dans une ville construite sur la lagune en creusant des canaux pour drainer les eaux et en édifiant des remblais sur pilotis. On en dénombre 118 îles et îlots, pour beaucoup artificiels et reliés les uns aux autres. Mais au fil des ans, la ville s’enfonce inexorablement, d’au moins 26 cm déjà depuis 1870, tandis que le niveau de la mer s’élève peu à peu sous l’effet du changement climatique et que les immenses bateaux de croisière contribuent à l’érosion des berges.

A Venise, les marchands de bottes ont fait fortune… (photo © Manuel Silvestri / Reuters / Business Insider)

Entre les flots de la mer et le flot des 36 millions de touristes qui déferlent chaque année à Venise, les 50 000 habitants de la ville ne savent plus où donner de la tête. Quelques-uns espèrent encore que le fameux projet MOSE viendra sauver la ville des eaux tel Moïse ouvrant les flots de la Mer Rouge. Ce « module expérimental électromécanique », constitué de 78 éléments de digues flottantes qui se relèveront pour barrer les trois passes donnant sur la rade, est à l’étude depuis 1984 et les travaux de construction sont en cours depuis 2003.

Essai de soulèvement des digues flottantes du projet MOSE en mai 2016 (source © site du projet)

Ils devaient se terminer en 2016 mais on parle désormais plutôt de 2021 et le budget prévisionnel, initialement arrêté à 2 milliards d’euros, devrait atteindre au moins le triple de cette somme. Difficultés techniques, malfaçons et malversations en tout genre se cumulent pour expliquer un tel retard et pareille dérive financière. Précisons au passage que toute ressemblance avec le projet de l’EPR de Flamanville serait bien entendu purement fortuite…

Nul ne sait encore si le dispositif pourra bel et bien fonctionner un jour et empêcher des phénomènes tels que celui vécu ces dernières semaines. Ce qu’on commence à entrevoir en revanche, et qu’ont souligné les océanographes Carlos Amos et Georg Umgiesser dans The Conversation, c’est qu’avec l’élévation attendue du niveau de la mer, qui pourrait atteindre 50 cm dans les prochaines décennies, le dispositif devra quasiment se fermer à chaque marée pour protéger Venise du naufrage.

Or, les eaux usées non traitées qui s’évacuent quotidiennement via les canaux dans la lagune et vont ensuite rejoindre la mer, seront alors bloquées. L’afflux de nutriments qui en résultera provoquera une eutrophisation de la lagune et sa détérioration irréversible. Sans compter que le dispositif ne pourra éviter les remontées phréatiques d’eau salée qui rongent peu à peu les monuments de la Sérénissime.

Un véritable casse-tête donc pour les autorités locales. Réunis dans la salle de délibération du Conseil Régional de Vénétie, les élus régionaux débattaient justement des effets du changement climatique à l’occasion du vote du budget 2020 ce mardi 12 novembre en soirée. Situé en bordure du Grand Canal, le palais Ferro Fini qui abrite le Conseil Régional n’avait jusque-là jamais été inondé.

Salle de réunion du Conseil Régional envahie par les eaux mardi 12 novembre 2019 (photo © Andrea Zanoni / CNN)

Mais ce mardi vers 22 h, les élus ont dû évacuer en catastrophe les locaux face à l’arrivée des eaux comme l’a longuement raconté le conseiller du Parti démocrate, Andrea Zanoni, vice-président du comité de l’environnement, dans un message publié sur Facebook et repris par CNN. Selon lui, « ironiquement, la chambre a été inondée deux minutes après que la Ligue, Forza Italia et Fratelli d’Italia aient rejeté nos amendements visant à lutter contre le changement climatique ». Faut-il y voir un avertissement du ciel pour inciter les responsables politiques locaux à prendre un peu plus au sérieux les menaces réelles du changement climatique ?

L. V.

Lucetta Scaraffia claque la porte du Vatican

17 septembre 2019

Lucetta Scaraffia (photo © Kasia Strek / Ciric / La Vie)

Féministe, historienne, fervente catholique, Lucetta Scaraffia a claqué en mars dernier la porte du Vatican en démissionnant de la direction de Femme, Église, Monde, le supplément féminin de l’Osservatore Romano, qu’elle dirigeait depuis 2012. Et les dix autres femmes qui collaboraient au mensuel l’ont suivie. Une fronde féministe au cœur de la plus phallocrate des institutions : l’Église catholique.

Vexations, articles contraires à la ligne de la rédaction mais imposés par la direction, rumeurs sur d’inexistantes prises de position en faveur de l’avortement : l’air était devenu irrespirable pour Lucetta et sa bande de « pétroleuses ».

« Nous avons jeté l’éponge parce que nous nous sentions entourées par un climat de méfiance et de délégitimation progressive », explique-t-elle au journal belge Le Soir +. Mais dans les couloirs du Vatican, nul n’ignore que les scoops de Femme, Église, Monde ont donné de l’urticaire à nombre de princes de l’Église. Le premier regardait la situation des religieuses exploitées comme servantes non rémunérées et méprisées par la majorité des prélats. Le second documentait les abus sexuels commis par des prêtres contre des sœurs. « C’est encore plus dramatique pour l’Église que la pédophilie parce que de nombreux prêtres ou évêques ont fait avorter des femmes pour cacher leur faute. »

La place Saint-Pierre, à Rome

Le destin qui a conduit cette féministe de 70 ans dans les hautes sphères du Vatican tient du roman.

Catholique fervente, la mère de Lucetta Scaraffia ne voulait pas que sa fille fasse des études ni fréquente les salles de cinéma, qu’elle considérait comme des lieux de perdition. Son père franc-maçon et sa tante communiste lui ont permis d’étudier et de vivre comme une jeune fille de son époque. En 1968, Lucetta Scaraffia devient marxiste et féministe. Ce sont ses études d’historienne sur les saintes et les grandes mystiques qui lui font renouer avec la foi.

Côté vie privée, son premier mariage est annulé par le tribunal de la Rota pour couronner à l’Église sa seconde union. Mais entre-temps, elle a eu un enfant d’une autre relation. Pas exactement ce que prévoit le canon de la doctrine catholique.

C’est Benoit XVI qui lui met le pied à l’étrier dans la presse du Saint-Siège. Une rencontre entre la féministe et le rigoureux théologien allemand qu’on imagine difficile. « Pas du tout. Benoît XVI a été professeur, il a l’habitude de se confronter avec des étudiants des deux sexes. Il est curieux et n’utilise jamais l’insupportable ton paternaliste méprisant de la majorité des prêtres envers les femmes. »

Le Pape François avec les Soeurs hospitalières de la miséricorde, le 24 septembre 2016 (photo © L’Osservatore Romano / Zenit)

Pour Lucetta Scaraffia, les femmes payent dans l’Église le même retard d’émancipation que dans le monde laïc avec comme circonstance aggravante la misogynie du clergé. Dès qu’ils entrent aux séminaires, les futurs prêtres s’habituent à voir les femmes dans des rôles subalternes. Puis ils choisissent des figures masculines comme référents universitaires car elles leur permettront de faire carrière. « Une fois ordonnés, ils ne comprennent rien de l’univers féminin. Ils exercent tout leur pouvoir sur les femmes. »

La directrice de Femmes, Église, Monde a vécu la misogynie des hommes d’Église au cours du synode de la famille ou elle était une des rares femmes invitées. Devant la machine à café, où les pères synodaux se comportaient souvent comme des goujats, et dans les travaux, où les femmes n’étaient citées que comme épouses et mères et n’étaient pas autorisées à prendre la parole.

Le pape François a souvent fait l’éloge des femmes et déclaré que « l’Église est femme »« C’est très beau, mais nous voulons être écoutées, reconnues dans notre diversité, s’il le faut, contredites… pas devenir des métaphores. »

Une voix décidément trop libre pour le Vatican.

C. T.

A Milan, l’homme qui veut planter des arbres

14 septembre 2019

Planter un arbre est un acte de foi, un pari sur l’avenir : qui de l’arbre planté ou de celui qui sème la graine survivra à l’autre ? Planter un arbre répond souvent à un désir utilitaire bien défini : obtenir de l’ombrage, délimiter sa parcelle, récolter des fruits… En planter 100, 1 000 ou 100 000 comme le fit le berger Elzéar Bouffier, le personnage fictif imaginé par Jean Giono, qui a fait pousser une forêt sur son bout de plateau désertique de Haute-Provence, c’est créer un nouvel écosystème, propice à la biodiversité, à un cadre de vie plus agréable, et même à un climat plus favorable.

Nul doute que l’architecte italien Stefano Boeri, a dû lire la nouvelle de Jean Giono, lui qui s’est fait connaître par son « Bosco Verticale », deux tours ornées de quelques 20 000 arbres, plantées en 2014 au cœur de Milan. L’architecte italien, concepteur notamment de la Villa Méditerranée à Marseille et directeur de l’École polytechnique de Milan affiche depuis maintenant un an l’ambition de transformer la ville de Milan en une gigantesque forêt.

Une des tours du Bosco Verticale conçues par l’architecte Stefano Boeri à Milan (source © Détours)

Il faut dire que la capitale lombarde, poumon économique de l’Italie, fleuron industriel du pays, référence mondiale en matière de mode et de design, dont l’agglomération urbaine implantée dans la plaine du Pô est la plus importante de la péninsule, est quelque peu asphyxiée par un air passablement pollué. Sa situation au pied des Alpes ne facilite certes pas l’évacuation des miasmes produites par une telle concentration d’activité humaine. Les teneurs en particules fines y dépassent régulièrement les seuils admissibles et au cœur de l’été, la température en centre-ville peut dépasser de 6 °C celle des campagnes alentours, l’aire urbaine se transformant en fournaise pour ses habitants.

Vue aérienne du centre-ville de Milan autour du Duomo (source © AirCityTour)

Les espaces verts ne sont pas la spécialité de cette ville puisqu’on considère qu’ils ne couvrent que 7 % de la superficie urbaine, encore moins que Paris pourtant considérée comme une des capitales les moins vertes d’Europe avec un taux inférieur à 9 % malgré la présence des bois de Vincennes et de Boulogne. On est très loin du standard de villes comme Amsterdam, Genève ou Francfort où la verdure couvre plus de 20 % de l’aire urbaine, sans même parler de villes comme Singapour, Sydney ou Vancouver qui sont à plus de 25 %.

Mais Stefano Boeri est un homme influent et persuasif. Il a donc réussi à convaincre le maire, Giuseppe Sala, lequel a adopté le projet lancé par l’architecte en septembre 2018 sous le nom évocateur ForestaMi. L’ambition affichée est forte puisque Milan veut planter pas moins de 3 millions d’arbres d’ici 2030, soit un arbre pour 2,5 habitant, qui dit mieux ?

L’architecte italien Stefano Boeri, sur le balcon de sa tour végétale, le 26 novembre 2018 à Milan. (photo © Annette Reuther / DPA / FranceTVinfo)

En temps normal, le service des espaces verts milanais plante déjà de l’ordre de 15 000 arbrisseaux par an dans les parcs publics de la ville. Avec ce plan ambitieux, il va falloir passer à la vitesse supérieure avec pour objectif affiché 300 000 nouvelles plantations chaque année. Un ancien réseau ferroviaire désormais abandonné va ainsi être mis à profit pour y créer sept nouveaux parcs publics arborés. Les 2300 écoles de la ville vont aussi voir leur cour se verdir tandis que les toitures terrasses disponibles seront mises à profit pour aménager de nouveaux jardins suspendus à la manière babylonienne.

Bien sûr, les fondations et autres investisseurs privés seront aussi sollicités pour contribuer financièrement à cette œuvre d’intérêt général, moyennant quelques avantages fiscaux adaptés : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre…

Maquette de l’hôpital polyclinique de Milan avec sa toiture végétalisée (source © Stefano Boeri Architetti)

Avec ce programme de verdissement de la capitale lombarde, les experts espèrent absorber 5 millions de tonnes de CO2 chaque année, soit l’équivalent de 80 % des émissions totales de la ville, et, d’ici 10 ans, 3 000 tonnes de particules fines, issues du chauffage et de la circulation urbaine, qui empoisonnent l’air ambiant. Ils escomptent aussi une baisse de 2 à 3 °C des températures en ville lors des épisodes caniculaires estivaux.

Même si l’efficacité de ce plan de verdissement massif de Milan demande à être vérifiée à l’usage, nul doute que son annonce, largement reprise cet été par la presse internationale, contribue à la notoriété de la Ville, elle qui avait déjà organisé l’Exposition universelle en 2015 et qui s’apprête à accueillir les Jeux Olympiques d’hiver en 2026, justement à une date où les plantations d’arbres commenceront à être suffisamment visibles pour alimenter les reportages à la gloire d’une municipalité visionnaire. En écologie comme dans d’autres domaines, le faire savoir est au moins aussi important que le savoir-faire…

L. V.

En Europe, l’écologie a le vent en poupe !

27 mai 2019

Les élections européennes se suivent et ne se ressemblent pas. Alors que la campagne électorale avait été plutôt amorphe pour cette dernière édition qui a pris fin dimanche 26 mai 2019, le taux de participation a atteint un niveau plutôt inespéré. En France en particulier où l’abstention gagnait inexorablement du terrain, élection après élection, le taux de participation a dépassé le seuil fatidique de 50,1 %, alors qu’il était tombé à 42,4 % seulement en 2014. Voilà qui constitue un sérieux démenti à tous ceux qui prétendent que la politique n’intéresse plus personne et que l’Europe technocratique est le cadet des soucis des Français.

Taux de participation par pays (résultats provisoires) aux élections européennes du 26 mai 2019 (source © Statista)

D’autant que cet engouement démocratique n’est pas l’apanage de notre seul pays. Le taux de participation constaté en France est sensiblement le même que dans la moyenne des 28 pays concernés par cette élection simultanée alors qu’il dépassait à peine 43 % en 2014. Bien sûr, ce chiffre moyen masque de fortes disparités entre les scores soviétiques de la Belgique où 89 % des électeurs se sont déplacés, le vote y étant obligatoire, et celui moins glorieux de la Slovaquie où moins de 23 % des citoyens inscrits sur les listes ont jugé nécessaire de s’exprimer. Mais on saluera quand même la forte mobilisation des Espagnols dont le taux de participation, qui n’était que de 43,8 % en 2014 a grimpé à 64,3 % en 2019, ou encore celle des Polonais où le taux de participation a bondi de 24 à 43 %.

Et pendant ce temps là, le Brexit… Un dessin signé Plantu

Certes, seuls 37 % de nos voisins britanniques se sont déplacés pour élire leurs représentants au Parlement européen, mais comment leur en vouloir alors que les négociations pour le Brexit s’éternisent et que cette élection a été décidée à la dernière minute, faute de trouver un accord à temps et sans laisser guère de latitude aux partis traditionnels pour trouver des candidats et encore moins faire campagne…

Il n’en reste pas moins que ces élections européennes, si elles ont provoqué une mobilisation citoyenne plutôt salutaire, viennent quelque peu chambouler le statu quo bruxellois. Il serait sans doute imprudent d’en tirer des conclusions hâtives d’autant que chaque pays présente un contexte différent qui interfère nécessairement avec une élection, toute européenne fut-elle. La victoire écrasante de la liste souverainiste soutenue par Viktor Orban qui a remporté plus de 53 % des suffrages en Hongrie, ou encore le large succès de la Ligue de Matteo Salvini en Italie avec plus de 34 % des voix sont sans doute des indices qui confirment une poussée des mouvements nationalistes et populistes en Europe, mais qui s’expliquent aussi par la situation politique intérieure de ces pays.

Un dessin signé Chappatte

En France, la liste soutenue par Marine Le Pen est arrivée en tête avec 23,3 % des suffrages exprimés, mais c’était déjà le cas en 2014 où le score de la liste Front National était même supérieur. La surprise vient plutôt des autres partis. En 2014, la liste FN était suivie dans l’ordre par celle de l’UMP qui engrangeait près de 21 % des voix, puis par celle du PS (14 %) et celle de l’UDI (à quasiment 10 %).

En 2019, l’ouragan Macron est passé par là et c’est la liste LREM qui talonne celle du Rassemblement national, à 22,4 %, tandis que les trois piliers traditionnels de la droite et de la gauche française finissent atomisés. Pour la première fois depuis que l’écologie a fait son entrée dans le paysage politique français, à l’occasion de la candidature de l’agronome René Dumont lors de l’élection présidentielle de 1974, c’est en effet la liste EELV, conduite par Yannick Jadot, qui passe en tête devant celles des partis traditionnels que sont les Républicains (qui finit à 8,5 %, du jamais vu dans une élection nationale !), le PS, ou encore l’UDI et le PC qui n’auront même pas réussi à sauver un seul représentant au Parlement européen.

Yannick Jadot, euphorique après son bon résultat aux élections européennes, dimanche 26 mai 2019 (photo © Stéphane de Sakutin / AFP)

Ce succès incontestable de la liste écologique qui a remporté 13,5 % des suffrages exprimés, même s’il n’atteint pas le score record obtenu en 2009 (plus de 16 %) est d’autant plus remarquable que la France n’est pas la seule dans ce cas. En Allemagne, le parti die Grünen arrive en deuxième position avec 20,5 % des voix, juste derrière la CDU d’Angela Merckel, de même qu’en Finlande notamment où la Ligue verte prend également la deuxième place avec 16 % des suffrages exprimés. Les écologistes devraient se retrouver à 69 dans le futur Parlement à Strasbourg, ce qui leur permettra peut-être de peser davantage sur les politiques européennes.

C’est en tout cas une bonne surprise pour Yannick Jadot qui, lors des dernières élections présidentielles, il y a deux ans seulement, avait été contraint de s’effacer au profit du candidat du PS, Benoît Hamon, alors que la liste de ce dernier vient de recueillir moins de 3,3 % des voix à l’occasion de ces élections européennes, juste assez pour se faire rembourser ses frais de campagne, mais pas suffisamment pour prétendre être représentée à Strasbourg.

La gauche multi-pluri-personnelle vue par le dessinateur Bésot

A gauche de l’échiquier politique, cette élection, comme d’ailleurs nombre de celles qui l’ont précédé, vient confirmer, s’il en était encore besoin, à quel point la gauche française se ridiculise en persistant à se présenter en ordre dispersé aux suffrages des électeurs. Les deux frères ennemis que sont la France insoumise et le PS, ce dernier revigoré par les forces nouvelles que sont Place publique et la Nouvelle donne, finissent au coude à coude avec 6,3 et 6,2 % des voix chacun, tandis que le PC est laminé avec moins de 2,5 % des voix. La recomposition d’une gauche plurielle, à l’image de ce qu’avaient réussi à faire François Mitterrand en 1981 où Lionel Jospin en 1997 va peut-être redevenir à l’ordre du jour, dans une configuration néanmoins totalement inédite puisqu’à l’issue de ces élections nationales ce sont les écologistes qui constituent désormais la force dominante : un beau challenge en perspective !

L. V.

Les gilets jaunes vus de loin…

14 janvier 2019

Après une nette accalmie pendant les fêtes de fin d’année, le mouvement des gilets jaunes vient de reprendre de l’ampleur avec plus de 80 000 manifestants mobilisés sur toute la France samedi 12 janvier 2019 dont sans doute autour de 2 500 à Marseille et 3000 à Toulon où l’autoroute A50 a été temporairement bloquée tandis que le péage de La Ciotat reste entre les mains des Gilets jaunes. Pour cette neuvième manifestation nationale d’ampleur du mouvement, c’est un succès incontestable qui confirme que la mobilisation se poursuit.

Manifestation des Gilets jaunes à Marseille le 12 janvier 2019 (photo © Jean-Louis Boudart / France 3 Provence Alpes)

Depuis la mi-novembre 2018, date des premiers blocages de routes et de ronds-points en réaction à l’annonce de l’augmentation programmée des taxes sur les carburants, le mouvement de grogne sociale s’est nettement amplifié et élargi. Tout a déjà été dit sur ce mouvement qui fait parler de lui bien au-delà de nos frontières, suscitant selon les interlocuteurs craintes, mépris, incompréhension mais parfois aussi sentiment de solidarité.

Barricade improvisée par des Gilets jaunes sur les Champs Elysées à Paris, le 24 novembre 2018 (photo © François Guillot / AFP)

Globalement, les images de violence, les dégradations auxquelles se sont livrés certains casseurs notamment sur l’Arc de Triomphe, et les scènes de pillage près des Champs Elysées, en particulier lors de la manifestation parisienne du 24 novembre 2018 ont beaucoup choqué dans certains pays étrangers, où les médias ont tendance à mettre en avant le côté révolutionnaire et indiscipliné du peuple français en rappelant les précédents de 1968 voire 1848 ou 1789. C’est notamment le cas en Chine où la France est présentée par certains journalistes, comme « le centre de la révolution en Europe », ainsi que l‘a rappelé Libération.

Selon certains commentateurs chinois, ce mouvement qui traduit le mécontentement des classes moyennes face à une société inégalitaire et dans une contexte économique peu favorable ne peut qu’inciter la Chine à renforcer sa propre trajectoire visant toujours davantage de stabilité politique et de développement économique, comme le laisse entendre cet éditorialiste : « Alors que les Français descendent dans les rues, leurs semblables dans les pays asiatiques comme la Chine, le Vietnam et l’Inde se trouvent dans les salles de classe ou les usines et se battent pour leur futur ».

Fresque peinte sur un mur rue d’Aubervilliers (XIXème arrondissement de Paris) par l’artiste Pascal Boyart (photo Julien Duffé / Le Parisien)

Une analyse du quotidien Zhongguo Jingyingbao, rapportée par le Petit Journal, évoque quant à elle les errements politiques d’un Emmanuel Macron décrit comme « un jeune homme trop pressé qui n’a pas su garder les pieds sur terre » et lui rappelle doctement que si ses réformes suscitent autant de mécontentement, c’est parce que « pour réformer, il ne suffit pas d’avoir un projet. Il faut également de l’intelligence politique et une vision globale pour en maîtriser le rythme. »

Et les donneurs de leçon ne se limitent pas à l’Empire du Milieu… En Egypte, toujours selon Libération, un journal proche du gouvernement du maréchal Al-Sisi dénonce ainsi le « chaos » et la « sédition » qui gagnent la France comme au plus fort des printemps arabes, y voyant même la main des Frères musulmans en Europe voire une manipulation de Daech… Quant aux proches du régime syrien d’Al-Assad, certains n’hésitent pas à dénoncer « le régime de Macron qui réprime sauvagement les manifestants pacifiques » !  Même son de cloche en Iran où des médias pro-gouvernementaux dénoncent « le poing de fer de Macron qui frappe les Français à la tête, dans un Paris transformé en zone de guerre » et où certains n’hésitent pas à suggérer au Président Rohani de téléphoner à son homologue français pour « l’appeler à la modération » face à ses opposants…

Véhicule incendié sur les Champs-Elysées, samedi 24 novembre à Paris, lors de la manifestation des Gilets jaunes (photo © Bertrand Gay / AFP)

Quant aux Etats-Unis, on y admire le côté marketing du mouvement car, comme l’a noté le New York Times, « il n’y a pas eu de symbole de révolte vestimentaire aussi efficace depuis que les sans-culottes se sont saisis de leur pantalon pour se démarquer de l’aristocratie pendant la Révolution française ». Le Président Trump, observe de son côté avec beaucoup d’intérêt cette révolte populaire contre l’augmentation des prix de l’essence, n’hésitant pas à twitter : « Je suis heureux que mon ami Emmanuel Macron et les manifestants à Paris soient tombés d’accord sur la conclusion à laquelle j’avais abouti il y a deux ans. L’accord de Paris est fondamentalement mauvais car il provoque une hausse des prix de l’énergie pour les pays responsables ».

De quoi donner raison aux médias russes qui dénient tout caractère spontané à cette révolte populaire et y voient forcément la main de Trump qui chercherait une fois de plus à déstabiliser un pays pour y défendre ses propres intérêts, comme cela aurait été le cas lors de la révolution orange en Ukraine. C’est en tout cas l’analyse du quotidien officiel Rossiiskaïa Gazeta, cité par le Nouvel Obs, expliquant que  « l’affaiblissement de Macron, et avec un peu de chance sa démission, va dans l’intérêt de Trump ». CQFD…

Dessin signé Herrmann, publié dans La Tribune de Genève (source : Courrier international)

En Argentine en revanche, où le Président Mauricio Macri, élu en 2015, fait face lui aussi à une situation économique délicate et à des mouvements de contestation parfois violents, la correspondante de Libération a recueilli des témoignages de compréhension face au mouvement des gilets jaunes : « Les questions de pouvoir d’achat en berne, la violence d’un gouvernement libéral pour les riches, on connaît bien ça, malheureusement. Et la répression des forces de l’ordre aussi. Macron et Macriils se ressemblent beaucoup. Alors ils nous sont plutôt très sympathiques, ces gilets jaunes » !

Un dessin signé Zaïtchick (source : Blagues et dessins)

Une compréhension que l’on retrouve dans d’autres pays européens et pas seulement en Belgique, en Allemagne ou aux Pays-Bas, où le mouvement des Gilets jaunes trouve un certain écho. En Grèce, bien sûr, où la presse estime que le mouvement exprime un « mécontentement général qui dépasse la hausse des carburants » et qui rappelle furieusement les manifestations populaires parfois violentes qu’a connu le pays entre 2010 et 2014, alors étranglé et aux prises avec une crise politique et économique de grande ampleur.

En Italie, où le leader du Mouvement 5 étoiles a appelé les Gilets jaunes à « ne rien lâcher » et, ainsi que le souligne le Courrier International, le mouvement de protestation qui embrase la France depuis plusieurs mois, bénéficie d’une indéniable compréhension. Il faut dire qu’il rappelle furieusement celui dit des forconi (les fourches) qui avait surgi en Italie en 2013. Un mouvement qui n’était lié ni aux syndicats ni aux partis représentés au Parlement, né principalement sur les réseaux sociaux, et qui formulait également une série de revendications très larges et très confuses.

Manifestation des Forconi en 2013 (photo © Reuters / Europe 1)

A croire que les politiques menées à l’échelle européennes produisent finalement les mêmes types de réaction d’un pays à l’autre, ce qui n’étonnera personne…

L.V. 

En Italie, les ponts se ramassent à la pelle…

16 août 2018

Les images spectaculaires de l’effondrement partiel, survenu mardi 14 août 2018, en fin de matinée, du viaduc autoroutier qui traverse la ville de Gênes en Italie, ont de quoi faire frémir… L’accident s’est produit alors que le secteur était soumis à de violents orages et certains témoins parlent d’un coup de foudre qui se serait abattu sur l’un des trois pylônes soutenant le pont, lequel s’est brutalement effondré, faisant basculer dans le vide une trentaine de véhicules qui ont été précipités 45 m plus bas, dans un amoncellement de blocs de béton et de ferrailles.

Le viaduc de Gêne après son effondrement partiel (photo © Antonio Calanni / AP)

Un bilan provisoire faisait état, quelques heures après la catastrophe, de 35 morts tous tombés du pont lors de son effondrement partiel sur 200 m de longueur. Tous n’ont pas eu la chance en effet, comme ce camion vert de la chaîne de supermarchés Basko, de pouvoir s’arrêter, pile avant le point de rupture du pont : son chauffeur en restera probablement traumatisé à vie, même si les photos de son camion, stoppé à quelques mètres seulement du vide béant, ont rapidement fait le tour du monde.

Le camion qui a pu s’arrêter juste à temps… (photo © Cyril Dodergny)

Ce pont autoroutier de l’A10, fréquenté chaque année par plus de 25 millions de véhicules et qui permet de franchir, au nord de Gênes, la vallée de la Polcevera, au-dessus de nombreuses voies ferrées et d’importantes zones industrielles, avait été mis en service en 1967. D’une longueur totale de 1182 m, cet ouvrage construit en béton précontraint et portant le nom de son concepteur, l’ingénieur italien Riccardo Morandi, est un pont à haubans, soutenu par trois pylônes dont le plus haut culmine à 90 m de hauteur.

Le pont Morandi à Gênes et son concepteur, Riccardo Morandi

Sitôt après l’accident, les politiques se sont déchaînés, fustigeant des années d’incurie en matière d’entretien du réseau routier et rugissant que les coupables allaient être sévèrement châtiés. « C’est l’exemple typique d’une carence de la maintenance qui ne devrait pas exister dans un pays civilisé comme l’Italie », a tonné le ministre Cinq Étoiles des infrastructures Danilo Toninelli, ainsi que l’a rapporté Le Figaro, tandis que Matteo Salvini, ministre de l’Intérieur et leader de la Ligue, affirmait que « la sécurité des Italiens doit passer avant toute préoccupation pour le respect des lignes budgétaires imposées par Bruxelles », comme si la faute de cette catastrophe en incombait à l’Europe…

Il est vrai que les 26 400 km du réseau routier italien, surtout développé dans les années 1960-70, comme son homologue français d’ailleurs, auraient bien besoin de davantage de travaux d’entretien. Comme le soulignaient Les Echos en avril 2017, il faudrait mobiliser pas moins de 2,5 milliards d’euros par an pour en assurer la maintenance et la modernisation, alors même qu’en 2016, les dépenses effectivement engagées n’ont pas excédé 450 millions, et qu’elles étaient plutôt de l’ordre de 180 millions par an sur la période allant de 2007 à 2013 !

De fait, selon le Corriere della Serra, pas moins de 10 ponts routiers en Italie ont connu de sévères déboires depuis 2013, ce qui n’est guère rassurant… Le 18 avril 2017, c’était un pont du périphérique de Fossano, dans le Piémont, mis en service en 2000, qui s’écroulait, peu après l’effondrement, le 10 mars de la même année, d’un autre pont enjambant une autoroute près d’Ancône, entraînant la mort d’un couple d’automobilistes. Le 4 janvier 2015, c’était le viaduc de Scorciavacche, inauguré une semaine plus tôt sur la route reliant Palerme à Catane, en Sicile, qui devait être fermé à la circulation après qu’il se soit affaissé de plus de 50 cm. Et le 6 août 2018, c’est l’explosion spectaculaire d’un camion-citerne de GPL qui a entraîné l’effondrement partiel d’un ouvrage d’art sur la rocade à l’entrée de Bologne, ainsi que l’avait révélé la Dépêche.

Effondrement du pont de Fossano le 18 avril 2017 (photo © Costanza Bono / La Stampa)

En l’occurrence, et pour ce qui concerne le viaduc de Gênes, les informations distillées à ce jour font état plutôt d’un problème de conception. Un chargé de cours à l’Université de Gênes, Antonio Brencich, avait en 2016 largement alerté sur le sujet, considérant que, à la fin des années 1990, ce pont avait déjà coûté, en travaux de maintenance, 80 % du montant de son coût de construction, ce qui excède très largement les ratios généralement observés, et traduit une conception initiale défaillante.

Comme l’explique un article très document du Monde, cet ouvrage a connu dès l’origine des problèmes de planéité du tablier, du fait d’une sous-estimation des effets de retrait du béton. Ce défaut a pu être corrigé pour permettre d’assurer le trafic dans des conditions de confort et de sécurité acceptables, mais il se manifeste également par une micro-fissuration du béton, aggravé par l’effet des vibrations dues au trafic routier et provoquant des infiltrations d’eau qui viennent corroder les armatures, ce qui fragilise toute la structure même de l’ouvrage. Conçu pour durer 100 ans, le pont nécessite en réalité des opérations périodiques de réhabilitation lourde, dont le changement régulièrement des câbles de suspension.

Vestiges du viaduc effondré le 14 août à Gênes (photo © AFP)

Le professeur Brencich rappelle d’ailleurs que la conception assez originale de ce pont, qui se caractérise par des haubans en faible nombre (deux seulement par travée) et réalisés en béton armé précontraint alors que l’on utilise habituellement plutôt des haubans métalliques, n’a guère que deux autres équivalents dans le monde, tous issus du cerveau de Riccardo Morandi.

Le pont General Rafael Urdaneta sur le Maracaibo, conçu par Riccardo Morandi

Le premier, conçu en 1957, avait été construit en 1962 pour enjamber l’embouchure du Maracaibo, à l’ouest du Venezuela. Long de plus de 8,6 km et porté par des pylônes en béton armé culminant à 87 m de hauteur, il s’est partiellement effondré dès avril 1964 à la suite d’une collision malencontreuse avec un pétrolier, accident qui avait fait 5 morts et provoqué la rupture d’une des travées. Un autre pont du même type, encore intact à ce jour (croisons les doigts…) a été construit en 1971, pour enjamber le Wadi el Kuf, en Libye.

Dans le cas du viaduc de Gênes, la société autoroutière Autostrade per l’Italia, filiale du géant Benetton, qui gère l’ouvrage avait récemment lancé un appel d’offres de 20 millions d’euros pour de nouveaux travaux, prévoyant notamment le renforcement des câbles de certaines piles (dont celle qui s’est effondrée mardi) et au moment de l’accident, des travaux de maintenance étaient d’ailleurs en cours. En 2009, devant l’état de détérioration avancé de cet ouvrage, il avait même été sérieusement évoqué l’idée de le démolir au profit d’un nouveau contournement de Gênes par l’Ouest. Un projet qui avait fait l’objet d’une étude approfondie à partir de 2011, mais qui s’était heurté en 2013 à une opposition farouche de nombreux acteurs locaux dénonçant une nouvelle bétonisation.

Selon Les Dernières nouvelles d’Alsace, le 8 avril 2014, le Mouvement Cinq étoiles s’était même fendu d’un communiqué estimant alors que les accusations visant l’état de dégradation du pont Morandi relevaient purement et simplement « du conte de fées ». Un conte de fées qui a malheureusement tourné au cauchemar cette semaine….

L.V. 

Migrations : jusqu’où ira le cynisme ?

20 juin 2018

L‘Aquarius vient de faire les frais de la nouvelle politique anti-migrants des populistes italiens au pouvoir. Son errance maritime met en relief l’impuissance de l’Europe et fait craindre d’autres drames similaires, car les populistes tiennent malheureusement souvent parole… 

L’Aquarius, navire affrété par l’association SOS Méditerranée (photo © AFP)

L’Aquarius, le navire affrété par SOS Méditerranée et Médecins sans frontières, encore appelé « ambulance des mers », a commencé ses maraudes maritimes il y a tout juste deux ans… Il vient de rejoindre Valence le dimanche 17 juin, après 9 jours d’errance, pour procéder au débarquement de 630 migrants secourus le week-end dernier en Méditerranée centrale. Quelles leçons provisoires peut-on tirer de cette aventure ? Petit rappel des faits…

Dans la nuit du samedi 9 juin, l’Aquarius a procédé à 6 opérations en mer dont un sauvetage critique sous l’instruction du Centre de coordination des secours maritimes italien (IMRCC). C’est 630 personnes, dont 7 femmes enceintes et 123 mineurs non accompagnés, qui ont pu ainsi être mis en sécurité à bord. Parmi elles, 400 personnes avaient été transférées depuis des navires italiens.

Sauvetage de migrants naufragés par l’Aquarius (photo © Suzanne Friedel / SOS Méditerranée)

Quelques heures après que l’Aquarius eut reçu du IMRCC l’instruction de remonter vers un « port sûr » en Sicile, la presse faisait état d’une déclaration des autorités italiennes annonçant la fermeture des ports italiens et sollicitant les autorités maltaises pour prendre en charge le débarquement. Le soir même, l’Aquarius recevait du IMRCC l’instruction de s’arrêter dans les eaux internationales, à 35 milles nautiques de l’Italie et 27 milles nautiques de Malte.

Le navire est resté bloqué dans les eaux quelque part entre l’Italie et Malte, après que le gouvernement italien a soudainement déclaré vouloir fermer les ports aux migrants. Matteo Salvini, le ministre de l’Intérieur et leader du parti eurosceptique La Ligue, a expliqué dans les médias et sur son compte Facebook que l’Italie refuserait désormais au célèbre navire français d’accéder aux ports italiens. Selon lui, c’est aux autorités maltaises de s’en charger, puisque le bateau se trouve tout près de cette île, à mi-distance entre l’Italie et la Libye, et dans les eaux communes à Malte et à l’Italie. Mais les dirigeants maltais ont opposé un refus catégorique et énervé, en insistant sur la responsabilité italienne. Ils mettent en avant le fait que les secours de l’Aquarius ont été coordonnés par le Centre de coordination des secours maritimes italien à Rome. Il serait donc naturel que l’Italie accueille ces migrants, comme elle a l’habitude de le faire.

Matteo Salvini, le nouveau ministre de l’Intérieur italien

Or, le gouvernement italien fait actuellement ses premiers pas. Il veut marquer les esprits sur la question des migrants aussi bien à l’échelle européenne qu’au niveau national. Ce même jour, le 10 juin, avait lieu le premier tour des élections municipales. Alors que toute promotion politique était interdite, Matteo Salvini a pu en profiter pour faire valoir son message anti-migrants. Et, de fait, son parti semble avoir nettement progressé, donnant l’avantage au centre-droit dans plusieurs villes importantes, dont Brindisi, et carrément la victoire dès le premier tour à Trévise et Vicenza.

Le nouveau président du Conseil (Premier ministre), Guiseppe Conte, a déclaré le 10 juin que l’Italie était « abandonnée par l’Europe ». Il a pointé le fait que le pays a reçu 600.000 migrants d’Afrique ces cinq dernières années, soit beaucoup plus que les pays européens voisins. Matteo Salvini a remis une couche le lundi matin en déclarant que d’autres navires humanitaires risquent de ne pas être reçus dans les ports italiens. Des maires de certaines grandes villes portuaires, dont Palerme et Naples, ont déclaré accepter de recevoir des migrants, des propositions vaines puisque l’accueil suppose l’escorte des gardes-côtes italiens, qui dépendent du gouvernement. En même temps, un navire militaire italien a transporté 937 migrants à Catane en Sicile… « Malte ne bouge pas, la France repousse, l’Europe s’en fout », a-t-il ajouté sur sa page Facebook.

Face à cette ligne dure, la Commission européenne a réagi immédiatement en appelant à un règlement rapide en soulignant « l’impératif humanitaire ». Même vocabulaire employé par le Haut-Commissariat pour les réfugiés (HCR) de l’Organisation des Nations unies, évoquant la situation des migrants, qui sont « à court de provisions et qui ont besoin d’aide rapidement ».

Pedro Sánchez Pérez-Castejón, nouveau Président du conseil espagnol

Et, à la surprise générale, une invitation est finalement venue de Madrid, à l’autre bout de la Méditerranée : Le nouveau chef de gouvernement de gauche en Espagne, Pedro Sanchez, a déclaré dans l’après-midi du 11 juin qu’il était de son « obligation d’aider à éviter une catastrophe humanitaire » et d’offrir un « port sûr » aux migrants. Dans un communiqué envoyé à la presse, le socialiste qui représente un gouvernement minoritaire explique aussi que le grand port de Valence a été choisi. Une information que Guiseppe Conte et Matteo Salvini ont accueillie comme une « victoire », en remerciant les Espagnols pour cet « acte de solidarité européen ».

Le mardi 12 juin, après plus de 36 heures de stand-by et d’imbroglio diplomatique entre Malte et l’Italie, et alors que la situation des 630 rescapés menaçait de devenir critique, l’Aquarius a reçu instruction des autorités maritimes compétentes de mettre le cap vers le port de Valence, désigné comme « port sûr » suite à la proposition du gouvernement espagnol.

La distance entre l’Aquarius et Valence était alors de 760 miles marins, soit plus de 1 500 km. À une vitesse de croisière de 8 nœuds susceptible de varier en fonction des conditions météorologiques, au moins quatre jours de navigation étaient nécessaires avant que l’Aquarius ne rejoigne sa destination. Afin d’assurer la sécurité des rescapés et des équipes à bord pour cette longue traversée, 524 des 630 rescapés ont été transbordés sur deux navires italiens qui se rendent avec l’Aquarius jusqu’à Valence. En outre, des vivres ont été donnés par un navire de la marine maltaise puis par les autorités italiennes.

Un dessin de Jiho publié dans Marianne

Mais l’Aquarius n’est pas tiré d’affaire. Les migrants qui sont à son bord non plus. À cause des conditions de mer difficiles – un vent annoncé à 35 nœuds et des vagues de quatre mètres – il s’est dérouté. Au lieu de se diriger en ligne droite vers Valence, où il devait arriver samedi 17 juin, il longe les côtes orientales de la Sardaigne, rallongeant nettement le temps de voyage.

Voilà pour les faits. Les choses auraient-elles pu se passer autrement ?

Laurent Joffrin, directeur du journal Libération, a proposé un scénario alternatif dans sa lettre politique du 14 juin : « Devant cette situation, qui n’est guère conforme à la dignité humaine, ni aux règles maritimes reconnues par tous, le gouvernement français accepte d’accueillir le navire dans un port de la Corse, qui n’est guère éloignée, comme on sait, de la Sardaigne. Conformément à la proposition avancée par les responsables corses, les migrants sont accueillis, soignés, et leur situation juridique est examinée selon les lois en vigueur. Certains peuvent rester en Corse, d’autres sur le continent, d’autres encore se rendre à Valence, d’autres enfin n’auront pas vocation à s’installer en Europe, selon les procédures habituelles. Saisissant l’occasion, répondant à l’émotion suscitée par l’affaire, les grands pays européens, à la demande de la France, se réunissent en urgence à Bruxelles et ouvrent une conférence destinée à dégager une position commune équilibrée, entre l’accueil nécessaire et la régulation inévitable du flux d’immigration. Si certains – les pays de l’Est notamment – refusent tout compromis, les pays attachés à l’Union et aux principes qui le fondent concluent un accord entre eux autour de règles humaines et raisonnables. Fruit de concessions réciproques, l’accord sera inévitablement critiqué. Mais au moins, l’Europe aura montré sa volonté commune et mis fin à l’impuissance qu’elle affiche en cette matière depuis plusieurs années »

Querelle entre Emmanuel Macron et Matteo Salvini, un dessin de Placide

Et Laurent Joffrin conclut : « Mais c’est un rêve. Entre cynisme et hypocrisie, on obligera l’Aquarius à une longue et éprouvante navigation alors que le bon sens voudrait qu’il puisse gagner le port le plus proche. Politiquement, l’Union aura démontré son inexistence dans ce dossier, laissant les Etats membres réagir en ordre dispersé et les partisans de la fermeture des frontières triompher. »

Cette situation de bras de fer est une première, à en croire Fabienne Lassalle, directrice adjointe de SOS-Méditerranée : « Nous n’avons jamais été ainsi bloqués. Jusqu’au samedi 9 juin, tout se passait comme d’habitude. Nous avons mené une opération de sauvetage près des côtes libyennes, assez difficile d’ailleurs, en nous organisant avec le Centre de coordination des secours italien. »

Au Secours catholique en France, très investi dans l’accueil des migrants, on perçoit l’invitation espagnole comme un geste qui allait dans le bon sens. Mais sans pour autant se faire d’illusions. « Il y a toujours une absence totale de coordination au niveau européen, estime Juliette Delaplace, chargée de projets accueil et droits des étrangers. La politique italienne s’inscrit dans une logique de vouloir repousser les demandeurs d’asile. Mais cette politique n’est pas rationnelle. Le nombre de migrants qui arrivent en Italie est en baisse de 76 %. Jusqu’au 1er mai cette année, 9567 personnes ont été accueillies. Un chiffre à comparer aux 41.000 personnes accueillies au 1er mai l’année dernière. »

L’Aquarius à Marseille en février 2016 (photo © FD / La Marseillaise)

Autre question : face à l’urgence de l’Aquarius, la France, qui est plus près de l’Italie que l’Espagne, aurait-elle pu proposer un port d’accueil ? « Bien sûr, elle aurait pu le faire ! assure Juliette Delaplace. Mais le gouvernement français n’a fait aucune proposition. Il a préféré la fermeté à l’humanité. » De même, les maires de Marseille, Nice, Toulon et d’autres villes maritimes sont restés muets devant l’urgence. Il y a cependant une exception : en Corse, le président du conseil exécutif de l’île, Gilles Simeoni, et le président de l’Assemblée de Corse, Jean-Guy Talamoni, ont proposé d’accueillir l’Aquarius. Cette annonce a été faite le 12 juin au matin, alors que SOS-Méditerranée venait d’accepter l’offre espagnole.

Benjamin Stora et Hervé Le Bras pointent les aspects saillants de cet épisode. Voici leurs propos recueillis par Delphine Tanguy pour La Provence (16 juin 2018) : « La construction européenne, déjà bien chaotique, se voit entravée par la montée des populismes et la solidarité défaillante entre États ».

Le silence de la France, après la fermeture des ports italiens, était déplorable car il laissait paraître la réalité depuis quatre ans : celle de l’hypocrisie française sur la question migratoire. Certains faits divers deviennent ainsi importants quand ils révèlent, comme ce qui vient de se passer avec L’Aquarius, quelque chose de bien plus large et diffus.

Dessin de Kak, publié dans ResistanceInventere

Que l’Italie ferme ainsi sa frontière aux damnés de la mer, c’est un grand tournant en Europe, car les populistes tiennent malheureusement souvent parole… On peut accuser la France d’être hypocrite sur la question migratoire, mais elle n’a jamais, elle, fermé officiellement ses frontières ! Néanmoins à Vintimille, et à Briançon, nous empêchons les réfugiés de quitter l’Italie.

Quand Salvini accuse la France d’hypocrisie, c’est une façon de dire : « Vous empêchez bien, vous, les migrants de passer la frontière sans base légale, dans l’espace Schengen ». Mais derrière cette affirmation de sa politique xénophobe, le premier objectif de Salvini, c’est la renégociation des accords de Dublin (qui imposent aux réfugiés de déposer leur demande d’asile dans le premier pays européen qu’ils ont traversé), qui font porter le choc migratoire aux seuls pays du Sud. Les Italiens veulent que les demandes d’asile soient déposées dans le pays où les réfugiés veulent s’établir : cela peut sembler assez logique…

Il est inquiétant de constater à quelle vitesse la situation s’est dégradée, en Italie, en Hongrie, en Autriche, l’Allemagne où on entend parler à nouveau de l’Axe ! En France, Macron ne veut pas être doublé par les populistes. Il n’a pas tort car ce sont les seuls qui le menacent, puisqu’une partie de la droite, avec Wauquiez, est elle-même devenue populiste. Cette course à l’échalote est dramatique car on devient populiste pour freiner le populisme ! Le résultat, c’est donc… le populisme, de toute manière. C’est dommage car on pourrait trouver une façon de gérer ensemble 100 000 réfugiés dans un espace commun de 500 millions d’habitants.

Un dessin de Jiho publié dans Marianne

Pourtant la France prend sa part dans l’acceptation des demandes d’asile (selon les chiffres d’Eurostat, elle demeure néanmoins sous la moyenne européenne avec 3,4 titres de séjour accordés pour 1000 habitants,). C’est, contrairement à l’Italie ou à l’Espagne, un pays dont l’histoire est de longue date liée à l’immigration. Il faut élargir la focale et la durée pour juger ce qui se passe aujourd’hui…

L’Europe est empêtrée dans ses contradictions, entre fermeture et tradition de l’hospitalité. Le dilemme européen se cristallise bien ici. Et la montée des populismes est un signal fort, qu’on ne peut plus ignorer et qui inquiète. Mais à quand une grande conférence européenne sur ce seul sujet ? A quand une politique commune ?

Il y a bien dans notre société française, des solidarités, un engagement sur cette question migratoire. Ce que fait SOS Méditerranée, mais aussi Réseau éducation sans frontières par exemple, mériterait d’être porté par les politiques, qui ont peur de leurs opinions publiques. Cela ferait tomber les imaginaires de la peur.

L’impuissance de l’Europe donne le sentiment de faire la courte échelle aux extrémistes irresponsables et fanfarons. Elle pourrait au contraire travailler sur les négociations avec les États émetteurs de réfugiés : plus de 60 % sont déboutés du droit d’asile : il faut que l’on progresse sur leurs réadmissions, dans un accord avec les États où chacun trouverait un intérêt. L’Europe pourrait également descendre d’un échelon, en soutenant des initiatives locales d’accueil. Les sensibilités nationales seraient alors moins titillées…

Il n’est jamais simple d’accueillir et de partager, mais « jamais dans l’histoire, lorsqu’il fallut accueillir une part du monde, la société ne s’est effondrée ni même affaiblie » (Christiane Taubira).

S. J.

Va bene in Italia ?

27 mai 2018

Décidément, la vie politique italienne n’en finit pas de surprendre : rien n’est simple dans ce pays héritier d’une longue tradition démocratique, où les joutes politiques ont toujours su mobiliser les foules, mais dont les dernières péripéties électorales interpellent toute l’Europe.

Matteo Renzi annonçant sa démission de la présidence du Conseil, le 4 décembre 2016 (photo © Andreas Solaro / AFP)

Les récentes élections générales qui se sont tenues en mars 2018 pour renouveler les 630 membres de la Chambre des Députés et les 315 sénateurs, suite à une dissolution anticipée du Parlement fin 2017, confirment en tout cas ce sentiment de complexité. Le Parti démocrate de centre-gauche, dirigé par Matteo Renzi, qui avait démissionné fin 2016 de son poste de Président du Conseil à la suite d’un référendum perdu, laissant alors la place à Paolo Gentiloni, a subi un revers sévère avec moins de 23 % des suffrages exprimés.

C’est la coalition de centre-droit qui est arrivée en tête de ce scrutin, avec 37 % des voix, mais avec des fortunes très diverses entre sa composante Forza Italia de l’inoxydable Silvio Berlusconi, sortie très affaiblie de ce scrutin, et sa composante de la Ligue, classée à l’extrême-droite et dirigée par le nationaliste et europhobe Matteo Salvini, qui a fait un carton, lui qui considérait en 2016 l’euro comme « un crime contre l’humanité », rien de moins…

Ceci étant, le parti qui a obtenu le plus de voix à lui seul, avec près d’un tiers des suffrages exprimés et un très fort ancrage électoral dans la moitié sud du pays, est l’inclassable Mouvement 5 étoiles ou M5S (Movimento cinque stelle). Créé en 2009 par l’ancien humoriste Beppe Grillo et dirigé depuis 2017 par le jeune député de Campanie Luigi Di Maio, ce « non-parti » anti-système, qui prône la démocratie participative, la lutte contre la corruption et s’inquiète fortement des vagues migratoires auxquelles fait face l’Italie, remporte ainsi un succès incontestable.

Classé a priori plutôt à gauche malgré ses positions vaguement xénophobes et souvent franchement démagogiques, on aurait pu s’attendre à ce que le M5S s’allie naturellement avec le Parti Démocrate pour former une coalition de gouvernement. Mais pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué ?

Dessin de Plantu publié dans Le Monde le 24 mai 2018

Après de longues tractations, les parlementaires italiens ont finalement élu, le 24 mars dernier, les présidents des deux Chambres, ouvrant la voie aux consultations pour la formation du futur gouvernement. C’est ainsi un membre historique du M5S, Roberto Fico, qui a accédé à la présidence de la Chambre des députés tandis que le Sénat est revenu à une proche de Silvio Berlusconi, Elisabetta Alberti Casellati, une catholique traditionaliste experte en droit ecclésiastique, devenue ainsi la première femme présidente du Sénat italien.

Dès lors pouvaient commencer les tractations pour la formation d’un gouvernement, sous l’égide du Président de la République, Sergio Mattarella. Toutes les autres hypothèses ayant été écartées, c’est finalement un attelage assez hétéroclite constitué du M5S et de la Ligue qui est chargé de former ce nouveau gouvernement, sur la base d’un accord qui repose principalement sur une aversion commune de la politique économique européenne, des promesses de baisses d’impôts, d’abaissement de l’âge de la retraite et de mise en place d’un revenu minimum, ainsi qu’une volonté partagée de mettre un coup d’arrêt à l’immigration.

Giuseppe Conte, le nouveau Président du Conseil italien (photo © Vincenzo Pinto / AFP)

C’est le juriste Giuseppe Conte, un avocat et professeur de droit novice en politique, qui est ainsi chargé depuis le 23 mai 2018, après 80 jours d’intenses tractations et 48 heures d’hésitation de la part du Président de la République, de former le nouveau gouvernement italien, sous le regard plutôt inquiet des autres pays européens, guère rassurés de voir arriver aux commandes de la troisième puissance économique de la zone euro, un attelage aussi hétéroclite d’eurosceptiques assumés et dont le programme consiste pour l’essentiel à creuser les déficits par des dépenses non financées.

Comme l’écrit Libération, « après le Brexit, les velléités d’indépendance de la Catalogne, l’affaiblissement de la chancelière allemande pour cause de trop grande générosité à l’égard de réfugiés fuyant la guerre et la misère, l’essor des nationalistes et des xénophobes en Hongrie et en Pologne, (…) voici que l’extrême droite arrive au pouvoir en Italie dans un improbable attelage (…). On a beau avoir l’optimisme chevillé au corps, l’avenir paraît soudain bien sombre. Le seul espoir, c’est que cette nouvelle entaille dans le projet commun serve d’électrochoc. »

Dessin de Kak, publié dans l’Opinion

Le verdict est sans doute excessif et à tout le moins prématuré. Il n’en reste pas moins que l’arrivée au pouvoir en Italie d’un parti d’extrême-droite, viscéralement opposé aux politiques d’austérité et d’accueil migratoire prônées par l’Union européenne, annonce de forts risques de tangage à un an des prochaines élections européennes, d’autant que cette arrivée a été bruyamment applaudie par des partis ouvertement nationalistes comme celui de Viktor Orban, au pouvoir en Hongrie depuis 2010.

Dessin de Gros, publié dans Marianne le 25 mai 2018

Ce petit séisme politique italien a aussi de quoi inquiéter les économistes orthodoxes européens car le pays est l’un des plus endettés d’Europe avec une dette publique évaluée en 2017 à 2263 milliards d’euros, soit un peu plus que la France mais pour un PIB sensiblement inférieur, ce qui représente un taux d’endettement de 131 % du PIB, presque autant que la Grèce… Et l’on se souvient encore du bras de fer lors de l’arrivée au pouvoir de Syriza en 2015 puis des vains efforts d’Alexis Tsipras pour desserrer le joug de la politique d’austérité ! Nul doute donc que les relations entre Rome et Bruxelles risquent de se tendre dans les mois qui viennent.

Espérons du moins que cette nouvelle crise, qui vient encore fissurer la construction du fragile équilibre européen, se traduira par un sursaut de la part des autres pays européens afin d’infléchir les politiques menées ces dernières années et qui se traduisent, à chaque élection, par un rejet de plus en plus marqué de la part des populations…

L.V.