Archive for the ‘International’ Category

Lucetta Scaraffia claque la porte du Vatican

17 septembre 2019

Lucetta Scaraffia (photo © Kasia Strek / Ciric / La Vie)

Féministe, historienne, fervente catholique, Lucetta Scaraffia a claqué en mars dernier la porte du Vatican en démissionnant de la direction de Femme, Église, Monde, le supplément féminin de l’Osservatore Romano, qu’elle dirigeait depuis 2012. Et les dix autres femmes qui collaboraient au mensuel l’ont suivie. Une fronde féministe au cœur de la plus phallocrate des institutions : l’Église catholique.

Vexations, articles contraires à la ligne de la rédaction mais imposés par la direction, rumeurs sur d’inexistantes prises de position en faveur de l’avortement : l’air était devenu irrespirable pour Lucetta et sa bande de « pétroleuses ».

« Nous avons jeté l’éponge parce que nous nous sentions entourées par un climat de méfiance et de délégitimation progressive », explique-t-elle au journal belge Le Soir +. Mais dans les couloirs du Vatican, nul n’ignore que les scoops de Femme, Église, Monde ont donné de l’urticaire à nombre de princes de l’Église. Le premier regardait la situation des religieuses exploitées comme servantes non rémunérées et méprisées par la majorité des prélats. Le second documentait les abus sexuels commis par des prêtres contre des sœurs. « C’est encore plus dramatique pour l’Église que la pédophilie parce que de nombreux prêtres ou évêques ont fait avorter des femmes pour cacher leur faute. »

La place Saint-Pierre, à Rome

Le destin qui a conduit cette féministe de 70 ans dans les hautes sphères du Vatican tient du roman.

Catholique fervente, la mère de Lucetta Scaraffia ne voulait pas que sa fille fasse des études ni fréquente les salles de cinéma, qu’elle considérait comme des lieux de perdition. Son père franc-maçon et sa tante communiste lui ont permis d’étudier et de vivre comme une jeune fille de son époque. En 1968, Lucetta Scaraffia devient marxiste et féministe. Ce sont ses études d’historienne sur les saintes et les grandes mystiques qui lui font renouer avec la foi.

Côté vie privée, son premier mariage est annulé par le tribunal de la Rota pour couronner à l’Église sa seconde union. Mais entre-temps, elle a eu un enfant d’une autre relation. Pas exactement ce que prévoit le canon de la doctrine catholique.

C’est Benoit XVI qui lui met le pied à l’étrier dans la presse du Saint-Siège. Une rencontre entre la féministe et le rigoureux théologien allemand qu’on imagine difficile. « Pas du tout. Benoît XVI a été professeur, il a l’habitude de se confronter avec des étudiants des deux sexes. Il est curieux et n’utilise jamais l’insupportable ton paternaliste méprisant de la majorité des prêtres envers les femmes. »

Le Pape François avec les Soeurs hospitalières de la miséricorde, le 24 septembre 2016 (photo © L’Osservatore Romano / Zenit)

Pour Lucetta Scaraffia, les femmes payent dans l’Église le même retard d’émancipation que dans le monde laïc avec comme circonstance aggravante la misogynie du clergé. Dès qu’ils entrent aux séminaires, les futurs prêtres s’habituent à voir les femmes dans des rôles subalternes. Puis ils choisissent des figures masculines comme référents universitaires car elles leur permettront de faire carrière. « Une fois ordonnés, ils ne comprennent rien de l’univers féminin. Ils exercent tout leur pouvoir sur les femmes. »

La directrice de Femmes, Église, Monde a vécu la misogynie des hommes d’Église au cours du synode de la famille ou elle était une des rares femmes invitées. Devant la machine à café, où les pères synodaux se comportaient souvent comme des goujats, et dans les travaux, où les femmes n’étaient citées que comme épouses et mères et n’étaient pas autorisées à prendre la parole.

Le pape François a souvent fait l’éloge des femmes et déclaré que « l’Église est femme »« C’est très beau, mais nous voulons être écoutées, reconnues dans notre diversité, s’il le faut, contredites… pas devenir des métaphores. »

Une voix décidément trop libre pour le Vatican.

C. T.

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A Milan, l’homme qui veut planter des arbres

14 septembre 2019

Planter un arbre est un acte de foi, un pari sur l’avenir : qui de l’arbre planté ou de celui qui sème la graine survivra à l’autre ? Planter un arbre répond souvent à un désir utilitaire bien défini : obtenir de l’ombrage, délimiter sa parcelle, récolter des fruits… En planter 100, 1 000 ou 100 000 comme le fit le berger Elzéar Bouffier, le personnage fictif imaginé par Jean Giono, qui a fait pousser une forêt sur son bout de plateau désertique de Haute-Provence, c’est créer un nouvel écosystème, propice à la biodiversité, à un cadre de vie plus agréable, et même à un climat plus favorable.

Nul doute que l’architecte italien Stefano Boeri, a dû lire la nouvelle de Jean Giono, lui qui s’est fait connaître par son « Bosco Verticale », deux tours ornées de quelques 20 000 arbres, plantées en 2014 au cœur de Milan. L’architecte italien, concepteur notamment de la Villa Méditerranée à Marseille et directeur de l’École polytechnique de Milan affiche depuis maintenant un an l’ambition de transformer la ville de Milan en une gigantesque forêt.

Une des tours du Bosco Verticale conçues par l’architecte Stefano Boeri à Milan (source © Détours)

Il faut dire que la capitale lombarde, poumon économique de l’Italie, fleuron industriel du pays, référence mondiale en matière de mode et de design, dont l’agglomération urbaine implantée dans la plaine du Pô est la plus importante de la péninsule, est quelque peu asphyxiée par un air passablement pollué. Sa situation au pied des Alpes ne facilite certes pas l’évacuation des miasmes produites par une telle concentration d’activité humaine. Les teneurs en particules fines y dépassent régulièrement les seuils admissibles et au cœur de l’été, la température en centre-ville peut dépasser de 6 °C celle des campagnes alentours, l’aire urbaine se transformant en fournaise pour ses habitants.

Vue aérienne du centre-ville de Milan autour du Duomo (source © AirCityTour)

Les espaces verts ne sont pas la spécialité de cette ville puisqu’on considère qu’ils ne couvrent que 7 % de la superficie urbaine, encore moins que Paris pourtant considérée comme une des capitales les moins vertes d’Europe avec un taux inférieur à 9 % malgré la présence des bois de Vincennes et de Boulogne. On est très loin du standard de villes comme Amsterdam, Genève ou Francfort où la verdure couvre plus de 20 % de l’aire urbaine, sans même parler de villes comme Singapour, Sydney ou Vancouver qui sont à plus de 25 %.

Mais Stefano Boeri est un homme influent et persuasif. Il a donc réussi à convaincre le maire, Giuseppe Sala, lequel a adopté le projet lancé par l’architecte en septembre 2018 sous le nom évocateur ForestaMi. L’ambition affichée est forte puisque Milan veut planter pas moins de 3 millions d’arbres d’ici 2030, soit un arbre pour 2,5 habitant, qui dit mieux ?

L’architecte italien Stefano Boeri, sur le balcon de sa tour végétale, le 26 novembre 2018 à Milan. (photo © Annette Reuther / DPA / FranceTVinfo)

En temps normal, le service des espaces verts milanais plante déjà de l’ordre de 15 000 arbrisseaux par an dans les parcs publics de la ville. Avec ce plan ambitieux, il va falloir passer à la vitesse supérieure avec pour objectif affiché 300 000 nouvelles plantations chaque année. Un ancien réseau ferroviaire désormais abandonné va ainsi être mis à profit pour y créer sept nouveaux parcs publics arborés. Les 2300 écoles de la ville vont aussi voir leur cour se verdir tandis que les toitures terrasses disponibles seront mises à profit pour aménager de nouveaux jardins suspendus à la manière babylonienne.

Bien sûr, les fondations et autres investisseurs privés seront aussi sollicités pour contribuer financièrement à cette œuvre d’intérêt général, moyennant quelques avantages fiscaux adaptés : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre…

Maquette de l’hôpital polyclinique de Milan avec sa toiture végétalisée (source © Stefano Boeri Architetti)

Avec ce programme de verdissement de la capitale lombarde, les experts espèrent absorber 5 millions de tonnes de CO2 chaque année, soit l’équivalent de 80 % des émissions totales de la ville, et, d’ici 10 ans, 3 000 tonnes de particules fines, issues du chauffage et de la circulation urbaine, qui empoisonnent l’air ambiant. Ils escomptent aussi une baisse de 2 à 3 °C des températures en ville lors des épisodes caniculaires estivaux.

Même si l’efficacité de ce plan de verdissement massif de Milan demande à être vérifiée à l’usage, nul doute que son annonce, largement reprise cet été par la presse internationale, contribue à la notoriété de la Ville, elle qui avait déjà organisé l’Exposition universelle en 2015 et qui s’apprête à accueillir les Jeux Olympiques d’hiver en 2026, justement à une date où les plantations d’arbres commenceront à être suffisamment visibles pour alimenter les reportages à la gloire d’une municipalité visionnaire. En écologie comme dans d’autres domaines, le faire savoir est au moins aussi important que le savoir-faire…

L. V.

A quand la réutilisation des eaux usées ?

12 septembre 2019

La France va-t-elle prochainement manquer de ressources en eau ? On pourrait en effet le craindre à voir les arrêtés de restriction qui s’accumulent cet été comme c’était d’ailleurs déjà le cas l’an dernier : le 5 septembre 2019, le site ministériel Propluvia recensait pas moins de 201 arrêtés préfectoraux sécheresse en vigueur, répartis dans 87 départements, soit la quasi-totalité du territoire national, avec néanmoins une plus forte concentration dans 45 départements en situation de crise avec interdiction totale ou partielle de l’irrigation, notamment dans le Loiret, l’Eure-et-Loir, la Vendée, l’Indre, l’Allier, le Lot ou encore le Tarn.

Cartes des arrêtés de sécheresse en France métropolitaine le 10 septembre 2019 (source © Propluvia)

Les projections prenant en compte les impacts du changement climatique n’incitent guère à l’optimisme. Elles convergent en effet pour indiquer que les débits d’étiage des cours d’eau et surtout le niveau des nappes souterraines sont amenés à baisser de manière très significative dans les décennies à venir, aggravant très probablement les situations de sécheresse chronique, lorsqu’il faut se réduire à limiter certains usages pour ne pas voir s’assécher totalement les cours d’eau.

Le petit cycle de l’eau (source © Office International de l’Eau)

Dans un tel contexte, beaucoup songent à réutiliser davantage les eaux usées traitées, celles qui sont rejetées dans le milieu naturel en sortie des stations d’épuration. Contrairement à ce que croient 52 % des Français (selon les chiffres du dernier baromètre réalisé par le Centre d’information sur l’eau), ces eaux usées traitées ne sont en effet pas réinjectées directement dans les réseaux d’eau potable : la notion de « cycle de l’eau » est parfois imaginée de manière excessivement réductrice…

Encore que, les techniques modernes les plus abouties de traitement des eaux, par nano-filtration ou par osmose inverse, associées à des méthodes de désinfection par rayons ultra-violets et par ozonation, permettent désormais d’envisager une telle réutilisation directe. La station de Windhoek, en Namibie, exploitée depuis 2002 par Véolia, utilise une telle approche et réinjecte directement les eaux traitées pour approvisionner 300 000 habitants en eau potable. La ville de Singapour, quant à elle, qui doit gérer une forte demande en eau sur un territoire très densément peuplé mais particulièrement exigu, réinjecte également une bonne partie des eaux usées traitées dans les circuits de potabilisation.

Usine de traitement des eaux de Windhoek en Namibie (source © Paris Match)

Sans forcément aller jusqu’à utiliser ces eaux usées traitées pour la boisson, cette technique de leur réutilisation (« reuse » en anglais) est particulièrement développée dans certains pays où les ressources en eau sont rares. En Californie, au Koweit ou en Israël, la part des eaux usées traitées qui est utilisée pour l’irrigation, l’arrosage des golfs, le refroidissement des installations industrielles, la lutte contre les incendies ou encore le nettoyage des voiries atteint ainsi des proportions très significatives (jusqu’à 70 % en Israël par exemple, et de l’ordre de 10 % en Espagne).

Les eaux usées traitées idéales pour arroser les golfs, sauf en France… (photo © Mongpro / Actu-Environnement)

En France, cette proportion se situe plutôt autour de 0,1 % ! Autant dire qu’il existe dans notre pays un véritable frein qui bloque manifestement le processus… Et ce n’est certes pas l’Union européenne qui est à l’origine de ce blocage, elle qui a adopté en 1991 une directive on ne peut plus vague, se contentant d’indiquer que « les eaux usées seront réutilisées lorsque cela se révèle approprié ». Sauf que la France a introduit, via un arrêté de 2010, des conditions excessivement contraignantes qui rendent quasiment impossible, principalement pour des raisons sanitaires, la réutilisation des eaux usées traitées pour l’irrigation, que ce soit pour l’agriculture ou pour les espaces verts.

Les Assises de l’Eau, qui se sont tenues cette année, pourraient peut-être permettre de faire évoluer la situation, puisque l’un des objectifs affiché est de « tripler les volumes d’eaux non conventionnelles réutilisées d’ici 2025 en facilitant leurs usages ». Les mauvaises langues ironiseront que trois fois zéro, cela fait toujours zéro. Mais les plus optimistes pourront mettre en avant quelques projets qui commencent à se développer sur le territoire national.

Bassin de stockage et installation de traitement des eaux usées de Roquefort-des-Corbières réutilisées pour l’irrigation des vignes (photo © Dronestudio / Le Moniteur)

Ainsi, le golf de Sainte-Maxime, dans le Var, est arrosé depuis 2006 par les eaux issues de la station d’épuration de la ville, laquelle a été équipée d’un traitement supplémentaire par filtre à sable et désinfection UV. De même, les eaux usées traitées de Clermont-Ferrand sont utilisées pour irriguer plus de 700 ha de terres dans la Limagne. Tout récemment, à Roquefort-des-Corbières, dans l’Aude, ce sont 15 ha de vignes qui sont désormais arrosées avec l’eau issue de la station d’épuration communale.

Lac de retenue de Jaunay en Vendée, bientôt réalimenté en eaux usées traitées (source © Département de Vendée)

En Vendée, la ville des Sables d’Olonne est particulièrement exposée au manque d’eau et connait depuis plusieurs années de réelles difficultés d’approvisionnement, aggravées par l’affluence touristique estivale. C’est pourquoi la ville s’est attelé depuis 2012 à étudier une alternative consistant à recueillir les eaux usées traitées en sortie de la station du Petit-Plessis, au Château d’Olonne et à les acheminer, après traitement complémentaire par ultrafiltration ou par électrodialyse jusqu’au lac de barrage du Jaunay, à 25 km de là, qui constitue la principale réserve d’eau potable pour toute la ville. Le coût du projet a été évalué à 17 millions d’euros et les travaux pour la construction d’un démonstrateur sont programmés prochainement.

Il y a fort à parier qu’avec le changement climatique et l’accroissement des pressions de toutes sortes sur les ressources en eau, ce genre de projet risque de se multiplier dans les années à venir : santé !…

L. V.

Sarkozy rattrapé par le fantôme de Khadafi

10 septembre 2019

Un dessin signé Wingz, publié le 22 mars 2018

Le 21 mars 2018, l’ancien Président de la République française, Nicolas Sarkozy, a été mis en examen après 24 heures de garde à vue, pour corruption passive, financement illégal de campagne électorale et recel de fonds publics libyens. Placé sous contrôle judiciaire, il a aussitôt saisi la Cour d’appel de Paris, qui examinera le 17 octobre 2019 sa requête pour demander l’annulation de sa mise en examen.

Qui se souvient d’ailleurs de cette nouvelle mise en cause de notre ancien Président, lui qui cumule désormais les démêlées avec la Justice comme un vulgaire délinquant récidiviste ? Renvoyé devant le tribunal correctionnel pour financement illégal de campagne électoral (en 2012 cette fois, dans le cadre de l’affaire Bygmalion), mis en examen pour trafic d’influence et corruption active (pour avoir tenté de corrompre le haut magistrat Glibert Azibert), Nicolas Sarkozy est aussi dans le collimateur des juges pour bien d’autres affaires dont celles des sondages de l’Elysée et de l’attentat de Karachi, même s’il a bénéficié de non-lieu dans plusieurs dossiers scabreux dont celui de Liliane Bettencourt.

Et pourtant, l’affaire qui l’a conduit à cette mise en examen en mars 2018 est tout sauf banale, même si l’ancien chef de l’État a, jusqu’à présent toujours refusé de reconnaitre les faits. Il revient bien entendu aux juges de trancher, mais pour le citoyen lambda qui veut comprendre de quoi il retourne, on ne peut que conseiller la lecture d’un ouvrage passionnant qui vient d’être publié aux éditions Delcourt sous forme d’une bande dessinée intitulée « Sarkozy – Khadafi : des billets et des bombes ».

Mise en dessin par la plume de Thierry Chavant, la BD relate dans un style alerte une véritable saga policière qui paraîtrait totalement invraisemblable si elle ne s’appuyait sur des faits avérés et recoupés, issus d’investigations étayées soigneusement établis par une brochette de journalistes parmi lesquels Fabrice Arfi (Mediapart), Benoît Collombat et Elodie Gueguen (Radio France) et deux indépendants, Michel Despratx et Geoffrey Le Guilcher.

Benoît Collombat et Fabrice Arfi, invités de TV5 Monde (source © YouTube)

Certes les principaux mis en cause dans cette affaire, dont Nicolas Sarkozy mais aussi son ancien ministre de l’Intérieur Claude Guéant ou encore Eric Woerth, actuel président de la Commission des Finances de l’Assemblée nationale, sont tous présumés innocents en attendant que la Justice se prononce. Mais les indices graves et concordants réunis à leur encontre par les juges en charge de ce dossier et qui viennent corroborer les investigations des journalistes sont suffisamment lourds pour que les Français s’interrogent sur la vulnérabilité de notre démocratie face à de tels agissements.

On laissera bien entendu à chacun le soin de prendre connaissance par lui-même des faits par ailleurs relatés dans de nombreux médias et dans plusieurs livres, mais la lecture de cette BD, qui d’ailleurs présente en annexe de multiples pièces à conviction très documentées, est vraiment un exercice aussi plaisant qu’instructif, qui se lit d’une traite mais donne le vertige.

Mouammar Kadhafi et Nicolas Sarkozy, le 25 juillet 2007, à Tripoli (photo © Patrick Kovarik / AFP / Courrier International)

Petit retour en arrière quand même pour ceux qui auraient oublié le contexte : l’histoire commence pour l’essentiel en octobre 2005, lorsque Nicolas Sarkozy, alors ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac, vient rendre visite en Libye à Muammar Khadafi alors en quête de reconnaissance internationale et qui voit en Sarkozy un allié objectif avec qui il tente d’ailleurs de négocier l’annulation de la condamnation de l’organisateur de l’attentat contre le DC10 d’UTA qui avait fait 170 morts.

Khadafi témoigne auprès d’un de ses cousins de sa rencontre avec Sarkozy en octobre 2005 : extrait de la BD « Sarkozy Kadhafi » (Ed. Delcourt)

Khadafi décide de miser sur le candidat Sarkozy et, selon les témoignages de l’intermédiaire franco-libanais Ziad Takieddine, les remises de billets par le gouvernement libyen débutent en novembre 2006, six mois avant les élections présidentielles. Ce sont plusieurs millions qui transitent ainsi dans des valises, par liasses de billets de 500 €, et plusieurs indices laissent à penser que tout cet argent n’a pas servi qu’à financer la campagne politique qui a permis à Nicolas Sarkozy d’accéder à l‘Élysée en mai 2007. Claude Guéant, mis en examen pour faux, usage de faux et blanchiment de fraude fiscale en bande organisée, semble s’être généreusement servi au passage, lui qui a pris l’habitude de sortir régulièrement des grosses coupures de ses poches alors que les enquêteurs ont constaté qu’il n’avait en tout et pour tout retiré que 800 € en liquide entre 2005 et 2013 !

L’intermédiaire Ziad Takieddine se fait remettre une nouvelle valise de billets par le chef du renseignement militaire libyen, Abdallah Senoussi, fin 2006 : extrait de la BD « Sarkozy Kadhafi » (Ed. Delcourt)

On se souvient de l’épisode rocambolesque de Cécilia Sarkozy en juillet 2007, mettant en scène la libération des infirmières bulgares, détenues depuis 1999 dans les geôles libyennes, ou encore l’accueil grandiose réservé en décembre 2007 au Guide de la Révolution de la Grande Jamahiriya arabe libyenne, en visite officielle à Paris où il installe sa tente bédouine dans le parc de l’hôtel Marigny.

Mais en février 2011, un vent de révolte souffle en Lybie comme dans bien d’autres pays arabes. Des insurgés prennent les armes à Benghazi. En France, Bernard Henri-Lévy se démène pour convaincre qu’il faut déclencher la guerre préventive contre le régime libyen pour venir en aide à l’opposition démocratique. Des rumeurs font état de pseudo bombardements contre les populations civiles à Tripoli. A Paris, c’est le branle-bas de combat dans les cercles du pouvoir car Khadafi, qui comprend qu’il a été joué par Sarkozy commence à faire savoir que c’est lui qui a largement financé sa campagne de 2007. Son fils Saïf Al-Islam relaie les mêmes informations. En catastrophe, Nicolas Sarkozy dépêche Alain Juppé, son ministre des Affaires étrangères à l’ONU pour faire voter en toute urgence une résolution des Nations-Unies en vue d’attaquer le régime libyen.

Khadafi félicite Sarkozy au lendemain de sa victoire électorale en mai 2007 : extrait de la BD « Sarkozy Kadhafi » (Ed. Delcourt)

En mars 2011, c’est un tapis de bombes qui s’abat sur la Libye. Le palais de Bab Al-Aziza, à Tripoli, où Khadafi stockait ses archives et notamment ses enregistrements de conversations avec des chefs d’État étrangers, est pulvérisé, ce qui n’empêche pas les forces spéciales françaises d’aller en fouiller les décombres pour vérifier qu’il ne reste plus aucun indice compromettant. En octobre 2011, le convoi de véhicules dans lequel se trouvait Muammar Khadafi est lui-même pris en chasse et bombardé. Réfugié dans un tunnel, il est finalement achevé sans que l’on sache très bien qui l’a abattu, mais alors que des soldats français se trouvent sur le théâtre des opérations.

Nicolas Sarkozy a toujours affirmé que les allégations du régime libyen quant au financement massif de sa campagne de 2007, ne sont que pure invention d’un dictateur aux abois. Sauf que, en mars 2012, de nombreux éléments factuels viennent corrobore les échanges de fin 2006 et début 2007 ayant conduit Khadafi à décider de financer la campagne de son ami français.

Un dessin signé Rhodo, publié dans le Nouvel Obs en 2012

Ce sont notamment les notes manuscrites de Choukri Ghanem, ministre du pétrole, datées d’avril 2007 et désormais entre les mains de la Justice française. Leur auteur, malheureusement, est décédé en avril 2012, malencontreusement noyé dans le Danube à Vienne où il s’était réfugié. Un autre intermédiaire, qui avait en sa possession des enregistrements d’entretiens de Khadafi authentifiés par la DGSE, est lui aussi mort accidentellement en avril 2012 et les mystérieux enregistrements ont disparu… Même le fidèle Bachir Saleh, ancien directeur de cabinet de Khadafi et maître d’œuvre des opérations financières occultes du régime, lui que l’armée française avait soigneusement exfiltré avec toute sa famille pendant la révolution libyenne en août 2011 a miraculeusement échappé à la mort en février 2018 au moment même où il commençait à vouloir s’exprimer sur le sujet…

Bien entendu, il faut lire la bande dessinée pour comprendre tous les tenants et aboutissants de cette histoire rocambolesque dont le dénouement judiciaire n’est pas encore connu mais qui est d’autant plus captivante que la plupart des personnages que l’on y croise nous sont terriblement familiers, eux qui ont occupé et qui pour certains occupent encore les plus hautes fonctions de l’État. C’est bien d’ailleurs l’objectif recherché par ce livre enquête qui précise en préambule : « Toute ressemblance avec des personnes existantes ou ayant existé serait non fortuite. Et pour cause, tout ce que vous lirez est réel ». De quoi donner des sueurs froides à certains des protagonistes de ce thriller incroyable…

L. V.

Actualité internationale : petite séance de rattrapage

9 septembre 2019

Vous étiez en vacances cet été, sur une île perdue du Pacifique, en randonnée dans les Andes péruviennes, en méharée au Tadjikistan ou, plus prosaïquement dans la maison de campagne de votre grande tante, perdue au fin fond de la Creuse, dans le désert numérique de la France profonde. Bref, pour une raison ou pour une autre, vous êtes resté quelque peu à l’écart de l’actualité internationale. Oui, mais voilà, c’est la rentrée et, curiosité aidant, vous aimeriez bien savoir en quelques mots ce qu’il a bien pu se passer dans le monde pendant les mois de juillet-août.

Axelle Degans, rédactrice de la rubrique mensuelle d’actualité internationale sur le site Diploweb

Pas de panique, Axelle Degans, agrégée d’histoire et enseignante en classes préparatoires au lycée Faidherbe à Lille, a veillé sur le monde pour vous et il suffit de consulter ses excellentes synthèses mensuelles sur le site Diploweb.com, spécialisé en géopolitique. Pour l’été 2019, les mois de juillet-août sont rassemblés en un seul article qui permet en quelques lignes de retenir l’essentiel des faits marquants de l’été.

Petit florilège donc, pour ceux qui ont préféré musarder au soleil plutôt que de se tenir informé de l’actualité mondiale estivale.

Le nouveau Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, le soir des élections législatives le 7 juillet 2019 à Athènes (photo © Louisa Gouliamaki / AFP)

En Grèce, rappelons-nous, le 7 juillet 2019, ont eu lieu des élections législatives anticipées suite au revers subi par le parti d’Aléxis Tsipras lors des Européennes de mai. Et bien évidemment, le parti Syriza a de nouveau été battu, arrivant en deuxième position derrière le parti de droite, Nouvelle Démocratie qui obtient (de justesse néanmoins) la majorité des sièges après avoir déjà remporté haut la main les élections locales début juin. C’est donc le conservateur Kyriákos Mitsotakis, issu d’une famille habituée à gouverner le pays, qui est le nouveau premier ministre grec.

Au Moyen-Orient, les tensions s’aggravent notamment en Iran où le gouvernement a annoncé ne plus se conformer à ses engagements sur la limitation de l’enrichissement de l’uranium après que l’accord multilatéral signé en 2015 a été dénoncé par Donald Trump. La guerre des tankers se poursuit dans le Golfe persique où Téhéran a arraisonné un pétrolier britannique, alimentant la hausse du cours de l’or noir tandis que les bombardements se poursuivent au Yémen et que l’Arabie Saoudite annonce l’accueil prochain de troupes américaines sur son sol, une première depuis la guerre d’Irak en 2003.

Pétrolier battant pavillon britannique arraisonné par les Gardiens de la Révolution iraniens en juillet 2019 (photo © Hasan Shirvani / AFP)

En Inde, le premier ministre nationaliste, Narendra Modi, a mis brutalement fin à l’autonomie de la partie indienne du Cachemire, le Jammu-et-Cachemire, revenant ainsi sur l’article 370 de la constitution indienne qui confère à cette région un statut spécial et aggravant encore, s’il en était besoin, les tensions avec ses voisins pakistanais.

Aux États-Unis, le président fantasque Donald Trump insiste à plusieurs reprises durant l’été, sur sa proposition d’acheter le Groenland dont il convoite la position stratégique dans le contexte du changement climatique qui donne la possibilité d’ouvrir de nouvelles voies maritimes dans le Grand Nord et surtout d’exploiter un jour les immenses richesses minérales de ce vaste territoire. La requête a été accueillie plutôt fraichement par les Danois…

Réunion des chefs d’Etats du G7 à Biarritz, avec le secrétaire général de l’ONU et le président du Conseil européen (photo © M. Kappeler / DPA Picture-Alliance / AFP)

La réunion du G7 à Biarritz, fin août, n’a guère permis d’apaiser les tensions internationales. L’absence de la Russie, exclue du dispositif depuis son annexion de la Crimée en 2014, de la Chine, de l’Inde, du Brésil (dont il a été question à cause des incendies en Amazonie) et de la plupart des pays émergents, ajoutée à l’insouciance des Américains et aux préoccupations des Britanniques toujours concentrés sur le Brexit ne pouvaient de toute façon guère laisser espérer de grandes décisions…

Démonstration de force de la police chinoise aux portes de Hongkong le 7 août 2019 (photo © AFP / Le Parisien)

Les manifestations se poursuivent à Hongkong où la police montre les muscles et où Pékin prépare ses troupes pour intervenir en cas de besoin, tandis que la contestation continue en Algérie où le Président du Parlement a présenté sa démission alors que la rue réclame le départ de l’exécutif qui gère l’intérim en attendant l’organisation de nouvelles élections. En Russie, des manifestions ont été organisées, malgré de violentes répressions, pour protester contre l’éviction de nombre de candidats aux élections prévues en septembre tandis que Vladimir Poutine fête ses 20 ans au pouvoir.

Inondation en Inde le 16 juillet 2019 (photo © AFP / STR / Sciences et Avenir)

En Afrique centrale et notamment en République démocratique du Congo, une épidémie liée au virus Ebola sévit, qui a déjà causé la mort d’au moins 1800 personnes en un an. En Asie du Sud-Est, les pluies de mousson et les inondations qui s’en sont suivi ont causé au moins 1500 décès et de graves dégâts matériels, tandis que le mois de juillet 2019 est d’ores et déjà considéré comme le plus chaud jamais observé à l’échelle planétaire, changement climatique oblige.

Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Tout compte fait, il eut peut-être cependant mieux valu que vous restiez encore un peu chez votre grande tante de la Creuse ou sur le dos de votre chameau Tadjik car le mois de septembre ne s’annonce pas forcément plus réjouissant…

L. V.

Afrique, Amazonie : notre maison brûle…

1 septembre 2019

Les médias l’ont suffisamment répété depuis le début de l’été : la forêt amazonienne, ce poumon de notre planète qui permet de capter, grâce à la photosynthèse, 10 % des émissions mondiales de CO2, et de fournir de l’ordre de 20 % de l’oxygène planétaire tout en abritant une part importante de la biodiversité encore présente, est en train de partir en fumée, sous l’œil jusque-là largement indifférent, sinon complice, du gouvernement de Jair Bolsonaro.

Feu de forêt en Amazonie (photo © Victor Moriyama / Greenpeace / AFP / France Inter)

L’Amazonie, plus grande forêt tropicale du monde, voit chaque année, pendant la saison sèche et principalement en juillet-août s’allumer des milliers d’incendies pour la plupart volontaires et destinés à défricher la forêt. L’exploitation du bois ou des minerais n’est guère en cause dans ce processus, pas plus d’ailleurs que les feux de forêt accidentels. La quasi-totalité de ces incendies est motivée par le souci de déforester pour étendre les cultures industrielles de soja et surtout les pâturages pour l’élevage à grande échelle de bovins destinés à l’exportation.

D’ailleurs le Brésil n’est pas le seul en cause même si 60 % de la forêt amazonienne s’étend sur son territoire. Les pays limitrophes que sont notamment la Bolivie, le Pérou ou le Paraguay ont connu également cet été de très nombreux départs de feux. Au Brésil, c’est l’Instituto nacional de pesquisas espaciais (INPE), un institut de recherche spécialisé dans l’observation spatiale, qui a tiré la sonnette d’alarme en mettant en avant le fait que la superficie de la forêt brésilienne partie en fumée durant le seul mois de juillet 2019 a dépassé les 2200 km2, ce qui représente près de 4 fois la surface brûlée en juillet 2018. Au 23 août 2019, l’INPE avait ainsi détecté pas moins de 40 000 feux de forêt depuis le début de l’année 2019, un record absolu depuis 2013, date de début des observations.

Le Président Jair Bolsonaro s’évertue à minimiser le problème de la déforestation en Amazonie , ici le 29 août 2019 (photo © Evaristo SA / AFP / 20 minutes)

Une accélération d’autant plus inquiétante que les messages du gouvernement de Jair Bolsonaro arrivé au pouvoir au début de l’année 2019, tendent justement à minimiser les enjeux environnementaux et à encourager les milieux agro-industriels à accélérer le développement économique sans trop se préoccuper des dégâts collatéraux sur la biodiversité ni d’ailleurs sur les populations indigènes forestières. Le Président a d’ailleurs immédiatement réagi en accusant les chercheurs de l’INPE de faire le jeu de l’opposition en grossissant l’effet de ces feux de forêt, et il limogé le directeur de l’INPE début août, histoire de calmer un peu ces observateurs trop zélés…

Selon des chiffres communiqués par Le Monde dans une vidéo très pédagogique, force est de constater que les superficies de la forêt amazonienne partie en fumée entre les années 1988 et 2004 variaient entre 15 000 et 30 000 km2 par an. C’est le Président Lula qui a réussi, grâce à une politique volontariste destinée à améliorer l’image de marque du Brésil face aux critiques des autres pays, à faire chuter ce taux de déforestation à 4500 km2 par an à partir de 2012, ce qui représente quand même pas loin de la superficie totale du département des Bouches-du-Rhône, un taux qui est resté à peu près stable jusqu’en 2018.

Superficie de la forêt amazonienne disparue chaque année en Brésil depuis 1988 (année 2019 incomplète) – source © vidéo Le Monde

C’est donc à l’aune de ce contexte que l’opinion internationale et les associations environnementales s’inquiètent tout particulièrement des très nombreux départs de feu observés depuis le début de l’été dans la forêt brésilienne. D’autant que dans le même temps, le Président Bolsonaro n’a pas hésité à accuser, le 22 août 2019, les ONG d’allumer elles-mêmes les incendies, pour discréditer le gouvernement. Son gouvernement a même refusé, le 27 août dernier, une aide internationale de 20 millions de dollars proposée par le G7 pour lutter contre ces gigantesques incendies hors contrôle, estimant que cette aide serait plus utile pour reboiser le continent européen…

Et le Président Bolsonaro a beau jeu de signaler que, pendant que le monde entier a les yeux braqués sur la forêt amazonienne qui brûle, l’Afrique subsaharienne est en proie à un nombre d’incendies qui, selon les chiffres de la NASA, serait deux fois plus importants.

Feu de forêts recensés depuis l’espace en Amazonie et en Afrique subsaharienne (source © vidéo Le Monde)

Selon une analyse du Monde, la situation des deux continents serait cependant bien distincte. En Afrique, ce n’est pas le bassin forestier du Congo, deuxième poumon vert de la planète derrière l’Amazonie, qui se consume, mais des territoires plus clairsemés, situés plus au Sud, en particulier en Angola, Malawi, Mozambique et Tanzanie. Dans ces pays, la culture sur brûlis reste une pratique très courante et ce sont donc ces friches agricoles qui sont brûlées périodiquement afin d’en améliorer la fertilité avant de les remettre en culture. L’effet sur l’environnement n’en est pas moins déplorable, tant pour la biodiversité que pour l’érosion et la dégradation de ces sols à long terme, mais l’impact environnemental planétaire ne semble cependant pas exactement comparable.

Parcelle agricole gagnée sur la forêt amazonienne au Brésil (photo © Carl de Souza /AFP / Getty Images / Business insider)

Toujours est-il que cet épisode met une fois de plus en évidence l’interdépendance dans laquelle vit la population mondiale : quand une entreprise agro-industrielle, parfois à capitaux européens, met le feu à une partie de la forêt amazonienne, pour dégager des superficies agricoles où seront élevés les bœufs destinés à alimenter nos supermarchés, c’est autant de notre espérance de vie qui disparaît car cela ne peut que contribuer à accélérer le réchauffement climatique de la planète par relargage massif dans l’atmosphère du carbone accumulé, sans même évoquer la perte irréversible de biodiversité qui en résulte. Il est certes pratique d’accuser le gouvernement brésilien de légèreté en la matière, mais il ne faut pas oublier pour autant que chacun, par son comportement de consommateur, est également en partie responsable de cet état de fait…

L. V.

Saint-Louis du Sénégal à l’épreuve des flots

26 août 2019

 

Souvent surnommée la Venise africaine, la ville de Saint-Louis, établie à l’embouchure du fleuve Sénégal, au nord-ouest de ce pays, près de la frontière mauritanienne, est, tout comme son homologue italienne, directement menacée par la lente mais inexorable montée du niveau moyen des océans.

Vue aérienne de la ville de Saint-Louis (photo © Laurent Gerrer / Saint-Louis du Sénégal)

Première ville fondée par les Européens, en l’occurrence des marins Dieppois, dans l’Ouest africain en 1659, la ville tient d’ailleurs son nom du roi Louis XIV alors au pouvoir, en référence à son illustre ascendant Louis IX. L’emplacement de la ville est plutôt bien choisi, sur une île d’environ 2 km de long et 300 m de large, située sur le fleuve Sénégal, à l’estuaire de ce dernier, dans une partie protégée par un long cordon sableux qui s’étire sur une trentaine de kilomètres du nord au sud parallèlement à la côte et que les Français nomment « Langue de Barbarie ».

L’emplacement de la cité était d’ailleurs tellement stratégique que Français et Anglais s’en disputèrent longtemps la propriété. Devenue à partir de 1872 capitale de la colonie française puis de toute l’Afrique occidentale française, la ville a connu un développement architectural remarquable, qui lui vaut d’ailleurs d’être classée depuis 2000 au Patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

Guet Ndar, le quartier des pêcheurs, sur le lido entre le petit bras du fleuve Sénégal et l’Océan Atlantique (source © YouTube)

L’agglomération s’étend en fait non seulement sur l’île centrale mais aussi sur la Langue de Barbarie où l’on retrouve notamment les quartiers de pêcheurs Guet Ndar et Ndar Toute (Ndar étant le nom de la ville en longue wolof) et sur le continent. Le bras principal du fleuve qui sépare l’île du continent mesurant bien 500 m de largeur, c’est d’abord un bac qui est installé en 1858, suivi par un pont flottant achevé en 1865 alors que l’Officier du Génie Louis Faidherbe est gouverneur. Le pont portera donc son nom, de même que l’ouvrage métallique qui lui succède depuis 1897 et qui est toujours en place.

Depuis l’indépendance du Sénégal en 1960, la ville a perdu beaucoup de son importance au profit de la nouvelle capitale Dakar, mais elle abrite encore pas loin de 250 000 habitants et son passé prestigieux en fait une destination touristique très prisée. Sauf que, à l’instar d’autres villes côtières, Saint-Louis est directement exposée non seulement aux crues du fleuve mais aussi à la montée du niveau de l’Océan Atlantique.

La côte sableuse sur laquelle a été fondée la ville est en effet particulièrement basse, située en moyenne à moins de 2 m au-dessus du niveau de la mer, et fortement sensible à l’érosion, d’autant que les autochtones ont pris l’habitude d’exploiter le sable pour les chantiers de construction, ce qui fragilise d’autant le cordon dunaire. En 2013, un rapport de la Banque Mondiale avait ainsi établi que le recul de la côte est de l’ordre de 5 à 6 m par an dans ce secteur…

Vestiges de l’ancien ouvrage de protection édifié en 1929 (photo © Blanche Vathonne / Carnets du Sénégal)

Les colons français avaient d’ailleurs érigé en 1929 un mur de 7 m de haut, ancré jusqu’à mi-hauteur dans le sol, afin de protéger la ville contre l’érosion marine. L’ouvrage tient toujours mais est fortement dégradé faute d’entretien adapté et risque donc de céder. En octobre 2003, alors que la ville est inondée une fois de plus par une crue du fleuve, récurrente en fin d’hivernage mais qui dure depuis plus d’un mois et exaspère les populations, le Chef de l’État Abdoulaye Wade donne son accord dans l’urgence pour ouvrir une brèche dans le cordon dunaire, au sud de la ville.

Photos satellites permettant de visualiser l’embouchure du fleuve Sénégal et la brèche ouverte en 2003 dans le cordon dunaire (source image GoogleEarth / Publication Cybergeo : Durand, Anselme et Thomas)

L’effet est spectaculaire et, depuis, la ville n’est plus autant menacée par les débordements du fleuve dont les crues s’écoulent plus rapidement en mer au travers d’une brèche qui s’est considérablement élargie depuis : de 4 m en 2003, sa largeur atteint désormais 7 km ! Deux villages entiers ont dû être évacués du fait de cette forte érosion du cordon dunaire. Mais l’effet majeur concerne la modification du régime hydrologique local : l’embouchure du fleuve Sénégal s’étant de fait déplacée nettement plus au nord, les eaux du fleuve à Saint-Louis sont désormais davantage sensibles aux effets de la marée. Les habitudes des pêcheurs s’en trouvent modifiées car le milieu est de plus en plus colonisé par des poissons marins tandis que les risques de salinisation de la nappe augmentent, mais c’est principalement l’érosion marine qui inquiète les autorités, surtout avec le changement climatique qui se traduit par une élévation inexorable du niveau de l’Océan tout proche.

Maisons du quartier de Guet Ndar détruites par l’érosion côtière (photo © Blanche Vathonne / Carnets du Sénégal)

Depuis l’été 2015, le quartier de pêcheurs de Guet Ndar subit de plein fouet l’assaut des vagues et les maisons s’effondrent les unes après les autres, une mosquée et deux écoles étant même directement menacées, obligeant les autorités à organiser des camps d’urgence pour reloger les familles concernées. Ce sont ainsi pas moins de 2600 personnes qui se sont entassées pendant plusieurs années dans le camp de Khar Yalla, dans des conditions de promiscuité et d’inconfort particulièrement pénibles. Un nouveau campement plus structuré vient tout juste d’ouvrir qui a déjà permis d’accueillir, dans des conditions plus décentes, 2000 habitants mais prévoit d’en admettre 10 000 supplémentaires par la suite, ce qui donne une idée de l’ampleur du problème.

Emmanuel Macron en visite à Saint-Louis aux côtés du maire de la ville le 3 février 2018 (photo © Ludovic Marin / AFP / Le Parisien)

Le maire de Saint-Louis, Amadou Mansour Faye, a donc lancé un appel à l’aide internationale à l’occasion de la réunion sur le changement climatique qui s’est tenue le 12 décembre 2017 à Boulogne-Billancourt sous le vocable ambitieux de One Planet Summit.

Et il a été entendu puisque notre Président Emmanuel Macron s’est déplacé en personne à Saint-Louis moins de 2 mois plus tard, le 3 février 2018, accompagné du président de la Banque Mondiale, Jim Kong Kim, pour venir promettre de mobiliser des fonds afin de mieux protéger la ville et surtout son lido sableux contre l’érosion marine.

Élément de la digue de protection, édifié fin 2018 (source © Afro Actu)

Une promesse tenue qui s’est concrétisée par le lancement d’une étude de faisabilité dès mars 2018 puis par la signature, le 6 novembre 2018 de 3 conventions avec l’Agence Française de Développement (AFD) pour un montant de 20 milliards de francs CFA en faveur de la lutte contre l’érosion, la prévention des inondations et l’adaptation au changement climatique.

L’une de ces conventions concerne précisément la construction d’un nouvel ouvrage destiné à protéger la Langue de Barbarie contre l’érosion marine, une digue de 3,5 km en 2 tronçons, dont le montant est estimé à 18,8 millions d’euros (soit 12,3 milliards de francs CFA) et pour laquelle l’AFD apportera 16 millions dont 6 sous forme de dons. Les travaux, confiés à l’entreprise Eiffage, ont déjà débuté : une course contre la montre pour tenter de sauver le cœur de la ville de Saint-Louis désormais directement exposée aux impacts de la montée des eaux. D’autres villes suivront probablement…

L. V.

Hongkong : des manifestations à haut risque

19 août 2019

Ce dimanche 18 août 2019 a encore été marqué par d’impressionnantes manifestations dans le centre-ville de Hongkong. Plusieurs dizaines de milliers de Hongkongais se sont ainsi rassemblés dans les allées de Victoria Park, sous une pluie battante. Abrités sous autant de parapluies, cette foule pacifique mais déterminée répondait à l’appel du Front civil des droits de l’Homme, une organisation prônant la non-violence et réclamant davantage de libertés civiques sur ce territoire redevenu chinois le 1er juillet 1997 après 150 ans d’occupation britannique.

Des dizaines de milliers de manifestants à Victoria Park, au centre-ville de Hongkong, dimanche 18 août 2019 (photo © AP / Le Monde)

Disposant désormais d’un statut un peu particulier de « Région administrative spéciale » comme sa voisine Macao, l’ancienne colonie portugaise qui lui fait face, sur l’autre rive à l’embouchure de la Rivière des Perles, en aval de Canton, ce territoire de Hongkong, devenu l’une des trois principales places financières mondiales avec Londres et New York, a une histoire bien particulière qui explique la situation assez inédite dans laquelle il se trouve actuellement.

Hongkong, à l’embouchure de la Rivière des Perles (source © GoogleMaps)

Le premier Européen à parvenir à Honkong, est l’explorateur portugais Jorge Álvares qui y débarque en 1513 et ce sont donc les Portugais qui s’y installent pour établir une tête de pont commerciale. Ce sont eux aussi qui introduisent en Chine dès le XVIIe siècle l’opium produit en Inde et pourtant interdit en Chine par un édit impérial de 1729. Au XVIIIe siècle, les ports chinois sont ouverts aux Européens mais les règles du commerce y sont très strictes, l’empire chinois pratiquant un protectionnisme qui lui permet d’exporter largement ses produits dont le thé, la soie ou la porcelaine, très prisés en Europe.

C’est pour rééquilibrer cette balance commerciale qui ne leur est guère favorable que les Britanniques se mettent, au tout début du XIXe siècle, à exporter massivement l’opium en provenance de leur colonie indienne pour inonder le marché chinois, tout en essayant de forcer la main aux autorités chinoise pour signer un traité de libre-échange plus en leur faveur. Mais les Chinois s’y opposent et les Britanniques décident donc d’utiliser la manière forte.

Prenant prétexte d’une tentative des Chinois de réguler le commerce de la drogue qui prend des proportions alarmantes avec plus de 10 000 tonnes d’opium débarquant chaque année, les Anglais passent à l’attaque pour défendre leur juteux commerce. En 1840, une flotte de guerre lourdement armée attaque le nord de la Chine et menace directement Pékin. Les Chinois sont contraints de signer en 1842 le traité de Nankin qui prévoit notamment la cession de Hongkong à la Grande-Bretagne, et l’ouverture de nouveaux ports au commerce britannique.

Le sac du Palais d’été à Pékin en 1859 (illustration d’époque / La Télé libre)

Mais les Européens en veulent toujours davantage, d’autant que les Français, les Russes et les Américains se mettent aussi sur les rangs, et déclenchent en 1856 une nouvelle guerre de l’opium avec leurs alliés anglais. Un nouveau traité très inégal est signé à Tianjin, mais qui ne suffira pas encore aux appétits commerciaux occidentaux, lesquels conduisent Français et Britanniques à occuper en 1859 la capitale impériale, allant jusqu’à piller et incendier le Palais d’été, un acte honteux dénoncé avec force par Victor Hugo…

La convention de Pékin, signée en 1860, avait déjà permis à la Grande-Bretagne d’élargir considérablement son territoire de Hongkong, mais en 1898, une nouvelle convention avec la Chine lui donne accès, via un bail emphytéotique de 99 ans, à de vastes étendues connues sous le nom de « Nouveaux territoires » autour du port de Hongkong, y compris sur les îles voisines. C’est l’échéance de ce bail en 1997 qui a conduit la Chine à reprendre la main sur cette zone de son ex-empire.

Entre temps, la petite colonie de pêcheurs de Hongkong qui comptait 7500 habitants en 1830 a beaucoup évolué. Avec déjà 1,6 millions d’habitants en 1941, la ville grossit d’au moins 150 000 personnes rentrés illégalement au début des années 1960 pour échapper à la grande famine qui sévit alors dans la Chine communiste de Mao. L’industrie textile s’y développe et, à partir des années 1970, Hongkong devient une place financière prépondérante. La HSBC (Hongkong and Shanghai Banking Corporation), à l’origine de multiples scandales financiers, y a d’ailleurs été créée, par un trafiquant d’opium justement.

Le quartier des affaires à Hongkong, une cité prospère…

A partir de 1979, la proximité de la zone commerciale de Shenzhen créée à l’initiative de Deng Xiaoping, favorise encore le rôle commercial déjà prépondérant de Hongkong qui compte désormais plus de 7 millions d’habitants, dont encore 34 000 résidents britanniques et près de 20 000 de nationalité française. Une ville moderne, dynamique, symbole du libéralisme économique mondialisé et qui bénéficie, depuis 1997 et en principe au moins jusqu’en 2047, d’un statut à part au sein de la République populaire de Chine, selon le principe « Un pays, deux systèmes », qui lui permet de conserver notamment sa monnaie et l’accès à un multipartisme.

Manifestants dans les rues de Hongkong le dimanche 16 juin 2019 (photo © Sam Tsang / SCMP)

Mais 30 ans plus tard, la Chine dont la puissance économique et militaire s’est considérablement renforcée et qui a de nouveau des visées expansionnistes dans son environnement proche, commence à préparer la normalisation du statut de Hongkong. C’est d’ailleurs en réaction à un projet de loi sur l’extradition vers la Chine des opposants politiques que se sont déclenchées, le 9 juin dernier, les premières manifestations qui ont rassemblé de l’ordre d’un million de personnes, du jamais vu dans ce pays peu politisé. Des manifestations qui prennent peu à peu de l’ampleur avec sans doute près de 2 millions de manifestants dans les rues de Hongkong le 16 juin et même une intrusion dans les bâtiments du Conseil législatif le 1er juillet.

Il va sans dire que les autorités de Pékin peuvent difficilement tolérer une telle mobilisation populaire qui réclame explicitement davantage d’autonomie et moins d’ingérence du pouvoir chinois dans la vie démocratique locale. Dès le 13 août, Pékin a fait savoir que des troupes en nombre et des chars d’assaut de l’Armée populaire de libération avaient été massés dans les stades de Shenzhen, aux portes de Hongkong, rappelant au passage, sous forme de menace à peine voilée, qu’ils pouvaient être sur place en seulement 10 minutes.

L’arrivée des chars sur la place Tian’anmen à Pékin en 1989 (photo © Jeff Widener / AP)

On sent désormais que Pékin n’attend plus qu’un prétexte pour intervenir et ramener l’ordre dans cette « Région administrative spéciale », n’hésitant pas à monter en épingle les heurts qui se sont produits à l’issue de l’occupation de l’aéroport et qualifiant les manifestants de terroristes. Pour ceux qui ont raté les images de l’entrée des chars russes à Budapest en 1956 ou à Prague en 1968, voire l’écrasement des manifestants sur la place Tian’anmen en 1989 qui aurait fait de l’ordre de 10 000 morts, une séance de rattrapage est peut-être en préparation…

L. V.

 

Et pendant ce temps-là, il neige en Australie…

17 août 2019

La semaine du 15 août est traditionnellement en France celle où l’on se bouscule le plus sur les plages. Après les deux épisodes de canicule qui se sont succédé fin juin puis à nouveau fin juillet, les températures de cette deuxième semaine d’août étaient certes à un niveau plus raisonnable, mais suffisamment élevées pour attirer de nombreux vacanciers dans les stations balnéaires, notamment sur le pourtour méditerranéen où il faut parfois jouer du coude pour arriver à étaler sa serviette sur un coin de sable chaud.

Plages de Manly à Palm Beach au nord de Sydney (source © Australia-Australie)

Et pendant ce temps-là, de l’autre côté du globe, c’est l’hiver austral. En Australie justement, pourtant réputée pour son climat semi-aride voire carrément désertique sur une large portion centrale du pays, et alors que le continent avait subi jusqu’en février 2019 une canicule sans précédent, enregistrant fin janvier des records de température jusqu’à 49,5 °C et des feux de forêts dévastateurs, c’est une vague de froid inédite qui s’est abattue sur le pays entre le 9 et le 12 août…

C’est la partie sud-est du continent australien qui a subi de plein fouet cette vague de froid polaire venue de l’Antarctique. Il a neigé dans l’État de Nouvelle Galles du Sud et surtout dans celui de Victoria, encore plus au sud, ainsi qu’en Tasmanie. Melbourne et la capitale Canberra se sont retrouvées sous la neige, de même qu’Hobart, la ville principale de Tasmanie, qui n’avait pas vu la neige depuis une bonne vingtaine d’années. A Melbourne, il faut remonter au 25 juin 1986 pour retrouver la trace du dernier flocon tombé et les dernières grosses chutes de neige sur la ville datent de 1951, ce qui donne une idée de la rareté de l’événement.

Des kangourous aux sports d’hiver, à Lyonville (Victoria’s central highlands) (photo © Nicholas Dunand / The Conversation)

Des milliers de foyers se sont retrouvés sans électricité du fait de ces chutes de neiges particulièrement abondantes, non seulement dans les parties les plus montagneuses (où l’on a relevé jusqu’à plus de 2 m de neige dans certaines stations de ski) mais aussi en plaine à moins de 300 m d’altitude. Plusieurs vols ont dû être annulés à cause de ces conditions atmosphériques déplorables, et les images des pauvres kangourous bondissant au milieu de champs de neige pour se réchauffer les pattes ont fait le tour du monde.

Des kangourous peu à l’aise sous la neige (photo © capture Twitter/@stephengrenfel1)

Dans les zones les plus montagneuses du sud-est de l’Australie, les chutes de neige se produisent quasiment chaque année. Mais en plaine, le phénomène est beaucoup plus rare, ce qui explique qu’il ait eu un tel retentissement. Selon le site australien The conversation, les chutes de neige les plus importantes connues localement, dans un pays où, il est vrai, la mémoire écrite des événements météorologiques est relativement récente, datent de l’année 1900 au cours de laquelle il avait été enregistré 60 cm de neige dans la ville de Bathurst, située à 200 km à l’ouest de Sydney et à 650 m d’altitude. En 1965, la neige était remontée au nord-est de l’Australie jusqu’à la ville de Mackay située pourtant à 900 km au nord de Brisbane.

Kangourous sautant dans la neige près de Goulburn, au Sud-Ouest de Sydney, en août 2019 (photo © capture Twitter/@stephengrenfel1)

Au cours des 20 dernières années, c’est en mai 2000 que la neige était déjà tombée de manière abondante dans l’État de Victoria et c’est la dernière fois qu’on a vu la neige tenir au sol dans le centre de Canberra. Ce n’est donc pas tous les ans, loin de là, que les kangourous australiens ont le loisir de gambader dans la poudreuse, ce qui semble d’ailleurs n’avoir rien d’une partie de plaisir pour ces animaux habitués à une météo nettement plus clémente.

Comme à l’accoutumée, cet épisode de froid polaire et de chutes de neige intenses qui s’est abattu sur le sud-est australien n’a pas manqué de déclencher une nouvelle fois les sarcasmes de tous les climato-sceptiques. De fait, les climatologues australiens observent bel et bien une augmentation moyenne très sensible des températures et une baisse significative du nombre de jours de précipitations neigeuses depuis le début des années 1990.

Ce qui n’empêche pas que se produisent épisodiquement des chutes de neige exceptionnelles accompagnées d’un froid polaire pendant quelques jours, comme le pays en a connu cette semaine : un phénomène climatique intense reste aléatoire et peut très bien se produire lorsque les conditions météorologiques sont réunies, sans pour autant que cela ne vienne contredire une évolution climatique moyenne qui traduit un réchauffement global du climat de plus en plus notable, quoi qu’en disent certains !

L. V.

A Las Vegas, les criquets s’invitent au casino

31 juillet 2019

Las Vegas fait partie de ces villes mythiques, constitutives du rêve américain. Créée en 1855, dans une vaste cuvette entourée de chaînes montagneuses, par une poignée de Mormons venus évangéliser les Indiens, son emplacement a justement été choisi car s’y trouvaient quelques prairies arrosées par des sources d’eau artésiennes, un vrai miracle en plein désert des Mojaves, le plus aride des États-Unis.

Depuis, la ville s’est fortement développée grâce en particulier à l’industrie du jeu et à l’implantation de multiples casinos, surtout lorsque l’arrivée au pouvoir de Fidel Castro à Cuba en 1959 a conduit la Mafia américaine à rapatrier ses actifs dans une région plus accueillante pour ses propres affaires.

Le Club Arizona, un des premiers lieux de jeux implanté à Las Vegas au début du XXe siècle (source © casinospielen)

La ville est devenue depuis la principale destination touristique du pays et attire chaque année pas moins de 40 millions de touristes qui s’ajoutent aux quelques 2 millions de résidents permanents de l’agglomération, eux même en croissance très rapide puisqu’ils augmentent en moyenne de 8 000 nouveaux arrivants chaque année. Nourrir et abreuver autant de monde en climat aride, surtout dans les conditions de luxe et de confort auxquels aspire une population de riches touristes en goguette, sachant qu’à Las Vegas on consomme pas moins de 1000 litres d’eau par jour, soit quatre fois plus qu’un Français moyen, voilà qui n’est pas une sinécure.

Barrage de Hoover, édifié en 1932 sur le Colorado, près de La Vegas (source © Visiter Las Vegas)

Il a fallu construire de nombreux barrages dont celui qui alimente le lac Mead, sur le Colorado, un immense plan d’eau artificiel mais qui peine désormais à répondre aux exigences de la population puisque le débit naturel du Colorado ne représente plus que les deux-tiers des besoins de l’agglomération. Les sources artésiennes qui jaillissaient autrefois à l’emplacement de la ville sont taries depuis belle lurette. Les pompages toujours plus nombreux dans les nappes souterraines, destinés aussi à irriguer les cultures intensives nécessaires à l’alimentation de la ville mais très gourmandes en eau dans un climat aussi impropre à l’agriculture, induisent désormais un lent mais inexorable tassement des sols.

La « ville du péché » que certains se plaisent à vilipender pour ses temples du jeu, son essor de la prostitution, ses centres commerciaux démesurés, la ville où l’on vient pour divorcer et se remarier en un tournemain, est aussi une ville qui s’enfonce peu à peu et où l’on vit désormais avec la crainte de devoir un jour manquer d’eau alors qu’on vit en plein désert…

Las Vegas, capitale du jeu… (source © Visit Las Vegas)

Et voilà que ce tableau apocalyptique vient se renforcer par l’arrivée de nuées de criquets qui rappellent furieusement les descriptions bibliques des sept plaies de l’Égypte. Le 26 juillet 2019 en effet, ce sont des nuages compacts de criquets venus du désert alentours qui se sont soudainement abattus sur la ville. Ces nuées de criquets grégaires qui ravagent tout sur leur passage ne sont certes pas une spécificité locale et les populations sahéliennes les observent régulièrement sans que l’on sache très bien pourquoi ces insectes se mettent brutalement à se multiplier pour former ces gigantesques nuées si spectaculaires.

Nuée de criquets au-dessus d’un parking de Las Vegas (source © TWITTER / Business Plan City)

Un hiver et un printemps légèrement plus humides qu’à l’accoutumée suffisent semble-t-il à obtenir une telle multiplication des criquets pour arriver à des masses telles que rien ne semble y résister. Ce n’est d’ailleurs pas la première fois qu’un tel phénomène est observé dans la région et généralement les nuées d’insectes migrateurs finissent par se déplacer vers le nord et laisser de nouveau la ville à ses habitants, après y avoir néanmoins grignoté à peu près toute la végétation comestible…

Amas de criquets sur des voitures à Las Vegas (source © LCI)

Depuis plusieurs jours, ainsi que les médias américains mais aussi européens s’en sont fait l’écho, il devient difficile de se promener dans les rues de Las Vegas sans se heurter à ces nuages de criquets qui comme par hasard se concentrent précisément le long de l’artère principale, là où se trouvent la majorité des casinos et des restaurants… De nuit, le spectacle est particulièrement impressionnant quand on voit tournoyer ces millions d’insectes de belle taille (plus de 5 cm de longueur !) à la lueur des éclairages qui les attirent inexorablement.

Un spectacle sur lequel ne manquent évidemment pas de gloser les prédicateurs de toute obédience, et pas seulement les Mormons de l’église de Jésus-Christ des saints des derniers jours, ceux-là mêmes qui ont fondé la ville de Las Vegas au milieu du XIXe siècle sans se douter qu’elle deviendrait un jour, aux yeux de certains, un des symboles mondiaux de la décadence et du vice, et assurément un bel exemple d’un développement bien peu durable.

L. V.

En Inde, les grandes manœuvres pour la bataille de l’eau

18 juillet 2019

Une des grands enjeux de notre temps est sans conteste la gestion des ressources en eau. Sous l’effet du développement démographique, les besoins sont de plus en plus importants, en particulier pour les nécessités de l’agriculture irriguée, mais aussi de certaines activités industrielles et économiques, dont le tourisme de masse.

Économies d’eau, comment s’y prendre… (source © CISALB)

Mais en parallèle, ces mêmes activités humaines se traduisent par une pollution des ressources en eau, tant dans les rivières que dans les sols et donc dans les nappes souterraines. Les quantités d’eau disponibles, propres à la consommation humaine après traitement, sont donc en voie d’amenuisement, avec naturellement de très fortes disparités selon les régions. Et les perspectives liées au changement climatique ne vont pas arranger les choses.

En France même, les modèles de prévision indiquent que les débits d’étiage de certains cours d’eau et surtout les niveaux des nappes souterraines sont appelés à diminuer de manière très significative dans les décennies à venir. Mais la situation est loin d’être dramatique et les adaptations pour y faire face, via une optimisation des consommations, une amélioration des dispositifs de traitement, une meilleure réutilisation des eaux usées, voire la construction d’ouvrages de stockage, devraient permettre de faire face sans trop d’inquiétude à cette évolution.

Femmes puisant l’eau en Inde dans le lit de la rivière Gundar au Tamil Nadu (photo © R. Ashok / A l’encontre)

Il n’en est pas de même dans d’autres pays qui font d’ores et déjà face à des pénuries d’eau nettement plus inquiétantes. C’est le cas par exemple en Inde où vit 16 % de la population mondiale avec, à sa disposition, seulement 4 % des ressources en eau de la planète. Selon un rapport publié en juin 2018 par l’agence Niti Aayog qui conseille le gouvernement indien, près des trois-quarts des foyers ne sont pas desservis en eau et 600 millions d’habitants font face à de graves problèmes de pénurie.

On dénombrerait ainsi d’ores et déjà 200 000 personnes qui meurent chaque année en Inde faute d’accès à l’eau potable et la situation est appelée à empirer puisque selon les projections de Niti Aayog, les besoins en eau devraient représenter d’ici 2030 le double des ressources en eau disponibles. Une terrible équation qui s’explique en partie par une très forte augmentation démographique, les projections de l’ONU prévoyant que l’Inde devrait compter 1,4 milliards d’habitants dès 2027, devenant à cette date le pays le plus peuplé du monde, devant la Chine.

Rivière Ganga encombrée de déchets à Allahabad en Inde (photo © Sanjay Kanojia / AFP / Getty Images / Mr Mondialisation)

Mais d’autres facteurs jouent également, dont le fait que 50 % des apports pluviométriques annuels tombe en une quinzaine de jours seulement, pendant la mousson, provoquant ruissellement, érosions, pollutions et inondations catastrophiques, mais ne favorisant guère l’infiltration dans les nappes, lesquelles sont de plus en plus exploitées (et souvent polluées) par les innombrables forages qui ont été réalisés ces dernières décennies, souvent de manière assez anarchique.

Cette année, le premier ministre nationaliste Narendra Modi, tout juste triomphalement réélu, a dû ainsi faire face à un retard catastrophique de l’arrivée de la mousson, au point que les autorités ont été obligées de conseiller aux agriculteurs de ne pas semer, de peur de voir toute leur récolte sécher sur pied. Des émeutes ont éclaté au Madhya Pradesh où la police n’a eu d’autre choix que de surveiller nuit et jour les réservoirs d’eau pour éviter les vols, tandis que les écoles ont dû fermer au Karnataka faute de possibilité d’y donner à boire aux enfants. Des convois de train ont été organisés pour ravitailler en eau la capitale du Tamil Nadu tandis que les camions citernes font la noria vers les hôpitaux, comme le relate Le Monde.

Approvisionnement en eau par camion-citerne à New Delhi (photo © Adnan1 Abidi / Reuters / Le Temps)

Pour faire face à une situation aussi inquiétante, certains responsables politiques ont voulu prendre le problème à bras le corps et se lancer dans des travaux d’aménagements pharaoniques, pour tenter de retenir cette eau si précieuse. C’est le cas notamment dans l’État du Telangana, créé en 2014 par une partition de celui d’Andra Pradesh. Situé sur le plateau du Deccan, cet État est traversé par deux grands fleuves, la Godavari et la Krishna, mais l’essentiel de sa surface est néanmoins semi-aride et sa capitale, Hyderabad, souffre de difficultés chroniques d’approvisionnement en eau potable.

Chantier de construction d’un des réservoirs du gigantesque complexe de détournement des eaux de la Godavari (source © Gouvernement du Telangana / Financial Express)

Sous l’impulsion du gouverneur local, un projet titanesque a été mené à bien, inauguré le 21 juin 2019, destiné à retenir une partie des eaux de la Godavari et de son affluent la Pranitha, lors des crues de mousson : selon un article publié à ce sujet dans Marianne, ce sont pas moins de 5 milliards de m3 qui seront ainsi retenus via le barrage de Medigadda et renvoyés par de gigantesques pompes jusqu’à 30 km plus en amont vers d’autres immenses retenues, dont le lac réservoir de Yellampalli situé à une altitude très supérieure. De là partira un réseau complexe de canaux et de canalisations destinés à distribuer de manière gravitaire toute cette eau précieuse, destinée en priorité à l’irrigation mais aussi à l’alimentation en eau potable.

Barrage de Yellampalli (source © The Hindu)

Le projet fait rêver toute la population, à l’exception sans doute des quelques 30 000 habitants dont les villages ont été rayés de la carte et qui ont dû partir chercher refuge ailleurs. A l’exception aussi de certains esprits chagrins, soucieux de la disparition de 3000 ha de forêts rasées pour faire face aux pelleteuses, et qui s’inquiètent du sort des espaces forestiers préservés situés en aval et qui ne seront plus alimentés par toute cette eau détournée vers l’amont.

Chantier de construction du barrage de Medigadda (source © Telangana Today)

Le premier ministre en tout cas est très fier de ce projet dont les ingénieurs indiens affirment qu’il s’agit du plus grand système d’irrigation jamais construit au monde. Il faut dire que sa réalisation a quand même coûté la bagatelle de 10,3 milliards d’euros et que son fonctionnement annuel est estimé à 1,8 milliard d’euros car il exigera d’énormes quantités d’électricité pour actionner les pompes.

Vue d’un des ouvrages de transfert d’eau du projet d’irrigation de Kaleshwaram (source © Shanmugamias Academy)

Par son ampleur, ce projet s’inscrit dans la droite ligne des ouvrages hydrauliques titanesques tels que la barrage d’Assouan, celui des Trois-Gorges en Chine, la grande rivière artificielle qui traverse la Libye sur 3000 km, ou encore le projet avorté de détournement vers le Sud des grands fleuves de Sibérie. L’avenir dira si les bénéfices qui en seront retirés compenseront ou non les impacts négatifs tant sociaux qu’environnementaux qu’un tel projet ne peut éviter, et si le bilan économique est à la hauteur des ambitions politiques qui le portent. Il ne sera pas dit en tout cas que les ingénieurs indiens seront restés les bras croisés face au formidable défi de la bataille de l’eau !

L. V.

Le transport maritime sur la sellette

9 juillet 2019

La transition écologique est-elle compatible avec l’économie libérale mondialisée qui domine nos modes de pensées depuis des décennies ? Vaste question qui divise nos responsables politiques. La grande majorité d’entre eux, Emmanuel Macron et son premier ministre Édouard Philippe en tête, restent persuadés qu’on peut s’engager sans dommage dans des politiques de transition écologique rendues nécessaires par l’urgence climatique et environnementale tout en restant profondément productivistes, en prônant la recherche de la croissance à tout prix et l’enrichissement des plus entreprenants.

Le premier ministre Edouard Philippe, avec à ses côtés Nicolas Hulot alors ministre de la transition écologique et solidaire, en janvier 2018 (photo © AFP / Sud Radio)

Ce dernier expliquait ainsi au lendemain des dernières élections européennes, pour annoncer  le virage vert de sa politique : « J’ai mis du temps à considérer que ces enjeux écologiques sont aussi importants que la défense de l’emploi ou la sécurité. (..) Toutefois, je ne me ferai pas passer pour un autre. Je ne suis pas un défenseur de la décroissance, j’aime l’industrie et je l’assume. » Pour un ancien lobbyiste du groupe nucléaire AREVA, il serait en effet difficile de prétendre le contraire…

Une approche que ne partagent pas du tout, bien évidemment, les militants d’une écologie politique, considérant que l’ampleur des mutations à envisager pour s’adapter au changement climatique et tenter d’enrayer la perte brutale de biodiversité et de qualité des écosystèmes qui nous entourent est telle que seule une modification assez radicale de nos modes de vie pourra permettre d’y parvenir. Même le pourtant conciliant Nicolas Hulot en est arrivé à cette conclusion après avoir tenté en vain de faire infléchir les politiques en entrant au gouvernement. Il s’élevait ainsi avec vigueur il y a quelques jours dans Le Monde en jugeant inadmissible qu’on puisse signer l’accord économique avec le Mercosur, estimant que « le libre-échange est à l’origine de toutes les problématiques écologiques. L’amplifier ne fait qu’aggraver la situation ».

Campagne de sensisibilisation lancée par France Nature Environnement alertant sur l’impact sanitaire des bateaux de croisière (source © FNE)

Cette contradiction est particulièrement évidente dans le domaine du transport maritime. Celui des croisières en est un bon exemple, un secteur en très forte croissance et qui attire un tourisme de masse, avec des navires de plus en plus monstrueux et dont l’impact sur les sites visités devient de plus en plus évident. Une étude de l’association européenne T&E (Transport et environnement) indiquait ainsi en juin 2019 que les 47 navires de croisière du groupe Carnival (qui comprend notamment les croisières Costa) ont rejeté à eux seuls 10 fois plus d’oxydes de soufre au dessus des eaux européennes que les 260 millions d’automobilistes circulant dans l’Union européenne ! A Marseille, malgré quelques mesures en cours d’aménagement, les bateaux de croisière rejettent ainsi dans l’atmosphère 3,7 fois plus de soufre que les 340 000 voitures qui circulent dans l’agglomération.

Paquebot dans le port de Marseille (photo © Sandy Dauphin / Radio France)

Le fioul lourd bon marché restant le carburant le plus utilisé tant par les bateaux de croisière que par la marine marchande, les émissions d’oxydes de soufre, d’oxydes d’azote et de particules fines par la marine commerciale qui sillonne la planète en tous sens deviennent un vrai problème non seulement pour leurs effets sur le réchauffement climatique et la pollution des océans, mais aussi en matière de santé publique. Pour ce qui est des émissions de CO2, la contribution du secteur reste relativement modeste à l’échelle mondiale, mais elle a doublé depuis 1990.

Le transport maritime et ses impacts sur la qualité de l’air : peut mieux faire… (photo © Eric Houri / Le Marin Ouest France)

Des solutions techniques existent, la plus simple étant de réduire la vitesse des navires ! Selon un article récent d’Alternatives économiques, un pétrolier qui diminuerait sa vitesse de croisière de 12 à 11 nœuds, économiserait ainsi 18 %  de sa consommation de carburant et même 30 % en passant à 10 nœuds. Un ralentissement qui ne mettrait guère en péril l’économie mondiale pour le trafic de matériaux pondéreux mais qui suppose un accord de l’Organisation maritime international et ce n’est pas gagné…

Un navire de la CMA-CGM (photo © France 3 Normandie)

Une amélioration de la conception des navires pour les rendre moins émissifs et plus sobres en énergie est aussi une voie à explorer, mais cela ne s’applique par nature qu’aux seuls bateaux neufs alors que la durée de vie d’un navire est au minimum de 20 à 30 ans. Quant à l’évolution des motorisations vers des dispositifs moins impactant, outre l’éolien  (comme rôle d’appoint), deux pistes existent, qui relèvent jusqu’à présent de la prospective.

La première serait celle du gaz naturel liquéfié (GNL), autrement dit le méthane, d’origine fossile mais qui pourrait à terme être remplacé par du biogaz (dont la production ne serait pas nécessairement un progrès, s’il est produit au détriment des cultures pour l’alimentation humaine…). L’alternative, qui présente l’avantage de ne pas émettre de gaz à effet de serre, serait celle du moteur à hydrogène, produit par hydrolyse en utilisant de l’électricité issue de panneaux photovoltaïques. L’inconvénient majeur d’une telle approche, outre son coût jugé actuellement prohibitif, vient de la faible densité énergétique de l’hydrogène (il faudrait en stocker de gros volumes à bord pour assurer l’autonomie des bateaux), ce qui incitent certains à envisager d’autres voies dont celle consistant à remplacer l’hydrogène par de l’ammoniac dont la température de liquéfaction est très supérieure (- 33 °C au lieu de – 253 °C), ce qui permet un stockage sous forme liquide qui prend beaucoup moins de place.

Porte-container chargé à bloc (photo © Pixabey / Novethic)

Reste que malgré ces évolutions technologiques envisageables et malgré les réglementations internationales qui obligent progressivement les 90 000 navires sillonnant la planète à s’équiper d’ici 2020 d’unité de traitement des gaz d’échappement, cette activité va continuer de rester une des sources majeures de pollution de la planète, 90 % du transport de marchandises lié à la mondialisation se faisant par voie maritime, selon un article du Financial Times repris dans le Courrier International.

Couverture du Courrier International n°1496 du 4 juillet 2019

D’où les interrogations légitimes quant à l’intérêt d’une relocalisation pour produire plus près de nous ce dont nous avons besoin, dans des conditions sociales et environnementale sans doute bien préférables, mais au prix d’un surcoût assuré : en tant que consommateurs, sommes-nous prêts à accepter de payer plus cher ce qui pourrait être produit plus près de nous, de manière plus durable et avec un impact écologique moindre ? La question mérite en tout cas d’être posée…

L. V.

Cela aussi concerne le Monde !!

29 juin 2019

Un dessin signé Chrib

« On est chez nous » ! « On est chez nous » ! Nous l’avons entendu maintes fois ce mot d’ordre lors des meetings de campagne du Rassemblement National, de Marine Le Pen à Jordan Bardella ! Mais parmi tous ces gens qui criaient, certains ignorants et de bonne foi, d’autres moins et carrément politiciens et démagogues, combien d’entre eux possèdent un patronyme qui se termine en « a », « i », « ez », « off », « ian » « ski » ou « poulos » ? Ils sont les descendants de parents ou grands-parents qui venaient de loin et qui ont dû subir à l’époque de leur arrivée en France, les mêmes arguments bêtes et méchants : « on est chez nous », « on est chez nous » !! Alors, ignorance de l’histoire ? Mémoire courte ?

Un dessin signé Visant

Le problème des migrations est complexe. On ne peut pas y répondre de manière simpliste comme le font certains politiciens et certains penseurs de « l’invasion » ou du « grand remplacement ». Ils sont continuellement invités sur les chaînes télé et y déversent n’importe quels chiffres, pourvu qu’ils impressionnent !

Pourquoi ne pas inviter plus fréquemment des scientifiques, historiens, sociologues, démographes dont l’objectivité et le sérieux de leurs recherches scientifiques viendraient sûrement remettre les pendules à l’heure ?

Le droit de quitter un pays ou son pays est inscrit dans la déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 et depuis les années 1990, le monde est entré dans une ère de migrations de masse. Ces migrations aux origines diverses (inégalités de développement économique, crises politiques, guerres, démographie galopante) ne concernent pour le moment que 3,4 % de la population de la planète mais elles représentent une tendance profonde de l’humanité qui évolue plus rapidement que les actions de régulation.

Un dessin de l’Algérien Ghir Hak, (source © GAG)

Toutes les politiques de dissuasion, de répression mises en place n’ont aucunement inversé le sens des flux migratoire Sud-Nord.

Un dessin signé Deligne (source © Pinterest)

En Europe, la fermeture des frontières à l’immigration de travail entre 1974 et 2004 a eu pour effet l’accélération du regroupement familial et le développement de l’immigration irrégulière. Une vision exclusivement sécuritaire de la gestion à court terme de ce phénomène migratoire a abouti aux morts aux frontières et en mer, aux camps, aux murs, au maintien en situation irrégulière de millions de migrants. Les États, désireux de garder leur souveraineté pour rassurer leurs opinions publiques semblent ne pas avoir compris qu’aujourd’hui, la mobilité est devenue un facteur essentiel du développement humain.

Face à cette incompétence des États, de l’Europe, une gouvernance mondiale des migrations devrait pouvoir se mettre en place. Pour le moment, le seul et unique droit universel à la mobilité mis en œuvre concerne les réfugiés (convention de Genève en 1951) instaurant le droit d’asile.

Quand instaurera-t-on de véritables politiques du vivre ensemble ?

Quand reconnaitra-t-on que la mobilité est le droit de l’homme du 21e siècle ?

Quand prendra-t-on en compte les intérêts des migrants, les intérêts des pays de départ et les intérêts des pays d’accueil ?

Un dessin signé Lounis (source © GAG)

Le pacte mondial sur l’immigration et l’asile adopté en septembre 2016 par l’Assemblée générale des Nations Unies tend à aller dans ce sens. Il comporte des dispositions relatives aux migrations et à l’asile. Il propose une meilleure gestion et sécurisation des parcours migratoires. Il propose une contrainte juridique et morale aux États.

Cela ouvre une perspective plus sereine pour les générations futures que l’exacerbation de la haine de l’autre, le racisme et l’ouverture de camps comme seule politique.

Ceux qui racontent que par miracle, on va arrêter l’immigration vous mentent. Ne les croyez plus. Ils sont à contre-courant de l’histoire. Ils sont sans perspective politique viable à moyen et long terme.

                                                                                                                                              AB

Zoom arrière sur le concombre espagnol

11 juin 2019

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

Un ouvrier agricole (noir) dans une ambiance tropicale au milieu d’une végétation luxuriante. L’image est belle. D’immenses lianes occupent l’espace au milieu duquel progresse le travailleur. D’énormes concombres pendent à hauteur d’homme, que l’ouvrier saisit au passage d’un geste fluide et ajoute dans la cagette en plastique bleu qu’il porte en marchant sur une sorte de tapis blanc qui court entre deux serres en plastique.

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

La caméra prend du recul : on voit l’ouvrier agricole empiler sa cagette sur d’autres, identiques, et qui toutes sont remplies à ras bord d’énormes concombres. La caméra prend un peu de hauteur : vive les drones désormais omniprésents dans la prise de vue ! On voit surgir entre deux serres un engin qui transporte un empilement de cagettes toutes chargées de centaines de concombres prêts à être exportés à travers le monde.

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

Le drone s’élève encore et l’on aperçoit une véritable mer de serres en plastique, immense étendue blanche qui réfléchit le soleil et qui s’étend à l’infini dans toute la plaine d’Almeria, jusqu’aux contreforts montagneux de la Sierra. Pas de commentaire. Juste une musique lancinante et deux inscriptions qui précisent que ces serres, qui forment une gigantesque tâche blanche parfaitement visible sur la photo satellite du Sud de l’Espagne, s’étendent sur 480 km2, soit cinq fois la superficie totale de Paris, et que l’on y produit chaque année 500 000 tonnes de concombres, été comme hiver, qui viennent remplir les supermarchés de toute l’Europe.

Pas de commentaire donc. Un simple plan séquence qui part de la vision humaine puis prend peu à peu du champ et suggère quel peut être l’impact, à l’échelle macroéconomique de la planète, de ce qui n’est à première vue qu’une simple activité agricole anodine mais dont on imagine sans peine les conséquences environnementales lorsqu’elle est pratiquée à une telle échelle.

Ce film, qui est librement accessible sur le site d’Arte, ainsi que sur YouTube, fait partie d’une série de 10 vidéos de 3 à 4 minutes chacun, écrites et réalisées par Sändl-Simon Bouisson et Ludovic Zuili, et coproduites par Arte France, Média365 et La Barone. Toutes sont bâties sur le même principe : on part de l’activité humaine à hauteur d’épaule, et la caméra s’élève peu à peu, plantant le décor et illustrant quelles peuvent être les conséquences de cette activité sur le milieu naturel à plus grande échelle.

Extrait de la vidéo Les fermes circulaires d’Arabie Saoudite (source © Dezoom / Arte)

On y voit notamment les immenses fermes circulaires irriguées d’Arabie Saoudite, sous forme d’une alignée de disques verts formant un tableau géométrique qui attire l’œil et pour lesquelles le seul commentaire rappelle qu’elles consomment à elles-seules près de 90 % des ressources en eau du pays, des ressources puisées en profondeur dans des nappes fossiles dont quatre-cinquièmes du volume disponible ont d’ores et déjà été exploitées.

D’autres sont plus positives, qui illustrent notamment une centrale solaire du Sud de l’Espagne. Mais globalement, la plupart de ces vidéos mettent l’accent sur les travers de notre société consumériste qui exploite sans vergogne les ressources terrestres sans se soucier des conséquences à long terme, à l’image de ces activités de déforestation aux confins de la forêt amazonienne, autour d’une exploitation minière aurifère, ou de cette immense mine de charbon à ciel ouvert qui grignote les terres arables du nord de l’Allemagne, expulsant peu à peu les villages et ses habitants et fur et à mesure de sa progression.

Extrait de la vidéo Arizona : une ville de retraités (source © Dezoom / Arte)

Chacune de ces vidéos chocs, aussi brèves que percutantes, est à visionner, tant pour l’esthétisme des images que pour l’évidence de leur message. Les immenses pelouses en plein désert de la ville de Phoenix, en Arizona, où les golfs occupent une fois et demi la surface des maisons pourtant vastes, comme le gigantesque parking de voitures au sud de l’Angleterre, ou encore l’entrelacs d’autoroutes urbaines au centre-ville de Los Angeles où se croisent 6 millions de voitures pour 4 millions d’habitants.

Extrait de la vidéo Los Angeles : le paradis de la voiture (source © Dezoom / Arte)

Pas de commentaires alarmiste ou moralisant sur ces vidéos. Mais l’effet n’en est que plus saisissant. Des images qui méritent d’être largement diffusées et qui participeront peut-être à cette prise de conscience qui tarde à venir que notre planète, même vue de haut, n’est pas inépuisable…

L. V.

ITER : où en est-on ?

3 juin 2019

A Cadarache, situé dans le nord des Bouches-du-Rhône, près de la confluence du Verdon et de la Durance, à une quarantaine de kilomètres d’Aix-en-Provence, le Commissariat à l’énergie atomique (CEA) est chez lui depuis 1959. L’écrivain du cru, Jean Giono, s’était opposé en vain à cette installation qui avait pour objectif premier le développement du réacteur Rapsodie destiné à la propulsion des sous-marins nucléaires.

Le site du chantier d’ITER filmé par drone en février 2019 (photo © EJF Riche / ITER Organization)

Le 28 juin 2005, c’est pourtant bien loin de là, à Moscou, qu’à été prise la décision d’y construire le projet international ITER. Un acronyme qui signifie, comme chacun sait, International Thermonuclear Experimental Reactor, même si le nom évoque plutôt pour les latinistes le chemin, l’itinéraire vers le nouveau graal de la science moderne, rien de moins que le rêve prométhéen de reconstituer en laboratoire les forces cosmiques qui donnent l’énergie du soleil.

Contrairement à la fission nucléaire, à l’œuvre dans les réacteurs nucléaires classiques et qui consiste schématiquement à briser un atome lourd (l’uranium) pour dégager de l’énergie, la fusion nucléaire revient au contraire à fusionner, dans des conditions de pression et de température extrêmes comme celles qui règnent à la surface des étoiles, des atomes légers d’hydrogène pour créer de l’hélium. L’intérêt d’une telle démarche est multiple, d’une part parce que les quantités d’énergie produite peuvent être (en théorie) colossales, d’autre part du fait que la matière première est nettement plus abondante et surtout parce que le processus ne produit pas de déchet radioactif ingérable et ne présente pas de risque d’emballement incontrôlable : avec la fusion, la difficulté n’est pas d’arrêter les réactions en chaîne mais plutôt d’arriver à les amorcer…

Principe de fonctionnement d’une usine électrique à fusion par confinement magnétique (source © Ph. Magaud / CEA-IRFM)

L’idée de départ est russe et on doit les premières avancées en la matière au physicien Andreï Sakharov, inventeur de la bombe H, au travers de la construction d’une chambre de confinement magnétique de forme toroïdale, baptisée Tokamak et dont le premier modèle est entré en service en 1958. Dans les années 1970, le système a été développé un peu partout dans le monde, y compris en France à Fontenay-aux-Roses, puis à l’échelle européenne avec le Joint European Torus (JET) de Culham au Royaume-Uni, entré en service en 1983 et qui fut le premier à créer une fusion contrôlée à partir d’un mélange deutérium-tritium en 1991. Celui installé à Cadarache en 1988 (Tore Supra) est le premier à avoir été équipé d’aimants supraconducteurs permettant de créer de puissants champs magnétiques en continu, et il détient depuis 2003 le record de durée de fonctionnement (6 minutes et 30 secondes).

Vue de l’enceinte plasma du tokamak Tore Supra (photo © P. Stroppa / CEA)

Mais les difficultés à surmonter en vue de créer des conditions favorables à la fusion nucléaire pendant assez longtemps et de manière à produire plus d’énergie qu’on en consomme, sont telles que les scientifiques ont compris depuis des années que les nations avaient tout intérêt à coopérer entre elles plutôt que d’agir de manière concurrente. C’est tout l’intérêt du projet ITER, dont l’idée a été suggérée en 1983 par Mikhaïl Gorbatchev à François Mitterrand, et qui mobilise pas moins de 35 pays puisque se sont associés aux 28 de l’Union européenne, les États-Unis, la Russie, la Chine, l’Inde, la Corée du Sud, le Japon, et même la Suisse.

Si le site de Cadarache a finalement été retenu pour cette première phase du projet, c’est au Japon que devrait se produire l’étape suivante. L’objectif d’ITER est en effet de démontrer uniquement la faisabilité du processus en chauffant à 150 millions de degrés Celsius un plasma composé de deutérium et de tritium (deux isotopes de l’hydrogène), de quoi produire une énergie de 500 MW, soit dix fois plus que l’énergie théoriquement nécessaire pour chauffer le plasma à cette température. Si tout va bien, cette étape devrait être atteinte en 2025 et la pleine exploitation n’est prévue qu’en 2035. C’est alors qu’entrera en scène le versant japonais du projet, DEMO (pour Demonstration Power Plant), un réacteur qui devrait lui fonctionner en continu et alimenter directement le réseau électrique en produisant, d’ici 2048, une énergie de 2 GW, en attendant la prise de relai par des prototypes industriels qui préfigureront peut-être nos générateurs électriques de demain.

Bâtiment de conversion électrique (à gauche) destiné à alimenter les aimants du réacteur et (à droite) usine cryogénique avec les réservoirs de stockage d’hélium (photo © EJF Riche / ITER Organization)

D’ici là, l’assemblage du monstre ITER se poursuit sur le site de Cadarache. L’entreprise est gigantesque et l’on considère qu’il s’agit d’ailleurs du plus ambitieux projet scientifique du monde. Il consiste à assembler avec des moyens de levage monstrueux et avec une précision d’horlogerie des pièces qui ont été construites aux quatre coins du monde et qui sont acheminés par une route spécialement aménagée à cet effet depuis le port de Fos-sur-Mer. Bien entendu, le chantier a pris du retard et a déjà subi de nombreux aléas qui ont fait explosé la facture de 5 à probablement 19 milliards d’euros…

Lancé en 2010, le chantier, qui s’étend sur 42 ha, connaît actuellement un pic d’activité avec pas moins de 5000 personnes mobilisées, ouvriers, ingénieurs, scientifiques, administratifs… Le Tokamak lui-même pèse 400 000 tonnes. Monté sur patins anti-sismique et pourvu d’un bouclier en béton armé de 3 m d’épaisseur pour protéger contre les radiations, il mesure pas moins de 80 m de hauteur. Il est entouré par les tours de refroidissement, les pompes à vide, la salle de contrôle et un dispositif de maintenance robotisé permettant de monter et démonter à distance les éléments de la chambre de combustion. De nombreux ateliers ont été érigés sur le site même pour assembler les composants, dont les cryostats (fabriqués en Inde) ou pour réaliser le bobinage des aimants (dans un bâtiment de 257 m de long !). En mars de cette année ont ainsi eu lieu les premiers essais de fonctionnement du portique de sous-assemblage pour la chambre à vide et en juin sont attendues les premières livraisons des éléments du bouclier thermique fabriqué en Corée.

Vue aérienne du chantier d’ITER sur le site de Cadarache en novembre 2018 (source © ITER Organization)

Depuis le début des travaux, 4 km de galeries ont déjà été creusées uniquement pour faire passer les câblages destinés à l’alimentation électrique (équivalent à celle d’une ville de 12 000 habitants) et aux télécommunications. Des canalisations pour la gestion des eaux pluviales du site ont été installées sur 3,9 km et 36 km de canalisations pour l’acheminement des eaux industrielles et sanitaires sont en cours de déploiement. Plusieurs bâtiments dont celui qui abrite les bassins des tours aéroréfrigérantes ont déjà été livrés ou sont en cours d’achèvement. Vu de haut, le chantier fait figure d’une immense fourmilière en pleine activité.

Espérons désormais que cet ambitieux projet de coopération scientifique internationale comme on en a peu réalisé dans l’histoire de l’humanité et qui se déroule à nos portes tiendra ses promesses et contribuera à fournir l’énergie dont l’on aura besoin pour remplacer rapidement combustibles fossiles et centrales nucléaires d’un autre âge…

L. V.

La nouvelle richesse des nations…

29 mai 2019

Comparer la richesse des pays est un exercice difficile tant les situations sont complexes, les contextes variables et les chiffres pas toujours disponibles voire parfois volontairement biaisés pour d’évidentes raisons politiques.

Angus Maddison (photo © archives familiales / The New York Times)

Comparer l’évolution de cette richesse sur de longues durées relève donc de la gageur. C’est pourtant l’exercice auquel s’est livré toute sa vie l’économiste britannique Angus Maddison. Un temps directeur adjoint de la Division du développement économique de l’OCDE, il a aussi été conseiller économique du Ghana et du Pakistan, puis professeur à l’université néerlandaise de Goningue entre 1978 et 1996. C’est à lui que l’on doit notamment d’avoir évalué le PIB de l’empire romain ou d’avoir étudié, sur plus de 1000 ans, l’évolution de la puissance économique de la Chine. Son ouvrage, publié en 1998 et qui porte sur la période 960 à 2030 a même fait l’objet d’une actualisation par l’OCDE en 2007.

Ses travaux sont d’ailleurs jusqu’à présent poursuivis par ses ex-collègues de l’université de Goningue dans le cadre du projet Maddison, qui vise à recueillir et consolider des données sur l’évolution de la population mondiale, pays par pays, depuis l’an 1 après J.-C. (il faut bien commencer quelque part !) ainsi que sur l’évolution de la richesse mondiale sur la même période. Le PIB, ou produit intérieur brut, qui mesure le niveau de richesses produites à un endroit donné et sur une période donnée, par ailleurs si souvent décrié, est le paramètre utilisé pour évaluer cette richesse.

Les résultats de cette analyse ne manquent pas d’intérêt et sont largement consultables sur le site de l’université. Quelques éléments ont d’ailleurs été repris récemment dans un article du Point intitulé pompeusement « Quand l’Europe dominait le monde ». On y constate pourtant que cette domination est toute relative sur le temps long lorsqu’on tente d’analyser (avec toutes les précautions nécessaires liées à la manipulation de telles données, nécessairement sujettes à critique) l’évolution dans le temps de la part des grands blocs géographiques dans la richesse mondiale.

Évolution globale de la répartition du PIB mondial entre les principaux contributeurs nationaux (source © Université de Groningue / Atlantric)

Au 1er siècle, le poids économique de l’empire romain, qui regroupait alors tout le monde occidental, débordant d’ailleurs souvent très au-delà des seules frontières européennes, n’était, tous compte fait, pas si différente de la part qui lui revient au début des années 2000, à savoir de l’ordre de 20 % de la richesse mondiale. A l’époque romaine, les deux autres mastodontes de l’économie mondiale étaient… la Chine et l’Inde, qui, à elles-deux, trustaient plus de la moitié de la richesse mondiale !

A fil des siècles, les choses ont naturellement beaucoup évolué. L’Inde en particulier, qui représentait encore près d’un quart de la richesse mondiale vers 1700, a vu son influence fortement régresser, jusqu’à ne représenter plus que 3 % du PIB mondial en 1973. Mais sa part dans la richesse mondiale est en train de remonter fortement et les prédictions des analystes la situe autour de 11 % vers 2030. Le classement des 30 pays les plus riches en 2018, accessible notamment via le Journal du net, situe désormais l’Inde à la 5e place des pays les plus riches du monde, derrière l’Allemagne mais devant le Royaume-Uni, son ancien colonisateur, et devant la France qui occupe la 7e place dans ce classement. La différence est que le PIB de l’Inde s’est accru de 9,4 % en 2018, alors que celui de la France a diminué de 0,5 %…

Répartition du PIB mondial entre les principaux pays jusqu’en 1820 (source © The Maddison project, université de Groningue / Le Point)

Quant à la Chine, sa part dans la richesse mondiale est restée assez stable, autour de 25 %, jusqu’au début du 18e siècle, avant de s’effondrer à 5 % dans les années 1970. Elle a d’ores et déjà retrouvé son niveau historique et pourrait même le dépasser prochainement puisque les projections estiment que sa part de la richesse mondiale pourrait atteindre 28 % vers 2030. C’est d’ailleurs actuellement le deuxième pays le plus riche du monde, juste derrière les États-Unis mais avec un taux de croissance plus dynamique qui atteint 6 % en 2018 contre 4,2 % pour son rival américain.

Les États-Unis justement ont connu une évolution spectaculaire sur le long terme : pesant moins de 1 % de la richesse mondiale jusqu’au début du 19e siècle, ce pays a participé pour plus de 20 % du PIB de la planète à partir des années 1950, mais cette part est probablement amenée à décliner, sans doute vers un taux de l’ordre de 14 % d’ici 2030.

La croissance, le saint Graal de tous les politiques… Dessin publié dans Les crises en 2012

Quant à l’Europe, après avoir connu une baisse de régime durant le Moyen-Age, sa contribution à la richesse mondiale a connu une hausse substantielle à partir de la Renaissance, atteignant 20 % vers 1500 puis 25 % deux siècles plus tard et culminant à 40 % à la veille de la première guerre mondiale. Les deux guerres mondiales, la décolonisation, l’essor spectaculaire des cousins d’Amérique, puis la mondialisation, bien qu’heureuse pour certains, ont mis un coup d’arrêt fatal à cette suprématie économique européenne qui ne pesait déjà plus que 29 % de la richesse mondiale en 1973, moins de 19 % actuellement et probablement autour de 12 % demain.

Cette vision historique de long terme permet donc de relativiser la part respective des grandes nations dans le partage des richesses. Le classement des pays par PIB en 2018 montre d’ailleurs que la plupart des pays européens voient leur PIB s’effriter régulièrement tandis que les pays asiatiques montent en ligne, et pas seulement la Chine et l’Inde, mais aussi le Japon (3e pays le plus riche du monde avec un taux de croissance de 4,1 % en 2018), la Corée du Sud (11e économie mondiale avec un taux de croissance de 2,1 %) ou encore l’Indonésie, classée en 16e position avec une croissance record de 7,7 % en 2018, qui lui a permis de passer devant les Pays-Bas, la Suisse et même l’Arabie Saoudite…

D’autres pays tirent également bien leur épingle du jeu, dont le Brésil, classé désormais à la 9e place des pays les plus riches, entre l’Italie et le Canada, mais avec un taux de croissance de 4,9 % en 2018. On voit même apparaître dans le classement des 30 nations les plus riches, des pays comme la Thaïlande (en 25e position, juste derrière la Belgique), l’Iran, certes à la 26e place mais avec un taux de croissance enviable de 7,3 %, ou encore le Nigeria, première puissance économique africaine, classée en 29e position mais qui a affiché en 2018 une croissance de son PIB de 12,1 %, qui dit mieux ?

Dessin signé Mix & Remix, publié dans Courrier international

Bien sûr, le PIB ne fait pas tout et lorsqu’on ramène cette richesse nationale au nombre d’habitants, des pays comme la Chine se retrouvent, selon les classements entre la 82e et la 106e position, sensiblement au même niveau que l’Algérie ou le Brésil, très loin derrière les petits paradis dorés que sont le Qatar, le Luxembourg ou le Liechtenstein. La France, quant à elle, se situerait entre la 29 et la 39e place selon les classements, légèrement au dessus de la moyenne des pays européens pris dans leur ensemble.

Mais le PIB n’est pas le seul critère pour évaluer la richesse d’un pays : l’indice du bonheur est une autre approche, humainement plus séduisante, qui prend en compte de multiples autres critères liés notamment à la paix, la sécurité, la liberté, le respect des droits humains, la qualité de la vie ou encore l’accès à l’éducation et à la culture. Là aussi, de multiples classements existent. Celui du site Globeco est rassurant car il montre une évolution régulière à la hausse de l’indice du bonheur mondial depuis 2005, malgré quelques régressions inquiétantes, liées en particulier au changement climatique, à la déforestation et à la nouvelle augmentation du nombre de déplacés dans le monde.

Toujours est-il que sur la base des critères, nécessairement subjectifs et incomplets, pris en compte, la France se situerait en 18e position, loin derrière les champions mondiaux du bonheur collectif que sont les pays scandinaves (Suède, Norvège et surtout Danemark), derrière également la Corée du Sud, la Suisse, la Belgique, l’Allemagne et peut-être même aussi les États-Unis, mais devant la Grèce, le Brésil, la Chine ou encore l’Inde qui ne pointe qu’à la 49e place tandis que le Nigeria s’enfonce dans les profondeurs du classement : on se rassure comme on peut…

L. V.

En Europe, l’écologie a le vent en poupe !

27 mai 2019

Les élections européennes se suivent et ne se ressemblent pas. Alors que la campagne électorale avait été plutôt amorphe pour cette dernière édition qui a pris fin dimanche 26 mai 2019, le taux de participation a atteint un niveau plutôt inespéré. En France en particulier où l’abstention gagnait inexorablement du terrain, élection après élection, le taux de participation a dépassé le seuil fatidique de 50,1 %, alors qu’il était tombé à 42,4 % seulement en 2014. Voilà qui constitue un sérieux démenti à tous ceux qui prétendent que la politique n’intéresse plus personne et que l’Europe technocratique est le cadet des soucis des Français.

Taux de participation par pays (résultats provisoires) aux élections européennes du 26 mai 2019 (source © Statista)

D’autant que cet engouement démocratique n’est pas l’apanage de notre seul pays. Le taux de participation constaté en France est sensiblement le même que dans la moyenne des 28 pays concernés par cette élection simultanée alors qu’il dépassait à peine 43 % en 2014. Bien sûr, ce chiffre moyen masque de fortes disparités entre les scores soviétiques de la Belgique où 89 % des électeurs se sont déplacés, le vote y étant obligatoire, et celui moins glorieux de la Slovaquie où moins de 23 % des citoyens inscrits sur les listes ont jugé nécessaire de s’exprimer. Mais on saluera quand même la forte mobilisation des Espagnols dont le taux de participation, qui n’était que de 43,8 % en 2014 a grimpé à 64,3 % en 2019, ou encore celle des Polonais où le taux de participation a bondi de 24 à 43 %.

Et pendant ce temps là, le Brexit… Un dessin signé Plantu

Certes, seuls 37 % de nos voisins britanniques se sont déplacés pour élire leurs représentants au Parlement européen, mais comment leur en vouloir alors que les négociations pour le Brexit s’éternisent et que cette élection a été décidée à la dernière minute, faute de trouver un accord à temps et sans laisser guère de latitude aux partis traditionnels pour trouver des candidats et encore moins faire campagne…

Il n’en reste pas moins que ces élections européennes, si elles ont provoqué une mobilisation citoyenne plutôt salutaire, viennent quelque peu chambouler le statu quo bruxellois. Il serait sans doute imprudent d’en tirer des conclusions hâtives d’autant que chaque pays présente un contexte différent qui interfère nécessairement avec une élection, toute européenne fut-elle. La victoire écrasante de la liste souverainiste soutenue par Viktor Orban qui a remporté plus de 53 % des suffrages en Hongrie, ou encore le large succès de la Ligue de Matteo Salvini en Italie avec plus de 34 % des voix sont sans doute des indices qui confirment une poussée des mouvements nationalistes et populistes en Europe, mais qui s’expliquent aussi par la situation politique intérieure de ces pays.

Un dessin signé Chappatte

En France, la liste soutenue par Marine Le Pen est arrivée en tête avec 23,3 % des suffrages exprimés, mais c’était déjà le cas en 2014 où le score de la liste Front National était même supérieur. La surprise vient plutôt des autres partis. En 2014, la liste FN était suivie dans l’ordre par celle de l’UMP qui engrangeait près de 21 % des voix, puis par celle du PS (14 %) et celle de l’UDI (à quasiment 10 %).

En 2019, l’ouragan Macron est passé par là et c’est la liste LREM qui talonne celle du Rassemblement national, à 22,4 %, tandis que les trois piliers traditionnels de la droite et de la gauche française finissent atomisés. Pour la première fois depuis que l’écologie a fait son entrée dans le paysage politique français, à l’occasion de la candidature de l’agronome René Dumont lors de l’élection présidentielle de 1974, c’est en effet la liste EELV, conduite par Yannick Jadot, qui passe en tête devant celles des partis traditionnels que sont les Républicains (qui finit à 8,5 %, du jamais vu dans une élection nationale !), le PS, ou encore l’UDI et le PC qui n’auront même pas réussi à sauver un seul représentant au Parlement européen.

Yannick Jadot, euphorique après son bon résultat aux élections européennes, dimanche 26 mai 2019 (photo © Stéphane de Sakutin / AFP)

Ce succès incontestable de la liste écologique qui a remporté 13,5 % des suffrages exprimés, même s’il n’atteint pas le score record obtenu en 2009 (plus de 16 %) est d’autant plus remarquable que la France n’est pas la seule dans ce cas. En Allemagne, le parti die Grünen arrive en deuxième position avec 20,5 % des voix, juste derrière la CDU d’Angela Merckel, de même qu’en Finlande notamment où la Ligue verte prend également la deuxième place avec 16 % des suffrages exprimés. Les écologistes devraient se retrouver à 69 dans le futur Parlement à Strasbourg, ce qui leur permettra peut-être de peser davantage sur les politiques européennes.

C’est en tout cas une bonne surprise pour Yannick Jadot qui, lors des dernières élections présidentielles, il y a deux ans seulement, avait été contraint de s’effacer au profit du candidat du PS, Benoît Hamon, alors que la liste de ce dernier vient de recueillir moins de 3,3 % des voix à l’occasion de ces élections européennes, juste assez pour se faire rembourser ses frais de campagne, mais pas suffisamment pour prétendre être représentée à Strasbourg.

La gauche multi-pluri-personnelle vue par le dessinateur Bésot

A gauche de l’échiquier politique, cette élection, comme d’ailleurs nombre de celles qui l’ont précédé, vient confirmer, s’il en était encore besoin, à quel point la gauche française se ridiculise en persistant à se présenter en ordre dispersé aux suffrages des électeurs. Les deux frères ennemis que sont la France insoumise et le PS, ce dernier revigoré par les forces nouvelles que sont Place publique et la Nouvelle donne, finissent au coude à coude avec 6,3 et 6,2 % des voix chacun, tandis que le PC est laminé avec moins de 2,5 % des voix. La recomposition d’une gauche plurielle, à l’image de ce qu’avaient réussi à faire François Mitterrand en 1981 où Lionel Jospin en 1997 va peut-être redevenir à l’ordre du jour, dans une configuration néanmoins totalement inédite puisqu’à l’issue de ces élections nationales ce sont les écologistes qui constituent désormais la force dominante : un beau challenge en perspective !

L. V.

Transport aérien : faut-il taxer le kérosène ?

24 mai 2019

Voilà un vieux serpent de mer qui a refait surface à la faveur du mouvement des gilets jaunes, largement initié, rappelons-le, par les protestations contre le renchérissement du coût des carburants à la pompe. Car l’essence, comme maintenant le gas oil font partie des produits les plus taxés malgré leur utilisation des plus courantes…

La Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TIPCE), qui a remplacé en 2014 la TIPP pour intégrer le fait qu’elle porte aussi sur les biocarburants d’origine non pétrolière, une taxe qui est désormais régionalisée depuis 2005, correspond en moyenne à environ 65 centimes pour un litre de gas oil et près de 70 centimes pour un litre d’essence sans plomb. L’écart de taxation entre les deux types de carburants s’est fortement resserré ces dernières années alors que le gazole routier reste sensiblement moins taxé. Et n’oublions pas que se rajoute à cette TIPCE la TVA de 20 % qui est calculée non seulement sur le coût du carburant lui-même, mais s’applique de surcroît à la TIPCE : une taxe sur la taxe, il fallait y penser…

Ravitaillement en kérosène (photo © AFP)

Et pendant ce temps-là, curieusement, le kérosène qui est le carburant utilisé dans l’aviation, reste le seul produit pétrolier totalement détaxé. Voilà en effet qui ne peut qu’interpeller le commun des mortels ! Pourquoi donc accorder une telle faveur au transport aérien dont les usagers sont pourtant majoritairement plutôt issus des classes les plus aisées et qui participe fortement aux émissions de gaz à effet de serre ? Selon les calculs de l’ADEME, un déplacement en avion émet deux fois plus de gaz à effet de serre, par personne transportée et par kilomètre parcouru, qu’un trajet en voiture et 40 fois plus qu’un déplacement en TGV, selon un rapport de l’association Réseau Action Climat.

Certes, à l’échelle de la planète, le transport aérien ne serait responsable que de 3 à 4 % des émissions de gaz à effet de serre, mais le trafic est en plein essor et cette part devrait fortement augmenter dans les années à venir. En France, le nombre de passagers transportés s’est accru de 5 % en 2017 et, dans le monde, on table sur un doublement du trafic qui devrait passer de 4,1 milliards de passagers en 2017 à 8,2 milliards d’ici 2037. L’ONG belge Transport & Environnement estime ainsi que les émissions de CO2 liés au secteur aérien en Europe auraient augmenté de 26,3 % depuis 2013 et note que la compagnie low cost irlandaise Ryanair fait désormais partie des 10 plus gros émetteurs de gaz à effet de serre en Europe, derrière quelques grandes compagnies qui exploitent des centrales électriques à charbon en Allemagne ou en Pologne.

Avion de Ryanair décollant de l’aéroport de Marseille-Provence (photo © Camille Moirenc / AMP / Air Journal)

L’impact environnemental d’une telle activité est donc loin d’être négligeable et il paraîtrait assez logique de la taxer plus durement afin de tenter d’en limiter la croissance en réorientant ces flux de voyageurs vers d’autres modes des déplacement plus vertueux.

Une étude commandée par la Direction générale des transports de la Commission européenne en avril 2017 et que le Monde vient de se procurer, propose d’ailleurs l’instauration au sein de l’Union européenne d’une taxe sur le kérosène à hauteur de 33 centimes par litre, estimant que ce surcoût (qui, au passage, devrait rapporter de l’ordre de 3,5 milliards d’euros au budget français…), répercuté sur le prix du billet devrait permettre de réduire de 10 % le trafic aérien, limitant du même ordre les émissions de CO2 ainsi que les nuisances sonores près des aéroports.

En réalité, on ne voit guère que des avantages à une telle taxation du kérosène et on a un peu de mal à comprendre pourquoi ce carburant est le seul à n’être soumis à aucune taxe, sans compter les subventions publiques qui continuent à être attribuées à ce secteur. Historiquement, cette volonté de favoriser le transport aérien en le soustrayant à toute taxation, résulte d’un accord international, la convention de Chicago, adoptée en 1944, à une époque où les vols commerciaux étaient considérées comme un atout à encourager pour favoriser le commerce mondial, et alors que personne n’imaginait les impacts environnementaux qui pourraient un jour résulter de tels choix.

 

Avions décollant de l’aéroport de Los Angeles (photomontage © Mike Kelley)

Une telle interdiction de taxer les vols internationaux est désormais difficile à contourner car il faudrait, pour y revenir, l’accord des 191 pays membres de l’Organisation de l’aviation civile internationale. Mais rien n’empêche des accords spécifiques entre certains pays membres et l’Europe pourrait très bien être en pointe dans ce domaine. Surtout, rien n’interdit à un pays de taxer les carburants pour ses vols intérieurs. Plusieurs l’ont déjà fait, dont les États-Unis, le Japon, le Brésil ou la Suisse. En France, les vols intérieurs sont d’ailleurs déjà soumis à un taux de TVA mais qui est bizarrement réduit à 10 % sans véritable raison…

En 2010, l’actuel ministre de la Transition écologique, François de Rugy, alors membre d’Europe Écologie Les Verts, dénonçait un régime de faveur « particulièrement choquant d’un point de vue écologique et d’un point de vue social » et dénonçait « une injustice majeure ». Des phrases fortes et sans ambiguïté, mais qu’on ne l’a pas entendu répéter alors que son nouveau collègue, Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics, évoquait une idée « sympathique sur le papier » mais qu’il serait bien imprudent d’adopter, sauf peut-être en cas d’unanimité des pays membres de l’Union européenne : ce sera peut-être le cas à l’issue des élections européenne du 26 mai 2019, on peut toujours rêver…

L. V.

Élection européenne : comment peut-on s’abstenir ?

11 mai 2019

Les pays membres de l’Union européenne en fonction de leur date d’adhésion (source © Toute l’Europe)

Dimanche 26 mai prochain auront donc lieu en France métropolitaine les prochaines élections au Parlement européen, 20 ans tout juste après les premières d’entre elles, qui s’étaient déroulée le 10 juin 1979 et avaient permis d’élire, pour la première fois, au suffrage universel direct, les 410 députés représentant les 9 pays qui constituaient l’Europe d’alors.

Depuis, bien du chemin a été parcouru. L’Union européenne comprend désormais 28 pays membres, même si le sort du Royaume-Uni reste encore bien incertain, un pied dehors depuis son choix du Brexit, mais le reste du corps encore coincé dans la porte faute de se mettre d’accord sur les conditions de sortie.

Le Parlement européen, dont le dernier renouvellement date du 25 mai 2014, compte actuellement 751 députés, dont 73 britanniques. Faute d’accord trouvé dans les délais, les élections européennes auront bel et bien lieu en Grande-Bretagne, mais chacun se prépare néanmoins à la suite et il a d’ores et déjà été convenu que le nombre d’eurodéputés sera alors réduit à 705 : 27 sièges seront donc redistribués à certains pays jugés sous-représentés du fait de leur poids démographique.

C’est le cas notamment de la France qui devrait ainsi récupérer 5 sièges supplémentaires. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle les listes déposées comportent 79 noms alors qu’il n’y a que 74 eurodéputés français sortant et que seuls 74 d’entre eux sont appelés à siéger aux lendemain des élections, en attendant que les Anglais veulent bien laisser la place…

 

Le Parlement européen à Strasbourg (photo © Adrian Hancu / iStock / Toute l’Europe)

En 2014, le taux de participation à ces élections européennes, bien qu’en légère hausse par rapport aux précédentes de 2009, avait à peine dépassé 42 % en France, et encore en comptant les près de 800 000 bulletins blancs déposés dans l’urne. C’est nettement mieux que chez certains de nos voisins pourtant fortement europhiles et très largement bénéficiaires des fonds de redistribution mis en place par les institutions européennes : seuls 13 % des Slovaques et 18 % de leurs voisins Tchèques avaient jugé utiles d’aller voter à cette occasion, ainsi que 21 % des Slovènes ou 22 % des Polonais, alors qu’inversement 90 % des Belges ou des Luxembourgeois mais aussi 60 % des Italiens et 58 % des Grecs s’étaient mobilisés pour ce même scrutin. En matière de participation citoyenne aussi, l’Europe est encore loin de l’harmonisation rêvée par certains…

La construction européenne : un débat animé… Dessin signé Rousso (source © Cartooning for peace / France TV Info)

Qu’en sera-t-il du prochain scrutin de mai 2019 ? L’avenir proche le dira mais les sondages laissent d’ores et déjà entrevoir une participation peu enthousiaste, comme si l’Europe cristallisait une partie des frustrations qui s’expriment dans la population, voire symbolisait ce néolibéralisme mondialisé des multinationales et ce triomphe de la financiarisation à outrance que beaucoup rejettent.

Et pourtant, le Parlement européen constitue précisément un des rares espaces démocratiques opérationnel au sein des institutions européennes, même si son pouvoir est limité face à la Commission européenne et surtout aux politiques nationales des États. Le paradoxe est que cet outil qui pourrait constituer un formidable espace de dialogue démocratique pour faire valoir les aspirations politiques des peuples, est de fait dominé par la droite libérale du PPE, le Parti populaire européen, dont le représentant, le Luxembourgeois Jean-Claude Juncker, a été élu Président de la Commission européenne, avec l’appui de l’Alliance des libéraux et démocrates, et ceci alors que les candidats qui se réclament de l’Alliance progressiste des socialistes et démocrates au Parlement européen, bien qu’ayant obtenu davantage de voix que ceux du PPE, ont au final moins de députés.

En 2014, le suffrage en France avait été organisé par grandes régions. Cette année, il se fera sur la base de listes nationales. Il s’agit toujours d’un scrutin à la proportionnelle intégrale, pour lequel seules les listes ayant obtenu plus de 5 % des suffrages exprimés sont néanmoins qualifiées. Un dispositif qui devrait logiquement éviter l’éparpillement des candidatures, d’autant que seuls ceux ayant dépassé la barre des 3 % pourront se faire rembourser leurs frais de campagne.

Mais c’est complètement raté puisque ce sont pas moins de 34 listes qui ont finalement été enregistrées en France, après validation sur le fil de celle de l’Union des démocrates musulmans français, pourtant déposée en retard. 34 listes ! Un véritable case-tête pour nombre de petites communes qui ont dû aller en catastrophe au magasin de bricolage le plus proche acheter des panneaux de contreplaqué afin de bricoler in extremis les panneaux d’affichage qui leur manquaient…

Panneaux d’affichage électoraux à Carnoux-en-Provence le 11 mai 2019 : beaucoup de place pour pas grand-chose ! (photo © CPC)

Un tel éparpillement n’augure rien de bon quant au poids des futurs eurodéputés français déjà largement inaudibles au sein du Parlement actuel, en dehors des 20 élus LR soigneusement rangés sous la bannière du PPE. Rappelons pour mémoire que le Front National, qui était le grand gagnant des élections de 2014, avec 28 élus, n’en a plus que 15 qui se revendiquent encore de ce parti, dont 14 regroupés au sein du groupe d’extrême-droite intitulé l’Europe des nations et des libertés. La République en Marche qui détient pourtant la majorité en France depuis les élections législatives de 2017 et dirige le gouvernement, ne possède qu’un seul élu qui s’en revendique au Parlement européen.

Un dessin de Chapatte après les élections européennes de mai 2014 (publié dans l’International New York Times)

Les sondages actuels donnent comme en 2014 la liste du Rassemblement national gagnante, devant celle des Républicains ou celle de LREM. Les écologistes tirent habituellement bien leur épingle du jeu lors des élections européennes, mais ils sont désormais tellement dispersés dans les différentes listes que les projections semblent bien hasardeuses. En fait, à gauche comme à droite, l’éclatement entre les listes concurrentes est tel qu’on a toutes les chances d’observer un véritable jeu de neutralisation mutuelle qui diminuera d’autant le poids des eurodéputés français au sein du futur Parlement européen.

Un dessin signé Wingz

Pour autant, comment peut-on envisager de s’abstenir ou de voter blanc face à un tel choix démocratique ? Avec autant de listes qui vont du Parti révolutionnaire communiste jusqu’aux royalistes en passant par le Parti pirate, les adeptes de la décroissance, les défenseurs de l’espéranto ou le Parti animaliste, on voit mal comment l’électeur le plus exigeant ne pourrait pas trouver chaussure à son pied ! Même le mouvement des Gilets jaunes est représenté par deux de ses tendances, l’une portée par le chanteur Francis Lalanne, sous le nom d’Alliance jaune, la révolte par le vote, l’autre par Christophe Chalençon, marquée davantage à l’extrême droite et intitulée Évolution citoyenne, tandis que l’on retrouve des figures du mouvement dans les listes menée par Florian Phillipot (Les Patriotes), par Ian Brossat (PCF), François Asselineau (UPR) ou encore Nicolas Dupont-Aignan (Debout la France), prouvant d’ailleurs au passage à quel point ce mouvement était hétéroclite…

Alors que chacun voudrait instaurer plus de démocratie dans la construction européenne et que jamais l’offre politique n’a été aussi large, ce serait toute de même un comble que les électeurs ne se déplacent pas pour une telle consultation électorale !

L. V.

En Écosse, la guerre des écureuils fait rage

5 mai 2019

Chaque pays a sa ligne de démarcation. Pendant longtemps, c’est le mur d’Hadrien, longue fortification de plus de 100 km et flanquée d’environ 300 tours de défense, érigée à partir de 122 après J.C., qui servit de frontière physique entre la province romaine de Bretagne (pas celle d’Astérix, qui était alors l’Armorique, mais celle qui constitue l’Angleterre actuelle) et l’Écosse avec ses redoutables tribus guerrières dont les Calédoniens.

Un écureuil roux (photo © Helen Haden / Flickr.com / BFMTV)

Mais c’est une nouvelle guerre qui fait désormais rage dans cette région : celle qui oppose les écureuils roux autochtones à une population d’envahisseurs, leurs cousins gris américains. Et la frontière mouvante qui sépare les lignes des deux armées en campagne s’appelle la Highland Red Squirrel Protection Line, autrement dit, la ligne de protection des écureuils roux des Highlands. Située au Sud de l’Écosse, cette démarcation fait l’objet de soigneuses observations de la part d’un consortium d’associations menées par le Scottisch Wildlife Trust et le Red Squirrel Survival Trust qui ont pris fait et cause pour protéger les 120.000 écureuils roux de la région présents principalement au nord de l’Écosse, dans les Highlands et à l’état résiduel dans quelques poches des Lowlands.

Autrefois très présents sur tout le territoire britannique, les écureuils roux ont en effet quasiment disparu du paysage en dehors du nord de l’Écosse, puisque leur population totale sur l’ensemble de la Grande-Bretagne est désormais estimée à moins de 140 000 individus. Inversement, la population des écureuils gris, en pleine expansion, dépasse désormais les 2,5 millions et il suffit de se promener dans n’importe quel jardin public, à Londres comme à Édimbourg pour en apercevoir de nombreux spécimens qui viennent manger dans la main des touristes émerveillés.

Écureuil gris à Saint-James Park à Londres (source © Un pied dans les nuages)

L’écureuil roux, Sciurus vulgaris, encore très présent en France où on peut l’observer sur l’ensemble du territoire sauf en Corse et sur les îles méditerranéennes, a une aire de répartition qui couvre l’ensemble de l’Europe et en Asie, et ceci depuis environ 3 millions d’année. On l’observe depuis le Japon jusqu’en Sibérie et en Chine, ainsi que dans la plupart des pays européens à l’exception de quelques zones comme l’Islande ou la Sicile, et désormais l’Angleterre où il a été complètement décimé en quelques années, supplanté par les cohortes d’envahisseurs gris…

La concurrence entre les deux espèces est en effet largement inégale. L’écureuil gris, Sciurus carolinensis, venu des forêts américaines, est beaucoup plus adapté aux forêts de feuillus où il tire notamment profit des glands et se reproduit plus vite, y compris pendant les périodes de disette relative, ce qui lui permet de coloniser très rapidement les milieux forestiers européens où il provoque d’ailleurs des ravages en rongeant l’écorce des jeunes arbres.

Carte de répartition des observations d’écureuils gris et roux en Ecosse (source © Saving Scotland’s Red Squirrels)

Il est de plus porteur sain d’un virus mortel pour son congénère roux, le parapox-virus, si bien que le contact entre les deux espèces se traduit pour l’écureuil roux par la transmission d’une maladie mortelle, dite aussi variole de l’écureuil. Toute ressemblance historique avec la manière dont les populations amérindiennes ont été décimées par l’arrivée des colons espagnols au XVIe siècle serait bien entendu purement fortuite…

Toujours est-il qu’en Grande-Bretagne et désormais surtout sur le front écossais, la guerre à l’écureuil gris fait rage comme l’a bien relaté un documentaire récent diffusé sur Arte et qui montre un garde-chasse s’échinant à piéger et abattre les centaines d’écureuils gris qui pullulent dans le massif forestier dont il a la charge, tandis que certains restaurateurs se font une spécialité de cuisiner ce nouveau gibier très prisé par leurs clients. Comme s’en faisait l’écho récemment Ouest France, croquettes et lasagnes à l’écureuil sont devenues un must de la gastronomie Outre-Manche !

Une situation en réalité quelque peu paradoxale quand on apprend, au détour d’une interview diffusée dans ce reportage aussi pédagogique qu’objectif, que la disparition des écureuils roux en Grande-Bretagne, a été en réalité largement amorcée avant l’invasion de leurs cousins américains. Au XIXe siècle, la population d’écureuils roux dans le pays dépassait les 3,5 millions d’individus. Mais l’animal faisait alors l’objet d’une chasse impitoyable avec des sociétés de chasse qui s’en faisaient une spécialité. Le Club des écureuils des Highlands aurait ainsi à lui seul exterminé pas moins de 150 000 écureuils roux en une cinquantaine d’années !

Un écureuil gris (photo © Ian Prestin / Flickr.com / Ouest France)

Toujours est-il que c’est précisément pour repeupler leurs parcs désertés par ces petites bêtes d’apparence si sympathique que de riches propriétaires terriens britanniques ont importé vers 1870 des écureuils gris d’Amérique, avec le succès que l’on connaît… Et l’histoire est en train de se reproduire en Italie où les populations d’écureuils gris, introduits de la même manière, sont en train de se propager rapidement dans le nord du pays, laissant présager une arrivée probable en France un jour ou l’autre.

D’ailleurs, il existe déjà en France deux espèces d’écureuils considérées comme invasives. La première est l’écureuil à ventre rouge, originaire de Taïwan et observé dans la nature à partir de la fin des années 1960 après avoir été introduit par le propriétaire d’une maison du Cap d’Antibes. Cette espèce est désormais implantée sur une aire qui s’étend sur les communes voisines mais dont l’extension semble pour l’instant contenue par l’autoroute A8. En revanche, le seconde espèce, qui est celle du Tamia de Sibérie ou écureuil de Corée, vendue en animalerie depuis les années 1970, est désormais présente dans une bonne douzaine de sites principalement en région Ile-de-France.

Une martre des pins (photo © University of Aberdeen / Sciences et Avenir)

La bonne nouvelle pour les écureuils roux d’Écosse, est paradoxalement que se développe de nouveau l’un de leurs prédateurs naturels, la martre des pins… C’est en effet ce qu’ont mis en évidence des chercheurs de l’Université d’Aberdeen, à l’issue de patientes observations scientifiques dans le Highlands. Leur publication, astucieusement intitulée Les ennemis de mes ennemis sont mes amis, parue en mars 2018 dans la revue Proceedings of the Royal Society, montre en effet que le retour de ce petit mustélidé, qui fait l’objet de programmes de protection depuis les années 1980 après avoir été décimé, chassé pour sa fourrure et pourchassé pour sa mauvaise réputation de préleveur de gibier, favorise les écureuils roux dans leur combat inégal contre leurs cousins américains.

Ces derniers, moins méfiants car provenant d’un milieu où la martre n’est pas présente, constituent un mets de choix pour leur prédateur comme l’ont bien montré les chercheurs en observant des boîtes à nourriture servant d’appât. Les écureuils gris s’y attardent sans méfiance et sont croqués en priorité par les martres comme l’attestent les poils d’écureuils retrouvés dans les déjections de ces dernières.

Corrélations observées entre les population de martres et d’écureuils gris et roux (source © Sheehy and al., The enemy of my enemy is my friend: native pine marten recovery reverses the decline of the red squirrel by suppressing grey squirrel populations, mars 2018)

Du coup, les écureuils roux s’en portent mieux et on observe une corrélation très nette entre les populations de ces 3 espèces : là où la martre des pins prolifère, l’écureuil gris décline et l’écureuil roux relève la tête : une belle histoire, détaillé notamment sur le site Zoom Nature, à méditer pour quiconque se pique de vouloir réguler les espèces animales dans leur milieu naturel…

L. V.