Archive for the ‘Livres’ Category

L’évêque, les coquelicots et Charlie Hebdo…

12 septembre 2018

Monseigneur Marc Stenger, évêque de Troyes (extrait vidéo © KTO)

Au premier abord, l’association d’idée paraît un peu saugrenue. Il n’est pas si courant qu’un prélat, en l’occurrence Marc Stenger, évêque de Troyes depuis 1999, soutienne une initiative du journal satirique Charlie Hebdo, dont les positions anticléricales ne font généralement guère dans la nuance. Mais l’évêque de Troyes s’intéresse non seulement à la spiritualité mais aussi à l’avenir de notre monde ici-bas, lui qui a dirigé la rédaction d’un ouvrage collectif préfacé par Nicolas Hulot et publié en 2005 sous le titre « Planète vie, planète mort : l’heure des choix ».

Et Monseigneur l’évêque s’inquiète de l’usage immodéré que les agriculteurs, pauvres pêcheurs, font des produits phytosanitaires, au point de faire partie des tous premiers signataires d’un appel lancé par le journaliste de Charlie Hebdo, Fabrice Nicolino : Stop aux pesticides, nous voulons des coquelicots !

L’appel est paru aujourd’hui, mercredi 12 septembre, dans un numéro spécial du journal satirique entièrement consacré aux pesticides. C’est dire à quel point Fabrice Nicolino, qui avait été gravement blessé lors de l’attaque de Charlie Hebdo par un commando de fanatiques islamistes le 7 janvier 2015, est animé par son sujet au point d’embarquer toute la rédaction dans son sillage.

Il n’est d’ailleurs pas un novice en la matière puisqu’il avait publié en 2007, avec François Veillerette, directeur de l’ONG Générations futures, un ouvrage très documenté et qui avait eu un certain retentissement sous le titre Pesticides, révélations sur un scandale français (éditions Fayard).

Seulement voilà, 10 ans plus tard, force est de constater que rien n’a changé et que la situation s’aggrave. Après la farce du Grenelle et l’annonce à grands sons de trompettes du plan Ecophyto qui devait, juré craché, réduire de 50 % la consommation de pesticides en France d’ici 2018, voilà qu’on constate piteusement que, non seulement les volumes de pesticides utilisés n’ont pas baissé mais qu’ils ont même augmenté de 22 % ! Et quand il est question de réduire progressivement le recours au glyphosate que toutes les expertises indépendantes s’accordent à considérer comme cancérigène pour l’homme et hautement déstabilisateur pour la biodiversité, les agriculteurs, ministre en tête, viennent expliquer doctement que cela n’est tout simplement pas envisageable…

Fabrice Nicolino, le 25 septembre 2015 (photo © Joël Saget / AFP)

Alors fin 2017, le tenace Fabrice Nicolino, qui anime par ailleurs un blog dénommé Planète sans visa, convainc toute la rédaction de Charlie Hebdo de s’intéresser à la question des pesticides. Et pour cela, rien ne vaut l’approche expérimentale. Quinze journalistes de l’équipe, Riss en tête, donnent de leur personne en offrant à la science 100 mg de leur chevelure. L’histoire ne dit pas si Nicolino, dont le crâne est lisse comme un caillou, a participé à la manip, mais toujours est-il que les résultats d’analyse sont édifiants : les cheveux contiennent tous entre 35 et 50 substances chimiques différentes (sur 140 recherchées) issues de pesticides, dont certains, tels le lindane, sont désormais interdits en France depuis maintenant 20 ans…

La couverture du dernier numéro de Charlie Hebdo (12 septembre 2018)

Le constat est donc sans appel : nous allons finir par tous mourir de cet usage immodéré et irresponsable des pesticides, et pas seulement les agriculteurs eux-mêmes, à l’image de Fabian Tomasi, cet ex-ouvrier agricole argentin qui travaillait dans sa jeunesse à l’épandage de pesticides et qui est décédé cette semaine à 53 ans, atteint de polyneuropathie toxique grave, lui qui militait ardemment pour un arrêt de l’utilisation de ces produits qui font des ravages.

C’est précisément l’interdiction totale de la plupart de ces pesticides que réclame l’appel lancé par Fabrice Nicolino et déjà relayé par de nombreuses personnalités dont l’animateur Laurent Baffie, la chanteuse Emily Loizeau, qui prépare une chanson sur ce thème, Didier Robiliard, président de l’association France-Parkinson, le sénateur écologiste breton Joël Labbé, très en pointe dans le combat contre les pesticides, ou encore le docteur Pierre-Michel Périnaud, président de l’association Alerte des médecins sur les pesticides (ALMP), forte de 1 200 membres.

Le texte en lui-même, bien que très bref, est percutant : « Nous ne reconnaissons plus notre pays ; la nature y est défigurée. Le tiers des oiseaux ont disparu en quinze ans, la moitié des papillons en vingt ans ; les abeilles et les pollinisateurs meurent par milliards. Les grenouilles et les sauterelles sont comme évanouies ; les fleurs sauvages deviennent rares. Ce monde qui s’efface est le nôtre et chaque couleur qui succombe, chaque lumière qui s’éteint est une douleur définitive. Rendez-nous nos coquelicots ! Rendez-nous la beauté du monde ! ».

Les coquelicots, tableau de Claude Monet (1873), conservé au Musée d’Orsay

Au-delà de ce numéro spécial de Charlie Hebdo, la campagne qui se lance et qui vise plusieurs millions de signatures devrait s’appuyer sur un site internet en cours de finalisation et un petit livret pédagogique en forme de plaidoyer, coécrit comme le précédent par Fabrice Nicolino et François Veillerette, et publié aux éditions Les liens qui libèrent sous ce titre « Nous voulons des coquelicots ». Une cocarde en tissu symbolisant ce fameux coquelicot, autrefois omniprésent dans nos campagnes, pourrait bientôt orner le revers de plus d’un citoyen, à l’image de la petite main jaune de Touche pas à mon pote des années 1980.

Nul doute en tout cas que les médias, ne manqueront pas de se faire l’écho de ce mouvement citoyen qui n’est pas le premier de son genre sur un tel sujet mais qui contribuera peut-être à éveiller enfin les consciences face à un danger d’une telle ampleur…

L.V. 

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A Rochefort, la maison de Pierre Loti touche le gros lot…

30 août 2018

Pierre Loti dans la pagode de sa maison de Rochefort (photographie d’époque de Dornac)

Qui, de nos jours, lit encore Pierre Loti ? Louis Marie Julien Viaud, de son vrai nom, cet officier de marine élu à l’Académie française en 1891, est mort il y a près d’un siècle en 1923. Entré à l’Ecole navale en 1867, sa carrière l’a amené à sillonner les mers, le conduisant notamment à Tahiti où, en 1872 la vieille reine Pomaré lui donne le surnom de Loti, du nom local d’une fleur tropicale, un nom de plume qu’il utilisera par la suite pour publier de nombreux romans, dont Le roman d’un spahi, Pêcheurs d’Islande ou Ramuncho.

Sa vie militaire l’a notamment amené à participer à la campagne du Tonkin, en 1883, qui ouvre la voie de la France en Indochine et permet au lieutenant de vaisseau Viaud, fraîchement entré à l’Académie Goncourt, de publier le récit détaillé de la prise de Hué dans Trois Journées de guerre en Annam. Deux ans plus tard, il est au Japon où il épouse, dès son arrivée à Nagasaki, par contrat d’un mois renouvelable le temps de son séjour, une jeune autochtone de 18 ans, Okané-San, qui fournira la matière de son nouveau livre Madame Chrysanthème, et pourra ensuite se remarier à un Japonais une fois le contrat échu…

Plus jeune, il avait rencontré, lors d’un passage en Turquie une jeune odalisque, Hatice, rattachée au harem d’un dignitaire turc et dont il avait fait son amante puis l’héroïne d’un autre de ses romans, Aziyadé, avant d’écrire Fantôme d’Orient, quinze ans plus tard, lors d’un autre séjour à Constantinople à la recherche de ce premier amour de jeunesse qui s’était entre temps donné la mort…

L’écrivain Pierre Loti à Pékin en 1900

En 1899, il participe à la guerre des Boxers, une société secrète chinoise qui organise la révolte contre les colons occidentaux et s’engage de nouveau en 1914, alors qu’il est retraité de la Marine nationale, comme colonel de l’Armée de terre, pour participer à la première guerre mondiale aux côtés du général Gallieni.

Un personnage haut en couleurs donc, connu aussi pour ses jugements antisémites à l’emporte-pièce et pour son amitié aveugle envers le monde turc, qui l’a amené notamment à écrire Les massacres d’Arménie, un plaidoyer bien peu clairvoyant déniant toute responsabilité ottomane dans le génocide arménien. Une personnalité à la vie tumultueuse qui laissa une nombreuse descendance, légitime ou non, et suscita moult critiques et rumeurs au long de son parcours aventureux.

La salle Renaissance de la maison de Pierre Loti à Rochefort (source : Maison de Pierre Loti)

Un homme très attaché aussi à sa maison familiale de Rochefort, où il était né en 1850 et qu’il avait agrandie en rachetant plusieurs propriétés voisines. Pierre Loti se plaisait à y donner des fêtes mémorables auxquelles l’actrice Sarah Bernhardt était régulièrement conviée et qui se tenaient dans une vaste salle Renaissance, ornée d’un magnifique plafond à caissons. Outre une salle gothique et une étonnante et austère chambre monacale, cette demeure hors norme se distingue surtout par ses pièces qui rappellent les innombrables voyages exotiques du marin en Orient et en Extrême-Orient, avec une salle chinoise, une chambre arabe et son moucharabieh, un salon turc ou encore une mosquée meublée en partie d’objets provenant d’une mosquée omeyyade du XVIème siècle de Damas.

Vue panoramique de la mosquée dans la maison de Pierre Loti (photo © Morel mapping workshop)

Cédée par la famille en 1969 à la commune de Rochefort, qui l’a transformée en musée municipal, ouvert au public depuis 1973, la demeure de l’écrivain a été classée Monument historique en 1990 mais a dû être fermée en 2012 pour cause de dégradation. Agrandie et transformée sans trop se soucier de la disparition au passage de quelques éléments de murs porteurs, la maison était en effet en triste état, fissurée sous l’effet des mouvements du sol argileux de fondation, attaquée de toute part par des insectes xylophages, et déstabilisée par l’introduction de pièces massives très lourdes dont une monumentale colonne en marbre et le plafond de la mosquée rapporté de Damas.

Le salon turc de Pierre Loti (source : Maison de Pierre Loti)

Le coût des travaux de restauration de la trentaine de pièce qui constituent la maison de Pierre Loti a été évalué à 6 millions d’euros. Un appel au mécénat a été lancé, via la Fondation du patrimoine, en vue de restaurer la collection d’armes, de mobiliers et d’objets métalliques présents dans les locaux. Le reste des travaux devrait être pris en charge à parts égales par l’État et par les collectivités locales dont la Ville de Rochefort, en vue d’une réouverture au public annoncée pour 2023.

La bibliothèque, appelée « chambre des momies » par Pierre Loti (photo © Gozzi)

La seule consolidation du plafond de la mosquée, opération délicate qui suppose la pose d’un châssis et des injections de résine, a été chiffrée autour de 500 000 €. Mais pour ce chantier, Pierre Loti a gagné le gros lot car sa maison fait partie des 18 sites jugés prioritaires qui devraient bénéficier dès cette année du fameux Loto du Patrimoine, lancé à l’initiative de l’inénarrable Stéphane Bern et qui devrait rapporter pas moins de 15 à 20 millions d’euros pour permettre à l’État de restaurer quelques-uns de nos chefs d’œuvre historiques en péril. De quoi justifier le calembour de ce facétieux qui avait un jour adressé à l’officier de marine, écrivain au long cours, un courrier au nom de « Pierre Loto, enseigne de vessie… »

L.V. 

Katulu ? n°56

20 juillet 2018

La dernière réunion du cercle de lecture Katulu ? affilié au Cercle Progressiste Carnussien, au cours du premier trimestre 2018, a été encore l’occasion de découvrir ou redécouvrir de nombreux livres coups de cœur ou déceptions, que nos lecteurs se font une joie de vous faire partager. Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (Katulu_n°56), et  venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence, afin d’échanger en toute convivialité autour de vos dernières lectures !

 

Alabama Song

Gilles Leroy (Prix Goncourt 2007)

Le roman est écrit à la 1ère personne « Je suis Zelda Sayre, fille du juge ». L’auteur incarne donc son héroïne qui n’est autre que l’épouse de Scott Fitzgerald. Pourtant il ne s’agit pas d’une autobiographie, l’auteur dans une note revendique une fiction.

L’action se situe entre 1918 et 1943. A cause de l’époque déjà lointaine, dès les premières pages du livre se dégage une sorte d’air suranné et de photographie sépia qui s’impose à nous, avec cependant et paradoxalement à la suite des dates toujours ponctuées, dans un ordre sans cesse bousculé avec des allers et retour, une impression forte de présence, de vérité et de réalisme et aussi d’actualité.

Ces pages relatent la vie de Zelda. Ses confessions sont parcourues des frissons de l’enfance, d’une jeunesse insolente remuante et à travers ces fulgurances du passé une tentative désespérée de décrypter, d’analyser, de comprendre son propre mystère au fil du temps. Zelda est une héroïne touchante, tragique. Jeune fille brillante, désirée par les hommes, elle épouse finalement Scott Fitzgerald. Il représente, malgré lui l’Amérique du Nord, symbole de ce nouveau monde où l’argent et la réussite priment avant tout. Elle, elle est liée au Sud, à la morale puritaine et aux traditions esclavagistes.

Gilles Leroy (photo DR)

Zelda dénonce combien l’avenir est toujours réservé à l’homme. Écrire est une affaire d’homme, le rôle de chef de famille rarement accordé spontanément à la femme. La vérité ne peut que venir de l’homme. La société a choisi la version de Scott plutôt que celle de Zelda. Ce livre pourrait être ainsi un procès à l’injustice faite aux femmes.

Ce roman est touchant par sa musique nostalgique sur les problèmes du couple portés jusqu’à l’extrême désagrégation, une vision de la société avec l’ombre de la guerre toujours latente : violente injuste raciste machiste sexiste. Nous restons le produit de nos racines natales dont on ne peut se libérer totalement. Nous demeurons tous prisonniers d’un destin que nous ne maîtrisons pas totalement.

Je vous laisse rêver avec Alabama Song et choisir ce qui vous touche le plus : les fractures et mystères du couple, les fractures sociales, l’Amérique du Nord et celle du Sud, ses démons conservateurs, racistes, esclavagistes, les conflits toujours latents qui nous guettent, guerres et intolérances en tout genre, ou encore l’injustice faite aux femmes pouvant aller jusqu’au pillage de leurs œuvres et à leur enfermement (on peut se souvenir de Camille Claudel !).

                                                                                   Nicole

 

Au gré des jours

Françoise Héritier

« Au gré des jours » succède au « Sel de la Vie », une fantaisie  qui déjà évoquait les petits plaisirs qui jalonnent l’existence ! Ce livre est sa dernière œuvre !

« Prenez place s’il vous plaît »

Cette première partie est assez édifiante par sa forme, avec son style très particulier, très rapide, sans point final, des phrases à rallonge, des évocations diverses ; elle saute du coq à l’âne suivant où l’entraîne sa mémoire, avec des virgules pour séparer les évocations très différentes l’une de l’autre ! Des descriptions sans lien entre elles s’étalent sur plusieurs pages ; elle cite des acteurs, des chanteurs, des animaux de compagnie ou non, une information saisie à la télé ! Souvenirs d’enfance ou d’adulte.

Toutes ces évocations foisonnantes, poétiques énoncées sur un rythme échevelé, qui ne permet pas de reprendre sa respiration, traduisent chez Françoise Héritier une prodigieuse culture, cette femme anthropologue, ethnologue qui a remplacé Claude Lévy Strauss au Collège de France, en tant que Professeur. On reconnaît la féministe : elle relate la réflexion de Lévi-Strauss : « Vous avez un esprit d’homme ». Un compliment certes, mais la féministe en elle s’irrite !

« Qu’est-ce savoir, qu’est-ce vieillir ? »

Françoise Héritier, en octobre 2013 (photo © DRFP / Leemage / AFP)

Le rythme de l’écriture change, on n’est plus dans le même registre : on est davantage dans l’autobiographie : « que sais-je ? J’ai conscience que je ne sais rien, à peine savoir vivre » Elle raconte sa vie, poétiquement, de façon réaliste et modeste, ainsi quand elle parle de « peur glaçante devant l’immensité de son ignorance et des champs de savoir où il ne s’est jamais aventuré ».

Évocation douloureuse de la dernière guerre mondiale : « l’exode de 1940, l’écoute mystérieuse de Radio Londres », ses études, ses 1eres règles arrivées sans aucun mot d’explication ! « les femmes de mon âge comprendront ! » Absence d’information sur la sexualité, la procréation, l’accouchement, la mort !

On ressent l’ethnologue par ses analyses d’elle en tant qu’individu qui se construit à travers l’histoire. En 1953 – 1956 elle fit la connaissance de Claude Lévi-Strauss : « ce fut pour moi dit-elle une révolution cognitive de découvrir à la fois la diversité culturelle et l’universalité des processus mentaux interprétatifs ».

Je retiens d’elle une grande intelligence, une curiosité insatiable, la défense des femmes, de la simplicité, de l’humour, le goût de l’amitié et de l’authenticité. « Fermez doucement la porte derrière vous » sont les derniers mots de ce livre !

                                                                                               Josette J.

 

Colette et les siennes

Dominique Bona

Ce livre est-il un roman ? Déjà, ce n’est pas une fiction ! Les héroïnes ont existé. Et l’époque historique qui s’étire de1914 à1954 est particulièrement bien documentée. Les faits relatés sont tirés du réel, de témoignages épistolaires, de correspondances entre les protagonistes, de références littéraires, d’articles de journaux, d’ouvrages historiques : ainsi s’agit-il d’un ouvrage sérieux, fondé sur une documentation fournie.

Il s’agit bien d’une chronique passionnante sur une époque que l’on pourrait croire très éloignée de la nôtre et dont pourtant la reconstitution nous confond. Le récit est vivant, alerte. Il y souffle un air de liberté, de sensualité, de générosité qui nous rappelle, s’il le fallait, que notre temps, notre Mai 68 n’a rien inventé ! Ces femmes sont étonnantes de modernité, de passions, d’absolu.

Dominique Bona (photo © DR)

L’auteur nous plonge avec finesse dans le parallélisme de leurs créations artistiques, de leur intimité et de leurs expériences vécues. Et il faut bien en convenir, le réel dépasse bien souvent la fiction. Leurs expériences vécues illustrent et nourrissent amplement leurs œuvres. Étrangement, leurs modèles sont des miroirs tendus en résonance exacte avec l’actualité.

Ce récit est une ode à l’audace malgré les épreuves, un hommage à toutes les femmes, une déclaration féministe où les hommes sont aimés même inconstants. Dominique Bona, à travers ce récit, parle de la singularité d’une époque tout en démontrant son universalité. L’humanité est face à ses contradictions, ses paradoxes, ses échecs, ses défis, ses combats.

Ce livre est un vibrant hommage à la femme et à l’humanité et nous apprend combien le « je » est aussi un « nous ».

Nicole

 

La vie en sourdine

David Lodge

David Lodge est un auteur qu’on n’oublie plus dès qu’on l’a rencontré. Le catholicisme sera l’un des sujets amplement abordés dans ses romans, avec la vieillesse, le sexe, la vie universitaire. Précisons toutefois que, dans sa vieillesse, Lodge se définissait lui-même comme « catholique agnostique » !

Le roman dont je vous parle s’intitule en anglais « Deaf sentence » jeu de mots habile entre deaf (sourd) et death (mort) ces deux mots se prononçant presque de la même façon. En français, le traducteur, assez génial je trouve, a titré « la vie en sourdine ». L’œuvre a été publiée en 2008.

David Lodge en 2015 (photo © Roberto Ricciuti / Getty images)

L’histoire est celle d’un vieux monsieur, professeur à la retraite, qui devient de plus en plus sourd. Cette surdité qui est presque une « sentence de mort » l’isole de ses proches, lui fait commettre des bévues, l’entraîne, à son corps défendant dans une aventure avec une étudiante qui n’a pas froid aux yeux, jusqu’au moment où sa femme, ils sont mariés depuis 40 ans, lui annonce tout à trac, qu’elle le quitte !

Cet effondrement de sa vie privée va le faire revenir sur son adolescence où il avait eu un béguin pour une jeune catholique (encore !) qu’il a ensuite perdue de vue et même oubliée. Une quête pour retrouver son amour d’enfance le mènera sur les chemins de Saint-Jacques de Compostelle, et tout se terminera sur une conclusion coquine où les protagonistes laisseront de côté leur catholicisme gênant pour jouir de ce qui leur reste de vie !

                                                                                                                      Annie

 

Falaise des fous

Patrick Grainville

J’ai été attiré par ce roman suite à un article de journal où Dominique Bona présentait cette œuvre comme « une puissante bouffée d’oxygène. Etretat, la mer déchaînée, les rafales de vent sur les falaises, je me suis demandée si j’allais résister à ces descriptions baroques qui sont la signature de l’écrivain ».

C’est une fresque historique, artistique, prodigieuse. Le talent de Grainville est incontestable. Effectivement, ça décoiffe ! Et quel manque de réalisme ! C’est vrai j’ai eu du mal à la lecture de ce livre à cause du style ampoulé justement… mais cette écriture flamboyante a été aussi pour moi un régal car Granville écrit superbement bien. Des descriptions magnifiques à propos de tableaux célèbres.

L’histoire est celle d’un homme vivant en Normandie, à Etretat, dans les années 1868 à 1930 environ. En 1868, tous les jours il rencontre Monet, souvent en train de peindre et qu’il admire profondément. Grâce à lui, il va pénétrer dans le monde flamboyant de l’Impressionnisme.

Patrick Grainville (photo © Hermance Triay)

Ce roman est irréaliste par ce côté absolument incroyable des rencontres surprenantes tous les jours au coin de la rue, ou au bord de la falaise, de Monet, de Courbet qu’il met en parallèle très souvent : lui aussi peint la falaise.

Outre la peinture représentant l’essentiel des thèmes, on parle littérature également avec Victor Hugo, Marcel Proust, Maupassant, Flaubert. L’évocation de l’Affaire Dreyfus parcourt le livre et nous fait découvrir cette injustice préfigurant les sévices faits aux juifs au XXème siècle.

Ce livre est une fresque sociale qui déploie tous les mouvements de la société, toutes les formidables évolutions scientifiques, technologiques de ce siècle ! « C’est un peu Labiche au Musée d’Orsay mais c’est surtout du Grainville agité, énergique, plein d’élan, de ciel bleu et de petits nuages blancs. Il prend la vie à pleines pages et la rend plus rose, plus ronde, plus appétissante. Succulent ».

                                                                                                          Josette J.

 

Fugitive parce que reine

Violaine HUISMAN

Ce roman, paru chez Gallimard en 2018, présente une structure très classique en trois parties : introduction, développement et conclusion, mais dans une langue très moderne et rapide, avec un vocabulaire riche et parfaitement adapté à cette terrible narration partiellement ou peut-être entièrement autobiographique.

I -« Le jour de la chute du mur de Berlin »… jour remarquable pour une petite fille de six ans, car ce même jour, sa mère « avait sombré dans une dépression si cataclysmique qu’elle avait dû être internée de longs mois de force… ». Violaine et sa sœur aînée Elsa vont apprendre à vivre avec une personne bi-polaire, leur mère chérie, qu’elles adorent malgré ses sautes d’humeur. Adulte, elle se souvient et dissèque ses souvenirs.

Violaine Huisman en 2017 (photo © Beowulf Sheehan)

II- C’est la recherche de Violaine sur les origines de sa mère. Pour diverses raisons elle changera plusieurs fois de nom jusqu’à sa fuite loin de son milieu de naissance. Sa mère lui a fait faire des études de danse malgré une légère boiterie et les premières atteintes de son mal psychique. Elle débute donc une carrière, éblouit un jeune bourgeois marseillais, l’épouse, en divorce pour épouser un très riche vieil aristocrate parisien qui sera le père de ses deux filles, Elsa et Violaine… Elle aime ses filles de façon extravagante, alternant passion pour les hommes, passion pour une femme et séjour en clinique pour dépression.

III- Ses filles ont réussi leurs études et sont bien établies dans la vie. Leur mère part vivre au Sénégal, elle y rencontre un noir musulman plus jeune. Elle l’épouse selon la coutume africaine… Elle change de nom pour la septième fois ! La dépression guette toujours ! Plus de contrainte ; Catherine peut quitter ce monde et se suicide discrètement dans l’appartement parisien qu’elle a conservé.

Ses obsèques, voulus par ses filles à la hauteur de leur amour filial, sont l’apogée de ce roman.

                                                                                                          Roselyne

 

Que serais-je sans toi ?

Guillaume Musso

Il y a deux auteurs français qui m’intriguent depuis un certain temps, Marc Levy et Guillaume Musso. Je les considère comme les « Delly du 21° siècle ». Je me suis donc décidée à lire un roman de Musso, par hasard, je suis tombée sur « Que serais-je sans toi ? », paru en 2009.

C’est une histoire qui mêle amour, problèmes de santé, séparations, retrouvailles, œuvres d’art, déceptions amoureuses, voyages, qui s’étale sur 15 ans, 20 ans, où des personnages que l’on croyait morts réapparaissent… Plus on s’approche de la fin plus l’histoire se complique, mais rassurez-vous tout, se terminera bien !

Guillaume Musso (photo © Emanuele Scorcelletti)

Quelque part c’est aussi un « road movie », qui démarre à Paris mais se terminera à San Francisco, avec de longs descriptifs du pont, des rues en pente, de la baie avec la prison d’Alcatraz ça a un petit côté publicité agence de voyage…

Qu’est ce qui a pu attirer ces millions de lecteurs vers cette histoire bien tarabiscotée, il faut l’avouer ! C’est pour le savoir que j’ai voulu connaître cet auteur ! D’abord il est manichéen : les bons sont vraiment bons, les méchants, vraiment noirs ! Les filles sont belles, longilignes, cheveux au vent. Les scènes d’amour sont décrites mais sans pornographie, c’est gentillet, quoi !

Pour les gens qui n’ont pas l’occasion de voyager ça dépayse. Ils ont l’impression de connaître San Francisco que Musso leur fait visiter en les tenant par la main… Il y a de l’espoir même quand tout paraît perdu. Les rapports de famille sont mis en avant, rapports, mère-fille, père-fille dans ce roman ci.

J’ai écrit « c’est gentillet » eh bien je crois que c’est vraiment le mot : Guillaume Musso est un auteur gentillet, d’ailleurs je trouve qu’il a un air bien gentil sur les photos de presse.

Pour moi un seul Musso ça va me suffire, mais ça vaut le coup d’essayer et puis ça remonte le moral !

                                                                                                          Annie

 

Le retour du M’Zungu

Janine et Jean-Claude Fourrier

Il s’agit dans ce roman d’un retour du couple, pendant quelques mois à Mayotte, 20 ans après un premier séjour. Il s’agit avant tout de mesurer ce qu’a déclenché la départementalisation de Mayotte une toute petite île des Comores vendue à la France par le sultan malgache Andiantsouli contre une rente viagère personnelle de 1000 piastres en 1841. En mai 1958, l’Assemblée territoriale des Comores vote le transfert de la capitale Dzaoudzi vers Moroni dans la grande Comore ce qui provoque un grand mécontentement des Mahorais. A partir de là va commencer un grand mouvement pour la départementalisation jusqu’au référendum de 2009 où le oui l’emporte à 95,24 %. Le 31 mars 2011 Mayotte devient officiellement le 101ème département français. Recensement en 2012 : 212 645 habitants hors migrants clandestins estimés à plus du quart de la population.

Janine et Jean-Claude Fourrier (photo © DR)

Ce que les auteurs détaillent bien dans leur livre, c’est la différence énorme qu’ils ont vu entre un pays où il faisait bon vivre et une situation aujourd’hui en ébullition. Certaines informations donnent plus de 40 % d’étrangers en particulier venant de l’île toute proche Anjouan, d’où viennent de toutes petites embarcations pas du tout sécurisées. Les femmes comoriennes viennent accoucher à Mayotte et repartent parfois en laissant leur bébé qui a donc la nationalité française…

Le livre pose la question de la départementalisation d’un territoire très envié par ses voisins et lui-même très frustré de ne pas avoir le niveau de vie, la sécurité, ce qui avait été promis et qui semble difficile à assumer par la France. Les auteurs insistent sur le sentiment d’insécurité qui règne maintenant dans l’île et la dégradation des infrastructures.

Leur livre écrit l’an dernier est précurseur de ce qui vient de se passer avec la grève générale qui a duré plusieurs semaines pour demander de l’aide financière pour le développement de l’île et pour la sécurité.

Ce livre est plaisant à lire, mais on ne parlera pas d’une œuvre littéraire. On n’en retiendra essentiellement l’analyse d’un territoire d’outre-mer où la France a des obligations mais n’a-t-on pas passé le temps de la colonisation ou de l’aide privilégiée pour conserver une main mise dans l’Océan Indien ? Quel est pour la France l’intérêt de la départementalisation d’une petite île qui croule aujourd’hui sous l’afflux de l’immigration clandestine ?

                                                                                                                      Cécile

 

Ma reine

Jean-Baptiste ANDREA

Un roman facile à lire, avec un style simple qui suscite des images familières à tous ceux qui aiment la Haute Provence.

Un garçon de douze ans, un peu attardé, n’est plus désiré à l’école du village et se sent inutile auprès de son père garagiste, même s’il sait servir l’essence, vêtu d’un beau blouson jaune marqué « Shell ». Il décide de partir à la guerre afin de prouver qu’il est devenu un homme et un jour prend le départ en montant derrière chez lui jusqu’au plateau dominant la vallée de l’Asse.

Jean-Baptiste Andrea (photo © DR)

Un abri dans une borie en ruine, quelques baies, l’eau d’un abreuvoir à mouton, c’est peu pour les premiers jours ! Heureusement une fille à peu près de son âge passe par là et lui révèle qu’elle est une reine venue d’un château voisin. Elle sera sa reine s’il lui jure obéissance. Elle s’appelle Viviane et elle l’appelle « Shell ». Ils se fabriquent des codes. Elle lui apporte de la nourriture ; elle l’aide à se dissimuler des gendarmes investigateurs du lieu, car on le recherche ; elle l’entraîne dans la découverte du plateau ; puis un jour, elle disparaît.

Le berger Matti, appelé « Silenci » parce qu’au village on le croit muet, le secourt en secret. ll le loge, le nourrit et l’embauche pour garder les moutons en compagnie du gros labri blanc. Tout va bien ! Mais un jour, « Shell » découvre la petite maison des parents de Viviane. Viviane n’est pas une reine ! Elle lui a menti ! Il lui fait honte. Elle le récupère ! Alors, ils rentrent tous deux « dans le noir paradis des amours enfantines « , rêvant de partir jusqu’à la mer libératrice dont le chemin passe tout près d’un rocher appelé « Pénitent ».

Réalité ou rêve ? Il est enfin un homme… mais à quel prix. Féerie ou drame mélancolique sur deux enfants dans le mal-être. C’est joli et rugueux comme la Haute-Provence.

                                                                                                          Roselyne

 

Mélancolie de la Résistance

Lazlo Krasznahorkai

Par son atmosphère slave et la force de sa description, ce livre rappelle Gogol et Boukgakov. Il serait à classer dans le genre Thriller. Son sujet nous plonge dans le décor crépusculaire d’une ville au bord de l’apocalypse. Un danger étrange la menace, symbolisé par l’exposition d’une baleine au nom étrange de Blaahval.

Art de la description

L’auteur laisse une large place au décor, personnage à part entière. L’atmosphère qui se dégage est celle dont un des protagoniste, M. Eszter dira « Nous vivons un enfer sans issue et entre un avenir perfide et un passé révolu ». La ville est en effet en décomposition : ordures, rats, chats prolifèrent. La misère slave dégouline à travers la crasse, la misère, le froid. Coup de griffe subliminale de l’auteur aux régimes autoritaires, il dénonce le manque de confort (pas d’électricité), une ville sans distraction mais avec le bruit des bottes en embuscade.

László Krasznahorkai (photo © Nina Subin)

Art des portraits

Les personnages sont le miroir de la désagrégation d’un monde. Ils expriment chacun à leur façon une idée de finitude et de malheur.  Ces personnages font la part belle à des dialogues intérieurs qui donnent au lecteur une impression de proximité, de vérité, de réalisme. L’homme nous est décrit selon une illusion toujours démesurée et une détresse toujours injustifiée. Il manifeste le besoin de fuir et ressent le bonheur du renoncement comme ultime sauvetage.

Art de la composition

Beaucoup d’analogie avec la musique. Le récit suit un développement, un élargissement, un crescendo qui accompagne la désagrégation d’un monde, sa finitude, son délabrement. La tension, l’angoisse nous étreignent tandis que s’insinue l’étrange, l’irrationnel et l’irréductible destin en marche avec son cortège de massacres, de sang, de morts.

Ce livre nous plonge dans une mélancolie profonde dans laquelle les résistances relèvent de la course ou de l’immobilité sur un fond musical assez désespéré. Un livre à lire comme un voyage au bout de la nuit, à suivre dans un souffle et à en accepter le vertige dans sa vérité aveuglante sur notre condition.Un tableau d’une lucidité plutôt amère mais aussi une invitation à la résistance chacun suivant sa nature.

Un livre d’une grande puissance, envoûtant !

Nicole

 

Paname underground

Zarca

Un livre rédigé à la première personne du singulier, en verlan simplifié, dans un style d’jeuns. L’auteur est appelé « l’écrivain » car il a déjà publié un « bouquin ». Il est contacté pour rédiger un guide des quartiers chauds de Paname : « Alors Zarca, quand est-ce que t’écris un livre sur le free fight ? Mais sans les travelos du Bois de Boubou hein… »

Johann Zarca (photo © DR)

Saint- Denis street, Ghetto Belleville, Stalincrack en passant par Bezbar-La Pelcha et jusqu’à la Bastoche, pour n’en citer que quelques chapitres. En Ceumer, en bécane ou en tromé, il trace ou s’arrache avec ses soces ou ses potos ; rencontre des Afghans, des renois, des rebeus et des toubabs.

Il subit une attaque ratée à la kalache, pleure sur Dina qui meurt d’over dose à l’hosto. Boit du sky ou de la Kro, se shoute à n’importe quoi pour supporter l’épreuve :  » Trois semaine qu’elle a calanché et je ne le digérerai jamais. Je suis pas du style à me laisser abattre mais là, je plonge quand même dans un sale down, rongé par des idées noires. »

Il approche de la vérité, empli de rage et d’écœurement… le lecteur aussi trouve cela glauque, voir bien dégueu… mais admire la composition et la langue argotique recomposée… plus naturelles et plus modernes que celles de San Antonio.

Cimer, Zarca, pour ce renouvellement.

Roselyne

 

Portraits Crachés – Un trésor Littéraire de Montaigne à Houellebeck

Claude Arnaud

Ce titre nous situe déjà dans l’éventail du temps à parcourir. Il illustre une chronique de l’histoire de la littérature française à travers un genre littéraire : le Portrait. A travers cette fresque chronologique, l’on retrouve les travers et les qualités du peuple français dont nous sommes ! Il y a donc de l’égocentrisme, de l’individualisme sans exclure, l’ironie, le sarcasme, la cruauté. On se glorifie. On encense autrui par calcul, pragmatisme, on dénonce, on se dénigre soi-même. Bref les méthodes sont classiques, universelles et éternelles.

De ce luxe de pages je vous propose quelques axes d’attention :

Étude du genre :

Le portrait du point de vue historique. Sa chronologie se décompose en trois grandes phases : une apogée une désincarnation, une renaissance. A travers l’Art du portrait c’est aussi l’histoire politique qui défile, notre histoire sociale littéraire qu’il véhicule, les étapes de la science qu’il suit.

Claude Arnaud (photo © Hannah Assouline / Opale / Leemage / Robert Laffont)

Cette étude historique traduite par Claude Arnaud nous conduit à la conviction d’une vérité qui est extrêmement difficile à connaître nous sommes « JE et les circonstances » « JE dans l’histoire », notre MOI est complexe, insaisissable d’où peut-être cette tentation des portraits « collectifs » cet engouement pour les grands types : l’avare, le séducteur, l’ambitieux, le fat, le bigot. Il nous conduit à des généralisations réductrices : saoul comme un polonais, fort comme un Turc, radin comme un Écossais, avide comme un Juif… Et voici Le Nazisme ou l’Absolutisme en marche SUBREPTICEMENT.

L’art du Portrait est protéiforme :

Il se décline en peinture, au cinéma, en photos. Il est gazette, journal, fable, roman, poésie. La littérature invente le « flouté », le vide, l’air, ni raison d’être, ni but, ni fin. Elle reflète aussi les écoles en peinture le divisionnisme, le fauvisme, le cubisme. Mais la littérature reste sans doute supérieure en matière d’images en pénétrant l’abstrait, la mobilité, la durée, les sentiments.

Quel est le sens du portrait. Que dit-il de nous ?

Je retiens les malédictions des freins à notre liberté : hérédité, circonstances, mystère de l’inconscient, de l’irrationnel, notre impermanence douloureuse. De cette galerie de glaces de ces portraits historiques romanesques flattés ou à charge se dégage une leçon de morale, un sens critique qui nous invite à moins d’aveuglement à une ouverture. Elle nous force à regarder nos outrances, nos arrogances, nos cruautés.

En conclusion ce livre de 900 pages m’a éperdue, tentée de picorer ça et là ; ma lucidité a côtoyé passion, aveuglement, fanatisme, tolérance. Cette anthologie a été un voyage époustouflant à travers les siècles ; la pléiade d’auteurs cités m’a replongé dans la gourmandise de très vieux compagnons de route et rappelé mes abîmes d’ignorance… et finalement convaincue « qu’être c’est être perçu, se percevoir, c’est exister doublement »

Nicole

 

Les mémoires d’une jeune fille rangée

Simone de Beauvoir

C’est est un gros bouquin de 360 pages publié en 1958, Simone a 50 ans. Je trouve que le titre est mal choisi, je dirais plutôt « Mémoires d’une jeune bourgeoise rangée ». En effet, à aucun moment la famille n’oublie qu’elle est de bonne extraction même si elle est fauchée.

L’ouvrage est divisé en 4 parties suivant l’ordre chronologique.

La première partie va de sa naissance à ses 11 ou 12 ans. C’est le temps de l’innocence, du bonheur. On assiste à la naissance de sa sœur, ses parents s’entendent encore bien, ils font du théâtre en amateur. Elle entre au cours Adeline Désir et y rencontre Zaza. La plupart des personnes citées dans le livre le sont sous un nom d’emprunt. Zaza= Elizabeth Mabille, en réalité Elizabeth Lacoin qui restera sa meilleure amie. Plus tard nous rencontrons Pradelle qui n’est autre que Maurice Merleau Ponty. Par contre, Sartre, quand il entrera en scène, gardera son véritable patronyme.

Simone de Beauvoir (photo © DR)

La seconde partie va la suivre jusqu’à ses 17 ans, âge auquel elle passe son bac. On est étonné de la rigueur des mœurs : ni théâtre, ni cinéma, les livres sont souvent caviardés pour éliminer les parties scabreuses (ou jugées telles par les parents). Reçue au bac, elle veut aller à la Sorbonne : refus des parents qui la dirigent vers une faculté catholique. Pour eux, la Sorbonne c’est l’antre du diable !

Le troisième chapitre la voit découvrir avec ivresse les études supérieures, avec l’ouverture d’esprit qui les accompagne, les rencontres avec de jeunes étudiants dont Sartre avec lequel elle va préparer son agrégation de philosophie et qu’elle admire beaucoup.

Enfin dans le dernier chapitre nous la voyons changer : elle fréquente les bars de Montparnasse, elle boit, elle se gorge de cinéma. Elle décide de vivre en intellectuelle, ne se mariera pas et n’aura pas d’enfants. Elle adhère au parti communiste. Ses premiers sentiments féministes se font jour. Elle se lie avec Sartre qui la surnomme « le castor » (Cf Beaver, castor en anglais, pas très loin de Beauvoir). Son plus cher désir : être libre !

Son amie Zaza tombe malade. Un transport au cerveau l’emportera. « Zaza avait-elle succombé à un excès de fatigue et d’angoisse ? Ensemble nous avions lutté contre le destin fangeux qui nous guettait et j’ai pensé longtemps que j’avais payé ma liberté de sa mort ». Tels sont les derniers mots des « Mémoires d’une jeune fille rangée »

Annie

 

Saint-Marcoux, un auteur pour la jeunesse

Jeanne Saint-Marcoux (photo © DR)

Jeanne (dite Jany) Saint-Marcoux est un auteur français née à Paris en 1920 et décédée en cette même ville en 2002 (82 ans). De 1952 à 1973 elle publie dans la collection Rouge et Or, 27 titres qui présentent chacun une ville ou une région de France (Alsace, Toulouse, Paris, Les Baux de Provence…). Plus d’un million de lecteurs (et lectrices ?) ont lu Saint Marcoux. Elle obtient le prix Montyon pour « Aélys et la cabre d’or ».

Les personnages de Saint-Marcoux : l’héroïne est une jeune fille entre 13 et 15 ans. Elle est sauf exception, de milieu bourgeois, ou noble désargentée. Elle s’intéresse à l’art (la danse dans « les chaussons verts ») mais, le plus souvent, renoncera à sa carrière pour choisir l’amour ! Au cours du roman elle va rencontrer un jeune homme qui vit une existence aventureuse (il est pilote d’hélicoptère, photographe de presse, dessinateur, ingénieur aéronautique… mais il ne connaît pas le bonheur, il lui manque une vie de famille (nombreuse si possible) et, grâce à l’héroïne, il va trouver cet environnement « cocon » qui lui manque.

On rencontre beaucoup de personnages avec un handicap ou bien qui vivent misérablement. La société française de Saint-Marcoux : un pays en plein changement, on invente (la Caravelle, l’hélicoptère…), le catholicisme, toujours présent, se fait plus discret. Les filles ne sont pas soumises, elles innovent elles aussi mais ce sont quand même les garçons qui ont le dernier mot au moment où arrive une catastrophe. Le soir, comme leurs ancêtres, elles brodent ou font du tricot.

Les intrigues : Ces romans commencent toujours par un mystère à résoudre : des bijoux dérobés, un fils disparu, un bateau qui a sombré… Il y aura de nombreux souterrains oubliés, cachettes dans l’épaisseur des murs, lettres jamais reçues par leur destinataire…

Les personnages sont pour la plupart gentils ; le « méchant » se reconnaît tout de suite. Les parents sont peu présents, il faut bien que les jeunes vivent leur aventure ! le père, en particulier, est peu visible. On est dans un matriarcat.

Et tout se terminera bien et la jeune fille aura trouvé l’homme de sa vie !

Annie

 

SOUVENIRS DORMANTS

Patrick Modiano

Dans Souvenirs dormants, l’auteur évoque ses vingt ans, dans le Paris des années 60. Il l’appelle « Le temps des rencontres », dont les souvenirs se précisent grâce à de petites notes collectées tout au long de sa vie. C’est écrit à la première personne du singulier.

Patrick Modiano en 2014 (photo © DR)

A travers Paris, nous allons le suivre de dix-sept à vingt-deux ans, peut-être vingt-cinq. Dates précises, listes de noms ou adresses tiennent lieu de description et de détails. Il tente de mettre de l’ordre dans ses souvenirs à l’aide de ses listes anciennes.  S’y rattache les fugues qu’il pratique depuis l’âge de onze ans, traînant son mal-être de café en café, sont-elles une addiction contre laquelle il faudrait réagir ?

Est-ce la réalité ou est-ce un rêve ? C’est l’œuvre d’un artiste, d’un véritable artiste du verbe, qui, à partir d’éléments personnels, dessine, sans mots inutiles, six ébauches très serrées de scénario. Chacun de ces scenarii, avec le concours d’un metteur en scène de génie, deviendrait un film formidable.

C’est aussi le portrait d’un jeune homme angoissé devant toutes les possibilités qui s’ouvrent devant ses vingt ans, dans le flou de la précieuse petite musique modianesque, égrainant son Paris au rythme du guide de ses souvenirs. Mais aussi un pastiche ou une réminiscence du « Nouveau roman » qui depuis 1953, à la suite d’Alain Robbe-Grillet, Michel Butor et Nathalie Sarraute, prône la déstructuration du roman narratif.

Roselyne

 

UNE FEMME A BERLIN

(anonyme) 20 avril – 22juin 1945

Au printemps 1945 une jeune femme berlinoise (on sait d’elle qu’elle a une trentaine d’années, qu’elle a été journaliste, qu’elle a beaucoup voyagé, en particulier en Russie) note durant 63 jours sur des cahiers d’écolier ce qui lui arrive au jour le jour… Plus tard elle confie ces textes à un collègue, Kurt Marek qui réussit à les faire traduire en anglais et publier aux USA en 1954.

En 1959 le livre paraît en Allemagne sans aucun succès. Les Allemands ne veulent pas qu’on leur rappelle cette période ! En 1969/70 le livre tombe entre les mains de féministes allemandes. Elles sont intéressées mais le texte reste pourtant confidentiel. Et ce n’est qu’en 2001, l’auteure est décédée entre temps, qu’une nouvelle publication rencontre enfin le succès. La traduction française est de 2006.

Le style en est plein d’humour. Même quand elle raconte des choses atroces, elle parle sur un ton d’objectivité froide et même sarcastique. Les personnes décrites qui sont presque toutes des voisins à elle, prennent vie sous nos yeux ainsi que son quartier qui deviendra plus tard Berlin-Est.

La faim est le leitmotiv du livre : dans Berlin envahi par les Russes tout est prétexte pour se nourrir : prostitution, pillage… Les abris : toute la première partie de ce texte raconte encore et encore les nuits d’angoisse dans des caves sous l’immeuble.

L’armée allemande : Les Berlinois découvrent une armée de vieux, d’enfants, de blessés.

Photo extraite du film Anonyma – une femme à Berlin, réalisé en 2008 par Max Farberbock

Les Russes : « Vend 27 avril 1945, jour de la catastrophe », on les signale, on en voit un… ! Puis ce sera les viols, le travail forcé à partir du 14 mai, date de la capitulation de l’Allemagne, un véritable travail d’esclave durant des journées interminables.

Les dernières pages : Première visite chez le coiffeur le 9 juin, premier cinéma le 13 juin. Le 16 juin, retour de Gerd son amoureux. Ils n’ont plus grand chose à se dire !

Enfin 22 juin, les derniers mots.

Annie

 

Les charmes discrets de la vie conjugale

Douglas Kennedy

Les Charmes discrets de la vie conjugale (titre original : State of the Union) est sorti en 2005 et traduit en français en 2007. C’est un roman qui propose une vision de l’Amérique contemporaine et du combat politique qui l’anime, notamment la tension entre les « libéraux » (au sens américain du terme) démocrates et les néo-chrétiens pro-Georges W. Bush. Il illustre le conflit de génération qui perdure : les néo-chrétiens en réaction au libéralisme révolutionnaire des années 1960 de leurs aînés.

L’histoire se passe aux USA dans les années 1968. Hannah l’héroïne du roman, contre l’avis de ses parents, des universitaires très engagés à gauche, va se marier à 20 ans avec un étudiant en médecine très différent de ses parents mais qu’elle trouve ouvert, prévenant, avec qui elle se sent en sécurité.

Douglas Kennedy (photo © DR)

On passe de cette période aux alentours de 1968 à l’année 2003. Là, trente ans se sont passés où tout parait bien huilé. Elle a eu deux enfants qui ont tous les deux des bonnes situations. Le fils est marié et a lui-même deux enfants aussi tandis que la fille n’a pas jusque-là de relations amoureuses stables. Un grain de sable va remettre en cause cet équilibre finalement très fragile, relatif à un événement qui s’est passé dans la première période : celle de 68, une infidélité de 2 jours, restée secrète…

A travers la vie de son héroïne, Hannah, c’est tout un pan de la vie américaine et de la vie tout court que Douglas Kennedy soulève. Les choix que l’on fait souvent sont-ils les bons, et comment le savoir ? Sommes-nous responsables de tout ce qui arrive à notre progéniture ? Et enfin, connaît-on vraiment l’être avec qui on a décidé de passer toute son existence ?

Malgré ces presque 600 pages ce livre se lit comme un thriller surtout sa deuxième moitié. Sans apporter des certitudes, cette œuvre permet de se forger des réponses et de comprendre au moins une chose : qui que nous soyons nous avons besoin d’amis, de reconnaissance et d’amour. Et nous ne voulons en aucun cas mourir seul.

Cécile

Aux armes, citoyens ?

19 mai 2018

Serait-ce l’esprit de Mai 1968 qui anime la société française et lui insuffle un goût pour l’insurrection ? 50 ans sans une petite révolution, voilà qui commence à faire long… En tout cas les images diffusées récemment dans les médias montrent que certains travaillent activement à réveiller, sinon les consciences, du moins cet esprit révolutionnaire qui sommeille en chaque Français, râleur et rétif à l’ordre par habitude.

Un véhicule en feu devant une concession Renault attaquée le 1er mai 2018 à Paris (Photo © Christian Hartmann / Reuters)

Les troupes de casseurs soigneusement entraînées et parfaitement préparées, ces fameux Black blocs, se sont ainsi livrées, en marge des manifestations syndicales du 1er mai, à des actes de violence et de destruction urbaine assez spectaculaires, n’hésitant pas à saccager une trentaine de commerce, à incendier des véhicules et à provoquer les forces de l’ordre.

Scènes de guérilla urbaine initiée par les Black blocs à Paris le 1er mai 2018 (Photo © Julien Mattia / Le Pictorium / MAXPPP)

Les affrontements dans les facs occupées entre groupuscules d’extrême gauche et d’extrême-droite se caractérisent également par des actions d’une violence parfois inouïe entre individus cagoulés, et profondément déterminés. A Montpellier, le 14 avril, une manifestation d’étudiants s’est ainsi achevée par un déchaînement de violences urbaines avec, là encore des affrontements particulièrement violents entre un groupe de Black blocs et les CRS.

Violence urbaine dans le centre-ville de Nantes le 7 avril 2018 (Photo © Stéphane Mahé / Reuters)

La contestation du projet d’aéroport sur le site de Notre-Dame des Landes et les évacuations en cours de la fameuse ZAD ont également donné lieu à des scènes de véritable guérilla. Une manifestation courant avril dans les rues de Nantes s’est ainsi soldée par des violences de rue assez effrayantes tandis que les opérations d’évacuation de la ZAD ont vu des militants aguerris et très déterminés, tout de noir vêtus, masqués et protégés avec casques, lunettes de ski, masques à gaz et gants ignifugés, monter au front contre les forces de l’ordre, n’hésitant pas à les bombarder de blocs de ballast, billes d’acier, mortiers de feux d’artifice, cocktails Molotov, fusées de détresse, bouteilles d’acide et autres joyeusetés.

Des zadistes à Notre-Dame-des-Landes le 10 avril 2018 (Photo © Loïc Venance / AFP)

Une telle explosion de violence reste paradoxalement contenue du fait de l’évolution des stratégies policières qui, traumatisées par les bavures comme celles ayant causé la mort de Malik Oussekine en 1986 ou celle de Rémi Fraisse à Sivens en 2014, font en sorte que la répression se fasse autant que possible sans blessé grave et surtout sans mort. Cela les conduit à ces mobilisations démesurées consistant par exemple à engager 2500 policiers pour expulser 250 zadistes à Notre-Dame des Landes ou pour évacuer le campus de l’université de Tolbiac, mais du coup les manifestants, qui ne sont retenus par aucune consigne de prudence, sont d’autant plus en position de force et ne reculent devant aucune provocation.

Une telle escalade de la violence et des affrontements est d’autant plus inquiétante dans une société démocratique comme la nôtre, où justement il existe de nombreux outils de débats et de dialogues social et politique destinés à réguler ces conflits, que les sources de différents entre groupes sociaux semblent s’accumuler.

C’est en tout cas la thèse que développe le philosophe Yves Michaux, auteur de Changements dans la violence (2002) et qui vient de publier un livre de dialogue avec le journaliste Denis Lafay, justement intitulé Aux armes, citoyens !

Il constate que les fossés se creusent dans notre société entre riches et pauvres, entre urbains et ruraux, entre personnes éduquées et qualifiées et celles qui ne disposent pas d’un tel niveau de qualification, mais aussi entre populations précaires (chômeurs et salariés précaires, à temps partiel subi ou intérimaires) et ceux qui ont acquis une situation stable (fonctionnaires ou retraités notamment). Des fractures apparaissent aussi entre ceux qui sont exposés au quotidien à l’insécurité (gardiens de prison, travailleurs de nuit, soignants mais aussi enseignants ou policiers intervenant dans certains quartiers sensibles) et ceux qui en sont globalement à l’abri.

Le philosophe Yves Michaud (Photo © Hannah Assouline)

Il relève aussi un fossé de plus en plus profond entre une majorité croyante ou indifférente à la religion mais avant tout tolérante, et une minorité d’activistes religieux en voie de radicalisation et qui rejette toute valeur républicaine jugée incompatible avec ses croyances.

La société se retrouve donc confrontée à de multiples fractures et revendications catégorielles de clientèles séparées, qui généralement s’ignorent mutuellement, mais qui n’hésitent pas à recourir à une action violente pour exprimer leurs revendications. L’État, supposé être le garant de la cohésion du corps social et dont le rôle d’arbitre protecteur est parfois reconnu comme cela a été le cas après les derniers attentats islamistes, est trop souvent perçu comme un ennemi répressif que ce soit par les zadistes de Notre-Dame des Landes, les étudiants grévistes ou encore les Bonnets rouges qui avaient mis à sacs les portiques de la défunte écotaxe.

Que faire face à un tel morcellement des revendications corporatistes pour redonner davantage de cohésion à une société traversée de multiples fractures identitaires ? Les discours extrémistes de droite (avec en particulier la revendication identitaire voire religieuse en décalage complet avec le multiculturalisme qui caractérise désormais la société française, qu’on le veuille ou non) comme de gauche (avec l’émergence d’un populisme radicalisé qui agite des menaces violentes contre le gouvernement, contre les riches et contre la classe médiatique) ne peuvent que renforcer cet éclatement de la société.

Yves Michaud propose au contraire, comme il l’explique dans un entretien à Marianne, de mettre en avant les valeurs républicaines pour redonner de la cohérence à notre société et de séparer davantage les croyances religieuses de la vie politique. Il suggère notamment l’organisation d’un court service civique obligatoire à 16 ans, débouchant sur une prestation individuelle de serment républicain, ouvrant des droits à la citoyenneté et à la responsabilité juridique, mais exposant aussi à la perte éventuelle de ces nouveaux droits civiques : une piste parmi d’autre pour recréer un nouveau contrat social dans une démocratie en crise ?

L.V. 

Changement climatique : pourquoi personne ne bouge ?

22 février 2018

Depuis maintenant des années que les scientifiques du monde entier tirent la sonnette d’alarme, chacun sait que la température moyenne à la surface du globe s’élève progressivement, que le niveau moyen des mers monte petit à petit, et que les répercussions de cette évolution inéluctable risquent d’être dramatiques, en particulier dans les pays les moins développés, avec une recrudescence des vagues de sécheresses et d’aléas climatiques aux conséquences potentiellement dévastatrices, y compris avec des recrudescences d’épidémies voire de guerres.

Chacun sait bien désormais aussi que le principal moteur de ce changement climatique global, perceptible depuis le début du XXe siècle mais qui s’est dangereusement accéléré ces derniers temps et qui va encore s’aggraver dans les années qui viennent, quoi qu’on fasse, est l’activité humaine qui s’est traduite depuis plus d’un siècle par une consommation massive d’énergie fossile et une émission jamais égalée de gaz à effets de serre (CO2 et méthane pour les principaux).

Il y a belle lurette que les climatosceptiques, chantres de l’industrie pétrolière ou charlatans irresponsables, ont perdu toute crédibilité. Les publications scientifiques du GIEC, qui décrivent année après année une situation de plus en plus alarmante et de moins en moins réversible, ne sont plus contestées et les grands raouts internationaux tels que les COP s’enchaînent sans discontinuer, au cours desquels chacun y va de son discours grandiloquent sur la nécessité et l’urgence d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

Un dessin d’Olivier Ménégol publié par Buzzly

Et pourtant, malgré cette prise de conscience planétaire incontestable, il ne se passe rien ou presque. Les États-Unis, deuxième émetteur mondial de gaz à effet de serre derrière la Chine, se sont choisi un président qui préfère développer l’extraction des huiles de schistes et relancer l’industrie pétrolière plutôt que de s’embarrasser de considérations environnementales. Et les belles promesses prises à l’occasion de la COP 21 ne se sont guère concrétisées depuis, aucune décision notable n’ayant été prisse à l’issue de la COP 23 qui vient de se terminer à Bonn. Tout se passe comme si chacun était conscient du risque et avait bien intégré les mesures à prendre pour le contrer mais préférait faire l’autruche comme si de rien n’était…

Contrairement à d’autres menaces comme celle de l’attentat terroriste ou de l’immigration mal contrôlée, pour lesquelles tout le monde se mobilise et qui incitent même nos responsables politiques à la surenchère, faire face au changement climatique semble beaucoup moins mobilisateur. C’est cette situation paradoxale qu’a parfaitement analysée le sociologue et philosophe américain George Marshall dans son livre intitulé justement Le syndrome de l’autruche : pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique ?

En réalité, cette inaction collective face à la menace pourtant avérée du changement climatique relève de ressorts liés à la psychologie sociale. Ce ne sont pas tant les campagnes de désinformation menées par certains lobbies industriels qui nous empêchent de nous mobiliser à la hauteur des enjeux, mais plus profondément la nature même de ce risque face auquel « notre cerveau évolué est incapable de réagir » selon Daniel Gilbert, professeur de psychologie à Harvard.

Contrairement à d’autres risques plus tangibles, le changement climatique se caractérise en effet par une menace diffuse, à long terme, qui n’est pas rattachable à un adversaire aisément identifié, mais qui provient de notre propre mode de vie… On est volontiers capable de se mobiliser contre une menace directe telle que l’implantation d’une centrale nucléaire ou d’un incinérateur d’ordures ménagères, surtout si elle se produit à côté de chez soi. En revanche, décider de moins utiliser sa voiture ou son smartphone, de ne pas prendre l’avion pour partir en vacances ou de baisser sa chaudière, tout cela pour faire en sorte que le climat reste vivable pour les générations à venir, voilà qui ne fait pas partie de nos gènes !

« Tout le monde contribue aux émissions à l’origine du problème ; tout le monde a donc une bonne raison d’ignorer le problème ou de s’inventer un alibi » estime ainsi George Marshall dans son ouvrage. Personne n’a envie qu’on lui rappelle la menace mondiale qui pèse sur chacun d’entre nous en cas d’inactivité prolongée. Même ceux qui ont subi un cataclysme pourtant assez directement rattaché au changement climatique, comme c’est le cas des victimes de l’ouragan Sandy dans le New Jersey, que George Marshall a interrogés, même eux préfèrent voir dans cet événement un aléa exceptionnel contre lequel on ne peut rien, mais n’envisagent pas pour autant de modifier leur mode de vie pour éviter que ce type de phénomène ne devienne monnaie courante.

En 2012, l’ouragan Sandy ravage la côte Est des États-Unis (photo © Shannon Stapleton / Reuters paru dans Geopolis)

On retrouve là le syndrome classique du responsable politique face à tout risque naturel. Les maires que l’on voit s’épandre devant toutes les caméras de télévision après chaque inondation pour déplorer un phénomène cataclysmique « jamais vu de mémoire d’homme » et implorer des aides à la reconstruction, sont les mêmes qui ensuite accordent des permis de construire en zone inondable en toute bonne foi, justement parce qu’ils sont persuadés qu’il s’agit là d’événements exceptionnels qui ne sont pas destinés à se reproduire, en tout cas pas pendant la durée de leur mandat électif…

Un dessin d’Ysope

C’est donc toute la difficulté à laquelle on se heurte pour faire face au changement climatique. Même si la plupart des gens sont convaincus de la réalité du phénomène, il n’en reste pas moins une menace floue, difficile à quantifiée du fait de ses manifestations aléatoires, et dont les conséquences concerneront principalement les habitants d’autres contrées voire des générations futures que l’on ne connaîtra jamais. Il est donc bien difficile pour chacun d’entre nous de se mobiliser face à un tel risque, d’autant plus lorsque cela implique de devoir renoncer à une certaine part de son confort personnel et à modifier ses habitudes de vie au quotidien…

En d’autres termes, les ressorts psychologiques à actionner pour mobiliser l’opinion publique sur ce dossier restent largement à explorer. Comme l’explique bien Marion Rousset dans un article paru dans Marianne, il ne suffit pas de faire appel à la rationalité de chacun mais il convient aussi de mobiliser une certaine charge émotionnelle : défendre la nature de manière générale n’a jamais été très mobilisateur ; en revanche, défendre son territoire contre un envahisseur quel qu’il soit a toujours constitué un mobile fortement fédérateur !

Reste donc à explorer d’autres modes de communication pour faire en sorte que la lutte contre le changement climatique global implique davantage. La littérature et le cinéma ont peut-être un rôle à jouer dans un tel combat. C’est ce que suggère Claire Perrin, doctorante en littérature américaine, dans un article consacré à ce nouveau genre littéraire de la cli-fi, la fiction climatique qui s’apparente souvent à des récits post-apocalyptiques où les personnages évoluent dans un monde ravagé par les effets du changement climatique. Depuis le succès des Raisins de la colère qui évoquait déjà les impacts sociaux d’une catastrophe climatique, nombre d’auteurs s’emparent de ce thème, parmi lesquels Paolo Bacigalupi, dont le roman The Water Knife, met en scène un combat homérique dans le Sud-Ouest américain pour l’accès à l’eau…

Faut-il donc encourager la production littéraire et cinématographique pour faciliter la mobilisation collective contre le réchauffement climatique ? Les talents artistiques peuvent-ils venir au secours des scientifiques, prompts à identifier les phénomènes, en analyser les causes et à proposer des panels de solutions techniques, mais peu outillés pour mobiliser l’imaginaire collectif ? Peut-être des pistes à explorer, pendant qu’il en est encore temps…

L.V.  

Katulu ? s’ouvre à tous

17 janvier 2018

La séance publique organisée le 7 décembre 2017 par le club de lecture KATULU ?, composante du Cercle Progressiste Carnussien, consacrée à la présentation de romans traitant de la tolérance, a été un beau succès qui a permis à de nombreux Carnussiens de découvrir ce club de lecture ouvert à tous et qui se réunit tous les mois.

Un article publié dans La Provence le 19 décembre 2017

Cinq romans ont été à l’honneur de cette séance, présenté chacun par une lectrice qui a permis de toucher la sensibilité du public en lisant et en commentant des extraits de ces œuvres, témoignages autobiographiques, parfois violents voire cruels mais profondément humains. Un échange très fort avec le public qui a permis de mettre en valeur la nécessité de bienveillance, d’indulgence et d’ouverture à ceux qui pensent ou vivent d’une manière différente, définissant ainsi la tolérance comme « un désir d’humanité ».

Les cinq ouvrages qui ont servi de support à cette lecture publique étaient disponibles à l’achat, fournis aimablement par la librairie Le Préambule installée à Cassis.

Une belle soirée d’échange, clôturée par un apéritif convivial partagé avec tous. Une séance qui en appelle d’autres et qui a été également l’occasion de recueillir des dons pour l’Association française contre la myopathie dans le cadre du Téléthon 2017.

Extrait de la revue municipale de Carnoux Le Messager n°50

Un engagement de Katulu ? qui s’est prolongé le lendemain, toujours dans le cadre des animations du Téléthon organisés à Carnoux, par la tenue d’un stand pour vendre des livres d’occasion.

Les remerciements de l’AFM Téléthon remis à Katulu ?

Des activités largement relayées par la presse locale et qui ont permis de recueillir plus de 200 € de dons reversés à l’AFM Téléthon.

M.M.

Tolérance, rêve ou réalité, désir d’humanité

15 janvier 2018

Une rencontre de Katulu ? À l’occasion du Téléthon 2017

Dans le monde d’aujourd’hui le point d’interrogation suite à « désir d’humanité » semblerait s’imposer. Mais avec beaucoup de rêve et d’optimisme nous avons choisi de l’affirmer : la tolérance est un désir d’humanité.

L’humanité se flatte de tolérance, pourtant elle offre mille visages à l’intolérance. Les livres présentés à Carnoux par le cercle de lecture Katulu ?, ce 7 décembre 2017, dans le cadre d’un partenariat avec l’AFM à l’occasion du Téléthon, comme les équilibristes sur le fil, oscillent entre les deux.

L’intolérance, c’est le refus d’admettre l’existence d’idées, de croyances ou d’opinions différentes des siennes. Le sujet va jusqu’à persécuter ceux qui les soutiennent.

La tolérance c’est l’attitude de quelqu’un qui admet chez les autres des manières de penser et de vivre différentes des siennes propres, l’attitude de quelqu’un qui fait preuve d’indulgence à l’égard de ceux à qui il a à faire.

Que ce soit l’intolérance des intégrismes qui secouent le monde à notre époque, l’intolérance de l’esclavage qui fut le mal des siècles passés (sans oublier ses survivances d’aujourd’hui) ou bien les maux plus « sociétaux » que sont l’homophobie ou la maltraitance des enfants, toutes ces intolérances sont abordées dans les 5 ouvrages proposés mais tous nous assurent de notre humanisme fait de lutte, de résistance, d’idéal et autant de victoires et de conquêtes de la Tolérance.

Homophobie et maltraitance

Cécile nous a entraînés dans le nord de la France, en Picardie, dans un milieu ouvrier avec « En finir avec Eddy Bellegueule » d’Édouard Louis. Vous y verrez qu’il ne fait pas bon être trop raffiné, trop différent, dans une famille nombreuse où un garçon se doit de vibrer pour le football et ne saurait prendre plaisir à porter les vêtements de sa sœur !

« La démesure » de Céline Raphaël a été évoquée par Josette. Nous nous retrouvons dans un milieu bourgeois où un père intransigeant veut faire de sa petite fille une grande pianiste de concert, ce qui était, vous n’en serez pas surpris, le rêve du père lui même, qu’il va tenter de réaliser par l’intermédiaire de son enfant. Nous serons, dans ce roman autobiographique, face au visage affreux de l’intolérance portée à son comble et allant jusqu’à la maltraitance.

La séance publique de Katulu ? le 7 décembre 2017

Intolérance d’hier et d’aujourd’hui : esclavage, intégrismes

Roselyne, a parlé d’un roman sur la créolité : « l’esclave vieil homme et le molosse » de Patrick Chamoiseau. Cet auteur, né à Fort de France, a obtenu le Prix Goncourt en 1992. le livre présenté aujourd’hui a été publié en 1997. Nous sommes avec cet ouvrage « dans les îles à sucre » que sont la Guadeloupe et la Martinique, à l’époque de l’esclavage.

Nicole, quant à elle, a présenté un roman qui a obtenu le Prix Goncourt des lycéens en 2013 « Le 4ème mur » de Sorj Chalandon. Sorj Chalandon est écrivain et journaliste à Libération et au Canard enchaîné. Peut on raisonnablement, monter la pièce « Antigone » d’Anouilh, cet hymne à la tolérance, dans un Liban déchiré par la guerre, la guerre qui représente pour Chalandon, la violence et l’intolérance poussées au paroxysme ? C’est ce que deux amis, Georges et Sam vont expérimenter dans le sang et les larmes.

Enfin nous sommes resté au Liban avec Antoinette et le livre de Darina Al Joundi : « Le jour où Nina Simone a cessé de chanter » où comment une jeune fille élevée de manière libérale finit par se retrouver en hôpital psychiatrique suite à la montée des intégrismes déchaînés par la guerre.

Le texte complet de ces notes de lectures est accessible (TexteSeance). En voici un bref résumé :

En finir avec Eddy Bellegueule

Édouard Louis

Eddy Bellegueule est le véritable patronyme de l’auteur, qui, soumis à de fortes pressions, change finalement son nom pour celui de Edouard Louis Ce court roman raconte l’enfance et la jeunesse de ce jeune Picard, membre d’une famille pauvre de 5 enfants. Pauvre, la famille l’est, tant financièrement que sur le plan social et culturel. Pour son malheur, Eddy est différent des autres enfants : plus doux, plus raffiné…

L’auteur Édouard Louis (photo © John Foley)

Toute la souffrance de cet enfant lui viendra de cette différence et de ces « manières » que le père, en particulier, juge efféminées. Dans ce milieu là, l’homosexualité est rejetée comme une tare profonde, une honte. Il va donc passer son enfance et sa jeunesse à souffrir de ce rejet autant dans sa famille, qu’à l’école et au village et à essayer de « devenir un dur ». Il prend conscience qu’il est différent. Une seule solution pour lui : fuir.

L’écriture est précise, incisive, rapide, violente. L’auteur explique l’objectif de ce livre : « La violence est partout, tout le temps, dans les discours qui assignent à chacun une position, tu es un transfuge, tu restes à ta place, tu es une femme, tu restes à ta place de femme, tu es un Juif, un Arabe, un Noir, un homosexuel, toutes les interpellations nous assignent. Dès notre venue au monde, nous sommes enserrés dans le discours des autres. Le nom en est une preuve : c’est une identité imposée par autrui. C’est précisément cette question que je veux poser en littérature, faire de cette violence un espace littéraire ».

Cécile

La démesure : soumise à la violence d’un père

Céline Raphaël

Céline Raphaël est l’auteur de ce livre passionnant, documentaire écrit en 2012 à partir d’une histoire vraie dont le but est de faire reculer la maltraitance des enfants. Écrit sobrement sans pathos ni hystérie, ce roman représente l’exemple même de l’intolérance au quotidien ! Le père ne supporte pas que sa fille ne se consacre pas totalement à son art. Intolérance par rapport à l’autre qui devient objet ! Céline est née dans un milieu non seulement aisé mais également d’un bon niveau culturel. Le lecteur est choqué d’une telle cruauté en famille, inimaginable dans un tel milieu.

D’une exigence extrême, le père, la soumet à une vie infernale (privations, coups, violences de tous ordres) pour qu’elle devienne une pianiste de musique classique exceptionnelle, pour être l’artiste prodige dont il aurait pu s’enorgueillir et qu’il n’avait jamais réussi à devenir dans sa jeunesse !

L’auteur, Céline Raphaël (photo © Louise Allavoine / Babel)

Daniel Rousseau pédopsychiatre cité dans cet ouvrage analyse : « L’enfant se trouve alors empoisonné par l’ivresse des fruits de son succès, ce qui le fait s’identifier au bonheur du bourreau et participer à la jouissance du maître qui engrange ses dividendes narcissiques » Mais cette vie d’enfer, de tant de souffrances et d’horreur devint un jour intolérable à supporter et malgré la honte et la peur de dénoncer son bourreau elle accepta de tout révéler à une infirmière scolaire. La peur que son père ne l’aime plus s’apaise

Après un signalement à la justice le père fut reconnu « coupable de violences sur mineur de moins de 15 ans et écopa de 2 ans de prison et 3 ans d’injonction de soins ». Grâce à une volonté, un courage et une abnégation hors du commun, par un travail acharné, elle poursuivit des études contre vents et marées jusqu’ à ses années de médecine. Alors qu’elle était épuisée, anorexique et malheureuse, elle réussit brillamment à ses examens ! Sa souffrance, elle a voulu la transcender et en tirer un bien qu’elle donne à l’autre.

Josette J.

L’esclave vieil homme et le molosse

Patrick Chamoiseau

Patrick Chamoiseau est un auteur prolifique qui, à la suite d’Aimé Césaire et comme son ami Edouard Glissant prône la conservation des cultures, la protection de l’imaginaire des peuples et en particulier de la créolité. « Les poètes déclarent que le racisme, la xénophobie, l’indifférence à l’autre qui vient qui passe qui souffre et qui appelle sont des indécences qui dans l’histoire des hommes n’ont ouvert la voie qu’aux exterminations, et donc, ne pas accueillir, même pour de bonnes raisons, celui qui vient qui passe qui souffre et qui appelle est un acte criminel ».

L’auteur, Patrick Chamoiseau (source : Babel)

Ce petit roman poétique marie savoureusement le français le plus stricte au créole le plus imagé. Avec l’habileté d’un grand D.J. il réalise un mix fluide au service non pas de la coexistence mais de la cohérence des deux cultures des îles-à-sucre. Sept mouvements développent sa symphonie, sept chapitres souvent d’une violence intolérable, adoucie par le son des paroles et le rythme de la phrase.

C’était au temps de l’esclavage, quand les bateaux négriers ramenaient d’Afrique des cargaisons humaines pour les vendre aux maîtres-békés. L’homme y a perdu jusqu’à son nom ; il a celui donné par le maître. De sa lignée, ne lui reste que son nombril, il a tout oublié et n’a rien demandé.

Le molosse. Ce chien a voyagé dans les mêmes conditions que le vieil esclave. Lui aussi acheté au prix fort par maître-béké, fut enfermé en enclos grillagé entre la Grand-Case et la Sucrerie, puis nourri de chair fraîche, dressé à la chasse aux fugitifs par le maître qui en a fait un monstre ! Seul le vieil homme esclave lui jetait un regard.

Puis une nuit, le vieil homme gagna le couvert des grands bois ! « L’hurlade du molosse se met à défaire le domaine ». Le vieil homme avance en aveugle dans le murmure d’une forêt hallucinatoire le chien à ses trousses. Il tomba dans un trou, un trou d’eau, une source marécageuse aux vapeurs soufrées. Le molosse arrive et s’embourbe à son tour. Univers fantasmagorique où chacun lutte pour sa survie ; blessures, sursauts, vaillance. C’est la croisée des chemins : pour le vieil homme va s’ouvrir un autre monde. Il pense « Je suis un homme » et près de lui le molosse apaisé lèche ses plaies. « Il ne prenait pièce goût. C’était l’unique geste qui lui était donné ». Quand le chien réapparu, le maître ne le reconnut pas : il était tranquille, « presque mol. Alors le maître pleura sur son monstre perdu. Et un espace de doute s’ouvrit en lui ».

Roselyne

Le quatrième mur

Sorj Chalandon

Où il y a humanité, il y a intolérance. Voici donc l’homme… Cet être imparfait qui rêve parfois d’être un héros, et ce, au prix de sa propre vie en se nourrissant d’intolérances assumées ou secrètes ou inavouées. L’auteur illustre à sa façon le destin de l’homme, en transposant la tragédie d’Antigone à notre époque, tantôt oscillant entre la tentation d’un ordre à la Créon ou à l’intransigeance d’une Antigone.

Son roman nous raconte l’histoire de Georges, un jeune homme né en 1950 et mort en 1983. Lorsqu’il est étudiant à Paris Georges baigne dans les milieux de Gauche, fait du théâtre dans les usines. Il se lie d’amitié avec Samuel dont il fera son frère. Samuel est Grec, de religion juive et son rêve à lui était de faire la paix au Liban en montant cette pièce d’Anouilh. C’est ce rêve de Samuel qui conduira Georges au pays des cèdres.

L’auteur, Sorj Chalandon

Ainsi la pièce d’Anouilh nourrit S. Chalendon des questions existentielles. Dire non ou s’accommoder ? Colère ou Pardon ? Révolte ou Résistance ? Tolérance ou Intolérance ? Antigone ? Cette petite rebelle morte pour avoir jeté un grain de poussière sur une loi d’airain, elle ressemble à Georges. Antigone c’est notre courage, notre obstination mais aussi notre perte. Antigone ou le reflet de nos guerres intimes, de nos conflits intérieurs, nos intolérances envers nous-mêmes, nos hontes, nos fiertés. Antigone serait Georges qui ne s’autorise pas à la légèreté, au bonheur de vivre avec Aurore, sa femme, et sa fille. Il les quittera pour défendre un idéal.

Et même si la poésie n’arrête pas vraiment la guerre car le soldat a « tiré sur les lueurs d’espoirs, sur la tristesse des hommes, sur l’or du soir qui tombe, le bouquet de houx vert et les bruyères en fleur » l’homme continuera d’admirer « la beauté de ce sol, le tourment de ce ciel ». Il nous fait voir les cascades, les cèdres, les hommes, les femmes, cœurs de pierre ou de miel. Et même si le théâtre a été rattrapé par la guerre, même si Georges assassiné est aussi assassin, même si le réel s’est invité en mêlant comme dit Anouilh « ceux qui croyaient une chose avec ceux qui croyaient le contraire (.) morts pareils » on n’oubliera pas de sitôt ce Georges, son chant douloureux de dignité, de souffrance, de fragilité, son sens de la fraternité qui n’empêche pas le crime. Au bout de sa jambe qui saigne, de son corps qui meurt il a su entendre et nous faire entendre la douleur des autres, il a dit non à l’intolérance. Il défie son ennemi en mourant kippa sur la tête et clef de Jaffa à la main… DEBOUT.

Nicole

Le jour où Nina Simone a cessé de chanter

Darina Al-Joundi et Mohamed Kacimi

La pièce est devenue un livre avec l’aide de Mohammed Kacimi qui a posé les mots justes sur l’histoire terrible de Darina Al-Joundi, avec sa force de vie et son humour ravageur. Ce récit, très émouvant, est celui de la vie d’une jeune fille devenant une femme libre, Darina, dans une société stigmatisée par les normes sociales et religieuses, dans un Liban en guerre. C’est le témoignage de survivance de la narratrice qui porte en elle la violence du chaos vécu, ainsi qu’une réflexion générale sur la liberté.

Darina Al-Joundi

Darina Al Joundi nous entraîne dans l’atrocité du quotidien de la guerre civile des années 80 au Liban. Elle nous livre son regard sur l’histoire récente de son pays qui voit la montée des extrémismes religieux, la faillite des mouvements de gauche, la défaite des véritables laïcs. Selon Mohammed Kacimi « la vie roman de Darina dit combien est vulnérable la liberté de la femme, qui restera à jamais une langue étrangère aux yeux de l’homme ».

Pour écrire ce « roman d’une vie », la comédienne a repris ses souvenirs année par année. – L’enfance : « Une fête permanente. Nos parents nous apprenaient les sens de la beauté. Les poètes les journalistes, les militants frappaient toujours à la porte… » – L’adolescence dans la guerre qui transforme en loups les bourreaux et les victimes. Mais Darina, veut vivre comme le lui a appris son père, en étant libre de ses choix. Pour atteindre la liberté, elle se prête avec excès à de multiples expériences, pressée par le temps, convaincue qu’elle allait « mourir d’une seconde à l’autre ».

La narratrice commence son récit le jour de l’enterrement de son père, alors que l’armée israélienne vient juste d’évacuer le Sud-Liban après vingt ans d’occupation et que les maisons bombardées fument encore. La jeune fille s’enferme seule dans la chambre où gît le cadavre, recouvert d’un linceul blanc. Elle arrache la cassette qui débitait un chant coranique et, à la place, met du Nina Simone, conformément aux sentiments de son père, son héros, qui interdisait à ses filles de prier et de jeûner. Un coup d’éclat qu’elle paiera très cher…

Dans cet environnement de non droit, la guerre du Liban, qui régularise la mort, la narratrice nous livre la vérité de son être dans son immense fragilité et son irréductible force. Les mots sont crus, émouvants ou drôles. Le résultat est un livre saisissant poignant touchant au cœur et inoubliable.

Antoinette

Téléthon à Carnoux : Katulu ? s’engage !

26 novembre 2017

Le groupe de lecture Katulu ?, actif à Carnoux depuis maintenant une dizaine d’année, et désormais rattaché à l’association Le Cercle Progressiste Carnussien, se réunit tous les mois pour échanger autour de livres lus ou relus récemment par ses membres, dans un esprit des plus convivial. De brefs compte-rendus de ces discussions et de ces impressions de lectures sont diffusés régulièrement sur ce blog, à défaut de pouvoir être mis à disposition de ceux qui fréquentent la médiathèque municipale.

En septembre 2016, à l’occasion du Jubilé de Carnoux, Katulu ? avait organisé avec un certain succès une séance publique autour du thème de l’exil, permettant de faire découvrir ou redécouvrir cinq livres ayant trait à ce sujet douloureux.

Une belle expérience renouvelée en mars dernier avec l’invitation de Marie-France Clerc venue présenter en public son ouvrage intitulé Cinq zinnias pour mon inconnu, une « fiction où tout est vrai », quelque peu autobiographique et centrée sur l’histoire récente de l’Ukraine. Là aussi, une belle occasion d’échanger autour d’un livre et avec son auteur en toute convivialité, pour rappeler à quel point la littérature peut rapprocher et être source d’enrichissement mutuel.

A l’occasion du prochain Téléthon pour lequel la municipalité de Carnoux s’engage traditionnellement en mobilisant son très riche tissu associatif, Katulu ? et le CPC ont donc répondu présents et proposé d’organiser une nouvelle rencontre publique autour de cinq livres qui tous évoquent, d’une manière ou d’une autre la notion de tolérance et d’humanité. Cinq ouvrages très différents les uns des autres, de par leur style et leur vision, qui donnent à voir des regards divers sur la part d’humanité présente en chacun de nous…

Des Antilles au Liban, des champs de cannes à sucre à ceux de betteraves du plateau picard, des décors très différents pour des histoires singulières d’êtres humains confrontés à l’intolérance. Surmonter les traumatismes de l’enfance ou construire un rêve de fraternité autour d’une scène de théâtre dans un monde en guerre, autant d’expériences humaines qui poussent chacun à réfléchir sur le regard que nous portons sur les autres et la manière de vivre en société.

Cette séance publique de Katulu ?, ouverte à tous ceux qui le souhaitent, intitulé « Tolérance rêve ou réalité, un désir d’humanité », se tiendra le jeudi 7 décembre 2017 à 18h30 dans la salle du Clos Blancheton située en plein centre de Carnoux, derrière la mairie, en haut de la rue Tony Garnier. Amoureux des livres, curieux ou simplement citoyens s’interrogeant sur la complexité des rapports humains, venez nombreux échanger autour de ce thème avec les membres de Katulu ?,

Et le surlendemain, samedi 9 décembre, à partir de 17h, Katulu ? et le Cercle Progressiste Carnussien seront également présents sur un stand installé dans la salle du Mont Fleuri pour proposer à la vente pour des sommes modiques, des livres d’occasions au bénéfice de l’Association française contre la myopathie AFM Téléthon à qui sera reversée l’intégralité de la recette. Là aussi, n’hésitez-pas à venir nous rejoindre sur le stand et à feuilleter les nombreux ouvrages qui seront présentés. Amis des livres, à très bientôt !

L.V.  

Quand sort la recluse et que se mélangent réalité et fiction…

24 août 2017

Les amateurs de Fred Vargas se sont naturellement tous précipités sur son dernier roman, au titre énigmatique, publié par les éditions Flammarion et intitulé « Quand sort la recluse ». Le commissaire Adamsberg s’y trouve confronté à une histoire bien étrange et dont il est bien entendu hors de question de révéler le moindre indice pour ne pas gâcher par avance le plaisir du lecteur. Qu’il sache cependant que cette notion de « recluse » est à double sens comme souvent dans les romans foisonnants de celle qui fit jadis sa thèse de doctorat en histoire sur la peste au Moyen-Age mais qui fut aussi employée par le CNRS comme spécialiste en archéozoologie.

Fred Vargas (photo © Visual)

On ne sera donc pas étonné qu’il soit notamment question dans cette histoire de ces femmes pénitentes qui se faisaient enfermer autrefois jusqu’à ce que mort s’ensuive dans un reclusoir, minuscule cellule dont l’entrée était définitivement murée et qui survivaient tant bien que mal grâce aux quelques aumônes de nourriture que les passants leur déposaient via la fenestrelle, petit orifice souvent placé très en hauteur et seul lien avec le reste du monde.

Mais l’on y apprend aussi que la recluse est une petite araignée très discrète, qui ne tisse pas de toile, mais se tapit au fond d’une anfractuosité pour y guetter sa proie. On ne l’aperçoit que très rarement, et pourtant tout le roman est bâti autour d’elle et de ses morsures redoutables, susceptibles de provoquer de terribles nécroses.

L’araignée violon Loxosceles rufescens (photo © 2011 Mark Fox)

De son vrai nom Loxosceles rufescens ou araignée violoniste à cause de la forme de son céphalothorax, cette minuscule araignée brune de la famille des Sicariidae et que l’on trouve notamment dans le sud de la France, a été décrite dès 1820. Sa taille ne dépasse guère 1 cm et elle n’est absolument pas agressive pour l’homme mais elle peut néanmoins piquer lorsqu’elle se retrouve malencontreusement prisonnière d’un vêtement, après s’être cachée au fond d’un placard à l’abri de la lumière.

La quantité de venin qu’elle injecte est faible et sa morsure est donc infiniment moins redoutable que celle de sa cousine américaine Loxosceles reclusa, l’authentique recluse, dont la morsure provoque des nécroses cutanées parfois spectaculaires conduisant dans certains cas jusqu’à la mort.

La cousine américaine Loxosceles reclusa

Or régulièrement les médias se font échos de patients atteints par des morsures de ce type dans le sud de la France alors que la présence de la recluse américaine n’est pas attestée sur le territoire national. On trouve ainsi sur internet la trace d’un reportage de France 3, paru en juillet 2015, qui évoque les cas de trois personnes hospitalisées à Nîmes et à Montpellier en quelques mois, trois patientes qui ont dû subir des interventions chirurgicales après avoir développé des nécroses spectaculaires à la cuisse et au bras suite à des morsures attribuées à la fameuse araignée violon Loxosceles rufescens.

Un médecin du Centre anti-poison de Marseille indique d’ailleurs avoir déjà eu connaissance de deux autres cas sévères du même type survenus à Nîmes en 2009 et pense que la toxicité exceptionnelle du venin de la petite araignée s’expliquerait par les fortes chaleurs.

Exemple de nécrose sur une plaie

Un autre article de La Dépêche, daté de la même période, fait lui état de deux femmes habitant respectivement dans l’Hérault et dans le Gard et cite leur témoignage, toutes les deux ayant été piquées alors qu’elles enfilaient leur pantalon. Dans les deux cas il a fallu recourir à des opérations de chirurgie esthétique pour supprimer les parties nécrosées qui s’étendaient sur une large surface d’une dizaine de cm malgré un traitement antibiotique administré très rapidement. Mais contrairement au précédent article, les morsures sont attribuées non pas à Loxosceles rufescens mais à sa cousine américaine, la recluse qui, selon certaines sources, serait présente en France depuis le début des années 2000.

Ceux qui liront le dernier opus de Fred Vargas retrouveront dans ces quelques faits divers une matière qui a manifestement inspiré la romancière : polémique qui enfle sur la toile suite à plusieurs cas graves de morsures attribuées à l’araignée violon en début de période estivale précisément dans le Gard, débats sans fin sur l’hypothèse selon laquelle le venin de l’araignée deviendrait plus virulent en période de forte chaleur, supputations sur l’influence du changement climatique comme facteur déclenchant, etc. Nul doute que l’archéozoologue à l’imagination fertile a puisé dans ces dépêches d’agence et dans les forums de discussion qu’elles suscitent inévitablement de quoi alimenter son histoire.

Mais le plus cocasse est que l’histoire se répète. Alors que le livre de Fred Vargas a été édité en mai 2017, voilà que l’on voit fleurir de nouvelles alertes rendues publiques initialement par France Bleu Roussillon puis reprises par de nombreux médias, sans curieusement qu’il y soit fait allusion au roman qui vient de paraître… Il s’agirait cette fois d’au moins quatre cas de patients traités à la clinique Saint-Pierre de Perpignan. Tous se plaignent de fortes brûlures et de démangeaisons accompagnées dans certains cas de fièvre suite à des piqûres d’insectes qui se sont infectées, avec parfois une plaque nécrosée noire au centre de la rougeur.

La magnifique araignée-paon, nettement moins discrète que la recluse

A Perpignan, les médecins ont conclu à des morsures de la cousine américaine Loxosceles reclusa. Mais les arachnologues restent sceptiques, eux qui affirment n’avoir encore jamais repéré la recluse sur le territoire national, alors qu’il existe 44 000 espèces d’araignées connues et que l’on en découvre fréquemment de nouvelles, la plus insolite étant peut-être la très exotique araignée-paon, une espèce endémique d’Australie..

Une chose est sûre, le sujet n’a certainement pas fini de faire gamberger. Pour peu que le roman policier de Fred Vargas ait autant de succès que ses ouvrages précédents, les habitants du sud-est de la France n’ont pas fini d’incriminer, à chaque piqûre d’insecte, la petite araignée violon, que manifestement bien peu peuvent se vanter d’avoir jamais vu mais qui pourrait bien faire le buzz sur la toile…

L.V.

KATULU ? n°53

7 juin 2017

Ce nouveau numéro du cercle de lecture Katulu ? affilié au Cercle Progressiste Carnussien vous fera découvrir de nouvelles oeuvres en espérant vous faire partager ses coups de coeur et son plaisir de la lecture. Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (Katulu53). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos dernières lectures, venez nous rejoindre pour nos prochaines réunions !

Paris est une fête

Ernest Hemingway (1899-1961)

Une trentaine d’années après son passage dans la ville lumière, entre 1957 et 1959, Hemingway travaille sur les « Vignettes parisiennes » nom qu’il donne alors à ses récits de «fragments de vie». Quand Hemingway meurt en 1961 son ouvrage est inachevé et sans titre ! C’est son épouse Mary qui décidera de l’appellation retenue, suggérée par l’expression « A moveable feast » utilisée par Hemingway, un jour de 1950 : « Si vous avez eu la chance de vivre à Paris quand vous étiez jeune, quels que soient les lieux visités par la suite, Paris ne vous quitte plus, car Paris est une fête mobile ».

Il s’agit d’un récit de souvenirs du Paris des années 20, celui qu’Hemingway a connu lorsqu’il y vivait avec sa première femme Hadley. « Mais tel était le Paris de notre jeunesse, au temps où nous étions très pauvres et très heureux ». C’est un peu comme si, sortant des photos d’une boîte et regardant chacune d’elles, on se souvenait de l’endroit où on était et des gens avec qui on vivait. C’est donc une collection d’instantanés, chacun illustrant un aspect de la vie parisienne ou une relation.

Il réalise alors son rêve d’écrire, à Paris « La ville la mieux faite pour permettre à un écrivain d’écrire ». Gertrude Stein l’encourage dans cette voie et lui apprend à « décortiquer » son style, le pousse à supprimer tous les mots inutiles et vulgaires : « Vous ne devez rien écrire qui soit inaccrochable ».

La vignette « Nada y pues nada », rédigée en 1961, doit conclure son recueil de souvenirs. Il y fait allusion au traitement d’électrochocs qu’il vient de subir et à sa santé défaillante « Cet ouvrage contient des matériaux des remises de ma mémoire et de mon cœur. Même si l’on a trafiqué la première, et si le second n’est plus ». Il peine à cacher la mélancolie qui s’empare de lui. Quelques temps après il se suicide d’une balle dans la tête.

Antoinette

Ma part de Gaulois

Magyd Cherfi

Ce livre est l’histoire d’un jeune issu d’une famille d’origine algérienne et vivant dans la banlieue de Toulouse, dans la Cité des Izards : « petit beur de la rue Raphaël ». Ce garçon a une famille pour qui l’école a de l’importance et surtout la mère qui durant toute la scolarité de ses enfants a contacté les professeurs pour être sûre que tout se passait bien pour eux.

Deux thèmes sont abordés :

– La Culture, l’apprentissage du Français nécessaire à l’intégration. La place du Français pour Magyd mais souvent le roman fait la part belle au « parler des cités » !

– L’intégration des peuples venus d’Afrique du Nord dans les année 60 et la place des femmes.

L’auteur, Magyd Cherfi (photo © Polo-Garat)

Magyd : un jeune Beur qui voulait être « le Victor Hugo des banlieues », passionné par la littérature, la poésie : « j’étais dans la cité comme un magicien des mots et m’en léchais la plume » mais modeste il sent ses faiblesses et parle même de « scribouillage », il était la plume du quartier ! « A défaut d’être mec, je me suis fait plume et ma haine, plutôt que des poings, s’est servie d’un stylo »

Malheureusement, le fossé se creusait entre lui et ses potes de la Cité : « on t’aime pas parce que tu nous ressembles et que tu cherches à pas nous ressembler, tu cherches quoi avec tous ces mots que tu apprends ? ». La montée de l’Islamisme et du Salafisme le consterne « J’ai du mal à me projeter tant l’avenir est incertain. Par exemple, plus jeune, je n’aurais imaginé que tant de filles se voileraient. Je m’étais dit la démocratie, la République pour tous vont entraîner une adhésion à des valeurs, à un patrimoine commun ».

Son style met en évidence cette difficulté à se positionner dans la vie : « je dois rester le Magyd de la rue que j’ai été. Si je ne veux pas me perdre, je ne dois pas laisser le Magyd de l’érudition tout seul, alors je dois tricoter les deux langues. Je suis un schizophrène de la littérature, c’est une manière d’être entier. Écrire c’est me chercher et me trouver ».

Josette J.

La vie de ma voisine

Geneviève Brisac

Ce livre raconte la vie d’Eugénie Plocki, née en 1927 de parents juifs polonais, Rivka et Nuchim, pendant la deuxième guerre mondiale. Rivka la mère a quitté son village à 18 ans. C’était l’aînée de 12 frères et sœurs, militante de 20 ans, féministe, dégoûtée des injustices et des violences.

En 1924 elle rencontre Nuchim qui est arrivé en France en 1920. En 1925 naît Eugénie, déclarée française (droit du sol) et en 1928 arrive un garçon Maurice. « Nous n’étions pas riche mais tout allait bien ». La mère, un cerveau, travailleuse infatigable apprend la langue française qu’elle parle sans aucun accent. Le père, lui, raconte la vie de sa famille : les assassinats, le parti, Trotski, la mort de son frère assassiné, les amis arrêtés les uns après les autres.

Geneviève Brisac (photo © Brice Toul / Getty)

En 1936 : voyage à Varsovie pour connaître la famille de la mère, 36 heures de train dans l’Allemagne nazie, Jenny gardera un très mauvais souvenir de ces gens qu’elle ne comprend pas elle dira « je ne me sens pas juive ». En 1940 premières mesures anti-juives les rafles, plus de travail, l’étoile jaune dès 1942, la peur, puis l’arrestation le 16 juillet 1942 : « les enfants français peuvent partir ».

Après vérification de leurs identités, Jenny et son frère sont libérés. Nuchim et Ricka vont dire à leur enfants en quelques minutes tous ce qu’ils savent de la vie des hommes, de l’amour de la vie. Ils ont deux heures pour se dire adieu et la mère explique à sa fille l’inventaire de la maison, la lessive, le repassage, les courses… Ils ne se reverront jamais.

Au milieu des années 1950, Jenny qui est devenue institutrice (elle n’a pas voulu d’autres classes que le cours préparatoire) rencontre Charlotte Delbo qui va lui raconter les camps .

L’auteur a mis tout son art au service de ces événements si tragiques. Au-delà de la vie de Jenny elle raconte d’autres histoires, des personnages qui mériteraient eux aussi un livre. Ce livre est un petit bijou de finesse de sensibilité

Suzanne

Petit pays

Gael Faye

L’auteur raconte l’enfance de Gabriel, dit Gaby, dans une impasse résidentielle d’un quartier bourgeois de Buzumbara, la capitale du Burundi. Il a dix ans et sa petite soeur Ana en a trois de moins. Avec sa soeur, son papa blanc aux yeux verts et sa maman Tutsi réchappée du premier massacre rwandais, il raconte promenades et pique-nique au bord du lac. Avec ses camarades, on participe à ses jeux au bord de la rivière ou à travers les jardins de manguiers. Avec l’institutrice, Madame Economopoulos, on prend part à sa découverte des livres.

L’auteur, Gaël Faye (photo © Jérôme Fouquet)

Mais l’ambiance ludique se dissout lentement. Sa mère quitte son père, la maison et les enfants. Les soupçons racistes apparaissent. La violence se généralise. On tue dans la rue, dans les jardins, puis les maisons. Le père évacue ses deux petits vers la France…

Gaby, à trente ans, retourne au pays pour recueillir un héritage de livres. Tout est apaisé mais il ne reconnaît pas les lieux de son enfance. Murs et barbelés ont remplacé les bosquets de bougainvilliers. Elliptique et insoutenable, la folie colle à l’âme des rescapés !

Gabriel, le narrateur s’est réfugié dans les livres et le déni pour ne pas voir le sang répandu et l’horreur des cadavres allongés si simplement dans les caniveaux, il raconte sans pathos, avec des mots d’enfant bien élevé l’horreur de tous les jours. « J’érigeais ma vie en forteresse et ma naîveté en chapelle ».

Frisson dans le dos ! Le lecteur suit l’auteur sans porter de jugement, s’exclamant comme lui : « quel gâchis, l’Afrique ! »…

Roselyne

Remède de cheval

M.C. Beaton

Agatha Raisin, détective bien connue des lecteurs de M.C Beaton, revient dans son petit village de Carsely, après un séjour aux Bahamas où, sous prétexte d’y passer des vacances, elle cherchait la compagnie du séduisant James Lacey, son voisin qui avait laissé entendre qu’il partait pour Nassau, capitale de l’archipel. Il faut dire que James, colonel à la retraite, est un irréductible célibataire et entend le rester, et sa voisine, elle, une redoutable chasseresse lorsqu’il s’agit de conquérir un homme.

L’auteur MC Beaton

Les autres personnages :

– Paul Bladen, vétérinaire, beau quadragénaire, a ouvert un cabinet à Carsely. Ce dernier ne désemplit pas de toutes ces dames venues avec leur matou.

– Bill Wong, sergent à Carsely, a beaucoup d’estime pour Agatha.

– Lord Pendelberry : propriétaire de chevaux.

Lorsqu’il fait appel au vétérinaire pour s’occuper d’un cheval, c’est le drame dans les écuries : Paul Bladen est retrouvé mort. Accident ou assassinat ? Agatha et James commencent leur enquête.

Une des dames interrogée, Mrs Joseph, qui détestait le vétérinaire parce qu’il avait euthanasié son chat est découverte sans vie dans sa salle de bain ; elle était diabétique… alors le diabète est-il la cause de ce décès ou s’agit-il d’un nouveau meurtre ? L’enquête devient plus dangereuse et Agatha mettra sa vie en péril.

Ghislaine

De l’âme

François Cheng

Cet ouvrage est un recueil de lettres écrites par François Cheng à une amie. C’est le cheminement philosophique, empreint de poésie, de l’intime conviction spirituelle de François Cheng, en tant que Chinois, taoïste et chrétien, qui est tracé au fil des lettres.

L’académicien François Cheng

Il exprime des interrogations : le cœur, morceau de chair qui bat est-il le moteur de la vie, ou bat-il au nom du principe de vie, un vouloir vivre, un désir d’être qui maintient le cœur en marche ? Ces interrogations le conduisent du simple  « niveau instinctif du vouloir-vivre » à un « désir d’être » plus élevé, celui du « Désir initial grâce auquel l’univers est advenu ». L’âme lui semble en nous depuis notre naissance, d’abord en tant que pré-langage : « l’esprit raisonne, l’âme résonne », « l’esprit est Yang, l’âme est Yin ».

L’esprit est là pour prendre conscience de la réalité de l’âme. Elle demeure le fait de l’unité de la présence de l’Un dans l’univers. L’âme, marque de l’unicité de chaque personne, lui assure « une unité de fond et, par là, une dignité, une valeur, en tant qu’être ».

L’âme n’exclut pas la souffrance, souffrance qui appelle le partage qui nous relie. « Le fait que chaque être est unique ne l’isole nullement dans un écrin exceptionnel »… La souffrance seule peut éventuellement l’arracher à sa vanité illusoire » et le rendre ainsi « capable d’accorder à l’autre respect et valeur, base à partir de laquelle naît la possibilité de l’amour ».

Dans les dernières pages de son livre, François Cheng se questionne « Suis-je dans le vrai ? C’est une question qui me dépasse ». Toutefois l’âme demeure pour lui, même si le corps entre en déchéance et l’esprit en déficience.

Ce livre ne donne pas une définition de l’âme, il n’affirme rien. Il s’agit plutôt d’une invitation à accompagner l’auteur sur le chemin de sa pensée. Il nous fait découvrir, en nous éblouissant par l’immensité de sa culture, par son extrême sensibilité, sa vision poétique de la vie.

Antoinette

No Home

Yaa Gyasi

Du 18° au 20° siècle, l’auteur fait vivre (de façon alternée) la descendance respective de deux demi-sœurs qui ne se connaîtront jamais. Une branche restera en Afrique, sur la côte de l’Or (Ghana), l’autre sera « embarquée » comme esclave en Amérique du Nord.

L’auteur, Yaa Gyasi

Chaque chapitre (14 en tout) est une véritable « nouvelle ». On laisse un personnage pour retrouver sa descendance 15 ou 20 ans plus tard dans un chapitre suivant. Ces ruptures donnent au livre un rythme très particulier, « le lecteur en sachant plus que chaque personnage sur ses ascendants ».

Le sujet unique de ce roman : où et quand finit l’esclavage ? Que ce soit en Afrique ou en Amérique, cette histoire familiale retrace la souffrance des êtres humiliés, meurtris par leurs semblables, des vies déchirées, anéantis par la soif de pouvoir et d’argent. L’Histoire se répète et, de chapitre en chapitre, l’espoir est une lueur bien faible.

Qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui, « être noir » aux États-Unis ? Un livre passionnant, fort, sans pathos, une réflexion historique, un regard sur un phénomène bien trop souvent classé comme « du passé ».

Marie-Antoinette

Article 353 du Code Pénal

Tanguy Viel

Le décor est posé dès les premières pages : le meurtre… Puis c’est l’accusé face au juge : un long monologue, à la première personne. Il parle au juge, il se parle à lui-même. Il explique, il constate, se dévoile, garde ses secrets.

L’auteur, Tanguy Viel (photo © Patrice Normand)

Une écriture adaptée au personnage : un quinquagénaire, ouvrier licencié des chantiers navals, courageux, bosseur ; un fils qu’il élève seul ; l’épouse est partie. Un homme vieilli par les infortunes et les échecs, un homme floué par les promesses d’un promoteur ; d’autres se sont suicidés.

« Un grand roman social » dans la France des années 80, les années « fric » et la question : la violence physique est-elle légitime face à la violence des puissances de l’argent ?

Un livre d’une force et d’une intensité impressionnantes non seulement par les idées qu’il défend mais aussi par son style d’écriture. Et puis il faut lire l’article 353 du Code de procédure pénale… un conseil bien utile pour certains !

Marie-Antoinette

Deux petits pas sur le sable mouillé

Anne-Dauphine Julliand

C’est le récit de la vie d’une famille où une petite fille est atteinte d’une maladie génétique orpheline, la leucodrystrophie métachromatique, qui se traduit par la destruction progressive de la myéline, la gaine des nerfs qui permet la transmission de l’influx nerveux. La petite fille a deux ans et on a remarqué qu’elle ne marchait pas normalement d’où le titre. Elle mourra un an et demi plus tard.

Au moment où la famille apprend ce dont souffre leur petite fille, la mère est enceinte. Elle ne veut pas savoir si le fœtus est atteint ou pas. Ils vont vivre une fin de grossesse difficile. La naissance se passe bien. C’est une autre petite fille. Malheureusement elle est aussi atteinte du même déficit. Les médecins leur proposent une greffe de moelle osseuse pour essayer d’enrayer cette maladie. C’est ce qu’ils vont faire en déménageant toute la famille de Paris à Marseille le temps de la greffe soit 4 mois.

Anne-Delphine Julliand (source : La chaîne du coeur)

Pendant ce temps la première petite fille a plusieurs fois besoin de soins hospitaliers. Les deux enfants seront donc à la Timone à des services différents. On imagine l’organisation familiale pour réguler la présence des parents auprès du tout petit bébé 5 mois et auprès de l’autre petite fille.

Aucun misérabilisme. Ce livre est un concentré de résilience, vivre jour après jour en se saisissant de tout ce qui peut être positif. C’est un concentré de solidarité intra et extra familiale, une œuvre coordonnée avec les soignants pour éviter la souffrance et privilégier le bien être de l’enfant. Appeler à l’aide quand on est au fond du trou, prendre quelques jours de congé même si toute la famille n’est pas ensemble pour souffler, pour vivre avec l’aîné des enfants un petit garçon qui va bien. C’est un hymne à l’Amour, à la force du lien entre les parents, les enfants, la nounou la famille, les amis, ce qu’ils sont capables de mobiliser et de donner. « Il faut ajouter de la vie aux jours lorsqu’on ne peut plus ajouter de jours à la vie ».

Cécile

Comment Baptiste est mort

Alain Blottière

Enlevé dans le désert par un groupe de Djihadistes avec ses parents et ses frères, Baptiste sera le seul libéré après plusieurs semaines de captivité. L’auteur nous fait entrer dans la tête d’un adolescent qui a vécu l’indicible, la destruction lente et préméditée de sa personnalité qui le transformera en tueur.

L’auteur, Alain Blottière

Le roman alterne entre un dialogue (débriefing avec un psychologue) et la narration des événements. Les nombreuses pages de dialogue sont présentées de façon originale : topographie particulière, phrases courtes, avec des espaces figurant les silences, le mystère, les secrets, les zones d’ombre, comme un halètement. Une manière d’écrire qui fait passer l’effroi, qui glace.

Peu à peu se révèle l’histoire extraordinaire et cruelle vécu par Baptiste que ces ravisseurs appellent « Yumaï ». Baptiste est mort, survit Yumaï… Mais à quel prix ?

Un sujet d’actualité des plus brûlant (l’auteur s’est inspiré d’un fait réel), traité de façon magistral. Un livre terrifiant, glaçant qui ne peut laisser indifférent.

Marie-Antoinette

Un trou dans la toile

Luc Chomarat

Thomas, un créatif travaillant dans une grande agence de publicité, sentant venir son licenciement, accepte un poste d’observateur dans une agence para-gouvernementale.

L’auteur, Luc Chomarat

Sous la direction de Buzzati, il doit prouver l’existence ou la non-existence de « l’inconnu » qui sévit sur la toile. Qu’il le traque Outre Atlantique ou qu’il le cherche avachi les pieds sur son bureau, il a ressenti sa présence par deux fois.

Sa très ravissante femme Liane, Omar son petit garçon de trois ans, Fjord la glaciale fille de sa femme, son ami d’enfance Christian et Emile, le geek qui travaille à ses cotés, ne pourront le retenir. Happé par sa recherche, au hasard de ses pas, il va franchir le rideau de perle au fond d’une ultime boutique de souvenirs.

Le web n’apportera pas de réponse à son aventure personnelle. Trouvera-il une solution métaphysique pour apaiser ses doutes ? Drôle de héros pour un triller virtuel.

Roselyne

Maman a tort

Michel Bussi

Malone, 3 ans, et Gouti, son doudou, sont les personnages phare de ce polar bien ficelé dans lequel on se rend compte qu’on a rien compris, quand on croyait avoir compris.

L’auteur, Michel Bussi

Quel rapport entre ce cambriolage qui tourne mal et l’enfant ? Et ce doudou, c’est un chien, un cochon ? De quel pouvoir est-il doté pour avoir un tel ascendant sur l’enfant ?

Vasile, le psychologue scolaire est le seul à croire Malone qui affirme que sa maman n’est pas sa vrai maman. Les souvenirs d’un enfant de cet âge s’effacent vite, mais ceux de Malone semblent tenaces. Vasile fait part de ses doutes à la commandante Marianne Augresse qui enquête sur le cambriolage et aura du mal à débrouiller les fils de cet écheveau tout en essayant de donner un sens à sa vie.

Et sans être un roman à l’eau de rose, des rayons de soleil viendront éclairer le mot F I N.

Josette M.

Quelques titres à partager : « ma valise » pour l’été

QUAND ROMAN RIME AVEC POÉSIE

Le poids du papillon – Erri De Luca

Face à face entre le chamois, « le Roi » de la harde d’une taille et puissance exceptionnelle et le braconnier qui veut abattre le seul animal qui lui a toujours échappé. Entre eux deux il y a la délicatesse des ailes d’un papillon blanc : « ce fut la plume ajoutée au poids des ans, celle qui l’anéantit ». Ce récit est « une épure poétique d’une très grande beauté. Erri De Luca un talent de conteur hors du temps ».

Le dimanche des mères – Graham Swift

Comme chaque année les aristocrates anglais donnent congés à leurs domestiques pour qu’ils aillent rendre visite à leur mère le temps d’un dimanche. Que faire quand on est orpheline ? Le destin en cette journée de 1924 transformera une jeune servante en écrivain. Raffinement, délicatesse, sensualité et nostalgie, « un petit chef-d’œuvre, concis et grisant à la fois ».

Luxueuse austérité – Marie Rouanet

Luxueuse austérité, c’est la vie dans le décors d’autrefois où la maîtresse de maison donnait sa vie du lever au coucher du soleil pour les travaux innombrables. L’eau est précieuse, la terre aride, l’argent rare… Luxueuse austérité, c’est la vie comme autrefois ; c’est retrouver les gestes d’antan ; c’est redécouvrir les odeurs, les bruits de l’homme, de la nature. Luxueuse austérité, c’est apprivoiser le silence, c’est redonner la valeur aux mots. Une vie dépouillée source de joies insoupçonnables. Une écriture poétique incroyable… Un enchantement !

Le rouge vif de la rhubarbe – Audur Ava Olafsdottir

Dans une nature « close », l’Islande, une histoire toute simple : tendresse des personnages, splendide nature, longue nuit d’hiver, trop longs jours de lumière d’un été très bref… et les rêves d’une petite fille handicapée, conçue dans un champ de rhubarbe sauvage. Une poésie à découvrir.

Le bureau des jardins et des étangs – Didier Decoin

Un « faux » roman japonnais du 12° siècle : portrait de Miyuki, jeune veuve, qui doit remplacer son mari et entreprendre à pied un périple de plusieurs centaines de kilomètres. C’est l’art de la description : chaque page est pleine de détails, de précisions sur les gens, les gestes, les habits, les lieux, les ambiances. Ce sont aussi des lignes où l’érotisme perle avec beauté, délicatesse, volupté. C’est encore l’Empire des sens où la subtilité des odeurs trouve son apogée lors du concours des parfums « takimono awase ». Un livre modèle d’écriture, très construit. Un peu trop parfait… ?

VOYAGE DANS UN AUTRE LANGAGE

L’homme qui entendait siffler une bouilloire – Michel Tremblay

Connaissez-vous le français- québécois : le joual ? Une découverte dans ce roman qui au-delà de l’écriture est une leçon de vie : comment l’homme réagit-t-il lorsque la maladie devient partie intégrante de son être ? 179 pages de lutte pour trouver la solution en un seul mot.

Des coccinelles dans des noyaux de cerises – Nan Aurousseau

Un tueur en série, rusé, intelligent, qui sculpte des coccinelles dans des noyaux de cerises mais surtout qui arnaque un voyou du grand banditisme, c’est rare, c’est très fort ! Un récit à la première personne, « une histoire solide, qui tient debout » comme dit son auteur, de l’humour noir, une tragédie sans pathos… inspirée de faits réels. Il faut se laisser surprendre par le style d’écriture « inventé pour ce récit ». Étonnant, surréaliste !

Les Harmoniques – Marcus Malte

Lorsque la poésie et le jazz se transforme en concert littéraire ! Un polar saisissant, rude… et une plongée dans la guerre de l’ex-yougoslavie qui remplit d’effroi.

RÉFLEXIONS POUR LE MONDE D’AUJOUD’HUI

Le silence même n’est plus à toi – Asli Erdogan

Chroniques de la romancière turque qui lui valurent son emprisonnement en août 2016 suite à la tentative du coup d’état de juillet. Libérée quatre mois plus tard suite à des pressions internationales, Asli est sous surveillance en attente de procès. Son délit : écrire dans un journal pro-kurde pour dénoncer toutes les atteintes à la liberté d’opinion ; se battre pour les droits des femmes. « Briser l’étau du silence », tel est l’objectif des éditions Actes Sud. Un témoignage d’une dureté extrême sur la Turquie actuelle,d’une écriture magnifique ce qui le rend encore plus poignant. Faire de la lecture de ce livre un témoignage de solidarité.

Il se passe quelque chose – Jérôme Ferrari

L’auteur réunit dans un ouvrage des chroniques (22 textes) qu’il a écrites de janvier à juillet 2016 dans le journal « La Croix ». « Elles s’intéressent toutes à un certain usage du langage et, plus exactement, à la façon dont les mots perdent tout contact avec la réalité. » De la déchéance de la nationalité à la liberté d’expression, de la réforme de l’orthographe à la rhétorique des hommes politique, il donne aux lecteurs des éléments objectifs ou critiques. Professeur de philosophie, pétri de classicisme J. Ferrari oblige à la réflexion, qu’on apprécie ou non sa dialectique.

Marie-Antoinette

« Cinq zinnias pour mon inconnu »

6 avril 2017

Tel est le titre du livre qu’est venue nous présenter son auteure : Marie-France Clerc, lors d’une session de Katulu ? ce dernier jeudi du mois, soit le 30 mars, à la salle Albert Fayer à Carnoux devant un public d’une vingtaine de personnes.

Les grands parents de Marie-France Clerc ont immigré d’Ukraine vers la Pologne en 1921 où la mère de Marie France Clerc est née, puis ils vont s’installer en Lorraine dès 1923. Ils seront naturalisés français en 1938. Cet épisode de l’exil sera très douloureux pour la famille de Marie-France qui n’en parlera que difficilement. Seules des chansons ou des histoires d’enfants du pays perdu vont nourrir les premiers souvenirs de notre oratrice. A l’occasion de la retraite elle ressent le besoin de faire des recherches puis d’écrire pour se libérer de toute cette angoisse dont elle a hérité de ses parents et grands-parents. Ce sera un livre sous le mode de roman, à l’adresse de ses petits-enfants, s’inspirant de ce qu’elle a retrouvé de ce passé enfoui.

Marie-France Clerc à Carnoux

M.F. Clerc nous parle d’abord de l’histoire de l’Ukraine en général mal connue. Si nous avons une certaine mémoire récente de la Révolution Orange, Maïdan, les manifestations et la répression sanglante vues à la télévision… nous sommes bien en peine d’avoir une idée plus précise de l’histoire de cette nation où la position de Kiev était prépondérante dès le 8ème siècle !

L’Ukraine, d’une superficie semblable à celle de la France, avec 46 millions d’habitants est une nation particulièrement riche en ressources agricoles et minières. Tout au long de l’histoire après avoir été le premier état slave et le plus puissant d’Europe aux 11 et 12ème siècles, l’Ukraine fut asservie par la Russie tsariste, les Polonais, les Turcs, avec quelques périodes de relative indépendance en particulier entre 1917 et 1920 avant l’annexion par la Russie Soviétique. Ce pays a vécu de terribles périodes de famine entre 1930 et 1933, puis la grande terreur entre 1937 et 1938 avec la purge des élites au cours de laquelle des centaines de milliers de personnes ont disparu. Ceci a contribué à la position mitigée vis-à-vis des Allemands tout d’abord accueillis comme libérateurs en 1941 puis combattus du fait des mauvais traitements infligés, sans parler de la solution finale pour les Juifs.

Aujourd’hui, après l’éclatement de l’URSS en 1991 et la programmation de son autonomie, l’Ukraine doit se « désoviétiser ». Il existe 13 langues en Ukraine avec une dominante de l’ukrainien mais aussi du russe : 70 ans de régime communiste soviétique et 300 ans d’interdiction de l’ukrainien ne s’effacent pas du jour au lendemain.

M.F. Clerc avec Marie-Antoinette Ricard (Katulu ?)

Durant cette rencontre avec l’auteure, nous avons aussi parlé de littérature avec Gogol, Chevtchenko, Kourkov, un Ukrainien qui écrit en russe : « Le pingouin », « Le journal de Maidan »…

Le livre de Marie-France Clerc n’est pas historique. C’est la transmission de la mémoire et la réconciliation avec le passé. Lorsqu’elle l’acheva, elle put enfin se rendre sur la terre de ses ancêtres, retrouver de la famille, prendre connaissance des archives et découvrir un peu de la véritable histoire des siens.

Ce roman est construit sous la forme d’une intrigue qui ne peut être résumée sans la déflorer ! Alors pour plus de détail il faut lire ce livre.

Une excellente soirée très animée par de multiples questions qui s’est terminée de façon tout à fait conviviale autour du verre de l’amitié.

                                                                                                           Cécile T.

Katulu ? : rencontre d’auteur à Carnoux

26 mars 2017

Marie-France Clerc dédicaçant son ouvrage en août 2016 (photo R. Beneat publiée dans Le Télégramme de Brest)

Le groupe de lecture Katulu ? Organise la semaine prochaine une rencontre ouverte à tous avec Marie-France Clerc, qui présentera son livre intitulé « Cinq zinnias pour mon inconnu ». Cette séance publique se tiendra jeudi 30 mars à 18 h dans la salle Fayer, située à Carnoux, derrière l’hostellerie de la Crémaillère, rue Tony Garnier.

C’est l’occasion de venir découvrir et dialoguer en direct avec l’auteur de ce livre publié en 2016, une fiction « où tout est vrai » , qui nous plonge dans l’histoire de l’Ukraine. Les grands-parents de Nathalie ont fui la Révolution de 1917. Installés en France, ils parlaient peu de leur Ukraine natale. Aujourd’hui Nathalie, devenue grand-mère à son tour, réclame en Ukraine les actes de naissance de ses grands-parents. Mais c’est un tout autre document que lui adressent les archives de Vinnytsia…

Venez découvrir la suite en rencontrant l’auteur de ce roman étrange et envoûtant, jeudi prochain, à l’occasion de cette invitation du groupe de lecture Katulu ?

M.-A. Ricard

KATULU ? N°52

7 mars 2017

Ce nouveau numéro du cercle de lecture Katulu ? affilié au Cercle Progressiste Carnussien vous emmène découvrir de nouveaux ouvrages en espérant vous faire partager ses coups de coeur et son plaisir de la lecture. Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de l’ensemble de ces livres (katulu-n52). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos dernières lectures, venez nous rejoindre pour nos prochaines réunions !

 

Chanson Douce

Leila Slimani

« Chanson douce » ou le roman de la fracture sociale, élu Prix Goncourt 2016. Roman du conflit – universel- entre ambitions professionnelles et raisons familiales.

Faut-il apprendre à voir ? Faut-il apprendre à lutter contre l’indifférence, la désinvolture, la négligence, la passivité ? Faut-il oublier l’insouciance, la naïveté ?

Leïla Slimani (photo C. Hélie © Éditions Gallimard)

Un double infanticide ouvre le roman. Le genre de ce roman est donc un thriller  dans lequel le lecteur est réduit à remonter le temps, le décrypter, le décliner, l’analyser. Et ceci afin de comprendre cet horreur, ce malheur. Le lecteur est ainsi empoigné par la force de la pensée de l’auteur qui est derrière chaque page et opère une fascination troublante sur notre esprit.

Ce roman est le portrait glacial de notre société. D’un côté des petits bourgeois en quête de réussite sociale et devenant ainsi à leur insu patrons de petites gens à leur service. En effet la soumission, l’obéissance servile de Louise (la nourrisse) va plonger le couple qui l’emploie dans leurs habits de maîtres et peu à peu va glisser vers l’exploitation de l’homme par l’homme.

L’auteur trace selon une coupe chirurgicale parfaite chaque personnage. Le style est pareil à un stylet précis, sobre. Rien n’est en trop, chaque détail sert à l’intrigue, à la vérité de l’instant, chaque élément du décor sert à situer les personnages.

De ce roman se dégage une musique « douce » lancinante aux relents effroyables, effrayants. L’auteur nous tend un miroir qui nous laisse pétrifiés, sidérés, honteux face à cette fracture sociale que l’on ne veut pas voir, avec ses excès de maltraitance ou de condescendance des plus riches envers les plus démunis. Elle nous force à sentir le poids de cette solitude et la misère des plus démunis qui poussent toujours à la haine et au crime parfois.

Le mystère de Louise reste entier. La vérité de chacun reste une part inavouable ou inaccessible à l’autre. Cet instant où tout bascule reste notre « chanson douce » insondable.

                                                                                                           Nicole


Contrepoint

Anna Enquist

Le titre indique tout de suite le rapport avec la musique, « le contrepoint » étant la superposition de deux ou plusieurs lignes mélodiques. Pour les profanes en matière musicale, le contrepoint fait penser à notre petite musique intime secrète qui se cache en chacun de nous comme une doublure invisible.

Ce qui m’a paru intéressant dans ce roman, c’est le travail de captation du lecteur, et ceci dès la présentation du premier tableau : une femme devant un piano, un crayon à la main, face à une partition de Bach, « Les Variations Goldberg ». On se trouve tout de suite emporté dans la fusion des sentiments, des aspirations, des tensions de l’auteur. Son écrit devient musique et nous entraîne malgré nous dans cette confusion structurée des impressions et des volontés. On passe de la légèreté à la gravité, de la joie à la tristesse. On vit la musique.

L’auteur, Anna Enquist

On s’approprie à travers Bach, dans un grand dénuement et naturel, de la vérité d’une « femme » de l’enfant, de la « fille ». Le portrait est tout en anonymat et délicatesse. Le lecteur a été averti dès les premières pages du livre d’une perte, d’un vide, d’un traumatisme. On devine le drame, on vit la dévastation de cette femme qui adhère à cette philosophie dans laquelle le passé est ce qui est devant alors que l’avenir n’est que derrière avec cette force de l’imprévu.

La vie c’est recevoir une chose puis c’est aussi devoir y renoncer. Selon elle, dans la vie « tout arrive deux fois ». Il y a le tragique et la farce. Le tragique vous arrive comme une vague ensuite il y a la phase de farce, celle de l’observation et ce besoin de l’effort anesthésiant, ce besoin de travail pour chasser l’absurde.

Ce livre est un chemin, un apprentissage, un message initiatique, un viatique de l’au-delà. Il nous faut donc entendre ce Contrepoint -malgré nous- et pour notre gloire. Éternel Sisyphe que nous sommes !!! C’est un livre empreint de sensibilité, de simplicité dans l’expression des sentiments, sans doute une plongée dans la technicité de l’art ou seulement dans la curiosité de la découverte de ces Variations Goldberg.

Le lecteur peut aussi s’arrêter à cette leçon de justesse, délicatesse discrétion, dignité, ce chagrin parmi tant de poésie et croire en l’art qui sauve et retenir cette belle image de la fille « embrassée par des papillons ».

                                                                                                     Nicole

 

Dans la peau d’une djihadiste

Anna Erelle

Anna Erelle est journaliste ou plus exactement pigiste dans deux journaux parisiens. Chargée de rendre compte de ce que vivent les familles dont les enfants sont partis en Syrie, elle va  se faire passer pour une jeune fille convertie récemment à l’Islam sous le nom de Mélanie et prendre contact avec Daech par internet, ceci en accord avec la direction de son journal.

Elle va tomber de façon extrêmement rapide et facile par internet sur un chef djihadiste qui va la harceler, nuit et jour, la féliciter pour sa beauté, lui promettre très rapidement le mariage et la vie facile en Syrie en accord avec l’Islam, avec la soumission de la femme et évidemment la guerre contre les impies. Le livre détaille les relations en particulier par Skype que vont avoir cette pseudo jeune fille de 20 ans avec cet homme de 38 ans. Un départ en Syrie est organisé mais n’aboutira pas.

Cette expérience périlleuse a permis, de mettre en évidence la facilité avec laquelle Daech entre en contact avec des inconnus, les convainc de partir, avec des promesses qui ne reposent sur rien et un discours semi religieux, les incitant à surtout ne pas réfléchir, faire confiance à cet homme dont les promesses vont d’ailleurs évoluer en fonction du temps, laissant en particulier beaucoup d’approximations quant à l’arrivée en Turquie ou en Syrie, un voyage où les accueillants finalement ne sont pas là et pour lequel il faut trouver d’autres solutions de dernier moment. On imagine facilement le nombre de jeunes garçons ou filles qui ont dû se trouver particulièrement seuls, perdus et qui ont dû accepter n’importe quelles conditions de vie après leur départ de France.

Les services secrets français vont d’ailleurs pouvoir récupérer un certain nombre d’informations en particulier à propos de ce chef djihadiste français qui a été repéré dès 2003. Il s’en suivra des conséquences sur la vie d’Anna qui doit changer de journal, d’appartement et de domaine d’investigation. Une fatwa a été lancée contre elle (p. 249).

Un livre qui se lit très vite comme un thriller et qui met bien en évidence le rôle de première importance que jouent les réseaux sociaux auprès des jeunes prêts à vivre une aventure supposée les sortir de la morosité de leur vie, de leur non reconnaissance par leur entourage, répondant à des arguments finalement relativement peu convaincants pour des personnes adultes.

Comment lutter contre ces enrôlements que l’on sait très importants, quand on voit aujourd’hui qui sont les auteurs des attentats de ces deux dernières années ?

Cécile

 

Heureux les heureux

Yasmina Reza

Le titre « Heureux les heureux » évoque les huit Béatitudes du Sermon sur la montagne (Matthieu), formule reprise par Jorge Luis Borges « Heureux les aimés et les aimants et ceux qui peuvent se passer de l’amour. Heureux les heureux. »

Un roman choral, récompensé par le Prix littéraire français Le Monde 2013, qui emboîte les êtres et les histoires et qui aborde des sujets aussi universels que l’amour et l’amitié, la vie et la mort, le couple et la famille, le pouvoir, la filiation, la maladie…

L’auteur, Yasmina Reza

Il se présente sous forme de courts chapitres, chacun portant le nom d’un personnage. Les récits de la vie des personnages sont écrits à la première personne. Les décors sont des lieux quelconques comme un supermarché. C’est donc une comédie humaine contemporaine.

Les personnages, écorchés vifs se débattant avec la vie qui s’échappe, les rêves et les idéaux, la spiritualité. Ils sont plus ou moins liés les uns aux autres : ce sont des maris, des filles, des pères, des maîtresses, des épouses, des collègues. Ce sont dix-huit individus qui prennent la parole et donnent des points de vue différents sur certains des événements de leur vie

Les heureux de ce récit nous ressemblent. Ils racontent nos aptitudes aux affres : s’ennuyer, subir, s’affronter, se tromper, blesser, déchaîner son sadisme. Dans de telles occupations quotidiennes, difficile de trouver son bonheur ! Ces « heureux » sont des tourmentés.

Ainsi, en plein XXIe siècle, seul, en famille, avec amant, maîtresse, même pourvu de smartphone, l’Homme est inexorablement seul.

                                                                                                           Antoinette

 

Parler d’amour au bord du gouffre

Boris Cyrulnik

C’est un essai dont le thème est la résilience, soit la capacité de chacun, à tout âge, à surmonter les épreuves et à se remettre des traumatismes. Il décrit et analyse des cas de résilience adulte, expliquant l’incidence de ces histoires de vie sur le couple et la fonction parentale. La démonstration est ainsi faite de la possibilité de surmonter de graves blessures affectives et d’entreprendre le « travail de revivre ».

L’auteur, Boris Cyrulnik

C’est un ouvrage qui nous concerne et qui nous instruit en donnant des éléments de réponse aux questions sur notre propre vie, sur celles de nos proches. Il éclaire certains de nos comportements. Il donne de l’espoir en nous montrant qu’il n’y a pas de fatalité, pas de déterminisme. Penser le traumatisme nous amène à comprendre qu’un être meurtri n’est pas condamné à le rester.

La résilience permet de surmonter les épreuves, à tous les âges et dans tous les domaines de la vie. La résilience est en effet liée à l’amour, l’amour permet la résilience, et la résilience permet l’amour, c’est ce lien qui lui donne sa valeur salvatrice. L’amour apparaît comme le remède !

L’intérêt de de ce concept faisant appel à plusieurs disciplines (psychiatrie, neurologie, psychologie, éthologie) permet de montrer les fondements biologiques, physiologiques de nos comportements. Ainsi, la résilience qui préconise de donner une représentation au traumatisme en le remaniant par des images ou des mots, a un effet concret sur notre cerveau, sa « reconfiguration » pouvant être observée par l’imagerie médicale.

                                                                                                           Antoinette

 

A l’ombre des cerisiers

Dorte Hansen

Au « Vieux Pays », en 1945, dans une campagne de Prusse occidentale, entre l’Elbe et la mer : on y parle encore le Platt, sorte de vieil allemand. Les protagonistes : Ida Eckhoff, veuve et propriétaire terrienne, Karl Eckhoff, son fils, revenu de la guerre, la jambe raide et l’esprit dérangé, Hildegarde von Kamcke, musicienne, veuve et réfugiée Prusse orientale, Vera von Kamcke, ses deux filles et Anne sa petite fille.

C’est une arborescence humaine à laquelle répondent les hautes silhouettes des cerisiers et des pommiers dans les champs. La composition évoque le style de Bruegel l’ancien, peintre de froidure rythmée de groupes humains plongés dans des historiettes qui s’interpénètrent et se répondent en un grand souffle vital.

L’auteur, Dorte Hansen

Généalogies de femmes ancrées à la terre : on les en prive, elles meurent comme Ida qui se pend dans sa grange. Ou encore, elles s’échappent de cette gangue pour y revenir âpres, taiseuses mais plus fortes car il faut se protéger face au futur instable. Souvent épousées pour leurs biens, elles protègent leur nichée et leurs hommes travaillent dur pour perpétrer les traditions.

Anne, la petite fille, mère célibataire, revient au village pour trouver un sens à sa vie et la sécurité pour son enfant Léon. Elle restaure l’antique construction ; c’est son havre, son ancrage… peut-être le vrai sujet du récit,  annoncé dès la première page : « la maison gémissait, elle ne sombrerait pas. Son toit hérissé tenait bien sur ses poutres. Les intempéries avaient altéré l’inscription du pignon … écrite en Platt : MIENNE EST CETTE MAISON ET PAS TANT MIENNE, QU’APRES MOI LA DIRA AUSSI SIENNE.

La transmission et l’intégration se sont réalisées en trois générations. La maison est, vivra… Le petit Léon y grandira dans la joie et la tendresse de sa mère et de sa grand-tante.

Roselyne

 

Le grand marin

Catherine Poulain

Un livre envoûtant : vous embarquez avec Lili et vous ne décrochez plus.

« Il faudrait toujours être en route pour l’Alaska ; mais y arriver à quoi bon…. Je ne veux plus mourir d’ennui, de bière, d’une balle perdue. De malheur. Je pars. » Ces deux lignes résument cette expérience de vie : tout quitter, se plonger dans une autre vie, pour ne pas mourir ou pour renaître ?

L’auteur, Catherine Poulain

Alors c’est Kodiak en Alaska « Je voudrais qu’un bateau m’adopte » : ce sera le « Rebel ». Il va falloir faire ses preuves. C’est la découverte des hommes, ceux qui embarquent, qui sentent la bière, chiquent du tabac, crachent, peignent la ville en rouge (ça veut dire aller se cuiter). C’est la tournée des bars, des bordels où les indiennes attendent… C’est le « shelter » l’asile de nuit, abri du frère Francis, quand on n’a pas d’argent pour l’hôtel…

A chaque retour de pêche l’auteur nous replonge dans l’atmosphère glauque du port, un monde déglingué qu’elle fait vivre avec force par des portraits saisissants des hommes à la dérive qui ne se révèlent que lorsqu’ils affrontent la mer. Et on ré-embarque, pêche à la morue noire, pêche au flétan.

Une expérience physique et mentale, d’une rudesse hors du commun pour celle que les hommes appellent « le moineau », qu’elle raconte dans un style simple, clair, sans pathos (et pourtant cela serait tentant), avec une fluidité et un certain suspens qui vous prend et vous emmène jusqu’au bout… au bout du livre, au bout de l’interrogation sur le sens de la vie !

Et puis il y aura le « grand marin », le temps d’une saison… Chacun repart de son côté. Le temps des « attaches » est passé…

Après 10 années passées dans le Grand Nord, l’auteur vit entre les Alpes de Haute-Provence et le Médoc : bergère, ouvrière viticole… Libre.

Marie-Antoinette

 

L’amie prodigieuse

Elena Ferrante

Dans un quartier pauvre de Naples, vers 1950, deux amies d’une dizaine d’année, Elena dite Lunù et Raphaela dite Lila, sont de brillantes écolières poussée par la maîtresse Madame Oliviero vers des études plus évoluées. La famille d’Elena accepte, celle de Lila, pourtant plus douée, refuse.

Sur fond d’histoire de quartier coincé entre talus et voie ferrée, parlant encore le patois napolitain, mêlant travail, mafia, scandales locaux, dettes et adultères, les fillettes vont fonctionner comme des vases communicants : Lila, plus dynamique, insuffle sa hargne et son génie à son amie jusqu’à un arrêt brutal dû à la nécessité de venir en aide à son frère Rino et son père le cordonnier Fernando Cerullo.

L’auteur, Elena Ferrante

Leur route se sépare. Lila est le point de départ d’une création d’entreprise de chaussures pour laquelle elle accepte d’épouser un riche jeune voisin et camarade d’enfance. Lenuccia continue jusqu’au bac, voire plus loin, comme elle le promet à son amie.

Certains épisodes comme l’expédition des jeunes du quartier vers le centre de Naples et leur rencontre violente avec des jeunes des « Beaux Quartiers » laissent supposer une suite bouillonnante de tensions sociales ou psychologiques.

Ce premier tome se termine par le mariage de Lila, selon les traditions méridionales où les plus pauvres se ruinent pour paraître. Richesse des histoires familiales qui s’entrecroisent en fresque populaire. Subtilité d’approche d’une amitié d’enfance oscillant entre la rugosité et la grande tendresse.

Un livre plein de clarté et de fluidité, agréable à lire. Une saga populaire. Les suites : « Le nouveau nom », « Celle qui reste et celle qui fuit ».

Roselyne

 

Manderley for ever

Tatiana de Rosnay

Ce livre débute par la première phrase du roman de Daphné du Maurier « Rebecca » : « j’ai rêvé la nuit dernière que je retournais à Manderley ». Il y a des lectures qui peuvent vous marquer à jamais. C’est sans doute ce qui a eu lieu pour l’auteur lorsque sa mère lui offre « Rebecca », une révélation pour la petite fille de 12 ans : « je voulais déjà être romancière, j’étais possédée ».

L’auteur, Tatiana de Rosnay

Certaines scènes de ce roman restent en mémoire et font vivre Daphné loin des clichés de l’époque. Elle qui ne comprenait pas pourquoi elle avait un nom français se réfugie dans un pays imaginaire, se créant un double masculin qui lui permet d’exprimer ses instincts de garçon manqué : Menabilly le manoir abandonné auquel elle redonna vie, qu’elle habitera pendant plus de 20 ans et qui lui inspirera le château de Rebecca, ses amours féminines sensuelles ou platoniques qui ne l’empêcheront pas d’être profondément amoureuse de son mari.

Sous la plume de Tatiana de Rosnay, Daphné devient un personnage de roman « mais tout est absolument vrai je n’ai rien inventé ». Elle a rencontré les enfants et petits-enfants de la romancière, elle a lu tous ses livres, elle est allée à Mayfair, à Hampstead, à Meudon en Cornouailles. Elle a noué des liens d’amitiés avec Tessa une de ses filles qui lui a confié des lettres échangées avec sa mère. Elle y a découvert la facette méconnue de la romancière qu’on disait froide et préférant son fils.

L’auteur rend un vibrant hommage à Daphné qui l’a fascinée pendant son enfance et dont le parcours a guidé le sien au point d’avoir surnommé son bureau Manderley. Après cette lecture j’ai évidemment lu « Rebecca » qui m’a enchantée. Je vous recommande ces deux livres.

Suzanne

The Heir (l’héritier)

Vita Sackville West

Victoria Sackville West, dite Vita, naît en 1892 au château de Knole dans le Kent, d’une famille noble et très riche. « Poétesse, romancière, essayiste, biographe, traductrice, et….jardinière », c’est dire qu’elle s’intéressait à tout !

En 1913 elle a 21 ans et épouse Harold Nicolson. Ils resteront unis jusqu’à la fin en un mariage improbable, chacun d’eux se revendiquant comme bisexuel. Son mari fait de la politique, il est ministre de Churchill durant la seconde guerre mondiale. Le couple voyage beaucoup, au Moyen-Orient en particulier.

Victoria Sackville West

En 1928, à la mort de son père, la loi anglaise qui exclut les filles, l’empêche d’hériter du château de Knole. C’est un traumatisme pour la jeune femme et plusieurs de ses romans traiteront de l’amour que l’on peut éprouver pour un lieu, amour aussi puissant, plus puissant peut être, que celui que l’on a pour une personne.

Vita commence à écrire en 1919, alors qu’elle a 27 ans : 15 romans, des poèmes, deux recueils de nouvelles composent son œuvre qui la relie au groupe d’écrivains britanniques dit « de Bloomsbury » auquel appartient aussi Virginia Woolf. Vita décrit ce qu’elle connaît, c’est à dire l’aristocratie, la vie dans les grands manoirs à la campagne, l’amour des plantes, des chiens, des jardins.

Ses romans, souvent très courts, parlent de la mélancolie, du ciel anglais en été (il fait presque toujours beau dans ses histoires !) et montrent un profond amour de l’Angleterre. Un style fluide, des intrigues simples avec des personnages bien typés, c’est un régal pour qui est amoureux de l’Angleterre et de ses ciels changeants, des thés sur des pelouses verdoyantes, des parties de cricket disputées par des gentlemen tout de blanc vêtus.

Les dernières années d’une vieille femme sont évoquées dans « All passion spent » (toute passion abolie, 1931). « Grand canyon » composé en 1942 est le seul essai de Vita en science fiction. Elle y imagine les USA envahis par les Nazis. Enfin, son dernier ouvrage, qui paraît juste avant sa mort en 1961, « Escales sans nom » (No signposts in the sea) évoque ses voyages avec son mari entre les deux guerres.

Annie

 

JESSIE

Stephen KING

Gérald Burlingame, avocat réputé à Portland (État du Maine, États-Unis) et son épouse, Jessie, de son nom de jeune fille Mahout, forment un couple depuis une vingtaine d’années. Ce ne devait être qu’un simple jeu sexuel, comme les affectionnait Gérald, dans leur maison de campagne au bord du lac Kashwakamak, agrémentant le petit séjour tranquille.

L’auteur, Stephen King

Jessie se retrouve donc menottée, à la tête du montant du lit « dont les chaînes lui laissaient quinze centimètres de mou. Pas beaucoup de liberté de mouvement ».Jessie cherche vainement à faire comprendre à Gérald que ce petit jeu ne lui convient pas et qu’il la libère de ces menottes. Mais Gérald ne veut rien entendre.

Jessie prise d’une rage soudaine, lui porte deux violents coups de son pied droit et de son talon gauche. Gérald pousse un hurlement et bascule au sol, raide mort. Isolée au milieu de nulle part, nue et menottée, Jessie lutte contre ses peurs qui semblent la mener vers la folie…

Un chien errant, affamé, s’offre un festin de choix en consommant Gérald et plus tard une ombre se glisse dans la pièce et observe Jessie. Celle-ci croit voir le fantôme de son père décédé. En réalité cette silhouette est bien plus inquiétante et redoutable.

Un « huis clos » hallucinant, des scènes d’un réalisme et d’une telle intensité dramatique (mais non dépourvue d’humour) qu’il nous semble « lire un film ».

Ghislaine

Le mystère Henri Pick

David Foenkinos

« Les dernières heures d’une histoire d’amour », manuscrit signé Henri Pick est trouvé dans « la bibliothèque des livres refusés ». Ce secteur original fut crée à Crozon, en Bretagne, par Jean-Pierre Gourvec, veuf et introverti, bibliothécaire d’un très petit village au fin fond du Finistère qui apprend qu’à Vancouver existe la « Brautian Library » pour les ouvrages refusés par les éditeurs.

L’auteur, David Foenkinos

Sa mort n’éteint pas son action qui végète cependant, jusqu’à la visite impromptue d’une jeune éditrice originaire de Crozon. Elle y découvre ce manuscrit qu’elle fait publier avec grand succès mais… qui en est l’auteur réel ? Commence alors un jeu de piste socio-littéraire.

Subtilement, c’est une histoire de mise sous presse avec en broderie romanesque le cheminement d’auteurs malchanceux et de journalistes accros.

Très amusant, voire édifiant.

                                                                                                           Roselyne

 

 

 Un été avec Montaigne

Antoine Compagnon

Une quarantaine d’extraits choisis dans « Les essais » de Michel de Montaigne, sont commentés par Antoine Compagnon, professeur au Collège de France.

L’auteur, Antoine Compagnon

Ces quarante chapitres, concis et vifs, sont issus de petites interventions qui lui avaient été commandées par France Inter pour une émission littéraire. Cela sent encore le commentaire parlé, dans un style alerte ; les sujets, clairement listés dans la table des matières, sont commentés et émaillés de longues citations du philosophe bordelais.

On reste ébloui de se re-souvenir : Montaigne…quel écrivain ! Sur tous les plans, c’est un plaisir délicieux.

Roselyne

 

L’Absente

Lionel Duroy

Ce récit autobiographique commence par un départ vers l’espoir d’un renouveau : Augustin, quelque peu déboussolé par sa famille et son enfance veut retourner en Bretagne. Il espère y retrouver quelque chose de sa vie qui l’attacherait, qui ferait qu’à cet endroit il aurait du plaisir à se tenir, nourri de ce souvenir.

En fait le but de ce voyage c’est d’aller sur les traces de sa mère dont il veut comprendre le caractère, la vie, les causes de sa dépression. Une mère qu’il a détestée toute son enfance. Mais réflexion faite et n’ayant pas retrouvé l’auberge qu’il cherchait, il se souvient que la route de Verdun était somptueuse et change de direction en pleine nuit pour aller à Sainte-Menehould.

L’auteur, Lionel Duroy

Le roman est ce voyage en voiture, une espèce de fuite en avant d’un homme seul, malheureux mais voulant renaître, dormant dans des hôtels simples, attaché à ses deux vélos comme on aime ses enfants, écrivain reconnu qui rencontre même un amour en chemin.

A travers ce livre l’auteur montre aussi combien la lecture et l’écriture ont eu pour lui un rôle salvateur : « je m’en suis sorti enfant parce que je me suis mis à habiter mes livres ». Il s’échappe de la vie quand déprimé elle lui devient insupportable : il va vers un nouveau lieu ou dans un nouveau livre ! Concordance entre le livre et le lieu de refuge. « L’Absente » traduit bien ce lien : c’est un parcours nécessaire à sa survie intellectuelle et psychologique !

« Écrire des choses que nous portons tous plus ou moins en nous mais que nous ne parvenons pas à exprimer, des choses que nous préférons taire parfois ». « J’écris ce que je dois écrire au moment où le livre s’impose à moi, au moment où il est prêt à venir, et je me moque de savoir si c’est un roman ou autre chose ».

                                                                                                           Josette J.

KATULU ? n°51

20 décembre 2016

asie-002Et voilà le n° 51 de Katulu ?, le dernier recueil en date des commentaires de lecteurs du groupe de lecture Katulu ? qui se réunit une fois par mois à Carnoux-en-Provence. Pour vous donner envie de découvrir ou redécouvrir de nouvelles pépites et de venir partager avec nous nos coups de coeur et nos émotions de lecture. A lire sans modération, y compris dans la version intégrale de nos commentaires (katulu51) !

La vallée des rubis

Joseph Kessel

ph1_valleerubisJoseph Kessel écrit ce roman en 1955 à la suite d’un voyage qu’il entreprend avec un ami parisien, spécialiste des pierres précieuses, en haute Birmanie, dans la vallée des rubis, à Mogok. « Ces pierres sont parmi les plus rares du monde. Elles se cachent, elles se dérobent. Et il y a sur place, pour les guetter, tout un peuple sagace de marchands, de courtiers, d’informateurs, d’espions. »

Cette région est très instable, très peu sûre : on ne manipule pas des trésors sans contrebande, sans règlement de compte, sans prise d’otages etc. Sont aussi posés les problèmes des minorités, en particulier le long des frontières : les Chams, les Karens… à qui appartiennent ces pierres ?

L'écrivain et aventurier Joseph Kessel en 1948

L’écrivain et aventurier Joseph Kessel en 1948

Une histoire de disparition d’une collection de pierres les plus précieuses va soutenir le côté roman policier de ce livre, mais ce qui me semble le plus intéressant est la description de ce coin de l’univers de superbes temples recouverts d’or, ce qui est finalement très fréquent en Birmanie encore aujourd’hui, ce coin de pays où des petites mains vont gratter la terre pour en faire sortir des pierres précieuses.

Ce roman n’est pas le meilleur de Kessel mais il donne une certaine idée de ce pays encore aujourd’hui très peu développé, essentiellement agricole, et étonnant par sa religiosité, qui a été tenu par une main de fer par l’armée depuis l’indépendance en 1946.

Bien sûr il n’est pas question dans ce livre de la situation politique du pays qui sortait de la colonisation anglaise en 1955, mais on a une belle description du rôle joué par la « Ruby Mine Compagny » qui fit finalement faillite. Après la guerre et l’indépendance, seuls les nationaux peuvent désormais acquérir une licence pour exploiter les mines. Encore faut-il savoir ce qu’elles contiennent et c’est bien là le problème…

Cécile

Terre Chinoise

Pearl Buck

ph4_terrechinoiseSouvenez vous : dans les années 60, nous lisions dans « le livre de poche » qui venait d’être inventé, les œuvres de la romancière Pearl Buck qui nous parlait de la Chine dans des romans comme Pivoine, La mère, ou Pavillon de femmes.

J’ai eu l’occasion de retrouver quelques uns de ces vieux ouvrages et j’y ai pris un grand plaisir : Terre chinoise et Les fils de Wang Lung. Il s’agit d’une saga familiale qui se termine avec un troisième volume que je n’ai pas trouvé : La famille dispersée.

On y découvre une Chine moyenâgeuse, des paysans qui sont de véritables bêtes de somme, des familles riches qui n’ont que mépris pour ces gens qui grattent la terre à longueur d’année… Mais, souvent, les riches s’appauvrissent, ils fument l’opium et laissent tout aller à vau l’eau. C’est le moment que choisit Wang Lung pour acquérir un lopin de terre qu ‘il agrandira peu à peu avec l’aide de sa femme O Len.

L'écrivain Pearl Buck, prix Nobel de littérature en 1938

L’écrivain Pearl Buck, prix Nobel de littérature en 1938

Elle, c’est une ancienne esclave de maison riche, qu’il a achetée sans jamais l’avoir vue. Malgré ce début peu prometteur, ils vont avoir une nombreuse famille avec plusieurs fils et une fille que l’on nomme « la petite esclave » et que la jeune maman s’excuse auprès de son mari d’avoir engendrée.

Avant tout, pour Wang Lung, il y a l’amour pour cette terre chinoise qu’il n’aura de cesse d’engraisser par son travail et sa sueur. Les fils, bien entendu, feront des études et s’éloigneront peu à peu de ces parents qui ne leur font pas honneur dans les cercles un peu plus cultivés qu’ils fréquentent maintenant. Les filles, on les mariera dès que possible avec le fils du voisin et elles s’en iront vivre avec leur nouvelle famille sans plus jamais revenir chez leurs parents ni revoir les lieux où elles ont été élevées.

Il y aurait aussi beaucoup à dire sur la condition de la femme, en tous cas en milieu rural comme ici ! Quand l’aisance sera venue, Wang Lung se mettra à fréquenter les salons de thé ; il ira même jusqu’à installer une jeune femme au foyer, tradition de la concubine !

Ces deux romans m’ont plongée dans ce pays si vaste que Pearl Buck a bien connu et qu’elle a surtout aimé profondément. Et pourtant quel abîme insondable entre ce pays moyenâgeux et la libre Amérique !

Annie

Nuit de Feu

Eric Emmanuel Schmitt

ph5_nuitfeuL’auteur, enseignant de philosophie, agé de 28 ans en 1989, entreprend une randonnée à pied, avec un groupe, à la rencontre de Charles de Foucaud, ancien militaire colonial « sage universel » installé à Tamanrasset en 1905. Il était attiré par son mysticisme.

Ce voyage à la recherche de ce sage est aussi pour lui la possibilité de vivre plus intensément ; il s’ennuyait un peu dans sa vie de professeur et inconsciemment il avait senti que quelque chose allait naître en lui : « quelque part mon vrai visage m’attend ». Il est parti athée, il est revenu croyant.

L'auteur, Éric-Emmanuel Schmitt, en 2011

L’auteur, Éric-Emmanuel Schmitt, en 2011

L’écriture est belle, poétique, la découverte du pays est un ravissement. Le lien qu’il noue avec le guide Touareg lui fait découvrir que la langue et la religion ne sont pas un obstacle à la communion mutuelle, à l’amitié.

La réflexion sur le sens de la vie, sur l’existence d’un dieu créateur du cosmos est au cœur de ce livre : « l’homme cherche Dieu. Ce qui m’aurait ébranlé c’est que Dieu cherche l’homme, que Dieu me poursuive », « je n’étais pas en quête de Dieu ».

Cette rencontre il la fera au cours de « la nuit de feu » ; perdu dans le désert, s’enfouissant dans le sable pour ne pas mourir de froid, il vit « une expérience mystique » dont il ne sortira pas indemne.

« Plus j’avance, moins je questionne, tout a un sens. Félicité… Feu, qui est mon ravisseur ? Il m’a ravi, je devrais probablement le baptiser Dieu… tout a un sens, tout est justifié.»

Josette J.

L’Archipel d’une autre vie

Andreï Makine

ph7_archipelvieL’Archipel d’une autre vie est un livre d’aventures, qui se passe aux confins de l’Extrême-Orient russe, dans l’archipel des Chantars, au bord du Pacifique, avec pour unique horizon la Taïga, puissante et mystérieuse qui tient un rôle prépondérant dans l’ouvrage. Ce roman reprend des morceaux de vie de l’auteur.

En 1952, durant la guerre froide, cinq militaires « chacun représentant un fragment de la Russie » doivent retrouver un fugitif évadé d’un goulag. Le héros est Pavel Gartsev que Makine enfant avait rencontré et c’est son « histoire réelle » qu’il romance !

L'auteur, Andreï Makine

L’auteur, Andreï Makine

Une grande partie du roman est cette aventure de ces militaires à la recherche du prisonnier car même si le but de cette mission était banale, peu à peu les embûches se multipliant, l’expédition devient périlleuse ! C’est effréné et incroyable car le fugitif déjoue les pièges de ses poursuivants et fait preuve d’une intelligence face à l’ennemi, d’une rapidité déconcertante ! Mais qui est-il ? Ses ruses multiples excitent les militaires qui malgré les conditions extrêmes dans la Taïga ne renoncent pas et affrontent des situations extrêmement dangereuses que le fugitif surmonte sans peine !

A travers ces pages au rythme échevelé, Pavel Gartsev est le héros entraîné dans cette folle poursuite bien que n’adhérant pas vraiment à cette chasse à l’homme. Il y a en lui « un pantin de chiffon » un individu cruel acquis malgré lui à l’idéologie communiste.

C’est une peinture au vitriol de l’ère stalinienne « une époque atroce et imprévisible » où l’être humain est le jeu de la cruauté, de la peur, de la lâcheté, de l’obéissance aux ordres absurdes.

Pavlev réalise, au fur et à mesure de la course, qu’il est dans le camp sordide de la violence ; il a voulu se défaire du « pantin de chiffon » et inconsciemment il s’est attaché au fugitif… et a cru ainsi en « la possibilité d’une île au cœur de la Nature immense et majestueuse ». « Il y a peut-être la possibilité d’un Archipel où l’homme délivré de ses jeux dangereux de vainqueurs et de vaincus inventerait l’ère nouvelle d’un monde réconcilié »…. « là où une « autre vie » devient possible, dans la fragile éternité de l’amour. »

Josette J.

Le Garçon

Marcus Malte

ph9_legarconCoup de foudre ! Il y avait longtemps qu’un livre ne m’avait ainsi captivée ! Un roman fleuve (plus de 500 pages) qui tient en haleine, qu’il est difficile de quitter, qu’on a hâte de reprendre. Un livre dont l’écriture séduit, puissante, poétique, raffinée.

L'auteur, Marcus Malte

L’auteur, Marcus Malte

Peu après sa lecture, j’ai appris que le Prix Fémina lui était attribué. La présidente du Jury, Mona Ozouf, a résumé en quelques mots cet ouvrage :,« Une grande épopée, une histoire magnifique qui ressuscite le mythe de l’enfant sauvage qui parvient à la civilisation. C’est un grand roman d’apprentissage, une allégorie de l’ensauvagement des hommes par la guerre. »

L’histoire se situe entre 1908 et 1938. Le garçon sans nom découvre le monde, les hommes, la femme (la sensualité irrigue le texte) ; détruit par la guerre il redevient l’enfant sauvage. Il ira chercher la mort comme un animal blessé, traqué qui ne se laisse pas prendre.

L’auteur, spécialiste de polar, s’est essayé à un autre genre et pour un coup d’essai c’est un coup de maître.

A lire… absolument !

Marie-Antoinette

Au risque de se perdre

Kathryn Hulme

ph11_aurisqueL’auteur se consacre après la guerre de 1939-45 à l’organisation des camps de personnes déplacées. C’est là qu’elle rencontre une infirmière avec laquelle, pendant sept ans, elle collabore dans ces camps. C’est la vie de cette infirmière qui est racontée dans ce livre.

L'auteur, Kathryne Hulme

L’auteur, Kathryne Hulme

Parce qu’elle ne peut pas épouser l’élu de son cœur, Gabrielle Van Der Mal, élevée de façon stricte par son père, rentre dans les ordres. Elle deviendra Sœur Luc et entreprendra des études d’infirmière, se passionnera pour ce métier, et, à sa demande partira en Afrique. Là, elle travaille aux côtés d’un chirurgien qui la mettra face à ses contradictions intimes. Elle reviendra en Belgique au moment de la guerre de 39 – 45. Durant les vingt ans qu’elle passe dans les ordres, elle se heurte à la règle. Et c’est le cheminement de Sœur Luc qui est intéressant à suivre.

Ce livre qui se lit agréablement. On s’attache à cette jeune femme qui veut être honnête en toutes circonstances. Elle lutte pour accepter la règle, confiante en ses supérieurs. Mais elle est douée d’un solide bon sens qui lui fait remettre en cause les obligations qui régissent la vie des religieuses, les anesthésiant pour les soumettre

Elle finira par prendre la décision qui mettra à l’unisson son cœur et sa raison.

Josette M.

Debout – Payé

Gauz

ph13_deboutpayeGauz est le nom de plume de Armand Patrick Gbaka-Brédé né à Abidjian en 1971. Il arrive en France dans les années 1990 avec l’idée de faire des études universitaires et va devoir survivre de petits boulots, ceux qu’on appelle dans ce milieu de noirs francophones, Debout-Payé, c’est à dire des boulots non qualifiés où on vous paye pour rester debout durant 8 heures d’affilée. En particulier il va devenir vigile dans 3 entreprises parisiennes.

Gauz, de son vrai nom Armand Patrick Gbaka-Brédé

Gauz, de son vrai nom Armand Patrick Gbaka-Brédé

Avec un humour fabuleux il raconte ses aventures, décrit les riches clientes (ou les moins riches) et épingle d’un oeil acéré les travers de notre société de consommation. Il s’agit d’une véritable satire sociale où chacun en prend pour son grade.

Gauz imagine que l’Europe vient de vivre ses trois « âges » à la manière de la mythologie grecque : L’âge de bronze de 1960 à 1980, alors que l’auteur vivait encore en Afrique, puis l’âge d’or entre 1990 et 2000 où la sécurité est de plus en plus confiée à des vigiles et où donc ces jeunes africains fraîchement émoulus de leur campagne vont trouver à subsister tant bien que mal. Et enfin l’âge de plomb à partir du 11 septembre 2001 où le désir du tout sécuritaire va exiger des papiers, des diplômes pour exercer quelque activité que ce soit, plongeant de ce fait ces gens dans la misère.

Aujourd’hui Gauz exerce de nombreuses activités tant en France qu’en Côte d’Ivoire, photographe, scénariste et rédacteur en chef d’un journal économique satirique ivoirien. Debout-Payé est son premier roman.

Annie

Katulu ? n° 50

4 novembre 2016

affichekatulu50A l’occasion des cinquante ans de la création de Carnoux-en-Provence le groupe de lecture Katulu ?, activité culturelle du CPC, a choisi le thème de « l’exil » pour présenter cinq livres au cours d’une séance ouverte au public qui s’est déroulée le 29 septembre 2016. Le texte complet de nos notes de lecture est accessible ici : katulu-n50

Le cri des oiseaux fous

Dany Laferrière

L’exil éveille en chacun d’entre nous de très singuliers échos. Cela peut être des cris rauques, déchirants comme ceux des oiseaux fous avant l’accouplement. Des cris désespérés et tragiques mais nécessaires.LaSolutionEsquimauAW

Dans ce roman cette histoire concerne Vieux Os, un jeune homme de 23 ans qui raconte son exil, un certain 1er juin 1976. Ce jour-là, il est contraint de quitter son pays, Haïti, avec « une petite valise en tôle »Vieux Os, en fait, n’est autre que Dany Laferrière car il s’agit bien d’un roman autobiographique dédié à son ami « Gasner Raymond (assassiné) dont la mort a changé ma vie »L’action se déroule en un jour « nuit fatale », en un lieu et s’apparente en cela fortement aux tragédies antiques. Le pays, Haïti, se trouve être un personnage essentiel qui se découvre à travers la déambulation amoureuse et hallucinée de notre héros.

De ce roman se dégage un souffle de jeunesse, de plaisir, de sensualité. L’appétit de culture, le goût de la chair, de l’amitié se mélangent. Les remarques, les dialogues sont savoureux. Le style est d’une grande fraîcheur et simplicité.

L'écrivain Dany Laferrière, reçu à l'Académie Française

L’écrivain Dany Laferrière, reçu à l’Académie Française

Tout au long de cette nuit il lutte contre son attachement à son pays natal, ses amis, sa mère mais aussi il crie, se révolte : « Moi je veux vivre. Je préfère vivre de n’importe quelle manière plutôt que de mourir en héros ». Sa mère le supplie de partir car il sera « plus utile vivant que mort »Ce roman quête de soi insinue combien un pays vous façonne, combien il est difficile de trancher entre amour et individualisme entre idéal et pragmatisme entre raison et magie. Ce cri des oiseaux fous plane longtemps dans notre cœur et nous hante avec cette beauté sombre et grave de la dernière nuit avant l’exil.

Nicole

Rêves oubliés

Leonor de Recondo

Reves oublies 9782757834350-crg.inddCe livre raconte la vie d’une famille espagnole, obligée de rejoindre la France et de fuir l’Espagne à cause de la guerre civile qui a éclaté dans les années 1936 à 1939. 21 Mai 1940 : « Depuis hier nous avons définitivement perdu la guerre. L’Espagne nous ferme ses portes et le dictateur s’assure de longues années de règne où la moindre voix discordante sera muselée ! ».

la mère de famille, Ama, déracinée va tenir un journal secret tout au long de ces jours interminables depuis le 18 août 1936 jusqu’au 2 janvier 1941. Les pages sont datées et nous découvrons ainsi leur quotidien mais il n’y a aucune révolte, tout est dans la retenue, la justesse ! L’écriture lui permet de comprendre la situation, de la supporter, de maîtriser ses émotions et cela lui fait du bien : « je ne me plains pas, c’est ainsi ». 

Dans ces pages émouvantes, délicates et poétiques on assiste à la lutte intérieure de cette famille, à sa résistance pour refouler son chagrin et continuer à vivre malgré tout, pour les enfants d’abord, puis comprendre que les rêves peu à peu font place à une résignation pour accepter le présent insatisfaisant ! …

Leonor de Recondo en mai 2014 (photo E. Feferberg / AFP)

Leonor de Recondo en mai 2014 (photo E. Feferberg / AFP)

« J’abandonne une partie de moi-même là-bas au pied des orangers. J’y laisse mes rêves et je prie pour que nous restions unis, en vie ». « Je comprends votre peine, nous la ressentons tous. L’abandon de notre passé est un déchirement qui s’étire un peu plus chaque jour, ne cédons pas aux mirages de la nostalgie ».« Être ensemble c’est tout ce qui compte » ou «  malgré ces temps orageux et glacial nous sommes toujours là ensemble ».

Ce roman est délicieux à lire parce que la poésie s’écoule à chaque phrase, les mots sont choisis, les phrases sont courtes et simples, pudiques, tout en finesse ! « Ce roman a la pureté du cristal, la douceur d’une caresse… écriture délicate, aérienne, un pur bonheur de lecture ».

Josette J.

Saïgon-Marseille aller simple

Nguyen Van Thanh

livresaigonmarseilleL’auteur, né en 1921 à Hué au Viet-Nam, est décédé à 91 ans, le 2 décembre 2012 à Lattes dans l’Hérault. La première partie du livre est un récit plein d’anecdotes sur la vie familiale de l’auteur, sur la société dans laquelle vivaient les élites vietnamiennes dans les années 20. Son père, issu d’une famille de lettrés pauvres, avait acquis le titre de mandarin, et exerçait la fonction de sous-préfet de la région de Vinh.

En juillet 1939, l’empereur Bao Dai lance un appel afin de recruter 20 000 volontaires pour la France, non comme soldats mais comme main d’œuvre dans les usines d’armement. Il y eut si peu de volontaires que cela se mua en mobilisation forcée. Thanh s’engage ! Il n’a alors que dix-sept ans. Le récit du voyage, de l’arrivée à Marseille, de l’envoi dans des camps ne fait pas honneur à la France. Les Indochinois furent traités comme des « sous-hommes », « nous n’étions que des bêtes… ».

Puis se sont les années passées à la poudrerie nationale de Bergerac, un travail de manutention sans aucune protection des matières nocives. Une promesse de salaires au retour au pays qui ne seront jamais versés. Enfin le travail dans les propriétés agricoles. Thanh fait ressortir « le racisme ordinaire », combien les Vietnamiens étaient pris pour des « bêtes curieuses » : « nous apportions une variante raciale ». Un autre lieu de honte pour la France : le centre de redressement de Sorgues destiné aux Vietnamiens protestataires, agitateurs politiques… « aux mauvais Annamites ». Un véritable camp de concentration… des pages édifiantes !

En 1948, la France commença à organiser le rapatriement des travailleurs indochinois. Ce n’est qu’en 1952 que les derniers purent enfin revoir leur patrie, après douze années d’exil forcé. Environ un millier d’entre eux firent le choix de rester en France, le plus souvent parce qu’ils avaient rencontré une femme, et fondé une famille, comme Nguyen Van Thanh.

En février 1975 premier voyage au Vietnam après 35 ans d’absence, 2 mois avant que Saïgon ne tombe aux mains des communistes. Après la réunification, Thanh raconte comment ses frères et sœurs se retrouvèrent dépouillés de tout ; leur tentative de départ « en boat-people » . Et Tanh de s’interroger « Pourquoi s’enfuir de son pays pour aller endurer dans un autre la misère, le chômage et surtout le mépris ? »

La souffrance intime de l’exilé qu’est Thanh, ce fut moins son pays, son déclassement social, que sa famille… Son exil a provoqué avec elle une incompréhension qui en raison de ses choix politiques et de l’éloignement est devenue un mur infranchissable. « Je me résigne à prendre ce que ma famille m’accorde et à m’en contenter pour m’estimer comblé. »

Une page d’histoire peu connue, bouleversante à découvrir, qui interroge le passé de notre pays.

Marie-Antoinette

« Écoutez la mer »

Marie Cardinal

ph_ecoutezÉcrit en 1961-62, ce livre est un hymne à la patrie perdue où le sang coule rue Michelet, là où Marie est née. L’auteure y explique cette double appartenance culturelle, la France, un pays de rationalité, de cérébralité, et l’Algérie terre de la jouissance, des odeurs, des chants qui ont bercé l’enfance de la petite fille. Et puis bien sûr, il y a la mer omniprésente. Et les noms de ces plages sont comme une litanie, comme des grains de chapelet, les perles d’un collier qui ceinture la côte nord du pays algérois.

Elle raconte son amour pour un allemand, Karl, un être qui est un peu l’antithèse de cette méditerranéenne, spontanée, vif argent… Et pourtant, paradoxalement, c’est son amour pour Karl qui lui fait retrouver son pays perdu avec ses parfums de lauriers roses et de couscous, son soleil impitoyable et ses musiques rythmées par les derboukas et la petite flûte des bergers de la ferme.

Marie Cardinale « l’exilée absolue » : « Je suis une fille d’Algérie j’ai des rapports difficiles avec la France ». Chacun de ses ouvrages reprend sans cesse ce thème du pays natal et ce pays n’est pas la France !

Ainsi dans « Au pays de mes racines » : « Nécessité de partir là bas. D’y retourner. Là bas, l’Algérie, Alger. Pourquoi ? Ce ne sont pas les maisons que j’ai habitées qui m’attirent. Non, c’est quelque chose qui vient de la terre, du ciel, de la mer, que je veux rejoindre, quelque chose qui, pour moi, ne se trouve que dans cet endroit précis du globe terrestre ». « Vivre ailleurs cela a changé pour moi le sens du mot vivre. […] Il n’y a plus d’instants où je sois en parfaite harmonie avec le monde ».

Annie

Dans la mer il y a des crocodiles

Fabio Geda

ph_danslamerIl s’agit de l’histoire d’un petit garçon afghan Enaiatollah, de l’ethnie Hazara (chiites) persécutée par les Talibans et les Pachtounes (sunnites). Son père, il y a quelques années est mort assassiné dans son camion qui a été volé avec toutes les marchandises commandées et achetées pour les Pachtounes en Iran. Les Pachtounes le recherchent pour lui faire payer la dette du père en le réduisant en esclavage. Aussi, à son insu, sa mère le conduit et l’abandonne au Pakistan, pour qu’il puisse vivre libre, après lui avoir imposé 3 promesses : ne jamais prendre de drogues, ne jamais utiliser d’armes, ne jamais voler.

C’est le récit de 5 années d’errance : 1 an au Pakistan, 3 ans en Iran et une année pour rejoindre l’Italie en passant par la Turquie. Un livre sur la vie d’un garçon dont l’enfance se termine à 10 ans, le jour où il n’a plus de mère pour le guider, où il faut qu’il prenne des décisions pour lui. C’est un récit sur la peur de mourir, la peur d’être pris par la police et d’être torturé : il ne le sera pas, mais il connaîtra les postes de police.

Soumis à la volonté des passeurs, il fait route avec d’autres jeunes afghans comme lui mais la plupart du temps il est seul. Être seul est parfois payant, permet plus facilement la bienveillance de l’autre. C’est enfin la chance immense de trouver une famille italienne qui va l’héberger, lui permettre de faire des études et d’obtenir un permis de séjour. Un récit vivant, sans rancune, la survie avant tout, la peur mais aussi la prise en main de soi.

« Comment on trouve un endroit pour grandir, Enaiat ? Tu le reconnais parce que tu n’as plus envie de t’en aller. Bien sur il n’est pas parfait. Ça n’existe pas un endroit parfait. Mais il existe des endroits où, au moins, personne ne cherche à te faire du mal ».

« Un jour j’ai lu que le choix d’émigrer naît du besoin de respirer ».

Cécile

Ces chroniques littéraires ont fait l’objet d’une séance publique de Katulue organisée dans le cadre du jubilé de Carnoux-en-Provence. Retrouvez en le compte-rendu sur La Fourmiliaire, la radio web de la MJC d’Aubagne, dans ses chroniques de Brouillon de culture : à écoutez sans modération !

Rencontres Katulu ? autour de livres sur l’exil

24 octobre 2016

affichekatulu_29sept2016Ce sont plus de trente amateurs de lecture, parmi lesquels nous saluons la présence de madame Claude Dalmasso, directrice de la médiathèque Albert Camus de Carnoux, qui ont répondu à l’invitation du groupe KATULU ? du Cercle Progressiste Carnussien pour assister en cette fin d’après-midi du 29 septembre 2016 à la présentation par cinq des lectrices du groupe d’un livre récemment publié ou plus ancien traitant de l’Exil. Un événement organisé à l’occasion du jubilé de Carnoux.

Avec Le Cri des oiseaux fous de Dany Laferrière, Nicole Bonardo a relaté les dernières heures de l’auteur en Haïti avant son départ pour Montréal afin d’échapper aux milices de la famille Duvallier qui faisaient la chasse aux opposants, et notamment aux journalistes comme lui. Son roman, au-delà d’une épreuve personnelle, révèle toute la noblesse du peuple haïtien, population tant malmenée depuis de très nombreuses années.Reves oublies 9782757834350-crg.indd

Léonor de Récondo, dans Rêves oubliés, retrace l’itinéraire d’Ama qui fuit avec sa famille la guerre d’Espagne pour s’installer dans l’exil dans une ferme landaise et qui laisse en Espagne l’aïeul. Josette Jégouzo a su faire partager à l’auditoire à partir de cette fresque romanesque la douleur mais aussi l’énergie d’une famille déclassée socialement, qui tente cependant de vivre avec la peur et la nostalgie.

ph_danslamerCécile Tonnelle a choisi de présenter le roman du journaliste italien Fabio Geda Dans la mer il y a des crocodiles qui aborde la question de l’exil à partir du récit d’un jeune afghan que sa mère décide d’abandonner au Pakistan afin de le sauver et pour que de là il rejoigne des membres de sa communauté installés en Europe.

Le roman s’inscrit à la fois dans l’espace, depuis l’Afghanistan jusqu’en Italie en passant par la Turquie et la Grèce, et dans le temps puisque l’itinéraire suivi par Enaiatollah se déroule sur huit années. Ce texte nous donne à partager une épreuve humaine où le courage et la rage de vivre dominent.livresaigonmarseille

Le quatrième roman est présenté par Marie-Antoinette Ricard. Il s’agit de l’autobiographie de Nguyen Van Thanh, jeune vietnamien qui s’est engagé, en 1939, avec 20 000 de ses compatriotes « réquisitionnés de force » comme ouvriers pour faire fonctionner les poudreries dans le sud de la France. Intitulé Saïgon-Marseille aller simple, l’ouvrage nous permet d’abord de suivre un épisode douloureux qu’ont connu différents autochtones engagés dans les troupes françaises, mais aussi d’appréhender et souvent de découvrir comment s’est déroulé l’accueil de ces exilés dans les campagnes françaises. Une révélation qui a suscité de très nombreuses questions qui sont ô combien d’actualité.

ph_ecoutezEnfin, il est revenu à Annie Monville de faire revivre à partir de deux ouvrages de Marie Cardinale. Le premier, Écoutez la mer décrit comment l’auteure a difficilement vécu son déracinement de sa terre natale d’Algérie et combien la nécessité de ciel, de terre et de mer se faisait sentir depuis son installation en métropole. Le second, Les mots pour le dire, relate la démarche analytique suivie par Marie Cardinale pour tenter d’apaiser une douleur profonde et persistante.

Chaque présentation a croisé analyse et citation d’extraits afin de donner à l’auditoire envie de partager la lecture du ou des ouvrages retenus.

Les lectrices de Katulu ? lors de la séance du 29 septembre 2016

Les lectrices de Katulu ? lors de la séance du 29 septembre 2016

De cet après-midi consacré à des témoignages d’exil, ressortent des constantes : la nécessité d’échapper à un destin cruel, la douleur de ceux qui s’expatrient, douleur d’autant plus vive quand toute une famille ne peut être réunie dans cet exode, l’indispensable reconstruction après cette épreuve qui s’accompagne souvent d’un déclassement social, enfin le vécu de qualités d’accueil contrastées, des rejets mais heureusement aussi de très belles rencontres.

Les échanges qui ont suivi chaque présentation ont été denses et ont enrichi les propos par des citations d’autres auteurs traitant de la même question. Notons pour conclure que l’initiative de réunir des amateurs de lecture a dépassé les limites de la commune puisque nous avons enregistré la présence de membres de deux associations de lecteurs de Ceyreste.

Les débats se sont ensuite poursuivis autour d’un apéritif dinatoire offert par les membres du Cercle Progressiste Carnussien.

L’expérience est à renouveler.

Michel Motré

Retrouvez ce compte-rendu sur La Fourmiliaire, la radio web de la MJC d’Aubagne, dans ses chroniques de Brouillon de culture : à écoutez sans modération !

La France toxique passée à la loupe

26 septembre 2016

C’est un vrai travail de Romains auquel s’est livré l’association Robin des Bois. Son rapport sobrement intitulé « l’Atlas de la France Toxique » qui a été publié en mai 2016 aux éditions Arthaud et qui contient pas moins de 36 cartes des sources de pollution recensées en France est le fruit d’un énorme travail de recherche collective dans les archives et d’investigations tous azimuts, pour arriver à mettre en évidence la répartition géographique des périls qui nous menacent.blog346_phrapport

L’inventaire n’est certainement pas exhaustif mais il est déjà bien assez inquiétant. Sont passés en revue non seulement les paramètres classiques liés à la qualité de l’air où à celle des eaux, mais aussi les cyanobactéries dans les eaux de baignades, les risques sanitaires liés à la consommation de coquillages ou aux piqûres des moustiques tigres, les stockages de déchets radioactifs en milieu hospitalier et universitaire, les munitions abandonnées à l’issue des dernières guerres, les sols pollués par d’anciennes activités industrielles, les pesticides issus de l’agriculture intensive ou encore la présence d’amiante dans de nombreux bâtiments et aménagements urbains. Un vrai cauchemar d’écologistes !

blog346_phlogoL’association Robin des Bois, créée en 1985 par des pionniers de la défense de l’environnement qui tentent de se battre, par la dénonciation verbale et non violente, contre toutes les agressions portées à notre environnement, n’en est pas à son coup d’essai. S’appuyant sur un vaste réseau de militants et de scientifiques, elle agit en menant des investigations de terrain, en publiant des synthèses bibliographiques et des rapports, mais aussi en interpellant les responsables politiques et en participant à des groupes de concertation institutionnels.

Robin des Bois publie ainsi deux bulletins d’information trimestriels en français et en anglais qui sont devenus de véritables outils de référence. « A la casse », édité depuis 2006 s’intéresse aux chantiers de démolition de navires et « A la trace », publié depuis 2010, traque à travers le monde les actes de braconnage et de contrebande d’espèces animales menacées, deux chevaux de bataille pour cette association agréée au titre de la protection de l’environnement.

Décharge sauvage en Guadeloupe (photo Robin des Bois)

Décharge sauvage en Guadeloupe (photo Robin des Bois)

L’association se mobilise aussi, souvent aux côtés de riverains qui l’ont alertée, contre certaines dégradations environnementales et pollutions locales, depuis le dépôt de déchets sauvages en bord de rivières jusqu’à la construction de bâtiments publics sur d’anciens sites industriels pollués en profondeur. C’est ce travail d’accompagnement et d’investigation sur le terrain qui l’a amenée à fouiller dans les archives pour réaliser des inventaires d’anciennes usines à gaz ou de sites pollués aux PCB par exemple, constituant ainsi au fil du temps une véritable mine de renseignements qui a été valorisée pour établir ce récent Atlas de la France Toxique qui fait référence.

Outre les cartes de France qui sont présentées dans cet atlas aussi original qu’inquiétant, l’étude fait un focus intéressant sur cinq grande agglomérations françaises : Paris, Lyon, Strasbourg, Toulouse et Marseille. Et là, bien entendu, il n’y a aucune surprise : la métropole marseillaise remporte haut la main le concours de l’agglomération urbaine la plus polluée de France !

blog346_phparis

Certes, l’agglomération parisienne n’est pas mal placée non plus, bien que sur la troisième marche du podium derrière celle de Lyon et son remarquable couloir de la chimie. Ses cours d’eau sont fortement déconseillés à la baignades et leurs sédiments sont très largement chargés en PCB tandis que l’air est chargé en particules fines, dioxyde d’azote et benzène cancérogène. On relève aussi à Paris et en proche banlieue un nombre impressionnant de cas de saturnisme liés aux peintures au plomb très fréquentes sur les murs des logements anciens. On y recense enfin pas moins de 35 sites connus d’entreposage de sources radioactives disséminés dans des centres de recherche, des entreprises ou des hôpitaux.

Mais Robin des Bois met aussi l’accent sur d’autres sources de risque sanitaire moins connues dont le crématorium du Père Lachaise qui compte parmi les principaux émetteurs de mercure en région parisienne, du fait de la fusion des amalgames dentaires, ou encore les enrobés à base d’amiante qui ont été appliqués pendant des années entre 1970 et 1995 sur la plupart des chaussées pavées pour les rendre plus confortables à la circulation. Les fibres d’amiante avaient pour but de rendre ces revêtements routiers plus durables mais l’usure progressive de la couche de roulement libère progressivement les fibres d’amiante dans l’air ambiant . Un problème identifié en 2013 et qui va nécessiter de traiter des centaines de kilomètres de voirie…

blog346_cartemarseilleQuant à l’agglomération marseillaise, elle détient la palme de l’air le plus irrespirable de France avec une concentration en particules fines qui s’élève en moyenne annuelle à 31,8 µg/m3 (contre 29,5 à Lyon et 27 à Paris), alors même que l’OMS recommande un maximum de 20 µg/m3 en moyenne annuelle. Sont pointés également les anciens sites industriels côtiers déjà évoqués ici où les concentrations en plomb et en arsenic dépassent tous les seuils autorisés, y compris dans des sites de baignade très fréquentés, mais aussi les sédiments portuaires de la Lave et de l’anse de l’Estaque, très riches en arsenic et en mercure.

Robin des Bois s’attarde quelque peu sur les eaux de l’Huveaune et de quelques cours d’eau côtiers, réceptacles de nombreux déchets et rejets peu ragoûtants, et qui charient des monceaux d’immondices et de germes fécaux sur les plages à chaque orage, au point que certains ont surnommé la plage du Prado « épluchures beach ».

Incendie sur la Gineste le 5 septembre 2016 (photo F. Speich / La Provence)

Incendie sur la Gineste le 5 septembre 2016 (photo F. Speich / La Provence)

La question des feux de forêts en limite de zone urbanisée est également pointée comme un risque très présent et ceci a été très largement confirmé par les nombreux incendies qui se sont produits cet été, après la parution de l’atlas donc, et qui se sont notament traduits par la disparition de 375 ha le 15 juillet sur la Côte Bleue, puis le 10 août de 800 ha autour de Fos-sur-Mer et de 2700 ha sur le plateau de Vitrolles, avant les 390 ha partis en fumée dans les calanques le 5 septembre dernier.

Navire de croisière à quai devant Notre-Dame de la Garde (photo G. Julien / AFP)

Navire de croisière à quai devant Notre-Dame de la Garde (photo G. Julien / AFP)

De nombreuses autres sources de pollution sont pointées par l’étude de Robin des Bois, dont celle provoquée par les bateaux de plaisance et de tourisme qui sillonnent nos côtes en brûlant des millions de litres de gasoil. Le sujet avait déjà fait débat lors de la création du Parc national des Calanques et des aides ont été accordées pour que les navires qui organisent les visites des calanques par la mer se modernisent quelque peu, mais on est encore loin du compte ! A une tout autre échelle, il faut en effet savoir que les quelques 500 gigantesques bateaux de croisière qui font escale chaque année dans le port de Marseille laissent tourner en permanence leurs générateurs au fuel lourd pour assurer un confort maximal à leur passagers… Les ferries en faisaient autant avec leurs moteurs diesel auxiliaires jusqu’en 2015 faute de pouvoir accéder à des branchements électriques à quai. Les choses progressent donc peu à peu mais le chemin restant à parcourir pour que l’agglomération marseillaise s’affranchisse de ses nombreuses sources de pollution résiduelles reste long…

L.V.  LutinVert1Small

La guerre de l’eau aura bien lieu !

22 septembre 2016
Franck Vogel lors du festival Partances en 2012

Franck Vogel lors du festival Partances en 2012

Ingénieur agronome de formation et passionné de photographie, Franck Vogel fait partie de ces témoins infatigables qui consacrent leur vie à essayer d’attirer l’attention du grand public sur les grands défis environnementaux et géopolitiques qui menacent directement la stabilité de notre petite planète bleue. Ses photo-reportages sur le massacre des Albinos de Tanzanie, la disparition du peuple Aroumain en Albanie ou la situation des Tatars de Crimée, ainsi que ses photos du Rajasthan exposées sur les grilles du Jardin du Luxembourg ont largement contribué à le faire connaître.blog345_phlivre

Franck Vogel s’intéresse actuellement aux tensions liées à l’accès à l’eau sur les fleuves transfrontaliers et a déjà pu réaliser des reportages sur le Nil, le Brahmapoutre et le Colorado, qui ont donné lieu à de multiples publications et des expositions. Il vient aussi d’en tirer un livre dont le premier tome vient de sortir en septembre 2016 aux éditions de La Martinière et dont les médias ont largement rendu compte, en particulier au travers d’un article d’Anne-Sophie Nouvelle dans le Monde.

Le cas du Colorado ne manque pas d’intérêt en effet. Véritable artère vitale du Sud-ouest américain où il alimente pas moins de 27 millions d’habitants, ce fleuve puissant qui a su façonner à sa guise les gorges majestueuses du Grand Canyon, n’arrive même plus jusqu’à son embouchure dans la Mer de Cortez. La quasi-totalité de l’eau qui reste dans son lit est en effet captée juste avant la frontière avec le Mexique via le canal All American (tout un programme !) qui achemine toute l’eau restante vers l’Imperial Valley, une zone d’agriculture intensive dans le Sud de la Californie où 300 fermiers s’accaparent 70 % du débit du fleuve…

Le Colorado à la sortie du Grand Canyon (©F. Vogel)

Le Colorado à la sortie du Grand Canyon (©F. Vogel)

Le delta du Colorado n’est plus désormais qu’une vaste étendue boueuse dans un paysage semi-désertique. Toute l’eau du fleuve est exploitée et souvent gaspillée pour alimenter en eau potable les nombreuses villes qui ont poussé comme des champignons dans le désert, parfois autour de lacs artificiels comme celui de Lake Vegas, mais aussi pour arroser les golfs et surtout irriguer les cultures. Comme dans de nombreuses régions françaises, c’est de l’ordre de 80 % des ressources en eau qui servent ainsi à l’irrigation agricole, dans un climat soumis à une très forte évaporation.

Golf le long du lac artificiel de Lake Vegas alimenté par les eaux du Colorado (©F. Vogel)

Golf le long du lac artificiel de Lake Vegas alimenté par les eaux du Colorado (©F. Vogel)

Avec l’impact du réchauffement climatique, ce modèle de développement commence à voir ses limites et on assiste de plus en plus à des tempêtes de poussières qui ravagent le secteur, lorsque ce ne sont pas des incendies gigantesques qui détruisent des villes entières. Mais les agriculteurs que Franck Vogel a rencontrés ne voient que leur propre intérêt économique. On trouve en effet dans l’Imperial Valley des fermes d’élevage de 90 000 vaches en plein désert, mais aussi des champs de luzerne dont la production est exportée au Japon pour nourrir le bœuf de Kobé : un business très rentable qui se moque éperdument du gaspillage inouï des ressources locales en eau !

Delta du Colorado (©F. Vogel)

Delta du Colorado (©F. Vogel)

Autre lieu, autre fleuve. Un géant de 6 500 km de long, tout aussi mythique mais bien davantage chargé d’histoire : le Nil.  Alimenté par ses deux principaux contributeurs, le Nil Blanc et le Nil Bleu, il traverse au total 11 pays dont le Soudan et l’Égypte, deux anciennes colonies britanniques aux paysages largement désertiques dès que l’on s’éloigne des rives du fleuve nourricier. Ce sont justement les Anglais  qui, en 1929 ont décidé du partage des eaux entre les différents pays. Amendé en 1959, cet accord est particulièrement favorable pour l’Égypte qui s’arroge ainsi 55,5 milliards de m3 par an tandis que le Soudan s’en réserve 18,2 milliards, ne laissant aux autres pays riverains que 13 % du volume d’eau qui s’écoule annuellement dans le fleuve !

Cet accord pour le moins inégal contient de surcroît une clause qui accorde à l’Égypte un droit de veto pour empêcher tout projet de barrage en amont du fleuve. Une situation intenable que les pays de l’amont tentent désespérément de faire évoluer au travers de l’Initiative du Bassin du Nil lancée en 1999. Mais l’Égypte s’accroche à son privilège qu’elle juge inaliénable car il en va de la survie de sa population qui approche des 100 millions d’habitants.

Gorges du Nil Bleu près de Tissisat en Ethiopie (©F. Vogel)

Gorges du Nil Bleu près de Tissisat en Ethiopie (©F. Vogel)

En mai 2010, les pays de l’amont passent outre et décident de lancer la construction à la frontière de l’Éthiopie d’un nouveau barrage en amont du fleuve : le Barrage du Millénaire dont l’achèvement est programmé pour 2017. Un chantier pharaonique qui permettra de retenir 63 milliards de m3 d’eau et de produire de l’électricité grâce à une centrale de 6 000 MW, soit trois fois la puissance du barrage d’Assouan. Ce gigantesque chantier, dont l’accès est totalement interdit dans un rayon de 50 km à la ronde, a créé de très fortes tensions entre l’Éthiopie et ses voisins égyptiens qui ont été jusqu’à menacer de bombarder le futur barrage, au risque de déclencher une nouvelle guerre impliquant même Israël à qui les Éthiopiens proposent de louer les terres environnantes pour leur mise en valeur agricole. C’est en effet de cette région que viennent les Falachas, ces fameux Juifs noirs qui ont tant défrayé la chronique.

L’accord de Khartoum, signé en 2015, semble avoir quelque peu apaisé les tensions et écarté le spectre de la guerre. Mais on ne peut oublier qu’en 1983 un conflit sanglant avait déjà éclaté au sujet du barrage du canal de Jongleï, situé sur le Nil Blanc, au Sud Soudan, un autre chantier titanesque destiné à détourner une partie du fleuve pour limiter l’évaporation et qui a dû être abandonné en catastrophe, mais qui a largement alimenté la guerre civile, aboutissant à la partition de ce pays.

Ferme en Egypte, propriété d’un prince saoudien (©F. Vogel)

Ferme en Egypte, propriété d’un prince saoudien (©F. Vogel)

Comme dans le Colorado, l’ex agronome qu’est Franck Vogel s’interroge sur la durabilité du modèle agricole qui se développe dans ces terres largement désertiques de la vallée du Nil. Les immenses fermes irriguées en plein désert posent question en effet, comme celle de Kadco, propriété d’un riche prince saoudien, où l’on cultive du trèfle destiné à nourrir les purs-sangs arabes des pays du Golfe, mais aussi du raisin de table exporté dans le monde entier.

L’eau est un bien précieux et rare, qui risque de le devenir de plus en plus avec les effets du réchauffement climatique et de l’augmentation démographique. « A l’échelle cosmique, l’eau est plus rare que l’or » rappelle Hubert Reeves sur la couverture du livre de Franck Vogel, une réflexion qui mérite en effet d’être méditée…

L.V.  LutinVert1Small

Katulu ? fête à sa manière le jubilé de Carnoux

13 septembre 2016

Katulu ? est un « groupe de lecture » créé en 2008 à l’initiative de Maggy Portefaix, institutrice retraitée, et de deux de ses amies, « les deux Josette ».

Son objectif :    « A Katulu ? nous désirons partager nos plaisirs de lecture et nous donner mutuellement envie de lire. Aucun genre de livre n’est exclu, aucun plaisir contesté. Chacun est libre ». Ainsi s’est défini ce groupe, qui au fil du temps s’est élargi à une dizaine de membres.

Avec le départ de Maggy Portefaix de Carnoux, en octobre 2011, Katulu ? est devenu une des activités du Cercle Progressiste Carnussien.

Les réunions de « Katulu ? » se poursuivent chaque mois avec une grande régularité et la présence à chaque séance de 6 personnes au minimum, dans une salle prêtée par la municipalité.

Chacun présente un livre qu’il a lu avec esprit critique souvent positif mais parfois négatif aussi et fait un compte-rendu, lequel est diffusé sur le présent blog du CPC, depuis 2013.

C’est une cinquantaine de livres qui est ainsi évoquée chaque année au sein du groupe.

Depuis sa création, 49 numéros de Katulu ? ont été édités, regroupant les comptes-rendus des livres et des réunions. Ces journaux ont été reliés en 3 volumes pour les années 2008-2011, 2012-2013 et 2014-2015, consultables par ceux qui le souhaitent. Un répertoire de tous les livres présentés depuis 2008 a été réalisé par ordre alphabétique d’auteurs avec référence au numéro de Katulu ? où se trouve le compte-rendu correspondant.

Les réunions de « Katulu ? » où règne une ambiance sympathique et une bonne humeur sans faille, sont des moments d’enrichissement, de culture, de détente… Des moments où il fait bon se retrouver, discuter, échanger… sur les livres mais aussi sur mille et un autres sujets : spectacles, théâtre, opéra, cinéma, parfois politique ou tout simplement des « choses de la vie ».

Nous avons aussi prolongé nos rencontres en nous retrouvant aux retransmissions cinématographiques des ballets et opéras du Royal House Opera ou du Met de New-York diffusées soit à l’Artéa soit dans les deux cinémas d’Aubagne avec, alors, co-voiturage assuré depuis Carnoux !

affichekatulu_29sept2016

 

A l’occasion du Jubilé de Carnoux-en-Provence une réunion publique est proposée jeudi 29 septembre à 18 h au Clos Blancheton. Cinq livres seront présentés autour du thème de « l’exil ». Des époques, des auteurs, des histoires de vie, tous différents, un tour du monde où des hommes, face à la dictature ou la guerre, ont dû « renaître » et donnent une très grande leçon de courage, de force vitale et d’optimisme, comme l’ont fait les « créateurs » de Carnoux. Une manière de leur rendre hommage, 50 ans après la création de notre commune, nous tous qui avons trouvé dans cette petite ville, la possibilité de créer notre « nid ».

Marie Antoinette Ricard

Paul Bismuth : le retour du vengeur masqué…

31 août 2016

La réalité dépasse parfois la fiction. On n’avait jamais vu une histoire aussi rocambolesque depuis le scandale du Watergate qui avait finalement acculé le président américain Richard Nixon à la démission, à l’issue d’un festival de tricheries et de mensonges ! Pendant plusieurs semaines début 2014, l’ancien Président de la République Nicolas Sarkosy et son avocat Philippe Herzog avaient été placés sur écoute, sur requête du juge d’instruction en charge de l’enquête sur un éventuel financement illicite, par le dictateur libyen Muammar al-Kadhafi, de la campagne présidentielle du RPR en 2007. Ce financement n’a pas pu être prouvé à ce jour malgré les témoignages accablants de certains anciens hauts dignitaires du régime libyen, le principal intéressé ayant été purement et simplement assassiné avec l’aide des forces armées françaises lors de leur intervention musclée dans ce pays en 2011, sur ordre du même Nicolas Sarkozy.

Nicolas Sarkozy et son ex avocat Thierry Herzog (montage MaxPPP)

Nicolas Sarkozy et son ex avocat Thierry Herzog (montage MaxPPP)

Mais l’ancien Président, manifestement averti de ce risque d’écoute judiciaire, s’est comporté dans cette affaire comme un vulgaire voyou en s’offrant un autre portable sous le faux nom de Paul Bismuth pour continuer à communiquer en toute discrétion avec son avocat, tandis que les deux compères se moquaient allègrement des enquêteurs en feignant de tenir, sur leur portable habituel, de pseudos conversations officielles. La ficelle était un peu grosse et le délinquant a été vite démasqué, d’autant que les écoutes en question ont permis de lever un nouveau lièvre qui risque de valoir à l’ancien Président et à son avocat le renvoi en correctionnelle pour corruption active et trafic d’influence, avec un risque d’inéligibilité à la clé, rien de moins !

Ces écoutes sont en effet accablantes puisqu’elles mettent en évidence, sans le moindre doute possible, les manigances des deux acolytes pour obtenir, de la part d’un haut magistrat de la Cour de cassation des informations confidentielles sur un autre dossier judiciaire en cours (encore un !), dans le cadre cette fois de l’affaire Bettencourt. En échange, Nicolas Sarkozy promettait tout simplement d’user de son influence pour obtenir à ce magistrat un poste prestigieux à Monaco.

Dessin de Jiho, publié dans Marianne

Dessin de Jiho, publié dans Marianne

C’est sur la foi de ces écoutes téléphoniques que l’ancien Président et son avocat avaient été logiquement mis en examen en juillet 2014 après une garde à vue plutôt inhabituelle pour un ancien chef d’Etat. Cela tombait assez mal pour Nicolas Sarkozy, déterminé à revenir en politique malgré ses affirmations énoncées devant les caméras du monde entier et la main sur le cœur, après sa défaite aux élections présidentielles de 2012 : « vous n’entendrez plus parler de moi… ». Il est vrai que l’homme affirme avoir changé comme il l’explique longuement dans le livre qu’il a publié en début d’année, suivi quelques mois plus tard d’un nouvel opus intitulé cette fois Tout pour la France. Son obsession semble maintenant être de revenir au premier plan de la scène politique française, manifestement plus pour satisfaire son ego personnel et se venger de ceux l’en ont évincé que pour mettre en oeuvre un véritable programme politique cohérent.

FRANCE-POLITICS-LR

Pas question du coup de baisser les bras. Depuis, l’avocat d’affaire Nicolas Sarkozy se débat comme un beau diable avec l’aide de nombreux ténors du Barreau qui ne brillent pas forcément par leur objectivité, pour faire croire que ces écoutes seraient illégales et le reflet de méthodes dignes de la Stasi, l’ancienne police politique d’Allemagne de l’Est, sous l’égide de magistrats retords, appelés affectueusement dans ses conversations enregistrées « ces bâtards de Bordeaux ».

Dessin de Placide (http://www.leplacide.com/)

Dessin de Placide (http://www.leplacide.com/)

Malheureusement, le 7 mai 2015, la Chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris a validé l’essentiel de la procédure, estimant que les écoutes en question étaient parfaitement légales. Aussitôt, branle-bas dans le Landerneau sarkosyste qui dépose en toute urgence un recours devant la Cour de cassation, la plus haute instance judiciaire française. Pas de chance, celle-ci a confirmé le 22 mars 2016 l’analyse des magistrats instructeurs, ouvrant la voie à un prochain procès malgré les menaces du nouvel avocat de Sarkozy, Maître Patrice Spinosi, qui estime, avec un grand sens de la mesure, qu’une telle décision risquait d’entraîner la condamnation de la France devant la Cour européenne des droits de l’homme…

Dessin de Alain Goutal (http://goutal.over-blog.com/)

Dessin de Alain Goutal (http://goutal.over-blog.com/)

En attendant, le clan Sarkozy s’est dépêché d’introduire pas moins de quatre recours en nullité pour bloquer la procédure, le temps que son champion puisse tranquillement déclarer sa candidature pour la prochaine élection présidentielle. On savait déjà que les motivations des candidats à la magistrature suprême étaient diverses mais on avait rarement vu quelqu’un briguer aussi ouvertement à la fonction pour obtenir l’immunité judiciaire qui l’accompagne. Jacques Chirac et surtout Silvio Berlusconi, avec lequel Nicolas Sarkozy ne manque pas d’accointances, avaient certes déjà ouvert la voie, et avec succès, ce qui peut expliquer que l’ancien Président soit aussi confiant. Reste à savoir si les Français seront assez naïfs pour le suivre…

Dessin de Soulcié, publié dans Marianne

Dessin de Soulcié, publié dans Marianne

Qualifié par Marianne de « candidat à l’immunité présidentielle », Nicolas Sarkozy n’a en tout cas plus de souci à se faire, même s’il reste sous le coup de nombreuses autres affaires judiciaires, dont une accusation grave de  à la loi électorale, liée au financement de sa dernière campagne présidentielle en 2012. Comme l’a expliqué doctement Le Monde dans un article de mai 2016, il  a définitivement gagné sa course de lenteur contre les juges qui ont pourtant bouclé leur instruction depuis belle lurette mais qui, du fait de tous les recours déposés par ce justiciable hors norme, ne pourraient désormais le convoquer qu’au mieux en octobre prochain pour un procès qui ne pourrait pas se tenir avant début 2017 : totalement inenvisageable au vu du calendrier de la primaire et des prochaines échéances électorales ! L’insaisissable Sarkozy s’est bel et bien joué de la Justice de son pays, lui qui réclame depuis toujours une application implacable et sans délai de la loi pour tous les délinquants…

L.V.  LutinVert1Small