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Mais où sont les motocrottes d’antan ?

21 novembre 2020

On se plaint souvent que le journalisme d’investigation serait en voie de disparition, effacé au profit de médias racoleurs, versant dans le sensationnel et le superficiel. Le journaliste à l’ancienne, qui prend le temps de fouiller dans les archives, d’interroger les témoins, de croiser ses sources et de remonter pas à pas le fil de ses enquêtes, creusant sans relâche sous la surface des choses pour débusquer, sinon la Vérité, du moins des convictions : tout cela serait-il en train de s’effacer dans un monde qui ne vibre plus qu’à l’immédiateté, où le seul enjeu qui vaille est de sortir l’information plus vite que les autres et de l’exprimer en le moins de mots possible pour que chacun puisse en prendre connaissance avant tout le monde ?

Le journaliste David Castello Lopes au micro d’Europe 1 (source © Europe 1)

Heureusement, il existe encore de véritables journalistes d’investigation, capables comme David Castello-Lopes, de creuser à fond un sujet en remontant dans le temps pour bien en saisir toute la genèse et l’évolution. Responsable du développement des nouveaux formats audiovisuels pour Le Monde (tout un programme), il est aussi réalisateur de la série « Depuis quand » sur Canal +, une chronique savoureuse sur l’origine des objets, des tics de langage et des mots. Et il anime également une chronique intitulée « Les origines », dans l’émission « Historiquement votre », diffusée sur Europe1, dans laquelle il s’interroge avec délectation sur les raisons qui ont conduit à créer tel ou tel produit ou objet de notre quotidien.

Son goût immodéré de savoir et sa soif inextinguible de connaissance qui le poussent ainsi à s’interroger sur l’origine des choses l’a ainsi conduit à mener l’enquête afin de répondre à la question existentielle suivante : « Pourquoi les motocrottes parisiennes ont-elles disparu ? ». Une question qui n’est pas si futile qu’il n’y paraît. Chacun se souvient en effet de ces motos rutilantes peintes en vert et blanc, imaginées et mises en œuvre par le maire de Paris d’alors, un certain Jacques Chirac, sous forme d’une force de frappe moderne, rapide et efficace, destinée à se déployer sur les trottoirs de la capitale pour y faire disparaître en un tour de main les déjections canines en train de devenir le fléau des villes modernes.

Une motocrotte en action à Paris (source © Paris zigzag)

Ces motos, des Yamaha XT 250, avaient subi une profonde transformation pour les métamorphoser en engins futuristes d’une technicité redoutable avec leur bras articulé muni d’un aspirateur avec brosse ultra-rapide, leur réservoir embarqué destiné à servir de réceptacle pour étrons canins et leur seau d’eau propre pour rincer la chaussée après usage. De vrais petits bijoux de technologie, enfourchés par des pilotes émérites tout de vert vêtus, écologistes avant l’heure et qui pourchassaient la crotte de chien à longueur de trottoir.

Il faut dire que Jacques Chirac jouait là sa crédibilité de grand élu de la Nation, lui qui après avoir démissionné en 1976 de son poste de premier ministre et qui, bien que député de la Corrèze, s’était lancé à la conquête du fauteuil de maire de la capitale, un poste qui n’avait pas été pourvu depuis plus d’un siècle et qu’il remporta (de justesse) en mars 1977 après avoir axé l’essentiel de sa campagne sur le thème de la propreté en ville et de la résorption des quelques 20 tonnes de déjections canines qui finissent, bon an mal an, dans les rues de la capitale.

Jacques Chirac, élu maire de Paris en mars 1977 (photo © Henri Bureau / Sygma / Corbis / Getty / Le Parisien)

Les motocrottes, mises au point avec l’aide de l’incontournable Jean-Claude Decaux, l’ami intime de tout maire qui se respecte, constituent donc l’arme la plus aboutie qui soit pour mener cette guerre de reconquête contre les déjections canines qui empoisonnent la vie du promeneur parisien. Les habitants de la capitale ne s’y trompent pas, d’ailleurs, eux qui rebaptisent spontanément ces aspirateur à caca montés sur deux roues des « chiraclettes »…

Dans les années 1980, ces engins redoutables et bien visibles sont partout dans les rues de Paris, pour traquer le moindre étron intrus. Une tâche pas si facile qu’il n’y paraît et qui demande du doigté de la part du chauffeur, lequel doit positionner son aspirateur parfaitement à l’aplomb de la crotte rebelle pour bien la gober sans l’étaler. Tout un art qui fait que les candidats ne se bousculent pas pour conduire des engins aussi voyants pour mener à bien une tâche répétitive et exigeant beaucoup de concentration tout en s’attirant les quolibets de certains malappris.

La chiraclette en action, pas si facile d’usage qu’il n’y paraît… (photo © Mairie de Paris / Le Monde)

Quand le socialiste Bertrand Delanoë est élu maire de Paris en mars 2001, environ 120 motocrottes sillonnent encore les rues de la capitale. Mais la nouvelle équipe municipale se rend vite compte que cette belle opération de communication est en réalité un gouffre financier. Le dispositif coûte en effet à lui seul pas moins de 4,5 millions d’euros par an. L’écologiste Yves Contassot, devenu adjoint au maire en charge de l’environnement et de la propreté urbaine, calcule que cela revient à 12 € le kilo de caca ramassé !

Après les motocrottes, une nouvelle invention plus légère, mobile et écologique, qui reste néanmoins à tester (source © Retrouvailles 24)

Le 11 avril 2002 à minuit, l’heure du crime, un des deux hangars dans lesquels sont entreposées les précieuses motocrottes s’embrase mystérieusement et 64 engins sont réduits en cendre. Le coup est rude pour la brigade de nettoyage motorisée patiemment formée entretenue par les anciennes équipes chiraquiennes. C’est alors le coup de grâce et en 2004, la dernière motocrotte encore en action ramasse son dernier étron avant de filer dans les oubliettes de l’Histoire.

Distributeur de sacs pour déjections canine à Paris en 2001 (source © La Dépêche)

A leur place, une toute autre stratégie a été mise en place par la nouvelle municipalité : une amende de 150 € pour tout propriétaire de chien qui ne ramasserait pas les déjections de son animal familier, malencontreusement oubliées sur la voie publique. C’est beaucoup moins spectaculaire et l’effet en termes de communication électorale est sans commune mesure, mais c’est redoutablement efficace et nettement moins coûteux pour la collectivité !

Encore une fausse bonne idée dont on aurait peut-être pu faire l’économie d’un test en vraie grandeur aux frais du contribuable…

L. V.

Bic : du jetable au durable ?

15 novembre 2020

La société Bic fait partie de ces entreprises symboles de la société de consommation qui a réussi à imposer comme naturel le recours à des objets en plastique jetables. Une hérésie en termes d’impact environnemental et contre laquelle on commence tout juste à réagir mais qui constitue pourtant notre quotidien depuis désormais une bonne soixantaine d’années. Fils d’un industriel italien naturalisé en France en 1930, Marcel Bich rachète en 1945 un atelier à Clichy où il fonde avec un collègue une petite société de sous-traitance pour la fabrication de porte-plumes. L’entreprise vivote jusqu’en 1950, date à laquelle elle lance, sous le nom de marque Bic, un stylo bille jetable dans un tube en plastique transparent, vendu à un prix dérisoire et qui connaît d’emblée un succès foudroyant.

Publicité pour le stylo Bic dans les années 1950 (source © Espace écriture)

Le seul hic à l’époque est que Bich a tout simplement piqué le brevet au Hongrois László Biró qui l’avait inventé en 1938 et qui lui intente donc illico un procès pour plagiat. Le problème se règle au moyen d’une transaction financière à l’amiable et en 1958 Bic rachète l’entreprise Biró, ce qui lui permet de devenir le leader mondial des stylos à bille. Un produit phare dont il s’est vendu depuis environ 100 milliards d’exemplaires sur la planète entière. Chaque année, Bic continue ainsi de vendre 6,6 milliards de stylos en plastique jetable à travers le monde, ce qui représente quand même, selon Alternatives économiques, l’équivalent en poids de trois fois la Tour Eiffel de déchets en plastique impossible à recycler !

Le stylo Bic Cristal, toujours d’actualité (source © Bureau Vallée)

Certes, au fil des années, le fabricant a un peu allégé la quantité de plastique utilisée dans ses fameux Bic Cristal, mais exclusivement pour des raisons économiques afin de ménager ses marges malgré la hausse du prix du pétrole dont on fait le plastique. Lequel est toujours fabriqué sans la moindre dose de plastique recyclé, quoi qu’en dise la publicité de la marque… En 2018, seul 6 % du plastique utilisé en papeterie est issu du recyclage et pas question non plus de vendre des recharges pour garder au moins le tube de plastique : elles coûtent plus cher que le stylo lui-même : 10 € les recharges du stylo 4 couleurs qui est vendu à 3 € : pas très incitatif en effet !

Le recyclage des stylos usagés, une opération de communication peu efficace…
(source © Bicworld)

Quant à recycler les stylos en fin de vie, Bic a également beaucoup communiqué sur ce concept et utilisant les bics usagés collectés, non pas pour créer de nouveaux stylos – trop cher !- mais pour en faire des meubles de jardin. En réalité, les points de collecte sont excessivement rares et seuls 0,03 % des stylos vendus seraient ainsi valorisés, une misère !

D’ailleurs la production elle-même a été largement délocalisée : sur les 14 000 salariés que compte le groupe, 8 900 travaillent désormais en Tunisie, au Nigéria et en Inde, ce qui laisse penser que l’entreprise reine du jetable ne se préoccupe guère de l’impact écologique du transport de ses produits autour du globe.

Usine Bic à Manaus au Brésil, l’un des 25 centres de production de la marque dans le Monde (source © Bicworld)

Une culture du jetable qui ne s’est pas limitée au seul stylo à bille puisque en 1973, la société s’est lancée aussi dans la commercialisation du briquet jetable, là encore sans l’avoir inventé puisque le concept a été créé dès 1934 par Jean Inglessi, l’inventeur de la bouteille à gaz à usage domestique… Dès 1975, Bic s’impose comme le premier producteur mondial de briquets jetables tout en développant en parallèle les rasoirs, toujours jetables. En définitive, seules les planches à voile que le groupe Bic a fabriqué à partir du début des années 1980 ne sont pas jetables, sans être recyclables pour autant.

Des briquets de toutes les couleurs, mais jetables (source © Majorsmoker)

Alors que la famille Bich est toujours actionnaire à près de 45 % du groupe Bic, celui-ci s’est largement mondialisé rachetant à tour de bras des sociétés un peu partout dans le monde. En 1997, ce sont les marques Tipp-Ex, leader européen des correcteurs et Sheaffer, le roi du stylo américain haut de gamme qui tombent ainsi dans l’escarcelle de Bic, suivies en 2006 par le spécialiste brésilien des étiquettes adhésives, Pimaco, puis en 2008 par le leader indien des produits de papeterie Cello et par l’Américain Norwood. En 2013, Bic construit en Chine une usine de fabrication de briquets puis en 2017 un centre de production de stylos en Inde, dans l’État du Gujarat, avant de racheter en 2019 la société Lucky Stationary, leader des produits d’écriture au Nigéria.

Une expansion mondiale et une diversification qui se poursuivent malgré la crise sanitaire et le confinement qui ont plombé les comptes du leader des stylos, briquets et rasoirs jetables. Bic vient en effet d’annoncer, lundi 9 novembre 2020, son rachat en cours, pour la bagatelle de 34 millions d’euros, de l’Américain Rocketbook, l’inventeur du cahier éco-responsable au nom imprononçable Econotebk. Une trouvaille bien dans l’air du temps et qui tourne ostensiblement le dos à l’ère du jetable. Ce bloc note high-tech est en effet fabriqué en recyclant des déchets plastiques issus du BTP et qui fournissent un papier spécial, résistant et imperméable, sur lequel on peut écrire avec un stylo effaçable, ce qui permet de le réutiliser (presque) à l’infini.

Le carnet écologique Econotebk (source © Pinterest)

Ce cahier innovant est d’autant plus branché qu’une application spécifique permet de transférer facilement son contenu sur support numérique. Idéal donc pour prendre des notes sur le terrain et ensuite conserver de manière numérique le texte et les dessins, tout en réutilisant le cahier de notes pour une prochaine sortie. Jamais sans doute la frontière entre l’écriture papier et le digital n’a été aussi poreuse. De quoi effectivement aiguiser l’appétit du géant du jetable, à la peine depuis le début de l’année avec une baisse mondiale de ses ventes estimée à plus de 15 % et qui tente de négocier tant bien que mal le virage de la transition écologique en passant du tout jetable au potentiellement durable : attention au risque de sortie de route…

L. V.

Culture biologique : l’exemple donné par un atelier d’insertion à Carnoux

13 novembre 2020

Quiconque s’est récemment promené le long de l’avenue de Suffren à Carnoux a pu observer un changement d’aspect du terrain de l’ESAT Arc en Ciel qui jouxte les dernières villas du quartier des Lavandes ! On y voit souvent des employés parés de leurs gilets oranges s’affairer à des travaux de plantation ou, comme quand je me suis rendu sur place, au broyage de branches et de feuillages.

Constitution des buttes de permaculture : étape 1 (source © ESAT)

Ce qui n’était qu’un espace de pierres et d’herbes, avec quelques pins, est devenu un jardin potager agrémenté d’arbres fruitiers et formé de buttes en arc qui ouvrent sur une pièce d’eau ceinte d’une clôture en bois réalisée par l’ESAT de la Valbarelle..

La localisation du jardin sur le site de l’ESAT (source © Google Earth)

Ce projet de création d’un espace de polyculture biologique sur le site du pôle Arc en Ciel (ESAT et Ateliers de Provence) est le fruit d’une équipe dirigée par Madame Anne Texier et il est piloté par Monsieur Guillaume Drouillard, chargé d’insertion et responsable clients pour les espaces verts.

Pourquoi créer un espace de polyculture biologique sur ce site ?

Le projet se fixe plusieurs objectifs dont le premier vise à fédérer les travailleurs handicapés du Pôle ESAT et des personnes en difficulté des Ateliers de Provence sur une nouvelle activité à forte valeur ajoutée pédagogique et écologique. Il valorise le site dans une démarche environnementale au travers de plusieurs activités : culture biologique (production de fruits rouges, légumes et plantes aromatiques), démarche « permaculturelle » (culture permanente, sur butte notamment) en investissant des déchets organiques. A cela s’ajoutent la plantation de haies ainsi que la construction de murets en pierre sèche, tout cela étant réalisé par une petite vingtaine d’ouvriers qui par ailleurs s’investissent dans l’entretien d’espaces verts auprès d’organismes ou de sociétés (S.T. Micro à Rousset, le CNRS, L’Institut Paoli Calmette, l’Institut Henri Gasteau à Marseille, ainsi qu’auprès d’une quinzaine de particuliers.

Vue aérienne du jardin après une année (source © Google Maps)

Un projet ouvert sur la ville, ses écoles et ses habitants

Comme l’indique M. Drouillard dans le descriptif du projet, « le projet est tout à la fois pédagogique, social, environnemental et économique. Il se veut aussi être un véritable défi, tant sur le plan humain, technique que scientifique. A long terme, ce projet en harmonie totale avec la nature pourrait bénéficier de manière directe ou indirecte aux usagers et salariés de tout le pôle Arc En Ciel (AEC), aux élèves et parents des écoles, dont le groupe scolaire voisin, à la Mairie de Carnoux et à ses habitants. »

Constitution des buttes de permaculture : étape 2 (source © ESAT)

Le projet envisage aussi des actions d’éducation à l’environnement pour les classes et les particuliers.

« La situation géographique d’AEC, initialement peu favorable au développement local et économique, devient une situation à valoriser L’emplacement du jardin en bord de route constitue un atout pour une vente en circuit court. Comme l’ESAT de la Bessonnière, le meilleur client pourrait être aussi la cuisine d’AEC et/ou celle de l’école ; la loi depuis Janvier 2016 obligeant les écoles à proposer un « repas bio » par semaine va dans ce sens.

A travers cette production, les travailleurs vieillissants pourraient se voir proposer une activité passionnante et adaptée à tous les niveaux ».

Pourquoi choisir la culture sur butte ?

« La culture sur butte se veut plus efficace, moins coûteuse, plus productive et adaptée aux travailleurs handicapés. La réalisation et la mise en culture des buttes nécessitent beaucoup de connaissances, de travail, de main d’œuvre, sur des temps forts notamment, idéal pour une dynamique de groupe ». Cela constitue pour ceux qui y œuvrent, un lieu de développement de compétences professionnelles ».

Constitution des buttes de permaculture : étape 3 (source © ESAT)

Quels autres avantages procure ce type de culture ?

« Les buttes permettent de s’affranchir des problématiques du sol, de celles du recyclage des déchets végétaux coûteux et de diminuer celles de l’eau grâce à un épais paillage organique alimenté par les déchets verts eux-mêmes.

De plus, en augmentant la hauteur du support de production avec de la matière organique (de 50 à 90 cm), les contraintes des gestes et postures inhérentes aux postes de travail se voient diminuées. Les tomates et les fraises pourront être cultivées sans avoir à trop se pencher pour la cueillette et l’entretien. Les plants pourront aussi être suspendus facilitant la cueillette debout ». A l’instar de la création du jardin partagé fondé par l’association Un jardin se crée à Carnoux sur le site de l’ancien arboretum, cette pratique constitue un exemple susceptible d’être transféré dans les jardins des Carnussiens, pour le plaisir des parents comme des enfants.

« Tout comme la recherche du recyclage d’énergie et des matériaux du milieu, la recherche de l’augmentation de la biodiversité est nécessaire pour parvenir à un écosystème fonctionnel » Notons que la pièce d’eau contribue à la biodiversité, tant pour les oiseaux que pour les insectes (libellules) et accueille des poissons qui se nourrissent des moustiques. Les pierres sur sites sont aussi utilisées pour délimiter certaines buttes et en augmenter la hauteur. ».

Constitution des buttes de permaculture : étape 4 (source © ESAT)

« Les déchets verts, augmentés des restes de cuisine, de cartons … sont recyclés sous forme de compost et de paillage nécessaires à la confection des buttes. De nombreux essais avec des types de buttes différents sont à l’œuvre (compost mature, frais, avec ou sans bois, etc.). Le BRF (Bois Raméal Fractionné) peut être utilisé en paillage sur les buttes, ou encore pour essayer de créer un sol vivant et productif. »

Quel bilan et quelles perspectives après deux années ?

Le chantier s’inscrit dans un temps long compte tenu du caractère expérimental de la démarche ainsi que du choix du type de culture, mais aussi compte tenu de la nécessaire montée en compétences des équipes.

La phase d’installation des différents espaces de culture et des équipements connexes (serre, bac de « lombricompostage », bacs de repiquage et de bouturage, aire de compostage) est quasi achevée. La création d’un environnement propice est en bonne voie avec la croissance de haies coupe-vent, la plantation d’arbres fruitiers (amandiers, pêchers, prunus…) et la pièce d’eau.

La terre après 2 ans de mise en culture (photo © M. Motré)

Au plan de la maîtrise d’œuvre, pour la première année, le jardin a bénéficié de l’expérience d’une maraîchère – la production étant destinée au public interne (ESAT et ateliers de Provence) et à quelques habitants du quartier ; la deuxième année a enregistré le recrutement sur contrat aidé d’une personne en formation « emploi de maraîcher ». Les productions ont été essentiellement à visée locale.

Les perspectives sont plurielles :

  • Achever l’aménagement paysager du site.
  • Renforcer le partage de connaissances et de compétences avec les associations locales, la coopération avec le quartier pour l’arrosage régulier et la cueillette, mais aussi le partage de plants et d’outils, et les partenariats avec l’ESAT et les écoles.
  • Accroître l’ouverture sur le quartier et la ville.
  • Bénéficier de l’aide du CETA d’Aubagne pour réaliser les objectifs de production.

Un ambitieux projet, propice à l’insertion professionnelle et à l’intégration de personnes en difficulté et handicapées, qui mérite d’être soutenu.

Il est enfin possible de suivre les activités des Ateliers de Provence en se connectant sur la page Facebook ARI les Ateliers de Provence

MM

La plume de l’aigle de Bonelli

29 octobre 2020

L’aigle de Bonelli doit son nom à l’ornithologue italien Franco Andrea Bonelli qui a découvert l’espèce en 1815, l’année même où une grande partie de l’Europe coalisée réglait son compte aux rêves de grandeurs de l’aigle napoléonien. Présente sur le pourtour de la Méditerranée et jusqu’en Chine méridionale, cette espèce d’aigle de taille modeste qui niche dans les secteurs montagneux à faible altitude, est considérée en France comme une espèce relique, quasi en voie de disparition.

Aigle de Bonelli en vol (photo © Peter Arras / eBird)

Alors qu’on a retrouvé des traces fossiles qui attestent de sa présence dans les falaises calcaires du sud de la France depuis au moins 200 000 ans, il ne restait plus en France que 30 couples de cette espèce, recensés en 2012, alors qu’on en comptait encore 80 dans les années 1960. Si cette espèce est aussi menacée, c’est certes parce son taux de reproduction naturel est faible et parce que ce rapace a besoin d’aires de nidification très spécifiques, typiquement des falaises avec replats à moins de 700 m d’altitude, et des zones de chasse en milieu ouvert de type garrigues et vignes. Mais les causes de sa disparition sont aussi liées à l’artificialisation des milieux où il vit, au dérangement lié à la chasse et autres activités de pleine nature, et en partie aux lignes à haute tension qui sont la principale cause de mortalité des jeunes qui ne maîtrisent pas encore bien leur environnement…

Un aigle de Bonelli, ambassadeur des Calanques (photo © J. Uriarte / Getty / France Inter)

Toujours est-il que l’aigle de Bonelli fait partie des espèces emblématiques du Parc national des Calanques, même si on ne connaît qu’un seul couple qui y réside, sur les hauteurs de Vaufrèges, tandis qu’un autre a élu domicile dans le massif de la Sainte-Baume et qu’on en recense désormais deux du côté de la Sainte-Victoire. Un bel emblème qui justifie à lui seul les efforts de conservation de ce milieu naturel fragile, entrepris bien avant la création du parc national et qui se poursuivent, même si la tâche est immense au vu de l’importance des activités humaines de toute nature qui se pratiquent sur ce territoire dont la fréquentation, cet été, a battu tous les records !

C’est en tout cas ce rapace rare que le Parc national des Calanques a choisi comme ambassadeur pour mieux faire connaître son territoire aux plus jeunes en confiant à un auteur le soin d’écrire un conte polyphonique pour y dévoiler les différentes facettes du parc. L’ouvrage, intitulé Calanques, les entretiens de l’Aigle, est paru aux éditions Glénat en juin 2020 et c’est un petit bijou. Au travers du regard de l’Aigle, personnage aussi naïf que curieux, se dévoilent tour à tour différents usagers du Parc des Calanques : randonneur, grimpeur, pêcheur, chasseur, botaniste, plaisancier mais aussi pompier, garde, écologue ou urbaniste. Chacun a sa propre vision de ce territoire où les usages se croisent, interfèrent et parfois se heurtent, reflétant la complexité à concilier autant d’intérêts différents et parfois opposés.

Somptueusement illustré par les pastels minutieux et un peu naïf d’Amandine Maria, une artiste-paysagiste de Vitrolles, sous forme de paysages vus du ciel par l’œil perçant de l’aigle, le livre se veut un message d’espoir en vue de restaurer un jour l’équilibre de ce milieu vulnérable et permettre à chacun de cohabiter, un conte moderne et pédagogique qui allie magie de la fiction et rigueur scientifique, un bel outil pour apprendre à découvrir le massif des Calanques.

La plume à qui le Parc national des Calanques a confié le soin de se faire le porte-parole de l’aigle de Bonnelli, est Karine Huet, une intrépide voyageuse qui a passé son enfance à bourlinguer d’île en île, aux côté de son père, médecin militaire en Polynésie française, et qui embarque à 18 ans à Marseille avec le peintre Yvon le Corre pour un périple en voilier qu’elle retrace dans son premier livre intitulé Heureux qui comme Iris, publié en 1978. Depuis, elle a enchaîné les voyages autour du Monde avec son compagnon, Titouan Lamazou et a publié une bonne quinzaine d’ouvrages, récits de voyage, poèmes et romans.

L’auteur, Karine Huet, dans les calanques (photo © Zoé Lamazou / Marcelle)

Calanques, les entretiens de l’Aigle est son dernier opus en date, fruit de 39 entretiens avec différents usagers du Parc mais aussi de sa propre connaissance du secteur puisque l’auteur a elle-même vécu pendant 6 ans dans un cabanon à Morgiou. Mais ce livre s’inscrit dans une longue lignée où l’on peut citer notamment Les lucubrations de la cucurbite à Markus, Comment le corbeau perdit la parole et ce qui s’ensuit, Poèmes à l’encre de sèche et d’encornet, Le vieux qui gardait la mer ou encore Onze lunes au Maroc pour ne citer que quelques uns de ses titres. Une plume qui s’imposait donc pour l’Aigle des Calanques…

L. V.

Sur les chemins de la Barasse

21 octobre 2020

C’est une initiative remarquable qu’ont prise trois associations marseillaises, Les clés de la Cité, Robins des Villes et Les amis de l’Huveaune, en animant, avec d’autres associations locales et des habitants des quartiers de Saint-Marcel et de la Barasse, une démarche participative destinée à mettre en valeur le patrimoine industriel et naturel de ce coin de Marseille qui gagne à être connu. Ce collectif a eu l’idée de créer un carnet de ballade pour faire découvrir à tout un chacun les richesses de ce massif de toute beauté qui s’étend en limite nord du cœur du Parc National des Calanques. S’inscrivant dans le programme pédagogique Éducalanque porté par le Parc National, ce carnet a pu ainsi être édité à 4000 exemplaires et est téléchargeable gratuitement sur le site du Parc.

Cet outil permet au randonneur seul, en groupe ou en famille, de se repérer sur ce sentier qui s’étend sur un domaine dont le Département des Bouches du Rhône est en grande partie propriétaire et qui permet plusieurs variantes sous forme de boucles plus ou moins longues. L’accès est très aisé : en venant de Carnoux, il suffit de prendre l’autoroute A50 jusqu’à la Valentine puis de traverser l’Huveaune au niveau du cinéma des trois Palmes : le départ de la ballade se fait depuis le petit parking qui se trouve au pied des anciens fours à chaux, à l’extrémité du chemin du vallon de la Barasse.

En suivant le carnet de ballade dans le vallon de la Barasse (photo © CPC)

Dès le début du circuit, on se retrouve plongé dans le passé industriel de ce quartier périphérique de l’Est marseillais où s’était implanté en 1903, l’une des trois grandes usines de production d’alumine, avec celle de Saint-Louis des Aygalades et celle de Gardanne, alimentée par les mines de bauxite d’Allauch puis du Var. Les vestiges des immenses fours à chaux dont il ne reste plus que le soubassement à côté du terrain de pétanque, servaient au traitement industriel de l’alumine et étaient eux-mêmes alimentés par le calcaire extrait d’une carrière située en tête du vallon et dont on ne voit plus que les fronts de taille et les gradins enherbés.

L’usine elle-même, qui appartenait au groupe Péchiney, comme celle de Gardanne, et qui se situait en contrebas, dans la vallée de l’Huveaune, a été démantelée en 1988. Elle a notamment laissé la place au domaine de la Vallée Verte mais il subsiste toujours l’ancien site de stockage des boues rouges sous forme d’un vaste talus végétalisé coincé entre la route départementale et l’Huveaune. Jusqu’en 1948, c’est là qu’étaient mis en décharge les résidus de l’activité industrielle de l’usine, jusqu’à ce qu’une crue de l’Huveaune en 1943 ne vienne remobiliser ces déchets riches en oxydes de fer et d’aluminium, mais aussi en métaux lourds divers et en résidus de soude, provoquant une grave pollution en aval.

Vue du bassin de stockage des boues rouges dans le vallon de la Barasse avec l’usine d’alumine en contrebas (photo © Louis Scarli / Tourisme Marseille)

L’industriel a alors transféré l’entreposage de ses résidus pollués dans le vallon de la Barasse, en plein cœur du massif de Saint-Cyr, en arrière d’une digue édifiée à l’aide de scories issues des fours à charbon de l’usine et qui étaient acheminées jusqu’en haut du vallon, juste au dessus de la carrière de calcaire, à l’aide d’un téléphérique. Un tunnel avait été creusé entre l’usine et le bas du vallon. Les scories y étaient acheminées par wagonnets, lesquels étaient ensuite hissés jusqu’en haut du vallon par un téléphérique dont on repère encore quelques vestiges, puis déversés pour barrer le vallon, formant une digue qui atteint 60 m de hauteur. Les boues rouges étaient apportées sur place par une canalisation qui empruntait sensiblement le même chemin et venait se déverser en tête du vallon, venant remplir progressivement la totalité du cirque rocheux, sur 60 m d’épaisseur donc.

Vue actuelle du crassier de boues rouges de l’ancienne usine d’alumine après végétalisation (photo © CPC)

Ce n’est qu’en 1966 que ce site a finalement été abandonné lorsque Péchiney a obtenu l’autorisation de relarguer ses boues rouges directement en mer, après avoir construit sa fameuse canalisation qui part de Gardanne et rejoint la mer à Port-Miou avant de se déverser en amont du canyon de la Cassidaigne. Une branche spécifique avait été réalisée pour permettre aux rejets de la Barasse d’emprunter le même chemin, et ceci jusqu’à la fermeture de l’usine. Au début des années 1990, Péchiney a épandu 2 à 3 m de terre végétale par dessus le remblai de boues rouges et a missionné l’ONF pour y replanter différentes espèces arborées avant de revendre le terrain au Département afin de dégager sa responsabilité quant à l’entretien de ce site définitivement pollué. En 2004, de forts ravinements ont commencé à affouiller une partie du terril et il a fallu réaliser de gros travaux pour canaliser les eaux de ruissellement en amont du vallon afin d’éviter qu’elles ne viennent mettre en péril la stabilité de la digue et risquer de remobiliser les 2,5 millions de m³ de boues rouges entassées. Le site est toujours suivi via un dispositif d’auscultation et sa revégétalisation permet une intégration paysagère plutôt réussie.

Cette ballade qui nous replonge dans le passé industriel et agricole de ce quartier périphérique de Marseille, permet de repérer les traces d’autres pollutions, dont celle de l’usine Nestlé de Saint-Menet qui venait déverser dans ce même vallon ses camions chargés de marc de café, jusqu’à ce qu’un orage violent ne vienne déstabiliser tout le remblai, entraînant là aussi une grave pollution en aval… Mais ces collines du massif de Saint-Cyr ne servaient pas que de dépotoir. On y trouve aussi, au fil de la ballade les vestiges d’une ancienne bergerie, des restanques autrefois cultivées et dont certaines sont encore ensemencées par les chasseurs, mais aussi une flore méditerranéenne particulièrement riche et bien préservée.

Vue sur la vallée de l’Huveaune depuis la croix de Saint-Marcel (photo © CPC)

La vue sur la vallée de l’Huveaune et sur toute la ville de Marseille est à couper le souffle (surtout par vent violent…). Mais le passionné d’histoire y traversera aussi avec émotion le mur d’enceinte de l’ancienne propriété de la célèbre famille de Forbin dont plusieurs membres ont présidé le Parlement de Provence au XVIIe siècle et dont l’un des représentants, Claude de Forbin, officier de marine de Louis XIV, parvint à s’échapper en 1699 des geôles anglaises en compagnie de Jean Bart, avant de finir sa vie dans son château de Saint-Marcel bien visible en contrebas.

Vue du castrum de Saint-Marcel avec les tours des Néréides en contrebas (photo © CPC)

De même d’ailleurs que le castrum de Saint-Marcel sur lequel la vue est imprenable. C’est un ouvrage défensif initialement édifié par les Romains pour surveiller l’arrivée d’envahisseurs depuis la mer comme depuis la vallée de l’Huveaune. Il est resté un enjeu stratégique majeur jusqu’au XVe siècle, tout comme son vis-à-vis, bien visible également depuis la croix de Saint-Marcel, édifié sur l’autre rive de l’Huveaune, à l’emplacement d’un ancien oppidum celto-ligure. Détruit par les Sarasins en 723, le château a été reconstruit en 1059 par l’évêque de Marseille, puis de nouveau détruit, probablement en 1423 lors du sac des Catalans. On voit encore néanmoins les vestiges des trois tours d’origine, qui voisinent avec les villas modernes édifiées à la va-vite le long de l’ancien rempart et les tours des Néréides juste en contrebas. A Marseille, vestiges historiques, friches industrielles, espaces naturels et barres d’immeubles coexistent et s’entremêlent : c’est peut-être ce qui fait le charme de cette ville, tout compte fait…

L. V.

Quand les betteraviers se sucrent sur le dos des abeilles

12 octobre 2020

La date du 1er septembre 2018 était restée dans les mémoires de nombre de défenseurs de l’environnement comme celle d’une victoire importante contre les lobbies de l’agroalimentaire industriel. Depuis cette date en effet, les insecticides à base de néonicotinoïdes sont interdits en France. Selon Le Monde, celle qui était alors ministre de la santé du gouvernement d’Édouard Philippe, Agnès Buzyn, s’en félicitait chaudement en twittant : « Cette interdiction place notre pays en précurseur pour la protection des pollinisateurs, de l’environnement et de la santé ».

On connaissait l’effet de la nicotine comme protection des cultures contre certains insectes depuis les travaux de l’agronome français Jean-Baptiste de la Quintinie, vers 1690, mais il a fallu attendre le début des années 1990 pour voir la commercialisation massive par Bayer et Syngenta de molécules plus efficaces car plus stables et possédant un effet systémique sur les plantes. En quelques années, ces familles d’insecticides se sont imposées comme la panacée universelle pour débarrasser les agriculteurs de toutes les attaques de chenilles, pucerons, cochenilles et autres insectes capables de s’attaquer aux champs de blé comme aux cultures maraîchères ou même aux plants de vigne. Au point de devenir les insecticides les plus vendus dans le monde.

Quelques flacons d’insecticides à base de néonicotinoïdes (source © Environnement et énergie)

Sauf que les apiculteurs se sont très rapidement rendus compte que ces insecticides font des ravages en s’attaquant au système nerveux des insectes pollinisateurs dont les abeilles et les bourdons, provoquant, même à très faibles doses, une désorientation des abeilles, incapables de revenir vers leur ruche, mais aussi une baisse drastique de leur capacité de reproduction. Face à un véritable effondrement des colonies d’abeilles mellifères, les études scientifiques qui se sont succédé ont rapidement montré les effets nocifs de cette famille d’insecticides utilisés principalement pour enrober les semences mais dont les molécules actives se retrouvent ensuite dans le pollen qui les dissémine bien au-delà du champ, tandis que ces mêmes molécules se diffusent dans le sol et les nappes phréatiques, menaçant bien d’autres espèces vivantes qui participent à entretenir la richesse des sols.

La mortalité des abeilles au moins en partie due à l’usage immodéré des insecticides néonicotinoïdes (source © Les lignes bougent)

Cette catastrophe écologique est parfaitement documentée depuis des années par une multitude d’études scientifiques internationales qui détaillent de manière très claire les ravages que peut causer l’usage de ces insecticides sur la biodiversité déjà gravement menacée par de multiples autres facteurs. Dès 2012, l’INRA notamment avait parfaitement mis en évidence l’impact catastrophique de ces substances sur les insectes pollinisateurs, y compris les colonies d’abeilles sauvage, au point qu’en 2013, sur les recommandations de l’Autorité européenne de sécurité des aliments, l’Union européenne restreint l’utilisation de certains néonicotinoïdes sur les cultures telles que colza, maïs ou tournesol, susceptibles d’attirer les abeilles. En avril 2018, l’Europe avait finalement consenti à décider la quasi-interdiction de trois de ces insecticides sauf dans les cultures sous serres. En France, c’est un décret du 30 juillet 2018, pris en application de la loi de 2016, dite de  « reconquête de la biodiversité », défendue par une certaine Barbara Pompili, qui fixe une liste de 5 insecticides néonicotinoïdes dont l’usage est donc totalement prohibé en plein champ à partir du 1er septembre 2018.

Barbara Pompili, actuel ministre de la transition écologique (photo © Tristan Reynaud / SIPA / L’Internaute)

Mais, comme souvent, la résistance est rude. Bayer, désormais fusionné avec Monsanto, a engagé de multiples recours en justice pour imposer à l’Europe de maintenir l’autorisation d’utiliser ses produits phares. Et maintenant, c’est le lobby de l’industrie agro-alimentaire qui monte au créneau. Confronté au printemps 2020 à une période de sécheresse, les gros agriculteurs betteraviers du nord de la France ont réussi à convaincre le gouvernement français que si leurs rendements étaient en baisse, c’était à cause de l’impossibilité qui leur était faite de recourir au traitement des semences par des néonicotinoïdes de nature à protéger leurs cultures contre la jaunisse de la betterave, un virus véhiculé par des pucerons et qui bloque la photosynthèse, freinant ainsi le développement de la plante.


Culture de betterave sucrière (source © Institut technique de la betterave)

La Confédération générale des planteurs de betterave, qui défend les intérêts des quelques 26 000 agriculteurs qui cultivent en 2020 pas moins de 423 000 hectares de betterave sucrière, a donc tiré la sonnette d’alarme, invoquant une perte de revenu de l’ordre de 10 % pour l’ensemble de la filière, avec des rendements qui seraient les plus faibles enregistrés depuis une quinzaine d’année. Un appel qui a été reçu cinq sur cinq par le gouvernement et même par l’actuelle ministre de l’écologie, Barbara Pompili, toujours elle !, par ailleurs député de la Somme, un des principaux départements de culture de la betterave, qui a donc fait une croix sur ses ambitions environnementales pour demander au Parlement d’adopter une dérogation autorisant aux betteraviers le recours aux néonicotinoïdes, au moins pour quelques années encore, et tant pis pour la biodiversité…

Une décision forte qui restera dans l’Histoire : un dessin signé Sanaga (source ©
Blagues et dessins)

Les néonicotinoïdes ? « Nous sommes tous contre » a déclaré lundi 5 octobre son collègue, Julien Denormandie, actuel ministre de l’agriculture, tout en encourageant les députés à voter comme un seul homme en faveur de leur réautorisation : ne cherchez pas la cohérence ! Officiellement, seuls les cultivateurs de betterave pourront, bien entendu, bénéficier de cette mesure d’exception qui est présentée comme une simple dérogation, un petit retour en arrière pour prendre de l’élan et tenter enfin le grand saut que réclament depuis des années tous ceux qui se préoccupent de la dégradation spectaculaire de la biodiversité. Sauf que le texte de loi ne le précise même pas, histoire d’éviter toute rupture d’égalité avec les céréaliers ou la filière oléagineuse qui risquent donc de s’engouffrer dans la brèche à leur tour…


Champ de betterave atteint de jaunisse (source ©
Institut technique pour la betterave / L’Oise agricole)

Pourtant, les quelques exploitants qui cultivent la betterave sucrière en agriculture biologique, une filière qui ne représente en France qu’à peine 0,5 % des surfaces ensemencées à cette fin et qui peine à se développer faute de débouchés adaptés, font remarquer que leurs champs n’ont pas été attaqués par la jaunisse. Un agriculteur bio du Nord, observe ainsi que son champ de betterave n’a jamais été aussi beau, même en l’absence totale d’insecticide, mettant l’absence de pucerons sur le compte de la présence de nombreux autres insectes prédateurs dont de multiples coccinelles.

Une observation évidemment battue en brèche par les porte-paroles officiels de la filière qui ne conçoivent pas qu’on puisse encore compter sur la nature pour se prémunir contre les attaques de nuisibles, ni bien sûr qu’on puisse encore tolérer, au XXIe siècle, qu’une filière agro-industrielle, soit à la merci, même a minima, des aléas climatiques ou du bon vouloir d’un simple puceron… Deux logiques qui s’affrontent, une fois encore. Heureusement, notre ministre de l’écologie, après avoir dit tout le bien qu’elle pensait du recours au néonicotinoïdes malgré leurs petits inconvénients, n’a pas hésité à signer le fameux « appel des coquelicots » dans lequel il est écrit : « Nous exigeons de nos gouvernements l’interdiction de tous les pesticides en France. Assez de discours, des actes ». Voilà qui est bien ambitieux…

L. V.

CEM : une écologie brute de décoffrage…

4 octobre 2020

Les blasés et les conservateurs vont s’en donner à cœur joie ! Tous les contempteurs viscéraux de l’écologiste chevelu, héritier du mouvement hippie et grand défenseur des petites fleurs et des oiseaux, ne manqueront sans doute pas de ricaner en découvrant la photo d’accueil qui orne le site des Chantiers écologistes massifs : on y voit un groupe de jeunes gens hilares et poing levé, brandissant vers le ciel leur pelle de camping au milieu de nulle part, perdus sur un talus herbeux et embrumé, le tout souligné d’un slogan à l’humour ravageur : « Prends ta pelle et viens on CEM »…

Il ne s’agit pas bien évidemment pas d’un appel à l’amour libre façon Woodstock même si l’image y fait inévitablement songer. Pas question de se rouler une pelle en toute liberté mais bien de se retrousser les manches et de travailler ensemble, au service, ni plus ni moins, « de la Sécurité alimentaire nationale » dans le cadre d’un chantier écologique massif, un CEM donc dans la novlangue adéquate, pour laquelle est fourni tout un lexique pour permettre au béotien de comprendre ce dont il s’agit.

On y découvre ainsi qu’un CEMeur est un « volontaire engagé sur un CEM » comme son nom l’indique, qu’une CEMence est « un collectif citoyen qui organise un CEM », il suffisait d’y penser, qu’une abeille est quelqu’un qui « fait connaître les CEM et mobilise les troupes », tandis qu’une fourmi est « pilote d’une équipe sur le CEM » et qu’un ambassadeur est le « référent territorial pour la dynamisation des CEM ». Et au passage qu’Etika Mondo est l’association porteuse du programme.

Chantier école sur l’écolieu d’Etika Mondo dans les Cévennes (source © Etika Mondo)

Un coup d’œil sur le site de cette structure et sur sa page Facebook permet d’apprendre que l’association a été créée par deux passionnés d’écologie et de permaculture, Boris Aubligine et Émilie Doom, qui ont acquis en 2018 un domaine agricole en déshérence de 56 ha, perdu dans les collines cévenoles, sur le territoire communal du Vigan (Gard) pour le transformer en « écolieu » et y instaurer un « Éco-hameau du futur ». Depuis 2019, ils y accueillent chaque été des stagiaires en grand nombre venus se ressourcer dans la nature sauvage du Parc National des Cévennes et s’adonner pendant 5 jours à des travaux manuels pour remonter les murets en pierres sèches des anciennes restanques, restaurer à l’ancienne les bâtiments en ruine du domaine, construire des toilettes sèches ou encore cultiver le potager en permaculture.

Une expérience qui attire manifestement de nombreux citadins en mal de lien avec la nature et désireux de retrouver, à l’occasion d’une petite semaine de vacances et dans une ambiance ultra conviviale, l’impression de sortir de la société de consommation et de retrouver un rythme et une ambiance plus rurale et plus en accord avec les valeurs de respect de l’environnement.

Un succès qui amène à voir les choses en grand et à engager ces fameux chantiers écologiques massifs dont le principe consiste à rassembler sur un même lieu plusieurs centaines de bénévoles afin d’utiliser cette énorme force de travail pour aménager en quelques jours une bonne partie de l’infrastructure nécessaire pour aménager une « ferme écologique de proximité ». Une idée d’autant plus lumineuse qu’elle s’est télescopée, lors de son lancement début 2020, avec la crise sanitaire du Covid-19, à l’occasion de laquelle les autorités ont elles-mêmes lancé un appel à toutes les bonnes volontés citadines et plus ou moins désœuvrées, confinement oblige, pour venir prêter main forte aux agriculteurs privés de main d’œuvre saisonnière.

On sait que cette initiative n’a pas rencontré le succès escompté et que la plupart des agriculteurs qui en ont bénéficié ont vite compris qu’il ne fallait pas trop compter sur cette main d’œuvre citadine et bénévole, pleine de bonne volonté mais vite lassée et fortement sujette aux ampoules et aux lumbagos, pour venir ramasser les fraises ou les haricots en plein champ. Mais les initiateurs d’Etika Mondo restent pourtant convaincus que c’est de là que viendra le salut de l’agriculture nationale et surtout la garantie de notre subsistance alimentaire.

Selon eux en effet, l’heure est grave et la « rupture alimentaire est imminente ». Persuadés que les prix du pétrole sont sur le point de s’envoler à plus de 200 dollars le baril, ils en déduisent que dans un futur très proche tous les tracteurs seront à l’arrêt, les magasins en rupture totale d’alimentation faute de transport et que seul une agriculture d’autosubsistance de proximité permettra de sauver le pays d’une famine inéluctable. Il faut donc sonner la mobilisation générale et envoyer tous les citadins travailler bénévolement dans les champs, un peu comme Mao Zedong l’avait instauré à partir de 1968 dans la Chine communiste, mais pour des raisons idéologiques très différentes.


Volontaires travaillant sur le site du Champ de la Garde à Nanterre le 7 juin 2020 (photo © Florence Hubin / Le Parisien)

Le mouvement reconnaît certes qu’il faut compter quatre bénévoles citadins pour faire le travail d’un salarié agricole expérimenté mais passe quelque peu sous silence le fait que les travaux des champs, bien que fortement saisonniers, demandent malgré tout un investissement dans la durée et pas seulement un gros coup de collier pendant quelques jours par an. Il s’interroge au passage sur le fait que la législation française ne permet pas (encore) de recourir à la force de travail bénévole pour une activité de production dont le but lucratif ne peut être totalement ignoré, sans même aborder la question de la protection sociale de ces travailleurs bénévoles occasionnels exposé comme tout un chacun à des accidents du travail.


Travaux dans les champs dans une AMAP en région parisienne (source © AMAP des Volontaires)

La démarche est assurément fort sympathique et ne manquera pas de rencontrer un assentiment naturel au sein d’une partie de la population citadine, comme le montre le succès du concept de CEM plébiscité par un vote participatif organisé par la Région Occitanie. L’idée de développer sur l’ensemble du territoire national un maillage de fermes pratiquant l’agriculture biologique, la protection de la biodiversité et le respect de leur environnement, ne peut bien évidemment qu’être encouragée au vu de la crise dans laquelle se débat l’agriculture intensive et l’impact écologique très négatif de cette filière depuis les années 1960. Le fait même de rapprocher citadins et agriculteurs et de développer un lien plus court et plus direct « de la fourche à la fourchette » répond à un réel besoin comme en témoigne le succès récent des Associations de maintien de l’agriculture paysanne (AMAP) ou des jardins partagés comme à Carnoux.


Bénévoles en cours d’aménagement du jardin collectif de Carnoux en octobre 2017 (source © Un jardin se crée à Carnoux)

Pour autant, l’agriculture reste une activité qui exige un minimum de professionnalisme et les exploitations agricoles, pour être durables et même si elles s’inscrivent dans un mouvement vertueux de moindre impact écologique, doivent s’insérer dans un modèle économique dans lequel la force de travail mérite d’être justement récompensée par le fruit des récoltes. Si l’agriculture française connaît une telle crise actuelle, avec une diminution toujours croissante du nombre d’exploitations, des surfaces cultivées et du nombre d’actifs employés, ce n’est pas parce qu’elle manque de bras mais c’est avant tout parce que l’organisation des marchés, soumis à la mondialisation et au diktat de la grande distribution, ne permet plus à l’activité d’être rémunératrice tout en étant respectueuse de l’environnement. Les exploitations qui se développent en agriculture biologique ont sans doute davantage besoin de débouchés rémunérateurs et stables que d’une main d’œuvre bénévole volatile et inexpérimentée…

L. V.

Ces banques française qui financent la déforestation

25 septembre 2020

On parle beaucoup actuellement de la déforestation à l’œuvre en Amazonie, largement encouragée ces dernières années par le président brésilien Jair Bolsonaro. Selon Le Monde qui s’appuie sur les observations satellitaires de l’Institut national de recherche spatiale du Brésil, ce sont pas moins de 326 km² de forêt tropicale qui auraient ainsi été rasés au cours du seul mois de mars 2020, soit 30 % de plus que sur la même période en 2019, en profitant du fait que les patrouilles de surveillance de la police environnementale se sont relâchées du fait de la crise sanitaire de Covid-19 !

Déforestation de la forêt amazonienne au Brésil (photo © AFP / La Voix du Nord)

Durant l’année 2019, ce sont près de 10 000 km² de forêt tropicale brésilienne qui sont ainsi partis en fumée pour laisser la place à des friches agricoles, soit l’équivalent de près de deux fois la superficie des Bouches-du-Rhône. Cela représentait quasiment le double de la surface défrichée en 2018, ce qui montre bien une accélération très rapide du phénomène, sous l’effet de mesures nettement plus permissives mises en place par l’actuel gouvernement.

Élevage bovin dans le Mato Grosso au Brésil, extrait du film Alma de Patrick Rouxel (source © Une plume pour la Terre)

Dans le bassin amazonien, on considère que 80 % de cette déforestation qui détruit à grande vitesse ce qu’il reste du principal poumon vert de la planète est occasionné par des projets d’élevage extensif de viande bovine. Un secteur où les banques investissent massivement car le prix de la viande de bœuf a augmenté de 58 % ces deux dernières années, une aubaine pour les éleveurs brésiliens, alors même qu’en France la filière d’élevage bovin est à l’agonie. La banque semi publique Banco do Brasil aurait ainsi investi pas moins de 30 milliards de dollars entre janvier 2016 et avril 2020 pour des projets qui se traduisent directement par une extension de la déforestation en vue d’y implanter des fermes d’élevage bovin, mais aussi des cultures de soja, ou des plantations de palmiers à huile.

Ces chiffres proviennent d’une étude très fouillée menée par une coalition d’ONG et d’instituts de recherche regroupée sous le nom de Forests and Finance, une étude dont le magasine Marianne s’est notamment fait l’écho. Une étude d’autant plus inquiétante qu’elle a débuté au lendemain de l’accord de Paris, dans le sillage de la COP 21, alors que la planète entière s’était engagée à préserver les forêts pour tenter de lutter contre le réchauffement climatique global.

Concession de Karya Makmur Amadi à Kalimantan (Indonésie) en 2014 déboisée pour l’aménagement d’une plantation de palmiers à huile (photo © Abay Ismoyo / AFP / Asia Lyst)

Seulement voilà : depuis cette date, les grands établissements bancaires de la planète ont augmenté de 40 % le montant des crédits accordés à des sociétés qui exploitent directement la forêt tropicale ou la réduisent en cendre, et ceci dans les trois grands bassins forestiers encore existant, en Amazonie mais aussi en Afrique et en Asie du Sud-Est. Dans cette dernière région, c’est évidemment la culture du palmier à huile qui constitue la principale cause de disparition des derniers lambeaux de forêt primaire, en Indonésie mais aussi en Malaisie, en Thaïlande, au Cambodge, au Laos ou encore au Vietnam. En 20 ans, ce sont pas moins de 25 millions d’hectares de forêt tropicale qui ont ainsi été rasés dans la seule Indonésie, soit davantage que la superficie de tout le Royaume Uni !

BNP Paribs en tête des banques françaises qui continuent à financer la déforestation (photo © P Cruciatti / Shutterstock / Info Durable)

Et l’Afrique n’est pas en reste avec notamment une extension spectaculaire des plantations d’hévéas destinées à produire du caoutchouc en lieu et place de la forêt tropicale, grâce à des financement issus pour l’essentiel de banques chinoises. Mais les banques françaises sont loin d’être exemplaires en la matière puisque selon cette étude, le principal groupe bancaire français, BNP Paribas se classe à la sixième place mondiale des banques qui ont le plus investi des des activités industrielles et agricoles ayant un impact direct sur la déforestations de ces trois grands bassins forestiers menacés.

Sur la période étudiée, BNP aurait ainsi accordé pas moins de 4,9 milliards de dollars de crédits dans ces trois régions du globe et investi pour 36 millions de dollars dans des sociétés impliquées directement dans la déforestation. Cette même banque s’était d’ailleurs fait épinglé par une autre ONG, Global Witness, pour avoir coordonné en juillet 2019 une émission d’obligations à hauteur de 500 millions de dollars en faveur de Marfrig, le géant brésilien de la viande bovine.

Natixis, bien placé dans la course au financement de la déforestation… (photo © François Mori / AP / SIPA / 20 minutes)

Et les autres banques françaises ne sont pas en reste, à l’image du Crédit agricole qui a investi à hauteur de 127 millions de dollars principalement pour la production de pâte à papier et qui est également le principal soutien financier de la société Halcyon Agri, une entreprise qui exploite une plantation de caoutchouc au Cameroun sur des terres ayant fait l’objet de déforestation dans le passé. Quant au groupe BPCE (Banque populaire, Caisse d’épargne, Natixis…), il se distingue lui aussi puisque la banque d’investissement Natixis a apporté un montant considérable, à hauteur de 50 millions de dollars, pour une facilité de crédit renouvelable de trois ans destinée à Olam International, une entreprise qui, depuis 2012, a déboisé pas moins de 20 000 hectares de forêts au Gabon.

Plantations de palmiers à huile au Gabon en 2014 par le géant singapourien de l’agroalimentaire OLAM (photo © AFP / The Straits Times)

Ces pratiques bancaires sont d’autant plus inquiétantes qu’une loi française sur le devoir de vigilance a été adoptée le 27 mars 2017, obligeant les sociétés à identifier et à prévenir toute atteinte aux droits humains et à l’environnement résultant de leurs activités et de celles des sociétés qu’elles contrôlent, ainsi que des activités de leurs filiales, sous-traitants et fournisseurs. Une mesure que certains de nos grands établissements bancaires semblent avoir quelque peu oublié, sans doute emportés dans leur enthousiasme à participer ainsi au financement de cette grande activité lucrative du moment qui consiste à faire brûler les derniers arpents de forêt tropicale pour y implanter les champs de soja et les élevages bovins destinés à envahir les rayons boucherie de nos grandes surfaces, accélérant ainsi la disparition de la filière d’élevage française : une belle œuvre progressiste assurément et qui fait honneur au génie français de la finance…

L. V.

Tunnel Schloesing, nouvelle polémique ?

22 septembre 2020

Les têtes de liste du Printemps marseillais alors en campagne le 22 février 2020 : Michèle Rubirola entourée d’Olivia Fortin et Benoît Payan (photo © Gérard Julien / AFP / Libération)

A Marseille, décidément, l’achèvement de la période électorale n’a pas marqué la fin des tensions politiques. Les grands débats engagés lors de la campagne entre la municipalité sortante et ses challengers du Printemps marseillais au sujet de plusieurs projets structurants n’en finissent pas de jouer les prolongations. Ils opposent désormais les nouveaux élus de la Ville à ceux de la Métropole, toujours dirigée par Martine Vassal et ses affidés.

De nombreux sujets sont concernés, depuis les projets de lutte contre l’habitat indigne et de rénovation urbaine du centre ville jusqu’au Boulevard urbain sud, le fameux BUS, dont l’avenir fait l’objet de sérieuses controverses, en passant par les projets de valorisation du patrimoine municipal dont la Villa Valmer. Mais bien d’autres dossiers sont sur le tapis, parmi lesquels celui du tunnel Schloesing, un vieux serpent de mer qui n’en finit pas de venir pointer sa tête et d’empoisonner les discussions entre partenaires locaux.

Emplacement du futur tunnel sous le parc du XXVIe centenaire (en vert), à partir du tunnel Prado sud (TPS), lui-même dans le prolongement du tunnel Prado-Carénage (TPC) (source © Made in Marseille)

L’idée de ce petit tunnel urbain de 495 m de longueur, réservé aux seules voitures et qui relierait le tunnel actuel du Prado sud au boulevard Schloesing en passant sous le Parc du XXVIe centenaire et la place du Général Ferrié, paraît pourtant assez séduisante de prime abord. Cela permettrait de fluidifier de manière significative la circulation vers les quartiers sud de Marseille en diminuant le trafic sur la partie nord du boulevard Rabatau ainsi que sur le chemin de l’Argile qui longe le parc dans un secteur qui s’est désormais transformé en zone résidentielle.

Cela permettrait surtout de désengorger ce nœud routier cauchemardesque qu’est devenue la place Ferrié et de supprimer enfin ces passerelles routières hideuses qui surmontent la place et dominent une partie des boulevards Schloesing et Rabatau. Or ce démontage des passerelles est une condition préalable indispensable pour permettre au futur tramway T3 de se frayer enfin un chemin entre le parc du XXVIe centenaire et le pôle d’échange de Dromel / Sainte-Marguerite.

La place du général Ferrié avec ses passerelles routières (source © La Provence)

Un projet mirifique donc et qui ne présente a priori que des avantages en termes d’aménagement urbain, y compris dans une optique de revégétalisation partielle de ces grands boulevards, à ce jour dédiés exclusivement à la circulation automobile. Les plus optimistes pourraient même rêver à une renaturation du Jarret, ce cours d’eau totalement canalisé dans un corset de béton et qui se fraye difficilement un chemin au milieu de cet entrelacs d’immeubles, de murs en béton, de chaussées bitumées et d’autoponts.

Le futur tramway T3 au passage de la place du général Ferrié après réaménagement, d’après les esquisses d’EGIS et Carta associés (source © Made in Marseille)

Le projet est d’autant mieux parti qu’il est très largement soutenu par la Métropole et les services de l’État, sa réalisation ayant fait l’objet d’un deal avec la Société marseillaise du tunnel Prado-Carénage (SMTPC), une société privée dont les deux-tiers de l’actionnariat sont partagés entre les deux géants du BTP, Eiffage et Vinci. C’est cette société qui gère en concession le tunnel Prado-Carénage depuis sa mise en service en 1993 et encaisse les juteux bénéfices de ce qui a été longtemps considéré comme le péage le plus cher de France, à raison de 2,90 € le droit de passage pour moins de 2,5 km !

En 2018, la société SMTPC a ainsi engrangé pas moins de 17,2 millions d’euros de recettes, ce qui permet de verser de très confortables dividendes aux heureux actionnaires de cette véritable poule aux œufs d’or. Comme pour les autoroutes, dont Eiffage et Vinci sont également des concessionnaires comblés, tout l’enjeu est de faire en sorte que cette situation de rente se prolonge le plus longtemps possible, pour le plus grand bonheur de ceux qui s’en mettent ainsi plein les poches. D’où les tractations engagées depuis des années par Eiffage et Vinci pour prolonger la concession en échange de quelques menus travaux de BTP qui sont justement leur spécialité.

En 2016, la SMTPC réclamait une rallonge de 11 ans au-delà de 2025, date à laquelle la concession était sensée prendre fin et le tunnel revenir dans le giron de la collectivité. Le Préfet a un peu toussé car le coût des travaux, estimé à 47,2 millions d’euros, selon Made in Marseille, représente moins de 3 ans de recette de la SMTPC. Après ajustement, on s’est finalement entendu sur une prolongation de la concession jusqu’en 2033, soit un peu moins de 8 ans, ce qui reste une très belle affaire pour les deux géants du BTP, d’autant que la SMTPC va, par la même occasion, récupérer, moyennant le versement d’une somme de 49,8 millions d’euros, la concession de la partie nord du tunnel Prado sud, soit 360 m jusqu’à l’embranchement avec la nouvelle portion à réaliser.

Le parc du XXVIe centenaire aménagé en 2005 sur le site de l’ancienne gare désaffectée du Prado (source © Marseille 13)

Un tour de passe-passe un peu curieux en apparence, mais tout cela se fait en famille puisque la société Prado sud, créée en 2008 pour bénéficier pendant 47 ans de la concession de ce nouveau tunnel (dont le droit de péage est désormais de 2,20 € pour parcourir à peine 1500 m !) est détenue à 58,5 % par Eiffage et à 41,5 % par Vinci…

Toujours est-il que ces petits arrangements entre amis finissent par agacer quelque peu certains contribuables locaux, sans compter les riverains qui s’inquiètent de voir cette future autoroute urbaine qui, en réalité, passera non pas en tunnel sous le parc du XXVIe centenaire mais en tranchée, éventrant complètement ce jardin public déjà peu reluisant. Un choix évidemment dicté par l’économie et la facilité, y compris pour le rejet dans l’atmosphère des gaz d’échappement…

Arbres coupés en bordure du parc le long de l’avenue Jules Cantini, en mai 2020, en prévision des travaux du futur tunnel Schloesing (photo © Alexande Desoutter / GoMet)

La nouvelle municipalité, frontalement opposée à ce projet, et les associations de riverains, comptaient bien faire entendre leurs observations à l’occasion de l’enquête publique associée au projet. Pour éviter toute discussion, le Préfet a donc préféré décider, dès 2018, de ne pas exiger d’étude d’impact. Une décision pour le moins étonnante concernant un projet urbain d’une telle ampleur. Décision qui a donc été fort logiquement attaquée devant le tribunal administratif. Le jugement est encore en délibéré mais l’audience qui vient d’avoir lieu, mi septembre 2020, ne laisse guère de doute sur son issue, d’autant que les travaux ont déjà commencé, en pleine période de confinement, par l’abattage des arbres d’alignement sur le boulevard Jules Cantini.

Les riverains devront sans doute s’y résoudre : le tunnel passera coûte que coûte. Il en faut bien davantage pour empêcher Eiffage et Vinci de continuer à s’enrichir sur le dos des citoyens et avec la complicité de la Métropole…

L. V.

Marseille : des plongeurs qui comptent

16 septembre 2020

En ces temps de pandémie virale où certains rechignent à porter le masque alors qu’il est désormais obligatoire dans tous les espaces publics de Marseille, s’il est des Marseillais pour lequel le port du masque ne pose aucun problème, ce sont bien les plongeurs. Et tout particulièrement cette petite centaine de plongeurs bénévoles et passionnés qui viennent de participer à l’opération « Des espèces qui comptent ». Une action scientifique participative, organisée en lien avec la Fédération française d’études et de sports sous-marins, qui fait appel aux bonnes volontés et se déroule chaque année, depuis plus de 15 ans, sur le littoral marseillais, désormais dans le cœur du Parc national des Calanques.

Opération Des espèces qui comptent en 2018 (photo © Georges Robert / La Provence)

Pour cette 17e édition qui s’est déroulée samedi 5 septembre 2020 autour de l’archipel du Riou, mobilisant 95 participants répartis sur une dizaine de bateaux, les cibles visées étaient les trois espèces marqueurs, toutes protégées et emblématiques du littoral méditerranéen, à savoir le corb, le mérou brun et la grande nacre. Les deux premiers sont des poissons prédateurs emblématiques des eaux méditerranéennes.

Affiche pour la 13e édition de l‘opération en 2016 (source © Plongez)

Le corb est un poisson brun avec des reflets métalliques, de 30 à 40 cm, qu’on rencontre en petits bancs toujours près des rochers, et dont les populations ont diminué de 70 % en l’espace de 25 ans dans l’est de la Méditerranée, sous l’effet de la pêche commerciale. Le mérou brun est spectaculaire par sa tête massive et ses yeux proéminent mais surtout par sa taille qui peut atteindre jusqu’à 1,40 m et sa longévité puisque certains individus peuvent vivre jusqu’à 50 ans. Il fréquent plutôt les fonds rocheux accidentés avec de grottes ou des anfractuosité où il peut se camoufler.

Quant à la grande nacre, parfois appelée « jambonneau hérissé », c’est un coquillage bivalve de couleur rougeâtre, fiché verticalement dans les fonds sableux d’herbiers à posidonies et dont la taille peut atteindre 1 m de long. Protégée en France depuis 1992, cette espèce a été presque entièrement décimée par les effets combinés de la pollution des eaux, de la réduction des herbiers saccagés par le chalutage et les ancrages de bateaux, mais aussi par la pêche de plongeurs avides de rapporter une trouvaille originale.

Lors de la dernière édition de cette opération, en octobre 2019, seules deux grandes nacres dont une morte avaient pu être recensées, confirmant que cette espèce est en grand danger, soumise de plus aux attaques d’un parasite apparu sur les rivages espagnols en 2016 et qui fait des ravages depuis. Heureusement, selon le biologiste Nardo Vicente, il semblerait que les nacres présentes dans les étangs littoraux comme celui de Thau soient pour l’instant préservées de ces attaques parasitaires.

Grande nacre (source © FFESSM Corse)

Cette année, les enjeux de cette action d’observation scientifique participative étaient particuliers puisque les fonds marins prospectés, autour des îles du Frioul, avaient pu bénéficier d’une accalmie pendant toute la période de confinement généralisé entre mi-mars et début juillet, sans compter que le procès retentissant à l’encontre des braconniers qui pillaient ouvertement ces fonds marins à grande échelle et depuis des années, avait pu avoir aussi un effet dissuasif et calmé les ardeurs de certains plongeurs peu scrupuleux.

Les scientifiques espéraient que cette période de relative quiétude, assez inhabituelle dans un littoral aussi urbanisé et fréquenté, avait pu permettre à la faune marine de prospérer davantage. Mais ils redoutaient aussi les effets de la fréquentation exceptionnelle qu’a connue le littoral marseillais à l’occasion de cet été post-déconfinement. Entre le 15 juin et le 1er septembre, ce sont en effet pas moins de 3,5 millions de personnes qui se sont entassés sur les plages et les criques du secteur, un chiffre supérieur de 60 % à celui enregistré habituellement. Une bonne nouvelle pour les hôteliers et les restaurateurs marseillais, mais une catastrophe pour ceux qui ont eu à endiguer ce flot totalement inédit, en particulier sur les chemins du massif des calanques et dans les criques elles-mêmes, totalement prises d’assaut par une population venue faire la fête, bronzer et se baigner sans trop se soucier des impacts de sa présence dans un milieu naturel vulnérable.

Mais tout compte fait, les résultats des observations 2020 sont plutôt encourageants avec 217 mérous observés et 51 corbs. Les premiers sont en nombre comparable à ceux dénombrés en 2018, 2019 ayant été une année atypique avec un nombre de sites plus réduit. Les corbs eux semblent en nette augmentation et confirment une tendance déjà amorcée en 2019. Les plongeurs bénévoles ont aussi compté de l’ordre de 300 barracuda, une autre espèce endémique de Méditerranée et même 2 sars tambours, devenus extrêmement rares dans la zone.

Des observations précieuses qui alimenteront aussi les projets de recherche engagés pour mieux suivre les évolutions du milieu marin méditerranéen confronté au changement climatique global. C’est le cas en particulier du projet européen MPA Engage, lancé début 2020 pour 3 ans, qui vise l’adaptation des aires marines protégées, et auquel participe le Parc national des Calanques. Les enjeux sont particulièrement importants pour une mer fermée comme la Méditerranée dont les eaux se réchauffent 20 % plus vite que celles des autres océans. Une évolution aussi rapide des conditions du milieu naturel risque de se traduire par des bouleversement pour les espèces endémiques soumises notamment à des attaques parasitaires inédites ou à l’arrivée de populations invasives concurrentes.

Certaines espèces des eaux tropicales comme la rascasse volante ou le poisson-lapin, qui broute les prairies d’algues et de posidonies, sont déjà présentes en Méditerranée orientale après avoir franchi le Canal de Suez, et pourraient demain faire leur apparition sur nos côtes marseillaises. L’adaptation des colonies de corail rouge et de gorgones, est aussi un sujet d’étude et, là encore, des plongeurs citoyens sont mis à contribution pour observer ces populations et leur capacités d’adaptation en cas de transplantation, au sein cette fois de l’association Septentrion environnement.

La science participative a décidément de beaux jours devant elle et permettra peut-être de réconcilier les citoyens avec les chercheurs, pour le plus grand bien de la planète !

L. V.

Éthiopie : une Renaissance tumultueuse

14 septembre 2020

Palmeraies et champs dans la vallée du Nil (source © Voyages)

Dans l’antiquité égyptienne, le Nil, deuxième plus long fleuve du Monde après l’Amazone, était considéré comme une divinité nourricière, source d’eau et de vie. Ses crues annuelles déposaient un limon fertile, la fameuse « terre noire » qui a donné son nom de Kemet à l’Égypte antique, ce long ruban vert cultivé intensivement depuis des temps immémoriaux au cœur d’une région quasi désertique.

Depuis, les hommes ont appris à maîtriser les flots majestueux qui sont issus de la rencontre du Nil blanc et du Nil bleu, lesquels se rejoignent à Khartoum, au Soudan, avant d’entamer leur longue traversée du désert égyptien jusqu’à leur embouchure en mer Méditerranée via un immense delta. Le Nil Blanc prend sa source dans le lac Victoria, le plus grand lac d’Afrique, aux confins de l’Ouganda, du Kenya et de la Tanzanie, tandis que le Nil bleu est issu du lac Tana qui s’étend sur les hauts plateaux du nord de l’Éthiopie.

Les chutes du Nil bleu sur les hauts plateaux éthiopiens, à Tis Abay (photo © Pascal Maitre / Paris Match)

Un tel fleuve, dont les eaux constituent une ressource stratégique et vitale dans ces contrées, ne peut que faire l’objet de convoitises et de rivalités. Les puissances coloniales s’étaient déjà déchirées à son sujet à la fin du XIXe siècle et il s’en est fallu d’un cheveu que les Britanniques ne mettent en œuvre le plan diabolique qu’ils avaient conçu lors de la crise du canal de Suez, en représailles contre l’Égypte de Nasser, prévoyant ni plus ni moins que l’assèchement du fleuve à partir du barrage des chutes d’Owen en Ouganda.

Carte de localisation du barrage de la Renaissance sur le Nil bleu (source © Notre Planète Info)

Un accord signé en 1959 entre l’Égypte et le Soudan a permis à ces deux pays de se partager plus des trois-quart des ressources en eau disponibles, sans trop se préoccuper des besoins des huit autres pays riverains situés plus en amont du bassin versant. Une répartition basée sur des considérations historiques mais qui a été progressivement remise en cause à partir de 1999 au sein de la Nile Basin Initiative, aboutissant en 2010 et malgré l’opposition catégorique de l’Égypte et du Soudan, à un nouveau traité autorisant des projets d’irrigation et d’hydroélectricité, confirmant s’il en était besoin à quel point il est délicat de se partager une ressource lorsqu’elle est aussi rare que vitale.

Dès 2011, l’Éthiopie pose donc la première pierre d’un gigantesque barrage sur le Nil bleu, à 15 km seulement de la frontière avec le Soudan, dans la région de Benishangul-Gumuz, sur un site que les Américains avaient déjà repéré et étudié à la fin des années 1950. D’abord étudié sous le nom de « projet X », puis dénommé « Barrage du Millénaire », l’ouvrage est devenu depuis le « Grand barrage de la Renaissance éthiopienne » et n’a plus rien à voir avec le projet d’origine.

Il s’agit d’un barrage poids réalisé en béton compacté au rouleau, de 155 m de hauteur et 1780 m de longueur, délimitant une retenue de 74 millions de m³, soit presque l’équivalent du lac Léman et plus de la moitié du lac Nasser qui s’étend en amont du haut barrage d’Assouan. Conçu avant tout pour développer l’agriculture irriguée en Éthiopie qui en est quasi dépourvue, mais surtout pour produire de l’électricité, le projet a beaucoup évolué depuis ses débuts. La puissance électrique installée sera finalement de 6450 MW, trois fois plus que celui d’Assouan, ce qui en fait le plus gros barrage hydroélectrique d’Afrique et l’un des plus importants du monde.

Vue aérienne du chantier en avril 2017 (source capture écran video / studio Piatrangeli / Notre Planète Info)

La Banque mondiale ayant refusé de financer le projet, faute d’étude d’impact et d’entente préalable avec les pays riverains, le gouvernement éthiopien a décidé de faire cavalier seul. Il a appelé chaque citoyen à y contribuer financièrement via des souscriptions volontaires et une baisse généralisée des salaires de tous les fonctionnaires, transformant ce projet en un élément de fierté nationale. Ce sont néanmoins les banques chinoises qui financent les turbines et les équipements électriques, une bonne affaire pour Alstom qui doit fournir 8 des 16 turbines Francis de 350 MW chacune. Pour ce pays émergent, dont la moitié des habitants n’a pas accès à l’électricité alors que son taux de croissance est de l’ordre de 8 %, cet investissement considérable va coûter près de 15 % du PIB. Mais il va aussi permettre d’exporter des quantités importantes d’électricité vers les pays voisins, dont le Soudan et Djibouti, ce qui devrait générer des rentrées d’argent non négligeables pour ce pays déjà gros exportateur d’or et de café.

C’est sans doute la raison pour laquelle l’Éthiopie n’a pas hésité à financer seul cet énorme projet, chiffré à 4,8 milliards de dollars, et à en confier la réalisation à la société italienne Salini Impreglio, déjà maître d’œuvre des études de conception, sans même passer par un appel d’offre. L’ouvrage lui-même a été surdimensionné afin de produire le maximum d’électricité pendant les 3 mois de crue, au risque que la moitié des turbines installées ne servent à rien le reste de l’année lorsque le débit du fleuve est trop bas, ce qui est assez inhabituel dans le dimensionnement de ce type d’ouvrage.

En mai 2013, le cours du Nil bleu a été détourné pour permettre la poursuite des travaux alors que le chantier était déjà bien avancé avec déjà plus de 4 millions de m³ de béton coulé, soit 40 % du volume total à prévoir. Mais en 2018, les tensions avec le puissant voisin égyptien étaient devenues telles, avec des menaces de conflit armé à peine voilées, que le chantier a dû s’interrompre pour tenter de renouer le fil des négociations.

Tensions autour du partage des eaux du Nil, déjà du temps d’Hosni Moubarak, président de l’Égypte jusqu’en 2011 (dessin de Nayer, Soudan / Cartoon Movement / Courrier international)

En 2019, les discussions sont dans l’impasse car l’Égypte craint que le remplissage du barrage ne vienne assécher son approvisionnement en eau alors que plus de 80 % du flux du Nil en période de crue provient du Nil bleu. Après avoir tenté en vain de demander un arbitrage de la part de la Banque mondiale, les autorités égyptiennes proposent de se tourner vers les États-Unis comme médiateur, mais l’Éthiopie finit par calquer la porte, agacée par le positionnement très orienté des Américains.

Début juin 2020, alors que la saison des pluies s’installe, les Éthiopiens commencent à remplir le lac de retenue derrière le barrage, avec comme objectif de tester le fonctionnement des deux premières turbines les plus basses. Du coup, l’Égypte en appelle carrément au Conseil de sécurité de l’ONU. L’ Éthiopie de son côté propose la médiation de l’organisation de l’unité africaine (UA), dont le président est le Sud-Africain Cyril Ramaphosa et depuis, les négociations semblent aller grand train, ce qui représente un beau succès diplomatique pour cette organisation panafricaine souvent décriée.

Photographie aérienne prise le 21 juillet 2020 qui montre la mise en eau du Grand Barrage de la Renaissance éthiopienne (source © AFP / Le Monde)

Les pluies ayant été abondantes, le Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, a pu annoncer dès le 22 juillet 2020, que la cote de remplissage qui avait été fixée pour cette première phase de test était désormais atteinte, déclenchant aussitôt un tonnerre de protestations côté égyptien. Pour l’instant, seuls 4,9 milliards de m³ sont ainsi stockés en amont de l’ouvrage mais la cote atteinte est suffisante pour permettre de tester les deux premières turbines et commencer à produire de l’électricité avant la fin de l’année. Un beau succès pour l’Éthiopie qui espère remplir totalement la retenue en l’espace de 7 ans, même si les tensions diplomatiques avec les pays riverains sont loin d’être apaisées et si de nombreuses interrogations demeurent quant aux impacts écologiques mais aussi hydrologiques et socio-économique d’un ouvrage aussi gigantesque et réalisé avec aussi peu de concertation. L’avenir dira si cette ouvrage est bien celui de la Renaissance éthiopienne ou une nouvelle source de catastrophe…

L. V.

Fréjus : un nouveau débarquement en Provence

5 septembre 2020

Timbre commémoratif (source © Histoire de)

Le débarquement de Provence fait d’ores et déjà parti de l’Histoire. Dans la nuit du 14 au 15 août 1944, une armada de 2200 navires, dont 880 vaisseaux de guerre anglo-américains et 34 bateaux de la marine française, débarquent des troupes alliées sur les côtes varoises. Prévue initialement en même temps que le débarquement de Normandie, l’opération avait été retardée car Winston Churchill y était opposé, préférant une percée sur le front d’Italie vers les Balkans afin de prendre en tenailles l’armée allemande et arriver à Berlin avant l’Armée rouge.

Mais Charles de Gaulle, qui visait avant tout la libération du territoire national, avait réussi à convaincre les Américains de l’opportunité de ce débarquement en Provence, qui s’est donc déroulé un peu plus de deux mois après le déclenchement de l’opération Overlord sur les côtes normandes, alors que les alliés venaient de s’emparer d’Argentan et de parvenir à traverser la Loire mais se heurtaient encore à une farouche résistance allemande notamment à Saint-Malo.

Débarquement de Provence près de Fréjus en août 1944 (photo d’archive / source © TV 83)

Programmé sous le nom de code Anvil (enclume) puis rebaptisé Dragoon par Churchill qui assiste au lancement de l’opération à bord d’un destroyer, le débarquement des troupes se répartit sur trois secteurs de Cavalaire jusqu’à Saint-Raphaël. Des commandos français sont quant à eux débarqués sur les flancs est (à Miramar) et ouest (de part et d’autre du Cap Nègre) pour empêcher l’arrivée des renforts allemands, tandis qu’un parachutage massif a lieu entre Le Muy et La Motte.

Ce débarquement a connu un succès remarquable, aidé par le fait que l’armée allemande avait été bien dégarnie sur ce secteur, occupée qu’elle était à freiner l’avancée des troupes alliées en Normandie mais aussi en Italie où les Américains venaient de s’emparer de Florence, tandis que l’armée russe progressait rapidement dans les pays baltes. Dès le 19 août, les villes de Digne et de Sisteron sont libérées et les alliés poursuivent leur progression rapide à travers les Alpes, jusqu’à Grenoble qui est reprise dès le 22 août.

Défilé célébrant la libération de Marseille, sur le Vieux Port le 29 août 1944 (photo © Julia Pirotte / Réseau Canopé)

En Provence, l’avancée est rapide également et le 20 août, les premiers combattants alliés pénètrent dans Toulon qui sera entièrement reprise le 26 août. A Marseille où les FFI de la Résistance intérieure ont lancé l’insurrection dès le 21 août mais se retrouvent rapidement en grande difficulté, ce sont des régiments de tirailleurs algériens, de tabors marocains et de zouaves qui sauvent la situation en s’emparant d’Aubagne le 22 août puis en progressant vers Marseille où les combats seront acharnés jusqu’au 26 août, en particulier autour de la gare Saint-Charles et de Notre-Dame de la Garde.

La grande plage de sable qui s’étend à l’embouchure de l’Argens et du Reyran, juste en face de la base aéronautique de Fréjus, aménagé en aérodrome depuis 1911, a été l’un des théâtres du débarquement du 15 août 1944. C’est la force Camel, commandée par le général Dahlquist, à la tête de la 36ème division d’infanterie, qui avait pour mission de s’emparer de ce site stratégique.

Tortue caouanne regagnant l’eau après sa ponte sur la plage des Sablettes, dans la nuit du 11 au 12 juillet 2020 (source © Paris Match)

Mais cette même plage a été cette année le théâtre d’un tout autre débarquement, celui d’une tortue caouanne venue y pondre ses œufs… Dans la nuit du 11 au 12 juillet 2020, une tortue marine est en effet sortie des ondes pour débarquer sur la longue plage de sable fin des Esclamandes, qui s’étend entre Fréjus et Saint-Aygulf et y a pondu ses œufs. Un événement d’autant plus remarquable que la veille, vers 1 heure du matin, la même scène s’était déjà produite à moins de 2 km de là, sur la plage des Sablettes, située en plein centre ville de Fréjus, entre la marina de Port-Fréjus et le casino.

Ce sont des policiers municipaux en maraude qui ont assisté, ébahis, à la scène plutôt insolite sur cette plage particulièrement animée et où la vie nocturne n’est pas de tout repos. Nullement impressionnée, la tortue caouanne a lentement marché sur la sable, déblayé un trou avec ses fortes nageoires et a pondu ses œufs qu’elle a soigneusement recouverts avant de repartir vers le large. Des spécialistes ont immédiatement été appelés à la rescousse, parmi lesquels Sidonie Catteau, chef de projet tortue marine à l’association Marineland, également experte du Réseau tortues marines de Méditerranée française (RTMMF).

Site de ponte sur la plage des Sablettes, à Fréjus, protégé contre le vandalisme (photo © Philippe Arnassan / Var Matin)

Un enclos a aussitôt été mis en place autour du site de ponte pour éviter que les plaisanciers ne s’en approchent de trop près et ne viennent piétiner les œufs si fragiles, enfouis sous 20 cm de sable seulement. Aux Esclamandes en revanche, il n’a pas été repéré de ponte alors que cette même plage avait déjà été choisie il y a deux ans comme berceau par une autre tortue marine qui y avait pondu ses 78 œufs le 22 juillet 2016 sous les yeux d’une touriste. Il avait fallu alors attendre 70 jours pour observer les premières éclosions et les œufs avaient dû être sortis du sable et placés en couveuse les 10 derniers jours à cause de la baisse des températures. , 7 œufs avaient ainsi éclos, libérant de petites tortues pressées de regagner le rivage pour se mettre à l’abri des prédateurs.

Après 46 jours d’incubation, les premiers nouveaux nés ont regagné la mer ! (photo © Stéphane Jamme / Association Marineland / France3 Région)

Cette année, il a fallu attendre 46 jours, pendant lesquels les agents municipaux se sont relayés pour surveiller le précieux site de ponte. Mercredi 26 août aux aurores, les premières petites tortues ont pointé le bout de leur museau et se sont extraites du sable en gigotant avant de partir pour une course effrénée vers la mer où elles se sont rapidement coulées dans les flots. En fin de matinée, une dizaine d’autres petites tortues les ont suivies, mettant fin à cet épisode dé débarquement inédit.

Il est fréquent d’observer ce type de scène sur certaines plages de Grèce ou de Turquie mais l’événement reste assez rarissime sur les côtes méditerranéennes françaises et certains se demandent si ces débarquements inopinés de tortues marines ne sont pas une conséquence supplémentaire du réchauffement climatique. Des tortues marines qui n’auront en tout cas pas attendu pour regagner le large, le lancement de l’université d’été du Rassemblement national, prévue à Fréjus, comme ces deux dernières années, ce week-end des 5 et 6 septembre, dans la ville où David Rachline a été réélu dès le premier tour le 15 mars dernier. Marine Le Pen n’aura donc pas eu l’occasion de commenter en direct le comportement de ces tortues marines venues du Sud et surgies de la Méditerranée pour déposer sur le sol français leur progéniture innombrable, mais qui a le bon goût de repartir en courant dès sa naissance vers des contrées plus accueillantes…

L. V.

Le Costa Rica, pionnier de la transition énergétique ?

26 août 2020

Le Costa Rica fait partie de ces pays que bien peu de gens, en dehors de ceux qui ont voyagé en Amérique Centrale, savent placer correctement sur un planisphère… Coincé entre le Nicaragua, au nord, et le Panama au sud, cette mince bande de terre de 200 km seulement de largeur en moyenne qui sépare la mer des Caraïbes de l’océan Pacifique, se caractérise par plus de 1200 km de littoral, cette fameuse « côte riche » telle que Christophe Colomb lui-même l’a appelée lorsqu’il en a abordé le rivage en 1502.

Rivage du Costa Rica, sur la côte Pacifique, parc national marin Ballena (source © Yonder)

Mais les richesses naturelles de ce pays de 5 millions d’habitants, dont la superficie dépasse de peu celle de la Suisse ou des Pays-Bas, ne se sont pas révélées à la hauteur des espoirs de l’explorateur génois. Il a fallu attendre les années 1830 pour que, grâce à la production de café, le pays connaisse une certaine prospérité qui lui a permis d’accéder à l’indépendance effective en 1848.

José Figueres Ferrer, qui rétablit la république au Costa Rica en 1948 et présidé le pays à trois reprises jusqu’en 1974 (source © Sol de Medianoche)

Un siècle plus tard, alors que le pays a été durement touché par les effets de la crise économique de 1929 et que les élections de 1948 ont dû être annulées après qu’un incendie a malencontreusement détruit le bâtiment où étaient entreposés les bulletins de vote, une guerre civile éclate. José Figueres Ferrer, à la tête des Forces armées de libération nationale, prend le pouvoir, fait adopter une constitution démocratique, lutte contre la corruption, accorde au passage le droit de vote aux femmes et aux noirs, et supprime purement et simplement l’armée, tout en conservant une force de maintien de l’ordre d’environ 100 000 hommes.

Surnommé depuis lors « la Suisse de l’Amérique centrale », le Costa Rica a connu depuis cette période une relative stabilité politique, tout en traversant, dans les années 1980, une grave crise économique avec un très fort taux d’endettement. Son économie dépend beaucoup du tourisme, de l’exportation de produits agricoles, dont le café mais aussi la banane, le sucre, le cacao, l’ananas et les fleurs. Elle est boostée depuis une trentaine d’années par l’implantation, dans des zones franches, de multinationales de services et de haute technologie, qui profitent du bon niveau de formation de la population.

Exploitation de café au Costa Rica, Hacienda Espíritu Santo à Naranjo (source © Mandaley)

Les marges budgétaires dégagées par l’absence de forces armées ont permis d’investir massivement dans l’électrification du pays et le développement des aménagements hydrauliques, mais aussi de lancer une politique très volontariste en matière de préservation des ressources naturelles et de production d’énergie renouvelable. Plus de 25 % du territoire national est ainsi occupé par des réserves naturelles et des parcs nationaux, dans un pays qui concentre sur une territoire minuscule 6 % de la biodiversité mondiale et où l’on découvre quelques 160 nouvelles espèces chaque année en moyenne…

Forêt tropicale dans le parc national de Piedras Blancas au Costa Rica (source © Costa Rica Découverte)

Alors que l’élevage avait entraîné une forte déforestation du pays, le Costa Rica s’est lancé, à la fin des années 1980, dans une politique très ambitieuse de reboisement qui a permis de doubler en quelques années les superficies forestières, profitant largement, pour financer une telle stratégie, des mécanismes dits de « compensation carbone » mis en place par l’ONU. Le principe est simple : un opérateur qui reforeste permet d’absorber des gaz à effet de serre émis par un producteur d’énergie fossile et le second verse donc au premier une compensation financière pour rémunérer ce service. Selon Planète Énergie, dès 1996, le Costa Rica a ainsi vendu à des producteurs d’énergie norvégiens pour 200 000 tonnes de réduction d’émissions assurées par ses opérations de reboisement : une aubaine !

Barrage sur le lac de Cachi (source © Les ptits curieux globetrotter)

Mais le Costa Rica se distingue surtout par sa politique ambitieuse en matière de développement des énergies renouvelables. Situé dans un contexte tropical avec des reliefs escarpés, de nombreux cours d‘eau et une pluviométrie abondante, le Costa Rica exploite à fond son potentiel hydroélectrique. Le premier barrage y a été mis en service dès 1966 sur le lac de Cachi, dans la province de Cartago et sa capacité initiale de 32 MW a été portée depuis à 102 MW, en attendant un nouveau projet d’extension. Grâce à une politique très ambitieuse d’aménagements hydroélectriques, le pays couvrait, dès 1990, 97,5 % de ses besoins en électricité grâce à l’énergie hydraulique.

Depuis, les aménagements se sont très largement poursuivis puisque la production hydro-électrique du Costa Rica est passée de 3 382 GWh en 1990 à 8 026 en 2016. Un bond en avant remarquable qui a permis en quelques années d’atteindre un niveau de production comparable à celui de la région PACA, l’une des mieux équipée de France et qui, selon EDF, a produit 7 912 GWh en 2017, soit 15 % de la production hydro-électrique française, production qui stagne en France depuis des années.

Centrale géothermique au pied du volcan Miravalles (source © Coucou du Costa Rica)

Mais au Costa Rica, les besoins en électricité ont fortement augmenté et atteignent désormais de l’ordre de 11 000 GWh par an selon une analyse du site Les Smart Grids. Mais qu’à cela ne tienne, le Costa Rica a d’autres ressources et valorise depuis 1990 son formidable potentiel géothermique, estimé selon L’instituto Costarricense de Electricidad, l’opérateur public national d’électricité, à 850 MW. Cinq centrales géothermiques ont ainsi été installées sur les flancs du volcan Miravalles où 25 puits ont été forés pour aller capter la chaleur à 1600 m de profondeur. Une nouvelle centrale a encore été mise en service fin juillet 2019 sur le volcan Rincon de la Vieja, dans le nord-ouest du pays, et de nouveaux projets sont programmés dans les années à venir, ce qui devrait porter la puissance installée à 330 MW d’ici une dizaine d’années.

Quant à l’énergie éolienne, le Costa Rica s’y est lancé plus récemment, au début des années 2000, mais le terrain est également favorable, du moins sur les hauteurs du pays où les vents sont vigoureux et réguliers. En janvier 2019, le Costa Rica comptait ainsi déjà 18 fermes éoliennes pour une puissance totale installée de 414 MW. Cela paraît peu par comparaison avec les 13 600 MW installées en 2017 en France (dont 50 MW seulement pour la région PACA qui n’est guère en pointe dans ce domaine), mais c’est néanmoins la quatrième puissance éolienne de toute l’Amérique latine !

Éoliennes de Santa Ana au Costa Rica (source © Français du Monde)

Avec un tel mix énergétique, le Costa Rica s’approche désormais de la barre symbolique des 100 % de la production électrique grâce aux énergies renouvelables. En mai 2019, cette barre a été frôlée puisque 99,9 % de l’électricité produite était d’origine renouvelable (dont 80 % d’hydro-électricité, 13 % de géothermie et 7 % d’éolien, sans compter un peu de biomasse et de solaire) : qui dit mieux ? Le pays a ainsi pu arrêter ses importations de pétrole destinées à alimenter son unique centrale thermique active et s’apprête désormais à revendre à ses voisins une partie de l’électricité produite.

Carlos Alvarodo, actuel président du Costa Rica (source © El Mundo)

Une politique énergétique qui est au centre des préoccupations du pays puisque son Président, Carlos Alvarodo a déclaré lors de son élection en mai 2018 : « nous avons la tâche titanesque et magnifique de supprimer l’utilisation des énergies fossiles dans notre économie pour laisser la place à l’utilisation d’énergies propres et renouvelables ». Une ambition dont la France pourrait aussi s’inspirer, même si la vérité oblige à dire que le Costa Rica est encore très loin de la neutralité carbone… Si son électricité est remarquablement propre, elle ne représente que 22 % de l’énergie totale consommée dans le pays et le bilan est nettement moins glorieux pour les autres domaines, en particulier celui des transports qui sont largement responsables de la part importante (62 %) des produits pétroliers dans cette consommation énergétique globale, laquelle a doublé entre 1990 et 2016 : il reste un (gros) effort à faire…

L. V.

A Carnoux, l’eau coule à flots…

12 août 2020

Au début de l’été, l’eau a coulé pendant plusieurs jours sur l’avenue Darius Milhaud, en contrebas immédiat des deux réservoirs qui permettent de stocker 000 m³ d’eau en sortie de la station de traitement d’eau potable de Carnoux, alimentée en eau brute depuis la Durance. Fuite ou délestage liée à l’entretien de l’installation ? La société privée Eau de Marseille Métropole (SEMM) qui gère depuis 2014 et pour 15 ans, dans le cadre d’une délégation de service public quelque peu controversée, la production et la distribution de l’eau potable sur les 18 communes du territoire Marseille Provence, ne communique pas sur le sujet. Les informations transmises par le centre d’appel aux clients qui s’étonnent de toute cette eau qui se déverse en pure perte sur la chaussée restent pour le moins laconiques : circulez, il n’y a rien à voir..

Fuite d’eau dans le Chemin des Bastides le 7 juillet 2020 (photo © CPC)

Aucun doute en revanche quant à l’origine de l’eau qui s’écoule régulièrement sur la chaussée le long du chemin des Bastides, une petite ruelle en pente située dans le quartier des Barles Nord et qui se transforme très régulièrement en fleuve impétueux, même en l’absence totale de pluie. C’était notamment le cas du 7 juillet dernier où l’eau a coulé à flots toute la journée, dévalant joyeusement la pente sur toute la largeur de la rue et venant se déverser dans le réseau pluvial au niveau de la route départementale en contrebas, alimentant en eau potable le petit ruisseau de Carnoux et par conséquent le Merlançon puis l’Huveaune : étant donnée la qualité très dégradée de ces cours d’eau, un peu d’eau claire ne leur fait certes pas de mal !

Cette eau provenait en effet directement du réseau d’alimentation en eau potable qui est enterré à près d’un mètre de profondeur sous la chaussée bitumée et qui, dans cette rue comme sans doute dans de nombreuses autres de Carnoux, est en piteux état. Les interventions des équipes techniques de la SEM puis de Bronzo, désormais filiale du groupe Eaux de Marseille Environnement, au cours de ces dernières années ne se comptent plus. On dénombre sur la chaussée pas moins de quatre rustines en enrobé, sur une vingtaine de mètres de longueur, témoins des éventrements successifs du revêtement suite à des fuites du réseau d’eau en profondeur ! Et l’un au moins de ces emplacement a déjà été rouvert à 4 reprises pour des fuites récurrentes qui se produisent toujours au même endroit…

Nouvelle fuite d’eau le 6 août 2020 (photo © CPC)

D’ailleurs, le 5 août au soir, rebelote : cette même plaque de goudron que Bronzo venait tout juste de refaire moins d’un mois auparavant, était de nouveau le siège d’un écoulement de grande ampleur, évalué à plusieurs litres par seconde. L’eau issue de la canalisation fuyarde en profondeur, après s’être frayé un chemin à travers le soubassement de la chaussée, jaillissait à gros bouillons de la chaussée, soulevant alégrement le goudron et s’écoulant ensuite en cataractes le long de la rue. De quoi rafraîchir agréablement tous ceux qui prenaient le frais sur le pas de leur porte en cette chaude soirée d’été…

De l’eau potable qui jaillit du sol : une nouvelle source à Carnoux ? (photo © CPC)

Bien entendu, les riverains, en bon voisins vigilants, se sont empressés d’avertir aussitôt la SEMM dont le numéro d’appel est maintenant parfaitement connu à force d’habitude. Mais en professionnels chevronnés, les agents de la SEMM ne sont pas du genre à s’affoler. Malgré plusieurs appels successifs le lendemain 8 août, la SEMM n’a finalement envoyé un agent sur place qu’en fin de matinée et uniquement pour vérifier qu’il s’agissait bien d’une fuite, histoire de s’assurer que les différentes photos transmises avec les alertes correspondaient bien à la réalité. Cette visite ayant permis de qualifier la fuite d’« importante », il ne restait plus à la SEMM qu’à transmettre l’information à sa filiale Bronzo en charge des interventions d’urgence.

Intervention de Bronzo le 6 août 2020 à Carnoux (photo © CPC)

Et en fin d’après-midi, vers 17h45, soit 24 h après les premiers signalements de la fuite et alors que plusieurs centaines de m³ d’eau avaient coulé toute la journée le long de la chaussée, une équipe de deux agents de Bronzo, la seule en charge de tout le secteur géographique, est donc venue voir ce qu’elle pouvait faire. Les agents ayant oublié d’apporter leur matériel, l’un des deux ouvriers est immédiatement reparti avec le camion, laissant son collègue seul, se débrouiller à couper l’eau, arracher la rustine de goudron et creuser à la pelle jusqu’à la canalisation, le tout en pleine voie et sans la moindre signalisation pour prévenir du danger. Mais les intervenant de Bronzo n’ont pas froid aux yeux et connaissent leur métier, d’autant que celui-ci intervenait ici pour la quatrième fois successive, de quoi agir les yeux fermés.

En réalité, l’opération a quand même duré deux heures car, malgré le retour du collègue avec le camion et le matériel nécessaire, la réparation d’une telle fuite, bien que récurrente, s’apparente vaguement à du bricolage. A se demander d’ailleurs si une telle réparation de fortune durera plus longtemps que la précédente…Toujours-est il que la rue, qui ressemble désormais davantage au fond d’un oued à sec parsemé de cailloutis et de limon, qu’à une chaussée urbaine, dispose d’un rapiècement supplémentaire, histoire de bien rappeler à chacun que l’eau qui court sous nos pieds a besoin d’un exutoire en surface en cas de fuite. A se demander aussi comment la chaussée et les habitations environnantes tiennent encore debout malgré la circulation souterraine d’un tel volume d’eau.

Une réparation de fortune en attendant une véritable opération de renouvellement plus durable ? (photo © CPC)

Il n’en reste pas moins que ce genre de situation récurrente laisse songeur quant à la sincérité des messages de communication que la SEMM met en avant dans toutes ses publications grand public et dans ses nombreuses interventions de promotion auprès des scolaires, quant à la nécessité de préserver une ressource en eau particulièrement précieuse dans notre région au climat estival aride. Quelques centaines de m³ d’eau potable qui s’écoulent ainsi régulièrement sans émouvoir grand monde ne sont en effet rien au vu de l’importance des pertes telle que la Direction de l’eau, de l’assainissement et du pluvial de la Métropole Aix-Marseille-Provence, les détaille dans son rapport annuel sur le prix et la qualité de l’eau et de l’assainissement dans son édition 2018.

Les chiffres donnent le tournis : sur 84,4 millions de m³ d’eau distribués annuellement, seuls 68,5 millions de m³ sont effectivement facturés aux consommateurs. Tout le reste n’est certes pas perdu puisque les services de la Métropole, sur les indications de leur délégataire la SEMM, considèrent qu’environ 1,9 millions de m³ sont utilisés soit pour les besoins du service (pour laver les installations par exemple) soit pour des activités annexes non comptabilisées (typiquement pour alimenter les bornes à incendie ou nettoyer la voirie).

Il reste quand même plus de 14 millions de m³ qui s’évaporent chaque année dans la nature, dont l’essentiel du fait des fuites du réseau. Cela représente près de trois fois la consommation totale annuelle de la ville de Carnoux, qui se perd donc dans le sol sans que l’on sache trop bien où cette eau s’infiltre. Certes, la SEMM, comme tout gestionnaire, même par délégation, d’un réseau public de distribution d’eau potable, est tenue d’assurer une gestion patrimoniale de son réseau et de faire en sorte de minimiser ces pertes en remplaçant régulièrement les tronçons les plus dégradés de son réseau avant qu’ils ne soient trop fuyards. De fait, la SEMM s’enorgueillit de renouveler chaque année 0,9 % de son réseau, lequel mesure au total un peu plus de 3000 km sur le territoire de Marseille Provence. A ce rythme, il faudrait plus d’un siècle pour renouveler l’ensemble du réseau alors qu’une bonne partie est déjà vétuste à l’heure actuelle et que la durée de vie d’une conduite neuve d’eau potable est estimée à 75 ans : cherchez l’erreur…

L. V.

L’Huveaune bientôt à sec ?

22 juillet 2020

L’autoroute entre Aubagne et Marseille sous les eaux lors de la crue de l’Huveaune 1978 (archive du Provençal / Syndicat du bassin de l’Huveaune)

Le fleuve côtier qu’est l’Huveaune et dont Carnoux-en-Provence fait partie du bassin versant, est parfois connu pour ses crues soudaines et dévastatrices. Celle du 17 janvier 1978 est restée dans les mémoires car on en possède quelques clichés dont celui publié par Le Provençal qui montre un tronçon de l’autoroute alors récemment inaugurée entre Aubagne et Marseille, complètement recouverte par les eaux de l’Huveaune à la hauteur de La Pomme et bien entendu interdite à la circulation.

Avant cet épisode, bien d’autres étaient déjà venus semer la désolation sur les berges de l’Huveaune à Auriol ou Aubagne, notamment le 11 novembre 1935 ou le 3 octobre 1960. Mais à l’époque, la vaste plaine agricole des Paluds avait joué à plein son rôle de champ naturel d’expansion des crues, permettant un net écrêtage des débits en aval. Et depuis, d’autres inondations, nettement moins spectaculaires, dont celle de décembre 2008 qui n’a pas généré de réels débordements, sont venues chasser ces souvenirs douloureux et donner à chacun l’illusion rassurante que tout cela appartient au passé et que la modernité nous met désormais à l’abri de ces débordements incontrôlés.

L’Huveaune en crue en décembre 2008, à l’entrée d’Aubagne, en amont de son passage en souterrain sous la place du marché (source © Syndicat du bassin de l’Huveaune)

Un sentiment trompeur face à des phénomènes aussi imprévisibles que récurrents, mais contre lequel un Plan de prévention des risques d’inondation a désormais été adopté afin de limiter et d’adapter autant que possible le développement de l’urbanisme dans les zones à risques, tandis que le Syndicat du bassin versant de l’Huveaune finalise l’élaboration d’un Plan d’actions de prévention des inondations en vue de mieux préparer le territoire et le rendre moins vulnérable en cas de nouvelle inondation majeure.

Mais si les fortes crues de l’Huveaune restent des phénomènes rares et aléatoires, ses étiages estivaux, lorsqu’il ne coule plus qu’un mince filet d’eau dans la rivière, sont quasi systématiques, chaque été. Nul ouvrage de régulation ne permet en effet de venir renforcer son débit lorsque la pluie se fait attendre. Les riverains voient alors le niveau d’eau baisser inexorablement et la qualité du milieu aquatique se dégrader. L’eau s’échauffe car elle a tendance à stagner, ce qui finit par compromettre la survie d’une partie de la faune aquatique d’autant que l’oxygénation se fait mal lorsque l’eau ne s’écoule plus. Et les rejets d’eau usées et de polluants divers, qui passent inaperçus lorsque le débit est suffisant pour en diluer la concentration prennent alors rapidement des proportions dramatiques pour toute la microfaune qui vit et se développe dans la rivière…

Le lit de l’Huveaune à sec en 2006 (photo © N.V. / La Provence)

En été, le débit de l’Huveaune, qui est en moyenne de l’ordre de 360 l/s à Saint-Zacharie, dans sa partie amont, devient quasi insignifiant, de l’ordre de 50 à 60 l/s comme c’est le cas en ce mois de juillet 2020. Par comparaison, il atteignait de l’ordre de 56 m³/s lors du pic de la dernière crue en 2008, soit 1000 fois plus !

Lors des années sèches comme en 2003 mais aussi en 2006 ou en 2015, on observe des tronçons entiers du cours amont de l’Huveaune où l’eau a complètement disparu. Comme beaucoup de cours d’eau du Sud de la France, l’Huveaune se présente alors comme un oued qui peut être totalement sec à certaines périodes. Lorsqu’il ne pleut pas pendant plusieurs mois consécutifs, ce qui n’est pas une situation rare en Provence entre juin et septembre, le fleuve n’est en effet plus alimenté que par les résurgences des écoulements souterrains.

Source du Fauge à Saint-Pons (source © Mapio.net)

Certaines de ces sources sont pérennes et fournissent donc une source d’alimentation permanente, régurgitant lentement et avec une forte inertie toute l’eau qui s’est infiltrée durant l’hiver et le printemps et qui a lentement percolé à travers les moindres fissures des massifs calcaires, finissant par s’accumuler dans les conduits karstiques et débordant lorsque l’eau se bloque sur un matériau imperméable. C’est le cas notamment de la source du Fauge, un affluent de l’Huveaune, qui sourd dans le parc de Saint-Pons à Gémenos.

Entrée de la grotte de la Castellette, l’une des sources de l’Huveaune (source © Les copaines randonneurs 04)

Mais ce n’est pas le cas de la source principale de l’Huveaune, située dans le massif de la Sainte-Baume, sur la commune de Nans-les-Pins, dans le vallon de la Castellette. La grotte de la Castellette elle-même, qui constitue l’une des principales résurgences karstique alimentant l’Huveaune ne coule que rarement en été. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle le site est surtout fréquenté par les visiteurs au printemps lorsque le débit est abondant et que les cyanobactéries viennent colorer d’un bleu flashy les eaux de l’Huveaune qui s’écoule de vasque en vasque, dans un décor de rêve avec ces ornements de travertins qui délimitent de vastes piscines étagées en cascade au milieu de la forêt.

Les vasques bleutées des sources de l’Huveaune (source © Trip Advisor)

Vue du cours amont de l’Huveaune à sec dans le Vallon de la Castellette en juillet 2020 (source © F. V.)

Un décor tellement enchanteur qu’il est devenu victime de son succès depuis certains week-end pascal de mars 2019, se transformant en cauchemar pour ces milliers de randonneurs qui ne trouvent plus à se garer, se marchent sur les pieds et finissent par mettre en péril un milieu naturel aussi fragile.

Mais en été, tout est sec dans le cours amont de l’Huveaune et les vasques montrent un aspect désolé et sinistre. Aucun filet d’eau ne s’écoule dans un lit où seuls émergent les cailloux et quelques débris végétaux.

Certaines années, comme c’était le cas encore en 2017 et comme cela risque de devenir de plus en plus fréquent dans les années à venir sous l’effet du changement climatique global, le lit amont de l’Huveaune était ainsi resté totalement sec jusqu’au mois d’octobre !

Vue des sources de l’Huveaune au printemps et en fin d’été, en octobre 2017 (source © Le Blog de Fred)

De quoi se souvenir à quel point l’eau est précieuse en Provence et ces milieux aquatiques naturels particulièrement vulnérables…

L. V.

René Dumont, un précurseur de l’écologie politique

13 juillet 2020

Les dernières élections municipales ont montré un réel succès de l’écologie politique puisque sur les 10 plus grandes villes françaises, 4 ont désormais un maire qui se revendique écologiste, à Marseille, Lyon, Bordeaux et Strasbourg. Les écologistes sont aussi partie intégrante des majorités qui gèrent la ville de Paris (où ils sont désormais à la tête d’une mairie de secteur) mais aussi Nantes, Montpellier, Lille et Rennes notamment tandis que des villes majeures comme Grenoble, Poitiers, Tours, Besançon ou Annecy se sont également choisi un maire écologiste.

Michel Rubirola, nouvelle maire écologiste de Marseille (photo © France Keyser / Le Monde / The World news)

Une situation qui était totalement inimaginable en 1974, à une période où l’économie française tournait à plein régime et que les Français étaient, dans leur immense majorité, complètement fascinés par la société de consommation, chacun s’équipant à tour de bras en voiture individuelle, électro-ménager ou téléviseur.

C’est l’époque de l’opulence en Europe et de l’explosion des loisirs alors que les voyages en avion à l’autre bout de la planète se démocratisent à grande vitesse, même si le premier choc pétrolier, qui voit le prix du pétrole multiplier par quatre en quelques mois à partir d’octobre 1973, constituait déjà un sujet d’inquiétude. Les remises en cause de mai 1968 et les réflexions du Club de Rome qui commençait à s’interroger sur les limites d’une telle croissance économiques dans une planète aux ressources limitées, n’émouvaient pas grand monde à cette époque…

Et c’est pourtant précisément en 1974, à l’occasion des élections présidentielles qui succèdent à la mort de Georges Pompidou, qu’émerge sur la scène politique française un acteur qui se revendique ouvertement de l’écologie. Les partis écologistes d’alors ont une audience totalement marginale et le candidat qu’ils se choisissent pour essayer de porter leurs idées à l’occasion de cette échéance nationale est un inconnu du grand public. Il ne fera d’ailleurs qu’un score symbolique de 1,32 % lors du premier tour de ces élections : pas de quoi inquiéter Valéry Giscard d’Estaing qui sera élu chef de l’État à l’issue du suffrage !

Et pourtant, ce candidat voué à l’échec a fortement marqué les esprits grâce à son talent inné de la communication, et a réussi à imposer de manière durable l’écologie dans le paysage politique français, non seulement comme un enjeu sectoriel à prendre en compte, mais d’abord comme une vision globale et cohérente de la société, selon des valeurs très différentes de celles en vigueur dans les partis traditionnels.

René Dumont lors de la campagne présidentielle de 1974 (source © Médias citoyens)

René Dumont, premier candidat écologiste à une élection présidentielle en France, ne passait pas inaperçu avec ses yeux bleus, sa longue crinière blanche et son éternel pull over rouge… Né en 1904, il intègre en 1922 l’institut national agronomique de Paris-Grignon où il deviendra enseignant à partir de 1933 et y dirigera dès 1953 la chaire d’agronomie comparée et de développement agricole qu’il occupera jusqu’à sa retraite, précisément en 1974, mais dont il restera professeur honoraire jusqu’à sa mort, en 2001.

René Dumont à Paris en 1993 (photo © Ulf Andersen / SIPA / Nouvel Obs)

Pacifiste convaincu, le service militaire est pour lui une véritable épreuve. Au lieutenant qui l’interroge sur son premier réflexe s’il se trouve face à une mitrailleuse ennemie, il répond du tac au tac : « je cours mettre les chevaux à l’abri » : pas vraiment la bonne réponse… Il vivra très mal cette épreuve au contact des militaires et ce sentiment pacifiste guidera toute sa vie, lui qui a signé la Déclaration sur le droit à l’insoumission lors de la guerre d’Algérie et qui anima plus tard le Mouvement pour le désarmement, la paix et la liberté. Fortement opposé, comme Théodore Monod, à l’utilisation de la force de frappe nucléaire, il réclamera, durant la campagne présidentielle de 1974, la fin des essais nucléaires et la démilitarisation du plateau du Larzac. Lors de son enterrement en 2001, conformément à l’une de ses dernières volontés, l’on entendit ainsi Boris Vian chanter Le Déserteur

C’est en 1929 que le jeune agronome René Dumont s’embarque pour le Tonkin où il découvre les techniques paysannes locales de culture du riz et se heurte de plein fouet aux autorités coloniales persuadées que ces techniques ancestrales ne valent pas un clou et qu’il faut imposer des approches plus rationnelles pour augmenter la production et alimenter la métropole. Démissionnaire dès 1932, il en tire un ouvrage intitulé La culture du riz dans le delta du Mékong. Le premier d’une très longue série puisque cet auteur prolifique publiera jusqu’à sa mort une quarantaine d’ouvrages et en cosignera de nombreux autres ainsi que d’innombrables notes, rapports et compte-rendus de voyages.

Certains de ses écrits sont devenus des grands classiques comme l’Afrique noire est mal partie, publiée en 1962, Paysans écrasés, terres massacrées (en 1978) ou encore Pour l’Afrique, j’accuse ! (en 1986). Trois de ses ouvrages, dont Terres vivantes. Voyage d’un agronome autour du monde, en 1961, sont publiées dans la collection Terre Humaine, dirigée par l’explorateur polaire Jean Malaurie, ce qui assure une grande audience de ses idées auprès d’un large public.

Agronome mondialement reconnu, René Dumont s’est passionné pour les techniques de cultures adaptées aux différents contextes sociaux, culturels, climatiques, pédologiques, observant sans relâche comment les paysans du monde entier avaient pu adapter leurs pratiques culturales au contexte local afin d’en tirer leur subsistance. Membre éphémère du cabinet de Georges Monet en 1937, alors ministre de l’agriculture du Front populaire, René Dumont réalisera, sa vie durant, d’innombrables missions officielles pour le gouvernement français mais aussi pour plusieurs institutions internationales dont la FAO où il fut expert. Alors qu’il est membre du Comité de direction du Fonds d’aide et de coopération, entre 1959 et 1961, sa liberté de pensée lui vaut une demande de sanction de la part du Premier ministre d’alors, Michel Debré, sanction que son ministre de tutelle, Edgar Pisani, refusera d’ailleurs d’appliquer…

C’est son observation des techniques culturales dans le monde et surtout dans les pays en voie de développement, qui a conduit René Dumont à remettre en cause ce qui ne s’appelait pas encore la mondialisation mais dont les conséquences étaient déjà visibles : productivisme à outrance avec ses effets dévastateurs sur la dégradation des sols, la pollution des eaux, les inégalités de revenus, l’explosion démographique, la désertification des campagnes et le développement des bidonvilles dans les mégapoles.

René Dumont à la télévision en 1974 avec son verre d’eau (source © archives INA / ARTE TV / Agter)

En 1974, alors que les écologistes cherchaient vainement un porte parole pour défendre leurs idées devant l’opinion publique à l’occasion de l’élection présidentielle, Théodore Monod et Jacques-Yves Cousteau ayant décliné, ainsi que le syndicaliste de LIP Charles Piaget, c’est donc cet agronome qui est allé au charbon et qui a su trouver les mots simples pour expliquer aux Français, avec une pomme et un verre d’eau, à quel point nous courrions à notre perte en cherchant toujours plus de croissance économique dans un monde où les ressources naturelles sont par nature limitées. Appuyé par son directeur de campagne, Brice Lalonde, qui reprendra le flambeau plus tard, René Dumont a su alors semé une graine dont on commence seulement à voir les fruits, plus de 45 ans après, à l’occasion de ces récentes élections municipales : le cheminement des idées, même dans une démocratie éclairée, prend assurément du temps…

L. V.

Alteo : entre le marteau de la mondialisation et l’enclume de l’environnement

28 juin 2020

A Gardanne, l’usine de production d’alumine existe depuis 1894 et c’est là qu’a été utilisé pour la première fois au monde le procédé industriel mis au point en 1887 par le chimiste autrichien Bayer, lequel permet d’extraire de l’oxyde d’aluminium de la bauxite, alors produite localement dans le sud-est de la France. Ce procédé industriel qui utilise de grosses quantités de soude concentrée à haute température, n’est cependant pas sans impact sur l’environnement dans lequel sont rejetées les énormes quantités de résidus solides produits, les fameuses « boues rouges », riches en produits toxiques de toutes sortes.

Vue aérienne de l’usine Alteo à Gardanne :« une vieille dame usée et fatiguée » selon le professeur Henri Augier (source © La Provence)

Stockés initialement à terre dans de vastes bassins de décantation que la pluie continue de lessiver régulièrement tandis que le vent en disperse les particules fines et toxiques dans tout le voisinage, ces boues rouges ont été ensuite déversées directement en mer grâce à une immense conduite qui traverse tout Carnoux et s’écoule au large des calanques de Cassis.

Ancienne mine de Bauxite à Cabasse dans le Var (carte postale source © Genanet)

Rachetée à Péchiney par le groupe minier anglo-australien Rio Tinto, l’usine est depuis 2012 aux mains d’un fonds d’investissement américain HIG Capital et a été depuis lors rebaptisée Alteo. Cette usine, plus que centenaire, reste un des fleurons mondiaux de la production d’alumines de spécialité, même si les raisons de son implantation initiale à Gardanne, au plus près des sites de production de lignite et de bauxite a perdu tout son sens, maintenant que toutes les activités minières locales ne sont plus qu’un vieux souvenir et que la totalité du minerai de bauxite arrive par bateau après avoir parcouru la moitié de la planète.

La production locale de ces alumines spéciales sert de réfractaire dans la sidérurgie et l’industrie automobile, mais entre aussi dans la fabrication de céramiques et de nombreux produits high tech comme des prothèses médicales, des écrans de smartphone et d’ordinateurs ou encore des batteries lithium-ions. Un marché florissant donc, avec plus de 630 clients répartis dans le monde entier, et une activité très rentable qui permet de faire vivre 480 salariés et de nombreux sous-traitants.

Usine Alteo à Gardanne sous son vernis habituel de dépôt rougeâtre (photo © Boris Horvat / AFP / 20 minutes)

Mais voilà que l’usine se trouve prise entre deux contraintes qui la fragilisent. D’un côté, les exigences environnementales s’accroissent. Après avoir fermé les yeux pendant plus d’un demi-siècle sur les rejets en mer de produits hautement toxiques, l’État a fini par admettre que cela faisait un peu tâche dans le tout nouveau Parc national des Calanques. Depuis début 2016, il a donc fallu qu’Alteo retraite un minimum ses effluents pour les débarrasser au moins de ses métaux lourds, tout en continuant à déverser au large de Cassis et à raison de 270 m³/heure, un liquide encore bien peu ragoûtant et qui dépasse allégrement les normes environnementales.

Alteo, qui revendique un chiffre d’affaire de 242 millions d’euros, affirme avoir investi 8 millions d’euros en 2018 pour tenter d’assainir quelque peu la nature de ses rejets dans le milieu naturel, un investissement d’ailleurs très largement subventionné notamment par l’Agence de l’Eau. Mais qui reste encore insuffisant puisque la date de mise en service de la station d’épuration destinée à traiter les effluents avant rejet en mer, fixée au 31 décembre 2019 par le Tribunal administratif n’a pas été respectée. Il avait donc fallu que le Préfet reporte une première fois jusqu’au 8 juin la date limite autorisée pour la mise en conformité de l’installation. Un report qui s’est avéré insuffisant et qu’il a fallu allonger encore jusqu’au 30 juin et désormais probablement jusqu’au 31 août..

Filtres presses installés sur le site de Mange-Garri à Bouc-Bel-Air (source © Atmosud PACA)

Car dans le même temps, le site de Gardanne est soumis aux aléas économiques de la mondialisation. En l’occurrence, cette pression n’a pas de rapport avec la crise sanitaire que le monde vient de connaître et avec le ralentissement économique qui s’en est ensuivi. Pour Alteo, les ennuis sont antérieurs et dateraient selon ses dirigeants, de l’année 2019. L’opacité qui règne traditionnellement dans le monde des affaires ne permet pas d’en savoir davantage, sinon qu’Alteo est en cessation de paiement depuis le 15 novembre 2019 et que la société a été mise en liquidation judiciaire fin 2019.

Une décision que beaucoup ont jugé très opportuniste puisque les dirigeants d’Alteo étaient alors engagés dans un bras de fer contre les services de l’État pour négocier des délais supplémentaires afin de respecter les exigences environnementales. Ceci, alors même que l’usine fait l’objet d’une information judiciaire pour mise en danger de la vie d’autrui, du fait des émanations toxiques de ses sites de stockage qui empoisonnent tout le voisinage.

Vue aérienne des bassin de stockage des boues rouges près de Gardanne (source © Analytika)

On le voit, dans ce dossier, concilier respect de l’environnement (mais aussi de la santé des populations) et compétitivité économique n’est pas des plus simples dans un système mondialisé où chacun joue sa partition selon ses propres intérêts à court terme. Curieusement pourtant, depuis qu’Alteo a réussi à obtenir les reports de délais qu’elle souhaitait pour différer ses investissements, les repreneurs se pressent pour racheter ce fleuron industriel dans un marché qui semble d’un seul coup être redevenu particulièrement fleurissant. Selon Le Monde, ce sont pas moins de 5 repreneurs potentiels qui sont en train de peaufiner leur offre qu’ils ont jusqu’au 24 juillet 2020 pour déposer.

Il n’en reste pas moins que même si l’avenir économique du site de production d’alumine de Gardanne semble plutôt serein malgré ce jeu de poker menteur auquel se livrent ses dirigeants pour faire monter les enchères, l’impact environnemental, lui, reste bien incertain. En supposant même que la fameuse station d’épuration, promise depuis des années, finisse par voir le jour cet été comme finalement annoncé, il restera à gérer la question du stockage des déchets solides actuellement entreposés à l’air libre sur le site de Mange-Garri dont l’autorisation d’exploiter prend fin le 8 juin 2021. L’industriel prévoit d’agrandir considérablement l’emprise de ces bassins de stockage mais devra pour cela déposer un dossier de demande d’autorisation et bien entendu s’assurer que ces dépôts ne provoquent pas des dégâts environnementaux inacceptables.

Site de stockage de Mange-Garri (photo © AFP / La Croix)

Une opération à haut risque d’autant que l’extension envisagée nécessite ni plus ni moins qu’une modification du Plan local d’urbanisme intercommunal (PLUI) de la Métropole Aix-Marseille-Provence : un sujet sensible, qu’Alteo ne veut surtout pas se risquer à porter dans le contexte actuel et qui annonce bien des débats en perspective au sein du prochain conseil métropolitain qui devrait se mettre en place début juillet, après le second tour des élections municipales. Il reviendra aux responsables politiques nouvellement élus de trouver à quel niveau placer le curseur entre protection de l’environnement local et compétitivité économique dans un système mondialisé : un beau cas d’école en perspective !

L. V.

Le ver spaghetti manipulateur

16 mai 2020

Ver gordien passablement emmêlé… (source © Images du pays des ours)

De loin, on dirait un plat de spaghettis, emmêlés jusqu’à faire des nœuds compliqués. L’apparence est trompeuse mais l’objet nettement moins appétissant lorsqu’on sait qu’il s’agit en réalité de nématomorphes, une famille de vers ronds, non segmentés (contrairement aux vers de terre par exemple), tout comme leurs cousins les nématodes, lesquels constitue une part importante de la diversité biologique sur Terre, en nombre sinon en masse, puisqu’on considère que 80 % des animaux vivant, sur terre comme dans l’eau, sont des nématodes.

Les nématomorphes se présentent donc sous forme de longs spaghettis, leur tête étant de même diamètre que leur corps, à savoir de 0,5 à 2,5 mm, pour une longueur totale qui peut varier entre 10 et 70 cm. La femelle est plus longue que le mâle et les accouplements de ces vers tournent rapidement à l’orgie, pouvant donner lieu à la formation d’un véritable plat de spaghettis grouillant et savamment emmêlé à la manière d’un nœud gordien, d’où le surnom de « ver gordien ».

On en connaît quelques centaines d’espèces mais toutes ont en commun la particularité que leur larve vit en parasite d’un autre animal, souvent un insecte. Elle pénètre dans le corps de son hôte à l’aide de sa trompe munie de crochets qui lui sert de bouche et se développe jusqu’à se transformer en individu filiforme qui finit par sortir car son stade adulte vit plutôt en milieu aquatique, tel le dragonneau, Gordius aquaticus, que l’on retrouve fréquemment dans les eaux claires du Buech.

Frédéric Thomas, désormais directeur de recherches du CNRS sur le cancer (source © Pour la Science)

L’une de ces espèces, Paragordius tricuspidatus, a été tout particulièrement étudiée par une équipe de chercheurs, dirigée par Frédéric Thomas et qui est à l’origine de plusieurs publications scientifiques à ce sujet, ayant même eu l’honneur d’un article de vulgarisation dans Libération en 2006. Cette équipe mixte rattachée au CNRS et à l’IRD (Institut de recherche pour le développement) s’est d’ailleurs malicieusement dénommée OPM, pour « organismes parasitiquement modifiés ».

Il faut dire que ce ver gordien est un sacré lascar. Sa larve parasite 9 espèces d’insectes, principalement des grillons, des sauterelles voire des mantes religieuses dont elles se repaissent de l’intérieur, dévorant peu à peu toute leur masse adipeuse tandis qu’elles se développent sous forme d’un long filament qui finit par quitter l’enveloppe passablement dépouillée mais encore vivante de son hôte, généralement en perforant de l’intérieur son apex abdominal, comme on peut le voir sur une vidéo concernant une mante religieuse parasitée. Un spectacle impressionnant puisque la taille du ver qui atteint facilement 15 cm de longueur est très supérieure à celle de l’insecte qui l’abritait, un peu comme si on avait soi-même avalé un tuyau d’arrosage…

A partir de là, la seule obsession du ver gordien est alors de se reproduire, ce qui l’oblige à rejoindre d’autres congénères et pour cela à changer de milieu car l’accouplement des adultes ne peut se faire que dans l’eau libre, celle d’une rivière, d’une mare, ou à défaut d’une piscine, où on les retrouve fréquemment dans le Sud de la France et où les chercheurs de l’IRD ont l’habitude de les observer.

Gordius aquaticus sortant du corps d’une sauterelle dans la vallée du Buech (source © Nature Montagne)

Sauf que pour rejoindre sans encombres un tel milieu aquatique, lorsqu’on est prisonnier du corps d’un grillon qui déteste l’eau et ne sait pas nager, il faut ruser. Et c’est là qu’on découvre que les nématomorphes sont en réalité de dangereux manipulateurs. En étudiant les échanges de protéines qui se produisent entre le ver et le cerveau du grillon qui l’héberge involontairement, les chercheurs de l’IRD cherchent justement à décrypter les mécanismes complexes qui poussent l’insecte des bois à brusquement se diriger vers un point d’eau dont les reflets l’attirent inexorablement, et à sauter de lui-même dans la mare ou la piscine, pour ce qui s’apparente pour lui à un suicide, mais qui est pour le ver gordien la délivrance tant attendue qui lui permet de rejoindre le milieu aquatique désiré.

L’opération n’est d’ailleurs pas sans danger, car un grillon ou une sauterelle qui se débat frénétiquement à la surface de l’eau pour ne pas sombrer attire forcément l’attention de ses prédateurs, truite, gardon ou grenouille. Mais il en faut davantage pour freiner notre ver rond qui, à ce stade, ne pense plus qu’aux ébats érotiques qui l’attendent maintenant qu’il a rejoint l’élément aquatique. Les chercheurs de l’IRD ont ainsi observé que même si la bestiole est gobée avec le pauvre grillon en voie de perdition, elle arrivera à se sortir sans encombre de ce mauvais pas en s’extirpant du cadavre de l’insecte malencontreusement gobé, en remontant par le tube digestif de son prédateur puis en ressortant par le premier orifice venu, bouche, narine ou branchie…

Ver gordien à sa sortie d’un criquet parasité (source © Wikipedia)

Il faut dire que son heure est comptée car plaisir d’amour ne dure pas. Une fois sorti de son hôte garde-manger, le ver gordien ne peut plus se nourrir et sa seule obsession est donc l’accouplement. Le mâle n’y survivra pas et meurt d’extase ou d’épuisement tandis que la femelle expire à son tour en se vidant de ses œufs : les histoires d’amour finissent souvent tragiquement…

Larve de phrygane avec son fourreau protecteur (source © Esoxiste)

Mais pour le ver gordien, un nouveau cycle débute. Les jeunes larves à peine écloses ont toutes les chances de finir dans l’estomac d’une phrygane, un petit insecte volant mais dont la larve vit en milieu aquatique, généralement protégée par un fourreau tissé sur lequel viennent se coller des petits débris formant une sorte de blindage. Devenues adultes, les phryganes ainsi parasitées servent à leur tour de proie à d’autres insectes gloutons dont les grillons ou les sauterelles qui se font ainsi parasités à leur insu avant d’être poussés au suicide sous l’effet de leur hôte manipulateur. Tout compte fait, l’homme n’a rien inventé en matière de manipulation mentale…

L. V.

Après la pandémie, le changement climatique ?

12 mai 2020

La pandémie mondiale de coronavirus qui bouleverse notre vie quotidienne depuis maintenant des semaines va-t-elle nous servir de leçon et nous aider à prendre enfin à bras le corps les autres défis écologiques qui nous menacent, dont le changement climatique global et son cortège de catastrophes naturelles annoncées ? Nombreux sont ceux qui s’interrogent à ce sujet en ce moment…

Sans vouloir minimiser les conséquence de la pandémie de Covid-19, force est en effet de constater que le mode de réaction n’est pas du tout le même. Et ce n’est pas une simple question de gravité. Malgré le chiffre effrayant de 26 000 morts enregistrés à ce jour sur le territoire national du fait de cette épidémie, on est encore loin des 48 000 décès prématurés enregistrés chaque année en France du fait de la seule pollution atmosphérique qui n’est que l’une des composante du changement climatique global et de la crise écologique que nous traversons...

François Gemenne, spécialiste de géopolitique de l’environnement

Parmi d’autres, François Gemenne se demande ainsi, dans une interview publiée par Alternatives économiques, en date du 9 mai 2020, pourquoi nous sommes capables de prendre des mesures aussi drastiques contre le coronavirus alors que nous faisons preuve d’une très large impuissance face à cette autre crise mondiale qu’est le changement climatique…

Spécialiste des questions de gouvernance de l’environnement et des migrations, François Gemenne participe au GIEC et enseigne à Sciences Po. Il vient notamment de publier, avec d’autres chercheurs, un ouvrage très remarqué intitulé Atlas de l’anthropocène, une véritable somme qui rassemble de nombreuses données scientifiques sur la crise écologique majeure à laquelle se trouve désormais confrontée l’humanité : changement climatique, érosion de la biodiversité, évolution démographique, urbanisation, pollution atmosphérique, détérioration des sols, catastrophes naturelles, accidents industriels, crises sanitaires, mobilisations sociales, sommets internationaux, rien n’est épargné dans cet atlas illustré de manière remarquablement pédagogique.

En fait, François Gemenne fait le constat que la crise sanitaire actuelle a brusquement rendu possible la prise de décisions radicales que chacun, responsable politique comme acteur économique, jugeait totalement inenvisageables jusqu’alors. Confiner un pays entier, mettre au chômage technique des millions de concitoyens et débloquer d’un seul coût plus de 110 milliards d’euros d’argent public en balayant d’un revers de main les conséquences sur les déficits publics alors que l’austérité budgétaire était considérée comme l’alpha et l’oméga de toute politique économique, voilà en effet qui surprend et ouvre bien des perspectives.

La lutte contre le Covid-19 : un dessin de Patrick Chappatte daté du 9 mars 2020

Si l’on est capable de faire ainsi passer l’état sanitaire des habitants et la solidarité avant toute considération économique et monétaire, alors on devrait pouvoir s’attaquer enfin aux défis de la crise écologique autrement plus inquiétante a priori que cette simple épidémie virale. Puisque le Chef de l’État n’hésite plus à parler de changement radical de paradigme, voilà peut-être le moment venu de prendre enfin les mesures radicales qui s’imposent pour faire face à ces défis planétaires sur lesquels les scientifiques tirent la sonnette d’alarme en vain depuis des années ?

Mais voilà qui n’est sans doute pas gagné selon l’analyse de François Gemenne car ces crises ne sont pas de même nature. Si la crainte du coronavirus a généré un tel consensus dans la mise en œuvre de mesures aussi fortes, y compris en termes de restriction des libertés individuelles, c’est que chacun s’est senti menacé à titre personnel et à très court terme. L’effet anxiogène des bulletins d’information annonçant quotidiennement la progression du nombre de morts a joué à plein.

Un dessin signé Laserre, publié pour la COP 21…

Bien évidemment, chacun est loin de se sentir aussi concerné par les effets du changement climatique dont on annonce les effets prévisibles pour 2050 voire 2100, lorsque la plupart d’entre nous ne seront plus sur cette Terre. C’est d’ailleurs toute la difficulté de communiquer sur un phénomène insidieux qu’il faudrait combattre dès à présent alors qu’il s’installe progressivement de manière de moins en moins réversible, mais dont les conséquences les plus dommageables commencent tout juste à être observées dans notre environnement proche et iront en s’aggravant dans les années à venir.

François Gemenne estime néanmoins que certaines des réactions que nous avons pu avoir à l’occasion de cette crise sanitaire majeure pourraient nous aider à mieux appréhender la lutte nécessaire contre le changement climatique mais aussi contre l’érosion de la biodiversité. Face à une telle pandémie, même si la tentation est d’abord celle du repli sur soi, de la fermeture des frontières et du confinement, force est de constater que la solidarité est aussi nécessaire. Si ceux qui sont exclus de la société tombent malades, c’est toute la population qui peut être contaminée. C’est ce même ressort qu’il conviendrait d’actionner pour lutter contre les effets du changement climatique, en aidant en priorité les pays les plus touchés, notamment pour éviter les transferts massifs de populations vers les zones les plus favorisées.

Le monde d’après le Covid-19 ? Un dessin de Plantu publié dans Le Monde du 31 janvier 2020

Il n’en reste pas moins que cette crise sanitaire nous interpelle sur la grande vulnérabilité de notre économie nationale fortement dépendante d’un mode de production mondialisé, et a tendance à pousser de nombreux pays à un certain repli nationaliste. Une telle attitude serait catastrophique alors qu’il faudrait au contraire développer la coopération internationale pour gérer à la bonne échelle les défis écologiques qui sont face à nous. La crise a démontré que face à de tels défis, les considérations économiques et monétaires qui nous guidaient jusque là peuvent être mises au second plan. Il ne faudrait pas pour autant qu’elle nous conduise à un repli identitaire nationaliste comme on l’observe actuellement, car alors il deviendrait impossible de trouver ensemble les moyens de s’attaquer à des problèmes planétaires : comme le fait observer François Gemenne, on sait désormais à quelle date s’élancera le prochain Tour de France, mais on n’a pas encore réussi à s’entendre pour fixer la date de la prochaine COP 26, tout un symbole de notre sens des priorités…

L. V .

Tchernobyl : un nouveau nuage…

20 avril 2020

Le réacteur 4 de la centrale de Tchernobyl quelques jours après l’explosion du 26 avril 1986 (photo © STR Associated Press / La Croix)

C’était le 26 avril 1986, il y a tout juste 34 ans. En pleine nuit, à 1h du matin, le réacteur nucléaire n°4 de la centrale Vladimir Ilitch Lénine, construite au bord d’un affluent du Dniepr, dans ce qui était alors la République socialiste soviétique d’Ukraine, explosait brutalement, provoquant la plus grande catastrophe nucléaire du XXe siècle. Mis en service en 1983, ce quatrième réacteur de la centrale de Tchernobyl, faisait ce jour-là l’objet d’un essai destiné à tester l’alimentation électrique de secours en cas de panne du réacteur. Prévu la veille, ce test, qui nécessitait de réduire fortement la puissance du réacteur, avait dû être reporté et s’est donc produit en pleine nuit, avec des équipes peu préparées.

Une série d’erreurs humaines successives, alliées à des défauts manifestes de conception du réacteur, s’enchaînent pour conduite à la catastrophe. Quand l’essai débute, à 1h23, le réacteur devient totalement instable et la procédure d’arrêt d’urgence enclenchée peu après ne permet pas aux barres de contrôle de se mettre en place correctement. En moins d’une minute, la puissance du réacteur augmente de manière vertigineuse, provoquant la radiolyse de l’eau des circuits de refroidissement, ce qui conduit à une formidable explosion : les 1200 tonnes de béton armé du toit sont projetés en l’air et retombent en fissurant le cœur même du réacteur qui prend feu.

Extrait de la série Chernobyl diffusée en France sur OCS (source Mediacritik)

A partir de là s’engage une lutte effrénée pour tenter de limiter les conséquences de la catastrophe. Un combat acharné, dans lequel se mêlent bien des actes d’héroïsme et de sacrifices individuels, magistralement retranscrit dans les 5 épisodes de Chernobyl, une mini-série filmée écrite par Craig Mazin, particulièrement pédagogique bien qu’effrayante de réalisme. Mais l’inconscience de certains, la difficulté de tous à mesurer les risques induits par une catastrophe nucléaire de cette ampleur et à lutter contre une radioactivité invisible, ainsi que la volonté des responsables politiques à minimiser voire à masquer les faits, font des ravages.

Le bilan humain est difficile à évaluer mais l’Ukraine a reconnu en 2016 au moins 35 000 décès directs. Environ 250 000 personnes sont évacuées dans un rayon de 30 km autour de la centrale, dont la totalité de ceux qui vivaient à Prypiat, la ville située à 3 km seulement de Tchernobyl. Tous les animaux sauvages et domestiques vivant à proximité doivent être abattus et le bilan écologique est sévère également.

Extrait d’une animation vidéo réalisée par l’Institut de radioprotection et de sûreté nucléaire montrant les mouvements du panache radioactif issu de Tchernobyl entre 0 et 10 m au-dessus du sol le 1er mai 1986 (source © IRSN / Le Monde)

Le nuage radioactif issu de la centrale et chargé notamment en particules radioactives de Césium 137, se répand rapidement sur le nord de l’Europe et recouvre largement la France entre le 30 avril et les premiers jours de mai 1986, malgré les discours lénifiants des autorités sanitaires de l’époque.

Incendie près de Tchernobyl le 10 avril 2020 (photo © Volodymyr Shuvayev / AFP / Ouest France)

Et voilà que le site de cet accident majeur de l’industrie nucléaire se rappelle de nouveau à notre bon souvenir. Le 4 avril 2020, un gigantesque incendie s’est déclaré dans la zone d’exclusion délimitée autour du site de Tchernobyl, dans le secteur très contaminé de Polesskoye, à une trentaine de kilomètres à l’ouest de la centrale nucléaire accidentée en 1986. Bien que les feux de forêts soient fréquents dans la région à cette période de l’année, celui-ci, qui aurait été allumé par un jeune inconscient s’amusant à mettre le feu à des herbes sèches, a rapidement pris une ampleur inhabituelle du fait de la sécheresse et des vents violents qui sévissaient à cette période.

Le lendemain, le feu a déjà grignoté une bonne centaine d’hectares de parcelles forestières situées à proximité de la centrale. Avions et hélicoptères sont sur place, ainsi qu’une bonne centaine de pompiers mais Egor Firsov, chef par intérim de l’inspection écologique gouvernementale, publie une vidéo sur Facebook où il déclare que les nouvelles sont mauvaises. La radioactivité est 16 fois supérieure à la normale au cœur de l’incendie… Le lundi 6 avril, pourtant les autorités se veulent rassurantes et Egor Firsov lui-même revient sur ses propos alarmistes de la veille tandis que le feu continue à se propager toute la semaine durant.

Incendie près de Tchernobyl le 12 avril 2020 (photo © Volodymyr Shuvayev / AFP / Ouest France)

Le 13 avril, plus de 400 pompiers ukrainiens sont appelés en renfort et ce sont pas moins de 540 tonnes d’eau qui sont déversées pour tenter de maîtriser les incendies toujours hors contrôle. Un haut responsable gouvernemental assure que « la centrale nucléaire de Tchernobyl, les lieux de stockage de déchets radioactifs et les autres infrastructures cruciales de la zone d’exclusion ne sont pas menacés », alors que Greenpeace affirme en s’appuyant sur les photos satellite qui montrent la progression des zones brûlées, que les flammes ne sont plus qu’à 1,5 km du réacteur qui a explosé en 1986. Selon les analyses, le feu aurait alors parcouru plus de 35 000 ha et serait aux limites de la ville fantôme de Prypiat.

Extrait d’une animation vidéo montrant les mouvements du panache radioactif issu des feux de forêt près de Tchernobyl au 14 avril 2020 (source © IRSN / Huffington Post)

En brûlant, le feu libère dans l’atmosphère les particules radioactives de Césium 137 et sans doute aussi de Plutonium et de Strontium contenu dans les sols et dans la végétation. Des simulations ont été faites qui montrent, qu’en fonction du déplacement observé des masses d’air atmosphériques, ces éléments radioactifs ont dû arriver au dessus du territoire français autour du 14 avril, mais avec des concentrations suffisamment faibles pour ne pas représenter de risque sanitaire. Même à Kiev, pourtant distant d’une centaine de kilomètres seulement, il ne semble pas y avoir été observé d’augmentation trop inquiétante de la radioactivité de l’air ambiant.

Toujours est-il que le mardi 14 avril 2020, il a plu abondamment sur Tchernobyl. Des précipitations bienvenues qui, jumelées aux efforts des pompiers, ont permis de venir enfin à bout de ces gigantesques incendies, même s’il a fallu encore quelques jours supplémentaires pour sécuriser totalement la zone et juguler les derniers foyers couvant encore. On imagine le soulagement des pompiers locaux, eux qui avaient déjà payé un lourd tribut lorsqu’ils étaient intervenus en catastrophe le 26 avril 1986 alors que le ciel rougeoyait autour du réacteur n°4 de Tchernobyl dont il émanait une étrange lueur bleutée, alors même que personne n’avait encore compris que la centrale nucléaire venait d’exploser et que des matériaux hautement radioactifs issus du cœur s’étaient répandus autour du sinistre…

L. V.