Archive for the ‘Culture’ Category

Katulu ? n° 66

29 septembre 2022

Le cercle de lecture carnussien Katulu ? s’est réuni à plusieurs reprises depuis le mois de mars 2022 et voici, pour les lecteurs curieux, ses dernières notes de lecture, issues des récentes lectures de ses membres, toujours avides de découvrir de nouveaux auteurs ou de relire des ouvrages oubliés, et toujours aussi impatients de partager les émotions engendrées par ces livres.

Retrouvez l’intégralité des notes de lecture de ces livres

Si vous aussi vous avez envie d’échanger en toute convivialité autour de vos derniers coups de cœur de lecteur, venez nous rejoindre pour les prochaines réunions qui se tiennent régulièrement à Carnoux-en-Provence !

Betty

Tiffany McDaniel

Ce roman s’attache à décrire la vie difficile d’une métis indienne dans les années 1950-60 dans l’Ohio profond. C’est le récit à la première personne de la vie de Betty, de 8 à 18 ans, dans une famille nombreuse issue d’une mère blanche et d’un indien Cherokee, dans un milieu très pauvre financièrement. La famille vit en marge de la société. Alors que les autres enfants ont peu hérité de leur père physiquement, Betty lui ressemble beaucoup et cela lui vaudra de subir les comportements racistes à l’école de la part des autres enfants, de leurs parents, des enseignants.

Ce roman met en évidence le rôle et l’importance du vécu, les traumatismes de l’enfance, de l’inceste, la violence dans la famille de la mère en particulier. Betty se voit confier des secrets très lourds qu’elle met par écrit et qu’elle enterre pour se soulager. L’éducation et la philosophie du père, toute tournée vers la nature atténue cette violence interne, avec beaucoup de récits imaginaires… C’est ce qui va aider Betty en permanence.

« En fait nous nous raccrochions comme des forcenés à l’espoir que la vie ne se limitait pas à la simple réalité autour de nous. Alors seulement nous pouvions prétendre à une destinée autre que celle à laquelle nous étions condamnés. »

                                                                                                                      Cécile

Changer : méthode

Édouard Louis

Ce roman autobiographique est poignant, émouvant par son réalisme. La souffrance profonde de l’auteur apparaît à chaque ligne.

Eddie est un garçon issu d’une famille ouvrière depuis des générations avec les mêmes reproductions : « privations, précarité, arrêt de l’école à quatorze ou quinze ans, vie à l’usine, maladie »… et l’alcoolisme. On va, au fil des pages découvrir le parcours très difficile de ce jeune, totalement déterminé à changer de vie pour ne plus jamais avoir honte de sa vie.

« Il veut réussir par vengeance ! », « oublier la réalité »… « Ce que je ne savais pas c’est que l’insulte et la peur allaient me sauver de toi, du village, de la reproduction à l’identique de ta vie. Je ne savais pas encore que l’humiliation allait me contraindre à être libre ».

C’est grâce à la Culture que Changer devient possible « je voulais que le théâtre me sauve de la pauvreté, de la violence du village ». Aller à Amiens pour poursuivre ses études au lycée est le point de départ de cette mutation. C’est une immersion brutale dans une autre culture qu’il ignorait totalement : « Le théâtre, la littérature, le cinéma, j‘avais le pressentiment qu’ils seraient les outils qui me mèneraient à une nouvelle vie ».

Beau roman, poignant par l’émotion qu’il suscite !

                                                                                                          Josette J.

Camille et Paul

La passion Claudel

Dominique Bona

Les pages consacrées à l’enfance du frère et de la sœur Claudel (laquelle naît le 8 décembre 1864) sont empreintes de tristesse et d‘une certaine monotonie. A treize ans Camille commence des leçons de sculpture ! Un plaisir profond pour elle à qui on n’en offre aucun. Paul dira même : « J’ai compris très tôt que la vie est un drame ».

Le bonheur de Camille est de « pétrir plonger ses mains dans cette matière à la fois molle et rebelle », c’est sensuel chez elle. A dix-sept ans elle est artiste accomplie ! Elle monte à Paris où elle suivra les cours à l’atelier Colarossi ! Elle expose dès 19 ans et est présente aux salons des Artistes Français de 1885 à 1889.

Paul et Camille, fusionnels se ressemblent, éruptifs tous les deux, impulsifs !« Elle pratique la provocation dans les rapports humains, la violence est leur univers », fortement indépendante et sûre d’avoir raison : bourreau de travail, comme Paul !

En 1882Camille rencontre Rodin, elle a 18 ans lui 42 ans !  Elle devient le modèle privilégié du Maître. Paul pense que Rodin a éveillé son originalité et l’a révélée à elle-même ! « Elle avait tout misé sur Rodin, elle perdit tout avec lui » dira Paul, jaloux du Maître. Elle s’éloigna de lui pour vivre seule son Art mais il ne cessera pas de « veiller » sur elle.

Mais le manque d’argent se fait sentir ! Son frère lui manque aussi. Camille eut 4 enfants de Rodin dont elle a dû avorter et Paul disait de cela : « Comment pouvez-vous vivre et respirer avec un tel crime sur la conscience » ! 

Après 1895, « Camille coupe les ponts »Elle veut être reconnue comme artiste originale sans l’influence de Rodin ! C’est la dépression, l’auto-destruction : internée dans un asile d’aliénés, elle fut abandonnée de tous et sa malheureuse vie s’éteint 19 octobre 1943.

« Un peu d’aide, de bonheur, d’amitié aurait pu, qui sait encore la sauver » dira Edmond de Goncourt.

                                                                                  Josette J.

CHEVREUSE

Patrick MODIANO

« Chevreuse », le joli nom que porte un vallon verdoyant des environ de Paris. Chevreuse, une charmante villégiature pour citadin nanti, souvenir d’enfance et de jeunesse secrète pour Bormans, le narrateur. Une grosse maison adossée au jardin en terrasse, avec une guirlande de lierre sur ses angles de meulière. Elle existe toujours. Elle est bien réelle.

Mais les souvenirs des rencontres épisodiques qui s’y passèrent sont-ils vrais ou création littéraire ? Bormans navigue sur une période couvrant ses cinq-six ans, puis ses vingt ans, puis ses cinquante-cinq ans « sans établir de chronologie précise ».

Peur de l’oubli mais aussi réserve d’idées ! La matière dans laquelle la volonté créatrice trouve de quoi animer un monde picaresque, car il faut se rappeler les ascendants espagnols de Modiano en rentrant dans les aventures supposées d’un anti-héros qui subit et ne s’implique jamais dans l’action.

Subtils changements narratifs entre les remontés dans le passé, qui forme la première partie, et le bonheur de l’écrivain en train de créer, qui est la deuxième partie au présent du roman. Un rêve symbolique et libérateur clôt cette dernière œuvre : un mur lisse et blanc couvre le secret « enfoui pour l’éternité » tandis que, par la lucarne ouverte sur le ciel bleu, il voit passer un avion, l’avion du destin peut-être.

Patrick Modiano annonce-t-il la fin de son travail romanesque. Est-ce un adieu au monde des lettres ? Ou alors, comme le faisait Montherlant, est-ce une feinte ?

                                                                                                          Roselyne

Eugène et moi

Kattherine Pancol

« Eugène et moi » lu en parallèle avec « La définition du bonheur » de C. Cusset, un roman de Katherine Pancol, illustré par Anne Boudart.

La composition est basée sur la même dynamique. Deux jeunes femmes se rencontrent par hasard dans un aéroport et vont multiplier entre Paris, Mexico et Saint-Tropez des aventures picaresques. L’extravagante Eugène est rousse et la narratrice Katherine est blonde. Katherine, très réservée, découvre avec admiration la liberté d’esprit d’Eugène, son originalité vestimentaire et son amour du changement. Étymologiquement Eugène veut dire race heureuse, mais Eugène est-elle en accord avec son prénom choisi ? Son amie Katherine veut comprendre cette attitude, trouver l’éventuel secret qui parfois bouleverse Eugène !

Ce roman porte la légèreté des années 70 accompagnée de charmantes illustrations. A survoler tranquillement un jour de pluie.

                                                                                   Roselyne

Histoires de la nuit

Laurent Mauvignier

Il s’agit d’un roman sombre, noir. Un roman de la nuit. Un thriller, un suspense sans concession. Tragique. L’auteur y déploie un style narratif efficace. Il choisit un sujet simple : l’anniversaire d’une protagoniste, Marion. Un lieu principal, une campagne : La Bassée.

Il parsème le récit de détails utiles, d’une finesse chirurgicale, glaciale et le rythme d’une lenteur angoissante. Le roman est l’occasion de dresser le portrait d’une France rurale désertée, abandonnée et d’une province malheureuse.

Le roman est le théâtre d’un monde glauque où l’action principale se focalise sur les préparatifs de la fête d’anniversaire. Ici il règne surtout le spectre de la nuit avec ses bruits furtifs ou étouffés. Ses silences lourds, ses ondes mystérieuses, ses vibrations pétrifiantes, ses musiques lancinantes. Le roman est sonore.

L’auteur décortique les effets des secrets intimes qui moisissent ou qui bouillonnent jusqu’à la tension extérieure ou l’explosion finale. Il dénonce le monde de rejet, de bannissement, de mépris résultant souvent de l’incompréhension. Christophe sera le symbole de cette vexation intime. Victime d’un sentiment de mépris il cédera à la colère, la violence, le crime.

Le lecteur est plongé dans la détresse absolue dans ce récit qui a manié le suspense insoutenable, le rebondissement pétrifiant, la surprise paralysante. Lorsqu’on referme le livre, peut-on encore se poser la question : l’homme peut-il échapper à -même ? à son passé ? au mépris ? à l’injustice ? à son destin ?

Ainsi, que l’on modèle ou remodèle son histoire, l’auteur semble opter pour le caillou insidieux du hasard, de l’absurde, de la réalité cruelle, injuste.

                                                                                                          Nicole

Il était une fois

JOAN DIDION

« Elle s’est éteinte le 22 décembre 2021 dans son, appartement de Manhattan des suites de la maladie de Parkinson. Il n’est pas impossible qu’elle ait sciemment décidée de clore cette année, anus horribilis, un dernier coup de théâtre avant de tomber le rideau. Immense auteur de la contre-culture américaine, pionnière du journalisme, elle a fait de ses livres des chefs d’œuvre dont les mots restent dans notre cerveau longtemps après la lecture. Sorti en 2007, « L’Année de la pensée magique », un de ses plus beaux essais, un récit sobre et bouleversant du deuil de son mari, l’écrivain John Gregory Dune, brutalement décédé d’une crise cardiaque alors que leur fille unique était hospitalisée dans en état grave pour une pneumonie. J.Didion inspecte la sidération la souffrance le cheminement vers l’acceptation de ce drame personnel et universel. Elle décrit le courage nécessaire pour avancer et se mesurer à la tache injuste de la vie humaine. On comprend que le chagrin éduque et que la littérature panse et au bout du compte, tout cela fait avancer la vie.»

Cet éloge a été écrit par la rédactrice du magazine ELLE, suite au décès de l’écrivaine.

« Le temps passe pour moi, mais j’ai oublié de prendre en compte la permanence du ralentissement. On se réveille un matin moins solide incapable de se mobiliser, toutes forces disparues, cette fuite du temps se peut-il que je n’y aie jamais cru ? »

                                                                                                          Suzanne

La Carte Postale

Anne Berest

Le point de départ de ce roman est une carte postale arrivée dans la boite aux lettres des parents de l’auteure, en même temps que des cartes de vœux, le 6 janvier 2003. Cette carte représente l’opéra Garnier et est signée de 4 prénoms : Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques. Les deux premiers prénoms sont ceux des grands parents de la mère de l’auteure, les deux suivant ceux de la tante et l’oncle de sa mère.

Vingt ans plus tard, Anne Berest a décidé de savoir qui a envoyé cette carte postale. C’est son sixième roman. Elle se laisse piéger par la passion dévorante de la curiosité. Elle veut savoir qui étaient Ephraïm, Emma, Noémie et Jacques, car elle sait déjà ce qu’ils sont devenus, morts à Auschwitz en 1942.

Le roman est le fruit d’une enquête menée en collaboration avec sa mère à partir de cette énigmatique carte postale. C’est un récit intime et familial qui reconstitue l’histoire de ses aïeux morts en déportation. C’est un roman vrai, un récit historique, une enquête contemporaine, un polar initiatique dont on ne connaît le dénouement que dans les toutes dernières pages. C’est également une manière inédite de raconter la Shoah et un très beau travail de mémoire.

Avec la carte postale l’auteure signe un roman vrai sur sa famille, une enquête haletante qui se dévore comme un thriller. « Dans un polar l’auteur connaît l’issue du roman à 97 pour cent, moi j’avais 99 pour cent de chances de ne jamais découvrir l’auteur de cette carte postale. « L’écriture du livre dure 4 mois, mes recherches 4 ans ».

« Que signifie être juif quand on n’a ni religion, ni la culture de ses ancêtres, quand vos parents pétris des années 1968, vous ont élevée dans l’idéal socialiste et la laïcité ? ». « Qu’est-ce être juif quand je découvre une croix gammée taguée sur ma maison ? ». « Cette interrogation naïve, je voulais la partager avec mon lecteur, lui faire découvrir avec moi la culture juive ».

                                                                                               Dany

La Clause paternelle

Jonas Hansen KHEMIRI

Dès les premiers mots, le style de ce roman surprend par l’absence absolue de nom ou de prénom. Cela crée un certain malaise, un décalage dans l’appréhension des personnages.

Ce début est bref, abrupt et riche en renseignements. « Un grand-père qui est un père est de retour dans le pays qu’il n’a jamais quitté ». Mais que veut dire cette antinomie apparente ? Simplement que le vieil homme revient tous les six mois en Suède, pour valider son titre de séjour. Pendant ces quelques quinze jours, par économie, il habite dans le bureau de son fils qui d’ailleurs, par choix, est en congé de paternité.

« Le fils qui est un père », « une petite amie qui est une mère travaille comme juriste », « la sœur qui est une fille et n’est plus une mère », « une mère qui est grand-mère »… Quelle litanie pour l’histoire d’une famille élargie et disloquée. Les activités journalières se mêlent, s’entrecroisent en projets ou en play-back narratifs, explicatifs et psychologiques, dans un style déroutant, porteur d’émotion diffuse rendue plus sensible par ce procédé agaçant auquel on s’adapte cependant très vite : une phrase qualificative à la place du nom !

Mais au milieu du récit – au chapitre VI- le drame est suggéré ! « Une fille qui est une sœur qui n’est plus en vie ». C’est une histoire dans l’histoire, introduite par Philippe et Marie-Christine, deux prénoms, deux étrangers au groupe familial, deux influenceurs qui débutent la description onirique de l’épreuve qui a ravagé la famille. C’est glauque et l’affreuse vérité est soulignée par l’inversion du procédé littéraire : le récit devient nominal mais se déroule dans un flou innommable.

Le « fils qui est un père » en pleine crise émotionnelle, disparaît… Au lecteur d’accompagner cette fugue révélatrice de trop de non-dits et d’apprécier la révolution psychologique qui justifie l’abandon des habitudes patriarcales. Au lecteur d’entrer dans le jeu grâce au procédé stylistique. A lui de voir.

P.S. Pour la petite histoire, on peut imaginer que le grand-père vit en Tunisie, pays d’origine du patronyme KHEMIRI. Comment vivre la double culture ?

                                                                                                          Roselyne

La définition du bonheur

Catherine Cusset

Accompagnée de son mari américain, Eve, bientôt la soixantaine, est venue de New York assister aux obsèques de sa demi-sœur, la flamboyante Clarisse. Même père mais mères différentes, à un an d’écart. Bien des choses différencient la rousse Clarisse de sa raisonnable cadette la blonde Eve. Esprit aventureux ou conduite réfléchie. Élégance de baroudeuse ou vêtement strict. Catherine Cusset tricote habilement les chapitres de leur vie personnelle et les points de contact de leurs rencontres affectueuses ou conflictuelles. En France, en Asie ou en Amérique sont évoqués les problèmes générationnels (études, travail, viol, compagnons, maternité, enfants, violence).

Dans les années 80 post soixante-huitardes, ces contradictions fondent l’histoire des personnages. Alors, quelle est la recette du bonheur ? Elles ne l’ont pas trouvée mais on passe un agréable moment dans une ambiance reconnue.

A cet agrément un peu banal, on peut préférer le treizième roman de Catherine Cusset, édité en 2016 chez Gallimard : « L’autre qu’on adorait ». Pas d’enterrement en prologue mais une ambiance sourdement dramatique suggère un suicide.

Puis débute «Triangles », une première partie d’échanges éclatants de dynamisme entre trois copains. Voilà leurs distractions, leurs choix, leurs copines dont Catherine, la narratrice. Ce sera khâgne pour Thomas le plus brillant et le plus drôle. Pourtant il rate deux fois le concours et part aux U.S.A. à Columbia University. Quelle joie ! « Comme c’est différent de la France », il présentera des diplômes américains.

Commence alors une deuxième partie. Mariée et installée elle aussi aux States, Catherine raconte le parcours de cet étonnant personnage. D’après les notes écrites et la clé USB de son ami Thomas, elle déroule une narration parfois angoissante, l’interpellant à la deuxième personne du singulier. Thomas conquiert les postes, les profs, les filles et …au fil des ans, d’enthousiasme en abandon, de joie extrême en « disparition radar », de relâchement en maladie réelle, il se voit disparaître.

Alors, « Tu avales des somnifères avec un verre d’eau. Tu continues à boire et à corriger les copies tandis que les notes des variations de Goldberg éclatent en bulles d’une pureté cristalline. Tu sens ta bouche devenir pâteuse et tes yeux se fermer…» Ce sont presque les derniers mots. « A l’ami dont on n’a pas sauvé la vie », titre de la seconde partie, hommage de Catherine Cusset à un ami bipolaire. Très beau.

                                                                                               Roselyne

ROMANESQUE

La folle aventure de la langue française

Lorànt Deutsch

C’est auprès de 47 auteurs que Lorànt Deutsch est allé puiser ses sources pour réaliser, d’une certaine façon romanesque, la naissance et l’évolution de la langue française. Ce livre plein d’humour et d’anecdotes est une source de connaissances incommensurables

L’histoire de France c’est aussi l’histoire de la construction de sa langue : le 25 août 1539, c’est l’ordonnance de Villers-Cotterêts, prise par François Ier dont l’article 110-111 précise : les tribunaux et l’administration doivent utiliser le français « en langage maternel francoys et non autrement ».

L’histoire d’une langue ce n’est pas seulement l’histoire de ses mots, c’est aussi l’histoire de sa manière de traduire les calculs, les chiffres. Le pape de l’an mille, Gerbert d’Aurillac, auvergnat, sous le règne de Hugues Capet, invente une sorte de machine à calculer, abandonnant les chiffres romains et utilisant les chiffres arabes. Le O s’appelle SIFR (dérivé de l’arabe « vide »). Au XVe siècle, le mot italien « zéro » s’impose et le SIFR est devenu le chiffre.

L’histoire d’une langue c’est aussi l’histoire de son écriture. Les parchemins (manuscrits mérovingiens) étaient écrits en majuscule et peu lisibles. « La caroline », écriture en minuscule est une invention des moines copistes de l’abbaye de Corbiesituée dans la Somme.

Au XV° siècle c’est l’apparition des italiques. En 1476 un imprimeur vénitien Francesco Griffo eu l’idée de fondre des caractères « plus petits, plus serrés, plus fins et penchés ». Ces caractères appelés d’abord vénitiens prirent le nom d’ « italiques ».

Au XX° siècle c’est le mystère de l’@. Ce graphisme est proche de celui utilisé par les moines copistes du Moyen Age. Il s’agissait d’un d qui s’enroulait autour d’un a pour former le mot latin ad qui signifie « vers », ce que veut dire exactement l‘@. En 1971, quand l’ingénieur Raymond Tomlinson créa le courrier électronique, il eut l’idée d’utiliser ce signe pour séparer le nom de l’adresse électronique.

« La langue d’hier a raconté nos alliances, nos métissages, nos mariages, et elle continuera demain de le faire avec ces anglicanismes, ces onomatopées, ces mots venus d’ailleurs et si bien intégrés. La langue française est à l’image du peuple français, un peuple pluriel depuis les origines… sinon on ne parlerait pas français mais celtique ! La langue française est une langue d’accueil. »

Marie -Antoinette

La Volonté

Marc Dugain

Ce livre, roman ou mémoire, est intéressant car il mêle la petite histoire intime de Marc Dugain et de sa famille dont son père, avec la grande histoire du XXe siècle. C’est l’histoire d’une transmission familiale !

Son père est sur le point de mourir, le fils va raconter sa vie au médecin afin qu’il abrège sa vie. L’homme, un être exceptionnel, a fait preuve dans sa vie d’une volonté et d’un courage impressionnants, compte-tenu de tous les événements malheureux auxquels il a été confronté : l’absence du père, la pauvreté, la terrible maladie qui le handicapera toute sa vie. D’une grande intelligence, il réussit de brillantes études pour accéder à de très valorisantes situations professionnelles puisqu’il deviendra un expert de l’énergie nucléaire au moment de sa création.

Très féministe pour l’époque, il a toujours considéré que la femme avait été trop souvent dévalorisée. Il a donc souhaité que son épouse, de grande valeur intellectuelle, se réalise dans son travail et accède à une situation aussi prestigieuse que la sienne !

Le roman évoque tous les événements historiques importants du XXe siècle : les deux guerres mondiales, la Résistance, la perte des colonies, la Nouvelle Calédonie, la guerre d’Algérie, les banlieues, l’industrialisation de la France, Mai 68. Roman passionnant, lié à des faits réels, tout en décrivant un être humain dans ses plus profondes particularités, sa grande force de caractère, son courage. Le fils Marc éprouvera toujours pour lui une très grande admiration et un plus profond respect !

                                                                                               Josette J.

L’ami arménien

Andreï Makine

Un roman d’une amitié de jeunesse écrit à la première personne : un épisode de la vie d’Andreï Makine, lorsque adolescent, il vit dans un orphelinat de Sibérie centrale. Il devient le défenseur de Vardan, souffre-douleur des garçons de son âge, arménien, arrivé avec sa famille venue soutenir leurs proches emprisonnés à 5 000 km de leur patrie.

Le narrateur va découvrir « le royaume d’Arménie » : c’est ainsi qu’il appelle la petite communauté arménienne logée dans des baraques d’un quartier déshérité proche de la prison. L’ami arménien c’est celui qui lui fera découvrir qu’un homme peut être « humain », à lui l’adolescent violent qu’on a fait grandir dans un monde de brutes, où la vie humaine ne valait pas grand-chose. C’est l’époque stalinienne de l’après-guerre, des répressions, des souffrances subies ou imposées.

Cette place de l’homme dans la société parcourt tout le récit. L’auteur revient sans cesse sur l’oppression, la violence, l’injustice du régime totalitaire qu’il a fui. Face à ceux qui disaient faire « la prétendue grande Histoire » et qui n’étaient que des fanatiques et des assassins. L’ami arménien c’est aussi l’histoire de l’Arménie prise en étau par les Turcs, les Azéris, les Iraniens. Une évocation tout au long de ce roman avec beaucoup de délicatesse et de retenue.

L’ami arménien c’est une réflexion sur la mémoire et l’oubli. Ces souvenirs, tout ce que nous avons vécus et qui font ce que nous sommes devenus. Vardan, l’ami arménien, disparut d’un jour à l’autre, sa famille reprenant la route de l’exil. Il mourut à l’âge de15 ans, ce que le narrateur apprendra bien des années plus tard.

Un livre, un poème… une réflexion sur la vie, l’amour, l’oubli, la mémoire… un rappel de ce que furent ces années terribles pour l’exilé Andreï Makine. Un livre dans la veine de celui qui nous a fait connaître l’auteur : « Le testament français », prix Goncourt 1995. Un style inégalé !

                                                                                   Marie-Antoinette

Le Monde Sans Fin

Christophe Blain et Jean-Marc Jancovici

Depuis 20 ans, Jean-Marc Jancovici essaie de nous faire comprendre que tout ce qui a été rendu possible dans le monde moderne, nous le devons à l’énergie. Mais la géologie et le climat nous imposent d’inventer une histoire nouvelle…

Cet ouvrage, déjà évoqué ici, est une bande dessinée où il est question, selon l’auteur lui-même, de Clint Eastwood, de Maître Yoda, de Jimini Cricket, d’un parachutiste qui tricote en mangeant du chocolat, de striatum, de marins ayant le mal de mer, de dinosaures qui dissertent sur les SUV, d’enfants qui se battent en vacances, d’un apôtre radioactif, de Mère Nature, d’œufs de Pâques, et très accessoirement d’énergie, de climat, et de pourquoi le monde est fait comme il est fait.

Pourquoi une BD ? Et pourquoi pas ? Parce qu’évoquer ces histoires d’énergie et de climat, c’est en fait évoquer une grande aventure avec plein de rebondissements et d’émotions : celle de notre espèce depuis ses origines. Une BD illustrée par Christophe Blain, dessinateur de la série Quai d’Orsay. A lire de toute urgence, avant qu’il ne soit trop tard…

Cécile

Les Prénoms épicènes

Amélie Nothomb

Ce roman est peuplé de personnages dont le prénom peut être donné indifféremment à un garçon ou une fille.

Bien que comblée par Claude, Reine a décidé la rupture. Elle jette la vérité au visage de Claude : « Nous sommes ensemble depuis cinq ans. A part l’amour, tu n’as rien fait » ! Ce que veut par-dessus tout Reine, c’est « quitter ce patelin ». Elle va se marier avec Jean-Louis, numéro deux d’une importante compagnie, qui l’emmène vers la grande vie, à Paris. Elle choisit, aux dépens de l’amour, la construction de sa vie sociale sous la coupe d’un homme fort, tel le père de l’enfance.

Pour ne pas sombrer dans le désespoir, Claude décide de se venger. Il veut réussir avec toute l’énergie de sa colère à être à la hauteur de Jean-Louis pour reconquérir Reine dont il est amoureux fou de Reine, la confondant avec cette reine de l’enfance, la mère.

Dominique, née dans une famille modeste, devenue indépendante en travaillant comme secrétaire, rencontre Claude à la terrasse d’un café de Brest. Elle se laisse séduire. Ils se marient et s’installent à Paris où finit par naitre leur fille qu’ils nomment Epicène, à l’image de leurs deux prénoms… C’est elle qui sera l’instrument du rapprochement avec Reine. Une histoire tragique, centrée sur la haine d’une fille pour son père, froid et calculateur, qui manipule sa propre famille pour assouvir sa soif de vengeance, jusqu’à l’ultime échange, en forme de délivrance…

Antoinette

Le Lambeau

Philippe Lançon

Le 7 janvier 2015, l’auteur est gravement blessé au cours de l’attentat contre Charlie Hebdo. Ce livre autobiographique décrit l’état d’esprit de l’auteur, la veille et juste avant l’attentat, ainsi que la façon dont il a vécu l’événement, au milieu de ses collègues et amis de Charlie Hebdo. Il est une suite de digressions : une idée, le souvenir d’une personne entraîne la description d’un événement, plus ou moins récent, d’une discussion avec un proche, de l’interview d’une personnalité…

Il faut attendre la page 70 pour une description de l’attentat dans la salle de rédaction de Charlie… le tout aura duré tout juste 2 minutes… Quand il va enfin ouvrir l’œil, il s’aperçoit qu’il est blessé à la main puis au bras, il sent plein de dents et d’os dans sa bouche : sa mâchoire est en charpie, mais il ne souffre pas.

Le reste du livre aborde la lente reconstruction d’un blessé de guerre. On apprend à connaître tous ceux qui vont graviter autour de lui pendant 2 ans. On notera l’importance de la littérature en particulier Le temps perdu de Proust ou le clavier bien tempéré de Bach, lors de l’attente au bloc…

Il passe beaucoup de temps à communiquer par écrit avec une ardoise ou un cahier, avant de pouvoir se servir aussi d’internet avec son ordinateur. Malgré ses séjours à l’hôpital il continue d’écrire des articles pour Libération et cela l’aide à dépasser l’angoisse d’une reprise de vie autonome.

L’écriture est très fluide. C’est la découverte de ce que représente la difficile renaissance de tous les accidentés de la vie, les souffrances physiques et psychiques et souvent traumatiques que vivent les victimes, même quand elles sont étroitement entourées d’êtres qui les aiment et facilitent ce retour à la vie. Le livre peut à certains moments paraître un peu long mais ses détours nous font mieux toucher du doigt ce temps long de cette réparation, la patience.

                                                                                                          Cécile

L’Ombre du vent

Carlos Ruiz Zafon

L’Ombre du vent (en Espagnol « El sombra de vente »), son quatrième roman, a reçu de nombreux prix dont le prix Fémina étranger en 2004.

C’est un roman picaresque, avec son anti héros, Daniel Sempere, le jeune personnage principal, qui se lance dans des aventures infinies, s’imbriquant les unes dans les autres, pour retrouver Julien Carax, l’auteur d’un roman intitulé l’Ombre du vent. Ce livre l’a subjugué lorsque son père, libraire, lui a offert de façon initiatique en lui faisant découvrir une réserve de livres anciens, de livres oubliés. Mais le jeune garçon est plus attiré encore par la disparition étrange de l’auteur.

Le récit contient de nombreuses annotations biographiques, vraies ou fausses. Il se situe dans le cadre d’une Barcelone portant les traces laissées par la guerre civile et la répression policière. Les différents personnages décrivent l’opposition abyssale entre les classes sociales et l’emprise de la religion responsable d’une morale étriquée dans laquelle les femmes sont nonnes, putes ou coincées.

Une efflorescence imaginaire et fantastique des lieux de vie. Et, merveille, on découvre un vrai sujet… le livre, défendu par de vrais personnages… les libraires, dans leurs vrais cadres de vie… les librairies.

Daniel a dix ans, et son père qui est libraire vient de lui inoculer le virus passionné et le respect du livre. Vingt ans après « Un homme jeune, avec déjà quelques cheveux gris, marche dans les rues de Barcelone. Il tient à la main un enfant de dix ans, le regard fasciné par la promesse que son père lui a faite à l’aube, la promesse du Cimetière des Livres Oubliés. « Julian, tu vas voir, tu ne dois en parler à personne. A personne. » … et leur pas se perdent dans l’ombre du vent. »

Quelle jolie transmission ! Le roman picaresque a encore de beaux jours devant lui.

                                                                                                          Roselyne

Madame HAYAT

Ahmet ATLAN

Madame Hayat, en fourreau or magnifié par une cascade de cheveux roux. Elle danse avec un groupe de danseuses qui se produisent dans une émission populaire télévisée. Elle rayonne d’une beauté toute orientale. Au cours des tournages, elle remarque et invite un très jeune homme qui fait de la figuration pour les quelques lires nécessaires à sa vie d’étudiant pauvre. Fazil, c’est son prénom, vient d’une bonne famille ruinée par le régime dictatorial d’un pays sans nom. Le jeune homme tombe sous le charme de cette initiatrice de plaisirs physiques et de réflexes existentiels. Elle enseigne à son jeune ami le bon sens et les subtilités de la vraie vie.

D’un autre coté, en faculté, deux professeurs remarquables ouvrent esprit de Fazil aux joies intellectuelles de la création littéraire. Il en discute avec Sila, une ravissante étudiante, socialement et spirituellement proche de lui. Comme la sienne, la famille de Sila subit la terreur et les exactions, du régime en place. Elle voudrait donc partir étudier au Canada où elle a un correspondant. Elle y entraînerait son copain Fazil car la spoliation les riches et les arrestations d’intellectuels laissent prévoir des jours sombres et des privations de liberté. Fazil met en œuvre les démarches nécessaires à l’inscription canadienne, mais il est hésitant. Partira-t-il vers le monde occidental suivre la jeune étudiante ?

C’est un très joli texte sur un sujet qui ne l’est pas, mais qui est hélas trop réel. Un conte sociétal et psychologique, finement composé et raconté de façon simple et imagée. 

                                                                                                          Roselyne

MOHICAN

Eric Fottorino

Avec Mohican, E.Fottorino s’intéresse au monde agricole, situant l’action dans le Jura. Vers 1950 dans une haute vallée de ce pays au climat rude, les paysans attachés à leur terre ont du mal à s’adapter à la modernisation par les techniques innovantes et à la loi du profit apportées après-guerre par les États-Unis.

Sauf Brun Danthôme, héritier d’un assez beau domaine, la combe des Soulaillans, qu’il ne cesse d’agrandir et de valoriser par les pratiques nouvelles. Tracteurs, machines et herbicides qu’il utilise activement et défend politiquement. Mais le vieux maître est malade, atteint d’une leucémie due aux pesticides manipulés sans précaution. Petit à petit il passe le pouvoir à Mo, son fils unique qui, ingénieur agronome d’une trentaine d’années, est adepte du retour à des pratiques anciennes respectant la faune et la flore.

A la mort du père, le fils hérite aussi de la tractation paternelle avec une entreprise d’installation d’éoliennes. Les sentiers ravagés par le passage des engins, les énormes plates-formes cimentées, la hauteur des mas, le bruit nocif au bétail et aux oiseaux, c’est trop. Un jour Mo craque et plastique la plus haute éolienne. Il se retrouve en prison sans aucun regret pour cet acte militant. Les associations et les partisans du respect climatique le soutiennent. Dans la presse il est maintenant surnommé Mohican !

C’est un roman terrien, au cœur de la terre, au ras des paysages couverts de sapins et de pâturages avec vaches, chevaux, moutons. C’est un texte de journaliste âpre et serré qui raconte la brutalité de l’évolution agricole au siècle dernier, ses bienfaits et ses méfaits à l’origine d’une nouvelle tendance. Des progrès certes, mais à quel prix ? Au Mohican de trouver la réponse en sortant de prison.

Roselyne

ROYAN

La professeure de français

Marie NDIAYE

ROYAN est un monologue, celui d’une professeure de français aimant la poétesse Marceline Desbordes-Valmore, ce que l’on découvre au cours de la confidence.

Ce texte comporte plusieurs moments forts. Le style y est pénétrant. Le lecteur suit les dérives, les luttes, les obsessions d’une âme douloureuse, tourmentée. Il s’agit bien d’une introspection, d’une confession. On découvre que cette femme Gabrielle qui se présente comme libre et sans devoir s’est interdit l’amour, celui d’un mari, d’une fille. Elle a en effet abandonné mari, enfant, mère.

Mère, le nœud originel de son être. Toute sa vie est bâtie sur une vérité choisie d’elle- même. Sur un mode conventionnel pour séduire et bien sûr très artificiel mais en se justifiant sur le fait que « aucune vérité n’est certaine ». Son élève Daniela « la chair le sang les os brisés sur le ciment de la cour de l’école » est le déclencheur de ses aveux. Elle a été son parafoudre et son révélateur. Le miroir d’elle-même.

Une femme sans cœur, sans sensibilité, incapable de bonheur. Une femme désormais pénétrée d’un sentiment de culpabilité, de lâcheté, et cette conséquence funeste : la mort, le suicide de son double avec le chant de Marceline « sans le savoir j’ai fait un malheur sur la terre », sa conscience blessée.

Une confession dure, âpre, sauvage où la cruauté tient une place majeure mais aussi une souffrance intense. Et à relire les doux poèmes de Marceline

                                                                                               Nicole

S’adapter

Clara Dupont Monod

Le roman, autobiographique, se déroule dans les Cévennes, propriété familiale où les pierres parlent puisque c’est elles qui vont nous raconter l’histoire ! L’histoire d’une famille, père, mère, un aîné et une cadette, où un bébé vient de naître. Après quelques jours on découvre qu’il n’y voit pas, qu’il est inerte, « un être évanoui avec des yeux ouverts », « les parents moururent un peu ».

La vie tranquille reprend peu à peu dans le village cévenol avec ses traditions ancestrales et familiales, les rites protestants à Noël. C’est ce jour-là que l’aîné décida de veiller sur le petit sans faiblir. L’enfant entendait, donc « il modula sa voix… Il lui chuchotait des nuances de vert que le paysage déployait sous ses yeux, le vert amande, le vif, le bronze, le tendre, le scintillant, le strié de jaune, le mat ».

La cadette était insouciante et «continuait d’être enfant ». Au fond d’elle-même elle avait honte de l’enfant, n’osait inviter des amies chez elle. Elle lui reprochait d’avoir ébranlé l’équilibre familial. Elle se réfugiait chez sa grand-mère qui la comprenait.

Dans la suite du roman, on découvre avec tristesse les difficultés de parents d’enfant handicapé pour l’insérer dans la société et lui trouver une place correcte : « le parcours était glacial, inhumain, jalonné d’acronymes, MDPH, ITEP, IME, CDAPH ». L’aîné évoque les religieuses qui vont accueillir l’enfant : « Des années plus tard, il comprendrait que ces femmes, elles aussi, étaient arrivées à un niveau inouï d’infralangage, capables d’échanger sans mots ni gestes. Qu’elles avaient compris, depuis longtemps, cet amour si particulier. L’amour le plus fin, mystérieux, volatil, reposant sur l’instinct aiguisé d’animal qui pressent, donne, qui reconnaît le sourire de gratitude envers l’instant présent sans même l’idée d’un retour, un sourire de pierre paisible, indifférent aux demains ».

                                                                                               Josette J.

SERGE

Yasmina REZA

On entre dans ce roman comme en effraction jeté en vitesse dans une réalité aux contours brouillons qui s’éclaircissent sous forme de coups d’éclats. Disputes, colères, malentendus. Les protagonistes se révèlent enchevêtrés dans leurs relations intimes couples, fratrie, parents, enfants. Générations sous tensions présentes, passées. L’ombre des blessures lointaines celles des origines : être juif déborde le présent.

Le style est d’un grand naturel, familier. Il mélange récit, dialogues, descriptions, monologues intérieurs. Le narrateur change de registre, de regards, suivant les fantaisies du cerveau, avec retours dans l’enfance ou le présent. Il n’y a pas de chapitres. On saute d’une réalité à l’autre d’un protagoniste à l’autre. La lecture est donc à la fois essoufflée, chaotique, drôle et bouleversante.

Mais ce roman ne cherche pourtant pas à nous « faire bouffer du malheur ». Certes on pourrait pleurer sur les atrocités du passé. L’auteure défend l’idée d’une mémoire guillotine « Souviens-toi. Pourquoi ? Pour ne pas le refaire, tu le referas. Un savoir qui n’est pas lié à soi est vain. Il n’y a rien à attendre de la mémoire ». L’auteur chahute l’échelle des valeurs humaines. Elle nous invite à repenser le passé, le bannir ou le réinventer ? D’ailleurs l’Inconnu, ce passé, est-il plus dangereux que notre présent ?

SERGE est une réflexion sur le passage du temps. Le roman illustre l’art du portrait où il suffit « d’une image pour tenir l’homme entier ». C’est aussi le roman du ratage « le génie du vautrage », autocentré, incapable d’immobilité car « tout le monde croit à un meilleur endroit » donc anti héros parfait toujours prêt à se sauver à rêver d’un temps où « la question de faire ou ne pas faire ne se pose plus »

                                                                                               Nicole

Vie de David Hockney

Catherine Cusset

Il s’agit de la biographie de David Hockney, né en 1937 à Bradford au nord de l’Angleterre dans une famille nombreuse peu aisée. Famille nombreuse, classe moyenne, pour cet un enfant gai, blagueur, joueur, intelligent, bagarreur avec ses frères et supportant mal la rigueur scolaire. Comme tout enfant créatif il aime dessiner sur tout ce qui lui tombe sous la main, y compris sur le journal de son père.

A seize ans, à la fin du secondaire, il entre à l’école des Beaux-Arts de Bradford. Il travaille d’arrache-pied et à vingt ans étudie au collège Royal de Londres. Il y découvre d’autres modes d’expressions, le surréalisme, le cubisme, la peinture abstraite, les influences de Dubuffet, de Pollock, le pop-art. Il s’y essaye avec succès, innovant et travailleur. Peinture, gravure, sculpture, il apprend, se cultive. Encore à l’école, il intéresse déjà les marchands et vend ses gravures. Sur leurs conseils, il part à New York et Los Angeles, découvre l’ouverture d’esprit américaine. Il affirme librement son univers sexuel et vit l’amour fou avec un de ses élève, qui sera son amant pendant six ans. Il affirme son propre style dans La piscine si bleue avec un jeune homme en veste rose contemplant un nageur qui vient vers lui, un thème récurrent pour Hockney.

Grand portraitiste, David Hockney peint ses modèles dans l’environnement descriptif de leur psyché. Il y ajoute ses couleurs de grand, très grand coloriste.

Dans une recherche remarquable, Catherine Cusset fouille et recrée en détail cette existence bouillonnante. Les analyses artistiques sont brèves, mais elle décrit en détail le déroulement des activités journalières, les méthodes de travail, le rôle des galeristes, les allés-et-retours entre les États Unis et l’Angleterre, ses maisons, ses amours ou son amitié constante pour ses vieux amis, sa tendresse pour sa mère et Ann, son amie du Royal College. Elle rend facile l’approche de cet artiste contemporain au talent prolifique et multiforme.

David Hockney vit actuellement en Normandie. Il vient d’exposer, du 13 octobre 2021 au 14 février 2022, à l’Orangerie, une œuvre sur le printemps normand, de 95 mètres de long, formée de 32 toiles juxtaposées.

                                                                                                                      Roselyne

Le Ravi, c’est fini…

18 septembre 2022

« La liberté de la presse ne s’use que quand on ne s’en sert pas » Tout le monde a en tête cet aphorisme qui figure en tête de la dernière page de chaque numéro du Canard enchaîné, même si personne ne sait trop bien à qui attribuer cette citation, sans doute trop belle pour être vraie… En revanche, on sait bien qui est l’auteur de cette autre maxime moins connue mais sans doute plus réaliste : « la liberté de la presse est entière : il suffit d’avoir les milliards nécessaires ». C’est le sociologue Alfred Sauvy qui faisait ce constat lucide en préface d’un ouvrage de Jean Boniface publié au début des années 1960 sous le titre Arts de masse et grand public. Une vision assez prémonitoire de la bataille à laquelle on vient d’assister entre les milliardaires Xavier Niel et Rodolphe Saadé pour prendre le contrôle du quotidien régional La Provence

La presse française très prisée des milliardaires, un dessin signé Miss Lilou (source © Blagues et dessins)

Rien qu’en France, 8 milliardaires contrôlent de fait une vingtaine de journaux, trustant à eux seuls 95 % des ventes d’hebdomadaires nationaux généralistes et plus de 80 % de la presse quotidienne nationale. Ainsi, Bernard Arnault, première fortune de France, détient des titres comme Le Parisien, Les Echos, Investir ou encore la chaine Radio Classique. Son alter ego Vincent Bolloré s’est forgé de son côté un véritable empire médiatique avec les chaînes CNews, Direct 8 et des titres aussi courus que Paris Match, Géo, Voici, Ça m’intéresse ou Capital. Patrick Drahi, qui a fait fortune dans le domaine des télécommunications, est désormais à la tête de Libération, l’Express ou encore BFM et RMC. Son collègue Xavier Niel, patron de Free, est actionnaire majoritaire du Monde, de Télérama, du Nouvel Observateur ou encore de Rue 89. On pourrait citer aussi le milliardaire tchèque Daniel Kretinsky, désormais patron de Marianne, Elle ou encore Télé 7 jours, mais aussi François Pinault, 24e fortune mondiale qui détient Le Point tandis que le Figaro est entre les mains de la famille Dassault.

Un dessin signé Loup sur les limites subtiles du dessin de presse… (source © The Conversation)

Curieusement, aucun de ces grands patrons tous milliardaires et grands philanthropes, défenseurs invétérés de la sacro-sainte liberté d’informer, n’est venu au secours du petit mensuel provençal satirique le Ravi qui vient de rendre l’âme et de jeter l’éponge après 18 ans de combat homérique pour tenter de faire entendre sa voix quelque peu gouailleuse d’une « presse pas pareille ». Lancé en 2003 par l’association marseillaise La Tchatche, ce journal était publié en kiosque tous les premiers vendredis du mois. Mais le n°208 daté de juillet-août 2022 sera donc le dernier de la liste, suivi néanmoins par un « numéro très spécial » publié post mortem sur le site du Ravi, encore accessible.

Couverture du numéro (très) spécial du Ravi, publié post mortem sur son site (source © le Ravi)

Il est vrai que ce dernier exemplaire du Ravi vendu en kiosque cet été contenait, outre une attaque frontale contre les fachos du RN, un portrait au vitriol de Rodolphe Saadé, le patron de la CMA CGM et, donc, désormais de La Provence, en train de se lâcher contre un autre grand prédateur, Michel-Edouard Leclerc, qui avait osé attaquer le transporteur maritime en l’accusant de profiter de la situation pour gonfler ses marges et encaisser des bénéfices mirobolant… Un dialogue savoureux et quelque peu viril, imaginaire bien entendu, mais qui donne bien le ton des journalistes du Ravi, jamais avares en bons mots et fins observateurs des petits travers du microcosme politico-économique régional.

Exemple de « contrôle technique de la démocratie » à Aix-en-Provence le 24 septembre 2021 : une caricature de Sophie Joissains signée Trax (source © le Ravi)

C’est d’ailleurs ce qui faisait le sel de ce média pas comme les autres qui sortait, mois après mois, ses enquêtes d’investigation sur les sujets qui fâchent, mais aussi ses portraits acides de personnalités « en surmoi médiatique » qui ont tellement pris la grosse tête qu’elles s’exposent à un rappel peu amène de certaines de leurs déclarations publiques à l’emporte-pièce. Sa rubrique mensuelle intitulée « contrôle technique de la démocratie » était un vrai bijou d’observation des mœurs locales de la démocratie au quotidien, observée en direct par un journaliste assistant incognito à un conseil municipal et relatant avec talent et humour le jeu de rôle des élus locaux jamais avares de postures et sans cesse rattrapés par leur vanité personnelle et leur ego surdimensionné.

Un dessin signé Yakana, à l’occasion de la disparition du Ravi (source © le Ravi)

Et pourtant, le journal se portait plutôt bien avec ses ventes en hausse, son site internet performant et très fréquenté, ses actions éducatives bien suivies et son taux d’autofinancement remarquable de 80 %. Mais ce n’était pas suffisant pour faire vivre durablement la petite équipe de journalistes particulièrement investie qui se dévouait corps et âmes pour ce projet atypique. Faute de subvention publique et malgré les nombreux soutiens populaires régulièrement sollicités, le journal, comme d’ailleurs toute la presse écrite, avait bien du mal à trouver son équilibre financier. Or en 2021, le Conseil départemental de Martine Vassal comme le Conseil régional de Renaud Muselier, ont brusquement fermé le robinet des subventions à ce journal satirique un peu trop critique à leur égard. La Ville de Marseille a bien tenté de lui venir en aide en votant in extremis une subvention à son bénéfice en juin dernier mais le journal a donc déposé le bilan avant même d’avoir pu en voir la couleur…

La Ravilution de juin 2022, vue par Na ! : en 3 mois, les donateurs se sont mobilisés pour recueillir 63.000 euros de dons et tenter de sauver le journal, en vain (source © le Ravi)

Malgré le tragique de la situation, l’équipe du Ravi a gardé son sens de l’humour et sa page d’adieu et de remerciement à tous ceux qui l’ont accompagné dans cette aventure vaut la lecture ! Petit extrait : « C’est donc la fin d’une histoire débutée en 2003 ! Pour les six salariés de la Tchatche, aucun problème : comme pour tous les chômeurs, il leur suffira de traverser la rue afin de trouver un travail. Pour l’offre médiatique régionale, déjà étriquée, c’est ballot : elle s’appauvrit encore un peu plus avec la disparition d’un des très rares journaux mêlant enquête et satire en France… ».

A l’occasion de la disparition du Ravi, les (fausses) condoléances des personnalités locales, ici le sénateur RN Stéphane Ravier… (source © le Ravi)

Quant aux personnalités locales, l’équipe du Ravi anticipe avec autant de perspicacité que d’ironie les larmes de crocodile qu’ils ne manqueront pas de verser sur la disparition de ce média indépendant qui leur a si souvent fait grincer les dents et lever les bras au ciel, un peu comme le fameux ravi de la crèche, auquel le journal en question tire son nom, l’air toujours un peu ahuri et naïf mais sans jamais baisser les bras, jusqu’à ce jour du moins… Un grand remerciement en tout cas à cette équipe de journalistes passionnés qui a œuvré avec autant de conviction, et souvent un brin de provocation, pour faire vivre cette démocratie locale si précieuse.

L. V.

Philippe Echaroux enchante la montagne

12 septembre 2022

Le photographe marseillais Philippe Echaroux n’en finit pas de faire parler de lui. Nous avions déjà évoqué sur ce blog ses œuvres aussi spectaculaires qu’éphémères qui revêtent souvent un caractère engagé voir pédagogique. Devenu une véritable référence mondiale en matière de street art 2.0, en remplaçant les bombes de peintures qui dégradent durablement les murs tagués malgré eux, par un vidéoprojecteur surpuissant, il n’hésite pas à afficher sur les façades de Marseille, de La Havanne, de New York ou de Venise ses slogans humoristiques, profonds ou provocateurs.

Projection de Philippe Echaroux sur le Cap Canaille (source © Philippe Echaroux)

Mais Philippe Echaroux est aussi un artiste engagé qui embrasse de multiples causes. Celles des enfants des rues de Calcutta comme celle de la déforestation qui menace la forêt amazonienne. Après avoir projeté un portrait géant de Zinédine Zidane sur le pignon aveugle d’une maison marseillaise de la Corniche, Philippe Echaroux s’est rendu en 2016 au fin fond de la forêt amazonienne pour y rencontrer des représentants d’un peuple indien méconnu, les Suruis, au contact de la civilisation occidentale depuis une cinquantaine d’années seulement, et aux prises avec la déforestation qui menace leur écosystème millénaire.

Projection dans la forêt amazonienne d’un visage Surui (source © Philippe Echaroux / Destimed)

Ses portraits de membres de la tribu Suruis, projetés de nuit sur les immenses arbres qui les entourent créent un univers onirique des plus étranges qui a beaucoup amusé les Indiens assistant à la genèse et à la mise en œuvre de ce projet artistique pour le moins original. Mais cette œuvre éphémère dont les photographies témoins ont été exposées dans une galerie parisienne fin 2016, sont avant tout un acte écologique militant. Celui d’un artiste qui cherche à convaincre par l’émotion esthétique que la défense de la forêt amazonienne est une condition de la survie de l’humanité, et pas seulement des quelques tribus qui y vivent en symbiose avec le milieu naturel.

Projection de Philippe Echaroux sur les arbres de la forêt amazonienne (source © Philippe Echaroux)

« Derrière chaque arbre déraciné, c’est un homme qui est déraciné ». Tel est le message fort que cherche à faire passer Philippe Echaroux à travers ce projet spectaculaire. Et il entreprend la même démarche pour attirer l’attention sur la fonte inexorable des glaciers alpins, n’hésitant pas à crapahuter de nuit avec un guide de haute montagne, sur ce qu’il reste de la Mer de glace pour projeter sur le monde minéral qui l’entoure ses messages d’alerte sur cette glace qui hurle en fondant comme une vulgaire boule de crème glacée entre les mains d’un gamin capricieux.

Projection de Philippe Echaroux sur la Mer de Glace qui fond désespéramment (source © Philippe Echaroux)

Car Philippe Echaroux est un vrai amoureux de la montagne et de ceux qui l’habitent. Alpinistes, gardiens de refuges, bergers d’alpage ou secouristes de haute-montagne, autant de figures auxquelles l’artiste marseillais a voulu rendre hommage dans une série de portraits géants qu’il a projeté au cours de l’été 2022 et jusqu’au 30 septembre, sur les façades de plusieurs villages du Parc des Écrins, dans les Hautes-Alpes, et de l’Oisans, en Isère.

Philippe Echaroux dans le massif des Écrins (photo © Patrick Domeyne / Made in Marseille)

Une exposition in situ dans de petits villages de montage, qui attire les touristes de passages et les amoureux de la montagne, tout en rendant un hommage magnifique à ceux qui y vivent toute l’année. Photographe portraitiste reconnu, Philippe Echaroux sait mieux que personne rendre toute l’humanité de ces visages burinés par le soleil des longues courses en altitude et désireux de faire partager leur passion de ces paysages naturels dont l’accès se mérite par l’effort.

Projection sur une façade du village de Villar-d’Arène dans le Parc des Écrins (photo © Patrick Domeyne / Made in Marseille)

On ne peut que saluer cette belle initiative qui vise à réenchanter ces paysages alpins et à valoriser cette pratique d’un alpinisme authentique et respectueux de la nature, tout en faisant appel à un art à la fois original, d’une beauté esthétique incontestable, minimisant son impact environnemental par son aspect éphémère et virtuel, mais en même temps porteur d’un message humaniste fort : bravo l’artiste !

L. V.

Orange : le théâtre romain à la loupe numérique

10 septembre 2022

La ville d’Orange, dans le Vaucluse, est heureusement davantage connue pour les vestiges de son théâtre antique et de son arc de triomphe, inscrits depuis 1981 au répertoire des monuments mondiaux de l’UNESCO, que pour sa propension durable à voter à l’extrême-droite : Jacques Bompard s’y est pourtant fait élire maire à cinq reprises depuis 1995, d’abord sous l’étiquette du Front National, puis du Mouvement pour la France de Philippe de Villiers en 2008, et finalement depuis 2014 sous l’appellation de la Ligue du Sud. Une longévité qui traduit un ancrage incontestable à la droite de la droite des 28 000 habitants de la commune qui fut jadis, au Moyen-Age la capitale de la principauté d’Orange et le resta jusqu’à son annexion au royaume de France en 1773, à la suite des traités d’Utrecht, signés par Louis XIV avec l’Espagne et la Grande-Bretagne.

L’arc de triomphe romain d’Orange (photo © Falco / Pixabay / Provence 7)

Placé à un carrefour stratégique, en bordure de la vallée du Rhône, à 120 km au nord de Marseille, la zone fut le théâtre, en 105 avant J.-C. d’une belle déculottée des légions romaines, écrasées par des hordes de Teutons et de Cimbres. Mais 70 ans plus tard, changement de décor : des vétérans de la IIe légion gallique de Jules César y fondent la colonie d’Arausio après avoir conquis la région à la tribu gauloise des Tricastini.

En quelques années, sous le règne de l’empereur Auguste, la future ville d’Orange connaît un important développement. Le théâtre antique, qui date de cette époque et a été adossé à la colline de Saint-Eutrope, est de nos jours l’un des mieux conservés et impressionne par les dimensions de son mur de façade, le postscaenum, de 104 m de longueur et 35 m de hauteur, dont Louis XIV dira : « c’est la plus belle muraille de mon royaume » !

Vue aérienne du théâtre antique d’Orange (source © theatre antique)

Sa façade intérieure constitue un mur de scène (frons scenae) qui à l’époque était peint et orné de statues, frises et colonnes de marbre, dont subsistent quelques vestiges, dont une belle frise de centaures qui surmontent l’ouverture principale, dite porte royale. Une immense niche abritant une statue colossale, réputée, à tort sans doute, être une représentation de l’empereur Auguste en personne, attire les regards en partie haute de cet immense façade qui surmonte la scène du théâtre.

Statue monumentale dans la niche du mur de scène du théâtre antique d’Orange (source © theatre antique)

Achevé en 50 après J.-C., ce théâtre antique capable d’accueillir environ 10 000 spectateurs répartis entre la fosse d’orchestre en demi-lune et les différentes rangées de gradins, a certainement beaucoup fait pour la transmission locale de la culture latine durant les premiers siècles de notre ère. Mais l’établissement n’est plus exploité comme tel à partir de 391 après J.-C. Pillée par les Wisigoths en 412, puis par les Ostrogoths en 508, la ville d’Orange perd de sa superbe avant d’être élevée au rang de principauté en 1163 par l’empereur du Saint-Empire romain germanique Frédéric Barberousse. Les vestiges du théâtre antique sont alors peu à peu intégrés dans les ouvrages de défense du château des princes d’Orange.

A partir de 1562, la ville est le théâtre de sanglantes guerres de religion et une partie de la population trouve alors refuge dans les murs du théâtre antique, n’hésitant pas à ce servir des pierres de l’édifice pour y construire des maisons dont les poutre viennent s’encastrer directement dans l’ouvrage romain. En 1814, on dénombrait ainsi pas moins de 91 maisons bâties directement dans l’enceinte du théâtre antique, maisons qui seront progressivement démolies à partir de 1823. On découvre alors à quel point les vestiges du magnifique monument ont été dégradées et Prosper Mérimée, nommé en 1834 inspecteur général des monuments historique s’en émeut, craignant que ces ruines antiques ne disparaissent à jamais.

Le théâtre romain d’Orange en 2008 (photo © Benh Lieu Song / CC BY-SA 2.0 / Flickr / Wikimedia)

A partir de 1856 sont lancées de vastes opérations de restauration, accompagnées de fouilles archéologiques. Les gradins, qui avaient quasi entièrement disparu, sont totalement reconstitués. En 2006, on ajoute carrément un toit de scène en verre et métal pour protéger la partie supérieure du mur de scène et y accrocher les éclairages. Depuis 1869, l’ancien théâtre antique ainsi largement modernisé accueille chaque année les « fêtes romaines » devenues depuis 1902 les « Chorégies d’Orange ».

Et ce n’est pas fini puisque en 2016 a été entrepris, à l’initiative de la Ville qui en porte la maîtrise d’ouvrage, un nouveau programme de restauration particulièrement ambitieux, étalé sur 8 ans, et qui porte sur la rénovation successive du mur de scène, des deux basiliques latérales qui le flanquent, des gradins mais aussi des galeries et des grottes attenantes, ainsi que les voûtes des vomitorium par lesquels s’engouffrait la foule des spectateurs antiques.

Ce chantier, qui se déroule par tranches annuelles entre septembre et avril pour ne pas gêner l’organisation des spectacles, s’appuie sur l’immense fond documentaire amassé depuis des années par l’Institut de recherche sur l’architecture antique, basé à Aix-en-Provence, mais aussi sur une campagne impressionnante d’acquisition de photographies numériques du monument sous toutes ses facettes, selon la technique de lasergrammétrie. Des photos de très haute résolutions sont prises à l’aide de perches jusqu’à 8 m de hauteur et par drone pour couvrir la moindre parcelle du bâtiment, des photos qui sont ensuite assemblées et traitées numériquement pour constituer un véritable modèle numérique 3D de l’ouvrage.

Représentation en 3D du théâtre antique à partir des ortho-photos montrant la texture et la couleur de chaque pierre, celles d’origine et celles des restaurations des XIXe et XXe siècles (source © Muséum d’Aix-en-Provence / TPBM)

Ce projet, dénommé TAIC, pour Théâtre antique intelligent connecté (ça ne s’invente pas…), mené un an avant la mise en place des premiers échafaudages, permet de guider le travail des archéologues et des entreprises en charge de la restauration, en permettant d’identifier à l’avance et dans les moindres détail, les zones les plus dégradées qui devront être restaurées, mais aussi de géolocaliser avec précision sur la maquette paramétrique numérique du bâtiment chaque observation d’intérêt archéologique.

Reconstitution du théâtre antique du temps de sa splendeur (source © Culturespaces AGP / Culture & Patrimoine / Écho du mardi)

A l’issue de ce chantier ambitieux, qui s’achèvera en 2024, le théâtre antique d’Orange disposera ainsi d’une doublure numérique sous forme de maquette tridimensionnelle que l’on pourra orienter sous toutes ses coutures et dans laquelle on pourra faire toutes les vues en coupe souhaitées, ce qui ne pourra que faciliter la compréhension du bâtiment et sa gestion patrimoniale pour les siècles à venir, tout en fournissant un support pédagogique précieux pour les touristes qui bénéficient déjà d’une visite virtuelle du site. Quand les technologies de l’information numérique se mettent au service de la restauration du patrimoine antique, le spectacle est assuré…

L. V.

Waterloo : l’urne trop pleine s’est vidée…

4 septembre 2022

Qui n’a pas appris dans ses jeunesse ces alexandrins du grand poète Victor Hugo rendant hommage à sa manière, quelque peu dithyrambique, à cette bataille dantesque qui s’est déroulée le 18 juin 1815 et qui fut la dernière à laquelle prit part Napoléon, contraint d’abdiquer définitivement 4 jours plus tard :

Waterloo ! Waterloo ! Waterloo ! morne plaine !

Comme une onde qui bout dans une urne trop pleine,

Dans ton cirque de bois, de coteaux, de vallons

La pâle mort mêlait les sombres bataillons.

Composé quarante ans après les événements, ce poème des Châtiments, titré L’expiation, traduit bien la fascination morbide que cette bataille homérique qui opposait la France au reste de l’Europe a suscité parmi ses contemporains. Victor Hugo lui-même a visité en 1860 le champ de bataille, situé à une vingtaine de kilomètres au sud de Bruxelles, sur le plateau de Mont-Saint-Jean, après avoir écrit ces vers célèbres et pour les besoin de son roman Les Misérables.

L’infanterie française conduite par Jérôme, le frère de Napoléon, attaque le château d’Hougoumont à Waterloo, peinture de l’artiste américain Mark Churms (source © Cranston Fine Arts)

Celui-ci comprend un livre entier consacré à cette bataille mémorable dans laquelle Hugo décrit la fureur des combats lors de la charge des cuirassiers français qui se brise sur les carrés de l’infanterie britannique, avant d’évoquer le soldat Thénardier occupé à piller les cadavres au soir de la bataille et qui se retrouve récompensé pour avoir sauvé un général alors qu’il s’apprêtait à le dépouiller sans la moindre vergogne…

Comme après chaque bataille de cette ampleur, les vautours étaient nombreux à rôder une fois la mitraille apaisée, pour récupérer tout ce qu’ils pouvaient sur les cadavres encore chauds des soldats tombés au combats. Et Waterloo fut probablement une des pires boucheries de l’époque, pourtant riche en batailles sanglantes après 20 ans d’affrontements consécutifs à la Révolution française et aux guerres de conquête napoléoniennes. Selon les historiens, le bilan des 4 jours que dura la campagne de Belgique qui se solda par la bataille rangée de Waterloo, serait d’au moins 23 700 morts (certains avancent plutôt le chiffre de 40 000 tués !) et quelques 65 400 blessés toutes armées confondues, sans compter quelques 12 000 chevaux tombés au champ d’honneur.

La bataille de Waterloo, lithographie de William Holmes Sullivan datant de 1898 (source © Meisterdrucke)

Du côté français qui avait mobilisé plus de 71 000 hommes, on dénombre au minimum 11 500 tués dont 14 généraux et près de 34 000 blessés. C’est donc un véritable carnage, d’autant que les armées alliées, commandées par le duc de Wellington, sont presque aussi nombreuses et présentent des pertes encore supérieures. Cette coalition européenne mobilisée contre l’armée napoléonienne rassemble pour sa part des troupes venues de Grande-Bretagne, des États allemands de Hanovre, de Brunswick et du Nassau, mais aussi des Belges, des Néerlandais et des Prussiens (les fameux renforts commandés par Blücher, qui font basculer le sort des armes).

Charge de la cavalerie française contre les carrés anglais, tableau du peintre français Emmanuel Philippoteaux, conservé au Wellington Museum, à Londres (source © site sur la bataille de Waterloo)

Et pourtant, curieusement, les quelques fouilles qui ont été réalisées sur le champs de bataille qui a été laissé grosso modo laissé en l’état depuis 1815, ont révélé excessivement peu de restes humains. En 2015, un squelette humain a bien été mis à jour à l’occasion du chantier de construction d’un parking près du musée, et en 2019, les archéologues ont exhumé un os de jambe amputée en fouillant les vestiges de ce qui fut le principal hôpital de campagne des armées coalisées. Voilà qui paraît bien peu au vu du gigantesque charnier que tous les contemporains décrivent à l’issue de cette bataille dantesque et effroyable…

Un des carrés anglais sur lequel vient se briser la cavalerie française : le 28e régiment à Quatre Bras, peint par Elizabeth Thomson en 1875 (source © Slate)

A tel point que certains historiens s’interrogent sur le devenir de tous ces cadavres tombés dans cette morne plaine. A l’instar de l’Écossais Tony Pollard, directeur du Centre for Battlefield Archaeology à l’Université de Glasgow et qui a notamment publié en juin dernier, dans la revue scientifique Journal of Conflict Archeology une étude pour le moins surprenante. Il s’est notamment intéressé aux témoignages des très nombreux contemporains qui, souvent par simple curiosité morbide, se sont précipités sur le champ de bataille de Waterloo sitôt éteint le son de la mitraille. Leur intention n’était pas, comme la crapule de Thénardier, de venir détrousser les cadavres, mais simplement de se rendre compte par eux-mêmes de ce choc de titans qui venait de sceller le sort de l’empire napoléonien et de changer fortement le destin de l’Europe.

Plusieurs de ces témoignages émanent de Britanniques venus en nombre dans les jours qui ont suivi la bataille et qui relatent les opérations d’évacuation des blessés, dans les premiers jours, et l’ensevelissement des morts qui a pris une bonne dizaine de jours au total, sans compter le pillage qui s’est poursuivi pendant des mois.

Crémation des corps de soldats morts à Waterloo, devant le château d’Hougoumont, peint par James Rouse et publié en 1817 par William Mudford (source © Journal of Conflict Archeology)

Selon ces écrits, les innombrables cadavres d’hommes et de chevaux qui jonchaient le champ de bataille ont dû être brûlés pour tenter de réduire le volumes de corps à ensevelir. De nombreuses fosses ont été creusées à la hâte mais les monceaux de corps étaient tels que du bois était disposé au sommet de ces tas pour poursuivre la crémation et faciliter ensuite l’ensevelissement des restes, le tout en plein été, dans une puanteur que tous les témoins décrivent comme atroce…

Enterrement de soldats dans des fosses communes à la Haye sainte, peinture de James Rouse (source © Journal of Conflict Archeology)

Curieusement, malgré ces témoignages illustrés, aussi précoces que multiples, et malgré les campagnes d’investigation qui ont été menées sur le terrain, aucune de ces fosses communes n’a pu être retrouvée par les archéologues que cette disparition ne manque pas d’intriguer : que sont donc devenus les ossements des dizaines de milliers de cadavres tombés à Waterloo et enterrés sommairement sur place ?

Selon Tony Pollard, la raison principale de cette disparition étrange serait due au fait que les cadavres en question ont été en grande partie recyclés ! On savait déjà que les dents des soldats tombés à Waterloo avaient fait l’objet d’un pillage à grande échelle qui serait même à l’origine de l’essor des prothèses dentaires, les premières implantées n’étant autres que ces « dents de Waterloo » prélevées sur des cadavres…

Mais on apprend désormais que le champ de bataille de Waterloo, comme les autres lieux de confrontation majeure de l’épopée napoléonienne, ont servi en réalité dans les années 1820, de réserve de matière première pour la fabrication d’engrais agricole. Ce n’est en effet qu’en 1840 que le chimiste français Frédéric Kuhlmann a développé un procédé industriel permettant de synthétiser les superphosphates et répondre aux énormes besoins en fertilisant des gros producteurs de betterave à sucre du nord de la France. Mais, jusque-là, on avait beaucoup recours, pour la production de ces phosphates dont l’agriculture est friande, à la récupération des ossements (animaux en principe, mais aussi humains quand l’occasion se présentait), réduits en farine et exportés ensuite, notamment vers les îles britanniques.

La poudre d’os, un fertilisant naturel toujours aussi recherché… (source © Market on the web)

Un article publié dans The London Observer en novembre 1822 faisait état de ce trafic peu ragoûtant, reconnaissant qu’un soldat mort était une source de commerce des plus lucratifs puisque ses ossements, soigneusement récoltés sur les grands champs de bataille du continent étaient ensuite importées à grands frais pour être broyés et revendus aux agriculteurs du Yorkshire. Le journaliste allait même jusqu’à s’étonner que la Grande-Bretagne ait ainsi envoyé tant de jeunes soldats se faire tuer en Europe pour ensuite devoir importer leurs restes afin de fertiliser ses sols agricoles : l’économie du recyclage, qui revient fort à la mode de nos jours, ne date finalement pas d’hier…

L. V.

Sempé, for ever…

14 août 2022

Le dessinateur humoristique et poète, Jean-Jacques Sempé, nous a quitté ce jeudi 11 août 2022, décédé paisiblement à près de 90 ans, dans sa résidence de vacances à Draguignan, dans le Var, selon un communiqué de son épouse. Une fin de vie banale pour un homme dont tous ceux qui l’ont approché retiennent la grande gentillesse et l’humanité simple. Porté ni sur l’actualité ni sur la politique, il a pourtant réussi l’exploit de dessiner pas moins de 113 fois la couverture du prestigieux magazine américain The New-Yorker, avec lequel il a collaboré pendant 40 ans à partir de 1978, et il restera sans doute comme l’un des dessinateurs français les plus illustres dont tout le monde connaît les dessins et leur style inimitable.

Le dessinateur Jean-Jacques Sempé à sa table de travail à Montparnasse, en 2019 (photo © LP / Arnaud Dumontier / Connaissance des arts)

Il était pourtant bien mal parti dans la vie. Enfant né hors mariage en 1932, à Pessac, il subit durant toute son enfance les terribles scènes de ménage de ses parents et se réfugie dès l’âge de 12 ans dans le dessin humoristique avant de quitter l’école à 14 ans pour son premier métier de livreur à bicyclette, à une période où la profession était bien représentée avant une longue éclipse. En 1954, il rencontre René Goscinny dans une agende de presse belge où il dépose régulièrement ses dessins pour un hebdomadaire intitulé Le Moustique. C’est le début d’une longue amitié qui débouche rapidement sur les premiers scénarios du Petit Nicolas, publié dans Pilote à partir de 1959, en même temps que les premières aventures d’Astérix.

Un album du Petit Nicolas réédité par IMAV éditions

C’est en voyant une publicité du célèbre caviste Nicolas que Sempé a eu l’idée de nommer ainsi son petit écolier turbulent des années 1950, tandis que Goscinny invente pour sa bande de copains les noms les plus extravagants, Rufus, Alceste ou Clotaire. Un univers de cours de récréation qui connaîtra en tout cas un succès immense et durable, publié à partir de 1960 et réédité depuis 2004 par Anne Goscinny, la propre fille de René, elle-même éditrice. Un succès que Sempé expliquait à sa façon : «  Le Petit Nicolas est indémodable car lorsque nous l’avons créé il était déjà démodé » : bien vu en effet !

A partir de 1965, Sempé collabore régulièrement avec l’Express où paraissent ses dessins toujours très fouillis dans lesquels se perdent ses personnages, parfois ridicules et pétris de convenance et de vanité, mais souvent profondément sincères sous le regard du dessinateur qu’on devine aussi espiègle que bienveillant. Des dessins plein de poésie et totalement intemporels, généralement en décalage complet avec l’actualité, centrés sur le comportement et les rapports humains plus que sur l’écume des modes et des événements.

Un dessin de Sempé à la une du New-Yorker (source © The Huffington post)

Il dessine également pour le Figaro et le Nouvel Observateur, puis Télérama à partir de 1980, tout en développant son activité pour le New Yorker qui lui assure une notoriété internationale. Les aventures du Petit Nicolas ont d’ailleurs été traduits dans une quarantaine de pays et ses autres publications de dessins d’humour dans une bonne vingtaine. Les cinq premiers volumes du Petit Nicolas, publiés entre 1960 et 1964, se sont d’ailleurs vendus au total à 15 millions d’exemplaires !

Ses dessins de cyclistes, de musiciens d’orchestre, de richissimes hommes d’affaires blasés ou de belles désœuvrées en villégiature à Saint-Tropez, resteront gravés dans les mémoires de chacun : on y reconnaît du premier coup d’œil sa patte tout en rondeur et son style inimitable, plein de poésie.

Connaisseur de vin, un dessin de Jean-Jacques Sempé, à admirer parmi bien d’autres sur le site de sa galeriste et épouse, Martine Gossieaux

Son dernier dessin est à lui seul est représentatif de l’artiste. Publié la semaine dernière dans Paris Match, quelques jours seulement avant son décès, on y voit une muse perdue dans un immense paysage pittoresque et verdoyant bien que dessiné en noir et blanc, comme souvent chez Sempé. Elle s’adresse à celui qui s’efforce de peindre la scène sur son chevalet, consciente sans doute que face à une telle beauté du paysage naturel qui l’entoure elle risque de paraître bien insignifiante : « Pense à ne pas oublier ».

Le dernier dessin de Jean-Jacques Sempé, publié dans Paris-Match du 4 au 10 août 2022 (source © Paris Match / Twitter)

Mais il n’y a aucun risque qu’on oublie le dessinateur qu’était Sempé avec ses dessins qui ne seront jamais démodés tant ils reflètent la complexité de l’âme humaine et ses petits travers intemporels, les petites joies du quotidien et les grandes émotions de toujours. A croire que son nom qui rappelle furieusement le semper latin, qui désigne justement ce mot de toujours, alors qu’il traduit simplement son origine basque, était prémonitoire pour ce dessinateur poétique et élégant de l’intemporel…

L. V.

La dure lutte des facteurs de luths

7 août 2022

Le luth, c’est cet instrument à cordes pincées en forme de poire que l’on retrouve fréquemment sur les tableaux de la Renaissance, à l’image de ce célèbre tableau du Caravage, intitulé justement Le joueur de luth, peint à la toute fin du XVIe siècle et conservé au musée de l’Ermitage, à Saint-Pétersbourg. Très prisé à la cour de François 1er, le luth est alors un instrument courant, particulièrement apprécié pour accompagner la voix humaine du fait de son volume sonore plutôt intimiste. Apparu en Perse puis en Égypte il y a au moins 3 000 ans, le luth était, si l’on en croit l’Ancien Testament, déjà joué à la cour du roi David.

Le joueur de luth, huile sur toile du Caravage, peint vers 1596 et conservé au musée de l’Ermitage, Saint-Pétersbourg (source © Wikipedia)

Adopté ensuite par les Arabes qui le nomment trivialement al-oûd, autrement dit « le bout de bois », le luth fait partie de ces multiples présents de la civilisation islamique, qui diffuse en Europe depuis le royaume Andalou et que le Moyen-Age occidental s’approprie, le nom même luth n’étant qu’une déformation de l’appellation arabo-persane. Ce sont d’ailleurs les artisans arabes qui ont inventé la manière d’assembler la caisse de résonance du luth sous forme de « côtes », des lames en bois de noyer, d’if ou d’érable, courbées à la vapeur et assemblées entre elles pour former cette caisse ventrue dont l’intérieur est renforcé par des bandes de parchemin collé. La table elle-même, généralement en épicéa, est classiquement percée d’une ou plusieurs rosaces soigneusement sculptées selon des motifs géométriques qui rappellent la calligraphie arabe traditionnelle, tandis que le manche, souvent en ébène, est délicatement orné de fines incrustations en ivoire.

Un luth moderne, produit par le luthier Stephen Murphy

D’abord pourvu de 4 cordes initialement à base d’intestin de lionceau, désormais plus prosaïquement en boyau de mouton, il s’enrichit au XVe siècle d’une cinquième puis d’une sixième corde, avant que l’on ait l’idée de doubler certaines cordes, pour former des « chœurs », si bien qu’un luth peut désormais compter jusqu’à 24 cordes, qui sont pincées entre le pouce et l’index.

Le fils d’Henri IV, le futur roi Louis XIII, était paraît-il un joueur virtuose de luth dont il avait reçu un premier exemplaire dès l’âge de 3 ans et qu’il a joué toute sa vie dans son antre intimiste que constituait le pavillon de chasse de Versailles où sa femme, Anne d’Autriche, n’était pas bienvenue, elle qui, en bonne espagnole, ne jouait que de la guitare. Louis XIV, qui n’avait que 4 ans à la mort de son père, en 1643, reçoit quant à lui son premier luth pour ses 8 ans et pratique cet instrument pendant 10 ans avant de l’abandonner peu à peu au profit de la guitare tandis que la musique de Lulli impose d’autres instruments plus sonores, dont le clavecin, pour accompagner ses spectacles grandioses.

Portrait d’un luthiste français par Jean de Reyn, vers 1640 (source © Classique News)

Il fallu ensuite la fin du XIXe siècle pour que l’on redécouvre le luth grâce au Français Arnold Dolmetsch et son élève anglaise, Diana Poulton qui se replonge dans la musique de Shakespeare. Le luth est désormais un instrument qui bénéficie d’un regain d’intérêt avec une petite centaine de professeurs répertoriés en France par la Société française de luth, et pas moins de 22 luthiers recensés, dont l’Australien Stephen Murphy, installé depuis 1977 dans la Drôme, où il fabrique une quarantaine d’instruments par an, vendus entre 6 000 et 10 000 € pièce.

Pendant ce temps, les luthiers syriens, pourtant dépositaires de la tradition millénaire de fabrication de cet instrument, se morfondent en attendant vainement les clients, comme le relate un reportage diffusé dans La Croix, en 2017, selon lequel il ne resterait plus que six ateliers de luthiers dans tout le pays. Les instruments produits localement, pourtant richement ornés de véritables marqueteries en nacre et ivoire, se vendent au prix dérisoire de 500 € mais la production est menacée par la difficulté croissante à trouver des ouvriers qualifiés mais aussi à s’approvisionner en bois de noyer, venu de la Gouta orientale, ce fief de la rébellion djihadiste où la population a décimé les arbres encore debout pour en faire du bois de chauffage…

Ali Khalifeh, luthier syrien à Damas le 17 juillet 2017 (photo © Louai Beshara / AFP / La Croix)

Ali Khalifeh, descendant d’une famille de luthiers installés dans le quartier Adaoui à Damas, a pourtant réussi à moderniser la production en introduisant des machines qui permettent de cintrer plusieurs cotes simultanément et de polir un oud en un quart d’heure là où il faut cinq à six heures à la main ! Cela permet à son atelier de produire une vingtaine d’instruments chaque mois, mais ne rend pas pour autant le luthier optimiste sur l’avenir de son artisanat pourtant séculaire.

Miguel Serdoura, PDG du Luth doré, manufacture moderne de luths

De son côté, le luthiste portugais Miguel Serdoura a créé en 2015 Le Luth doré, une manufacture où les instruments sont fabriqués en série par plusieurs ouvriers, ce qui lui permet de commercialiser à partir de 1 500 € des luths Renaissance à 8 chœurs et, pour un peu plus de 2 000 € pièce des luths baroques à 13 chœurs, tout en développant des accessoires sophistiqués comme des étuis à contrôle hygrométrique. Installé à Paris, Le luth doré a sous traité la fabrication de ses instruments à des luthiers chinois qu’il a soigneusement formés, jusqu’à se rendre compte, en 2018, que ses derniers s’étaient lancés dans la contrefaçon à grande échelle et commençaient à inonder le marché européen avec des copies parfaitement identiques et arborant son propre logo !

Miguel Serdoura a vivement réagi à une pratique aussi déloyale, engageant des poursuites judiciaires contre les contrevenants, tout en rapatriant illico ses ateliers de fabrication en Europe : la vie du facteur de luths n’est pas un long fleuve tranquille, dans notre économie mondialisée en quête de luth final…

L. V.

Carnoux : l’Artea toujours englué dans l’ALG

2 août 2022

Plus de vingt ans que ça dure ! Voilà plus de vingt ans que l’Artea, la salle de spectacle municipale de Carnoux-en-Provence, un écrin de culture magnifique composé d’une salle de spectacle remarquable avec sa jauge de 308 places assises et 450 debout et sa scène toute équipée assortie d’un vaste hall de 200 m2 et d’un théâtre de verdure en forme d’amphithéâtre doté de 300 places assises supplémentaires, ce bel équipement que bien des communes nous envient, vivote dans les mains d’une société privée chargée de son exploitation, largement subventionnée par la collectivité.

L’entrée de l’Artea, la salle de spectacle municipale de Carnoux (source © My Provence)

C’est en effet en 2000 que la gestion de cette salle de spectacle municipale a été confiée en délégation de service public à la société Arts et loisirs gestion (ALG), une SARL créée pour l’occasion et dont le siège social est d’ailleurs domicilié dans les locaux même de l’Artea. Le directeur de cette société, Gérard Pressoir, ancien conseiller financier à la Barclay’s Bank et ex directeur d’antenne de Fun Radio à Aix-en-Provence, s’était fait la main en gérant à partir de 1994, déjà en délégation de service publique (DSP), le Stadium de Vitrolles, une salle polyvalente de 4500 places conçue en 1990 par l’architecte Rudy Ricciotti pour la modique somme d’un peu plus de 7 millions d’euros, sous forme d’un gros cube de béton brut égaré en pleine campagne sur les remblais toxiques d’un ancien terril de boues rouges issues de la fabrication locale d’alumine.

Le Stadium de Vitrolles, à l’état d’abandon sur les hauteurs de Vitrolles, au milieu des déchets toxiques de boues rouges (source © Maritima)

Mauvais pioche pour Gérard Pressoir car après quelques années de succès relatif, assuré surtout grâce aux matchs de handball de l’équipe montée par Jean-Claude Tapie, le frère de Bernard, la polémique fait rage autour de cette salle de spectacle excentrée et atypique. Dès 1997, l’élection de la candidate Front National Catherine Mégret à la mairie de Vitrolles attise les tensions. A la suite de l’échec d’un concert de rock identitaire français prévu le 7 novembre 1997, le Stadium, déjà fragilisé par le dépôt de bilan de l’OM Handball en 1996, ferme ses portes en 1998, la municipalité refusant de renouveler la DSP. Il faut dire qu’un attentat à la bombe avait eu lieu une semaine avant pour empêcher le déroulement de ce spectacle de rock, donnant à la municipalité Front national le prétexte rêvé pour tirer le rideau, les installations techniques ayant été gravement endommagées.

Depuis, le Stadium est à l’abandon, victime des pillards et autres squatteurs. Récupéré en 2003 par la Communauté d’agglomération du Pays d’Aix, cette dernière a préféré y stocker des ordures ménagères et construire une autre salle de spectacle à Luynes, comprenne qui pourra… Reprise en 2015 par la commune de Vitrolles désormais dirigée par le socialiste Loïc Gachon, il a fallu attendre fin 2021 pour que le Festival lyrique d’Aix-en-Provence envisage de rouvrir la salle mais rien n’est encore fait tant le coût des travaux de remise en état est effrayant !

Gérard Pressoir (à droite), exploitant de l’Artea depuis plus de 20 ans, ici avec le chanteur et humoriste Yves Pujol (source © L’ARTEA)

Toujours est-il que c’est fort de cette expérience quelque peu mitigée que la SARL ALG, dans laquelle Gérard Pressoir est associé à parts égales avec la société Delta Conseil de Dominique Cordier, a remporté le marché de l’exploitation de l’Artea, dans le cadre d’une DSP par voie d’affermage. Un marché renouvelé à de multiples reprises depuis, étendu en 2018 à la gestion du Centre culturel de Carnoux, et qui vient encore d’être attribué, pour la n-ième fois à la société ALG et pour une durée de 5 ans jusqu’en septembre 2027, à l’issue d’une commission d’appel d’offre qui s’est déroulée en toute discrétion le 22 juillet 2022. Comme à l’accoutumée, aucune autre offre que celle de la société ALG n’avait été déposée, ce qui limite de fait grandement les aléas de la concurrence et a donc permis à Gérard Pressoir, dont la propre fille siège désormais au conseil municipal de Carnoux, de convaincre aisément et sans beaucoup d’arguments, qu’il était le mieux placé pour se succéder une nouvelle fois à lui-même dans la gestion de cet équipement culturel public : « il faut que tout change pour que rien ne change »…

La salle de spectacle de l’Artea, à Carnoux, avec ses 308 places assises (source © L’ARTEA)

Pourtant, le bilan de cette exploitation, jusqu’à présent soigneusement tenu à l’abri de la curiosité des habitants de Carnoux, bien que propriétaires et principaux bénéficiaires de l’Artea, n’est pas des plus brillants si l’on s’en réfère aux quelques feuillets assez indigents qui tiennent lieu de bilan annuel pour les trois dernières années d’exploitation. En 2019, la société ALG se targuait d’ouvrir 150 jours par an, principalement pour la diffusion de films, et d’accueillir plus de 20 000 spectateurs dans l’année, tout en louant la salle 30 jours par an à des écoles de danse. Avec le confinement, en mars 2020, la salle est restée fermée pendant quasiment un an, jusqu’en avril 2021. Et pour la saison 2021-2022, le nombre de jours d’ouverture par an ne dépasse pas 105, avec de nombreux spectacles annulés ou reportés faute de spectateurs, une baisse du nombre de location de la salle et une faible fréquentation du cinéma avec moins de 15 spectateurs par séance en moyenne.

Concert de Bella Ciao au théâtre de verdure de l’Artea, le 2 août 2018 dans le cadre des Estivales de Carnoux (source © Mairie de Carnoux-en-Provence)

Ces bilans posent une fois de plus la question de la manière dont un équipement culturel aussi ambitieux que l’Artea pour une petite commune de 7000 habitants peut être exploité de manière optimale. Le principe même de la DSP pour un tel équipement culturel est de décharger la commune de l’exploitation de la salle en la confiant à un professionnel jugé mieux à même de la rentabiliser au maximum, sachant que l’activité est par nature déficitaire. De fait, le coût annuel d’exploitation d’une telle salle en année normale est de l’ordre de 430 000 € qui se partage, grosso modo à parts égales, entre les frais de personnel (4 salariés déclarés dont le gérant lui-même et des techniciens souvent payés à la prestation) et les charges liées à la commande et l’organisation des spectacles. Les recettes en année normale tournent autour de 200 000 € et la commune verse donc au délégataire une subvention d’équilibre qui était de 258 000 € en 2018 et de 244 000 € en 2019, considérées comme années de référence avant le confinement.

Le maire de Carnoux sur la scène de l’Artea (vide) le 7 janvier 2022 pour ses vœux à la population (source © Mairie de Carnoux-en-Provence)

Les équipements sont mis gratuitement à disposition de l’exploitant par la commune qui se charge par ailleurs du gros entretien et qui subventionne donc le prestataire pour lui permettre de se rémunérer tout en assurant l’exploitation du site. Celle-ci pourrait donc très bien être confiée directement à des agents municipaux spécialisés, comme choisissent de le faire bon nombre de communes dans la même configuration. Cela permettrait une gestion beaucoup plus souple, moyennant davantage d’implication dans le choix de la programmation, en partenariat direct avec les associations locales. Une gestion mutualisée, assurée à l’échelle métropolitaine, du réseau de salles municipales implantées dans quasiment chacune des communes, pourrait sans doute aussi contribuer à en rationaliser la gestion et à optimiser l’exploitation de ces équipement qui nécessitent de lourds investissements et des frais d’entretien élevés.

On est en tout cas, dans ce cas de figure de l’Artea, très éloigné de la notion même d’affermage qui est pourtant officiellement le mode de dévolution retenu pour cette DSP et qui suppose que « le délégataire se rémunère substantiellement des recettes de l’exploitation, augmentées d’une participation communale en compensation des contraintes imposées par la collectivité ». En l’occurrence, les contraintes imposées par la commune sont très faibles puisqu’elles se limitent à la fourniture de places gratuites (120 par an dont 8 au maximum par spectacle, ce qui n’est guère une contrainte pour une salle qui peine généralement à se remplir) et à la mise à disposition de la salle pour 8 manifestations par an. La salle peut aussi être utilisée par des associations mais dans ce cas la location est facturée par l’exploitant…

Dans la nouvelle version de la DSP renouvelée en 2022, la subvention d’équilibre a été fixée à 195 000 € par an, ce qui reste très généreux et devrait encore excéder largement les recettes escomptées, celles-ci se limitant à 76 000 € pour l’exercice 2020-21 et même à 26 000 € seulement cette année ! De quoi fragiliser juridiquement la validité de cette nouvelle DSP puisque la subvention sera vraisemblablement la principale source de rémunération de l’exploitant : espérons que la Chambre régionale des Comptes ne viendra pas y fourrer son nez, comme elle l’avait fait dans la gestion du Centre culturel, et que personne ne s’avisera de déposer un recours contre cette attribution, comme cela a été le cas avec la DSP du Zénith de Toulon, également attribué à ALG en juillet 2020 mais suspendu trois mois plus tard sur ordonnance du Tribunal administratif…

L. V.

Le Maire et le Pharaon…

10 juillet 2022

Nous n’avons pu assister à l’inauguration de l’hôtel de ville de Carnoux, le 2 juillet 2022, en raison d’un engagement de longue date, la visite de l’exposition « Pharaons Superstars » au MUCEM. Magnifique matinée au cœur d’une exposition remarquable : 5000 ans d’Histoire et 300 pièces issues des plus grandes collections françaises et européennes. Comme le rappelle le musée, les Pharaons « peuvent servir de parabole pour illustrer la nature et les voies de la célébrité, rappelant que la renommée est éphémère, versatile et n’a pas toujours à voir avec le mérite historique. »

L’exposition Pharaons superstars au MUCEM (source © Facebook)

Rien à voir avec Carnoux donc… Sauf que des esprits apparemment mal intentionnés ont voulu nous indiquer que, ce matin-là, le télescopage de l’inauguration et notre visite n’était certainement pas fortuit, sous entendant le côté surdimensionné, voire pharaonique de la réalisation municipale.

Les degrés de la pyramide conduisant au parvis majestueux de l’hôtel de ville de Carnoux (source © Facebook)

Ceci nous semble tout à fait injustifié. Une commune a le devoir de disposer d’une mairie fonctionnelle à la hauteur des besoins locaux. Ce n’est pas parce que la commune a vu transférer la plupart de ses prérogatives administratives et politiques à la métropole que le bâtiment municipal doit être riquiqui. Ce n’est pas parce que les communes avoisinantes de même importance ont de petites mairies que l’on doit afficher la même modestie. Cassis, Roquefort-la-Bédoule ou Roquevaire n’ont ni la même histoire, ni le même rayonnement que Carnoux. Et évidemment, ce n’est pas parce que leurs élus n’ont pas la même ambition que nous devrions suivre le même sillon.

Un extrait de La Provence du dimanche 3 juillet 2022

Les mauvais coucheurs raillent ainsi la superficie de l’ édifice (1400 m2) à leurs yeux inhabituelle pour une commune de 6500 habitants. S’appuyant sur des calculs débiles, ils font remarquer que cela correspondrait, pour la population de Marseille, à une surface de près de 200 000 m2, c’est-à-dire une mairie équivalente à 12 fois le MUCEM, 8 fois le centre Bourse, 2 fois l’hôtel du département à Saint-Just qui est déjà un symbole évident de grandeur. Effectivement, une mairie de cette taille ferait certainement jaser. Mais Marseille est Marseille et Carnoux est Carnoux et on ne peut comparer des pommes et des fraises des bois.

Le Maire de Carnoux, à droite,, lors de l’inauguration de l’hôtel de ville, le 2 juillet 2022, avec Jean-Claude Gaudin et Martine Vassal (photo © CPC)

Une autre critique concerne le coût du projet. Elle est tout aussi absurde. Oui, plus de 5 000 € le mètre carré. Mais, même s’il faut rajouter 50 % pour les espaces extérieurs, ce n’est quand-même pas la mer à boire ! Cela fait guère plus que 2 fois le coût du mètre carré du dernier collège construit par le Département à Lançon… Mais ce n’est pas comparable. Oui, ils se sont payé là-bas un architecte internationalement connu, Rudy Ricciotti, mais rien ne prouve que ce collège soit aussi fonctionnel et agréable que l’hôtel de ville de Carnoux. Tout ceci n’est que chicane.

Nous sommes d’accord. On ne peut comparer les coûts de construction des monuments de l’Égypte ancienne avec ceux de l’hôtel de ville de Carnoux. Une pyramide n’a rien à voir avec un cube. Et puis, l’espace de vie et de travail quotidien des habitants évolue vite et il faudra aussi mieux le prendre en compte à l’avenir, non ? Afin de réduire les dépenses injustifiées, nous devrons mutualiser, voire fusionner nos communes. Le nouveau bâtiment pourrait alors devenir le centre administratif de ce nouvel espace… C’est alors, et alors seulement, que nous mesurerons à sa juste valeur l’esprit visionnaire de notre maire.

Marianne et Ramsès

Cet article a été publié le 3 juillet 2022 sur le site Carnoux citoyenne, écologiste et solidaire

Compte-rendu de conférence : du ciel à l’Univers, le long cheminement de la pensée humaine…

6 juillet 2022

C’est dans la salle du Clos Blancheton, totalement occupée par un public à l’écoute que cette conférence a eu lieu, le 27 juin 2022, après une brève présentation de notre conférencier, par le Président du Cercle, qui nous rappela que Jacques Boulesteix, en plus de ses compétences scientifiques en astronomie, a été aussi membre fondateur du Cercle.

Jacques Boulesteix, lors de sa conférence du 27 juin 2022 (photo © CPC)

C’est dans la suite de la précédente conférence sur l’astronomie, en 2018, où JG Cuby nous présenta les outils nécessaires pour observer les phénomènes célestes et la complexité technologique de ceux-ci pour pouvoir explorer les confins de l’univers, que durant cette nouvelle conférence, Jacques Boulesteix nous proposa par une démarche originale de faire un retour sur vingt-cinq siècles d’observation du ciel et des étoiles.

En effet, on constate chez les jeunes (et les moins jeunes) un intérêt particulier sur le besoin de compréhension de notre lointain environnement céleste, où l’imaginaire prend aussi sa place. C’est donc en suggérant une suite de questions simples que se posent en général les enfants que notre conférencier y répond précisément, réponses illustrées par des vues d’astres, d’étoiles, de galaxies, d’une beauté et d’une qualité exceptionnelles. Un exposé étayé par de nombreux diagrammes et animations permettant de mieux comprendre les phénomènes régissant les lois qui sont à l’origine de la création de l’univers et les méthodes scientifiques qui ont permis de les comprendre.

C’est une fausse impression de croire que l’on aurait toujours connu la composition de l’univers. Pourtant toutes les civilisations depuis 25 siècles se sont intéressées à l’observation du ciel mais par manque d’outils mathématiques et de technologies adaptées, l’avancement des connaissances dans ce domaine a été chaotique. Déjà, dans l’antiquité, les Égyptiens, et les Grecs surtout avaient, par la simple observation des solstices, éclipses et autres phénomènes visibles, pu déterminer par la géométrie (trigonométrie), avec une approximation certes relative mais proche de la réalité, la distance de la Terre à la lune ou de la Terre au soleil, ainsi que la rotondité de la terre et avaient commencé à poser les bases de la conception héliocentrique de la course des astres.

Extrait du diaporama présenté en support de la conférence de Jacques Boulesteix

Mais ces débuts prometteurs dans la compréhension des phénomènes astronomiques ont été quasiment stoppés durant 18 siècles à cause du blocage idéologique que le pouvoir religieux a imposé. En effet, les religions monothéistes comme le catholicisme, mettent Dieu créateur du monde, de la Terre comme de l’homme au centre de celui-ci. Dès lors, on ne peut être qu’un hérétique à contester cet argument, d’autant que lorsque nous nous déplaçons sur Terre, celle-ci paraît toujours plate alors que le soleil décrit un parcours bien visible dans le ciel ! Certains y perdirent leur vie à vouloir persister dans leurs théories visionnaires et rationalistes, tel Giordano Bruno, mort sur le bûcher en 1600.

Notre conférencier nous fait remarquer que la terre bénéficie d’une atmosphère propice à l’observation du ciel et de l’espace car si nous étions sur Vénus ou Jupiter, leur atmosphère est constamment troublée par des nuages denses qui nous rendraient aveugles à toute observation lointaine…

Une présentation didactique accessible à tout public

Ce n’est donc qu’à partir du 16e siècle, avec Galilée et Copernic, puis la mise au point de la première lunette astronomique permettant des observations plus précises, modélisées avec des outils mathématiques, que la théorie de l’héliocentrisme a commencé à contrebalancer les conceptions erronées de l’époque. Cependant, de nombreux progrès auront encore été nécessaires pour perfectionner les outils d’observation et interpréter les enregistrements venant de l’espace, afin de concevoir des théories cohérentes régissant les mécanismes célestes.

À partir du 17 ème siècle, la création de télescopes dont le diamètre des objectifs n’a pas cessé de croître jusqu’à aujourd’hui, pour obtenir une précision extrême, ont permis une exploration de plus en plus lointaine de l’univers. Mais cette vision, par cette méthode, ne nous permet d’obtenir une image qu’en deux dimensions, dans le même plan, et les distances séparant les astres ne sont pas déterminables entre eux. Il faut remarquer, qu’hier comme aujourd’hui, nous ne pouvons observer les galaxies, formant l’univers, par l’extérieur de celles-ci.

Les avancées technologiques du 20e siècle ont été prodigieuses et ont permis grâce aux télescopes terrestres, aux radiotélescopes et surtout aux télescopes sur orbite comme Hubble (en fin de vie) ou Webb (récemment mis en service), d’observer les amas de galaxies les plus éloignées : c’est une étape nouvelle dans la compréhension de la formation des étoiles et de leur disparition.

Ainsi il est possible de permettre une observation de l’univers à une distance de 12 milliards d’années-lumière, se rapprochant de l’instant du « big bang ». Les diverses diapositives proposées en support des propos de notre conférencier sur ce dernier point, sont d’une qualité stupéfiante et nous donnent l’impression de naviguer dans l’espace et le temps, une illusion car comment se déplacer à la vitesse de la lumière ?

C’est sur cette question et bien d’autres, qu’un nouveau chapitre est abordé au cours de cette conférence : la lumière a-t-elle une vitesse finie ? Comment déterminer la composition chimique des astres ? Leurs mouvements ? Le sens de l’expansion de l’univers ? L’espace a-t-il une forme particulière ? Difficile d’apporter des réponses précises et définitives car l’astronomie n’est pas une science expérimentale comme les autres. Elle comprend une part d’exercice mental à prendre en compte. Aucune expérience ou vérification en laboratoire n’est possible.

Quelques avancées physiques notoires vers la compréhension de l’Univers

Jacques Boulesteix nous fait un résumé exhaustif de toutes les avancées mathématiques depuis le 16e jusqu’au 20e siècle, qui ont permis de produire des théories modélisant les lois de l’univers. Les premiers pas, dans la compréhension des lois qui interagissent dans l’univers, ont été faits par Ole Roemer, astronome danois (1644-1710) qui, en 1676, a calculé la vitesse de la lumière. Au 19e siècle, c’est Maxwell, physicien et mathématicien écossais (1831-1879), qui a déterminé le caractère ondulatoire de la lumière. Ces lois ont permis ensuite à Georges Lemaître, astronome belge (1894-1966), ainsi qu’à Henrietta Leavitt, astronome américaine (1868-1921), puis à Antoon Lorentz, physicien néerlandais (1853-1928) d’avancer et de déterminer que l’univers était en expansion.

C’est, bien sûr, la théorie de la relativité générale publiée par Albert Einstein en 1915 qui bouleversa les connaissances dans le domaine de l’astronomie, entre autres, en confirmant la théorie de l’expansion de l’univers où le temps et l’espace interagissent selon la vitesse à laquelle on s’y déplace. Toutes ces avancées, obtenues par la simple observation et l’élaboration de lois mathématiques, nous permettent aujourd’hui de bénéficier d’avantages technologiques dans la vie quotidienne comme l’utilisation d’un GPS ou de l’énergie atomique (carburant des étoiles).

Jacques Boulesteix nous fait remarquer qu’il reste encore de nombreuses questions à élucider concernant la matière noire (constituant principal de l’univers) ou les ondes gravitationnelles (dont il reste encore à comprendre la nature). En définitive, nous ne connaissons qu’une partie de la constitution de l’Univers et d’autres théories peuvent expliquer sa création.

En conclusion de cette conférence captivante, notre conférencier par le truchement d’une animation vidéo époustouflante qui simule un voyage à la vitesse de la lumière dans la galaxie où nous remontons l’espace-temps, qui ne s’élargit pas, comme on pourrait le supposer, mais dans lequel l’univers se concentre en un seul amas lumineux !

Une assistance nombreuse et très attentive (photo © CPC)

Cette soirée, alliant science de l’observation et science humaine, fut conclue par un apéritif offert par le Cercle Progressiste aux nombreux participants à cette conférence.

C. Marcarelli

On a trouvé le Trésor de Carpiagne…

24 mai 2022

Carpiagne, pour les Marseillais et, plus encore sans doute pour les Carnussiens, lieu de villégiature traditionnel de nombreux officiers, c’est avant tout le camp militaire installé sur le plateau qui s’étend entre le col de la Gineste et les hauts de Cassis. 1500 hectares au total de garrigues rocailleuses et pelées, situées pour l’essentiel sur le territoire communal de Marseille malgré leur caractère sauvage et isolé, mais dont une petite partie empiète aussi, à la marge, sur les communes voisines d’Aubagne et de Cassis.

Vue partielle des bâtiments du camp militaire de Carpiagne, au milieu des montagnes (source © Légion étrangère)

Ce haut plateau quasi désertique et naturellement fortifié par les montagnes escarpées qui l’entourent, dont le bastion formidable du Mont Puget qui surplombe la grande cité phocéenne, ne pouvait qu’attirer l’œil des militaires qui, en 1895 s’approprient, par voie de justice, ces terres caillouteuses et brûlées par le soleil. L’idée est d’en faire un champ régional de manœuvre de tir, dans ce vaste espace reculé et perché, à l’abri des regards et des passants.

Pendant la Première guerre mondiale, le camp militaire sert à héberger des prisonniers de guerre allemands et autrichiens et l’aménagement se poursuit progressivement jusqu’à permettre, à la veille de la Seconde guerre mondiale, d’accueillir plus d’un millier d’hommes qui s’y entraînent au tir, au lancement de grenades et aux manœuvres de chars.

Chars d’assaut au camp de Carpiagne dans les années 1930 (source © Monsieur Légionnaire)

Occupé en 1942 par les Allemands suite au débarquement des alliés en Afrique du Nord, le camp sert alors de site d’entraînement pour les commandos anti-chars de la Wehrmacht, jusqu’au 22 août 1944, lorsque plusieurs Goums du 2e groupe de Tabors marocains débarqués à Fréjus, partent à l’assaut du camp de Carpiagne depuis les hauts de Carnoux, avant de poursuivre leur progression vers la ville de Marseille, libérée le 24 août.

Carte postale ancienne montant le camp militaire de Carpiagne dans les années 1930 (source © Généanet)

Un temps placé sous le contrôle des troupes américaines, le camp de Carpiagne redevient un centre d’instruction en 1946, sous l’impulsion du général de Lattre de Tassigny. En 1964, il devient le Centre d’instruction de l’arme blindée et de la cavalerie du 11e régiment de cuirassiers, lequel fusionne en 1999 avec le 1er régiment, avant d’être remplacé en 2009 par le 4e régiment de dragons, une unité de cavalerie équipée de chars Leclerc. Dissoute en 2014, il laisse la place au 1er régiment étranger de cavalerie, jusque-là installé à Orange, et qui est équipé de chars AMX 10 RC-R et de véhicules blindés légers.

Le 22 juillet 2009, la France entière avait découvert l’existence de ce camp militaire situé sur le territoire communal de la deuxième ville de France, aux portes du massif des Calanques : suite à la négligence d’un adjudant qui avait oublié de faire retirer les balles traçantes des munitions utilisées lors d’un exercice de tir, la garrigue prend feu vers 13h30 et les flammes, attisées par un fort vent de sud, ne tardent pas à franchir le Mont Lantin avant de dévaler vers les faubourgs de Marseille.

Incendie parti de Carpiagne le 22 juillet 2009 (source © Coeur naturiste)

Près de 1200 hectares sont ravagés dans les quartiers de Saint-Loup, La Barasse, La Valbarelle et les Trois-Ponts et pas moins de 500 personnes doivent être évacuées préventivement en toute urgence. Jamais avare de leçon de morale, le président d’alors du Département, Jean-Noël Guérini, toujours sénateur à ce jour malgré sa condamnation en appel, déclare, tout en nuance : « Même dans notre Armée, il y a des gens stupides. J’espère qu’elle honorera ses engagements et participera au nettoyage et au reboisement du massif. Quand la bêtise humaine l’emporte sur la responsabilité, il faut réparer »…

Mais avant d’être un camp militaire, Carpiagne a eu une riche histoire que l’on peut désormais découvrir, de manière – à peine – romancée, dans un petit roman historique fabuleux que vient de publier Pierre Vigoureux, un auteur marseillais prolixe qui vient de faire paraître son onzième ouvrage depuis 2010, toujours aux éditions de la Fenestrelle, une maison d’édition gardoise installée dans la petite commune de Brignon, près d’Uzès, un peu en amont du Pont du Gard. Spécialisé dans la valorisation du patrimoine historique et culturel cévenol, cet éditeur s’est naturellement fait l’écho des premières publications de Pierre Vigoureux, ancrées justement dans l’histoire locale.

Couverture du livre de Pierre Vigoureux intitulé Le trou de mémoire… (source © Éditions la Fenestrelle)

Mais ses derniers romans font plutôt référence à un autre terroir, celui justement de Cassis où se déroule l’histoire romanesque de son ouvrage intitulé Le Cap Canaille pour seul témoin, publié en 2021. C’est aussi le cas du précédent, intitulé Le trou de mémoire, un roman historique dont le théâtre est celui de Cassis et du massif des calanques avec ses multiples gouffres karstiques que Pierre Vigoureux connaît bien pour faire partie de ces passionnés de spéléologie qui traquent les passages souterrains de l’eau vers les rivières mystérieuses de Cassis

Son dernier roman, intitulé Le Trésor de Carpiagne, se déroule lui aussi dans ce décor majestueux des Calanques, précisément sur ce haut plateau de Carpiagne, tellement désolé qu’il n’était bon qu’à servir de pâturage pour les chèvres, d’où l’étymologie probable de son nom, et dont on revit l’histoire mouvementée au gré des deux derniers millénaires. Une histoire plus riche qu’on ne l’imagine puisque l’on apprend que les Templiers avaient édifié, à l’emplacement actuel du camp militaire dont l’une des bâtisses ancienne en a d’ailleurs repris les fondations, une ferme fortifiée qui servait d’abri et de refuge au temps des Croisades.

Bien entendu, qui dit Templiers dit suspicion de trésor enfoui, dont la quête est l’un des fils rouges de ce court roman, à dévorer d’une traite et dont on se gardera bien de dérouler les péripéties… Passé aux mains des Hospitaliers et dépendant du Grand-Prieuré de Saint-Gilles, le domaine est cédé au XIVe siècle à l’Ordre mendiant de Saint-Augustin qui y crée un monastère et une modeste église. Et en 1520, c’est la riche famille marseillaise des Dauria qui se porte acquéreur du prieuré alors en décrépitude, tout en continuant à verser un loyer en nature à l’ordre des Hospitaliers. Racheté en 1647 par Françoise de Gérente, veuve de Pierre de Moustiers, le domaine continuera à produire un peu de blé et d’huile d’olive jusqu’à ce que l’armée finisse par jeter son dévolu sur ces terres caillouteuses et reculées, plus propres à servir de champ d’exercice aux légionnaires qu’à l’agriculture même extensive, tout en constituant un cadre naturel prompt à ravir les randonneurs et un cadre historique d’une grande richesse pour ce roman, à lire absolument !

L. V.

Art Explorer : un bateau-musée à Marseille

22 mai 2022

Réduire la fracture culturelle en facilitant l’accès du plus grand nombre au monde de l’Art, telle est l’ambition affichée du fonds de dotation Art Explora, créé en 2019 par l’entrepreneur français Frédéric Jousset, doté d’un capital de 4 millions d’euros et dirigé par l’ancien président de l’UNEF puis premier adjoint démissionnaire d’Anne Hidalgo à la mairie de Paris, Bruno Julliard.

Le futur bateau-musée et son village culturel tel qu’il devrait se présenter lors de son escale dans le Vieux-Port de Marseille, en 2023 si tout va bien… (source © Art Explora / Made in Marseille)

Le dernier projet en date de ce fonds de dotation consiste ni plus ni moins qu’à construire un immense catamaran à voile de plus de 46 m de long et 55 m de hauteur, le plus grand du monde, capable d’accueillir à son bord jusqu’à 2000 visiteurs par jour, et 10 000 dans le village culturel ambulant qui sera érigé à quai, pour dialoguer avec des artistes embarqués pour une croisière tout autour de la Méditerranée, et visiter une exposition sous forme de galerie immersive.

Un projet ambitieux dont le coup d’envoi avait été donné lors de l’Exposition universelle de Dubaï qui s’est achevée le 31 mars 2022 et où la fondation Art Explora représentait les Arts et la Culture au Pavillon de la France, autour de la thématique « Connecter les esprits, construire le futur » : tout un programme ! Parmi de nombreuses productions artistiques figurait donc une présentation de ce projet, dénommé Art Explorer, de ce catamaran géant destiné à parcourir les eaux de la Méditerranée avec son exposition culturelle itinérante artistique et numérique.

La maquette du futur bateau-musée en cours d’installation à Marseille (source © Art Explora / France Bleu)

Et en attendant que ce projet devienne réalité, a priori en 2023, et s’amarre sur le quai du Vieux-Port, face à l’hôtel de ville, les Marseillais ont d’ores et déjà la possibilité de se faire une idée du projet en accédant à une exposition gratuite de la maquette du bateau, installée sur le Vieux-Port pendant 10 jours, du 19 au 29 mai. Outre la maquette du futur catamaran, les visiteurs peuvent ainsi découvrir l’itinéraire qu’empruntera le catamaran Art Explorer, à partir de l’automne 2023 et jusqu’à fin 2025 avec pas moins de 20 escales dans des ports de la Méditerranées, répartis dans 15 pays différents. Expérience immersives et sonores à bord du bateau, festival, expositions et ateliers à quai, autant d’occasion de dialoguer autour de l’art et des cultures méditerranéennes sur des thématiques allant du droit des femmes aux enjeux environnementaux et sociaux en passant par les défis migratoires ou éducatifs…

Vue d’ambiance du futur village culturel associé au projet Art Explorer (source © Jean-Michel Wilmotte architecte et associés / Art Explora)

Conçu par l’architecte naval Axel de Beaufort, le catamaran, qui sera alimenté en électricité par modules solaires, est actuellement en construction en Italie, tandis que les espaces d’exposition à quai, à la fois modulables et transportables, sont conçu par l’agence d’architecture Willmotte & associés, à base de conteneurs recyclés favorisant le transport et le stockage tout en réduisant l’empreinte environnementale du projet. A bord, une exposition montée en partenariat avec le musée du Louvre sera centrée sur la représentation des femmes dans l’art méditerranéen et le rôle des figures féminines dans la production artistique au fil des âges.

Ce projet s’inscrit dans la continuité d’une autre expérience d’exposition itinérante, également soutenue par la fondation Art Explora en association avec le Centre Georges Pompidou à Beaubourg, mais qui avait été lancée dès 2011 sous la forme d’un gros camion servant de musée mobile, le MuMo, permettant de rendre accessible l’art contemporain un peu partout au gré de ses étapes. Initié en 2011, ce musée mobile a permis de faire découvrir l’art moderne à plus de 150 000 personnes en établissement scolaire, foyers fermés, EHPAD ou centre social, surtout dans de petites villes et en quartier prioritaires de la Politique de la Ville.

Le musée mobile lors d’une étape (photo © Fany Trichet / CNAP)

Le fonds de dotation Art Explora, qui envisage de se transformer à brève échéance en fondation reconnue d’utilité publique pour augmenter ses capacité d’attraction de nouvelles sources de financement, dons privés et legs en plus des dotations généreuses de grandes entreprises, a été fondé par l’entrepreneur Frédéric Jousset, dont la mère était conservatrice en chef au musée Beaubourg, ce qui explique sans doute cette attirance pour le domaine culturel. Formé à HEC et après plusieurs expériences dans le domaine du marketing puis du conseil en stratégie, il a fondé en 2000 la société Webhelp, devenue en quelques années un leader dans le domaine des centres d’appel et solutions clients, ce qui lui a permis d’amasser une belle fortune personnelle, estimée à 250 millions d’euros.

Frédéric Jousset, l’entrepreneur mécène fondateur d’Art Explora (source © Entreprendre)

Membre depuis 2007 de la commission des acquisitions du musée du Louvre, dont il est administrateur depuis 2016, il a notamment participé au financement d’un chantier de fouille au Soudan, à l’élaboration du site Internet pour le musée consacré aux enfants, ainsi qu’à la réalisation de cycles de conférences d’histoire de l’art en prison. Il est également propriétaire de Beaux Arts magazine dont il a développé la version numérique, et concessionnaire de l’hôtel du Relais de Chambord, situé en face du château…

Un vrai mécène à l’ancienne, donc mais qui sait parfaitement jongler avec les outils d’optimisation fiscale et son réseau d’accointances politiques pour mettre en œuvre des projets artistiques permettant de favoriser la diffusion des œuvres y compris dans certains milieux qui en sont traditionnellement éloignés : nul ne s’en plaindra et les Marseillais auront certainement à cœur d’aller découvrir ce futur musée flottant dès qu’il accostera sur le Vieux-Port !

L. V.

Et si Macron avait été gilet jaune ?

9 avril 2022

Distordre la réalité pour inventer des parcours insolites à ceux qui se présentent, dimanche 10 avril 2022, au premier tour des élections présidentielles, voilà l’obsession d’un jeune artiste de rue, adepte du collage et du pochoir, qui se fait appeler Jaëraymie. « Distorsion », tel est le nom qu’il a donné à cette série d’œuvres dont il recouvre depuis le 18 février 2022 les murs de plusieurs villes, un peu partout en France.

Une démarche qu’il a initiée il y a 18 mois déjà et qui est donc l’aboutissement d’une longue réflexion avec des œuvres originales réalisées à la peinture à l’huile et à l’acrylique, dont il fait ensuite des collages sur les murs, en les assortissant d’un texte qui évoque, pour chacun des personnages ainsi mis en scène, un parcours très différent de celui qui les conduit aujourd’hui à se présenter au suffrage des Français.

Portrait d’Emmanuel Macron par Jaëraymie collé le 18 février à Amiens (source © Instagram / France TV Info)

Le premier de ces collage, qui a beaucoup fait jaser et qui a suscité moult réactions plus ou moins hostiles, au point que la toile originale, collée le 18 février 2022 sur un mur de l’ancienne vinaigrerie de la friche Benoît, dans le quartier Saint-Leu, à Amiens, a été recouverte à de multiples reprises et vandalisée. Mais l’original est visible sur Instagram où l’artiste s’explique sur ce portrait du Chef de l’État, Emmanuel Macron, affublé d’un gilet jaune et d’un impressionnant coquard à l’œil.

Car l’artiste a imaginé pour le jeune Macron, originaire justement d’Amiens, un parcours de vie quelque peu différent. « Et si Emmanuel Macron avait raté l’ENS et était revenu à Amiens chez ses parents ? » s’interroge en effet Jaëraymie. Une éventualité qui implique de fait un changement de vie radical. « Des années plus tard on le retrouve comme militant Gilet jaune qui manifeste sur les Champs Élysées », imagine ainsi l’artiste, d’où cet impact malencontreux de LBD 40 qui a laissé au jeune militant déterminé un magnifique œil au beurre noir et l’éloigne définitivement de son parcours d’homme politique en marche…

Portrait de François Hollande par Jaëraymie collé le 25 février à Tulle (source © Instagram)

Un autre ancien Président de la République s’est aussi fait tiré le portrait par Jaëraymie qui a affiché son œuvre le 25 février sur un mur de Tulle, rue d’Alverge, sur les rives de la Corrèze. Il s’agit bien sûr de François Hollande, quelque peu méconnaissable avec son marcel défraîchi et ses nombreuses dents manquantes. Un « sans-dents » né dans la pauvreté et qui bien évidemment n’aurait jamais eu la moindre chance de se présenter à l’élection présidentielle, dans la version dystopique imaginée par le street artiste.

Citons aussi Marine Le Pen dont tous les sondages prédisent la présence au second tour face à Emmanuel Macron justement, comme un mauvais remake de 2017. Son portrait qui trône depuis le 25 mars 2022 sur le mur d’un ancien poste de secours sur la plage entre Sangatte et Calais, ne manquerait certainement pas de surprendre ses militants les plus fidèles. L’artiste de rue lui a en effet imaginé un destin alternatif bien différent de celui qui la conduit à se présenter une nouvelle fois à l’élection présidentielle.

Portrait de Marine Le Pen par Jaëraymie collé le 25 mars à Sangatte (source © Instagram)

Imaginons en effet que cette avocate de profession se soit prise de passion pour la défense du droit des migrants, qu’elle se soit installée à Calais au plus près des associations qui les accompagnent, qu’elle se soit convertie à l’Islam et qu’elle porte le voile ? Voilà qui n’a rien d’impensable mais cela aurait quand même quelque peu changé la donne…

Une affiche électorale imaginée par Jaëraymie pour Eric Zemmour (source © Instagram)

Quant à Eric Zemmour, l’artiste l’affuble d’un magnifique boubou brodé et d’une barbe très islamique également, tout en lui imaginant un programme électoral bien différent pour son parti intitulé Notre France : droit de vote à toutes personnes sur le territoire national depuis plus de 18 mois, instauration de l’inéligibilité à vie pour les personnes condamnés pour incitation à la haine, reconnaissance des crimes commis lors de la colonisation, instauration de repas casher, halal et végétarien dans toutes les cantines sur demande, etc. Des propositions quasi calquées sur celles du candidats, à quelques détails près…

Pas sûr que les électeurs se laissent séduire par ces tranches de vie alternatives imaginées par le jeune artiste et n’aillent comme lui se laisser aller à croire en une Valérie Pécresse militante LBGT. Le premier tour des élections présidentielles aurait pourtant une toute autre allure avec de telles distorsions…

L. V.

Ukraine : un conflit religieux ?

16 mars 2022

Et si le conflit qui fait rage en Ukraine depuis le début de l’invasion russe le 24 février 2022 et aurait déjà fait plus de 2,5 millions de réfugiés et sans doute déjà plusieurs milliers de morts de civils, avait aussi des répercussions, voire des racines religieuses ? Selon des enquêtes menées par le centre ukrainien d’études Razoumkov, 70 % des 44 millions d’habitants de l’Ukraine se déclarent croyants, quand cette proportion est désormais inférieure à 40 % en France. Et la très grosse majorité de ces croyants ukrainiens dit adhérer à l’église chrétienne orthodoxe.

À Irpin, près de Kiev, des personnes fuient après la destruction d’un pont par l’armée russe, mercredi 9 mars 2022 (photo © Mikhail Palinchak / Reuters / Ouest France)

Une tradition ancienne puisqu’elle remonte à Vladimir 1er, qui, devenu en 980 « Grand prince de toute la Russie kiévienne » se fait baptiser en 988 avant de convertir tout son peuple au christianisme de rite byzantin. Au XVe siècle, les métropoles de Kiev et de Moscou se séparent et la première tente de se rapprocher de Rome. Mais l’élite cosaque reste fidèle à l’orthodoxie orientale et, au XIXe siècle, le Tsar finit par interdire cette Église gréco-catholique qui tentait de s’émanciper.

Baptême de Vladimir 1er : peinture murale de 1880 dans la cathédrale de Kiev (source © Eglise russe)

Après la période soviétique et depuis le renouveau religieux qui a caractérisé les anciens pays slaves, une nouvelle Église orthodoxe ukrainienne a émergé à partir de 1991, en opposition à l’Église orthodoxe russe. Considérée comme schismatique, il lui a fallu attendre jusqu’en 2018 pour pouvoir s’ériger en église autocéphale, rattachée au patriarcat de Constantinople, dirigée par Bartholomée 1er. Il existe de fait pas moins de 16 Églises orthodoxes autocéphales de par le monde, la plupart rattachées au patriarcat œcuménique de Constantinople. Une situation qui crée des tensions entre les différentes Églises orthodoxes qui balancent entre le patriarcat de Moscou et celui de Constantinople…

Bartholomée 1er, patriarche de l’Église orthodoxe de Constantinople, à Istanbul (photo © Tolga Bozoglu / EPA / La Croix)

Un schisme qui n’est bien évidement pas dénué d’intention politiques, on s’en doute… D’autant que le « patriarche de Moscou et de toute la Russie », Kirill, intronisé depuis février 2009 après avoir été agent du KGB dans les années 1970, est un très proche de Vladimir Poutine, qui se déclare ouvertement en faveur de l’intervention militaire en Ukraine, affirmant publiquement que « la Russie ne conduit pas en Ukraine un combat physique mais métaphysique contre les forces du mal », rien de moins… Obsédé par la grandeur de son Église qui revendique plus de 100 millions de fidèles, le patriarche Kirill s’est souvent fait remarqué pour son train de vie assez ostentatoire et ses prises de positions très conservatrices.

Le patriarche Kirill, primat de l’Église russe orthodoxe à Moscou, le 27 février 2022 (photo © Igor Palkin Russian orthodox church presse SE via AFP / France TV Info)

Pour autant, ses positions belliqueuses envers l’Ukraine trouvent un écho très favorable parmi les dignitaires de l’Église serbe et de celle d’Albanie, où l’on se refuse clairement de parler d’invasion ou même de guerre pour désigner les « opérations militaires spéciales » qui se déroulent actuellement sur le sol ukrainien. Il en est d’ailleurs de même au sein de l’Église orthodoxe de Jérusalem où l’on évoque une simple « crise » sans jamais citer la Russie tant on craint de froisser les très nombreux Russes orthodoxes qui viennent en pèlerinage en Terre sainte et constituent une manne touristique non négligeable.

En revanche, cette guerre provoque de véritables remous au sein du clergé ukrainien, y compris parmi ceux qui avaient choisi de rester fidèles à l’Église orthodoxe russe et dont certains commencent à se détourner pour se rapprocher du patriarcat de Kiev. Cet affrontement militaire est donc en train d’alimenter des dissensions d’ordre religieux, et ceci se répercute même en dehors des frontières ukrainienne, notamment au sein de l’Église orthodoxe grecque.

Filaret, le patriarche de Kiev et de toute la Rus’ Ukraine (photo © Ganya Savilov / AFP / L’Orient – Le Jour)

Traditionnellement proche du patriarcat de Moscou, cette dernière a tardé à condamner l’invasion russe, alors même que le gouvernement grec avait réagi immédiatement en fustigeant justement « des bombes orthodoxes qui tuent des civils orthodoxes ». L’unanimité est loin de régner à ce sujet entre les différents popes de l’Église orthodoxe grecque, mais celle-ci s’est finalement ouvertement rangée du côté du patriarcat de Kiev, rejoignant en cela ses consœurs de Roumanie, du Monténégro, des États-Unis ou même d’Alexandrie en Afrique.

Une position qui rejoint finalement celle de l’Église catholique puisque le pape François a dénoncé d’emblée cette guerre qui « sème la mort » et provoque « des flots de larmes et de sang », tout en apportant son soutien au peuple ukrainien et en proposant ses services pour une médiation diplomatique.

Au delà de cet affrontement militaire, le conflit en Ukraine laissera très certainement des traces profondes au sein du monde orthodoxe déjà profondément divisé, la religion n’étant, comme souvent, que l’un des aspects qui traduit les divisions politiques et territoriales à l’œuvre dans tous les conflits depuis que l’humanité existe…

L. V.

L’ADN au secours des archivistes

20 février 2022

La conservation des archives a toujours été un casse-tête. Les historiens sont bien contents de pouvoir retrouver des documents anciens pour alimenter leurs recherches, nous aider à comprendre le passé mais aussi parfois contribuer à mieux gérer le présent. Pour autant, comment être sûr de bien garder les documents les plus utiles sans pour autant s’encombrer de monceaux de paperasses qui n’ont d’intérêt que dans l’instant présent ?

Archives nationales conservées à l’Hôtel de Soubise, dans le quartier du Marais à Paris (source © Paris zigzag)

Et comment avoir la certitude que les document précieusement stockés pour les générations futures résisteront bien à l’épreuve du temps et seront toujours lisibles dans plusieurs centaines voire milliers d’années ? Le exemples abondent malheureusement de lieux d’archivages qui n’ont pas résisté à l’épreuve du temps, depuis la grande bibliothèque d’Alexandrie, disparue dans les limbes de l’Histoire, jusqu’aux archives de Carnoux, pourtant pas si vieilles, mais qui ont été négligemment stockées pendant des années dans une cave humide sous les anciens locaux du CCAS…

Crées en 1790, en pleine période révolutionnaire, dans un souci de centraliser et d’homogénéiser la gestion de la mémoire publique, les Archives nationales, complétées en 1796 par les Archives départementales, ont justement pour rôle de procéder au tri et au stockage de tout ce qui peut être utile pour conserver une trace écrite de tout ce que l’administration française produit en termes d’actes et de décisions. Désormais, cette vénérable institution des Archives nationales conserve sur ses serveurs, plus de 70 téraoctets (To) de données numériques, capacité qui devrait passer rapidement à plus de 200 To.

Les systèmes d’archives de données numériques, un véritable gouffre énergétique… (source © Archimag)

Mais le stockage numérique des archives n’est pas la panacée que l’on imagine. A force de produire et de conserver tout sur support numérique, on est arrive à une véritable explosion des data centers, ces usines gigantesques qui consomment déjà 2 % de l’électricité mondiale, avec une empreinte carbone qui a d’ores et déjà dépassé celle de l’aviation civile ! On estime que le volume mondial de données numériques ainsi stocké atteint déjà 45 zettaoctet (soit 45 milliards de To) et probablement 175 Zo dès 2025.

Or, 70 % des données ainsi stockées sont des « archives froides », de celles qu’on garde en mémoire pour les historiens et les chercheurs, mais qu’on ne consulte que de manière exceptionnelle. Sauf que les supports physiques pour les conserver, disques durs ou bandes magnétiques, ne sont pas éternels, si bien qu’il faut régulièrement recopier les données, tous les 5 à 7 ans, sur de nouveaux supports pour ne pas risquer de les perdre à jamais.

C’est pourquoi, on imagine désormais d’autres voies pour ce stockage numérique, dont la technique du DNA Drive, développée et brevetée en 2019 par deux chercheurs français, Stéphane Lemaire et Pierre Crozet, lesquels ont fondé la société Imagene et viennent de lancer une action médiatique spectaculaire en procédant au stockage sur ADN de deux œuvres emblématiques conservées aux Archives nationales : la Déclaration des droits de l’Homme et du citoyen et son pendant féministe, celle des Droits de la femme et de la citoyenne, rédigée en 1791 par Olympe de Gouges.

La Déclaration des Droits de l’Homme et du citoyen de 1789 (photo © Getty / France Culture)

Le principe est simple puisqu’il consiste en un encodage des textes non pas selon un code binaire comme en informatique, mais sur la base d’un code à 4 lettres, celui des 4 bases nucléiques (adénine, thymine, cytosine et guanine) qui forment les brins d’ADN. Le texte ainsi codé est ensuite utilisé pour encoder des chromosomes par synthèse biologique et pourra alors être déchiffré par séquençage pour retrouver le texte d’origine. L’avantage de la méthode est que les brins d’ADN synthétisés, une fois lyophilisés, se conservent indéfiniment à l’abri de l’air, de l’eau et de la lumière.

L’intérêt du dispositif est évident car chaque gramme d’ADN peut ainsi stocker 450 millions de To : un être humain conserve ainsi pas moins de 2,7 Zo dans son propre ADN, qui dit mieux ? La totalité des données numériques mondiales pourrait ainsi être stocké sur 100 g d’ADN, soit la taille d’une tablette de chocolat ! Et ceci pour au moins 50 000 ans, sans risque d’altération et sans aucun apport d’énergie donc, en espérant qu’il subsiste encore, à cette échéance, des humains capables de récupérer l’information…

Capsules de stockage des documents sur support ARN (photo © Stéphane Lemaire / CNRS / Sorbonne Université / France Culture)

L’idée n’est d’ailleurs pas nouvelle puisqu’elle a été formulée dès 1959 par le prix Nobel de physique, Richard Feynman. La démonstration récente des chercheurs français, la rend cependant nettement plus concrète avec cette mise en scène soigneusement calculée, le 23 novembre 2021, lorsque les deux textes emblématique des Archives nationales ont été remisées en grandes pompes dans l’Armoire de fer du musée des archives à Paris, sous le forme de deux minuscules capsules métalliques de 18 mm de long, chacune contenant pas moins de 100 milliards d’exemplaires du texte historique ainsi encodé.

L’Armoire de fer, au musée des Archives nationales à Paris, construite sous la Révolution et restaurée en 2019 (source © Fondation pour la sauvegarde de l’art français)

Pour relire ces textes, rien de plus simple puisqu’il suffit d’ajouter une goutte d’eau sur un des brins d’ADN ainsi conservé pour le réactiver et ensuite procéder à son séquençage, chaque exemplaire étant à usage unique car il est détruit après lecture. Il n’en reste pas moins que des progrès sont encore attendus pour banaliser une telle méthode de stockage. L’encodage initial est une opération lourde et coûteuse qui, dans l’état actuel de la technologie, prend plusieurs jours et coûte la bagatelle de 1000 dollars par mégaoctet, tandis que le décodage nécessite au moins 1 heure.

Mais nul doute que les progrès techniques devraient permettre d’accélérer les cadences et de baisser les coûts, rendant peut-être demain l’archivage sur ADN à la portée de tous les centres d’archivage et obligeant les futurs historiens à venir consulter avec leur pipette et leur séquenceur de poche : on n’arrête pas le progrès…

L. V.

Fresques murales : l’imagination au pouvoir…

6 février 2022

A Marseille, depuis peu, une nouvelle fresque murale gigantesque est visible, sur la façade en béton brut, de 60 m de long et 14 m de haut, de la Cité des arts de la rue, en bordure de l’autoroute A7 à l’entrée nord de la ville. Une nouvelle signature graphique originale qui vient compléter les immenses lettres qui égrainent depuis 2016 le nom de Marseille sur les hauteurs du Centre commercial du Grand Littoral. Cette œuvre originale qui se présente sous la forme d’un graphique en forme de bâtons se veut à vocation non seulement artistique, réalisée par le peintre muraliste Germain Prévost, alias IPIN, avec l’aide des cordistes de l’entreprise ATX, mais aussi pédagogique.

Le projet s’inscrit en effet dans le Programme d’action de prévention des inondations et a été initié par la Mission interministérielle inondations sur l’arc méditerranéen. Le graphique représente l’évolution des valeurs de débit du ruisseau des Aygalades lors d’un épisode pluvieux survenu le 13 août 2018. Long de 17 km, ce petit fleuve côtier qui s’appelle La Caravelle dans la partie amont de son cours et qui vient se jeter dans la mer à la Joliette, toute sa partie aval étant busée et régulièrement polluée par l’activité industrielle locale, en attendant des projets de renaturation…

Comme tous les cours d’eau méditerranéens, ce charmant petit ruisseau où ne coule habituellement qu’un mince filet d’eau, peut se transformer en quelques heures, à l’occasion d’un orage estival ou d’une pluie d’automne, en un flot impétueux, réceptacle des ruissellements intenses sur son bassin versant escarpé, et qui peut faire de gros dégâts en se frayant un chemin parmi les aménagements urbains qui encombrent son lit. Cette journée du 13 août 2018, mise ainsi en exergue, a par exemple vu le débit du ruisseau des Aygalades multiplié par 100 en à peine 1h30, atteignant la valeur remarquable de 30 m³/s mesurée à la station hydrométrique qui se trouve juste en aval.

Vue générale de la fresque peinte sur la façade de la Citée des arts de la rue (photo © Yann Rineau & Dominique Milherou / Tourisme-Marseille)

Pour autant, cette œuvre, joliment intitulée Ruisseau en sursaut, qui vient d’être inaugurée ce dimanche 6 février 2022, ne présente pas le caractère esthétique voire poétique qui peut caractériser certaines fresques murales qui fleurissent un peu partout sur les murs de nos cités, dans le sillage du street art qui s’est fortement développé dans les années 1970 dans les grandes villes américaines, à moins que l’on y voit une résurgence des grandes fresques pariétales de nos lointains ancêtres qui ornaient les parois de Lascaux avec leur frise de bisons et d’aurochs. L’art du graffiti mural, souvent exutoire à la colère populaire, n’est pas nouveau non plus, même si certaines périodes comme mai 1968 ont été particulièrement fécondes pour ce type d’expression graphique, avec l’émergence de véritables artistes de rue comme Ernest Pignon-Ernest.

Fresque murale peinte en 1979 par Ernest Pignon-Ernest sur le mur de la Bourse du Travail à Grenoble et restaurée en 2016 (source © Street Art Fest)

Souvent parodiques ou ironiques, ces œuvres qui fleurissent sur les murs des villes, parfois réalisées en catimini par des artistes anonymes, parfois résultant de commandes officielles de la part des maîtres d’ouvrages au bénéfice d’artistes reconnus, ne manquent pas de talent et de force évocatrice. A l’instar par exemple de ce gigantesque collage réalisé le 30 mai 2021 par celui qui se fait appelé JR, pour l’ouverture d’un festival d’art contemporain, le Parcours de Saint-Germain. Intitulée No trespassing, autrement dit, Défense d’entrer, cette peinture gigantesque en trompe l’œil représente l’artiste en train d’escalader le mur aveugle de ce bâtiment situé à l’angle du 184 boulevard Saint-Germain.

Le gigantesque collage en trompe l’oeil de Saint-Germain-des-Prés, avec l’artiste en personne donnant l’échelle (photo © JR-ART.net / Connaissance des arts)

Des œuvres qui présentent souvent un côté transgressif, comme par exemple cette fresque murale peinte par l’artiste espagnol Pejac sur un mur du 13e arrondissement à Paris, rue Edouard Manet. Intitulée Vandal-Isme, elle représente un jeune garçon projetant avec force quelque chose qui éclate contre le mur, dans une flaque de couleur représentant le fameux Déjeuner sur l’herbe du grand peintre impressionniste : le choc de « la colère et de la sensibilité esthétique à la fois », selon les termes de l’artiste lui-même…

Vandal-Isme, une œuvre signée Pejac sur un mur de la rue Édouard Manet à Paris (source © blog Stripart)

Certaines de ces fresques murales sont d’une rare qualité artistique et souvent empreintes de beaucoup de poésie, en contraste avec l’âpreté voire la laideur du paysage urbain dans lequel elles s’insèrent. Les exemples sont multiples et on pourrait citer parmi bien d’autres cette peinture qui orne le pignon d’un mur de Glasgow, sur High Street, près de la cathédrale, représentant un vieil homme attendri par le rouge-gorge qui s’est posé sur son doigt calleux. Signée Smug, un artiste d’origine australienne, il s’agit en réalité d’une référence à Saint-Mungo, l’évêque Kentigern, fondateur de la ville et qui aurait, selon la légende, ressuscité un rouge-gorge écossaise. Glasgow l’écossaise fait d’ailleurs partie de ces lieux où une visite touristique de street art est organisée, témoin de la vitalité de ce nouvel art urbain qui fleurit dans nos espaces urbains.

Peinture murale de Saint Mungo à Glasgow (photo © Finding Scotland / Glasgowlive)

La poésie et l’humour sont souvent des traits marquant de cet art urbain du graffiti et de la fresque murale. Même minimalistes, les maximes peintes au pochoir par celle qui signe ses œuvre La Dactylo, et qui se fait appelée avec un brin d’humour Lady Doigts, sont des jeux de mots astucieux, sentencieux ou vaguement coquins et qui ne peuvent manquer de faire sourire le passant même le plus indifférent au paysage qui l’entoure : « Optimisme matinal : se réveiller de bonheur », « Je ne pense Covid qui nous sépare », « Rater sa vie, c‘est déjà ça », « On va s’émécher toi ou chez moi ? », « Le me couche très tard et je me lève mytho », et le reste est à l’avenant…

Un graffiti au pochoir signé La Dactylo, sur un mur de la rue de Moussy, dans le Marais à Paris (source © Paris côté jardin)

D’autres fresques murales sont nettement plus sophistiquées et sont de véritables œuvres graphiques, à l’image de cette magnifique peinture réalisée en octobre 2021 sur un mur du centre hospitalier de Lanmeur en Bretagne, en hommage au travail des soignants, par l’artiste français Akhine. Intitulée L’éveil, elle représente la fragilité de la vie qui est entre les mains du personnel hospitalier et dégage une force remarquable, au point d’avoir été sélectionnée dans le classement 2021 de Street Art Cities qui organise chaque année un palmarès des plus belles fresques murales.

L’éveil, peint par Akhine sur l’hôpital de Lanmeur (source © Twitter / Lanmeur)

Longtemps considéré comme un art mineur et subversif, à l’image des tags souvent agressifs qui fleurissent sur les murs de nos villes, le street art est incontestablement en train de gagner ses lettres de noblesse et nombre de collectivités ont bien intégré tout l’intérêt de confier ainsi à un artiste, la décoration de façades aveugles, participant ainsi à l’embellissement de quartiers parfois bien ternes. Une pratique qui aurait pu être mise en profit à Carnoux, pour donner un peu d’humanité et de poésie aux immenses murs blancs de la nouvelle mairie, en profitant du dispositif du 1 % artistique, qui permet aux collectivités de profiter de la construction d’un édifice public pour y créer une œuvre originale. Mais sans doute le Maire n’y a t-il pas pensé…

L. V.

Camp de Sarlier à Aubagne : un patrimoine historique réapparaît…

30 décembre 2021

L’histoire ancienne de la ville d’Aubagne reste encore largement à écrire. On s’accorde certes à reconnaître que le nom de la ville apparaît pour la première fois dans différentes chartes de l’abbaye de Saint-Victor, datées du tout début du XIe siècle, dont l’une mentionne dès 1005 un lieu de culte « in villa que vocatur Albanea », ce nom d’Albanea étant l’origine du vocable actuel de la commune. Mais, si au Moyen-âge la ville tend à se développer sur les hauteurs, en surplomb de l’Huveaune, à l’époque gallo-romaine, le site était probablement plutôt caractérisé par un habitat dispersé au milieu d’une vaste plaine agricole. On a ainsi retrouvé quelques vestiges d’implantation de fermes romaines près de la gare et dans les secteurs de Napollon et de la Font de Mai.

Lors du siège de Marseille en 49 avant J.-C., Jules César mentionne la présence, dans le massif du Garlaban, de montagnards albiques, une tribu celto-ligure établie entre le Luberon et les monts de Vaucluse, venue prêter main forte à ses alliés marseillais assiégés par l’armée romaine et qui donnera bien du fil à retordre aux légions de César. Lui-même avait d’ailleurs donné le nom d’Albania à cette zone située au pied du Garlaban, ce qui pourrait être une des origines possibles du nom actuel de la localité.

Toujours est-il que des fouilles archéologiques récentes, effectuées entre mars et novembre 2021 sous la direction de Denis Dubesset à la demande du Service régional d’archéologie, sur 9000 m² sont en voie d’apporter de nouvelles informations sur l’histoire ancienne d’Aubagne.

Vue panoramique de la zone de fouille du Camp de Sarlier à Aubagne ( photo © Denis Dubesset / INRAP)

Le site ainsi exploré se situe au lieu dit Le camp de Sarlier, un vaste terrain d’une vingtaine d’hectares, en forme de triangle qui se développe à l’entrée est de la ville, coincé entre la voie ferrée et la RD 43a côté ouest, l’autoroute A 52 et la zone des Paluds côté est, et la RD2 ainsi que l’Huveaune au nord. Ce secteur est traversé par le Fauge (appelé ici la Maïre), un petit ruisseau qui dévale depuis le parc de Saint-Pons, est busé sous le village de Gémenos et la zone commerciale des Paluds avant de finir en fossé pluvial très dégradé qui vient se jeter dans l’Huveaune à l’ouest d’Aubagne après avoir été rejoint par le Merlançon qui vient de Roquefort-La Bédoule et de Carnoux.

Vue aérienne du site du Camp de Sarlier, à l’est d’Aubagne (source © Modification 3 du PLUi d’Aubagne / Carnoux citoyenne)

Autrefois cultivées, ces terres alluvionnaires très fertiles sont désormais parsemées de friches, de quelques maisons d’habitation dans la partie nord et d’entrepôts industriels et commerciaux épars. Un nouveau complexe de bureaux y a été édifié sur 2 ha, au nord-est de la zone, le long de l’autoroute, à l’emplacement d’une ancienne boîte de nuit, l’Alta Rocca, qui a donné son nom à ce nouveau pôle d’activité ouvert en 2019 après 3 ans de travaux. Comportant 7 bâtiments conçus par l’architecte Franck Gatian, dont un hôtel, ce centre est exclusivement dédié aux activités tertiaires et médicales, pour ne pas gêner les commerces du centre-ville, déjà bien mis à mal par la concurrence redoutable des Paluds, même si le projet des Gargues , toujours dans les cartons, n’a pas encore vu le jour.

Le centre d’affaire Alta Rocca à Aubagne, achevé depuis fin 2019 (source © Ville d’Aubagne)

C’est d’ailleurs la même société, Foncière GM, gérée par Pierre Meguetounif, qui se lance désormais dans une extension de ce projet, toujours le long de l’autoroute, dans le prolongement sud des premiers bâtiments, déjà tous occupés. Le Patio de l’Alta qui devrait s’étendre sur 1,2 ha, comprendra 4 nouveaux bâtiments, offrant 9200 m² supplémentaires de bureaux dans un secteur particulièrement bien desservi, y compris demain par le futur Chronobus, un bus à haut niveau de service qui devrait relier, d’ici 2024, la gare d’Aubagne au pôle d’activité de Gémenos.

Le futur Chronobus qui devrait relier en 2024 sur 6,5 km la gare d’Aubagne au pôle d’activité de Gémenos (source © Façonéo)

C’est donc en prévision de ce nouveau chantier que l’INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives) s’est vu confier la réalisation de fouilles archéologiques. Et les résultats dépassent toutes les espérances, comme le relate un article très documenté publié par La Marseillaise le 21 décembre dernier.

Article paru dans La Marseillaise le 21 décembre 2021

Les fouilles ont en effet mis à jour de nombreux vestiges d’une implantation du Néolithique moyen, il y a peut-être plus de 4 000 ans avant notre ère. L’emplacement des anciens poteaux permet de reconstituer la trace d’au moins un vaste bâtiment d’habitation et de nombreux silos et greniers servant à stocker les récoltes dans cette zone alors déjà bien cultivée. Un grand foyer aménagé avec un lit de pierres chauffées sur la braise prouve que nos lointains ancêtres étaient déjà de grands amateurs de pierrade… Des sépultures et des fragments de céramique ont aussi été datés de cette époque préhistorique.

Foyer à pierres chauffantes du Néolithique en cours de dégagement (photo © Denis Dubesset / INRAP)

Une nécropole plus récente datant de la fin de l’âge du Bronze (entre 900 et 600 av. J.-C., avant donc l’arrivée des Phocéens) a aussi été exhumée sur ce même site, avec notamment un tumulus enfermant 6 corps. Des éléments de parures métalliques en alliage cuivreux y ont été retrouvés, même si ces sépultures anciennes ont pour certaines été manifestement remaniées voire pillées. Outre ces restes de bijoux, une épée datant du tout début de l’âge du Fer, a pu être exhumée, encore protégée dans son fourreau d’origine.

Sépulture datant du premier âge du Fer découverte au Camp de Sarlier (photo © Nicolas Bourgarel / INRAP)

Les archéologues ont aussi mis au jour un tronçon de voie romaine dégagée sur une petite centaine de mètres de longueur et qui pourrait avoir été aménagée par les armées de César, lors du siège de Massalia, en 49 av. J.-C. comme en témoigne la date des nombreuses pièces de monnaie qui ont pu y être récoltées.

Vestiges de l’antique voie romaine dans le secteur du Camp de Sarlier en bordure de l’autoroute A52 (photo © Denis Dubesset / INRAP)

Large de 12 à 13 m entre ses deux fossés bordiers, cette voie a manifestement servi au passage de lourds convois car on y a retrouvé de très nombreux hipposandales, ces protections métalliques que les Romains attachaient sous les sabots de leurs chevaux de trait. A l’époque de Jules César, le tracé de l’autoroute différait donc légèrement de l’actuel et ce n’était pas Vinci qui percevait les péages, mais la circulation y était déjà intense…

L. V.

Téléthon 2021 : Katulu joue sur le suspense…

13 décembre 2021

Cette année, comme à son habitude, le club de lecture « KATULU ? », composante du Cercle Progressiste Carnussien, a organisé dans le cadre de ses activités une séance publique, le 3 décembre 2021, consacrée à la présentation de romans sélectionnés par les lectrices sur le thème original : « Le suspense dans le roman ». Le détail des analyses est accessible : .

Présentation de Katulu ? le 3 décembre 2021 par Marie-Antoinette Ricard (photo © CPC)

En plus de l’intérêt littéraire de cette manifestation, le public a pu exprimer sa générosité au profit de l’AFM-Téléthon car cette séance était inscrite au programme des manifestations 2021 organisées par le Lions Club en collaboration avec la ville de Carnoux-en-Provence, suivie le lendemain par une vente publique de livres d’occasion, toujours au profit de l’AFM Téléthon.

Au cours de cette séance publique les lectrices de Katulu ? ont su faire partager les émotions esthétiques que révèlent ces romans à énigmes, romains noirs ou thrillers, pas forcément catalogués comme « romans policiers », qui questionnent sur notre identité, avec un style souvent direct ou décrivant des personnages originaux, nous entraînant dans des milieux interlopes aux langages particuliers, parfois même où l’auteur est un personnage du récit (reportage d’investigation) dont l’épilogue reste inquiétant.

Un public venu partager avec Katulu ? son goût pour le suspense dans les romans (photo © CPC)

Les six ouvrages suivants qui ont servi de support à cette lecture publique sont les suivants :

Trois jours et une vie de Pierre Lemaître (prix Goncourt 2013), présenté par Nicole Bonardo ;

Article 353 du Code Pénal de Tanguy Viel (Grand prix RTL-LIRE, prix François Mauriac), présenté par Marie Antoinette Ricard, également un roman à énigmes sur un suspens juridique ;

La Police de fleurs et de la forêt de Romain Puértolas (prix Jules Verne), présenté par Mireille Barbero, un roman à suspens loufoque ;

Paname underground de Zarca, présenté par Roselyne Salle, un roman noir argotique ;

Pars vite et reviens tard de Fred VARGAS (prix des libraires),présenté par Annie Monville San Nicolas, un roman policier d’atmosphère ;

Dans la peau d’une Djihadiste de Anna Erelle, présenté par Cécile Tonnelle, un récit, un reportage d’investigation qui se lit comme un thriller.

A l’issue de cette séance, un apéritif offert au public a permis de commenter, à loisir, les impressions sur ces romans et récits dans une ambiance conviviale.

Trois jours et une vie

Pierre Lemaitre

C’est Antoine, le héros de ce roman, il a douze ans et il vient de tuer Rémi son ami sept ans… La force du roman est dans cetragique. Il a suffi de trois jours : la mort d’un chien, un orage violent, une catastrophe naturelle l’événement grain de sable, pour que tout bascule, que le destin tranquille d’Antoine s’efface.

Ce roman opère sur nous le charme de son genre. Il s’agit d’un polar, un roman noir, à la facture originale car nous détenons le secret dès les premières pages. L’auteur installe une complicité entre nous et le héros. Il nous plonge dans la sidération parfaite face à ce mal absolu, ce crime qui s’incarne dans un enfant à la gueule d’ange et la mort injuste du petit Rémi. Le suspense ici n’est pas de trouver l’auteur du crime mais de côtoyer, regarder, juger Antoine et le monde qui l’entoure.

Lemaître nous met face aux limites de nos choix, à l’ambiguïté de nos sentiments, aux paradoxes de nos opinions, il ajoute dans son récit le poids des secrets et des hasards qui justifient autant nos conduites que nos jugements. A travers « Trois jours et une vie » il éveille donc tour à tour indulgence, pardon, sanction, doute, émotion. Il nous plonge ainsi dans un suspense psychologique.

Le roman décrit l’ennui, la misère d’une ville de province. Il pose son regard sur les conflits de classes d’une société étriquée au fond d’une province pauvre, cancanière. Il jette un œil ironique sur les autorités locales : maire, médecin, curé, gendarmes, tous empêtrés dans leurs rôles et aveugles finalement devant la vérité qui est là tout près d’eux : ils ne découvrent pas le criminel ! Comment soupçonner Antoine élevé sans père, bon élève, bon fils d’une mère besogneuse, la sage Mme Courtin. Comment le condamner ?

Ce roman présente donc un criminel très ordinaire dans petite ville banale. Le roman à travers sa galerie de portraits montre ici toute sa richesse réaliste et ironique et nous tend un miroir de nos sociétés. L’art de Pierre Lemaître est de semer tels des petits cailloux, les détails, les faits petits et grands qui causent en cascade une série de troubles et de rebondissements. Il relate des actes de la vie quotidienne qui ailleurs seraient sans conséquence et qui ici déclenchent des tragédies. L’auteur tout au long du récit va ainsi faire surgir péripéties et incidents, autant d’obstacles à l’éclosion de la vérité. Antoine finira-t-il par être confondu, puni ? La force de ce roman est dans ce mouvement lent des rebondissements inattendus. Cette curiosité bouleversée par l’ordre du monde qui nous échappe.

A travers cette histoire Lemaître pose non seulement un regard sombre sur nos défaillances : Police, Justice, Église, Morale, nos petits arrangements, nos lâchetés, nos compromissions. Mais aussi notre fragilité avec cette part irréductible de hasards qui pèse sur nos destins, cette part de fatalités, de déterminisme. Il nous rappelle qu’il suffit de peu, de rien pour nous faire basculer vers l’insondable, vers l’irrésistible. La conscience veille mais la justice est-elle passée pour autant ?

Nicole B

Article 353 du Code Pénal

Tanguy Viel

Le décor est posé dès les premières pages : le meurtre… ou l’accident ? Un bateau de 9 m, à 5 milles des côtes. A son bord deux hommes dans la cinquantaine relèvent des casiers à homard. L’un d’eux tombe à l’eau. L’autre Martial Kermeur pousse la manette des gaz, rentre au port… et attend la gendarmerie.

Le récit est vif, direct et le lecteur s’investit dans l’histoire. Puis c’est l’accusé face au juge : un long monologue. A la première personne il parle au juge, il se parle à lui-même. Il explique, il constate, se dévoile, garde ses secrets. Une écriture adaptée au personnage : un quinquagénaire, ouvrier licencié des chantiers navals, courageux, bosseur. Par petites touches et longues phrases on découvre le pourquoi et le comment des usures quotidiennes.

Ce roman, on pourrait le qualifier de roman social dans la France des années 80, les années « fric » et la question : la violence physique est-elle légitime face à la violence des puissances de l’argent ? Pour comprendre l’épilogue, il faut lire la narration de la désindustrialisation d’une région, de la lutte des ouvriers, le marasme, la déchéance, la honte collective et personnelle. Cet épilogue c’est l’impression de la marée montante qui avance calmement mais inexorablement balayant tout sur son passage, comme une revanche, la revanche sur le monde de l’argent, sur le capitalisme aveugle broyeur des hommes et des âmes.

« Quand je regarde la mer depuis la fenêtre de ma cuisine, quand je respire l’air libre de la mer qui se prosterne en contrebas, je récite à voix haute les lignes de l’art. 353, comme un psaume de la bible écrit par Dieu lui-même, avec la voix du juge qui résonne encore à mes oreilles, lui, me regardant plus fixement que jamais, disant, un accident, Kermeur, un malheureux accident. »

Un livre d’une force et d’une intensité impressionnantes non seulement par les idées qu’il défend mais aussi par son style d’écriture.

Marie-Antoinette

La police des fleurs, des arbres et des forêts

Romain Puértolas

Romain Puértolas est capitaine de police. Son premier roman « L’extraordinaire voyage du fakir qui était resté coincé dans une armoire » a tenu, plusieurs semaines, la première place des livres les plus vendus. Publié dans 50 pays il a été adapté au cinéma en 2018.

Il ne faut pas se fier au titre de « La police des fleurs, des arbres et des forêts », publié en 2020, titre qui s’annonce comme le premier alexandrin d’un sonnet bucolique. Il est préférable de se concentrer sur le mot police, car il s’agit bien d’une enquête ouverte suite à la découverte du corps démembré d’un certain Joël, 16 ans, retrouvé dans la cuve d’une usine de confiture, seule industrie d’un petit village perdu quelque part en France.

Dès le départ on est étonné par la placidité et l’émotion mesurée des villageois face à un crime aussi affreux. Joël était un être atypique ! Il fuguait souvent, habitait chez l’un chez l’autre, disparaissait, reparaissait. On évoque une certaine maltraitance de la part de l’un de ses hébergeurs. L’assistant du jeune policier n’est autre que le garde-champêtre, amateur d’herbier plutôt que d’enquêtes criminelles. On apprend que c’est le vétérinaire qui a réalisé l’autopsie et qui a fait enterrer Joël.

Techniquement, sur le déroulement de l’enquête rien ne choque. On sent le policier percer sous l’écrivain, cela donnant une certaine crédibilité à l’affaire plutôt déroutante, en augmentant la perplexité du lecteur. Grâce à la vitalité et à la spontanéité des personnages, on se plaît de plus en plus dans cette enquête burlesque, dans ce village perdu sans nom, comme le pauvre Joël, sans parents et sans nom de famille. L’inspecteur tombera sous le charme de la fleuriste qui va lui donner quelques leçons de botanique, entre autres. L’amour sèmera des pétales de gaillarde, belle fleur rouge sombre à pointes jaunes qui, par le fruit du hasard savamment dirigé, sera la pièce à conviction qui permettra à l’inspecteur de dénouer l’affaire.

L’auteur a semé des indices volatiles tout au long d’une histoire déroutante, ambiguë, d’une enquête improbable, brouillant les cartes sans cesse. Cependant dès les premières pages on était prévenu : une histoire policière pas comme les autres… la découverte du coupable n’est pas… disons… le plus important… il y a une grande surprise à la fin. Oui il y a une surprise qui ne tient pas dans un pochette mais plutôt dans un chaudron de confiture. Attention si vous y mettez le doigt vous irez jusqu’au bout sans répit.

Mireille

Paname underground

Zarca

Paname underground paraît en 2017 aux éditions La Goutte d’Or sous une couverture élégante, jaquette noire et bande rouge, qui évoque la couverture de la célèbre série noire Gallimard. L’année suivante, le prix de Flore attribué à un jeune écrivain prometteur assure le succès du livre et de la nouvelle maison d’édition créée pour la circonstance par trois copains. L’un d’eux est l’auteur. Il a trente ans et s’appelle Johann Zarca.

A vingt ans, il a quitté sa banlieue bourgeoise de Bry-sur-Marne pour une école parisienne de journalisme qu’il l’abandonne rapidement. Il vit de petits boulots, fréquente le Bois de Boulogne by night et y trouve la matière de son premier roman en langue argotique : Le Boss de Boulogne paru aux éditions Don Quichotte en 2013. Et pourquoi pas un guide des quartiers chauds de Paname?

A l’instar de ses prédécesseurs et « pour palper du blé en scratchant vite fait un petit guide » Zarca plonge dans ce Paris des travailleurs ou des loosers, ce « Paname underground » sans arrondissement défini. Il est à l’écoute d’une population bigarrée causant l’argot parisien. Il part de Saint-Denis street où marnent des gagneuses surveillées par leurs macs. Il loge un temps au Love Hôtel où le rejoint parfois la jolie tapineuse Dina, « sa pote, son amie et plus que ça ». Puis en cémer, en bécane, en tromé, il trace avec ses soces, s’arrache, jacte avec ses potos et enfin les interroge parce qu’« un man a essaye de le fumer! Il s’est arrêté en bécane a sorti un brelic et lui a tiré dessus ».

Il s’inquiète plus encore en apprenant que Dina est aux urgences. Se précipite à Lariboisière où Dina agonise d’une overdose, à cause d’une piquouze dans le bras. Impossible ! Elle ne touchait pas à l’héroïne ! Alors qui a voulu sa mort ? Il part pécho des renseignement. Il traîne à Belleville chez les lascars ennemis des vendeurs de fringues de Besbar, prolonge vers la Chapelle où zonent les toxicos et où s’approvisionnent les drogués des beaux quartiers. Seul, il va chercher le coupable.

Il traverse la Seine et pénètre dans les backrooms de Montpar et de Saint-Mich où, grâce à Seb, un vieux copain du Val de Marne, il visite les fachos et les néonazis qui s’encanaillent dans leurs vestes cossues et avec leur « portecase » de luxe. Il repart rive droite pour assister à Auber à un combat interdit au milieu d’un cercle de fans. Les parieurs sont des renois, des rebeus et des toubabs. Du nord au sud et même aux Catacombes, il chasse l’indice, mais rien.

Enfin dans son cerveau embrumé se fait un lien. Pour Zarca, c’est la déglingue, l’écœurement ! Il a pas besoin des Keufs. Il tient la vérité, veut rendre justice. Alors au calibre, au surin, en combat singulier, « l’écrivain » dessoude tous les responsables de la disparition de Dina. C’est glauque, voir bien dégueu… Mais on est prévenu au début du roman.

L’auteur ne fait pas de psychologie fine, pas de sentimentalisme. L’histoire de Dina n’est que le fil rouge qui introduit une déambulation dans la capitale. Les faits bruts s’accompagnent de dialogues sommaires entre des individus appartenant à un groupe. Chaque groupe humain est une entité subissant les aléas chaotiques d’une vie marginalisée. Leur langage argotique très naturel et très moderne adoucit la brutalité du récit. C’est un voile jeté sur la dureté d’une vie difficile sans possibilité et sans espoir. Le vrai sujet d’un livre qui attire sans séduire. Cimer Zarca pour ce renouvellement du roman noir. Tu as bien mérité ta parution en Poche. Bravo, Mec.

Roselyne

Pars vite et reviens tard

Fred Vargas

Fred Vargas est le pseudonyme, évoquant Ava Gardner dans la « Comtesse aux pieds nus », de Frédérique Audoin-Rouzeau. Elle écrit depuis 35 ans. En 2008 elle battait un record : plus d’un million de ses ouvrages étaient vendus. «Pars vite et reviens tard », paru en 2001, a reçu le prix des lectrices de Elle et le prix des Libraires.

L’histoire se passe sur la place Edgard Quinet à Montparnasse. Un vieux marin, Joss Le Guern, y a pris l’habitude de lire des nouvelles qu’on lui glisse dans une boite aux lettres fixée à un tronc d’arbre. Les gens du quartier y proposent des trucs à vendre (œufs, meubles, livres…). On y pose des questions, on s’engueule entre voisins, on y fait des développements pseudo-philosophiques.

Soudainement le ton des nouvelles change : on y sent une angoisse qui monte. Les textes parfois en latin ou en ancien français prédisent des catastrophes imminentes. La police va s’en mêler et c’est là qu’on va découvrir un commissariat parisien avec ses flics plus ou moins originaux :(personnages principaux de tous les romans suivants de Fred Vargas). A sa tête, Jean-Baptiste Adamsberg, rêveur pyrénéen, à la vie sentimentale déglinguée qui flaire la solution de l’enquête en flânant sur les bords de Seine. Son adjoint, Adrien Danglard, un veuf, père de cinq enfants qui noie sa solitude dans le vin blanc. Et puis tous les autres, Violette Retancourt la fidèle enquêtrice, Veyrenc qui s’exprime en alexandrins etc…

L’enquête se poursuit avec ses innombrables digressions entre Provence, Normandie ou Québec. L’angoisse monte encore avec l’apparition de signes cabalistiques sur les portes de certains immeubles dont un 4 inversé qui inquiète le quartier.

Je ne veux pas vous en dire plus ni déflorer la conclusion qui, je vous l’assure, sera cataclysmique, mais je vous conseille de commencer par ce roman si vous ne connaissez pas encore Fred Vargas qui a le don de croquer une série de marginaux, clodos, misanthropes de la plus belle eau ! Ce qui fait selon moi, le charme essentiel de son écriture.

Annie

Dans la peau d’une djihadiste

Anna Erelle

Anna Erelle est l’auteur de ce livre, mais ce n’est pas sa vraie identité. Elle est journaliste ou plus exactement pigiste dans deux journaux parisiens. Elle est chargée de rendre compte de ce que vivent les familles dont les enfants sont partis en Syrie. A la suite d’un échec de diffusion d’un article qu’elle avait écrit, cette journaliste décide d’essayer elle-même de se faire passer pour une jeune fille convertie récemment à l’Islam sous le nom de Mélodie et de prendre contact avec Daech par Internet, ceci en accord avec la direction de son journal.

Elle va tomber de façon extrêmement rapide et facile par Internet sur un chef djihadiste qui va la harceler, nuit et jour, la féliciter pour sa beauté, lui promettre très rapidement le mariage et la vie facile en Syrie en accord avec l’Islam, avec la soumission de la femme et évidemment la guerre contre les impies. Elle se dédouble : Mélodie, la jeune fille en mal de trouver une raison de vivre qui va très vite être dominée par ce garçon et la journaliste Anna qui cherche à approfondir la technique de recrutement d’une jeune fille par un djihadiste chevronné, imbu de lui-même et sûr de lui dans sa faculté de séduction.

Le livre détaille les relations qui se nouent par skype entre cette pseudo jeune fille de 20 ans et cet homme de 38 ans. Les rendez vous se passent en présence d’un photographe du journal qui se tient en dehors du champ de la caméra de Mélodie. Le récit se déroule pendant un mois très intense que la journaliste va vivre de façon schizophrène. A plusieurs reprises, son photographe veut la persuader d’arrêter ce reportage. Elle refuse et veut aller jusqu’au bout. Comme on s’en doute, Bilel découvre qu’il a été roulé et entre en furie noire contre Mélodie à qui il envoie des messages de haine. Anna devra donc se cacher, pour éviter de possibles représailles.

Un livre qui se lit très vite comme un thriller, avec des moments très intenses pour ne pas soulever de soupçons du côté de Bilel, la chambre, les bruits divers et surtout quand elle est à Amsterdam pour rejoindre la Syrie où tout doit être improvisé avec les mesures nécessaires pour ne pas pas être repéré  : les téléphones, les réseaux… Ce livre met bien en évidence le rôle de première importance que jouent les réseaux sociaux auprès des jeunes prêts à vivre une aventure qui va les sortir de la morosité de leur vie, de leur non reconnaissance par leur entourage, répondant à des arguments finalement relativement peu convaincants pour des personnes adultes… Comment lutter contre ces enrôlements que l’on sait très importants, quand on voit aujourd’hui qui sont les auteurs des attentats de ces dernières années ?

Cécile

Z : de Jean Zay à Costa-Gavras, l’Histoire zozote

4 décembre 2021

Avec la lettre Z, l’Histoire zozote souvent. Cette lettre, la dernière de notre alphabet, a toujours posé problème. Son exotisme, qui lui vaut d’être épelée Zoulou dans l’alphabet international, ne masque pas une certaine inquiétude due à son aspect acéré, aussi tranchant qu’une dent de scie, aussi inquiétant qu’une signature de la pointe d’une épée.

Z comme don Diego, une bande dessinée parodique de Zorro écrite par Fabcaro et illustrée par Fabrice Erre (source © éditions Dargaud)

Et si elle traîne en dernière place, c’est évidemment parce qu’elle a fait polémique. Les romains, qui s’étaient inspirés de l’alphabet grec (caractère ζήτα), l’ont supprimée durant trois siècles, puis rajoutée par commodité, avec le Y, pour les mots empruntés au grec et contenant un phonème étranger au latin.

Martianus Capella (III 261) rapporte que c’est Appius Claudius Caecus (censeur romain en 312 av. J.-C.) qui aurait donné l’ordre de supprimer cette lettre : « z uero idcircuo Appius Claudius detestatur, quod dentes mortui, dum exprimitur, imitatur » [Appius Claudius repoussa ce Z, parce que, quand il était prononcé, il imitait les dents d’un mort]. Tout est dit. Le Z faisait déjà peur.

Après ça, même si zéro est le seul nombre qui ne puisse être négatif, il ne faut pas s’étonner que le Zirconium soit si toxique, que le Zeppelin ait explosé, et que le gaz Zyclon B ait contribué d’une manière aussi efficace et criminelle à la Shoah.

DVD du film réalisé par Costa-Gavras en 1969 avec Yves Montand et Jean-Louis Trintignant

Mais la lettre Z, c’est aussi autre chose. C’est d’abord ce remarquable roman au sobre titre « Z » de l’écrivain grec Vassílis Vassilikós, paru en 1967 et porté à l’écran par Costa-Gavras en 1969. Ce livre passionnant raconte l’assassinat du député grec de gauche Grigoris Lambrakis en mai 1963 à Tessalonique, organisé par des éléments de la police et de la gendarmerie et camouflé au départ en accident. Ce triste fait réel n’était que l’avant-goût d’un épisode encore plus dramatique pour la Grèce, le coup d’état militaire qui plongea le pays dans l’ombre fasciste de 1967 à 1974. La dictature s’installe. Des tribunaux militaires extraordinaires sont créés dans dix grandes villes de Grèce. Les partis politiques et syndicats sont interdits, les opposants politiques, pourchassés, sont placés en résidence surveillée, emprisonnés, déportés sur des îles désertes de l’Égée. Plus de six mille détenus sont envoyés à Yaros «l’île du Diable» où la torture est alors une pratique courante.

La lettre Z, c’est aussi Jean Zay, ministre de l’éducation nationale du Front Populaire, assassiné en 1944 par la milice de Pétain. Afin qu’il ne soit pas identifié, les tueurs le déshabillent, lui ôtent son alliance, jettent sa dépouille dans la crevasse du Puits-du-Diable et y lancent quelques grenades pour cacher le corps par des éboulis.

Le ministre Jean Zay dans son bureau (source © Archives nationales)

Résistant, républicain et humaniste, Jean Zay entrera en 2015 au Panthéon. Il aura créé le CNRS, le musée de l’Homme, le festival de Cannes, le musée d’Art moderne et a été l’initiateur de l’ENA. Il favorisa la création artistique et défendit les droits des écrivains. Il fut sans relâche violemment attaqué par l’extrême-droite française, comme anti-français, anti-munichois, juif et franc-maçon.

La lettre Z n’est certainement pas condamnée à la tragédie. Mais, alors que certains tentent toujours de réhabiliter Pétain et excusent les putsch militaires, l’actualité politique nous rappelle que l’histoire peut toujours se répéter.

Sans une grande vigilance, l’avenir pourrait aussi ressembler à un mauvais film de série Z…

J. Boulesteix

Cet article est issu du site Carnoux citoyenne, écologiste et solidaire

Balmes de Lyon : les arêtes de poisson sont restées coincées…

25 novembre 2021

C’est le problème des sites urbains occupés de longue date : les projets d’aménagement sont parfois tributaires des vestiges que nous ont laissés nos lointains prédécesseurs. A Marseille, les maires successifs jusqu’à présent ne se sont guère encombrés de telles considérations, n’hésitant pas à sacrifier au développement de la ville les vestiges antiques de toute nature sur lesquels butent régulièrement les pelleteuses, saccageant encore récemment sans vergogne tel oppidum celto-ligure, telle carrière datant de l’installation de la colonie phocéenne et ne conservant que contraints et forcés, de maigres reliquats de l’ancien port antique autour du Centre Bourse.

Mais Marseille n’est pas la seule à se heurter ainsi à la gestion des traces de nos anciens. A Lyon aussi, la question se pose, même si la ville est d’implantation plus récente, fondée en 43 avant J.C. par le gouverneur Lucius Munatius Planctus, sous le nom de Lugdunum, sur un site certes occupé depuis au moins 600 ans par des tribus gauloises, mais qui a connu alors un essor spectaculaire puisqu’elle est est devenue capitale des Gaules une quinzaine d’années seulement après sa création.

Reconstitution de la ville de Lyon à la fin de l’époque gallo-romaine (source © Lyonnitude active)

Alors que les Gaulois étaient alors installés sur la colline de la Croix-Rousse et au niveau de la confluence, à Condate, la ville romaine initiale s’étend principalement sur la colline de Fourvière, avant d’englober la colline voisine de la Croix-Rousse puis la Presqu’île qui s’étend entre Saône et Rhône. Sur ces « balmes », un ancien mot gaulois faisant référence aux grottes d’ermites et qui désigne ces collines aux versants escarpés surplombant la Saône et sur lesquelles les Romains ont choisi d’édifier la cité, le substratum de granite et de gneiss est recouvert d’une épaisse couche d’argile, elle-même surmontée de sables et de cailloutis par dessus lesquels s’est déposée une moraine glaciaire argilo-caillouteuse, puis des limons de loess apportés par le vent après la dernière glaciation.

Du fait de cette nature géologique, l’eau s’infiltre et circule en abondance dans le sol avant de se heurter en profondeur à ces formations argileuses imperméables, ce qui conduit à la formation de nombreuses sources à flancs de colline. Dès leur installation, les Romains ont non seulement mis en place un réseau d’aqueducs pour approvisionner la ville en eau potable depuis le Gier ou l’Yzeron, mais aussi un réseau souterrain de drainage, sous forme de vastes galeries maçonnées dont la plupart sont encore en parfait état.

Aqueduc romain du Gier à Chaponost (photo © Jacques Mossot / Structurae)

Après avoir périclité pendant plusieurs siècle, la ville de Lyon connaît une nouvelle prospérité à la Renaissance où elle s’impose comme capitale financière et économique de la France. Les réseaux sophistiqués de l’époque romaine ayant été quelque peu oublié, chacun creuse son puits et ses propres galeries pour assurer son alimentation en eau, créant ainsi un réseau anarchique de galeries souterraines qui s’enfoncent sous les collines. Les couvents et congrégations religieuses puissantes qui investissent la colline de Fourvière, tombent d’ailleurs parfois sur d’anciens ouvrages romains à l’occasion de leurs propres travaux d’infrastructures hydrauliques.

Réseau souterrain antique sous la colline de Fourvière, photo empruntée au magnifique site La Taupe vous guette

A partir des années 1850, le progrès technique permet d’installer les premières pompes pour alimenter la Croix-Rousse directement avec l’eau des fleuves, avant que le percement du canal de Jonage, achevé en 1899, ne vienne régler à la fois la question de l’alimentation de l’agglomération en eau potable et en électricité. Les puits qui étaient encore utilisés et sans doute à l’origine des dernières épidémies de choléra qui touchent la ville à la fin du XIXe siècle, sont dès lors abandonnés.

Et forcément, la mémoire collective oublie tous ces ouvrages souterrains creusés au fil des siècles sous les balmes de Lyon pour drainer et capter les écoulements d’eau. Mais si la mémoire des hommes est fragile, la Nature est souvent là pour la leur rafraîchir. Le 6 novembre 1930, un cantonnier signale ainsi des suintements inhabituels à travers les fissures d’un mur de soutènement juste en dessous de l’hôpital de l’Antiquaille. On interdit l’accès de la rue aux poids-lourds mais les infiltrations s’accentuent et dans la nuit du 12 au 13 novembre, le mur de soutènement cède brutalement tandis qu’une coulée de boue vient s’abattre contre l’immeuble d’en face. Les pompiers viennent constater les dégâts et prendre en charge les blessés, mais c’est alors qu’un pan entier de la colline cède et vient tout ensevelir, coupant en deux les immeubles. On dénombre 39 victimes dont 19 pompiers, soit 20 % des effectifs de l’époque !

Photo d’archive de l’effondrement du 13 novembre 1930 à Fourvière (source © Le Progrès)

L’émoi est grand et l’on commence à prendre conscience de la fragilité de ces collines parcourues de multiples circulations d’eaux souterraines plus ou moins bien drainées par un réseau anarchiques de galeries qui ne sont plus entretenues depuis des années. Une Commission des Balmes est créée dans la foulée, d’abord sous la forme d’un collège d’experts pour analyser les causes de l’accident, puis, à partir de 1951 pour donner un avis consultatif sur les projets de construction dans des sites à risque géotechnique.

Ce qui n’empêchera pas la survenance d’autres catastrophes comme celle du 14bis cours d’Herbouville où l’effondrement d’un immeuble de 5 étages sous l’effet d’un glissement de terrain fera 3 morts le 31 juillet 1977, dans une rue du pied de la Croix-Rousse qui avait déjà fait l’objet d’un éboulement majeur le 8 mai 1932 avec un bilan particulièrement lourds d’au moins 30 morts. En 1977, le bilan humain avait pu être limité grâce à la présence d’esprit des sapeurs-pompiers qui avaient réussi à faire évacuer en urgence l’immeuble avant qu’il ne s’effondre brusquement, mais plusieurs autres bâtiments s’étaient à leur tour effondrés dans les jours suivants, laissant un trou béant qui ne fut comblé qu’à partir de 1988.

Photo d’archive de l’effondrement du 31 juillet 1977 cours d’Herbouville, désormais cours Aristide Briand (source © Le Progrès)

Il a fallu à Lyon les travaux gigantesques de doublement du tunnel sous la Croix-Rousse pour que la ville prenne enfin conscience de l’importance de ce patrimoine historique que constituent toutes ces galeries souterraines qui ont été creusées sous les collines. Ouvert à la circulation en 1952, le tunnel de la Croix-Rousse, dont les 1752 m de longueur sont parcourus quotidiennement par 50 000 véhicules, nécessitait une rénovation d’urgence, finalement décidée en 2007 : des travaux gigantesques, estimés à 220 millions d’euros, et qui exigeaient notamment le percement d’un second tube dédié en temps normal aux déplacements en mode doux, mais permettant de servir de voie d’évacuation en cas d’accident.

Mis en service début 2014, ce nouveau tunnel a aussi été l’occasion d’un remarquable travail archéologique initié par les services de la ville et dont les conclusions avaient été rendues publiques en 2009. Les « cataphiles », ces passionnés qui parcourent en tous sens les galeries souterraines du cru pourtant interdites au public depuis 1989, s’inquiétaient en effet des dommages irréparables que pouvaient causer ce chantier pharaonique qui devait recouper un des réseaux souterrains emblématique de la ville, connu sous le nom de réseau fantasque ou arêtes de poissons, mal connu et non répertorié dans les archives locales.

Extrémité d’une galerie du réseau en arêtes de poisson (photo © L’influx)

A l’issue de ce gros travail d’investigation archéologique, on en sait désormais un peu plus sur ce réseau mystérieux, beaucoup plus étendu qu’on ne l’imaginait, depuis les rives du Rhône jusqu’au plateau de la Croix-Rousse et dont la construction remonte au XVIe siècle. Ces galeries, soigneusement maçonnées avaient en réalité une fonction purement militaire, servant aux soldats à entreposer vivres et munitions tout en leur permettant de circuler ni vus ni connus. Elles ont été creusées suite à l’édification de la citadelle Saint-Sébastien, édifiée en 1564 sur ordre de Charles IX et dont la fonction était de surveiller la population lyonnaise et de se défendre contre elle en cas de besoin.

Le jeune roi Charles IX en 1561 avec sa mère Catherine de Médicis et ses frères et sœurs Henri, François et Marguerite (source © Atelier François Clouet / Hérodote)

Intronisé roi en 1560 à l’âge de 10 ans, après la mort prématurée de son frère François II, le jeune Charles IX et sa mère Catherine de Médicis qui assure la régence jusqu’à sa majorité, doivent faire face au début des guerres de religion qui commencent à ensanglanter le pays et déboucheront en 1572 sur le massacre de la Saint-Barthélémy. Dans ce climat trouble, Marie de Médicis entreprend avec le jeune roi un véritable tour de France du royaume qui le conduit à Lyon durant l’été 1564, le temps d’y interdire le culte protestant avant de fuir la ville suite à l’arrivée d’une épidémie de peste.

C’est d’ailleurs non pas à Lyon, mais à Turin que les historiens ont retrouvé dans les archives la seule mention d’époque du fameux réseau en arrêtes de poisson construit sous la citadelle et dont fait état un espion dans son rapport. La citadelle elle-même sera démantelée dès 1585, à la demande de la ville et aux frais du pouvoir royal qui l’avait édifiée de manière très vexatoire.

Galerie en eau du réseau dit en arêtes de poisson sous la Croix-Rousse (photo © Davis Patin / Le Bonbon)

Une telle brièveté d’usage ajoutée au caractère confidentiel de l’édifice expliquent pourquoi il a fallu attendre près d’un demi-millénaire pour que les Lyonnais apprennent enfin l’existence et la raison de ce patrimoine architectural militaire absolument remarquable, au point d’ailleurs que certains militent en faveur de son aménagement pour une ouverture au public. Ce qui serait peut-être une bonne idée, non seulement pour permettre à tout un chacun de découvrir ces vestiges si particuliers, mais aussi pour mieux prendre conscience de l’importance de ces réseaux souterrains historiques qui minent les collines de Fourvière et de la Croix-Rousse…

L. V.