Posts Tagged ‘changement climatique’

A Milan, l’homme qui veut planter des arbres

14 septembre 2019

Planter un arbre est un acte de foi, un pari sur l’avenir : qui de l’arbre planté ou de celui qui sème la graine survivra à l’autre ? Planter un arbre répond souvent à un désir utilitaire bien défini : obtenir de l’ombrage, délimiter sa parcelle, récolter des fruits… En planter 100, 1 000 ou 100 000 comme le fit le berger Elzéar Bouffier, le personnage fictif imaginé par Jean Giono, qui a fait pousser une forêt sur son bout de plateau désertique de Haute-Provence, c’est créer un nouvel écosystème, propice à la biodiversité, à un cadre de vie plus agréable, et même à un climat plus favorable.

Nul doute que l’architecte italien Stefano Boeri, a dû lire la nouvelle de Jean Giono, lui qui s’est fait connaître par son « Bosco Verticale », deux tours ornées de quelques 20 000 arbres, plantées en 2014 au cœur de Milan. L’architecte italien, concepteur notamment de la Villa Méditerranée à Marseille et directeur de l’École polytechnique de Milan affiche depuis maintenant un an l’ambition de transformer la ville de Milan en une gigantesque forêt.

Une des tours du Bosco Verticale conçues par l’architecte Stefano Boeri à Milan (source © Détours)

Il faut dire que la capitale lombarde, poumon économique de l’Italie, fleuron industriel du pays, référence mondiale en matière de mode et de design, dont l’agglomération urbaine implantée dans la plaine du Pô est la plus importante de la péninsule, est quelque peu asphyxiée par un air passablement pollué. Sa situation au pied des Alpes ne facilite certes pas l’évacuation des miasmes produites par une telle concentration d’activité humaine. Les teneurs en particules fines y dépassent régulièrement les seuils admissibles et au cœur de l’été, la température en centre-ville peut dépasser de 6 °C celle des campagnes alentours, l’aire urbaine se transformant en fournaise pour ses habitants.

Vue aérienne du centre-ville de Milan autour du Duomo (source © AirCityTour)

Les espaces verts ne sont pas la spécialité de cette ville puisqu’on considère qu’ils ne couvrent que 7 % de la superficie urbaine, encore moins que Paris pourtant considérée comme une des capitales les moins vertes d’Europe avec un taux inférieur à 9 % malgré la présence des bois de Vincennes et de Boulogne. On est très loin du standard de villes comme Amsterdam, Genève ou Francfort où la verdure couvre plus de 20 % de l’aire urbaine, sans même parler de villes comme Singapour, Sydney ou Vancouver qui sont à plus de 25 %.

Mais Stefano Boeri est un homme influent et persuasif. Il a donc réussi à convaincre le maire, Giuseppe Sala, lequel a adopté le projet lancé par l’architecte en septembre 2018 sous le nom évocateur ForestaMi. L’ambition affichée est forte puisque Milan veut planter pas moins de 3 millions d’arbres d’ici 2030, soit un arbre pour 2,5 habitant, qui dit mieux ?

L’architecte italien Stefano Boeri, sur le balcon de sa tour végétale, le 26 novembre 2018 à Milan. (photo © Annette Reuther / DPA / FranceTVinfo)

En temps normal, le service des espaces verts milanais plante déjà de l’ordre de 15 000 arbrisseaux par an dans les parcs publics de la ville. Avec ce plan ambitieux, il va falloir passer à la vitesse supérieure avec pour objectif affiché 300 000 nouvelles plantations chaque année. Un ancien réseau ferroviaire désormais abandonné va ainsi être mis à profit pour y créer sept nouveaux parcs publics arborés. Les 2300 écoles de la ville vont aussi voir leur cour se verdir tandis que les toitures terrasses disponibles seront mises à profit pour aménager de nouveaux jardins suspendus à la manière babylonienne.

Bien sûr, les fondations et autres investisseurs privés seront aussi sollicités pour contribuer financièrement à cette œuvre d’intérêt général, moyennant quelques avantages fiscaux adaptés : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre…

Maquette de l’hôpital polyclinique de Milan avec sa toiture végétalisée (source © Stefano Boeri Architetti)

Avec ce programme de verdissement de la capitale lombarde, les experts espèrent absorber 5 millions de tonnes de CO2 chaque année, soit l’équivalent de 80 % des émissions totales de la ville, et, d’ici 10 ans, 3 000 tonnes de particules fines, issues du chauffage et de la circulation urbaine, qui empoisonnent l’air ambiant. Ils escomptent aussi une baisse de 2 à 3 °C des températures en ville lors des épisodes caniculaires estivaux.

Même si l’efficacité de ce plan de verdissement massif de Milan demande à être vérifiée à l’usage, nul doute que son annonce, largement reprise cet été par la presse internationale, contribue à la notoriété de la Ville, elle qui avait déjà organisé l’Exposition universelle en 2015 et qui s’apprête à accueillir les Jeux Olympiques d’hiver en 2026, justement à une date où les plantations d’arbres commenceront à être suffisamment visibles pour alimenter les reportages à la gloire d’une municipalité visionnaire. En écologie comme dans d’autres domaines, le faire savoir est au moins aussi important que le savoir-faire…

L. V.

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A quand la réutilisation des eaux usées ?

12 septembre 2019

La France va-t-elle prochainement manquer de ressources en eau ? On pourrait en effet le craindre à voir les arrêtés de restriction qui s’accumulent cet été comme c’était d’ailleurs déjà le cas l’an dernier : le 5 septembre 2019, le site ministériel Propluvia recensait pas moins de 201 arrêtés préfectoraux sécheresse en vigueur, répartis dans 87 départements, soit la quasi-totalité du territoire national, avec néanmoins une plus forte concentration dans 45 départements en situation de crise avec interdiction totale ou partielle de l’irrigation, notamment dans le Loiret, l’Eure-et-Loir, la Vendée, l’Indre, l’Allier, le Lot ou encore le Tarn.

Cartes des arrêtés de sécheresse en France métropolitaine le 10 septembre 2019 (source © Propluvia)

Les projections prenant en compte les impacts du changement climatique n’incitent guère à l’optimisme. Elles convergent en effet pour indiquer que les débits d’étiage des cours d’eau et surtout le niveau des nappes souterraines sont amenés à baisser de manière très significative dans les décennies à venir, aggravant très probablement les situations de sécheresse chronique, lorsqu’il faut se réduire à limiter certains usages pour ne pas voir s’assécher totalement les cours d’eau.

Le petit cycle de l’eau (source © Office International de l’Eau)

Dans un tel contexte, beaucoup songent à réutiliser davantage les eaux usées traitées, celles qui sont rejetées dans le milieu naturel en sortie des stations d’épuration. Contrairement à ce que croient 52 % des Français (selon les chiffres du dernier baromètre réalisé par le Centre d’information sur l’eau), ces eaux usées traitées ne sont en effet pas réinjectées directement dans les réseaux d’eau potable : la notion de « cycle de l’eau » est parfois imaginée de manière excessivement réductrice…

Encore que, les techniques modernes les plus abouties de traitement des eaux, par nano-filtration ou par osmose inverse, associées à des méthodes de désinfection par rayons ultra-violets et par ozonation, permettent désormais d’envisager une telle réutilisation directe. La station de Windhoek, en Namibie, exploitée depuis 2002 par Véolia, utilise une telle approche et réinjecte directement les eaux traitées pour approvisionner 300 000 habitants en eau potable. La ville de Singapour, quant à elle, qui doit gérer une forte demande en eau sur un territoire très densément peuplé mais particulièrement exigu, réinjecte également une bonne partie des eaux usées traitées dans les circuits de potabilisation.

Usine de traitement des eaux de Windhoek en Namibie (source © Paris Match)

Sans forcément aller jusqu’à utiliser ces eaux usées traitées pour la boisson, cette technique de leur réutilisation (« reuse » en anglais) est particulièrement développée dans certains pays où les ressources en eau sont rares. En Californie, au Koweit ou en Israël, la part des eaux usées traitées qui est utilisée pour l’irrigation, l’arrosage des golfs, le refroidissement des installations industrielles, la lutte contre les incendies ou encore le nettoyage des voiries atteint ainsi des proportions très significatives (jusqu’à 70 % en Israël par exemple, et de l’ordre de 10 % en Espagne).

Les eaux usées traitées idéales pour arroser les golfs, sauf en France… (photo © Mongpro / Actu-Environnement)

En France, cette proportion se situe plutôt autour de 0,1 % ! Autant dire qu’il existe dans notre pays un véritable frein qui bloque manifestement le processus… Et ce n’est certes pas l’Union européenne qui est à l’origine de ce blocage, elle qui a adopté en 1991 une directive on ne peut plus vague, se contentant d’indiquer que « les eaux usées seront réutilisées lorsque cela se révèle approprié ». Sauf que la France a introduit, via un arrêté de 2010, des conditions excessivement contraignantes qui rendent quasiment impossible, principalement pour des raisons sanitaires, la réutilisation des eaux usées traitées pour l’irrigation, que ce soit pour l’agriculture ou pour les espaces verts.

Les Assises de l’Eau, qui se sont tenues cette année, pourraient peut-être permettre de faire évoluer la situation, puisque l’un des objectifs affiché est de « tripler les volumes d’eaux non conventionnelles réutilisées d’ici 2025 en facilitant leurs usages ». Les mauvaises langues ironiseront que trois fois zéro, cela fait toujours zéro. Mais les plus optimistes pourront mettre en avant quelques projets qui commencent à se développer sur le territoire national.

Bassin de stockage et installation de traitement des eaux usées de Roquefort-des-Corbières réutilisées pour l’irrigation des vignes (photo © Dronestudio / Le Moniteur)

Ainsi, le golf de Sainte-Maxime, dans le Var, est arrosé depuis 2006 par les eaux issues de la station d’épuration de la ville, laquelle a été équipée d’un traitement supplémentaire par filtre à sable et désinfection UV. De même, les eaux usées traitées de Clermont-Ferrand sont utilisées pour irriguer plus de 700 ha de terres dans la Limagne. Tout récemment, à Roquefort-des-Corbières, dans l’Aude, ce sont 15 ha de vignes qui sont désormais arrosées avec l’eau issue de la station d’épuration communale.

Lac de retenue de Jaunay en Vendée, bientôt réalimenté en eaux usées traitées (source © Département de Vendée)

En Vendée, la ville des Sables d’Olonne est particulièrement exposée au manque d’eau et connait depuis plusieurs années de réelles difficultés d’approvisionnement, aggravées par l’affluence touristique estivale. C’est pourquoi la ville s’est attelé depuis 2012 à étudier une alternative consistant à recueillir les eaux usées traitées en sortie de la station du Petit-Plessis, au Château d’Olonne et à les acheminer, après traitement complémentaire par ultrafiltration ou par électrodialyse jusqu’au lac de barrage du Jaunay, à 25 km de là, qui constitue la principale réserve d’eau potable pour toute la ville. Le coût du projet a été évalué à 17 millions d’euros et les travaux pour la construction d’un démonstrateur sont programmés prochainement.

Il y a fort à parier qu’avec le changement climatique et l’accroissement des pressions de toutes sortes sur les ressources en eau, ce genre de projet risque de se multiplier dans les années à venir : santé !…

L. V.

Actualité internationale : petite séance de rattrapage

9 septembre 2019

Vous étiez en vacances cet été, sur une île perdue du Pacifique, en randonnée dans les Andes péruviennes, en méharée au Tadjikistan ou, plus prosaïquement dans la maison de campagne de votre grande tante, perdue au fin fond de la Creuse, dans le désert numérique de la France profonde. Bref, pour une raison ou pour une autre, vous êtes resté quelque peu à l’écart de l’actualité internationale. Oui, mais voilà, c’est la rentrée et, curiosité aidant, vous aimeriez bien savoir en quelques mots ce qu’il a bien pu se passer dans le monde pendant les mois de juillet-août.

Axelle Degans, rédactrice de la rubrique mensuelle d’actualité internationale sur le site Diploweb

Pas de panique, Axelle Degans, agrégée d’histoire et enseignante en classes préparatoires au lycée Faidherbe à Lille, a veillé sur le monde pour vous et il suffit de consulter ses excellentes synthèses mensuelles sur le site Diploweb.com, spécialisé en géopolitique. Pour l’été 2019, les mois de juillet-août sont rassemblés en un seul article qui permet en quelques lignes de retenir l’essentiel des faits marquants de l’été.

Petit florilège donc, pour ceux qui ont préféré musarder au soleil plutôt que de se tenir informé de l’actualité mondiale estivale.

Le nouveau Premier ministre grec, Kyriakos Mitsotakis, le soir des élections législatives le 7 juillet 2019 à Athènes (photo © Louisa Gouliamaki / AFP)

En Grèce, rappelons-nous, le 7 juillet 2019, ont eu lieu des élections législatives anticipées suite au revers subi par le parti d’Aléxis Tsipras lors des Européennes de mai. Et bien évidemment, le parti Syriza a de nouveau été battu, arrivant en deuxième position derrière le parti de droite, Nouvelle Démocratie qui obtient (de justesse néanmoins) la majorité des sièges après avoir déjà remporté haut la main les élections locales début juin. C’est donc le conservateur Kyriákos Mitsotakis, issu d’une famille habituée à gouverner le pays, qui est le nouveau premier ministre grec.

Au Moyen-Orient, les tensions s’aggravent notamment en Iran où le gouvernement a annoncé ne plus se conformer à ses engagements sur la limitation de l’enrichissement de l’uranium après que l’accord multilatéral signé en 2015 a été dénoncé par Donald Trump. La guerre des tankers se poursuit dans le Golfe persique où Téhéran a arraisonné un pétrolier britannique, alimentant la hausse du cours de l’or noir tandis que les bombardements se poursuivent au Yémen et que l’Arabie Saoudite annonce l’accueil prochain de troupes américaines sur son sol, une première depuis la guerre d’Irak en 2003.

Pétrolier battant pavillon britannique arraisonné par les Gardiens de la Révolution iraniens en juillet 2019 (photo © Hasan Shirvani / AFP)

En Inde, le premier ministre nationaliste, Narendra Modi, a mis brutalement fin à l’autonomie de la partie indienne du Cachemire, le Jammu-et-Cachemire, revenant ainsi sur l’article 370 de la constitution indienne qui confère à cette région un statut spécial et aggravant encore, s’il en était besoin, les tensions avec ses voisins pakistanais.

Aux États-Unis, le président fantasque Donald Trump insiste à plusieurs reprises durant l’été, sur sa proposition d’acheter le Groenland dont il convoite la position stratégique dans le contexte du changement climatique qui donne la possibilité d’ouvrir de nouvelles voies maritimes dans le Grand Nord et surtout d’exploiter un jour les immenses richesses minérales de ce vaste territoire. La requête a été accueillie plutôt fraichement par les Danois…

Réunion des chefs d’Etats du G7 à Biarritz, avec le secrétaire général de l’ONU et le président du Conseil européen (photo © M. Kappeler / DPA Picture-Alliance / AFP)

La réunion du G7 à Biarritz, fin août, n’a guère permis d’apaiser les tensions internationales. L’absence de la Russie, exclue du dispositif depuis son annexion de la Crimée en 2014, de la Chine, de l’Inde, du Brésil (dont il a été question à cause des incendies en Amazonie) et de la plupart des pays émergents, ajoutée à l’insouciance des Américains et aux préoccupations des Britanniques toujours concentrés sur le Brexit ne pouvaient de toute façon guère laisser espérer de grandes décisions…

Démonstration de force de la police chinoise aux portes de Hongkong le 7 août 2019 (photo © AFP / Le Parisien)

Les manifestations se poursuivent à Hongkong où la police montre les muscles et où Pékin prépare ses troupes pour intervenir en cas de besoin, tandis que la contestation continue en Algérie où le Président du Parlement a présenté sa démission alors que la rue réclame le départ de l’exécutif qui gère l’intérim en attendant l’organisation de nouvelles élections. En Russie, des manifestions ont été organisées, malgré de violentes répressions, pour protester contre l’éviction de nombre de candidats aux élections prévues en septembre tandis que Vladimir Poutine fête ses 20 ans au pouvoir.

Inondation en Inde le 16 juillet 2019 (photo © AFP / STR / Sciences et Avenir)

En Afrique centrale et notamment en République démocratique du Congo, une épidémie liée au virus Ebola sévit, qui a déjà causé la mort d’au moins 1800 personnes en un an. En Asie du Sud-Est, les pluies de mousson et les inondations qui s’en sont suivi ont causé au moins 1500 décès et de graves dégâts matériels, tandis que le mois de juillet 2019 est d’ores et déjà considéré comme le plus chaud jamais observé à l’échelle planétaire, changement climatique oblige.

Bref, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles. Tout compte fait, il eut peut-être cependant mieux valu que vous restiez encore un peu chez votre grande tante de la Creuse ou sur le dos de votre chameau Tadjik car le mois de septembre ne s’annonce pas forcément plus réjouissant…

L. V.

Afrique, Amazonie : notre maison brûle…

1 septembre 2019

Les médias l’ont suffisamment répété depuis le début de l’été : la forêt amazonienne, ce poumon de notre planète qui permet de capter, grâce à la photosynthèse, 10 % des émissions mondiales de CO2, et de fournir de l’ordre de 20 % de l’oxygène planétaire tout en abritant une part importante de la biodiversité encore présente, est en train de partir en fumée, sous l’œil jusque-là largement indifférent, sinon complice, du gouvernement de Jair Bolsonaro.

Feu de forêt en Amazonie (photo © Victor Moriyama / Greenpeace / AFP / France Inter)

L’Amazonie, plus grande forêt tropicale du monde, voit chaque année, pendant la saison sèche et principalement en juillet-août s’allumer des milliers d’incendies pour la plupart volontaires et destinés à défricher la forêt. L’exploitation du bois ou des minerais n’est guère en cause dans ce processus, pas plus d’ailleurs que les feux de forêt accidentels. La quasi-totalité de ces incendies est motivée par le souci de déforester pour étendre les cultures industrielles de soja et surtout les pâturages pour l’élevage à grande échelle de bovins destinés à l’exportation.

D’ailleurs le Brésil n’est pas le seul en cause même si 60 % de la forêt amazonienne s’étend sur son territoire. Les pays limitrophes que sont notamment la Bolivie, le Pérou ou le Paraguay ont connu également cet été de très nombreux départs de feux. Au Brésil, c’est l’Instituto nacional de pesquisas espaciais (INPE), un institut de recherche spécialisé dans l’observation spatiale, qui a tiré la sonnette d’alarme en mettant en avant le fait que la superficie de la forêt brésilienne partie en fumée durant le seul mois de juillet 2019 a dépassé les 2200 km2, ce qui représente près de 4 fois la surface brûlée en juillet 2018. Au 23 août 2019, l’INPE avait ainsi détecté pas moins de 40 000 feux de forêt depuis le début de l’année 2019, un record absolu depuis 2013, date de début des observations.

Le Président Jair Bolsonaro s’évertue à minimiser le problème de la déforestation en Amazonie , ici le 29 août 2019 (photo © Evaristo SA / AFP / 20 minutes)

Une accélération d’autant plus inquiétante que les messages du gouvernement de Jair Bolsonaro arrivé au pouvoir au début de l’année 2019, tendent justement à minimiser les enjeux environnementaux et à encourager les milieux agro-industriels à accélérer le développement économique sans trop se préoccuper des dégâts collatéraux sur la biodiversité ni d’ailleurs sur les populations indigènes forestières. Le Président a d’ailleurs immédiatement réagi en accusant les chercheurs de l’INPE de faire le jeu de l’opposition en grossissant l’effet de ces feux de forêt, et il limogé le directeur de l’INPE début août, histoire de calmer un peu ces observateurs trop zélés…

Selon des chiffres communiqués par Le Monde dans une vidéo très pédagogique, force est de constater que les superficies de la forêt amazonienne partie en fumée entre les années 1988 et 2004 variaient entre 15 000 et 30 000 km2 par an. C’est le Président Lula qui a réussi, grâce à une politique volontariste destinée à améliorer l’image de marque du Brésil face aux critiques des autres pays, à faire chuter ce taux de déforestation à 4500 km2 par an à partir de 2012, ce qui représente quand même pas loin de la superficie totale du département des Bouches-du-Rhône, un taux qui est resté à peu près stable jusqu’en 2018.

Superficie de la forêt amazonienne disparue chaque année en Brésil depuis 1988 (année 2019 incomplète) – source © vidéo Le Monde

C’est donc à l’aune de ce contexte que l’opinion internationale et les associations environnementales s’inquiètent tout particulièrement des très nombreux départs de feu observés depuis le début de l’été dans la forêt brésilienne. D’autant que dans le même temps, le Président Bolsonaro n’a pas hésité à accuser, le 22 août 2019, les ONG d’allumer elles-mêmes les incendies, pour discréditer le gouvernement. Son gouvernement a même refusé, le 27 août dernier, une aide internationale de 20 millions de dollars proposée par le G7 pour lutter contre ces gigantesques incendies hors contrôle, estimant que cette aide serait plus utile pour reboiser le continent européen…

Et le Président Bolsonaro a beau jeu de signaler que, pendant que le monde entier a les yeux braqués sur la forêt amazonienne qui brûle, l’Afrique subsaharienne est en proie à un nombre d’incendies qui, selon les chiffres de la NASA, serait deux fois plus importants.

Feu de forêts recensés depuis l’espace en Amazonie et en Afrique subsaharienne (source © vidéo Le Monde)

Selon une analyse du Monde, la situation des deux continents serait cependant bien distincte. En Afrique, ce n’est pas le bassin forestier du Congo, deuxième poumon vert de la planète derrière l’Amazonie, qui se consume, mais des territoires plus clairsemés, situés plus au Sud, en particulier en Angola, Malawi, Mozambique et Tanzanie. Dans ces pays, la culture sur brûlis reste une pratique très courante et ce sont donc ces friches agricoles qui sont brûlées périodiquement afin d’en améliorer la fertilité avant de les remettre en culture. L’effet sur l’environnement n’en est pas moins déplorable, tant pour la biodiversité que pour l’érosion et la dégradation de ces sols à long terme, mais l’impact environnemental planétaire ne semble cependant pas exactement comparable.

Parcelle agricole gagnée sur la forêt amazonienne au Brésil (photo © Carl de Souza /AFP / Getty Images / Business insider)

Toujours est-il que cet épisode met une fois de plus en évidence l’interdépendance dans laquelle vit la population mondiale : quand une entreprise agro-industrielle, parfois à capitaux européens, met le feu à une partie de la forêt amazonienne, pour dégager des superficies agricoles où seront élevés les bœufs destinés à alimenter nos supermarchés, c’est autant de notre espérance de vie qui disparaît car cela ne peut que contribuer à accélérer le réchauffement climatique de la planète par relargage massif dans l’atmosphère du carbone accumulé, sans même évoquer la perte irréversible de biodiversité qui en résulte. Il est certes pratique d’accuser le gouvernement brésilien de légèreté en la matière, mais il ne faut pas oublier pour autant que chacun, par son comportement de consommateur, est également en partie responsable de cet état de fait…

L. V.

Le transport aérien sous perfusion de fonds publics

29 août 2019

Le consultant Jacques Pavaux (source © Académie de l’air et de l’espace)

Un rapport commandé par l’association Qualité Mobilité, émanation de la Fédération nationale des associations d’usagers des transports (FNAUT) a été rendu public en juillet 2019. Rédigé par Jacques Pavaux, ancien directeur général de l’Institut du transport aérien et désormais consultant spécialisé, ce rapport avait déjà fait l’objet d’un communiqué de presse de la part de la FNAUT en janvier 2019.

Mais son contenu reste complètement d’actualité et ne manque pas de surprendre à l’heure où la question de l’urgence climatique et de la nécessité de réduire nos émissions de gaz à effet de serre tend à s’imposer dans le débat public, tout en peinant à se traduire concrètement dans les politiques publiques…

Sur la base des données de l’Union des aéroports français, on recense 86 aéroports en France métropolitaine dont 10 seulement accueillent plus de 2 millions de passagers chaque année, concentrant à eux seuls 95 % du trafic aérien français. La palme revient bien évidemment à Paris Charles de Gaulle avec plus de 70 millions de passagers par an, suivi par Orly qui en voit passer plus de 30 millions de son côté. L’aéroport de Nice est en troisième position avec 13 millions de passagers annuels, suivi par celui de Lyon / Saint-Exupéry. Marseille Provence est en cinquième position de ce classement, derrière Toulouse Blagnac, avec un peu plus de 9 millions de passagers.

Agen, un exemple d’aéroport structurellement déficitaire (source © France 3 Régions)

Mais pour ce qui est des 76 autres aéroports métropolitains, et en particulier de tous ceux qui accueillent moins de 1 million de passagers annuels, le rapport met en évidence le fait qu’ils sont tous structurellement déficitaires et qu’ils ne survivent donc que grâce aux aides publiques de l’État, des collectivités locales et des Chambres de commerce et d’industrie. Pour les plus petits aéroports (dont les 24 qui voient passer moins de 25 000 passages chaque année et qui cumulent à eux seuls un déficit de 26 millions d’euros), le déficit d’exploitation atteint jusqu’à 300 € par passager, ce qui interroge sur la pertinence de continuer ainsi à subventionner ce trafic aérien intérieur alors que toutes les études confirment le bilan écologique catastrophique de ce mode de transport.

Dessin extrait de la plaquette pédagogique intitulée « Les aides au transport aérien, dommageables au climat et injustes » éditées par le Réseau Action Climat

Jacques Pavaux a fait le compte de l’ensemble des subventions de fonctionnement attribuées annuellement à ces aéroports structurellement et durablement déficitaires et arrive à la somme totale de 95 millions d’euros, ce qui est loin d’être négligeable. D’autant que s’ajoute à ce montant de l’ordre de 18 à 25 millions d’euros, selon les années, sous forme de subventions d’équipement pour le renouvellement et la modernisation des infrastructures, mais aussi de fortes réductions du montant des taxes foncières, sous forme d’une niche fiscale qui représente pour les collectivités territoriales un manque à gagner d’environ 50 millions d’euros par an.

Résultat d’exploitation hors subvention d’aéroports français de moins de 1,4 million de passagers annuels (extrait du rapport de Jacques Pavaux)

Et ce n’est pas tout car le rapport s’intéresse également aux aides publiques qui sont accordées par l’État et les collectivités au titre de l’obligation de service public. Ceci concerne une vingtaine de lignes régionales pour lesquelles on considère que la nécessité de desserte passe par la subvention de l’avion, quitte à supprimer dans le même temps des lignes ferroviaires jugées peu rentables. Cette subvention atteint par exemple 1,6 million d’euros pour les quelques 7000 passagers qui se déplacent annuellement par avion entre Paris et Le Puy, soit la bagatelle de 226 € par personne…

Un dessin publié dans Reporterre suite à l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame des Landes

Quand on se souvient que les derniers trains de nuit ont été supprimés car ils coûtaient parait-il 100 € par passager, on s’interroge sur la différence de traitement entre deux modes de transport à l’impact environnemental pourtant incomparable…

Et le consultant n’occulte pas non plus la question de la subvention au transport aérien dans sa globalité, liée à l’exonération de la taxe sur le carburant. Il démonte au passage l’hypocrisie des compagnies aériennes qui s’abritent derrière la fameuse convention de Chicago qui ne concerne que les vols internationaux, comme le rappelle d’ailleurs le droit communautaire. Or cette détaxation intégrale du kérosène pour les vols intérieurs, qui ne répond à aucune autre justification qu’à celle d’une subvention supplémentaire du transport aérien, coûte quand même de l’ordre de 300 millions d’euros par an.

De quoi, là aussi, s’interroger sur la logique du maintien de telles dispositions largement contradictoires avec les objectifs affichés de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de report d’une partie du trafic aérien de proximité vers les liaisons ferroviaires.

La sénatrice Josiane Costes avec les membres de la mission d’information sénatoriale « Transports aériens et aménagement des territoires » en visite à Aurillac (source © Communauté d’agglomération du bassin d’Aurillac)

Bien entendu, les élus locaux sont vent debout contre une réduction des aides publics qui maintiennent sous perfusion le trafic aérien intérieur, persuadés que leur fief électoral ne pourrait que dépérir si on renchérissait le coût de cette desserte aérienne qui ne profite pourtant déjà qu’à une petite minorité (dont ils font néanmoins souvent partie). On observe ainsi que le Conseil départemental de l’Isère n’hésite pas à verser chaque année 2 millions d’euros à Vinci Airports pour maintenir à flots l’aéroport de Grenoble, structurellement déficitaire car situé à 70 km seulement de celui de Lyon. Et on a tous entendu la sénatrice du Cantal, Josiane Costes, se répandre dans tous les médias nationaux pour plaider en faveur du maintien sous perfusion d’argent public de l’aéroport d’Aurillac qu’elle estimé vital pour l’avenir de sa ville malgré une fréquentation des plus réduites.

Le problème est que la Commission européenne a adopté en 2014 une ligne directrice qui prévoit d’interdire à partir de 2024 toute subvention de fonctionnement destinée à combler le déficit d’exploitation de ces infrastructures, sauf pour les plus petits aéroports affichant moins de 200 000 passagers par an, et pour lesquels l’Europe entérine donc le principe d’un subventionnement nécessaire. Si cette mesure devait être appliquée, cela conduirait à fermer la plupart des aéroports français dont le trafic est compris entre 200 000 et 1 million de passagers. De quoi donner des sueurs froides à bien des élus locaux manifestement plus attachés au confort de leur liaison hebdomadaire vers la capitale qu’à l’avenir de la planète…

L. V.

Saint-Louis du Sénégal à l’épreuve des flots

26 août 2019

 

Souvent surnommée la Venise africaine, la ville de Saint-Louis, établie à l’embouchure du fleuve Sénégal, au nord-ouest de ce pays, près de la frontière mauritanienne, est, tout comme son homologue italienne, directement menacée par la lente mais inexorable montée du niveau moyen des océans.

Vue aérienne de la ville de Saint-Louis (photo © Laurent Gerrer / Saint-Louis du Sénégal)

Première ville fondée par les Européens, en l’occurrence des marins Dieppois, dans l’Ouest africain en 1659, la ville tient d’ailleurs son nom du roi Louis XIV alors au pouvoir, en référence à son illustre ascendant Louis IX. L’emplacement de la ville est plutôt bien choisi, sur une île d’environ 2 km de long et 300 m de large, située sur le fleuve Sénégal, à l’estuaire de ce dernier, dans une partie protégée par un long cordon sableux qui s’étire sur une trentaine de kilomètres du nord au sud parallèlement à la côte et que les Français nomment « Langue de Barbarie ».

L’emplacement de la cité était d’ailleurs tellement stratégique que Français et Anglais s’en disputèrent longtemps la propriété. Devenue à partir de 1872 capitale de la colonie française puis de toute l’Afrique occidentale française, la ville a connu un développement architectural remarquable, qui lui vaut d’ailleurs d’être classée depuis 2000 au Patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

Guet Ndar, le quartier des pêcheurs, sur le lido entre le petit bras du fleuve Sénégal et l’Océan Atlantique (source © YouTube)

L’agglomération s’étend en fait non seulement sur l’île centrale mais aussi sur la Langue de Barbarie où l’on retrouve notamment les quartiers de pêcheurs Guet Ndar et Ndar Toute (Ndar étant le nom de la ville en longue wolof) et sur le continent. Le bras principal du fleuve qui sépare l’île du continent mesurant bien 500 m de largeur, c’est d’abord un bac qui est installé en 1858, suivi par un pont flottant achevé en 1865 alors que l’Officier du Génie Louis Faidherbe est gouverneur. Le pont portera donc son nom, de même que l’ouvrage métallique qui lui succède depuis 1897 et qui est toujours en place.

Depuis l’indépendance du Sénégal en 1960, la ville a perdu beaucoup de son importance au profit de la nouvelle capitale Dakar, mais elle abrite encore pas loin de 250 000 habitants et son passé prestigieux en fait une destination touristique très prisée. Sauf que, à l’instar d’autres villes côtières, Saint-Louis est directement exposée non seulement aux crues du fleuve mais aussi à la montée du niveau de l’Océan Atlantique.

La côte sableuse sur laquelle a été fondée la ville est en effet particulièrement basse, située en moyenne à moins de 2 m au-dessus du niveau de la mer, et fortement sensible à l’érosion, d’autant que les autochtones ont pris l’habitude d’exploiter le sable pour les chantiers de construction, ce qui fragilise d’autant le cordon dunaire. En 2013, un rapport de la Banque Mondiale avait ainsi établi que le recul de la côte est de l’ordre de 5 à 6 m par an dans ce secteur…

Vestiges de l’ancien ouvrage de protection édifié en 1929 (photo © Blanche Vathonne / Carnets du Sénégal)

Les colons français avaient d’ailleurs érigé en 1929 un mur de 7 m de haut, ancré jusqu’à mi-hauteur dans le sol, afin de protéger la ville contre l’érosion marine. L’ouvrage tient toujours mais est fortement dégradé faute d’entretien adapté et risque donc de céder. En octobre 2003, alors que la ville est inondée une fois de plus par une crue du fleuve, récurrente en fin d’hivernage mais qui dure depuis plus d’un mois et exaspère les populations, le Chef de l’État Abdoulaye Wade donne son accord dans l’urgence pour ouvrir une brèche dans le cordon dunaire, au sud de la ville.

Photos satellites permettant de visualiser l’embouchure du fleuve Sénégal et la brèche ouverte en 2003 dans le cordon dunaire (source image GoogleEarth / Publication Cybergeo : Durand, Anselme et Thomas)

L’effet est spectaculaire et, depuis, la ville n’est plus autant menacée par les débordements du fleuve dont les crues s’écoulent plus rapidement en mer au travers d’une brèche qui s’est considérablement élargie depuis : de 4 m en 2003, sa largeur atteint désormais 7 km ! Deux villages entiers ont dû être évacués du fait de cette forte érosion du cordon dunaire. Mais l’effet majeur concerne la modification du régime hydrologique local : l’embouchure du fleuve Sénégal s’étant de fait déplacée nettement plus au nord, les eaux du fleuve à Saint-Louis sont désormais davantage sensibles aux effets de la marée. Les habitudes des pêcheurs s’en trouvent modifiées car le milieu est de plus en plus colonisé par des poissons marins tandis que les risques de salinisation de la nappe augmentent, mais c’est principalement l’érosion marine qui inquiète les autorités, surtout avec le changement climatique qui se traduit par une élévation inexorable du niveau de l’Océan tout proche.

Maisons du quartier de Guet Ndar détruites par l’érosion côtière (photo © Blanche Vathonne / Carnets du Sénégal)

Depuis l’été 2015, le quartier de pêcheurs de Guet Ndar subit de plein fouet l’assaut des vagues et les maisons s’effondrent les unes après les autres, une mosquée et deux écoles étant même directement menacées, obligeant les autorités à organiser des camps d’urgence pour reloger les familles concernées. Ce sont ainsi pas moins de 2600 personnes qui se sont entassées pendant plusieurs années dans le camp de Khar Yalla, dans des conditions de promiscuité et d’inconfort particulièrement pénibles. Un nouveau campement plus structuré vient tout juste d’ouvrir qui a déjà permis d’accueillir, dans des conditions plus décentes, 2000 habitants mais prévoit d’en admettre 10 000 supplémentaires par la suite, ce qui donne une idée de l’ampleur du problème.

Emmanuel Macron en visite à Saint-Louis aux côtés du maire de la ville le 3 février 2018 (photo © Ludovic Marin / AFP / Le Parisien)

Le maire de Saint-Louis, Amadou Mansour Faye, a donc lancé un appel à l’aide internationale à l’occasion de la réunion sur le changement climatique qui s’est tenue le 12 décembre 2017 à Boulogne-Billancourt sous le vocable ambitieux de One Planet Summit.

Et il a été entendu puisque notre Président Emmanuel Macron s’est déplacé en personne à Saint-Louis moins de 2 mois plus tard, le 3 février 2018, accompagné du président de la Banque Mondiale, Jim Kong Kim, pour venir promettre de mobiliser des fonds afin de mieux protéger la ville et surtout son lido sableux contre l’érosion marine.

Élément de la digue de protection, édifié fin 2018 (source © Afro Actu)

Une promesse tenue qui s’est concrétisée par le lancement d’une étude de faisabilité dès mars 2018 puis par la signature, le 6 novembre 2018 de 3 conventions avec l’Agence Française de Développement (AFD) pour un montant de 20 milliards de francs CFA en faveur de la lutte contre l’érosion, la prévention des inondations et l’adaptation au changement climatique.

L’une de ces conventions concerne précisément la construction d’un nouvel ouvrage destiné à protéger la Langue de Barbarie contre l’érosion marine, une digue de 3,5 km en 2 tronçons, dont le montant est estimé à 18,8 millions d’euros (soit 12,3 milliards de francs CFA) et pour laquelle l’AFD apportera 16 millions dont 6 sous forme de dons. Les travaux, confiés à l’entreprise Eiffage, ont déjà débuté : une course contre la montre pour tenter de sauver le cœur de la ville de Saint-Louis désormais directement exposée aux impacts de la montée des eaux. D’autres villes suivront probablement…

L. V.

Et pendant ce temps-là, il neige en Australie…

17 août 2019

La semaine du 15 août est traditionnellement en France celle où l’on se bouscule le plus sur les plages. Après les deux épisodes de canicule qui se sont succédé fin juin puis à nouveau fin juillet, les températures de cette deuxième semaine d’août étaient certes à un niveau plus raisonnable, mais suffisamment élevées pour attirer de nombreux vacanciers dans les stations balnéaires, notamment sur le pourtour méditerranéen où il faut parfois jouer du coude pour arriver à étaler sa serviette sur un coin de sable chaud.

Plages de Manly à Palm Beach au nord de Sydney (source © Australia-Australie)

Et pendant ce temps-là, de l’autre côté du globe, c’est l’hiver austral. En Australie justement, pourtant réputée pour son climat semi-aride voire carrément désertique sur une large portion centrale du pays, et alors que le continent avait subi jusqu’en février 2019 une canicule sans précédent, enregistrant fin janvier des records de température jusqu’à 49,5 °C et des feux de forêts dévastateurs, c’est une vague de froid inédite qui s’est abattue sur le pays entre le 9 et le 12 août…

C’est la partie sud-est du continent australien qui a subi de plein fouet cette vague de froid polaire venue de l’Antarctique. Il a neigé dans l’État de Nouvelle Galles du Sud et surtout dans celui de Victoria, encore plus au sud, ainsi qu’en Tasmanie. Melbourne et la capitale Canberra se sont retrouvées sous la neige, de même qu’Hobart, la ville principale de Tasmanie, qui n’avait pas vu la neige depuis une bonne vingtaine d’années. A Melbourne, il faut remonter au 25 juin 1986 pour retrouver la trace du dernier flocon tombé et les dernières grosses chutes de neige sur la ville datent de 1951, ce qui donne une idée de la rareté de l’événement.

Des kangourous aux sports d’hiver, à Lyonville (Victoria’s central highlands) (photo © Nicholas Dunand / The Conversation)

Des milliers de foyers se sont retrouvés sans électricité du fait de ces chutes de neiges particulièrement abondantes, non seulement dans les parties les plus montagneuses (où l’on a relevé jusqu’à plus de 2 m de neige dans certaines stations de ski) mais aussi en plaine à moins de 300 m d’altitude. Plusieurs vols ont dû être annulés à cause de ces conditions atmosphériques déplorables, et les images des pauvres kangourous bondissant au milieu de champs de neige pour se réchauffer les pattes ont fait le tour du monde.

Des kangourous peu à l’aise sous la neige (photo © capture Twitter/@stephengrenfel1)

Dans les zones les plus montagneuses du sud-est de l’Australie, les chutes de neige se produisent quasiment chaque année. Mais en plaine, le phénomène est beaucoup plus rare, ce qui explique qu’il ait eu un tel retentissement. Selon le site australien The conversation, les chutes de neige les plus importantes connues localement, dans un pays où, il est vrai, la mémoire écrite des événements météorologiques est relativement récente, datent de l’année 1900 au cours de laquelle il avait été enregistré 60 cm de neige dans la ville de Bathurst, située à 200 km à l’ouest de Sydney et à 650 m d’altitude. En 1965, la neige était remontée au nord-est de l’Australie jusqu’à la ville de Mackay située pourtant à 900 km au nord de Brisbane.

Kangourous sautant dans la neige près de Goulburn, au Sud-Ouest de Sydney, en août 2019 (photo © capture Twitter/@stephengrenfel1)

Au cours des 20 dernières années, c’est en mai 2000 que la neige était déjà tombée de manière abondante dans l’État de Victoria et c’est la dernière fois qu’on a vu la neige tenir au sol dans le centre de Canberra. Ce n’est donc pas tous les ans, loin de là, que les kangourous australiens ont le loisir de gambader dans la poudreuse, ce qui semble d’ailleurs n’avoir rien d’une partie de plaisir pour ces animaux habitués à une météo nettement plus clémente.

Comme à l’accoutumée, cet épisode de froid polaire et de chutes de neige intenses qui s’est abattu sur le sud-est australien n’a pas manqué de déclencher une nouvelle fois les sarcasmes de tous les climato-sceptiques. De fait, les climatologues australiens observent bel et bien une augmentation moyenne très sensible des températures et une baisse significative du nombre de jours de précipitations neigeuses depuis le début des années 1990.

Ce qui n’empêche pas que se produisent épisodiquement des chutes de neige exceptionnelles accompagnées d’un froid polaire pendant quelques jours, comme le pays en a connu cette semaine : un phénomène climatique intense reste aléatoire et peut très bien se produire lorsque les conditions météorologiques sont réunies, sans pour autant que cela ne vienne contredire une évolution climatique moyenne qui traduit un réchauffement global du climat de plus en plus notable, quoi qu’en disent certains !

L. V.

A Carnoux, des cèdres décèdent…

15 août 2019

Décidément, l’été ne vaut rien pour les arbres d’ornement de Carnoux-en-Provence… Déjà il y a 10 ans, en août 2009, sur ce même blog, nous déplorions l’état des platanes d’alignement qui bordent la route départementale sur toute la traversée du village et qui sont infestés de tigres, ces minuscules punaises invasives d’origine américaine qui se nichent dans les jeunes feuilles et les dévorent de l’intérieur.

Dix ans plus tard et malgré les traitements effectués épisodiquement pour tenter d’enrayer la progression des attaques, lesdites feuilles de platanes sont toujours aussi racornies et blanchâtres en ce mois d’août 2019, ce qui laisse penser que la colonie de tigres carnussiens a continué à prospérer depuis.

Groupe de cèdres desséchés devant la Crémaillère (photo prise le 11 août 2019 © CPC)

Mais les platanes de Carnoux ne sont pas les seuls à souffrir en cet été 2019. Le groupe de cèdres qui trônent devant l’hôtellerie de la Crémaillère, en plein centre-ville, dans le parc Tony Garnier récemment réaménagé, a littéralement séché sur pied pendant l’été. Craignant peut-être qu’ils ne s’abattent brutalement sur les passants et les jeunes enfants qui fréquentent les jeux à proximité, les services techniques municipaux ont délimité un périmètre de sécurité autour de ce groupe de 4 cèdres majestueux dont trois sont manifestement déjà morts. Des barrières de protection ont été mises en place et un panneau avertit du danger tandis qu’un autre annonce des travaux, qui consisteront très certainement à démonter ces arbres avant de les abattre.

Périmètre de sécurité devant les cèdres morts (photo prise le 11 août 2019 © CPC)

La raison d’un dépérissement aussi soudain reste à déterminer. S’agit-il d’un effet du changement climatique et de la vague de canicule du mois de juillet qui a soumis ces arbres à de fortes températures, au point de risquer l’embolie ? En 2018, année de forte chaleur déjà, les forestiers avaient tiré la sonnette d’alarme devant l’hécatombe des épicéas morts par milliers dans les forêts des Vosges et du Jura, affaiblis par les fortes chaleurs et la sécheresse, puis achevés par les parasites dont certains scolytes, des coléoptères qui creusent leurs galeries dans le bois.

S’agit-il tout simplement d’un effet des travaux de réaménagement du parc qui s’étend entre la Crémaillère et la route départementales, soit que les cèdres en question n’aient pas apprécié le parti pris architecturale de ce réaménagement paysager, soit plus prosaïquement que leurs racines aient eu à souffrir des terrassements effectués à leur pied ? A moins que ce ne soit l’effet du coup de chaud survenu lorsque le toit de la mairie alors (et toujours…) en chantier a pris feu ?

On ne saura probablement jamais la véritable cause de ces décès en cascade mais force est de constater que les alentours de la Crémaillère, cet ancien relai de poste daté du XVIIe siècle, vont perdre une partie de leur cachet une fois ces cèdres morts enlevés. Heureusement, le plus vieux des cèdres, celui qui trône majestueusement à l’angle de la bâtisse, le long de la rue Tony Garnier, et qui a donné son nom à une des associations de Carnoux, ne semble pas atteint pour l’instant.

Le cèdre le plus ancien, à l’angle du bâtiment principal de la Crémaillère, le long de la rue Tony Garnier (photo prise le 11 août 2019 © CPC)

L’examen d’anciennes photos aériennes montre d’ailleurs qu’en août 1950 le cèdre en question s’élevait déjà à l’angle de la Crémaillère, ainsi que les platanes qui abritent toujours sa terrasse. A cette époque, les seules bâtisses visibles dans tout le vallon de Carnoux alors bien cultivé, étaient, outre le vieux relai de poste déjà exploité comme hôtel, quelques fermes du côté du Moulin des Calanques et le groupe de maisons du hameau des Barles. Le beau jardin à la française qui s’étendait déjà au pied de la Crémaillère ne montrait cependant nulle trace des jeunes cèdres qui viennent de rendre l’âme cette année.

Vue aérienne de la Crémaillère en août 1950 (source : IGN / remonter le temps)

Dix ans plus tard, alors que les constructions de Carnoux émergent peu à peu dans la plaine, on aperçoit sur une photo aérienne datant de mars 1961,, les bâtiments de la galerie commerciale toute neuve qui vient rogner sur le beau jardin de la Crémaillère, mais toujours pas de trace apparente des cèdres en question, pas plus d’ailleurs que de la future place de la mairie qui n’est encore qu’un vaste pré en friche…

Vue aérienne du centre de Carnoux en mars 1961 (source : IGN / remonter le temps)

Fin 1964, le centre-ville de Carnoux présente déjà une physionomie plus proche de sa configuration actuelle même si ni la mairie ni l’église ne sont encore sorties de terre. Un peu plus d’un an plus tard, en mars 1966, l’école est en chantier et il ne manque plus que la Résidence III pour fermer la place de la mairie et donner au cœur du village la configuration qu’il gardera jusqu’au début des années 2000. Mais toujours pas de trace apparente des cèdres devant la crémaillère, lesquels sont en revanche bien visibles sur une vue aérienne datant de janvier 1970, ce qui laisse penser que ces arbres qui viennent de passer de vie à trépas n’avaient finalement qu’une petite cinquantaine d’années.

Vue aérienne du centre de Carnoux en janvier 1970 (source : IGN / remonter le temps)

On peut donc parler sans conteste de morts prématurés pour cette espèce dont on connait des spécimens âgés de plus de 1000 ans. Faut-il y voir un mauvais présage pour la commune dont la naissance remonte peu ou prou à la plantation de ces cèdres ? Espérons en tout cas que leur grand frère qui trône majestueusement à l’angle de la Crémaillère et qui contribue largement au charme de ce bâtiment ne les suivra pas dans la tombe…

L. V.

En Inde, les grandes manœuvres pour la bataille de l’eau

18 juillet 2019

Une des grands enjeux de notre temps est sans conteste la gestion des ressources en eau. Sous l’effet du développement démographique, les besoins sont de plus en plus importants, en particulier pour les nécessités de l’agriculture irriguée, mais aussi de certaines activités industrielles et économiques, dont le tourisme de masse.

Économies d’eau, comment s’y prendre… (source © CISALB)

Mais en parallèle, ces mêmes activités humaines se traduisent par une pollution des ressources en eau, tant dans les rivières que dans les sols et donc dans les nappes souterraines. Les quantités d’eau disponibles, propres à la consommation humaine après traitement, sont donc en voie d’amenuisement, avec naturellement de très fortes disparités selon les régions. Et les perspectives liées au changement climatique ne vont pas arranger les choses.

En France même, les modèles de prévision indiquent que les débits d’étiage de certains cours d’eau et surtout les niveaux des nappes souterraines sont appelés à diminuer de manière très significative dans les décennies à venir. Mais la situation est loin d’être dramatique et les adaptations pour y faire face, via une optimisation des consommations, une amélioration des dispositifs de traitement, une meilleure réutilisation des eaux usées, voire la construction d’ouvrages de stockage, devraient permettre de faire face sans trop d’inquiétude à cette évolution.

Femmes puisant l’eau en Inde dans le lit de la rivière Gundar au Tamil Nadu (photo © R. Ashok / A l’encontre)

Il n’en est pas de même dans d’autres pays qui font d’ores et déjà face à des pénuries d’eau nettement plus inquiétantes. C’est le cas par exemple en Inde où vit 16 % de la population mondiale avec, à sa disposition, seulement 4 % des ressources en eau de la planète. Selon un rapport publié en juin 2018 par l’agence Niti Aayog qui conseille le gouvernement indien, près des trois-quarts des foyers ne sont pas desservis en eau et 600 millions d’habitants font face à de graves problèmes de pénurie.

On dénombrerait ainsi d’ores et déjà 200 000 personnes qui meurent chaque année en Inde faute d’accès à l’eau potable et la situation est appelée à empirer puisque selon les projections de Niti Aayog, les besoins en eau devraient représenter d’ici 2030 le double des ressources en eau disponibles. Une terrible équation qui s’explique en partie par une très forte augmentation démographique, les projections de l’ONU prévoyant que l’Inde devrait compter 1,4 milliards d’habitants dès 2027, devenant à cette date le pays le plus peuplé du monde, devant la Chine.

Rivière Ganga encombrée de déchets à Allahabad en Inde (photo © Sanjay Kanojia / AFP / Getty Images / Mr Mondialisation)

Mais d’autres facteurs jouent également, dont le fait que 50 % des apports pluviométriques annuels tombe en une quinzaine de jours seulement, pendant la mousson, provoquant ruissellement, érosions, pollutions et inondations catastrophiques, mais ne favorisant guère l’infiltration dans les nappes, lesquelles sont de plus en plus exploitées (et souvent polluées) par les innombrables forages qui ont été réalisés ces dernières décennies, souvent de manière assez anarchique.

Cette année, le premier ministre nationaliste Narendra Modi, tout juste triomphalement réélu, a dû ainsi faire face à un retard catastrophique de l’arrivée de la mousson, au point que les autorités ont été obligées de conseiller aux agriculteurs de ne pas semer, de peur de voir toute leur récolte sécher sur pied. Des émeutes ont éclaté au Madhya Pradesh où la police n’a eu d’autre choix que de surveiller nuit et jour les réservoirs d’eau pour éviter les vols, tandis que les écoles ont dû fermer au Karnataka faute de possibilité d’y donner à boire aux enfants. Des convois de train ont été organisés pour ravitailler en eau la capitale du Tamil Nadu tandis que les camions citernes font la noria vers les hôpitaux, comme le relate Le Monde.

Approvisionnement en eau par camion-citerne à New Delhi (photo © Adnan1 Abidi / Reuters / Le Temps)

Pour faire face à une situation aussi inquiétante, certains responsables politiques ont voulu prendre le problème à bras le corps et se lancer dans des travaux d’aménagements pharaoniques, pour tenter de retenir cette eau si précieuse. C’est le cas notamment dans l’État du Telangana, créé en 2014 par une partition de celui d’Andra Pradesh. Situé sur le plateau du Deccan, cet État est traversé par deux grands fleuves, la Godavari et la Krishna, mais l’essentiel de sa surface est néanmoins semi-aride et sa capitale, Hyderabad, souffre de difficultés chroniques d’approvisionnement en eau potable.

Chantier de construction d’un des réservoirs du gigantesque complexe de détournement des eaux de la Godavari (source © Gouvernement du Telangana / Financial Express)

Sous l’impulsion du gouverneur local, un projet titanesque a été mené à bien, inauguré le 21 juin 2019, destiné à retenir une partie des eaux de la Godavari et de son affluent la Pranitha, lors des crues de mousson : selon un article publié à ce sujet dans Marianne, ce sont pas moins de 5 milliards de m3 qui seront ainsi retenus via le barrage de Medigadda et renvoyés par de gigantesques pompes jusqu’à 30 km plus en amont vers d’autres immenses retenues, dont le lac réservoir de Yellampalli situé à une altitude très supérieure. De là partira un réseau complexe de canaux et de canalisations destinés à distribuer de manière gravitaire toute cette eau précieuse, destinée en priorité à l’irrigation mais aussi à l’alimentation en eau potable.

Barrage de Yellampalli (source © The Hindu)

Le projet fait rêver toute la population, à l’exception sans doute des quelques 30 000 habitants dont les villages ont été rayés de la carte et qui ont dû partir chercher refuge ailleurs. A l’exception aussi de certains esprits chagrins, soucieux de la disparition de 3000 ha de forêts rasées pour faire face aux pelleteuses, et qui s’inquiètent du sort des espaces forestiers préservés situés en aval et qui ne seront plus alimentés par toute cette eau détournée vers l’amont.

Chantier de construction du barrage de Medigadda (source © Telangana Today)

Le premier ministre en tout cas est très fier de ce projet dont les ingénieurs indiens affirment qu’il s’agit du plus grand système d’irrigation jamais construit au monde. Il faut dire que sa réalisation a quand même coûté la bagatelle de 10,3 milliards d’euros et que son fonctionnement annuel est estimé à 1,8 milliard d’euros car il exigera d’énormes quantités d’électricité pour actionner les pompes.

Vue d’un des ouvrages de transfert d’eau du projet d’irrigation de Kaleshwaram (source © Shanmugamias Academy)

Par son ampleur, ce projet s’inscrit dans la droite ligne des ouvrages hydrauliques titanesques tels que la barrage d’Assouan, celui des Trois-Gorges en Chine, la grande rivière artificielle qui traverse la Libye sur 3000 km, ou encore le projet avorté de détournement vers le Sud des grands fleuves de Sibérie. L’avenir dira si les bénéfices qui en seront retirés compenseront ou non les impacts négatifs tant sociaux qu’environnementaux qu’un tel projet ne peut éviter, et si le bilan économique est à la hauteur des ambitions politiques qui le portent. Il ne sera pas dit en tout cas que les ingénieurs indiens seront restés les bras croisés face au formidable défi de la bataille de l’eau !

L. V.

La finance au secours du climat ?

11 juillet 2019

Pierre Larroutorou (extrait vidéo © ThinkerView)

Parmi les 74 députés français élus le 26 mais 2019 au Parlement européen, figure un ardent défenseur de la lutte contre le changement climatique. Placé en cinquième position sur la liste justement intitulée Envie d’Europe écologique et sociale, dirigée par Raphaël Glucksmann, il a été élu de justesse puisque le score de 6,19 % obtenu par la liste pourtant soutenue par le Parti socialiste, ne lui a permis d’avoir que 5 élus. Voilà donc que Pierre Larrouturou accède à 54 ans à son deuxième mandat électif, après avoir été un temps conseiller régional d’Ile de France, entre 2010 et 2015, sous l’étiquette des Verts.

Agronome de formation, cet économiste est un disciple de René Dumont, persuadé depuis toujours que le Monde ne peut se développer de manière harmonieuse sans davantage de justice sociale. Longtemps militant au PS, il avait créé en mars 2012 le Collectif Roosevelt aux côtés de nombreuses personnalités parmi lesquelles Edgard Morin, Michel Rocard ou encore Stéphane Hessel, dont il était très proche.

Pierre Larroutorou et Stéphane Hessel présentent une motion au congrès du Parti socialiste à Toulouse en 2012 (source © Daily Motion)

Ayant claqué à trois reprises la porte du PS qu’il juge trop timide dans ses volontés réformatrices, Pierre Larrouturou a toujours milité pour la réduction du temps de travail, un meilleur partage des richesse, une Europe plus démocratique et qui fut dès 2005 un des rares économistes à prédire la survenance de la crise économique majeure de 2008, s’attirant les moqueries acerbes d’un Dominique Strauss-Kahn alors au sommet de sa gloire.

Son aventure à la tête de son propre parti, Nouvelle Donne, créé fin 2013, ne lui a pas attiré que des amitiés comme il le raconte lui-même dans une longue interview qu’il a accordé en juin 2018 au média internet Thinkerview, qui fait un tabac d’audience sur YouTube.

En novembre 2017, Pierre Larrouturou publie un livre intitulé en toute modestie Pour éviter le chaos climatique et financier, un ouvrage coécrit avec Jean Jouzel, ancien vice-président du GIEC, et dont les recherches en tant que glaciologue ont contribué à mettre en évidence, dès les années 1980, l’impact du réchauffement climatique mondial.

Depuis lors, l’économiste Pierre Larrouturou a un peu mis de côté son combat contre le chômage pour se concentrer sur ce nouveau cheval de bataille qui, de son propre aveu, l’empêche de dormir. L’association qu’il a créée avec l’ex-glaciologue climatologue Jean Jouzel et dont il a été un temps le salarié, s’appelle Pacte Finance Climat.

L’économiste Pierre Larrouturou et le climatologue Jean Jouzel (photo © Stéphane Geufroi / Ouest-France)

Tout un programme que cet économiste passionné expose avec infiniment de pédagogie, partant d’un constat largement partagé et que les projections du GIEC résument de manière très visuelle : même en supposant que les engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris lors de la COP 21 soient scrupuleusement respectés (ce qui est loin d’être le cas, surtout depuis que ces mêmes accords ont été piétinés par Donald Trump, pourtant à la tête d’un des principaux pays émetteurs de gaz à effet de serre), le réchauffement climatique atteindrait plus de 3 °C d’ici la fin du siècle, avec sans doute des effets irréversibles et des emballements incontrôlables perceptibles dans les quelques années à venir. On est vraiment très proches désormais du point de rupture et seules des politiques ambitieuses et coordonnées de réduction des émissions de gaz à effet de serre pourraient peut-être encore permettre d’éviter le chaos généralisé.

Les trajectoires du probable : quel scénario pour le futur (source © Pacte Climat)

L’objectif visé est clair : faire en sorte que l’Europe joue un rôle moteur en démontrant, par une politique volontariste, qu’il est possible de diviser par quatre d’ici 2050 ses émissions de gaz à effet de serre tout en créant des millions d’emplois, grâce à des investissements massifs notamment dans l’isolation des bâtiments, dans le développement des énergies renouvelables, dans des transports publics propres et dans des politiques d’économie d’énergie à grande échelle.

Un dessin signé Wingz (source © CFDT)

Les études montrent que le pari vaut la peine d’être tenté avec 6 millions de nouveaux emplois à la clé et une réduction significative des dépenses d’énergie, mais aussi une diminution des dommages liés aux catastrophes naturelles voire à terme aux tensions politiques provoquées par l’inévitable immigration de réfugiés climatiques.

Comment amorcer la pompe pour financer un chantier aussi colossal ? En fait la réponse est simple et les outils pour y arriver existent déjà : les banques centrales, américaines comme européennes, ont créé massivement de la monnaie lors de la crise de 2008 pour sauver les banques commerciales menacées de faillite, et la Banque centrale européenne continue à le faire discrètement mais à grande échelle. Depuis 2015, ce sont pas moins de 2500 milliards d’euros qui ont ainsi été injectés par la BCE auprès des banques commerciales, l’essentiel de cette masse monétaire servant uniquement à la spéculation financière puisqu’on estime que seulement 300 millions d’euros ont été prêtés au secteur privé pour des investissements productifs, une misère !

Un dessin signé Nawaq (source © Jolyday)

Dans ces conditions, même le FMI en fait le constat : ces énormes sommes d’argent créées de manière totalement artificielle ne font qu’alimenter la bulle spéculative et nous rapprochent chaque jour davantage d’une nouvelle crise économique que le journal Les Échos prédit déjà comme 10 fois plus grave que celle de 20008 : « l’économie mondiale est comme le Titanic, elle accélère avant le choc »…

La proposition est donc évidente : il suffirait d’affecter cette création monétaire à des investissements en faveur de la transition énergétique. Pour cela, pas besoin de créer de nouvelles usines à gaz. Il suffit de s’appuyer sur la Banque européenne d’investissement (BEI) en lui adossant une nouvelle filiale, une Banque du développement durable, qui, dans le cadre d’un nouveau Traité européen à négocier entre les États les plus engagés, attribuerait à chacun d’entre eux un droit de tirage correspondant à 2 % de son PIB. De quoi investir 45 milliards en France sous forme de prêt à taux zéro pour financement massivement l’isolation des logements et le développement de transports publics propres.

Pierre Larroutorou sur ThinkerView

A cela s’ajoutent bien sûr d’autres leviers à actionner sous la forme d’une taxe sur les transactions financière et une taxe sur les émissions de CO2, mais surtout une contribution climat sous forme d’une taxe à hauteur de 5 % sur les bénéfices des entreprises, bien entendu dégressive en fonction du bilan carbone de chacun. Cette taxe, susceptible de rapporter 100 millions d’euros par an, alimenterait un Fonds européen pour le climat et le développement permettant de soutenir l’effort de recherche, les investissements pour la transition énergétique et l’aide au développement en faveur de nos voisins africains les plus exposés aux effets du dérèglement climatique. Une taxation évidemment peu populaire auprès des milieux d’affaire mais qui permettrait de compenser la chute régulière observée depuis le milieu des années 1990, avec un taux moyen d’imposition sur les bénéfices proche de 20 % en Europe alors qu’il est resté autour de 35 % aux États-Unis, jusqu’aux décision récentes de Donald Trump.

Reste à savoir désormais si ce pacte finance-climat a une chance d’être mis en œuvre, ce qui suppose que les chefs d’États européens, Emmanuel Macron et Angela Merkel en tête, s’en emparent de manière volontariste. Nombreux sont en tout cas les élus locaux de tous bords qui soutiennent la démarche : c’est peut-être le moment ou jamais pour nos responsables politiques, nouvellement élus à la tête des instances européennes, de faire preuve de clairvoyance et de courage, avant qu’il ne soit trop tard…

L. V.

Le transport maritime sur la sellette

9 juillet 2019

La transition écologique est-elle compatible avec l’économie libérale mondialisée qui domine nos modes de pensées depuis des décennies ? Vaste question qui divise nos responsables politiques. La grande majorité d’entre eux, Emmanuel Macron et son premier ministre Édouard Philippe en tête, restent persuadés qu’on peut s’engager sans dommage dans des politiques de transition écologique rendues nécessaires par l’urgence climatique et environnementale tout en restant profondément productivistes, en prônant la recherche de la croissance à tout prix et l’enrichissement des plus entreprenants.

Le premier ministre Edouard Philippe, avec à ses côtés Nicolas Hulot alors ministre de la transition écologique et solidaire, en janvier 2018 (photo © AFP / Sud Radio)

Ce dernier expliquait ainsi au lendemain des dernières élections européennes, pour annoncer  le virage vert de sa politique : « J’ai mis du temps à considérer que ces enjeux écologiques sont aussi importants que la défense de l’emploi ou la sécurité. (..) Toutefois, je ne me ferai pas passer pour un autre. Je ne suis pas un défenseur de la décroissance, j’aime l’industrie et je l’assume. » Pour un ancien lobbyiste du groupe nucléaire AREVA, il serait en effet difficile de prétendre le contraire…

Une approche que ne partagent pas du tout, bien évidemment, les militants d’une écologie politique, considérant que l’ampleur des mutations à envisager pour s’adapter au changement climatique et tenter d’enrayer la perte brutale de biodiversité et de qualité des écosystèmes qui nous entourent est telle que seule une modification assez radicale de nos modes de vie pourra permettre d’y parvenir. Même le pourtant conciliant Nicolas Hulot en est arrivé à cette conclusion après avoir tenté en vain de faire infléchir les politiques en entrant au gouvernement. Il s’élevait ainsi avec vigueur il y a quelques jours dans Le Monde en jugeant inadmissible qu’on puisse signer l’accord économique avec le Mercosur, estimant que « le libre-échange est à l’origine de toutes les problématiques écologiques. L’amplifier ne fait qu’aggraver la situation ».

Campagne de sensisibilisation lancée par France Nature Environnement alertant sur l’impact sanitaire des bateaux de croisière (source © FNE)

Cette contradiction est particulièrement évidente dans le domaine du transport maritime. Celui des croisières en est un bon exemple, un secteur en très forte croissance et qui attire un tourisme de masse, avec des navires de plus en plus monstrueux et dont l’impact sur les sites visités devient de plus en plus évident. Une étude de l’association européenne T&E (Transport et environnement) indiquait ainsi en juin 2019 que les 47 navires de croisière du groupe Carnival (qui comprend notamment les croisières Costa) ont rejeté à eux seuls 10 fois plus d’oxydes de soufre au dessus des eaux européennes que les 260 millions d’automobilistes circulant dans l’Union européenne ! A Marseille, malgré quelques mesures en cours d’aménagement, les bateaux de croisière rejettent ainsi dans l’atmosphère 3,7 fois plus de soufre que les 340 000 voitures qui circulent dans l’agglomération.

Paquebot dans le port de Marseille (photo © Sandy Dauphin / Radio France)

Le fioul lourd bon marché restant le carburant le plus utilisé tant par les bateaux de croisière que par la marine marchande, les émissions d’oxydes de soufre, d’oxydes d’azote et de particules fines par la marine commerciale qui sillonne la planète en tous sens deviennent un vrai problème non seulement pour leurs effets sur le réchauffement climatique et la pollution des océans, mais aussi en matière de santé publique. Pour ce qui est des émissions de CO2, la contribution du secteur reste relativement modeste à l’échelle mondiale, mais elle a doublé depuis 1990.

Le transport maritime et ses impacts sur la qualité de l’air : peut mieux faire… (photo © Eric Houri / Le Marin Ouest France)

Des solutions techniques existent, la plus simple étant de réduire la vitesse des navires ! Selon un article récent d’Alternatives économiques, un pétrolier qui diminuerait sa vitesse de croisière de 12 à 11 nœuds, économiserait ainsi 18 %  de sa consommation de carburant et même 30 % en passant à 10 nœuds. Un ralentissement qui ne mettrait guère en péril l’économie mondiale pour le trafic de matériaux pondéreux mais qui suppose un accord de l’Organisation maritime international et ce n’est pas gagné…

Un navire de la CMA-CGM (photo © France 3 Normandie)

Une amélioration de la conception des navires pour les rendre moins émissifs et plus sobres en énergie est aussi une voie à explorer, mais cela ne s’applique par nature qu’aux seuls bateaux neufs alors que la durée de vie d’un navire est au minimum de 20 à 30 ans. Quant à l’évolution des motorisations vers des dispositifs moins impactant, outre l’éolien  (comme rôle d’appoint), deux pistes existent, qui relèvent jusqu’à présent de la prospective.

La première serait celle du gaz naturel liquéfié (GNL), autrement dit le méthane, d’origine fossile mais qui pourrait à terme être remplacé par du biogaz (dont la production ne serait pas nécessairement un progrès, s’il est produit au détriment des cultures pour l’alimentation humaine…). L’alternative, qui présente l’avantage de ne pas émettre de gaz à effet de serre, serait celle du moteur à hydrogène, produit par hydrolyse en utilisant de l’électricité issue de panneaux photovoltaïques. L’inconvénient majeur d’une telle approche, outre son coût jugé actuellement prohibitif, vient de la faible densité énergétique de l’hydrogène (il faudrait en stocker de gros volumes à bord pour assurer l’autonomie des bateaux), ce qui incitent certains à envisager d’autres voies dont celle consistant à remplacer l’hydrogène par de l’ammoniac dont la température de liquéfaction est très supérieure (- 33 °C au lieu de – 253 °C), ce qui permet un stockage sous forme liquide qui prend beaucoup moins de place.

Porte-container chargé à bloc (photo © Pixabey / Novethic)

Reste que malgré ces évolutions technologiques envisageables et malgré les réglementations internationales qui obligent progressivement les 90 000 navires sillonnant la planète à s’équiper d’ici 2020 d’unité de traitement des gaz d’échappement, cette activité va continuer de rester une des sources majeures de pollution de la planète, 90 % du transport de marchandises lié à la mondialisation se faisant par voie maritime, selon un article du Financial Times repris dans le Courrier International.

Couverture du Courrier International n°1496 du 4 juillet 2019

D’où les interrogations légitimes quant à l’intérêt d’une relocalisation pour produire plus près de nous ce dont nous avons besoin, dans des conditions sociales et environnementale sans doute bien préférables, mais au prix d’un surcoût assuré : en tant que consommateurs, sommes-nous prêts à accepter de payer plus cher ce qui pourrait être produit plus près de nous, de manière plus durable et avec un impact écologique moindre ? La question mérite en tout cas d’être posée…

L. V.

Chaux-Bouilland : on a raté la marche…

5 juillet 2019

La lycéenne suédoise Greta Thunberg à la marche pour le climat du 22 février 2019 à Paris (photo © François Mori / AP / Le Monde)

Attention : chaud devant ! Le réchauffement climatique s’emballe, les épisodes de canicule se succèdent, notre maison brûle, et on regarde ailleurs… Pas tous, heureusement. Et pas seulement la jeunesse, notamment suédoise, qui organise manifestation sur manifestation pour attirer l’attention des responsables politiques sur ce dérèglement planétaire dont l’homme est responsable et sur lequel il est encore temps d’agir, mais dont les effets sont d’ores et déjà pour la plupart irréversibles.

Tous les militants que compte l’Europe enchainent campagnes de sensibilisation, démarches médiatiques, procédures juridiques et marches pour le climat, histoire de rappeler que tous ne se résignent pas et qu’il existe peut-être d’autres solutions que celle prônée par la mairie de Paris qui, face au réchauffement climatique, ambitionne de doubler l’offre parisienne en matière de climatisation…

Une bande dessinée Birds publiée dans Ouest France le 20 juin 2019

Et lorsqu’il s’agit de militer pour sauver, sinon la planète, qui elle n’est pas en danger, mais les espèces végétales et animales qui l’occupent (dont l’espèce humaine qui risque de payer un lourd tribu face aux conséquences attendues du dérèglement climatique global), les citoyens ne manquent pas d’imagination. En l’espèce, la palme revient peut-être à l’association Les Amis de la Terre de Nuits-Saint-Georges, en Côte-d’Or, qui appelaient mercredi 19 juin 2019 sur leur site Facebook à une marche festive pour le climat, prévue le dernier week-end de juin entre deux villages bourguignons au nom évocateur : Chaux et Bouilland !

Les organisateurs de la marche Chaux – Bouilland (photo © Le Bien public)

Les 13 km qui séparent ces deux villages des Hautes-Côtes, un terroir viticole béni des Dieux, étaient de fait un beau parcours à offrir à tous les militants soucieux de préserver l’avenir de notre écosystème et désireux d’appeler à des politiques publiques plus ambitieuses en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre, tout en contemplant de magnifiques paysages ruraux largement préservés.

Oui, mais voilà… La réalité est venue confirmer, s’il en était besoin, que l’urgence climatique n’est pas un simple canular comme Donald Trump persiste à le croire. Suite à la vague de chaleur qui sévit en France depuis le 24 juin, des records datant de la canicule de 2003 ont été battus : on a ainsi enregistré la température extrême de 45,9 °C dans la commune de Gaillargues-le-Montueux, dans le Gard, vendredi 28 juin à 16h20, du jamais vu !

La Bourgogne n’a pas atteint de tels sommets, mais le mercure est quand même monté très haut. Des records de chaleur ont été enregistrés dès le jeudi 27 juin avec 37,3 °C à Dijon, 38,5 °C à Montbard et même 38,9 °C à Nicey. Les prévisions météorologiques annonçant une nouvelle hausse des températures pour le week-end et le niveau 3 du Plan canicule ayant été déclenché, le Préfet de Côte d’Or n’a eu d’autre choix que d’annoncer, vendredi 28 juin, qu’il annulait un certain nombre de manifestations sportives prévues dans le département, dont la fameuse marche pour le climat Chaux-Bouilland, programmée pour le samedi 29…

Au-delà de Chaux, la canicule… (photo © GoogleStreet / France Bleu)

Une marche contre le réchauffement climatique annulée pour cause de température caniculaire, voilà qui ne peut que conforter ses organisateurs dans leur conviction qu’il serait grand temps de se préoccuper du problème. Ces derniers ne s’en sont d’ailleurs pas cachés et à défaut d’une marche un peu trop chaude au goût du Préfet, ils ont appelé à un simple rassemblement lundi 1er juillet à 19h30 devant le panneau d’entrée de la commune de Bouillant. Un choix largement justifié par les circonstances, celui de Chaux aurait été à juste titre considéré comme très en deçà de la réalité !

L. V.

Transport aérien : faut-il taxer le kérosène ?

24 mai 2019

Voilà un vieux serpent de mer qui a refait surface à la faveur du mouvement des gilets jaunes, largement initié, rappelons-le, par les protestations contre le renchérissement du coût des carburants à la pompe. Car l’essence, comme maintenant le gas oil font partie des produits les plus taxés malgré leur utilisation des plus courantes…

La Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TIPCE), qui a remplacé en 2014 la TIPP pour intégrer le fait qu’elle porte aussi sur les biocarburants d’origine non pétrolière, une taxe qui est désormais régionalisée depuis 2005, correspond en moyenne à environ 65 centimes pour un litre de gas oil et près de 70 centimes pour un litre d’essence sans plomb. L’écart de taxation entre les deux types de carburants s’est fortement resserré ces dernières années alors que le gazole routier reste sensiblement moins taxé. Et n’oublions pas que se rajoute à cette TIPCE la TVA de 20 % qui est calculée non seulement sur le coût du carburant lui-même, mais s’applique de surcroît à la TIPCE : une taxe sur la taxe, il fallait y penser…

Ravitaillement en kérosène (photo © AFP)

Et pendant ce temps-là, curieusement, le kérosène qui est le carburant utilisé dans l’aviation, reste le seul produit pétrolier totalement détaxé. Voilà en effet qui ne peut qu’interpeller le commun des mortels ! Pourquoi donc accorder une telle faveur au transport aérien dont les usagers sont pourtant majoritairement plutôt issus des classes les plus aisées et qui participe fortement aux émissions de gaz à effet de serre ? Selon les calculs de l’ADEME, un déplacement en avion émet deux fois plus de gaz à effet de serre, par personne transportée et par kilomètre parcouru, qu’un trajet en voiture et 40 fois plus qu’un déplacement en TGV, selon un rapport de l’association Réseau Action Climat.

Certes, à l’échelle de la planète, le transport aérien ne serait responsable que de 3 à 4 % des émissions de gaz à effet de serre, mais le trafic est en plein essor et cette part devrait fortement augmenter dans les années à venir. En France, le nombre de passagers transportés s’est accru de 5 % en 2017 et, dans le monde, on table sur un doublement du trafic qui devrait passer de 4,1 milliards de passagers en 2017 à 8,2 milliards d’ici 2037. L’ONG belge Transport & Environnement estime ainsi que les émissions de CO2 liés au secteur aérien en Europe auraient augmenté de 26,3 % depuis 2013 et note que la compagnie low cost irlandaise Ryanair fait désormais partie des 10 plus gros émetteurs de gaz à effet de serre en Europe, derrière quelques grandes compagnies qui exploitent des centrales électriques à charbon en Allemagne ou en Pologne.

Avion de Ryanair décollant de l’aéroport de Marseille-Provence (photo © Camille Moirenc / AMP / Air Journal)

L’impact environnemental d’une telle activité est donc loin d’être négligeable et il paraîtrait assez logique de la taxer plus durement afin de tenter d’en limiter la croissance en réorientant ces flux de voyageurs vers d’autres modes des déplacement plus vertueux.

Une étude commandée par la Direction générale des transports de la Commission européenne en avril 2017 et que le Monde vient de se procurer, propose d’ailleurs l’instauration au sein de l’Union européenne d’une taxe sur le kérosène à hauteur de 33 centimes par litre, estimant que ce surcoût (qui, au passage, devrait rapporter de l’ordre de 3,5 milliards d’euros au budget français…), répercuté sur le prix du billet devrait permettre de réduire de 10 % le trafic aérien, limitant du même ordre les émissions de CO2 ainsi que les nuisances sonores près des aéroports.

En réalité, on ne voit guère que des avantages à une telle taxation du kérosène et on a un peu de mal à comprendre pourquoi ce carburant est le seul à n’être soumis à aucune taxe, sans compter les subventions publiques qui continuent à être attribuées à ce secteur. Historiquement, cette volonté de favoriser le transport aérien en le soustrayant à toute taxation, résulte d’un accord international, la convention de Chicago, adoptée en 1944, à une époque où les vols commerciaux étaient considérées comme un atout à encourager pour favoriser le commerce mondial, et alors que personne n’imaginait les impacts environnementaux qui pourraient un jour résulter de tels choix.

 

Avions décollant de l’aéroport de Los Angeles (photomontage © Mike Kelley)

Une telle interdiction de taxer les vols internationaux est désormais difficile à contourner car il faudrait, pour y revenir, l’accord des 191 pays membres de l’Organisation de l’aviation civile internationale. Mais rien n’empêche des accords spécifiques entre certains pays membres et l’Europe pourrait très bien être en pointe dans ce domaine. Surtout, rien n’interdit à un pays de taxer les carburants pour ses vols intérieurs. Plusieurs l’ont déjà fait, dont les États-Unis, le Japon, le Brésil ou la Suisse. En France, les vols intérieurs sont d’ailleurs déjà soumis à un taux de TVA mais qui est bizarrement réduit à 10 % sans véritable raison…

En 2010, l’actuel ministre de la Transition écologique, François de Rugy, alors membre d’Europe Écologie Les Verts, dénonçait un régime de faveur « particulièrement choquant d’un point de vue écologique et d’un point de vue social » et dénonçait « une injustice majeure ». Des phrases fortes et sans ambiguïté, mais qu’on ne l’a pas entendu répéter alors que son nouveau collègue, Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics, évoquait une idée « sympathique sur le papier » mais qu’il serait bien imprudent d’adopter, sauf peut-être en cas d’unanimité des pays membres de l’Union européenne : ce sera peut-être le cas à l’issue des élections européenne du 26 mai 2019, on peut toujours rêver…

L. V.

Investissements pétroliers : on brade !

17 mars 2019

Au pays des fjords et de l’or noir… (crédit photo © Reuters / La Tribune)

L’annonce est passée totalement inaperçue en dehors des milieux d’affaire avertis où elle a pourtant fait l’effet d’une petite bombe : le 8 mars 2019, le fonds souverain norvégien, l’un des plus gros investisseurs mondiaux, a annoncé qu’il allait se désinvestir progressivement des compagnies d’exploration et de production pétrolière, et ceci pour des raisons purement financières… De quoi assurément jeter un doute sur la capacité de ce secteur à survivre à la transition énergétique qui s’amorce…

Car ce n’est pas la première fois que ce fonds souverain jette un tel pavé dans la mare. En 2015 déjà, il avait annoncé urbi et orbi qu’il arrêtait d’investir dans le secteur du charbon, et cette fois pour des raisons principalement environnementales, jugeant que cela était incompatible avec une politique responsable vis-à-vis des impacts sur le changement climatique global.

De là cependant à assumer une telle décision pour ce qui concerne la production pétrolière, il y avait un grand pas à franchir pour un fonds qui a été créé justement pour gérer la manne pétrolière sur laquelle la Norvège a assis tout son développement économique depuis la découverte des vastes gisements pétroliers en Mer du Nord à la fin des années 1960. En Norvège même, l’exploitation pétrolière entame son déclin, même si le pays se classait quand même encore en 2017 au 14ème rang mondial pour la production pétrolière et au 7ème rang pour la production de gaz naturel (dont la Norvège reste le deuxième exportateur mondial derrière la Russie). Selon Challenges, Gaz et pétrole représentent encore plus de la moitié des exportations norvégiennes et alimentent plus de 20 % des revenus de l’État.

Plateforme pétrolière d’Oseberg, dans la mer de Norvège, en 2007 (photo © Helge Hansen / Scanpix / Reuters)

Il a donc fallu pas moins de 2 ans de réflexion et de débats politiques intenses pour arriver à une telle décision de la part du gouvernement norvégien qui est à la tête de deux fonds souverains, l‘un destiné aux investissements dans le pays, le Government Pension Fund-Norway, et l’autre d’ampleur mondiale, le Government Pension Fund-Global (Fonds gouvernemental de pension pour l’étranger), dit aussi « Fonds pétrolier ». Ce dernier est un véritable mastodonte puisqu’il capitalise plus de 1000 milliards de dollars et contrôle à lui seul 1,4 % de la capitalisation boursière mondiale, avec des participations dans plus de 9000 entreprises à travers la planète.

Siv Jensen, chef du Parti progressiste et ministre des finances de Norvège, à Oslon en janvier 2016 (photo © Larsen, Hakon Mosvold / AFP)

On conçoit donc qu’une annonce de cet ordre de la part d’un tel géant boursier constitue un signal fort qui ne peut passer totalement inaperçu dans le monde feutré des traders de tout poil. En l’occurrence, le GPFG a annoncé qu’il allait se dessaisir progressivement de 7,5 milliards d’actifs investis dans des entreprises tournées exclusivement vers l’exploration et la production pétrolière, et ceci uniquement pour des raisons financières comme l’a expliqué, selon lenergeek, la ministre norvégienne des Finances, Siv Jensen, indiquant que « l’objectif est de réduire la vulnérabilité de notre richesse commune face à un recul permanent du prix du pétrole ».

La décision n’est pas neutre puisque ce fonds souverain détient à lui seul 37 milliards d’actifs investis dans l’industrie pétrolière. Pour autant, une entreprise comme Total, deuxième capitalisation du CAC 40 et dont le fonds souverain norvégien détient 2,02 % des actions, devrait être à l’abri d’un tel repli stratégique car son activité est plus diversifiée. Même si le message est fort, ce n’est donc pas, loin s’en faut, le signal d’arrêt de la production pétrolière mondiale qui a encore de beaux jours devant elle, même si l’Agence internationale de l’Energie estime désormais que le pic mondial de production pétrolière devrait être atteint en 2037, après l’avoir longtemps prédit pour l’année…2006.

Il n’en reste pas moins que le geste n’est pas anodin, d’autant que l’argument économique mis en avant ne trompe personne. Les évolutions récentes du prix du pétrole n’expliquent pas en effet à elles seules une telle décision, quoi qu’en disent les responsables norvégiens. Après avoir connu un point bas historique début 2016 à 30 dollars le baril, soit plus ou moins le même niveau que dans les années 2001-2003, le cours était en effet sensiblement reparti à la hausse ces derniers temps jusqu’à dépasser les 80 dollars le baril à l’automne 2018, de quoi, on s’en souvient, alimenter la révolte des Gilets jaunes face à une augmentation significative des prix à la pompe. Depuis, le prix du Brent était retombé à 50 dollars fin 2018, mais il est désormais reparti à la hausse depuis le début de l’année et se négocie actuellement à 67 dollars le baril.

Evolution des prix du baril de pétrole (cours du Brent en dollars) depuis fin 2018 (source infographie © Express Live)

Un prix de marché en hausse significative et une annonce de raréfaction des réserves alors que la demande mondiale ne cesse d’augmenter : tout indique donc que les arguments qui ont poussé le fonds souverain norvégien à annoncer une telle décision ne sont pas d’ordre purement économique mais traduisent une stratégie plus politique. De fait, on sait désormais que si l’humanité brûle la totalité des réserves pétrolières actuellement prouvées, la planète court à sa perte puisque cela se traduira mécaniquement par une augmentation de la température moyenne d’au moins 6 °C, ce qui nous expose à des situations irréversibles dont les impacts seront totalement incontrôlables. Seules des techniques, pour l’instant mal maîtrisées et encore au stade expérimental, d’absorption du CO2 pourraient être compatibles avec une telle option, mais c’est là que l’argument économique intervient car cela renchérirait fortement le coût d’une telle source énergétique face à d’autres ressources renouvelables et moins émettrices de gaz à effet de serre.

Schéma de principe de sequestration du CO2 : projet Total sur le site de Lacq (source © Total 3 Cube / Cité-sciences)

C’est donc bien malgré tout un signal fort que le gouvernement norvégien vient d’adresser au monde industriel et financier : reste à voir si les traders à courte vue sauront capter le message et en tirer enfin les conséquences pour réorienter progressivement leurs investissements vers des filières plus durables…

L. V.

Hommage à Ratatouille, victime du changement climatique

4 mars 2019

C’est un communiqué officiel du ministère de l’environnement australien qui a annoncé la nouvelle à la planète entière le 18 février 2019 : le rat Melomys rubicola, une espèce de rongeur endémique découvert en 1845 sur l’île de Bramble Cay a disparu à jamais, première espèce de mammifère désormais officiellement rayée de la planète, victime directe du réchauffement climatique

Feu Melomys rubicola dans son milieu naturel (photo ©️ Ian Bell / EHP / Futura Science)

Il faut dire que ce petit rat brun qui a de faux airs de Ratatouille, avec sa fourrure brune rougeâtre au-dessus et grisâtre au-dessous, avec des poils noirs sur le dos, n’avait pas forcément été très perspicace dans le choix de son habitat, en l’occurrence une bande de sable minuscule de 250 m de long située à l’extrémité nord de la Grande Barrière de corail, pas très loin des côtes de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Culminant à seulement 3 m au-dessus du niveau de la mer et s’étendant initialement sur 5 ha, l’îlot avait été peu à peu grignoté au gré des tempêtes successives et de la lente mais inexorable montée du niveau de la mer sous l’effet du réchauffement climatique.

Vue aérienne de Bramble Cay en 2008 (source Queensland EPA)

Résultat : la surface émergée de l’île a été réduite de moitié et le petit rat Melomys rubicola a disparu corps et âme. La dernière fois qu’il a été observé remonte à 2009. Une nouvelle expédition scientifique menée en 2014 l’a cherché partout mais peine perdue : le petit rongeur qui avait l’habitude de se nourrir d’œufs de tortue et de plantes succulentes n’existe plus.

En réalité, l’information date de 2016, lorsque les scientifiques ont publié le résultat de leur expédition sur l’île de Bramble Cay. Mais il a fallu plus de 2 ans pour que le gouvernement australien se décide à publier l’avis officiel de décès, une information d’ailleurs confirmée peu après par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) : Melomys rubicola est ainsi passé directement du statut d’espèce en danger et celui d’espèce éteinte.

L’îlot d’East Island avant le passage de l’ouragan Walaka (photo ©️ Chip Fletcher / Youtube / Traveller)

Paix à son âme, en attendant les suivants qui ne devraient pas tarder à le rejoindre sur cette liste, car bien d’autres îles à travers le monde sont menacées de disparition à très court terme, à l’exemple de l’îlot East Island, situé au nord-ouest de l’archipel hawaïen dans le Pacifique et qui a été à son tour rayé de la carte à l’issue du passage de l’ouragan Walaka en octobre 2018, mettant gravement en danger de nombreuses espèces qui viennent s’y réfugier.

Un caricaturiste du Guardian, Andrew Malton qui signe ses œuvres sous le pseudonyme First Dog in the Moon, s’est ému de la disparition du petit rat de Bramble Cay et en a tiré une bande dessinée en hommage au rongeur qui nous a quitté définitivement, rappelant au passage qu’un plan avait bel et bien été élaboré pour le sauver pendant qu’il était encore temps, mais que l’inertie coutumière n’avait pas permis de le mettre en œuvre dans les délais.

Dessin d’Andrew Marlton, signé First Dog on the Moon, publié dans The Guardian le 20 février 2019

Le caricaturiste feint d’imaginer qu’une minute de silence va être organisée dans chacune des écoles du pays en hommage à cette première victime du réchauffement climatique et que désormais, tous les 18 février, une journée du souvenir sera organisée pour que chacun se remémore à jamais la disparition de ce petit rongeur et se rappelle que chaque espèce qui s’éteint est une part de nous-même qui disparaît à jamais.

Mais bien sûr, le dessinateur conclut que tout cela ne se produira pas et que chacun a déjà depuis longtemps oublié cette petite bestiole sans la moindre utilité, que bien peu d’ailleurs pouvaient se vanter d’avoir vue et qui aurait sans doute été qualifiée de nuisible et pourchassée en d’autres circonstances. Il n’en reste pas moins que l’affaire mérite réflexion. On sait que les rats ont l’habitude de quitter le navire quand il y a du grabuge à bord, mais quand c’est leur habitat terrestre qui sombre dans l’indifférence générale, ils n’ont d’autre solution que de disparaître : adieu Ratatouille !

L. V.

Justice climatique : le casse du siècle ?

2 mars 2019

Face à la frilosité des politiques publiques engagées pour limiter pendant qu’il en est encore temps nos émissions de gaz à effet de serre et lutter enfin efficacement contre le réchauffement climatique à l’œuvre, les citoyens les plus motivés font feu de tout bois et n’hésitent plus à assigner les gouvernements en justice. De jeunes Américains l’ont fait aux USA, de même que des Colombiens, et aux Pays-Bas, la Justice a fini par donner raison à l’association Urgenda et aux 886 néerlandais qui demandaient à leur gouvernement de mettre en œuvre des politiques plus ambitieuses de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Un dessin signé Cambon (source : Urtikan.net)

Forcément, il fallait s’y attendre, la France ne pouvait rester longtemps en dehors d’une telle démarche. Surtout après l’échec retentissant de la COP 24, les déclarations irresponsables de nombre de responsables politiques, Donald Trump ou Jaïr Bolsonaro en tête, la publication du dernier rapport du GIEC de plus en plus alarmant, ou encore la démission d’un Nicolas Hulot totalement désabusé.

Il faut dire qu’en France, et malgré les beaux discours affichés par nos responsables politiques depuis la COP 21 qui s’était tenue à Paris, nos émissions de CO2 sont reparties à la hausse après avoir légèrement baissé de 7 % entre 2010 et 2014. Évaluées à 304 millions de tonnes en 2014, elles sont remontées à 309 Mt et 2015 et 316 Mt en 2016 (source : Planetoscope). Elles ont même encore augmenté de 3,2 % entre 2016 et 2017, pour atteindre 326 Mt donc : un taux d’augmentation deux fois plus élevé que la moyenne des pays européens alors que dans le même temps le Danemark ou la Finlande arrivaient à baisser leurs propres émissions de plus de 5 %. On ne pouvait imaginer plus mauvais signal pour une transition énergétique décidément bien mal engagée !

Augmentation des émissions de C02 dans les différents pays européens entre 2016 et 2017 (source infographie : L’Usine nouvelle)

Rien d’étonnant donc à ce que certaines organisations de défense de l’environnement finissent par porter l’affaire devant les tribunaux, histoire de tirer la sonnette d’alarme et d’inciter nos responsables politiques à revoir leur copie. C’est un groupe de juristes militants, issus du mouvement international End Ecocide on earth, qui s’est constitué en association à l‘été 2015 sous le nom de Notre affaire à tous, et qui depuis cette date étudie les possibilités de faire reconnaitre dans le droit pénal français les atteintes les plus graves à notre environnement.

Le maire de Grande Synthe, Damien Carême (photo © Philippe Huguen / AFP / Europe 1)

Le 20 novembre 2018 déjà, le maire écologiste de Grande-Synthe, Damien Carême, avait engagé un recours contre l’État français à qui il reprochait de ne pas avoir pris les mesures suffisantes pour protéger le territoire de sa commune contre les risques de submersion marine directement liés au réchauffement climatique en cours et qui menacent d’inondation sa ville construite sur d’anciens polders conquis sur la Mer du Nord, près de Dunkerque.

Son raisonnement est simple : « Dans ma ville, on a baissé de 40 % les émissions de gaz à effet de serre, on est alimenté à 75 % en énergie renouvelables, nos cantines sont approvisionnées à 100 % en produits bio et locaux… Nous, on fait notre part contrairement à l’État ». Représenté par Corine Lepage, ancienne ministre de l’environnement désormais avocate spécialisée dans ce type de cause, le maire a d’abord déposé un recours gracieux auquel l’État avait un délai de deux mois pour répondre avant que le plaignant ne dépose son recours contentieux devant le Tribunal administratif, ce qui est désormais chose faite.

C’est exactement la même voie qu’a suivie l’association Notre affaire à tous, accompagné de trois autres ONG, à savoir la Fondation pour la nature et l’homme (créée en 1990 par Nicolas Hulot en personne), Greenpeace France et Oxfam France. Le 18 décembre 2018, les quatre associations ont adressé au ministre une demande préalable indemnitaire tout en lançant une pétition citoyenne pour accompagner leur démarche. Un dossier très étayé, baptisé d’un nom pour le moins accrocheur : l’Affaire du siècle, rien de moins !

Marie Toussaint (président de Notre affaire à tous), Audrey Pulvar (présidente de la Fondation pour la Nature et l’Homme), Jean-François Julliard (directeur général de Greenpeace France) et Cécile Duflot (directrice générale de Oxfam France) – Extrait du communique de presse de l’Affaire du siècle

Et le moins que l’on puisse dire est qu’ils ont réussi leur coup au-delà de toute espérance… En deux jours, la pétition, soutenue par de nombreuses personnalités dont les actrices Marion Cotillard ou Juliette Binoche, a recueilli plus d’un million de signatures. Et jeudi 10 janvier 2019, elle a atteint 2 millions de signatures, ce qui en fait la pétition la plus signée de l’histoire. Elle dépasse celle demandant le retrait de la loi Travail de Myriam El Khomri en 2016, ce qui vient confirmer s’il en était besoin, que la question du changement climatique ne laisse pas les Français indifférents.

Juliette Binoche, une des têtes d’affiche de l’Affaire du siècle…

Il faut dire que le constat est sévère et le réquisitoire implacable : « En France, la température moyenne a augmenté d’environ 1,4 °C depuis 1900. Cette augmentation a des conséquences dommageables tant pour l’environnement que pour la santé et la sécurité humaine, et la justice sociale. Or l’État français s’est engagé à respecter de nombreuses obligations relatives à la lutte contre le changement climatique qui ne sont pas tenues. C’est pourquoi les 4 organisations déposent un recours en carence fautive contre l’État ». « Ce que reprochent les 4 organisations co-requérantes de ce recours à l’État, c’est son incapacité à mettre en œuvre des mesures concrètes et effectives de lutte contre le changement climatique et le non-respect inéluctable par la France de ses multiples engagements et objectifs sur le climat ».

Le gouvernement ne pouvait pas rester insensible à une telle accusation et le Premier ministre Edouard Philippe a reçu lui-même les initiateurs de la démarche, de même que le ministre de l’écologie, François de Rugy qui s’est fendu, le 15 février 2019 d’un courrier « à l’attention des signataires de l’Affaire du siècle », dans lequel il admet partager bien volontiers cette impatience face à « l’état d’urgence climatique » qui nécessiterait d’agir de manière nettement plus volontariste, mais où il explique aussi que le sujet « est loin de susciter une adhésion évidente et systématique de la part des citoyens »…

François de Rugy interrogé sur France Inter le 27 février 2019 sur l’Affaire du siècle

Guère convaincus en tout cas par les 10 pages de la plaquette de communication jointe au courrier pour mettre en valeur les actions déjà engagées pour arrêter progressivement les centrales à charbon encore en activité, accélérer le développement des énergies renouvelables, et tenter d’atteindre d’ici 2050 un objectif de neutralité carbone, les associations à l’origine de ce remue-ménage avaient annoncé dès le 14 février 2019 que « l’affaire du siècle se réglerait devant les tribunaux ».

La démarche contentieuse devant le Tribunal administratif est désormais engagée, même si chacun sait bien que ce n’est pas la Justice qui permettra de régler ce problème qui suppose la mise en œuvre de politiques publique ambitieuses et de long terme reposant sur une large adhésion populaire dans un domaine qui implique de profondes évolutions comportementales et sociétales. Mais la démarche ne manque pas de panache et semble de nature à faire bouger les lignes, ce qui n’est déjà pas si mal !

L. V.

Barrage de Caussade : la bataille de l’eau a commencé…

13 février 2019

Avec l’évolution climatique en cours et comme l’a encore montré la forte sécheresse subie en 2018 sur une large partie du territoire national (Provence exceptée !), les agriculteurs irrigants vont devoir commencer à être plus économes des ressources en eau. Les plus optimistes souligneront que la consommation en eau des agriculteurs français a déjà diminué de 30 % depuis 15 ans, ce qui traduit une incontestable prise de conscience et surtout une forte optimisation des technologies à défaut d’une réelle amorce d’évolution des pratiques agricoles.

Irrigation par aspersion d’un champ de maïs en Haute-Garonne (source : Chambre d’Agriculture)

Les pessimistes en revanche constateront que l’irrigation prend de l’extension y compris sur des cultures comme celle de la vigne et que l’irrigation du maïs se poursuit malgré une légère réduction constatée suite à la réforme de la Politique agricole commune : plus de 40 % des surfaces irriguées en 2010 étaient encore consacrées à la culture du maïs et la superficie agricole irriguée est passée en France d’un peu plus de 500 000 ha en 1970 à 1,57 millions d’hectares en 2010, soit un triplement des surfaces concernées. Dans de nombreux bassins, l’agriculture reste en période estivale et de très loin le principal consommateur des ressources en eau, et l’un des principaux responsables des pollutions diffuses qui rendent progressivement les masses d’eau de plus en plus impropres à d’autres usages.

Cette compétition accrue pour l’accès à l’eau est plus ou moins régulée par de multiples dispositifs réglementaires ou conventionnels. Mais elle se traduit localement par des conflits qui peuvent être violents, comme celui qui avait causé la mort du militant écologiste Rémi Fraisse tué en octobre 2014 par une grenade offensive lors des manifestations contre le projet du barrage de Sivens dans le Tarn.

Affrontements sur le site du barrage de Sivens en 2015 (photo © Florine Galeorn / AFP / Le Point)

L’un de ces conflits, emblématique des tensions qui peuvent exister autour de ces sujets, concerne le barrage de Caussade, dans le département de Lot-et-Garonne, un projet initié dans les années 1980 puis relancé en 2011, et qui vise à construire, sur la commune de Pinel-Hauterive, un barrage de 378 m de long et de 12,5 m de hauteur en travers du lit du ruisseau de Caussade, peu avant sa confluence avec le Tolzac de Montclar, qui finit lui-même sa course dans la Garonne.

Schéma d’implantation du projet de barrage (extrait du dossier de demande d’autorisation environnementale établi en mars 2018)

En 2017, le Syndicat départemental des collectivités irrigantes de Lot-et-Garonne (SDCI) a déposé une demande d’autorisation pour la construction de cet ouvrage, destiné à retenir les eaux de la rivière pour y constituer une retenue de 920 000 m3 afin d’irriguer une vingtaine d’exploitations agricoles, produisant noisettes, pruneaux, betteraves, oignons, ail et maïs. Le projet, dont le coût est évalué à 3 millions d’euros est pré-financé par le syndicat et par la Chambre d’agriculture, aux mains de la Coordination rurale, pour le compte de l’ASA des Coteaux du Tolzac qui devrait se charger ensuite de l’exploitation de l’ouvrage. Le plan de financement initial prévoit par ailleurs que le projet soit subventionné à hauteur des deux-tiers par des fonds publics provenant pour l’essentiel du Département et de la Région.

Retenue d’eau à usage agricole à Beauville dans le Lot-et-Garonne (photo © Emilie Drouinard / Sud-Ouest)

A l’issue de l’enquête publique, le projet a bel et bien été autorisé par la Préfète du département, Patricia Willaert, qui a signé le 29 juin 2018 un arrêté préfectoral autorisant les travaux. Un arrêté pris cependant contre l’avis de deux Préfets de région et qui va à l’encontre de celui émis par l’Agence française de la Biodiversité, ce qui explique que le 18 septembre 2018, le ministre de l’agriculture et celui de l’environnement ont demandé conjointement l’annulation de cet arrêté après un recours déposé par l’association France Nature Environnement.

Tout indique en effet que ce projet de barrage va à l’encontre des dispositions du SDAGE, le Schéma directeur d’aménagement et de gestion des eaux du bassin Adour-Garonne, lequel recense déjà pas moins de 6 000 retenues d’eau dans le département dont 135 sur le seul bassin versant du Tolzac, de multiples ouvrages réalisés essentiellement à des fins agricoles mais souvent inutilisés et qui perturbent gravement le fonctionnement naturel des milieux aquatiques déjà très dégradés.

Les travaux de terrassement en cours sur le site de Caussade fin novembre 2018, malgré leur interdiction (photo © Thierry Breton / Sud-Ouest)

Le 15 octobre, la Préfecture a donc retiré son accord, et le 13 novembre la Justice a rejeté le recours en référé des agriculteurs contre cette décision. La Préfète a d’ailleurs été démise de ses fonctions le 21 novembre, conséquence logique de son désaveu par sa tutelle, mais les agriculteurs ont décidé de passer outre et de s’assoir allègrement sur les procédures règlementaires. Dès le 22 novembre, une dizaine de pelleteuses louées par la Chambre d’agriculture et conduites par des agriculteurs eux-mêmes voire des employés de la Chambre sont entrées en action pour commencer à défoncer le terrain et édifier la digue dans un périmètre placé sous la protection de vigiles afin d’éviter tout risque d’intrusion de la part d’opposants au projet.

SLe président de la chambre d’agriculture du Lot-et-Garonne, Serge Bousquet-Cassagne (à droite), à Agen, en octobre 2014 (photo © Medhi Fedouach / AFP / Le Monde)

Depuis, on assiste ainsi à un véritable bras de fer entre les agriculteurs menés par le président de la chambre d’agriculture, Serge Bousquet-Cassagne (Coordination rurale), et l’État qui tente vainement de faire respecter la loi, y compris face à certains élus locaux qui n’hésitent pas à jeter de l’huile sur le feu à l’instar du sénateur Jean-Pierre Moga jugeant inévitable que les agriculteurs se comportent ainsi face à « la complexité des lois et des normes », ou sa consœur, la sénatrice Christine Bonfanti-Dossat, interpellant le ministre en fustigeant « les décisions aveugles prises depuis la capitale ».

Les gendarmes face aux agriculteurs sur le chantier du barrage de Caussade le 23 janvier 2019 (source : Sud-Ouest)

Le 30 novembre, une décision de justice a ordonné l’arrêt immédiat des travaux, ce qui n’a guère ému les agriculteurs et n’a en rien stoppé le rythme des pelleteuses sur le chantier. Freiné quelque temps non pas par les rappels à l’ordre mais plutôt par les conditions météorologiques peu favorables qui avaient transformé le chantier en un vaste bourbier, les travaux ont repris de plus belle et se poursuivaient toujours le 17 janvier 2019 comme le souligne un article paru ce jour-là dans La Dépêche. La gendarmerie nationale a bien tenté d’intervenir le 23 janvier pour faire respecter le jugement du Tribunal et apposer les scellés sur les engins de chantier mais a dû faire demi-tour face à 300 agriculteurs déterminés. La nouvelle préfète du département, Béatrice Lagarde, va devoir faire preuve de beaucoup de diplomatie pour arriver à se sortir sans tache d’un tel bourbier, au sens propre comme au sens figuré…

L. V.   

Sauve qui peut, les frites raccourcissent !

9 février 2019

Les clichés ont la vie dure : difficile de se mobiliser contre le réchauffement climatique tant qu’on reste persuadé que c’est une lubie de bobo parisien, d’écolo attardé ou d’intellectuel alarmiste qui joue à se faire peur en prédisant les pires calamités alors qu’un degré de plus ou de moins n’a jamais tué personne… Chacun tente de se persuader que la catastrophe annoncée n’aura pas lieu, que seules les populations lointaines et les plus déshéritées du Sahel, du Bengladesh ou des îles Kiribati seront réellement impactées par les effets du changement climatique, et que de toute façon les progrès technologiques à venir compenseront largement ces petits désagréments liés au réchauffement global.

Sauf que les effets de ce changement climatique commencent à être sensibles y compris dans nos assiettes. L’heure est grave et il s’agit d‘un problème de taille : à cause du dérèglement climatique global, la longueur des frites est en train de diminuer de manière très significative !

C’est un rapport publié par The Climate Coalition, une fédération rassemblant 130 associations dont le WWF, National Trust ou Christian Aid, qui a tiré la sonnette d’alarme en publiant un rapport intitulé sobrement : Recette d’un désastre, comment le changement climatique impacte les fruits et légumes britanniques ? L’information s’est diffusée comme une trainée de poudre et même Le Monde s’en est fait l’écho dans son édition du 7 février 2019 : en 2018, les frites du Royaume-Uni, ces fameuses chips qui font la (modeste) renommée culinaire du pays depuis 1863 ont vu leur taille diminuer de 3 cm.

Et contrairement à ce que pourraient imaginer les partisans eurosceptiques les plus acharnés du Brexit, les règlements imaginés à Bruxelles n’y sont pour rien. C’est simplement la faute de la terrible sécheresse qui a frappé outre-Manche durant cette année 2018, laquelle fait partie des quatre les plus chaudes jamais enregistrées depuis que l’on suit avec fiabilité les températures mondiales, juste derrière 2016, 2015 et 2017… Au Royaume-Uni, certaines localités n’ont pas vu tomber une seule goutte de pluie pendant 58 jours : un record !

Pommes de terre : une récolte vulnérable au changement climatique

Il y a décidément quelque chose de pourri dans le Royaume… Du coup, les pommes de terre récoltées cette année et qui couvrent habituellement 80 % de la consommation nationale, ont vu leur rendement diminuer : la récolte 2018 est une des quatre plus mauvaises enregistrées depuis 60 ans avec une baisse de rendement de 20 à 25 %. Mais c’est aussi la taille moyenne des tubercules qui s’est fortement réduite. Or avec des patates plus petites et plus difformes, on fait des frites plus petites : CQFD…

Et il n’y a pas que les pommes de terre qui ont souffert de la sécheresse : la récolte de carottes a également connu une diminution de 25 % et celle des oignons de 40 %. C’est du coup toute l’agriculture britannique qui s’interroge sur son devenir pour peu que ces vagues de sécheresse deviennent plus fréquentes à l’avenir comme l’annoncent toutes les prévisions climatiques. Pour The Climate Coalition, « le réchauffement climatique pourrait rendre trois quarts des terres agricoles britanniques impropres à la culture d’ici à 2050 », un horizon bien sombre pour les amateurs de frites king size….

Et les Britanniques ne sont pas les seuls à s’inquiéter de l’avenir de la frite. Les Belges, nul ne s’en étonnera, se sont alarmés du sujet dès le mois de septembre 2018. Le 18 septembre, la chaîne belge Sud Info relayait ainsi le cri d’alerte lancé par le coordinateur de la filière wallonne de la pomme de terre, lequel indiquait que la récolte de patates belges serait inférieure de 25 % par rapport aux années précédentes, à cause de la sécheresse de l’été 2018, et que la taille des tubercules étant sensiblement inférieure à la moyenne, les frites s’en trouveraient nécessairement raccourcies.

Une information immédiatement reprise par Le Figaro qui, à l’issue d’une enquête approfondie sur un sujet aussi sensible, expliquait doctement à ses lecteurs que « généralement, pour avoir de longues frites, on travaille des tubercules avec un diamètre de plus de 50 mm. On arrive alors à avoir des frites de 8 à 9 cm. Cette fois, comme les tubercules sont plus petits, les frites seront plus petites ». On n’en sort pas et l’information alarmante a fait le tour de l’Europe, d’autant que d’autres pays dont la France et l’Allemagne avaient été aussi fortement touchés par ce même phénomène, laissant craindre un renchérissement inquiétant du cours de la patate.

Même nos voisins suisses se sont affolés, au point qu’un chroniqueur se lamentait dans Le Temps d’une situation aussi tragique : « Il a fait trop beau et trop chaud cet été, il n’a pas assez plu, du coup les pommes ont souffert sous une terre sèche : cette année, elles seront moins nombreuses et surtout plus petites, du coup les frites seront plus courtes. C’est comme ça, c’est tout bête, mais c’est bien réel. Observable, quantifiable et déplorable. Le Plat Pays va devoir s’y faire. Et nous, nous ne perdons rien pour attendre. Aujourd’hui la taille des frites belges, et demain quoi ? Le diamètre des spaghettis, que raboteront sans pitié d’incandescents avrils ? Ou pire, l’onctuosité de la fondue, défiée par l’assèchement graduel des Préalpes fribourgeoises ? »

Voilà en tout cas qui explique peut-être le spectaculaire élan qui a saisi la jeunesse belge, mobilisée comme jamais pour réclamer d’urgence des mesures contre le réchauffement climatique et donc, accessoirement, pour la sauvegarde des frites. Un mouvement parti de Suède, à l’initiative d’une jeune lycéenne de 16 ans, Greta Thunberg, venue manifester chaque vendredi devant le parlement suédois pour réclamer des dispositions contre les émissions de gaz à effet de serre, et qui est en train de contaminer l’Europe entière.

Etudiants manifestant en Belgique en faveur d’une mobilisation contre le changement climatique (photo © Bertrand Vandeloise / Hans Lucas / AFP)

Le mouvement est mondial puisqu’on le retrouve aussi en Australie, aux États-Unis, en Allemagne, aux Pays-Bas, en Suisse, et même bientôt en France où 300 étudiants rassemblés dans un amphi de Jussieu ont voté pas plus tard que cette semaine, une mobilisation du même genre qui devrait débuter vendredi 15 février. L’avenir dira si le mouvement prend la même ampleur qu’en Belgique où les jeunes, qui étaient 3000 dans les rues de Bruxelles le 10 janvier 2019, s’y sont retrouvés pas moins de 35 000 le 24 janvier dernier, à l’appel de l’organisation Youth for Climate, tandis qu’une manifestation organisée par un collectif de 70 associations avait mobilisé de l’ordre de 100 000 militants dans les rues de Bruxelles le 2 décembre 2018, toujours pour réclamer des mesures plus énergiques en vue de lutter contre le réchauffement climatique.

Jeune étudiante manifestant à Bruxelles le 31 janvier 2019 (photo © Mathilde Dorcadie / Reporterre)

Nul doute que ce mouvement citoyen de grande ampleur ne devrait plus s’arrêter maintenant que chacun a bien compris qu’étaient en jeu des sujets aussi majeurs que la taille de nos frites…

L.V. 

Des dunes de sable dans l’Arctique : rêve ou réalité ?

3 janvier 2019

Parmi les risques liés au changement climatique en cours, celui lié à la montée du niveau des océans est sans doute celui qui a été le mieux intégré et auquel on se réfère souvent en premier, mais on ne pense pas toujours à celui de l’ensablement, qui progresse avec l’avancée des zones désertiques et qui menace bien des populations. Et pas seulement celles qui vivent en zone subtropicale, en bordure des zones désertiques déjà bien développées et en voie d’extension.

Maison enfouie sous le sable à Shoyna (photo © Sergey Ponomarev / New York Times)

Carte de situation de Shoyna au nord de la Russie (source © Wikipedia)

Il n’y a pas qu’à Tombouctou qu’on risque de se réveiller un matin dans l’incapacité de sortir de sa maison parce qu’une dune de sable s’est accumulée dans la nuit sous l’effet du vent, bloquant toutes les issues. Le risque existe aussi au niveau du cercle polaire arctique, dans le petit village de pêcheurs de Shoyna, situé à l’extrême nord de la Russie, sur la presqu’île de Kanin qui borde la Mer Blanche, au sud de la Mer de Barents.

Ce village qui abrite désormais moins de 300 habitants, les seuls quasiment à vivre à demeure sur cette péninsule peu hospitalière où la mer est couverte de glace de novembre à avril et où l’été ne dure que quelques mois, a été fondé en 1930.

 

Vue aérienne du village de Shoyna (photo © Sergey Ponomarev / New York Times)

Il a connu son apogée dans les années 1950, comptant jusqu’à 1500 habitants et une flotte de 70 bateaux de pêche qui écumaient les fonds poissonneux de la Mer Blanche. Les chalutiers ayant rapidement raclé toutes les espèces vivantes présentes dans cet écosystème particulièrement fragile, la pêcherie a dû fermer ses portes et les carcasses des bateaux finissent de pourrir sur le rivage, à demi ensevelis sous les dunes de sable qui progressent.

Epave de bateau de pêche abandonnée sur le rivage (photo © Sergey Maximishim et Dimitry Leltschuk / Moya-planeta)

Dans les années1950, les anciens du village se souviennent des pâturages qui s’étendaient encore autour du village. Mais l’écosystème a changé sous l’effet de la disparition des algues qui fixaient les fonds marins et le rivage, sous l’effet aussi sans doute de la déforestation alentours et peut-être même du détournement du cours de la rivière locale. Toujours est-il qu’une vingtaine de maisons a déjà été ensevelie sous le sable et qu’il faut recourir fréquemment au bulldozer pour dégager portes et fenêtres menacées de blocage.

Un gigantesque bac à sable pour les enfants… (photo © Sergey Maximishim et Dimitry Leltschuk / Moya-planeta)

Ce gigantesque bac à sable dans lequel le village se débat fait certes le bonheur des enfants qui y trouvent un superbe terrain de jeu. Mais lorsque le vent souffle et met en suspension les grains de sable qui alimentent le déplacement des dunes, alors chacun doit se calfeutrer en essayant d’empêcher le sable omniprésent de pénétrer à l’intérieur des maisons et en espérant que la porte d’entrée ne sera pas définitivement bloquée à la fin de la tempête. Un avant-goût du monde qui nous attend demain ?

L. V.

Tout compte fait, l’Homme ne pèse pas bien lourd…

29 décembre 2018

Un dessin signé Bar

Que pèse l’Homme sur Terre ? Une bien étrange question mais non dénuée d’intérêt à l’heure où l’on constate que l’activité humaine, surtout depuis l’accélération de l’industrialisation au milieu du XIXème siècle, après avoir largement altéré la biodiversité et les écosystèmes, est en train de bouleverser le climat mondial à une vitesse jamais connue jusque-là, entrainant un risque de dégradation irréversible des conditions de vie sur Terre.

C’est en tout cas une question à laquelle ont tenté de répondre trois chercheurs israéliens et américains qui se sont efforcé de compiler l’ensemble des données les plus récentes disponibles pour évaluer l’importance respective des différentes espèces vivantes présentes à la surface du globe terrestre. Leurs conclusions, accessibles en ligne et publiées en juin 2018 dans la revue scientifique PNAS (Proceedings of the National Academy of Sciences of the United States of America) ont été reprises récemment dans un article du Monde et ne manquent pas de sel…

L’unité de mesure retenue par ces chercheurs pour rendre compte de la masse respective des différentes espèces vivantes n’est pas des plus parlantes pour le commun des mortels puisque leurs résultats sont exprimés en gigatones de carbone (1Gt = 1 milliard de tonnes) ! Le choix peut paraître curieux mais est largement justifié par le fait que le carbone, en s’associant notamment avec l’hydrogène, l’oxygène, le phosphore ou encore l’azote, forme l’élément de base de la plupart des molécules organiques qui constituent le vivant.

L’intérêt principal de prendre un tel critère comme indicateur de comparaison est qu’il permet de faire abstraction de l’eau qui constitue une part majeure de la plupart des êtres vivants, ce qui revient plus ou moins à comparer la matière sèche globale des différentes espèces. Ainsi, un homme de 70 kg contient en moyenne de l’ordre de 45 kg d’eau et sa composition fera ressortir la présence de 43 kg d’oxygène, 7 kg d’hydrogène et 16 kg de carbone. La masse de carbone prise comme référence est donc très loin de représenter la totalité de la masse du vivant mais elle en constitue un indicateur pertinent pour comparer la part respective des différentes espèces vivantes, en particulier vis-à-vis de leur empreinte carbone.

Déforestation en Amazonie (photo © Marcelo Sayao)

A l’aune de cette référence, la biomasse totale présente à la surface du globe serait ainsi estimée à environ 550 Gt de carbone et la surprise est que 82 % de cette biomasse, soit 450 Gt est en réalité constituée par… des plantes vertes ! ce sont en effet les végétaux, présent pour l’essentiel sur les terres émergées de notre planète, qui représentent et de très loin, la majeure partie de la biomasse terrestre. Derrière viennent, seconde surprise, les bactéries qui, avec une biomasse globale évaluée à 70 Gt de carbone, forment donc le second groupe le plus représenté sur Terre…

Répartition de la biomasse terrestre par taxon en Gt carbone (infographie © Biosphoto / Le Monde d’après source PNAS)

Le diagramme ci-dessus, dessiné à partir des résultats de cette étude et qui représente la part des différents taxons (entités regroupant des organismes vivants classés dans une même catégorie) dans la biomasse totale avec pour chacun d’eux une aire proportionnelle à leur importance respective, montre que les autres espèces vivantes occupent une part relativement marginale à la surface du globe terrestre. Le troisième groupe en importance est d’ailleurs celui des champignons qui, avec une biomasse totale évaluée à 12 Gt prennent une part nettement plus importante qu’on aurait pu l’imaginer de prime abord.

Viennent ensuite, selon ce classement, les archées, des organismes unicellulaires procaryotes (dépourvus de noyaux) puis les protistes ou protozoaires, d’autres organismes également unicellulaires mais dont la cellule est munie d’un noyau comme les nôtres. L’ensemble des représentants du règne animal, ne pèse, tout compris, que 2 Gt de carbone : une misère !

Répartition de la biomasse terrestre par taxon en Gt carbone et détail sur la répartition au sein du règne animal (source © The biomass distribution on Earth / PNAS)

Et la répartition des espèces au sein de cette dernière catégorie réserve elle aussi son lot de surprise. Force est d’abord de constater que l’espèce humaine, bien qu’omniprésente, ne pèse pas lourd : à peine 60 millions de tonnes de carbone, soit plus de 1000 fois moins que les bactéries et plus de trois fois moins que les seuls virus pourtant minuscules… A l’échelle du globe, l’Homme n’est qu’un épiphénomène insignifiant !

Elevage industriel de poulets (photo © Fred Tanneau / AFP / Le Dauphiné)

Et pourtant, son empreinte est manifeste quand on regarde la répartition des espèces présentes au sein du règne animal. Ainsi, la totalité des mammifères sauvages présents à la surface de la Terre ne représenterait plus, selon cette étude, que 7 millions de tonnes de carbone (dont 3 pour les seuls mammifères terrestres), soit près de 10 fois moins que la population humaine, tandis que le bétail élevé pour les besoins de notre consommation (bovins et cochons en tête) représente à lui seul 100 millions de tonnes de carbone soit 15 fois plus que ses congénères restés à l’état sauvage ! Il en est d’ailleurs de même chez les oiseaux où les individus domestiqués (poulet principalement) représentent une biomasse près de trois fois supérieure à celle de l’ensemble des oiseaux sauvages (laquelle ne dépasse pas 2 millions de tonnes de carbone).

Chasse à la baleine au Japon (photo © Reuters / Ouest-France)

Certaines études estiment qu’avant le développement de l’activité humaine, il y a environ 50 000 ans, la biomasse des mammifères était de l’ordre de 40 Mt (en millions de tonnes de carbone), répartie à parts sensiblement égales entre les océans et les terres émergées. Ce stock a donc été divisé par 6 du fait de l’Homme, avec un impact encore plus fort sur terre qu’en mer. Quant à la biomasse végétale (dans laquelle les plantes cultivées représentent de l’ordre de 2 % du total), elle aurait été divisée par deux du fait de l’activité humaine, ce qui est considérable et amoindrit considérablement la capacité d’absorption des gaz à effets de serre dont l’émission est par ailleurs sans cesse croissante…

Termites quittant leur terrier (photo © Jean et Fred / Flickr)

Il y aurait beaucoup à dire encore de cette revue de la biomasse existante, même si celle-ci ne reflète pas, loin s’en faut, la perte de biodiversité qui se fait jour en parallèle. Ainsi, les insectes qui représentent pourtant une très large part de cette biodiversité avec plus de 1 millions d’espèces répertoriées, ne constituent qu’une partie minime de la biomasse totale même si certaines espèces comme les termites représentent à elles seules une masse comparable à celle de la population humaine dans son ensemble, avec néanmoins une empreinte nettement plus discrète sur la biodiversité globale : un exemple à méditer ?

L. V.