Inondation : qui se souvient du 26 août 1986 ?

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Pour beaucoup d’entre nous, une telle date paraît bien lointaine ! Il s’en est passé des évènements en 26 ans et bien peu sans doute, parmi les habitants des Bouches-du-Rhône, se souviennent du gros orage qui s’est abattu ce jour-là et qui a fait de nombreux dégâts dans les environs d’Aubagne. Des arrêtés de reconnaissance de l’état de catastrophe naturelle ont été pris pour cette date sur plusieurs communes du secteur dont Carnoux et Roquefort-la-Bédoule, mais ceci n’a rien d’exceptionnel : sur Aubagne, depuis cet événement, 9 autres dates ont fait l’objet d’une reconnaissance de catastrophe naturelle pour des inondations !

Ce jour-là et d’après les archives de Météo-France[1], un violent orage d’été s’est attardé entre Roquefort-la-Bédoule et Cuges-les-Pins, entraînant un cumul de précipitation de 200 mm en 24 h. C’est beaucoup, mais pas totalement exceptionnel non plus : le 16 janvier 1978, il était déjà tombé 213 mm à Roquefort-la-Bédoule et le 15 juin 2010, ce cumul a atteint 400 mm, en quelques heures également, sur la commune des Arcs-sur-Argens près de Draguignan !

Pourquoi alors se remémorer ce gros orage du 26 août 1986 ? Le Dossier départemental des risques majeurs, diffusé par la Préfecture[2] pour porter à connaissance des populations les risques naturels auxquelles elles sont exposées, mentionne cet épisode orageux au détour d’une phrase en indiquant qu’il a causé la mort d’une personne sur la commune de Roquefort-la-Bédoule. De fait, lorsqu’on parcourt la route départementale qui relie La Bédoule à Carnoux, en contrebas de l’autoroute, le regard est attiré par une plaque de granite rose, à demi cachée par la glissière de sécurité, qui commémore cet événement en précisant que la victime était un tout jeune homme de 23 ans.

Les seuls vestiges : une plaque en bord de route…

Pour qui habite dans le secteur, on imagine que cet événement a certainement dû frapper les esprits, mais hormis cette plaque du souvenir, il n’est pas si facile d’en apprendre davantage sur ce drame, comme si la mémoire humaine cherchait à oublier ces épisodes tragiques qui nous rappellent notre vulnérabilité face aux risques naturels…

Pour tenter d’en savoir plus, la mairie de Roquefort-la-Bédoule paraît l’interlocuteur tout désigné. Un appel à la mairie se révèle portant décevant : personne ici ne se souvient de quoi que ce soit et n’a jamais entendu parler d’inondation sur la commune. Pour en savoir plus, il faut écrire au maire, ce qui déclenche d’ailleurs une réaction surprenante : Monsieur le Maire veut bien rechercher dans les archives communales mais pas question de transmettre la moindre information à ce sujet sans un entretien préalable en tête-à-tête, à croire que ce genre de sujet relève de la plus stricte confidentialité… Rendez-vous est donc pris, pour pas grand chose en réalité : le maire se souvient de l’épisode mais affirme n’avoir retrouvé aucune trace écrite s’y rapportant, pas même un fond de dossier ni la moindre coupure de presse. Lui même se dit sensibilisé à ces questions de prévention des risques naturels mais se mélange un peu les pinceaux entre Plan de prévention des risques et document d’information… Quant aux pompiers, qu’il affirme avoir interrogés, ils n’ont pu non plus fournir aucune information sur cet épisode, comme s’il avait disparu des mémoires au lieu d’essayer d’en tirer les leçons…

En désespoir de cause, on s’oriente donc vers les archives de la presse locale. Heureusement, celles du journal La Provence sont bien organisées : pour 5 €, il est possible d’avoir une copie d’un article paru le 28 août 1986 et qui relate le drame. On y apprend ainsi que la victime était un jeune ressortissant de La Bédoule qui rentrait d’Aubagne vers 22 h avec sa sœur, au volant d’une Ford Fiesta. Leur véhicule s’est trouvé pris par le torrent d’eau et de boue qui coulait sur la chaussée, s’est mis à flotter puis s’est retourné et a parcouru quelques centaines de mètres sur le toit, emporté par les flots. La jeune fille a réussi à s’échapper par la fenêtre et à rejoindre la terre ferme à la nage pour aller chercher du secours. Mais son frère n’a pas pu sortir de la voiture dont les pompiers ont retrouvé l’épave totalement disloquée sous la violence des flots.

… et un article dans les archives de La Provence

A cet endroit pourtant, le fossé qui longe la route, en contrebas de l’autoroute, paraît bien modeste. Il s’agit en fait du Merlançon qui, comme la plupart des cours d’eau méditerranéens, est à sec une bonne partie de l’année mais qui, tel un oued, peut charrier un débit important lors d’un gros orage. Il draine en effet la majeure partie de la commune de Roquefort-la-Bédoule, ce qui représente une surface importante sur laquelle les ruissellements peuvent être rapides, surtout dans les zones urbanisées où l’eau ne plus peut aussi facilement s’infiltrer. Au rond-point des Barles, ce ruisseau est rejoint par celui qui draine le vallon de Carnoux et l’ensemble va ensuite se jeter dans l’Huveaune.

Localisation du drame (sur fond Geoportail@)

Entre Aubagne et La Bédoule, la vallée dans laquelle serpente le Merlançon est large, mais le cours naturel de l’oued a été fortement perturbé non seulement par le tracé de la route départementale, mais surtout par la masse énorme du remblai de l’autoroute A8, construite sur ce tronçon au début des années 1970 par la société ESCOTA (désormais propriété du groupe Vinci). Le cours d’eau traverse l’autoroute en plusieurs points par des passages busés. C’est le cas là où s’est produit le drame de 1986. Le diamètre de la buse métallique qui permet ce passage des eaux sous le talus de l’A50 est largement dimensionné mais l’ouvrage n’est pas protégé par un piège à embâcles en amont. Lors du gros orage d’août 1986, des branches et des déchets emportés par les flots se sont accumulées à l’entrée de la buse, formant bouchon. Du coup, tous les écoulements se sont retrouvés bloqués contre le remblai de l’autoroute et l’eau est montée jusqu’à une hauteur d’environ 5 m sur la route départementale qui se trouve en cuvette à cet endroit. Aucune mesure n’ayant été prise pour couper ce tronçon de voie à la circulation, c’est un miracle qu’il n’y ait pas eu plus de victimes ce jour-là…

La configuration du site

On peut légitimement se demander si une telle tragédie pourrait se reproduire. Une chose est sûre, l’épisode pluvieux du 26 août 1986 n’a rien d’exceptionnel. De nombreux indices laissent même penser que le réchauffement climatique en cours pourrait rendre ce type de phénomènes de plus en plus fréquent. De surcroît, l’urbanisation a beaucoup progressé ces dernières années : il suffit de regarder les photos aériennes du secteur pour le constater. Une pluie d’orage de même intensité se traduirait désormais par des ruissellements encore plus rapides et plus violents !

Or le passage busé sous l’autoroute qui a provoqué l’inondation de la route départementale en 1986 est toujours le même. Même si le Conseil général veille à un entretien périodique du fossé le long de la route, le risque d’embâcle existe toujours comme le montrent les tas de branches mortes et de déchets qu’on peut voir en plusieurs points du cours d’eau. Quant aux ruissellements qui proviennent des chaussées de la route et de l’autoroute elle-même, ils continuent à  se déverser dans le Merlançon juste en amont du passage busé, augmentant le flot à cet endroit. Certes, des bassins de rétention viennent d’être réalisés plus en aval, suite aux récents travaux d’élargissement de l’autoroute, car désormais la loi sur l’eau impose ce type de compensation lorsqu’on imperméabilise de nouvelles surfaces. Mais ils n’auront aucun impact sur les tronçons situés plus en amont du bassin versant !

Bassin de rétention en construction aux Barles

Le seul espoir, pour éviter qu’un tel drame ne se reproduise à nos portes, est que la vigilance des acteurs locaux permette de mieux anticiper ce genre de situation en fermant préventivement à la circulation une route, avant qu’elle ne devienne un piège mortel pour des automobilistes non avertis. Ceci suppose de la part des décideurs locaux qu’ils aient conscience de ce type de risque. Pour que leurs décisions soient efficaces, encore faut-il que la population les accepte, ce qui suppose que chacun d’entre nous ait également conscience de l’existence de tels risques. C’est bien pourquoi la politique de l’autruche n’est certainement pas la meilleure et qu’il vaut mieux entretenir la mémoire du risque plutôt que de tout faire pour oublier au plus vite ce qui s’est passé le 26 août 1986…

Le Merlançon en sortie de Carnoux

[1] http://pluiesextremes.meteo.fr/eevenements-marquants-sur-les-bouches-du-rhone_r84.html

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6 Réponses to “Inondation : qui se souvient du 26 août 1986 ?”

  1. Carnoux réinvente l’eau ferrugineuse… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] Carnoux, en ce moment, le Merlançon en voit de toutes les couleurs. Le Merlançon, c’est cette rivière qui vient de La Bédoule et qui rejoint l’Huveaune à Aubagne, […]

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  3. Les Paluds : une zone inondable qui a du mal à l’admettre… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] majeurs ont été enregistrés, en 1907, 1935, 1960 et 1978 (sans compter l’orage du 26 août 1986 qui avait fait une victime sur un de ses affluents entre La Bédoule et Carnoux). En 1978, le […]

  4. La ville de Carnoux portée aux nues par TPBM | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] les espaces minéralisés et revêtus qui accentuent le ruissellement, préparant ainsi les inondations de […]

  5. A Carnoux, les poissons sentent l’huile de friture… | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] arrive de subir des crues, parfois meurtrières comme cela avait été le cas pour le Merlançon le 26 août 1986. La ville de Carnoux est d’ailleurs sujette au risque inondation, principalement du fait des […]

  6. Inondation : une nouvelle stratégie pour la métropole marseillaise | Cercle Progressiste Carnussien Says:

    […] 2015 dans les Alpes-Maritimes. Certains se souviennent peut-être de ce jeune homme mort noyé en août 1986 sur la route départementale entre Carnoux et La Bédoule, mais plus près de nous un orage survenu […]

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