Posts Tagged ‘Environnement’

Décharges sauvages du BTP : comment lutter ?

19 février 2019

Chacun l’a déjà constaté, il existe des multitudes de lieux, parfois à proximité des villes, souvent en rase campagne dans les endroits les plus bucoliques, toujours en bordure de route ou parfois au bout d’un petit chemin moins fréquenté, dans lesquels le promeneur bute contre des tas de gravats et de déchets divers, manifestement déversés par un camion : ces décharges sauvages en pleine nature constituent non seulement une pollution visuelle intolérable en pleine nature, mais elles contiennent souvent des déchets plus ou moins toxiques que la pluie lessive consciencieusement et qui viennent polluer les sols et les nappes en profondeur.

La presse dénonce régulièrement ce phénomène particulièrement répandu dans l’aire métropolitaine marseillaise. France Bleu s’élevait ainsi en mars 2018 contre les tas de déchets culminant parfois à plus de 3 m de hauteur qui s’étendent sur le plateau d’Arbois à proximité de la gare TGV le long de la route et qui intriguent tant les touristes de passage : malgré les opérations de nettoyage réalisées périodiquement par les collectivités concernées, les tas se reconstituent très rapidement : gravats, matériaux de démolition, déblais de terrassement, déchets verts, vieux pneus, électro-ménager usager, tout y est déversé jour après jour en bordure de route sans la moindre gêne…

Décharge sauvage sur le plateau de l’Arbois en mars 2018 (photo © Adrien Serrière / France Bleu)

Les raisons de telles pratiques sont multiples, de même que le profil de ceux qui s’y adonnent : simples particuliers voulant s’éviter de faire un détour par la déchetterie aux heures ouvrables, petits artisans travaillant sur des chantiers plus ou moins déclarés et cherchant à se débarrasser de leurs gravats de manière discrète, ou entreprises de BTP ayant pignon sur rue mais préférant s’éviter de payer pour mettre en décharge contrôlée leurs déchets de chantier…

Il est vrai qu’évacuer en décharge autorisée les gravats issus d’un chantier de démolition ou de rénovation peut coûter cher pour un entrepreneur et l’obliger parfois à de longs déplacements, surtout dans les départements où les déchetteries ouvertes aux professionnels ne sont pas légion. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on voit fleurir autant de décharges non autorisées, installées sur des terrains privés et où les entreprises viennent benner leurs déchets à moindre coût.

Dans la basse vallée de l’Argens dans le Var, c’est même devenue une spécialité locale : de petits malins décapent la terre végétale particulièrement fertile de cette plaine alluviale enrichie par les débordements fréquents du fleuve, terre qu’ils revendent à bon prix et ils remblayent ensuite l’excavation avec des déchets de démolition venus souvent des Alpes-Maritimes et qu’ils accueillent à des tarifs très inférieurs à ceux pratiqués dans les décharges contrôlées.

Quelques procédures judiciaires ont bien été initiées pour freiner de telles pratiques mais la mise en application des règles de droit environnemental reste balbutiante. La Provence signalait d’ailleurs tout récemment, dans son édition du 10 janvier 2019, un jugement inédit du Tribunal correctionnel d’Aix-en-Provence qui vient de condamner à de lourdes peines 3 frères de la famille Palomares qui s’étaient justement spécialisés depuis une trentaine d’années dans ce trafic juteux et qui ont ainsi permis de déposer, en toute illégalité mais au vu et au su de tous, plus de 100 000 t de gravats et de déchets de chantier sur différents sites des communes de Martigues et Châteauneuf-les-Martigues, contre rétribution naturellement et sur des terrains qui étaient ensuite plantés d’olivier pour maquiller les déchets. Selon une étude de l’Observatoire régional des déchets, ce sont ainsi au moins 1,8 millions de tonnes de déchets inertes issus du BTP (soit 12 % de leur production totale) qui auraient été déversés directement dans la nature en dehors des décharges autorisées dans toute la région PACA pour la seule année 2016 : mais que fait la police ?

Dépôts sauvages sur la plaine agricole de Carrières-sous-Poissy (photo © Alban Bernard / ABPhotos / Actu78)

D’ailleurs, cette pratique n’a rien d’une spécialité régionale et on la retrouve sur tout le territoire national. Que l’on se remémore par exemple le cas de l’ancienne plaine maraîchère de Carrières-sous-Poissy dans les Yvelines, couverte sur plus de 40 hectares par des dépôts d’ordures illégaux apportés par des entreprises locales du BTP : des milliers de tonnes de détritus qui attendent d’être évacués, pour un coût estimé à plus d’un million d’euros, comme le rappelait Actu Environnement en décembre 2018, citant aussi le ras-le-bol de l’Office National des Forêts, lequel vient d’annoncer en septembre dernier qu’il arrêtait dorénavant de ramasser les dépôts sauvages qui s’accumulent dans les forêts domaniales de Saint-Germain et Marly. Au niveau national, l’ONF annonce ramasser chaque année 1.500 tonnes de déchets pour un coût de 900.000 € !

Afin de chercher une solution à cette mauvaise habitude prise par certains de se débarrasser dans la nature de leurs déchets encombrants, la secrétaire d’État Brune Poirson avait lancé en mai 2018 un groupe de travail réunissant élus, associations, administration et l’ADEME pour « proposer des outils de contrôle et de sanction renforcés » afin de « trouver enfin des solutions concrètes à ce fléau environnemental ». Rappelons au passage qu’il peut en coûter aujourd’hui, selon le Code de l’Environnement, 75 € à un particulier surpris à jeter ses déchets dans la nature, et même 1.500 € en cas de dépôt depuis un véhicule, voire 75.000 € s’il s’agit de déchets professionnels, assortis le cas échéant d’une peine de 2 ans de prison. Mais les verbalisations sont rares, car les pollueurs sont souvent discrets et les forces de polices concentrées sur d’autres types de délits.

On notera néanmoins le cas de ce maire de Vélizy-Villacoublay (Yvelines), Pascal Thévenot, rapporté en novembre 2017 par Bati-Actu. Excédé de voir les tas de déchets de démolition s’amonceler sur l’un des grands chantiers en cours de réaménagement sur sa commune, le maire a fait installer une caméra mobile et demander à la police municipale de multiplier les patrouilles, ce qui a permis d’identifier en flagrant délit plusieurs contrevenants, particuliers et entreprises, lesquels écopent non seulement d’une amende salée mais se voient retourner leur tas de gravats directement devant leur porte !

Selon Le Moniteur, le ministère de la transition écologique envisage plusieurs pistes pour essayer de mettre fin à ces pratiques, dont certaines pourraient trouver une traduction réglementaire dans le projet de loi en préparation sur l’économie circulaire : il s’agirait par exemple de développer davantage la vidéosurveillance dans les sites sensibles mais surtout d’augmenter le nombre d’agents en capacité de constater et verbaliser ces délits, tout en transférant le pouvoir de police en la matière au président de l’intercommunalité, généralement doté de davantage de moyens que le maire.

Mais le gouvernement envisage surtout de mettre en place un dispositif de « responsabilité élargie des producteurs » appliquée aux professionnels du BTP, lesquels pourraient, moyennant paiement d’une redevance, faire reprendre gratuitement leurs matériaux issus de chantiers. Un système qui suscite naturellement une très vive opposition de la part des entreprises concernées, craignant d’avoir à payer pour un service qui pour l’instant ne leur coûte guère, grâce aux différentes combines qu’elles ont pu développer. Les fédérations professionnelles tentent donc de proposer comme alternative la simple signature d’une charte incitant leurs membres à adopter des pratiques plus vertueuses plutôt que de se voir imposer un cadre réglementaire strict : le gouvernement se laissera-t-il amadouer par une telle promesse de Gascon ? Les paris sont ouverts…

L. V.

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Barrage de Caussade : la bataille de l’eau a commencé…

13 février 2019

Avec l’évolution climatique en cours et comme l’a encore montré la forte sécheresse subie en 2018 sur une large partie du territoire national (Provence exceptée !), les agriculteurs irrigants vont devoir commencer à être plus économes des ressources en eau. Les plus optimistes souligneront que la consommation en eau des agriculteurs français a déjà diminué de 30 % depuis 15 ans, ce qui traduit une incontestable prise de conscience et surtout une forte optimisation des technologies à défaut d’une réelle amorce d’évolution des pratiques agricoles.

Irrigation par aspersion d’un champ de maïs en Haute-Garonne (source : Chambre d’Agriculture)

Les pessimistes en revanche constateront que l’irrigation prend de l’extension y compris sur des cultures comme celle de la vigne et que l’irrigation du maïs se poursuit malgré une légère réduction constatée suite à la réforme de la Politique agricole commune : plus de 40 % des surfaces irriguées en 2010 étaient encore consacrées à la culture du maïs et la superficie agricole irriguée est passée en France d’un peu plus de 500 000 ha en 1970 à 1,57 millions d’hectares en 2010, soit un triplement des surfaces concernées. Dans de nombreux bassins, l’agriculture reste en période estivale et de très loin le principal consommateur des ressources en eau, et l’un des principaux responsables des pollutions diffuses qui rendent progressivement les masses d’eau de plus en plus impropres à d’autres usages.

Cette compétition accrue pour l’accès à l’eau est plus ou moins régulée par de multiples dispositifs réglementaires ou conventionnels. Mais elle se traduit localement par des conflits qui peuvent être violents, comme celui qui avait causé la mort du militant écologiste Rémi Fraisse tué en octobre 2014 par une grenade offensive lors des manifestations contre le projet du barrage de Sivens dans le Tarn.

Affrontements sur le site du barrage de Sivens en 2015 (photo © Florine Galeorn / AFP / Le Point)

L’un de ces conflits, emblématique des tensions qui peuvent exister autour de ces sujets, concerne le barrage de Caussade, dans le département de Lot-et-Garonne, un projet initié dans les années 1980 puis relancé en 2011, et qui vise à construire, sur la commune de Pinel-Hauterive, un barrage de 378 m de long et de 12,5 m de hauteur en travers du lit du ruisseau de Caussade, peu avant sa confluence avec le Tolzac de Montclar, qui finit lui-même sa course dans la Garonne.

Schéma d’implantation du projet de barrage (extrait du dossier de demande d’autorisation environnementale établi en mars 2018)

En 2017, le Syndicat départemental des collectivités irrigantes de Lot-et-Garonne (SDCI) a déposé une demande d’autorisation pour la construction de cet ouvrage, destiné à retenir les eaux de la rivière pour y constituer une retenue de 920 000 m3 afin d’irriguer une vingtaine d’exploitations agricoles, produisant noisettes, pruneaux, betteraves, oignons, ail et maïs. Le projet, dont le coût est évalué à 3 millions d’euros est pré-financé par le syndicat et par la Chambre d’agriculture, aux mains de la Coordination rurale, pour le compte de l’ASA des Coteaux du Tolzac qui devrait se charger ensuite de l’exploitation de l’ouvrage. Le plan de financement initial prévoit par ailleurs que le projet soit subventionné à hauteur des deux-tiers par des fonds publics provenant pour l’essentiel du Département et de la Région.

Retenue d’eau à usage agricole à Beauville dans le Lot-et-Garonne (photo © Emilie Drouinard / Sud-Ouest)

A l’issue de l’enquête publique, le projet a bel et bien été autorisé par la Préfète du département, Patricia Willaert, qui a signé le 29 juin 2018 un arrêté préfectoral autorisant les travaux. Un arrêté pris cependant contre l’avis de deux Préfets de région et qui va à l’encontre de celui émis par l’Agence française de la Biodiversité, ce qui explique que le 18 septembre 2018, le ministre de l’agriculture et celui de l’environnement ont demandé conjointement l’annulation de cet arrêté après un recours déposé par l’association France Nature Environnement.

Tout indique en effet que ce projet de barrage va à l’encontre des dispositions du SDAGE, le Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux du bassin Adour-Garonne, lequel recense déjà pas moins de 6 000 retenues d’eau dans le département dont 135 sur le seul bassin versant du Tolzac, de multiples ouvrages réalisés essentiellement à des fins agricoles mais souvent inutilisés et qui perturbent gravement le fonctionnement naturel des milieux aquatiques déjà très dégradés.

Les travaux de terrassement en cours sur le site de Caussade fin novembre 2018, malgré leur interdiction (photo © Thierry Breton / Sud-Ouest)

Le 15 octobre, la Préfecture a donc retiré son accord, et le 13 novembre la Justice a rejeté le recours en référé des agriculteurs contre cette décision. La Préfète a d’ailleurs été démise de ses fonctions le 21 novembre, conséquence logique de son désaveu par sa tutelle, mais les agriculteurs ont décidé de passer outre et de s’assoir allègrement sur les procédures règlementaires. Dès le 22 novembre, une dizaine de pelleteuses louées par la Chambre d’agriculture et conduites par des agriculteurs eux-mêmes voire des employés de la Chambre sont entrées en action pour commencer à défoncer le terrain et édifier la digue dans un périmètre placé sous la protection de vigiles afin d’éviter tout risque d’intrusion de la part d’opposants au projet.

SLe président de la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne, Serge Bousquet-Cassagne (à droite), à Agen, en octobre 2014 (photo © Medhi Fedouach / AFP / Le Monde)

Depuis, on assiste ainsi à un véritable bras de fer entre les agriculteurs menés par le président de la chambre d’agriculture, Serge Bousquet-Cassagne (Coordination rurale), et l’État qui tente vainement de faire respecter la loi, y compris face à certains élus locaux qui n’hésitent pas à jeter de l’huile sur le feu à l’instar du sénateur Jean-Pierre Moga jugeant inévitable que les agriculteurs se comportent ainsi face à « la complexité des lois et des normes », ou sa consœur, la sénatrice Christine Bonfanti-Dossat, interpellant le ministre en fustigeant « les décisions aveugles prises depuis la capitale ».

Les gendarmes face aux agriculteurs sur le chantier du barrage de Caussade le 23 janvier 2019 (source : Sud-Ouest)

Le 30 novembre, une décision de justice a ordonné l’arrêt immédiat des travaux, ce qui n’a guère ému les agriculteurs et n’a en rien stoppé le rythme des pelleteuses sur le chantier. Freiné quelque temps non pas par les rappels à l’ordre mais plutôt par les conditions météorologiques peu favorables qui avaient transformé le chantier en un vaste bourbier, les travaux ont repris de plus belle et se poursuivaient toujours le 17 janvier 2019 comme le souligne un article paru ce jour-là dans La Dépêche. La gendarmerie nationale a bien tenté d’intervenir le 23 janvier pour faire respecter le jugement du Tribunal et apposer les scellés sur les engins de chantier mais a dû faire demi-tour face à 300 agriculteurs déterminés. La nouvelle préfète du département, Béatrice Lagarde, va devoir faire preuve de beaucoup de diplomatie pour arriver à se sortir sans tache d’un tel bourbier, au sens propre comme au sens figuré…

L. V.   

Tri sélectif des déchets : les mauvais élèves…

11 février 2019

Chaque année, les collectivités doivent présenter le bilan de la collecte et du traitement des ordures ménagères sur leur territoire. L’analyse des bilans pour l’année 2017, pour chacun des 6 Conseils de Territoires qui couvrent le périmètre de la Métropole Aix-Marseille-Provence, est désormais accessible et ne manque pas d’enseignement. Merci à Jean Reynaud qui a pris le temps de les analyser car leur observation ne manque pas d’intérêt pour tout citoyen un peu curieux !

Collecte des bacs en porte à porte sur le territoire de MPM (source : MPM)

Si l’on s’intéresse ainsi aux déchets collectés de manière séparative en vue de leur recyclage ou de leur valorisation, on constate que la quantité moyenne collectée en 2017 a été de 37,1 kg par habitant dont près des deux-tiers dans les points d’apport volontaire, les grands containers mis à disposition de chacun sur la voie publique pour y déposer le papier, le verre et les emballages, et le reste via la collecte en porte à porte dans les poubelles jaunes.

Globalement, la collecte via les points d’apport volontaires semble relativement stable d’une année à l’autre. En revanche, la collecte sélective en porte à porte ne cesse de diminuer. Ainsi sur le seul territoire des 18 communes de MPM, le tonnage récolté atteignait 12 000 t par an en 2011 alors qu’il dépasse à peine 11 000 t en 2017. On pourrait penser que les Français sont de plus sensibilisés à la nécessité de trier leurs déchets mais ce n’est manifestement pas le cas dans l’agglomération marseillaise, ce qui ne laisse pas d’interroger sur l’efficacité des campagnes d’information menées localement ces dernières années…

Container servant de point d’apport volontaire sur le territoire de MPM (source : MPM)

De surcroît, les disparités sont fortes d’un secteur à un autre. Ainsi, MPM fait office de mauvais élève de la classe avec moins de 30 kg de déchets trié collecté par habitant en 2017 alors que ce chiffre dépasse 50 kg sur le territoire du Pays d’Aix et sur celui du Pays salonais, se rapprochant davantage des standards que l’on peut rencontrer sur le reste du territoire national.

On notera d’ailleurs au passage que le Pays d’Aubagne et de l’Étoile a carrément supprimé la collecte en porte à porte pour le tri sélectif, sans pour autant que la collecte en point d’apport volontaire n’augmente, bien au contraire, ce qui montre qu’il existe un très net déficit de sensibilisation de la population locale quant à l’intérêt de trier ses déchets pour mieux les valoriser ! Même les conteneurs enterrés pourtant très coûteux quant à leur mise en place (16 000 € l’unité) n’ont pas permis d’enrayer cette baisse de volume liée à la collecte des déchets valorisables…

Déchetterie sur le territoire de MPM (source : MPM)

Les chiffres fournis permettent également de se faire une idée de l’utilisation des nombreuses déchetteries installées sur le sol métropolitain. Là aussi on est surpris de constater que les flux sont loin d’augmenter comme on pourrait s’y attendre. Ainsi, sur le territoire de MPM, la rapport 2017 totalise un peu plus de 97 000 t déposé dans les 17 déchetteries du territoire alors que ce chiffre atteignait 115 000 t en 2015.

Le taux de valorisation qui est de 76 % reste par contre inchangé, mais cela ne représente au final que 70 kg de matière valorisée par habitant, une misère ! On fait d’ailleurs à peine mieux sur le Pays d’Aubagne ou celui de Martigues. En revanche, on observe des résultats plus encourageants sur Aix ou encore à Salon-de-Provence où jusqu’à 325 kg par équivalent habitant sont valorisés grâce aux déchetteries, ce qui prouve qu’il existe une forte marge de progression sur le reste du territoire…

Installations de l’incinérateur de déchets Everé à Fos-sur-Mer

Tout compte fait, la quantité de déchets récoltée en 2017 sur le territoire métropolitain s’élève en moyenne à 595 kg par habitant et par an, ce qui reste colossal et confirme que notre société reste celle du gaspillage et de l’indifférence face à notre empreinte environnementale. Un chiffre qui monte d’ailleurs à 738 kg/an/hab. dans le Pays d’Aix et même 774 kg à Salon, un record !

Mais attention à ne pas interpréter à tort ces chiffres comme étant le reflet d’une irresponsabilité du citoyen lambda car si ces chiffres sont bien rapportés au nombre d’habitants, ils intègrent en réalité l’ensemble de la collecte donc également tous les déchets issus des petits commerces, des artisans, des marchés et même des collectivités, ce qui explique que l’on arrive à de tels chiffres alors qu’un foyer rejette généralement moins d’un kg par jour.

Sur ce total, la valorisation reste relativement faible, sauf paradoxalement chez les plus gros producteurs de déchets puisque le taux de déchets valorisés atteint 45 % à Aix et même 49 % à Salon, ce qui se rapproche des moyennes nationales. Mais ce taux ne dépasse pas 30 % en moyenne sur l’ensemble du territoire métropolitain, plombé par celui catastrophique de MPM qui stagne à 17 %.

A Marseille (mais cela vaut aussi pour les déchets de Carnoux qui sont d’abord transportés par camion puis par train jusqu’à l’incinérateur de Fos-sur-Mer), la majeure partie des déchets sert à alimenter l’incinérateur et on ne se soucie guère de leur valorisation. Un incinérateur qui relâche dans  l’atmosphère un certain nombre de produits peu ragoûtants et produit 25 % de mâchefers solides riches en métaux lourds et plus ou moins réutilisables en remblais routiers, mais aussi  près de 5 % de cendres très toxiques qui doivent être déposées en décharge à Bellegarde (Gard), donc encore transportées à plus de 60 km… Quant à Aubagne, le bilan global n’est guère plus favorable puisque l’essentiel des déchets non seulement ne sont pas valorisés mais finissent en décharge, transportés par camions vers les sites de La Fare-les-Oliviers ou de Septèmes-les Vallons au prix d’un bilan écologique et économique là aussi déplorable !

Décharge de Valsud à Septèmes-les-Vallons

Dernier angle d’analyse et non des moindres : le coût du service… Là aussi les chiffres contenus dans les rapports annuels ne manquent pas d’intérêt. On y apprend ainsi que le nombre d’agents affectés à la collecte des déchets est de 1,5 agents pour 1000 habitants à Aubagne ou sur MPM alors que ce taux ne dépasse pas 0,9 dans le Pays d’Aix et même 0,3 à Salon.

Le coût du service s’en ressent directement puisqu’il s’établit en moyenne à 181 € par habitant (hors subvention) mais qu’il varie du simple au double entre 128 € à Salon et 255 € sur MPM. Une belle démonstration que le coût du service public peut être très significativement optimisé grâce à une politique plus efficace de tri sélectif et de recyclage puisque les collectivités qui recyclent le plus sont aussi celles où le coût du service est le plus faible, surtout via le compostage qui permet de valoriser facilement tous les biodéchets qui constituent généralement de l’ordre de la moitié du tonnage de nos ordures ménagères. A bon entendeur…

L. V. 

Sauve qui peut, les frites raccourcissent !

9 février 2019

Les clichés ont la vie dure : difficile de se mobiliser contre le réchauffement climatique tant qu’on reste persuadé que c’est une lubie de bobo parisien, d’écolo attardé ou d’intellectuel alarmiste qui joue à se faire peur en prédisant les pires calamités alors qu’un degré de plus ou de moins n’a jamais tué personne… Chacun tente de se persuader que la catastrophe annoncée n’aura pas lieu, que seules les populations lointaines et les plus déshéritées du Sahel, du Bengladesh ou des îles Kiribati seront réellement impactées par les effets du changement climatique, et que de toute façon les progrès technologiques à venir compenseront largement ces petits désagréments liés au réchauffement global.

Sauf que les effets de ce changement climatique commencent à être sensibles y compris dans nos assiettes. L’heure est grave et il s’agit d‘un problème de taille : à cause du dérèglement climatique global, la longueur des frites est en train de diminuer de manière très significative !

C’est un rapport publié par The Climate Coalition, une fédération rassemblant 130 associations dont le WWF, National Trust ou Christian Aid, qui a tiré la sonnette d’alarme en publiant un rapport intitulé sobrement : Recette d’un désastre, comment le changement climatique impacte les fruits et légumes britanniques ? L’information s’est diffusée comme une trainée de poudre et même Le Monde s’en est fait l’écho dans son édition du 7 février 2019 : en 2018, les frites du Royaume-Uni, ces fameuses chips qui font la (modeste) renommée culinaire du pays depuis 1863 ont vu leur taille diminuer de 3 cm.

Et contrairement à ce que pourraient imaginer les partisans eurosceptiques les plus acharnés du Brexit, les règlements imaginés à Bruxelles n’y sont pour rien. C’est simplement la faute de la terrible sécheresse qui a frappé outre-Manche durant cette année 2018, laquelle fait partie des quatre les plus chaudes jamais enregistrées depuis que l’on suit avec fiabilité les températures mondiales, juste derrière 2016, 2015 et 2017… Au Royaume-Uni, certaines localités n’ont pas vu tomber une seule goutte de pluie pendant 58 jours : un record !

Pommes de terre : une récolte vulnérable au changement climatique

Il y a décidément quelque chose de pourri dans le Royaume… Du coup, les pommes de terre récoltées cette année et qui couvrent habituellement 80 % de la consommation nationale, ont vu leur rendement diminuer : la récolte 2018 est une des quatre plus mauvaises enregistrées depuis 60 ans avec une baisse de rendement de 20 à 25 %. Mais c’est aussi la taille moyenne des tubercules qui s’est fortement réduite. Or avec des patates plus petites et plus difformes, on fait des frites plus petites : CQFD…

Et il n’y a pas que les pommes de terre qui ont souffert de la sécheresse : la récolte de carottes a également connu une diminution de 25 % et celle des oignons de 40 %. C’est du coup toute l’agriculture britannique qui s’interroge sur son devenir pour peu que ces vagues de sécheresse deviennent plus fréquentes à l’avenir comme l’annoncent toutes les prévisions climatiques. Pour The Climate Coalition, « le réchauffement climatique pourrait rendre trois quarts des terres agricoles britanniques impropres à la culture d’ici à 2050 », un horizon bien sombre pour les amateurs de frites king size….

Et les Britanniques ne sont pas les seuls à s’inquiéter de l’avenir de la frite. Les Belges, nul ne s’en étonnera, se sont alarmés du sujet dès le mois de septembre 2018. Le 18 septembre, la chaîne belge Sud Info relayait ainsi le cri d’alerte lancé par le coordinateur de la filière wallonne de la pomme de terre, lequel indiquait que la récolte de patates belges serait inférieure de 25 % par rapport aux années précédentes, à cause de la sécheresse de l’été 2018, et que la taille des tubercules étant sensiblement inférieure à la moyenne, les frites s’en trouveraient nécessairement raccourcies.

Une information immédiatement reprise par Le Figaro qui, à l’issue d’une enquête approfondie sur un sujet aussi sensible, expliquait doctement à ses lecteurs que « généralement, pour avoir de longues frites, on travaille des tubercules avec un diamètre de plus de 50 mm. On arrive alors à avoir des frites de 8 à 9 cm. Cette fois, comme les tubercules sont plus petits, les frites seront plus petites ». On n’en sort pas et l’information alarmante a fait le tour de l’Europe, d’autant que d’autres pays dont la France et l’Allemagne avaient été aussi fortement touchés par ce même phénomène, laissant craindre un renchérissement inquiétant du cours de la patate.

Même nos voisins suisses se sont affolés, au point qu’un chroniqueur se lamentait dans Le Temps d’une situation aussi tragique : « Il a fait trop beau et trop chaud cet été, il n’a pas assez plu, du coup les pommes ont souffert sous une terre sèche : cette année, elles seront moins nombreuses et surtout plus petites, du coup les frites seront plus courtes. C’est comme ça, c’est tout bête, mais c’est bien réel. Observable, quantifiable et déplorable. Le Plat Pays va devoir s’y faire. Et nous, nous ne perdons rien pour attendre. Aujourd’hui la taille des frites belges, et demain quoi ? Le diamètre des spaghettis, que raboteront sans pitié d’incandescents avrils ? Ou pire, l’onctuosité de la fondue, défiée par l’assèchement graduel des Préalpes fribourgeoises ? »

Voilà en tout cas qui explique peut-être le spectaculaire élan qui a saisi la jeunesse belge, mobilisée comme jamais pour réclamer d’urgence des mesures contre le réchauffement climatique et donc, accessoirement, pour la sauvegarde des frites. Un mouvement parti de Suède, à l’initiative d’une jeune lycéenne de 16 ans, Greta Thunberg, venue manifester chaque vendredi devant le parlement suédois pour réclamer des dispositions contre les émissions de gaz à effet de serre, et qui est en train de contaminer l’Europe entière.

Etudiants manifestant en Belgique en faveur d’une mobilisation contre le changement climatique (photo © Bertrand Vandeloise / Hans Lucas / AFP)

Le mouvement est mondial puisqu’on le retrouve aussi en Australie, aux États-Unis, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suisse, et même bientôt en France où 300 étudiants rassemblés dans un amphi de Jussieu ont voté pas plus tard que cette semaine, une mobilisation du même genre qui devrait débuter vendredi 15 février. L’avenir dira si le mouvement prend la même ampleur qu’en Belgique où les jeunes, qui étaient 3000 dans les rues de Bruxelles le 10 janvier 2019, s’y sont retrouvés pas moins de 35 000 le 24 janvier dernier, à l’appel de l’organisation Youth for Climate, tandis qu’une manifestation organisée par un collectif de 70 associations avait mobilisé de l’ordre de 100 000 militants dans les rues de Bruxelles le 2 décembre 2018, toujours pour réclamer des mesures plus énergiques en vue de lutter contre le réchauffement climatique.

Jeune étudiante manifestant à Bruxelles le 31 janvier 2019 (photo © Mathilde Dorcadie / Reporterre)

Nul doute que ce mouvement citoyen de grande ampleur ne devrait plus s’arrêter maintenant que chacun a bien compris qu’étaient en jeu des sujets aussi majeurs que la taille de nos frites…

L.V. 

Abandonner le nucléaire : une perspective historique

22 janvier 2019

Emmanuel Macron visitant la centrale nucléaire de Civaux en 2016 (photo © Jean-Michel Nossant / SIPA / Sciences et avenir)

A l’heure du Grand débat national, où il est convenu de tout mettre sur la table pour chercher ensemble les solutions les plus adaptées aux défis qui nous font face, et alors que la transition écologique fait partie des principaux thèmes de discussion identifiés par le Président Macron dans sa lettre aux Français, il est sans doute temps de s’interroger sur l’avenir de nos choix hexagonaux en matière de production énergétique.

Ces interrogations concernent en particulier la production d’électricité, même si celle-ci n’entre finalement que pour moins de 23 % dans la consommation énergétique globale du pays. En 2017, la production nationale totale d’électricité, toujours largement dominée par l’entreprise EDF qui maîtrise encore plus de 70 % de la production du pays, s’est ainsi élevée à un peu moins de 530 TWh, en légère baisse par rapport à 2016. Une production qui stagne d’ailleurs depuis une quinzaine d’année, alors que la consommation est en recul permanent, sous l’effet de la désindustrialisation du pays, mais aussi des gains réalisés en matière d’économie d’énergie.

Mais la part du nucléaire dans cette production nationale d’électricité reste toujours aussi élevée et constitue une véritable spécificité à l’échelle mondiale : plus de 72 % de l’électricité produite en France est d’origine nucléaire et cette part atteint même 77 % si l’on ne considère que la part produite par l’opérateur historique et encore largement dominant qu’est EDF. Une telle proportion dépasse très largement celle de nos voisins puisqu’elle est en moyenne de 26 % en Europe, inférieure à 20 % aux États-Unis, et ne dépasse pas 12 % en Allemagne qui a décidé en 2011 d’accélérer sa sortie du nucléaire et où il ne reste plus que 8 réacteurs en service. Sur les 450 réacteurs nucléaires encore opérationnels dans le monde, 58 sont situés en France.

Un dessin signé Deligne

La loi de transition énergétique pour une croissance verte, adoptée en août 2015 prévoyait de plafonner la puissance installée des réacteurs nucléaires afin de favoriser progressivement le développement des énergies renouvelables, l’objectif étant que celles-ci atteignent 40 % de la production électrique globale d’ici 2030. Mais les arbitrages annoncés par le gouvernement en novembre 2018 dans le cadre de la Programmation pluriannuelle de l’énergie jusqu’en 2028 laissent quelque peu dubitatif.

Le chef de l’État y a en effet annoncé que l’objectif était désormais de réduire à 50 % d’ici 2035 la part du nucléaire dans la production électrique, mais « en même temps » en ne procédant d’ici là qu’à la fermeture de 14 centrales nucléaires tout au plus, dont seules sont actées les deux tranches de Fessenheim, prévues pour 2020. EDF, qui refusait catégoriquement de fermer la moindre centrale d’ici 2029 a donc dû avaler son chapeau, mais pour autant, on a bien du mal à comprendre le sens d’une telle décision qui laisse la porte ouverte à toutes les possibilités.

Centrale photovoltaïque de Cestas (Gironde) opérationnelle depuis 2015 (source : Eiffage)

La raison d’un tel flou est que les annonces sont en réalité totalement contradictoires. Le fait de conserver quasiment intacte la capacité actuelle de production d’électricité d’origine nucléaire et de vouloir en parallèle que celle-ci ne représente plus que la moitié de la production totale sous l’effet d’un fort développement des énergies renouvelables revient en effet à programmer une véritable explosion de la capacité de production nationale d’électricité.

Or tous les scénarios tendanciels montrent que la consommation stagne depuis des années et ne devrait guère remonter à l’avenir, même si se développe une filière de transports par véhicules électriques et surtout si on engage enfin en parallèle le vaste chantier de rénovation du parc de logement qu’exige la trajectoire affichée dans le cadre de la transition énergétique. Les exportations françaises d’électricité sont déjà à un niveau très élevé puisqu’en 2013 la France était considéré comme le premier exportateur mondial d’électricité et que ses exportations ont atteint 91 TWh en 2015 selon les chiffres de l’Observatoire de l’industrie électrique. Même si on y retranche les 30 TWh importés la même année pour faire face aux fluctuations des besoins, cela représente quand même plus de 10 % de la production réelle et atteste de la surcapacité actuelle.

C’est bien en effet là le nœud du problème. Même en faisant tourner à faible capacité ses centrales nucléaires, cette surcapacité entraîne les prix à la baisse et pèse sur les comptes d’EDF par ailleurs lourdement endettée du fait de ses investissements hasardeux à l’étranger et notamment au Royaume-Uni. Or le scénario annoncé par le Président de la République ne peut qu’aggraver la situation. Il conduirait en effet, selon les calculs du magazine Alternatives économiques et une fois mis en service l’EPR de Flamanville encore en chantier, à une production annuelle de 650 TWh en 2035. Si de surcroît s’y ajoutent les 4 nouveaux réacteurs EPR qu’EDF compte bien construire d’ici là pour remplacer les centrales enfin arrêtées, ce niveau de production atteindrait alors 740 TWh à cette date.

Or la consommation intérieure d’électricité qui était de 482 TWh en 2017, ne devrait guère augmenter d’ici là, ce qui laisse entrevoir une surproduction totalement déraisonnable d’autant qu’on voit très mal nos voisins européens se porter acquéreurs : l’Allemagne ayant décidé de sortir du nucléaire ne sera guère encline à acheter de l’électricité issue des EPR français et l’Espagne vise quant à elle d’ici là une couverture à 100 % de ses besoins via les énergies renouvelables.

Un dessin signé Soulcié, publié dans le n° de janvier 2019 d’Alternatives économiques

Un scénario qui d’ailleurs pourrait parfaitement être adopté en France comme l’a analysé l’ADEME dans une étude publiée en décembre 2018 et portant sur les trajectoires d’évolution du mix électrique d’ici 2060. Tablant sur différents scénarios d’évolution de la consommation électrique nationale compris entre 430 et 600 TWh, l’étude montre en effet que l’optimum économique conduit à au moins 85 % d’énergies renouvelables dans la production électrique en 2050 (et même 95 % en 2060), ce suppose de laisser tomber dès à présent les vieux rêves d’EDF d’envisager la construction de nouveaux EPR après le fiasco du projet de Flamanville et d’organiser la fermeture progressive des réacteurs actuels à raison de 30 % d’entre eux à l’âge de 40 ans, puis à nouveau 30 % de ceux qui restent lorsqu’ils atteindront 50 ans, ce qui permet une transition souple, adaptée aux différents scénarios envisagés.

Un beau sujet de débat en perspective…

L. V. 

Éloge critique du vélo

19 janvier 2019

En France, 3 % seulement des déplacements quotidiens se font en bicyclette. C’est plus du double dans le reste de l’Europe, 10 % en Allemagne et 28 % aux Pays-Bas. Certes, rouler à vélo dans un plat pays est toujours plus aisé, mais quand même, la marge de progrès n’a pas échappé à l’œil exercé du gouvernement d’Edouard Philippe qui a donc publié, le 14 septembre 2018 son Plan vélo et mobilités actives.

Un programme ambitieux qui diagnostique les principaux freins à l’utilisation actuelle du vélo et projette de multiplier par trois l’utilisation du vélo d’ici les prochains Jeux olympiques de 2024 qui, comme chacun sait, se dérouleront en France, ce qui permettrait presque de redonner à la bicyclette l’importance qu’elle avait dans les années 1970…

Du coup, le plan gouvernemental ne tarit pas d’éloge sur la pratique quotidienne du vélo, gage de bonne santé, vecteur de la transition écologique, participant à décongestion des transports en commun, et moyen de transport particulièrement économique. Presque que des avantages qui font oublier les quelques désagréments du cycliste urbain qui frôle parfois la mort de près, cherche en vain les pistes cyclables, passe son temps à se faire insulter et parfois passer à tabac par des automobilistes irascibles, craint en permanence de se faire voler son vélo et respire d’abondance les gaz d’échappement des bus et des camions qui le précèdent…

Un dessin de Hub

Mais qu’à cela ne tienne : le Plan vélo prévoit la création d’un Fonds national « mobilité actives » qui sera doté de 350 millions d’euros pour soutenir la création de nouvelles pistes cyclables par les collectivités. Les règles du Code de la route vont encore évoluer pour mieux protéger les cyclistes tandis que des mesures sont imaginées pour réduire le risque de vol, encourager la pratique du vélo via le développement des indemnités kilométriques pour les déplacements à usage professionnel. On évoque carrément le développement d’une nouvelle culture du vélo… Rouler en vélo pour se rendre au travail ou faire ses courses va devenir un must !

Certes, quelques esprits chagrins regrettent que les évolutions soient encore bien lentes et finalement assez timides. A Marseille, le collectif Vélos en ville, se plaint que le projet de piste cyclable annoncé depuis 15 ans sur la Corniche Kennedy devrait seulement intégrer cette année la programmation de travaux du Conseil départemental à l’occasion du renforcement de cette voirie en encorbellement.

Et le site Weels, magazine en ligne sur le vélo urbain, a relayé au tout début de l’année un post Facebook d’un certain Bilook 75 qui détaille, avec beaucoup d’ironie, tous les griefs que l’on peut faire au cycliste, considéré comme « un désastre pour l’économie », lui qui est sobre dans ses dépenses de déplacement, mais aussi de stationnement, d’assurance et même de santé… Une véritable catastrophe pour le taux de croissance et le PIB qui s’accommodent très bien de modes de vie plus énergivores et plus polluants qui créent de nouveaux marchés permettant de faire des profits, même si c’est sur le dos du plus grand nombre et au détriment des générations futures !

Le même magazine évoque également une campagne de communication intitulée Bike For Brussels, initiée par l’opérateur de mobilité de la Région Bruxelles-Capitale, sur un ton complètement décalé. Les panneaux d’affichages montrent en effet des animaux à vélo se faire insulter par des automobilistes, mais en mode positif, avec des admonestations du style : « Sale petit conservateur d’environnement », « Bouge-toi, fils de Bobo anti CO2 », ou encore « Libérateur de parking en string ». L’humour est belge, traduit en Français et en Flamand comme il se doit, mais l’idée est plutôt bien trouvée : « Vous pouvez toujours insulter les cyclistes, mais insultez-les pour ce qu’ils font de bien », à savoir leur impact sur la qualité de l’air en ville, la décongestion des voies urbaines et la libération des places de parking…

Affiche publicitaire bruxelloise (source : Weelz)

Peut-être faudra-t-il d’ailleurs que le gouvernement français aille piocher du côté de nos voisins belges pour trouver les arguments permettant de contribuer à l’instauration de cette culture du vélo qu’il appelle de ses vœux. Car les exemples ne manquent, parmi lesquels on pourrait aussi évoquer les vidéos déjantées de Marie Chaussée, « PDG de la route », qui expliquent avec un peu de pédagogie et beaucoup d’humour les subtilités du « tourne à droite » et du « contresens cyclable », ou comment rouler à vélo en sens interdit autorisé.

Une vidéo de Marie Chaussée relayée par le site Weelz

La Belgique est décidément le pays de l’humour vélocipédique et la promotion du vélo en ville mérite sans doute de faire preuve d’imagination. On se souvient des conseils culinaires de Pierre Dac indiquant : « Cycliste, fortifiez vos jambes en mangeant des œufs mollets ! » et rappelant ce jugement plein de bon sens : « Il est idiot de monter une côte à bicyclette quand il suffit de se retourner pour la descendre », mais on ne dédaignera pas non plus cette recommandation, publiée dans le Républicain Lorrain en 1954 selon Le Figaro, et bien utile aux automobiliste en vue d’une cohabitation apaisée avec les cyclistes sur la chaussée : « Quand vous doublez un cycliste, laisse-lui toujours la place de tomber ». C’est bien la moindre des politesses en effet…

L. V. 

Le Conseil constitutionnel sème la colère…

16 janvier 2019

C’est à un véritable déni de démocratie auquel s’est livré cet automne, en pleine révolte des Gilets jaunes, le Conseil constitutionnel en décidant de censurer arbitrairement et sans la moindre justification 23 des 98 articles de la loi dite Egalim (de son petit nom : « pour l’équilibre des relations commerciales dans le secteur agricole et alimentaire et une alimentation saine, durable et accessible à tous », ça ne s’invente pas mais c’est plutôt bien tourné…).

Le Premier ministre, Edouard Philippe et le ministre de l’agriculture, Stéphane Travert, lors du lancement des États Généraux de l’Alimentation en juillet 2017 (photo © Martin Bureau / AFP)

L’affaire avait pourtant bien commencé puisque le texte de cette loi tant attendue a été rédigé sur la base des compromis issus de longs mois de débats passionnés entre associations environnementales, représentants de la profession agricole et entreprises de l’agro-alimentaire, regroupés dans le cadre des fameux États Généraux de l’Alimentation. Une vaste consultation nationale qui résultait d’une promesse de campagne du Président Macron et que ce dernier avait lancée en juillet 2017. Clôturé fin 2017, après 14 ateliers et 75 réunions, le débat, enrichi de milliers de contributions citoyennes, a débouché en avril 2018 sur un projet de loi autour duquel députés et sénateurs se sont joyeusement étripés durant tout l’été.

Finalement adoptée par le Parlement le 2 octobre 2018, cette loi est notamment destinée à mieux assurer le revenu des exploitants agricoles tout en améliorant les conditions sanitaires et environnementales de production. Elle comporte notamment tout un volet destiné à renforcer le bien-être animal jusque dans les abattoirs, mais aussi des dispositions très attendues sur le développement des produits bio dans les cantines scolaires, l’étiquetage d’origine des miels ou encore la limitation de l’usage du plastique, interdisant notamment l’usage des bouteilles, touillettes et pailles en plastique à compter de 2020.

Améliorer le bien-être animal des filières d’élevage, un des objectifs visés par la loi Egalim (photo © Archives Ouest-France)

L’un des articles de la loi était particulièrement attendu par les défenseurs de la biodiversité et les tenants de l’agriculture paysanne puisqu’il autorisait – enfin ! – la vente aux jardiniers amateurs et aux collectivités publiques de semences anciennes du domaine public, non inscrites au Catalogue officiel. Une autorisation que réclamaient depuis des années l’association Kokopelli ou le Réseau semences paysannes, alors que plus de 99 % des semences cultivées par les agriculteurs sont désormais issues des 1600 variétés de plantes protégées par un « Certificat d’obtention végétale » et ne peuvent être vendues que par ceux qui en sont propriétaires, à savoir les quelques grandes firmes de l’agrochimie que sont les groupes Bayer-Monsanto, Dow Chemical ou encore DuPont de Nemours.

Continuer à produire et à diffuser les semences de variétés anciennes est pourtant d’autant plus important que cela contribue à entretenir une certaine biodiversité et à conserver un capital génétique varié dans lequel les générations suivantes seront bien contentes de puiser en cas de besoin. C’est notamment la thèse que défend l’écologiste Yann Arthus-Bertrand, président de la fondation GoodPlanet.

Le photographe écologiste, Yann Arthus-Bertrand (photo © Delphine Goldsztejn / Le Parisien)

Mais ce dernier ne décolère pas depuis le 25 octobre 2018, date à laquelle les huit « Sages » du Conseil constitutionnel ont décidé de censurer plus du quart du texte de loi dont cet article 78 qui autorisait enfin la vente libre de semences traditionnelles. Une décision d’autant plus incompréhensible que les « Sages » en question, parmi lesquels les anciens premiers ministres Laurent Fabius et Lionel Jospin qui ne sortent vraiment pas grandis de cette affaire, ne jugent même pas utiles de préciser les raisons d’une censure aussi surprenante !

Aussi curieux que cela puisse paraître, le Conseil constitutionnel, qui possède le pouvoir exorbitant de mettre à bas tout le travail législatif du Parlement, n’a en effet pas besoin de justifier ni même d’argumenter ses décisions. En l’occurrence, il affirme d’ailleurs n’avoir pas jugé sur le fond de l’affaire mais uniquement sur la forme, estimant que les points retoqués relèvent d’un « cavalier législatif », autrement dit n’ont aucun rapport avec le sujet principal de la loi. Il est vrai que traiter de semences agricoles dans une loi sur l’agriculture peut surprendre celui qui ne connaît rien au monde paysan… Une telle position est d’ailleurs d’autant plus étonnant que les membres du Conseil constitutionnel n’ont en revanche rien trouvé à redire à l’interdiction par cette même loi des pailles en plastique, justifiée par le souci de limiter les pollutions en mer : un souci louable et fort bienvenu mais dont le rapport avec l’agriculture est pour le coup nettement plus ténu…

Un dessin publié dans « Le Lot en action »

Mais ce serait leur faire injure que de voir dans cette péripétie législative une erreur d’appréciation grossière. Le fait d’avoir vidé de sa substance des pans aussi importants de ce projet de loi ne relève pas du simple caprice d’une poignée de politiciens aigris sur le retour, mais bien d’une attaque en règle orchestrée par la soixantaine de parlementaires qui ont saisi le Conseil constitutionnel et par les multiples lobbyistes qui ont défendu pied à pied les intérêts des multinationales de l’agro-alimentaire.

Si l’incident confirme une nouvelle fois ce que chacun savait déjà, à savoir la forte vulnérabilité de nos institutions face à ce travail de sape des lobbyistes professionnels, il met aussi en exergue l’âpreté du combat qui reste à mener pour que l’on revienne en France à une agriculture plus responsable et plus respectueuse de la biodiversité tant menacée : Yann Arthus-Bertrand n’a pas fini de se mettre en colère…

L.V.  

Le plâtre, outil de développement durable ?

12 janvier 2019

Ruines du vieux village et du château d’Arzeliers à Laragne-Montéglin (source © PNR Baronnies provençales)

Dans les Hautes-Alpes, le château d’Arzeliers, édifié au XIIème siècle sur la commune de Laragne-Montéglin et qui domine toute la vallée du Buëch fait l’objet depuis 2006 d’un ambitieux programme de restauration initié par la commune et le Parc naturel régional des Baronnies provençales. Le site accueille désormais chaque année des chantiers internationaux de jeunes et une résidence d’artisans s’y est déroulée en octobre 2018, axée sur les techniques de construction à base de gypse…

Il faut dire en effet que si les murs du château sont pour l’essentiel maçonnés à la chaux, ceux des vieilles maisons ruinées qui s’amassent en contrebas sont eux construits en…plâtre. On a en effet tendance à l’oublier, mais le plâtre est le plus vieux liant cuit que l’Homme a su maîtriser et son utilisation au fil des siècles a pris une part importante dans la construction.

Fosse utilisée pour la cuisson de résidus de plâtre dans le cadre de la résidence d’artisans organisée en octobre 2018 à Laragne (source © Alpes du Sud)

Il est probable que dès le Néolithique les hommes se sont aperçu que certaines pierres utilisées autour du foyer, une fois effritées et mise en contact de l’eau, faisaient une pâte facilement malléable et qui devient très résistante après durcissement. Le gypse présente en effet cette particularité de pouvoir être cuit à relativement basse température, à 150 °C, dans des fours voire de simples fosses finalement assez rustiques. Il suffit ensuite de le réduire en poudre pour obtenir une poudre facile à gâcher après ajout d’eau et qui durcit rapidement.

Décor de stuc du patio de los Leones au palais de l’Alhambra à Grenade, Andalousie

Ce matériau était ainsi déjà très utilisé dans l’Egypte antique soit comme mortier d’assemblage soit comme enduit. Les Romains en développent l’usage comme mortier de scellement et comme enduit de revêtement intérieur comme extérieur, inventant à l’occasion le stuc dans lequel on ajoute de la poudre de marbre ou d’albâtre à celle de gypse, une technique d’ornementation qui sera particulièrement utilisée dans l’architecture arabo-andalouse comme en témoignent notamment les décours admirables de l’Alhambra à Grenade. En France, ce sont d’abord les Romains qui, en s’installant à Lutèce, initient les populations locales de la tribu des Parisii, à l’exploitation du gypse présent en abondance sur la colline de Montmartre, et à l’utilisation du plâtre pour renforcer les habitations traditionnelles en bois.

Au Moyen-Âge, les propriétés ignifuges du plâtre sont mises à profit et son utilisation se développe fortement comme enduit pour protéger contre les incendies les maisons généralement à ossature bois. Un édit de Louis XIV en 1667 rendra d’ailleurs obligatoire l’utilisation d’un revêtement intérieur et extérieur en plâtre pour les maisons parisiennes, justement pour limiter le risque d’incendie comme celui que Londres venait de vivre.

Effondrement survenu en 2005 au droit d’une ancienne carrière de gypse près de Roquevaire (source © INERIS)

Dans certaines régions où le gypse est abondant, comme c’est le cas à Laragne mais aussi en Savoie notamment, l’utilisation du plâtre comme mortier pour la construction de maisons en pierres maçonnées s’impose naturellement. De nombreuses exploitations locales de gypse s’ouvrent y compris dans le Var et les Bouches-du-Rhône, comme à Roquevaire où le gypse du Trias a été exploité par carrières souterraines à partir de 1800 et jusqu’en 1963. Les vestiges de ces anciennes galeries provoquent d’ailleurs régulièrement des effondrements en surface, un des derniers en date s’étant produit fin 2005.

A Paris, les carrières de gypse tournent à plein régime à partir du XVIIIème siècle, en particulier à l’emplacement de ce qui deviendra plus tard le parc des Buttes-Chaumont, mais de nombreuses autres exploitations se développement au nord de Paris, en particulier à Cormeilles-en-Parisis où une première carrière est ouverte en 1832, qui deviendra à partir de 1930 la plus grande carrière d’Europe à ciel ouvert, permettant non seulement la production de plâtre, mais aussi de briques, de chaux hydraulique et de ciment grâce à l’exploitation des calcaires et marnes de couverture.

Exploitations souterraines de gypse sur le site de Cormeilles-en-Parisis (source © Placoplâtre)

Exploité depuis 1990 par la société Placoplâtre, ce site fournit encore 10 % de la production nationale de gypse et 60 % des volumes exportés. Les réserves de surfaces sont en cours d’épuisement et le site va être remodelé en espace naturel, mais la société prévoit de poursuivre l’exploitation par galeries souterraines sous la butte afin de continuer d’alimenter pendant encore une trentaine d’années l’usine de Cormeilles qui produit chaque année 210 000 tonnes de plâtre.

Car ce matériau, outre son caractère ignifuge, ses excellentes propriétés d’isolation thermique et de respiration (les cloisons et enduits en plâtre laissent passer la vapeur d’eau), ainsi que sa grande facilité d’utilisation qui en fait un matériau idéal pour les enduits, décors intérieurs mais aussi pour la sculpture, présente un intérêt spécifique qui est celui de pouvoir se recycler à l’infini. Une fois nettoyé et sec, et sous réserve qu’il ne contienne pas trop d’additifs exotiques, le plâtre peut en effet être simplement recuit et broyé pour retrouver intacte sa qualité initiale de liant hydraulique prêt à l’emploi : un matériau idéal donc dans une logique de recyclage perpétuel, base d’un développement durable bien compris !

Plaques de plâtre stockées en vue de leur recyclage (photo © Gina Sanders / Actu Environnement)

En 2003 pourtant, seule une infime partie du plâtre issue de chantiers de démolition était recyclée, l’essentiel partant en décharge, au risque d’ailleurs de provoquer l’émission d’hydrogène sulfuré toxique lorsqu’il se trouve au contact de matière organique contenue dans les ordures ménagères. Mais depuis 2008, une filière de recyclage a été mise en place et on recyclait en 2014, selon les représentants de l’industrie plâtrière, de l’ordre de 50 000 tonnes de déchets issus de la démolition, l’objectif étant d’atteindre 245 000 tonnes d’ici 2020, le gisement annuel étant estimé à 350 000 tonnes. Pour le plâtre comme pour d’autres produits de l’activité humaine, les marges de progrès en matière de recyclage sont donc fortes et méritent toujours plus de pédagogie auprès des acteurs de la filière.

Voilà en tout cas un matériau un peu délaissé dans le domaine de la construction malgré ses multiples propriétés et qui mérite sans doute de retrouver ses lettres de noblesse, non seulement dans la restauration de bâtiments anciens, mais dans l’écoconstruction. Le plâtre : un matériau ancien et qui a fait ses preuves mais qui pourrait bien connaître un regain d’intérêt à l’avenir…

L.V. 

L’industrie agro-alimentaire entre en symbiose…

31 décembre 2018

En France, l’industrie agro-alimentaire n’a pas bonne presse. Et pour cause ! Depuis une trentaine d’années, sous l’effet d’une course effrénée aux profits et d’une stratégie de court-terme à visée purement spéculative, les scandales sanitaires s’enchainent.

Un dessin signé Salles

Un des derniers en date ? Celui du lait infantile contaminé aux salmonelles, fabriqué dans l’usine Lactalis de Craon, dans la Mayenne. Au moins 37 nourrissons ont été contaminés et une information judiciaire a été ouverte à l’encontre du géant français de l’industrie laitière qui refuse obstinément de publier ses comptes mais dont le chiffre d’affaire est estimé à 18,4 milliards d’euros pour 2017 et qui aurait par ailleurs organisé une vaste opération d’évasion fiscale à hauteur de 2 milliards d’euros selon les révélations d’un lanceur d’alerte relayé par la Confédération paysanne. D’après l’enquête menée par Marianne, les salmonelles, dont Lactalis a longtemps nié l’existence sur son site de production, y étaient en réalité détectées régulièrement avec 85 contrôles positifs au moins depuis 2008…

On se souvient aussi des centaines de milliers d’œufs importés des Pays-Bas et contaminés au Fipronil, qui ont défrayé la chronique en août 2017, sans oublier les lasagnes « pur bœuf » fabriquées par la société française Comigel et commercialisés en 2013 dans la plupart des enseignes de la grande distribution, qui étaient en fait farcies à la viande de cheval fournie par Spanghero, une autre entreprise française…

Difficile également d’oublier les bactéries fécales E. coli retrouvées en 2011 dans certains steaks hachés ou en 2012 dans les fameuses tartelettes au chocolat vendues chez Ikea. Sans remonter jusqu’au scandale de la vache folle qui a conduit en 1996 aux premiers cas de transmission à l’homme : officiellement, 204 personnes en sont mortes, atteintes de la maladie de Creutzfeld-Jakob, mais dès 2013 l’Union européenne a décidé d’autoriser de nouveau le recours aux farines animales dans les élevages piscicoles : business is business

Poudre de spiruline (photo © Fotolia / Baibaz)

Toujours est-il que l’industrie agro-alimentaire française présente aussi des cas plus vertueux et sait parfois faire preuve d’innovation à bon escient. Parmi de multiples exemples, citons en particulier celui de l’entreprise Algae natural food dont les équipes, spécialisées en biotechnologie, se sont constituées en 2013 avec pour objectif de produire à grande échelle la spiruline, une variété de micro-algue utilisée en cosmétique mais aussi comme complément alimentaire du fait de ses propriétés remarquables puisqu’elle contient jusqu’à 70 % de protéines, 9 vitamines et 8 acides aminés essentiels.

Créée en 2014, la start-up s’installe sur le site du port autonome de Strasbourg, à Illkirch-Graffenstaden où elle bénéficie d’un environnement très favorable grâce aux « Coopérations locales environnementales en synergies ». Ces CLES sont destinées à favoriser les complémentarités entre les 320 entreprises installées sur cette immense zone industrielle, la plus vaste d’Alsace, afin de leur permettre d’optimiser la gestion de leurs ressources et de leurs flux de marchandises.

Production de spiruline (photo © Algae natural food)

En l’occurrence, et après une expérimentation peu concluante de production à partie de la méthanisation de déchets agricoles, le producteur débutant de spiruline a noué un partenariat avec un autre géant de l’agro-alimentaire, Cargill, qui produit ici du malt pour les brasseries. L’eau dans laquelle Cargill fait germer ses grains d’orge se charge fortement en matière organique. Jusqu’en 2016, cette eau était rejetée directement dans le milieu naturel où elle contribue largement à l’eutrophisation des cours d’eau, alors qu’elle s’avère un milieu idéal pour permettre la culture de spiruline.

Serre d’expérimentation d’Algae Natural Food, installée à proximité de la malterie (photo © Algae Natural Food / Rue 89)

D’où l’idée de la collaboration entre les deux producteurs, d’autant que la malterie dégage aussi de la chaleur et du CO2, deux intrants dont les algues ont également besoin pour se développer. Algae natural food a donc installé son unité de production de spiruline sur le site même de Cargill afin de profiter au maximum de cet effet d’aubaine qui permet, dans le cadre d’une économie circulaire bien comprise, d’optimiser la réutilisation des sous-produits de sa voisine tout en réduisant l’impact environnemental de cette dernière. Il n’y a pas que dans la nature que les relations intelligentes de symbiose entre espèces complémentaires peuvent se développer…

L. V.

Tout compte fait, l’Homme ne pèse pas bien lourd…

29 décembre 2018

Un dessin signé Bar

Que pèse l’Homme sur Terre ? Une bien étrange question mais non dénuée d’intérêt à l’heure où l’on constate que l’activité humaine, surtout depuis l’accélération de l’industrialisation au milieu du XIXème siècle, après avoir largement altéré la biodiversité et les écosystèmes, est en train de bouleverser le climat mondial à une vitesse jamais connue jusque-là, entrainant un risque de dégradation irréversible des conditions de vie sur Terre.

C’est en tout cas une question à laquelle ont tenté de répondre trois chercheurs israéliens et américains qui se sont efforcé de compiler l’ensemble des données les plus récentes disponibles pour évaluer l’importance respective des différentes espèces vivantes présentes à la surface du globe terrestre. Leurs conclusions, accessibles en ligne et publiées en juin 2018 dans la revue scientifique PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America) ont été reprises récemment dans un article du Monde et ne manquent pas de sel…

L’unité de mesure retenue par ces chercheurs pour rendre compte de la masse respective des différentes espèces vivantes n’est pas des plus parlantes pour le commun des mortels puisque leurs résultats sont exprimés en gigatones de carbone (1Gt = 1 milliard de tonnes) ! Le choix peut paraître curieux mais est largement justifié par le fait que le carbone, en s’associant notamment avec l’hydrogène, l’oxygène, le phosphore ou encore l’azote, forme l’élément de base de la plupart des molécules organiques qui constituent le vivant.

L’intérêt principal de prendre un tel critère comme indicateur de comparaison est qu’il permet de faire abstraction de l’eau qui constitue une part majeure de la plupart des êtres vivants, ce qui revient plus ou moins à comparer la matière sèche globale des différentes espèces. Ainsi, un homme de 70 kg contient en moyenne de l’ordre de 45 kg d’eau et sa composition fera ressortir la présence de 43 kg d’oxygène, 7 kg d’hydrogène et 16 kg de carbone. La masse de carbone prise comme référence est donc très loin de représenter la totalité de la masse du vivant mais elle en constitue un indicateur pertinent pour comparer la part respective des différentes espèces vivantes, en particulier vis-à-vis de leur empreinte carbone.

Déforestation en Amazonie (photo © Marcelo Sayao)

A l’aune de cette référence, la biomasse totale présente à la surface du globe serait ainsi estimée à environ 550 Gt de carbone et la surprise est que 82 % de cette biomasse, soit 450 Gt est en réalité constituée par… des plantes vertes ! ce sont en effet les végétaux, présent pour l’essentiel sur les terres émergées de notre planète, qui représentent et de très loin, la majeure partie de la biomasse terrestre. Derrière viennent, seconde surprise, les bactéries qui, avec une biomasse globale évaluée à 70 Gt de carbone, forment donc le second groupe le plus représenté sur Terre…

Répartition de la biomasse terrestre par taxon en Gt carbone (infographie © Biosphoto / Le Monde d’après source PNAS)

Le diagramme ci-dessus, dessiné à partir des résultats de cette étude et qui représente la part des différents taxons (entités regroupant des organismes vivants classés dans une même catégorie) dans la biomasse totale avec pour chacun d’eux une aire proportionnelle à leur importance respective, montre que les autres espèces vivantes occupent une part relativement marginale à la surface du globe terrestre. Le troisième groupe en importance est d’ailleurs celui des champignons qui, avec une biomasse totale évaluée à 12 Gt prennent une part nettement plus importante qu’on aurait pu l’imaginer de prime abord.

Viennent ensuite, selon ce classement, les archées, des organismes unicellulaires procaryotes (dépourvus de noyaux) puis les protistes ou protozoaires, d’autres organismes également unicellulaires mais dont la cellule est munie d’un noyau comme les nôtres. L’ensemble des représentants du règne animal, ne pèse, tout compris, que 2 Gt de carbone : une misère !

Répartition de la biomasse terrestre par taxon en Gt carbone et détail sur la répartition au sein du règne animal (source © The biomass distribution on Earth / PNAS)

Et la répartition des espèces au sein de cette dernière catégorie réserve elle aussi son lot de surprise. Force est d’abord de constater que l’espèce humaine, bien qu’omniprésente, ne pèse pas lourd : à peine 60 millions de tonnes de carbone, soit plus de 1000 fois moins que les bactéries et plus de trois fois moins que les seuls virus pourtant minuscules… A l’échelle du globe, l’Homme n’est qu’un épiphénomène insignifiant !

Elevage industriel de poulets (photo © Fred Tanneau / AFP / Le Dauphiné)

Et pourtant, son empreinte est manifeste quand on regarde la répartition des espèces présentes au sein du règne animal. Ainsi, la totalité des mammifères sauvages présents à la surface de la Terre ne représenterait plus, selon cette étude, que 7 millions de tonnes de carbone (dont 3 pour les seuls mammifères terrestres), soit près de 10 fois moins que la population humaine, tandis que le bétail élevé pour les besoins de notre consommation (bovins et cochons en tête) représente à lui seul 100 millions de tonnes de carbone soit 15 fois plus que ses congénères restés à l’état sauvage ! Il en est d’ailleurs de même chez les oiseaux où les individus domestiqués (poulet principalement) représentent une biomasse près de trois fois supérieure à celle de l’ensemble des oiseaux sauvages (laquelle ne dépasse pas 2 millions de tonnes de carbone).

Chasse à la baleine au Japon (photo © Reuters / Ouest-France)

Certaines études estiment qu’avant le développement de l’activité humaine, il y a environ 50 000 ans, la biomasse des mammifères était de l’ordre de 40 Mt (en millions de tonnes de carbone), répartie à parts sensiblement égales entre les océans et les terres émergées. Ce stock a donc été divisé par 6 du fait de l’Homme, avec un impact encore plus fort sur terre qu’en mer. Quant à la biomasse végétale (dans laquelle les plantes cultivées représentent de l’ordre de 2 % du total), elle aurait été divisée par deux du fait de l’activité humaine, ce qui est considérable et amoindrit considérablement la capacité d’absorption des gaz à effets de serre dont l’émission est par ailleurs sans cesse croissante…

Termites quittant leur terrier (photo © Jean et Fred / Flickr)

Il y aurait beaucoup à dire encore de cette revue de la biomasse existante, même si celle-ci ne reflète pas, loin s’en faut, la perte de biodiversité qui se fait jour en parallèle. Ainsi, les insectes qui représentent pourtant une très large part de cette biodiversité avec plus de 1 millions d’espèces répertoriées, ne constituent qu’une partie minime de la biomasse totale même si certaines espèces comme les termites représentent à elles seules une masse comparable à celle de la population humaine dans son ensemble, avec néanmoins une empreinte nettement plus discrète sur la biodiversité globale : un exemple à méditer ?

L. V.

La biodiversité dans toute sa banale splendeur

5 décembre 2018

La salle du Clos Blancheton à Carnoux accueillait, jeudi 29 novembre 2018, ses adhérents et un public fidèle pour une conférence consacrée à la « biodiversité », animée par Madame Claude Gadbin-Henry, docteur ès- sciences. C’est en déroulant un diaporama extrêmement riche en illustrations d’espèces animales et végétales qui peuplent notre planète que la conférencière évoqua leur interdépendance, et leur contribution à la constitution de ce que l’on nomme la biodiversité.

Un public particulièrement attentif (photo © CPC)

On peut définir la biodiversité comme la diversité des organismes vivants. Elle se construit avec :

– la diversité des écosystèmes : milieux de vie et interactions entre les espèces qu’ils hébergent en un lieu donné, aux conditions édaphiques homogènes. Ce milieu est déterminé par la nature des sols, des sous-sols et des conditions climatiques locales ;

– la diversité des espèces : variété d’espèces existantes ;

– la diversité au sein de chaque espèce : on constate des variations d’origine génétique entre les individus : c’est la biodiversité génétique, liée à l’existence des allèles variables pour chaque gène, à l’intérieur d’une espèce, cette variabilité est un avantage évolutif, car il permet l’adaptation aux changement du milieu de vie.

Les différents niveaux de la biodiversité (source © Académie de Dijon)

Une analyse scientifique internationale, publiée en 2018, met en évidence que la Coccinelle asiatique, espèce introduite, devenue envahissante et mettant en péril la faune locale de coccinelles, présente une variabilité morphologique (coloration et nombre de points) exceptionnelle déterminée cependant par un seul gène, sous diverses formes alléliques.

Les multiples facettes de la coccinelle asiatique (photo © Entomart / Sciences et avenir)

La biodiversité locale dépend toujours également du milieu où se développent les espèces animales et végétales, et ce milieu est parfois modifié par l’homme.

L’adaptation des espèces animales ou végétales à ces milieux est liée à la pression de sélection au cours du temps long de l’évolution, mais on peut l’observer actuellement : à l’occasion de variations du climat, des espèces introduites accidentellement entrent en compétition avec des espèces indigènes et peuvent les faire disparaître, ou devenir des nuisances majeures car elles sont dépourvues de prédateurs ou de concurrents. Ainsi la coccinelle asiatique, introduite à des fins de lutte biologique contre les pucerons, caractérisée par son extrême variabilité génétique, pourtant reposant sur un seul gène, est devenue une espèce envahissante. De même le Frelon asiatique ou le Moustique tigre sont devenus envahissants après des introductions accidentelles.

L’introduction sans précaution d’un végétal parasité peut parfois amener la destruction de l’espèce introduite et des espèces indigènes, ainsi les palmiers porteurs du Charançon rouge, extrêmement nuisible…

Claude Gadbin-Henry, la conférencière (photo © CPC)

C’est avec une intention particulière que notre conférencière oriente son propos sur le monde des insectes. Ils constituent en effet 85 % des espèces animales, sans compter celles non encore connues ! Et ceci, même si, pour la plupart d’entre nous, la biodiversité animale évoque le plus souvent les grands mammifères, les oiseaux, les poissons, et les animaux domestiques. Jean Henri Fabre, connu pour ses « Souvenirs entomologiques », fut en plus de ses talents de conteur, un excellent observateur des insectes, et un éthologue avant que cette science ne voit le jour.

L’histoire nous apprend que l’homme a connu les insectes depuis l’aube de l’humanité : des gravures rupestres, trouvées dans l’Ariège et datant de 14 000 ans, représentent des sauterelles : elles témoignent des nuisances pour l’environnement humain (vols de crickets migrateurs dévastant les champs)…

Papillon vanesse du chardon

Par contre, on sait maintenant, que les insectes ont un rôle majeur et indispensable pour la reproduction, et la fructification des plantes à fleurs car ils permettent le processus de pollinisation, sans lequel de nombreux fruits et légumes disparaitraient de nos assiettes !

La suite du diaporama projeté nous fit rentrer dans le monde minuscule de ces espèces, visualisant ainsi la morphologie spécifique des insectes, tous hexapodes (6 pattes), leur corps étant composé d’une tête, d’un thorax et d’un abdomen. A partir d’images photographiques réalisées à différentes échelles nous avons observé :

– leur tête adaptée et modifiée en fonction du mode de nutrition : mâchoires pour broyer des végétaux (criquet) ou pour déchiqueter des proies (libellules), trompe pour absorber le nectar (papillon)…

– des yeux composés de multiples facettes, qui atteignent un champ de vision proche de 360°.

– leur déplacement est assuré par des pattes adaptées à diverses fonctions (saut, récolte du pollen) et des ailes procurant un vol spécifique pour chaque espèce, tel celui de la mouche qui peut être stationnaire.

Mante religieuse

Une autre particularité des insectes est une carapace rigide ou squelette externe protecteur. Cette peau rigide nécessite d’en changer lors de la croissance (la mue). Certaines espèces possèdent des aspects et couleurs ayant la faculté « d’effrayer » les prédateurs, tandis que d’autres permettent de se dissimuler dans l’environnement (mimétisme).

Abeille pollinisatrice (photo © Maciej Olszewski, Shutterstock / Futura Sciences)

La reproduction et la protection de la descendance ont été illustrées par des exemples spécifiques prouvant cette longue évolution adaptative, telles les antennes des papillons mâles qui détectent leurs femelles à plusieurs kilomètres de distance (antennes constituées de micros-tubes, chacun ayant fonction de récepteur moléculaire).

La diversité du monde floral fut illustrée par la projection d’une multitude de photographies caractéristiques des nombreuses couleurs et formes infinies composant l’univers des fleurs et des végétaux.

La finalité de cette conférence était de sensibiliser au monde inconnu des insectes, adapté à presque tous les milieux naturels. Leur rôle est fondamental pour la conservation de la biodiversité animale; ainsi que pour l’avenir du monde végétal, où leur rôle de pollinisateurs est garant de la variabilité génétique des graines. Cette variabilité permettra les adaptations fonctionnelles nécessaires pour la survie des espèces aux modifications en cours et à venir de notre environnement. Les insectes sont ainsi un des piliers de l’avenir du vivant. Mais l’homme prédateur au sommet de cette chaîne ne mettra-t-il pas fin à cet équilibre harmonieux ? C’est la question abordée entre les participants au cours de l’échange puis de l’apéritif offert par le Cercle à l’issue de cette présentation enrichissante.

C. M.

Des Prix Nobel d’économie bien optimistes…

6 novembre 2018

Dessin de Chapatte (source blog Le Monde)

Cette année, le prix de la Banque de Suède en matière d’économie, attribué depuis 1968 par la Banque centrale de Suède en mémoire d’Alfred Nobel et sur le même modèle que les prix concernant les matières scientifiques dûment identifiées par les frères Nobel dans leur testament, est venu récompenser deux économistes américains. L’affaire n’a rien d’étonnant puisque près des trois-quarts des lauréats, depuis que ce prix est décerné, sont de nationalité soit américaine, soit à la rigueur britannique, et en tout cas très largement d’obédience ultralibérale, à tout le mois orthodoxe et, pour certains, franchement réactionnaires.

Le cru 2018 n’échappe pas vraiment à la règle en venant ajouter deux Américains de plus à cette liste de 82 lauréats. Officiellement, ces deux chercheurs ont été récompensés le 8 octobre 2018 pour avoir intégré la prise en compte l’un du changement climatique et l’autre des innovations technologiques dans les analyses macroéconomiques. De véritables précurseur dotés d’une vision écologique donc ?

Attribution du 50ème prix Nobel d’économie, lors d’une conférence de presse à Stockholm le 8 octobre 2018 (photo © Henrik Montgomery / AFP / Libération)

Pas vraiment en réalité si l’on en croit les éléments biographiques que l’on peut lire à leur sujet dans la presse. Paul Romer, pur produit de l’Université de Chicago, fils d’un gouverneur du Colorado et considéré en 1997 comme l’une des 25 personnalités les plus influentes des États-Unis, s’est fait notamment connaître pour sa théorie de la croissance indéfinie. Peu importe à ses yeux que les ressources naturelles soient en nombre limité et en voie de raréfaction après des décennies de surexploitation irresponsable. Il estime en effet que le moteur principal de la croissance vient du génie humain à développer sans cesse de nouvelles inventions, surtout depuis la généralisation de l’informatique et des nouvelles technologies de l’information.

Paul Romer (source Wikipedia)

Cette notion de « croissance endogène » que soutient Paul Romer n’est pas inintéressante puisqu’elle met en avant l’importance pour un gouvernement d’investir dans la formation, la recherche et le développement technologique pour permettre de faire émerger de nouvelles innovations qui seront le moteur de la croissance de demain. Elle fait néanmoins quelque peu abstraction de la réalité qui oblige à constater que les ressources naturelles, même les plus banales comme les terres agricoles, l’air et l’eau, et a fortiori les plus rares comme le gaz, le pétrole, les minerais, sont inégalement accessibles et que tout développement humain harmonieux et durable ne peut faire totalement abstraction de leur partage et de leur gestion à long terme.

Imaginer que l’homme toujours trouvera des solutions techniques nouvelles pour continuer sa course effrénée vers davantage de confort n’est pas vraiment cohérent avec ce qu’on observe de l’histoire des civilisations qui presque toutes se sont heurtées, à un moment ou un autre, à la raréfaction des ressources dont elles avaient besoin et bien souvent aux conflits qui en ont résulté…

Quant à la thèse développée par l’autre lauréat du Prix Nobel d’économie 2018, William Nordhaus, formé au prestigieux Massachussets Institut of Technology et professeur à la non moins prestigieuse Yale University, elle est tout aussi contestable. Fervent opposant dès 1972 aux thèses écologistes du Club de Rome qui alerte, déjà à l’époque, contre les conséquences environnementales et sociales d’une croissance économique aveugle, Nordhaus s’est intéressé dès la fin des années 1980 aux impacts potentiels du changement climatique dont les scientifiques commençaient tout juste à se rendre compte des potentiels effets dévastateurs à long terme.

William Nordhaus (photo © Harold Shapiro / Yale University)

Mais nul catastrophisme dans la thèse de l’économiste américain, contrairement aux mises en garde des scientifiques du GIEC, qui détaillent, dans leur dernier rapport rendu public précisément en ce même jour du 8 octobre 2018, à quel point il est crucial pour la survie de l’humanité de tout faire pour limiter en dessous des 1,5 °C le réchauffement climatique mondial d’ici la fin du siècle. C’est d’ailleurs ce qui explique sans doute que Nordhaus est récompensé par le gratin des économistes bien-pensants par ce prestigieux Prix Nobel d’économie.

Son approche est de fait purement économique et s’appuie sur un modèle mathématique des plus simplistes : quand l’économie se développe, elle produit davantage de gaz à effets de serre. Ces derniers ont des impacts sur l’environnement, ce qui va se traduire par des coûts (davantage de catastrophes naturelles, nécessité d’adapter certains aménagements pour suivre le niveau de l’élévation des mers, ou encore réduction des rendements agricoles dans certaines régions). Pour éviter que ces coûts ne viennent réduire trop fortement la croissance, il va donc falloir investir notamment pour financer une transition énergétique progressive vers des énergies décarbonées. Les modèles développés par Nordhaus ont donc pour but de déterminer le scénario optimal de réchauffement climatique qui permet, d’un strict point de vue économique, d’opérer cette transition énergétique sans impacter la croissance mondiale.

Le résultat de cette approche revient à imaginer une action très graduelle consistant à imposer à tous les pays un prix du carbone qui augmente de manière très progressive. Une vision qui suppose un effort identique de tous les pays, bien peu réaliste et qui a conduit à l’échec tous les sommets sur le climat jusqu’aux avancées de la COP 21 basée justement sur une approche plus différenciée. Mais surtout une analyse très différente de celle du GIEC ou du rapport Stern, établi en 2006 à la demande du gouvernement britannique, et qui chiffre le coût de l’inaction face au changement climatique, préconisant au contraire une action rapide et massive pour infléchir les émissions mondiales de gaz à effet de serre avant qu’il ne soit trop tard.

Evolution des émissions de CO2 en fonction des scénarios de développement : en vert le scénario tendanciel, en rouge celui préconisé par Nordhaus, en noir celui qui permet de ne pas dépasser une augmentation de plus de 2,5 °C et en jaune celui conseillé par le rapport Stern (source © Johan Jarnestad /The ROyal Swedish Academy of Sciences in The Huffington Post)

En réalité, Nordhaus appuie sa démonstration sur des hypothèses totalement irréalistes qui considèrent qu’un réchauffement de 2 °C en 2100 ne se traduirait que par une baisse de 1 % du PIB mondial, et que cette réduction resterait de l’ordre de 10 % pour un réchauffement de 6 %. A ses yeux d’économiste, le changement climatique global n’est donc qu’un problème mineur, dont l’impact sur la croissance sera d’autant plus limité qu’il alimente ses modèles avec des taux d’actualisation tels qu’il n’y a aucun intérêt à engager dès à présent des investissements massifs pour limiter dans le futur des événements dont les impacts économiques sont fortement minorés. Autant garder les choses en l’état et laisser les générations futures se débrouiller avec un problème qui ne nous concerne guère…

Avec un tel raisonnement et en s’appuyant sur son modèle DICE (Dynamic Integrated Climate-Economy model) William Nordhaus conseille donc aux gouvernements d’adopter une stratégie d’action très modeste qui vise une augmentation « économiquement optimale » de 3,5 °C d’ici 2100, ce qui revient quasiment à laisser se dérouler le scénario tendanciel actuel. Voilà qui devrait en effet convenir parfaitement à nos responsables politiques et tant pis pour nos enfants qui risquent de subir de plein fouet les conséquences d’un tel aveuglement…

L .V. 

A la découverte de la biodiversité à Carnoux…

4 novembre 2018

La prochaine conférence du Cercle Progressiste Carnussien se tiendra le jeudi 22 novembre 2018, à 18h30, salle du Clos Blancheton à Carnoux-en-Provence, d’accès libre et gratuit comme pour les sessions précédentes.

Notre association a fait appel pour cela à une spécialiste, Mme Claude GADBIN-HENRY, docteur ès Sciences, pour traiter d’un sujet primordial, la biodiversité.

Cette conférence est intitulée La Biodiversité, avec pour sous-titre Comme vous ne l’avez jamais vue.

Qu’est-ce que la Biodiversité ?

La Biodiversité c’est la diversité du vivant.

Elle présente une infinité de formes animales et végétales inconnues.

La connaître mieux c’est mieux la protéger.

Elle englobe tous les organismes vivants : le Végétal, l’Animal et les Microorganismes, présents dans tous les milieux terrestres… Des grands mammifères connus de tous aux « minuscules », invisibles à nos regards. Sa protection déterminera la possibilité de la conservation de la vie, face aux érosions que l’homme lui impose actuellement.

Notre conférence vous présentera de nombreux organismes que vous regardez peu et que vous ne voyez pas, certains même vous effraient.

Nombre d’entre eux ont pourtant un rôle essentiel dans la survie d’autres espèces : à travers les relations de dépendances alimentaires ou parasitaires, la compétition et la collaboration qui caractérisent les rapports entre toutes les espèces.

La Biodiversité est en devenir permanent. Faire disparaître une seule espèce entraîne des réactions en chaine qui perturbent durablement l’équilibre des écosystèmes concernés.

Cependant de nouvelles espèces sont découvertes chaque jour sur notre Terre, ce sont des organismes « minuscules ou invisibles », on en parle peu, ils constitueront si nous y prenons garde une partie de la Biodiversité à venir…

Compte tenu de l’importance pour tous du sujet, nous vous attendons nombreux, jeudi 22 novembre.

Aix-en-Provence s’équipe de pavés à la turque…

2 novembre 2018

Maquette du futur BHNS Aixpress en cours d’aménagement dans les rues d’Aix-en-Provence (source : Ville d’Aix)

Tous les Aixois s’en sont rendus compte : le centre-ville est en travaux ! Depuis un an et jusqu’en 2019, les grands axes sont devenues un chantier ininterrompu en prévision de l’aménagement du futur Aixpress, le bus dit à haut niveau de service qui traversera toute la ville sur plus de 7 km, depuis le nouveau pôle d’échange du Krypton, en bordure de l’Arc et de l’autoroute A8, jusqu’à l’avenue Saint-Mitre-des-Champs, au nord-ouest d’Aix, en passant par la gare routière et les universités.

Mais ce n’est pas tout car ce chantier titanesque, qui provoque l’agacement des automobilistes aixois, vient s’ajouter à d’autres grands travaux, engagés en septembre 2016 et qui visent à un réaménagement complet de trois places emblématiques de la cité du Roy René, qui s’étendent sur 8 600 m2, en plein cœur du centre historique, entre le Palais de Justice et l’église de la Madeleine. Un vaste espace public, aménagé dès le XVème siècle, avant la Place des Cardeurs ou celle de l’Hôtel de Ville, et bien avant le Cours Mirabeau, mais qui reste un lieu emblématique de la vie aixoise.

Vue de l’ancien palais des Comtes de Provence depuis les environs de la place des Prêcheurs (source : L’Aixois)

Selon le site très documenté Aix en découvertes, le roi René d’Anjou, devenu comte de Provence en 1434, y fit édifier un palais monumental à l’emplacement d’une ancienne porte de la ville antique dont il avait conservé les trois tours. Ce palais comtal, devenu siège du Parlement de Provence après le rattachement du Comté à la France en 1481, a finalement été détruit en 1786 car il menaçait ruine. Cette destruction s’est alors traduite par un remaniement complet du quartier avec notamment l’édification de l’actuel Palais de Justice et des prisons devenues depuis le siège de la Cour d’Appel.

Vue aérienne de la Place des Prêcheurs qui s’étend à l’Est du Palais de Justice d’Aix-en-Provence (source © Géoportail)

Ce vaste espace public comprend désormais au sud la place de Verdun, ouverte suite à la destruction du Palais, la place des Prêcheurs, sur laquelle se tient traditionnellement le marché, qui devrait y reprendre ses habitudes en mars 2019, et la place Madeleine au nord, devant l’église du même nom. La place des Prêcheurs, qui se situait à l’origine en dehors des limites de la ville antique, est devenu véritablement un centre de la vie aixoise à partir du XVIème siècle, après que l’ancien Jardin du roi René, situé plus à l’Est, se soit urbanisé à son tour sous le nom de Villeneuve, autour du collège édifié par les Jésuite en 1583. Jusqu’en 1775, ce haut-lieu de la vie mondaine d’Aix-en-Provence accueillait également les exécutions publiques avec une roue, un échafaud et plusieurs gibets…

Maquette des futures places de Verdun et des Prêcheurs après réaménagement (© Atelier Garcia-Diaz source : Ville d’Aix)

Il va de soi que le réaménagement en profondeur de ces places historiques, rendu nécessaire pour y refaire entièrement les réseaux souterrains tout en profitant de l’opportunité pour leur donner un aspect plus accueillant, ne pouvait se faire qu’après une sérieuse campagne de fouilles archéologiques conduite par l’équipe d’archéologues de la ville. Ces fouilles ont mis à jour de nombreuses sépultures devant l’église de la Madeleine où s’étendait autrefois le cimetière des Prêcheurs. Elles ont aussi permis de retrouver, devant le Palais de Justice, l’emplacement de l’angle sud-est des fondations de l’ex palais comtal.

Fouilles archéologiques sous la place des Prêcheurs (extrait d’une vidéo de Provence Azur TV)

Des vestiges de caves, de murs et de l’ancienne Voie Aurélienne qui longeait les remparts ont ainsi été mis à jour, si bien que les services municipaux ont dû phosphorer durant l’été 2017 pour revoir partiellement l’aménagement des futures places afin d’y intégrer de grandes dalles vitrées qui permettront aux passant de visualiser quelques-uns des vestiges archéologiques ainsi découverts, tandis qu’un marquage au sol, intégré au futur pavage de la place permettra de repérer l’emplacement des fondations de l’ancien édifice comtal et de la voie romaine adjacente. L’opération se traduira par un léger surcoût de 600 000 €, une paille par rapport au coût total des travaux qui est évalué à 20 millions d’euros, dont environ la moitié pour la réfection des réseaux enterrés de gestion des eaux pluviales, d’adduction d’eau potable (dont certaines canalisations sont encore en plomb dans ce quartier), de pose des fourreaux destinés à l’installation future de la fibre optique, et de mise en place d’un réseau de bornes électriques pour les forains et la recharge des véhicules.

Emplacement des vestiges de l’ancien Palais comtal et des espaces de visualisation qui seront conservés (source : Ville d’Aix)

Les opérations de pavage ont, quant à elles, commencé depuis février 2018, comme le précise un article de La Provence. Elles nécessiteront au total pas moins de 8 000 tonnes de pierres, toutes soigneusement taillées au millimètre près, avec une surface légèrement griffée pour éviter les glissades malencontreuses par temps de pluie. C’est l’entreprise UrbaTP, implantée depuis 2003 à Meyreuil, qui a remporté ce marché fabuleux consistant à couvrir près de 2 hectares d’espace public avec des pavés de différentes nuances allant du beige au gris clair, sous la houlette de l’Atelier Garcia Diaz, un cabinet montpelliérain d’architectes, urbanistes et paysagistes.

Carrière près de Sogüt en Turquie (source UrbaTP)

Un chantier qui est néanmoins sujet à controverse car les pierres calcaires en question, choisies précisément pour faire couleur locale, sont extraites de la carrière de Sogüt, située en Turquie, à 2 700 km de là ! A tel point d’ailleurs que, selon La Gazette des Communes, une cargaison de 6000 tonnes de pavés destinés au chantier des trois places à Aix a été bloquée pendant plusieurs jours, fin septembre, par les douanes françaises, dans le port de Marseille, le temps des contrôles nécessaires.

Voilà qui illustre bien le paradoxe de notre conception du développement durable : pour protéger notre environnement de toute nuisance, on préfère fermer les carrières de pierre qui ont fait la renommée de la région à une époque où la pierre de Cassis, exploitée depuis l’Antiquité, était exportée pour construire les quais d’Alexandrie (mais pas le socle de la statue de la Liberté à New York, contrairement à une légende urbaine anisée tenace, ledit socle étant réalisé en béton et granite rose du Connecticut). Et, dans le même temps, pour conserver l’aspect local de notre environnement urbain, on importe de l’autre bout du monde, des pierres qui, certes, reviennent moins cher car extraites par une main d’œuvre moins exigeante et dans un contexte réglementaire moins rigoureux, mais se traduisent par un bilan environnemental global bien pire, quoique moins visible depuis le centre-ville d’Aix-en-Provence…

L.V. 

Saoul comme un pigeon néo-zélandais…

18 octobre 2018

En France, il existe, selon les spécialistes, 570 espèces d’oiseaux. En Nouvelle-Zélande, ce nombre s’élève, paraît-il, à 168, pas une de plus ! On comprend donc que les Néo-zélandais, amoureux de la nature par tradition culturelle, soient très attachés à la préservation de leur faune ailée. Chaque année, ils votent donc en masse pour élire « l’oiseau de l’année ». Un concours organisé depuis 2005 par l’association environnementaliste Forest & Bird et qui connait traditionnellement un grand succès…

En 2018, les résultats du vote, dont le scrutin s’est clôturé dimanche 14 octobre ont été rendus publics dès le lundi matin. And the winner is… Pas le kiwi en tout cas, pourtant emblème symbolique du pays qui avait déjà été couronné de ce titre prestigieux en 2009. Non, cette année, les quelques 50 000 Néo-zélandais qui ont participé au vote ont décerné la majorité de leurs suffrages à un gros pigeon sauvage, dénommé kereru en langue Maori, Hemiphaga novaeseelandiae de son petit nom scientifique.

Le Kereru ou pigeon de Nouvelle-Zélande

Une espèce assez banale en apparence et qui n’est pas spécialement menacée d’extinction bien que son habitat soit localement en danger de régression. Mais un oiseau qui, comme tout un chacun, présente ses petites faiblesses… En l’occurrence, le pigeon de Nouvelle-Zélande se gave de fruits dont il contribue d’ailleurs à disséminer les graines, jouant un rôle très important dans la reproduction des espèces arborées.

Kereru dans une forêt de Nouvelle-Zélande (photo © Hawke’s Bay Today / South China Morning Post)

Mais il lui arrive souvent, à force d’ingurgiter des fruits très murs et partiellement fermentés, de voir son taux d’alcoolémie augmenter au-delà du raisonnable. Il n’est donc pas rare, à la fin de l’été, d’observer de gros pigeons tituber au bout de leur branche, voire carrément tomber de l’arbre faute de pouvoir maintenir leur équilibre tellement ils sont saouls… Un comportement qui les rend particulièrement vulnérables face aux prédateurs, dont les chats, qui peuvent alors facilement les attaquer. Des centres de protection animales sont donc régulièrement sollicités pour recueillir des pigeons ramassés à terre par des âmes charitables, afin de les placer en cellule de dégrisement, le temps qu’ils reprennent leurs esprits.

Grive musicienne dans une vigne (source grives.net)

On connaissait déjà l’expression « saoul comme une grive » qui fait référence au comportement des grives, grandes amatrices de raisins et qui font des ravages dans les vignes lorsque le raisin est bien mûr, se gavant de fruits au point de ne plus pouvoir s’envoler lorsque le danger guette. L’expression date, parait-il, d’un texte de 1486 où l’on peut lire « plus estourdy qu’une grive », le mot « estourdy » signifiant alors « saoul » en vieux français.

D’après l’ouvrage La mystérieuse histoire du nom des oiseaux (éditions Robert Laffont), ce verbe « étourdir » est probablement issu du bas latin « exturdire », lequel signifie agir follement. Un verbe qui dérive justement du latin « turdus », mot qui désigne la grive, à cause précisément du comportement de cet oiseau qui titube au point de ne plus pouvoir s’envoler lorsqu’il s’est gavé de raisin.

A croire finalement que, des vignes du Bordelais jusqu’aux forêts de Nouvelle-Zélande, les oiseaux ne sont finalement guère plus raisonnables que les humains et ne savent pas mieux qu’eux résister à un bon jus de fruit, un tantinet alcoolisé…

L. V.

Nucléaire, quel avenir ?

16 octobre 2018

Les catastrophes naturelles de cette année 2018, dont certaines résultent en partie du dérèglement climatique consécutif à nos émissions de gaz à effet de serre nous incitent à réfléchir à nos modes de production d’énergie électrique.

Réacteur nucléaire et éoliennes sur le site de Cruas-Meysse en Ardèche (photo © Colin Matthieu / EDF)

En dehors de l’hydroélectricité, les énergies renouvelables sont pour la plupart intermittentes, ce qui nécessite de disposer d’une source complémentaire stable et suffisamment puissante. Au regard de ces constats, la création ou l’augmentation de cette source par l’intermédiaire de la combustion auto-génératrice de pollution doit être exclue.

Pour mémoire, on considère (même si ces chiffres sont probablement à moduler à la hausse si l’on raisonne en cycle de vie global) que l’éolien génère 20 g de CO2 par KWh produit, le nucléaire 35, le pétrole de 400 à 500 et le charbon ou le lignite 1200 ! La relance de l’industrie charbonnière aux USA, sous l‘impulsion de la présidence Trump et le recours encore important dans plusieurs pays européens, dont l’Allemagne ou la Pologne, à ce combustible fossile fortement émetteur de gaz à effet de serre ont donc des conséquences dramatiques pour l’accélération du réchauffement climatique…

Dans le Mix énergétique français, il est recouru principalement au nucléaire et, de manière très secondaire, à l’hydroélectricité et aux centrales thermiques (gaz principalement, fuel et charbon accessoirement), les autres énergies renouvelables ayant une contribution encore assez faible.

Centrale nucléaire de Bugey dans l’Ain (photo © EDF)

Pour toutes les centrales thermiques, qu’elles fonctionnent par combustion d’énergie fossile ou par fission nucléaire, la chaleur dégagée est utilisée pour obtenir de la vapeur d’eau qui, une fois pressurisée, assure la rotation de la turbine de chacun des turbo-alternateurs nécessaires. Ces ensembles génèrent de l’électricité caractérisée par une tension alternative sinusoïdale qui permet l’utilisation de transformateurs pour adapter facilement sa valeur aux besoins.

La production électrique d’origine nucléaire est réalisée dans des centrales qui sommairement comprennent :

  • 1 réacteur dans lequel la fission contrôlée se produit (une centrale comportant généralement plusieurs réacteurs)
  • 1 ensemble récupérateur de chaleur producteur de vapeur d’eau pressurisée
  • 1 ou plusieurs turbo-alternateurs
  • 1 système de refroidissement (qui suppose la présence d’eau en quantité à proximité immédiate)

Les principaux inconvénients de cette filière sont les suivants :

La matière première (l’uranium) utilisée pour la combustion est limitée et sa ressource connue devrait être épuisée dans environ 120 ans.

La mine d’uranium Ranger, en Australie, dans le Parc national de Kakadu, classé au Patrimoine mondial de l’UNESCO (photo © Gleen Campbell)

L’extraction de l’uranium n’est pas sans risque, y compris sur l’environnement, et se situe dans des pays éloignés des lieux d’implantation des centrales dont l’Afrique et peu stables politiquement.

La fission est une opération maîtrisée mais non sans risque qui fait l’objet de contrôles sérieux afin d’éviter les réactions en chaîne et les explosions.

Les déchets radioactifs ont une durée de vie qui peut atteindre 710 millions d’années !

Globalement, l’énergie nucléaire a mauvaise réputation depuis la réalisation de la bombe atomique. Elle fait peur et elle laisse des déchets radioactifs dangereux et difficiles à neutraliser.

Enfin, la production d’électricité d’origine nucléaire coûte cher. 1MWh nucléaire coûte en moyenne 50 € (et sans doute le double pour celui qui sera produit par l’EPR en construction à Flamanville) alors que la même énergie produite à partir du charbon revient à 10 € si ce dernier est extrait sur place.

En 2015, il existait à la surface de la Terre 432 réacteurs nucléaires (dont 58 en France) et plusieurs graves accidents ont déjà affecté ce parc, trois d’entre eux ayant eu un retentissement particulier.

Une équipe de nettoyage en train de décontaminer Three Mile Island (photo archives DR)

En 1979, à Three Mile Island, l’accident a commencé par la perte d’étanchéité de l’enceinte du circuit d’eau primaire, une vanne de décharge du pressuriseur étant restée bloquée en position ouverte. À la suite d’actions inadaptées, le refroidissement du cœur n’a plus été assuré, entraînant la fusion d’une partie du combustible. L’enceinte de confinement, qui constitue la troisième barrière de sécurité, a joué son rôle pour limiter les rejets radioactifs. Quand six ans plus tard, il a été possible de pénétrer dans l’enceinte, une caméra introduite dans la cuve a montré qu’une partie significative du combustible avait fondu mais qu’il n’avait pas traversé la cuve, le corium s’est stratifié en fond de cuve sans provoquer d’explosion (extrait du site Wikipedia, une analyse détaillée de l’accident étant accessible sur le site de l’IRSN).

En 1986, à Tchernobyl, un réacteur a explosé lors d’un test de contrôle destiné à vérifier l’efficacité des contrôles et de la sécurité du fait d’erreurs dans la conduite de ces tests. Du fait de l’absence d’enceinte de confinement, les conséquences de cette catastrophe ont été planétaires.

Le réacteur n°4 de la centrale de Tchernobyl quelques semaines après l’explosion (photo © Igor Kostine)

En 2011, à Fukushima, un tremblement de terre exceptionnel de magnitude 9 survient auquel la centrale résiste grâce au système de contrôle des quatre réacteurs. Le courant électrique alimentant la centrale est coupé et c’est alors que survient une vague de 15 m de hauteur provoquée par un tsunami. Les barrières de protection de la centrale ne mesurent que 6,50 m pour la première et 10 m pour la seconde. Les groupes électrogènes de secours de la centrale situés en sous-sol sont noyés et hors service. Le refroidissement du cœur du réacteur est interrompu. Les câbles électriques des groupes électrogènes dépêchés sur place sont trop courts ! Toutes sortes de moyens sont utilisés dont l’arrosage des réacteurs pour refroidir ces derniers. Ils s’avèrent inefficaces et des explosions dues à l’hydrogène se produisent engendrant des radiations dans un rayon de 50 km autour de la centrale.

On constate que ces trois accidents résultent d’imprévoyances et/ou d’actions inadaptées.

La fusion nucléaire, si on arrive à la réaliser industriellement, pourrait constituer une alternative à la fission qui est actuellement en forte perte de vitesse dans le monde (en dehors de la France et de certains pays comme la Chine qui vient de mettre en service un réacteur EPR). Elle développe cinq fois plus d’énergie que la fission, ne développe pas de réaction en chaîne car dès qu’on l’arrête, le plasma refroidit. Enfin, les déchets sont moindres. De plus, le Tritium, matière utilisée parmi d’autres, a une durée de vie de radiation limitée à 125 ans. Le rêve pour ceux qui suivent.

En conclusion, la combustion, on en connaît bien tous les effets nuisibles mais on a souvent tendance à oublier les êtres humains qui meurent à cause de la pollution qu’elle dégage (CO2 et microparticules). La fission nucléaire, malgré les risques qui lui sont inhérents, les déchets de très longue durée qu’elle génère et les coûts élevés d’exploitation (surtout si l’on intègre le démantèlement des réacteurs en fin de vie), a donc probablement encore de beaux jours devant elle, en attendant de trouver mieux pour la remplacer totalement…

Michel Bouvier

Justice : les Pays-Bas condamnés pour inaction climatique

12 octobre 2018

Marjan Minnesma, présidente de l’association Urgenda (photo © Urgenda/Chantal Bekker)

Devant l’inaction des gouvernements face au changement climatique, tous les moyens sont bons pour essayer de faire bouger les choses, y compris les procédures judiciaires. C’est ce qu’a considéré Marjan Minnesma une militante écologiste de longue date, ancienne de Greenpeace et qui a créé sa propre association dénommée Urgenda. Inspirée en 2011 par la lecture du livre Revolution Justified, publié par l’avocat néerlandais Roger Cox, elle est à l’initiative d’un recours en justice déposé en 2012 par un groupe de 886 citoyens hollandais.

Ce groupe de militants, enseignants, artistes, entrepreneurs et personnalités locales n’a pas hésité à dépenser 200 000 € dans cette action en justice contre l’État néerlandais accusé de n’avoir pas pris les mesures adaptées pour lutter avec efficacité afin de limiter les émissions de gaz à effet de serre, exposant sa population aux conséquences dramatiques d’une augmentation désormais inéluctable du niveau de la mer, alors que 15 % de la superficie des Pays-Bas est situé sous le niveau de la mer et la majeure partie du pays est directement menacée par le risque d’inondation littorale ou fluviale.

Vue aérienne de maisons près d’Amsterdam le 24 avril 2018 (photo © Reuters / La Tribune)

Le 24 juin 2015, à la grande joie de cette poignée de militants déterminés, le tribunal de La Haye avait de fait estimé que les efforts engagés par le gouvernement néerlandais n’étaient pas à la hauteur des besoins pourtant clairement identifiés par le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) pour contenir le réchauffement planétaire. Le jugement rendu alors estimait que « sur la base de la politique actuelle de l’Etat, les Pays-Bas auront réduit au mieux leurs émissions de 17 % en 2020 » par rapport à 1990, alors que cette réduction devrait être de 25 % au minimum pour espérer contenir le réchauffement climatique à un niveau acceptable.

Les membres de l’ONG Urgenda célèbrent avec leurs avocats la décision du tribunal en leur faveur, le 24 juin 2015 à La Haye (photo © Chantal Bekker / Le Monde)

Le gouvernement néerlandais avait immédiatement fait appel de ce jugement, mais le 9 octobre 2018, le tribunal de La Haye vient tout juste de confirmer ce verdict, alors même que le GIEC venait de rendre public, la veille, son dernier rapport approuvé par 197 États, sur la nécessité d’agir drastiquement et très rapidement si l’humanité veut éviter les conséquences catastrophiques d’un réchauffement dépassant 1,5 °C.

Une nouvelle claque donc pour l’État néerlandais qui est ainsi mis en face de ses responsabilités. Le verdict prononcé par la présidente de la juridiction, Marie-Anne Tan-de-Sonneville, est en effet sévère, rappelant notamment que « Le changement climatique est un grave danger. Tout report des réductions d’émissions exacerbe les risques liés au changement climatique. Le gouvernement néerlandais ne peut pas se cacher derrière les émissions d’autres pays. Il a le devoir indépendant de réduire les émissions de son propre territoire ».

Manifestation à Copenhague de citoyens pour la prise en compte de mesures contre le réchauffement climatique (photo © Christoffer Askman / Ritimo)

Un raisonnement qui pourrait s’appliquer à tous les pays de la planète qui ont tendance à s’abriter derrière l’inaction collective pour éviter de prendre les décisions qui pourtant s’imposent à eux. Selon le professeur de droit Laurent Neyret, cité par Le Monde suite à la première décision de justice rendue en 2015, ce jugement pourrait faire jurisprudence car « les juges ont habilement démonté l’argument de la défense selon lequel le changement climatique est un problème global qui ne peut être traité à une échelle nationale, lui opposant le devoir des pays à agir localement, au nom de l’obligation commune mais différenciée des Etats à lutter contre le réchauffement ».

De fait, les Pays-Bas ne sont pas nécessairement les plus mauvais élèves de la classe de la classe en matière de lutte contre le réchauffement climatique, même si leurs émissions de gaz à effet de serre sont supérieures à celles de la moyenne européenne, comparables en 2013 à celles de l’Allemagne notamment. En juin 2018, selon Libération, le pays s’est ainsi engagé sur un programme très ambitieux visant à réduire les émissions de gaz à effet de serre par rapport à 1990 de 49 % d’ici 2030 et de 95 % d’ici 2050. Le gouvernement envisage même d’atteindre la neutralité carbone pour son électricité d’ici 2050.

Les jeunes soutenus par l’association Our Children’s Trust, avec leur avocate Andrea Rodgers (photo © Our Children’s Trust)

Toujours est-il que cette retentissante victoire devant une juridiction néerlandaise pourrait conduire à une multiplication des recours en justice pour cause d’inaction climatique. Selon un rapport de l’ONU publié en mai 2017, ce sont pas moins de 884 actions en justice qui auraient ainsi été intentées sur cette question, dont 654 devant des juridictions américaines. Pour l’instant, les tribunaux des États-Unis ont tendance à se déclarer incompétents sur le sujet, mais fin 2016 un juge a néanmoins autorisé la poursuite d’une affaire portée par 21 jeunes soutenus par l’association Our Children’s Trust, devant un tribunal de l’Oregon, considérant que « les politiques actuelles du gouvernement violent leurs droits constitutionnels » en laissant se développer des concentrations de gaz à effet de serre très supérieures à ce que les climatologues considèrent comme acceptables pour éviter des évolutions climatiques aussi dramatiques qu’irréversibles.

En Belgique, selon le site Mr Mondialisation, une action collective en justice, initiée par l’association Klimaatzaak, présidée par l’entrepreneur Serge de Gheldere, soutenue initialement par une dizaine de militants mais portée désormais par 30 000 citoyens a été lancée en 2015, considérant que la réduction de CO2, qui atteint pourtant 1 % par an dans ce pays est très largement insuffisante en regard des enjeux. En 2017, le procès n’avait guère progressé, bloqué comme souvent en Belgique par de sordides querelles quant aux choix de la langue à utiliser, mais la victoire en appel que viennent d’enregistrer les militants néerlandais voisins va peut-être redynamiser la procédure…

Quant à la France, elle n’est pas à l’abri d’une telle démarche. En novembre 2017, l’association Notre affaire à tous, a adressé un courrier au Président de la République pour demander l’arrêt des subventions aux énergies fossiles, la réduction des émissions françaises de gaz à effet de serre et la reconnaissance du changement climatique comme un crime écologique. Faute de réponse, sa présidente Marie Toussaint menace d’entamer une action en justice contre l’État français.

A défaut d’être favorable pour les générations futures et pour notre environnement, le changement climatique pourrait donc se révéler à terme comme une affaire juteuse pour des bataillons de juristes…

L. V. 

Politique agricole : la tentation helvète…

8 octobre 2018

Epandage de pesticides sur un champ de pommes de terre, dans le nord de la France (photo © Philippe Huguen / AFP in Libération)

En matière de politique agricole, tout le monde, en dehors de la FNSEA, du ministre de l’agriculture et bien sûr de la Commission européenne, sait que l’on va droit dans le mur. Le tournant productiviste pris dans les années 1950, consistant à spécialiser et industrialiser les exploitations agricoles tout en libéraliser au maximum les marchés a fait des ravages.

Plus de la moitié des exploitations agricoles a disparu au cours des 25 dernières années. La part de l’agriculture dans le PIB français a été divisée par deux depuis les années 1980 et les suicides d’exploitants s’enchaînent tandis que 30 % des agriculteurs touchent moins de 350 € par mois, étranglés par des choix technologiques qui leur sont imposés par les filières agro-alimentaires alors que les prix d’achat de leur production leur sont imposés par la grande distribution.

Quant aux conséquences des pratiques agricoles sur notre environnement, elles sont devenues catastrophiques avec une perte irréversible de la biodiversité, un appauvrissement massif des sols et une pollution généralisée des nappes souterraines et des cours d’eau par des taux de nitrates et de pesticides qui obligent à fermer toujours davantage de captages pour l’eau potable.

Curieusement, c’est de Suisse, où se situe pourtant le siège de l’Organisation mondiale du commerce, qu’a failli venir un sursaut salutaire contre cette orientation ultralibérale qui fait des ravages dans nos campagnes. Le 23 septembre dernier en effet, dans le cadre du système de démocratie participative qui permet aux citoyens helvètes de s’exprimer directement sur des sujets qui les concernent au quotidien, chacun pouvait se prononcer sur deux propositions touchant au cœur des systèmes de production agricole.

Le premier motif de votation soumis à l’arbitrage citoyen à l’initiative des Verts, était intitulé « pour des aliments équitables » et venait après une consultation largement plébiscitée en 2017 qui avait permis d’inscrire dans un nouvel article constitutionnel des critères de durabilité et de protection de l’environnement en vue d’une plus grande sécurité alimentaire. Il s’agissait désormais d’aller plus loin en vue de développer la production d’aliments équitables via un renforcement du contrôle des conditions dans lesquelles les aliments sont produits, en ce qui concerne les droits des travailleurs, les règles sanitaires et le bien-être animal.

Affiche dans le cadre de la campagne pour la votation suisse sur la sécurité alimentaire en 2017 (photo © Keystone / la Tribune de Genève)

Mais c’est surtout la seconde proposition, émise par le syndicat paysan Uniterre, lui dont les mots d’ordres sont Production – Solidarité – Responsabilité – Emplois et qualité de vie, qui a fait beaucoup parler de lui dans les villes et surtout les campagnes. Cette initiative « pour la souveraineté alimentaire » visait en effet, ni plus ni moins, qu’à introduire une dose de protectionnisme en matière agricole dans un pays qui importe 50 % des produits agricoles qu’il consomme et dont le secteur agricole a perdu en 40 ans la moitié de ses effectifs, tandis que la consommation de pesticide a augmenté de 35 % entre 2000 et 2014.

L’idée, selon Fernand Cuche, secrétaire général d’Uniterre, « c’est que les peuples ont le droit de définir la politique agricole qu’ils veulent conduire, sans se laisser imposer leurs choix par les grands groupes et les règles du commerce international ». Exactement le discours que tenait l’agronome René Dumont dans les années 1970, ou l’un de ses successeurs, Marc Dufumier, dans les années 2000… Un concept typiquement altermondialiste, en droite ligne des revendications portées par l’association Via Campesina dans les années 1990, mouvement d’ailleurs dont est membre Uniterre, tout comme la Confédération paysanne en France.

En l’occurrence, la proposition soumise à référendum consistait à instaurer des droits de douane sur les produits agricoles importés qui ne respectent pas les mêmes normes sociales et environnementales que celles en vigueur en Suisse, ceci dans le but de favoriser les circuits courts et permettre aux exploitations locales de retrouver un minimum de rentabilité. Et en toute logique, il s’agissait aussi, par réciprocité, de s’engager à ne plus exporter à prix cassés comme le fait la Suisse qui écoule à l’étranger ses excédents laitiers à vil prix.

Robot agricole traitant des salades à Galmiz en Suisse (photo © Anthony Anex / Keystone in Le Temps)

Une logique en tout cas qui a rapidement séduit la population helvète puisque, à la mi-août, un mois avant le scrutin, les sondages indiquaient que trois-quarts des citoyens envisageaient de voter en faveur de ces propositions. Aussitôt, branle-bas de combat dans Landerneau ! les gros exploitants agricoles et l’industrie agro-alimentaire suisse ainsi que les représentants de la grande distribution, appuyés par le patronat et certains partis politiques, se sont illico mis au travail et ont déclenché un matraquage médiatique intense pour convaincre l’électeur suisse qu’une telle démarche ne pouvait que contribuer à renchérir les prix des denrées alimentaires…

Un argument certainement contestable car, en Suisse comme ailleurs, les prix de l’alimentation sont pour l’essentiel dictés par les marges qu’empochent les actionnaires de la grande distribution et de l’industrie agro-alimentaire, beaucoup plus que par la rémunération des producteurs eux-mêmes. Mais un argument massue qui a su convaincre la ménagère suisse. En moins d’un mois, le taux d’adhésion à la proposition d’Uniterre a perdu près de 30 points !

Une affiche d’En vert et contre tout pour la votation du 23 septembre 2018

De fait, les résultats de la votation qui s’est tenue comme prévu le 23 septembre dernier sont sans appel. Les deux initiatives ont été très largement rejetées, à plus de 61 % pour celle en faveur des aliments équitables, et même à plus de 68 % pour celle qui prônait davantage de souveraineté alimentaire, alors que dans le même temps, la proposition d’inscrire l’usage du vélo dans la constitution helvète remportait un large succès, plébiscitée par 73,6 % de la population, en l’absence sans doute de mouvements lobbyistes à son encontre….

Ce n’est donc pas pour demain que la politique agricole suisse devrait évoluer en faveur d’une approche plus raisonnée et plus humaniste. Nul doute en tout cas que la même consultation organisée en France aurait conduit à un résultat similaire. Cela aurait été au moins l’occasion de faire parler d’une seule voix, géants de la grande distribution, multinationales de l’agro-alimentaire et gros producteurs céréaliers…

L. V. 

Les punaises de lit, un nouveau fléau ?

30 septembre 2018

Une punaise de lit, Cimex lectularius

Très répandues en Europe avant la seconde guerre mondiale, les punaises de lit avaient fini par quasiment disparaître de notre paysage quotidien dans les années 1950, chassées par l’usage à grande échelle de puissants insecticides dont le fameux DDT qui a fait tant de ravages sur notre environnement. Mais elles ont fait un retour en force depuis les années 1990, grâce à leur capacité d’adaptation aux insecticides et surtout du fait de la multiplication des déplacements à travers le monde…

La manière la plus fréquente de voir son appartement infesté par ces insectes hématophages rampants, qui piquent les gens lorsqu’ils sont immobiles, généralement la nuit pendant leur sommeil, est en effet de les rapporter dans sa valise, bien cachés dans les replis de son linge. De jour, ces animaux sont très discrets et vivent cachés souvent dans les sommiers ou les matelas, les lattes de plancher, les fissures du mur et derrière les plinthes, à l’abri de la lumière et pas trop éloignés de leur proie. Ils sortent principalement la nuit et choisissent de piquer en priorité les personnes dont la peau est fine et dont le sang leur convient, ce qui explique que plusieurs personnes dormant dans le même lit ne seront pas touchées de la même manière…

Cimex lectularius, de son petit nom, est pourtant bien visible à l’œil nu. Le corps de l’adulte est ovale et aplati, de couleur brune, un peu comme un pépin de pomme de 4 à 5 mm de longueur. Mais on le voit rarement et on le repère plutôt à ses traces que sont les points noirs de ses déjections et les petites traces de sang séché laissées sur le matelas, ainsi bien sûr qu’aux boutons rouges et aux démangeaisons qu’il laisse sur la peau de ses victimes…

Pour autant, la punaise de lit n’est pas dangereuse et ne transmet pas de maladie connue à l’homme. Le seul désagrément qu’elle cause vient des démangeaisons provoquées par ses morsures car, comme la plupart des insectes suceurs de sang, elle injecte en piquant un peu de salive anticoagulante pour fluidifier le sang dont elle se nourrit, ce qui provoque chez la majorité des personnes des réactions urticantes, parfois plusieurs jours après la morsure. Rien de bien grave en réalité, mais de quoi pourrir la vie de ceux qui vivent dans un appartement infesté au point de souffrir de burn-out parce qu’ils appréhendent de s’endormir de crainte de nouvelles piqures nocturnes !

Mobilier infecté de punaises de lit dans les rues de la Belle de Mai (photo © Sarah Nedjar / Radio France)

Or, les invasions de punaises de lit deviennent de plus en plus fréquentes. A Toulon ou à Marseille, des quartiers entiers en sont envahis et on retrouve régulièrement sur les trottoirs les matelas usagers de ceux qui, ne sachant plus comment se débarrasser de ces insectes, finissent par jeter leur literie entière, ce qui contribue d’ailleurs à la propagation de ces animaux vers les immeubles voisins… Début 2018, la presse se faisait ainsi l’écho de l’exaspération des habitants de la Belle de Mai où de nombreux appartements sont envahis de ces insectes hématophages, tandis que France 3 relatait les déboires du service des urgences à l’hôpital de la Timone où cet été un tiers des chambres ont dû être momentanément fermées le temps de les désinfecter contre une invasion de punaises de lits. Même le cinéma Pathé Liberté à Toulon a dû fermer début septembre, selon France Bleu, par suite d’une invasion de punaises de lits confortablement installées dans les fauteuils de la salle !

C’est en effet une des caractéristiques de ces insectes qui recherchent avant tout la présence de l’homme et qui sont susceptibles de se développer partout, dans les hôtels 4 étoiles comme dans les taudis les plus insalubres, pourvu qu’ils y trouvent des humains à leur goût (qu’ils repèrent grâce à notre chaleur corporelle et nos émissions de CO2) et de quoi se nicher confortablement.

Cycle de vie de la punaise de lit

Pour peu que la pièce soit bien chauffée, la punaise de lit verra son cycle encore accéléré : il lui faut en effet 5 semaines en moyenne pour devenir adulte et commencer à pondre ses œufs (à raison de 3 à 8 par jour) à température ambiante de 20 °C. Mais à 30 °C, il lui suffirait de seulement 3 semaines pour atteindre un tel stade de développement ! Sachant que la durée de vie d’une punaise est généralement de 9 mois, ce sont en moyenne de l’ordre de 500 œufs qu’une femelle peut pondre au cours de son existence, de quoi entretenir largement une colonie bien installée au sein de votre matelas confortable, chaque adulte se contentant d’un repas par semaine en moyenne…

Face à un tel fléau et pour sauvegarder la qualité de leurs nuits, les hommes ont imaginé bien des stratagèmes pour se débarrasser des punaises de lits. A écouter les spécialistes tels que Pascal Delaunay, entomologiste médical et parasitologue au CHU de Nice, interviewé par Futura Sciences, ou certains professionnels de la désinsectisation qui diffusent un guide pour se débarrasser des punaises de lit, la tâche n’est pas aisée…

Piège naturel à punaises de lit, à base de poudre de diatomite

La priorité est d’abord de bien identifier les insectes à l’origine de nos maux et ensuite d’évaluer l’ampleur des dégâts par une inspection soignée des zones à risque. Des pièges mécaniques simples sous forme de scotch à double face collé sur les pieds du lit ou à base de diatomite peuvent être utiles pour une telle inspection. Des techniques de pièges plus élaborés ont aussi été développés par des chercheurs canadiens de l’université Simon Fraser, en Colombie-Britannique. Après 10 ans d’études et l’examen minutieux de plus de 10 000 punaises de lit consciencieusement nourries par une des membres de l’équipe, piquée environ 180 000 fois pour la bonne cause, ils ont identifié trois phéromones principales qui permettent d’attirer les punaises de lits (bedbugs en anglais) et ainsi d’évaluer l’importance de l’infection (mais sans détruire les œufs ni les adultes qui digèrent tranquillement leur dernier repas, bien à l’abri, pendant 10 jours et parfois bien davantage).

En cas d’invasion avérée, la lutte mécanique reste fortement conseillée pour éliminer le maximum du stock à coups d’aspirateur, de nettoyage à la vapeur, de lavage à plus de 60 °C, voire de congélation à -20 °C au minimum, tout en veillant à ce que ce grand nettoyage ne se traduise pas par une simple dispersion de la colonie et son implantation dans les autres pièces de la maison ou chez les voisins…

Au-delà, la désinfection par des sociétés spécialisées, à l’aide d’insecticides spécifiques qui ne sont pas en vente libre dans le commerce, est souvent une étape coûteuse mais indispensable. Deux passages à 15 jours d’intervalles sont d’ailleurs généralement nécessaires pour achever les larves écloses entre temps car les œufs sont globalement très résistants à tous ces traitements…

Emeline Lemarié, étudiante chercheuse au sein du projet Breaking Bugs à l’Université Aix-Marseille (photo © Jérémie Hessas / France 3 Provence-Alpes)

Une autre voie de traitement pourrait néanmoins émerger, fruit des recherches d’une équipe marseillaise composée de jeunes biologistes, bio-informaticiens et spécialistes en biologie génomique. Leur projet, baptisé du vocable typiquement provençal Breaking bugs (clin d’œil au titre d’une série américaine, bien entendu), consiste en un piège à base de phéromones qui attire les punaises et les met en contact avec un champignon pathogène, Beauveria Bassania, lequel pénètre à l’intérieur du corps de la punaise pour la faire lentement dépérir. La mort n’étant pas instantanée, la punaise infestée quitte librement le piège et infecte à son tour les autres membres de la colonie, de telle sorte que celle-ci finit par disparaître après plusieurs semaines.

Une approche ingénieuse donc, que les étudiants marseillais s’apprêtent à présenter en octobre prochain à Boston, dans le cadre de l’IGEM (International genetically engineered machine) dans l’espoir qu’elle leur vaudra, sinon une reconnaissance mondiale, du moins une audience suffisante pour assurer une large diffusion de leur invention. Les punaises de lit ont du souci à se faire…

L. V. 

La Chine ne veut plus être la poubelle du Monde

22 septembre 2018

Qui, en France, s’inquiète de savoir ce que deviennent les déchets qu’il jette machinalement dans la poubelle, même après un tri plus ou moins consciencieux ? Dans les pays développés, la majeure partie des déchets produits est purement et simplement éliminée, par simple enfouissement ou par incinération, avec ou sans valorisation de l’énergie produite. Mais la part qui est triée et valorisée par recyclage, reste minoritaire. Pour les plastiques par exemple, seulement 30 % des déchets (en moyenne pour l’Europe) sont effectivement recyclés. Et les circuits de ce recyclage sont loin d’être aussi vertueux qu’on l’imagine…

Depuis des années en effet, les pays européens et, plus encore, les Américains ont pris l’habitude d’expédier en Chine une grande partie des déchets qu’ils ont triés en vue d’un éventuel recyclage. En 2015, ce sont ainsi près de 50 millions de tonnes de déchets qui ont traversé la moitié de la planète en direction des usines chinoises de recyclage, de quoi ne pas laisser repartir à vide les navires qui viennent inonder les marchés européens et américains de produits made in China….

Ouvrière chinoise triant manuellement des bouteilles à recycler (photo © Reuters / source Ouest France)

Ainsi, un rapport de l’Agence européenne de l’environnement datant de 2012 évaluait les quantités de déchets européens exportés chaque année en Chine à 5,5 millions de tonnes pour le plastique, 45 millions de tonnes pour l’acier et la ferraille, 6,1 millions de tonnes pour le cuivre, l’aluminium et le nickel et enfin 0,07 millions de tonnes pour les métaux précieux. La France, comme d’ailleurs l’ensemble des pays européens se contente en réalité d’exporter vers la Chine environ 50 % du plastique récupéré via le tri sélectif, plastique qui est ensuite valorisé par des entreprises chinoises comme matière première pour la confection de nouveaux produits. A l’échelle mondiale, selon une étude récente, c’est même plus de 70 % du plastique récupéré qui est ainsi expédié directement en Chine !

Un ouvrier chinois dans une usine de recyclage des plastiques à Dong Xiao Kou en 2015 (photo © Fred Dufour / AFP)

Sauf que les Chinois commencent à en avoir assez de jouer ce rôle de poubelle du Monde, surtout lorsque la qualité du tri réalisé en Europe, au Japon ou aux États-Unis laisse fortement à désirer. Maintenant que le marché intérieur chinois est suffisamment développé pour produire ses propres déchets en grande masse, les autorités chinoises ont donc décidé de durcir le ton. Dès 2013, la campagne baptisée Barrière verte avait conduit les douanes chinoise à se montrer nettement plus tatillonnes et à contrôler plus soigneusement la qualité des balles de déchets importés à grande échelle.

En juillet 2017, la Chine a ainsi annoncé son intention d’interdire, à compter de janvier 2018, l’importation de 24 types de déchets, principalement des plastiques, papiers et cartons, alliages métalliques ou textiles. Et le 11 janvier effectivement, les autorités chinoises ont publié les nouveaux standards à respecter pour l’importation de déchets. Pour les plastiques, seuls les rebuts issus de la fabrication sont désormais considérés comme acceptables. Du coup, tous les plastiques déjà utilisés et issus des filières de tri ne sont plus les bienvenus…

Destruction par les douanes de déchets illégalement importés dans une zone portuaire de Shenzhen (Chine), en novembre 2016 (photo © AFP / source Le Point)

Une véritable catastrophe pour les Européens et les Américains qui en 2016 avaient expédié en Chine pas moins de 7,3 millions de tonnes de plastique plus ou moins bien triés. C’est toute la filière du recyclage qui se trouve ainsi menacée par cette nouvelle campagne chinoise baptisée Ciel bleu… Dans l’Oregon et dans certaines villes de Floride, les entreprises de collecte et de tri des déchets n’ont ainsi eu d’autre choix que de mettre en décharge la totalité de leur stock de plastique récupéré, voire d’annuler purement et simplement la pratique du tri sélectif, ce qui n’est sans doute pas le meilleur moyen pour convaincre les citoyens de faire un effort pour la planète…

Balle de déchets plastiques triés et compactés en vue de leur recyclage (Centre d’Ivry-sur-Seine / source : écologie sur le web)

En France aussi, on a du souci à se faire car la quantité de déchets plastiques collectés sur le territoire augmente d’année en année, d’environ 2 à 3 %. En 2016, ce sont ainsi 3,4 millions de tonnes de déchets plastiques qui ont été collectées par les centres de tri. Un tiers de cette masse énorme est purement et simplement mis en décharge : dommage pour ceux qui ont fait l’effort de la trier… Une bonne partie du reste permet au moins de produire de l’énergie sous forme de chaleur en étant brûlée dans des fours de cimenteries ou dans des incinérateurs équipés de récupérateurs de chaleur qui alimentent des réseaux de chauffage urbain.

Finalement, seuls 22 % de ces plastiques triés servent effectivement à alimenter les filières de recyclage. Ce pourcentage augmente régulièrement mais reste encore ridiculement faible, très inférieur en tout cas à celui de la moyenne européenne qui s’élève à un peu plus de 31 %. Certes, le Premier ministre a annoncé en juillet dernier que l’objectif était désormais de diviser par deux les déchets mis en décharge et de recycler 100 % des plastiques collectés sur tout le territoire d’ici à 2025. Mais cet objectif ambitieux risque fort d’être bien difficile à tenir, surtout maintenant qu’il ne suffit plus d’expédier dans un bateau les volumes collectés en laissant les Chinois s’en débrouiller…

Stock de plastique à recycler chez Paprec Limay (photo © Laurent Rousselle / L’Usine nouvelle)

Ce pourrait naturellement être l’occasion de développer en France des filières de recyclage. Mais dans ce domaine, le chemin à parcourir parait ardu. La France consomme chaque année 4,5 millions de tonnes de plastique, ce qui représente quand même 1,3 % des 348 millions de tonnes qui ont été produites en 2017 sur la planète (dont 30 % en Chine). Des chiffres qui ne cessent d’augmenter, année après année et qui laissent rêveurs quand on les compare aux 3,5 millions de tonnes de déchets plastiques qui finissent chaque année dans nos poubelles françaises…

Les 350 000 tonnes de plastique recyclé qui sont utilisés annuellement par les industries plasturgiques en France, l’une des plus développée d’Europe derrière l’Allemagne, ne représentent donc qu’une petite partie de la matière première utilisée, le reste étant directement issu de produits pétroliers bruts, sachant qu’il faut en gros un peu plus d’un litre de pétrole pour produire un kilo de plastique…

Il est bien question d’envisager imposer l’incorporation d’un taux de plastique recyclé plus élevé dans certains produits et il serait assez aisé d’introduire ce type de pratique via une évolution des normes ou dans les cahiers des charges des commandes publiques, par exemple pour le mobilier urbain. Mais il y a fort à parier, en attendant, qu’une part croissante de nos déchets plastiques ne vienne alimenter nos incinérateurs, et tant pis pour l’environnement…

L. V.