Archive for août 2020

Le port du masque suscite des résistances…

31 août 2020

Emmanuel Macron, masqué… aux couleurs de la France (photo © John Thys / AFP / L’Internaute)

Dès le 14 juillet 2020, constatant que le respect des gestes barrières contre la pandémie de CoVid-19 s’était sensiblement relâché depuis la fin du confinement, Emmanuel Macron l’a annoncé sans ambages, affirmant : « je souhaite que dans les prochaines semaines on rende obligatoire le masque dans les lieux publics clos ». Une mesure qui est en train d’entrer progressivement en vigueur, avec même un champ d’application qui dépasse largement cette notion d’espace public clos.

A Marseille, le port du masque est désormais obligatoire dans toute la ville et la mesure a été étendue à de nombreuses autres villes dont Paris et la Petite Couronne, mais aussi à Strasbourg et dans toutes les villes de plus de 10 000 habitants du Bas-Rhin, ainsi que dans le centre-ville de Toulouse, Nice ou Bordeaux pour ne citer que quelques exemples. A compter du 1er septembre, le port du masque sera également obligatoire dans toutes les entreprises publiques et privées, à la seule exception des privilégiés qui disposent d’un bureau individuel sur leur lieu de travail.

Touristes asiatiques à Paris (photo © Stéphane de Sakutin / AFP / CNews)

De telles mesures auraient paru totalement extravagantes à la majorité des Français il y a quelques mois encore, alors que chacun se gaussait bruyamment de ces touristes asiatiques que l’on croise parfois dans le métro ou dans la rue, affublés de leur masque de protection, comme s’ils se déplaçaient dans un milieu éminemment hostile contre lequel ils devaient impérativement se protéger.

Au début de l’épidémie de CoVid-19, début mars, alors même que le confinement généralisé avait été imposé à toute la population, il n’était d’ailleurs aucunement question d’imposer une telle mesure. La porte-parole du gouvernement, Sibeth Ndiaye, expliquait alors doctement, le 20 mars 2020, que le port du masque était un acte réservé au personnel médical hautement spécialisé et tout à fait inadapté pour le commun des mortels. A l’époque, cette approche était certes dictée par la pénurie de masques disponibles en France, mais aussi très largement par la certitude que les règles les plus urgentes et les plus efficaces de lutte contre la transmission du virus passaient par le confinement des personnes, surtout les plus fragiles d’entre elles, le lavage fréquent des mains et le respect d’une certaine distanciation entre personnes.

Des affiches qui fleurissent un peu partout… (source © BeBoost)

Et pourtant, dès son allocution du 13 avril, Emmanuel Macron a nettement infléchi le discours gouvernemental en laissant entendre qu’une possible systématisation du port du masque était envisagée. Depuis, les stocks de masques se sont accumulés et leur mise à disposition n’est plus un frein, ce qui explique sans doute en partie ce revirement et cette généralisation de leur imposition.

La psychose qui est en train de se développer face à l’annonce d’une nouvelle vague de l’épidémie en France, contribue aussi très largement à faciliter l’acceptation sociale de cette mesure qui présente, aux yeux de beaucoup, un aspect visuel rassurant. Contrairement aux autres gestes barrières qui supposent de faire confiance à autrui quant à sa rigueur à les appliquer, le port du masque est immédiatement visible et rassure les plus anxieux, persuadés que si l’autre est masqué il n’est plus une menace pour ma propre santé. Ceci est particulièrement vrai chez les personnes les plus vulnérables et les plus âgées, qui sont les principales victimes de cette épidémie et qui voient les plus jeunes comme des menaces pour leur santé, surtout depuis que l‘on sait que nombre de jeunes peuvent être porteurs sains totalement asymptomatiques.

Pourtant, l’évolution actuelle de l’épidémie en France st loin d’être aussi inquiétante qu’elle ne l’était en mars-avril dernier. Rappelons qu’on a dénombré en France près de 34 000 hospitalisation consécutives au CoVid-19 en mars dernier et plus de 61 000 au cours du mois d’avril, avec 11 721 décès enregistrés à l’hôpital suite à cette maladie pour le seul mois d’avril 2020. Par comparaison, il n’y a eu qu’à peine plus de 3 000 hospitalisation pour la même cause en juillet pour seulement 284 décès. Les chiffres ne sont pas encore connus pour le mois en cours, mais à la date du 25 août et selon Le Monde, les chiffres sont à peine supérieurs avec moins de 3 500 hospitalisation et 234 décès enregistrés. Après le pic de mortalité très net observé entre mi-mars et mi-avril, la mortalité en France est retombée à son niveau habituel, plutôt inférieure d’ailleurs à celle constatée les deux années précédentes à la même époque, autour de 1500 décès par jour en moyenne, dont moins de 10 liés au coronavirus donc.

Evolution du nombre de décès quotidiens du CoVid-19 en France au 25 août 2020 (source © Infographie Le Parisien)

Cette deuxième vague tant annoncée et qui sature tous les médias depuis des semaines, a donc plutôt tout d’une vaguelette puisqu’elle occasionne nettement moins de 1 % de la mortalité nationale. Mais si la pression médiatique est telle, au point de polariser toutes les attentions et de créer un très fort sentiment d’insécurité auprès d’une majorité de la population, c’est que les chiffres des nouveaux cas confirmés de CoVid-19 sont fortement repartis à la hausse avec plus de 60 000 cas détectés en août 2020 contre un peu plus de 78 000 durant le mois d’avril, au plus fort de la crise sanitaire.

La grosse différence, c’est qu’on teste désormais à tour de bras alors qu’en mars-avril dernier, les tests étaient strictement réservés aux personnes présentant une forte suspicion de contamination. On testait alors au plus fort de l’épidémie jusqu’à 20 000 personnes par jour, dont un tiers environ étaient positifs, ce qui représentait de l’ordre de 7 000 nouveaux cas détectés quotidiennement, mais on estime désormais que le nombre réel de nouveaux cas était alors plus proche des 100 000 par jour, la plupart asymptomatiques. On pratique désormais pas moins de 90 000 tests chaque jour, cinq fois plus qu’en avril donc, et on détecte de l’ordre de 5 000 nouveaux cas par jour, ce qui montre que le taux de prévalence de la maladie reste donc très inférieur à celui observé au printemps, et avec surtout un niveau de gravité qui n’est plus du tout comparable.

Visuel du collectif appelant à manifester contre le port du masque obligatoire (source © Covidinfos.net)

C’est d’ailleurs ce constat qui est à l’origine de mouvements de protestation contre le port du masque rendu obligatoire alors qu’il est perçu par certains comme une mesure attentatoire aux libertés individuelles. On a ainsi vu apparaître quelques centaines de personnes manifester, le samedi 29 août à Paris, contre « le port du masque obligatoire et les violences sanitaires », considérant qu’il s’agit rien de mois que l’expression de « la coercition et l’oppression du pouvoir en place »…

Un mouvement qui déborde d’ailleurs largement les frontières nationales puisqu’on a vu à Berlin une manifestation qui a rassemblé le 1er août dernier au moins 20 000 personnes (1,3 million selon les organisateurs qui semblent compter large…). Selon le Huffington Post, les manifestants, qui avaient été rappelés à l’ordre à plusieurs reprises par la police du fait de leur absence totale de respect des règles de distanciation sociale – et pour cause ! – étaient un assemblage assez hétéroclite de libres penseurs, de militants anti-vaccins, de conspirationnistes et de sympathisants d’extrême droite. Des militants en tout cas bien décidé à récidiver et qui ont de nouveau appelé à manifester le 29 août, toujours à Berlin, un rassemblement interdit par la Ville mais finalement autorisé par la Justice selon Le Figaro.

Manifestation anti-masques à Berlin, le 1er août 2020 (photo © John MacDougall / AFP / Europe 1)

On peut penser ce qu’on veut de cette propension des autorités sanitaires à imposer le port du masque dans les espaces publics, une mesure sans doute excessive et dont l’objectif est peut-être avant tout de rassurer pour permettre à la population de poursuivre ses activités malgré l’épidémie toujours bien présente. De là à organiser des manifestations pour protester contre de telles mesures de santé publique, au risque de contribuer, par de tels rassemblements non protégés, à favoriser la propagation de la maladie, il y a un pas qu’il paraît bien difficile de justifier et qui dénote pour le moins une absence totale de sens des responsabilités et de gestion des risques. La liberté mérite d’être protégée certes, mais elle ne consiste pas pour autant à mettre en danger la vie d’autrui…

L. V.

Accidents de trottinettes : une publication scientifique contestée

28 août 2020

Dessin de Charb, publié dans Charlie Hebdo (source © Ma dose de science)

Qu’est-ce qu’une vérité scientifique ? Vaste débat, digne de faire transpirer plus d’un lycéen à l’occasion de l’épreuve de philosophie du Baccalauréat… La crise sanitaire du Covid-19 aura du moins permis de mettre largement le débat sur la table, à force de voir les plus éminents spécialistes de santé publique s’invectiver quant aux bienfaits supposés d’un traitement à l’hydroxychloroquine contre le coronavirus SARS-CoV-2.

Et chacun, a pu se rendre compte à cette occasion que la vérité scientifique n’est pas si figée que le profane ne l’imagine. En réalité, elle se construit au jour le jour, au fil de l’avancée des recherches, et peut faire l’objet de vigoureuses controverses tant qu’elle n’a pas été dûment prouvée et validée par la communauté scientifique dans son ensemble. C’est d’ailleurs à cela que sont supposé servir les innombrables revues scientifiques internationales qui se sont multipliées ces dernières décennies et qui permettent de diffuser en temps quasi réel les avancées scientifiques du moment et les hypothèses formulées par les équipes scientifiques du monde entier : chacun peut ainsi en prendre connaissance, les confronter avec ses propres résultats, tester par d’autres voies les hypothèses formulées et se prononcer à son tour, faisant ainsi progresser la connaissance scientifique vers un consensus globalement accepté.

Les revues internationales, nouveaux baromètres de la notoriété scientifique des chercheurs (source © Les Echos)

Sauf que, comme tous les domaines, la science n’est pas à l’abri des passions humaines et des dérives mercantiles. On a longtemps reproché au chercheur d’être un rat de laboratoire, préoccupé par des lubies qui n’intéressent personnes et totalement hermétique à la notion de rentabilité. Pour l’obliger à se montrer productif et mesurer son rendement effectif, on n’a rien trouvé de mieux que d’évaluer sa productivité à l’aune du nombre de ses publications scientifiques dans des revues internationales à comité de lecture.

Du coup, on a assisté ces dernières années à une véritable explosion du nombre des publications scientifiques. En 1990, on recensait environ 500 000 articles ainsi publiés annuellement dans le monde, et de l’ordre de 800 000 en 2000. Cinq ans plus tard, en 2015, ce nombre avait déjà grimpé à 1 800 000 publications en un an, et la production ne fait que s’accélérer ! Ce sont chaque jours plus de 5 000 publications scientifiques qui sont ainsi mises en ligne ou éditées, les Chinois étant d’ailleurs désormais en tête du classement des auteurs les plus prolixes.

La course à la publication, l’obsession actuelle des chercheurs… (source © Nexus)

Cette course à la publication, devenue le moteur des carrières scientifiques, a pris une telle parce que les chercheurs sont désormais presque obligés de payer pour pouvoir accéder à ces revues indispensables à la reconnaissance de leur travail par leurs pairs. Le principe de ces revues est en effet de disposer d’un comité de lecture composé de scientifiques reconnus qui prennent le temps de relire soigneusement les papiers qui leur sont soumis, afin d’en vérifier la qualité et dialoguent avec les auteurs jusqu’à ce que le document soit jugé suffisamment fiable, rigoureux et innovant pour justifier sa publication dans la revue.

Un processus efficace mais particulièrement lourd, qui justifie que celui qui soumet un tel article participe aux frais qu’une telle démarche ne manque pas d’occasionner. Avec bien évidemment toutes les dérives que peut engendrer un tel dispositif qui a conduit à voir fleurir dans certains pays un grand nombre de revues scientifiques, pas toujours très regardantes sur la qualité scientifique des projets qui leur sont soumis. Rien qu’en Inde, on recenserait pas moins de 300 éditeurs de revues scientifiques de toute nature !

C’est ainsi que l’obscure revue indienne Asian Journal of Medicine and Health n’a pas hésité à publier mi-juillet 2020 sur son site, un article cosigné par 8 médecins et chercheurs, français pour la plupart et membres du collectif Laissons les médecins prescrire, qui vante les mérites d’un traitement à base d’hydroxychloroquine et d’azithromycine pour soigner les formes les moins graves de Covid-19. Une publication qui a donné l’impression à nombre de praticiens et spécialistes français du sujet que l’éditeur ne s’était montré guère exigeant dans son travail de relecture.

Didier Raoult « avec ou sans qui nous ne serions rien » (photo © Gérard Julien / AFP / L’Express)

Du coup, certains de ces scientifiques ont décidé de soumettre à leur tour une proposition de publication à cette même revue scientifique spécialisée. Contrairement à celle de leurs confrères qui ne faisaient finalement que répéter ce que la professeur Raoult répétait depuis des mois sur tous les plateaux télé, leur contribution était nettement plus novatrice puisqu’elle tendait à démontrer l’efficacité d’un traitement à base d’hydroxychloroquine dans la prévention des accidents de trottinette qui sont en passe de devenir, comme chacun le sait, un véritable fléau en matière de santé publique.

Un angle d’attaque particulièrement original donc, cosigné par par moins de neuf éminents chercheurs de la communauté scientifique internationales, parmi lesquels un certain Didier Lembrouille, du Département de médecine nucléaire compliante de la SFR en Guyane, mais aussi Sylvano Trottinetta du collectif bien connu « Laissons les vendeurs de trottinettes prescrire », Otter F. Hantome, de l’Université de Melon, Manis Javanica, un spécialiste des chauves-souris au Timor oriental, ou encore Némo Macron, domicilié au Palais de l’Élysée à Paris, avec ses maître Emmanuelle et Brigitte.

Némo, le chien d’Emmanuel Macron, l’un des coauteurs de l’étude (source © Voici)

L’étude elle-même, décrite dans la publication, se réfère à une série d’expériences effectuées sur deux groupes de 6 personnes, chargés de descendre en trottinette une forte pente terminée par un mur en briques. Aucun accident à déplorer dans le groupe traité préventivement à l’hydroxychloroquine, sinon un participant décédé avant même de monter sur l’engin. En revanche, deux personnes sont décédées dans le groupe témoin, ce qui démontre, sans conteste possible, l’intérêt évident d’un tel traitement prophylactique.

Les accidents de trottinette, un nouveau fléau de société, dessin de Miss Lilou (source © Blagues et dessins)

Bref, sans même lire le contenu de l’article en détail, il apparaît assez clairement que l’opération a tout d’un canular totalement loufoque. Toute la publication est d’ailleurs un ramassis d’absurdités et de fausses références toutes aussi ineptes l’une que l’autre, les auteurs n’hésitant pas à citer Picsou Magazine comme référence bibliographique, et concluent en évoquant la fine remarque du célèbre scientifique Jean-Claude Dusse : « on ne sait jamais, sur un malentendu, ça peut marcher ».

Et pourtant, transmis le 24 juillet à la prestigieuse revue scientifique indienne, ses auteurs sont avisés six jours plus tard et après avoir versé les 85 dollars exigés, que leur texte va être soumis à un comité de relecture composé de trois scientifiques internationaux, lesquels ne demandent en fin de compte que quelques précisions mineures et totalement annexes, dont le lieu des expérimentations évoquées dans l’article. Ce à quoi, il leur est répondu qu’il s’agit en effet d’un oubli et que l’étude a eu lieu à Montcuq.

Après quelques allers-retours, la publication est définitivement acceptée le 12 août et mise en ligne trois jours plus tard sur le site de le revue médicale indienne, annonçant ainsi dans sa conclusion péremptoire, qu’au vu des résultats énoncés, la combinaison d’hydroxychloroquine et d’azithromycine mérite d’être utilisée massivement pour la prévention des accidents de trottinette partout dans le monde. Une évidence médicale parfaitement intuitive qui semble en effet relever du simple bon sens et qui n’a en tout cas pas soulevé de question de la part du trio de relecteurs chevronnés.

Début de l’article mis en ligne le 15 août 2020 par l’Asian Journal of Medicine and Health (source © Le blog de Michaêl)

Il faudra une campagne massive de messages diffusés par les auteurs de l’article sur les réseaux sociaux à l’occasion du week-end du 15 août pour que la supercherie éclate au grand jour et que la revue médicale indienne se rende compte qu’elle a été quelque peu abusée par une bande de joyeux lurons à l’esprit taquin. La publication est finalement retirée (elle a été sauvegardée par certains et sa lecture est édifiante…) mais Didier Lembrouille et Némo, le chien présidentiel, peuvent se vanter d’avoir clairement démontré que certaines revues scientifiques peu regardantes sont prête à diffuser n’importe quoi. Comme quoi, toute vérité scientifique demande à être examinée avec un minimum d’esprit critique…

L. V.

Le Costa Rica, pionnier de la transition énergétique ?

26 août 2020

Le Costa Rica fait partie de ces pays que bien peu de gens, en dehors de ceux qui ont voyagé en Amérique Centrale, savent placer correctement sur un planisphère… Coincé entre le Nicaragua, au nord, et le Panama au sud, cette mince bande de terre de 200 km seulement de largeur en moyenne qui sépare la mer des Caraïbes de l’océan Pacifique, se caractérise par plus de 1200 km de littoral, cette fameuse « côte riche » telle que Christophe Colomb lui-même l’a appelée lorsqu’il en a abordé le rivage en 1502.

Rivage du Costa Rica, sur la côte Pacifique, parc national marin Ballena (source © Yonder)

Mais les richesses naturelles de ce pays de 5 millions d’habitants, dont la superficie dépasse de peu celle de la Suisse ou des Pays-Bas, ne se sont pas révélées à la hauteur des espoirs de l’explorateur génois. Il a fallu attendre les années 1830 pour que, grâce à la production de café, le pays connaisse une certaine prospérité qui lui a permis d’accéder à l’indépendance effective en 1848.

José Figueres Ferrer, qui rétablit la république au Costa Rica en 1948 et présidé le pays à trois reprises jusqu’en 1974 (source © Sol de Medianoche)

Un siècle plus tard, alors que le pays a été durement touché par les effets de la crise économique de 1929 et que les élections de 1948 ont dû être annulées après qu’un incendie a malencontreusement détruit le bâtiment où étaient entreposés les bulletins de vote, une guerre civile éclate. José Figueres Ferrer, à la tête des Forces armées de libération nationale, prend le pouvoir, fait adopter une constitution démocratique, lutte contre la corruption, accorde au passage le droit de vote aux femmes et aux noirs, et supprime purement et simplement l’armée, tout en conservant une force de maintien de l’ordre d’environ 100 000 hommes.

Surnommé depuis lors « la Suisse de l’Amérique centrale », le Costa Rica a connu depuis cette période une relative stabilité politique, tout en traversant, dans les années 1980, une grave crise économique avec un très fort taux d’endettement. Son économie dépend beaucoup du tourisme, de l’exportation de produits agricoles, dont le café mais aussi la banane, le sucre, le cacao, l’ananas et les fleurs. Elle est boostée depuis une trentaine d’années par l’implantation, dans des zones franches, de multinationales de services et de haute technologie, qui profitent du bon niveau de formation de la population.

Exploitation de café au Costa Rica, Hacienda Espíritu Santo à Naranjo (source © Mandaley)

Les marges budgétaires dégagées par l’absence de forces armées ont permis d’investir massivement dans l’électrification du pays et le développement des aménagements hydrauliques, mais aussi de lancer une politique très volontariste en matière de préservation des ressources naturelles et de production d’énergie renouvelable. Plus de 25 % du territoire national est ainsi occupé par des réserves naturelles et des parcs nationaux, dans un pays qui concentre sur une territoire minuscule 6 % de la biodiversité mondiale et où l’on découvre quelques 160 nouvelles espèces chaque année en moyenne…

Forêt tropicale dans le parc national de Piedras Blancas au Costa Rica (source © Costa Rica Découverte)

Alors que l’élevage avait entraîné une forte déforestation du pays, le Costa Rica s’est lancé, à la fin des années 1980, dans une politique très ambitieuse de reboisement qui a permis de doubler en quelques années les superficies forestières, profitant largement, pour financer une telle stratégie, des mécanismes dits de « compensation carbone » mis en place par l’ONU. Le principe est simple : un opérateur qui reforeste permet d’absorber des gaz à effet de serre émis par un producteur d’énergie fossile et le second verse donc au premier une compensation financière pour rémunérer ce service. Selon Planète Énergie, dès 1996, le Costa Rica a ainsi vendu à des producteurs d’énergie norvégiens pour 200 000 tonnes de réduction d’émissions assurées par ses opérations de reboisement : une aubaine !

Barrage sur le lac de Cachi (source © Les ptits curieux globetrotter)

Mais le Costa Rica se distingue surtout par sa politique ambitieuse en matière de développement des énergies renouvelables. Situé dans un contexte tropical avec des reliefs escarpés, de nombreux cours d‘eau et une pluviométrie abondante, le Costa Rica exploite à fond son potentiel hydroélectrique. Le premier barrage y a été mis en service dès 1966 sur le lac de Cachi, dans la province de Cartago et sa capacité initiale de 32 MW a été portée depuis à 102 MW, en attendant un nouveau projet d’extension. Grâce à une politique très ambitieuse d’aménagements hydroélectriques, le pays couvrait, dès 1990, 97,5 % de ses besoins en électricité grâce à l’énergie hydraulique.

Depuis, les aménagements se sont très largement poursuivis puisque la production hydro-électrique du Costa Rica est passée de 3 382 GWh en 1990 à 8 026 en 2016. Un bond en avant remarquable qui a permis en quelques années d’atteindre un niveau de production comparable à celui de la région PACA, l’une des mieux équipée de France et qui, selon EDF, a produit 7 912 GWh en 2017, soit 15 % de la production hydro-électrique française, production qui stagne en France depuis des années.

Centrale géothermique au pied du volcan Miravalles (source © Coucou du Costa Rica)

Mais au Costa Rica, les besoins en électricité ont fortement augmenté et atteignent désormais de l’ordre de 11 000 GWh par an selon une analyse du site Les Smart Grids. Mais qu’à cela ne tienne, le Costa Rica a d’autres ressources et valorise depuis 1990 son formidable potentiel géothermique, estimé selon L’instituto Costarricense de Electricidad, l’opérateur public national d’électricité, à 850 MW. Cinq centrales géothermiques ont ainsi été installées sur les flancs du volcan Miravalles où 25 puits ont été forés pour aller capter la chaleur à 1600 m de profondeur. Une nouvelle centrale a encore été mise en service fin juillet 2019 sur le volcan Rincon de la Vieja, dans le nord-ouest du pays, et de nouveaux projets sont programmés dans les années à venir, ce qui devrait porter la puissance installée à 330 MW d’ici une dizaine d’années.

Quant à l’énergie éolienne, le Costa Rica s’y est lancé plus récemment, au début des années 2000, mais le terrain est également favorable, du moins sur les hauteurs du pays où les vents sont vigoureux et réguliers. En janvier 2019, le Costa Rica comptait ainsi déjà 18 fermes éoliennes pour une puissance totale installée de 414 MW. Cela paraît peu par comparaison avec les 13 600 MW installées en 2017 en France (dont 50 MW seulement pour la région PACA qui n’est guère en pointe dans ce domaine), mais c’est néanmoins la quatrième puissance éolienne de toute l’Amérique latine !

Éoliennes de Santa Ana au Costa Rica (source © Français du Monde)

Avec un tel mix énergétique, le Costa Rica s’approche désormais de la barre symbolique des 100 % de la production électrique grâce aux énergies renouvelables. En mai 2019, cette barre a été frôlée puisque 99,9 % de l’électricité produite était d’origine renouvelable (dont 80 % d’hydro-électricité, 13 % de géothermie et 7 % d’éolien, sans compter un peu de biomasse et de solaire) : qui dit mieux ? Le pays a ainsi pu arrêter ses importations de pétrole destinées à alimenter son unique centrale thermique active et s’apprête désormais à revendre à ses voisins une partie de l’électricité produite.

Carlos Alvarodo, actuel président du Costa Rica (source © El Mundo)

Une politique énergétique qui est au centre des préoccupations du pays puisque son Président, Carlos Alvarodo a déclaré lors de son élection en mai 2018 : « nous avons la tâche titanesque et magnifique de supprimer l’utilisation des énergies fossiles dans notre économie pour laisser la place à l’utilisation d’énergies propres et renouvelables ». Une ambition dont la France pourrait aussi s’inspirer, même si la vérité oblige à dire que le Costa Rica est encore très loin de la neutralité carbone… Si son électricité est remarquablement propre, elle ne représente que 22 % de l’énergie totale consommée dans le pays et le bilan est nettement moins glorieux pour les autres domaines, en particulier celui des transports qui sont largement responsables de la part importante (62 %) des produits pétroliers dans cette consommation énergétique globale, laquelle a doublé entre 1990 et 2016 : il reste un (gros) effort à faire…

L. V.

La balançoire bat des records

24 août 2020

Quoi de plus innocent qu’une balançoire ? Une planche attachée par deux cordes à une branche d’arbre, et il suffit de s’élancer ! Ce jeu, qui agrémente de nombreux jardins publics pour le grand bonheur des plus petits,n’est pas récent puisque la tradition le fait remonter à la plus haute antiquité grecque, du temps d’Œbalus, roi de Laconie et père de Pénélope (l’épouse d’Ulysse, pas celle de Fillon, bien entendu).

Satyre poussant la balançoire, dessin figurant sur un vase trouvé en 1816 à Chiusi et conservé au musée de Berlin (source © Enkidoublog)

Les jeux icariens lancèrent alors l’usage de l’escarpolette, une simple corde attachée entre deux arbres et sur laquelle on se balance. Une tradition largement reprise par les Romains lors des fêtes des vendanges, et dont l’objectif semble être de permettre une purification par l’air lors du balancement.

Au XVIIIe siècle, l’escarpolette avait perdu cette signification bacchique mais restait néanmoins un jeu empreint de frivolité comme en attestent les tableaux de Fragonard qui a représenté plusieurs situations de badinage amoureux, liées à ce qui n’était alors qu’un divertissement. Son célèbre tableau où l’on voit une jeune femme mutine, poussée par ce que l’on suppose être son mari, plus ou moins masqué par l’ombre des arbres et tirant sur les cordes pour donner de l’élan au mécanisme, s’élever jusqu’à envoyer élégamment valser sa mule, tandis que son amant, rouge d’excitation, ne perd rien du spectacle des jambes de la belle, affalé dans les buissons au pied de la balançoire.

Détail du tableau de Jean-Honoré Fragonard, « Les Hasards heureux de l’escarpolette », vers 1767 – huile sur toile, Wallace Collection, Londres (source © Wikimédia Commons)

« Jeune fille à la balançoire », huile sur bois peintre en 1845 par Paul Delaroche – Nantes, Musée d’Arts (source © Réunion des Musées Nationaux)

 

Une légèreté et un sentiment de liberté que l’on retrouve dans nombre d’œuvres artistiques représentant des enfants ou des jeunes filles se balançant nonchalamment, comme celle représentée par le peintre Paul Delaroche vers 1845, simplement suspendue sur un morceau d’étoffe attachée à la branche d’un arbre, le dispositif le plus simple qui puisse exister.

Krishna enfant sur une balançoire, miniature indienne datée vers 1755

Et l’Occident n’est pas le seul à avoir trouver de l’attrait à ce jeu de balancement. On connaît ainsi, dans la tradition indienne, de multiples représentation de Krishna enfant ou adulte, profitant des joies de la balançoire, seul ou accompagné de sa bonne amie Radha. Quel que soit le contexte culturel, il semble bien que le fait de se balancer, assis sur une planche ou sur une simple corde, ne soit jamais totalement dénué d’une certaine sensualité…

Mais les jeux de l’amour et du hasard associés à l’escarpolette d’antan ont bien souvent laissé place à une volonté de griserie et de frisson.

Balançoire russe, mieux que la roulette… (source © Circus concept)

Le cirque s’est emparé de la balançoire pour en faire un outil de propulsion permettant de faire de la voltige aérienne. La balançoire russe permet ce type d’acrobatie comme le montrent de nombreuses videos sur internet. Et chacun voudrait aller toujours plus haut, toujours plus vite. Sur une balançoire comme dans de nombreux domaines, le jeu et le divertissement badin s’effacent progressivement devant le geste sportif, la volonté de dépassement de soi, la recherche du record…

Sur la balançoire du bout du monde, à 2600 m d’altitude, face au volcan Tungurahua (photo © Mike Theiss / National Geographic / Amusing Planet)

On a ainsi aménagé des balançoires dans les lieux les plus improbables pour les amateurs de sensations fortes. L’une d’elles est la Casa del Arbol, perchée à 2600 m d’altitude au bord d’une falaise qui surplombe un canyon, près de la petite ville de Baños, en Equateur, à 180 km de la capitale Quito. Cette région volcanique très escarpée et proche de la forêt amazonienne est un haut lieu du tourisme sportif avec de nombreuses activités telles que le rafting ou le canyoning, mais la « balançoire du bout du monde » fait partie des attractions locales qui ne laissent pas indifférent. Attachées à une cabane, elle même perchée sur un arbre au bord du vide, les balançoires s’élancent directement au dessus du vide et donnent l’impression de voler en plein ciel, sans aucune sécurité spécifique : ce n’est pas le moment de lâcher les cordes !

Une balançoire dans le Wansheng Ordovician Park, près de Chongqing, pour ceux qui ont le coeur bien accroché (source © French China)

Un art de l’extrême que les Chinois semblent cultiver eux aussi puisque les visiteurs du Wansheng Ordovician Park, un site touristique près de Chongqing, dans le comté de Yunyang, au sud-ouest de la Chine, propose de son côté des balançoires accrochées à un portique de 21 m de hauteur, lui-même perché au sommet d’une falaise de plusieurs centaine de mètres de dénivelée. Une expérience qui met les nerfs à rude épreuve, au point qu’il est désormais proposé une « pilule du regret » pour ceux qui se rendent compte, mais un peu tard, alors que la balançoire est à son plus haut point au dessus du vide, que ce n’est décidément pas fait pour eux et qu’ils auraient mieux fait de faire gentiment la queue devant le stand de barbe à papa plutôt que de vouloir faire les malins en s’asseyant sur cette planche vraiment peu sécurisée…

Quoi qu’il en soit, les Chinois semblent apprécier l’exercice puisque d’autres balançoires du même type ont été installées fin 2018 au bord d’une autre falaise de 198 m de hauteur, près du mont Tianzishan à Qingyuan, dans la province du Guangdong, toujours au sud-ouest de la Chine. Après une période d’essai qui a quand même duré quatre mois, selon le média French China, les balançoires ont été ouvertes au public pour le plus grand bonheur des amateurs de sensations fortes.

La plus haute balançoire du monde, récement inaugurée en Chine (source © Euronews)

Et voilà que les Chinois, qui cherchent toujours à se démarquer pour impressionner la Terre entière, viennent de mettre en service, en juillet 2020, la plus haute balançoire du monde, homologuée par le Livre Guiness des Records. L’installation n’a, à première vue, rien d’une balançoire. C’est en réalité un immense arc de 100 m de hauteur formé d’un assemblage de tubes métalliques peints aux couleurs de l’arc en ciel et qui est perché au sommet d’une falaise. Un mât métallique peint en jaune et culminant à 108 m a été implanté à quelque distance.

Prêts pour le départ ? Et c’est parti pour un vol plané en plein ciel… (source © Euronews)

Les amateurs de sensations fortes se hissent dans la tour de lancement jusqu’à la plateforme de départ située à 88 m de hauteur. Là ils sont harnachés par groupe de trois, en position allongée, et ils sont propulsés au bout d’un câble attaché au sommet de l’arche, ce qui leur permet d’atteindre la vitesse maximale de 130 km/h et d’avoir l’impression de voler en plein ciel au dessus du vide ! On est loin de l’escarpolette de Fragonard ou de l’éléphant de la comptine enfantine « qui se balançait sur une toile d’araignée » ! Foin de la poésie et de la badinerie, la balançoire n’est plus un jeu d’enfant ni un divertissement d’amoureux, mais rentre dans le registre des sports de l’extrême : on aura tout vu…

L. V.

Erdogan, adepte de la provocation religieuse ?

22 août 2020

Le président turc Recep Tayyip Erdogan (photo © Attila Kisbenedek / AFP / DNA)

A quoi joue donc le président turc, Recep Tayyip Edogan ? Nommé Premier ministre en mars 2003 puis élu à la Présidence de la République en août 2014, cet ancien maire d’Istanbul (de 1994 à 1998) et fondateur en 2001 du parti nationaliste et conservateur AKP, semble entraîner son pays dans une dérive impérialiste et islamiste de plus en plus décomplexée.

La tentative de coup d’état à laquelle il a dû faire face en 2016 a de fait considérablement renforcé sa position, lui donnant prétexte à procéder à plus de 50 000 arrestations dont de nombreux députés d’opposition et à licencier plus de 100 000 employés du secteur public : une véritable purge qui lui a permis d’avoir les mains libres pour instaurer de nombreuses réformes sécuritaires et verrouiller son pouvoir. Réélu à l’issue des présidentielles de 2018, après un référendum constitutionnel qui lui a permis de mettre en place un régime présidentiel, il est désormais le maître incontesté du pays, même si son parti a perdu les villes d’Istanbul et d’Ankara à l’occasion des dernières municipales.

Offensive turque en Syrie contre les milices kurdes en 2019 (photo © Delil Souleiman / AFP / Le Parisien)

Une position de force qui conduit Erdogan à infléchir radicalement la position géostratégique de la Turquie, laquelle se positionne, jour après jour, dans une logique de reconstitution de l’empire ottoman, démantelé à l’issue de la Première guerre mondiale. Cela se traduit concrètement par une multiplication des partenariats avec les pays arabes voisins, des démonstrations de force tant vis-à-vis de ses voisins européens qu’envers les Russes et les Américains, une intervention militaire directe en Libye, mais aussi par une politique très engagée en Syrie où la Turquie a largement soutenu les rebelles djihadistes et profité du conflit pour affaiblir les mouvements kurdes via des incursions militaires sanglantes au-delà de ses frontières.

La récente découverte d’un important gisement de gaz naturel en Mer Noire, annoncée cette semaine à grands renforts de tambours et trompettes par Erdogan en personne, vient conforter cette position de la Turquie qui se positionne en « roi du pétrole » au sein de la région. Cela ne fait que renforcer le sentiment de toute puissance de la Turquie qui multiplie ces derniers mois les incursions agressives en Méditerranée, n’hésitant pas à envoyer ses navires d’exploration pétrolière dans les eaux territoriales grecques, lourdement escortés par des navires de guerre de la marine turque. Cette situation crée de fortes tensions en Méditerranée orientale où la Grèce a appelé l’Union européenne à organiser un sommet d’urgence tandis que la France annonçait, début août, le déploiement de forces militaires navales et aériennes en soutien de la Grèce, s’attirant aussitôt les foudres d’Erdogan, accusant la France, selon les Échos, de « dépasser les bornes » et de « chercher la guerre », et la sommant de « ne pas se croire plus grand qu’il n’est ».

Le navire de prospection pétrolière Oruc Reis, escorté par des bateaux de guerre de la marine turque, le 10 août 2020 dans les eaux territoriales grecques (source © Ministère de la Défense de la Turquie / L’Humanité)

Des menaces dont Erdogan est coutumier, lui qui n’avait pas hésité en 2008, à l’occasion d’une visite officielle en Allemagne à affirmer avec force devant des milliers de ses compatriotes immigrés dans ce pays que « l’assimilation est un crime contre l’humanité », et qui avait traité en 2017 les Pays-Bas de « pays nazi » et les dirigeants néerlandais de « fascistes » parce qu’ils s’inquiétaient de la campagne électorale agressive que menait le gouvernement turc sur son propre sol auprès des communautés turques immigrées, à l’occasion du référendum constitutionnel de 2017.

Une politique qui prend de plus en plus des allures de guerre de religion, comme si Erdogan cherchait à effacer à tout prix le virage courageux vers la laïcité que Mustafa Kemal Atatürk, premier Président de la Réublique de Turquie de 1923 à 1938, avait tenté de faire prendre à son pays. C’est sous son gouvernement que Sainte-Sophie avait perdu en 1934 son statut de lieu de culte musulman pour devenir un musée. Une décision symbolique mais lourde de sens pour cet édifice religieux, construit au VIe siècle à l’initiative de l’empereur byzantin de Constantinople, Justinien, à l’emplacement d’une précédente basilique chrétienne, incendiée en première fois en 404 puis de nouveau détruite en 532 après une nouvelle émeute qui embrasa la ville pendant 6 jours. Consacrée le 23 décembre 562, la nouvelle basilique Haghía Sophía, qui signifie « sagesse de Dieu » en grec, devint alors le siège du patriarche orthodoxe de Constantinople.

Intérieur de Sainte-Sophie (photo © Leemage / La Croix)

Gravement endommagée à plusieurs reprises par des incendies et des séismes, pillée par les croisés lors du sac de Constantinople en 1204, la basilique chrétienne fut immédiatement convertie en mosquée lors de la prise de la ville par les Ottomans en 1453. Les fresques murales ont été recouvertes de voiles puis badigeonnées d’un lait de chaux pour les masquer. L’édifice a bénéficié depuis de nombreux travaux de confortement et restaurations qui se poursuivent d’ailleurs jusqu’à ce jour. Les grands panneaux circulaires portant les noms d’Allah, de Mahomet et des califes, qui avaient été déposés par Atatürc en 1934 avaient été remis en place dès 1951, mais c’est donc Erdogan qui a franchi le pas en publiant, le 10 juillet 2020, un décret transformant Sainte-Sophie en mosquée, malgré les protestations des autorités religieuses de l’Église orthodoxe grecque et russe et les condamnations de l’UNESCO, qui l’avait classée au Patrimoine mondial de l’Humanité, des États-Unis, de la Russie et de l’Union européenne.

Le 24 juillet de cette année a donc eu lieu la première prière musulmane depuis bien longtemps dans cette ancienne basilique orthodoxe redevenue mosquée, l’accès des visiteurs y étant désormais limité. Dix jours plus tard, le 2 août 2020, le muezzin bénévole qui se chargeait de l’appel à la prière du haut du minaret de la nouvelle mosquée, un certain Osman Aslan selon le Greek City Times, décédait brutalement d’une attaque cardiaque en plein office, marquant lourdement les fidèles prompts à y voir un signe divin défavorable.

Mosaïques de l’église Saint-Sauveur in Chora à Istanboul (source © Toutistanbul)

Mais pas de quoi refroidir les ardeurs islamistes du Président Erdogan qui a ordonné par décret présidentiel, le 21 août 2020, la reconversion en mosquée d’une autre église byzantine emblématique, Saint-Sauveur in Chora. Édifiée au Ve siècle, à l’époque en dehors des murs de la ville, délimitée alors par les fameux remparts de Constantin, cette église a en réalité été largement reconstruite à la fin du XIe siècle et ornée entre 1315 et 1321 de magnifiques mosaïques qui en font un lieu tout à fait exceptionnel qui attire de très nombreux visiteurs depuis sa conversion en musée, ouvert au public depuis 1948.

Cette nouvelle transformation en mosquée d’un édifice religieux, initialement chrétien puis laïcisé depuis de nombreuses années, apparaît comme une véritable provocation qui rappelle les temps qu’on croyait révolus de la Reconquista espagnole, lorsque le roi Ferdinand de Castille consacra comme église en 1236 la grande mosquée de Cordoue édifiée en 786 à l’initiative d’Abd al-Rahman 1er, le fondateur omeyyade de l’émirat Al-Andalus.

La romancière turque Asli Erdogan, ici en 2018 à Francfort, qui était accusée de soutien au mouvement kurde du PKK, acquittée en février 2020 (photo © Daniel Roland / AFP / RTS)

Transformer églises en mosquée ou vice versa était alors pratique courante, de même que les anciens temples greco-romains avaient régulièrement servi de base à l’édifice d’église lors du développement du christianisme. Mais dans le contexte actuel de forte tension avec les voisins grecs, ces décisions successives du président turc, présentée selon Le Monde comme « la touche finale d’une conquête » et destinées à montrer à son électorat islamo-conservateur qu’il est prêt à reprendre le flambeau de l’ancien empire ottoman, apparaissent aux yeux de la romancière Asli Erdogan comme « une gifle délibérée au visage de ceux qui croient encore que la Turquie est un pays séculier ». Pas très rassurant pour l’avenir…

L. V.

Les castors viennent d’installer la télé…

18 août 2020

Il se passe de drôles de choses chez nos amis canadiens. C’est la chaîne publique canadienne CBC (Canadian Broadcasting Corporation) ou SRC pour les francophones (Société Radio-Canada), créée en 1936, qui a rapporté, le 10 août dernier, ces faits troublants. Un certain Brian Edwards qui circulait sur la route du lac Onion, dans l’Ontario, au nord de Thunder Bay, un matin de mai 2020, s’est pincé en apercevant, au sommet d’une hutte de branchage et de boue construite par une tribu de castors locaux, une antenne parabolique flambant neuve.

Hutte de castors à Thunder Bay, dans l’Ontario, équipée d’une antenne parabolique depuis fin mai 2020 (photo © Heather Kitching / CBC)

Après réflexion, il s’est dit que tout cela n’avait finalement rien de surprenant. La Ligue nationale de hockey envisageait de reprendre ses activités après une longue interruption liée à la pandémie de Covid-19 et le moment était donc bien choisi pour des fans du sport national canadien, fussent-ils castors, pour enfin équiper leur demeure d’un dispositif performant pour capter les émissions. Passant régulièrement devant le site, notre homme à déclaré s’attendre chaque matin à croiser un castor en train de régler l’orientation de l’antenne pour en améliorer la performance…

Castor canadiensis dans son élément naturel (photo © Shutterstock / BioParc)

Informés de la situation, les journalistes de la CBC mènent l’enquête auprès des installateurs d’antennes locaux. Un porte parole de la société Bell Canada, principal fournisseur d’accès canadien en matière de télécommunication et accès internet, leur répond par mail qu’il ne trouve pas cette hutte de castors dans sa base de données mais qu’il arrive parfois que certains clients déplacent leur installation de leur maison principale vers leur résidence secondaire. Une hypothèse très probable en effet car on sait le castor assez friand de la vie au grand air, près des lacs plutôt qu’en site urbain.

Une spécialiste des castors, qui les étudie depuis une vingtaine d’années, confirme en tout cas que ces gros rongeurs sont techniquement tout à fait capables de manipuler sans aide une petite antenne parabolique et de venir l’installer sur le toit de leur maison, habitués qu’ils sont à faire feu de tout bois et à utiliser pour leurs chantiers de construction tout ce qui leur tombe sous la main. Elle fait part néanmoins de ses doutes quant à leur capacité à orienter correctement l’antenne pour assurer une réception optimale de leurs émissions favorites.

Un castor du Canada en train de réunir les matériaux pour la constructioon de sa hutte (source © Ecopays de Cocagne)

L’affaire est d’autant plus curieuse qu’en cherchant bien, les journalistes de la CBC se rendent compte que ce n’est pas la première fois que l’on repère des antennes paraboliques sur des huttes de castor. C’est même plutôt une situation fréquente à en juger par le nombre de témoignages que l’on peut retrouver sur les réseaux sociaux…

Une maison de castor déjà équipée d’une antenne parabolique en 2014 (source © Meanwhile in Canada / CBC)

Jules et Bertrand, les deux castors ex-mascottes de Bell Canada

Il faut dire que jusqu’en 2008, la mascotte de Bell Canada était justement un duo de castors de synthèse, dénommés Frank et Gordon pour les anglophones, plus prosaïquement Jules et Bertrand pour les francophones. Créés par Buzz Images, les deux castors de synthèse ont débuté en 2005 une carrière québécoise qui s’est rapidement élargie à tout le Canada à l’occasion des Jeux olympiques d’hiver en 2006, et qui a connu un grand succès populaire en matière de communication d’entreprise, avant d’être brutalement licenciés en 2008, avec nombre de salariés de l’entreprise en pleine restructuration.

Document de communication de l’opérateur Bell Canada agrémenté de sa mascotte castor (source © Wikipedia)

Toujours est-il que ce ne sont pas ces deux castors accro à la télécommunication qui ont installé une antenne parabolique sur le toit de leur demeure, mais plus simplement un certain Grant Carlson. Résidant près du lac Onion, il a pris son kayak, le 25 mai dernier, est s’est rendu près de la hutte de castors qu’il avait repérée pour y installer (gratuitement, faut-il le préciser ?) une antenne parabolique sur le toit de ses voisins castors. L’un d’entre eux a d’ailleurs pointé le bout de son nez pour voir ce que le pseudo installateur trafiquait ainsi sur le toit de sa maison, mais Grant ne lui a pas fait signer de contrat de garantie.

Un canular typiquement canadien donc, imaginé par un homme quelque peu déprimé de voir son activité d’organisateur de réception de mariages en plein marasme du fait de la pandémie de Covid-19, avec son lot d’annulation de mariages en cascades. Désœuvré et quelque peu désespéré par cette crise sanitaire qui obligeait chacun à rester cloîtré chez lui devant la télé, il a décidé de faire un geste pour ses voisins castors en leur offrant cette belle antenne parabolique : avec la télé, la solitude et le repli sur soi sont moins difficiles à supporter, comme l’a expliqué Grant Carlson aux médias : un beau geste altruiste, donc…

L. V.

Île Maurice : du pétrole tiré par les cheveux…

15 août 2020

L’île Maurice et ses plages paradisiaques… (source © Tourism Mauritius)

Située dans l’Océan Indien, à l’Est de la Réunion, l’île Maurice fait partie de ces territoires stratégiques qui ont fait l’objet de moult convoitises de la part des puissances coloniales et sont passées de mains en mains. Sans doute déjà connue des Phéniciens puis régulièrement visitée par les navigateurs arabes au moins depuis la fin du Xe siècle, l’île est fréquentée à partir de 1507 par les Portugais, puis colonisée par les Hollandais à partir de 1598 sous le nom de Mauritius en l’honneur du prince Maurice de Nassau. Les Français en prennent possession à leur tour en 1715 et la baptisent alors L’Isle de France. Ils en sont chassés en 1810 par les Britanniques qui se l’approprient officiellement en 1814 à l’occasion du Traité de Paris consécutif à la première abdication de Napoléon 1er.

Une côte très découpée et un lagon limpide avec de belles plages de sable blanc (source © Thomas Cook)

La colonie britannique comprend alors, outre l’île principale Maurice, trois autres îles de l’archipel des Mascareignes (Rodrigues, Agaléga, Saint-Brandon) ainsi que l’archipel des Chagos et les Seychelles, lesquelles sont détachées en 1903 dans une nouvelle colonie. En 1965, trois ans avant d’accorder l’indépendance, les Anglais amputent leur colonie de l’archipel des Chagos dont ils louent l’ïle de Diego Garcia aux Américains pour en faire une formidable base militaire stratégique.

Depuis l’indépendance proclamée le 12 mars 1968, le pays connaît un régime considéré comme très démocratique, qui mélange Code napoléonien et droit anglais, et bénéficie d’une des économies les plus prospères de l’Afrique. La présence de 150 km de plages de sable blanc tout autour de l’île Maurice, abritées par une barrière corallienne bien préservée, ainsi que la présence de plusieurs réserves de biodiversité très riches en font une destination touristique renommée, même si le tourisme ne représente que 14 % des revenus économiques du pays.

Pour autant, la marée noir dont sont actuellement victimes les côtes mauriciennes est considérée comme une véritable catastrophe écologique par les habitants de ce pays qui se mobilisent en masse malgré l’interdiction du gouvernement de se rendre sur les plages souillées. Le 25 juillet 2020, le navire vraquier japonais MV Wakashio, navigant sous pavillon de complaisance panaméen, a en effet heurté un récif à Pointe d’Esny, à quelques encablures des côtes sud-est de l’Île Maurice et une semaine plus tard, des nappes d’hydrocarbures ont commencé à se former autour de l’épave qui menaçait de se couper en deux.

Le 6 août 2020, des Mauriciens observent le navire MV Wakashio, échoué près du parc marin de Blue Bay, au large de l’île Maurice (photo © Dev Ramkhelawon / AFP / Le Monde)

Parti de Singapour et à destination du Brésil, le bateau en question naviguait pourtant à vide et aurait dû emprunter une voie nettement plus au sud pour passer très au large des côtes mauriciennes. Un enquête permettra sans doute d’établir les responsabilités, d’autant que cet armateur japonais n’en est pas à sa première marée noire. Toujours est-il que, depuis début août, au moins 1200 tonnes de fuel ont commencé à se répandre dans les eaux cristallines du lagon, menaçant notamment plusieurs réserves naturelles dont celle de l’ïle au Cerfs et la zone humide de l’ïle aux Aigrettes, tandis que les côtés sud-est de l’île principale commençaient à être touchées.

Dès le 8 août, le Préfet de la Réunion annonçait l’envoi d’un avion et d’un bateau transportant du matériel POLMAR pour aider les Mauriciens à contenir la marée noire. Le 12 août, le Premier ministre de Maurice annonçait qu’il ne restait plus qu’une centaine de tonnes de fuel à bord du navire qui en contenait initialement 3800 tonnes, ainsi que 200 000 l de diesel, le reste ayant pu être pompé ou s’étant déjà répandu en mer…

Des volontaires mettent en place des boudins pour contenir la marée noire autour de l’île Maurice (photo © Daren Mauree / Getty Images / L’Express Maurice / The Epoch Times)

Au delà des moyens déployés par les experts pour tenter de contenir les effets de cette catastrophe écologique, la crise a montré une mobilisation exceptionnelle de la population. Des milliers de volontaires se sont présentés pour tenter de récupérer au plus vite les hydrocarbures flottant à la surface du lagon afin de limiter les dégâts sur la barrière corallienne et les plages de sable blanc. Plus de 570 tonnes de pétrole avaient ainsi pu être ainsi collectées le 12 août. Des barrages flottants constitués de matériaux absorbants, notamment de la paille de canne à sucre enrobée dans des toiles de jute ont été mis en place pour contenir le déplacement des nappes d’hydrocarbure.

Et l’on a assisté à une véritable mobilisation populaire pour mettre en œuvre des barrages flottants artisanaux réalisés sur place en bourrant de vieux bas avec des cheveux. Une technique qui aurait déjà été utilisée pour lutter contre la marée noire occasionnée par le pétrolier américain Exxon Valdez en 1989 sur les côtes de l’Alaska, et après l’accident de la plateforme pétrolière de BP, Deepwater Horizon, dans le Golfe du Mexique en 2010. L’idée a d’ailleurs été brevetée par un certain Phil McCrocy, propriétaire d’un salon de coiffure en Alabama. De par leur constitution, les cheveux sont en effet des matériaux lipophiles qui fixent les corps gras et les huiles : selon Sciences et Avenir, 1 kg de cheveux peut ainsi absorber 6 à 8 kg d’hydrocarbures ! Les huiles sont en effet piégées dans les écailles qui constituent la couche externe du cheveu, la cuticule. Un lavage avec un détergent permet ensuite de relarguer les hydrocarbures ainsi absorbés et les boudins flottants peuvent dont servir plusieurs fois.

Mise en place de boudins absorbants remplis de cheveux (photo © MaxPPP / Midi Libre)

Un procédé astucieux, peu coûteux et très efficace donc que les Mauriciens ont appliqué à grande échelle. De nombreux coiffeurs de l’île se sont mobilisés pour couper gratuitement les cheveux afin d’approvisionner le dispositif tandis que les collants usagés étaient collectés et remplis manuellement par les bénévoles. En France, une association, Coiffeurs Justes, créée en 2015 par un coiffeur au nom prédestiné, Thierry Gras, cherche justement à valoriser au mieux cette propriété lipophile des cheveux. Les salons de coiffure partenaires sont ainsi invités à collecter, jour après jour, les cheveux coupés et à les stocker des des sacs biodégradables. Tous les mois, ces sacs sont envoyés à l’association qui les conditionne et les stocke à Saint-Zacharie, dans le Var, où Thierry Gras a son propre salon depuis 1994. L’association a ainsi envoyé la moitié de son stock, soit 20 tonnes de cheveux, à l’Île Maurice pour augmenter le potentiel de lutte contre la marée noire.

Bulletin d’adhésion à l’association Coiffeurs Justes

Et l’on découvre à cette occasion que le recyclage des cheveux a bien d’autres vertus. On l’utilise aussi comme isolant dans le bâtiment, comme compost organique en agriculture et même comme répulsif contre certains prédateurs des cultures. Ainsi, un viticulteur charentais installe autour de ses vignes de petits sachets en jute remplis de cheveux récupérés en salon de coiffure, ce qui les protège contre les chevreuils qui adorent venir brouter les jeunes pousses de vignes mais sont effrayés par l’odeur humaine émanant de ces sachets : une technique astucieuse, au poil et parfaitement écologique, utilisée également en maraîchage. Pas besoin de couper les cheveux en quatre pour participer à une telle opération de recyclage…

L. V.  

A Carnoux, l’eau coule à flots…

12 août 2020

Depuis le début de l’été, l’eau coule sur l’avenue Darius Milhaud, en contrebas immédiat des deux réservoirs qui permettent de stocker 000 m³ d’eau en sortie de la station de traitement d’eau potable de Carnoux, alimentée en eau brute depuis la Durance. Fuite ou délestage liée à l’entretien de l’installation ? La société privée Eau de Marseille Métropole (SEMM) qui gère depuis 2014 et pour 15 ans, dans le cadre d’une délégation de service public quelque peu controversée, la production et la distribution de l’eau potable sur les 18 communes du territoire Marseille Provence, ne communique pas sur le sujet. Les informations transmises par le centre d’appel aux clients qui s’étonnent de toute cette eau qui se déverse en pure perte sur la chaussée restent pour le moins laconiques : circulez, il n’y a rien à voir..

Fuite d’eau dans le Chemin des Bastides le 7 juillet 2020 (photo © CPC)

Aucun doute en revanche quant à l’origine de l’eau qui s’écoule régulièrement sur la chaussée le long du chemin des Bastides, une petite ruelle en pente située dans le quartier des Barles Nord et qui se transforme très régulièrement en fleuve impétueux, même en l’absence totale de pluie. C’était notamment le cas du 7 juillet dernier où l’eau a coulé à flots toute la journée, dévalant joyeusement la pente sur toute la largeur de la rue et venant se déverser dans le réseau pluvial au niveau de la route départementale en contrebas, alimentant en eau potable le petit ruisseau de Carnoux et par conséquent le Merlançon puis l’Huveaune : étant donnée la qualité très dégradée de ces cours d’eau, un peu d’eau claire ne leur fait certes pas de mal !

Cette eau provenait en effet directement du réseau d’alimentation en eau potable qui est enterré à près d’un mètre de profondeur sous la chaussée bitumée et qui, dans cette rue comme sans doute dans de nombreuses autres de Carnoux, est en piteux état. Les interventions des équipes techniques de la SEM puis de Bronzo, désormais filiale du groupe Eaux de Marseille Environnement, au cours de ces dernières années ne se comptent plus. On dénombre sur la chaussée pas moins de quatre rustines en enrobé, sur une vingtaine de mètres de longueur, témoins des éventrements successifs du revêtement suite à des fuites du réseau d’eau en profondeur ! Et l’un au moins de ces emplacement a déjà été rouvert à 4 reprises pour des fuites récurrentes qui se produisent toujours au même endroit…

Nouvelle fuite d’eau le 6 août 2020 (photo © CPC)

D’ailleurs, le 5 août au soir, rebelote : cette même plaque de goudron que Bronzo venait tout juste de refaire moins d’un mois auparavant, était de nouveau le siège d’un écoulement de grande ampleur, évalué à plusieurs litres par seconde. L’eau issue de la canalisation fuyarde en profondeur, après s’être frayé un chemin à travers le soubassement de la chaussée, jaillissait à gros bouillons de la chaussée, soulevant alégrement le goudron et s’écoulant ensuite en cataractes le long de la rue. De quoi rafraîchir agréablement tous ceux qui prenaient le frais sur le pas de leur porte en cette chaude soirée d’été…

De l’eau potable qui jaillit du sol : une nouvelle source à Carnoux ? (photo © CPC)

Bien entendu, les riverains, en bon voisins vigilants, se sont empressés d’avertir aussitôt la SEMM dont le numéro d’appel est maintenant parfaitement connu à force d’habitude. Mais en professionnels chevronnés, les agents de la SEMM ne sont pas du genre à s’affoler. Malgré plusieurs appels successifs le lendemain 8 août, la SEMM n’a finalement envoyé un agent sur place qu’en fin de matinée et uniquement pour vérifier qu’il s’agissait bien d’une fuite, histoire de s’assurer que les différentes photos transmises avec les alertes correspondaient bien à la réalité. Cette visite ayant permis de qualifier la fuite d’« importante », il ne restait plus à la SEMM qu’à transmettre l’information à sa filiale Bronzo en charge des interventions d’urgence.

Intervention de Bronzo le 6 août 2020 à Carnoux (photo © CPC)

Et en fin d’après-midi, vers 17h45, soit 24 h après les premiers signalements de la fuite et alors que plusieurs centaines de m³ d’eau avaient coulé toute la journée le long de la chaussée, une équipe de deux agents de Bronzo, la seule en charge de tout le secteur géographique, est donc venue voir ce qu’elle pouvait faire. Les agents ayant oublié d’apporter leur matériel, l’un des deux ouvriers est immédiatement reparti avec le camion, laissant son collègue seul, se débrouiller à couper l’eau, arracher la rustine de goudron et creuser à la pelle jusqu’à la canalisation, le tout en pleine voie et sans la moindre signalisation pour prévenir du danger. Mais les intervenant de Bronzo n’ont pas froid aux yeux et connaissent leur métier, d’autant que celui-ci intervenait ici pour la quatrième fois successive, de quoi agir les yeux fermés.

En réalité, l’opération a quand même duré deux heures car, malgré le retour du collègue avec le camion et le matériel nécessaire, la réparation d’une telle fuite, bien que récurrente, s’apparente vaguement à du bricolage. A se demander d’ailleurs si une telle réparation de fortune durera plus longtemps que la précédente…Toujours-est il que la rue, qui ressemble désormais davantage au fond d’un oued à sec parsemé de cailloutis et de limon, qu’à une chaussée urbaine, dispose d’un rapiècement supplémentaire, histoire de bien rappeler à chacun que l’eau qui court sous nos pieds a besoin d’un exutoire en surface en cas de fuite. A se demander aussi comment la chaussée et les habitations environnantes tiennent encore debout malgré la circulation souterraine d’un tel volume d’eau.

Une réparation de fortune en attendant une véritable opération de renouvellement plus durable ? (photo © CPC)

Il n’en reste pas moins que ce genre de situation récurrente laisse songeur quant à la sincérité des messages de communication que la SEMM met en avant dans toutes ses publications grand public et dans ses nombreuses interventions de promotion auprès des scolaires, quant à la nécessité de préserver une ressource en eau particulièrement précieuse dans notre région au climat estival aride. Quelques centaines de m³ d’eau potable qui s’écoulent ainsi régulièrement sans émouvoir grand monde ne sont en effet rien au vu de l’importance des pertes telle que la Direction de l’eau, de l’assainissement et du pluvial de la Métropole Aix-Marseille-Provence, les détaille dans son rapport annuel sur le prix et la qualité de l’eau et de l’assainissement dans son édition 2018.

Les chiffres donnent le tournis : sur 84,4 millions de m³ d’eau distribués annuellement, seuls 68,5 millions de m³ sont effectivement facturés aux consommateurs. Tout le reste n’est certes pas perdu puisque les services de la Métropole, sur les indications de leur délégataire la SEMM, considèrent qu’environ 1,9 millions de m³ sont utilisés soit pour les besoins du service (pour laver les installations par exemple) soit pour des activités annexes non comptabilisées (typiquement pour alimenter les bornes à incendie ou nettoyer la voirie).

Il reste quand même plus de 14 millions de m³ qui s’évaporent chaque année dans la nature, dont l’essentiel du fait des fuites du réseau. Cela représente près de trois fois la consommation totale annuelle de la ville de Carnoux, qui se perd donc dans le sol sans que l’on sache trop bien où cette eau s’infiltre. Certes, la SEMM, comme tout gestionnaire, même par délégation, d’un réseau public de distribution d’eau potable, est tenue d’assurer une gestion patrimoniale de son réseau et de faire en sorte de minimiser ces pertes en remplaçant régulièrement les tronçons les plus dégradés de son réseau avant qu’ils ne soient trop fuyards. De fait, la SEMM s’enorgueillit de renouveler chaque année 0,9 % de son réseau, lequel mesure au total un peu plus de 3000 km sur le territoire de Marseille Provence. A ce rythme, il faudrait plus d’un siècle pour renouveler l’ensemble du réseau alors qu’une bonne partie est déjà vétuste à l’heure actuelle et que la durée de vie d’une conduite neuve d’eau potable est estimée à 75 ans : cherchez l’erreur…

L. V.

Canicule : c’est reparti comme en 2003 ?

10 août 2020

La une du Parisien du jeudi 14 août 2003 (source © Le Parisien)

Déjà en juin 2019, alors que les services météorologiques annonçaient une forte vague de chaleur, les journaux titraient, à l’instar du Parisien, « Canicule : une semaine pire qu’en 2003 ? ». Et voilà que l’on voit refleurir dans les médias exactement la même alerte à l’occasion du nouvel épisode caniculaire qui s’est installé sur la France, alors que Météo France plaçait, samedi 8 août 2020, 14 départements en alerte rouge canicule. Le site tameteo.com titre ainsi : « Doit-on craindre la même canicule qu’en 2003 ? ».

Il faut dire que cette canicule qui a sévi pendant 15 jours début août 2003, bien que passée relativement inaperçue dans les médias à l’époque comme le relève fort justement André Larané, sur le site Herodote.net, a fait des dégâts et a laissé des traces. La température y a atteint des records avec 44,1 °C notamment enregistré le 12 août 2003 à Conqueyrac dans le Gard, plus de 40 °C à Auxerre à sept reprises et 9 jours au-delà de 35 °C à Paris même, où les nuits ont été particulièrement étouffantes en centre ville.

Pièce climatisée ou chambre froide : l’arme fatale des EHPAD contre la canicule…(dessin © Félé-dessin Blog)

Des conditions très éprouvantes pour les organismes et qui se sont traduites par une véritable hécatombe auprès des personnes âgées avec probablement près de 20 000 décès supplémentaires liés plus ou moins directement à cette vague de chaleur inhabituelle. Dès le 8 août, la Direction Générale de la Santé publie un communiqué sur les risques de déshydratation encourus par les vieillards, les nourrissons et les personnes vulnérables tandis que le surlendemain, le médecin urgentiste Patrick Pelloux, alors inconnu du public, alarme les médias en avançant le chiffre d’une cinquantaine de morts par déshydratation en île-de-France au cours de la semaine précédente. Il s’avérera que les jours les plus meurtriers ont été les 11 et 12 août 2003, alors que le pic de chaleur se conjugue à des concentrations excessivement élevées en dioxyde d’azote et en ozone dans l’atmosphère des grandes villes.

Le gouvernement à l’époque avait tardé à prendre conscience de cette situation, comme d’ailleurs dans d’autres pays européens, notamment en Italie où il fallu attendre 2005 pour que le pays reconnaisse une surmortalité comparable à celle de la France. Les images du ministre de la santé de l’époque, le médecin marseillais Jean-François Mattei, interviewé au bord de sa piscine le 10 août 2003, lui coûteront d’ailleurs son poste et il ne sera pas reconduit dans le nouveau gouvernement Raffarin constitué en mars 2004.

Campagne municipale d’information durant la canicule de 2019 (source © Commune de Veauche, dans la Loire)

Depuis, l’été 2019 a fait tomber bien d’autres records de température. Météo France n’a pas hésité ainsi à placer 78 départements en alerte canicule orange le 26 juin 2019. La session du Brevet des collèges, prévue les 27 et 28 juin a été reportée à cause de la chaleur. Le 28 juin 2019, le thermomètre indique 46 °C à Vérargues, dans l’Hérault, record absolu de température jamais enregistré en France. Il atteint le même jour 43,5 °C à Montpellier et 44,3 °C à Carpentras, tandis que l’on enregistre, le 25 juillet de la même année, un autre record de 42,6 °C à Paris et de 40,5 °C à Lille…

Contrairement à 2003, le risque sanitaire concernant les personnes les plus fragiles a été mieux pris en compte et il semble que, depuis l’épisode de 2003, l’on n’ait pas enregistré une telle surmortalité liée aux épisodes de canicule en particulier dans les établissements accueillant des personnes âgées. Cette surmortalité ne dépasserait pas 1500 personnes durant l’été 2019. Mais l’analyse historique réalisée notamment par Emmanuel Le Roy Ladurie dans son célèbre ouvrage Histoire du climat depuis l’an mil, montre que les canicules historiques qui ont frappé notre pays bien avant 2003 n’étaient pas indolores, loin s’en faut.

A l’époque, on pourrait penser que le risque principal causé par les pics de chaleur estivaux était surtout la perte des récoltes dû à la sécheresse. Mais avec le recul, il semble en réalité que les faibles rendements à l’origine de véritables disettes étaient beaucoup plus consécutifs aux étés pourris et pluvieux qu’aux périodes de canicules. Un terrible orage comme celui du 13 juillet 1788 faisait alors beaucoup plus de dégâts qu’une vague de chaleur en détruisant une part significative des récoltes de céréales et sa survenance explique en partie le climat de révolte qui préside la période révolutionnaire.

Famine consécutive à une période de sécheresse : gravure du XIXe siècle (source © DeuxSèvres79)

En revanche, les vagues de canicules, provoquant le tarissement des puits et des cours d’eau, avaient alors des connaissances sanitaires redoutables : l’eau devenue rare et souvent croupie permet le développement des germes pathogènes et la dysenterie fait alors des ravages en particulier chez les nourrissons et les jeunes enfants. En 1636, l’année où Corneille écrit Le Cid, Paris et tout le nord de la France sont frappés par un été caniculaire particulièrement torride dont on estime qu’il serait à l’origine d’environ 500 000 morts : une véritable hécatombe, sans comparaison avec ce qu’on a connu en 2003, d’autant qu’à l’époque la France comptait trois fois moins d’habitants que de nos jours !

La canicule parisienne, caricature à la une du Petit Journal le 9 septembre 1895 (source © BNF Paris / Hérodote)

En 1718 et 1719, deux étés très secs se succèdent et on estime le nombre de morts à 700 000 dont 450 000 pour la seule année 1719 où les vagues de chaleurs se succèdent sans discontinuer de juin à septembre et où les chroniqueurs signalent même des nuées de criquets qui ravagent les cultures jusqu’en Normandie. La Seine atteint alors son niveau le plus bas à Paris. Et d’autres été caniculaires surviennent en 1747 et 1779, faisant chacun encore de l’ordre de 200 000 morts, toujours principalement parmi les enfants en bas âge.

Plus près de nous, en 1911, une forte vague de chaleur sévit en France du 5 juillet au 13 septembre. En août, les 35 °C sont dépassés plusieurs jours consécutifs à Paris. Selon la démographe Catherine Rollet, on observe durant cette canicule une surmortalité de 40 000 personnes dont 29 000 nourrissons, alors particulièrement suivis par les inspecteurs des enfants du premier âge, chargés de la surveillance des enfants placés en nourrice à la campagne. Un biais cognitif qui met en exergue ces décès liés notamment aux insolations et aux diarrhées des plus jeunes, lesquelles restent encore redoutables pour les nouveaux nés, mais aussi les effets indirects d’une épidémie de fièvre aphteuse dans les régions d’élevage laitier, entraînant des pénuries de lait qui sont à l’origine de nombreux décès d’enfants en bas âge que l’on nourrit alors avec des produits de substitution mal adaptés.

Une victime d’insolation à la une du Petit Journal le 13 août 1911 (source © Leemage / Le Parisien)

A l’issue de ces observations, une vaste campagne de sensibilisation axée sur la prévention des maladies infantiles est lancée, laquelle portera ses fruits puisque la vague de canicule de l’été 1947 ne met pas en évidence de forte surmortalité infantile. Mais il faudra attendre 2003 pour que les pouvoirs publics prennent conscience que désormais les canicules sont aussi très dangereuses pour les personnes âgées avec des risques de déshydratation mortelle, un phénomène qui était jusque-là sans doute resté masqué par les effets nettement prédominants sur les nourrissons. A chaque crise son enseignement…

L. V.

Beyrouth : l’insoutenable légèreté du port

8 août 2020

La formidable explosion qui a ravagé les abord du port de Beyrouth, mardi 4 août vers 18 h, a frappé les esprits. Le monde entier a vu les images du panache de fumée et surtout des immeubles ravagés par la déflagration, du verre brisé jonchant les rues en plein centre ville de la capitale libanaise, et des blessés ensanglantés transportés en urgence à travers les rues dévastées.

Dégâts dans le quartier de Gemmayzé à Beyrouth le 5 août 2020 (photo © Mohamed Azakir / Reuters / France 24)

Des scènes de guerre comme après un bombardement, au point que certains, dont le président américain Donald Trump, toujours prompt à afficher des jugements péremptoires et bien souvent prématurés, ont affirmé que ce ne pouvait être que l’effet d’un acte terroriste. Exactement comme le 21 septembre 2001, lorsque l’usine AZF a explosé à Toulouse, 10 jours seulement après les attentats du World Trade Center et que les soi-disant experts venaient expliquer doctement sur les plateaux télévisés que l’un des ouvriers décédés dans l’explosion portait toutes les marques vestimentaires d’un kamikaze djihadiste.

Mais à Beyrouth comme à Toulouse, il semble bien qu’il ne s’agisse en aucun cas d’un acte volontaire criminel, mais bien d’un simple accident technologique comme il s’en produit malheureusement trop fréquemment. Il faudra du temps pour analyser en détail les causes d’une telle catastrophe dont le bilan encore provisoire fait déjà état de 154 morts et d’une soixantaine de disparus, mais aussi de 5 000 blessés et d’environ 300 000 personnes sans abri.

A Toulouse, près de 20 ans après la catastrophe qui avait causé la mort de 31 personnes, fait 2 500 blessés mais avait aussi créé des traumatismes durables à plus de 14 000 personnes encore sous traitement 18 mois plus tard, et engendré pour environ 2 milliards d’euros de dégâts, les nombreuses enquêtes qui se sont succédé et ont abouti en 2017 à la condamnation définitive des dirigeants de la société La Grande Paroisse, filiale du groupe Total, n’ont pas vraiment permis de conclure de manière définitive sur les causes exactes.

Le site de l’usine AZF quelques heures après l’explosion du 21 septembre 2001 (photo © MaxPPP / France 3 Occitanie)

Il est acquis que l’explosion est celle d’un stock de 300 à 400 tonnes de nitrate d’ammonium entreposé en vrac dans un hangar, mais les raisons de cette explosion restent controversées. Il a beaucoup été question d’erreur de manipulation avec la mise en contact de produits chlorés. Mais d’autres hypothèses ont été avancées, liées au fait qu’il y aurait eu une première explosion quelques secondes avant celle qui a soufflé le hangar d’AZF. La nature de cette première explosion ne sera sans doute jamais élucidée avec certitude, mais son siège potentiel pourrait être Ie site tout proche de la SNPE (Société nationale des poudres et explosif), spécialisée notamment dans la fabrication de propergols solides pour la propulsion de fusée et engins balistiques militaires et civils), même si les expertises n’ont pu le démontrer.

A Beyrouth, on mettra sans doute aussi beaucoup de temps pour analyser en détail les raisons de cette explosion. Mais comme à Toulouse, la cause principale du désastre vient de ce qu’on y stockait en site très urbanisé des produits particulièrement dangereux. Selon les premiers éléments diffusés dans les médias, le stock de nitrate d’ammonium qui est à l’origine de l’explosion est considérablement plus volumineux que celui du hangar d’AZF puisqu’il est question de 2 750 tonnes. L’explosion a d’ailleurs été entendue à Chypre, à plus de 200 km de là et les spécialistes considèrent qu’elle est l’équivalent d’une explosion de 1000 à 1500 t de TNT, soit un dixième de la puissance de la bombe d’Hiroshima. Par comparaison, selon Le Monde, l’explosion d’AZF, comme d’ailleurs celle de Tianjin en 2015, dont le bilan officiel est de 173 morts et 800 blessés, ne dépassait pas 20 à 40 t d’équivalent de TNT.

Maison d’Halifax après l’explosion du 6 décembre 1917 (photo © Wallace R. MacAskill / Bibliothèque et Archives du Canada / Wikipedia)

En revanche, on a déjà connu pire avec l’explosion accidentelle, le 6 décembre 1917, d’un cargo français chargé de 2 400 t de munitions et explosifs, le Mont-Blanc, au large du port canadien d’Halifax. Une collision avec un navire norvégien dans le chenal d’entrée du port, chacun refusant de céder la priorité, a transformé un banal accident de la circulation en formidable feu d’artifice. La puissance de l’explosion avait alors été évaluée à 2 900 t d’équivalent TNT, causant au moins 2 000 morts et 9 000 blessés et rasant une partie de la ville toute proche.

Comme à Brest en 1947, lorsqu’un bateau contenant plus de 3 000 t de nitrate d’ammonium s’était échoué avant d’exploser, soufflant les bâtiments sur des kilomètres à la ronde, c’est dans le port de Beyrouth que s’est passée l’explosion en ce mois d’août 2020. Le stock d’engrais qui est en cause y avait été transporté par bateau, à bord d’un cargo russe battant pavillon moldave et qui se rendait initialement au Mozambique. Selon le New York Time, le bateau en question, le Rhosus, était une épave flottante qui, à la suite d’une escale imprévue à Beyrouth, s’y est trouvée bloquée en 2013 après un contrôle technique des autorités portuaires. Après 11 mois d’attente et faute de réaction du propriétaire du navire, la cargaison aurait finalement été déchargée mi-2014 et stockée depuis dans un hangar où sont conservées les marchandises saisies.

Mais 6 ans plus tard et malgré, semble-t-il, plusieurs alertes de la part du service des douanes, le stock de nitrate d’ammonium pourtant hautement explosif est toujours là, sans surveillance particulière, alors que le Rhosus, lui, aurait purement et simplement coulé dans le port de Beyrouth depuis déjà plusieurs années.

L’explosion filmée en direct depuis un immeuble de bureaux (photo © Gaby Salem / ESN / AFP / Le Journal de Saône-et-Loire)

Reste à déterminer pourquoi ce nitrate d’ammonium a brusquement explosé ce mardi 4 août. Une chose semble acquise : l’explosion est consécutive à un incendie qui se serait déclaré suite à des travaux de soudure dans un entrepôt voisin, où étaient stockées des fusées de feu d’artifice. Différentes observations concordantes font état de cet incendie contre lequel les pompiers ont lutté pendant une dizaine de minutes sans pouvoir le maîtriser, et plusieurs vidéos ont été tournées alors qu’une épaisse fumée noire s’élevait des hangars du port, et ceci avant même qu’une première puis une seconde explosions ne se produisent, à 18 h, ce qui explique que l’on dispose de nombreux témoignages filmés de l’événement, analysés notamment par Le Monde.

Visite d’Emmanuel Macron à Beyrouth le 6 août 2020 sur les lieux de l’explosion, entouré de militaires libanais (photo © Thibault Camus / AFP / RTL)

Des éléments qui seront sans doute précieux pour analyser les causes et les responsabilités de cet accident technologique majeur. Une enquête internationale est d’ailleurs évoquée, réclamée notamment par Emmanuel Macron qui s’est distingué en se rendant sur place dès le surlendemain de la catastrophe, même si son ton quelque peu paternaliste a pu agacer certains.

Outre la prise en charge des nombreuses victimes et la reconstruction des quartiers endommagés, c’est une grande partie des infrastructures urbaines et portuaires qu’il va falloir reconstruire. Toute la zone des hangars où a eu lieu l’explosion a été soufflée, un cratère de 150 m de diamètre envahi par l’eau de mer s’est formé à la place du quai et les immenses silos à grains où étaient stockées les réserves stratégiques du pays ont été totalement détruits, ce qui laisse craindre un risque de pénurie alimentaire à court terme.

La zone portuaire détruite par l’explosion : au premier plan le cratère qui s’est formé à la place des entrepôts et à côté les silos à grain totalement éventrés (photo © AFP / L’Express)

Un événement qui devrait faire réfléchir les responsables politiques sur le risque, malheureusement présent un peu partout sur la planète, que fait courir en milieu urbanisé la présence d’installations industrielles, de sites de stockage et d’infrastructures de transports de matières dangereuses. Un risque trop souvent minimisé mais qui se rappelle parfois très brutalement à notre souvenir…

L. V.

Qui veut acheter le stade Vélodrome ?

6 août 2020

Certes, il ne s’appelle plus officiellement Vélodrome mais Orange, du nom d’une société privée de télécommunication qui verse pour cela la modique somme de 2,8 millions d’euros par an à une autre société privée, AREMA, filiale du groupe Bouygues Construction, lequel a aussi bénéficié des droits à construire pour édifier tout un nouveau quartier à proximité du stade historique. Rappelons que cette société AREMA a été créée de toutes pièces, en partenariat avec deux établissements financiers, pour porter le projet de reconfiguration du stade en vue de l’Euro 2016, dans le cadre d’un partenariat public-privé conclu en 2010 pour une durée de 35 ans, et se charger ensuite d’en assurer l’exploitation pendant une trentaine d’années.

Le stade Vélodrome dans sa configuration actuelle (photo © Shutterstock / Génération Voyage)

Une simple affaire de gros sous entre partenaires économiques donc, mais qui porte quand même sur la gestion d’un équipement public de premier plan, cher au cœur de bien des Provençaux, et qui est toujours officiellement la propriété de la Ville de Marseille. Un droit de propriété qui se résume en réalité à la signature de très gros chèques, au nom du contribuable marseillais.

Jean-Claude Gaudin aux côtés du président de l’OM Frank Mc Court (photo © B. Langlois / AFP / 20 minutes)

La Chambre régionale des comptes (CRC) dénonce depuis des années ce scandale permanent que représente le montant colossal versé chaque année par la Ville de Marseille sous forme de subventions déguisées à une autre société privée, au capital de 116 millions d’euros, en l’occurrence la Société anonyme sportive professionnelle Olympique de Marseille, dont l’actionnaire majoritaire est, depuis 2016, l’Américain Frank Mc Court.

La rénovation du stade en vue de l’Euro 2016 avait particulièrement attiré l’attention. Le montant de l’investissement réalisé, 267 millions d’euros, était l’un des plus élevés de tous les chantiers engagés à cette occasion avec un coût de plus de 4000 € la place, quatre fois plus que pour la rénovation du stade de Toulouse et deux fois plus que pour celui de Bordeaux, pourtant reconstruit à neuf.

Mais c’est surtout le montage financier retenu par la Ville de Marseille qui laissait baba : Les deux-tiers de l’investissement initial ont été apportés par des fonds publics de l’État, de la Région, du Département, de la Communauté urbaine et de la Ville de Marseille (qui a contribué à elle seule à hauteur de 44,7 millions), la société AREMA / Bouygues se contentant de mettre 100 millions d’euros au pot tout en bénéficiant du marché de travaux. En remerciement de cet apport, la Ville de Marseille s’engageait à verser chaque année à AREMA pendant 31 ans la modique somme annuelle de 12,6 millions d’euros par an pour couvrir les frais d’exploitation, soit un joli pactole de près de 400 millions d’euros au final. A l’époque, la CRC avait calculé que la Ville aurait pu économiser au bas mot 93 millions d’euros en se chargeant elle-même de la maîtrise d’ouvrage des travaux de rénovation du stade plutôt que de la confier au privé !

Un montage d’autant plus étonnant que la société privée SASP OM qui est la principale bénéficiaire de cette infrastructure sportive exceptionnelle, ne paye presque rien. Jusqu’en 2011, elle ne versait qu’un modeste loyer de 50 000 € par an à la Ville de Marseille pour l’utilisation quasi exclusive du stade. En 2014, pour obéir aux injonctions plus qu’insistantes de la CRC, la Ville avait fini par augmenter le loyer annuel à 4 millions d’euros. Enfin, en décembre 2018, dans le cadre d’un nouvel accord passé entre la SASP OM et AREMA, le club a accepté de porter ce loyer annuel à 5,5 millions d’euros moyennant la gestion exclusive du stade à son seul bénéfice.

Déjà en 2014, une mission sénatoriale conseillait à la Ville de Marseille de se montrer plus vigilante sur la gestion du stade Vélodrome et encourageait son transfert au club de l’OM qui, en tant qu’exploitant exclusif, devrait en toute logique être chargé de son entretien et en devenir le propriétaire à terme, comme c’est le cas pour la plupart des clubs sportifs professionnels de ce niveau et de cette envergure financière. Une orientation d’autant plus logique que les collectivités territoriales sont incitées, via les engagements pris auprès de l’État, à ne pas augmenter inconsidérément leurs budgets de fonctionnement. Réduire les subventions accordées ainsi aux sociétés sportives professionnelles aurait donc du sens, surtout dans une ville aussi endettée que Marseille, qui a bien du mal à investir dans la rénovation de ses écoles publiques.

Le stade Vélodrome un soir de match (source © La Provence)

Avec une dette supérieure à 1900 € par habitant, Marseille fait partie des villes les plus endettées de France. Le montant de ses remboursements annuels, qui devrait atteindre 200 millions d’euros en 2021, est le deuxième poste budgétaire de la Ville, juste derrière la gestion des établissements scolaires, ce qui obère grandement ses marges de manœuvre en matière d’investissement public, comme le reconnaissait bien volontiers l’ancien adjoint aux finances, Roland Blum à Marsactu en février dernier. Il rappelait à cette occasion que 150 millions d’euros avaient été empruntées par Marseille en 2012, pour préparer l’organisation de Marseille-Provence capitale de la culture 2013, mais aussi pour apporter la participation de la Ville aux travaux de rénovation du stade, et que le remboursement de cette somme arrive à échéance justement en 2021.

Benoît Payan lors du Conseil municipal du 27 juillet 2020 (source © Ville de Marseille)

Rien de surprenant donc, dans un tel contexte, que Benoît Payan, premier adjoint de la nouvelle maire de Marseille, Michèle Rubirola, se soit exprimé lors du dernier Conseil municipal, le 27 juillet 2020, pour proposer que la Ville se dessaisisse du stade Vélodrome au profit soit de la SASP OM, soit de la Métropole Aix-Marseille-Provence. La logique voudrait en effet que le club professionnel et son actionnaire Frank Mc Court, qui lorgne par ailleurs, selon Made in Marseille, sur la reprise à son profit de la délégation de service publique du parc Chanot, se porte acquéreur de cette infrastructure dont il est déjà l’exploitant exclusif. Dès 2021, lorsque l’accord commercial signé avec AREMA arrivera à terme, la Ville compte bien renégocier à la hausse le montant du loyer annuel versé par le Club en incitant ce dernier à devenir à terme propriétaire du stade, ce qui allégerait considérablement la charge financière pesant sur les comptes de la Ville.

Martine Vassal, présidente reconduite à la tête de la Métropole, future propriétaire du stade ? (photo © Christophe Simon / AFP / L’Express)

A défaut, Benoît Payan verrait bien la Métropole se porter acquéreur d’un stade auquel Martine Vassal a encore exprimé en octobre dernier tout son attachement sentimental, expliquant dans un communiqué officiel à l’occasion du départ du dernier Marseille-Cassis : « le Stade Vélodrome fait partie à part entière de notre patrimoine. Il n’est donc pas question de le vendre au tout venant et je suis scandalisée que l’on puisse dire que la Ville va vendre le stade ».

La Métropole bien entendu n’est pas le « tout-venant » et il serait en effet cohérent que cette structure intercommunale qui gère déjà de nombreux équipements sportifs d’intérêt communautaire comme le stade de Miramas ou la piscine de Venelle étende sa compétence à la gestion du stade Vélodrome : quel autre infrastructure sportive locale possède en effet une attractivité et une renommée supérieure à celles de cette enceinte mythique qui fait vibrer le cœur des Provençaux bien au-delà des seuls habitants de Marseille ?

L. V.

Fessenheim : ça y est, on ferme !

4 août 2020

Voilà des années que certains l’espéraient, mais voilà qui est fait depuis le 29 juin 2020 à 23h. Alors que la France entamait son déconfinement sanitaire, le réacteur n°2 de la centrale nucléaire de Fessenheim a enfin tiré le rideau. Le réacteur n°1 quant à lui, avait été définitivement mis à l’arrêt le 20 février 2020. C’est incontestablement une page qui se tourne puisque Fessenheim est la première des 19 centrales nucléaires françaises à être ainsi fermée en vue de son démantèlement et alors que nombre de spécialistes, surtout au sein d’EDF, plaidaient pour en prolonger l’exploitation.

Les deux réacteurs nucléaires de Fessenheim en bordure du Grand canal d’Alsace (photo © Sébastien Bozon /AFP / France Bleu)

Lorsque sa construction a été décidée, en 1967, sous la présidence du Général de Gaulle, l’objectif était de recourir à la filière française dite uranium naturel graphite gaz. Mais deux ans plus tard, en novembre 1969, alors que Georges Pompidou a remplacé le Général à la tête du pays, on assiste à un revirement de situation : il est finalement décidé qu’il serait plus économique de recourir à la technologie des réacteurs à eau pressurisée commercialisés sous licence de la firme américaine Westinghouse Electric : à l’époque déjà il était bien difficile de résister aux sirènes de la mondialisation…

Autorisée en 1970, la construction de la centrale de Fessenheim, premier prototype industriel d’une longue série, débute en 1971 mais se heurte alors à une forte opposition citoyenne. En 1975, un attentat à l’explosif interrompt même le chantier pendant plusieurs mois tandis que les manifestations se multiplient, en France mais aussi en Allemagne et en Suisse toutes proches. Implantée au bord du Grand canal d’Alsace, la centrale est en effet à proximité immédiate de ces deux pays qui participent d’ailleurs au financement du projet et disposent depuis cette date d’un droit de tirage de l’électricité produite, à hauteur de leur investissement initial, à savoir 15 % pour le consortium suisse et 17,5 % pour la société allemande EnBW.


Chantier de construction de la centrale de Fessenheim dans les années 1970 (source DR / Les Dernières nouvelles d’Alsace)

Les oppositions au projet sont d’ailleurs telles que sur les 4 réacteurs initialement prévus, deux seulement seront construits, d’une puissance de 900 MW chacun. Mise en service en 1977, la centrale aura coûté au final de l’ordre de 1 milliard d’euros en valeur de l’époque. Un montant bien moindre que le chantier en cours de l’EPR de Flamanville désormais évalué à au moins 12,4 milliards d’euros. A l’époque, EDF avait calculé que cet investissement pourrait être amorti sur la durée d’exploitation de la centrale qui était estimée à 20 ans. Mais ses calculs, qui supposaient un fonctionnement à 75 % du temps, se sont révélés exagérément optimistes. Sur les 30 premières années de fonctionnement, ce taux de disponibilité n’a été atteint que 4 fois !

Salle de commande de la centrale de Fessenheim (photo © Gilles Varela / 20 minutes)

Les arrêts et les pannes se sont en effet multipliés sur les réacteurs de Fessenheim comme d’ailleurs sur la totalité des autres sites exploités. En 2002 par exemple, il a fallu remplacer les 3 générateurs de vapeur du réacteur n°1. Coût de la facture : 104 millions d’euros selon Greenpeace, et 210 jours d’arrêt consécutifs, soit un manque à gagner de 32 millions d’euros. Il a fallu 2 ans et demi de production supplémentaire pour rentabiliser un tel investissement.

Ce sont les visites décennales organisées sous l’égide de l’Autorité de sûreté nucléaire (ASN) qui déterminent, tous les 10 ans et pour chacun des deux réacteurs, la poursuite de l’exploitation pour les 10 ans à venir. Après l’accident de Tchernobyl et plus encore après celui de Fukushima, les autorités se sont inquiétés de la légèreté initiale de la construction de ces deux réacteurs dont l’épaisseur du radier ne dépasse pas 1,20 m contre 4 m pour les centrales plus récentes. En cas de fusion du cœur de la centrale comme à Tchernobyl, le corium percerait ce radier en moins de 24 h et se retrouverait très rapidement en contact avec la nappe phréatique du Rhin dans laquelle baigne le site.

Implantation des 58 réacteurs nucléaires et autres installations connexes en France (source : Greenpeace)

Un scénario catastrophe qui a été au centre de bien des débats, notamment lors de l’inspection décennale de 2009 au cours de laquelle est également mise en évidence une très grave insuffisance quant à la prise en compte du risque sismique. En cas de tremblement de terre majeur, comme on en recense fréquemment dans le sillon alsacien, les digues de protection contre les inondations risqueraient d’être sérieusement endommagées et la centrale pourrait alors se retrouver exposée en cas de crue. C’est déjà ce qui avait failli se produire lors de la tempête de 1999 sur la centrale du Blayais qui avait été à deux doigt de se retrouver submergée par les flots, selon un scénario assez proche de ce qu’on a connu à Fukushima, avec les conséquences que chacun a pu constater… Depuis cette inspection de 2009, EDF a d’ailleurs dû investir la bagatelle de 380 millions d’euros de travaux pour obtenir l’autorisation de poursuivre l’exploitation du site.

En septembre 2012, François Hollande réaffirme sa volonté de fermer la centrale de Fessenheim d’ici 2016, conformément à sa promesse de campagne. Les lobbies nucléaires s’activent alors, EDF prétendant ne pas pouvoir envisager une telle éventualité sauf à devoir verser une indemnité dissuasive aux actionnaires minoritaires de la centrale, à savoir les Suisses et les Allemands, tant et si bien qu’en septembre 2015, Ségolène Royal, alors Ministre de l’écologie, annonce que la fermeture du site est repoussée à fin 2018, le temps que s’achève le chantier de l’EPR de Flamanville qui va de déboires en déboires.

Dialogue (fictif) au sommet entre Ségolène Royal et Cécile Duflot (dessin signé KAK publié en 2015 sur le site l’Opinon)

En mars 2017, la Commission européenne valide le protocole d’indemnisation proposé par EDF à ses partenaires en cas de fermeture anticipée de Fessenheim, mais en octobre 2018, le Conseil d’État annule le décret signé par Ségolène Royal, au prétexte qu’il aurait été pris sans que l’exploitant, en l’occurrence EDF, n’ait demandé officiellement cette fermeture : une argutie juridique qui permet de gagner encore un peu de temps et autorise Emmanuel Macron à annoncer finalement, un mois plus tard, que la fermeture du site n’aura lieu qu’à l’été 2020. Un calendrier finalement confirmé en septembre 2019 par Emmanuelle Wargon, alors Secrétaire d’État à la transition écologique et qui a donc bien été respecté, alors même que la mise en service de l’EPR de Flamanville reste toujours aussi hypothétique.

Dessin signe Besse, publié dans Marianne le 3 juillet 2020

Après 43 ans d’activité, le démantèlement de ces deux réacteurs ne s’annonce pas comme une partie de plaisir d’autant qu’il servira de laboratoire d’essais pour les 56 autres réacteurs encore en service et dont certains sont quasiment aussi obsolètes que ceux de Fessenheim. Un démantèlement qui n’a jamais vraiment été prévu et qui risque en effet de réserver son lot de mauvaises surprises. Jusqu’en 2023, la priorité est d’évacuer le combustible hautement radioactif avant de commencer, en 2025 seulement, le démantèlement proprement dit des deux réacteurs, opération qui devrait durer au moins jusqu’en 2040 selon le calendrier officiel actuel…

Cette fermeture définitive des deux premiers réacteurs nucléaires exploités commercialement par la France constitue en tout cas un signal fort, le premier depuis bien longtemps, que le pragmatisme économique, sinon l’ambition écologique voire la sécurité des populations, pouvaient finir par convaincre les plus zélés défenseurs de l’idéologie techniciste du lobby nucléaire français que d’autres voies étaient à explorer pour assurer l’indépendance énergétique nationale. Alors que tous les calculs confirment, année après année, que la filière nucléaire n’est pas si compétitive qu’EDF ne l’affirme et qu’elle constitue une véritable impasse technologique du fait de l’extrême difficulté à gérer dans le temps les déchets radioactifs qu’elle produit et à assurer au quotidien la sécurité des populations et de ses agents d’exploitation, voilà peut-être enfin un premier geste raisonnable vers des choix énergétiques plus adaptés et plus durables ?

L. V.

La Villa Valmer fait des vagues…

2 août 2020

Destruction à l’explosif des vieux quartiers de Marseille en 1943 (photo © Wolfgang Vennemann / Archives fédérales allemandes / France Culture)

Le patrimoine architectural de Marseille n’est pas franchement exceptionnel par rapport à bien d’autres villes historiques pourtant fondées plus récemment. Les vestiges accumulés en 2600 ans et qui ont résisté à l’épreuve du temps ne sont pas si nombreux. Certes, les Allemands n’ont pas fait dans la dentelle durant l’occupation en détruisant à l’explosif, en février 1943, environ 1500 immeubles situés en contrebas du Panier, sur la rive nord du Vieux port, dans ce qui constitue le centre historique de la ville mais que les Nazis considéraient alors comme « la verrue de l’Europe ».

L’hôtel de Cabre, maison Renaissance, déplacée pour faciliter la reconstruction du quartier rasé en 1943 (source : Made in Marseille)

Deux bâtiments datant de la Renaissance, la « Maison diamantée » et l’Hôtel de Cabre, avaient alors miraculeusement échappé à la destruction. Ce dernier, dont la construction remonterait à 1535, a été carrément déplacé en bloc de 15 m et tourné de 90 degrés pour respecter les projets d’urbanisme lors de la reconstruction du quartier en 1954…

Mais leurs successeurs n’ont pas été beaucoup plus respectueux de l’Histoire en érigeant un Centre commercial en lieu et place des anciens quais du port phocéen. Ce quartier vétuste s’étendant en arrière du Palais de la Bourse avait commencé à être rasé dès 1912 et ressemblait à un immense terrain vague en 1953, lorsque Gaston Defferre décide d’y implanter des tours d’habitation, un immense parking souterrain et un centre commercial. Les excavations ont rapidement mis à jour les anciennes fortifications grecques du 6e siècle avant J.C., des enclos funéraires et un bateau romain en bon état de conservation. De quoi déclencher moult pétitions pour tenter de sauvegarder un tel héritage archéologique de premier plan. Mais il a fallu attendre un arrêté pris en octobre 1967 par André Malraux, alors ministre de la Culture, pour stopper enfin le chantier et essayer de conserver les éléments les plus significatifs.

Vue aérienne du chantier du Centre Bourse avec les vestiges des anciennes fortifications phocéennes et du port antique (archives DR / Made in Marseille)

Quant à Jean-Claude Gaudin, bien que professeur d’histoire de formation, on ne peut pas dire qu’il ait fait preuve de beaucoup d’égards pour le riche passé historique de la commune dont il a été maire pendant plus de 25 ans, n’hésitant pas à remblayer purement et simplement l’ancien oppidum celto-ligure de Verduron et à laisser les promoteurs immobiliers saccager l’ancienne carrière antique de la Corderie, ouverte au 5e siècle avant notre ère.

Vue de l’Hôtel-Dieu de Marseille transformé en hôtel 5 étoiles (source IHG)

On pourrait citer aussi l’Hôtel-Dieu de Marseille dont la construction a débuté en 1753 et qui fut ensuite réaménagé à partir de 1860 avant de devenir propriété de la Ville de Marseille en 2003. Cette dernière y fit quelques travaux de restauration mais préféra finalement livrer l’édifice, pourtant inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, au groupe hôtelier britannique Intercontinental Hotels group, dans le cadre d’un bail de 99 ans. Depuis 2013, l’ancien hôpital historique de la ville sert donc de lieu de villégiature pour touristes fortunés : un bel exemple de privatisation au profit des plus aisés d’un patrimoine historique pourtant en principe inaliénable et commun à tous.

Façade de la Villa Valmer (photo © Stéphane Stasi / L’hôtellerie restauration)

Et la municipalité compte bien poursuivre sur sa lancée en privatisant de la même manière la Villa Valmer. Construite en 1865 sur la corniche du Président JF Kennedy, cette demeure luxueuse de style Renaissance, dont le nom actuel est une déformation de son appellation initiale « Vague de mer », servait initialement de résidence d’été pour le fabricant d’huiles Charles Gounelle avant d’abriter jusqu’en 1967 l’École nationale de la marine marchande. Propriété de la Ville de Marseille, celle-ci y installe jusqu’en 2002 ses services de l’urbanisme avant de la louer à différentes organisations internationales.

Vue aérienne du site, extrait de l’avant-projet sommaire édité par 331 Corniche Architectes en réponse à l’appel d’offres de la Ville de Marseille, clôturé en février 2017 (source : Marsactu)

En 2016, la ville lançait un appel à projet pour tenter de valoriser ce site exceptionnel constitué de la bastide originelle, d’un bâtiment moderne attenant et surtout d’une immense parc arboré surplombant la corniche et descendant jusqu’à la mer. En novembre 2017, La Provence révélait le projet retenu par la Ville à l’issue de cette mise en concurrence : un nouvel hôtel de grand luxe avec 31 chambres dont 26 situées dans l’ancienne bâtisse historique, mais aussi un immense bar, un restaurant gastronomique de 60 couverts, un spa en sous-sol, une piscine extérieure, un parking souterrain et, pourquoi se gêner, une plage privée aménagée dans la petite crique en contrebas, d’où les clients privilégiés pourront même embarquer pour une petite balade en mer

Ce projet d’hôtel 5 étoiles, porté par le promoteur Pierre Mozziconacci et le cabinet d’architecture 331 Corniche, soulève immédiatement de nombreuses interrogations de la part des riverains et du collectif Sentinelles qui avaient déjà lancé une pétition pour tenter de conserver le caractère public du jardin de la Villa Valmer et qui s’étranglent en découvrant ce projet de privatisation du littoral, à proximité, qui plus est, d’un jardin d’enfants. Hervé Menchon, alors conseiller municipal d’opposition écologiste dénonce à grands cris ce projet conçu en catimini, sans le moindre débat public, et qui va priver les Marseillais de l’accès à la partie haute du parc où les jeunes mariés ont pris l’habitude de venir se faire photographier tant la vue y est splendide.

Plan de masse du projet, extrait de l’avant-projet sommaire édité par 331 Corniche Architectes en réponse à l’appel d’offres de la Ville de Marseille, clôturé en février 2017 (source : Marsactu)

Adopté en l’état par le Conseil municipal le 8 octobre 2018 malgré les protestations de l’opposition, le projet fait désormais l’objet d’un permis de construire signé le 25 juin 2019, trois jours avant le deuxième tour des élections municipales, alors même que le président du groupe socialiste de la Ville, Benoît Payan, avait déposé un recours contre le projet en mai 2019, devant le Tribunal administratif. Selon Marsactu, ce dernier se plaignait en effet d’avoir reçu une information insuffisante quant aux incidences financières du projet lors de son adoption en Conseil municipal. Le montant annuel du bail accordé par la Ville au promoteur s’élèverait en effet à 330 000 € par an, deux fois moins que ce que la Ville perçoit actuellement de la location des lieux à différentes organisations internationales, parmi lesquelles le Conseil mondial de l’Eau, l’Organisation des Nations-Unies pour le développement industriel, l’Office de coopération économique pour la Méditerranée et l’Orient ou encore le Centre de Marseille pour l’intégration en Méditerranée, administré par la Banque mondiale, institutions qui ont désormais quitté les lieux pour la Tour La Marseillaise. Le bail prévoit bien une clause de rémunération complémentaire en fonction du chiffre d’affaire, mais conçue de telle manière qu’elle ne sera vraisemblablement pas activée.

Hervé Menchon, nouvel adjoint en charge de la mer et opposant au projet de privatisation de la Villa Valmer (source : DeboutMarseilleEcologisteCitoyenne2020)

Désormais, Benoît Payan, chef de file des opposants à ce projet de privatisation douteux, est devenu premier adjoint au maire de Marseille et Hervé Menchon est adjoint en charge de la mer, du littoral, de la biodiversité marine et des plages. De quoi reconsidérer quelque peu le projet, comme l’ont laissé entendre La Provence et Marsactu, même si la renégociation avec le promoteur ne s’annonce pas des plus aisées, maintenant que les accords ont été signés et le permis de construire accordé par l’ancienne municipalité. Encore un cadeau empoisonné que l’équipe de Jean-Claude Gaudin a laissé à ses successeurs…

L. V.