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Des Prix Nobel d’économie bien optimistes…

6 novembre 2018

Dessin de Chapatte (source blog Le Monde)

Cette année, le prix de la Banque de Suède en matière d’économie, attribué depuis 1968 par la Banque centrale de Suède en mémoire d’Alfred Nobel et sur le même modèle que les prix concernant les matières scientifiques dûment identifiées par les frères Nobel dans leur testament, est venu récompenser deux économistes américains. L’affaire n’a rien d’étonnant puisque près des trois-quarts des lauréats, depuis que ce prix est décerné, sont de nationalité soit américaine, soit à la rigueur britannique, et en tout cas très largement d’obédience ultralibérale, à tout le mois orthodoxe et, pour certains, franchement réactionnaires.

Le cru 2018 n’échappe pas vraiment à la règle en venant ajouter deux Américains de plus à cette liste de 82 lauréats. Officiellement, ces deux chercheurs ont été récompensés le 8 octobre 2018 pour avoir intégré la prise en compte l’un du changement climatique et l’autre des innovations technologiques dans les analyses macroéconomiques. De véritables précurseur dotés d’une vision écologique donc ?

Attribution du 50ème prix Nobel d’économie, lors d’une conférence de presse à Stockholm le 8 octobre 2018 (photo © Henrik Montgomery / AFP / Libération)

Pas vraiment en réalité si l’on en croit les éléments biographiques que l’on peut lire à leur sujet dans la presse. Paul Romer, pur produit de l’Université de Chicago, fils d’un gouverneur du Colorado et considéré en 1997 comme l’une des 25 personnalités les plus influentes des États-Unis, s’est fait notamment connaître pour sa théorie de la croissance indéfinie. Peu importe à ses yeux que les ressources naturelles soient en nombre limité et en voie de raréfaction après des décennies de surexploitation irresponsable. Il estime en effet que le moteur principal de la croissance vient du génie humain à développer sans cesse de nouvelles inventions, surtout depuis la généralisation de l’informatique et des nouvelles technologies de l’information.

Paul Romer (source Wikipedia)

Cette notion de « croissance endogène » que soutient Paul Romer n’est pas inintéressante puisqu’elle met en avant l’importance pour un gouvernement d’investir dans la formation, la recherche et le développement technologique pour permettre de faire émerger de nouvelles innovations qui seront le moteur de la croissance de demain. Elle fait néanmoins quelque peu abstraction de la réalité qui oblige à constater que les ressources naturelles, même les plus banales comme les terres agricoles, l’air et l’eau, et a fortiori les plus rares comme le gaz, le pétrole, les minerais, sont inégalement accessibles et que tout développement humain harmonieux et durable ne peut faire totalement abstraction de leur partage et de leur gestion à long terme.

Imaginer que l’homme toujours trouvera des solutions techniques nouvelles pour continuer sa course effrénée vers davantage de confort n’est pas vraiment cohérent avec ce qu’on observe de l’histoire des civilisations qui presque toutes se sont heurtées, à un moment ou un autre, à la raréfaction des ressources dont elles avaient besoin et bien souvent aux conflits qui en ont résulté…

Quant à la thèse développée par l’autre lauréat du Prix Nobel d’économie 2018, William Nordhaus, formé au prestigieux Massachussets Institut of Technology et professeur à la non moins prestigieuse Yale University, elle est tout aussi contestable. Fervent opposant dès 1972 aux thèses écologistes du Club de Rome qui alerte, déjà à l’époque, contre les conséquences environnementales et sociales d’une croissance économique aveugle, Nordhaus s’est intéressé dès la fin des années 1980 aux impacts potentiels du changement climatique dont les scientifiques commençaient tout juste à se rendre compte des potentiels effets dévastateurs à long terme.

William Nordhaus (photo © Harold Shapiro / Yale University)

Mais nul catastrophisme dans la thèse de l’économiste américain, contrairement aux mises en garde des scientifiques du GIEC, qui détaillent, dans leur dernier rapport rendu public précisément en ce même jour du 8 octobre 2018, à quel point il est crucial pour la survie de l’humanité de tout faire pour limiter en dessous des 1,5 °C le réchauffement climatique mondial d’ici la fin du siècle. C’est d’ailleurs ce qui explique sans doute que Nordhaus est récompensé par le gratin des économistes bien-pensants par ce prestigieux Prix Nobel d’économie.

Son approche est de fait purement économique et s’appuie sur un modèle mathématique des plus simplistes : quand l’économie se développe, elle produit davantage de gaz à effets de serre. Ces derniers ont des impacts sur l’environnement, ce qui va se traduire par des coûts (davantage de catastrophes naturelles, nécessité d’adapter certains aménagements pour suivre le niveau de l’élévation des mers, ou encore réduction des rendements agricoles dans certaines régions). Pour éviter que ces coûts ne viennent réduire trop fortement la croissance, il va donc falloir investir notamment pour financer une transition énergétique progressive vers des énergies décarbonées. Les modèles développés par Nordhaus ont donc pour but de déterminer le scénario optimal de réchauffement climatique qui permet, d’un strict point de vue économique, d’opérer cette transition énergétique sans impacter la croissance mondiale.

Le résultat de cette approche revient à imaginer une action très graduelle consistant à imposer à tous les pays un prix du carbone qui augmente de manière très progressive. Une vision qui suppose un effort identique de tous les pays, bien peu réaliste et qui a conduit à l’échec tous les sommets sur le climat jusqu’aux avancées de la COP 21 basée justement sur une approche plus différenciée. Mais surtout une analyse très différente de celle du GIEC ou du rapport Stern, établi en 2006 à la demande du gouvernement britannique, et qui chiffre le coût de l’inaction face au changement climatique, préconisant au contraire une action rapide et massive pour infléchir les émissions mondiales de gaz à effet de serre avant qu’il ne soit trop tard.

Evolution des émissions de CO2 en fonction des scénarios de développement : en vert le scénario tendanciel, en rouge celui préconisé par Nordhaus, en noir celui qui permet de ne pas dépasser une augmentation de plus de 2,5 °C et en jaune celui conseillé par le rapport Stern (source © Johan Jarnestad /The ROyal Swedish Academy of Sciences in The Huffington Post)

En réalité, Nordhaus appuie sa démonstration sur des hypothèses totalement irréalistes qui considèrent qu’un réchauffement de 2 °C en 2100 ne se traduirait que par une baisse de 1 % du PIB mondial, et que cette réduction resterait de l’ordre de 10 % pour un réchauffement de 6 %. A ses yeux d’économiste, le changement climatique global n’est donc qu’un problème mineur, dont l’impact sur la croissance sera d’autant plus limité qu’il alimente ses modèles avec des taux d’actualisation tels qu’il n’y a aucun intérêt à engager dès à présent des investissements massifs pour limiter dans le futur des événements dont les impacts économiques sont fortement minorés. Autant garder les choses en l’état et laisser les générations futures se débrouiller avec un problème qui ne nous concerne guère…

Avec un tel raisonnement et en s’appuyant sur son modèle DICE (Dynamic Integrated Climate-Economy model) William Nordhaus conseille donc aux gouvernements d’adopter une stratégie d’action très modeste qui vise une augmentation « économiquement optimale » de 3,5 °C d’ici 2100, ce qui revient quasiment à laisser se dérouler le scénario tendanciel actuel. Voilà qui devrait en effet convenir parfaitement à nos responsables politiques et tant pis pour nos enfants qui risquent de subir de plein fouet les conséquences d’un tel aveuglement…

L .V. 

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A la découverte de la biodiversité à Carnoux…

4 novembre 2018

La prochaine conférence du Cercle Progressiste Carnussien se tiendra le jeudi 22 novembre 2018, à 18h30, salle du Clos Blancheton à Carnoux-en-Provence, d’accès libre et gratuit comme pour les sessions précédentes.

Notre association a fait appel pour cela à une spécialiste, Mme Claude GADBIN-HENRY, docteur ès Sciences, pour traiter d’un sujet primordial, la biodiversité.

Cette conférence est intitulée La Biodiversité, avec pour sous-titre Comme vous ne l’avez jamais vue.

Qu’est-ce que la Biodiversité ?

La Biodiversité c’est la diversité du vivant.

Elle présente une infinité de formes animales et végétales inconnues.

La connaître mieux c’est mieux la protéger.

Elle englobe tous les organismes vivants : le Végétal, l’Animal et les Microorganismes, présents dans tous les milieux terrestres… Des grands mammifères connus de tous aux « minuscules », invisibles à nos regards. Sa protection déterminera la possibilité de la conservation de la vie, face aux érosions que l’homme lui impose actuellement.

Notre conférence vous présentera de nombreux organismes que vous regardez peu et que vous ne voyez pas, certains même vous effraient.

Nombre d’entre eux ont pourtant un rôle essentiel dans la survie d’autres espèces : à travers les relations de dépendances alimentaires ou parasitaires, la compétition et la collaboration qui caractérisent les rapports entre toutes les espèces.

La Biodiversité est en devenir permanent. Faire disparaître une seule espèce entraîne des réactions en chaine qui perturbent durablement l’équilibre des écosystèmes concernés.

Cependant de nouvelles espèces sont découvertes chaque jour sur notre Terre, ce sont des organismes « minuscules ou invisibles », on en parle peu, ils constitueront si nous y prenons garde une partie de la Biodiversité à venir…

Compte tenu de l’importance pour tous du sujet, nous vous attendons nombreux, jeudi 22 novembre.

Aix-en-Provence s’équipe de pavés à la turque…

2 novembre 2018

Maquette du futur BHNS Aixpress en cours d’aménagement dans les rues d’Aix-en-Provence (source : Ville d’Aix)

Tous les Aixois s’en sont rendus compte : le centre-ville est en travaux ! Depuis un an et jusqu’en 2019, les grands axes sont devenues un chantier ininterrompu en prévision de l’aménagement du futur Aixpress, le bus dit à haut niveau de service qui traversera toute la ville sur plus de 7 km, depuis le nouveau pôle d’échange du Krypton, en bordure de l’Arc et de l’autoroute A8, jusqu’à l’avenue Saint-Mitre-des-Champs, au nord-ouest d’Aix, en passant par la gare routière et les universités.

Mais ce n’est pas tout car ce chantier titanesque, qui provoque l’agacement des automobilistes aixois, vient s’ajouter à d’autres grands travaux, engagés en septembre 2016 et qui visent à un réaménagement complet de trois places emblématiques de la cité du Roy René, qui s’étendent sur 8 600 m2, en plein cœur du centre historique, entre le Palais de Justice et l’église de la Madeleine. Un vaste espace public, aménagé dès le XVème siècle, avant la Place des Cardeurs ou celle de l’Hôtel de Ville, et bien avant le Cours Mirabeau, mais qui reste un lieu emblématique de la vie aixoise.

Vue de l’ancien palais des Comtes de Provence depuis les environs de la place des Prêcheurs (source : L’Aixois)

Selon le site très documenté Aix en découvertes, le roi René d’Anjou, devenu comte de Provence en 1434, y fit édifier un palais monumental à l’emplacement d’une ancienne porte de la ville antique dont il avait conservé les trois tours. Ce palais comtal, devenu siège du Parlement de Provence après le rattachement du Comté à la France en 1481, a finalement été détruit en 1786 car il menaçait ruine. Cette destruction s’est alors traduite par un remaniement complet du quartier avec notamment l’édification de l’actuel Palais de Justice et des prisons devenues depuis le siège de la Cour d’Appel.

Vue aérienne de la Place des Prêcheurs qui s’étend à l’Est du Palais de Justice d’Aix-en-Provence (source © Géoportail)

Ce vaste espace public comprend désormais au sud la place de Verdun, ouverte suite à la destruction du Palais, la place des Prêcheurs, sur laquelle se tient traditionnellement le marché, qui devrait y reprendre ses habitudes en mars 2019, et la place Madeleine au nord, devant l’église du même nom. La place des Prêcheurs, qui se situait à l’origine en dehors des limites de la ville antique, est devenu véritablement un centre de la vie aixoise à partir du XVIème siècle, après que l’ancien Jardin du roi René, situé plus à l’Est, se soit urbanisé à son tour sous le nom de Villeneuve, autour du collège édifié par les Jésuite en 1583. Jusqu’en 1775, ce haut-lieu de la vie mondaine d’Aix-en-Provence accueillait également les exécutions publiques avec une roue, un échafaud et plusieurs gibets…

Maquette des futures places de Verdun et des Prêcheurs après réaménagement (© Atelier Garcia-Diaz source : Ville d’Aix)

Il va de soi que le réaménagement en profondeur de ces places historiques, rendu nécessaire pour y refaire entièrement les réseaux souterrains tout en profitant de l’opportunité pour leur donner un aspect plus accueillant, ne pouvait se faire qu’après une sérieuse campagne de fouilles archéologiques conduite par l’équipe d’archéologues de la ville. Ces fouilles ont mis à jour de nombreuses sépultures devant l’église de la Madeleine où s’étendait autrefois le cimetière des Prêcheurs. Elles ont aussi permis de retrouver, devant le Palais de Justice, l’emplacement de l’angle sud-est des fondations de l’ex palais comtal.

Fouilles archéologiques sous la place des Prêcheurs (extrait d’une vidéo de Provence Azur TV)

Des vestiges de caves, de murs et de l’ancienne Voie Aurélienne qui longeait les remparts ont ainsi été mis à jour, si bien que les services municipaux ont dû phosphorer durant l’été 2017 pour revoir partiellement l’aménagement des futures places afin d’y intégrer de grandes dalles vitrées qui permettront aux passant de visualiser quelques-uns des vestiges archéologiques ainsi découverts, tandis qu’un marquage au sol, intégré au futur pavage de la place permettra de repérer l’emplacement des fondations de l’ancien édifice comtal et de la voie romaine adjacente. L’opération se traduira par un léger surcoût de 600 000 €, une paille par rapport au coût total des travaux qui est évalué à 20 millions d’euros, dont environ la moitié pour la réfection des réseaux enterrés de gestion des eaux pluviales, d’adduction d’eau potable (dont certaines canalisations sont encore en plomb dans ce quartier), de pose des fourreaux destinés à l’installation future de la fibre optique, et de mise en place d’un réseau de bornes électriques pour les forains et la recharge des véhicules.

Emplacement des vestiges de l’ancien Palais comtal et des espaces de visualisation qui seront conservés (source : Ville d’Aix)

Les opérations de pavage ont, quant à elles, commencé depuis février 2018, comme le précise un article de La Provence. Elles nécessiteront au total pas moins de 8 000 tonnes de pierres, toutes soigneusement taillées au millimètre près, avec une surface légèrement griffée pour éviter les glissades malencontreuses par temps de pluie. C’est l’entreprise UrbaTP, implantée depuis 2003 à Meyreuil, qui a remporté ce marché fabuleux consistant à couvrir près de 2 hectares d’espace public avec des pavés de différentes nuances allant du beige au gris clair, sous la houlette de l’Atelier Garcia Diaz, un cabinet montpelliérain d’architectes, urbanistes et paysagistes.

Carrière près de Sogüt en Turquie (source UrbaTP)

Un chantier qui est néanmoins sujet à controverse car les pierres calcaires en question, choisies précisément pour faire couleur locale, sont extraites de la carrière de Sogüt, située en Turquie, à 2 700 km de là ! A tel point d’ailleurs que, selon La Gazette des Communes, une cargaison de 6000 tonnes de pavés destinés au chantier des trois places à Aix a été bloquée pendant plusieurs jours, fin septembre, par les douanes françaises, dans le port de Marseille, le temps des contrôles nécessaires.

Voilà qui illustre bien le paradoxe de notre conception du développement durable : pour protéger notre environnement de toute nuisance, on préfère fermer les carrières de pierre qui ont fait la renommée de la région à une époque où la pierre de Cassis, exploitée depuis l’Antiquité, était exportée pour construire les quais d’Alexandrie (mais pas le socle de la statue de la Liberté à New York, contrairement à une légende urbaine anisée tenace, ledit socle étant réalisé en béton et granite rose du Connecticut). Et, dans le même temps, pour conserver l’aspect local de notre environnement urbain, on importe de l’autre bout du monde, des pierres qui, certes, reviennent moins cher car extraites par une main d’œuvre moins exigeante et dans un contexte réglementaire moins rigoureux, mais se traduisent par un bilan environnemental global bien pire, quoique moins visible depuis le centre-ville d’Aix-en-Provence…

L.V. 

Saoul comme un pigeon néo-zélandais…

18 octobre 2018

En France, il existe, selon les spécialistes, 570 espèces d’oiseaux. En Nouvelle-Zélande, ce nombre s’élève, paraît-il, à 168, pas une de plus ! On comprend donc que les Néo-zélandais, amoureux de la nature par tradition culturelle, soient très attachés à la préservation de leur faune ailée. Chaque année, ils votent donc en masse pour élire « l’oiseau de l’année ». Un concours organisé depuis 2005 par l’association environnementaliste Forest & Bird et qui connait traditionnellement un grand succès…

En 2018, les résultats du vote, dont le scrutin s’est clôturé dimanche 14 octobre ont été rendus publics dès le lundi matin. And the winner is… Pas le kiwi en tout cas, pourtant emblème symbolique du pays qui avait déjà été couronné de ce titre prestigieux en 2009. Non, cette année, les quelques 50 000 Néo-zélandais qui ont participé au vote ont décerné la majorité de leurs suffrages à un gros pigeon sauvage, dénommé kereru en langue Maori, Hemiphaga novaeseelandiae de son petit nom scientifique.

Le Kereru ou pigeon de Nouvelle-Zélande

Une espèce assez banale en apparence et qui n’est pas spécialement menacée d’extinction bien que son habitat soit localement en danger de régression. Mais un oiseau qui, comme tout un chacun, présente ses petites faiblesses… En l’occurrence, le pigeon de Nouvelle-Zélande se gave de fruits dont il contribue d’ailleurs à disséminer les graines, jouant un rôle très important dans la reproduction des espèces arborées.

Kereru dans une forêt de Nouvelle-Zélande (photo © Hawke’s Bay Today / South China Morning Post)

Mais il lui arrive souvent, à force d’ingurgiter des fruits très murs et partiellement fermentés, de voir son taux d’alcoolémie augmenter au-delà du raisonnable. Il n’est donc pas rare, à la fin de l’été, d’observer de gros pigeons tituber au bout de leur branche, voire carrément tomber de l’arbre faute de pouvoir maintenir leur équilibre tellement ils sont saouls… Un comportement qui les rend particulièrement vulnérables face aux prédateurs, dont les chats, qui peuvent alors facilement les attaquer. Des centres de protection animales sont donc régulièrement sollicités pour recueillir des pigeons ramassés à terre par des âmes charitables, afin de les placer en cellule de dégrisement, le temps qu’ils reprennent leurs esprits.

Grive musicienne dans une vigne (source grives.net)

On connaissait déjà l’expression « saoul comme une grive » qui fait référence au comportement des grives, grandes amatrices de raisins et qui font des ravages dans les vignes lorsque le raisin est bien mûr, se gavant de fruits au point de ne plus pouvoir s’envoler lorsque le danger guette. L’expression date, parait-il, d’un texte de 1486 où l’on peut lire « plus estourdy qu’une grive », le mot « estourdy » signifiant alors « saoul » en vieux français.

D’après l’ouvrage La mystérieuse histoire du nom des oiseaux (éditions Robert Laffont), ce verbe « étourdir » est probablement issu du bas latin « exturdire », lequel signifie agir follement. Un verbe qui dérive justement du latin « turdus », mot qui désigne la grive, à cause précisément du comportement de cet oiseau qui titube au point de ne plus pouvoir s’envoler lorsqu’il s’est gavé de raisin.

A croire finalement que, des vignes du Bordelais jusqu’aux forêts de Nouvelle-Zélande, les oiseaux ne sont finalement guère plus raisonnables que les humains et ne savent pas mieux qu’eux résister à un bon jus de fruit, un tantinet alcoolisé…

L. V.

Nucléaire, quel avenir ?

16 octobre 2018

Les catastrophes naturelles de cette année 2018, dont certaines résultent en partie du dérèglement climatique consécutif à nos émissions de gaz à effet de serre nous incitent à réfléchir à nos modes de production d’énergie électrique.

Réacteur nucléaire et éoliennes sur le site de Cruas-Meysse en Ardèche (photo © Colin Matthieu / EDF)

En dehors de l’hydroélectricité, les énergies renouvelables sont pour la plupart intermittentes, ce qui nécessite de disposer d’une source complémentaire stable et suffisamment puissante. Au regard de ces constats, la création ou l’augmentation de cette source par l’intermédiaire de la combustion auto-génératrice de pollution doit être exclue.

Pour mémoire, on considère (même si ces chiffres sont probablement à moduler à la hausse si l’on raisonne en cycle de vie global) que l’éolien génère 20 g de CO2 par KWh produit, le nucléaire 35, le pétrole de 400 à 500 et le charbon ou le lignite 1200 ! La relance de l’industrie charbonnière aux USA, sous l‘impulsion de la présidence Trump et le recours encore important dans plusieurs pays européens, dont l’Allemagne ou la Pologne, à ce combustible fossile fortement émetteur de gaz à effet de serre ont donc des conséquences dramatiques pour l’accélération du réchauffement climatique…

Dans le Mix énergétique français, il est recouru principalement au nucléaire et, de manière très secondaire, à l’hydroélectricité et aux centrales thermiques (gaz principalement, fuel et charbon accessoirement), les autres énergies renouvelables ayant une contribution encore assez faible.

Centrale nucléaire de Bugey dans l’Ain (photo © EDF)

Pour toutes les centrales thermiques, qu’elles fonctionnent par combustion d’énergie fossile ou par fission nucléaire, la chaleur dégagée est utilisée pour obtenir de la vapeur d’eau qui, une fois pressurisée, assure la rotation de la turbine de chacun des turbo-alternateurs nécessaires. Ces ensembles génèrent de l’électricité caractérisée par une tension alternative sinusoïdale qui permet l’utilisation de transformateurs pour adapter facilement sa valeur aux besoins.

La production électrique d’origine nucléaire est réalisée dans des centrales qui sommairement comprennent :

  • 1 réacteur dans lequel la fission contrôlée se produit (une centrale comportant généralement plusieurs réacteurs)
  • 1 ensemble récupérateur de chaleur producteur de vapeur d’eau pressurisée
  • 1 ou plusieurs turbo-alternateurs
  • 1 système de refroidissement (qui suppose la présence d’eau en quantité à proximité immédiate)

Les principaux inconvénients de cette filière sont les suivants :

La matière première (l’uranium) utilisée pour la combustion est limitée et sa ressource connue devrait être épuisée dans environ 120 ans.

La mine d’uranium Ranger, en Australie, dans le Parc national de Kakadu, classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO (photo © Gleen Campbell)

L’extraction de l’uranium n’est pas sans risque, y compris sur l’environnement, et se situe dans des pays éloignés des lieux d’implantation des centrales dont l’Afrique et peu stables politiquement.

La fission est une opération maîtrisée mais non sans risque qui fait l’objet de contrôles sérieux afin d’éviter les réactions en chaîne et les explosions.

Les déchets radioactifs ont une durée de vie qui peut atteindre 710 millions d’années !

Globalement, l’énergie nucléaire a mauvaise réputation depuis la réalisation de la bombe atomique. Elle fait peur et elle laisse des déchets radioactifs dangereux et difficiles à neutraliser.

Enfin, la production d’électricité d’origine nucléaire coûte cher. 1MWh nucléaire coûte en moyenne 50 € (et sans doute le double pour celui qui sera produit par l’EPR en construction à Flamanville) alors que la même énergie produite à partir du charbon revient à 10 € si ce dernier est extrait sur place.

En 2015, il existait à la surface de la Terre 432 réacteurs nucléaires (dont 58 en France) et plusieurs graves accidents ont déjà affecté ce parc, trois d’entre eux ayant eu un retentissement particulier.

Une équipe de nettoyage en train de décontaminer Three Mile Island (photo archives DR)

En 1979, à Three Mile Island, l’accident a commencé par la perte d’étanchéité de l’enceinte du circuit d’eau primaire, une vanne de décharge du pressuriseur étant restée bloquée en position ouverte. À la suite d’actions inadaptées, le refroidissement du cœur n’a plus été assuré, entraînant la fusion d’une partie du combustible. L’enceinte de confinement, qui constitue la troisième barrière de sécurité, a joué son rôle pour limiter les rejets radioactifs. Quand six ans plus tard, il a été possible de pénétrer dans l’enceinte, une caméra introduite dans la cuve a montré qu’une partie significative du combustible avait fondu mais qu’il n’avait pas traversé la cuve, le corium s’est stratifié en fond de cuve sans provoquer d’explosion (extrait du site Wikipedia, une analyse détaillée de l’accident étant accessible sur le site de l’IRSN).

En 1986, à Tchernobyl, un réacteur a explosé lors d’un test de contrôle destiné à vérifier l’efficacité des contrôles et de la sécurité du fait d’erreurs dans la conduite de ces tests. Du fait de l’absence d’enceinte de confinement, les conséquences de cette catastrophe ont été planétaires.

Le réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl quelques semaines après l’explosion (photo © Igor Kostine)

En 2011, à Fukushima, un tremblement de terre exceptionnel de magnitude 9 survient auquel la centrale résiste grâce au système de contrôle des quatre réacteurs. Le courant électrique alimentant la centrale est coupé et c’est alors que survient une vague de 15 m de hauteur provoquée par un tsunami. Les barrières de protection de la centrale ne mesurent que 6,50 m pour la première et 10 m pour la seconde. Les groupes électrogènes de secours de la centrale situés en sous-sol sont noyés et hors service. Le refroidissement du cœur du réacteur est interrompu. Les câbles électriques des groupes électrogènes dépêchés sur place sont trop courts ! Toutes sortes de moyens sont utilisés dont l’arrosage des réacteurs pour refroidir ces derniers. Ils s’avèrent inefficaces et des explosions dues à l’hydrogène se produisent engendrant des radiations dans un rayon de 50 km autour de la centrale.

On constate que ces trois accidents résultent d’imprévoyances et/ou d’actions inadaptées.

La fusion nucléaire, si on arrive à la réaliser industriellement, pourrait constituer une alternative à la fission qui est actuellement en forte perte de vitesse dans le monde (en dehors de la France et de certains pays comme la Chine qui vient de mettre en service un réacteur EPR). Elle développe cinq fois plus d’énergie que la fission, ne développe pas de réaction en chaîne car dès qu’on l’arrête, le plasma refroidit. Enfin, les déchets sont moindres. De plus, le Tritium, matière utilisée parmi d’autres, a une durée de vie de radiation limitée à 125 ans. Le rêve pour ceux qui suivent.

En conclusion, la combustion, on en connaît bien tous les effets nuisibles mais on a souvent tendance à oublier les êtres humains qui meurent à cause de la pollution qu’elle dégage (CO2 et microparticules). La fission nucléaire, malgré les risques qui lui sont inhérents, les déchets de très longue durée qu’elle génère et les coûts élevés d’exploitation (surtout si l’on intègre le démantèlement des réacteurs en fin de vie), a donc probablement encore de beaux jours devant elle, en attendant de trouver mieux pour la remplacer totalement…

Michel Bouvier

Justice : les Pays-Bas condamnés pour inaction climatique

12 octobre 2018

Marjan Minnesma, présidente de l’association Urgenda (photo © Urgenda/Chantal Bekker)

Devant l’inaction des gouvernements face au changement climatique, tous les moyens sont bons pour essayer de faire bouger les choses, y compris les procédures judiciaires. C’est ce qu’a considéré Marjan Minnesma une militante écologiste de longue date, ancienne de Greenpeace et qui a créé sa propre association dénommée Urgenda. Inspirée en 2011 par la lecture du livre Revolution Justified, publié par l’avocat néerlandais Roger Cox, elle est à l’initiative d’un recours en justice déposé en 2012 par un groupe de 886 citoyens hollandais.

Ce groupe de militants, enseignants, artistes, entrepreneurs et personnalités locales n’a pas hésité à dépenser 200 000 € dans cette action en justice contre l’État néerlandais accusé de n’avoir pas pris les mesures adaptées pour lutter avec efficacité afin de limiter les émissions de gaz à effet de serre, exposant sa population aux conséquences dramatiques d’une augmentation désormais inéluctable du niveau de la mer, alors que 15 % de la superficie des Pays-Bas est situé sous le niveau de la mer et la majeure partie du pays est directement menacée par le risque d’inondation littorale ou fluviale.

Vue aérienne de maisons près d’Amsterdam le 24 avril 2018 (photo © Reuters / La Tribune)

Le 24 juin 2015, à la grande joie de cette poignée de militants déterminés, le tribunal de La Haye avait de fait estimé que les efforts engagés par le gouvernement néerlandais n’étaient pas à la hauteur des besoins pourtant clairement identifiés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) pour contenir le réchauffement planétaire. Le jugement rendu alors estimait que « sur la base de la politique actuelle de l’Etat, les Pays-Bas auront réduit au mieux leurs émissions de 17 % en 2020 » par rapport à 1990, alors que cette réduction devrait être de 25 % au minimum pour espérer contenir le réchauffement climatique à un niveau acceptable.

Les membres de l’ONG Urgenda célèbrent avec leurs avocats la décision du tribunal en leur faveur, le 24 juin 2015 à La Haye (photo © Chantal Bekker / Le Monde)

Le gouvernement néerlandais avait immédiatement fait appel de ce jugement, mais le 9 octobre 2018, le tribunal de La Haye vient tout juste de confirmer ce verdict, alors même que le GIEC venait de rendre public, la veille, son dernier rapport approuvé par 197 États, sur la nécessité d’agir drastiquement et très rapidement si l’humanité veut éviter les conséquences catastrophiques d’un réchauffement dépassant 1,5 °C.

Une nouvelle claque donc pour l’État néerlandais qui est ainsi mis en face de ses responsabilités. Le verdict prononcé par la présidente de la juridiction, Marie-Anne Tan-de-Sonneville, est en effet sévère, rappelant notamment que « Le changement climatique est un grave danger. Tout report des réductions d’émissions exacerbe les risques liés au changement climatique. Le gouvernement néerlandais ne peut pas se cacher derrière les émissions d’autres pays. Il a le devoir indépendant de réduire les émissions de son propre territoire ».

Manifestation à Copenhague de citoyens pour la prise en compte de mesures contre le réchauffement climatique (photo © Christoffer Askman / Ritimo)

Un raisonnement qui pourrait s’appliquer à tous les pays de la planète qui ont tendance à s’abriter derrière l’inaction collective pour éviter de prendre les décisions qui pourtant s’imposent à eux. Selon le professeur de droit Laurent Neyret, cité par Le Monde suite à la première décision de justice rendue en 2015, ce jugement pourrait faire jurisprudence car « les juges ont habilement démonté l’argument de la défense selon lequel le changement climatique est un problème global qui ne peut être traité à une échelle nationale, lui opposant le devoir des pays à agir localement, au nom de l’obligation commune mais différenciée des Etats à lutter contre le réchauffement ».

De fait, les Pays-Bas ne sont pas nécessairement les plus mauvais élèves de la classe de la classe en matière de lutte contre le réchauffement climatique, même si leurs émissions de gaz à effet de serre sont supérieures à celles de la moyenne européenne, comparables en 2013 à celles de l’Allemagne notamment. En juin 2018, selon Libération, le pays s’est ainsi engagé sur un programme très ambitieux visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre par rapport à 1990 de 49 % d’ici 2030 et de 95 % d’ici 2050. Le gouvernement envisage même d’atteindre la neutralité carbone pour son électricité d’ici 2050.

Les jeunes soutenus par l’association Our Children’s Trust, avec leur avocate Andrea Rodgers (photo © Our Children’s Trust)

Toujours est-il que cette retentissante victoire devant une juridiction néerlandaise pourrait conduire à une multiplication des recours en justice pour cause d’inaction climatique. Selon un rapport de l’ONU publié en mai 2017, ce sont pas moins de 884 actions en justice qui auraient ainsi été intentées sur cette question, dont 654 devant des juridictions américaines. Pour l’instant, les tribunaux des États-Unis ont tendance à se déclarer incompétents sur le sujet, mais fin 2016 un juge a néanmoins autorisé la poursuite d’une affaire portée par 21 jeunes soutenus par l’association Our Children’s Trust, devant un tribunal de l’Oregon, considérant que « les politiques actuelles du gouvernement violent leurs droits constitutionnels » en laissant se développer des concentrations de gaz à effet de serre très supérieures à ce que les climatologues considèrent comme acceptables pour éviter des évolutions climatiques aussi dramatiques qu’irréversibles.

En Belgique, selon le site Mr Mondialisation, une action collective en justice, initiée par l’association Klimaatzaak, présidée par l’entrepreneur Serge de Gheldere, soutenue initialement par une dizaine de militants mais portée désormais par 30 000 citoyens a été lancée en 2015, considérant que la réduction de CO2, qui atteint pourtant 1 % par an dans ce pays est très largement insuffisante en regard des enjeux. En 2017, le procès n’avait guère progressé, bloqué comme souvent en Belgique par de sordides querelles quant aux choix de la langue à utiliser, mais la victoire en appel que viennent d’enregistrer les militants néerlandais voisins va peut-être redynamiser la procédure…

Quant à la France, elle n’est pas à l’abri d’une telle démarche. En novembre 2017, l’association Notre affaire à tous, a adressé un courrier au Président de la République pour demander l’arrêt des subventions aux énergies fossiles, la réduction des émissions françaises de gaz à effet de serre et la reconnaissance du changement climatique comme un crime écologique. Faute de réponse, sa présidente Marie Toussaint menace d’entamer une action en justice contre l’État français.

A défaut d’être favorable pour les générations futures et pour notre environnement, le changement climatique pourrait donc se révéler à terme comme une affaire juteuse pour des bataillons de juristes…

L. V. 

Politique agricole : la tentation helvète…

8 octobre 2018

Epandage de pesticides sur un champ de pommes de terre, dans le nord de la France (photo © Philippe Huguen / AFP in Libération)

En matière de politique agricole, tout le monde, en dehors de la FNSEA, du ministre de l’agriculture et bien sûr de la Commission européenne, sait que l’on va droit dans le mur. Le tournant productiviste pris dans les années 1950, consistant à spécialiser et industrialiser les exploitations agricoles tout en libéraliser au maximum les marchés a fait des ravages.

Plus de la moitié des exploitations agricoles a disparu au cours des 25 dernières années. La part de l’agriculture dans le PIB français a été divisée par deux depuis les années 1980 et les suicides d’exploitants s’enchaînent tandis que 30 % des agriculteurs touchent moins de 350 € par mois, étranglés par des choix technologiques qui leur sont imposés par les filières agro-alimentaires alors que les prix d’achat de leur production leur sont imposés par la grande distribution.

Quant aux conséquences des pratiques agricoles sur notre environnement, elles sont devenues catastrophiques avec une perte irréversible de la biodiversité, un appauvrissement massif des sols et une pollution généralisée des nappes souterraines et des cours d’eau par des taux de nitrates et de pesticides qui obligent à fermer toujours davantage de captages pour l’eau potable.

Curieusement, c’est de Suisse, où se situe pourtant le siège de l’Organisation mondiale du commerce, qu’a failli venir un sursaut salutaire contre cette orientation ultralibérale qui fait des ravages dans nos campagnes. Le 23 septembre dernier en effet, dans le cadre du système de démocratie participative qui permet aux citoyens helvètes de s’exprimer directement sur des sujets qui les concernent au quotidien, chacun pouvait se prononcer sur deux propositions touchant au cœur des systèmes de production agricole.

Le premier motif de votation soumis à l’arbitrage citoyen à l’initiative des Verts, était intitulé « pour des aliments équitables » et venait après une consultation largement plébiscitée en 2017 qui avait permis d’inscrire dans un nouvel article constitutionnel des critères de durabilité et de protection de l’environnement en vue d’une plus grande sécurité alimentaire. Il s’agissait désormais d’aller plus loin en vue de développer la production d’aliments équitables via un renforcement du contrôle des conditions dans lesquelles les aliments sont produits, en ce qui concerne les droits des travailleurs, les règles sanitaires et le bien-être animal.

Affiche dans le cadre de la campagne pour la votation suisse sur la sécurité alimentaire en 2017 (photo © Keystone / la Tribune de Genève)

Mais c’est surtout la seconde proposition, émise par le syndicat paysan Uniterre, lui dont les mots d’ordres sont Production – Solidarité – Responsabilité – Emplois et qualité de vie, qui a fait beaucoup parler de lui dans les villes et surtout les campagnes. Cette initiative « pour la souveraineté alimentaire » visait en effet, ni plus ni moins, qu’à introduire une dose de protectionnisme en matière agricole dans un pays qui importe 50 % des produits agricoles qu’il consomme et dont le secteur agricole a perdu en 40 ans la moitié de ses effectifs, tandis que la consommation de pesticide a augmenté de 35 % entre 2000 et 2014.

L’idée, selon Fernand Cuche, secrétaire général d’Uniterre, « c’est que les peuples ont le droit de définir la politique agricole qu’ils veulent conduire, sans se laisser imposer leurs choix par les grands groupes et les règles du commerce international ». Exactement le discours que tenait l’agronome René Dumont dans les années 1970, ou l’un de ses successeurs, Marc Dufumier, dans les années 2000… Un concept typiquement altermondialiste, en droite ligne des revendications portées par l’association Via Campesina dans les années 1990, mouvement d’ailleurs dont est membre Uniterre, tout comme la Confédération paysanne en France.

En l’occurrence, la proposition soumise à référendum consistait à instaurer des droits de douane sur les produits agricoles importés qui ne respectent pas les mêmes normes sociales et environnementales que celles en vigueur en Suisse, ceci dans le but de favoriser les circuits courts et permettre aux exploitations locales de retrouver un minimum de rentabilité. Et en toute logique, il s’agissait aussi, par réciprocité, de s’engager à ne plus exporter à prix cassés comme le fait la Suisse qui écoule à l’étranger ses excédents laitiers à vil prix.

Robot agricole traitant des salades à Galmiz en Suisse (photo © Anthony Anex / Keystone in Le Temps)

Une logique en tout cas qui a rapidement séduit la population helvète puisque, à la mi-août, un mois avant le scrutin, les sondages indiquaient que trois-quarts des citoyens envisageaient de voter en faveur de ces propositions. Aussitôt, branle-bas de combat dans Landerneau ! les gros exploitants agricoles et l’industrie agro-alimentaire suisse ainsi que les représentants de la grande distribution, appuyés par le patronat et certains partis politiques, se sont illico mis au travail et ont déclenché un matraquage médiatique intense pour convaincre l’électeur suisse qu’une telle démarche ne pouvait que contribuer à renchérir les prix des denrées alimentaires…

Un argument certainement contestable car, en Suisse comme ailleurs, les prix de l’alimentation sont pour l’essentiel dictés par les marges qu’empochent les actionnaires de la grande distribution et de l’industrie agro-alimentaire, beaucoup plus que par la rémunération des producteurs eux-mêmes. Mais un argument massue qui a su convaincre la ménagère suisse. En moins d’un mois, le taux d’adhésion à la proposition d’Uniterre a perdu près de 30 points !

Une affiche d’En vert et contre tout pour la votation du 23 septembre 2018

De fait, les résultats de la votation qui s’est tenue comme prévu le 23 septembre dernier sont sans appel. Les deux initiatives ont été très largement rejetées, à plus de 61 % pour celle en faveur des aliments équitables, et même à plus de 68 % pour celle qui prônait davantage de souveraineté alimentaire, alors que dans le même temps, la proposition d’inscrire l’usage du vélo dans la constitution helvète remportait un large succès, plébiscitée par 73,6 % de la population, en l’absence sans doute de mouvements lobbyistes à son encontre….

Ce n’est donc pas pour demain que la politique agricole suisse devrait évoluer en faveur d’une approche plus raisonnée et plus humaniste. Nul doute en tout cas que la même consultation organisée en France aurait conduit à un résultat similaire. Cela aurait été au moins l’occasion de faire parler d’une seule voix, géants de la grande distribution, multinationales de l’agro-alimentaire et gros producteurs céréaliers…

L. V. 

Les punaises de lit, un nouveau fléau ?

30 septembre 2018

Une punaise de lit, Cimex lectularius

Très répandues en Europe avant la seconde guerre mondiale, les punaises de lit avaient fini par quasiment disparaître de notre paysage quotidien dans les années 1950, chassées par l’usage à grande échelle de puissants insecticides dont le fameux DDT qui a fait tant de ravages sur notre environnement. Mais elles ont fait un retour en force depuis les années 1990, grâce à leur capacité d’adaptation aux insecticides et surtout du fait de la multiplication des déplacements à travers le monde…

La manière la plus fréquente de voir son appartement infesté par ces insectes hématophages rampants, qui piquent les gens lorsqu’ils sont immobiles, généralement la nuit pendant leur sommeil, est en effet de les rapporter dans sa valise, bien cachés dans les replis de son linge. De jour, ces animaux sont très discrets et vivent cachés souvent dans les sommiers ou les matelas, les lattes de plancher, les fissures du mur et derrière les plinthes, à l’abri de la lumière et pas trop éloignés de leur proie. Ils sortent principalement la nuit et choisissent de piquer en priorité les personnes dont la peau est fine et dont le sang leur convient, ce qui explique que plusieurs personnes dormant dans le même lit ne seront pas touchées de la même manière…

Cimex lectularius, de son petit nom, est pourtant bien visible à l’œil nu. Le corps de l’adulte est ovale et aplati, de couleur brune, un peu comme un pépin de pomme de 4 à 5 mm de longueur. Mais on le voit rarement et on le repère plutôt à ses traces que sont les points noirs de ses déjections et les petites traces de sang séché laissées sur le matelas, ainsi bien sûr qu’aux boutons rouges et aux démangeaisons qu’il laisse sur la peau de ses victimes…

Pour autant, la punaise de lit n’est pas dangereuse et ne transmet pas de maladie connue à l’homme. Le seul désagrément qu’elle cause vient des démangeaisons provoquées par ses morsures car, comme la plupart des insectes suceurs de sang, elle injecte en piquant un peu de salive anticoagulante pour fluidifier le sang dont elle se nourrit, ce qui provoque chez la majorité des personnes des réactions urticantes, parfois plusieurs jours après la morsure. Rien de bien grave en réalité, mais de quoi pourrir la vie de ceux qui vivent dans un appartement infesté au point de souffrir de burn-out parce qu’ils appréhendent de s’endormir de crainte de nouvelles piqures nocturnes !

Mobilier infecté de punaises de lit dans les rues de la Belle de Mai (photo © Sarah Nedjar / Radio France)

Or, les invasions de punaises de lit deviennent de plus en plus fréquentes. A Toulon ou à Marseille, des quartiers entiers en sont envahis et on retrouve régulièrement sur les trottoirs les matelas usagers de ceux qui, ne sachant plus comment se débarrasser de ces insectes, finissent par jeter leur literie entière, ce qui contribue d’ailleurs à la propagation de ces animaux vers les immeubles voisins… Début 2018, la presse se faisait ainsi l’écho de l’exaspération des habitants de la Belle de Mai où de nombreux appartements sont envahis de ces insectes hématophages, tandis que France 3 relatait les déboires du service des urgences à l’hôpital de la Timone où cet été un tiers des chambres ont dû être momentanément fermées le temps de les désinfecter contre une invasion de punaises de lits. Même le cinéma Pathé Liberté à Toulon a dû fermer début septembre, selon France Bleu, par suite d’une invasion de punaises de lits confortablement installées dans les fauteuils de la salle !

C’est en effet une des caractéristiques de ces insectes qui recherchent avant tout la présence de l’homme et qui sont susceptibles de se développer partout, dans les hôtels 4 étoiles comme dans les taudis les plus insalubres, pourvu qu’ils y trouvent des humains à leur goût (qu’ils repèrent grâce à notre chaleur corporelle et nos émissions de CO2) et de quoi se nicher confortablement.

Cycle de vie de la punaise de lit

Pour peu que la pièce soit bien chauffée, la punaise de lit verra son cycle encore accéléré : il lui faut en effet 5 semaines en moyenne pour devenir adulte et commencer à pondre ses œufs (à raison de 3 à 8 par jour) à température ambiante de 20 °C. Mais à 30 °C, il lui suffirait de seulement 3 semaines pour atteindre un tel stade de développement ! Sachant que la durée de vie d’une punaise est généralement de 9 mois, ce sont en moyenne de l’ordre de 500 œufs qu’une femelle peut pondre au cours de son existence, de quoi entretenir largement une colonie bien installée au sein de votre matelas confortable, chaque adulte se contentant d’un repas par semaine en moyenne…

Face à un tel fléau et pour sauvegarder la qualité de leurs nuits, les hommes ont imaginé bien des stratagèmes pour se débarrasser des punaises de lits. A écouter les spécialistes tels que Pascal Delaunay, entomologiste médical et parasitologue au CHU de Nice, interviewé par Futura Sciences, ou certains professionnels de la désinsectisation qui diffusent un guide pour se débarrasser des punaises de lit, la tâche n’est pas aisée…

Piège naturel à punaises de lit, à base de poudre de diatomite

La priorité est d’abord de bien identifier les insectes à l’origine de nos maux et ensuite d’évaluer l’ampleur des dégâts par une inspection soignée des zones à risque. Des pièges mécaniques simples sous forme de scotch à double face collé sur les pieds du lit ou à base de diatomite peuvent être utiles pour une telle inspection. Des techniques de pièges plus élaborés ont aussi été développés par des chercheurs canadiens de l’université Simon Fraser, en Colombie-Britannique. Après 10 ans d’études et l’examen minutieux de plus de 10 000 punaises de lit consciencieusement nourries par une des membres de l’équipe, piquée environ 180 000 fois pour la bonne cause, ils ont identifié trois phéromones principales qui permettent d’attirer les punaises de lits (bedbugs en anglais) et ainsi d’évaluer l’importance de l’infection (mais sans détruire les œufs ni les adultes qui digèrent tranquillement leur dernier repas, bien à l’abri, pendant 10 jours et parfois bien davantage).

En cas d’invasion avérée, la lutte mécanique reste fortement conseillée pour éliminer le maximum du stock à coups d’aspirateur, de nettoyage à la vapeur, de lavage à plus de 60 °C, voire de congélation à -20 °C au minimum, tout en veillant à ce que ce grand nettoyage ne se traduise pas par une simple dispersion de la colonie et son implantation dans les autres pièces de la maison ou chez les voisins…

Au-delà, la désinfection par des sociétés spécialisées, à l’aide d’insecticides spécifiques qui ne sont pas en vente libre dans le commerce, est souvent une étape coûteuse mais indispensable. Deux passages à 15 jours d’intervalles sont d’ailleurs généralement nécessaires pour achever les larves écloses entre temps car les œufs sont globalement très résistants à tous ces traitements…

Emeline Lemarié, étudiante chercheuse au sein du projet Breaking Bugs à l’Université Aix-Marseille (photo © Jérémie Hessas / France 3 Provence-Alpes)

Une autre voie de traitement pourrait néanmoins émerger, fruit des recherches d’une équipe marseillaise composée de jeunes biologistes, bio-informaticiens et spécialistes en biologie génomique. Leur projet, baptisé du vocable typiquement provençal Breaking bugs (clin d’œil au titre d’une série américaine, bien entendu), consiste en un piège à base de phéromones qui attire les punaises et les met en contact avec un champignon pathogène, Beauveria Bassania, lequel pénètre à l’intérieur du corps de la punaise pour la faire lentement dépérir. La mort n’étant pas instantanée, la punaise infestée quitte librement le piège et infecte à son tour les autres membres de la colonie, de telle sorte que celle-ci finit par disparaître après plusieurs semaines.

Une approche ingénieuse donc, que les étudiants marseillais s’apprêtent à présenter en octobre prochain à Boston, dans le cadre de l’IGEM (International genetically engineered machine) dans l’espoir qu’elle leur vaudra, sinon une reconnaissance mondiale, du moins une audience suffisante pour assurer une large diffusion de leur invention. Les punaises de lit ont du souci à se faire…

L. V. 

La Chine ne veut plus être la poubelle du Monde

22 septembre 2018

Qui, en France, s’inquiète de savoir ce que deviennent les déchets qu’il jette machinalement dans la poubelle, même après un tri plus ou moins consciencieux ? Dans les pays développés, la majeure partie des déchets produits est purement et simplement éliminée, par simple enfouissement ou par incinération, avec ou sans valorisation de l’énergie produite. Mais la part qui est triée et valorisée par recyclage, reste minoritaire. Pour les plastiques par exemple, seulement 30 % des déchets (en moyenne pour l’Europe) sont effectivement recyclés. Et les circuits de ce recyclage sont loin d’être aussi vertueux qu’on l’imagine…

Depuis des années en effet, les pays européens et, plus encore, les Américains ont pris l’habitude d’expédier en Chine une grande partie des déchets qu’ils ont triés en vue d’un éventuel recyclage. En 2015, ce sont ainsi près de 50 millions de tonnes de déchets qui ont traversé la moitié de la planète en direction des usines chinoises de recyclage, de quoi ne pas laisser repartir à vide les navires qui viennent inonder les marchés européens et américains de produits made in China….

Ouvrière chinoise triant manuellement des bouteilles à recycler (photo © Reuters / source Ouest France)

Ainsi, un rapport de l’Agence européenne de l’environnement datant de 2012 évaluait les quantités de déchets européens exportés chaque année en Chine à 5,5 millions de tonnes pour le plastique, 45 millions de tonnes pour l’acier et la ferraille, 6,1 millions de tonnes pour le cuivre, l’aluminium et le nickel et enfin 0,07 millions de tonnes pour les métaux précieux. La France, comme d’ailleurs l’ensemble des pays européens se contente en réalité d’exporter vers la Chine environ 50 % du plastique récupéré via le tri sélectif, plastique qui est ensuite valorisé par des entreprises chinoises comme matière première pour la confection de nouveaux produits. A l’échelle mondiale, selon une étude récente, c’est même plus de 70 % du plastique récupéré qui est ainsi expédié directement en Chine !

Un ouvrier chinois dans une usine de recyclage des plastiques à Dong Xiao Kou en 2015 (photo © Fred Dufour / AFP)

Sauf que les Chinois commencent à en avoir assez de jouer ce rôle de poubelle du Monde, surtout lorsque la qualité du tri réalisé en Europe, au Japon ou aux États-Unis laisse fortement à désirer. Maintenant que le marché intérieur chinois est suffisamment développé pour produire ses propres déchets en grande masse, les autorités chinoises ont donc décidé de durcir le ton. Dès 2013, la campagne baptisée Barrière verte avait conduit les douanes chinoise à se montrer nettement plus tatillonnes et à contrôler plus soigneusement la qualité des balles de déchets importés à grande échelle.

En juillet 2017, la Chine a ainsi annoncé son intention d’interdire, à compter de janvier 2018, l’importation de 24 types de déchets, principalement des plastiques, papiers et cartons, alliages métalliques ou textiles. Et le 11 janvier effectivement, les autorités chinoises ont publié les nouveaux standards à respecter pour l’importation de déchets. Pour les plastiques, seuls les rebuts issus de la fabrication sont désormais considérés comme acceptables. Du coup, tous les plastiques déjà utilisés et issus des filières de tri ne sont plus les bienvenus…

Destruction par les douanes de déchets illégalement importés dans une zone portuaire de Shenzhen (Chine), en novembre 2016 (photo © AFP / source Le Point)

Une véritable catastrophe pour les Européens et les Américains qui en 2016 avaient expédié en Chine pas moins de 7,3 millions de tonnes de plastique plus ou moins bien triés. C’est toute la filière du recyclage qui se trouve ainsi menacée par cette nouvelle campagne chinoise baptisée Ciel bleu… Dans l’Oregon et dans certaines villes de Floride, les entreprises de collecte et de tri des déchets n’ont ainsi eu d’autre choix que de mettre en décharge la totalité de leur stock de plastique récupéré, voire d’annuler purement et simplement la pratique du tri sélectif, ce qui n’est sans doute pas le meilleur moyen pour convaincre les citoyens de faire un effort pour la planète…

Balle de déchets plastiques triés et compactés en vue de leur recyclage (Centre d’Ivry-sur-Seine / source : écologie sur le web)

En France aussi, on a du souci à se faire car la quantité de déchets plastiques collectés sur le territoire augmente d’année en année, d’environ 2 à 3 %. En 2016, ce sont ainsi 3,4 millions de tonnes de déchets plastiques qui ont été collectées par les centres de tri. Un tiers de cette masse énorme est purement et simplement mis en décharge : dommage pour ceux qui ont fait l’effort de la trier… Une bonne partie du reste permet au moins de produire de l’énergie sous forme de chaleur en étant brûlée dans des fours de cimenteries ou dans des incinérateurs équipés de récupérateurs de chaleur qui alimentent des réseaux de chauffage urbain.

Finalement, seuls 22 % de ces plastiques triés servent effectivement à alimenter les filières de recyclage. Ce pourcentage augmente régulièrement mais reste encore ridiculement faible, très inférieur en tout cas à celui de la moyenne européenne qui s’élève à un peu plus de 31 %. Certes, le Premier ministre a annoncé en juillet dernier que l’objectif était désormais de diviser par deux les déchets mis en décharge et de recycler 100 % des plastiques collectés sur tout le territoire d’ici à 2025. Mais cet objectif ambitieux risque fort d’être bien difficile à tenir, surtout maintenant qu’il ne suffit plus d’expédier dans un bateau les volumes collectés en laissant les Chinois s’en débrouiller…

Stock de plastique à recycler chez Paprec Limay (photo © Laurent Rousselle / L’Usine nouvelle)

Ce pourrait naturellement être l’occasion de développer en France des filières de recyclage. Mais dans ce domaine, le chemin à parcourir parait ardu. La France consomme chaque année 4,5 millions de tonnes de plastique, ce qui représente quand même 1,3 % des 348 millions de tonnes qui ont été produites en 2017 sur la planète (dont 30 % en Chine). Des chiffres qui ne cessent d’augmenter, année après année et qui laissent rêveurs quand on les compare aux 3,5 millions de tonnes de déchets plastiques qui finissent chaque année dans nos poubelles françaises…

Les 350 000 tonnes de plastique recyclé qui sont utilisés annuellement par les industries plasturgiques en France, l’une des plus développée d’Europe derrière l’Allemagne, ne représentent donc qu’une petite partie de la matière première utilisée, le reste étant directement issu de produits pétroliers bruts, sachant qu’il faut en gros un peu plus d’un litre de pétrole pour produire un kilo de plastique…

Il est bien question d’envisager imposer l’incorporation d’un taux de plastique recyclé plus élevé dans certains produits et il serait assez aisé d’introduire ce type de pratique via une évolution des normes ou dans les cahiers des charges des commandes publiques, par exemple pour le mobilier urbain. Mais il y a fort à parier, en attendant, qu’une part croissante de nos déchets plastiques ne vienne alimenter nos incinérateurs, et tant pis pour l’environnement…

L. V. 

L’évêque, les coquelicots et Charlie Hebdo…

12 septembre 2018

Monseigneur Marc Stenger, évêque de Troyes (extrait vidéo © KTO)

Au premier abord, l’association d’idée paraît un peu saugrenue. Il n’est pas si courant qu’un prélat, en l’occurrence Marc Stenger, évêque de Troyes depuis 1999, soutienne une initiative du journal satirique Charlie Hebdo, dont les positions anticléricales ne font généralement guère dans la nuance. Mais l’évêque de Troyes s’intéresse non seulement à la spiritualité mais aussi à l’avenir de notre monde ici-bas, lui qui a dirigé la rédaction d’un ouvrage collectif préfacé par Nicolas Hulot et publié en 2005 sous le titre « Planète vie, planète mort : l’heure des choix ».

Et Monseigneur l’évêque s’inquiète de l’usage immodéré que les agriculteurs, pauvres pêcheurs, font des produits phytosanitaires, au point de faire partie des tous premiers signataires d’un appel lancé par le journaliste de Charlie Hebdo, Fabrice Nicolino : Stop aux pesticides, nous voulons des coquelicots !

L’appel est paru aujourd’hui, mercredi 12 septembre, dans un numéro spécial du journal satirique entièrement consacré aux pesticides. C’est dire à quel point Fabrice Nicolino, qui avait été gravement blessé lors de l’attaque de Charlie Hebdo par un commando de fanatiques islamistes le 7 janvier 2015, est animé par son sujet au point d’embarquer toute la rédaction dans son sillage.

Il n’est d’ailleurs pas un novice en la matière puisqu’il avait publié en 2007, avec François Veillerette, directeur de l’ONG Générations futures, un ouvrage très documenté et qui avait eu un certain retentissement sous le titre Pesticides, révélations sur un scandale français (éditions Fayard).

Seulement voilà, 10 ans plus tard, force est de constater que rien n’a changé et que la situation s’aggrave. Après la farce du Grenelle et l’annonce à grands sons de trompettes du plan Ecophyto qui devait, juré craché, réduire de 50 % la consommation de pesticides en France d’ici 2018, voilà qu’on constate piteusement que, non seulement les volumes de pesticides utilisés n’ont pas baissé mais qu’ils ont même augmenté de 22 % ! Et quand il est question de réduire progressivement le recours au glyphosate que toutes les expertises indépendantes s’accordent à considérer comme cancérigène pour l’homme et hautement déstabilisateur pour la biodiversité, les agriculteurs, ministre en tête, viennent expliquer doctement que cela n’est tout simplement pas envisageable…

Fabrice Nicolino, le 25 septembre 2015 (photo © Joël Saget / AFP)

Alors fin 2017, le tenace Fabrice Nicolino, qui anime par ailleurs un blog dénommé Planète sans visa, convainc toute la rédaction de Charlie Hebdo de s’intéresser à la question des pesticides. Et pour cela, rien ne vaut l’approche expérimentale. Quinze journalistes de l’équipe, Riss en tête, donnent de leur personne en offrant à la science 100 mg de leur chevelure. L’histoire ne dit pas si Nicolino, dont le crâne est lisse comme un caillou, a participé à la manip, mais toujours est-il que les résultats d’analyse sont édifiants : les cheveux contiennent tous entre 35 et 50 substances chimiques différentes (sur 140 recherchées) issues de pesticides, dont certains, tels le lindane, sont désormais interdits en France depuis maintenant 20 ans…

La couverture du dernier numéro de Charlie Hebdo (12 septembre 2018)

Le constat est donc sans appel : nous allons finir par tous mourir de cet usage immodéré et irresponsable des pesticides, et pas seulement les agriculteurs eux-mêmes, à l’image de Fabian Tomasi, cet ex-ouvrier agricole argentin qui travaillait dans sa jeunesse à l’épandage de pesticides et qui est décédé cette semaine à 53 ans, atteint de polyneuropathie toxique grave, lui qui militait ardemment pour un arrêt de l’utilisation de ces produits qui font des ravages.

C’est précisément l’interdiction totale de la plupart de ces pesticides que réclame l’appel lancé par Fabrice Nicolino et déjà relayé par de nombreuses personnalités dont l’animateur Laurent Baffie, la chanteuse Emily Loizeau, qui prépare une chanson sur ce thème, Didier Robiliard, président de l’association France-Parkinson, le sénateur écologiste breton Joël Labbé, très en pointe dans le combat contre les pesticides, ou encore le docteur Pierre-Michel Périnaud, président de l’association Alerte des médecins sur les pesticides (ALMP), forte de 1 200 membres.

Le texte en lui-même, bien que très bref, est percutant : « Nous ne reconnaissons plus notre pays ; la nature y est défigurée. Le tiers des oiseaux ont disparu en quinze ans, la moitié des papillons en vingt ans ; les abeilles et les pollinisateurs meurent par milliards. Les grenouilles et les sauterelles sont comme évanouies ; les fleurs sauvages deviennent rares. Ce monde qui s’efface est le nôtre et chaque couleur qui succombe, chaque lumière qui s’éteint est une douleur définitive. Rendez-nous nos coquelicots ! Rendez-nous la beauté du monde ! ».

Les coquelicots, tableau de Claude Monet (1873), conservé au Musée d’Orsay

Au-delà de ce numéro spécial de Charlie Hebdo, la campagne qui se lance et qui vise plusieurs millions de signatures devrait s’appuyer sur un site internet en cours de finalisation et un petit livret pédagogique en forme de plaidoyer, coécrit comme le précédent par Fabrice Nicolino et François Veillerette, et publié aux éditions Les liens qui libèrent sous ce titre « Nous voulons des coquelicots ». Une cocarde en tissu symbolisant ce fameux coquelicot, autrefois omniprésent dans nos campagnes, pourrait bientôt orner le revers de plus d’un citoyen, à l’image de la petite main jaune de Touche pas à mon pote des années 1980.

Nul doute en tout cas que les médias, ne manqueront pas de se faire l’écho de ce mouvement citoyen qui n’est pas le premier de son genre sur un tel sujet mais qui contribuera peut-être à éveiller enfin les consciences face à un danger d’une telle ampleur…

L.V. 

Écologie politique : les chasseurs sortent du bois…

3 septembre 2018

Les chasseurs français peuvent être fiers de leur tout récent tableau de chasse. Avant même l’ouverture de la saison, voilà qu’ils ont ramené dans leur escarcelle un gros gibier plutôt rare, en la personne du Ministre de la transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot en personne.

Nicolas Hulot, martyr de la cause écologique, en une de Marianne

Certes, sa démission en direct au micro de France-Inter, le mardi 28 août aux aurores, n’est que l’aboutissement d’un vrai chemin de croix pour cet écologiste convaincu qui a perdu, en quinze mois passés au gouvernement, à peu près tous ses arbitrages, et pas seulement vis-à-vis des chasseurs. L’écologie politique vient d’hériter d’un nouveau martyr de la cause, qui a fini par succomber sous les assauts des lobbyistes de toute sorte, du nucléaire comme de l’agriculture, tel Saint-Sébastien percé de multiples flèches, ainsi que s’est amusé à le représenter le magazine Marianne à sa une…

Il n’en reste pas moins que la goutte d’eau qui a fait déborder le vase et l’a conduit à jeter l’éponge, c’est bien cette fameuse réunion interministérielle de la veille, à laquelle il avait eu la très désagréable surprise de se retrouver en présence de Thierry Coste, le lobbyiste en chef de la Fédération nationale des chasseurs (FNC), Emmanuel Macron ayant même l’outrecuidance de faire semblant de se demander lui-même comment ce monsieur avait bien pu entrer…

Le lobbyiste Thierry Coste (à gauche) et le président de la FNC, Willy Schraen, après un rendez-vous à l’Elysée, le 15 février 2018 (photo © Gonzalo Fuentes / Reuters)

Le résultat de cette réunion en tout cas est que Nicolas Hulot a dû, sur ce dossier comme sur quasiment tous les précédents, avaler une nouvelle couleuvre, en l’occurrence une division par deux du prix du permis de chasse et une ouverture béante pour élargir la liste des espèces susceptibles d’être chassées. Une véritable victoire par KO pour les chasseurs qui sont à l’Elysée comme chez eux depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, lequel a bien perçu le poids électoral des chasseurs qui se revendiquent plus de 1,1 million en France.

Du coup, ces derniers ne se sentent plus de joie et ont lancé, ce même 27 août 2018, une vaste campagne de communication en leur honneur. Comme le dit sans détour Willy Schraen, le Président de la FNC, le temps de la discrétion n’est plus de mise pour les chasseurs qui, pour cette campagne publicitaire tous azimuts se présentent ni plus ni moins comme « Les premiers écologistes de France » !

Ainsi que l’analyse finement un article du Monde, c’est une véritable révolution culturelle pour les chasseurs, souvent moqués pour leur instinct grégaire, leurs idées conservatrices, leur comportement arrogant et leur absence de compassion pour la souffrance animale, à l’image du personnage caricatural du Beauf de Cabu. Mais Cabu est mort, tombé sous les balles d’islamistes enragés, et l’écologie politique est elle-même bien mal en point…

Le Beauf de Cabu, chasseur invétéré…

Les associations de défense de l’environnement tentent bien, de leur côté, de mobiliser les consciences via leurs propres campagnes de sensibilisation, n’hésitant pas à culpabiliser chacun pour faire évoluer les comportements au quotidien, dans l’espoir de toucher un plus large public en alertant sur les enjeux liés à la détérioration de notre environnement naturel.

Campagne de sensibilisation de l’ONG Gestes propres, alertant sur la responsabilité de chacun quant aux déchets jetés dans la nature

Mais les chasseurs se placent, eux, sur un tout autre registre, n’hésitant pas à tourner le dos aux réalités les plus évidentes dans la dizaine de spot radio qu’ils ont élaborés et dont ils saturent les ondes, ainsi que dans leur vidéo qui, au travers de somptueuses photos de paysages naturels au soleil couchant, réalise l’exploit de ne pas montrer un seul fusil ni bien évidemment la moindre scène de chasse, à croire que les chasseurs ne se préoccupent plus, désormais, que d’investigations scientifiques et d’opérations de génie écologique…

Voilà bien en effet un tournant majeur en termes de positionnement du lobby de la chasse. Fini le temps de l’engagement politique au sein de Chasse, pêche, nature et tradition, le parti politique rural et ultra-conservateur, créé en 1989 en réaction au lancement des mouvements de l’écologie politique, mais désormais en perdition dans les sondages.

En 1998, les chasseurs se mobilisaient en masse pour manifester contre les directives européennes encadrant la chasse des oiseaux migrateurs et instaurant les zones protégées Natura 2000. Désormais, certaines fédérations départementales de chasse et associations cynégétiques n’hésitent plus à s’investir dans la gestion même de ces zones Natura 2000 et dans des actions d’aménagement du milieu naturel, qu’elles mettent ainsi en avant à l’occasion de cette campagne publicitaire sans précédent.

Un extrait de la vidéo de promotion de la FNC

De là à laisser croire que les chasseurs sont les premiers écologistes de France, le pas est peut-être un peu trop rapidement franchi. Lutter contre les espèces invasives ou contribuer à la restauration de zones humides, comme le revendique fièrement la FNC, participe effectivement de la préservation d’un milieu naturel menacé. Pour autant, si les chasseurs mobilisent autant de bénévoles, et pas seulement pour chasser, c’est d’abord dans l’intérêt du développement de leur activité cynégétique. Piéger certaines espèces jugées nuisibles, relâcher des faisans d’élevage la veille de l’ouverture ou clôturer des zones de chasse pour en privatiser l’usage et faire en sorte que les animaux ne puissent s’en échapper, ceci relève effectivement d’actions qui servent les intérêts des chasseurs, mais pas nécessairement ceux du milieu naturel.

Revendiquer, comme le fait la FNC, une expertise reconnue pour procéder au suivi et à la gestion des populations animales, via ses propres « organismes scientifiques » permet d’une part d’accéder à des subventions pour réaliser soi-même ces opérations, tout en maîtrisant directement les chiffres, même si ces derniers sont souvent contestés par d’autres opérateurs. Les chasseurs sont décidément en passe de réussir un joli coup politique en se plaçant ainsi au centre du jeu et de la communication : chapeau les artistes !

L.V. 

Peas & love : envie de pois, besoin de toit…

23 août 2018

« Il faudrait construire les villes à la campagne : l’air y est plus sain », avait déjà noté finement l’humoriste Alphonse Allais, et sans doute d’autres avant lui. Depuis quelque temps, c’est un autre concept qui est en train de faire fureur et qui consiste plutôt au contraire à implanter les champs dans les villes qui, à défaut d’air sain, présentent l’avantage de regrouper des populations urbaines avides de produits frais à consommer en circuits courts…

Le jardin ouvert sur le toit de l’hôtel Yooma (photo © Peas & Love)

Après les AMAP, les tours végétalisées, les fermes verticales et les jardins partagés au pied des immeubles, voilà que les toits de nos villes deviennent un enjeu pour le développement du maraîchage… Une start-up belge, créée en 2015, s’est ainsi engouffrée sur ce marché florissant. Après s’être fait la main sur les toits de Bruxelles, la société au nom évocateur de Peas & Love vient ainsi de débarquer sur le marché français en ouvrant au public, le 1er mai 2018, son premier jardin potager de 1000 m2, sur le toit de l’hôtel Yooma, dans le 15ème arrondissement de Paris, à proximité de la Maison de la Radio.

Le concept sur lequel s’appuie la jeune pousse est aussi simple qu’astucieux : le jardin, implanté en toit-terrasse, aménagé et cultivé par un ingénieur agronome, en recourant largement aux techniques de culture hydroponique hors-sol, est divisé en 250 parcelles individuelles, lesquelles sont louées à des particuliers pour 38 € par mois, moyennant un engagement d’une durée minimale de 1 an. C’est l’agronome, rebaptisé en jargon start-uper le « Community Farmer », qui entretient l’ensemble des parcelles mais chaque locataire, « Urban farmer » en français dans le texte, peut venir à tout moment, pendant les heures d’ouverture du jardin, sarcler, désherber, récolter, ou simplement regarder pousser les salades sur son petit lopin.

Le technicien en charge du jardin s’occupe lui-même du gros du travail, organise quelques animations pour entretenir la motivation de la clientèle, et dépose dans un panier où chacun peut se servir, les légumes arrivés à maturité et que leur propriétaire n’a pas pris la peine de ramasser. Au menu, plus de 50 variétés de légumes, pois (« peas » en anglais, comme chacun sait) mais aussi salades, tomates, poivrons, aubergines, fraises ou choux (de Bruxelles, cela va de soi). Chaque parcelle individuelle ne fait que 3 m2, ce qui est loin de suffire aux besoins en fruits et légumes d’une famille, surtout à ce prix-là, mais l’objectif est plutôt de répondre aux attentes d’une clientèle urbaine aisée, avide de se ressourcer dans un jardin potager en plein Paris, et qui a ainsi le sentiment de cueillir ses propres légumes sans perdre trop de temps à les faire réellement pousser, tout en se donnant bonne conscience grâce à ce havre de verdure et de biodiversité implanté en cœur de ville et qui contribue à combattre les ilots de chaleur et la pollution chronique de l’air.

L’hôtel Yooma à Paris, dans son environnement très urbain (photo © Fabrice Fouillet)

Un concept qui a le vent en poupe donc puisque la société gère désormais 600 parcelles réparties entre Paris et Bruxelles, annonce fièrement dénombrer 869 personnes inscrites sur liste d’attente, et vient de procéder à une levée de fonds pour 1,2 millions d’euros auprès du fonds d’investissement Otium Brands et de Business Angels.

Le restaurant de l’hôtel Yooma, sur lequel a été implanté le premier de ces jardins parisiens d’altitude, bénéficie quant à lui d’une parcelle de 150 m2 sur laquelle le chef de cuisine vient chaque matin cueillir en direct les herbes aromatiques dont il a besoin. Une récolte gratuite de 10 tonnes de plantes par an pour l’hôtel, en échange de la mise à disposition de sa terrasse pour le projet… Restaurants et hôtels de luxe constituent de fait une cible privilégiée pour les fondateurs de Peas & Love, au même titre que les promoteurs de résidence de standing et que les centres commerciaux. Nul doute que l’on n’a pas fini de voir fleurir de nouveaux jardins de ce type sur les toits de nos villes, du moins dans les quartiers résidentiels les plus aisés…

L.V. 

Nucléaire : les centrales françaises ont eu chaud !

11 août 2018

Un dessin signé Deligne

La France, c’est bien connu, fait entièrement confiance à l’énergie nucléaire pour assurer son approvisionnement en électricité : le risque d’accident technologique n’est pas négligeable et les coûts de production sont un peu élevés, surtout si l’on devait prendre en compte les coûts réels de traitement des déchets radioactifs et de démantèlement des centrales, mais au moins cela ne produit pas trop d’émission de gaz à effet de serre. C’est même d’ailleurs l’argument principal mis en avant par EDF pour justifier de continuer à investir autant dans la filière malgré les innombrables déboires rencontrés, notamment sur le chantier de l’EPR de Flamanville.

Un dessin signé Lara publié dans le Canard enchaîné du 8 août 2018

Pour autant, le réchauffement climatique global dont les effets sont chaque jour un peu plus visibles, commence à faire planer des menaces supplémentaires sur cette filière. La période de canicule que vient de connaître la France s’est ainsi traduit par la mise à l’arrêt de quatre réacteurs nucléaires et le ralentissement de deux autres. Ajoutés aux 15 réacteurs arrêtés cet été pour cause de maintenance, cela représente 21 réacteurs actuellement hors service sur les 58 que compte le parc électronucléaire français, répartis sur 19 sites en activité.

Cela n’empêche pas EDF de continuer à exporter une partie de sa production encore excédentaire en cette période estivale où la consommation électrique des industriels est généralement moindre, et ceci même si le développement exponentiel de la climatisation fait régulièrement augmenter la demande d’électricité en période chaude.

Arrosage de la centrale de Fessenheim en 2003 (source : Sortir du nucléaire)

Ce n’est certes pas la première fois que les centrales nucléaires françaises révèlent leur vulnérabilité en cas de forte chaleur. En 2003 déjà, en pleine canicule, la France avait découvert, éberluée, les images d’un réacteur de la centrale nucléaire de Fessenheim arrosé à grands coups de jet d’eau pour tenter de refroidir la température de l’enceinte qui menaçait de dépasser les 50 °C autorisés ! Une tentative assez maladroite d’ailleurs cas il aurait fallu des semaines pour abaisser réellement par cette méthode la température à l’intérieur de l’enceinte dont le mur fait plus de 80 cm d’épaisseur…

Sur d’autres sites, dont ceux de Bugey, Tricastin et Saint-Alban, en bordure du Rhône, ou encore à Golfech, le long de la Garonne, EDF avait été alors été contraint de rejeter de l’eau plus chaude que les règles d’exploitation du nucléaire ne l’autorisent. Une entorse qui a ensuite été régularisée par des dérogations officielles. Et c’est la même situation qui se reproduit régulièrement depuis, lors de chaque période estivale un peu chaude, avec un risque d’emballement inquiétant maintenant que les périodes caniculaires sont de plus en plus fréquentes dans nos contrées.

Centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine

En 2017, par exemple, sans les lâchers d’eau réalisés en permanence par les barrages situés en amont du Bassin Parisiens et gérés par l’établissement public de bassin Seine Grands lacs, les débits dans la Seine au droit de la centrale nucléaire de Nogent-sur-Seine, auraient été trop faibles pour permettre la poursuite de l’exploitation des réacteurs, descendant en dessous des seuils critiques et ceci pendant plusieurs semaines consécutives.

Cette année, dès le 27 juillet, une des unités de production de la centrale de Bugey, située en bordure du Rhône, a ainsi dû être arrêtée car la température du fleuve excédait les seuils admissibles. Le surlendemain, c’était le tour de l’unité de production n°1 de Saint-Alban, située le long du Rhône, qui subissait le même sort, les deux tranches de cette centrale ayant finalement dû être arrêtée jusqu’au 8 août, ainsi qu’une seconde unité de Bugey et finalement l’une des tranches de Fessenheim.

Comme l’explique l’IRSN, l’Institut de radioprotection et de sureté nucléaire, la forte dépendance des centrales nucléaires aux milieux naturels aquatiques tient à deux facteurs.

Un dessin signé Romboussard

Une centrale thermique, qu’elle soit nucléaire ou pas, n’est jamais qu’une grosse cocotte-minute produisant de la vapeur, laquelle fait tourner un alternateur. Pour chaque MWh d’électricité produite, il faut évacuer dans la nature 2 MWh de chaleur. Pour cela, il faut de grosses quantités d’eau pour refroidir le dispositif, eau qui est prélevée soit en rivière (c’est le cas de 44 des réacteurs français), soit dans la mer (pour les 14 autres tels que Flamanville, Paluel ou le Blayais). Cette eau de refroidissement est pour l’essentiel (à 98 % selon EDF) rejetée ensuite dans le milieu naturel soit sous forme de vapeur (ce sont les panaches blancs qui s’échappent des tours de refroidissement) soit sous forme liquide.

Le problème vient de ce l’eau qui est rejetée dans les cours d’eau en aval des centrales est plus chaude de quelques degrés par rapport à celle du milieu naturel. Cela ne prête pas à conséquence la majeure partie du temps, sauf justement en période de canicule, lorsque les débits dans les rivières sont au plus bas et que la température du milieu est déjà élevée. Au-delà d’un certain seuil, une augmentation même minime de la température peut alors avoir des conséquences écologiques dramatiques, entrainant des mortalités massives de certains poissons ou des développement d’algues toxiques. C’est la raison pour laquelle à partir de certaines limites de débit et de température, EDF n’a plus l’autorisation de prélever de l’eau pour refroidir ses centrales, n’ayant alors d’autres solution que de les mettre à l’arrêt.

Un dessin signé Cabu

Et il y a une deuxième raison qui oblige EDF à installer ses centrales nucléaires à proximité d’un milieu naturel aquatique, tout simplement pour y rejeter ses multiples effluents chimiques et radioactifs issus de ses installations. Comme tout site industriel, une centrale nucléaire produit en effet de nombreux effluents chimiques issus de certains procédés tels que la production d’eaux déminéralisée, mais aussi des rejets de sa propre station d’épuration.

A cela s’ajoutent certains effluents liquides radioactifs, riches notamment en bore, carbone 14 et surtout en tritium. Les rejets de toutes ces matières directement dans le milieu naturel doivent respecter des seuils de concentration maximale. Plus les débits des cours d’eau sont faibles, plus ces seuils sont atteints rapidement car l’effet de dilution est réduit. EDF est alors contraint de stocker ces éléments indésirables dans des bassins de rétention en attendant des jours meilleurs, mais ses capacités de stockage ne sont pas illimitées…

L’épisode de canicule récent, comme ceux de ces dernières années, dont l’amplitude et la fréquence semblent augmenter régulièrement sous l’effet du changement climatique, ne fait donc que confirmer cette forte vulnérabilité de la filière électronucléaire face à l’évolution de son environnement et au risque de diminution significative du débit d’étiage des cours d’eau qui se profile dans les années à venir. Quand on sait qu’une seule journée d’arrêt d’un réacteur nucléaire coûte de l’ordre de 1 million d’euros à EDF, on imagine avec quelle attention ses ingénieurs scrutent l’évolution des débits en période estivale !

Comme l’indiquait en 2011 Stéphane Lhomme, président de l’Observatoire du nucléaire, « contrairement à ce qu’on essaie de nous faire croire, c’est le changement climatique qui s’attaque au nucléaire et non l’inverse ». Un beau sujet de réflexion pour une prochaine épreuve de philosophe du baccalauréat ?

L. V.

Méduses en Méditerranée : un nouveau péril ?

8 août 2018

Un dessin signé Glez, dessinateur burkinabé (source : Cartooning for Peace)

Ces derniers temps, l’actualité se focalise sur les arrivées de populations qui tentent, au péril de leur vie, de traverser la Méditerranée pour fuir des situations de guerre, de misère et de désespérance sociale, en espérant trouver en Europe un avenir meilleur. Mais cette situation qui obnubile et angoisse certains ne doit pas faire oublier d’autres mouvements d’espèces naturelles, en l’occurrence véritablement invasives, et dont l’ampleur des déplacements, le plus souvent lié à l’activité humaine, pourrait s’accentuer sous l’effet du réchauffement climatique mondial.

Les exemples en Méditerranée sont innombrables. Rappelons, à titre indicatif que selon la DREAL PACA, sur les 4000 espèces végétales que comptent la région, 931 soit près d’une sur quatre sont considérées comme exotiques, certaines colonisant les fonds marins, à l’exemple de la fameuse « algue tueuse », Caulerpa taxifolia, relâchée accidentellement en 1984 par l’aquarium de Monaco et qui avait envahi en l’espace de 20 ans plus de 5000 ha avant de commencer à régresser.

Le tetraodon, cousin du Fugu, désormais présent en Méditerranée

Depuis le percement du canal de Suez, on considère que plus de 900 espèces exotiques ont pénétré en Méditerranée, dont le « poisson-lapin », Siganus luridus, qui broute les herbiers de posidonies, mettant à nu les fonds marins, ou encore le tétraodon, Lagocephalus sceleratus, cousin du Fugu des Japonais et potentiellement mortel.

Mnemiopsis leidyi (photo © Guillaume Marchessaux / IMO / LPED)

L’étang de Berre est ainsi confronté, depuis une quinzaine d’années, et après celui de Vaccarès, touché dès la fin des années 1990, à l’invasion de ce que les Anglo-Saxons appellent la « Noix de mer », Mnemiopsis leidyi, une sorte d’ovoïde gélatineux transparent muni de tentacules et qui évoque vaguement une forme de méduse sans être pour autant urticant ni dangereux.

Cette espèce est arrivée en Méditerranée en provenance de l’Atlantique nord, dans l’eau de ballast que les cargos chargent pour stabiliser leur coque et qu’ils déversent à leur arrivée, avec tous les micro et macro-organismes qu’elle contient et dont certains peuvent survivre pendant de longues semaines.

Dans l’étang de Berre, cette vaste lagune qui communique avec la Méditerranée par le chenal de Caronte, ce cténophore qui peut pondre jusqu’à 10 000 œufs par jour a proliféré à une vitesse inquiétante. Cette espèce carnivore détruit les œufs et larves des autres espèces et dévore le zooplancton, ce qui contribue à appauvrir fortement les populations de poissons. Il obstrue par ailleurs les filets des pêcheurs professionnels dont l’activité est en expansion sur cet étang dont la qualité des eaux s’améliore ces dernières années et pour lequel est désormais envisagée une inscription au patrimoine mondial de l’UNESCO.

Extrait d’une vidéo expliquant les effet de Mnemiopsis Leidyi dans l’étang de Berre

Une thèse est d’ailleurs en cours depuis 2015, à l’Institut méditerranéen d’océanologie et au Laboratoire Population Environnement Développement (LPED) de l’université d’Aix-Marseille, pour mieux comprendre les conditions de développement de cette espèce, considérée comme l’une des 50 espèces les plus invasives du monde, et en étudier les impacts socio-économiques, comme l’évoque un article de 20 minutes assorti d’une vidéo très pédagogique.

Cycle de reproduction de Mnemiopsis Leidyi

Les méduses urticantes, Pelagia noctiluca, quant à elles, sévissent périodiquement sur les côtes méditerranéennes, y compris à Marseille où elles sont portées par le courant ligure. Connues en traditionnellement selon des cycles d’une douzaine d’années (dont 9 à 10 ans de répit entre deux phases d’explosion). Toutefois, le réchauffement climatique semble avoir accéléré leur cycle en permettant leur reproduction même en période hivernale, ce qui permet aux adultes d’être bien présents pour la saison estivale.

Méduse pélagique en Italie

Leur nombre a été multiplié par 4 en Méditerranée depuis les années 2000 et on les observe désormais chaque année sur nos côtes depuis 1999. Il arrive même que leur aire de répartition s’étende très au nord, comme en novembre 2007, lorsque leur prolifération a fait des ravages dans les élevages de saumon en Irlande du Nord…

La presse se fait régulièrement l’écho de ces arrivées massives de méduses pélagiques, les « piqueurs mauves » dont la rencontre inopportune provoque de sérieuses brûlures chez les baigneurs qui, s’ils paniquent sous l’effet de la vive douleur qui en résulte, peuvent même se noyer. Près de 70.000 brûlures de méduses ont ainsi été recensées aux Baléares durant l’été 2006 et, en 2008, près de 300 baigneurs ont dû être soignés pour les mêmes raisons rien qu’à Antibes en seulement six semaines.

Echouage de méduses pélagiques sur une plage de La Ciotat en 2014 (photo © France 3)

France 3 déplorait ainsi en juillet 2014 l’arrivée massive de ces méduses sur le littoral méditerranéen de Martigues jusqu’à Menton, mentionnant même que la baignade avait dû être interdite sur les plages de La Ciotat le 16 juillet. En juillet 2016, c’était le Midi Libre qui constatait que les plages et même les canaux autour de Sète étaient complètement envahis par leur prolifération, tandis qu’en avril 2018 FranceTVinfo se faisait l’écho d’un échouage massif de vélelles, petites méduses violettes totalement inoffensives mais qui font désordre sur les plages et rebutent les touristes…

Un échouage de vélelles sur une plage près d’Ajaccio en Corse (photo © Pierre-Antoine Fournil / Corse-Matin)

De nombreuses plages tout autour de la Méditerranée s’équipent désormais de filets de protection pour empêcher que les méduses en goguette ne viennent se frotter aux baigneurs. Un réseau d’observation et de suivi a aussi été mis en place le long des côtes françaises de Méditerranée, dans le cadre du projet de recherche JELLYWATCH, initié en 2009 par l’Observatoire océanologique de Villefranche-sur-mer et co-financé par la Région PACA.

Avec l’aide du bureau d’études ACRI-ST, un portail d’observation a été élaboré, accessible sur internet et via une application pour smartphones, permettant à chacun de signaler ses observations de méduses et donc de savoir, jour par jour, où elles sont présentes. Un outil pratique et collaboratif, qui mérite d’être largement partagé pour limiter les risques de se trouver nez-à-nez avec une méduse pélagique et d’en garder un souvenir pour le moins cuisant…

L.V.

Climat : ça chauffe de plus en plus !

3 août 2018

En matière climatique, et contrairement à l’adage bien connu, les années se suivent et se ressemblent de plus en plus…

En janvier 2015, un article du site Futura Science indiquait que selon les données publiées par le NOAA (National Oceanic and Atmospheric Administration) et par le GISS (Goddard Institut for Space Studies), un organisme scientifique rattaché à la NASA, l’année 2014 avait été la plus chaude jamais observée depuis que les mesures de température ont été généralisées dans le monde, à partir des années 1880. A cette date, les deux autres années considérées comme les plus chaudes jusque-là étaient 2005 et 2010, suivies de près par l’année 2013.

Les anomalies de température dans le monde depuis 1890 : écarts entre les températures moyennes observées (sur terre et sur mer) par rapport aux moyennes calculées sur l’ensemble du XXe siècle (infographie © Simon Malfatto / AFP)

Un an plus tard, le 22 janvier 2016, Science et Avenir, parmi d’autres, publiait un article indiquant que selon les analyses de ces mêmes organismes, issues du traitement (selon des algorithmes différents mais qui aboutissent à des conclusions convergentes) de plus de 6300 points de suivi de température répartis à la surface du globe, sur terre comme en mer, l’année 2015 avait été la plus chaude jamais observée sur Terre… La température moyenne du globe, cette année-là, a été en moyenne supérieure de 0,9 °C par rapport à la moyenne enregistrée au cours de l’ensemble du XXe siècle, et d’environ 0,23 °C par rapport à l’année précédente qui détenait jusque-là le record.

Il faut dire que cette année 2015 s’était caractérisée par un phénomène climatique El Niño particulièrement marqué, avec en particulier des températures anormalement élevées enregistrées durant le mois de décembre. Ce mécanisme de courant côtier chaud observé périodiquement (tous les 3 à 5 ans en moyenne) et qui se manifeste par une inversion des alizés sous l’effet du réchauffement des eaux du Pacifique le long des côtes américaines, explique en partie les températures moyennes très inhabituelles observées cette année-là.

Une planète en cours de réchauffement accéléré… (source © Shutterstock / Barnaby Chambers)

Sauf que le 18 janvier 2016, les lecteurs du Monde apprenaient que « Sans surprise, 2016 a été l’année la plus chaude sur la planète depuis le début des relevés de températures en 1880, marquant le troisième record annuel consécutif de chaleur, a annoncé mercredi 18 janvier l’Agence américaine océanique et atmosphérique (NOAA) ». Autrement dit, pour la troisième année consécutive, les records de chaleur en moyenne sur l’ensemble du globe étaient battus. Par rapport aux valeurs moyennes du XXe siècle, les températures étaient pour 2016 supérieures de 0,94 °C par rapport aux normales, soit encore davantage qu’en 2015 où l’écart avait été évalué à 0,9 °C. A la surface des océans, la différence est un peu moindre, de l’ordre de 0,75 °C, mais sur les continents, l’écart moyen atteint 1,43 °C, ce qui est considérable.

Certes, localement, l’année 2016 a été marquée par des températures très basses, notamment au large de l’Antarctique, mais cela a été largement compensé, à l’échelle planétaire, par de nombreux records de chaleur enregistrés en particulier dans l’est de la Russie, à l’extrême ouest du Canada, dans l’est des États-Unis, ainsi qu’en Amérique centrale, au nord de l’Amérique du Sud, en Afrique de l’Ouest ou encore en Australie. L’Alaska a ainsi connu en 2016 son année la plus chaude depuis le début des relevés dans cet État en 1925.

Températures moyennes enregistrées en 2016 dans 190 pays du globe (source : Futura Sciences)

Bien entendu, les météorologues ont expliqué que cette nouvelle année de tous les records s’expliquait en grande partie par la récurrence du courant équatorial chaud du Pacifique El Niño, qui avait largement persisté jusqu’au printemps 2016, annonçant que « l’année 2017 sera probablement moins chaude ».

Et voilà que, dès le 7 novembre 2017, le site Futura Science annonce que « 2017 s’annonce comme l’année la plus chaude jamais enregistrée en l’absence d’El Niño. Elle talonne ainsi 2016 qui, elle, fut empreinte du phénomène météorologique et conserve le record historique. Les trois dernières années ont été les plus chaudes enregistrées, confirmant une tendance de fond au réchauffement climatique global ».

Une affirmation qui a été effectivement confirmée depuis comme le détaille un article publié dans le Monde le 1er août dernier, sur la base du Rapport sur l’état du climat en 2017, publié ce même jour par la NOAA, une synthèse établie en collaboration avec l’American Meteorological Society, par compilation de plusieurs dizaines de milliers de mesures recueillies et analysées par plus de 500 scientifiques issus de 65 pays à travers la planète.

Ce nouveau record établi en l’absence de manifestation du phénomène climatique d’El Niño confirme sans conteste la tendance de fond au réchauffement climatique global, en lien avec l’activité humaine, d’autant qu’il s’accompagne d’un nouveau pic de concentration, dans l’atmosphère, de gaz à effets de serre (dioxyde de carbone, méthane, protoxyde d’azote…). La teneur moyenne en CO2 a ainsi atteint un nouveau record mondial avec 405 ppm (parties par million), soit 2,2 ppm de plus qu’en 2016 et une valeur jamais atteinte depuis au moins 800 000 ans au vu de l’étude de la composition des gaz atmosphériques conservés dans les carottes glaciaires…

Au cours de cette année 2017, plusieurs pays, comme l’Argentine, la Bulgarie, l’Espagne ou l’Uruguay ont ainsi enregistré des records absolus de températures annuelles moyennes. Des pointes de 43,4 °C ont été relevées en janvier, en Argentine, et de 53,5 °C en août, dans l’ouest du Pakistan. Les températures moyennes à la surface des océans sont certes restées légèrement en dessous de celles de 2016, mais la partie supérieure des océans qui absorbe l’essentiel de l’augmentation de température liée à l’accumulation de gaz à effets de serre poursuit son réchauffement global, ce qui se traduit notamment dans les océans Atlantique, Indien et Pacifique, par des mortalités sans précédent de certaines formations coralliennes. Quant au niveau moyen des mers, il a atteint lui aussi un nouveau record, en se situant 7,7 cm plus haut qu’en 1993, début des mesures altimétriques par satellites, ce qui correspond à une élévation de 31 cm par siècle.

Coraux morts du fait du réchauffement climatique dans la Grande barrière de corail (photo © archives AFP)

Avec une température terrestre très supérieure à la moyenne dans les régions les plus australes, l’étendue maximale de la glace en mer arctique, début mars, a été la plus faible constatée depuis le début des observations satellitaires en 1980, et son extension minimale, en septembre, était inférieure de 25 % à la moyenne de la période de référence.

Quant aux événements climatiques extrêmes survenus en 2017, ils se sont caractérisés comme on pouvait s’y attendre par de violents cyclones et des épisodes torrentiels dévastateurs en Inde, durant la saison des moussons, au Venezuela et au Nigeria, en août et septembre, tandis que les sécheresses sévères n’ont épargné aucun continent, à l’exception de l’Amérique du Nord, provoquant notamment des incendies très destructeurs en Colombie britannique, en Espagne ou au Portugal, et même au Groenland

Et tout indique que l’année 2018, avec la période caniculaire que l’on vit actuellement, pourrait tenir un rang honorable dans ce cortège d’années records : décidément, ça chauffe de plus en plus !

L.V. 

Une centrale électrique en construction sur le canal de Craponne

31 juillet 2018

Le canal de Craponne fait partie de ces éléments structurants de l’aménagement du territoire buccorhodanien et préfigure les grands transferts d’eau du Canal de Marseille et du Canal de Provence.

Gravure représentant Adam de Craponne

Son concepteur, Adam de Craponne, né en 1526 à Salon-de-Provence, est un ingénieur de la Renaissance, chargé en 1552 par le roi Henri II de renforcer les fortifications de Metz contre les attaques de l’empereur Charles Quint. En 1554 et à l’issue de longues négociations, un arrêté du Parlement de Provence lui confère le droit de détourner les eaux de la Durance jusqu’à Salon, et de là, jusqu’à la mer. Adam de Craponne finance lui-même la majeure partie des travaux mais contracte également plusieurs emprunts, notamment auprès de son ami Nostradamus, alors établi dans la ville de Salon où il travaille à la rédaction de ses Prophéties.

Les travaux de percement du canal commencent dès 1554, en partant de la basse Durance, près de La Roque d’Anthéron. La dénivelée entre la Durance et Salon étant de 30 m, Adam de Craponne conçoit 3 barrages-réservoirs munis de vannes, permettant de réguler le débit et de stocker l’eau. Une douzaine de ponts sont également nécessaires pour rétablir les voies de passages recoupées par l’ouvrage.

Canal de Craponne à Charleval (carte postale ancienne)

Prudent, l’ingénieur commence par creuser un ouvrage de taille modeste, puis l’élargit à partir de 1557 pour lui donner son gabarit final de 5,50 m. Le tracé suit la vallée de la Durance côté sud, passe par Charleval puis franchit le pertuis de Lamanon et l’eau arrive à Salon en 1559, permettant d’alimenter les fontaines de la ville.

L’ouvrage connaît d’emblée un fort succès auprès des populations locales et des riverains à qui Craponne accorde un droit d’eau pour éviter d’avoir à acheter leurs parcelles. De nombreux moulins à blé et à huile sont construits sur les berges du canal pour rentabiliser l’opération et l’ouvrage est rapidement prolongé par plusieurs branches vers Pélissanne, Lançon-de-Provence, Cornillon et Saint-Chamas.

Fontaine place de l’hôtel de ville à Salon, surmontée d’une statue d’Adam de Craponne

Dès le départ, Adam de Craponne avait prévu une branche annexe permettant de desservir, depuis le réservoir de Lamanon, la ville d’Arles. Il meurt empoisonné en 1576 et son frère Frédéric cède les droits d’eau à deux géomètres de Salon, les frères Ravel, véritables maîtres d’œuvre du chantier, qui poursuivent le projet initial. En 1582, l’eau de la Durance, après avoir desservi Eyguières et Saint-Martin-de-Crau arrive à Pont-de-Crau et son acheminement jusqu’au coeur de la ville d’Arles nécessite la réalisation d’un aqueduc qui ne sera achevé qu’en 1587.

Ce vaste réseau de canaux dans lequel l’eau de la Durance s’écoule gravitairement jusqu’à l’étang de Berre et au Rhône continue d’irriguer, 4 siècles plus tard, toute la plaine aride de la Crau, un milieu naturel très spécifique où l’eau excédentaire alimente, année après année, une nappe souterraine qui s’est formée artificiellement dans les anciennes alluvions graveleuses déposées par la Durance avant que son cours ne soit modifié, il y a deux millions d’années. Cette réserve souterraine d’eau, d’origine largement artificielle, est devenue une ressource stratégique précieuse pour l’alimentation en eau potable et l’activité industrielle du secteur.

Passage du canal de Craponne à Pélissanne (source © Belrando)

Au-delà de son rôle très bénéfique pour l’alimentation en eau et surtout l’irrigation agricole de toute cette région qui s’étend au sud des Alpilles, le canal de Craponne a été largement exploité pour l’énergie hydraulique et on a compté jusqu’à 35 moulins et usines installés sur ses berges, un patrimoine usinier largement tombé en désuétude à la fin du XIXe siècle mais qui est en train de connaître de nouveaux développements.

En effet, un groupement d’intérêt économique (GIE) a été constitué en 2014 entre l’Association syndicale constituée d’office (ASCO) des Arrosants de la Crau (laquelle compte pas moins de 1800 membres, tous bénéficiaires des droits d’eau du canal et qui se cotisent pour en assurer l’entretien), et la Société du Canal de Provence (SCP), ceci dans l’objectif de construire une mini centrale hydroélectrique de 1,5 MW sur le canal, au niveau du partiteur d’Eyguières.

Partiteur d’Eyguières sur le canal de Craponne (source © Contrat de canal Crau – Sud Alpilles)

L’association syndicale, propriétaire des droits d’eau, a emprunté la somme de 4,5 millions d’euros destinée à l’investissement, en bénéficiant de la garantie apportée par SCP, laquelle assure la maîtrise d’œuvre du projet et sera associée à l’exploitation de la future centrale dont les travaux sont en cours depuis fin 2017. Une conduite forcée de 2,60 m de diamètre va être enterrée sur une longueur de 460 m, le long du canal pour relier la prise d’eau à la future turbine.

Chantier de la conduite forcée le long du canal de Craponne à Eyguières (source © France 3)

Si tout va bien, celle-ci devrait être opérationnelle mi-2019 et permettra de produire, en dehors de la période hivernale du 1er novembre au 28 février pendant laquelle le canal est à sec, de l’ordre de 5 GWh par an, de quoi couvrir les besoins en électricité de 850 personnes environ. On est très loin des 6 500 GWh produits annuellement par la chaine, gérée par EDF, de 29 centrales hydroélectriques et 16 barrages installés sur l’axe Durance-Verdon, mais cela devrait quand même rapporter une recette de 300 à 350 k€ par an, tout en participant au développement de la production locale d’énergie renouvelable. Adam de Craponne, en bon ingénieur et homme d’affaire avisé qu’il était, aurait sans aucun doute apprécié cette nouvelle mise en valeur de son ouvrage hydraulique toujours opérationnel, plus de 400 ans après son achèvement !

L. V. 

Climatisation, ou la tentation mortelle…

29 juillet 2018

C’est l’un des paradoxes de notre société : tout le monde ou presque a pris conscience que le mode de vie adopté depuis un siècle par les pays développés et désormais par une grande partie de l’humanité n’est pas durable. Il entraîne un tel gaspillage des ressources naturelles et provoque de telles nuisances en termes de pollution et de réchauffement climatique que sa généralisation conduit inéluctablement l’humanité à sa perte dans un délai de plus en plus proche.

Et pourtant, personne ou presque n’est prêt à se passer du confort que ce mode de vie nous apporte au quotidien… Une preuve de plus, s’il en était vraiment besoin, que l’intérêt collectif n’a jamais été la somme des intérêts individuels, quoi qu’en pensent les libéraux, Adam Smith en tête.

Un dessin de Xavier Gorce

Un exemple parmi tant d’autres ? La climatisation. Une invention merveilleuse qui date de 1902, même si l’Écossais James Harrison avait dès 1851 mis au point un système très astucieux consistant à comprimer de l’éther pour le transformer en liquide, puis à le laisser revenir à l’état gazeux, ce qui produit du froid, utilisé en l’occurrence pour rafraichir une brasserie australienne puis pour y produire de la glace. Le procédé a ensuite été amélioré en utilisant des compresseurs à pistons, puis en remplaçant l’éther par de l’ammoniac, ce qui améliore le rendement.

Dès 1925, l’invention fait un tabac aux États-Unis quand la climatisation a commencé à être installée dans les salles de cinéma. Depuis, le nombre de climatiseurs utilisés dans le monde n’a cessé d’augmenter. L’Agence internationale de l’énergie l’estimait en 2017 à environ 1,6 milliards d’appareils en fonctionnement, dont la moitié environ aux États-Unis et en Chine, et le parc est en croissance exponentielle avec de l’ordre de 135 millions d’unité nouvelles installées chaque année, soit trois fois plus qu’il y a 20 ans. A ce rythme, on devrait atteindre 5,6 milliards de climatiseurs en fonctionnement d’ici 2050 !

En 2017, la consommation d’énergie utilisée dans le monde pour le refroidissement des logements et bureaux, ainsi que la réfrigération des aliments et des médicaments, est estimée à 3900 TWh, ce qui représenterait 3 à 4 % de la consommation énergétique mondiale (mais déjà 6 % dans un pays comme les États-Unis). Cela paraît peu mais c’est déjà huit fois la consommation annuelle totale d’électricité d’un pays comme la France et les projections actuelles indiquent que d’ici quelques années, cela devrait correspondre, peu ou prou, à la consommation d’un pays comme la Chine (qui a utilisé en 2017 de l’ordre de 6800 TWh pour son usage propre). Quant à la climatisation des automobiles, l’ADEME estime que son utilisation se traduit par un surcroît de consommation de 1 l / 100 km, ce qui est loin d’être négligeable !

Au-delà de cette consommation énergétique qui explose, le risque principal que fait courir le développement mondial de la climatisation est lié aux rejets de gaz à effet de serre qui en résultent. Les fluides frigorigènes utilisés pour la production de froid s’échappent en effet inévitablement d’un climatiseur en fonctionnement.

Les plus dangereux pour la couche d’ozone (chlorofluorocarbone et hydrochlorofluorocarbone notamment) ont certes été interdits via l’adoption du Protocole de Montréal dès 1985. Mais ceux qui sont utilisés actuellement, les HFC (hudrofluorocarbures), présentent un effet de serre colossal : plus de 2800 fois en moyenne celui du CO2 et jusqu’à 11 000 fois pour certains d’entre eux. On connaît désormais des fluides frigorigènes dont l’effet de serre est plus faible, en particulier les hydrofluoroléfines, mais ils présentent l’inconvénient d’être légèrement inflammables…

Climatiseurs en façade d’un immeuble chinois (photo © Zhang Bin / AFP)

On assiste donc à un cercle vicieux mortel : plus le climat se réchauffe, plus on installe de climatiseurs et plus on accélère le réchauffement climatique ! Et ce n’est que le début, comme cela a été encore rappelé récemment à l’occasion du dernier colloque de la profession, Bâti’Frais, qui s’est précisément tenu à Marseille le 6 juillet 2018.

Colloque Bâti’Frais à Marseille en juillet 2018 (source © Bâti’Frais)

Une représentante du Groupe régional d’experts sur le climat en PAC y a justement rappelé que « la dernière décennie a été la plus chaude depuis le début du XXe siècle. Et, dans la région PACA, 2016 aura été l’année la plus chaude depuis des lustres ». Selon les scénarios du GIEC, l’augmentation moyenne de température atteindra entre 1,9 et 4,6 °C d’ici 2100, avec des variations probables selon les sites. Il faut ainsi s’attendre à une augmentation moyenne de l’ordre de 3,4 °C dans une ville comme Aix-en-Provence, avec à la clé des épisodes orageux cévennols encore plus intenses et des canicules estivales plus marquées.

Sont notamment attendues des « nuits tropicales » plus fréquentes, de ces nuits d’été où la température reste supérieure à 20 °C et qui sont particulièrement éprouvantes pour les organismes. A Nice, on est ainsi passé d’une quinzaine de nuits tropicales par an dans les années 1960 à une soixantaine dans les années 1980, et les projections indiquent que ce nombre devrait encore grimper pour atteindre bientôt 90, réchauffement climatique aidant, de quoi créer de fortes tentations de pousser encore un peu la climatisation…

Face à une telle impasse, certains rappellent qu’il existe sans doute d’autres voies à explorer pour mieux adapter notre habitat à un environnement en mutation. Améliorer sans cesse l’isolation thermique en concevant des bâtiments toujours plus étanches dans lesquels la température et la ventilation sont pilotés de manière automatisée aboutit trop souvent à une impasse car ceux qui habitent ces logements n’ont de cesse d’ouvrir les fenêtres et d’ajouter des chauffages ou climatiseurs d’appoint pour leur confort personnel.

Peut-être est-il temps désormais de revenir à des techniques et des comportements éprouvés et moins impactant ? Adapter les ouvertures et l’orientation des façades en fonction du lieu était une règle de base pour la construction de logements en milieu méditerranéen, trop souvent oubliée des architectes modernes. Instaurer une ventilation naturelle au moyen du puits provençal traditionnel, déjà parfaitement maîtrisé à l’époque romaine, constitue aussi une solution simple et peu coûteuse. Et dormir dehors pendant les nuits les plus chaudes est une pratique très courante dans le monde entier qui mériterait peut-être d’être réhabilitée dans nos contrées ?

Lutter contre le chaud à moindre frais, un slogan pour une transition énergétique réussie ?

L. V. 

Écopâturage dans la Vallée verte à Saint-Menet

26 juillet 2018

Le parc d’activité joliment dénommé Domaine Vallée Verte, situé à Saint-Menet, sur les bords de l’Huveaune, dans le 11ème arrondissement de Marseille, entre La Barasse et La Penne-sur-Huveaune, fait partie de ces sites industriels sinistrés de l’Est marseillais qui sont en train de connaître un véritable rebond.

Bâtiments de l’ancienne chocolaterie Nestlé à Saint-Menet (source © Tourisme Marseille)

Dessinés par les architectes de renom René Egger et Fernand Pouillon dans l’immédiat après-guerre, et construits entre 1949 et 1952, au prix d’un détournement du tracé de l’autoroute A50 alors en projet, les bâtiments ont été le siège, pendant plus de 50 ans, de l’usine à chocolat exploitée par Nestlé jusqu’en 2006 avec jusqu’à 1200 salariés sur place, puis, après un long conflit social avec occupation d’usine, par NetCacao jusqu’en 2011.

Tablettes de chocolat produites par la Chocolaterie de Provence (source © Tourisme Marseille)

Rachetée en 2012 à la barre du tribunal de commerce par le groupe russe ICC (Ivory Coast Cacao), et relancée sous le nom de Chocolaterie de Provence, l’usine n’emploie plus qu’une cinquantaine de salariés et s’est spécialisée dans le chocolat casher pour l’exportation, mais elle a fini par laisser la place fin 2017 à la brasserie artisanale Bières de La Plaine.

En 2012, c’est le groupe australien Goodman, spécialiste international des parcs d’affaires et des plates-formes logistiques, qui tente de reprendre le site avec pour ambition l’aménagement de 60 000 m2 de locaux supplémentaires, pour finalement laisser la place, fin 2013, à la société YG Investissement, basée à Beaulieu et dirigée par Yves Gouchon. Avec l’aide financière de la Caisse d’Épargne Provence-Alpes-Côte d’Azur, ce dernier lance donc un projet de parc d’activité qui s’étend désormais sur 20 hectares et abrite 22 entreprises parmi lesquelles Suez, Veolia, Orkyn, la Caisse d’Epargne, La Poste, le courtier Saretec, Poivre blanc, ou encore l’Etablissement français du sang.

Les bâtiments du Domaine Vallée verte dans un écrin de verdure (photo © DR)

Le trait marquant de ce parc d’activité dont les bâtiments occupent actuellement 40 000 m2, implantés dans un site autrefois très prisé par les notables marseillais pour son aspect verdoyant et sa proximité des berges de l’Huveaune, est justement d’en faire un site exemplaire en matière de respect de l’environnement. En avril 2017 a ainsi été inauguré un système très élaboré de collecte et de tri des déchets qui permet de valoriser de l’ordre de 75 % des déchets produits sur place, là où ce taux ne dépasse habituellement guère les 10 %.

Voiture électrique du Domaine Vallée verte (source © Chambre de commerce et d’industrie)

Le site ambitionne de devenir un pôle d’activité à énergie positive et dispose déjà d’un espace de production d’électricité par panneaux photovoltaïques tout en étudiant la faisabilité d’installer une boucle géothermique. En matière de transports en commun et sans attendre les dessertes que la Métropole tarde à assurer, le Domaine a mis en place un parc de voitures électriques et organisé un système de navettes privées qui permet de transporter entre 1200 et 1300 personnes tous les mois pour relier les lieux de travail aux quartiers d’habitation environnants et aux points de raccordement avec les réseaux RTM et SNCF.

Un club d’affaires, opérationnel depuis mi-2017, propose aux entreprises du domaine des services mutualisés dont un restaurant inter-entreprises, une crèche, une conciergerie d’entreprises « aux prestations 100 % bio », une salle de sport, des salles de réunion et des espaces de séminaires à louer à des prix préférentiels. Un parcours santé en milieu boisé a également été aménagé sur le site, ainsi qu’un espace dénommé, en provençal dans le texte, My Office Vallée Verte, et qui propose un espace de coworking, des bureaux à louer, et une pépinière d’entreprises. L’esprit start-up fonctionne à plein dans cette Vallée verte aux allures de Silicon Valley…

Selon son promoteur et concepteur, Yves Gouchon, « L’aspect humain, énergétique et sociétal, sont essentiels car ils permettent d’améliorer la performance en proposant une meilleure qualité de vie au travail. La vallée verte, c’est un écosystème, une signature, un symbole, une philosophie, une organisation du travail réinventée avec l’humain au cœur de la machine… ». Rien de moins…

Yves Gouchon interviewé par La Provence (extrait vidéo © La Provence)

Et pour faire bonne mesure et affirmer la volonté écologique de ce parc d’activité hors normes, le Domaine Vallée verte vient de s’équiper d’un troupeau de chèvres et de moutons pour procéder à l’entretien de ses espaces verts. Adepte d’une communication aux petits oignons, le promoteur avait invité, le 4 juillet 2018, les 800 salariés du site et leurs familles, à venir assister à l’arrivée du troupeau, sans oublier bien entendu de convoquer la presse locale.

Les chèvres destinées à l’entretien du domaine (source © compte Twitter Domaine vallée verte)

Une vidéo, disponible sur le site de La Provence, montre ainsi le promoteur Yves Gouchon se féliciter de son initiative, pour l’instant expérimentale jusqu’en novembre, mais qui devrait être pérennisée au-delà, et qui permet d’éviter le recours à des engins bruyants et polluants pour entretenir les espaces naturels qui s’étendent autour du site, tout en annonçant, à partir de 2019, la mise en place d’un système de compostage pour la valorisation des déchets verts.

Confiée à la société Ecozone, une structure créée à Lille par une ancienne bergère des Alpes de Haute-Provence, la prestation d’écopâturage donne assurément une touche bucolique à ce site industriel qui s’étend sur les bords verdoyants de l’Huveaune : une belle démonstration de prise en compte de l’environnement pour un cadre de travail agréable et préservé, et un exemple à suivre pour d’autres parcs d’activité du secteur…

L. V. 

Bilan énergétique mondial : le rapport qui fait honte !

8 juillet 2018

La société de conseil et d’études Enerdata, créée en 1986 à Grenoble et spécialisée dans l’analyse des données mondiales de consommation et de production énergétique, vient de publier son dernier bilan énergétique mondial, sous le titre peu rassurant « Un pas en arrière dans la transition énergétique ? »

Un titre un rien provocateur, deux ans et demi après la COP 21 qui s’était tenue à Paris en décembre 2015 et qui avait débouché sur un accord, présenté à l’époque comme historique et de nature à contenir la hausse du réchauffement climatique mondial d’ici 2100 dans la limite des 2°C. La France venait tout juste d’adopter sa « loi de transition énergétique pour la croissance verte », un bel oxymore pour nombre d’écologistes considérant qu’il faudrait au contraire plutôt s’orienter vers un objectif de décroissance progressive. Les objectifs affichés étaient ambitieux mais, moins de trois ans plus tard, le retour à la réalité est un peu moins glorieux…

Que dit donc ce bilan énergétique mondial qui porte sur l’année 2017 ? Il n’est certes pas exhaustif puisqu’il ne prend en compte que les pays du G20 (dont l’ensemble des pays européens), mais ceux-ci représentent néanmoins 80 % des émissions planétaires de gaz à effet de serre, ce qui est donc très largement représentatif.

Le premier élément à retenir est que la croissance s’est nettement accélérée en 2017 avec un taux de croissance économique moyen de 3,7 % pour cette année alors que ce taux n’était que de 3,5 % en 2016 et de 3,1 % sur la période 2005-2015. Les effets de la crise économique mondiale de 2008 s’estompent donc et on en revient à grands pas vers le business as usual !

Evolution de la consommation d’énergie par les pays du G20 (en pourcentage de croissance annuelle) – source © Enerdata

La demande mondiale d’énergie est par conséquence en hausse très sensible, de 2,1 % en 2017 contre 1 % seulement en 2016. Du coup, bien évidemment les émissions de gaz à effet de serre, qui stagnaient depuis 3 ans et avaient même reculé de 0,5 % en 2016 après avoir progressé de 1,6 % en moyenne annuelle entre 2005 et 2015, sont reparties à la hausse avec un bond de 2,1 % en 2017, confirmant s’il en était besoin, que toutes les belles promesses de la COP 21 n’ont pas connu le moindre début de mise en œuvre…

Curieusement, et malgré les rodomontades de Donald Trump qui s’est assis sans vergogne sur le traité de Paris et a tout fait pour relancer l’activité charbonnière, les États-Unis s’en sortent honorablement avec une stabilisation de leurs émissions de gaz à effet de serre en 2017 malgré une croissance soutenue. La Chine et l’Europe ne peuvent pas en dire autant, elles dont les émissions de gaz à effet de serre ont fait un bond de respectivement 2,1 et 1,9 % en 2017 !

En décembre 2015, chacun se félicitait de l’accord de Paris à l’issue de la COP 21, mais la mise en œuvre est bien loin des engagements de l’époque… (photo © Stéphane Bouissou / MEDDE)

Avec un tel constat, on s’écarte d’autant plus des objectifs vertueux du traité de Paris qui nécessitait de réduire en moyenne jusqu’en 2050 de 2,9 % chaque année nos émissions de gaz à effet de serre. Il faudrait maintenant mettre les bouchées doubles et viser plutôt une réduction annuelle de 3,5 % mais on n’en prend manifestement pas le chemin.

Après trois années successives de déclin, la consommation de charbon est repartie de plus belle et la demande mondiale tant en électricité qu’en gaz et même en pétrole a fortement augmenté en 2017, prouvant bien que, jusqu’à présent, l’humanité ne fait pas suffisamment d’effort en vue d’opérer la véritable transition énergétique qui s’imposerait si elle voulait vraiment contenir dans les limites viables le changement climatique global comme elle s’y était engagée en 2015…

Centrale thermique à charbon de Drax, dans le Yorkshire (Royaume-Uni), produisant 7 % de l’électricité de toute l’Angleterre

Curieusement, en Europe, les bons élèves de la classe, outre le Danemark et la Finlande qui ont réussi à réduire de près de 6 % leurs émissions de CO2 entre 2016 et 2017, sont à rechercher du côté du Royaume-Uni qui a baissé ses émissions de 3,3 % sur cette même période en adoptant des mesures fortes pour accélérer sa sortie du charbon.

Inversement, les plus mauvais élèves sont des pays tels que Malte, l’Estonie ou encore le Portugal, pourtant souvent cité en exemple pour son implication dans le développement des énergies renouvelables, mais qui ont connu une augmentation de plus de 11 % de leurs émissions de gaz à effet de serre en 2017. L’Espagne et les Pays-Bas ne s’en sortent pas très bien non plus avec une hausse supérieure à 6 % sur cette même période. Quant à la France et l’Allemagne, grandes donneuses de leçon en la matière, leurs émissions ont progressé respectivement de 2,2 et 2,4 % en 2017, soit davantage que la moyenne mondiale, ce qui n’est guère reluisant…

Nicolas Hulot : un bilan pour l’instant très mitigé du plan climat engagé en juillet 2017 (photo © Fabrice Coffrini / AFP)

Le ministre Nicolas Hulot a bien dû reconnaître lui-même, en tirant le bilan de la première année de sa feuille de route, vendredi 6 juillet 2018, que les résultats étaient bien loin de ses attentes. L’objectif de ce plan, annoncé il a un an était d’atteindre la neutralité carbone d’ici 2050 avec quelques mesures phare comme l’arrêt de la vente des voitures diesel et à essence d’ici 2040 ou le passage de la part des énergies renouvelables dans le mix énergétique à 32 % d’ici 2032.

Les chiffres communiqués par le CITEPA (Centre interprofessionnel technique d’études de la pollution atmosphérique) confirment au contraire que la situation n’en finit pas de se dégrader avec notamment une augmentation des émissions dans le domaine des transports. Même si la flotte de voitures diesel diminue désormais de 70 000 unités par an, cela n’est aucunement significatif eu égard à l’importance du parc automobile qui est de 21 millions de voitures particulières en France !

Même dans le domaine de la production d’énergie, l’arrêt de plusieurs centrales nucléaires s’est traduit en 2017 par un recours accru au charbon. Or ce dernier, s’il ne participe qu’à hauteur de 2 % du mix énergétique français, représente encore 25 % des émissions de gaz à effet de serre du secteur…

Il y a donc encore bien loin de la coupe aux lèvres et la France ne peut guère, jusqu’à présent et malgré tous ses efforts de communication en la matière, s’enorgueillir d’un engagement effectif dans la voie d’une transition énergétique réelle : encore un petit effort, Messieurs les Français !

L. V. 

La marche des cobayes

1 juillet 2018

L’expression fait vaguement penser à cette fameuse migration des lemmings, ces petits rongeurs du nord de l’Europe qui finiraient par se jeter dans la mer du haut d’une falaise pour y nager jusqu’à mourir d’épuisement, une idée reçue, sans le moindre fondement d’ailleurs, popularisée par un documentaire truqué produit par Walt Disney en 1958, mais qui a la vie dure…

Aucun rapport donc avec cette marche des cobayes, sinon qu’il s’agit dans les deux cas d’un problème de régulation des populations menacées par des prédateurs pour les lemmings, par des pollutions environnementales pour les « cobayes », ces citoyens militants qui dénoncent l’inertie des responsables politiques face à un monde de plus en plus toxique

L’un des porte-paroles de cette initiative, le jeune écrivain Thomas Dietrich, qui avait démissionné avec fracas en 2016 de son poste de secrétaire général de la Conférence nationale de la santé, dénonce avec de nombreux autres, ce monde devenu absurde où, selon les chiffres de l’OMS, un décès prématuré sur six serait causé par la pollution de l’air, de l’eau, des sols ou du milieu professionnel !

Rien qu’en France, on compterait ainsi, selon Santé publique France, 2,6 millions de salariés exposés à des produits cancérigènes sur leur lieu de travail, et entre 8 000 et 13 000 décès chaque année à cause des médicaments, soit 2 à 3 fois plus que par les accidents de la route…

Soutenue par de nombreuses personnalités et associations, dont Michèle Rivasi, députée européenne, ou encore Gilles Nalbonne, ancien directeur de recherche à l’INSERM et représentant du Réseau Environnement Santé, cette « marche des cobayes » est partie de Fos-sur-Mer le 1er mai dernier et vient d’arriver à Paris, le 30 juin, au terme de 60 étapes, 50 villes traversées et des centaines d’heures de débats et de manifestations autour de causes environnementales locales.

Le point de départ n’est pas le fruit du hasard car le pourtour de l’étang de Berre fait partie de ces lieux emblématiques où des citoyens s’élèvent depuis des décennies pour dénoncer les impacts sanitaires d’une politique industrielle fort peu respectueuse de l’environnement. L’un de ces acteurs, Daniel Moutet, président de l’association de défense et de protection du littoral du golfe de Fos, l’a d’ailleurs martelé lors de la réunion de lancement de la marche, qui a rassemblé près de 150 personnes : « Fos-sur-Mer est l’une des villes les plus polluées d’Europe. Avec toutes ses usines, elle dégage un nombre très important de particules fines et nous observons de plus en plus de cancers et de problèmes de santé chez les riverains ».

Les marcheurs ont d’ailleurs pu le constater de visu, dès le lendemain 2 mai, en parcourant la route jusqu’à Martigues, entre la cimenterie de Kerneos, l’usine sidérurgique Arcelor Mittal, les installations portuaires de Port-de-Bouc, ou encore les raffineries de Total à La Mède ou de Lyondellbasel à Berre-l’étang, visibles en arrière-plan.

Le lendemain, la marche des cobayes les a menés jusque dans l’agglomération marseillaise où les participants se sont rassemblés devant l’école maternelle Oasis, aux Aygalades, construite sur des sols pollués aux métaux lourds par un ancien site industriel, avant de se rendre au stade Vélodrome pour alerter sur les dangers sanitaires liés à l’ingestion des minuscules particules de caoutchouc recyclé issues de pneus usagés, riches en métaux lourds et hydrocarbures, qui sont répandus entre les fibres plastiques des gazons synthétiques.

Le site de l’ancienne usine chimique Legré-Mante (photo © Florent Bonnefoi / La Provence)

Ont aussi été évoqués ce jour-là, en parcourant les berges de l’Huveaune, la question de la pollution des cours d’eau en site urbain, le sujet des déchets qui s’accumulent sur la plage du Prado (surnommée Epluchures Beach) et le dossier du projet immobilier prévu sur l’ancien site d’usine chimique de Legré Mante, près de la Madrague de Montredon, mais aussi celui de la pollution de l’eau distribuée dans la cité d’Air-Bel où un habitant est décédé en septembre 2017 pour cause de légionellose.

La marche des cobayes devant le site de Mange-Garri à Bouc-Bel-Air, le 5 mai 2018 (source © Tous cobayes)

A chaque étape, les marcheurs se trouvent ainsi confrontés à de multiples problèmes environnementaux locaux dont l’accumulation ne peut qu’effrayer. Le 5 mai, ils se sont ainsi retrouvés sur le site de Mange-Garri, près de Gardanne, où l’usine d’alumine Alteo entrepose ses résidus de boues rouges issus des filtres-presse, résidus riches en fer, aluminium, titane, chrome, cadmium, mercure, arsenic, et on en passe, tous produits potentiellement toxiques qui sont ensuite disséminés par le vent sur les lotissements alentours et dans les cours d’eau les plus proches.

Quelques jours plus tard, la marche faisait une halte sur le site d’Arkema à Saint-Auban, près de Manosque, pour évoquer la question des victimes de l’amiante, avant de s’interroger sur l’impact des ondes électromagnétiques, des nanoparticules ou du futur tunnel Lyon-Turin, au gré de leur traversée des Alpes. A Vierzon, le 15 juin, les cobayes se sont croisés avec les militants du tour d’Alternatiba, d’autres militants également engagés en vue d’une société alternative plus respectueuse de l’humain. A Belleville-sur-Loire, le groupe s’est interrogé sur les impasses et les dangers de l’industrie électronucléaire, avant de se pencher, le lendemain, sur les résultats prometteurs de la phyto-épuration pour les stations de traitements des eaux usées, dans la petite commune d’Ouzouer-sur-Trézée, ou comment allier réflexion globale et action locale…

Les marcheurs devant la centrale nucléaire du Bugey, le 27 mai 2018 (source © Tous cobayes)

Arrivés samedi 30 juin à Paris, les marcheurs ont organisé un rassemblement place Stalingrad pour rappeler l’urgence de mieux prendre en compte les impacts sanitaires des pollutions environnementales de tous ordres, en espérant être reçus en début de semaine prochaine par le cabinet du Ministre de la transition écologique et solidaire. L’écho médiatique de cette initiative est resté assez discret, surtout en cette période de Mondial de foot, raison pour laquelle il eut été dommage de ne pas l’évoquer ici !

L.V.