Archive for the ‘Culture’ Category

Calculs d’État : M. Thiers et ses trois moitiés

25 novembre 2020

Les frasques sexuelles extraconjugales de nos dirigeants politiques ont toujours beaucoup amusé le commun des mortels. A se demander même si ce n’est pas leur principale fonction. On se souvient de celles de François Mitterrand qui a entretenu pendant 32 ans une liaison régulière avec sa maîtresse Anne Pingeot, y compris pendant les 14 années passées à l’Élysée, au cours desquelles Anne Pingeot et leur fille Mazarine ont bénéficié d’un logement attribué par l’État, quai Branly, dans lequel les deux amants se retrouvaient presque quotidiennement. Des policiers étaient même affectés à la sécurité de la seconde famille cachée du Président, chargés chaque matin de suivre discrètement Anne Pingeot en vélo lorsqu’elle se rendait au musée du Quai d’Orsay où elle exerçait son travail de conservateur.

Anne Pingeot et François Mitterrand en 1986 (photo © AFP / L’Internaute)

Sans même parler des déboires exposés à la face du monde entier d’un Bill Clinton ou d’un Dominique Strauss-Kahn, on ne peut s’empêcher de penser aux amours tumultueuses d’un Nicolas Sarkozy, arrivé au pouvoir suprême encore marié à Cécilia Ciganer-Albéniz, avec qui il avait longtemps entretenu une liaison adultère et dont il divorça peu après, sous le regard des médias qui lui prêtent alors de nombreuses autres conquêtes avant qu’il ne finisse par épouser Carla Bruni.

Et voila que la presse à scandale évoque de nouveau les incartades de son successeur à Élysée, François Hollande, déjà séparé de la mère de ses enfants, Ségolène Royal lorsqu’il est élu Président de la République en 2012. Alors en couple avec Valérie Trierweiler, dont il clame qu’elle est la femme de sa vie, il ne faudra guère attendre pour que les médias révèlent au grand jour, en janvier 2014, l’idylle nouée avec l’actrice Julie Gayet. Les photos du Président quittant son domicile au petit jour sur un scooter ont fait le tour du monde et suscité plus d’une moquerie. Ce qui n’empêche par les médias de bruire désormais de nouvelles rumeurs laissant entendre que l’ex Président serait tombé sous le charme d’une nouvelle femme, la danseuse Juliette Gernez : on ne prête décidément qu’aux riches !

Le Président François Hollande en une de Closer pour ses incartades amoureuses (source © France TV Info)

Mais ces frasques polissonnes de nos récents Présidents de la République n’ont rien de nouveau. Chacun a appris en cours d’histoire celles du bon Félix Faure, élu à cette fonction en janvier 1895 et qui y est décédé en pleine action le 16 février 1899, dans les bras de sa maîtresse Marguerite Steinheil. Resté dans les annales davantage pour sa mort controversée que pour son mandat présidentiel marqué pourtant par la fameuse affaire Dreyfus, Félix Faure n’arrive pour autant pas à la cheville de l’un de ses prédécesseurs, l’avocat marseillais Adolphe Thiers qui devint, en août 1871, le premier Président de la Troisième République.

Adolphe Thiers (source © Contrepoints)

L’homme n’est pas spécialement réputé pour sa bienveillance ni sa probité, mais plutôt pour son ambition débordante et ses idées conservatrices. Ministre de l’Intérieur de Louis-Philippe, il réprime dans le sang la seconde Révolte des canuts lyonnais en 1834. Dans les années 1840, il s’oppose de toutes ses forces, comme député, à la légalisation des syndicats ouvriers et à l’extension du droit du travail. Élu chef du gouvernement en février 1871, à l’issue d’une campagne sous contrôle des troupes d’occupation prussiennes, Adolphe Thiers provoque lui-même le soulèvement populaire de la Commune en ordonnant à ses troupes de venir reprendre les canons de Belleville, puis organise depuis Versailles la répression sanglante qui se soldera par plusieurs dizaines de milliers de morts, d’exécutions extrajudiciaires et de déportations.

Les massacres de la Commune (dessin © Jacques Tardi – Le Cri du Peuple / Rebellyon)

Georges Clémenceau le décrit d’ailleurs comme « le type même du bourgeois cruel et borné, qui s’enfonce sans broncher dans le sang ». Un portrait peu flatteur mais qui n’est rien en regard de l’image qu’il a laissé de sa vie familiale dont les particularités ont fait le bonheur des chansonniers, des années durant. En 1827 en effet, alors que le jeune Adolphe Thiers n’a que 30 ans, il se lie d’amitié avec la famille d’Alexis Dosne, agent de change et Régent de la Banque de France, propriétaire d’un château dans les Yvelines, dans lequel celui qui n’est alors que journaliste, prend ses quartiers.

En réalité, Thiers est surtout amoureux de la femme de son hôte, Eurydice, qui est devenue sa maîtresse attitrée et qui se fait d’ailleurs appeler plutôt Sophie, on se demande bien pourquoi… Une passion qui durera jusqu’à la mort de cette dernière en 1869. Mais le jeune Adolphe Thiers a les idées larges et pour rester près de son amante n’hésite pas à se marier à la fille de cette dernière. Eulalie n’a que 15 ans lorsqu’elle épouse en 1833 l’amant de sa mère. Et le trio amoureux finit en quatuor car l’insatiable Thiers s’entiche également de la petite sœur, Félicie, une passion qui durera jusqu’à la mort de Thiers en 1877.

Elise Thiers, la jeune épouse du Président, en 1850, peinture de F. Winterhalter (source © Fondation Dosne-Thiers / Neuf Histoire)

En 1871, lorsque Adolphe Thiers s’installe à Versailles comme chef du gouvernement, avant d’être élu Président de la République quelques mois plus tard, sa maîtresse en titre Eurydice vient de décéder, mais celle qui est devenue son épouse légitime ainsi que sa sœur Félicie habitent toutes les deux sous le même toit. Une situation pour le moins insolite d’un homme politique en vue, cohabitant ainsi avec trois femmes, épouse ou maîtresses, mère et filles, au point que l’on évoque alors ouvertement « M. Thiers et ses trois moitiés »… Finalement, nos hommes politiques actuels ne font que suivre les traces de leurs prédécesseurs !

L. V.

La plume de l’aigle de Bonelli

29 octobre 2020

L’aigle de Bonelli doit son nom à l’ornithologue italien Franco Andrea Bonelli qui a découvert l’espèce en 1815, l’année même où une grande partie de l’Europe coalisée réglait son compte aux rêves de grandeurs de l’aigle napoléonien. Présente sur le pourtour de la Méditerranée et jusqu’en Chine méridionale, cette espèce d’aigle de taille modeste qui niche dans les secteurs montagneux à faible altitude, est considérée en France comme une espèce relique, quasi en voie de disparition.

Aigle de Bonelli en vol (photo © Peter Arras / eBird)

Alors qu’on a retrouvé des traces fossiles qui attestent de sa présence dans les falaises calcaires du sud de la France depuis au moins 200 000 ans, il ne restait plus en France que 30 couples de cette espèce, recensés en 2012, alors qu’on en comptait encore 80 dans les années 1960. Si cette espèce est aussi menacée, c’est certes parce son taux de reproduction naturel est faible et parce que ce rapace a besoin d’aires de nidification très spécifiques, typiquement des falaises avec replats à moins de 700 m d’altitude, et des zones de chasse en milieu ouvert de type garrigues et vignes. Mais les causes de sa disparition sont aussi liées à l’artificialisation des milieux où il vit, au dérangement lié à la chasse et autres activités de pleine nature, et en partie aux lignes à haute tension qui sont la principale cause de mortalité des jeunes qui ne maîtrisent pas encore bien leur environnement…

Un aigle de Bonelli, ambassadeur des Calanques (photo © J. Uriarte / Getty / France Inter)

Toujours est-il que l’aigle de Bonelli fait partie des espèces emblématiques du Parc national des Calanques, même si on ne connaît qu’un seul couple qui y réside, sur les hauteurs de Vaufrèges, tandis qu’un autre a élu domicile dans le massif de la Sainte-Baume et qu’on en recense désormais deux du côté de la Sainte-Victoire. Un bel emblème qui justifie à lui seul les efforts de conservation de ce milieu naturel fragile, entrepris bien avant la création du parc national et qui se poursuivent, même si la tâche est immense au vu de l’importance des activités humaines de toute nature qui se pratiquent sur ce territoire dont la fréquentation, cet été, a battu tous les records !

C’est en tout cas ce rapace rare que le Parc national des Calanques a choisi comme ambassadeur pour mieux faire connaître son territoire aux plus jeunes en confiant à un auteur le soin d’écrire un conte polyphonique pour y dévoiler les différentes facettes du parc. L’ouvrage, intitulé Calanques, les entretiens de l’Aigle, est paru aux éditions Glénat en juin 2020 et c’est un petit bijou. Au travers du regard de l’Aigle, personnage aussi naïf que curieux, se dévoilent tour à tour différents usagers du Parc des Calanques : randonneur, grimpeur, pêcheur, chasseur, botaniste, plaisancier mais aussi pompier, garde, écologue ou urbaniste. Chacun a sa propre vision de ce territoire où les usages se croisent, interfèrent et parfois se heurtent, reflétant la complexité à concilier autant d’intérêts différents et parfois opposés.

Somptueusement illustré par les pastels minutieux et un peu naïf d’Amandine Maria, une artiste-paysagiste de Vitrolles, sous forme de paysages vus du ciel par l’œil perçant de l’aigle, le livre se veut un message d’espoir en vue de restaurer un jour l’équilibre de ce milieu vulnérable et permettre à chacun de cohabiter, un conte moderne et pédagogique qui allie magie de la fiction et rigueur scientifique, un bel outil pour apprendre à découvrir le massif des Calanques.

La plume à qui le Parc national des Calanques a confié le soin de se faire le porte-parole de l’aigle de Bonnelli, est Karine Huet, une intrépide voyageuse qui a passé son enfance à bourlinguer d’île en île, aux côté de son père, médecin militaire en Polynésie française, et qui embarque à 18 ans à Marseille avec le peintre Yvon le Corre pour un périple en voilier qu’elle retrace dans son premier livre intitulé Heureux qui comme Iris, publié en 1978. Depuis, elle a enchaîné les voyages autour du Monde avec son compagnon, Titouan Lamazou et a publié une bonne quinzaine d’ouvrages, récits de voyage, poèmes et romans.

L’auteur, Karine Huet, dans les calanques (photo © Zoé Lamazou / Marcelle)

Calanques, les entretiens de l’Aigle est son dernier opus en date, fruit de 39 entretiens avec différents usagers du Parc mais aussi de sa propre connaissance du secteur puisque l’auteur a elle-même vécu pendant 6 ans dans un cabanon à Morgiou. Mais ce livre s’inscrit dans une longue lignée où l’on peut citer notamment Les lucubrations de la cucurbite à Markus, Comment le corbeau perdit la parole et ce qui s’ensuit, Poèmes à l’encre de sèche et d’encornet, Le vieux qui gardait la mer ou encore Onze lunes au Maroc pour ne citer que quelques uns de ses titres. Une plume qui s’imposait donc pour l’Aigle des Calanques…

L. V.

Liberté d’expression et fait religieux

23 octobre 2020

Les événements tragiques qui viennent de se dérouler récemment mettent en premier plan la remise en cause de la liberté d’expression. Celle-ci englobe de multiples champs permettant l’expression de nos conceptions tant politiques, que culturelles (sciences, arts, modes de vies..) ou spirituelles (croyances religieuses).

La contestation de cette liberté s’est immiscée dans la sphère de l’enseignement public, plus particulièrement dès lors que l’enseignement aborde le « fait religieux ». Car l’amalgame est très rapidement fait entre étude du « fait religieux » et « vérité religieuse ». Comment expliquer cette sensibilité de certains à faire prévaloir leurs convictions religieuses sur la tolérance que notre République laïque promeut?

Des pratiques rituelles de nos lointains ancêtres à la fondation des religions telles que nous les avons vu apparaître depuis l’Antiquité, il y a un lien commun. Le nom de religion porte en lui, de par son étymologie latine, sa définition de « relier », qui exprime un besoin de communiquer avec des forces qui dépassent l’ordre de l’univers. Les religions sont donc inhérentes aux préoccupations des hommes.

Le fait religieux ne relève pas uniquement du passé. Il est toujours présent. Il est donc indispensable que l’étude du fait religieux fasse partie du programme de l’enseignement public, laïque et obligatoire.

Enseigner les faits religieux en collège (photo © Jeff Pachoud / AFP / Le Point)

Mais qu’est-ce qui doit être enseigné ? Et à qui doit s’adresser cet enseignement qui peut être perçu différemment selon le niveau de compréhension de celui qui le reçoit et son niveau de maturité ?

Cet enseignement se doit d’être impartial, sachant qu’il existe des religions du Livre (christianisme, judaïsme, islam) et d’autres qui n’en ont pas (shinto japonais), des religions avec des fondateurs (Bouddha, Jésus, Mahomet) et des religions qui en sont dépourvues (taoïsme chinois), des religions avec des sacrements (christianisme) et la plupart qui n’en ont pas…

Alors pourquoi cette question alors que le fait religieux est déjà enseigné au sein de l’école de la République et que les principes d’application ont été abordés dans le rapport Debray en 2002 ? N’est-ce pas alors plutôt les difficultés que rencontrent les enseignants à aborder ce sujet dans une situation de remise en cause du contenu des programmes et donc de la laïcité par une partie de la population qui ne distingue pas le fait religieux de l’interprétation religieuse ?

L’enseignement du « fait religieux », en France, n’est pas un enseignement religieux comme dans d’autres pays. Il est, et doit être abordé, comme toute autre matière, avec un caractère scientifique prenant en compte tous les faits de civilisations. Ce sont les programmes d’histoire, de philosophie qui traitent principalement de ces faits dans un esprit de neutralité. Les faits religieux sont des conséquences de l’histoire, ce ne sont pas des éléments d’un « catéchisme ».

Un dessin signé Deligne (source © La Croix)

Or le système éducatif public, lorsqu’il aborde l’influence des religions, depuis leur émergence jusqu’à aujourd’hui dans différentes sociétés, en les traitant sur le même pied d’égalité, heurte certains qui voudraient faire prévaloir la supériorité de leurs interprétations religieuses. Soit le contraire du principe de laïcité qui veut que « les convictions religieuses n’ont pas à s’exprimer dans l’école publique ».

C’est avec rigueur scientifique et rationalité qu’est dispensé l’enseignement. Les croyances n’y ont pas leur place. Cependant, dispenser un enseignement en excluant toute référence au fait religieux serait contre productif, alors qu’il s’agit d’ouvrir l’esprit des élèves à une compréhension objective et diverse d’une vision du monde passé et présent.

En effet, confronter les élèves aux différentes cultures sans aborder l’influence des religions dans la création de ces cultures et les faits historiques qui en sont constitutifs, semble n’être pas objectif alors que dans le monde actuel chacun est confronté au quotidien à des influences et des interprétations partisanes, voire dogmatiques.

Régis Debray en 2017 (photo © Francesca Mantovani / Gallimard / Le Monde)

C’est ce que le rapport Debray aborde en proposant douze recommandations concernant l’évaluation et la cohérence des programmes dispensés durant la scolarité des élèves au collège et au lycée et insiste sur la formation des enseignants, dans les UIFM et au cours de stages abordant l’enseignement de la laïcité et l’histoire des religions.

Clarifier l’enseignement pour mieux comprendre le fait religieux nécessite l’apprentissage de l’histoire des religions car comment comprendre la crise du Proche-Orient si l’on ne connaît pas la rivalité qui oppose sunnites et chiites, l’histoire de l’islam, les origines de ce schisme. Les exemples abondent dans ce domaine : luttes contre les hérétiques, apparition du protestantisme avec la Réforme….

Comment ne pas évoquer la richesse historique de l’apport des religions dans la création artistique et les constructions architecturales inspirées par la foi ?

L’enseignement du fait religieux ne se justifie que s’il conduit à la tolérance, à la prise en compte de la diversité et à des attitudes pacifiques. Evidemment on ne peut pas aborder les événements historiques, politiques, économiques uniquement sous l’angle d’une interprétation religieuse. C’est donc un exercice difficile que de vouloir appliquer les principes de la laïcité dans l’approche des faits religieux à l’école dans un esprit de tolérance face à la spiritualité de chaque élève. C’est donc le plus tôt possible que doit être abordé cet enseignement afin de désamorcer toutes futures tensions autour de ce sujet.

C’est bien le respect de la liberté de conscience qui prévaut à l’école de la République, telle que le précise la charte de la laïcité en vigueur à l’école publique : « aucun sujet n’est à priori exclu du questionnement scientifique et pédagogique. Aucun élève ne peut invoquer une conviction religieuse ou politique pour contester à un enseignant le droit de traiter une question au programme ».

Un dessin signé Rémi Malingrey (source © The Conversation)

Mais cela suppose aussi la formation des enseignants dans l’approche du fait religieux dans notre société où la pratique religieuse est en recul, où la majeure partie des élèves sont éduqués en dehors de toute option religieuse. Avant tout, le principe de laïcité doit dominer cet enseignement : la laïcité n’est pas l’ennemi des religions, elle garantit l’exercice des cultes mais de tous les cultes.

Aborder les faits religieux s’avère donc nécessaire, ne pas le faire serait laisser leur interprétation aux seuls tenants revendiquant le monopole de cet enseignement au domaine exclusif de la religion. Dans l’école républicaine l’épanouissement de l’élève, futur citoyen, passe par son éveil à l’universel où la dimension spirituelle de l’homme est un sujet de réflexion mais dans le respect de la paix scolaire et des principes républicains intransigeants face à l’obscurantisme.

CM

Sur les chemins de la Barasse

21 octobre 2020

C’est une initiative remarquable qu’ont prise trois associations marseillaises, Les clés de la Cité, Robins des Villes et Les amis de l’Huveaune, en animant, avec d’autres associations locales et des habitants des quartiers de Saint-Marcel et de la Barasse, une démarche participative destinée à mettre en valeur le patrimoine industriel et naturel de ce coin de Marseille qui gagne à être connu. Ce collectif a eu l’idée de créer un carnet de ballade pour faire découvrir à tout un chacun les richesses de ce massif de toute beauté qui s’étend en limite nord du cœur du Parc National des Calanques. S’inscrivant dans le programme pédagogique Éducalanque porté par le Parc National, ce carnet a pu ainsi être édité à 4000 exemplaires et est téléchargeable gratuitement sur le site du Parc.

Cet outil permet au randonneur seul, en groupe ou en famille, de se repérer sur ce sentier qui s’étend sur un domaine dont le Département des Bouches du Rhône est en grande partie propriétaire et qui permet plusieurs variantes sous forme de boucles plus ou moins longues. L’accès est très aisé : en venant de Carnoux, il suffit de prendre l’autoroute A50 jusqu’à la Valentine puis de traverser l’Huveaune au niveau du cinéma des trois Palmes : le départ de la ballade se fait depuis le petit parking qui se trouve au pied des anciens fours à chaux, à l’extrémité du chemin du vallon de la Barasse.

En suivant le carnet de ballade dans le vallon de la Barasse (photo © CPC)

Dès le début du circuit, on se retrouve plongé dans le passé industriel de ce quartier périphérique de l’Est marseillais où s’était implanté en 1903, l’une des trois grandes usines de production d’alumine, avec celle de Saint-Louis des Aygalades et celle de Gardanne, alimentée par les mines de bauxite d’Allauch puis du Var. Les vestiges des immenses fours à chaux dont il ne reste plus que le soubassement à côté du terrain de pétanque, servaient au traitement industriel de l’alumine et étaient eux-mêmes alimentés par le calcaire extrait d’une carrière située en tête du vallon et dont on ne voit plus que les fronts de taille et les gradins enherbés.

L’usine elle-même, qui appartenait au groupe Péchiney, comme celle de Gardanne, et qui se situait en contrebas, dans la vallée de l’Huveaune, a été démantelée en 1988. Elle a notamment laissé la place au domaine de la Vallée Verte mais il subsiste toujours l’ancien site de stockage des boues rouges sous forme d’un vaste talus végétalisé coincé entre la route départementale et l’Huveaune. Jusqu’en 1948, c’est là qu’étaient mis en décharge les résidus de l’activité industrielle de l’usine, jusqu’à ce qu’une crue de l’Huveaune en 1943 ne vienne remobiliser ces déchets riches en oxydes de fer et d’aluminium, mais aussi en métaux lourds divers et en résidus de soude, provoquant une grave pollution en aval.

Vue du bassin de stockage des boues rouges dans le vallon de la Barasse avec l’usine d’alumine en contrebas (photo © Louis Scarli / Tourisme Marseille)

L’industriel a alors transféré l’entreposage de ses résidus pollués dans le vallon de la Barasse, en plein cœur du massif de Saint-Cyr, en arrière d’une digue édifiée à l’aide de scories issues des fours à charbon de l’usine et qui étaient acheminées jusqu’en haut du vallon, juste au dessus de la carrière de calcaire, à l’aide d’un téléphérique. Un tunnel avait été creusé entre l’usine et le bas du vallon. Les scories y étaient acheminées par wagonnets, lesquels étaient ensuite hissés jusqu’en haut du vallon par un téléphérique dont on repère encore quelques vestiges, puis déversés pour barrer le vallon, formant une digue qui atteint 60 m de hauteur. Les boues rouges étaient apportées sur place par une canalisation qui empruntait sensiblement le même chemin et venait se déverser en tête du vallon, venant remplir progressivement la totalité du cirque rocheux, sur 60 m d’épaisseur donc.

Vue actuelle du crassier de boues rouges de l’ancienne usine d’alumine après végétalisation (photo © CPC)

Ce n’est qu’en 1966 que ce site a finalement été abandonné lorsque Péchiney a obtenu l’autorisation de relarguer ses boues rouges directement en mer, après avoir construit sa fameuse canalisation qui part de Gardanne et rejoint la mer à Port-Miou avant de se déverser en amont du canyon de la Cassidaigne. Une branche spécifique avait été réalisée pour permettre aux rejets de la Barasse d’emprunter le même chemin, et ceci jusqu’à la fermeture de l’usine. Au début des années 1990, Péchiney a épandu 2 à 3 m de terre végétale par dessus le remblai de boues rouges et a missionné l’ONF pour y replanter différentes espèces arborées avant de revendre le terrain au Département afin de dégager sa responsabilité quant à l’entretien de ce site définitivement pollué. En 2004, de forts ravinements ont commencé à affouiller une partie du terril et il a fallu réaliser de gros travaux pour canaliser les eaux de ruissellement en amont du vallon afin d’éviter qu’elles ne viennent mettre en péril la stabilité de la digue et risquer de remobiliser les 2,5 millions de m³ de boues rouges entassées. Le site est toujours suivi via un dispositif d’auscultation et sa revégétalisation permet une intégration paysagère plutôt réussie.

Cette ballade qui nous replonge dans le passé industriel et agricole de ce quartier périphérique de Marseille, permet de repérer les traces d’autres pollutions, dont celle de l’usine Nestlé de Saint-Menet qui venait déverser dans ce même vallon ses camions chargés de marc de café, jusqu’à ce qu’un orage violent ne vienne déstabiliser tout le remblai, entraînant là aussi une grave pollution en aval… Mais ces collines du massif de Saint-Cyr ne servaient pas que de dépotoir. On y trouve aussi, au fil de la ballade les vestiges d’une ancienne bergerie, des restanques autrefois cultivées et dont certaines sont encore ensemencées par les chasseurs, mais aussi une flore méditerranéenne particulièrement riche et bien préservée.

Vue sur la vallée de l’Huveaune depuis la croix de Saint-Marcel (photo © CPC)

La vue sur la vallée de l’Huveaune et sur toute la ville de Marseille est à couper le souffle (surtout par vent violent…). Mais le passionné d’histoire y traversera aussi avec émotion le mur d’enceinte de l’ancienne propriété de la célèbre famille de Forbin dont plusieurs membres ont présidé le Parlement de Provence au XVIIe siècle et dont l’un des représentants, Claude de Forbin, officier de marine de Louis XIV, parvint à s’échapper en 1699 des geôles anglaises en compagnie de Jean Bart, avant de finir sa vie dans son château de Saint-Marcel bien visible en contrebas.

Vue du castrum de Saint-Marcel avec les tours des Néréides en contrebas (photo © CPC)

De même d’ailleurs que le castrum de Saint-Marcel sur lequel la vue est imprenable. C’est un ouvrage défensif initialement édifié par les Romains pour surveiller l’arrivée d’envahisseurs depuis la mer comme depuis la vallée de l’Huveaune. Il est resté un enjeu stratégique majeur jusqu’au XVe siècle, tout comme son vis-à-vis, bien visible également depuis la croix de Saint-Marcel, édifié sur l’autre rive de l’Huveaune, à l’emplacement d’un ancien oppidum celto-ligure. Détruit par les Sarasins en 723, le château a été reconstruit en 1059 par l’évêque de Marseille, puis de nouveau détruit, probablement en 1423 lors du sac des Catalans. On voit encore néanmoins les vestiges des trois tours d’origine, qui voisinent avec les villas modernes édifiées à la va-vite le long de l’ancien rempart et les tours des Néréides juste en contrebas. A Marseille, vestiges historiques, friches industrielles, espaces naturels et barres d’immeubles coexistent et s’entremêlent : c’est peut-être ce qui fait le charme de cette ville, tout compte fait…

L. V.

Port-Miou, le château restauré à neuf

29 septembre 2020

Entrée de la calanque de Port-Miou le long de la Presqu’île (source © JCF Boat)

La calanque de Port-Miou, la plus à l’Est du massif des Calanques, est en fait la seule calanque du massif qui se situe non pas sur le territoire marseillais mais sur celui de sa voisine Cassis. Formant un abri naturel idéal sous forme d’un long bassin étroit de 1,4 km de longueur dont l’entrée est largement protégée par le promontoire que constitue la Presqu’île, cette calanque a servi de tout temps de port. D’où son nom d’ailleurs, qui viendrait, paraît-il du latin Portum Melior, autrement dit le meilleur port, bien meilleur en tout cas que celui de Cassis même, qui, au XVIIe siècle, était tellement mal entretenu que les navires préféraient aller se charger dans la calanque voisine où les galères royales avaient aussi habitude de faire escale.

La calanque de Port-Miou et ses rangées de bateaux de plaisance (source © Sun plaisance Location)

Vers 1630 y est installée une madrague, autrement dit un filet fixe de grandes dimensions, qui servait alors pour la pêche côtière au thon. A partir de 1720, l’exploitation des carrières destinées à extraire la pierre de Cassis commence à se développer dans le secteur. Ce calcaire urgonien dur et compact, renfermant de nombreux moules de rudistes et qui forme une bonne partie des falaises du massif est alors très prisé pour la construction en pièce de taille. Ce matériau servira notamment pour l’édification du phare de Cassis ou celui du Planier à Marseille, mais aussi pour une partie des quais d’Alexandrie et la voûte du tunnel du Rove. En revanche, la légende selon laquelle le socle de la statue de la Liberté à New-York serait en pierre de Cassis est bien entendu une pure galéjade…

Vestige des trémies de chargement à la Pointe de Cacau, Cassis (source © Mapio)

A Port-Miou toutefois, l’exploitation de pierres de tailles est restée assez modeste. Des trémies de chargement de blocs de pierre y ont bien été construits vers 1850 mais c’est à partir de 1895 que le site connaît un début d’exploitation industrielle majeure avec l’arrivée du groupe belge Solvay qui se porte acquéreur de toute la rive nord de la calanque. Alors en pleine guerre économique avec les soudières locales fonctionnant selon le procédé inventé en 1791 par le chimiste français Nicolas Leblanc, le Belge Ernest Solvay, inventeur en 1860 d’un procédé concurrent de fabrication de la soude à l’ammoniac visait le marché florissant des savonneries de Marseille, mais aussi l’exportation vers les savonneries espagnoles et italiennes. Il construit une usine à Salin-de-Giraud, à proximité de celle de son concurrent Péchiney et il démarre à Port-Miou, à partir de 1907, l’exploitation du calcaire.

Manifestation contre la carrière Solvay de Port-Miou en 1910 (source © Cassis Forum)

A l’époque, le carbonate de calcium extrait à Cassis était concassé sur place puis chargé via une trémie dans des chalands qui transportaient les blocs jusqu’à l’usine de Salin-de-Giraud. Après mélange, en présence d’ammoniac, au chlorure de sodium extrait localement dans les salines de Camargue, le procédé permet d’obtenir du bicarbonate de sodium puis, après chauffage, de la soude. Cette technique, qui est toujours utilisée de nos jours, est moins polluante que le procédé Leblanc, d’autant qu’elle permet de recycler l’ammoniac et d’obtenir comme sous-produit du chlorure de calcium utilisé comme sel de déneigement.

Malgré son avantage technique, le baron Solvay se heurte néanmoins à une forte opposition locale avec même, le 13 mars 1910, une manifestation rassemblant 3000 personnes, défenseurs de l’environnement avant l’heure, l’accusant de venir saccager la beauté de ce site naturel préservé. Cela n’empêcha pas Solvay d’extraire bon an mal an, de l’ordre de 80 000 puis, mécanisation aidant, 100 000 tonnes de calcaire par an et ceci jusqu’en fin 1982. A partir de 1975 en effet, la municipalité alors dirigée par Gilbert Rastoin, fait pression pour que cesse l’exploitation jugée gênante pour les activités touristiques en plein essor.

Photo d’archive du château de Port Miou (source © Fondation du Patrimoine)

La rive nord de la calanque, qui sert de passage à des centaines de milliers de randonneurs chaque année, se rendant vers la calanque voisine de Port Pin ou vers celle d’En Vau, appartient toujours à Solvay. Mais, l’issue de longues batailles juridiques et d’une expropriation, la Ville de Cassis a finalement racheté en 2010 la vieille bâtisse qui s’y trouve et que l’on appelle localement « château » du fait de sa tour carrée arrogante. Édifié en 1810 par un ancien marquis cassidain, paraît-il dans le but d’y loger sa maîtresse, le bâtiment a longtemps servi à abriter la douzaine d’ouvriers en charge de l’exploitation de la carrière. Fortement dégradé au fil du temps, le bâtiment menaçait ruine, même s’il servait encore d’annexe à la capitainerie du port de plaisance qu’est devenue la calanque de Port-Miou avec ses 455 anneaux.

Le château avant les travaux de restauration (source © Fondation du Patrimoine)

En mai 2017, des travaux de restauration de cet étrange édifice ont donc été engagé, pilotés par Acta Vista, une association qui développe depuis 2002 des chantiers d’insertion et de formation qualifiante aux métiers du patrimoine, dédiés aux personnes les plus éloignées de l’emploi. Le projet de restauration a duré 3 ans et vient tout juste de s’achever, permettant à l’ancien château de Port-Miou de retrouver tout son éclat.

Le rez-de-chaussée du bâtiment continuera à être utilisé comme annexe de la capitainerie tandis que le premier étage entre les bureau administratifs de la capitainerie et des locaux pour différentes associations environnementales œuvrant sur place. Le deuxième étage quant à lui constituera la première maison du parc car le Parc National des Calanques, pourtant créé en 2012, n’en est toujours pas pourvu.

Travaux de rénovation du toit de la tour (source © Acta Vista)

Le coût global du chantier s’est élevé à 2, 3 millions d’euros selon TPBM, financé largement par de multiples fondations d’entreprises ainsi que la Fondation du Patrimoine qui a royalement apporté 9 000 €. Une quarantaine de salariés en formation s’est investi sur le chantier dans le cadre d’une formation qualifiante. Les deux premières années, le groupe encadré par un maçon tailleurs de pierre et un accompagnateur socio-professionnel, s’est chargé de la maçonnerie et du gros œuvre avant de s’attaquer en troisième année aux aménagement intérieur tandis que d’autres groupes se formaient sur la menuiserie et la métallerie.

Vue du château de Port Miou restauré (source © Acta Vista)

Les deux niveaux inférieurs ont été entièrement rénovés ainsi que les façades, la maçonnerie extérieure, la toiture, les portes et fenêtres, mais aussi les planchers et les ouvrages annexes. Un vrai coup de neuf donc pour le château de Port-Miou, et un beau coup de pouce pour ces stagiaires devenus de vrais professionnels à l’issue de ce chantier mené qui plus est dans un cadre idyllique !

L. V.

Ultracrepidarianiste toi-même !

12 septembre 2020

Bon, le terme n’est pas encore franchement entré dans la langue courante et fleure bon le pédantisme. Pas si facile de glisser dans la conversation courante ce mot à rallonge qu’est l’ultracrepidarianisme. Même les joueurs les plus avertis auront bien du mal à le caser sur une grille de scrabble avec leur sept malheureuses lettres. On entendra plus fréquemment une cagole marseillaise traiter son vis-à-vis de « bouffon », mais tout compte fait, l’esprit n’est pas si différent, et elle aura nettement plus de chance de se faire comprendre de son interlocuteur…

Portrait de l’essayiste britannique William Hazlitt (source © Wikipédia)

A en croire Wikipedia, la version anglaise du terme, ultracrepidarian, aurait été utilisée pour la première fois en 1819 par le critique littéraire britannique William Hazlitt, en référence à la locution latine quelque peu tombée en désuétude depuis : « Sutor, ne ultra crepidam », autrement dit : « Cordonnier, tiens-t’en à la sandale ». Une expression un peu énigmatique mais qui renvoie à une anecdote savoureuse rapportée par Pline l’Ancien dans son Histoire naturelle. Il y raconte comment le peintre grec Apelle de Cos s’est retrouvé interpellé par un cordonnier signalant qu’il avait fait une erreur dans la représentation d’une sandale, ce que le peintre corrigea aussitôt. Encouragé, le cordonnier se permit alors de critiquer d’autres éléments de la fresque, ce à quoi le peintre vexé répondit vertement « ne supra crepidam sutor judicaret », ce qu’on pourrait traduire par « un cordonnier ne devrait pas donner son avis au delà de la sandale », à l’origine de la locution latine que le bon sens paysan a transcrit de manière tout aussi imagé par : « chacun son métier et les vaches seront bien gardées ».

Alexandre le Grand et Campaspe dans l’atelier du peintre Apelle, tableau peint vers 1740 par Giambattista Tiepolo (source © Getty Center, Los Angeles)

Toujours est-il que l’actualité médiatique et le développement des réseaux sociaux n’arrêtent pas de remettre au goût du jour cette maxime antique. C’est ainsi que le physicien et philosophe des sciences Étienne Klein consacrait justement sa chronique, le 3 septembre dernier, sur le média en ligne Brut, à cette notion d’ultracrepidarianisme, qui, selon lui, se répand fortement grâce au développement des réseaux sociaux et encore plus à l’occasion des débats scientifiques comme ceux qui agitent la société depuis le début de la crise sanitaire du Covid-19.

« Alors que le confinement avait commencé depuis quelques jours », témoigne ainsi le philosophe, « je voyais des tweets écrits par des personnalités politiques, parfois de très haut rang, qui commençaient par : “Je ne suis pas médecin, mais je pense…” etc. Et, après cette déclaration honnête d’incompétence, s’ensuivaient des injonctions sur ce qu’il fallait faire ou penser à propos de tel ou tel traitement au tout début de l’épidémie. Et ça m’avait étonné qu’on puisse avoir autant d’assurance alors même qu’on vient de déclarer qu’on est incompétent »…

Le philosophe des sciences Étienne Klein (source © France Inter)

Affirmer une opinion sur un sujet auquel on ne connaît pas grand-chose relève de l’activité quotidienne et de l’art même de la conversation entre amis. Il n’en reste pas moins que quand cette affirmation provient de quelqu’un qui fait autorité et qui possède une grande notoriété du fait de ses engagements politiques, de ses exploits sportifs ou de ses succès artistiques ou littéraires, la parole n’a pas le même impact et ses répercussions peuvent même faire des ravages si la personne en question se permet de dire n’importe quoi. Les saillies d’un Jair Bolsonaro ou d’un Donald Trump à l’occasion de cette crise sanitaire en sont de bons exemple, mais de nombreuses personnalités françaises se sont aussi récemment illustrées dans cet exercice…

En poussant le raisonnement, Étienne Klein met justement en avant la prudence qui, par contraste, caractérise généralement la compétence véritable. Un expert scientifique qui connaît parfaitement son sujet mettra justement un point d’honneur à exprimer ses doutes et les lacunes de connaissances ou les points qui restent à établir, tout en sachant définir de manière très précise ce qui relève de la certitude et ce qui reste à démontrer ou à déterminer.

Et force est de constater que ce qui semble évident pour le commun des mortels n’est pas forcément aussi simple qu’il n’y paraît pour qui s’astreint à approfondir le sujet. On se heurte alors rapidement, surtout en matière de risque, qu’il soit sanitaire, naturel, technologique et de tout autre nature à la notion d’incertitude. Comment définir des politiques publiques adaptées, qui soient à la fois efficaces mais aussi acceptables par la société, lorsque l’on ne connaît pas avec certitude l’ampleur du risque et encore moins l’effet des mesures qui sont envisagées ?

Même les sommités scientifiques peuvent être tentées par un peu d’ultracrepidarianisme (dessin signé Antoine Chéreau / source © Urtikan)

Dans son dernier ouvrage publié en juillet 2020, Le goût du vrai, Étienne Klein cite l’exemple d’une vérité scientifique parfaitement contre-intuitive qui explique justement pourquoi le citoyen lambda mais aussi l’homme politique en vue se laisse parfois aller à des affirmations péremptoires qui lui paraissent être basées sur le bon sens même, alors qu’elles relèvent en réalité d’une erreur d’analyse.

Ainsi qu’il l’expose dans un texte accessible sur le site Les mardis de la philo, « Imaginons que dans une population donnée apparaisse une nouvelle maladie, qui affecte une personne sur mille. Les symptômes de cette pathologie n’étant ni visibles ni ressentis, nul ne sait dire qui est malade et qui ne l’est pas. Mais les chercheurs s’activent et finissent par mettre au point un test de dépistage dont l’efficacité est de 95 %. Cela signifie que sur cent personnes positives à ce test, en moyenne quatre-vingt-quinze sont effectivement malades et cinq sont ce qu’on appelle des «faux positifs» (c’est-à-dire sont positifs au test sans être malades). Soit maintenant une personne qui se révèle positive au test : quelle est la probabilité qu’elle soit malade? Si vous réalisez un sondage dans votre entourage, vous constaterez que la proportion de ceux qui répondent «95 %» à cette question est très élevée. Or, la bonne réponse est… seulement de 2 % ! 

Test de dépistage du Covi-19 à Provins : toute ressemblance avec la situation imaginée serait bien entendu purement fortuite… (photo © Arnaud Journois / Le Parisien)

Autrement dit, une personne positive au test a quatre-vingt-dix-huit chances sur cent de ne pas être malade ! Ce résultat violemment contre-intuitif s’obtient à l’issue d’un raisonnement qui est pourtant simple : si l’on applique le test de dépistage à mille personnes, en moyenne 5 % d’entre elles – c’est-à-dire cinquante – seront des faux positifs, alors qu’une seule parmi elles est vraiment malade. La proportion de malades parmi les personnes positives au test sera donc bien égale à un cinquantième, soit 2%. Conclusion : pour le cas de figure ici envisagé (qui ne correspond pas, je le précise, à la situation actuelle), il apparaît qu’un test efficace à 95 %, ce qui semble être un bon score, en réalité ne sert à rien, contrairement à ce que notre cerveau tend à croire spontanément. Preuve que ce dernier peut être victime, ici ou ailleurs, de biais cognitifs. Preuve également que la science ne se confond ni avec la déclinaison en roue libre de l’intuition, qu’elle prend souvent à contre-pied, ni avec le fameux « bon sens », qu’elle contredit presque toujours ».

Une réflexion à méditer et à garder en mémoire lorsque l’on assiste aux débats pseudo-scientifiques qui fleurissent de nos jours sur les médias de toutes sortes…

L. V.

En 1867 déjà, un effondrement rue d’Aubagne

7 septembre 2020

A Marseille, chacun se souvient avec effroi de cette date sinistre du 5 novembre 2018 au matin, lorsque deux immeubles anciens de la rue d’Aubagne, dans le quartier de Noailles, en plein centre-ville, se sont brusquement effondrés, ensevelissant sous leurs décombres huit des occupants du n°65. L’émoi engendré par cette catastrophe a été tel que tous les médias nationaux ont immédiatement braqué leurs projecteurs sur ces quartiers paupérisés du centre-ville de Marseille.

Après les effondrements de la rue d’Aubagne en novembre 2018 (photo © Loïc Aedo / Le Moniteur)

Là où des familles vulnérables et souvent désargentées louent à prix d’or des appartements dégradés dans des immeubles mal entretenus. Là où les eaux s’infiltrent à travers la toiture, où les planchers s’affaissent, où les murs s’auréolent du fait de canalisation fuyardes, où les fils électriques pendouillent dans la montée d’escalier, où les fissures s’ouvrent un peu partout, où l’air s’engouffre autour des fenêtres mal ajustées et où les balcons menacent parfois de se détacher…

Les n°63, 65 et 67 rue d’Aubagne avant leur effondrement, des « trois fenêtres marseillais » dégradés (source © Google Street View)

Ces immeubles traditionnels du centre-ville, ces fameux « trois fenêtres marseillais » qui représenteraient de l’ordre de 20 % du bâti dans certains quartiers, correspondent pourtant à un habitat particulièrement adapté au contexte local et qui date souvent de plusieurs siècles, généralisé à partir des années 1850 pour organiser l’urbanisation sous forme de parcelles équitables d’environ 7 m de largeur sur rue et une trentaine de mètres de profondeur, cour ou jardin compris. Les appartements sont traditionnellement traversant, orientés nord-sud, avec un seul appartement par niveau, les chambres disposées côté rue et la cuisine côté cour, ce qui facilite la ventilation naturelle de ces logements.

Les murs porteurs de ces immeubles sont perpendiculaires à la voirie et généralement mitoyens. Ils sont reliés par des poutres et des pannes de 7 m qui déterminent donc la largeur des façades, lesquelles ne sont pas porteuses et constituées d’un remplissage de matériaux hétéroclites. Les cages d’escalier sont accrochées à ces mêmes poutres de liaison et généralement éclairées par des puits de lumière sous forme de verrières. Les cloisons sont en simples briques minces et les planchers sont en bois d’enfustage recouvert de mortier et de tomettes tandis que les plafonds sont un conglomérat de plâtre fixé sur des canisses.

Force est de constater que cette architecture locale, parfaitement adaptée aux conditions climatiques et au mode de vie de l’époque, et qui a globalement bien résisté aux assauts du temps, présente néanmoins des faiblesses lorsque les bâtiments souffrent d’un manque d’entretien voire d’un mode d’occupation mal adapté. Les dégâts des eaux en particulier y font des ravages. Depuis qu’on y a installé des salles d’eau dans chaque logement, il suffit en effet d’une absence de joint autour d’une baignoire pour que l’eau qui s’infiltre fasse pourrir les planchers qui finissent par s’effondrer, surtout si on les a surchargé en ajoutant quelques couches de carrelage successifs pour masquer les tommettes d’origine… Les infiltrations d’eau au pied des immeubles, du fait de canalisations fuyardes ou de descentes de toitures endommagées, sont également redoutables pour la stabilité des murs porteurs mitoyens, surtout si la charge évolue différemment de part et d’autre, au gré de la vie des immeubles voisins.

Plafond endommagé dans un immeuble marseillais de la rue Thubaneau (source © Marsactu)

Pour ce qui est du 63 et du 65 de la rue d’Aubagne qui se sont effondrés brusquement le 5 novembre 2018, après bien des signes précurseurs dont les enquêtes en cours devront déterminer s’ils ont été suffisamment pris en compte par les différents protagonistes, tous ces éléments ont joué un rôle et les infiltrations d’eau dans le n°63 alors sous arrêté de péril et inoccupé ont très certainement contribué à sa fragilisation.

Mais l’Histoire nous rappelle que les trois fenêtres marseillais ne sont pas les seules structures qui présentent localement des faiblesses. En 1822, la municipalité marseillaise lançait dans ce secteur de Notre-Dame du Mont un projet ambitieux consistant à percer une nouvelle avenue pour relier le boulevard Baille à la Canebière. Une première voie avait été ouverte dès 1789 dans la partie sud, près de la place Castellane, sur des terrains appartenant à un certain Lieutaud, fils d’un riche mercier marseillais et qui s’était retrouvé à la tête de la Garde nationale de Marseille pendant la Révolution.

Vue du Cours Lieutaud en contrebas de la rue d’Aubagne (photo d’archives © La Provence)

C’est donc le nom de cet homme qui fut donné à cette nouvelle avenue de 19 m de largeur, qui, jusqu’en 1864 s’arrêtait au niveau du boulevard Louis Salvator. Il faut dire qu’à l’époque les normes en matière d’infrastructures routières étaient déjà draconiennes et que les ingénieurs des Ponts et Chaussées exigent que la nouvelle avenue ne présente pas une pente supérieure à 2 %, afin qu’elle puisse être empruntée aisément par les lourds chariots de marchandises tirés par des chevaux,. L’objectif était en effet que cette nouvelle voie permette de désengorger la circulation devenue infernale dans la rue de Rome parallèle. Il fallait donc raboter la butte de Notre-Dame du Mont et faire passer le nouveau boulevard en tranchée sous la rue d’Aubagne et la rue Estelle.

Les travaux de terrassement nécessaires au percement de cette nouvelle avenue s’accompagnent donc de la réalisation d’un pont destiné à rétablir la continuité de la rue d’Aubagne au dessus du nouveau cours Lieutaud. En cette seconde moitié du XIXe siècle, la mode est au béton, matériau moderne par excellence et à l’origine d’une architecture qui passe du stade artisanal à l’échelle industrielle. Si la fabrication contrôlée de la chaux hydraulique date déjà de 1818, mise eu point par l’ingénieur Louis Vicat, l’utilisation du béton en architecture commence tout juste à s’imposer, sous l’influence notamment de l’industriel lyonnais François Coignet qui construit en 1853 sa maison de Saint-Denis en béton banché et dont le fils sera l’un des précurseur du béton armé et du béton précontraint. L’idée d’insérer des armatures et treillis métalliques dans du béton est à cette époque encore très innovante. C’est le jardinier Joseph-Louis Lambot qui le premier, se hasarda en 1845 à réaliser des pots de fleurs en renforçant le mortier de ciment avec du fil de fer. Brevetée en 1855 sous le nom de ferciment son invention était initialement destinée plutôt à la construction de caisses pour l’horticulture et de coques de navire mais c’est finalement en architecture que l’innovation connut ses plus grands succès.

Effondrement du pont de la rue d’Aubagne en 1867 (gravure d’archive source © Tourisme Marseille)

Un premier ponceau en béton (non armé) avait été édifié dès 1836 sur un ruisseau du Tarn-et-Garonne par l’architecte François-Martin Lebrun, lequel a finalement obtenu l’autorisation de tester sa technique (à ses frais) pour la réalisation d’un pont monolithe à Grisolles, sur le canal latéral à la Garonne. Achevée en septembre 1840, l’arche du pont, dont l’ouverture est de 12 m, reste supportée par son cintre en briques jusqu’en janvier 1841 mais reste intacte lorsque celle-ci est finalement démolie, ce qui vaudra à son concepteur les félicitations de l’Académie des Sciences.

C’est donc sur cette lancée qu’est construit à partir de 1865 le premier pont en béton armé pour permettre le franchissement du cours Lieutaud par la rue d’Aubagne désormais en surplomb. Mais sur ce chantier, les maîtres d’œuvre n’ont pas eu la patience d’attendre et lorsqu’ils procèdent au décoffrage de la voûte, le 5 juillet 1867, l’édifice s’effondre, entraînant la mort de cinq ouvriers.

Un poids-lourd renversé après avoir heurté le pont du cours Lieutaud le 24 juillet 2013 (photo © Patrick Nosetto / La Provence)

Après ce premier drame de la rue d’Aubagne, il est sagement décidé de s’en remettre à une technique plus éprouvée et de reconstruire l’ouvrage en charpente métallique. Ce sera fait dès 1869 sous forme de quatre arches métalliques jumelées de 37 m de portée. Un ouvrage qui est toujours en place mais qui ne compte plus le nombre de camions qui se sont encastrés sous son tablier, y compris un convoi de missiles nucléaires. Élargi en 1955 à 2 fois deux voies, après qu’on eut tronçonné les platanes qui le bordaient, le cours Lieutaud est en effet devenu un des principaux axes routiers de pénétration de la ville mais les travaux de requalification qui sont en cours vont peut-être enfin permettre de lui redonner un aspect urbain plus apaisé…

L. V.

Accidents de trottinettes : une publication scientifique contestée

28 août 2020

Dessin de Charb, publié dans Charlie Hebdo (source © Ma dose de science)

Qu’est-ce qu’une vérité scientifique ? Vaste débat, digne de faire transpirer plus d’un lycéen à l’occasion de l’épreuve de philosophie du Baccalauréat… La crise sanitaire du Covid-19 aura du moins permis de mettre largement le débat sur la table, à force de voir les plus éminents spécialistes de santé publique s’invectiver quant aux bienfaits supposés d’un traitement à l’hydroxychloroquine contre le coronavirus SARS-CoV-2.

Et chacun, a pu se rendre compte à cette occasion que la vérité scientifique n’est pas si figée que le profane ne l’imagine. En réalité, elle se construit au jour le jour, au fil de l’avancée des recherches, et peut faire l’objet de vigoureuses controverses tant qu’elle n’a pas été dûment prouvée et validée par la communauté scientifique dans son ensemble. C’est d’ailleurs à cela que sont supposé servir les innombrables revues scientifiques internationales qui se sont multipliées ces dernières décennies et qui permettent de diffuser en temps quasi réel les avancées scientifiques du moment et les hypothèses formulées par les équipes scientifiques du monde entier : chacun peut ainsi en prendre connaissance, les confronter avec ses propres résultats, tester par d’autres voies les hypothèses formulées et se prononcer à son tour, faisant ainsi progresser la connaissance scientifique vers un consensus globalement accepté.

Les revues internationales, nouveaux baromètres de la notoriété scientifique des chercheurs (source © Les Echos)

Sauf que, comme tous les domaines, la science n’est pas à l’abri des passions humaines et des dérives mercantiles. On a longtemps reproché au chercheur d’être un rat de laboratoire, préoccupé par des lubies qui n’intéressent personnes et totalement hermétique à la notion de rentabilité. Pour l’obliger à se montrer productif et mesurer son rendement effectif, on n’a rien trouvé de mieux que d’évaluer sa productivité à l’aune du nombre de ses publications scientifiques dans des revues internationales à comité de lecture.

Du coup, on a assisté ces dernières années à une véritable explosion du nombre des publications scientifiques. En 1990, on recensait environ 500 000 articles ainsi publiés annuellement dans le monde, et de l’ordre de 800 000 en 2000. Cinq ans plus tard, en 2015, ce nombre avait déjà grimpé à 1 800 000 publications en un an, et la production ne fait que s’accélérer ! Ce sont chaque jours plus de 5 000 publications scientifiques qui sont ainsi mises en ligne ou éditées, les Chinois étant d’ailleurs désormais en tête du classement des auteurs les plus prolixes.

La course à la publication, l’obsession actuelle des chercheurs… (source © Nexus)

Cette course à la publication, devenue le moteur des carrières scientifiques, a pris une telle parce que les chercheurs sont désormais presque obligés de payer pour pouvoir accéder à ces revues indispensables à la reconnaissance de leur travail par leurs pairs. Le principe de ces revues est en effet de disposer d’un comité de lecture composé de scientifiques reconnus qui prennent le temps de relire soigneusement les papiers qui leur sont soumis, afin d’en vérifier la qualité et dialoguent avec les auteurs jusqu’à ce que le document soit jugé suffisamment fiable, rigoureux et innovant pour justifier sa publication dans la revue.

Un processus efficace mais particulièrement lourd, qui justifie que celui qui soumet un tel article participe aux frais qu’une telle démarche ne manque pas d’occasionner. Avec bien évidemment toutes les dérives que peut engendrer un tel dispositif qui a conduit à voir fleurir dans certains pays un grand nombre de revues scientifiques, pas toujours très regardantes sur la qualité scientifique des projets qui leur sont soumis. Rien qu’en Inde, on recenserait pas moins de 300 éditeurs de revues scientifiques de toute nature !

C’est ainsi que l’obscure revue indienne Asian Journal of Medicine and Health n’a pas hésité à publier mi-juillet 2020 sur son site, un article cosigné par 8 médecins et chercheurs, français pour la plupart et membres du collectif Laissons les médecins prescrire, qui vante les mérites d’un traitement à base d’hydroxychloroquine et d’azithromycine pour soigner les formes les moins graves de Covid-19. Une publication qui a donné l’impression à nombre de praticiens et spécialistes français du sujet que l’éditeur ne s’était montré guère exigeant dans son travail de relecture.

Didier Raoult « avec ou sans qui nous ne serions rien » (photo © Gérard Julien / AFP / L’Express)

Du coup, certains de ces scientifiques ont décidé de soumettre à leur tour une proposition de publication à cette même revue scientifique spécialisée. Contrairement à celle de leurs confrères qui ne faisaient finalement que répéter ce que la professeur Raoult répétait depuis des mois sur tous les plateaux télé, leur contribution était nettement plus novatrice puisqu’elle tendait à démontrer l’efficacité d’un traitement à base d’hydroxychloroquine dans la prévention des accidents de trottinette qui sont en passe de devenir, comme chacun le sait, un véritable fléau en matière de santé publique.

Un angle d’attaque particulièrement original donc, cosigné par par moins de neuf éminents chercheurs de la communauté scientifique internationales, parmi lesquels un certain Didier Lembrouille, du Département de médecine nucléaire compliante de la SFR en Guyane, mais aussi Sylvano Trottinetta du collectif bien connu « Laissons les vendeurs de trottinettes prescrire », Otter F. Hantome, de l’Université de Melon, Manis Javanica, un spécialiste des chauves-souris au Timor oriental, ou encore Némo Macron, domicilié au Palais de l’Élysée à Paris, avec ses maître Emmanuelle et Brigitte.

Némo, le chien d’Emmanuel Macron, l’un des coauteurs de l’étude (source © Voici)

L’étude elle-même, décrite dans la publication, se réfère à une série d’expériences effectuées sur deux groupes de 6 personnes, chargés de descendre en trottinette une forte pente terminée par un mur en briques. Aucun accident à déplorer dans le groupe traité préventivement à l’hydroxychloroquine, sinon un participant décédé avant même de monter sur l’engin. En revanche, deux personnes sont décédées dans le groupe témoin, ce qui démontre, sans conteste possible, l’intérêt évident d’un tel traitement prophylactique.

Les accidents de trottinette, un nouveau fléau de société, dessin de Miss Lilou (source © Blagues et dessins)

Bref, sans même lire le contenu de l’article en détail, il apparaît assez clairement que l’opération a tout d’un canular totalement loufoque. Toute la publication est d’ailleurs un ramassis d’absurdités et de fausses références toutes aussi ineptes l’une que l’autre, les auteurs n’hésitant pas à citer Picsou Magazine comme référence bibliographique, et concluent en évoquant la fine remarque du célèbre scientifique Jean-Claude Dusse : « on ne sait jamais, sur un malentendu, ça peut marcher ».

Et pourtant, transmis le 24 juillet à la prestigieuse revue scientifique indienne, ses auteurs sont avisés six jours plus tard et après avoir versé les 85 dollars exigés, que leur texte va être soumis à un comité de relecture composé de trois scientifiques internationaux, lesquels ne demandent en fin de compte que quelques précisions mineures et totalement annexes, dont le lieu des expérimentations évoquées dans l’article. Ce à quoi, il leur est répondu qu’il s’agit en effet d’un oubli et que l’étude a eu lieu à Montcuq.

Après quelques allers-retours, la publication est définitivement acceptée le 12 août et mise en ligne trois jours plus tard sur le site de le revue médicale indienne, annonçant ainsi dans sa conclusion péremptoire, qu’au vu des résultats énoncés, la combinaison d’hydroxychloroquine et d’azithromycine mérite d’être utilisée massivement pour la prévention des accidents de trottinette partout dans le monde. Une évidence médicale parfaitement intuitive qui semble en effet relever du simple bon sens et qui n’a en tout cas pas soulevé de question de la part du trio de relecteurs chevronnés.

Début de l’article mis en ligne le 15 août 2020 par l’Asian Journal of Medicine and Health (source © Le blog de Michaêl)

Il faudra une campagne massive de messages diffusés par les auteurs de l’article sur les réseaux sociaux à l’occasion du week-end du 15 août pour que la supercherie éclate au grand jour et que la revue médicale indienne se rende compte qu’elle a été quelque peu abusée par une bande de joyeux lurons à l’esprit taquin. La publication est finalement retirée (elle a été sauvegardée par certains et sa lecture est édifiante…) mais Didier Lembrouille et Némo, le chien présidentiel, peuvent se vanter d’avoir clairement démontré que certaines revues scientifiques peu regardantes sont prête à diffuser n’importe quoi. Comme quoi, toute vérité scientifique demande à être examinée avec un minimum d’esprit critique…

L. V.

Erdogan, adepte de la provocation religieuse ?

22 août 2020

Le président turc Recep Tayyip Erdogan (photo © Attila Kisbenedek / AFP / DNA)

A quoi joue donc le président turc, Recep Tayyip Edogan ? Nommé Premier ministre en mars 2003 puis élu à la Présidence de la République en août 2014, cet ancien maire d’Istanbul (de 1994 à 1998) et fondateur en 2001 du parti nationaliste et conservateur AKP, semble entraîner son pays dans une dérive impérialiste et islamiste de plus en plus décomplexée.

La tentative de coup d’état à laquelle il a dû faire face en 2016 a de fait considérablement renforcé sa position, lui donnant prétexte à procéder à plus de 50 000 arrestations dont de nombreux députés d’opposition et à licencier plus de 100 000 employés du secteur public : une véritable purge qui lui a permis d’avoir les mains libres pour instaurer de nombreuses réformes sécuritaires et verrouiller son pouvoir. Réélu à l’issue des présidentielles de 2018, après un référendum constitutionnel qui lui a permis de mettre en place un régime présidentiel, il est désormais le maître incontesté du pays, même si son parti a perdu les villes d’Istanbul et d’Ankara à l’occasion des dernières municipales.

Offensive turque en Syrie contre les milices kurdes en 2019 (photo © Delil Souleiman / AFP / Le Parisien)

Une position de force qui conduit Erdogan à infléchir radicalement la position géostratégique de la Turquie, laquelle se positionne, jour après jour, dans une logique de reconstitution de l’empire ottoman, démantelé à l’issue de la Première guerre mondiale. Cela se traduit concrètement par une multiplication des partenariats avec les pays arabes voisins, des démonstrations de force tant vis-à-vis de ses voisins européens qu’envers les Russes et les Américains, une intervention militaire directe en Libye, mais aussi par une politique très engagée en Syrie où la Turquie a largement soutenu les rebelles djihadistes et profité du conflit pour affaiblir les mouvements kurdes via des incursions militaires sanglantes au-delà de ses frontières.

La récente découverte d’un important gisement de gaz naturel en Mer Noire, annoncée cette semaine à grands renforts de tambours et trompettes par Erdogan en personne, vient conforter cette position de la Turquie qui se positionne en « roi du pétrole » au sein de la région. Cela ne fait que renforcer le sentiment de toute puissance de la Turquie qui multiplie ces derniers mois les incursions agressives en Méditerranée, n’hésitant pas à envoyer ses navires d’exploration pétrolière dans les eaux territoriales grecques, lourdement escortés par des navires de guerre de la marine turque. Cette situation crée de fortes tensions en Méditerranée orientale où la Grèce a appelé l’Union européenne à organiser un sommet d’urgence tandis que la France annonçait, début août, le déploiement de forces militaires navales et aériennes en soutien de la Grèce, s’attirant aussitôt les foudres d’Erdogan, accusant la France, selon les Échos, de « dépasser les bornes » et de « chercher la guerre », et la sommant de « ne pas se croire plus grand qu’il n’est ».

Le navire de prospection pétrolière Oruc Reis, escorté par des bateaux de guerre de la marine turque, le 10 août 2020 dans les eaux territoriales grecques (source © Ministère de la Défense de la Turquie / L’Humanité)

Des menaces dont Erdogan est coutumier, lui qui n’avait pas hésité en 2008, à l’occasion d’une visite officielle en Allemagne à affirmer avec force devant des milliers de ses compatriotes immigrés dans ce pays que « l’assimilation est un crime contre l’humanité », et qui avait traité en 2017 les Pays-Bas de « pays nazi » et les dirigeants néerlandais de « fascistes » parce qu’ils s’inquiétaient de la campagne électorale agressive que menait le gouvernement turc sur son propre sol auprès des communautés turques immigrées, à l’occasion du référendum constitutionnel de 2017.

Une politique qui prend de plus en plus des allures de guerre de religion, comme si Erdogan cherchait à effacer à tout prix le virage courageux vers la laïcité que Mustafa Kemal Atatürk, premier Président de la Réublique de Turquie de 1923 à 1938, avait tenté de faire prendre à son pays. C’est sous son gouvernement que Sainte-Sophie avait perdu en 1934 son statut de lieu de culte musulman pour devenir un musée. Une décision symbolique mais lourde de sens pour cet édifice religieux, construit au VIe siècle à l’initiative de l’empereur byzantin de Constantinople, Justinien, à l’emplacement d’une précédente basilique chrétienne, incendiée en première fois en 404 puis de nouveau détruite en 532 après une nouvelle émeute qui embrasa la ville pendant 6 jours. Consacrée le 23 décembre 562, la nouvelle basilique Haghía Sophía, qui signifie « sagesse de Dieu » en grec, devint alors le siège du patriarche orthodoxe de Constantinople.

Intérieur de Sainte-Sophie (photo © Leemage / La Croix)

Gravement endommagée à plusieurs reprises par des incendies et des séismes, pillée par les croisés lors du sac de Constantinople en 1204, la basilique chrétienne fut immédiatement convertie en mosquée lors de la prise de la ville par les Ottomans en 1453. Les fresques murales ont été recouvertes de voiles puis badigeonnées d’un lait de chaux pour les masquer. L’édifice a bénéficié depuis de nombreux travaux de confortement et restaurations qui se poursuivent d’ailleurs jusqu’à ce jour. Les grands panneaux circulaires portant les noms d’Allah, de Mahomet et des califes, qui avaient été déposés par Atatürc en 1934 avaient été remis en place dès 1951, mais c’est donc Erdogan qui a franchi le pas en publiant, le 10 juillet 2020, un décret transformant Sainte-Sophie en mosquée, malgré les protestations des autorités religieuses de l’Église orthodoxe grecque et russe et les condamnations de l’UNESCO, qui l’avait classée au Patrimoine mondial de l’Humanité, des États-Unis, de la Russie et de l’Union européenne.

Le 24 juillet de cette année a donc eu lieu la première prière musulmane depuis bien longtemps dans cette ancienne basilique orthodoxe redevenue mosquée, l’accès des visiteurs y étant désormais limité. Dix jours plus tard, le 2 août 2020, le muezzin bénévole qui se chargeait de l’appel à la prière du haut du minaret de la nouvelle mosquée, un certain Osman Aslan selon le Greek City Times, décédait brutalement d’une attaque cardiaque en plein office, marquant lourdement les fidèles prompts à y voir un signe divin défavorable.

Mosaïques de l’église Saint-Sauveur in Chora à Istanboul (source © Toutistanbul)

Mais pas de quoi refroidir les ardeurs islamistes du Président Erdogan qui a ordonné par décret présidentiel, le 21 août 2020, la reconversion en mosquée d’une autre église byzantine emblématique, Saint-Sauveur in Chora. Édifiée au Ve siècle, à l’époque en dehors des murs de la ville, délimitée alors par les fameux remparts de Constantin, cette église a en réalité été largement reconstruite à la fin du XIe siècle et ornée entre 1315 et 1321 de magnifiques mosaïques qui en font un lieu tout à fait exceptionnel qui attire de très nombreux visiteurs depuis sa conversion en musée, ouvert au public depuis 1948.

Cette nouvelle transformation en mosquée d’un édifice religieux, initialement chrétien puis laïcisé depuis de nombreuses années, apparaît comme une véritable provocation qui rappelle les temps qu’on croyait révolus de la Reconquista espagnole, lorsque le roi Ferdinand de Castille consacra comme église en 1236 la grande mosquée de Cordoue édifiée en 786 à l’initiative d’Abd al-Rahman 1er, le fondateur omeyyade de l’émirat Al-Andalus.

La romancière turque Asli Erdogan, ici en 2018 à Francfort, qui était accusée de soutien au mouvement kurde du PKK, acquittée en février 2020 (photo © Daniel Roland / AFP / RTS)

Transformer églises en mosquée ou vice versa était alors pratique courante, de même que les anciens temples greco-romains avaient régulièrement servi de base à l’édifice d’église lors du développement du christianisme. Mais dans le contexte actuel de forte tension avec les voisins grecs, ces décisions successives du président turc, présentée selon Le Monde comme « la touche finale d’une conquête » et destinées à montrer à son électorat islamo-conservateur qu’il est prêt à reprendre le flambeau de l’ancien empire ottoman, apparaissent aux yeux de la romancière Asli Erdogan comme « une gifle délibérée au visage de ceux qui croient encore que la Turquie est un pays séculier ». Pas très rassurant pour l’avenir…

L. V.

La Villa Valmer fait des vagues…

2 août 2020

Destruction à l’explosif des vieux quartiers de Marseille en 1943 (photo © Wolfgang Vennemann / Archives fédérales allemandes / France Culture)

Le patrimoine architectural de Marseille n’est pas franchement exceptionnel par rapport à bien d’autres villes historiques pourtant fondées plus récemment. Les vestiges accumulés en 2600 ans et qui ont résisté à l’épreuve du temps ne sont pas si nombreux. Certes, les Allemands n’ont pas fait dans la dentelle durant l’occupation en détruisant à l’explosif, en février 1943, environ 1500 immeubles situés en contrebas du Panier, sur la rive nord du Vieux port, dans ce qui constitue le centre historique de la ville mais que les Nazis considéraient alors comme « la verrue de l’Europe ».

L’hôtel de Cabre, maison Renaissance, déplacée pour faciliter la reconstruction du quartier rasé en 1943 (source : Made in Marseille)

Deux bâtiments datant de la Renaissance, la « Maison diamantée » et l’Hôtel de Cabre, avaient alors miraculeusement échappé à la destruction. Ce dernier, dont la construction remonterait à 1535, a été carrément déplacé en bloc de 15 m et tourné de 90 degrés pour respecter les projets d’urbanisme lors de la reconstruction du quartier en 1954…

Mais leurs successeurs n’ont pas été beaucoup plus respectueux de l’Histoire en érigeant un Centre commercial en lieu et place des anciens quais du port phocéen. Ce quartier vétuste s’étendant en arrière du Palais de la Bourse avait commencé à être rasé dès 1912 et ressemblait à un immense terrain vague en 1953, lorsque Gaston Defferre décide d’y implanter des tours d’habitation, un immense parking souterrain et un centre commercial. Les excavations ont rapidement mis à jour les anciennes fortifications grecques du 6e siècle avant J.C., des enclos funéraires et un bateau romain en bon état de conservation. De quoi déclencher moult pétitions pour tenter de sauvegarder un tel héritage archéologique de premier plan. Mais il a fallu attendre un arrêté pris en octobre 1967 par André Malraux, alors ministre de la Culture, pour stopper enfin le chantier et essayer de conserver les éléments les plus significatifs.

Vue aérienne du chantier du Centre Bourse avec les vestiges des anciennes fortifications phocéennes et du port antique (archives DR / Made in Marseille)

Quant à Jean-Claude Gaudin, bien que professeur d’histoire de formation, on ne peut pas dire qu’il ait fait preuve de beaucoup d’égards pour le riche passé historique de la commune dont il a été maire pendant plus de 25 ans, n’hésitant pas à remblayer purement et simplement l’ancien oppidum celto-ligure de Verduron et à laisser les promoteurs immobiliers saccager l’ancienne carrière antique de la Corderie, ouverte au 5e siècle avant notre ère.

Vue de l’Hôtel-Dieu de Marseille transformé en hôtel 5 étoiles (source IHG)

On pourrait citer aussi l’Hôtel-Dieu de Marseille dont la construction a débuté en 1753 et qui fut ensuite réaménagé à partir de 1860 avant de devenir propriété de la Ville de Marseille en 2003. Cette dernière y fit quelques travaux de restauration mais préféra finalement livrer l’édifice, pourtant inscrit à l’inventaire supplémentaire des monuments historiques, au groupe hôtelier britannique Intercontinental Hotels group, dans le cadre d’un bail de 99 ans. Depuis 2013, l’ancien hôpital historique de la ville sert donc de lieu de villégiature pour touristes fortunés : un bel exemple de privatisation au profit des plus aisés d’un patrimoine historique pourtant en principe inaliénable et commun à tous.

Façade de la Villa Valmer (photo © Stéphane Stasi / L’hôtellerie restauration)

Et la municipalité compte bien poursuivre sur sa lancée en privatisant de la même manière la Villa Valmer. Construite en 1865 sur la corniche du Président JF Kennedy, cette demeure luxueuse de style Renaissance, dont le nom actuel est une déformation de son appellation initiale « Vague de mer », servait initialement de résidence d’été pour le fabricant d’huiles Charles Gounelle avant d’abriter jusqu’en 1967 l’École nationale de la marine marchande. Propriété de la Ville de Marseille, celle-ci y installe jusqu’en 2002 ses services de l’urbanisme avant de la louer à différentes organisations internationales.

Vue aérienne du site, extrait de l’avant-projet sommaire édité par 331 Corniche Architectes en réponse à l’appel d’offres de la Ville de Marseille, clôturé en février 2017 (source : Marsactu)

En 2016, la ville lançait un appel à projet pour tenter de valoriser ce site exceptionnel constitué de la bastide originelle, d’un bâtiment moderne attenant et surtout d’une immense parc arboré surplombant la corniche et descendant jusqu’à la mer. En novembre 2017, La Provence révélait le projet retenu par la Ville à l’issue de cette mise en concurrence : un nouvel hôtel de grand luxe avec 31 chambres dont 26 situées dans l’ancienne bâtisse historique, mais aussi un immense bar, un restaurant gastronomique de 60 couverts, un spa en sous-sol, une piscine extérieure, un parking souterrain et, pourquoi se gêner, une plage privée aménagée dans la petite crique en contrebas, d’où les clients privilégiés pourront même embarquer pour une petite balade en mer

Ce projet d’hôtel 5 étoiles, porté par le promoteur Pierre Mozziconacci et le cabinet d’architecture 331 Corniche, soulève immédiatement de nombreuses interrogations de la part des riverains et du collectif Sentinelles qui avaient déjà lancé une pétition pour tenter de conserver le caractère public du jardin de la Villa Valmer et qui s’étranglent en découvrant ce projet de privatisation du littoral, à proximité, qui plus est, d’un jardin d’enfants. Hervé Menchon, alors conseiller municipal d’opposition écologiste dénonce à grands cris ce projet conçu en catimini, sans le moindre débat public, et qui va priver les Marseillais de l’accès à la partie haute du parc où les jeunes mariés ont pris l’habitude de venir se faire photographier tant la vue y est splendide.

Plan de masse du projet, extrait de l’avant-projet sommaire édité par 331 Corniche Architectes en réponse à l’appel d’offres de la Ville de Marseille, clôturé en février 2017 (source : Marsactu)

Adopté en l’état par le Conseil municipal le 8 octobre 2018 malgré les protestations de l’opposition, le projet fait désormais l’objet d’un permis de construire signé le 25 juin 2019, trois jours avant le deuxième tour des élections municipales, alors même que le président du groupe socialiste de la Ville, Benoît Payan, avait déposé un recours contre le projet en mai 2019, devant le Tribunal administratif. Selon Marsactu, ce dernier se plaignait en effet d’avoir reçu une information insuffisante quant aux incidences financières du projet lors de son adoption en Conseil municipal. Le montant annuel du bail accordé par la Ville au promoteur s’élèverait en effet à 330 000 € par an, deux fois moins que ce que la Ville perçoit actuellement de la location des lieux à différentes organisations internationales, parmi lesquelles le Conseil mondial de l’Eau, l’Organisation des Nations-Unies pour le développement industriel, l’Office de coopération économique pour la Méditerranée et l’Orient ou encore le Centre de Marseille pour l’intégration en Méditerranée, administré par la Banque mondiale, institutions qui ont désormais quitté les lieux pour la Tour La Marseillaise. Le bail prévoit bien une clause de rémunération complémentaire en fonction du chiffre d’affaire, mais conçue de telle manière qu’elle ne sera vraisemblablement pas activée.

Hervé Menchon, nouvel adjoint en charge de la mer et opposant au projet de privatisation de la Villa Valmer (source : DeboutMarseilleEcologisteCitoyenne2020)

Désormais, Benoît Payan, chef de file des opposants à ce projet de privatisation douteux, est devenu premier adjoint au maire de Marseille et Hervé Menchon est adjoint en charge de la mer, du littoral, de la biodiversité marine et des plages. De quoi reconsidérer quelque peu le projet, comme l’ont laissé entendre La Provence et Marsactu, même si la renégociation avec le promoteur ne s’annonce pas des plus aisées, maintenant que les accords ont été signés et le permis de construire accordé par l’ancienne municipalité. Encore un cadeau empoisonné que l’équipe de Jean-Claude Gaudin a laissé à ses successeurs…

L. V.

Pompéi revisité

29 juillet 2020

Les Romains, c’est bien connu, construisaient pour durer. Contrairement à nos élus locaux qui n’hésitent pas à raser un bâtiment public quasi neuf pour en édifier un nouveau à la place, selon l’adage bien connu de tous les maîtres d’œuvre : « faire et défaire, c’est toujours des honoraires »…

Les ruines de Pompéi et le Vésuve en arrière-plan (photo © Darryl Brooks / Shutterstock.com / Dailygeekshow)

La meilleure preuve de cette construction antique déjà adepte du développement durable avant la lettre, en est peut-être la ville de Pompéi. La petite citée locale, édifiée dans la plaine côtière très fertile qui s’étend au pied du Vésuve, au sud de Naples, n’est devenue romaine que vers 290 av. J.C. Assiégée par le général romain Sylla lors d’une guerre contre les Samnites en Campanie, la ville voit s’y installer une colonie de 2000 vétérans qui renforcent le développement urbain de la petite cité déjà prospère. La mer y est poissonneuse, les sols particulièrement propices à la viticulture et à la culture de l’olivier dont l’huile est largement exportée, tandis que l’on y produit d’excellentes pierres à meules qui sont alors très recherchées.

Affiche de l’exposition sur Pompéi au Grand Palais

La ville de Pompéi subit pourtant, au début des années 60 ap. J.C. un violent tremblement de terre qui endommage une partie des édifices publics et privés, rendant quasi inutilisable le réseau d’eau courante ainsi que les établissements thermaux. De nouvelles secousses sismiques en 70 contribuent à faire fuir certains habitants alors que la ville est en pleine reconstruction. Et en 79 finalement, la ville est totalement ensevelie à l’occasion d’une éruption volcanique du Vésuve tout proche. Une éruption assez bien décrite dans des lettres de Pline le Jeune à l’historien Tacite, lequel précise même la forme du panache de fumée. Longtemps daté du 24 août sur la foi de ces lettres, on sait désormais que le drame a eu lieu en réalité le 25 octobre 79, à l’automne, comme en attestent les fruits retrouvés sur place et un graffiti du 17 octobre.

Les deux villes voisines d’Herculanum et de Stabies sont recouvertes de scories volcaniques dont l’épaisseur atteint localement jusqu’à 20 m, tandis que Pompéi est ensevelie sous plusieurs mètres de lapillis et de cendres volcaniques. Les habitants qui n’ont pas réussi à fuir à temps sont tués lors de l’écoulement de leurs maisons dont les toitures ne résistent pas à une telle accumulation de matériaux. Les autres sont asphyxiés sous l’effet des nuées ardentes, ces gaz brûlants et toxiques qui dévalent à grande vitesse du volcan.

Fouilles à Pompéi au XIXe siècle (source : Gravures anciennes)

C’est en 1592 que l’on redécouvrit la cité enfouie de Pompéi, à l’occasion des travaux de terrassement d’un canal d’irrigation, mais la tranchée fut rapidement rebouchée au vu des fresques vaguement érotiques mises au jour. En 1709, les fouilles reprennent dans le secteur, aboutissant à la découverte des vestiges d’Herculanum qui est identifiée comme telle en 1738. Dix ans plus tard, les fouilles délaissent le site d’Herculanum où les dégagements sont rendus difficiles du fait de la coulée pyroclastique épaisse et relativement dure qui a recouvert tout le site. Elles s’orientent alors vers un autre site où il est plus facile d’excaver la couche de lapilli et de cendre moins compacte. Mais ce n’est qu’en 1763 que ce nouveau site sera identifié comme étant celui de la ville antique de Pompéi.

Dès lors, les fouilles se sont rapidement développées, y compris pendant les guerres napoléoniennes qui ont conduit Joachim Murat sur le trône du Roi de Naples. Mais il a fallu attendre 1860 pour que ces fouilles, qui initialement s’apparentaient plutôt à du pillage en règle pour récupérer les plus belles pièces et saccager tout le reste, prennent un tour plus scientifique. L’un des instigateurs de cette nouvelle approche en est Giuseppe Fiorelli, alors directeur des fouilles et qui fut à l’initiative de la technique du moulage interne en plâtre.

Moulage en plâtre d’un corps retrouvé sur le perron de la maison de Fabius Rufus à Pompéi (photo © Leemage / Electa / INRAP)

Sous l’effet des cendres brûlantes, tous les tissus et matières organiques avaient été carbonisées, laissant un vide recouvert d’une croûte de cendres solidifiées : remplies de plâtre liquide, et une fois ce dernier solidifié, il ne reste plus qu’à casser la croûte pour voir réapparaître les corps ensevelis. Plus de 1150 corps humains, sans compter les chiens et les chevaux, ont ainsi pu être reconstitués, dans la position exacte où la mort les a figés.

Effondrement partiel de l’école des gladiateurs à Pompéi en novembre 2010 (photo © Franco Origlia / Getty / RFI)

En novembre 2010, l’effondrement de l’école des gladiateurs met en évidence, aux yeux du monde entier, l’état de délabrement dans lequel se trouve le site archéologique pourtant l’un des plus célèbres. L’UNESCO s’affole et envoie sur place une délégation d’experts pour évaluer l’ampleur des dégâts, menaçant de classer Pompéi sur la liste du « patrimoine mondial en péril ». Les coupes budgétaires opérées sous l’effet de la crise économique et le désengagement de l’État au bénéfice d’entreprises privées moins regardantes sont largement mises en cause, sans compter les malversations de la mafia locale. Le commissaire extraordinaire nommé par le premier ministre, Silvio Berlusconi, pour gérer le site de Pompéi sera d’ailleurs inculpé pour corruption, abus de pouvoir, fraude, factures gonflées et escroquerie aux dépens de l’État…

Peinture murale en cours de dégagement à Pompéi (source : bande annonce de l’exposition du Grand Palais)

Mais depuis 2012, un nouveau programme doté de 105 millions d’euros, dont 41,8 millions venant de l’Union européenne, est engagé pour restaurer plusieurs maisons endommagées et créer un système de drainage des eaux pluviales afin de protéger les ruines de l’humidité. A partir de 2018, de nouveaux édifices ont été dégagés comme la maison de Léda et le cygne, la maison d’Orion et la maison du Jardin. Ces fouilles récentes et très spectaculaires sont particulièrement mises en valeur dans le cadre de l’exposition actuellement ouverte au Grand Palais, à Paris, sous forme d’un véritable parcours immersif avec une reconstitution en 3D des bâtiments dans leur état actuel et tels qu’ils étaient lors de la catastrophe de l’an 79.

Vue de l’exposition du Grand Palais avec sa scénographie spectaculaire (photo © Didier Plowy / France TV info)

Prévue pour être inaugurée le 25 mars, à une période où le confinement généralisé pour cause de Covid-19 ne le permettait pas, l’exposition a dû retarder son ouverture au public et en a profité pour élaborer de fabuleux outils de vulgarisation permettant de consulter à distance une partie des éléments exposés. Une série de vidéos montre ainsi de manière très pédagogique les fouilles récentes effectuées à Pompéi. On y découvre la fabuleuse mosaïque d’Orion représenté à la fois comme chasseur combattant un scorpion puis avec ses ailes de papillon en train de s’envoler vers le ciel après que Zeus l’a transformé en constellation…

Peinture murale récemment exhumée à Pompéi (source : bande annonce de l’exposition du Grand Palais)

La démarche des fouilles conduites récemment sur le site de Pompéi y est expliquée, comparée à celle des siècles précédents dont on a retrouvé les tunnels creusés à travers les vestiges antiques, permettant aux pillards de venir récupérer en aveugle sculptures, mosaïques et monnaie romaine. Le travail minutieux de restauration d’une mosaïque y est scrupuleusement expliqué, sur le fil du rasoir entre rénovation artistique et respect absolu de l’œuvre originale. Les villas romaines reconstituées en 3D, dans lesquelles on se promène virtuellement à 360 ° sont spectaculaires, avec leur atrium accueillant, leur péristyle ombragé, leur impluvium astucieux, leur cuisine enfumée, et leur jardin où il fait bon deviser à l’ombre des oliviers.

Le thermopolium de Vetutius Placidus à Pompei (source : Guidigo)

Même le thermopolium que l’on trouvait à tous les coins de rue de Pompéi, avec son comptoir sur lequel on pouvait s’attabler pour casser la croûte et goûter le pinard local, prend ainsi un air de modernité saisissant, pas si éloigné finalement de notre bistrot moderne. Comme quoi l’art de vivre traverse les siècles et reste finalement intemporel…

L. V.

Pas de Fête de l’Huma cette année…

25 juillet 2020

En 2020, la traditionnelle Fête de l’Huma, organisée par le quotidien communiste L’Humanité, n’aura donc pas lieu. C’est maintenant officiel, même si l’on s’en doutait déjà depuis quelque temps, après l’annonce de l’annulation ou du report de la plupart des festivals et des grandes manifestations festives récurrentes, pour cause de crise sanitaire qui joue les prolongations. Patrick le Hyaric, le directeur de L’Humanité, l’a finalement annoncé dans les colonnes du journal ce lundi 20 juillet 2020, après avoir déjà laissé entendre qu’il serait très compliqué de maintenir l’organisation d’un tel événement qui rassemble chaque année jusqu’à un demi-million de visiteurs par jour.

Un dessin signé Gros publié dans Marianne le 24 juillet 2020

Le 7 septembre 1930, la première Fête de l’Huma… (source © Dominique Lesparre)

Cette année marquait pourtant la 85e édition de la Fête de l’Huma qui avait été organisée pour la première fois en 1930, par Marcel Cachin, alors directeur de l’Humanité, même si l’idée initiale d’une grande fête populaire de la Gauche avait été lancée dès 1913 par le socialiste Marcel Sembat. En 1930, la première Fête de l’Huma, qui se tient à Bezons, dans le Val d’Oise, n’attire qu’un petit millier de participants mais permet de dégager quelques bénéfices pour financer le journal.

Il faut attendre 1936 et la période propice du Front Populaire pour que les grands concerts qui commencent à caractériser la Fête de l’Huma parviennent à mobiliser les 300 000 visiteurs. Devant le succès de l’évènement, son audience s’élargit rapidement. Dès 1937, les stands de pays étrangers, Union soviétique en tête, y font leur apparition, ainsi que ceux des collectivités du pays entier, donnant à l’événement un caractère national majeur.

Interrompu pendant les années d’occupation, la Fête reprend dès 1945, organisée désormais au bois de Vincennes et atteint cette année là le chiffre record de 1 million de participants. Au fil des années, le site se déplace à Montreuil, Meudon et finalement, à partir de 1960, à La Courneuve, d’abord au parc des Sports, puis dans le parc paysager départemental Georges-Valbon, et enfin, depuis 1999 sur l’Aire des Vents de ce même parc, situé à proximité de l’aéroport du Bourget et qui a été aménagé à l’emplacement d’un ancien bidonville.

2016 : une affiche déjantée pour la Fête de l’Huma… (source © Mag agenda culturel)

La fête est traditionnellement organisée sur 3 jours et était prévue cette année les 11, 12 et 13 septembre. Le vendredi était initialement réservé aux militants communistes mais est désormais ouvert au grand public depuis les années 1980. Outre les stands des différentes sections locales du PC qui proposent souvent boissons, nourritures et spécialités régionales, plusieurs scènes permettent aux artistes de se produire. Un stand des livres est présent ainsi que de nombreuses agoras permettent l’organisation de débats. Le dimanche après-midi est traditionnellement organisé un grand meeting politique qui s’achève généralement par une Internationale reprise en chœur, dans le plus pur esprit du militantisme communiste.

Les stands de la fête de l’Huma en 2015 (photo © Laura Bruneau)

Mais la Fête de l’Huma a réussi au fil du temps à drainer bien au-delà des seuls militants du PCF dont le nombre se réduit d’année en année. Ses expositions artistiques dont celle de Fernand Léger en 1957 ou de Pablo Picasso en 1967, 1973 et 1982 constituent de véritables événements culturels. Celle organisée en 2008 sur les artistes de rue rassemblait des œuvres de Jean Dubuffet ou encore Ernest Pignon-Ernest. En 1981, le clou du spectacle était une rame du TGV qui venait tout juste de battre le record du monde de vitesse sur rail à 380 km/h, tandis que le ministre communiste des transports de François Miterrand, Charles Fiterman, plaidait en faveur d’un développement massif du réseau de TGV sur le territoire national.

Grande scène de la Fête de l’Huma (photo © Thomas Samson / AFP / CNews)

Mais c’est surtout l’actualité musicale qui a contribué à la renommée de la Fête de l’Huma, avec ses concerts géants organisés en particulier sur la Grande scène qui peut accueillir de l’ordre de 100 000 spectateurs. De grandes voix s’y sont produites, telles que Léo Ferré, Jacques Brel, Renaud, Johnny Hallyday, Alain Souchon, Bernard Lavilliers, Michel Polnarreff, Jacques Dutronc, Juliette Greco, Cesara Evora, Léonard Cohen, Julien Clerc, Stevie Wonders, les Pink Floyd ou John Baez pour n’en citer que quelques uns. L’an dernier, les visiteurs de la Fête de l’Huma avaient ainsi vu se produire sur scène Marc Lavoine, Soprano, Kassav’, Les Négresses Vertes ou encore Paul Kalkbrenner.

Bernard Lavilliers en concert à la Fête de l’Huma en 2011 (photo © Patrick Gherdoussi / Fedephoto.com / L’Humanité)

Mais cette année, le spectacle n’aura donc pas lieu. Ce devait être pourtant la dernière édition dans ce site de l’Aire des Vents de La Courneuve puisqu’un nouveau lieu d’accueil devra être trouvé dès l’an prochain en raison des travaux programmés de construction du futur Village des médias destiné aux Jeux olympiques de 2024. La Fête de l’Huma aura donc raté sa sortie pour cause de Covid-19 et tout reste à réinventer pour une nouvelle édition en 2021. Il serait dommage qu’une fête aussi populaire et ancrée de longue date dans le paysage culturel français ne survive pas à la crise sanitaire…

L. V.

Le peintre Raphaël victime du coronavirus ?

20 juillet 2020

Autoportrait de Raphaël peint en 1506 (source : Galerie des Offices à Florence)

On fête cette année, avec, reconnaissons-le, la plus grande discrétion, le 500ème anniversaire de la disparition du peintre et architecte italien de la Renaissance, Raffaello Sanzio, mort le 6 avril 1520 à Rome. Fils de Giovanni Santi, lui-même peintre officiel à la cour du duc d’Urbino, le petit Raphaël s’est retrouvé orphelin dès ses 11 ans. Placé en apprentissage à 17 ans auprès du maître Le Pérugin, à Pérouse, il reprend peu après l’atelier de son père à Urbino et à 21 ans, il s’installe à Florence.

A cette époque, la République florentine vient tout juste de rappeler les deux autres grands maîtres de la Renaissance italienne que sont Michel Ange et Léonard de Vinci. Ce dernier reçoit d’ailleurs dans son atelier le jeune Raphaël qui y réalise une série de vierges et de madones.

Portrait d’une jeune femme (La Fornarina) peint par Raphaël en 1518 (source : Galleria Nazionale d’Arte Antica di Palazzo Barberini, Rome)

En 1508, le pape Jules II l’appelle à Rome où il le charge de la décoration de plusieurs chambres de son palais. C’est là que Raphaël rencontre Margherita Luti, surnommé « la Fornarina » car fille d’un boulanger, une femme d’une grande beauté qui restera son amante jusqu’à sa mort.

En 1514, le nouveau pape, Léon X, un Médicis, lui confie la poursuite du chantier de la Basilique Saint-Pierre ainsi que la conduite des fouilles des vestiges antiques. Deux chantiers que Raphaël mènera de front tout en exécutant l’un de ses chef d’œuvre, la Transfiguration.

A sa mort prématuré, survenue le jour de son 37e anniversaire, à la suite de fortes fièvres, sa gloire est immense et on organise en son honneur des funérailles grandioses au Vatican. Il fut d’ailleurs longtemps considéré comme l’un des plus grands peintres que la Terre ait porté. Trente ans après sa mort, en 1550, Giorgio Vasari n’hésite pas à écrire dans son ouvrage publié sous le nom Les vies des meilleurs peintres, sculpteurs et architectes : «  Quand Raphaël mourut, la peinture disparut avec lui. Quand il ferma les yeux, elle devint aveugle ». L’hommage est peut-être excessif mais il n’en demeure pas moins que Raphaël reste, cinq siècles plus tard, une figure reconnue de cette Renaissance italienne qui a su renouveler et moderniser la représentation artistique comme cela avait rarement été fait jusque-là.

Vue des chambres de Raphaël (source : Musées du Vatican)

Il n’en demeure pas moins que la disparition aussi subite du célèbre peintre décédé brutalement dans la force de l’âge, en a étonné plus d’un. A l’époque, et toujours selon les indiscrétions de son premier biographe Giorgio Vasari, il se murmurait que le jeune peintre s’épuisait en virées nocturnes pour contenter ses innombrables maîtresses. Le mois de mars 1520 ayant été particulièrement glacial à Rome, ses « fréquentes sorties nocturnes dans le froid », même entrecoupées d’activités physiques revigorantes, seraient à l’origine de ce qui serait de nos jours considéré comme une forme de pneumonie.

Vierge à la rose, toile de Raphaël (source : Musée du Prado, Madrid)

Car le jeune prodige de la peinture et de l’architecture italienne était particulièrement précieux aux yeux du souverain pontife qui, de crainte de perdre cet artiste inestimable, a donc immédiatement envoyé à son chevet les meilleurs praticiens du cru. Faute néanmoins d’avoir été mis dans la confidence de ses nombreuses incursions dans la nuit et le froid, les médecins en question se sont mépris sur leur diagnostic, voyant dans l’origine de cette forte fièvre « un excès d’humeur » qu’il convenait de soigner par la saignée, alors considérée comme le remède miracle en cas de doute. Mortellement affaibli par ses saignées à répétition, le peintre ne s’en est pas remis et est donc passé de vie à trépas, au grand désespoir de son mécène papal tant attentionné.

Mais voilà que, 500 ans plus tard, il se murmure qu’en réalité, le célèbre peintre de la renaissance serait mort d’une atteinte infectieuse liée à une forme de coronavirus, confirmant que le maître était bel et bien précurseur en tout point. C’est une étude italienne, publiée dans la revue scientifique Internal and Emergency Medicine par trois chercheurs de l’université de Milan Bicocca, sous la conduite de Michele Augusto Riva, qui révèle l’affaire en revenant en détail sur les circonstance de la mort de Raphaël.

Publié le 14 juillet 2020, l’article date néanmoins du début de l’année, avant donc le pic de l’épidémie actuelle de CoVid-19 dans le nord de l’Italie, mais il résonne d’une étrange actualité. Selon les chercheurs italiens, les symptômes qui ont conduit au décès du grand peintre avec an particulier une forte fièvre continue qui a duré une à deux semaines alors que l’homme était affaibli mais suffisamment conscient pour préparer son testament et mettre de l’ordre dans ses affaires, sont assez caractéristiques d’une pneumonie occasionnée par un coronavirus comparable à celui qui fait actuellement trembler la terre entière.

Détail de La Transfiguration, peint par Raphaël en 1519 (source : Pinacoteca Vaticana, Rome)

Les maladies sexuellement transmissibles dont la syphilis qui avaient jusqu’alors été invoquées, au vu de la vie assez dissolue de l’artiste, sont à écarter, selon ces chercheurs, en raison de la période d’incubation de 8 à 15 jours qui a été observée. Sont également écartées les diagnostics de maladies intestinales mais aussi d’hépatite virale aiguë (faute de tout symptôme d’insuffisance hépatique) ainsi que la peste ou le typhus alors absents localement. En revanche, la responsabilité des saignées effectuées à mauvais escient et qui ont manifestement aggravé l’état sanitaire du peintre jusqu’à hâter son trépas, est clairement mise en évidence. Fort heureusement, on considérera qu’il y a désormais prescription et que la réputation des médecins en question ne devrait pas être trop entachée par cette révélation quelque peu tardive de leur incompétence manifeste…

L. V.

Uzès redécouvre son passé

23 juin 2020

La ville d’Uzès, située dans le Gard à 25 km au nord de Nîmes, qui ne compte actuellement guère que 8500 habitants, n’en finit pas de faire parler d’elle pour la richesse des découvertes archéologiques qui y ont été faites ces dernières années. Selon les historiens, le site a été occupé très tôt en raison de la présence, à proximité, de la Fontaine d’Eure, un groupe d’une dizaine de sources pérennes qui drainent la nappe du massif calcaire et contribuent à alimenter l’Alzon, un affluent du Gardon.

Vestiges de la Fontaine d’Eure captée pour alimenter l’aqueduc romain qui empruntait le Pont du Gard (source © Uzès utile)

Dans l’Antiquité, les tribus ligures qui y étaient établies en firent un nœud de transit commercial en imposant un droit de péage aux Phocéens, ces populations grecques alors installées à Marseille et dans ses environs, qui se rendaient dans les Cévennes pour y exploiter les minerais dont ils avaient besoin. A partir de 125 avant JC, Rome se lance dans la conquête de la Narbonnaise, fondant notamment les cités d’Aquae Sextiae (devenue Aix-en-Provence) ou Telo Martius (l’actuelle Toulon), tandis que Massilia conserve son statut de ville grecque jusqu’à sa prise par Jules César en 49 avant JC.

Le Pont du Gard, vestige de l’aqueduc romain qui alimentait Nîmes depuis la Fontaine d’Eure (source © Avignon Tourisme)

Dès lors, la cité gallo-romaine d’Ucetia, l’actuel Uzes, devient un satellite de la Nîmes augustéenne, alors dénommée Nemausus, à laquelle elle est reliée par un immense aqueduc de 50 km qui capte les eaux de la Fontaine d’Eure pour les acheminer jusqu’à Nîmes en franchissant le Gardon par le célèbre Pont du Gard, construit dans la première moitié du 1er siècle après JC et toujours debout.

Les vestiges de cette époque romaine ne sont pas aussi nombreux à Uzès qu’à Nîmes et se limitaient jusqu’alors à quelques fragments isolas de mosaïque, l’existence de la ville elle-même n’étant attestée que par la mention de son nom sur une stèle nîmoise, parmi ceux de 11 autres villes romaines des alentours., Mais des fouilles effectués en octobre 2016 sur le site de l’ancienne gendarmerie en vue de la construction d’un nouvel internat et d’un réfectoire pour les lycées de la ville ont permis de combler cette lacune en dévoilant de très nombreux vestiges inattendus.

Vue aérienne de la zone 1 en cours de fouille, avec de gauche à droite : le bâtiment à mosaïque antique, la rue et les habitations, mis au jour à Uzès début 2017 (photo © Denis Gliksman, INRAP)

Les 4000 m2 du site ont été intégralement fouillés par l’INRAP, ce qui a permis de constater que les lieux avaient été occupés depuis le premier siècle avant JC jusqu’au VIIème après JC, à la fin de l’Antiquité donc. Un mur de fortification plus ou moins contemporain de la conquête romaine a ainsi été découvert, ainsi qu’un pièce contenant un four à pain qui a été remplacé ultérieurement par un dolium, immense jarre en céramique destinée à la conservation du vin.

Les archéologues à l’œuvre en plein centre d’Uzès (photo © Frédéric Messager, INRAP)

Les nombreuses infrastructures identifiées sur place indiquent qu’on était bien ici au cœur de la cité romaine d’Ucetia, mais le clou de ces découvertes est une ancienne bâtisse à colonnade qui s’étendait sur 250 m2 et dont le sol était orné de deux immenses mosaïques décorées de motifs géométriques traditionnels. L’une d’entre elles, parfaitement conservée est ornée d’un vaste médaillon central entouré de représentations d’animaux polychromes : un hibou, un canard, un aigle et un faon.

L’un des deux panneaux centraux de la pièce mosaïquée antique totalement nettoyé, découverte à Uzès (photo © Denis Gliksman, INRAP)

D’autres vestiges spectaculaires ont été découverts à l’occasion de cette vaste opération de fouille qui s’est poursuivie en 2017, dont une vaste construction de 500 m2 , probablement une ancienne domus romaine, où la présence de nombreuses jarres atteste de la culture vinicole bien présente alors dans la région. Une des pièces de cette maison antique était chauffée avec un plancher sur hypocauste où circulait de l’eau chaude.

Et sur un autre secteur, les fouilles ont mis à jour un ancien carrefour de voies urbaines avec un puits en parfait état de conservation ainsi que les fondations de plusieurs bâtiments dont certains datent du VIème siècle après JC.

Vue aérienne de la partie déjà découverte du cromlech d’Uzès (photo © INRAP / Midi Libre)

En mars 2019, une nouvelle découverte archéologique majeure a eu lieu à proximité d’Uzès, à l’occasion d’un autre chantier de fouilles préventives, conduit également par l’INRAP dans le cadre d’un projet de construction d’une nouvelle route interurbaine et d’un bassin pluvial vers le quartier de Saint-Ambroix. Cette fois, c’est un gigantesque cromlech qui a été mise au jour par les archéologues, un cercle de pierres dressées, ainsi que des installations funéraires, le tout à proximité d’une ancienne voie antique. Une cinquantaine de mégalithes autrefois dressés étaient ainsi disposés en arc de cercle, de manière jointive contrairement au cromlech de Stonehenge, parmi lesquelles une statue menhir à visage humain. Ce cromlech, dont on connaît d’autres spécimens dans le Sud de la France, daterait de 2500 avant JC, tandis que la petite nécropole et la voie antique adjacente remontent à l’occupation romaine.

Le cromlech d’Uzès en cours de fouille (photo © INRAP / La Croix)

En extrapolant à partir de la zone déjà fouillée, il semblerait que le cercle de pierres faisait pas moins de 240 m de circonférence, mais la poursuite des fouilles pour dégager la totalité du site qui s’étend de part et d’autre exigerait d’acquérir d’autres parcelles. En attendant, la mairie, qui a déjà dépensé 70 000 € pour financer ces fouilles, a fait recouvrir la totalité du site pour la poursuite des travaux, les dalles, dont certaines mesurent plus de 4 m de hauteur, ayant été déplacées et mises à l’abri en attendant une hypothétique poursuite des investigations.

Vestige d’une maison médiévale de Massargues (source © L’Usèrge)

Et ce n’est pas fini puisque depuis juillet 2018 une autre campagne de fouilles a débuté à l’initiative de Samuel Longepierre, un archéologue de l’lNRAP, qui a découvert dans la garrigue, sur la comme de Saint-Quentin-la-Poterie, à quelques km au nord d’Uzès, les vestiges de l’ancien bourg médiéval de Massargues, totalement perdu dans les oubliettes de l’Histoire. Cette petite ville qui dépendait des comtes de Toulouse a été abandonnée vers 1260 à la suite d’un échange entre le Roi de France et de seigneur d’Uzès, alors qu’il s’agissait d’un centre important abritant des activités de poterie notamment et qui s’étendrait sur 3 hectares dont l’essentiel reste encore à explorer.

La petite ville d’Uzès et ses environs n’ont décidément pas fini de lever le voile sur leur riche passé historique…

L. V.

Parking en façade

31 mai 2020

Une Fiat 500 bien garée (source © Royal de luxe)

Au pied des grandes résidences, s’étendent généralement de vastes étendues bitumées qui servent de parking. Ce n’est pas très esthétique ni très écologique. Il vaudrait mieux prévoir des espaces verts où les enfants pourraient jouer et la nature se développer. Mais où garer les voitures alors ? Mais sur les façades pardi ! On se demande à quoi pensent les architectes qui n’ont pas encore mis en œuvre une solution aussi évidente qui portant coule de source et est à la portée du premier clown venu.

C’est d’ailleurs ce qu’a fait M. Bourgogne, alias Jean-Luc Courcoult, un des fondateurs de la troupe de théâtre de rue Royal de luxe. En avril 2019, il a tout simplement garé sa petite Fiat 500 rouge sur la façade d’un immeuble du quartier Bellevue à Nantes, au 5 rue d’Aquitaine. Et comme il aime bien lui tenir compagnie, il a lui-même planté sa tente pas très loin, sur une autre façade du même quartier, au 2 rue de la Saône. Une installation de camping tout ce qu’il y a de plus classique avec table, chaise et un peu de matériel éparpillé tout autour, fixé à la verticale sur la façade de l’immeuble désaffecté, à la hauteur du quatrième étage.

M. Bourgogne en camping (source © Royal de luxe)

Un spectacle un peu ébouriffant pour les enfants de Bellevue (source © Royal de luxe)

Pendant une semaine, ce campeur insolite a tenu tout le quartier en haleine. Les classes de 9 écoles des environs se sont succédé au pied de la façade, le nez en l’air, pour voir évoluer cet étrange hurluberlu qui sort de nez de sa tente, fait sa toilette, étend son linge et écrit de drôles de lettres empreintes de poésie qu’il leur descend au bout d’une corde. Des textes merveilleux que les enfants découvrent ensuite avec leur instituteur et qui racontent l’histoire de la petite Fiat rouge un peu caractérielle, ou celle de M. Bourgogne, comme l’escargot bien sûr, qui n’hésite pas à escalader les façades, parfaitement à l’aise sur une surface verticale.

En mai 2020, la Fiat 500 est de retour dans le quartier de Bellevue mais cette fois elle est verte, comme un tableau d’écolier. Elle fait escale dans les écoles et les enfants peuvent écrire et dessiner sur sa carrosserie avec des craies de couleur comme ils le feraient sur le tableau de l’école…

Une lettre de M. Bourgogne (source © Royal de luxe)

 

Un univers plein de poésie où il convient de ne s’étonner de rien et qui enchante les petits écoliers nantais. Telle est la recette de ces installations théâtrales de la Compagnie Royale de Luxe, laquelle a été créée en 1979 à Aix-en-Provence par Jean-Luc Courcoult et ses camarades Véronique Loève et Didier Gallot-Lavallée. Rapidement exilée dans un petit hameau des Cévennes puis squattant un château à Toulouse, la compagnie est désormais basée à Nantes depuis 1989. Ses créations successives, d’une grande originalité, l’ont fait connaître dans le monde entier, notamment à partir de 1993 avec son Géant tombé du ciel, première étape d’une Saga des géants, qui s’achève en 2018 à Liverpool.

En 1997, à l’occasion des Rencontres de la Photographie à Arles, la troupe y avait présenté son rhinocéros géant de 5 m de long qui a ensuite remporté un franc succès l’année suivante lors de l’Exposition universelle de Lisbonne. Enfermé dans une cage, le rhinocéros géant exigeait pas moins de 17 personnes pour l’actionner.

L’éléphant du sultan à Nantes en 2005 (source © Royal de luxe / Auray)

Une caractéristique de ces créatures géantes que l’on retrouve notamment pour l’éléphant du sultan, créé en 2005 à Nantes pour célébrer le centenaire de la mort de Jules Verne et qui a ensuite voyagé jusqu’à Londres et Anvers : une belle bête de 48 tonnes et 22 m de longueur pour 12 m de haut, dont la mise en mouvement nécessite le concours de 22 manipulateurs.

En cette période où la crise sanitaire a mis à mal l’activité artistique et en particulier les spectacles de rue, il n’est pas inutile d’évoquer le talent et l’imagination de ces troupes qui ont l’art d’enchanter notre quotidien !

L. V. 

Monsieur G tire sa révérence

10 mai 2020

Gilbert Garcin est décédé vendredi 17 avril, à l’âge de 90 ans. Né en 1929 à La Ciotat, il avait fait ses études dans une école de commerce et fréquenté une université américaine avant de gérer, durant toute sa carrière professionnelle une entreprise de vente de luminaires. Une vie sans histoire de bourgeois marseillais, vivant dans un bel immeuble cossu avec vue sur le stade Vélodrome. Sauf que celui que certains surnommaient « le papi de Marseille », selon Libération, était devenu en quelques années un photographe mondialement reconnu dont les œuvres figurent dans de grandes collections publiques et privées.

Gilbert Garcin devant certaines de ses œuvres lors des Rencontres photographiques d’Arles en 2013 (photo © François Baille / MaxPPP / La Croix)

Une passion qui ne lui est venue qu’à l’âge de la retraite, lui qui, jusque là n’avaient pris que quelques banales photos de vacances comme tout un chacun. En 1995, à plus de 65 ans donc, alors qu’il cherchait de quoi occuper sa retraite, Gilbert Garcin remporte le premier prix d’un concours de photographes amateurs organisé par le photo-club d’Aubagne. Il gagne ainsi la possibilité de participer à un stage de formation organisé dans le cadre des Rencontres internationales de la photographie à Arles, par le photographe Pascal Dolomieux.

Le Funambule, cliché de Gilbert Garcin (photo © Gilbert Garcin)

Et là, c’est la révélation : il découvre qu’il n’est nul besoin de faire le tour du monde et d’attendre le bon rayon de soleil pour faire des clichés surprenants. Il suffit d’une maquette bricolée sur un coin de table avec des figurines découpées en carton et quelques accessoires pour recréer un décor minimaliste éclairé de manière astucieuse. Comme il maîtrise bien les éclairages après avoir vendu des luminaires toute sa vie, il s’aménage donc son propre studio dans son cabanon de La Ciotat et se met au travail, sous l’œil amusé et plutôt sceptique de sa femme Monique qui n’hésite pas à jeter un regard critique sur ses créations.

Habillé d’un vieux pardessus récupéré dans la penderie de son beau-père, Gilbert Garcin se met en scène lui-même dans son petit théâtre d’ombre, photographiant dans différentes positions sa propre silhouette de Monsieur Tout le Monde qui évoque irrésistiblement celle de Jacques Tati et qu’il appelle lui-même affectueusement Monsieur G. Ses effigies découpées constituent des petites figurines de 10 à 15 cm de haut qu’il met en situation dans des décors improbables dont le fond n’est autre qu’une image projetée sur un écran, le tout éclairé par des néons ou simplement à la lampe de poche, pour donner l’illusion de la réalité.

Le charme de l’au-delà, cliché de Gilbert Garcin (© galerie Camera obscura  / Le Monde)

Et le résultat est étonnant, teinté de surréalisme, d’humour et de philosophie. Comme le rapporte Le Monde, « Gilbert Garcin fait des photos intelligentes que tout le monde peut comprendre », selon le journaliste marseillais Yves Gerbal, qui fut l’un des premiers à avoir découvert son travail et qui préfaça l’ouvrage Mister G, paru en 2009 aux éditions Filigranes. Un univers poétique qui rappelle non seulement Jacques Tati ou Magritte pour ce côté surréaliste qui met le doigt sur les aspects absurdes de la condition humaine, mais aussi Hitchcock pour cette faculté à se mettre lui-même en scène, parfois avec son épouse, dans chacune de ses œuvres et bien sûr par ce choix du noir-et-blanc pour toutes ses photographies.

Les précaution élémentaires, une allégorie qui ne manque pas de prémonition pour la situation actuelle de confinement… (photo © Gilbert Garcin)

Les clichés de Gilbert Garcin ne cherchent pas à dénoncer ou à donner des leçons de morale, juste à aider chacun à réfléchir à la vie, à l’amour, au temps qui s’écoule, aux difficultés de l’existence, à l’angoisse de la mort, à tout ce qui fait le quotidien de la condition humaine. Un univers vaguement onirique où chacun peut s’identifier.

Regard sur la peinture contemporaine (photo © Gilbert Garcin)

Son œuvre comporte quelques centaines de clichés seulement mais, en 15 ans, Gilbert Garcin était devenu un photographe mondialement reconnu dont les œuvres, publiées via plusieurs ouvrages et exposées dans différentes galeries et musées, ont connu une très forte notoriété. Certains de ses clichés figurent dans les collections publiques de la Maison européenne de la photographie, du Fonds national pour l’art contemporain, ou du FRAC à Marseille. Une belle consécration pour celui qui hésitait, au moment de prendre sa retraite, entre faire de la photo ou aller à la pêche…

L. V.

1720 : Marseille déjà confinée…

5 mai 2020

Coronavirus et son fidèle ami Bacillus (source © Astérix et la Transitalique de Jean-Yves Ferri et Didier Conrad)

Il y a tout juste 300 ans, en mai 1720, débutait à Marseille une autre épidémie que celle du coronavirus qui nous occupe actuellement. Selon les historiens, et comme pour le Covid-19 en 2020, les chroniqueurs de l’époque ont identifié avec force détail ceux qui ont apporté la maladie dans la ville et ceux qui en furent les premières victimes. Ils ont détaillé, jour après jour le nombre de décès et la propagation du mal dans la ville puis dans ses alentours. Ils ont analysé et parfois critiqué les méthodes de lutte qui ont été mises en place pour tenter d’enrayer la progression de l’épidémie, comment le confinement a été instauré et souvent contourné par des individus inconscients, comment les autorités ont essayé de maintenir l’ordre et d’imposer une organisation efficace pour venir à bout de l’épidémie, sans forcément disposer de toute l’information médicale nécessaire.

Gérer une crise sanitaire majeure dans une ville où chacun est d’abord préoccupé par le maintien de ses activités économiques : tout compte fait, la crise du Covid-19 et celle de la dernière grande peste qui sévit en Occident il y a 300 ans, ne manquent pas de points communs…

A l’époque, Marseille était un port en plein essor, porte d’entrée des nombreuses marchandises importées du Levant et dont la population s’élève à plus de 80 000 habitants (10 fois moins qu’en 2020 tout de même). La ville est alors entièrement ceinturée par des remparts récents, construits sur ordre de Louis XIV et achevés en 1694, permettant de tripler la superficie urbaine avec une forte extension vers le Sud où l’urbanisme se développe autour de larges avenues rectilignes comme la rue de Rome ou la rue Paradis.

Plan de Marseille en 1720 et propagation de la peste dans les quartiers (source © Wikipedia)

Échaudées par de nombreuses épidémies de peste du fait de ses contacts incessants avec le Proche-Orient où ce mal est alors endémique et se souvenant notamment de l’épisode de 1580 qui fut particulièrement meurtrier, les autorités locales avaient mis en place un système de prévention particulièrement draconien avec un dispositif de lettres patentes délivrées dans les ports du Levant aux navires qui y font escales avant de rejoindre la France. Les bateaux arrivant à Marseille étaient alors tenus de mouiller aux abord de l’île de la Jarre ou de celle de Pomègues, tandis que le capitaine se rendait en barque présenter ses patentes au bureau de santé installé depuis 1719 sur le Vieux-Port, lequel décide alors de la durée de quarantaine exigée pour le navire, ses passagers et sa cargaison.

Maquette du Grand Saint-Antoine réalisée en 2017 par Guy Seguin et désormais au Musée d’Histoire de Marseille (source © Made in Marseille)

Un dispositif extrêmement rigoureux et terriblement efficace puisqu’il avait permis d’éviter toute nouvelle épidémie de peste à Marseille depuis plus de 60 ans. Ce 25 mai 1720, cependant, il semble bien que le système ait été quelque peu contourné, même si des études réalisées en 2016 par l’Institut Max Planck et révélées par Science et Avenir, laissent encore planer un doute quant à l’origine exacte de la fameuse peste de 1720 dont le bacille ne viendrait pas d’Orient mais serait une résurgence de la Peste noire qui avait ravagé l’Europe au XIVe siècle et serait resté présente à l’état de foyers latents isolés.

Selon toute vraisemblance néanmoins, ce sont bien les puces présentes dans les étoffes issues des cales du Grand Saint-Antoine qui ont répandu leur bacille mortel dans les rues de Marseille, faisant leurs premières victimes parmi les lavandières, les portefaix et les tailleurs qui eurent à les manipuler. Si le dispositif sanitaire préventif a pu être ainsi contourné, ce fut à la suite d’une accumulation de négligences, d’erreurs administratives et surtout de pressions multiples liées au fait que le navire avait été affrété par des personnalités puissantes, dont le premier échevin de la Ville, l’équivalent du maire actuel.

Pourtant, les signaux précurseurs avaient été multiples : entre Tripoli et Marseille, 5 personnes étaient mortes à bord, dont le chirurgien lui-même. Détourné sur Livourne, le bateau n’avait pas pu y accoster, par refus des autorités sanitaires et 3 personnes supplémentaires y sont décédé. Le 27 mai, deux jours après l’arrivée à Marseille, un matelot meurt à son tour, et pourtant, le bureau de santé finit par revenir sur sa position initiale, tandis que le capitaine falsifie son rapport, prétendant que les décès survenus en mer sont liés à une alimentation inadaptée. Des pressions successives ont conduit à autoriser finalement le navire à décharger aux infirmeries ses marchandises les plus précieuses qui étaient destinées à être vendues à la foire de Beaucaire prévue en juillet, et ceci en contradiction avec les règles habituelles.

Dès lors, la mécanique est enclenchée et la décision tardive, prise début juillet, de transférer le Grand-Saint-Antoine à l’île de la Jarre pour le brûler avec le reste de sa cargaison (des balles de coton et des sacs de cendre qui servaient alors de déshumidificateur dans les cales de navire et étaient ensuite revendues pour la fabrication du savon), ne permet pas d’enrayer l’épidémie qui, avec les beaux jours, se propage rapidement dans les quartiers insalubres de Marseille au nord du Vieux-Port.

Vue de l’hôtel de ville pendant la peste de 1720, œuvre du peintre Michel Serres en 1721 (© Marseille, musée des Beaux-Arts / INRAP)

Pour tenter d’enrayer l’épidémie, les autorités ordonnent des fumigations de soufre dans les habitations des personnes décédées afin de les désinfecter, tandis que le corps des galères se retranche dans son arsenal. De nombreuses familles pauvres préfèrent quitter leurs taudis dans les rues tortueuses du Panier pour aller se réfugier à La Plaine où un vaste campement s’organise tandis que les familles les plus aisées quittent précipitamment la ville pour aller se réfugier dans leurs bastides à la campagne : toute ressemblance avec les comportement de certains Parisiens qui ont fui la capitale mi-mars 2020 pour aller se confiner dans leur résidence secondaire en Normandie, n’est pas totalement fortuite…

Médecin soignant les pestiférés avec son masque protecteur rempli de plantes aromatiques (source frontispice du Traité de la Peste publié en 1721 par Jean-Jacques Manget / Office de tourisme de Bandol)

Fin août, malgré les efforts pris par les autorités pour cloisonner les différents quartiers, la peste s’est répandue dans toute la ville et on dénombre jusqu’à 1000 morts par jour. Dès le 31 juillet, le Parlement d’Aix interdit aux Marseillais de sortir de la ville et un arrêt du Conseil d’Etat, le 14 septembre, prononce le blocus de Marseille. La municipalité est placée par le pouvoir royal sous l’autorité d’un commandant militaire, le chevalier de Langeron, qui s’appuie dès lors sur de ordonnances de police pour administrer la ville, une situation qui durera jusqu’en 1723 et qui a été analysée en détail dans les travaux de Fleur Beauvieux. C’est l’État dès lors qui gère la police maritime tandis que la ville est découpée en 6 quartiers sans communication entre eux et géré chacun par un commissaire de police.

Des billets de santé sont instaurés pour permettre le contrôle des déplacements de la population. Des médecins sont nommés par quartier pour assister les commissaire dans leur tâche de recensement quotidien des malades et des morts. Les forçats des galères, surnommés les corbeaux, sont mis à disposition pour les tâches les plus ingrates dont la récupération et l’ensevelissement des corps. Des contrôles spécifiques sont instaurés en direction des groupes sociaux jugés à risques pour la propagation de l’épidémie, parmi lesquels les prostituées, les étrangers mais aussi les fripiers, accusés de revendre clandestinement les effets des personnes décédées.

Vestiges du mur de la peste à Saumane-de-Vaucluse (source © Office de tourisme Pays des Sorgues Monts de Vaucluse)

Malgré le cordon sanitaire mis en place tout autour de la ville, y compris avec la construction d’un mur en pierres sèches édifié sur 27 km de long le long de la frontière avec le Comtat Venaissin, ainsi que la mise en place de lieux d’échange sécurisés pour permettre le ravitaillement de la ville, l’épidémie se propage à l’extérieur. Allauch, Cassis, Aubagne sont fortement touchés. Dans une étude très fouillée, datée de 2002, il est indiqué que, sur les 3980 que comptait alors Aubagne, 2114 sont mortes de la peste entre août 1720 et octobre 1721. A Cassis, qui dénombrait alors 2980 habitants, 26 sont décédés durant la première vague de la peste arrivée dès le 21 juillet 1720, mais encore 226 lors d’une rechute survenue entre septembre 1721 et mars 1722. A Auriol, c’est près de la moitié de la population du village qui a été décimée avec 1319 morts sur 3095 habitants. A Marseille, c’est probablement la moitié de la ville, soit entre 40 000 et 50 000 personnes qui sont décédées de la peste entre 1720 et 1722, tandis que le bilan pour l’ensemble de la Provence est estimé autour de 100 000 morts soit un quart de la population totale.

Pendant le festival historique 1720 à La Ciotat en 2015, un figurant déguisé en médecin (photo © Stéphane Bonhomme / de-natura.net)

Seule la ville de La Ciotat a été totalement épargnée par ce fléau, à l’abri derrière ses remparts maintenus hermétiquement fermés tandis que le port connaissait un essor inespéré accueillant nombre de navires de ravitaillement qui ne pouvaient plus accoster à Marseille. Un effet d’aubaine dont le souvenir est soigneusement entretenu depuis par un festival historique dont la 16e édition a eu lieu en août 2019. Même les moulins de Carnoux auraient parait-il profité de cette période pour développer leur production, à l’écart des villes d’Aubagne et de Cassis, mais proche des points de ravitaillement en blé par le port de La Ciotat : comme lors de chaque crise, certains arrivent toujours à tirer leur épingle du jeu…

L. V.

Amundsen au pôle Sud : petite leçon de management…

28 avril 2020

Tirer parti de l’expérience des Grands Hommes de l’Histoire, la démarche n’est pas nouvelle. Les Anciens déjà avaient à cœur de relater les faits politiques des grands stratèges du passé en partant du principe que les leçons du passé pouvaient servir à se guider dans l’avenir ou tout du moins à ne pas renouveler les même erreurs. Et voilà que de nos jours, les coachs en management qui fleurissent sur la planète et se pressent pour proposer leurs services aux plus grandes entreprises, se plaisent à leur tour à faire resurgir du passé certains faits historiques illustres pour conseiller leurs clients.

L’un de ces épisodes dont les experts en management raffolent est celui qui vit s’affronter, peu avant la première guerre mondiale, deux équipages d’explorateurs déterminés à être les premiers à mettre le pied au pôle Sud. Une âpre compétition de vitesse entre deux équipes de nationalité différente cherchant à atteindre un même objectif que beaucoup jugeaient alors impossible, dans un milieu particulièrement hostile, sans aucune aide possible de l’extérieur et où chacun ne peut compter que sur ses propres forces.

Robert Falcon Scott en habit d’officier de la Royal Navy (source © J.R. Freeman & Co. Ltd / British Museum / Encyclopaedia Britannica)

En l’occurrence, les Britanniques emmenés par le capitaine Robert Falcon Scott, officier de la Royal Navy, sont les favoris lorsqu’ils embarquent à bord du Terra Nova, le 15 juillet 1910. L’expédition a tout pour réussir, composée d’une équipe pléthorique et expérimentée et dotée d’un équipement ultra-moderne et parfaitement étudié, bénéficiant en outre de l’expertise acquise deux ans auparavant par un compatriote, Ernest Shackleton qui avait réussi à reconnaître le parcours sur 80 % de l’itinéraire.

Ils sont d’autant plus convaincus de réussir l’exploit d’être les premiers hommes à fouler du pied ce lieu mythique qu’est le pôle Sud géographique, qu’ils ignorent même avoir un concurrent. C’est deux jours seulement après leur départ qu’ils apprennent par un télégramme qu’un autre équipage, norvégien celui-là, est également en route vers l’Antarctique, dans le même objectif qu’eux. A sa tête se trouve un fils d’armateur, Roald Amundsen, sportif accompli et skieur émérite, qui s’est fait connaître en parvenant, à l’issue de trois longues années d’exploration, à reconnaître le fameux passage du Nord-ouest, un tracé mythique recherché depuis des siècles par plus d’un navigateur et qui permet de relier à travers les glaces, au nord du continent américain, l’Océan Atlantique au Pacifique.

Roald Amundsen (source © Wikimedia Commons)

Fort de cette expérience, qui lui a permis d’apprendre, au contact des Inuits, les meilleurs techniques de survie en milieu polaire hostile, l’objectif d’Amundsen est d’atteindre le pôle Nord. Mais on apprend en 1909 que c’est déjà chose faite, même si la querelle entre les deux Américains qui s’en attribuent l’exploit, Robert Peary et Frederick Cook, est pour le moins confuse, chacun accusant l’autre de mensonge… Du coup, Amundsen change d’objectif à la dernière minute et fait cap vers l’Antarctique, à bord du Fram, sans même en avertir son propre gouvernement !

Arrivé le 14 janvier 1911 dans la Baie des Baleines, le Fram débarque son équipage qui y installe son camp de base. Il y est rejoint en février par le Terra Nova qui fait escale après avoir déposé l’expédition de Scott début janvier aux abords du détroit de Mc Murdo. Les navires repartent pour poursuivre leur programme d’exploration polaire et aller recherche du ravitaillement : rendez-vous est pris pour début 1912… Après des mois de préparation, visant notamment à installer les dépôts de vivres le long de l’itinéraire, suivi par un long hivernage éprouvant et un faux départ prématuré qui faillit être fatal, l’expédition menée par Amundsen s’ébranla finalement le 19 octobre 1911 et le 14 décembre 1911 elle atteignait son but, le pôle Sud où elle s’attarda plusieurs jours, le temps de faire les relevés nécessaires et y laisser les preuves irréfutables de son passage. Le retour se fait à bride abattue et le 25 janvier 1912 l’expédition est de retour au camp de base après avoir parcouru 3440 km en 99 jours !

Roald Amundsen et ses compagnons au pôle Sud le 16 décembre 1911 (photo © Olav Bjaaland / archives)

Le 30 janvier, Amundsen embarque immédiatement pour Hobart, en Tasmanie, où il arrive le 7 mars et envoie le télégramme qui annonce sa victoire, alors même que l’on n’a aucune nouvelle de l’expédition menée par Scott. C’est en février 1913 seulement, un an plus tard, qu’il apprit que Scott et quatre de ses compagnons avaient atteint à leur tour le pôle Sud le 17 janvier 1912 mais ils étaient morts le 29 mars lors du voyage de retour. Leurs corps avaient été retrouvés en novembre 1912 après la fin de l’hiver antarctique, avec, dans la poche du capitaine Scott, la lettre qu’Amundsen avait laissée au pôle pour certifier son exploit…

Si cette expédition a été si souvent décrite et analysée dans le détail, outre son caractère tragique à souhait, c’est qu’elle illustre deux approches assez radicalement différentes en matière l’organisation et de management. Le Norvégien avait délibérément fait le choix d’une équipe très réduite. L’équipage embarqué à bord du Fram était limité à 19 personnes, toutes choisies personnellement par Amundsen, dont 9 seulement restèrent sur place. Seuls 5 d’entre eux sont retenus pour s’élancer en octobre à l’assaut du pôle, accompagnés de 4 traîneaux et pas moins de 52 chiens, sur les 116 apportés sur place.

L’équipe britannique au pôle Sud le 18 janvier 1912 avec Robert Falcon Scott debut au centre (photo © Henry Robertson Bowers / Wikimedia Commons / Ça m’intéresse)

A l’inverse, le Britannique Scott a recruté un véritable bataillon de 65 hommes, choisis parmi 8 000 candidats, dont 50 militaires. Il a surtout misé sur du matériel plus moderne, dont 3 véhicules à chenilles, 45 traîneaux ainsi que 19 poneys de Sibérie, supposés bien résister au froid polaire, et seulement 34 chiens. Il avait également fait développer spécifiquement pour son expédition du matériel et des vêtements très innovants, à la pointe de la technologie, alors que les Norvégiens misaient eux sur des équipements beaucoup plus traditionnels en fourrure de phoque, nettement moins seyants mais parfaitement adaptés aux conditions locales car issus d’une très longue tradition transmise par les Inuits.

En réalité, ce sont surtout les choix stratégiques de Scott qui ont conduit à son échec. Les véhicules autotractés se sont vite révélés inutilisables alors qu’il avait tout misé sur leur forte capacité de transport et leur rapidité. Les poneys avaient semble-t-il été mal choisis et se sont révélés beaucoup trop fragiles, obligeant les hommes à s’épuiser en tirant eux-mêmes les lourds traîneaux. Au fur et et mesure de l’expédition, Scott s’est rendu compte par lui-même que les chiens étaient nettement plus efficaces et c’est sans conteste ce qui a assuré le succès d’Amundsen, lequel a pu, grâce à la meute de chiens qu’il avait prévus, assurer une utilisation optimale des traîneaux tout en fournissant des vivres puisque seuls 11 chiens ont été ramenés vivants, les autres ayant été tués et mangés en chemin.

Sur la route du pôle Sud, cliché de l’expédition Amundsen (source © The History Press)

Mais la méthode de management adoptée était aussi très différente. Pour Amundsen, l’objectif était pour les 9 hommes engagées dans l’expédition, de « revenir en Norvège après avoir planté notre drapeau au pôle », là où les Britanniques recevaient chacun des tâches plus morcelées et un objectif moins valorisant puisque la plupart d’entre eux devaient simplement patienter dans un camp en attendant que les 5 hommes finalement choisis puissent accomplir le trajet final vers le pôle. L’ennui, l’attente et la routine ont fragilisé le collectif chez les Britanniques, là où Amundsen avait réussi à créer des rituels pour renforcer le lien entre les hommes, n’ayant pas hésité à emporter des jeux, de l’alcool pour fêter les anniversaires et même un cigare à fumer le 24 décembre… D’un côté, une organisation très hiérarchisée, militaire et déresponsabilisante, et de l’autre un petit clan très soudé où chacun avait un rôle parfaitement identifié avec un chef très investi, même dans les tâches les plus ingrates.

Comme quoi, il ne suffit pas de bien planifier un projet pour le réussir. Tous les facteurs sont à prendre en compte pour le mener, non seulement les méthodes et les outils, mais aussi la manière de constituer l’équipe et de se comporter au sein de celle-ci : des évidences qui ne sont pas seulement utiles pour aller au pôle Sud mais qui peuvent aussi servir dans bien des circonstances…

L. V.

Les hommes malades du Covid

26 avril 2020

En cette période sombre de confinement forcé, il est temps de relire ses classiques, qui donnent parfois l’illusion d’une troublante actualité. Après Le Cid, de Corneille, Les Fables de La Fontaine, inspiré de la fable Les animaux malades de la peste

Un mal qui libère sa fureur

Gravure de Jean-Baptiste Oudry illustrant les animaux malades de la peste (source © BNF / Utpictora 18)

Plonge le monde dans la terreur.

Issu de Chine, il s’est partout répandu

Sous le nom de Covid-19, un sacré tordu,

Donnant aux hommes la fièvre et une toux carabinée.

Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient confinés.

L’activité s’était brutalement arrêtée,

Chacun craignant désormais pour sa santé.

On ne les voyait guère préoccupés

Qu’à tout faire pour ne pas l’attraper

Ne sortant qu’avec un masque et des gants

Et fuyant leur semblable comme s’il était un brigand.

Les hôpitaux étaient engorgés et chaque soir

On comptait les morts par arrêt respiratoire.

Emmanuel Macron s’exprime sur le Coronavirus COVID-19 (source © Élysée)

Macron tint conseil, et dit : Mes chers amis,

Je crois que le libre-échange a permis

Pour notre malheur cette pandémie affreuse.

Il nous faut désormais, de manière rigoureuse,

Pour permettre demain le retour des jours heureux,

Reconnaître nos erreurs et être plus généreux.

Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mon goût de la finance,

Des économies budgétaires et de la bonne gouvernance,

J’ai saigné l’hôpital, pressuré les soignants.

Que m’avaient-ils fait ? Pas plus que les enseignants…

Il m’est arrivé aussi de vendre à la découpe

Quelques usines, ce n’est pas un scoop.

Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit tout évaluer sans dispense
Pour pouvoir juger sans émoi.

– Président, dit le journaliste des Échos,

Manifestation des employés de Luxfer à Gerzat (photo © Franck Boileau / La Montagne)

Là n’est pas la source de nos ennuis médicaux.

Certes, nous devons désormais tout importer

Les masques, les tests et les bouteilles d’oxygène.

Pour autant, il n’y a pas à s’inquiéter

C’est la loi de la mondialisation !

Il n’y a bien que les Aborigènes

Qui la rejettent sans hésitation.

A ces mots, chacun d’applaudir

Sans trop chercher à approfondir…

Le patron de clinique, le banquier,

Et tous les grands boutiquiers,

Les plus gros spéculateurs

Comme le plus petit boursicoteur,

Chacun habilement se défaussa.

Pangolin à courte queue (source © Wikipedia)

Jusqu’à ce qu’on s’intéressât

A un être méconnu et pas très malin

un cuirassé sur pattes, dénommé pangolin,

Dont on fait, parait-il, commerce en Chine

Et qui aurait donc grippé la machine

En permettant la transmission

A l’Homme du coronavirus.

Chacun dès lors approuve la condamnation

Trump, l’Europe et même les Russes…

Qu’un tel animal ait pu ainsi mettre à mal

Toute l’économie mondiale

Et faire trembler la planète entière

Voilà qui mérite châtiment exemplaire !

L. V. 

Kapital : un Marx et ça repart !

19 février 2020

Le marxisme n’est plus trop à la mode… Il faut dire que la manière dont il a été mise en œuvre par différents régimes à tendance totalitaire, dans l’ex Union soviétique ou ailleurs, n’a guère contribué à le rendre populaire. Et pourtant, l’analyse marxiste selon laquelle il revient aux travailleurs eux-mêmes de s’organiser par une action collective pour faire évoluer l’organisation politique, sociale et économique de la société, ne manque pas totalement d’actualité.

Peut-être n’est pas un hasard si le livre publié par Thomas Piketty en 2013 et intitulé Le capital au XXIe siècle, comme en écho au best seller de son prédécesseur, le célèbre Das Kapital, a eu autant de succès, de même d’ailleurs que le dernier ouvrage qu’il vient de publier sous le nom de Capital et idéologie. Le capitalisme en tout cas se porte toujours aussi bien, sinon même de mieux en mieux, au point de prendre progressivement le pas sur le politique et de renvoyer aux oubliettes de l’Histoire l’analyse marxiste et la fameuse lutte des classes.

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon (source © Socialter)

Mais la cause a encore des défenseurs, parmi lesquels le couple de sociologues, Monique et Michel Pinçon-Charlot, qui examinent à la loupe, depuis des années, le mode de vie des classes dominantes aisées en France. Malgré leur aversion du capitalisme et de ses excès mercantiles, les deux pourfendeurs du pouvoir des riches, sont passés maîtres dans l’exploitation des produits dérivés de leur sujet de prédilection. Surfant sur la vague des serious games, ces outils pédagogiques destinés à se former de manière ludique sur les sujets les plus austères, nos deux sociologues ont conçu un nouveau jeu de l’oie sur les rapports de classe et l’ont bien entendu appelé Kapital !

Kapital, un jeu de sociologie politique (photo © Mathieu Dejean / Les Inrocks)

Illustré par Étienne Lécroart, un peu à la manière d’une bande dessiné, il s’agit d’un jeu de plateau, édité par La Ville brûle et mis en vente pour 35 € un peu avant les fêtes de Noël 2019. Le jeu, testé par de multiples rédactions, dont celle des Inroks ou celle de Libération, a connu un tel succès qu’il est déjà en cours de réédition, deux mois seulement après sa sortie. Comme quoi, Karl Marx est encore capable de faire recette !

Il faut dire que les Pinçon-Charlot ont bien fait leur affaire en imaginant ce parcours semé d’embûches qui en 82 cases (autant que d’années à vivre, si l’on se réfère à l’espérance de vie moyenne des Français), même tout droit du berceau (sur lequel se penche une fée bienveillante) jusqu’au paradis (fiscal ou autre). Mais la parcours n’est pas le même pour tout le monde dans ce jeu où, comme dans la vraie vie, tout est politique. Sur les cinq joueurs (maximum), un seul fait partie du monde des dominants et c’est le hasard (du lancer de dés) qui en décide : selon que l’on naît à Neuilly ou à Saint-Denis, on est puissant ou misérable, c’est bien connu…

Plateau de jeu Kapital (source © La Ville brûle)

Le dominant reçoit d’emblée une belle dotation en billets qui constituent son capital financier, mais aussi social, culturel et même symbolique. Les autres se contenteront des miettes, l’objectif étant bien entendu d’arriver au paradis en ayant amassé le capital le plus élevé. Mais à chaque arrêt sur une case, les deux catégories ne piochent pas dans le même tas de cartes action. Le gouvernement privatise ou réduit les allocations chômage, c’est autant d’argent que les dominés devront reverser au dominant qui en bénéficie. Pour le dominant, selon l’endroit où il fait son premier stage et sa capacité à citer au moins trois niches fiscales, ce sera autant d’occasions de s’enrichir encore davantage…

Des cartes actions subversives et pédagogiques à la fois… (source © Infos.net)

Les instructions dressent un rapport de force entre le dominant et les dominés qui incitent ces derniers à se liguer, créant ainsi une solidarité de classe. Car le jeu se veut avant tout pédagogique. Chaque carte contient ainsi des explications (en rouge, bien évidemment) qui replacent les choses dans leur contexte et détaillent les mécanismes à l’œuvre dans une société foncièrement inégalitaire. Une véritable leçon de sociologie critique, mais présentée de manière autrement plus ludique que dans un livre de Bourdieu !

Curieusement, quand un dominé tombe sur la case prison, il doit passer son tour alors que le dominant se contente de payer et peut continuer son chemin comme si de rien n’était : toute ressemblance avec une situation réelle serait bien entendu totalement fortuite… Et l’on ne manque pas de s’y amuser comme lorsqu’il s’agit d’imaginer un slogan contre la privatisation de tel service public ou un argumentaire pour faire comprendre aux riches l’urgence climatique. Un peu moins quand on se retrouve à sec, dépouillé en quelques tours par une série de privatisation et de nouvelles taxes. Mal à l’aise parfois pour le dominant qui voit ses richesse s’accumuler au détriment de ses voisins.

Mais les gilets jaunes ne sont jamais bien loin et voilà que la case Révolution vient bouleverser le cours du jeu : « Tous les billets de Kapitaux des joueurs sont mis au centre, comptés et redistribués équitablement entre les joueurs ». De quoi tenter une expérience improvisée de collectivisation, qui redonne d’un coup plein d’enthousiasme aux dominés et fait quelque peu grincer des dents le dominant qui voit fondre son capital accumulé !

Les Pinçon-Charlot se prennent au jeu…Illustration d’Étienne Lécroart (source © L’Ardennais)

Ce n’est qu’un jeu, bien sûr, mais aussi pertinent que pédagogique, où l’on ne s’ennuie jamais et qui ne manque pas de faire réfléchir aux mécanismes effectivement à l’œuvre dans nos sociétés capitalistes fondamentalement inégalitaires : Karl Marx aurait certainement adoré…

L. V.