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Méditerranée : il y a du gaz dans l’eau…

22 février 2020

Le gouvernement français vient d’annoncer, via un communiqué commun des ministres de l’écologie et de l’économie, l’arrêt définitif des forages d’hydrocarbures en mer dans les eaux françaises. La décision mérite d’être saluée car, une fois n’est pas coutume, elle traduit un souci louable de cohérence à l’heure où la Convention citoyenne pour le climat s’efforce de finaliser ses propositions en faveur d’une transition énergétique ambitieuse, et alors qu’un appel, signé par plus de 1000 scientifiques de toutes disciplines et publié dans Le Monde, tire une nouvelle fois la sonnette d’alarme en reprochant à nos dirigeants leur inactivité face à l’urgence du changement climatique.

Le dessinateur Erik Tartrais, témoin privilégié (et un tantinet ironique) des débats de la Convention citoyenne pour le climat (source : site de la Convention Citoyenne pour le Climat)

On se souvient qu’en juin 2012, Nicole Bricq s’était fait éjectée du Ministère de l’écologie, un mois seulement après sa nomination, pour s’être heurtée au lobby pétrolier en cherchant à réglementer les forages. Un de ses successeurs, François de Rugy, avait réussi, lui, à signer la suspension des permis de forage au large de la Guyane, juste avant de démissionner à son tour de ce poste maudit. Depuis 2017, la délivrance de tout nouveau permis de recherche d’hydrocarbure est désormais interdite en France. Et maintenant, c’est donc la fin officielle des forages pétroliers français en mer, après que le gouvernement a refusé de prolonger un permis exclusif de recherche accordé antérieurement, au large des îles Éparses, un archipel français méconnu, situé dans le canal du Mozambique, véritable petit paradis de biodiversité, vestige d’un empire colonial désuet et désormais ouvertement revendiqué par Madagascar.

L’île de Grande Glorieuse, dans l’archipel des Éparses, un paradis de bidiversité menacé par l’exploration pétrolière (photo © Sophie Lautier / AFP / France Inter)

Mais pendant que la France se range peu à peu dans le camps de ceux qui admettent enfin que les hydrocarbures fossiles ne sont plus l’avenir de l’humanité, voilà que nombre de nos voisins se mettent à rêver d’un nouvel essor de la production en Mer Méditerranée. Depuis 2009 en effet, les découvertes de gaz naturel s’enchaînent en Méditerranée orientale. Ce sont d’abord les champs Tamar et Leviathan qui ont été explorés au large des côtes israéliennes, suivis par un champ gazier de taille modeste, joliment dénommé Aphrodite, au large de la côte sud de Chypre. A partir de 2015, c’est une réserve de taille nettement supérieure, estimée à 850 milliards de m3 qui a été découverte par la compagnie pétrolière italienne ENI au large des côtes égyptiennes, baptisée Zohr et mise en exploitation dès 2017. D’autres gisements ont depuis été mis à jour, au large de l’Égypte, dans les zones dénommées West Nile Delta et Greater Nooros, tandis que de nouvelles explorations ont été couronnées de succès en 2018 au sud de Chypre, dans le Bloc 6 (Calypso-1) et dans le Bloc 10 (Glaucus-1).

Carte des principaux champs d’exploration gazière en Méditerranée (infographie © Institut Français des relations internationales)

Le volume exploitable de toutes ces réserves reste encore à préciser. On l’estime à environ 3000 milliards de m3 au total, ce qui est du même ordre de grandeur que les réserves exploitées en Mer du Nord et qui ont fait la fortune de la Norvège depuis des années. Reste que le contexte économique a évolué. Du fait d’une surproduction, le prix du gaz a chuté de 40 % en 2019 en Europe et en Asie tandis qu’il est au plus bas depuis 30 ans aux États-Unis où l’exploitation du gaz de schiste a dopé la production, et ceci alors même que les politiques de transition énergétique que prônent (timidement) les Européens visent à limiter progressivement la dépendance aux énergies fossiles.

Malgré ce contexte économique pour le moins incertain et malgré le coût très élevé des investissements nécessaires pour récupérer ce gaz off shore à plus de 2000 m de profondeur, sans compter les risques d’atteinte à la biodiversité dans une mer fermée et déjà très polluée, la mise en production a débuté sans tarder. Pour l’Égypte, les choses étaient relativement simples, d’autant que le pays était, jusqu’à il y a peu, déjà producteur de gaz naturel et dispose donc d’installations de liquéfaction, à Idku et Damiette, ainsi que de gazoducs la reliant à Israël et à la Jordanie. C’est ce qui lui a permis d’entreprendre aussi rapidement la mise en exploitation du champ gazier de Zohr, d’autant que le pays doit faire face à une forte demande intérieure. Les débouchés sont donc tout trouvés et le pays commence même de nouveau à exporter depuis 2019.

Exploitation de gaz off shore au large de Port Saïd en Égypte (photo © Guillaume Perrin / Total / Planète énergie)

Mais les choses sont plus compliquées aux alentours et déjà les tensions se font jour entre les différents pays riverains pour se partager le gâteau. Le Liban en particulier revendique une partie des réserves gazières repérées au large des côtes israéliennes, au prétexte que la frontière maritime et la délimitation des zones économiques exclusives entre les deux pays, toujours officiellement en guerre, restent à tracer, ce que l’ONU se garde bien de faire dans une telle poudrière. La demande intérieure d’Israël étant très faible, la mise en production des champs Léviathan et Tamar 2 n’aurait de sens que moyennant l’exportation d’une partie du gaz vers l’Égypte, la Palestine ou la Jordanie, mais cela ne va pas de soi pour l’opinion publique israélienne qui préférerait privilégier une exportation vers l’Europe par gazoduc pour éviter de faire appel aux terminaux gaziers égyptiens déjà bien occupés par la production locale.

Il en est de même pour les champs gaziers découverts au sud de Chypre et qui pourraient également alimenter le marché européen, rendant ce dernier un peu moins dépendant du gaz russe. C’est tout l’intérêt du projet de gazoduc géant qui permettrait de relier les futures zones d’exploitations israéliennes et chypriotes aux côtes grecques. Dénommé EastMed (East Mediterranean Natural Gas Pipeline), ce projet gigantesque, dont le coût est estimé autour de 9 milliards d’euros et dont la pertinence pose question à l’heure où l’Europe vise la neutralité carbone pour 2050, a aussi le don de mettre en fureur la Turquie qui revendique sa part des réserves de gaz.

Comme son nom le suggère, Aphrodite est en effet fortement convoitée et attise les tensions entre ses principaux prétendants que sont la République de Chypre, pays membre de l’Union européenne, et la partie nord de l’île où s’étend la République turque de Chypre du nord, reconnue par la seule Turquie depuis l’invasion militaire de cette dernière en 1974. Erdogan maintient plus de 30 000 soldats turcs sur la partie nord de l’île de Chypre et n’a pas hésité à montrer ses muscles, allant jusqu’à dépêcher des bateaux de guerre et des avions militaires pour entraver les campagnes d’exploration au large de la côte sud de l’île et n’hésitant pas à faire réaliser, par des navires turcs soigneusement escortés militairement, des forages d’explorations à l’intérieur de la zone économique exclusive de la République de Chypre, quitte à encourir les molles protestations de l’Union européenne et ses menaces de sanctions économiques.

Le ministre turc des ressources naturelles devant un navire de forage gazier (photo © Bulent Kilic / AF / Libération)

Une situation qui est donc loin d’être apaisée et qui pourrait même rapidement devenir explosive, surtout maintenant que la Turquie se mêle aussi d’avancer ses pions en Libye. Au point d’ailleurs de s’interroger sur l’opportunité de mettre un jour en exploitation ces réserves gazières dans un tel contexte. Outre le fait que cela risque d’attiser les conflits déjà pendants entre ces différentes nations voisines, une telle exploitation va mobiliser de très gros investissements qui pourraient probablement être mieux employés dans le développement des énergies renouvelables, tout en accroissant les risques environnementaux inhérents à ce type d’industrie extractive, surtout dans une région aussi instable où les risques d’attentats sont fréquents. Et si on laissait le gaz là où il est et qu’on se concentre sur d’autres priorités ?

L. V.

Bombes à graines : une nouvelle arme de dissémination massive ?

10 février 2020

Germination d’une bombe à graine (source © Grainette)

C’est la nouvelle mode chez certains urbains adeptes d’un retour à la nature en ville : les bombes à graines… Comme toutes les modes, bien évidemment, elle nous vient des États-Unis ! Elle y a été développée dans les années 1970 par un mouvement citoyen qui cherchait à revitaliser le quartier de Bowery à New York et qui s’était dénommé par provocation The guerilla gardening. Elle consiste en effet à lancer dans des terrains vagues et autres délaissés urbains plus ou moins accessibles des boules d’argile et de terreau parsemées de graines de fleurs prêtes à germer. Une manière de faire refleurir ces espaces urbains à l’abandon et de favoriser la biodiversité locale…

Bousier roulant sa boule remplie de graines (photo © Rafaël Brix)

En fait, la technique est vieille comme le monde. Les anciens Égyptiens déjà avaient observé comment le bousier, ce gros scarabé noir, pousse inlassablement sa boule de fumier qui constitue un terreau idéal pour favoriser la germination des graines qui y sont involontairement incorporées. Les fellah s’en sont inspirés et ont utilisé la technique pour organiser, sitôt la décrue amorcée, la remise en culture des terrasses inondées par les crues annuelles du Nil.

Dans les années 1950, l’agronome japonais adepte de l’agriculture naturelle, Masanobu Fukuoka, a repris l’idée pour développer l’ensemencement des terrasses peu accessibles sur l’île montagneuse de Shikoku aux riches sols volcaniques. En 1997, c’est un ingénieur en aéronautique du MIT qui imagine de procéder à une reforestation massive de certaines régions dont les landes des Highlands écossaises, via un largage aérien de jeunes pousses de pins dans des sachets biodégradables de terreau.

Et maintenant, ce sont donc des militants écologistes qui se sont emparés de la technique pour jeter leurs seedbombs ou bombes à graines dans les espaces urbains délaissés ou peu accessibles : terrains vagues, jardinets en bordure de rue, chantiers et friches urbaines ou même toitures terrasses où un substrat naturel finit toujours par s’accumuler sous l’effet du vent et de la pluie.

Fabrication de bombes à graines (source © La ruche qui dit oui)

La plupart fabriquent eux-même leurs bombes et les tutoriels pour les guider sont légions sur internet. Le principe est des plus simples : les graines sont enrobées dans un mélange d’humus et de compost ou de terreau, puis l’ensemble est incorporé dans de l’argile que l’on malaxe pour en faire des boules de quelques centimètres de diamètre.

Grenade en terre cuite pour lancer des graines (source © blog.defi-ecologique)

Les variantes sont innombrables. Certains préfèrent insérer le mélange dans une coquille d’œuf dont l’extrémité est refermée par un morceau de papier journal collé. D’autres, à l’esprit de guérilleros militants, vont jusqu’à introduire leur mélange dans une poterie en terre cuite en forme de grenade dégoupillée, sans doute pour retrouver la jouissance de l’acte subversif qui consiste à lancer cette fausse grenade sur le toit du voisin et à la voir exploser en libérant ses précieuses semences…

L’efficacité de la méthode est des plus variables, certaines graines se prêtant plus que d’autres à une telle dissémination. Selon le site bien documenté blog.defi-ecologique, les variétés recommandées seraient le chèvrefeuille, particulièrement apprécié de nombreux insectes pollinisateurs, le coquelicot, qui se ressème ensuite naturellement, ou encore le cosmos, pour ses fleurs très esthétiques, ainsi que des espèces assez rustiques qui ne craignent pas trop la sécheresse, telles le rudbeckia ou certains sedum.

Conditionnement commercialisé par Balles de graines

La mode s’est tellement répandue que des entreprises spécialisées se sont même installées sur ce créneau. C’est le cas par exemple de la société française Balles de graines, installée près de Bordeaux et qui a lancé l’été dernier une opération promotionnelle pour envoyer des échantillons gratuits à tous ceux qui lui adressaient une enveloppe affranchie à leur adresse : une belle action de publicité…

En Grande-Bretagne, l’association Plantlife milite ainsi depuis 2013 pour inciter les municipalités à ensemencer les accotements à l’aide de bombes à graines pour y faire germer des plantes à fleurs mellifères plutôt que d’y planter du gazon qu’il faut tondre chaque semaine : une économie de main d’œuvre pour les services techniques de la commune et un gain pour favoriser la survie des insectes pollinisateurs…

Bordure de voirie fleurie par ensemencement à l’aide de balles à graines, dans la ville britannique de Rotherham (photo © pictorialmeadows.co.uk / Neozone)

Distributeur de bombe à graine aux États-Unis (source © urba-actu)

Aux États-Unis, on trouve même dans certaines boutiques ou sur l’espace public des distributeurs automatiques de bombes à graines prêtes à l’emploi : il suffit de glisser une pièce de 50 cents dans la fente et de récupérer sa boulette farcie de graines que l’on peut ensuite jeter à volonté sur le terrain vague qui s’étend devant sa fenêtre et avoir ainsi le plaisir de voir germer et fleurir quelques plantes au milieu de la friche abandonnée.

Faisant le constat que depuis 40 ans en Europe, 70 % des plantes à fleurs et 80 % des insectes pollinisateurs auraient disparu, une nouvelle société vient ainsi de se créer à Marseille sous le joli nom de Grainette. Elle commercialise ces bombes à graines sous différents types d’emballages, de la caisse en bois de 2 kg pour les événements festifs jusqu’au petit sachet en coton (bio, cela va de soi) de 20 grainettes, idéal pour les cadeaux de fin d’année entre militants branchés, le tout avec un slogan publicitaire soigneusement étudié : « Lancez, c’est planté ». Décidément, le marketing germe dans tous les terreaux…

L. V.

Surpêche : l’Europe baisse les bras

2 février 2020

Depuis les années 1970, sous l’effet d’une pêche industrielle qui s’est développée, souvent largement aidée par des subventions publiques, les stocks de poissons dans les océans ont diminué de moitié ! Car, pour les pêcheurs professionnels, on ne parle pas en termes de biodiversité, mais en termes de stocks, dans lequel chacun puise autant qu’il peut, partant du principe que tout ce qu’il ne prend pas servira à enrichir son concurrent… Chacun a d’ailleurs en tête les batailles navales mémorables qui se produisent épisodiquement entre flottilles de chalutiers français, espagnols ou britannique au large des côtes européennes, chacun accusant l’autre de venir lui faire une concurrence déloyale.

Bateaux de pêche français encerclent des navires britanniques pour les empêcher de pêcher dans la Manche au large du Havre, le 8 octobre 2012 (photo © Pierre Guillaume / SIPA / France TV info)

C’est précisément pour éviter ces conflits d’un autre âge que des quotas de pêche sont attribués par pays, à l’issue de négociations entre ministres européens de la Pêche, qui se mettent d’accord pour définir des tonnages à ne pas dépasser. Et l’enjeu est de taille puisque ce sont en moyenne de l’ordre de 4,3 milliards de tonnes de poissons qui sont capturés chaque année par des pêcheurs européens, ce qui ne représente pourtant que 3 % du volume global de la pêche mondiale, excusez du peu !

Chalutier français en action (photo © M. Mochet / AFP / France3 Région)

Toute la difficulté reste néanmoins de fixer ces fameux quotas qui sont exprimés sous forme de TAC, autrement dit de « totaux admissibles de capture », exprimés en tonnes de poissons que l’on peut pêcher, pour chaque espèce et chaque zone de pêche. Pour les déterminer, l’Union européenne s’appuie sur les données scientifiques qui émanent d’une organisation intergouvernementale, le CIEM (Conseil international pour l’exploitation de la mer). Sur la base des données disponibles, ce dernier évalue, année après année et pour chaque espèce, un tonnage maximal de captures par zone de pêche, à ne pas dépasser si l’on veut ne pas mettre en péril la survie de l’espèce. Ce chiffre est appelé « rendement maximal durable » ou RMD. Où l’on voit que l’on est plus proche d’une démarche purement industrielle que réellement écologique…

C’est en tout cas sur la base de ces RMD que les experts de la Commission européenne proposent de fixer les quotas sous forme de TAC, visant à concilier enjeux économiques de la filière et préservation de ressources naturelles qui ne sont pas inépuisables, loin s’en faut. Cette politique commune de la pêche ne date d’ailleurs pas d’hier puisqu’elle a été instaurée en 1983. Mais elle a subi une profonde révision en 2013 après que chacun a constaté son incapacité totale à réguler efficacement les efforts de pêche. A cette date, il avait été convenu de viser, d’ici 2015, un arrêt définitif des pratiques de surpêche qui menaçaient de vider très rapidement la totalité des fonds marins européens.

Une pêche miraculeuse, pour combien de temps ? (photo © Christian Charisius / dpa / Euractiv)

Mais, comme pour toute politique publique, même justifiée par des impératifs naturels totalement incontournables, il a bien fallu lâcher du lest. En 2015, les États européens se sont donc généreusement octroyé un délai de grâce de 5 ans supplémentaires pour respecter leurs propres engagements et attendre tranquillement le 1er janvier 2020 pour respecter enfin les fameux RMD, au-delà desquels les espèces pêchées sont menacées de disparition pure et simple. D’où l’importance des discussions qui se sont tenues au cours de l’année 2019 et qui se sont soldés par un Conseil des Ministres de la dernière chance , lequel s’est tenu à Bruxelles, du 16 au 17 décembre 2019…

Les discussions se sont déroulées comme à l’accoutumée de manière totalement opaque et sous la pression intense des lobbyistes de la filière. En effet, comme l’explique Jean-Christophe Vandevelde, chargé de mission pour l’ONG Pew Charitable Trusts, selon des propos rapportés sur le site Ici.fr, , « non seulement l’industrie de la pêche participe en amont aux propositions soumises aux ministres et qui définiront les positions à défendre, mais elle est aussi tous les ans présente en masse à Bruxelles ». Pour cette séance cruciale de négociation, ce sont pas moins de 40 à 50 professionnels de la pêche française, ceux-là même qui se redistribuent ensuite les quotas nationaux, qui étaient présents à Bruxelles, tous rassemblés à l’hôtel Thon – ça ne s’invente pas – qui jouxte le bâtiment du Conseil des ministres.

Et ils ont bien fait de venir puisque, contrairement aux engagements pris, les quotas fixés restent, pour nombre d’espèces, très supérieurs aux exigences de durabilités fixées de manière scientifique sous forme des fameux RMD. Ainsi, pour les populations particulièrement menacées de morues situées dans l’ouest de l’Écosse et en mer du Nord, alors qu’il avait été préconisé de ne pas pêcher en 2020 plus de 2,4 tonnes, le conseil des ministres a finalement obtenu un TAC de 3,2 tonnes, et ce sera 1,3 tonnes de plus que recommandé pour le merlu. Alors que le CIEM avait recommandé, sur la base de ses observations scientifiques, de ne plus pêcher du tout en 2020 le cabillaud en Mer celtique du sud, la Commission avait décidé de passer outre en proposant un quota de 189 tonnes quand même et les ministres ont décidé, quant à eux, de s’asseoir totalement sur cet objectif de gestion durable en autorisant un TAC de 805 tonnes !

Didier Guillaume, ministre de l’agriculture et de l’alimentation (photo © Ministère de l’agriculture / terres et territoires)

A ce rythme, on se demande bien qu’il restera pour nos enfants encore quelques poissons dans les eaux de l’Atlantique et de la Mer du Nord… Sur 77 espèces pour lesquelles le CIEM a réussi à fixer des RMD, 15 au total verront donc, grâce au travail de nos ministres et de leurs lobbyistes patentés, des quotas 2020 qui restent très supérieurs au taux maximum de prélèvement jugé acceptable. Le ministre français de l’agriculture et de l’alimentation, Didier Guillaume, qui y défendait les intérêts des pêcheurs, s’en est d’ailleurs fortement réjoui, lui qui a fait partie, avec ses homologues espagnols et danois, des plus acharnés opposants à toute réduction des quotas de pêche qui s’est félicité, à l’issue du Conseil, de ces résultats qui « illustrent l’investissement du gouvernement et des acteurs du secteur pour défendre une pêche française forte et durable »…

Cabillaud de la Mer celtique débarque d’un chalutier hauturier du Guilvinec (photo © Lionel Flageul / Le Marin)

Et il ne faut pas oublier que si le respect de ces fameux RMD reste largement un vœu pieux, il existe aussi de multiples espèces de poisson pour lesquelles les scientifiques sont tout simplement incapables de fixer des quotas, faute de données disponibles. Cela concerne pas moins de 63 espèces de poissons supplémentaires, pourtant pêchées très régulièrement en Atlantiques et en Mer du Nord. Pour ceux-là, le CIEM se contente de formuler des recommandations, sur la base des données dont il dispose. Ainsi, pour le lieu jaune en Mer celtique, le CIEM préconise de ne pas dépasser 3 360 t de capture annuelle. Mais les ministres européens ne se sentent nullement engagés par ces mesures de précaution et 83 % des TAC ont été fixés pour ces espèces en 2020 très au-delà des chiffres du CIEM, avec par exemple 12 163 t pour le lieu jaune en question…

On ne peut donc que constater que, même en Europe, une approche durable de la pêche professionnelle est encore loin d’être acquise. Et tout laisse à penser qu’avec le Brexit les choses ne vont pas s’arranger dans les années à venir, maintenant que nos voisins britanniques, qui possèdent la 4ème flotte de pêche en Europe mais se placent en deuxième position (derrière l’Espagne mais devant la France) en tonnage capturé, comptent reprendre le contrôle de leurs eaux les plus poissonneuses d’Europe…

L. V.

En Australie, faucons pyromanes et araignées tueuses…

27 janvier 2020

Décidément, les Australiens ont bien du souci à se faire. Cette année, toute la côte sud-est du pays, qui s’étend de Brisbane à Melbourne en passant par Sydney et Camberra, a fait l’objet de gigantesques feux de brousse. Après les tempêtes de neige du mois d’août, c’est la sécheresse qui s’est abattue sur toute la région, avec son corollaire habituel de feux de brousse, aussi fréquent là-bas que dans notre climat méditerranéen.

Camion de pompiers battant en retraite devant un feu devenu incontrôlable près de Torninbuk, à 125 km de Melbourne (photo © AP Photo / Swissinfo)

Sauf que l’ampleur des incendies dans ce pays n’a rien de commun avec celle que nous pouvons connaître ici ! La faible densité de l’habitat permet en effet aux feux de forêt de se propager très rapidement sur d’immenses étendues, laissant les pompiers relativement impuissants pour y faire face, malgré toute leur technicité qui n’a rien à envier à la notre, comme a pu le constater le colonel Grégory Allione, chef du Service départemental d’incendie et de secours des Bouches-du-Rhône, de retour d’une mission d’expertise en Australie.

Débutés tôt dans la saison, dès la fin du mois d’août, les feux ont déjà détruit 64 habitations en octobre tandis qu’un feu, considéré d’ampleur catastrophique faisait rage dans le Grand Sydney autour du 12 novembre. Et ce n’était que le début… Le 18 décembre, le pays enregistrait la journée la plus chaude de son histoire avec une température record de 41,9 °C en moyenne nationale, tandis que le thermomètre grimpait, le lendemain, jusqu’à 49,9 °C dans la plaine de Nullarbor.

Incendie dans une zone résidentielle de Harrington, au nord-est de Sydney, le 8 novembre 2019 (photo © Kelly-Ann Oosterbeek / AFP / Sud-Ouest)

De telles conditions météorologiques n’ont fait qu’attiser le risque d’incendies et les services de secours font face jour après jour à de multiples départs de feux qui se poursuivent encore malgré les quelques jours de pluie survenues localement vers le 17 janvier. A ce jour, on estime à près de 19 millions d’hectares les surfaces parties en fumées en l’espace de quelques mois sous l’effet de ces incendies gigantesques : c’est plus que la superficie totale occupée par des espaces forestiers sur toute la France, que l’on estime à un peu moins de 17 millions d’hectares !

Et les dégâts collatéraux sont gigantesques, même si l’Australie a l’habitude de ces feux de brousse saisonniers qui contribuent, comme pour la forêt méditerranéenne, à la régénération naturelle de la végétation qui fait preuve d’une résilience spectaculaire et présente des repousse souvent très rapides. Selon les bilans encore provisoires qui circulent à cette date, ce sont pas moins de 6 500 bâtiments qui ont déjà été détruits par ces incendies violents, dont 2 683 maisons d’habitation qui seraient parties en fumées. Le bilan humain, quant à lui, fait état de 33 morts en comptant les trois pilotes américains d’un avion bombardier d’eau qui s’est écrasé le 23 janvier 2020.

Maison en feu à Balmoral, à 150 kilomètres de Sydney, le 19 décembre 2019 (photo © Peter Park / AFP / FranceTVinfo)

L’impact de ces feux de brousse exceptionnels sur la faune et la flore est d’autant plus difficile à évaluer que nombre de postes d’observation ont été détruits ou endommagés, ce qui freine l’analyse scientifique des dégâts. Mais certains chercheurs avancent déjà le chiffre colossal d’un milliard d’animaux qui auraient péri dans les flammes, dont de nombreux koalas, mais aussi de multiples autres espèces. 32 espèces en danger critique d’extinction auraient ainsi vu leur habitat totalement ou partiellement détruit. Le Figaro évoque même une mission secrète destinée à sauver le dernier site naturel de pins de Wollemi, un arbre préhistorique découvert en 1994 et dont l’emplacement exact est maintenu caché pour éviter tout risque de détérioration accidentelle.

Un wallaby sur l’île Kangourou dans un spectacle de désolation le 19 janvier 2020 (photo © Tracey Nearmy / Reuters / Le Figaro)

Les conséquences sur l’économie australienne de ces incendies et de la longue période de sécheresse qui les a rendu possibles restent encore à chiffrer mais on évoque déjà des pertes lourdes pour l’agriculture avec de nombreux pâturages partis en fumée et de gros manques à gagner pour le tourisme, évalué à près de 3 milliards d’euros par le Conseil australien des exportations touristiques, lequel constate depuis le mois de septembre une baisse de fréquentation de 10 à 20 % par rapport aux années antérieures.

La plupart de ces incendies ont probablement été initiés de manière involontaire, les jeteurs de mégots mal éteints restant les principaux responsables de ces imprudences, même si quelques pyromanes ont aussi été identifiés et arrêtés. Mais voilà que les scientifiques viennent de se rendre compte que certains feux de forêt sont en réalité allumés volontairement par des oiseaux !

L’affaire est connue de tout temps par les Aborigènes qui ont à maintes reprises observé des rapaces tournoyer autour des feux de brousse afin de se repaître des petites proies, mulots ou lézards, qui fuient leur cachette à l’approche des flammes et tentent de se mettre à l’abri en s’enfuyant au plus vite des zones en feu. Lorsque la concurrence devient trop rude, certains de ces rapaces n’hésitent pas alors à se saisir, avec leurs serres ou dans leur bec, de tisons enflammés qu’ils emportent sur des distances assez longues et relâchent alors sur un autre secteur boisé, lequel s’embrase rapidement, ce qui leur fournit une nouvelle réserve de proies affolées et devenues subitement très vulnérables. Il arrive aussi que ces oiseaux viennent se servir directement dans les foyers domestiques des Aborigènes et n’hésitent à relarguer leur bombe incendiaire un peu plus loin pour les besoins de leur propre chasse.

Rapaces tournoyant aux alentours d’un feu de forêt à la recherche de proies (photo © Dick Eussen / Trustmyscience)

Plusieurs chercheurs ont parfaitement documenté ces observations et ont publié, en décembre 2017, un article scientifique dans le Journal of Ethnobiology. Ils y décrivent précisément ces comportements assez inattendus qui concerneraient au moins trois espèces de rapaces présentes localement : le Milan noir, le Milan siffleur et le Faucon bérigora. Les autorités australiennes ont longtemps exprimé un grand scepticisme face à ces histoire des firehawks, les « faucons de feu », persuadées que seul l’homme possédait une maîtrise suffisante du feu pour arriver ainsi à le propager. Mais les recherche de ces ethno-ornithologues viennent bel et bien conforter une observation que les Aborigènes ont eux-mêmes intégré depuis des millénaires…

Araignée Atrax robustus, considérée comme l’une des plus venimeuses au monde (photo © James van des Broek / Getty Images / Geo)

Et voilà que l’on évoque désormais, selon CNN, parmi les conséquences indirectes de cette exceptionnelle vague de sécheresse prolongée, outre les gigantesques feux de forêts et les fumées gênantes voire toxiques qui en émanent, les vents de sables et maintenant les orages et les tempêtes de grêle qui commencent, mais aussi l’arrivée de nombreuses araignées à toile-entonnoir, dont la redoutable Atrax robustus, qui se multiplient à l’occasion des premières pluies. Originaires des forêts humides de l’Est australien, ces araignées se déplacent et sont susceptibles de s’introduire dans les maisons où elles constituent un danger réel pour les humains puisqu’elles sont considérées comme l’une des espèces les plus dangereuses de la planète, leur morsure étant généralement considérée comme mortelle : welcome in Australia !

L. V.

La nature se donne rendez-vous à Marseille

25 janvier 2020

Du 11 au 19 juin 2020, la Ville de Marseille accueillera au Parc Chanot le Congrès mondial de la nature, un grand raout international qui se tient tous les 4 ans et qui est organisé pour la première fois en France. C’est l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) qui organise l’évènement dont la dernière édition a eu lieu en septembre 2016 au Centre des Congrès Hawai’i à Honolulu et avait rassemblé plus de 10 000 participants issus de 180 pays différents, dont 6 chefs de gouvernements.

Annonce du prochain Congrès mondial de la nature à Marseille (source : UICN)

Après Hawaï, c’est donc Marseille qui prendra le relais pour accueillir, d’ici quelques mois, ce grand rassemblement mondial des défenseurs de la biodiversité. L’UICN, qui en est le grand organisateur, a d’ailleurs été fondée en France, le 5 octobre 1948, à la suite d’une précédente conférence internationale qui s’était tenue à Fontainebleau, et ce premier congrès sur le sol français est donc un juste retour des choses, près de 80 ans plus tard…

Son siège actuel se situe en Suisse, dans la ville curieusement dénommée Gland (on imagine déjà les jeux de mots…) et elle regroupe des États, des agences gouvernementales et environ 1100 ONG environnementalistes ainsi que plus de 10 000 scientifiques affiliés, autant dire tout le gratin de ceux qui travaillent à la sauvegarde de la biodiversité mondiale. Avec plus d’un millier de salariés, l’UICN accompagne de nombreux États pour les aider à élaborer des stratégies de préservation de la faune et de la flore sauvage.

Formation coralligène dans le Parc marin de la Côte bleue (photo © J.C. Hamelin / PMCB)

Mais l’organisme est surtout connu pour avoir établi des listes d’espèces menacées et des catégories d’aires protégées qui font référence dans le monde entier. Rappelons d’ailleurs au passage que sur les 46 aires protégées labellisées dans le monde par l’UICN, 14 se trouvent en France dont un en région PACA, le Parc marin de la Côte bleue, tandis que la Réserve naturelle de la Sainte-Victoire vient à son tour de se porter candidate pour une telle labellisation.

Quant à la liste rouge établie par l’UICN, il s’agit d’une vaste base de données, régulièrement actualisée, qui dénombrait en 2019 pas moins de 105 732 espèces animales et végétales (sur un total d’environ 1,8 million d’espèces connues tout de même !), toutes classées en fonction du degré de menace auquel elles sont exposées. Grâce à ce travail patient d’observation et de synthèse, l’UICN considère qu’en 2019, 28 338 espèces, soit plus d’un quart de celles dont elle suit l’évolution, sont désormais menacées d’extinction. C’est notamment le cas de 4 espèces de grands singes, dont le Gorille et l’Orang-outang, qui sont actuellement en danger critique d’extinction, mais aussi de 41 % des amphibiens, 33 % des récifs coralliens, 30 % des conifères, 25 % des mammifères, et 13 % des oiseaux…

Gorille s’occupant de son petit (photo © Rhettt A. Butler / Mongabay)

La chasse, la pêche à outrance, l’urbanisation et les activités agricoles et industrielles qui réduisent les espaces naturels et boisés, mais aussi la pollution, les espèces invasives et le réchauffement climatique sont autant de facteurs qui expliquent l’extinction massive de la biodiversité à laquelle on assiste ces dernières années et qui ne cesse de s’accélérer. Certes, les efforts entrepris localement pour préserver des aires protégées permettent d’améliorer la situation critique de certaines espèces menacées, comme le Pygargue à queue blanche, un rapace qui était officiellement déclaré disparu du territoire français depuis 1959 mais dont on connaît désormais un unique couple nichant sur les bords du Lac du Der depuis 2015…

Les travaux du prochain Congrès mondial de la nature, à Marseille, auront précisément pour objet de définir et adopter le prochain programme de l’UICN pour les 4 ans à venir, mais aussi de préparer la 15ème conférence des parties de la Convention sur la diversité biologique, qui se tiendra fin 2020 en Chine et où il est prévu d’adopter un nouveau cadre pour la préservation de la biodiversité mondiale.

Comme toutes les conférences internationales, il n’y a pas de miracle à attendre d’un tel rassemblement sinon qu’il permet de fluidifier les liens entre les membres de la communauté scientifique mondiale engagée dans le domaine, tout en fournissant un focus médiatique sur un dossier qui intéresse le sort mondial de l’humanité. C’est d’ailleurs peut-être sur ce dernier point que le prochain congrès de Marseille cherche à mettre l’accent en l’ouvrant, pour la première fois, assez largement au grand public.

En dehors des sessions réservées au spécialistes, des espaces sont prévues pour que des citoyens ordinaires puissent s’exprimer et apporter leur contribution, dans le cadre notamment d’un forum et d’une plateforme où chacun peut s’exprimer. Des « Espaces génération nature » seront aussi organisés, à l’initiative du Ministère de la transition écologique et solidaire, afin de mettre en valeur les actions des différents acteurs, associations, citoyens ou collectivités territoriales, impliquées dans la préservation de la biodiversité au quotidien.

Classe nature (source : CD 13 – revue Accents n°254)

En parallèle environ 400 jeunes de 10 à 25 ans se mobilisent, comme pour la COP 21, au travers de jeux de rôle pour s’initier aux négociations internationales en faveur de la protection de la nature et leurs propositions seront présentées en séance plénière aux congressistes. Une classe internationale constituée de 22 jeunes issus du pourtour méditerranéen est par ailleurs organisée avec l’aide de l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale : durant toute l’année scolaire, ils procèdent à des observations à l’aide de mallettes pédagogiques adaptées et ils restitueront eux aussi leurs propositions en vue d’enrichir le débat public lors du Congrès de Marseille.

Rien ne permet d’affirmer que ce prochain Congrès mondial de la nature qui se déroulera dans quelques mois à Marseille fera avancer significativement la préservation de la biodiversité, chaque jour davantage menacée. Mais ce sera du moins un coup de projecteur supplémentaire sur les efforts qui sont faits à tous les niveaux par de simples citoyens comme par des institutions, pour tenter de sauver ce qui peut l’être encore et essayer de trouver de nouveaux équilibres plus durables entre développement des activités humaines et préservation des espaces naturels : un challenge vital…

L. V.

2019 est passé, n’en parlons plus…

1 janvier 2020

C’est chaque année la même chose : une année s’achève, avec son lot de petites joies et de grandes misères. Chacun ne pense qu’à la suivante qui vient tout juste de débuter. On se congratule et on se souhaite une « Bonne année, et surtout la santé ! », comme de coutume. On ne se souvient sur le moment que des multiples catastrophes qui ont jalonné l’année écoulée : les deuils de personnalités ou de proches, les maladies et les accidents qui nous ont pourri la vie et jeté dans l’angoisse, les crises planétaires qui s’aggravent, la situation économique qui n’en finit pas de se dégrader et les décisions de nos responsables politiques qui nous paraissent toutes plus injustes et inappropriées les unes que les autres.

Mais avec le temps, on se souviendra aussi peut-être des bons moments que l’on a vécus durant l’année qui vient de s’écouler et l’on en viendra même à sourire en se remémorant certains de ces événements passés. Alors, autant commencer tout de suite, grâce à la vision décalée et subjective de certains dessinateurs de presse dont on ne saluera jamais assez, non seulement le talent, mais surtout la capacité de nous faire sourire des situations les plus déprimantes : les dessinateurs d’actualité devraient être élevés au rang de bienfaiteurs de l’humanité !

Janvier :

Le 17 janvier 2019, le Défenseur des droits, Jacques Toubon, au nom du principe de précaution, demande la suspension de l’utilisation des LBD, ces fameux lanceurs de balles, qui ont fait des dégâts considérables lors des manifestations de lycéens puis lors de celles des Gilets jaunes. Au moins une soixantaine de blessures graves ont été alors recensées : œil éborgné, fractures de la mâchoire, joue trouée, traumatismes crâniens… Le Directeur de la Police nationale diffuse une note interne rappelant les conditions d’engagement de cette arme mais le gouvernement refuse d’en interdire l’usage malgré la grave blessure à l’œil survenue à l’un des leaders des Gilets jaunes, Jérôme Rodrigues, lors de la manifestation du samedi 26 janvier.

Un dessin signé Mutio, paru sur Urtikan.net

Février :

Le 26 février 2019 et à l’issue d’une longue polémique, le distributeur d’articles de sport et de loisir, Decathlon, annonce qu’il renonce finalement à commercialiser en France son « hijab de running » destiné aux sportives de confession musulmane et déjà vendu au Maroc. Bien que la ministre de la santé ait rappelé que la vente de cet article n’était pas interdite par la loi, l’enseigne a préféré jeter l’éponge avant même la mise en rayon du vêtement controversé, après que ses employés ont reçu des centaines d’appels outrés et essuyé de nombreuses insultes de la part des clients en magasin.

Un dessin de Xavier Lacombe publié dans Marianne le 1er mars 2019

Mars :

Le 11 mars 2019, après deux semaines de contestation dans la rue, le président algérien Abdelaziz Bouteflika annonce qu’il renonce à briguer un cinquième mandat et évoque un report de l’élection présidentielle prévue le 18 avril. De retour à Alger après deux semaines d’hospitalisation en Suisse, il fait savoir : « Il n’y aura pas de cinquième mandat et il n’en a jamais été question pour moi, mon état de santé et mon âge ne m’assignant comme ultime devoir envers le peuple algérien que la contribution à l’assise des fondations d’une nouvelle République ».

Un dessin signé Ali Dilem

Avril :

Le 17 avril 2019, le surlendemain seulement de l’incendie qui a ravagé la toiture de Notre-Dame de Paris, dans une allocution télévisée de 6 minutes, le chef de l’État, Emmanuel Macron déclare à la surprise générale : « Nous rebâtirons la cathédrale plus belle encore et je veux que ce soit achevé d’ici cinq années ». Une déclaration péremptoire qui laisse pantois plus d’un spécialiste de la restauration du patrimoine historique et ouvre la voie à bien des polémiques : un délai aussi court et non dénué d’arrières-pensées électoralistes est-il bien raisonnable alors que les expertises sont à peine commencées pour évaluer l’étendue des dommages et la nature des travaux de consolidation à entreprendre ? Faudra-t-il restaurer à l’identique ou profiter de l’opération pour moderniser radicalement l’édifice en utilisant les techniques contemporaines ?

Un dessin d’Ysope

Mai :

Le 1er mai 2019, vers 16h, alors que les forces de police venaient d’opérer une violente charge avec utilisation massive de gaz lacrymogène contre un cortège parisien, un groupe de manifestants escalade les grilles de l’hôpital de la Pitié Salpêtrière afin de chercher refuge. Alors que les forces de l’ordre les poursuivent dans l’enceinte de l’hôpital, une vingtaine de manifestants, pour se mettre à l’abri, tente de pénétrer à l’intérieur d’un bâtiment. Le personnel soignant s’y oppose car l’accès en question donne sur un service de réanimation. Le soir même, le ministre de l’intérieur, Christophe Castaner, accuse les manifestants d’avoir tenté de prendre d’assaut l’hôpital, prétendument pour s’en prendre à un capitaine de CRS qui y aurait été hospitalisé, et d’avoir par cette attaque délibérée mis en danger la vie des malades, une rumeur qui se dégonflera rapidement au fil des témoignages qui s’accumulent et convergent.

Un dessin de Deligne publié sur Urtikan.net

Juin :

Dimanche 2 juin 2019, une semaine après le piteux score de la liste Les Républicains (LR) aux élections européennes (moins de 8,5 %), Laurent Wauquiez annonce sa démission de son poste de président du parti. De nombreux cadres LR saluent une décision « sage, digne et courageuse » sans s’étendre sur le fait qu’ils faisaient pression sur lui depuis plusieurs jours pour qu’il annonce au plus vite son départ après un tel fiasco électoral et une série de boulettes qui avaient déjà provoqué de nombreux remous au sein du parti. Marine Le Pen en profite pour appeler à un large rassemblement de la droite et de l’extrême-droite. Élu en décembre 2017 à la tête du parti après la défaite cinglante de François Fillon lors des présidentielles, Laurent Wauquiez avait imprimé au parti LR une ligne très conservatrice, que son successeur, Christian Jacob, élu en octobre 2019, ne devrait guère infléchir.

Un dessin signé Na !

Juillet :

Le 23 juillet 2019, la jeune militante suédoise de 16 ans, Greta Thunberg, intervient devant l’Assemblée Nationale pour rappeler aux députés français l’urgence de se mobiliser en faveur de la réduction des gaz à effet de serre. Sa venue est précédée par de nombreux quolibets de députés qui ironisent sur sa jeunesse et sa position de lanceuse d’alerte. « Ne comptez pas sur moi pour applaudir une prophétesse en culotte courte » se déchaîne ainsi le député LR du Vaucluse, Julien Aubert. Quelques heures après son passage et malgré ses mises en garde, les députés approuvent, comme si de rien n’était, la ratification du CETA, le traité de libre échange entre l’Europe et le Canada…

Dessin de Georges Million

Août :

Deux fusillades de masse aux États-Unis, le 3 août 2019 à El Paso (Texas) et le 4 août à Dayton (Ohio) font au moins 30 morts et 52 blessés, relançant une nouvelle fois la mobilisation d’une partie de l’opinion publique américaine contre la détention libre d’armes de tir. Le même week-end, trois autres fusillades de moindre ampleur se sont également produites à Memphis et à Chicago, ajoutant à ce triste bilan 2 morts et 17 blessés supplémentaires. Depuis le début de l’année 2019, on en est déjà à 348 morts et 1162 blessés recensés à l’occasion de 297 fusillades de masse dans le pays. 2019 se classe ainsi en tête des années noires depuis 2013 : depuis le début de l’année, il ne s’est jamais écoulé plus de 6 jours consécutifs sans une nouvelle tuerie de masse ! Mais Donald Trump dispose toujours d’une large majorité pour éviter toute évolution législative sur cette question de société, malgré la mobilisation de nombreuses personnalités et citoyens ordinaires, comme l’évoque ce dessin de Pascal Gros.

Un dessin de Pascal Gros publié dans Marianne le 9 août 2019

Septembre :

L’ancien Président de la République, Jacques Chirac, décède le 26 septembre 2019, à l’âge de 86 ans. Le dessinateur Frizou se souvient du débat historique qui a opposé en 1988, entre les deux tours de la présidentielle, Jacques Chirac, alors président du RPR et premier ministre de cohabitation, à François Mitterrand qui achevait son premier septennat. Chirac tenta de déstabiliser son adversaire en affirmant d’emblée : « Ce soir, je ne suis pas le premier ministre et vous n’êtes pas le président de la République. Nous sommes deux candidats à égalité. […] Vous me permettrez donc de vous appeler M. Mitterrand ?». La repartie fut cinglante : « Mais vous avez tout à fait raison, Monsieur le premier ministre…».

Un dessin signé Frizou, publié dans Le Figaro

Octobre :

Le 11 octobre 2019, le conseiller régional Rassemblement national (RN) Julien Odoul, interpelle en pleine séance la présidente du Conseil régional Bourgogne Franche Comté, Marie-Guite Dufay, pour lui demander de faire expulser une femme portant un foulard islamique et accompagnant un groupe de scolaires qui assistait à la séance dans le public. La Présidente de la Région lui rétorque que ni la loi ni le règlement intérieur ne lui permettent d’accéder à sa demande dans la mesure où cette accompagnatrice de sortie scolaire n’est manifestement pas de nature à troubler l’ordre public. Les élus RN quittent la séance pour exprimer leur mécontentement et c’est le début d’une nouvelle polémique nationale sur le port du voile dans les lieux publics et les sortie scolaires, une polémique qui agite régulièrement la France depuis des années comme le rappelle malicieusement le dessinateur Antoine Chereau…

Un dessin signé Antoine Chereau, publié sur Urtikan.net

Novembre :

Après 8 mois de crise dans les hôpitaux, le premier ministre Édouard Philippe et la ministre de la santé Agnès Buzyn annoncent, le 20 novembre 2019, un plan urgence hôpitaux qui consiste en une reprise partielle de la dette, une rallonge budgétaire et des primes supplémentaires pour le personnel soignant. « L’idée de ce plan, c’est de redonner de l’oxygène aux soignants, qui n’en peuvent plus » affirme Édouard Philippe. Ces mesures ne semblent cependant guère convaincre le personnel hospitalier engagé dans un mouvement de grève durable, débuté dès le mois de mars dans certains services d’urgence en région parisienne. Certains reprochent au gouvernement de se livrer à un tour de bonneteau en recyclant des ressources budgétaires du ministère de la santé, comme le suggère ce dessin de Cambon…

Un dessin de Cambon, publié sur Urtikan.net

Décembre :

Le 21 décembre 2019, Emmanuel Macron et Alassane Ouattara signent la fin du franc CFA, relique de l’histoire coloniale française en Afrique de l’Ouest. Pendant ce temps-là, les transports publics en France sont largement paralysés par les mouvements syndicaux qui se mobilisent contre la réforme des retraites, rendant très difficile la vie quotidienne de nombreux salariés, surtout en région francilienne et menaçant des millions de Français de ne pas pouvoir se déplacer à l’approche des fêtes de fin d’année.

Un dessin d’Alex publié dans le Courrier Picard

L. V.

Climat : une COP de retard ?

20 décembre 2019

Renaud Muselier inaugurant une station d’autopartage à Drommel en février 2019 (source Région PACA)

C’est le nouveau cheval de bataille de Renaud Muselier : le Président de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, après avoir tenté de faire rentrer dans les têtes que sa région ne s’appelle plus PACA mais Région Sud, tente de faire croire que sa collectivité a désormais « une COP d’avance ». Un beau slogan qui ne veut pas dire grand chose mais qui fait simplement référence au Plan climat territorial adopté en 2017 et qui comprend 100 mesures ciblées plus ou moins en fonction de la préservation du cadre naturel et de la transition énergétique.

Un premier bilan établi à l’issue de l’exercice 2018 indique qu’un peu plus de la moitié des actions identifiées auraient déjà été réalisées et la quasi totalité déjà engagées pour un montant de 400 millions d’euros, correspondant à 20 % du budget de la collectivité. Les mauvais esprits y verraient la démonstration que 80 % du budget de la Région s’inscrit en dehors de cette stratégie vertueuse de transition écologique en faveur d’un moindre impact environnemental, notant par exemple que seul « 29 % du Fonds d’Investissement aux Entreprises Régionales est attribué à des entreprises identifiées comme respectueuses de l’environnement » , ce qui laisse entendre que l’essentiel des subventions régionales bénéficie à des entreprises qui se soucient comme d’une guigne de leur impact environnemental…

Les plus critiques pourraient même se demander en quoi la volonté de la Région d’investir 576 millions d’euros en 20 ans pour développer l’irrigation agricole des domaines viticoles relève bien d’une transition écologique plus respectueuse d’une saine gestion des ressources naturelles renouvelables. Des esprits chagrins pourraient aussi s’interroger sur l’impact écologique des 400 000 € investis pour améliorer l’aménagement touristique des plages, ou sur celui des 25 millions d’euros qui seront dépensés par la Région pour déployer le très haut débit et qui font partie des mesures phares affichées par la Région en faveur de la lutte contre le changement climatique mondial…

Notre Terre sombre, mais l’orchestre continue à jouer…

Mais ne boudons pas notre plaisir d’avoir la chance de vivre dans une région aussi en pointe dans la lutte contre le réchauffement climatique et qui a même poussé l’innovation jusqu’à prôner « la guerre du feu », laquelle consiste, contrairement à ce que les plus exaltés pourraient imaginer, non pas à mettre le feu à l’ancien Monde, mais plus modestement à recruter 110 jeunes pendant les vacances scolaires pour surveiller les massifs forestiers et alerter en cas de fumée suspecte.

Même rapportée à ses véritables proportions, cette initiative régionale a du moins le mérite de montrer qu’en matière de lutte contre le réchauffement climatique, les collectivités territoriales ont un rôle important à jouer, surtout pour pallier l’inaction des États et des multinationales qui nous gouvernent. Car, du côté de ces derniers acteurs, il ne faut malheureusement pas s’attendre à des miracles. Quatre ans après la tenue de la COP 21 et de l’accord de Paris qui l’a conclue, le bilan de la dernière COP 25, organisée par le Chili et qui vient de se clôturer en Espagne est totalement désespérant.

Une COP 25 qui restera dans les annales pour sa durée plus que pour ses résultats (photo © Ccnucc / actu-environnement)

Les engagements qui avaient été pris en 2016 pour tenter de réduire les émissions de gaz à effet de serre afin de contenir autant que possible sous la barre des 2 °C l’augmentation de la température mondiale moyenne, ont tous volé en éclat. Force est désormais de constater que ces émissions sont allègrement repartis à la hausse dans la majorité des pays, y compris en France et que nos gouvernants s’en moquent éperdument, à l’image de notre Président, Emmanuel Macron, qui n’a même pas jugé utile de faire le déplacement à Madrid, estimant pour se justifier qu’ « il s’agit juste d’une COP purement technique et de transition » !

Manifestation à Madrid pendant la tenue de la COP 25, en présence de Greta Thunberg (photo © Gabriel Bouys / AFP / Le Devoir)

On se demande bien pourquoi un événement aussi insignifiant a autant mobilisé les foules, et notamment les jeunes, alors qu’il n’a débouché sur aucune décision sinon de vagues ébauches de proposition pour essayer de bidouiller un marché carbone permettant à tout un chacun de spéculer sur les émissions de CO2 en rachetant à ses voisins le droit de polluer allègrement tout en laissant les autres compenser à sa place. Et pourtant, ce sont pas moins de 500 000 personnes qui se mobilisées et ont manifesté durant ces deux semaines qu’a duré la COP 25 pour essayer d’attirer l’attention sur les enjeux planétaires en cause.

Les pays insulaires directement menacés par l’élévation du niveau des océans ont bien tenté de se faire entendre pour demander une aide de la part des pays les plus émetteurs. Mais peine perdue. Malgré le délai de 42 heures supplémentaires que se sont octroyé les organisateurs de ce sommet raté, rien de concret n’en est sorti.

Un dessin signé Hervé Pinel publié dans Les Echos

Les nations les plus productrices de gaz à effet de serre que sont la Chine, les États-Unis, l’Inde, l’Australie, le Canada ou le Brésil n’ont rien lâché et tout porte à croire que l’on est désormais bien ancré sur une trajectoire qui se traduira par une augmentation d’au moins 3,2 °C de la température moyenne à l’échelle mondiale.

De grandes décisions ont malgré tout été prises… (dessin signé Ysope)

« La communauté internationale a perdu une occasion importante de faire preuve d’une ambition plus grande », a déploré avec euphémisme le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres. Une belle catastrophe écologique et humaine en prospective mais que, promis, juré, tout le monde se targue de conjurer lors de la prochaine COP prévue à Glasgow en 2026. Encore une année de perdue dans cette course contre la montre où chacun craint avant tout de prendre un faux départ…

L. V.

Aux morts, la Patrie reconnaissante… à qui au juste ?

12 novembre 2019

En ce 11 novembre 2019, un peu plus d’un siècle après la fin de la première Guerre mondiale, le geste d’Emmanuel Macron inaugurant un monument aux soldats français morts en opération depuis 1963 a beaucoup mobilisé les médias, à juste titre car il attire l’attention des Français sur l’engagement de nos forces armées sur différents théâtre d’opérations extérieures.

Emmanuel Macron inaugurant le monument aux soldats morts au combat en opération extérieure, le 11 novembre 2019 (photo © Johanna Geron / Maxppp / France Bleu)

Le monument en question, implanté dans le parc André Citroën à Paris, près du nouveau siège de l’État-Major, est constitué de six militaires (dont une femme) en bronze portant un cercueil invisible, lequel symbolise ces soldats disparus au combat. Le monument est accompagné d’un mur couvert de plaques dorées portant les noms de 549 soldats français tués ainsi depuis 1963.

Les ruines du Drakkar à Beyrouth le 25 octobre 1983 (photo © Philippe Bouchon / AFP / Le Monde)

549 : tel est en effet le nombre des soldats tués par l’ennemi ou décédés à la suite de blessures de guerre, d’accident ou de maladies au cours d’opérations extérieures, ces fameuses OPEX dans le jargon militaire, depuis la fin de la guerre d’Algérie. Car, on a un peu tendance à l’oublier, mais l’Armée française s’est fortement engagée au cours de ces 50 dernières années : au Tchad où 129 de nos soldats ont laissé leur vie, au Liban aussi où le bilan est le plus lourd avec 141 morts dont 58 le 23 octobre 1983, lors de l’attaque du Drakkar à Beyrouth, mais aussi en Afghanistan où 85 soldats français ont péri, ainsi que dans les Balkans où 78 d’entre eux ont laissé la vie, dont l’une des deux femmes dont le nom figure sur le monument, tuée au Kosovo.

La liste des noms égrenés sur ces plaques commémoratives confirme, s’il en était besoin, que les opérations militaires françaises de ces dernières années se sont beaucoup concentrées sur le continent africain où nos troupes sont intervenues notamment en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Congo, en Centrafrique et même au Burkina Faso où deux commandos de marine ont trouvé la mort le 10 mai 2019 en cherchant à délivrer des touristes pris en otage par un groupe de djihadistes affiliés à Al Qaïda au Maghreb islamique.

Soldat français de l’opération Barkhane au Mali (photo © Benoît Tessier / Reuters / Le Parisien)

Le Mali aussi bien sûr, où environ 4 000 militaires français sont encore engagés dans le cadre de l’opération Barkhane, a coûté la vie à 22 de nos soldats dont le dernier, inscrit in extremis sur une plaque juste avant l’inauguration du monument, est décédé le 2 novembre 2019 suite à l’explosion d’un engin piégé au passage d’un convoi de véhicules blindés près de Ménaka, dans le nord du pays.

Certes, les chiffres paraissent finalement modestes si on les compare à l’hécatombe subie par l’armée française durant la première Guerre mondiale au cours de laquelle près de 5,7 millions de Français avaient été mobilisés dont au moins 1,3 millions sont morts en 4 ans lors des combats, selon le décompte officiel publié par le Ministère des Armées sur son site Mémoire des Hommes. En comparaison, la seconde Guerre mondiale fit d’ailleurs nettement moins de victimes parmi les forces françaises avec une estimation d’environ 217 000 tués pour 1,2 million de soldats engagés, alors que les victimes civiles étaient significativement plus nombreuses, évaluées à 350 000 en France seulement.

Offensive française en 1915 dans le Pas-de-Calais (source © archives AFP / France TV Info)

Vinrent ensuite les guerres de décolonisation et notamment la guerre d’Algérie où plus de 1,1 millions de Français furent mobilisés et où le nombre de pertes est estimé par l’Armée française à environ 25 000 dont 15 000 soldats tués au combat ou lors d’attentats.

Depuis, les forces militaires françaises ont considérablement évolué et se sont fortement professionnalisées. La fin de la conscription en 2002 s’est traduite par une nette diminution des effectifs. Alors qu’en 1991 l’Armée française comptait encore environ 670 000 personnes dont 300 000 militaires de carrière et 242 000 appelés, auxquels s’ajoutaient 128 000 civils, les effectifs en 2018 sont tombés à 270 000 personnes environ dont seulement 206 000 militaires.

549 morts depuis 1963, sur une période de près de 60 ans, voilà qui est finalement assez peu, surtout rapporté à l’importance des effectifs concernés. Moins de 10 morts par an, cela pourrait même interpeller certaines professions où les accidents du travail font davantage de ravages, sans même parler des quelques centaines d’agriculteurs qui se suicident chaque année, souvent en lien direct avec les difficultés de leur activité professionnelle.

Ruines d’une cathédrale serbe détruite en 1999 au Kosovo (source © Mondialisation.ca)

Mais bien entendu une telle comparaison macabre n’a pas de sens, d’autant que la profession militaire paye en réalité un plus lourd tribut que les seuls soldats morts sur le théâtre des opérations extérieures. Le Bilan social des armées recense en effet chaque année entre 100 et 200 décès (103 en 2018) toutes causes confondues (y compris par maladie ou accident hors service). L’actualité récente a même mis en évidence le cas de ce gendarme français envoyé au Kosovo en février 2000 et décédé en 2015 d’une forme de cancer très rare dont il a été établi, à l’issue d’une longue procédure en justice menée par sa veuve, qu’il était dû aux effets des munitions à uranium appauvri utilisées en grandes quantités lors des bombardements de l’OTAN.

Ce constat confirme toutefois à quel point les doctrines en matière d’engagement militaire ont évolué, accordant une place prépondérante à la sécurité des troupes. On est bien loin des traditions qui prévalaient à l’État-Major lors de la première guerre mondiale où les fantassins étaient encore considérés comme de la vulgaire chair à canon et où certains officiers faisaient bien peu de cas de la vie de leurs hommes, à l’image du général Nivelle qui s’est entêté à poursuivre en avril 1917 l’offensive sanglante du Chemin des Dames pourtant vouée à l’échec et qui fit pas moins de 50 000 morts dans les rangs français en moins d’un mois…

Soldats français lors de l’offensive du Chemin des Dames au printemps 1917 (source © Leemage / Le Figaro)

Même comparé au nombre de morts civils, victimes en France du terrorisme que combattent justement nos soldats au Mali notamment, le chiffre de 549 parait relativement faible. Selon un décombre macabre du Figaro, ce sont en effet pas moins de 263 personnes qui ont été tuées en France à la suite des seuls attentats islamistes commis sur notre sol au cours des sept années seulement, depuis l’attaque commise en Toulouse en 2012 par Mohamed Merah. Mais il y a eu bien d’autres attentats précédemment en France depuis les années 1960 et tout laisse penser que le nombre de victimes civiles de ces différents conflits dans lesquels la France s’est trouvée impliquée plus ou moins malgré elle, dépasse probablement celui des morts militaires sur la même période.

On l’oublie vite, mais les attentats ne sont pas l’apanage des seuls islamistes et la France des années 1980 n’était pas épargnée loin s’en faut avec les 4 morts de la rue Copernic en 1980, les 5 morts du train Paris-Toulouse en 1982 (attribué à Carlos, de même que les 5 victimes des attentats de 1983 à la gare Saint-Charles et dans le TGV Marseille-Paris) ou encore les 6 morts de la rue des Rosiers ou les 8 de l’attentat opéré à Orly par un groupe terroriste arménien la même année.

Après l’attentat de la gare Saint-Charles à Marseille le 31 décembre 1983 qui fit 2 morts et 33 blessés (photo © Pierre Ciot / AFP / C NEWS)

Une nouvelle vague d’attentats en 1985-86, dont celui de la rue de Rennes, fera encore 13 morts (et près de 300 blessés) tandis que les attentats revendiqués par le GIA en 1995 et surtout celui de la gare RER Saint-Michel ajouteront encore 8 victimes à la liste… Et on pourrait y ajouter les 170 victimes de l’attentat contre le DC 10 d’UTA attribué au pouvoir libyen en septembre 1989.

Une telle comptabilité n’a bien évidemment aucune valeur, chaque cas individuel étant d’abord une tragédie personnelle et familiale, mais se commémorer ces personnes, civiles ou militaires, victimes de violence et de terrorisme n’est pas inutile pour que chacun ait bien conscience de la réalité de ce risque et de la nécessité de le combattre collectivement. Se souvenir pour mieux faire face et ne pas occulter le danger, tel est le sens de ces monuments et cérémonies commémoratives…

L. V.

Partira ? Partira pas ? Le petit Brexit illustré…

2 novembre 2019

C’est assurément le meilleur feuilleton politique depuis bien longtemps. Plus personne n’y comprend rien depuis déjà un moment, mais l’affaire continue de tenir en haleine des millions d’Européens pourtant blasés depuis belle lurette par les subtilités de la construction européenne. Il est vrai qu’en l’occurrence, le dossier du Brexit relève plutôt de la déconstruction et que les rebondissements les plus inattendus ne manquent pas !

Un dessin signé JacPé, du graphiste bruxellois Jacques Péten

Rappelons quand même, pour ceux qui l’auraient oublié, que le référendum par lequel les Britanniques ont choisi à une courte majorité de 51,9 % de quitter l’Union européenne date du 23 juin 2016. Trois ans et demi plus tard, alors que la date limite pour que le retrait effectif de la Grande-Bretagne avait été fixé au 29 mars 2019, on ne sait toujours pas quand ce départ aura effectivement lieu, ni bien sûr dans quelles conditions, ni même d’ailleurs s’il aura bien lieu…

Souvenons-nous aussi des circonstances dans lesquelles ce référendum, le second du genre en Grande-Bretagne, après celui de 1975, avait été imaginé par l’ancien Premier ministre conservateur David Camerone. Ce dernier souhaitait le maintien dans l’Union Européenne mais voulait utiliser la voix du peuple pour faire pression sur Bruxelles afin d’obtenir de nouveaux accommodements en faveur du Royaume-Uni. Le Parti travailliste comme les Libéraux-Démocrates et une bonne partie des élus conservateurs avaient d’ailleurs fait campagne pour le maintien dans l’UE. Ce qui n’a pas empêché le parti du Brexit, emmené par l’aile eurosceptique conservatrice représentée par Boris Johnson et par les nationalistes de l’UKIP, de convaincre une majorité de Britanniques de choisir la voie du large.

Un dessin du Belge Vadot, publié dans l’Echo le 18 février 2016 à l’occasion d’un sommet européen consacré (déjà !) au futur Brexit (source © Le Monde)

Sauf qu’on ne quitte pas si facilement l’Union européenne. Teresa May a bien lancé formellement la procédure de négociation en vue du grand départ dès le 29 mars 2017, mais le projet d’accord de retrait négocié en novembre 2018 a été retoqué à trois reprises par le Parlement britannique. Faute d’accord et pour éviter une sortie sans accord jugée pour le moins hasardeuse, le délai a été reporté à maintes reprises, obligeant même les Britanniques à élire de nouveaux députés européens en juin 2019 : un comble pour un pays qui ne voulait plus participer à l’Union européenne !

Les malheurs de Teresa May : un dessin signé Chapatte publié dans The New York Time (source © Cartooning for peace)

Teresa May n’ayant finalement pas eu d’autre alternative que de démissionner, c’est l’imprévisible Boris Johnson, chantre du Brexit dur, qui a été nommé Premier ministre le 24 juillet 2019. Mais depuis, c’est le blocage. Boris Johnson a refusé de reprendre les négociations avec l’UE en vue d’un nouvel accord tandis que le Parlement britannique s’oppose à une sortie sans accord.

On en est notamment arrivé à cette situation ubuesque le 19 octobre dernier, lorsque Boris Johnson a envoyé en même temps deux courriers différents à Bruxelles, le premier (non signé) pour demander un nouveau report du Brexit comme l’exigeait le vote du Parlement britannique, et le second (signé de sa main) pour réclamer le contraire, tandis que l’ambassadeur britannique auprès de l’Union européenne adressait une troisième lettre expliquant que légalement son pays était bien obligé de demander un nouveau report, jusqu’au 31 janvier 2020 donc, puisque telle était la volonté des députés…

Un dessin de Wingz daté du 17 janvier 2019

Voilà qui fait pour le moins désordre et explique pourquoi, de report en report, certains commencent à perler de « brexiternité » … La prochaine péripétie est déjà annoncée puisque Boris Johnson a décidé de tenter de sortir de cette impasse en provoquant des élections législatives anticipées, escomptant sur un renforcement de sa majorité conservatrice europhobe. Il a dû s’y reprendre à quatre fois avant d’arriver enfin à obtenir un accord sur la date de ces élections qui auront donc lieu le 12 décembre. Le Parlement Britannique sera ainsi dissous le 5 novembre, le jour justement où la Grande-Bretagne célèbre une tentative avortée en 1605 qui visait à …faire sauter ce même Parlement !

Et ces élections risquent fort de ménager des surprises. Nigel Farage, qui menait en 2016 la bataille en faveur du Brexit, a repris du poil de la bête, d’autant que Donald Trump en personne s’est invité dans le débat et lui conseille une alliance avec Boris Johnson, histoire de constituer un rouleau compresseur irrésistible pour laminer ceux qui hésitent encore à sortir de l’UE sans accord. Pour le président américain, toute occasion d’affaiblir un peu plus son partenaire européen est toujours bonne à prendre…

Bien entendu, Boris Johnson ne veut pas d’une telle alliance et du coup ces prochaines élections s’avèrent bien incertaines : le feuilleton n’est pas prêt de se terminer et devrait encore nous réserver quelques beaux rebondissements !

L. V.

TCE : le traité qui nous envoie dans le mur !

23 septembre 2019

Qui a déjà entendu parler du TCE, le Traité sur la charte de l’énergie ? Bien peu de citoyens sans doute… Et pourtant, c’est sur ce traité que s’appuient nombre d’entreprises internationales pour attaquer des États européens qui tentent, tant bien que mal, d’élaborer des politiques publiques en faveur de la protection de l’environnement pour essayer de lutter, même timidement, contre le réchauffement climatique. Il s’agit même du traité international qui a généré le plus de contentieux entre États et investisseurs privés avec notamment 84 affaires recensées impliquant des pays européens qui ont ainsi été sommés de verser au total des sommes colossales : on parle de plus de 50 milliards de dollars en jeu !

Un dessin emprunté à l’illustrateur et dessinateur de presse Luc Tesson

De fait, à l’heure où certaines entreprises tentent de verdir, du moins leur image, sinon leurs pratiques, histoire de répondre à une attente sociétale de plus en plus préoccupée par les questions environnementales, d’autres multinationales ne s’embarrassent pas de tels scrupules et n’hésitent pas à attaquer frontalement toute législation qui viendrait gêner leurs investissements industriels y compris dans les secteurs les plus polluants.

On a vu ainsi, selon un article très documenté de Mathilde Dupré dans Alternatives économiques, l’énergéticien allemand Uniper, celui-là même qui exploite la centrale à charbon de Gardanne, annoncer début septembre 2019, qu’il comptait attaquer les Pays-Bas devant un tribunal d’arbitrage à cause d’un projet de loi en cours de discussion, envisageant l’interdiction des centrales à charbon. Le piège se resserre sur ce pays européen, déjà condamné pour inaction en faveur de la lutte contre le changement climatique mais qui se retrouve désormais sous le feu des entreprises du secteur énergétique lorsqu’il tente de prendre des mesures en ce sens…

Et le cas n’est pas isolé puisque l’entreprise publique suédoise Vattenfall, producteur et distributeur d’électricité et de gaz, qui se présente en France comme un champion de l’électricité verte, a porté plainte à deux reprises contre l’Allemagne, d’abord à cause des exigences environnementales fixées par la ville de Hambourg pour l’exploitation d’une centrale à charbon, puis lorsque ce pays a décidé de sortir progressivement du nucléaire : elle a obtenu gain de cause dans le premier cas et elle réclame 4,7 milliards d’euros de compensation dans la deuxième affaire encore en examen.

Un dessin signé Hub (source © Resistance Inventerre)

L’entreprise pétrolière et gazière britannique, Rockhopper Exploration, s’est attaquée quant à elle à l’Italie en 2017, comme l’explique le magazine Basta !, lorsque ce pays a décidé de protéger son littoral contre les risques de marée noire en interdisant tout nouvelle activité de forage ou de production d’hydrocarbure à moins de 12 miles nautiques de ses côtes. L’Italie s’était pourtant retiré un an plus tôt du Traité de la charte européenne pour l’énergie, mais c’est néanmoins en s’appuyant sur une clause de ce traité que la multinationale pétrolière réclame de lourdes compensations financières, non pas pour des pertes constatées mais pour d’hypothétiques bénéfices futurs qu’elle escomptait !

L’Union européenne elle-même est soumise à une menace de recours de la part du géant gazier russe Gazprom suite à la modification récente en 2019 de sa directive gaz et du fait des implications potentielles quant au projet de gazoduc Nord Stream 2. Mais c’est l’Espagne qui est la plus attaquée pour avoir voulu réviser son dispositif d’incitations au développement d’énergies renouvelables, elle qui fait l’objet de pas moins de 45 plaintes déposées par de gros investisseurs internationaux et qui a déjà été condamnée à verser plus de 700 millions d’euros dans le cadre de 7 affaires jugées.

Un dessin signé Patrick Chapatte

C’est en 1998 qu’est entré officiellement en vigueur cet accord signé à Lisbonne par 49 États après 3 ans de discussions serrées. Conçu à l’origine pour sécuriser l’approvisionnement énergétique des pays européens après l’éclatement du bloc soviétique et favoriser le libre transit de l’énergie à travers les pays, il vise à encourager et sécuriser les investissements et le commerce en matière de production énergétique. Étendu à l’ensemble de la planète, il regroupe désormais 59 pays signataires, dont tous les membres de l’Union européenne à l’exception de l’Italie qui s’en est retirée, sans pour autant parvenir à se mettre à l’abri des effets délétères de ce traité qui permet aux investisseurs privés d’attaquer les États devant un tribunal arbitral lorsqu’elles estiment que les politiques énergétiques publiques mises en œuvre vont à l’encontre de leurs intérêts financiers présents et futurs.

En juillet 2019, les États membres de l’UE ont délivré à la Commission européenne un mandat pour faire évoluer ce traité en y intégrant un objectif de lutte contre le changement climatique et d’engagement dans une voie de transition énergétique vers des énergies décarbonées, mais sans remettre en cause les mécanismes actuels qui visent à favoriser les investissements en matière d’exploitation des énergies fossiles.

Certains dont nombre de militants associatifs plaident pour davantage d’ambition et une remise à plat totale de ce traité international qui constitue un frein puissant à toutes les politiques publiques de lutte contre le réchauffement climatique déjà bien difficile à adopter. Ils peuvent s’appuyer pour cela sur une analyse très convaincante publiée le 4 septembre 2016 par Yamina Saheb, ancienne responsable de l’unité énergétique du Secrétariat international du TCE, qui conclut que la persistance de ce traité est tout simplement incompatible avec les objectifs de lutte contre le changement climatique affichés lors des COP successives : les investissements protégés par ce traité concernent pour plus de la moitié d’entre eux des combustibles fossiles (gaz, pétrole et charbon) !

Yamina Saheb, experte internationale en politique énergétique (source © YouTube)

Réviser ce traité pour limiter ses effets pervers en faveur du développement des énergies fossiles est quasiment impossible car toute réforme exige un accord à l’unanimité des pays membres parmi lesquels figurent de gros producteurs d’hydrocarbures comme la Norvège, le Turkménistan, le Kazakhstan ou encore l’Azerbaïdjan.  Yamina Saheb plaide donc plutôt en faveur d’un retrait collectif des signataires qui se sont engagés à atteindre l’objectif de neutralité carbone puisqu’il est manifestement incompatible d’atteindre un tel objectif dans le cadre du traité actuel qui place les États les plus volontaristes sous la menace permanentes de sanctions financières très lourdes de la part d’un tribunal arbitral à la solde des multinationales du pétrole et du charbon.

Le dossier est d’ailleurs à l’ordre du jour de la prochaine réunion des ministres européens de l’énergie prévue mardi 24 septembre 2019, en espérant qu’ils arrivent à définir rapidement une position commune alors que les représentants des pays signataires du TCE ont convenu le 10 septembre dernier de lancer de nouvelles négociations dès le mois de décembre, en toute opacité bien entendu. On avait pourtant cru lire, dans le programme de campagne du candidat Emmanuel Macron, l’engagement suivant : « Nous proposerons la mise en place des comités de vigilance associant des représentants d’associations et d’ONG au cours de la négociation, puis pour l’application des accords commerciaux et l’évaluation de leur impact »…

L. V.

Lucetta Scaraffia claque la porte du Vatican

17 septembre 2019

Lucetta Scaraffia (photo © Kasia Strek / Ciric / La Vie)

Féministe, historienne, fervente catholique, Lucetta Scaraffia a claqué en mars dernier la porte du Vatican en démissionnant de la direction de Femme, Église, Monde, le supplément féminin de l’Osservatore Romano, qu’elle dirigeait depuis 2012. Et les dix autres femmes qui collaboraient au mensuel l’ont suivie. Une fronde féministe au cœur de la plus phallocrate des institutions : l’Église catholique.

Vexations, articles contraires à la ligne de la rédaction mais imposés par la direction, rumeurs sur d’inexistantes prises de position en faveur de l’avortement : l’air était devenu irrespirable pour Lucetta et sa bande de « pétroleuses ».

« Nous avons jeté l’éponge parce que nous nous sentions entourées par un climat de méfiance et de délégitimation progressive », explique-t-elle au journal belge Le Soir +. Mais dans les couloirs du Vatican, nul n’ignore que les scoops de Femme, Église, Monde ont donné de l’urticaire à nombre de princes de l’Église. Le premier regardait la situation des religieuses exploitées comme servantes non rémunérées et méprisées par la majorité des prélats. Le second documentait les abus sexuels commis par des prêtres contre des sœurs. « C’est encore plus dramatique pour l’Église que la pédophilie parce que de nombreux prêtres ou évêques ont fait avorter des femmes pour cacher leur faute. »

La place Saint-Pierre, à Rome

Le destin qui a conduit cette féministe de 70 ans dans les hautes sphères du Vatican tient du roman.

Catholique fervente, la mère de Lucetta Scaraffia ne voulait pas que sa fille fasse des études ni fréquente les salles de cinéma, qu’elle considérait comme des lieux de perdition. Son père franc-maçon et sa tante communiste lui ont permis d’étudier et de vivre comme une jeune fille de son époque. En 1968, Lucetta Scaraffia devient marxiste et féministe. Ce sont ses études d’historienne sur les saintes et les grandes mystiques qui lui font renouer avec la foi.

Côté vie privée, son premier mariage est annulé par le tribunal de la Rota pour couronner à l’Église sa seconde union. Mais entre-temps, elle a eu un enfant d’une autre relation. Pas exactement ce que prévoit le canon de la doctrine catholique.

C’est Benoit XVI qui lui met le pied à l’étrier dans la presse du Saint-Siège. Une rencontre entre la féministe et le rigoureux théologien allemand qu’on imagine difficile. « Pas du tout. Benoît XVI a été professeur, il a l’habitude de se confronter avec des étudiants des deux sexes. Il est curieux et n’utilise jamais l’insupportable ton paternaliste méprisant de la majorité des prêtres envers les femmes. »

Le Pape François avec les Soeurs hospitalières de la miséricorde, le 24 septembre 2016 (photo © L’Osservatore Romano / Zenit)

Pour Lucetta Scaraffia, les femmes payent dans l’Église le même retard d’émancipation que dans le monde laïc avec comme circonstance aggravante la misogynie du clergé. Dès qu’ils entrent aux séminaires, les futurs prêtres s’habituent à voir les femmes dans des rôles subalternes. Puis ils choisissent des figures masculines comme référents universitaires car elles leur permettront de faire carrière. « Une fois ordonnés, ils ne comprennent rien de l’univers féminin. Ils exercent tout leur pouvoir sur les femmes. »

La directrice de Femmes, Église, Monde a vécu la misogynie des hommes d’Église au cours du synode de la famille ou elle était une des rares femmes invitées. Devant la machine à café, où les pères synodaux se comportaient souvent comme des goujats, et dans les travaux, où les femmes n’étaient citées que comme épouses et mères et n’étaient pas autorisées à prendre la parole.

Le pape François a souvent fait l’éloge des femmes et déclaré que « l’Église est femme »« C’est très beau, mais nous voulons être écoutées, reconnues dans notre diversité, s’il le faut, contredites… pas devenir des métaphores. »

Une voix décidément trop libre pour le Vatican.

C. T.

A Milan, l’homme qui veut planter des arbres

14 septembre 2019

Planter un arbre est un acte de foi, un pari sur l’avenir : qui de l’arbre planté ou de celui qui sème la graine survivra à l’autre ? Planter un arbre répond souvent à un désir utilitaire bien défini : obtenir de l’ombrage, délimiter sa parcelle, récolter des fruits… En planter 100, 1 000 ou 100 000 comme le fit le berger Elzéar Bouffier, le personnage fictif imaginé par Jean Giono, qui a fait pousser une forêt sur son bout de plateau désertique de Haute-Provence, c’est créer un nouvel écosystème, propice à la biodiversité, à un cadre de vie plus agréable, et même à un climat plus favorable.

Nul doute que l’architecte italien Stefano Boeri, a dû lire la nouvelle de Jean Giono, lui qui s’est fait connaître par son « Bosco Verticale », deux tours ornées de quelques 20 000 arbres, plantées en 2014 au cœur de Milan. L’architecte italien, concepteur notamment de la Villa Méditerranée à Marseille et directeur de l’École polytechnique de Milan affiche depuis maintenant un an l’ambition de transformer la ville de Milan en une gigantesque forêt.

Une des tours du Bosco Verticale conçues par l’architecte Stefano Boeri à Milan (source © Détours)

Il faut dire que la capitale lombarde, poumon économique de l’Italie, fleuron industriel du pays, référence mondiale en matière de mode et de design, dont l’agglomération urbaine implantée dans la plaine du Pô est la plus importante de la péninsule, est quelque peu asphyxiée par un air passablement pollué. Sa situation au pied des Alpes ne facilite certes pas l’évacuation des miasmes produites par une telle concentration d’activité humaine. Les teneurs en particules fines y dépassent régulièrement les seuils admissibles et au cœur de l’été, la température en centre-ville peut dépasser de 6 °C celle des campagnes alentours, l’aire urbaine se transformant en fournaise pour ses habitants.

Vue aérienne du centre-ville de Milan autour du Duomo (source © AirCityTour)

Les espaces verts ne sont pas la spécialité de cette ville puisqu’on considère qu’ils ne couvrent que 7 % de la superficie urbaine, encore moins que Paris pourtant considérée comme une des capitales les moins vertes d’Europe avec un taux inférieur à 9 % malgré la présence des bois de Vincennes et de Boulogne. On est très loin du standard de villes comme Amsterdam, Genève ou Francfort où la verdure couvre plus de 20 % de l’aire urbaine, sans même parler de villes comme Singapour, Sydney ou Vancouver qui sont à plus de 25 %.

Mais Stefano Boeri est un homme influent et persuasif. Il a donc réussi à convaincre le maire, Giuseppe Sala, lequel a adopté le projet lancé par l’architecte en septembre 2018 sous le nom évocateur ForestaMi. L’ambition affichée est forte puisque Milan veut planter pas moins de 3 millions d’arbres d’ici 2030, soit un arbre pour 2,5 habitant, qui dit mieux ?

L’architecte italien Stefano Boeri, sur le balcon de sa tour végétale, le 26 novembre 2018 à Milan. (photo © Annette Reuther / DPA / FranceTVinfo)

En temps normal, le service des espaces verts milanais plante déjà de l’ordre de 15 000 arbrisseaux par an dans les parcs publics de la ville. Avec ce plan ambitieux, il va falloir passer à la vitesse supérieure avec pour objectif affiché 300 000 nouvelles plantations chaque année. Un ancien réseau ferroviaire désormais abandonné va ainsi être mis à profit pour y créer sept nouveaux parcs publics arborés. Les 2300 écoles de la ville vont aussi voir leur cour se verdir tandis que les toitures terrasses disponibles seront mises à profit pour aménager de nouveaux jardins suspendus à la manière babylonienne.

Bien sûr, les fondations et autres investisseurs privés seront aussi sollicités pour contribuer financièrement à cette œuvre d’intérêt général, moyennant quelques avantages fiscaux adaptés : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre…

Maquette de l’hôpital polyclinique de Milan avec sa toiture végétalisée (source © Stefano Boeri Architetti)

Avec ce programme de verdissement de la capitale lombarde, les experts espèrent absorber 5 millions de tonnes de CO2 chaque année, soit l’équivalent de 80 % des émissions totales de la ville, et, d’ici 10 ans, 3 000 tonnes de particules fines, issues du chauffage et de la circulation urbaine, qui empoisonnent l’air ambiant. Ils escomptent aussi une baisse de 2 à 3 °C des températures en ville lors des épisodes caniculaires estivaux.

Même si l’efficacité de ce plan de verdissement massif de Milan demande à être vérifiée à l’usage, nul doute que son annonce, largement reprise cet été par la presse internationale, contribue à la notoriété de la Ville, elle qui avait déjà organisé l’Exposition universelle en 2015 et qui s’apprête à accueillir les Jeux Olympiques d’hiver en 2026, justement à une date où les plantations d’arbres commenceront à être suffisamment visibles pour alimenter les reportages à la gloire d’une municipalité visionnaire. En écologie comme dans d’autres domaines, le faire savoir est au moins aussi important que le savoir-faire…

L. V.

A quand la réutilisation des eaux usées ?

12 septembre 2019

La France va-t-elle prochainement manquer de ressources en eau ? On pourrait en effet le craindre à voir les arrêtés de restriction qui s’accumulent cet été comme c’était d’ailleurs déjà le cas l’an dernier : le 5 septembre 2019, le site ministériel Propluvia recensait pas moins de 201 arrêtés préfectoraux sécheresse en vigueur, répartis dans 87 départements, soit la quasi-totalité du territoire national, avec néanmoins une plus forte concentration dans 45 départements en situation de crise avec interdiction totale ou partielle de l’irrigation, notamment dans le Loiret, l’Eure-et-Loir, la Vendée, l’Indre, l’Allier, le Lot ou encore le Tarn.

Cartes des arrêtés de sécheresse en France métropolitaine le 10 septembre 2019 (source © Propluvia)

Les projections prenant en compte les impacts du changement climatique n’incitent guère à l’optimisme. Elles convergent en effet pour indiquer que les débits d’étiage des cours d’eau et surtout le niveau des nappes souterraines sont amenés à baisser de manière très significative dans les décennies à venir, aggravant très probablement les situations de sécheresse chronique, lorsqu’il faut se réduire à limiter certains usages pour ne pas voir s’assécher totalement les cours d’eau.

Le petit cycle de l’eau (source © Office International de l’Eau)

Dans un tel contexte, beaucoup songent à réutiliser davantage les eaux usées traitées, celles qui sont rejetées dans le milieu naturel en sortie des stations d’épuration. Contrairement à ce que croient 52 % des Français (selon les chiffres du dernier baromètre réalisé par le Centre d’information sur l’eau), ces eaux usées traitées ne sont en effet pas réinjectées directement dans les réseaux d’eau potable : la notion de « cycle de l’eau » est parfois imaginée de manière excessivement réductrice…

Encore que, les techniques modernes les plus abouties de traitement des eaux, par nano-filtration ou par osmose inverse, associées à des méthodes de désinfection par rayons ultra-violets et par ozonation, permettent désormais d’envisager une telle réutilisation directe. La station de Windhoek, en Namibie, exploitée depuis 2002 par Véolia, utilise une telle approche et réinjecte directement les eaux traitées pour approvisionner 300 000 habitants en eau potable. La ville de Singapour, quant à elle, qui doit gérer une forte demande en eau sur un territoire très densément peuplé mais particulièrement exigu, réinjecte également une bonne partie des eaux usées traitées dans les circuits de potabilisation.

Usine de traitement des eaux de Windhoek en Namibie (source © Paris Match)

Sans forcément aller jusqu’à utiliser ces eaux usées traitées pour la boisson, cette technique de leur réutilisation (« reuse » en anglais) est particulièrement développée dans certains pays où les ressources en eau sont rares. En Californie, au Koweit ou en Israël, la part des eaux usées traitées qui est utilisée pour l’irrigation, l’arrosage des golfs, le refroidissement des installations industrielles, la lutte contre les incendies ou encore le nettoyage des voiries atteint ainsi des proportions très significatives (jusqu’à 70 % en Israël par exemple, et de l’ordre de 10 % en Espagne).

Les eaux usées traitées idéales pour arroser les golfs, sauf en France… (photo © Mongpro / Actu-Environnement)

En France, cette proportion se situe plutôt autour de 0,1 % ! Autant dire qu’il existe dans notre pays un véritable frein qui bloque manifestement le processus… Et ce n’est certes pas l’Union européenne qui est à l’origine de ce blocage, elle qui a adopté en 1991 une directive on ne peut plus vague, se contentant d’indiquer que « les eaux usées seront réutilisées lorsque cela se révèle approprié ». Sauf que la France a introduit, via un arrêté de 2010, des conditions excessivement contraignantes qui rendent quasiment impossible, principalement pour des raisons sanitaires, la réutilisation des eaux usées traitées pour l’irrigation, que ce soit pour l’agriculture ou pour les espaces verts.

Les Assises de l’Eau, qui se sont tenues cette année, pourraient peut-être permettre de faire évoluer la situation, puisque l’un des objectifs affiché est de « tripler les volumes d’eaux non conventionnelles réutilisées d’ici 2025 en facilitant leurs usages ». Les mauvaises langues ironiseront que trois fois zéro, cela fait toujours zéro. Mais les plus optimistes pourront mettre en avant quelques projets qui commencent à se développer sur le territoire national.

Bassin de stockage et installation de traitement des eaux usées de Roquefort-des-Corbières réutilisées pour l’irrigation des vignes (photo © Dronestudio / Le Moniteur)

Ainsi, le golf de Sainte-Maxime, dans le Var, est arrosé depuis 2006 par les eaux issues de la station d’épuration de la ville, laquelle a été équipée d’un traitement supplémentaire par filtre à sable et désinfection UV. De même, les eaux usées traitées de Clermont-Ferrand sont utilisées pour irriguer plus de 700 ha de terres dans la Limagne. Tout récemment, à Roquefort-des-Corbières, dans l’Aude, ce sont 15 ha de vignes qui sont désormais arrosées avec l’eau issue de la station d’épuration communale.

Lac de retenue de Jaunay en Vendée, bientôt réalimenté en eaux usées traitées (source © Département de Vendée)

En Vendée, la ville des Sables d’Olonne est particulièrement exposée au manque d’eau et connait depuis plusieurs années de réelles difficultés d’approvisionnement, aggravées par l’affluence touristique estivale. C’est pourquoi la ville s’est attelé depuis 2012 à étudier une alternative consistant à recueillir les eaux usées traitées en sortie de la station du Petit-Plessis, au Château d’Olonne et à les acheminer, après traitement complémentaire par ultrafiltration ou par électrodialyse jusqu’au lac de barrage du Jaunay, à 25 km de là, qui constitue la principale réserve d’eau potable pour toute la ville. Le coût du projet a été évalué à 17 millions d’euros et les travaux pour la construction d’un démonstrateur sont programmés prochainement.

Il y a fort à parier qu’avec le changement climatique et l’accroissement des pressions de toutes sortes sur les ressources en eau, ce genre de projet risque de se multiplier dans les années à venir : santé !…

L. V.

Sarkozy rattrapé par le fantôme de Khadafi

10 septembre 2019

Un dessin signé Wingz, publié le 22 mars 2018

Le 21 mars 2018, l’ancien Président de la République française, Nicolas Sarkozy, a été mis en examen après 24 heures de garde à vue, pour corruption passive, financement illégal de campagne électorale et recel de fonds publics libyens. Placé sous contrôle judiciaire, il a aussitôt saisi la Cour d’appel de Paris, qui examinera le 17 octobre 2019 sa requête pour demander l’annulation de sa mise en examen.

Qui se souvient d’ailleurs de cette nouvelle mise en cause de notre ancien Président, lui qui cumule désormais les démêlées avec la Justice comme un vulgaire délinquant récidiviste ? Renvoyé devant le tribunal correctionnel pour financement illégal de campagne électoral (en 2012 cette fois, dans le cadre de l’affaire Bygmalion), mis en examen pour trafic d’influence et corruption active (pour avoir tenté de corrompre le haut magistrat Glibert Azibert), Nicolas Sarkozy est aussi dans le collimateur des juges pour bien d’autres affaires dont celles des sondages de l’Elysée et de l’attentat de Karachi, même s’il a bénéficié de non-lieu dans plusieurs dossiers scabreux dont celui de Liliane Bettencourt.

Et pourtant, l’affaire qui l’a conduit à cette mise en examen en mars 2018 est tout sauf banale, même si l’ancien chef de l’État a, jusqu’à présent toujours refusé de reconnaitre les faits. Il revient bien entendu aux juges de trancher, mais pour le citoyen lambda qui veut comprendre de quoi il retourne, on ne peut que conseiller la lecture d’un ouvrage passionnant qui vient d’être publié aux éditions Delcourt sous forme d’une bande dessinée intitulée « Sarkozy – Khadafi : des billets et des bombes ».

Mise en dessin par la plume de Thierry Chavant, la BD relate dans un style alerte une véritable saga policière qui paraîtrait totalement invraisemblable si elle ne s’appuyait sur des faits avérés et recoupés, issus d’investigations étayées soigneusement établis par une brochette de journalistes parmi lesquels Fabrice Arfi (Mediapart), Benoît Collombat et Elodie Gueguen (Radio France) et deux indépendants, Michel Despratx et Geoffrey Le Guilcher.

Benoît Collombat et Fabrice Arfi, invités de TV5 Monde (source © YouTube)

Certes les principaux mis en cause dans cette affaire, dont Nicolas Sarkozy mais aussi son ancien ministre de l’Intérieur Claude Guéant ou encore Eric Woerth, actuel président de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale, sont tous présumés innocents en attendant que la Justice se prononce. Mais les indices graves et concordants réunis à leur encontre par les juges en charge de ce dossier et qui viennent corroborer les investigations des journalistes sont suffisamment lourds pour que les Français s’interrogent sur la vulnérabilité de notre démocratie face à de tels agissements.

On laissera bien entendu à chacun le soin de prendre connaissance par lui-même des faits par ailleurs relatés dans de nombreux médias et dans plusieurs livres, mais la lecture de cette BD, qui d’ailleurs présente en annexe de multiples pièces à conviction très documentées, est vraiment un exercice aussi plaisant qu’instructif, qui se lit d’une traite mais donne le vertige.

Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, le 25 juillet 2007, à Tripoli (photo © Patrick Kovarik / AFP / Courrier International)

Petit retour en arrière quand même pour ceux qui auraient oublié le contexte : l’histoire commence pour l’essentiel en octobre 2005, lorsque Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac, vient rendre visite en Libye à Muammar Khadafi alors en quête de reconnaissance internationale et qui voit en Sarkozy un allié objectif avec qui il tente d’ailleurs de négocier l’annulation de la condamnation de l’organisateur de l’attentat contre le DC10 d’UTA qui avait fait 170 morts.

Khadafi témoigne auprès d’un de ses cousins de sa rencontre avec Sarkozy en octobre 2005 : extrait de la BD « Sarkozy Kadhafi » (Ed. Delcourt)

Khadafi décide de miser sur le candidat Sarkozy et, selon les témoignages de l’intermédiaire franco-libanais Ziad Takieddine, les remises de billets par le gouvernement libyen débutent en novembre 2006, six mois avant les élections présidentielles. Ce sont plusieurs millions qui transitent ainsi dans des valises, par liasses de billets de 500 €, et plusieurs indices laissent à penser que tout cet argent n’a pas servi qu’à financer la campagne politique qui a permis à Nicolas Sarkozy d’accéder à l‘Élysée en mai 2007. Claude Guéant, mis en examen pour faux, usage de faux et blanchiment de fraude fiscale en bande organisée, semble s’être généreusement servi au passage, lui qui a pris l’habitude de sortir régulièrement des grosses coupures de ses poches alors que les enquêteurs ont constaté qu’il n’avait en tout et pour tout retiré que 800 € en liquide entre 2005 et 2013 !

L’intermédiaire Ziad Takieddine se fait remettre une nouvelle valise de billets par le chef du renseignement militaire libyen, Abdallah Senoussi, fin 2006 : extrait de la BD « Sarkozy Kadhafi » (Ed. Delcourt)

On se souvient de l’épisode rocambolesque de Cécilia Sarkozy en juillet 2007, mettant en scène la libération des infirmières bulgares, détenues depuis 1999 dans les geôles libyennes, ou encore l’accueil grandiose réservé en décembre 2007 au Guide de la Révolution de la Grande Jamahiriya arabe libyenne, en visite officielle à Paris où il installe sa tente bédouine dans le parc de l’hôtel Marigny.

Mais en février 2011, un vent de révolte souffle en Lybie comme dans bien d’autres pays arabes. Des insurgés prennent les armes à Benghazi. En France, Bernard Henri-Lévy se démène pour convaincre qu’il faut déclencher la guerre préventive contre le régime libyen pour venir en aide à l’opposition démocratique. Des rumeurs font état de pseudo bombardements contre les populations civiles à Tripoli. A Paris, c’est le branle-bas de combat dans les cercles du pouvoir car Khadafi, qui comprend qu’il a été joué par Sarkozy commence à faire savoir que c’est lui qui a largement financé sa campagne de 2007. Son fils Saïf Al-Islam relaie les mêmes informations. En catastrophe, Nicolas Sarkozy dépêche Alain Juppé, son ministre des Affaires étrangères à l’ONU pour faire voter en toute urgence une résolution des Nations-Unies en vue d’attaquer le régime libyen.

Khadafi félicite Sarkozy au lendemain de sa victoire électorale en mai 2007 : extrait de la BD « Sarkozy Kadhafi » (Ed. Delcourt)

En mars 2011, c’est un tapis de bombes qui s’abat sur la Libye. Le palais de Bab Al-Aziza, à Tripoli, où Khadafi stockait ses archives et notamment ses enregistrements de conversations avec des chefs d’État étrangers, est pulvérisé, ce qui n’empêche pas les forces spéciales françaises d’aller en fouiller les décombres pour vérifier qu’il ne reste plus aucun indice compromettant. En octobre 2011, le convoi de véhicules dans lequel se trouvait Muammar Khadafi est lui-même pris en chasse et bombardé. Réfugié dans un tunnel, il est finalement achevé sans que l’on sache très bien qui l’a abattu, mais alors que des soldats français se trouvent sur le théâtre des opérations.

Nicolas Sarkozy a toujours affirmé que les allégations du régime libyen quant au financement massif de sa campagne de 2007, ne sont que pure invention d’un dictateur aux abois. Sauf que, en mars 2012, de nombreux éléments factuels viennent corrobore les échanges de fin 2006 et début 2007 ayant conduit Khadafi à décider de financer la campagne de son ami français.

Un dessin signé Rhodo, publié dans le Nouvel Obs en 2012

Ce sont notamment les notes manuscrites de Choukri Ghanem, ministre du pétrole, datées d’avril 2007 et désormais entre les mains de la Justice française. Leur auteur, malheureusement, est décédé en avril 2012, malencontreusement noyé dans le Danube à Vienne où il s’était réfugié. Un autre intermédiaire, qui avait en sa possession des enregistrements d’entretiens de Khadafi authentifiés par la DGSE, est lui aussi mort accidentellement en avril 2012 et les mystérieux enregistrements ont disparu… Même le fidèle Bachir Saleh, ancien directeur de cabinet de Khadafi et maître d’œuvre des opérations financières occultes du régime, lui que l’armée française avait soigneusement exfiltré avec toute sa famille pendant la révolution libyenne en août 2011 a miraculeusement échappé à la mort en février 2018 au moment même où il commençait à vouloir s’exprimer sur le sujet…

Bien entendu, il faut lire la bande dessinée pour comprendre tous les tenants et aboutissants de cette histoire rocambolesque dont le dénouement judiciaire n’est pas encore connu mais qui est d’autant plus captivante que la plupart des personnages que l’on y croise nous sont terriblement familiers, eux qui ont occupé et qui pour certains occupent encore les plus hautes fonctions de l’État. C’est bien d’ailleurs l’objectif recherché par ce livre enquête qui précise en préambule : « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait non fortuite. Et pour cause, tout ce que vous lirez est réel ». De quoi donner des sueurs froides à certains des protagonistes de ce thriller incroyable…

L. V.

Actualité internationale : petite séance de rattrapage

9 septembre 2019

Vous étiez en vacances cet été, sur une île perdue du Pacifique, en randonnée dans les Andes péruviennes, en méharée au Tadjikistan ou, plus prosaïquement dans la maison de campagne de votre grande tante, perdue au fin fond de la Creuse, dans le désert numérique de la France profonde. Bref, pour une raison ou pour une autre, vous êtes resté quelque peu à l’écart de l’actualité internationale. Oui, mais voilà, c’est la rentrée et, curiosité aidant, vous aimeriez bien savoir en quelques mots ce qu’il a bien pu se passer dans le monde pendant les mois de juillet-août.

Axelle Degans, rédactrice de la rubrique mensuelle d’actualité internationale sur le site Diploweb

Pas de panique, Axelle Degans, agrégée d’histoire et enseignante en classes préparatoires au lycée Faidherbe à Lille, a veillé sur le monde pour vous et il suffit de consulter ses excellentes synthèses mensuelles sur le site Diploweb.com, spécialisé en géopolitique. Pour l’été 2019, les mois de juillet-août sont rassemblés en un seul article qui permet en quelques lignes de retenir l’essentiel des faits marquants de l’été.

Petit florilège donc, pour ceux qui ont préféré musarder au soleil plutôt que de se tenir informé de l’actualité mondiale estivale.

Le nouveau Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, le soir des élections législatives le 7 juillet 2019 à Athènes (photo © Louisa Gouliamaki / AFP)

En Grèce, rappelons-nous, le 7 juillet 2019, ont eu lieu des élections législatives anticipées suite au revers subi par le parti d’Aléxis Tsipras lors des Européennes de mai. Et bien évidemment, le parti Syriza a de nouveau été battu, arrivant en deuxième position derrière le parti de droite, Nouvelle Démocratie qui obtient (de justesse néanmoins) la majorité des sièges après avoir déjà remporté haut la main les élections locales début juin. C’est donc le conservateur Kyriákos Mitsotakis, issu d’une famille habituée à gouverner le pays, qui est le nouveau premier ministre grec.

Au Moyen-Orient, les tensions s’aggravent notamment en Iran où le gouvernement a annoncé ne plus se conformer à ses engagements sur la limitation de l’enrichissement de l’uranium après que l’accord multilatéral signé en 2015 a été dénoncé par Donald Trump. La guerre des tankers se poursuit dans le Golfe persique où Téhéran a arraisonné un pétrolier britannique, alimentant la hausse du cours de l’or noir tandis que les bombardements se poursuivent au Yémen et que l’Arabie Saoudite annonce l’accueil prochain de troupes américaines sur son sol, une première depuis la guerre d’Irak en 2003.

Pétrolier battant pavillon britannique arraisonné par les Gardiens de la Révolution iraniens en juillet 2019 (photo © Hasan Shirvani / AFP)

En Inde, le premier ministre nationaliste, Narendra Modi, a mis brutalement fin à l’autonomie de la partie indienne du Cachemire, le Jammu-et-Cachemire, revenant ainsi sur l’article 370 de la constitution indienne qui confère à cette région un statut spécial et aggravant encore, s’il en était besoin, les tensions avec ses voisins pakistanais.

Aux États-Unis, le président fantasque Donald Trump insiste à plusieurs reprises durant l’été, sur sa proposition d’acheter le Groenland dont il convoite la position stratégique dans le contexte du changement climatique qui donne la possibilité d’ouvrir de nouvelles voies maritimes dans le Grand Nord et surtout d’exploiter un jour les immenses richesses minérales de ce vaste territoire. La requête a été accueillie plutôt fraichement par les Danois…

Réunion des chefs d’Etats du G7 à Biarritz, avec le secrétaire général de l’ONU et le président du Conseil européen (photo © M. Kappeler / DPA Picture-Alliance / AFP)

La réunion du G7 à Biarritz, fin août, n’a guère permis d’apaiser les tensions internationales. L’absence de la Russie, exclue du dispositif depuis son annexion de la Crimée en 2014, de la Chine, de l’Inde, du Brésil (dont il a été question à cause des incendies en Amazonie) et de la plupart des pays émergents, ajoutée à l’insouciance des Américains et aux préoccupations des Britanniques toujours concentrés sur le Brexit ne pouvaient de toute façon guère laisser espérer de grandes décisions…

Démonstration de force de la police chinoise aux portes de Hongkong le 7 août 2019 (photo © AFP / Le Parisien)

Les manifestations se poursuivent à Hongkong où la police montre les muscles et où Pékin prépare ses troupes pour intervenir en cas de besoin, tandis que la contestation continue en Algérie où le Président du Parlement a présenté sa démission alors que la rue réclame le départ de l’exécutif qui gère l’intérim en attendant l’organisation de nouvelles élections. En Russie, des manifestions ont été organisées, malgré de violentes répressions, pour protester contre l’éviction de nombre de candidats aux élections prévues en septembre tandis que Vladimir Poutine fête ses 20 ans au pouvoir.

Inondation en Inde le 16 juillet 2019 (photo © AFP / STR / Sciences et Avenir)

En Afrique centrale et notamment en République démocratique du Congo, une épidémie liée au virus Ebola sévit, qui a déjà causé la mort d’au moins 1800 personnes en un an. En Asie du Sud-Est, les pluies de mousson et les inondations qui s’en sont suivi ont causé au moins 1500 décès et de graves dégâts matériels, tandis que le mois de juillet 2019 est d’ores et déjà considéré comme le plus chaud jamais observé à l’échelle planétaire, changement climatique oblige.

Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Tout compte fait, il eut peut-être cependant mieux valu que vous restiez encore un peu chez votre grande tante de la Creuse ou sur le dos de votre chameau Tadjik car le mois de septembre ne s’annonce pas forcément plus réjouissant…

L. V.

Afrique, Amazonie : notre maison brûle…

1 septembre 2019

Les médias l’ont suffisamment répété depuis le début de l’été : la forêt amazonienne, ce poumon de notre planète qui permet de capter, grâce à la photosynthèse, 10 % des émissions mondiales de CO2, et de fournir de l’ordre de 20 % de l’oxygène planétaire tout en abritant une part importante de la biodiversité encore présente, est en train de partir en fumée, sous l’œil jusque-là largement indifférent, sinon complice, du gouvernement de Jair Bolsonaro.

Feu de forêt en Amazonie (photo © Victor Moriyama / Greenpeace / AFP / France Inter)

L’Amazonie, plus grande forêt tropicale du monde, voit chaque année, pendant la saison sèche et principalement en juillet-août s’allumer des milliers d’incendies pour la plupart volontaires et destinés à défricher la forêt. L’exploitation du bois ou des minerais n’est guère en cause dans ce processus, pas plus d’ailleurs que les feux de forêt accidentels. La quasi-totalité de ces incendies est motivée par le souci de déforester pour étendre les cultures industrielles de soja et surtout les pâturages pour l’élevage à grande échelle de bovins destinés à l’exportation.

D’ailleurs le Brésil n’est pas le seul en cause même si 60 % de la forêt amazonienne s’étend sur son territoire. Les pays limitrophes que sont notamment la Bolivie, le Pérou ou le Paraguay ont connu également cet été de très nombreux départs de feux. Au Brésil, c’est l’Instituto nacional de pesquisas espaciais (INPE), un institut de recherche spécialisé dans l’observation spatiale, qui a tiré la sonnette d’alarme en mettant en avant le fait que la superficie de la forêt brésilienne partie en fumée durant le seul mois de juillet 2019 a dépassé les 2200 km2, ce qui représente près de 4 fois la surface brûlée en juillet 2018. Au 23 août 2019, l’INPE avait ainsi détecté pas moins de 40 000 feux de forêt depuis le début de l’année 2019, un record absolu depuis 2013, date de début des observations.

Le Président Jair Bolsonaro s’évertue à minimiser le problème de la déforestation en Amazonie , ici le 29 août 2019 (photo © Evaristo SA / AFP / 20 minutes)

Une accélération d’autant plus inquiétante que les messages du gouvernement de Jair Bolsonaro arrivé au pouvoir au début de l’année 2019, tendent justement à minimiser les enjeux environnementaux et à encourager les milieux agro-industriels à accélérer le développement économique sans trop se préoccuper des dégâts collatéraux sur la biodiversité ni d’ailleurs sur les populations indigènes forestières. Le Président a d’ailleurs immédiatement réagi en accusant les chercheurs de l’INPE de faire le jeu de l’opposition en grossissant l’effet de ces feux de forêt, et il limogé le directeur de l’INPE début août, histoire de calmer un peu ces observateurs trop zélés…

Selon des chiffres communiqués par Le Monde dans une vidéo très pédagogique, force est de constater que les superficies de la forêt amazonienne partie en fumée entre les années 1988 et 2004 variaient entre 15 000 et 30 000 km2 par an. C’est le Président Lula qui a réussi, grâce à une politique volontariste destinée à améliorer l’image de marque du Brésil face aux critiques des autres pays, à faire chuter ce taux de déforestation à 4500 km2 par an à partir de 2012, ce qui représente quand même pas loin de la superficie totale du département des Bouches-du-Rhône, un taux qui est resté à peu près stable jusqu’en 2018.

Superficie de la forêt amazonienne disparue chaque année en Brésil depuis 1988 (année 2019 incomplète) – source © vidéo Le Monde

C’est donc à l’aune de ce contexte que l’opinion internationale et les associations environnementales s’inquiètent tout particulièrement des très nombreux départs de feu observés depuis le début de l’été dans la forêt brésilienne. D’autant que dans le même temps, le Président Bolsonaro n’a pas hésité à accuser, le 22 août 2019, les ONG d’allumer elles-mêmes les incendies, pour discréditer le gouvernement. Son gouvernement a même refusé, le 27 août dernier, une aide internationale de 20 millions de dollars proposée par le G7 pour lutter contre ces gigantesques incendies hors contrôle, estimant que cette aide serait plus utile pour reboiser le continent européen…

Et le Président Bolsonaro a beau jeu de signaler que, pendant que le monde entier a les yeux braqués sur la forêt amazonienne qui brûle, l’Afrique subsaharienne est en proie à un nombre d’incendies qui, selon les chiffres de la NASA, serait deux fois plus importants.

Feu de forêts recensés depuis l’espace en Amazonie et en Afrique subsaharienne (source © vidéo Le Monde)

Selon une analyse du Monde, la situation des deux continents serait cependant bien distincte. En Afrique, ce n’est pas le bassin forestier du Congo, deuxième poumon vert de la planète derrière l’Amazonie, qui se consume, mais des territoires plus clairsemés, situés plus au Sud, en particulier en Angola, Malawi, Mozambique et Tanzanie. Dans ces pays, la culture sur brûlis reste une pratique très courante et ce sont donc ces friches agricoles qui sont brûlées périodiquement afin d’en améliorer la fertilité avant de les remettre en culture. L’effet sur l’environnement n’en est pas moins déplorable, tant pour la biodiversité que pour l’érosion et la dégradation de ces sols à long terme, mais l’impact environnemental planétaire ne semble cependant pas exactement comparable.

Parcelle agricole gagnée sur la forêt amazonienne au Brésil (photo © Carl de Souza /AFP / Getty Images / Business insider)

Toujours est-il que cet épisode met une fois de plus en évidence l’interdépendance dans laquelle vit la population mondiale : quand une entreprise agro-industrielle, parfois à capitaux européens, met le feu à une partie de la forêt amazonienne, pour dégager des superficies agricoles où seront élevés les bœufs destinés à alimenter nos supermarchés, c’est autant de notre espérance de vie qui disparaît car cela ne peut que contribuer à accélérer le réchauffement climatique de la planète par relargage massif dans l’atmosphère du carbone accumulé, sans même évoquer la perte irréversible de biodiversité qui en résulte. Il est certes pratique d’accuser le gouvernement brésilien de légèreté en la matière, mais il ne faut pas oublier pour autant que chacun, par son comportement de consommateur, est également en partie responsable de cet état de fait…

L. V.

Saint-Louis du Sénégal à l’épreuve des flots

26 août 2019

 

Souvent surnommée la Venise africaine, la ville de Saint-Louis, établie à l’embouchure du fleuve Sénégal, au nord-ouest de ce pays, près de la frontière mauritanienne, est, tout comme son homologue italienne, directement menacée par la lente mais inexorable montée du niveau moyen des océans.

Vue aérienne de la ville de Saint-Louis (photo © Laurent Gerrer / Saint-Louis du Sénégal)

Première ville fondée par les Européens, en l’occurrence des marins Dieppois, dans l’Ouest africain en 1659, la ville tient d’ailleurs son nom du roi Louis XIV alors au pouvoir, en référence à son illustre ascendant Louis IX. L’emplacement de la ville est plutôt bien choisi, sur une île d’environ 2 km de long et 300 m de large, située sur le fleuve Sénégal, à l’estuaire de ce dernier, dans une partie protégée par un long cordon sableux qui s’étire sur une trentaine de kilomètres du nord au sud parallèlement à la côte et que les Français nomment « Langue de Barbarie ».

L’emplacement de la cité était d’ailleurs tellement stratégique que Français et Anglais s’en disputèrent longtemps la propriété. Devenue à partir de 1872 capitale de la colonie française puis de toute l’Afrique occidentale française, la ville a connu un développement architectural remarquable, qui lui vaut d’ailleurs d’être classée depuis 2000 au Patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

Guet Ndar, le quartier des pêcheurs, sur le lido entre le petit bras du fleuve Sénégal et l’Océan Atlantique (source © YouTube)

L’agglomération s’étend en fait non seulement sur l’île centrale mais aussi sur la Langue de Barbarie où l’on retrouve notamment les quartiers de pêcheurs Guet Ndar et Ndar Toute (Ndar étant le nom de la ville en longue wolof) et sur le continent. Le bras principal du fleuve qui sépare l’île du continent mesurant bien 500 m de largeur, c’est d’abord un bac qui est installé en 1858, suivi par un pont flottant achevé en 1865 alors que l’Officier du Génie Louis Faidherbe est gouverneur. Le pont portera donc son nom, de même que l’ouvrage métallique qui lui succède depuis 1897 et qui est toujours en place.

Depuis l’indépendance du Sénégal en 1960, la ville a perdu beaucoup de son importance au profit de la nouvelle capitale Dakar, mais elle abrite encore pas loin de 250 000 habitants et son passé prestigieux en fait une destination touristique très prisée. Sauf que, à l’instar d’autres villes côtières, Saint-Louis est directement exposée non seulement aux crues du fleuve mais aussi à la montée du niveau de l’Océan Atlantique.

La côte sableuse sur laquelle a été fondée la ville est en effet particulièrement basse, située en moyenne à moins de 2 m au-dessus du niveau de la mer, et fortement sensible à l’érosion, d’autant que les autochtones ont pris l’habitude d’exploiter le sable pour les chantiers de construction, ce qui fragilise d’autant le cordon dunaire. En 2013, un rapport de la Banque Mondiale avait ainsi établi que le recul de la côte est de l’ordre de 5 à 6 m par an dans ce secteur…

Vestiges de l’ancien ouvrage de protection édifié en 1929 (photo © Blanche Vathonne / Carnets du Sénégal)

Les colons français avaient d’ailleurs érigé en 1929 un mur de 7 m de haut, ancré jusqu’à mi-hauteur dans le sol, afin de protéger la ville contre l’érosion marine. L’ouvrage tient toujours mais est fortement dégradé faute d’entretien adapté et risque donc de céder. En octobre 2003, alors que la ville est inondée une fois de plus par une crue du fleuve, récurrente en fin d’hivernage mais qui dure depuis plus d’un mois et exaspère les populations, le Chef de l’État Abdoulaye Wade donne son accord dans l’urgence pour ouvrir une brèche dans le cordon dunaire, au sud de la ville.

Photos satellites permettant de visualiser l’embouchure du fleuve Sénégal et la brèche ouverte en 2003 dans le cordon dunaire (source image GoogleEarth / Publication Cybergeo : Durand, Anselme et Thomas)

L’effet est spectaculaire et, depuis, la ville n’est plus autant menacée par les débordements du fleuve dont les crues s’écoulent plus rapidement en mer au travers d’une brèche qui s’est considérablement élargie depuis : de 4 m en 2003, sa largeur atteint désormais 7 km ! Deux villages entiers ont dû être évacués du fait de cette forte érosion du cordon dunaire. Mais l’effet majeur concerne la modification du régime hydrologique local : l’embouchure du fleuve Sénégal s’étant de fait déplacée nettement plus au nord, les eaux du fleuve à Saint-Louis sont désormais davantage sensibles aux effets de la marée. Les habitudes des pêcheurs s’en trouvent modifiées car le milieu est de plus en plus colonisé par des poissons marins tandis que les risques de salinisation de la nappe augmentent, mais c’est principalement l’érosion marine qui inquiète les autorités, surtout avec le changement climatique qui se traduit par une élévation inexorable du niveau de l’Océan tout proche.

Maisons du quartier de Guet Ndar détruites par l’érosion côtière (photo © Blanche Vathonne / Carnets du Sénégal)

Depuis l’été 2015, le quartier de pêcheurs de Guet Ndar subit de plein fouet l’assaut des vagues et les maisons s’effondrent les unes après les autres, une mosquée et deux écoles étant même directement menacées, obligeant les autorités à organiser des camps d’urgence pour reloger les familles concernées. Ce sont ainsi pas moins de 2600 personnes qui se sont entassées pendant plusieurs années dans le camp de Khar Yalla, dans des conditions de promiscuité et d’inconfort particulièrement pénibles. Un nouveau campement plus structuré vient tout juste d’ouvrir qui a déjà permis d’accueillir, dans des conditions plus décentes, 2000 habitants mais prévoit d’en admettre 10 000 supplémentaires par la suite, ce qui donne une idée de l’ampleur du problème.

Emmanuel Macron en visite à Saint-Louis aux côtés du maire de la ville le 3 février 2018 (photo © Ludovic Marin / AFP / Le Parisien)

Le maire de Saint-Louis, Amadou Mansour Faye, a donc lancé un appel à l’aide internationale à l’occasion de la réunion sur le changement climatique qui s’est tenue le 12 décembre 2017 à Boulogne-Billancourt sous le vocable ambitieux de One Planet Summit.

Et il a été entendu puisque notre Président Emmanuel Macron s’est déplacé en personne à Saint-Louis moins de 2 mois plus tard, le 3 février 2018, accompagné du président de la Banque Mondiale, Jim Kong Kim, pour venir promettre de mobiliser des fonds afin de mieux protéger la ville et surtout son lido sableux contre l’érosion marine.

Élément de la digue de protection, édifié fin 2018 (source © Afro Actu)

Une promesse tenue qui s’est concrétisée par le lancement d’une étude de faisabilité dès mars 2018 puis par la signature, le 6 novembre 2018 de 3 conventions avec l’Agence Française de Développement (AFD) pour un montant de 20 milliards de francs CFA en faveur de la lutte contre l’érosion, la prévention des inondations et l’adaptation au changement climatique.

L’une de ces conventions concerne précisément la construction d’un nouvel ouvrage destiné à protéger la Langue de Barbarie contre l’érosion marine, une digue de 3,5 km en 2 tronçons, dont le montant est estimé à 18,8 millions d’euros (soit 12,3 milliards de francs CFA) et pour laquelle l’AFD apportera 16 millions dont 6 sous forme de dons. Les travaux, confiés à l’entreprise Eiffage, ont déjà débuté : une course contre la montre pour tenter de sauver le cœur de la ville de Saint-Louis désormais directement exposée aux impacts de la montée des eaux. D’autres villes suivront probablement…

L. V.

Hongkong : des manifestations à haut risque

19 août 2019

Ce dimanche 18 août 2019 a encore été marqué par d’impressionnantes manifestations dans le centre-ville de Hongkong. Plusieurs dizaines de milliers de Hongkongais se sont ainsi rassemblés dans les allées de Victoria Park, sous une pluie battante. Abrités sous autant de parapluies, cette foule pacifique mais déterminée répondait à l’appel du Front civil des droits de l’Homme, une organisation prônant la non-violence et réclamant davantage de libertés civiques sur ce territoire redevenu chinois le 1er juillet 1997 après 150 ans d’occupation britannique.

Des dizaines de milliers de manifestants à Victoria Park, au centre-ville de Hongkong, dimanche 18 août 2019 (photo © AP / Le Monde)

Disposant désormais d’un statut un peu particulier de « Région administrative spéciale » comme sa voisine Macao, l’ancienne colonie portugaise qui lui fait face, sur l’autre rive à l’embouchure de la Rivière des Perles, en aval de Canton, ce territoire de Hongkong, devenu l’une des trois principales places financières mondiales avec Londres et New York, a une histoire bien particulière qui explique la situation assez inédite dans laquelle il se trouve actuellement.

Hongkong, à l’embouchure de la Rivière des Perles (source © GoogleMaps)

Le premier Européen à parvenir à Honkong, est l’explorateur portugais Jorge Álvares qui y débarque en 1513 et ce sont donc les Portugais qui s’y installent pour établir une tête de pont commerciale. Ce sont eux aussi qui introduisent en Chine dès le XVIIe siècle l’opium produit en Inde et pourtant interdit en Chine par un édit impérial de 1729. Au XVIIIe siècle, les ports chinois sont ouverts aux Européens mais les règles du commerce y sont très strictes, l’empire chinois pratiquant un protectionnisme qui lui permet d’exporter largement ses produits dont le thé, la soie ou la porcelaine, très prisés en Europe.

C’est pour rééquilibrer cette balance commerciale qui ne leur est guère favorable que les Britanniques se mettent, au tout début du XIXe siècle, à exporter massivement l’opium en provenance de leur colonie indienne pour inonder le marché chinois, tout en essayant de forcer la main aux autorités chinoise pour signer un traité de libre-échange plus en leur faveur. Mais les Chinois s’y opposent et les Britanniques décident donc d’utiliser la manière forte.

Prenant prétexte d’une tentative des Chinois de réguler le commerce de la drogue qui prend des proportions alarmantes avec plus de 10 000 tonnes d’opium débarquant chaque année, les Anglais passent à l’attaque pour défendre leur juteux commerce. En 1840, une flotte de guerre lourdement armée attaque le nord de la Chine et menace directement Pékin. Les Chinois sont contraints de signer en 1842 le traité de Nankin qui prévoit notamment la cession de Hongkong à la Grande-Bretagne, et l’ouverture de nouveaux ports au commerce britannique.

Le sac du Palais d’été à Pékin en 1859 (illustration d’époque / La Télé libre)

Mais les Européens en veulent toujours davantage, d’autant que les Français, les Russes et les Américains se mettent aussi sur les rangs, et déclenchent en 1856 une nouvelle guerre de l’opium avec leurs alliés anglais. Un nouveau traité très inégal est signé à Tianjin, mais qui ne suffira pas encore aux appétits commerciaux occidentaux, lesquels conduisent Français et Britanniques à occuper en 1859 la capitale impériale, allant jusqu’à piller et incendier le Palais d’été, un acte honteux dénoncé avec force par Victor Hugo…

La convention de Pékin, signée en 1860, avait déjà permis à la Grande-Bretagne d’élargir considérablement son territoire de Hongkong, mais en 1898, une nouvelle convention avec la Chine lui donne accès, via un bail emphytéotique de 99 ans, à de vastes étendues connues sous le nom de « Nouveaux territoires » autour du port de Hongkong, y compris sur les îles voisines. C’est l’échéance de ce bail en 1997 qui a conduit la Chine à reprendre la main sur cette zone de son ex-empire.

Entre temps, la petite colonie de pêcheurs de Hongkong qui comptait 7500 habitants en 1830 a beaucoup évolué. Avec déjà 1,6 millions d’habitants en 1941, la ville grossit d’au moins 150 000 personnes rentrés illégalement au début des années 1960 pour échapper à la grande famine qui sévit alors dans la Chine communiste de Mao. L’industrie textile s’y développe et, à partir des années 1970, Hongkong devient une place financière prépondérante. La HSBC (Hongkong and Shanghai Banking Corporation), à l’origine de multiples scandales financiers, y a d’ailleurs été créée, par un trafiquant d’opium justement.

Le quartier des affaires à Hongkong, une cité prospère…

A partir de 1979, la proximité de la zone commerciale de Shenzhen créée à l’initiative de Deng Xiaoping, favorise encore le rôle commercial déjà prépondérant de Hongkong qui compte désormais plus de 7 millions d’habitants, dont encore 34 000 résidents britanniques et près de 20 000 de nationalité française. Une ville moderne, dynamique, symbole du libéralisme économique mondialisé et qui bénéficie, depuis 1997 et en principe au moins jusqu’en 2047, d’un statut à part au sein de la République populaire de Chine, selon le principe « Un pays, deux systèmes », qui lui permet de conserver notamment sa monnaie et l’accès à un multipartisme.

Manifestants dans les rues de Hongkong le dimanche 16 juin 2019 (photo © Sam Tsang / SCMP)

Mais 30 ans plus tard, la Chine dont la puissance économique et militaire s’est considérablement renforcée et qui a de nouveau des visées expansionnistes dans son environnement proche, commence à préparer la normalisation du statut de Hongkong. C’est d’ailleurs en réaction à un projet de loi sur l’extradition vers la Chine des opposants politiques que se sont déclenchées, le 9 juin dernier, les premières manifestations qui ont rassemblé de l’ordre d’un million de personnes, du jamais vu dans ce pays peu politisé. Des manifestations qui prennent peu à peu de l’ampleur avec sans doute près de 2 millions de manifestants dans les rues de Hongkong le 16 juin et même une intrusion dans les bâtiments du Conseil législatif le 1er juillet.

Il va sans dire que les autorités de Pékin peuvent difficilement tolérer une telle mobilisation populaire qui réclame explicitement davantage d’autonomie et moins d’ingérence du pouvoir chinois dans la vie démocratique locale. Dès le 13 août, Pékin a fait savoir que des troupes en nombre et des chars d’assaut de l’Armée populaire de libération avaient été massés dans les stades de Shenzhen, aux portes de Hongkong, rappelant au passage, sous forme de menace à peine voilée, qu’ils pouvaient être sur place en seulement 10 minutes.

L’arrivée des chars sur la place Tian’anmen à Pékin en 1989 (photo © Jeff Widener / AP)

On sent désormais que Pékin n’attend plus qu’un prétexte pour intervenir et ramener l’ordre dans cette « Région administrative spéciale », n’hésitant pas à monter en épingle les heurts qui se sont produits à l’issue de l’occupation de l’aéroport et qualifiant les manifestants de terroristes. Pour ceux qui ont raté les images de l’entrée des chars russes à Budapest en 1956 ou à Prague en 1968, voire l’écrasement des manifestants sur la place Tian’anmen en 1989 qui aurait fait de l’ordre de 10 000 morts, une séance de rattrapage est peut-être en préparation…

L. V.

 

Et pendant ce temps-là, il neige en Australie…

17 août 2019

La semaine du 15 août est traditionnellement en France celle où l’on se bouscule le plus sur les plages. Après les deux épisodes de canicule qui se sont succédé fin juin puis à nouveau fin juillet, les températures de cette deuxième semaine d’août étaient certes à un niveau plus raisonnable, mais suffisamment élevées pour attirer de nombreux vacanciers dans les stations balnéaires, notamment sur le pourtour méditerranéen où il faut parfois jouer du coude pour arriver à étaler sa serviette sur un coin de sable chaud.

Plages de Manly à Palm Beach au nord de Sydney (source © Australia-Australie)

Et pendant ce temps-là, de l’autre côté du globe, c’est l’hiver austral. En Australie justement, pourtant réputée pour son climat semi-aride voire carrément désertique sur une large portion centrale du pays, et alors que le continent avait subi jusqu’en février 2019 une canicule sans précédent, enregistrant fin janvier des records de température jusqu’à 49,5 °C et des feux de forêts dévastateurs, c’est une vague de froid inédite qui s’est abattue sur le pays entre le 9 et le 12 août…

C’est la partie sud-est du continent australien qui a subi de plein fouet cette vague de froid polaire venue de l’Antarctique. Il a neigé dans l’État de Nouvelle Galles du Sud et surtout dans celui de Victoria, encore plus au sud, ainsi qu’en Tasmanie. Melbourne et la capitale Canberra se sont retrouvées sous la neige, de même qu’Hobart, la ville principale de Tasmanie, qui n’avait pas vu la neige depuis une bonne vingtaine d’années. A Melbourne, il faut remonter au 25 juin 1986 pour retrouver la trace du dernier flocon tombé et les dernières grosses chutes de neige sur la ville datent de 1951, ce qui donne une idée de la rareté de l’événement.

Des kangourous aux sports d’hiver, à Lyonville (Victoria’s central highlands) (photo © Nicholas Dunand / The Conversation)

Des milliers de foyers se sont retrouvés sans électricité du fait de ces chutes de neiges particulièrement abondantes, non seulement dans les parties les plus montagneuses (où l’on a relevé jusqu’à plus de 2 m de neige dans certaines stations de ski) mais aussi en plaine à moins de 300 m d’altitude. Plusieurs vols ont dû être annulés à cause de ces conditions atmosphériques déplorables, et les images des pauvres kangourous bondissant au milieu de champs de neige pour se réchauffer les pattes ont fait le tour du monde.

Des kangourous peu à l’aise sous la neige (photo © capture Twitter/@stephengrenfel1)

Dans les zones les plus montagneuses du sud-est de l’Australie, les chutes de neige se produisent quasiment chaque année. Mais en plaine, le phénomène est beaucoup plus rare, ce qui explique qu’il ait eu un tel retentissement. Selon le site australien The conversation, les chutes de neige les plus importantes connues localement, dans un pays où, il est vrai, la mémoire écrite des événements météorologiques est relativement récente, datent de l’année 1900 au cours de laquelle il avait été enregistré 60 cm de neige dans la ville de Bathurst, située à 200 km à l’ouest de Sydney et à 650 m d’altitude. En 1965, la neige était remontée au nord-est de l’Australie jusqu’à la ville de Mackay située pourtant à 900 km au nord de Brisbane.

Kangourous sautant dans la neige près de Goulburn, au Sud-Ouest de Sydney, en août 2019 (photo © capture Twitter/@stephengrenfel1)

Au cours des 20 dernières années, c’est en mai 2000 que la neige était déjà tombée de manière abondante dans l’État de Victoria et c’est la dernière fois qu’on a vu la neige tenir au sol dans le centre de Canberra. Ce n’est donc pas tous les ans, loin de là, que les kangourous australiens ont le loisir de gambader dans la poudreuse, ce qui semble d’ailleurs n’avoir rien d’une partie de plaisir pour ces animaux habitués à une météo nettement plus clémente.

Comme à l’accoutumée, cet épisode de froid polaire et de chutes de neige intenses qui s’est abattu sur le sud-est australien n’a pas manqué de déclencher une nouvelle fois les sarcasmes de tous les climato-sceptiques. De fait, les climatologues australiens observent bel et bien une augmentation moyenne très sensible des températures et une baisse significative du nombre de jours de précipitations neigeuses depuis le début des années 1990.

Ce qui n’empêche pas que se produisent épisodiquement des chutes de neige exceptionnelles accompagnées d’un froid polaire pendant quelques jours, comme le pays en a connu cette semaine : un phénomène climatique intense reste aléatoire et peut très bien se produire lorsque les conditions météorologiques sont réunies, sans pour autant que cela ne vienne contredire une évolution climatique moyenne qui traduit un réchauffement global du climat de plus en plus notable, quoi qu’en disent certains !

L. V.

A Las Vegas, les criquets s’invitent au casino

31 juillet 2019

Las Vegas fait partie de ces villes mythiques, constitutives du rêve américain. Créée en 1855, dans une vaste cuvette entourée de chaînes montagneuses, par une poignée de Mormons venus évangéliser les Indiens, son emplacement a justement été choisi car s’y trouvaient quelques prairies arrosées par des sources d’eau artésiennes, un vrai miracle en plein désert des Mojaves, le plus aride des États-Unis.

Depuis, la ville s’est fortement développée grâce en particulier à l’industrie du jeu et à l’implantation de multiples casinos, surtout lorsque l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro à Cuba en 1959 a conduit la Mafia américaine à rapatrier ses actifs dans une région plus accueillante pour ses propres affaires.

Le Club Arizona, un des premiers lieux de jeux implanté à Las Vegas au début du XXe siècle (source © casinospielen)

La ville est devenue depuis la principale destination touristique du pays et attire chaque année pas moins de 40 millions de touristes qui s’ajoutent aux quelques 2 millions de résidents permanents de l’agglomération, eux même en croissance très rapide puisqu’ils augmentent en moyenne de 8 000 nouveaux arrivants chaque année. Nourrir et abreuver autant de monde en climat aride, surtout dans les conditions de luxe et de confort auxquels aspire une population de riches touristes en goguette, sachant qu’à Las Vegas on consomme pas moins de 1000 litres d’eau par jour, soit quatre fois plus qu’un Français moyen, voilà qui n’est pas une sinécure.

Barrage de Hoover, édifié en 1932 sur le Colorado, près de La Vegas (source © Visiter Las Vegas)

Il a fallu construire de nombreux barrages dont celui qui alimente le lac Mead, sur le Colorado, un immense plan d’eau artificiel mais qui peine désormais à répondre aux exigences de la population puisque le débit naturel du Colorado ne représente plus que les deux-tiers des besoins de l’agglomération. Les sources artésiennes qui jaillissaient autrefois à l’emplacement de la ville sont taries depuis belle lurette. Les pompages toujours plus nombreux dans les nappes souterraines, destinés aussi à irriguer les cultures intensives nécessaires à l’alimentation de la ville mais très gourmandes en eau dans un climat aussi impropre à l’agriculture, induisent désormais un lent mais inexorable tassement des sols.

La « ville du péché » que certains se plaisent à vilipender pour ses temples du jeu, son essor de la prostitution, ses centres commerciaux démesurés, la ville où l’on vient pour divorcer et se remarier en un tournemain, est aussi une ville qui s’enfonce peu à peu et où l’on vit désormais avec la crainte de devoir un jour manquer d’eau alors qu’on vit en plein désert…

Las Vegas, capitale du jeu… (source © Visit Las Vegas)

Et voilà que ce tableau apocalyptique vient se renforcer par l’arrivée de nuées de criquets qui rappellent furieusement les descriptions bibliques des sept plaies de l’Égypte. Le 26 juillet 2019 en effet, ce sont des nuages compacts de criquets venus du désert alentours qui se sont soudainement abattus sur la ville. Ces nuées de criquets grégaires qui ravagent tout sur leur passage ne sont certes pas une spécificité locale et les populations sahéliennes les observent régulièrement sans que l’on sache très bien pourquoi ces insectes se mettent brutalement à se multiplier pour former ces gigantesques nuées si spectaculaires.

Nuée de criquets au-dessus d’un parking de Las Vegas (source © TWITTER / Business Plan City)

Un hiver et un printemps légèrement plus humides qu’à l’accoutumée suffisent semble-t-il à obtenir une telle multiplication des criquets pour arriver à des masses telles que rien ne semble y résister. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un tel phénomène est observé dans la région et généralement les nuées d’insectes migrateurs finissent par se déplacer vers le nord et laisser de nouveau la ville à ses habitants, après y avoir néanmoins grignoté à peu près toute la végétation comestible…

Amas de criquets sur des voitures à Las Vegas (source © LCI)

Depuis plusieurs jours, ainsi que les médias américains mais aussi européens s’en sont fait l’écho, il devient difficile de se promener dans les rues de Las Vegas sans se heurter à ces nuages de criquets qui comme par hasard se concentrent précisément le long de l’artère principale, là où se trouvent la majorité des casinos et des restaurants… De nuit, le spectacle est particulièrement impressionnant quand on voit tournoyer ces millions d’insectes de belle taille (plus de 5 cm de longueur !) à la lueur des éclairages qui les attirent inexorablement.

Un spectacle sur lequel ne manquent évidemment pas de gloser les prédicateurs de toute obédience, et pas seulement les Mormons de l’église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, ceux-là mêmes qui ont fondé la ville de Las Vegas au milieu du XIXe siècle sans se douter qu’elle deviendrait un jour, aux yeux de certains, un des symboles mondiaux de la décadence et du vice, et assurément un bel exemple d’un développement bien peu durable.

L. V.