Archive for the ‘Environnement’ Category

Les tribulation d’un Groenlandais à Marseille…

15 juin 2018

Fin mai 2018 se tenait au palais du Pharo à Marseille le 97ème congrès de l’ASTEE, l’Association scientifique et technique pour l’eau et l’environnement, laquelle avait invité, en ouverture de son grand raout annuel, un soi-disant expert groenlandais venu expliquer doctement aux 400 congressistes, tous professionnels du domaine de l’eau et de la gestion des déchets, comment ses ancêtres vikings avaient dû abandonner les terres du Groenland à la fin du XVe siècle, un peu avant que Christophe Colomb ne découvre l’Amérique.

L’expert en question n’était en réalité qu’un acteur jouant le rôle d’un universitaire groenlandais, venu retracer devant un parterre d’experts français de l’eau et de l’environnement, un fait historique un peu tombé dans les oubliettes de l’Histoire mais dont le rappel ne manque pourtant pas d’intérêt en ces temps où l’on parle beaucoup de transition énergétique et d’adaptation au changement climatique.

Le Saga Siglar, copie d’un navire viking découvert au Danemark

Petit retour en arrière donc, jusqu’en l’an de grâce 983 (ou à peu près car les dates varient selon les sources). A cette date, comme le rappelle un article de Science et Avenir, un certain Erik le Rouge, débarque sur les côtes du Groenland à la tête d’un groupe de quelques centaines de Vikings en provenance de l’Islande et qui ont fait la traversée sur leurs navires aux proues sculptées de monstres marins. L’aventure n’est pas sans danger comme le relatent les sagas scandinaves puisque 11 des 25 navires de l’expédition sombrent en route.

Le « pays vert » (Green Land) où ils abordent n’est pas si verdoyant que son nom l’indique mais plutôt inhospitalier, orné d’un maigre tapis de bruyère arctique et partiellement recouvert d’une épaisse calotte glaciaire. On est alors à l’optimum climatique médiéval qui permet la survie de quelques pâturages herbeux et de saules clairsemés, aujourd’hui quasiment disparus, mais c’est quand même un territoire particulièrement rude où s’installent ces pionniers qui ne peuvent s’en remettre pour leur survie qu’à Thor, Odin ou encore Jésus puisque certains viennent depuis peu de se convertir au christianisme.

Vestiges de l’église viking de Brattahild, près de la ferme d’Erik-le-rouge

Malgré ces difficultés, les Viking fondent deux colonies distinctes, l’une au sud de l’île et l’autre à 400 km au nord, près de Nuuk, la capitale actuelle, leur population atteignant sans doute autour de 5000 individus à son apogée. Les colons scandinaves qui sont venus avec leur bétail développent un peu d’élevage. Mais les recherches archéologiques les plus récentes montrent qu’ils vivent en réalité surtout du commerce. Les bateaux vikings qui desservent régulièrement le territoire permettent d’exporter les fourrures de renards arctiques et d’ours polaires, mais surtout les défenses de morses et de narval dont l’ivoire était particulièrement prisé au Moyen-Age.

Figurines de jeu d’échec en ivoire du Groenland, retrouvées en Ecossse

En échange, les colons font venir pour leurs besoins le blé qu’ils n’arrivent pas à faire pousser sur l’île à cause de la brièveté de la période estivale, mais surtout le bois et le fer qui sont inexistants sur place. Mais malgré cette relative prospérité liée au commerce, la vie est rude d’autant que le climat est de plus en plus froid au cours du Petit âge glaciaire : à partir du milieu du XIIIe siècle, les glaciers progressent sensiblement au Groenland. Les Viking ont de plus en plus de mal à poursuivre leurs activités d’élevage et se tournent davantage, pour se nourrir, vers les produits de la mer, poissons et phoques en particulier, qui finissent par constituer 80 % de leur alimentation.

En 1367, le navire qui desservait régulièrement le Groenland fait naufrage et il ne sera pas remplacé de sitôt, laissant les colons vikings dans un isolement fatal. Il faut dire qu’entre-temps l’Europe a découvert l’ivoire des éléphants d’Afrique qui remplace avantageusement celui des morses…

Avec le refroidissement climatique, les Vikings du Groenland se retrouvent désormais confrontés à un autre groupe ethnique, les Inuits, venus du Canada pour se réfugier sur des terres plus hospitalières.

Inuit du Groenland avec ses chiens

Contrairement aux Viking, les Inuits sont parfaitement adaptés à ces terres glacées. Ils maîtrisent parfaitement la chasse hivernale au phoque, lorsqu’il s’agit de découper un trou dans la banquise, technique que les Viking ignorent et qui rend leur subsistance si précaire durant les longs hivers. Leurs igloos et leurs tentes sont nettement plus confortables que les huttes en pierres sèches où s’abritent les Vikings. Leurs kayaks légers et effilés leur donnent une extrême mobilité et en font de redoutables chasseurs et pêcheurs. Ils s’habillent de cuirs et de fourrures, beaucoup plus faciles à se procurer que les lainages des Vikings. Leurs armes sont taillées dans l’os et l’ivoire local, certes moins efficaces que celles en bois et en fer des Scandinaves, sauf que celles-ci viennent rapidement à manquer lorsque les liaisons maritimes s’espacent. Les Inuits n’ont pas besoin de tourbe ou de bois pour se chauffer et s’éclairer, préférant pour cela plutôt la graisse animale.

En kayak au milieu des icebergs

Les Vikings méprisent souverainement ces Esquimaux avec leur anorak graisseux et leurs armes rudimentaires. Ils se gardent bien de les côtoyer de trop près, ce qui ne leur permet pas de s’approprier leurs techniques de chasse et leur mode de vie. Du coup, leur isolement et leurs difficultés d’adaptation au climat local les rend particulièrement vulnérables. Contre toute attente, ce sont donc les Inuits qui prennent le dessus tandis que les Vikings finissent par disparaître. Les derniers contacts écrits avec la colonie groenlandaise datent de 1408 et il semble que la colonie se sont complètement éteinte autour des années 1450, sans qu’on sache très bien si les derniers colons survivants ont été rapatriés vers la mère patrie où s’ils sont morts sur place.

Vestiges d’une implantation viking à Gardar, dans l’Est du Groenland

La disparition des Vikings du Groenland, racontée notamment dans l’ouvrage intitulé Effondrement, publié en 2006 par Jared Diamond, est emblématique de ces situations de crise où une population a besoin de s’adapter à un monde en profonde mutation, climatique mais aussi sociale, économique, technologique. En l’occurrence, ils n’ont pas réussi à s’imposer durablement sur ce territoire arctique, malgré les exploits guerriers et la formidable expansion dont ont su faire preuve ces populations qui avaient, entre le IXe et le XIe siècle, pillé et colonisé une bonne partie de l’Europe.

Plus frustres et plus aptes à tirer profit des ressources locales, les Inuits au contraire, ont réussi à traverser les siècles et à coloniser durablement le Groenland. De là à conclure que l’adaptation au changement climatique nécessitera d’abandonner quelques-uns de nos préjugés et certains acquis de notre civilisation, voire de sacrifier une part de notre confort auquel nous sommes tant habitués, il y a un grand pas que l’on se gardera bien évidemment de franchir, quoique…

L.V. 

 

Publicités

Comment a été ressuscité le café marron de La Réunion ?

13 juin 2018

On ne le sait sans doute pas assez mais la biodiversité est en grand danger du fait de nos choix de développement depuis des années : à force de défricher, de bétonner, d’urbaniser, de polluer allègrement et d’asperger nos champs à coup d’insecticides et d’herbicides, glyphosate en tête, on considère qu’un quart des espèces de mammifères est désormais menacée d’extinction et sans doute un tiers des amphibiens. Parmi les oiseaux, 94 espèces ont d’ores et déjà disparu de la planète et 187 sont en grave danger d’extinction.

L’alouette des champs, une espèce commune en voie de forte régression dans nos campagnes

En France, au cours de ces 15 dernières années, un tiers des populations d’oiseaux ont déserté nos campagnes, un déclin qui s’est amorcé au début des années 1970 et qui s’est encore accéléré entre 2016 et 2017 au vu des études menées tant par le Museum national d’histoire naturelle que par le CNRS. Seuls quelques espèces plus généralistes et plus opportunistes, telles que les pigeons, les merles ou les corneilles, tirent leur épingle du jeu en prenant progressivement la place des espèces en voie de disparition : adieu alouettes et rossignols !

Cette disparition massive et en voie d’accélération s’accompagne d’une chute brutale bien que moins visible des populations d’insectes, elles-mêmes en grand danger du fait principalement des ravages de l’agriculture intensive qui a totalement modifié les paysages et provoque de véritables hécatombes à coup de pesticides.

Coquelicots dans un champ d’orge : bientôt une image du passé ?

Et la flore sauvage n’est pas non plus épargnée par le développement de l’urbanisation et l’évolution de nos pratiques agricoles (le tonnage d’herbicides utilisé en France a été multiplié par 5 entre 1970 et 1990 et il continue encore à progresser malgré tous les engagements réglementaires). Ainsi, une étude menée entre 2009 et 2013 par le Conservatoire national botanique de Brest a montré que 120 espèces de plantes ont disparu en un siècle dans le département du Calvados, dont 44 depuis le début des années 1980. En Ile-de-France, on comptait environ 90 espèces sauvages présentes couramment dans les parcelles cultivées : un tiers d’entre elles a désormais définitivement disparu et seules 18 % restent encore stables, les autres étant devenues très rares ou en voie de régression.

Cette extinction massive de la biodiversité naturelle s’observe partout dans le monde. Elle suscite du coup des vocations de Noé des temps modernes. Marianne a dressé récemment le portait de l’un d’eux, Carlos Magdalena, surnommé « le messie des plantes » par un journaliste espagnol, séduit sans doute par son look christique. Il travaille au jardin botanique royal de Kew Gardens, dans l’ouest londonien, une vénérable institution victorienne qui héberge plus de 30 000 espèces végétales et qui s’est érigé en un vaste laboratoire de 121 ha attaché à la conservation des variétés menacées d’extinction.

Carlos Magdalena dans une serre de Kew Gardens (photo © Rebecca Reid / Kew Royal Botanic Gardens)

Ce passionné de la cause végétale a notamment à son actif le sauvetage d’un arbuste sauvage endémique des îles Mascareignes (l’archipel qui regroupe les îles de La Réunion, Rodrigues et Maurice), le café marron, Ramosmania rodriguesi de son petit nom. Bien que La Réunion apparaisse au touriste comme d’une grande richesse botanique avec de nombreuses plantes endémiques, l’île est en fait un désastre écologique avec 53 espèces végétales déjà irrémédiablement disparues et 393 (soit 30 % de celles qui y sont recensées) fortement menacées !

Lagon autour de l’île Rodrigues, dans l’archipel des Mascareignes

Sur Rodrigues, une trentaine d’espèces végétales ne se reproduisent plus, ce qui indique que leur disparition définitive approche à grands pas puisqu’on pourra la dater au jour où le dernier plant recensé viendra à mourir… Le café marron, une variété endémique de caféier découvert à La Réunion au début du XVIIIe siècle mais rapidement supplanté par la variété importée du caféier d’Arabie et de sa mutation locale, le Bourbon pointu, avait ainsi complètement disparu dans les années 1970, lorsqu’un écolier en a redécouvert un pied miraculeusement épargné en 1979.

Plant de café marron au Kew Royal Botanic Gardens

Mais comme on prête à cette plante de nombreux pouvoirs médicinaux, il a fallu la mettre en cage pour la protéger contre les habitants de Rodrigues venant régulièrement en couper des rameaux. Trois branches du survivant sont finalement prélevées et transportées jusqu’à Kew Gardens. Placées en pépinières, on parvient à en faire deux boutures que Carlos Magdalena s’efforce d’implanter dans du terreau fortifié. La première meurt rapidement et la deuxième la suit de près après avoir néanmoins laissé éclore quelques boutons.

Désespéré, notre botaniste fouille dans la terre pour y récupérer quelques racines qu’il replante soigneusement. Son acharnement finit par payer et de nouveaux plants de café marron arrivent finalement à pousser dans les jardins londoniens. Mais on a crié victoire trop tôt car on s’aperçoit que le plant rescapé et qui fleurit régulièrement ne produit pas de graines : un processus interne inconnu bloque la pollinisation !

Fleur de café marron au Royal Botanic Gardens de Kew (photo © Kew Royal Botanic Gardens)

Le « messie des plantes » y passe plusieurs nuits blanches, testant toutes les solutions possibles et imaginables. Il a finalement l’idée de couper la plante avec un scalpel et d’introduire un peu de pollen dans la plaie, dans l’espoir qu’il se propage. Il recommence 10 fois, 20 fois, 200 fois et finalement sa persévérance finit par payer : il obtient ainsi une fécondation, une seule ! Le fruit ainsi obtenu donne les premières graines, aussitôt semées en milieu stérile en 2003. Les premières germinations meurent mais à force de patience, de nouveaux plants finissent par croître.

Trois ans plus tard, Carlos Magdalena se rend sur l’île Rodrigues pour y replanter une quinzaine de plants de café marron. Freiné par d’incroyables tracasseries administratives, il persévère et voilà que le café marron est désormais réintroduit dans son milieu d’origine. Un bel exemple qui prouve que l’on peut parfois arracher une victoire dans ce processus d’extinction massive d’espèces, éteintes avant même qu’on ait pu en étudier toutes les potentialités, au point que certains en sont à fouiller dans les vieux herbiers des musées pour y recueillir les précieuses graines d’espèces disparues, dans l’espoir d’arriver à les faire revivre…

L.V. 

Hydrogène : le carburant de l’avenir ?

5 juin 2018

Dessin de Jiho publié dans Marianne le 1er juin 2018

Contrairement à ce que certains médias laissent parfois entendre, et malgré toutes les couleuvres qu’il a dû avaler, depuis qu’il est ministre de la transition écologique et solidaire, comme d’ailleurs tous ses prédécesseurs à ce poste, Nicolas Hulot est toujours au gouvernement… Il n’a certes pas réussi à convaincre le ministre de l’agriculture à inscrire dans la loi l’interdiction du glyphosate et il n’en est pas à sa première renonciation depuis qu’il est devenu ministre, mais gouverner en démocratie nécessite forcément des compromis

En tout cas, Nicolas Hulot vient de faire beaucoup parler de lui en annonçant vendredi 1er juin 2018 un plan ambitieux doté de 100 millions d’euros pour soutenir la production d’hydrogène décarboné, le stockage électrique et déployer des flottes de véhicules fonctionnant à l’hydrogène. « Ça fait des lustres que j’entends parler d’hydrogène, accompagné par cette phrase : « c’est bien, mais ça ne marchera jamais » ou « c’est bien, mais c’est trop cher ». Mais aujourd’hui ma raison est faite : l’hydrogène pourra jouer un rôle dans la transition énergétique », tel est le credo du ministre, expliqué aux médias dont Actu-environnement.

Loïk Le Floch-Prigent (photo © DR)

Selon lui, l’hydrogène serait un véritable « couteau suisse de la transition énergétique » et il importe donc que la France pour une fois ne passe pas à côté d’un tel enjeu technologique. Une déclaration qui a fait méchamment ricaner le toujours vert (si l’on peut dire) Loïk Le Floch-Prigent, ancien PDG de Rhône-Poulenc, d’Elf Aquitaine, de Gaz de France et de la SNCF, passé un temps par la case prison, condamné à plusieurs reprises et encore sous le coup d’une procédure judiciaire en cours, mais toujours donneur de leçon malgré tout.

Qu’en est-il donc de ce fameux hydrogène et que peut-on donc bien en attendre ? Une des pistes évoquées dans ce fameux plan dévoilé par Nicolas Hulot est de développer les véhicules fonctionnant avec des moteurs à hydrogène. Le procédé n’est pas totalement révolutionnaire puisqu’un brevet, déposé en 1799 par un certain Lebon, prévoyait déjà que son « gaz hydrogène » pourrait fournir « une force applicable à toutes espèces de machine ».

En 1970, Paul Dieges dépose à son tour un brevet concernant une modification des moteurs à combustion interne qui autorise la consommation d’hydrogène, dans le but d’en supprimer la pollution, puisque la réaction de combustion de l’hydrogène en présence d’oxygène, outre l’énergie qu’elle libère, ne rejette que de l’eau (d’où l’expression de « moteur à eau ») et en tout cas pas de CO2, ce qui est bon pour la planète ! Techniquement, l’utilisation de tels moteurs est au point et il existe déjà une voiture de série commercialisée depuis 2006, la BMW Hydrogen 7, mais vendue seulement à une centaine d’exemplaires et arrêtée depuis, tandis que des bus à hydrogène circulent déjà dans certaines villes.

Bus expérimental électrique à hydrogène testé à Cherbourg (source © projet européen CHIC)

Une autre approche permettant d’utiliser l’hydrogène comme carburant est la pile à combustible, autrement dit un moteur électrique alimenté par une pile dans laquelle le réducteur est l’hydrogène et l’oxydant l’oxygène. Un système tout simple en apparence et qui ne rejette que de l’eau, mais très coûteux dans l’état actuel de la technologie car exigeant beaucoup de platine (catalyseur) et des membranes échangeuses d’ions particulièrement sophistiquées.

Là aussi, il existe déjà des véhicules électriques commercialisés avec ce type de pile à combustible, dont la Honda Clarity, vendue en Europe depuis 2016. La société basque Pragma commercialise elle des vélos électriques fonctionnant selon ce même principe et dont les premiers exemplaires ont été mis en circulation fin 2017 à Saint-Lô, une ville qui possède déjà une flotte de 17 véhicules à hydrogène, comme l’a relaté Le Monde. Ces vélos présentent l’avantage de se recharger en 2 mn seulement alors qu’il faut 3 heures avec un vélo électrique classique et l’autonomie est de 200 km.

Vélo électrique à hydrogène en service dans la ville de Saint-Lô (photo © DR)

Que ce soit pour les moteurs à combustion directe ou pour les véhicules électriques alimentés par une pile à combustible, les difficultés liées à l’utilisation de l’hydrogène sont multiples. Un des problèmes majeurs du procédé vient du stockage de l’hydrogène et de son transport via des réseaux de distribution et, plus encore, à bord d’un véhicule. L’hydrogène gazeux est en effet explosif et inflammable, ce qui incite à le transporter plutôt sous forme liquide, mais sa liquéfaction à basse température consomme beaucoup d’énergie… D’autres solutions sont donc testées, y compris la cryo-compression ou des réservoirs gazeux sous forte pression, mais le sujet n’est pas si simple !

Une autre difficulté provient de la fabrication de l’hydrogène nécessaire, lequel est pour l’instant essentiellement produit par transformation soit par gazéification du charbon soit par vaporeformage du gaz naturel, principalement composé de méthane : au-delà de 700 °C et sous forte pression, la vapeur d’eau réagit avec le méthane pour donner de l’hydrogène. Mais cette réaction libère également de grosses quantités de CO2 (13 tonnes pour 1 t d’hydrogène produit !), ce qui n’est guère favorable pour notre environnement. C’est la raison pour laquelle le plan Hulot insiste sur la nécessité de développer des filières de production d’hydrogène décarboné, issu non pas des hydrocarbures mais obtenus soit à partir de biogaz produits par méthanisation, soit par électrolyse de l’eau en utilisant comme source d’énergie de l’électricité verte d’origine éolienne ou solaire.

Nicolas Hulot présentant son plan hydrogène le 1er juin 2018 (source © MTES)

Une proposition qui fait s’étrangler Loïk Le Floch-Prigent dans l’article publié sur Atlantico. Selon lui en effet, produire de l’hydrogène par électrolyse est une hérésie car les rendements sont trop faibles et le procédé bien trop coûteux par comparaison avec la filière pétrochimique classique. Au passage, il considère que seul un régime quasi-totalitaire comme la Chine, qui ambitionne de faire rouler 50 000 véhicules électriques à hydrogène d’ici 2025, est en mesure d’imposer à sa population une telle révolution : sans coercition, point de salut face au défi du changement climatique !

Ce n’est certes pas le pari de Nicolas Hulot qui estime que la forte baisse du prix des piles à combustible permet désormais d’envisager le développement progressif d’une production d’hydrogène par électrolyse. Dans cette hypothèse, le recours à cette filière pourrait apporter des solutions de stockage de l’électricité, en particulier dans les secteurs non desservis par le réseau national. Cela pourrait surtout permettre d’améliorer sensiblement les capacités des véhicules électriques actuels, y compris pour les poids-lourds voire pour des trains sur le réseau non électrifié.

Utopie absurde ou pari technologique audacieux ? L’avenir le dira…

L.V. 

La Russie joue les apprentis sorciers…

30 mai 2018

Le climat de la planète se réchauffe chaque jour davantage, mais c’est le cadet des soucis de la plupart des responsables politiques. Ceci est vrai aux États-Unis où Donald Trump relance à tout va l’exploitation des gaz de schiste et du charbon, tout en renonçant officiellement aux engagements pourtant minimalistes pris lors de la COP 21, mais aussi dans bien d’autres pays guère plus vertueux.

Plate-forme pétrolière au large de l’île de Sakhaline, exploitée dans le cadre d’une coopération russo-japonaise (photo © NGC Videsh LTD. / Bloomberg)

C’est le cas notamment de la Russie pourtant située dans un des secteurs les plus directement menacés par le changement climatique global, avec notamment des risques de fonte massive du permafrost aux conséquences potentiellement dévastatrices. Mais les Russes n’ont pas froid aux yeux et sont prêts à tout pour augmenter encore leur production d’hydrocarbures qui représente plus de 25 % du PIB national et couvrait en 2014 plus de la moitié du budget de l’État.

Les réserves de gaz et de pétrole situées majoritairement en Oural et dans le sud de la Sibérie étant en voie d’épuisement, c’est désormais vers le nord que se tournent les Russes qui profitent justement du réchauffement climatique global pour développer l’exploitation au nord de la Sibérie, dans les eaux arctiques, un secteur jusque-là relativement préservé du fait de la rigueur des conditions climatiques mais qui attire de plus en plus les convoitises du fait de la fonte rapide de la banquise.

Les Russes ne sont d’ailleurs pas les seuls sur le coup. Donald Trump a ainsi annoncé en début d’année, le 4 janvier 2018, l’ouverture de l’ensemble des eaux littorales américaines à l’exploitation d’hydrocarbures, en particulier au large de l’Alaska, une zone que Barak Obama avait pourtant tenté de sanctuariser. Les Norvégiens s’activent également et viennent coup sur coup de régler un vieux conflit frontalier avec la Russie pour le partage des ressources en mer de Barents, tout en se débarrassant devant les tribunaux d’une série de recours déposés par un groupe d’ONG mené par Greenpeace. Le géant pétrolier norvégien Statoil lance ainsi un projet de 5 milliards d’euros pour l’exploitation de ce nouveau champ pétrolier en mer de Barents.

Nettoyage des côtes de l’Alaska suite au naufrage de l’Exxon Valdez en 1989 (photo © Natalie Fobes / Corbis)

Même Total, pourtant réticent à se lancer dans l’exploitation pétrolière dans ces zones écologiquement très vulnérables, où le naufrage de l’Exxon Valdez en 1989, au large de l’Alaska, a laissé des traces indélébiles sur l’écosystème, n’a pas hésité à investir 20 % du projet russe gigantesque de 23 milliards d’euros, lancé en 2017 sur la presqu’île de Yamal pour l’exploitation de gaz, transporté par méthaniers brise-glace. Le projet est titanesque et a nécessité de mobiliser des dizaines de milliers d’ouvriers pour construire un port, un aéroport, une usine et des réservoirs, malgré un froid extrême. A partir de 2019, il devrait livrer 16,5 millions de tonnes de méthane par an et devrait être prolongé à partir de 2022 par un second site d’exploitation du nom d’Arctique 2.

Usine en construction sur le site de la péninsule de Yamal en Sibérie (photo © Novatek)

La fonte des glaces dans l’océan arctique rend en effet de plus en plus accessible cette route maritime du nord-est par laquelle la Russie peut désormais exporter une partie croissante de sa production directement vers la Chine et l’Asie du sud-est, n’hésitant pas à rouvrir d’anciennes bases militaires désaffectées pour sécuriser ce trafic maritime croissant tandis que la Chine voit d’un très bon œil le développement de cette nouvelle voie plus courte vers ses clients et fournisseurs : une des nouvelles routes de la soie passe désormais par le pôle nord…

Capture d’écran d’une vidéo diffusée par Greenpeace alertant sur la fonte record de la banquise en Arctique (source © Goddard Space Flight Center/NASA)

Mais l’Extrême-Orient russe est aussi une zone de forte convoitise pour l’exploitation d’hydrocarbures et, là encore, les Russes ne reculent devant rien pour aller y développer leurs forages pétroliers. On a vu ainsi tout récemment, le 19 mai 2018, s’amarrer dans le port de Moumansk, une gigantesque barge flottante de 144 m de long et 30 m de large, de couleur marron et moutarde, l’Akademik Lomonossov, remorquée depuis le port de Saint-Petersbourg où elle avait été construite.

La centrale nucléaire flottante amarrée dans le port de Mourmansk (photo © Alexander Nemenov / AFP)

Cet immense bloc flottant qui pèse pas moins de 21 000 tonnes, n’est en fait rien d’autre qu’une centrale nucléaire destinée à être guidée en 2019 jusque dans le port de Pevek, dans le district autonome de Tchoukotka, à 350 km au nord du cercle arctique, justement pour approvisionner en énergie, non seulement la petite ville elle-même et ses 5000 habitants, mais surtout les nombreuses plates-formes pétrolières installées au large.

Les pays riverains s’étaient opposés à ce que la centrale flottante soit chargée en combustible radioactif sur son lieu de construction mais le chargement est bel et bien prévu à Mourmansk, et c’est donc bien une centrale nucléaire flottante en activité qui va ainsi être remorquée sur des milliers de kilomètres dans un écosystème particulièrement fragile et dans des conditions de navigation difficiles.

Route maritime entre Mourmansk (à l’ouest) et Pevek (à l’est) au nord de la Sibérie (source © William Dunlap / Université de Durham)

Le conglomérat public nucléaire russe Rosatom, qui a construit cette centrale comportant deux réacteurs nucléaires de 35 MW chacun, se vante d’avoir réalisé une première mondiale et considère que cette technologie des centrales nucléaires mobiles, à laquelle s’intéressent également les Chinois, est appelée à se développer. A écouter la propagande officielle de Rosatom, « cette installation dispose des systèmes de sécurité les plus modernes et devrait être l’une des installations nucléaires les plus sûres au monde ». Elle devrait même permettre d’économiser près de 50 000 tonnes de CO2 chaque année, en évitant d’avoir recours aux hydrocarbures voire au charbon pour assurer cette alimentation en énergie.

Une véritable prouesse technologie donc, qui laisse en effet sans voix, à l’exception de quelques militants associatifs de Greenpeace, toujours soupçonneux, qui voient dans cette centrale nucléaire hors-normes – allez savoir pourquoi ? – un « Titanic nucléaire » voire un « Tchernobyl sur glace ». Certains ont vraiment l’esprit mal tourné…

L.V. 

Autoconsommation d’électricité, c’est possible !

25 mai 2018

Panneaux photovoltaïque intégrés en toiture (source © L’Energeek)

Produire soi-même à base d’énergie renouvelable l’électricité que l’on consomme, ce n’est pas si fréquent que cela, mais pour autant l’idée n’est pas si farfelue ! L’approche la plus classique en matière d’autoproduction d’électricité, surtout dans le Sud de la France, consiste à recouvrir une partie de sa toiture de panneaux photovoltaïques et de brancher l’installation sur le réseau électrique, ce qui permet de revendre à EDF le surplus de production et ceci à un tarif garanti avantageux.

Une telle démarche nécessite néanmoins un investissement relativement conséquent, de l’ordre de 20 à 30 000 € pour une installation de 6 à 9 kWc qui nécessite une superficie utile de toiture correctement orientée de l’ordre de 45 à 75 m2. Cela suppose surtout des procédures relativement lourdes pour assurer le raccordement au réseau et exige que les panneaux soient directement intégrés à la toiture en remplacement du revêtement classique, ce qui peut être source de nombreux désordres, depuis la simple fuite jusqu’à la mise à feu de l’isolation et de la charpente en cas de défaillance électrique !

Ombrière photovoltaïque sur une terrasse de Marseille (source © Twiza)

Une alternative consiste donc à produire uniquement l’électricité dont on a besoin, ce qui est beaucoup plus simple car il n’est alors nul besoin de transférer le surplus d’électricité produite sur le réseau : l’électricité produite est alors injectée directement en aval du compteur, par exemple au niveau d’une simple prise. Dans ce cas en revanche, il ne faut produire que ce dont on a besoin, les dispositifs de stockage de type batterie étant coûteux, peu performants à long terme, et encore moins écologiques.

Il suffit donc de poser 2 à 3 modules photovoltaïques, soit une surface de 4 à 6 m2 seulement, disposés en ombrière voire simplement fixés au sol en l’absence d’obstacle à l’insolation. La puissance produite est alors nettement plus faible, de l’ordre de 0,5 à 0,8 kWc, mais peut suffire à couvrir la consommation électrique de base du foyer, en dehors des pics de consommations que l’on observe généralement lorsqu’on met en marche le four électrique, le micro-onde ou la machine à laver, ainsi bien sûr que les radiateurs électriques éventuels.

Ombrière photovoltaïque en pergola (source © LSK outdoor)

Inutile en effet d’espérer produire sa propre électricité pour se chauffer l’hiver si l’on utilise des convecteurs électriques ! Même en Provence, la production photovoltaïque fonctionne très bien l’été et en journée, mais pas quand le soleil se cache… L’objectif est donc alors de dimensionner l’installation au plus juste pour couvrir uniquement le « bruit de fond » courant qui correspond à la consommation des appareils toujours branchés ou en veille, tels que réfrigérateur, livebox, ordinateurs, etc. Une pompe de piscine qui fonctionne principalement en période estivale peut être aussi partiellement alimentée grâce à un tel système.

Une installation de ce type nécessite donc de bien connaître sa consommation électrique de base et ses variations dans le temps. C’est d’ailleurs un excellent prétexte pour regarder de plus près les caractéristiques de cette consommation, quitte à ajuster ses habitudes de vie pour l’optimiser…En tout état de cause, on considère, au vu des retours d’expérience existants, que l’optimum économique permet ainsi de couvrir entre 20 et 40 % de sa consommation électrique annuelle totale, ce qui n’est déjà pas si mal !

Selon ENEDIS (ex ERDF, responsable du réseau de distribution d’électricité en France), on considère qu’il existe actuellement en France de l’ordre de 20 000 foyers consommant leur propre électricité, un chiffre très probablement appelé à se développer dans les années à venir. Le département Alpes-du-Sud d’ENEDIS vient d’ailleurs de réaliser une opération pilote d’autoconsommation photovoltaïque collective, une grande première en région PACA.

Maquette du projet des Colibres avec les ombrières photovoltaïques (source © TPBM)

Il s’agit en l’occurrence d’un projet d’habitat participatif porté par l’association Les Colibres, sur la commune de Forcalquier, dans les Alpes de Haute-Provence. Lancé en 2013 par un groupe de familles militantes, suite à un précédent projet de la mairie qui avait avorté, le projet consiste en la construction de 11 logements répartis dans 3 bâtiments à ossature bois installés sur une parcelle communale d’un peu plus de 4 000 m2 seulement. Plusieurs parties communes (buanderie, chambres d’amis, atelier, garage à vélo, jardin) sont partagées entre les membres du collectif.

Le groupe d’auto-constructeurs, formé début 2014 et dont les premières familles ont emménagé fin 2017, compte en son sein plusieurs professionnels aguerris dont un urbaniste, une avocate, l’architecte du projet, et le directeur d’une structure associative d’accompagnement de projets d’habitat participatif. Il s’est constitué en société civile immobilière d’attributions (SCIA), une structure juridique adaptée à ce type de projet collectif et qui est donc la personne morale avec qui ENEDIS a conventionné.

Chantier des Colibres à Forcalquier (photo © Les Colibres)

En l’occurrence, la production photovoltaïque est assurée via des ombrières intégrées à l’architecture des bâtiments sous forme de casquettes, avec une puissance totale installée de 16 kWc. La consommation électrique étant évaluée à 2 kW par logement, la production est redistribuée de manière intelligente, grâce à la pose de compteurs Linky, en fonction de l’occupation et des besoins de chacun des logements.

La convention passée avec ENEDIS permet à ce dernier de procéder au relevé des compteurs communicants, de calculer les quantités consommées et produites par chacun des propriétaires en tenant compte des clés de répartition définies au sein du groupe, mais aussi d’émettre toutes les données utiles à la rémunération des autres fournisseurs (car bien sûr le dispositif n’est pas autosuffisant), du responsable d’équilibre et du gestionnaire du réseau public de distribution.

Un bel exemple, parmi d’autres, qui montre en tout cas qu’ENEDIS est désormais en capacité de gérer ce type de demande avec une souplesse que l’on n’imaginait pas de la part de l’héritier d’une longue tradition de centralisme énergétique à base de nucléaire… Il se murmure d’ailleurs que la nouvelle réglementation thermique en préparation pour 2020 pourrait présenter des avancées dans ce domaine en incitant les constructeurs de bâtiments neufs à prévoir dès l’origine des dispositifs facilitant l’installation de panneaux photovoltaïques pour une part d’autoconsommation : la transition énergétique se met peu à peu en marche…

L.V. 

Le mirage de la mer à boire…

14 mai 2018

Dessaler l’eau de mer pour satisfaire nos besoins en eau douce : la solution technique paraît séduisante pour faire face à la raréfaction des ressources en eau douce, menacées par les épisodes de sécheresse et contaminées par les pollutions. Sachant que les océans recouvrent 70 % de la surface du globe terrestre, l’eau de mer apparaît pour beaucoup comme une ressource inépuisable. La transformer en eau potable après élimination de ses sels minéraux pourrait donc constituer, aux yeux de nombreux responsables politiques, une solution d’avenir à généraliser.

Usine de dessalement de l’eau de mer de Fujairah aux Émirats arabes unis (source © Suez)

En apparence, la solution technique n’est pas compliquée et les marins grecs la mettaient déjà en œuvre dans l’Antiquité en appliquant une recette concoctée par Aristote et qui consiste simplement à chauffer l’eau et à récupérer par condensation la vapeur ainsi émise. C’est le principe de la distillation, utilisé dans la marine de manière industrielle dès le XIXème siècle.

Depuis, il a fait naturellement l’objet de multiples améliorations techniques, avec notamment le développement de la vaporisation multi-flash qui consiste à faire passer l’eau, initialement chauffée sous pression, dans des enceintes à pression de plus en plus réduite qui entraînent sa vaporisation quasi instantanée. C’est ce type de procédé qui est notamment employé à grande échelle dans les pays du Golfe où l’énergie à base d’hydrocarbures ne coûte pas très cher.

Vue de la plus grande usine de dessalement de l’eau de mer fonctionnant en Europe, près de Barcelone

Car – est-il besoin de le préciser ? – l’opération est particulièrement gourmande en énergie. Certes, dans nombre de pays, comme le Qatar, qui recourt massivement au dessalement de l’eau de mer pour son approvisionnement en eau potable, l’eau est distribuée gratuitement et son prix de revient n’est donc pas considéré comme un problème. Ce qui explique d’ailleurs qu’un Qatari consomme en moyenne 1200 litres d’eau par jour, là où un Allemand n’en utilise que 95 litres !

L’usine de dessalement de l’eau de mer construite en 2010 à Hadera, au nord de Tel-Aviv en Israël

Heureusement, la technique a fait de nombreux progrès en la matière et on a de plus en plus recours à d’autres procédés nettement moins énergivores comme celui de l’osmose inverse. Là encore, le principe est simple puisqu’il consiste en une ultrafiltration sous pression à travers une membrane poreuse semi-perméable qui retient les sels. C’est cette technique qui est notamment utilisée couramment en Israël où près de 70 % de l’eau consommée par les particuliers provient du dessalement de l’eau de mer.

Pour autant, même avec ce type de procédé, dessaler l’eau de mer consomme encore cinq fois plus d’énergie que les usines de traitement d’eau douce classiques. Certes, on développe désormais de plus en plus d’installations de dessalement alimentées par des énergies renouvelables, comme c’est le cas par exemple sur l’île d’El Hierro aux Canaries, où trois usines fonctionnent grâce à l’énergie éolienne ou hydraulique et on commence à exploiter, pour l’instant à titre expérimental, des systèmes de distillation à four solaire.

Principe de fonctionnement de l’alimentation électrique d’une station de dessalement d’eau de mer sur l’île El Hierro, aux Canaries (source © Futura Sciences)

Mais tout cela ne résout pas le problème majeur qui est celui des rejets : la saumure concentrée et les produits destinés à limiter l’entartrage des installations, sont purement et simplement rejetés en mer où ils s’avèrent particulièrement néfastes pour le milieu naturel, surtout dans une mer fermée comme l’est la Méditerranée. Poussé à l’extrême, le principe consiste à augmenter sans cesse la salinité de l’eau laissée en mer, alors que cette salinité, qui est en moyenne de 35 g/l dans les océans atteint déjà 39 à 40 g/l en Méditerranée, 42 g/l dans le Golfe Persique et dépasse 50 g/l dans la Mer Rouge.

Sans aller jusqu’à prétendre, bien évidemment, que c’est à cause des usines de dessalement que l’eau de mer est salée, il n’en reste pas moins que les impacts environnementaux des rejets de ces installations apparaissent comme des plus préoccupants, en particulier sur les fonds marins où la saumure se dépose et perturbe non seulement la vie benthique mais aussi les courants marins.

Là aussi, les ingénieurs ne manquent pas d’imagination pour rechercher des solutions techniques. C’est ainsi qu’un cabinet canadien a imaginé, dans le cadre d’un appel à projet pour la production d’eau potable à Santa Monica, en Californie, une construction en forme de gros cigare posé à quelques encablures de la côte et qui devrait permettre de produire, grâce à l’énergie solaire, 4,5 millions de m3 d’eau potable par an tout en rejetant les saumures dans un bassin central à usage thermal : de quoi faire d’une pierre deux coups…

Maquette du projet The Pipe destiné à dessaler l’eau de mer près de Santa Monica en Californie (source © Khalili Engineers – Land Art Generator Initiative Design)

Mais l’on se rend compte aussi que l’alimentation en eau potable à partir d’eau de mer dessalée peut être à l’origine de carences graves en magnésium et en iode, comme c’est déjà le cas en Israël. Il faut donc rajouter ces éléments dans l’eau douce après s’être évertué à les enlever de l’eau de mer, ce qui du coup rend le procédé encore moins économique.

Globalement, le dessalement de l’eau de mer reste en tout cas un procédé coûteux qui n’est envisagé que faute d’alternative plus simple permettant d’exploiter les eaux de surface ou les nappes souterraines. Pourtant, on constate que certains pays n’hésitent pas à utiliser de l’eau dessalée y compris pour l’irrigation agricole. C’est le cas désormais en Espagne où, dès 2006, 40 % de l’eau produite par dessalement était en fait destinée à la production de tomates sous serres, en particulier dans la région d’Alméria.

Serres de cultures intensives près d’Alméria, alimentée à l’eau de mer dessalée (source © Ecotoxicologie)

Une telle situation paraît aberrante mais répond à une logique purement économique : cette production d’eau douce est indispensable pour répondre à l’afflux saisonnier de touristes dans une région où l’aridité du climat rend les ressources en eau douce trop rares, et le meilleur moyen de rentabiliser de tels investissements est de les faire fonctionner toute l’année en approvisionnant les agriculteurs pour la production maraîchère de contre-saison qui permet d’inonder tout le marché européen à bas coût.

Pas sûr que cette démarche soit la plus rationnelle en termes d’exploitation raisonnée et durable des ressources naturelles, mais dans le domaine de l’alimentation en eau, comme dans beaucoup d’autres, ce sont bien souvent d’autres critères qui dictent les investisseurs économiques…

L.V. 

Marseille : poubelle la ville !

11 mai 2018

Déchets abandonnés sur un trottoir de Marseille dans le centre-ville (source © MPLV)

Qu’on le veuille ou non, Marseille a la réputation bien établie d’être une ville salle. Il suffit de la quitter et de voyager dans d’autres cités pour s’en rendre compte. C’est ce qui est arrivé à Sarah Bourgeois qui vit à Marseille depuis 18 ans : de retour de vacances au Japon en août 2017, le constat lui saute à la figure ! Difficile de marcher sur un trottoir à Marseille, même dans l’hyper-centre, sans slalomer entre canettes de bière, papiers gras, déjections canines et amoncellement de détritus, de vieux cartons et d’encombrants accumulés autour des poubelles et des containers à ordures qui débordent.

Excédée, la jeune femme s’épanche sur les réseaux sociaux en demandant à la cantonade : « c’est normal cette odeur d’égout et cette sensation de vivre au milieu d’une poubelle ? ». Et là, surprise : ses réflexions outrées suscitent des réactions, beaucoup de réactions : plus de 400 commentaires en quelques jours ! Chacun y va de son témoignage, souvent accompagné d’une photo montrant, qui une poubelle éventrée sur le trottoir, qui un amoncellement de gravats sur la chaussée, qui des matelas ou de vieux réfrigérateurs déposés à même la voie publique et jamais ramassés.

Une internaute, Karine, lui conseille de créer un groupe dédié et en quelques semaines ce sont plusieurs milliers d’interlocuteurs qui se mobilisent. Le mouvement est baptisé « Marseille : poubelle la vie ! » en référence à la célèbre série télévisée tournée à Marseille et diffusée sous le nom de Plus belle la vie

Une pétition est bientôt lancée sur le site Change.org. Elle recueille plus de 11 000 signatures et surtout des milliers de témoignages visuels des nuisances liées à une gestion défaillante des ordures dans la cité phocéenne. En octobre 2017, à l’issue d’une n-ième grève des éboueurs comme la ville en connaît régulièrement et qui voit les déchets s’entasser sur les trottoirs tandis que les rats prolifèrent, la pétition est adressée à Jean-Claude Gaudin, maire de Marseille et Président de la métropole Aix-Marseille-Provence, en charge de la compétence de gestion des ordures ménagères et de la propreté.

Extrait du livre noir publié par Marseille : poubelle la vie ! en octobre 2017 (source © MPLV)

Elle est accompagnée d’un livre noir rassemblant plus de 3000 photos révélatrices de l’ampleur du désastre, même en dehors des périodes de grève des éboueurs. Le tableau décrit dans le courrier adressé au maire est sombre mais réaliste : « Notre célèbre cité ressemble à une poubelle. Les encombrants et les dépôts illicites jonchent les rues. L’odeur ambiante des égouts se mélange à celle de l’urine et des déjections canines. Les rats envahissent la ville. Les tags sauvages et les façades des immeubles noircies par la pollution pèsent lourdement sur l’image de Marseille. Les arbres sont asphyxiés sous le ciment et les espaces verts ont disparus sous les déchets. Les plages sont souillées de détritus qui polluent la mer en détruisant la faune et la flore ».

Et la pétition ne parle même pas de ces montagnes de déchets qu’on peut voir à la fin des marchés comme celui de la Plaine qui se tient trois fois par semaine et qui fait l’objet d’un nettoyage pour le moins sommaire, laissant s’envoler dans les rues avoisinantes son lot de sacs plastiques que le mistral s’ingénie ensuite à disperser dans toute la ville, transformant les arbres d’alignement en sapins de Noël décorés de toutes les couleurs, au point qu’une marque de bière brassée à Marseille a même repris l’image sur son logo tant il fait partie du folklore local…

Avec désormais 15 000 personnes ayant adhéré en quelques mois au groupe Facebook dont la presse locale s’est largement fait l’écho, le mouvement s’est structuré et érigé en véritable association en février 2018, se dotant d’un site internet sur lequel on peut admirer d’édifiantes photos de déchets éparpillés dans les rues de la ville, tous quartiers confondus.

Bien que se définissant comme apolitique, l’initiative agace fortement la mairie qui a bien été obligée de réagir en convoquant, fin novembre 2017, une réunion des différents acteurs impliqués. Monique Cordier, l’adjointe au maire depuis 2014 et vice-présidente de la métropole, en charge de la propreté et de la gestion des déchets, reconnaît que « tout n’est pas parfait » et que « la propreté, c’est les douze travaux d’Hercule ».

Essai du robot-méduse dans le Vieux-Port à Marseille le 14 octobre 2017 (source © société IADYS)

Quelques initiatives ont été prises pour tenter d’améliorer la collecte des déchets avec notamment l’emploi de bennes plus volumineuses en centre-ville. Il est même envisagé l’emploi d’un petit robot muni d’un aspirateur à déchets pour nettoyer les eaux du Vieux-Port, le Jellyfishboat, conçu à Aubagne par la société Iadys !

Sur la ville, la collecte est effectuée aux deux-tiers par des employés municipaux, recrutés pour la plupart davantage par clientélisme que pour leur engagement au travail, et dont les tournées continuent à battre des records de vitesse, même si le système du « fini-parti » est désormais officiellement abandonné. De fait, force est de constater que les secteurs où le ramassage des ordures est confié au privé, comme c’est le cas à Carnoux par exemple, mais aussi, depuis septembre 2017, dans le secteur de l’hyper-centre autour du Vieux-Port, le ramassage des ordures ménagères est nettement plus soigneux.

Amoncellement de déchets pendant une grève des éboueurs à Marseille en octobre 2017 (source © MPLV)

Les relevés effectués par les membres du collectif MPLV (Marseille poubelle la vie !), comme les signalements effectués via l’application Engagés au quotidien, mise en place par les services de la métropole, confirment d’ailleurs ce que chacun pressentait : même si les ordures sont présentes partout, globalement les arrondissements des quartiers les plus défavorisés, aux mains d’élus de gauche voire du FN, sont encore plus mal traités. Sans doute les incivilités y sont-elles aussi pires que dans les quartiers bourgeois, mais on constate aussi que la saleté appelle la saleté : à quoi bon faire l’effort de se rendre dans une déchetterie quand on a un tas de gravats jamais ramassés en bas de chez soi ?

Monceau de déchets au pied d’un container de tri sélectif à Marseille (source © MPLV)

C’est d’ailleurs sur ce point que la métropole Aix-Marseille-Provence a encore été épinglée via un rapport au vitriol de la Chambre régionale des comptes (CRC) publié en décembre 2017 et qui pointe le coût exorbitant de la propreté : 53 millions d’euros par an, soit 92 000 € au km de voirie alors que ce chiffre est en moyenne 7 fois moins élevé dans des agglomérations comparables. Or la CRC considère qu’une partie de cet écart s’explique par un volume très excessif de déchets produits, deux fois plus élevé qu’à Lyon par exemple. Elle incite donc les élus locaux à mettre enfin l’accent sur la sensibilisation et le développement du tri sélectif pour faire baisser ce volume de déchets comme dans toutes les autres grandes villes françaises.

Mais changer les comportements ne se fera pas du jour au lendemain : le chantier est immense et mérite d’être attaqué de tous les côtés, à la fois via un service public plus réactif et plus efficace, mais aussi via des actions de sensibilisation, de prévention et aussi de répression plus nombreuses et soutenues. Le succès de l’initiative Marseille : poubelle la vie ! montre que nombre de citoyens marseillais sont prêts à se mobiliser en ce sens : chiche ?

L.V. 

Sous les ponts d’Ispahan coule…plus rien !

11 avril 2018

Vue de la ville d’Ispahan et de la rivière Zayandeh

La ville d’Ispahan, troisième d’Iran par sa population, avec plus de 2 millions d’habitants, fait partie de ces grandes métropoles urbaines qui se sont développées autour d’un cours d’eau, en l’occurrence le Zayandeh Rud, « le fleuve qui donne la vie » en persan. Prenant sa source dans les Monts Zagros, ce cours d’eau, l’un des rares permanents du pays, parcourt plus de 400 km avant de se jeter dans le lac Gavkhuni, un grand lac salé saisonnier perdu dans le désert.

Le madi Farshadi, canal d’irrigation destiné à répartir l’eau du Zayandeh

Située à plus de 1500 m d’altitude sur le plateau iranien aride, la ville est une oasis où la vie n’est possible que grâce au fleuve et aux multiples canaux d’irrigation, les madis, aménagés dès le 17e siècle qui distribuent l’eau à travers toute la ville et ses environs, y compris dans chaque maison organisée traditionnellement autour d’un patio intérieur cultivé et arboré. Avec une pluviométrie moyenne de 130 mm par an alors que l’évapotranspiration potentielle y atteint 1500 mm, aucune culture n’est en effet possible dans un tel contexte climatique sans irrigation.

C’est donc la rivière Zayandeh qui a permis à cette ville de se développer, au moins depuis le 4e siècle de notre ère puisque elle était un des centres urbains de l’empire sassanide avant la conquête musulmane, et de prospérer. C’est Malik Chah, un sultan seldjoukide qui en fait sa capitale après son accession au pouvoir en 1072.

La place meydān-e Naghsh-e Jahān au coeur de la ville d’Ispahan

Mise à sac par les troupes de Tamerlan en 1387, la ville redevient capitale à partir de 1597, à l’instigation de Chah Abbas, fondateur de la dynastie des Safavides, lequel transforme en profondeur la cité, aménageant notamment une grande place de 510 m de longueur, meydān-e Naghsh-e Jahān, une des plus grandes du monde, d’ailleurs classée au patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO depuis 1979.

C’est de cette époque que date également la construction des grands ponts d’Ispahan, qui sont aujourd’hui au nombre de 11, permettant de franchir la rivière Zayandeh. Le plus ancien d’entre eux est probablement le pont Sharestan, dont les piles datent précisément de cette période sassanide entre le 3e et le 7e siècle après J.-C., mais dont les arches actuelles ont été reconstruites sous la dynastie des Seldjoukides aux alentours du 11e siècle.

Au pied du Si-o-Se Pol, l’un des plus célèbres ponts d’Ispahan, en 2002 (photo © Behrouz Mehri / AFP)

Le Si-o-Seh Pol, ou pont aux trente-trois arches, porte aussi le nom de son commanditaire Allahverdi Khan, un ministre de Chah Abbas, d’origine géorgienne, qui le fit construire vers 1608. Cet ouvrage sert non seulement pour le franchissement du cours d’eau mais a aussi une fonction de seuil, permettant de rehausser le niveau de l’eau à l’amont, pour permettre d’alimenter des prises d’eau qui irriguent les jardins de part et d’autre.

Le pont Khadju à Ispahan (photo © Kelly Cheng Travel Photography /Getty Images)

Comme le précédent, le pont Khadju, édifié cinquante ans plus tard sur les fondations d’un ouvrage préexistant, remplit également ce double office de pont et de barrage et sa structure est comparable, avec deux niveaux superposés, le second étant destiné à la promenade avec une allée centrale pour le passage des chevaux et des charrettes, et des allées latérales voûtées pour les piétons, mais aussi des cafés et des loggias permettant d’admirer le paysage. Pourvu de 23 arches, il présente une longueur totale de 133 m, pour une largeur de 12 m, ce qui en fait un ouvrage d’art remarquable pour cette période.

Ces ponts d’Ispahan, très prisés comme lieux de promenade, constituent un attrait touristique majeur. Sauf que la belle carte postale de l’eau coulant majestueusement entre les arches, formant au passage de joyeuses cascades, relève désormais du passé. Périodiquement asséchée au plus fort de l’été, la rivière Zayandeh a en effet purement et simplement disparu du paysage, ne laissant aux yeux du visiteur ébahi qu’un paysage aride de sable et de gravier ! A se demander même pourquoi l’empire perse a dépensé une telle énergie pour édifier de pareils ouvrages d’art alors que le lit de la rivière se traverse désormais à pied sec quasiment toute l’année…

Le pont Khadju dans son état actuel (source © Le site de Madeleine et Pascal)

La disparition du cours d’eau qui alimente depuis toujours la ville d’Ispahan date du début des années 2000. A l’époque, chacun accusait la sécheresse qui bien sûr n’est pas totalement étrangère au phénomène. Mais la vérité est que l’essentiel de l’eau du Zayandeh Rud est, depuis cette date, détournée en amont vers la région de Yadz qui se trouve être la ville natale de l’ancien président Mohammad Khatami.

Musée antique de l’eau à Yadz

Une ville oasis également, sans doute une des plus anciennes cités du monde puisque fondée aux alentours du troisième millénaire avant J.-C., située dans l’ancien empire des Mèdes, un des foyers de la religion zoroastrienne, puis une étape caravanière sur la Route de la Soie. Le canal qui détourne l’eau du Zarendeh vers cette zone désertique alimente d’ailleurs aussi la ville de Kerman, région natale d’un autre président, Hachemi Rafsandjani, lequel possède des champs de pistache qui en font un des premiers exportateurs du pays et pour lesquels les besoins d’irrigation sont prioritaires.

Cette disparition du fleuve détourné au profit d’autres régions alimente la colère des habitants d’Ispahan et surtout des agriculteurs de la région qui se désespèrent de voir leurs récoltes se dessécher sur pied. Plusieurs émeutes ont ainsi éclaté, les dernières datant de février 2013 selon Le Monde : les habitants du village de Varzaneh ont alors détruit les installations d’eau dans leur village, amenant les prêcheurs publics de la ville à les traiter d’« opportunistes égarés » et à les accuser de « collaboration avec l’ennemi ». La police n’a pas hésité à tirer, blessant trois manifestants avec des balles en caoutchouc, mais les habitants ont du moins obtenu, suite à ces incidents, la reconnaissance, par le procureur du tribunal révolutionnaire d’Ispahan, de la mauvaise gestion de certains anciens responsables du ministère de l’énergie dans la répartition de l’eau.

Manifestation d’agriculteurs devant le pont Khadju au centre d’Ispahan, le 7 avril 2018 (source : France Mojahedin)

De nouvelles émeutes se sont encore produites tout récemment, depuis le 16 février 2018, selon un communiqué du Conseil national de la résistance iranienne, les habitants de plusieurs quartiers périphériques d’Ispahan défilant en scandant « Rohani le menteur, où est notre rivière ? ». Le 18 mars dernier, un camion transportant des munitions a d’ailleurs pris feu alors qu’il venait ravitailler les forces spéciales anti-émeutes de la police à Varzaneh, de nouveau engagées contre les manifestations d’agriculteurs en colère.

Encore un exemple qui prouve à quel point les batailles de l’eau deviennent un enjeu majeur, surtout dans des régions en forte croissance démographique et confrontées à un climat aride pour lequel les effets du réchauffement climatique global ne vont certainement pas arranger les choses…

L.V.  

A Bangalore, il y a le feu au lac !

6 avril 2018

La ville de Bangalore, créée au 16ème siècle sur les plateaux du Dekkan, au sud de l’Inde, a longtemps gardé sa réputation de cité-jardin, plutôt verdoyante, baignée par pas moins de 285 lacs qui lui ont toujours fourni de l’eau en abondance. Devenue en 1956 capitale du nouvel État de Karnataka, la ville ne comptait alors que 800 000 habitants. Mais à partir des années 1990, Bangalore est devenu le pôle indien des nouvelles technologies, la Silicon Valley locale, et sa population a littéralement explosé sous l’effet d’un boom démographique peu courant puisqu’elle est passée de 3 millions d’habitants en 1991 à 10 millions actuellement.

Centre d’affaire UB City à Bangalore, mégapole de 10 millions d’habitants

Bien évidemment, cet afflux de population s’est traduit par une urbanisation foudroyante. De nombreux lacs ont été comblés et les espaces naturels bétonnés pour laisser place aux immeubles de bureaux et d’habitation, si bien qu’on ne compte plus que 192 plans d’eau désormais, mais qui sont devenus de véritables cloaques, réceptacles des eaux usées insuffisamment traitées et des déchets de toutes sortes.

A la surface du lac Bellandur, le plus grand de la ville, dont la surface est partiellement masquée par les plantes invasives qui s’y développent, et sur les canaux qui l’alimente, flotte régulièrement une espèce de mousse blanchâtre, issue d’un mélange entre les eaux usées qui se déversent directement dans le milieu naturel, et des produits toxiques provenant des usines chimiques proches de la ville. Lorsque le vent se lève, cette mousse se désagrège et vient retomber sur les habitants de Bangalore, comme une neige toxique qui irrite la peau et les bronches des plus fragiles.

Piétons sur un pont traversant le chenal d’entrée du Lac Bellandur recouvert de mousse en 2015 (photo © Manjunath Kiran/AFP/Getty Images)

Les autorités ont bien essayé de se prémunir de ce phénomène en posant des filets destinés à empêcher les envols de mousse, et en arrosant périodiquement la surface des eaux polluées pour disperser la mousse toxique, mais l’effet de ces mesures reste limité.

Le 19 janvier dernier, alors que la température ambiante dépassait allègrement les 30 °C, cette mousse a purement et simplement pris feu, dégageant une épaisse fumée blanche peu rassurante qui se répand au milieu des immeubles d’habitation tout proches. Les pompiers ont mis plusieurs heures pour éteindre cet incendie inhabituel se propageant à la surface du lac.

Incendie à la surface du lac Bellandur près de Bangalore, le 16 février 2017 (photo © Aaditya Sood / The Gardian)

Et cet incendie n’est que le quatrième en trois ans ! Un article très documenté publié dans The Guardian en mars 2017 rapporte en effet qu’un phénomène similaire s’était déjà produit le 16 février 2017, toujours sur le même lac Bellandur, les pompiers ayant alors mis plus de 12 heures pour en venir à bout. Ce même article rapporte qu’un autre incendie du même type avait aussi été observé en mai 2015.

D’après certains chercheurs qui observent depuis plus de 20 ans l’évolution des lacs Bellandur et Varthur, ce sont de l’ordre de 400 à 600 millions de litres d’eaux usées non traitées qui se déversent chaque jour dans ces lacs, entretenant un milieu particulièrement enrichi en matière organique. La surface des lacs étant recouverte par une épaisse couche de jacinthes d’eau qui empêche l’oxygénation des eaux, du méthane se développe dans les couches superficielles du lac, ce qui explique l’inflammabilité de ce dernier, le feu étant ensuite alimenté par la présence de pétrole et de phosphore flottant sur l’eau au milieu des nombreux déchets.

Poissons morts à la surface d’un lac de Bangalore en mars 2016 (source © L’Express)

De tels incendies à la surface de lacs lourdement pollués étaient d’ailleurs monnaie courante dans les années 1960 aux États-Unis, comme le rappelle Yann Quero sur son blog. Ce phénomène avait notamment été observé à plusieurs reprises à Cleveland (Ohio) dans la rivière Cuyahoga qui traverse la ville avant de se jeter dans le lac Érié. Dans ce cours d’eau, la concentration en produits chimiques a provoqué au moins une douzaine d’incendies et d’explosions, les plus graves ayant eu lieu en 1952 et en 1969.

A l’époque, cela avait amené les Américains à mettre en place, dans les années 1970, des normes plus sévères destinées à limiter la pollution des milieux aquatiques. Mais c’est aussi un des facteurs qui a poussé les Américains comme d’ailleurs les Européens à délocaliser leurs industries polluantes et dangereuses vers les pays du Sud, notamment en Inde et en Chine, qui ont connu à leur tour le spectacle pittoresque de la neige en été et des lacs qui prennent feu spontanément…

A Bangalore, cette pollution des eaux est d’autant plus inquiétante qu’elle concerne désormais non seulement les eaux superficielles où l’on ne compte plus les mortalités piscicoles, mais aussi les nappes souterraines dans lesquelles la ville s’approvisionne en eau potable. Science et Avenir relevait ainsi en mars dernier que près de la moitié de l’agglomération doit désormais être approvisionnée par des milliers de camions citernes qui transportent de l’eau pour les besoins quotidiens de la ville.

Camions citernes fournissant de l’eau à des logements de Bangalore, le 27 février 2018 (photo © Manjunath Kiran / AFP)

Il y a un mois, la Cour suprême a même dû intervenir pour arbitrer un accord de partage des eaux de la rivière Cauvery entre le Karnataka, région de Bangalore, et l’État voisin du Tamil Nadu. Ce cours d’eau qui traverse le Karnataka puis le Tamil Nadu avant de s’écouler dans le golfe du Bengale est en effet un enjeu majeur, âprement disputé entre les besoins de la ville de Bangalore et ceux des agriculteurs voisins. Il y a deux ans, une décision judiciaire ordonnant au Karnataka de lâcher de l’eau pour pallier une sécheresse qui menaçait les cultures du TamilNadu avait déclenché des émeutes mortelles à Bangalore et provoqué une situation de troubles quasi insurrectionnels.

C’est dire à quel point la bataille de l’eau a déjà commencé à cet endroit comme en de nombreux autres points du globe… La ville de Bangalore, dont la survie à moyen terme est désormais menacée du fait de ces difficultés d’approvisionnement en eau, n’est assurément pas la seule agglomération menacée ainsi de pénurie. Reste à savoir si ses habitants arriveront à réagir et à reconstituer des milieux aquatiques plus sains avant qu’il ne soit trop tard…

L.V. 

Le Bulgare et la cigogne

30 mars 2018

Décimées dans les années 1970, date à laquelle les populations de cigognes blanches avaient quasiment disparu du sol français, sous l’effet cumulé des pratiques agricoles, de la pollution, de la chasse mais aussi des épisodes de sécheresse en Afrique, ces populations d’échassiers migrateurs, désormais protégés en France depuis 1981, se sont peu à peu reconstituées.

Nids de cigognes sur les toits alsaciens

Alors qu’il ne subsistait que 11 couples nicheurs recensés sur le sol national en 1974, principalement en Alsace, les efforts menés depuis pour réintroduire l’espèce mais surtout protéger son habitat en restaurant certaines zones humides ont porté leurs fruits puisque l’on comptait en France plus de 1600 couples en 2010.

Pour autant, certaines régions d’Europe orientale restent nettement plus attractives pour ces oiseaux migrateurs que l’on voit arriver au printemps et repartir à l’automne pour leur migration africaine. Ainsi, on estime que plus de 50 000 cigognes, soit 20 % de la population mondiale connue, passent l’été en Pologne. Sciences et Avenir cite ainsi en exemple le petit hameau de Zywkowo situé à l’extrême nord du territoire polonais, tout près de l’enclave russe de Kaliningrad : dans les années 1960, on y dénombrait 120 habitants et 20 cigognes, mais désormais les chiffres se sont inversés et les rares habitants restés sur place consacrent tout leur temps à entretenir les mares et installer des plateformes sur leur toit pour faciliter l’accueil de ces migrateurs africains.

Nid de cigognes à Zywkowo en Pologne (source © Sciences et Avenir)

Et la Pologne n’est pas le seul pays d’Europe de l’Est à se montrer aussi accueillant envers ces populations émigrées, malgré les dérives nationalistes de ses responsables politiques. C’est une dépêche de l’AFP, relayées par plusieurs médias dont le Point, qui s’en est fait récemment l’écho : en Bulgarie, les premières cigognes arrivées en mars en pleine vague de froid polaire, se sont retrouvées littéralement congelées et ont dû être secourues par les habitants du cru.

Safet Halil, un employé de voirie quinquagénaire de Zarista, au nord-est de la Bulgarie, s’est ainsi distingué en recueillant au bord de la route cinq cigognes blanches aux ailes gelées. Il les a transportées dans sa demeure, par ailleurs fort modeste, a allumé le poêle pour les réchauffer et leur a acheté du poisson. Deux jours plus tard, les cigognes étaient toujours installées dans leur foyer d’hébergement provisoire, profitant de l’hospitalité du Bulgare au grand cœur avec qui elles avaient manifestement sympathisé, poussant même la familiarité jusqu’à lui donner quelques coups de bec amicaux.

Safet Halil et les cigognes qu’il héberge à domicile (photo © Dimitar Dilkoff / AFP)

Et le cas n’est pas isolé puisqu’une quarantaine d’habitants de la région l’auraient imité, récupérant de nombreuses cigognes en détresse du fait de la vague de froid et des chutes de neige qui ont sévi toute la semaine dernière dans ce secteur. Mises à l’abri dans des garages et des hangars agricoles, nombre de cigognes ont ainsi pu être sauvées. Une situation peu courante et qui a suscité de nombreux échanges sur les réseaux sociaux dans un pays où la population de cigognes est en hausse puisque le dernier recensement effectué en 2016 fait état de plus de 6000 de ces volatiles soit 1000 de plus qu’en 2010 : un afflux migratoire sans précédent mais dont les Bulgares se réjouissent.

Puissent tous les populations de migrants en provenance de régions africaines bénéficier d’un accueil aussi chaleureux dans nos contrées…

L.V. 

La Lune comme une déchetterie !

28 mars 2018

L’information n’est pas nouvelle mais elle resurgit périodiquement tant elle fait honte à notre habitude de laisser traîner partout nos déchets, même sur le sol de notre satellite lunaire qui est devenue une véritable déchetterie. Eh oui, la Lune elle-même que le poète venait « voir à la brune / Sur le clocher jauni, / La lune / Comme un point sur un i », la lune donc, toute « pâle et morne », ne serait plus qu’un vaste dépotoir sous son « masque blafard »…

Module lunaire du programme Apollo (source © NASA)

Ouest France en a remis une couche récemment, mais c’est le site internet du magazine américain The Atlantic qui avait levé le lièvre en 2012, révélant que l’on estimait à l’époque à 180 tonnes la masse de déchets accumulés sur la Lune depuis 1959. Le premier de ces débris est d’ailleurs la carcasse du premier engin fabriqué de la main de l’homme qui a réussi à atteindre la Lune, à savoir la sonde soviétique Luna 2 qui s’y est écrasée lamentablement le 14 septembre 1959.

La sonde soviétique Luna 2, première à avoir atteint la Lune, où elle s’est écrasée comme une crêpe…

Il faudra attendre Luna 9 en 1966 pour qu’une première sonde parvienne à se poser en douceur sur le sol lunaire, toutes celles du programme américain Ranger, mis en œuvre entre 1961 et 1965, ayant échoué à atteindre leur but, à l’exception des trois dernières qui s’y sont aussi définitivement scratchées.

180 tonnes de déchets pour un lieu où à ce jour seulement 12 hommes ont mis le pied, à la suite de Neil Amstrong, le capitaine de la mission Apollo 11 qui en a foulé le sol pour la première fois le 20 juillet 1969, c’est quand même beaucoup ! Depuis les 6 missions du programme Apollo qui ont permis à ces rares élus de marcher sur la Lune, la dernière (Apollo 17) s’étant déroulée en décembre 1972, plus personne n’a donc remis les pieds là-haut. Mais cela n’empêche pas les déchets de continuer à s’y accumuler…

Neil Amstrong, décédé récemment à 82 ans, premier homme à marcher sur la Lune en 1969 (source © NASA)

Car les agences spatiales de tous les pays, et elles sont de plus en plus nombreuses maintenant qu’Européens, Japonais, Chinois et Indiens se targuent eux-aussi d’aller voir de plus près ce qui se passe dans l’Espace, ont pris la mauvaise habitude d’utiliser notre satellite comme une vaste décharge. Plutôt que d’organiser le rapatriement sur Terre de tous les engins spatiaux devenus inutiles une fois leur mission accomplie, le plus simple et surtout le plus économique est en effet de les programmer pour qu’ils aillent s’écraser sur le sol de notre satellite naturel où ils viennent grossir la masse de déchets accumulés.

En 2012, la NASA recensait ainsi pas moins de 809 objets abandonnés à la surface de la Lune, les plus volumineux étant les modules lunaires et autres sondes spatiales dont les épaves jonchent désormais la surface de la Lune. Mais les souvenirs abandonnés par les quelques passages de l’homme à l’occasion des missions Apollo sont loin d’être négligeables. Certains ont été laissé en place à bon escient, comme le réflecteur lunaire installé par l’équipage d’Apollo 11, qui renvoie les rayons lasers émis depuis la Terre et permet de calculer à tout moment la distance qui sépare les deux corps célestes, ou encore le télescope doré déposé par la mission Apollo 16 et qui est l’unique télescope à pouvoir observer l’espace à partir d’un autre astre.

Plusieurs de ces objets abandonnés sur la Lune l’ont aussi été en toute connaissance de cause pour une raison symbolique voire sentimentale. C’est le cas notamment d’un micro disque de silicone renfermant les messages de 73 chefs d’état, mais aussi des cendres du géologue de la NASA, Eugene Shoemaker, lequel aura rêvé toute sa vie de se rendre sur la Lune, mais a dû se contenter d’attendre sa mort pour faire le voyage en kit.

La photo de la famille de Charles Duke que l’astronaute n’a pas pu s’empêcher de laisser traîner sur le sol lunaire (source © NASA)

Ces témoignages divers dont certains redoutent qu’ils n’attirent désormais des touristes lunaires venus les recolter comme vestiges historiques, sont de nature très diverse. On y retrouve ainsi, outre 5 drapeaux américains et l’inévitable Bible, une photo de la famille de l’astronaute Charles Duke, dédicacée et abandonnée à l’occasion de la mission Apollo 16 en 1972. On doit y retrouver aussi avec un peu de chance les deux balles de golf que le facétieux Alan Shepard, contre-amiral de l’US Navy, n’a pas pu s’empêcher de lancer avec l’aide d’un club de golf transporté clandestinement…

La plume et le marteau abandonnés après une expérience de physique assez basique (source © NASA)

Même les objets utilisés à des fins scientifiques sont restés sur place. Aucun des membres de l’équipage de la mission Apollo 15 ne s’est ainsi donné la peine de ramasser le marteau et la plume de faucon qu’ils avaient laissés tomber à la surface de la Lune pour vérifier ce que tout lycéen a pourtant pu observer de visu en TP de physique et sans pour autant déployer un tel arsenal de technologie, à savoir que dans le vide deux objets tombent à la même vitesse, quelle que soit leur masse et leur forme.

Mais il faut bien reconnaître que la plupart de ces détritus jetés sans vergogne, parmi lesquels des objectifs photographiques, une caméra, mais aussi 12 paires de bottes, des sacs à dos, de vieux magazines et pas moins de 96 sacs d’excréments, d’urine et de vomi, auraient quand même mérité d’être rapatriés ou au moins détruits pour ne pas polluer prématurément le sol de notre satellite. Manifestement, les astronautes américains n’avaient à l’époque guère plus de savoir-vivre et de préoccupation pour l’environnemnt que le touriste lambda en arrêt pique-nique au bord d’une route nationale un jour de départ en vacances…

C’est d’ailleurs ce que reconnaît sans ambages l’historien en chef de la Nasa, un certain William Barry, interviewé il y a quelques années par le site Live Science : « La préoccupation principale de la Nasa, c’était : les membres de l’équipage peuvent-ils arriver sur la Lune sans encombre ? Peuvent-ils prélever les échantillons dont ils ont besoin ? Et peut-on les ramener sur Terre en un seul morceau ? Les ingénieurs n’ont pas pensé à grand-chose d’autre… ». Voilà qui n’est certes pas le versant le plus glorieux de l’aventure spatiale, mais on veut bien le croire en effet…

L.V. 

Galerie des Janots : une découverte insolite…

25 mars 2018

Pour qui se rend à La Ciotat en venant de Cassis ou de La Bédoule, il est difficile de ne pas repérer le chantier qui se prolonge depuis des mois le long de la RD 559 qui est surmontée à cet endroit d’une passerelle provisoire. Ce chantier inhabituel est celui du siphon des Janots et est un des signes bien visibles d’une opération lancée depuis bientôt 10 ans par la Communauté urbaine de Marseille, intégrée depuis à la Métropole Aix-Marseille-Provence qui en a donc repris la maîtrise d’ouvrage.

Le Canal de Marseille au niveau de l’aqueduc de Roquefavour, achevé en 1847 (source © Marseille en live)

L’ouvrage concerné par ces travaux titanesques est une des branches du Canal de Marseille qui court sur près de 200 km depuis La Roque d’Anthéron, en l’occurrence la dérivation de La Ciotat qui approvisionne en eau potable les communes de Cassis, de Roquefort-La Bédoule, de La Ciotat et de Ceyreste. Cette canalisation majeure franchit le massif de Carpiagne par le souterrain du Mussuguet qui débouche tout près de la gare de Cassis. Après Cassis, elle doit ensuite traverser un second massif sous la Couronne de Charlemagne. Pour cela, elle emprunte tout simplement le tunnel SNCF des Janots.

Mais le passage de la canalisation dans le tunnel, aménagé entre 1956 et 1964 se fait par des ouvrages vétustes et fuyards qui posent de grosses difficultés d’exploitation et de maintenance. Cette canalisation qui ne permet de faire transiter que 330 l/s est de toute façon très insuffisante, surtout en période estivale, pour répondre aux besoins sans cesse croissants de l’usine de potabilisation de La Ciotat, laquelle alimente aussi Ceyreste et Saint-Cyr-sur-mer. Il a donc été décidé de déplacer cette canalisation en dehors du tunnel SNCF et de creuser une nouvelle galerie spécifique parallèle, avec pour objectif de faire passer par la future canalisation un débit de 440 l/s, qui pourrait même être porté ultérieurement à 1 m3/s.

Creusement de l’amorce de galerie sur La Ciotat en prévision de la mise en place du tunnelier à l’entrée de la galerie des Janots (source © Bronzo)

L’opération n’est pas anodine puisque son coût est évalué à 55 millions d’euros, financé en partie (pour 11 millions) par l’Agence de l’Eau Rhône-Méditerranée. Le creusement de la galerie proprement dit, estimé à près de 27 millions par les services de la Métropole, doit se faire sur une longueur de 2 750 m et selon un diamètre de 3,5 m. Elle passe sous le Parc national des Calanques, avec une épaisseur de recouvrement qui varie le long du tracé entre 15 et 180 m, mais elle serpente également très près de la voie ferrée et à proximité de nombreuses habitations, ce qui rend l’opération délicate.

Le tunnelier Augustine lors de son baptême le 3 février 2017 (photo © Christiane Wanaverbecq – Le Moniteur)

Il a donc fallu un tunnelier, construit tout spécialement par la société Robbins et installé à pied d’oeuvre depuis janvier 2017, un engin de 135 m de longueur et pesant 250 t, destiné à creuser la roche pendant une durée prévisionnelle de 10 mois en travaillant 24 heures sur 24. Inaugurée le 3 février 2017 en présence de nombreuses personnalités dont la maire de Cassis, Danièle Milon, et celui de Gemenos, Roland Giberti, par ailleurs délégué à l’eau et à l’assainissement à la Métropole, la machine imposante a été baptisée du petit nom d’Augustine. Une référence bien sûr au prénom de la mère de Marcel Pagnol, lui qui arpentait dans son enfance avec émerveillement les rives du Canal de Marseille.

Amorce de galerie pour la mise en place du tunnelier (source © Made in Marseille)

Depuis, le tunnelier poursuit son travail de grignotage. Prévu pour s’achever fin 2017, le percement de la galerie s’est prolongé au-delà des prévisions, ce qui n’a rien d’inhabituel dans ce type de chantier hors normes soumis à d’inévitables aléas géologiques, surtout dans un massif calcaire sujet aux phénomènes de karstification liés à la dissolution du carbonate de calcium sous l’effet de la circulation des eaux souterraines plus ou moins acides qui s’infiltrent via les fissures de la roche, élargissant ces dernières jusqu’à former de véritables cavités.

Et ça n’a pas loupé comme l’a annoncé Eiffage, l’entreprise générale mandataire du marché de travaux : le 13 mars 2018, Augustine est justement passée juste à côté d’une vaste cavité karstique remplie de magnifique concrétions. La géologue de service, une certaine Marie Lesimple, a donc eu le privilège de pénétrer la première, accompagnée d’un jeune ingénieur dénommé Salah-Edinne Chatouani, dans cette grotte en forme de cloche qui ne présente pas d’autres accès apparents praticables.

Cette découverte grandiose a mis en émoi les responsables du chantier et le directeur des travaux souterrains d’Eiffage Génie Civil, Loïc Thevenot, s’est déplacé en personne pour admirer le spectable inattendu et prononcer une sentence historique, comme il se doit en pareille occasion, déclarant : « On se sent tout petit quand on contemple ces merveilles que la nature nous offre ».

Vue de la cavité karstique découverte à l’occasion des travaux de creusement de la galerie des Janots (source © Eiffage)

L’accès à la grotte, ouvert grâce au passage du tunnelier, a été immédiatement sécurisé par un ouvrage en béton muni d’une trappe afin de permettre des investigations ultérieures et surtout pour que le chantier puisse suivre son cours sans tarder davantage. Il reviendra ensuite au maître d’ouvrage, à savoir la Métropole, de décider du sort de cette caverne joliment concrêtionnée, découverte par le plus grand des hasards grâce au percement de cette galerie technique destinée à apporter aux Ciotadens l’eau issue de la Durance, alors même que de l’eau circule en abondance à travers les interstices de ce massif, comme en témoigne l’importance du volume de vide créé au fil des millénaires du fait de ces infiltrations naturelles…

L.V.  

Pesticides dans les cours d’eau : France Nature Environnement s’alarme !

23 mars 2018

Epandage de pesticides en bord de cours d’eau (photo © Maxppp / France Bleu)

Le sujet n’est pas récent puisqu’un rapport officiel publié en novembre 2015 par le Commissariat général au développement durable, une instance du Ministère de l’écologie, l’analysait dans les détails, affirmant qu’au vu des suivis de qualité de l’eau effectués en 2013 dans nos rivières et nos plans d’eau (du moins là où il y a des points de mesure…), la quasi totalité des milieux aquatiques français est polluée par la présence de pesticides que l’on retrouve dans 92 % des points de mesure. Seuls les zones montagneuses et quelques rares secteurs encore épargnés par l’agriculture intensive en sont exempts.

Il faut bien reconnaître que la France fait toujours partie du peloton de tête des plus gros consommateurs de pesticides, ces substances chimiques destinées à lutter contre les organismes jugés nuisibles, qu’il s’agisse de plantes adventices (herbicides), d’insectes (insecticides), de champignons (fongicides), de vers (nématicides), de rongeurs (rodenticides) et on en oublie, utilisés à 90 % (voire davantage) par l’agriculture, surtout depuis que l’usage de ces produits est en voie de prohibition tant pour les particuliers que pour les collectivités.

Concentrations moyennes en pesticides dans les cours d’eau par bassin versant en 2014 (source : Observatoire national de la biodiversité)

Depuis 1999, la surveillance de la qualité de l’eau dans la nature n’a cessé de se développer et on disposait ainsi en 2014, selon le Ministère de l’écologie, de 3052 points de mesures de la qualité dans les eaux de surface (rivières, fleuves et lacs) et de 2121 points de suivi dans les eaux souterraines (nappes). Vu leur coût très élevé pour la collectivité, le nombre de ces analyses (qui portent aussi sur de très nombreux autres paramètres dégradant, dont les nitrates) est malheureusement assez limité, généralement 8 par an dans les cours d’eau et 4 par an seulement dans les nappes.

La tâche est en effet considérable car il s’agit de rechercher les traces de près de 700 principes actifs de pesticides (ainsi que les produits issus de leur dégradation dans le milieu naturel, qui donne parfois naissance à des substances encore plus redoutables pour le milieu naturel et souvent stables à long terme, des décennies après que le produit commercialisé ait été interdit à la vente). Cette variété de principes actifs à identifier et analyser ne cesse d’ailleurs d’augmenter, fruit d’une stratégie délibérée de l’industrie agro-chimique de mettre sans cesse sur le marché de nouveaux produits pour avoir toujours un coup d’avance sur la réglementation et le contrôle.

Ainsi en 2014 ce sont pas moins de 389 substances différentes provenant de pesticides qui ont été retrouvées sur l’ensemble des points de mesure en eaux de surface, et 265 dans les eaux souterraines, avec en moyenne pas moins de 17 substances différentes identifiées dans chaque station (mais jusqu’à 89 molécules différentes pour certains prélèvements !). Cette année-là, des pesticides ont ainsi été retrouvés, en quantité et en nombre variable selon les endroits, dans 87 % des points de mesure en eau superficielle et dans 73 % des points de suivi en nappe, ce qui en dit long sur la généralisation du phénomène.

Nombre de produits pesticides observés par point de mesure en 2014 (source : Ministère de l’écologie)

Certes, si l’on analyse l’évolution de ces observations depuis 2008, date à laquelle le réseau de suivi a commencé à être suffisamment dense pour se faire une idée globale du sujet, on observe une légère diminution de la proportion de points de mesures contaminés, malgré un nouveau pic très sensible en 2012. Cette évolution résulte sans doute des mesures d’interdiction portant sur certains produits et de l’évolution des pratiques agricoles, mais reste peu significative, d’autant que la consommation de pesticides en France ne cesse d’augmenter malgré toutes les mesures gouvernementales mises en place pour tenter de limiter leur usage.

Dans les eaux de surface, le produit phare, présent dans plus de 38 % des points de suivi est le glyphosate tandis que son produits de décomposition, l’AMPA, est retrouvé dans plus d’un point de suivi sur deux : merci Monsanto ! L’atrazine, interdite depuis 2003 est encore bien présente 11 ans plus tard, avec tout son cortège de produits de décomposition, tant dans les cours d’eau que dans les nappes. Dans ces dernières, on retrouve également de manière significative certains herbicides largement utilisés dans la culture du maïs, et l’on voit même apparaître depuis quelques années, dans nos milieux aquatiques, des résidus des fameux insecticides néonicotinoïdes de plus en plus utilisés.

Et voilà que France Nature Environnement s’empare de nouveau du dossier en lançant une pétition qui exige du gouvernement de revoir sa copie en matière de définition des zones de non traitement, tout en attaquant en parallèle plus de 40 arrêtés départementaux issus de cette évolution de la réglementation. L’affaire n’est pas des plus simples et mérite quelques éclaircissements. Cette notion de zones non traitées (ZNT) a été définie par un arrêté ministériel de septembre 2006 et vise à interdire l’usage de pesticides dans une bande de 20 à 50 m (mais pouvant aller jusqu’à 100 m) en bordure des cours d’eau, afin justement de limiter les risques de contamination par lessivage. La largeur de cette bande peut être réduite à 5 m sous réserve de respecter certaines conditions dont la présence d’une haie ou au moins d’une bande enherbée entre le champ et le milieu aquatique, ainsi que des pratiques d’application adaptées.

Bande enherbée le long d’un cours d’eau (source : Agence française pour la biodiversité)

Initialement, la liste des milieux aquatiques pour lesquels cette distance minimale de sécurité s’applique correspond à tous les cours d’eau, plans d’eau, fossés et points d’eau permanents ou intermittents figurant sur les cartes IGN au 1/25 000, mais elle peut aussi faire l’objet d’un arrêté préfectoral qui permet de prendre en compte les spécificités locales.

Car à l’usage, il n’est pas si évident qu’il n’y paraît de définir ce qu’est un cours d’eau et ce point fait l’objet depuis des années de multiples controverses avec la profession agricole. Le ruisseau qui draine le vallon de Carnoux en est un exemple parmi d’autres. Ce ru peut être considéré comme un oued qui draine toute la vallée, susceptible de faire transiter des débits conséquents en cas de forte pluie, débits qui se déversent directement dans le Merlançon (au rond point du pont des Barles) avant de rejoindre l’Huveaune plus en aval. Le reste du temps, ce cours d’eau est alimenté latéralement par les écoulements d’eaux souterraines qui s’infiltrent dans les coteaux de chaque côté du vallon. Avant l’urbanisation, cet oued était sec une partie de l’année. Depuis, il est alimenté de manière quasi permanente car il reçoit aussi tout ce que les Carnussiens déversent sans réfléchir dans le réseau pluvial : vidange de piscines, pompes d’exhaure, lavage de la voirie et déversements illicites dans les regards en bordure de chaussée, de colorants ou d’huiles usagées

Le ruisseau de Carnoux, un milieu aquatique de piètre qualité… (photo © CPC)

Ce ruisseau intermittent devenu quasiment pérenne est-il un cours d’eau pour autant ? Au vu de sa configuration et de son déversement direct dans le réseau hydrographique naturel en aval, oui. Pour autant, il n’est pas figuré comme tel sur les cartes IGN et le gestionnaire de la voirie départementale a manifestement tendance à le considérer plutôt comme un simple fossé routier largement bétonné, sans que personne ne se préoccupe de la qualité des eaux qui y transitent.

Du coup, les services de l’État se sont lancés depuis juin 2015 dans un vaste travail de cartographie afin de tenter de délimiter quels sont les cours d’eau, démarche qui a fait l’objet de discussions serrées avec nombre de gestionnaires et d’usagers dont la profession agricole. L’enjeu consistait, pour les agriculteurs notamment, à refuser le statut de cours d’eau au maximum possible d’axes d’écoulements, afin de ne pas être soumis à la loi sur l’eau qui réglemente les interventions dans les cours d’eau (enlèvement de sédiments, coupe de la végétation, remodelage de berge, etc.).

Ce travail n’était pas supposé avoir d’impact sur les zones de traitement phytosanitaire. Mais les services préfectoraux se sont engagés, suite à la parution d’un arrêté ministériel de mai 2017 qui modifie légèrement celui de 2006, dans l’élaboration de cartes permettant de définir les points d’eau à proximité desquels doivent être mises en œuvre les ZNT.

Carte des cours d’eau identifiés comme tels par la Police de l’Eau dans le département du Gard (en bleu). Les tronçons en rouge ne sont plus considérés comme des cours d’eau et les zones en violet ont un statut encore indéterminé, sujet à discussion (source : Ministère de l’écologie)

Et, surprise, ces cartes élaborées en lien étroit avec la profession agricole en parallèle de la cartographie des cours d’eau, aboutissent à réduire de manière très significative les tronçons du réseau hydrographique soumis à réglementation pour l’épandage de pesticides. Dans le Tarn-et-Garonne par exemple, c’est 30 % du réseau qui n’est ainsi plus soumis au principe des zones non traitées et même 43 % en Indre-et-Loire. Cette situation est d’autant plus ubuesque que les cartes ne sont pas cohérentes d’un département à l’autre, certains tronçons de cours d’eau étant protégés uniquement jusqu’à la frontière du département limitrophe, sans réelle cohérence puisque les écoulements se poursuivent bien sans se préocuper des limites administratives… La protection de l’eau, pourtant considéré en France comme faisant partie du « patrimoine commun de la Nation » est décidément un combat de tous les instants !

L.V. 

Saint-Petersbourg se protège contre les inondations

5 mars 2018

Saint-Petersbourg, la Venise du Nord…

Deuxième plus grande ville de Russie après Moscou, et ancienne capitale de l’empire russe entre 1712 et 1917, Saint-Petersbourg fait partie de ces grandes villes perpétuellement soumises au risque d’inondation. Édifiée à l’initiative de Pierre-le-Grand, en 1703, dans le delta marécageux de la Néva, au fond du golfe de Finlande, et souvent surnommée « la Venise de la Baltique », la ville se caractérise, comme la capitale vénitienne, par ses multiples canaux qui relient pas moins de 42 îles.

Située à une altitude moyenne de 2 à 4 m eulement au dessus du niveau de la mer, dans un secteur où la nappe phréatique affleure une bonne partie de l’année, la ville est particulièrement sujette au risque d’inondation. En 2003, on en dénombrait officiellement 295 depuis sa création, trois siècles plus tôt, dont pas moins de 44 depuis 1980, en moins de 25 ans !

Inondation à St Petersbourg le 13 décembre 1903 (source © Le Petit Journal)

Celle de 1777 est restée célèbre car immortalisée par un tableau du peintre Constantin Flavitski, intitulé « La princesse Tarakanova, emprisonnée dans la forteresse Pierre-et-Paul au moment de l’inondation », représentant la fille d’Elisabeth 1e de Russie acculée par la montée des eaux dans sa cellule. Mais d’autres crues et en particulier celle de 1824 qui fit entre 200 et 500 victimes, ont été bien plus spectaculaires encore.

C’est d’ailleurs après cette inondation de 1824 que l’ingénieur Piotr Basen commença à étudier l’esquisse d’un barrage destiné à protéger la ville contre les inondations. La particularité de ce site est en effet que les inondations sont provoquées par les difficultés d’écoulement de la Néva lorsque le vent d’ouest, soufflant depuis la Mer Baltique, empêche les eaux du fleuve de s’écouler et les refoule vers l’amont, provoquant des débordements sur la ville.

L’île de Kotline au centre de la baie de la Néva

Les premiers travaux du barrage destiné à protéger Saint-Petersbourg contre les inondations ont commencé en 1979 et ont consisté à relier à la terre ferme l’île de Kotline qui se situe au centre de la baie de la Néva, contrôlant l’entrée du port de Saint-Petersbourg et abritant la ville fortifiée de Kronstadt. En décembre 1984, l’île était ainsi reliée à la rive nord du golfe de Finlande par une digue continue. Mais très rapidement les Russes se sont rendus compte que cette quasi fermeture de la baie transformée ainsi en un vaste marécage, causait d’irrémédiables dégâts à l’environnement, empêchant la bonne évacuation vers le large des eaux usées issues de la ville.

Face à ce désastre écologique annoncé, il a fallu solliciter l’expertise des ingénieurs néerlandais et d’un bureau d’études britannique (Halcrow Group), ainsi que l’appui financier de la Banque européenne d’investissement pour rectifier le tir. Les travaux ont repris en 1990 et se sont achevés en 2011. L’ouvrage ainsi opérationnel est désormais constitué d’une digue de 25,4 km de longueur dont 23 km en remblais, d’une hauteur de 8 m et surmontée par une autoroute à 6 voies qui facilite la desserte de l’île et permet de relier les deux rives du golfe de Finlande.

Vue du chantier en 2002 (source © wandering camera)

La digue est munie de deux passes navigables permettant le passage des navires, ainsi que de 6 ouvrages hydrauliques larges de 300 m chacun et permettant le libre passage de l’eau. En cas d’alerte, lorsque les eaux du golfe se gonflent sous l’effet du vent d’ouest, les portes et les vannes sont refermées et le barrage se transforme en barrière hermétique, protégeant la ville contre le reflux des eaux.

Comme à la Nouvelle Orléans, ce type d’infrastructure hydraulique gigantesque est controversée et son efficacité à long terme reste à démontrer face aux effets induits du changement climatique. Les Russes ont longtemps plaisanté avec le sujet, prétendant que l’effet du réchauffement climatique ne pouvait être que bénéfique sous leurs latitudes, permettant enfin d’envisager un jour la culture de bananes dans la toundra.

Effets des gigantesques incendies de l’été 2010 à Moscou (photo © Natalia Kolesnikova / AFP / Getty Images)

Mais en 2010, la sécheresse estivale fut à l’origine de gigantesques incendies dont les fumées causèrent plus de 10 000 victimes dans les environs de Moscou, ce qui fit prendre conscience à certains de la gravité du phénomène, d’autant qu’en 2012 un autre événement, lié à une élévation du niveau de la Mer Noire, se traduisit par de gigantesques inondations dans la ville de Krymsk, avec cette fois plus de 200 morts à la clé. Et ce n’est pas fini puisque les scientifiques russes se retrouvent désormais confrontés à d’autres risques liés en particulier à la fonte du pergelisol, avec ses phénomènes induits non seulement en matière de stabilité des infrastructures, mais aussi en matière de risque sanitaire, avec la perte observée en 2016 de plus de 2500 rennes exterminés par une épidémie d’anthrax sibérien dans la péninsule de Yamal.

Chercheurs russes intervenant sur l’épidémie d’anthrax en 2016, péninsule de Yamal (source © Russian MOE)

Du coup, certains commencent à s’inquiéter quant à la vulnérabilité de la ville de Saint-Petersbourg face à ce risque insidieux. Même si les quartiers les plus anciens (et les plus touristiques) de la ville sont désormais relativement bien protégés contre les coups de mer par ce fameux barrage achevé en 2011, on continue d’observer une montée lente mais inexorable du niveau de la mer, de l’ordre de 1 à 2 mm par an, qui s’accompagne d’une érosion des zones côtières (de l’ordre de 50 cm par an en moyenne) et d’une réhausse progressive du niveau des nappes souterraines, menaçant insidieusement toutes les infrastructures vieillissantes de la ville historique.

Les chercheurs du Karpinsky Russian Geological Research Institute s’intéressent de près à ce phénomène d’érosion côtière qui grignote peu à peu les constructions situées en bordure du golfe et préconisent des méthodes de lutte plus adaptées, basées davantage sur l’apport de sable que sur des barrières rigides en béton dont les effets induits sont souvent néfastes. Comme sur la côte aquitaine, c’est toute une stratégie qui est en train de se mettre en place pour sauver la ville contre la lente mais inexorable montée des eaux liée au changement climatique qui ne fait plus rire personne, même à Saint-Petersbourg…

L.V.  

Biomasse bois : 3 projets retenus en PACA

3 mars 2018

Le bois, source renouvelable d’énergie (photo © Frédéric Douard)

C’est un communiqué du Ministère de la transition écologique et solidaire qui l’a annoncé, le 28 février 2018 : la deuxième tranche de l’appel à projets lancé en vue de soutenir, via un complément de rémunération, des projets de développement d’unités de production de biomasse, a retenu 11 projets dont trois qui se situent en région PACA : un beau succès pour le développement de la production énergétique à partir de la biomasse forestière dans notre région !

La première tranche de cet appel à projets lancé en février 2016 visait explicitement à encourager à la fois les projets de méthanisation, autrement dit la production de biogaz à partir de déchets ou de matière végétale brute, mais aussi la production directe d’électricité à partir de la combustion du bois. Ce développement de la biomasse en France est une nécessité comme l’affirme Nicolas Hulot : « La France a voté en décembre dernier une loi mettant fin à la recherche et à l’exploitation des hydrocarbures sur tout notre territoire. En parallèle, notre pays doit monter en puissance sur le développement des énergies renouvelables pour répondre aux objectifs fixés dans le Plan climat. Les projets annoncés aujourd’hui répondent à cette ambition de soutenir des filières créatrices d’emplois ».

Stock de copeaux de bois destinés à la filière bois énergie (photo © Richard Mayer / La Gazette)

A l’échelle mondiale, on estime que l’électricité produite à partir de la biomasse représente de l’ordre de 58 GW mais que cette puissance pourrait atteindre 86 GW d’ici 2021, ce qui représente un potentiel de croissance remarquable. En France, c’est moins de 1 % de l’électricité produite qui provient de la biomasse, même si cette fillière représentait déjà en 2014 de l’ordre de 7,5 % de la production d’électricité d’origine renouvelable (loin derrière l’hydroélectricité et l’éolien, mais devant le solaire néanmoins).

Le principe de la filière bois-énergie est des plus simples puisqu’il se limite à faire brûler le bois pour chauffer de l’eau et produire de la vapeur qui actionnera une turbine comme dans n’importe quelle centrale électrique. Il faut environ 4 tonnes de bois pour produire autant d’électricité qu’avec une tonne de pétrole, mais le CO2 qui est relâché dans l’atmosphère à cette occasion correspond à la seule quantité qui a été séquestrée durant la croissance des arbres, d’où un bilan neutre en termes d’émission de gaz à effet de serre, contrairement à ce qui se passe via l’utilisation d’un combustible fossile.

Digesteur à méthanisation de Marnay Energie à Feux dans le Cher, construite par Xergi (photo © Xergi)

Dans le cadre de la méthanisation, le procédé est plus complexe puisqu’on récupère d’abord le biogaz issu de la fermentation de la matière organique utilisée (déchets organiques, résidus végétaux, boues issues de stations d’épuration, ou déchets provenant de certaines activités agro-industrielles) et que c’est ce biogaz qui sert ensuite soit pour produire de l’électricité soit pour se chauffer.

Toujours est-il que l’on est désormais rentré dans un véritable processus visant à encourager ce type de production en France et cet appel à projets du ministère y contribue. Ce sont en effet 45 dossiers de candidatures qui ont été reçus à l’occasion de cette seconde tranche de l’appel à projet, sachant que la troisième tranche sera ouverte à compter du 29 juin 2018 et devrait permettre de sélectionner encore de nouveaux projets industiels.

Le ministre Nicolas Hulot visitant la plateforme expérimentale Gaya à Saint-Fons (production de biométhane à partie de biomasse sèche) le 26 juillet 2017 (photo © ENGIE)

Sur les 11 projets ainsi retenus, 2 correspondent à des installations de méthanisation prévues respectivement en Bretagne et dans le Médoc. Tous les autres sont des projet bois-énergie pour des puissances installées unitaires supérieures à 300 kW, l’ensemble des projets totalisant une puissance globale installée de près de 53 MW (à comparer avec une tranche de réacteur nucléaire de type Fessenheim dont la puissance nominale est de 900 MW).

La plus ambitieuse de ces installations est justement prévue dans les Bouches-du-Rhône, à Tarascon, portée par la société marseillaise Bio-Watt, pour une puissance totale de 25 MW. Les deux autres projets implantés en région PACA sont d’ampleur nettement plus limitée avec des puissances visées oscillant entre 1MW pour le projet de Campus SAG Sud Luberon à Villelaure, dans le Vaucluse, et 1,2 MW pour celui porté par la société Pérénia à Clans, une commune forestière située dans la vallée de la Tinée, dans les Alpes-Maritimes.

Ces désignations interviennent alors que le projet de plus grande centrale biomasse de France prévu à Gardanne, porté initialement par le groupe énergétique allemand E.ON puis repris par sa filiale, la société Uniper France Power, continue à faire polémique. Pour rappel, le Tribunal administratif de Marseille avait annulé le 8 juin 2017 l’autorisation d’exploitation accordée par l’État en 2012, au motif que l’étude d’impact n’analysait pas « les effets négatifs indirects et permanents du projet sur les espaces forestiers de la zone d’approvisionnement » de la centrale, située dans un rayon de 400 km.

Vue de l’unité de la centrale thermique de Provence, à Gardanne destinée à produire de l’électricité à partir de la biomasse (photo © Serge Guéroult / La Provence)

Il faut dire que le projet était particulièrement ambitieux, voire totalement démesuré pour ses détracteurs qui évoquent « un véritable aspirateur à forêts » destiné à raser les châtaigneraies des Cévennes et à faire disparaître toute la forêt méditerranéenne… Il consistait à transformer, moyennant un investissement de 265 millions d’euros, la tranche 4 de l’ancienne centrale à lignite de Gardanne, en une vaste centrale à biomasse, d’une puissance de 150 MW (soit 6 % de la consommation totale de la région PACA), capable de brûler d’ici 2024, 850 000 tonnes de bois par an, dont 445 000 tonnes provenant de boisements locaux, le reste étant a priri constitué de déchets verts et de bois recyclé.

Les deux parcs naturels régionaux du Luberon et du Verdon sont vent debout contre ce projet de centrale à biomasse, au grand dam du Président de la Région, Renaud Muselier, qui menace du coup de leur couper les vivres, estimant dans un communiqué que « l’écologie doit être mise au service de l’économie pour faire de la croissance verte un atout ». Mettre l’écologie au service de l’économie, les écologistes apprécieront certainement…

En juillet 2017, Nicolas Hulot a malgré tout décidé de faire appel du jugement du Tribunal administratif. Quant aux parcs naturels régionaux, ils ont fini par rentrer dans le rang. Comme l’a raconté Reporterre, le 29 septembre dernier, les deux PNR réunis à Valensole ont accepté de signer un protocole d’accord avec Uniper, décidant de l’abandon de leurs poursuites devant le Tribunal administratif et de l’accompagnement de la nouvelle étude d’impact qui s’est du coup déroulé fin 2017 dans la plus grande discrétion. L’association France Nature Environnement PACA, elle-même très opposée au projet a aussi rendu les armes, effrayée par les baisses de subvention annoncées par la Région. Un passage en force donc et qui a déjà permis à l’unité de biomasse de produire 250 MWh au cours de 2200 heures de fonctionnement accumulés pendant les phases d’essais en 2017.

Pour l’instant, 55 % de la ressource utilisée à Gardanne est importée, pour l’essentiel de plantations d’eucalyptus situées en Espagne et au Brésil, 20 % étant issu de la production forestière locale, le reste provenant de déchets de récupération et de bois en fin de vie. Un progrès sans doute par rapport au charbon qui alimentait jusque là cette centrale thermique, l’une des 4 dernières encore en activité dans l’hexagone, mais qui est encore loi d’apaiser toutes les craintes des défenseurs locaux de l’environnement !

L.V.  

La voiture électrique est-elle écologique ?

1 mars 2018

Jenatzy au volant de sa voiture électrique La jamais contente, en 1899

La voiture électrique n’est pas une invention récente. En 1899, c’est d’ailleurs un véhicule électrique, la fameuse Jamais contente du Belge Camille Jenatzy, qui dépasse pour la première fois la vitesse alors fabuleuse de 100 km/h ! En 1900, sur un peu plus de 4000 véhicules alors fabriqués aux États-Unis plus de 1500 sont des voitures électriques, les véhicules à essence étant alors encore nettement minoritaires, y compris par rapport aux moteurs à vapeur.

Depuis, la tendance s’est nettement inversée et les motorisations diesel et essence ont largement pris le dessus. Mais les fortes contraintes liées désormais à la pollution de l’air et aux nuisances sonores en ville commencent à remettre au goût du jour les véhicules électriques. Les dernières directives européennes en cours d’adoption et qui visent précisément à renforcer, pour des raisons sanitaires, les exigences en matière de qualité de l’air dans les agglomérations urbaines, pourraient d’ailleurs rendre plus attractif le recours aux véhicules électriques comme mode de déplacement urbain.

Dessin de presse de Dilem

En France, Nicolas Hulot avait d’ailleurs fait sensation en annonçant, en juillet 2017, la fin programmée pour 2040 de la commercialisation des véhicules diesel, appelés selon lui à être remplacés par des véhicules électriques pour lesquels l’État français offre un bonus écologique fiscal pouvant aller jusqu’à 6300 € et auquel s’ajoute de surcroît une prime de conversion de 2500 € (en 2018) pour l’abandon d’une voiture diesel. Mais malgré ces fortes incitations et la multiplication des bornes de recharge électriques que les collectivités s’efforcent d’installer un peu partout, le marché est encore bien timide. Avec un peu plus de 30 000 voitures électriques immatriculées en 2017 (sur un total de moins de 100 000 véhicules électriques en circulation), la France fait moins bien que la Norvège où la part des véhicules électriques dépasse désormais 17 % du marché des véhicules neufs : remarquable pour un pays producteur de pétrole !

Il faut dire qu’un parc automobile français composé entièrement de véhicules électriques consommerait à lui seul la bagatelle de 90 TWh par an, soit 20 % de la consommation totale d’électricité française, de quoi booster la filière électronucléaire, mais pas de quoi réjouir forcément les écologistes… D’où d’ailleurs les interrogations que se posent beaucoup quant à l’intérêt écologique de la voiture électrique.

De ce point de vue, la référence à ce jour reste la très complète étude réalisée en 2012 à la demande de l’ADEME (Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie) par Ginkgo 21 et PE International, un rapport rendu public en 2013 et dont le résumé décrit très précisément les différents impacts environnementaux tout au long de son cycle de vie d’un véhicule électrique comparé à un autre à moteur thermique, et ceci pour un véhicule particulier comme pour un utilitaire.

La voiture électrique revue et dessinée par Gaston Lagaffe (© Franquin)

Cette analyse très exhaustive ne manque pas d’intérêt car elle indique que la comparaison dépend fortement du mode d’usage. Grosso modo, et sans vouloir dévoiler toutes les subtilités d’une telle étude, il se confirme en tout cas que la fabrication d’un véhicule électrique (et en particulier de sa batterie) constitue un investissement fort en consommation d’énergie primaire, ce qui explique que sur la durée de vie complète du véhicule, l’empreinte carbone globale reste finalement très proche de celle d’un véhicule diesel. Par rapport à un véhicule essence, on arrive à un bilan global légèrement plus favorable pour le véhicule électrique mais à condition de raisonner sur la durée de vie totale et d’avoir parcouru plus de 75 000 km sans changement de la batterie, ce qui n’est pas si évident pour un véhicule électrique…

Contribution au potentiel de changement climatique d’un véhicule électrique fabriqué en France et d’un véhicule à motorisation thermique (données 2012 – source ADEME)

Certes, d’autres critères pris en compte dans cette étude se montrent plus favorables aux voitures électriques. C’est le cas en particulier si l’on s’intéresse au potentiel de changement climatique, lié pour l’essentiel à l’émission de CO2. Là aussi, c’est la fabrication initiale et en particulier celle de la batterie qui constituent les principaux points faibles de la voiture électrique. En revanche, les émissions induites par l’utilisation de la voiture sont moins impactantes que celles d’un moteur thermique, diesel ou essence, mais ces émissions dépendent elles-même fortement de la composition du mix énergétiqe utilisé. Ainsi, en France où les trois-quart de l’électricité sont produits à partir d’énergie nucéaire, le facteur d’émission est de l’ordre de 88 g CO2/éq kWh, alors que ce facteur d’émission est en moyenne de 489 en Europe et atteint 636 en Allemagne où plus de 40 % de l’électricité est issue de centrales thermiques au charbon.

Du coup, les résultats seront légèrement variables d’un pays à l’autre. Globalement toutefois, on constate que vis-à-vis de ce critère de l’impact sur le changement climatique, il faut là aussi qu’une voiture électrique ait roulé au moins 50 000 km durant toute sa vie pour que son bilan environnemental commence à être compétitif par rapport à un véhicule à moteur thermique classique. On retrouve d’ailleurs des résultats assez comparables si l’on s’intéresse au potentiel d’épuisement des ressources fossiles, avec, là encore, un avantage à la voiture électrique mais au-delà d’un certain kilométrage seulement et encore sans qu’il n’ait été possible de prendre en compte l’épuisement à terme des ressources en uranium, matière fossile s’il en est !

Domaines de pertinence environnementale d’un véhicule électrique fabriqué en France par rapport à un véhicule à motorisation thermique selon les différents indicateurs analysés (données 2012 – source ADEME)

Quant à prendre en compte d’autres critères comme l’a fait l’étude publiée par l’ADEME, la comparaison risque d’être encore plus défavorable pour la voiture électrique… C’est le cas en particulier d’un indicateur lié au potentiel d’acidification atmosphérique, du fait des fameuses « pluies acides » causées par les rejets atmosphériques de certaines substances telles que le dioxyde de soufre (SO2), les oxydes d’azote (Nox), l’ammoniac, l’acide chlorhydrique ou encore l’acide fluorhydrique, toutes substance nocives émises en quantité non négligeables lors de la fabrication des batteries de voitures

Sans commentaire…

Bref, même si l’étude se veut la plus objective possible et met bien en évidence des différents éléments qui pourraient permettre de rendre la situation plus favorable à terme à la voiture électrique au gré des amélioration technologiques déjà entrevues à l’horizon 2020, il n’en reste pas moins qu’elle ne soulève pas un enthousiasme délirant en faveur de la motorisation électrique…

La voiture électrique individuelle n’est certainement pas la solution miracle que chaque automobiliste appelle de ses vœux et tout indique que les solutions tant vis à vis d’une limitation de nos émissions de gaz à effet de serre que eu égard à une réduction des pollutions sonores et olfactives en site urbain sont à rechercher plutôt dans le développement des modes doux de déplacement et des transports en commun, que via la généralisation des véhicules électriques. Chacun s’en doutait déjà inconsciemment, mais cette étude parmi d’autres vient opportunément le rappeler : en matière de déplacement urbain comme dans d’autres domaines, les solutions miracles sont rarement au rendez-vous…

L.V. 

A Paris comme à Marseille, le Préfet qui s’attaque aux cas d’eau

25 février 2018

En France, selon une tradition républicaine solidement établie, les Préfets restent rarement très longtemps au même poste, histoire d’éviter qu’ils s’engluent dans le réseau de notabilité locale au risque de perdre le recul nécessaire à ceux qui sont d’abord chargés de faire appliquer localement les règles de la Nation et les orientations du Gouvernement. Rares sont donc sans doute ceux qui se souviennent encore du nom de celui qui fut Préfet des Bouches-du-Rhône et Préfet de Région à Marseille entre juin 2013 et juillet 2015.

Martine Vassal à La Ciotat le 17 juin 2015 en présence de Patrick Boré (au centre) et de Michel Cadot (à droite), encore préfet des Bouches-du-Rhône (source © TPBM)

Gageons néanmoins que la Présidente du Conseil Départemental des Bouches-du-Rhône, Martine Vassal, élue à ce poste prestigieux en remplacement de l’inénarrable Jean-Noël Guérini, s’en souvient parfaitement. Car c’est bel et bien le Préfet Michel Cadot, haut fonctionnaire austère, issu de la promotion Voltaire de l’ENA, tout comme François Hollande, et qui fut un temps directeur de cabinet de Michèle Alliot-Marie au Ministère de l’Intérieur, qui est à l’origine des ennuis judiciaires dans lesquels elle est désormais empêtrée.

Petit retour en arrière, pour ceux qui l’auraient oublié : en 2013, après avoir confié pendant 53 ans sans discontinuer (un record !) la distribution de l’eau potable à la SEM (Société des Eaux de Marseille, désormais entièrement entre les mains de Véolia), la Communauté urbaine Marseille Provence Métropole avait remis en jeu cette délégation de service publique, pour se mettre enfin en conformité avec la loi. Et surprise, le 31 octobre 2013, trois des 4 lots (un pour l’eau potable et deux concernant l’assainissement, représentant quand même la bagatelle de 3,2 milliards d’euros) ont été attribués de nouveau à la SEM pour 15 ans supplémentaires, au terme d’une procédure manifestement entachée de très nombreuses irrégularités, ainsi que nous l’avions déjà évoqué ici.

Outré par de telles pratiques, le Préfet Cadot a donc saisi immédiatement la Cour Régionale des Comptes qui avait rendu très rapidement ses conclusions, totalement accablantes. Rendu public après les élections municipales de mars 2014, le rapport met tout particulièrement en cause le rôle de Martine Vassal, alors simple conseillère départementale mais déjà adjointe au maire de Marseille et surtout présidente de la commission Agglomération éco-responsable de MPM. A ce titre, c’est elle qui a présenté devant les élus de la commission d’examen des offres les conclusions de l’analyse des offres après avoir participé en direct aux négociations avec les entreprises, orientant sans difficulté la décision en faveur de la SEM.

Or la Cour Régionale des Comptes pointe un conflit d’intérêt manifeste puisque Martine Vassal était à l’époque trésorière du Forum mondial de l’eau, une association destinée à défendre les intérêts des multinationales françaises de l’eau au premier rang desquelles Véolia, et dont le président, un certain Loïc Fauchon, lui-même ancien secrétaire général de la Ville de Marseille, est par ailleurs PDG de la SEM. Pendant la précédente réunion du Forum mondial de l’eau qui s’était comme par hasard tenue à Marseille en mars 2012, en pleine phase de renégociation du contrat de la SEM, Martine Vassal s’était montrée particulièrement proche de Loïc Fauchon…

Eugène Caselli, Jean-Claude Gaudin, Loïc Fauchon (de gauche à droite) et Martine Vassal lors de la clôture du Forum mondial de l’eau en 2012 (crédit photo © Christophe Taamourte / 6th Water World Forum)

L’affaire avait été jugée alors si grave et susceptible d’être constitutive d’infractions pénales, que le Procureur de la République avait été saisi. On avait finalement appris, en 2015, que ce dernier avait transféré le dossier au Parquet national financier, créé suite à l’affaire Cahuzac pour juger les faits d’évasion fiscale et de corruption. Ceci n’avait pas empêché Martine Vassal de devenir entre temps 2ème adjointe au maire de Marseille, puis Présidente du Conseil Départemental des Bouches-du-Rhône, et finalement première Vice-Présidente de la Métropole Aix-Marseille-Provence : des postes clés dans le cadre de la réorganisation territoriale de l’agglomération marseillaise et qui la placent en position idéale pour succéder, peut-être même avant la fin de son mandat, à un Jean-Claude Gaudin vieillissant.

Le nouveau siège social de Véolia à Aubervilliers (crédit photo © C. Majani / Véolia)

Sauf que depuis, l’affaire a prospéré… Le 12 janvier 2015, le Parquet national financier ouvre donc une enquête préliminaire pour favoritisme et prise illégale d’intérêt, complicité et recel de ces délits. Le siège parisien de Véolia est perquisitionné en avril et le 10 novembre de la même année, un procureur accompagné d’enquêteurs de la Division économique et financière de la Police Judiciaire de Marseille, frappent à la porte du bureau de Martine Vassal pour une perquisition en bonne et due forme, avant d’aller visiter son domicile dans l’après-midi, puis de s’intéresser au bureau du Directeur général des services de MPM et au siège de la Société des Eaux de Marseille.

Et les choses ne s’en arrêtent pas là puisque le 22 juin 2017, la présidente du Conseil Départementale est placée en garde à vue pendant 15 heures dans les locaux de la Brigade financière, ainsi d’ailleurs que son grand ami Loïc Fauchon. Le maire de Marseille, Jean-Claude Gaudin en personne, est lui-même longuement entendu par les enquêteurs ce même jour, comme simple témoin car une mise en garde à vue aurait nécessité la levée préalable de son immunité parlementaire alors qu’il détenait encore à cette date un mandat de sénateur.

Depuis, rien n’a filtré quant aux suites judiciaires de cette affaire qui risque de déboucher sur un renvoi devant le tribunnal correctionnel, à moins que le dossier ne soit finalement classé sans suite… Quoi qu’il arrive, l’image de vertu que voulait donner Martine Vassal en arrivant à la tête du Département risque d’en être quelque peu écornée, elle qui disait vouloir en finir avec « le clientélisme » de son prédécesseur et déclarait vouloir placer son mandat « sous le signe de la transparence et de l’équité »…

Le Préfet Michel Cadot (crédit photo © P. Magnien / 20 minutes)

Et pendant ce temps là, le Préfet Cadot, à l’origine de ce coup de pied rageur dans la fourmilière, poursuivait sa carrière comme Préfet de Police de Paris. Le 17 avril 2017, il chute malencontreusement de son Vélib et se déboîte la hanche, au point de demander à être remplacé à son poste par son collègue Michel Delpuech qui venait pourtant tout juste d’être nommé Préfet de Région Ile de France en remplacement de Jean-François Carenco. Et c’est donc finalement Michel Cadot lui-même qui est nommé le 14 juin 2017 à ce poste de Préfet de Paris, Préfet de Région, et qui se retrouve illico confronté aux nouvelles frasques de Véolia, cette fois dans le cadre d’un contrat lié à l’exploitation de la station d’épuration de Valenton pour le compte du SIAAP, le Syndicat interdépartemental pour l’assainissement de l’agglomération parisienne, qui gère les eaux usées de près de 9 millions de Franciliens.

En l’occurrence, le contrat d’exploitation de cette immense station d’épuration représente 397 millions d’euros sur 12 ans et, curieusement, le marché a été remporté par Véolia face à son éternel concurrent Suez, alors que son offre était pourtant plus chère (de 37 millions quand même !).

Vue de l’usine du SIAAP à Valenton (crédit photo © Emmanuel Riche / ODYSEE pour le SIAAP)

Cette fois, c’est le Tribunal administratif qui a été saisi de l’affaire, avec du coup une réaction beaucoup plus rapide que dans l’affaire marseillaise. Une première ordonnance a été rendue le 15 novembre 2017 par le Tribunal administratif qui met bien en évidence des éléments constitutifs d’un délit de favoritisme dans l’attribution de ce marché dont l’application a donc été suspendue par les juges à compter du 28 novembre, le temps pour le SIAAP de remédier aux irrégularités constatées.

Mais le Préfet Cadot n’a pas accepté d’en rester là et a fait appel, afin d’obtenir l’annulation du contrat et permettre de relancer l’appel d’offre sur des bases plus saines. En l’occurrence, la stratégie du Préfet est plus globale et vise la reconfiguration complète de la gouvernance territoriale du Grand Paris, encore en plein chantier. Il n’en demeure pas moins que ses attaques insistantes contre les bonnes vieilles habitudes de Véolia et sa proximité avec certains élus locaux ne doivent pas manquer d’en agacer certains…

L.V.  

Changement climatique : pourquoi personne ne bouge ?

22 février 2018

Depuis maintenant des années que les scientifiques du monde entier tirent la sonnette d’alarme, chacun sait que la température moyenne à la surface du globe s’élève progressivement, que le niveau moyen des mers monte petit à petit, et que les répercussions de cette évolution inéluctable risquent d’être dramatiques, en particulier dans les pays les moins développés, avec une recrudescence des vagues de sécheresses et d’aléas climatiques aux conséquences potentiellement dévastatrices, y compris avec des recrudescences d’épidémies voire de guerres.

Chacun sait bien désormais aussi que le principal moteur de ce changement climatique global, perceptible depuis le début du XXe siècle mais qui s’est dangereusement accéléré ces derniers temps et qui va encore s’aggraver dans les années qui viennent, quoi qu’on fasse, est l’activité humaine qui s’est traduite depuis plus d’un siècle par une consommation massive d’énergie fossile et une émission jamais égalée de gaz à effets de serre (CO2 et méthane pour les principaux).

Il y a belle lurette que les climatosceptiques, chantres de l’industrie pétrolière ou charlatans irresponsables, ont perdu toute crédibilité. Les publications scientifiques du GIEC, qui décrivent année après année une situation de plus en plus alarmante et de moins en moins réversible, ne sont plus contestées et les grands raouts internationaux tels que les COP s’enchaînent sans discontinuer, au cours desquels chacun y va de son discours grandiloquent sur la nécessité et l’urgence d’agir avant qu’il ne soit trop tard.

Un dessin d’Olivier Ménégol publié par Buzzly

Et pourtant, malgré cette prise de conscience planétaire incontestable, il ne se passe rien ou presque. Les États-Unis, deuxième émetteur mondial de gaz à effet de serre derrière la Chine, se sont choisi un président qui préfère développer l’extraction des huiles de schistes et relancer l’industrie pétrolière plutôt que de s’embarrasser de considérations environnementales. Et les belles promesses prises à l’occasion de la COP 21 ne se sont guère concrétisées depuis, aucune décision notable n’ayant été prisse à l’issue de la COP 23 qui vient de se terminer à Bonn. Tout se passe comme si chacun était conscient du risque et avait bien intégré les mesures à prendre pour le contrer mais préférait faire l’autruche comme si de rien n’était…

Contrairement à d’autres menaces comme celle de l’attentat terroriste ou de l’immigration mal contrôlée, pour lesquelles tout le monde se mobilise et qui incitent même nos responsables politiques à la surenchère, faire face au changement climatique semble beaucoup moins mobilisateur. C’est cette situation paradoxale qu’a parfaitement analysée le sociologue et philosophe américain George Marshall dans son livre intitulé justement Le syndrome de l’autruche : pourquoi notre cerveau veut ignorer le changement climatique ?

En réalité, cette inaction collective face à la menace pourtant avérée du changement climatique relève de ressorts liés à la psychologie sociale. Ce ne sont pas tant les campagnes de désinformation menées par certains lobbies industriels qui nous empêchent de nous mobiliser à la hauteur des enjeux, mais plus profondément la nature même de ce risque face auquel « notre cerveau évolué est incapable de réagir » selon Daniel Gilbert, professeur de psychologie à Harvard.

Contrairement à d’autres risques plus tangibles, le changement climatique se caractérise en effet par une menace diffuse, à long terme, qui n’est pas rattachable à un adversaire aisément identifié, mais qui provient de notre propre mode de vie… On est volontiers capable de se mobiliser contre une menace directe telle que l’implantation d’une centrale nucléaire ou d’un incinérateur d’ordures ménagères, surtout si elle se produit à côté de chez soi. En revanche, décider de moins utiliser sa voiture ou son smartphone, de ne pas prendre l’avion pour partir en vacances ou de baisser sa chaudière, tout cela pour faire en sorte que le climat reste vivable pour les générations à venir, voilà qui ne fait pas partie de nos gènes !

« Tout le monde contribue aux émissions à l’origine du problème ; tout le monde a donc une bonne raison d’ignorer le problème ou de s’inventer un alibi » estime ainsi George Marshall dans son ouvrage. Personne n’a envie qu’on lui rappelle la menace mondiale qui pèse sur chacun d’entre nous en cas d’inactivité prolongée. Même ceux qui ont subi un cataclysme pourtant assez directement rattaché au changement climatique, comme c’est le cas des victimes de l’ouragan Sandy dans le New Jersey, que George Marshall a interrogés, même eux préfèrent voir dans cet événement un aléa exceptionnel contre lequel on ne peut rien, mais n’envisagent pas pour autant de modifier leur mode de vie pour éviter que ce type de phénomène ne devienne monnaie courante.

En 2012, l’ouragan Sandy ravage la côte Est des États-Unis (photo © Shannon Stapleton / Reuters paru dans Geopolis)

On retrouve là le syndrome classique du responsable politique face à tout risque naturel. Les maires que l’on voit s’épandre devant toutes les caméras de télévision après chaque inondation pour déplorer un phénomène cataclysmique « jamais vu de mémoire d’homme » et implorer des aides à la reconstruction, sont les mêmes qui ensuite accordent des permis de construire en zone inondable en toute bonne foi, justement parce qu’ils sont persuadés qu’il s’agit là d’événements exceptionnels qui ne sont pas destinés à se reproduire, en tout cas pas pendant la durée de leur mandat électif…

Un dessin d’Ysope

C’est donc toute la difficulté à laquelle on se heurte pour faire face au changement climatique. Même si la plupart des gens sont convaincus de la réalité du phénomène, il n’en reste pas moins une menace floue, difficile à quantifiée du fait de ses manifestations aléatoires, et dont les conséquences concerneront principalement les habitants d’autres contrées voire des générations futures que l’on ne connaîtra jamais. Il est donc bien difficile pour chacun d’entre nous de se mobiliser face à un tel risque, d’autant plus lorsque cela implique de devoir renoncer à une certaine part de son confort personnel et à modifier ses habitudes de vie au quotidien…

En d’autres termes, les ressorts psychologiques à actionner pour mobiliser l’opinion publique sur ce dossier restent largement à explorer. Comme l’explique bien Marion Rousset dans un article paru dans Marianne, il ne suffit pas de faire appel à la rationalité de chacun mais il convient aussi de mobiliser une certaine charge émotionnelle : défendre la nature de manière générale n’a jamais été très mobilisateur ; en revanche, défendre son territoire contre un envahisseur quel qu’il soit a toujours constitué un mobile fortement fédérateur !

Reste donc à explorer d’autres modes de communication pour faire en sorte que la lutte contre le changement climatique global implique davantage. La littérature et le cinéma ont peut-être un rôle à jouer dans un tel combat. C’est ce que suggère Claire Perrin, doctorante en littérature américaine, dans un article consacré à ce nouveau genre littéraire de la cli-fi, la fiction climatique qui s’apparente souvent à des récits post-apocalyptiques où les personnages évoluent dans un monde ravagé par les effets du changement climatique. Depuis le succès des Raisins de la colère qui évoquait déjà les impacts sociaux d’une catastrophe climatique, nombre d’auteurs s’emparent de ce thème, parmi lesquels Paolo Bacigalupi, dont le roman The Water Knife, met en scène un combat homérique dans le Sud-Ouest américain pour l’accès à l’eau…

Faut-il donc encourager la production littéraire et cinématographique pour faciliter la mobilisation collective contre le réchauffement climatique ? Les talents artistiques peuvent-ils venir au secours des scientifiques, prompts à identifier les phénomènes, en analyser les causes et à proposer des panels de solutions techniques, mais peu outillés pour mobiliser l’imaginaire collectif ? Peut-être des pistes à explorer, pendant qu’il en est encore temps…

L.V.  

Sainte-Baume : le PNR nouveau est né !

17 février 2018

Rencontre le 21 décembre 2017 entre le premier ministre Edouard Philippe et le président du PNR Sainte-Baume en présence du président de la Région PACA, Renaud Muselier (source © PNR Sainte-Baume)

Ce n’est pas vraiment une surprise mais plutôt l’aboutissement d’un long et patient processus d’élaboration concertée qui a permis d’aboutir, le 20 décembre 2017 à la naissance officielle, via un décret signé par le premier ministre Edouard Philippe, du parc naturel régional (PNR) de la Sainte-Baume, le 52ème parc ainsi créé en France. Cinquante ans après la création du concept de « parc naturel régional » en 1967 par le Général de Gaulle, ces 52 PNR couvrent désormais 15 % du territoire national et 6 % de la population française y habite.

En effet, contrairement aux parc nationaux qui existent en France depuis 1963 mais qui ont plutôt vocation à protéger des espaces naturels peu habités, les PNR ont été créés sous l’impulsion de la DATAR dans une perspective d’aménagement d’espaces ruraux dans des secteurs qui présentent non seulement un patrimoine environnemental remarquable mais aussi un patrimoine culturel voire un cadre de vie et d’activités qu’il importe de préserver en vue de favoriser le développement économique et touristique local.

La région PACA possède désormais 8 parc naturels régionaux dont le plus emblématique est sans doute celui de Camargue, mais parmi lesquels on peut citer aussi ceux du Queyras, du Luberon, du Verdon ou encore des Alpilles. Autant de lieux d’une grande richesse écologique et qui présentent des paysages hors du commun, mais qui sont avant tout des espaces de vie structurés autour d’une charte qui traduit un véritable projet de développement territorial.

Pour ce qui concerne le PNR de la Sainte-Baume, le projet était en gestation depuis une dizaine d’années, même si certains pionniers en soutenaient l’idée depuis les années 1970, et a fait l’objet ces derniers temps d’une intense concertation entre les collectivités locales, les services de l’État, les partenaires associatifs et les acteurs économiques. Présidé par Michel Gros, par ailleurs maire de La Roquebrussane, le nouveau PNR couvre une superficie de 810 km² et s’étend sur le territoire de 26 communes du Var et des Bouches-du-Rhône. 80 % de ce territoire est constitué d’espaces naturels mais 58 500 habitants y vivent, avec des activités économiques variées.

Limites du périmètre du PNR Sainte-Baume

Le parc est situé aux portes de Carnoux puisque la commune tout proche de Cuges-les-Pins est entièrement située dans le périmètre du nouveau PNR qui s’étend au nord jusqu’à Saint-Maximin et à l’est jusqu’à Brignoles. L’inauguration du nouveau parc n’est pas encore fixée mais devrait avoir lieu au cours du premier trimestre 2018.

En attendant, le syndicat mixte du PNR anime déjà depuis un an les deux sites Natura 2000 partiellement juxtaposés au cœur du parc : Massif de la Sainte-Baume (zone spéciale de conservation, définie au titre de la directive européenne Habitats) et Sainte-Baume occidentale (zone de protection spéciale, définie au titre de la directive européenne Oiseaux). Des inventaires biologiques et une étude socio-économique ont déjà été conduits en 2017 dans ce cadre, en vue de définir les enjeux et les objectifs de conservation. Une fois ce diagnostic posé, un programme d’action sera élaboré d’ici 2019, afin de définir les axes d’intervention pour préserver ce patrimoine naturel remarquable qui contient notamment la fameuse hêtraie historique de la Sainte-Baume ainsi que des sources pétrifiantes spectaculaires dans des formations de travertins, et qui abrite de nombreuses espèces animales et végétales rares.

Entablements de travertins à la source de l’Huveaune (source © Les balades de Gecko)

Le processus de concertation engagé depuis des années avec de nombreux acteurs du territoire en vue de l’émergence de ce nouveau PNR est détaillé sur le site du nouveau syndicat mixte. On y retrouve, outre de nombreux éléments de présentation du projet, dont un film grand public qui met en avant les atouts et caractéristiques de ce territoire, un rappel de la genèse de cette aventure qui s’est concrétisée en 2012 par la création d’un syndicat de préfiguration du futur PNR. L’année suivante a été mis sur pied un Conseil de développement, rassemblant de nombreux acteurs locaux fédérés autour du projet, et a été lancée la concertation en vue d’élaborer un diagnostic partagé et de dessiner les grandes lignes de la future charte du parc.

Un document de synthèse qui présente les grandes lignes de la charte

Il a fallu ensuite attendre 2015 pour que soit finalisée cette charte destinée à fixer pour les 15 ans à venir les grandes orientation du nouveau PNR. L’année 2016 a été mise à profit pour lancer la consultation auprès du Conseil national de protection de la nature et auprès des habitants (enquête publique), ainsi que pour permettre aux collectivités concernées de délibérer pour exprimer leur volonté d’adhésion. Et c’est donc en 2017 seulement que le syndicat mixte de préfiguration s’est transformé en syndicat mixte du parc tandis que le décret ministériel de labellisation du nouveau PNR était signé officiellement le 20 décembre dernier.

C’est donc à l’issue d’un long processus de co-construction que voit le jour cette nouvelle structure qui est désormais destinée à protéger et valoriser le patrimoine naturel, culturel et humain de ce vaste espace remarquable, via la mise en œuvre d’une politique cohérente d’aménagement et de développement économique, social et culturel, respectueuse de l’environnement.

La grotte de Ste Marie Madeleine à Plans d’Aups, un des sites emblématique du nouveau PNR (source © Provence verte)

Tout un programme qui va demander beaucoup de diplomatie et de pédagogie pour arriver à concilier les impératifs de préservation d’un écosystème fragile avec les ambitions légitimes des acteurs locaux en matière de développement économique et touristique, où comment marier en bonne intelligence les exploitations de carrières avec la préservation durable des ressources en eau du massif, les nuisances sonores du circuit automobile du Castellet avec le maintien d’une faune d’aigles de Bonelli et de chauve-souris endémiques, l’afflux de touristes avec les nécessités de recueillement autour de la grotte de Sainte Marie-Madeleine, les soucis de préservation du paysage avec le souhait de développer des sites de production d’électricité par centrales photovoltaïques, ou encore l’extension de la viticulture avec le développement d’une agriculture biologique adepte des circuits courts ?

Autant de défis passionnants auxquels le nouveau PNR de la Sainte-Baume va se trouver confronté au jour le jour et qui donnent un aperçu des difficultés de la tâche qui l’attend !

L.V.  

Des villes menacées par la pénurie d’eau ?

15 février 2018

C’est un article publié en janvier 2018 dans la revue Nature Sustainability par deux chercheurs allemands et un collègue américain qui l’affirme : d’ici 2050, les besoins en eau dans les grandes villes vont augmenter de 80 % alors même que l’accessibilité aux ressources en eau va se réduire du fait du changement climatique, ce qui pourrait se traduire par des situations de pénurie.

Déjà aujourd’hui 3,9 milliards de personnes, soit plus de la moitié de la population mondiale, vivent en ville et cette proportion va encore s’accroître pour atteindre 60 voire 90 % de la population d’ici la fin du siècle. Cette augmentation spectaculaire de la population urbaine, couplée avec une demande accrue en confort domestique liée à l’hygiène et à la santé, va inéluctablement se traduire par une forte augmentation des besoins en eau pour approvisionner ces centres urbains.

L’étude de ces chercheurs, qui vient compléter de nombreuses projections allant déjà dans le même sens, s’est focalisée sur 482 agglomérations parmi les plus grandes du monde (dont Paris), totalisant 736 millions d’habitants. Elle a porté sur la période 1971-2000 puis s’est attachée à établir des prospectives sur la base de scénarios classiques de changement climatique et d’évolutions socio-économiques.

L’analyse montre ainsi que, même en considérant que l’approvisionnement des villes est considéré comme prioritaire par rapport à tous les autres usages et sans tenir compte des impacts éventuels sur l’environnement, 16 % des villes sont déjà sujettes à un déficit des ressources en eau de surface par rapport à leurs besoins, et que cette proportion pourrait monter à 27 % d’ici 2050 en prenant en compte les effets du changement climatique.

Situation des 482 villes étudiées : en blanc, celles qui ne sont pas considérées comme vulnérables, en rouge celles qui le sont même si l’affectation des ressources leur est prioritairement consacrée, en bleu et en vert celles qui ne le deviennent que dans des hypothèses plus sévères de priorisation des usages agricoles ou de l’environnement (source : Nature Sustainability)

Si de surcroît on s’attache à préserver les débits minimums à laisser dans les cours d’eau pour y permettre le maintien d’une vie aquatique, alors ce sont près de la moitié des villes étudiées qui risquent de connaître des difficultés d’approvisionnement en eau de surface à l’avenir. Sans surprise, ces grandes agglomérations les plus vulnérables à ce déficit en eau sont situées dans l’Ouest américain (Los Angeles en étant l’exemple emblématique) et dans le Sud de l’Asie, tout particulièrement en Inde.

Pour pallier cette insuffisance des ressources en eaux superficielles, puisées directement dans les cours d’eau, il faudra sans doute recourir davantage aux eaux souterraines. Mais les projections liées au changement climatique mettent toutes en avant un risque de baisse des niveaux des nappes phréatiques, ce qui se traduira par une raréfaction de ces ressources en eau et un renchérissement de leurs coûts d’exploitation.

Le canal de Marseille (photo © Munoz)

Il faudra donc recourir à des transferts d’eau comme on en connaît déjà dans notre région où une large partie des zones urbanisées des Bouches-du-Rhône et du Var est alimentée par de l’eau issue de la Durance et du Verdon. Mais ceci se fera nécessairement au détriment des besoins de l’agriculture locale et l’étude de ces trois chercheurs met donc en exergue le risque de conflits d’usage et la nécessité d’optimiser les procédés techniques d’irrigation (mais aussi de distribution de l’eau potable) afin de limiter autant que possible les fuites et les gaspillages dans un tel contexte de raréfaction de la ressource.

Bref, rien de bien révolutionnaire dans cette étude qui a pourtant été largement médiatisée, y compris dans des journaux comme Les Echos. Mais il n’est quand même pas inutile de rappeler ce type de constat et de tirer la sonnette d’alarme quant à un risque que l’on a tendance à oublier. D’autant que nombre de villes qui ne figurent pas dans la liste des plus menacées, connaissent déjà de sérieuses difficultés pour approvisionner leur population. C’est le cas notamment de Mexico où les coupures d’eau sont déjà monnaie courante et où l’eau est acheminée sur des distances de plus en plus élevées, avec un taux de déperdition très élevé.

« L’eau ne va pas manquer à Sao Paulo » (source © Ricardo Carlos Gaspar / Tlaxcala)

Et l’on pourrait citer bien d’autres exemples du même type, dont Sao Paulo, au Brésil, qui en 2015 a frôlé la pénurie absolue, sauvée in extremis par l’arrivée providentielles de pluies diluviennes, mais aussi Melbourne, en Australie, où les autorités estiment que, d’ici 10 ans, la ville ne sera plus en mesure de faire face aux besoins en eau de sa population.

Et l’actualité s’est fait l’écho également de la ville du Cap en Afrique du Sud, où l’approvisionnement en eau des habitants devient critique après 3 années consécutives de sécheresse qui ont fait drastiquement diminuer les réserves en eau disponibles. Les réservoirs de la ville, qui compte 4 millions d’habitants, sont actuellement à 25 % seulement de leur capacité et les autorités ont décidé que lorsque ce niveau atteindra 13,5 %, les trois-quarts de la population se verront brutalement privés d’approvisionnement en eau afin de réserver les précieuses ressources aux besoins jugés prioritaires, dont les centres de santé et les écoles.

On ne sait pas très bien quand se produira cette coupure d’eau massive mais les projections actuelles la situent pour le 11 mai, ce qui constitue une échéance assez proche ! Ce jour-là, la population privée d’eau sera invitée à se ravitailler auprès de 200 points d’eau soigneusement gardés par les forces de l’ordre et où il sera délivré un quota de 25 l par jour et par personne : à la guerre comme à la guerre…

Point d’eau préparé en prévision de la pénurie au Cap (photo © Anthony Molyneaux / TimesLIVE)

Depuis des mois, la municipalité multiplie les campagnes de sensibilisation pour inciter chacun à restreindre sa consommation, mais celle-ci ne baisse guère et reste largement supérieure au seuil qui permettrait à la ville de passer ce cap alarmant. Même l’augmentation spectaculaire du prix de l’eau qui est passé le 1er février 2018 de l’équivalent de 0,3 à plus de 2 € le m3, n’a semble-t-il guère eu d’impact, du moins jusqu’à présent…

Du coup, les techniciens s’échinent à accélérer la mise en œuvre des projets permettant d’offrir des ressources alternatives. Une première usine de désalinisation de l’eau de mer devrait ainsi entrer en production d’ici la fin du mois, permettant d’offrir 2 000 m3/jour, une goutte d’eau par rapport aux besoins de la ville qui consomme 457 000 m3/jour. D’autres usines sont en construction mais les chantiers ont pris du retard. On envisage donc désormais d’aller puiser dans plusieurs aquifères dont l’un situé sous la montagne de la Table, au risque que ces ressources s’épuisent très rapidement si les pompages excèdent les capacités de renouvellement par infiltration, faute de pluies !

On n’a probablement pas fini de parler de ces problèmes d’approvisionnement en eau de nos grandes agglomérations urbaines…

 L.V.