Archive for the ‘Environnement’ Category

Après 1366, 1083…

18 janvier 2020

Emballages de thé commercialisé par Scop-TI sous la marque 1336 (photo © Martin Flaux / Made in Marseille)

1366, c’est le nom commercial des produits issus de cette coopérative de production SCOP-TI (Société coopérative provençale de thés et d’infusion) basée à Gemenos et qui a pris le relais, en 2014, de la société Fralib, une filiale du géant de l’agroalimentaire Unilever, après 1336 jours de mobilisation acharnée de ses employés. Depuis mai 2015, les boîtes de sachets de thé et d’infusions aux couleurs pastel issues des chaînes de production de Gemenos viennent remplir les rayons des magasins tout en continuant d’arborer fièrement le slogan quelque peu engagé des ex-FRALIB : « éveille les consciences, réveille les papilles ».

Et voilà qu’une autre entreprise au nom tout aussi codé de 1083, fait beaucoup parler d’elle à son tour, alors que son fondateur, Thomas Huriez, vient de publier un livre, intitulé en bon franglais burlesque Re-made en France, dans lequel il se fait le chantre d’une nouvelle relocalisation en France de la production textile.

Informaticien de formation, Thomas Huriez s’ennuyait ferme dans son job de responsable informatique dans une école de commerce à Grenoble et rêvait d’arriver à concilier son engagement professionnel avec ses valeurs éthiques, une équation pas toujours aisée à résoudre. En 2007, il franchit le pas en démissionnant et se lance à 32 ans dans la création d’une société de commerce de vêtements éthiques, Modetic, qu’il installe dans sa ville natale de Romans-sur-Isère. Une ville qui fut capitale française de la chaussure avant que cette filière ne transfert la totalité de sa production sous d’autres cieux, là où la main d’œuvre se contente de salaires de misère.

La nouvelle société du jeune entrepreneur tente de commercialiser, via internet et dans son magasin de Romans, différentes marques de mode issues du commerce équitable et/ou fabriquées à base de textiles bio. Mais le secteur est en crise et peine à décoller, les consommateurs préférant acheter dans des circuits plus classiques des marques produites à l’autre bout du monde, dans des conditions sociales et écologiques déplorables, mais vendues beaucoup moins chères. Partant de ce constat, Thomas Huriez se pique de vouloir reconstituer une filière locale de fabrication de textiles, d’abord des chaussettes et des tee shirts, avant de s’attaquer aux jeans.

La filature Valrupt dans les Vosges, où ont été tissés les premiers jeans 1083, reprise par Modetic fin 2018 (source © Les Echos)

Sauf qu’à force de délocalisation, on ne sait plus fabriquer en France des jeans, de même qu’on a perdu le tour de main pour faire des soudures et de la chaudronnerie à usage nucléaire, mais ceci est une autre histoire… En 2012, la société Modetic crée ainsi la marque 1083 pour commercialiser sa propre gamme de vêtements made in France. 1083 et la petite borne rouge qui lui sert de logo pointent sur la distance maximale qui sépare à vol d’oiseau les deux points les plus éloignés de l’Hexagone. Le concept est donc limpide : n’acheter que des vêtements et des baskets produits à moins de 1083 km de votre domicile plutôt que d’importer par container des habits qui ont fait plusieurs fois le tour du Monde au gré des vicissitudes des filières textiles mondialisées.

Pour démarrer, Modetic a fait appel au financement participatif via la plate forme de crowfunding Ulule. Il faut au minimum 150 pré-commandes pour lancer la chaîne de fabrication mais l’engouement est tel que les commandes affluent et dépassent rapidement le millier, attestant d’un réel engouement d’une partie des consommateurs pour le textile éthique made in France.

En juillet 2014, Thomas Huriez se prépare pour une traversée de la France en vélo après avoir rapidement gagné son pari de vendre plus de 1083 jeans made in France… (photo © Florence Gotschaux / France Bleu)

Mais il n’est pas si simple de retrouver des approvisionnements français et locaux pour le tissage, les ateliers de confection et les machines. Il a fallu ouvrir une école pour former de nouveau en France du personnel compétent afin de redévelopper la filière. Les rivets étaient jusque-là importés, mais la société est en train de mettre en place des sources locales d’approvisionnement. Quant au coton utilisé, il vient de Tanzanie, du Bénin ou du Mali mais est certifié 100 % bio et sans OGM. Et l’entreprise s’efforce de recréer une filière de tissage du lin, une plante textile dont la France est le premier producteur mondial alors que la dernière filature a fermé ses portes en 2005…

Un jean et des baskets made in France (source © Modetic)

Sur le plan économique, la concurrence avec les pays asiatiques est rude. Pour fabriquer un jean basique, selon une étude réalisée par l’Institut de la Mode pour l’Union des industries textiles et publiée notamment par Fashion network, il faut compter environ 1,20 € de main d’œuvre au Bangladesh, 2,70 € en Chine, 4 € au Maroc ou en Tunisie, 7 € au Portugal, et pas moins de 12,50 € en France. A cela, il faut ajouter le prix du tissu, de l’ordre de 3 € pour du tissu asiatique et 6 € pour un tissu euro-méditerranéen, ainsi que celui des fournitures qui ne dépasse guère 1 €. Quant aux droits de douane et aux coûts de transport, ils sont naturellement supérieurs pour les marchandises importées et peuvent atteindre près de 1,50 € pour des jeans importés de Chine, du Vietnam ou du Maroc, alors qu’ils sont quasi inexistant pour un pantalon fabriqué en France ou en Turquie.

A première vue, un jean fabriqué en France revient donc 2 à 3 fois plus cher que son équivalent importé de Chine. Sauf que les distributeurs en Europe vendent leurs produits avec des marges très confortables, n’hésitant pas à les mettre en vente à 8 voire 10 fois leur prix de revient. Moyennant un autre modèle de circuit de distribution dans lequel le vêtement est vendu à 2 ou au maximum 4 fois le prix de revient, on arrive finalement à retrouver des produits compétitifs et plus satisfaisants pour nombre de consommateurs. Comme quoi, la désindustrialisation en France n’est pas une fatalité et que les coûts de main d’œuvre ne sont pas, loin s’en faut, le seul paramètre à prendre en compte !

Schéma de principe du cycle de vie d’un jean Infini (source © 1083)

D’autant qu’une marque comme 1083 ne manque pas d’imagination pour satisfaire les attentes de ses clients, allant jusqu’à leur vendre son propre tissu et ses patrons pour leur permettre de coudre eux-mêmes leur jean, ou à commercialiser des jeans consignés qui peuvent être rendus après usage, moyennant la récupération d’une consigne de 20 €, afin d’assurer le recyclage du produit… Modetic va très loin dans le concept du jean recyclable, en concevant des modèles à partir de fibres de polyester recyclé (issu de bouteilles plastiques usagées et de déchets récupérés en mer) qui sont filées en Espagne, teintes en Ardèche et tissées en Saône-et-Loire, les jeans eux-mêmes étant confectionnés à Marseille !

La marque 1083 étant loin d’être le seul acteur sur ce créneau du jean éco-responsable, plus ou moins éthique, fabriqué au moins partiellement en France ou du moins en Europe, et de plus en plus recyclable, on sent que quelque chose est en train de bouger dans le domaine textile : il ne tient plus qu’au consommateur d’encourager cette démarche par son geste d’achat. Thomas Huriez affirme avoir créé 7 emplois en vendant depuis 2013 environ 7000 jeans made in France et rappelle qu’il se vend chaque année en France de l’ordre de 88 millions de jeans : de quoi recréer pas mal d’emplois en effet…

L.V.

Encore un peu d’oxygène pour Alteo…

4 janvier 2020

Pour ceux qui raffolent des feuilletons à multiples rebondissements, voilà au moins un acteur qui déçoit rarement : l’usine de fabrication d’alumine, implantée à Gardanne depuis 1894, appartenant jusqu’en 2003 au groupe Péchiney et passée depuis 2012 aux mains du fonds d’investissement américain HIG Capital qui la gère via un groupe industriel répondant au doux nom d’Alteo…

Usine Alteo à Gardanne (photo © ALTEO / Parc National des Calanques)

Dans les années 1960, Péchiney avait eu la lumineuse idée, pour se débarrasser des résidus issus du traitement de la bauxite, de les rejeter directement en mer, sans le moindre traitement, malgré leur forte teneur en soude, arsenic, cadmium, mercure, plomb, titane, chrome et autre joyeusetés. Une canalisation a été construite sur 47 km de long, traversant plusieurs communes dont celle de Carnoux, pour acheminer jusqu’au littoral plusieurs centaines de milliers de tonnes par an de résidus liquides, les fameuses « boues rouges ». A partir de 1966, et malgré une forte opposition locale menée notamment par Alain Bombard et Paul Ricard, ces boues rouges ont ainsi été déversées en mer, à 7 km des côtes de Cassis, en plein cœur de l’actuel Parc National des Calanques, par 320 m de fond, provoquant des ravages sur la faune marine dans un périmètre de plus en plus large au fil du temps.

Zone d’accumulation des boues rouges déversées en mer depuis 1966 (source infographie © Le Parisien)

L’évolution des normes environnementales internationales, a néanmoins fini par rattraper l’industriel, lui interdisant tout rejet direct en mer de ces déchets toxiques au delà du 31 décembre 2015. Sous la pression plus ou moins amicale des services de l’État, l’industriel a ainsi dû se résoudre à traiter au préalable ses effluents dans des filtres-presses qui permettent d’éliminer une part importante des résidus solides, lesquels sont désormais stockés dans des bassins à l’air libre, en attendant le développement d’hypothétiques filières de valorisation industrielle, provoquant au passage de graves nuisances à tout le voisinage…

Nuage de poussière au dessus du bassin de Mange Gari où sont stockées les boues rouges de Gardanne (photo © Maxppp / France Bleu)

Mais il fallait encore se débarrasser de toute la fraction liquide de ces effluents industriels, qui, bien que n’étant plus des « boues rouges » restent des produits éminemment toxiques dépassant allègrement les normes autorisées pour des rejets dans le milieu naturel

Pourtant, faute de solution alternative jugée acceptable par l’industriel et face à un odieux chantage à l’emploi orchestré par l’industriel et complaisamment relayé par de nombreuses figures locales, le préfet avait dû se résoudre, sur ordre du premier ministre de l’époque, un certain Manuel Valls, à signer un arrêté, le 28 décembre 2015, à quelques jours seulement de la date fatidique, accordant à Alteo une autorisation de rejet en mer des effluents liquides pour 6 ans supplémentaires. Cette autorisation déroge bien entendu allègrement sur les valeurs limites autorisées pour 6 paramètres pourtant majeurs, à savoir les concentrations en arsenic, aluminium et fer, ainsi que le pH et les deux paramètres classiques permettant d’évaluer le taux de pollution organique et organométallique : la DCO (demande chimique en oxygène) et la DBO5 (demande biochimique en oxygène sur 5 jours).

Conduite permettant de rejeter en mer les effluents d’Alteo (photo © Boris Horvat / AFP / Sciences et Avenir)

L’affaire avait néanmoins fait du bruit, d’autant que la ministre de l’écologie d’alors, Ségolène Royal, n’avait pas hésité à exprimer bruyamment son mécontentement. Plusieurs associations environnementales, dont ZEA, saisissent alors le Tribunal administratif, lequel décide finalement, en juillet 2018, de ramener au 31 décembre 2019 le délai laissé à Alteo pour mettre en conformité avec les normes réglementaires en vigueur la composition de ces effluents industriels rejetés en mer. Les juges ont en effet considéré que l’industriel a eu largement le temps, depuis plusieurs dizaines d’années, de réfléchir aux mesures à prendre pour traiter enfin correctement ses déchets via la construction d’une banale station de traitement biologique comme n’importe quelle commune a été en mesure de le faire depuis belle lurette.

Bien entendu, Alteo a immédiatement fait appel de ce jugement et demandé la suspension de son application afin de bénéficier d’un nouveau délai. Mais la Cour administrative d’appel de Marseille a considéré le 25 janvier 2019, en attendant de se prononcer sur le fond du dossier, qu’il n’y avait aucune raison de suspendre l’application du jugement rendu en première instance et que l’industriel avait parfaitement le temps matériel de mettre en œuvre les investissements exigés, pour peu qu’il y mette un peu de bonne volonté.

Carte de localisation des rejets d’effluents de l’usine Alteo (extrait du dossier d’enquête publique de 2015)

La voie judiciaire n’ayant pas donné tous les résultats escomptés, Alteo a alors actionné l’autre levier, à savoir le chantage à l’emploi en faisant valoir auprès des autorités que faute de délai supplémentaire accordé pour la mise en conformité du traitement de ses effluents, l’usine serait forcée de fermer ses portes au 31 décembre 2019. Et pour que le message soit clairement entendu, l’usine n’a pas hésité à enclencher une procédure de redressement judiciaire, ouverte le 12 décembre 2019, à l’issue de laquelle les administrateurs judiciaires ont indiqué par courrier en date du 23 décembre « ne pas pouvoir assurer, à compter du 1er janvier 2020, un fonctionnement légal de l’entreprise sans un arrêté préfectoral autorisant la société Alteo à poursuivre son exploitation avec des paramètres DCO et DBO5 compatibles avec ses modalités actuelles de fonctionnement ».

Le Préfet Pierre Dartout en janvier 2019 (photo © Robert Poulain / Destimed)

Face à un tel comportement et sous la pression des élus locaux mettant en avant la sauvegarde des quelques centaines d’emploi en jeu, le Préfet de Région, Pierre Dartout, dont on imagine aisément à quoi il a occupé ses réflexions entre Noël et le Jour de l’An, n’a guère eu d’autre choix que de se plier aux exigences de l’industriel. Il a donc publié, le 30 décembre 2019, un nouvel arrêté préfectoral fixant des prescriptions complémentaires quant aux rejets en mer d’Alteo. En clair, les rejets restent autorisés jusqu’au 8 juin 2020, avec encore une dérogation mais qui ne concerne plus désormais que les deux seuls paramètres que sont la DCO et la DBO5. L’arrêté précise néanmoins qu’à compter du 9 juin 2020, Alteo devra se conformer à des valeurs réglementaires identiques à celles exigées pour une station d’épuration classique dont les rejets dans le milieu naturel doivent respecter une DCO maximale de 125 mg/l et une DBO5 de 30 mg/l, pour un flux annuel maximum autorisé de 236 tonnes en DCO et 71 t en DBO5. Mais pour les six mois à venir, les valeurs autorisées restent très supérieures, fixées à 80 mg/l en DBO5 et 200 mg/l en DCO (ce qui est malgré tout inférieur à la valeur fixée en 2015, qui s’élevait alors à 800 mg/l !).

La faune marine du Parc National des Calanques devra donc supporter pendant encore plus de cinq mois, et peut-être davantage pour peu que les juristes d’Alteo trouvent de nouveaux arguments à faire valoir pour repousser encore le délai, des rejets d’eaux fortement polluée, de nature à rendre les eaux totalement anoxiques. Mais l’essentiel était de trouver avant le 31 décembre de quoi fournir un peu d’oxygène à Alteo à défaut d’en procurer aux poissons de la baie : le Préfet a bien mérité son réveillon !

L. V.

Élections municipales : un pacte pour l’avenir ?

27 décembre 2019

Jacques Chirac au Sommet de la Terre de Johannesburg le 3 septembre 2002 (photo © SIPA Press)

« Notre maison brûle et nous regardons ailleurs » avait reconnu, lors du Sommet de la Terre à Johannesburg, en 2002, le Président Jacques Chirac, dans un éclair de lucidité, lui qui ne s’embarrassait guère de scrupules en matière de gestion durable et équitable des ressources naturelles comme d’ailleurs des deniers publiques, au point de finir sa carrière avec une infamante condamnation à deux ans de prison avec sursis pour prise illégale d’intérêt.

La phrase est restée dans les annales et reflète bien le sentiment d’impuissance qui caractérise chaque citoyen face à cette catastrophe écologique qui se précise de jour en jour et devant laquelle chacun se bouche les yeux en espérant pouvoir continuer à vivre comme si de rien n’était, profitant à plein des bienfaits confortables de notre société de consommation tout en priant pour que le système tienne le coup au moins jusqu’à la génération suivante…

Manifestation d’étudiants en faveur de la transition écologique à Nantes en février 2019 (photo © Estelle Ruiz / Nur Photo / La Croix)

Les plus jeunes l’ont d’ailleurs bien compris et ce n’est pas par hasard qu’ils constituent de très loin les plus gros bataillons de ceux qui se mobilisent en faveur d’un mode de vie plus respectueux des ressources naturelles limitées de notre planète et pour une transition écologique vers une société qui modère ses émissions de gaz à effet de serre en développant le recours à des sources d’énergie renouvelables. Une véritable révolution culturelle, sociale, économique et politique qui malheureusement indiffère totalement voire suscite la plus grande ironie de la part d’une très large majorité de nos responsables politiques, souvent âgés et qui se sentent bien plus concernés par les résultats à court terme du marché boursier que par ces enjeux planétaires de long terme.

Nicolas Hulot en son temps, avait bien tenté de faire signer par les principaux candidats à l’élection présidentielle de 2007 un « Pacte écologique » les engageant à mettre en œuvre une politique ambitieuse permettant une prise en compte centrale des enjeux environnementaux. Le gagnant de cette élection, Nicolas Sarkozy, avait d’ailleurs signé sans barguigner cet engagement, de même que 342 des députés élus lors des législatives qui ont suivi, ce qui ne les a pas empêchés de s’asseoir allègrement sur leurs promesses et de mettre en œuvre, une fois élus, des mesures qui n’ont fait qu’aggraver la situation.

De là à en déduire que la transition écologique est une affaire trop sérieuse pour la confier aux seuls politiques, il n’y a qu’un pas que nombre de militants associatifs ont franchi depuis belle lurette. On assiste d’ailleurs, à l’occasion des prochaines élections municipales prévues en mars 2020, à l’éclosion de très nombreuses listes dites citoyennes et écologistes, issues précisément de la société civile, et qui cherchent à mettre en avant une démocratie basée davantage sur la concertation et la participation citoyenne, avec pour objectif une meilleure prise en compte de l’intérêt général via des mesures concrètes en faveur de plus d’équité, de solidarité et de responsabilité y compris envers les générations futures.

C’est dans cet esprit qu’ont travaillé une quarantaine d’associations et organismes réunis au sein d’un « Collectif pour une transition citoyenne » afin d’élaborer un nouveau « Pacte pour la transition » destiné justement à inspirer les politiques publiques qui pourront être conduites dans les quelques 35 000 communes de France, à compter des prochaines échéances électorales.

On sait bien que les enjeux climatiques et environnementaux, qui par nature dépassent les frontières administratives, ne peuvent être traités de manière correcte qu’à l’échelle planétaire. Mais le principe de réalité oblige à constater qu’il n’existe pas de volonté politique parmi nos responsables politiques pour impulser ces évolutions nécessaires. L’échec de la COP 25 l’a encore récemment démontré.

En revanche, chacun peut agir au niveau local sans attendre un hypothétique consensus global. C’est bien en effet à l’échelle de la commune et, de plus en plus, de l’intercommunalité, enjeux des prochaines échéances électorales de mars 2020, que se mettent en œuvre la plupart des politiques publiques qui ont un impact direct sur nos émissions de gaz à effet de serre et sur l’avenir de notre environnement. Gérer de manière plus durable nos ressources en eau, développer des transports en communs accessibles et fiables comme alternative au tout voiture, développer la production d’énergie renouvelable, favoriser les débouchés commerciaux des exploitations agricoles bio locales, réduire les rejets dans le milieu naturel d’eaux usées insuffisamment traitées, stopper l’artificialisation et l’imperméabilisation des terres par un aménagement urbain repensé, mieux trier et recycler les déchets, etc. : la liste est longue de toutes les mesures en faveur d’une transition écologique qui relèvent directement du champ de compétence de la commune et de la métropole.

Fribourg, la ville écologique de demain ? (photo © Bertrand Rieger / Ville intelligente)

Issu d’une très large concertation citoyenne, les propositions du Pacte pour la transition, mettent en avant trois principes et 32 mesures sous forme d’un catalogue dans lequel peuvent puiser les candidats qui s’engagent à le respecter. Les principes sont simples puisqu’il s’agit d’une part d’impulser et soutenir auprès du plus large public les actions de sensibilisation à la nécessité de cette transition écologique, d’autre part de mettre en place un processus de construction collective et concerté des politiques locales, et enfin de prendre en compte les impacts sociaux et environnementaux à long terme dans tous les projets et les décisions de la commune.

Quant aux 32 mesures qui sont listées et qui sont détaillées dans des fiches techniques pratiques expliquant comment les mettre en œuvre, exemples à l’appui, elles sont très variées puisqu’elles concernent aussi bien la mobilisation citoyenne, via notamment la création d’une commission extra-municipale destinée à s’assurer de la compatibilité des projets municipaux avec les enjeux sociaux, climatiques et environnementaux de long terme, que par exemple la limitation de la place de la publicité dans l’espace public ou la mise en place d’une tarification incitative au tri des déchets.

Urbanisme, logement, gestion de l’eau et des espaces naturels, éclairage public, transports en commun, pistes cyclables, cantine scolaire, achat public, tous les thèmes sont abordés et l’exercice montre de manière très éclairante à quel point les élus municipaux ont entre leurs mains la plupart des leviers qui permettent d’agir en faveur d’une transition écologique ambitieuse. Encore faut-il qu’ils aient la volonté de s’engager dans une telle direction. Mais c’est à chaque citoyen de faire en sorte de l’y inciter par son vote…

L. V.

Climat : une COP de retard ?

20 décembre 2019

Renaud Muselier inaugurant une station d’autopartage à Drommel en février 2019 (source Région PACA)

C’est le nouveau cheval de bataille de Renaud Muselier : le Président de la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur, après avoir tenté de faire rentrer dans les têtes que sa région ne s’appelle plus PACA mais Région Sud, tente de faire croire que sa collectivité a désormais « une COP d’avance ». Un beau slogan qui ne veut pas dire grand chose mais qui fait simplement référence au Plan climat territorial adopté en 2017 et qui comprend 100 mesures ciblées plus ou moins en fonction de la préservation du cadre naturel et de la transition énergétique.

Un premier bilan établi à l’issue de l’exercice 2018 indique qu’un peu plus de la moitié des actions identifiées auraient déjà été réalisées et la quasi totalité déjà engagées pour un montant de 400 millions d’euros, correspondant à 20 % du budget de la collectivité. Les mauvais esprits y verraient la démonstration que 80 % du budget de la Région s’inscrit en dehors de cette stratégie vertueuse de transition écologique en faveur d’un moindre impact environnemental, notant par exemple que seul « 29 % du Fonds d’Investissement aux Entreprises Régionales est attribué à des entreprises identifiées comme respectueuses de l’environnement » , ce qui laisse entendre que l’essentiel des subventions régionales bénéficie à des entreprises qui se soucient comme d’une guigne de leur impact environnemental…

Les plus critiques pourraient même se demander en quoi la volonté de la Région d’investir 576 millions d’euros en 20 ans pour développer l’irrigation agricole des domaines viticoles relève bien d’une transition écologique plus respectueuse d’une saine gestion des ressources naturelles renouvelables. Des esprits chagrins pourraient aussi s’interroger sur l’impact écologique des 400 000 € investis pour améliorer l’aménagement touristique des plages, ou sur celui des 25 millions d’euros qui seront dépensés par la Région pour déployer le très haut débit et qui font partie des mesures phares affichées par la Région en faveur de la lutte contre le changement climatique mondial…

Notre Terre sombre, mais l’orchestre continue à jouer…

Mais ne boudons pas notre plaisir d’avoir la chance de vivre dans une région aussi en pointe dans la lutte contre le réchauffement climatique et qui a même poussé l’innovation jusqu’à prôner « la guerre du feu », laquelle consiste, contrairement à ce que les plus exaltés pourraient imaginer, non pas à mettre le feu à l’ancien Monde, mais plus modestement à recruter 110 jeunes pendant les vacances scolaires pour surveiller les massifs forestiers et alerter en cas de fumée suspecte.

Même rapportée à ses véritables proportions, cette initiative régionale a du moins le mérite de montrer qu’en matière de lutte contre le réchauffement climatique, les collectivités territoriales ont un rôle important à jouer, surtout pour pallier l’inaction des États et des multinationales qui nous gouvernent. Car, du côté de ces derniers acteurs, il ne faut malheureusement pas s’attendre à des miracles. Quatre ans après la tenue de la COP 21 et de l’accord de Paris qui l’a conclue, le bilan de la dernière COP 25, organisée par le Chili et qui vient de se clôturer en Espagne est totalement désespérant.

Une COP 25 qui restera dans les annales pour sa durée plus que pour ses résultats (photo © Ccnucc / actu-environnement)

Les engagements qui avaient été pris en 2016 pour tenter de réduire les émissions de gaz à effet de serre afin de contenir autant que possible sous la barre des 2 °C l’augmentation de la température mondiale moyenne, ont tous volé en éclat. Force est désormais de constater que ces émissions sont allègrement repartis à la hausse dans la majorité des pays, y compris en France et que nos gouvernants s’en moquent éperdument, à l’image de notre Président, Emmanuel Macron, qui n’a même pas jugé utile de faire le déplacement à Madrid, estimant pour se justifier qu’ « il s’agit juste d’une COP purement technique et de transition » !

Manifestation à Madrid pendant la tenue de la COP 25, en présence de Greta Thunberg (photo © Gabriel Bouys / AFP / Le Devoir)

On se demande bien pourquoi un événement aussi insignifiant a autant mobilisé les foules, et notamment les jeunes, alors qu’il n’a débouché sur aucune décision sinon de vagues ébauches de proposition pour essayer de bidouiller un marché carbone permettant à tout un chacun de spéculer sur les émissions de CO2 en rachetant à ses voisins le droit de polluer allègrement tout en laissant les autres compenser à sa place. Et pourtant, ce sont pas moins de 500 000 personnes qui se mobilisées et ont manifesté durant ces deux semaines qu’a duré la COP 25 pour essayer d’attirer l’attention sur les enjeux planétaires en cause.

Les pays insulaires directement menacés par l’élévation du niveau des océans ont bien tenté de se faire entendre pour demander une aide de la part des pays les plus émetteurs. Mais peine perdue. Malgré le délai de 42 heures supplémentaires que se sont octroyé les organisateurs de ce sommet raté, rien de concret n’en est sorti.

Un dessin signé Hervé Pinel publié dans Les Echos

Les nations les plus productrices de gaz à effet de serre que sont la Chine, les États-Unis, l’Inde, l’Australie, le Canada ou le Brésil n’ont rien lâché et tout porte à croire que l’on est désormais bien ancré sur une trajectoire qui se traduira par une augmentation d’au moins 3,2 °C de la température moyenne à l’échelle mondiale.

De grandes décisions ont malgré tout été prises… (dessin signé Ysope)

« La communauté internationale a perdu une occasion importante de faire preuve d’une ambition plus grande », a déploré avec euphémisme le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres. Une belle catastrophe écologique et humaine en prospective mais que, promis, juré, tout le monde se targue de conjurer lors de la prochaine COP prévue à Glasgow en 2026. Encore une année de perdue dans cette course contre la montre où chacun craint avant tout de prendre un faux départ…

L. V.

Peut-on encore laisser sortir son chat ?

15 décembre 2019

On le sait depuis des années : le chat, même domestique, adore chasser et tuer de petites proies, parfois pour le seul plaisir de jouer avec et de les rapporter fièrement à la maison, quitte à les abandonner à côté de la gamelle de croquettes. C’est même d’ailleurs pour ses talents de chasseurs, de souris en particuliers et d’autres prédateurs des cultures céréalières, que le chat a été domestiqué, il y a au mois 10 000 ans de cela, probablement dans le Croissant fertile mésopotamien.

Le chat à l’affût… (photo © zsv3207 / stock.adobe.com / Zooplus magazine)

Ce n’est certes pas la seule raison qui explique le succès phénoménal de cette espèce comme animal de compagnie préféré de bien des humains sur terre. Son caractère indépendant mais souvent câlin, sa grande capacité d’adaptation et son aptitude à vivre en bonne harmonie à l’intérieur de nos foyers justifient sans doute sa grande popularité. Rien qu’en France, on dénombrerait 13,5 millions de chats et bien rares sont les pays où les chats ne font pas partie du paysage familier domestique.

Sauf que d’un point de vue froidement biologiste, le chat domestique qui d’ailleurs est capable aussi de vivre en toute indépendance sans être nourri par l’homme, n’est rien d’autre qu’une espèce invasive, de nature à mettre en péril une partie de la faune locale déjà plus ou moins menacée par d’autres facteurs. Et de ce point de vue, les chiffres font froid dans le dos.

Les chats seraient ainsi responsables à eux seuls de 26 % des extinctions d’espèces animales contemporaines parmi les reptiles (2 espèces), les mammifères (21 espèces) et surtout les oiseaux (40 espèces concernées) ! Et ils menacent très directement d’extinction pas moins de 367 autres espèces actuellement considérées en danger… Les chats seraient de ce point de vue la troisième espèce animale (sans compter l’homme…) responsable du plus grand nombre de disparition d’espèces de vertébrés.

Du fait de ses talents de prédateur, le chat serait à l’origine au Canada de 100 à 350 millions d’oiseaux décimés chaque année : la fourchette est large car les chats ne déclarent pas leur tableau de chasse mais l’ordre de grandeur est impressionnant. En Australie, on estime qu’ils tuent à eux seuls chaque année environ 377 millions d’oiseaux (manifestement moins habiles à s’enfuir que leurs cousins canadiens) et 649 millions de reptiles. Aux USA, les estimations des ravages causés par les chats porteraient sur 100 à 300 millions d’amphibiens, 260 à 800 millions de reptiles, entre 1,3 et 4 milliards d’oiseaux et probablement entre 6 et 22 milliards de mammifères, ce qui ferait des chats probablement la pire cause de disparition des petits vertébrés, loin devant les sources évoquées habituellement, que ce soit les pesticides ou les collisions avec les lignes à haute tension, les vitres ou les véhicules.

Le chat, une menace pour la biodiversité (source © La Libre Belgique)

Une étude réalisée en France et en Belgique aurait ainsi mis en évidence une augmentation de 50 % entre 2000 et 2015 de la mortalité des oiseaux causée par les chats, avec au minimum 75 millions d’oiseaux tués chaque année par les chats dans notre pays. Au Pays-Bas, les animaux domestiques feraient 141 millions de victimes chaque année, les deux-tiers d’entre elles du fait des seuls chats. En Pologne, les estimations porteraient sur 136 millions d’oiseaux et 583 millions de mammifères tués chaque année par les chats.

Et à cette prédation directe viennent s’ajouter bien d’autres effets néfastes causés par les chats qui viennent effrayer et déranger certaines espèces particulièrement vulnérables, voire les déciment simplement par transmission de certaines maladies. Les chats ne sont bien évidemment pas la seule cause de perte de biodiversité dramatique que l’on observe ces dernières années et qui ne fait que s’accélérer, mais c’est sans doute l’une de celle sur laquelle on pourrait le plus aisément agir comme le rappellent fort opportunément Arie Trouwborst et Han Somsen, deux juristes de l’université néerlandaise Tilburg Law School, dans un article publié dans le Journal of Environment de novembre 2019, qui a eu un grand retentissement mondial.

Dans leur analyse, les deux juristes estiment que le fait de laisser divaguer son chat domestiques revient de fait à enfreindre les directives européennes sur les oiseaux et les habitats qui s’évertuent à offrir de meilleures conditions de protection de nombreuses espèces menacées. Très pragmatiques, les deux chercheurs reconnaissent que l’opinion publique n’est probablement pas mûre pour changer son comportement vis-à-vis des chats domestiques dont les populations sont en pleine croissance et qui jouissent d’un capital de sympathie très fort. Mais leur article présente du moins le mérite d’attirer l’attention sur ce qui est devenu un facteur non négligeable d’atteinte à la biodiversité.

Un chasseur hors-pair… (source © Koreus.com)

Ils amènent ainsi chacun à réfléchir sur le bon équilibre à trouver pour que le monde de demain ne se résume pas à celui des humains et de leur animaux domestiques fétiches. « Les dégâts causés par le chat sont trop importants pour rester une exception à la loi » estiment les deux juristes qui appellent de leur vœux une approche pédagogique en direction des maîtres de chats afin de mieux en contrôler les populations (via notamment des mesures de stérilisation plus systématiques), de limiter leur divagation, surtout dans les milieux les plus vulnérables, et de développer des techniques permettant de limiter les dégâts qu’ils peuvent faire (le grelot pour prévenir les oiseaux de leur arrivée étant l’une des solutions classique en la matière…).

Assurément, vous ne regarderez plus votre chat de la même manière après avoir pris conscience de son impact sur la biodiversité environnante !

L. V.

Renvois d’ascenseur à La Ciotat

4 décembre 2019

Construction du Germinal aux chantiers navals de La Ciotat en 1964 (photo © Louis Sciarli / Archives communales / Le Monde diplomatique)

Lorsque les chantiers navals de La Ciotat ont fermé leurs portes en 1988, certains irréductibles ont voulu faire le pari que le site pouvait retrouver une activité industrielle navale tournée vers la réparation et l’entretien de yachts. Bien accompagnés par les collectivités territoriales, ils créent ainsi en 1994 la SEMIDEP-Ciotat, une société publique locale (SPL) dont les actionnaires sont le Département des Bouches-du-Rhône (à hauteur de 50 %), la Région PACA (pour 25,8 %), la métropole Aix-Marseille-Provence (à l’époque la Communauté urbaine, pour 19,9 %) et la commune de La Ciotat (pour 4,3 %).

Depuis, la SEMIDEP a été pompeusement rebaptisée La Ciotat Shipyards et connait de fait un fort développement dans un marché en pleine expansion, enregistrant en 2017 un chiffre d’affaires de 120 millions d’euros pour une activité qui emploie de l’ordre de 700 personnes. Le monde étant ce qu’il est, avec des riches de plus en plus riches, le nombre de super-yachts, des bateaux luxueux mesurant de 50 à 80 m de long, connait une progression annuelle de plus de 5 % par an tandis que celle des méga-yachts (les plus de 80 m de longueur) a augmenté de 27,5 % en 2018 ! On dénombrerait ainsi plus de 5 500 de ces mastodontes des mers dont 70 % naviguent justement en Méditerranée : une aubaine pour les sites portuaires comme La Ciotat car les propriétaires de ces engins dépensent en moyenne 1 million d’euros chaque année uniquement en frais d’entretien et de réparation, jusqu’à 40 M€ pour une révision complète…

Un mega-yacht dans le port de La Ciotat (photo © Violette Artaud / Marsactu)

Pas étonnant que, dans ces conditions, les ports se livrent une concurrence effrénée pour attirer à eux ces clients fortunés et semi-captifs qui ont besoin de réparer d’urgence une avarie ou de faire subir une révision plus complète à leur bateau de luxe. La Ciotat dispose déjà d’un ascenseur à bateaux de 2000 tonnes lui permettant de sortir de l’eau et de déplacer sur rails des bateaux de moins de 50 m sur une plateforme comportant 17 emplacements.

Mais La Ciotat Shipyards voit plus grand et veut désormais concurrencer directement Barcelone en s’attaquant au marché des méga-yachts avec un projet de nouvel ascenseur pour des bateaux de 4000 t qui équiperait l’immense plateforme nord des chantiers navals, d’une superficie de 44 000 m2. Fin 2017, la SEMIDEP a ainsi lancé un appel d’offre pour ce projet titanesque, dont le coût est estimé à 100 M€. Une annonce qui avait alors déclenché une formidable polémique, relayée notamment par La Provence ou encore Marsactu car, dans le même temps, certains professionnels de la filière, dont l’association Riviera Yachting Network, faisait savoir qu’ils soutenaient un autre projet concurrent, sur le port de Marseille, avec un ascenseur encore plus gros, permettant de sortir de l’eau des engins de 6000 t ! En juin 2018, le Grand Port Maritime de Marseille annonçait ainsi que le gagnant de son propre appel à projet était la société Monaco Marine, basée pourtant à La Ciotat et d’ailleurs seul concurrent en lice, qui pourra exploiter la nouvelle installation à son profit pour une durée de 53 ans… Un projet à 71,6 M€ selon les informations de Marsactu, dont 27,5 M€ apportés par le Port de Marseille.

Photomontage du projet de plateforme (source © La Ciotat Shipyards)

Mais pas de quoi doucher l’enthousiasme de Patrick Boré, le maire de La Ciotat qui estime que « le soleil brille pour tout le monde » et qu’il y a largement la place pour deux ascenseurs… Un nouveau « schéma stratégique de développement » a été adopté, permettant au Conseil départemental d’injecter des fonds publics importants tandis que deux acteurs industriels locaux de poids se sont associés, la société Composite works France, acteur historique de la réparation de yachts, et Blohm + Voss La Ciotat, qui exploite déjà la grande forme de radoub, pour constituer MB 92 La Ciotat. C’est bien évidemment ce « nouveau poids lourd du secteur » avec qui la SEMIDEP a conclu « un partenariat stratégique » lui confiant pour une durée de 35 ans l’exploitation de la plateforme avec son futur ascenseur, moyennant sa participation financière à la construction.

Thierry Tatoni, président du Conseil scientifique du PNC (source © IMEB)

Un projet qui devrait voir le jour d’ici 2021 mais pour lequel Préfet s’est quand même cru obligé de saisir le Parc national des Calanques, par courrier en date du 29 juillet 2019, pour un avis conforme. Bien que situé en dehors du cœur marin du Parc, qui s’arrête à l’aplomb du Bec de l’Aigle, le site est en effet suffisamment proche pour qu’il soit opportun de vérifier l’absence d’impact majeur. Le Conseil scientifique du Parc, désormais présidé par Thierry Tatoni, professeur d’écologie à l’Institut méditerranéen de biodiversité et d’écologie marine et continentale, a rendu un avis unanimement défavorable considérant notamment que « le développement de l’usage de ces navires de plaisance de fort tonnage, fortement consommateurs en énergie carbonée et à destination d’un usage exclusivement privatif, ne peut être considéré comme cohérent avec les objectifs de transition écologique promus au niveau international et national ».

Didier Réault, président du Conseil d’administration du PNC (source © Made in Marseille)

Un jugement de bon sens qui ne manque pas d’attirer l’attention sur les risques majeurs que fait courir sur la préservation du milieu naturel la concentration de ces mastodontes qui se moquent parfaitement de l’état des herbiers à posidonies ou des cétacés qu’ils pourraient déranger. Mais un avis qui n’a pas été du goût des représentants du Conseil d’administration du Parc national des Calanques présidé par Didier Réault, adjoint LR au maire de Marseille. A une très large majorité, celui-ci a donc décidé, le 13 septembre dernier, de s’assoir magistralement sur cet avis scientifique et de délivrer sans barguigner l’avis conforme qu’attendait le maire de La Ciotat, tout en rappelant, pour la forme, les quelques recommandations qu’avaient prudemment énumérées les membres du Conseil scientifique dans l’éventualité où « la réalisation de ce projet devait être poursuivie par l’autorité administrative », à croire que les scientifiques avaient eux-mêmes anticipé que leur avis pourtant très clair ne serait probablement pas écouté… Que vaut la qualité des fonds marins quand de tels enjeux économiques et la satisfaction de riches clients internationaux sont en jeu ?

L. V.

Encore un peu de plastique ?

24 novembre 2019

Chacun le sait, la production de plastique n’arrête pas de progresser et le volume de déchets plastiques déversés dans tous les océans du monde dépasse désormais l’entendement. Une étude de 2015 avait évalué à 8 millions de tonnes la quantité de plastique rejetés dans les océans pour la seule année 2010, et la tendance est loin de s’inverser. Selon le WWF, ce serait entre 220 000 et 630 000 tonnes de plastique qui se retrouverait ainsi dans les seules mers européennes, dont une bonne part dans la Méditerranée, mer intérieure fermée et donc tout particulièrement vulnérable.

Une petite partie de ces déchets, de l’ordre de 20 %, est issue directement de l’activité maritime (pêche, navigation, tourisme, etc.) mais l’essentiel provient directement de ce qui est rejeté depuis le littoral, par le vent ou apporté par les fleuves côtiers.

Un dessin signé Souhayla, publié dans le quotidien algérien El Watan le 28 septembre 2018

En Méditerranée, on considère ainsi que 95 % des déchets retrouvés en mer sont à base de plastique, qui se caractérise par des durées de dégradation très longues : un sac plastique met 20 ans pour finir par se dégrader mais il en faut 50 pour un gobelet en plastique et pas moins de 600 ans pour une ligne de pêche en nylon ! De quoi faire périr par étouffement plus d’une tortue marine à la vue basse qui gobent avec gourmandise ces sacs en plastiques aux faux airs de méduse…

Sauvetage d’un poisson pris au piège d’un sac plastique (extrait vidéo YouTube)

Quand ce ne sont pas les poissons eux-mêmes qui finissent emprisonnés dans un sac un peu sournois comme le montre une vidéo filmée par une monitrice de plongée à Phuket en Thaïlande.

Du coup, tous ces déchets qui se délitent et se dégradent peu à peu en micro-particules envahissent la totalité de l’écosystème marin et nous reviennent en boomerang via les poissons et les fruits de mer que nous consommons. Le phénomène n’est pas nouveau et on sait déjà depuis plusieurs années que les moules en particulier contiennent un grand nombre de micro-fragments de plastiques issus de la filtration de l’eau de mer et qui s’accumulent dans leur chair.

Un dessin signé Zoé Thouron

Selon un article récent d’Emploi Vert, une étude conduite par des chercheurs de l’Université de l’agriculture et de la technologie de Tokyo a révélé que 80 % des anchois de la baie de Tokyo contenaient des micro-plastiques, mesurant entre 0,1 et 1 mm. Parmi les 64 anchois japonais analysés, 150 particules micro-plastiques ont été retrouvées dans les tubes digestifs de 49 d’entre eux. En consommant ces poissons, l’homme contribue finalement à digérer tous ses sacs, bouteilles et autres objets en plastiques qu’il a laissé négligemment partir au gré des vents plutôt que de les incinérer ou de les recycler.

Un bar de 2 kg pêché dans les Landes, avec un attirail de couture dans le ventre (photo © Olivier Froustey / France 3 Régions)

Et de plus en plus, les pêcheurs ont de désagréables surprises en vidant leurs poissons, comme dans le cas, rapporté par le quotidien Sud-Ouest, de ce pêcheur amateur des Landes qui a trouvé en septembre dernier dans les entrailles d’un bar de 2 kg un petit sachet en plastique contenant un bouton : pour recoudre le poisson ?

Un célèbre chef cuisinier mexicain vient lui aussi d’en faire l’amère expérience en vidant un poisson pour les clients de son restaurant. Comme le montre une vidéo postée sur son compte Twitter et reprise par Le Point, il a retiré du ventre de l’animal pas moins de cinq bouchons de bouteille, deux morceaux de sac, un bout de peigne et quelques autres petits débris de plastique : bon appétit !

L. V.

Venise : le Conseil Régional prend l’eau…

21 novembre 2019

A Venise, les inondations sont monnaie courante. Celle que la Cité des Doges a subi en novembre 2019 restera cependant dans les mémoires comme un des pires phénomènes de ces dernières années, une « acqua alta » historique. Mardi 12 novembre, le niveau de l’eau au plus fort de la marée haute a atteint la cote remarquable de 1,87 m, pas très loin du record de 1,94 m enregistré en 1966, l’année ou la ville toscane de Florence subissait les inondations dévastatrices de l’Arno, causant une centaine de morts et détruisant irrémédiablement nombre de chefs d’œuvres de la Renaissance.

Traversée périlleuse sur la place Saint-Marc, samedi 17 novembre 2019 (photo © Luca Bruno / AP)

Cette semaine de novembre 2019 a été particulièrement éprouvante pour les habitants de Venise pris au piège de ces eaux qui envahissent toute la ville à la faveur des marées, la dernière en date atteignant encore 1,50 m, dimanche 17 novembre. Depuis, l’eau a cessé de monter et les habitants se mobilisent pour tout nettoyer et remettre de l’ordre dans la cinquantaine d’églises, dont la basilique Saint-Marc, qui ont subi l’assaut des flots. Ils essayent de ne pas céder au découragement, à l’instar de leur maire, Luigi Brugnaro, qui s’est laissé aller à tweeter « les Vénitiens ne sont à genoux que lorsqu’ils prient. Venise va repartir… »

Ballade en kayak dans les rues de Venise inondée le 15 novembre 2019 (photo © Manuel Silvestri / AFP / France TV Info)

Car des inondations de ce type, il y en aura d’autres dans une ville construite sur la lagune en creusant des canaux pour drainer les eaux et en édifiant des remblais sur pilotis. On en dénombre 118 îles et îlots, pour beaucoup artificiels et reliés les uns aux autres. Mais au fil des ans, la ville s’enfonce inexorablement, d’au moins 26 cm déjà depuis 1870, tandis que le niveau de la mer s’élève peu à peu sous l’effet du changement climatique et que les immenses bateaux de croisière contribuent à l’érosion des berges.

A Venise, les marchands de bottes ont fait fortune… (photo © Manuel Silvestri / Reuters / Business Insider)

Entre les flots de la mer et le flot des 36 millions de touristes qui déferlent chaque année à Venise, les 50 000 habitants de la ville ne savent plus où donner de la tête. Quelques-uns espèrent encore que le fameux projet MOSE viendra sauver la ville des eaux tel Moïse ouvrant les flots de la Mer Rouge. Ce « module expérimental électromécanique », constitué de 78 éléments de digues flottantes qui se relèveront pour barrer les trois passes donnant sur la rade, est à l’étude depuis 1984 et les travaux de construction sont en cours depuis 2003.

Essai de soulèvement des digues flottantes du projet MOSE en mai 2016 (source © site du projet)

Ils devaient se terminer en 2016 mais on parle désormais plutôt de 2021 et le budget prévisionnel, initialement arrêté à 2 milliards d’euros, devrait atteindre au moins le triple de cette somme. Difficultés techniques, malfaçons et malversations en tout genre se cumulent pour expliquer un tel retard et pareille dérive financière. Précisons au passage que toute ressemblance avec le projet de l’EPR de Flamanville serait bien entendu purement fortuite…

Nul ne sait encore si le dispositif pourra bel et bien fonctionner un jour et empêcher des phénomènes tels que celui vécu ces dernières semaines. Ce qu’on commence à entrevoir en revanche, et qu’ont souligné les océanographes Carlos Amos et Georg Umgiesser dans The Conversation, c’est qu’avec l’élévation attendue du niveau de la mer, qui pourrait atteindre 50 cm dans les prochaines décennies, le dispositif devra quasiment se fermer à chaque marée pour protéger Venise du naufrage.

Or, les eaux usées non traitées qui s’évacuent quotidiennement via les canaux dans la lagune et vont ensuite rejoindre la mer, seront alors bloquées. L’afflux de nutriments qui en résultera provoquera une eutrophisation de la lagune et sa détérioration irréversible. Sans compter que le dispositif ne pourra éviter les remontées phréatiques d’eau salée qui rongent peu à peu les monuments de la Sérénissime.

Un véritable casse-tête donc pour les autorités locales. Réunis dans la salle de délibération du Conseil Régional de Vénétie, les élus régionaux débattaient justement des effets du changement climatique à l’occasion du vote du budget 2020 ce mardi 12 novembre en soirée. Situé en bordure du Grand Canal, le palais Ferro Fini qui abrite le Conseil Régional n’avait jusque-là jamais été inondé.

Salle de réunion du Conseil Régional envahie par les eaux mardi 12 novembre 2019 (photo © Andrea Zanoni / CNN)

Mais ce mardi vers 22 h, les élus ont dû évacuer en catastrophe les locaux face à l’arrivée des eaux comme l’a longuement raconté le conseiller du Parti démocrate, Andrea Zanoni, vice-président du comité de l’environnement, dans un message publié sur Facebook et repris par CNN. Selon lui, « ironiquement, la chambre a été inondée deux minutes après que la Ligue, Forza Italia et Fratelli d’Italia aient rejeté nos amendements visant à lutter contre le changement climatique ». Faut-il y voir un avertissement du ciel pour inciter les responsables politiques locaux à prendre un peu plus au sérieux les menaces réelles du changement climatique ?

L. V.

Deflesselles roule pour Total

17 novembre 2019

Bernard Deflesselles présentant une conférence sur le changement climatique à La Ciotat, le 27 juin 2019 (source : Ville de La Ciotat)

Notre député Bernard Deflesselles vient une nouvelle fois de montrer son vrai visage. Rapporteur des négociations internationales sur le changement climatique à l’Assemblée nationale, comme il aime se présenter lorsqu’il anime, comme c’était le cas à La Ciotat le 27 juin dernier, des conférences pour expliquer à tout un chacun ce qu’est le réchauffement climatique et comment il faut lutter contre, voilà qu’il vient de se distinguer en montrant une fois de plus sa mauvaise foi bien connue…

Corapporteur d’un rapport d’information sur la Diplomatie climatique, déposé le 28 novembre 2018 sur le bureau de l’Assemblée nationale, notre député y dissertait doctement sur les graves menaces que fait peser le réchauffement climatique sur l’avenir de l’humanité, rappelant au passage que « la politique des petits pas ne suffit plus » et qu’il faut un changement radical pour espérer encore atteindre les objectifs de l’accord de Paris qui suppose une réduction de 45 % de nos émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030 par rapport à 2010 alors que jusque-là on observe plutôt une augmentation de 5 à 10 %.

Un vrai discours de militant engagé et responsable ! Sauf que dans les faits, Monsieur le Député Deflesselles se moque complètement de ce que peut bien écrire le rapporteur Deflesselles dans ses belles envolées lyriques sur l’avenir de la planète. Il vient d’en administrer une preuve flagrante en s’associant au combat peu glorieux de 3 autres députés des Bouches-du-Rhône, pour déposer en catimini un amendement écrit à la demande du groupe Total et destiné à rétablir l’exonération fiscale sur l’huile de palme comme biocarburant.

Plantation de palmiers à huile en Asie du Sud-Est, en mars 2018 (photo © Januar / Getty Images / The Epoch Times)

On sait pourtant que la production de palmiers à huile est, en Indonésie et en Malaisie notamment, la principale cause de la déforestation des forêts primaires, ce qui a pour effet la disparition d’un milieu naturel servant, non seulement de puits de carbone pour absorber des quantités importantes de CO2, mais aussi d’abri à une biodiversité aussi riche que gravement menacée.

Cette considération a d’ailleurs poussé l’Union européenne à demander à ses États membres de prendre des dispositions pour stopper dès que possible et, en tout état de cause avant 2030, l’exonération fiscale dont bénéficient les 900 000 tonnes d’huile de palme importées chaque année en Europe et dont 75 % sont destinés à finir dans le réservoir de nos véhicules.

Des militants de Greenpeace lors du blocage de la raffinerie du groupe Total de la Mède, près de Marseille, le 29 octobre (photo © Boris Horvat / AFP)

En France, cela a été l’objet d’un débat virulent qui s’est tenu il y a tout juste un an, lors de la préparation de la loi de finances pour le budget 2019. De nombreux lobbyistes à la solde du groupe Total, principal intéressé à la défiscalisation des biocarburants à base d’huile de palme, en particulier pour les besoins de sa raffinerie de La Mède qui prévoit d’importer jusqu’à 450 000 tonnes d’huile de palme par an, avaient alors bataillé ferme pour poursuivre ce cadeau fiscal qui rapporterait de l’ordre de 70 à 80 millions d’euros par an à Total, au détriment du contribuable…

A l’époque, les débats à l’Assemblée nationale avaient été particulièrement houleux mais les députés avaient finalement choisi la voie de la raison en mettant un terme à ce cadeau fiscal aux conséquences environnementales désastreuses. Le groupe Total bien entendu n’a pas souhaité en rester là et a aussitôt déposé un recours devant le Conseil constitutionnel sous forme d’une question prioritaire de constitutionnalité, laquelle avait été rejetée par le Conseil constitutionnel le 11 octobre 2019.

Un dessin de Fanny Vaucher

En l’occurrence, les Sages du Conseil constitutionnel, qui ne brillent pourtant pas par leur audace écologiste, avaient estimé que la décision du Parlement d’exclure l’huile de palme de la liste des biocarburants bénéficiant d’un avantage fiscal répond à des « critères objectifs et rationnels en fonction du but poursuivi » de protection de l’environnement, considérant que « la culture de l’huile de palme présente un risque élevé, supérieur à celui présenté par la culture d’autres plantes oléagineuses, d’induire indirectement une hausse des émissions de gaz à effet de serre ». Une décision forte et définitive, qui a même fait l’objet d’un communiqué de presse de la part du Conseil constitutionnel, histoire d’en bien marquer toute la portée.

Mais bien sûr, même sortis par la porte à coups de pieds aux fesses, les lobbyistes n’ont de cesse que de rentrer par la fenêtre. C’est donc ce qu’ils ont fait grâce à la complicité de 4 députés peu regardant, dont celui de la 9ème circonscription des Bouches-du-Rhône, Bernard Deflesselles, réélu pour la cinquième fois en 2017, mais d’extrême justesse avec seulement 500 voix d’avance…

Dans l’hémicycle de l’Assemblée nationale, le 5 novembre 2019 (photo © Thomas Samson / AFP / L’Express)

Leur coup avait été bien préparé, avec la bénédiction du ministre du Budget, Gérald Darmanin, et est passé comme une lettre à la Poste au travers d’un des 2900 amendements à la loi de préparation du budget 2020, dans la nuit du jeudi 14 au vendredi 15 novembre. Les députés de la majorité, globalement opposés à ce coup de Jarnac, avaient bien repéré le piège et s’étaient préparé à le contrer, mais un changement dans l’ordre d’examen des amendements a permis de déjouer leur vigilance et de faire adopter l’amendement en question sans même que les députés signataires n’aient besoin de le défendre à la tribune : un véritable coup de maître !

Bien entendu, autant de perfidie de la part de responsables politiques élus de la Nation ne peut que laisser pantois et ne manquera pas d’alimenter le ressentiment des citoyens écœurés par un tel manque de cohérence de la part de nos représentants nationaux : comment peut-on avoir l’audace de plaider pour une mobilisation générale contre le changement climatique quand on se livre à de telles manipulations en douce avec le géant pétrolier Total pour lui permettre d’accroitre ses bénéfices au détriment de la Planète ?

Nicolas Hulot, devant la Convention citoyenne pour le climat, vendredi 15 décembre 2019, fustige l’incohérence de la décision prise sur l’huile de palme (photo © Katrin Baumann / SudOuest)

La ficelle était d’ailleurs tellement grosse que même le chef du gouvernement, Édouard Philippe, a dû admettre que l’on ne pouvait pas décemment faire avaler une telle pilule à l’opinion publique, surtout au moment où le mouvement des gilets jaunes tend à reprendre de la vigueur et alors que 150 citoyens tirés au sort planchent avec beaucoup d’investissement personnel dans le cadre de la Convention citoyenne pour le climat afin de lutter contre le réchauffement climatique.

Il a donc fallu procéder à un nouveau vote, qui a eu lieu vendredi 15 novembre en soirée, et qui a vu cette fois l’amendement soutenu par M. Deflesselles rejeté par 58 voix contre 2. Une sortie de route bien peu glorieuse pour notre député local qui ne sortira pas grandi de cet épisode !

L. V.

Préjudice écologique : les braconniers des calanques au tribunal

10 novembre 2019

Lorsque le Parc National des Calanques a été finalement créé en 2012, après des années d’investissement militant de nombreux défenseurs de la nature et malgré l’opposition quasi unanime de la plupart des élus locaux, à l’exemple de la municipalité de Carnoux qui a décidé en septembre 2011 à l’unanimité de rester en dehors de l’aire du Parc, certains petits malins ont vu immédiatement tout le bénéfice qu’ils pourraient tirer de ce beau projet.

Carte délimitant le Parc National des Calanques (source PNCal)

Les viticulteurs de Cassis ont certes profité pleinement de l’occasion pour négocier une forte extension du périmètre de leurs vignobles en défrichant sans retenue des zones restées jusque-là naturelles : c’était la condition qu’avait exigé la maire de Cassis, Danielle Milon, première et éphémère présidente du Parc, pour ne pas bloquer le projet.

Mais d’autres sont allés bien plus loin dans le détournement opportuniste de la démarche. Le Parc, dont le cœur marin s’étend sur 43 500 hectares a en effet instauré 7 zones de non-pêche et les braconniers ont tout de suite vu l’intérêt d’aller plonger dans ces secteurs en principe interdits à tout prélèvement et servant de refuge pour la faune aquatique en vue de favoriser sa reconstitution. Les pêcheurs professionnels étaient eux-mêmes farouchement opposés à l’instauration de ces zones de non prélèvement qui ne couvrent pourtant qu’à peine 10 % de l’emprise du cœur marin du Parc des Calanques et alors que le reste du Parc ne comporte quasiment aucune restriction sur la pêche, pas plus d’ailleurs que sur la chasse.

Zone de non prélèvement définie autour de l’archipel du Riou (photo © Patrick Buzik / PNCal)

Il a donc fallu aux scientifiques faire preuve de beaucoup de pédagogie pour faire comprendre aux pêcheurs professionnels que le respect de ces zones de non prélèvement constituait en réalité une nécessité pour assurer un renouvellement durable de la faune marine et donc une garantie de pérennité de leur propre activité économique.

Balise en mer délimitant la zone de non prélèvement du Panier (source © Parc National des Calanques)

En revanche, il n’y a eu nul besoin de faire un dessin aux braconniers qui ont vu tout de suite l’immense avantage que constituaient ces sanctuaires marins où les alevins peuvent se développer en toute quiétude, et leurs prédateurs naturels croître sans crainte. Dès 2013, quatre d’entre eux se sont particulièrement distingués en développant un business extrêmement lucratif à une échelle industrielle, venant pêche en toute impunité dans ces zones interdites, au nez et à la barbe des écogardes du Parc National, profitant notamment des périodes nocturnes et des moments de gros temps pour favoriser leurs sorties illicites.

Des moyens considérables étaient mis en œuvre pour cette activité, y compris plusieurs embarcations dont l’une baptisés sans ambiguïté Braco-boat. L’un de ces braconniers semi-professionnels, un certain Stéphane Avedissian, employé à ces heures perdues comme fonctionnaire territorial à la communauté urbaine puis à la métropole Aix-Marseille-Provence, passait toutes ses après-midi à écumer les fonds du Parc des Calanques et centralisait les ventes auprès des restaurateurs marseillais, profitant pour cela de la licence de pêcheur professionnel dont il était titulaire.

Pêcheur au harpon en Méditerranée (photo © AFP / Nice Matin)

En quelques années, ce business juteux a rapporté plus de 166 000 euros aux quatre plongeurs qui auraient ainsi prélevé dans le Parc des Calanques au moins 4,6 tonnes de poissons dont de très nombreuses espèces protégées voire menacées telles que corbs, mérous, loups, dorades ou sars, mais aussi plus de 322 kg de poulpes et au moins 16 800 douzaines d’oursins.

Pécheurs professionnels à Cassis au pied des falaises Soubeyranes (photo © Mylène Zizzo / PNCal)

On est donc très loin de la pêche de loisir et d’ailleurs les braconniers en question opéraient en toute impunité au vu et au su de tous les plaisanciers qui croisaient dans le secteur et qui ont fini par alerter la gendarmerie maritime de Marseille en 2015, sans déclencher pour autant la moindre réaction, comme nous l’avions déjà rapporté ici. Il avait fallu attendre un an encore pour qu’un pêcheur professionnel excédé par ce trafic et par l’impuissance du Parc National des Calanques pourtant bien au fait, prenne sa plume pour écrire au Procureur de la République et déclenche enfin une enquête sérieuse avec filatures, écoutes téléphoniques et examen des comptes bancaires, qui n’a eu aucun mal à établir la matérialité des faits.

Selon les estimations du parc, ce sont plus de 4,6 tonnes de dorades, mérous et autres poissons, 322 kg de poulpe, et 16 800 douzaines d’oursins qui ont été prélevés et revendus à des restaurateurs, écaillers et poissonniers locaux. Ces derniers, qui, selon Marsactu, se fournissaient en toute connaissance de cause, allant parfois jusqu’à passer commande de milliers d’oursins pendant le rush des fêtes de fin d’année, ont tous échappé au procès public, sept d’entre eux, les plus lourdement impliqués, ayant pour cela préféré transiger avec le parquet, moyennant des amendes de 800 à 1500 euros, une misère !, assortie pour la forme d’une invitation à participer à un stage de sensibilisation à l’environnement…

Patrouille de la police de l’environnement dans le Parc national des calanques, en février 2018 (photo © Anne-Christine Poujolet / AFP / Geo)

Les braconniers pris la main dans le sac ont bel été condamnés, eux, au pénal à l’issue d’une comparution devant le Tribunal correctionnel de Marseille fin 2017 qui a rendu son verdict le 11 juillet 2018, condamnant les deux principaux accusés à 18 mois de prison avec sursis et leurs deux comparses à 15 mois, assortis de 3 ans d’interdiction de toute pêche sous-marine pendant les 3 ans de leur mise à l’épreuve. Ils ont aussi été condamnés à verser des sommes allant de 2 000 à 10 000 € aux autres parties civiles, à savoir six associations de défense de l’environnement, parmi lesquelles France nature environnement, Sea Sheperd ou encore l’Association pour la protection des animaux sauvages.

Mais ils n’en ont pas été quitte pour autant avec la Justice car le Parc National des Calanques et plusieurs associations de défense de l’environnement les ont également poursuivis au civil, sur la base du nouveau concept juridique de réparation du préjudice écologique introduit par la loi du 9 août 2016 pour la reconquête de la biodiversité.

Il s’agit d’ailleurs d’une grande première en France, destinée à faire jurisprudence. Ce qui explique pourquoi le procès, prévu initialement le 5 juillet 2019, ne s’est finalement tenu que le vendredi 8 novembre dernier. Il fallait en effet innover pour évaluer le montant de ce préjudice inestimable constitué par la destruction de ces milliers d’espèces marines protégées et ce pillage en règle qui a rendu totalement inopérantes et pour plusieurs années les zones de non prélèvement instaurées dans le Parc des Calanques.

Ecogardes du Parc National des Calanques en patrouille (source © Parc National des Calanques)

Le verdict de ce second procès ne sera rendu que le 6 mars 2020 mais les prévenus risquent gros dans cette affaire car le Parc National des Calanques a estimé à 450 303 € le préjudice environnemental lié à la perte de biodiversité écologique subie et réclame par ailleurs 100 000 € pour préjudice moral aux quatre braconniers plongeurs, ainsi que 18 000 € aux restaurateurs et écaillers qui ont fermé les yeux pendant des années sur la provenance de ces mérous et autres dorades pêchées au harpon.

Les avocats de ces derniers ont d’ailleurs bataillé ferme pour éviter une telle condamnation infamante, plaidant pour que la Justice ferme les yeux sur ce qu’ils ont essayé de faire passer pour « juste quelques poissons achetés », ou encore « cinq douzaines d’oursins ». Une stratégie qui a passablement agacé le président du tribunal, Pierre Jeanjean, qui a noté malicieusement à l’audience : « on dit que le premier prisonnier du château d’If était un braconnier, mais l’histoire ne dit pas ce qu’il est advenu du commerçant qui lui achetait du poisson ». Réponse le 6 mars 2020…

L. V. 

Le pin d’Alep enfin réhabilité ?

21 octobre 2019

 

Ce n’est certes pas l’affaire Dreyfus. Mais quand même… Le pin d’Alep qui couvre l’essentiel des espaces naturels boisés de Carnoux et d’une bonne partie de la région PACA, vient enfin d’être réhabilité en accédant au statut de bois d’œuvre.

Pins d’Alep dans les calanques (photo © CPC)

Il faut dire que cette essence de pin a mauvaise réputation chez les forestiers. Considérée comme une espèce pionnière, elle se satisfait des sols argilo-calcaires rustiques et peu épais de la garrigue méditerranéenne et des conditions de sécheresse estivale même sévère. Ses cônes sérotineux, soigneusement cachetés de résine, ne s’ouvrent que sous l’effet de la chaleur intense et brutale des incendies, libérant alors une pluie de graines qui germent en quelques jours et contribuent à reboiser les terrains ravagés par les feux de forêt.

Pins d’Alep en flammes sur les hauts de Carnoux le 19 août 2027 (photo © CPC)

Mais, revers de la médaille, si le pin d’Alep est si résilient, c’est aussi parce qu’il constitue une espèce hautement inflammable. Ses branches mortes ne s’élaguent pas naturellement, favorisant la propagation des incendies. Son houppier lui-même est particulièrement inflammable avec ses cônes riches en résine, sa fable densité d’aiguilles qui facilite la circulation de l’air et ses rameaux très chargés en terpènes et autres essences extrêmement volatiles. On l’a encore vu lors du dernier feu de forêt qui a menacé Carnoux en août 2017 avec les pins d’Alep transformés en torches surmontés de flammes s’élevant à deux fois leur hauteur…

Contrairement à ce que son nom pourrait faire croire, ce pionnier n’est pas pour autant un ancien réfugié syrien. C’est un botaniste écossais, Philip Miller, sans doute piètre géographe, qui lui a donné ce nom de Pinus halepensis, tandis que d’autres le nomment parfois pin de Jérusalem. Mais bien entendu, le pin d’Alep ne pousse naturellement ni en Israël ni en Syrie où l’on retrouve néanmoins son cousin proche, Pinus brutia. Il s’épanouit néanmoins aussi en Afrique du Nord et en Espagne, mais c’est bien une espèce endémique de nos collines provençales où il occupe actuellement de l’ordre de 240 000 hectares principalement en région PACA, présent jusqu’à 800 m d’altitude, mais aussi en Languedoc-Roussillon ainsi que dans la Drôme et en Ardèche. Une belle progression d’ailleurs, puisque cette espèce ne couvrait que 50 000 ha en 1978.

Rameau de pin d’Alep avec des cônes femelles (source © SNV Jussieu)

On l’appelle d’ailleurs aussi plus justement pin blanc de Provence en raison de ses fines aiguilles vert clair légèrement argentées qui permettent de le distinguer du pin parasol. Mais le port de l’arbre est aussi assez différent, les pins d’Alep ayant souvent un tronc plus tortueux, sculpté par le vent et les embruns.

On utilisait jadis ce bois comme étais pour le boisage des mines et même en charpente, mais aussi pour des menuiseries extérieures et pour confectionner des caisses et des douelles en tonnellerie, voire dans le domaine des infrastructures portuaires du fait de son abondance sur le rivage méditerranéen. Mais ces usages nobles se sont perdus avec le temps et le pin d’Alep n’est plus devenu bon qu’à faire de la pâte à papier par trituration, ou des palettes de manutention, voire des pellets pour la combustion dans les chaudières à bois et les unités de cogénération.

Il a donc fallu que certains retroussent leurs manches pour tenter de réhabiliter ce bois si présent dans nos forêts méditerranéennes et si négligé. Déjà en 1998, une étude menée par le Centre régional de la propriété forestière (CRPF) Rhône-Alpes avait permis de tester l’aptitude au sciage puis à la menuiserie intérieure et extérieure d’une centaine de pins d’Alep de belle taille prélevés dans la Drôme, près de Nyons. L’essai avait été particulièrement positif mais il a pourtant fallu attendre 2014 pour que d’autres prennent le relai, sous l’égide de France Forêt PACA, une association qui regroupe les principaux producteurs de bois de la région Sud à savoir Fransylva, l’ONF, le CRPF PACA, la Coopérative Provence Forêt, et les Communes forestières.

Sélection en forêt de pins d’Alep pour la valorisation en bois d’œuvre (photo © Communes forestières / Forestopic)

Pour cela, une soixantaine de pins d’Alep bien droits de diamètre compris entre 30 et 50 cm ont été abattus et débités en 1200 éléments de taille et de forme bien précises, confiés au laboratoire spécialisés Céribois, pour y subir toute une batterie d’essais en laboratoire, dont de nombreux essais mécaniques de résistance en flexion, lesquels ont montré que le pin d’Alep présentait en définitive un comportement mécanique plutôt meilleur que nombre de ses concurrents.

Après d’âpres discussions, l’AFNOR (Agence française de normalisation) a finalement intégré le pin d’Alep dans sa norme NF B52-001, relative aux règles d’utilisation du bois dans la construction, à l’occasion de l’actualisation de ce document de référence, publié le 14 avril 2918. Depuis cette date, cette espèce autochtone emblématique de nos forêts provençales a retrouvé ses lettres de noblesse et peut donc à nouveau être utilisée en charpente, comme bois de structure pour la construction bois en plein essor, ou en agencement et bardage intérieur.

Menuiseries réalisées en pin d’Alep (source © Fransylva)

Un récent ouvrage : Le pin d’Alep en France, 17 fiches pour connaître et gérer, sous la coordination de Bernard Prévosto, éditions Quae, 2013 (source © Fransylva)

Une belle victoire donc pour les exploitants forestiers de la région, qui ouvre désormais la voie à une meilleure valorisation des forêts méditerranéennes à condition de conduire ces exploitations de manière plus rationnelle afin de favoriser les sujets les plus beaux et produire en 80 ans des pins de 35 à 45 cm de diamètre pour ces nouveaux débouchés commerciaux comme bois d’œuvre. Au-delà du changement de regard porté sur le pin d’Alep, c’est peut-être l’opportunité de développer une nouvelle filière économique qui permette à la fois de valoriser les ressources naturelles locales tout en gérant ce patrimoine forestier de manière plus durable…

L. V.

Rouen sous les feux de l’usine Lubrizol

28 septembre 2019

Construire les villes à la campagne a toujours fait parte des tentations des humoristes comme des aménageurs : l’air y est plus pur et le foncier moins cher, c’est une évidence. Mais construire les usines près des villes est aussi une tentation : la main d’œuvre y est proche et les circuits d’approvisionnement comme de distribution mieux organisés. Pour autant, reconnaissons que les industriels préfèrent quand même éloigner du centre-ville leurs installations à risque ou créant des nuisance, olfactives notamment.

C’est en général le cas pour les plus dangereuses d’entre elles, liées notamment à l’industrie chimique, au raffinage d’hydrocarbures ou à la fabrication d’explosifs. Mais l’urbanisation finit par rattraper ces sites périphériques et l’explosion de l’usine AZF qui avait fait 31 morts le 21 septembre 2001 à Toulouse est là pour le rappeler…

Fumée issue de l’usine Lubrizol en feu et traversant la Seine en direction de Rouen (source © Twitter / @Olivlenormand

Dans le cas de l’usine Lubrizol de Rouen qui a pris feu cette semaine, force est de constater que son implantation en 1954, au sud-ouest de la commune, en rive gauche de la Seine, à moins de 2 km du centre-ville, et dans le prolongement de ce qui était déjà à l’époque une zone pavillonnaire dense sur la commune voisine du Petit Quevilly, faisait d’emblée peser une certaine menace sur la ville…

C’est sur ce site de Rouen que se trouve le siège social de la société Lubrizol France, filiale française d’un groupe américain qui fabrique des additifs et lubrifiants pour les carburants et l’industrie, et est désormais la propriété de l’homme d’affaire milliardaire Warren Buffett. L’usine elle-même, qui s’étend sur 14 hectares et emploie actuellement environ 400 personnes, produit des additifs pour huiles, carburants et peintures. Classée jusqu’en 2009 site Seveso seuil bas, elle avait été alors basculée parmi les quelques 700 sites industriels français étiquetés seuil haut, a priori les plus dangereux du fait des risques industriels induits, et avait d’ailleurs fait l’objet de l’élaboration d’un plan de prévention des risques technologiques spécifique approuvé en 2014.

Il faut dire que l’usine avait déjà fait parler d’elle en obligeant les habitants alentours à se pincer le nez à plusieurs reprises. La dernière en date remonte à janvier 2013 : à la suite d’une erreur humaine, un agitateur avait été enclenché dans une cuve qui, brassée tout le week-end, avait émis de grosses quantités de mercaptan, un gaz dégageant une forte odeur d’œuf pourri, qui avait été ressenti à des kilomètres à la ronde, jusqu’en Angleterre, s’approchant des seuils de toxicité. L’entreprise avait d’ailleurs été condamnée à payer une amende de 4000 € en mars 2014 et avait dû engager des travaux de mise à niveau depuis.

Un an plus tard, selon Le Monde, un nouvel incident s’était traduit par le déversement de 2000 litres d’hydrocarbures dans le réseau d’évacuation des eaux pluviales. Et cette semaine, le Préfet de Seine-Maritime a rappelé que le site avait encore fait l’objet en 2017 d’une mise en demeure justifiée par 17 manquements aux normes de sécurité, mais avait obtempéré depuis.

Vue de l’incendie encore en cours en début de matinée du jeudi 26 septembre 2019 (photo © SDIS 76 / Info-Normandie)

On ne sait encore rien des causes de l’incendie qui s’est déclenché dans la nuit, à 2h40, ce jeudi 26 septembre, et qui d’ailleurs, loi des séries oblige, fait suite à un autre incendie qui s’était déclaré il y a 3 semaines seulement, le 3 septembre 2019, dans une autre unité de fabrication de Lubrizol, à Oudalle, près du Havre, et qui avait pu être assez rapidement maîtrisé par une cinquantaine de pompiers.

A Rouen, il semblerait que le feu soit parti en pleine nuit d’une aire de stockage de lubrifiants déjà conditionnés en fûts, localisée de surcroît en périphérie du site industriel, ce qui incite l’exploitant à suggérer plutôt une origine malveillante. L’enquête déterminera peut-être les cause mais ce qui est sûr, c’est que les conséquences de cet accident industriel ne sont pas passées inaperçues, bien que, par l’effet du hasard, leur retentissement médiatique ait été fortement atténué du fait du télescopage médiatique avec l’annonce de la mort de Jacques Chirac…

Intervention des sapeurs-pompiers sur le site de Lubrizol (photo © SDIS 76 / Le Parisien)

Il a fallu 8 heures de mobilisation intensive de 240 pompiers pour arriver à maîtriser l’essentiel du brasier, considéré comme définitivement éteint vendredi matin seulement. Pendant toute la nuit et jusqu’en fin de matinée du jeudi, une épaisse fumée noire formant un panache de plus de 22 km de long et 6 km de largeur s’est déversé sur la ville de Rouen qui se trouvait précisément dans l’axe du fait des vents dominants. Les habitants les plus proches, situés dans un rayon de 500 m autour de l’usine, ont été évacués le jeudi matin, mais ont pu regagner leur domicile le soir même.

Panache de fumée au-dessus de la ville de Rouen (photo © Philippe Lopez / AFP)

Il est à se réjouir qu’aucune victime n’est à déplorer suite à ce nouvel accident industriel pourtant spectaculaire. Il n’en reste pas moins que beaucoup s’interrogent sur ses conséquences sanitaires et écologiques. L’ensemble des écoles et crèches des 12 communes de l’agglomération (qui compte près de 500 000 habitants) ont été fermées jusqu’à lundi par précaution tandis que les résidents de nombreuses maisons de retraites étaient confinés. Les locaux de France 3 Rouen, situés aux premières loges, ont dû être évacués vendredi matin, alors que de la fumée blanche continuait d’émaner du sinistre et que plusieurs agents se plaignaient de nausées et vomissements. Une cinquantaine de personnes souvent fragiles ont été examinées et pour certaines hospitalisées, nombre de témoignages faisant état d’irritations du système respiratoire et de maux de tête.

Épaisse fumée noire se dégageant du sinistre de Lubrizol le 26 septembre 2019 (photo © Stéphanie Peron / AP / SIPA)

A la suite du panache de fumée noire, une partie de la ville et des champs alentours s’est retrouvée couverte de suie. La Préfecture a mis en garde contre le risque de consommation des légumes souillés par ce dépôt et a demandé aux éleveurs de mettre à l’abri les animaux. Il a fallu déployer des moyens spécifiques pour récupérer à l’aide de chaluts adaptés les galettes d’hydrocarbure qui flottaient sur la Seine. Il subsiste néanmoins de réelles craintes quant au risque de pollution des nappes phréatiques et des cours d’eau, surtout si toute la population se met à nettoyer au Kärcher ses façades souillées par les dépôts de suie et que tout ceci se retrouve dans les réseaux d’évacuation des eaux pluviales.

Bref, ce nouvel accident technologique dans une agglomération aussi dense vient rappeler à quel point nous restons vulnérables, malgré toutes les précautions prises, du fait de ces installations industrielles à haut risque. On n’ose imaginer ce qu’il en est dans les pays où les réglementations sont plus souples et leur application moins contrôlée, alors même que la tendance est justement à la délocalisation vers ces pays et pour des raisons purement financières, de nos activités les plus polluantes et les plus dangereuses…

L. V.

Gestion des déchets : les sénateurs s’interrogent

25 septembre 2019

Il est des sujets de société qui semblent faire consensus. Qui, par exemple, irait aujourd’hui prétendre que la gestion des déchets est un sujet mineur, alors que chacun voit bien les ravages environnementaux de ces montagnes de déchets que nous produisons en quantité sans cesse croissante et dont la gestion contribue à polluer les sols, l’eau et même l’atmosphère.

C’est tout l’enjeu du projet de loi relatif à la lutte contre le gaspillage et à l’économie circulaire, examiné en séance publique au Sénat depuis ce mardi 24 septembre 2019. Ce projet est ambitieux puisqu’il vise, selon le Figaro, ni plus ni moins qu’à accompagner une « transition profonde et irréversible » des modèles de production et de consommation, en appelant à « sortir du modèle – extraire, fabriquer, consommer, jeter – qui est à bout de souffle » et en garantissant une « consommation sobre des ressources non renouvelables ».

Mais si tout le monde ne peut qu’être d’accord avec des objectifs aussi vertueux, il n’en reste pas moins que les débats, à l’occasion de l’examen de ce texte par la Commission sénatoriale de l’aménagement du territoire et du développement durable, la semaine dernière, ont été plutôt houleux, à en croire les échos relatés par Actu-Environnement ou Public-Sénat.

Stock de bouteilles en plastique recyclables (photo © Ivan Tsyrkunovich / Actu-Environnement)

Les principales avancées proposées par ce projet de loi ne semblent pas avoir suscité de débat majeur, en particulier pour ce qui concerne l’obligation d’affichage d’un « indice de réparabilité » sur les appareils électriques et électroniques, ou encore celle de recycler ou réemployer les produits alimentaires invendus lorsqu’ils sont encore utilisables. Les consignes de tri sélectif devraient aussi pouvoir enfin être harmonisées sur l’ensemble du territoire national d’ici 2022, ce qui n’est pas une mauvaise idée pour tenter d’améliorer la qualité du tri qui laisse souvent à désirer…

Bientôt un dispositif pour récupérer les mégots de cigarettes ? (photo © Paul J. Richards / AFP / Le Figaro)

La mise en place d’une nouvelle filière à responsabilité élargie des producteurs (filière REP) pourrait ainsi être instaurée à partir de 2022 pour les produits et matériaux de construction du secteur du bâtiment qui seraient ainsi repris sans frais, s’ils ont été au préalable triés. D’autres filières comparables sont aussi envisagées pour les jouets, les articles de sport et de loisirs, les articles de bricolage et de jardinage, ou encore les produits du tabac équipés de filtres : d’ici 2024, les buralistes risquent ainsi de se voir obligés de reprendre les mégots de cigarettes que les clients leur rapporteront obligeamment…

Mais les choses se corsent pour ce qui est de la gestion des plastiques recyclés. Le projet de loi vise à instaurer un système de bonus-malus pour pénaliser les industriels qui n’utiliseraient pas de plastique recyclé pour la fabrication de ce produit. A l’instigation des sénateurs, le texte pourrait aussi interdire purement et simplement la distribution gratuite de bouteilles d’eau plate en plastique dans les établissements recevant du public et dans les locaux à usage professionnel, une mesure qui permettra peut-être de réduire quelque peu le recours inconsidéré à ce type de produit omniprésent.

Poubelles pour le tri sélectif des déchets à la gare Massy TGV : jaune pour le bouteilles et canettes, bleu pour les papiers et journaux, transparent pour le reste… (source © SNCF)

Les sénateurs proposent aussi de généraliser la mise en place de dispositifs de collecte séparée des déchets pour les emballages ce produits consommés hors du domicile, autrement dit des poubelles jaunes partout sur la voie publique, histoire d’améliorer le taux de collecte des bouteilles en plastique qui ne dépasse pas 57 % actuellement en France. Quand on voit la nature des déchets qui y sont déposés, en particulier dans les gares dont certaines sont déjà équipées, on ne peut que constater que nos élus manquent totalement de réalisme et qu’il faudra une bonne dose de pédagogie avant que l’on puisse envisager sérieusement valoriser les déchets ainsi récupérés…

Mais le point d’affrontement principal se focalise contre une mesure phare du texte de loi qui vise à généraliser le dispositif des consignes pour les emballages de boisson afin de faciliter la récupération de ces bouteilles, soit pour leur réutilisation soit pour le recyclage. Hervé Maurey, le président (centriste) de la commission sénatoriale en charge de l’examen de ce dossier accuse carrément le gouvernement de n’avoir pas fait d’étude d’impact préalable et de se baser sur les seules analyses de l’éco-organisme Citeo, et des industriels concernés, accusant au passage la firme Coca Cola de l’abreuver de « kilomètres de mails » pour tenter de le convaincre.

Containers de tri sélectif en apport volontaire à Marseille (source © Marsactu)

Officiellement, les sénateurs craignent que le développement du dispositif de consigne pour les bouteilles en plastique ne contribue à légitimer ce matériau comme emballage de boisson puisque le consommateur recevra de l’argent en venant rendre la consigne. Mais en réalité, ils relaient avant tout les craintes des maires dont ils sont très proches (et qui sont leurs électeurs), lesquels verraient, du fait de ce dispositif, se réduire les volumes d’emballages usagés collectés en porte à porte ou dans les points d’apports volontaires, déposés gratuitement par les administrés et qui sont ensuite valorisés par recyclage pour un bénéfice annuel de 200 millions d’euros revenant dans la poche des collectivités.

On comprend que les sénateurs soient vent debout contre une telle approche qui inciterait les consommateurs à venir plutôt rapporter en grande surface leurs bouteilles vides. L’histoire n’est pas encore écrite et le texte de loi subira certainement encore de multiples amendements avant son adoption finale. Mais l’affaire illustre à quel point il est bien difficile de légiférer dans des domaines où les intérêts des uns et des autres divergent à ce point. Faisons donc confiance en la sagesse de nos élus pour prendre les meilleures décisions, en espérant que l’intérêt de la planète, dont chacun affirme se préoccuper en priorité, tirera malgré tout bénéfice de cette évolution législative en gestation…

L. V.

TCE : le traité qui nous envoie dans le mur !

23 septembre 2019

Qui a déjà entendu parler du TCE, le Traité sur la charte de l’énergie ? Bien peu de citoyens sans doute… Et pourtant, c’est sur ce traité que s’appuient nombre d’entreprises internationales pour attaquer des États européens qui tentent, tant bien que mal, d’élaborer des politiques publiques en faveur de la protection de l’environnement pour essayer de lutter, même timidement, contre le réchauffement climatique. Il s’agit même du traité international qui a généré le plus de contentieux entre États et investisseurs privés avec notamment 84 affaires recensées impliquant des pays européens qui ont ainsi été sommés de verser au total des sommes colossales : on parle de plus de 50 milliards de dollars en jeu !

Un dessin emprunté à l’illustrateur et dessinateur de presse Luc Tesson

De fait, à l’heure où certaines entreprises tentent de verdir, du moins leur image, sinon leurs pratiques, histoire de répondre à une attente sociétale de plus en plus préoccupée par les questions environnementales, d’autres multinationales ne s’embarrassent pas de tels scrupules et n’hésitent pas à attaquer frontalement toute législation qui viendrait gêner leurs investissements industriels y compris dans les secteurs les plus polluants.

On a vu ainsi, selon un article très documenté de Mathilde Dupré dans Alternatives économiques, l’énergéticien allemand Uniper, celui-là même qui exploite la centrale à charbon de Gardanne, annoncer début septembre 2019, qu’il comptait attaquer les Pays-Bas devant un tribunal d’arbitrage à cause d’un projet de loi en cours de discussion, envisageant l’interdiction des centrales à charbon. Le piège se resserre sur ce pays européen, déjà condamné pour inaction en faveur de la lutte contre le changement climatique mais qui se retrouve désormais sous le feu des entreprises du secteur énergétique lorsqu’il tente de prendre des mesures en ce sens…

Et le cas n’est pas isolé puisque l’entreprise publique suédoise Vattenfall, producteur et distributeur d’électricité et de gaz, qui se présente en France comme un champion de l’électricité verte, a porté plainte à deux reprises contre l’Allemagne, d’abord à cause des exigences environnementales fixées par la ville de Hambourg pour l’exploitation d’une centrale à charbon, puis lorsque ce pays a décidé de sortir progressivement du nucléaire : elle a obtenu gain de cause dans le premier cas et elle réclame 4,7 milliards d’euros de compensation dans la deuxième affaire encore en examen.

Un dessin signé Hub (source © Resistance Inventerre)

L’entreprise pétrolière et gazière britannique, Rockhopper Exploration, s’est attaquée quant à elle à l’Italie en 2017, comme l’explique le magazine Basta !, lorsque ce pays a décidé de protéger son littoral contre les risques de marée noire en interdisant tout nouvelle activité de forage ou de production d’hydrocarbure à moins de 12 miles nautiques de ses côtes. L’Italie s’était pourtant retiré un an plus tôt du Traité de la charte européenne pour l’énergie, mais c’est néanmoins en s’appuyant sur une clause de ce traité que la multinationale pétrolière réclame de lourdes compensations financières, non pas pour des pertes constatées mais pour d’hypothétiques bénéfices futurs qu’elle escomptait !

L’Union européenne elle-même est soumise à une menace de recours de la part du géant gazier russe Gazprom suite à la modification récente en 2019 de sa directive gaz et du fait des implications potentielles quant au projet de gazoduc Nord Stream 2. Mais c’est l’Espagne qui est la plus attaquée pour avoir voulu réviser son dispositif d’incitations au développement d’énergies renouvelables, elle qui fait l’objet de pas moins de 45 plaintes déposées par de gros investisseurs internationaux et qui a déjà été condamnée à verser plus de 700 millions d’euros dans le cadre de 7 affaires jugées.

Un dessin signé Patrick Chapatte

C’est en 1998 qu’est entré officiellement en vigueur cet accord signé à Lisbonne par 49 États après 3 ans de discussions serrées. Conçu à l’origine pour sécuriser l’approvisionnement énergétique des pays européens après l’éclatement du bloc soviétique et favoriser le libre transit de l’énergie à travers les pays, il vise à encourager et sécuriser les investissements et le commerce en matière de production énergétique. Étendu à l’ensemble de la planète, il regroupe désormais 59 pays signataires, dont tous les membres de l’Union européenne à l’exception de l’Italie qui s’en est retirée, sans pour autant parvenir à se mettre à l’abri des effets délétères de ce traité qui permet aux investisseurs privés d’attaquer les États devant un tribunal arbitral lorsqu’elles estiment que les politiques énergétiques publiques mises en œuvre vont à l’encontre de leurs intérêts financiers présents et futurs.

En juillet 2019, les États membres de l’UE ont délivré à la Commission européenne un mandat pour faire évoluer ce traité en y intégrant un objectif de lutte contre le changement climatique et d’engagement dans une voie de transition énergétique vers des énergies décarbonées, mais sans remettre en cause les mécanismes actuels qui visent à favoriser les investissements en matière d’exploitation des énergies fossiles.

Certains dont nombre de militants associatifs plaident pour davantage d’ambition et une remise à plat totale de ce traité international qui constitue un frein puissant à toutes les politiques publiques de lutte contre le réchauffement climatique déjà bien difficile à adopter. Ils peuvent s’appuyer pour cela sur une analyse très convaincante publiée le 4 septembre 2016 par Yamina Saheb, ancienne responsable de l’unité énergétique du Secrétariat international du TCE, qui conclut que la persistance de ce traité est tout simplement incompatible avec les objectifs de lutte contre le changement climatique affichés lors des COP successives : les investissements protégés par ce traité concernent pour plus de la moitié d’entre eux des combustibles fossiles (gaz, pétrole et charbon) !

Yamina Saheb, experte internationale en politique énergétique (source © YouTube)

Réviser ce traité pour limiter ses effets pervers en faveur du développement des énergies fossiles est quasiment impossible car toute réforme exige un accord à l’unanimité des pays membres parmi lesquels figurent de gros producteurs d’hydrocarbures comme la Norvège, le Turkménistan, le Kazakhstan ou encore l’Azerbaïdjan.  Yamina Saheb plaide donc plutôt en faveur d’un retrait collectif des signataires qui se sont engagés à atteindre l’objectif de neutralité carbone puisqu’il est manifestement incompatible d’atteindre un tel objectif dans le cadre du traité actuel qui place les États les plus volontaristes sous la menace permanentes de sanctions financières très lourdes de la part d’un tribunal arbitral à la solde des multinationales du pétrole et du charbon.

Le dossier est d’ailleurs à l’ordre du jour de la prochaine réunion des ministres européens de l’énergie prévue mardi 24 septembre 2019, en espérant qu’ils arrivent à définir rapidement une position commune alors que les représentants des pays signataires du TCE ont convenu le 10 septembre dernier de lancer de nouvelles négociations dès le mois de décembre, en toute opacité bien entendu. On avait pourtant cru lire, dans le programme de campagne du candidat Emmanuel Macron, l’engagement suivant : « Nous proposerons la mise en place des comités de vigilance associant des représentants d’associations et d’ONG au cours de la négociation, puis pour l’application des accords commerciaux et l’évaluation de leur impact »…

L. V.

Astucieux : des filets attrape-déchets

21 septembre 2019

C’est un rapport du WWF, publié le 7 juin 2019 et déjà évoqué ici, qui l’affirme : 600 000 tonnes de déchets plastiques sont déversées chaque année dans la Mer Méditerranée, dont une bonne partie directement depuis les côtes françaises. Il suffit de se promener sur les plages marseillaises après une période de précipitations pour le constater : les accumulations de déchets de toute sorte s’amoncellent sur nos côtes et finissent inéluctablement dans la mer, dégradant non seulement la qualité esthétique de nos paysages mais surtout provoquant des atteintes irréversibles à la biodiversité.

Déchets sur la plage du Prado (photo © archives Bruno Souillard / La Provence)

Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, les incivilités ne sont pas seules à l’origine de cet état de fait : tous ces déchets qui jonchent nos côtes et dérivent parfois très loin au large n’ont pas été jetés volontairement par des individus dénués de tout scrupule, même si ce genre de comportement existe aussi. Bien souvent, il s’agit de déchets soigneusement jetés dans les poubelles.

Ramassage des poubelles dans les rues de Marseille (photo © G. Bernardi / 20 Minutes)

Sauf que les poubelles souvent débordent et parfois se renversent. Il suffit alors d’un coup de mistral pour que ces déchets s’envolent et entament une course vagabonde qui les emmène sur la chaussée. Dès qu’il pleut, tous ces déchets sont emportés par le ruissellement et se retrouvent dans les bouches d’égout du réseau pluvial qui les charrie dans les cours d’eau ou directement en mer. Et c’est pourquoi on retrouve sur les berges de nos rivières et au droit des exutoires en mer autant d’accumulation de déchets de toute sorte : sacs en plastique, mégots, canettes, couches usagées, déchets de polystyrène ou emballages de fastfood…

Pour tenter de limiter un tel fléau, les Australiens ont eu une idée toute simple mise en œuvre en 2018 à Kwinana, une ville de 40 000 habitants dans la banlieue de Perth : elle consiste tout simplement à poser des filets à la sortie des canalisations du réseau pluvial. Quand il pleut, tous les déchets qui sont charriés dans le réseau se retrouvent piégés dans les filets qu’il suffit donc de vider régulièrement. Pour cela, il faut mobiliser un camion muni d’une grue afin de relever les filets et de les vider avant de trier les déchets ainsi récoltés, tandis qu’on remet en place le filet jusqu’à l’épisode pluvieux suivant.

Filet à déchets installé à la sortie d’une canalisation de Kwinana (source : site Facebook de la ville / Creapills)

Et le dispositif est particulièrement efficace à en juger par les images diffusées par la municipalité de Kwinana : ce sont plusieurs centaines de kg de déchets flottants de toutes sortes qui sont ainsi recueillis régulièrement, évitant qu’ils ne se dispersent ensuite directement dans le milieu naturel.

Filets à déchets installés sur un exutoire pluvial de Kwinana (source : site Facebook de la ville / Creapills)

Un système aussi astucieux et qui recourt à une technicité somme toute assez modeste, ne pouvait qu’attirer l’attention. Avec les nouveaux moyens d’information, les idées circulent vite et un an plus tard, la méthode a déjà fait de nombreux émules. Même la ville de Marseille s’y est intéressée, elle qui est confrontée depuis des années à ce problème des déchets qui finissent en mer. Cet été, le 13 août 2019, comme l’ont noté GoMet ou encore Made in Marseille, le SERAMM (Service d’assainissement Marseille Métropole, une société du groupe Suez, concessionnaire du marché de gestion des eaux usées sur plusieurs communes de la métropole Aix-Marseille-Provence, dont Marseille et Carnoux-en-Provence) a donc installé lui-aussi des filets anti-déchets à la sortie de certaines canalisations sur le littoral.

Il a pour cela fait appel à la société Pollustock, basée à Mandelieu – La Napoule, dans les Alpes-Maritimes, une entreprise spécialisée depuis plus de 10 ans dans la conception de barrages flottants anti-pollution. Pollustock commercialise ses filets HR 1000 en matière imputrescible à larges mailles, développés dans le cadre d’un partenariat avec Vinci Autoroutes et qui présentent une grande résistance leur permettant de retenir d’importants volumes de macro-déchets tout en étant réutilisables de manière durable.

Pose d’un filet Pollustock pour le SERAMM sur le littoral marseillais en août 2019 (source © Pollustock)

Installés au droit d’exutoires en mer sur le littoral marseillais, dans des secteurs parfois difficiles d’accès, ces filets devraient bientôt entrer en action suite aux orages d’automne attendus dès ce week-end. Nul doute qu’ils permettront d’arrêter au moins une partie des canettes, bouteilles en plastique et autres déchets qui sinon finissent directement leur course en mer. Une initiative qui demanderait certainement à être rapidement généralisée sur tout le territoire de la métropole et, au-delà, sur tout le pourtour de la Méditerranée. Pour une fois que Marseille s’empare aussi vite d’une innovation à visée écologique, cela méritait d’être salué !

L. V.

A Milan, l’homme qui veut planter des arbres

14 septembre 2019

Planter un arbre est un acte de foi, un pari sur l’avenir : qui de l’arbre planté ou de celui qui sème la graine survivra à l’autre ? Planter un arbre répond souvent à un désir utilitaire bien défini : obtenir de l’ombrage, délimiter sa parcelle, récolter des fruits… En planter 100, 1 000 ou 100 000 comme le fit le berger Elzéar Bouffier, le personnage fictif imaginé par Jean Giono, qui a fait pousser une forêt sur son bout de plateau désertique de Haute-Provence, c’est créer un nouvel écosystème, propice à la biodiversité, à un cadre de vie plus agréable, et même à un climat plus favorable.

Nul doute que l’architecte italien Stefano Boeri, a dû lire la nouvelle de Jean Giono, lui qui s’est fait connaître par son « Bosco Verticale », deux tours ornées de quelques 20 000 arbres, plantées en 2014 au cœur de Milan. L’architecte italien, concepteur notamment de la Villa Méditerranée à Marseille et directeur de l’École polytechnique de Milan affiche depuis maintenant un an l’ambition de transformer la ville de Milan en une gigantesque forêt.

Une des tours du Bosco Verticale conçues par l’architecte Stefano Boeri à Milan (source © Détours)

Il faut dire que la capitale lombarde, poumon économique de l’Italie, fleuron industriel du pays, référence mondiale en matière de mode et de design, dont l’agglomération urbaine implantée dans la plaine du Pô est la plus importante de la péninsule, est quelque peu asphyxiée par un air passablement pollué. Sa situation au pied des Alpes ne facilite certes pas l’évacuation des miasmes produites par une telle concentration d’activité humaine. Les teneurs en particules fines y dépassent régulièrement les seuils admissibles et au cœur de l’été, la température en centre-ville peut dépasser de 6 °C celle des campagnes alentours, l’aire urbaine se transformant en fournaise pour ses habitants.

Vue aérienne du centre-ville de Milan autour du Duomo (source © AirCityTour)

Les espaces verts ne sont pas la spécialité de cette ville puisqu’on considère qu’ils ne couvrent que 7 % de la superficie urbaine, encore moins que Paris pourtant considérée comme une des capitales les moins vertes d’Europe avec un taux inférieur à 9 % malgré la présence des bois de Vincennes et de Boulogne. On est très loin du standard de villes comme Amsterdam, Genève ou Francfort où la verdure couvre plus de 20 % de l’aire urbaine, sans même parler de villes comme Singapour, Sydney ou Vancouver qui sont à plus de 25 %.

Mais Stefano Boeri est un homme influent et persuasif. Il a donc réussi à convaincre le maire, Giuseppe Sala, lequel a adopté le projet lancé par l’architecte en septembre 2018 sous le nom évocateur ForestaMi. L’ambition affichée est forte puisque Milan veut planter pas moins de 3 millions d’arbres d’ici 2030, soit un arbre pour 2,5 habitant, qui dit mieux ?

L’architecte italien Stefano Boeri, sur le balcon de sa tour végétale, le 26 novembre 2018 à Milan. (photo © Annette Reuther / DPA / FranceTVinfo)

En temps normal, le service des espaces verts milanais plante déjà de l’ordre de 15 000 arbrisseaux par an dans les parcs publics de la ville. Avec ce plan ambitieux, il va falloir passer à la vitesse supérieure avec pour objectif affiché 300 000 nouvelles plantations chaque année. Un ancien réseau ferroviaire désormais abandonné va ainsi être mis à profit pour y créer sept nouveaux parcs publics arborés. Les 2300 écoles de la ville vont aussi voir leur cour se verdir tandis que les toitures terrasses disponibles seront mises à profit pour aménager de nouveaux jardins suspendus à la manière babylonienne.

Bien sûr, les fondations et autres investisseurs privés seront aussi sollicités pour contribuer financièrement à cette œuvre d’intérêt général, moyennant quelques avantages fiscaux adaptés : on n’attrape pas les mouches avec du vinaigre…

Maquette de l’hôpital polyclinique de Milan avec sa toiture végétalisée (source © Stefano Boeri Architetti)

Avec ce programme de verdissement de la capitale lombarde, les experts espèrent absorber 5 millions de tonnes de CO2 chaque année, soit l’équivalent de 80 % des émissions totales de la ville, et, d’ici 10 ans, 3 000 tonnes de particules fines, issues du chauffage et de la circulation urbaine, qui empoisonnent l’air ambiant. Ils escomptent aussi une baisse de 2 à 3 °C des températures en ville lors des épisodes caniculaires estivaux.

Même si l’efficacité de ce plan de verdissement massif de Milan demande à être vérifiée à l’usage, nul doute que son annonce, largement reprise cet été par la presse internationale, contribue à la notoriété de la Ville, elle qui avait déjà organisé l’Exposition universelle en 2015 et qui s’apprête à accueillir les Jeux Olympiques d’hiver en 2026, justement à une date où les plantations d’arbres commenceront à être suffisamment visibles pour alimenter les reportages à la gloire d’une municipalité visionnaire. En écologie comme dans d’autres domaines, le faire savoir est au moins aussi important que le savoir-faire…

L. V.

Afrique, Amazonie : notre maison brûle…

1 septembre 2019

Les médias l’ont suffisamment répété depuis le début de l’été : la forêt amazonienne, ce poumon de notre planète qui permet de capter, grâce à la photosynthèse, 10 % des émissions mondiales de CO2, et de fournir de l’ordre de 20 % de l’oxygène planétaire tout en abritant une part importante de la biodiversité encore présente, est en train de partir en fumée, sous l’œil jusque-là largement indifférent, sinon complice, du gouvernement de Jair Bolsonaro.

Feu de forêt en Amazonie (photo © Victor Moriyama / Greenpeace / AFP / France Inter)

L’Amazonie, plus grande forêt tropicale du monde, voit chaque année, pendant la saison sèche et principalement en juillet-août s’allumer des milliers d’incendies pour la plupart volontaires et destinés à défricher la forêt. L’exploitation du bois ou des minerais n’est guère en cause dans ce processus, pas plus d’ailleurs que les feux de forêt accidentels. La quasi-totalité de ces incendies est motivée par le souci de déforester pour étendre les cultures industrielles de soja et surtout les pâturages pour l’élevage à grande échelle de bovins destinés à l’exportation.

D’ailleurs le Brésil n’est pas le seul en cause même si 60 % de la forêt amazonienne s’étend sur son territoire. Les pays limitrophes que sont notamment la Bolivie, le Pérou ou le Paraguay ont connu également cet été de très nombreux départs de feux. Au Brésil, c’est l’Instituto nacional de pesquisas espaciais (INPE), un institut de recherche spécialisé dans l’observation spatiale, qui a tiré la sonnette d’alarme en mettant en avant le fait que la superficie de la forêt brésilienne partie en fumée durant le seul mois de juillet 2019 a dépassé les 2200 km2, ce qui représente près de 4 fois la surface brûlée en juillet 2018. Au 23 août 2019, l’INPE avait ainsi détecté pas moins de 40 000 feux de forêt depuis le début de l’année 2019, un record absolu depuis 2013, date de début des observations.

Le Président Jair Bolsonaro s’évertue à minimiser le problème de la déforestation en Amazonie , ici le 29 août 2019 (photo © Evaristo SA / AFP / 20 minutes)

Une accélération d’autant plus inquiétante que les messages du gouvernement de Jair Bolsonaro arrivé au pouvoir au début de l’année 2019, tendent justement à minimiser les enjeux environnementaux et à encourager les milieux agro-industriels à accélérer le développement économique sans trop se préoccuper des dégâts collatéraux sur la biodiversité ni d’ailleurs sur les populations indigènes forestières. Le Président a d’ailleurs immédiatement réagi en accusant les chercheurs de l’INPE de faire le jeu de l’opposition en grossissant l’effet de ces feux de forêt, et il limogé le directeur de l’INPE début août, histoire de calmer un peu ces observateurs trop zélés…

Selon des chiffres communiqués par Le Monde dans une vidéo très pédagogique, force est de constater que les superficies de la forêt amazonienne partie en fumée entre les années 1988 et 2004 variaient entre 15 000 et 30 000 km2 par an. C’est le Président Lula qui a réussi, grâce à une politique volontariste destinée à améliorer l’image de marque du Brésil face aux critiques des autres pays, à faire chuter ce taux de déforestation à 4500 km2 par an à partir de 2012, ce qui représente quand même pas loin de la superficie totale du département des Bouches-du-Rhône, un taux qui est resté à peu près stable jusqu’en 2018.

Superficie de la forêt amazonienne disparue chaque année en Brésil depuis 1988 (année 2019 incomplète) – source © vidéo Le Monde

C’est donc à l’aune de ce contexte que l’opinion internationale et les associations environnementales s’inquiètent tout particulièrement des très nombreux départs de feu observés depuis le début de l’été dans la forêt brésilienne. D’autant que dans le même temps, le Président Bolsonaro n’a pas hésité à accuser, le 22 août 2019, les ONG d’allumer elles-mêmes les incendies, pour discréditer le gouvernement. Son gouvernement a même refusé, le 27 août dernier, une aide internationale de 20 millions de dollars proposée par le G7 pour lutter contre ces gigantesques incendies hors contrôle, estimant que cette aide serait plus utile pour reboiser le continent européen…

Et le Président Bolsonaro a beau jeu de signaler que, pendant que le monde entier a les yeux braqués sur la forêt amazonienne qui brûle, l’Afrique subsaharienne est en proie à un nombre d’incendies qui, selon les chiffres de la NASA, serait deux fois plus importants.

Feu de forêts recensés depuis l’espace en Amazonie et en Afrique subsaharienne (source © vidéo Le Monde)

Selon une analyse du Monde, la situation des deux continents serait cependant bien distincte. En Afrique, ce n’est pas le bassin forestier du Congo, deuxième poumon vert de la planète derrière l’Amazonie, qui se consume, mais des territoires plus clairsemés, situés plus au Sud, en particulier en Angola, Malawi, Mozambique et Tanzanie. Dans ces pays, la culture sur brûlis reste une pratique très courante et ce sont donc ces friches agricoles qui sont brûlées périodiquement afin d’en améliorer la fertilité avant de les remettre en culture. L’effet sur l’environnement n’en est pas moins déplorable, tant pour la biodiversité que pour l’érosion et la dégradation de ces sols à long terme, mais l’impact environnemental planétaire ne semble cependant pas exactement comparable.

Parcelle agricole gagnée sur la forêt amazonienne au Brésil (photo © Carl de Souza /AFP / Getty Images / Business insider)

Toujours est-il que cet épisode met une fois de plus en évidence l’interdépendance dans laquelle vit la population mondiale : quand une entreprise agro-industrielle, parfois à capitaux européens, met le feu à une partie de la forêt amazonienne, pour dégager des superficies agricoles où seront élevés les bœufs destinés à alimenter nos supermarchés, c’est autant de notre espérance de vie qui disparaît car cela ne peut que contribuer à accélérer le réchauffement climatique de la planète par relargage massif dans l’atmosphère du carbone accumulé, sans même évoquer la perte irréversible de biodiversité qui en résulte. Il est certes pratique d’accuser le gouvernement brésilien de légèreté en la matière, mais il ne faut pas oublier pour autant que chacun, par son comportement de consommateur, est également en partie responsable de cet état de fait…

L. V.

Le transport aérien sous perfusion de fonds publics

29 août 2019

Le consultant Jacques Pavaux (source © Académie de l’air et de l’espace)

Un rapport commandé par l’association Qualité Mobilité, émanation de la Fédération nationale des associations d’usagers des transports (FNAUT) a été rendu public en juillet 2019. Rédigé par Jacques Pavaux, ancien directeur général de l’Institut du transport aérien et désormais consultant spécialisé, ce rapport avait déjà fait l’objet d’un communiqué de presse de la part de la FNAUT en janvier 2019.

Mais son contenu reste complètement d’actualité et ne manque pas de surprendre à l’heure où la question de l’urgence climatique et de la nécessité de réduire nos émissions de gaz à effet de serre tend à s’imposer dans le débat public, tout en peinant à se traduire concrètement dans les politiques publiques…

Sur la base des données de l’Union des aéroports français, on recense 86 aéroports en France métropolitaine dont 10 seulement accueillent plus de 2 millions de passagers chaque année, concentrant à eux seuls 95 % du trafic aérien français. La palme revient bien évidemment à Paris Charles de Gaulle avec plus de 70 millions de passagers par an, suivi par Orly qui en voit passer plus de 30 millions de son côté. L’aéroport de Nice est en troisième position avec 13 millions de passagers annuels, suivi par celui de Lyon / Saint-Exupéry. Marseille Provence est en cinquième position de ce classement, derrière Toulouse Blagnac, avec un peu plus de 9 millions de passagers.

Agen, un exemple d’aéroport structurellement déficitaire (source © France 3 Régions)

Mais pour ce qui est des 76 autres aéroports métropolitains, et en particulier de tous ceux qui accueillent moins de 1 million de passagers annuels, le rapport met en évidence le fait qu’ils sont tous structurellement déficitaires et qu’ils ne survivent donc que grâce aux aides publiques de l’État, des collectivités locales et des Chambres de commerce et d’industrie. Pour les plus petits aéroports (dont les 24 qui voient passer moins de 25 000 passages chaque année et qui cumulent à eux seuls un déficit de 26 millions d’euros), le déficit d’exploitation atteint jusqu’à 300 € par passager, ce qui interroge sur la pertinence de continuer ainsi à subventionner ce trafic aérien intérieur alors que toutes les études confirment le bilan écologique catastrophique de ce mode de transport.

Dessin extrait de la plaquette pédagogique intitulée « Les aides au transport aérien, dommageables au climat et injustes » éditées par le Réseau Action Climat

Jacques Pavaux a fait le compte de l’ensemble des subventions de fonctionnement attribuées annuellement à ces aéroports structurellement et durablement déficitaires et arrive à la somme totale de 95 millions d’euros, ce qui est loin d’être négligeable. D’autant que s’ajoute à ce montant de l’ordre de 18 à 25 millions d’euros, selon les années, sous forme de subventions d’équipement pour le renouvellement et la modernisation des infrastructures, mais aussi de fortes réductions du montant des taxes foncières, sous forme d’une niche fiscale qui représente pour les collectivités territoriales un manque à gagner d’environ 50 millions d’euros par an.

Résultat d’exploitation hors subvention d’aéroports français de moins de 1,4 million de passagers annuels (extrait du rapport de Jacques Pavaux)

Et ce n’est pas tout car le rapport s’intéresse également aux aides publiques qui sont accordées par l’État et les collectivités au titre de l’obligation de service public. Ceci concerne une vingtaine de lignes régionales pour lesquelles on considère que la nécessité de desserte passe par la subvention de l’avion, quitte à supprimer dans le même temps des lignes ferroviaires jugées peu rentables. Cette subvention atteint par exemple 1,6 million d’euros pour les quelques 7000 passagers qui se déplacent annuellement par avion entre Paris et Le Puy, soit la bagatelle de 226 € par personne…

Un dessin publié dans Reporterre suite à l’abandon du projet d’aéroport à Notre-Dame des Landes

Quand on se souvient que les derniers trains de nuit ont été supprimés car ils coûtaient parait-il 100 € par passager, on s’interroge sur la différence de traitement entre deux modes de transport à l’impact environnemental pourtant incomparable…

Et le consultant n’occulte pas non plus la question de la subvention au transport aérien dans sa globalité, liée à l’exonération de la taxe sur le carburant. Il démonte au passage l’hypocrisie des compagnies aériennes qui s’abritent derrière la fameuse convention de Chicago qui ne concerne que les vols internationaux, comme le rappelle d’ailleurs le droit communautaire. Or cette détaxation intégrale du kérosène pour les vols intérieurs, qui ne répond à aucune autre justification qu’à celle d’une subvention supplémentaire du transport aérien, coûte quand même de l’ordre de 300 millions d’euros par an.

De quoi, là aussi, s’interroger sur la logique du maintien de telles dispositions largement contradictoires avec les objectifs affichés de réduction des émissions de gaz à effet de serre et de report d’une partie du trafic aérien de proximité vers les liaisons ferroviaires.

La sénatrice Josiane Costes avec les membres de la mission d’information sénatoriale « Transports aériens et aménagement des territoires » en visite à Aurillac (source © Communauté d’agglomération du bassin d’Aurillac)

Bien entendu, les élus locaux sont vent debout contre une réduction des aides publics qui maintiennent sous perfusion le trafic aérien intérieur, persuadés que leur fief électoral ne pourrait que dépérir si on renchérissait le coût de cette desserte aérienne qui ne profite pourtant déjà qu’à une petite minorité (dont ils font néanmoins souvent partie). On observe ainsi que le Conseil départemental de l’Isère n’hésite pas à verser chaque année 2 millions d’euros à Vinci Airports pour maintenir à flots l’aéroport de Grenoble, structurellement déficitaire car situé à 70 km seulement de celui de Lyon. Et on a tous entendu la sénatrice du Cantal, Josiane Costes, se répandre dans tous les médias nationaux pour plaider en faveur du maintien sous perfusion d’argent public de l’aéroport d’Aurillac qu’elle estimé vital pour l’avenir de sa ville malgré une fréquentation des plus réduites.

Le problème est que la Commission européenne a adopté en 2014 une ligne directrice qui prévoit d’interdire à partir de 2024 toute subvention de fonctionnement destinée à combler le déficit d’exploitation de ces infrastructures, sauf pour les plus petits aéroports affichant moins de 200 000 passagers par an, et pour lesquels l’Europe entérine donc le principe d’un subventionnement nécessaire. Si cette mesure devait être appliquée, cela conduirait à fermer la plupart des aéroports français dont le trafic est compris entre 200 000 et 1 million de passagers. De quoi donner des sueurs froides à bien des élus locaux manifestement plus attachés au confort de leur liaison hebdomadaire vers la capitale qu’à l’avenir de la planète…

L. V.

Saint-Louis du Sénégal à l’épreuve des flots

26 août 2019

 

Souvent surnommée la Venise africaine, la ville de Saint-Louis, établie à l’embouchure du fleuve Sénégal, au nord-ouest de ce pays, près de la frontière mauritanienne, est, tout comme son homologue italienne, directement menacée par la lente mais inexorable montée du niveau moyen des océans.

Vue aérienne de la ville de Saint-Louis (photo © Laurent Gerrer / Saint-Louis du Sénégal)

Première ville fondée par les Européens, en l’occurrence des marins Dieppois, dans l’Ouest africain en 1659, la ville tient d’ailleurs son nom du roi Louis XIV alors au pouvoir, en référence à son illustre ascendant Louis IX. L’emplacement de la ville est plutôt bien choisi, sur une île d’environ 2 km de long et 300 m de large, située sur le fleuve Sénégal, à l’estuaire de ce dernier, dans une partie protégée par un long cordon sableux qui s’étire sur une trentaine de kilomètres du nord au sud parallèlement à la côte et que les Français nomment « Langue de Barbarie ».

L’emplacement de la cité était d’ailleurs tellement stratégique que Français et Anglais s’en disputèrent longtemps la propriété. Devenue à partir de 1872 capitale de la colonie française puis de toute l’Afrique occidentale française, la ville a connu un développement architectural remarquable, qui lui vaut d’ailleurs d’être classée depuis 2000 au Patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO.

Guet Ndar, le quartier des pêcheurs, sur le lido entre le petit bras du fleuve Sénégal et l’Océan Atlantique (source © YouTube)

L’agglomération s’étend en fait non seulement sur l’île centrale mais aussi sur la Langue de Barbarie où l’on retrouve notamment les quartiers de pêcheurs Guet Ndar et Ndar Toute (Ndar étant le nom de la ville en longue wolof) et sur le continent. Le bras principal du fleuve qui sépare l’île du continent mesurant bien 500 m de largeur, c’est d’abord un bac qui est installé en 1858, suivi par un pont flottant achevé en 1865 alors que l’Officier du Génie Louis Faidherbe est gouverneur. Le pont portera donc son nom, de même que l’ouvrage métallique qui lui succède depuis 1897 et qui est toujours en place.

Depuis l’indépendance du Sénégal en 1960, la ville a perdu beaucoup de son importance au profit de la nouvelle capitale Dakar, mais elle abrite encore pas loin de 250 000 habitants et son passé prestigieux en fait une destination touristique très prisée. Sauf que, à l’instar d’autres villes côtières, Saint-Louis est directement exposée non seulement aux crues du fleuve mais aussi à la montée du niveau de l’Océan Atlantique.

La côte sableuse sur laquelle a été fondée la ville est en effet particulièrement basse, située en moyenne à moins de 2 m au-dessus du niveau de la mer, et fortement sensible à l’érosion, d’autant que les autochtones ont pris l’habitude d’exploiter le sable pour les chantiers de construction, ce qui fragilise d’autant le cordon dunaire. En 2013, un rapport de la Banque Mondiale avait ainsi établi que le recul de la côte est de l’ordre de 5 à 6 m par an dans ce secteur…

Vestiges de l’ancien ouvrage de protection édifié en 1929 (photo © Blanche Vathonne / Carnets du Sénégal)

Les colons français avaient d’ailleurs érigé en 1929 un mur de 7 m de haut, ancré jusqu’à mi-hauteur dans le sol, afin de protéger la ville contre l’érosion marine. L’ouvrage tient toujours mais est fortement dégradé faute d’entretien adapté et risque donc de céder. En octobre 2003, alors que la ville est inondée une fois de plus par une crue du fleuve, récurrente en fin d’hivernage mais qui dure depuis plus d’un mois et exaspère les populations, le Chef de l’État Abdoulaye Wade donne son accord dans l’urgence pour ouvrir une brèche dans le cordon dunaire, au sud de la ville.

Photos satellites permettant de visualiser l’embouchure du fleuve Sénégal et la brèche ouverte en 2003 dans le cordon dunaire (source image GoogleEarth / Publication Cybergeo : Durand, Anselme et Thomas)

L’effet est spectaculaire et, depuis, la ville n’est plus autant menacée par les débordements du fleuve dont les crues s’écoulent plus rapidement en mer au travers d’une brèche qui s’est considérablement élargie depuis : de 4 m en 2003, sa largeur atteint désormais 7 km ! Deux villages entiers ont dû être évacués du fait de cette forte érosion du cordon dunaire. Mais l’effet majeur concerne la modification du régime hydrologique local : l’embouchure du fleuve Sénégal s’étant de fait déplacée nettement plus au nord, les eaux du fleuve à Saint-Louis sont désormais davantage sensibles aux effets de la marée. Les habitudes des pêcheurs s’en trouvent modifiées car le milieu est de plus en plus colonisé par des poissons marins tandis que les risques de salinisation de la nappe augmentent, mais c’est principalement l’érosion marine qui inquiète les autorités, surtout avec le changement climatique qui se traduit par une élévation inexorable du niveau de l’Océan tout proche.

Maisons du quartier de Guet Ndar détruites par l’érosion côtière (photo © Blanche Vathonne / Carnets du Sénégal)

Depuis l’été 2015, le quartier de pêcheurs de Guet Ndar subit de plein fouet l’assaut des vagues et les maisons s’effondrent les unes après les autres, une mosquée et deux écoles étant même directement menacées, obligeant les autorités à organiser des camps d’urgence pour reloger les familles concernées. Ce sont ainsi pas moins de 2600 personnes qui se sont entassées pendant plusieurs années dans le camp de Khar Yalla, dans des conditions de promiscuité et d’inconfort particulièrement pénibles. Un nouveau campement plus structuré vient tout juste d’ouvrir qui a déjà permis d’accueillir, dans des conditions plus décentes, 2000 habitants mais prévoit d’en admettre 10 000 supplémentaires par la suite, ce qui donne une idée de l’ampleur du problème.

Emmanuel Macron en visite à Saint-Louis aux côtés du maire de la ville le 3 février 2018 (photo © Ludovic Marin / AFP / Le Parisien)

Le maire de Saint-Louis, Amadou Mansour Faye, a donc lancé un appel à l’aide internationale à l’occasion de la réunion sur le changement climatique qui s’est tenue le 12 décembre 2017 à Boulogne-Billancourt sous le vocable ambitieux de One Planet Summit.

Et il a été entendu puisque notre Président Emmanuel Macron s’est déplacé en personne à Saint-Louis moins de 2 mois plus tard, le 3 février 2018, accompagné du président de la Banque Mondiale, Jim Kong Kim, pour venir promettre de mobiliser des fonds afin de mieux protéger la ville et surtout son lido sableux contre l’érosion marine.

Élément de la digue de protection, édifié fin 2018 (source © Afro Actu)

Une promesse tenue qui s’est concrétisée par le lancement d’une étude de faisabilité dès mars 2018 puis par la signature, le 6 novembre 2018 de 3 conventions avec l’Agence Française de Développement (AFD) pour un montant de 20 milliards de francs CFA en faveur de la lutte contre l’érosion, la prévention des inondations et l’adaptation au changement climatique.

L’une de ces conventions concerne précisément la construction d’un nouvel ouvrage destiné à protéger la Langue de Barbarie contre l’érosion marine, une digue de 3,5 km en 2 tronçons, dont le montant est estimé à 18,8 millions d’euros (soit 12,3 milliards de francs CFA) et pour laquelle l’AFD apportera 16 millions dont 6 sous forme de dons. Les travaux, confiés à l’entreprise Eiffage, ont déjà débuté : une course contre la montre pour tenter de sauver le cœur de la ville de Saint-Louis désormais directement exposée aux impacts de la montée des eaux. D’autres villes suivront probablement…

L. V.

Horizons Sud : un bilan mitigé pour la région PACA

24 août 2019

L’information n’a certes guère dépassé le petit cercle d’initiés qui s’intéressent encore à l’élaboration de ces multiples plans de programmation territoriale aux sigles tous plus abscons les uns que les autres : l’assemblée de la Région PACA a officiellement adopté le 26 juin 2019 son SRADDET… Il faut bien reconnaître que cet acronyme n’est pas des plus commodes à retenir : le SRADDET n’est autre que le Schéma régional d’aménagement, de développement durable et d’égalité des territoires, un concentré de novlangue dont les technocrates raffolent mais qui peine à mobiliser le citoyen lambda.

Instauré en 2015 par la loi NOTRe (nouvelle organisation territoriale de la République), celle-là même qui attribuait de nouvelles compétences aux Régions, en partie au détriment des Départements, tout en renforçant la structuration intercommunale, et ceci dans le contexte du redécoupage des Régions françaises, le SRADDET est en réalité un nouveau schéma régional de planification qui fusionne plusieurs documents préexistants. Il existait déjà un Schéma régional d’aménagement et de développement durable du territoire, mais aussi un Plan régional de prévention et de gestion des déchets, ainsi qu’un Schéma régional de l’intermodalité, mais aussi un Schéma régional climat, air, énergie, et même un Schéma régional de continuité écologique : n’en jetez plus !

La loi de 2015 a donc simplement instauré la fusion de tous ces documents de planification stratégique en un seul, histoire d’en simplifier l’appropriation et d’obliger à un minimum de cohérence entre toutes ces bonnes intentions soigneusement affichées mais rarement mises en œuvre. De ce point de vue, le SRADDET, même unifié et articulé autour de 11 domaines obligatoires, reste un simple document stratégique et prospectif d’aménagement du territoire qui n’a d’autre portée juridique que d’afficher de grandes orientations auxquelles devront se conformer les autres documents de planification généralement élaborés à l’échelle intercommunale : SCOT (schémas de cohérence territoriale), PLU (plans locaux d’urbanisme), PDU (plans de déplacements urbains), PCAET (plans climat-air-énergie territoriaux), ou encore les chartes des Parcs naturels régionaux.

Réunion de présentation de la stratégie régionale d’avenir au Conseil régional PACA le 1er octobre 2018 (extrait du rapport SRADDET PACA)

Toujours est-il que la Région PACA s’enorgueillit d’avoir été la première de France à adopter son SRADDET, aidée en cela par le fait qu’elle est l’une des rares à n’avoir pas vu ses limites administratives bouger au 1er janvier 2016, lors du grand redécoupage mis en œuvre par François Hollande. Il reste encore au Préfet de Région à approuver officiellement ce document avant qu’il ne soit mis en œuvre, mais cette étape n’en est pas moins l’aboutissement d’un long processus qui a demandé 2 ans de concertation avec pas moins de 250 partenaires territoriaux avant d’arrêter le projet, le 1er octobre 2018. Après consultation des personnes publiques associées puis enquête publique (qui n’a occasionné que 315 observations dont 6 seulement émanent de la population, ce qui montre que les 5 millions d’habitants de la région PACA ne se sont guère sentis mobilisés par le sujet), la commission d’enquête a remis un avis favorable, et voilà donc le document officiellement adopté.

Le citoyen curieux pourra toujours se reporter au rapport de 367 pages adopté en juin 2019 pour y découvrir les 68 objectifs retenus dans ce document stratégique, ainsi qu’au fascicule joint en annexe et qui détaille sur 295 pages les 52 règles adoptées. En quelques lignes, on retiendra que les principaux messages clés visés par la région au travers de ce document sont les suivants :

  • Redonner une attractivité à la région en accompagnant une hausse de la démographie, tout en maitrisant la consommation de l’espace,
  • Conforter les centres villes,
  • Permettre l’accès à un logement abordable pour tous,
  • Réussir la transition énergétique et écologique vers une région neutre en carbone en 2050,
  • Développer une offre de transports intermodale à l’horizon 2022,
  • Développer l’économie circulaire et produire moins de déchets.

De belles intentions nobles et louables donc, bien que légèrement contradictoires au moins en apparence, qui s’appuient en réalité sur un diagnostic approfondi qui a été élaboré depuis octobre 2017 dans le cadre d’un partenariat entre la Région, les services de l’État et les 4 agences d’urbanisme locales, celles de l’agglomération marseillaise (AGAM), de l’aire toulonnaise et du Var (AUDAT), du pays d’Aix-Durance (AUPA) et celle de Rhône-Avignon-Vaucluse (AURAV). Pompeusement intitulé Horizons Sud, le portait territorial qui en résulte est mi-figue, mi-raisin.

Il en ressort notamment que les 3 grosses agglomérations territoriales récemment érigées en métropoles (Aix-Marseille, Toulon et Nice) sont nettement moins dynamiques et plus fragilisées sur le plan socio-économique que leurs analogues de la moitié sud de la France, une fragilité qui caractérise également la plupart des villes moyennes de la région. Après une croissance forte jusque dans les années 1980, PACA se révèle ainsi la région la moins attractive du grand Sud, avec une croissance démographique inférieure à la moyenne nationale et un indice de vieillissement de la population particulièrement élevé.

Évolution du solde apparent de population en région PACA (source : Notre territoire / Ma région SUD)

Cette faible attractivité est due en grande partie au choix du modèle de développement adopté jusque-là, avec un étalement urbain déraisonnable qui a fait disparaître une grande partie des espaces naturels et agricoles, par ailleurs menacés par le changement climatique, mais aussi par une priorité suicidaire accordée aux déplacement par la route, ce qui se traduit par une saturation du réseau routier et des niveaux de pollution atmosphérique inquiétants.

Un dessin signé Ysope pour Marsactu

Bien que fortement créatrice d’emplois, la région est l’une de celle qui présente le taux de chômage le plus élevé (10,2 % à comparer à la moyenne nationale de 8,5 %). PACA est devenue, juste après l’Île-de-France, la région où, se loger coûte le plus cher, mais aussi celle où le taux de résidences secondaires est le plus fort (le double de la moyenne nationale, ce qui réduit d’autant l’accessibilité au logement) et celle où l’offre de logement social est la plus faible : 13,3 % contre 16,7 % en moyenne nationale.

De bien tristes records qui montrent que, SRADDET ou pas, la Région PACA (ou Sud comme aime à l’appeler son Président, Renaud Muselier), a encore bien du chemin à faire pour aboutir à ce développement harmonieux, équilibré et durable qu’elle appelle de ses vœux…

L. V.