Archive for the ‘Environnement’ Category

La France déverse ses déchets plastiques dans la mer…

13 juin 2019

En ce 7 juin 2019, veille de la journée mondiale de l’océan, le Fonds mondial pour la nature, plus connu sous son acronyme anglo-saxon WWF, a jeté un nouveau pavé dans la mare, en l’occurrence mare nostrum, la mer Méditerranée de nos lointains ancêtres les Romains. « La mer Méditerranée sombre sous un torrent de plastique » écrit le WWF. Ce n’est pas vraiment un scoop et il faudrait débarquer inopinément d’une autre planète pour ne pas s’en douter…

Ce rapport, qui n’est pas le premier sur le sujet, loin s’en faut, rappelle que les 22 pays qui bordent cette mer intérieure quasi fermée génèrent chaque année 24 millions de tonnes de plastique dont 16 % seulement sont recyclés. Une bonne partie est enfouie ou incinérée. Mais il en reste quand même 600 000 tonnes qui finissent directement dans la mer, intoxiquant progressivement toute la faune marine qui ingère ces déchets plastiques plus ou moins déchiquetés avec le temps.

Déchets sur une plage méditerranéenne (photo archives / Ouest France)

Et la France est loin de faire figure de bon élève. Le WWF lui a même consacré un rapport spécifique intitulé « Guide à destination des décideurs français pour sauver la Méditerranée », rien de moins ! Car selon les analyses du WWF, la France est tout simplement le plus gros contributeurs de tous ces déchets plastiques qui envahissent la Méditerranée. Triste record particulièrement honteux pour un pays qui s’enorgueillit de posséder des systèmes performants de collecte et de traitement des ordures ménagères…

De fait, la France recycle plutôt plus que la moyenne de ses voisins méditerranéens avec un taux de 22 %, mais c’est aussi le plus gros producteur de déchets plastiques avec 4,5 millions de tonnes chaque année à elle seule, de telle sorte que 80 000 tonnes de déchets plastiques, non collectés, sont déversés directement dans la nature. Sur ce stock, on estime que ce sont chaque année pas moins de 11 200 tonnes de plastiques qui finissent ainsi directement dans la mer Méditerranée !

Déchets plastiques accumulés en bord de mer (photo Greece 2F © Milos Bicanski / Go Met)

L’essentiel de ces plastiques qui finissent à la baille proviennent directement des côtes littorales, soit du fait d’une gestion défaillante des dispositifs de collecte, soit du fait des activités de tourisme et de loisir balnéaire fortement génératrices de déchets sur les plages. Le reste est charrié en mer par les fleuves côtiers dont le Rhône qui est le principal exutoire en Méditerranée de tous ces déchets. Les activités nautiques enfin, dont la pêche et le transport maritime, participent au processus : ordures jetées par-dessus bord, débris de filets, casiers à crustacés et autres conteneurs tombés à la mer font partie de ce qu’on peut observer couramment, flottant entre deux eaux ou sédimentant sur les fonds marins.

Plus de 20 % de ces déchets plastiques revient d’ailleurs s’échouer sur les côtes françaises, même si ces dernières sont loin d’être les plus exposées, du fait des courants marins qui poussent plutôt ces éléments indésirables vers d’autres rivages. Cela n’empêche pas que de véritables concentrations de plastiques se retrouvent dans certains secteurs particulièrement exposés dont le delta du Rhône et les baies très urbanisées de Nice et de Marseille où la concentration de plastique dans l’eau de mer peut atteindre 20 g/m3.

Oubliés sur la plage… (photo © Milos Bicanski / Getty images / Huffington Post)

L’impact de cette pollution n’est pas négligeable, y compris paradoxalement sur le tourisme qui en est pourtant largement responsable : qui a envie de se baigner dans une mer où flottent sacs plastiques, gobelets usagés et barquettes en voie de décomposition ? La pêche et le commerce maritime sont aussi impactés avec des filets qui contiennent parfois plus de déchets que de poissons, des hélices qui se bloquent au contact de macro-détritus et des prises d’eau des systèmes de refroidissement qui sont obstruées par les accumulations de matières plastiques. Mêmes les consommateurs de fruits de mer s’en détournent, de crainte d’avoir à ingérer des micro-débris de plastiques…

Déchets de plastiques dérivant au large de la Corse en mai 2019 (photo © WWF.fr / France Bleu)

En mai dernier, France Bleu signalait ainsi une accumulation temporaire de plusieurs milliers de tonnes de plastiques dérivant sur des dizaines de km entre la Corse et l’île d’Elbe, un phénomène observé de manière récurrente dans ce secteur du fait de la disposition des courants marins locaux.

Et le nettoyage de tous ces déchets coûte cher à la collectivité : 1 300 € en moyenne, d’une rive à l’autre de la Méditerranée, la tonne de déchets plastiques ramassée et évacuée. Lorsque le nettoyage des plages est confié à des bénévoles, les coûts baissent, mais peut-on compter éternellement sur la bonne volonté d’une poignée de citoyens militants pour faire le ménage ?

Campagne de sensibilisation contre les déchets en mer, organisée par le Conseil régional Provence Alpes Côte d’Azur dans le cadre de son Plan climat régional

Le WWF ne se contente pas de dénoncer cette situation qui s’aggrave d’année en année, il propose aussi des solutions concrètes qui supposent davantage de volontarisme et des politiques publiques plus rigoureuses : réduire la production de plastique vierge, étendre le recyclage des produits plastiques usagés, généraliser l’interdiction des articles plastiques à usage unique, développer les dispositifs de responsabilité élargie aux producteurs pour renforcer les filières de recyclage, identifier et résorber les décharges illégales à ciel ouvert, inciter les pêcheurs et plaisanciers à rapporter à terre leurs déchets, etc. Ce ne sont pas les idées qui manquent, la volonté politique peut-être ?

L. V.

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Zoom arrière sur le concombre espagnol

11 juin 2019

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

Un ouvrier agricole (noir) dans une ambiance tropicale au milieu d’une végétation luxuriante. L’image est belle. D’immenses lianes occupent l’espace au milieu duquel progresse le travailleur. D’énormes concombres pendent à hauteur d’homme, que l’ouvrier saisit au passage d’un geste fluide et ajoute dans la cagette en plastique bleu qu’il porte en marchant sur une sorte de tapis blanc qui court entre deux serres en plastique.

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

La caméra prend du recul : on voit l’ouvrier agricole empiler sa cagette sur d’autres, identiques, et qui toutes sont remplies à ras bord d’énormes concombres. La caméra prend un peu de hauteur : vive les drones désormais omniprésents dans la prise de vue ! On voit surgir entre deux serres un engin qui transporte un empilement de cagettes toutes chargées de centaines de concombres prêts à être exportés à travers le monde.

Extrait de la vidéo Almeria : la mega-ferme de l’Europe (source © Dezoom / Arte)

Le drone s’élève encore et l’on aperçoit une véritable mer de serres en plastique, immense étendue blanche qui réfléchit le soleil et qui s’étend à l’infini dans toute la plaine d’Almeria, jusqu’aux contreforts montagneux de la Sierra. Pas de commentaire. Juste une musique lancinante et deux inscriptions qui précisent que ces serres, qui forment une gigantesque tâche blanche parfaitement visible sur la photo satellite du Sud de l’Espagne, s’étendent sur 480 km2, soit cinq fois la superficie totale de Paris, et que l’on y produit chaque année 500 000 tonnes de concombres, été comme hiver, qui viennent remplir les supermarchés de toute l’Europe.

Pas de commentaire donc. Un simple plan séquence qui part de la vision humaine puis prend peu à peu du champ et suggère quel peut être l’impact, à l’échelle macroéconomique de la planète, de ce qui n’est à première vue qu’une simple activité agricole anodine mais dont on imagine sans peine les conséquences environnementales lorsqu’elle est pratiquée à une telle échelle.

Ce film, qui est librement accessible sur le site d’Arte, ainsi que sur YouTube, fait partie d’une série de 10 vidéos de 3 à 4 minutes chacun, écrites et réalisées par Sändl-Simon Bouisson et Ludovic Zuili, et coproduites par Arte France, Média365 et La Barone. Toutes sont bâties sur le même principe : on part de l’activité humaine à hauteur d’épaule, et la caméra s’élève peu à peu, plantant le décor et illustrant quelles peuvent être les conséquences de cette activité sur le milieu naturel à plus grande échelle.

Extrait de la vidéo Les fermes circulaires d’Arabie Saoudite (source © Dezoom / Arte)

On y voit notamment les immenses fermes circulaires irriguées d’Arabie Saoudite, sous forme d’une alignée de disques verts formant un tableau géométrique qui attire l’œil et pour lesquelles le seul commentaire rappelle qu’elles consomment à elles-seules près de 90 % des ressources en eau du pays, des ressources puisées en profondeur dans des nappes fossiles dont quatre-cinquièmes du volume disponible ont d’ores et déjà été exploitées.

D’autres sont plus positives, qui illustrent notamment une centrale solaire du Sud de l’Espagne. Mais globalement, la plupart de ces vidéos mettent l’accent sur les travers de notre société consumériste qui exploite sans vergogne les ressources terrestres sans se soucier des conséquences à long terme, à l’image de ces activités de déforestation aux confins de la forêt amazonienne, autour d’une exploitation minière aurifère, ou de cette immense mine de charbon à ciel ouvert qui grignote les terres arables du nord de l’Allemagne, expulsant peu à peu les villages et ses habitants et fur et à mesure de sa progression.

Extrait de la vidéo Arizona : une ville de retraités (source © Dezoom / Arte)

Chacune de ces vidéos chocs, aussi brèves que percutantes, est à visionner, tant pour l’esthétisme des images que pour l’évidence de leur message. Les immenses pelouses en plein désert de la ville de Phoenix, en Arizona, où les golfs occupent une fois et demi la surface des maisons pourtant vastes, comme le gigantesque parking de voitures au sud de l’Angleterre, ou encore l’entrelacs d’autoroutes urbaines au centre-ville de Los Angeles où se croisent 6 millions de voitures pour 4 millions d’habitants.

Extrait de la vidéo Los Angeles : le paradis de la voiture (source © Dezoom / Arte)

Pas de commentaires alarmiste ou moralisant sur ces vidéos. Mais l’effet n’en est que plus saisissant. Des images qui méritent d’être largement diffusées et qui participeront peut-être à cette prise de conscience qui tarde à venir que notre planète, même vue de haut, n’est pas inépuisable…

L. V.

La lessive au glyphosate ?

31 mai 2019

Le sénateur Pierre Médevielle (photo © Didier Goupy / Site P. Médevielle)

Sénateur UDI de Haute-Garonne, Pierre Médevielle est aussi maire de Boulogne-sur-Gesse, une commune rurale de 1600 habitants située près de Saint-Gaudens, en limite du Gers. Peu connu du grand public en dehors de son Sud-Ouest natal, ce pharmacien est pourtant membre de la Commission du développement durable et de l’aménagement du territoire du Sénat, mais aussi vice-président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques.

Présidé par Gérard Longuet et composé de 18 députés et 18 sénateurs, ce dernier organisme a pour mission, « d’informer le Parlement des conséquences des choix de caractère scientifique et technologique afin, notamment, d’éclairer ses décisions ». Il permet ainsi au Parlement de disposer d’une expertise pour éclairer des choix politiques de long terme. C’est dans ce cadre que quatre parlementaires dont Pierre Médevielle ont déposé le 2 mai 2019, à l’issue de 15 mois d’enquête, un rapport intitulé « Évaluation des risques sanitaires et environnementaux par les agences : trouver le chemin de la confiance ».

La mission qui leur avait été confiée avait pour objet, à partir de l’exemple emblématique du glyphosate, de comprendre comment travaillent les agences chargées d’évaluer la dangerosité des produits chimiques à risque, de passer en revue leurs protocoles d’investigations, et de suggérer, par une harmonisation des pratiques en France et en Europe par exemple, des pistes d’amélioration de nature à restaurer la confiance entre ces instituts scientifiques et l’opinion publique. Un véritable travail de fond, sur un sujet brûlant d’actualité qui déchaîne facilement les passions et pour lequel toute la sagesse et l’expérience de notre pharmacien sénateur était attendue afin de débrouiller avec prudence et objectivité un dossier aussi ardu et sujet à controverses.

Épandage de glyphosate dans la Sarthe en mai 2018 (photo © Jean-François Monier / Archives AFP / Géo)

Apprenant que le rapport allait être rendu public, la Dépêche du Midi a naturellement contacté le sénateur le 12 mai dernier, afin de l’interroger sur les conclusions de ces travaux. Et là, surprise ! Pensant sans doute à ne pas froisser ses électeurs issus pour beaucoup du monde agricole, Pierre Médevielle tient en effet au journaliste qui le questionne des propos assez tranchés, affirmant « qu’aucune preuve scientifique ne démontre formellement aujourd’hui la cancérogénité du glyphosate. A la question : le glyphosate est-il cancérogène : la réponse est non ! ». Voilà qui contredit ouvertement les conclusions du Centre international de recherche sur le cancer et relève vaguement de la provocation, surtout quand le sénateur précise que « le glyphosate est moins cancérogène que la charcuterie ou la viande rouge qui, pourtant, ne sont pas interdites ». Les agriculteurs victimes de graves intoxications pour avoir manipulé ce produit apprécieront…

Un dessin signé Xavier Delucq, publié dans le Huffington Post

Mais le sénateur décidément en verve lors de cet entretien avec la presse locale, a fait une autre confidence des plus étrange, affirmant sans ciller et toujours en parlant du glyphosate, le produit actif du Roundup commercialisé par Monsanto, que « cette molécule est ajoutée à nos lessives pour nettoyer les canalisations ». De quoi rendre perplexe le moins averti des citoyens face à une affirmation énoncée avec un tel aplomb par un parlementaire scientifique faisant nécessairement autorité.

On ignorait en effet jusque là que les fabricants de lessive se préoccupaient non seulement de la propreté de notre linge mais également de celles de nos canalisations d’évacuation des eaux usées. On savait certes que le Coca Cola est un excellent déboucheur liquide, mais pas que que Monsanto se positionnait comme auxiliaire des égoutiers et fournisseur d’adjuvant pour lessive multi-usage. A se demander comment de tels secrets de fabrication avaient pu restés cachés jusqu’ici…

Face au tollé soulevé par ses propos, alors même que Pierre Médevielle n’était pas autorisé à s’exprimer publiquement sur le contenu de ce rapport qui n’est toujours pas accessible sur le site de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, le sénateur a prétendu avoir été piégé par les journalistes de la Dépêche du Midi qui auraient grossièrement déformé ses propos au mépris de toute déontologie. L’argument est convaincant car on sait que certains journalistes, surtout non spécialisés sur des sujets techniques aussi pointus, peuvent parfois se méprendre et traduire mal à propos les propos qu’on leur a tenus, croyant bien faire en les exprimant dans un langage plus simple sans se rendre compte qu’ils en modifient le sens.

Cédric Villani (en 2015)

Sauf que la totalité de l’entretien a été soigneusement enregistré par le journaliste qui a réalisé l’interview, lequel se propose bien volontiers de transmettre l’enregistrement à qui le souhaite. Au point que le premier vice président de l’Office parlementaire d’évaluation des choix scientifiques et technologiques, le mathématicien Cédric Villani, a été obligé de se livrer à un délicat exercice de rétropédalage diplomatique pour tenter de venir en aide à son confrère accusé du coup de rouler pour Monsanto : « Je ne vois, à ce stade, aucune raison de douter de l’intégrité de Pierre Médevieille qui, comme ses collègues tout au long des quinze mois de leur mission, a réalisé un excellent travail. Je veux croire qu’il s’agit d’une maladresse : au cours de son entretien, il s’est probablement laissé aller à exprimer des convictions personnelles ».

Reste que la question du glyphosate dans la lessive intrigue… En réalité, il semble que le bon pharmacien de Boulogne-sur-Gesse se soit un peu mélangé les burettes en pensant sans doute à l’acide aminométhylphosphonique, AMPA de son petit nom, qui constitue l’un des composés chimiques les plus fréquemment retrouvé dans les cours d’eau et les nappes souterraines, issu principalement de la dégradation en milieu naturel, du glyphosate utilisé comme herbicide. Mais l’AMPA a aussi une autre origine car il est aussi le résultat de la dégradation des aminométhylène-phosphonates, produits industriels utilisés dans les systèmes de réfrigération et de refroidissement des moteurs, mais aussi dans certains détergents industriels et domestiques (comme adjuvants anticalcaires).

L’eutrophisation des cours d’eau sous l’effet des rejets de phosphates

Ironie de l’histoire, ces phosphonates dans les lessives se sont fortement développés à partir de 2007, lorsqu’a été définitivement interdit l’usage des phosphates dans les détergents textiles ménagers, justement pour limiter les risques d’eutrophisation des cours d’eau. Or les AMPA, qui sont issus de la dégradation de ces phosphonates, ne sont pas éliminés dans les stations de traitement des eaux usées, ce qui explique qu’on les retrouve en proportion croissante dans le milieu naturel. Mais cela n’enlève rien au risque que constitue le glyphosate, non seulement pour la santé humaine, mais aussi pour la qualité de nos milieux aquatiques. Et cela incite en tout état de cause notre sénateur adepte du Roundup à réviser quelque peu ses cours de chimie et ses traités de déontologie…

L. V.

Les stations d’épuration du futur ?

26 mai 2019

Station d’épuration de Carcès dans le Var (photo © Gilbert Rinaudo / Var Matin)

Quoi de plus banal, de plus laid voire nauséabond, qu’une station de traitement des effluents, chargée de purifier tant bien que mal les eaux usées que l’on rejette jour après jour sans trop se soucier de leur devenir ? Il existe en France plus de 20 000 stations d’épuration qui retraitent ainsi chaque année plus de 5 milliards de m3 d’eaux usées, rejetant au passage dans l’atmosphère de grosses quantités de protoxyde d’azote, un gaz à fort potentiel d’effet de serre.

Souvent construites dans des endroits discrets, à l’écart des zones habitées pour ne pas trop déranger le voisinage par une pollution visuelle et parfois olfactive, les stations d’épuration sont bien souvent bâties en zone inondable, près des cours d’eau, afin de pouvoir y rejeter discrètement les eaux plus ou moins propres issues du processus de retraitement, tandis que les boues sont épandues dans les champs, là où les filières agricoles les acceptent.

Rejets d’eaux usées directement dans le Fier à la sortie de la station d’épuration de Cran-Gevrier près d’Annecy, le 11 février 2018, suite à un accident industriel (photo © S.B. / le Dauphiné Libéré)

En cas de fortes pluies, lorsque les réseaux et les installations de traitement sont saturés car les eaux de ruissellement pluvial viennent trop souvent grossir les effluents à traiter, des déversoirs d’orage permettent de rejeter directement les eaux usées dans le milieu naturel sans le moindre traitement : quand la rivière est en crue, le tout est vite dilué et emporté, ni vu ni connu… Et en été, quand les débits des cours d’eau sont au plus bas, il n’est pas rare de voir des panaches d’effluents ou de mousse blanchâtre flotter sur quelque distance à la sortie des canalisations de rejet. Pour ce genre d’incident, la police de l’eau sait se montrer conciliante…

Comme les abattoirs ou les raffineries de pétrole, les stations d’épuration font partie de ces outils indispensables à une vie en société, moderne et confortable, où l’on ne se soucie pas trop des conséquences de nos actes, même si chacun milite de bonne foi en faveur d’un monde plus respectueux de l’environnement : comme chacun sait, l’homme est pétri de contradictions et c’est probablement ce qui fait sa richesse…

Et pourtant, toutes les stations d’épuration ne correspondent pas à cette image, loin s’en faut. C’est même un domaine qui a connu d’énormes progrès en quelques décennies, et qui n’hésite plus à l’afficher. La technique des stations à boues activées, inventée en 1914 par deux Anglais et qui consiste grosso modo à aérer, dans de vastes bassins, les eaux usées pour favoriser le travail de dégradation par les bactéries, se sont multipliées en France à partir des années 1960, d’abord dans les grandes villes puis de plus en plus dans les bourgs ruraux.

La géode qui marque l’entrée de la Géolide, station d’épuration enterrée de Marseille (source © Tourisme Marseille)

 

Ainsi, la station Geolide, aménagée en souterrain près du stade Vélodrome à Marseille et qui traite les eaux de 17 communes dont Carnoux-en-Provence, fait partie de ces installations modernes et efficientes. Construite en 1987 et améliorée en 2008, elle intègre deux étapes successives de traitement, d’abord physico-chimique (dégrillage, désablage, déshuilage, coagulation), puis biologique (biofiltres bactériens), tandis que les boues issues du dispositif sont elles-mêmes traitées près de Sormiou par décantation avant d’être valorisée pour la production de biogaz puis de chaleur après déshydratation.

Station d’épuration de Bastia sud, étendue en 2014 (source © Cabinet Blasini)

Globalement, et malgré les gros efforts d’investissement réalisés ces dernières années, avec l’aide financière massive des Agences de l’Eau, la France a bien du mal à respecter les injonctions de la directive européenne sur les eaux résiduaires urbaines qui date pourtant de 1991. En 2004, le pays a ainsi écopé d’un sérieux avertissement pour 140 grosses agglomérations jugées non conformes, et en 2013, la Cour de justice de l’Union européenne a de nouveau condamné la France pour non respect de ses engagements sur plusieurs sites dont ceux de Bastia et Ajaccio.

Mais on progresse et de plus en plus de stations d’épuration s’équipent avec les techniques les plus modernes d’ultrafiltration membranaire et d’ozonation qui permettent désormais d’éliminer la plupart des polluants résiduels, y compris certains micro-polluants dont on connait maintenant les impacts négatifs sur les milieux naturels mais dont on commence tout juste à mesurer les concentrations.

La récupération des calories présentes dans les eaux usées est aussi un procédé qui se développe de plus en plus, au même titre que la valorisation du biogaz présent dans les boues de traitement, ce qui permet d’améliorer sensiblement le bilan carbone de ces installations très consommatrices en énergie. Et l’on imagine désormais des procédés qui permettent de réutiliser les eaux issues du traitement pour l’arrosage des espaces verts notamment ou d’autres usages sans risque sanitaire, ce qui permet, là aussi, d’améliorer sensiblement l’empreinte environnementale de ces usines.

Vue aérienne de l’usine de traitement Seine aval à Achères (source © SIAAP / Dossier débat public / Doc Player)

Ces développements vertueux ne sont pas l’apanage des seules grosses installations comme celles de Geolide ou encore la station d’Achères ou Seine aval, gérée par le SIAAP en aval de l’agglomération parisienne et qui traite les effluents de quelques 6 millions d’habitants, faisant d’elle la plus grosse station d’épuration en Europe, la deuxième au mode derrière celle de Chicago. De gros progrès ont aussi été réalisés pour les petites stations rurales, avec notamment le développement de la phytoépuration via des filtres plantés de roseaux.

Citons par exemple le cas d’un projet de station d’épuration nouvelle génération qui est en construction sur la commune de Fleury dans l’Oise. Le syndicat mixte d’assainissement des Sablons, qui porte le projet, a en effet fait appel au procédé innovant commercialisé par la société française Sources sous le joli nom de Villa Calypseau. Cette station, dont la mise en service est prévue pour fin 2019 et dont la capacité est de 12 700 équivalents habitants, utilisera un système innovant de traitement biologique, breveté par le groupe néerlandais Nereda et qui repose sur le principe de la granularisation des boues actives. Ce procédé présente le gros avantage de supprimer les bassins de clarification tout en permettant un rendement très supérieur pour la déphosphatation, ce qui permet d’éviter le recours à l’ajout de réactif de type chlorure ferrique tout en diminuant le volume de boues produites.

Maquette de la future station d’épuration de Fleury (source © Villa Calypseau / L’eau, l’industrie, les nuisances)

Un tel dispositif permet du coup de construire des stations d’épuration nettement plus compactes et de dégager des économies substantielles sur les coûts d’exploitation. Celle de Fleury présentera une qualité architecturale particulièrement soignée : de quoi rêver à implanter bientôt les futures stations d’épuration non plus dans les recoins les plus reculés de notre territoire mais de manière bien visible, histoire de rappeler à chacun d’entre nous le devenir de nos eaux usées dont bien peu se soucient au quotidien…

L. V.

Transport aérien : faut-il taxer le kérosène ?

24 mai 2019

Voilà un vieux serpent de mer qui a refait surface à la faveur du mouvement des gilets jaunes, largement initié, rappelons-le, par les protestations contre le renchérissement du coût des carburants à la pompe. Car l’essence, comme maintenant le gas oil font partie des produits les plus taxés malgré leur utilisation des plus courantes…

La Taxe intérieure de consommation sur les produits énergétiques (TIPCE), qui a remplacé en 2014 la TIPP pour intégrer le fait qu’elle porte aussi sur les biocarburants d’origine non pétrolière, une taxe qui est désormais régionalisée depuis 2005, correspond en moyenne à environ 65 centimes pour un litre de gas oil et près de 70 centimes pour un litre d’essence sans plomb. L’écart de taxation entre les deux types de carburants s’est fortement resserré ces dernières années alors que le gazole routier reste sensiblement moins taxé. Et n’oublions pas que se rajoute à cette TIPCE la TVA de 20 % qui est calculée non seulement sur le coût du carburant lui-même, mais s’applique de surcroît à la TIPCE : une taxe sur la taxe, il fallait y penser…

Ravitaillement en kérosène (photo © AFP)

Et pendant ce temps-là, curieusement, le kérosène qui est le carburant utilisé dans l’aviation, reste le seul produit pétrolier totalement détaxé. Voilà en effet qui ne peut qu’interpeller le commun des mortels ! Pourquoi donc accorder une telle faveur au transport aérien dont les usagers sont pourtant majoritairement plutôt issus des classes les plus aisées et qui participe fortement aux émissions de gaz à effet de serre ? Selon les calculs de l’ADEME, un déplacement en avion émet deux fois plus de gaz à effet de serre, par personne transportée et par kilomètre parcouru, qu’un trajet en voiture et 40 fois plus qu’un déplacement en TGV, selon un rapport de l’association Réseau Action Climat.

Certes, à l’échelle de la planète, le transport aérien ne serait responsable que de 3 à 4 % des émissions de gaz à effet de serre, mais le trafic est en plein essor et cette part devrait fortement augmenter dans les années à venir. En France, le nombre de passagers transportés s’est accru de 5 % en 2017 et, dans le monde, on table sur un doublement du trafic qui devrait passer de 4,1 milliards de passagers en 2017 à 8,2 milliards d’ici 2037. L’ONG belge Transport & Environnement estime ainsi que les émissions de CO2 liés au secteur aérien en Europe auraient augmenté de 26,3 % depuis 2013 et note que la compagnie low cost irlandaise Ryanair fait désormais partie des 10 plus gros émetteurs de gaz à effet de serre en Europe, derrière quelques grandes compagnies qui exploitent des centrales électriques à charbon en Allemagne ou en Pologne.

Avion de Ryanair décollant de l’aéroport de Marseille-Provence (photo © Camille Moirenc / AMP / Air Journal)

L’impact environnemental d’une telle activité est donc loin d’être négligeable et il paraîtrait assez logique de la taxer plus durement afin de tenter d’en limiter la croissance en réorientant ces flux de voyageurs vers d’autres modes des déplacement plus vertueux.

Une étude commandée par la Direction générale des transports de la Commission européenne en avril 2017 et que le Monde vient de se procurer, propose d’ailleurs l’instauration au sein de l’Union européenne d’une taxe sur le kérosène à hauteur de 33 centimes par litre, estimant que ce surcoût (qui, au passage, devrait rapporter de l’ordre de 3,5 milliards d’euros au budget français…), répercuté sur le prix du billet devrait permettre de réduire de 10 % le trafic aérien, limitant du même ordre les émissions de CO2 ainsi que les nuisances sonores près des aéroports.

En réalité, on ne voit guère que des avantages à une telle taxation du kérosène et on a un peu de mal à comprendre pourquoi ce carburant est le seul à n’être soumis à aucune taxe, sans compter les subventions publiques qui continuent à être attribuées à ce secteur. Historiquement, cette volonté de favoriser le transport aérien en le soustrayant à toute taxation, résulte d’un accord international, la convention de Chicago, adoptée en 1944, à une époque où les vols commerciaux étaient considérées comme un atout à encourager pour favoriser le commerce mondial, et alors que personne n’imaginait les impacts environnementaux qui pourraient un jour résulter de tels choix.

 

Avions décollant de l’aéroport de Los Angeles (photomontage © Mike Kelley)

Une telle interdiction de taxer les vols internationaux est désormais difficile à contourner car il faudrait, pour y revenir, l’accord des 191 pays membres de l’Organisation de l’aviation civile internationale. Mais rien n’empêche des accords spécifiques entre certains pays membres et l’Europe pourrait très bien être en pointe dans ce domaine. Surtout, rien n’interdit à un pays de taxer les carburants pour ses vols intérieurs. Plusieurs l’ont déjà fait, dont les États-Unis, le Japon, le Brésil ou la Suisse. En France, les vols intérieurs sont d’ailleurs déjà soumis à un taux de TVA mais qui est bizarrement réduit à 10 % sans véritable raison…

En 2010, l’actuel ministre de la Transition écologique, François de Rugy, alors membre d’Europe Écologie Les Verts, dénonçait un régime de faveur « particulièrement choquant d’un point de vue écologique et d’un point de vue social » et dénonçait « une injustice majeure ». Des phrases fortes et sans ambiguïté, mais qu’on ne l’a pas entendu répéter alors que son nouveau collègue, Gérald Darmanin, ministre de l’Action et des Comptes publics, évoquait une idée « sympathique sur le papier » mais qu’il serait bien imprudent d’adopter, sauf peut-être en cas d’unanimité des pays membres de l’Union européenne : ce sera peut-être le cas à l’issue des élections européenne du 26 mai 2019, on peut toujours rêver…

L. V.

Des ruches sur le palais des Papes

14 mai 2019

Vendanges d’automne au Moyen Age (Source : Tacuinum sanitatis, manuel médiéval sur la santé)

On savait les Papes en Avignon grands consommateurs de vins issus de toute la Vallée du Rhône mais aussi de Bourgogne, au point d’ailleurs d’avoir développé leur propre vignoble dès le début du XIVe siècle, à l’initiative de Jean XXII et avec l’aide de vignerons venus de Cahors. Devenu AOC en 1936, ce vignoble désormais connu sous le nom justement de Châteauneuf-du-Pape, reste réputé et l’onction papale n’est sans doute pas pour rien dans sa renommée qui dépasse les frontières.

Le Palais des Papes à Avignon, plus grande construction gothique du Moyen-Age et classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, contient non seulement ce qui fut un temps la plus grande bibliothèque d’Europe, mais aussi une Bouteillerie installée dans l’ancienne salle d’artillerie du palais et qui est devenue un lieu reconnu de dégustation et de vente des Côtes-du-Rhône.

Mais la vigne n’est pas le seul élément emblématique de ce terroir car voilà que la Ville, labellisée depuis 4 ans « territoire d’excellence de la transition énergétique et écologique » et qui a banni depuis 2015 l’usage de tout produit phytosanitaire, vient d’installer sur le toit du Palais des Papes six ruches destinées à produire du miel qui devrait être récolté dès cet automne. L’installation s’est faite en grandes pompes le 21 mars 2019 pour fêter l’arrivée du printemps, et l’information a bien entendu été largement relayée par les médias locaux dont France 3.

Le Palais des Papes à Avignon

C’est l’apiculteur Thierry Azzolin, installé à Eyguières, dans le nord des Bouches-du-Rhône, où il possède déjà 600 ruches et organise de nombreuses animations pédagogiques qui est à la manœuvre pour l’installation et l’exploitation de ces ruches et des 90 000 abeilles déjà en place. Des ruches lestées pour résister au mistral et calorifugées pour limiter les excès d’insolation : on n’est jamais trop prudent !

Juchée sur le toit de la tour Saint-Laurent, sur la façade sud du monument, dans un secteur interdit au public et à l’écart des circuits de visite, la colonie est amenée à se développer rapidement car la reine peut pondre jusqu’à 2000 œufs par jour à la belle saison, en mai-juin. Il est d’ailleurs prévu également l’installation d’une ruche pédagogique dans les jardins du Palais des Papes qui sont en cours de réhabilitation jusqu’en 2020 et qui devraient être largement plantés en espèces mellifères.

Trois des six ruches installées sur le toit du Palais des Papes d’Avignon (photo © Sylvie Garat / France3 Provence Alpes)

Pour l’apiculteur et au-delà de la vue imprenable sur la ville qui se déploie depuis la toiture du Palais, le lieu est en effet idéal en partie justement du fait de son caractère très urbanisé : « en milieu urbain et surtout sur la ville d’Avignon, il y a zéro pesticide. C’est très arboré et très humide du côté du Rhône, donc il y a forcément beaucoup de fleurs, et les abeilles peuvent en profiter aisément ».

Un vrai coin de paradis donc pour les abeilles qui de plus en plus viennent chercher refuge en ville, loin des pesticides qui sont désormais omniprésents en milieu rural et qui déciment les colonies malgré l’interdiction récente des fameux néonicotinoïdes depuis le 1er septembre 2018, et en attendant celle du glyphosate qui tarde un peu… La pratique se développe d’ailleurs de plus en plus et on peut désormais observer des ruches sur l’Opéra de Paris, les Invalides, le Musée d’Orsay ou encore l’Académie Française. Trois ruches avaient même été installées en 2013 sur le toit de la sacristie attenante à la cathédrale Notre-Dame de Paris, produisant chacune 25 kg de miel par an en moyenne. La bonne nouvelle est que les 200 000 abeilles qui y cohabitent ont semble-t-il survécu à l’incendie de la toiture !

Plus de 700 ruches recensées sur les toits de Paris ! (photo © Patrick Kovarik / AFP / Le Point)

En Avignon, c’est l’entreprise Melvita, une société de cosmétiques bio créée en 1983 précisément par un apiculteur et basée en Ardèche, qui a financé l’opération via une donation de 40 000 € au Fonds de mécénat du Palais des papes. Et c’est l’office de tourisme de la Ville qui se charge des animations pour valoriser et faire connaitre le projet, prévoyant même d’installer très prochainement une webcam sur le toit de la tour pour que chacun puisse suivre en direct l’évolution des abeilles et la progression de la colonie. En Avignon, même les abeilles sont sous vidéo-surveillance…

L. V.

En Écosse, la guerre des écureuils fait rage

5 mai 2019

Chaque pays a sa ligne de démarcation. Pendant longtemps, c’est le mur d’Hadrien, longue fortification de plus de 100 km et flanquée d’environ 300 tours de défense, érigée à partir de 122 après J.C., qui servit de frontière physique entre la province romaine de Bretagne (pas celle d’Astérix, qui était alors l’Armorique, mais celle qui constitue l’Angleterre actuelle) et l’Écosse avec ses redoutables tribus guerrières dont les Calédoniens.

Un écureuil roux (photo © Helen Haden / Flickr.com / BFMTV)

Mais c’est une nouvelle guerre qui fait désormais rage dans cette région : celle qui oppose les écureuils roux autochtones à une population d’envahisseurs, leurs cousins gris américains. Et la frontière mouvante qui sépare les lignes des deux armées en campagne s’appelle la Highland Red Squirrel Protection Line, autrement dit, la ligne de protection des écureuils roux des Highlands. Située au Sud de l’Écosse, cette démarcation fait l’objet de soigneuses observations de la part d’un consortium d’associations menées par le Scottisch Wildlife Trust et le Red Squirrel Survival Trust qui ont pris fait et cause pour protéger les 120.000 écureuils roux de la région présents principalement au nord de l’Écosse, dans les Highlands et à l’état résiduel dans quelques poches des Lowlands.

Autrefois très présents sur tout le territoire britannique, les écureuils roux ont en effet quasiment disparu du paysage en dehors du nord de l’Écosse, puisque leur population totale sur l’ensemble de la Grande-Bretagne est désormais estimée à moins de 140 000 individus. Inversement, la population des écureuils gris, en pleine expansion, dépasse désormais les 2,5 millions et il suffit de se promener dans n’importe quel jardin public, à Londres comme à Édimbourg pour en apercevoir de nombreux spécimens qui viennent manger dans la main des touristes émerveillés.

Écureuil gris à Saint-James Park à Londres (source © Un pied dans les nuages)

L’écureuil roux, Sciurus vulgaris, encore très présent en France où on peut l’observer sur l’ensemble du territoire sauf en Corse et sur les îles méditerranéennes, a une aire de répartition qui couvre l’ensemble de l’Europe et en Asie, et ceci depuis environ 3 millions d’année. On l’observe depuis le Japon jusqu’en Sibérie et en Chine, ainsi que dans la plupart des pays européens à l’exception de quelques zones comme l’Islande ou la Sicile, et désormais l’Angleterre où il a été complètement décimé en quelques années, supplanté par les cohortes d’envahisseurs gris…

La concurrence entre les deux espèces est en effet largement inégale. L’écureuil gris, Sciurus carolinensis, venu des forêts américaines, est beaucoup plus adapté aux forêts de feuillus où il tire notamment profit des glands et se reproduit plus vite, y compris pendant les périodes de disette relative, ce qui lui permet de coloniser très rapidement les milieux forestiers européens où il provoque d’ailleurs des ravages en rongeant l’écorce des jeunes arbres.

Carte de répartition des observations d’écureuils gris et roux en Ecosse (source © Saving Scotland’s Red Squirrels)

Il est de plus porteur sain d’un virus mortel pour son congénère roux, le parapox-virus, si bien que le contact entre les deux espèces se traduit pour l’écureuil roux par la transmission d’une maladie mortelle, dite aussi variole de l’écureuil. Toute ressemblance historique avec la manière dont les populations amérindiennes ont été décimées par l’arrivée des colons espagnols au XVIe siècle serait bien entendu purement fortuite…

Toujours est-il qu’en Grande-Bretagne et désormais surtout sur le front écossais, la guerre à l’écureuil gris fait rage comme l’a bien relaté un documentaire récent diffusé sur Arte et qui montre un garde-chasse s’échinant à piéger et abattre les centaines d’écureuils gris qui pullulent dans le massif forestier dont il a la charge, tandis que certains restaurateurs se font une spécialité de cuisiner ce nouveau gibier très prisé par leurs clients. Comme s’en faisait l’écho récemment Ouest France, croquettes et lasagnes à l’écureuil sont devenues un must de la gastronomie Outre-Manche !

Une situation en réalité quelque peu paradoxale quand on apprend, au détour d’une interview diffusée dans ce reportage aussi pédagogique qu’objectif, que la disparition des écureuils roux en Grande-Bretagne, a été en réalité largement amorcée avant l’invasion de leurs cousins américains. Au XIXe siècle, la population d’écureuils roux dans le pays dépassait les 3,5 millions d’individus. Mais l’animal faisait alors l’objet d’une chasse impitoyable avec des sociétés de chasse qui s’en faisaient une spécialité. Le Club des écureuils des Highlands aurait ainsi à lui seul exterminé pas moins de 150 000 écureuils roux en une cinquantaine d’années !

Un écureuil gris (photo © Ian Prestin / Flickr.com / Ouest France)

Toujours est-il que c’est précisément pour repeupler leurs parcs désertés par ces petites bêtes d’apparence si sympathique que de riches propriétaires terriens britanniques ont importé vers 1870 des écureuils gris d’Amérique, avec le succès que l’on connaît… Et l’histoire est en train de se reproduire en Italie où les populations d’écureuils gris, introduits de la même manière, sont en train de se propager rapidement dans le nord du pays, laissant présager une arrivée probable en France un jour ou l’autre.

D’ailleurs, il existe déjà en France deux espèces d’écureuils considérées comme invasives. La première est l’écureuil à ventre rouge, originaire de Taïwan et observé dans la nature à partir de la fin des années 1960 après avoir été introduit par le propriétaire d’une maison du Cap d’Antibes. Cette espèce est désormais implantée sur une aire qui s’étend sur les communes voisines mais dont l’extension semble pour l’instant contenue par l’autoroute A8. En revanche, le seconde espèce, qui est celle du Tamia de Sibérie ou écureuil de Corée, vendue en animalerie depuis les années 1970, est désormais présente dans une bonne douzaine de sites principalement en région Ile-de-France.

Une martre des pins (photo © University of Aberdeen / Sciences et Avenir)

La bonne nouvelle pour les écureuils roux d’Écosse, est paradoxalement que se développe de nouveau l’un de leurs prédateurs naturels, la martre des pins… C’est en effet ce qu’ont mis en évidence des chercheurs de l’Université d’Aberdeen, à l’issue de patientes observations scientifiques dans le Highlands. Leur publication, astucieusement intitulée Les ennemis de mes ennemis sont mes amis, parue en mars 2018 dans la revue Proceedings of the Royal Society, montre en effet que le retour de ce petit mustélidé, qui fait l’objet de programmes de protection depuis les années 1980 après avoir été décimé, chassé pour sa fourrure et pourchassé pour sa mauvaise réputation de préleveur de gibier, favorise les écureuils roux dans leur combat inégal contre leurs cousins américains.

Ces derniers, moins méfiants car provenant d’un milieu où la martre n’est pas présente, constituent un mets de choix pour leur prédateur comme l’ont bien montré les chercheurs en observant des boîtes à nourriture servant d’appât. Les écureuils gris s’y attardent sans méfiance et sont croqués en priorité par les martres comme l’attestent les poils d’écureuils retrouvés dans les déjections de ces dernières.

Corrélations observées entre les population de martres et d’écureuils gris et roux (source © Sheehy and al., The enemy of my enemy is my friend: native pine marten recovery reverses the decline of the red squirrel by suppressing grey squirrel populations, mars 2018)

Du coup, les écureuils roux s’en portent mieux et on observe une corrélation très nette entre les populations de ces 3 espèces : là où la martre des pins prolifère, l’écureuil gris décline et l’écureuil roux relève la tête : une belle histoire, détaillé notamment sur le site Zoom Nature, à méditer pour quiconque se pique de vouloir réguler les espèces animales dans leur milieu naturel…

L. V.

Une géode géante bientôt visitable

30 avril 2019

La ville espagnole de Pulpi, avec ses 9000 habitants, située dans la province d’Almeria, en Andalousie, ne constitue pas, loin s’en faut, une destination touristique mondialement connue. Et pourtant, les choses pourraient bien changer car cet été les visiteurs qui viennent ici plutôt pour la qualité des plages de sable fin vont pouvoir découvrir une véritable merveille naturelle : la plus grosse géode visitable du monde !

La géode de Pulpi (source © Ayuntamiento de Pulpí / Traveler)

Cette géode fabuleuse, sans doute celle qui est la mieux préservée au monde, est une immense cavité en forme d’entonnoir, de 8 m de longueur et 1,70 m de hauteur, formant un vaste volume creux de plus de 10 m3, entièrement tapissé de cristaux géants de gypse, dont certains atteignent 2 m de longueur.

Cristaux de gypse en fer de lance du Bassin parisien (source © Infraordinaire)

Découvert en 1999 dans l’ancienne mine de fer et de plomb de Pilar de Jaravia, creusée à partir du milieu du XIXème siècle dans les flancs de la Sierra del Aguilὸn, à 60 m de profondeur et à 3 km du littoral, cette géode a été classée comme monument naturel. Le gypse, un sulfate de calcium, est un matériau relativement banal qui est exploité pour la fabrication du plâtre. Les cristaux de gypse sont donc très fréquents à la surface de la terre et on en trouve de très beaux, en fer de lance, dans les Marnes à gypse du Bassin parisien notamment où d’anciennes carrières souterraines ont été exploitées jusque récemment, en particulier dans le secteur de Belleville et des Buttes Chaumont, au nord de Paris.

Ce sont des circulations d’eaux chaudes hydrothermales chargées en sulfate de calcium qui ont percolé à travers les fissures de la roche et qui, en se refroidissant, ont formé lentement ces cristallisations magnifiques que l’on observe actuellement. La mine elle-même a fermé dans les années 1970 et il a donc fallu près de 30 ans ensuite pour que des membres du Groupe minéralogiste de Madrid découvrent en décembre 1999 cette immense cavité de sidérite tapissée d’énormes cristaux de gypse dans la mine abandonnée. A la recherche de minéraux, le groupe a débouché une sorte de couvercle qui dissimulait l’accès à la grotte magique ! Dedans, les cristaux affleurent des murs, du sol, du plafond et leur pureté permet d’observer les gouttes d’eau prisonnières à l’intérieur depuis des milliers d’années !

La géode de Pulpi (source © Ayuntamiento de Pulpí / Traveler)

Vingt ans exactement après cette découverte exceptionnelle, la Géode géante ouvrira donc au public et l’on pourra l’observer de visu. Jusque-là en effet, l’unique manière de visiter la grotte souterraine était virtuelle, grâce à l’utilisation de lunettes de réalité augmentée qui permettent de s’immerger en trois dimensions dans un univers virtuel.

En fait, cette géode géante n’est pas la plus grande connue au monde puisqu’elle est largement surpassée par une autre curiosité de la nature qui se situe dans l’État de Chihuahua au Mexique. Là aussi, cette géode fabuleuse a été découverte à l’occasion de travaux miniers dans la mine de Naica exploitée pour le plomb, le zinc et l’argent, dans des conditions particulièrement extrêmes puisqu’on y observe des circulations d’eau souterraines dont la température monte jusqu’à 58 °C. Les mineurs, qui travaillent ici dans un taux d’humidité de 100 % et exposés à de tels températures sont obligés de porter des équipements spéciaux et doivent se relayer toutes les 2 heures !

La grotte aux épées accessible aux visiteurs (source © Voyageurs du Net)

C’est en 1910 qu’a été découverte dans cette mine une très belle cavité tapissée de cristaux de sélénite d’une très grande beauté, baptisée la grotte des épées.

Mais il a fallu attendre l’an 2000 pour que deux mineurs, les frères Delgado, occupés à creuser un nouveau tunnel d’aération, découvrent la plus fabuleuse des géodes, à une profondeur de 290 m et dans un environnement fort peu hospitalier caractérisé par des températures de 45 °C et un taux d’hygrométrie de 95 %. Des conditions tellement extrêmes qu’il est impossible d’y rester plus de 10 minutes d’affilée !

Cristaux géants de gypse dans la grotte de Naica (source © Voyageurs du Net)

En 2006 toutefois, un physicien a l’idée de créer un vêtement de protection spécifique contenant des tubes d’eau réfrigérée et muni d’un système respiratoire qui permet d’explorer enfin cette immense géode en donnant aux scientifiques la possibilité de rester une petite heure sur place. Et le spectacle en vaut la peine puisque la géode contient des cristaux de gypse dont le plus gros atteint 13 m de longueur et 2 m de diamètre !

Vue de la grotte aux cristaux dans la mine de Naica (extrait vidéo de Romain Tea Time)

Les conditions très particulières de ce milieu extrême ne permettront cependant jamais d’ouvrir cette grotte aux visiteurs et d’ailleurs l’accès même à cette géode fabuleuse est très probablement voué à disparaître lorsque la mine de Naica fermera ses portes et que les hommes arrêteront de pomper les eaux pour permettre son exploitation actuelle. Un tel spectacle, aussi extraordinaire soit-il, est donc destiné à devenir un jour totalement inaccessible…

L. V.

La Ciotat, plus belle baie du monde, après celle d’Ha Long…

28 avril 2019

La baie d’Ha Long, située dans le nord du Vietnam est connue mondialement pour ses milliers d’iles karstiques au relief déchiqueté baignant dans des eaux turquoises, formant un écosystème tropical d’une grande richesse et créant un paysage fabuleux qui attire des millions de touristes chaque année. Inscrite au Patrimoine mondial de l’humanité par l’UNESCO en 1994, le site a aussi été sélectionné en 2011 comme l’une des sept merveilles de la nature, au même titre que les chutes d’Iguazu, à la frontière entre le Brésil et l’Argentine, ou la Montage de la Table, qui domine la ville du Cap en Afrique du Sud.

La baie d’Ha Long au Vietnam

Cette baie fabuleuse fait également partie du club très select des Plus belles baies du Monde aux côtés notamment de la baie de San Francisco en Californie, celle des Saintes en Guadeloupe, le golfe de Girolata en Corse, ou encore la baie de Diego-Suarez à Madagascar ou celle du Siné Saloum au Sénégal.

Créée en mars 1997 à Berlin, cette association internationale, qui est aussi une marque déposée, regroupe actuellement 41 membres issus de 27 pays et qui, tous, se caractérisent par des golfes marins constituant des écosystèmes remarquables, abritant une faune et une flore d’une grande richesse faisant l’objet de mesures de protection spécifiques, considérés comme emblématiques sur le plan local et national, tout en disposant d’un potentiel économique certain. Des critères multiples qui ont permis d’intégrer déjà plusieurs sites métropolitains tels que la baie de Somme, le Golfe du Morbihan ou encore la Baie du Mont Saint-Michel. Le siège de l’association est d’ailleurs situé à Vannes, dans le Golfe du Morbihan même si la présidente est la Portugaise Maria das Dores Meira.

Et voilà donc que la baie de La Ciotat vient de rejoindre officiellement ce club très fermé des plus belles baies du Monde. Une décision annoncée le 27 mars 2019, à l’issue de la visite sur place début mars de Daniel Robo, maire de Vanne et vice-président Europe de l’association, et de Guy Rousset, représentant de la baie de Tadoussac au Québec et ancien président de la structure.

Vue aérienne de la baie de La Ciotat (source © Ville de La Ciotat)

C’est le directeur de l‘office de tourisme de La Ciotat, Jean-Jacques Rodriguez, qui avait monté le dossier de candidature et a soutenu le projet en mettant en avant les principaux atouts de cette baie que certains appellent localement le Golfe d’Amour : son environnement naturel bien entendu avec notamment l’ïle Verte, située à quelques encablures de la côte et relativement préservée, mais aussi ses calanques ocres de Figuerolles et du Mugel, ces reliefs abrupts et déchiquetés du Bec de l’Aigle ou encore les somptueuses falaises de Soubeyranes, parmi les plus hautes d’Europe et qui s’intègrent au cœur du Parc National des Calanques.

Vue aérienne de l’ïle verte et du Bec de l’Aigle (source © Géo)

Le dossier insistait aussi sur l’histoire de cette baie au passé historique très riche, marqué notamment par une activité nautique très intense, centrée pendant longtemps autour des chantiers navals mais qui a su rebondir vers d’autres activités économiques liées en particulier au yatching de luxe, et bien sûr sa fréquentation touristique intense avec ses plages interdites aux fumeurs.

Voilà en tout cas une bonne nouvelle pour le tourisme ciotaden qui se porte déjà plutôt bien. Une nouvelle que le maire de La Ciotat, Patrick Boré, a salué avec toute la finesse qui le caractérise en déclarant aux journalistes de La Provence : « On est vachement fier. Touristiquement, c’est une reconnaissance internationale et une excellente vitrine pour les investisseurs et pour les entreprises ». Pas besoin d’être grand devin pour pressentir que l’argument figurera en bonne place dans sa prochaine campagne pour les municipales dans un an : voila qui ne pouvait pas mieux tomber !

L. V.

Trains en retard : record battu par la SNCF en 2018 !

20 avril 2019

« Deux choses sont infinies » avait coutume de dire malicieusement le physicien Albert Einstein, « l’univers et la bêtise humaine, mais pour ce qui est de l’univers, je n’en ai pas la certitude absolue ». Le théoricien de la relativité générale avait de fait combattu cette notion d’expansion de l’Univers à laquelle sa théorie a pourtant permis d’apporter une explication physique satisfaisante.

Et on observe depuis que ce phénomène d’expansion inéluctable ne concerne pas que l’univers. Année après année, force est de constater que le changement climatique global qui affecte notre planète sous l’effet des actions humaines subit également un mouvement d’expansion comparable, même si l’on a depuis longtemps identifié quelles seraient les mesures à prendre pour enrayer enfin ce phénomène et revenir progressivement à un équilibre plus durable pour la survie de l’humanité.

Curieusement, bien d’autres phénomènes semblent, comme ce dernier, échapper à toute volonté humaine et s’aggraver d’année en année. Il en est ainsi des écarts de revenus entre riches et pauvres, mais cela semble aussi concerner… les retards de train à la SNCF !

L’année 2018 n’a pas échappé à la règle et la publication du rapport annuel de l’Autorité de la qualité de service dans les transports (AQST) est venu, s’il en était besoin, confirmer ce que tous les usagers réguliers des transports ferroviaires français avaient pu constater par eux-même et bien malgré eux, à savoir, comme l’a elle-même reconnue la SNCF selon Le Monde : « 2018 a été, sans conteste, une année particulièrement difficile pour les clients du train ».

On ne saurait mieux dire en effet… Selon l’AQST, dont l’objectif est de contribuer à améliorer la qualité de transport des voyageurs terrestres, maritimes et aériens en France, 2018 a été la plus mauvaise année en tout cas depuis la création de cette Autorité en 2012… On y a noté en particulier une forte augmentation du taux d’annulation des TGV : 7,8 % d’entre eux ont été supprimés alors que ce taux était jusque là très faible : 0,3 % en 2016 et 1 % en 2017. Leur niveau de ponctualité s’est également fortement dégradé puisque 17,8 % des TGV en 2018 ont accusé un retard alors que cette proportion était respectivement de 11,5 % et de 14,5 % les deux années précédentes, ce qui traduit là aussi une incontestable dégradation continue de la qualité du service, en particulier sur les nœuds ferroviaires les plus sollicités tels que la Gare de Lyon à Paris, ou encore celle de la Part-Dieu à Lyon et bien évidemment la gare Saint-Charles à Marseille.

Un dessin signé Boutant

Mais ce n’est pas mieux pour les autres catégories de train et en particulier les Intercités qui sont vraiment à la peine. Leur trafic est en net repli, du fait de la suppression de nombre de lignes : il ne reste plus que 46 liaisons Intercités en 2018 contre 67 en 2017 ! Et malgré ce recentrage, le taux de retard s’envole à 17,2 % (contre 14,6 % l’année précédente) tandis que le taux d’annulation augmente de plus de 60 % en passant de 1,1 % à 1,8 %.

Curieusement, seuls les TER (Trains express régionaux) s’en tirent plutôt bien, même s’ils accusent eux aussi une légère augmentation du taux d’annulation (passé en un an de 1,9 à 2,1 %) et surtout du taux de retard qui a augmenté de 9,1 à 9,6 % entre 2017 et 2018. Mais les disparités régionales sont très importantes en la matière et l’usager quotidien de la ligne sinistrée Marseille-Aubagne ne sera pas surpris d’apprendre que la région PACA est précisément celle de France où la situation est la plus catastrophique avec un taux d’annulation de 4,2 % (soit près d’un TER sur 20 qui est purement et simplement supprimé) et un taux de retard de 13,4 % : plus d’un train régional sur 10 en région PACA arrive en retard !

Taux d’annulation des TER par région (hors Ile-de-France) en 2018 (source © rapport annuel AQST)

Les plus optimistes noteront que ce taux s’est néanmoins légèrement amélioré depuis 2017, contrairement à l’Occitanie où il s’est dégradé au point de prendre désormais la tête du peloton… Quant aux banlieusards parisiens, ils seront ravis d’apprendre que la situation s’est améliorée sur le RER A, mais qu’en 2018 aucune des lignes du RER ni du réseau Transilien n’a réussi à atteindre les objectifs de ponctualité fixés par Ile-de-France Mobilité dans le contrat qui le lie aux opérateurs…

Dessin signé Goubelle, publié dans La Charente Libre

Les raisons invoquées pour expliquer un tel fiasco général sont nombreuses, depuis les impacts de la grève perlée qui a largement paralysé le réseau ferroviaire national entre le 3 avril et le 28 juin jusqu’à la panne électrique colossale qui a rendu la gare Montparnasse totalement inopérante le 27 juillet et a gravement perturbé le trafic ferroviaire dans l’Ouest de la France pendant 3 jours consécutifs. Et ceci sans parler des intempéries climatiques telles que les crues de la Seine et de la Marne en janvier 2018, mais surtout les effets de la canicule qui a sévi fin juillet-début août, et la tempête sévère qui a balayé une partie du territoire métropolitain en octobre-novembre.

Toujours est-il que l’année 2018 a connu une baisse significative du flux de voyageurs dans le trafic ferroviaire, ce qui est assez inédit et ne va guère dans le sens d’un report accru des déplacements vers les transports en commun les moins polluants ! Cette baisse du trafic a atteint 3 % pour le TGV et est peu significative pour les TER mais elle a été de 23,6 % pour les liaisons intercités, sans doute au bénéfice de la voiture et des cars Macron

Un dessin signé Olivero

On pourrait certes se consoler en constatant que dans les transports aériens la situation n’est guère plus enviable et que la SNCF n’est pas la seule à avoir du mal avec la ponctualité. Pour ce qui est des vols intérieurs du moins, la qualité s’est là aussi dégradée en 2018 avec un retard moyen qui est passé de 42 à 46 mn, un taux d’annulation qui a augmenté de 1,1 à 1,4 % depuis 2017 et une proportion de vols arrivant en retard qui est passée en un an de 17 à 18,2 %. Des chiffres qui ne sont donc guère plus reluisant que ceux de la SNCF mais qui n’ont pourtant pas empêché le trafic aérien d’augmenter encore de 5,1 % en France durant l’année 2018 : encore une raison de désespérer pour les défenseurs de la cause ferroviaire…

L. V.

Les sources de l’Huveaune prises d’assaut…

13 avril 2019

Comme chacun sait, la ville de Carnoux se situe dans le bassin versant de l’Huveaune même si la commune a toujours refusé d’adhérer au Syndicat intercommunal de l’Huveaune dont la création remonte pourtant à 1963 et qui est chargé notamment de l’entretien des berges de ce cours d’eau. Le syndicat porte pourtant depuis 2015 un contrat de rivière destiné à fédérer différents acteurs en vue d’une meilleure gestion globale du bassin versant de l’Huveaune, tant il est vrai que la qualité de l’eau d’une rivière dépend beaucoup de la manière dont les riverains situées tout au long de ses affluents gèrent leurs eaux pluviales et leurs eaux usées.

Les contours du bassin versant de l’Huveaune (source © Syndicat du bassin versant de l’Huveaune)

Le syndicat, dont les membres sont désormais la Métropole Aix-Marseille-Provence et la Communauté d’agglomération Provence verte,  est aussi chargé de la prévention des inondations qui peuvent être redoutables du fait de l’urbanisation qui s’est développée dans toute la vallée. Certains ont encore en mémoire la crue dévastatrice de 1935 et celle de 1978 au cours de laquelle le fleuve côtier a très largement débordé sur l’autoroute Aubagne-Marseille, construite il est vrai dans le lit majeur de la rivière.

L’Huveaune en crue à l’entrée d’Aubagne en 2008 (source © photothèque SIBVH)

Toujours est-il que l’Huveaune n’est pas seulement ce fleuve dont les eaux en crue viennent déverser sur les plages du Prado tous les détritus amassés au long de son cours, de la bouteille en plastique à la batterie usagée en passant par le canapé deux places légèrement défraichi, négligemment déposé sur les berges pour éviter d’avoir à faire le détour à la déchetterie. C’est aussi un cours d’eau méditerranéen dont certains tronçons ont été admirablement préservés malgré l’urbanisation et les usages industriels développés sur ses berges.

L’Huveaune prend sa source dans le département du Var, sur la commune de Nans-les-Pins, à 590 m d’altitude, dans le Vallon de la Castelette, rattaché au massif de la Sainte-Baume. Les sources du cours d’eau constituent un lieu de ballade très prisé localement. Un des accès les plus aisés pour s’y rendre part justement de la commune de Nans-les-Pins et permet, à l’issue d’une ballade très agréable en sous-bois, de rejoindre les vasques d’eau laiteuse d’une couleur bleu lagon qui se succèdent en cascade dans le cours supérieur de l’Huveaune.

Les sources de l’Huveaune (photo © Lionel Duval / Bienvenue à Marseille)

Formées de travertin, c’est-à-dire de concrétions qui se déposent lorsque l’eau souterraine, qui s’est chargée en calcium dissous lors de sa traversée du massif calcaire, débouche à l’air libre, ces vasques sont une pure merveille et la ballade attire forcément de nombreux amoureux de la nature.

Cette année cependant, pour les deux derniers week-end du mois de mars, sous l’effet d’un temps printanier et d’un post très abondamment commenté publié sur Facebook par le site Bienvenue à Marseille, le site a connu une affluence totalement inhabituelle qui a mis en émoi les habitants de la petite commune de Nans-les-Pins et dont les médias se sont largement fait l’écho puisque même  FR3 en a tiré un reportage télévisé !

Extrait du journal Var Matin, édition du lundi 1er avril 2019 (source © post Facebook Axelle Delgove)

Le dernier week-end de mars, la mairie de Nans a recensé plus de 1500 visiteurs sur un site qui n’en accueille d’habitude que quelques centaines. La situation sur place est devenue intenable sous l’effet de centaines de véhicules qui débarquent dès le matin, se garent comme ils peuvent, entravant même les passage des véhicules de secours. Certains n’hésitent pas à arracher les barrières dans ce site qui fait pourtant désormais partie du Parc naturel régional de la Sainte-Baume, afin de pouvoir se rapprocher des départs de sentiers. Le site n’étant pas équipé de poubelles, dans le but d’inciter les randonneurs à repartir avec leurs déchets, nombre de touristes ne craignent pas de laisser leurs tas de détritus sur place…

Les sources de l’Huveaune (photo © Lionel Duval / Bienvenue à Marseille)

Face à un tel afflux dans un site aussi vulnérable, classé Natura 2000, la maire de Nans-les-Pins, Pierrette Lopez, a dû prendre un arrêté municipal pour interdire l’accès en véhicule au chemin communal destiné aux interventions des secours et le Préfet a été interpellé afin de trouver les moyens de réguler ce flux incontrôlable de visiteurs.

De quoi confirmer, s’il en était encore besoin, que tourisme de masse et respect des milieux naturels fragiles ne font jamais très bon ménage !

L.V.

L’agriculture sans pesticide : fiction ou fantasme ?

27 mars 2019

C’est bien une fiction qu’a imaginée la journaliste Juliette Nouel dans ce reportage d’anticipation publié dans la revue l’Actuariel en mars 2019, édité par l’agence Accroche-Press’ et accessible sur le site LinkedIn. Nous sommes en 2029, et la scène se passe chez Lucile et Raphaël qui cultivent depuis 5 ans une dizaine d’hectares de pommiers et 1 ha de maraîchage, sans aucun engrais ni pesticide. Petits extraits du reportage (fictif) :

Entre chaque rangée de pommiers, des bandes fleuries aux tons blancs, violets et surtout jaunes égayent le verger. Lucile, la maîtresse des lieux, les couve d’un regard… technique. « Ces fleurs ne sont pas là pour faire joli, mais pour héberger ce qu’on appelle les auxiliaires, les insectes prédateurs de ceux qui ravagent nos pommiers. » Couleurs et formes des pétales, périodes de floraison… rien n’est laissé au hasard pour attirer ces précieux alliés durant toute la belle saison. Lucile pointe du doigt : « Là, ce sont des larves de chrysopes. Elles se gavent de pucerons pendant leur développement. C’est un auxiliaire préventif parfait car il s’active dès le printemps. Les larves de coccinelles prendront ensuite le relais. »

Souvenons-nous : tout comme la mobilisation pour le climat, la mobilisation pour une agriculture biologique s’est brusquement emballée en 2019. En février, une étude sur la disparition des insectes parue dans la revue Biological Conservation fait des projections terrifiantes. Un quart de la biomasse des insectes va s’éteindre dans les dix ans. Principale accusée de cette hécatombe : l’agriculture intensive. Ce même mois de février, l’ONU sort le tout premier rapport mondial sur l’état de la biodiversité, qui sous-tend nos systèmes alimentaires. Verdict : cette biodiversité disparaît de façon alarmante, ce qui met en danger notre sécurité alimentaire. L’agriculture intensive est encore sur le banc des accusés. Enfin, à la fin de l’année, un consortium d’épidémiologistes européens publie une étude prouvant l’effet cancérigène de la consommation de fruits et légumes porteurs de résidus de pesticides. « Cette étude épidémiologique, qui incluait 50 000 personnes, a joué le rôle d’un détonateur, se souvient Lucile. Jusqu’ici, on pouvait toujours critiquer la taille ou la composition de la cohorte et pointer des biais. Mais, cette fois, il n’y avait plus de polémiques possibles et, surtout, l’étude démontrait l’effet cocktail sur la santé de différents pesticides, même à faible dose. »

Manifestation contre les pesticides à Listrac dans le Médoc en 2017 (photo © Guillaume Bonnaud / Sud-Ouest)

En janvier 2020, Johanna, une Allemande de 17 ans, crée le hashtag #StopTakingThePest, qui enflamme les réseaux sociaux. Mais cette fois, ce n’est pas la grève de l’école que les jeunes Européens entament, mais la grève de la faim. « On s’allongeait sur le sol devant les institutions parlementaires pour signifier que nous allions tous mourir de leur inaction. Quand le mouvement a commencé à se propager, ça a été la panique et chaque État a dû prendre des mesures immédiates pour stopper la contagion. »

Dans toute l’Europe, les équivalents du mouvement Nous voulons des coquelicots, créé en France à l’été 2018, font pression. La Commission européenne, qui venait de mettre en route la PAC 2021-2027, doit tout remettre à plat. Elle adopte le scénario TYFA (Ten Years For Agroecology in Europe), proposé en octobre 2018 par l’Iddri et à l’origine destiné à être totalement opérationnel en… 2050. Dix ans pour se débarrasser des pesticides, mais aussi des engrais azotés : « Par volonté de cohérence, il fallait aussi s’attaquer aux engrais, précise Raphaël. Ils dégagent du protoxyde d’azote, un gaz à effet de serre au pouvoir réchauffant 300 fois plus puissant que le CO2 sur une durée d’un siècle. »

Lucile et Raphaël ont bien sûr démarré leur exploitation en bio dès l’origine. Pour se passer des pesticides de synthèse, qui s’attaquent non seulement aux insectes, mais aussi aux champignons, aux parasites et aux mauvaises herbes, ils ont mis en place un arsenal de solutions. « La lutte biologique n’est qu’un outil parmi d’autres, explique Lucile. La protection mécanique à l’aide de filets est aussi très utile, par exemple contre les carpocapses, des papillons nocturnes qui pondent leurs œufs dans les pommes. On utilise aussi la confusion sexuelle. Il s’agit de diffuser des phéromones, qui imitent la signature des femelles et déboussolent les mâles. Grâce à l’écologie chimique, on peut aussi agir sur les composés volatils émis par les plantes et brouiller les pistes des insectes ravageurs quand ils cherchent à identifier leurs cibles. »

Pour accéder chez François et Marie, les parents de Lucile, il faut passer par un chemin creux entre deux talus plantés de jeunes arbres. Le chemin débouche sur ce qui était autrefois une exploitation de 400 hectares couverts à 100 % par des céréales, principalement du blé et du maïs. Aujourd’hui, les légumineuses sont beaucoup plus présentes : luzerne, lentilles et pois. Et, surprise pour cette région qui ne pratiquait pas du tout l’élevage, une vingtaine de vaches paissent dans une vaste prairie. Pour remplacer les engrais chimiques par des engrais organiques, la reconnexion entre production animale et production végétale est en effet déterminante.

Mais pourquoi les bovins ? « Ils ont un avantage déterminant par rapport aux porcs : ils se nourrissent d’herbe et peuvent donc entretenir les prairies », souligne Raphaël. Car c’est là l’autre pilier de la transition : le redéploiement massif des prairies naturelles. « Leurs sols sont plus riches en biomasse microbienne et en biodiversité que les sols des cultures. Elles sont aussi vingt fois moins sensibles à l’érosion et filtrent mieux les eaux. Enfin, elles permettent la fixation du carbone et contribuent donc à la lutte contre le changement climatique », énumère Raphaël. En broutant l’herbe, les ruminants ont un autre atout majeur : ils ne sont pas en compétition alimentaire avec les hommes, contrairement aux porcs et même aux volailles, qui sont nourris avec des céréales. Fini les colossales importations de tourteaux de soja (dont la culture en Amérique du Sud participait, de surcroît, à la déforestation) destinés à nourrir le bétail.

Champ de lentilles

« On ne cultive presque plus de blé : une même parcelle n’en produit que tous les sept ans. Le reste du temps, c’est seigle et avoine, et des légumineuses riches en protéines et destinées à l’alimentation humaine. Les légumineuses ont un système racinaire puissant qui étouffe les mauvaises herbes vivaces et, en plus, elles fixent l’azote dans le sol, ce qui permet de se passer des engrais chimiques », détaille François. Le couple a donc réussi à casser le cercle vicieux où les engrais azotés favorisaient le développement de plantes productives mais fragiles et qui nécessitaient toujours plus de pesticides.

Tous ces bouleversements ont bien sûr eu des répercussions sur le régime alimentaire des Européens, qui contient désormais beaucoup plus de légumineuses, de fruits et de légumes. « C’était d’ailleurs le point de départ de la réflexion des chercheurs de l’Iddri, rappelle Lucile. Nous mangions trois fois trop de sucre et deux fois trop de protéines animales, ce qui avait d’énormes répercussions en santé publique. » Elle conclut: « L’Union européenne a été pionnière dans cette révolution. Nous faisons désormais figure de modèle pour tous ceux qui n’ont rien fait ou pas assez et qui voient s’effondrer tous les écosystèmes vitaux pour l’agriculture. »

A quand la mise en pratique d’un tel scénario qui ne demande qu’à devenir réalité ?

L. V. 

Centrales à charbon : Gardanne fait de la résistance !

23 mars 2019

La centrale à charbon de Gardanne (photo © Frédéric Speich / La Provence)

C’était une des promesses de campagne du candidat Emmanuel Macron : d’ici le 1er janvier 2022, il n’y aura plus de centrale à charbon en fonctionnement sur le sol français. Une promesse qu’il avait d’ailleurs confirmée à plusieurs reprises depuis son élection, déclarant ainsi au magasine Forbes en mai 2018 : « EDF et Uniper, des entreprises très classiques, ont beaucoup résisté. Mais j’ai décidé de dire très clairement que nous allions les fermer. Je leur ai dit : Nous allons vous aider, mais nous allons les fermer. Il n’y a pas d’autre choix.” »

Une attitude volontariste et sans ambiguïté qui figurait d’ailleurs dans le Plan climat présenté en juillet 2017 par le ministre de l’écologie de l’époque, un certain Nicolas Hulot et qui précisait (en gras dans le texte !) : « Nous accompagnerons, dans le cadre de contrats, l’arrêt des dernières centrales électriques au charbon d’ici 2022». Un engagement qui a d’ailleurs été rappelé dans le Programmation pluriannuelle de l’énergie présentée en novembre 2018.

Bref, la volonté politique est là et le discours est clair. Mais la réalité est légèrement différente et certains commencent à douter fortement que la promesse puisse être tenue dans les délais. Comme l’explique le journaliste Nabil Wakim dans une série d’articles très documentés publiés sur ce sujet dans Le Monde, il ne reste en réalité que 5 centrales thermiques à charbon en activité sur le sol métropolitain, une dizaine d’entre elles ayant déjà été fermées par EDF entre 2013 et 2015. Celle du Havre et les deux unités de Cordemais, près de Saint-Nazaire, sont exploitées par EDF. Celle de Saint-Avold, en Moselle, et celle de Gardanne (construite dans les années 1950 par Charbonnage de France et située en réalité sur la commune voisine de Meyreuil) ont été rachetées par le groupe allemand E.ON, et désormais exploitées par Uniper, une structure dont le siège est à Düsseldorf, issue de la réorganisation d’E.ON en 2016 et qui compte pas moins de 14 000 salariés.

Extrait d’un article publié par Le Monde en date du 11 mars 2019

L’objectif de la fermeture de ces centrales est difficilement contestable puisqu’il s’agit de réorienter la production d’électricité vers des énergies moins impactantes en matière d’émission de gaz à effet de serre, le charbon étant considéré de ce point de vue comme la solution la pire qui existe : en France, les centrales thermiques à charbon ne représentent plus que 1,6 % de la production d’électricité nationale mais elles sont à l’origine de 25 % des émissions de CO2 du secteur, l’équivalent de 4 millions de véhicules !

A Gardanne, E.ON a d’ailleurs annoncé dès 2012 sa volonté de transformer une des deux unités de production en centrale à biomasse, un projet qui s’est concrétisé à partir de 2016 mais qui a été stoppé dès 2017 suite aux recours déposés par des associations environnementales locales. Un exemple qui illustre bien les difficultés à faire évoluer ces centrales à charbon dans les délais fixés par le politique.

La centrale thermique de Provence, à Gardanne, avec sa cheminée de 297 m de hauteur, le troisième plus haut édifice de France derrière la Tour Eiffel et le viaduc de Millau (photo © Gérard Julien / AFP / Le Monde)

En Loire-Atlantique, la situation n’est pas plus simple car la centrale de Cordemais, qui fonctionne depuis la fin des années 1960, est indispensable à l’alimentation en électricité de la péninsule bretonne dépourvue de centrale nucléaire. La dernière unité qui fonctionnait encore au fioul a été arrêtée en mars 2018, mais EDF conditionne l’arrêt définitif des deux unités de production au charbon à la mise en service de la centrale à gaz de Landivisiau, des interconnections avec le Royaume-Uni et du futur EPR de Flamanville, cette dernière, initialement prévue en 2012 étant désormais annoncée pour fin 2019, si tout va bien…

Comme à Gardanne, le site de Cordemais réfléchit d’ailleurs à une reconversion de la centrale pour l’utilisation de la biomasse, via le projet Ecocombust qui vise à utiliser de vieilles palettes et des déchets de bois comme combustible, mais l’exemple de Gardanne fait réfléchir… Embourbé dans le dossier, l’Allemand Uniper est d’ailleurs en train de jeter l’éponge. Il a ainsi annoncé le 24 décembre dernier, selon l’Usine Nouvelle, être entré en négociation exclusive pour la vente de ces deux sites français à l’entreprise tchèque EPH (Energetický a průmyslový holding), contrôlée par le milliardaire Daniel Křetínský, par ailleurs actionnaire du Monde et désormais propriétaire de l’hebdomadaire Marianne.

Stock de bois sur le site de la centrale de Gardanne (photo © Pierre Isnard-Dupuy / Reporterre)

On ne sait pas encore très bien ce que l’énergéticien tchèque compte faire de ces acquisitions sinon qu’un accord semble se dessiner pour une reconversion au gaz de l’usine de Saint-Avold dont l’exploitation pourrait même être confiée à Total qui se frotte déjà les mains. Quant à la centrale charbon de 600 MW implantée à Meyreuil, les personnels se sont mis en grève dès le 7 décembre 2018, à l’appel de la CGT, pour protester préventivement contre tout risque de fermeture des installations.

Le gouvernement a nommé en décembre un délégué interministériel pour accompagner l’évolution des 4 sites concernés et la température monte progressivement à Gardanne où l’inamovible maire communiste de 83 ans, Roger Meï, à la tête de la ville depuis 1977, se fait un plaisir de souffler sur les braises en rappelant que « ici, le charbon fait partie de notre identité depuis toujours » alors que celui qui est brûlé à la centrale est acheminé par bateau depuis l’Australie, la Colombie ou l’Afrique du Sud voire les États-Unis. A Gardanne, les esprits s’échauffent et le délégué CGT local, Nicolas Casoni prévient : «s’ils ferment la centrale comme ça, on va mettre le département à feu et à sang, on a déjà prévenu le Préfet !».

Manifestation dans les rues de Gardanne en mars 2019 contre la fermeture de la centrale (photo © Nicolas Vallauri / La Provence)

Selon la Provence, une manifestation a ainsi rassemblé autour de 500 personnes, jeudi 21 mars 2019 dans les rues de Gardanne où le mouvement de grève se poursuit. Le ton monte entre ceux qui veulent défendre coûte que coûte le statu quo et les 174 emplois qui bénéficient du statut protecteur des Industries électriques et gazières, misant sur des évolutions technologiques à venir pour limiter les impacts environnementaux de l’activité, et ceux qui essaient d’imaginer des pistes de reconversion du site industriel, plus en phase avec les impératifs de la lutte contre le changement climatique. Qui a dit que la transition écologique serait un long fleuve tranquille ?

L. V.

Glyphosate : enfin un soupçon de transparence européenne ?

19 mars 2019

A quelques mois désormais des prochaines élections au Parlement européen qui se dérouleront en métropole le dimanche 26 mai 2019, voilà une information qui ne devrait pas laisser totalement indifférents les citoyens appelés aux urnes. Surtout ceux qui reprochent à l’Union européenne ses décisions souvent considérées comme opaques et orientées, surtout soucieuses de favoriser l’intérêt des multinationales et du libre-échange, voire de céder aux sirènes des lobbies les moins avouables…

Le Tribunal de l’Union européenne (source © Toute l’Europe)

Le Tribunal de l’Union européenne vient en effet de rendre public, par un communiqué de presse en date du 7 mars 2019, sa décision de désavouer une des agences européennes, l’EFSA, qui refusait obstinément de communiquer les éléments scientifiques sur lesquels elle avait pourtant fondé son avis en novembre 2015 quant à l’absence de nocivité du glyphosate pour la santé humaine. Un avis lourd de conséquences alors que quelques mois plus tôt, en mars 2015, le Centre international de recherche contre le cancer qui dépend de l’OMS, affirmait que le glyphosate, la molécule active du Roundup, l’herbicide fétiche de Bayer-Monsanto, était un « cancérogène probable ».

C’est en tout cas sur la base de l’avis scientifique de l’EFSA, suivi en mars 2017 de celui de l’Agence européenne des produits chimiques (ECHA), que l’Union européenne avait décidé, contre toute attente, le 27 novembre 2017, par 18 pays sur 28, de prolonger de 5 ans l’autorisation d’utilisation du glyphosate, jusqu’en décembre 2022 donc.

L’EFSA (European Food Security Authority, en français dans le texte), créée en 2002, est en effet l’agence européenne en charge d’évaluer les risques environnementaux et sanitaires de toute la chaîne alimentaire, et notamment de donner un avis scientifique, en principe impartial, sur les risques éventuels liés aux produits phytosanitaires dont fait partie le glyphosate.

Sauf que l’instance a été beaucoup critiquée pour les nombreux conflits d’intérêt qui concernent directement près de la moitié de ses membres, mais aussi pour sa très grande proximité avec les industriels de l’agro-business et l’opacité dont elle a fait preuve dans moult dossiers. En septembre 2017, de nombreux médias dont Libération rapportaient des faits troublants dénoncés notamment par La Stampa et The Guardian concernant des échanges très étroits entre l’EFSA et  la Glyphosate Task Force, un consortium de plus d’une vingtaine d’industriels utilisant ce produit et mené par Monsanto.

Le rapport final de l’EFSA comportait une centaine de pages copiées directement du dossier de demande de réautorisation émis par Monsanto. De plus, les lobbyistes de la Glyphosate Task Force ont eu accès direct au rapport de l’EFSA pour le relire et le corriger plus d’une semaine avant sa finalisation afin de bien s’assurer qu’il ne comportait aucune information gênante pour leurs affaires. Un privilège bien évidemment refusé aux associations environnementales impliquées dans le dossier…

Epandage de produit phytosanitaire (photo © Countrypixel / Stock.adobe.com / La Croix)

Plus grave encore, l’EFSA a toujours refusé de fournir les études scientifiques sur lesquelles elle avait fondé ses différents rapports certifiant que le glyphosate ne présentait aucun danger pour la santé humaine. Déjà en 2014, un chercheur indépendant, Anthony Charles Tweetdale, avait soumis à l’EFSA une demande d’accès aux deux études de toxicité sur lesquelles l’agence s’était appuyée pour déterminer la dose journalière admissible de glyphosate.

Une demande qui s’était soldée par un refus, de même que lorsque 4 députés européens, dont la Française Michèle Rivasi, ont réclamé en 2017 à l’EFSA d’accéder aux résultats et analyses des études sur la cancérogénéité du glyphosate. Dans les deux cas, l’EFSA a justifié sa décision en arguant du fait que « la divulgation de ces informations pourrait porter sérieusement atteinte aux intérêts commerciaux et financiers des entreprises ayant soumis les rapports d’étude » ou encore que « il n’existait pas d’intérêt public supérieur justifiant la divulgation ».

Michèle Rivasi, députée européenne EELV (photo © Tim Douet / Le Lanceur)

Une telle attitude ne pouvait naturellement que renforcer la suspicion de collusion, même si Michèle Rivasi reste plus mesurée, constatant simplement que « L’EFSA est une épine dans le pied du Parlement. Ils ont tellement peur des procès que peuvent leur intenter les multinationales comme Monsanto, qu’ils n’osent pas agir contre leurs intérêts ».

Le Tribunal de l’Union européenne a donc été saisi et, bonne surprise !, il vient de rendre son verdict le 7 mars 2019 donc, en donnant raison aux requérants. Son argumentaire est imparable et rejette sans la moindre ambiguïté les arguties mises en avant par l’EFSA. Selon son arrêt, «une institution de l’Union, saisie d’une demande d’accès à un document, ne peut justifier son refus de le divulguer sur le fondement de l’exception relative à la protection des intérêts commerciaux lorsque les informations contenues ont trait à des émissions dans l’environnement ».

Les juges enfoncent le clou en démontrant qu’un herbicide comme le glyphosate est, par nature, destiné à être libéré dans l’environnement, et donc sujet à émettre sa substance active dans l’environnement. Il serait d’ailleurs bien difficile de prétendre le contraire dans la mesure où les analyses effectuées depuis des années à travers toute l’Europe dans les cours d’eau comme dans les nappes souterraines révèlent la présence quasi-systématique de glyphosate et de son dérivé classique l’AMPA (acide aminométhylphosphonique).

Le siège de l’Agence européenne de sécurité des aliments à Parme

Le tribunal conclut donc sans ambage que « le public doit avoir accès non seulement aux informations sur les émissions en tant que telles, mais aussi à celles concernant les conséquences à plus ou moins long terme de ces émissions. En effet, l’intérêt du public est précisément de savoir non seulement ce qui est ou sera rejeté dans l’environnement, mais aussi de comprendre la manière dont l’environnement risque d’être affecté par les émissions en question ».

Un véritable camouflet donc pour l’agence européenne, qui a néanmoins 2 mois pour faire appel de cette décision, de même d’ailleurs que le groupe Monsanto qui est directement concerné par le sujet et s’était allié à l’EFSA pour l’occasion. Un beau succès en tout cas pour les 4 eurodéputés à l’origine de cette bataille homérique, dont l’élue Verts Michèle Rivasi qui a naturellement saluée cette « victoire historique ». Même l’EFSA a feint de s’en réjouir, estimant sans rire que cet arrêt « fournit une orientation à l’EFSA et aux autres organismes chargés d’interpréter la législation de l’UE sur l’accès du public aux documents ». Heureusement en effet que la Justice est en mesure de faire cet effort de pédagogie pour aider de pauvres experts scientifiques (sinon objectifs) à saisir les fondements de notions aussi complexes que celles touchant à l’intérêt général et au respect de l’environnement…

L. V. 

Investissements pétroliers : on brade !

17 mars 2019

Au pays des fjords et de l’or noir… (crédit photo © Reuters / La Tribune)

L’annonce est passée totalement inaperçue en dehors des milieux d’affaire avertis où elle a pourtant fait l’effet d’une petite bombe : le 8 mars 2019, le fonds souverain norvégien, l’un des plus gros investisseurs mondiaux, a annoncé qu’il allait se désinvestir progressivement des compagnies d’exploration et de production pétrolière, et ceci pour des raisons purement financières… De quoi assurément jeter un doute sur la capacité de ce secteur à survivre à la transition énergétique qui s’amorce…

Car ce n’est pas la première fois que ce fonds souverain jette un tel pavé dans la mare. En 2015 déjà, il avait annoncé urbi et orbi qu’il arrêtait d’investir dans le secteur du charbon, et cette fois pour des raisons principalement environnementales, jugeant que cela était incompatible avec une politique responsable vis-à-vis des impacts sur le changement climatique global.

De là cependant à assumer une telle décision pour ce qui concerne la production pétrolière, il y avait un grand pas à franchir pour un fonds qui a été créé justement pour gérer la manne pétrolière sur laquelle la Norvège a assis tout son développement économique depuis la découverte des vastes gisements pétroliers en Mer du Nord à la fin des années 1960. En Norvège même, l’exploitation pétrolière entame son déclin, même si le pays se classait quand même encore en 2017 au 14ème rang mondial pour la production pétrolière et au 7ème rang pour la production de gaz naturel (dont la Norvège reste le deuxième exportateur mondial derrière la Russie). Selon Challenges, Gaz et pétrole représentent encore plus de la moitié des exportations norvégiennes et alimentent plus de 20 % des revenus de l’État.

Plateforme pétrolière d’Oseberg, dans la mer de Norvège, en 2007 (photo © Helge Hansen / Scanpix / Reuters)

Il a donc fallu pas moins de 2 ans de réflexion et de débats politiques intenses pour arriver à une telle décision de la part du gouvernement norvégien qui est à la tête de deux fonds souverains, l‘un destiné aux investissements dans le pays, le Government Pension Fund-Norway, et l’autre d’ampleur mondiale, le Government Pension Fund-Global (Fonds gouvernemental de pension pour l’étranger), dit aussi « Fonds pétrolier ». Ce dernier est un véritable mastodonte puisqu’il capitalise plus de 1000 milliards de dollars et contrôle à lui seul 1,4 % de la capitalisation boursière mondiale, avec des participations dans plus de 9000 entreprises à travers la planète.

Siv Jensen, chef du Parti progressiste et ministre des finances de Norvège, à Oslon en janvier 2016 (photo © Larsen, Hakon Mosvold / AFP)

On conçoit donc qu’une annonce de cet ordre de la part d’un tel géant boursier constitue un signal fort qui ne peut passer totalement inaperçu dans le monde feutré des traders de tout poil. En l’occurrence, le GPFG a annoncé qu’il allait se dessaisir progressivement de 7,5 milliards d’actifs investis dans des entreprises tournées exclusivement vers l’exploration et la production pétrolière, et ceci uniquement pour des raisons financières comme l’a expliqué, selon lenergeek, la ministre norvégienne des Finances, Siv Jensen, indiquant que « l’objectif est de réduire la vulnérabilité de notre richesse commune face à un recul permanent du prix du pétrole ».

La décision n’est pas neutre puisque ce fonds souverain détient à lui seul 37 milliards d’actifs investis dans l’industrie pétrolière. Pour autant, une entreprise comme Total, deuxième capitalisation du CAC 40 et dont le fonds souverain norvégien détient 2,02 % des actions, devrait être à l’abri d’un tel repli stratégique car son activité est plus diversifiée. Même si le message est fort, ce n’est donc pas, loin s’en faut, le signal d’arrêt de la production pétrolière mondiale qui a encore de beaux jours devant elle, même si l’Agence internationale de l’Energie estime désormais que le pic mondial de production pétrolière devrait être atteint en 2037, après l’avoir longtemps prédit pour l’année…2006.

Il n’en reste pas moins que le geste n’est pas anodin, d’autant que l’argument économique mis en avant ne trompe personne. Les évolutions récentes du prix du pétrole n’expliquent pas en effet à elles seules une telle décision, quoi qu’en disent les responsables norvégiens. Après avoir connu un point bas historique début 2016 à 30 dollars le baril, soit plus ou moins le même niveau que dans les années 2001-2003, le cours était en effet sensiblement reparti à la hausse ces derniers temps jusqu’à dépasser les 80 dollars le baril à l’automne 2018, de quoi, on s’en souvient, alimenter la révolte des Gilets jaunes face à une augmentation significative des prix à la pompe. Depuis, le prix du Brent était retombé à 50 dollars fin 2018, mais il est désormais reparti à la hausse depuis le début de l’année et se négocie actuellement à 67 dollars le baril.

Evolution des prix du baril de pétrole (cours du Brent en dollars) depuis fin 2018 (source infographie © Express Live)

Un prix de marché en hausse significative et une annonce de raréfaction des réserves alors que la demande mondiale ne cesse d’augmenter : tout indique donc que les arguments qui ont poussé le fonds souverain norvégien à annoncer une telle décision ne sont pas d’ordre purement économique mais traduisent une stratégie plus politique. De fait, on sait désormais que si l’humanité brûle la totalité des réserves pétrolières actuellement prouvées, la planète court à sa perte puisque cela se traduira mécaniquement par une augmentation de la température moyenne d’au moins 6 °C, ce qui nous expose à des situations irréversibles dont les impacts seront totalement incontrôlables. Seules des techniques, pour l’instant mal maîtrisées et encore au stade expérimental, d’absorption du CO2 pourraient être compatibles avec une telle option, mais c’est là que l’argument économique intervient car cela renchérirait fortement le coût d’une telle source énergétique face à d’autres ressources renouvelables et moins émettrices de gaz à effet de serre.

Schéma de principe de sequestration du CO2 : projet Total sur le site de Lacq (source © Total 3 Cube / Cité-sciences)

C’est donc bien malgré tout un signal fort que le gouvernement norvégien vient d’adresser au monde industriel et financier : reste à voir si les traders à courte vue sauront capter le message et en tirer enfin les conséquences pour réorienter progressivement leurs investissements vers des filières plus durables…

L. V.

Fos-sur-Mer : silence, on meurt…

13 mars 2019

Flamands roses devant le vieux village de Fos-sur-Mer (source © Go-Met)

Le golfe de Fos, situé à une petite cinquantaine de kilomètre au nord-ouest de Marseille, entre le delta du Rhône et l’étang de Berre, pourrait être un véritable coin de paradis avec le village médiéval perché de Fos-sur-Mer qui domine l’immense plaine de la Crau, ses belles plages de sable fin, son spot de windsurf et ses étangs où se prélassent fréquemment des groupes de flamands roses.

Sauf que, depuis le début des années 1970, ce secteur admirablement situé a fait l’objet d’un développement industrialo-portuaire de grande ampleur. Le port autonome de Marseille y a creusé de multiples bassins entre Lavéra (sur la commune de Martigues, côté Est) et Port-Saint-Louis du Rhône (côté ouest, en limite de la Camargue) pour y accueillir les immenses porte-containers, mais aussi les pétroliers et les minéraliers. Cette activité portuaire intense s’est accompagnée de l’installation de nombreuses activités industrielles lourdes liées au raffinage, à la pétrochimie, à la sidérurgie ainsi que des cimenteries. Et en 2010, cerise sur le gâteau, la Communauté urbaine de Marseille a choisi d’y installer son gigantesque incinérateur d’ordures ménagères…

A Fos-sur-Mer, on compte désormais 17 usines dont 15 sont classées Seveso, parmi lesquelles l’usine sidérurgique Arcelor-Mittal qui vient d’écoper d’une amende de 15 000 € pour rejets non conformes à la réglementation. Le secteur est devenu la plus grande zone d’activité industrielle encore en activité en Europe, avec 40 000 emplois. Les 16 000 habitants de la ville de Fos bénéficient très largement de cette manne économique dont les retombées ont permis aux collectivités locales un très haut niveau d’équipement en services publics.

A Fos-sur-Mer, on se baigne sous le vent des fumées d’usine… (photon© Florian Launette / Maxppp)

Mais ils écopent aussi des nuisances et des risques sanitaires qui accompagnent nécessairement ce type d’activité. Dès 1971 y a été créé le premier Secrétariat  permanent pour la prévention des pollutions industrielles (SPPPI) de France, suivi en 1972 par la création de l’association AIRFOBEP, en charge de surveiller la qualité de l’air dans l’ouest des Bouches-du-Rhône et qui a fusionné en 2012 avec AtmoPACA pour former la nouvelle structure Air PACA, dénommée depuis 2018 AtmoSud (un véritable jeu de piste…). C’est aussi dans ce secteur qu’a été créé en 1991 le CYPRES, désormais centre d’information pour la prévention des risques majeurs, et qui s’intéresse surtout aux risques industriels particulièrement présents du fait de cette multitude et cette proximité d’activités dangereuses.

Le site d’Arcelor-Mittal à Fos-sur-Mer (photo © Jean-Paul Pelissier / Reuters / Le Monde)

Pas de quoi cependant rassurer totalement la population qui a le sentiment, depuis des années, de vivre exposée à un environnement délétère, même si le renforcement progressif de la réglementation et des contrôles a permis de réduire très significativement les rejets industriels dans l’air et surtout dans l’eau. Une crainte d’autant plus forte que les différentes études qui se succèdent depuis des années (37 jusqu’en 2017 !), engagées uniquement par les services de l’État et les industriels eux-mêmes affirment toutes qu’il n’y a aucun problème sanitaire localement : « circulez, il n’y a rien à voir ! »

Il a fallu l’action opiniâtre de certains acteurs de la société civile et d’organisations environnementales telles que l’Association de défense et de protection du littoral du golfe de Fos (ADPLGF) pour que finalement, en 2015, soit lancée l’étude FOS-EPSEAL, « étude participative en santé environnement ancrée localement », une première européenne, financée par l’ANSES (Agence nationale de sécurité de l’alimentation, de l’environnement et du travail) et conduite auprès de 816 personnes habitant à Fos-sur-Mer et Port-Saint-Louis-du-Rhône.

Carte montrant les quartiers enquêtés dans de cadre de l’EPSEAL et les principaux sites industriels du secteur (source © rapport final FOS-EPSEAL, janvier 2017)

Publié en janvier 2017, ce rapport confirme enfin l’état pour le moins préoccupant de la situation sanitaire locale avec notamment un taux de cancer deux fois plus élevé que pour la moyenne nationale (11,8 % contre 6 %) et des taux de prévalence également très inhabituels pour certaines maladies telles que l’asthme (15 % contre 10 % en moyenne nationale) ou le diabète (12,9 % contre 5,2 %) : 63 % des personnes interrogées déclarent souffrir d’une maladie chronique alors que ce taux ne dépasse pas 36 % à l’échelle nationale. Pas de quoi rassurer les populations, mais du moins de quoi renforcer leur pugnacité pour pousser les pouvoirs publics à mieux prendre en compte la situation.

Depuis, les choses s’accélèrent un peu. Le 26 janvier 2018, l’association Air PACA a ainsi dévoilé les résultats de son projet SCENARII, mené dans le cadre du Plan régional santé environnement, et destiné à quantifier, à l’aide d’indicateurs de risques, l’impact de la pollution atmosphérique sur la santé dans 66 communes du pourtour de l’étang de Berre. Pour 39 substances polluantes prises en compte ont été établies des cartes d’émission et de concentration des polluants dans l’atmosphère, ainsi que des indicateurs de risques sanitaires pour la population exposée.

Carte des excès de risque individuel liés au cumul des émissions polluantes (source © AtmoSud)

Là aussi, les résultats sont édifiants puisque 7 des 39 substances étudiées (particules diesel, dioxyde d’azote, particules fines PM10 et PM2,5, benzène, dichloroéthane et butadiène, ces trois dernières étant spécifiques de l’activité industrielle locale) présentent sur l’ensemble du secteur des concentrations supérieures aux valeurs de gestion. Pour 4 d’entre elles, cela représente, pour les effets cancérigènes, des niveaux de risques supérieurs au seuil de vigilance. Les secteurs les plus exposés, situés près des principaux axes de transport et de certains sites industriels sont clairement identifiés. Plus grave encore, l’étude met en évidence que les effets cumulés de ces différentes substances nocives concernent en réalité la totalité de la population étudiée, ce qui n’a rien de rassurant…

D’autant que le 12 février 2018, d’autres résultats d’analyses menées depuis 2015, ont été rendus publics cette fois par l’association ADPLGF. Des échantillons alimentaires de produits locaux (viande de taureau des Alpilles, mouton, fromages de chèvre, huile d’olive, moules, œufs, etc.) ont été analysés par deux laboratoires indépendants grâce au financement d’une association créée localement pour aider un petit garçon décédé à trois ans d’un cancer. Et ces analyses confirment que toute la chaîne alimentaire du secteur est largement imprégnée de PCB, métaux lourds et dioxine, certains échantillons dépassant même les normes réglementaires en dioxines/furanes et PCB-DL

Proximité des usines et des habitations à Fos-sur-Mer (extrait du documentaire Les fumées du silence / © Babel Doc)

Tout confirme donc, comme l’Agence Régionale de Santé l’avait reconnu du bout des lèvres dans les colonnes du journal Marsactu début 2018, que le secteur est « une zone inégalitaire pour la santé » par rapport au reste du territoire, « liée à l’environnement particulièrement impacté par l’industrie et le trafic routier et maritime ».

Voilà qui est dit, mais cela ne suffira sans doute pas à rassurer la population, surtout après le reportage plus qu’alarmant diffusé le 4 février 2019 par France 3. Intitulé Les fumées du silence, ce documentaire écrit par Nina Hubinet et réalisé par Pierre-Jean Perrin, insiste notamment sur les dangers des émanations riches en benzopyrène, un cancérigène très agressif, qui s’échappent des fours de l’usine Arcelor-Mittal. Il évoque aussi le cadmium, également cancérigène, qui se retrouve en fortes concentrations dans les potagers du secteur. De quoi alimenter le ressentiment des populations exposées, au point que 134 habitants de la commune de Fos-sur-Mer ont porté plainte contre X en novembre 2018, auprès du tribunal d’Aix-en-Provence pour « mise en danger de la vie d’autrui ».

Emanation de fumées toxique dans la cockerie d’Arcelor-Mittal (extrait du documentaire Les fumées du silence / © Babel Doc)

Dans un tel contexte et face à des autorités qui peinent à reconnaître l’ampleur du problème, les propositions de solutions ne manquent pourtant pas pour mieux concilier activité économique et préservation du cadre de vie. Des organisations syndicales, CFDT en tête, prônent la mise en place d’un contrat de transition écologique avec des idées innovantes telles que la capture du CO2 rejeté pour la culture d’algues ou la production locale d’hydrogène pour alimenter un train de marchandises non polluant et remplaçant les norias de camions qui sillonnent actuellement la zone, sans oublier des actions pour réduire les émissions polluantes du trafic maritime et ferroviaire dont les effets ne sont pas pour rien dans la situation dramatique actuelle.

Bref, il y a du pain sur la planche pour améliorer la situation du golfe de Fos et de quoi alimenter les échanges à venir, pour peu qu’industriels, responsables politiques, organisations syndicales, associations environnementales, experts et simples citoyens arrivent à trouver des terrains de dialogue, et pas seulement devant les tribunaux…

 L.V.

 

Hommage à Ratatouille, victime du changement climatique

4 mars 2019

C’est un communiqué officiel du ministère de l’environnement australien qui a annoncé la nouvelle à la planète entière le 18 février 2019 : le rat Melomys rubicola, une espèce de rongeur endémique découvert en 1845 sur l’île de Bramble Cay a disparu à jamais, première espèce de mammifère désormais officiellement rayée de la planète, victime directe du réchauffement climatique

Feu Melomys rubicola dans son milieu naturel (photo ©️ Ian Bell / EHP / Futura Science)

Il faut dire que ce petit rat brun qui a de faux airs de Ratatouille, avec sa fourrure brune rougeâtre au-dessus et grisâtre au-dessous, avec des poils noirs sur le dos, n’avait pas forcément été très perspicace dans le choix de son habitat, en l’occurrence une bande de sable minuscule de 250 m de long située à l’extrémité nord de la Grande Barrière de corail, pas très loin des côtes de la Papouasie-Nouvelle-Guinée. Culminant à seulement 3 m au-dessus du niveau de la mer et s’étendant initialement sur 5 ha, l’îlot avait été peu à peu grignoté au gré des tempêtes successives et de la lente mais inexorable montée du niveau de la mer sous l’effet du réchauffement climatique.

Vue aérienne de Bramble Cay en 2008 (source Queensland EPA)

Résultat : la surface émergée de l’île a été réduite de moitié et le petit rat Melomys rubicola a disparu corps et âme. La dernière fois qu’il a été observé remonte à 2009. Une nouvelle expédition scientifique menée en 2014 l’a cherché partout mais peine perdue : le petit rongeur qui avait l’habitude de se nourrir d’œufs de tortue et de plantes succulentes n’existe plus.

En réalité, l’information date de 2016, lorsque les scientifiques ont publié le résultat de leur expédition sur l’île de Bramble Cay. Mais il a fallu plus de 2 ans pour que le gouvernement australien se décide à publier l’avis officiel de décès, une information d’ailleurs confirmée peu après par l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) : Melomys rubicola est ainsi passé directement du statut d’espèce en danger et celui d’espèce éteinte.

L’îlot d’East Island avant le passage de l’ouragan Walaka (photo ©️ Chip Fletcher / Youtube / Traveller)

Paix à son âme, en attendant les suivants qui ne devraient pas tarder à le rejoindre sur cette liste, car bien d’autres îles à travers le monde sont menacées de disparition à très court terme, à l’exemple de l’îlot East Island, situé au nord-ouest de l’archipel hawaïen dans le Pacifique et qui a été à son tour rayé de la carte à l’issue du passage de l’ouragan Walaka en octobre 2018, mettant gravement en danger de nombreuses espèces qui viennent s’y réfugier.

Un caricaturiste du Guardian, Andrew Malton qui signe ses œuvres sous le pseudonyme First Dog in the Moon, s’est ému de la disparition du petit rat de Bramble Cay et en a tiré une bande dessinée en hommage au rongeur qui nous a quitté définitivement, rappelant au passage qu’un plan avait bel et bien été élaboré pour le sauver pendant qu’il était encore temps, mais que l’inertie coutumière n’avait pas permis de le mettre en œuvre dans les délais.

Dessin d’Andrew Marlton, signé First Dog on the Moon, publié dans The Guardian le 20 février 2019

Le caricaturiste feint d’imaginer qu’une minute de silence va être organisée dans chacune des écoles du pays en hommage à cette première victime du réchauffement climatique et que désormais, tous les 18 février, une journée du souvenir sera organisée pour que chacun se remémore à jamais la disparition de ce petit rongeur et se rappelle que chaque espèce qui s’éteint est une part de nous-même qui disparaît à jamais.

Mais bien sûr, le dessinateur conclut que tout cela ne se produira pas et que chacun a déjà depuis longtemps oublié cette petite bestiole sans la moindre utilité, que bien peu d’ailleurs pouvaient se vanter d’avoir vue et qui aurait sans doute été qualifiée de nuisible et pourchassée en d’autres circonstances. Il n’en reste pas moins que l’affaire mérite réflexion. On sait que les rats ont l’habitude de quitter le navire quand il y a du grabuge à bord, mais quand c’est leur habitat terrestre qui sombre dans l’indifférence générale, ils n’ont d’autre solution que de disparaître : adieu Ratatouille !

L. V.

Justice climatique : le casse du siècle ?

2 mars 2019

Face à la frilosité des politiques publiques engagées pour limiter pendant qu’il en est encore temps nos émissions de gaz à effet de serre et lutter enfin efficacement contre le réchauffement climatique à l’œuvre, les citoyens les plus motivés font feu de tout bois et n’hésitent plus à assigner les gouvernements en justice. De jeunes Américains l’ont fait aux USA, de même que des Colombiens, et aux Pays-Bas, la Justice a fini par donner raison à l’association Urgenda et aux 886 néerlandais qui demandaient à leur gouvernement de mettre en œuvre des politiques plus ambitieuses de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

Un dessin signé Cambon (source : Urtikan.net)

Forcément, il fallait s’y attendre, la France ne pouvait rester longtemps en dehors d’une telle démarche. Surtout après l’échec retentissant de la COP 24, les déclarations irresponsables de nombre de responsables politiques, Donald Trump ou Jaïr Bolsonaro en tête, la publication du dernier rapport du GIEC de plus en plus alarmant, ou encore la démission d’un Nicolas Hulot totalement désabusé.

Il faut dire qu’en France, et malgré les beaux discours affichés par nos responsables politiques depuis la COP 21 qui s’était tenue à Paris, nos émissions de CO2 sont reparties à la hausse après avoir légèrement baissé de 7 % entre 2010 et 2014. Évaluées à 304 millions de tonnes en 2014, elles sont remontées à 309 Mt et 2015 et 316 Mt en 2016 (source : Planetoscope). Elles ont même encore augmenté de 3,2 % entre 2016 et 2017, pour atteindre 326 Mt donc : un taux d’augmentation deux fois plus élevé que la moyenne des pays européens alors que dans le même temps le Danemark ou la Finlande arrivaient à baisser leurs propres émissions de plus de 5 %. On ne pouvait imaginer plus mauvais signal pour une transition énergétique décidément bien mal engagée !

Augmentation des émissions de C02 dans les différents pays européens entre 2016 et 2017 (source infographie : L’Usine nouvelle)

Rien d’étonnant donc à ce que certaines organisations de défense de l’environnement finissent par porter l’affaire devant les tribunaux, histoire de tirer la sonnette d’alarme et d’inciter nos responsables politiques à revoir leur copie. C’est un groupe de juristes militants, issus du mouvement international End Ecocide on earth, qui s’est constitué en association à l‘été 2015 sous le nom de Notre affaire à tous, et qui depuis cette date étudie les possibilités de faire reconnaitre dans le droit pénal français les atteintes les plus graves à notre environnement.

Le maire de Grande Synthe, Damien Carême (photo © Philippe Huguen / AFP / Europe 1)

Le 20 novembre 2018 déjà, le maire écologiste de Grande-Synthe, Damien Carême, avait engagé un recours contre l’État français à qui il reprochait de ne pas avoir pris les mesures suffisantes pour protéger le territoire de sa commune contre les risques de submersion marine directement liés au réchauffement climatique en cours et qui menacent d’inondation sa ville construite sur d’anciens polders conquis sur la Mer du Nord, près de Dunkerque.

Son raisonnement est simple : « Dans ma ville, on a baissé de 40 % les émissions de gaz à effet de serre, on est alimenté à 75 % en énergie renouvelables, nos cantines sont approvisionnées à 100 % en produits bio et locaux… Nous, on fait notre part contrairement à l’État ». Représenté par Corine Lepage, ancienne ministre de l’environnement désormais avocate spécialisée dans ce type de cause, le maire a d’abord déposé un recours gracieux auquel l’État avait un délai de deux mois pour répondre avant que le plaignant ne dépose son recours contentieux devant le Tribunal administratif, ce qui est désormais chose faite.

C’est exactement la même voie qu’a suivie l’association Notre affaire à tous, accompagné de trois autres ONG, à savoir la Fondation pour la nature et l’homme (créée en 1990 par Nicolas Hulot en personne), Greenpeace France et Oxfam France. Le 18 décembre 2018, les quatre associations ont adressé au ministre une demande préalable indemnitaire tout en lançant une pétition citoyenne pour accompagner leur démarche. Un dossier très étayé, baptisé d’un nom pour le moins accrocheur : l’Affaire du siècle, rien de moins !

Marie Toussaint (président de Notre affaire à tous), Audrey Pulvar (présidente de la Fondation pour la Nature et l’Homme), Jean-François Julliard (directeur général de Greenpeace France) et Cécile Duflot (directrice générale de Oxfam France) – Extrait du communique de presse de l’Affaire du siècle

Et le moins que l’on puisse dire est qu’ils ont réussi leur coup au-delà de toute espérance… En deux jours, la pétition, soutenue par de nombreuses personnalités dont les actrices Marion Cotillard ou Juliette Binoche, a recueilli plus d’un million de signatures. Et jeudi 10 janvier 2019, elle a atteint 2 millions de signatures, ce qui en fait la pétition la plus signée de l’histoire. Elle dépasse celle demandant le retrait de la loi Travail de Myriam El Khomri en 2016, ce qui vient confirmer s’il en était besoin, que la question du changement climatique ne laisse pas les Français indifférents.

Juliette Binoche, une des têtes d’affiche de l’Affaire du siècle…

Il faut dire que le constat est sévère et le réquisitoire implacable : « En France, la température moyenne a augmenté d’environ 1,4 °C depuis 1900. Cette augmentation a des conséquences dommageables tant pour l’environnement que pour la santé et la sécurité humaine, et la justice sociale. Or l’État français s’est engagé à respecter de nombreuses obligations relatives à la lutte contre le changement climatique qui ne sont pas tenues. C’est pourquoi les 4 organisations déposent un recours en carence fautive contre l’État ». « Ce que reprochent les 4 organisations co-requérantes de ce recours à l’État, c’est son incapacité à mettre en œuvre des mesures concrètes et effectives de lutte contre le changement climatique et le non-respect inéluctable par la France de ses multiples engagements et objectifs sur le climat ».

Le gouvernement ne pouvait pas rester insensible à une telle accusation et le Premier ministre Edouard Philippe a reçu lui-même les initiateurs de la démarche, de même que le ministre de l’écologie, François de Rugy qui s’est fendu, le 15 février 2019 d’un courrier « à l’attention des signataires de l’Affaire du siècle », dans lequel il admet partager bien volontiers cette impatience face à « l’état d’urgence climatique » qui nécessiterait d’agir de manière nettement plus volontariste, mais où il explique aussi que le sujet « est loin de susciter une adhésion évidente et systématique de la part des citoyens »…

François de Rugy interrogé sur France Inter le 27 février 2019 sur l’Affaire du siècle

Guère convaincus en tout cas par les 10 pages de la plaquette de communication jointe au courrier pour mettre en valeur les actions déjà engagées pour arrêter progressivement les centrales à charbon encore en activité, accélérer le développement des énergies renouvelables, et tenter d’atteindre d’ici 2050 un objectif de neutralité carbone, les associations à l’origine de ce remue-ménage avaient annoncé dès le 14 février 2019 que « l’affaire du siècle se réglerait devant les tribunaux ».

La démarche contentieuse devant le Tribunal administratif est désormais engagée, même si chacun sait bien que ce n’est pas la Justice qui permettra de régler ce problème qui suppose la mise en œuvre de politiques publique ambitieuses et de long terme reposant sur une large adhésion populaire dans un domaine qui implique de profondes évolutions comportementales et sociétales. Mais la démarche ne manque pas de panache et semble de nature à faire bouger les lignes, ce qui n’est déjà pas si mal !

L. V.

Un musée sous-marin bientôt à Marseille ?

25 février 2019

Récif artificiel immergé dans le Parc marin de la Côte Bleue (photo © Laurent Piechegut / BIOS / PMCB)

A Marseille, on adore immerger toutes sortes de structures au fond de la mer. Les premières expériences datent de 1983 sur la Côte Bleue, même si l’idée n’est pas nouvelle : les Romains déjà immergeaient des amphores au fond de la mer pour y attirer le poulpe et les Japonais se sont fait une grande spécialité de cette approche qui consiste à mettre en place, sur les fonds marins, des structures immergées durables destinées à favoriser le développement et la fixation de nombreuses espèces animales et végétale qui s’en servent de support et d’abris.

Entre 1986 et 1990, ce sont ainsi 183 structures artificielles en béton qui ont été immergées au large de Carry-le-Rouet et Sausset-les-Pins pour y recréer un habitat favorable au développement de certaines espèces halieutiques. Puis, à l’automne 2007, ce sont pas moins de 401 récifs artificiels de toutes formes et de toutes tailles qui ont été déposés par la Ville de Marseille à 25 m de profondeur entre la Corniche et les Iles du Frioul, afin d’essayer de redonner un peu de vie aux fonds marins totalement ravagés par la construction de la plage du Prado dans les années 1970 et par des années de déversements de toutes sortes. Plus de 10 millions d’euros ont ainsi été investis pour construire et mettre en place près de 30 000 m3 de récifs artificiels sur 220 ha, mais aussi pour assurer un suivi scientifique afin d’étudier l’impact d’un projet aussi ambitieux.

Récifs artificiels immergés au large du Prado dans la rade de Marseille (photo © DR / Made in Marseille)

Dix ans plus tard, la Ville de Marseille a fêté bruyamment la réussite d’un tel pari qui, malgré de nombreuses critiques, a permis de faire revenir de nombreuses espèces qui avaient déserté ces fonds marins et d’augmenter la biodiversité de ce secteur, le nombre d’espèces de poissons ayant été multiplié par trois en 10 ans. Une réussite qui tient sans doute aussi en grande partie au fait que la zone en question est désormais protégée par arrêté préfectoral, interdisant toute pêche, plongée, ou même simple mouillage.

Des plongeurs déposent des récifs artificiels « hôtel à poissons » d’une dizaine de tonnes à 30 mètres de profondeur au large des calanques de Marseille, le 30 janvier 2018 (photo © Boris Horvat / AFP)

C’est en tout cas fort de ce succès que la Ville de Marseille s’est lancée l’an dernier dans l’immersion de nouveaux récifs artificiels, cette fois dans les Calanques, au niveau de l’exutoire de Cortiou qui rejette en mer les eaux issues de la station d’épuration de toute l’agglomération marseillaise, Carnoux y compris. Un secteur où la qualité des eaux reste très médiocre avec des concentrations en métaux lourds, mais aussi en résidus médicamenteux ou en fragments de plastiques qui n’incitent guère à la baignade, comme l’évoque Sciences et Avenir. Une situation qui explique d’ailleurs les critiques soulevées par de nombreux défenseurs de l’environnement, craignant que le fait d’attirer artificiellement la faune aquatique à se fixer dans ce secteur, ne se traduise en réalité par une fragilisation de ces espèces soumises à un environnement très pollué.

Mais cela n’a pas empêché l’immersion en février 2018 de 300 t de récifs artificiels sous forme de blocs de béton déposés par 20 m de fond, sous le pilotage de la start-up montpelliéraine Seaboost et pour un budget de 1 million d’euros. Là aussi, un programme de suivi scientifique est prévu et l’avenir dira si les résultats sont à la hauteur des espérances malgré le contexte a priori guère favorable.

Plan de situation du futur musée sous-marin de la plage des Catalans (source : enquête publique / Made in Marseille)

En tout cas, immerger des objets en béton au fond de la mer est devenue une habitude bien ancrée dans la cité phocéenne puisqu’on y étudie également la faisabilité de créer un musée sous-marin au large de la plage des Catalans, un projet qui devait voir le jour dès le printemps 2017, mais qui a été retardé le temps de recevoir toutes les autorisations réglementaires nécessaires. C’est désormais chose faite puisque le Préfet a finalement donné son accord à l’issue de l’enquête publique qui s’était déroulée entre mai et juin 2018.

En l’occurrence, il s’agit d’immerger par 5 m de fond, à une centaine de mètres du rivage, une dizaine de statues entre lesquelles les visiteurs munis de palmes et de tubas pourront librement se promener, des statues qui serviront elles-aussi de récifs artificiels puisque la faune et le flore sous-marines pourront les coloniser.

Musée subaquatique d’art de Cancun

L’idée n’est d’ailleurs pas nouvelle puisqu’un musée de ce type est ouvert depuis 2009 près de Cancún, sur la presqu’île du Yucatán au Mexique. L’artiste britannique Jason de Caires Taylor y a réalisé 400 sculptures dont certaines particulièrement spectaculaires que l’on peut découvrir au gré de ses plongées. Toutes réalisées avec du ciment alcalin, de la fibre de verre et différentes substances résistantes et écologiques, ces œuvres d’art ont été transportées sur des plateformes flottantes et immergées avec précision dans différents endroits, près de récifs naturels de manière à créer des salles de différentes thématiques.

Et ce n’est pas le seul site de ce genre puisque le même artiste, qui avait déjà créé un premier projet de ce type en 2006 sur l’île de la Grenade dans les Caraïbes, a récidivé cette fois au large de Lanzarote, dans les Canaries, où le Museo Atlántico a ouvert ses portes sous-marines début 2017 après 3 ans de travaux nécessaires pour installer ses 250 sculptures par 12 m de fond.

Lampedusa, une œuvre immergée de l’artiste Jason de Caires Taylor au Museo Atlántico de Lanzarote (photo © Jacon DeCaires Taylor / Underwater sculpture)

Le résultat est saisissant d’autant que les effigies réalisées dans un béton spécifiquement adapté ont été moulées directement sur des habitants de l’île. Certaines sculptures représentent les migrants de Lampedusa venus s’échouer sur les plages des îles Canaries : « Ce travail ne se veut pas un hommage ou un mémorial aux nombreuses vies perdues, mais un rappel brutal de notre responsabilité collective. » explique d’ailleurs l’artiste. L’installation principale, appelée Rubicon, est constituée d’un groupe de 35 personnes marchant vers une porte, un point de non-retour, qui fait référence aux menaces pesant sur les océans de la planète.

Rubicon, œuvre magistrale de l’artiste Jason de Caires Taylor au Museo Atlántico de Lanzarote (photo © Jacon DeCaires Taylor / Underwater sculpture)

Reste que le futur musée sous-marin de la plage des Catalans ne sera probablement pas constitué d’œuvres de Jason de Caires Taylor car l’artiste anglais a semble-t-il perdu patience en attendant la fameuse autorisation préfectorale que l’association des “Amis du musée subaquatique de Marseille” a finalement reçue fin novembre 2018 seulement, comme l’indique Made in Marseille, et ceci pour une durée de 15 ans. L’association qui porte le projet est donc désormais à la recherche d’un nouvel artiste pour meubler les fonds de ce qui sera le premier musée sous-marin en Méditerranée : avis aux amateurs…

L. V. 

Décharges sauvages du BTP : comment lutter ?

19 février 2019

Chacun l’a déjà constaté, il existe des multitudes de lieux, parfois à proximité des villes, souvent en rase campagne dans les endroits les plus bucoliques, toujours en bordure de route ou parfois au bout d’un petit chemin moins fréquenté, dans lesquels le promeneur bute contre des tas de gravats et de déchets divers, manifestement déversés par un camion : ces décharges sauvages en pleine nature constituent non seulement une pollution visuelle intolérable en pleine nature, mais elles contiennent souvent des déchets plus ou moins toxiques que la pluie lessive consciencieusement et qui viennent polluer les sols et les nappes en profondeur.

La presse dénonce régulièrement ce phénomène particulièrement répandu dans l’aire métropolitaine marseillaise. France Bleu s’élevait ainsi en mars 2018 contre les tas de déchets culminant parfois à plus de 3 m de hauteur qui s’étendent sur le plateau d’Arbois à proximité de la gare TGV le long de la route et qui intriguent tant les touristes de passage : malgré les opérations de nettoyage réalisées périodiquement par les collectivités concernées, les tas se reconstituent très rapidement : gravats, matériaux de démolition, déblais de terrassement, déchets verts, vieux pneus, électro-ménager usager, tout y est déversé jour après jour en bordure de route sans la moindre gêne…

Décharge sauvage sur le plateau de l’Arbois en mars 2018 (photo © Adrien Serrière / France Bleu)

Les raisons de telles pratiques sont multiples, de même que le profil de ceux qui s’y adonnent : simples particuliers voulant s’éviter de faire un détour par la déchetterie aux heures ouvrables, petits artisans travaillant sur des chantiers plus ou moins déclarés et cherchant à se débarrasser de leurs gravats de manière discrète, ou entreprises de BTP ayant pignon sur rue mais préférant s’éviter de payer pour mettre en décharge contrôlée leurs déchets de chantier…

Il est vrai qu’évacuer en décharge autorisée les gravats issus d’un chantier de démolition ou de rénovation peut coûter cher pour un entrepreneur et l’obliger parfois à de longs déplacements, surtout dans les départements où les déchetteries ouvertes aux professionnels ne sont pas légion. C’est d’ailleurs pour cette raison que l’on voit fleurir autant de décharges non autorisées, installées sur des terrains privés et où les entreprises viennent benner leurs déchets à moindre coût.

Dans la basse vallée de l’Argens dans le Var, c’est même devenue une spécialité locale : de petits malins décapent la terre végétale particulièrement fertile de cette plaine alluviale enrichie par les débordements fréquents du fleuve, terre qu’ils revendent à bon prix et ils remblayent ensuite l’excavation avec des déchets de démolition venus souvent des Alpes-Maritimes et qu’ils accueillent à des tarifs très inférieurs à ceux pratiqués dans les décharges contrôlées.

Quelques procédures judiciaires ont bien été initiées pour freiner de telles pratiques mais la mise en application des règles de droit environnemental reste balbutiante. La Provence signalait d’ailleurs tout récemment, dans son édition du 10 janvier 2019, un jugement inédit du Tribunal correctionnel d’Aix-en-Provence qui vient de condamner à de lourdes peines 3 frères de la famille Palomares qui s’étaient justement spécialisés depuis une trentaine d’années dans ce trafic juteux et qui ont ainsi permis de déposer, en toute illégalité mais au vu et au su de tous, plus de 100 000 t de gravats et de déchets de chantier sur différents sites des communes de Martigues et Châteauneuf-les-Martigues, contre rétribution naturellement et sur des terrains qui étaient ensuite plantés d’olivier pour maquiller les déchets. Selon une étude de l’Observatoire régional des déchets, ce sont ainsi au moins 1,8 millions de tonnes de déchets inertes issus du BTP (soit 12 % de leur production totale) qui auraient été déversés directement dans la nature en dehors des décharges autorisées dans toute la région PACA pour la seule année 2016 : mais que fait la police ?

Dépôts sauvages sur la plaine agricole de Carrières-sous-Poissy (photo © Alban Bernard / ABPhotos / Actu78)

D’ailleurs, cette pratique n’a rien d’une spécialité régionale et on la retrouve sur tout le territoire national. Que l’on se remémore par exemple le cas de l’ancienne plaine maraîchère de Carrières-sous-Poissy dans les Yvelines, couverte sur plus de 40 hectares par des dépôts d’ordures illégaux apportés par des entreprises locales du BTP : des milliers de tonnes de détritus qui attendent d’être évacués, pour un coût estimé à plus d’un million d’euros, comme le rappelait Actu Environnement en décembre 2018, citant aussi le ras-le-bol de l’Office National des Forêts, lequel vient d’annoncer en septembre dernier qu’il arrêtait dorénavant de ramasser les dépôts sauvages qui s’accumulent dans les forêts domaniales de Saint-Germain et Marly. Au niveau national, l’ONF annonce ramasser chaque année 1.500 tonnes de déchets pour un coût de 900.000 € !

Afin de chercher une solution à cette mauvaise habitude prise par certains de se débarrasser dans la nature de leurs déchets encombrants, la secrétaire d’État Brune Poirson avait lancé en mai 2018 un groupe de travail réunissant élus, associations, administration et l’ADEME pour « proposer des outils de contrôle et de sanction renforcés » afin de « trouver enfin des solutions concrètes à ce fléau environnemental ». Rappelons au passage qu’il peut en coûter aujourd’hui, selon le Code de l’Environnement, 75 € à un particulier surpris à jeter ses déchets dans la nature, et même 1.500 € en cas de dépôt depuis un véhicule, voire 75.000 € s’il s’agit de déchets professionnels, assortis le cas échéant d’une peine de 2 ans de prison. Mais les verbalisations sont rares, car les pollueurs sont souvent discrets et les forces de polices concentrées sur d’autres types de délits.

On notera néanmoins le cas de ce maire de Vélizy-Villacoublay (Yvelines), Pascal Thévenot, rapporté en novembre 2017 par Bati-Actu. Excédé de voir les tas de déchets de démolition s’amonceler sur l’un des grands chantiers en cours de réaménagement sur sa commune, le maire a fait installer une caméra mobile et demander à la police municipale de multiplier les patrouilles, ce qui a permis d’identifier en flagrant délit plusieurs contrevenants, particuliers et entreprises, lesquels écopent non seulement d’une amende salée mais se voient retourner leur tas de gravats directement devant leur porte !

Selon Le Moniteur, le ministère de la transition écologique envisage plusieurs pistes pour essayer de mettre fin à ces pratiques, dont certaines pourraient trouver une traduction réglementaire dans le projet de loi en préparation sur l’économie circulaire : il s’agirait par exemple de développer davantage la vidéosurveillance dans les sites sensibles mais surtout d’augmenter le nombre d’agents en capacité de constater et verbaliser ces délits, tout en transférant le pouvoir de police en la matière au président de l’intercommunalité, généralement doté de davantage de moyens que le maire.

Mais le gouvernement envisage surtout de mettre en place un dispositif de « responsabilité élargie des producteurs » appliquée aux professionnels du BTP, lesquels pourraient, moyennant paiement d’une redevance, faire reprendre gratuitement leurs matériaux issus de chantiers. Un système qui suscite naturellement une très vive opposition de la part des entreprises concernées, craignant d’avoir à payer pour un service qui pour l’instant ne leur coûte guère, grâce aux différentes combines qu’elles ont pu développer. Les fédérations professionnelles tentent donc de proposer comme alternative la simple signature d’une charte incitant leurs membres à adopter des pratiques plus vertueuses plutôt que de se voir imposer un cadre réglementaire strict : le gouvernement se laissera-t-il amadouer par une telle promesse de Gascon ? Les paris sont ouverts…

L. V.