Archive for the ‘Culture’ Category

Monsieur G tire sa révérence

10 mai 2020

Gilbert Garcin est décédé vendredi 17 avril, à l’âge de 90 ans. Né en 1929 à La Ciotat, il avait fait ses études dans une école de commerce et fréquenté une université américaine avant de gérer, durant toute sa carrière professionnelle une entreprise de vente de luminaires. Une vie sans histoire de bourgeois marseillais, vivant dans un bel immeuble cossu avec vue sur le stade Vélodrome. Sauf que celui que certains surnommaient « le papi de Marseille », selon Libération, était devenu en quelques années un photographe mondialement reconnu dont les œuvres figurent dans de grandes collections publiques et privées.

Gilbert Garcin devant certaines de ses œuvres lors des Rencontres photographiques d’Arles en 2013 (photo © François Baille / MaxPPP / La Croix)

Une passion qui ne lui est venue qu’à l’âge de la retraite, lui qui, jusque là n’avaient pris que quelques banales photos de vacances comme tout un chacun. En 1995, à plus de 65 ans donc, alors qu’il cherchait de quoi occuper sa retraite, Gilbert Garcin remporte le premier prix d’un concours de photographes amateurs organisé par le photo-club d’Aubagne. Il gagne ainsi la possibilité de participer à un stage de formation organisé dans le cadre des Rencontres internationales de la photographie à Arles, par le photographe Pascal Dolomieux.

Le Funambule, cliché de Gilbert Garcin (photo © Gilbert Garcin)

Et là, c’est la révélation : il découvre qu’il n’est nul besoin de faire le tour du monde et d’attendre le bon rayon de soleil pour faire des clichés surprenants. Il suffit d’une maquette bricolée sur un coin de table avec des figurines découpées en carton et quelques accessoires pour recréer un décor minimaliste éclairé de manière astucieuse. Comme il maîtrise bien les éclairages après avoir vendu des luminaires toute sa vie, il s’aménage donc son propre studio dans son cabanon de La Ciotat et se met au travail, sous l’œil amusé et plutôt sceptique de sa femme Monique qui n’hésite pas à jeter un regard critique sur ses créations.

Habillé d’un vieux pardessus récupéré dans la penderie de son beau-père, Gilbert Garcin se met en scène lui-même dans son petit théâtre d’ombre, photographiant dans différentes positions sa propre silhouette de Monsieur Tout le Monde qui évoque irrésistiblement celle de Jacques Tati et qu’il appelle lui-même affectueusement Monsieur G. Ses effigies découpées constituent des petites figurines de 10 à 15 cm de haut qu’il met en situation dans des décors improbables dont le fond n’est autre qu’une image projetée sur un écran, le tout éclairé par des néons ou simplement à la lampe de poche, pour donner l’illusion de la réalité.

Le charme de l’au-delà, cliché de Gilbert Garcin (© galerie Camera obscura  / Le Monde)

Et le résultat est étonnant, teinté de surréalisme, d’humour et de philosophie. Comme le rapporte Le Monde, « Gilbert Garcin fait des photos intelligentes que tout le monde peut comprendre », selon le journaliste marseillais Yves Gerbal, qui fut l’un des premiers à avoir découvert son travail et qui préfaça l’ouvrage Mister G, paru en 2009 aux éditions Filigranes. Un univers poétique qui rappelle non seulement Jacques Tati ou Magritte pour ce côté surréaliste qui met le doigt sur les aspects absurdes de la condition humaine, mais aussi Hitchcock pour cette faculté à se mettre lui-même en scène, parfois avec son épouse, dans chacune de ses œuvres et bien sûr par ce choix du noir-et-blanc pour toutes ses photographies.

Les précaution élémentaires, une allégorie qui ne manque pas de prémonition pour la situation actuelle de confinement… (photo © Gilbert Garcin)

Les clichés de Gilbert Garcin ne cherchent pas à dénoncer ou à donner des leçons de morale, juste à aider chacun à réfléchir à la vie, à l’amour, au temps qui s’écoule, aux difficultés de l’existence, à l’angoisse de la mort, à tout ce qui fait le quotidien de la condition humaine. Un univers vaguement onirique où chacun peut s’identifier.

Regard sur la peinture contemporaine (photo © Gilbert Garcin)

Son œuvre comporte quelques centaines de clichés seulement mais, en 15 ans, Gilbert Garcin était devenu un photographe mondialement reconnu dont les œuvres, publiées via plusieurs ouvrages et exposées dans différentes galeries et musées, ont connu une très forte notoriété. Certains de ses clichés figurent dans les collections publiques de la Maison européenne de la photographie, du Fonds national pour l’art contemporain, ou du FRAC à Marseille. Une belle consécration pour celui qui hésitait, au moment de prendre sa retraite, entre faire de la photo ou aller à la pêche…

L. V.

1720 : Marseille déjà confinée…

5 mai 2020

Coronavirus et son fidèle ami Bacillus (source © Astérix et la Transitalique de Jean-Yves Ferri et Didier Conrad)

Il y a tout juste 300 ans, en mai 1720, débutait à Marseille une autre épidémie que celle du coronavirus qui nous occupe actuellement. Selon les historiens, et comme pour le Covid-19 en 2020, les chroniqueurs de l’époque ont identifié avec force détail ceux qui ont apporté la maladie dans la ville et ceux qui en furent les premières victimes. Ils ont détaillé, jour après jour le nombre de décès et la propagation du mal dans la ville puis dans ses alentours. Ils ont analysé et parfois critiqué les méthodes de lutte qui ont été mises en place pour tenter d’enrayer la progression de l’épidémie, comment le confinement a été instauré et souvent contourné par des individus inconscients, comment les autorités ont essayé de maintenir l’ordre et d’imposer une organisation efficace pour venir à bout de l’épidémie, sans forcément disposer de toute l’information médicale nécessaire.

Gérer une crise sanitaire majeure dans une ville où chacun est d’abord préoccupé par le maintien de ses activités économiques : tout compte fait, la crise du Covid-19 et celle de la dernière grande peste qui sévit en Occident il y a 300 ans, ne manquent pas de points communs…

A l’époque, Marseille était un port en plein essor, porte d’entrée des nombreuses marchandises importées du Levant et dont la population s’élève à plus de 80 000 habitants (10 fois moins qu’en 2020 tout de même). La ville est alors entièrement ceinturée par des remparts récents, construits sur ordre de Louis XIV et achevés en 1694, permettant de tripler la superficie urbaine avec une forte extension vers le Sud où l’urbanisme se développe autour de larges avenues rectilignes comme la rue de Rome ou la rue Paradis.

Plan de Marseille en 1720 et propagation de la peste dans les quartiers (source © Wikipedia)

Échaudées par de nombreuses épidémies de peste du fait de ses contacts incessants avec le Proche-Orient où ce mal est alors endémique et se souvenant notamment de l’épisode de 1580 qui fut particulièrement meurtrier, les autorités locales avaient mis en place un système de prévention particulièrement draconien avec un dispositif de lettres patentes délivrées dans les ports du Levant aux navires qui y font escales avant de rejoindre la France. Les bateaux arrivant à Marseille étaient alors tenus de mouiller aux abord de l’île de la Jarre ou de celle de Pomègues, tandis que le capitaine se rendait en barque présenter ses patentes au bureau de santé installé depuis 1719 sur le Vieux-Port, lequel décide alors de la durée de quarantaine exigée pour le navire, ses passagers et sa cargaison.

Maquette du Grand Saint-Antoine réalisée en 2017 par Guy Seguin et désormais au Musée d’Histoire de Marseille (source © Made in Marseille)

Un dispositif extrêmement rigoureux et terriblement efficace puisqu’il avait permis d’éviter toute nouvelle épidémie de peste à Marseille depuis plus de 60 ans. Ce 25 mai 1720, cependant, il semble bien que le système ait été quelque peu contourné, même si des études réalisées en 2016 par l’Institut Max Planck et révélées par Science et Avenir, laissent encore planer un doute quant à l’origine exacte de la fameuse peste de 1720 dont le bacille ne viendrait pas d’Orient mais serait une résurgence de la Peste noire qui avait ravagé l’Europe au XIVe siècle et serait resté présente à l’état de foyers latents isolés.

Selon toute vraisemblance néanmoins, ce sont bien les puces présentes dans les étoffes issues des cales du Grand Saint-Antoine qui ont répandu leur bacille mortel dans les rues de Marseille, faisant leurs premières victimes parmi les lavandières, les portefaix et les tailleurs qui eurent à les manipuler. Si le dispositif sanitaire préventif a pu être ainsi contourné, ce fut à la suite d’une accumulation de négligences, d’erreurs administratives et surtout de pressions multiples liées au fait que le navire avait été affrété par des personnalités puissantes, dont le premier échevin de la Ville, l’équivalent du maire actuel.

Pourtant, les signaux précurseurs avaient été multiples : entre Tripoli et Marseille, 5 personnes étaient mortes à bord, dont le chirurgien lui-même. Détourné sur Livourne, le bateau n’avait pas pu y accoster, par refus des autorités sanitaires et 3 personnes supplémentaires y sont décédé. Le 27 mai, deux jours après l’arrivée à Marseille, un matelot meurt à son tour, et pourtant, le bureau de santé finit par revenir sur sa position initiale, tandis que le capitaine falsifie son rapport, prétendant que les décès survenus en mer sont liés à une alimentation inadaptée. Des pressions successives ont conduit à autoriser finalement le navire à décharger aux infirmeries ses marchandises les plus précieuses qui étaient destinées à être vendues à la foire de Beaucaire prévue en juillet, et ceci en contradiction avec les règles habituelles.

Dès lors, la mécanique est enclenchée et la décision tardive, prise début juillet, de transférer le Grand-Saint-Antoine à l’île de la Jarre pour le brûler avec le reste de sa cargaison (des balles de coton et des sacs de cendre qui servaient alors de déshumidificateur dans les cales de navire et étaient ensuite revendues pour la fabrication du savon), ne permet pas d’enrayer l’épidémie qui, avec les beaux jours, se propage rapidement dans les quartiers insalubres de Marseille au nord du Vieux-Port.

Vue de l’hôtel de ville pendant la peste de 1720, œuvre du peintre Michel Serres en 1721 (© Marseille, musée des Beaux-Arts / INRAP)

Pour tenter d’enrayer l’épidémie, les autorités ordonnent des fumigations de soufre dans les habitations des personnes décédées afin de les désinfecter, tandis que le corps des galères se retranche dans son arsenal. De nombreuses familles pauvres préfèrent quitter leurs taudis dans les rues tortueuses du Panier pour aller se réfugier à La Plaine où un vaste campement s’organise tandis que les familles les plus aisées quittent précipitamment la ville pour aller se réfugier dans leurs bastides à la campagne : toute ressemblance avec les comportement de certains Parisiens qui ont fui la capitale mi-mars 2020 pour aller se confiner dans leur résidence secondaire en Normandie, n’est pas totalement fortuite…

Médecin soignant les pestiférés avec son masque protecteur rempli de plantes aromatiques (source frontispice du Traité de la Peste publié en 1721 par Jean-Jacques Manget / Office de tourisme de Bandol)

Fin août, malgré les efforts pris par les autorités pour cloisonner les différents quartiers, la peste s’est répandue dans toute la ville et on dénombre jusqu’à 1000 morts par jour. Dès le 31 juillet, le Parlement d’Aix interdit aux Marseillais de sortir de la ville et un arrêt du Conseil d’Etat, le 14 septembre, prononce le blocus de Marseille. La municipalité est placée par le pouvoir royal sous l’autorité d’un commandant militaire, le chevalier de Langeron, qui s’appuie dès lors sur de ordonnances de police pour administrer la ville, une situation qui durera jusqu’en 1723 et qui a été analysée en détail dans les travaux de Fleur Beauvieux. C’est l’État dès lors qui gère la police maritime tandis que la ville est découpée en 6 quartiers sans communication entre eux et géré chacun par un commissaire de police.

Des billets de santé sont instaurés pour permettre le contrôle des déplacements de la population. Des médecins sont nommés par quartier pour assister les commissaire dans leur tâche de recensement quotidien des malades et des morts. Les forçats des galères, surnommés les corbeaux, sont mis à disposition pour les tâches les plus ingrates dont la récupération et l’ensevelissement des corps. Des contrôles spécifiques sont instaurés en direction des groupes sociaux jugés à risques pour la propagation de l’épidémie, parmi lesquels les prostituées, les étrangers mais aussi les fripiers, accusés de revendre clandestinement les effets des personnes décédées.

Vestiges du mur de la peste à Saumane-de-Vaucluse (source © Office de tourisme Pays des Sorgues Monts de Vaucluse)

Malgré le cordon sanitaire mis en place tout autour de la ville, y compris avec la construction d’un mur en pierres sèches édifié sur 27 km de long le long de la frontière avec le Comtat Venaissin, ainsi que la mise en place de lieux d’échange sécurisés pour permettre le ravitaillement de la ville, l’épidémie se propage à l’extérieur. Allauch, Cassis, Aubagne sont fortement touchés. Dans une étude très fouillée, datée de 2002, il est indiqué que, sur les 3980 que comptait alors Aubagne, 2114 sont mortes de la peste entre août 1720 et octobre 1721. A Cassis, qui dénombrait alors 2980 habitants, 26 sont décédés durant la première vague de la peste arrivée dès le 21 juillet 1720, mais encore 226 lors d’une rechute survenue entre septembre 1721 et mars 1722. A Auriol, c’est près de la moitié de la population du village qui a été décimée avec 1319 morts sur 3095 habitants. A Marseille, c’est probablement la moitié de la ville, soit entre 40 000 et 50 000 personnes qui sont décédées de la peste entre 1720 et 1722, tandis que le bilan pour l’ensemble de la Provence est estimé autour de 100 000 morts soit un quart de la population totale.

Pendant le festival historique 1720 à La Ciotat en 2015, un figurant déguisé en médecin (photo © Stéphane Bonhomme / de-natura.net)

Seule la ville de La Ciotat a été totalement épargnée par ce fléau, à l’abri derrière ses remparts maintenus hermétiquement fermés tandis que le port connaissait un essor inespéré accueillant nombre de navires de ravitaillement qui ne pouvaient plus accoster à Marseille. Un effet d’aubaine dont le souvenir est soigneusement entretenu depuis par un festival historique dont la 16e édition a eu lieu en août 2019. Même les moulins de Carnoux auraient parait-il profité de cette période pour développer leur production, à l’écart des villes d’Aubagne et de Cassis, mais proche des points de ravitaillement en blé par le port de La Ciotat : comme lors de chaque crise, certains arrivent toujours à tirer leur épingle du jeu…

L. V.

Amundsen au pôle Sud : petite leçon de management…

28 avril 2020

Tirer parti de l’expérience des Grands Hommes de l’Histoire, la démarche n’est pas nouvelle. Les Anciens déjà avaient à cœur de relater les faits politiques des grands stratèges du passé en partant du principe que les leçons du passé pouvaient servir à se guider dans l’avenir ou tout du moins à ne pas renouveler les même erreurs. Et voilà que de nos jours, les coachs en management qui fleurissent sur la planète et se pressent pour proposer leurs services aux plus grandes entreprises, se plaisent à leur tour à faire resurgir du passé certains faits historiques illustres pour conseiller leurs clients.

L’un de ces épisodes dont les experts en management raffolent est celui qui vit s’affronter, peu avant la première guerre mondiale, deux équipages d’explorateurs déterminés à être les premiers à mettre le pied au pôle Sud. Une âpre compétition de vitesse entre deux équipes de nationalité différente cherchant à atteindre un même objectif que beaucoup jugeaient alors impossible, dans un milieu particulièrement hostile, sans aucune aide possible de l’extérieur et où chacun ne peut compter que sur ses propres forces.

Robert Falcon Scott en habit d’officier de la Royal Navy (source © J.R. Freeman & Co. Ltd / British Museum / Encyclopaedia Britannica)

En l’occurrence, les Britanniques emmenés par le capitaine Robert Falcon Scott, officier de la Royal Navy, sont les favoris lorsqu’ils embarquent à bord du Terra Nova, le 15 juillet 1910. L’expédition a tout pour réussir, composée d’une équipe pléthorique et expérimentée et dotée d’un équipement ultra-moderne et parfaitement étudié, bénéficiant en outre de l’expertise acquise deux ans auparavant par un compatriote, Ernest Shackleton qui avait réussi à reconnaître le parcours sur 80 % de l’itinéraire.

Ils sont d’autant plus convaincus de réussir l’exploit d’être les premiers hommes à fouler du pied ce lieu mythique qu’est le pôle Sud géographique, qu’ils ignorent même avoir un concurrent. C’est deux jours seulement après leur départ qu’ils apprennent par un télégramme qu’un autre équipage, norvégien celui-là, est également en route vers l’Antarctique, dans le même objectif qu’eux. A sa tête se trouve un fils d’armateur, Roald Amundsen, sportif accompli et skieur émérite, qui s’est fait connaître en parvenant, à l’issue de trois longues années d’exploration, à reconnaître le fameux passage du Nord-ouest, un tracé mythique recherché depuis des siècles par plus d’un navigateur et qui permet de relier à travers les glaces, au nord du continent américain, l’Océan Atlantique au Pacifique.

Roald Amundsen (source © Wikimedia Commons)

Fort de cette expérience, qui lui a permis d’apprendre, au contact des Inuits, les meilleurs techniques de survie en milieu polaire hostile, l’objectif d’Amundsen est d’atteindre le pôle Nord. Mais on apprend en 1909 que c’est déjà chose faite, même si la querelle entre les deux Américains qui s’en attribuent l’exploit, Robert Peary et Frederick Cook, est pour le moins confuse, chacun accusant l’autre de mensonge… Du coup, Amundsen change d’objectif à la dernière minute et fait cap vers l’Antarctique, à bord du Fram, sans même en avertir son propre gouvernement !

Arrivé le 14 janvier 1911 dans la Baie des Baleines, le Fram débarque son équipage qui y installe son camp de base. Il y est rejoint en février par le Terra Nova qui fait escale après avoir déposé l’expédition de Scott début janvier aux abords du détroit de Mc Murdo. Les navires repartent pour poursuivre leur programme d’exploration polaire et aller recherche du ravitaillement : rendez-vous est pris pour début 1912… Après des mois de préparation, visant notamment à installer les dépôts de vivres le long de l’itinéraire, suivi par un long hivernage éprouvant et un faux départ prématuré qui faillit être fatal, l’expédition menée par Amundsen s’ébranla finalement le 19 octobre 1911 et le 14 décembre 1911 elle atteignait son but, le pôle Sud où elle s’attarda plusieurs jours, le temps de faire les relevés nécessaires et y laisser les preuves irréfutables de son passage. Le retour se fait à bride abattue et le 25 janvier 1912 l’expédition est de retour au camp de base après avoir parcouru 3440 km en 99 jours !

Roald Amundsen et ses compagnons au pôle Sud le 16 décembre 1911 (photo © Olav Bjaaland / archives)

Le 30 janvier, Amundsen embarque immédiatement pour Hobart, en Tasmanie, où il arrive le 7 mars et envoie le télégramme qui annonce sa victoire, alors même que l’on n’a aucune nouvelle de l’expédition menée par Scott. C’est en février 1913 seulement, un an plus tard, qu’il apprit que Scott et quatre de ses compagnons avaient atteint à leur tour le pôle Sud le 17 janvier 1912 mais ils étaient morts le 29 mars lors du voyage de retour. Leurs corps avaient été retrouvés en novembre 1912 après la fin de l’hiver antarctique, avec, dans la poche du capitaine Scott, la lettre qu’Amundsen avait laissée au pôle pour certifier son exploit…

Si cette expédition a été si souvent décrite et analysée dans le détail, outre son caractère tragique à souhait, c’est qu’elle illustre deux approches assez radicalement différentes en matière l’organisation et de management. Le Norvégien avait délibérément fait le choix d’une équipe très réduite. L’équipage embarqué à bord du Fram était limité à 19 personnes, toutes choisies personnellement par Amundsen, dont 9 seulement restèrent sur place. Seuls 5 d’entre eux sont retenus pour s’élancer en octobre à l’assaut du pôle, accompagnés de 4 traîneaux et pas moins de 52 chiens, sur les 116 apportés sur place.

L’équipe britannique au pôle Sud le 18 janvier 1912 avec Robert Falcon Scott debut au centre (photo © Henry Robertson Bowers / Wikimedia Commons / Ça m’intéresse)

A l’inverse, le Britannique Scott a recruté un véritable bataillon de 65 hommes, choisis parmi 8 000 candidats, dont 50 militaires. Il a surtout misé sur du matériel plus moderne, dont 3 véhicules à chenilles, 45 traîneaux ainsi que 19 poneys de Sibérie, supposés bien résister au froid polaire, et seulement 34 chiens. Il avait également fait développer spécifiquement pour son expédition du matériel et des vêtements très innovants, à la pointe de la technologie, alors que les Norvégiens misaient eux sur des équipements beaucoup plus traditionnels en fourrure de phoque, nettement moins seyants mais parfaitement adaptés aux conditions locales car issus d’une très longue tradition transmise par les Inuits.

En réalité, ce sont surtout les choix stratégiques de Scott qui ont conduit à son échec. Les véhicules autotractés se sont vite révélés inutilisables alors qu’il avait tout misé sur leur forte capacité de transport et leur rapidité. Les poneys avaient semble-t-il été mal choisis et se sont révélés beaucoup trop fragiles, obligeant les hommes à s’épuiser en tirant eux-mêmes les lourds traîneaux. Au fur et et mesure de l’expédition, Scott s’est rendu compte par lui-même que les chiens étaient nettement plus efficaces et c’est sans conteste ce qui a assuré le succès d’Amundsen, lequel a pu, grâce à la meute de chiens qu’il avait prévus, assurer une utilisation optimale des traîneaux tout en fournissant des vivres puisque seuls 11 chiens ont été ramenés vivants, les autres ayant été tués et mangés en chemin.

Sur la route du pôle Sud, cliché de l’expédition Amundsen (source © The History Press)

Mais la méthode de management adoptée était aussi très différente. Pour Amundsen, l’objectif était pour les 9 hommes engagées dans l’expédition, de « revenir en Norvège après avoir planté notre drapeau au pôle », là où les Britanniques recevaient chacun des tâches plus morcelées et un objectif moins valorisant puisque la plupart d’entre eux devaient simplement patienter dans un camp en attendant que les 5 hommes finalement choisis puissent accomplir le trajet final vers le pôle. L’ennui, l’attente et la routine ont fragilisé le collectif chez les Britanniques, là où Amundsen avait réussi à créer des rituels pour renforcer le lien entre les hommes, n’ayant pas hésité à emporter des jeux, de l’alcool pour fêter les anniversaires et même un cigare à fumer le 24 décembre… D’un côté, une organisation très hiérarchisée, militaire et déresponsabilisante, et de l’autre un petit clan très soudé où chacun avait un rôle parfaitement identifié avec un chef très investi, même dans les tâches les plus ingrates.

Comme quoi, il ne suffit pas de bien planifier un projet pour le réussir. Tous les facteurs sont à prendre en compte pour le mener, non seulement les méthodes et les outils, mais aussi la manière de constituer l’équipe et de se comporter au sein de celle-ci : des évidences qui ne sont pas seulement utiles pour aller au pôle Sud mais qui peuvent aussi servir dans bien des circonstances…

L. V.

Les hommes malades du Covid

26 avril 2020

En cette période sombre de confinement forcé, il est temps de relire ses classiques, qui donnent parfois l’illusion d’une troublante actualité. Après Le Cid, de Corneille, Les Fables de La Fontaine, inspiré de la fable Les animaux malades de la peste

Un mal qui libère sa fureur

Gravure de Jean-Baptiste Oudry illustrant les animaux malades de la peste (source © BNF / Utpictora 18)

Plonge le monde dans la terreur.

Issu de Chine, il s’est partout répandu

Sous le nom de Covid-19, un sacré tordu,

Donnant aux hommes la fièvre et une toux carabinée.

Ils ne mourraient pas tous, mais tous étaient confinés.

L’activité s’était brutalement arrêtée,

Chacun craignant désormais pour sa santé.

On ne les voyait guère préoccupés

Qu’à tout faire pour ne pas l’attraper

Ne sortant qu’avec un masque et des gants

Et fuyant leur semblable comme s’il était un brigand.

Les hôpitaux étaient engorgés et chaque soir

On comptait les morts par arrêt respiratoire.

Emmanuel Macron s’exprime sur le Coronavirus COVID-19 (source © Élysée)

Macron tint conseil, et dit : Mes chers amis,

Je crois que le libre-échange a permis

Pour notre malheur cette pandémie affreuse.

Il nous faut désormais, de manière rigoureuse,

Pour permettre demain le retour des jours heureux,

Reconnaître nos erreurs et être plus généreux.

Ne nous flattons donc point ; voyons sans indulgence
L’état de notre conscience.

Pour moi, satisfaisant mon goût de la finance,

Des économies budgétaires et de la bonne gouvernance,

J’ai saigné l’hôpital, pressuré les soignants.

Que m’avaient-ils fait ? Pas plus que les enseignants…

Il m’est arrivé aussi de vendre à la découpe

Quelques usines, ce n’est pas un scoop.

Je me dévouerai donc, s’il le faut ; mais je pense
Qu’il est bon que chacun s’accuse ainsi que moi :
Car on doit tout évaluer sans dispense
Pour pouvoir juger sans émoi.

– Président, dit le journaliste des Échos,

Manifestation des employés de Luxfer à Gerzat (photo © Franck Boileau / La Montagne)

Là n’est pas la source de nos ennuis médicaux.

Certes, nous devons désormais tout importer

Les masques, les tests et les bouteilles d’oxygène.

Pour autant, il n’y a pas à s’inquiéter

C’est la loi de la mondialisation !

Il n’y a bien que les Aborigènes

Qui la rejettent sans hésitation.

A ces mots, chacun d’applaudir

Sans trop chercher à approfondir…

Le patron de clinique, le banquier,

Et tous les grands boutiquiers,

Les plus gros spéculateurs

Comme le plus petit boursicoteur,

Chacun habilement se défaussa.

Pangolin à courte queue (source © Wikipedia)

Jusqu’à ce qu’on s’intéressât

A un être méconnu et pas très malin

un cuirassé sur pattes, dénommé pangolin,

Dont on fait, parait-il, commerce en Chine

Et qui aurait donc grippé la machine

En permettant la transmission

A l’Homme du coronavirus.

Chacun dès lors approuve la condamnation

Trump, l’Europe et même les Russes…

Qu’un tel animal ait pu ainsi mettre à mal

Toute l’économie mondiale

Et faire trembler la planète entière

Voilà qui mérite châtiment exemplaire !

L. V. 

Kapital : un Marx et ça repart !

19 février 2020

Le marxisme n’est plus trop à la mode… Il faut dire que la manière dont il a été mise en œuvre par différents régimes à tendance totalitaire, dans l’ex Union soviétique ou ailleurs, n’a guère contribué à le rendre populaire. Et pourtant, l’analyse marxiste selon laquelle il revient aux travailleurs eux-mêmes de s’organiser par une action collective pour faire évoluer l’organisation politique, sociale et économique de la société, ne manque pas totalement d’actualité.

Peut-être n’est pas un hasard si le livre publié par Thomas Piketty en 2013 et intitulé Le capital au XXIe siècle, comme en écho au best seller de son prédécesseur, le célèbre Das Kapital, a eu autant de succès, de même d’ailleurs que le dernier ouvrage qu’il vient de publier sous le nom de Capital et idéologie. Le capitalisme en tout cas se porte toujours aussi bien, sinon même de mieux en mieux, au point de prendre progressivement le pas sur le politique et de renvoyer aux oubliettes de l’Histoire l’analyse marxiste et la fameuse lutte des classes.

Monique Pinçon-Charlot et Michel Pinçon (source © Socialter)

Mais la cause a encore des défenseurs, parmi lesquels le couple de sociologues, Monique et Michel Pinçon-Charlot, qui examinent à la loupe, depuis des années, le mode de vie des classes dominantes aisées en France. Malgré leur aversion du capitalisme et de ses excès mercantiles, les deux pourfendeurs du pouvoir des riches, sont passés maîtres dans l’exploitation des produits dérivés de leur sujet de prédilection. Surfant sur la vague des serious games, ces outils pédagogiques destinés à se former de manière ludique sur les sujets les plus austères, nos deux sociologues ont conçu un nouveau jeu de l’oie sur les rapports de classe et l’ont bien entendu appelé Kapital !

Kapital, un jeu de sociologie politique (photo © Mathieu Dejean / Les Inrocks)

Illustré par Étienne Lécroart, un peu à la manière d’une bande dessiné, il s’agit d’un jeu de plateau, édité par La Ville brûle et mis en vente pour 35 € un peu avant les fêtes de Noël 2019. Le jeu, testé par de multiples rédactions, dont celle des Inroks ou celle de Libération, a connu un tel succès qu’il est déjà en cours de réédition, deux mois seulement après sa sortie. Comme quoi, Karl Marx est encore capable de faire recette !

Il faut dire que les Pinçon-Charlot ont bien fait leur affaire en imaginant ce parcours semé d’embûches qui en 82 cases (autant que d’années à vivre, si l’on se réfère à l’espérance de vie moyenne des Français), même tout droit du berceau (sur lequel se penche une fée bienveillante) jusqu’au paradis (fiscal ou autre). Mais la parcours n’est pas le même pour tout le monde dans ce jeu où, comme dans la vraie vie, tout est politique. Sur les cinq joueurs (maximum), un seul fait partie du monde des dominants et c’est le hasard (du lancer de dés) qui en décide : selon que l’on naît à Neuilly ou à Saint-Denis, on est puissant ou misérable, c’est bien connu…

Plateau de jeu Kapital (source © La Ville brûle)

Le dominant reçoit d’emblée une belle dotation en billets qui constituent son capital financier, mais aussi social, culturel et même symbolique. Les autres se contenteront des miettes, l’objectif étant bien entendu d’arriver au paradis en ayant amassé le capital le plus élevé. Mais à chaque arrêt sur une case, les deux catégories ne piochent pas dans le même tas de cartes action. Le gouvernement privatise ou réduit les allocations chômage, c’est autant d’argent que les dominés devront reverser au dominant qui en bénéficie. Pour le dominant, selon l’endroit où il fait son premier stage et sa capacité à citer au moins trois niches fiscales, ce sera autant d’occasions de s’enrichir encore davantage…

Des cartes actions subversives et pédagogiques à la fois… (source © Infos.net)

Les instructions dressent un rapport de force entre le dominant et les dominés qui incitent ces derniers à se liguer, créant ainsi une solidarité de classe. Car le jeu se veut avant tout pédagogique. Chaque carte contient ainsi des explications (en rouge, bien évidemment) qui replacent les choses dans leur contexte et détaillent les mécanismes à l’œuvre dans une société foncièrement inégalitaire. Une véritable leçon de sociologie critique, mais présentée de manière autrement plus ludique que dans un livre de Bourdieu !

Curieusement, quand un dominé tombe sur la case prison, il doit passer son tour alors que le dominant se contente de payer et peut continuer son chemin comme si de rien n’était : toute ressemblance avec une situation réelle serait bien entendu totalement fortuite… Et l’on ne manque pas de s’y amuser comme lorsqu’il s’agit d’imaginer un slogan contre la privatisation de tel service public ou un argumentaire pour faire comprendre aux riches l’urgence climatique. Un peu moins quand on se retrouve à sec, dépouillé en quelques tours par une série de privatisation et de nouvelles taxes. Mal à l’aise parfois pour le dominant qui voit ses richesse s’accumuler au détriment de ses voisins.

Mais les gilets jaunes ne sont jamais bien loin et voilà que la case Révolution vient bouleverser le cours du jeu : « Tous les billets de Kapitaux des joueurs sont mis au centre, comptés et redistribués équitablement entre les joueurs ». De quoi tenter une expérience improvisée de collectivisation, qui redonne d’un coup plein d’enthousiasme aux dominés et fait quelque peu grincer des dents le dominant qui voit fondre son capital accumulé !

Les Pinçon-Charlot se prennent au jeu…Illustration d’Étienne Lécroart (source © L’Ardennais)

Ce n’est qu’un jeu, bien sûr, mais aussi pertinent que pédagogique, où l’on ne s’ennuie jamais et qui ne manque pas de faire réfléchir aux mécanismes effectivement à l’œuvre dans nos sociétés capitalistes fondamentalement inégalitaires : Karl Marx aurait certainement adoré…

L. V.

Élections municipales : un pacte pour l’avenir ?

27 décembre 2019

Jacques Chirac au Sommet de la Terre de Johannesburg le 3 septembre 2002 (photo © SIPA Press)

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » avait reconnu, lors du Sommet de la Terre à Johannesburg, en 2002, le Président Jacques Chirac, dans un éclair de lucidité, lui qui ne s’embarrassait guère de scrupules en matière de gestion durable et équitable des ressources naturelles comme d’ailleurs des deniers publiques, au point de finir sa carrière avec une infamante condamnation à deux ans de prison avec sursis pour prise illégale d’intérêt.

La phrase est restée dans les annales et reflète bien le sentiment d’impuissance qui caractérise chaque citoyen face à cette catastrophe écologique qui se précise de jour en jour et devant laquelle chacun se bouche les yeux en espérant pouvoir continuer à vivre comme si de rien n’était, profitant à plein des bienfaits confortables de notre société de consommation tout en priant pour que le système tienne le coup au moins jusqu’à la génération suivante…

Manifestation d’étudiants en faveur de la transition écologique à Nantes en février 2019 (photo © Estelle Ruiz / Nur Photo / La Croix)

Les plus jeunes l’ont d’ailleurs bien compris et ce n’est pas par hasard qu’ils constituent de très loin les plus gros bataillons de ceux qui se mobilisent en faveur d’un mode de vie plus respectueux des ressources naturelles limitées de notre planète et pour une transition écologique vers une société qui modère ses émissions de gaz à effet de serre en développant le recours à des sources d’énergie renouvelables. Une véritable révolution culturelle, sociale, économique et politique qui malheureusement indiffère totalement voire suscite la plus grande ironie de la part d’une très large majorité de nos responsables politiques, souvent âgés et qui se sentent bien plus concernés par les résultats à court terme du marché boursier que par ces enjeux planétaires de long terme.

Nicolas Hulot en son temps, avait bien tenté de faire signer par les principaux candidats à l’élection présidentielle de 2007 un « Pacte écologique » les engageant à mettre en œuvre une politique ambitieuse permettant une prise en compte centrale des enjeux environnementaux. Le gagnant de cette élection, Nicolas Sarkozy, avait d’ailleurs signé sans barguigner cet engagement, de même que 342 des députés élus lors des législatives qui ont suivi, ce qui ne les a pas empêchés de s’asseoir allègrement sur leurs promesses et de mettre en œuvre, une fois élus, des mesures qui n’ont fait qu’aggraver la situation.

De là à en déduire que la transition écologique est une affaire trop sérieuse pour la confier aux seuls politiques, il n’y a qu’un pas que nombre de militants associatifs ont franchi depuis belle lurette. On assiste d’ailleurs, à l’occasion des prochaines élections municipales prévues en mars 2020, à l’éclosion de très nombreuses listes dites citoyennes et écologistes, issues précisément de la société civile, et qui cherchent à mettre en avant une démocratie basée davantage sur la concertation et la participation citoyenne, avec pour objectif une meilleure prise en compte de l’intérêt général via des mesures concrètes en faveur de plus d’équité, de solidarité et de responsabilité y compris envers les générations futures.

C’est dans cet esprit qu’ont travaillé une quarantaine d’associations et organismes réunis au sein d’un « Collectif pour une transition citoyenne » afin d’élaborer un nouveau « Pacte pour la transition » destiné justement à inspirer les politiques publiques qui pourront être conduites dans les quelques 35 000 communes de France, à compter des prochaines échéances électorales.

On sait bien que les enjeux climatiques et environnementaux, qui par nature dépassent les frontières administratives, ne peuvent être traités de manière correcte qu’à l’échelle planétaire. Mais le principe de réalité oblige à constater qu’il n’existe pas de volonté politique parmi nos responsables politiques pour impulser ces évolutions nécessaires. L’échec de la COP 25 l’a encore récemment démontré.

En revanche, chacun peut agir au niveau local sans attendre un hypothétique consensus global. C’est bien en effet à l’échelle de la commune et, de plus en plus, de l’intercommunalité, enjeux des prochaines échéances électorales de mars 2020, que se mettent en œuvre la plupart des politiques publiques qui ont un impact direct sur nos émissions de gaz à effet de serre et sur l’avenir de notre environnement. Gérer de manière plus durable nos ressources en eau, développer des transports en communs accessibles et fiables comme alternative au tout voiture, développer la production d’énergie renouvelable, favoriser les débouchés commerciaux des exploitations agricoles bio locales, réduire les rejets dans le milieu naturel d’eaux usées insuffisamment traitées, stopper l’artificialisation et l’imperméabilisation des terres par un aménagement urbain repensé, mieux trier et recycler les déchets, etc. : la liste est longue de toutes les mesures en faveur d’une transition écologique qui relèvent directement du champ de compétence de la commune et de la métropole.

Fribourg, la ville écologique de demain ? (photo © Bertrand Rieger / Ville intelligente)

Issu d’une très large concertation citoyenne, les propositions du Pacte pour la transition, mettent en avant trois principes et 32 mesures sous forme d’un catalogue dans lequel peuvent puiser les candidats qui s’engagent à le respecter. Les principes sont simples puisqu’il s’agit d’une part d’impulser et soutenir auprès du plus large public les actions de sensibilisation à la nécessité de cette transition écologique, d’autre part de mettre en place un processus de construction collective et concerté des politiques locales, et enfin de prendre en compte les impacts sociaux et environnementaux à long terme dans tous les projets et les décisions de la commune.

Quant aux 32 mesures qui sont listées et qui sont détaillées dans des fiches techniques pratiques expliquant comment les mettre en œuvre, exemples à l’appui, elles sont très variées puisqu’elles concernent aussi bien la mobilisation citoyenne, via notamment la création d’une commission extra-municipale destinée à s’assurer de la compatibilité des projets municipaux avec les enjeux sociaux, climatiques et environnementaux de long terme, que par exemple la limitation de la place de la publicité dans l’espace public ou la mise en place d’une tarification incitative au tri des déchets.

Urbanisme, logement, gestion de l’eau et des espaces naturels, éclairage public, transports en commun, pistes cyclables, cantine scolaire, achat public, tous les thèmes sont abordés et l’exercice montre de manière très éclairante à quel point les élus municipaux ont entre leurs mains la plupart des leviers qui permettent d’agir en faveur d’une transition écologique ambitieuse. Encore faut-il qu’ils aient la volonté de s’engager dans une telle direction. Mais c’est à chaque citoyen de faire en sorte de l’y inciter par son vote…

L. V.

Littérature, miroir des Arts : Katulu ? partage

9 décembre 2019

Cette année encore le club de lecture « KATULU ? », composante du Cercle Progressiste Carnussien, a organisé, le 5 décembre, une séance publique consacrée à la présentation de romans sélectionnés par les lectrices. Sur le thème original « Littérature miroir des Arts », ces dernières ont successivement abordé différents domaines de l’art : la musique, la peinture, la mosaïque, la sculpture et l’architecture.

En plus de l’intérêt culturel de cette manifestation, le public a pu manifester sa générosité au profit de l’AFM-Téléthon, la séance étant inscrite au programme des manifestations 2019 organisées dans la ville de Carnoux-en-Provence.

Les lectrices de Katulu ? (photo © CPC)

En préambule, la secrétaire du club, Marie-Antoinette Ricard, a remercié l’assistance pour sa présence et particulièrement les douze membres du club qui cette année ont proposé une présentation originale de cette séance consacrée aux écrits sur l’art.

En effet le commentaire des œuvres était illustré d’une ambiance musicale et d’un diaporama en accord avec le thème de chacun des livres.

Un public attentif à Carnoux (photo © CPC)

De plus, chaque intermède entre les présentations était ponctué par une citation poétique relative au domaine artistique.

Cet ensemble a contribué à renforcer la dimension sensible de ce moment culturel en immergeant les spectateurs-auditeurs dans l’œuvre évoquée, le contexte de sa création et l’esprit de son créateur.

Une séance au bénéfice du Téléthon (photo © CPC)

Les cinq ouvrages qui ont servi de support à cette lecture publique étaient disponibles à l’achat (ou sur commande pour certains), fournis aimablement par la librairie « Le Préambule » de Cassis.

Contrepoint d’Anna Enquist – la musique de Bach (les Variations de Goldberg)

Gabriële d’Anne et Claire Berest – la peinture de Picabia (voir Diaporama_Picabia)

Les maîtres mosaïstes de Georges Sand – la mosaïque (Saint-Marc à Venise – Diaporama_Venise)

L’atelier de Giacometti de Jean Genet – la sculpture (Diaporama_Giacometti)

Les pierres sauvages de Fernand Pouillon- l’architecture (Abbaye du Thoronet – Diaporama_Pouillon)

Un apéritif offert au public permit de poursuivre les conversations dans une ambiance conviviale.

MAR

CONTREPOINT

Anna Enquist

Romancière, poète et anciennement psychiatre cette auteure d’origine néerlandaise est publiée par ACTES SUD pour ce roman en 2010.

Le Titre CONTREPOINT nous indique tout de suite le rapport avec la musique, le contrepoint étant la superposition de deux ou plusieurs lignes mélodiques. Une basse continue et une ornementation.

Bach le définit lui-même comme « une conversation entre plusieurs personnes ». Pour les profanes en matière musicale, le contrepoint fait penser à notre petite musique intime secrète qui se cache en chacun de nous comme une doublure invisible. La musique serait ainsi l’expression de notre aventure intérieure.

Ce qui m’a paru intéressant dans ce roman est justement d’être l’illustration littéraire du CONTREPOINT et surtout de magnifier le rapprochement entre la musique et l’intime.

Le roman s’ouvre sur un premier tableau : une femme devant un piano, un crayon à la main face à une partition de BACH « Les Variations Goldberg ». L’auteur nous dit : « La femme s’appelait tout simplement femme, peut-être mère et d’ajouter « il y avait beaucoup de problèmes ».

Anna Enquist va dès lors nous entraîner suivant un ordre anti chronologique, anti linéaire vers les lambeaux de souvenirs de cette femme. Des bribes du passé se glissent dans son présent en l’expliquant.

Le contrepoint est ici le rapprochement de scènes très éloignées dans le temps. Nous pénétrons ainsi peu à peu dans la mémoire affective, exaltée, purifiée de notre héroïne. On se trouve tout de suite emporté dans la fusion des sentiments, des aspirations, des tensions de cette femme. L’écrit devient musique et nous entraîne malgré nous dans cette confusion structurée des impressions et des volontés. On passe de la légèreté à la gravité, de la joie à la tristesse. On vit la musique.

Dans ce chaos que l’on devine il y a un ordre, un chemin, une voie et nous les suivons donc, pas à pas, à travers les trente variations. On découvre des analyses intelligentes de la musique. On réapprend les temps, les silences, les soupirs, les trilles, les rythmes : CRESCENDO DECRESCENDO ADAGIO NON LEGATO ARIA

La musique est présentée comme une école de maîtrise de soi, une discipline, une technique. Il s’agit de ressentir, examiner, décortiquer, maîtriser. Jouer nécessite un art du toucher fait de légèreté, d’assurance, de retenue, de discrétion. Jouer c’est la souplesse du poignet, l’agilité et la force des doigts. Jouer c’est se plonger se fondre dans le compositeur, c’est une union charnelle qui abolit le temps et il est l’art supérieur où « Rien n’a besoin d’être formulé ou traduit ». La musique est à la fois hors du temps et dans l’écoulement du temps, un paradoxe fascinant. La musique est magique, elle fait entrer dedans ce qui est dehors ! Elle est ici cri de désespoir mais aussi résistance au chagrin.

On s’approprie à travers Bach, dans un grand dénuement, la vérité d’une « femme », de l’enfant : la « fille ». Le portrait est tout en anonymat et délicatesse.

L’auteure, Anna Enquist (source © Babelio)

ENQUIST raconte avec simplicité et émerveillement cette expérience de mère, son amour et sa tendresse pour sa fille. Comment ne pas être touché à travers cette chronologie bousculée ! Son enfant à trois ans, trente ans, puis vingt, puis six, puis quinze. On chemine à travers ses inquiétudes, ses peurs, ses joies. On regrette la fragilité du souvenir car le lecteur a été averti dès les premières pages du livre d’une perte, d’un vide. A un moment l’enfant a six ans et puis il y a un accident « l’enfant est abîmée » elle répète la mère « l’enfant est abîmée ».

On écoute haletant cette musique support et vecteur de souvenirs. Plus tard la tragédie survient, « la fille s’était arrachée à l’avenir ». Alors l’auteur poursuit son récit sur un ton plus grave. Elle décrit en psychiatre le traumatisme du deuil « ce bombardement qui détruit les circuits de la mémoire, des synapses et des connexions ». Son héroïne est désormais dans ce temps où le passé est devant alors que l’avenir n’est que derrière « dans le dos » Elle est dans ce temps où « tout s’était arrêté mais le cœur perfide continuait de battre ».

L’auteur, en philosophe, nous réapprend que la vie c’est recevoir une chose et devoir y renoncer. Dans la vie, dit-elle « Il y a LE TRAGIQUE et LA FARCE ». Le tragique arrive comme une vague et il y a la phase de farce, celle de l’observation et ce besoin anesthésiant de travail pour chasser l’absurde.

Face à cette réalité il reste la musique. L’auteur cite Igor STAVINSKI « La musique rétablit l’ordre dans le chaos, à savoir la relation de l’être humain au temps ». A travers le son, on retrouve son corps « le son vient du ventre et des jambes »

On redonne corps « JOUER du piano était biologique, physiologique, neurologique ». La musique est renaissance, reconstruction, la musique est résonance, correspondance. A la suite de l’auteur on pénètre humblement dans l’histoire tourmentée de BACH, de cette femme, de sa fille. On se retrouve dans notre réalité, en souvenir ou en anticipation.

L’Aria qui ouvre le roman et l’achève mérite d’être entendu. Il évoque à la fois douleur et paix. Il décortique le désespoir immense, forcené, révolté face à la mort de l’enfant mais en même temps il est résistance, application, persévérance. Il est la douleur de la perte sublimée.

Ce livre est un chemin, un apprentissage, un message initiatique, un viatique de l’au-delà. Il faut donc entendre ce CONTREPOINT malgré nous et pour notre gloire, éternels Sisyphe que nous sommes !!!

C’est un livre empreint de sensibilité, de simplicité dans l’expression des sentiments.

Sans doute aussi est-il une plongée dans la technicité de l’art musical. Il peut éveiller la curiosité de la découverte de ces Variations Goldberg. Elles sont au nombre de trente comme les chapitres de ce livre et dont vous devez savoir que le dernier canon est techniquement indépassable selon les musicologues, ce qui ramène à l’humilité nécessaire devant toute interprétation des œuvres !

Retenons donc cette leçon de justesse, délicatesse, discrétion, dignité, ce chagrin parmi tant de poésie. CROYONS en l’art qui sauve, l’ART MYSTIQUE qui sublime et perpétue le souvenir.

Gardons cette belle image du bonheur retrouvé : « la fille embrassée par des papillons ».

                                                                                                                      Nicole B.

 

Gabriële

Anne et Claire Berest

Claire et Anne Berest le 18 octobre 2017 (photo © Antoine Doyen / Le Parisien week-end)

Anne et Claire Berest. sont les arrière petites-filles de l’héroïne Gabriële Picabia ex épouse du peintre Francis Picabia. Elles ont écrit à quatre mains en 2018. Cette biographie est passionnante.

En fait elles ont très peu connu leur arrière-grand-mère, leur mère ne leur en parlait pas ! Leur grand-père Vincente, dernier enfant de Gabriële et de Francis s’est suicidé à 27 ans laissant une petite fille de 4 ans, mère des sœurs Berest. Elles ignoraient son existence et n’ont même pas été informé de son décès à 104 ans. Grande fut leur surprise d’apprendre leur lien de parenté avec le célèbre peintre Picabia !

Je distingue deux parties dans l’analyse : La vie, la muse

1- La vie

Gabriële est née en 1881 dans une famille aisée et conservatrice, père militaire. Elle se passionne rapidement pour la musique mais en théoricienne, elle rêve d’être compositeur et créatrice. Je cite : « nous voulions nous libérer et nous dégager de toute la technique traditionnelle, de toutes les vieilles syntaxes et grammaires pour explorer ce que nous appelions la musique pure… et de sons organisés. »

Elle poursuit ses études musicales à Paris à la Schola Cantorum, « lieu de l’Avant Garde musicale » où elle rencontre Claude Debussy et Vincent d’Indy pédagogue adoré qui « ouvre les fenêtres vers d’autres Arts. »

Elle part à Berlin en 1906 encore toute troublée par ses études musicales : « une force grandit en elle, l’idée qu’il faut s’inspirer de toutes les émotions que procurent l’art, les tempêtes de la peinture, les déluges de la poésie pour tenter de trouver un langage musical nouveau.»

Elle ne songe pas à se marier et refuse l’avenir tout tracé pour les femmes à l’époque, son art prenant toute la place dans son esprit et sa détermination !

Francis Picabia vers 1910

Elle a failli rencontrer à Berlin Francis Picabia venu pour une exposition. Selon elle, il a mauvaise réputation : « noceur, bagarreur… enfant gâté et génial », il ne l’intéressait pas. Et pourtant « la carrière musicale de Gabriële prit fin avec la rencontre de Francis » à Versailles chez sa mère.

Il ne lui reste rien de son goût pour la musique « pas une œuvre, aucune partition (qu’elle a même brûlées) pas même le titre d’un poème musical ». Ce brutal revirement est bien réel ! Ne se sentant pas géniale, elle en conclut : à quoi bon insister !

Immédiatement elle constate que « le peintre avait tellement besoin d’elle, de son cerveau, de son regard, de sa disponibilité à chaque instant…» 

Tout de suite il va l’accaparer et elle en est ravie ! Il l’emmène en Bretagne avec son frère Jean un peu échaudé par la nouvelle relation de sa sœur avec son ami. Francis séduit Gabrielle qui accepte de le suivre à Cassis ! Il lui racontera sa vie !

Les Picabia sont des exilés espagnols partis à Cuba au 17éme siècle ! Ils ont fait fortune dans la canne à sucre. En 1855 l’État espagnol rappelle le père de Francis pour lancer le Chemin de fer ! Famille très aisée, ses parents vivent à Paris or sa mère meurt alors qu’il est encore jeune. Famille patriarcale ensuite ! »

Il devient mystérieux, écrasé d’ennui et de tristesse « Il traverse des phases d’enthousiasme suivies par des phases d’abattement, il peint de manière compulsive :  semaine d’ivresse, de solitude et de travail », d’alcool aussi puis de drogue !

En 1903, il expose huit toiles impressionnistes au Salon des Indépendants, tout le monde l’encense ! A ce moment-là, il subit l’influence de Pissaro et de Sisley.

Homme et peintre de rupture, je cite : « il orientera son art en adéquation avec les concepts symbolistes-synthésistes de la fin du 19éme, l’émotion de l’artiste devant la nature s’exprime à travers une synthèse de formes et de couleurs. »

C’est à Cassis dans un petit hôtel appelé Cendrillon que pour la 1ére fois Gabriële partagera le lit d’un homme et ce « fut la première nuit de toutes les nuits.» Les toiles de l’artiste sont désormais empreintes de leur amour physique sublimé ! »

Ils iront voir la famille de Francis à Séville après s’être mariés le 27/01/1909 à Versailles.

Au retour du voyage de noce, il vendra quatre-vingt-dix neuf toiles impressionnistes s’orientant vers un nouveau style pictural : l’Art Moderne, déjà sous l’influence de Gabriële !

De ce flamboyant voyage en Espagne, elle sent que le vrai mariage se produira en liant « deux êtres si imparfaits et si affreux ! » et revient enceinte de leur premier enfant !

2- la Muse

Au contact de Gabriële, stimulant intellectuel pour lui, son art évoluera : « je veux peindre des formes et des couleurs délivrées de leurs attributions sensorielles… une peinture située dans l’invention pure qui recrée le monde des formes suivant son propre désir et sa propre imagination » avait-il dit lors de leur rencontre. Elle veut se mettre, non au service de son mari, mais au service d’une révolution artistique. Gabriële poursuit donc la mission qu’elle s’est fixée : elle veut dit-elle : « lui apporter les éléments de pensée qui vont lui permettre de changer sa façon de peindre… elle se plonge dans l’histoire de la musique et de la peinture… travaille sur des livres et des catalogues, conceptualise et trouve dans Hégel une idée qui la séduit : l’art ne doit pas imiter la nature aussi parfaite que soit son imitation…» il en est le rival « comme elle et mieux qu’elle, il représente des idées ; il se sert de ses formes comme des symboles pour les exprimer. » Francis, « tu dois peindre les sons ».  « La couleur est vibration de même que la musique » dit-elle. « L’intuition c’est Gabriële… Elle associe peinture et musique. C’est là que naît l’œuvre maîtresse de Picabia « Caoutchouc » 47,5 cm de largeur sur 61,5 de hauteur ; on est en juin 1909, pour la 1ére fois un peintre peint quelque chose qui ne présente rien. Avant Kandinsky et avant Picasso « Caoutchouc est… le fruit de la pensée musicienne de Gabriële. Picabia peint l’une des premières peintures abstraites de l’histoire de l’Art.» Apport capital de Gabriële sur l’œuvre de Picabia. Il y eut des doutes chez certains sur la paternité de l’art abstrait par Picabia or il est bien le premier, cet Art jaillira un peu partout après ce moment-là !

Ils eurent de nombreuses relations dans le milieu artistique dont Apollinaire et Marcel Duchamp, artiste provocateur que Gabriële influencera aussi notamment à travers des idées un peu folles et audacieuses « comme la livraison d’un urinoir à un concours d’Art Moderne » provoquant « un énorme scandale et l’hilarité générale ! » C’est le fameux Ready-made ou l’objet d’Art prêt à l’exposition !

Francis faisait des fugues, elle n’en fut jamais jalouse ! Le couple était tolérant l’un vis à vis de l’autre !

Ils eurent 4 enfants qui ont certainement souffert d’être délaissés par leurs parents. Les petites- filles auteurs de ce roman, n’ont jamais connu leurs grands-parents ! Elles ont découvert le couple dans le dictionnaire : « Entre 1909 et 1914 Picabia s’essaie au « isme » du début du siècle : Fauvisme, futurisme, cubisme et orphisme…» en référence au poème de Baudelaire Orphée de 1908 traitant de la poésie pure ! C’était une sorte de langage lumineux cher à Gabriële.

Vie trépidante avec Gabriële, c’est « la femme au cerveau érotique » du groupe : « l’impression de construire ensemble l’immortalité… ils peuvent à nouveau s’aimer et aimer Marcel, dans le désordre, dans l’ordre, les têtes en bas, les corps en haut… On partage la vie à trois ! virées fantastiques, dans une ivresse de loups, de mondes parallèles, de drogués et de voyants, de nuits ressuscitées et de jours prometteurs »

Présence tendre d’Apollinaire : « son érudition disproportionnée tranchant avec sa bonhomie mal dégrossie ». C’est un véritable ami !

Après s’être follement aimés, ils se sont séparés en 1919, lui, ayant trouvé une autre compagne Germaine Everling avant Olga Mohler, à la fin de sa vie.

Livre fascinant sur la vie d’une femme et d’un couple au début du XXéme siècle, la place injuste donnée aux femmes à l’époque, destinées surtout au ménage et à la maternité. Gabriëlle a su occuper une place primordiale avec son mari et ses amis mais plus globalement dans l’Art de l’époque dont elle fut ardente théoricienne ! Elle insufflait un modernisme, une intelligence et une intuition artistique qui a permis à Picabia d’être novateur !

L’influence de Gabriële n’est pas contestée dans les mouvements picturaux du XXéme siècle.

Ce roman m’a intéressée par la peinture de l’Art de l’époque, les évolutions picturales, les évocations d’Apollinaire et de Picasso, de Max Jacob, de Braque de Marie Laurençin !

Je cite enfin : « Dans leur sillage tant de maîtres sont apparus : Miro avec Picabia, Magritte et Wandy Warol derrière Marcel Duchamp. Maîtrisant les langues utiles à la promotion des peintres Gabriële dessine une des figures féminines les plus extravagantes des années d’après-guerre ».

Josette J.

 

Les Maîtres Mosaïstes

George Sand

En 1883 c’est la première parution de ce livre de George Sand chez Félix Bonnaire. Près d’un siècle plus tard, en 1993, une publication des éditions Du Chêne agrémente le texte de magnifiques reproductions des mosaïques de la basilique Saint-Marc, permettant d’admirer le travail des artistes.

Présenté et annoté par un grand spécialiste de la mosaïque, Henri Lavagne, Les Maîtres Mosaïstes sort enfin de l’oubli et nous apporte les lumières sur une riche période de l’histoire de l’art à Venise.

Georges Sand présente elle-même son livre : « J’ai écrit les Mosaïstes en 1837, pour mon fils Maurice (…) je lui avais promis de lui faire un roman où il n’y aurait pas d’amour et où toutes choses finiraient pour le mieux. Pour joindre un peu d’instruction à son amusement, je pris un fait réel dans l’histoire de l’art. Les aventures des mosaïstes de Saint-Marc sont vraies en grande partie. Je n’y ai cousu que quelques ornements, et j’ai développé des caractères que le fait même indique d’une manière assez certaine.»

En ce milieu du 16e siècle, les voûtes de Saint Marc ont perdu en grande partie les mosaïques réalisées par les grecs, certainement au cours du 12e siècle. En ce temps-là, « les artistes grecs étaient rares à Venise, ils venaient de loin et restaient peu. Ils ont formé à la hâte des apprentis qui ont exécuté les travaux indiqués sans connaître le métier » ainsi, les mosaïques ont mal résisté aux outrages du temps.

Depuis, de siècle en siècle, l’art de la mosaïque a été cultivé à Venise. Les vénitiens ont peu à peu amélioré les techniques de réalisation en particulier grâce aux verriers de Murano. Ces derniers ont mis au point une pâte de verre coloré qui a complètement transformé les pratiques. Les possibilités chromatiques du verre mettent à disposition toutes les nuances de couleur. Cette palette de couleurs est encore enrichie par l’intégration dans la pâte de verre, de fines feuilles de matériaux précieux comme l’or, sous des angles différents, pour faire jouer la lumière. Les tesselles ou smalts, sont ainsi devenues légères permettant des réalisations sur le plan vertical ou sur la voûte. Lors de la pose sur de tels supports, les inclinaisons variables créent des jeux de lumière éblouissants.

Au 16e siècle, forte de ce savoir, la République de Venise décide et finance la rénovation des voûtes de la Cathédrale Saint Marc. C’est donc la Venise triomphante des arts florissants, qui offre son décor aux personnages de ce roman, les mosaïstes.

Deux écoles rivales, les Zuccati et les Bianchini, se partagent cet immense et prestigieux chantier.

Pour les frères Zuccati, Francesco, l’aîné, « laborieux, patient, ingénieux, exact », et Valerio, « plein d’esprit, fécond en idées larges et en conceptions sublimes », le métier de mosaïste est un art. A la grande désolation de leur père Sebastien, peintre oublié aujourd’hui, mais assez estimé dans son temps comme chef d’école, pour qui seule la peinture est un art véritable, car ce sont les peintres qui, sous forme de cartons, réalisent les modèles. Le Titien et le Tintoret, célèbres peintres vénitiens sont de ceux-là. Ils ont produit de tels cartons à partir desquels les mosaïques sont accomplies. Cependant « les mosaïstes tracent eux-mêmes le dessin pur et élégant de leurs sujets et créent leur merveilleuse couleur d’après la simple indication du peintre » dit Jacques Robusti lui-même, dit le Tintoret, parlant du travail des frères Zuccati.

C’est l’illustre maître lui-même, qui emmène Sebastien à la basilique de Saint Marc, voir les créations de ses fils, pour le convaincre que la mosaïque est véritablement un art qui grâce au marbre et au cristal « résistant à la barbarie des temps et à l’outrage de l’air », contrairement à la toile, « nous a conservées intactes les traditions perdues du dessin au Bas-Empire » et celles de la couleur.

Le vieux Zuccato entre sous la coupole orientale de la basilique et aperçoit Francesco, Valerio et leurs ouvriers, tels des acrobates perchés sur d’improbables installations sous les coupoles, accomplissant leurs œuvres de pierre.

Il est saisi par la lumière jouant sur les objets et s’efforce de retenir son admiration devant les colossales figures des prophètes et des fantômes apocalyptiques s’élançant sur un fond d’or étincelant. Il ne parvient plus à cacher son émotion devant des figurines exécutées par chacun de ses deux fils sans l’aide d’aucun peintre « deux beaux archanges volant l’un vers l’autre, l’un enveloppé d’une draperie verte », œuvre de Francesco, « l’autre vêtu de bleu turquin » œuvre de Valerio. Chacun des frères ayant donné à « son archange » le visage du frère bien aimé.

Pour les Bianchini le métier de mosaïste est un artisanat. Ces derniers, moins doués et peu recommandables sont jaloux du savoir-faire des premiers comme l’exprime l’un des frères : « Oui, j’en suis jaloux ! s’écria Dominique en frappant du pied. Et pourquoi n’en serais-je pas jaloux ? N’est-ce pas une injustice, de la part des procurateurs, de leur donner cent ducats d’or par an, tandis que nous n’en avons que trente, nous qui travaillons depuis bientôt dix ans à l’arbre généalogique de la Vierge ? J’ose dire que ce travail énorme n’eût pu être mené à moitié, quand même les Zuccati y auraient consacré toute leur vie. Combien de mois leur faut-il pour faire seulement un pan de robe ou une main d’enfant ? Qu’on les observe un peu, et on verra ce que leur beau talent coûte à la république. »

Les Bianchini, malgré leur mauvaise réputation (certains ont fait de la prison), réussissent à entrer dans les bonnes grâces du procurateur-caissier, responsable du financement des travaux. Ils persuadent Bozza que les Zuccati ont commis une fraude, en remplaçant de la mosaïque de pierre par du carton peint.

Bartolomeo Bozza, l’un des ouvriers des Zuccati, d’un orgueil sans borne, souffre de ne pas être au premier plan. C’est un homme amer, éternellement insatisfait. Les Bianchini le persuadent facilement que ses maîtres, pourtant plein d’attention et d’amitié, se jouent de lui, ils le poussent à conspirer contre eux. Ainsi, le Bozza manipulé par les Bianchini, pétri de ressentiment envers Francesco et Valerio, les quitte et les trahit.

L’auteure, Georges Sand

Malgré son innocence, l’aîné des Zuccati, Francesco, est jeté en prison. Son frère Valerio obtient du Doge de Venise la permission de le voir. Mais il est emprisonné à son tour. Les deux frères très affaiblis par leur détention, abandonnés, manquent de mourir dans leur geôle car la peste se répand dans Venise.

Une fois l’épidémie enrayée, les Zuccati ont enfin la possibilité de se défendre devant un tribunal. L’avis, très respecté, du Titien et du Tintoret, leur permet d’être disculpés. Malheureusement, le procurateur-caissier, vexé de n’avoir pas pu maintenir Valerio et Francesco en prison, ne leur paie pas leur dû pour le travail de la cathédrale et les Zuccati tombent dans la misère comme leurs apprentis. Les liens de ces miséreux se resserrent, ils s’entraident pour résister, pour ne pas mourir de faim, de froid, formant une vraie famille. Malgré sa trahison Valerio sauve le Bozza traînant son dénuement dans la rue où il est sur le point de dépérir. Mais Bartolomeo, toujours gonflé d’orgueil, ne lui en est pas reconnaissant et, dès que l’occasion se présente, il quitte les Zuccati, enrichi de leur enseignement, pour retourner auprès des Bianchini.

Après la peste, un concours est organisé pour l’obtention d’un travail de mosaïste.

Les écoles des Bianchini et des Zuccati y participent ainsi que le Bozza. Ils doivent réaliser des mosaïques sans le support des cartons. Valerio très inquiet pour la santé de son frère, affaibli, peine à réaliser son ouvrage. C’est alors que le Tintoret vient lui faire sur lui-même des aveux. En effet, le peintre considère que Valerio, qui aime son art mais ne recherche pas la gloire, préférant les plaisirs de la vie, est moins talentueux que son frère Francesco donnant tout à son art et ayant soif de reconnaissance. Ces révélations bouleversent Valerio puis le stimulent. C’est avec ardeur qu’il peut dès lors achever sa création.

Lors de ce concours, les peintres doivent juger les œuvres des mosaïstes, en ignorant quels en sont les auteurs. A la stupéfaction générale, Valerio est vainqueur devant son frère Francesco, et le troisième, à son grand dépit, est Bartolomeo ! Il décide alors de laisser la première place à Francesco, malgré le résultat du concours. Transformé, Valerio abandonne sa vie de jouissances pour se consacrer uniquement à l’art de la mosaïque et à son frère amoindri physiquement par les dures épreuves traversées

L’école des Zuccati redevient florissante et joyeuse, elle produit d’autres chefs-d’œuvre. Gian-Antonio Bianchini, gagné par les bons procédés devient un artiste estimable dans son talent et sa conduite. Le Bozza, ne supportant pas l’idée d’être sous les ordres des Zuccati, erre de Padoue à Bologne, puis, après quelques années revient à Venise où il peut à nouveau travailler à partir des cartons du Tintoret, mais celui-ci, qui n’a pas oublié sa trahison, les lui fait attendre si longtemps qu’il finit dans la misère.

A travers les portraits de ces deux familles, les Zuccati, et, Bianchini, leur histoire romanesque et aventureuse, George Sand, nous fait vivre l’émergence de l’art de la mosaïque à Venise. Ce roman pénétré de charme et de vivacité, où le récit et les théories esthétiques sont intimement liés, est aussi une réflexion philosophique sur l’art, le beau, l’esthétique ainsi que sur la liberté de création et d’interprétation du mosaïste par rapport au peintre qui donne le carton de la composition.

Amoureuse de Venise depuis de nombreuses années, j’ai admiré les mosaïques étincelantes de la basilique Saint Marc sans rien connaître ou presque de l’art de la mosaïque. Ce roman de George Sand, m’a transportée au cœur de la création de ces œuvres lumineuses et de la vie de des artistes connus ou anonymes que j’admire profondément, il a fait jaillir sur moi une parcelle de leur éclat.

Antoinette M.

 

L’atelier d’Alberto Giacometti

Jean Genet

La composition de Jean Genet, accompagnée des clichés du photographe Suisse Ernst Scheidegger sur « L’atelier d’Alberto Giacometti » paraît en 1963 dans la collection L’Arbalète. Picasso le considère comme  » le meilleur essai sur l’art que j’aie jamais lu. »

Un jour, à Paris, en 1950, Jean-Paul Sartre présente le poète-écrivain Jean Genet à son ami le peintre-sculpteur Alberto Giacometti. Giacometti, la cinquantaine, est fasciné par la vie houleuse de Genet, de dix ans son cadet. Il le reçoit dans le lieu clos de son atelier, rue Hippolyte Maindron.

Ils ont tant des points communs! Insomniaques et noctambules, ils traînent les bars et les bordels, avec les clochards, les putains, les gens de la rue. Giacometti y déniche ses modèles, comme Caroline qui longtemps l’accompagna. Mais il travaille aussi avec ses proches comme son frère Diego et sa femme Annette, ou ses amis Sartre, Michel Leiris ou l’auteur américain James Lord. Alors tout naturellement, de 1954 à 1957, l’ami Genet pose pour deux portraits.

Le peintre exige de son modèle de nombreuses séances durant lesquelles Genet s’imprègne de l’environnement et remarque: « Je ne crois pas exagérer en disant que l’atelier était à bien des égards la coquille de Giacometti, son autre moi, l’essence et le résidu ultime de son apport artistique… un reflet fidèle de son mode de vie spartiate, exigeant et tendu vers un seul but. »

Jean Genet en 1983

Le cadre est plutôt sombre et la poussière voile les objets de tons grisâtres. Couronne de cheveux indisciplinés, pommettes hautes, visage taillé à la serpe, Giacometti est beau. Mais « par sympathie peut-être il a pris la couleur grise de son atelier, ses yeux, son sourire, ses dents écartées et grises ».

Et jusqu’à son accent des Grisons. « Il parle d’une voix rocailleuse. Il semble choisir par goût les intonations et les mots les plus proches de la conversation quotidienne. Comme un tonnelier… » dit Genet.

Le dialogue s’instaure, sans fin, à bâton rompu, entre l’artiste qui travaille et l’écrivain qui, dans son esprit compose une forme de dialogue entre Lui (Alberto) et Moi (Jean). Majuscules pour les deux antagonistes.

« Lui – C’est joli…c’est joli… »

En dessin, en peinture « il semble ne pas se préoccuper ni des trous, ni des ombres, ni des valeurs conventionnelles. Il obtient un réseau linéaire qui ne serait que dessin de l’intérieur »  et le modèle, surpris d’y découvrir du relief, précise: « il s’agit plutôt d’une dureté infra-cassable qu’a obtenu la figure. »

Dureté de la plume ou dureté du crayon, la ligne se poursuit sur la joue, l’œil, le sourcil et finalement ce qui importe est le blanc, le blanc du visage, le blanc de la feuille. « Ce n’est pas le trait qui est plein, c’est le blanc. »

Sensation d’espace, le mouvement rappelle la sculpture, le visage de face donne « l’impression que le peintre tire en arrière (derrière la toile) la signification du visage. »

Interrogé, quelques années plus tard, Jean Genet s’exclame « Si je peux vous parler de Giacometti ? Oui, parce que j’ai encore dans les fesses la paille de la chaise de cuisine sur laquelle il m’a fait asseoir pendant quarante et quelques jours pour faire mon portrait. Il ne me permettait ni de bouger ni de fumer, un peu de tourner la tête, mais alors de sa part une conversation tellement belle ! »

Alberto Giacometti dans son atelier

Coup d’œil alentour sur les statues qui peuplent l’atelier, les statues de plâtre à peine terminées et que Diego a interdit à son frère de retoucher. Car, peintre ou sculpteur, Alberto travaille et retravaille son idée et marmonne:  » L’apparition parfois je crois que je vais l’attraper et puis, je la perds, et il faut recommencer… Alors c’est ça qui me fait courir, travailler… Je ne sais pas si je travaille pour faire quelque chose ou pour savoir pourquoi je ne peux pas faire ce que je voudrai. »

Il dit l’angoisse du créateur. Ses doigts jouent sur la forme. Ses deux pouces accompagnent la courbe dans l’argile qui cède à la pression. L’outil épure la silhouette, racle les aspérités du plâtre. Sans cesse.

Puis sur un ton euphorique « Et enfin! Ma main vit… ma main voit. »

Est-ce le mouvement permanent ? Giacometti ne s’arrête jamais. De longues femmes immobiles s’étirent en silence, une jambe sur l’avant écrasant le sol tandis que la jambes arrière peine à décoller le talon. Revenues récemment du pavillon français de la Biennale, se sont « Les femmes de Venise » déesses en marche existantes à la limite de l’immatériel.

«Lui – C’est biscornu…»

« Moi – Et aussi il y a le chien en bronze. »

Genet souligne que « le bronze a gagné » mais il juge que « ce chien, il était encore plus beau dans son étrange matière : le plâtre, ficelles ou étoupes mêlées, s’effilochait. La courbe, sans articulation marquée et pourtant sensible, de sa patte avant est si belle qu’elle décide à elle seule de la démarche en souplesse du chien ». Car il flâne, en flairant, son museau au ras du sol… Un animal – avec le chat – les seuls parmi des figures!

« Lui – C’est moi, un jour, je me suis vu dans la rue comme ça. J’étais le chien. »

Cherchant seul, dans une solitude magnifiée, cherchant sans fin la beauté qui « n’a d’autre origine que la blessure singulière, différente pour chacun, cachée ou visible, que seul tout homme garde en soi, qu’il préserve et où il se retire quand il veut quitter le monde pour une solitude temporaire mais profonde. »

Au ras du fil à plomb ! Cherchant le point d’équilibre avant que le mouvement ne se fige, que la vie ne s’arrête. Juste avant la frontière secrète qui fascine ces deux auteurs se regardant en miroir.

Car, en contrepoint, sur son calepin qui ne le quitte jamais, Alberto a pu griffonner ce qui lui passe par la tête :

« Un aveugle avance la main dans la nuit.

Les jours passent et je m’illusionne d’arrêter ce qui fuit.

Il n’y a rien à faire: je relis ce que vous avez écrit après notre conversation de l’autre jour, les mots dits se perdent une fois écrits.

Toutes les questions, toutes les réponses s’annulent….

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Quoi ajouter? Je ne sais plus rien dire, mais je sais rire…

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Manie, manie manie maniaque

qui manie ma manie qui

maniaque me manie dans la vie

qui, qui, qui, quoi

je ne sais pas. »

Roselyne S.P.

 

Brève généalogie d’Alberto GIACOMETTI

A Borgonovo dans les Grisons, naissent de Giovanni Giacometti (1868-1933) et Anetta Stampa :

1901 – Alberto (peintre et sculpteur)

1902 – Diego (décoration, mobilier et sculpture animalière)

1904 – Ottilia (meurt en 1937 mettant au monde Silvio, peintre)

1907 – Bruno (architecte)

Né en 1901, Giacometti est le fils aîné du peintre fauviste Suisse qui favorisa dès l’enfance les talents de son rejeton. Après des études d’arts à Genève, le jeune Alberto part à Paris en 1922 et complète sa formation dans l’atelier du sculpteur Bourdelle et à la Grande Chaumière.

A Montparnasse, il côtoie les élites artistiques de l’après-guerre. André Breton le séduit un temps par le surréalisme. Il voit Miro, Max Ernst, Calder, rend visite à Picasso qui lui fait découvrir le cubisme et l’Art Nègre. Il expose de ci de là, fait de petits boulots décos, vend parfois de petites sculptures.

Sa première exposition seul, à la galerie Pierre Colle, lui vaut un article dans la revue « cahier d’art. »

En 1939, Peggy Guggenhein expose ses œuvres à New-York.

En 1947, Pierre Matisse, le fils du peintre, le persuade de faire couler ses plâtres en bronze qu’il exposera dans sa galerie New-yorkaise.

A Saint-Paul de Vence, la fondation Maeght lui ouvre son merveilleux espace.

Sa réputation est internationale.

 

Jean GENET : Né en 1910, il est un enfant de l’assistance publique et un délinquant précoce. Littérateur génial, il a rédigé en prison son premier roman « Notre Dame des fleurs » censuré dès sa sortie en 1943, mais il persiste en 1946 avec « Le miracle de la rose ». Ces romans semi autobiographiques furent accueillis avec enthousiasme par le milieu littéraire qui se mobilisa pour faire alléger sa peine de prison. Vol, trafic, homosexualité, révolte politique, ce que Mauriac qualifie « d’excrémentiel » mais qui séduit Alberto Giacometti. Les deux créateurs se retrouvent dans l’atelier du 46 rue Hippolyte-Maidron, dans le 14ème, où Giacometti s’installa en 1932 et qu’il occupera jusqu’à sa mort, en 1966.

 

L’atelier d’Alberto GIACOMETTI

L’atelier vétuste du 46  rue Hippolyte-Mandrin, 75014 , Paris a été démoli. L’institut Giacometti, fondation privée, a ouvert ses portes en 1918, dans un petit hôtel particulier « art déco » de 350 mètres carrés, situé 5 rue Victor Schœlcher, dans le 14e arrondissement. Métro Raspail, Denfert-Rochereau. Dès le rez-de-chaussée, le visiteur pénètre dans l’atelier reconstruit à l’identique avec ses murs de bois peints, meubles et objets que la veuve de Giacometti, Annette, a fait démonter et stocker après sa mort. A l’étage sont exposés de nombreux documents, dessins, croquis, calepins, bibliothèque et œuvres dont « Les femmes de Venise » et un portrait de Jean Genet. L’autre se trouve au centre Pompidou. Un centre de de recherche y est adjoint.

 

Les pierres sauvages

Fernand Pouillon

Fernand Pouillon un personnage flamboyant, complexe et controversé mais génial. On connaît l’architecte, le bâtisseur. Peut-être a-t-on oublié qu’il fut éditeur de livres d’art (33 ouvrages) et passionné d’art roman. Il fit le relevé des tracés des 3 sœurs de Provence : Sénanque, Silvacane, le Thoronet.

C’est aussi le mystique fasciné par l’ordre des Cisterciens. Il en connaît la Règle, cite à loisir les écrits de St Bernard.

Et puis c’est un poète ! Il suffit de lire « Les Pierres sauvages » pour en être persuadé.

Ce livre (édité le 1 septembre 1964 au Seuil) : un émerveillement !

Conçu comme le journal de chantier du maître d’œuvre, le moine Guillaume (trois trimestres), Les pierres sauvages relate la naissance d’un édifice construit à partir de 1160 selon la règle de Saint-Bernard (canons très codifiés), dissimulé dans une chênaie du centre varois. Cette abbaye est aujourd’hui, l’un des témoins les plus préservés de l’architecture de cet ordre.

Deux portraits transparaissent dans ce récit : celui du maître d’œuvre et  celui de l’auteur Fernand Pouillon en filigrane.

L’abbaye du Thoronet

A travers le frère Guillaume, l’auteur emmène le lecteur au cœur de toutes les problématiques architecturales et artistiques, mais aussi humaines d’un chantier colossal. Il laisse percevoir la somme de renoncement et de dévouement qui pouvaient animer moines et convers dans leur choix de vie tournée vers le sacrifice. Ils participaient à ce type de chantier sans avoir l’anxiété de voir l’œuvre terminée. Ils construisaient pour abriter une foi éternelle que perpétueraient les générations futures de leur confrérie.

L’abbaye du Thoronet, dans le Var

Isolement, dépouillement, pauvreté, austérité gouvernaient les intentions de l’ordre monacal le plus prolifique des 11ème au 13ème siècles en terme de constructions d’édifices religieux. Ni sculpture, ni statue, ni vitrail décoré, ni peinture murale ne devaient distraire le moine de l’extrême rigueur de sa vie consacrée à la prière.

Le récit est émaillé des accidents du chantier qui peuvent toucher aussi bien l’homme que l’animal. Le talent de l’auteur est remarquable pour exprimer le ressenti de ces douleurs physiques et morales.

La description du savoir-faire des différents artisans qui participent au chantier est un véritable chef-d’œuvre d’écriture. A souligner les portraits du potier (p. 87) et du tailleur de pierre (p. 54) : « artiste et artisan à la fois je t’envie et je te respecte » s’exclame l’auteur.

Le cloître – Il en est fait mention, maintes fois dans cet ouvrage –considéré comme une anomalie par les spécialistes-

les premiers relevés précis de l’abbaye du Thoronet ont été dessinés par l’auteur. Il a pu analyser pour la première fois les tracés volontaires ou fortuits qui ont inspiré la composition. Le bâtiment le plus ancien semble être le cellier à l’ouest du cloître. Par la suite une orientation différente fut choisie pour l’église, dirigée plein Est.

La conservation des travaux engagés, sous le bâtiment initial, détermina le maître d’œuvre à imaginer un ensemble de tracés particulièrement savant.

L’explication rationnelle du dessin imprévu du cloître est ainsi plausible pour F. Pouillon : composition en forme de trapèze irrégulier, marches d’escaliers (hérésie pour un cloître!), forme du lavabo.

Le maître d’œuvre

« A-t-on jamais mieux décrit ce qui anime les architectes lorsqu’ils exercent leur art ? » écrivait un critique lors de la parution de l’ouvrage.

Que dit Fernand Pouillon ? Je laisse la parole à l’auteur : « Le début d’un chantier, son organisation doivent pour être exaltants, exprimer un tour de force… Mon inquiétude égale mon impatience ».

« De l’ensemble au détail, du matériel à l’immatériel, du défini à l’indéfini, mes réflexions et mes sensations provoqueront l’action avec méthode, mon cerveau et mon cœur iront également des transes au prosaïsme sans que je puisse exactement les diriger. »

« En architecture, seuls, le métier et l’expérience sont (des)conseillers : le reste est instinct, spontanéité, décision, démarrage en force de toute l’énergie accumulée… L’œuvre solide est précédée d’un saut dans le vide… »

« Inspiration consciente ou inconsciente, l’œuvre n’a pas de préjugé et peut profiter de tout. »

« Je dessine peu… je préfère que la forme surgisse en moi par visions successives, qui se fixent, s’impressionnent, s’accumulent au fond de mes yeux. Dans ce travail, lent et difficile, je parle, je marche, je dors je rêve… Le jour venu… je dessine l’essentiel de ce monde imaginaire. »

« Les dessins, figures réduites et abstraites, ne montrent que deux dimensions. Il serait mieux de considérer l’œil immobile, et lui soumettre un nombre infini de dessins en trois dimensions, les faire tourner et basculer dans son angle de vue. »

« Pas d’architecture sans l’évocation de la quatrième dimension, la trajectoire : perception de l’édifice dynamique. »

« L’architecture garde une partie de son mystère, ne le découvre que par fragments et ne le livre que lorsque tous les volumes ont occupé leur place… »

Le maître d’œuvre et les hommes

« Apprenez à aimer le manœuvre, sachez respecter son œuvre de fourmi… dans la construction il apparaît avec trois grandes vertus : Patience, Persévérance, Humilité. »

« C’est dans l’expression du visage du patron, dans le reflet de ses prunelles, que [les ouvriers] reconnaissent la qualité de leur travail. »

« Un chef ne l’est pas pour le titre qu’il porte, mais pour la fonction qu’il exerce : nul ne s’y trompe. »

L’architecte Fernand Pouillon

L’homme : Fernand Pouillon

sa manière de travailler p. 67, 84, 85, 140 – « l’analyse de la matière a institué la règle du  jeu futur : laquelle, à son tour, a défini rigoureusement l’aspect lui convenant. Je n’ai pas dit : « je veux » sans voir. J’ai regardé, soupesé les difficultés de chaque chose, la considération m’a fait dire « je pourrai ».

sa conception de la cité p.144, 145, 179 – « Si je m’élève contre les prolongements hideux et désordonnés de certains faubourgs, j’avoue aimer les cités construites avec des éléments d’ordre et de désordre dans une lente et harmonieuse évolution. Les maisons entassées par les siècles dans le cercle des remparts, me plaisent davantage que celles parfaitement alignées dans leurs emplacements et leurs volumes. »

sa situation personnelle p.53, 94, 194, 175, 206, 216, 219, citations Platon 95, 148

il faut se rappeler qu’il écrivit ce texte lors de son incarcération qui dura 2 ans

« Mes infortunes furent celles d’un homme occupé de négoce, d’argent, de matériel… Seul l’exercice de mon métier sera porté à mon crédit… Je fus riche d’idées et j’ai gaspillé, brûlé mes dons en courant. J’envie ces artistes, peintres ou sculpteurs, qui, inlassablement, superposent l’œuvre sur l’œuvre. »

Conclusion

Cette vivante chronique de la naissance d’un chef-d’œuvre, appuyée à la fois sur des recherches historiques originales et sur une longue expérience du métier de bâtisseur, est aussi une réflexion passionnée sur les rapports du beau et du nécessaire, de l’ordre humain et de l’ordre naturel. Et elle est une méditation lyrique sur cet art qui rassemble tous les autres : l’architecture.

Pour preuve ces quelques lignes de l’auteur qui ne sont pour moi que poésie p 223

Marie-Antoinette R.

Téléthon 2019, le Cercle progressiste toujours présent…

1 décembre 2019

Pour la troisième année déjà, comme en 2018 et en 2017, le Cercle Progressiste Carnussien a décidé de s’associer à la mobilisation qui s’organise localement chaque année à la même période autour du riche tissu associatif de la commune de Carnoux-en-Provence, au profit de l’Association française contre les myopathies, créée en 1958 et organisatrice depuis 1987 du Téléthon.

Le 5 décembre 2019, le cercle de lecture Katulu ?, rattaché depuis plusieurs années au Cercle Progressiste Carnussien (CPC) et qui se réunit tous les mois pour échanger de manière conviviale autour de livres lus ou relus récemment, organisera ainsi une lecture publique sur le thème : « Littérature, miroir des arts ».

Cinq livres seront présentés à l’occasion de cette manifestation par des lectrices de Katulu ?, dans le cadre d’une séance publique agrémentée de diaporamas. Les ouvrages en question seront accessibles à la vente à l’issue de leur présentation. Cette séance ouverte à tous aura lieu dans la salle du Clos Blancheton, jeudi 5 décembre à 18h30. Les participants seront invités à payer symboliquement leur entrée en achetant un billet de tombola au profit de l’AFM-Téléthon.

Le vendredi 6 décembre 2019, le Cercle Progressiste Carnussien tiendra pour sa part un stand de vente de livres d’occasion, toujours au profit de l’AFM-Téléthon, dans le gymnase du Mont Fleuri, ouvert au public à partir de 17h30.

Venez nombreux, c’est pour la bonne cause !

Aux morts, la Patrie reconnaissante… à qui au juste ?

12 novembre 2019

En ce 11 novembre 2019, un peu plus d’un siècle après la fin de la première Guerre mondiale, le geste d’Emmanuel Macron inaugurant un monument aux soldats français morts en opération depuis 1963 a beaucoup mobilisé les médias, à juste titre car il attire l’attention des Français sur l’engagement de nos forces armées sur différents théâtre d’opérations extérieures.

Emmanuel Macron inaugurant le monument aux soldats morts au combat en opération extérieure, le 11 novembre 2019 (photo © Johanna Geron / Maxppp / France Bleu)

Le monument en question, implanté dans le parc André Citroën à Paris, près du nouveau siège de l’État-Major, est constitué de six militaires (dont une femme) en bronze portant un cercueil invisible, lequel symbolise ces soldats disparus au combat. Le monument est accompagné d’un mur couvert de plaques dorées portant les noms de 549 soldats français tués ainsi depuis 1963.

Les ruines du Drakkar à Beyrouth le 25 octobre 1983 (photo © Philippe Bouchon / AFP / Le Monde)

549 : tel est en effet le nombre des soldats tués par l’ennemi ou décédés à la suite de blessures de guerre, d’accident ou de maladies au cours d’opérations extérieures, ces fameuses OPEX dans le jargon militaire, depuis la fin de la guerre d’Algérie. Car, on a un peu tendance à l’oublier, mais l’Armée française s’est fortement engagée au cours de ces 50 dernières années : au Tchad où 129 de nos soldats ont laissé leur vie, au Liban aussi où le bilan est le plus lourd avec 141 morts dont 58 le 23 octobre 1983, lors de l’attaque du Drakkar à Beyrouth, mais aussi en Afghanistan où 85 soldats français ont péri, ainsi que dans les Balkans où 78 d’entre eux ont laissé la vie, dont l’une des deux femmes dont le nom figure sur le monument, tuée au Kosovo.

La liste des noms égrenés sur ces plaques commémoratives confirme, s’il en était besoin, que les opérations militaires françaises de ces dernières années se sont beaucoup concentrées sur le continent africain où nos troupes sont intervenues notamment en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Congo, en Centrafrique et même au Burkina Faso où deux commandos de marine ont trouvé la mort le 10 mai 2019 en cherchant à délivrer des touristes pris en otage par un groupe de djihadistes affiliés à Al Qaïda au Maghreb islamique.

Soldat français de l’opération Barkhane au Mali (photo © Benoît Tessier / Reuters / Le Parisien)

Le Mali aussi bien sûr, où environ 4 000 militaires français sont encore engagés dans le cadre de l’opération Barkhane, a coûté la vie à 22 de nos soldats dont le dernier, inscrit in extremis sur une plaque juste avant l’inauguration du monument, est décédé le 2 novembre 2019 suite à l’explosion d’un engin piégé au passage d’un convoi de véhicules blindés près de Ménaka, dans le nord du pays.

Certes, les chiffres paraissent finalement modestes si on les compare à l’hécatombe subie par l’armée française durant la première Guerre mondiale au cours de laquelle près de 5,7 millions de Français avaient été mobilisés dont au moins 1,3 millions sont morts en 4 ans lors des combats, selon le décompte officiel publié par le Ministère des Armées sur son site Mémoire des Hommes. En comparaison, la seconde Guerre mondiale fit d’ailleurs nettement moins de victimes parmi les forces françaises avec une estimation d’environ 217 000 tués pour 1,2 million de soldats engagés, alors que les victimes civiles étaient significativement plus nombreuses, évaluées à 350 000 en France seulement.

Offensive française en 1915 dans le Pas-de-Calais (source © archives AFP / France TV Info)

Vinrent ensuite les guerres de décolonisation et notamment la guerre d’Algérie où plus de 1,1 millions de Français furent mobilisés et où le nombre de pertes est estimé par l’Armée française à environ 25 000 dont 15 000 soldats tués au combat ou lors d’attentats.

Depuis, les forces militaires françaises ont considérablement évolué et se sont fortement professionnalisées. La fin de la conscription en 2002 s’est traduite par une nette diminution des effectifs. Alors qu’en 1991 l’Armée française comptait encore environ 670 000 personnes dont 300 000 militaires de carrière et 242 000 appelés, auxquels s’ajoutaient 128 000 civils, les effectifs en 2018 sont tombés à 270 000 personnes environ dont seulement 206 000 militaires.

549 morts depuis 1963, sur une période de près de 60 ans, voilà qui est finalement assez peu, surtout rapporté à l’importance des effectifs concernés. Moins de 10 morts par an, cela pourrait même interpeller certaines professions où les accidents du travail font davantage de ravages, sans même parler des quelques centaines d’agriculteurs qui se suicident chaque année, souvent en lien direct avec les difficultés de leur activité professionnelle.

Ruines d’une cathédrale serbe détruite en 1999 au Kosovo (source © Mondialisation.ca)

Mais bien entendu une telle comparaison macabre n’a pas de sens, d’autant que la profession militaire paye en réalité un plus lourd tribut que les seuls soldats morts sur le théâtre des opérations extérieures. Le Bilan social des armées recense en effet chaque année entre 100 et 200 décès (103 en 2018) toutes causes confondues (y compris par maladie ou accident hors service). L’actualité récente a même mis en évidence le cas de ce gendarme français envoyé au Kosovo en février 2000 et décédé en 2015 d’une forme de cancer très rare dont il a été établi, à l’issue d’une longue procédure en justice menée par sa veuve, qu’il était dû aux effets des munitions à uranium appauvri utilisées en grandes quantités lors des bombardements de l’OTAN.

Ce constat confirme toutefois à quel point les doctrines en matière d’engagement militaire ont évolué, accordant une place prépondérante à la sécurité des troupes. On est bien loin des traditions qui prévalaient à l’État-Major lors de la première guerre mondiale où les fantassins étaient encore considérés comme de la vulgaire chair à canon et où certains officiers faisaient bien peu de cas de la vie de leurs hommes, à l’image du général Nivelle qui s’est entêté à poursuivre en avril 1917 l’offensive sanglante du Chemin des Dames pourtant vouée à l’échec et qui fit pas moins de 50 000 morts dans les rangs français en moins d’un mois…

Soldats français lors de l’offensive du Chemin des Dames au printemps 1917 (source © Leemage / Le Figaro)

Même comparé au nombre de morts civils, victimes en France du terrorisme que combattent justement nos soldats au Mali notamment, le chiffre de 549 parait relativement faible. Selon un décombre macabre du Figaro, ce sont en effet pas moins de 263 personnes qui ont été tuées en France à la suite des seuls attentats islamistes commis sur notre sol au cours des sept années seulement, depuis l’attaque commise en Toulouse en 2012 par Mohamed Merah. Mais il y a eu bien d’autres attentats précédemment en France depuis les années 1960 et tout laisse penser que le nombre de victimes civiles de ces différents conflits dans lesquels la France s’est trouvée impliquée plus ou moins malgré elle, dépasse probablement celui des morts militaires sur la même période.

On l’oublie vite, mais les attentats ne sont pas l’apanage des seuls islamistes et la France des années 1980 n’était pas épargnée loin s’en faut avec les 4 morts de la rue Copernic en 1980, les 5 morts du train Paris-Toulouse en 1982 (attribué à Carlos, de même que les 5 victimes des attentats de 1983 à la gare Saint-Charles et dans le TGV Marseille-Paris) ou encore les 6 morts de la rue des Rosiers ou les 8 de l’attentat opéré à Orly par un groupe terroriste arménien la même année.

Après l’attentat de la gare Saint-Charles à Marseille le 31 décembre 1983 qui fit 2 morts et 33 blessés (photo © Pierre Ciot / AFP / C NEWS)

Une nouvelle vague d’attentats en 1985-86, dont celui de la rue de Rennes, fera encore 13 morts (et près de 300 blessés) tandis que les attentats revendiqués par le GIA en 1995 et surtout celui de la gare RER Saint-Michel ajouteront encore 8 victimes à la liste… Et on pourrait y ajouter les 170 victimes de l’attentat contre le DC 10 d’UTA attribué au pouvoir libyen en septembre 1989.

Une telle comptabilité n’a bien évidemment aucune valeur, chaque cas individuel étant d’abord une tragédie personnelle et familiale, mais se commémorer ces personnes, civiles ou militaires, victimes de violence et de terrorisme n’est pas inutile pour que chacun ait bien conscience de la réalité de ce risque et de la nécessité de le combattre collectivement. Se souvenir pour mieux faire face et ne pas occulter le danger, tel est le sens de ces monuments et cérémonies commémoratives…

L. V.

Les portiques de surveillance ont raté leur rentrée au lycée

31 octobre 2019

Christian Estrosi, maire de Nice et Président délégué de la Région Sud PACA, toujours obsédé par les questions de sécurité urbaine (photo © Valéry Hache / AFP / RTL)

C’est le fantasme de Christian Estrosi, l’ancien Président de la Région PACA, redevenu maire de Nice : installer partout des caméras à reconnaissance faciale, sur le modèle de la Chine où il existe déjà 170 millions de caméras dotées de systèmes de reconnaissance faciale et qui affiche comme objectif d’en installer 600 millions d’ici fin 2020. Le dispositif est maintenant bien rodé : des logiciels d’analyse d’image permettent désormais avec un bon niveau de fiabilité de reconnaitre un visage capté par une caméra numérique en le comparant avec une banque de données préenregistrées.

Caméra de vidéosurveillance lors du carnaval de Nice (photo © E. Ottino / MAXPPP / France 3 Régions)

A Nice, qui compte déjà 1800 caméras de télésurveillance installées sur la voie publique, Christian Estrosi avait déjà voulu tester le dispositif de reconnaissance faciale pour l’Euro 2016 mais les autorités nationales l’en avaient dissuadé. Il a donc lancé sa propre expérimentation à l’occasion du carnaval de cette année, en février 2019, en s’appuyant sur 50 volontaires dont bon nombre d’agents municipaux qui ont accepté de se faire photographier sous toutes les coutures pour alimenter la banque d’images avant d’aller se perdre dans la foule pendant le carnaval, histoire de vérifier si le dispositif, fourni par la société israélienne Anyvision, est suffisamment habile pour les repérer et les identifier correctement.

Bien entendu, le bilan que tire la police municipale de Nice, est dithyrambique. Son rapport de 38 pages rendu public ne dit quasiment rien du processus expérimental tel qu’il a été déployé mais affirme avec fierté que tous les objectifs ont été parfaitement atteints, permettant sans la moindre difficulté de reconnaître un individu qui se présente à un accès ou même perdu dans la foule et ceci quelles que soient les circonstances : en mouvement, de jour comme de nuit, même avec un très faible éclairage et même si la photo de référence date de 40 ans. Et le rapport insiste lourdement, questionnaire à l’appui, sur la totale acceptabilité du dispositif plébiscité sans aucune restriction par tous ceux qui ont été interrogés à ce sujet.

Le centre de supervision urbain de la ville de Nice expérimente la reconnaissance faciale, le 15 avril 2016 (photo © Sylvestre / MAXPPP / Le Monde)

A se demander pourquoi la CNIL (Commission nationale informatique et liberté) s’interroge encore sur les bienfaits d’une telle approche au point d’envoyer, le 16 juillet 2019, un courrier au maire de Nice pour lui demander des précisions sur le fonctionnement du dispositif testé et sur les résultats obtenus, courrier auquel Christian Estrosi n’a même pas daigné répondre selon La Gazette des Communes.

D’autant que Christian Estrosi ambitionne de poursuivre ses expériences en installant des portiques biométriques équipés de caméras à reconnaissance faciale à l’entrée des établissements scolaires. Ce sont pour l’instant deux lycées qui sont visés, Les Eucalyptus à Nice et le lycée professionnel Ampère à Marseille. Prudente, la Région Sud qui pilote cette expérience a quand même sollicité l’avis de la CNIL avant de mettre en œuvre le dispositif. Et elle n’a pas été déçue du résultat puisque cette dernière lui a adressé un avis cinglant, en date du 25 octobre 2019, dont a rendu compte Médiapart, énonçant sans détour : « Ce dispositif ne saurait être légalement mis en œuvre »…

Le lycée Ampère à Marseille devrait bénéficier bientôt d’un portique biométrique avec caméras de reconnaissance faciale, malgré l’avis négatif de la CNIL…

On ne saurait être plus clair en effet. Pourtant, la CNIL a cru bon de préciser sa pensée en publiant le 29 octobre un communiqué expliquant que la démarche envisagée était totalement contraire aux principes du RGPD (règlement général sur la protection des données) et parfaitement disproportionnée au vu des objectifs recherchés, rappelant au passage que les systèmes de reconnaissance faciale sont extrêmement intrusifs et qu’un simple contrôle par badge suffit largement. Le traitement de données biométriques, surtout appliqué à des mineurs, est jugé trop sensible et attentatoire aux libertés individuelles pour que la CNIL accepte de le laisser se généraliser sans réflexion approfondie, rejoignant en cela plusieurs villes de Californie qui ont interdit un tel dispositif.

Il faut dire que la CNIL risque d’avoir fort à faire en la matière puisque l’on apprend que le gouvernement lui-même souhaite multiplier les expérimentations en la matière comme le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, l’a indiqué devant les sénateurs le 2 septembre dernier, tandis que la présidente de la Région Ile de France, Valérie Pécresse a de son côté précisé qu’elle souhaitait utiliser ce dispositif dans les transports en commun pour pourchasser d’éventuels terroristes. Et en même temps se poursuit le déploiement du dispositif ALICEM qui utilisera la reconnaissance faciale pour permettre de se connecter en ligne sur l’ensemble des services publics d’ici 2022. La CNIL a, là aussi, émis un avis réservé sur cette démarche tandis que plusieurs associations, dont la Quadrature du Net, ont déposé un recours contre cette application jugée contraire aux libertés individuelles.

1984, un roman d’anticipation ou un simple manuel d’instruction ?

Mais rien ne semble pouvoir arrêter cette course en avant vers un monde toujours plus connecté où chaque individu, même dans l’anonymat d’une foule urbaine compacte, sera immédiatement repéré et identifié. La réaction de Christian Estrosi suite à l’avis négatif de la CNIL concernant la mise en place de portiques biométriques à l’entrée des lycées est sans ambiguïté : « Encore une fois la CNIL démontre son rejet de toute forme d’évolution et d’expérimentation sur une technologie, la reconnaissance faciale, qui présente un réel intérêt pour renforcer la sécurité de nos concitoyens. Avec Renaud Muselier, nous ne nous arrêterons pas à cette décision et continuerons de travailler sur cet outil efficace et moderne qui doit permettre de mieux sécuriser nos établissements, tout comme l’espace public. Cette décision basée sur des principes dépassés intervient alors même que les deux conseils d’administration des lycées avaient donné leur accord. Triste et incompréhensible de la part de la CNIL qui semble bloquée au 20ème siècle », a-t-il ainsi tonné dans un Tweet rageur.

Au moins la CNIL sait à quoi s’en tenir quant à la suite qui sera donné à son avis jugé aussi frileux que passéiste. Décidément les habitants de la Région PACA n’ont qu’à se féliciter d’avoir à leur tête des responsables politiques visionnaires, à la pointe de la modernité et qui sauront faire entrer chaque citoyen dans un futur bienheureux et sécurisé, de force s’il le faut…

L. V.

Intelligence artificielle : les robots jouent à cache-cache…

29 octobre 2019

En matière d’intelligence artificielle, la recherche avance à grands pas. Depuis que l’ordinateur est devenu capable de battre n’importe quel humain d’abord aux échecs puis au jeu de go, infiniment plus complexe, on ne compte plus les applications qui mobilisent l’intelligence artificielle dans tous les domaines.

Victoire du logiciel Alphago face au joueur coréen Lee Sedol en 2016 (source : capture vidéo © DeepMind)

Mais il s’agit généralement de tâches bien précises pour lesquels l’ordinateur a été programmé et dans lesquelles il progresse en apprenant, sans pour autant être en capacité d’utiliser cette intelligence dans un autre domaine : un robot capable de piloter une voiture ne sera pas en mesure d’interpréter un scanner médical ou de jouer au poker, contrairement à certains humains qui s’adonnent (avec plus ou moins de bonheur et pas forcément simultanément) à ces différentes activités…

C’est donc tout l’enjeu de l’intelligence artificielle générale, pour laquelle le milliardaire visionnaire Elon Musk, fondateur de Tesla et initiateur de l’Hyperloop a investi en créant en 2015 la société Open AI en coopération avec l’investisseur Sam Altman. Une entreprise présentée comme un laboratoire à but non lucratif et dans laquelle Microsoft a également décidé d’investir par moins d’un milliard de dollars comme l’indiquait récemment Le Figaro.

Jusqu’à présent, cette société qui suscite la curiosité de la Silicon Valley, n’avait guère montré de résultats face à la concurrence de Google, en pointe dans le secteur de l’intelligence artificielle après avoir racheté Deep Mind, créateur de la machine championne du jeu de go. Mais Open AI vient de frapper un grand coup en apprenant à de petits robots comment jouer à cache-cache !

Trouvé ! Les petits androïdes jouent à cache-cache… (source © Open AI)

L’affaire paraît bien anodine et ferait se gausser n’importe quel élève de maternelle tant le jeu de cache-cache est à la portée du premier garnement venu. Compter jusqu’à 10 pendant que ses petits copains se planquent et fureter ensuite dans tous les recoins pour les débusquer, voilà qui ne fait pas appel à une stratégie très complexe à première vue.

En l’occurrence, comme l’explique notamment Sciences & Avenir, l’expérience d’Open AI ressemble à un jeu de plateau avec de petits agents dotés d’intelligence artificielle, propulsés par un système informatique constitué de 5 réseaux de neurones artificiels indépendants : les robots qui évoluent au milieu de cloisons et de différents objets, sont en capacité de prendre des décisions de façon autonome et apprennent de leurs erreurs afin de développer de nouveaux comportements.

Vu ! Au début, les bleus se font repérer comme des bleus… (source © Open AI)

L’équipe bleue doit se cacher et les rouges se mettent à leur recherche. Les consignes données aux 2 équipes, constituées chacune de 1 à 3 joueurs, sont assez sommaires : tout joueur bleu qui se retrouve dans le champ de vision à 135 ° d’un joueur rouge est considéré comme repéré et son équipe a perdu la partie.

Au début, les bleus font une prestation pitoyable : ils courent dans tous les sens et tentent vainement de s’abriter derrière une cloison mais il suffit que leurs alter-ego rouges contournent la cloison en question pour les dénicher : pas très futés les petits bonshommes bleus…

Les portes sont bloquées : les bleus sont à l’abri… (source © Open AI)

Mais après 25 millions de parties, le déclic se fait : les bleus à force de perdre comprennent qu’ils peuvent tirer parti des objets qui les entourent. Ils se mettent à pousser les caisses pour bloquer les portes et se constituent un fortin où les rouges ne peuvent pénétrer. Il leur faut pour cela collaborer ensemble puisque tout joueur détecté fait perdre son équipe : avec ce type de règle, la solidarité est naturelle, même en intelligence artificielle !

Dès lors, les rouges sont à la peine et il leur faut 75 millions de parties supplémentaires avant de trouver la parade : ils se mettent alors à utiliser les objets en forme de rampes pour grimper dessus et venir débusquer les bleus retranchés dans leur fortin.

Les rouges ont trouvé la parade en utilisant des rampes… (source © Open AI)

L’espoir a changé de camp mais la guerre n’est pas perdue pour autant… Encore quelques millions de parties et les bleus finissent par mettre au point une nouvelle stratégie : pendant que les rouges comptent, ils leur piquent tous les objets susceptibles de servir de tremplin et viennent les cacher dans le fortin où ils se retranchent avant d’en fermer tous les accès par des blocs.

Les bleus reprennent l’avantage en stockant les rampes dans leur camp retranché (source © Open AI)

Les chercheurs pensaient qu’à ce stade le jeu était terminé et que les bleus, bien rodés, étaient désormais en capacité de se mettre systématiquement à l’abri du regard de leurs poursuivants en toutes circonstances, même avec des objets de formes différentes. Mais c’était sans compter sur l’ingéniosité des petits humanoïdes rouges qui, après 380 millions de parties, ont fini par détecter un bug auquel les développeurs n’avaient pas pensé et qui se sont mis à faire du surf en grimpant sur des boîtes. Cet expédient leur a redonné une supériorité irrépressible pour repérer leurs adversaires, même bien planqués dans leur fortin inexpugnable, jusqu’à ce que ces derniers, à leur tour, viennent verrouiller chaque objet à sa place avant de se mettre à l’abri : à toute stratégie se développe une contre-stratégie adaptée…

Les rouges trouvent la solution en surfant sur les boîtes mobiles (source © Open AI)

Une belle leçon en tout cas qui montre que de petits robots dotés d’intelligence artificielle apprennent plus vite qu’on ne l’imagine et s’avèrent capable d’élaborer en groupe des stratégies guerrières redoutables. De quoi donner des sueurs froides à tous les amateurs de science-fiction qui s’interrogent sur ce qu’il adviendra de l’humanité le jour où les robots androïdes dotés d’intelligence artificielle décideront de s’émanciper du contrôle des humains. Ce jour-là, inutile de se cacher pour tenter de leur échapper : le jeu de cache-cache est justement leur passe-temps favori et sachez qu’ils y sont imbattables…

L. V.

La musique adoucit les mœurs et protège des bactéries…

27 octobre 2019

Le 5 novembre prochain se tiendra à Aubagne une conférence intitulée « Pourquoi et comment les plantes sont sensibles à la musique », sensée nous expliquer en quoi certaines musiques seraient capables de faciliter ou au contraire d’inhiber l’action de protéines cibles, devenant ainsi des auxiliaires utiles pour lutter contre les caries dentaires ou aider les agriculteurs à remplacer les produits phytosanitaires.

Une telle découverte scientifique est de première importance, assurément : plus besoin désormais de s’écharper pour déterminer à quelle distance des habitations il convient de se placer pour pouvoir épandre les pesticides. Le glyphosate lui-même perd d’un seul coup tous ses attraits s’il est démontré qu’il suffit de diffuser quelques notes de musique appropriées au milieu d’un champ de maïs pour le protéger contre toutes les attaques de parasites. Plus besoin d’agrochimistes, c’est désormais de mélomanes dont l’agriculture moderne a besoin…

Claude Touzet en 2010

Organisée dans le cadre des mardis scientifiques par l’Université du temps libre du Pays d’Aubagne et de l’Étoile, on pourrait croire au premier abord à un canular, histoire de distraire les Aubagnais qui disposent de temps libre et ne savent pas comment l’occuper. Mais le conférencier, Claude Touzet, maître de conférences au Laboratoire de neurosciences sensorielles et cognitives de l’Université Aix-Marseille, n’est pas un charlatan.

Spécialisé en neurosciences du comportement et auteur d’une thèse de doctorat intitulée sobrement « Modèles connexionnistes séquentiels de l’apprentissage », il a notamment publié en 2014 un ouvrage relatif à la « Théorie neuronale de la cognition » et enseigne la théorie des réseaux de neurones artificiels devant les élèves en cinquième année de l’école d’ingénieurs PolyTech Marseille. Il développe aussi des programmes d’entraînement de la mémoire et de l’attention pour des personnes âgées et souffrant de maladies neurodégénératives.

Joël Sternheimer en 2009 (source © extrait d’interview / Dailymotion)

Claude Touzet s’intéresse par ailleurs aux travaux d’un autre chercheur français, Joël Sternheimer qui, à l’issue de son doctorat en physique théorique, obtenu en 1966 à l’Université de Princeton est ensuite devenu chanteur sous le nom de scène d’Evariste, tout en poursuivant ses travaux de recherche scientifique de manière indépendante, jusqu’à déposer en 1992 un brevet intitulé en toute simplicité « Procédé de régulation épigénétique de la synthèse des protéines par résonance d’échelles ».

Il s’agit là des fondements d’une théorie tout aussi révolutionnaire que sujette à polémique, au point d’ailleurs que beaucoup la qualifient de « pseudo science » non démontrée. Sa théorie se situe au croisement de la physique quantique et de la biologie moléculaire.

Pour faire simple, la synthèse des protéines dans notre corps se fait à partir d’éléments d’ARN messager contenant une séquence de nucléotides (les fameuses quatre bases : uracile, adénine, cytosine et guanine) copiées à partir d’un gène de notre ADN. Cet ARN messager sort du noyau de la cellule et vient se fixer sur un petit organite du cytoplasme : le ribosome. Celui-ci est chargé de traduire l’information contenue dans l’ARN messager et fait correspondre en face de chaque triplet de bases ou « codon » un acide aminé apporté par un ARN de transfert, lequel vient d’ajouter à la chaîne protéique en cours de synthèse. Lorsque le ribosome reconnaît un codon stop, il arrête la synthèse et la protéine nouvellement formée se détache de l’ARN messager.

Schéma de principe de la fabrication des protéines en biologie cellulaire (source © TPE L’influence de la musique)

Dans ce schéma, Joël Sternheimer imagine que l’acide aminé apporté par l’ARN messager, au moment où il vient se fixer sur la chaîne protéique, passe brièvement d’un état corpusculaire à un état ondulatoire au sens de la théorie quantique, et, ce faisant, émet une onde dite « onde d’échelle ». Il a traduit ces ondes en fréquences audibles, autrement dit en notes de musique. A chaque protéine correspond donc une suite de notes, formant une mélodie qu’il a appelée « protéodie » et il a ainsi identifié, pour chaque protéine une protéodie stimulante, qui favorise la synthèse de la protéine, ainsi qu’une protéodie inhibante qui fait l’effet inverse.

L’approche assez originale développée par ce chercheur sous le nom de « génodique » et qui en laisse plus d’un assez sceptique, semble néanmoins présenter de multiples applications très concrètes. Ainsi, en juillet 1994, une expérience menée en Suisse a permis de comparer la croissance de plants de tomates : une protéodie correspondant à la stimulation du gène de la protéine TAS 14 (Tomato anti-sécheresse) était diffusée 3 mn par jour sur une partie des pieds, lesquels ont montré une croissance bien meilleure que ceux de la parcelle témoin pourtant convenablement arrosée.

Comparaison entre plants de tomates arrosés (à gauche) ou baignés de protéodies (à droite (source © Plantemusique)

L’expérience a été renouvelée en 1996 au Sénégal et a montré, là aussi, une croissance et un rendement bien meilleur pour les plants de tomates non arrosés mais baignés de protéodie du TAS 14…

Diffusion de protéodie contre l’esca dans une vigne de Buzet (source © Genodics / Paris Match)

D’autres utilisations de cette approche ont été expérimentées, notamment pour lutter contre l’esca, une maladie cryptogamique de la vigne, connue depuis les Romains et qui est due à l’action combinée de plusieurs champignons à dissémination aérienne. Longtemps combattue à coups d’arséniate de plomb, on la maîtrise désormais par une taille adaptée mais certains vignerons de Champagne ont aussi testé la diffusion en plein champ de protéodies ad hoc…

Un article paru dans la revue Nexus en juin 2018 évoque une autre application de la méthode, pour la lutte contre les caries dentaires. Les responsables de ce fléau mondial, qui fait la fortune des dentistes, sont les bactéries Streptoccus mutans, identifiées dès 1924 et qui transforment le sucre en acide lactique, à l’origine de l’attaque de l’émail dentaire. Pour cela, la bactérie a besoin d’une enzyme, la L-lactate déshydrogénase, LDH pour les intimes, constitué d’une séquence de 328 acides aminées.

Début de la partition de la protéodie inhibante de la LDH_STRMU (source © Revue Nexus)

Pour éviter la formation de caries, il suffit donc d’activer l’inhibition de la formation de LDH en écoutant la protéodie correspondante qui dure 1 mn 22. Une écoute musicale de 5 à 10 mn par jour est recommandée pour un résultat satisfaisant, sachant qu’une bonne hygiène dentaire est également nécessaire.

Autrement dit, il faut écouter la musique tout en se brossant les dents : on n’arrête pas le progrès, mais il y a des limites quand même !

L. V.

A Villecresnes, une association ostracisée se rebelle

14 octobre 2019

La commune de Villecresnes, située dans le Val-de-Marne, en bordure ouest du plateau briard, compte un peu moins de 10 000 habitants et fait désormais partie du périmètre de la Métropole du Grand Paris. Autrefois secteur de maraîchage et de vignoble, la commune s’est aussi illustrée un temps comme zone de production de roses, mais le développement de l’urbanisation y a depuis largement marginalisé l’activité agricole. Traversée par le Réveillon, un petit ruisseau affluent de l’Yerres, la commune se revendique un lointain passé gaulois dont serait d’ailleurs tiré son patronyme, initialement Villa Crana, autrement dit, le village aux huttes de branchages.

Hôtel de ville de Villecresnes (source © Commune de Villecresnes)

Les huttes ont disparu depuis belle lurette du paysage mais les débats qui agitent la démocratie locale continuent de rappeler vaguement les empoignades viriles qui prévalaient du temps de nos ancêtres les Gaulois. En 2014, la liste Villecresnes Ambition, menée par le maire sortant, divers droite se présentant sans étiquette, Daniel Wappler, est battue sèchement, dès le premier tour par sa rivale, baptisée Bien vivre à Villecresnes. Conduite par Gérard Guille, un ingénieur ayant obtenu l’investiture de l’UMP, cette dernière remporte 54,2 % des suffrages et l’équipe du maire sortant se contente depuis de 7 élus sur les 29 membres du nouveau conseil municipal.

Le maire LR de Villecresnes, Gérard Guille (photo © Le Parisien)

Le maire sortant lui-même ne siège plus au conseil. Mais les nouveaux opposants ne désarment pas pour autant. L’ancien maire obtient gain de cause devant le tribunal administratif de Melun qui condamne son successeur pour refus de communication d’un audit sur les comptes malgré l’avis de la Commission d’accès aux documents administratifs (CADA).

En décembre 2016, l’AELO (Association nationale des élus d’opposition) qui s’est donnée pour mission de défendre le rôle de contre-pouvoir des élus minoritaires dans les conseils municipaux, décerne pour cette raison un bonnet d’âne au maire de Villecresnes. Une distinction qui caractérise les maires indélicats responsables de comportements autoritaires, illégaux ou d’incorrection vis-à-vis de leur opposition, et qui ont fait preuve de méconnaissance de la législation sur les droits des élus ou de mauvaise foi dans son application.

Gérard Guille a d’ailleurs l’honneur de partager cette haute distinction avec 8 autres élus parmi lesquels Jacques Bompard, le maire d’Orange (qui avait limité à 71 caractères par élu d’opposition, pas un de plus, l’espace d’expression attribué dans le bulletin municipal), mais aussi Patrick Balkany en personne, le maire de Levallois-Perret, actuellement emprisonné pour des faits bien plus graves et qui avait, lui, carrément refusé de publier la tribune de l’opposition.

Le 15 septembre 2015, les élus d’opposition et l’ancien maire Daniel Wappler avaient porté plainte pour diffamation contre Gérard Guille, lequel les avait accusé, lors du conseil municipal du 30 juin 2015, d’avoir fait main basse sur l’ensemble des dossiers avant la passation de pouvoir, une accusation que les élus d’opposition avaient estimée comme « portant gravement atteinte à leur image publique et à leur honneur ». Après 2 ans de procédure et selon les informations du Parisien, le juge d’instruction vient de prononcer le renvoi de cette affaire devant le tribunal correctionnel.

L’ancien maire, Daniel Wappler, lors de la campagne des municipales de 2014 (source © Villecresnes Ambition)

Et ce n’est pas tout puisque le 17 janvier 2018, le maire de Villecresnes et son adjoint Thierry Debarry, en charge des associations, ont été condamnés par le tribunal administratif de Melun. Ils devront réexaminer les demandes de l’association locale AVESF (Agir à Villecresnes pour des Échanges Sans Frontières), refusées depuis trois ans. Il faut dire que cette association, créée en octobre 2014 pour développer les échanges interculturels et accompagner les jumelages de la ville, n’est pas en odeur de sainteté à la mairie car l’ancien maire, Daniel Wappler, en est l’un des administrateurs.

Son objet social est pourtant bien anodin et le site officiel de la commune présente lui-même les jumelages passés avec les Italiens de Zibido San Giacomo et les Allemands de Weissenhorn comme « l’occasion de brassage de population permettant de développer des liens d’amitié avec des villes jumelles, dans un climat de confiance et dans une ambiance de convivialité ». Quant à l’AVESF, son activité consiste simplement à donner des cours d’italien et d’allemand aux habitants de Villecresnes qui le souhaitent et à organiser des voyages de découverte ainsi que des soirées culturelles et gastronomiques.

Les jumelages de Villecresnes : attention, terrain glissant…

Rien de bien subversif donc mais depuis 2014, le maire de Villecresnes refuse obstinément de faire figurer l’AVESF dans l’annuaire des associations de la commune, lui interdit de participer au forum annuel des associations (toute ressemblance avec ce qu’il se passe dans la commune de Carnoux-en-Provence serait bien entendu purement fortuite…) et refuse de mettre une salle à sa disposition pour les cours de langue qu’elle dispense. C’est pour se plaindre de cet ostracisme flagrant et après avoir épuisé tous les recours amiables possibles, que le conseil d’administration de l’AVESF a décidé d’introduire une requête auprès du tribunal administratif de Melun, afin de faire « constater l’attitude discriminatoire de la municipalité et de lui enjoindre de respecter l’égalité de traitement avec les autres associations culturelles et sportives de la ville ».

Selon un article du Parisien, le jugement rendu par le tribunal est sans appel : « Prétendre que l’AVESF serait une association politique au motif que l’ancien maire en est administrateur, ne constitue pas un motif pouvant justifier les refus. Aucun principe ne fait obstacle à ce qu’une association se donne pour objet social d’intervenir en son nom propre, dans le domaine des relations avec les communes jumelées. En refusant la mise à disposition d’une salle, l’inscription dans l’annuaire des associations et l’octroi d’un stand au forum des associations, le maire a méconnu le principe d’égalité. En conséquence, les décisions du maire et de son adjoint sont annulées car contraires à la loi. Ils ont désormais l’obligation de réexaminer les demandes de l’AVESF dans un délai d’un mois à compter de la notification du jugement ».

L’ancien maire de Villecresnes se réjouit bien évidemment de cette décision de justice sur le blog de son ancienne liste, rebaptisé depuis Villecresnes Avenir. Après de tels épisodes, nul doute que les prochaines élections municipales à Villecresnes se dérouleront dans un climat parfaitement convivial et apaisé…

L. V.

Des punaises de livres à l’Alcazar…

5 octobre 2019

Des punaises de lit, nouveau fléau des temps modernes ? (photo © Allen Brisson-Smith / NYT-REDUX-RE / Les Echos)

C’est un communiqué de la ville de Marseille qui l’a annoncé ce jeudi 3 octobre 2019 : l’Alcazar, la majestueuse bibliothèque municipale à vocation régionale située sur le cours Belsunce a été fermée à partir de 17 h et ne devrait pas rouvrir avant au moins le 11 octobre prochain. La raison de cette fermeture inopinée : on a trouvé des punaises de lits « involontairement apportées par des visiteurs » selon le communiqué officiel, ces insectes ayant même « contaminé certains livres, lieu propice à leur développement, à la suite des échanges avec le public ».

C’est du coup le branle-bas de combat à l’Alcazar où les équipes municipales spécialisées s’activent pour éradiquer ce fléau qui pullule dans certains quartiers du centre-ville de Marseille et dont il est si difficile de se débarrasser. Depuis le début de l’année 2019, ces mêmes équipes ont d’ailleurs déjà dû intervenir dans 11 écoles marseillaises où les enfants se plaignaient de piqûres répétées.

Le troisième étage de l’Alcazar, le plus gravement infesté, où les punaises ont élu domicile dans les fauteuils et les banquettes, il faudra utiliser des désinfectants chimiques avec deux traitements à 10 jours d’intervalle, ce qui oblige à prévoir une fermeture totale de cet étage pendant au moins 3 semaines. Des agents volontaires s’emploient dès à présent à désinsectiser de manière systématique l’ensemble des livres sous des tentes chauffantes adaptées spécifiquement. L’ensemble des rideaux et des banquettes sera changé en privilégiant des assises en plastiques dans lesquelles les punaises ne puissent plus trouver refuge, histoire d’éviter que la mésaventure ne se reproduise trop souvent, comme à Montréal où la bibliothèque a été contaminée à trois reprises la même année !

Accès principal à l’Alcazar avec sa fameuse marquise d’époque (source © Marsactu)

Il a donc été demandé à tous ceux qui ont emprunté récemment des livres à la bibliothèque de l’Alcazar de les rendre au plus vite afin qu’ils soient traités. Un message reçu cinq sur cinq, à tel point qu’une longue file d’attente était visible dès le lendemain, devant les portes de l’Alcazar, formée des clients de la bibliothèque qui se hâtaient de venir déposer dans la boîte automatique prévue à cet effet les livres empruntés, de peur qu’ils ne viennent contaminer leur intérieur s’ils les conservaient trop longtemps chez eux.

Dessin de Ben 8 croqué à l’Alcazar et publié par Le Ravi (source © Marsactu)

L’Alcazar, transformée en bibliothèque en 2004 et qui compte près d’un million de documents disponibles à la consultation, dont 350.000 en libre accès et des fonds précieux tels que des manuscrits médiévaux, est une ancienne salle de spectacle jadis très populaire. Ouverte en 1857 et aménagée dans un style mauresque vaguement inspiré de l’Alhambra de Grenade, l’Alcazar lyrique pouvait accueillir jusqu’à 2000 spectateurs qui assistaient alors aux spectacles attablés en buvant et fumant, une autre époque !

Affiches à l’entrée de l’Alcazar à la fin des années 1930 (source © Marseille Hello)

En juin 1873, un incendie détruit entièrement cette première salle de spectacle, sans heureusement faire la moindre victime. La salle rouvre ses portes 4 mois plus tard et bénéficie ensuite, en 1889, d’une rénovation en profondeur. C’est alors qu’est construite la fameuse marquise qui abrite toujours l’entrée principale sur le cours Belsunce et qui est classée au titre des Bâtiments de France. La salle de spectacle devient dès-lors un haut-lieu du music-hall et de grands artistes populaires comme Tino Rossi, Dalida, Maurice Chevallier, Yves Montand ou Fernandel, y font leurs débuts.

En 1930, les lieux sont reconvertis en un cinéma mais en 1949, la salle de spectacle retrouve sa vocation de music-hall, recevant de nouvelles gloires de l’époque tels que Charles Aznavour, Line Renaud, Henri Salvador, Jacques Brel, Sacha Distel ou encore Johny Hallyday. En 1964, la concurrence de la télévision a raison de la salle de spectacle qui ferme définitivement ses portes en 1966. Rachetée par un marchand de meubles, le bâtiment restera exploité pendant près de 40 ans à des fins commerciales avant d’être transformé en bibliothèque municipale à vocation régionale en 2004, dans le cadre d’un projet ambitieux de rénovation culturelle

L’Alcazar transformée en commerce à la fin des années 1960 (source © Made in Marseille)

L’arrivée des punaises de lit dans ce lieu emblématique souvent présenté comme une des rares réussites d’une politique culturelle marseillaise bien timide dans les quartiers paupérisés du centre-ville est assurément un coup dur pour cet équipement culturel qui, dès 2013, a dépassé le chiffre de 1 million de visiteurs annuels, un score tout à fait honorable pour un établissement de cette ampleur. Espérons que sa réouverture prochaine sans punaises de lit ni dans les salles de lecture ni dans les livres, lui permettra de retrouver ces bons chiffres de fréquentation…

L.V.

Dans le Doubs, absinthe-toi !

2 octobre 2019

Affiche créée par les frères Mourgue vers 1900 pour la distillerie d’absinthe Bourgeois à Pontarlier (source : absinthes.com)

Contrairement au Pastis de Marseille, mis au point en 1932 par Paul Ricard, l’absinthe, auquel cet alcool anisé est apparenté, garde une image quelque peu sulfureuse dans l’inconscient collectif. C’est en 1915, en pleine guerre, que la fabrication de l’absinthe a été interdite en France, au prétexte que cet alcool pouvait rendre fou, sous la pression des ligues antialcooliques, mais aussi des viticulteurs qui se plaignaient de la concurrence de cet alcool fort alors si apprécié.

Pourtant, l’usage d’extraits d’absinthe à des fins médicales est connu depuis l’Antiquité égyptienne et s’est transmis au cours des siècles. Les vins d’absinthe, obtenus par macération de raisins avec des feuilles d’absinthe (Artemisia absinthium, une plante de la famille des Astéracées) étaient appréciés pour leurs vertus médicinales au XVIe siècle. Mais c’est une rebouteuse suisse du canton de Neuchâtel, Henriette Henriod, qui est réputée avoir inventé la recette de l’absinthe distillée, recette qui a permis au major Dubied d’ouvrir en 1797 la première distillerie d’absinthe apéritive à Couvet, en Suisse, avec l’aide de son gendre Henri-Louis Pernod.

En 1805, ce dernier prend ses distances avec son beau-père et fonde sa propre société, Pernod Fils, qui ouvre une distillerie à Pontarlier, dans le Doubs. La ville devient la capitale de l’absinthe et en 1900 on compte pas moins de 25 distilleries qui font travailler plus du tiers des habitants ! Dès 1830, cet apéritif à base d’absinthe (la grande et la petite, Artemisia pontica), d’anis vert, de fenouil, de mélisse et d’hysope, qui titre entre 68 et 72° d’alcool, devient particulièrement populaire auprès des soldats qui colonisent l’Algérie, leurs officiers étant persuadés que cela aide à combattre la malaria et la dysenterie.

En 1870, c’est devenu l’apéritif de loin le plus consommé en France. On le déguste dans des verres spéciaux évasés, sur lesquels on pose une cuillère percée avec un sucre à travers duquel percole l’eau très fraîche qui sert à diluer la liqueur. Un véritable rituel auquel s’adonneront de nombreux poètes et artistes tels que Verlaine ou Van Gogh, au point que cet apéritif finira par concentrer les foudres des ligues antialcooliques jusqu’à son interdiction totale. Ce n’est qu’en 1988 qu’un décret signé par Michel Rocard, lèvera cette interdiction d’utilisation dans les produits alimentaires de la thuyone, principale molécule présente dans l’huile essentielle d’absinthe, tandis que la Suisse autorisera de nouveau la distillation de l’absinthe à partir de 2005.

L’incendie de l’usine Pernod à Pontarlier le 11 août 1901 (photo DR)

En 1910, on produisait en France 36 millions de litres d’absinthe annuellement. L’incendie causé par la foudre qui avait ravagé l’usine Pernod de Pontarlier, le dimanche 11 août 1901, n’était alors plus qu’un mauvais souvenir. Ce jour-là pourtant, la totalité de la production avait dû être rejetée pour éviter que les cuves d’alcool n’explosent sous l’effet de la chaleur. 600 000 litres d’absinthe se sont ainsi déversés dans le Doubs, pour le plus grand bonheur des riverains en aval qui remplissaient leur verre en puisant directement dans la rivière.

La source de la Loue à Ouhans

Cette catastrophe technologique et économique est d’ailleurs à l’origine d’une très belle démonstration scientifique qui est restée dans les annales de l’hydrogéologie. Elle a en effet permis de démontrer de manière magistrale ce que beaucoup pressentaient depuis longtemps, à savoir que les sources karstiques de la Loue, situés à 12 km de Pontarlier, sont alimentées principalement par une résurgence des pertes du Doubs qui se produisent dans le lit de la rivière en aval immédiat de Pontarlier. L’hydrogéologue Eugène Fournier avait déjà tenté de démontrer cette thèse par des essais de coloration, mais le sinistre de l’usine Pernod l’a confirmé puisque la source de la Loue a pris une belle teinte verte et une forte odeur anisée, 48 heures seulement après l’incendie.

Le chimiste André Berthelot en a tiré une communication à l’Académie des Sciences, dans laquelle il analyse en détail le phénomène, insistant au passage sur la vulnérabilité de ces résurgences karstiques qui fournissent une eau ayant circulé très rapidement dans des conduits souterrains sans réelle filtration et qui sont donc particulièrement sensibles à des pollutions même survenues à distance.

La grande sécheresse de l’été 1906 qui a suivi a permis à Eugène Fournier de faire des observations plus précises sur l’origine des communications entre les deux bassins versants et de repérer certaines des failles qui expliquent les pertes du Doubs. Le lit de la rivière s’était alors asséché sur plus de 2 km de long comme cela arrive périodiquement et comme cela s’est encore produit tout récemment durant l’été 2018.

Le lit du Doubs à sec en août 2018 (photo T. Martinez / France 3 Régions)

De longue date d’ailleurs, les industriels qui exploitent la force du courant le long du Doubs, se sont mobilisés pour tenter de colmater ces pertes par où l’eau s’infiltre et va se déverser vers le bassin de la Loue (qui est d’ailleurs un affluent du Doubs). C’est souvent après une forte crue que ces communications se réactivent, provoquant des assecs spectaculaires comme cela a été le cas en 2018 avec quatre tronçons concernés dont un de près de 14 km autour de Pontarlier.

Essai de coloration à la fluorescéine dans le Doubs en septembre 2018 (source : Info Routes Haut-Doubs 25 / Facebook / 20 minutes)

Des nouvelles études avec des colorations (à la fluorescéine cette fois, et non pas à la liqueur d’absinthe) ont été réalisées en septembre 2018 par les services de l’État pour mieux comprendre la géographie de ces circulations souterraines. Un ancien bras de dérivation, permettant au Doubs de contourner les zones de pertes, pourrait être réactivé et des aménagements sous forme de margelle ont été construits autour de certaines des pertes identifiées afin d’en conserver le fonctionnement naturel tout en permettant au Doubs de garder un débit d’étiage suffisant pour ne pas voir tous ses poissons se dessécher sur place dans un lit où l’on marche à pied sec. Un beau défi pour la gestion de ce cours d’eau qui risque d’être de plus en plus exposé à ce type de risque sous l’effet du changement climatique…

L. V.

A Ollioules, la future maison du patrimoine

19 septembre 2019

Comme chaque année, les Français se presseront sans doute nombreux cette semaine à partir du 20 septembre 2019 pour les Journées européennes du Patrimoine, qui permettent à tout un chacun de découvrir certaines merveilles de notre patrimoine architectural ou industriel parfois méconnues. Le Var ne fait pas exception à la règle puisque de très nombreux sites y sont ouverts.

Dans les gorges d’Ollioules, carte postale ancienne (source © Archives départementales du Var)

Ce n’est cependant pas le cas d’Ollioules, petite ville située à quelques kilomètres de Toulon, au débouché des gorges de la Reppe que Victor Hugo, qui les visita en 1839, décrivit en ces termes : « On est dans les entrailles d’une montagne, ouvertes comme d’un coup de hache, et brûlées d’un soleil de plomb. À mesure qu’on avance, toute végétation disparaît. Des bouches des cavernes, la plupart inaccessibles, sont béantes à toutes les hauteurs et de tous les côtés ».

Façade de la Maison du Patrimoine à Ollioules, en cours de restauration

Pourtant la ville d’Ollioules recèle quelques vestiges historiques dignes d’intérêt, dont la fameuse Maison des têtes, désormais reconvertie en « Maison du Patrimoine d’Ollioules » et qu’il ne faut pas confondre avec celle de Toulon, sur la Place aux Huiles, reconstruite en 1996 après avoir été entièrement détruite le 15 février 1989 par une violente explosion, attribuée officiellement à une fuite de gaz, mais pour laquelle les familles des victimes soupçonnent plutôt l’impact d’un missile tiré par erreur dans le cadre d’opérations militaires franco-américaines alors en cours…

Seulement voilà, à Ollioules, les travaux de restauration sont en cours et il faudra sans doute attendre la fin de l’année pour découvrir ce bâtiment qui devrait mériter le détour. Transféré en 2007 à la communauté d’agglomération devenue métropole, Toulon Provence Méditerranée, c’est désormais cette collectivité qui pilote les travaux de restauration dont le coût devrait atteindre 5,4 millions d’euros. Il a fallu d’abord procéder à des études de maîtrise d’œuvre puis à des travaux de confortement qui se sont terminés début 2017. Et depuis le 14 septembre 2018, les travaux de restauration et de réagencement intérieur sont en cours ainsi que l’élaboration de la scénographie qui permettra de mettre en valeur ce patrimoine vraiment singulier.

L’escalier à balustres, en cours de restauration (source © Ouest-Var.net)

Cet ancien hôtel particulier datant du XVIIe siècle se situe en plein cœur du centre historique d’Ollioules, traversant entre les rues Gambetta et Berthelot. Il s’agit d’un bâtiment de 5 étages avec un escalier monumental à balustres agencé autour d’un puits de lumière, et dont les murs sont ornés de magnifiques décorations et sculptures en plâtre datées de 1620. Ces ornements sont une spécialité locale désignée sous le nom de gypseries. Elles témoignent d’un art ancien, quelque peu tombé en désuétude, mais qui s’est beaucoup développé dans la région du fait de l’abondance de ce matériau naturel qu’est le gypse. La façade quant à elle date de 1870, ainsi que plusieurs peintures murales.

Détail de gypseries en cours de restauration (source © Fréquence-sud)

Le couloir, la cour intérieure, les galeries et l’escalier sont classés au titre des monuments historiques et la maison elle-même est inscrite depuis 1998 à l’inventaire supplémentaire des Monuments Historiques. Outre le travail de restauration en cours depuis maintenant un an, le projet vise à ouvrir au public ce lieu si particulier et utilisant cet écrin exceptionnel de 477 m2 comme décor pour un espace scénographique qui permettra de faire revivre les habitants et le contexte historique dans lequel il a évolué.

Exemple de sculptures en gypse dans la Maison des têtes d’Ollioules (source © TPM)

Grâce aux outils modernes de la réalité augmentée, le visiteur armé d’une tablette nommée Gaspard pourra s’immerger dans un scénario original illustré à partir de milliers d’images d’œuvres d’art numérisées qui fera revivre l’art précieux de la gypserie, expliquera l’origine et la signification des médaillons et autres sculptures mais évoquera aussi les grandes épopées qui ont agité la région depuis l’Antiquité jusqu’à Napoléon 1er alors simple capitaine Bonaparte qui, à Ollioules, prit le commandement de l’artillerie et contribua au siège victorieux de Toulon en 1793.

Une visite interactive : maquette de la salle n° 3 consacrée aux personnages marquants du territoire (source © TPM)

Il y sera aussi question de la géologie locale, des Cabinets de curiosités, des fastes de la Belle Époque, des activités portuaires de Toulon, ou encore du patrimoine agricole et floristique puisque dès le XVIe siècle on cultivait à Ollioules, outre l’olivier, le câprier et les agrumes, le safran et bien d’autres fleurs. Au XIXe siècle, la ville était réputée pour sa production d’immortelles et la production horticole s’y est fortement développée avec l’arrivée du chemin de fer en 1859 qui a permis d’expédier à travers toute l’Europe les fleurs coupées produites sur place. Ollioules fut d’ailleurs la première ville du var à organiser un corso fleuri

Un beau lieu assurément pour découvrir en famille des pans du patrimoine historique et naturel local, mais pour lequel il convient de patienter encore quelques mois avant l’ouverture au public…

L. V.

Lucetta Scaraffia claque la porte du Vatican

17 septembre 2019

Lucetta Scaraffia (photo © Kasia Strek / Ciric / La Vie)

Féministe, historienne, fervente catholique, Lucetta Scaraffia a claqué en mars dernier la porte du Vatican en démissionnant de la direction de Femme, Église, Monde, le supplément féminin de l’Osservatore Romano, qu’elle dirigeait depuis 2012. Et les dix autres femmes qui collaboraient au mensuel l’ont suivie. Une fronde féministe au cœur de la plus phallocrate des institutions : l’Église catholique.

Vexations, articles contraires à la ligne de la rédaction mais imposés par la direction, rumeurs sur d’inexistantes prises de position en faveur de l’avortement : l’air était devenu irrespirable pour Lucetta et sa bande de « pétroleuses ».

« Nous avons jeté l’éponge parce que nous nous sentions entourées par un climat de méfiance et de délégitimation progressive », explique-t-elle au journal belge Le Soir +. Mais dans les couloirs du Vatican, nul n’ignore que les scoops de Femme, Église, Monde ont donné de l’urticaire à nombre de princes de l’Église. Le premier regardait la situation des religieuses exploitées comme servantes non rémunérées et méprisées par la majorité des prélats. Le second documentait les abus sexuels commis par des prêtres contre des sœurs. « C’est encore plus dramatique pour l’Église que la pédophilie parce que de nombreux prêtres ou évêques ont fait avorter des femmes pour cacher leur faute. »

La place Saint-Pierre, à Rome

Le destin qui a conduit cette féministe de 70 ans dans les hautes sphères du Vatican tient du roman.

Catholique fervente, la mère de Lucetta Scaraffia ne voulait pas que sa fille fasse des études ni fréquente les salles de cinéma, qu’elle considérait comme des lieux de perdition. Son père franc-maçon et sa tante communiste lui ont permis d’étudier et de vivre comme une jeune fille de son époque. En 1968, Lucetta Scaraffia devient marxiste et féministe. Ce sont ses études d’historienne sur les saintes et les grandes mystiques qui lui font renouer avec la foi.

Côté vie privée, son premier mariage est annulé par le tribunal de la Rota pour couronner à l’Église sa seconde union. Mais entre-temps, elle a eu un enfant d’une autre relation. Pas exactement ce que prévoit le canon de la doctrine catholique.

C’est Benoit XVI qui lui met le pied à l’étrier dans la presse du Saint-Siège. Une rencontre entre la féministe et le rigoureux théologien allemand qu’on imagine difficile. « Pas du tout. Benoît XVI a été professeur, il a l’habitude de se confronter avec des étudiants des deux sexes. Il est curieux et n’utilise jamais l’insupportable ton paternaliste méprisant de la majorité des prêtres envers les femmes. »

Le Pape François avec les Soeurs hospitalières de la miséricorde, le 24 septembre 2016 (photo © L’Osservatore Romano / Zenit)

Pour Lucetta Scaraffia, les femmes payent dans l’Église le même retard d’émancipation que dans le monde laïc avec comme circonstance aggravante la misogynie du clergé. Dès qu’ils entrent aux séminaires, les futurs prêtres s’habituent à voir les femmes dans des rôles subalternes. Puis ils choisissent des figures masculines comme référents universitaires car elles leur permettront de faire carrière. « Une fois ordonnés, ils ne comprennent rien de l’univers féminin. Ils exercent tout leur pouvoir sur les femmes. »

La directrice de Femmes, Église, Monde a vécu la misogynie des hommes d’Église au cours du synode de la famille ou elle était une des rares femmes invitées. Devant la machine à café, où les pères synodaux se comportaient souvent comme des goujats, et dans les travaux, où les femmes n’étaient citées que comme épouses et mères et n’étaient pas autorisées à prendre la parole.

Le pape François a souvent fait l’éloge des femmes et déclaré que « l’Église est femme »« C’est très beau, mais nous voulons être écoutées, reconnues dans notre diversité, s’il le faut, contredites… pas devenir des métaphores. »

Une voix décidément trop libre pour le Vatican.

C. T.

Petit retard de livraison…

21 juillet 2019

L’adage est bien connu : mieux vaut tard que jamais. Une philosophie qui ne colle plus très bien, à vrai dire, avec les exigences des consommateurs actuels qui veulent tout, tout de suite (et si possible pour pas cher), comme en témoigne le succès planétaire de l’entreprise Amazon, le géant américain du commerce électronique en ligne, créée en 1994 par Jeff Bezos et qui est devenu en 2016 le premier distributeur non alimentaire en France.

Préparateurs de commande pour Amazon (source © Usine Digitale)

La fiabilité de la logistique mise en place par cet entrepreneur, capable de livrer une variété astronomique de produits, presque partout dans le monde et en quelques jours seulement (voire avec un délai de 1 jour ouvré seulement pour le service Amazone Prime, et bientôt peut-être en anticipant même les commandes) n’est pas pour rien dans le succès commercial de la firme de Seattle.

Étonnant même, quand on constate le nombre de griefs qu’elle concentre pourtant sur elle, depuis les accusations de fraude ou tout au moins d’optimisation fiscale à grande échelle jusqu’aux soupçons de dumping, en passant par les critiques sévères des conditions de travail voire les reproches des commerces de proximité en général et des libraires en particulier qui considèrent qu’Amazone veut leur peau, et l’a d’ailleurs déjà largement obtenu…

Mais il n’en a pas toujours été ainsi et l’on était semble-t-il plus conciliant envers la qualité du service commercial, y compris à la cour de Roi de France, du temps du Roi Soleil lui-même, pourtant réputé exigeant. En 1670, alors que Louis XIV est au sommet de son règne absolutiste et que les travaux d’agrandissement du château de Versailles battent leur plein, une commande royale de blocs de marbre rouge est passée au bénéfice des carrières de Caunes-Minervois.

Cheminée en marbre rouge du Languedoc dans le salon rond du Grand Trianon (source © Marc Maison)

Ce fameux marbre rouge du Languedoc qui a largement été utilisé à Versailles provient de carrières ouvertes dans les flancs de la Montagne Noire, qui surplombe la plaine du Minervois, dans l’Aude, la petite ville de Caunes étant édifiée sur les berges d’un cours d’eau au nom évocateur d’Argent-Double. Le marbre incarnat qui y est extrait a fait la renommée du secteur depuis l’époque romaine et nombre des pierres ayant servi à construire le Grand-Trianon en particulier proviennent de là.

Dans la carrière de Villerambert, un bloc de marbre commandé par Louis XIV et pas encore livré… (source © Marbres en Minervois)

Seulement voilà, pour une raison restée inconnue, les blocs de marbre commandés en 1670 et qui étaient destiné à une chapelle du château de Versailles n’ont jamais été livrés. Une partie des anciennes carrières étant toujours en exploitation, le plus drôle est qu’on vient de retrouver les blocs en question, oubliés dans les fourrés au milieu des buissons. L’estampille royale qui y figure atteste sans doute possible qu’il s’agit bien de blocs commandés pour les besoins du chantier il y a près de 350 ans et qui n’a jamais été livrés.

Mais qu’à cela ne tienne : le gérant de la carrière depuis 2001, un certain Khalid Massoud, qui a créé l’association Marbres en Minervois, destinée à faire mieux connaître les qualités esthétiques et architecturales de cette pierre à bâtir, n’allait pas laisser un tel incident commercial entacher l’honneur des carrières de Caunes-Minervois. Il s’est donc mis en tête d’honorer enfin la royale commande et de livrer sans plus tarder un des blocs tant attendus.

Carrière de marbre rouge à Caunes-Minervois (photo © Thierry Pons / MaxPPP / La Croix)

Comme on n’est plus à quelques années près, l’auguste client étant mort depuis belle lurette ainsi que son comptable, l’association a décidé de faire les choses dans les règles et de se conformer aux mœurs de l’époque, pour livrer le colis en souffrance. Khalid Massoud a donc fait appel au mécénat d’entreprise en mobilisant plusieurs acteurs locaux et des bénévoles afin d’expédier le bloc de marbre avec les moyens de transport en vigueur au XVIIe siècle.

Après 5 ans de recherches, de collecte des fonds, de mobilisation des initiatives et de démarches administratives, un premier bloc d’environ 1 tonne a été chargé sur une charrette tirée par un robuste cheval de trait qui l’a acheminé début juin 2019 jusqu’à La Redorte, où le bloc a été chargé le 13 juin sur une solide gabarre construite par une scierie locale à l’aide d’une dizaine de gros pins Douglas. Le radeau tiré par des chevaux permettra de transporter le bloc sur le Canal du Midi jusqu’à Carcassonne, où il sera déchargé pour y être entreposé tout l’hiver.

Départ du bloc en charrette (photo © Christophe Barreau / L’Indépendant)

A l’époque du Roi Soleil, les blocs de marbre mettaient 6 mois pour atteindre Versailles. Mais comme les réclamations du client se sont faites plus discrètes au fil des siècles, il n’y a plus d’urgence à livrer et l’association compte bien prendre son temps, sans doute 4 ou 5 ans, histoire d’entretenir le battage médiatique et de faire grimper la renommée de ce marbre injustement méconnu.

Le bloc principal, qui pèse pas moins de 3 tonnes, actuellement déposé sur l’immense radeau sera d’ici là acheminé lui aussi à Carcassonne, mais pas par le Canal du Midi où une telle embarcation n’est pas autorisée à naviguer. Une fois transportée jusqu’à Toulouse, les pierres devraient être chargées dans une goélette qui les conduira par la Garonne jusqu’au port de Bordeaux, d’où une embarcation militaire pourrait prendre le relai pour le tronçon maritime du périple jusqu’au port de Rouen. C’est finalement une charrette qui finira le trajet pour remonter la Seine jusqu’à Versailles. Un beau coup de publicité en tout cas pour ce carrier dont l’initiative ravit les médias locaux, de l’Indépendant à FR3 Occitanie en passant par la Dépêche ou le Midi Libre. Heureusement que le chantier n’attendait pas vraiment après ce bloc oublié…

L. V.

Katulu ? n° 60

13 juillet 2019

Vous l’attendiez tous avec impatience ? Le voici, le voilà : le dernier numéro du cercle de lecture Katulu ? affilié au Cercle Progressiste Carnussien vous fera découvrir de nouvelles œuvres lues et partagées en avril et en juin 2019.

Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres (Katulu n°60). Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos derniers coups de cœur de lecteur, venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence !

 

Dans la maison de la liberté

Interventions

David Grossman

Ce livre est la compilation de onze interventions de l’auteur entre 2008 et 2018, en Allemagne (Berlin, Munich, Francfort), en Italie (Florence), en France (publications dans Libération), à l’Université de Harvard, et à l’Université Hébraïque de Jérusalem.

De nombreux thèmes y sont abordés, de manière récurrente : la recherche de la paix entre Israël et les Palestiniens, les effets dévastateurs de la guerre sur la société israélienne, la Shoah et son empreinte persistante sur l’âme juive. Et aussi une réflexion sur la littérature (qu’est-ce écrire ?), sur la liberté (quand suis-je libre ?).

L’auteur aborde son œuvre littéraire qui se nourrit du quotidien et de la « situation », euphémisme israélien pour désigner le conflit au Proche-Orient et comment le deuil (la mort de son fils tué pendant la guerre du Liban), l’angoisse existentielle et la violence l’incitent à écrire.

« Au cœur de la réflexion, une métaphore […] : la maison – et l’urgence, pour chacun de retrouver le sens d’un foyer commun, dont les murs seraient synonymes, non plus de séparation, mais de rapprochement, d’harmonie, d’échange et de fraternité. »

Quatre thèmes majeurs sont ainsi abordés : la légitimité de l’État Israélien, la Shoah et son empreinte persistante sur l’âme juive, le conflit israélo-palestinien, et enfin la politique du gouvernement actuel, avec la loi sur l’État-nation du peuple juif (19 juillet 2018). Et l’auteur de conclure : cette loi représente l’abandon d’une chance quelconque de clore un jour le conflit avec les Palestiniens. AVEC CETTE LOI ISRAËL A SOMBRÉ. « Nous avons mal à Israël et nous avons mal à sa falsification. »

Un livre très riche, impossible à résumer, très intéressant sur sa vision d’Israël, sur le conflit Israélo-palestinien. A lire… absolument !

                                                                                               Marie-Antoinette

 

L’opticien de Lampedusa

Emma-Jane Kirby

En octobre 2013, après le naufrage d’une embarcation, à 1 km des côtes de Lampedusa, qui fait 366 morts, l’auteure se rend sur l’île de Lampedusa pour enquêter sur le drame. Elle témoigne alors du sauvetage de 47 migrants par l’opticien de la ville.

Ce dernier est un homme d’une cinquantaine d’années, attentif à sa femme, soucieux de ses enfants. En somme, « monsieur tout le monde ». Ses amis tiennent une boutique l’été, ensuite, ils rentrent chez eux, à Naples. Ils déplorent la baisse de la fréquentation touristique de l’île à cause de la présence des migrants. L’opticien en a entendu parler : lui dont le métier est d’éclaircir la vision de ceux qui ne voient pas très bien, ne voit pas grand-chose de ce qui l’entoure.

Emma-Jane Kirby (photo © SDP)

A la fin de la saison estivale, l’opticien, sa femme Teresa et leurs amis ont prévu une balade en mer Ils embarquent un matin, la mer est calme, les mouettes crient. Mais ces cris incessants, étranges les intriguent, s’agit-il de mouettes ? Scrutant des points noirs à l’horizon, ils s’approchent … Des centaines de cadavres flottent autour du bateau, par centaines encore des naufragés se débattent en appelant au-secours dans une langue qu’ils ne connaissent pas.

Les huit amis lancent l’unique bouée de sauvetage de leur embarcation, tendent leurs mains pour extirper sans relâche des hommes à demi nus, à bout de force, qui s’agrippent au bord. Ils sauveront ainsi quarante-sept personnes.

Les jours suivant le drame, ils tenteront de revoir « leurs naufragés » prendre de leurs nouvelles, ils se verront éjectés faute d’accréditation. Ce n’est que de loin, brièvement, qu’ils pourront les apercevoir et se faire voir d’eux à travers le grillage. C’est un séisme qui a ébranlé leur esprit et leur corps. Entre crises d’angoisse, cauchemars, insomnies, dépression, asthme ou diverses maladies de peau ou de la nutrition, ils sont tous profondément marqués et peinent à retrouver leur équilibre.

C’est un récit court, saisissant, affolant, émouvant dans un style direct au présent. L’immigration est une tragédie humaine gérée par l’Europe de façon techniciste avec une profonde indifférence !

                                                                                               Antoinette

 

SALINA

Laurent Gaudé

Salina, cela vient de « sel ». Salina est la mère (du narrateur) au nom et aux larmes de sel. Cette femme a d’abord été l’enfant jetée par un cavalier solitaire dans la tribu Djamba quelque part dans un pays de caravaniers et de vaillants guerriers.

Ce conte colporte une histoire, une légende qui se transmet à l’infini des temps et des contrées. Rien ne sera dévoilé de l’origine de Salina ni de son mystère. Le destin de Salina nous plonge dans le merveilleux, la magie. Venue de nulle part, vivante contre toute attente. Résistante à des épreuves surréalistes. Les hyènes épargneront sa vie réduite aux cris.

Le cri parcourt ce récit. Il raconte la force sauvage. Il raconte la vie avec ses lots de douleurs, d’injustices, de violences. Le cri est violence. Il vient des entrailles. Il n’a pas de mots. Le cri est rauque, épais, lourd sans soulagement.

Laurent Gaudé (photo © Leonardo Cendamo / Leemage)

Ce conte fascine parce qu’il rapproche de ce qui nous caractérise, l’immuabilité de notre destin. Qui que nous soyons à travers des siècles et des siècles, il se noue entre nous des chaînes invisibles de destinées communes. Salina est sans doute une part de nous-mêmes avec sa voix fêlée, brisée par les épreuves de la vie et les exils qu’elle subit.

L’auteur nous entraîne surtout sur le chemin du Passage. Il nous plonge dans les rites de l’embaumement du fleuve à traverser pour atteindre l’île du cimetière du repos. Il nous délivre les valeurs de la transmission filiale, des devoirs, du respect de la mort et du poids de l’héritage.

Salina, c’est aussi une leçon de résistance, d’espérance, de transmission. Elle nous apprend que l’amour n’est pas un dû, qu’être mère reste un choix et que vivre dans la haine ou la vengeance apporte le malheur. Violences et rédemptions se côtoient et se disputent infiniment. Des rites mystérieux et ancestraux nous accompagnent de la vie à la mort et nous sont transmis à travers les siècles par la pierre, le papier, le chant, le conte.

                                                                                                          Nicole

 

Transparence

Marc Dugain

Avec Transparence, l’auteur aborde le roman d’anticipation, faisant ainsi penser à Jules Verne qui un siècle avant lui imagine des progrès scientifiques, pour certains justifiés par l’histoire. Il place son roman vers l’année 2068 c’est-à-dire cent ans après la révolution sociale de mai 68 qui, pour lui, marque la fin de l’ère scientifique pour entrer dans l’ère numérique.

En Islande, moins sensible au réchauffement climatique, son héroïne, après avoir quitté un poste de cadre chez Google, crée une société de contact pour couple, la société « Endless ».

Un jour, elle est dénoncée pour un geste apparemment criminel : on l’a vu pousser une femme du haut d’une falaise, au-dessus de l’océan glacial. Elle promet à la police expliquer son geste sous cinq jours et, au regard de sa position sociale, obtient ce sursis.

L’auteur, Marc Dugain (source : Gallimard)

Avec « Endless » l’héroïne est aussi en possession de milliards de données informatiques très secrètement stockées. Elle a également mis au point un processus permettant de rappeler une âme humaine dans un exosquelette, enveloppe perpétuellement regénérable, et de créer des êtres immortels sélectionnés pour leur haute moralité. Pour ces êtres d’exception, plus de nécessité d’alimentation, de sommeil ni d’adaptation à la température etc… Ceux qui ne sont pas éligibles sur le Net, ou ne le désirent pas, pourront se reproduire et quitter ce monde suivant le procédé classique libérant l’âme immortelle du corps périssable.

On comprend alors qu’elle a envoyé son double à la mer après un transfert vital dans un corps recréé. Voilà pour la trame romanesque. Mais l’intérêt se porte aussi sur le monde actuel avec une analyse des crises politiques, scientifiques et morales durant les cent dernières années. La planète risque-t-elle, à court terme, la double explosion volcanique qui va la ramener à l’état d’origine ? Peut-on sauver le « Savoir » en embarquant vers d’autres galaxies ? A vous de le découvrir…

« Nous aurions aimé en savoir plus sur cette jeune femme, mais apparemment, elle a laissé derrière elle très peu de données susceptibles de dire qui elle était vraiment. »

                                                                                               Roselyne

 

L’inconsolé

Kazuo Ishiguro

De cette œuvre se dégage surtout le thème du couple aux relations tourmentées. Elle suscite aussi des réflexions sur le spatial–temporel en nous plongeant dans un brouillage inquiétant, époques éloignées, décors étranges, fiction et réalités confondues, et le retour du Temps qui triomphe toujours à nos dépens. Ainsi de ce roman se dégage une souffrance discrète mais lancinante, un effort et une lutte têtus de ses héros, tous pétris de désespoirs, espoirs et finalement d’acceptation mélancolique d’un sort inévitable.

Le héros M. Ryder est un pianiste international célèbre qui arrive pour un concert dans une ville qui est « obséquieuse, ou étrange…». Dès l’entrée en matière, le livre fascine, le mystère plane. La ville est un personnage. De plus cette ville est-elle inconnue du héros ? Les hommes et les femmes rencontrés lui sont-ils réellement étrangers ?

Kazuo Ishiguro, Prix Nobel de Littérature (photo © Jeff Cottenden)

Le roman semble emprunter les codes du roman policier. Il aiguise l’intérêt et la curiosité du lecteur. Il nous entraîne dans une enquête où il s’agira de reconstituer les liens entre ces personnages, apprivoiser cette ville labyrinthe aux époques emmêlées et espérer le fameux concert !!

L’auteur ne cesse de nous plonger en effet dans un désordre temporel et un vertige spatial à couper le souffle. Nous sommes confrontés à la terrible question : rêve ou réalité ? ou cauchemar ? Toutes ces pages à lire, l’auteur à les écrire, nous à les vivre par procuration.  Les histoires se répètent inlassablement sans trouver solution ni consolation. Ainsi un indéfinissable chagrin parcourt ce roman où il semble que le succès de l’artiste n’efface ni la solitude ni n’étouffe son sanglot. Il parle avec pudeur de ces blessures invisibles liés à l’enfance. La rupture ou l’éloignement ne paraissent pas guérir une âme à jamais blessée. La souffrance reste sous-jacente même dans les silences, dans les séparations consenties ou les exils.

En conclusion cette lecture est usante, essoufflée, déchirante, accablante… mais inoubliable pour sa puissance évocatoire, la reconstitution des sentiments vécus dans nos rêves par exemple et son réalisme tragique sur nos pauvres destins humains.

                                                                                                          Nicole

 

Montedidio

Erri De Luca

Montedidio est l’histoire d’un gamin de Naples de treize ans à qui son père offre pour son anniversaire un « boumeran » qu’il garde toujours près de lui. Il le fait tourner, mais il ne veut pas le lancer il a trop peur de le perdre. Il est mis en apprentissage chez Mast’Errico, un menuisier de leur quartier, un brave homme qui héberge dans sa boutique un cordonnier roux et bossu, Rafaniello. Le jeune garçon esseulé par l’hospitalisation de sa mère trouvera un réconfort auprès de ce cordonnier qui répare les chaussures des pauvres de Montedidio sans se faire payer et qui lui raconte le temps où il s’appelait Rav Daniel et où il étudiait « les choses de la foi » ainsi que « le métier des souliers » dans le Talmud. Il lui raconte aussi son pays dont les habitants ont disparu dans la guerre et lui révèle qu’il possède une paire d’ailes dans l’étui de sa bosse pour voler jusqu’à Jérusalem.

L’auteur, Erri De Luca (source : Wikipédia)

Tout ce que lui dit Rafaniello, le jeune garçon le consigne par écrit avec soin sur un rouleau de papier que lui a donné l’imprimeur de son quartier. Si pour Mast’Errico, le menuisier, la journée est une bouchée et qu’il faut travailler vite, pour notre jeune héros son enfance sera également une bouchée, il devra mûrir rapidement : « Au printemps, j’étais encore un enfant et maintenant je suis en plein dans les choses sérieuses que je ne comprends même pas.» Montedidio est présenté sous la forme du journal intime de son jeune héros qui découvre peu à peu la bonté et la bienveillance comme les dangers du monde des adultes, la force de l’amour comme une alliance contre le monde extérieur et également en lui « une force amère capable d’attaquer ».

Une écriture poétique extrêmement légère : un beau livre !!!

                                                                                                          Cécile

 

Gabriële

Anne et Claire Berest

Ce sont les arrières-petites filles de l’héroïne qui ont écrit à quatre mains, en 2018, la biographie, passionnante, de Gabriële Buffet-Picabia.

Gabriële est née en 1881 dans une famille aisée, mais conservatrice. Elle se passionne rapidement pour la musique en tant que théoricienne, elle rêve d’être créatrice. Après ses études musicales à la Schola Cantorum, « lieu de l’Avant Garde musicale à Paris où elle rencontre Claude Debussy et Vincent d’Indy, pédagogue adoré qui « ouvre les fenêtres vers d’autres arts » elle part à Berlin en 1906.

Mais « la carrière musicale de Gabriële prit fin avec la rencontre de Francis Picabia». Il ne reste rien de son goût pour la musique, « pas une œuvre, aucune partition, pas même le titre d’un poème musical ». Tout de suite il va l’accaparer… Ils se marient le 27 janvier 1909 à Versailles.

Anne et Claire Berest (photo © Rebekka Deubner / Les Inrockuptibles)

Au contact de Gabriële, l’art de Picabia évoluera : « je veux peindre des formes et des couleurs délivrées de leurs attributions sensorielles … une peinture située dans l’invention pure qui recrée le monde des formes suivant son propre désir et sa propre imagination ». Gabriële poursuit donc la mission qu’elle s’est donnée : apporter à son mari les éléments de pensée qui vont lui permettre de changer sa façon de peindre ; elle se plonge dans l’histoire de la musique et de la peinture, travaille sur des livres et des catalogues, conceptualise et trouve dans Hegel une idée qui la séduit : « l’art ne doit pas imiter la nature aussi parfaite que soit son imitation, rival de la nature, comme elle et mieux qu’elle, il représente des idées ; il se sert de ses formes comme des symboles pour les exprimer » « Francis, tu dois peindre les sons ! ». La couleur est vibration, de même que la musique, c’est l’intuition de Gabrielle.

C’est là que naît l’œuvre maîtresse de Picabia « Caoutchouc » ; on est en juin 1909, pour la première fois, un peintre peint quelque chose qui ne présente rien. Avant Kandinsky et avant Picasso. Caoutchouc est « le fruit de la pensée musicienne de Gabrielle » Picabia peint l’une des premières peintures abstraites de l’histoire de l’Art. Il y eut des doutes pour certains sur la paternité de l’art abstrait car celui-ci jaillit un peu partout à ce moment-là, mais Picabia fut le précurseur !

Un livre fascinant sur la vie d’une femme et d’un couple au début du 20éme siècle, la place injuste donnée aux femmes à l’époque, destinées surtout au ménage et à la maternité. Gabrielle a su occuper une place primordiale dans l’Art dont elle fut ardente théoricienne !

Josette J.

 

Dix-sept ans

Éric Fottorino

« Un dimanche de décembre, ma mère nous a invités à déjeuner chez elle ses trois fils nos compagnes et notre ribambelle d’enfants ». Elle va leur révéler un douloureux secret (« ce repas c’était Waterloo »), préambule à la confession qu’elle va leur faire ce jour-là : « le 10 janvier 1963 j’ai mis au monde une petite fille, on me l’a enlevé aussitôt je n’ai pas pu la serrer contre moi, je ne me souviens même pas de l’avoir vu, d’avoir vu le moindre détail, elle n’est pas entrée dans mes yeux. »

Elle qui était déjà « fille mère » se retrouve enceinte. C’était plus ce que pouvait supporter sa propre mère qui a organisé l’abandon avec la complicité de l’Église sans la consulter bien sûr : « honte sociale » se taire et oublier sans laisser le choix à la jeune fille mineure qui n’a pas droit au chapitre.

Éric Fottorino (photo © Joel Saget / AFP)

Alors que ses frères sont sous le choc et émus, Éric reste de marbre et rentre chez lui, persuadé que tout va bien. Il reprend ses cours à la fac mais en véritable automate. La semaine qui suit, il part à Nice, la ville où il est né, où il va tenter de percer le mystère de cette mère de 17 ans.

Cette recherche de la mère pour laquelle il n’a jamais pu témoigner de l’affection : ils ne se sont rien dit durant des années. Il va découvrir Lina jeune et jolie jeune fille, niée par les siens depuis son adolescence, entourée d’hommes qui lui donnaient un semblant d’amour qu’elle recherchait tant. A Nice, Lina va goûter à la liberté, à la chaleur et la lumière méditerranéenne.

A mesure qu’il reconstitue la vie de Lina, il se promène dans Nice, se familiarise avec les lieux qu’elle a connus, fait des rencontres improbables qui l’aident à se rapprocher d’elle. Plus tard au gré d’une rencontre, une femme lui dira « avec une kippa vous feriez un bon juif à la synagogue, il y a du juif en vous. Quel jour êtes-vous né ? 26 août c’est le nombre parfait des juifs ». Son père naturel, il le retrouvera à 17 ans, c’est un médecin juif.

Des retrouvailles apaisées entre une mère et son fils, cet amour filial entravé par un lourd passé : c’est cela que je retiendrai de ce roman. Les blessures et les secrets ne pèsent plus le même poids « l’amour de ma mère, je ne l’ai pas senti. Il a manqué une étincelle ».

Un style facile, des mots superbes, beaucoup d’émotion.

                                                                                               Suzon

 

Chien-Loup

Serge Joncour

Le roman se présente de façon originale. Deux périodes : juillet 1914 et août 2017. A chaque chapitre l’auteur change de période. On y découvre deux histoires à un siècle de distance. C’est surprenant parfois gênant !

Année 1914 : C’est le début de la guerre, les hommes sont partis. Nous sommes dans un petit village du Lot, les femmes gèrent les travaux des fermes. Le mont d’Orcières c’était des terres à vignes opulentes et gaies mais dévastées par le phylloxera à la fin du 19e siècle. L’angoisse et la peur pèsent lourdement ! On parle de hurlements, hourvari… aboiements heurtés et déchirants. Un dompteur, « un boche » arrive dans le village avec son cirque et ses fauves ! « cet Allemand là avec son armada de tigres et de lions tonitruants était travaillé par le mal ». Le maire lui propose d’occuper la maison inhabitée sur le Mont d’Orcières, lieu sauvage et inhospitalier. « Avant le boche, jamais Orcières n’avait reçu autant de colère et d’eau… tout foutait le camp désormais ».

L’auteur, Serge Joncour (source : Babelio)

Année 2017 : Un couple de parisiens, Frank et Lise, louent pour les vacances dans le Lot une maison « absente de toutes les cartes et privée de réseau, perdue au milieu des collines, de calme et de paix ! ». Éblouis par la beauté des lieux ils ignoraient que cette colline avait pendant la guerre de 14 abrité un dompteur allemand et ses fauves ! Une découverte étrange à leur arrivée : un chien loup, sans collier attiré irrésistiblement par eux semblant chercher un maître.

Franck contrarié par le fait que son smartphone ne capte pas de réseau s’adapte peu à peu, il s’attache au chien qu’il appellera Alpha ! Il découvre la nature environnante et surtout une espèce de fosse où il apprend qu’en 1914 des fauves ont été enfermés ! Franck va devenir, dans cette nature hostile « charognard », bourreau insensible qui n’hésite pas à emprisonner toute une nuit dans une cage ses jeunes collaborateurs qu’il a fait venir, à les perdre dans la forêt afin qu’ils signent l’avenant au contrat qui le protégera d’un monde de « requins » ….

L’auteur à travers ces deux histoires montre la violence du monde, par les guerres tragiques, mais aussi révèle la brutalité du monde contemporain, où on ne se fait pas de cadeau ! Il met en évidence aussi l’importance grandissante de l’écologie dans notre société actuelle, les pesticides, les perturbateurs endocriniens, les risques de manger trop de viande : « la barbaque » qui a provoqué le cancer dont Lise fut frappée !

Peinture d’une grande nature sauvage, images multiples des animaux : « dans l’animal le plus tendre dort toute une forêt d’instinct » dit l’auteur qui questionne la cohabitation hommes-animaux dans la nature.

                                                                                                          Josette J.

 

Lady Mary

Danielle Digne

Lors d’une exposition de peintres de l’époque victorienne à Londres, l’auteure est attirée par un tableau représentant une petite fille richement vêtue et qui dégage une indifférence à tout ce qui l’entoure. « Intriguée, mes recherches me mettent sur la piste de cette aristocrate érudite réputée pour sa beauté ». Son père, Evelyn Pierrepont, comte de Kingston, appartenait à la haute ligné, héritier d’une grande fortune. Avant de mourir sa femme lui avait donné 3 enfants : Mary née en 1689 en France, un an plus tard Evelyn en 1691 et William en 1692. Mary est élevée par sa grand-mère qui lui donnera le goût de la lecture.

Son père possède une bibliothèque où il lui est interdit d’entrer. Avec la complicité de son frère elle va pouvoir y accéder. Elle étudie 5 à 6 heures par jour, apprend le latin. Elle écrit dans son journal « je suis une femme je n’ai aucun avantage d’éducation j’ai 14 ans ».

Elle va rencontrer l’homme qui sera son mari Edward Worthley. Son père s’oppose à ce mariage, elle fugue avec son amant. Elle ne reverra jamais son père. Elle est présentée à la Cour : Mary est resplendissante, le roi Georges 1ere lui dit : « vous serez le joyau de notre cour » mais elle préfère s’ouvrir au monde littéraire et artistique.

Danielle Digne à La Ciotat (source : son blog)

Malheureusement en 1715 elle contracte la variole. Cette maladie fit des ravages sur son visage mais loin de se lamenter elle apprit à se maquiller pour surmonter la disgrâce.

Son époux est nommé ambassadeur extraordinaire en Turquie et ils partirent découvrir le monde. Les turkish embassy letters : au terme de ce périple Mary commence à écrire « terme d’un voyage qu’aucun chrétien avait entrepris depuis le temps des empereurs grecs ». Elle pense que ses lettres feront date : « je dois la vérité aux femmes des générations futures pour qu’elles s’inspirent de ma liberté ».

Mary entend parler d’un vaccin contre la variole. Elle veut protéger son fils de ce fléau qui avait abîmé son beau visage et emporté son frère. En cachette de son mari, elle fait pratiquer l’injection à son fils.

Le 24 juin 1718 les Wortley embarquent pour le voyage de retour. Rentrée en Angleterre Mary continua à briller par son esprit et ses reparties piquantes. Voltaire exprimera toute son admiration pour ses qualités littéraires. Elle tint parole en popularisant le vaccin de la variole en Angleterre.

Sa vie bascula en 1736, à 47 ans : elle rencontra Francesco Algarotti un italien de Venise. Elle quitte l’Angleterre pour Venise et passe les dernières années de sa vie en Italie et dans le sud de la France sans revoir le bel italien. Elle meurt à l’âge de 73 ans d’un cancer

Ses lettres furent publiées sans l’autorisation de sa famille, le succès fut immédiat. « J’ai tout sacrifié pour conquérir mon indépendance aliénée par le despotisme de la coutume. J’ai rompu avec toutes les attaches du cœur. Malgré cela je n’ai point trouvé l’indépendance et à cause de cela même je ne crois pas qu’on puisse la rencontrer ».

C’était un esprit libre, une personnalité unique par son caractère sa culture et l’éclat de son esprit. A une époque où les femmes étaient prisonnières des conventions familiales et sociales elle a démontré qu’elles avaient le droit de vivre leur propre vie et ne pas être l’esclave de leurs maris.

                                                                                                          Suzon

Requiem pour les morts…et surtout les vivants

20 juin 2019

Le latin est un peu passé de mode, remplacé comme langue véhiculaire universelle par un anglais « globish ». La spiritualité occidentale y a sans doute perdu un peu de son mystère et les messes de leur musicalité. C’est pourtant une expression latine qu’Isabelle Jarry a choisi comme titre de son dernier roman : In paradisum, publié en février 2019 chez Gallimard. La traduction est transparente, comme l’est la référence au requiem, cette messe pour le repos éternel des morts, dont l’absoute commence justement par ces mots : In paradisum deducant te angeli : que les anges te conduisent au paradis.

Une spiritualité qui n’est pourtant pas la caractéristique première des 4 personnages principaux de ce roman foisonnant et particulièrement attachant : trois sœurs et un frère, tous dans la quarantaine, confrontés à l’inexplicable, la mort brutale et mystérieuse de leurs deux parents. C’est Thomas, le seul garçon de la famille, qui découvre les corps sans vie de Clarisse et Pierre Horubel, l’une étranglée, l’autre éventré : une mort violente et totalement inattendue pour un couple de jeunes retraités sans histoire dans leur résidence secondaire champêtre en Normandie.

L’auteur, Isabelle Jarry (DR)

L’auteur ne s’attarde guère sur les morts eux-même ni sur les circonstances réelles de leur décès. Ce sont plutôt les vivants qui l’intéressent, ces 4 frère et sœurs et tous leurs proches, conjoint, enfants, neveux, collègues de travail, amis, amants… La mort certes, surtout lorsqu’elle surgit ainsi à l’improviste, venant bousculer des vies bien remplies, en prise avec un monde moderne trépidant, joue l’effet d’un révélateur. Tous profondément athées, les enfants devenus orphelins, bien qu’adultes depuis longtemps et pas précisément bégueules, se posent beaucoup de questions sur le mystère de la mort et de l’au-delà, et pas seulement pour tenter de choisir en toute connaissance de cause s’il vaut mieux enterrer ou incinérer ces parents disparus sans crier gare ni laisser aucune consigne…

Chacun des chapitres de ce livre est centré sur l’un des membres de la fratrie. Des liens très forts les unissent, largement distendus avec le temps mais que la mort brutale des parents vient soudainement retisser. Et pourtant, chacun a sa propre personnalité, complexe, attachante, souvent pétrie de contradictions. L’aînée, Céliane, est passionnée par son travail d’enseignante en école d’architecture mais aussi par son projet un peu fou de maison flottante, imaginée avec ses étudiants, mais qu’elle a bien du mal à mettre en œuvre dans le milieu rural où elle tente de l’implanter. Camille, la mère de famille, organisée et efficace, mais déçue par sa vie de couple, fait de la figuration dans une maison d’édition à la dérive, tout en vivant une relation torride avec son amant à éclipses. Thomas, l’ex diplômé d’une école de commerce, ex directeur commercial et ex père de famille comblé, est en pleine crise existentielle après son divorce et la perte de son emploi. Pauline, enfin, la doctorante en anthropologie devenue fleuriste qui déploie une grande énergie pour faire tourner sa boutique tout en jonglant entre ses trois amants du moment, aussi différents que possible l’un de l’autre.

Isabelle Jarry (DR)

La particularité de ce roman dont il est bien difficile de s’extraire tant on s’y reconnait et tant on y reconnait notre monde de tous les jours, réside justement dans la grande finesse avec laquelle chacun de ces personnages, y compris tous ceux qui gravitent autour des 4 frère et sœurs, est peint. C’est une véritable fresque de notre monde moderne, où chacun forcément se retrouve au travers de toutes les facettes de ces personnages dont on fouille l’intimité au plus profond de leur être. Le style est parfaitement adapté pour rendre compte de cette vie de tous les jours, au ton très libre, plein d’humour et de finesse. L’amour, la mort, le sexe, le rapport au travail, à l’argent, à la nature, les relations entre générations, tout de ce qui fait partie de notre vie quotidienne, de nos émois, de nos interrogations, de nos doutes, voire de nos désespoirs, surgit ainsi au gré des cheminements de chacun de ces personnages saisis avec beaucoup de tendresse mais sans complaisance.

Pour qui a côtoyé un peu Isabelle Jarry, qui a déjà publié une dizaine de romans, récits de voyages et essais biographique dont un livre d’entretiens avec le naturaliste pacifiste et écologiste dans l’âme, Théodore Monod, grand arpenteur du Sahara, disparu fin 2000, ce dernier roman In paradisum révèle beaucoup de l’auteur qui y dépose, par petites touches, son expérience personnelle et sa grande humanité, fruit d’un intérêt pour l’autre, d’une grande capacité d’écoute et d’un sens inné de l’observation.

C’est ce qui fait le sel de ce livre qui se lit d’une traite tant les personnages sont attachants, en proie au doute et parfois à l’épuisement mais emplis d’une vitalité débordante qui les pousse malgré tout à se remettre en question, à rebondir. Le regard bienveillant de l’auteur qui décrit sans fard toutes leurs interrogations et leurs petits travers nous donne à voir chacun de ces personnages avec une grande tendresse. On les suit dans leurs cheminements et on se laisse totalement embarqué dans cette histoire. Malgré le tragique de la situation, on sourit beaucoup en lisant ce livre qui, plus qu’un requiem pour les morts, est un bel hommage à la vie, un encouragement pour ceux qui restent et qui doivent, tant bien que mal, se dépêtrer avec ce que les morts leur ont laissé. Une magnifique ode à la vie en quelque sorte, à la vie complexe et tortueuse dans laquelle chacun se débat comme il peut ! A lire en tout cas absolument…

L. V.