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Calculs d’État : M. Thiers et ses trois moitiés

25 novembre 2020

Les frasques sexuelles extraconjugales de nos dirigeants politiques ont toujours beaucoup amusé le commun des mortels. A se demander même si ce n’est pas leur principale fonction. On se souvient de celles de François Mitterrand qui a entretenu pendant 32 ans une liaison régulière avec sa maîtresse Anne Pingeot, y compris pendant les 14 années passées à l’Élysée, au cours desquelles Anne Pingeot et leur fille Mazarine ont bénéficié d’un logement attribué par l’État, quai Branly, dans lequel les deux amants se retrouvaient presque quotidiennement. Des policiers étaient même affectés à la sécurité de la seconde famille cachée du Président, chargés chaque matin de suivre discrètement Anne Pingeot en vélo lorsqu’elle se rendait au musée du Quai d’Orsay où elle exerçait son travail de conservateur.

Anne Pingeot et François Mitterrand en 1986 (photo © AFP / L’Internaute)

Sans même parler des déboires exposés à la face du monde entier d’un Bill Clinton ou d’un Dominique Strauss-Kahn, on ne peut s’empêcher de penser aux amours tumultueuses d’un Nicolas Sarkozy, arrivé au pouvoir suprême encore marié à Cécilia Ciganer-Albéniz, avec qui il avait longtemps entretenu une liaison adultère et dont il divorça peu après, sous le regard des médias qui lui prêtent alors de nombreuses autres conquêtes avant qu’il ne finisse par épouser Carla Bruni.

Et voila que la presse à scandale évoque de nouveau les incartades de son successeur à Élysée, François Hollande, déjà séparé de la mère de ses enfants, Ségolène Royal lorsqu’il est élu Président de la République en 2012. Alors en couple avec Valérie Trierweiler, dont il clame qu’elle est la femme de sa vie, il ne faudra guère attendre pour que les médias révèlent au grand jour, en janvier 2014, l’idylle nouée avec l’actrice Julie Gayet. Les photos du Président quittant son domicile au petit jour sur un scooter ont fait le tour du monde et suscité plus d’une moquerie. Ce qui n’empêche par les médias de bruire désormais de nouvelles rumeurs laissant entendre que l’ex Président serait tombé sous le charme d’une nouvelle femme, la danseuse Juliette Gernez : on ne prête décidément qu’aux riches !

Le Président François Hollande en une de Closer pour ses incartades amoureuses (source © France TV Info)

Mais ces frasques polissonnes de nos récents Présidents de la République n’ont rien de nouveau. Chacun a appris en cours d’histoire celles du bon Félix Faure, élu à cette fonction en janvier 1895 et qui y est décédé en pleine action le 16 février 1899, dans les bras de sa maîtresse Marguerite Steinheil. Resté dans les annales davantage pour sa mort controversée que pour son mandat présidentiel marqué pourtant par la fameuse affaire Dreyfus, Félix Faure n’arrive pour autant pas à la cheville de l’un de ses prédécesseurs, l’avocat marseillais Adolphe Thiers qui devint, en août 1871, le premier Président de la Troisième République.

Adolphe Thiers (source © Contrepoints)

L’homme n’est pas spécialement réputé pour sa bienveillance ni sa probité, mais plutôt pour son ambition débordante et ses idées conservatrices. Ministre de l’Intérieur de Louis-Philippe, il réprime dans le sang la seconde Révolte des canuts lyonnais en 1834. Dans les années 1840, il s’oppose de toutes ses forces, comme député, à la légalisation des syndicats ouvriers et à l’extension du droit du travail. Élu chef du gouvernement en février 1871, à l’issue d’une campagne sous contrôle des troupes d’occupation prussiennes, Adolphe Thiers provoque lui-même le soulèvement populaire de la Commune en ordonnant à ses troupes de venir reprendre les canons de Belleville, puis organise depuis Versailles la répression sanglante qui se soldera par plusieurs dizaines de milliers de morts, d’exécutions extrajudiciaires et de déportations.

Les massacres de la Commune (dessin © Jacques Tardi – Le Cri du Peuple / Rebellyon)

Georges Clémenceau le décrit d’ailleurs comme « le type même du bourgeois cruel et borné, qui s’enfonce sans broncher dans le sang ». Un portrait peu flatteur mais qui n’est rien en regard de l’image qu’il a laissé de sa vie familiale dont les particularités ont fait le bonheur des chansonniers, des années durant. En 1827 en effet, alors que le jeune Adolphe Thiers n’a que 30 ans, il se lie d’amitié avec la famille d’Alexis Dosne, agent de change et Régent de la Banque de France, propriétaire d’un château dans les Yvelines, dans lequel celui qui n’est alors que journaliste, prend ses quartiers.

En réalité, Thiers est surtout amoureux de la femme de son hôte, Eurydice, qui est devenue sa maîtresse attitrée et qui se fait d’ailleurs appeler plutôt Sophie, on se demande bien pourquoi… Une passion qui durera jusqu’à la mort de cette dernière en 1869. Mais le jeune Adolphe Thiers a les idées larges et pour rester près de son amante n’hésite pas à se marier à la fille de cette dernière. Eulalie n’a que 15 ans lorsqu’elle épouse en 1833 l’amant de sa mère. Et le trio amoureux finit en quatuor car l’insatiable Thiers s’entiche également de la petite sœur, Félicie, une passion qui durera jusqu’à la mort de Thiers en 1877.

Elise Thiers, la jeune épouse du Président, en 1850, peinture de F. Winterhalter (source © Fondation Dosne-Thiers / Neuf Histoire)

En 1871, lorsque Adolphe Thiers s’installe à Versailles comme chef du gouvernement, avant d’être élu Président de la République quelques mois plus tard, sa maîtresse en titre Eurydice vient de décéder, mais celle qui est devenue son épouse légitime ainsi que sa sœur Félicie habitent toutes les deux sous le même toit. Une situation pour le moins insolite d’un homme politique en vue, cohabitant ainsi avec trois femmes, épouse ou maîtresses, mère et filles, au point que l’on évoque alors ouvertement « M. Thiers et ses trois moitiés »… Finalement, nos hommes politiques actuels ne font que suivre les traces de leurs prédécesseurs !

L. V.

Pendant la crise, les guerres continuent…

23 novembre 2020

La France comme le reste du Monde est polarisée depuis des mois sur cette crise sanitaire qui paralyse son activité, délite peu à peu son économie et sape le moral de ses habitants, menacés de déprime, même si le second pic de l’épidémie semble désormais passé ou sur le point de l’être sur notre territoire national. Une situation qui mobilise toute notre attention et celle de nos médias, à peine distraite par la récente élection présidentielle américaine, les déboires du Liban ou les frictions avec notre turbulent voisin turc.

Et pourtant, pendant ce temps-là, on continue allégrement à s’entre-tuer de par le monde, sans même que cela ne vienne troubler les informations télévisées de notre JT quotidien. Certes, nul ne peut ignorer les développements du conflit armé qui a repris fin septembre 2020 dans la région du Haut-Karabakh, à l’initiative de l’Azerbaïdjan, ouvertement soutenu par la Turquie, et qui a permis à ce pays de reprendre la majeure partie du territoire conquis par l’Arménie voisine en 1991 jusqu’à ce que le Russe Vladimir Poutine ne vienne finalement siffler la fin de la partie en imposant, le 9 novembre 2020, un cessez-le-feu. Aussitôt qualifié de « capitulation » par l’Azerbaïdjan triomphant, cet arrêt des combats permet de fait d’acter la supériorité militaire incontestable de l’Azerbaïdjan et de son allié turc tout en figeant la situation avant qu’elle ne tourne à la catastrophe pour l’Arménie.

Combat d’artillerie dans le Haut-Karabagh (photo © Aris Messinis / AFP / Républicain Lorrain)

Mais ce conflit encore tout chaud du Haut-Karabagh, qui aurait fait pas loin de 5 000 morts et qu’on espère désormais clos, cache une multitude d’autres conflits armés dans le monde, dont certains perdurent depuis des décennies et qui ont plus ou moins disparu des radars de notre actualité quotidienne. A titre indicatif, Wikipédia recense à ce jour pas moins de 37 guerres en cours actuellement sur la planète et qui font chacune plus de 1 000 morts par an !

Le chiffre peut surprendre et, de fait, ce décompte est par nature sujet à caution, la notion même de conflit armé étant parfois bien difficile à caractériser car la frontière peut être discutable entre ce qui relève d’une crise politique interne voire d’un climat de révolte sociale, et ce qu’on peut considérer comme une guerre civile armée, un conflit inter-éthnique, un différent territorial ou une action terroriste concertée de déstabilisation. Tous les critères pour qualifier chacun de ces conflits comme une véritable guerre peuvent donc être discutés. Il n’en demeure pas moins que, parmi ces 37 conflits ainsi identifiés, 14 sont considérés comme faisant plus de 10 000 morts par an, soit plus du double donc de celui du Haut-Karabagh.

Militaires éthiopiens en déplacement vers les zones de combat au Tigré (photo © Reuters / JDD)

Et encore ne compte-on pas dans cette liste de 14 conflits majeurs celui dont la presse commence à se préoccuper et qui oppose le gouvernement fédéral éthiopien au Front de libération du peuple du Tigré. Un conflit qui trouve sa source dans la politique menée par l’actuel Premier ministre éthiopien, Abiy Ahmed, arrivé au pouvoir en avril 2018 et qui a été honoré du Prix Nobel de la Paix en octobre 2019 pour avoir mis fin au conflit armé qui opposait son pays à l’Érythrée voisine. Les Tigréens, qui ne représentent que 6 % de la population mais bénéficiaient jusque-là d’une importante représentation politique, se sentant marginalisés par la politique actuelle du Premier ministre ont lancé l’offensive le 4 novembre contre l’armée régulière et l’on parle déjà de plusieurs centaines de morts, de plusieurs dizaines de milliers de réfugiés et de plus de 2 millions d’enfants nécessitant une assistance humanitaire…

Démonstration de force de talibans dans un village afghan en mars 2020 (photo ©
AFP / Libération)

Certes, tous ces conflits recensés évoluent dans le temps avec des périodes de relative accalmie et des pics d’activité plus meurtriers. C’est le cas de la guerre d’Afghanistan qui dure quand même, rappelons-le, au moins depuis 2015 (et bien davantage s’il l’on souhaite remonter à l’invasion russe de 1979 !). Depuis cette date, qui correspond au retrait de la Force internationale d’assistance de sécurité, le conflit qui oppose les talibans et autres groupes islamistes insurgés aux forces de la République islamique d’Afghanistan, auraient déjà fait plus de 80 000 morts dont un très grand nombre de civils, tués par l’un ou l’autre camp…

Membres d’une milice antigouvernementale au Darfour en 2004 (photo ©
Minkoh Desirey / AFP / Getty image / Ici Radio Canada)

La guerre du Darfour qui sévit dans l’ouest du Soudan depuis février 2003 fait aussi partie de ces conflits qui s’enkystent puisqu’elle fait suite à un premier épisode qui avait débuté en 1987. La baisse d’intensité est effective depuis quelques années, le nouveau gouvernement soudanais mis en place en 2019 après le renversement de l’autocrate Omar el-Béchir, ayant entamé en octobre 2019 des pourparlers de paix avec des groupes rebelles. Mais en juillet 2020, plusieurs attaques violentes ont encore fait des dizaines de morts, le dernier en date ayant vu 500 hommes armés prendre d’assaut un village du Darfour occidental où 60 personnes ont trouvé la mort et 54 autres ont été blessées.

Bombardement dans la Ghouta orientale en 2018 en Syrie (photo © Reuters / TDG)

Comment ne pas citer également la guerre civile qui fait rage en Syrie depuis 2011, largement attisée par le jeux des puissances étrangères, dont la coalition menée par les États Unis qui y est intervenue à partir de 2014 à la suite de l’organisation salafiste Daech. Depuis 2011, on estime à plus de 500 000 le nombre de victimes occasionnées par ce conflit largement internationalisé qui a entraîné le déplacement de près de la moitié de la population du pays, un quart des Syriens ayant même choisi de fuir la Syrie.

Des habitants creusent des tombes pour enterrer des enfants tués dans le bombardement de leur bus scolaire à Dahyan, au Yémen en août 2018 (photo © AFP / France 24)

Difficile également de ne pas évoquer la guerre civile qui fait rage depuis 2014 au Yémen et aurait déjà fait plus de 100 000 morts. Opposant initialement des rebelles chiites houthis aux forces armées du gouvernement mis en place en 2012 suite au départ du Président Saleh, le conflit s’est là aussi rapidement internationalisé avec l’entrée en lice, depuis mars 2015, d’une coalition armée sunnite menée par l’Arabie saoudite avec l’appui de l’Égypte, du Soudan et du Maroc, tandis que l’Iran mais aussi la Corée du Nord soutiennent activement le camp houthis.

On pourrait égrener ainsi pendant des heures cette liste interminable de conflits ouverts depuis parfois des décennies et qui menacent la vie quotidienne de millions de personnes à travers le monde. Certains sont relativement récents comme la crise des Rohingyas, dans l’État d’Arakan en Birmanie, surtout actif depuis octobre 2016, ou comme le dernière guerre civile qui fait rage en Libye depuis 2014.

Garde frontière birman surveillant des réfugiés Rohingyas à la frontière avec le Bangladesh (photo © Nyen Chan Naing / EPA / La Roche sur Yon)

D’autres s’enlisent depuis plusieurs générations, à l’image de l’insurrection Moro aux Philippines qui oppose depuis 1969 les forces gouvernementales à des groupes armés indépendantistes islamistes, même si la situation semble plus calme depuis 2017. Certains semblent au contraire s’intensifier d’année en année, telle l’insurrection du groupe djihadiste Boko Haram, née en 2009 dans le nord du Nigéria et qui depuis 2015 a largement étendu ses coups de force au Cameroun, puis au Tchad et au Niger. En mars 2020, plus de 200 soldats tchadiens ont ainsi trouvé la mort à l’issue de deux attaques suivies d’une vaste contre-offensive de l’armée qui revendique un millier de mort dans les rangs djihadistes.

Il n’y a décidément pas que le virus SARS-CoV-2 qui tue actuellement dans le monde entier…

L. V.

Mais où sont les motocrottes d’antan ?

21 novembre 2020

On se plaint souvent que le journalisme d’investigation serait en voie de disparition, effacé au profit de médias racoleurs, versant dans le sensationnel et le superficiel. Le journaliste à l’ancienne, qui prend le temps de fouiller dans les archives, d’interroger les témoins, de croiser ses sources et de remonter pas à pas le fil de ses enquêtes, creusant sans relâche sous la surface des choses pour débusquer, sinon la Vérité, du moins des convictions : tout cela serait-il en train de s’effacer dans un monde qui ne vibre plus qu’à l’immédiateté, où le seul enjeu qui vaille est de sortir l’information plus vite que les autres et de l’exprimer en le moins de mots possible pour que chacun puisse en prendre connaissance avant tout le monde ?

Le journaliste David Castello Lopes au micro d’Europe 1 (source © Europe 1)

Heureusement, il existe encore de véritables journalistes d’investigation, capables comme David Castello-Lopes, de creuser à fond un sujet en remontant dans le temps pour bien en saisir toute la genèse et l’évolution. Responsable du développement des nouveaux formats audiovisuels pour Le Monde (tout un programme), il est aussi réalisateur de la série « Depuis quand » sur Canal +, une chronique savoureuse sur l’origine des objets, des tics de langage et des mots. Et il anime également une chronique intitulée « Les origines », dans l’émission « Historiquement votre », diffusée sur Europe1, dans laquelle il s’interroge avec délectation sur les raisons qui ont conduit à créer tel ou tel produit ou objet de notre quotidien.

Son goût immodéré de savoir et sa soif inextinguible de connaissance qui le poussent ainsi à s’interroger sur l’origine des choses l’a ainsi conduit à mener l’enquête afin de répondre à la question existentielle suivante : « Pourquoi les motocrottes parisiennes ont-elles disparu ? ». Une question qui n’est pas si futile qu’il n’y paraît. Chacun se souvient en effet de ces motos rutilantes peintes en vert et blanc, imaginées et mises en œuvre par le maire de Paris d’alors, un certain Jacques Chirac, sous forme d’une force de frappe moderne, rapide et efficace, destinée à se déployer sur les trottoirs de la capitale pour y faire disparaître en un tour de main les déjections canines en train de devenir le fléau des villes modernes.

Une motocrotte en action à Paris (source © Paris zigzag)

Ces motos, des Yamaha XT 250, avaient subi une profonde transformation pour les métamorphoser en engins futuristes d’une technicité redoutable avec leur bras articulé muni d’un aspirateur avec brosse ultra-rapide, leur réservoir embarqué destiné à servir de réceptacle pour étrons canins et leur seau d’eau propre pour rincer la chaussée après usage. De vrais petits bijoux de technologie, enfourchés par des pilotes émérites tout de vert vêtus, écologistes avant l’heure et qui pourchassaient la crotte de chien à longueur de trottoir.

Il faut dire que Jacques Chirac jouait là sa crédibilité de grand élu de la Nation, lui qui après avoir démissionné en 1976 de son poste de premier ministre et qui, bien que député de la Corrèze, s’était lancé à la conquête du fauteuil de maire de la capitale, un poste qui n’avait pas été pourvu depuis plus d’un siècle et qu’il remporta (de justesse) en mars 1977 après avoir axé l’essentiel de sa campagne sur le thème de la propreté en ville et de la résorption des quelques 20 tonnes de déjections canines qui finissent, bon an mal an, dans les rues de la capitale.

Jacques Chirac, élu maire de Paris en mars 1977 (photo © Henri Bureau / Sygma / Corbis / Getty / Le Parisien)

Les motocrottes, mises au point avec l’aide de l’incontournable Jean-Claude Decaux, l’ami intime de tout maire qui se respecte, constituent donc l’arme la plus aboutie qui soit pour mener cette guerre de reconquête contre les déjections canines qui empoisonnent la vie du promeneur parisien. Les habitants de la capitale ne s’y trompent pas, d’ailleurs, eux qui rebaptisent spontanément ces aspirateur à caca montés sur deux roues des « chiraclettes »…

Dans les années 1980, ces engins redoutables et bien visibles sont partout dans les rues de Paris, pour traquer le moindre étron intrus. Une tâche pas si facile qu’il n’y paraît et qui demande du doigté de la part du chauffeur, lequel doit positionner son aspirateur parfaitement à l’aplomb de la crotte rebelle pour bien la gober sans l’étaler. Tout un art qui fait que les candidats ne se bousculent pas pour conduire des engins aussi voyants pour mener à bien une tâche répétitive et exigeant beaucoup de concentration tout en s’attirant les quolibets de certains malappris.

La chiraclette en action, pas si facile d’usage qu’il n’y paraît… (photo © Mairie de Paris / Le Monde)

Quand le socialiste Bertrand Delanoë est élu maire de Paris en mars 2001, environ 120 motocrottes sillonnent encore les rues de la capitale. Mais la nouvelle équipe municipale se rend vite compte que cette belle opération de communication est en réalité un gouffre financier. Le dispositif coûte en effet à lui seul pas moins de 4,5 millions d’euros par an. L’écologiste Yves Contassot, devenu adjoint au maire en charge de l’environnement et de la propreté urbaine, calcule que cela revient à 12 € le kilo de caca ramassé !

Après les motocrottes, une nouvelle invention plus légère, mobile et écologique, qui reste néanmoins à tester (source © Retrouvailles 24)

Le 11 avril 2002 à minuit, l’heure du crime, un des deux hangars dans lesquels sont entreposées les précieuses motocrottes s’embrase mystérieusement et 64 engins sont réduits en cendre. Le coup est rude pour la brigade de nettoyage motorisée patiemment formée entretenue par les anciennes équipes chiraquiennes. C’est alors le coup de grâce et en 2004, la dernière motocrotte encore en action ramasse son dernier étron avant de filer dans les oubliettes de l’Histoire.

Distributeur de sacs pour déjections canine à Paris en 2001 (source © La Dépêche)

A leur place, une toute autre stratégie a été mise en place par la nouvelle municipalité : une amende de 150 € pour tout propriétaire de chien qui ne ramasserait pas les déjections de son animal familier, malencontreusement oubliées sur la voie publique. C’est beaucoup moins spectaculaire et l’effet en termes de communication électorale est sans commune mesure, mais c’est redoutablement efficace et nettement moins coûteux pour la collectivité !

Encore une fausse bonne idée dont on aurait peut-être pu faire l’économie d’un test en vraie grandeur aux frais du contribuable…

L. V.

De l’instruction civique à l’enseignement moral et civique

19 novembre 2020

L’assassinat de Samuel Paty, professeur d’Histoire-Géographie, perpétré après un cours d’’éducation morale et civique (EMC) portant sur la liberté d’expression dans un Etat laïc, a ébranlé la communauté éducative et l’ensemble des français attachés aux valeurs de la République.

Comment peut-on en venir à tuer un professeur qui n’a fait qu’assurer sa mission ?

La formation scolaire en France comporte quelques disciplines et enseignements qui sont le fruit de son histoire. Ainsi, l’enseignement de la philosophie, s’il ne constitue pas une exception au regard d’autres pays, diffère par sa conception basée sur la réflexion personnelle alors qu’ailleurs ce sont les cours d’histoire des idées et de religion qui tendent à remplacer la philosophie, celle aux questions existentielles que nous connaissons. C’est là un des héritages des Lumières. L’éducation morale et civique constitue aussi une spécificité française. Il nous semble alors nécessaire de réfléchir aux raisons qui ont conduit le législateur français à instaurer un enseignement moral et civique.

Cours au collège (photo © Damien Meyer / AFP / France TV info)

Les plus anciens se remémorent qu’à l’école primaire, chaque matinée de classe débutait par une séquence de morale initiée par une phrase écrite au tableau noir du type : « Tous les membres d’une famille ont des devoirs les uns envers les autres. Ils doivent s’assister mutuellement. » Cette séquence de quinze minutes permettait dans l’échange de faire émerger des expériences personnelles qui donnaient sens à un principe ou une maxime qui était ensuite recopié sur le cahier du jour. Cela participait de la constitution de repères civiques et moraux transposables dans la vie de chacun pour faire société.

Qu’indiquent les programmes actuels ?

L’objectif de l’enseignement moral et civique est d’associer dans un même mouvement la formation du futur citoyen et la formation de sa raison critique. Ainsi l’élève acquiert-il une conscience morale lui permettant de comprendre, de respecter et de partager des valeurs humanistes de solidarité, de respect et de responsabilité.

Avant d’aborder l’étude de l’Instruction civique devenue enseignement moral et civique, on peut d’abord remarquer la présence successive des substantifs Instruction, Education et enfin Enseignement pour nommer cette formation. Nous constaterons que le vocable a évolué dans le temps, tout comme celui du ministère en charge de la formation des élèves.

Pourquoi instaurer un tel enseignement  en France ?

Pour répondre à cette question, voyons d’abord les bases sur lesquelles s’est construite l’Instruction publique devenue Éducation nationale ….

Comme le note Pierre-Eugène Muller dans un article paru en 1999 et intitulé Les mots en politique et plus précisément au chapitre De l’Instruction publique à l’Education nationale, il faut remonter au XVIIIème siècle pour trouver l’expression « éducation nationale ». Elle appartient au titre d’un ouvrage de Caradeuc de La Choletais (1701-1785), procureur général au parlement de Rennes qui publie en 1763 un Essai d’éducation nationale et explique ainsi son projet : «  Je prétends revendiquer pour la nation une éducation qui ne dépende que de l’Etat, parce qu’elle lui appartient essentiellement ; parce que toute nation a un droit inaliénable et imprescriptible d’instruire ses membres ; parce qu’enfin les enfants de l’Etat doivent être élevés par des membres de l’Etat ». Pour l’auteur, il s’agit de réagir contre la mainmise du clergé sur l’enseignement. Les lois Ferry des années 1880 entérineront ce choix avec le vocable Instruction publique.

En 1932, le gouvernement d’Édouard Herriot décide de rebaptiser l’instruction publique « éducation nationale ». Cette dénomination sera remise en cause pendant les premiers mois du gouvernement de Vichy, où l’instruction publique fait sa réapparition, mais l’appellation « éducation nationale » sera rétablie dès le 23 février 1941. Elle avait d’ailleurs été conservée à Londres, puis à Alger, par les gouvernements du général De Gaulle. Depuis, elle perdure.

puis à partir de quelques repères historiques et pédagogiques comment cet enseignement s’est progressivement installé et comment il a évolué.

Dans le rapport du séminaire national des doyens des groupes (disciplinaires) de l’Inspection Générale de l’Éducation Nationale d’avril 2015 consacré à Valeurs de la République et Laïcité, les grandes étapes de la formation civique des élèves sont rappelées.

« La Révolution française affiche sa volonté, dès la Constituante, d’instaurer un enseignement à caractère civique, c’est-à-dire de développer une éducation morale et sociale se substituant à l’éducation religieuse, dans un contexte de lutte entre l’Église et l’État républicain » (projet Talleyrand, 1791). Mais ce projet n’aboutit pas et il faut attendre presque un siècle pour que soit instaurée une instruction civique.

IIIème République : Affirmer le caractère laïc de l’Instruction publique

Les années 1880 sont marquées par des changements fondamentaux dans le système éducatif français, changements essentiellement portés, du moins au début, par Jules Ferry et son principal conseiller Ferdinand Buisson. Les lois Ferry  qui rendent l’école laïque, obligatoire et gratuite sont l’aboutissement d’un mouvement de laïcisation de l’école. Ainsi, Paul Bert affirme en 1880 sa volonté de remplacer l’enseignement religieux par l’éducation civique en disant: « c’est notre église laïque à nous, où l’on enseigne des vérités scientifiques et démontrables où l’on enseigne les vertus civiques et la religion de la Patrie ». La laïcité, proclamée dès 1881 avec la suppression de l’éducation religieuse dans l’enseignement public, est renforcée par la loi Goblet (1886), qui interdit aux religieux d’enseigner dans le public. La laïcité ne fut toutefois pas appliquée à l’Alsace et la Moselle, annexées en 1871 à l’empire allemand.

L’école d’autrefois…(source © Manuels anciens)

Cette instauration de la morale laïque dans des ouvrages scolaires souvent écrits par des libre penseurs indigne les catholiques français et va déclencher en 1882 la première guerre des manuels à la suite à la mise à l’Index de quatre livres scolaires.

Les maîtres, que l’on nomme  « Hussards noirs de la République » sont les figures emblématiques de cette époque. Ces instituteurs, souvent d’origine modeste, inculquent aux écoliers les valeurs de la République par l’enseignement de l’histoire, de la morale et de l’instruction civique.

La loi du 28 mars 1882 met en place « l’instruction morale et civique », qui remplace « l’instruction morale et religieuse » prévue par la loi Guizot de 1833. Il s’agit donc à la fois de laïciser les programmes et d’asseoir la citoyenneté républicaine.

Manuel d’instruction civique datant de 1881 (photo © M. Motré)

Les Instructions de 1887 précisent le but et le caractère de l’enseignement de la morale. « L’enseignement moral est destiné à compléter et à relier, à relever et à ennoblir tous les enseignements de l’école. Tandis que les autres études développent chacune un ordre spécial d’aptitudes et de connaissances utiles, celle-ci tend à développer dans l’homme, l’homme lui-même, c’est-à-dire un cœur, une intelligence, une conscience ». A l’école primaire surtout, ce n’est pas une science, c’est un art, l’art d’incliner la volonté libre vers le bien. »

Plus loin, il est précisé que l’enseignement moral laïc se distingue donc de l’enseignement religieux sans le contredire. Cet enseignement doit insister sur les devoirs qui rapprochent les hommes et non sur les dogmes qui les divisent. Le caractère concret de l’enseignement moral est recommandé. Suite à la Loi de 1905 de séparation des églises et de l’État ces principes se trouveront renforcés..

Les instructions données aux enseignants du premier degré en 1923 reprennent en les développant ces principes qui fonderont l’instruction civique et morale jusqu’en 1940.

IVème République : Affermir la cohésion de la Nation

L’inspecteur général d’histoire-géographie Louis François porte en 1945 l’introduction de l’instruction civique dans le second degré : cette extension est fille de la Résistance.

Vème République : de Connaitre le fonctionnement de l’État et de ses services à Renforcer la compréhension et la pratique des valeurs de la République, Liberté, Egalité, Fraternité et Laïcité dans l’Education Nationale

Comme le décrit le rapport des inspecteurs généraux, « la réforme Haby, qui met en place en 1975 le collège unique, remplace l’instruction civique, fort délaissée dans les années 1960 (car limitée à des contenus descriptifs et essentiellement administratifs) par un « enseignement d’initiation à la vie économique et sociale » qui se développe autour de grands thèmes, mais n’est plus un enseignement séparé muni d’un programme. »

Les programmes scolaires en collège de 1965 (source © Ministère de l’éducation nationale)

Avec l’arrivée de la gauche au pouvoir en 1981, l’interrogation sur le modèle républicain aboutit en 1985 (avec le ministre Jean-Pierre Chevènement) « à l’introduction d’une Education civique confiée aux professeurs d’histoire-géographie, avec un programme auquel s’ajoute la possibilité, restée lettre morte dans les faits, de traiter de manière interdisciplinaire des thèmes transversaux (consommation, environnement…) ».

Au cours des années 1990, le ministère de l’Education nationale tente de développer une démocratie lycéenne avec la création en 1995 d’un Conseil national de la vie lycéenne (CVL) et une grande consultation des lycéens lancée en 1998, amplifiée par les manifestations lycéennes de la même année, met en avant une volonté des jeunes de pouvoir débattre de grands sujets de société. Les programmes de 1998-2000 mettent donc en place l’éducation civique, juridique et sociale. Elle doit développer la citoyenneté au lycée en trois temps : la mise en place des règles, la connaissance des institutions et enfin la mise en rapport des évolutions de la citoyenneté et des transformations du monde contemporain. L’outil pédagogique privilégié est le débat et la culture juridique est privilégiée. Les heures prévues « sont assurées par des professeurs volontaires de différentes disciplines ». Parallèlement, une épreuve d’éducation civique est créée en 1997 au brevet des collèges.

Les programmes de 2010-2011 sur l’ECJS (Education Civique, Juridique et Sociale) au lycée général opèrent un recentrage sur la République. En 2010, un enseignement de lettres-histoire-géographie-éducation civique a été introduit au lycée professionnel et est évalué au CAP, au BEP et au baccalauréat professionnel.

Mobilisation historique le 11 janvier 2015 place de la République à Paris, après l’attentat contre Charlie Hebdo (photo © Charles Platiau / Reuters / RFI)

Suite aux attentats de Paris et à l’assassinat de journalistes, de policiers et d’usagers d’un magasin casher, la grande mobilisation de l’école pour les valeurs de la République et la laïcité décidée par le Président de la République, et détaillée le 22 janvier 2015 à travers onze mesures par la ministre de l’éducation nationale, de l’Enseignement supérieur et de la Recherche, se caractérise par un ensemble de développements pédagogiques intégrés et un lien affirmé avec la recherche. Pour les premiers, il s’agit d’un triptyque articulant un enseignement moral et civique à tous les niveaux, pour toutes les voies et dans tous les degrés, un enseignement laïc des faits religieux, et une éducation à la laïcité (à laquelle s’ajoute une éducation aux média et à l’information).

La suite des étapes de la constitution d’un enseignement moral et civique met en évidence le souci de construire une solide culture civique tout en réagissant aux soubresauts voire aux défis que rencontre la société. Si la dimension laïque en constitue l’épine dorsale, on constate que les valeurs républicaines que l’on pensait acquises requièrent d’être constamment réaffirmées.

Où en est-on à ce jour et que prescrivent les programmes pour l’enseignement obligatoire ?

Le texte paru au Bulletin Officiel de l’Éducation nationale N°31 de juillet 2020 fixe les finalités (voir ci-dessous) et les contenus de l’Enseignement moral et civique:

Enseignement moral et civique Les finalités de l’enseignement moral et civique du cycle 2 au cycle 4 (de la grande section de maternelle à la 3ème)

L’enseignement moral et civique poursuit trois finalités qui sont intimement liées entre elles.

1) Respecter autrui Respecter autrui, c’est respecter sa liberté, le considérer comme égal à soi en dignité, développer avec lui des relations de fraternité. C’est aussi respecter ses convictions philosophiques et religieuses, ce que permet la laïcité.

2) Acquérir et partager les valeurs de la République Le code de l’éducation affirme « qu’outre la transmission des connaissances, la Nation fixe comme mission première à l’école de faire partager aux élèves les valeurs de la République » (article L 111-1). Cette mission est réaffirmée dans le Socle commun de connaissances, de compétences et de culture : « L’École a une responsabilité particulière dans la formation de l’élève en tant que personne et futur citoyen. Dans une démarche de coéducation, elle ne se substitue pas aux familles, mais elle a pour tâche de transmettre aux jeunes les valeurs fondamentales et les principes inscrits dans la Constitution de notre pays … Les quatre valeurs et principes majeurs de la République française sont la liberté, l’égalité, la fraternité, et la laïcité. S’en déduisent la solidarité, l’égalité entre les hommes et les femmes, ainsi que le refus de toutes les formes de discriminations. L’enseignement moral et civique porte sur ces principes et valeurs, qui sont nécessaires à la vie commune dans une société démocratique et constituent un bien commun s’actualisant au fil des débats dont se nourrit la République.

3) Construire une culture civique La conception républicaine de la citoyenneté insiste à la fois sur l’autonomie du citoyen et sur son appartenance à la communauté politique formée autour des valeurs et principes de la République. Elle signale l’importance de la loi et du droit, tout en étant ouverte à l’éthique de la discussion qui caractérise l’espace démocratique. Elle trouve son expression dans le Socle commun de connaissances, de compétences et de culture, selon lequel l’École « permet à l’élève d’acquérir la capacité à juger par lui-même, en même temps que le sentiment d’appartenance à la société… La culture civique portée par l’enseignement moral et civique articule quatre domaines : la sensibilité, la règle et le droit, le jugement, l’engagement. –

Modalités pratiques et méthodes de l’enseignement moral et civique L’enseignement moral et civique articule des valeurs, des savoirs (littéraires, scientifiques, historiques, juridiques, etc.) et des pratiques. Il requiert l’acquisition de connaissances et de compétences dans les quatre domaines de la culture civique et donne lieu à des traces écrites et à une évaluation. L’enseignement moral et civique s’effectue, chaque fois que possible, à partir de l’analyse de situations concrètes. La discussion réglée et le débat argumenté ont une place de premier choix pour permettre aux élèves de comprendre, d’éprouver et de mettre en perspective les valeurs qui régissent notre société démocratique. Ils comportent une prise d’informations selon les modalités choisies par le professeur, un échange d’arguments dans un cadre défini et un retour sur les acquis permettant une trace écrite ou une formalisation. L’enseignement moral et civique se prête particulièrement aux travaux qui placent les élèves en situation de coopération et de mutualisation favorisant les échanges d’arguments et la confrontation des idées. L’enseignant exerce sa responsabilité pédagogique dans les choix de mise en œuvre en les adaptant à ses objectifs et à ses élèves. L’enseignement moral et civique dispose réglementairement d’un horaire dédié permettant une mise en œuvre pédagogique au service de ses finalités.

Ce texte mérite d’être connu de tous, enseignants comme parents.

Que ce soit une instruction civique, une éducation ou un enseignement moral et civique, la formation aux valeurs de la République est cruciale.

Comme le montrait déjà en 2004 le rapport OBIN ( Inspecteur Général de l’Education nationale, groupe Etablissements et Vie scolaire), en pointant du doigt les symptômes que représentaient les attaques croissantes contre le respect de la laïcité dans nos établissements, et, comme l’ont confirmé de nombreux rapports depuis, dont celui produit par le Haut conseil à l’intégration en 2011, il y a dans notre pays un malaise du « vivre ensemble », une difficulté à « faire Nation », un problème d’intégration de nombre de jeunes Français dans notre société. Et les raisons de cette non-affiliation ne sont pas à aller chercher uniquement dans les relations qu’entretiennent les religions avec la République.

Source © Café pédagogique

Ce rapport longtemps ignoré par les gouvernements successifs constitue une base de réflexion toujours actuelle et il insiste sur la nécessité de renforcer la formation des élèves aux questions de la Laïcité mais aussi et d’abord, de former tous les enseignants, et pas seulement pour le second degré ceux d’Histoire-Géographie qui sont en charge de l’EMC, ainsi que les personnels de direction, afin qu’ils soient tous intellectuellement et pédagogiquement équipés pour répondre aux atteintes à la laïcité et aux contestations portant sur des contenus d’enseignement. Les enseignants d’Education Physique et Sportive (EPS) et ceux de Biologie quand ils abordent la question de l’évolution témoignent de réactions d’élèves et de familles qui s’opposent à la mixité dans les piscines pour les premiers ou qui opposent des approchés créationnistes pour les seconds. Les Conseillers principaux d’éducation veillent aussi au respect de la loi sur le port de signes ostentatoires.

L’école républicaine est discutée par des familles, voire remise en question. Ainsi que le démontrent les incidents enregistrés dans les classes et surtout le tragique assassinat de Samuel Paty, l’École de la République n’est plus un sanctuaire, malgré l’investissement des personnels de l’Éducation nationale soutenus par des élus républicains.

Attention au risque de déformation professionnelle… (source © Pinterest)

Pour mesurer combien l’Ecole constitue un enjeu de formation pour beaucoup et un « ennemi » pour quelques-uns, on pourra se référer à l’article paru sur le site de France info le 17 novembre 2020  Assassinat de Samuel Paty : du cours sur la liberté d’expression à l’attentat, les 11 jours d’un engrenage mortel.

Le livre au titre prémonitoire Qui veut tuer la laïcité ?, récemment paru aux éditions Eyrolles, montre à partir de l’étude de nombreux exemples dont plusieurs concernent l’École, combien la tâche des éducateurs est ardue et que l’ambition citoyenne instaurée par Jules Ferry demeure un enjeu permanent !

M. M.

Bic : du jetable au durable ?

15 novembre 2020

La société Bic fait partie de ces entreprises symboles de la société de consommation qui a réussi à imposer comme naturel le recours à des objets en plastique jetables. Une hérésie en termes d’impact environnemental et contre laquelle on commence tout juste à réagir mais qui constitue pourtant notre quotidien depuis désormais une bonne soixantaine d’années. Fils d’un industriel italien naturalisé en France en 1930, Marcel Bich rachète en 1945 un atelier à Clichy où il fonde avec un collègue une petite société de sous-traitance pour la fabrication de porte-plumes. L’entreprise vivote jusqu’en 1950, date à laquelle elle lance, sous le nom de marque Bic, un stylo bille jetable dans un tube en plastique transparent, vendu à un prix dérisoire et qui connaît d’emblée un succès foudroyant.

Publicité pour le stylo Bic dans les années 1950 (source © Espace écriture)

Le seul hic à l’époque est que Bich a tout simplement piqué le brevet au Hongrois László Biró qui l’avait inventé en 1938 et qui lui intente donc illico un procès pour plagiat. Le problème se règle au moyen d’une transaction financière à l’amiable et en 1958 Bic rachète l’entreprise Biró, ce qui lui permet de devenir le leader mondial des stylos à bille. Un produit phare dont il s’est vendu depuis environ 100 milliards d’exemplaires sur la planète entière. Chaque année, Bic continue ainsi de vendre 6,6 milliards de stylos en plastique jetable à travers le monde, ce qui représente quand même, selon Alternatives économiques, l’équivalent en poids de trois fois la Tour Eiffel de déchets en plastique impossible à recycler !

Le stylo Bic Cristal, toujours d’actualité (source © Bureau Vallée)

Certes, au fil des années, le fabricant a un peu allégé la quantité de plastique utilisée dans ses fameux Bic Cristal, mais exclusivement pour des raisons économiques afin de ménager ses marges malgré la hausse du prix du pétrole dont on fait le plastique. Lequel est toujours fabriqué sans la moindre dose de plastique recyclé, quoi qu’en dise la publicité de la marque… En 2018, seul 6 % du plastique utilisé en papeterie est issu du recyclage et pas question non plus de vendre des recharges pour garder au moins le tube de plastique : elles coûtent plus cher que le stylo lui-même : 10 € les recharges du stylo 4 couleurs qui est vendu à 3 € : pas très incitatif en effet !

Le recyclage des stylos usagés, une opération de communication peu efficace…
(source © Bicworld)

Quant à recycler les stylos en fin de vie, Bic a également beaucoup communiqué sur ce concept et utilisant les bics usagés collectés, non pas pour créer de nouveaux stylos – trop cher !- mais pour en faire des meubles de jardin. En réalité, les points de collecte sont excessivement rares et seuls 0,03 % des stylos vendus seraient ainsi valorisés, une misère !

D’ailleurs la production elle-même a été largement délocalisée : sur les 14 000 salariés que compte le groupe, 8 900 travaillent désormais en Tunisie, au Nigéria et en Inde, ce qui laisse penser que l’entreprise reine du jetable ne se préoccupe guère de l’impact écologique du transport de ses produits autour du globe.

Usine Bic à Manaus au Brésil, l’un des 25 centres de production de la marque dans le Monde (source © Bicworld)

Une culture du jetable qui ne s’est pas limitée au seul stylo à bille puisque en 1973, la société s’est lancée aussi dans la commercialisation du briquet jetable, là encore sans l’avoir inventé puisque le concept a été créé dès 1934 par Jean Inglessi, l’inventeur de la bouteille à gaz à usage domestique… Dès 1975, Bic s’impose comme le premier producteur mondial de briquets jetables tout en développant en parallèle les rasoirs, toujours jetables. En définitive, seules les planches à voile que le groupe Bic a fabriqué à partir du début des années 1980 ne sont pas jetables, sans être recyclables pour autant.

Des briquets de toutes les couleurs, mais jetables (source © Majorsmoker)

Alors que la famille Bich est toujours actionnaire à près de 45 % du groupe Bic, celui-ci s’est largement mondialisé rachetant à tour de bras des sociétés un peu partout dans le monde. En 1997, ce sont les marques Tipp-Ex, leader européen des correcteurs et Sheaffer, le roi du stylo américain haut de gamme qui tombent ainsi dans l’escarcelle de Bic, suivies en 2006 par le spécialiste brésilien des étiquettes adhésives, Pimaco, puis en 2008 par le leader indien des produits de papeterie Cello et par l’Américain Norwood. En 2013, Bic construit en Chine une usine de fabrication de briquets puis en 2017 un centre de production de stylos en Inde, dans l’État du Gujarat, avant de racheter en 2019 la société Lucky Stationary, leader des produits d’écriture au Nigéria.

Une expansion mondiale et une diversification qui se poursuivent malgré la crise sanitaire et le confinement qui ont plombé les comptes du leader des stylos, briquets et rasoirs jetables. Bic vient en effet d’annoncer, lundi 9 novembre 2020, son rachat en cours, pour la bagatelle de 34 millions d’euros, de l’Américain Rocketbook, l’inventeur du cahier éco-responsable au nom imprononçable Econotebk. Une trouvaille bien dans l’air du temps et qui tourne ostensiblement le dos à l’ère du jetable. Ce bloc note high-tech est en effet fabriqué en recyclant des déchets plastiques issus du BTP et qui fournissent un papier spécial, résistant et imperméable, sur lequel on peut écrire avec un stylo effaçable, ce qui permet de le réutiliser (presque) à l’infini.

Le carnet écologique Econotebk (source © Pinterest)

Ce cahier innovant est d’autant plus branché qu’une application spécifique permet de transférer facilement son contenu sur support numérique. Idéal donc pour prendre des notes sur le terrain et ensuite conserver de manière numérique le texte et les dessins, tout en réutilisant le cahier de notes pour une prochaine sortie. Jamais sans doute la frontière entre l’écriture papier et le digital n’a été aussi poreuse. De quoi effectivement aiguiser l’appétit du géant du jetable, à la peine depuis le début de l’année avec une baisse mondiale de ses ventes estimée à plus de 15 % et qui tente de négocier tant bien que mal le virage de la transition écologique en passant du tout jetable au potentiellement durable : attention au risque de sortie de route…

L. V.

Qataris et Vache qui rit : la rupture ?

4 novembre 2020

Les propos tenus par Emmanuel Macron, mercredi 21 octobre 2020 dans la cour de la Sorbonne, lors de l’hommage national rendu au professeur Samuel Patty assassiné pour avoir expliqué à ses élèves ce qu’était la liberté d’expression, ont été visiblement mal entendus par certains. « Nous défendrons la liberté que vous enseigniez si bien et nous porterons haut la laïcité. Nous ne renoncerons pas aux caricatures, aux dessins, même si d’autres reculent » a-t-il affirmé avec force, ce que certains pays arabes ont aussitôt pris pour une attaque en règle contre l’Islam et un appel au blasphème organisé.

Hommage à Samuel Patty dans la cour de la Sorbonne le 21 octobre 2020 (photo © Albert Facelly / Libération)

A Tripoli, en Libye, de petits groupes de manifestants ont ostensiblement brûlé des drapeaux français, comme cela avait déjà été le cas début septembre au Pakistan, ainsi que des photos du Chef de l’État français. Le Président turc Recep Tayyip Erdogan a exprimé ouvertement ses doutes quant à la santé mentale d’Emmanuel Macron qu’il soupçonne d’avoir « un problème avec les musulmans et l’Islam » tandis que l’Organisation de coopération islamique, qui regroupe nombre de pays musulmans a déploré « les propos de certains responsables français (…) susceptibles de nuire aux relations franco-musulmanes ».

Le drapeau français et des portraits d’Emmanuel Macron brûlés par des manifestants à Tripoli le 24 octobre 2020 (source © Twitter / Infos françaises)

Il n’en fallait pas davantage pour que les réseaux sociaux aussitôt s’enflamment, appelant un peu partout au boycott des produits français. La plupart des agences de voyage au Koweit ont décidé de suspendre les réservations de vols vers la France. En Jordanie, c’est le Front d’action islamique, un parti d’opposition, qui appelle à boycotter tout ce qui vient de France. Mais c’est peut-être au Qatar que les réactions ont été les plus vives, de très nombreux produits d’origine française, dont la fameuse Vache qui rit, pourtant traditionnellement très appréciée au Proche-Orient, ayant été immédiatement retirés des rayons.

Plus de Vache qui rit dans ce magasin du Qatar samedi 24 octobre 2020 (photo © AFP / Nice Matin)

Le coup est rude pour les petits fromages triangulaires, même si l’enjeu pour la France semble être plus diplomatique qu’économique, contrairement au Danemark qui, en 2005, avait fait face, lui-aussi, à un boycott des pays arabes suite aux premières publications des caricatures de Mahomet, épisode qui avait failli ruiner l’industrie laitière du pays. Seulement 3 % des exportations françaises se feraient actuellement vers le Proche et le Moyen-Orient, ce qui permet de relativiser l’impact économique de ce coup de chaud qui pourrait néanmoins être rude pour l’industrie du luxe et des parfums.

Les spécialistes de la région considèrent d’ailleurs que le Qatar n’a rien à gagner à un boycott prolongé de la France, lui qui s’est forgé une réputation internationale notamment via le rachat en Europe de nombreux actifs, dont le principal club de foot de la capitale française, le Paris Saint-Germain.

Le PSG aux mains des Qataris… un dessin signé Dubouillon (source ©
Résistance Inventerre)

L’Islam sunnite, d’obédience wahabbite comme en Arabie saoudite y est certes religion d’État, et le pays compte plus de 1000 mosquées pour à peine plus de 2,5 millions d’habitants, principalement concentrés dans la capitale, Doha. Le Qatar est régulièrement accusé de soutenir financièrement le terrorisme islamiste, même si ces accusations sont soigneusement entretenues par son rival iranien. Il n’en demeure pas moins que le Qatar est très proche des Frères musulmans et qu’il soutient de fait de nombreux groupes rebelles sunnites. Le pays joue d’ailleurs un rôle important via sa chaîne d’informations télévisées en continu Al Jazeera, entièrement financée par l’État et qui s’est imposée dans le monde entier comme le principal canal d’influence médiatique auprès des arabophones, ce qui donne au Qatar une influence sans commune mesure avec sa taille qui ne dépasse guère celle de Chypre ou de la Jamaïque…

Grande Mosquée de Doha au Qatar (source © I love Qatar)

Les relations entre la France et le Qatar étaient jusque là plutôt bonnes. En 1974, l’émir Khalifa ben Hamad Al Thani, monarque régnant, s’illustra par un déplacement officiel en France au cours duquel il en profité pour s’acheter une belle villa sur la Côte d’Azur. Une tradition qui s’est perpétuée depuis, sous le règne de son fils, l’actuel émir Hamad bin Khalifa Al Thani, lequel a purement et simplement destitué son père en 1995.

En 2007, c’est lui qui fut le premier chef d’État étranger invité en France par Nicolas Sarkozy fraîchement élu, une belle consécration pour ce pays largement désertique et qui a bâti sa richesse sur l’exploitation de ses ressources pétrolières et surtout gazières, au point de s’enorgueillir d’être désormais le plus gros contributeur de gaz à effet de serre du monde, ramené au nombre d’habitants : 10 fois plus que la moyenne mondiale !

Le président Nicolas Sarkozy reçoit l’émir du Qatar, Hamad Ben Khalifa Al-Thani, le 1er septembre 2011 à l’Elysée (photo © Miguel Medina / AFP / Le Monde)

Cette amitié franco-qatari a été soigneusement cultivée grâce à un régime fiscal particulièrement avantageux instauré justement par Sarkozy en 2008. Une disposition privilégiée qui permet aux Qataris de ne payer aucun impôt sur leurs revenus immobiliers français ni sur leurs dividendes et d’être exonérés de l’impôt sur la fortune et des droits de mutation pour tous leurs avoirs détenus en France : un manque à gagner fiscal estimé à 150 millions d’euros par an… A ce compte, les Qataris auraient donc tort de se gêner et la France est de fait devenue en quelques années la quatrième cible mondiale pour les investissements qataris qui se sont élevés en 2016 à 25 milliards d’euros sur le territoire national. Immobilier de prestige, hôtels de luxe, châteaux et belles villas, clubs de foot et de handball, participations dans des entreprises du luxe, des services ou de l’armement, tout y passe. Même le fameux prix hippique de l’Arc de triomphe est passé sous contrôle qatari…

La crise immobilière en France : heureusement, les Qataris sont là… un dessin signé Georges (source © Le Nouvel Obs)

Gageons donc que la fièvre retombera rapidement et que le sens des affaires reprendra vite le dessus pour faire oublier aux gros investisseurs qataris en quête de dividendes juteux, le chemin de l’hexagone et le goût de la Vache qui rit…

L. V.

Les États-Unis dans l’ère du pyrocène ?

27 octobre 2020

Les scientifiques, et plus encore les journalistes et autres vulgarisateurs, adorent parer de mots complexes les choses les plus simples. On évoque depuis des années la notion d’anthropocène pour caractériser notre période industrielle, dans laquelle nous vivons, en gros depuis le milieu du XIXe siècle, et au cours de laquelle l’empreinte humaine s’est mise progressivement à modeler notre milieu naturel dans des proportions jamais imaginées jusque-là.

Un dessin signé Cambon publié par Urtikan

Les facteurs naturels qui ont fait évoluer la Terre à l’échelle des temps géologiques sont de plus en plus influencés par l’action humaine. Les émissions de gaz à effets de serre issues de l’activité industrielle mais aussi de nos modes de vie quotidiens sont devenues, en quelques décennies, source de changements climatiques rapides, à un rythme probablement jamais connu jusqu’à présent. Les évolutions que connaît la biodiversité du fait de l’impact des actions humaines (déforestation, agriculture intensive, pollution atmosphérique, urbanisation galopante, etc.) se font de manière sans doute bien plus rapide que lors des grandes extinctions majeures que notre planète a déjà connu.

Et voilà qu’un autre vocable tend déjà à se juxtaposer à ce concept d’anthropocène : celui de « pyrocène ». Les amateurs d’apocalypse peuvent se réjouir: voilà que nous entrerions dans l’ère des grandes catastrophes et notamment des incendies dantesques capables de ravager, des mois durant, des milliers d’hectares, brûlant tout sur leur passage et ne laissant plus que cendres, ruines et désolation. La forêt amazonienne, les zones boisées de la zone tropicale africaine, le bush australien, et même la végétation clairsemée du Groenland ont connu ainsi récemment des incendies gigantesques. Mais l’opinion publique a surtout été frappée, ces dernières années par les incendies spectaculaires qui ont frappé l’Ouest américain et notamment l’État de Californie qui a payé un lourd tribut aux flammes.

Les pompiers impuissant face à la violence du feu le 9 décembre 2017 à l’Est de Santa Barbara, Californie (photo © Gene Blevins / Reuters / L’Express)

Dans cette région où l’urbanisation s’est développée de manière quelque peu anarchique, souvent à l’interface avec les zones boisées, et où les étés peuvent être brûlants, les incendies ne sont pas rares mais ceux de ces dernières années atteignent des records inimaginables. On se souvient de ceux de 2018 et notamment de celui dénommé Camp Fire qui avait dévasté 90 % du territoire de la commune de Paradise, au nord de la Californie, faisant 85 morts entre le 8 et le 26 novembre 2018 et détruisant pas moins de 13 500 maisons. Mais cette année là, l’équivalent local de l’ONF avait recensé pour le seul État de Californie 5 616 feux et ceci à la date du 8 août 2018, bien avant donc la fin de la période critique. On estimait alors à 4 346 km² la superficie ainsi partie en fumée, soit davantage que l’étendue d’un département comme celui des Alpes-Maritimes !

Pompier luttant contre les flammes à Paradise, Californie, le 9 novembre 2018
(photo © Josh Edelson / AFP / Science et Avenir)

Et voilà que l’année 2020 bat tous les records avec des incendies encore plus gigantesques dans tout l’Ouest américain… Entre le 16 et le 17 août 2020, à l’occasion d’une période de forte chaleur et de vents violents, de nombreux impacts de foudres ont provoqué des départs de feu dans la zone côtière nord de la Californie, alimentant de gigantesques incendies qui ont brûlé plus de 3500 km² dans la zone de vignobles au nord de San Francisco, près de la Silicon Valley et dans le secteur de Santa Cruz. Près de 240 000 personnes ont dû être évacuées et plus de 1000 bâtiments ont été détruits par les flammes même si le bilan humain se limite à 5 victimes.

Incendie en cours le long de la route de Butts Canyon en Californie, le 23 août 2020 (photo ©
Noah Berger / AP Photo / Calmatters)

Mais bien d’autres incendies se sont succédé depuis, y compris dans d’autres États dont celui de l’Oregon et celui de Washington . Au 14 septembre, un bilan provisoire faisait ainsi état de 35 morts péris dans les flammes et de 15 000 km² partis en fumée, soit l’équivalent de la totalité des Bouches-du-Rhône, du Var et des Alpes-Maritimes réunis ! Dans le seul État de l’Oregon, ce sont près de 500 000 personnes qui ont ainsi reçu l’ordre d’évacuer, souvent dans des délais très brefs ne leur permettant d’emporter que le strict nécessaire avant de fuir sur des routes encombrées, dans un décor d’apocalypse, poursuivis par d’âcres fumées noires et sous un ciel rougeoyant.

Une habitante de l’Oregon face aux ruines de son habitation détruite par les flammes (photo © Robyn Beck / AFP / France Culture)

Dans le Colorado, les incendies qui ont aussi débuté depuis le mois d’août, ne sont pas terminés. Le 23 octobre 2020, un gigantesque brasier était encore à l’œuvre, ayant déjà consumé de l’ordre de 830 km² et ayant obligé à évacuer plus de 3000 personnes selon Reporterre. Plusieurs parcs nationaux proches de Denver ont ainsi été la proie des flammes.

Incendie en Alaska (DR / source : Journal de l’environnement)

Même l’Alaska est soumis ces dernières années à des incendies gigantesques qui dévastent ses forêts. En 2004, la surface brûlée avait ainsi été estimée à 2,7 millions de km², soit près de 5 fois la superficie totale de la France métropolitaine ! Et en 2015, selon le Journal de l’environnement, on avait également dépassé les 2 millions de km² partis en fumée dans ce seul État. Une situation d’autant plus préoccupante que les sols gelés en permanence à ces latitudes sont alors exposés directement au dégel lorsqu’ils ne sont plus protégés par un couvert forestier, ce qui risque d’aggraver encore l’émission de gaz à effets de serre du fait des grosses quantités de méthane piégé dans le pergélisol, lesquels s’ajoutent aux énormes volumes de CO2 qui sont dégagés dans l’atmosphère lors d’incendies de cette ampleur…

C’est donc à un véritablement emballement auquel on assiste, le réchauffement climatique étant lui-même accéléré par les incendies dont il est l’un des facteurs déclenchant ! Ce pyrocène dans lequel nous serons désormais entré a bien un petit côté apocalyptique : l’Homme serait-il à son corps défendant retourné à l’âge du feu ?

L.V.

La Métropole étrillée par la Chambre régionale des comptes

25 octobre 2020

C’est un véritable pavé dans la mare que vient de lancer la Chambre régionale des comptes (CRC) en rendant public le 15 octobre 2020 son rapport d’observation qui porte sur le fonctionnement de la métropole Aix-Marseille-Provence (AMP) depuis sa création le 1er janvier 2016. Un pavé qui ne manquera pas d’éclabousser fortement Martine Vassal qui vient tout juste d’être réélue à la tête de l’institution et qui s’est empressée de rassurer les maires des communes périphériques en leur redonnant l’essentiel des pouvoirs décisionnels qui auraient dû progressivement être transférés à l’échelon métropolitain : exactement l’inverse de ce que prônent les magistrats de la CRC à l’issue de leur analyse !

Assemblée communautaire de la Métropole Aix-Marseille-Provence en 2019 (photo © Emilio Guzman / Marsactu)

Ces derniers rappellent en effet que la métropole avait été créée précisément pour permettre aux six intercommunalités préexistantes, dont la communauté urbaine Marseille Provence Métropole à laquelle était rattachée Carnoux, d’unir leurs forces et de mettre en commun leurs ressources pour agir enfin à la bonne échelle et mettre en place les projets structurants tant attendus en matière notamment de transports publics, d’habitat, de développement économique, de protection de l’environnement et de lutte contre la pollution de l’air. Mais les maires du périmètre étaient et sont toujours quasi unanimement opposés à cette construction métropolitaine de crainte qu’elle ne vienne empiéter sur leurs prérogatives. Ils ont donc tout fait pour en plomber la construction : le constat de la CRC vient confirmer qu’ils ont magistralement réussi…

Manifestation d’élus locaux contre la création de la métropole (source © Marsactu)

Les anciennes intercommunalités, devenues conseils de territoires auraient dû s’effacer progressivement en ne gardant qu’un rôle purement consultatif. Mais ils sortent encore renforcés des dernières élections municipales et ont conservé de fait l’essentiel de leurs prérogatives, via des conventions par lesquelles la métropole leur délègue la quasi totalité de ses compétences, à tel point que l’essentiel des crédits d’investissement continuent à être gérés au niveau de ces anciennes intercommunalités au lieu d’être utilisées pour la mise en œuvre de projets structurants à l’échelle métropolitaine.

Au moment de la création de la métropole, les intercommunalités se sont dépêchées de voter en masse toute une flopée de nouveaux projets, à charge pour la métropole, destinée à prendre le relai, d’en assumer le coût financier tant pour leur réalisation que pour leur exploitation future. Un tour de passe-passe qui a conduit la métropole, à peine née, à devoir assurer des engagements financiers colossaux, au risque de voir son taux d’endettement exploser et ses marges de manœuvre considérablement réduites pour mener à bien des projets d’intérêt véritablement communautaire.

Un dessin signé Red, réalisé en 2015 à l’initiative du Conseil de développement de l’ex Communauté urbaine MPM

Et ce n’est pas tout puisque les communes ont organisé délibérément une augmentation substantielle des attributions de compensation qui leur sont reversées par les intercommunalités pour compenser les transferts de compétence vers ces dernières. Une augmentation chiffrée à 220 millions d’euros entre 2012 et 2016, date de la création de la métropole, alors que la CRC considère que 80 % de cette augmentation artificielle ne correspond à aucun transfert de charge effectif. Mais une augmentation bien opportune pour les communes qui aspirent, par ce biais, l’essentiel des ressources de la métropole. Selon la CRC, celle-ci reverse ainsi aux communes plus des trois-quarts des impôts qu’elle perçoit, alors qu’une métropole comme celle du Grand-Lyon en conserve plus de la moitié, ce qui lui permet de mettre effectivement en œuvre des politiques publique efficaces à l’échelle du territoire, ce dont AMP est bien incapable.

De surcroît, plusieurs des intercommunalité préexistantes se sont fortement endettées juste avant la création de la métropole, assurées qu’elles étaient de pouvoir transmettre à la future métropole le remboursement de cette dette, ou comment socialiser les pertes… C’est le cas notamment de l’ancienne communauté d’agglomération du Pays d’Aix, dont la dette a été multipliée par 2,5 entre 2013 et 2015, ou celle du Pays d’Aubagne et de l’Étoile qui a augmenté de 45 % sur la même période.

Fin 2018, la métropole s’est ainsi retrouvée avec une dette globale de 2,79 milliards d’euros, soit 1451 € par habitant. Un chiffre qui n’a rien d’inquiétant en soit, sauf lorsqu’on le traduit en termes de capacité de désendettement (8 ans pour AMP, soit deux fois plus qu’à Lyon et 4 fois plus qu’à Bordeaux!) ou qu’on le met en regard des recettes de fonctionnement de la métropole (2 fois plus qu’à Nantes ou Lille, 3 fois plus qu’à Lyon et 4 fois plus qu’à Bordeaux).

Et cette dette n’en finit pas d’augmenter puisqu’elle n’était que de 2,28 milliards en 2016 : la métropole emprunte en moyenne 40 % de plus que ne le faisaient les anciennes intercommunalités, creusant son déficit sans pour autant être en capacité de réaliser les investissements structurants, tant attendus pour répondre aux difficultés quotidiennes de ses habitants en matière de logement, d’emploi et de déplacement, sans même parler de préparer ce vaste territoire aux défis qui nous attendent en termes de transition écologique et d’adaptation au changement climatique.

Rééquilibrer et développer la construction de logements sociaux sur le territoire métropolitain, un enjeu majeur… (source © Agir pour la métropole)

Le regard porté par la CRC sur le fonctionnement de la métropole AMP est donc particulièrement sévère, d’autant qu’il ne se résume pas à ces quelques points. L’analyse portée sur l’évolution de la masse salariale qui continue à augmenter dans les communes alors même qu’elles ont transféré l’essentiel de leurs compétences à la métropole n’est pas des plus rassurantes. De même que l’examen de la politique métropolitaine en matière de logement, jusqu’à présent des plus embryonnaires, la métropole n’ayant même pas été en capacité de faire adopter son Plan local de l’habitat et se trouvant totalement dépourvue de la moindre vision programmatique globale face à une multitude de bailleurs sociaux plus ou moins coopératifs. Pa étonnant que dans ces conditions il soit si difficile de se loger sur le territoire métropolitaine où la production de logements sociaux et la lutte contre l’habitat indigne dans les centres-villes dégradés (dont celui de la ville-centre Marseille) sont à la peine…

L.V.

Le rapport complet de la CRC et une analyse plus complète de son contenu sont notamment accessibles sur le site carnouxcitoyenne, créé par les deux élus d’opposition de Carnoux : bonne lecture !

Liberté d’expression et fait religieux

23 octobre 2020

Les événements tragiques qui viennent de se dérouler récemment mettent en premier plan la remise en cause de la liberté d’expression. Celle-ci englobe de multiples champs permettant l’expression de nos conceptions tant politiques, que culturelles (sciences, arts, modes de vies..) ou spirituelles (croyances religieuses).

La contestation de cette liberté s’est immiscée dans la sphère de l’enseignement public, plus particulièrement dès lors que l’enseignement aborde le « fait religieux ». Car l’amalgame est très rapidement fait entre étude du « fait religieux » et « vérité religieuse ». Comment expliquer cette sensibilité de certains à faire prévaloir leurs convictions religieuses sur la tolérance que notre République laïque promeut?

Des pratiques rituelles de nos lointains ancêtres à la fondation des religions telles que nous les avons vu apparaître depuis l’Antiquité, il y a un lien commun. Le nom de religion porte en lui, de par son étymologie latine, sa définition de « relier », qui exprime un besoin de communiquer avec des forces qui dépassent l’ordre de l’univers. Les religions sont donc inhérentes aux préoccupations des hommes.

Le fait religieux ne relève pas uniquement du passé. Il est toujours présent. Il est donc indispensable que l’étude du fait religieux fasse partie du programme de l’enseignement public, laïque et obligatoire.

Enseigner les faits religieux en collège (photo © Jeff Pachoud / AFP / Le Point)

Mais qu’est-ce qui doit être enseigné ? Et à qui doit s’adresser cet enseignement qui peut être perçu différemment selon le niveau de compréhension de celui qui le reçoit et son niveau de maturité ?

Cet enseignement se doit d’être impartial, sachant qu’il existe des religions du Livre (christianisme, judaïsme, islam) et d’autres qui n’en ont pas (shinto japonais), des religions avec des fondateurs (Bouddha, Jésus, Mahomet) et des religions qui en sont dépourvues (taoïsme chinois), des religions avec des sacrements (christianisme) et la plupart qui n’en ont pas…

Alors pourquoi cette question alors que le fait religieux est déjà enseigné au sein de l’école de la République et que les principes d’application ont été abordés dans le rapport Debray en 2002 ? N’est-ce pas alors plutôt les difficultés que rencontrent les enseignants à aborder ce sujet dans une situation de remise en cause du contenu des programmes et donc de la laïcité par une partie de la population qui ne distingue pas le fait religieux de l’interprétation religieuse ?

L’enseignement du « fait religieux », en France, n’est pas un enseignement religieux comme dans d’autres pays. Il est, et doit être abordé, comme toute autre matière, avec un caractère scientifique prenant en compte tous les faits de civilisations. Ce sont les programmes d’histoire, de philosophie qui traitent principalement de ces faits dans un esprit de neutralité. Les faits religieux sont des conséquences de l’histoire, ce ne sont pas des éléments d’un « catéchisme ».

Un dessin signé Deligne (source © La Croix)

Or le système éducatif public, lorsqu’il aborde l’influence des religions, depuis leur émergence jusqu’à aujourd’hui dans différentes sociétés, en les traitant sur le même pied d’égalité, heurte certains qui voudraient faire prévaloir la supériorité de leurs interprétations religieuses. Soit le contraire du principe de laïcité qui veut que « les convictions religieuses n’ont pas à s’exprimer dans l’école publique ».

C’est avec rigueur scientifique et rationalité qu’est dispensé l’enseignement. Les croyances n’y ont pas leur place. Cependant, dispenser un enseignement en excluant toute référence au fait religieux serait contre productif, alors qu’il s’agit d’ouvrir l’esprit des élèves à une compréhension objective et diverse d’une vision du monde passé et présent.

En effet, confronter les élèves aux différentes cultures sans aborder l’influence des religions dans la création de ces cultures et les faits historiques qui en sont constitutifs, semble n’être pas objectif alors que dans le monde actuel chacun est confronté au quotidien à des influences et des interprétations partisanes, voire dogmatiques.

Régis Debray en 2017 (photo © Francesca Mantovani / Gallimard / Le Monde)

C’est ce que le rapport Debray aborde en proposant douze recommandations concernant l’évaluation et la cohérence des programmes dispensés durant la scolarité des élèves au collège et au lycée et insiste sur la formation des enseignants, dans les UIFM et au cours de stages abordant l’enseignement de la laïcité et l’histoire des religions.

Clarifier l’enseignement pour mieux comprendre le fait religieux nécessite l’apprentissage de l’histoire des religions car comment comprendre la crise du Proche-Orient si l’on ne connaît pas la rivalité qui oppose sunnites et chiites, l’histoire de l’islam, les origines de ce schisme. Les exemples abondent dans ce domaine : luttes contre les hérétiques, apparition du protestantisme avec la Réforme….

Comment ne pas évoquer la richesse historique de l’apport des religions dans la création artistique et les constructions architecturales inspirées par la foi ?

L’enseignement du fait religieux ne se justifie que s’il conduit à la tolérance, à la prise en compte de la diversité et à des attitudes pacifiques. Evidemment on ne peut pas aborder les événements historiques, politiques, économiques uniquement sous l’angle d’une interprétation religieuse. C’est donc un exercice difficile que de vouloir appliquer les principes de la laïcité dans l’approche des faits religieux à l’école dans un esprit de tolérance face à la spiritualité de chaque élève. C’est donc le plus tôt possible que doit être abordé cet enseignement afin de désamorcer toutes futures tensions autour de ce sujet.

C’est bien le respect de la liberté de conscience qui prévaut à l’école de la République, telle que le précise la charte de la laïcité en vigueur à l’école publique : « aucun sujet n’est à priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique. Aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme ».

Un dessin signé Rémi Malingrey (source © The Conversation)

Mais cela suppose aussi la formation des enseignants dans l’approche du fait religieux dans notre société où la pratique religieuse est en recul, où la majeure partie des élèves sont éduqués en dehors de toute option religieuse. Avant tout, le principe de laïcité doit dominer cet enseignement : la laïcité n’est pas l’ennemi des religions, elle garantit l’exercice des cultes mais de tous les cultes.

Aborder les faits religieux s’avère donc nécessaire, ne pas le faire serait laisser leur interprétation aux seuls tenants revendiquant le monopole de cet enseignement au domaine exclusif de la religion. Dans l’école républicaine l’épanouissement de l’élève, futur citoyen, passe par son éveil à l’universel où la dimension spirituelle de l’homme est un sujet de réflexion mais dans le respect de la paix scolaire et des principes républicains intransigeants face à l’obscurantisme.

CM

Sur les chemins de la Barasse

21 octobre 2020

C’est une initiative remarquable qu’ont prise trois associations marseillaises, Les clés de la Cité, Robins des Villes et Les amis de l’Huveaune, en animant, avec d’autres associations locales et des habitants des quartiers de Saint-Marcel et de la Barasse, une démarche participative destinée à mettre en valeur le patrimoine industriel et naturel de ce coin de Marseille qui gagne à être connu. Ce collectif a eu l’idée de créer un carnet de ballade pour faire découvrir à tout un chacun les richesses de ce massif de toute beauté qui s’étend en limite nord du cœur du Parc National des Calanques. S’inscrivant dans le programme pédagogique Éducalanque porté par le Parc National, ce carnet a pu ainsi être édité à 4000 exemplaires et est téléchargeable gratuitement sur le site du Parc.

Cet outil permet au randonneur seul, en groupe ou en famille, de se repérer sur ce sentier qui s’étend sur un domaine dont le Département des Bouches du Rhône est en grande partie propriétaire et qui permet plusieurs variantes sous forme de boucles plus ou moins longues. L’accès est très aisé : en venant de Carnoux, il suffit de prendre l’autoroute A50 jusqu’à la Valentine puis de traverser l’Huveaune au niveau du cinéma des trois Palmes : le départ de la ballade se fait depuis le petit parking qui se trouve au pied des anciens fours à chaux, à l’extrémité du chemin du vallon de la Barasse.

En suivant le carnet de ballade dans le vallon de la Barasse (photo © CPC)

Dès le début du circuit, on se retrouve plongé dans le passé industriel de ce quartier périphérique de l’Est marseillais où s’était implanté en 1903, l’une des trois grandes usines de production d’alumine, avec celle de Saint-Louis des Aygalades et celle de Gardanne, alimentée par les mines de bauxite d’Allauch puis du Var. Les vestiges des immenses fours à chaux dont il ne reste plus que le soubassement à côté du terrain de pétanque, servaient au traitement industriel de l’alumine et étaient eux-mêmes alimentés par le calcaire extrait d’une carrière située en tête du vallon et dont on ne voit plus que les fronts de taille et les gradins enherbés.

L’usine elle-même, qui appartenait au groupe Péchiney, comme celle de Gardanne, et qui se situait en contrebas, dans la vallée de l’Huveaune, a été démantelée en 1988. Elle a notamment laissé la place au domaine de la Vallée Verte mais il subsiste toujours l’ancien site de stockage des boues rouges sous forme d’un vaste talus végétalisé coincé entre la route départementale et l’Huveaune. Jusqu’en 1948, c’est là qu’étaient mis en décharge les résidus de l’activité industrielle de l’usine, jusqu’à ce qu’une crue de l’Huveaune en 1943 ne vienne remobiliser ces déchets riches en oxydes de fer et d’aluminium, mais aussi en métaux lourds divers et en résidus de soude, provoquant une grave pollution en aval.

Vue du bassin de stockage des boues rouges dans le vallon de la Barasse avec l’usine d’alumine en contrebas (photo © Louis Scarli / Tourisme Marseille)

L’industriel a alors transféré l’entreposage de ses résidus pollués dans le vallon de la Barasse, en plein cœur du massif de Saint-Cyr, en arrière d’une digue édifiée à l’aide de scories issues des fours à charbon de l’usine et qui étaient acheminées jusqu’en haut du vallon, juste au dessus de la carrière de calcaire, à l’aide d’un téléphérique. Un tunnel avait été creusé entre l’usine et le bas du vallon. Les scories y étaient acheminées par wagonnets, lesquels étaient ensuite hissés jusqu’en haut du vallon par un téléphérique dont on repère encore quelques vestiges, puis déversés pour barrer le vallon, formant une digue qui atteint 60 m de hauteur. Les boues rouges étaient apportées sur place par une canalisation qui empruntait sensiblement le même chemin et venait se déverser en tête du vallon, venant remplir progressivement la totalité du cirque rocheux, sur 60 m d’épaisseur donc.

Vue actuelle du crassier de boues rouges de l’ancienne usine d’alumine après végétalisation (photo © CPC)

Ce n’est qu’en 1966 que ce site a finalement été abandonné lorsque Péchiney a obtenu l’autorisation de relarguer ses boues rouges directement en mer, après avoir construit sa fameuse canalisation qui part de Gardanne et rejoint la mer à Port-Miou avant de se déverser en amont du canyon de la Cassidaigne. Une branche spécifique avait été réalisée pour permettre aux rejets de la Barasse d’emprunter le même chemin, et ceci jusqu’à la fermeture de l’usine. Au début des années 1990, Péchiney a épandu 2 à 3 m de terre végétale par dessus le remblai de boues rouges et a missionné l’ONF pour y replanter différentes espèces arborées avant de revendre le terrain au Département afin de dégager sa responsabilité quant à l’entretien de ce site définitivement pollué. En 2004, de forts ravinements ont commencé à affouiller une partie du terril et il a fallu réaliser de gros travaux pour canaliser les eaux de ruissellement en amont du vallon afin d’éviter qu’elles ne viennent mettre en péril la stabilité de la digue et risquer de remobiliser les 2,5 millions de m³ de boues rouges entassées. Le site est toujours suivi via un dispositif d’auscultation et sa revégétalisation permet une intégration paysagère plutôt réussie.

Cette ballade qui nous replonge dans le passé industriel et agricole de ce quartier périphérique de Marseille, permet de repérer les traces d’autres pollutions, dont celle de l’usine Nestlé de Saint-Menet qui venait déverser dans ce même vallon ses camions chargés de marc de café, jusqu’à ce qu’un orage violent ne vienne déstabiliser tout le remblai, entraînant là aussi une grave pollution en aval… Mais ces collines du massif de Saint-Cyr ne servaient pas que de dépotoir. On y trouve aussi, au fil de la ballade les vestiges d’une ancienne bergerie, des restanques autrefois cultivées et dont certaines sont encore ensemencées par les chasseurs, mais aussi une flore méditerranéenne particulièrement riche et bien préservée.

Vue sur la vallée de l’Huveaune depuis la croix de Saint-Marcel (photo © CPC)

La vue sur la vallée de l’Huveaune et sur toute la ville de Marseille est à couper le souffle (surtout par vent violent…). Mais le passionné d’histoire y traversera aussi avec émotion le mur d’enceinte de l’ancienne propriété de la célèbre famille de Forbin dont plusieurs membres ont présidé le Parlement de Provence au XVIIe siècle et dont l’un des représentants, Claude de Forbin, officier de marine de Louis XIV, parvint à s’échapper en 1699 des geôles anglaises en compagnie de Jean Bart, avant de finir sa vie dans son château de Saint-Marcel bien visible en contrebas.

Vue du castrum de Saint-Marcel avec les tours des Néréides en contrebas (photo © CPC)

De même d’ailleurs que le castrum de Saint-Marcel sur lequel la vue est imprenable. C’est un ouvrage défensif initialement édifié par les Romains pour surveiller l’arrivée d’envahisseurs depuis la mer comme depuis la vallée de l’Huveaune. Il est resté un enjeu stratégique majeur jusqu’au XVe siècle, tout comme son vis-à-vis, bien visible également depuis la croix de Saint-Marcel, édifié sur l’autre rive de l’Huveaune, à l’emplacement d’un ancien oppidum celto-ligure. Détruit par les Sarasins en 723, le château a été reconstruit en 1059 par l’évêque de Marseille, puis de nouveau détruit, probablement en 1423 lors du sac des Catalans. On voit encore néanmoins les vestiges des trois tours d’origine, qui voisinent avec les villas modernes édifiées à la va-vite le long de l’ancien rempart et les tours des Néréides juste en contrebas. A Marseille, vestiges historiques, friches industrielles, espaces naturels et barres d’immeubles coexistent et s’entremêlent : c’est peut-être ce qui fait le charme de cette ville, tout compte fait…

L. V.

L’obscurantisme a encore frappé…

18 octobre 2020

On pensait révolus ces temps-là où le fanatisme religieux poussait certains à massacrer leur prochain. On alors, réservé à des contrées lointaines où l’éducation populaire peine encore à se généraliser et où le poids de la coutume exerce encore une emprise sociale dont il reste bien difficile de se dégager. En France, au pays de Descartes et de Voltaire, on espérait que la Raison avait fini par triompher définitivement de l’obscurantisme et du fanatisme religieux. On n’est plus à la fin du XIXe siècle, alors que les instituteurs de la République ferraillaient pour imposer une éducation laïque face au catholicisme encore solidement ancré dans les têtes, surtout en milieu rural.

Voltaire, en pointe contre le fanatisme religieux, il y a plus de 250 ans
déjà… (source © Culture access)

Jamais sans doute les Français dans leur ensemble n’ont bénéficié d’un niveau de formation et d’éducation aussi élevé. Même si beaucoup critiquent, souvent avec raison, la baisse du niveau d’exigence scolaire dans notre système éducatif, force est de constater que nous avons connu, en quelques générations, une démocratisation et un élargissement inimaginable du niveau global d’éducation. Près de 80 % d’une classe d’âge arrive désormais à décrocher le baccalauréat, alors qu’au sortir de la dernière guerre, au début des années 1950, cette proportion ne dépassait pas 5 % ! Et que dans les années 1980, elle stagnait encore autour des 30 %, avant la création des bac professionnels qui ont permis une très sensible amélioration.

L’école laïque, un combat permanent ? (source GDB blog)

Au-delà de ce niveau d’éducation qui s’est diffusé rapidement dans toute la population, jamais l’accès à l’information n’a été aussi facile. Il suffit désormais d’un clic sur son smartphone, dont les trois-quarts des Français et la quasi totalité des jeunes générations sont désormais équipés, pour avoir accès à une masse d’informations que les Encyclopédistes du Siècle des Lumières auraient été bien en peine de rassembler. Pour qui se montre un peu curieux, le savoir est à la portée de tous, ce qui devrait être un gage d’ouverture d’esprit dans un monde où chacun sait comment vit son prochain, même à l’autre bout de la planète.

Comment dès lors peut-on expliquer que l’on assiste encore en France, à des comportements aussi irrationnels et qui relèvent d’une intolérance fanatique digne de l’Inquisition, que cet acte insensé qui vient de se dérouler ce vendredi 16 octobre 2020, quand un jeune de 18 ans, réfugié russe d’origine tchétchène mais ayant grandi en France vient attendre un professeur d’histoire-géographie à la sortie de son collège pour le décapiter froidement, avant de diffuser sur son compte Twitter la photo de son forfait accompagné, selon Le Monde, d’un message dans lequel il écrit notamment : « Au nom d’Allah, le très miséricordieux, (…) à Macron, le dirigeant des infidèles, j’ai exécuté un de tes chiens de l’enfer qui a osé rabaissé Muhammad, calme ses semblables avant qu’on ne vous inflige un dur châtiment ».


En classe, certains enseignants s’inquiètent pour leur sécurité… Un dessin signé Emmanuel Chaunu (source © Instagram)

Une telle violence et un tel déferlement de haine envers un représentant du corps professoral que ce jeune ne connaissait même pas, justifié qui plus est au nom d’une religion, quelle qu’elle soit, voilà qui qui rappelle les heures les plus sombres de nos guerres de religion, sans remonter jusqu’aux croisades et à leur déchaînement fanatique. Un tel comportement paraît totalement anachronique dans une société comme la notre, largement sécularisée et où la liberté de pensée comme d’ailleurs la liberté de culte est totale. Quel degré d’embrigadement et de frustration peuvent ainsi pousser un jeune de 18 ans, à l’aube de sa vie d’adulte, à commettre un geste aussi absurde et aussi violent, au point d’ailleurs que les policiers venus l’arrêter ont été obligés de l’abattre ?

Couverture de Charlie Hebdo, illustrée par Cabu, le 8 février 2006 (source © L’Express)

Au delà de ce geste individuel, l’affaire, qui émeut la France entière, est d’autant plus inquiétante qu’elle s’inscrit dans une suite de forfaits qui montrent tous une poussée de radicalisation religieuse d’une partie de la jeunesse, certes souvent issue de l’immigration, mais qui pour l’essentiel a grandi et a été scolarisée en France. Elle illustre comment certains ressortissants français s’emparent de la religion, en l’occurrence islamique, comme une arme de revendication identitaire pour refuser la loi commune et imposer leur propre vision de la société.

On y a vu en effet un parent d’élève, dont la fille n’avait même pas assisté au cours incriminé, qui portait précisément sur la liberté d’expression, déposer plainte contre l’enseignant, accompagné par un militant islamiste bien connu pour ses actes de provocation. Le professeur en question, avait pourtant jugé bon de s’excuser auprès des parents d’élèves mais il avait été rappelé à l’ordre la semaine suivante par un inspecteur de l’Éducation Nationale venu lui rappeler « les règles de laïcité et de neutralité ». Même si l’enseignant n’a pas été sanctionné et qu’il bénéficiait, semble-t-il du soutien de la principale du collège et des associations locales de parents d’élèves, on aurait pu espérer un soutien un peu plus ferme de la part de sa hiérarchie.

Samuel Paty, l’enseignant sauvagement assassiné à Conflans Sainte-Honorine le 16 octobre 2020 pour avoir enseigné à ses élèves la liberté d’expression (source © Twitter / Sud Info)

Certains évoquent désormais de faire entrer au Panthéon la dépouille de Samuel Paty, ce professeur décapité le 16 octobre 2020 pour avoir tenté d’expliquer à ses élèves ce qu’est la liberté d’expression. Le symbole serait fort en effet mais, au-delà des symboles, il serait peut-être temps que chacun à son niveau se mobilise au quotidien dans ce combat éternel de la raison contre l’obscurantisme et le fanatisme religieux qui continuent à tuer. Voltaire sans doute a dû se retourner dans sa tombe en ce sombre jour d’octobre 2020…

L. V.

Haut-Karabagh, un conflit d’un autre âge ?

8 octobre 2020

En ces temps de pandémie mondiale, de crise économique généralisée et de menace majeure quant à la survie même de l’humanité du fait du changement climatique global et de la perte sévère de biodiversité, on ne peut que s’étonner de voir surgir, dans cette contrée lointaine et reculée du Haut-Karabagh, un conflit nationaliste qui paraît d’un autre âge…


Monastère arménien de Tatev, dans le Haut-Karabagh (source © Explo)

La Haut-Karabagh, c’est grosso-modo 4400 km², soit la taille d’un petit département français comme les Alpes-Maritimes, avec une population estimée à 146 000 habitants, soit moins que la Haute-Corse, c’est tout dire…Cette région de hauts-plateaux dont l’altitude moyenne est de 1100 m, soit probablement davantage que les Hautes-Alpes, avec des sommets culminant à plus de 3700 m d’altitude, ne fait pas partie des plus hospitalières du monde même si elle bénéficie d’un climat sensiblement plus tempéré que celui de l’Arménie voisine.

Carte de situation (source © Wikipédia)

Quant à son histoire, elle n’est pas des plus simples, d’autant que l’occupation humaine y est ancienne avec des vestiges d’hominidés datant du Pléistocène moyen, soit il y a environ 300 000 ans ! Les historiens s’accordent pour considérer que la région a été rattachée entre le 4e et le 2e siècle avant Jésus-Christ au royaume d’Arménie, au sein de la province historique d’Artsakh. Vers 450 ap. JC, alors que le christianisme est bien implanté localement, la région se trouve en butte aux attaques du royaume Perse avant de tomber sous la domination du Califat. Disputé au 18e siècle entre Russes et Iraniens, la région est finalement annexée en 1805 par l’Empire russe, puis disputée après la révolution russe de 1917, entre la République démocratique d’Arménie et celle voisine d’Azerbaïdjan.

Quartiers arméniens de Shusha totalement détruits par les soldats azerbaïdjanais en 1920 (photo archive source © Wikipédia)

A l’époque, les Britanniques qui sont maîtres du secteur, arbitrent en faveur de l’Azerbaïdjan, lequel déclenche des massacres d’Arméniens dès 1919, entraînant l’intervention armée de l’Arménie voisine et la création d’une brève République arménienne de la montagne. L’armée rouge de Staline vient y mettre bon ordre et décide en 1921 le rattachement du Nagorny Karabagh à la République socialiste soviétique de l’Azerbaïdjan, une situation qui gèlera le conflit pendant 65 ans, jusqu’à l’éclatement de l’URSS.

Dès 1988, profitant de la Pérestroika, la région s’autoproclame république à part entière, tandis que l’Azerbaïdjan réclame à Gorbatchev le retour dans le giron azerbaïdjanais bien que le recensement de 1989 montre que la région est peuplée de seulement de seulement 41 000 Azéris pour 141 000 Arméniens. Des progroms éclatent, y compris à Bakou, et depuis lors, la paix n’est jamais vraiment revenue. Le 2 septembre 1991, le Haut-Karabagh proclame de nouveau son indépendance et organise un référendum qui confirme très largement cette volonté d’autonomie. Mais les troupes d’Azerbaïdjan entrent en action et la guerre fait fureur avec les voisins arméniens venus au secours de la jeune république, faisant au moins 25 000 morts et plus d’un million de réfugiés, et se traduisant par une avancée significative de l’armée aménienne en territoire azéri.


Pendant la guerre du Haut-Karabagh entre 1991 et 1994 (photo © Armineh Johannes / Le Journal International)

Un cessez-le-feu est proclamé en 1994 grâce aux efforts diplomatiques du groupe de Minsk auquel participe la France aux côtés de la Russie et des États-Unis. En 2016, les hostilités reprennent suite à une initiative armée de l’Azerbaïdjan et le 27 septembre 2020 donc, tout recommence avec de nouveau bombardements azéris sur la capitale régionale Stepanakert. Le président d’Azerbaïdjan, Ilham Alyev, signe le même jour une déclaration de guerre, fort du soutien inconditionnel de l’armée turque de Recep Tayyip Erdogan, ravi d’en découdre sur tous les fronts, et renforcé par les investissements massifs d’armement effectués ces dernières années, grâce à la manne pétrolière dont dispose ce pays. Israël en particulier reconnaît être un gros pourvoyeur d’armes modernes à l’Azerbaïdjan, voyant en lui un allié contre l’ennemi iranien…

Une guerre meurtrière avec les armements les plus modernes engagés (source © Ministère de la défense de l’Azerbaïdjan / Reuters / RFI)

Les dirigeants du Haut-Karabagh, devenu en 2017 au détour d’une réforme constitutionnelle, la République d’Artsakh, un pays que personne n’a reconnu officiellement, décrètent à leur tour la loi martiale et la mobilisation générale, suivi dans la foulée par l’Arménie qui en fait autant. Depuis, c’est l’escalade et les combats font rage, attisés qui plus est par la présence de mercenaires syriens recrutés par Ankara. Selon Le Monde, des vols d’avions gros porteurs se sont succédé ces derniers jours pour approvisionner Bakou en matériel militaire depuis la Turquie et Israël qui se vante en particulier d’avoir fourni des drones kamikaze derniers cris qui font des ravages sur le terrain.

Des soldats azerbaidjanais en action le 28 septembre 2020 dans le Haut-Karabagh (source © Ministère de la défense de l’Azerbaïdjan / France TV Info)

L’avenir dira si la diplomatie et la raison arriveront de nouveau à calmer les esprits sur ce bout de confetti du Caucase qui vient de s’embraser pour la n-ième fois sous l’effet de pulsions nationalistes qui paraissent d’un autre âge mais sur lesquelles nombre de régimes continuent de s’appuyer fermement et avec succès pour asseoir leur pouvoir. Et pendant ce temps-là, « notre maison brûle » comme disait l’autre…

L. V.

Port-Miou, le château restauré à neuf

29 septembre 2020

Entrée de la calanque de Port-Miou le long de la Presqu’île (source © JCF Boat)

La calanque de Port-Miou, la plus à l’Est du massif des Calanques, est en fait la seule calanque du massif qui se situe non pas sur le territoire marseillais mais sur celui de sa voisine Cassis. Formant un abri naturel idéal sous forme d’un long bassin étroit de 1,4 km de longueur dont l’entrée est largement protégée par le promontoire que constitue la Presqu’île, cette calanque a servi de tout temps de port. D’où son nom d’ailleurs, qui viendrait, paraît-il du latin Portum Melior, autrement dit le meilleur port, bien meilleur en tout cas que celui de Cassis même, qui, au XVIIe siècle, était tellement mal entretenu que les navires préféraient aller se charger dans la calanque voisine où les galères royales avaient aussi habitude de faire escale.

La calanque de Port-Miou et ses rangées de bateaux de plaisance (source © Sun plaisance Location)

Vers 1630 y est installée une madrague, autrement dit un filet fixe de grandes dimensions, qui servait alors pour la pêche côtière au thon. A partir de 1720, l’exploitation des carrières destinées à extraire la pierre de Cassis commence à se développer dans le secteur. Ce calcaire urgonien dur et compact, renfermant de nombreux moules de rudistes et qui forme une bonne partie des falaises du massif est alors très prisé pour la construction en pièce de taille. Ce matériau servira notamment pour l’édification du phare de Cassis ou celui du Planier à Marseille, mais aussi pour une partie des quais d’Alexandrie et la voûte du tunnel du Rove. En revanche, la légende selon laquelle le socle de la statue de la Liberté à New-York serait en pierre de Cassis est bien entendu une pure galéjade…

Vestige des trémies de chargement à la Pointe de Cacau, Cassis (source © Mapio)

A Port-Miou toutefois, l’exploitation de pierres de tailles est restée assez modeste. Des trémies de chargement de blocs de pierre y ont bien été construits vers 1850 mais c’est à partir de 1895 que le site connaît un début d’exploitation industrielle majeure avec l’arrivée du groupe belge Solvay qui se porte acquéreur de toute la rive nord de la calanque. Alors en pleine guerre économique avec les soudières locales fonctionnant selon le procédé inventé en 1791 par le chimiste français Nicolas Leblanc, le Belge Ernest Solvay, inventeur en 1860 d’un procédé concurrent de fabrication de la soude à l’ammoniac visait le marché florissant des savonneries de Marseille, mais aussi l’exportation vers les savonneries espagnoles et italiennes. Il construit une usine à Salin-de-Giraud, à proximité de celle de son concurrent Péchiney et il démarre à Port-Miou, à partir de 1907, l’exploitation du calcaire.

Manifestation contre la carrière Solvay de Port-Miou en 1910 (source © Cassis Forum)

A l’époque, le carbonate de calcium extrait à Cassis était concassé sur place puis chargé via une trémie dans des chalands qui transportaient les blocs jusqu’à l’usine de Salin-de-Giraud. Après mélange, en présence d’ammoniac, au chlorure de sodium extrait localement dans les salines de Camargue, le procédé permet d’obtenir du bicarbonate de sodium puis, après chauffage, de la soude. Cette technique, qui est toujours utilisée de nos jours, est moins polluante que le procédé Leblanc, d’autant qu’elle permet de recycler l’ammoniac et d’obtenir comme sous-produit du chlorure de calcium utilisé comme sel de déneigement.

Malgré son avantage technique, le baron Solvay se heurte néanmoins à une forte opposition locale avec même, le 13 mars 1910, une manifestation rassemblant 3000 personnes, défenseurs de l’environnement avant l’heure, l’accusant de venir saccager la beauté de ce site naturel préservé. Cela n’empêcha pas Solvay d’extraire bon an mal an, de l’ordre de 80 000 puis, mécanisation aidant, 100 000 tonnes de calcaire par an et ceci jusqu’en fin 1982. A partir de 1975 en effet, la municipalité alors dirigée par Gilbert Rastoin, fait pression pour que cesse l’exploitation jugée gênante pour les activités touristiques en plein essor.

Photo d’archive du château de Port Miou (source © Fondation du Patrimoine)

La rive nord de la calanque, qui sert de passage à des centaines de milliers de randonneurs chaque année, se rendant vers la calanque voisine de Port Pin ou vers celle d’En Vau, appartient toujours à Solvay. Mais, l’issue de longues batailles juridiques et d’une expropriation, la Ville de Cassis a finalement racheté en 2010 la vieille bâtisse qui s’y trouve et que l’on appelle localement « château » du fait de sa tour carrée arrogante. Édifié en 1810 par un ancien marquis cassidain, paraît-il dans le but d’y loger sa maîtresse, le bâtiment a longtemps servi à abriter la douzaine d’ouvriers en charge de l’exploitation de la carrière. Fortement dégradé au fil du temps, le bâtiment menaçait ruine, même s’il servait encore d’annexe à la capitainerie du port de plaisance qu’est devenue la calanque de Port-Miou avec ses 455 anneaux.

Le château avant les travaux de restauration (source © Fondation du Patrimoine)

En mai 2017, des travaux de restauration de cet étrange édifice ont donc été engagé, pilotés par Acta Vista, une association qui développe depuis 2002 des chantiers d’insertion et de formation qualifiante aux métiers du patrimoine, dédiés aux personnes les plus éloignées de l’emploi. Le projet de restauration a duré 3 ans et vient tout juste de s’achever, permettant à l’ancien château de Port-Miou de retrouver tout son éclat.

Le rez-de-chaussée du bâtiment continuera à être utilisé comme annexe de la capitainerie tandis que le premier étage entre les bureau administratifs de la capitainerie et des locaux pour différentes associations environnementales œuvrant sur place. Le deuxième étage quant à lui constituera la première maison du parc car le Parc National des Calanques, pourtant créé en 2012, n’en est toujours pas pourvu.

Travaux de rénovation du toit de la tour (source © Acta Vista)

Le coût global du chantier s’est élevé à 2, 3 millions d’euros selon TPBM, financé largement par de multiples fondations d’entreprises ainsi que la Fondation du Patrimoine qui a royalement apporté 9 000 €. Une quarantaine de salariés en formation s’est investi sur le chantier dans le cadre d’une formation qualifiante. Les deux premières années, le groupe encadré par un maçon tailleurs de pierre et un accompagnateur socio-professionnel, s’est chargé de la maçonnerie et du gros œuvre avant de s’attaquer en troisième année aux aménagement intérieur tandis que d’autres groupes se formaient sur la menuiserie et la métallerie.

Vue du château de Port Miou restauré (source © Acta Vista)

Les deux niveaux inférieurs ont été entièrement rénovés ainsi que les façades, la maçonnerie extérieure, la toiture, les portes et fenêtres, mais aussi les planchers et les ouvrages annexes. Un vrai coup de neuf donc pour le château de Port-Miou, et un beau coup de pouce pour ces stagiaires devenus de vrais professionnels à l’issue de ce chantier mené qui plus est dans un cadre idyllique !

L. V.

Pluies d’automne : vigilance requise

20 septembre 2020

C’est la fin de l’été et comme chaque année, c’est la période des grosses pluies qui revient dans tout l’espace méditerranéen. En ce samedi 19 septembre 2020, ce sont des trombes d’eau qui se sont abattues sur les Cévennes gardoises, sur la moitié ouest du département. On a enregistré des cumuls de précipitation de 718 mm en 24 heures sur la commune de Valleraugue, avec une pointe horaire de 138 mm entre 10 h et 11 h, selon le site Keraunos, et un cumul de 360 mm en 3 heures.

Fortes précipitations à Valleraugue dans le Gard le 19 septembre 2020 (photo © David Trial / MétéoLanguedoc / France3 Régions)

Un épisode cévenole particulièrement intense comme cette région a l’habitude d’en connaître périodiquement et qui n’est pas sans rappeler les gros orages qui s’étaient abattus sur cette même commune située au pied du Mont Aygoual dans la nuit du 28 au 29 septembre 1900. A l’époque, l’instituteur de la commune avait enregistré un cumul de 950 mm tombé là aussi pour l’essentiel en une dizaine d’heures, un record à ce jour pour la région et qui avait occasionné de très gros dommages, y compris très en aval, à Remoulins qui a vu surgir une crue subite du Gardon.

Ce week-end, les dégâts ont aussi été intenses même si les dispositifs de prévision et d’alerte ont fait de gros progrès depuis le début du siècle dernier. L’Hérault, qui passe à Valleraugue, est monté de plus de 5 m en l’espace de quelques heures seulement, tandis que le Gardon à Saint-Jean du Gard est monté de près de 4 m en 30 mn ! Tous les cours d’eau ont réagi très rapidement et de nombreuses routes ont été rapidement coupées à la circulation. Dans l’après-midi, une centaine de maisons situées dans la partie basse d’Anduze ont dû être évacuées. Des dizaines de sauvetages ont été organisés par quelques 650 pompiers et secouristes mobilisés, dont au moins 6 hélitreuillages par hélicoptère. Deux personnes étaient encore portées disparues le lendemain, dont une personne vraisemblablement emportée alors qu’elle circulait en voiture dans le secteur de Pont-d’Hérault.

Après la décrue le nettoyage des maisons, ici à Anduze le 19 septembre 2020 (photo © Nicolas Tucat / AFP / Le Parisien)

Ce premier épisode cévenole de la saison n’est pas fini et on annonce encore des précipitations potentiellement importantes dans les jours à venir, non seulement dans les Cévennes mais aussi dans les Bouches-du-Rhône, le Var ou les Alpes-Maritimes. Comme chaque année à cette époque de l’année, les conditions météorologiques sont réunies, avec une mer encore très chaude à cette saison, pour que de gros épisodes pluvieux stationnaires se développent sur tout l’arc méditerranéen.

Depuis 2017, une mission interrégionale pour la coordination de la prévention des inondations sur l’arc méditerranéen (MIAM) d’ailleurs été créée, précisément pour développer l’information préventive et les outils de protection contre ces phénomènes météorologiques qui peuvent être à l’origine de crues dévastatrices, surtout dans des secteurs désormais très urbanisés, où le ruissellement peut être très rapide. Cette structure a produit en quelques années un grand nombre d’outils pédagogiques, clip vidéo, plaquettes, concours photos et autres recueils des bonnes pratiques pour rappeler à tout un chacun les réflexes à mettre en œuvre lorsqu’on est pris dans ce type d’évènement, pour éviter toutes ces victimes noyées simplement parce qu’elles n’avaient pas conscience du risque qu’elles prenaient en voulant à tout prix s’engager en voiture sur une route inondée, aller chercher leur véhicule dans un parking souterrain, ou s’approcher trop près d’un cours d’eau en crue. Autant de comportements imprudents et inappropriés qui sont encore causes de décès simplement par méconnaissance des risques encourus.

Livret pédagogique sur 150 ans d’inondations dans l’arc méditerranéen

Pour tenter de rappeler à chacun la nature du risque lié à ces inondations, la MIAM vient ainsi d’éditer avec le cabinet Sud Aléa un ouvrage qui revient sur 150 ans d’inondations dans l’arc méditerranéen. Photos d’archives à l’appui, ce petit livret pédagogique accessible gratuitement sur le site de la MIAM et destiné à être diffusé largement se donne pour but de rappeler à tout un chacun que ces inondations méditerranéennes dont les conséquences peuvent être dramatiques de par leur violence et leur soudaineté, peuvent surgir à tout moment et qu’il vaut mieux en avoir conscience pour éviter de construire n’importe où et ne pas se mettre en danger en cas de crise par des comportements inadaptés.

Bien entendu, la sélection n’est pas exhaustive. On n’y retrouvera pas l’orage du 26 août 1986 qui avait vu un jeune homme se noyer à la sortie de Carnoux-en-Provence, sur la route de Roquefort-La Bédoule. On n’y évoque pas non plus les récents épisodes pluvieux qui font régulièrement déborder le Vieux Port à Marseille comme celui qui avait fait trois morts le 19 morts le 19 septembre 2000 et a été suivi de plusieurs autres évènements tragiques très comparables depuis.

On y retrouve en revanche des épisodes anciens largement oubliés comme cette crue du Vénazobre, un petit affluent de l’Orb, ce fleuve côtier qui traverse Béziers, dans l’Hérault. Le 12 septembre 1875, à la suite de violents orages, la rivière déborde brutalement et engloutit la petite cité médiévale de Saint-Chinian sour 1,50 m d’eau, entraînant la mort de 97 personnes, détruisant entièrement 149 maisons et faisant pourrir sur pied les récoltes.

Le Gardon en crue à Alès le 16 octobre 1907 (source © Archives départementales du Gard)

Il y est aussi question des crues à répétition de 1907, qui, entre septembre et novembre, ont fait au moins 25 victimes dans plusieurs départements de l’arc méditerranéen, avec, comme en septembre 2020, des flux particulièrement dévastateurs dans le Gard. Un bilan qui sera encore bien plus lourd, 50 ans plus tard, le 29 septembre 1958, à la suite d’un nouvel épisode cévenole au cours duquel on enregistra 429 mm de précipitation en 48 h à Saint-Jean-du-Gard. Quatre ponts seront détruits durant cette crue et on recensera pas moins de 35 morts, parmi lesquels, signe des temps, 21 automobilistes, emportés par les flots.

Le photographe de presse Hervé Collignon dans les rues inondées de Nîmes le 5 novembre 1963 (source © Archives municipales)

Début novembre 1963, c’est de nouveau le Gard qui est touché, avec notamment une forte inondation du centre-ville de Nîmes, du fait de la mise en charge des cadereaux, ces anciens thalwegs naturels par où s’écoule l’eau en crue et qui ont été imprudemment recouverts dans les années 1950 pour permettre le développement urbain. C’est comme une répétition de de qui adviendra 25 ans plus tard, le matin du 3 octobre 1988, lorsque des flots d’eau boueuse dévalent des collines et envahissent tout le centre-ville de Nîmes, poussant devant elles un enchevêtrement de voitures. Le bilan sera de 9 morts mais les dégâts matériels seront considérables, pris en charge pour la première fois par le régime d’assurance des catastrophes naturelles, récemment instauré, à l’initiative d’Haroun Tazieff.

Depuis, bien d’autres catastrophes ont endeuillé l’arc méditerranéen, avec quelques jalons bien connus dont celui des crues de l’Ouvèze qui, le 22 septembre 1992, dévaste le secteur de Vaison-la-Romaine et occasionne 38 morts, celui des 8 et 9 septembre 2002 qui est à l’origine de 23 décès et 800 millions d’euros de dégâts dans le Gard encore, ou encore celui du 10 juin 2010 dans le bassin varois de l’Argens, qui se solde par 26 morts et un milliards d’euros de dommages matériels.

Affouillement des berges de la Nartuby sur la commune de la Motte, dans le Var après la crue du 10 juin 2010 (source © DDTM du Var)

Depuis, les évènements s’enchaînent avec leur lot de victimes emportées, de lotissements ravagés et de routes détruites, en 2011 et 2014 dans le Var, le 3 octobre 2015 sur la Côte d’Azur, du côté de Cannes et Mandelieu, ou encore dans l’Aude, le 15 octobre 2018 où l’on déplore encore 14 victimes, 20 ans après la précédente catastrophe des 12 et 13 novembre 1999 qui avait déjà fait 35 morts. Année après année, on ne peut s’empêcher de se désoler d’un tel décompte aussi macabre, comme si l’homme avait du mal à se souvenir que dans ces régions méditerranéennes au climat habituellement si clément et où l’on a tendance à se préoccuper plus naturellement du manque d’eau et du risque d’incendie, les inondations peuvent causer des dégâts majeurs si l’on ne met pas un place des politiques de prévention adaptées…

L. V.

En 1867 déjà, un effondrement rue d’Aubagne

7 septembre 2020

A Marseille, chacun se souvient avec effroi de cette date sinistre du 5 novembre 2018 au matin, lorsque deux immeubles anciens de la rue d’Aubagne, dans le quartier de Noailles, en plein centre-ville, se sont brusquement effondrés, ensevelissant sous leurs décombres huit des occupants du n°65. L’émoi engendré par cette catastrophe a été tel que tous les médias nationaux ont immédiatement braqué leurs projecteurs sur ces quartiers paupérisés du centre-ville de Marseille.

Après les effondrements de la rue d’Aubagne en novembre 2018 (photo © Loïc Aedo / Le Moniteur)

Là où des familles vulnérables et souvent désargentées louent à prix d’or des appartements dégradés dans des immeubles mal entretenus. Là où les eaux s’infiltrent à travers la toiture, où les planchers s’affaissent, où les murs s’auréolent du fait de canalisation fuyardes, où les fils électriques pendouillent dans la montée d’escalier, où les fissures s’ouvrent un peu partout, où l’air s’engouffre autour des fenêtres mal ajustées et où les balcons menacent parfois de se détacher…

Les n°63, 65 et 67 rue d’Aubagne avant leur effondrement, des « trois fenêtres marseillais » dégradés (source © Google Street View)

Ces immeubles traditionnels du centre-ville, ces fameux « trois fenêtres marseillais » qui représenteraient de l’ordre de 20 % du bâti dans certains quartiers, correspondent pourtant à un habitat particulièrement adapté au contexte local et qui date souvent de plusieurs siècles, généralisé à partir des années 1850 pour organiser l’urbanisation sous forme de parcelles équitables d’environ 7 m de largeur sur rue et une trentaine de mètres de profondeur, cour ou jardin compris. Les appartements sont traditionnellement traversant, orientés nord-sud, avec un seul appartement par niveau, les chambres disposées côté rue et la cuisine côté cour, ce qui facilite la ventilation naturelle de ces logements.

Les murs porteurs de ces immeubles sont perpendiculaires à la voirie et généralement mitoyens. Ils sont reliés par des poutres et des pannes de 7 m qui déterminent donc la largeur des façades, lesquelles ne sont pas porteuses et constituées d’un remplissage de matériaux hétéroclites. Les cages d’escalier sont accrochées à ces mêmes poutres de liaison et généralement éclairées par des puits de lumière sous forme de verrières. Les cloisons sont en simples briques minces et les planchers sont en bois d’enfustage recouvert de mortier et de tomettes tandis que les plafonds sont un conglomérat de plâtre fixé sur des canisses.

Force est de constater que cette architecture locale, parfaitement adaptée aux conditions climatiques et au mode de vie de l’époque, et qui a globalement bien résisté aux assauts du temps, présente néanmoins des faiblesses lorsque les bâtiments souffrent d’un manque d’entretien voire d’un mode d’occupation mal adapté. Les dégâts des eaux en particulier y font des ravages. Depuis qu’on y a installé des salles d’eau dans chaque logement, il suffit en effet d’une absence de joint autour d’une baignoire pour que l’eau qui s’infiltre fasse pourrir les planchers qui finissent par s’effondrer, surtout si on les a surchargé en ajoutant quelques couches de carrelage successifs pour masquer les tommettes d’origine… Les infiltrations d’eau au pied des immeubles, du fait de canalisations fuyardes ou de descentes de toitures endommagées, sont également redoutables pour la stabilité des murs porteurs mitoyens, surtout si la charge évolue différemment de part et d’autre, au gré de la vie des immeubles voisins.

Plafond endommagé dans un immeuble marseillais de la rue Thubaneau (source © Marsactu)

Pour ce qui est du 63 et du 65 de la rue d’Aubagne qui se sont effondrés brusquement le 5 novembre 2018, après bien des signes précurseurs dont les enquêtes en cours devront déterminer s’ils ont été suffisamment pris en compte par les différents protagonistes, tous ces éléments ont joué un rôle et les infiltrations d’eau dans le n°63 alors sous arrêté de péril et inoccupé ont très certainement contribué à sa fragilisation.

Mais l’Histoire nous rappelle que les trois fenêtres marseillais ne sont pas les seules structures qui présentent localement des faiblesses. En 1822, la municipalité marseillaise lançait dans ce secteur de Notre-Dame du Mont un projet ambitieux consistant à percer une nouvelle avenue pour relier le boulevard Baille à la Canebière. Une première voie avait été ouverte dès 1789 dans la partie sud, près de la place Castellane, sur des terrains appartenant à un certain Lieutaud, fils d’un riche mercier marseillais et qui s’était retrouvé à la tête de la Garde nationale de Marseille pendant la Révolution.

Vue du Cours Lieutaud en contrebas de la rue d’Aubagne (photo d’archives © La Provence)

C’est donc le nom de cet homme qui fut donné à cette nouvelle avenue de 19 m de largeur, qui, jusqu’en 1864 s’arrêtait au niveau du boulevard Louis Salvator. Il faut dire qu’à l’époque les normes en matière d’infrastructures routières étaient déjà draconiennes et que les ingénieurs des Ponts et Chaussées exigent que la nouvelle avenue ne présente pas une pente supérieure à 2 %, afin qu’elle puisse être empruntée aisément par les lourds chariots de marchandises tirés par des chevaux,. L’objectif était en effet que cette nouvelle voie permette de désengorger la circulation devenue infernale dans la rue de Rome parallèle. Il fallait donc raboter la butte de Notre-Dame du Mont et faire passer le nouveau boulevard en tranchée sous la rue d’Aubagne et la rue Estelle.

Les travaux de terrassement nécessaires au percement de cette nouvelle avenue s’accompagnent donc de la réalisation d’un pont destiné à rétablir la continuité de la rue d’Aubagne au dessus du nouveau cours Lieutaud. En cette seconde moitié du XIXe siècle, la mode est au béton, matériau moderne par excellence et à l’origine d’une architecture qui passe du stade artisanal à l’échelle industrielle. Si la fabrication contrôlée de la chaux hydraulique date déjà de 1818, mise eu point par l’ingénieur Louis Vicat, l’utilisation du béton en architecture commence tout juste à s’imposer, sous l’influence notamment de l’industriel lyonnais François Coignet qui construit en 1853 sa maison de Saint-Denis en béton banché et dont le fils sera l’un des précurseur du béton armé et du béton précontraint. L’idée d’insérer des armatures et treillis métalliques dans du béton est à cette époque encore très innovante. C’est le jardinier Joseph-Louis Lambot qui le premier, se hasarda en 1845 à réaliser des pots de fleurs en renforçant le mortier de ciment avec du fil de fer. Brevetée en 1855 sous le nom de ferciment son invention était initialement destinée plutôt à la construction de caisses pour l’horticulture et de coques de navire mais c’est finalement en architecture que l’innovation connut ses plus grands succès.

Effondrement du pont de la rue d’Aubagne en 1867 (gravure d’archive source © Tourisme Marseille)

Un premier ponceau en béton (non armé) avait été édifié dès 1836 sur un ruisseau du Tarn-et-Garonne par l’architecte François-Martin Lebrun, lequel a finalement obtenu l’autorisation de tester sa technique (à ses frais) pour la réalisation d’un pont monolithe à Grisolles, sur le canal latéral à la Garonne. Achevée en septembre 1840, l’arche du pont, dont l’ouverture est de 12 m, reste supportée par son cintre en briques jusqu’en janvier 1841 mais reste intacte lorsque celle-ci est finalement démolie, ce qui vaudra à son concepteur les félicitations de l’Académie des Sciences.

C’est donc sur cette lancée qu’est construit à partir de 1865 le premier pont en béton armé pour permettre le franchissement du cours Lieutaud par la rue d’Aubagne désormais en surplomb. Mais sur ce chantier, les maîtres d’œuvre n’ont pas eu la patience d’attendre et lorsqu’ils procèdent au décoffrage de la voûte, le 5 juillet 1867, l’édifice s’effondre, entraînant la mort de cinq ouvriers.

Un poids-lourd renversé après avoir heurté le pont du cours Lieutaud le 24 juillet 2013 (photo © Patrick Nosetto / La Provence)

Après ce premier drame de la rue d’Aubagne, il est sagement décidé de s’en remettre à une technique plus éprouvée et de reconstruire l’ouvrage en charpente métallique. Ce sera fait dès 1869 sous forme de quatre arches métalliques jumelées de 37 m de portée. Un ouvrage qui est toujours en place mais qui ne compte plus le nombre de camions qui se sont encastrés sous son tablier, y compris un convoi de missiles nucléaires. Élargi en 1955 à 2 fois deux voies, après qu’on eut tronçonné les platanes qui le bordaient, le cours Lieutaud est en effet devenu un des principaux axes routiers de pénétration de la ville mais les travaux de requalification qui sont en cours vont peut-être enfin permettre de lui redonner un aspect urbain plus apaisé…

L. V.

Fréjus : un nouveau débarquement en Provence

5 septembre 2020

Timbre commémoratif (source © Histoire de)

Le débarquement de Provence fait d’ores et déjà parti de l’Histoire. Dans la nuit du 14 au 15 août 1944, une armada de 2200 navires, dont 880 vaisseaux de guerre anglo-américains et 34 bateaux de la marine française, débarquent des troupes alliées sur les côtes varoises. Prévue initialement en même temps que le débarquement de Normandie, l’opération avait été retardée car Winston Churchill y était opposé, préférant une percée sur le front d’Italie vers les Balkans afin de prendre en tenailles l’armée allemande et arriver à Berlin avant l’Armée rouge.

Mais Charles de Gaulle, qui visait avant tout la libération du territoire national, avait réussi à convaincre les Américains de l’opportunité de ce débarquement en Provence, qui s’est donc déroulé un peu plus de deux mois après le déclenchement de l’opération Overlord sur les côtes normandes, alors que les alliés venaient de s’emparer d’Argentan et de parvenir à traverser la Loire mais se heurtaient encore à une farouche résistance allemande notamment à Saint-Malo.

Débarquement de Provence près de Fréjus en août 1944 (photo d’archive / source © TV 83)

Programmé sous le nom de code Anvil (enclume) puis rebaptisé Dragoon par Churchill qui assiste au lancement de l’opération à bord d’un destroyer, le débarquement des troupes se répartit sur trois secteurs de Cavalaire jusqu’à Saint-Raphaël. Des commandos français sont quant à eux débarqués sur les flancs est (à Miramar) et ouest (de part et d’autre du Cap Nègre) pour empêcher l’arrivée des renforts allemands, tandis qu’un parachutage massif a lieu entre Le Muy et La Motte.

Ce débarquement a connu un succès remarquable, aidé par le fait que l’armée allemande avait été bien dégarnie sur ce secteur, occupée qu’elle était à freiner l’avancée des troupes alliées en Normandie mais aussi en Italie où les Américains venaient de s’emparer de Florence, tandis que l’armée russe progressait rapidement dans les pays baltes. Dès le 19 août, les villes de Digne et de Sisteron sont libérées et les alliés poursuivent leur progression rapide à travers les Alpes, jusqu’à Grenoble qui est reprise dès le 22 août.

Défilé célébrant la libération de Marseille, sur le Vieux Port le 29 août 1944 (photo © Julia Pirotte / Réseau Canopé)

En Provence, l’avancée est rapide également et le 20 août, les premiers combattants alliés pénètrent dans Toulon qui sera entièrement reprise le 26 août. A Marseille où les FFI de la Résistance intérieure ont lancé l’insurrection dès le 21 août mais se retrouvent rapidement en grande difficulté, ce sont des régiments de tirailleurs algériens, de tabors marocains et de zouaves qui sauvent la situation en s’emparant d’Aubagne le 22 août puis en progressant vers Marseille où les combats seront acharnés jusqu’au 26 août, en particulier autour de la gare Saint-Charles et de Notre-Dame de la Garde.

La grande plage de sable qui s’étend à l’embouchure de l’Argens et du Reyran, juste en face de la base aéronautique de Fréjus, aménagé en aérodrome depuis 1911, a été l’un des théâtres du débarquement du 15 août 1944. C’est la force Camel, commandée par le général Dahlquist, à la tête de la 36ème division d’infanterie, qui avait pour mission de s’emparer de ce site stratégique.

Tortue caouanne regagnant l’eau après sa ponte sur la plage des Sablettes, dans la nuit du 11 au 12 juillet 2020 (source © Paris Match)

Mais cette même plage a été cette année le théâtre d’un tout autre débarquement, celui d’une tortue caouanne venue y pondre ses œufs… Dans la nuit du 11 au 12 juillet 2020, une tortue marine est en effet sortie des ondes pour débarquer sur la longue plage de sable fin des Esclamandes, qui s’étend entre Fréjus et Saint-Aygulf et y a pondu ses œufs. Un événement d’autant plus remarquable que la veille, vers 1 heure du matin, la même scène s’était déjà produite à moins de 2 km de là, sur la plage des Sablettes, située en plein centre ville de Fréjus, entre la marina de Port-Fréjus et le casino.

Ce sont des policiers municipaux en maraude qui ont assisté, ébahis, à la scène plutôt insolite sur cette plage particulièrement animée et où la vie nocturne n’est pas de tout repos. Nullement impressionnée, la tortue caouanne a lentement marché sur la sable, déblayé un trou avec ses fortes nageoires et a pondu ses œufs qu’elle a soigneusement recouverts avant de repartir vers le large. Des spécialistes ont immédiatement été appelés à la rescousse, parmi lesquels Sidonie Catteau, chef de projet tortue marine à l’association Marineland, également experte du Réseau tortues marines de Méditerranée française (RTMMF).

Site de ponte sur la plage des Sablettes, à Fréjus, protégé contre le vandalisme (photo © Philippe Arnassan / Var Matin)

Un enclos a aussitôt été mis en place autour du site de ponte pour éviter que les plaisanciers ne s’en approchent de trop près et ne viennent piétiner les œufs si fragiles, enfouis sous 20 cm de sable seulement. Aux Esclamandes en revanche, il n’a pas été repéré de ponte alors que cette même plage avait déjà été choisie il y a deux ans comme berceau par une autre tortue marine qui y avait pondu ses 78 œufs le 22 juillet 2016 sous les yeux d’une touriste. Il avait fallu alors attendre 70 jours pour observer les premières éclosions et les œufs avaient dû être sortis du sable et placés en couveuse les 10 derniers jours à cause de la baisse des températures. , 7 œufs avaient ainsi éclos, libérant de petites tortues pressées de regagner le rivage pour se mettre à l’abri des prédateurs.

Après 46 jours d’incubation, les premiers nouveaux nés ont regagné la mer ! (photo © Stéphane Jamme / Association Marineland / France3 Région)

Cette année, il a fallu attendre 46 jours, pendant lesquels les agents municipaux se sont relayés pour surveiller le précieux site de ponte. Mercredi 26 août aux aurores, les premières petites tortues ont pointé le bout de leur museau et se sont extraites du sable en gigotant avant de partir pour une course effrénée vers la mer où elles se sont rapidement coulées dans les flots. En fin de matinée, une dizaine d’autres petites tortues les ont suivies, mettant fin à cet épisode dé débarquement inédit.

Il est fréquent d’observer ce type de scène sur certaines plages de Grèce ou de Turquie mais l’événement reste assez rarissime sur les côtes méditerranéennes françaises et certains se demandent si ces débarquements inopinés de tortues marines ne sont pas une conséquence supplémentaire du réchauffement climatique. Des tortues marines qui n’auront en tout cas pas attendu pour regagner le large, le lancement de l’université d’été du Rassemblement national, prévue à Fréjus, comme ces deux dernières années, ce week-end des 5 et 6 septembre, dans la ville où David Rachline a été réélu dès le premier tour le 15 mars dernier. Marine Le Pen n’aura donc pas eu l’occasion de commenter en direct le comportement de ces tortues marines venues du Sud et surgies de la Méditerranée pour déposer sur le sol français leur progéniture innombrable, mais qui a le bon goût de repartir en courant dès sa naissance vers des contrées plus accueillantes…

L. V.

Le Costa Rica, pionnier de la transition énergétique ?

26 août 2020

Le Costa Rica fait partie de ces pays que bien peu de gens, en dehors de ceux qui ont voyagé en Amérique Centrale, savent placer correctement sur un planisphère… Coincé entre le Nicaragua, au nord, et le Panama au sud, cette mince bande de terre de 200 km seulement de largeur en moyenne qui sépare la mer des Caraïbes de l’océan Pacifique, se caractérise par plus de 1200 km de littoral, cette fameuse « côte riche » telle que Christophe Colomb lui-même l’a appelée lorsqu’il en a abordé le rivage en 1502.

Rivage du Costa Rica, sur la côte Pacifique, parc national marin Ballena (source © Yonder)

Mais les richesses naturelles de ce pays de 5 millions d’habitants, dont la superficie dépasse de peu celle de la Suisse ou des Pays-Bas, ne se sont pas révélées à la hauteur des espoirs de l’explorateur génois. Il a fallu attendre les années 1830 pour que, grâce à la production de café, le pays connaisse une certaine prospérité qui lui a permis d’accéder à l’indépendance effective en 1848.

José Figueres Ferrer, qui rétablit la république au Costa Rica en 1948 et présidé le pays à trois reprises jusqu’en 1974 (source © Sol de Medianoche)

Un siècle plus tard, alors que le pays a été durement touché par les effets de la crise économique de 1929 et que les élections de 1948 ont dû être annulées après qu’un incendie a malencontreusement détruit le bâtiment où étaient entreposés les bulletins de vote, une guerre civile éclate. José Figueres Ferrer, à la tête des Forces armées de libération nationale, prend le pouvoir, fait adopter une constitution démocratique, lutte contre la corruption, accorde au passage le droit de vote aux femmes et aux noirs, et supprime purement et simplement l’armée, tout en conservant une force de maintien de l’ordre d’environ 100 000 hommes.

Surnommé depuis lors « la Suisse de l’Amérique centrale », le Costa Rica a connu depuis cette période une relative stabilité politique, tout en traversant, dans les années 1980, une grave crise économique avec un très fort taux d’endettement. Son économie dépend beaucoup du tourisme, de l’exportation de produits agricoles, dont le café mais aussi la banane, le sucre, le cacao, l’ananas et les fleurs. Elle est boostée depuis une trentaine d’années par l’implantation, dans des zones franches, de multinationales de services et de haute technologie, qui profitent du bon niveau de formation de la population.

Exploitation de café au Costa Rica, Hacienda Espíritu Santo à Naranjo (source © Mandaley)

Les marges budgétaires dégagées par l’absence de forces armées ont permis d’investir massivement dans l’électrification du pays et le développement des aménagements hydrauliques, mais aussi de lancer une politique très volontariste en matière de préservation des ressources naturelles et de production d’énergie renouvelable. Plus de 25 % du territoire national est ainsi occupé par des réserves naturelles et des parcs nationaux, dans un pays qui concentre sur une territoire minuscule 6 % de la biodiversité mondiale et où l’on découvre quelques 160 nouvelles espèces chaque année en moyenne…

Forêt tropicale dans le parc national de Piedras Blancas au Costa Rica (source © Costa Rica Découverte)

Alors que l’élevage avait entraîné une forte déforestation du pays, le Costa Rica s’est lancé, à la fin des années 1980, dans une politique très ambitieuse de reboisement qui a permis de doubler en quelques années les superficies forestières, profitant largement, pour financer une telle stratégie, des mécanismes dits de « compensation carbone » mis en place par l’ONU. Le principe est simple : un opérateur qui reforeste permet d’absorber des gaz à effet de serre émis par un producteur d’énergie fossile et le second verse donc au premier une compensation financière pour rémunérer ce service. Selon Planète Énergie, dès 1996, le Costa Rica a ainsi vendu à des producteurs d’énergie norvégiens pour 200 000 tonnes de réduction d’émissions assurées par ses opérations de reboisement : une aubaine !

Barrage sur le lac de Cachi (source © Les ptits curieux globetrotter)

Mais le Costa Rica se distingue surtout par sa politique ambitieuse en matière de développement des énergies renouvelables. Situé dans un contexte tropical avec des reliefs escarpés, de nombreux cours d‘eau et une pluviométrie abondante, le Costa Rica exploite à fond son potentiel hydroélectrique. Le premier barrage y a été mis en service dès 1966 sur le lac de Cachi, dans la province de Cartago et sa capacité initiale de 32 MW a été portée depuis à 102 MW, en attendant un nouveau projet d’extension. Grâce à une politique très ambitieuse d’aménagements hydroélectriques, le pays couvrait, dès 1990, 97,5 % de ses besoins en électricité grâce à l’énergie hydraulique.

Depuis, les aménagements se sont très largement poursuivis puisque la production hydro-électrique du Costa Rica est passée de 3 382 GWh en 1990 à 8 026 en 2016. Un bond en avant remarquable qui a permis en quelques années d’atteindre un niveau de production comparable à celui de la région PACA, l’une des mieux équipée de France et qui, selon EDF, a produit 7 912 GWh en 2017, soit 15 % de la production hydro-électrique française, production qui stagne en France depuis des années.

Centrale géothermique au pied du volcan Miravalles (source © Coucou du Costa Rica)

Mais au Costa Rica, les besoins en électricité ont fortement augmenté et atteignent désormais de l’ordre de 11 000 GWh par an selon une analyse du site Les Smart Grids. Mais qu’à cela ne tienne, le Costa Rica a d’autres ressources et valorise depuis 1990 son formidable potentiel géothermique, estimé selon L’instituto Costarricense de Electricidad, l’opérateur public national d’électricité, à 850 MW. Cinq centrales géothermiques ont ainsi été installées sur les flancs du volcan Miravalles où 25 puits ont été forés pour aller capter la chaleur à 1600 m de profondeur. Une nouvelle centrale a encore été mise en service fin juillet 2019 sur le volcan Rincon de la Vieja, dans le nord-ouest du pays, et de nouveaux projets sont programmés dans les années à venir, ce qui devrait porter la puissance installée à 330 MW d’ici une dizaine d’années.

Quant à l’énergie éolienne, le Costa Rica s’y est lancé plus récemment, au début des années 2000, mais le terrain est également favorable, du moins sur les hauteurs du pays où les vents sont vigoureux et réguliers. En janvier 2019, le Costa Rica comptait ainsi déjà 18 fermes éoliennes pour une puissance totale installée de 414 MW. Cela paraît peu par comparaison avec les 13 600 MW installées en 2017 en France (dont 50 MW seulement pour la région PACA qui n’est guère en pointe dans ce domaine), mais c’est néanmoins la quatrième puissance éolienne de toute l’Amérique latine !

Éoliennes de Santa Ana au Costa Rica (source © Français du Monde)

Avec un tel mix énergétique, le Costa Rica s’approche désormais de la barre symbolique des 100 % de la production électrique grâce aux énergies renouvelables. En mai 2019, cette barre a été frôlée puisque 99,9 % de l’électricité produite était d’origine renouvelable (dont 80 % d’hydro-électricité, 13 % de géothermie et 7 % d’éolien, sans compter un peu de biomasse et de solaire) : qui dit mieux ? Le pays a ainsi pu arrêter ses importations de pétrole destinées à alimenter son unique centrale thermique active et s’apprête désormais à revendre à ses voisins une partie de l’électricité produite.

Carlos Alvarodo, actuel président du Costa Rica (source © El Mundo)

Une politique énergétique qui est au centre des préoccupations du pays puisque son Président, Carlos Alvarodo a déclaré lors de son élection en mai 2018 : « nous avons la tâche titanesque et magnifique de supprimer l’utilisation des énergies fossiles dans notre économie pour laisser la place à l’utilisation d’énergies propres et renouvelables ». Une ambition dont la France pourrait aussi s’inspirer, même si la vérité oblige à dire que le Costa Rica est encore très loin de la neutralité carbone… Si son électricité est remarquablement propre, elle ne représente que 22 % de l’énergie totale consommée dans le pays et le bilan est nettement moins glorieux pour les autres domaines, en particulier celui des transports qui sont largement responsables de la part importante (62 %) des produits pétroliers dans cette consommation énergétique globale, laquelle a doublé entre 1990 et 2016 : il reste un (gros) effort à faire…

L. V.

La balançoire bat des records

24 août 2020

Quoi de plus innocent qu’une balançoire ? Une planche attachée par deux cordes à une branche d’arbre, et il suffit de s’élancer ! Ce jeu, qui agrémente de nombreux jardins publics pour le grand bonheur des plus petits,n’est pas récent puisque la tradition le fait remonter à la plus haute antiquité grecque, du temps d’Œbalus, roi de Laconie et père de Pénélope (l’épouse d’Ulysse, pas celle de Fillon, bien entendu).

Satyre poussant la balançoire, dessin figurant sur un vase trouvé en 1816 à Chiusi et conservé au musée de Berlin (source © Enkidoublog)

Les jeux icariens lancèrent alors l’usage de l’escarpolette, une simple corde attachée entre deux arbres et sur laquelle on se balance. Une tradition largement reprise par les Romains lors des fêtes des vendanges, et dont l’objectif semble être de permettre une purification par l’air lors du balancement.

Au XVIIIe siècle, l’escarpolette avait perdu cette signification bacchique mais restait néanmoins un jeu empreint de frivolité comme en attestent les tableaux de Fragonard qui a représenté plusieurs situations de badinage amoureux, liées à ce qui n’était alors qu’un divertissement. Son célèbre tableau où l’on voit une jeune femme mutine, poussée par ce que l’on suppose être son mari, plus ou moins masqué par l’ombre des arbres et tirant sur les cordes pour donner de l’élan au mécanisme, s’élever jusqu’à envoyer élégamment valser sa mule, tandis que son amant, rouge d’excitation, ne perd rien du spectacle des jambes de la belle, affalé dans les buissons au pied de la balançoire.

Détail du tableau de Jean-Honoré Fragonard, « Les Hasards heureux de l’escarpolette », vers 1767 – huile sur toile, Wallace Collection, Londres (source © Wikimédia Commons)

« Jeune fille à la balançoire », huile sur bois peintre en 1845 par Paul Delaroche – Nantes, Musée d’Arts (source © Réunion des Musées Nationaux)

 

Une légèreté et un sentiment de liberté que l’on retrouve dans nombre d’œuvres artistiques représentant des enfants ou des jeunes filles se balançant nonchalamment, comme celle représentée par le peintre Paul Delaroche vers 1845, simplement suspendue sur un morceau d’étoffe attachée à la branche d’un arbre, le dispositif le plus simple qui puisse exister.

Krishna enfant sur une balançoire, miniature indienne datée vers 1755

Et l’Occident n’est pas le seul à avoir trouver de l’attrait à ce jeu de balancement. On connaît ainsi, dans la tradition indienne, de multiples représentation de Krishna enfant ou adulte, profitant des joies de la balançoire, seul ou accompagné de sa bonne amie Radha. Quel que soit le contexte culturel, il semble bien que le fait de se balancer, assis sur une planche ou sur une simple corde, ne soit jamais totalement dénué d’une certaine sensualité…

Mais les jeux de l’amour et du hasard associés à l’escarpolette d’antan ont bien souvent laissé place à une volonté de griserie et de frisson.

Balançoire russe, mieux que la roulette… (source © Circus concept)

Le cirque s’est emparé de la balançoire pour en faire un outil de propulsion permettant de faire de la voltige aérienne. La balançoire russe permet ce type d’acrobatie comme le montrent de nombreuses videos sur internet. Et chacun voudrait aller toujours plus haut, toujours plus vite. Sur une balançoire comme dans de nombreux domaines, le jeu et le divertissement badin s’effacent progressivement devant le geste sportif, la volonté de dépassement de soi, la recherche du record…

Sur la balançoire du bout du monde, à 2600 m d’altitude, face au volcan Tungurahua (photo © Mike Theiss / National Geographic / Amusing Planet)

On a ainsi aménagé des balançoires dans les lieux les plus improbables pour les amateurs de sensations fortes. L’une d’elles est la Casa del Arbol, perchée à 2600 m d’altitude au bord d’une falaise qui surplombe un canyon, près de la petite ville de Baños, en Equateur, à 180 km de la capitale Quito. Cette région volcanique très escarpée et proche de la forêt amazonienne est un haut lieu du tourisme sportif avec de nombreuses activités telles que le rafting ou le canyoning, mais la « balançoire du bout du monde » fait partie des attractions locales qui ne laissent pas indifférent. Attachées à une cabane, elle même perchée sur un arbre au bord du vide, les balançoires s’élancent directement au dessus du vide et donnent l’impression de voler en plein ciel, sans aucune sécurité spécifique : ce n’est pas le moment de lâcher les cordes !

Une balançoire dans le Wansheng Ordovician Park, près de Chongqing, pour ceux qui ont le coeur bien accroché (source © French China)

Un art de l’extrême que les Chinois semblent cultiver eux aussi puisque les visiteurs du Wansheng Ordovician Park, un site touristique près de Chongqing, dans le comté de Yunyang, au sud-ouest de la Chine, propose de son côté des balançoires accrochées à un portique de 21 m de hauteur, lui-même perché au sommet d’une falaise de plusieurs centaine de mètres de dénivelée. Une expérience qui met les nerfs à rude épreuve, au point qu’il est désormais proposé une « pilule du regret » pour ceux qui se rendent compte, mais un peu tard, alors que la balançoire est à son plus haut point au dessus du vide, que ce n’est décidément pas fait pour eux et qu’ils auraient mieux fait de faire gentiment la queue devant le stand de barbe à papa plutôt que de vouloir faire les malins en s’asseyant sur cette planche vraiment peu sécurisée…

Quoi qu’il en soit, les Chinois semblent apprécier l’exercice puisque d’autres balançoires du même type ont été installées fin 2018 au bord d’une autre falaise de 198 m de hauteur, près du mont Tianzishan à Qingyuan, dans la province du Guangdong, toujours au sud-ouest de la Chine. Après une période d’essai qui a quand même duré quatre mois, selon le média French China, les balançoires ont été ouvertes au public pour le plus grand bonheur des amateurs de sensations fortes.

La plus haute balançoire du monde, récement inaugurée en Chine (source © Euronews)

Et voilà que les Chinois, qui cherchent toujours à se démarquer pour impressionner la Terre entière, viennent de mettre en service, en juillet 2020, la plus haute balançoire du monde, homologuée par le Livre Guiness des Records. L’installation n’a, à première vue, rien d’une balançoire. C’est en réalité un immense arc de 100 m de hauteur formé d’un assemblage de tubes métalliques peints aux couleurs de l’arc en ciel et qui est perché au sommet d’une falaise. Un mât métallique peint en jaune et culminant à 108 m a été implanté à quelque distance.

Prêts pour le départ ? Et c’est parti pour un vol plané en plein ciel… (source © Euronews)

Les amateurs de sensations fortes se hissent dans la tour de lancement jusqu’à la plateforme de départ située à 88 m de hauteur. Là ils sont harnachés par groupe de trois, en position allongée, et ils sont propulsés au bout d’un câble attaché au sommet de l’arche, ce qui leur permet d’atteindre la vitesse maximale de 130 km/h et d’avoir l’impression de voler en plein ciel au dessus du vide ! On est loin de l’escarpolette de Fragonard ou de l’éléphant de la comptine enfantine « qui se balançait sur une toile d’araignée » ! Foin de la poésie et de la badinerie, la balançoire n’est plus un jeu d’enfant ni un divertissement d’amoureux, mais rentre dans le registre des sports de l’extrême : on aura tout vu…

L. V.

Erdogan, adepte de la provocation religieuse ?

22 août 2020

Le président turc Recep Tayyip Erdogan (photo © Attila Kisbenedek / AFP / DNA)

A quoi joue donc le président turc, Recep Tayyip Edogan ? Nommé Premier ministre en mars 2003 puis élu à la Présidence de la République en août 2014, cet ancien maire d’Istanbul (de 1994 à 1998) et fondateur en 2001 du parti nationaliste et conservateur AKP, semble entraîner son pays dans une dérive impérialiste et islamiste de plus en plus décomplexée.

La tentative de coup d’état à laquelle il a dû faire face en 2016 a de fait considérablement renforcé sa position, lui donnant prétexte à procéder à plus de 50 000 arrestations dont de nombreux députés d’opposition et à licencier plus de 100 000 employés du secteur public : une véritable purge qui lui a permis d’avoir les mains libres pour instaurer de nombreuses réformes sécuritaires et verrouiller son pouvoir. Réélu à l’issue des présidentielles de 2018, après un référendum constitutionnel qui lui a permis de mettre en place un régime présidentiel, il est désormais le maître incontesté du pays, même si son parti a perdu les villes d’Istanbul et d’Ankara à l’occasion des dernières municipales.

Offensive turque en Syrie contre les milices kurdes en 2019 (photo © Delil Souleiman / AFP / Le Parisien)

Une position de force qui conduit Erdogan à infléchir radicalement la position géostratégique de la Turquie, laquelle se positionne, jour après jour, dans une logique de reconstitution de l’empire ottoman, démantelé à l’issue de la Première guerre mondiale. Cela se traduit concrètement par une multiplication des partenariats avec les pays arabes voisins, des démonstrations de force tant vis-à-vis de ses voisins européens qu’envers les Russes et les Américains, une intervention militaire directe en Libye, mais aussi par une politique très engagée en Syrie où la Turquie a largement soutenu les rebelles djihadistes et profité du conflit pour affaiblir les mouvements kurdes via des incursions militaires sanglantes au-delà de ses frontières.

La récente découverte d’un important gisement de gaz naturel en Mer Noire, annoncée cette semaine à grands renforts de tambours et trompettes par Erdogan en personne, vient conforter cette position de la Turquie qui se positionne en « roi du pétrole » au sein de la région. Cela ne fait que renforcer le sentiment de toute puissance de la Turquie qui multiplie ces derniers mois les incursions agressives en Méditerranée, n’hésitant pas à envoyer ses navires d’exploration pétrolière dans les eaux territoriales grecques, lourdement escortés par des navires de guerre de la marine turque. Cette situation crée de fortes tensions en Méditerranée orientale où la Grèce a appelé l’Union européenne à organiser un sommet d’urgence tandis que la France annonçait, début août, le déploiement de forces militaires navales et aériennes en soutien de la Grèce, s’attirant aussitôt les foudres d’Erdogan, accusant la France, selon les Échos, de « dépasser les bornes » et de « chercher la guerre », et la sommant de « ne pas se croire plus grand qu’il n’est ».

Le navire de prospection pétrolière Oruc Reis, escorté par des bateaux de guerre de la marine turque, le 10 août 2020 dans les eaux territoriales grecques (source © Ministère de la Défense de la Turquie / L’Humanité)

Des menaces dont Erdogan est coutumier, lui qui n’avait pas hésité en 2008, à l’occasion d’une visite officielle en Allemagne à affirmer avec force devant des milliers de ses compatriotes immigrés dans ce pays que « l’assimilation est un crime contre l’humanité », et qui avait traité en 2017 les Pays-Bas de « pays nazi » et les dirigeants néerlandais de « fascistes » parce qu’ils s’inquiétaient de la campagne électorale agressive que menait le gouvernement turc sur son propre sol auprès des communautés turques immigrées, à l’occasion du référendum constitutionnel de 2017.

Une politique qui prend de plus en plus des allures de guerre de religion, comme si Erdogan cherchait à effacer à tout prix le virage courageux vers la laïcité que Mustafa Kemal Atatürk, premier Président de la Réublique de Turquie de 1923 à 1938, avait tenté de faire prendre à son pays. C’est sous son gouvernement que Sainte-Sophie avait perdu en 1934 son statut de lieu de culte musulman pour devenir un musée. Une décision symbolique mais lourde de sens pour cet édifice religieux, construit au VIe siècle à l’initiative de l’empereur byzantin de Constantinople, Justinien, à l’emplacement d’une précédente basilique chrétienne, incendiée en première fois en 404 puis de nouveau détruite en 532 après une nouvelle émeute qui embrasa la ville pendant 6 jours. Consacrée le 23 décembre 562, la nouvelle basilique Haghía Sophía, qui signifie « sagesse de Dieu » en grec, devint alors le siège du patriarche orthodoxe de Constantinople.

Intérieur de Sainte-Sophie (photo © Leemage / La Croix)

Gravement endommagée à plusieurs reprises par des incendies et des séismes, pillée par les croisés lors du sac de Constantinople en 1204, la basilique chrétienne fut immédiatement convertie en mosquée lors de la prise de la ville par les Ottomans en 1453. Les fresques murales ont été recouvertes de voiles puis badigeonnées d’un lait de chaux pour les masquer. L’édifice a bénéficié depuis de nombreux travaux de confortement et restaurations qui se poursuivent d’ailleurs jusqu’à ce jour. Les grands panneaux circulaires portant les noms d’Allah, de Mahomet et des califes, qui avaient été déposés par Atatürc en 1934 avaient été remis en place dès 1951, mais c’est donc Erdogan qui a franchi le pas en publiant, le 10 juillet 2020, un décret transformant Sainte-Sophie en mosquée, malgré les protestations des autorités religieuses de l’Église orthodoxe grecque et russe et les condamnations de l’UNESCO, qui l’avait classée au Patrimoine mondial de l’Humanité, des États-Unis, de la Russie et de l’Union européenne.

Le 24 juillet de cette année a donc eu lieu la première prière musulmane depuis bien longtemps dans cette ancienne basilique orthodoxe redevenue mosquée, l’accès des visiteurs y étant désormais limité. Dix jours plus tard, le 2 août 2020, le muezzin bénévole qui se chargeait de l’appel à la prière du haut du minaret de la nouvelle mosquée, un certain Osman Aslan selon le Greek City Times, décédait brutalement d’une attaque cardiaque en plein office, marquant lourdement les fidèles prompts à y voir un signe divin défavorable.

Mosaïques de l’église Saint-Sauveur in Chora à Istanboul (source © Toutistanbul)

Mais pas de quoi refroidir les ardeurs islamistes du Président Erdogan qui a ordonné par décret présidentiel, le 21 août 2020, la reconversion en mosquée d’une autre église byzantine emblématique, Saint-Sauveur in Chora. Édifiée au Ve siècle, à l’époque en dehors des murs de la ville, délimitée alors par les fameux remparts de Constantin, cette église a en réalité été largement reconstruite à la fin du XIe siècle et ornée entre 1315 et 1321 de magnifiques mosaïques qui en font un lieu tout à fait exceptionnel qui attire de très nombreux visiteurs depuis sa conversion en musée, ouvert au public depuis 1948.

Cette nouvelle transformation en mosquée d’un édifice religieux, initialement chrétien puis laïcisé depuis de nombreuses années, apparaît comme une véritable provocation qui rappelle les temps qu’on croyait révolus de la Reconquista espagnole, lorsque le roi Ferdinand de Castille consacra comme église en 1236 la grande mosquée de Cordoue édifiée en 786 à l’initiative d’Abd al-Rahman 1er, le fondateur omeyyade de l’émirat Al-Andalus.

La romancière turque Asli Erdogan, ici en 2018 à Francfort, qui était accusée de soutien au mouvement kurde du PKK, acquittée en février 2020 (photo © Daniel Roland / AFP / RTS)

Transformer églises en mosquée ou vice versa était alors pratique courante, de même que les anciens temples greco-romains avaient régulièrement servi de base à l’édifice d’église lors du développement du christianisme. Mais dans le contexte actuel de forte tension avec les voisins grecs, ces décisions successives du président turc, présentée selon Le Monde comme « la touche finale d’une conquête » et destinées à montrer à son électorat islamo-conservateur qu’il est prêt à reprendre le flambeau de l’ancien empire ottoman, apparaissent aux yeux de la romancière Asli Erdogan comme « une gifle délibérée au visage de ceux qui croient encore que la Turquie est un pays séculier ». Pas très rassurant pour l’avenir…

L. V.

Canicule : c’est reparti comme en 2003 ?

10 août 2020

La une du Parisien du jeudi 14 août 2003 (source © Le Parisien)

Déjà en juin 2019, alors que les services météorologiques annonçaient une forte vague de chaleur, les journaux titraient, à l’instar du Parisien, « Canicule : une semaine pire qu’en 2003 ? ». Et voilà que l’on voit refleurir dans les médias exactement la même alerte à l’occasion du nouvel épisode caniculaire qui s’est installé sur la France, alors que Météo France plaçait, samedi 8 août 2020, 14 départements en alerte rouge canicule. Le site tameteo.com titre ainsi : « Doit-on craindre la même canicule qu’en 2003 ? ».

Il faut dire que cette canicule qui a sévi pendant 15 jours début août 2003, bien que passée relativement inaperçue dans les médias à l’époque comme le relève fort justement André Larané, sur le site Herodote.net, a fait des dégâts et a laissé des traces. La température y a atteint des records avec 44,1 °C notamment enregistré le 12 août 2003 à Conqueyrac dans le Gard, plus de 40 °C à Auxerre à sept reprises et 9 jours au-delà de 35 °C à Paris même, où les nuits ont été particulièrement étouffantes en centre ville.

Pièce climatisée ou chambre froide : l’arme fatale des EHPAD contre la canicule…(dessin © Félé-dessin Blog)

Des conditions très éprouvantes pour les organismes et qui se sont traduites par une véritable hécatombe auprès des personnes âgées avec probablement près de 20 000 décès supplémentaires liés plus ou moins directement à cette vague de chaleur inhabituelle. Dès le 8 août, la Direction Générale de la Santé publie un communiqué sur les risques de déshydratation encourus par les vieillards, les nourrissons et les personnes vulnérables tandis que le surlendemain, le médecin urgentiste Patrick Pelloux, alors inconnu du public, alarme les médias en avançant le chiffre d’une cinquantaine de morts par déshydratation en île-de-France au cours de la semaine précédente. Il s’avérera que les jours les plus meurtriers ont été les 11 et 12 août 2003, alors que le pic de chaleur se conjugue à des concentrations excessivement élevées en dioxyde d’azote et en ozone dans l’atmosphère des grandes villes.

Le gouvernement à l’époque avait tardé à prendre conscience de cette situation, comme d’ailleurs dans d’autres pays européens, notamment en Italie où il fallu attendre 2005 pour que le pays reconnaisse une surmortalité comparable à celle de la France. Les images du ministre de la santé de l’époque, le médecin marseillais Jean-François Mattei, interviewé au bord de sa piscine le 10 août 2003, lui coûteront d’ailleurs son poste et il ne sera pas reconduit dans le nouveau gouvernement Raffarin constitué en mars 2004.

Campagne municipale d’information durant la canicule de 2019 (source © Commune de Veauche, dans la Loire)

Depuis, l’été 2019 a fait tomber bien d’autres records de température. Météo France n’a pas hésité ainsi à placer 78 départements en alerte canicule orange le 26 juin 2019. La session du Brevet des collèges, prévue les 27 et 28 juin a été reportée à cause de la chaleur. Le 28 juin 2019, le thermomètre indique 46 °C à Vérargues, dans l’Hérault, record absolu de température jamais enregistré en France. Il atteint le même jour 43,5 °C à Montpellier et 44,3 °C à Carpentras, tandis que l’on enregistre, le 25 juillet de la même année, un autre record de 42,6 °C à Paris et de 40,5 °C à Lille…

Contrairement à 2003, le risque sanitaire concernant les personnes les plus fragiles a été mieux pris en compte et il semble que, depuis l’épisode de 2003, l’on n’ait pas enregistré une telle surmortalité liée aux épisodes de canicule en particulier dans les établissements accueillant des personnes âgées. Cette surmortalité ne dépasserait pas 1500 personnes durant l’été 2019. Mais l’analyse historique réalisée notamment par Emmanuel Le Roy Ladurie dans son célèbre ouvrage Histoire du climat depuis l’an mil, montre que les canicules historiques qui ont frappé notre pays bien avant 2003 n’étaient pas indolores, loin s’en faut.

A l’époque, on pourrait penser que le risque principal causé par les pics de chaleur estivaux était surtout la perte des récoltes dû à la sécheresse. Mais avec le recul, il semble en réalité que les faibles rendements à l’origine de véritables disettes étaient beaucoup plus consécutifs aux étés pourris et pluvieux qu’aux périodes de canicules. Un terrible orage comme celui du 13 juillet 1788 faisait alors beaucoup plus de dégâts qu’une vague de chaleur en détruisant une part significative des récoltes de céréales et sa survenance explique en partie le climat de révolte qui préside la période révolutionnaire.

Famine consécutive à une période de sécheresse : gravure du XIXe siècle (source © DeuxSèvres79)

En revanche, les vagues de canicules, provoquant le tarissement des puits et des cours d’eau, avaient alors des connaissances sanitaires redoutables : l’eau devenue rare et souvent croupie permet le développement des germes pathogènes et la dysenterie fait alors des ravages en particulier chez les nourrissons et les jeunes enfants. En 1636, l’année où Corneille écrit Le Cid, Paris et tout le nord de la France sont frappés par un été caniculaire particulièrement torride dont on estime qu’il serait à l’origine d’environ 500 000 morts : une véritable hécatombe, sans comparaison avec ce qu’on a connu en 2003, d’autant qu’à l’époque la France comptait trois fois moins d’habitants que de nos jours !

La canicule parisienne, caricature à la une du Petit Journal le 9 septembre 1895 (source © BNF Paris / Hérodote)

En 1718 et 1719, deux étés très secs se succèdent et on estime le nombre de morts à 700 000 dont 450 000 pour la seule année 1719 où les vagues de chaleurs se succèdent sans discontinuer de juin à septembre et où les chroniqueurs signalent même des nuées de criquets qui ravagent les cultures jusqu’en Normandie. La Seine atteint alors son niveau le plus bas à Paris. Et d’autres été caniculaires surviennent en 1747 et 1779, faisant chacun encore de l’ordre de 200 000 morts, toujours principalement parmi les enfants en bas âge.

Plus près de nous, en 1911, une forte vague de chaleur sévit en France du 5 juillet au 13 septembre. En août, les 35 °C sont dépassés plusieurs jours consécutifs à Paris. Selon la démographe Catherine Rollet, on observe durant cette canicule une surmortalité de 40 000 personnes dont 29 000 nourrissons, alors particulièrement suivis par les inspecteurs des enfants du premier âge, chargés de la surveillance des enfants placés en nourrice à la campagne. Un biais cognitif qui met en exergue ces décès liés notamment aux insolations et aux diarrhées des plus jeunes, lesquelles restent encore redoutables pour les nouveaux nés, mais aussi les effets indirects d’une épidémie de fièvre aphteuse dans les régions d’élevage laitier, entraînant des pénuries de lait qui sont à l’origine de nombreux décès d’enfants en bas âge que l’on nourrit alors avec des produits de substitution mal adaptés.

Une victime d’insolation à la une du Petit Journal le 13 août 1911 (source © Leemage / Le Parisien)

A l’issue de ces observations, une vaste campagne de sensibilisation axée sur la prévention des maladies infantiles est lancée, laquelle portera ses fruits puisque la vague de canicule de l’été 1947 ne met pas en évidence de forte surmortalité infantile. Mais il faudra attendre 2003 pour que les pouvoirs publics prennent conscience que désormais les canicules sont aussi très dangereuses pour les personnes âgées avec des risques de déshydratation mortelle, un phénomène qui était jusque-là sans doute resté masqué par les effets nettement prédominants sur les nourrissons. A chaque crise son enseignement…

L. V.