Archive for the ‘International’ Category

Conseil de sécurité de l’ONU : un droit de veto problématique

23 septembre 2022

La réforme du Conseil de sécurité des Nations unies, fait partie de ces serpents de mer qui resurgissent régulièrement. Créé au lendemain de la Seconde guerre mondiale, le Conseil de sécurité est l’organe exécutif de l’Organisation des Nations unies et a pour responsabilité principale, selon les termes de la Charte des Nations unies, « le maintien de la paix et de la sécurité internationale », rien de moins…

Le président ukrainien Volodymyr Zelensky s’exprime devant le Conseil de sécurité de l’ONU, le 24 août 2022 à New York (photo © Timothy A. Clary / AFP / L’Express)

Cet organe, qui peut se réunir à tout moment, à New York, y compris en urgence pour traiter de crises imprévues, est désormais composé de 15 membres dont 10 non permanents élus pour 2 ans par groupes géographiques de pays, avec un renouvellement par moitié chaque année. Actuellement, l’Irlande et la Norvège y représentent l’Europe occidentale et l’Albanie l’Europe de l’Est, tandis que le continent africain est représenté par le Gabon, le Ghana et le Kenya. Le bloc Asie-Pacifique est actuellement représenté par l’Inde et les Émirats arabes unis, et l’Amérique latine par le Brésil et le Mexique.

Quant aux 5 membres permanent, malgré les nombreux projets de réformes tous avortés à ce jour, ce sont toujours les principaux vainqueurs de la seconde guerre mondiale qui ont conservé leur siège, à savoir les États-Unis, la Russie, la Chine, le Royaume-Uni et la France. Et ils disposent toujours du droit de veto qu’ils se sont eux-mêmes arrogés dès l’origine, ce qui leur permet de bloquer n’importe quelle résolution qui, sinon, doit avoir l’aval de 9 des membres du Conseil de sécurité pour être adoptée.

Première réunion du Conseil de sécurité des Nations unies à Londres, le 17 janvier 1946 (photo © Marcel Bolomey / ONU)

La récente invasion russe en Ukraine a, une fois de plus, remis sur la table la question du maintien de ce droit de veto d’un autre âge, Vladimir Poutine ayant bien évidemment utilisé une fois de plus cet outil pour bloquer le 26 février 2022 une résolution déplorant l’agression, tout en notant avec satisfaction que 3 autres membres (Chine, Inde et Émirats arabes unis) préféraient s’abstenir… De quoi énerver passablement l’ambassadrice américaine à l’ONU, Linda Thomas-Greenfield, considérant que « les États membres responsables n’envahissent pas leur voisin » et l’amenant à faire des propositions pour limiter le droit de veto, estimant que « tout membre permanent qui use de son droit de veto pour défendre ses propres actions perd toute autorité morale et doit être tenu pour responsable ».

L’ambassadrice des États-Unis auprès des Nations unies, Linda Thomas-Greenfield, en conférence de presse au siège de l’Onu, le 1er mars 2021 (photo © Mary Altaffer / The Associated Press / Voice of America)

Une leçon de morale qui ne peut bien entendu que faire sourire, voire ricaner, les autres pays, habitués de longue date à voir les États-Unis n’en faire qu’à leur tête et se soucier comme d’une guigne de ce que peut bien penser le reste du monde lorsque leurs propres intérêts économiques ou stratégiques sont en jeu… De fait, depuis la création de l’ONU, les États-Unis ont utilisé à 83 reprises leur droit de veto, dans plus de la moitié des cas pour défendre leur allié israélien contre l’opprobre international, mais force est de constater que depuis 2009, ils n’ont dégainé cette arme redoutable qu’à 4 reprises alors que dans le même temps la Russie l’a brandie pas moins de 26 fois ! C’est d’ailleurs ce pays, et avant elle la défunte URSS qui détient le record d’utilisation avec pas moins de 117 veto apposés, dont 29 depuis la fin de l’empire soviétique en 1991.

Par comparaison, le Royaume-Uni a utilisé 29 fois son droit de veto, souvent de manière concomitante avec les USA, la Chine 18 fois et la France 16 fois seulement, la dernière fois en 1989 pour éviter de condamner l’invasion américaine à Panama. Il s’agissait alors d’une position de solidarité avec son allié américain, mais la dernière fois que la France a utilisé ce droit de veto pour défendre ses propres intérêts, c’était en 1976 au sujet du référendum sur l’indépendance de Mayotte. En 2013, la France s’est d’ailleurs engagée, par la voix de François Hollande, à ne jamais utiliser son droit de veto quand sont en jeu des génocides ou des crimes de masse, et a souhaité que les autres pays en fassent de même, mais sans succès jusqu’à présent…

L’invasion américaine à Panama, en décembre 1989, la dernière occasion où la France a fait usage de son droit de veto (photo © US Army)

Le 26 avril 2022, l’Assemblée générale des Nations unis a adopté par consensus, à l’initiative du Liechtenstein, une résolution qui oblige désormais un pays utilisant son droit de veto à justifier sa décision. Une mesure qui vient justement en réaction au récent veto russe destiné à empêcher toute condamnation de son aventure ukrainienne. Cela ne changera pas fondamentalement les choses car un pays qui fait usage de son droit de veto a toujours de bonnes raisons personnelles pour cela, mais le fait que celles-ci soient plus ou moins avouables le place néanmoins dans une situation moralement plus délicate.

On se doute néanmoins que ce n’est pas ce genre de mesure qui arrêtera un dirigeant comme Donald Trump, Vladimir Poutine ou Xi Jin Ping qui n’ont cure de ce que pense l’opinion internationale à leur égard, obsédés qu’ils sont de défendre l’idée qu’ils se font de la puissance de leur propre pays. La démarche pourrait même gêner davantage les États-Unis qui sont amenés régulièrement à utiliser leur droit de veto pour éviter que la politique israélienne de colonisation des Territoires occupés ne soit trop fermement condamnée par le reste du monde.

Vladimir Poutine reçoit (à distance) le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, au Kremlin, le 26 avril 2022 (photo © Vladimir Astapkovich / Sputnik via Associated Press / Le Devoir)

C’est bien le paradoxe de ce type de posture : quand on est sûr de son bon droit, on trouve toujours que les sanctions ne sont pas assez sévères et on enrage de voir l’impunité dont bénéficient ceux qu’on considère comme délinquants. Mais quand on se place soit même en délicatesse avec la loi ou la bonne gouvernance, on est généralement très agacé par les leçons de morales que certains ne peuvent s’empêcher de donner… Pas sûr que l’on arrive à sortir aussi facilement de ce droit de veto pour le moins archaïque et profondément injuste que se sont arrogé les grandes puissances du moment !

L. V.

Suède : l’extrême droite au gouvernement

20 septembre 2022

La Suède fait partie de ces pays scandinaves longtemps considérés comme les modèles les plus aboutis de la social-démocratie européenne, dotés d’un État très protecteur, d’une vie politique plutôt apaisée et consensuelle, et d’un niveau de prélèvement fiscal élevé. La réforme du système de retraite, dont les principes avaient été fixés dès 1991 par un gouvernement social-démocrate et qui a finalement été adoptée en 1999 à l’issue d’un très long processus de dialogue social est l’exemple même de cette capacité de certains pays à dégager des compromis politiques solides et relativement équilibrés qui évitent le conflit.

A partir des années 2010, la Suède s’est montrée très accueillante envers les mouvements migratoires, bénéficiant de sa bonne réputation de pays ouvert, au système de protection social généreux et à l’activité économique plutôt florissante. En 2014, 80 000 réfugiés ont ainsi été accueillis, venant principalement de Syrie et en 2016, ce nombre s’est élevé à 120 000 environ. Entre 2000 et 2022, le nombre de résidents nés à l’étranger a doublé en Suède, atteignant 2 millions, ce qui représente un cinquième de la population.

Manifestation en septembre 2015 à Stockholm en faveur de l’accueil des réfugiés politiques… (photo © Jonathan Nackstrand / AFP / L’Express)

Dès 2010, des émeutes survenues dans la banlieue de Stockholm attisent une amorce de discours xénophobe, permettant à un nouveau parti de faire son entrée au Parlement : les Démocrates de Suède, qui comme son nom ne l’indique pas est clairement marqué à l’extrême droite et est même, à l’origine ouvertement néofasciste. Élection après élection, ce parti ouvertement xénophobe a grignoté du terrain, passant de 5,7 % des suffrages exprimés en 2010 à 20,5 % lors des dernières législatives qui avaient lieu le 11 septembre 2022, le jour anniversaire de l’attaque islamiste contre le World Trade Center, comme par un fait exprès, faisant ainsi entrer au Parlement pas moins de 73 députés sur les 349 sièges du Riksdag, le Parlement suédois…

Jimmie Åkesson, le leader du parti d’extrême droite les Démocrates Suédois (photo © Maja Suslin / TT News Agency / Reuters / Yahoo)

Un petit séisme politique et une incontestable victoire pour son porte-parole, Jimmie Åkesson, qui est à la tête des Démocrates de Suède depuis 17 ans maintenant et qui a progressivement amené ce parti néo-nazi vers la normalisation, allant jusqu’à refuser de siéger au Parlement européen dans le même groupe que Marine Le Pen et ses élus frontistes, c’est dire ! Ce résultat électoral place de fait ce parti d’extrême droite en deuxième position, derrière le Parti social-démocrate du Premier ministre sortant, Magdalena Andersson, crédité de 30,3 % des voix.

Cette dernière avait accédé à ce poste, occupé pour la première fois en Suède par une femme, le 29 novembre 2021, il y a moins d’un an donc, à la faveur d’une crise qui confirme, s’il en était besoin, que la vie politique, même en Suède, n’est jamais un long fleuve tranquille ! En 2018, le premier ministre social-démocrate, Stefan Löfven, avait été reconduit dans ses fonctions, grâce à une coalition (minoritaire) de centre gauche dans laquelle il s’appuyait aussi sur les Verts et le Parti de gauche. En juin 2021, ce dernier avait retiré sa confiance et fait chuter le gouvernement, non pas sur la gestion du la crise du Covid, pour laquelle le pays s’était singularisé par un confinement a minima, mais sur une question d’encadrement des loyers pour les logements neufs. Revenu malgré tout à la barre en juillet, Stefan Löfven avait néanmoins démissionné quelques mois plus tard, en novembre 2021 après qu’une élection interne du Parti social-démocrate a choisi de le remplacer à sa tête par Magdalena Andersson.

 
Magdalena Andersson, Premier ministre socio-démocrate sortant de Suède (source © Terra Femina)

Celle-ci n’est pas une débutante, elle qui était déjà ministre des finances dans le premier gouvernement de Stefan Löfven dès 2014, avant d’être élue, en 2020 présidente du comité monétaire et financier du Fonds monétaire international. Son élection comme Premier ministre, le 24 novembre 2021 se fait in extremis, après un ralliement de dernière minute du Parti de gauche. Mais elle est contrainte à la démission avant même de se présenter au roi, suite à la défection des Verts, qui refusent toute alliance avec le Parti du centre, pourtant appoint indispensable pour adopter le budget… Qu’à cela ne tienne, elle s’accroche et se fait réélire Premier ministre le 29 novembre : toute comparaison avec Borgen, la série qui se déroule au Danemark, serait bien entendu purement fortuite, est-il besoin de le préciser ?

Depuis son accession au pouvoir, Magdalena Andersson est obsédée par les effets de l’invasion russe en Ukraine et a conduit un changement majeur en matière de politique étrangère, tournant le dos à des décennies de neutralité pour demander l’adhésion de son pays à l’OTAN. Mais c’est à un autre sujet qu’elle doit sa défaite (relative) aux dernières législatives, à savoir la question de l’immigration. Le pays a en effet dû faire face, en avril 2022 à de violentes émeutes dans plusieurs villes du pays, en réponse à des provocations organisées par Rasmus Paludan, leader du parti d’extrême droite Stram Kurs (« ligne dure ») qui s’amuse à brûler des exemplaires du coran en public dans des quartiers à forte proportion d’immigrés de confession musulman. L’effet est garanti et les émeutes qui en ont résulté ont fait pas moins de 40 blessés dont 26 policiers, provoquant un débat houleux à travers le pays et faisant le jeu de la droite qui a axé toute la campagne des législatives sur la question sécuritaire et la place des immigrés dans la société suédoise.

Émeutes à l’issue d’une manifestation contre l’extrême droite, le 15 avril 2022, à Örebro, en Suède (photo © Kicki Nilsson / AFP / L’Express)

Les partis traditionnels de droite, Modérés, Chrétiens-démocrates et Libéraux, ont donc largement emboité le pas des Démocrates de Suède de Jimmie Åkesson, ce qui explique finalement le bon score de ce dernier qui a pu surfer sur ses thèmes de campagne de prédilection, la question de l’Ukraine ou du changement climatique étant quasiment passées à la trappe… Globalement, les partis de droite ont perdu du terrain à l’issue de ces élections, contrairement aux sociaux-démocrates qui en ont plutôt gagné. Mais pas suffisamment pour que la coalition sortante de gauche puisse se maintenir au pouvoir, elle qui finit avec 173 députés alors que la majorité est fixée à 175… Magdalena Andersson a donc été contrainte de démissionner bien que son parti finisse en tête de ces élections et c’est le chef des Modérés, Ulf Kristersson, dont le parti finit à la troisième place et perd deux sièges avec à peine 19,10 % des suffrages exprimés, qui pourrait former le prochain gouvernement en s’appuyant sur une coalition de droite dans laquelle l’extrême droite des Démocrates de Suède sera le parti dominant… Une situation explosive mais qui vient couronner les efforts de Jimmie Åkesson qui a tout fait pour banaliser l’image de son part et se rapprocher de la droite classique tandis que celle-ci dérivait de plus en plus vers ses thèses sécuritaires et nationalistes.

Le chef des Modérés, Ulf Kristersson, fêtant la victoire de la coalition de droite et d’extrême-droite, le soir des élections du 11 septembre 2022 (photo © Fredrik Sandberg / TT News Agency / AFP / RTL)

Un schéma qui n’est pas sans rappeler ce qu’il se passe en Italie où les élections générales sont justement prévue cette semaine, le 25 septembre 2022 : le centre-droit de Forza Italia pourrait ainsi revenir au pouvoir à la faveur d’une alliance avec les forces de droite voire d’extrême droite de la Ligue et de Frères d’Italie. Et la situation française n’est pas non plus très éloignée de cette configuration au vu de la stratégie portée par Éric Ciotti qui brigue la présidence des Républicains (LR) afin d’opérer un rapprochement avec l’extrême droite et espérer ainsi faire accéder en 2027 son champion, Laurent Wauquiez, à la Présidence de la République. En politique comme ailleurs, le pire n’est jamais sûr mais il est parfois bon de regarder ce qui se passe chez nos voisins pour s’en prémunir…

L. V.

Pakistan : des inondations meurtrières

16 septembre 2022

Le Pakistan, ce pays de 220 millions d’habitants, fait face depuis le début de l’année à une crise climatique de grande ampleur. En mars, le pays commençait déjà à suffoquer sous l’effet d’une forte vague de chaleur avec des températures supérieures à 40 °C. En avril, le mercure a continué à grimper pour atteindre localement jusqu’à 51 °C le 14 mai 2022 à Jacobabad, près de la frontière avec l’Inde : un record mondial sans précédent ! La ville voisine de Calcutta, en Inde, a aussi connu cette année sa plus longue séquence sans pluie : 57 jours consécutifs.

En 2022, le Pakistan en proie à une canicule record (photo © Prakash Singh / AFP / Radio France)

Des records de chaleur qui rendent la vie quasi insupportable et qui ont fait au moins 25 victimes directes en Inde et 65 au Pakistan, l’organisme humain étant mis à rude épreuve durant ces épisodes de canicule prolongée lorsque le thermomètre ne descend pas en dessous de 30 °C même au cœur de la nuit.  Cette vague de canicule, que les scientifiques relient sans hésiter au réchauffement climatique mondial, s’est bien évidemment accompagnée d’un déficit sévère en eau, les cours d’eau s’asséchant les uns après les autres et le débit du fleuve Indus, principale source d’alimentation en eau du Pakistan a vu son niveau d’étiage fondre de 65 %.

La population a aussi eu à subir en parallèle de multiples coupures d’électricité liées à une surconsommation pour alimenter réfrigérateurs et climatiseurs, mais aussi des vagues de pollution due notamment à plusieurs incendies majeurs de décharges, dont celle de New Delhi qui s’est enflammée à trois reprises. Au nord du Pakistan, un lac glaciaire a rompu sa digue sous l’effet de la fonte accélérée des neiges d’altitude. Les rendements agricoles se sont effondrés, y compris au Pendjab, grenier à blé de l’Inde, au point que ce pays a annoncé suspendre totalement ses exportations, pour privilégier sa propre sécurité alimentaire.

Rivière en crue dans le district de Swat où des milliers de personnes ont dû évacuer leur habitation le 27 août 2022 (photo © Abdul Majeeb / AFP / La Dépêche)

Et voilà que début juin, à la période où débute habituellement la mousson, des pluies diluviennes se sont abattues notamment sur la région, se poursuivant quasiment sans discontinuer jusqu’en septembre et atteignant des cumuls inhabituels au Pakistan qui a dû décréter l’état d’urgence le 26 août. Le pays est certes habitué à ces fortes pluies de mousson et aux inondations meurtrières qui en résulte. Ici, chacun a encore en tête l’année 2010, pas si lointaine, où près de 20%de la superficie du pays s’était retrouvée sous les eaux, avec un bilan final estimé à environ 2000 morts. Mais le cru 2022 est très comparable puisque la dernière semaine d’août, les autorités annonçaient déjà un bilan de 1400 morts, autour de 13 000 blessés, plus de 250 000 maisons détruites, 1,8 millions d’hectares de terres agricoles submergées, de l’ordre de 700 000 têtes de bétail emportées, 3000 km de routes hors d’usage et au moins 130 ponts effondrés…

Inondations dans les rues d’Hyderabad le 26 juillet 2022 (photo © Jan Ali Laghari / Anadolu Agency / AFP / La Croix / Reporterre)

Presque tout le pays est touché par ces inondations historiques qui concerneraient directement de l’ordre de 33 millions d’habitants selon Sherry Rehman, la ministre du changement climatique (eh oui, le poste existe au Pakistan !). Et au-delà des victimes directes de l’inondation, la population n’a pas fini de souffrir de cette situation apocalyptique : l’eau qui recouvre une bonne partie du pays et qui risque de stagner pendant des mois risque en effet d’accroître fortement les risques liés aux maladies hydriques telles que le paludisme, la bilharziose ou la dysenterie voire le choléra. L’accès à l’eau potable devient vite un problème de santé publique dans les secteurs durablement inondés, les puits d’étant plus protégés contre la contamination des eaux de surface.

Evacuation sur un radeau de fortune dans le district de Jaffarabad, le 8 septembre 2022 (photo © Fida Hussain / AFP / TV5 monde)

Les conséquences économiques d’une telle situation risquent d’être lourdes du fait des impacts de ces inondations majeures sur les cultures de riz et surtout de coton, qui contribuent largement à la balance commerciale du pays. Et ceci advient dans un pays en crise politique puisque le Premier ministre du Pakistan, Imran Khan, a été renversé en avril dernier par un vote de défiance du Parlement et que le gouvernement de coalition qui dirige depuis le pays doit faire face aux attaques verbales incessantes de l’ancien dirigeant qui a gardé un fort pouvoir de mobilisation : affronter ainsi en même temps une crise politique, économique et sociale tout en faisant face à une des pires catastrophe naturelle que le Pakistan ait connu, n’est pas une partie de plaisir pour le gouvernement actuel, conduit par Shehbaz Sharif, par ailleurs président de la Ligue musulmane du Pakistan et frère de Nahwaz Sharif qui a été lui-même à trois reprises Premier ministre : au Pakistan, l’instabilité politique est coutumière et aucun Premier ministre n’a réussi, depuis l’indépendance du pays en 1947, à aller jusqu’au bout de son mandat…

Le Secrétaire général des Nations Unies Antonio Guterres (à gauche) et le Premier ministre pakistanais Shehbaz Sharif (au centre) en visite dans un camp de réfugiés à Usta Muhammad, le 10 septembre 2022 (photo © Pakistan Prime Minister’s Office / AFP / Le Matin)

Il n’en reste pas moins que ce nouvel épisode d’inondation au Pakistan est assez inédit par son ampleur, au point que le secrétaire général des Nations-Unies, Antonio Guterres, de visite dans le pays a déclaré samedi 10 septembre 2022à Karachi : « J’ai vu de nombreux désastres humanitaires dans le monde, mais je n’ai jamais vu de carnage climatique de cette ampleur. Je n’ai simplement pas de mots pour décrire ce que j’ai vu aujourd’hui ». Manifestement révulsé par le spectacle d’horreur auquel il a ainsi assisté, il a exhorté l’ensemble des pays émetteurs de gaz à effet de serre à modifier enfin leurs pratiques pour protéger les populations contre ces désastres qui se tendent à se multiplier. Pas sûr qu’il ait été bien entendu…

L. V.

Gaz : la Russie se débarrasse de ses excédents

14 septembre 2022

Le gaz serait-il devenu la nouvelle arme de dissuasion massive ? Non pas le gaz comme arme chimique toxique, généreusement utilisée dans bien des conflits, mais le gaz naturel, constitué pour l’essentiel de méthane, qui sert à se chauffer et à cuisiner, et que la Russie est en train d’ériger en outil de chantage redoutablement efficace…

Il faut dire que la Russie est devenue désormais le premier producteur mondial de gaz naturel, regroupant à elle-seule 20 % de la production mondiale qui était de 3.388 milliards de m³ en 2011, et surtout le premier exportateur de ce précieux combustible, qui plus est presque entièrement entre les mains du géant Gazprom, une société détenue majoritairement par l’État russe et qui, avec plus de 400 000 salariés, contribue pour 8 % du PIB national et 20 % des recettes budgétaires du pays. Un véritable mastodonte, dont le PDG depuis maintenant 21 ans, Alexeï Miller, est un homme de confiance du président Poutine, originaire, comme lui, de Saint-Petersbourg.

Vladimir Poutine aux côtés du PDG de Gazprom, Alexeï Miller, en février 2022 (photo © Sergeï Karpukhin / AFP / La Croix)

Le volume de gaz extrait aux États-Unis est certes presque aussi important que celui produit en Russie, mais les USA en consomment beaucoup plus, si bien qu’ils en importent chaque année 55 milliards de m³, ce qui en fait le quatrième plus gros importateur mondial ! Les autres gros producteurs sont le Canada (qui exporte la plupart de ses excédents vers les USA), le Qatar (gros exportateur également), l’Iran, la Norvège, la Chine (par ailleurs gros importateur), l’Arabie saoudite et l’Algérie. Mais au fil des années, les pays européens, Allemagne en tête, sont devenus dangereusement dépendants pour leur approvisionnement en gaz naturel, de leur grand voisin russe qui les livre directement par pipeline.

On considère ainsi que près de la moitié des importations européennes de gaz naturel proviennent de Russie, l’Europe important chaque jour pour plus de 300 millions d’euros de gaz russe dont l’essentiel est acheminé via 4 gazoducs principaux. Ainsi, selon un calcul de la CREA, depuis le 24 février 2022, date du début de l’invasion russe en Ukraine, l’Europe a importé de Russie pour pas moins de 93 milliards d’euros d’énergie fossile dont 51 milliards pour du gaz naturel.

Gazoduc Nord Stream 1, long de 1200 km, en service depuis 2012 (photo © Pixabay / L’Indépendant)

L’autre source d’approvisionnement majeure est la Norvège mais qui fournit à peine 24 % des importations européennes, également par gazoduc, puis l’Algérie, pour 11 % seulement et exclusivement par bateaux, ce qui suppose des opérations préalables lourdes de liquéfaction du gaz. C’est en effet une des caractéristiques de ce produit : comme tout gaz, il prend beaucoup de volume ! C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on s’est longtemps contenté de n’exploiter que les gisements de gaz proches des lieux de consommation…

Lorsque le transport par gazoduc n’est pas possible, la seule alternative est de le liquéfier pour en réduire le volume et le transporter, généralement par méthaniers, ces tankers géants qui sillonnent les mers. Mais la filière exige de très gros investissements, pour la liquéfaction initiale mais aussi pour le transport et pour le stockage et la vaporisation à l’arrivée. Du fait de la position des gisements russes dont les principaux se situent désormais en Sibérie et en mer de Barents, l’essentiel des exportations de gaz russe se fait donc par gazoducs, via un réseau qui comprend les anciens Brotherhood, datant de l’URSS et qui passent par le territoire ukrainien (à qui la Russie est donc obliger d’acquitter un droit de péage !), le pipeline Yamal qui traverse la Pologne et désormais les 2 Nord Stream posés au fond de la mer Baltique, le second ayant été achevé juste au début de l’invasion en Ukraine, ce qui a retardé sa mise en service.

Réseau de gazoducs existants et en projet permettant d’acheminer le gaz russe en Europe (source © Planète énergie)

Pendant tout le premier trimestre 2022, malgré la guerre en Ukraine et en contradiction avec son discours politique, l’Europe a importé massivement du gaz russe en exploitant au maximum les contrats de livraison de longue durée qui la lient à la Russie, afin de reconstituer les stocks après une période où les Européens faisaient la fine bouche, préférant s’approvisionner sur le marché mondial où les cours étaient plus attractifs.

Dès le 27 avril 2022, la Pologne et la Bulgarie ont totalement stoppé leurs importations de gaz russe, refusant, contrairement à la France ou à l’Allemagne, de se plier aux exigences russes de payer désormais en roubles, en dérogation de ce que prévoient les contrats. Ils sont été suivi le 21 mai par la Finlande, puis, le 30 mai, par le Danemark et les Pays-Bas. Les autres pays européens, de crainte de devoir affronter une opinion politique davantage préoccupée de son confort quotidien que du sort du peuple ukrainien dont ils ignoraient même l’existence jusque-là, ont poursuivi leurs importations comme si de rien n’était…

Installation gazière de Gazprom (photo © Tass / Abaca / Les Échos)

Mais ils doivent désormais affronter les provocations directes de la Russie qui décide d’elle-même de fermer le robinet pour faire pression sur les pays européens et éviter qu’ils ne soutiennent trop ouvertement son adversaire ukrainien. L’Autriche et l’Italie ont ainsi vu leurs livraisons de gaz russe réduites, de même que la France qui a annoncé que depuis le 15 juin 2022 son principal point d’entrée du gaz russe , situé en Moselle, était désormais tari, ce qui n’empêche pas la France d’être devenue en parallèle le premier importateur mondial de gaz naturel liquéfié russe ! Toujours est-il que le gouvernement russe joue de cette situation qui inquiète tant les opinions publiques européennes. Tout en organisant une réduction des livraisons du gazoduc Nord Stream 1, au prétexte d’une opération imaginaire de maintenance, Gazprom est allé jusqu’à diffuser une vidéo montrant un de ses employés tourner la vanne pour couper le flux de gaz vers l’Europe en suggérant que l’hiver sera très long…

Il n’en reste pas moins que cette arme est à double tranchant car la Russie a besoin de ces exportations de gaz pour alimenter son budget… Or la situation actuelle qui voit malgré tout les pays européens se préparer à réduire leurs importations de gaz russe en se tournant vers d’autres fournisseurs plus compréhensifs, n’est pas forcément un bon calcul à long terme pour la Russie. Ses capacités actuelles de stockage sont totalement saturées et elle ne sait plus que faire de ses excédents de gaz naturel, faute de disposer des infrastructures nécessaires pour les vendre à d’autres pays. On ne construit pas en quelques semaines un nouveau gazoduc ou un terminal méthanier !

Le torchage du gaz, une pratique courante, mais pas sans impact environnemental… (photo © kampee patisena / Géo)

Du coup, la Russie est contrainte de brûler une partie de son gaz excédentaire. Les Finlandais se sont en effet rendus compte que depuis le mois de juin 2022, une torchère gigantesque est apparue à Portovaïa, au nord-ouest de Saint-Pétersbourg, là où se trouve la station de compression du gazoduc Nord Stream 1. Des images tournées par la télévision finlandaise confirment cette observation également visible sur des images satellite et qui semble bel et bien reliée à la décision russe de réduire le débit du gazoduc géant à 40 % de sa capacité mi-juin, puis à 20 % le 26 juillet… Chaque jour, ce serait ainsi plus de 4 millions de m³ de gaz, soit l’équivalent de 10 millions de dollars, qui partirait en fumée, contribuant encore un peu plus au réchauffement climatique : encore un bel exemple des absurdités auxquelles les subtilités de la géopolitique conduisent l’humanité dans sa grande sagesse…

L. V.

Gorbatchev : un dirigeant qui laisse un souvenir ambigu

8 septembre 2022

Dernier dirigeant de l’Union soviétique, Mikhaïl Gorbatchev s’est éteint le 30 août 2022 à plus de 91 ans, et vient d’être inhumé à Moscou ce samedi 3 septembre, aux côtés de son épouse Raïssa, disparue en 1999, dans une relative indifférence de la part de ses compatriotes, alors que, paradoxalement, nombre de dirigeants occidentaux lui rendent un hommage appuyé.

Mikhaïl Gorbatchev à la tribune du Soviet suprême à Moscou, lors de sa session extraordinaire du 27 août 1991 photo © Vitaly Armand / AFP / Le Monde)

L’actuel Président de la Russie, Vladimir Poutine, ne s’est même pas déplacé pour assister à ses obsèques, officiellement pour cause d’agenda trop chargé. Une belle marque de muflerie de la part de celui qui préfère effectivement bombarder les villes ukrainiennes plutôt que d’œuvrer à la paix dans le monde, ce qui avait valu à son prédécesseur l’attribution du prix Nobel de la paix en 1990 : chacun son domaine de compétence ! Poutine l’a d’ailleurs reconnu sans détour en admettant d’un ton neutre que Mikhaïl Gorbatchev avait eu « une grande influence sur l’histoire du monde » et qu’il s’était « efforcé de proposer ses propres solutions aux problèmes », sous-entendant clairement qu’ils ne partageaient pas la même vision des choses et que les solutions en question avaient lamentablement échoué

De fait, le bilan de Mikhaïl Gorbatchev reste mitigé, surtout dans le contexte ultra nationaliste qui règne dans la Russie de Poutine, lequel ne rêve que de reconstituer l’ex empire soviétique, par la force au besoin, et qui n’a que faire des lubies de transparence démocratique auxquelles Gorbatchev était attaché. Certes, des milliers de Russes sont venus rendre un dernier adieu à Mikhaïl Gorbatchev le jour de ses obsèques, souvent en hommage au vent de liberté qui a soufflé lorsqu’il était au pouvoir. Une impression confirmée par la présence du journaliste Dmitri Mouratov, prix Nobel de la paix en 2021 et directeur de la rédaction du journal d’opposition Novaïa Gazeta dont plusieurs collaborateurs ont été récemment assassinés du fait de leurs investigations gênantes dans des affaires de corruption impliquant l’armée russe.

Le prix Nobel de la paix, Dmitri Mouratov, portant le portrait de Mikhaïl Gorbatchev lors des obsèques de ce dernier (photo © Alexander Zemlianichenko / AFP / Le Devoir)

Pourtant, rien ne prédisposait cet apparatchik à acquérir cette réputation de défenseur des libertés et des droits de l’homme. Né en 1931 dans un petit village du nord du Caucase dans une famille de communistes fervents dont le grand-père s’était engagé dans le mouvement de collectivisation des terres et dirigeait le kolkhoze local, il reçoit à 18 ans le Drapeau rouge du travail pour ses talents de chauffeur de tracteur en parallèle de ses études au lycée. Dirigeant de l’organisation du Parti pendant ses études universitaires à Moscou, il revient dans son village en 1955 et se retrouve dès 1970 nommé gouverneur de la région de Stavropol. Il profite allègrement de sa situation pour se faire bien voir des vieux caciques du parti qui viennent en cure thermale dans le secteur et rejoint dès 1979 le Politburo comme suppléant.

Un dessin publié le 1er septembre 2022, signé Zaïtchick (source © Blagues et dessins)

La mort de Leonid Brejnev en 1982, suivi de celle rapide de ses deux successeurs, Youri Andropov et Konstantin Tchernenko lui permet d’accéder à la tête de l’URSS le 10 mars 1985. L’empire soviétique est alors à bout de souffle, dominé par un complexe militaro-industriel tout puissant, mais confronté à d’énormes difficultés de production des biens de consommation courantes. A tout juste 54 ans, Gorbatchev tranche avec l’inertie de ses prédécesseurs et lance les vaste chantiers de la perestroïka et de la glasnost. Le premier, qui vise à refondre totalement le système économique et politique de l’URSS est un échec total et ne fait qu’aggraver la situation en désorganisant tout le système. En parallèle, le souci de transparence et de liberté d’expression que cherche à instaurer Gorbatchev donne un véritable souffle démocratique mais heurte de front les intérêts et les habitudes des apparatchiks du régime tandis que ses campagnes de lutte contre la consommation d’alcool ne contribuent guère à sa popularité….

Le contexte est d’autant plus difficile que Mikhaïl Gorbatchev doit en outre se confronter à de réelles difficultés dont l’explosion de la centrale nucléaire de Tchernobyl en 1986 alors qu’il est en pleine négociations avec Ronald Reagan pour tenter de réduire enfin les arsenaux nucléaires. La fin de la course aux armements et la fin de la guerre froide sont sans conteste à mettre au crédit de Mikhaïl Gorbatchev qui était persuadé que l’URSS n’était plus en mesure de suivre le rythme imposé par les généraux de l’Armée rouge et qu’il valait mieux se concentrer sur la relance de l’économie en vue d’améliorer le niveau de vie de la population russe. Il est d’ailleurs l’artisan du retrait des troupes russes d’Afghanistan décidé en 1988 et, lors de la chute du mur de Berlin, en 1989, c’est lui qui décide de ne pas envoyer les chars russes rétablir l’ordre soviétique. Une attitude qui lui vaut l’attribution du prix Nobel de la Paix en 1990, après qu’il ait entériné fin 1989 la fin officielle de la guerre froide en accord avec Georges Bush.

Mikhaïl Gorbatchev, prix Nobel de la paix en 1990 et signataire des accord Start de désarmement en 1991 (photo © Olav Olsen / AFP / BMFTV)

En 1991, l’économie soviétique était à bout de souffle et l’aide que Gorbatchev escompte des pays occidentaux pour sa bonne volonté en faveur de la détente internationale, ne se concrétise pas. Au mois d’août, alors que Gorbatchev vient de partir en vacances, des putschistes nationalistes, inquiets de ses réformes institutionnelles, tentent de prendre le pouvoir à Moscou et lui demandent de démissionner. Il s’y refuse et finit par rentrer à Moscou alors que le putsch tourne à la débandade, quelques jours plus tard. Mais c’est Boris Eltsine, nouvellement élu au suffrage universel président de la République de Russie, qui tire les marrons du feu, après s’être mis en scène juché sur un des chars de l’armée. Gorbatchev quitte le 24 août la direction du Parti communiste qui finit par être dissous début novembre. Les accords d’Alma-Ata, signés le 21 décembre 1991, créent la Communauté des États indépendants qui remplacent purement et simplement l’URSS moribonde. Gorbatchev démissionne de son poste de président de l’URSS le 25 décembre 1991 et le Soviet suprême dissout l’URSS dès le lendemain.

Boris Eltsine exigeant de Mikhaïl Gorbatchev qu’il lise un texte devant le Parlement, le 23 août 1991 (photo © Piko / AFP / La Dépêche)

Rarement dirigeant d’une aussi grande puissance aura connu une fin de règne aussi peu glorieuse et ceci explique largement que Gorbatchev soit alors aussi détesté des Russes qui voient leur empire disparaître pour le plus grand profit de l’ennemi juré américain et qui constatent que leur niveau de vie et même leur espérance de vie déclinent tandis que des oligarques décomplexés amassent des fortunes immenses en dépeçant les anciennes structures d’État. En juin 1996, lorsque Mikhaïl Gorbatchev se présente à l’élection présidentielle de la Fédération de Russie, il n’obtient que 0,5 % des suffrages, ce qui donne une idée de sa popularité du moment face à un Boris Eltsine triomphalement réélu…

Le comble est atteint lorsque, en 1997, Mikhaïl Gorbatchev, alors à court d’argent, accepte de tourner dans une publicité du géant américain de la malbouffe, Pizza Hut. On y voit des Russes débattre, dans un restaurant moscovite, de l’évolution de la Russie, un jeune s’extasiant des libertés nouvelles, de l’ouverture au monde et des opportunité économiques qui en découlent, tandis qu’un autre regrette le temps du communisme, de l’ordre et de la stabilité. Mais tous sont unanimes pour apprécier que, grâce à Gorbatchev, chacun a désormais accès à la bonne pizza occidentale… Une scène bouffonne, qui achève de discréditer l’ancien dirigeant soviétique aux yeux de nombre de ses concitoyens.

Mikhaïl Gorbatchev avec sa petite fille tournant dans une publicité pour Pizza Hut en 1997 ( source © Eater)

Un ressentiment qui s’était encore accentué avec l’arrivée au pouvoir de Vladimir Poutine qui a pris le contre-pied exact de son prédécesseur, n’hésitant pas à lancer de nouveau son pays dans des guerres d’expansion pour surfer sur l’esprit nationaliste. Gorbatchev s’était d’ailleurs ému des tendances dictatoriales du nouveau maître du Kremlin et avait même confié un jour en évoquant leur popularité respective aux yeux des Russes : « « S’ils nous pendent tous les deux, assurez-vous qu’ils ne le fassent pas au même arbre que moi ». Il aura finalement eu la chance d’échapper un un tel châtiment mais il faudra du temps sans doute pour que les Russes finissent par reconnaître, un jour peut-être, le rôle positif qu’il aura malgré tout joué en faveur de la paix et de la stabilité dans le Monde…

L. V.

Un barrage pour fermer la Méditerranée ?

31 août 2022

Le détroit de Gibraltar, c’est cette porte étroite ouverte entre le Maroc et l’Espagne, par laquelle les eaux de l’Atlantique communiquent avec celle de la Méditerranée. Connue sous le nom de Colonnes d’Hercule dans l’Antiquité, elle doit son nom actuel à une déformation de l’Arabe Djebel Tariq, autrement dit, la montagne de Tariq, en référence au général Tariq ibn Ziyad, ce stratège militaire berbère qui, en avril 711, fit traverser ses troupes omeyyades pour partir à l’assaut de la péninsule espagnole.

Les côtes marocaines vues depuis le littoral espagnol à Gibraltar (photo © Pierre-Philippe Marcou / AFP / France TV info)

Large tout juste de 14 km dans sa partie la plus étroite, mais profond d’environ 800 m, ce détroit s’est ouvert il y a seulement 5,3 millions d’années, à la faveur d’une faille sismique qui s’est peu à peu élargie entre la plaque ibérique et le nord de l’Afrique. Il y a un peu moins de 6 millions d’années, à la fin du Miocène, la mer Méditerranée s’était en effet progressivement asséchée, sous l’effet conjugué de l’émergence d’un arc volcanique et de la glaciation alors en cours. Les apports d’eau des principaux fleuves méditerranéens (le Nil, le Rhône et le Pô notamment) étant insuffisants pour compenser l’évaporation de la Méditerranée, le niveau de celle-ci va baisser d’environ 1500 m ! Les cours d’eau côtiers voient leur lit s’inciser de plus en plus profondément, créent progressivement de véritables canyons à leur embouchure, dont les calanques sont les vestiges actuels.

A la fin du Miocène, la réouverture du détroit de Gibraltar se serait traduite par le déferlement assez brutal des eaux de l’Atlantique dans la Méditerranée alors quasi totalement asséchée et recouverte d’épaisses couches de sel. Une belle chute d’eau comme en rêvent tous les concepteurs d’ouvrages hydroélectriques ; Et d’ailleurs, justement, dès 1928, l’architecte allemand Herman Sörgel, projetait très sérieusement d’édifier un immense barrage hydroélectrique de 35 km de long et 300 m de hauteur à l’emplacement du détroit de Gibraltar, pour créer une dénivelée entre les deux masses d’eau et produire du courant.

Croquis du projet Atlantropa avec ses principaux ouvrages imaginés par l’Allemand Herman Sörgel (source © La marmite du 20e siècle)

Son idée, très utopique, était non seulement de fournir de l’électricité mais de baisser ainsi artificiellement le niveau de la Méditerranée, d’environ 100 m dans sa partie occidentale et même de 200 m dans sa partie orientale, grâce à deux autres ouvrages, également sources de production hydroélectrique, l’un formant un seuil entre la Sicile et les côtes tunisiennes, et l’autre barrant le détroit des Dardannelles pour retenir l’eau de la mer de Marmara. Un projet totalement pharaonique, baptisé du nom d’Atlantropa et que Sörgel défendra avec beaucoup d’enthousiasme jusqu’à sa mort en 1952, qui se serait traduit par l’assèchement de plus de 660 000 km² de terres ainsi gagnées sur la mer, soit plus que la superficie totale de la France.

Herman Sörgel avait pensé à tout, même à creuser un canal artificiel permettant de relier Venise, désormais loin dans les terres, ou à prolonger le canal de Suez autant que nécessaire. Il avait même prévu de doubler ce projet d’un gigantesque barrage hydroélectrique sur le fleuve Congo pour développer en parallèle ce continent désormais rendu plus accessible. Effrayé par la montée du nazisme et face à l’impuissance de la Société des Nations à réguler les conflits naissants, son idée était de rapprocher les pays européens (avec leurs possessions coloniales africaines d’alors) dans une communauté de destin liée à la mise en œuvre et à la gestion (par un organisme supranational) de ce vaste projet. Sörgel avait ainsi calculé que la construction du supercontinent nouveau exigerait de chaque membre de tels investissements que ces derniers n’auraient plus assez de moyens pour financer une guerre. Et en cas de menace d’un des pays membre, il suffirait pour le calmer de lui couper l’alimentation en électricité depuis la centrale de Gibraltar : redoutable !

Curieusement, les pays européens n’ont pas mis en œuvre le projet de Sörgel et ont préféré se faire la guerre… Mais voilà que l’idée d’ériger un barrage à Gibraltar revient sur le tapis, justifiée désormais par la montée du niveau des mers ! Aux dernières nouvelles, en 2016, le niveau de la Méditerranée s’était déjà élevé de 16 cm depuis le début du XXe siècle, et celui de l’Atlantique d’environ 31 cm, mais le mouvement est en train de s’accélérer et on s’attend désormais sur les côtes méditerranéennes à une élévation d’environ 30 cm d’ici 2050 et au moins 60 cm voire 1 m d’ici la fin du siècle…

Le détroit de Gibraltar vu du ciel (source © Article 19)

De quoi inquiéter sérieusement les populations des villes côtières qui se retrouvent ainsi exposées à une érosion accrue à chaque nouvelle tempête. Chacune entreprend ainsi des travaux de plus en plus titanesques, érigeant pour se protéger des digues toujours plus hautes, des épis en enrochements et même, comme à Venise, des systèmes de portes pour se protéger de la mer. Une course contre la montre aussi coûteuse que vaine, que certains imaginent donc désormais de remplacer par des investissements communs, un peu comme l’avait proposé Herman Sörgel en son temps…

Et l’on voit donc resurgir l’idée d’un barrage à Gibraltar, pour protéger de manière globale la Méditerranée contre l’élévation du niveau moyen des océans. C’est notamment le biologiste marin, Alexandre Meinesz, qui, dans son dernier ouvrage intitulé Protéger la biodiversité marine, publié aux éditions Odile Jacob, s’inquiète des effets dévastateurs sur la flore et la faune méditerranéenne de l’augmentation de la température mais aussi de l’acidité de l’eau, sous l’effet de nos émissions de gaz à effet de serre.

Alexandre Meinesz et son dernier ouvrage (source © Twitter / La Terre au Carré)

Il propose, pour y remédier, d’édifier en travers du détroit de Gibraltar un barrage muni d’écluses pour la navigation, afin de réguler les apports de l’Atlantique de manière à compenser l’évaporation tout en maintenant le niveau de la Méditerranée à celui du siècle dernier, c’est à dire 20 cm en dessous de sa cote actuelle. Le raisonnement n’est pas absurde puisque cela permettrait d’économiser d’innombrables ouvrages de protection disséminés tout le long du littoral et sans cesse rehaussés dans une course perdue d’avance contre le réchauffement climatique. Il faudrait d’ailleurs prévoir aussi un dispositif similaire au niveau du canal de Suez pour limiter l’intrusion des eaux de la mer Rouge.

Ha-Phong Nguyen a planché pendant son master sur la faisabilité d’un barrage à Gibraltar (source © EPFL)

En 2014, un jeune élève-ingénieur de l’École polytechnique fédérale de Lausanne, Ha-Phong Nguyen, a étudié la faisabilité d’un tel projet, prévoyant d’implanter un barrage dans la partie la moins profonde du détroit de Gibraltar, longue de 27 km et qu’il suffirait de fermer partiellement pour maintenir le niveau actuel de la Méditerranée malgré l’élévation attendue de l’Atlantique, tout en laissant le passage sur 1 km pour la navigation et la faune marine. Cerise sur le gâteau, l’ouvrage permettrait, en accélérant les courants, de produire autant d’électricité qu’une petite centrale nucléaire…

Un projet repris en 2016 par Jim Gower, de l’Institut des sciences de la mer du Canada, qui publiait dans la revue Natural Hazards le fruit de ses études, estimant le coût d’un tel ouvrage de 25 km de long, implanté à 284 m sous la mer, à la bagatelle de 45 milliards d’euros.

Exemples de réalisations actuelles de plus de 30 km de long dont s’est inspiré l’étude sur la fermeture de la mer du Nord, respectivement en Corée du Sud et aux Pays-Bas (source © Bull. of the American Meteorological Society)

De quoi titiller l’esprit inventif de nos voisins hollandais toujours à l’affût d’un projet d’aménagement hydraulique et inciter le docteur Sjoerd Groeskamp, océanographe à l’Institut royal néerlandais pour la recherche en mer, à publier en février 2020 avec son collègue suédois Joakim Kjellson de GEOMAR, dans le Bulletin of the American Meteorological Society, une étude imaginant cette fois la construction de 2 barrages : l’un de 161 km de long entre les côtes bretonnes et le sud de l’Angleterre, et l’autre de 475 km entre le nord de l’Écosse et les côtes norvégiennes. Ces ouvrages permettraient d’empêcher l’élévation du niveau de la mer du Nord et de protéger ainsi les côtes, souvent très urbanisées, de tous les pays concernés, pour la modique somme de 250 à 500 milliards d’euros, soit à peine 0,1 % du PNB de l’ensemble de ces pays sur 20 ans : qui a dit que l’adaptation au changement climatique allait nous coûter cher ?

L. V.

Les Français, ignares en matière de changement climatique ?

27 août 2022

En matière de politique publique, l’adhésion des populations est un point essentiel, surtout dans un pays comme la France qui se targue de démocratie et où la mauvaise humeur du peuple a plus d’une fois conduit nos responsables politiques à une piteuse reculade, voire à une fuite éperdue lorsque la révolte devenait trop violente…La crise des gilets jaunes, fin 2018, tout comme celle des bonnets rouges en 2013, sont là pour nous rappeler que l’esprit insurrectionnel n’est jamais très loin lorsque le gouvernement s’attaque à certains sujets qui fâchent.

Manifestation des Gilets Jaunes à Paris le 1er décembre 2018 (photo © AFP / La Dépêche)

C’est d’ailleurs peut-être ce qui explique l’extrême prudence de nos dirigeants, voire leur frilosité que beaucoup jugent excessive, à imposer des mesures qui permettraient de lutter plus efficacement contre l’aggravation du changement climatique et ceci malgré l’urgence de la situation. L’été 2022, comme plusieurs autres ces dernières années, vient pourtant encore nous rappeler que le réchauffement climatique global n’est pas qu’une lubie de spécialiste mais a des effets désormais bien visibles sur notre vie quotidienne.

En juin 2020, la Convention citoyenne pour le climat, composée de 150 personnes tirées au sort dans un échantillon représentatif de la population française, avait mené à bien un travail intense de débats et de réflexion et établi une série de 149 propositions de bon sens, destinées à adapter nos modes de consommation, de production, de déplacement, de nourriture et de logement, en vue de limiter notre impact climatique et se donner une chance de ne pas trop dépasser les seuils au-delà duquel on sait d’ores et déjà que le réchauffement global risque de conduire au chaos généralisé.

Intervention d’Emmanuel Macron lors de la Convention citoyenne pour le climat (photo © Lemouton / SIPA / 20 minutes)

Mais le gouvernement, qui s’était engagé à ce que ces propositions soient soumisse « sans filtre » à adoption directe ou à référendum, s’est bien vite empressé de remiser ce brûlot au fond d’un placard, estimant manifestement que l’opinion publique n’était pas prête à mettre en œuvre des mesures pourtant identifiées comme nécessaires par un groupe de citoyen lambda pour peu qu’il prenne la peine de creuser un minimum le sujet.

De fait, une étude récente, publiée le 27 juin 2022 par l’OCDE, vient conforter cette impression que la population française dans son ensemble est loin d’être convaincue par la nécessité de prendre des mesures volontaristes pour tenter de réduire enfin nos émissions de gaz à effet de serre. Certes, les pseudo-scientifiques climato-sceptiques à la Claude Allègre ont désormais quasiment disparu du paysage médiatique et les médias eux-mêmes peuvent difficilement se voir reproché de ne pas en faire assez sur le problème de la perte de biodiversité et sur les effets délétères du changement climatique.

Comment concilier politiques climatiques et justice sociale ? Un dessin signé Notto

Cette vaste enquête de l’OCDE a été menée auprès de plus de 40 000 citoyens du monde entier, issus de 20 pays différents, les plus concernés puisque émettant à eux seuls de l’ordre de 72 % des gaz à effet de serre de la planète. Et ses résultats sont assez consternant pour les Français qui se classent parmi les plus climato-sceptiques, au-delà même des États-Unis ou de l’Australie. Malgré tout le battage médiatique auquel nous sommes soumis, seule une petite moitié des Français (57 %) se dit effectivement persuadée de l’existence d’un lien entre le réchauffement climatique observé et l’activité humaine ! Pire encore, 12 % des Français se disent même convaincus que le réchauffement climatique est une pure chimère… Par comparaison, 84 % des Chinois et des Japonais ont parfaitement intégré ce lien entre activité humaine et changement climatique, de même que 80 % des Espagnols et des Anglais. En France, manifestement, la vulgarisation des sujets scientifiques a encore des marges de progression…

Selon cette enquête, plus de 80 % des Français ont bien intégré que le réchauffement climatique allait se traduire par une aggravation des périodes de sécheresse et une montée du niveau de la mer, même si cette proportion est plutôt de l’ordre de 90 % dans bon nombre de pays, voire supérieure en Indonésie par exemple. Mais curieusement ils ne sont pas moins de 63 % à penser que ce changement climatique est lié à des éruptions volcaniques plus fréquentes ! Force est de constater que la plupart des Danois, des Allemands ou même des Sud Coréens sont, ce ce point de vue, nettement moins crédules que nous…

Des stratégies personnelles liées à une mauvaise compréhension des mécanismes du changement climatique… Un dessin signé Wingz

Quant à déterminer les facteurs qui permettent de caractériser la source des gaz à effets de serre (GES) responsable de ce changement climatique, les Français sont systématiquement ceux des pays développés qui fournissent le plus fort taux de mauvaises réponses. Ainsi ils ne sont que 72 % à avoir intégré que produire de la viande de bœuf émet davantage de GES que produire des pâtes ou du poulet. Seuls 62 % des Français interrogés sont en capacité d’affirmer que l’empreinte environnementale de l’avion est supérieur à celle du train ou du bus. Et seuls 50 % ont compris que l’émission de GES de l’énergie nucléaire était inférieure à celle du gaz ou du charbon : étonnant dans un pays champion du monde du recours à l’électricité d’origine nucléaire et dont le gouvernement se bat pour tenter d’imposer cette réalité à ses voisins européens…

Dans un autre registre, un Français sur deux ignore que les USA sont le pays du monde qui émet le plus de GES par tête d’habitant et 40 % d’entre eux ne savent pas que c’est la Chine qui est le plus gros émetteur mondial de GES. Un niveau d’information aussi faible sur un sujet dont on nous rebat pourtant les oreilles à longueur de journée interroge de fait sur la capacité de notre pays à prendre les décisions qui s’imposent en la matière et surtout à les faire accepter par l’opinion publique. Nombre de scientifiques se sont d’ailleurs émus de ce constat, parmi lesquels François Gemenne, spécialiste des questions de migrations environnementales et climatique qui déplore qu’en France, la science soit devenue « affaire de croyance et d’opinion politique, ce qui est dramatique pour la démocratie ».

Toute l’ambiguïté de la lutte contre le changement climatique, un dessin d’Alexandre Magnin

Pas très rassurant en effet quant à l’acceptation collective de politiques publiques plus volontaristes en matière environnementale, d’autant que, sur ce point, les Français rejoignent les autres, comme le souligne l’OCDE qui constate que « dans tous les pays, le soutien aux politiques climatiques dépend des perceptions des citoyens concernant trois facteurs clés : l’efficacité perçue des politiques en matière de réduction des émissions, leur impact distributif présumé sur les ménages à faibles revenus (préoccupations en matière d’inégalité), et leur impact direct anticipé (gains et pertes) sur le revenu disponible du ménage ». Autrement dit, chacun est d’accord pour s’investir mais à condition que cela soit efficace, que l’effort soit équitablement réparti et que les conséquences sur son pouvoir d’achat et son niveau de confort personnel soit minimes. Une équation pas si facile à résoudre…

L. V.

Salvador : le mirage du bitcoin ?

20 août 2022

Premier pays au monde à avoir adopté le bitcoin comme devise officielle, en septembre 2021, suivi en avril 2022 par la Centrafrique qui l’a adopté comme monnaie légale aux côtés du franc CFA, le Salvador est peut-être en train de s’en mordre les doigts…

Le symbole du bitcoin sur fond de drapeau salvadorien, une alliance ambiguë… (source © Clubic)

Il faut dire que cette cryptomonnaie, la première à avoir vu le jour, en novembre 2008, à l’initiative d’un certain Satoshi Nakamoto, un avatar dont on ne connaît toujours pas la véritable identité, a connu récemment quelques faiblesses. L’aventure semblait pourtant bien partie et l’idée même des cryptomonnaies, basée sur le principe d’un échange de valeurs totalement décentralisé qui s’affranchit des organismes financiers, paraît séduisante, bien qu’un peu obscure pour le non initié. Tout repose en effet sur un logiciel qui rétribue en bitcoin les « mineurs », des usagers qui mettent à disposition la puissance de calcul de leur ordinateur pour traiter des transactions de manière sécurisée en les inscrivant dans un registre virtuel, la « blockchain » qui permet de retracer chaque mouvement. C’est un peu comme si, sur un billet de banque on pouvait retrouver tout l’historique des utilisateurs qui l’ont eu précédemment en main !

Un des avantages de cette cryptomonnaie est bien sûr de s’émanciper des organismes bancaires, dans une démarche « de pair à pair ». C’est d’ailleurs ce qui a fait son succès initial parmi les utilisateurs du Darknet qui se sont rapidement emparés de cet outil un peu utopique pour s’en servir de monnaie d’échange pour l’achat d’armes, les jeux d’argent et le trafic de stupéfiant, jusqu’à ce que le FBI s’efforce en 2013-14 d’y mettre fin en bloquant le vecteur du marché, Silky road, la Route de la soie du marché noir…

Le bitcoin, une cryptomonnaie aussi mythique que mystérieuse… (source © 123photos / Trust my science)

D’une valeur quasi nulle à sa création, le bitcoin a atteint la parité avec le dollar dès 2011 et a connu depuis une histoire assez mouvementée qui lui a quand même permis d’atteindre en novembre 2021 le niveau record (à ce jour) de quasiment 69 000 dollars ! Sauf que en juin 2022, sa valeur avait été divisée par 4 en quelques mois pour retomber à environ 17 000 $ US… Une valeur assez fluctuante donc, qui dépend uniquement de son usage et des volumes d’échange, sans garantie puisque non liée à un stock physique d’actif traditionnel.

C’est d’ailleurs pour cette raison (et d’autres) que le pari du Salvador d’utiliser le bitcoin comme monnaie officielle a été tant décriée en cette période de chute des cours de la cryptomonnaie. Il faut dire qu’elle repose sur une initiative fortement médiatisée du Président de la République, Nayib Bukele, lui-même assez décrié. Fils d’un homme d’affaire d’origine palestinienne, lui-même ex publiciste et propriétaire d’un magasin de motos, il avait été élu maire de la capitale, San Salvador, en 2015, à tout juste 34 ans, avant de se voir exclu en 2017 de son parti, le Front Farabundo Marti de libération nationale, un ancien mouvement révolutionnaire de gauche, pour avoir lancé une pomme à la tête d’une conseillère municipale !

Nayib Bukele aux côtés de son épouse Gabriela Rodriguez, saluant ses partisans après sa victoire électorale en février 2019 (photo © Luis Acosta / AFP / Libération)

Mais qu’à cela ne tienne, Nayib Bukele se présente 2 ans plus tard, en 2019, à la Présidence de la République au nom d’un micro parti conservateur de centre droit et se fait élire à 37 ans à la tête de ce pays de 6,5 millions d’habitant, gangrené par une guerre des gangs de narcotrafiquants qui fait des ravages, en portant un discours populiste axé sur la lutte contre la criminalité et la corruption des élites politiques. Depuis, il gouverne ce pays d’une main de fer en pratiquant une politique ultra-sécuritaire qui lui vaut un taux de popularité record de 80 % en 2020… Il n’hésite pas en février 2020 à faire entrer des soldats en arme dans les travées du Parlement pour intimider les députés qui rechignent à voter un emprunt colossal pour renforcer le budget des forces de l’ordre !

Soldats en armes au Parlement du Salvador le 10 janvier 2020 (photo © Víctor Peña / journal El Faro / Mr Mondialisation)

Son nouveau parti, intitulé justement Nouvelles idées, sort largement vainqueur des élections législatives de février 2021, ce qui permet au jeune président, qui aime à se dépeindre comme « le dictateur le plus cool du monde » de faire le ménage en mettant d’office à la retraite certains juges trop regardant, en arrêtant nombre de parlementaires et anciens ministres peu coopératifs, et en amendant la Constitution pour lui permettre d’enchaîner plusieurs mandats.

Communiquant principalement via les réseaux sociaux, il affirme en janvier 2022 à qui veut l’entendre être persuadé que la valeur du bitcoin atteindra prochainement les 100 000 $, alors même que la cryptomonnaie est en pleine dégringolade. Nayib Bukele n’a pourtant pas ménagé ses efforts pour faire du bitcoin une monnaie phare, annonçant même sur Twitter acheter des bitcoins sur son propre téléphone portable avec l’argent du Trésor national, en espérant fonder un hôpital avec le futurs bénéfices de cette spéculation. Un portefeuille électronique, Chivo wallet, a été créé pour permettre à chaque habitant du pays d’effectuer ses transactions monétaires et financières en bitcoins depuis son smartphone sans passer par le système bancaire, tout en bénéficiant au passage d’une dotation gratuite de 30 $ en bitcoins, histoire d’inciter chacun à utiliser la nouvelle monnaie.

L’arrivée de l’avatar du président Nayib Bukele, mise en scène à la fête des bitcoiners : du grand spectacle ! (photo © Salvador Melendez / AP / Le Grand Continent)

Une gigantesque fête des bitcoiners a même été organisée sur une plage du Salvador, où l’avatar du président est descendu sur la scène dans une soucoupe volante au milieu de lumières et de fumées blanches. L’occasion pour le président d’annoncer en grandes pompes que le Salvador allait émettre des obligations d’une valeur d’un milliard de dollars (les Volcano Bonds), dont la moitié serait utilisée pour acheter des bitcoins, et l’autre moitié pour créer une ville entière en forme de bitcoin, appelée Bitcoin City autour du volcan salvadorien de Conchagua, conçue spécialement pour les mineurs de cette cryptomonnaie.

La fièvre salvadorienne du bitcoin est un peu retombée depuis, du fait de l’effondrement des cours. Si plus de 70 % de la population a bien téléchargé l’application pour récupérer et dépenser les 30 dollars offerts par le gouvernement, la plupart n’ont pas poussé plus loin leur expérience des transactions via la cryptomonnaie. Même pour les transferts de fonds depuis l’étranger de la diaspora émigrée, qui représentent autour de 25 % du PIB salvadorien, seul 1,7 % aurait été fait via le Chivo wallet, alors que c’était un des principaux arguments pour utiliser le bitcoin en limitant les frais de transaction bancaire… La République du Salvador a déjà perdu plus de 40 millions d’euros du fait de la dépréciation récente du bitcoin et le pays se rapproche dangereusement du défaut de paiement.

Le Président de la République du Salvador, twitteur invétéré… (source © Portalcripto)

Le recours au bitcoin, finalement assez marginal, est loin d’être la cause principale de cette dette abyssale du pays mais il ne facilite pas les discussions avec le Fonds monétaire international qui juge que la volatilité excessive de la cryptomonnaie menace la stabilité financière de l’État comme des petits épargnants. Nayib Bukele va devoir twitter frénétiquement pour convaincre ses électeurs de continuer à faire confiance au bitcoin…

L. V.

Taïwan ou le règne de l’ambiguïté stratégique

9 août 2022

Comment faut-il donc interpréter la récente visite à Taïwan, mardi 2 août 2022, de Nancy Pelosi, la présidente de la Chambre des représentants des États-Unis ? Et surtout la démonstration de force qui s’en est suivie de la part de la Chine dont le ministre des affaires étrangères a déclaré sans ambages : « Ceux qui offensent la Chine devront être punis, de façon inéluctable » ? On a connu dialogue plus diplomatique entre les deux grandes puissances mondiales… D’autant que cet échange d’amabilités s’est accompagné d’une intrusion directe de 21 avions de chasse chinois dans l’espace aérien taïwanais, de rétorsions économiques à l’encontre de l’île de Taïwan et d’un déploiement de force sans précédent de la marine militaire chinoise dans le cadre de prétendus « exercices » avec tirs à balles réelles…

Nancy Pelosi (en tailleur rose) à son arrivée à l’aéroport de Taipe, mardi 2 août 2022 (photo © AP / Libération)

Une tension largement avivée par une réaction menaçante de la part de Moscou, le ministre russe des affaires étrangères affirmant haut et fort que « la partie chinoise a le droit de prendre les mesures nécessaires pour protéger sa souveraineté et son intégrité territoriale concernant le problème de Taiwan », tout en qualifiant la visite de Nancy Pelosi de « provocation évidente ». Mais que diable allait donc faire celle-ci dans cette galère taïwanaise, surtout à un moment où la planète est déjà au bord de l’explosion, du fait de l’agression russe en Ukraine ?

Il faut dire qu’un déplacement officiel, dans un Boeing de l’US Air Force, de Nancy Pelosi, troisième personnage des États-Unis qui, a 82 ans, n’en est pas à sa première provocation envers le gouvernement chinois, ne pouvait pas passer inaperçue, bien qu’annoncée à la dernière minute et peu médiatisée par le gouvernement de Taïwan. Elle a d’ailleurs annoncé clairement la couleur en déclarant dès son arrivée : « La visite de notre délégation du Congrès honore l’engagement indéfectible de l’Amérique à soutenir la démocratie dynamique de Taïwan. La solidarité de l’Amérique avec les 23 millions d’habitants de Taïwan est plus importante aujourd’hui que jamais, alors que le monde est confronté à un choix entre autocratie et démocratie ».

Manœuvres de l’armée chinoise dans le détroit de Taïwan début août 2022 (photo © Lin Jian / Chine nouvelle / SIPA / Les Echos)

Une véritable gifle pour Pékin qui considère Taïwan comme une simple province rebelle qu’il lui revient de ramener dans le giron du Parti communiste chinois et qui n’a jamais digéré le geste de Nancy Pelosi qui, en 1991, s’était rendue sur la place Tian’anmen, deux ans après le massacre des étudiants chinois protestataires, et y avait déployé une petite banderole noire en hommage aux plusieurs centaines de manifestants tués à la mitrailleuse et écrasés par les chars de l’armée chinoise.

Il faut dire aussi que la question du sort de Taïwan est un sujet particulièrement sensible aux yeux des dirigeants chinois. Rappelons pour mémoire que l’île de Taïwan, que les Portugais avaient appelé Formose lorsqu’ils l’ont abordée pour la première fois en 1542, était peuplée, depuis sans doute au moins 4000 ans par des populations austronésiennes venues du sud-est de la Chine. Colonisée par les Hollandais, ceux-ci encouragent la migration chinoise pour développer l’agriculture, mais sont chassés de l’île en 1633 par Zheng Chenggong, un fidèle de la dynastie Ming, alors que l’empire chinois est en passe de tomber entre les mains de la dynastie Qing, d’origine Mandchoue. Cinquante ans plus tard, celle-ci s’empare à son tour de l’île qui est donc intégrée à l’empire chinois, puis érigée en province en 1887.

Un dessin signé Bauer, publié dans Le Progrès le 4 août 2022

En 1895, après sa défaite contre le Japon, la Chine est contrainte de lui céder Taïwan qui sera donc partie intégrante de l’empire colonial japonais jusqu’en 1945, date à laquelle les États-Unis, sortis victorieux de la seconde guerre mondiale, se voient accorder la tutelle de l’île et aident les troupes du Parti nationaliste chinois, le Kuomintang, à s’y installer dès le retrait de l’armée japonaise. La République nationaliste de Tchang Kaï-chek gouverne alors le territoire de manière assez brutale, provoquant rapidement des émeutes réprimées dans le sang et qui auraient fait pas moins de 30 000 morts. En octobre 1949, le Kuomintang est défait piteusement par l’armée populaire de libération de Mao Zedong, puissamment soutenue par l’URSS, et ne conserve que ce territoire de Taïwan ainsi que quelques îles alentours.

Le mémorial à la gloire de Tchang Kaï-chek à Taïwan (source © Easy Voyage)

Jusqu’en 1971, c’est la République de Chine, établie sur ce confettis de Taïwan qui représente officiellement le pays à l’ONU, jusqu’à ce que les autres nations finissent par accepter que le pays soit enfin représenté par la République populaire de Chine. Jusqu’en 1978, Tchang Kaï-chek, avec le soutien des États-Unis, fait régner un régime dictatorial et corrompu à Taïwan. Son fils qui lui succède alors procède à une libéralisation progressive du régime et finit par lever, en 1987 seulement, la loi martiale qui étouffait le pays. Depuis, le régime s’est très largement démocratisé avec la première élection présidentielle au suffrage universel direct en 1996. L’actuelle présidente de la République, Tsai Ing-wen, issue du Parti démocrate progressiste, a été élue en 2016 et réélue en janvier 2020.

Tsai Ing-wen, actuelle présidente de Taïwan, ici en mai 2020, prononçant son discours d’investiture (source © Taïwan Info)

Le pays, qui compte désormais plus de 23 millions d’habitants, est l’un des plus libres du monde, classé 19e selon l’indice de liberté humaine en 2018, loin devant la France qui figure en 31e position pour les libertés individuelles et au 52e rang pour les libertés économiques… Le PIB par habitant se rapproche des 50 000 dollars, ce qui classe le pays au 21e rang mondial selon les données du FMI en 2017, juste derrière l’Allemagne et l’Australie, mais devant la France et le Royaume-Uni. Comme Singapour, Hongkong et la Corée du Sud, Taïwan a connu une industrialisation et un décollage économique très rapide au cours des dernières décennies et est désormais à la pointe de la technologie dans le domaine de l’informatique, des communications ou de la biotechnologie.

On comprend dans ces conditions, que la Chine de Xi Jinping n’a pas la moindre envie de voir ce joyau de son empire se détacher. Historiquement, il est bien difficile de lui donner tort, d’autant que Taïwan n’est reconnu officiellement que par une poignée de petits pays et que les États-Unis, bien qu’alliés inconditionnels, s’en sont toujours bien gardés, entretenant cette « ambiguïté stratégique » qui consiste à apporter une aide militaire à Taïwan tout en ne reconnaissant pas le pays. Pour parler crûment, les Occidentaux soutiennent ouvertement le régime libéral et démocratique qui s’est (récemment) installé à Taïwan mais sont bien mal placés pour faire la leçon à la Chine qui revendique ce territoire alors qu’ils ont soutenu pendant des années le régime autoritaire et corrompu du Kuomingtang. Chacun aimerait bien, en Occident, que le géant chinois s’imprègne de l’esprit démocratique qui règne désormais à Taïwan, mais c’est rarement de l’extérieur, surtout à coup de provocations de ce type et face à un régime aussi autoritaire et susceptible que celui de Xi Jinping, que l’on incite à une telle évolution : en géopolitique, les leçons de morales sont rarement très efficaces…

L. V.

La dure lutte des facteurs de luths

7 août 2022

Le luth, c’est cet instrument à cordes pincées en forme de poire que l’on retrouve fréquemment sur les tableaux de la Renaissance, à l’image de ce célèbre tableau du Caravage, intitulé justement Le joueur de luth, peint à la toute fin du XVIe siècle et conservé au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Très prisé à la cour de François 1er, le luth est alors un instrument courant, particulièrement apprécié pour accompagner la voix humaine du fait de son volume sonore plutôt intimiste. Apparu en Perse puis en Égypte il y a au moins 3 000 ans, le luth était, si l’on en croit l’Ancien Testament, déjà joué à la cour du roi David.

Le joueur de luth, huile sur toile du Caravage, peint vers 1596 et conservé au musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg (source © Wikipedia)

Adopté ensuite par les Arabes qui le nomment trivialement al-oûd, autrement dit « le bout de bois », le luth fait partie de ces multiples présents de la civilisation islamique, qui diffuse en Europe depuis le royaume Andalou et que le Moyen-Age occidental s’approprie, le nom même luth n’étant qu’une déformation de l’appellation arabo-persane. Ce sont d’ailleurs les artisans arabes qui ont inventé la manière d’assembler la caisse de résonance du luth sous forme de « côtes », des lames en bois de noyer, d’if ou d’érable, courbées à la vapeur et assemblées entre elles pour former cette caisse ventrue dont l’intérieur est renforcé par des bandes de parchemin collé. La table elle-même, généralement en épicéa, est classiquement percée d’une ou plusieurs rosaces soigneusement sculptées selon des motifs géométriques qui rappellent la calligraphie arabe traditionnelle, tandis que le manche, souvent en ébène, est délicatement orné de fines incrustations en ivoire.

Un luth moderne, produit par le luthier Stephen Murphy

D’abord pourvu de 4 cordes initialement à base d’intestin de lionceau, désormais plus prosaïquement en boyau de mouton, il s’enrichit au XVe siècle d’une cinquième puis d’une sixième corde, avant que l’on ait l’idée de doubler certaines cordes, pour former des « chœurs », si bien qu’un luth peut désormais compter jusqu’à 24 cordes, qui sont pincées entre le pouce et l’index.

Le fils d’Henri IV, le futur roi Louis XIII, était paraît-il un joueur virtuose de luth dont il avait reçu un premier exemplaire dès l’âge de 3 ans et qu’il a joué toute sa vie dans son antre intimiste que constituait le pavillon de chasse de Versailles où sa femme, Anne d’Autriche, n’était pas bienvenue, elle qui, en bonne espagnole, ne jouait que de la guitare. Louis XIV, qui n’avait que 4 ans à la mort de son père, en 1643, reçoit quant à lui son premier luth pour ses 8 ans et pratique cet instrument pendant 10 ans avant de l’abandonner peu à peu au profit de la guitare tandis que la musique de Lulli impose d’autres instruments plus sonores, dont le clavecin, pour accompagner ses spectacles grandioses.

Portrait d’un luthiste français par Jean de Reyn, vers 1640 (source © Classique News)

Il fallu ensuite la fin du XIXe siècle pour que l’on redécouvre le luth grâce au Français Arnold Dolmetsch et son élève anglaise, Diana Poulton qui se replonge dans la musique de Shakespeare. Le luth est désormais un instrument qui bénéficie d’un regain d’intérêt avec une petite centaine de professeurs répertoriés en France par la Société française de luth, et pas moins de 22 luthiers recensés, dont l’Australien Stephen Murphy, installé depuis 1977 dans la Drôme, où il fabrique une quarantaine d’instruments par an, vendus entre 6 000 et 10 000 € pièce.

Pendant ce temps, les luthiers syriens, pourtant dépositaires de la tradition millénaire de fabrication de cet instrument, se morfondent en attendant vainement les clients, comme le relate un reportage diffusé dans La Croix, en 2017, selon lequel il ne resterait plus que six ateliers de luthiers dans tout le pays. Les instruments produits localement, pourtant richement ornés de véritables marqueteries en nacre et ivoire, se vendent au prix dérisoire de 500 € mais la production est menacée par la difficulté croissante à trouver des ouvriers qualifiés mais aussi à s’approvisionner en bois de noyer, venu de la Gouta orientale, ce fief de la rébellion djihadiste où la population a décimé les arbres encore debout pour en faire du bois de chauffage…

Ali Khalifeh, luthier syrien à Damas le 17 juillet 2017 (photo © Louai Beshara / AFP / La Croix)

Ali Khalifeh, descendant d’une famille de luthiers installés dans le quartier Adaoui à Damas, a pourtant réussi à moderniser la production en introduisant des machines qui permettent de cintrer plusieurs cotes simultanément et de polir un oud en un quart d’heure là où il faut cinq à six heures à la main ! Cela permet à son atelier de produire une vingtaine d’instruments chaque mois, mais ne rend pas pour autant le luthier optimiste sur l’avenir de son artisanat pourtant séculaire.

Miguel Serdoura, PDG du Luth doré, manufacture moderne de luths

De son côté, le luthiste portugais Miguel Serdoura a créé en 2015 Le Luth doré, une manufacture où les instruments sont fabriqués en série par plusieurs ouvriers, ce qui lui permet de commercialiser à partir de 1 500 € des luths Renaissance à 8 chœurs et, pour un peu plus de 2 000 € pièce des luths baroques à 13 chœurs, tout en développant des accessoires sophistiqués comme des étuis à contrôle hygrométrique. Installé à Paris, Le luth doré a sous traité la fabrication de ses instruments à des luthiers chinois qu’il a soigneusement formés, jusqu’à se rendre compte, en 2018, que ses derniers s’étaient lancés dans la contrefaçon à grande échelle et commençaient à inonder le marché européen avec des copies parfaitement identiques et arborant son propre logo !

Miguel Serdoura a vivement réagi à une pratique aussi déloyale, engageant des poursuites judiciaires contre les contrevenants, tout en rapatriant illico ses ateliers de fabrication en Europe : la vie du facteur de luths n’est pas un long fleuve tranquille, dans notre économie mondialisée en quête de luth final…

L. V.

La mer Morte est-elle menacée de mort ?

4 août 2022

Cléopâtre et la reine de Saba déjà l’avaient remarqué en leur temps : la mer Morte est particulièrement riche en sels minéraux et notamment en potassium, si bien que les boues issues de ses rives étaient déjà réputées pour leurs bienfaits thérapeutiques et cosmétiques dès l’Antiquité. Une tradition qui perdure et qui continue à drainer des milliers de touristes venus faire des cures thermales et surtout flotter comme un bouchon en faisant la planche tout en lisant le journal. Une capacité portante exceptionnelle liée à cette forte teneur en sels qui peut atteindre jusqu’à 340 g/l alors que celle de la Méditerranée ne dépasse pas 38 à 40 g/l et que celle de la mer Rouge atteint tout au plus 50 à 58 g/l. Aucun animal marin ni même les algues ne peuvent survivre dans un tel milieu, ce qui lui vaut d’ailleurs son nom de mer Morte…

Les eaux turquoise de la mer Morte, tellement salées qu’on y flotte sans peine (source © Get your guide)

Sauf que rien n’est totalement immuable et que la reine de Saba ne reconnaîtrait pas les rives de la mer Morte si d’aventure elle devait repasser par là… En l’espace de 50 ans, cette mer fermée a perdu un tiers de sa superficie, tout comme la mer d’Aral ou le lac Tchad, et son niveau baisse en moyenne de 70 cm par an, une baisse qui s’est encore accélérée depuis et peut atteindre jusqu’à 1,45 m par an ! En 1900, la surface de l’eau était à – 390 m sous le niveau des mers et elle se trouve désormais à – 426 m, soit une baisse de près de 40 m depuis…

Le lac de Tibériade et ses berges verdoyantes (photo © AFP / i24)

Bien entendu, le réchauffement climatique n’améliore pas la situation en augmentant les périodes de forte chaleur qui accentuent l’évaporation, la mer Morte n’étant que l’exutoire ultime du Jourdain, ce fleuve biblique issu du lac de Tibériade et dont les eaux viennent se perdre dans la mer Morte où elles s’évaporent naturellement. Mais la cause de cet assèchement brutal est principalement liée à l’activité humaine. Dans les années 1960, l’État d’Israël, en plein expansion a eu besoin d’énormes quantités d’eau pour alimenter ses colonies de peuplement et assurer la mise en culture du désert du Néguev. Un barrage a alors été construit au sud du lac de Tibériade et plus des trois-quarts de son débit est depuis purement et simplement détourné pour les besoins des Israéliens, ne laissant plus qu’un débit qui ne dépasse pas celui de la Seine à Paris !

Vue aérienne de la mer Morte en voie d’assèchement, avec à gauche la partie sud exploitée en bassins de décantation pour extraire la potasse (source © France TV Info)

Depuis lors, les apports du Jourdain ne suffisent plus à compenser l’évaporation de la mer Morte qui s’assèche à vue d’œil. En parallèle, Israéliens et Jordaniens se sont mis à exploiter la potasse contenue dans les eaux de la mer Morte pour en faire des engrais agricoles. Toute la partie sud de la mer Morte a été transformée en gigantesques bassins de décantation pour extraire le précieux minerai, ce qui accentue fortement la vitesse de réduction du plan d’eau qui rétrécit comme peau de chagrin.

En se retirant, la mer laisse des dépôts souterrains de sols riches en sels. Le ruissellement sur les rives vient dissoudre peu à peu ces poches souterraines de sels et on assiste depuis des années à d’innombrables effondrements qui viennent miner les berges : plus de 6000 cratères d’effondrement, dont certains atteignent plusieurs kilomètres de diamètre, se sont ainsi formés, transformant les abords de la mer Morte, en de nombreux endroits, en un paysage lunaire traversé de multiples crevasses, routes et infrastructures étant peu à peu englouties au fur et à mesure que la mer se retire et que les berges s’effondrent.

Cratères d’effondrement et recul du rivage sur les berges de la mer Morte (source © Pour la science)

Pour pallier cette situation catastrophique, personne n’envisage de réduire les prélèvements en eau dans une région qui en manque déjà cruellement. En 2006, sous l’égide de la Banque Mondiale, c’est un autre projet pharaonique qui a vu le jour, consistant à construire une immense usine de dessalement d’eau de mer sur les rives de la mer Rouge, puis à creuser un gigantesque canal à travers le désert pour conduire vers la mer Morte les saumures issues du traitement, espérant que ces eaux permettraient de réalimenter suffisamment le plan d’eau en cours d’assèchement.

Les bords de la mer Morte devenue un haut lieu du tourisme également fort gourmand en eau potable (photo © You matter)

Les études ont néanmoins permis de cerner les coûts pharamineux d’un tel projet estimé à près de 10 milliards de dollars, et surtout les risques écologiques majeurs induits. Il aurait fallu pomper l’eau à plus de 120 m de profondeur pour ne pas aspirer toute la vie organique excessivement riche associée aux récifs coralliens de la mer Rouge, et sans garantie que les saumures déversées dans la mer Morte ne viennent rapidement faire virer au blanc (du fait de précipités de gypse) ou au rouge (par suite du développement de micro-algues associées aux milieux lagunaires sursaturés) les eaux de la mer Morte réputées pour leur belle couleur turquoise… Par ailleurs, la canalisation souterraine de 180 km de long envisagée pour transporter les saumures vers la mer Morte risquait fort de se rompre en cas de séisme, fréquent dans la région, au risque de rendre définitivement impropre à tout usage la nappe souterraine exploitée le long de son tracé !

La ville israélienne d’Eilat et sa voisine jordanienne d’Aqaba, au bord de la mer Rouge (photo © Hadas Parush / Flash 90 / Times of Israel)

En juin 2021, les apprentis sorciers ont finalement renoncé au projet mais la Jordanie a alors annoncé officiellement qu’elle lançait le projet de construction d’une usine de dessalement sur les rives de la mer Rouge, dans le golfe d’Aqaba, afin de fournir au pays 250 à 300 millions de m³ d’eau potable par an d’ici 2026. Un projet chiffré à 1 milliard de dollars en comptant tout le réseau de distribution d’eau à réaliser, la ville d’Aqaba étant situé à l’extrémité sud du pays, à plus de 300 km de la capitale Amman… En parallèle, la Jordanie va tenter de limiter l’urbanisation sur les zones côtières et Israël envisage de taxer les industries minières pour freiner l’extraction de la potasse.

Reste à mettre en point le dispositif pour développer une usine de dessalement d’une telle ampleur en essayant de privilégier le recours à l’énergie solaire car les conditions d’ensoleillement sont idéales pour cela en Jordanie qui par ailleurs manque de ressources énergétiques propres et produit déjà 20 % de ses besoins énergétiques à base de renouvelable. A défaut de freiner l’évaporation des eaux de la mer Morte, le soleil contribuera du moins à favoriser l’approvisionnement des Jordaniens en eau potable…

L. V.

Droit à l’avortement : la menace américaine

8 juillet 2022

Le droit des femmes à l’avortement est un long combat qui s’est toujours heurté au conservatisme et au fondamentalisme religieux, qu’il soit catholique, protestant, orthodoxe, juif ou musulman… Aux États-Unis d’Amérique, pays conservateur par excellence, l’avortement était interdit partout en 1973, jusqu’à la publication de ce fameux arrêt Roe vs Wade, rendu par la Cour suprême, avec l’accord de sept des neuf juges qui la composaient à l’époque.

Un dessin signé de l’Algérien Dilem (source © Cartooning for Peace)

Jane Roe était une jeune Texane de 21 ans qui souhaitait avorter de son troisième enfant après avoir abandonné le précédent et qui avait donc engagé une procédure judiciaire pour cela, l’interruption volontaire de grossesse étant alors totalement illégale et quasi impossible aux USA. Après trois ans de bataille judiciaire acharnée contre l’État du Texas, représenté par l’avocat Henry Wade, la Cour suprême avait donc tranché le 22 janvier 1973, en reconnaissant que le 14e amendement de la Constitution américaine garantissait un droit des femmes à avorter et que les États ne pouvait pas les en priver.

Depuis, la même Cour avait précisé, en 1992, que ce droit était valable tant que le fœtus n’est pas considéré comme « viable », soit jusqu’à 22 à 24 semaines de grossesse. Mais malgré cet arrêt, le droit à l’avortement aux USA reste fragile et soumis à de multiples attaques de la part des lobbies fondamentalistes. Le 1er septembre 2021, le Texas a ainsi adopté une nouvelle loi qui interdit l’IVG quatre semaines après la fécondation, et ceci même en cas d’inceste ou de viol. A ce jour, ce sont pas moins de 31 États sur les 50 que compte les USA qui ont ainsi introduit des propositions de lois restreignant le droit à l’avortement.

Un dessin signé Large (source © Twitter)

Et voila que le 3 mai 2022, une fuite délibérée a révélé que la Cour suprême était en train de concocter une décision remettant en cause ce fameux arrêt de 1973 et laissant chaque État décider de sa position en matière de droit à l’avortement. Une décision qui a finalement été confirmée le 24 juin dernier, votée par cinq des neufs juges, dont le fameux juge Clarence Thomas, 74 ans, nommé à ce poste en 1991 par Georges W. Bush, et qui ne cache pas sa volonté de revoir toutes les jurisprudences un tant soit peu libérales, y compris celles autorisant les rapports entre personnes du même sexe. Son collègue, Samuel Alito, également nommé par Bush, l’a rejoint dans cette décision, de même que les trois juges nommés par Donald Trump, à savoir l’ultra religieuse Amy Coney Barett, le conservateur Neil Gorsuch et le juge Brett Kavanaugh, lui-même accusé d’agression sexuelle. Le président de la Cour suprême, John Roberts, ne les a pas suivis mais avait lui-même approuvé une loi du Mississippi, interdisant l’avortement au-delà de 15 semaines…

Le président des États-Unis, Joe Biden, en visioconférence le 1er juillet 2022 avec des gouverneurs après la décision de la Cour suprême révoquant le droit à l’avortement (photo © Tom Brenner / Reuters / RFI)

Cette offensive conservatrice contre le droit des femmes à disposer de leur corps a bien entendu déclenché de nombreuses protestations indignées. Le président Joe Biden lui-même a dénoncé sans équivoque cette « décision terrible et extrême » qui « chamboulera des vies », tout en reconnaissant son impuissance, dans le rapport de forces actuel, à s’y opposer faute de majorité progressiste suffisante au Sénat et à la Chambre des représentants. Il appelle d’ailleurs ses compatriotes à profiter des élections de mid-term qui se profilent en novembre prochain, pour conforter sa majorité et lui permettre de revenir sur cette décision.

En attendant, trois nouveaux États se sont déjà appuyés sur l’arrêt du 24 juin pour interdire l’avortement et 19 avaient déjà anticipé la décision des juges suprêmes. On estime désormais que plus de la moitié des États, principalement dans le sud et le centre du pays, le plus conservateur, devraient restreindre fortement le droit à l’IVG à très court terme. Pourtant, l’on considère qu’environ 25 % des femmes américaines ont eu recours un jour à l’avortement et que un million d’entre elles en bénéficie chaque année pour différentes raisons, suite à un viol, à une grossesse non désirée ou pour des raisons de pathologie.

Un dessin de Chapatte, publié dans le Canard enchaîné

Il est donc étonnant qu’il puisse ainsi se dégager une telle majorité politique pour imposer à ces femmes des conditions qui vont totalement à l’encontre de leur souhait le plus profond, et ceci pour des raisons purement idéologiques voire strictement religieuses. A l’instar d’autres nations, les États-Unis d’Amérique, malgré leur long attachement à un parcours démocratique, libéral et progressiste, ont bien du mal à lutter contre ces vieux démons du fondamentalisme le plus obtus et le plus rétrograde qui constitue une menace permanente contre les avancées, même les plus intimes, de la société humaine. Et tout laisse à penser que d’autres pays ne sont pas à l’abri d’un tel risque de retour en arrière : «Rien n’est jamais acquis à l’Homme… » rappelait le poète !

L. V.

Cet été, sous-traitez la gestion de vos mails…

30 juin 2022

Avec le télétravail, voilà une situation qui n’est pas prête de s’arranger ! Tout le monde est devenu accro aux nouveaux outils de communication numérique et chacun passe sa vie sur son smartphone ou devant son ordinateur pour ne pas rater d’une seconde le dernier message reçu, même si son contenu est aussi futile qu’inutile…Dans le milieu professionnel il est désormais considéré comme un outrage de la dernière espèce que de ne pas répondre dans la minute à un e-mail, comme si chaque message exigeait une réponse immédiate, quitte à dire simplement qu’on a bien reçu le message et qu’on prend le temps de le traiter…

Il est loin le temps où tout se gérait par courrier et où chacun avait la patience d’attendre quelques jours, voire quelques semaines, avant de recevoir une réaction à sa demande. Être connecté en permanence pour pouvoir répondre à tout moment à n’importe quel message même le plus anodin, de son patron comme de ses subordonnés ou de ses partenaires, est en passe de devenir une exigence de base, au risque de faire baisser considérablement la productivité des professionnels, désormais incapables de se concentrer plus de 5 minutes sur un travail minutieux ou la rédaction d’une note de fond, sans devoir tout interrompre sur le champ pour tapoter sur son clavier « Bonjour, j’ai bien reçu votre proposition et je vous en remercie. Je ne manquerai pas de vous recontacter dès que possible à ce sujet et je vous adresse, en attendant, mes plus cordiales salutations… »

Un dessin de Gérard Mathieu dans la Charte pour un bon usage de la messagerie informatique dans la vie professionnelle (source © ORSE)

Cette nouvelle plaie des temps modernes est devenue tellement intrusive que plus personne ne s’étonne désormais de recevoir sur les coups de 2 heures du matin, dans la nuit du dimanche au lundi, un mail de son patron qui confirme qu’il a bien lu votre note et qu’il vous propose d’en parler de vive voix à l’occasion… Et en période estivale, même quand on est en vacances, en train de buller sur la plage, de réparer la toiture de sa vieille maison de campagne qui tombe en ruine au fin fond de la Lozère, ou de se retrouver autour d’un feu de camp au soir d’une méharée dans le désert, la tentation est grande de quand même jeter un coup d’œil à ses mails professionnels, histoire de s’assurer qu’il n’est rien arrivé d’exceptionnel en votre absence au bureau…

Lire ou ne pas lires ses mails pendant ses congés, telle est la question… Un dessin signé Alsy (source ©
Les Moutons / France 3 Régions)

Et vous voila parti pour une petite heure, ou une longue nuit, à prendre connaissance de toutes sortes de futilités que vous auriez tout aussi bien pu attendre une semaine ou deux avant de découvrir. Sauf que la pratique s’est tellement généralisée que, selon un sondage récent, au moins 55 % des personnes interrogées reconnaissent consulter leurs e-mails professionnels pendant leur congés ! Le droit à la déconnexion est encore un long combat, peut-être même perdu d’avance…

Le droit à la déconnexion, pas encore totalement entré dans les mœurs : un dessin signé Wingz, pour la CFDT banques et assurances

C’est en tout cas fort de ce constat que l’Office national islandais du tourisme a eu l’idée de développer, au bénéfice des voyageurs qui viennent passer leurs vacances en Islande, un service de messagerie permettant de générer des messages personnalisés d’absence, histoire que ses visiteurs puissent garder l’esprit tranquille, lâcher les rênes et profiter à fond des merveilles naturelles de cette île aux paysages grandioses, sans être en permanence pollués par les messages intempestifs du bureau.

Aurores boréales au dessus du Mont Kirkjufell, en Islande (source © National Geographic)

L’originalité du dispositif est que les proposés mis à contribution pour générer vos messages de réponse pendant que vous vous prélassez dans une source d’eau thermale perdue au milieu de nulle part, sont des petits chevaux islandais, cette race emblématique du pays, trop souvent assimilée à des poneys. On les voit donc, sur la vidéo de promotion de l’Office du tourisme islandais, en train de tapoter plus ou moins nerveusement du sabot, sur d’immenses claviers d’ordinateurs en pleine nature. Une prestation déjà adoptée par plusieurs milliers de touristes et dont le nom en soit est tout un programme : « Outhorse your email », autrement dit « sous-traitez vos e-mail » avec un jeu de mots des plus subtils sur ces chevaux en extérieur qui s’en chargent à votre place…

Faites écrire vos mails professionnels par un cheval islandais… (source © kbd.news)

Bien évidemment, le résultat de leur piétinement quelque peu aléatoire risque de laisser assez perplexe votre patron qui voulait savoir de toute urgence si vous serez bien rentré à temps pour l’accompagner le 18 à 9H45 pour aller signer ce fameux contrat. Le message de réponse lui indique en effet qu’un cheval islandais se permet de l’informer que la personne qu’il cherche à contacter est momentanément indisponible, le tout suivi du message énigmatique suivant, tapé par le cheval lui-même : « jjjjjjklmù*2222222222 »

Il n’est pas absolument certain que ce message le rassure totalement sur la fiabilité voire la bonne santé mentale de son employé temporairement absent, mais l’essentiel est que ce dernier passe de bonnes vacances aussi reposantes que dépaysantes dans les étendues sauvages et verdoyantes islandaises. C’est en tout cas le message que cherche manifestement à véhiculer l’office de tourisme de ce pays, Visit Iceland, lequel en profite pour truffer sa vidéo promotionnelle de paysages tous plus attractifs les uns que les autres : savoir bien communiquer ne consiste pas seulement à répondre à ses mails en temps et en heure : c’est un vrai métier…

L. V.

Forages profonds : creuse toujours, tu m’intéresses…

28 juin 2022

Il est beaucoup question du retour de la Guerre froide en cette nouvelle période de tension internationale consécutive à la brutale invasion de l’Ukraine par la Russie et à une recrudescence des sanctions économiques et des passes d’armes entre démocraties occidentales et régimes forts asiatiques. Malgré les livraisons militaires de plus en plus importantes de la part des États-Unis et de l’Europe aux forces armées ukrainiennes en guerre, on est loin pourtant du climat de conflit ouvert des années 1960.

A la sortie de la Seconde guerre mondiale, l’affrontement entre bloc occidental et camp soviétique était généralisé et se traduisait par de multiples crises politiques un peu partout dans le monde. En 1948, il se cristallise en particulier autour de Berlin où Staline instaure un premier blocus auquel les Alliés répondent par l’organisation d’un pont aérien. Mais rebelote en 1961, lorsque l’URSS de Khrouchtchev lance la construction d’un véritable mur pour empêcher les Allemands de la RDA de rejoindre l’Allemagne de l’Ouest.

Travaux d’édification du mur de Berlin par l’armée est-allemande en 1961 (photo © picture-alliance / DPA / AKG-images / DW)

Une crise fortement aggravée par les événements qui se déroulent au même moment sur l’île de Cuba où Fidel Castro signe en septembre 1962, après le fiasco de la tentative de débarquement américain pour le renverser, une alliance militaire avec l’URSS, celle-ci s’engageant à lancer une riposte nucléaire en cas de nouvelle attaque occidentale contre son allié cubain. Une menace qui se concrétise rapidement puisque dès le mois d’octobre, les Américains repèrent des rampes de lancement de missiles nucléaires en cours d’installation, pointées vers leur territoire. Il s’en est sans doute fallu d’un cheveu pour que l’affrontement diplomatique ne dégénère alors en holocauste nucléaire…

La crise des missiles de Cuba en 1962, à l’origine d’un bras de fer entre Nikita Khrouchtchev et John Fitzgerald Kennedy, caricature de Leslie Gilbert Ilingsworth, parue dans le Daily Mail (source © Actualité internationale)

Depuis, on avait réussi à passer à une logique un peu plus coopérative entre blocs géopolitiques antagonistes, mais il reste de cette période un climat d’intense compétition, bien au-delà des seuls domaines militaires. C’était alors la course pour savoir qui, des Russes ou des Américains enverrait le premier homme dans l’Espace ou se poserait le premier sur la lune. Mais la compétition consistait aussi à déterminer qui allait creuser le plus profond…

Les techniques de forage, issues de pratiques séculaires des puisatiers allant chercher dans les profondeur du sol l’eau indispensable à la vie mais parfois rare en surface, avaient connu au début du XXe siècle un important développement technique grâce à l’exploration pétrolière. Les développements de la géophysique avaient amené à formuler différentes hypothèses quant à la constitution de la croûte terrestre, marquée par des discontinuités qui se traduisent par une modification assez brusque des vitesses de propagation des ondes électromagnétiques à certaines profondeurs. Bref, les scientifiques brûlaient d’envie d’aller voir de plus près à quoi ressemblaient les roches à plusieurs kilomètres sous nos pieds…

Équipe internationale de scientifiques sur le site de Vostok le 24 décembre 1991 (photo © Jean-Marc Barnola / CC BY-NC-ND / The Conversation)

La compétition avait aussi été lancée sur glace, les Américains ayant procédé à la fin des années 1960 à un premier forage au Groenland, suivi en 1970 par le forage de Byrd, percé jusqu’à la profondeur de 2138 m à travers la calotte glaciaire de l’Antarctique. Il n’en fallait pas davantage pour aiguillonner les scientifiques russes qui lancent aussitôt leurs équipes de foreurs en Antarctique. Après plusieurs tâtonnements, le troisième forage réalisé, sur le site de Vostok, atteint 2082 m en 1982. Il sera progressivement approfondi jusqu’à 3683 m de profondeur en 1998, et servira de support à une fructueuse coopération scientifique, notamment avec les équipes de glaciologues français de Claude Lorius puis Jean Jouzel et d’autres, qui reconstitueront, à partir de ces carottes glaciaires, plusieurs cycles climatiques sur les 400 000 dernières années !

Mais l’enjeu des scientifiques était surtout de percer le mystère de la constitution de la croûte terrestre. Pour cela, les Américains avaient lancé, dès 1958, le projet Mohole, destiné à atteindre la fameuse discontinuité entre la croûte et le manteau terrestre, mise en évidence par le géologue croate Andrija Mohorovičić qui lui a donné son nom. L’objectif était de percer la croûte terrestre depuis le plancher de l’océan pacifique, là où elle est la moins épaisse. Mais les premières tentatives sérieuses ont commencé en mars 1961 à Guadalupe, au Mexique, où un forage réalisé depuis un bateau traversa 170 m de sédiments avant d’atteindre le basalte et de s’arrêter quelques mètres plus bas, à 3 560 m sous le niveau de la mer. L’expérience a permis de faire de gros progrès techniques en matière de stabilisation en mer des plateformes de forage pétrolier, mais s’est arrêté dès 1964, faute de crédits pour poursuivre l’aventure…

Tour de forage utilisée pour le forage profond de Kola (source © Pechenga)

Ne voulant pas être en reste, les Soviétiques ont lancé, le 24 mai 1970, leur propre forage profond, mais à terre, sur la presqu’île de Kola, dans une région isolée du district de Pechengsky, avec pour objectif affiché d’atteindre la profondeur incroyable de 15 000 m jusqu’au Moho. Rapidement doublés par les Américains dont la Lone Star Producing Company annonce en 1974 avoir atteint la profondeur de 9 500 m au puits Bertha Rogers (sans toutefois trouver le pétrole recherché…), les Russes ne se découragent pas pour autant et poursuivent leur lente progression jusqu’à atteindre à leur tour cette même profondeur dans le forage SG-3. En 1983, ce même forage, d’un diamètre de 10 cm seulement, atteint ainsi la profondeur de 12 000 m !

Il faut dire que, malgré les difficultés techniques extrêmes rencontrées, le forage apporte des enseignements scientifiques intéressants. Alors que les chercheurs pensaient rencontrer du basalte vers 3 à 4 km de profondeur, au niveau d’une discontinuité géophysique bien marquée, ils se rendent compte que celle-ci est due en réalité à une simple différence de faciès dans les roches granitiques et métamorphiques qui constituent le bouclier scandinave, où l’épaisseur de la croûte terrestre atteint en réalité sans doute de l’ordre de 35 km. A 6 km de profondeur, les géologues y découvrent même de minuscules fossiles de plantes marines âgées de plus de 2 milliards d’années…

Tête du forage profond de Kola désormais refermée en surface (source © Greedy Finance)

Mais plus le forage avance, plus les difficultés techniques s’ajoutent. L’augmentation de la température y est beaucoup plus élevée que prévu, atteignant les 180 °C, dans une roche dont la densité diminue et qui devient très difficile à extraire, avec une abondance d’hydrogène gazeux. Les équipes font de nouvelles tentatives mais finissent par abandonner à 12 226 m de profondeur, en 1992, alors que la guerre froide a pris fin et que l’intérêt de la compétition a baissé. Le projet sera finalement totalement clôturé au début des années 2000, après obstruction de la tête de forage, et toutes les installations sont laissées à l’abandon…

État des installations de forage de Kola totalement abandonnées en 2012 (source © Pechenga)

Depuis, d’autres forages de plus grande longueur ont été réalisés, à des fins d’exploration pétrolière, avec un puits foré en 2008 jusqu’à 12 289 m au Qatar sur le champ pétrolier off shore d’Al Shaheen, exploité depuis 1994 et où Total est désormais partie prenante depuis 2016. Mais le forage profond de Kola SG-3 reste le point le plus bas jamais atteint par l’homme sur Terre. Avec la guerre froide, l’homme est finalement tombé bien bas…

L. V.

Géopolitique : le double jeu de la Turquie

24 juin 2022

Décidément, le nouveau sultan d’Ankara, le président turc Recep Tayyip Erdogan, élu à ce poste depuis août 2014, n’en fini pas de faire des siennes ! En plein conflit entre l’Ukraine et la Russie, voilà que le ministre turc des Affaires étrangères a reçu son homologue russe, Sergueï Lavrov, en grandes pompes à Ankara, pour évoquer le dossier des exportations de blé ukrainien bloquées par Moscou, même si certains en Ukraine accusent les Russes de s’accaparer tout simplement par la force ces stocks de céréales pour les exporter à leur profit. L’image de Sergueï Lavrov tout sourire en visite officielle dans un des 30 pays membres de l’Alliance atlantique alors même qu’il est sous le coup de graves sanctions internationales et persona non grata en Occident, a de quoi interroger…

Le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, en visite officielle à Ankara le 8 juin 2022 (photo ©
Adem Altan / AFP / L’Orient le jour)

Surtout quand on voit en parallèle la Turquie opposer tranquillement son veto à la demande d’adhésion de la Suède et de la Finlande, toutes deux désireuses désormais de rejoindre les rangs de l’OTAN. Erdogan profite en effet des procédures d’adhésion qui exigent l’unanimité pour accepter de nouveaux membres, comme s’il ne reculait devant aucune provocation pour imposer de manière brutale ses desiderata. Prenant prétexte de la bienveillance suédoise envers les réfugiés politiques kurdes du PKK, persécutés en Turquie, Erdogan est prêt à user de toutes les armes pour imposer son point de vue par la force.

Son mépris affiché pour la diplomatie traditionnelle policée vient d’ailleurs de se manifester par une nouvelle convocation, fin mai 2022 des ambassadeurs français et allemands à Ankara, histoire de leur rappeler fermement que la Turquie ne peut tolérer aucune manifestation en Occident de membres du PKK considérés en Turquie comme des terroristes que le régime d’Erdogan s’emploie à exterminer sans pitié, sur son sol comme en Syrie voisine.

Recep Tayyip Erdogan et Vladimir Poutine, ici en 2018, après la dernière réélection du président turc (photo © Umit Bektas / Reuters / Paris Match)

Déjà en juin 2016, Ankara avait ostensiblement rappelé son ambassadeur en Allemagne pour protester violemment contre l’adoption, par le Bundestag d’une résolution sur le génocide arménien de 1915 que la Turquie se refuse toujours officiellement à reconnaître. Et en octobre 2020, c’est la France qui avait dû rappeler son propre ambassadeur à Ankara, à la suite des propos injurieux de Recep Tayyip Erdogan envers le Président de la République, Emmanuel Macron, à la suite de la décapitation en pleine rue de l’enseignant français Samuel Paty. Erdogan s’était alors interrogé ouvertement sur la santé mentale de notre président, sur son attitude envers les musulmans et sur sa « propre mort cérébrale » en référence aux interrogations de Macron sur l’avenir de l’OTAN. Un climat de forte tension alors exacerbé par les nombreuses incursions de la Turquie dans les eaux grecques et chypriotes pour y explorer les ressources en hydrocarbures, en faisant fi des traités maritimes internationaux.

Autant de provocations de la part du président turc qui ne craint pas de donner des coups de poignards dans le dos de ses alliés de l’OTAN, et de s’afficher aussi ouvertement avec son grand voisin russe, ne manque pas d’interroger sur la fiabilité de cet amis un peu encombrant. Ainsi, en mars 2019, les Américains avaient été contraints de sommer la Turquie de choisir entre le système de défense anti-aérienne S-400 russe que le pays venait d’acquérir, et le maintien de sa participation au programme de fabrication du nouvel avion furtif F-35 américain. Les USA craignaient en effet que les puissants radars du dispositif russe S-400 ne viennent déchiffrer les secrets de ses propres appareils technologique dernier-cri. Mais la Turquie ne s’est pas laissé intimider et a persisté dans son équipement avec le système russe S-400 tout en continuant à bénéficier de l’entraînement de ses pilotes sur les F-35 américains…

Le système russe de défense anti-missiles S-400, acquis par la Turquie, pourtant membre de l’OTAN (photo © Sergeï Malgavko / RIA Novosti / Russia Beyond)

Et tout ceci n’empêche pas Ankara de laisser ouvertement transiter par le Bosphore, des navires commerciaux russes soupçonnés de transporter du matériel militaire à destination de la Syrie, tout en bafouant sans complexe l’État de droit et en réprimant la moindre contestation sur son propre sol, ce qui lui vaut d’être régulièrement rappelé à l’ordre par ses alliés occidentaux. Le 7 juin 2022, le Parlement européen a ainsi, une fois de plus, retardé les négociations d’adhésion de la Turquie à l’Union européenne, regrettant la détérioration continue de la situation des droits humains dans le pays, ainsi que les pressions juridiques et administratives continues exercées sur la société civile, les défenseurs des droits humains, les avocats et les journalistes.

Arrestation musclée de manifestants près de la place Taksim, à Istanbul, le 1er mai 2022 (photo © Kemal Aslan / Reuters / Le Figaro)

Mais la Turquie n’a cure de ces critiques occidentales pour la bonne et simple raison qu’elle est au centre du jeu diplomatique. Partenaire incontournable des Occidentaux en tant que deuxième force militaire de l’OTAN, fournisseur de l’Ukraine à qui elle livre ses drones qui ont déjà fait permis à son allié azéri d’écraser les forces arméniennes dans le conflit du Haut-Karabagh, la Turquie s’affiche donc aussi comme partenaire solide de la Russie car elle a besoin de son gaz et de son blé…

Erdogan, qui se positionne clairement comme héritier du tout puissant empire ottoman, profite à fond de sa position centrale entre l’Orient et l’Occident, entre le nord et le sud de la Méditerranée, entre l’Europe et la Russie, capable de dialoguer aussi bien avec Israël qu’avec les pays du Golfe, n’hésitant pas à recourir à la force et au chantage géopolitique pour affirmer sa toute puissance et souffler sur les braises du nationalisme turc pour compenser les piètres résultats économiques de son gouvernement confronté à une inflation galopante. Une politique machiavélique dont les Européens n’ont pas finir de faire les frais mais qui peut aussi contribuer à apaiser la situation tant il est vrai que pour sortir d’un conflit armé, le recours à un médiateur est souvent indispensable, quelles que soient les intentions plus ou moins avouables de ce dernier…

L. V.

Pacifique sud : les îles se rebiffent contre la Chine !

7 juin 2022

Pendant que le monde entier a les yeux tournés vers la Russie, laquelle suscite une vague de rejet suite à son invasion musclée sur les terres de son voisin ukrainien, la Chine pousse tranquillement ses pions dans son aire d’influence, multipliant les provocations via des incursions massives et répétées de ses avions de chasse dans l’espace aérien de Taïwan, cette île de 23 millions d’habitants, ancien fief du gouvernement nationaliste et autoritaire de Tchang Kaï-Chek, et que Pékin revendique comme faisant partie de son territoire historique.

Le président chinois Xi Jinping passe en revue les gardes d’honneur de l’Armée populaire de libération le 23 avril 2019 au large du port de Qingdao (source © SCMP / Asialyst)

Un accroissement des tensions qui s’explique aussi en partie par un grave revers diplomatique que vient de subir la Chine, dans le Pacifique sud où elle cherche également à accroître son emprise. Lundi 30 mai 2022, en effet, pas moins de 10 pays insulaires de cette région, réunies aux îles Fidji en présence du ministre chinois des affaires étrangères, Wang Yi, ont carrément rejeté un ambitieux accord proposé par Pékin. Celui-ci faisait portant miroiter des millions de dollars d’aide financière concernant l’entraînement des forces de l’ordre de ces nations insulaires, la cybersécurité, mais aussi la cartographie fine des fonds marins et une meilleure exploitation des ressources naturelles maritimes et terrestres, ainsi que la perspective d’un accord de libre-échange entre les îles du Pacifique et la Chine, et surtout l’accès au vaste marché chinois.

Le ministre des affaires étrangères et la délégation chinoise le 30 mai 2022 lors de la conférence avec les pays insulaires du Pacifique sud aux îles Fidji (photo © Zhang Yongxing / Xinhuanet)

C’est David Panuelo, le président de la Micronésie, qui a entraîné ses homologues à rejeter cet accord qui, bien qu’alléchant sur le plan économique, entraînerait, selon lui, un risque pour la sécurité et la paix dans cette région. Les États fédérés de Micronésie, que dirige David Panuelo, c’est ce minuscule archipel de 607 îles réparties sur 2860 km dans l’archipel des îles Caroline et dont la surface totale des terres émergées couvre à peine plus de 700 km², soit à peu près l’équivalent de Singapour et à peine plus qu’Andorre…

Aéroport de Kolonia, près de l’île de Pohnpei, l’un des États confédérés de Micronésie, où se trouve la capitale fédérale, Palikir (source © Cruisemapper)

Environ 100 000 personnes y habitent, ce qui relativise fortement la puissance de ce pays face à 1,4 milliards de Chinois. Passé tour à tour sous le contrôle des Portugais, des Espagnols, des Allemands, des Japonais puis des Américains qui ont administré ce territoire depuis 1947 jusqu’à l’indépendance accordée en 1990, cet État fédéral ne pèse guère. Mais cela n’a pas empêché son président de tancer vigoureusement Donald Trump dans une lettre ouverte retentissante où il lui reproche d’« avoir ouvertement sollicité des actes de terrorisme intérieur » à l’occasion de l’attaque contre le Capitole, tout en étant, en février 2022, le premier pays à rompre officiellement ses relations diplomatiques avec la Russie suite à l’invasion de l’Ukraine. Un petit pays donc, mais qui n’hésite pas à dire son fait à ses voisins, dussent-ils être plus gros que lui…

David Panuelo, président des États fédérés de Micronésie (source © Pacific Islands Development Program)

En tout cas, David Panuelo a réussi à convaincre ses homologues de le suivre pour rejeter vigoureusement l’accord proposé récemment par la Chine et qui concernait, outre la Micronésie, les îles Fidji, la Papouasie-Nouvelle Guinée ou encore les îles Samoa ou les Palaos. Autant de petites nations dépourvues de richesses économiques et fortement vulnérables au risque de montée des eaux suite au réchauffement climatique, mais qui ne souhaitent pas pour autant tomber dans le giron du grand voisin chinois un peu trop entreprenant à leur goût.

Bien entendu, Pékin a tenté de sauver la face en laissant entendre que les discussions allaient se poursuivre de manière bilatérale avec chacun de ces pays et que par ailleurs la coopération se renforçait en matière d’infrastructures dans le cadre du développement des « Nouvelles routes de la soie ». Il faut dire aussi que les États-Unis, tout comme l’Australie toute proche, ont mis tout leur poids dans la balance pour convaincre ces petites nations insulaires du Pacifique sud qu’il valait mieux se montrer méfiantes vis-à-vis des promesses d’un État chinois tout puissant et qui cherche ostensiblement à étendre son aire d’influence, ici comme en Afrique.

Entre le déclenchement d’un nouveau conflit armé en Europe, le retour aux tensions dignes de la Guerre froide et les velléités d’expansion chinoise dans la zone du Pacifique, on assiste à un incontestable refroidissement des relations diplomatiques mondiales, qui va de paire avec les menaces accrues du réchauffement climatique mondial : attention au risque de choc thermique qui pourrait bien faire craquer notre mince vernis de civilisation…

L. V.

Rodolphe Saadé, un patron glouton

31 mai 2022

Devenu grâce à la pandémie mondiale de Covid-19, une véritable pompe à profits, le groupe marseillais CMA-CGM, désormais troisième affréteur maritime mondial, avec plus de 121 000 employés répartis dans pas moins de 160 pays du monde, n’en finit pas de faire parler de lui. A la tête du groupe depuis 2017, son patron, Rodolphe Saadé, classé 19e fortune fortune française en 2021 par la magazine Challenge, ne peut donc totalement passer inaperçu. Il vient d’ailleurs de se faire méchamment habiller pour l’hiver par un article assassin du Canard enchaîné en date du 25 mai 2022, où il est traité de « vrai dur à fuir » et de « caractériel », essorant ses hauts cadres et « les consultants des grands cabinets américains, pourtant habitués à la pression », mais qui « détestent travailler pour lui »…

Rodolphe Saadé, au siège de la CMA-CGM le 12 janvier 2022 (photo © Théo Giacometti / Le Monde)

Champion du capitalisme mondialisé , né au Liban et formé au Canada, Rodolphe Saadé détient 70 % des parts du groupe CMA-CGM, partageant le reste avec sa sœur, Tanya Saadé Zeenny, directrice générale déléguée, et son frère Jacques junior, chargé de l’immobilier. Un groupe fondé par leur père, Jacques Saadé, décédé en juin 2018, qui était lui-même né à Beyrouth, au sein d’une famille syrienne de chrétiens orthodoxes. Diplômé de la London School of Economics, il s’était formé au fret maritime à l’occasion d’un stage à New York, découvrant alors tout l’intérêt des containers métalliques pour le transport par bateaux de marchandises en vrac.

Réfugié à Marseille en 1978, à l’occasion de la guerre civile libanaise, il y fonde la Compagnie maritime d’affrètement (CMA), avec 4 collaborateurs et un seul navire faisant la navette entre Marseille et Beyrouth, via Livourne et Lattaquié. Englué dans un conflit judiciaire avec son frère qui lui dispute la tête de l’affaire, Jacques finit par prendre le dessus et en 1983 commence à élargir ses affrètements au-delà de la seule Méditerranée vers le monde asiatique alors en plein frémissement, ouvrant en 1992 un bureau à Shanghaï.

Porte-containers de la société CMA-CGM : des boîtes, encore des boîtes… (source © CMA-CGM)

En 1996, alors que la CMA est au bord du dépôt de bilan, Jacques Saadé fait l’affaire du siècle en rachetant pour 20 millions d’euros seulement la Compagnie générale maritime (CGM) qu’Alain Juppé souhaite privatiser, et ceci alors même que la CGM possède 800 millions d’euros en caisse et que sa valeur réelle est estimée à 2 milliards d’euros, après que l’État français y ait injecté près de 1,3 milliard de capital, cherchez l’erreur ! Le ministère des Finances avait d’ailleurs émis un avis défavorable sur cette transaction surréaliste. Mais il se trouve que la famille Saadé était très proche des Hariri à qui Jacques Chirac, alors Président de la République, ne pouvait rien refuser, et que par conséquent, on n’allait pas mégoter pour lui donner satisfaction…

Mis en examen pour abus de biens sociaux en février 1999, à cause de cette privatisation plus qu’avantageuse pour lui, Jacques Saadé s’en était tiré grâce à une série de coïncidences fâcheuses : des documents sont malencontreusement volés à l’occasion d’une perquisition de la police, des cambriolages à répétition font disparaître comme par enchantement toutes les pièces compromettantes en dehors d’une note du chef de cabinet d’Alain Juppé, confirmant que ce petit cadeau entre amis, sans aucune justification économique, obéit simplement aux instructions du Président de la République : tout est finalement très simple dans le monde des affaires…

Jacques Saadé avec son fils Rodolphe, désormais à la tête de la CMA-CGM (source © CMA-CGM / Challenge)

En 2017, lorsque son fils, Rodolphe Saadé est devenu PDG du groupe CMA-CGM, ce dernier terminait l’exercice avec un chiffre d’affaire de 21 milliards de dollars, dégageant un bénéfice net plus que confortable de 701 millions de dollars. Quatre ans plus tard, le groupe finissait l’année 2021 avec un chiffre d’affaire plus que doublé, atteignant 56 milliards de dollars, pas très éloigné de celui de son concurrent direct, le géant danois Maersk, propriétaire de la plus grande flotte mondiale. Et CMA-CGM dégageait pour 2021 un bénéfice net colossal de 17,9 milliards d’euros, quasi identique à celui de Maersk, leader mondial du secteur devant le groupe chinois Cosco. Un bénéfice multiplié par 10 en un an et qui égalait alors celui du géant pétrolier Total Énergies, lui aussi boosté par la reprise économique après le coup d’arrêt du Covid…

Navire de la CMA-CGM arrimé devant la tour du même nom à Marseille (photo © Jean-Paul Pélissier / La Tribune)

Du coup, le groupe CMA-CGM ne sait plus quoi faire de son argent ! Après avoir acquis en 2019 le groupe suisse CEVA Logistics, Rodolphe Saadé s’est carrément lancé dans le fret aérien en créant, en mars 2021, une nouvelle compagnie aérienne française baptisée CMA-CGM Air Cargo, qui devrait comprendre déjà une dizaine d’avions d’ici 2026. Un investissement un peu à contre-courant de la transition écologique, laquelle ne semble guère préoccuper notre champion du transport mondialisé. Et en mai 2022, la CMA-CGM est tout simplement entré au capital d’Air France – KLM, acquérant en en claquement de doigt, 9 % des parts de la société, dans le cadre d’un « partenariat stratégique ».

Le siège de La Provence à Marseille, à vendre… (source © AFP / Le Figaro)

Du coup, plus rien n’arrête le milliardaire Rodolphe Saadé qui, pour bien marquer son entrée dans la cour des grands de ce monde, n’hésite pas à faire la nique à Xavier Niel, propriétaire du Monde et de Nice-Matin, en essayant de lui ravir le journal régional La Provence que le fondateur de l’opérateur de télécommunication Free cherchait à racheter après le décès de Bernard Tapie. Alors que Xavier Niel détenait déjà 11 % des parts du groupe de presse et semblait sur le point de l’emporter, Rodolphe Saadé n’avait pas hésité à mettre 81 millions sur la table, soit quatre fois plus que son concurrent ! De quoi impressionner tout le Landerneau local, d’autant que le Marseillais promettait en parallèle le maintien du siège dans la capitale phocéenne, l’absence de licenciements, la création d’une nouvelle imprimerie et de gros investissements dans le numérique… Des arguments massue à même de faire réfléchir, surtout quant on est proche, comme l’est Rodolphe Saadé, de tout le gratin marseillais, dont le patron de la région, Renaud Muselier.

L. V.

D’où sortent ces Sarmates qui s’abattent sur nos têtes ?

29 mai 2022

Les plus âgés se souviennent peut-être de ces fameux SS-20 qui ont fait trembler l’Europe dans les années 1980. Ces missiles nucléaires de moyenne portée, déployées en URSS à partir de 1977, en pleine guerre froide, avaient déchiré les Européens quant à la meilleure attitude à adopter pour y répondre, entre les pacifistes bêlant et les va-t-en guerre de l’OTAN, lesquels ont finalement répondu en installant, sur le sol allemand, des fusées Pershing 2, de portée équivalente.

Missile à moyenne portée SS20, désormais démantelé (source © Boulevard extérieur)

On pensait terminé ce temps de la course stérile aux armements. Mais voila qu’on y retombe avec le déploiement annoncé de nouveaux missiles russes, les RS-28 Sarmat, surnommés Satan 2 par les experts de l’OTAN. Sauf que cette fois il s’agit de missiles balistiques intercontinentaux, capables de faire tout le tour de la Terre en un rien de temps, en passant par les pôles pour éviter tout risque d’interception. Pesant de l’ordre de 200 tonnes et capable d’emporter jusqu’à 12 charges thermonucléaires mais aussi des leurres pour tromper les boucliers anti-missiles, chacun de ces missiles est en capacité de détruire un pays de taille moyenne, comme, au hasard, la France ou le Texas, selon la propagande officielle russe.

Missile balistique intercontinental SR-28 Sarmat (photo © Kackad.com / Red Samovar)

« C’est véritablement une arme unique qui va renforcer le potentiel militaire de nos forces armées, assurera la sécurité de la Russie face aux menaces extérieures et fera réfléchir à deux fois ceux qui essayent de menacer notre pays avec une rhétorique déchaînée et agressive », s’est d’ailleurs félicité Vladimir Poutine après le premier tir d’essai réussi de lancement d’un missile hypersonique Sarmat, mercredi 20 avril 2022. Tiré depuis la base de lancement de Plessetsk, dans la région d’Arkhangelsk, au nord-ouest de la Russie, le missile en question a détruit sa cible sur un terrain militaire du Kamtchatka, à plus de 5000 km de là…

Lancement d’un missile Sarmat le 20 avril 2022 (source © extrait vidéo MaxPPP / Russian Defence Ministry Press Service / La Dépêche)

De quoi donner des sueurs froides, en cette période de guerre sanglante sur le sol ukrainien, à tout ceux qui s’inquiètent de la rhétorique pour le moins agressive de notre voisin russe. Le nom même donnée par l’armée russe à ce missile d’un nouveau genre, le plus gros jamais construit sur la planète, n’est pas du genre à rassurer quant aux intentions belliqueuses d’un régime russe aux abois. Il fait en effet directement référence aux Sarmates, cette population de redoutables cavaliers nomades issus des steppes eurasiatiques, voisins des Scythes, et que l’historien grec Hérodote évoquait sous le nom de « Sauromates » en les associant au mythe des Amazones.

Reconstitution artistique de cavaliers sarmates de l’Antiquité (source © Abb-zenit)

Entre le IVe et le IIe siècle avant notre ère, ils s’étendent progressivement de l’Oural jusqu’à l’Ukraine, finissant même par coloniser les bords de la mer Caspienne comme de la Baltique. Les lecteur du dernier album d’Astérix le Gaulois, n’ont pas manqué d’ailleurs de suivre les traces de ces fameux Sarmates, dans les steppes de l’Europe centrale, aux confins de l’empire romain, découvrant les figures attachantes du chaman Cékankondine et de la guerrière amazone Kalachnikovna.

Extrait de l’album Astérix et le griffon publié en 2021 aux éditions Albert René / Goscinny – Uderzo (source © Huffingtonpost)

Cette question de la place des femmes dans les armées sarmates semble bien d’ailleurs reposer sur un fond de vérité puisqu’on a retrouvé, près de Samarkand, en Ouzbékistan, sur le site de Koktepe, une tombe princière datée du 1er siècle après J.-C. contenant les restes d’une femme richement parée. De telles découvertes se sont multipliées depuis, ce qui tend à confirmer l’importance du rôle des femmes dans la classe dirigeante de l’époque.

Fouille archéologique en 2013 d’une chambre funéraire contenant la dépouille d’une aristocrate Sarmate, découverte près du village de Filippovka, dans la région d’Orenbourg, en Russie (source © Terre énigmatique)

Mais les guerriers sarmates étaient surtout réputés pour la puissance de leur cavalerie cuirassée, hommes et chevaux se protégeant le corps de plaques métalliques articulées en écailles de poissons, ce qui rendait redoutables ces régiments de lanciers.

Intégrés dès le 2e siècle de notre ère dans les armées romaines, avec le statuts de fédérés, certains de ces vétérans s’installent en Gaule et l’on retrouve encore de nos jours des traces de leur implantation dans l’étymologie des communes de Sermaise, dans l’Essonne, ou de ses quasi homonymes de Sermaises dans le Loiret ou de Sermaize-les-Bains, dans la Marne. Sous la pression des Goths, puis des Huns, les Sarmates s’installent toujours davantage à l’ouest, jusque dans le Poitou ou en Grande-Bretagne.

Guerriers sarmates avec leur armure caractéristique en écailles de poisson, représentés sur un bas-relief de la colonne de Trajan, au cours de la guerre des Daces (source © Wikipedia)

Mais le berceau de leur civilisation reste cette partie de l’Europe centrale que les géographes nomment d’ailleurs « Sarmatie », et qui regroupe les grandes plaines de Pologne orientale, de Biélorussie et d’Ukraine, aux confins justement de la Russie actuelle, dans ces secteurs que Vladimir Poutine considère comme une chasse gardée de la Russie. L’allusion à cette caste de redoutables guerriers nomades venus en découdre avec un empire romain décadent, pour nommer ses derniers missiles intercontinentaux, n’est donc bien évidemment pas le fruit du hasard mais le résultat d’une propagande mûrement réfléchie de la part du Kremlin : nous voila prévenus…

L. V.

Une forêt souterraine en Chine !

15 mai 2022

La Terre a beau avoir été explorée dans ses moindres recoins, elle réserve parfois encore d’agréables surprises à ceux qui s’aventurent dans ses régions restées les plus sauvages. C’est notamment le cas de cette expédition chinoise dirigée par un certain Chen Lixin, qui vient de rendre publique, le 7 mai 2022, la découverte d’un immense gouffre karstique perdu dans une zone montagneuse et entièrement boisée de la région autonome du Guangxi Zhuang, à l’extrême sud de la Chine, près de la frontière vietnamienne.

Vue aérienne de l’entrée d’un gouffre karstique, prise en avril 2020, dans la région du Guangxi (photo © Zhou Hua / Xinhua)

Ce gouffre, exploré par une armada de scientifiques chinois, présente des dimensions exceptionnelles puisque, selon le témoignage de Zhang Yuanhai, un ingénieur de l’Institut de géologie du karst, rattaché au Service géologique chinois, ce gouffre immense, situé près du village de Ping ‘e, au sud de Luoxi, s’étend sur 306 m de longueur et 150 m de largeur, pour une profondeur maximale de 192 m ! C’est la surface de 10 terrains de football, mais situé à une profondeur par rapport au sol quasi équivalente à la hauteur de la tour Montparnasse à Paris …

Un gouffre gigantesque, découvert en 2019 dans les mêmes conditions, perdu au milieu d’une forêt quasi inexplorée (Capture image vidéo © China Daily)

Et le plus étonnant est que le fond de ce gouffre gigantesque, où ont été identifiées trois entrées de grottes, abrite une forêt primaire luxuriante parfaitement préservée. Certains arbres, ainsi enracinés au fond de la zone d’effondrement, s’élèvent jusqu’à 40 m de hauteur. Mais ils ont encore de la marge pour atteindre simplement le niveau du sol environnant, vu la hauteur des parois subverticales qui entourent cette forêt quasi souterraine…

Une forêt luxuriante bien protégée au fond d’un gouffre d’effondrement karstique exploré en 2019 dans le même secteur du Guangxi (Capture image vidéo © China Daily)

Ces dolines gigantesques sont nombreuses dans la région et celle-ci n’est que la trentième ainsi découverte dans le secteur. Il faut dire que les Chinois explorent méthodiquement cette région depuis plusieurs années et ont déjà communiqué sur de précédentes découvertes, notamment en 2019, lorsqu’ils avaient exploré, à partir d’une autre zone d’effondrement karstique, un vaste réseau de galeries souterraines qui reliaient pas moins de 19 dolines.

Du fond de ces gigantesques dolines karstiques du Guangxi partent d’innonbrables galeries souterraines creusées par le passage de l’eau et ornées de magnifiques concrétions calcaires (Capture image vidéo © China Daily)

Un réseau particulièrement étendu, creusé au fil des siècles par les circulations souterraines de l’eau qui s’infiltre à travers le massif calcaire, se charge en acide carbonique au contact du sol, et vient dissoudre la roche calcaire, élargissant peu à peu les fissures naturelles du massif jusqu’à former d’immenses goulots où l’eau circule librement au milieu de magnifiques concrétions formées par la recristallisation à l’air libre du carbonate de calcium, selon un cycle naturel qui défie les lois du temps.

En Chine, ces gouffres d’effondrement karstiques de grandes dimensions sont dénommés « tiankeng ». Mais on en trouve également de taille remarquable notamment au Mexique ou en Papousie-Nouvelle Guinée. Le volume de celle qui vient d’être découverte près de Ping ‘e dépasserait les 5 millions de m³, ce qui est considérable. Mais on en connaît de bien plus gigantesques encore. Celle qui est connue sous le nom de « Garden of Eden », en Malaisie ferait ainsi de l’ordre de 150 millions de m³, et renferme elle-aussi une forêt tropicale luxuriante en son sein, ainsi que des départs de galeries souterraines fort prisées des touristes.

Forêt luxuriante au fond du Garden of Eden, en Malaisie (source © Tripadvisor)

En Europe, la plus grande doline karstique répertoriée, dot le volume est estimé à environ 30 millions de m³, serait celle du Lac Rouge, situé en Croatie près d’Imotski. Ses hautes falaises rougeâtres qui délimitent les bords de la zone d’effondrement, mesurent au plus haut 241 m de hauteur !

Vue aérienne du Lac Rouge en Croatie (source © La Provence)

Bien entendu, il n’existe pas de forêt tropicale luxuriante au fond de ce gouffre gigantesque, mais un magnifique lac d’un bleu profond, qu’un robot avait exploré en 2003 jusqu’à plus de 200 m de profondeur, sans en atteindre le fond. Le plongeur marseillais Frédéric Swiercynski, un habitué des plongées dans les rivières souterraines de Cassis, avait lui-même tenté de l’explorer en mai 2017 en descendant jusqu’à 300 m pour tenter de repérer les jonctions éventuelles par galeries souterraines qui pourraient mener jusqu’à la mer, mais le Lac Rouge n’a pas encore livré tous ses secrets…

L. V.

Sarkozy et Sarkisov sont sur un bateau…

2 mai 2022

Non, ce n’est pas un canular : il existe bien un oligarque russe du nom de Nikolaï Sarkisov et qui n’a, bien entendu, aucun rapport avec notre ancien Président de la République française, notre Nicolas Sarkozy national, quoique…

Comme son nom le laisse penser, Nikolaï Sarkisov est de nationalité russe, mais d’origine arménienne, et il fait partie de ces oligarques qui, bien que pour l’instant absents de la liste de ceux dont les avoirs peuvent être gelés suite à l’invasion de l’Ukraine, n’ont pas trop à se plaindre de l’évolution de leur pays depuis l’effondrement du régime soviétique. Issu d’une famille d’apparatchik de l’ex URSS et ayant effectué son service militaire au sein du KGB, il suit son frère aîné Sergey, alors représentant d’une compagnie d’assurance à Cuba, lorsque ce dernier se voit proposer en 1991 la direction de la compagnie d’assurance russo-européenne RESO, issue de la fusion de plusieurs compagnies importantes. En 2004, Sergey prend la présidence du groupe tandis que son frère Nikolaï vend des contrats d’assurance à l’armée russe.

Les frères Nikolaï (à gauche) et Sergey Sarkisov (source © Mediapart)

Un business manifestement lucratif et qui sert de tremplin à Sergey, devenu un temps député à la Douma, président de l’Union russe des assurances et même producteur de cinéma, tout en pointant avec son frère, selon les années, dans les 50 à 100 hommes les plus riches du monde d’après le classement Forbes qui estime leur fortune à 1,7 milliards de dollars.

Son petit frère Nikolaï partage cette bonne fortune qu’il a pour sa part investie notamment en France où il posséderait pour environ 500 millions d’euros de propriétés immobilières. Son modeste appartement parisien de 600 m², situé avenue Foch avait d’ailleurs défrayé la chronique lorsqu’il avait fait l’objet d’un cambriolage audacieux, en plein jour, en octobre 2020. S’étonnant de trouver la porte ouverte, une voisine avait donné l’alerte et le préjudice global du vol avait été estimé à la bagatelle de 500 000 € : montres personnalisées, manteaux de fourrure, statuettes en bronze, bijoux et maroquinerie de luxe, rien n’était manifestement trop beau pour la famille Sarkisov.

Le château de Saint-Amé, à Ramatuelle, l’une des nombreuses résidences françaises de Nikolaï Sarkisov (source © Lieux de cinéma)

Heureusement pour lui, le propriétaire des lieux était absent lors de ce cambriolage qui aurait pu mal tourner. Il était alors en villégiature dans le Var, sur la presqu’île de Saint-Tropez où il est également propriétaire de plusieurs pied-à-terre du côté de Saint-Tropez, dont le somptueux château de Saint-Amé à Ramatuelle. Il possède aussi quatre chalets luxueux à Courchevel, évalués à une cinquantaine de millions chacun, et il est tellement bien intégré en France qu’il exerça, de 2014 à 2019 la fonction de consul général d’Arménie dans la bonne ville de Lyon.

Nikolaï Sarkisov (à droite) avec Gérard Collomb en 2014 lors de l’inauguration du Consulat général d’Arménie à Lyon (source © Bibliothèque municipale de Lyon)

En 2008, le géant français de l’assurance, Axa, rachète 37 % de Reso Garantia, alors la deuxième compagnie d’assurances de Russie, pour la somme rondelette de 810 millions d’euros, et Axa fait une promesse d’achat de 100 % dans les années à venir. A l’issue du délai requis, les frères Sarkisov revienent néanmoins sur leur promesse de vente et décident de garder leurs parts majoritaires dans la société Reso, ce qui déclenche un conflit feutré avec l’assureur français. Il faut dire que le montage financier qui avait été élaboré par les frères Sarisov pour organiser cette cession était particulièrement opaque et tortueux…

Selon Médiapart en effet, ils avaient créé, dès 2006, une société basée à Chypre, Stanpeak, elle-même contrôlée par une autre société off shore immatriculée dans le paradis fiscal des îles Vierges britanniques. Stanpeak a par ailleurs créé une autre société au Luxembourg, RGI Holdings SARL, laquelle contrôle une seconde holding située, elle, aux Pays-Bas, dans laquelle les frères Sarkisov ont logé leurs parts de Reso, via un système complexe de certificats émis par une fondation néerlandaise. C’est de cette holding néerlandaise qu’Axa est devenue actionnaire, tout en prêtant généreusement 1 milliard de dollars aux frères Sarkisov via leur société chypriote Stanpeak, prêt étrange qui aurait été remboursé en 2012…

Nikolaï Sarkisov avec sa seconde épouse, Julia Sarkisova, avec qui il a rompu en 2013 (source © Arhub)

Et voila qu’en 2020, Tracfin, le service de renseignement placé sous l’autorité du Ministère des Finances, s’étonne de voir passer un transfert de 500 000 € depuis le compte de l’oligarque russe Nikolaï Sarkisov vers celui ouvert à la banque Rothschild par l’ancien Président redevenu avocat d’affaire, Nicolas Sarkozy. Un virement qui fait tiquer le service de contrôle financier et sur lequel le milliardaire russe reste assez évasif, expliquant avoir sollicité en 2019 les service de son quasi homonyme pour une prestation de conseil alors qu’une compagnie étrangère cherchait à racheter sa société d’assurance Reso Garantia. Une prestation qui s’élevait quand même à 3 millions d’euros, ce qui en dit long sur l’entregent de notre ancien Président dont les milliardaires du monde entier s’arrachent les conseils qu’il accepte de distiller à prix d’or.

Nul ne sait qui était ce mystérieux acheteur présumé, sachant que finalement la transaction n’a pas eu lieu, si bien que personne n’est en mesure de savoir à quoi cette rémunération plutôt généreuse a bien pu servir, d’autant que l’avocat Nicolas Sarkozy n’est pas particulièrement connu pour sa connaissance fine du monde de l’assurance… En revanche, le cabinet d’avocats Claude & Sarkozy, d’ailleurs récemment rebaptisé Realyze, travaille très assidument pour Axa Banque dont il aurait traité plus de 800 dossiers entre 1994 et 2015, des dossiers généralement gérés en direct par l’ancien associé de Nicolas Sarkozy, Arnaud Claude, lequel dirigeait le cabinet jusqu’à sa retraite forcée, juste avant d’être condamné, en octobre 2019, à 3 ans de prison avec sursis pour avoir aidé leur amis commun, Patrick Balkany, à frauder le fisc…

Nicolas Sarkozy au Tribunal judiciaire de Paris, en mars 2021, condamné à 3 ans de prison dont 1 an ferme (photo © Anne-Christine Poujoulat / La Montagne)

Alors pour quelle raison Nikolaï Sarkisov a-t-il bien fait appel à Nicolas Sarkozy en juillet 2019 ? Face au silence obstiné des principaux protagonistes de cette affaire, certains subodorent qu’il s’agissait de revoir le montage financier alambiqué mis en place en 2006 par les frères Sarkisov pour gérer leur participation dans Reso garantia. De fait, ce montage a été entièrement revu quelques mois plus tard, permettant à Axa de devenir directement actionnaire de la Holding luxembourgeoise qui contrôle désormais en direct l’assureur russe. Un déverrouillage qui vaudrait bien un chèque de 3 millions d’euros à l’avocat d’affaire Nicolas Sarkozy, même si l’on n’ose imaginer à quoi peut bien servir un tel montage financier, aussi complexe qu’opaque : le secret des affaires a bon dos…

L. V.