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Jeanne Calment, l’Arlésienne des records ?

17 février 2019

Née le 21 février 1875 à Arles, Jeanne Calment fait partie de ces casaniers qui sont décédés dans leur ville de naissance après y avoir passé toute la vie. Une vie particulièrement longue puisqu’elle a duré exactement 122 ans, 5 mois et 14 jours.

Jeanne Calment lors de son 121ème anniversaire (photo © AFP)

C’est même très officiellement le record mondial de longévité pour un être humain dont la date de naissance a été enregistrée avec une fiabilité raisonnable dans un registre d’état-civil. Un record qui a d’ailleurs été enregistré deux fois dans le Livre Guinness des Records : en 1988, alors qu’elle est âgée de 112 ans, elle est désignée comme doyenne de l’humanité suite au décès à 114 ans de l’Américaine Florence Knapp. Mais ce titre lui est retiré en 1990 car une autre Américaine, Carrie White, qui prétend être née en 1874, lui conteste cette gloire. Il fallut donc, à l’Arlésienne plus que centenaire, patienter jusqu’à la mort de sa rivale en 1991 pour reconquérir ce titre et figurer de nouveau dans le Livre Guinness des Records à partir de 1993, reconnue même à partir de 1995 comme la personne la plus âgée ayant probablement vécu sur Terre à ce jour.

Tombe de Jeanne Calment dans le cimetière de Trinquetaille à Arles (photo © J. Saint-Marc / 20 minutes)

Une véritable gloire internationale donc pour cette Arlésienne qui est apparue pour la première fois à la télévision à l’occasion d’une interview où elle évoque ses souvenirs de la visite de Vincent Van Gogh à Arles en 1988, alors qu’elle avait 12 ou 13 ans, mais dont les apparitions médiatiques se sont ensuite multipliées, chacun de ses anniversaires étant fêté comme il se doit ainsi que l’évoquera devant les caméras de France 2, Michel Vauzelle, alors maire d’Arles, lors de sa disparition en août 1997 :  « On s’était fait à l’idée que Jeanne Calment ne nous quitterait jamais. Chaque année, on se retrouvait autour d’elle, sa grande famille arlésienne, et elle était notre grande sœur. Elle nous montrait le chemin de la vie, de la curiosité, de l’appétit de vivre, de la force de vivre ».

Née dans une famille aisée et ayant épousé à 21 ans un cousin, riche marchand à Arles et portant comme elle le patronyme de Calment, Jeanne n’a jamais eu besoin de travailler et a pu s’adonner à ses différentes passions parmi lesquelles le tennis, le vélo, le piano, l’opéra, ou encore, paraît-il le patin à roulettes. Sa fille Yvonne décède en 1934 et son mari en 1942, suivis en 1963 par son gendre et son unique petit-fils, le docteur Frédéric Billot.

Sans famille proche ni descendance, elle-même vivra donc seule dans sa maison d’Arles jusqu’à l’âge de 110 ans avant d’intégrer la Maison de retraite du Lac, toujours à Arles, où elle passera les dernières années de sa vie, répétant à qui voulait l’entendre que « Dieu l’avait oublié » tout en sirotant son verre quotidien de porto et en s’enfilant son kg de chocolat hebdomadaire si l’on en croit certains témoignages.

Carte d’identité de Jeanne Calment (source : Jeanne Calment, l’oubliée de Dieu, France Cavalié / Centenaires français)

La vente de son appartement en viager à son notaire, maître André-François Raffray, en 1965, alors qu’elle est déjà âgée de 90 ans, fait partie de ces histoires que tous les notaires ne peuvent s’empêcher d’évoquer avec angoisse : alors âgé de 47 ans, celui-ci était persuadé d’avoir fait une excellente affaire, s’engageant à verser à la quasi-centenaire et jusqu’à la mort de cette dernière une rente de 2 500 francs par mois en vue de devenir ensuite propriétaire de son bien. Sauf que lorsque le notaire est lui-même décédé en 1995 à l’âge de 77 ans, Jeanne Calment était toujours vivante et qu’il a fallu que l’épouse du notaire poursuive les versements pendant encore près de 2 ans avant de pouvoir enfin entrer en possession de l’appartement si longtemps attendu et finalement payé plus de deux fois sa valeur réelle !

Toujours est-il que l’image de cette aimable « plus-que centenaire », vénérée du côté de Saint-Trophime, se retrouve depuis quelque temps au centre d’une polémique dont même Le Monde s’est fait l’écho. Un gérontologue russe, Valeri Novosselov, qui s’intéresse depuis longtemps au cas de Jeanne Calment, a en effet publié début 2019, avec l’aide du mathématicien Nikolay Zak une étude sur le réseau social international scientifique ResearchGate, qui sème le doute sur cette belle histoire de longévité.

Selon ce spécialiste, dont les thèses ont notamment été largement reprises par l’agence de presse russe Sputnik, souvent accusée de complotisme et de propagande, de très nombreux indices concordant laissent en effet penser que, lors de son décès en 1997, Jeanne Calment est plus jeune qu’elle ne le prétendait, ainsi que le montrent l’analyse de son maintien exceptionnel à cet âge, de son absence totale de démence ou encore de la faiblesse d’indices d’ostéoporose.

Jeanne Calment et sa fille Yvonne (source : Les 120 ans de Jeanne Calment, Michel Allard et Jean-Marie Robine)

Mais les soupçons de ces chercheurs russes se trouvent surtout renforcés par l’analyse de certains faits troublants qui les amènent à penser qu’en 1934, ce n’est pas la fille de Jeanne, Yvonne alors âgée de 36 ans qui est décédée d’une pleurésie, mais sa mère qui avait alors 59 ans. Les arguments qu’ils mettent en avant sont multiples, allant de la ressemblance frappante entre les deux femmes sur les (rares) photos existantes, jusqu’à une incohérence dans la couleur des yeux en passant par l’absence de certificat médical produit en 1934 et surtout par le fait que Jeanne Calment a brûlé elle-même tous ses papiers et photos de famille alors que la Ville d’Arles envisageait les transférer aux archives municipales. Une substitution qui aurait pu être motivée par un souci de minimiser des frais de transmission et qui aurait d’ailleurs déjà attiré les doutes d’un expert d’assurance du vivant de Jeanne Calment si l’on en croit les investigations du Monde.

Une accusation qui bien sûr soulève de forts doutes de la part de deux spécialistes qui ont eu à examiner la plus-que centenaire avant sa disparition, en l’occurrence Jean-Marie Robine, directeur de recherche à l’INSERM, et Michel Allard, médecin spécialiste en gérontologie. Leur témoignage, publié notamment par France-Inter, montre néanmoins que au moins le second n’exclut pas totalement l’hypothèse d’une telle substitution, reconnaissant en tout cas n’avoir jamais abordé le sujet avec Jeanne Calment et admettant qu’il arrivait souvent à cette dernière de se tromper en évoquant son mari qu’elle appelait « mon père ». Mais quand on atteint un grand âge, ce type de confusion n’est pas rare.

Comparaison entre une photo de Jeanne Calment âgée (à droite) et de sa fille Yvonne (à gauche) et tentative de superposition (source : Nikolay Zak / RessearchGate)

Faudra-t-il alors exhumer les restes de l’Arlésienne et procéder aux analyses ADN de vigueur pour lever enfin le doute qui titille l’humanité toute entière, à savoir s’il on est bien en droit d’espérer pouvoir encore faire du vélo à 100 ans passés et savourer des chocolats à 115 ans révolus ? Tout compte-fait, peut-être vaut-il mieux laisser planer le doute sur le sujet et laisser quelque espoir à ceux qui escomptent encore vivre quelques années supplémentaires en bonne santé…

L. V.  

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La Réunion : un chantier routier hors du commun

5 février 2019

Pose de filets de protection contre les chutes de blocs au-dessus de la route du Littoral (photo © Ouest acro)

Pour qui s’est déjà rendu sur l’île de La Réunion, la route du Littoral entre Saint-Denis et La Possession est un véritable cauchemar aux heures de pointe. Long de 13 km seulement, ce tronçon de la RN 1 qui draine de l’ordre de 60 000 véhicules par jour en moyenne longe la côte ouest de l’île au pied d’une immense falaise basaltique de plus de 200 m de hauteur par endroits.

Les roches volcaniques qui forment cette falaise abrupte s’aboulent régulièrement et on ne compte plus les chutes de blocs qui se sont produites sur ce tronçon routier particulièrement exposé. Malgré les immenses filets et dispositifs d’ancrage de toute sorte qui enserrent la falaise, on déplorait ainsi, en 2008, au moins 19 morts suite à des éboulements rocheux sur ce seul tronçon de route depuis son ouverture en 1963.

Passée à 2 x 2 voies en 1976 grâce à un élargissement en corniche du côté de l’océan, la route du Littoral reste particulièrement exposée. A tel point que lorsque les conditions météorologiques sont menaçantes, notamment en cas de houle cyclonique, la route est fermée à la circulation, obligeant les automobilistes à faire un immense détour par la RD 41 qui serpente dans les hauteurs, sur le sommet du plateau. Et pour gérer le trafic routier sans cesse croissant, les services de la voirie en sont arrivés à mettre en place une circulation alternée en fonction des heures de pointe : le matin, on déplace les glissières de sécurité pour offrir 3 voies de circulation en direction de la ville de Saint-Denis, et le soir on les manipule dans l’autre sens pour faciliter le transit de ceux qui quittent la ville principale de l’île après leur journée de travail…

Eboulement en masse sur la route du Littoral le 24 mars 2006, tuant 3 personnes (photo © imaz press Réunion)

Pour tenter de pallier une situation en voie de dégradation accélérée, surtout depuis l’ouverture de la route des Tamarins en 2009, qui avait provoqué une augmentation supplémentaire du trafic de 15 %, un projet de nouvelle route du Littoral (NRL) a progressivement émergé. Le décret d’utilité publique a été signé en mars 2012 et les travaux sont en cours depuis 2015, en vue d’une mise en service en 2020.

Piles du nouveau viaduc en construction au large de la route du Littoral (source © Vinci construction)

Un chantier totalement hors du commun puisque la nouvelle route va longer les côtes, à une distance variant entre 80 et 300 m, sur un viaduc de 5,4 km de long, le plus long de France, lui-même prolongé à ses deux extrémités par deux digues construites en remblai sur la mer et dont la longueur est respectivement de 1 km et 5,7 km. Le coût du chantier est pharaonique lui-aussi puisqu’il devrait atteindre 1,6 milliards d’euros, soit 130 millions d’euros du kilomètre, là où le prix moyen de construction d’un kilomètre d’autoroute ne dépasse pas habituellement les 6 millions d’euros…

Chantier du viaduc de la NRL en juillet 2018 (photo © J. Balleydier / Région Réunion / Le Moniteur)

Il faut dire cependant que l’on a prévu large : 30 m exactement pour la largeur du tablier qui supportera non seulement 2 x 2 voies de circulation mais laissera aussi le passage à un transport collectif en site propre (bus ou tram-train) ainsi qu’une voie pour les piétons et les cyclistes. Il faudra pour cela construire en mer pas moins de 48 piles gigantesques, dont 45 sont déjà en place début février 2019 puisqu’il ne reste plus que 800 m à réaliser avant l’achèvement complet du viaduc. Le tablier du pont sera situé à une hauteur de 20 à 30 m au-dessus de l’océan pour être à l’abri des plus fortes vagues, même en cas de houle cyclonique.

Pour la construction du viaduc, le groupement d’entreprises piloté par Vinci construction a choisi de procéder à la préfabrication à terre des piles en béton armé qui sont ensuite acheminées à bon port directement équipés des 7 premiers voussoirs permettant l’amorce du pont de part et d’autre. Pour cela, une immense barge a été construite. Baptisée du doux nom de « zourite » (la pieuvre en créole), cette méga-barge de 107 m de longueur et 48 m de largeur, est capable de soulever jusqu’à 2 500 tonnes avec son pont roulant de 33 m.

Vue aérienne du chantier de la Nouvelle route du Littoral (source © Vinci construction)

Par ailleurs, une poutre de lancement de 278 m de longueur permet également de placer les 1386 voussoirs de la section courante du viaduc, produits à raison de 3 à 4 pièce par jour dans les deux usines de préfabrication installée dans la zone du Port et qui sont alimentées par trois centrales à béton tournant en permanence. Le souci du détail a été poussé jusqu’à prévoir une usine permettant de produire jusqu’à 45 tonnes de glace par jour afin de refroidir le béton pendant sa phase de prise en cas de chaleur extrême ! Sur un tel chantier qui devrait mobiliser au total de l’ordre de 300 000 m3 de matériaux uniquement pour la construction du viaduc, rien ne doit être laissé au hasard…

L. V. 

A Marseille, la métamorphose du J1

30 janvier 2019

Le port de Marseille n’a pas fini sa mue ébouriffante. Après la rénovation des Docks, l’édification du MuCEM, la transformation du Silo en salle de spectacle, la rénovation des voûtes de la Major ou encore l’aménagement des Terrasses du port, et en attendant la reconstitution de la grotte Cosquer dans la Villa Méditerranée, c’est maintenant le hangar maritime J1 qui est sur la sellette et devrait bénéficier prochainement d’une belle cure de jouvence.

La façade du J1 côté ville avant la construction du viaduc autoroutier (photo © DR / Go Met)

Construite à la fin des années 1920, cette immense halle de 25 000 m2 a été conçue par l’architecte marseillais Gaston Castel, formé dans la toute nouvelle Ecole régionale d’architecture de Marseille ouverte en 1905 puis à l’Ecole des Beaux-Arts de Paris. Alors architecte en chef de la Ville de Marseille, poste qu’il occupera jusqu’en 1941, c’est lui qui dessine les 5 bâtiments en béton armé qui constituent le gigantesque complexe formant la gare maritime de la Joliette. Le J1 (J pour Joliette, évidemment) est l’un des deux vestiges encore debout de cette construction, le seul à être pourvu de 2 étages, couvert d’une immense charpente métallique.

Surplombant 2 postes à quais, le hangar qui représente donc 3 niveaux de 8 500 m2 chacun, a servi longtemps au conditionnement des fruits et légumes transitant par le port de Marseille puis au transport des passagers embarquant pour la Corse et le Maghreb. Partiellement rénové en 2013 à l’occasion des manifestations de Marseille capitale européenne de la culture, les étages supérieurs du vaste hangar ont alors servi de hall d’exposition alors que le rez-de-chaussée continuait de recevoir les passagers des ferries en transit. Le site avait alors connu des records d’affluence, provoquant un engouement totalement inédit pour ses expositions gratuites déployées au dernier étage avec vue sur le port.

Exposition Le Corbusier dans le J1 pendant les manifestations de Marseille-Provence 2013 (photo © Philippe Houssin)

C’est le Grand Port Maritime de Marseille (GPMM) qui est toujours propriétaire de ce bâtiment imposant, offrant une vue imprenable sur la mer et les îles du Frioul, et dont une partie est encore utilisée pour l’embarquement des passagers vers la Tunisie et l’Algérie. Le site a été quelque peu laissé en jachère pendant plusieurs années au cours desquelles différents projets de transformation ont successivement avorté, puis a été repris en main à partir de 2017 par l’association MJ1, missionnée par la Ville de Marseille pour faire de ce lieu hors-normes un espace de happening, « au service du rayonnement et de l’attractivité de la Métropole ». Le J1 a ainsi accueilli en octobre 2017 une exposition intitulée « Le Monde tel qu’il va », issue des Rencontres de la photographie d’Arles, suivi de nombreux autres événements, dont un salon international d’art contemporain du Sud de la France…

Le hangar du J1 dans son état actuel (photo © GPMM / L’Antenne)

En parallèle, un appel à projet « Osez le J1 » a été lancé en juin 2017 en vue de « faire émerger un projet de prestige, innovant et pluriel pour la valorisation immobilière durable de la halle J1, l’aménagement de ses abords et la diversification des usages sur les postes à quais qu’elle surplombe ». A l’horizon 2020, l’ensemble du transit des passagers vers le Maghreb pourra en effet être transféré vers le terminal du Cap Janet, libérant la totalité de l’espace du J1 et le moment était donc venu de valoriser ce patrimoine potentiellement attractif et servant de trait d’union entre la ville et le port.

Après 2 ans de consultation, le GPMM a finalement dévoilé, le 11 janvier dernier, à l’occasion de la présentation de son bilan 2018, le nom du lauréat retenu parmi les 4 projets soumis, tous portés par des architectes de renom. Le groupement retenu par le jury allie Adim Immobilier Provence, la Caisse des Dépôts, le constructeur Vinci et le cabinet d’architectes Reichen & Robert et associés, lequel s’est fait une solide réputation sur les chantiers précédents de la Grande Halle de la Villette à Paris ou encore des Grands Moulins de Pantin en Seine-Saint-Denis.

La maquette du projet proposé par les lauréats de l’appel à manifestation d’intérêt (photo © Reichen & Robert / La Tribune)

Le parti pris architectural retenu est relativement simple puisqu’il conservera l’essentiel de la structure existantes avec ses immenses verrières. Un nouveau fronton sera reconstitué côté ville pour rappeler celui qui avait été rasé en 1971 pour laisser la place à l’immense autopont édifié au ras du bâtiment. La grande place triangulaire latérale mise à disposition du projet ne sera pas construite mais abritée par une vaste ombrière accrochée à 10 m de hauteur, dont une partie sera aménagée en « jardin du retour », en souvenir des plantes exotiques que marins et botanistes rapportaient de leurs expéditions lointaines du temps de la splendeur du port de Marseille.

Maquette du projet avec le parvis et son jardin tropical surmontés d’une ombrière, ainsi que le quai nord pouvant accueillir des yachts de grande plaisance (photo © Reichen & Robert / La Provence)

Le groupement, qui devrait investir au moins 100 millions d’euros dans ce projet de « pôle multifonction » dont l’achèvement est prévu en 2023, bénéficiera ensuite pendant 70 ans du droit de l’exploiter. Les détails restent encore à affiner mais il est prévu a priori une piscine côté sud, des restaurants, un hôtel de 130 chambres, mais aussi 8000 m2 de bureaux et un espace de coworking dédié à des activités en lien avec le monde maritime. Les bateaux pourront d’ailleurs continuer à accoster sur le quai attenant, confirmant le rôle de lien entre la ville et le port.

Un beau projet en perspective qui devrait contribuer à renforcer encore l’attractivité de cette partie du port de la Joliette redevenu en quelques années un nouveau pôle d’attraction touristique.

L. V.

Faut-il rétablir l’ISF ?

28 janvier 2019

Une revendication phare des Gilets jaunes (photo © Sebastien Salom-Gomis / AFP / La Voix du Nord)

Le rétablissement de l’Impôt de solidarité sur la fortune (ISF), supprimé au 1er janvier 2018 par Emmanuel Macron, fait partie des propositions plébiscitées par les Gilets jaunes et par une très large majorité de Français si l’on en croit les sondages : ainsi, selon celui de l’IFOP publié début janvier 2019 par le Journal du Dimanche, 77 % des personnes interrogées se déclarent en faveur de cette mesure, et cette majorité se retrouve encore à 61 % parmi les sympathisants du Président de la République.

C’est dire si cette revendication fait consensus ! Et pour cause puisqu’elle ne concerne qu’un peu plus de 350 000 foyers fiscaux français… Il est même presque étonnant que le plébiscite en faveur du rétablissement de cet impôt qui ne touche qu’une infime minorité, la plus riche, ne soit pas encore plus important ! Mais c’est que le débat sur la justice fiscale est nécessairement entaché de croyances idéologiques.

Rappelons au passage que l’ISF avait été créé en 1989 par Michel Rocard dans le but de financer le RMI, revenu minimal d’insertion, selon un principe symbolique fort, les plus aisés venant contribuer à l’insertion sociale des plus démunis. L’ISF ne faisait alors que reprendre le principe de l’Impôt sur les grandes fortunes (IGF) qui avait été instauré par le gouvernement Mauroy en 1981 et que Jacques Chirac s’était empressé de supprimer dès son arrivée en Matignon en 1986.

Un dessin de Pierre Kroll publié dans le Canard enchaîné du 4 octobre 2017

L’impôt spécifique pour les plus riches est sans conteste une mesure de gauche que les gouvernements successifs de droite se sont efforcés de contourner en particulier via l’instauration d’un bouclier fiscal, par Dominique de Villepin en 2006 puis à l’instigation de Nicolas Sarkozy dès 2007. François Fillon, en 2011, abandonne ce bouclier fiscal qui avait fait tant couler d’encre, mais en profite pour relever de 790 000 à 1,3 million d’euros le seuil d’assujettissement à l’ISF.

Depuis cette date, le calcul de l’ISF avait été simplifié avec seulement 2 tranches et des taux respectifs de 0,2 et 0,5 %. L’assiette était large puisqu’elle intégrait tous les biens mobiliers et immobiliers, moyennant tout de même un abattement de 30 % sur la résidence principale et de très nombreuses exonération portant sur les biens professionnels, mais aussi les objets d’art, d’antiquité ou simplement de collection, les forêts, les biens ruraux loués, certaines rentes, etc. Tableaux de maître et chevaux de courses étaient ainsi exemptés de l’ISF.

Evolution du montant perçu via l’ISF depuis 1998 et du nombre d’assujettis (source : loi de finances 2017 / Le Monde)

Et pourtant, cet impôt relativement symbolique, touchant une infime minorité de personnes très aisées et rapportant au budget un peu plus de 5 milliards d’euros par an, soit moins de 1,5 % de ses recettes fiscales a été fortement vidé de sa substance par Emmanuel Macron dès son arrivée au pouvoir en 2017. Transformé en Impôt sur la fortune immobilière (IFI), il ne porte désormais plus que sur les biens immobiliers : placements financiers, yachts, jets privés, voitures de luxe, bijoux, œuvres d’art et chevaux de courses en sont désormais exonérés, sans que l’on voie très bien en quoi ceci serait de nature à favoriser l’investissement productif dans l’économie réelle comme le prétend la justification officielle

Un geste qui a été en tout cas perçu comme un inévitable retour d’ascenseur en direction des plus aisés qui ont largement soutenu, encouragé et financé la campagne électorale de l’outsider Macron, lequel a hérité, grâce à cette mesure prise dès son arrivée à l’Elysée et qui figurait bel et bien parmi ses promesses de campagne, du surnom peu flatteur de « président des riches ».

Photomontage du Président caricaturé en Roi Soleil… (source : Macronista)

Une décision en tout cas saluée unanimement par les porte-paroles du libéralisme financier qui considèrent que cet impôt était confiscatoire, pénalisait le dynamisme économique et faisait fuir les plus grosses fortunes, les dissuadant de participer ainsi à la richesse nationale par leurs investissements économiques et leurs autres contributions fiscales. La presse financière a pendant des années accablé l’ISF, accusé d’encourager l’exil fiscal, de pénaliser les millionnaires sans gêner les milliardaires, lesquels disposent de facilités pour échapper à l’imposition via de nombreuses niches fiscales et l’exonération des biens professionnels, mais aussi de rapporter des clopinettes pour un coût de recouvrement plutôt élevé.

Mais comme toujours, cette position est largement idéologique et répond principalement à un souci de défense des intérêts d’une certaine classe sociale. L’argument de l’exil fiscal semble en particulier largement inopérant dans la mesure où l’ISF rapporte toujours davantage, d’année en année, et que le nombre de contributeurs, loin de baisser reste remarquablement stable, ce qui traduit au passage un enrichissement significatif des plus riches, assujettis à cet impôt. De surcroît, les 5,2 milliards d’euros que rapporte chaque année en moyenne ce dispositif fiscal (5,56 milliards en 2017 selon un rapport parlementaire de juin 2018) ne sont pas si négligeables que certains voudraient le faire croire : cette somme représente quand même plus de 10 % du budget de l’Education nationale en 2018 et la moitié des dépenses nationales en matière d’environnement, excusez du peu !

Un dessin signé Chappatte publié dans Le Temps

Certes, le nouvel impôt IFI instauré en remplacement de l’ISF n’est pas tout à fait neutre puisqu’il devrait rapporter autour de 1,2 milliards en 2018 et sans doute 1,5 en 2019. Il n’en reste pas moins que renoncer ainsi à une telle rentrée fiscale de la part de la frange la plus aisée de la population alors même qu’on lance un grand débat national pour identifier sur quelles dépenses publiques il va falloir rogner pour ne pas augmenter davantage les impôts dans un contexte de déficit public abyssal, voilà qui ne peut que heurter la majorité de nos concitoyens et contribue à renforcer un net sentiment d’injustice sociale !

En effet, comme l’analyse très bien un article récent du Monde, les ultrariches sont « les grands gagnants de la fiscalité Macron ». La suppression de l’ISF n’est pas la seule en cause puisque l’instauration de la flat tax, qui fixe un taux de prélèvement unique de 30 % sur tous les revenus des capitaux mobiliers favorise également très fortement les revenus les plus élevés soumis aux tranches supérieures de l’impôt sur le revenu.

Toujours est-il que, selon l’Institut des politiques publiques, un organisme de recherche indépendant qui a publié une évaluation approfondie des politiques menées par le gouvernement actuel, les 1 % des ménages les plus riches ont gagné 6 % de pouvoir d’achat en 2018, contre seulement 1 % de hausse pour les classes moyennes, et même 1 % de baisse pour les plus pauvres. Une preuve évidente que la politique menée depuis bientôt 2 ans a pour effet d’accroitre les inégalités sociales, ce qui justifie largement le mécontentement ambiant et mérite sans doute quelques correctifs : le gouvernement saura-t-il entendre les revendications issues du Grand débat et corriger la trajectoire ?

L. V.

Combien de communes en France ?

26 janvier 2019

Village perché de Peillon (Alpes-Maritimes)

La France, c’est bien connu, se caractérise autant par le nombre extravagant de ses variétés de fromages que par celui, tout aussi inhabituel, de ses communes. Une particularité qui serait d’ailleurs à l’origine de ce questionnement attribué, probablement à tort, mais on ne prête qu’aux riches, au Général de Gaulle qui aurait dit, dans un moment de découragement : « Comment voulez-vous gouverner un pays qui compte autant de fromages que de jours dans l’année ? ».

Nul ne sait d’ailleurs combien de variétés de fromages compte l’hexagone, d’autant que ce nombre évolue sans cesse au fur et à mesure de la disparition de certains producteurs, de la concentration de l’industrie fromagère et des nouvelles créations, comme l’explique une enquête détaillée du Télégramme de Brest. Selon cette source, l’édition 2018 du Guide des fromages au lait cru, recenserait ainsi 2 380 variétés de fromages.

Une paille par rapport au nombre de communes française qui, lui, est connu à l’unité près et qui s’élève au 1er janvier 2019 à 34 970 en comptant les 129 communes qui se trouvent dans les départements d’outre-mer et auxquelles il convient d’ajouter, pour être parfaitement exhaustif, 48 communes polynésiennes, 2 à Saint-Pierre et Miquelon et 33 en Nouvelle-Calédonie.

Carte des communes françaises en 2012

Jusqu’en 2004, avant l’élargissement de l’Union européenne à 10 nouveaux pays, situés à l’Est de l’Europe, on considérait que la France détenait à elle-seule 49 % du nombre total des communes ou assimilées décomptées dans l’ensemble des 15 membres de l’Union européenne, alors qu’elle ne représentait alors que 16 % de sa population et 14 % de sa superficie, un beau record ! L’Allemagne, pourtant plus peuplée, et qui détenait alors le plus grand nombre de communes après la France, n’en dénombrait qu’un peu plus de 11 000, soit trois fois moins ! Avec 1800 habitants en moyenne par commune, la France faisait alors office de champion d’Europe de la balkanisation, surtout sachant qu’une commune métropolitaine sur deux compte moins de 500 habitants…

Depuis, la situation a changé avec l’entrée dans l’UE de nouveaux pays dont la Slovaquie qui présente un ratio similaire avec ses 3000 communes pour à peine 5,5 millions d’habitants. Mais surtout, le nombre de communes n’arrête pas d’évoluer et, en France, comme dans plusieurs autres pays européens, il est en forte baisse, fruit d’un effort indéniable de rationalisation administrative.

Créées par l’Assemblée Constituante le 14 décembre 1789, sur la base des anciennes paroisses, les communes de la Révolution étaient sans doute inférieures au nombre de 44 000 qui figure sur les registres de l’époque, même si le chiffre exact peine à être connu car ces premiers recensements présentent de multiples erreurs, de nombreux hameaux étant cités comme communes à part entière.

Dès 1793, le chiffre est déterminé avec plus de fiabilité et s’établit à 41 000. Depuis, ce nombre évolue sous l’effet d’un double mouvement destiné à corriger les errements initiaux : de nombreuses communes minuscules, en particulier dans les zones alpines ou en Normandie, soumises à un exode rural naissant, voient leur nombre de communes se réduire tandis que l’État incite au redécoupage de certaines communes trop vastes pour en faciliter l’administration notamment dans le Massif Central. En parallèle, l’extension urbaine de grandes villes comme Paris ou Lyon les conduit à absorber leurs plus proches voisines. Toujours est-il qu’en 1870, le nombre de communes française est tombé à 37 600.

A partir de cette date, sous l’effet de certains mouvements de populations, notamment vers les zones côtières et balnéaires devenues plus attractives, de nouvelles communes se créent et on retrouve un nouveau pic avec le chiffre officiel de 38 014 communes enregistrées en 1936, communes qui disposent depuis une loi de 1884 d’une stabilité statutaire forte et surtout de la clause de compétence générale qui leur permet de s’emparer de tous les sujets intéressant de près ou de loin leur territoire.

Pourtant, force est de constater qu’administrer les problèmes à une échelle très locale pour des entités qui comportent pour certaines moins de 50 habitants est très loin de l’optimum et engendre de multiples difficultés. C’est la raison pour laquelle l’État a incité les communes à se regrouper via l’intercommunalité, mais aussi, pour certaines d’entre elles, à fusionner afin d’acquérir une taille critique plus raisonnable.

Un mouvement qui concerne alors toute l’Europe puisque dans les années 1970 la seule Allemagne de l’Ouest (avant la réunification) passe de 24 000 à 8 000 communes et la Belgique de 2 400 à moins de 600. Mais en France, les résistances sont telles que seules 1316 communes de plein exercice disparaissent entre 1968 et 1975, dont 300 qui retrouveront leur statut autonome ultérieurement, sans compter les nouvelles communes qui se créent, dont celle de Carnoux en 1966, mais bien d’autres aussi, notamment en périphérie de l’agglomération parisienne !

En 2012, la France comprenait ainsi 36 571 communes pour la seule partie métropolitaine, un chiffre quasiment stabilisé depuis une bonne dizaines d’année. Depuis et sous l’effet des importantes réformes territoriales menées pendant le quinquennat de François Hollande, le paysage s’est fortement éclairci. Le nombre de régions a été réduit à 13, le nombre des intercommunalités a diminué de moitié, passant de 2588 en 2011 à 1264 au 1er janvier 2018 et le nombre de communes a lui aussi été significativement réduit avec l’adoption en 2015 de dispositions législatives qui poussent (via des incitations financières) les communes à se regrouper pour créer des « communes nouvelles ».

Et le résultat est à la hauteur des espérances puisque le nombre de communes en France métropolitaine ne cesse de baisser depuis lors, passant de 36 559 au 1er janvier 2015 à 34 841 en ce début d’année 2019, soit près de 2000 communes en moins en l’espace de 4 ans. Au 1er janvier 2019, ce sont ainsi 238 communes nouvelles qui font leur apparition officielle dans le paysage institutionnel national, en lieu et place de 624 anciennes communes regroupées…

Un dessin signé Lasserpe (source : La lettre du cadre territorial)

Aucune de ces communes nouvelles n’a vu le jour dans le Département des Bouches-du-Rhône qui compte toujours 119 communes depuis la création de Carnoux. Il en est d’ailleurs de même dans les départements voisins du Var ou du Vaucluse, seul le Gard ayant constaté une fusion de 2 communes. Dans certaines régions en revanche, le mouvement est significatif. C’est le cas par exemple du département de Seine-Maritime qui a vu son nombre de communes passer de 745 en 2015 à 708 désormais, celui des Deux-Sèvres qui comptait 308 communes en 1994 et 256 à ce jour, ou encore celui de l’Orne en Normandie, où le nombre de communes était de 507 en 1999 et de 385 aujourd’hui.

Une évolution qui suppose de la part des élus locaux un grand sens de l’intérêt général pour arriver à dépasser l’esprit de clocher et œuvrer en vue de l’optimisation des services publics, à l’heure où certains en sont encore à vouloir se faire construire, avec l’argent du contribuable, une mairie plus grande et plus prestigieuse que celle de la commune voisine…

L. V. 

Le plâtre, outil de développement durable ?

12 janvier 2019

Ruines du vieux village et du château d’Arzeliers à Laragne-Montéglin (source © PNR Baronnies provençales)

Dans les Hautes-Alpes, le château d’Arzeliers, édifié au XIIème siècle sur la commune de Laragne-Montéglin et qui domine toute la vallée du Buëch fait l’objet depuis 2006 d’un ambitieux programme de restauration initié par la commune et le Parc naturel régional des Baronnies provençales. Le site accueille désormais chaque année des chantiers internationaux de jeunes et une résidence d’artisans s’y est déroulée en octobre 2018, axée sur les techniques de construction à base de gypse…

Il faut dire en effet que si les murs du château sont pour l’essentiel maçonnés à la chaux, ceux des vieilles maisons ruinées qui s’amassent en contrebas sont eux construits en…plâtre. On a en effet tendance à l’oublier, mais le plâtre est le plus vieux liant cuit que l’Homme a su maîtriser et son utilisation au fil des siècles a pris une part importante dans la construction.

Fosse utilisée pour la cuisson de résidus de plâtre dans le cadre de la résidence d’artisans organisée en octobre 2018 à Laragne (source © Alpes du Sud)

Il est probable que dès le Néolithique les hommes se sont aperçu que certaines pierres utilisées autour du foyer, une fois effritées et mise en contact de l’eau, faisaient une pâte facilement malléable et qui devient très résistante après durcissement. Le gypse présente en effet cette particularité de pouvoir être cuit à relativement basse température, à 150 °C, dans des fours voire de simples fosses finalement assez rustiques. Il suffit ensuite de le réduire en poudre pour obtenir une poudre facile à gâcher après ajout d’eau et qui durcit rapidement.

Décor de stuc du patio de los Leones au palais de l’Alhambra à Grenade, Andalousie

Ce matériau était ainsi déjà très utilisé dans l’Egypte antique soit comme mortier d’assemblage soit comme enduit. Les Romains en développent l’usage comme mortier de scellement et comme enduit de revêtement intérieur comme extérieur, inventant à l’occasion le stuc dans lequel on ajoute de la poudre de marbre ou d’albâtre à celle de gypse, une technique d’ornementation qui sera particulièrement utilisée dans l’architecture arabo-andalouse comme en témoignent notamment les décours admirables de l’Alhambra à Grenade. En France, ce sont d’abord les Romains qui, en s’installant à Lutèce, initient les populations locales de la tribu des Parisii, à l’exploitation du gypse présent en abondance sur la colline de Montmartre, et à l’utilisation du plâtre pour renforcer les habitations traditionnelles en bois.

Au Moyen-Âge, les propriétés ignifuges du plâtre sont mises à profit et son utilisation se développe fortement comme enduit pour protéger contre les incendies les maisons généralement à ossature bois. Un édit de Louis XIV en 1667 rendra d’ailleurs obligatoire l’utilisation d’un revêtement intérieur et extérieur en plâtre pour les maisons parisiennes, justement pour limiter le risque d’incendie comme celui que Londres venait de vivre.

Effondrement survenu en 2005 au droit d’une ancienne carrière de gypse près de Roquevaire (source © INERIS)

Dans certaines régions où le gypse est abondant, comme c’est le cas à Laragne mais aussi en Savoie notamment, l’utilisation du plâtre comme mortier pour la construction de maisons en pierres maçonnées s’impose naturellement. De nombreuses exploitations locales de gypse s’ouvrent y compris dans le Var et les Bouches-du-Rhône, comme à Roquevaire où le gypse du Trias a été exploité par carrières souterraines à partir de 1800 et jusqu’en 1963. Les vestiges de ces anciennes galeries provoquent d’ailleurs régulièrement des effondrements en surface, un des derniers en date s’étant produit fin 2005.

A Paris, les carrières de gypse tournent à plein régime à partir du XVIIIème siècle, en particulier à l’emplacement de ce qui deviendra plus tard le parc des Buttes-Chaumont, mais de nombreuses autres exploitations se développement au nord de Paris, en particulier à Cormeilles-en-Parisis où une première carrière est ouverte en 1832, qui deviendra à partir de 1930 la plus grande carrière d’Europe à ciel ouvert, permettant non seulement la production de plâtre, mais aussi de briques, de chaux hydraulique et de ciment grâce à l’exploitation des calcaires et marnes de couverture.

Exploitations souterraines de gypse sur le site de Cormeilles-en-Parisis (source © Placoplâtre)

Exploité depuis 1990 par la société Placoplâtre, ce site fournit encore 10 % de la production nationale de gypse et 60 % des volumes exportés. Les réserves de surfaces sont en cours d’épuisement et le site va être remodelé en espace naturel, mais la société prévoit de poursuivre l’exploitation par galeries souterraines sous la butte afin de continuer d’alimenter pendant encore une trentaine d’années l’usine de Cormeilles qui produit chaque année 210 000 tonnes de plâtre.

Car ce matériau, outre son caractère ignifuge, ses excellentes propriétés d’isolation thermique et de respiration (les cloisons et enduits en plâtre laissent passer la vapeur d’eau), ainsi que sa grande facilité d’utilisation qui en fait un matériau idéal pour les enduits, décors intérieurs mais aussi pour la sculpture, présente un intérêt spécifique qui est celui de pouvoir se recycler à l’infini. Une fois nettoyé et sec, et sous réserve qu’il ne contienne pas trop d’additifs exotiques, le plâtre peut en effet être simplement recuit et broyé pour retrouver intacte sa qualité initiale de liant hydraulique prêt à l’emploi : un matériau idéal donc dans une logique de recyclage perpétuel, base d’un développement durable bien compris !

Plaques de plâtre stockées en vue de leur recyclage (photo © Gina Sanders / Actu Environnement)

En 2003 pourtant, seule une infime partie du plâtre issue de chantiers de démolition était recyclée, l’essentiel partant en décharge, au risque d’ailleurs de provoquer l’émission d’hydrogène sulfuré toxique lorsqu’il se trouve au contact de matière organique contenue dans les ordures ménagères. Mais depuis 2008, une filière de recyclage a été mise en place et on recyclait en 2014, selon les représentants de l’industrie plâtrière, de l’ordre de 50 000 tonnes de déchets issus de la démolition, l’objectif étant d’atteindre 245 000 tonnes d’ici 2020, le gisement annuel étant estimé à 350 000 tonnes. Pour le plâtre comme pour d’autres produits de l’activité humaine, les marges de progrès en matière de recyclage sont donc fortes et méritent toujours plus de pédagogie auprès des acteurs de la filière.

Voilà en tout cas un matériau un peu délaissé dans le domaine de la construction malgré ses multiples propriétés et qui mérite sans doute de retrouver ses lettres de noblesse, non seulement dans la restauration de bâtiments anciens, mais dans l’écoconstruction. Le plâtre : un matériau ancien et qui a fait ses preuves mais qui pourrait bien connaître un regain d’intérêt à l’avenir…

L.V. 

Loïc Fauchon : la Société des Eaux de Marseille tourne la page ?

5 janvier 2019

A Marseille, la Société des Eaux de Marseille est une institution. Créée en 1941 en même temps que le bataillon des Marins pompiers de Marseille, dans la foulée du dramatique incendie des Nouvelles Galeries qui avait révélé au grand jour l’incurie des élus de la ville en général, et la vétusté du réseau municipal d’eau en particulier, la Société d’études des eaux de Marseille se transforme deux ans plus tard en Société des Eaux de Marseille à qui la ville confie la gestion de l’eau dans le cadre d’un contrat de régie intéressée.

En 1960, le contrat de régie est remplacé par une délégation de service public (DSP) et depuis cette date, la SEM n’a pas lâché l’affaire, gérant toujours, pour le compte de la ville de Marseille la production et la distribution de l’eau, ainsi que l’exploitation du Canal de Marseille qui achemine depuis 1849 l’eau de la Durance jusqu’au Palais Longchamp. En 2001, la Communauté urbaine de Marseille s’est substituée à la Ville et fin 2013, après une durée record de 53 ans, le contrat de DSP a enfin été remis en jeu dans la cadre d’un appel d’offre, après que les élus marseillais aient balayé d’un revers de main toute velléité de retour à une régie municipale qui est pourtant devenu le dispositif de référence de nombre d’agglomérations telles Grenoble, Paris, Rennes ou Nice.

Loic Fauchon (à côté de Jean-Claude Gaudin) et Martine Vassal (en porteuse d’eau) lors du 6ème forum mondial de l’eau à Marseille en 2012 (photo © Christophe Taamourte / Forum mondial de l’eau)

L’attribution du nouveau marché de l’eau potable et celle des marchés de l’assainissement a donné lieu à d’intenses controverses et à une sérieuse mise en cause de plusieurs responsables locaux, Martine Vassal en tête, étrillée par un rapport de la Chambre régionale des comptes puis soupçonnée de favoritisme et de prise illégale d’intérêt dans le cadre d’une enquête ouverte par le Parquet national financier et même placée un temps en garde à vue en juin 2017.

Toujours est-il que c’est encore le groupe Eaux de Marseille, aux mains de Véolia, qui continue à gérer, pour 15 ans supplémentaires, jusqu’en 2029 au moins, via sa nouvelle structure juridique ad hoc dénommée Société des Eaux de Marseille Métropole, la distribution de l’eau potable dans la capitale phocéenne et 17 communes voisines dont Carnoux : une affaire juteuse à 2,3 milliards d’euros, le second plus gros français marché de distribution d’eau…

Un groupe qui emploie plus de 2000 salariés et affiche un chiffre d’affaires de près de 337 millions d’euros en 2017, dont 230 millions dans le secteur de l’eau. Ses investissements dans le domaine de l’eau ne cessent d’ailleurs de baisser, passant de 58 millions d’euros en 2016 à 49 en 2017, confirmant s’il en était encore besoin qu’il vaut mieux ne pas trop compter sur des contrats de DSP avec une multinationale de l’eau pour assurer le renouvellement des réseaux pourtant vieillissants. Et d’ailleurs, le groupe se diversifie de plus en plus vers d’autres marchés encore plus lucratifs dont ceux de la propreté urbaine, de la collecte des déchets (via sa filiale Bronzo notamment) voire de la vidéosurveillance.

Loic Fauchon lors du Forum mondial de l’eau à Mexico en 2006 (source © ENB IISD)

Et pourtant, c’est toujours le même homme, Loïc Fauchon, lui aussi mis en cause suite à l’attribution du marché marseillais de l’eau en 2014 et lui aussi placé en garde à vue dans ce cadre, qui est à la tête de cet empire solidement implanté dans l’écosystème marseillais, et ceci depuis 1991, soit bientôt 27 ans sans discontinuer, qui dit mieux ? Fonctionnaire territorial, il a occupé des postes de direction à la région PACA puis au Département des Bouches-du-Rhône avant d’être nommé directeur de cabinet de Gaston Deferre en 1983 lorsque celui-ci était encore maire de Marseille, puis d’occuper le poste de Secrétaire général de la Ville aux côtés de Robert Vigouroux qui le place en 1991 à la tête de la SEM, comme directeur général. Il en devient le PDG à partir du 1er juillet 1997, alors que son ami Jean-Claude Gaudin est désormais maire de la ville.

L’homme a de multiples casquettes et le cumul des fonctions ne lui fait pas peur. Maire de Trets de 1989 à 1997, il a aussi fait dans l’humanitaire en créant en 1977 une ONG d’aide d’urgence, TransSahara. Depuis 2014, il est également président de la SAFIM, la société qui gère la foire internationale de Marseille tout en étant présent dans moult conseils d’administration dont ceux de l’Agence de l’Eau Rhône-Méditerranée-Corse, de la Société des Eaux du Niger ou encore de l’IEP d’Aix-en-Provence d’où il est sorti diplômé en 1970.

Loïc Fauchon, PDG de la Société des Eaux de Marseille et président du Conseil mondial de l’eau à Marseille en 2012 (photo © J.M. Huron / SEM)

Mais sa grande affaire, c’est le Conseil Mondial de l’Eau qu’il a présidé de 2005 à 2012 après y avoir exercé de multiples responsabilités, ce qui lui a notamment permis d’organiser le sixième Forum mondial de l’eau qui s’est tenu à Marseille en mars 2012. Président honoraire de l’association depuis lors, Loïc Fauchon vient tout juste de se faire réélire Président, le 1er décembre 2018, de cet organisme qui promeut avant tout une gestion privée de l’eau et de l’assainissement par des multinationales comme Véolia, ainsi que cela lui est reproché fréquemment. Mais Loïc Fauchon n’en a cure, lui qui n’hésitait pas à proclamer, en 1998, comme le rappelait en 2010 le journaliste Marc Laimé sur son bloc Les eaux glacées du calcul égoïste : « l’eau, c’est toujours la vie, l’eau c’est parfois la mort. Mais l’eau c’est aussi le pouvoir, l’eau c’est aussi l’argent »…

Loïc Fauchon, réélu à la présidence du Conseil mondial de l’eau le 1er décembre 2018 (photo © Conseil Mondial de l’Eau / Econostrum)

Et voilà pourtant que ce personnage haut en couleur et qui vient de fêter ses 70 ans, est en train de passer la main comme il l’a annoncé devant quelques journalistes triés sur le volet le 14 novembre dernier. Les médias présents ont ainsi appris qu’une nouvelle directrice, Sandrine Motte, présente depuis 20 ans à la SEM, en avait été nommée directrice générale en avril dernier, assortie d’une directrice déléguée adjointe, Marie Borni, toutes deux ayant été directrice de cabinet du Président, lequel a annoncé qu’il quittera la SEM en juin 2019.

Sandrine Motte, directrice générale du groupe Eaux de Marseille, Loïc Fauchon, Président, et Marie Borni, DG adjointe (photo © F. Delmonte / Les nouvelles publications)

Le siège social de la SEM, situé dans le 6ème arrondissement près de la Préfecture a aussi été vendu et transféré sur le site de la Capelette, tandis que le groupe annonce une volonté de diversification dans d’autres domaines que celui de l’eau. Le départ prochain de son PDG pourrait donc correspond à un véritable tournant dans la vie du groupe. L’avenir dira si cette évolution se fait vers davantage de transparence et de déontologie une fois tournée la page Loïc Fauchon, lui qui n’hésitait pas en 2008 à assigner en justice pour diffamation l’association UFC Que choisir qui avait oser prétendre que l’eau était surfacturée à Marseille, comme le rappelait Le Ravi en avril 2009 : tout ceci ne sera peut-être bientôt plus qu’un mauvais souvenir d’une époque révolue…

L.V. 

Des dunes de sable dans l’Arctique : rêve ou réalité ?

3 janvier 2019

Parmi les risques liés au changement climatique en cours, celui lié à la montée du niveau des océans est sans doute celui qui a été le mieux intégré et auquel on se réfère souvent en premier, mais on ne pense pas toujours à celui de l’ensablement, qui progresse avec l’avancée des zones désertiques et qui menace bien des populations. Et pas seulement celles qui vivent en zone subtropicale, en bordure des zones désertiques déjà bien développées et en voie d’extension.

Maison enfouie sous le sable à Shoyna (photo © Sergey Ponomarev / New York Times)

Carte de situation de Shoyna au nord de la Russie (source © Wikipedia)

Il n’y a pas qu’à Tombouctou qu’on risque de se réveiller un matin dans l’incapacité de sortir de sa maison parce qu’une dune de sable s’est accumulée dans la nuit sous l’effet du vent, bloquant toutes les issues. Le risque existe aussi au niveau du cercle polaire arctique, dans le petit village de pêcheurs de Shoyna, situé à l’extrême nord de la Russie, sur la presqu’île de Kanin qui borde la Mer Blanche, au sud de la Mer de Barents.

Ce village qui abrite désormais moins de 300 habitants, les seuls quasiment à vivre à demeure sur cette péninsule peu hospitalière où la mer est couverte de glace de novembre à avril et où l’été ne dure que quelques mois, a été fondé en 1930.

 

Vue aérienne du village de Shoyna (photo © Sergey Ponomarev / New York Times)

Il a connu son apogée dans les années 1950, comptant jusqu’à 1500 habitants et une flotte de 70 bateaux de pêche qui écumaient les fonds poissonneux de la Mer Blanche. Les chalutiers ayant rapidement raclé toutes les espèces vivantes présentes dans cet écosystème particulièrement fragile, la pêcherie a dû fermer ses portes et les carcasses des bateaux finissent de pourrir sur le rivage, à demi ensevelis sous les dunes de sable qui progressent.

Epave de bateau de pêche abandonnée sur le rivage (photo © Sergey Maximishim et Dimitry Leltschuk / Moya-planeta)

Dans les années1950, les anciens du village se souviennent des pâturages qui s’étendaient encore autour du village. Mais l’écosystème a changé sous l’effet de la disparition des algues qui fixaient les fonds marins et le rivage, sous l’effet aussi sans doute de la déforestation alentours et peut-être même du détournement du cours de la rivière locale. Toujours est-il qu’une vingtaine de maisons a déjà été ensevelie sous le sable et qu’il faut recourir fréquemment au bulldozer pour dégager portes et fenêtres menacées de blocage.

Un gigantesque bac à sable pour les enfants… (photo © Sergey Maximishim et Dimitry Leltschuk / Moya-planeta)

Ce gigantesque bac à sable dans lequel le village se débat fait certes le bonheur des enfants qui y trouvent un superbe terrain de jeu. Mais lorsque le vent souffle et met en suspension les grains de sable qui alimentent le déplacement des dunes, alors chacun doit se calfeutrer en essayant d’empêcher le sable omniprésent de pénétrer à l’intérieur des maisons et en espérant que la porte d’entrée ne sera pas définitivement bloquée à la fin de la tempête. Un avant-goût du monde qui nous attend demain ?

L. V.

Katulu ? n° 57

27 décembre 2018

Ce nouveau numéro du cercle de lecture Katulu ? affilié au Cercle Progressiste Carnussien vous fera découvrir de nouvelles œuvres découvertes et partagées entre juin et octobre 2018, en espérant vous donner envie de les découvrir à votre tour.

Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (Katulu57). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos derniers coups de cœur de lecteur, venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence !

 

La carte et le territoire

Michel Houellebecq

Ce roman retrace une grande partie de la vie d’un artiste, Jed Martin, né dans une famille aisée mais où les relations humaines sont relativement réduites. Le roman se structure en 3 parties. Dans un premier temps il photographie des objets, cela sera pour lui un gagne-pain sans avoir le sentiment d’être un artiste, tout en vivant de son art. Il flashe sur une carte routière et se met à réaliser des centaines de photos couleur des cartes Michelin. Ceci va lui donner l’aisance de vie qu’il n’avait pas vraiment cherché… l’occasion de rencontrer Olga et d’une longue histoire d’amour… Mais il la laissera partir et les ponts seront rompus, sans discussion.

L’impression est étrange. Il est seul désormais, en fait il semble complètement handicapé par la relation humaine. Il n’a jamais eu vraiment d’amis. Il ne connaît que son père et encore très mal. C’est alors qu’il va, après avoir détruit toutes ses photos, se lancer avec beaucoup de frénésie dans la peinture de portraits de personnages : série des métiers simples puis série de « composition d’entreprises ». Il va ainsi passer presque 9 ans à accumuler plus de 60 tableaux.

L’écrivain Michel Houellebecq, le 5 octobre 2008 à Paris (photo © Olivier Laban-Mattei / AFP / Libération)

La deuxième partie du livre est le récit de l’exposition de ses tableaux et de sa rencontre avec Michel Houellebecq qui s’est retiré à ce moment-là en Irlande et qui est dans une phase dépressive. L’écrivain fait le catalogue de son exposition. L’exposition est un succès, tous les tableaux se vendent en particulier à des collectionneurs étrangers, à des prix exorbitants… Il va à nouveau rencontrer Olga… il a laissé passer l’occasion… toujours son incapacité de relations humaines dont il semble prisonnier pour la vie.

La troisième partie est consacrée à la recherche de l’assassin de Houellebecq et la fin de vie de l’artiste. Un assassinat abject. La police et tous les services spécialisés vont travailler sur ce crime et finir par l’élucider plus de 5 ans plus tard. A la tête d’une fortune colossale, Jed achète tous les terrains autour de la maison de ses grands-parents où il s’installe. Il va clore sa propriété pour que personne ne puisse y entrer. Il fait des photos, des vidéos, qu’il va retraiter informatiquement afin d’obtenir « ces trames végétales mouvantes, à la souplesse carnassière, paisibles et impitoyables en même temps…pour représenter le point de vue végétal du monde ». La nature reprend toujours le dessus des activités humaines dès que celles-ci cessent.

Ce livre est vraiment passionnant. Il décrit la vie d’un artiste très seul, créatif, mais enfermé dans son art, sans qu’on ait le sentiment qu’il en souffre vraiment. C’est aussi le cas de Houellebecq qui semble dans ce livre particulièrement dépressif en Irlande et très seul dans la campagne où il est assassiné. Il y a beaucoup de descriptions de situations, de l’état d’esprit des personnages, des paysages, des retours en arrière. Un style très vivant. Un très bon moment.

                                                                                                          Cécile

 

LE CAS EDUARD EINSTEIN

Laurent Seksik.

Ce livre est, sous une forme romancée, la biographie documentée du fils cadet d’Albert Einstein et de sa première épouse Mileva Maric. Mariés en 1903 ils eurent deux fils : Hans-Albert en 1904 et Eduard en 1910. Puis les époux se séparent : Mileva qui ne supporte pas Berlin vivra à Zurich tandis qu’Albert restera à Berlin pour son travail…. et d’autres tendres sentiments.

Très directement, l’auteur nous projette dans la vie d’Eduard Einstein, le fils cadet, à l’époque où commencent les crises psychiques qui vont perturber l’existence de ce garçon de vingt ans. Intelligent, il est en première année de médecine, et musicien, il a étudié avec les meilleurs maîtres. Albert est venu à Zurich proposer à son fils de partir avec lui aux États-Unis où il serait soigné. Eduard, qui ne lui pardonne pas sa séparation avec Mileva, lorsqu’il avait quatre ans, refuse. Il n’y aura plus le moindre contact entre le père et le fils.

Laurent Seksik (photo © David Ignaszewski / Koboy@Flammarion / Le Télégramme)

Plus tard, depuis Princeton Albert Einstein tente de faire venir ses fils, mais seul l’aîné, Hans-Albert, est autorisé par les services d’émigration à venir s’installer aux States. Pendant ce temps, en Suisse, Mileva consacre sa vie à soutenir son enfant handicapé et diagnostiqué schizophrène. Hospitalisé à Zurich dans une grande clinique psychiatrique, le Burghözli. Eduard n’a plus que sa mère pour tout référent. Il vivra jusqu’en 1965, relativement apaisé.

C’est alors que le monde se pose des questions au sujet du psychisme de la famille Einstein. Et c’est l’enquête de Laurent Seksik : analyse du cerveau du théoricien de la relativité. Commentaires journalistiques sur la photo des 70 ans d’Einstein tirant la langue comme un gamin malicieux. Solitude du grand homme, éloigné du programme atomique en fin de carrière. Mobilisation pour les grandes causes communistes ou humanitaires. Passion pour la musique et les artistes. Foucades pour les femmes. Incapacité volontaire ou non à communiquer avec ses proches.

L’analyse des correspondances échangées avec la famille, les amis, les confrères d’Albert Einstein ouvre des perspectives infinies (grosse bibliographie en fin de volume). Aux lecteurs de réfléchir aux raisons du non-dit, du non-fait, voir du silence volontaire.

                                                                                                          Roselyne

 

La vraie vie

Adeline Dieudonné

L’histoire se passe dans une sinistre banlieue belge, une forêt et un cimetière de voitures, une voisine pour le moins originale, Monica, qui raconte des histoires de dragons… La maison, avec un jardin, trois biquettes, dans un lotissement « une cinquantaine de pavillons alignés comme des pierres tombales ». « Dans la maison il y a 4 chambres, la mienne, celle de mon frère Gilles, celle de mes parents et celle des cadavres ».

Adeline Dieudonné (source © Le carnet et les instants)

Le père immense « boit autant qu’il chasse et qu’il bat sa femme ». La mère insignifiante mais obsédée par le jardinage et les chèvres « une amibe un ectoplasme rempli de crainte qui ne se défend pas ni se plaint elle souffre en silence. » Elle, 10 ans, qui aime son petit frère d’une tendresse de mère. Dans la chambre des cadavres, des animaux empaillés, les trophées du père chasseur, des cerfs, des antilopes, des zèbres, un lion et dans un coin la hyène et la défense d’éléphant qu’il est interdit de toucher.

Les enfants font du cimetière de voitures leur terrain de jeux et attendent tous les soirs la visite du marchand de glace. Lorsque celui-ci est tué accidentellement, Gilles commence à avoir un comportement étrange, il torture les animaux domestiques et se mure dans le silence. La petite fille est persuadée que la hyène est allée habiter chez son frère et qu’elle vit à l’intérieur de lui. Elle se met en tête d’inventer une machine à remonter le temps qui lui permettrait d’empêcher l’accident mortel du vieux marchand.

Au fil de l’histoire, les dernières pages m’ont laissée KO. Je me demande comment cette héroïne garde espoir face à tant de noirceur et j’ai aimé avoir accompagné cette jeune femme qui n’a jamais capitulé face à l’enfer.

                                                                                               Suzanne

 

Frappe-toi le cœur

Amélie Nothomb

Dans ce livre, « la Belge au chapeau » raconte la relation mère-fille, complexe voire toxique, entre Marie la mère, Diane, sa première fille, son second enfant, Nicolas et la troisième, une fille, Célia. Marie aime être le centre du monde, se grise d’attirer les regards et surtout de susciter la jalousie, de voir briller dans le regard des autres une pointe d’envie. Évidemment elle séduit le plus beau garçon de la ville, Olivier fils du pharmacien. Quand sa première fille naît, la jolie Diane, couronnée de toutes les qualités, Marie perd l’admiration de son entourage au profit du bébé. Le calvaire de Marie commence : sa fille lui vole la vedette (Quelle beauté un si beau bébé !). Elle rejettera sa fille qui s’en sortira en ne l’aimant pas. Elle élèvera correctement son fils Nicolas et bouffera littéralement la dernière Célia.

Diane avait 5 ans et « elle se transforma en une créature désenchantée ». Elle se jette à corps perdu dans les études. Elle se prend d’amitié pour une de ses maîtres de conférence mais sera déçue en s’apercevant que cette femme se sert d’elle. Elle retrouve chez cette femme les défauts de sa mère envers elle.

Ce roman nous plonge dans les chemins tortueux de l’âme humaine et surtout cette relation mère- fille si importante si difficile mais indispensable. Avoir une fille c’est parfois délicieusement pervers.

Pourquoi le titre ? « Frappe toi le cœur, c’est là qu’est le génie. C’est une phrase d’Alfred de Musset qui m’a impressionnée. Quelle révélation ! c’est un organe qui n’a rien à voir avec les autres, je comprends que les anciens y aient vu le siège de la pensée de l’âme ».

Je ne raconterai pas la fin de ce roman : c’est à vous de le découvrir.

                                                                                                                      Suzanne

 

CAPITAINE

Adrien BOSC

« Nous ne saurions connaître le goût de l’ananas par la relation des voyageurs » se rappelle Bosc en préambule. C’est pourquoi il rédige sous forme de roman la vaste documentation accumulée en souvenir des personnages historiques qui embarquent le 24 mars 1941, parmi les 250 migrants, sur le « Capitaine Paul-Lemerle » assurant la jonction entre Marseille et les Antilles,armé par la SGTMV pour évacuer l’énorme afflux de personnes en attente de passeports et visas afin de fuir la France à moitié conquise, avant l’invasion hitlérienne complète.

Adrien Bosc (photo © Eric Feferberg / AFP / Stock)

Tout au long de la traversée, une myriade d’anecdotes nous rendront plus familiers l’écrivain André Breton, le jeune savant Claude Lévi-Strauss, le révolutionnaire russe Victor Serge et son fils Vlady, la photographe Germaine Krull, jusqu’au jeune militant de la cause noir, Aimé Césaire, en Martinique, qui sous l’impulsion de sa rencontre avec ces passagers remarquables, se verra conforté dans la publication de sa première feuille de chou, « Tropiques ».

Le bateau arrive à Fort de France le premier mai 1941. Et après cette interminable traversée, les passagers sont mis sous contrôle policier et enfermés au Fort du Lazaret… La Martinique est déjà sous les ordres de Vichy ! Préfet, policiers et gendarmes obéissent à une France collabo ! Alors, selon leur destination finale, les transfuges attendent dans l’anxiété les bâtiments qui vont les emmener vers le Brésil, Porto-Rico, Haïti où New-York. Pays d’accueil différemment réceptifs.

L’auteur, envahi par son sujet, nous projette dans un microcosme à l’image d’une société en crise fuyant l’horreur et cherchant l’espoir… Il conclut en un vaste épilogue sur les fenêtres magiques de sa recherche « obsessionnelle ». En un style souple et prolifique, suivant un fil conducteur sur lequel s’entrelacent un écheveau d’historiettes, il veut la participation du lecteur… bien que Leibnitz ait affirmé que : « Nous ne pouvons connaître le goût de l’ananas par le récit des voyageurs ». C.Q.F.D.

                                                                                                           Roselyne

 

Les Salamandres

Michel Peyramaure

Auteur très prolifique, Michel Peyramaure, né en 1921, se consacre à l’histoire de France. Il est également l’auteur de nombreuses biographies de personnages historiques. Avec Claude Michelet et Denis Tillinac, il fonde dans les années 1980, l’École de Brive, mouvement d’écrivains de Corrèze, dans la tradition du roman populaire du XIXe siècle.

Pourquoi la salamandre ? « Ce grand lézard en apparence redoutable a été choisi comme emblème par le roi. Il a le pouvoir d’échapper aux flammes. Cela s’appelle une salamandre. Elle protège Sa Majesté des brasiers de la guerre et de l’amour mais sa peau sécrète un poison »

Michel Peyramaure en 2018 (photo © Sylvain Marchou / Brive Mag)

Ce roman historique se présente comme l’Histoire de la vie à la Cour de François 1er au XVIéme siècle à travers les récits faits par deux de ses favorites : la Comtesse Françoise de Chateaubriant et Anne de Pisseleu, Duchesse d’Étampe Ce livre m’a intéressée surtout pour sa valeur historique : la monarchie, l’esclavage que l’on découvre « indigènes ramenés au-delà de la mer océane par des marchands castillans qui les vendent comme esclaves. Ce spectacle me rappelait, en plus cruel, les exhibitions d’ours apprivoisés, sur les places de nos villages ».

François 1er était un roi poète, passionné par les arts, n’hésitant pas à écrire des petits poèmes pour sa favorite. C’était un roi bâtisseur. Sans négliger les affaires du royaume, il donnait libre cours à son goût pour l’architecture rapporté d’Italie, les constructions de Chambord qu’il appelait « son bouquet de pierre », son hommage à Léonard de Vinci, créateur de machines appelées, à l’entendre, à révolutionner l’industrie, le transport et les contingences de la vie quotidienne. « François 1er insuffle au pays un essor artistique extraordinaire… un commerce intense avec le nouveau monde » ! Ce fut La Renaissance française !

                                                                                                          Josette J.

Joyeux Noël 2018 !!!

25 décembre 2018

Comme chaque année, le jour de Noël est l’occasion de sourire un peu et d’oublier pour quelques instants au moins les soucis du quotidien. Et, pour cela, rien de mieux qu’un petit dessin humoristique. Merci aux dessinateurs de presse et à leur humour décalé, tendre ou ironique qui leur permet avec beaucoup de talent de faire passer des idées de manière subtile, et … joyeux Noël 2018 à tous les lecteurs assidus ou occasionnels de ce blog collectif !

Un dessin signé Ucciani (source © Centerblog.net)

Un dessin signé Deligne (source © Pinterest.fr)

Un dessin signé Ranson (source © home.scarlet.be)

 

Un dessin signé F. Breant (source © blog Pierre la pierre)

 

Un dessin signé Phil Interlandi (source © Bric-à-brac.org)

 

Un dessin signé Flym (source © Jennely)

 

Un dessin signé Chapatte

Une ronde de Cercles à Gémenos pour fêter 140 ans d’activités !

9 décembre 2018

Samedi 1er décembre 2018, le Cercle du Progrès Démocratique de Gémenos a convié les cercles des villes et villages voisins à fêter ses 140 ans !

A Gémenos, réunion pour le 140ème anniversaire du Cercle du Progrès Démocratique de Gémenos (photo © M. Motré / CPC)

C’est en effet le 25 septembre 1878 qu’est créé à Gémenos le Cercle du Progrès Démocratique, quelques mois après les élections du 6 janvier 1878, jour où la IIIème République, proclamée en septembre 1870, est véritablement établie. Rappelons que le 25 septembre 1792 est le jour où la 1ère République a été proclamée « une et indivisible ». D’où le choix du 25 septembre pour la création du Cercle de Gémenos !

A l’initiative des deux co-présidentes du Cercle du Progrès Démocratique de Gémenos, Mesdames Josette DAVID et Valérie THYOT, l’anniversaire donne l’occasion à plusieurs de ses membres de rappeler le contexte de sa création.

Quelques repères historiques de 1878

1878, sous la présidence de Mac Mahon et après la Commune de 1871, Louise Michel est déportée avec d’autres Communards en Nouvelle-Calédonie ou elle apporte son aide aux Kanaks.

Le 1er mai 1878, c’est aussi l’inauguration de l’Exposition Universelle de Paris, suivie le 18 mai par la création de l’Administration des chemins de fers de l’Etat.

Le 25 septembre, Gémenos voit la création du Cercle du Progrès Démocratique placé sous le signe de Marianne dont le buste est toujours présent dans ses locaux.

Siège du Cercle de l’Harmonie à Aubagne en 1915 (source © Cartes Postales Anciennes)

Quelques repères marquants pour le Cercle du Progrès Démocratique de Gémenos 

A l’origine, le Cercle n’accueille pas les femmes. Pour adhérer, il faut être présenté par deux parrains qui garantissent la bonne moralité de l’impétrant. Les cotisations sont réglées mensuellement, faute de quoi, la radiation peut être prononcée.

1893, le Cercle s’installe dans le bâtiment situé au 1 rue Jean Jaurès où il demeure toujours.

1902, date de création de la Section locale de l’Internationale ouvrière.

1936, création d’une cellule du Pari Communiste.

1941, les Allemands occupent le bâtiment du Cercle.

1978, les premières femmes intègrent le Cercle du Progrès Démocratique.

1988, dans ses locaux se tiennent des réunions et des activités de distraction. Le 17 mai 1988, l’état de l’édifice nécessitant des travaux importants, afin de régler leur coût, le Cercle cède une partie du bâtiment à la Mairie de Gémenos. Le débit de boisson est fermé.

1994, après les travaux, le Cercle ouvre de nouveau, avec une vocation citoyenne.

Les activités du Cercle

Tous les samedis, se tiennent des activités liées à la lecture : Les livres sous l’olivier (arbre qui a remplacé le platane présent à l’origine). Parmi les nombreuses actions, distinguons actuellement deux ateliers d’écriture, un cercle de lecture, des discussions sur différents thèmes de société. Auparavant, le Cercle a développé une Université du Gai Savoir, des ateliers Philosophie et toponymie, ainsi qu’une chorale et une formation au provençal.

Après cette large présentation à plusieurs voix, les Cercles invités ont pu présenter leurs objectifs ainsi que leurs activités.

Le siège du Cercle des Républicains à Roquefort – La Bédoule (photo © M. Motré / CPC)

Le Cercle Républicain des Travailleurs de Roquefort-La Bédoule, représenté par Françoise Vergne, a annoncé qu’en 2019 il fêterait ses 140 ans ! Cette rencontre fut l’occasion d’offrir un ouvrage sur son histoire (1) au Cercle de Gémenos et de préciser qu’il organisait, dans le cadre de son association Carrefour Citoyen, des conférences dont la prochaine se déroule le 6 décembre 2018 et sera consacrée au Populisme de Gauche. Ce Cercle est installé dans un bâtiment qui comporte un débit de boisson, caractéristique des cercles ruraux créés à a fin du XIXème siècle.

Le siège du Cercle du Progrès à Beaudinard (photo © Cyclo Sport Ciotaden)

Le Cercle du Progrès de Beaudinard dispose lui aussi d’un local et d’une cour qui sont la propriété des adhérents (1050 à ce jour). Il organise des réunions et des fêtes (Saint-Eloi), et propose des activités diverses (boules, cartes).

Septembre 2015 : le Cercle de l’Harmonie d’Aubagne fête ses 125 ans (photo © Florent de Corbier / La Marseillaise)

Le Cercle de l’Harmonie d’Aubagne a fêté ses 128 ans d’existence. Il dispose de 1000 m2 en propriété et dispose d’un débit de boisson (licence IV). Ses activités marquent une forte dominante culturelle : concerts, théâtre, cinéma, expositions artistiques, caractéristique qui vise à pallier la fermeture récente de la MJC de la ville. Il organise une aide aux devoirs pour les scolaires. Le Cercle a initié des partenariats avec différentes associations d’Aubagne et, comme la plupart des Cercles, il vise à rajeunir son public.

Le Cercle Progressiste Carnussien représenté par son bureau a enfin énoncé ses objectifs et ses activités. Outre sa jeunesse (18 ans), il a rappelé que, ne disposant pas de locaux propres, il bénéficiait de salles prêtées par la commune pour la tenue de réunions mensuelles et de conférences (4 par année environ) axées sur des questions concernant l’éducation, les sciences, l’économie, la santé…) qui réunissent entre cinquante et cent personnes. Son club de lecture KATULU ? est fréquenté par des lectrices assidues qui rendent compte de leur intérêt pour les livres lors de présentations publiques ainsi que sur le blog. Pour favoriser la réflexion citoyenne, le Cercle Progressiste Carnussien édite deux journaux par an et diffuse, via son blog et le relai de sa page Facebook, des articles portant sur des questions de société et de culture, locales, nationales et internationales.

Parmi les souhaits qui ont été émis, dont celui qui vise à partager nos calendriers d’initiatives, nous retiendrons aussi le bonheur de relations d’expériences au travers de rencontres à venir plus régulières.

Titre d’un article publié dans La Provence le 5 janvier 2019

Au terme de ces présentations et d’échanges avec les nombreuses personnes présentes, les co-présidentes du Cercle de Gémenos ont convié le public à se réunir à l’extérieur pour une photographie marquant cet anniversaire et chanter au son d’un orgue de barbarie puis à regagner le local pour un apéritif de l’Amitié.

Longue et belle vie aux Cercles, lieux de sociabilité en Provence (2) !

Michel Motré

  • Collectif, Roquefort-la-Bédoule, 100 ans du Cercle Républicain des Travailleurs, Association des amis de Marius Aimonetto, 1996.
  • Pierre CHABERT, Les Cercles, une sociabilité en Provence, Coll . Monde contemporain, PUP (Publications de l’Université de Provence), 2006.

Une révolution de poids dans les mesures

3 décembre 2018

Les nouvelles unités de mesures adoptées à la Révolution française (gravure d’époque © DR)

C’était l’un des grands acquis de la Révolution française : le 18 Germinal de l’an II (7 avril 1795), dans son souci d’universalisme, la Convention nationale décrète que désormais, « il n’y aura qu’un seul étalon des poids et mesures pour toute la République ; ce sera une règle de platine sur laquelle sera tracée le mètre qui a été adopté pour l’unité fondamentale de tout le système des mesures ».

Contrairement à l’usage alors en vigueur qui se basait sur des étalons distincts et donc des unités de mesures variables selon les régions et les pays, les révolutionnaires français réunis en Assemblée constituante, avaient en effet décidé, dès 1790, sur proposition de Talleyrand, lui-même conseillé par Condorcet, de créer un système de poids et mesures à la fois stable et universel. L’idée n’était d’ailleurs pas nouvelle puisque c’est un religieux lyonnais, Gabriel Mouton, qui avait suggéré, dès 1670, de définir cette unité de mesure par une fraction de l’arc méridien terrestre.

C’est ce principe qui a donc été retenu en 1795, le mètre étant alors défini comme étant « la mesure de longueur égale à la dix-millionième partie de l’arc de méridien compris entre le pôle boréal et l’équateur », ce qui donnera lieu à la formidable épopée de Delambre et Méchain, deux scientifiques chargés, durant 7 ans, de procéder aux mesures géodésiques nécessaires pour évaluer précisément la distance entre Dunkerque et Barcelone

Tout le système métrique décimal, rendu obligatoire en France à partir du 23 septembre 1795, repose ainsi sur quelques unités simples et universelles dont les étalons en platine du mètre et du kilogramme sont déposés aux Archives nationales en 1799. Un siècle plus tard, en 1875, est créée la Convention du Mètre, signée alors par 17 pays et qui instaure le Bureau international des poids et mesures, première étape vers l’instauration du système international d’unités (dénommé SI dans le monde entier) adopté en 1960 et désormais en vigueur dans le monde entier sauf dans trois pays : la Birmanie, le Liberia et… les États-Unis !

La sonde spatiale Mars Climat Orbiter lancée par la NASA le 11 décembre 1998 (vue d’artiste)

Une divergence qui est encore à l’origine de certains dysfonctionnements comme celui qui a conduit la sonde spatiale Mars Climat Orbiter à s’écraser lamentablement à la surface de Mars le 23 septembre 1999 car l’équipe de navigation faisait ses calculs de correction de trajectoire dans un système métrique tout en alimentant ses logiciels avec des données sur la poussée des micro-propulseurs qui, elles, étaient exprimées en unités anglo-saxones : simple erreur de débutant…

Fondé en 1960 sur 6 unités de base (le mètre, unité de longueur, le kilogramme, unité de masse, la seconde, unité de temps, l’Ampère, unité d’intensité électrique, le Kelvin, unité de température et le candela, unité d’intensité lumineuse) auxquelles s’ajoute en 1971 la mole, unité de quantité de matière, le système est resté depuis lors solide sur ses fondements tout en faisant sans cesse progresser la définition des unités de base pour la rendre toujours plus précise et plus universelle.

C’est ainsi qu’en 1967, la seconde, définie jusque-là comme 1/86 400 de la durée d’un jour moyen, est redéfinie de manière beaucoup plus précise à partir d’un nombre d’oscillations lors de la transition entre deux niveaux d’énergie de l’atome de Césium 133. Et en 2011, la 24ème Conférence générale des poids et mesures décide de refonder totalement le Système international en se basant sur 7 constantes de la physique, parmi lesquelles la charge élémentaire e qui vaut, comme chacun l’apprend au lycée, 1,6 x 10-19 C, ou encore la vitesse de la lumière dans le vide, le fameux c de la formule d’Einstein E = mc2, qui approche les 300 000 km/s…

Adoption à l’unanimité du nouveau Système international lors de la 26ème Conférence générale des poids et mesures à Versailles le 16 novembre 2018 (source © Académie des Sciences)

Et la révolution prévue a donc eu lieu lors de la dernière Conférence générale des poids et mesures qui vient de se tenir du 13 au 16 novembre 2018 à Versailles et qui renvoie donc aux oubliettes de l’Histoire, « le grand K », ce cylindre de platine iridié d’1 kg, conservé sous trois cloches de verre au Bureau international des poids et mesures à Sèvres et qui définit depuis 1889 l’unité de masse qu’est le kilogramme. Il était temps puisque la masse de cet étalon avait lentement dérivé, accusant un écart de 50 microgrammes, certes négligeable pour le commun des mortels, mais dérangeant pour l’esprit scientifique et les besoins de l’industrie moderne entrée dans l’ère du nano-monde…

Désormais, le kg, initialement défini comme étant le poids d’un litre d’eau pure, n’est plus défini par référence à celle de l’étalon universel conservé à Sèvres, mais à partir de la valeur de la constante de Planck valant exactement h = 6,626 070 x 10-34 J.s, unité qui correspond à des kg m2 s-1. L’approche révolutionnaire vient de ce qu’on partait jusqu’à présent du kg défini à partir d’un élément de référence et qu’on mesurait la constante de Planck à partir de cet étalon au moyen d’une balance de Kibble (qui permet d’équilibrer les masses avec des forces électromagnétiques). On fera désormais l’inverse puisque cette constante universelle voit sa valeur fixée une fois pour toutes, et on en déduira la masse du kg à partir de cette valeur de référence.

Il en est de même pour le mètre qui était déjà défini depuis 1983 comme « la longueur du trajet parcouru dans le vide par la lumière pendant une durée de 1/299 792 458 de seconde » et dont la nouvelle définition est quasiment inchangée sauf qu’elle se base désormais sur une valeur explicite de la vitesse de la lumière égale exactement à 299 792 458 m/s.

Les autres unités fondamentales du Système international ont aussi subi un profond lifting. C’est le cas en particulier du degré Kelvin, qui était jusque-là défini comme une fraction de la température thermodynamique au point triple de l’eau où coexistent les trois phases solide, liquide et vapeur, définition qui dépendait fortement de la pureté et de la composition isotopique de l’eau utilisée. Il en est de même de l’Ampère, défini à partir de la force mécanique entre deux fils infiniment longs séparés d’un mètre et dans lesquels circule un courant électrique. La nouvelle approche, qui ne change rien pour la plupart des usages habituels, permettra d’obtenir des valeurs plus précises et intangibles pour les unités utilisées, y compris lorsqu’on s’éloigne du domaine de valeurs dans lequel elles ont été établies.

Expérience de spectroscopie à haute résolution au Laboratoire Kastler Brossel, contribuant à déterminer la valeur des constantes fondamentales (photo © Hubert Raguet / LKB / Journal du CNRS)

Plusieurs équipes françaises ont participé étroitement au calcul le plus précis possible des constantes de base sur lesquelles se fondent désormais le Système international. Ainsi, c’est au laboratoire de métrologie commun au LNE et au CNAM qu’a été fournie avec l’incertitude relative la plus faible la constante de Boltzmann k, si bien que la valeur retenue comme référence internationale est très proche de celle calculée par cette équipe de scientifiques français qui se situe dans la droite ligne de l’impulsion fournie sous la Révolution française et qui a permis de fournir au monde entier un système cohérent et universel d’unités de mesures.

L. V. 

A Carnoux, une laïcité commémorative bien singulière…

17 novembre 2018

Célébration de la Sainte-Geneviève, le 24 novembre 2017 devant l’église de Carnoux (extrait du bulletin municipal, Le Messager n°50, janvier 2018)

A chaque cérémonie de recueillement (8 mai, 11 novembre), les Carnussiens constatent cette adaptation locale très particulière de la laïcité : le maire invite la population à se rassembler devant l’hôtel de ville pour assister à la messe, avant la cérémonie civile et militaire officielle.

Evidemment, certains s’interrogent sur la nécessité d’encapsuler une cérémonie religieuse dans un hommage laïc. La grande majorité des communes, dont Marseille, Aix ou Aubagne, restent d’ailleurs fidèles au principe laïc habituel, pour lequel les initiatives religieuses ne sont pas mentionnées. Et dans les quelques communes qui les signalent, elles sont présentées comme extérieures à la commémoration municipale, comme une simple information pour les citoyens qui se sentent concernés.

Entrefilet publié dans La Provence 10 novembre 2018

Déjà, il y a 10 ans… Une « tradition laïque » à Carnoux…

A Carnoux, ce n’est pas le cas. C’est même une tradition. A chaque cérémonie, le même rituel, une certaine confusion entre le religieux et le laïc. On peut s’imaginer la complexité de la chose si la commune hébergeait un temple, une synagogue, une mosquée ou une église arménienne… Mais évidemment, cette question amène une réflexion plus particulière pour le 100ème anniversaire de 1918 pour lequel, durant des mois, il a été mis en évidence, dans les médias et dans les écoles, que toutes les religions, toutes les ethnies, toutes les opinions avaient eu leur lot de héros et de victimes, de bravoures et de drames et que la nation leur devait reconnaissance à tous. Si l’une des commémorations se doit d’une distanciation, d’une « pudeur » laïque, c’est bien celle-ci.

Certains défendront localement certainement ce mélange des genres. Après tout, le cloisonnement entre le laïc et le religieux n’est pas absolu. Un curé peut être maire et un rabbin ou un imam peuvent être secrétaires de mairie. Mais, dans leur fonctionnement, les institutions publiques et religieuses, demeurent indépendantes, séparées, depuis la loi de 1905.

Les cérémonies nationales ont d’ailleurs, encore cette année, parfaitement respecté cette règle de bon sens, initiée, rappelons-le dès la fin de la grande guerre. Le 11 novembre 1918, en effet, l’archevêque de Paris invite Clemenceau, alors président du Conseil, au Te Deum prévu à Notre-Dame de Paris, en hommage à tous les morts de la guerre qui vient de s’achever. Clemenceau dissuade le président de la République, Raymond Poincaré, de s’y rendre, et répond par un communiqué officiel dont le cadre est encore aujourd’hui respecté : « Suite à la loi sur la séparation de l’Eglise et de l’Etat, le gouvernement n’assistera pas au Te Deum donné à Notre-Dame. Mmes Poincaré (femme du président de la République) et Deschanel (femme du président de la Chambre des députés) n’étant pas membres du gouvernement pourront par contre y assister ».

Procession religieuse dans les rues de Carnoux avec le maire en tête à l’occasion du cinquantenaire de l’église Notre-Dame d’Afrique, le 23 avril 2016 (source : bulletin municipal spécial Jubilé)

Alors, il est vrai, qu’en général, l’esprit de la loi de laïcité est respecté. C’est le cas à Aix, Marseille, Aubagne, La Ciotat, Gémenos, la Bouilladisse, Belcodène, Cuges-les Pins, la Destrousse, La Penne-sur-Huveaune, Peypin, Cadolive, Auriol. Seuls Saint-Cyr et Carnoux se distinguent, avec un rassemblement à la Mairie avant une cérémonie religieuse. A Cassis, Roquefort-la-Bédoule ou Saint-Zacharie, la messe est annoncée, mais précède le rassemblement laïc à la Mairie.

Procession religieuse dans les rues de Carnoux (source : bulletin municipal spécial Jubilé)

Il ne s’agit pas d’être tatillon sur l’organisation d’une cérémonie municipale. Il s’agit avant tout de réfléchir au fond de la notion de laïcité, qui est le respect de l’autre, de ses diversités, de ses opinions et la neutralité des institutions publiques. Cela n’avait pas échappé au quotidien catholique La Croix, qui, le 11 novembre 2016, s’inquiétait, dans un article intitulé « Ces mairies qui invitent à aller à la messe pour commémorer le 11 novembre » de l’incompréhension éventuellement générée et du possible inconfort des maires qui invitaient à une cérémonie religieuse.

A Carnoux comme ailleurs, l’esprit de la laïcité ne peut qu’être bénéfique à la citoyenneté locale.

J. Boulesteix

L’architecture des bâtiments publics de Carnoux : une vision contemporaine et des références

13 novembre 2018

Après la construction à Carnoux-en-Provence de la Médiathèque Albert Camus, conçue par l’atelier Fernandez et Serres d’Aix-en-Provence et réalisée entre 2004 et 2007, le point d’orgue de la rénovation du centre-ville concerne l’extension de l’Hôtel de Ville ainsi que la construction du Point d’Accueil Tourisme. Le projet retenu est celui de l’agence marseillaise AT, Céline TEDDÉ et Jérôme APACK, dont des infographies annoncées par le slogan « Carnoux Avance !… » sont visibles sur différents panneaux d’affichages  dans la ville.

Photo © MM CPC

Afin d’éclairer nos concitoyens sur les partis-pris fonctionnels et esthétiques qui fondent ces nouvelles réalisations, nous vous proposons quelques clés de compréhension de l’architecture contemporaine. Pour cela, nous avons pris contact avec les architectes Céline Teddé et Jérôme Apack qui ont accepté de nous communiquer des informations sur leur démarche. Nous ferons ensuite mention de quelques grandes figures de l’architecture moderne, comme Pierre Jeanneret dit Le Corbusier, et contemporaine comme Aldo Rossi, nous évoquerons aussi la peinture de Giorgio de Chirico, et cela sans oublier de mettre en évidence des relations qu’entretiennent ces constructions avec des réalisations locales et étrangères, contemporaines et passées.

Le nouvel Hôtel de Ville

Ce bâtiment public doit conjuguer des fonctions d’accueil, de gouvernance, de réception et regrouper des services jusqu’alors externalisés comme la police municipale et le CCAS. Tel qu’il apparaît actuellement en cours de construction, il se juxtapose avant d’intégrer le volume de l’actuelle mairie dans un ensemble volumétrique de base trapézoïdale et à la toiture en terrasse.

Photo © MM CPC

Alors que l’ancienne Mairie affichait une façade ostentatoire et symétrique, avec son large escalier extérieur, son entrée vitrée et son balcon central, le nouvel édifice se présente comme un volume épuré, sans débordements.

Tel qu’on peut le percevoir en cours de construction et comme il apparaîtra selon cette représentation infographique aimablement communiquée par les architectes, l’extérieur propose en façade de vastes plans libres échancrés par de larges ouvertures en bandeau dont certaines sont pourvues de pare-soleil. Ces derniers se substitueront efficacement et esthétiquement aux actuels stores bicolores.

Vue de la façade (maquette © Agence AT)

Côté parc, ainsi que sur l’arrière donnant sur la rue du 14 Juillet, on perçoit des ensembles de baies dont celles de l’étage présentent une partie supérieure en plein cintre (demi-cercle). Notons que ces baies sont majoritairement ouvertes sur les murs situés au Nord-Ouest et au Nord-Est, là où le soleil n’est pas le plus ardent.

Schémas © Agence AT

Les circulations pour le public et les agents ont été repensées. Comme le montre l’étude volumétrique ci-dessous, deux axes sont privilégiés.  La première entrée est située en façade et une seconde est créée au niveau du parvis de l’ensemble résidentiel  de l’Esplanade.

L’intérieur, tel qu’on peut le découvrir sur le site de l’agence AT, propose deux cours. La première, nommée « cour d’entrée » affirme un caractère plutôt minéral. Ouverte visuellement sur le Parc Tony Garnier, elle servira d’espace d’attente et aussi de prolongement à la salle des mariages.  La seconde, appelée « la cour des agrumes », sera plantée afin d’apporter de la fraîcheur au bâti.  De nombreuses ouvertures sont tournées vers ces cours intérieures pour se protéger des effets d’une lumière solaire directe et de la chaleur induite. Le patio permet ainsi à la lumière zénithale de baigner les espaces intérieurs d’une lumière adoucie.

La prise en compte de ces données dans le contexte climatique provençal constitue un atout pour le confort, tant celui des personnels que celui des usagers.

Comme le montre l’infographie ci-dessus, les successions d’espaces s’organisent selon des volumes ouverts et fermés, scandés par les piliers et des passages, qui conjuguent opacité du béton et transparence du verre. Le vocabulaire plastique est sobre. Il confère à l’ensemble un sentiment de quiétude.

Dans les propos qui précèdent, nous avons cité quelques caractéristiques du bâtiment comme le toit terrasse, la façade libre, les circulations et les ouvertures en bandeaux.

La mention de ces termes et expressions renvoie directement à l’architecture de Le Corbusier, telle qu’il en définit les principes dès les années 1920 avec les Cinq points pour une architecture moderne: les murs porteurs, le plan libre, la façade libre, les pilotis et le toit-terrasse.

Ici, les murs ne fonctionnent plus comme dans la plupart des constructions. Grâce à une ossature indépendante, et surtout à l’utilisation maîtrisée du béton, les murs portants extérieurs sont supprimés, permettant ainsi de disposer de toute l’enveloppe pour éclairer l’intérieur et les ouvertures peuvent courir d’un bord à l’autre de la façade (principe de la façade libre). Enfin le toit-terrasse, à défaut d’être aménagé comme à la Cité Radieuse de Marseille, peut recevoir une isolation végétale comme à l’Ecole Internationale de Manosque ou des panneaux solaires pour contribuer à une gestion écologique du bâtiment, comme c’est le cas dans de nombreuses et récentes réalisations.

Étude quartier Gallaratese, Milan 1969 © Aldo Rossi

Mais les architectes de l’agence AT préfèrent convoquer la démarche et les créations d’Aldo Rossi (1931-1997). L’étude de son œuvre montre en effet que « si les bâtiments d’Aldo Rossi semblent évidents et facilement appropriables, ils sont pourtant faits d’une succession d’espaces et se nourrissent de références historiques et populaires. La colonne, l’arche et la lucarne ne sont plus de simples éléments de langage, ils sont employés pour servir l’architecture, parce qu’ils font sens dans l’histoire qui est racontée » (Extrait d’un article de Bastien Saint-André) Les architectures d‘Aldo Rossi expérimentent un principe analogique où la référence historique n’est viable qu’en la synthétisant et la condensant dans des formes élémentaires avec les types fondamentaux que sont la rue, la façade, le mur, la fenêtre …. Ainsi, ses immeubles des années 1970 et 1980 éprouvent-ils les lignes du cube, du cône ou du cylindre, et s’organisent-ils généralement sur des plans symétriques et cela en étant dépourvus de tout ornement.  Il est l’auteur de très nombreux dessins qui évoquent les paysages métaphysiques de Giorgio de Chirico et attestent de son « obsession » des villes. (Réf. texte Nadine Labedade pour le FRAC Centre)

Cette synthèse et ces références historiques et populaires existent à Carnoux à la fois dans la mention des premières constructions individuelles à toit-terrasse, mais aussi dans le rappel de la toiture de l’église Notre-Dame d’Afrique faite de demi-cylindres dont les courbes sont reprises dans les cintres des baies vitrées et les arches du nouvel Hôtel de Ville.

Photos © MM CPC

Nous constaterons par la suite qu’il en est de même pour le kiosque de l’Office du Tourisme.

Giorgio de Chirico, L’Énigme du Jour, Paris 1914 (© MOMA, New York)

Les architectes citent aussi le peintre Giorgio de Chirico. Comme le note Giovanni Loreto dans son texte intitulé Écrit sur l’architecture pour « l’Esprit Nouveau », Giorgio de Chirico a toujours été hanté par ce sentiment de l’architecture, par le sens lyrique et solennel qu’ont les places, les tours, les terrasses et toutes les constructions qui forment une ville lorsque la génialité des architectes et bien souvent aussi, le hasard (le divin hasard comme l’appelle Nietzsche) les dispose d’une certaine façon. Dans toute sa production de 1910 à 1914, de Chirico raconte toujours le mystère des villes, le calme et le recueillement des architectures italiennes à l’heure du soir…  

Le projet architectural doit être appréhendé dans son ensemble. Pour ce faire, après l’Hôtel de Ville, étudions le Point d’Accueil Tourisme.

Le kiosque de l’Office du Tourisme

Situé à l’angle du vaste espace Tony Garnier, ce parallélépipède de béton et de verre est surmonté d’une toiture à quatre pans asymétriques. Notons l’échancrure qui ceint la partie inférieure de la toiture et qui a une fonction de gouttière.

Ce bâtiment d’allure massive, notamment quand on le découvre en descendant le Mail, est traité dans des tons de pierre qui reprennent la couleur de la stèle du Monument aux Combattants afin de constituer un ensemble plastiquement cohérent. Dans sa forme et sa position, telle qu’il apparaît quand on aborde la place en entrant dans la ville depuis Aubagne, le kiosque peut évoquer le pavillon des Jardins de la Ménara de Marrakech. En revanche, ce dernier qui comporte deux étages est plus aérien.

Photos © MM CPC

Toutefois, à Carnoux, l’esplanade de sable compacté occupe la place du vaste bassin du jardin marocain et le bâtiment ne présente qu’un seul étage avec des ouvertures rectangulaires.

Dans sa conception comme dans son positionnement, le kiosque rappelle les pavillons et les « folies* » des parcs publics. Dans le projet originel et avec le souci de construire un équilibre général, un second pavillon devait border l’angle opposé du parc côté église et a été remplacé par la stèle et son parvis. Comme le mentionnent les architectes, la forme « déstructurée » du volume et de sa toiture font écho à l’urbanisation récente de Carnoux où les toits à deux ou à quatre pentes ont peu à peu remplacé les toitures terrasses d’une architecture qui se voulait plus nord-africaine à la naissance de la commune. C’est une synthèse des deux architectures au cœur de la ville.

© Musée du château de Lunéville

*Le terme « folie » caractérise à partir du XVIIème siècle un petit pavillon dédié à un usage privé, généralement situé aux abords de la ville. Ces bâtiments simples et élégants étaient construits au XVIIème siècle dans le style néo-classique.

On connaît aussi les folies d’Emmanuel Héré, un architecte lorrain né à Nancy. Pour Stanislas Leszczynski, roi de Pologne et duc de Lorraine, il réalise la place maintenant connue sous l’appellation place Stanislas et les folies du jardin du château de Lunéville. Les folies conçues par Emmanuel Héré sont inspirées par l’exotisme et sont originales et extravagantes. Les deux plus connues sont le Trèfle et le kiosque (voir coupe du salon ci-jointe). Elles sont détruites à la mort de Stanislas à la fin du XVIIIème siècle.

 

© mjs capes.worpress.com

Depuis, ce type de construction a été remis au goût de l’époque. Ainsi, l’architecte Bernard Tschumi en a-t-il conçu une série en métal rouge, fondée sur le principe de la « déconstruction », qui ponctue le Parc de La Villette dans la banlieue de Paris. Dans l’exemple représenté, la fonction de belvédère est privilégiée.    

Il est temps de conclure notre propos avec le même souci pédagogique, il paraît nécessaire de préciser qu’en matière d’art, et ici d’architecture, il est prudent de ne pas s’en remettre au jeu de recherche d’analogies formelles ! Pour cela, appuyons-nous sur l’adage : comparaison n’est pas raison !

Comparaison n’est pas raison si on confronte la volumétrie et les ouvertures du nouvel Hôtel de Ville avec celles du Palais de la Civilisation que le régime mussolinien a construit en 1942 pour l’Exposition Universelle de Rome (exposition qui n’a pas eu lieu) et qui prend place dans un projet dénommé E.U.R.

Sources : © Rome-roma.net (à gauche) et © MM.CPC (à droite)

Le Palais de la Civilisation qui s’apparente à un Colisée cubique présente des ouvertures cintrées comme les baies de l’Hôtel de Ville. Mais là s’arrête la comparaison puisque ce bâtiment a pour objet de glorifier les visées impérialistes du régime de l’Italie d’alors !

De même, il est tout aussi incohérent d’évoquer pour le kiosque de l’Office du Tourisme, sa similitude formelle avec un mastaba égyptien de Saqqara, ou avec un mausolée dont les fonctions sont funéraires. Pas question à Carnoux d’enterrer le tourisme !

Sources : © bbc.co.uk (à gauche) et © MM CPC (à droite)

En attendant peut-être une suite traitant de l’urbanisme du cœur de la cité, espérons que cet article aidera les citoyens et les visiteurs à appréhender, avec un regard un peu plus éclairé, l’architecture des nouveaux bâtiments publics du centre-ville de Carnoux-en-Provence.

MM

A Carnoux, on recherche toujours le buste de Lyautey…

8 novembre 2018

En avril 2016, nous avions lancé sur ce même blog un avis de recherche pour tenter de savoir ce qu’il avait bien pu advenir du buste en bronze du maréchal Lyautey qui a trôné pendant des années à l’angle de la place du même nom, devant le pignon de l’immeuble sobrement baptisé Résidence III, avant d’en être brusquement extrait en 2013 pour laisser place à la construction d’un nouvel immeuble.

Depuis, en dehors d’une brève réapparition en 2014, à l’occasion des commémorations militaires comme la ville de Carnoux en raffole, on a perdu la trace du buste de Lyautey qui constituait pourtant le seul et unique monument public en bronze dont la jeune commune tout juste cinquantenaire pouvait s’enorgueillir. On suppose qu’il est soigneusement conservé dans quelque cachette bien gardée mais le secret n’a pas été éventé jusqu’à ce jour et la municipalité, pourtant prompte à réagir à certains de nos articles, n’a pas daigné s’exprimer à ce sujet.

Le Colonel Pierre Geoffroy (source : Babelio)

Pourtant, l’article en question, qui a été lu par près de 600 internautes depuis, n’a pas manqué d’éveiller la curiosité d’un spécialiste du maréchal Lyautey, en la personne du Colonel Pierre Geoffroy, Président de l’Association nationale Maréchal Lyautey. Cet ancien militaire de carrière, qui a combattu en Indochine et en Algérie avant de servir à l’Etat-Major de la 4ème Division blindée basée à Nancy, est un grand admirateur du maréchal Lyautey depuis sa plus tendre enfance.

En 1976, à la mort de Pierre Lyautey, neveu du maréchal, le château de Thorey que le maréchal Lyautey avait fait aménager et où il s’était installé en 1925 à son retour du Maroc et jusqu’à sa mort en 1934, a besoin de gros travaux de restauration. Ses héritiers tentent de convaincre le Conseil départemental de Meurthe-et-Moselle de le racheter pour en assurer l’entretien, mais sans succès.

Le château de Thorey Lyautey (source : Association nationale Maréchal Lyautey)

Pour éviter que la demeure historique ne soit vendue au plus offrant, le colonel Pierre Geoffroy crée donc l’Association nationale Maréchal Lyautey et lance une souscription pour rassembler les fonds nécessaires. C’est le début d’une grande aventure qui permettra de racheter le château et d’en assurer la restauration et l’entretien jusqu’à ce jour.

Buste du Maréchal Lyautey dans le jardin Massena à Nice (source : Ville de Nice)

Toujours est-il que ce spécialiste du Maréchal Lyautey nous a révélé plusieurs éléments qui permettent d’en savoir un peu plus sur l’histoire des effigies de son idole, lui qui est à l’origine des deux statues en pied érigées à Paris puis à Nancy à partir d’un modèle de 26 cm de haut dessiné par Cogné. Selon lui, le buste du Maréchal qui trônait dans le salon d’honneur du premier paquebot baptisé Maréchal Lyautey, a été perdu lorsque le navire a été coulé par les Allemands en 1944 dans le port de Marseille, mais la veuve du Maréchal en avait conservé le moulage en plâtre. C’est ce moulage qui a été réutilisé par des Pieds noirs de Nice pour recréer un nouveau buste en bronze qui a longtemps été exposé dans le jardin Massena avant d’être déplacé par Christian Estrosi.

Quant au buste dessiné par Cogné qui se trouvait dans le second paquebot, Le Lyautey, lancé en 1952, c’est bien le commandant Jean-Paul Thepot qui a contacté Pierre Geoffroy pour lui remettre cette œuvre lorsque le navire a été désarmé. L’original de ce buste se trouve toujours en bonne place dans le château de Thorey et c’est une copie en bronze qui est exposée dans le jardin du château, au niveau du mémorial.

Buste de Lyautey à Carnoux-en-Provence, avant son déménagement (photo © AAKPPA, 2007)

Pierre Geoffroy n’est pas en mesure de savoir quelle était l’origine du buste initial rapporté de Kenitra, placé d’abord dans les premiers bâtiments faisant office de mairie à Carnoux, comme en atteste un bulletin de la Coopérative immobilière de Carnoux en juillet 1965. Le 29 mai 1980, le colonel Pierre Geoffroy en personne était présent lors de la seconde inauguration du buste, lorsque ce dernier a été installé à son emplacement définitif (du moins jusqu’en 2013, car, comme chacun sait, Carnoux avance…), à l’angle de la place Lyautey. C’est ensuite que la statuette aurait été volée et c’est pour la remplacer que le colonel Guido Verlet, un des fondateurs de la commune de Carnoux, a contacté Pierre Geoffroy pour lui demander l’autorisation de faire une copie en bronze du fameux buste de Cogné. Le buste carnussien de Lyautey est donc bel et bien une copie récente d’un modèle initialement dessiné par Cogné pour le paquebot Le Lyautey

Et il semblerait que deux autres copies en bronze du même buste ont également pu être réalisées. La première l’a été à la demande d’André Llobel, un ancien de Boufarik, alors adjoint au maire de Puget-sur-Argens dans le Var et délégué aux anciens combattants. Cette effigie du Maréchal, coulée par la fonderie Huguenin en 1990, trône toujours dans le square Lyautey, devant une résidence pour personnes âgées.

Le buste du Maréchal Lyautey à Puget-sur-Argens (photo © Gilles Régis)

Quant à la seconde, elle a été installée dans le quartier Lyautey, aménagé par le Conseil départemental de l’Orne à Alençon qui y a d’ailleurs installé son siège, là où le Maréchal Lyautey, de retour de Madagascar en 1902, y commanda brièvement le 14ème Hussards, tout en se consacrant davantage à la rédaction de son ouvrage publié en mai 1903 sous le titre Dans le Sud de Madagascar : pénétration militaire, situation politique et économique, qu’à la gestion quotidienne de son régiment constitué selon ses propres termes de « 800 sabres qui ne sabreront jamais rien »… Il mettra d’ailleurs très vite fin à cet intermède de vie de caserne en Normandie pour rejoindre l’Algérie dès septembre 1903, comme commandant de la division d’Ain-Sefra dans le sud Oranais.

Une dernière réplique en plâtre du buste de Lyautey aurait été confiée à la Corniche Lyautey, une organisation d’étudiants de classes préparatoires du lycée militaire d’Aix-en-Provence. Il n’en reste pas moins que, si les bustes du Maréchal Lyautey ne sont finalement pas si rares qu’on pourrait le penser, celui de Carnoux-en-Provence représente malgré tout un témoignage patrimonial de valeur qui mériterait sans doute de resurgir un jour des oubliettes de l’Histoire où il semble s’être perdu corps et âme…

L.V. 

Aix-en-Provence s’équipe de pavés à la turque…

2 novembre 2018

Maquette du futur BHNS Aixpress en cours d’aménagement dans les rues d’Aix-en-Provence (source : Ville d’Aix)

Tous les Aixois s’en sont rendus compte : le centre-ville est en travaux ! Depuis un an et jusqu’en 2019, les grands axes sont devenues un chantier ininterrompu en prévision de l’aménagement du futur Aixpress, le bus dit à haut niveau de service qui traversera toute la ville sur plus de 7 km, depuis le nouveau pôle d’échange du Krypton, en bordure de l’Arc et de l’autoroute A8, jusqu’à l’avenue Saint-Mitre-des-Champs, au nord-ouest d’Aix, en passant par la gare routière et les universités.

Mais ce n’est pas tout car ce chantier titanesque, qui provoque l’agacement des automobilistes aixois, vient s’ajouter à d’autres grands travaux, engagés en septembre 2016 et qui visent à un réaménagement complet de trois places emblématiques de la cité du Roy René, qui s’étendent sur 8 600 m2, en plein cœur du centre historique, entre le Palais de Justice et l’église de la Madeleine. Un vaste espace public, aménagé dès le XVème siècle, avant la Place des Cardeurs ou celle de l’Hôtel de Ville, et bien avant le Cours Mirabeau, mais qui reste un lieu emblématique de la vie aixoise.

Vue de l’ancien palais des Comtes de Provence depuis les environs de la place des Prêcheurs (source : L’Aixois)

Selon le site très documenté Aix en découvertes, le roi René d’Anjou, devenu comte de Provence en 1434, y fit édifier un palais monumental à l’emplacement d’une ancienne porte de la ville antique dont il avait conservé les trois tours. Ce palais comtal, devenu siège du Parlement de Provence après le rattachement du Comté à la France en 1481, a finalement été détruit en 1786 car il menaçait ruine. Cette destruction s’est alors traduite par un remaniement complet du quartier avec notamment l’édification de l’actuel Palais de Justice et des prisons devenues depuis le siège de la Cour d’Appel.

Vue aérienne de la Place des Prêcheurs qui s’étend à l’Est du Palais de Justice d’Aix-en-Provence (source © Géoportail)

Ce vaste espace public comprend désormais au sud la place de Verdun, ouverte suite à la destruction du Palais, la place des Prêcheurs, sur laquelle se tient traditionnellement le marché, qui devrait y reprendre ses habitudes en mars 2019, et la place Madeleine au nord, devant l’église du même nom. La place des Prêcheurs, qui se situait à l’origine en dehors des limites de la ville antique, est devenu véritablement un centre de la vie aixoise à partir du XVIème siècle, après que l’ancien Jardin du roi René, situé plus à l’Est, se soit urbanisé à son tour sous le nom de Villeneuve, autour du collège édifié par les Jésuite en 1583. Jusqu’en 1775, ce haut-lieu de la vie mondaine d’Aix-en-Provence accueillait également les exécutions publiques avec une roue, un échafaud et plusieurs gibets…

Maquette des futures places de Verdun et des Prêcheurs après réaménagement (© Atelier Garcia-Diaz source : Ville d’Aix)

Il va de soi que le réaménagement en profondeur de ces places historiques, rendu nécessaire pour y refaire entièrement les réseaux souterrains tout en profitant de l’opportunité pour leur donner un aspect plus accueillant, ne pouvait se faire qu’après une sérieuse campagne de fouilles archéologiques conduite par l’équipe d’archéologues de la ville. Ces fouilles ont mis à jour de nombreuses sépultures devant l’église de la Madeleine où s’étendait autrefois le cimetière des Prêcheurs. Elles ont aussi permis de retrouver, devant le Palais de Justice, l’emplacement de l’angle sud-est des fondations de l’ex palais comtal.

Fouilles archéologiques sous la place des Prêcheurs (extrait d’une vidéo de Provence Azur TV)

Des vestiges de caves, de murs et de l’ancienne Voie Aurélienne qui longeait les remparts ont ainsi été mis à jour, si bien que les services municipaux ont dû phosphorer durant l’été 2017 pour revoir partiellement l’aménagement des futures places afin d’y intégrer de grandes dalles vitrées qui permettront aux passant de visualiser quelques-uns des vestiges archéologiques ainsi découverts, tandis qu’un marquage au sol, intégré au futur pavage de la place permettra de repérer l’emplacement des fondations de l’ancien édifice comtal et de la voie romaine adjacente. L’opération se traduira par un léger surcoût de 600 000 €, une paille par rapport au coût total des travaux qui est évalué à 20 millions d’euros, dont environ la moitié pour la réfection des réseaux enterrés de gestion des eaux pluviales, d’adduction d’eau potable (dont certaines canalisations sont encore en plomb dans ce quartier), de pose des fourreaux destinés à l’installation future de la fibre optique, et de mise en place d’un réseau de bornes électriques pour les forains et la recharge des véhicules.

Emplacement des vestiges de l’ancien Palais comtal et des espaces de visualisation qui seront conservés (source : Ville d’Aix)

Les opérations de pavage ont, quant à elles, commencé depuis février 2018, comme le précise un article de La Provence. Elles nécessiteront au total pas moins de 8 000 tonnes de pierres, toutes soigneusement taillées au millimètre près, avec une surface légèrement griffée pour éviter les glissades malencontreuses par temps de pluie. C’est l’entreprise UrbaTP, implantée depuis 2003 à Meyreuil, qui a remporté ce marché fabuleux consistant à couvrir près de 2 hectares d’espace public avec des pavés de différentes nuances allant du beige au gris clair, sous la houlette de l’Atelier Garcia Diaz, un cabinet montpelliérain d’architectes, urbanistes et paysagistes.

Carrière près de Sogüt en Turquie (source UrbaTP)

Un chantier qui est néanmoins sujet à controverse car les pierres calcaires en question, choisies précisément pour faire couleur locale, sont extraites de la carrière de Sogüt, située en Turquie, à 2 700 km de là ! A tel point d’ailleurs que, selon La Gazette des Communes, une cargaison de 6000 tonnes de pavés destinés au chantier des trois places à Aix a été bloquée pendant plusieurs jours, fin septembre, par les douanes françaises, dans le port de Marseille, le temps des contrôles nécessaires.

Voilà qui illustre bien le paradoxe de notre conception du développement durable : pour protéger notre environnement de toute nuisance, on préfère fermer les carrières de pierre qui ont fait la renommée de la région à une époque où la pierre de Cassis, exploitée depuis l’Antiquité, était exportée pour construire les quais d’Alexandrie (mais pas le socle de la statue de la Liberté à New York, contrairement à une légende urbaine anisée tenace, ledit socle étant réalisé en béton et granite rose du Connecticut). Et, dans le même temps, pour conserver l’aspect local de notre environnement urbain, on importe de l’autre bout du monde, des pierres qui, certes, reviennent moins cher car extraites par une main d’œuvre moins exigeante et dans un contexte réglementaire moins rigoureux, mais se traduisent par un bilan environnemental global bien pire, quoique moins visible depuis le centre-ville d’Aix-en-Provence…

L.V. 

Paléomusique : les idiophones de la Préhistoire…

31 octobre 2018

L’ethno-minéralogiste Erik Gonthier et ses lithophones (photo © Pierre Grosbois / Le Monde)

Erik Gonthier fait partie de ces chercheurs fascinants capables de rendre passionnants les plus austères des sujets scientifiques. Maître de conférence et ethno-minéralogiste au Museum national d’histoire naturelle, il travaillait en 2004 au Musée de l’Homme lorsqu’il y a fait une découverte étrange. Les réserves de ce musée renfermaient en effet de curieux pilons sahariens datés du Néolithique, entre 9000 et 2500 ans avant notre ère, et amassés au fil du temps et des conquêtes coloniales, notamment lors des grandes missions scientifiques Berliet au Sahara.

Les paléontologues qui s’étaient penchés sur le sujet avaient établi leur diagnostic comme en fait état par exemple cet article publié en 1968 dans le Bulletin de la Société préhistorique française et doctement intitulé Grands outils de pierre polie du Sahara nigéro-tchadien. Il y est question de « meules dormantes », de « haches boudin », de « haches à gorges » et de divers instruments aratoires ou destinés à extraire les plaques de sel, pour lesquels l’usage semble plus ou moins avéré.

Mais l’article cite aussi des pilons en pierre dure, soigneusement polis, et dont la taille peut atteindre jusqu’à 90 cm pour un diamètre de 5 à 9 cm. De belles pièces donc, dont la confection a certainement demandé des heures de travail patient, mais dont l’utilité comme pilon a longtemps laissé perplexes certains chercheurs, ne voyant pas très bien à quoi pouvaient servir des pilons aussi lourds et volumineux, sinon peut-être à casser des noix de palmier doum, particulièrement résistantes, pour en extraire une substance appréciée des chèvres.

Erik Gonthier à la baguette sur ses lithophones du Museum (photo © capture image reportage AFP mars 2014 / Youtube)

Ces doutes sont désormais définitivement levés depuis qu’Erik Gonthier, au début des années 2000 donc, a confirmé que ces objets oblongs de forme cylindrique, soigneusement taillés et polis par nos ancêtres il y a 10 000 ans, dans des roches dures souvent d’origine volcanique, comme le basalte ou la phonolite (cette pierre qu’on trouve au Mont Gerbier de Jonc, aux sources de la Loire, comme on l’a tous appris à l’école…), n’avaient certainement aucun usage alimentaire ou utilitaire mais étaient simplement des… instruments de musique, des lithophones pour utiliser le langage scientifique idoine, et même des… idiophones à en croire l’analyse très détaillée et pédagogique qu’il a publiée en 2009 sur son blog.

Par définition, les lithophones sont des instruments de musique à percussion directe, constitués de pierres sonores, posées au sol ou suspendues, et que l’on vient frapper avec une autre pierre ou une masselotte en bois ou en os par exemple. Des systèmes que l’on retrouve un peu partout à travers le monde, sous différentes formes, et qui ont très probablement été inventés bien avant les instruments de type membranophones tels que les tambours ou les tam-tam, constitués classiquement d’une peau tendue sur une caisse de résonance. La notion d’idiophone fait référence au fait que le son est produit intrinsèquement par la pierre elle-même, sans aucun rapport donc avec le célèbre Gaffophone, mis au point par un certain Gaston Lagaffe…

Concert de lithophone sur stalactites dans la grotte de Tito Bustillo, sur le site d’Altamira dans le nord de l’Espagne (source Youtube / cité par Marilyn Armagast Martorano)

Fort de sa conviction que ces curieux pilons lithiques n’étaient donc que des sortes de carillons préhistoriques, notre ethno-minéralogiste s’est mis en tête de les reconstituer et d’en étudier les propriétés acoustiques. Contrairement aux lithophones dits dormants, qui sont en réalité de simples pierres naturelles, des stalactites par exemple, que l’on frappe in situ pour les mettre en vibration et en tirer des sons plus ou moins harmonieux, les pilons sahariens ont la particularité d’être mobiles et étaient donc destinés à être transportés pour en jouer dans certaines occasions. Des lithophones manufacturés donc, mais cylindriques, contrairement à ceux très répandus sous formes de lamelles, un peu à l’image de nos xylophones.

Les expériences d’Erik Gonthier qui s’est transformé pour l’occasion en paléomusicologue, ont montré que les lithophones préhistoriques retrouvés de l’Algérie au Togo en passant par la Mauritanie et le Tchad, avaient la particularité d’être diphoniques, c’est-à-dire de pouvoir émettre deux notes distinctes à des fréquences vibratoires différentes. Sur la base de son travail, l’Orchestre national de France a décidé d’utiliser ces instruments de musique d’un autre âge dans le cadre d’une de ses animations Musicomusée destinée au jeune public et organisée en collaboration avec le Museum national d’histoire naturelle.

Les musiciens de l’Orchestre national de France jouent une création musicale de Philippe Fénelon sur des lithophones (photo © Pierre Grosbois / Le Monde)

Quatre percussionnistes de l’Orchestre national de France se sont donc mis au travail, sous la houlette du compositeur Philippe Fénelon, et le 22 mars 2014, les vieux lithophones préhistoriques sont sortis des réserves du musée pour un concert très exceptionnel, naturellement intitulé Paléomusique, sous forme de conte musical, d’ailleurs radiodiffusé un mois plus tard sur France Musique. Un événement lithophonistique tout à fait inhabituel qui marquera sans doute d’une pierre blanche l’histoire de la paléomusique. Une expérience en tout cas qui mériterait probablement d’être reconduite pour mieux faire connaître ces vestiges du passé aussi remarquables par leur sonorité que par la pureté esthétique de leurs lignes, histoire de faire d’une pierre deux coups…

L. V. 

Quels enjeux pour l’Europe ?

29 octobre 2018

Le siège du Parlement européen à Strasbourg (source © archives Dernières nouvelles d’Alsace)

Les citoyens de l’Europe doivent renouveler son Parlement en 2019 dans un climat de défiance envers son fonctionnement comme celui des autres institutions européennes (Conseil et Commission).

Les reproches à leurs égards sont nombreux et parfois justifiés : affaiblissement de la souveraineté nationale, technocratie, pas de prise en compte des aspirations des peuples, des états qui adoptent des règles du jeu communes mais ne les appliquent pas avec cohérence ou qui ne font que privilégier leurs intérêts nationaux.

Faut-il pour autant se désintéresser du prochain scrutin et de ses enjeux pourtant cruciaux ? Les abstentionnistes seront-ils encore majoritaires (56,85 % en France en 2014) ? Pour quelles raisons : le désintérêt, le manque d’informations ?

Il est vrai que les principaux médias (télévisuels essentiellement) n’abordent les sujets européens que lorsque survient une crise majeure, laissant un sentiment d’incapacité à la résoudre et d’une vision d’avenir incertaine.

Peut-être n’est-il pas inutile de rappeler le fonctionnement des institutions européennes et notamment du Parlement ?

Le Parlement européen, qui représente les citoyens de l’Union européenne, est élu directement par le peuple depuis 1979. Il correspond, avec le Conseil des ministres, à la branche législative des institutions européennes. Il a son siège en France, à Strasbourg : c’est là que se tiennent les 12 périodes annuelles de session, dont la session budgétaire de l’assemblée. En revanche, les commissions parlementaires et certaines séances plénières additionnelles se déroulent à Bruxelles, tandis que le secrétariat général du Parlement est installé à Luxembourg.

Le Parlement européen participe à l’élaboration des directives et des règlements. Il peut modifier ou bloquer la législation quand elle relève des procédures de la codécision. Enfin, le Parlement vote le budget de l’UE.

Les eurodéputés en séance au parlement (photo © Maurix via Getty Images / Le Huffington Post)

À présent, le Parlement compte 751 sièges, nombre maximum autorisé par les traités de l’UE. Sous ces nouvelles règles, 27 des 73 sièges du Royaume-Uni seront redistribués à d’autres pays et les 46 sièges restants seront gardés en réserve en cas d’élargissement de l’UE. Le nombre de députés à élire en 2019 s’élèvera donc à 705.

En 2019 le scrutin se fera par listes nationales, alors que le précédent était par listes régionales. Une fois de plus la tentation sera grande pour les électeurs de manifester leurs désaccords avec les orientations actuelles de la politique européenne. Certains envisagent déjà de considérer ce scrutin comme un référendum national pour ou contre leur chef d’état ou de gouvernement qui ont, certes, une part de responsabilité dans les processus de décision (ou d’immobilisme) au sein du Conseil et de la Commission, mais cela ne changera rien dans un premier temps, à leur présence au sein de celles-ci.

Il est intéressant de rappeler la composition de l’actuelle assemblée qui est constituée de coalitions politiques, la majoritaire étant le PPE (Parti populaire européen) regroupant les partis de droite et centre droit avec l’appui occasionnel de l’extrême droite lors de certains votes.

L’Europe souvent en pointe sur l’environnement, mais pas toujours… Un dessin signé Mykolas publié dans Blagues et dessins

De même certains voudraient orienter l’enjeu de ces élections vers des choix réducteurs, voire simplistes entre progressistes et populistes : encore faudrait-il définir ces termes qui ne sont pas aussi clivant que l’on pourrait le penser.

Etre progressiste signifie-il être inspiré par l’esprit des « Lumières » tel que défini au XVIIIème siècle et qui a orienté nos sociétés vers l’établissement d’un régime démocratique, de progrès économique, de justice sociale, d’un universalisme empreint de paix ? Ou bien être partisan, uniquement, d’un libéralisme économique s’autorégulant au gré de soubresauts et de crises conjoncturelles, déstructurant les états et sociétés au détriment des plus faibles ?

Etre populiste est-ce que cela renvoie à une conception de la démocratie plus exigeante où le plus grand nombre est capable de juger des affaires publiques et se trouve ainsi responsabilisé ? Ou est-ce l’orientation de mécontentements, même justifiés, d’aspirations légitimes des peuples, chargés de colère et parfois de haine, pour récolter des fruits politiques et attirer des électeurs?

Un dessin signé Mix & Remix (source © Cartooning for peace / Pôle muséal de Mons)

Ce scrutin serait-il aussi un choix entre partisans et opposants de l’immigration?

Ce thème est venu, dans le contexte que l’on connaît, introduire des points de discordes supplémentaires dans les dossiers sensibles à traiter par l’Union européenne. Certes, les responsables politiques de l’Europe doivent s’emparer de ce dossier, mais c’est en élaborant des solutions avec une stratégie commune et pérenne pour les 30 ou 50 ans à venir, à l’échelle internationale, que l’on pourra aboutir car ce sujet va prendre une ampleur encore plus grande dans l’avenir.

Ce scrutin doit être replacé dans un contexte mondial particulier. L’enjeu principal est bien là : quelle place l’Europe peut-elle occuper, veut-elle occuper dans ce nouveau « désordre mondial » ? Un désordre voulu par l’actuel président des États-Unis qui souhaite bannir le multilatéralisme, n’avoir face à lui que des pays divisés et affaiblis avec lesquels il peut passer des « deals » (accords) tout à son avantage. Il a bien compris que l’Europe est, et pourrait s’imposer encore plus sur la scène mondiale. Elle est la seconde démocratie (par le nombre d’habitants) au monde (après l’Inde), la seconde puissance économique (22 % du PIB mondial) derrière les États-Unis.

Un dessin signé Kichka en 2009 (source © Cartooning for peace)

Il encourage nos divisions en se félicitant du choix de la Grande-Bretagne de quitter l’Union européenne et flatte les leaders nationalistes prompts à remettre en cause les idéaux (et principes constitutionnels) fondateurs de l’Union. Il est paradoxal et pas inutile de rappeler que ce sont les USA qui ont favorisé l’émergence d’une union entre les pays de l’Europe de l’ouest à l’issue de la seconde guerre mondiale, car, lassés d’avoir eu à intervenir deux fois en 25 ans pour sauver les démocraties européennes, ils souhaitaient voir s’établir dans cette zone une paix définitive et trouver des alliés dans un climat de « guerre froide » .

Une autre puissance ne souhaite peut-être pas voir une Europe diplomatiquement soudée (encore à fonder), assurer un « leadership » (rôle dominant) dans cette partie du continent et peser sur les décisions stratégiques à prendre au niveau mondial. C’est la Fédération de Russie qui a une position ambiguë envers les anciens pays satellites de l’ex URSS ayant intégré l’Union Européenne. Elle inspire à la fois de la crainte à certains tandis qu’elle conforte d’autres dirigeants qui, sous prétexte de flatter l’orgueil national, ne font qu’appliquer des méthodes de gouvernance héritées de l’ancien régime totalitaire voisin, à savoir :  pluralisme démocratique à minima, justice aux ordres, presse muselée, et ceci en contradiction avec les règles de l’UE. D’ailleurs celle-ci a, pour la première fois depuis sa création, voté des sanctions prévues à cette fin contre la Hongrie, le fameux article 7 qui sanctionne des « viols caractérisés des règles de l’UE ».

Il ne faut pas oublier non plus la Chine et sa puissance financière qui rachète avec détermination dans son intérêt, et sans réciprocité, des pans entiers d’infrastructures stratégiques de pays de l’Union qui ont subi des dommages économiques importants suite à la crise de 2007, obligés de vendre leurs « bijoux de famille » pour faire face à leurs dettes.

Un dessin signé Ixène publié dans Famille chrétienne

Alors oui pour les europhiles qui sont nombreux ou pour convaincre les plus sceptiques qui souhaitent, les uns comme les autres, une nouvelle orientation de la politique européenne, il est nécessaire de définir le véritable enjeu comme le propose Jean Dominique Guiliani dans La Lettre de la Fondation Robert Schuman : « Le véritable enjeu des élections européennes de 2019 devrait plutôt porter sur la place et le rôle de l’Europe sur la scène internationale. Doit-elle être plus autonome, plus présente, mieux armée, pour défendre et promouvoir son modèle de liberté, de prospérité et de solidarités ? Ou doit-elle, comme beaucoup, faire fi de toutes ses convictions, pour plonger comme tant d’autres dans le cynisme du repli et du simple rapport de force ? Doit-elle s’arc-bouter sur ses conceptions d’une organisation politique bâtie pour la personne humaine, son épanouissement dans les libertés, la culture, la protection de l’environnement et la solidarité ? Ou doit-elle préférer les disciplines collectives au nom d’idéologies irrespectueuses des droits individuels et collectifs au profit d’un mercantilisme le plus absolu ? ».

 CM

A Rochefort, la maison de Pierre Loti touche le gros lot…

30 août 2018

Pierre Loti dans la pagode de sa maison de Rochefort (photographie d’époque de Dornac)

Qui, de nos jours, lit encore Pierre Loti ? Louis Marie Julien Viaud, de son vrai nom, cet officier de marine élu à l’Académie française en 1891, est mort il y a près d’un siècle en 1923. Entré à l’Ecole navale en 1867, sa carrière l’a amené à sillonner les mers, le conduisant notamment à Tahiti où, en 1872 la vieille reine Pomaré lui donne le surnom de Loti, du nom local d’une fleur tropicale, un nom de plume qu’il utilisera par la suite pour publier de nombreux romans, dont Le roman d’un spahi, Pêcheurs d’Islande ou Ramuncho.

Sa vie militaire l’a notamment amené à participer à la campagne du Tonkin, en 1883, qui ouvre la voie de la France en Indochine et permet au lieutenant de vaisseau Viaud, fraîchement entré à l’Académie Goncourt, de publier le récit détaillé de la prise de Hué dans Trois Journées de guerre en Annam. Deux ans plus tard, il est au Japon où il épouse, dès son arrivée à Nagasaki, par contrat d’un mois renouvelable le temps de son séjour, une jeune autochtone de 18 ans, Okané-San, qui fournira la matière de son nouveau livre Madame Chrysanthème, et pourra ensuite se remarier à un Japonais une fois le contrat échu…

Plus jeune, il avait rencontré, lors d’un passage en Turquie une jeune odalisque, Hatice, rattachée au harem d’un dignitaire turc et dont il avait fait son amante puis l’héroïne d’un autre de ses romans, Aziyadé, avant d’écrire Fantôme d’Orient, quinze ans plus tard, lors d’un autre séjour à Constantinople à la recherche de ce premier amour de jeunesse qui s’était entre temps donné la mort…

L’écrivain Pierre Loti à Pékin en 1900

En 1899, il participe à la guerre des Boxers, une société secrète chinoise qui organise la révolte contre les colons occidentaux et s’engage de nouveau en 1914, alors qu’il est retraité de la Marine nationale, comme colonel de l’Armée de terre, pour participer à la première guerre mondiale aux côtés du général Gallieni.

Un personnage haut en couleurs donc, connu aussi pour ses jugements antisémites à l’emporte-pièce et pour son amitié aveugle envers le monde turc, qui l’a amené notamment à écrire Les massacres d’Arménie, un plaidoyer bien peu clairvoyant déniant toute responsabilité ottomane dans le génocide arménien. Une personnalité à la vie tumultueuse qui laissa une nombreuse descendance, légitime ou non, et suscita moult critiques et rumeurs au long de son parcours aventureux.

La salle Renaissance de la maison de Pierre Loti à Rochefort (source : Maison de Pierre Loti)

Un homme très attaché aussi à sa maison familiale de Rochefort, où il était né en 1850 et qu’il avait agrandie en rachetant plusieurs propriétés voisines. Pierre Loti se plaisait à y donner des fêtes mémorables auxquelles l’actrice Sarah Bernhardt était régulièrement conviée et qui se tenaient dans une vaste salle Renaissance, ornée d’un magnifique plafond à caissons. Outre une salle gothique et une étonnante et austère chambre monacale, cette demeure hors norme se distingue surtout par ses pièces qui rappellent les innombrables voyages exotiques du marin en Orient et en Extrême-Orient, avec une salle chinoise, une chambre arabe et son moucharabieh, un salon turc ou encore une mosquée meublée en partie d’objets provenant d’une mosquée omeyyade du XVIème siècle de Damas.

Vue panoramique de la mosquée dans la maison de Pierre Loti (photo © Morel mapping workshop)

Cédée par la famille en 1969 à la commune de Rochefort, qui l’a transformée en musée municipal, ouvert au public depuis 1973, la demeure de l’écrivain a été classée Monument historique en 1990 mais a dû être fermée en 2012 pour cause de dégradation. Agrandie et transformée sans trop se soucier de la disparition au passage de quelques éléments de murs porteurs, la maison était en effet en triste état, fissurée sous l’effet des mouvements du sol argileux de fondation, attaquée de toute part par des insectes xylophages, et déstabilisée par l’introduction de pièces massives très lourdes dont une monumentale colonne en marbre et le plafond de la mosquée rapporté de Damas.

Le salon turc de Pierre Loti (source : Maison de Pierre Loti)

Le coût des travaux de restauration de la trentaine de pièce qui constituent la maison de Pierre Loti a été évalué à 6 millions d’euros. Un appel au mécénat a été lancé, via la Fondation du patrimoine, en vue de restaurer la collection d’armes, de mobiliers et d’objets métalliques présents dans les locaux. Le reste des travaux devrait être pris en charge à parts égales par l’État et par les collectivités locales dont la Ville de Rochefort, en vue d’une réouverture au public annoncée pour 2023.

La bibliothèque, appelée « chambre des momies » par Pierre Loti (photo © Gozzi)

La seule consolidation du plafond de la mosquée, opération délicate qui suppose la pose d’un châssis et des injections de résine, a été chiffrée autour de 500 000 €. Mais pour ce chantier, Pierre Loti a gagné le gros lot car sa maison fait partie des 18 sites jugés prioritaires qui devraient bénéficier dès cette année du fameux Loto du Patrimoine, lancé à l’initiative de l’inénarrable Stéphane Bern et qui devrait rapporter pas moins de 15 à 20 millions d’euros pour permettre à l’État de restaurer quelques-uns de nos chefs d’œuvre historiques en péril. De quoi justifier le calembour de ce facétieux qui avait un jour adressé à l’officier de marine, écrivain au long cours, un courrier au nom de « Pierre Loto, enseigne de vessie… »

L.V. 

Pêcheur de brume ou pelleteur de nuages ?

28 août 2018

Le domaine de l’aide au développement, sans doute plus que d’autres, regorge de ces histoires de projets tous plus ingénieux les uns que les autres, longuement mûris par des hommes et des femmes animés de fortes conviction et empreints de bonne volonté, qui mettent toute leur énergie et leur intelligence pour atteindre un but altruiste au service de leurs prochains, et qui se plantent majestueusement, ne laissant dans la nature que des traces dérisoires d’un échec cuisant.

Gwenael Pié, en 2016 (photo © AFD)

C’est l’une de ces histoires, déjà un peu ancienne, qu’avait relatée sur son blog de voyage diffusé par Libération en avril 2008, un certain Gwenael Prié, jeune ingénieur en télécommunication, parti avec un de ses copains, Lionel Goujon, pour un tour du monde à la découverte des enjeux liés à l’eau. Devenu depuis chef de projet numérique au sein de la Direction des opérations de l’Agence Française de Développement (AFD) et à l’origine d’une initiative visant à promouvoir l’usage du numérique pour le développement (ICT4D – Information and Communication Technologies for Development), Gwenael Pié est aussi le co-auteur du livre « Les voyageurs de l’eau », préfacé par un certain Nicols Hulot et paru en 2010 aux éditions Dunod, qui relate justement les découvertes des deux compères au cours de leur périple de jeunesse.

L’une de ces étapes les conduit alors au Pérou à la rencontre de Jacques Béharel, un ingénieur français installé depuis des années à Lima, et qui cherche à promouvoir la technique des pêcheurs de brume. L’idée est vieille comme le monde, sans doute inspirée de l’observation des toiles d’araignées qui se couvrent de rosée au petit matin brumeux. Les bergers de l’île El Hierro aux Canaries recueillaient ainsi l’eau qui se condensait sur le feuillage d’un laurier déjà évoqué ici.

Et de tout temps, les populations nomades du désert d’Atacama au Chili avaient pris l’habitude de recueillir la rosée grâce à des pierres empilées, disposées de telle sorte que l’eau de condensation dégoulinât à l’intérieur jusqu’à la base de l’amoncellement, où elle était protégée de l’évaporation contre les rayons du soleil. Une démarche dont Jacques Béharel s’est inspiré pour développer d’immenses filets en mailles de polyéthylène qu’il tend entre deux mâts dressés face au vent dominant, équipés à la base d’une simple gouttière qui recueille les eaux de condensation et les conduit dans un réservoir de stockage.

Filet attrape-brouillard en polyéthylène à El Tofo, au Chili (photo © Fogquest)

C’est cette technique que sont venus découvrir en 2008 nos deux globe-trotters qui s’enflamment pour une démarche aussi ingénieuse que chargée de poésie : « Capter l’eau du brouillard pour alimenter des régions désertiques, voilà ce qui occupe une confrérie de sourciers bien particuliers. Du Népal à l’Afrique du Sud, de l’Erythrée au Chili, ils tendent des filets à flanc de montagnes et y prennent au piège les précieuses gouttes d’or bleu que la brume apporte. »

Il faut dire que la côte du Pacifique, le long de la Cordillère des Andes, est particulièrement favorable pour capter ainsi l’eau à la source. Le climat y est très aride : il tombe en moyenne entre 0 et 3 mm seulement chaque mois de l’année à Lima, soit moins de 20 mm par an en cumul, autant dire qu’il n’y pleut quasiment jamais, surtout par comparaison avec les quelques 2,40 m d’eau qui s’abattent en moyenne sur la forêt amazonienne, de l’autre côté de la Cordillère. En revanche, le ciel en bordure de l’Océan est presque chaque jour chargé d’humidité, issue de la forte évaporation au-dessus de la mer, ce qui forme des nuages omniprésents dans le ciel de la capitale péruvienne.

Accident de car le long de la Panaméricaine, en mai 2016, dans le redoutable serpentin de Pasamayo (photo © El Comercio)

En 1993, les autorités du pays sont venues solliciter l’ingénieur français pour installer ses filets capteurs de brume le long de la route panaméricaine qui serpente dans des pentes particulièrement arides, surplombant de manière vertigineuse le littoral pacifique où viennent s’écraser périodiquement bus et camions imprudents qui négocient un peu trop vite les virages de cette route souvent dans le brouillard. L’idée était de reboiser ces versants dénudés pour lutter contre l’érosion qui menace, en captant l’eau des nuées afin d’arroser les plants au moins les premières années, le temps qu’ils développent un feuillage suffisant pour que le brouillard s’y condense, à la manière des « forêts de nuages », ces formations boisées qui s’accrochent aux pentes de la Cordillère, en Colombie, à plus de 3000 m d’altitude, formant un écosystème très spécifique.

Des filets ont donc été installés pour permettre à cet ambitieux projet de reboisement de voir le jour, sur le site de Pasamayo Fariente, à 60 km au nord de Lima. Mais 15 ans plus tard, force est de constater qu’il ne reste plus rien de cette chimère, sinon des squelettes d’arbres desséchés et quelques piquets de bambou qui se dressent de loin en loin, et qui intriguent les bergers. Comme c’est souvent le cas, l’instabilité politique du pays a eu raison de ce projet qui aurait demandé un effort soutenu pendant plusieurs années successives…

A la même période, grâce à des fonds canadiens, un autre projet avait été initié à El Tofo, au nord de Santiago du Chili, dans un secteur où quelques filets avaient déjà été testés avec succès, dès les années 1980, dans le cadre de recherches universitaires. Là aussi, l’ambition était au rendez-vous puisqu’il s’agissait d’alimenter en eau potable le village de Chungungo et ses 400 habitants, situé à 7 km en contrebas. Pompeusement baptisé « Camanchaca », du nom aymara de cet épais brouillard qui obscurcit le ciel quasiment tous les matins, le projet a permis d’installer plus de 100 filets de 4 m de hauteur pour 8 à 10 m de longueur. Pendant une dizaine d’années, le dispositif a ainsi permis de recueillir de l’ordre de 7 à 15 l d’eau par jour et par m2 de filet.

Filets attrape-brouillard dans le désert d’Atacama (photo © Martin Bernetti / AFP)

Mais, même au Chili, les jours se suivent et ne se ressemblent pas. En automne et en été, la cueillette de gouttelettes est parfois moins abondante. La population du village, qui depuis a presque doublé, et que les initiateurs du projet n’avaient pas réussi à impliquer suffisamment dans la gestion et l’appropriation du dispositif, s’en est peu à peu détournée, réclamant des moyens plus modernes et plus efficaces d’approvisionnement en eau potable. Le matériel lui-même a été vandalisé et, en 2003, tout a été abandonné tandis que les camions citernes reprenaient leurs rotations pour alimenter en eau le village en attendant l’hypothétique construction d’une usine de dessalement d’eau de mer…

Filet à brouillard installé à l’école de Tshiavha (photo © Alexander Joe / AFP pour 20 minutes)

D’autres projets depuis ont vu le jour, à Lima même, où, selon Maxisciences, une ONG allemande a installé en 2006 cinq grands filets qui permettent de recueillir de l’eau douce, surtout pendant les nuits d’hiver, pour les 200 habitants du bidonville de Bellavista del Paraiso, en périphérie de la capitale péruvienne. Au Guatemala, sur l’altiplano à 3000 m d’altitude, des paysans récoltent ainsi jusqu’à 2000 litres d’eau potable par jour grâce à deux filets et en Afrique du Sud, l’école primaire de Tshiavha, selon un article de Bionique, récupère en moyenne 2500 litres d’eau par jour, ce qui est plus que suffisant pour les besoins quotidiens du site. Malgré ses échecs et son côté quelque peu artisanal, la longue tradition des pêcheurs de brume est peut-être en train de connaitre un renouveau, qui sait ?

L.V.