Archive for the ‘Livres’ Category

Katulu ? n° 66

29 septembre 2022

Le cercle de lecture carnussien Katulu ? s’est réuni à plusieurs reprises depuis le mois de mars 2022 et voici, pour les lecteurs curieux, ses dernières notes de lecture, issues des récentes lectures de ses membres, toujours avides de découvrir de nouveaux auteurs ou de relire des ouvrages oubliés, et toujours aussi impatients de partager les émotions engendrées par ces livres.

Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres

Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos derniers coups de cœur de lecteur, venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence !

Betty

Tiffany McDaniel

Ce roman s’attache à décrire la vie difficile d’une métis indienne dans les années 1950-60 dans l’Ohio profond. C’est le récit à la première personne de la vie de Betty, de 8 à 18 ans, dans une famille nombreuse issue d’une mère blanche et d’un indien Cherokee, dans un milieu très pauvre financièrement. La famille vit en marge de la société. Alors que les autres enfants ont peu hérité de leur père physiquement, Betty lui ressemble beaucoup et cela lui vaudra de subir les comportements racistes à l’école de la part des autres enfants, de leurs parents, des enseignants.

Ce roman met en évidence le rôle et l’importance du vécu, les traumatismes de l’enfance, de l’inceste, la violence dans la famille de la mère en particulier. Betty se voit confier des secrets très lourds qu’elle met par écrit et qu’elle enterre pour se soulager. L’éducation et la philosophie du père, toute tournée vers la nature atténue cette violence interne, avec beaucoup de récits imaginaires… C’est ce qui va aider Betty en permanence.

« En fait nous nous raccrochions comme des forcenés à l’espoir que la vie ne se limitait pas à la simple réalité autour de nous. Alors seulement nous pouvions prétendre à une destinée autre que celle à laquelle nous étions condamnés. »

                                                                                                                      Cécile

Changer : méthode

Édouard Louis

Ce roman autobiographique est poignant, émouvant par son réalisme. La souffrance profonde de l’auteur apparaît à chaque ligne.

Eddie est un garçon issu d’une famille ouvrière depuis des générations avec les mêmes reproductions : « privations, précarité, arrêt de l’école à quatorze ou quinze ans, vie à l’usine, maladie »… et l’alcoolisme. On va, au fil des pages découvrir le parcours très difficile de ce jeune, totalement déterminé à changer de vie pour ne plus jamais avoir honte de sa vie.

« Il veut réussir par vengeance ! », « oublier la réalité »… « Ce que je ne savais pas c’est que l’insulte et la peur allaient me sauver de toi, du village, de la reproduction à l’identique de ta vie. Je ne savais pas encore que l’humiliation allait me contraindre à être libre ».

C’est grâce à la Culture que Changer devient possible « je voulais que le théâtre me sauve de la pauvreté, de la violence du village ». Aller à Amiens pour poursuivre ses études au lycée est le point de départ de cette mutation. C’est une immersion brutale dans une autre culture qu’il ignorait totalement : « Le théâtre, la littérature, le cinéma, j‘avais le pressentiment qu’ils seraient les outils qui me mèneraient à une nouvelle vie ».

Beau roman, poignant par l’émotion qu’il suscite !

                                                                                                          Josette J.

Camille et Paul

La passion Claudel

Dominique Bona

Les pages consacrées à l’enfance du frère et de la sœur Claudel (laquelle naît le 8 décembre 1864) sont empreintes de tristesse et d‘une certaine monotonie. A treize ans Camille commence des leçons de sculpture ! Un plaisir profond pour elle à qui on n’en offre aucun. Paul dira même : « J’ai compris très tôt que la vie est un drame ».

Le bonheur de Camille est de « pétrir plonger ses mains dans cette matière à la fois molle et rebelle », c’est sensuel chez elle. A dix-sept ans elle est artiste accomplie ! Elle monte à Paris où elle suivra les cours à l’atelier Colarossi ! Elle expose dès 19 ans et est présente aux salons des Artistes Français de 1885 à 1889.

Paul et Camille, fusionnels se ressemblent, éruptifs tous les deux, impulsifs !« Elle pratique la provocation dans les rapports humains, la violence est leur univers », fortement indépendante et sûre d’avoir raison : bourreau de travail, comme Paul !

En 1882Camille rencontre Rodin, elle a 18 ans lui 42 ans !  Elle devient le modèle privilégié du Maître. Paul pense que Rodin a éveillé son originalité et l’a révélée à elle-même ! « Elle avait tout misé sur Rodin, elle perdit tout avec lui » dira Paul, jaloux du Maître. Elle s’éloigna de lui pour vivre seule son Art mais il ne cessera pas de « veiller » sur elle.

Mais le manque d’argent se fait sentir ! Son frère lui manque aussi. Camille eut 4 enfants de Rodin dont elle a dû avorter et Paul disait de cela : « Comment pouvez-vous vivre et respirer avec un tel crime sur la conscience » ! 

Après 1895, « Camille coupe les ponts »Elle veut être reconnue comme artiste originale sans l’influence de Rodin ! C’est la dépression, l’auto-destruction : internée dans un asile d’aliénés, elle fut abandonnée de tous et sa malheureuse vie s’éteint 19 octobre 1943.

« Un peu d’aide, de bonheur, d’amitié aurait pu, qui sait encore la sauver » dira Edmond de Goncourt.

                                                                                  Josette J.

CHEVREUSE

Patrick MODIANO

« Chevreuse », le joli nom que porte un vallon verdoyant des environ de Paris. Chevreuse, une charmante villégiature pour citadin nanti, souvenir d’enfance et de jeunesse secrète pour Bormans, le narrateur. Une grosse maison adossée au jardin en terrasse, avec une guirlande de lierre sur ses angles de meulière. Elle existe toujours. Elle est bien réelle.

Mais les souvenirs des rencontres épisodiques qui s’y passèrent sont-ils vrais ou création littéraire ? Bormans navigue sur une période couvrant ses cinq-six ans, puis ses vingt ans, puis ses cinquante-cinq ans « sans établir de chronologie précise ».

Peur de l’oubli mais aussi réserve d’idées ! La matière dans laquelle la volonté créatrice trouve de quoi animer un monde picaresque, car il faut se rappeler les ascendants espagnols de Modiano en rentrant dans les aventures supposées d’un anti-héros qui subit et ne s’implique jamais dans l’action.

Subtils changements narratifs entre les remontés dans le passé, qui forme la première partie, et le bonheur de l’écrivain en train de créer, qui est la deuxième partie au présent du roman. Un rêve symbolique et libérateur clôt cette dernière œuvre : un mur lisse et blanc couvre le secret « enfoui pour l’éternité » tandis que, par la lucarne ouverte sur le ciel bleu, il voit passer un avion, l’avion du destin peut-être.

Patrick Modiano annonce-t-il la fin de son travail romanesque. Est-ce un adieu au monde des lettres ? Ou alors, comme le faisait Montherlant, est-ce une feinte ?

                                                                                                          Roselyne

Eugène et moi

Kattherine Pancol

« Eugène et moi » lu en parallèle avec « La définition du bonheur » de C. Cusset, un roman de Katherine Pancol, illustré par Anne Boudart.

La composition est basée sur la même dynamique. Deux jeunes femmes se rencontrent par hasard dans un aéroport et vont multiplier entre Paris, Mexico et Saint-Tropez des aventures picaresques. L’extravagante Eugène est rousse et la narratrice Katherine est blonde. Katherine, très réservée, découvre avec admiration la liberté d’esprit d’Eugène, son originalité vestimentaire et son amour du changement. Étymologiquement Eugène veut dire race heureuse, mais Eugène est-elle en accord avec son prénom choisi ? Son amie Katherine veut comprendre cette attitude, trouver l’éventuel secret qui parfois bouleverse Eugène !

Ce roman porte la légèreté des années 70 accompagnée de charmantes illustrations. A survoler tranquillement un jour de pluie.

                                                                                   Roselyne

Histoires de la nuit

Laurent Mauvignier

Il s’agit d’un roman sombre, noir. Un roman de la nuit. Un thriller, un suspense sans concession. Tragique. L’auteur y déploie un style narratif efficace. Il choisit un sujet simple : l’anniversaire d’une protagoniste, Marion. Un lieu principal, une campagne : La Bassée.

Il parsème le récit de détails utiles, d’une finesse chirurgicale, glaciale et le rythme d’une lenteur angoissante. Le roman est l’occasion de dresser le portrait d’une France rurale désertée, abandonnée et d’une province malheureuse.

Le roman est le théâtre d’un monde glauque où l’action principale se focalise sur les préparatifs de la fête d’anniversaire. Ici il règne surtout le spectre de la nuit avec ses bruits furtifs ou étouffés. Ses silences lourds, ses ondes mystérieuses, ses vibrations pétrifiantes, ses musiques lancinantes. Le roman est sonore.

L’auteur décortique les effets des secrets intimes qui moisissent ou qui bouillonnent jusqu’à la tension extérieure ou l’explosion finale. Il dénonce le monde de rejet, de bannissement, de mépris résultant souvent de l’incompréhension. Christophe sera le symbole de cette vexation intime. Victime d’un sentiment de mépris il cédera à la colère, la violence, le crime.

Le lecteur est plongé dans la détresse absolue dans ce récit qui a manié le suspense insoutenable, le rebondissement pétrifiant, la surprise paralysante. Lorsqu’on referme le livre, peut-on encore se poser la question : l’homme peut-il échapper à -même ? à son passé ? au mépris ? à l’injustice ? à son destin ?

Ainsi, que l’on modèle ou remodèle son histoire, l’auteur semble opter pour le caillou insidieux du hasard, de l’absurde, de la réalité cruelle, injuste.

                                                                                                          Nicole

Il était une fois

JOAN DIDION

« Elle s’est éteinte le 22 décembre 2021 dans son, appartement de Manhattan des suites de la maladie de Parkinson. Il n’est pas impossible qu’elle ait sciemment décidée de clore cette année, anus horribilis, un dernier coup de théâtre avant de tomber le rideau. Immense auteur de la contre-culture américaine, pionnière du journalisme, elle a fait de ses livres des chefs d’œuvre dont les mots restent dans notre cerveau longtemps après la lecture. Sorti en 2007, « L’Année de la pensée magique », un de ses plus beaux essais, un récit sobre et bouleversant du deuil de son mari, l’écrivain John Gregory Dune, brutalement décédé d’une crise cardiaque alors que leur fille unique était hospitalisée dans en état grave pour une pneumonie. J.Didion inspecte la sidération la souffrance le cheminement vers l’acceptation de ce drame personnel et universel. Elle décrit le courage nécessaire pour avancer et se mesurer à la tache injuste de la vie humaine. On comprend que le chagrin éduque et que la littérature panse et au bout du compte, tout cela fait avancer la vie.»

Cet éloge a été écrit par la rédactrice du magazine ELLE, suite au décès de l’écrivaine.

« Le temps passe pour moi, mais j’ai oublié de prendre en compte la permanence du ralentissement. On se réveille un matin moins solide incapable de se mobiliser, toutes forces disparues, cette fuite du temps se peut-il que je n’y aie jamais cru ? »

                                                                                                          Suzanne

La Carte Postale

Anne Berest

Le point de départ de ce roman est une carte postale arrivée dans la boite aux lettres des parents de l’auteure, en même temps que des cartes de vœux, le 6 janvier 2003. Cette carte représente l’opéra Garnier et est signée de 4 prénoms : Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques. Les deux premiers prénoms sont ceux des grands parents de la mère de l’auteure, les deux suivant ceux de la tante et l’oncle de sa mère.

Vingt ans plus tard, Anne Berest a décidé de savoir qui a envoyé cette carte postale. C’est son sixième roman. Elle se laisse piéger par la passion dévorante de la curiosité. Elle veut savoir qui étaient Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques, car elle sait déjà ce qu’ils sont devenus, morts à Auschwitz en 1942.

Le roman est le fruit d’une enquête menée en collaboration avec sa mère à partir de cette énigmatique carte postale. C’est un récit intime et familial qui reconstitue l’histoire de ses aïeux morts en déportation. C’est un roman vrai, un récit historique, une enquête contemporaine, un polar initiatique dont on ne connaît le dénouement que dans les toutes dernières pages. C’est également une manière inédite de raconter la Shoah et un très beau travail de mémoire.

Avec la carte postale l’auteure signe un roman vrai sur sa famille, une enquête haletante qui se dévore comme un thriller. « Dans un polar l’auteur connaît l’issue du roman à 97 pour cent, moi j’avais 99 pour cent de chances de ne jamais découvrir l’auteur de cette carte postale. « L’écriture du livre dure 4 mois, mes recherches 4 ans ».

« Que signifie être juif quand on n’a ni religion, ni la culture de ses ancêtres, quand vos parents pétris des années 1968, vous ont élevée dans l’idéal socialiste et la laïcité ? ». « Qu’est-ce être juif quand je découvre une croix gammée taguée sur ma maison ? ». « Cette interrogation naïve, je voulais la partager avec mon lecteur, lui faire découvrir avec moi la culture juive ».

                                                                                               Dany

La Clause paternelle

Jonas Hansen KHEMIRI

Dès les premiers mots, le style de ce roman surprend par l’absence absolue de nom ou de prénom. Cela crée un certain malaise, un décalage dans l’appréhension des personnages.

Ce début est bref, abrupt et riche en renseignements. « Un grand-père qui est un père est de retour dans le pays qu’il n’a jamais quitté ». Mais que veut dire cette antinomie apparente ? Simplement que le vieil homme revient tous les six mois en Suède, pour valider son titre de séjour. Pendant ces quelques quinze jours, par économie, il habite dans le bureau de son fils qui d’ailleurs, par choix, est en congé de paternité.

« Le fils qui est un père », « une petite amie qui est une mère travaille comme juriste », « la sœur qui est une fille et n’est plus une mère », « une mère qui est grand-mère »… Quelle litanie pour l’histoire d’une famille élargie et disloquée. Les activités journalières se mêlent, s’entrecroisent en projets ou en play-back narratifs, explicatifs et psychologiques, dans un style déroutant, porteur d’émotion diffuse rendue plus sensible par ce procédé agaçant auquel on s’adapte cependant très vite : une phrase qualificative à la place du nom !

Mais au milieu du récit – au chapitre VI- le drame est suggéré ! « Une fille qui est une sœur qui n’est plus en vie ». C’est une histoire dans l’histoire, introduite par Philippe et Marie-Christine, deux prénoms, deux étrangers au groupe familial, deux influenceurs qui débutent la description onirique de l’épreuve qui a ravagé la famille. C’est glauque et l’affreuse vérité est soulignée par l’inversion du procédé littéraire : le récit devient nominal mais se déroule dans un flou innommable.

Le « fils qui est un père » en pleine crise émotionnelle, disparaît… Au lecteur d’accompagner cette fugue révélatrice de trop de non-dits et d’apprécier la révolution psychologique qui justifie l’abandon des habitudes patriarcales. Au lecteur d’entrer dans le jeu grâce au procédé stylistique. A lui de voir.

P.S. Pour la petite histoire, on peut imaginer que le grand-père vit en Tunisie, pays d’origine du patronyme KHEMIRI. Comment vivre la double culture ?

                                                                                                          Roselyne

La définition du bonheur

Catherine Cusset

Accompagnée de son mari américain, Eve, bientôt la soixantaine, est venue de New York assister aux obsèques de sa demi-sœur, la flamboyante Clarisse. Même père mais mères différentes, à un an d’écart. Bien des choses différencient la rousse Clarisse de sa raisonnable cadette la blonde Eve. Esprit aventureux ou conduite réfléchie. Élégance de baroudeuse ou vêtement strict. Catherine Cusset tricote habilement les chapitres de leur vie personnelle et les points de contact de leurs rencontres affectueuses ou conflictuelles. En France, en Asie ou en Amérique sont évoqués les problèmes générationnels (études, travail, viol, compagnons, maternité, enfants, violence).

Dans les années 80 post soixante-huitardes, ces contradictions fondent l’histoire des personnages. Alors, quelle est la recette du bonheur ? Elles ne l’ont pas trouvée mais on passe un agréable moment dans une ambiance reconnue.

A cet agrément un peu banal, on peut préférer le treizième roman de Catherine Cusset, édité en 2016 chez Gallimard : « L’autre qu’on adorait ». Pas d’enterrement en prologue mais une ambiance sourdement dramatique suggère un suicide.

Puis débute «Triangles », une première partie d’échanges éclatants de dynamisme entre trois copains. Voilà leurs distractions, leurs choix, leurs copines dont Catherine, la narratrice. Ce sera khâgne pour Thomas le plus brillant et le plus drôle. Pourtant il rate deux fois le concours et part aux U.S.A. à Columbia University. Quelle joie ! « Comme c’est différent de la France », il présentera des diplômes américains.

Commence alors une deuxième partie. Mariée et installée elle aussi aux States, Catherine raconte le parcours de cet étonnant personnage. D’après les notes écrites et la clé USB de son ami Thomas, elle déroule une narration parfois angoissante, l’interpellant à la deuxième personne du singulier. Thomas conquiert les postes, les profs, les filles et …au fil des ans, d’enthousiasme en abandon, de joie extrême en « disparition radar », de relâchement en maladie réelle, il se voit disparaître.

Alors, « Tu avales des somnifères avec un verre d’eau. Tu continues à boire et à corriger les copies tandis que les notes des variations de Goldberg éclatent en bulles d’une pureté cristalline. Tu sens ta bouche devenir pâteuse et tes yeux se fermer…» Ce sont presque les derniers mots. « A l’ami dont on n’a pas sauvé la vie », titre de la seconde partie, hommage de Catherine Cusset à un ami bipolaire. Très beau.

                                                                                               Roselyne

ROMANESQUE

La folle aventure de la langue française

Lorànt Deutsch

C’est auprès de 47 auteurs que Lorànt Deutsch est allé puiser ses sources pour réaliser, d’une certaine façon romanesque, la naissance et l’évolution de la langue française. Ce livre plein d’humour et d’anecdotes est une source de connaissances incommensurables

L’histoire de France c’est aussi l’histoire de la construction de sa langue : le 25 août 1539, c’est l’ordonnance de Villers-Cotterêts, prise par François Ier dont l’article 110-111 précise : les tribunaux et l’administration doivent utiliser le français « en langage maternel francoys et non autrement ».

L’histoire d’une langue ce n’est pas seulement l’histoire de ses mots, c’est aussi l’histoire de sa manière de traduire les calculs, les chiffres. Le pape de l’an mille, Gerbert d’Aurillac, auvergnat, sous le règne de Hugues Capet, invente une sorte de machine à calculer, abandonnant les chiffres romains et utilisant les chiffres arabes. Le O s’appelle SIFR (dérivé de l’arabe « vide »). Au XVe siècle, le mot italien « zéro » s’impose et le SIFR est devenu le chiffre.

L’histoire d’une langue c’est aussi l’histoire de son écriture. Les parchemins (manuscrits mérovingiens) étaient écrits en majuscule et peu lisibles. « La caroline », écriture en minuscule est une invention des moines copistes de l’abbaye de Corbiesituée dans la Somme.

Au XV° siècle c’est l’apparition des italiques. En 1476 un imprimeur vénitien Francesco Griffo eu l’idée de fondre des caractères « plus petits, plus serrés, plus fins et penchés ». Ces caractères appelés d’abord vénitiens prirent le nom d’ « italiques ».

Au XX° siècle c’est le mystère de l’@. Ce graphisme est proche de celui utilisé par les moines copistes du Moyen Age. Il s’agissait d’un d qui s’enroulait autour d’un a pour former le mot latin ad qui signifie « vers », ce que veut dire exactement l‘@. En 1971, quand l’ingénieur Raymond Tomlinson créa le courrier électronique, il eut l’idée d’utiliser ce signe pour séparer le nom de l’adresse électronique.

« La langue d’hier a raconté nos alliances, nos métissages, nos mariages, et elle continuera demain de le faire avec ces anglicanismes, ces onomatopées, ces mots venus d’ailleurs et si bien intégrés. La langue française est à l’image du peuple français, un peuple pluriel depuis les origines… sinon on ne parlerait pas français mais celtique ! La langue française est une langue d’accueil. »

Marie -Antoinette

La Volonté

Marc Dugain

Ce livre, roman ou mémoire, est intéressant car il mêle la petite histoire intime de Marc Dugain et de sa famille dont son père, avec la grande histoire du XXe siècle. C’est l’histoire d’une transmission familiale !

Son père est sur le point de mourir, le fils va raconter sa vie au médecin afin qu’il abrège sa vie. L’homme, un être exceptionnel, a fait preuve dans sa vie d’une volonté et d’un courage impressionnants, compte-tenu de tous les événements malheureux auxquels il a été confronté : l’absence du père, la pauvreté, la terrible maladie qui le handicapera toute sa vie. D’une grande intelligence, il réussit de brillantes études pour accéder à de très valorisantes situations professionnelles puisqu’il deviendra un expert de l’énergie nucléaire au moment de sa création.

Très féministe pour l’époque, il a toujours considéré que la femme avait été trop souvent dévalorisée. Il a donc souhaité que son épouse, de grande valeur intellectuelle, se réalise dans son travail et accède à une situation aussi prestigieuse que la sienne !

Le roman évoque tous les événements historiques importants du XXe siècle : les deux guerres mondiales, la Résistance, la perte des colonies, la Nouvelle Calédonie, la guerre d’Algérie, les banlieues, l’industrialisation de la France, Mai 68. Roman passionnant, lié à des faits réels, tout en décrivant un être humain dans ses plus profondes particularités, sa grande force de caractère, son courage. Le fils Marc éprouvera toujours pour lui une très grande admiration et un plus profond respect !

                                                                                               Josette J.

L’ami arménien

Andreï Makine

Un roman d’une amitié de jeunesse écrit à la première personne : un épisode de la vie d’Andreï Makine, lorsque adolescent, il vit dans un orphelinat de Sibérie centrale. Il devient le défenseur de Vardan, souffre-douleur des garçons de son âge, arménien, arrivé avec sa famille venue soutenir leurs proches emprisonnés à 5 000 km de leur patrie.

Le narrateur va découvrir « le royaume d’Arménie » : c’est ainsi qu’il appelle la petite communauté arménienne logée dans des baraques d’un quartier déshérité proche de la prison. L’ami arménien c’est celui qui lui fera découvrir qu’un homme peut être « humain », à lui l’adolescent violent qu’on a fait grandir dans un monde de brutes, où la vie humaine ne valait pas grand-chose. C’est l’époque stalinienne de l’après-guerre, des répressions, des souffrances subies ou imposées.

Cette place de l’homme dans la société parcourt tout le récit. L’auteur revient sans cesse sur l’oppression, la violence, l’injustice du régime totalitaire qu’il a fui. Face à ceux qui disaient faire « la prétendue grande Histoire » et qui n’étaient que des fanatiques et des assassins. L’ami arménien c’est aussi l’histoire de l’Arménie prise en étau par les Turcs, les Azéris, les Iraniens. Une évocation tout au long de ce roman avec beaucoup de délicatesse et de retenue.

L’ami arménien c’est une réflexion sur la mémoire et l’oubli. Ces souvenirs, tout ce que nous avons vécus et qui font ce que nous sommes devenus. Vardan, l’ami arménien, disparut d’un jour à l’autre, sa famille reprenant la route de l’exil. Il mourut à l’âge de15 ans, ce que le narrateur apprendra bien des années plus tard.

Un livre, un poème… une réflexion sur la vie, l’amour, l’oubli, la mémoire… un rappel de ce que furent ces années terribles pour l’exilé Andreï Makine. Un livre dans la veine de celui qui nous a fait connaître l’auteur : « Le testament français », prix Goncourt 1995. Un style inégalé !

                                                                                   Marie-Antoinette

Le Monde Sans Fin

Christophe Blain et Jean-Marc Jancovici

Depuis 20 ans, Jean-Marc Jancovici essaie de nous faire comprendre que tout ce qui a été rendu possible dans le monde moderne, nous le devons à l’énergie. Mais la géologie et le climat nous imposent d’inventer une histoire nouvelle…

Cet ouvrage, déjà évoqué ici, est une bande dessinée où il est question, selon l’auteur lui-même, de Clint Eastwood, de Maître Yoda, de Jimini Cricket, d’un parachutiste qui tricote en mangeant du chocolat, de striatum, de marins ayant le mal de mer, de dinosaures qui dissertent sur les SUV, d’enfants qui se battent en vacances, d’un apôtre radioactif, de Mère Nature, d’œufs de Pâques, et très accessoirement d’énergie, de climat, et de pourquoi le monde est fait comme il est fait.

Pourquoi une BD ? Et pourquoi pas ? Parce qu’évoquer ces histoires d’énergie et de climat, c’est en fait évoquer une grande aventure avec plein de rebondissements et d’émotions : celle de notre espèce depuis ses origines. Une BD illustrée par Christophe Blain, dessinateur de la série Quai d’Orsay. A lire de toute urgence, avant qu’il ne soit trop tard…

Cécile

Les Prénoms épicènes

Amélie Nothomb

Ce roman est peuplé de personnages dont le prénom peut être donné indifféremment à un garçon ou une fille.

Bien que comblée par Claude, Reine a décidé la rupture. Elle jette la vérité au visage de Claude : « Nous sommes ensemble depuis cinq ans. A part l’amour, tu n’as rien fait » ! Ce que veut par-dessus tout Reine, c’est « quitter ce patelin ». Elle va se marier avec Jean-Louis, numéro deux d’une importante compagnie, qui l’emmène vers la grande vie, à Paris. Elle choisit, aux dépens de l’amour, la construction de sa vie sociale sous la coupe d’un homme fort, tel le père de l’enfance.

Pour ne pas sombrer dans le désespoir, Claude décide de se venger. Il veut réussir avec toute l’énergie de sa colère à être à la hauteur de Jean-Louis pour reconquérir Reine dont il est amoureux fou de Reine, la confondant avec cette reine de l’enfance, la mère.

Dominique, née dans une famille modeste, devenue indépendante en travaillant comme secrétaire, rencontre Claude à la terrasse d’un café de Brest. Elle se laisse séduire. Ils se marient et s’installent à Paris où finit par naitre leur fille qu’ils nomment Epicène, à l’image de leurs deux prénoms… C’est elle qui sera l’instrument du rapprochement avec Reine. Une histoire tragique, centrée sur la haine d’une fille pour son père, froid et calculateur, qui manipule sa propre famille pour assouvir sa soif de vengeance, jusqu’à l’ultime échange, en forme de délivrance…

Antoinette

Le Lambeau

Philippe Lançon

Le 7 janvier 2015, l’auteur est gravement blessé au cours de l’attentat contre Charlie Hebdo. Ce livre autobiographique décrit l’état d’esprit de l’auteur, la veille et juste avant l’attentat, ainsi que la façon dont il a vécu l’événement, au milieu de ses collègues et amis de Charlie Hebdo. Il est une suite de digressions : une idée, le souvenir d’une personne entraîne la description d’un événement, plus ou moins récent, d’une discussion avec un proche, de l’interview d’une personnalité…

Il faut attendre la page 70 pour une description de l’attentat dans la salle de rédaction de Charlie… le tout aura duré tout juste 2 minutes… Quand il va enfin ouvrir l’œil, il s’aperçoit qu’il est blessé à la main puis au bras, il sent plein de dents et d’os dans sa bouche : sa mâchoire est en charpie, mais il ne souffre pas.

Le reste du livre aborde la lente reconstruction d’un blessé de guerre. On apprend à connaître tous ceux qui vont graviter autour de lui pendant 2 ans. On notera l’importance de la littérature en particulier Le temps perdu de Proust ou le clavier bien tempéré de Bach, lors de l’attente au bloc…

Il passe beaucoup de temps à communiquer par écrit avec une ardoise ou un cahier, avant de pouvoir se servir aussi d’internet avec son ordinateur. Malgré ses séjours à l’hôpital il continue d’écrire des articles pour Libération et cela l’aide à dépasser l’angoisse d’une reprise de vie autonome.

L’écriture est très fluide. C’est la découverte de ce que représente la difficile renaissance de tous les accidentés de la vie, les souffrances physiques et psychiques et souvent traumatiques que vivent les victimes, même quand elles sont étroitement entourées d’êtres qui les aiment et facilitent ce retour à la vie. Le livre peut à certains moments paraître un peu long mais ses détours nous font mieux toucher du doigt ce temps long de cette réparation, la patience.

                                                                                                          Cécile

L’Ombre du vent

Carlos Ruiz Zafon

L’Ombre du vent (en Espagnol « El sombra de vente »), son quatrième roman, a reçu de nombreux prix dont le prix Fémina étranger en 2004.

C’est un roman picaresque, avec son anti héros, Daniel Sempere, le jeune personnage principal, qui se lance dans des aventures infinies, s’imbriquant les unes dans les autres, pour retrouver Julien Carax, l’auteur d’un roman intitulé l’Ombre du vent. Ce livre l’a subjugué lorsque son père, libraire, lui a offert de façon initiatique en lui faisant découvrir une réserve de livres anciens, de livres oubliés. Mais le jeune garçon est plus attiré encore par la disparition étrange de l’auteur.

Le récit contient de nombreuses annotations biographiques, vraies ou fausses. Il se situe dans le cadre d’une Barcelone portant les traces laissées par la guerre civile et la répression policière. Les différents personnages décrivent l’opposition abyssale entre les classes sociales et l’emprise de la religion responsable d’une morale étriquée dans laquelle les femmes sont nonnes, putes ou coincées.

Une efflorescence imaginaire et fantastique des lieux de vie. Et, merveille, on découvre un vrai sujet… le livre, défendu par de vrais personnages… les libraires, dans leurs vrais cadres de vie… les librairies.

Daniel a dix ans, et son père qui est libraire vient de lui inoculer le virus passionné et le respect du livre. Vingt ans après « Un homme jeune, avec déjà quelques cheveux gris, marche dans les rues de Barcelone. Il tient à la main un enfant de dix ans, le regard fasciné par la promesse que son père lui a faite à l’aube, la promesse du Cimetière des Livres Oubliés. « Julian, tu vas voir, tu ne dois en parler à personne. A personne. » … et leur pas se perdent dans l’ombre du vent. »

Quelle jolie transmission ! Le roman picaresque a encore de beaux jours devant lui.

                                                                                                          Roselyne

Madame HAYAT

Ahmet ATLAN

Madame Hayat, en fourreau or magnifié par une cascade de cheveux roux. Elle danse avec un groupe de danseuses qui se produisent dans une émission populaire télévisée. Elle rayonne d’une beauté toute orientale. Au cours des tournages, elle remarque et invite un très jeune homme qui fait de la figuration pour les quelques lires nécessaires à sa vie d’étudiant pauvre. Fazil, c’est son prénom, vient d’une bonne famille ruinée par le régime dictatorial d’un pays sans nom. Le jeune homme tombe sous le charme de cette initiatrice de plaisirs physiques et de réflexes existentiels. Elle enseigne à son jeune ami le bon sens et les subtilités de la vraie vie.

D’un autre coté, en faculté, deux professeurs remarquables ouvrent esprit de Fazil aux joies intellectuelles de la création littéraire. Il en discute avec Sila, une ravissante étudiante, socialement et spirituellement proche de lui. Comme la sienne, la famille de Sila subit la terreur et les exactions, du régime en place. Elle voudrait donc partir étudier au Canada où elle a un correspondant. Elle y entraînerait son copain Fazil car la spoliation les riches et les arrestations d’intellectuels laissent prévoir des jours sombres et des privations de liberté. Fazil met en œuvre les démarches nécessaires à l’inscription canadienne, mais il est hésitant. Partira-t-il vers le monde occidental suivre la jeune étudiante ?

C’est un très joli texte sur un sujet qui ne l’est pas, mais qui est hélas trop réel. Un conte sociétal et psychologique, finement composé et raconté de façon simple et imagée. 

                                                                                                          Roselyne

MOHICAN

Eric Fottorino

Avec Mohican, E.Fottorino s’intéresse au monde agricole, situant l’action dans le Jura. Vers 1950 dans une haute vallée de ce pays au climat rude, les paysans attachés à leur terre ont du mal à s’adapter à la modernisation par les techniques innovantes et à la loi du profit apportées après-guerre par les États-Unis.

Sauf Brun Danthôme, héritier d’un assez beau domaine, la combe des Soulaillans, qu’il ne cesse d’agrandir et de valoriser par les pratiques nouvelles. Tracteurs, machines et herbicides qu’il utilise activement et défend politiquement. Mais le vieux maître est malade, atteint d’une leucémie due aux pesticides manipulés sans précaution. Petit à petit il passe le pouvoir à Mo, son fils unique qui, ingénieur agronome d’une trentaine d’années, est adepte du retour à des pratiques anciennes respectant la faune et la flore.

A la mort du père, le fils hérite aussi de la tractation paternelle avec une entreprise d’installation d’éoliennes. Les sentiers ravagés par le passage des engins, les énormes plates-formes cimentées, la hauteur des mas, le bruit nocif au bétail et aux oiseaux, c’est trop. Un jour Mo craque et plastique la plus haute éolienne. Il se retrouve en prison sans aucun regret pour cet acte militant. Les associations et les partisans du respect climatique le soutiennent. Dans la presse il est maintenant surnommé Mohican !

C’est un roman terrien, au cœur de la terre, au ras des paysages couverts de sapins et de pâturages avec vaches, chevaux, moutons. C’est un texte de journaliste âpre et serré qui raconte la brutalité de l’évolution agricole au siècle dernier, ses bienfaits et ses méfaits à l’origine d’une nouvelle tendance. Des progrès certes, mais à quel prix ? Au Mohican de trouver la réponse en sortant de prison.

Roselyne

ROYAN

La professeure de français

Marie NDIAYE

ROYAN est un monologue, celui d’une professeure de français aimant la poétesse Marceline Desbordes-Valmore, ce que l’on découvre au cours de la confidence.

Ce texte comporte plusieurs moments forts. Le style y est pénétrant. Le lecteur suit les dérives, les luttes, les obsessions d’une âme douloureuse, tourmentée. Il s’agit bien d’une introspection, d’une confession. On découvre que cette femme Gabrielle qui se présente comme libre et sans devoir s’est interdit l’amour, celui d’un mari, d’une fille. Elle a en effet abandonné mari, enfant, mère.

Mère, le nœud originel de son être. Toute sa vie est bâtie sur une vérité choisie d’elle- même. Sur un mode conventionnel pour séduire et bien sûr très artificiel mais en se justifiant sur le fait que « aucune vérité n’est certaine ». Son élève Daniela « la chair le sang les os brisés sur le ciment de la cour de l’école » est le déclencheur de ses aveux. Elle a été son parafoudre et son révélateur. Le miroir d’elle-même.

Une femme sans cœur, sans sensibilité, incapable de bonheur. Une femme désormais pénétrée d’un sentiment de culpabilité, de lâcheté, et cette conséquence funeste : la mort, le suicide de son double avec le chant de Marceline « sans le savoir j’ai fait un malheur sur la terre », sa conscience blessée.

Une confession dure, âpre, sauvage où la cruauté tient une place majeure mais aussi une souffrance intense. Et à relire les doux poèmes de Marceline

                                                                                               Nicole

S’adapter

Clara Dupont Monod

Le roman, autobiographique, se déroule dans les Cévennes, propriété familiale où les pierres parlent puisque c’est elles qui vont nous raconter l’histoire ! L’histoire d’une famille, père, mère, un aîné et une cadette, où un bébé vient de naître. Après quelques jours on découvre qu’il n’y voit pas, qu’il est inerte, « un être évanoui avec des yeux ouverts », « les parents moururent un peu ».

La vie tranquille reprend peu à peu dans le village cévenol avec ses traditions ancestrales et familiales, les rites protestants à Noël. C’est ce jour-là que l’aîné décida de veiller sur le petit sans faiblir. L’enfant entendait, donc « il modula sa voix… Il lui chuchotait des nuances de vert que le paysage déployait sous ses yeux, le vert amande, le vif, le bronze, le tendre, le scintillant, le strié de jaune, le mat ».

La cadette était insouciante et «continuait d’être enfant ». Au fond d’elle-même elle avait honte de l’enfant, n’osait inviter des amies chez elle. Elle lui reprochait d’avoir ébranlé l’équilibre familial. Elle se réfugiait chez sa grand-mère qui la comprenait.

Dans la suite du roman, on découvre avec tristesse les difficultés de parents d’enfant handicapé pour l’insérer dans la société et lui trouver une place correcte : « le parcours était glacial, inhumain, jalonné d’acronymes, MDPH, ITEP, IME, CDAPH ». L’aîné évoque les religieuses qui vont accueillir l’enfant : « Des années plus tard, il comprendrait que ces femmes, elles aussi, étaient arrivées à un niveau inouï d’infralangage, capables d’échanger sans mots ni gestes. Qu’elles avaient compris, depuis longtemps, cet amour si particulier. L’amour le plus fin, mystérieux, volatil, reposant sur l’instinct aiguisé d’animal qui pressent, donne, qui reconnaît le sourire de gratitude envers l’instant présent sans même l’idée d’un retour, un sourire de pierre paisible, indifférent aux demains ».

                                                                                               Josette J.

SERGE

Yasmina REZA

On entre dans ce roman comme en effraction jeté en vitesse dans une réalité aux contours brouillons qui s’éclaircissent sous forme de coups d’éclats. Disputes, colères, malentendus. Les protagonistes se révèlent enchevêtrés dans leurs relations intimes couples, fratrie, parents, enfants. Générations sous tensions présentes, passées. L’ombre des blessures lointaines celles des origines : être juif déborde le présent.

Le style est d’un grand naturel, familier. Il mélange récit, dialogues, descriptions, monologues intérieurs. Le narrateur change de registre, de regards, suivant les fantaisies du cerveau, avec retours dans l’enfance ou le présent. Il n’y a pas de chapitres. On saute d’une réalité à l’autre d’un protagoniste à l’autre. La lecture est donc à la fois essoufflée, chaotique, drôle et bouleversante.

Mais ce roman ne cherche pourtant pas à nous « faire bouffer du malheur ». Certes on pourrait pleurer sur les atrocités du passé. L’auteure défend l’idée d’une mémoire guillotine « Souviens-toi. Pourquoi ? Pour ne pas le refaire, tu le referas. Un savoir qui n’est pas lié à soi est vain. Il n’y a rien à attendre de la mémoire ». L’auteur chahute l’échelle des valeurs humaines. Elle nous invite à repenser le passé, le bannir ou le réinventer ? D’ailleurs l’Inconnu, ce passé, est-il plus dangereux que notre présent ?

SERGE est une réflexion sur le passage du temps. Le roman illustre l’art du portrait où il suffit « d’une image pour tenir l’homme entier ». C’est aussi le roman du ratage « le génie du vautrage », autocentré, incapable d’immobilité car « tout le monde croit à un meilleur endroit » donc anti héros parfait toujours prêt à se sauver à rêver d’un temps où « la question de faire ou ne pas faire ne se pose plus »

                                                                                               Nicole

Vie de David Hockney

Catherine Cusset

Il s’agit de la biographie de David Hockney, né en 1937 à Bradford au nord de l’Angleterre dans une famille nombreuse peu aisée. Famille nombreuse, classe moyenne, pour cet un enfant gai, blagueur, joueur, intelligent, bagarreur avec ses frères et supportant mal la rigueur scolaire. Comme tout enfant créatif il aime dessiner sur tout ce qui lui tombe sous la main, y compris sur le journal de son père.

A seize ans, à la fin du secondaire, il entre à l’école des Beaux-Arts de Bradford. Il travaille d’arrache-pied et à vingt ans étudie au collège Royal de Londres. Il y découvre d’autres modes d’expressions, le surréalisme, le cubisme, la peinture abstraite, les influences de Dubuffet, de Pollock, le pop-art. Il s’y essaye avec succès, innovant et travailleur. Peinture, gravure, sculpture, il apprend, se cultive. Encore à l’école, il intéresse déjà les marchands et vend ses gravures. Sur leurs conseils, il part à New York et Los Angeles, découvre l’ouverture d’esprit américaine. Il affirme librement son univers sexuel et vit l’amour fou avec un de ses élève, qui sera son amant pendant six ans. Il affirme son propre style dans La piscine si bleue avec un jeune homme en veste rose contemplant un nageur qui vient vers lui, un thème récurrent pour Hockney.

Grand portraitiste, David Hockney peint ses modèles dans l’environnement descriptif de leur psyché. Il y ajoute ses couleurs de grand, très grand coloriste.

Dans une recherche remarquable, Catherine Cusset fouille et recrée en détail cette existence bouillonnante. Les analyses artistiques sont brèves, mais elle décrit en détail le déroulement des activités journalières, les méthodes de travail, le rôle des galeristes, les allés-et-retours entre les États Unis et l’Angleterre, ses maisons, ses amours ou son amitié constante pour ses vieux amis, sa tendresse pour sa mère et Ann, son amie du Royal College. Elle rend facile l’approche de cet artiste contemporain au talent prolifique et multiforme.

David Hockney vit actuellement en Normandie. Il vient d’exposer, du 13 octobre 2021 au 14 février 2022, à l’Orangerie, une œuvre sur le printemps normand, de 95 mètres de long, formée de 32 toiles juxtaposées.

                                                                                                                      Roselyne

Sempé, for ever…

14 août 2022

Le dessinateur humoristique et poète, Jean-Jacques Sempé, nous a quitté ce jeudi 11 août 2022, décédé paisiblement à près de 90 ans, dans sa résidence de vacances à Draguignan, dans le Var, selon un communiqué de son épouse. Une fin de vie banale pour un homme dont tous ceux qui l’ont approché retiennent la grande gentillesse et l’humanité simple. Porté ni sur l’actualité ni sur la politique, il a pourtant réussi l’exploit de dessiner pas moins de 113 fois la couverture du prestigieux magazine américain The New-Yorker, avec lequel il a collaboré pendant 40 ans à partir de 1978, et il restera sans doute comme l’un des dessinateurs français les plus illustres dont tout le monde connaît les dessins et leur style inimitable.

Le dessinateur Jean-Jacques Sempé à sa table de travail à Montparnasse, en 2019 (photo © LP / Arnaud Dumontier / Connaissance des arts)

Il était pourtant bien mal parti dans la vie. Enfant né hors mariage en 1932, à Pessac, il subit durant toute son enfance les terribles scènes de ménage de ses parents et se réfugie dès l’âge de 12 ans dans le dessin humoristique avant de quitter l’école à 14 ans pour son premier métier de livreur à bicyclette, à une période où la profession était bien représentée avant une longue éclipse. En 1954, il rencontre René Goscinny dans une agende de presse belge où il dépose régulièrement ses dessins pour un hebdomadaire intitulé Le Moustique. C’est le début d’une longue amitié qui débouche rapidement sur les premiers scénarios du Petit Nicolas, publié dans Pilote à partir de 1959, en même temps que les premières aventures d’Astérix.

Un album du Petit Nicolas réédité par IMAV éditions

C’est en voyant une publicité du célèbre caviste Nicolas que Sempé a eu l’idée de nommer ainsi son petit écolier turbulent des années 1950, tandis que Goscinny invente pour sa bande de copains les noms les plus extravagants, Rufus, Alceste ou Clotaire. Un univers de cours de récréation qui connaîtra en tout cas un succès immense et durable, publié à partir de 1960 et réédité depuis 2004 par Anne Goscinny, la propre fille de René, elle-même éditrice. Un succès que Sempé expliquait à sa façon : «  Le Petit Nicolas est indémodable car lorsque nous l’avons créé il était déjà démodé » : bien vu en effet !

A partir de 1965, Sempé collabore régulièrement avec l’Express où paraissent ses dessins toujours très fouillis dans lesquels se perdent ses personnages, parfois ridicules et pétris de convenance et de vanité, mais souvent profondément sincères sous le regard du dessinateur qu’on devine aussi espiègle que bienveillant. Des dessins plein de poésie et totalement intemporels, généralement en décalage complet avec l’actualité, centrés sur le comportement et les rapports humains plus que sur l’écume des modes et des événements.

Un dessin de Sempé à la une du New-Yorker (source © The Huffington post)

Il dessine également pour le Figaro et le Nouvel Observateur, puis Télérama à partir de 1980, tout en développant son activité pour le New Yorker qui lui assure une notoriété internationale. Les aventures du Petit Nicolas ont d’ailleurs été traduits dans une quarantaine de pays et ses autres publications de dessins d’humour dans une bonne vingtaine. Les cinq premiers volumes du Petit Nicolas, publiés entre 1960 et 1964, se sont d’ailleurs vendus au total à 15 millions d’exemplaires !

Ses dessins de cyclistes, de musiciens d’orchestre, de richissimes hommes d’affaires blasés ou de belles désœuvrées en villégiature à Saint-Tropez, resteront gravés dans les mémoires de chacun : on y reconnaît du premier coup d’œil sa patte tout en rondeur et son style inimitable, plein de poésie.

Connaisseur de vin, un dessin de Jean-Jacques Sempé, à admirer parmi bien d’autres sur le site de sa galeriste et épouse, Martine Gossieaux

Son dernier dessin est à lui seul est représentatif de l’artiste. Publié la semaine dernière dans Paris Match, quelques jours seulement avant son décès, on y voit une muse perdue dans un immense paysage pittoresque et verdoyant bien que dessiné en noir et blanc, comme souvent chez Sempé. Elle s’adresse à celui qui s’efforce de peindre la scène sur son chevalet, consciente sans doute que face à une telle beauté du paysage naturel qui l’entoure elle risque de paraître bien insignifiante : « Pense à ne pas oublier ».

Le dernier dessin de Jean-Jacques Sempé, publié dans Paris-Match du 4 au 10 août 2022 (source © Paris Match / Twitter)

Mais il n’y a aucun risque qu’on oublie le dessinateur qu’était Sempé avec ses dessins qui ne seront jamais démodés tant ils reflètent la complexité de l’âme humaine et ses petits travers intemporels, les petites joies du quotidien et les grandes émotions de toujours. A croire que son nom qui rappelle furieusement le semper latin, qui désigne justement ce mot de toujours, alors qu’il traduit simplement son origine basque, était prémonitoire pour ce dessinateur poétique et élégant de l’intemporel…

L. V.

On a trouvé le Trésor de Carpiagne…

24 mai 2022

Carpiagne, pour les Marseillais et, plus encore sans doute pour les Carnussiens, lieu de villégiature traditionnel de nombreux officiers, c’est avant tout le camp militaire installé sur le plateau qui s’étend entre le col de la Gineste et les hauts de Cassis. 1500 hectares au total de garrigues rocailleuses et pelées, situées pour l’essentiel sur le territoire communal de Marseille malgré leur caractère sauvage et isolé, mais dont une petite partie empiète aussi, à la marge, sur les communes voisines d’Aubagne et de Cassis.

Vue partielle des bâtiments du camp militaire de Carpiagne, au milieu des montagnes (source © Légion étrangère)

Ce haut plateau quasi désertique et naturellement fortifié par les montagnes escarpées qui l’entourent, dont le bastion formidable du Mont Puget qui surplombe la grande cité phocéenne, ne pouvait qu’attirer l’œil des militaires qui, en 1895 s’approprient, par voie de justice, ces terres caillouteuses et brûlées par le soleil. L’idée est d’en faire un champ régional de manœuvre de tir, dans ce vaste espace reculé et perché, à l’abri des regards et des passants.

Pendant la Première guerre mondiale, le camp militaire sert à héberger des prisonniers de guerre allemands et autrichiens et l’aménagement se poursuit progressivement jusqu’à permettre, à la veille de la Seconde guerre mondiale, d’accueillir plus d’un millier d’hommes qui s’y entraînent au tir, au lancement de grenades et aux manœuvres de chars.

Chars d’assaut au camp de Carpiagne dans les années 1930 (source © Monsieur Légionnaire)

Occupé en 1942 par les Allemands suite au débarquement des alliés en Afrique du Nord, le camp sert alors de site d’entraînement pour les commandos anti-chars de la Wehrmacht, jusqu’au 22 août 1944, lorsque plusieurs Goums du 2e groupe de Tabors marocains débarqués à Fréjus, partent à l’assaut du camp de Carpiagne depuis les hauts de Carnoux, avant de poursuivre leur progression vers la ville de Marseille, libérée le 24 août.

Carte postale ancienne montant le camp militaire de Carpiagne dans les années 1930 (source © Généanet)

Un temps placé sous le contrôle des troupes américaines, le camp de Carpiagne redevient un centre d’instruction en 1946, sous l’impulsion du général de Lattre de Tassigny. En 1964, il devient le Centre d’instruction de l’arme blindée et de la cavalerie du 11e régiment de cuirassiers, lequel fusionne en 1999 avec le 1er régiment, avant d’être remplacé en 2009 par le 4e régiment de dragons, une unité de cavalerie équipée de chars Leclerc. Dissoute en 2014, il laisse la place au 1er régiment étranger de cavalerie, jusque-là installé à Orange, et qui est équipé de chars AMX 10 RC-R et de véhicules blindés légers.

Le 22 juillet 2009, la France entière avait découvert l’existence de ce camp militaire situé sur le territoire communal de la deuxième ville de France, aux portes du massif des Calanques : suite à la négligence d’un adjudant qui avait oublié de faire retirer les balles traçantes des munitions utilisées lors d’un exercice de tir, la garrigue prend feu vers 13h30 et les flammes, attisées par un fort vent de sud, ne tardent pas à franchir le Mont Lantin avant de dévaler vers les faubourgs de Marseille.

Incendie parti de Carpiagne le 22 juillet 2009 (source © Coeur naturiste)

Près de 1200 hectares sont ravagés dans les quartiers de Saint-Loup, La Barasse, La Valbarelle et les Trois-Ponts et pas moins de 500 personnes doivent être évacuées préventivement en toute urgence. Jamais avare de leçon de morale, le président d’alors du Département, Jean-Noël Guérini, toujours sénateur à ce jour malgré sa condamnation en appel, déclare, tout en nuance : « Même dans notre Armée, il y a des gens stupides. J’espère qu’elle honorera ses engagements et participera au nettoyage et au reboisement du massif. Quand la bêtise humaine l’emporte sur la responsabilité, il faut réparer »…

Mais avant d’être un camp militaire, Carpiagne a eu une riche histoire que l’on peut désormais découvrir, de manière – à peine – romancée, dans un petit roman historique fabuleux que vient de publier Pierre Vigoureux, un auteur marseillais prolixe qui vient de faire paraître son onzième ouvrage depuis 2010, toujours aux éditions de la Fenestrelle, une maison d’édition gardoise installée dans la petite commune de Brignon, près d’Uzès, un peu en amont du Pont du Gard. Spécialisé dans la valorisation du patrimoine historique et culturel cévenol, cet éditeur s’est naturellement fait l’écho des premières publications de Pierre Vigoureux, ancrées justement dans l’histoire locale.

Couverture du livre de Pierre Vigoureux intitulé Le trou de mémoire… (source © Éditions la Fenestrelle)

Mais ses derniers romans font plutôt référence à un autre terroir, celui justement de Cassis où se déroule l’histoire romanesque de son ouvrage intitulé Le Cap Canaille pour seul témoin, publié en 2021. C’est aussi le cas du précédent, intitulé Le trou de mémoire, un roman historique dont le théâtre est celui de Cassis et du massif des calanques avec ses multiples gouffres karstiques que Pierre Vigoureux connaît bien pour faire partie de ces passionnés de spéléologie qui traquent les passages souterrains de l’eau vers les rivières mystérieuses de Cassis

Son dernier roman, intitulé Le Trésor de Carpiagne, se déroule lui aussi dans ce décor majestueux des Calanques, précisément sur ce haut plateau de Carpiagne, tellement désolé qu’il n’était bon qu’à servir de pâturage pour les chèvres, d’où l’étymologie probable de son nom, et dont on revit l’histoire mouvementée au gré des deux derniers millénaires. Une histoire plus riche qu’on ne l’imagine puisque l’on apprend que les Templiers avaient édifié, à l’emplacement actuel du camp militaire dont l’une des bâtisses ancienne en a d’ailleurs repris les fondations, une ferme fortifiée qui servait d’abri et de refuge au temps des Croisades.

Bien entendu, qui dit Templiers dit suspicion de trésor enfoui, dont la quête est l’un des fils rouges de ce court roman, à dévorer d’une traite et dont on se gardera bien de dérouler les péripéties… Passé aux mains des Hospitaliers et dépendant du Grand-Prieuré de Saint-Gilles, le domaine est cédé au XIVe siècle à l’Ordre mendiant de Saint-Augustin qui y crée un monastère et une modeste église. Et en 1520, c’est la riche famille marseillaise des Dauria qui se porte acquéreur du prieuré alors en décrépitude, tout en continuant à verser un loyer en nature à l’ordre des Hospitaliers. Racheté en 1647 par Françoise de Gérente, veuve de Pierre de Moustiers, le domaine continuera à produire un peu de blé et d’huile d’olive jusqu’à ce que l’armée finisse par jeter son dévolu sur ces terres caillouteuses et reculées, plus propres à servir de champ d’exercice aux légionnaires qu’à l’agriculture même extensive, tout en constituant un cadre naturel prompt à ravir les randonneurs et un cadre historique d’une grande richesse pour ce roman, à lire absolument !

L. V.

L’ADN au secours des archivistes

20 février 2022

La conservation des archives a toujours été un casse-tête. Les historiens sont bien contents de pouvoir retrouver des documents anciens pour alimenter leurs recherches, nous aider à comprendre le passé mais aussi parfois contribuer à mieux gérer le présent. Pour autant, comment être sûr de bien garder les documents les plus utiles sans pour autant s’encombrer de monceaux de paperasses qui n’ont d’intérêt que dans l’instant présent ?

Archives nationales conservées à l’Hôtel de Soubise, dans le quartier du Marais à Paris (source © Paris zigzag)

Et comment avoir la certitude que les document précieusement stockés pour les générations futures résisteront bien à l’épreuve du temps et seront toujours lisibles dans plusieurs centaines voire milliers d’années ? Le exemples abondent malheureusement de lieux d’archivages qui n’ont pas résisté à l’épreuve du temps, depuis la grande bibliothèque d’Alexandrie, disparue dans les limbes de l’Histoire, jusqu’aux archives de Carnoux, pourtant pas si vieilles, mais qui ont été négligemment stockées pendant des années dans une cave humide sous les anciens locaux du CCAS…

Crées en 1790, en pleine période révolutionnaire, dans un souci de centraliser et d’homogénéiser la gestion de la mémoire publique, les Archives nationales, complétées en 1796 par les Archives départementales, ont justement pour rôle de procéder au tri et au stockage de tout ce qui peut être utile pour conserver une trace écrite de tout ce que l’administration française produit en termes d’actes et de décisions. Désormais, cette vénérable institution des Archives nationales conserve sur ses serveurs, plus de 70 téraoctets (To) de données numériques, capacité qui devrait passer rapidement à plus de 200 To.

Les systèmes d’archives de données numériques, un véritable gouffre énergétique… (source © Archimag)

Mais le stockage numérique des archives n’est pas la panacée que l’on imagine. A force de produire et de conserver tout sur support numérique, on est arrive à une véritable explosion des data centers, ces usines gigantesques qui consomment déjà 2 % de l’électricité mondiale, avec une empreinte carbone qui a d’ores et déjà dépassé celle de l’aviation civile ! On estime que le volume mondial de données numériques ainsi stocké atteint déjà 45 zettaoctet (soit 45 milliards de To) et probablement 175 Zo dès 2025.

Or, 70 % des données ainsi stockées sont des « archives froides », de celles qu’on garde en mémoire pour les historiens et les chercheurs, mais qu’on ne consulte que de manière exceptionnelle. Sauf que les supports physiques pour les conserver, disques durs ou bandes magnétiques, ne sont pas éternels, si bien qu’il faut régulièrement recopier les données, tous les 5 à 7 ans, sur de nouveaux supports pour ne pas risquer de les perdre à jamais.

C’est pourquoi, on imagine désormais d’autres voies pour ce stockage numérique, dont la technique du DNA Drive, développée et brevetée en 2019 par deux chercheurs français, Stéphane Lemaire et Pierre Crozet, lesquels ont fondé la société Imagene et viennent de lancer une action médiatique spectaculaire en procédant au stockage sur ADN de deux œuvres emblématiques conservées aux Archives nationales : la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen et son pendant féministe, celle des Droits de la femme et de la citoyenne, rédigée en 1791 par Olympe de Gouges.

La Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789 (photo © Getty / France Culture)

Le principe est simple puisqu’il consiste en un encodage des textes non pas selon un code binaire comme en informatique, mais sur la base d’un code à 4 lettres, celui des 4 bases nucléiques (adénine, thymine, cytosine et guanine) qui forment les brins d’ADN. Le texte ainsi codé est ensuite utilisé pour encoder des chromosomes par synthèse biologique et pourra alors être déchiffré par séquençage pour retrouver le texte d’origine. L’avantage de la méthode est que les brins d’ADN synthétisés, une fois lyophilisés, se conservent indéfiniment à l’abri de l’air, de l’eau et de la lumière.

L’intérêt du dispositif est évident car chaque gramme d’ADN peut ainsi stocker 450 millions de To : un être humain conserve ainsi pas moins de 2,7 Zo dans son propre ADN, qui dit mieux ? La totalité des données numériques mondiales pourrait ainsi être stocké sur 100 g d’ADN, soit la taille d’une tablette de chocolat ! Et ceci pour au moins 50 000 ans, sans risque d’altération et sans aucun apport d’énergie donc, en espérant qu’il subsiste encore, à cette échéance, des humains capables de récupérer l’information…

Capsules de stockage des documents sur support ARN (photo © Stéphane Lemaire / CNRS / Sorbonne Université / France Culture)

L’idée n’est d’ailleurs pas nouvelle puisqu’elle a été formulée dès 1959 par le prix Nobel de physique, Richard Feynman. La démonstration récente des chercheurs français, la rend cependant nettement plus concrète avec cette mise en scène soigneusement calculée, le 23 novembre 2021, lorsque les deux textes emblématique des Archives nationales ont été remisées en grandes pompes dans l’Armoire de fer du musée des archives à Paris, sous le forme de deux minuscules capsules métalliques de 18 mm de long, chacune contenant pas moins de 100 milliards d’exemplaires du texte historique ainsi encodé.

L’Armoire de fer, au musée des Archives nationales à Paris, construite sous la Révolution et restaurée en 2019 (source © Fondation pour la sauvegarde de l’art français)

Pour relire ces textes, rien de plus simple puisqu’il suffit d’ajouter une goutte d’eau sur un des brins d’ADN ainsi conservé pour le réactiver et ensuite procéder à son séquençage, chaque exemplaire étant à usage unique car il est détruit après lecture. Il n’en reste pas moins que des progrès sont encore attendus pour banaliser une telle méthode de stockage. L’encodage initial est une opération lourde et coûteuse qui, dans l’état actuel de la technologie, prend plusieurs jours et coûte la bagatelle de 1000 dollars par mégaoctet, tandis que le décodage nécessite au moins 1 heure.

Mais nul doute que les progrès techniques devraient permettre d’accélérer les cadences et de baisser les coûts, rendant peut-être demain l’archivage sur ADN à la portée de tous les centres d’archivage et obligeant les futurs historiens à venir consulter avec leur pipette et leur séquenceur de poche : on n’arrête pas le progrès…

L. V.

Téléthon 2021 : Katulu joue sur le suspense…

13 décembre 2021

Cette année, comme à son habitude, le club de lecture « KATULU ? », composante du Cercle Progressiste Carnussien, a organisé dans le cadre de ses activités une séance publique, le 3 décembre 2021, consacrée à la présentation de romans sélectionnés par les lectrices sur le thème original : « Le suspense dans le roman ». Le détail des analyses est accessible : .

Présentation de Katulu ? le 3 décembre 2021 par Marie-Antoinette Ricard (photo © CPC)

En plus de l’intérêt littéraire de cette manifestation, le public a pu exprimer sa générosité au profit de l’AFM-Téléthon car cette séance était inscrite au programme des manifestations 2021 organisées par le Lions Club en collaboration avec la ville de Carnoux-en-Provence, suivie le lendemain par une vente publique de livres d’occasion, toujours au profit de l’AFM Téléthon.

Au cours de cette séance publique les lectrices de Katulu ? ont su faire partager les émotions esthétiques que révèlent ces romans à énigmes, romains noirs ou thrillers, pas forcément catalogués comme « romans policiers », qui questionnent sur notre identité, avec un style souvent direct ou décrivant des personnages originaux, nous entraînant dans des milieux interlopes aux langages particuliers, parfois même où l’auteur est un personnage du récit (reportage d’investigation) dont l’épilogue reste inquiétant.

Un public venu partager avec Katulu ? son goût pour le suspense dans les romans (photo © CPC)

Les six ouvrages suivants qui ont servi de support à cette lecture publique sont les suivants :

Trois jours et une vie de Pierre Lemaître (prix Goncourt 2013), présenté par Nicole Bonardo ;

Article 353 du Code Pénal de Tanguy Viel (Grand prix RTL-LIRE, prix François Mauriac), présenté par Marie Antoinette Ricard, également un roman à énigmes sur un suspens juridique ;

La Police de fleurs et de la forêt de Romain Puértolas (prix Jules Verne), présenté par Mireille Barbero, un roman à suspens loufoque ;

Paname underground de Zarca, présenté par Roselyne Salle, un roman noir argotique ;

Pars vite et reviens tard de Fred VARGAS (prix des libraires),présenté par Annie Monville San Nicolas, un roman policier d’atmosphère ;

Dans la peau d’une Djihadiste de Anna Erelle, présenté par Cécile Tonnelle, un récit, un reportage d’investigation qui se lit comme un thriller.

A l’issue de cette séance, un apéritif offert au public a permis de commenter, à loisir, les impressions sur ces romans et récits dans une ambiance conviviale.

Trois jours et une vie

Pierre Lemaitre

C’est Antoine, le héros de ce roman, il a douze ans et il vient de tuer Rémi son ami sept ans… La force du roman est dans cetragique. Il a suffi de trois jours : la mort d’un chien, un orage violent, une catastrophe naturelle l’événement grain de sable, pour que tout bascule, que le destin tranquille d’Antoine s’efface.

Ce roman opère sur nous le charme de son genre. Il s’agit d’un polar, un roman noir, à la facture originale car nous détenons le secret dès les premières pages. L’auteur installe une complicité entre nous et le héros. Il nous plonge dans la sidération parfaite face à ce mal absolu, ce crime qui s’incarne dans un enfant à la gueule d’ange et la mort injuste du petit Rémi. Le suspense ici n’est pas de trouver l’auteur du crime mais de côtoyer, regarder, juger Antoine et le monde qui l’entoure.

Lemaître nous met face aux limites de nos choix, à l’ambiguïté de nos sentiments, aux paradoxes de nos opinions, il ajoute dans son récit le poids des secrets et des hasards qui justifient autant nos conduites que nos jugements. A travers « Trois jours et une vie » il éveille donc tour à tour indulgence, pardon, sanction, doute, émotion. Il nous plonge ainsi dans un suspense psychologique.

Le roman décrit l’ennui, la misère d’une ville de province. Il pose son regard sur les conflits de classes d’une société étriquée au fond d’une province pauvre, cancanière. Il jette un œil ironique sur les autorités locales : maire, médecin, curé, gendarmes, tous empêtrés dans leurs rôles et aveugles finalement devant la vérité qui est là tout près d’eux : ils ne découvrent pas le criminel ! Comment soupçonner Antoine élevé sans père, bon élève, bon fils d’une mère besogneuse, la sage Mme Courtin. Comment le condamner ?

Ce roman présente donc un criminel très ordinaire dans petite ville banale. Le roman à travers sa galerie de portraits montre ici toute sa richesse réaliste et ironique et nous tend un miroir de nos sociétés. L’art de Pierre Lemaître est de semer tels des petits cailloux, les détails, les faits petits et grands qui causent en cascade une série de troubles et de rebondissements. Il relate des actes de la vie quotidienne qui ailleurs seraient sans conséquence et qui ici déclenchent des tragédies. L’auteur tout au long du récit va ainsi faire surgir péripéties et incidents, autant d’obstacles à l’éclosion de la vérité. Antoine finira-t-il par être confondu, puni ? La force de ce roman est dans ce mouvement lent des rebondissements inattendus. Cette curiosité bouleversée par l’ordre du monde qui nous échappe.

A travers cette histoire Lemaître pose non seulement un regard sombre sur nos défaillances : Police, Justice, Église, Morale, nos petits arrangements, nos lâchetés, nos compromissions. Mais aussi notre fragilité avec cette part irréductible de hasards qui pèse sur nos destins, cette part de fatalités, de déterminisme. Il nous rappelle qu’il suffit de peu, de rien pour nous faire basculer vers l’insondable, vers l’irrésistible. La conscience veille mais la justice est-elle passée pour autant ?

Nicole B

Article 353 du Code Pénal

Tanguy Viel

Le décor est posé dès les premières pages : le meurtre… ou l’accident ? Un bateau de 9 m, à 5 milles des côtes. A son bord deux hommes dans la cinquantaine relèvent des casiers à homard. L’un d’eux tombe à l’eau. L’autre Martial Kermeur pousse la manette des gaz, rentre au port… et attend la gendarmerie.

Le récit est vif, direct et le lecteur s’investit dans l’histoire. Puis c’est l’accusé face au juge : un long monologue. A la première personne il parle au juge, il se parle à lui-même. Il explique, il constate, se dévoile, garde ses secrets. Une écriture adaptée au personnage : un quinquagénaire, ouvrier licencié des chantiers navals, courageux, bosseur. Par petites touches et longues phrases on découvre le pourquoi et le comment des usures quotidiennes.

Ce roman, on pourrait le qualifier de roman social dans la France des années 80, les années « fric » et la question : la violence physique est-elle légitime face à la violence des puissances de l’argent ? Pour comprendre l’épilogue, il faut lire la narration de la désindustrialisation d’une région, de la lutte des ouvriers, le marasme, la déchéance, la honte collective et personnelle. Cet épilogue c’est l’impression de la marée montante qui avance calmement mais inexorablement balayant tout sur son passage, comme une revanche, la revanche sur le monde de l’argent, sur le capitalisme aveugle broyeur des hommes et des âmes.

« Quand je regarde la mer depuis la fenêtre de ma cuisine, quand je respire l’air libre de la mer qui se prosterne en contrebas, je récite à voix haute les lignes de l’art. 353, comme un psaume de la bible écrit par Dieu lui-même, avec la voix du juge qui résonne encore à mes oreilles, lui, me regardant plus fixement que jamais, disant, un accident, Kermeur, un malheureux accident. »

Un livre d’une force et d’une intensité impressionnantes non seulement par les idées qu’il défend mais aussi par son style d’écriture.

Marie-Antoinette

La police des fleurs, des arbres et des forêts

Romain Puértolas

Romain Puértolas est capitaine de police. Son premier roman « L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire » a tenu, plusieurs semaines, la première place des livres les plus vendus. Publié dans 50 pays il a été adapté au cinéma en 2018.

Il ne faut pas se fier au titre de « La police des fleurs, des arbres et des forêts », publié en 2020, titre qui s’annonce comme le premier alexandrin d’un sonnet bucolique. Il est préférable de se concentrer sur le mot police, car il s’agit bien d’une enquête ouverte suite à la découverte du corps démembré d’un certain Joël, 16 ans, retrouvé dans la cuve d’une usine de confiture, seule industrie d’un petit village perdu quelque part en France.

Dès le départ on est étonné par la placidité et l’émotion mesurée des villageois face à un crime aussi affreux. Joël était un être atypique ! Il fuguait souvent, habitait chez l’un chez l’autre, disparaissait, reparaissait. On évoque une certaine maltraitance de la part de l’un de ses hébergeurs. L’assistant du jeune policier n’est autre que le garde-champêtre, amateur d’herbier plutôt que d’enquêtes criminelles. On apprend que c’est le vétérinaire qui a réalisé l’autopsie et qui a fait enterrer Joël.

Techniquement, sur le déroulement de l’enquête rien ne choque. On sent le policier percer sous l’écrivain, cela donnant une certaine crédibilité à l’affaire plutôt déroutante, en augmentant la perplexité du lecteur. Grâce à la vitalité et à la spontanéité des personnages, on se plaît de plus en plus dans cette enquête burlesque, dans ce village perdu sans nom, comme le pauvre Joël, sans parents et sans nom de famille. L’inspecteur tombera sous le charme de la fleuriste qui va lui donner quelques leçons de botanique, entre autres. L’amour sèmera des pétales de gaillarde, belle fleur rouge sombre à pointes jaunes qui, par le fruit du hasard savamment dirigé, sera la pièce à conviction qui permettra à l’inspecteur de dénouer l’affaire.

L’auteur a semé des indices volatiles tout au long d’une histoire déroutante, ambiguë, d’une enquête improbable, brouillant les cartes sans cesse. Cependant dès les premières pages on était prévenu : une histoire policière pas comme les autres… la découverte du coupable n’est pas… disons… le plus important… il y a une grande surprise à la fin. Oui il y a une surprise qui ne tient pas dans un pochette mais plutôt dans un chaudron de confiture. Attention si vous y mettez le doigt vous irez jusqu’au bout sans répit.

Mireille

Paname underground

Zarca

Paname underground paraît en 2017 aux éditions La Goutte d’Or sous une couverture élégante, jaquette noire et bande rouge, qui évoque la couverture de la célèbre série noire Gallimard. L’année suivante, le prix de Flore attribué à un jeune écrivain prometteur assure le succès du livre et de la nouvelle maison d’édition créée pour la circonstance par trois copains. L’un d’eux est l’auteur. Il a trente ans et s’appelle Johann Zarca.

A vingt ans, il a quitté sa banlieue bourgeoise de Bry-sur-Marne pour une école parisienne de journalisme qu’il l’abandonne rapidement. Il vit de petits boulots, fréquente le Bois de Boulogne by night et y trouve la matière de son premier roman en langue argotique : Le Boss de Boulogne paru aux éditions Don Quichotte en 2013. Et pourquoi pas un guide des quartiers chauds de Paname?

A l’instar de ses prédécesseurs et « pour palper du blé en scratchant vite fait un petit guide » Zarca plonge dans ce Paris des travailleurs ou des loosers, ce « Paname underground » sans arrondissement défini. Il est à l’écoute d’une population bigarrée causant l’argot parisien. Il part de Saint-Denis street où marnent des gagneuses surveillées par leurs macs. Il loge un temps au Love Hôtel où le rejoint parfois la jolie tapineuse Dina, « sa pote, son amie et plus que ça ». Puis en cémer, en bécane, en tromé, il trace avec ses soces, s’arrache, jacte avec ses potos et enfin les interroge parce qu’« un man a essaye de le fumer! Il s’est arrêté en bécane a sorti un brelic et lui a tiré dessus ».

Il s’inquiète plus encore en apprenant que Dina est aux urgences. Se précipite à Lariboisière où Dina agonise d’une overdose, à cause d’une piquouze dans le bras. Impossible ! Elle ne touchait pas à l’héroïne ! Alors qui a voulu sa mort ? Il part pécho des renseignement. Il traîne à Belleville chez les lascars ennemis des vendeurs de fringues de Besbar, prolonge vers la Chapelle où zonent les toxicos et où s’approvisionnent les drogués des beaux quartiers. Seul, il va chercher le coupable.

Il traverse la Seine et pénètre dans les backrooms de Montpar et de Saint-Mich où, grâce à Seb, un vieux copain du Val de Marne, il visite les fachos et les néonazis qui s’encanaillent dans leurs vestes cossues et avec leur « portecase » de luxe. Il repart rive droite pour assister à Auber à un combat interdit au milieu d’un cercle de fans. Les parieurs sont des renois, des rebeus et des toubabs. Du nord au sud et même aux Catacombes, il chasse l’indice, mais rien.

Enfin dans son cerveau embrumé se fait un lien. Pour Zarca, c’est la déglingue, l’écœurement ! Il a pas besoin des Keufs. Il tient la vérité, veut rendre justice. Alors au calibre, au surin, en combat singulier, « l’écrivain » dessoude tous les responsables de la disparition de Dina. C’est glauque, voir bien dégueu… Mais on est prévenu au début du roman.

L’auteur ne fait pas de psychologie fine, pas de sentimentalisme. L’histoire de Dina n’est que le fil rouge qui introduit une déambulation dans la capitale. Les faits bruts s’accompagnent de dialogues sommaires entre des individus appartenant à un groupe. Chaque groupe humain est une entité subissant les aléas chaotiques d’une vie marginalisée. Leur langage argotique très naturel et très moderne adoucit la brutalité du récit. C’est un voile jeté sur la dureté d’une vie difficile sans possibilité et sans espoir. Le vrai sujet d’un livre qui attire sans séduire. Cimer Zarca pour ce renouvellement du roman noir. Tu as bien mérité ta parution en Poche. Bravo, Mec.

Roselyne

Pars vite et reviens tard

Fred Vargas

Fred Vargas est le pseudonyme, évoquant Ava Gardner dans la « Comtesse aux pieds nus », de Frédérique Audoin-Rouzeau. Elle écrit depuis 35 ans. En 2008 elle battait un record : plus d’un million de ses ouvrages étaient vendus. «Pars vite et reviens tard », paru en 2001, a reçu le prix des lectrices de Elle et le prix des Libraires.

L’histoire se passe sur la place Edgard Quinet à Montparnasse. Un vieux marin, Joss Le Guern, y a pris l’habitude de lire des nouvelles qu’on lui glisse dans une boite aux lettres fixée à un tronc d’arbre. Les gens du quartier y proposent des trucs à vendre (œufs, meubles, livres…). On y pose des questions, on s’engueule entre voisins, on y fait des développements pseudo-philosophiques.

Soudainement le ton des nouvelles change : on y sent une angoisse qui monte. Les textes parfois en latin ou en ancien français prédisent des catastrophes imminentes. La police va s’en mêler et c’est là qu’on va découvrir un commissariat parisien avec ses flics plus ou moins originaux :(personnages principaux de tous les romans suivants de Fred Vargas). A sa tête, Jean-Baptiste Adamsberg, rêveur pyrénéen, à la vie sentimentale déglinguée qui flaire la solution de l’enquête en flânant sur les bords de Seine. Son adjoint, Adrien Danglard, un veuf, père de cinq enfants qui noie sa solitude dans le vin blanc. Et puis tous les autres, Violette Retancourt la fidèle enquêtrice, Veyrenc qui s’exprime en alexandrins etc…

L’enquête se poursuit avec ses innombrables digressions entre Provence, Normandie ou Québec. L’angoisse monte encore avec l’apparition de signes cabalistiques sur les portes de certains immeubles dont un 4 inversé qui inquiète le quartier.

Je ne veux pas vous en dire plus ni déflorer la conclusion qui, je vous l’assure, sera cataclysmique, mais je vous conseille de commencer par ce roman si vous ne connaissez pas encore Fred Vargas qui a le don de croquer une série de marginaux, clodos, misanthropes de la plus belle eau ! Ce qui fait selon moi, le charme essentiel de son écriture.

Annie

Dans la peau d’une djihadiste

Anna Erelle

Anna Erelle est l’auteur de ce livre, mais ce n’est pas sa vraie identité. Elle est journaliste ou plus exactement pigiste dans deux journaux parisiens. Elle est chargée de rendre compte de ce que vivent les familles dont les enfants sont partis en Syrie. A la suite d’un échec de diffusion d’un article qu’elle avait écrit, cette journaliste décide d’essayer elle-même de se faire passer pour une jeune fille convertie récemment à l’Islam sous le nom de Mélodie et de prendre contact avec Daech par Internet, ceci en accord avec la direction de son journal.

Elle va tomber de façon extrêmement rapide et facile par Internet sur un chef djihadiste qui va la harceler, nuit et jour, la féliciter pour sa beauté, lui promettre très rapidement le mariage et la vie facile en Syrie en accord avec l’Islam, avec la soumission de la femme et évidemment la guerre contre les impies. Elle se dédouble : Mélodie, la jeune fille en mal de trouver une raison de vivre qui va très vite être dominée par ce garçon et la journaliste Anna qui cherche à approfondir la technique de recrutement d’une jeune fille par un djihadiste chevronné, imbu de lui-même et sûr de lui dans sa faculté de séduction.

Le livre détaille les relations qui se nouent par skype entre cette pseudo jeune fille de 20 ans et cet homme de 38 ans. Les rendez vous se passent en présence d’un photographe du journal qui se tient en dehors du champ de la caméra de Mélodie. Le récit se déroule pendant un mois très intense que la journaliste va vivre de façon schizophrène. A plusieurs reprises, son photographe veut la persuader d’arrêter ce reportage. Elle refuse et veut aller jusqu’au bout. Comme on s’en doute, Bilel découvre qu’il a été roulé et entre en furie noire contre Mélodie à qui il envoie des messages de haine. Anna devra donc se cacher, pour éviter de possibles représailles.

Un livre qui se lit très vite comme un thriller, avec des moments très intenses pour ne pas soulever de soupçons du côté de Bilel, la chambre, les bruits divers et surtout quand elle est à Amsterdam pour rejoindre la Syrie où tout doit être improvisé avec les mesures nécessaires pour ne pas pas être repéré  : les téléphones, les réseaux… Ce livre met bien en évidence le rôle de première importance que jouent les réseaux sociaux auprès des jeunes prêts à vivre une aventure qui va les sortir de la morosité de leur vie, de leur non reconnaissance par leur entourage, répondant à des arguments finalement relativement peu convaincants pour des personnes adultes… Comment lutter contre ces enrôlements que l’on sait très importants, quand on voit aujourd’hui qui sont les auteurs des attentats de ces dernières années ?

Cécile

Grippe espagnole de 1918 : la grande oubliée

17 novembre 2021

Publié en 2018, aux éditions Vendémiaire, l’ouvrage de Freddy Vinet, universitaire spécialisé dans la gestion des catastrophes et des risques naturels, a fait du bruit. Intitulé « La Grande grippe », il revenait en effet sur les raisons qui ont fait de cette « pire épidémie du siècle » une des grandes oubliées de l’Histoire, alors même que l’expérience montre que c’est en s’appuyant sur les leçons du passé que l’on gère le mieux les catastrophes du présent, par nature imprévisibles. Le déclenchement peu après, de la pandémie de Covid-19, alors même que l’humanité entière s’était persuadée que ces grandes épidémies mondiales n’étaient plus que de lointains souvenirs, venait pourtant à point nommé rappeler à tout un chacun que « rien n’est jamais acquis en matière de lutte anti-infectieuse »…

Comment en effet peut-on avoir à ce point perdu la mémoire d’une telle pandémie qui aurait causé, en à peine plus d’un an, d’avril 2018 à juin 2019, probablement de l’ordre de 50 à 100 millions de morts, qui plus est principalement des adultes dans la force de l’âge, soit 2 à 5 % de la population mondiale de l’époque ? Il faut remonter à la Peste noire de 1348 pour retrouver des bilans aussi effroyables, c’est dire ! Même la pandémie de Covid-19 dont on nous rebat quotidiennement les oreilles depuis bientôt 2 ans, n’a pas encore atteint officiellement les 5 millions de morts, même si ce chiffre est très probablement sous-évalué, dans un monde où la population mondiale est néanmoins passée, grosso modo de 1,8 à 7,8 milliards d’habitants.

Pourtant quand la grippe fait son apparition dans les médias de l’époque, à partir de mai 2018 (alors même qu’elle fait déjà des ravages depuis mars-avril dans nombre de camps d’instruction militaire, surtout aux États-Unis, où le transfert de troupes vers les champs de bataille européens vire parfois à l’hécatombe), on la traite par la dérision. L’Espagne faisant partie des pays affectés, à l’image de son roi, Alphonse XIII, contaminé comme ses ministres à la suite d’un office religieux, les journaux commencent à parler de « la grippe espagnole » que les chansonniers surnomment même « l’espagnolette », sans même se rendre compte que dans le même temps, certaines unités combattantes française sont décimées par cette grippe particulièrement contagieuse.

Un entrepôt utilisé en 1918 aux États-Unis pour garder des malades de la grippe en quarantaine (source © Universal History Archive / Getty images / France Culture)

Mais c’est surtout à l’automne 1918 que la Grande grippe fait des ravages en France, frappant village après village, au gré des déplacements des personnes contaminées. En octobre, la surmortalité est partout manifeste et on commence par endroits à manquer de cercueils. Après un troisième pic de l’épidémie en mars-avril 2019 et malgré quelques répliques jusqu’en 2021, le spectre de la Grande grippe finit par s’éloigner mais le bilan est lourd. En France, on estime ainsi à 250 000 le nombre de personnes fauchées, souvent de jeunes adultes, alors que le bilan de la dernière grande épidémie de choléra qui avait sévi en 1832, était d’environ 100 000 décès.

Et, comme pour la pandémie actuelle de Covid-19, l’impact est mondial. Toute l’Europe est touchée, l’Allemagne comme la France, et même la Suisse, pays neutre, où deux-tiers des soldats tombés pendant la Grande Guerre sont morts de la grippe. Aux États-Unis, on considère désormais que la grippe a alors tué plus de 600 000 personnes, et dans le grand nord canadien, certains villages sont été fortement décimés. Les chiffres manquent de précision pour de nombreux pays dont la Chine ou l’ancien empire ottoman, mais en Inde par exemple, l’administration coloniale a estimé le nombre de décès à environ 18,5 millions, pour une population totale de 308 millions d’habitants.

Un médecin militaire suisse examinant un malade en 1918 (photo © Keystone / Photopress archive / Le Temps)

Du fait de la généralisation des déplacements, renforcée encore par le conflit mondial alors en cours, rares sont les pays qui ont pu échapper à l’épidémie. Dès le mois d’août 2018, la ville de Dakar est contaminée par l’arrivée d’un navire brésilien et celle de Freetown, en Sierra Leone, par un bâtiment britannique. La propagation de l’épidémie se fait par les bateaux sur les côtes puis par le trafic ferroviaire et par les déplacements quotidiens de ville en ville. Le Japon, qui avait fermé ses ports aux navires européens est contaminé par un bateau russe. En novembre 1918, un navire en provenance de Nouvelle-Zélande, introduit le virus dans tout l’archipel des Fidji avant de contaminer les Samoas occidentales où un quart de la population meurt en quelques semaines !

A l’échelle mondiale, on estime désormais qu’un tiers de la population a alors été contaminé par la grippe. Heureusement, le taux de létalité reste modeste, sans doute de l’ordre de 8 %, et même très en deçà en Europe ou aux États-Unis où l’on considère que 2 à 4 % des personnes malades sont décédées, souvent en quelques jours seulement, du fait de complications respiratoires liées à des surinfections par pneumocoques, mais aussi du fait de surréactions immunitaires.

En 1918 déjà, aux États-Unis, le port du masque commence à se généraliser pendant l’épidémie de grippe espagnole (photo © C. Raymond / Médiapart)

A l’époque, le virus de la grippe n’est pas encore identifié et il a fallu attendre 1933 pour que des chercheurs britanniques arrivent à l’isoler chez l’homme, ouvrant la voix au développement de la vaccination pour la grippe saisonnière. Il a fallu ensuite que les chercheurs aillent exhumer des cadavres de soldats américains morts de la grippe espagnole pendant la grande guerre, après avoir vainement tenté d’exploiter ceux de villages inuits décimés à plus de 80 % par l’épidémie, pour enfin arriver à reconstituer, à la fin des années 1990, le virus grippal à l’origine de l’hécatombe de 1918. Il s’agissait d’une souche de type A (H1N1), née de la combinaison d’une souche humaine (H1) et d’une souche aviaire de type N1. Ce virus s’est avéré particulièrement dangereux car la population, alors exposée à une grippe saisonnière de type H3N8 n’était pas immunisée, mais bien entendu, les conditions d’hygiène, de promiscuité et de désorganisation des services de santé civils, liées à la guerre mondiale alors en vigueur ont constitué un facteur aggravant incontestable.

En 1918 déjà, certains ne jurent que par la quinine pour combattre la grippe, mais l’alcool a aussi ses adeptes… (caricature parue dans le Pêle-mêle le 2 février 1919 – source © Gallica)

Curieusement, cette souche H1N1, présente dans la grippe saisonnière jusqu’en 1957, a quitté la scène à cette date au profit d’une souche de type A (H2N2) à l’origine de la grippe dite « asiatique » qui aurait fait de l’ordre de 100 000 morts en France. Depuis, bien d’autres alertes se sont produites parmi lesquelles le grippe de Hong Kong en 1969, la grippe porcine en 1976, le SARS en 2003 qui marque l’arrivée des coronavirus qui nous sont désormais si familiers, la grippe aviaire en 2006, ou encore la grippe « mexicaine » de 2009, marquée en France par un beau fiasco médiatico-politique à l’origine de bien des difficultés prophylactiques actuelles.

Malgré les progrès de la science, nous n’avons pas fini d’être confrontés à de nouvelles maladies infectieuses et il est essentiel d’apprendre des errements du passé pour mieux se préparer à gérer les crises de demain. Encore faut-il ne pas perdre la mémoire des catastrophes d’hier…

L. V.

Le Monde sans fin ou la fin du Monde ?

15 novembre 2021

Jean-Marc Jancovici fait partie de ces scientifiques indécrottables qui ne s’en laissent pas compter, poursuivant leurs intuitions sans se laisser influencer par les doxa dominantes et les idées du moment, à la manière d’un Gallilée ne pouvant s’empêcher de marmonner « E pur si muove ! » alors même que le tribunal de l’Inquisition venait de le convaincre d’abjurer sa théorie fumeuse selon laquelle la Terre tournerait autour du soleil.

Jean-Marc Jancovici (source © Now you know)

Polytechnicien et diplômé de Télécom Paris, ce pur produit des Grandes écoles à la Française qui donne depuis 2008 des cours à Mines ParisTech est aussi un militant éclairé de la lutte contre le réchauffement climatique, actif depuis 2001 au sein du comité scientifique de la fondation Nicolas Hulot et fondateur en 2010 de l’association The Shift Project, qui alimente responsables politiques et grandes entreprises en notes de référence sur la transition énergétique.

Il faut dire qu’il s’est intéressé au réchauffement climatique dès les années 1990, développant pour l’ADEME une méthode inédite (et d’ailleurs brevetée) de réalisation de Bilan carbone, avant de fonder en 2007, avec Alain Grandjean, un autre polytechnicien spécialiste du sujet, le bureau d’études Carbone 4, un cabinet de conseil qui vend aux entreprises des plans d’action pour réduire leurs émissions de gaz à effet de serre. Mais si Jean-Marc Jancovici connaît une notoriété croissante depuis une dizaine d’années, c’est surtout grâce à ses talents de vulgarisateur hors-pair et à ses multiples conférences et interventions médiatiques sur les questions de la transition énergétique et de l’adaptation au changement climatique global.

Comment Jean-Marc Jancovici en est arrivé à s’intéresser au changement climatique, vu par le dessinateur Christophe Blain (source © Le Monde sans fin / éditions Dargaud)

C’est d’ailleurs dans ce domaine qu’il vient de tester un nouvel outil de communication grand public en publiant, en pleins travaux de la COP 26, un ouvrage de 196 pages, sous forme d’une bande dessinée éditée par Dargaud sous le titre énigmatique Le Monde sans fin. Dessinée par Christophe Blain, créateur de Gus et dessinateur de la BD Quai d’Orsay, cette bande dessinée met en scène les deux co-auteurs dans un dialogue où le dessinateur joue les naïfs face au professeur Jancovici. Celui-ci déroule de manière imagée ses explications limpides sur le rôle central des flux d’énergie dans notre société moderne et les enjeux majeurs de ne plus recourir aux combustibles fossiles si l’humanité veut espérer survivre aux effets de nos émissions massives de gaz à effet de serre.

Son analyse, largement développée dans les cours qu’il prodigue aux étudiants de Mines ParisTech et qui sont accessibles en ligne sur son site, se base sur des constats physiques basiques mais trop souvent ignorés, en particulier des milieux économiques et des financiers. Premier constat : l’importance de l’énergie ne se résume pas à son poids économique : le coût de l’énergie ne pèse que quelques % des dépenses mondiales, des ménages comme des entreprises ou des États, alors que toute notre société en dépend puisque c’est cette énergie qui nous sert à transformer notre environnement et que la croissance du PIB mondial est historiquement directement proportionnelle à notre utilisation croissante des ressources énergétiques exploitées.

Autre constatation : historiquement, l’Homme se contentait d’utiliser l’énergie des aliments et du soleil pour alimenter sa seule force physique. Ensuite, il a eu recours à d’autres convertisseurs énergétiques : le feu, bien sûr, mais aussi les esclaves pour démultiplier sa force de travail, les animaux de trait, les moulins à eau puis à vent, etc. Mais ce n’est que tout récemment, au milieu du XIXe siècle, avec le recours massif aux énergies fossiles, charbon, puis gaz et pétrole, qu’on est sorti de cette société basée sur les énergies renouvelables pour rentrer dans l’ère industrielle. Désormais, tout se fait par des machines dont la puissance est sans commune mesure avec celle des humains.

Des courbes complexes expliquées de manière limpide et attrayante : une belle réussite pédagogique… (source © Le Monde sans fin de JM. Jancovici et C. Blain / éd. Dargaud / Le Figaro littéraire)

C’est le recours à cette énergie hyper-concentrée et facile à transporter qu’est le pétrole qui a permis à l’humanité de connaître ce développement spectaculaire pendant un siècle et demi. Le moindre tracteur ayant une puissance équivalente à celle de 600 hommes, les rendements agricoles ont tellement augmenté qu’ils ont permis à la population mondiale d’exploser alors même que la proportion des actifs agricoles diminuait fortement. Nous sommes devenus, selon Jean-Marc Jancovici, des Iron Men, dopés par un exosquelette constitué de ces milliers de machines gourmandes en énergie, sans lesquelles notre société moderne n’existerait pas…

Parallèlement à cet accroissement hyperbolique de la population, la quantité d’énergie utilisée par personne a ainsi doublé entre 1850 et 1950, grâce principalement au recours accru au charbon (au détriment du bois dont l’utilisation baisse au fil du temps) puis du pétrole. Et elle a encore doublé entre les années 50 et les années 80, grâce aussi à l’exploitation du gaz. Il a fallu le choc pétrolier des années 1973-79 pour mettre un coup d’arrêt à cette expansion incroyable, même si la consommation d’énergie par personne a encore augmenté depuis, bien que de manière plus lente et semble désormais stagner depuis le début des années 2010.

Alors, est-ce la fin du Monde qui s’annonce ? (source © Le Monde sans fin de JM. Jancovici et C. Blain / éd. Dargaud / L’Usine nouvelle)

Seulement voilà, même les meilleurs choses ont une fin… Le recours sans limite à ces stocks d’énergie gratuite (mais aussi aux ressources limitées en matières premières, dont les métaux et autres Terres rares) a conduit à ce que les économistes nomment pudiquement « des externalités négatives », autrement dit la pollution, le réchauffement climatique, la stérilisation des sols et la perte de biodiversité, qui entament même notre potentiel de ressources pourtant en principe renouvelables.

Alors, la fin du Monde est-elle pour demain ? Ce n’est pas le message que cherche à faire passer le professeur Jancovici dans cette bande dessinée comme dans ses conférences. Comme tout bon scientifique, sa démarche est de chercher quelles sont les moins mauvaises solutions pour permettre à l’Homme de s’en sortir malgré tout, et le recours à l’énergie nucléaire en fait clairement partie selon lui, au grand dam de nombre de ses détracteurs.

Mais les chiffres comme les lois de la physique sont têtus et il est parfois plus raisonnables de les regarder en face plutôt que de se cacher derrière certains dogmes à la mode…

L. V.

1958 : des sujets scientifiques toujours d’actualité

13 novembre 2021

1958 : c’était au siècle dernier, il y a une éternité… Le général De Gaulle revenait au pouvoir à l’occasion du climat insurrectionnel algérien et mettait en place la constitution de la VIe République, tandis que le Traité de Rome entrait en vigueur, instituant la Communauté européenne.

René Coty, Président de la République, fait appel en mai 1958 à Charles De Gaulle comme nouveau Président du Conseil (source © Fondation Charles De Gaulle)

A l’époque, le développement de l’électroménager est en plein essor mais les ordinateurs n’existent pas encore, sauf à considérer que la machine à calculer inventée par Blaise Pascal en 1642, ou le système de programmation par carte des métiers à tisser de Joseph-Marie Jacquard, mis au point en 1801 sont les ancêtres de l’informatique dont le vocable même ne verra le jour qu’en 1964…

1958 : l’électroménager en pleine expansion… (source © ebay)

Et pourtant, quant on lit des extraits de la revue scientifique Diagrammes parue en janvier 1958, on ne peut être que frappé par l’actualité de certains des thèmes qui y sont développés. Le dossier principal de la revue était consacré à « l’énergie H », à une époque où le terme renvoyait à l’énergie produite par la fission nucléaire et où la France en était encore à programmer ses premiers essais de bombe H et lançait tout juste les bases d’un programme civil de développement de l’énergie nucléaire. Mais la revue s’intéresse aussi à la concentration en gaz carbonique dans l’atmosphère…

A l’époque, les géologues avaient déjà compris que la composition de l’atmosphère terrestre avait fortement évolué depuis le Précambrien, période où la concentration en gaz carbonique était très supérieure à ce qu’elle est actuellement. C’est l’apparition des organismes végétaux, pourvus de chlorophylle qui a permis, en décomposant le gaz carbonique grâce à l’énergie des rayons solaires, de libérer l’oxygène et de modifier la composition chimique de l’air, rendant ainsi possible la respiration des animaux terrestres supérieurs.

Mais dès 1958, les scientifiques s’inquiètent des évolutions récentes observées et la revue écrit : « Depuis les débuts de la civilisation industrielle, ce processus séculaire tend à se renverser. La plus grande partie de l’énergie que nous consommons provient de l’oxydation du carbone (houille et pétrole). Les cheminées des foyers domestiques et industriels déversent dans l’atmosphère des torrents de gaz carbonique. La Société américaine de chimie vient d’entendre à ce sujet une communication inquiétante du Dr Edward Teller. D’après cet éminent physicien, l’atmosphère contiendrait déjà 2 % de plus d’acide carbonique qu’il y a un siècle. Si cet accroissement continue, il atteindra un point où il aura les conséquences les plus graves pour l’équilibre des climats. Lorsque l’atmosphère contient davantage d’acide carbonique, elle laisse moins facilement passer le rayonnement calorifique venu de la terre, pendant les heures nocturnes; par contre elle absorbe tout aussi bien celui du soleil. Il en résulte un réchauffement sen­sible. Selon le Dr Teller, lorsque la teneur en gaz carbonique aura augmenté de 10 %, les banquises polaires se mettront à fondre et la mer gagnera sur les continents ».

Concentration de CO2 dans l’atmosphère : une augmentation spectaculaire ! (source © Futura-science)

Il y a donc 63 ans désormais, alors même que l’exploitation industrielle du pétrole était en plein essor et que les ménages des pays occidentaux commençaient tout juste à s’équiper à grande échelle de voitures et de matériel électroménager, à l’aube des trente glorieuses où l’augmentation du niveau de vie et de confort a connu un développement exceptionnel, certains scientifiques lucides avaient déjà parfaitement anticipé les conséquences dramatiques de l’augmentation des gaz à effet de serre et le réchauffement climatique qui en est la conséquence directe. Difficile de prétendre désormais qu’on découvre seulement ce phénomène et qu’on n’a rien vu venir…

Autre sujet abordé dans la revue Diagrammes de janvier 1958 : les débats (déjà !) sur les risques liés à la vaccination… Pas question bien entendu de coronavirus, à l’époque, mais de la variole, dont la vaccin est obligatoire en France depuis 1902. Le pays vient de connaître, en 1955, une épidémie sérieuse qui a causé de nombreux décès, notamment en Bretagne, mais aussi dans bien d’autres villes, y compris à Marseille. C’est donc l’occasion de relancer l’effort de vaccination qui tend à se relâcher.

En 1955, une épidémie de variole touche la France (source © Vivement Lundi ! / Blink Productions / TVR / TyTélé / Tébéo / Le Télégramme)

Seulement voilà, même en 1958, la population ne se laisse pas convaincre si facilement et les autorités sanitaires doivent faire face à des campagnes virulentes d’opposants : « Au Conseil de la République, le professeur Portmann, sénateur de la Gironde et doyen de la Faculté de Médecine de Bordeaux, s’est élevé contre les campagnes de dénigrement qui attaquent les vaccinations. Au nom de l’Académie de Médecine, qui s’est émue à plusieurs reprises de cette situation, le professeur Portmann a demandé au gouvernement de prendre des mesures « pour protéger la santé publique menacée par ces campagnes qui risquent d’entraver l’appli­cation des lois rendant obligatoires certaines vaccinations bienfaisantes ». Les campagnes que dénonce l’Académie de Médecine risquent d’encourager certains parents à frauder la loi rendant l’inoculation jennérienne obligatoire ».

Toute ressemblance avec la situation actuelle serait, bien entendu, purement fortuite…

J. T.

Katulu ? n° 64

23 octobre 2021

Le cercle de lecture carnussien Katulu ? est en pleine activité et publie ses dernières notes de lecture, issues de ses réunions de juin à septembre dernier. Un retour sous forme de commentaire sur un livre déjà redécouvert dans le numéro précédent de Katulu ? et des analyses sur de nouveaux livres, récents ou non, que nos lecteurs de Katulu ? ont plaisir à vous faire partager.

Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (Katulu-64). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos derniers coups de cœur de lecteur, venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence !

Quatrevingt-treize

Victor Hugo

Le titre du livre lui-même ou plutôt l’orthographe du titre est, depuis un siècle et demi un vrai sujet pour les spécialistes de Hugo : « Quatrevingt-treize » pour Hugo (il est le seul à utiliser cette graphie). En fait la graphie de Victor Hugo, dont on ignore encore la raison, est un « hugolisme », une coquetterie littéraire, pourrions-nous dire. Car envers et contre tous, Victor Hugo, dans toute sa correspondance et toute sa vie, s’est accroché à cette orthographe qui lui est propre et qui n’était déjà pas commune à son époque.

Certains historiens estiment que cette coquetterie est un pied de nez à l’Académie Française (qu’il intégra en 1841) puisque la graphie est postérieure à 1850 et qu’elle est absente des 15 premiers tomes de ses œuvres publiés à l’origine par Charles Furne. Hugo, rancunier, n’aurait pas oublié que, vainqueur d’un concours de poésie organisé par l’Académie en 1817, il en eut été écarté en raison de son jeune âge. D’autres rapprochent cela des messages subliminaux dont Hugo aimait parsemer ses ouvrages, souvent humoristiques (il aurait voulu se moquer l’Académie).Voici donc comment un simple titre peut révéler la personnalité d’un auteur connu pour son irrévérence, son humour et son non-conformisme.

Notes de Jacques B.

Marina A

Eric Fottorino

En 2017 Eric Fottorino, lors d’un voyage à Florence, a découvert, un peu par hasard, une exposition consacrée à la vie et l’art corporel de Marina Abramovic, phare du « Body Art », héroïne de la « performance ». L’auteur transforme ce qui fut pour lui une expérience personnelle en un roman fascinant.

La première partie est un reportage journalistique sur Marina A. Ses actions radicales explorant et repoussant les limites physiques sont « un art unique et éphémère ». Elle risque sa vie, elle lance des alertes avec son corps. Dans la deuxième partie, l’auteur par le biais de personnages romanesques fait part de sa démarche émotionnelle face à ces performances : l’art peut-il changer, bouleverser la vie de quelqu’un ?

Marina A d’origine serbe, qui a vécu l’oppression communiste, a voulu, par la fragilité du corps, par sa vulnérabilité, par la mise en danger de soi, prouver que l’on est rien sans l’autre. L’essentiel : avoir besoin, avoir peur, avoir confiance en l’autre, le fascinant cheminement l’un vers l’autre.

« Chaque performance me rappelait ce que j’avais trop longtemps oublié : l’existence de multiples chemins pour atteindre une vérité, des chemins qu’on devait emprunter en enfilade sans jamais renoncer ni se décourager… et tant pis si certains nous réservaient de douloureuses épreuves.

Elle me disait… qu’il existait une façon baroque de vivre sa vie … L’existence parce qu’elle était incertaine, était d’abord une aventure. »

Marie-Antoinette

BECOMING

DEVENIR

Michèle OBAMA

Après une préface qui annonce son retrait de la vie politique, l’ancienne Première dame des États-Unis d’Amérique raconte son parcours dans un livre parfaitement structuré en trois parties :

– Devenir moi : de Chicago, quartier de South Side, où Michèle Robinson naît et grandit dans le cocon d’une famille noire middle-class, jusqu’à l’université de Princeton puis Harvard. Puis le travail d’avocate dans un gros cabinet d’affaires de Chicago et la rencontre avec un stagiaire hyper diplômé, un type avec un drôle de nom : Barak Obama.

– Devenir nous : L’histoire d’un couple aux deux fortes personnalités complémentaires, rencontre d’un pur intellectuel avec une femme d’action ; leur entente, leurs concessions, leurs visions communes ou personnelles. Le soutien inconditionnel de Michèle à Barak pour la campagne politique sénatoriale puis la présidentielle.

– Devenir plus : La conquête et l’élection. La vie sous cloche de verre à la Maison Blanche. Le rôle et les actions de la Première dame dans la voie étroite laissée à une épouse de Président : actions pour les femmes, pour les enfants et contre la discrimination.

Le récit est émaillé des anecdotes vécues, et des réflexions contrôlées « d’une personne ordinaire qui s’est trouvée embarquée dans une aventure extraordinaire » et désire conserver sa foi optimiste en l’humanité en retournant à la vie privée.

Roselyne

mais la vie continue

Bernard Pivot

Il s’agit d’une réflexion sur le 3-4ème âge. Guillaume Jurus un éditeur de 82 ans a perdu sa femme, il y a plusieurs années. Il a une amoureuse plus jeune que lui. Ils ne vivent pas ensemble, mais s’appellent et sortent ensemble souvent : c’est son rayon de soleil. Le roman est écrit à la première personne. Il fait intervenir d’autres personnes autour de lui entre autre un groupe : les « Jeunes Octogénaires Parisiens ».

C’est une réflexion sur le temps de la retraite où on peut enfin prendre le temps: « il m’arrive, calé dans un fauteuil, une eau ou une bière devant moi de rêver… pour construire des chimères qui font du bien ». C’est aussi l’importance que prend la santé, les maux des uns et des autres. Les personnes à qui on peut en parler et les autres. Les réflexions sur la mort, à l’occasion de la mort subite d’un de ses amis.

C’est une réflexion aussi sur la sexualité des vieux ou vendanges tardives. La sexualité est alors liée à l’amour « le cœur agit comme un secourable et puissant intermédiaire entre le cerveau et le sexe légitimement fatigués. Il les requinque, il les stimule. L’amour prolonge le permis de chasse au plaisir… »…

Le livre qui est une succession de réflexions d’un octogénaire, n’est pas une œuvre littéraire mais est très agréable à lire… Pas sûr qu’un tel livre pourrait plaire à des quinquagénaires !!!

Cécile

« LA LOI DU RÊVEUR »

Daniel Pennac

L’auteur, depuis ses dix ans, note ses rêves sur un petit carnet. Où commence le merveilleux et où reprend la réalité. La vie vraie ou la vie rêvée dans la création romanesque, l’enseignement, la famille, les amis. Comme Frederico Fellini qui lui aussi notait ses rêves et en imprégnait les images de ses films. Comme le maestro dont il connaît tous films par cœur, Pennac coule une prose fluide du royaume du rêve à celui du vécu journalier dans un style naturel et maîtrisé…

Roselyne

La Rencontre

Charles Pépin

Dans ce livre de philosophie à l’attention du public, on découvre les effets prodigieux de la Rencontre. « Le hasard n’est que le point de départ, ce n’est pas lui qui préside à nos destinées ; il se provoque». S’il paraît simple et accessible, il interroge « les penseurs du XXe siècle qui dans le sillage de Hégel ont étudié le rapport à l’autre, les liens fondamentaux qui peuvent se tisser entre deux êtres » Freud, Sartre, Simone Weil la philosophe…

Il nous raconte ainsi tout à fait simplement ce que certaines œuvres d’Art doivent à la rencontre de deux personnes. Les aspects très positifs de « la Rencontre », d’après l’auteur :

– elle nous révèle à nous-mêmes : elle donne droit de cité au moi profond

– elle modèle notre personnalité

– elle nous fait découvrir l’Amitié et l’Amour

– elle peut être déclencheur d’un projet.

Josette J.

Un animal doué de raison

Robert Merle

Roman politique d’anticipation paru en 1967. Écrit durant la guerre du Vietnam, en pleine opposition Est-Ouest, dans la crainte d’une 3ème guerre mondiale, dans le contexte de l’élection de Johnson après l’assassinat de Kennedy. Aux USA de nombreux scientifiques travaillent sur la communication avec les dauphins, dans le cadre de recherches militaires. Il en va de même dans d’autres pays comme l’Union Soviétique, la Chine, la France.

L’enjeu est de taille : ces animaux ne sont pas détectés par les appareils militaires. Ils peuvent donc s’approcher des bateaux, des sous-marins et de côtes pour y déposer des bombes sans être interceptés. L’auteur se base en partie sur des faits réels tant scientifiques que géopolitiques, au moment de la rédaction du livre. Le fait militaire et le contexte idéologique prennent le dessus face au risque palpable d’une troisième guerre mondiale.

Une fois encore Robert Merle dissèque le comportement humain dont il a une grande connaissance. Dans la réalité, comment les dauphins auraient-ils agi ? L’hypothèse qui nous est présentée peut-elle arriver ?

Josette M.

La théorie des nuages

Stéphane Audeguy

Écriture précise, vocabulaire riche et simple à la fois, inspiration poétique et inclassable. « La théorie des nuages » est-il un roman ?

A Paris, de nos jours, une jeune bibliothécaire, Virginie Latour, est engagée pour classer la collection de livres rares d’un couturier japonais fort âgé, Akira Kumo. Il parle de son plaisir à regarder passer les nuages. Avant lui, Luke Howard, en 1802, proposa dans sa société savante leurs noms latins de cirrus, cumulus, stratus et cumulo-cirro-stratus pour la forme mixte. La météorologie naît et va évoluer jusqu’au perfectionnement numérique actuel.

Mais une autre approche est fixée sur toile de lin par les peintres « Nuagistes » comme J.W.Carmichael ou J.Constable. Et en 1887 Sir R. Abercrombie, avec un important matériel, part en tour du monde prouver la constance des formes nuageuses sous toutes latitudes. Épuisé, il revient à Londres avec un énorme album « Le protocole Abercrombie ». Non publié, ce livre secret devient le désir, la concupiscence de tous les bibliophiles…Virginie Latour parviendra-t elle à le négocier pour Akira Kumo ?

Au lecteur de découvrir où nous entraînent infiniment « les merveilleux nuages » comme les nommait Françoise Sagan.

Roselyne

Un cadeau du ciel…

Françoise Hardy

L’auteure, la maman de Thomas, la femme de Jacques Dutronc, dont on a aimé la grâce discrète de sa fine silhouette et sa voix flutée, on admire maintenant l’expression naturelle de son grand sourire sous ses cheveux blancs. Sait-on combien elle a lutté avec une grande dignité dans l’épreuve de la longue maladie ? Un lymphome et quelques années plus tard un cancer du pharynx. C’est cela qu’elle tente d’exprimer en rendant hommage aux soignants qui accompagnent de telles angoisses.

Elle dit aussi le soutien de son amie D. Sur ses conseils, elle se tourne vers la méditation, l’ésotérisme, la symbolique, l’astrologie qu’elle pratique depuis de longues années et aussi vers la médecine quantique du bio-physicien Fritz-Albert Popp, mise à la mode dans les années 1970.

Où est la réponse, le vrai soutien ? Sans doute dans sa volonté de vivre pour son fils et même pour Jacques qui reste si proche. Et Dieu ???? sait-il qui lui accorde cette rémission ?

Roselyne

Fille

Camille Laurens

Roman écrit au scalpel. Quatre mots en exposent le sujet « C’est une fille » …Une nouvelle fille… encore une fille… déception du père, le docteur Baraqué, qui déclare en mairie la naissance de Laurence, du latin « laurus » l’éternel lauréat qu’il aurait désiré voir grandir après la fille aînée Claude.

C’est l’apprentissage de la vie de fille avec toutes les contraintes sociales d’avant mai 68. Patriarcat envahissant, fuite d’une mère dépressive, humour d’une grand-mère et dynamisme d’une arrière-grand-mère. Avec le soutien un peu vache de sa sœur aînée, l’héroïne va approcher et juger les garçons. Le récit à la première personne donne une teinte autobiographique qui adoucit le répertoire des griefs de la guerre des sexes jusqu’à la mise en situation de Laurence, pleinement femme avec sa propre fille Alice.

A lire et à savourer pour la magie des mots. Car… Camille Laurens est une manipulatrice jubilatoire des mots.

Roselyne

Retour de service

John Le Carré

De son vrai nom David Cornwell, John Le Carré est né le 19 octobre 1931 à Poole et décédé le 12 décembre 2020, en Cornouailles. « Une enfance sur le qui vive » de son propre aveu, avec un père qu’il qualifie « d’escroc magnifique » et sans mère dès l’âge de cinq ans car elle a brutalement quitté son époux. Des études dans des écoles privées, à Berne pour étudier l’allemand et le français, retour à Oxford puis à Eton où il enseignera. Foreign Office, secrétaire d’ambassade à Hambourg puis consul à Bonn.

Il est alors approché par l’Intelligence Service et publie en 1961 « L’appel du mort » son premier roman. Suivront « L’espion qui venait du froid », « La taupe », « La constance du jardinier », « Kim Philby » etc…

Il quitte le Service à la suite du scandale de la révélation de noms d’espions anglais par un collègue, Kim Philby et se consacre alors à la carrière littéraire. Dans ses œuvres, la lecture du premier chapitre donne la tonalité du roman, tout comme l’ouverture dans un opéra classique annonce ce qui va se passer.

Puis le texte est travaillé, peaufiné jusqu’à l’épure. C’est un styliste utilisant son expérience personnelle pour un rendu exact. C’est un analyste avec des convictions politiques profondes d’Anglais humaniste. Dans ce dernier roman, il se révèle aussi un européen convaincu, contre le Brexit et le dirigisme de Trump.

Un grand du romancier d’espionnage, qui était ainsi un homme d’action et d’opinion.

Roselyne

Ontario : les autodafés de la bêtise

12 octobre 2021

Brûler des livres dont on juge le contenu offensant, après en avoir fait une sélection soigneuse et pour le moins orientée au vu des croyances dominantes du moment, voilà une démarche digne des grandes heures de l’Inquisition et que l’on espérait ne plus revoir de sitôt dans nos démocraties occidentales éclairées. La dernière fois que cela avait été mis en pratique en Europe, c’était le 10 mai 1933 à minuit, lorsque l’Union des étudiants allemands nationaux-socialistes, encadrée par une troupes de SA d’Adolf Hitler qui venait tout juste d’accéder au pouvoir, initiait un grand feu de joie en brûlant en grandes pompes devant l’Opéra de Berlin des milliers d’ouvrages jugés néfastes à la santé morale des Aryens.

Autodafé de triste mémoire à Berlin en 1933 (source © Wikimedia commons / NARA / Le Point)

Des temps que l’on pensait donc bien révolus, même si le 12 août 1998, les talibans arrivés au pouvoir en Afghanistan remettaient le couvert en brûlant publiquement plus de 50 000 volumes de la bibliothèque publique de Kaboul dont certains manuscrits anciens comme une version du XIIe siècle du Livre des rois qui raconte les mythes fondateurs de la culture perse.

Mais il faut croire que certains occidentaux sont tout à fait capables de rivaliser, en matière de bêtise et d’étroitesse d’esprit, avec les fondamentalistes islamistes les plus obtus. C’est peut-être en tout cas la conclusion qu’on ne peut s’empêcher de tirer en repensant à ce nouvel autodafé qui s’est déroulé dans la belle province canadienne de l’Ontario, il y a deux ans seulement, en 2019, à l’initiative du Conseil scolaire catholique Providence, qui gère 23 écoles primaires et 7 collèges dans les secteurs de Windsor, London et Sarnia, au sud-ouest de l’Ontario.

Parmi les initiateurs de ce brillant projet, on trouve une certaine Suzy Kies, gardienne autoproclamée du « savoir autochtone » et coprésidente de la Commission des peuples autochtones du Parti libéral du canada, nommée à ce poste par l’actuel premier ministre canadien, Justin Trudeau. Une fonction d’ailleurs largement usurpée puisqu’une enquête récente de Radio-Canada vient de révéler, début septembre 2021, que la porte-parole des Amérindiens du Canada n’avait, contrairement à ses affirmation, pas la moindre ascendance liée à ces fameux peuples autochtones et que son nom ne figure pas dans les registres du peuple Abénaquis dont elle se revendiquait pourtant, se présentant comme « la petite fille des pins, du clan de la Tortue » alors que son père est né au Luxembourg et que sa mère est d’origine française.

Suzy Kies, adepte d’une lutte un peu trop zélée de la cancel culture (photo © Crestwood.on.ca / Radio Canada)

L’affaire a fait tellement de bruit que cette proche de Justin Trudeau a dû démissionner illico de son poste officiel ! Mais cela ne justifie en rien cette démarche pour le moins discutable et pourtant typique de cette « cancel culture » qui se développe Outre-Atlantique et qui a tendance à s’insinuer de plus en plus dans certains milieux intellectuels et universitaires, y compris en France qui se réclame pourtant de l’esprit des Lumières et du cartésianisme…

En l’occurrence, l’autodafé qui s’est déroulé en Ontario en 2019 s’est résumé à brûler une trentaine de livres. Des cérémonies similaires étaient prévues dans la trentaine d’écoles du groupe, mais l’épidémie de Covid-19 n’a pas permis de mener à bien le projet, d’autant que des voix se sont rapidement élevées pour contester cette démarche consistant à brûler en public des livres jugés impurs pour la jeunesse. Surtout lorsqu’il s’agit de bandes dessinées comme Tintin en Amérique, Pocahontas ou Astérix et les Indiens…

Tintin et Astérix, victimes d’un autodafé… Un dessin signé Ygreck

Et pourtant, le choix de ces livres a été mûrement réfléchi puisqu’il résulte du travail d’une commission ad hoc constituée de représentants du Conseil scolaire et des peuples autochtones, lesquels ont identifié, à l’issue de leurs travaux pas moins de 155 œuvres à détruire irrémédiablement, soit 4716 livres au total qui ont été retirés des rayonnages des bibliothèques scolaires et qui étaient donc destinés à être brûlés publiquement devant les étudiants, histoire de marquer les esprits. Le Ministère de l’Éducation de l’Ontario n’a pas directement participé à cette sélection mais était bel et bien représenté lors de la première « cérémonie de purification par les flammes » organisée en ce sens…

Obélix séduit par une belle autochtone : shocking ? (source © Les éditions Albert René / Radio Canada)

Le critère de sélection de ces ouvrages jugés néfastes pour la jeunesse canadienne était simple puisqu’il s’agissait d’expurger toutes les œuvres présentant des personnages autochtones jugés « pas fiables, paresseux, ivrognes, stupides », ou simplement aguicheuse comme la belle Indienne dont le pauvre Obélix est tombé éperdument amoureux… Même des biographies pourtant très documentées de Jacques Cartier ou de l’explorateur français Étienne Brûlé, interprète de Samuel de Champlain dès 1608 et premier Européen à avoir cohabité avec des tribus de Hurons, ont été censurés sans pitié car ils feraient mention d’une vision désuète et déséquilibrée des rapports entre explorateurs et autochtones.

Tableau représentant Étienne Brûlé avec des Indiens Hurons à l’embouchure de la rivière Humber, peint en 1956 par Frederik Sposton Chellener (source © The french canadian genealogist)

La censure ainsi mise à l’œuvre dans ces bibliothèques scolaires canadienne, selon des principes qui rappelle furieusement « l’index », cette liste des manuels jugés autorisés par l’Église catholique jusque dans les années 1960, va jusqu’à exclure des livres comme celui qui raconte une légende indienne liée à la création de l’Ile-du-Prince-Edouard au prétexte que seul un autochtone issu de la tribu des Mi’kmaq aurait pu être autorisé à raconter une telle histoire. C’est en effet une constante de cette « cancel culture » qui anime de nombreux intellectuels à l’image de Suzy Kies, que d’estimer qu’il devrait être interdit à un non autochtone d’écrire un ouvrage sur les autochtones, de la même manière que seuls des Noirs peuvent parler de ce qui regarde les Noirs et que seule une femme peut imaginer un personnage féminin.

Une vision bien morcelée et réductrice qui risque, si elle devait se développer, conduire tout droit, au nom d’une logique de haine et de repli communautaire, à renforcer le racisme et la guerre des clans, dressant les hommes contre les femmes, les Blancs contre les Noirs, les bien portants contre les handicapés… Une démarché qui prône un idéal de pureté et n’hésite pas à réécrire l’histoire comme savent si bien le faire les régimes totalitaires. « On commence par brûler les livres, on finit par les personnes » avait déjà observé finement le grand humaniste hollandais Érasme à l’époque de la Renaissance…

L. V.

Katulu ? n° 63

26 juin 2021

Après quelques mois de silence et de confinement, tout revit et le cercle de lecture carnussien Katulu ? publie une nouvelle compilation de notes de lecture. De quoi découvrir ou retrouver de nouvelles œuvres, émouvantes, innovantes, surprenantes, captivantes, envoûtantes, passionnantes ou barbantes, c’est selon…

Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (Katulu_63). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos derniers coups de cœur de lecteur, venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence !

Embrasser l’eau et la lumière

Catherine Ecole-Boivin

L’histoire de ce livre se situe à la limite de la Vendée, dans les environs du Collet, autrefois grand port de la « Baye de Bretagne », la Baie du Sel. Ce livre est passionnant car il nous raconte l’histoire du sel, le travail du sel, des saulniers. On se laisse porter par un récit lent et paisible, très bien écrit. Une découverte.

La première partie, le ventre du marais, nous fait découvrir, en nous racontant l’histoire d’Agnès, la Saulnière et d’une petite fille Lucille (Lulu, la narratrice) qui ne la quitte pas, ce que fut le travail du sel pendant plusieurs siècles. Les habitants récoltaient le sel par évaporation… ils ont eu l’idée de brasser l’eau d’une certaine manière, pour récolter le sel qui se formait naturellement dans la saumure du marais.

L’histoire du sel c’est aussi l’histoire des guerres de Vendée (1793-94), des massacres, des rancunes familiales, l’impossibilité du pardon donc l’impossibilité d’épousailles entre les familles, la malédiction : un fils perdu à chaque génération.

La mémoire du marais, deuxième partie, c’est l’histoire de la narratrice Lucille, sa lutte comme femme pour s’occuper d’une saline, pour devenir saulnière, une tâche réservé aux garçons. Lulu, l’adolescente envoyée à la ville par son père pour « être placée » (cela se situe dans les années 1950) va découvrir le monde après une enfance dans une famille rurale et pauvre. Mais le marais « l’appellera » et elle finira par vaincre les résistances multiples et devenir « la saulnière » comme lui avait enseigné la vieille Agnès.

Marie-Antoinette

Philipe Delerm (photo © Hervé Quelle / MaxPPP / France Inter)

La vie en relief

Philippe Delerm

« Je ne suis pas de mon temps, je suis tout mon temps ». Des souvenirs d’enfance à la pandémie actuelle, l’auteur « met des mots sur ce qu’on a cessé de voir alors qu’on est entouré de toutes ces choses là. » C’est le talent de Philippe Delerm l’inventeur d’un genre « l’instantané littéraire ».

« Vivre par les toutes petites choses. Des sensations infimes, des phrases du quotidien, des gestes, des bruits, des odeurs, des atmosphères. Écrire sur tout cela. Car écrire et vivre c’est la vie en relief… Transformer en sujet ce qui n’en est pas un, la perspective est délicieuse. »

L’auteur qui se dévoile en chantre de l’inquiétude : « si on ne s’inquiète pas pour les autres, si on aime pas les autres, il n’y a pas de bonheur. » « Le malheur c’est de perdre quelqu’un. Le bonheur, c’est d’avoir quelqu’un à perdre. » C’est le goût du bonheur et son inquiétude qui fait le relief de la vie.

Un livre plein d’amour, de douceur… une poésie pour chaque instant… le plaisir de parcourir ces lignes comme celui de la fraîcheur au bord d’une rivière, comme le murmure de l’eau sur les pierres polies… la vie s’écoule…

Marie-Antoinette

La vie mensongère des adultes

Elena Ferrante

La vie mensongère des adultes est une histoire qui se passe à Naples actuellement. C’est la description de ce que vit une adolescente entre 13 et 16 ans : Giovanna, dans un milieu intellectuel, bourgeois, dans un quartier huppé de Naples. Elle ne manque de rien, les parents enseignants sont présents, sont aimants. Jusqu’au jour où elle découvre la vérité sur sa tante Vittoria, la sœur de son père, qui vit dans les bas quartiers populaires de Naples, femme de ménage, parlant essentiellement le napolitain. C’est un séisme pour Giovanna. Giovanna va tout faire pour prendre contact avec Vittoria, elle veut la connaître pour comprendre ce qu’elle est et ce qu’elle est en train de devenir.

C’est aussi le moment où le père de Giovanna va quitter sa famille pour vivre avec la femme de son ami… et avec ses filles les grandes amies de Giovanna. ; Giovanna n’a plus de référence ou plutôt elle se rend compte que finalement les adultes ne sont pas fiables et particulièrement hypocrites.

L’analyse de l’adolescente qui a été choyée, reconnue et qui tout d’un coup se retrouve très seule, avec la découverte de sa tante qui lui insuffle désormais tout ce qu’elle a comme ressentiment contre son frère. Pour Giovanna c’est sa tante Vittoria qui a raison, jusqu’à ce qu’elle se rende compte que Vittoria est particulièrement vulgaire, sans culture, souvent méchante… Tout cela lui a permis d’élargir son champ d’intérêt et de connaître des jeunes et des adultes en dehors du milieu feutré dans lequel elle vivait auparavant. De découvrir des valeurs de solidarité dans ce monde où la vie de tous les jours est difficile.

Le livre est facile à lire mais il dégage en permanence un malaise général dont j’ai eu du mal à me défaire… c’est peut être le génie de ce livre…

Cécile

La voyageuse de nuit

Laure Adler

L’auteure, Laure Adler, dont on a pu garder le souvenir de la jeune et brillante animatrice sur France-Culture qui, en 1976, participait à certaines émissions littéraires et artistiques (Pollak, Pivot ),un temps chargée de mission à l’Elysée, elle revient à la direction de France-Culture de 1999 à 2005 et organise maintenant sa retraite vers tout ce qu’elle n’a pas pu faire pendant sa vie active.

Maintenant, à 70 ans, Laure Adler s’interroge sur « la vérité de l’âge » et ironise sur les expressions « on prend de l’âge… on fait son âge… on ne fait pas son âge ». Qu’est ce que la vieillesse dont parlèrent si bien Beauvoir et Duras ? Une avancée vers la fin qu’elle a suivie chez ses parents, ses amis, dans les villes, dans les campagnes.

« L’âge opposé à jeune… Tu es jeune, tu es vieux… le racisme des âges, de tous les âges » dont parle Roland Barthes. L’âge marque-t- il plus durement les femmes que les hommes, selon le métier ? Et de citer nombre d’acteurs, écrivains, artistes, peintres, musiciens, hommes et femmes politiques : la vieillesse leur fait la part belle.

« L‘âge est un laché prise qui autorise une forme de dépassement ». Il est vrai qu’à ces âges-là on perd parfois la boule ou la santé ! Il est vrai aussi que les EHPAD et même les établissements de luxe n’apportent pas la tendresse nécessaire au confort moral des pensionnaires, faute de moyens humains, une « ghettoïsation » indigne accentuée par la crise du coronavirus…

Observant l’approche de la mort chez les mamifères, dont l’homme, mort subie ou choisie, il importe de « Garder le goût du monde, trouver chaque jour le sel de la vie » alors qu’à l’instar de Beauvoir « moi je suis devenue une autre, alors que je demeure moi-même ». Voilà le sentier souple rempli d’anecdotes, de citations, que Laure Adler nous propose pour faire route vers la finitude.

Roselyne

Hervé Le Tellier (photo © Joël Saget / AFP / France Inter)

L’ANOMALIE

Herve Le Tellier

Prix Goncourt 2020

L’auteur nous place face à un miroir convexe qui réfléchit le temps, le tord, en éliminant la notion du réel et nous enfonçant dans le vertige du virtuel si proche de nous. La vérité si elle existe perd ses limites et s’invente. On peut détester cette Anomalie pour son caractère invraissemblable ou l’apprécier justement pour le plaisir de la science fiction.

L’histoire nous raconte un avion, vol régulier Paris – New York, parti le 10 mars, rencontrant une turbulence. Cent six jours après, le 24 Juin, le même avion atterrit à nouveau transportant à son bord les mêmes 250 passagers. Il s’agit du double parfait du vol précédent. Le lecteur soudainement se trouve tour à tour captivé, horrifié, admiratif mais perdu côté raison !

On peut trouver virtuose ce paradigme osé du trou noir, cette photocopieuse de nous-mêmes ; l’auteur n’insinue-t-il pas que « Toute réalité est une construction et même une reconstruction » ?

Une théorie qui ouvre le champ à des digressions scientifiques, religieuses ou des propositions psycho philosophiques qui peuvent d’ailleurs agacer le lecteur et le perdre dans une certaine dissonance cognitive !

L’auteur nous met ainsi face à notre miroir interne, notre double narcissique à la manière de Freud et devant nos inquiétantes étrangetés. Face à nos doubles chacun s’accomode ou pas, y croit ou pas, s’accepte ou pas. Aussi faut-il admettre que parfois :« l’ignorance est bonne camarade et (que) la vérité ne fabrique jamais du bonheur ».

Le roman par son style et son sujet, mêlant à la fois poésie et réalisme, magie et science, mélancolie et positivisme ne peut que nous toucher. Lorsqu’il nous enjoint : « il faut toujours préférer l’obscurité à la science », il faut entendre dans ce chant de l’obscur la gloire de l’imaginaire. Son hommage au non-dit est la consécration de l’imagination, sa délicatesse et sa puissance, la supériorité de l’homme sur la nature et un appel à la complicité et à l’émotion de ses lecteurs.

Nicole

Franck Bouysse (source © Librairie Le Failler)

Né d’aucune femme

Franck Bouysse

Ce roman m’a tenue en haleine par l’enchaînement rapide des actions ; on ne s’y ennuie jamais ! C’est un mélange de tendresse et d’horreur. C’est un conte fantastique dans un style poétique rondement mené pour entraîner le lecteur dans les péripéties du roman !

Cette histoire est celle de Rose, jeune fille de 14 ans dans la France profonde, vendue par son père, pour pouvoir faire vivre ses autres enfants, à un Maître des Forges. Désormais elle devra vivre entre cet homme cruel et sa vieille mère tout aussi perfide : la sorcière. Sa vie sera une suite d’épisodes malheureux, même dramatiques ! Son père qui regrettera son geste sera assassiné purement et simplement dans une atroce violence ! Elle sera violée dans des souffrances insoutenables pour donner un héritier au Maître : « Ce soir là j’ai compris que c’était vraiment le diable ».

Pour supporter cette odieuse vie, Rose sentit en elle le besoin de raconter sa terrible histoire. A travers cette soif d’écrire on devine l’auteur qui semble obéir à l’héroïne pour laisser vagabonder son imagination : «les mots passent de ma tête à ma main avec une facilité que j’aurais jamais crue possible… même ceux que je pensais pas posséder… Les mots représentent la seule liberté qu’on ne peut pas me retirer… »

« Après coup, en fait, je m’aperçois qu’évidemment, il y a un message, il y a une révolte. Cela devient quelque chose de très actuel, contemporain. C’est une femme debout et c’est vraiment un hymne à la force de cette femme-là et peut-être des femmes en général ». A lire , c’est passionnant !

Josette J.

Paris Mille vies

Laurent Gaudé

Entre art poétique et récit fantastique, Laurent Gaudé célèbre Paris, sa ville, et se souvient. Il nous entraîne dans une déambulation, la nuit, dans cette ville. Il semble avoir traversé les siècles. Il nous fait vivre la vibration, qui le connecte au monde des morts notamment par le biais de ces plaques qui sont parfois sur les façades des immeubles : les frontières sont abolies, entre le passé et le présent, les morts et les vivants. Comment une ville a envie d’être lue et de se créer une mémoire dont elle est fière, et dont elle a envie de garder trace. C’est d’abord ça la présence des morts, c’est d’être à un coin de rue, et de se rendre compte qu’un poète ou un écrivain a vécu dans cet immeuble, qu’un résistant est tombé…

Mille vies entrent dans la nôtre et dansent avec nous les morts sur le pavé comme ceux de la rue Gay Lussac et la rue St Jacques : les mêmes rues de François Villon ou de mai 68.

Un livre fantastique, aux récits innombrables, aux évocations historiques multiples, aux confidences intimes, aux réflexions métaphysiques et une écriture poétique qui vous porte page après page.

Marie-Antoinette

Quatre vingt-treize

Victor Hugo (1873)

Il s’agit d’un roman historique situé au moment où la Convention est aux mains de Robespierre et de Danton (le comité de salut public) et où le royalisme, profitant de ces discordes néfastes, joue en Vendée sa dernière partie. C’est en Vendée que Victor Hugo a placé le nœud de son récit. L’insurrection a pris de l’ampleur, grâce au marquis de Lantenac ; les petites colonnes républicaines se sont fait écraser.

L’épopée se poursuit au milieu des sacs de villages, fermes incendiées, femmes éventrées ou fusillées, horreurs commises de part et d’autre. À la reprise de la ville de Dol par les bleus (les révolutionnaires), le proconsul Cimourdain, arrivé de Paris, amène avec lui la guillotine, pour Lantenac : il interdit qu’on le fusille, il faut qu’il monte sur l’échafaud.

Finalement, après un acte de bravoure du marquis sauvant au prix de sa vie 3 orphelins, le choix devient cornélien pour Gauvain, neveu du marquis, devenu commandant en chef des armées républicaines « la république est-elle plus sauvage que les royalistes ?» Il n’y avait qu’une issue possible. Gauvain prend la place de son oncle sur l’échafaud. Au moment où le couperet s’abat, un coup de pistolet se fait entendre : Cimourdain s’est brûlé la cervelle. Il n’a pas pu survivre à la disparition de son protégé.

Un livre extraordinaire relu avec beaucoup de plaisir. C’est Victor Hugo et son écriture extraordinaire, avec en permanence une précision de sa pensée qui passe par une succession d’adjectifs, de locutions… on est loin des SMS…

Cécile

Une vie française

Jean-Paul Dubois

Prix Femina en 2004 – Prix Goncourt en 2019

Ce roman s’incarne dans notre histoire politique contemporaine qui s’égrène de De Gaulle (1958) à Chirac (après 2002) et se déroule à Toulouse.

Il est à la fois un autre MOI et le miroir de SOI avec ses personnages, les Blick, les Villandreux, les Milo, Anna, Paul et les autres. Tous servent de paysage social et politique plus ou moins proche de nous et représentent les différentes marches de l’échelle sociétale. L’écriture de l’auteur est faite d’un trait personnel très simple, ce qui rend le roman authentique et l’histoire vivante.

Les événements historiques, familiers à nous tous, jalonnent l’Histoire (avec un grand H) sans romance, sans jugement, sans explication, sans certitude ni vérité. Du récit se dégage à la fois une petite musique tantôt bravache, admirative, mélancolique et nostalgique au gré des rides du temps qui passe. Dans ce livre il y a aussi une ode à la nature, un parti pris écolo, ce rêve d’immuabilité de beauté majestueuse de lumière.

Je ne vous dirai pas ces plates-formes insouciantes et ses bas-fonds de l’âme. Cet effort de vivre ou cet épuisement. Ce perpétuel mouvement de retrait ou de mouvement. Ces bas-fonds ou cette crête. Je retiens surtout ce regard empreint d’une douceur mélancolique, sans pathos mais pénétrante et si la beauté ne résiste pas plus au temps que la force, s’il n’y a aucune certitude sur soi ou sur l’autre, il reste ce mystérieux et tenace instinct de survie.

« Ce quelque chose plutôt que rien » et cette LOI qui tient à l’Ordalie ce jugement de DIEU ou de la nature qu’il nous faut accepter !

Nicole

Rwanda : le génocide refait parler de lui

24 mai 2021

Il est des événements historiques qui frappent les esprits et continuent à hanter les mémoires, des années plus tard. Assurément, le génocide qui fit environ de l’ordre de 800 000 morts au Rwanda en à peine trois mois, entre le 7 avril et le 17 juillet 1994 en fait partie et n’a pas fini d’empoisonner les relations entre ce petit État africain et la France, longtemps accusée par le gouvernement de Paul Kagame de s’être faite le complice de ces massacres.

Réfugiés rwandais fuyant vers le Tanzanie le 30 mai 1994 (photo © Jeremiah Kamau / Reuters / Le Monde)

Comme pour la guerre d’indépendance en Algérie, pour laquelle les blessures de part et d’autres restent vives, bien des années après la fin des événements, les historiens ont encore du mal à analyser les faits de manière totalement objective tant les passions restent fortes. On l’a encore vu récemment avec la publication en janvier dernier du rapport de Benjamin Stora, destiné à ouvrir des pistes pour la réconciliation entre les peuples français et algériens mais qui a été reçu plus que fraîchement, tant par les autorités gouvernementale algériennes héritières du FLN que par les associations qui entretiennent la mémoire pied-noir. Cette analyse historique est pourtant indispensable pour porter un regard plus distancié sur les faits du passé et faciliter leur analyse dépassionnée par les différentes parties, en vue de retisser des liens de confiance pour l’avenir.

C’est à un exercice assez comparable que s’est livré l’historien Vincent Duclert, en réponse à une lettre de mission du Président de la République française, qui lui avait confié le 5 avril 2019, 25 ans seulement après le début du génocide rwandais, le pilotage d’une commission chargé d’explorer les archives françaises de cette période pour mieux analyser le rôle de la France dans ce drame et permettre aux jeunes générations de comprendre les ressorts et le déroulement de ce génocide.


Remise officielle du rapport sur le génocide au Rwanda par la commission présidée par Vincent Duclert (photo © SIPA / Le JDD)

L’exercice n’était pas des plus aisés dans le climat de tension qui règne depuis cette date entre les deux pays, mais la publication du rapport, rendu public deux ans plus tard, le 26 mars 2021, a été plutôt bien accueillie à Kigali qui a apprécié l’objectivité de la commission concluant que si « rien ne vient démontrer » que la France s’est rendue complice, elle porte néanmoins des « responsabilités lourdes et accablantes » dans la tragédie en étant « demeurée aveugle face à la préparation du génocide ». Un mois plus tard, le 19 avril 2021, un second rapport, commandé par le gouvernement rwandais à un cabinet d’avocats américain, ne dit d’ailleurs pas autre chose.

Incontestablement, cette analyse historique objective et convergente, réalisée par les deux pays, devrait grandement faciliter le rapprochement entre la France et le Rwanda et l’on ne peut que se réjouir de voir les deux régimes abandonner le terrain des poursuites judiciaires et des représailles diplomatiques pour accepter enfin de regarder les faits avec la lucidité nécessaire qui permet d’objectiver le passé pour mieux construire l’avenir.

Les présidents Paul Kagame et Emmanuel Macron à New York, le 18 septembre 2020 (photo © Twitter Présidence du Rwanda / Jeune Afrique)

Pourtant, le sujet était particulièrement sensible comme en témoigne la réaction de certains responsables politiques français, à l’instar de celui qui était alors Premier ministre, Édouard Balladur, lequel s’obstine à se dire en désaccord total avec l’analyse de la commission présidée par Vincent Duclert et continue d’affirmer haut et fort que la France n’a pas à s’excuser pour cela…

Il est vrai que la situation à l’époque n’était pas des plus simples et que décortiquer les multiples raisons qui ont conduit à une telle situation génocidaire demande de se replonger dans le contexte historique. Pour ceux qui hésiteraient à se farcir la lecture des 992 pages du rapport de la Commission de recherche sur les archives françaises relatives au Rwanda et au génocide des Tutsie, on ne pourra que recommander la lecture du 16e chapitre d’un petit ouvrage disponible en livre de poche et qui décortique de manière limpide en 20 pages seulement et sous forme d’une « conférence sur le Rwanda » les tenants et les aboutissants de cet épisode tragique.

Publié en 1998 et traduit en français en 2000, cet opuscule, sobrement titré Ebène – Aventures africaines est une remarquable introduction pour qui cherche à connaître l’histoire récente de l’Afrique, vue par un journaliste polonais, Ryszard Kapuściński, qui a sillonné les pistes africaines, du Ghana à l’Éthiopie, assistant en direct aux soubresauts politiques de ce vaste continent depuis la fin des années 1950 et contant avec talent ses multiples rencontres au hasard de ses périples.

Son exposé sur la situation rwandaise revient sur la singularité de ce pays minuscule, isolé par son relief montagneux, et qui a la particularité de ne comporter qu’une seule ethnie, alors que le Nigéria en compte 250 et le Congo pas moins de 300 ! Cette tribu des Banyaruandas est néanmoins structurée, comme en Inde, sous forme de castes. On en compte trois : celle des Hutus, constituée d’agriculteurs et qui forment 85 % de la population, celle des Tutsis, qui sont des propriétaires de bétail, et celle des Twas, ouvriers et domestiques, qui ne représentent que 1 % de la population.

Les colons belges, qui ont hérité du pays à l’issue de la Première guerre mondiale, se sont naturellement appuyés sur la caste des Tutsis qui était celle de l’élite politique du royaume préexistant, avant de se heurter aux aspirations à l’indépendance de cette dernière dans les années 1950. L’administration coloniale se met alors à soutenir les Hutus, traditionnellement vassalisés et considérés comme plus dociles. En 1959, attisée par le pouvoir colonial, la révolution éclate et les paysans Hutus massacrent des dizaines de milliers de Tutsis, ce qui leur permet de prendre naturellement le pouvoir lors de l’indépendance en 1962.

Les colons belges s’appuient sur l’aristocratie traditionnelle Hutu (archive / extrait YouTube)

De nombreux Tutsis se sont enfuis dans les pays environnants où ils se regroupent dans des camps de fortune. En 1963 puis en 1965, ils tentent des incursions depuis le Burundi voisin (où la classe dominante tutsie a pu conserver le pouvoir lors de l’indépendance), ce qui se solde par de nouveaux massacres de leurs frères restés au pays, avec un bilan d’au moins 20 000 morts, quasiment sans témoins… En représailles, les Tutsis au pouvoir au Burundi se déchaînent contre les Hutus après que ces derniers aient tenté de faire leur propre révolution. On estime alors à environ 100 000 le nombre de Hutus tués au Burundi en 1972, tandis que près d’un million d’entre eux viennent chercher refuge au Rwanda.

Une situation explosive qui permet au général rwandais Juvénal Habyarimana de prendre le pouvoir par un putsch en 1973 et d’instaurer un régime de fer tout en privatisant les richesses nationales au profit de son clan. Pendant ce temps, les descendants des milliers de Tutsis qui s’étaient enfuis du pays en 1959 et vivaient dans des camps de réfugiés à l’étranger s’enrôlent dans différents mouvements militaires et aident notamment Yoweri Museveni à prendre le pouvoir en Ouganda en 1986. Le 30 septembre 1990, cette diaspora militaire tutsie, organisée sous le nom de Front patriotique du Rwanda (FPR), bien formée et fortement motivée, quitte ses casernes pour attaquer le Rwanda.

Paniqué, le Président Habyarimana appelle à l’aide François Mitterrand, expliquant que des troupes anglophones venues d’Ouganda menacent les frontières de son petit pays francophone. Les parachutistes français débarquent à Kigali et les attaquants tutsis se retirent illico dans le nord-est du Rwanda pour éviter l’affrontement. Une situation de statut quo qui va durer 3 ans et demi, pendant lesquels certains partisans du compromis envisagent de créer un gouvernement de coalition avec les adversaire tutsis tandis que le clan du dictateur fanatique Habyarimana monte la population contre les Tutsis, qualifiés de cancrelats par les médias gouvernementaux, en inculquant dans toutes les têtes la nécessité d’un génocide pour en finir une fois pour toute avec ceux qui sont présentés comme une race étrangère d’origine nilotique.

Miliciens Hutus à l’entraînement, le 27 juillet 1994 à Butare (photo © Hocine Zaourar / AFP / RFI)

L’armée gouvernementale se prépare et ses effectifs passent de 5 000 à 35 000 hommes, largement armée et équipée par l’allié français, tandis que se constitue une milice paramilitaire sous le nom d’Interhamwe (signifiant « frappons ensemble »), fortement encadrée idéologiquement et surexcitée par les messages vengeurs de la Radio des Mille Collines. En 1993, les pays africains voisins forcent le Président Habyarimana à lancer des négociations, mais le 6 avril 1994, son avion présidentiel est abattu au retour d’une réunion internationale, ce qui donne le signal de départ pour le massacre des Tutsis, préparé de longue date et mis en œuvre par la population elle-même, chauffée à blanc par l’idéologie politique gouvernementale.

Jeune Rwandais sur les lieux d’un massacre, le 19 juillet 1994 (photo © Corinne Dufka / Reuters / LICRA)

Le 4 juillet 1994, les troupes du FPR, à l’issue d’une progression rapide (au cours de laquelle de nombreuses exactions ont aussi été commises), s’emparent de Kigali, forçant les militaires et les miliciens hutus à battre en retraite dans le Zaïre voisin (devenu depuis la République démocratique du Congo) où environ 2 millions de Hutus trouvent également refuge pour éviter les représailles. La Mission des Nations-Unies pour l’assistance au Rwanda (MINUAR), pourtant présente sur place, se révèle incapable d’intervenir, faute de consignes adaptées, et le contingent belge, qui constitue la moitié des effectifs, finit par se retirer le 21 avril 1994.

Militaires français de l’opération Turquoise protégeant un convoi humanitaire le 4 juillet 1994 (photo © Nicolas José / SIPA / Le Point)

La France pousse pour la mise sur pied d’une nouvelle mission et envoie en attendant, à partir du 22 juin 1994, ses propres troupes sous le nom d’opération Turquoise. Une intervention militaire très critiquée, du fait de la proximité de l’État français avec les génocidaires, de même que celle d’autres pays, dont Israël, accusé d’avoir fourni des armes à l’armée rwandaise pendant toute la durée du génocide.

On comprend que, dans un tel contexte, les relations entre la France et le gouvernement rwandais, toujours aux mains du FPR, ne puissent être totalement apaisées, même 25 ans après ce génocide dramatique qui a traumatisé durablement tout un peuple. Après le temps de la politique, celui de l’Histoire est néanmoins peut-être en train de prendre le relai grâce à ce travail de réflexion et d’analyse, et cela mérite d’être souligné…

L. V.

Katulu ? n°62

26 avril 2021

Après quelques mois de silence, le cercle de lecture Katulu ? rattaché au Cercle Progressiste Carnussien vient de sortir une nouvelle compilation de notes de lecture de ses membres qui ont servi d’échange au cours des séances de l’année 2020. De quoi retrouver ou découvrir une quinzaine d’œuvres qui ont retenu l’attention de nos amis lecteurs de Katulu ? et les ont accompagnés en période de confinement.

Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (katulu_62). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos derniers coups de cœur de lecteur, venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence !

Tous les hommes n’habitent pas le monde de la même façon

Jean Paul Dubois

Cela fait deux ans que Paul Hansen purge sa peine dans la prison provinciale de Montréal, où il partage une cellule avec Horton, un Hells Angel (un ange de l’enfer : un club de motards) incarcéré pour meurtre. Paul est le fils d’un pasteur danois et d’une exploitante de cinéma d’art et d’essai à Toulouse. Ses parents dont les prises de position sociales et politiques sont radicalement différentes vont se séparer.

C’est la description de la vie en prison, dans des conditions très précaires en particulier l’hiver quand il fait très froid, les conditions de promiscuité permanente avec un autre prisonnier qu’on n’a pas choisi, mais avec qui va s’installer une reconnaissance réciproque de ces deux être humains très éloignés dans leur éducation, mais où l’estime va l’emporter.

C’est l’histoire d’une vie. Tout au long du roman, on aura une alternance entre la description de la vie de Paul dans le temps long et celle de sa vie présente en prison. On va sentir tout au long de ce récit la tension monter pour aboutir à l’inexorable, qu’on ne peut décrire sans déflorer le livre…

On y découvre un écrivain possédant au plus haut point le sens de la fraternité et animé par un sentiment de révolte à l’égard de toutes les formes d’injustice.

Un très beau livre, une écriture fluide, facile à lire, le prix Goncourt n’est pas usurpé.

Cécile

Théâtre intime

Jérome Garcin

Théâtre intime est un livre édité en 2003. C’est essentiellement, la vision de la vie de sa femme Anne-Marie Philippe, la fille de Gérard Philippe, elle-même comédienne, que Jérôme Garcin nous livre avec beaucoup de pudeur.

Le livre démarre avec la propre jeunesse de l’auteur, à la fois parisienne et rurale pendant les vacances. Il perd son père écrivain 45 ans d’une chute de cheval. Il a alors 15 ans. Sa relation à la mort va être déterminante dans sa maturité et sa relation à la littérature.

Un an après la mort de son père, il écrit à Anne Philippe pour lui dire son admiration d’un de ses livres en particulier : « Le temps d’un soupir ». Il va faire la connaissance d’Anne Marie, un jour qu’il est avec Anne et que sa fille passe en coup de vent : une apparition conquérante à la Jeanne d’Arc… Il en tombe amoureux !

C’est le partage de la vie avec une comédienne, par un admirateur amoureux. Dans le prologue, analyse du temps qui passe, de ses propres réactions vis-à-vis du théâtre, de la littérature, en fonction de ce qu’on a vécu, de ce qu’on connaît de l’intérieur, de l’envers du décor. L’analyse de l’immense différence entre lui et sa femme, l’importance du passé pour lui, celle du futur pour elle, leur complémentarité qui alimente leur amour.

Une écriture précise, légère on ne s’ennuie jamais. Un très bon livre

Cécile

Samarcande

Amin Maalouf

Dans Samarcande, (édité en 1988) l’histoire entière tourne autour du manuscrit d’Omar Khayyam un savant, poète du XI siècle. Le début de ce roman se déroule en 1072 à Samarcande, à une période où la Perse et la Turquie essaient de dominer tout le Moyen Orient, de la Méditerranée à Kaboul avec des guerres réelles ou d’influence entre les deux puissances.

Cette première moitié de l’histoire se déroule donc en Perse (aujourd’hui l’Iran) et tourne autour d’un sage, Omar Khayyam, poète mais aussi scientifique, savant en médecine, mathématiques, astronomie ou astrologie. Ces deux dernières sciences n’en font d’ailleurs qu’une : c’est dans les astres que l’on peut prévoir l’avenir pour les dirigeants des pays. Omar Khayyam est donc admis rapidement dans le cercle des dirigeants de ce pays où il règne une violence endémique. Il peut ainsi interagir avec les sultans, les vizirs, dans une région où le chiisme commence à se répandre en Perse.

Pendant plusieurs années la paix règne sur Samarcande. Omar écrit « le manuscrit de Samarcande ». La troisième et quatrième parties de ce livre racontent l’histoire de la recherche de ce manuscrit par un jeune homme franco américain : Benjamin Omar Lesage, à la fin du XIXème siècle, début XXème. C’est l’occasion pour l’auteur de décrire la situation politique de l’Iran vers 1910, avec la mise en place douloureuse d’une nouvelle constitution sous l’autorité du Shah mais avec un parlement sachant que le pays est sous la coupe de la Russie au nord et de la Grande Bretagne au sud.

Ce livre m’a beaucoup plu. J’y ai appris beaucoup de choses concernant la religion musulmane et des différences très importantes entre les sunnites, les chiites et les préceptes soit disant dictés par le prophète surtout en ce qui concerne les femmes… C’est aussi le rôle qu’ont joué les puissances occidentales pour maintenir ces pays du Moyen-Orient sous leur domination… C’est encore le cas aujourd’hui… malheureusement.

Cécile

Rien n’est noir

Claire Bérest

Claire Bérest, l’auteur, est l’arrière petite fille du peintre Francis Picabia et de Gabrielle. Elle est passionnée par Frida Kahlo. On ressent cet attachement profond entre ses lignes, d’un style coloré et captivant, l’artiste la fascine, la femme l’émeut !

Chaque page de ce livre porte le nom d’une couleur ! Bleu , rouge, jaune, noir, gris, couleurs aux multiples facettes ! Ces couleurs marquent à chaque chapitre l’idée que « Rien n’est noir » et que Frida a malgré tout l’amour de la vie et que c’est une artiste Peintre !

L’artiste est passionnante parce que marquée par une vie de souffrances et de douleurs. C’est cette vie et celle de celui qui fut son compagnon et son mari Diego Rivera, peintre muraliste, de 21 ans son aîné, que l’auteure nous conte. « Une passion brûlante les réunira… mais les dévorera aussi». Couple mythique et tumultueux dira-t-on d’eux. Magnifique roman qui m’a enchantée !

Josette J.

Miss Islande

Auöur Ava OLAFSDOTTIR

En exergue, cette phrase de Nietzsche dans Zarathoustra : « Il faut porter en soi un chaos pour pouvoir mettre au monde une étoile qui danse ». L’héroïne du roman, jeune fille d’une vingtaine d’année, a été prénommée Hekla par un père passionné de volcanologie. A sa naissance, il lui a donné le nom du volcan actif le plus proche de leur ferme isolée dans le vallon des Dalir.

Mais un jour, Hekla quitte cet isolement et part travailler à Reykjavik. Elle brûle d »assouvir sa passion de l’écriture dans la capitale riche en librairies, bibliothèques, éditeurs et poètes. Hekla trouve un engagement de serveuse au bar d’un hôtel chic. Dès qu’elle est libre, elle rentre composer sur sa vieille machine à écrire. Elle a déjà publié nouvelles et poèmes sous un nom d’emprunt et cherche maintenant un éditeur pour son dernier roman. Peine perdue, elle comprend que la dure condition féminine est un obstacle : « Les hommes naissent poètes. Ils ont à peine fait leur communion qu’ils endossent le rôle qui leur est inéluctablement assigné : être des génies. Peu importe qu’ils écrivent ou non. Tandis que les femmes se contentent de devenir pubères et d’avoir des enfants, ce qui les empêchent d’écrire. »

Qu’importe elle porte le nom d’un volcan. Elle explose de force créatrice. Alors commence une sorte de promenade dans la société de cette grande île isolée par son climat, avec des rapports humains plein d’empathie, de discrétion ou de réserve.

Roselyne

L’Obsession Vinci

Sophie Chauveau

L’Année 2019 est l’année du quintuple centenaire de l’anniversaire de la mort de Léonard de Vinci : 15 Avril 1452 – 02 Mai 1519. « Peintre inventeur, ingénieur scientifique, humaniste, philosophe, il est pour beaucoup un esprit universel qui fascine encore cinq cents ans plus tard. Au passage du quinzième siècle au seizième, il illustre, et parfois incarne, la Renaissance, avec ses avancées dans le domaine artistique mais aussi dans les sciences et, avant tout, dans l’approche scientifique ».

Cette biographie raconte donc la vie de Léonard de Vinci , parfois mal connue mais bénéficiant d’une grande renommée du fait de son tableau « La Joconde » que les Français sont fiers de détenir. Il est également reconnu pour ses découvertes scientifiques, son ingéniosité. L’auteure s’interroge : « Qui est véritablement Léonard de Vinci? » Un homme qui ne s’est jamais contraint en rien, poursuivi par le syndrome de l’échec alors même qu’il était considéré comme un génie par ses contemporains. Il n’a eu qu’une patrie « son art ».

Ce livre m’a permis de mieux le connaître, de savoir qui il était, son époque, l’histoire de l’Italie et de la France qui l’accueille au bout de sa vie grâce à François 1er le mécène qu’il a enfin trouvé ! Une vie royale lui a été offerte, le château de Lucé, il y meurt et il sera enterré… Sans nom, juste des mots tracés « ET CAETERA » signifiant l’espoir infini chevillé au cœur !

Josette J.

Les Idéaux

Aurélie Filippetti

Un pavé de près de 500 pages au titre court, Les Idéaux, Ce mot avait été au cœur de la lettre de démission de l’auteure, envoyée à François Hollande et ­Manuel Valls, au lendemain de l’éviction d’Arnaud Montebourg qui partageait alors sa vie. Sur papier à en-tête du ministère, elle avait expliqué que « l’alternative » n’était pas « entre la loyauté et le départ ». « Il y a un devoir de solidarité mais il y a aussi un devoir de responsabilité vis-à-vis de ceux qui nous ont fait ce que nous sommes, poursuivait-elle. Je choisis pour ma part la loyauté à mes idéaux. » La missive, en date du 25 août 2014, se terminait par un « bien à toi » manuscrit, comme solde de tout compte avec « Manuel » et « François ».

Aurélie Filipetti revient au roman pour raconter une histoire d’amour entre un homme de droite et une femme de gauche. Entre convictions, combats et désillusions. Une fois oublié l’aspect secondaire du petit jeu des personnages réels cachés derrière les protagonistes, il faut d’abord lire cet roman comme un témoignage, un compte-rendu détaillé et vécu des rouages du pouvoir, car on ne peut dissocier la ministre de la culture de la romancière.

Il faut lire ces pages qui racontent le quotidien, la confrontation avec les fonctionnaires des cabinets ministériels pour comprendre ce qu’est l’usure du pouvoir. Et trouver entre les lignes quelles souffrances peuvent endurer celles et ceux qui entendent ne pas renier leurs idéaux, fut-ce au prix d’une demi-victoire. En saluant la romancière, on ne peut toutefois s’empêcher de lire entre les lignes le constat d’un grand gâchis.

Josette J

Le silence de la mer

Vercors

Le Silence de la mer est une nouvelle de Vercors (pseudonyme de Jean Bruller), publiée clandestinement aux Éditions de Minuit en février 1942, devenue depuis un ouvrage « classique », qui aborde des thèmes centraux comme la vie ou la guerre. Vercors, son nom de résistant, restera son nom d’écrivain.

En 1941, au début de l’Occupation, un officier allemand, réquisitionne la maison d’une famille comprenant un homme âgé et sa nièce. C’est un homme, musicien, très cultivé, épris de culture française. À travers des monologues prônant le rapprochement des peuples et la fraternité, il tente, sans succès, de rompre le mutisme de ses hôtes dont le patriotisme ne peut s’exprimer que par ce silence actif qu’il admire d’ailleurs. Ses monologues seront des déclarations d’amour à la France et à la jeune fille de la maison, dans un langage admirable.

Sous le mutisme se développent des sentiments qui ne pourront jamais s’exprimer mais la prise de conscience que l’idée de rapprochement des peuples sont à l’opposé de la mission de l’armée hitlérienne en France.

Une nouvelle à remettre dans le contexte de la défaite de 1940. Le peuple français faisait ce qu’il pouvait pour manifester la résistance à cette situation, avec des soldats allemands qui n’avaient pas tous une position nazie. D’où mélange de méfiance et d’admiration éventuellement d’amour.

Une écriture superbe.

Le pays des autres

Leila Slimani

Ce roman retrace la vie des grands parents maternels de l’auteur. L’histoire de 10 ans de la vie d’un couple : l’homme est arabe musulman, la femme est alsacienne catholique ; ils se rencontrent pendant la guerre en 1944 en Alsace, ils s’aiment, se marient et viennent s’installer au Maroc dans une ferme où tout est à faire.

Mathilde ne tarde pas à déchanter de cette vie rude, sans argent, sans le confort qu’elle avait connu dans sa famille et de la relation avec Amine son mari qui l’aime, mais qui regrette qu’elle n’ait pas l’attitude de soumission de la femme marocaine.

Mathilde va trouver une alliée dans sa petite belle sœur, plus jeune que ses frères ; Selma enseignait à Mathilde les rites, les traditions, les formules de politesse…l’art de faire semblant et celui de se tenir tranquille.

Le livre est une suite d’incompréhensions entre Mathilde et son mari. Mathilde se sent piégée dans ce pays qui n’est pas le sien. Elle ne se sent pas de la communauté des colons ni celle des indigènes. Mathilde va perdre son père et retourne un mois en Alsace. Elle se pose la question de repartir ou pas… mais sa place n’est plus là. « à présent qu’aucun retour en arrière n’était possible, elle se sentait forte. Forte de ne pas être libre… comme le vers d’Andromaque : je me livre en aveugle au destin qui m’entraîne »

Un livre attachant, qui décrit cette difficulté de partager une vie dans un couple où tout est différent : la culture, l’éducation, les préjugés. Comment alors se sentir autrement qu’étranger dans le pays des autres.

Une écriture fluide, facile à lire, accrocheuse pas facile de lâcher le livre. Je le conseille.

Cécile

Le Japon n’existe pas

Alberto Torres-Blandina

traduit de l’espagnol par François Gaudry.

Un balayeur a fait presque toute sa carrière dans un grand aéroport et fait part de ses observations sur la vie, ses rencontres vraies ou imaginaires, sa philosophie d’une existence de pousseur de balai dans un milieu remuant et hors norme puisque en mouvement perpétuel.

Pour lui, le Japon n’est qu’un affichage sur écran lumineux… les autres pays aussi.

Chaque chapitre forme une nouvelle jolie, jolie, jolie.

Bas la place y’a personne

Dolores Prato (1892-1983)

Il s’agit d’un récit d’enfance d’une petite fille – 890 pages.

Sa mère, aristocratie piémontaise, mère de quatre enfants, donne naissance à un bébé, issu de sa liaison avec un avocat napolitain.

Pour dissimuler l’erreur, l’enfant est confié à un cousin ecclésiastique et à sa sœur, célibataire, habitant à Treja, antique village fortifié de la région de Lorette.

 » Je suis née sous une table  » dit la toute petite fille, comptant les miettes de pain à l’abri du lourd nappage tombant d’une grande table. Son enfance et son adolescence décrivent la pieuse Italie à l’époque charnière de l’Unité où la loi du prince honnis Victor Emmanuel se substitue à l’autorité de Rome.

Un style remarquable de nouveauté pour l’époque.

Nous habitons la Terre

Christiane Taubira

Édition Philippe Rey, 2017

Dans une écriture remarquable, l’ancienne Garde des sceaux s’indigne des inégalités et trace une voie d’espérance pour l’humanité sur une Terre refondée.

Roselyne

Le bal des folles

Victoria MAS

L’auteure raconte sa fascination, au cours de recherches historiques, pour l’hospice de la Salpêtrière. Sous Louis XIII, ce lieu de traitement du salpêtre, la poudre noire ou poudre à canon, était un arsenal militaire. En 1656, Louis XIV ordonna sa transformation en hôpital pour les pauvres. On en fit surtout le lieu enfermement des clochardes et des putains. Par extensions successives, il devint le lieu de traitement des maladies nerveuses, épileptiques, hystériques, et hypnotiques pour femmes.

Victoria Mas choisit de situer l’action de son roman en 1887. La Salpêtrière est alors dirigée par le professeur Jean-Martin Charcot, futur père de l’océanographe Jean-Bernard Charcot.

La description est soutenue par l’histoire romanesque d’Eugénie Cléry dont le père, un notaire rigoureux, ne supporte pas le don de médium. Elle est donc enfermée subrepticement à la Salpêtrière d’où elle s’évadera, profitant de la complicité de la surveillante générale, le jour du Bal des Folles.

Le bal des folles fut une distraction très parisienne qui permettait à des notables triés sur le volet d’assister à la soirée déguisée donnée pour la distraction des recluses et des malades.

Condition des femmes, travail des femmes, traitement des maladies mentales, suprématie virile du monde médical. La médecine psychiatrique à ses débuts ne s’encombre pas de délicatesse envers les patientes !

Frisson d’horreur et de pitié… Dur à entamer… passionnant à poursuivre…apaisant à terminer.

Roselyne

Je suis Pilgrim

Terry HAYES

Prix des lecteurs policier du livre de poche

Nous sommes peu après les attentats du 11 septembre 2001. Dans un hôtel sordide de Manhattan, une jeune femme est assassinée dans des conditions très particulières. « Aucune empreinte » constate Pilgrim qui a été enlevé par ses anciens collègues et emmené là pour des raisons bien précises. Démissionne-t-on jamais des services secrets ! ?

Il est donc chargé de l’enquête qui l’emmènera en Turquie, en Grèce, en Arabie Saoudite sur la trace d’un homme qui vit la rage au cœur… il est le Sarrasin, disciple de Ben Laden. La traque passera par la Syrie, l’Allemagne et retour en Amérique.

Pilgrim nous emmène dans ses bagages, avec ce roman qui nous tient en haleine en nous racontant en 900 pages, par bribes, les vies de l’agent secret, du Sarrasin, d’un héros du 11 septembre et bien d’autres personnages tous intéressants.

J’ai pris beaucoup de plaisir à lire ce pavé au style fluide qui met en scène des personnes et des situations dont je pense qu’ils ne sont pas si fictifs qu’on pourrait le croire.

Josette M.

Encre Sympathique

Patrick MODIANO

Un jeune homme de vingt ans débute dans l’agence de détectives Hutte. Une première enquête le met sur la piste « d’une certaine Noëlle Lefèbvre. » Son seul point de départ est une carte de poste restante, avec nom; adresse et photo. Dans le bar en face du domicile de la disparue, il fait la connaissance de Gérard Mourade, jeune comédien étonné aussi de la disparition de Noëlle qui est une copine. Ensemble, ils visitent l’appartement abandonné où le narrateur subtilise un agenda oublié. « Ecrire noir sur blanc les paroles échangées »… c’est fait pour cela un calepin.

Les années passent. « Il y a des blancs dans une vie. » Notre narrateur a dix ans de plus, il a fait d’autres choses, mais, le hasard d’une lecture chez son coiffeur lui remet en mémoire le comédien. Il hésite, puis reprend la piste… Et dans son esprit, les images s’organisent avec les connaissances retrouvées de Noëlle.

Le flou, toujours le flou des souvenirs qui apparaissent soudain, comme une encre sympathique bleutée peut se révéler sur une feuille jaunie retrouvée… un jour. Ceci l’amène à Rome, dans la Galerie d’art « Gaspard de la nuit » où une femme apporte son éclairage sur cette histoire à moitié effacée… Demain, il dîne avec elle.

Est-ce enfin un début de roman? Car nous avons compris que ce livre est simplement une recherche élémentaire, un long synopsis, une réflexion sur l’échafaudage d’un ouvrage littéraire, s’écrivant avec brio, au fil des jours, « noir sur blanc », dans la tête de Patrick Modiano. »cela me permettra peut-être de mieux me comprendre moi-même »…

Roselyne

SEIOBO est descendue sur terre

Làszlo Krasznaorkai

Si SEIOBO, qui est une déesse, est descendue sur terre, vous pouvez, vous lecteurs lire ce livre sans désespérer. Pourtant si l’auteur à travers ses œuvres exprime par petites touches de la mélancolie il reste avant tout un conteur singulier au style dépaysant, aux accents analytiques, philosophiques, mystiques et poétiques.

Dans ce livre, l’auteur parle de notre tragédie d’homme mais en la parant des beaux habits traditionnels et des masques de l’art, sous toutes ses formes : Théâtre, Peinture, Sculpture, Écriture, Chants.

L’auteur ne se lamente pas il se contente de nous bercer et de nous plonger dans une douce mélancolie et nous fondre dans une forme de sublime résistance. Il établit l’universalité des cultures. Il cite toutes les cultures indiennes, perse, chinoise, égyptienne, arabe. Il plaide par là la non hiérarchie, la non hégémonie, la tolérance absolue à l’ouverture.

Il interroge notre quête de l’art, notre aspiration au divin. L’art c’est une quête de perfection, une méticulosité, une discipline qui conduit à la fusion parfaite du réel et de l’imaginaire. Il reste cependant au-dessus du rationnel et de la logique « l’imaginaire devance la pensée ». La beauté restera toujours « secrète dans son essence » même si « révélée dans son apparence ». L’art est mystique, transcendance.

Krasznaorkai en faisant l’éloge des rituels, des cérémonies, des traditions perpétuées, en magnifiant nos liens secrets avec la nature parle à notre sens de la fragilité, à notre humilité devant le grand TOUT. Il nous oblige à partager ce secret de temporalité « qui ne va ni en avant, ni en arrière mais tourbillonne dans nulle part ».

Et même si ce monde a un fin, même si l’art reflète un monde disparu SEIOBO est descendue sur terre et « un instant peut contenir tant de choses »

Nicole

Sapiens face à Sapiens

la splendide et tragique histoire de l’humanité

Pascal Picq

Pascal Picq paléoanthropologue, spécialiste du comportement des primates et de l’évolution humaine, revient aux origines de l’humanité pour expliquer les mutations actuelles. Il retrace l’histoire de Sapiens afin de nous montrer que l’humanité est dépendante de la biologie, des choix techniques et culturels de ses lointains ancêtres.

Une histoire longuement développée depuis l’émergence des vrais hommes située entre les premiers hominidés et l’apparition de Sapiens entre 500 000 et 300 000 ans en passant par l’Homo Erectus, la première espèce capable de façonner sa propre niche écologique et de s’adapter à tous les écosystèmes terrestres.

Les Erectus, selon les analyses phylogénétiques, se seraient divisés : les Sapiens vers 800 000 ans, en Afrique et Proche-Orient puis vers 400 000 ans, les Néandertaliens en Europe et les Dénisoviens en Asie occidentale. A partir de ce constat d’une pluralité d’espèces dans le passé, comment expliquer qu’une seule ait survécu ? Il s’est écoulé plusieurs millions d’années entre Erectus et les premières espèces de Sapiens alors qu’il n’y a eu que quelques millénaires entre les premières agricultures et les premiers empires.

En retraçant la surprenante épopée de Sapiens, Pascal Picq a voulu souligner le poids de l’évolution naturelle puis celle de la culture qui se sont combinées dans un phénomène complexe de coévolution afin de balayer toute vision progressiste et téléologique de l’histoire de l’humanité. Selon lui, l’humanité a pris un tournant. Tout ce qui a fait le succès de la lignée humaine à savoir sa sexualité, sa mobilité et sa curiosité, est aujourd’hui menacé par la ville et le numérique. Ainsi, pour la première fois dans son histoire, Sapiens est menacé par sa propre évolution.

Il conclut qu’au-delà de la résilience de chaque société et de l’espèce humaine en général, c’est la capacité à remettre en cause l’idéologie du progrès et du solutionnisme qui demeurera la clé pour inventer, changer de paradigme et inventer une nouvelle humanité…

Antoinette M.

Vas-y Elon, on te rejoint…

14 avril 2021

Le texte ci-après est extrait du dernier numéro du journal « joyeux et contestataire » intitulé l’âge de faire, en l’occurrence le n°161, d’avril 2021. Pour ceux qui ne connaîtraient pas cette publication, sachez que c’est un magazine créé en 2005 par une association du même nom et qui traite principalement de thématiques liées à l’écologie, à la citoyenneté et à la solidarité, prônant un mode de vie plus responsable dans le cadre d’une économie sociale et solidaire. Le journal parfait de l’écologiste convaincu qui a besoin de se rassurer qu’il n’est pas le seul à imaginer une société plus respectueuse de l’environnement et des valeurs humanistes.

Devenu mensuel depuis 2007, le magazine, repris en 2011 par une petite équipe érigée en société coopérative et participative, tire tant bien que mal à 30 000 exemplaires, diffusés principalement par abonnement et dans certains réseaux spécialisés et associatifs. Il fait partie, comme Le Ravi ou Marsactu, de ces médias indépendants ayant échappé à l’emprise des grands groupes industriels ou commerciaux et dont la publicité est (presque) totalement absente. Une « presse pas pareille » constituée en réseau et qui se débat en permanence pour sa survie financière.

Nicolas Bérard, auteur du livre 5G mon Amour (source © Lève les yeux)

C’est le journaliste Nicolas Bérard, auteur en 2018 de Sexy Linky et en juin 2020 de 5G mon Amour, contempteur irréductible des nouvelles technologies aliénantes et intrusives, qui a écrit l’éditorial ci-dessous, à partager sans vergogne tant il est savoureux…

Il y a une quarantaine d’années déjà, Coluche raillait l’absurdité du système consumériste en prenant l’exemple d’une publicité pour de la lessive. Celle-ci était capable de faire disparaître les taches sur vos vêtements, même si vous les enfermiez dans un nœud. « C’est plus long, il faut faire les nœuds ! » Quatre décennies plus tard, que peuvent bien proposer ces mêmes fabricants de lessive ?

Pochette du disque de Coluche publié en 1984…. (source © Discogs)

Ne boudons pas notre plaisir, et allons voir comment ils se débattent dans le piège qu’ils se sont eux-mêmes tendu. J’ai cherché « les dernières publicités pour de la lessive » sur un moteur de recherche, et je suis tombé sur le spot d’une marque célèbre – du genre de celles qui lavaient déjà « plus blanc que blanc » dans les années 80. En 2021, elle vante encore les mérites d’un nouveau produit, « ultra-détachant » : celui-ci « élimine les tâches, même invisibles ». Pour voir les fameuses « tâches invisibles », il faut passer les vêtements sous des lampes à UV. Au final, si t’es un peu décroissant, il te suffit de ne pas acheter de lampe à UV, et tu peux continuer à laver tes pulls avec ta bonne vieille lessive à la cendre.

C’est une petite revanche que nous pouvons prendre sur le système et une bonne façon de nous en prémunir – en même temps qu’un moyen de se procurer de bonnes séances de rigolades : rester suffisamment alerte pour mettre à jour toutes ces absurdités. Et il n’en manque pas : il suffit de regarder ce qu’on cherche à nous vendre pour en trouver. Sur la 5G, par exemple. C’est un réseau ultra performant, avec un temps de latence quasi-nul, à tel point qu’on pourra faire de la téléchirurgie et que pour tout résoudre, il te suffira de cliquer ici. Question : ils vont nous sortir quels arguments de vente pour la 6G ? Un temps de latence encore plus nul que zéro ?! Quant à la téléchirurgie, c’est comme l’histoire des nœuds : l’opération restera la même, mais ce sera un peu plus dur, puisque le chirurgien ne sera pas dans la même pièce que son patient.

Le milliardaire Elon Musk, visionnaire ou enfumeur ? (photo © David Rawcliffe / Caradisiac)

Il y en a un qui y croit, à tout ça, c’est Elon Musk, patron de Tesla (qui fabrique des SUV électriques) et SpaceX (qui envoie des fusées dans l’espace). Il est l’homme le plus riche du monde et se prend pour le sauveur de l’humanité. Et le gros problème, c’est qu’il a un compte en banque à la hauteur de son ambition. Homme bien informé, Elon sait qu’il y a trop de CO2 dans l’atmosphère et a décidé de réagir. Il a lancé un grand concours, avec 100 millions de dollars à la clé pour celui ou celle qui inventera une machine capable de capturer le CO2.

Comme, en ce moment, L’âge de faire a besoin d’argent, nous avons décidé de tenter notre chance. On a brainstormé à fond les ballons, et on a trouvé : quelque chose qui ressemblerait à un grand mât, qui fonctionnerait 24 heures sur 24, 365 jours par an, et uniquement à l’énergie solaire. On pourrait même imaginer que ce soit joli, que ça offre des refuges aux oiseaux et de la nourriture aux animaux. Bon, quitte à rêver, allons-y franchement : en plus de capter du CO2 ça relâcherait de l’oxygène ! Et puis, tiens, on pourrait appeler ça « un arbre ».

Un arbre, puits naturel de CO2, trop rustique pour être crédible ? (photo © M. Rügner / Westend61 / Plainpicture / Science et vie)

Normalement, ça devrait fonctionner. Mais au cas où, notre sauveur (qui a toujours un coup d’avance) envisage d’emmener vivre une partie de l’humanité sur Mars. Bonne idée ! Vas-y Elon, pars devant, on te rejoint là-bas !

Nicolas Bérard

La décroissance ou la mort : joyeux dilemme…

20 février 2021

On dirait une réminiscence de la devise des Révolutionnaires de 1789 ou de celle qu’avait choisi pour son pays le charismatique Thomas Sankara : « La patrie ou la mort, nous vaincrons ». Devenu premier ministre à 33 ans, début 1983, à la suite d’une série de coups d’État suivi de manifestations populaires, celui qui est resté dans les mémoires comme le Che Guevara africain pour ses idées révolutionnaires, anti-impérialistes, panafricanistes et tiers-mondistes, a changé jusqu’au nom de son pays, transformant la Haute-Volta en Burkina Faso : « le pays des hommes intègres » en moré. Pas tous si intègres que cela d’ailleurs, puisque il a été proprement assassiné le 15 octobre 1987 avec une douzaines de membres de son cabinet et de sa garde rapprochée, à l’initiative de son frère d’armes, Blaise Compaoré qui a récupéré le pouvoir à son profit.

Thomas Sankara, un président charismatique et utopiste (photo © CC BY-NC / The Conversation)

Mais l’on voit bien que la pandémie qui ravage le monde entier depuis plus d’un an et qui vient s’ajouter à un océan d’incertitudes liées aux bouleversements géopolitiques de la planète, à une perte massive de la biodiversité et à un changement climatique global, pose de toutes autres questions que celle de l’avenir politique d’un État africain, fusse-t-il celui de l’ancien royaume mossi. Ces questions cruciales qui touchent à l’avenir même de l’humanité, sont justement au cœur d’un ouvrage publié récemment chez Flammarion et modestement intitulé « Futur : notre avenir de A à Z ».

Son auteur, Antoine Buéno, qui n’avait pas 10 ans quand Thomas Sankara a été assassiné et qui enseigne la notion d’utopie à Science-Po, est chargé de suivre, au Sénat, les travaux de la Commission du Développement durable et de la délégation à la Prospective. Il est donc plutôt bien placé pour répondre à quelques-unes des questions basiques suivantes : « Notre civilisation va-t-elle s’effondrer ? », «  La croissance peut-elle être durable ? », « Le travail va-t-il disparaître ? » , «  Serons-nous immortels ? » etc.

Antoine Buéno, futurologue et humoriste… (photo © Getty / Foc Kan / France Inter)

Nous laisserons bien entendu le lecteur curieux rechercher dans l’ouvrage les réponses à ces quelques questions existentielles. Le point de vue de l’auteur sur la crise sanitaire qui nous occupe tant depuis des mois, n’est toutefois pas dénué d’intérêt dans la mesure où elle constitue, pour l’auteur, une véritable « crise de civilisation ». Notre civilisation, qui se prétend celle des Lumières, repose en effet selon lui sur deux piliers : le progrès et l’humanisme.

Or ces deux notions sont quelque peu battues en brèche par la gestion de cette pandémie. Le progrès, qui s’est jusqu’à présent surtout matérialisé par une maîtrise sans cesse accrue des forces de la nature, n’a pas su empêcher et a sans doute même favorisé l’apparition et surtout la transmission rapide de l’épidémie. L’origine même du virus, issu d’une gestion hasardeuse d’un monde animal saccagé, et sa diffusion rendue inéluctable sous l’effet d’une économie mondialisée, traduisent ces failles du progrès. Quant à l’humanisme qui veut que rien n’est plus précieux qu’une vie humaine et que toutes méritent la même attention, c’est un concept qu’il devient difficile à respecter lorsque les services d’urgence sont surchargés et que l’on en vient à trier les patients, au risque de réduire les chances de guérir de certains.

Un dessin signé Micaël

Antoine Buéno craint donc que cette crise sanitaire ne provoque à terme, si elle devait se prolonger, une véritable crise systémique, ne laissant le choix qu’entre la décroissance ou la mort… Décider de confiner et de surprotéger toute la population « quoi qu’il en coûte », en mettant sous cloche toute activité, même celle des populations actives les plus jeunes, pourtant très peu concernés par le risque de mortalité du fait de ce virus, c’est renier la notion de progrès et accepter une décroissance, quels que soient les dégâts psychologiques et économiques induits par ce choix. Inversement, décider de vouloir de nouveau vivre normalement malgré la présence insidieuse du virus, c’est remettre en cause ce dogme de l’humanisme en acceptant le risque qu’une fraction de la population soit victime de la maladie.

Bien entendu, force est de constater que le choix entre ces deux propositions est trop engageant pour que nul ne s’y hasarde. La version officielle est donc que le progrès, via le développement de la vaccination, permettra de nouveau de vivre normalement, sans risque de décroissance, et sans remettre en cause cet humanisme qui est le socle de notre société et qui sera respecté grâce à une couverture vaccinale totale, en commençant justement par les plus vulnérables. L’honneur est donc sauf !

Un dessin signé Claire Robert

Ce n’est cependant pas nécessairement l’avis d’Antoine Buéno qui pense quant à lui que nos responsables politiques, Emmanuel Macron en tête, sont plutôt en train de faire pencher la balance du côté de la mort en refusant un nouveau confinement que nombre d’épidémiologistes appelaient pourtant de leurs vœux. Autrement dit, entre deux maux, nous serions peut-être en train de choisir le moindre, à savoir accepter le sacrifice de quelques uns pour éviter que toute la société se retrouve aliénée et déstructurée, au risque de connaître une récession durable et un appauvrissement massif.

Antoine Buéno semble partager globalement cette aversion de la décroissance qui fait horreur aux milieux économiques. Mais en bon utopiste il prône une croissance décarbonée qui permette d’accroître le niveau de vie en réconciliant progrès et humanisme, sans pour autant continuer à saccager notre environnement. La crise sanitaire que nous vivons actuellement et qui plonge nos responsables politiques dans une sorte de sidération, pourrait-elle constituer une opportunité pour enclencher enfin une spirale plus vertueuse, permettent de mettre réellement le progrès au service de l’humanisme en prônant, sinon une croissance bien hasardeuse, du moins un développement plus durable et surtout plus justement réparti ? C’est le propre des utopies de nous faire rêver, tout comme Sankara a fait rêver des générations de jeunes Africains…

L. V.

Le français une langue animale…

4 décembre 2020

Jean d’Ormesson, qui nous a quitté en 2017 à l’âge de 92 ans, quelques heures avant une autre icône de la culture populaire, Johnny Halliday, restera dans les mémoires comme un virtuose de la langue française et de l’art de la conversation. Élu à l’Académie française en 1973, il y siégera pendant plus de 40 ans et s’en fera l’un des porte-paroles les plus appréciés du grand public pour son aisance à s’exprimer dans les médias. Homme de droite et conservateur par nature, se définissant lui-même comme gaulliste, lui qui dirigea pendant quelques années le journal Le Figaro se voyait néanmoins comme un homme de progrès et d’ouverture.

Jean d’Ormesson en 2014 dans le jardin de son hôtel particulier, à Neuilly-sur-Seine (photo © Patrick Lafrate / Valeurs actuelles)

Auteur d’une bonne quarantaine d’ouvrages, des grandes fresques historiques comme des essais philosophiques, il serait aussi à l’origine, dit-on, de ce petit billet d’humour qui resurgit régulièrement, repris un peu partout mais que l’on ne se lasse pas de relire, pour le plaisir des mots…

« Myope comme une taupe », « rusé comme un renard », « serrés comme des sardines » … les termes empruntés au monde animal ne se retrouvent pas seulement dans les fables de La Fontaine, ils sont partout.

La preuve : que vous soyez fier comme un coq, fort comme un bœuf, têtu comme un âne, malin comme un singe ou simplement un chaud lapin, vous êtes tous, un jour ou l’autre, devenu chèvre pour une caille aux yeux de biche.

Vous arrivez à votre premier rendez-vous fier comme un paon et frais comme un gardon et là, … pas un chat ! Vous faites le pied de grue, vous demandant si cette bécasse vous a réellement posé un lapin.

Il y a anguille sous roche et pourtant le bouc émissaire qui vous a obtenu ce rancard, la tête de linotte avec qui vous êtes copain comme cochon, vous l’a certifié : cette poule a du chien, une vraie panthère ! C’est sûr, vous serez un crapaud mort d’amour.

Mais tout de même, elle vous traite comme un chien.

Vous êtes prêt à gueuler comme un putois quand finalement la fine mouche arrive. Bon, vous vous dites que dix minutes de retard, il n’y a pas de quoi casser trois pattes à un canard.

Sauf que la fameuse souris, malgré son cou de cygne et sa crinière de lion est en fait aussi plate qu’une limande, myope comme une taupe, elle souffle comme un phoque et rit comme une baleine.

Une vraie peau de vache, quoi !

Et vous, vous êtes fait comme un rat.

Vous roulez des yeux de merlan frit, vous êtes rouge comme une écrevisse, mais vous restez muet comme une carpe.

Elle essaie bien de vous tirer les vers du nez, mais vous sautez du coq à l’âne et finissez par noyer le poisson. Vous avez le cafard, l’envie vous prend de pleurer comme un veau (ou de verser des larmes de crocodile, c’est selon). Vous finissez par prendre le taureau par les cornes et vous inventer une fièvre de cheval qui vous permet de filer comme un lièvre.

C’est pas que vous êtes une poule mouillée, vous ne voulez pas être le dindon de la farce.

Vous avez beau être doux comme un agneau sous vos airs d’ours mal léché, faut pas vous prendre pour un pigeon car vous pourriez devenir le loup dans la bergerie.

Et puis, ça aurait servi à quoi de se regarder comme des chiens de faïence.

Après tout, revenons à nos moutons : vous avez maintenant une faim de loup, l’envie de dormir comme un loir et surtout vous avez d’autres chats à fouetter.

Jean d’Ormesson

La plume de l’aigle de Bonelli

29 octobre 2020

L’aigle de Bonelli doit son nom à l’ornithologue italien Franco Andrea Bonelli qui a découvert l’espèce en 1815, l’année même où une grande partie de l’Europe coalisée réglait son compte aux rêves de grandeurs de l’aigle napoléonien. Présente sur le pourtour de la Méditerranée et jusqu’en Chine méridionale, cette espèce d’aigle de taille modeste qui niche dans les secteurs montagneux à faible altitude, est considérée en France comme une espèce relique, quasi en voie de disparition.

Aigle de Bonelli en vol (photo © Peter Arras / eBird)

Alors qu’on a retrouvé des traces fossiles qui attestent de sa présence dans les falaises calcaires du sud de la France depuis au moins 200 000 ans, il ne restait plus en France que 30 couples de cette espèce, recensés en 2012, alors qu’on en comptait encore 80 dans les années 1960. Si cette espèce est aussi menacée, c’est certes parce son taux de reproduction naturel est faible et parce que ce rapace a besoin d’aires de nidification très spécifiques, typiquement des falaises avec replats à moins de 700 m d’altitude, et des zones de chasse en milieu ouvert de type garrigues et vignes. Mais les causes de sa disparition sont aussi liées à l’artificialisation des milieux où il vit, au dérangement lié à la chasse et autres activités de pleine nature, et en partie aux lignes à haute tension qui sont la principale cause de mortalité des jeunes qui ne maîtrisent pas encore bien leur environnement…

Un aigle de Bonelli, ambassadeur des Calanques (photo © J. Uriarte / Getty / France Inter)

Toujours est-il que l’aigle de Bonelli fait partie des espèces emblématiques du Parc national des Calanques, même si on ne connaît qu’un seul couple qui y réside, sur les hauteurs de Vaufrèges, tandis qu’un autre a élu domicile dans le massif de la Sainte-Baume et qu’on en recense désormais deux du côté de la Sainte-Victoire. Un bel emblème qui justifie à lui seul les efforts de conservation de ce milieu naturel fragile, entrepris bien avant la création du parc national et qui se poursuivent, même si la tâche est immense au vu de l’importance des activités humaines de toute nature qui se pratiquent sur ce territoire dont la fréquentation, cet été, a battu tous les records !

C’est en tout cas ce rapace rare que le Parc national des Calanques a choisi comme ambassadeur pour mieux faire connaître son territoire aux plus jeunes en confiant à un auteur le soin d’écrire un conte polyphonique pour y dévoiler les différentes facettes du parc. L’ouvrage, intitulé Calanques, les entretiens de l’Aigle, est paru aux éditions Glénat en juin 2020 et c’est un petit bijou. Au travers du regard de l’Aigle, personnage aussi naïf que curieux, se dévoilent tour à tour différents usagers du Parc des Calanques : randonneur, grimpeur, pêcheur, chasseur, botaniste, plaisancier mais aussi pompier, garde, écologue ou urbaniste. Chacun a sa propre vision de ce territoire où les usages se croisent, interfèrent et parfois se heurtent, reflétant la complexité à concilier autant d’intérêts différents et parfois opposés.

Somptueusement illustré par les pastels minutieux et un peu naïf d’Amandine Maria, une artiste-paysagiste de Vitrolles, sous forme de paysages vus du ciel par l’œil perçant de l’aigle, le livre se veut un message d’espoir en vue de restaurer un jour l’équilibre de ce milieu vulnérable et permettre à chacun de cohabiter, un conte moderne et pédagogique qui allie magie de la fiction et rigueur scientifique, un bel outil pour apprendre à découvrir le massif des Calanques.

La plume à qui le Parc national des Calanques a confié le soin de se faire le porte-parole de l’aigle de Bonnelli, est Karine Huet, une intrépide voyageuse qui a passé son enfance à bourlinguer d’île en île, aux côté de son père, médecin militaire en Polynésie française, et qui embarque à 18 ans à Marseille avec le peintre Yvon le Corre pour un périple en voilier qu’elle retrace dans son premier livre intitulé Heureux qui comme Iris, publié en 1978. Depuis, elle a enchaîné les voyages autour du Monde avec son compagnon, Titouan Lamazou et a publié une bonne quinzaine d’ouvrages, récits de voyage, poèmes et romans.

L’auteur, Karine Huet, dans les calanques (photo © Zoé Lamazou / Marcelle)

Calanques, les entretiens de l’Aigle est son dernier opus en date, fruit de 39 entretiens avec différents usagers du Parc mais aussi de sa propre connaissance du secteur puisque l’auteur a elle-même vécu pendant 6 ans dans un cabanon à Morgiou. Mais ce livre s’inscrit dans une longue lignée où l’on peut citer notamment Les lucubrations de la cucurbite à Markus, Comment le corbeau perdit la parole et ce qui s’ensuit, Poèmes à l’encre de sèche et d’encornet, Le vieux qui gardait la mer ou encore Onze lunes au Maroc pour ne citer que quelques uns de ses titres. Une plume qui s’imposait donc pour l’Aigle des Calanques…

L. V.

René Dumont, un précurseur de l’écologie politique

13 juillet 2020

Les dernières élections municipales ont montré un réel succès de l’écologie politique puisque sur les 10 plus grandes villes françaises, 4 ont désormais un maire qui se revendique écologiste, à Marseille, Lyon, Bordeaux et Strasbourg. Les écologistes sont aussi partie intégrante des majorités qui gèrent la ville de Paris (où ils sont désormais à la tête d’une mairie de secteur) mais aussi Nantes, Montpellier, Lille et Rennes notamment tandis que des villes majeures comme Grenoble, Poitiers, Tours, Besançon ou Annecy se sont également choisi un maire écologiste.

Michel Rubirola, nouvelle maire écologiste de Marseille (photo © France Keyser / Le Monde / The World news)

Une situation qui était totalement inimaginable en 1974, à une période où l’économie française tournait à plein régime et que les Français étaient, dans leur immense majorité, complètement fascinés par la société de consommation, chacun s’équipant à tour de bras en voiture individuelle, électro-ménager ou téléviseur.

C’est l’époque de l’opulence en Europe et de l’explosion des loisirs alors que les voyages en avion à l’autre bout de la planète se démocratisent à grande vitesse, même si le premier choc pétrolier, qui voit le prix du pétrole multiplier par quatre en quelques mois à partir d’octobre 1973, constituait déjà un sujet d’inquiétude. Les remises en cause de mai 1968 et les réflexions du Club de Rome qui commençait à s’interroger sur les limites d’une telle croissance économiques dans une planète aux ressources limitées, n’émouvaient pas grand monde à cette époque…

Et c’est pourtant précisément en 1974, à l’occasion des élections présidentielles qui succèdent à la mort de Georges Pompidou, qu’émerge sur la scène politique française un acteur qui se revendique ouvertement de l’écologie. Les partis écologistes d’alors ont une audience totalement marginale et le candidat qu’ils se choisissent pour essayer de porter leurs idées à l’occasion de cette échéance nationale est un inconnu du grand public. Il ne fera d’ailleurs qu’un score symbolique de 1,32 % lors du premier tour de ces élections : pas de quoi inquiéter Valéry Giscard d’Estaing qui sera élu chef de l’État à l’issue du suffrage !

Et pourtant, ce candidat voué à l’échec a fortement marqué les esprits grâce à son talent inné de la communication, et a réussi à imposer de manière durable l’écologie dans le paysage politique français, non seulement comme un enjeu sectoriel à prendre en compte, mais d’abord comme une vision globale et cohérente de la société, selon des valeurs très différentes de celles en vigueur dans les partis traditionnels.

René Dumont lors de la campagne présidentielle de 1974 (source © Médias citoyens)

René Dumont, premier candidat écologiste à une élection présidentielle en France, ne passait pas inaperçu avec ses yeux bleus, sa longue crinière blanche et son éternel pull over rouge… Né en 1904, il intègre en 1922 l’institut national agronomique de Paris-Grignon où il deviendra enseignant à partir de 1933 et y dirigera dès 1953 la chaire d’agronomie comparée et de développement agricole qu’il occupera jusqu’à sa retraite, précisément en 1974, mais dont il restera professeur honoraire jusqu’à sa mort, en 2001.

René Dumont à Paris en 1993 (photo © Ulf Andersen / SIPA / Nouvel Obs)

Pacifiste convaincu, le service militaire est pour lui une véritable épreuve. Au lieutenant qui l’interroge sur son premier réflexe s’il se trouve face à une mitrailleuse ennemie, il répond du tac au tac : « je cours mettre les chevaux à l’abri » : pas vraiment la bonne réponse… Il vivra très mal cette épreuve au contact des militaires et ce sentiment pacifiste guidera toute sa vie, lui qui a signé la Déclaration sur le droit à l’insoumission lors de la guerre d’Algérie et qui anima plus tard le Mouvement pour le désarmement, la paix et la liberté. Fortement opposé, comme Théodore Monod, à l’utilisation de la force de frappe nucléaire, il réclamera, durant la campagne présidentielle de 1974, la fin des essais nucléaires et la démilitarisation du plateau du Larzac. Lors de son enterrement en 2001, conformément à l’une de ses dernières volontés, l’on entendit ainsi Boris Vian chanter Le Déserteur

C’est en 1929 que le jeune agronome René Dumont s’embarque pour le Tonkin où il découvre les techniques paysannes locales de culture du riz et se heurte de plein fouet aux autorités coloniales persuadées que ces techniques ancestrales ne valent pas un clou et qu’il faut imposer des approches plus rationnelles pour augmenter la production et alimenter la métropole. Démissionnaire dès 1932, il en tire un ouvrage intitulé La culture du riz dans le delta du Mékong. Le premier d’une très longue série puisque cet auteur prolifique publiera jusqu’à sa mort une quarantaine d’ouvrages et en cosignera de nombreux autres ainsi que d’innombrables notes, rapports et compte-rendus de voyages.

Certains de ses écrits sont devenus des grands classiques comme l’Afrique noire est mal partie, publiée en 1962, Paysans écrasés, terres massacrées (en 1978) ou encore Pour l’Afrique, j’accuse ! (en 1986). Trois de ses ouvrages, dont Terres vivantes. Voyage d’un agronome autour du monde, en 1961, sont publiées dans la collection Terre Humaine, dirigée par l’explorateur polaire Jean Malaurie, ce qui assure une grande audience de ses idées auprès d’un large public.

Agronome mondialement reconnu, René Dumont s’est passionné pour les techniques de cultures adaptées aux différents contextes sociaux, culturels, climatiques, pédologiques, observant sans relâche comment les paysans du monde entier avaient pu adapter leurs pratiques culturales au contexte local afin d’en tirer leur subsistance. Membre éphémère du cabinet de Georges Monet en 1937, alors ministre de l’agriculture du Front populaire, René Dumont réalisera, sa vie durant, d’innombrables missions officielles pour le gouvernement français mais aussi pour plusieurs institutions internationales dont la FAO où il fut expert. Alors qu’il est membre du Comité de direction du Fonds d’aide et de coopération, entre 1959 et 1961, sa liberté de pensée lui vaut une demande de sanction de la part du Premier ministre d’alors, Michel Debré, sanction que son ministre de tutelle, Edgar Pisani, refusera d’ailleurs d’appliquer…

C’est son observation des techniques culturales dans le monde et surtout dans les pays en voie de développement, qui a conduit René Dumont à remettre en cause ce qui ne s’appelait pas encore la mondialisation mais dont les conséquences étaient déjà visibles : productivisme à outrance avec ses effets dévastateurs sur la dégradation des sols, la pollution des eaux, les inégalités de revenus, l’explosion démographique, la désertification des campagnes et le développement des bidonvilles dans les mégapoles.

René Dumont à la télévision en 1974 avec son verre d’eau (source © archives INA / ARTE TV / Agter)

En 1974, alors que les écologistes cherchaient vainement un porte parole pour défendre leurs idées devant l’opinion publique à l’occasion de l’élection présidentielle, Théodore Monod et Jacques-Yves Cousteau ayant décliné, ainsi que le syndicaliste de LIP Charles Piaget, c’est donc cet agronome qui est allé au charbon et qui a su trouver les mots simples pour expliquer aux Français, avec une pomme et un verre d’eau, à quel point nous courrions à notre perte en cherchant toujours plus de croissance économique dans un monde où les ressources naturelles sont par nature limitées. Appuyé par son directeur de campagne, Brice Lalonde, qui reprendra le flambeau plus tard, René Dumont a su alors semé une graine dont on commence seulement à voir les fruits, plus de 45 ans après, à l’occasion de ces récentes élections municipales : le cheminement des idées, même dans une démocratie éclairée, prend assurément du temps…

L. V.

Après 1336, 1083…

18 janvier 2020

Emballages de thé commercialisé par Scop-TI sous la marque 1336 (photo © Martin Flaux / Made in Marseille)

1336, c’est le nom commercial des produits issus de cette coopérative de production SCOP-TI (Société coopérative provençale de thés et d’infusion) basée à Gemenos et qui a pris le relais, en 2014, de la société Fralib, une filiale du géant de l’agroalimentaire Unilever, après 1336 jours de mobilisation acharnée de ses employés. Depuis mai 2015, les boîtes de sachets de thé et d’infusions aux couleurs pastel issues des chaînes de production de Gemenos viennent remplir les rayons des magasins tout en continuant d’arborer fièrement le slogan quelque peu engagé des ex-FRALIB : « éveille les consciences, réveille les papilles ».

Et voilà qu’une autre entreprise au nom tout aussi codé de 1083, fait beaucoup parler d’elle à son tour, alors que son fondateur, Thomas Huriez, vient de publier un livre, intitulé en bon franglais burlesque Re-made en France, dans lequel il se fait le chantre d’une nouvelle relocalisation en France de la production textile.

Informaticien de formation, Thomas Huriez s’ennuyait ferme dans son job de responsable informatique dans une école de commerce à Grenoble et rêvait d’arriver à concilier son engagement professionnel avec ses valeurs éthiques, une équation pas toujours aisée à résoudre. En 2007, il franchit le pas en démissionnant et se lance à 32 ans dans la création d’une société de commerce de vêtements éthiques, Modetic, qu’il installe dans sa ville natale de Romans-sur-Isère. Une ville qui fut capitale française de la chaussure avant que cette filière ne transfert la totalité de sa production sous d’autres cieux, là où la main d’œuvre se contente de salaires de misère.

La nouvelle société du jeune entrepreneur tente de commercialiser, via internet et dans son magasin de Romans, différentes marques de mode issues du commerce équitable et/ou fabriquées à base de textiles bio. Mais le secteur est en crise et peine à décoller, les consommateurs préférant acheter dans des circuits plus classiques des marques produites à l’autre bout du monde, dans des conditions sociales et écologiques déplorables, mais vendues beaucoup moins chères. Partant de ce constat, Thomas Huriez se pique de vouloir reconstituer une filière locale de fabrication de textiles, d’abord des chaussettes et des tee shirts, avant de s’attaquer aux jeans.

La filature Valrupt dans les Vosges, où ont été tissés les premiers jeans 1083, reprise par Modetic fin 2018 (source © Les Echos)

Sauf qu’à force de délocalisation, on ne sait plus fabriquer en France des jeans, de même qu’on a perdu le tour de main pour faire des soudures et de la chaudronnerie à usage nucléaire, mais ceci est une autre histoire… En 2012, la société Modetic crée ainsi la marque 1083 pour commercialiser sa propre gamme de vêtements made in France. 1083 et la petite borne rouge qui lui sert de logo pointent sur la distance maximale qui sépare à vol d’oiseau les deux points les plus éloignés de l’Hexagone. Le concept est donc limpide : n’acheter que des vêtements et des baskets produits à moins de 1083 km de votre domicile plutôt que d’importer par container des habits qui ont fait plusieurs fois le tour du Monde au gré des vicissitudes des filières textiles mondialisées.

Pour démarrer, Modetic a fait appel au financement participatif via la plate forme de crowfunding Ulule. Il faut au minimum 150 pré-commandes pour lancer la chaîne de fabrication mais l’engouement est tel que les commandes affluent et dépassent rapidement le millier, attestant d’un réel engouement d’une partie des consommateurs pour le textile éthique made in France.

En juillet 2014, Thomas Huriez se prépare pour une traversée de la France en vélo après avoir rapidement gagné son pari de vendre plus de 1083 jeans made in France… (photo © Florence Gotschaux / France Bleu)

Mais il n’est pas si simple de retrouver des approvisionnements français et locaux pour le tissage, les ateliers de confection et les machines. Il a fallu ouvrir une école pour former de nouveau en France du personnel compétent afin de redévelopper la filière. Les rivets étaient jusque-là importés, mais la société est en train de mettre en place des sources locales d’approvisionnement. Quant au coton utilisé, il vient de Tanzanie, du Bénin ou du Mali mais est certifié 100 % bio et sans OGM. Et l’entreprise s’efforce de recréer une filière de tissage du lin, une plante textile dont la France est le premier producteur mondial alors que la dernière filature a fermé ses portes en 2005…

Un jean et des baskets made in France (source © Modetic)

Sur le plan économique, la concurrence avec les pays asiatiques est rude. Pour fabriquer un jean basique, selon une étude réalisée par l’Institut de la Mode pour l’Union des industries textiles et publiée notamment par Fashion network, il faut compter environ 1,20 € de main d’œuvre au Bangladesh, 2,70 € en Chine, 4 € au Maroc ou en Tunisie, 7 € au Portugal, et pas moins de 12,50 € en France. A cela, il faut ajouter le prix du tissu, de l’ordre de 3 € pour du tissu asiatique et 6 € pour un tissu euro-méditerranéen, ainsi que celui des fournitures qui ne dépasse guère 1 €. Quant aux droits de douane et aux coûts de transport, ils sont naturellement supérieurs pour les marchandises importées et peuvent atteindre près de 1,50 € pour des jeans importés de Chine, du Vietnam ou du Maroc, alors qu’ils sont quasi inexistant pour un pantalon fabriqué en France ou en Turquie.

A première vue, un jean fabriqué en France revient donc 2 à 3 fois plus cher que son équivalent importé de Chine. Sauf que les distributeurs en Europe vendent leurs produits avec des marges très confortables, n’hésitant pas à les mettre en vente à 8 voire 10 fois leur prix de revient. Moyennant un autre modèle de circuit de distribution dans lequel le vêtement est vendu à 2 ou au maximum 4 fois le prix de revient, on arrive finalement à retrouver des produits compétitifs et plus satisfaisants pour nombre de consommateurs. Comme quoi, la désindustrialisation en France n’est pas une fatalité et que les coûts de main d’œuvre ne sont pas, loin s’en faut, le seul paramètre à prendre en compte !

Schéma de principe du cycle de vie d’un jean Infini (source © 1083)

D’autant qu’une marque comme 1083 ne manque pas d’imagination pour satisfaire les attentes de ses clients, allant jusqu’à leur vendre son propre tissu et ses patrons pour leur permettre de coudre eux-mêmes leur jean, ou à commercialiser des jeans consignés qui peuvent être rendus après usage, moyennant la récupération d’une consigne de 20 €, afin d’assurer le recyclage du produit… Modetic va très loin dans le concept du jean recyclable, en concevant des modèles à partir de fibres de polyester recyclé (issu de bouteilles plastiques usagées et de déchets récupérés en mer) qui sont filées en Espagne, teintes en Ardèche et tissées en Saône-et-Loire, les jeans eux-mêmes étant confectionnés à Marseille !

La marque 1083 étant loin d’être le seul acteur sur ce créneau du jean éco-responsable, plus ou moins éthique, fabriqué au moins partiellement en France ou du moins en Europe, et de plus en plus recyclable, on sent que quelque chose est en train de bouger dans le domaine textile : il ne tient plus qu’au consommateur d’encourager cette démarche par son geste d’achat. Thomas Huriez affirme avoir créé 7 emplois en vendant depuis 2013 environ 7000 jeans made in France et rappelle qu’il se vend chaque année en France de l’ordre de 88 millions de jeans : de quoi recréer pas mal d’emplois en effet…

L.V.

Littérature, miroir des Arts : Katulu ? partage

9 décembre 2019

Cette année encore le club de lecture « KATULU ? », composante du Cercle Progressiste Carnussien, a organisé, le 5 décembre, une séance publique consacrée à la présentation de romans sélectionnés par les lectrices. Sur le thème original « Littérature miroir des Arts », ces dernières ont successivement abordé différents domaines de l’art : la musique, la peinture, la mosaïque, la sculpture et l’architecture.

En plus de l’intérêt culturel de cette manifestation, le public a pu manifester sa générosité au profit de l’AFM-Téléthon, la séance étant inscrite au programme des manifestations 2019 organisées dans la ville de Carnoux-en-Provence.

Les lectrices de Katulu ? (photo © CPC)

En préambule, la secrétaire du club, Marie-Antoinette Ricard, a remercié l’assistance pour sa présence et particulièrement les douze membres du club qui cette année ont proposé une présentation originale de cette séance consacrée aux écrits sur l’art.

En effet le commentaire des œuvres était illustré d’une ambiance musicale et d’un diaporama en accord avec le thème de chacun des livres.

Un public attentif à Carnoux (photo © CPC)

De plus, chaque intermède entre les présentations était ponctué par une citation poétique relative au domaine artistique.

Cet ensemble a contribué à renforcer la dimension sensible de ce moment culturel en immergeant les spectateurs-auditeurs dans l’œuvre évoquée, le contexte de sa création et l’esprit de son créateur.

Une séance au bénéfice du Téléthon (photo © CPC)

Les cinq ouvrages qui ont servi de support à cette lecture publique étaient disponibles à l’achat (ou sur commande pour certains), fournis aimablement par la librairie « Le Préambule » de Cassis.

Contrepoint d’Anna Enquist – la musique de Bach (les Variations de Goldberg)

Gabriële d’Anne et Claire Berest – la peinture de Picabia (voir Diaporama_Picabia)

Les maîtres mosaïstes de Georges Sand – la mosaïque (Saint-Marc à Venise – Diaporama_Venise)

L’atelier de Giacometti de Jean Genet – la sculpture (Diaporama_Giacometti)

Les pierres sauvages de Fernand Pouillon- l’architecture (Abbaye du Thoronet – Diaporama_Pouillon)

Un apéritif offert au public permit de poursuivre les conversations dans une ambiance conviviale.

MAR

CONTREPOINT

Anna Enquist

Romancière, poète et anciennement psychiatre cette auteure d’origine néerlandaise est publiée par ACTES SUD pour ce roman en 2010.

Le Titre CONTREPOINT nous indique tout de suite le rapport avec la musique, le contrepoint étant la superposition de deux ou plusieurs lignes mélodiques. Une basse continue et une ornementation.

Bach le définit lui-même comme « une conversation entre plusieurs personnes ». Pour les profanes en matière musicale, le contrepoint fait penser à notre petite musique intime secrète qui se cache en chacun de nous comme une doublure invisible. La musique serait ainsi l’expression de notre aventure intérieure.

Ce qui m’a paru intéressant dans ce roman est justement d’être l’illustration littéraire du CONTREPOINT et surtout de magnifier le rapprochement entre la musique et l’intime.

Le roman s’ouvre sur un premier tableau : une femme devant un piano, un crayon à la main face à une partition de BACH « Les Variations Goldberg ». L’auteur nous dit : « La femme s’appelait tout simplement femme, peut-être mère et d’ajouter « il y avait beaucoup de problèmes ».

Anna Enquist va dès lors nous entraîner suivant un ordre anti chronologique, anti linéaire vers les lambeaux de souvenirs de cette femme. Des bribes du passé se glissent dans son présent en l’expliquant.

Le contrepoint est ici le rapprochement de scènes très éloignées dans le temps. Nous pénétrons ainsi peu à peu dans la mémoire affective, exaltée, purifiée de notre héroïne. On se trouve tout de suite emporté dans la fusion des sentiments, des aspirations, des tensions de cette femme. L’écrit devient musique et nous entraîne malgré nous dans cette confusion structurée des impressions et des volontés. On passe de la légèreté à la gravité, de la joie à la tristesse. On vit la musique.

Dans ce chaos que l’on devine il y a un ordre, un chemin, une voie et nous les suivons donc, pas à pas, à travers les trente variations. On découvre des analyses intelligentes de la musique. On réapprend les temps, les silences, les soupirs, les trilles, les rythmes : CRESCENDO DECRESCENDO ADAGIO NON LEGATO ARIA

La musique est présentée comme une école de maîtrise de soi, une discipline, une technique. Il s’agit de ressentir, examiner, décortiquer, maîtriser. Jouer nécessite un art du toucher fait de légèreté, d’assurance, de retenue, de discrétion. Jouer c’est la souplesse du poignet, l’agilité et la force des doigts. Jouer c’est se plonger se fondre dans le compositeur, c’est une union charnelle qui abolit le temps et il est l’art supérieur où « Rien n’a besoin d’être formulé ou traduit ». La musique est à la fois hors du temps et dans l’écoulement du temps, un paradoxe fascinant. La musique est magique, elle fait entrer dedans ce qui est dehors ! Elle est ici cri de désespoir mais aussi résistance au chagrin.

On s’approprie à travers Bach, dans un grand dénuement, la vérité d’une « femme », de l’enfant : la « fille ». Le portrait est tout en anonymat et délicatesse.

L’auteure, Anna Enquist (source © Babelio)

ENQUIST raconte avec simplicité et émerveillement cette expérience de mère, son amour et sa tendresse pour sa fille. Comment ne pas être touché à travers cette chronologie bousculée ! Son enfant à trois ans, trente ans, puis vingt, puis six, puis quinze. On chemine à travers ses inquiétudes, ses peurs, ses joies. On regrette la fragilité du souvenir car le lecteur a été averti dès les premières pages du livre d’une perte, d’un vide. A un moment l’enfant a six ans et puis il y a un accident « l’enfant est abîmée » elle répète la mère « l’enfant est abîmée ».

On écoute haletant cette musique support et vecteur de souvenirs. Plus tard la tragédie survient, « la fille s’était arrachée à l’avenir ». Alors l’auteur poursuit son récit sur un ton plus grave. Elle décrit en psychiatre le traumatisme du deuil « ce bombardement qui détruit les circuits de la mémoire, des synapses et des connexions ». Son héroïne est désormais dans ce temps où le passé est devant alors que l’avenir n’est que derrière « dans le dos » Elle est dans ce temps où « tout s’était arrêté mais le cœur perfide continuait de battre ».

L’auteur, en philosophe, nous réapprend que la vie c’est recevoir une chose et devoir y renoncer. Dans la vie, dit-elle « Il y a LE TRAGIQUE et LA FARCE ». Le tragique arrive comme une vague et il y a la phase de farce, celle de l’observation et ce besoin anesthésiant de travail pour chasser l’absurde.

Face à cette réalité il reste la musique. L’auteur cite Igor STAVINSKI « La musique rétablit l’ordre dans le chaos, à savoir la relation de l’être humain au temps ». A travers le son, on retrouve son corps « le son vient du ventre et des jambes »

On redonne corps « JOUER du piano était biologique, physiologique, neurologique ». La musique est renaissance, reconstruction, la musique est résonance, correspondance. A la suite de l’auteur on pénètre humblement dans l’histoire tourmentée de BACH, de cette femme, de sa fille. On se retrouve dans notre réalité, en souvenir ou en anticipation.

L’Aria qui ouvre le roman et l’achève mérite d’être entendu. Il évoque à la fois douleur et paix. Il décortique le désespoir immense, forcené, révolté face à la mort de l’enfant mais en même temps il est résistance, application, persévérance. Il est la douleur de la perte sublimée.

Ce livre est un chemin, un apprentissage, un message initiatique, un viatique de l’au-delà. Il faut donc entendre ce CONTREPOINT malgré nous et pour notre gloire, éternels Sisyphe que nous sommes !!!

C’est un livre empreint de sensibilité, de simplicité dans l’expression des sentiments.

Sans doute aussi est-il une plongée dans la technicité de l’art musical. Il peut éveiller la curiosité de la découverte de ces Variations Goldberg. Elles sont au nombre de trente comme les chapitres de ce livre et dont vous devez savoir que le dernier canon est techniquement indépassable selon les musicologues, ce qui ramène à l’humilité nécessaire devant toute interprétation des œuvres !

Retenons donc cette leçon de justesse, délicatesse, discrétion, dignité, ce chagrin parmi tant de poésie. CROYONS en l’art qui sauve, l’ART MYSTIQUE qui sublime et perpétue le souvenir.

Gardons cette belle image du bonheur retrouvé : « la fille embrassée par des papillons ».

                                                                                                                      Nicole B.

 

Gabriële

Anne et Claire Berest

Claire et Anne Berest le 18 octobre 2017 (photo © Antoine Doyen / Le Parisien week-end)

Anne et Claire Berest. sont les arrière petites-filles de l’héroïne Gabriële Picabia ex épouse du peintre Francis Picabia. Elles ont écrit à quatre mains en 2018. Cette biographie est passionnante.

En fait elles ont très peu connu leur arrière-grand-mère, leur mère ne leur en parlait pas ! Leur grand-père Vincente, dernier enfant de Gabriële et de Francis s’est suicidé à 27 ans laissant une petite fille de 4 ans, mère des sœurs Berest. Elles ignoraient son existence et n’ont même pas été informé de son décès à 104 ans. Grande fut leur surprise d’apprendre leur lien de parenté avec le célèbre peintre Picabia !

Je distingue deux parties dans l’analyse : La vie, la muse

1- La vie

Gabriële est née en 1881 dans une famille aisée et conservatrice, père militaire. Elle se passionne rapidement pour la musique mais en théoricienne, elle rêve d’être compositeur et créatrice. Je cite : « nous voulions nous libérer et nous dégager de toute la technique traditionnelle, de toutes les vieilles syntaxes et grammaires pour explorer ce que nous appelions la musique pure… et de sons organisés. »

Elle poursuit ses études musicales à Paris à la Schola Cantorum, « lieu de l’Avant Garde musicale » où elle rencontre Claude Debussy et Vincent d’Indy pédagogue adoré qui « ouvre les fenêtres vers d’autres Arts. »

Elle part à Berlin en 1906 encore toute troublée par ses études musicales : « une force grandit en elle, l’idée qu’il faut s’inspirer de toutes les émotions que procurent l’art, les tempêtes de la peinture, les déluges de la poésie pour tenter de trouver un langage musical nouveau.»

Elle ne songe pas à se marier et refuse l’avenir tout tracé pour les femmes à l’époque, son art prenant toute la place dans son esprit et sa détermination !

Francis Picabia vers 1910

Elle a failli rencontrer à Berlin Francis Picabia venu pour une exposition. Selon elle, il a mauvaise réputation : « noceur, bagarreur… enfant gâté et génial », il ne l’intéressait pas. Et pourtant « la carrière musicale de Gabriële prit fin avec la rencontre de Francis » à Versailles chez sa mère.

Il ne lui reste rien de son goût pour la musique « pas une œuvre, aucune partition (qu’elle a même brûlées) pas même le titre d’un poème musical ». Ce brutal revirement est bien réel ! Ne se sentant pas géniale, elle en conclut : à quoi bon insister !

Immédiatement elle constate que « le peintre avait tellement besoin d’elle, de son cerveau, de son regard, de sa disponibilité à chaque instant…» 

Tout de suite il va l’accaparer et elle en est ravie ! Il l’emmène en Bretagne avec son frère Jean un peu échaudé par la nouvelle relation de sa sœur avec son ami. Francis séduit Gabrielle qui accepte de le suivre à Cassis ! Il lui racontera sa vie !

Les Picabia sont des exilés espagnols partis à Cuba au 17éme siècle ! Ils ont fait fortune dans la canne à sucre. En 1855 l’État espagnol rappelle le père de Francis pour lancer le Chemin de fer ! Famille très aisée, ses parents vivent à Paris or sa mère meurt alors qu’il est encore jeune. Famille patriarcale ensuite ! »

Il devient mystérieux, écrasé d’ennui et de tristesse « Il traverse des phases d’enthousiasme suivies par des phases d’abattement, il peint de manière compulsive :  semaine d’ivresse, de solitude et de travail », d’alcool aussi puis de drogue !

En 1903, il expose huit toiles impressionnistes au Salon des Indépendants, tout le monde l’encense ! A ce moment-là, il subit l’influence de Pissaro et de Sisley.

Homme et peintre de rupture, je cite : « il orientera son art en adéquation avec les concepts symbolistes-synthésistes de la fin du 19éme, l’émotion de l’artiste devant la nature s’exprime à travers une synthèse de formes et de couleurs. »

C’est à Cassis dans un petit hôtel appelé Cendrillon que pour la 1ére fois Gabriële partagera le lit d’un homme et ce « fut la première nuit de toutes les nuits.» Les toiles de l’artiste sont désormais empreintes de leur amour physique sublimé ! »

Ils iront voir la famille de Francis à Séville après s’être mariés le 27/01/1909 à Versailles.

Au retour du voyage de noce, il vendra quatre-vingt-dix neuf toiles impressionnistes s’orientant vers un nouveau style pictural : l’Art Moderne, déjà sous l’influence de Gabriële !

De ce flamboyant voyage en Espagne, elle sent que le vrai mariage se produira en liant « deux êtres si imparfaits et si affreux ! » et revient enceinte de leur premier enfant !

2- la Muse

Au contact de Gabriële, stimulant intellectuel pour lui, son art évoluera : « je veux peindre des formes et des couleurs délivrées de leurs attributions sensorielles… une peinture située dans l’invention pure qui recrée le monde des formes suivant son propre désir et sa propre imagination » avait-il dit lors de leur rencontre. Elle veut se mettre, non au service de son mari, mais au service d’une révolution artistique. Gabriële poursuit donc la mission qu’elle s’est fixée : elle veut dit-elle : « lui apporter les éléments de pensée qui vont lui permettre de changer sa façon de peindre… elle se plonge dans l’histoire de la musique et de la peinture… travaille sur des livres et des catalogues, conceptualise et trouve dans Hégel une idée qui la séduit : l’art ne doit pas imiter la nature aussi parfaite que soit son imitation…» il en est le rival « comme elle et mieux qu’elle, il représente des idées ; il se sert de ses formes comme des symboles pour les exprimer. » Francis, « tu dois peindre les sons ».  « La couleur est vibration de même que la musique » dit-elle. « L’intuition c’est Gabriële… Elle associe peinture et musique. C’est là que naît l’œuvre maîtresse de Picabia « Caoutchouc » 47,5 cm de largeur sur 61,5 de hauteur ; on est en juin 1909, pour la 1ére fois un peintre peint quelque chose qui ne présente rien. Avant Kandinsky et avant Picasso « Caoutchouc est… le fruit de la pensée musicienne de Gabriële. Picabia peint l’une des premières peintures abstraites de l’histoire de l’Art.» Apport capital de Gabriële sur l’œuvre de Picabia. Il y eut des doutes chez certains sur la paternité de l’art abstrait par Picabia or il est bien le premier, cet Art jaillira un peu partout après ce moment-là !

Ils eurent de nombreuses relations dans le milieu artistique dont Apollinaire et Marcel Duchamp, artiste provocateur que Gabriële influencera aussi notamment à travers des idées un peu folles et audacieuses « comme la livraison d’un urinoir à un concours d’Art Moderne » provoquant « un énorme scandale et l’hilarité générale ! » C’est le fameux Ready-made ou l’objet d’Art prêt à l’exposition !

Francis faisait des fugues, elle n’en fut jamais jalouse ! Le couple était tolérant l’un vis à vis de l’autre !

Ils eurent 4 enfants qui ont certainement souffert d’être délaissés par leurs parents. Les petites- filles auteurs de ce roman, n’ont jamais connu leurs grands-parents ! Elles ont découvert le couple dans le dictionnaire : « Entre 1909 et 1914 Picabia s’essaie au « isme » du début du siècle : Fauvisme, futurisme, cubisme et orphisme…» en référence au poème de Baudelaire Orphée de 1908 traitant de la poésie pure ! C’était une sorte de langage lumineux cher à Gabriële.

Vie trépidante avec Gabriële, c’est « la femme au cerveau érotique » du groupe : « l’impression de construire ensemble l’immortalité… ils peuvent à nouveau s’aimer et aimer Marcel, dans le désordre, dans l’ordre, les têtes en bas, les corps en haut… On partage la vie à trois ! virées fantastiques, dans une ivresse de loups, de mondes parallèles, de drogués et de voyants, de nuits ressuscitées et de jours prometteurs »

Présence tendre d’Apollinaire : « son érudition disproportionnée tranchant avec sa bonhomie mal dégrossie ». C’est un véritable ami !

Après s’être follement aimés, ils se sont séparés en 1919, lui, ayant trouvé une autre compagne Germaine Everling avant Olga Mohler, à la fin de sa vie.

Livre fascinant sur la vie d’une femme et d’un couple au début du XXéme siècle, la place injuste donnée aux femmes à l’époque, destinées surtout au ménage et à la maternité. Gabriëlle a su occuper une place primordiale avec son mari et ses amis mais plus globalement dans l’Art de l’époque dont elle fut ardente théoricienne ! Elle insufflait un modernisme, une intelligence et une intuition artistique qui a permis à Picabia d’être novateur !

L’influence de Gabriële n’est pas contestée dans les mouvements picturaux du XXéme siècle.

Ce roman m’a intéressée par la peinture de l’Art de l’époque, les évolutions picturales, les évocations d’Apollinaire et de Picasso, de Max Jacob, de Braque de Marie Laurençin !

Je cite enfin : « Dans leur sillage tant de maîtres sont apparus : Miro avec Picabia, Magritte et Wandy Warol derrière Marcel Duchamp. Maîtrisant les langues utiles à la promotion des peintres Gabriële dessine une des figures féminines les plus extravagantes des années d’après-guerre ».

Josette J.

 

Les Maîtres Mosaïstes

George Sand

En 1883 c’est la première parution de ce livre de George Sand chez Félix Bonnaire. Près d’un siècle plus tard, en 1993, une publication des éditions Du Chêne agrémente le texte de magnifiques reproductions des mosaïques de la basilique Saint-Marc, permettant d’admirer le travail des artistes.

Présenté et annoté par un grand spécialiste de la mosaïque, Henri Lavagne, Les Maîtres Mosaïstes sort enfin de l’oubli et nous apporte les lumières sur une riche période de l’histoire de l’art à Venise.

Georges Sand présente elle-même son livre : « J’ai écrit les Mosaïstes en 1837, pour mon fils Maurice (…) je lui avais promis de lui faire un roman où il n’y aurait pas d’amour et où toutes choses finiraient pour le mieux. Pour joindre un peu d’instruction à son amusement, je pris un fait réel dans l’histoire de l’art. Les aventures des mosaïstes de Saint-Marc sont vraies en grande partie. Je n’y ai cousu que quelques ornements, et j’ai développé des caractères que le fait même indique d’une manière assez certaine.»

En ce milieu du 16e siècle, les voûtes de Saint Marc ont perdu en grande partie les mosaïques réalisées par les grecs, certainement au cours du 12e siècle. En ce temps-là, « les artistes grecs étaient rares à Venise, ils venaient de loin et restaient peu. Ils ont formé à la hâte des apprentis qui ont exécuté les travaux indiqués sans connaître le métier » ainsi, les mosaïques ont mal résisté aux outrages du temps.

Depuis, de siècle en siècle, l’art de la mosaïque a été cultivé à Venise. Les vénitiens ont peu à peu amélioré les techniques de réalisation en particulier grâce aux verriers de Murano. Ces derniers ont mis au point une pâte de verre coloré qui a complètement transformé les pratiques. Les possibilités chromatiques du verre mettent à disposition toutes les nuances de couleur. Cette palette de couleurs est encore enrichie par l’intégration dans la pâte de verre, de fines feuilles de matériaux précieux comme l’or, sous des angles différents, pour faire jouer la lumière. Les tesselles ou smalts, sont ainsi devenues légères permettant des réalisations sur le plan vertical ou sur la voûte. Lors de la pose sur de tels supports, les inclinaisons variables créent des jeux de lumière éblouissants.

Au 16e siècle, forte de ce savoir, la République de Venise décide et finance la rénovation des voûtes de la Cathédrale Saint Marc. C’est donc la Venise triomphante des arts florissants, qui offre son décor aux personnages de ce roman, les mosaïstes.

Deux écoles rivales, les Zuccati et les Bianchini, se partagent cet immense et prestigieux chantier.

Pour les frères Zuccati, Francesco, l’aîné, « laborieux, patient, ingénieux, exact », et Valerio, « plein d’esprit, fécond en idées larges et en conceptions sublimes », le métier de mosaïste est un art. A la grande désolation de leur père Sebastien, peintre oublié aujourd’hui, mais assez estimé dans son temps comme chef d’école, pour qui seule la peinture est un art véritable, car ce sont les peintres qui, sous forme de cartons, réalisent les modèles. Le Titien et le Tintoret, célèbres peintres vénitiens sont de ceux-là. Ils ont produit de tels cartons à partir desquels les mosaïques sont accomplies. Cependant « les mosaïstes tracent eux-mêmes le dessin pur et élégant de leurs sujets et créent leur merveilleuse couleur d’après la simple indication du peintre » dit Jacques Robusti lui-même, dit le Tintoret, parlant du travail des frères Zuccati.

C’est l’illustre maître lui-même, qui emmène Sebastien à la basilique de Saint Marc, voir les créations de ses fils, pour le convaincre que la mosaïque est véritablement un art qui grâce au marbre et au cristal « résistant à la barbarie des temps et à l’outrage de l’air », contrairement à la toile, « nous a conservées intactes les traditions perdues du dessin au Bas-Empire » et celles de la couleur.

Le vieux Zuccato entre sous la coupole orientale de la basilique et aperçoit Francesco, Valerio et leurs ouvriers, tels des acrobates perchés sur d’improbables installations sous les coupoles, accomplissant leurs œuvres de pierre.

Il est saisi par la lumière jouant sur les objets et s’efforce de retenir son admiration devant les colossales figures des prophètes et des fantômes apocalyptiques s’élançant sur un fond d’or étincelant. Il ne parvient plus à cacher son émotion devant des figurines exécutées par chacun de ses deux fils sans l’aide d’aucun peintre « deux beaux archanges volant l’un vers l’autre, l’un enveloppé d’une draperie verte », œuvre de Francesco, « l’autre vêtu de bleu turquin » œuvre de Valerio. Chacun des frères ayant donné à « son archange » le visage du frère bien aimé.

Pour les Bianchini le métier de mosaïste est un artisanat. Ces derniers, moins doués et peu recommandables sont jaloux du savoir-faire des premiers comme l’exprime l’un des frères : « Oui, j’en suis jaloux ! s’écria Dominique en frappant du pied. Et pourquoi n’en serais-je pas jaloux ? N’est-ce pas une injustice, de la part des procurateurs, de leur donner cent ducats d’or par an, tandis que nous n’en avons que trente, nous qui travaillons depuis bientôt dix ans à l’arbre généalogique de la Vierge ? J’ose dire que ce travail énorme n’eût pu être mené à moitié, quand même les Zuccati y auraient consacré toute leur vie. Combien de mois leur faut-il pour faire seulement un pan de robe ou une main d’enfant ? Qu’on les observe un peu, et on verra ce que leur beau talent coûte à la république. »

Les Bianchini, malgré leur mauvaise réputation (certains ont fait de la prison), réussissent à entrer dans les bonnes grâces du procurateur-caissier, responsable du financement des travaux. Ils persuadent Bozza que les Zuccati ont commis une fraude, en remplaçant de la mosaïque de pierre par du carton peint.

Bartolomeo Bozza, l’un des ouvriers des Zuccati, d’un orgueil sans borne, souffre de ne pas être au premier plan. C’est un homme amer, éternellement insatisfait. Les Bianchini le persuadent facilement que ses maîtres, pourtant plein d’attention et d’amitié, se jouent de lui, ils le poussent à conspirer contre eux. Ainsi, le Bozza manipulé par les Bianchini, pétri de ressentiment envers Francesco et Valerio, les quitte et les trahit.

L’auteure, Georges Sand

Malgré son innocence, l’aîné des Zuccati, Francesco, est jeté en prison. Son frère Valerio obtient du Doge de Venise la permission de le voir. Mais il est emprisonné à son tour. Les deux frères très affaiblis par leur détention, abandonnés, manquent de mourir dans leur geôle car la peste se répand dans Venise.

Une fois l’épidémie enrayée, les Zuccati ont enfin la possibilité de se défendre devant un tribunal. L’avis, très respecté, du Titien et du Tintoret, leur permet d’être disculpés. Malheureusement, le procurateur-caissier, vexé de n’avoir pas pu maintenir Valerio et Francesco en prison, ne leur paie pas leur dû pour le travail de la cathédrale et les Zuccati tombent dans la misère comme leurs apprentis. Les liens de ces miséreux se resserrent, ils s’entraident pour résister, pour ne pas mourir de faim, de froid, formant une vraie famille. Malgré sa trahison Valerio sauve le Bozza traînant son dénuement dans la rue où il est sur le point de dépérir. Mais Bartolomeo, toujours gonflé d’orgueil, ne lui en est pas reconnaissant et, dès que l’occasion se présente, il quitte les Zuccati, enrichi de leur enseignement, pour retourner auprès des Bianchini.

Après la peste, un concours est organisé pour l’obtention d’un travail de mosaïste.

Les écoles des Bianchini et des Zuccati y participent ainsi que le Bozza. Ils doivent réaliser des mosaïques sans le support des cartons. Valerio très inquiet pour la santé de son frère, affaibli, peine à réaliser son ouvrage. C’est alors que le Tintoret vient lui faire sur lui-même des aveux. En effet, le peintre considère que Valerio, qui aime son art mais ne recherche pas la gloire, préférant les plaisirs de la vie, est moins talentueux que son frère Francesco donnant tout à son art et ayant soif de reconnaissance. Ces révélations bouleversent Valerio puis le stimulent. C’est avec ardeur qu’il peut dès lors achever sa création.

Lors de ce concours, les peintres doivent juger les œuvres des mosaïstes, en ignorant quels en sont les auteurs. A la stupéfaction générale, Valerio est vainqueur devant son frère Francesco, et le troisième, à son grand dépit, est Bartolomeo ! Il décide alors de laisser la première place à Francesco, malgré le résultat du concours. Transformé, Valerio abandonne sa vie de jouissances pour se consacrer uniquement à l’art de la mosaïque et à son frère amoindri physiquement par les dures épreuves traversées

L’école des Zuccati redevient florissante et joyeuse, elle produit d’autres chefs-d’œuvre. Gian-Antonio Bianchini, gagné par les bons procédés devient un artiste estimable dans son talent et sa conduite. Le Bozza, ne supportant pas l’idée d’être sous les ordres des Zuccati, erre de Padoue à Bologne, puis, après quelques années revient à Venise où il peut à nouveau travailler à partir des cartons du Tintoret, mais celui-ci, qui n’a pas oublié sa trahison, les lui fait attendre si longtemps qu’il finit dans la misère.

A travers les portraits de ces deux familles, les Zuccati, et, Bianchini, leur histoire romanesque et aventureuse, George Sand, nous fait vivre l’émergence de l’art de la mosaïque à Venise. Ce roman pénétré de charme et de vivacité, où le récit et les théories esthétiques sont intimement liés, est aussi une réflexion philosophique sur l’art, le beau, l’esthétique ainsi que sur la liberté de création et d’interprétation du mosaïste par rapport au peintre qui donne le carton de la composition.

Amoureuse de Venise depuis de nombreuses années, j’ai admiré les mosaïques étincelantes de la basilique Saint Marc sans rien connaître ou presque de l’art de la mosaïque. Ce roman de George Sand, m’a transportée au cœur de la création de ces œuvres lumineuses et de la vie de des artistes connus ou anonymes que j’admire profondément, il a fait jaillir sur moi une parcelle de leur éclat.

Antoinette M.

 

L’atelier d’Alberto Giacometti

Jean Genet

La composition de Jean Genet, accompagnée des clichés du photographe Suisse Ernst Scheidegger sur « L’atelier d’Alberto Giacometti » paraît en 1963 dans la collection L’Arbalète. Picasso le considère comme  » le meilleur essai sur l’art que j’aie jamais lu. »

Un jour, à Paris, en 1950, Jean-Paul Sartre présente le poète-écrivain Jean Genet à son ami le peintre-sculpteur Alberto Giacometti. Giacometti, la cinquantaine, est fasciné par la vie houleuse de Genet, de dix ans son cadet. Il le reçoit dans le lieu clos de son atelier, rue Hippolyte Maindron.

Ils ont tant des points communs! Insomniaques et noctambules, ils traînent les bars et les bordels, avec les clochards, les putains, les gens de la rue. Giacometti y déniche ses modèles, comme Caroline qui longtemps l’accompagna. Mais il travaille aussi avec ses proches comme son frère Diego et sa femme Annette, ou ses amis Sartre, Michel Leiris ou l’auteur américain James Lord. Alors tout naturellement, de 1954 à 1957, l’ami Genet pose pour deux portraits.

Le peintre exige de son modèle de nombreuses séances durant lesquelles Genet s’imprègne de l’environnement et remarque: « Je ne crois pas exagérer en disant que l’atelier était à bien des égards la coquille de Giacometti, son autre moi, l’essence et le résidu ultime de son apport artistique… un reflet fidèle de son mode de vie spartiate, exigeant et tendu vers un seul but. »

Jean Genet en 1983

Le cadre est plutôt sombre et la poussière voile les objets de tons grisâtres. Couronne de cheveux indisciplinés, pommettes hautes, visage taillé à la serpe, Giacometti est beau. Mais « par sympathie peut-être il a pris la couleur grise de son atelier, ses yeux, son sourire, ses dents écartées et grises ».

Et jusqu’à son accent des Grisons. « Il parle d’une voix rocailleuse. Il semble choisir par goût les intonations et les mots les plus proches de la conversation quotidienne. Comme un tonnelier… » dit Genet.

Le dialogue s’instaure, sans fin, à bâton rompu, entre l’artiste qui travaille et l’écrivain qui, dans son esprit compose une forme de dialogue entre Lui (Alberto) et Moi (Jean). Majuscules pour les deux antagonistes.

« Lui – C’est joli…c’est joli… »

En dessin, en peinture « il semble ne pas se préoccuper ni des trous, ni des ombres, ni des valeurs conventionnelles. Il obtient un réseau linéaire qui ne serait que dessin de l’intérieur »  et le modèle, surpris d’y découvrir du relief, précise: « il s’agit plutôt d’une dureté infra-cassable qu’a obtenu la figure. »

Dureté de la plume ou dureté du crayon, la ligne se poursuit sur la joue, l’œil, le sourcil et finalement ce qui importe est le blanc, le blanc du visage, le blanc de la feuille. « Ce n’est pas le trait qui est plein, c’est le blanc. »

Sensation d’espace, le mouvement rappelle la sculpture, le visage de face donne « l’impression que le peintre tire en arrière (derrière la toile) la signification du visage. »

Interrogé, quelques années plus tard, Jean Genet s’exclame « Si je peux vous parler de Giacometti ? Oui, parce que j’ai encore dans les fesses la paille de la chaise de cuisine sur laquelle il m’a fait asseoir pendant quarante et quelques jours pour faire mon portrait. Il ne me permettait ni de bouger ni de fumer, un peu de tourner la tête, mais alors de sa part une conversation tellement belle ! »

Alberto Giacometti dans son atelier

Coup d’œil alentour sur les statues qui peuplent l’atelier, les statues de plâtre à peine terminées et que Diego a interdit à son frère de retoucher. Car, peintre ou sculpteur, Alberto travaille et retravaille son idée et marmonne:  » L’apparition parfois je crois que je vais l’attraper et puis, je la perds, et il faut recommencer… Alors c’est ça qui me fait courir, travailler… Je ne sais pas si je travaille pour faire quelque chose ou pour savoir pourquoi je ne peux pas faire ce que je voudrai. »

Il dit l’angoisse du créateur. Ses doigts jouent sur la forme. Ses deux pouces accompagnent la courbe dans l’argile qui cède à la pression. L’outil épure la silhouette, racle les aspérités du plâtre. Sans cesse.

Puis sur un ton euphorique « Et enfin! Ma main vit… ma main voit. »

Est-ce le mouvement permanent ? Giacometti ne s’arrête jamais. De longues femmes immobiles s’étirent en silence, une jambe sur l’avant écrasant le sol tandis que la jambes arrière peine à décoller le talon. Revenues récemment du pavillon français de la Biennale, se sont « Les femmes de Venise » déesses en marche existantes à la limite de l’immatériel.

«Lui – C’est biscornu…»

« Moi – Et aussi il y a le chien en bronze. »

Genet souligne que « le bronze a gagné » mais il juge que « ce chien, il était encore plus beau dans son étrange matière : le plâtre, ficelles ou étoupes mêlées, s’effilochait. La courbe, sans articulation marquée et pourtant sensible, de sa patte avant est si belle qu’elle décide à elle seule de la démarche en souplesse du chien ». Car il flâne, en flairant, son museau au ras du sol… Un animal – avec le chat – les seuls parmi des figures!

« Lui – C’est moi, un jour, je me suis vu dans la rue comme ça. J’étais le chien. »

Cherchant seul, dans une solitude magnifiée, cherchant sans fin la beauté qui « n’a d’autre origine que la blessure singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que seul tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde. »

Au ras du fil à plomb ! Cherchant le point d’équilibre avant que le mouvement ne se fige, que la vie ne s’arrête. Juste avant la frontière secrète qui fascine ces deux auteurs se regardant en miroir.

Car, en contrepoint, sur son calepin qui ne le quitte jamais, Alberto a pu griffonner ce qui lui passe par la tête :

« Un aveugle avance la main dans la nuit.

Les jours passent et je m’illusionne d’arrêter ce qui fuit.

Il n’y a rien à faire: je relis ce que vous avez écrit après notre conversation de l’autre jour, les mots dits se perdent une fois écrits.

Toutes les questions, toutes les réponses s’annulent….

……………………………………………………………………..

Quoi ajouter? Je ne sais plus rien dire, mais je sais rire…

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Manie, manie manie maniaque

qui manie ma manie qui

maniaque me manie dans la vie

qui, qui, qui, quoi

je ne sais pas. »

Roselyne S.P.

 

Brève généalogie d’Alberto GIACOMETTI

A Borgonovo dans les Grisons, naissent de Giovanni Giacometti (1868-1933) et Anetta Stampa :

1901 – Alberto (peintre et sculpteur)

1902 – Diego (décoration, mobilier et sculpture animalière)

1904 – Ottilia (meurt en 1937 mettant au monde Silvio, peintre)

1907 – Bruno (architecte)

Né en 1901, Giacometti est le fils aîné du peintre fauviste Suisse qui favorisa dès l’enfance les talents de son rejeton. Après des études d’arts à Genève, le jeune Alberto part à Paris en 1922 et complète sa formation dans l’atelier du sculpteur Bourdelle et à la Grande Chaumière.

A Montparnasse, il côtoie les élites artistiques de l’après-guerre. André Breton le séduit un temps par le surréalisme. Il voit Miro, Max Ernst, Calder, rend visite à Picasso qui lui fait découvrir le cubisme et l’Art Nègre. Il expose de ci de là, fait de petits boulots décos, vend parfois de petites sculptures.

Sa première exposition seul, à la galerie Pierre Colle, lui vaut un article dans la revue « cahier d’art. »

En 1939, Peggy Guggenhein expose ses œuvres à New-York.

En 1947, Pierre Matisse, le fils du peintre, le persuade de faire couler ses plâtres en bronze qu’il exposera dans sa galerie New-yorkaise.

A Saint-Paul de Vence, la fondation Maeght lui ouvre son merveilleux espace.

Sa réputation est internationale.

 

Jean GENET : Né en 1910, il est un enfant de l’assistance publique et un délinquant précoce. Littérateur génial, il a rédigé en prison son premier roman « Notre Dame des fleurs » censuré dès sa sortie en 1943, mais il persiste en 1946 avec « Le miracle de la rose ». Ces romans semi autobiographiques furent accueillis avec enthousiasme par le milieu littéraire qui se mobilisa pour faire alléger sa peine de prison. Vol, trafic, homosexualité, révolte politique, ce que Mauriac qualifie « d’excrémentiel » mais qui séduit Alberto Giacometti. Les deux créateurs se retrouvent dans l’atelier du 46 rue Hippolyte-Maidron, dans le 14ème, où Giacometti s’installa en 1932 et qu’il occupera jusqu’à sa mort, en 1966.

 

L’atelier d’Alberto GIACOMETTI

L’atelier vétuste du 46  rue Hippolyte-Mandrin, 75014 , Paris a été démoli. L’institut Giacometti, fondation privée, a ouvert ses portes en 1918, dans un petit hôtel particulier « art déco » de 350 mètres carrés, situé 5 rue Victor Schœlcher, dans le 14e arrondissement. Métro Raspail, Denfert-Rochereau. Dès le rez-de-chaussée, le visiteur pénètre dans l’atelier reconstruit à l’identique avec ses murs de bois peints, meubles et objets que la veuve de Giacometti, Annette, a fait démonter et stocker après sa mort. A l’étage sont exposés de nombreux documents, dessins, croquis, calepins, bibliothèque et œuvres dont « Les femmes de Venise » et un portrait de Jean Genet. L’autre se trouve au centre Pompidou. Un centre de de recherche y est adjoint.

 

Les pierres sauvages

Fernand Pouillon

Fernand Pouillon un personnage flamboyant, complexe et controversé mais génial. On connaît l’architecte, le bâtisseur. Peut-être a-t-on oublié qu’il fut éditeur de livres d’art (33 ouvrages) et passionné d’art roman. Il fit le relevé des tracés des 3 sœurs de Provence : Sénanque, Silvacane, le Thoronet.

C’est aussi le mystique fasciné par l’ordre des Cisterciens. Il en connaît la Règle, cite à loisir les écrits de St Bernard.

Et puis c’est un poète ! Il suffit de lire « Les Pierres sauvages » pour en être persuadé.

Ce livre (édité le 1 septembre 1964 au Seuil) : un émerveillement !

Conçu comme le journal de chantier du maître d’œuvre, le moine Guillaume (trois trimestres), Les pierres sauvages relate la naissance d’un édifice construit à partir de 1160 selon la règle de Saint-Bernard (canons très codifiés), dissimulé dans une chênaie du centre varois. Cette abbaye est aujourd’hui, l’un des témoins les plus préservés de l’architecture de cet ordre.

Deux portraits transparaissent dans ce récit : celui du maître d’œuvre et  celui de l’auteur Fernand Pouillon en filigrane.

L’abbaye du Thoronet

A travers le frère Guillaume, l’auteur emmène le lecteur au cœur de toutes les problématiques architecturales et artistiques, mais aussi humaines d’un chantier colossal. Il laisse percevoir la somme de renoncement et de dévouement qui pouvaient animer moines et convers dans leur choix de vie tournée vers le sacrifice. Ils participaient à ce type de chantier sans avoir l’anxiété de voir l’œuvre terminée. Ils construisaient pour abriter une foi éternelle que perpétueraient les générations futures de leur confrérie.

L’abbaye du Thoronet, dans le Var

Isolement, dépouillement, pauvreté, austérité gouvernaient les intentions de l’ordre monacal le plus prolifique des 11ème au 13ème siècles en terme de constructions d’édifices religieux. Ni sculpture, ni statue, ni vitrail décoré, ni peinture murale ne devaient distraire le moine de l’extrême rigueur de sa vie consacrée à la prière.

Le récit est émaillé des accidents du chantier qui peuvent toucher aussi bien l’homme que l’animal. Le talent de l’auteur est remarquable pour exprimer le ressenti de ces douleurs physiques et morales.

La description du savoir-faire des différents artisans qui participent au chantier est un véritable chef-d’œuvre d’écriture. A souligner les portraits du potier (p. 87) et du tailleur de pierre (p. 54) : « artiste et artisan à la fois je t’envie et je te respecte » s’exclame l’auteur.

Le cloître – Il en est fait mention, maintes fois dans cet ouvrage –considéré comme une anomalie par les spécialistes-

les premiers relevés précis de l’abbaye du Thoronet ont été dessinés par l’auteur. Il a pu analyser pour la première fois les tracés volontaires ou fortuits qui ont inspiré la composition. Le bâtiment le plus ancien semble être le cellier à l’ouest du cloître. Par la suite une orientation différente fut choisie pour l’église, dirigée plein Est.

La conservation des travaux engagés, sous le bâtiment initial, détermina le maître d’œuvre à imaginer un ensemble de tracés particulièrement savant.

L’explication rationnelle du dessin imprévu du cloître est ainsi plausible pour F. Pouillon : composition en forme de trapèze irrégulier, marches d’escaliers (hérésie pour un cloître!), forme du lavabo.

Le maître d’œuvre

« A-t-on jamais mieux décrit ce qui anime les architectes lorsqu’ils exercent leur art ? » écrivait un critique lors de la parution de l’ouvrage.

Que dit Fernand Pouillon ? Je laisse la parole à l’auteur : « Le début d’un chantier, son organisation doivent pour être exaltants, exprimer un tour de force… Mon inquiétude égale mon impatience ».

« De l’ensemble au détail, du matériel à l’immatériel, du défini à l’indéfini, mes réflexions et mes sensations provoqueront l’action avec méthode, mon cerveau et mon cœur iront également des transes au prosaïsme sans que je puisse exactement les diriger. »

« En architecture, seuls, le métier et l’expérience sont (des)conseillers : le reste est instinct, spontanéité, décision, démarrage en force de toute l’énergie accumulée… L’œuvre solide est précédée d’un saut dans le vide… »

« Inspiration consciente ou inconsciente, l’œuvre n’a pas de préjugé et peut profiter de tout. »

« Je dessine peu… je préfère que la forme surgisse en moi par visions successives, qui se fixent, s’impressionnent, s’accumulent au fond de mes yeux. Dans ce travail, lent et difficile, je parle, je marche, je dors je rêve… Le jour venu… je dessine l’essentiel de ce monde imaginaire. »

« Les dessins, figures réduites et abstraites, ne montrent que deux dimensions. Il serait mieux de considérer l’œil immobile, et lui soumettre un nombre infini de dessins en trois dimensions, les faire tourner et basculer dans son angle de vue. »

« Pas d’architecture sans l’évocation de la quatrième dimension, la trajectoire : perception de l’édifice dynamique. »

« L’architecture garde une partie de son mystère, ne le découvre que par fragments et ne le livre que lorsque tous les volumes ont occupé leur place… »

Le maître d’œuvre et les hommes

« Apprenez à aimer le manœuvre, sachez respecter son œuvre de fourmi… dans la construction il apparaît avec trois grandes vertus : Patience, Persévérance, Humilité. »

« C’est dans l’expression du visage du patron, dans le reflet de ses prunelles, que [les ouvriers] reconnaissent la qualité de leur travail. »

« Un chef ne l’est pas pour le titre qu’il porte, mais pour la fonction qu’il exerce : nul ne s’y trompe. »

L’architecte Fernand Pouillon

L’homme : Fernand Pouillon

sa manière de travailler p. 67, 84, 85, 140 – « l’analyse de la matière a institué la règle du  jeu futur : laquelle, à son tour, a défini rigoureusement l’aspect lui convenant. Je n’ai pas dit : « je veux » sans voir. J’ai regardé, soupesé les difficultés de chaque chose, la considération m’a fait dire « je pourrai ».

sa conception de la cité p.144, 145, 179 – « Si je m’élève contre les prolongements hideux et désordonnés de certains faubourgs, j’avoue aimer les cités construites avec des éléments d’ordre et de désordre dans une lente et harmonieuse évolution. Les maisons entassées par les siècles dans le cercle des remparts, me plaisent davantage que celles parfaitement alignées dans leurs emplacements et leurs volumes. »

sa situation personnelle p.53, 94, 194, 175, 206, 216, 219, citations Platon 95, 148

il faut se rappeler qu’il écrivit ce texte lors de son incarcération qui dura 2 ans

« Mes infortunes furent celles d’un homme occupé de négoce, d’argent, de matériel… Seul l’exercice de mon métier sera porté à mon crédit… Je fus riche d’idées et j’ai gaspillé, brûlé mes dons en courant. J’envie ces artistes, peintres ou sculpteurs, qui, inlassablement, superposent l’œuvre sur l’œuvre. »

Conclusion

Cette vivante chronique de la naissance d’un chef-d’œuvre, appuyée à la fois sur des recherches historiques originales et sur une longue expérience du métier de bâtisseur, est aussi une réflexion passionnée sur les rapports du beau et du nécessaire, de l’ordre humain et de l’ordre naturel. Et elle est une méditation lyrique sur cet art qui rassemble tous les autres : l’architecture.

Pour preuve ces quelques lignes de l’auteur qui ne sont pour moi que poésie p 223

Marie-Antoinette R.